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26.03.2026 à 08:29

L’alternative

Gee

En ce moment, Gee a décidé de reprendre les bases… tout simplement parce que ce qui peut nous sembler évident, à nous libristes, ne l’est pas forcément pour tout le monde. L’alternative 💡 Les logiciels libres ont la fâcheuse tendance … Lire la suite­­
Texte intégral (2108 mots)

En ce moment, Gee a décidé de reprendre les bases… tout simplement parce que ce qui peut nous sembler évident, à nous libristes, ne l’est pas forcément pour tout le monde.

L’alternative

💡 Les logiciels libres ont la fâcheuse tendance à être présentés via un équivalent propriétaire : c’est le fameux « X est une alternative libre à Y ».

Un mec lambda demande à la Geekette, qui est derrière son ordi : « Tu connais une alternative libre à Photoshop ? » La Geekette : « GIMP ou Krita. » « Une alternative à Whatsapp ? » « Signal. » « À Youtube ? » « Peertube. » « À ChatGPT ? » « Ton cerveau. »

Alors heureusement, pas toujours.

Parfois, un logiciel libre est déjà leader dans son domaine.

Bizarrement, alors, il ne se passe jamais ça :

Un homme demande à une femme : « Dis, tu connaîtrais pas une alternative propriétaire et irrespectueuse de la vie prévie à OBS Studio* ? » La femme est dubitative.

OBS Studio est le logiciel de référence pour la diffusion de vidéo en direct, et il est libre. L’image ci-dessus a été réalisée pour illustrer un édito du Lama déchaîné que j’avais écrit sur ce sujet en décembre 2025.

⚠️ Mais même sans cela, il faudrait déjà ne pas se méprendre sur ce qu’on entend par « alternative ».

Le mec lambda, pas content, regarde son téléphone : « Enfin Peertube, y'a pas de monétisation, c'est nul. » La Geekette : « J'ai dit que c'était une *alternative*, pas un *équivalent*. Youtube, c'est une chaîne de télé, avec une éditorialisation et des annonceurs, Peertube ça fait juste de la vidéo décentralisée. Mais ça le fait bien. »

▶️ Un exemple qu’on prend souvent, c’est le vélo comme alternative à la voiture. Est-ce que le vélo est un moyen de transport équivalent à la voiture ? Évidemment que non.

Gee, sur un vélo, dit : « C'est sûr qu'on va pas faire Paris-Marseille en vélo… Mais avec une refonte profonde de l'aménagement du territoire complétée par des transports en commun, le vélo pourrait remplacer la voiture comme moyen de transport pour particulier par défaut. » Le smiley : « Ah ouais mais si on prend en compte le contexte, c'est pas du jeu. »

▶️ Car oui, la voiture et le vélo sont bien deux moyens de transport pour particulier, deux alternatives à la problématique consistant à se déplacer plus vite qu’à pied. Selon qu’on favorise l’un ou l’autre, on ne construit pas les mêmes villes et les mêmes territoires.

Un mec montre un schéma et dit : « Ouais OK, m'enfin la bagnole, c'est quand même plus rapide, plus confortable, ça va plus loin… » La Geekette en montre un autre et dit : « Et le vélo plus écologique, moins bruyant, ça tue moins et c'est soutenable à long terme…  Maintenant qu'on a vu les avantages et inconvénients de chaque, on avance ? »

⚠️ En effet, juger une alternative selon les standards de l’alternative dominante, c’est la condamner d’avance à paraître médiocre.

On voit un robot flambant neuf, brillant. Un homme ressemblant à Steve Jobs dit : « Notre iRobot a l'interface la plus léchée du marché, il s'interface parfaitement bien avec votre iPhone/iPad/iProut et il fait aussi le café et la vaisselle. »

Alors, qu’en vrai, si on commence à prendre d’autres critères, le libre éclate souvent le propriétaire à plates coutures…

La Geekette dit : « Voici Dédé le robot. Il est un peu moche mais il est bon marché, accessible, il ne vous espionne pas, il fait un seul truc mais il le fait bien. Et surtout, il vous fout la paix. » Smiley : « Ouais, en gros, il est moche, quoi. » Une flèche indique que le smiley est un commentateur moyen.

Bref, « alternative » n’est pas « équivalence »…

⚠️ Mais « alternative » ne veut pas non plus dire « concurrence » ! Parce qu’être en concurrence avec quelque chose, ça veut déjà dire se placer sur le même segment, avec les mêmes ambitions.

Et spoiler : souvent, c’est pas le but recherché.

Un type tout content montre un chat en disant : « Je vous présente le nouveau membre des CHATONS* ! Il propose du service web libre et décentralisé ! Vous pouvez même le papouiller ! » Un type en costard regarde d'un air hautain et dit : « Mouais, bah c'est pas avec ça que vous allez concurrencer Google et cie, hein. Bande de babos. »

« Collectifs des Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres et Solidaires », voir aussi chatons.org.

▶️ Et en effet, si on présente souvent les CHATONS comme des « AMAP » du numérique, il faut bien comprendre qu’une AMAP est une alternative à un supermarché, mais qu’elle ne lui fait pas concurrence.

Un type de chez Carrefour dit : « Vous êtes mignons avec vos assos de paysans, mais nous chez Carrefour, on fait une distribution de masse que vous ne pourrez jamais faire. » Une paysanne dit : « OK. Ben nous, on fait dans le commerce de proximité. » L'autre : « Ouais, bah c'est pas comme ça que vous devriendrez une multinationale capitalisée en milliards. » Le paysan : « C'est pas le but recherché, en fait. »

« Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne », des structures qui permettent d’acheter régulièrement des produits alimentaires directement auprès de producteurs, pour une alimentation locale et de qualité, qui ne passe pas par la grande distribution.

💡 Quand on dit que Peertube est une alternative à Youtube, et qu’on nous répond que ça ne sera jamais un concurrent crédible…

Sepia, la mascotte de Peertube, dit : « Tant mieux ! J'ai pas la moindre envie d'un deuxième Youtube, moi, je veux juste faire autre chose. » Le logo de Youtube : « De kouwa ?! Tout le monde ne veut pas me ressembler à mouwa ?! »

▶️ Parce qu’en fait, le monde ne serait pas meilleur si Youtube était un logiciel libre… il serait meilleur si nous ne nous faisions pas constamment bouffer le cerveau par l’économie de l’attention*.

Le logo de Youtube : « Quand vous avez fini une vidéo sur Youtube, ça passe direct à la suivante. Peertube sait même pas faire ça, le nul ! » Sepia répond : « Ben si, on sait le faire. Mais on veut pas. » But de Youtube : vous faire bouffer du contenu le plus longtemps possible pour rendre votre cerveau disponible aux annonceurs. But de Peertube : vous donner un moyen de partager et de voir des vidéos de manière libre, décentralisée, sans dark pattern**, et sans dépendance à des multinationales du numérique qui cherchent juste à monétiser votre attention.

Voir ma dernière BD sur ce sujet.

✷✷ Un dark pattern est une interface utilisateur qui a été volontairement conçue pour tromper ou manipuler (dixit Wikipédia).

Alors vous allez me dire :

oui mais du coup, est-ce que c’est pas un peu vain, tout ça ?

⚠️ Si on considère que le capitalisme de surveillance est un problème, que l’hégémonie des GAFAM est un problème, et qu’on ne propose que des gouttes d’eaux propres dans un océan de merde, quel intérêt ?

Gee, avec une pelle, devant une tombe marquée « TINA — Ne manque à personne. », dit : « L'intérêt, c'est d'enterrer une bonne fois pour toutes cette saleté. » De la tombe, une voix dit : « Mais puisque je vous dit qu'IL N'Y A PAS D'ALTERNATIVEUUUH ! »

▶️ La nature a horreur du vide, et lorsqu’un géant du numérique vacille, alors quelque chose d’autre prend la place laissée vacante.

Alors autant préparer un « quelque chose » de chouette.

Le mec lambda : « Oh non ! Mon réseau social est devenu une chambre d'écho pour un techofasciste mégalomane ! » Un mastodon lui répond : « Bah viens à la maison, on est bien. Bon c'est un peu plus compliqué que chez le facho, mais c'est aussi plus tranquille. » Mastodon, alternative libre et décentralisée à Twitter/X.

💡 C’est d’ailleurs même souvent dans les moments les plus sombres que se préparent des réalités qui paraissaient jusqu’alors utopiques.

Un type montre un document appelé « Les Jours heureux » en disant : « Bon, on a des nazis qui défilent dans nos rues, des collabos au pouvoir et c'est la guerre partout… mais est-ce que ce serait pas le moment d'inventer le meilleur système de sécurité sociale au monde* ? » Gee, surpris : « Ah la vache, j'avais pas pigé que c'était un flashback des années 40, au début… »

Voir « Les Jours heureux », adopté comme programme du Conseil national de la Résistance en 1944, et qui a mené, entre autres, à la création de la Sécu après la guerre.

▶️ Et si nos ancêtres ont eu assez d’espoir sous l’Occupation pour préparer des lendemains meilleurs, ce n’est pas l’hégémonie GAFAM et les nazillons de pacotille qu’on honore à l’Assemblée qui doivent nous empêcher de construire, nous aussi, nos idéaux pour l’avenir.

Le mec lambda s'en va : « Tsss, le type à deux doigts de prétendre qu'un autre monde est possible… utopiste ! Ça me débecte, tiens. » Gee est blasé à côté. Note : BD sous licence CC BY SA (grisebouille.net), dessinée le 16 mars 2026 par Gee.

Crédit : Gee (Creative Commons By-Sa)

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24.03.2026 à 08:27

Framamèmes : une v2 financée par les soutiens de Gee !

Gee

Aujourd’hui, Gee nous présente la nouvelle version de Framamèmes, financée grâce aux dons qu’il a reçu pour le financement participatif de son blog Grise Bouille ! Si vous ne connaissez pas encore Framamèmes, découvrez-le via l’article de blog de son lancement ! … Lire la suite­­
Texte intégral (1621 mots)

Aujourd’hui, Gee nous présente la nouvelle version de Framamèmes, financée grâce aux dons qu’il a reçu pour le financement participatif de son blog Grise Bouille !
Si vous ne connaissez pas encore Framamèmes, découvrez-le via l’article de blog de son lancement !

C’était le premier méta-palier du financement participatif du blog, et il vient d’être atteint ! Je suis très fier de vous présenter la toute nouvelle version du générateur de mèmes libre Framamèmes, avec tout plein de chouettes trucs au programme !

La v2, toute belle, toute neuve !

Sauts de ligne automatiques

On commence par la fonctionnalité vedette de cette v2 : le redimensionnement dynamique des textes.

Auparavant, pour organiser vos textes dans le mème, vous deviez ajouter les sauts de ligne « à la main » ; le redimensionnement n’était qu’une bête mise à l’échelle. À présent, le texte est automatiquement organisé dans la boîte englobante, et le redimensionnement s’effectue de manière dynamique : si vous rendez la boîte plus étroite, le texte sera séparé en plus de lignes, et inversement.

À l’usage, c’est beaucoup plus agréable, et ça vous permet même de ne plus avoir à redimensionner le texte du tout lorsque vous partez des modèles existants : ainsi, sur le mème avec les panneaux autoroutiers, les boîtes englobantes par défaut sont réglées pour remplir les panneaux au maximum sans dépasser.

Barre de recherche

Lorsque la v1 est sortie en avril 2025, Framamèmes ne comportait que 7 modèles de mèmes. Un an plus tard, c’est une vingtaine d’images qui sont disponibles… ce qui est plutôt très cool.

Le problème, c’est que ça devient pénible de faire défiler tous les mèmes pour trouver celui qu’on cherche… alors pour que ce soit un peu plus simple et rapide, j’ai ajouté un champ de recherche : si vous voulez trouver le mème issu des Simpson, il vous suffit de taper « sim » et, très vite, vous ne verrez plus que le mème recherché s’afficher !

Les termes de recherche sont les noms des mèmes en versions anglaises ainsi qu’en versions françaises, agrémentés de quelques mots-clefs logiques (comme « Star Wars » pour le mème d’Anakin et Padmé).

Paramétrages des textes

Jusqu’à maintenant, tous les textes utilisaient la même police, Anton, police libre choisie pour sa ressemblance avec Impact, la police traditionnelle utilisée pour les mèmes (mais non-libre). Au niveau du style, tous les textes étaient centrés, en majuscules et en blanc avec un contour noir de taille fixe.

Tout cela est maintenant paramétrable :

  • vous pouvez choisir entre 5 polices (Anton, une police sans empattements/serifs, une avec, une monospace et une de style « BD ») ;
  • le style (gras, italique, normal, majuscules) est sélectionnable ;
  • la couleur du texte, du contour, et la taille du contour sont réglables ;
  • l’alignement est également réglable.

Chacun de ces paramètres est applicable à chaque texte séparément, mais le style choisi pour un texte peut être appliqué à tous les autres d’un simple clic.

Notez que les modèles existants de mèmes ont été mis à jour lorsqu’ils utilisaient un autre style que celui qui était uniquement disponible auparavant.

Images à la place des textes

Vous vous souvenez du mème de The Office ou Pam, la réceptionniste, fait chercher la différence entre deux images et précise que « c’est la même image » ? Avouons que ce mème ne rendait pas très bien avec des textes dans chacun des deux panneaux censés contenir des images…

Eh bien vous pouvez désormais remplacer chaque texte par une image, ce qui sera très pratique pour ce mème en particulier, mais pas seulement ! Et comme on n’oublie pas l’accessibilité, la zone de texte correspondante servira maintenant à la description de l’image (qui sera elle-même utilisée dans l’alt-text généré automatiquement).

Et non, on ne propose pas d’IA pour générer la description automatiquement à partir de l’image : l’accessibilité, c’est avant tout une question de communication humaine, on n’va pas laisser ça à une machine.

Flux RSS

Vous l’avez compris, des mèmes sont régulièrement ajoutés à ce générateur. Si vous voulez avoir une notification lorsqu’un nouveau mème est disponible, j’ai créé un flux RSS qui sert juste à ça. Parce que les flux RSS, c’est bien, et ça ne coûte pas grand-chose de le faire.

Au passage, merci à anorax qui m’a suggéré l’idée sur Mastodon !

Des petites améliorations en plus

Vous pourrez aussi trouver un bouton pour déplier la liste des mèmes (si vous préférez ça au champ de recherche, pour vous y retrouver dans la liste), un focus automatique sur les zones de textes quand termine un déplacement (ou quand on ajoute un texte), etc.

De manière générale, j’essaie toujours d’ajouter les petites améliorations d’interface qu’on me suggère, surtout quand c’est simple à faire et que ça permet de rendre l’utilisation un peu plus fluide.

C’est grâce à vous !

Cette v2 de Framamèmes a été débloquée par un « métapalier » du financement participatif du blog Grise Bouille (un palier calculé sur la saison complète et pas juste sur un mois). Un immense merci à toutes les personnes qui ont participé et ont rendu cette v2 possible !

Je vous rappelle que c’est grâce à ce crowdfunding permanent que je peux aujourd’hui produire de l’art libre, alors n’oubliez pas de soutenir ! Rappel : au prochain méta-palier, à 9 000 €, je commence à écrire la suite de mon roman de fantasy gauchiste Sortilèges & Syndicats.

Framamèmes v3 ?

Je n’ai pas vraiment de plan pour l’avenir de Framamèmes. Je ne crois pas qu’un logiciel doive nécessairement recevoir continuellement des mises à jour, et je ne souhaite pas faire de Framamèmes une usine à gaz. L’interface de la v2 me semble un bon compromis entre simplicité et exhaustivité des fonctionnalités.

La seule « fonctionnalité » qui pourrait avoir du sens est la gestion de langues multiples (avec notamment une version anglaise) : j’ai vu tourner certains mèmes sur des sites anglophones, preuve que c’est déjà utilisé. En même temps, les anglophones ont déjà pléthore de générateurs dans leur langue, et ne font en général pas partie de mes mécènes qui restent largement francophones. Bref, je garde l’idée en tête, mais ce n’est pas prioritaire.

