23.03.2025 à 16:56
Myriam Ben Saad, Associate professor, Kedge Business School
Depuis la chute du mur de Berlin, la mondialisation a le vent en poupe. Selon l’adage, chaque pays apporte sa pierre à l’édifice d’un produit fabriqué. Avec l’émergence d’une guerre tarifaire sans précédent, assiste-t-on au bouleversement des chaînes de valeur mondiales ? Avec quels perdants et quels gagnants ?
Les nouvelles mesures tarifaires de Donald Trump frappent de plein fouet les chaînes de valeurs mondialisées. Elles pénalisent notamment les producteurs français d’alcool avec des taxes à hauteur de 200 %, mais également l’ensemble des maillons économiques interdépendants. L’idée : inciter à produire aux États-Unis.
Ces soubresauts mettent en lumière l’importance des chaînes de valeur mondiales. Ces dernières ont profondément transformé les dynamiques de production et d’échange en fragmentant la fabrication des biens à travers plusieurs pays. Cette organisation optimise les coûts et la spécialisation, mais elle lance également des défis. Du smartphone assemblé en Asie, avec des composants en provenance de divers régions du monde, à l’automobile fabriquée avec des pièces provenant de plusieurs continents, la production internationale est désormais hautement fragmentée.
Si ces chaînes de valeur influencent la compétitivité des échanges, qui supporte réellement ces taxes et à quel moment du processus de production ?
Il existe plusieurs types de taxes. Prenons l’exemple du smartphone. Ce produit très sophistiqué est soumis à plusieurs types de taxes, principalement des droits de douane à l’importation. Ces taxes peuvent être proches de 0 % dans l’Union européenne. Elles augmentent dans certains pays comme l’Inde, atteignant 10 à 20 %. Ces différences de droits de douane sont dues à des objectifs économiques et commerciaux distincts. L’Inde utilisent le droit de douane pour protéger et encourager la production locale et réduire la dépendance aux importations. La TVA est généralement autour de 20 % pour ce produit.
Sans oublier les barrières non tarifaires (BNT). Elles comprennent essentiellement les normes techniques et les certifications, les barrières sanitaires et de sécurité, les normes sur le recyclage, les interdictions des substances dangereuses. Ces barrières non tarifaires compliquent la fluidité des échanges, fragmentent les chaînes de valeurs et poussent vers leur régionalisation.
Les droits de douane ne sont pas une taxe uniforme appliquée de manière égale à tous les pays ou à toutes les étapes de la chaîne de valeur. Ils varient considérablement en fonction de la nature du bien échangé. Chaque maillon de la chaîne, qu’il s’agisse de l’extraction des matières premières, de l’assemblage ou de l’exportation des produits finis, présente des coûts différents et des bénéfices variés.
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Les pays qui se trouvent aux premières étapes de la chaîne, par exemple, ceux qui exportent des matières premières ou des produits peu transformés, peuvent subir des taxes élevées sur les biens qu’ils importent pour la transformation. À l’inverse, les pays qui se trouvent plus près de la fin de la chaîne, là où les produits sont finalisés et exportés, peuvent être confrontés à des taxes supplémentaires sur les biens qu’ils cherchent à exporter. Cela peut nuire à leur compétitivité internationale.
Les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et maintenant plusieurs autres pays – sont souvent positionnés sur les premières étapes de la chaîne : extraction, production de matières premières ou assemblage de composants simples. Ils peuvent être les plus exposés à des droits de douane élevés sur les intrants nécessaires à leur production. Ces pays peuvent être désavantagés si les produits finis qu’ils exportent sont frappés de taxes supplémentaires.
Les pays développés, du G7 et du G8, bénéficient généralement d’une position privilégiée sur les étapes plus avancées de la chaîne. Ils peuvent néanmoins subir les conséquences de l’augmentation des droits de douane, notamment sur les composants qu’ils importent pour l’assemblage de produits finis. Les droits de douane peuvent également affecter les pays développés lorsqu’ils tentent d’exporter des biens sophistiqués, limitant ainsi leur accès à de nouveaux marchés.
L’industrie automobile est fortement impactée par les droits de douane à différentes étapes de la chaîne de valeur. L’importation d’acier en Allemagne depuis l’Inde subit une taxe de 10 %, augmentant le coût de production. Les composants électroniques chinois sont frappés par un droit de 5 % à l’exportation, ce qui alourdit la facture pour les constructeurs allemands.
Enfin, si les États-Unis appliquent un droit de 20 % sur les voitures importées d’Allemagne, cela renchérit leur prix pour les consommateurs états-uniens et réduit leur compétitivité face aux véhicules produits localement.
Nos travaux ont apporté un éclairage sur la manière dont les droits de douane affectent différemment les pays en fonction de leur position dans la chaîne de valeur mondiale. Plus une économie exporte des biens à forte valeur ajoutée, plus il est exposé à des barrières tarifaires.
Les pays qui exportent des produits de haute technologie ou à forte valeur ajoutée – composants électroniques, véhicules ou machines spécialisées – sont souvent les plus vulnérables aux barrières commerciales. Ces produits nécessitent des chaînes de valeur complexes, impliquant des étapes multiples de production réparties entre plusieurs pays. Les droits de douane ont un effet boule de neige, perturbant plusieurs maillons de la chaîne. Ils entraînent une hausse des coûts pour les producteurs. Les pays exportateurs de biens sophistiqués se retrouvent pénalisés par des taxes plus élevées, ce qui freine leur compétitivité sur les marchés mondiaux.
Une réflexion plus approfondie sur la manière de réguler les droits de douane pourrait permettre une meilleure répartition des bénéfices au sein des chaînes de valeur mondiales.
Cette régulation pourrait se traduire par des politiques différenciées en fonction du niveau de développement du pays. Autrement dit, différencier les droits de douane pour les pays en développement afin de les aider à se positionner dans des chaînes de valeur à haute valeur ajoutée tout en protégeant les industries locales.
Et également encourager des pratiques écologiques et sociales responsables à travers des réductions de droits de douane pour les pays respectant des normes strictes de durabilité.
Ainsi une régulation équitable est nécessaire pour réduire les inégalités entre pays, encourager les pays vulnérables à se positionner sur les chaînes de valeur mondiales et promouvoir un commerce durable et responsable. Il s’agirait de trouver un équilibre entre la protection des industries locales et le maintien de la compétitivité des marchés mondiaux.
Myriam Ben Saad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.03.2025 à 16:53
Iris Lambert, PhD candidate in political sciences and international relations, Sciences Po
Dès le lancement de sa lutte armée contre le gouvernement turc en 1984, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a installé ses bases dans les montagnes du Kurdistan irakien. Avec les années, c’est là que le conflit armé s’est principalement délocalisé, provoquant nombre de déplacements forcés et de victimes civiles. À l’heure de l’ouverture d’un nouveau processus de paix entre la Turquie et le PKK, c’est aussi, en bonne partie, dans la partie irakienne du Kurdistan que se joue l’avenir de l’organisation.
Le 27 février dernier, Abdullah Öcalan, 75 ans, fondateur et leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné sur l’île turque d’Imrali depuis 1999, a appelé son organisation à mettre en place un cessez-le-feu puis à se dissoudre.
Cette déclaration historique nourrit l’espoir de voir s’achever un conflit qui a fait plus de 40 000 morts en quatre décennies.
Au crépuscule du 15 août 1984, trente-six hommes armés sortent du hameau abandonné de Mivroz, au creux des reliefs rocheux et escarpés du nord de l’Irak, traversent la frontière turque et, en quelques heures seulement, atteignent le village d’Eruh. Dans la nuit tombante, un groupe de combattants prend d’assaut la caserne militaire de la bourgade, tandis qu’un autre entre dans la mosquée pour déclamer un message via les haut-parleurs. Que les villageois ne prennent pas peur, annoncent les soldats : ils sont là pour les libérer du « fascisme colonial turc » et pour faire advenir « une société démocratique » fondée sur « l’indépendance nationale » kurde.