Je compte évidemment continuer à ajouter de nouveaux mèmes, j’ignore juste jusqu’à quand (le réservoir est virtuellement infini…). Intégrer des images dessinées par d’autres personnes n’est pas à l’ordre du jour, dans un souci de cohérence graphique. Notez que vous avez déjà la possibilité d’importer vos propres images si besoin. Rien ne vous empêche non plus de forker le projet pour faire votre propre instance avec vos propres images à partir du code de Framamèmes : comme tout ce que je fais, c’est libre !

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23.03.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 23 mars 2026

Khrys

Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière. Tous les liens listés ci-dessous sont a priori accessibles librement. Si ce n’est pas le cas, pensez à activer … Lire la suite­­
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Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière.


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Les articles, commentaires et autres images qui composent ces « Khrys’presso » n’engagent que moi (Khrys).

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19.03.2026 à 10:25

La Suite numérique de l’État : critique des critiques

pyg

Framasoft prend rarement position sur la politique numérique de l’État. La dernière fois où nous l’avions fait, c’était il y a 10 ans, en 2016, dans un article intitulé « Pourquoi Framasoft n’ira plus prendre le thé au Ministère de l’Éducation … Lire la suite­­
Texte intégral (13260 mots)

Framasoft prend rarement position sur la politique numérique de l’État. La dernière fois où nous l’avions fait, c’était il y a 10 ans, en 2016, dans un article intitulé « Pourquoi Framasoft n’ira plus prendre le thé au Ministère de l’Éducation Nationale ».

Si nous le faisons aujourd’hui, c’est parce que les débats autour de La Suite Numérique (« La Suite » : une suite d’outils libres et collaboratifs développée par l’État) nous paraissent révéler quelque chose d’important : la difficulté, en France (voire en Europe), à penser une politique publique du numérique qui soit à la fois libre, crédible et orientée vers l’intérêt commun.

Malgré sa longueur, cet article ne prétend pas aller au fond du sujet. Notre objectif est de proposer, début mars 2026, quelques clés de compréhension accessibles à un public large sur La Suite, ses critiques et les enjeux politiques qu’elle cristallise.

Pour en savoir plus sur le pourquoi et le comment de cet article, vous pouvez lire notre « Boîte noire » en bas de page.

Cet article s’inscrit dans un dossier que consacre Framasoft aux rapports entre les États et les modèles de développement et de financement des communs numériques :

  • L’article présent faisant l’historique entre l’État français et le logiciel libre, et précisant la position de Framasoft quant aux critiques faites à La Suite Numérique de la DINUM
  • Une (courte) tribune, parue dans l’Humanité fin janvier 2026, sur le fantasme de faire émerger, au niveau européen, un oligopole qui se poserait comme compétiteur aux GAFAM
  • Un article rappelant un modèle qui a très bien fonctionné ces dernières années pour les petites communautés du logiciel libre (dont Framasoft) : les bourses NLnet (à paraître début avril 2026)

Les faits

La Suite, c’est quoi ?

La Suite est une suite d’outils collaboratifs libres portée par la DINUM pour les agents de l’État. Son objectif est de proposer un environnement de travail cohérent couvrant les usages les plus courants :

 

Capture écran du site https://lasuite.numerique.gouv.fr

Capture écran du site lasuite.numerique.gouv.fr

 

  • Tchap : messagerie instantanée basée sur Matrix
  • Visio : visioconférence, basé sur LiveKit
  • France Transfert : envoi sécurisé de fichiers lourds
  • Messagerie : mails, contacts, rendez-vous
  • Fichiers : stockage et partage de documents

Mais aussi :

  • Grist : gestion de données et de formulaires
  • Docs : édition collaborative de documents
  • Assistant IA : basé sur Mistral

Il est à noter que l’ensemble de ces logiciels sont libres.

Mème : un cowboy, l'air peu rassuré, regarde au loin. Une astronaute le tient par l'épaule, montre le paysage de la main et dit, en souriant : « Logiciels libres, des logiciels libres partout ».

La Suite, c’est qui ?

Faire l’historique d’un tel projet est complexe, car malgré son jeune âge, il a déjà « pivoté » plusieurs fois.

Officiellement lancée en 2024, La Suite prolonge des initiatives plus anciennes, et s’inscrit dans une stratégie plus large de modernisation de l’environnement de travail administratif, de protection des données publiques et de réduction de certaines dépendances technologiques (la fameuse « Souveraineté numérique »).

Wikipédia date ainsi la version 1.0 de Tchap (la messagerie sécurisée) en avril 2019. Mise en place par la direction interministérielle du numérique et du système d’information et de communication de l’État (DINSIC), celle-ci deviendra la direction interministérielle du numérique (DINUM), quelques mois plus tard, par le décret du 25 octobre 2019.

Fin 2021, sous l’impulsion de la DINUM, c’est le projet « Sac à dos Numérique de l’Agent Public » (SNAP) qui sera annoncé (et on se félicitera au passage que ce ne soit pas le nom final du projet qui ait été retenu 😅).

La DINUM est, toujours en citant Wikipédia, « un service du Premier ministre, elle est placée sous l’autorité du ministre de la Transformation et de la Fonction publiques. Elle a pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre.
Elle est considérée comme la direction des systèmes d’information de l’État français. ».

Mème : deux boutons rouges, un dit « Sac à dos numérique de l'agent public », l'autre « La Suite ». Un homme tagué « l’État quand il doit faire des choix de noms de projets » transpire en ne sachant sur quel bouton appuyer.

 

 

La Suite, c’est pour qui ?

Dans cet article, nous parlons de La Suite opérée par la DINUM, destinée aux ministères et agences de l’État. Il existe d’autres dispositifs proches par le nom ou par l’esprit, notamment une Suite Territoriale pour les collectivités et LaSuite.coop pour d’autres organisations (qui fera l’objet d’un article/interview a part entière dans les semaines à venir).

Début 2026, cette Suite est déployée dans 15 ministères et de nombreuses administrations, accessible à environ 1,6 million d’agents, et utilisée chaque mois par plus de 500 000 personnes.

 

Mème : 3 spidermen se pointant du goigt les uns les autres : "La Suite de l'Etat", "La Suite de l'ANCT", "Lasuite.coop"

Entre lasuite.numerique.gouv.fr (agents de l’État), la suiteterritoriale.anct.gouv.fr (pour les collectivités) et lasuite.coop (pour les entreprises, coopératives, associations, etc, notamment de l’ESS), il ne faudra pas s’y perdre !

 

Il nous paraît difficile d’évoquer La Suite sans mentionner Apps.education.fr, autre suite d’outils libres portée cette fois par l’Éducation nationale.
Par souci de transparence, précisons que Framasoft intervient ponctuellement comme prestataire sur ce projet, via PeerTube, notre alternative à YouTube & co. Cette collaboration reste limitée à une petite part du financement global du logiciel. Nous citons néanmoins Apps.education.fr parce qu’il constitue, à nos yeux, un précédent important : celui d’une offre publique d’outils libres à large échelle, pensée pour un autre grand périmètre administratif. Cette suite ne bénéficie ni des moyens humains et financiers de La Suite, ni de sa force de frappe communicationnelle, ce que nous déplorons par ailleurs.

La Suite dans la tourmente

Ces deux dernières années, La Suite a suscité trois types de réactions : des alertes institutionnelles sur son coût et sa coordination, des critiques venues d’une partie de l’écosystème libre, puis des offensives plus intéressées venues des éditeurs propriétaires.

L’alerte institutionnelle de la Cour des Comptes

En juillet 2024, la Cour des Comptes publie un rapport intitulé « Le pilotage de la transformation numérique de l’État par la direction interministérielle du numérique » faisant état d’inquiétudes concernant La Suite (la mise en gras est de Framasoft) :

La faible coordination avec les besoins exprimés par les ministères pourrait se traduire par la création de produits numériques répondant imparfaitement aux besoins recensés. C’est notamment le cas de la suite numérique de l’État : alors que les premières briques de cette suite sont déjà peu utilisés et coûteux, le déploiement complet d’une alternative souveraine aux offres proposées par le secteur privé pourrait être une source de coûts croissants sans certitude quant à l’utilisation massive de cette suite par les agents. Seule une association forte des ministères, au niveau politique, doit permettre d’assurer un suivi étroit de cette suite qui doit pouvoir, si les résultats attendus d’un produit étaient insuffisants, revenir en arrière sur le déploiement d’une gamme d’outils encore mal coordonnés entre eux.

Ça pique un peu, hein ?
Pourtant, nous verrons plus loin que la situation est un peu plus complexe que cela.

La critique de l’écosystème libre

En août 2024, nos ami⋅es du CNLL (Conseil National du Logiciel Libre) publient un communiqué au vitriol contre La Suite. Il s’en suivra des échanges particulièrement houleux, notamment sur LinkedIn. Les principaux arguments du CNLL sont les suivants :

  • Concurrence irresponsable : selon le CNLL, la DINUM concurrence directement les éditeurs français de logiciels libres collaboratifs, avec un avantage déloyal : 100 % de financement public, moyens marketing de l’État, exemption de qualification SecNumCloud (sur ce dernier point, côté Framasoft, on n’a pas compris, car La Suite est bien qualifiée SecNumCloud) ;
  • Capacités insuffisantes et irréalistes : La DINUM n’aurait ni les effectifs, ni l’expertise, ni les moyens pour se substituer aux éditeurs logiciels, comme le démontre aussi l’échec du projet Messagerie Collaborative de l’Etat sur plus de 10 ans ;
  • Vision restrictive du Libre : selon le CNLL, la DINUM réduit le logiciel libre à la gratuité et à la défiance envers les éditeurs, sans comprendre qu’il nécessite un écosystème solide et une relation équilibrée avec les prestataires ;
  • Impact négatif sur l’industrie française : En opérant elle-même des services cloud et en développant des logiciels non spécifiques à l’État, la DINUM parasiterait les investissements des éditeurs privés français, décrédibiliserait le logiciel libre et favoriserait in fine les solutions américaines.

Là encore, les affirmations sont dures. Si certaines sont justes, nous verrons plus bas que certaines se sont révélées fausses ou ont été démenties par le temps.

L’offensive des acteurs propriétaires et de leurs relais

Début 2026, nouvelles attaques contre La Suite. Cette fois en provenance des éditeurs propriétaires. La Business Software Alliance (BSA), qui représente les principaux acteurs mondiaux du logiciel et du cloud, parmi lesquels figurent notamment Microsoft, Google, Amazon, Oracle, IBM ou encore Adobe (bref : pas nos copains) a publiquement mis en garde contre les orientations prises par les autorités françaises.

Les articles dans la presse spécialisée se suivent et se ressemblent un peu :

Mais pourquoi un tel déferlement de critiques ?

Gif animé de la pub Orangina avec un personnage criant "Parc'que !!!"

 

D’après nous, la source est initialement à rechercher en juillet 2025, lorsque l’entrepreneur Tariq Krim posta (sur LinkedIn et sur son site) une analyse très critique sur le rapport entre l’Etat et « la souveraineté numérique », avec plusieurs points plutôt légitimes. Mais le sujet est ensuite sorti du champ des spécialistes, au point que certains arguments furent même repris par… Sarah Knafo (oui oui, la députée d’extrême droite européenne, aujourd’hui candidate à la mairie de Paris), qui viendra rajouter son grain de haine (et de mensonge).

La cause, elle, est plutôt à chercher du côté de la crainte des éditeurs de solutions fermées. Voir l’État s’émanciper de leur giron pour se mettre à développer des logiciels qui fonctionnent ? Qui plus est sous licence libre ? Ça peut à terme signifier la perte de marchés importants pour eux. D’où des réactions très virulentes de leur part afin de décrédibiliser la suite logicielle de la DINUM.

Bref, c’est la mise en curée contre La Suite. Nos ami⋅es de Next.ink en feront d’ailleurs un excellent résumé (et on ne dit pas ça que parce que nous sommes cités dedans, promis !)

Prenons un peu (beaucoup !) de recul

Pour expliquer le point de vue de Framasoft, il faut faire un rapide rappel du contexte historique.

Hmm, non, en fait ce rappel ne sera pas rapide, puisqu’on va remonter jusque dans les années 60.

Notre objectif ici est de montrer les grandes lignes du rapport à l’État avec le logiciel libre, et notamment la stratégie du « Make » (« faire soi-même ses logiciels » ou « faire faire ses logiciels ») ou du « Buy » (« acheter » ou, plus souvent, « louer » ses logiciels auprès d’éditeurs).

Si on prend cette grille de lecture stratégique, on peut identifier différentes phases historiques structurantes. Désolé, c’est à gros traits, et sans doute pas exempts d’erreurs (n’hésitez pas à apporter vos corrections en commentaires).

Pour vous en faciliter la lecture, on vous a préparé rapidement une version plus graphique, sous la forme de chronologie.

capture écran d'une page représentant visuellement la chronologie qui suit

Cliquez pour ouvrir une représentation graphique de la chronologie ci-dessous

 

Années 1960-70 : l’ère du « Make » souverain

  • 1966 : Plan Calcul (de Gaulle) Création de la CII (Compagnie Internationale pour l’Informatique) en réaction au rachat de l’entreprise française Bull par l’américain General Electric. Et aussi au fait que de Gaulle a moyennement apprécié le fait que les États-Unis aient refusé d’exporter un supercalculateur destiné au CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique) pour le programme nucléaire militaire français. Volonté explicite de souveraineté matérielle et logicielle. L’État finance massivement le développement national.
  • 1967 : Création de l’IRIA (qui deviendra l’INRIA en 79) Institut de recherche en informatique et automatique. Sa vocation : développer une capacité logicielle française publique.
  • 1976 : Fusion CII-Honeywell-Bull Le Plan Calcul s’essouffle. C’est le début d’un recul « pragmatique » vers des alliances avec des acteurs américains. Signal précoce que le « Make » national complet est difficile à tenir. C’est la fin du projet Unidata, qui était un grand consortium européen (CII, Siemens, Philips) surnommé « l’Airbus de l’informatique ». En s’alliant avec l’Américain Honeywell, la France a probablement sabordé l’Europe de l’informatique.

Années 1980 : le tournant de la micro-informatique et les premières externalisations

  • 1982 : paf ! le PAFE (Programme d’action pour la filière électronique). C’est l’arrivée de la gauche au pouvoir. Jean-Pierre Chevènement relance une politique industrielle volontariste (Plan Filière Électronique). Nationalisation de Bull, Thomson, etc. L’État veut « faire » l’informatique. (La nationalisation, pour les plus jeunes d’entre vous, c’est quand l’État pense qu’une entreprise est suffisamment importante pour le pays qu’il vaut mieux qu’elle appartienne… à l’État. Ça doit vous paraître une dinguerie aujourd’hui, mais ça se faisait, et ça marchait pas si mal… #soupir)
  • 1982-1987 : le Minitel comme « Make » réussi. Le Minitel a été un succès technique et logiciel français (développé par la DGT/France Télécom). Mais il a crée un tel effet de lock-in qu’il a retardé l’adoption d’Internet en France. Le logiciel est alors entièrement développé en interne ou par des prestataires français sous contrôle étatique.
  • 1989 : début de la pénétration de Microsoft dans l’administration. Les premiers contrats-cadres avec Microsoft pour équiper les postes de travail des ministères commencent à se mettre en place. Passage progressif du macroordinateur au PC, souvent avec des logiciels américains achetés « sur étagère » (typiquement, Microsoft Word est un logiciel « sur étagère » : vous l’achetez et vous l’installez, contrairement à un logiciel « sur mesure »).