Ces militants du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), près de six ans après la fondation de l’organisation en 1978, déclarent ce jour-là, officiellement, le début de la lutte armée contre le gouvernement turc.
Le PKK est un organisme politique armé né en Turquie de l’association de militants kurdes souhaitant lutter contre le gouvernement d’Ankara (au départ, le but est d’obtenir l’indépendance du Kurdistan entier, mais au cours des années 2000, cet objectif évolue pour privilégier l’autogestion localisée au sein même des États, conformément aux préceptes du « confédéralisme démocratique » développé par Ocalan). Toutefois, sa lutte s’est rapidement délocalisée dans les pays voisins, à l’image de cette première offensive orchestrée par le PKK depuis les montagnes du Kurdistan irakien. Aussi, c’est peut-être là, entre autres, que pourrait se jouer le futur de l’organisation : dissolution ou transformation ?
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De fait, bien plus qu’une simple base arrière, le Kurdistan irakien accueille depuis les années 1980 non seulement les troupes du PKK, mais également ses quartiers généraux retranchés dans les Monts Qandil, réputés imprenables et situés dans l’est, près de la frontière avec l’Iran. Cette présence de la guérilla sur le sol irakien est d’abord le fruit de la supériorité militaire de l’armée turque qui est parvenue, à mesure que le conflit s’embrasait, à repousser les unités du PKK hors de son territoire.
Très tôt, Abdullah Ocalan scelle des accords avec les groupes armés locaux, eux-mêmes aux prises avec Bagdad : avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dès 1983, puis avec l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) en 1988. Ces alliances de circonstance vacilleront l’une après l’autre, entraînant des affrontements armés sanglants entre les différentes factions au cours des années 1990.
Vers la même période, le PKK trouve un terrain d’entente avec Saddam Hussein, alors à la tête de l’Irak, qui autorise la guérilla à maintenir ses bases militaires à la frontière turque en échange d’informations sur les mouvements des rebelles du PDK.
Pourtant, en parallèle, les autorités de Bagdad laissent le champ libre à Ankara pour mener des frappes sur les positions du PKK dans un périmètre de 5 kilomètres à l’intérieur du territoire irakien.
Aujourd’hui, le conflit s’est de facto déporté au Kurdistan irakien. Si le PKK continue sporadiquement de frapper directement en Turquie – par exemple, à l’automne 2024, un commando-suicide avait attaqué le siège des industries de défense turque –, la majeure partie des combats opposant la guérilla aux forces armées turques se déroulent dans les monts Matine et les monts Gara, situés dans le nord de l’Irak.
Depuis le printemps 2022, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est engagé dans une offensive dite « Claw-Lock » qui vise à établir un « corridor de sécurité » à la frontière turco-irakienne, ainsi qu’à sécuriser le passage d’une future « route du développement » devant relier le port irakien de Bassora, dans le golfe arabo-persique, à la Turquie puis à l’Europe à horizon 2028. Les affrontements et les bombardements turcs ont provoqué de nombreux déplacements forcés et près de 78 morts civils dans le Kurdistan irakien depuis 2022, d’après l’ONG Airwars.
Depuis peu, après une série de négociations avec Ankara, les autorités irakiennes ont officiellement interdit l’organisation du PKK sur leur sol.
Les conséquences d’une éventuelle cessation des hostilités entre le PKK et la Turquie pourraient donc en premier lieu se faire sentir au Kurdistan irakien, où plusieurs milliers de civils espèrent pouvoir retourner dans leurs villages. À la suite de la déclaration historique d’Abdullah Ocalan, le PKK a annoncé depuis sa base de Qandil un cessez-le-feu unilatéral s’appliquant à ses « forces principales en Turquie » mais aussi « à toutes les structures, ainsi qu’aux équipes spéciales de fedai (escadrons suicides), aux YPS (unités de défense civile), aux MAK (unités du martyr Aziz Güler) et aux autres unités d’autodéfense ».