Années 1990 : le basculement vers le « Buy »

  • 1994-1997 : multiplication des contrats-cadres Microsoft. L’administration française signe des contrats globaux (« contrats Open ») avec Microsoft pour la bureautique. Le « Buy Microsoft » devient la norme de fait, sans véritable mise en concurrence systématique.
  • 1994 : rapport Gérard Théry sur les autoroutes de l’information. Constat que la France a pris du retard sur Internet à cause du Minitel. Théry n’était pas vraiment un visionnaire : selon lui, le fonctionnement d’Internet « n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux » et serait incapable d’offrir des services de qualité. Aucune recommandation forte sur le logiciel libre.

Années 2000 : l’émergence du logiciel libre comme alternative politique

  • Janvier 2004 : création de l’association Framasoft (qui existait de façon informelle depuis 2001)
  • 2006 : rapport « La sécurité des systèmes d’information ». Souligne la dépendance stratégique aux logiciels étrangers, mais sans mesures contraignantes.
  • 2006 : Loi DADVSI et lobbying Microsoft/industrie propriétaire. Débat sur le droit d’auteur numérique. Lobbying intense des éditeurs propriétaires. Le logiciel libre est menacé par certaines dispositions avant des amendements. Pour la petite histoire, la loi DADVSI est – pour caricaturer ­– la transposition dans le droit français de la directive européenne EUCD. L’association La Quadrature du Net (LQDN) a été fondée officiellement en 2008 par des militants issus de ces combats, même si plus spécifiquement pour lutter contre une autre loi : HADOPI (loi Création et Internet) et le « Paquet Télécom » européen.
  • 2007-2008 : la Gendarmerie passe à Ubuntu Linux. Migration de 70 000 postes de Windows XP vers GendBuntu (Ubuntu personnalisé). Économies annoncées : plusieurs millions d’euros/an. C’est une sorte de cas d’école international.

Années 2008-2012 : tensions entre libre et lobbying propriétaire

  • 2009 : 💸 contrat « Open Bar » #1 Microsoft au Ministère de la Défense. Le journaliste Marc Rees, du site PC-Inpact (ancêtre de Next.ink), révèle que le ministère de la Défense a signé un accord-cadre avec Microsoft (contrat dit « Open Bar ») permettant un accès illimité aux produits Microsoft pour environ 100 millions d’euros sur 4 ans. Ce contrat suscite une polémique massive :
    • Absence de mise en concurrence réelle invoquée par les défenseurs du libre.
    • Les associations du logiciel libre dénoncent une dépendance stratégique pour un ministère régalien.
    • Soupçons de liens entre décideurs militaires et Microsoft (pantouflage).
  • 2009 : référentiel Général d’Interopérabilité (RGI) v1.0. L’État impose officiellement l’utilisation de formats ouverts (ODF notamment) dans les échanges entre administrations. Victoire symbolique du « Make/Libre ».
  • 2010 : rapport Riester sur le libre et les administrations. Le député Franck Riester (futur ministre) produit un rapport assez tiède, ne remettant pas en cause la domination des éditeurs propriétaires. Sa v2 ne vaudra, selon nous, pas mieux.
  • 2011 : François Fillon annonce des investissements dans le « Cloud Computing ». Spoiler : ça sera un fiasco. On y reviendra plus bas.
  • 2011 : 💸 l’affaire Louvois (logiciel de paie militaire). Arrêtons nous une minute sur cette catastrophe industrielle, parce qu’elle fait partie des « traumas » de la stratégie numérique française. Le système Louvois (Logiciel Unique à Vocation Interarmées de la Solde) est en effet un désastre économique et humain. La page dédiée Wikipédia vous donnera tous les détails, mais pour résumer :
    • 2001 à 2003 : développé au départ sur la base d’un logiciel édité par l’entreprise Sopra.
    • 2004 à 2006 : repris en interne par le ministère de la Défense.
    • 2007 à 2008 : le logiciel est confié à l’entreprise Steria.
    • 2009 à 2011 : c’est… le bordel ! À cause de nombreux bugs, le logiciel repousse sans cesse sa mise en production.
    • 2011 à 2012 : le logiciel commence à être déployé, mais avec de telles erreurs qu’il fait légitimement un « bad buzz » sur les réseaux sociaux. Erreurs de paie touchant des dizaines de milliers de militaires (trop-perçus, sous-paiements, soldes à zéro).
    • 2013 : le Ministre de la Défense annonce que le projet sera abandonné dès que possible et sera remplacé par un autre logiciel développé par … Sopra Steria (oui oui, la fusion des deux entreprises précédentes)
    • 2016 : Louvois est définitivement abandonné. Au départ doté d’un Budget initial d’environ 80 millions d’euros, les dérapages ont été massifs. Suite à un rapport de la Cour des comptes, on parlera d’un « fiasco industriel et humain ». On parle d’une note autour de 500 millions d’euros, entre le prix d’achat et le coût des dysfonctionnements de Louvois ; cette somme ne tenant pas compte du coût de son remplaçant.
  • 2012 : circulaire Ayrault : « Usage du logiciel libre dans l’administration ». Le Premier ministre Jean-Marc Ayrault signe une circulaire encourageant fortement l’usage du logiciel libre. Lire l’analyse de nos ami⋅es de l’April. Elle reconnaît aussi différents groupes de travail (par exemple MIMO) qui serviront à nourrir le SILL (Socle interministériel des logiciels libres, créé la même année et produisant une liste de logiciels libres recommandés. C’est un moment fort du « Make/Libre ». D’un point de vue politique en tout cas. Parce que d’un point de vue pratique, c’est loin d’être la fête.

Années 2013-2017 : l’ambivalence institutionnalisée

 

Mème : une réunion d'entreprise. Le patron dit : « Nous avons besoin d'équiper numériquement Les ministères de la défense et de l'education nationale ». Un employé propose : « Confions ça à mon cousin qui bosse chez Sopra-STERIA » ; sa collègue : « Confions ça à notre notre partenaire historique : Microsoft » ; un autre collègue, d'un air blasé : « Sinon, on peut privilégier des solutions libres... ». Cette dernière réplique rend le patron furieux : il éjecte ce dernier employé par la fenêtre.

Années 2017-2022 : l’ère Macron, discours de souveraineté, mais pratique de dépendance

  • 2017 : renouvellement (encore ! ! !) du contrat Open Bar #3 Défense-Microsoft
  • 2018 : dynamisme de « beta.gouv.fr » et des Startups d’État. Approche « Make » en rupture avec les pratiques historiques : de petites équipes agiles au sein de l’État développent des services numériques publics (Mes Aides, La Bonne Boîte, Signaux Faibles, etc.). Succès reconnu internationalement.
  • 2020 : scandale du Health Data Hub sur Microsoft Azure. Pensé en 2018 suite au (plutôt bon) rapport de Cédric Villani sur l’IA et mis en place en 2019, le Health Data Hub (plateforme nationale des données de santé) est hébergé chez Microsoft Azure, malgré les données de santé extrêmement sensibles de millions de Français.
  • 2019 : la DINUM remplace la DINSIC. La Direction Interministérielle du Numérique est censée renforcer le pilotage des projets numériques de l’État. Nadi Bou Hanna est nommé directeur (on n’en gardera pas le meilleur souvenir).
  • 2019 : Tchap (messagerie souveraine). L’État lance Tchap, une messagerie instantanée basée sur le protocole libre Matrix, pour les agents publics. Exemple positif de « Make » sur base libre, mais au coût particulièrement conséquent.
  • 2019 : doctrine « Cloud au centre » (première version). L’État commence à formuler une doctrine cloud, mais elle ne tranche pas entre souveraineté et pragmatisme.
  • 2020 : COVID et explosion des achats de licences
    • Achat massif de licences Zoom ou Microsoft Teams pour le télétravail des agents des trois fonctions publiques, malgré l’existence d’alternatives libres (Jitsi, BigBlueButton, Mattermost).
    • Le SILL recommandait des alternatives, mais elles n’ont pas été déployées à l’échelle.
  • 2020 : 💸 dérapage et queue de poisson de SIRHEN. Attendez, ça fait un peu longtemps qu’on a pas eu de fiasco logiciel, là, non ? Ça tombe bien, la Cour des Comptes (toujours elle) pointe le dérapage du logiciel de RH et paie de l’Éducation Nationale « système d’information de gestion des ressources humaines et des moyens (SIRHEN). Évalué initialement en 2007 à 80 millions d’euros, son coût a été plusieurs fois réévalué pour atteindre 323,3 millions d’euros en 2017, et 400 millions d’euros en 2020.
  • 2020 : Rapport Bothorel (mission parlementaire sur les données). Recommande l’ouverture des codes sources. Peu de choses sur le « Make vs Buy ».
  • 2021 : doctrine « Cloud au centre » (le retour)
    • Impose la qualification SecNumCloud pour les données sensibles.
    • 💸 Mais ouvre la porte aux offres de cloud américain sous licence (Bleu = Microsoft/Orange/Capgemini, S3ns = Google/Thales).
    • Critiques (légitimes) : cela revient à « acheter » du cloud américain avec un vernis français.
  • 2021 : suite collaborative de l’État. La DINUM développe une suite collaborative libre pour l’administration. C’est le « Sac à dos numérique de l’agent public » qui évoluera plus tard en « La Suite »
  • 2021 : rapport Latombe sur la souveraineté numérique. Le député Philippe Latombe produit un rapport sur la souveraineté numérique, critique envers la dépendance aux GAFAM dans l’administration et qui appelle à systématiser le recours au logiciel libre dans les administrations publiques en faisant de l’utilisation de solutions propriétaires une exception.
  • 2021 : rapport de la Cour des comptes sur les grands projets SI de l’État. Constat récurrent : dérapages budgétaires, dépendance aux ESN, perte de compétences internes. La Cours des Comptes défonce légitimement certains projets (dont les fiascos évoqués plus haut).
  • 2021 : 💸 l’affaire McKinsey et le conseil informatique à l’État
    • Le Sénat révèle l’ampleur du recours aux cabinets de conseil (McKinsey, Accenture, Capgemini, etc.) dans les décisions numériques de l’État.
    • Rapport sénatorial « Un phénomène tentaculaire » (McKinsey cité 477 fois dans le rapport).
    • Questions sur des conflits d’intérêts : McKinsey conseille l’État tout en travaillant pour Microsoft, Amazon AWS, etc.
    • Révélation que McKinsey ne paie pas d’impôt sur les sociétés en France.
    • Les montants dépensés en conseil (dont IT) atteignent plus d’un milliard d’euros par an.
  • Novembre 2021 : Amélie de Montchalin, ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, annonce le plan d’action du Gouvernement en matière de logiciels libres et communs numériques dans l’Administration. Si on est encore loin d’une priorité effective au logiciel libre, ce plan pose des bases encourageantes pour une administration tournée vers les logiciels libres, et les communautés qui les font vivre.
Chaton pointant un flingue sur le visiteur. Légende : "McKinsey réclamant gentiment ses croquettes à l'État. --Allégorie"

McKinsey réclamant gentiment ses croquettes à l’État. –Allégorie

Années 2022-2026 : tentatives de rééquilibrage et résistances

  • 2022 : renforcement du SILL. Le Socle Interministériel de Logiciels Libres est enrichi et mieux promu par la DINUM. Un catalogue de près de 600 logiciels libres recommandés à ce jour (mars 2026).
  • 2022 : Code.gouv.fr. La DINUM lance un portail centralisant les codes sources ouverts par l’administration. Démarche positive de transparence.
  • 2022 : fin du contrat Open Bar Défense ? L’April annonce que l’accord n’a pas été reconduit. Cependant, le fait est que pendant plus de 12 ans au moins (2009-2020), Microsoft aura donc été très implanté dans l’Armée. D’autant que la fin de ce contrat ne signifie pas pour autant la fin de la dépendance technologique de l’administration aux solutions de Microsoft, le ministère passera désormais par l’UGAP (Union des groupements d’achats publics), une centrale d’achat public, pour prendre sa dose.
  • Janvier 2024 rapport sur le « piège Microsoft »
  • 2024 : débats sur l’IA souveraine. L’essor de l’IA générative (ChatGPT, etc.) relance le débat « Make or Buy ». L’État met en avant Mistral AI (startup française) mais les administrations utilisent massivement les outils Microsoft (Copilot) et Google (Gemini) ou même ChatGPT (souvent en *shadow IT*).
    • Fun fact : en avril 2023, Cédric O, qui venait tout juste de quitter son poste de secrétaire d’État au numérique achète 1,15 % des parts de Mistral AI pour… 176,10 €. En décembre 2023 (8 mois plus tard), ces actions sont valorisées… 23 millions d’euros. Jolie bascule. Espèrons qu’il a gardé ses actions, parce qu’elles devraient valoir autour de 130 millions d’euros aujourd’hui (mars 2026). Un rendement à 740 000 fois la mise en moins de 3 ans, ça fait combien, en pantoufles ?
  • Mai 2024 : la Suite numérique de l’État est annoncée. Déploiement de La Suite (webmail, messagerie instantanée, visioconférence, édition collaborative) basée sur des logiciels libres. Objectif : équiper 2,5 millions d’agents.
  • Avril 2025 : 💸 l’Europe achète pour 264 milliards d’euros en logiciels et clouds états-uniens. Le Cigref publie le rapport « La dépendance technologique aux softwares & cloud services américains : une estimation des conséquences économiques en Europe ». Le résultat met des chiffres sur ce que tout le monde savait déjà : l’Europe est droguée aux technologies US. Pourtant, d’après le CNLL, la réponse est prête et s’appelle Eurostack. Mais pour l’instant, l’Europe a du mal à passer du constat aux actes.
  • Janvier 2026 : des avancées pour le libre ? Suite à une question de la député écologiste au sujet des « impacts de la migration des serveurs publics vers Windows 11 », la ministre en charge de l’intelligence artificielle et du numérique, Anne Le Hénanff, répond et partage deux informations intéressantes : des réflexions sont en cours pour le développement de poste de travail libre et une évolution de la doctrine de l’État en matière d’achat public numérique.
  • Mars 2026 : 💸 le Ministère de l’Éducation Nationale renouvelle un contrat avec Microsoft. Malgré les circulaires Ayrault (2012), Castex (2021), Lecornu (2026), et malgré l’existence de LaSuite et surtout de Apps.education.fr, le M.E.N. renouvelle son contrat avec Microsoft jusqu’en 2029. 🤷

 

capture écran d'une page représentant visuellement la chronologie qui précède

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Le point de vue de Framasoft

Comme on vient de le voir, l’État a souvent vanté la souveraineté numérique sans aller jusqu’au bout (c’était un peu « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais »).

Le libre a régulièrement existé comme solution crédible (à la dépendance des USA, ou aux entreprises qui facturaient 5 à 10 fois le prix), sans pour autant devenir une doctrine effective.

Pour nous, La Suite n’est peut-être pas un modèle parfait, mais ce n’est sûrement pas un fiasco. C’est une initiative publique louable, politiquement courageuse, et plus prometteuse que ne le disent ses détracteurs.

Sur la question du coût de La Suite

Mais… combien ça a coûté, en vrai ?

Pour le coût du projet, nous n’avons pas l’information (si vous avez des sources précises, n’hésitez pas à nous les communiquer en commentaire, nous amenderons l’article).

On peut cependant citer à minima ce même rapport de la Cour des Comptes, en citant la page 82 de ce rapport :

« Le coût total de déploiement était, à la fin de l’année 2023, de près de 9,3 M€ (concentré sur « Tchap » à 60 %). D’autre part, le coût annuel en maintenance était de 5 M€ (dont 40 % pour « Tchap »), sans compter les éventuels coûts des astreintes sur certains projets » (page 82 de ce rapport).

(Puis, juste après :)

« Selon la Dinum, ce niveau de dépenses doit être relativisé. Elle estime en effet que les dépenses engagées pour des licences privées ouvrant l’accès à une suite numérique (bureautique, messagerie, échange de fichiers) s’échelonnent entre 300 et 590 euros par an etpar agent. À ce jour, la suite numérique a un coût d’un peu moins de 15 M€ pour une utilisation en moyenne par moins de 200 000 agents, soit environ 75 € par agent et par an.

D’après nos informations (glanées auprès de différentes sources), La Suite, c’est environ 70 personnes travaillant sur le projet (développeur⋅euses, designers, administrateur⋅ices systèmes, chef⋅fes de projet, etc). À l’échelle de l’État, ce chiffre n’est pas très impressionnant, surtout au vu du nombre de bénéficiaires (voir plus bas).

Résumons : on sait ce qu’a coûté La Suite jusqu’à fin 2023 (en gros 10 M€). Puis la Cour des Comptes parle de 15 M€ « à ce jour », sans doute mi-2024. Après (en tout cas pour nous), c’est plus flou pour 2024 et 2025.

On sait que Tchap concentrait le gros des investissements (en gros 6 M€ jusqu’en 2023), et les 40 % restant étaient surtout consacrés à Resana et Osmose (gestion de fichiers), produits aujourd’hui « sortis » de La Suite.

Sans vouloir jouer les marchands de poissons, et en partant du principe qu’il y a eu une « montée en puissance » en 2024 et 2025, disons qu’on vous fait le total à, allez, 40 M€ et on vous offre le cabillaud en cadeau.

Si vous voulez les vrais chiffres, on vous laisse faire une demande CADA, nous on a d’autres chatons à fouetter caresser.

Est-ce excessif ?

La seule question valable selon nous est : « Est-ce que l’argent public est ici bien dépensé ? ».

Comme on l’a vu plus haut, la Cour des Comptes s’inquiétait, fin 2023, du coût de La Suite et de son faible nombre d’utilisateurs.

C’est là que notre historique peut aider à relativiser un peu.

Si on prend les coûts des trois fiascos logiciels cités plus haut (Louvois, ONP, SIRHEN), on arrive à un total de 1,25 milliard d’euros. Ou l’équivalent de plus de 30 fois notre évaluation au doigt mouillé du coût total de La Suite.

Alors évidemment, ça n’est pas un argument suffisant. Dire qu’un projet n’est pas du même ordre de grandeur qu’un triple fiasco financier et humain ne dit pas que l’argent a été bien dépensé.

Cependant, cela permet de mettre en perspective l’avis de la Cour des Comptes. Cette dernière a en effet vu l’État faire des dépenses faramineuses dans des logiciels peu, voire jamais utilisés. Ou dans des infrastructures comme Cloudwatt (150 millions d’argent public… disparus). Ou dans des cabinets comme McKinsey.

Bref, si on se met dans les souliers vernis d’un rapporteur de la Cour des Comptes, il paraît relativement logique qu’elle s’inquiète d’un nouveau dérapage. C’est son boulot.

Mais l’avis date de 2024, sur une étude qui portait, en gros, jusqu’à fin 2023. Or à ce jour (mars 2026), la situation a quand même beaucoup évolué :

  • côté « Drive », Osmose a été décommissionné et Résana laissera probablement peu à peu la place à « Fichiers »
  • côté usages, la Cour des Comptes parlait de 190 000 utilisateur⋅ices de Tchap dans son rapport. D’après le site officiel, la messagerie compterait aujourd’hui 600 000 utilisateur⋅ices au total. Même si d’après nos informations, les comptes actifs mensuellement seraient plutôt autour de 300 000, ce qui est – à notre sens – plus qu’encourageant, sachant d’où part l’administration en termes d’usages collaboratifs.
  • Dans sa dernière newsletter, la DINUM annonçait 100 000 utilisateur⋅ices de Visio en février 2026.

 

capture d'écran de statistiques d'usage de différents services de la Dinum

Statistiques d’usage de différents services de la DINUM (au 25/02/2026)

 

Donc, est-ce que le coût de La Suite est raisonnable ? Clairement, s’il n’y avait pas eu certaines itérations malheureuses avant 2023, cela aurait été largement le cas. Mais est-ce que ce coût est excessif ? D’après nous, non.

En tout cas, il nous paraît que le coût de développement (« Build ») et celui de l’exploitation (« Run ») soit, début 2026, plus que raisonnable au vu du nombre d’utilisateur⋅ices, et des impératifs de sécurité qui entourent un tel projet.

Mais alors, c’est bien ou pas ?

Oui, globalement, nous pensons que La Suite est une très bonne chose. Non parce qu’elle serait irréprochable, mais parce qu’elle constitue aujourd’hui l’une des rares tentatives crédibles de réintroduire du logiciel libre, des logiques de communs et une forme d’autonomie dans l’environnement numérique de l’État.

Typiquement, Framasoft est bien plus en faveur de solutions telles que Apps.education.fr, car le développement s’y fait avec des rapports plus étroits avec les communautés du libre. Et la réutilisation de logiciels libres existants y est bien plus forte. Pour caricaturer, on peut dire que là où la DINUM crée ce qui deviendra un commun, apps.education.fr contribue à des communs existants.

La situation est en réalité plus subtile que ça, car il s’agit plutôt de curseurs qui ne sont, pour une solution comme pour l’autre, pas positionnée aux extrêmes de l’échelle entre création et contribution. Mais vous avez l’idée.

Il y a aussi les interrogations sur l’avenir de La Suite, par exemple :

  • Les équipes seront-elles pérennisées ?
  • Le projet lui-même survivra-t-il aux changements politiques à venir ? (élections de 2027, mais pas seulement)
  • Est-ce à la DINUM non seulement de développer, mais aussi d’opérer/héberger les différents outils ?
  • Quel sera le coût du maintien du code ?
  • Quelles sont les articulations qui pourront être faites avec la société civile (dont Framasoft), les entreprises, et même avec les autres États ?

Tout cela est encore en construction. Mais quand on regarde la chronologie du rapport État // Numérique, et qu’on constate que La Suite a été annoncée il y a moins de deux ans, on peut aussi se dire que les réponses viendront en leur temps.

Concernant les critiques des éditeurs libres

C’est d’ailleurs pour cela que nous comprenons la frustration que certains éditeurs de logiciels libres ont pu exprimer. « Pourquoi développer des logiciels libres (de gestion de fichiers, par exemple) alors que des solutions libres existent déjà (Nextcloud, par exemple) ? ».

Cette critique nous paraît légitime dans son principe : lorsqu’un logiciel libre existe déjà, l’État doit pouvoir expliquer pourquoi il choisit de développer ou d’assembler autre chose.

Cependant, dans la forme de cette expression, nous avons surtout entendu la vexation que leur solution libre ne soit pas retenue.

Samuel Paccoud, chef de pôle de La Suite, répond plutôt clairement à cette critique dans le podcast « À la French » : dans une approche centrée sur l’utilisateur, il est souvent plus complexe, plus long, et souvent plus cher de travailler sur des dérivés de logiciels libres existants. Alors que construire sur des briques libres existantes, notamment les innombrables briques libres qu’il est possible d’assembler grâce à l’interopérabilité, peut être bien moins coûteux pour répondre aux besoins des utilisateur⋅ices.

 


Extrait de la l’épisode « À la french » du 24 février 2026 (aussi disponible en podcast ou sur YouTube)

Concernant les critiques des éditeurs non-libres

Mais le plus étonnant dans toute cette histoire, ça a sans doute été l’argument des éditeurs de logiciels propriétaires : « Oui, mais ça risque d’être la fin de la commande publique ! ! ! »

Tout doux, Bijou. Rappelons que ça n’est PAS le rôle d’un État de faire vivre cette commande publique. Le rôle de l’État, c’est ça :

la mission première de l’État est de permettre l’exercice de la souveraineté nationale qui appartient au peuple.

Ce n’est donc pas à l’État de financer des boîtes qui font du libre, et encore moins des boites qui font du propriétaire. C’est « logique » que l’État achète. Mais c’est pas un dû.

Donc venir couiner parce que l’État n’achèterait plus une licence Zoom (ou équivalent français), désolé, mais nous ne verserons aucune larme.

Ça serait d’ailleurs la même avec PeerTube : si l’État utilise massivement PeerTube et ne contribue pas, ça va nous fâcher, même si c’est un risque lorsque l’on fait du libre. Par contre, si l’État développe sa solution de diffusion de vidéos, en 100 % libre, et n’utilise pas PeerTube, Framasoft n’ira pas pleurnicher parce que Framasoft touche 0€. Comme tout éditeur de logiciel libre, nous aurons forcément envie de savoir pourquoi le choix serait de redévelopper une solution alors qu’une autre existe. Mais quiconque a déjà géré des projets logiciels sait que ces choix sont complexes et relèvent de nombreux facteurs.

Mème : deux images côte à côte. Sur la première, une femme taguée « Les grosses boites du numérique qui pleurent parce qu'elles ne pourront plus se gaver » crie sur quelqu'un hors-champ, retenue par une autre femme ; sur la seconde, un chat tagué « La Suite Numérique » fait des yeux méchants.

Par ailleurs, imaginer que l’État renoncerait à la commande publique est un argument inepte. L’État va continuer à acheter des chaises, des stylos, des ordinateurs (peut être bientôt équipés Linux ?) et… des logiciels.

Regardez cette annexe du Projet de Loi de Finances 2026. Les dépenses en logiciels de l’État, c’est quand même approximativement 2 211 millions d’euros (2023) et 2 401 millions d’euros (2024) (cf. page 177 du PLF). Et on ne vous parle même pas du numérique en général (les serveurs, les ordis, les souris, etc.). Et là, on vient gueuler parce que l’État a investi quoi ? 30 ou 50 millions (soit 1 à 2 % du total) pour des logiciels utilisés par des centaines de milliers, voire des millions d’agents ?

Page 177 du rapport sur l’impact environnemental du budget de l’État présentant les dépenses de l’État concernant le numérique. Et, oui, on parle en millions d’euros, là…

 

 

Il faut savoir raison garder. Ces éditeurs ont surtout perçu qu’une partie de l’énorme manne d’argent public dont ils ont largement bénéficié pendant des décennies, souvent en gonflant très largement les factures, allait être un peu moins énorme. Et ils ont donc fait de la communication du lobbying.

Et quand on connaît la capacité de lobbying des éditeurs logiciels, reconnaissons à la DINUM qu’elle a fait un choix politique courageux. Et qui est en train de payer quand on regarde l’adoption croissante des outils de La Suite.

Cependant, restons vigilant⋅es, il y a fort à parier que les Capgemini, Sopra Steria, Microsoft & co. ne prendront pas cette défaite comme signifiant la fin du combat. Ils ont le temps et l’argent nécessaires pour faire pression aux bons niveaux institutionnels afin de faire abandonner un tel projet.

Y arriveront-ils ? Nous sommes prêt⋅es à parier que nous n’aurons pas à attendre 10 ans pour vous apporter la réponse.

 

Mème : un astronaute regarde la Terre en disant « La Suite Numérique, c'est une belle victoire pour le libre, non ? ». Un autre, derrière lui, le tient en joue avec un pistolet et répond « Pour le moment, Pour le moment... » ; Texte 3 : « Microsoft ».

 

Conclusion

Oui, certaines critiques faites à La Suite sont légitimes, notamment lorsqu’elles portent sur la réutilisation de logiciels libres existants, sur la contribution aux communs, sur la pérennité des équipes ou sur la place que doit occuper la DINUM dans l’exploitation de tels outils.

Mais non, cela ne suffit pas à conclure que La Suite serait une mauvaise idée.

À nos yeux, c’est au contraire une initiative précieuse, parce qu’elle rouvre un espace politique que l’État français a trop souvent laissé se refermer : celui d’un numérique public plus libre, moins dépendant d’éditeurs ou de cabinet de conseils dont l’objet est moins de servir la population que de se servir sur les institutions.

Mème de Bernie Sanders : « I am once again asking... de ne pas jeter La Suite Numérique avec l'eau du bain libre. »

 

 

C’est trop long, j’ai pas le temps de tout lire

  • L’État, au travers de sa Direction Interministérielle au Numérique, s’est mis a développer ses propres logiciels (libres).
  • La Cour des Comptes, traumatisée par des échecs précédents, a fait son boulot en alertant sur des dérapages possibles. Mais au final, pour l’instant, les coûts n’ont pas dérapé, et ça se présente même plutôt bien.
  • Les éditeurs de logiciels libres ont grincé des dents, légitimement, parce que la DINUM a fait des choix qui ne retenaient pas forcément leurs solutions développées avec amour. Mais l’État est, eh bien, souverain. Et s’il serait bon que les raisons de ces choix soient transparentes et puissent être débattues publiquement, les choix faits par la DINUM nous semblent cohérents.
  • Les éditeurs de logiciels propriétaires crient au meurtre, affirmant que l’État doit passer par eux pour développer les logiciels utilisés par les agents de l’État, sinon ils ne pourraient pas se payer un troisième yacht. Mais il est bon de rappeler que ce sont nos impôts qui ont déjà payé les deux premiers, alors que le service rendu était parfois catastrophique. Et que les petits choux ont encore les dents largement suffisamment acérées pour se gaver sur la bête.
  • La Suite a fait largement parler d’elle dans les médias (jusqu’au New-York Times). Et ça, c’est bon pour le libre et les communs numériques.
  • Au vu des statistiques d’usage, bientôt une très large partie des agents publics utiliseront des logiciels libres collaboratifs dans leur quotidien. Et ça, ce n’était clairement pas un pari gagné.

Bref, arrêtons deux minutes de cracher dans la soupe : La Suite, c’est bien. C’est imparfait. Mais c’est bien.


Boite noire

Boite noire

Cet article est déjà bien long, mais l’auteur de ces lignes s’est dit que cela vaudrait la peine de faire une « boite noire » à la Médiapart (la moustache d’Edwy Plenel en moins).

Commençons par le début. Pourquoi Framasoft prend-elle la parole sur le sujet ?

Et bien pour au moins 2 raisons.

La première, c’est que nous en avons eu assez de répéter que nous souhaitions discuter à égalité avec les politiques. En effet, être élu, c’est évidemment un pouvoir, mais c’est aussi un devoir. Celui d’être au service de l’intérêt général. Or après plus d’une décennie de discussions avec des élus locaux ou régionaux, des secrétaires d’État, ou même des ministres, nous avons (comme beaucoup) eu un sentiment d’épuisement face aux comportements parfois plein de bonne volonté, parfois emplis de morgue et de suffisance. Épuisement renforcé par la technocratie intrinsèque à ce milieux, et par les calendriers électoraux, qui font qu’il est compliqué de nouer une relation de partenariat saine de plus de cinq ans avec un agent de l’État.

La seconde, c’est que le plaidoyer, c’est un métier.
Et un métier à temps plein. Un métier que nous respectons beaucoup, d’ailleurs. Big up aux camarades de l’April, évidemment. Mais aussi à celles et ceux de La Quadrature, d’Alternatiba, etc.
C’est d’ailleurs un ancien camarade de La Quadrature qui avait dit à l’auteur de ces lignes qu’il fallait trouver un équilibre entre les globules blancs (qui protègent et défendent le corps humain contre les agressions extérieures) et les globules rouges (qui transportent l’oxygène vers tous les organes et tissus du corps). Les deux sont indispensables, mais il est quasiment impossible d’être à la fois (ou même successivement) globule blanc, puis rouge.
C’est aussi pour cette raison que Framasoft signe peu de tribunes. Nous sommes humain⋅es, et notre énergie de globules rouges est donc limitée. Celle-ci est donc dirigée vers nos actions, qui sont – en toute humilité – tout à fait conséquentes pour une association de – seulement – 35 adhérent⋅es (vous pouvez lire notre rapport d’activité ou regarder nos statistiques pour vous en convaincre).

Alors, pourquoi cet article dix ans plus tard ?

Parce que les critiques adressées à La Suite nous paraissent, selon les cas, légitimes, exagérées ou franchement mal orientées. Et parce qu’au-delà du projet lui-même, ce débat dit beaucoup de la place du logiciel libre dans l’action publique.