Néanmoins, la possibilité d’une véritable dissolution continue de dépendre, d’après le groupe, d’une éventuelle libération de son leader et de l’instauration en Turquie de « politiques démocratiques et de bases légales » devant assurer la mise en place du processus de paix. Des exigences pour l’heure jugées inacceptables par Ankara, qui a exigé le 6 mars dernier une dissolution « immédiate et sans condition » du PKK.
Les représentants des partis kurdes qui se partagent le pouvoir au sein du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK, l’entité autonome fédérale du nord de l’Irak) jouent un rôle certes périphérique mais néanmoins important pour le futur du PKK, de ses combattants et de ses sympathisants dans la région.
Cette mission d’intermédiaire entre la guérilla et les autorités turques avait déjà été endossée, dans les années 1990, par le leader historique de l’UPK, Jalal Talabani, ce qui avait permis d’aboutir à la première déclaration de cessez-le-feu unilatéral de la part de la guérilla en 1993. Récemment, une délégation de députés turcs (issus du parti kurde Parti démocratique des peuples, DEM) en charge en leur nom propre, mais avec l’aval d’Ankara, du dialogue avec Abdullah Ocalan a rencontré à plusieurs reprises les chefs du PDK et de l’UPK, ainsi que le président du GRK Nechirvan Barzani, pour faire avancer les discussions sur le sort d’Ocalan et l’avenir du PKK.
Si le rôle exact que jouent les autorités kurdes irakiennes dans les négociations reste difficile à discerner, un processus de paix entre le gouvernement turc et le PKK pourrait également jouer sur le traitement des sympathisants de la guérilla au Kurdistan irakien. C’est que depuis quelques années, et notamment à la suite d’une forme d’âge d’or du PKK dans la région après l’engagement de ses combattants contre l’État islamique, les militants s’inscrivant dans la mouvance pro-PKK ont été férocement criminalisés en Irak. Les partis politiques adhérant à l’idéologie d’Abdullah Ocalan ont été interdits, à l’image du Kurdistan Society Freedom Movement (Tevgera Azadî) qui s’est vu interdire d’activité en août 2024, les assassinats ciblés se sont démultipliés et de nombreux activistes et journalistes ont été arrêtés.
Outre l’espoir d’un allègement de leur traitement souhaité par les organisations civiles sympathisantes du PKK, certaines sources liées aux autorités du Kurdistan irakien ont fait valoir la possibilité que le GRK offre l’asile politique aux cadres supérieurs du PKK qui ne pourraient bénéficier d’une amnistie en Turquie dans le cadre du processus du paix. Reste à savoir quelle serait la forme que pourrait prendre cet accueil, et si les activités politiques du parti pourraient elles aussi s’adapter à ces nouvelles configurations. On l’aura compris : aujourd’hui comme hier, c’est aussi dans les montagnes du Kurdistan irakien que se joue l’avenir du PKK.
Reste à savoir ce qu’une potentielle dissolution du PKK pourrait signifier pour l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), à dominante kurde, qu’Ankara accuse d’être affiliée au PKK. À la suite des déclarations d’Ocalan, Mazlum Abdi, le chef des file des Forces démocratiques Syriennes (FDS), la branche armée de l’AANES, a déclaré que ses troupes en Syrie n’étaient pas concernées par l’appel au désarmement, tout en rappelant la nécessité d’un cessez-le-feu dans la région.