Dans l’article, on voit que ce sont surtout les institutions (Sénat, Assemblée Nationale, Cour des Comptes) et les entreprises (du logiciel libre ou pas), qui se sont exprimées sur le sujet. Mais la société civile a peu pris la parole. C’est ce que nous essayons de faire aujourd’hui.

Nous souhaitions aussi, au travers de cet article, faire une rapide histoire du rapport entre l’État et le numérique libre. Et pour cela, nous avons fait le choix de remonter jusqu’à De Gaulle, car ce sont bien certaines décisions stratégiques de l’époque « pré-libre » qui nous ont mis dans la sauce.

Comme toute vision historique, la nôtre fait l’objet de choix et de biais. Cependant, je tiens à remercier chaleureusement Étienne Gonnu, chargé de mission Affaires Publiques à l’April, d’avoir bien voulu relire et amender cette partie là avant publication. L’April est probablement l’association la mieux placée aujourd’hui pour raconter cette histoire, et ses membres le feraient sans doute bien mieux que nous [rappelons au passage que Framasoft est membre de l’APRIL, donc tu es légitime, pyg 😉 NDLR]. Mais… on s’est dit qu’on allait se lancer, et que dans le pire des cas, cela donnerait envie à d’autre d’amender cette chronologie.

Enfin, pour l’anecdote, la rédaction de cet article s’est étalé sur près de trois semaines, essentiellement à temps perdu (souvent le soir et les week-ends). Il aura réclamé de très nombreuses heures de travail, essentiellement pour aller chercher les sources ou les vérifier (certains rapports ayant plus ou moins disparus d’Internet). Or, entre temps, les nouvelles concernant La Suite, et plus généralement la souveraineté numérique, ont continué de s’enchaîner.

Bref, « le monde il bouge, et il vous attend pas » (© OSS117), donc à un moment, il fallait bien clore cet article « critique des critiques », qui lui même fera l’objet, n’en doutons pas, de critiques (les commentaires du Framablog sont là pour ça). Si vous nous interpellez sur LinkedIn, il y a peu de chances qu’on vous réponde là-bas 😜 .

Pierre-Yves Gosset, le 13 mars 2026

 

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19.03.2026 à 10:21

Numérique : l’alternative ne viendra pas d’un champion européen, mais des communs

pyg

Face à l’hyper-domination États-unienne dans le numérique, l’idée d’un compétiteur européen fait rêver les politiques… et quelques entrepreneurs. Pourtant, cette voie nous paraît sans issue, comme nous l’écrivions dans une tribune du Journal l’Humanité parue le 21 janvier 2026, que … Lire la suite­­
Texte intégral (891 mots)

Face à l’hyper-domination États-unienne dans le numérique, l’idée d’un compétiteur européen fait rêver les politiques… et quelques entrepreneurs. Pourtant, cette voie nous paraît sans issue, comme nous l’écrivions dans une tribune du Journal l’Humanité parue le 21 janvier 2026, que nous reproduisons ici.

Cet article s’inscrit dans un dossier que consacre Framasoft aux rapports entre les États et les modèles de développement et de financement des communs numériques :

  • Cette (courte) tribune, parue dans l’Humanité fin janvier 2026, sur le fantasme de faire émerger, au niveau européen, un oligopole qui se poserait comme compétiteur aux GAFAM
  • Un (long) article faisant l’historique entre l’Etat français et le logiciel libre, et précisant la position de Framasoft quant aux critiques faites à La Suite Numérique de la DINUM
  • Un article rappelant un modèle qui a très bien fonctionné ces dernières années pour les petites communautés du logiciel libre (dont Framasoft) : les bourses NLnet (à paraître début avril 2026)

Un an après l’élection de Trump, le constat s’impose : les géants américains du numérique n’ont opposé aucune résistance au pouvoir politique. Derrière les discours sur l’innovation, la disruption, ou la neutralité technologique, leur docilité révèle une réalité plus profonde : les grandes plateformes numériques sont aujourd’hui le socle d’un appareil économique, politique et géostratégique, qui semble mis au service d’un fascisme qui ne prend même plus la peine d’avancer masqué.

Face à la domination technique et économique des Big Tech, un fantasme revient régulièrement dans le débat public européen : il faudrait bâtir un « Airbus du numérique », un champion industriel capable de rivaliser avec les géants américains. Cette solution a le mérite de la simplicité, mais elle a le défaut de ne pas s’attaquer au cœur du problème.

En effet, les GAFAM ne sont pas de simples entreprises dont les capitalisations boursières battent des records, année après année. Elles forment un oligopole technique mondial contrôlant infrastructures, données, logiciels et usages. Pour cela, elles s’appuient sur un modèle économique nouveau : le capitalisme de surveillance. Un système basé sur la centralisation des infrastructures et l’extraction massive de données personnelles visant à transformer nos comportements en marchandises.

L’histoire industrielle européenne nous a appris qu’Airbus n’a jamais été un contre-modèle au capitalisme, mais une adaptation à ses contraintes. Transposer cette logique au numérique, c’est ignorer la spécificité politique des technologies de l’information. Car ici, il ne s’agit pas seulement de produire, mais de piloter les infrastructures qui structurent le débat public, l’accès au savoir, les relations sociales ou le fonctionnement même des services publics.

En réalité, « l’Airbus du numérique » reproduirait les mêmes travers toxiques et délétères que ses concurrents : dépendance aux marchés financiers, gabegie d’argent public, course à la croissance, concentration des données, impacts écologiques délétères, etc. Nous ne combattrons pas le capitalisme par le capitalisme.

Sortir de la servitude volontaire aux GAFAM suppose donc un changement de cap plus radical : sortir du marché comme horizon unique du numérique. Cela passe par le développement et la reconnaissance des communs numériques : logiciels libres, infrastructures décentralisées, interopérables, gouvernées collectivement et ancrées dans les territoires.

Des alternatives existent déjà, parfois depuis des décennies. Elles sont portées par des associations, des coopératives, des collectivités, des institutions publiques. Elles sont certes bien moins visibles que les grandes plateformes car elles ne promettent ni croissance infinie, ni domination mondiale, mais elles proposent en revanche un contre-modèle bien plus robuste : un numérique au service de l’intérêt général, de l’autonomie et de la démocratie.

 

Pierre-Yves Gosset, coordinateur des services numériques de l’association Framasoft
Tribune parue initialement dans l’Humanité, le 21 janvier 2026

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16.03.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 16 mars 2026

Khrys

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10.03.2026 à 08:44

Agent automate et insoumission : faut-il désynchroniser ?

Framatophe

L’émergence contemporaine de l’intelligence artificielle, et plus spécifiquement son glissement vers l’agent autonome, marque une rupture épistémologique que la pensée critique ne peut plus ignorer sous peine de sombrer dans l’anachronisme. Nous avons quitté l’ère du programme-outil pour celle de … Lire la suite­­
Texte intégral (2936 mots)

L’émergence contemporaine de l’intelligence artificielle, et plus spécifiquement son glissement vers l’agent autonome, marque une rupture épistémologique que la pensée critique ne peut plus ignorer sous peine de sombrer dans l’anachronisme. Nous avons quitté l’ère du programme-outil pour celle de l’opérateur capable de naviguer, de manipuler et de s’autocorriger. Cette mutation n’est pas une simple avancée incrémentale, mais l’aboutissement d’une trajectoire historique dont il faut saisir la profondeur pour armer notre résistance. Ce billet est surtout prospectif, il ne relève pas d’une pensée aboutie et encore moins prescriptive.

Éviter l’anachronisme

Historiquement, la machine était conçue comme une extension de l’organe ou une prothèse de l’intellect. C’est le concept d’outil chez Simondon. Ce dernier montrait que l’évolution technique tend vers la concrétisation : la machine devient de plus en plus cohérente en elle-même, la fonction implique la transformation de la machine (l’idée du progrès au XVIIIe siècle). Avec l’IA contemporaine (oui, parce qu’on parle d’IA depuis bien, bien longtemps), on quitte le stade de la simple prothèse (qui exécute une commande) pour entrer dans celui de l’agent (qui interprète une intention et produit une stratégie). La machine n’est plus seulement au bout de l’esprit, elle commence à occuper l’espace de la décision intermédiaire.

L’agentivité autonome actuelle rompt avec la linéarité qu’on tend généralement à supposer lorsqu’on parle d’histoire des techniques (si on n’est pas historien des techniques, la plupart du temps, c’est ainsi qu’on voit les choses). Le système technique n’est plus un simple intermédiaire entre une intention et un résultat, mais un dispositif capable de définir ses propres sous-objectifs et de corriger ses trajectoires d’exécution en temps réel. Cette autonomie opérationnelle déplace le curseur de la décision, créant un système technique où l’opérateur humain intervient par la consigne de haut niveau plutôt que par le pilotage de précision. Et le paradoxe, c’est que ce faisant, nous créons un système hiérarchique radical dans lequel la plupart des opérateurs humains deviennent eux-mêmes des rouages, lorsque par exemple l’algorithme impose sa loi au livreur, au manutentionnaire, au vendeur. Toutes les professions, y compris les plus intellectuelles, sont désormais destinées à produire ce que Cory Doctorow nomme des centaures inversés.

La violence technologique que je mentionne ces derniers temps dans mes écrits m’inspirant de la pensée de Detlef Hartmann, se superpose à cette lecture. Dans le capitalisme industriel, les individus sont dépossédés de leur autonomie et rendus étrangers à leur propre activité. Dès les années 1970-1980, cette logique d’aliénation s’étend de la production industrielle à la production symbolique et intellectuelle par l’informatisation des tâches, toujours au service du contrôle et de la rationalisation capitalistes. La violence technologique prolonge ainsi la violence structurelle du capital en cherchant à formater les dimensions qualitatives de l’existence humaine (l’intuition, l’émotion, l’imaginaire) selon les exigences d’un ordre rationnel formel. Cette normalisation constitue une violence en ce qu’elle privilégie l’accumulation et le contrôle, réduit la richesse des facultés humaines à des catégories limitées et entrave les pratiques d’émancipation ainsi que la capacité collective à transformer consciemment le monde.

L’introduction des agents dans le système technique numérique modifie la structure de la preuve et de la responsabilité technique. Dans le paradigme du logiciel classique, la réponse est déterministe et traçable dans le code. Avec les modèles d’action autonomes, le système procède par inférences probabilistes et par itérations imprévisibles sur des interfaces tierces. Cette opacité du processus décisionnel, cette boîte noire, remet en cause l’imaginaire de la maîtrise technique, où l’utilisateur est censé comprendre et contrôler chaque étape de la transformation du réel par la machine (même si dans bien des cas, c’est vraiment imaginaire).

En s’extrayant de la simple génération de texte pour interagir directement avec les systèmes d’exploitation et les réseaux, les modèles d’IA aujourd’hui créent un nouveau milieu. Elles deviennent des acteurs dans l’infrastructure numérique. Elles imposent une cohabitation dans laquelle les processus automatisés s’autoalimentent, réduisant ainsi la latence entre la conception et l’application, mais augmentant radicalement la complexité du système technique global.

L’anachronisme consiste à s’obstiner à analyser l’IA comme un simple automate sophistiqué. La spécificité de l’agent autonome réside dans sa capacité de planification et d’adaptation face à l’imprévu. Ignorer cette dimension conduit à une méprise sur la nature même de la puissance de calcul contemporaine : elle n’est plus seulement quantitative (vitesse de traitement), mais qualitative (capacité de médiation et de substitution dans des tâches cognitives et décisionnelles complexes).

Mechanical Head (The Spirit of Our Time), Raoul Hausmann (env. 1920). Wikipedia

L’IA dans l’histoire de l’arraisonnement technique

Pour comprendre l’IA, il faut l’inscrire dans l’histoire de l’informatisation des organisations amorcée dans les années 1960-1970. Nous sommes alors passés d’un moment technique à un autre, entre « faire travailler les machines » à notre place, à la constitution de « systèmes d’information ». Cela a transformé l’ordinateur en un pivot du management, visant la quantification du réel, et en particulier la productivité de l’homme et son comportement (marketing). Déjà à cette époque, le discours sur la « neutralité technique » servait de paravent à une volonté de monitoring social et de rationalisation productiviste.

Je ne peux m’empêcher de penser (c’est peut-être justement un réflexe anachronique, donc : prudence) que l’IA générative contemporaine marque l’aboutissement technique de ce que Marx nommait le « sujet automate » : un stade dans lequel le système de machinerie ne se contente plus d’assister l’homme, mais s’autonomise pour devenir un processus de production de valeur dont l’humain n’est plus que l’accessoire. Dans cette configuration, l’IA n’est plus un outil inerte, mais un agent capable de gérer ses propres itérations. Dans un récent article Matt Shumer (oui, encore un entrepreneur de l’IA, mais on peut aussi le lire, ce n’est pas inutile), mentionne le modèle GPT-5.3 Codex : la machine contribue désormais à sa propre création en déboguant son code de formation et en optimisant elle-même son déploiement. En fermant cette boucle de rétroaction, l’IA instaure un métabolisme technique qui s’autoalimente : elle écrit le code des générations futures, créant une accélération où la puissance de calcul se valorise elle-même.

Cette mutation transforme notre rôle : nous passons du statut d’opérateur pilotant une machine, ou d’opérateur annexe à la machine (le livreur surveillé par l’algorithme qui lui dit où déposer le colis et en combien de temps) à celui de simple fournisseur de ressources. À moins de faire partie d’une élite des big tech, nous sommes en train de passer du statut déjà peu enviable de périphérique biologique d’un système algorithmique à celui d’un terreau d’où le système extrait les données nécessaires à sa propre maintenance. Il en résulte une « seconde nature » technologique, telle que décrite par Jacques Ellul et Langdon Winner : un environnement si totalisant et si profondément imbriqué dans nos formes de vie qu’il devient invisible à nos yeux. Nous basculons alors dans un somnambulisme technologique, acceptant comme inéluctable un cadre de vie où la technologie dicte ses propres normes de fonctionnement1.

Le braconnage culturel est-il une impasse ?

Ces deux dernières années, je me suis appuyé sur deux concepts qui permettent de se figurer des méthodes d’émancipation de ce cadre de vie ainsi imposé. Celui de mètis repris de James Scott, dans L’œil de l’État, et celui de braconnage culturel, repris de Michel de Certeau, dans L’invention du quotidien (voir la troisième section de cet article). Autant mener résistance contre un système totalitaire par la ruse laisse au moins un horizon ouvert de techniques à tester et à éprouver (on pense par exemple au Fediverse et ses protocoles), autant les tactiques de M. de Certeau me semblent désormais quelque peu obsolètes. Que nous dit M. de Certeau ? Il nous parle des tactiques du quotidien qui permettent, par des usages imprévus, de détourner l’ordre imposé. J’y voyais comme lui autant d’actes possibles de résistance, comme détourner des objets de leurs finalités ordonnées par leur marchandisation. Souvenez-vous par exemple de la Pirate Box qu’il était possible d’installer sur un routeur TP-Link. Mais aujourd’hui, nous devons affronter quelque chose de beaucoup plus brutal : l’IA générative semble immunisée contre ce braconnage car elle ne se contente plus de prescrire un usage… elle l’absorbe.

Le braconnier joue sur les failles d’un système rigide. L’agent IA, lui, est par définition malléable et adore les déviations. Chaque tentative de détournement devient une nouvelle donnée d’entraînement, une itération supplémentaire qui permet au système de corriger ses erreurs et d’intégrer la subversion dans sa propre logique formelle. Le système se fiche du sens de votre révolte tant qu’il peut en modéliser le comportement. Le braconnage numérique risque donc de n’être qu’une collaboration involontaire à l’emprise algorithmique « voulez-vous que je vous aide à créer votre Pirate Box ? »

Quelle mètis pour l’insoumission ?

Dès lors, il ne s’agit plus de ruser dans le système, mais de ruser contre son intelligibilité. Notre mètis doit devenir une intelligence de la désynchronisation :

  1. Le sabotage de la prédictibilité : puisque le capitalisme de surveillance tend à une augmentation des degrés de certitude, l’insoumission passe par l’injection de « bruit » et l’entretien de zones de haute tension identitaire. On peut penser aux pratiques de data obfuscation. Il faut refuser la standardisation des subjectivités en multipliant les appartenances contradictoires que l’algorithme ne peut réduire à un profil de consommation cohérent. Hélas, le principal biais de cette approche, c’est l’épuisement à transformer notre quotidien en lutte permanente, coûteuse et aux résultats incertains, contre des machines qui, elles, ne s’épuisent pas. Reste à s’appuyer sur le droit et les garde-fous de type RGPD et AI-Act… suffiront-ils ? j’ai des doutes.
  2. Désynchroniser nos pratiques de l’ordre imposé : face à l’agent qui navigue pour nous, la ruse consiste à restaurer notre propre encapacitation par le recours aux Communs numériques et aux low-tech. C’est une forme de « désapprentissage » de la dépendance. L’objectif est de reconstruire des espaces d’autonomie technique où l’on refuse la médiation de l’agent propriétaire. Là, le logiciel libre a toutes ses cartes à jouer, et c’est maintenant ! il est presque déjà trop tard. À trop dénigrer les LLM et les services qui emmerdifient le web, nous avons laissé passer le train de l’adoption des usages : la seule solution consiste selon moi à utiliser les modèles existant et les détourner. C’est une réminiscence du braconnage culturel que je mentionnais plus haut, sauf qu’ici, il s’agit d’un geste technique, qui implique des communautés, et non plus le quotidien personnel de chacun de nous. Nous devons braconner ensemble. De petits LLM à l’usage concret et frugal.
  3. L’action préfigurative : j’en parle dans ce billet. Il s’agit de créer des « archipels » de liberté numérique qui échappent physiquement et logiquement au contrôle centralisé. Cela revient à refuser le somnambulisme technologique en organisant des espaces dans lesquels la créativité, le partage et la solidarité redeviennent les mesures de l’intérêt du monde numérique.

En acceptant les modèles d’IA comme des auxiliaires « pratiques », nous signons un contrat dont les clauses d’aliénation ne nous seront révélées qu’une fois que le verrouillage socio-technique sera total. Nous devons donc politiser non pas seulement l’usage, mais les conditions de possibilité de ces techniques. Si un système technique exige pour fonctionner une structure de commandement hiérarchique ou une extraction illimitée de données, il doit être combattu en tant qu’artefact intrinsèquement autoritaire. Notre mètis ne doit plus être celle du braconnier qui se cache dans la forêt, mais celle du constructeur d’une autre forêt, impénétrable (ou le moins possible).

Un monde sans les IA d’aujourd’hui (à moins d’une catastrophe) n’est plus envisageable. Et jamais, nous n’avons été autant dépossédés de notre cadre de vie. La menace est trop grande pour que nous puissions nous payer le luxe d’ignorer ou faire semblant d’éviter cet avancement technologique brutal et foudroyant. La question ne se limite plus à se demander si chacun d’entre nous utilise ou pas ces technologies. Elles s’imposent partout, et s’imposeront encore. Je ne vois donc qu’une seule possibilité : ruser. Ruser en utilisant ces techniques, en y opposant d’autres savoirs (et c’est en cela que la mètis est le miroir inversé de la technè) et en leur volant de la valeur. La transformer en commun. D’abord par la connaissance et la réappropriation cognitive, ensuite en désynchronisant l’usage de l’autorité.

Idées en vrac et à réfléchir ensemble :

  • des SLM (Small Language Models) à usage concret et frugal (avec une sorte de Huggingface vraiment communautaire, spécialisation fine de type LoRA),
  • des espaces numériques où la créativité redevient le moteur de la valeur ajoutée (un web off-line first, flux RSS, pages statiques, Fediverse),
  • reformer un web à part, un web « des gens », sans usages imposés, et lui aussi frugal.
  • Autres idées ? c’est le moment :)


  1. Je reprends ici deux expressions de Langdon Winner, dans La baleine et le réacteur, dont je conseille vivement la lecture.↩︎

Image d’entête de l’article : Parallax Immersion, de Thomas Canto, par Alessandra Ioalè, 2014 (source).

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09.03.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 9 mars 2026

Khrys

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02.03.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 2 mars 2026

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    a collaborative project by the Environmental Reporting Collective (ERC), builds on this work by supporting nearly 40 journalists — reporters, photographers, editors, and designers — working on the issue across Asia, Latin America and Europe. Together, they are producing original reporting that contributes to a critical story still unfolding in communities around the world.

  • Chat Control : The EU’s CSAM scanner proposal (patrick-breyer.de)
  • Introducing Times New Resistance – a Times New Roman impersonator that autocorrects the autocrats. (abbyhaddican.com)

    Do you have access to the computer of an ICE apologist, white supremacist, Republican mouthpiece, right wing propagandist, or other morally bankrupt American ? Times New Resistance autocorrects specific words as they are typed. For example, the word ICE autocorrects to the Goon Squad and the word Trump autocorrects to Donald Trump is a felon. To the untrained eye, Times New Resistance looks just like Times New Roman – the official font of the U.S. State Department. When you install the font, it will appear in your font menus as Times New Roman, with an extra space between the words Times and New.

  • Observatoire des coupes rases (canopee.ong)

    Malgré la place croissante des coupes rases dans le débat public, leur suivi demeure lacunaire : les données disponibles sont le plus souvent agrégées et n’offrent pas d’information quant à leur répartition territoriale. Pour répondre à ce manque, Canopée a développé l’observatoire des coupes rases : un suivi des coupes rases fondé sur la détection satellitaire.

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  • LibreOffice Online : a fresh start (blog.documentfoundation.org)

    LibreOffice is a desktop application, but we get many requests for a web-based version of the suite that users can deploy on their own infrastructure. Several years ago, project members started to develop LibreOffice Online, but in 2022 the Board of Directors at The Document Foundation voted to freeze the project and put it in the “attic”, for reasons that have now been superseded. Earlier this month, the current Board of Directors decided to revoke those votes to give new life to the project

  • Breaking Free (forbrukerradet.no)

    In the new report Breaking Free : Pathways to a fair technological future, the Norwegian Consumer Council has delved into enshittification and how to resist it. The report shows how this phenomenon affects both consumers and society at large, but that it is possible to turn the tide. Together with more than 70 consumer groups and other actors in Europe and the US, we are sending letter to policymakers in the EU/EEA, UK and the US.

  • Le centre de notre Galaxie se dévoile aux yeux des astronomes (humanite.fr)

    Pour la première fois, des astronomes ont pu observer en détail ce qu’on appelle la « zone centrale moléculaire » de la Voie lactée.

  • SolarSystem Video (solarsystem.video), a federated video streaming platform for planetary science, brought to you by the Planetary Research Cooperative.
  • Fondation du Rien (fondationdurien.org)

    La Fondation du Rien vous fabrique du temps libre. Inscrivez-vous gratuitement à l’une de nos activités annulées pour jouir enfin tranquillement d’une plage de temps libre.

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23.02.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 23 février 2026

Khrys

Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière. Tous les liens listés ci-dessous sont a priori accessibles librement. Si ce n’est pas le cas, pensez à activer … Lire la suite­­
Texte intégral (11966 mots)

Comme chaque lundi, un coup d’œil dans le rétroviseur pour découvrir les informations que vous avez peut-être ratées la semaine dernière.


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Spécial IA

Spécial Palestine et Israël

Spécial femmes dans le monde

RIP

  • Leïla Shahid : ce soleil qui s’installe derrière l’horizon (humanite.fr)

    En français, en arabe, en anglais, la ferme tendresse de sa voix portait loin. De la rue aux rédactions des médias, jusqu’aux chancelleries du continent européen et du monde. Leïla Shahid était l’incarnation de la Palestine, de son peuple et de sa terre, de son histoire et de sa culture.

  • Mort de Susan George, figure inspirante de l’altermondialisme (basta.media)

    Susan George vient de décéder à l’âge de 91 ans, après avoir été de tous les combats altermondialistes, depuis le blocage de l’OMC à Seattle jusqu’à l’organisation des forums sociaux mondiaux.

Spécial France

Spécial femmes en France

Spécial médias et pouvoir

Spécial emmerdeurs irresponsables gérant comme des pieds (et à la néolibérale)

Spécial recul des droits et libertés, violences policières, montée de l’extrême-droite…

Spécial résistances

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18.02.2026 à 07:45

Reprenons le contrôle de notre vie numérique dès maintenant !

Fla

J’ai écrit ce texte il y a un an, peu après la ré-élection de Trump. Il est resté en attente de publication car je voulais lui ajouter des illustrations, mais je ne suis pas graphiste. Finalement, la situation géopolitique est … Lire la suite­­
Texte intégral (1601 mots)

J’ai écrit ce texte il y a un an, peu après la ré-élection de Trump. Il est resté en attente de publication car je voulais lui ajouter des illustrations, mais je ne suis pas graphiste. Finalement, la situation géopolitique est maintenant encore pire qu’il y a un an, tant sur le territoire américain notamment avec l’ICE que dans les relations avec les autres pays, du Venezuela au Groenland. L’hypothèse d’un Trump qui couperait l’accès des européens aux entreprises américaines du numérique existe. Il est donc temps de publier cet article de rappel, même sans illustrations.

Je donne depuis 2012 des conférences sur la vie privée en ligne. J’y explique les mécanismes qui permettent aux fournisseurs de services numériques de collecter pléthore de données sur toutes les personnes qui les accèdent, même sans qu’elles y créent de comptes. Évidemment, je détaille aussi les enjeux, en répondant à la principale remarque : « je ne vois pas le problème, je n’ai rien à cacher ». J’explique, exemples à l’appui, que les données qu’ils collectent sur nous ont des conséquences importantes sur nos vies même pour des citoyens modèles toujours dans la légalité. Qu’elles leur permettent de maximiser notre tarif d’assurance, de nous accorder ou non un crédit immobilier, de nous refuser à un entretien d’embauche. Qu’elles leur permettent aussi d’influencer les opinions, et ainsi faire basculer le résultat d’élections ou de référendums (sans le rôle clé de Cambridge Analytica, le Brexit n’aurait probablement pas eu lieu et Donald Trump n’aurait probablement pas été élu en 2016).

Mais je souligne aussi toujours quelque chose d’essentiel, que l’on a trop vite tendance à oublier : rien ne disparaît dans le monde numérique. Ce que nous publions en ligne aujourd’hui restera enregistré pour toujours, et ce même si nous le supprimons. Or, les dirigeants et les lois eux, changent. Les informations accumulées sur la population sont disponibles, historique compris. Si l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir était encore hypothétique pour une grande majorité des pays il y a seulement 15 ans de cela, nous voyons aujourd’hui, années après années, sombrer l’État de droit dans laquelle une partie du monde a eu la chance de naître. La montée des partis haineux s’observe dans tous les pays, et ils arrivent maintenant régulièrement au pouvoir, et ce jusqu’au pays le plus puissant du monde : les États-Unis d’Amérique.

Si les conséquences de l’arrivée d’un régime oppresseur à la tête d’un pays sont déjà catastrophiques pour sa population, la ré-élection de Donald Trump change complètement d’échelle : elles deviennent mondiales. Il n’y a qu’une poignée de pays dans le monde dont la vie numérique ne dépend pas majoritairement des États-Unis. Imaginez-vous à quoi ressemblerait votre journée de demain si soudainement Google, Microsoft, Amazon, Apple, Meta, CloudFlare et toutes les autres entreprises américaines coupaient leurs services dans votre pays. Pensez à toutes les actions que vous ne pourriez plus faire. Plus de téléphone, d’ordinateur, de tablette ni de montre connectée. Dans l’ordre, à la sortie du lit : pas de réveil, pas de météo, pas d’agenda, pas de journal pendant le petit déjeuner, puis pas d’horaires ni de ticket de bus, ni d’accès au compte bancaire ni de moyen de paiement (Visa et Mastercard sont américains). Même si certaines applications ne sont pas fournies directement par Google, Apple, Microsoft ou Amazon, la très grande majorité d’entre elles utilisent leur infrastructure pour fonctionner et seraient donc immédiatement hors service. Vous n’avez même pas quitté votre logement que vous avez déjà utilisé ces multinationales des dizaines de fois. Se voir couper ces accès vous semble irréaliste ? C’est pourtant exactement ce qui est arrivé à Nicolas Guillou, juge français à la Cour Pénale Internationale, qui enquête sur les évènements en Palestine. Lire son témoignage. (Si cela vous inspire, vous pouvez rejoindre une réflexion collective sur le sujet).

Et bien, toutes ces actions qui pourraient ne plus être accessibles car elles dépendent de ces acteurs, sont aujourd’hui enregistrées et analysées. Les États-Unis, qui contrôlent et stockent la majorité des usages numériques mondiaux et connaissent donc en détail la vie d’une grande partie des humains de notre planète, sont maintenant gouvernés par un régime en roue libre qui a muselé les contre-pouvoirs, opprime les minorités, expulse la presse, parle d’annexer des territoires alliés comme le Groenland, soutient les autres régimes extrémistes en Allemagne et ailleurs, coupe les financements de la science et des aides au développement, sans parler de l’Ukraine et de la Palestine.

Il est d’une urgence absolue que nous soyons numériquement indépendants des services propriétaires fournis par des entreprises américaines.

Il s’agit bien sûr de développer et soutenir des logiciels libres, seuls garants d’un numérique respectueux car auditables par des tiers. Notre rôle de citoyens est évidemment de porter ce sujet à nos politiques, mais aussi à notre travail et, le plus facile, dans notre vie personnelle.

Il y a de nombreuses alternatives qui existent à tout un tas d’applications, services, logiciels que vous pouvez utiliser, mais pour ce premier article, je conclurai sur ces quelques recommandations, très facile à mettre en place pour démarrer :

Pour limiter la collecte de données :

  • Accédez au web avec un navigateur de confiance (je recommande Mozilla Firefox, sur ordinateur comme sur mobile) correctement configuré (installez les extensions uBlock Origin et LocalCDN)
  • Pour limiter les accès aux informations de votre téléphone, évitez d’installer des applications et allez plutôt sur les sites web. Vous n’arrivez pas à vous passez de Google Maps, YouTube, Facebook ou Instagram pour le moment ? Ouvrez un nouvel onglet privé dans Firefox pour y accéder, cela limitera un peu la casse, et vous serez moins tenté de le rouvrir constamment

Pour la confidentialité de vos échanges :

  • Utilisez une messagerie libre chiffrée telle que Signal qui est l’état de l’art dans le domaine, plutôt que Facebook Messenger ou Whatsapp, ou le SMS ou l’e-mail avec lesquels de nombreuses personnes peuvent accéder à vos communications

Si vous êtes prêts à y consacrer un peu de temps, une belle étape est de passer à un système d’exploitation libre et de confiance. Les alternatives ne manquent pas. Si vous voulez des solutions françaises, Linux Mint fonctionne très bien pour les ordinateurs, et /e/ OS pour les téléphones. Vous avez peur de vous lancer seul(e) ? Trouvez quelqu’un pour vous aider près de chez vous !

Un autre point important où vous pouvez vous faire accompagner : quitter GMail. Là aussi, il suffit de vous laisser guider !

Et bien sûr, les services de Framasoft, sur Degooglisons-internet.org !

Il y a énormément à dire sur le sujet, cet article peut donc vous sembler trop court, et cette liste d’alternatives très incomplète. De plus, d’autres alternatives encore plus résilientes peuvent exister. J’ai pris ici le parti d’aller droit au but et de recommander des solutions accessibles à toutes et tous dès maintenant sans compromis aucun, car je juge la situation urgente particulièrement à la vue de ce qui se passe outre atlantique. Mais n’ayez crainte, j’ai hâte de revenir avec des articles permettant d’aller plus loin !