Iris Lambert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.03.2025 à 16:57
Karim Diop, Chercheur en santé publique, Centre régional de recherche et de formation à la prise en charge clinique de Fann, Dakar - Sénégal (CRCF), Université Alioune Diop de Bambey
Bernard Taverne, Anthropologue, médecin, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Gabriele Laborde-Balen, Anthropologue, Centre Régional de Recherche et de Formation à la prise en charge Clinique de Fann (CRCF, Dakar), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Guillaume Breton, Médecin infectiologue. Référent pathologies infectieuses et recherche de l'ONG Solthis. Médecin attaché service de maladies infectieuses, Hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris, Sorbonne Université
Des médicaments antirétroviraux injectables à longue durée d’action sont désormais utilisables pour traiter le VIH dans différents pays occidentaux, dont la France. Ils pourraient également représenter une alternative aux comprimés en Afrique. Mais des chercheurs sénégalais et français font face à des blocages pour lancer une étude d’évaluation de l’acceptabilité et de l’efficacité de ces traitements.
Avec 39 millions de personnes contaminées dans le monde, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la lutte contre VIH demeure un défi majeur de santé publique sur l’ensemble de la planète et la transmission du virus se poursuit. L’Afrique reste particulièrement touchée puisque c’est sur ce continent que vivent la majorité des personnes vivant avec ce virus.
Depuis 2019, en Afrique, pour la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, l’usage des combinaisons d’antirétroviraux à doses fixes à base de dolutégravir est recommandé par l’OMS. Ces combinaisons permettent un traitement sous la forme d’un comprimé journalier unique, bien toléré, ce qui améliore considérablement la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH.
Néanmoins, prendre un traitement quotidien par voie orale reste une contrainte pour de nombreuses personnes, ce qui peut occasionner des difficultés dans la prise régulière des médicaments. L’observance thérapeutique demeure donc un enjeu crucial pour l’efficacité de ce traitement à vie.
Aussi le développement de nouvelles stratégies thérapeutiques est nécessaire pour répondre à la diversité des besoins des personnes vivant avec le VIH et des contextes sanitaires et sociaux. Les thérapies antirétrovirales injectables à longue durée d’action peuvent offrir une alternative prometteuse à la thérapie orale quotidienne.
Ces thérapies antirétrovirales injectables ont montré leur efficacité dans la prévention de l’infection à VIH à travers la stratégie de prophylaxie pré-exposition ou « PREP », mais également comme traitement des personnes vivant avec le VIH.
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En Europe et en Amérique du Nord, la combinaison associant deux antirétroviraux (cabotégravir et rilpivirine) injectables tous les deux mois est autorisée depuis 2020. Cette formulation est inscrite comme stratégie thérapeutique dans les recommandations de plusieurs pays sur ces continents, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France.
En Afrique, en 2025, elle n’est accessible que dans cinq pays (Afrique du Sud, Botswana, Kenya, Ouganda, Zimbabwe) à travers des études conduites par les industriels propriétaires des brevets. Dans les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, où la stigmatisation vis-à-vis du VIH est encore persistante, les antirétroviraux injectables pourraient améliorer l’observance thérapeutique et la qualité de vie des patients. Ces traitements pourraient élargir l’offre de soins dans le cadre d’une prise en charge différenciée comme recommandé par l’OMS.
Au Sénégal, dès 2021, afin d’anticiper l’usage à venir de ces médicaments, nous avons conduit une première étude qualitative d’acceptabilité des antirétroviraux injectables. Cette étude – « Traitements injectables contre le VIH », ou Tivih – a été menée, avec le soutien financier de l’ANRS–Maladies infectieuses émergentes (ANRS-MIE), par une équipe qui associe des chercheurs et cliniciens sénégalais et français qui ont une ancienne et solide expérience dans le domaine des antirétroviraux en Afrique.
L’étude Tivih a été mise en œuvre en 2021-2022 dans trois services de prise en charge du VIH à Dakar. Des entretiens et des observations ont été réalisés auprès de 42 personnes vivant avec le VIH (dont 12 femmes et 30 hommes, parmi lesquels 20 hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes) et 13 professionnels de santé et responsables nationaux de programmes de lutte contre le sida.