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17.02.2026 à 08:29

Attention à l’économie de l’attention

Gee

Parce que les phénomènes d’addiction aux médias sociaux ne sont pas apparus spontanément mais ont savamment été mis en place par les GAFAM, et qu’il faudrait sans doute que ça se sache un peu plus… Attention à l’économie de l’attention … Lire la suite­­
Texte intégral (1921 mots)

Parce que les phénomènes d’addiction aux médias sociaux ne sont pas apparus spontanément mais ont savamment été mis en place par les GAFAM, et qu’il faudrait sans doute que ça se sache un peu plus…

Attention à l’économie de l’attention

Étudions un instant cette scène de la vie courante :

Un personnage assis sur les toilettes regarde son smartphone d'un air blasé : « Allons voir quelques minutes ce qui se passe sur les réseaux sociaux… »

(Beaucoup) plus tard. Le même personnage est à l'état de squelette.

Cette scène n’est pas l’opération du Saint Esprit, mais bien le résultat de…

L’économie de l’attention.

Gee hurle dans un mégaphone : « ATTENTION ! » Le squelette sur les toilettes sursaute en criant : « Gaarg ! ». Le smiley commente : « Ah bah ça a ravivé notre squelette… »

L’économie de l’attention, ça se matérialise notamment par « l’éditorialisation » du contenu.

Un type lambda dit : « Rah ça me gonfle les réseaux des GAFAM et leurs algorithmes ! » Gee : « Leurs éditorialisations. » L'autre : « De quoi ? » Gee : « N'importe quel site a des algorithmes. Trier des messages sans filtre et sans biais, ça reste un algorithme. Ce que t'aimes pas, c'est l'éditorialisation. »

L’éditorialisation, c’est ce site web qui sélectionne ce qu’il veut bien te montrer ou non, selon des critères sur lesquels tu n’as pas toujours ton mot à dire.

C’est d’ailleurs pour ça qu’on préfère parler de « médias » sociaux plutôt que de « réseaux » sociaux : ce sont bien des médias avec des lignes éditoriales bien définies.

Un logo Facebook dit : « Mais c'est pour votre bien ! Pour vous rendre un service meilleur ! » Le type lambda dit : « C'est vrai ? » Facebook répond : « Ben non. C'est pour vous faire bouffer de la pub et revendre vos données persos. » Le type : « Ah. »

Bien sûr, pour exploiter vos données et vous refourguer de la pub, Facebook et consorts ont besoin de vous garder le plus longtemps possible sur leurs plateformes, de capter votre attention.

Et pour ça, j’aime autant vous dire que tous les moyens sont bons

et que c’est pas l’éthique qui les étouffe.

Un scientifique à côté d'une boîte où il y a un rat : « Vous voyez ce rat ? Il appuie sur un bouton pour avoir de la nourriture quand il a faim. Tout va bien, hein ? »

Suite, le scientifique dit : « Maintenant, si le bouton n'offre plus de la nourriture qu'aléatoirement… notre rat devient fou ! Il appuie frénétiquement sur le bouton et s'empiffre même s'il n'a plus faim* ! Niahahahahahaha… » Une flèche indique : « Représentation à peine caricaturale des psychologues qui bossent sur les circuits d'addiction pour le compte des GAFAM. »

C’est l’une des célèbres expériences de la boîte de Skinner – non, pas le proviseur des Simpson.

Lorsque Facebook vous cache des trucs, lorsque vous avez 10 publications navrantes au possible entre 2 publications qui vous intéressent, ce n’est pas un bug : c’est une fonctionnalité.

Le type sur ses toilettes scrolle en pensant : « Nul… nul… nul… OH ÇA C'EST MARRANT ! Nul… Nul… » Des flèches indiquent « frustration » sur les nuls, + « récompense » sur le « c'est marrant ». Le résultat est l'addiction, comme au casino.

Votre attention, c’est LA valeur qui se monétise sur les grandes plateformes.

Et comme votre nombre d’heures de vie reste, j’en suis bien navré, limité, eh bien on presse de plus en plus vos capacités d’attention.

Une femme regarde Netflix tout en scrollant sur son téléphone. Des petits diablotins autour lui disent : « Hé, si tu regardes la vidéo en accéléré, tu pourras en voir plus ! Tu devrais checker Instagram ! De toute façon, les scénaristes de Netflix écrivent leurs dialogues en prenant en compte le fait que tu regardes autre chose en même temps* ! Tiens, une pub ! »

Véridique, c’est le second screen content, d’où la qualité navrante de certains dialogues où on vous explique et réexplique le scénario, en long, en large et en travers…

Et ces mécanismes de stimulation des circuits d’addiction se retrouvent partout, jusque dans les innocents jeux mobile « free-to-play »… dont il faudrait s’interroger sur la pertinence de les filer à de (parfois très) jeunes enfants pour les occuper.

Gee, blasé, montre une scène en disant : « Ce qui est quand même un peu équivalent à faire ça… » Un papa porte sa fille devant une machine à sous : « Allez, tire le levier, ma puce ! Tu vas te refaire cette fois ! Tu veux une clope ? »

Eeeet en même temps…

bah j’ai pas envie de vous culpabiliser plus que ça.

Parce que pour lutter contre ça comme contre beaucoup d’autres saletés, remettre en cause les comportements individuels…

Ça ne suffit pas.

La Geekette, blasée : « Tu vas encore nous dire que le problème est systémique, et que c'est le capitalisme ? » Gee complète : « De surveillance ! Le capitalisme de surveillance, cette fois. Mais oui, sinon. Oui. »

Shoshana Zuboff, une professeure de la Harvard Business School spécialiste du sujet, explique que le capitalisme de surveillance traduit l’expérience humaine en données comportementales afin de produire des prédictions qui sont ensuite revendues sur le marché des comportements futurs.

Gee : « Je suis sûr que ça n'a aucun effet néfaste sur nos sociétés et nos orientations politiques… » Elon Musk : « Non. C'est comme la pub, ça ne marche pas. On investit des milliards dans le vent, pour la déconne. Pas du tout parce que ça nous permet de façonner le monde à notre image. »

Avant d’interdire les réseaux sociaux aux gamins via des contrôles d’âge inefficaces et dangereux pour la vie privée, on pourrait déjà se demander pourquoi ce genre de truc existe encore en France :

Gee attend sur le quai d'une gare. On entend : « Le trafic est interrompu sur le RER B. Pour plus d'informations, rendez-vous sur le média social d'un fasciste et son IA néonazie, négationniste et générant des images pédopornographiques sur demande*. »

X, anciennement Twitter, si vous n’aviez pas la réf. Comment ce truc continue d’être utilisé par toute la classe politique et des services publics comme la RATP, alors qu’il devrait être illégal depuis belle lurette, ça me dépasse…

Alors oui, Mastodon, c’est mieux.

C’est libre.

C’est décentralisé.

Mais ça ne vit pas dans un éther déconnecté de l’économie de l’attention, et ça reste imprégné de ses travers, comme nous le sommes toutes et tous (c’est le principe d’un système dominant).

Un personnage regarde des nuages pleins d'émojis caca qui arrivent au-dessus de sa tête : « Euuuh, c'est quoi ça ? » Un autre répond : « C'est un shitstorm* qui arrive. » Le premier : « Sur Mastodon ?! » L'autre : « Oui. Tu pourras facilement transférer la vague de haine sur un autre serveur. C'est cool, non ? »

Selon le Wiktionnaire, « déferlement de commentaires et réactions haineuses sur internet ».

Alors oui, un réseau libre et décentralisé, c’est un million de fois de mieux qu’un énième avatar des GAFAM, technofasciste ou pas…

ou pas encore…

Mais pour conclure : au-delà de cramer X, Facebook et cie – ce qu’il faut assurément faire –, est-ce qu’il ne faudrait pas s’interroger sur l’opportunité de cramer l’intégralité des médias sociaux ?

Le mec lambda demande, inquiet : « Mais on va faire quoi pour s'occuper ? » Gee hausse les épaules : « Je pense qu'on va s'ennuyer. J'aime bien l'idée. » Note : BD sous licence CC BY SA (grisebouille.net), dessinée le 13 février 2026 par Gee.

Crédit : Gee (Creative Commons By-Sa)

Sources

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16.02.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 16 février 2026

Khrys

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09.02.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 9 février 2026

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04.02.2026 à 08:00

Retravaillez vos PDFs sans crainte

Eve Demaziere

Vous avez besoin de retravailler vos PDFs pour compléter un formulaire en ligne ? Voici pourquoi il ne faut pas utiliser de convertisseurs de PDF en ligne qui ne soient pas libres, même gratuits. Un peu de vocabulaire, pour bien se … Lire la suite­­
Texte intégral (1501 mots)

Vous avez besoin de retravailler vos PDFs pour compléter un formulaire en ligne ? Voici pourquoi il ne faut pas utiliser de convertisseurs de PDF en ligne qui ne soient pas libres, même gratuits.

Un peu de vocabulaire, pour bien se comprendre :

  • « en ligne » = sur internet, sur le réseau, sur le web, connecté
  • « le cloud » = les lieux de stockage sur le réseau, là où se trouvent les éléments de votre Drive, les documents partagés, les données des bases de données…
  • « en local » = sur votre ordinateur, hors connexion, injoignable depuis l’extérieur.

Les PDFs demandés sont très personnels

Nous devons de plus en plus souvent fournir des documents justificatifs au format PDF, sur les sites des administrations dématérialisées, que ce soit pour nous, pour aider une personne qui ne sait pas faire ou un étranger perdu dans la dématérialisation de la préfecture. Nous scannons des documents papier sur un copieur pour obtenir les documents PDFs puis nous les téléchargeons sur le formulaire de l’administration. Qu’il s’agisse de justificatifs d’identité, de nationalité, de domicile, de travail, diplômes, avis d’imposition, carte de séjour, convocation de la préfecture, permis de conduire ou attestation Vitale, il s’agit de documents personnels qui construisent notre identité. Nous devons donc veiller à ne pas les laisser dans un endroit non sûr.

Scanner les documents au format PDF puis finaliser les PDFs

Un premier conseil : nommez correctement, au fur et à mesure, chaque scan fourni par votre copieur. Par exemple, pour les différents scans des pages de votre passeport, nommez dans l’ordre : passeport1, passeport2, passeport3, et rangez-les dans son sous-dossier /passeport/. Quand vous devrez les réunir en un seul PDF, vous les trouverez dans l’ordre, sans avoir à les regarder pour vérifier.

Le copieur génère les PDFs, mais il nous faut souvent un outil pour les retravailler : réunir certaines pages en un seul document, mettre les pages dans l’ordre et à l’endroit, supprimer les pages inutiles, alléger le PDF final…

Pour cela, on peut utiliser un outil convertisseur en ligne, gratuit : voici pourquoi c’est une mauvaise idée et quel outil utiliser, à la place.

Le cloud, un endroit sûr pour les données personnelles ?

Votre convertisseur en ligne, comme iLovePDF (mais il y en a des dizaines d’autres),  travaille vos documents sur le « cloud » (le réseau) : vous envoyez vos PDFs originaux sur le site de iLovePDF, il fait ce que vous lui demandez et vous livre le PDF final.

A noter que vous n’avez pas besoin de créer de compte personnel, tout est en libre accès, ce qui fait son succès. Mais l’avenir des documents est très incertain. Même s’il ne vous le dit pas, il y a de fortes chances qu’il conserve les PDFs envoyés et générés dans sa propre base de données.

Or, vous savez que les données en ligne, même les plus protégées, peuvent être piratées et récupérées par des personnes malveillantes (voir un article sur les cyberattaques en France, novembre 2025 ou le site « C’est qui qui a fuité aujourd’hui ?« ). Vous avez sûrement déjà reçu un mail vous expliquant le piratage de vos données sur l’un de vos comptes : moi, le dernier était la base de données de mon médecin…

Ces attaques valent pour les convertisseurs en ligne : « Attention, des fuites de données touchent ces deux outils PDF en ligne » (article de 2024).

Vos documents risquent donc d’être récupérés et utilisés par des escrocs. La proposition de certains convertisseurs de protéger le fichier en le chiffrant n’est pas sérieuse : il existe autant d’outils « déverrouilleurs de PDF » que d’outils qui les « verrouillent ».

Quels usages pour des escrocs ?

Il existe un important marché de documents de données personnelles, vendues au plus offrant sur des forums illégaux (voir l’article sur le vol des données de la Fédération de tir). Parmi les documents que vous avez retravaillés sur votre convertisseur en ligne, beaucoup peuvent servir à créer une nouvelle identité ou à usurper la vôtre.

En modifiant les documents avec un outil de retouche d’image (comme Photoshop ou Gimp), les pirates peuvent falsifier de vrais documents pour les attribuer à d’autres personnes, par exemple fournir une fausse convocation de la préfecture à un étranger, comportant son nom, son numéro d’étranger (la convocation se monnaye 300 euros). Ou usurper votre identité (voir l’article L’usurpation d’identité). Ou vous rendre visite à l’improviste, puisqu’ils ont votre adresse…

La solution : convertir les PDFs avec un outil sûr

La solution est d’utiliser un outil que vous installez sur votre ordinateur et qui travaille en local ou dont les serveurs sont sécurisés, c’est le cas des logiciels libres. Vos documents restent au chaud et ne s’en vont que dans le bon site web, celui de l’Etat qui vous l’a demandé pour votre démarche. Accessoirement, conserver une copie PDF de vos papiers est une bonne idée, en cas de perte ou de vol : prenez donc soin d’archiver régulièrement les données de votre ordinateur sur un disque dur externe (que de recommandations…).

Les étapes :

  1. Vous scannez vos documents sur le copieur, en les réunissant dans une clé USB
  2. Vous veillez à donner un nom clair à chaque document scanné et à les ranger dans un dossier spécifique
  3. Par la clé USB, vous les récupérez sur votre ordinateur.
  4. Vous utilisez un outil sûr pour retravailler les documents qui le nécessitent : regrouper les pages, les mettre à l’endroit et dans l’ordre, réduire le poids du PDF total, et vous continuez à donner un nom clair au PDF résultant
  5. Et vous ne mettez le document en ligne qu’au moment de compléter le formulaire.

Les outils libres, ou en local

La cerise sur le gâteau : un filigrane sur vos PDFs

Une fois votre PDF finalisé, vous pouvez utiliser le service FiligraneFacile, un service gratuit créé et mis à disposition par l’État, pour sécuriser avec un filigrane numérique les documents à envoyer. Voyez :

Bons PDFs et bonne bagarre avec la dématérialisation !

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03.02.2026 à 08:42

Sortir de la matrice : Le combat pour un numérique libre et humain

Magali Garnero

Il est impossible de vivre dans une société orchestrée par les GAFAM ! Les multinationales comme Alphabet (Google), Amazon, Méta (Facebook), Apple et Microsoft sont des entreprises qui s’imposent de plus en plus par leurs pouvoirs économique, politique et technologique. Elles … Lire la suite­­
Texte intégral (3189 mots)

Il est impossible de vivre dans une société orchestrée par les GAFAM !

Les multinationales comme Alphabet (Google), Amazon, Méta (Facebook), Apple et Microsoft sont des entreprises qui s’imposent de plus en plus par leurs pouvoirs économique, politique et technologique.

  • Elles font partie des plus grandes capitalisations boursières. Leurs chiffres d’affaires comme leurs bénéfices se comptent en milliards. En milliards, arrivez-vous à concevoir ce genre de fortune ? Tout cet argent, c’est indécent !
  • Et elles n’hésitent d’ailleurs pas à l’utiliser pour faire du lobbying que ce soit à Bruxelles, en France et ailleurs, pour lutter contre les tentatives de régulations européennes, comme le DMA, le DSA ou le RGPD. Sans parler de ce qu’il se passe aux États-Unis, où c’est pire. Les droits humains sont beaucoup moins protégés et respectés là-bas.
  • Leurs intérêts passent forcément avant le bien commun, avant l’intérêt général des personnes qui peuplent cette terre, avant même la protection de notre environnement, avant la planète.
  • Et bien sûr, elles imposent leurs technologies numériques, leurs standards, rendant difficile l’utilisation d’alternatives.

Cela a de très nombreuses conséquences sur le commun des mortel·les comme vous et moi, quasiment invisibles, mais très bien décrites dans de nombreux articles : surveillance massive grâce à l’extraction de données des utilisateurices sans leur consentement « éclairé », dépendance et enfermement dans des services soi-disant gratuits, obsolescence logicielle programmée, perte de contrôle du matériel informatique, monopole par l’achat systématique d’autres entreprises pour éliminer la concurrence, menace pour les libertés par la censure, la captation et la monétisation de l’attention, perte de la souveraineté numérique (influence et dépendance institutionnelles).

Je ne sais pas vous, mais moi, je ne peux vivre dans cette société où je me sens continuellement épiée, manipulée, en colère, esseulée, paranoïaque, désespérée et, pour finir, résignée. Je ne suis pas Winston Smith, le héros de 1984 de Georges Orwell et pourtant notre société ressemble chaque jour de plus en plus à celle d’Océania…

Heureusement, il est encore possible, pour nous, de partager nos doutes, nos pensées, nos tentatives et nos solutions pour s’en sortir avec d’autres personnes.

Une communauté à la rescousse

Depuis plus de trente ans, une irréductible communauté de libristes se bat pour proposer des logiciels libres et respectueux des utilisateurices. Cette communauté suit 4 libertés. Ces libertés ne sont pas de simples recommandations, mais des critères obligatoires qui forment le socle éthique et pratique du mouvement du logiciel libre

    • la liberté 0 (en informatique, tout commence par 0, faut pas s’étonner) : la liberté d’utiliser les logiciels, qui qu’on soit, où qu’on soit, quel que soit le matériel utilisé. Aucune restriction ;
    • la liberté 1 : la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins. Bon ok, tout le monde n’a pas forcément cette compétence technique d’accéder au code source. Mais beaucoup l’ont, et peuvent donc aller y jeter un œil et améliorer le dit logiciel. Ensemble on est plus fort ;
    • la liberté 2 : la liberté de redistribuer des copies de ce logiciel (ce qui implique la possibilité aussi bien de donner que de vendre ces copies) ;
    • la liberté 3 : la liberté d’améliorer le logiciel et de distribuer ces améliorations à d’autres, pour en faire profiter toute la communauté.

Quand j’ai rencontré les libristes, les logiciels libres (dits aussi open source dans le monde entrepreneurial) s’opposaient aux logiciels « propriétaires », maintenant ces derniers sont nommés « privateurs » pour bien montrer qu’ils privent les utilisateurices des libertés qui leur sont offertes par les logiciels libres.

Les valeurs qui en découlent : Transparence, Accessibilité, Coût, Coopération, Indépendance, Sécurité, Innovation et Protection de la vie privée.

J’utilise plusieurs logiciels libres que vous connaissez sans doute déjà :

    • Firefox qui remplace les navigateurs web comme Chrome, Edge ou Safari.
    • Signal ou Matrix/Element pour discuter instantanément. Adieu WhatsApp et Messenger.
    • Nextcloud qui offre le partage de fichiers, documents, le calendrier, le traitement de texte collaboratif. Bye bye Google Workplace et AWS.
    • LibreOffice la suite bureautique avec tableur, texte, pdf, diaporama. Non à Excel, Word et compagnie !
    • Évolution ou Thunderbird, pour gérer ses mails. Ciao Apple mail et Outlook.
    • VideoLAN, pour voir et écouter des films et de la musique.
    • Inkscape et Gimp, pour dessiner ou retoucher des photos.

Et ce ne sont pas les seuls.

Alors certains détracteurs me diront qu’il sont moins bien, moins beaux, moins connus, moins fonctionnels… Rappelons juste une chose, la communauté libriste s’appuie sur les contributions d’informaticien·nes qui le font sur leur temps libres (bénévolat), il y a également de plus en plus d’entreprises qui paient des salarié·es pour l’amélioration et le maintien de ces logiciels et services libres, sans oublier des fondations à but non lucratif ou encore des universitaires. Merci à toustes. Mais on est très loin, très très très loin des milliards cités plus haut. Bref on fait ce qu’on peut et c’est déjà fabuleux pour moi tout ce qui est produit chaque jour.

Un boycott inconfortable mais indispensable

L’émancipation passe par la reprise de contrôle sur nos outils et nos données et il n’est pas aisé de changer ses habitudes, de sortir de son confort d’utilisation.

Pourquoi arrêter d’utiliser des logiciels et services en ligne qui fonctionnent bien et que l’on maitrise depuis des années ?

Si vous vous posez encore cette question, je vous laisse aller relire la première partie de mon texte.

Si au contraire, vous êtes entré·es dans une démarche d’actions individuelles et que vous voulez réduire votre dépendance au quotidien alors j’ai de bonnes nouvelles.

Il existe une multitude de logiciels libres qui remplacent tous les logiciels privateurs utilisés, voire imposés ces dernières années par les GAFAM et autres entreprises privatrices. Et il y a même un annuaire, Framalibre proposé par Framasoft. Vous pourrez découvrir de nombreux logiciels libres, suivant vos besoins, vos envies ou votre curiosité ! Et derrière chaque logiciel libre, il y a une communauté qui maintient, qui améliore, qui promeut. Et, en France, l’April, dont je suis la présidente, les défend au niveau institutionnel et politique.

Voilà de quoi remplacer tous vos logiciels privateurs installés par un voire plusieurs logiciels libres ! Votre ordinateur se sentira libéré et vous remercie !

Mais il n’y a pas que les logiciels que l’on peut changer. Il y a aussi les mauvaises habitudes en ligne. Tous ces services soi-disant gratuits qui vous espionnent, accèdent à vos données et vous envoient des informations ciblées pour vous manipuler. Rappel : Les GAFAM ne sont pas neutres, ils façonnent nos sociétés, nos lois, nos comportements.

Allez, je continue de vous offrir des informations en cadeau, alors que Noël est déjà passé depuis quelques semaines. C’est toujours grâce à la communauté libriste et à ses nombreuses initiatives pour se libérer.

Vous aimez les images de chats ? Et bien les chatons vont sauver internet ! Si si, absolument ! Initiative lancée d’abord par Framasoft, qui voulait se dégoogliser, le Collectif d’Hébergeurs Alternatifs, Transparents, Ouverts, Neutres, et Solidaires – ça fait CHATONS en acronyme :-D a vu le jour en  février 2016 (bon anniversaire des 10 ans ! !), soit il y a plus de huit ans, et est composé de nombreuses organisations (associations, particuliers et entreprises – il y a deux « portées » par an qui en fait augmenter le nombre total). Toutes proposent des services en ligne que vous pouvez utiliser sans rien avoir à installer sur votre ordinateur, juste en lançant votre navigateur web. Est-ce que l’on peut avoir confiance dans ces chatons ? Alors il faut savoir que pour devenir chatons, il faut s’engager à respecter la charte des chatons. Et si votre chatons ne vous plaît plus, comme tout est transparent, ouvert, neutre et solidaire, il est possible d’en adopter un autre. Aucun emprisonnement, ni surveillance, ni manipulation. Ce n’est pas non plus un monde de bisounours, alors n’hésitez pas à soutenir les organisations qui vous offrent ces services, litières, croquettes et sous-sous sont toujours les bienvenus !

Autre initiative fort sympathique : DéMAILnagement. Vous avez capté le jeu de mots ? Comme son nom l’indique, cette initiative vous permet de quitter Gmail, mais aussi d’autres fournisseurs qui ont accès à toutes les données qui circulent dans vos mails (et ne se privent pas pour y accéder) et de découvrir le mail libre ! Ok, ça veut dire avoir une nouvelle adresse mail et cela fait toujours peur, cela peut également prendre du temps à mettre en place, prévenir tous vos contacts, vos banques, employeurs, administrations et autres… mais après, on est un peu plus en sécurité. La transition se fait en douceur, les données sont protégées, et c’est vous qui choisissez ce que vous voulez suivant vos besoins, vos valeurs, vos envies, vos moyens.

Est-ce que vous connaissez PeerTube ? Comme son nom l’indique, c’est une plateforme de vidéos décentralisée qui commence à faire de l’ombre à YouTube. Développée par Framasoft, encore elle, elle donne accès à de nombreuses vidéos et permet de monter sa propre instance pour héberger les siennes et les partager avec d’autres. Et OpenstreetMap ? pour sortir de GoogleMap, Mappy ou autre service de cartographie ? Et Wikipedia ? Cette encyclopédie en ligne qui met en exergue les 4 libertés du logiciel libre ? FFDN, qui regroupe de nombreux fournisseurs d’accès à Internet. Vous n’avez qu’à choisir un près de chez vous. On a parlé des GAFAM, mais il y a aussi d’autres entreprises dont il faut se méfier… genre au hasard X et toutes les possession d’Elon Musc, dernier cadeau de l’article : le Fediverse. C’est un ensemble de plusieurs réseaux sociaux où diverses applications sont compatibles et permettent de discuter ensemble.

Et si on parlait du matériel ? Et de son coût écologique ? Mieux vaut choisir des appareils respectueux, ou du reconditionné. Le ré-emploi c’est la vie qui continue

Tout cela est un bon début mais c’est fragile, comme tous les biens communs. Financièrement déjà. C’est pourquoi les associations qui proposent ces logiciels et services sont souvent en recherche de soutien financier et de contributions, techniques ou pas. C’est valable également pour les entreprises qui codent, développent et maintiennent des logiciels libres. Il faut les favoriser, leur donner la priorité. Mais en plus ils sont régulièrement menacés par différentes lois.

Collectivement : on est plus puissant qu’on ne le croit !

Si les politiques avaient pour but l’intérêt du plus grand nombre et le respect de la vie privée cela se saurait. En tout cas depuis plusieurs année, les questions se posent, soient sur leurs compétences soit sur leur absence de compréhension des conséquences de certains projets de lois.

Il est possible d’agir collectivement et de plein de manières différentes. À vous de choisir comment et combien de temps vous êtes prêt à consacrer. Ensemble, on est plus puissant qu’on ne le croit !

  • adhérer à des associations militantes, des syndicats ou des partis politiques. Faîtes entendre votre voix, vos idéaux, mais également vos peurs et coups de gueules ! (c’est plus utile dehors que dedans, ça diminue aussi le nombre de cheveux blancs)
  • rejoindredes dynamiques locales : l’Agenda du Libre recense de nombreuses organisations et présentent les évènements autour du numérique organisés partout en France et aussi un peu en Belgique et en Suisse. Allez à leur rencontre ! Iels sont sympa.
  • informer le grand public par des campagnes, des ateliers, des conférences ou des stands. Participer aux émissions Libre à vous ! sur Cause commune. C’est une occasion extraordinaire de partager nos idées, nos valeurs, d’échanger sur les dernières nouveautés, d’alerter sur les derniers méfaits des GAFAM et de se sensibiliser sur les sujets du moment.
  • s’organiser à plusieurs, mettre en place différents partenariats entre associations et entreprises (je ne vous ai pas encore parlé du CNLL, il n’y a pas que des personnes et des associations dans la communauté libriste, il y a aussi de nombreuses entreprises !).

– profiter de chaque occasion pour lancer des campagnes de sensibilisation. Comme l’opération Adieu Windows, bonjour le Libre ! qui a débuté en octobre 2025, à la date choisie par Microsoft pour arrêter son support gratuit à Windows 10 alors qu’une loi européenne l’obligeait à le maintenir une année supplémentaire. L’opération a pour but de visibiliser au maximum les actions des GULL (Groupe d’Utilisateurices de Logiciels Libres), qui régulièrement organisent des rencontres accessibles à toustes pour libérer les ordinateurs et téléphones des personnes qui le souhaitent des produits des GAFAM. On appelle cela des install’s parties.

mobiliser l’opinion publique par la mise en place de pétitions ou de plaidoyers destinés aux politiques, sur des sujets importants comme l’éducation au numérique, l’interopérabilité ou la souveraineté technologique. Cela n’est pas toujours évident d’atteindre des chiffres suffisants pour influencer les lois, mais c’est toujours une occasion de voir nos sujets abordés dans la presse. Si vous aimez ce genre de mobilisations, allez sur les sites de la quadrature du net ou d’HOP  (Halte à l’Obsolescence Programmée)

convaincre les candidat·es aux élections de s’engager pour le Libre et les libertés numériques. Par exemple en leur faisant signer un pacte, comme le Pacte du Logiciel Libre. Une occasion de passer à l’action, une chance pour ces personnes de s’engager à donner la priorité aux logiciels libres, à faire respecter la vie privée et aussi à sortir des griffes des GAFAM.

essayer de faire évoluer la législation, prendre contact avec les député·es, les sénateurices, les membres du gouvernement. Constamment. C’est chronophages et rarement épanouissant mais c’est indispensable. C’est aussi très intimidant. Mais ces personnes sont sensées nous représenter, et comme leurs votes ne correspondent pas toujours à l’intérêt général, il faut leur rappeler qu’on existe ! !

Les actions collectives et les mobilisations créent un rapport de force, tandis que les politiques publiques permettent d’ancrer durablement le logiciel libre dans la société. Les deux sont indispensables pour une transition numérique éthique et durable.

Et parfois, ok trop rarement, il y a de bonnes surprises qui en ressortent comme la loi pour une République numérique, comme l’utilisation des logiciels libres au sein du ministère de l’éducation, l’utilisation par la gendarmerie d’une distribution libre améliorée et adaptée à ses besoins.

Au niveau européen le RGDP (Règlement Général pour la Protection des Données) ou le DMA (Digital Market Act) et le DSA (Digital Service Act). En Europe, on est quand même mieux protégé·es qu’aux États-Unis.

Et pour conclure ?

Chaque geste compte, comme ce conte où un feu de forêt se déclenche, tous les animaux fuient, sauf un petit colibri qui essaie de l’éteindre, goutte d’eau par goutte d’eau. Quand les autres animaux s’en rendent compte, ils décident d’en faire de même et d’essayer de mettre fin à l’incendie ensemble.

Et bien, nous aussi, notre monde brule et il est temps de se rassembler pour changer le système, sortir de nos prisons un peu trop confortables et s’émanciper numériquement.

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02.02.2026 à 07:42

Khrys’presso du lundi 2 février 2026

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26.01.2026 à 07:42

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  • Venezuela : quand l’éditocratie légitime l’impérialisme (acrimed.org)

    Défendre le droit international ou appuyer l’impérialisme étatsunien ? Les éditorialistes ont tranché.

  • Praud et Morandini : sur CNews, une semaine absolument normale (politis.fr)

    Des propos racistes le mardi par l’un, une condamnation définitive envers l’autre le mercredi, un maintien dudit condamné à l’antenne le jeudi : rien à signaler sur la chaîne d’info d’extrême droite de Vincent Bolloré.

  • Procès des droites contre les indés : un hiver bien rempli (portail.basta.media)

    Les mois de décembre 2025 et janvier 2026 ont été chargés en procédures judiciaires pour les médias indépendants. Tandis qu’une rédaction du pays d’Arles est confrontée à un « procès-bâillon » intenté par l’extrême droite, trois autres médias locaux ont récemment célébré une victoire. Leur point commun : des plaignants identifiés comme de droite ou d’extrême droite.

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  • Généalogies féministes et fractures politiques : à la mémoire d’Eleni Varikas (blogs.mediapart.fr)

    Le vendredi 9 janvier 2026, Eleni Varikas s’est éteinte à Paris. Son travail s’est concentré sur la théorie féministe, le colonialisme, les origines du racisme et les problématiques de l’exclusion. À travers une lecture exigeante de l’universalisme moderne, Eleni Varikas n’a cessé d’en interroger les angles morts, les exclusions constitutives et les hiérarchies qu’il prétend pourtant abolir.

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