Les résultats ont montré que les antirétroviraux injectables sont perçus comme une nouvelle chance de traitement qui permettrait de s’affranchir des contraintes associées au secret de la maladie. Ils garantiraient l’allègement des fardeaux psychologique, logistique et social associés jusqu’ici aux comprimés et diminueraient la crainte de stigmates.
Cet enthousiasme est toutefois nuancé par un rapport ambivalent aux injections et par la crainte d’effets secondaires. Par ailleurs, certaines contraintes liées à la médicalisation des soins sont à anticiper, parmi lesquelles l’obligation de se rendre strictement tous les deux mois à l’hôpital pour l’injection et, avec elle, l’enjeu du glissement de la question de l’observance thérapeutique à celle de l’observance des rendez-vous pour les injections.
Enfin, les résultats mettent en évidence à la fois certaines conditions propices à l’introduction des antirétroviraux injectables au Sénégal – sur la base de l’expérience passée d’introduction d’innovations thérapeutiques – et des défis organisationnels importants, notamment en matière d’approvisionnement et de pérennisation.
Les résultats de cette étude suggèrent l’intérêt et la nécessité de préparer l’introduction des antirétroviraux injectables dans les stratégies thérapeutiques du Sénégal.
Dans la suite de cette recherche, en janvier 2023, l’ANRS–MIE a accordé à notre équipe un nouveau financement pour conduire au Sénégal une étude sur la faisabilité, l’acceptabilité et l’efficacité du traitement injectable auprès d’une cohorte prospective de 140 personnes adultes vivant avec le VIH, suivies pendant une année, afin de produire des données scientifiques au plus près de la « vraie vie ».
Deux ans plus tard – en mars 2025 –, nous n’avons toujours pas pu débuter cette recherche. Malgré plusieurs échanges et garanties d’engagement des autorités sénégalaises et de l’ANRS-MIE, il est impossible d’obtenir de la part des industriels propriétaires des brevets ces médicaments ni gratuitement ni à l’achat. Le Sénégal ne semble pas faire partie de leurs priorités…
Ainsi, une évaluation indépendante se voit bloquée, ce qui retarde d’autant la production de données probantes qui seront pourtant indispensables pour orienter les recommandations de l’OMS sur l’usage de ces médicaments pour les pays d’Afrique de l’Ouest.
Ces restrictions pourraient retarder l’accès à large échelle des antirétroviraux injectables jusqu’en 2030, car évaluer l’efficacité comme l’acceptabilité de ces médicaments nécessite du temps.
Cela nous ramène aussi aux sombres années 1997–2000, lorsque les traitements antirétroviraux étaient commercialisés par les industriels propriétaires des brevets au prix de 10 000 dollars par personne et par an, ce qui empêchait les populations vivant en Afrique, notamment, d’accéder à ces traitements.
L’Onusida constate que les objectifs mondiaux de lutte contre le sida ne seront pas atteints en 2025 (l’un des objectifs pour 2025 consistait à passer sous la barre des 250 000 décès). Sachant que les indicateurs sont particulièrement faibles en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, ne pas être en mesure d’évaluer les antirétroviraux injectables constitue un frein à la mobilisation internationale et à l’accès aux nouveaux traitements pour les personnes vivant avec le VIH dans ces régions du monde.
Dr Karim Diop a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.
Bernard Taverne a reçu des financements de l'ANRS Maladies Infectieuses Émergentes, de Sidaction - Ensemble contre le Sida et d'Expertise France.
Gabriele Laborde-Balen a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.
Guillaume Breton est salarié de l’ONG Solthis.
20.03.2025 à 16:55
Noel Morada, Visiting Professor, Nelson Mandela Centre, Chulalongkorn University; and Research Fellow, Asia Pacific Centre for the Responsibility to Protect, The University of Queensland
Devant la Cour pénale internationale (CPI), l’ancien président philippin Rodrigo Duterte doit répondre à des accusations de crimes contre l’humanité présumés concernant des événements survenus lors de sa « guerre contre la drogue ». Toujours populaire dans son pays, dont le paysage politique est marqué par une lutte acharnée entre deux familles – les Duterte et les Marcos – sa condamnation par la CPI est tant perçue comme une volonté du président Marcos de l’évincer définitivement du pouvoir, que comme le signe bienvenu de la fin de l’impunité politique.
Arrêté le 11 mars à Manille, Rodrigo Duterte est accusé par la CPI de crimes contre l’humanité pour des faits survenus entre le 1er novembre 2011 et le 16 mars 2019, dans le cadre de sa guerre brutale contre la drogue aux Philippines. Les accusations concernent non seulement la période où il était président, mais aussi celle durant laquelle il était maire de Davao, la ville la plus riche de l’île de Mindanao.
Duterte et ses alliés ont cherché à contester le mandat d’arrêt, en affirmant que son transfert à La Haye constituait un « acte illégal ». L’ancien homme fort des Philippines pourrait devenir le premier chef d’État asiatique à être jugé par la CPI.
La nouvelle a eu l’effet d’un coup de tonnerre aux Philippines à un moment critique pour le pays, qui s’apprête à organiser en mai des élections de mi-mandat, qui pourraient être déterminantes pour le gouvernement de l’actuel président, Ferdinand Marcos Jr.
Ferdinand Marcos est actuellement en conflit ouvert avec sa vice-présidente, Sara Duterte, la fille de Rodrigo Duterte. Cette dernière a même publiquement menacé de le faire assassiner. En réponse, elle est depuis février mise en accusation et soumise à une procédure de destitution par la Chambre des représentants, dominée par les alliés de Marcos.
Aujourd’hui, il n’est pas impossible que la décision de Marcos d’écarter sa principale rivale et de coopérer à l’arrestation de son père par Interpol se retourne contre lui, dans un pays où la famille Duterte conserve une influence considérable.
Mais alors que certains partisans de Duterte manifestent leur soutien à l’ancien président, de nombreux Philippins se réjouissent au contraire de son arrestation, rappelant son sinistre bilan. Selon les données officielles, plus de 6000 personnes ont été tuées lors d’opérations antidrogue. Les procureurs de la CPI estiment que le nombre de victimes se situe plutôt entre 12 000 et 30 000**.
Les élections de mai mettent en jeu plus de 18 000 postes nationaux et locaux, dont 12 sièges au Sénat, 250 sièges à la Chambre des représentants, 63 postes de représentants de listes de partis, ainsi que 82 postes de gouverneurs et d’autres positions au sein de gouvernements locaux dans tout le pays. Les résultats auront certainement des conséquences importantes pour les Philippines à court terme.
Au Sénat, le résultat des élections pourrait déterminer l’issue du procès en destitution de Sara Duterte qui aura lieu plus tard dans l’année. À ce stade, huit des candidats de l’administration Marcos sont susceptibles de gagner, d’après les derniers sondages. Si au moins deux tiers des sénateurs votent en faveur de la condamnation de Sara Duterte, celle-ci ne pourra plus se présenter à l’élection présidentielle de 2028 ni occuper aucune fonction publique.
Marcos et Sara Duterte ont tous deux vu leur cote de popularité chuter au cours des derniers mois. La popularité de Duterte a encore davantage décliné après sa destitution par la Chambre basse, bien que la vice-présidente jouisse toujours d’une certaine influence dans sa région natale de Mindanao.
Les derniers événements ne l’ont toutefois pas empêchée d’aborder, lors d’un meeting à Hong Kong début mars devant des sympathisants philippins, la possibilité de se présenter à l’élection présidentielle de 2028.
Reste à déterminer si l’arrestation et le procès de son père devant la CPI susciteront un soutien populaire suffisant vis-à-vis de la dynastie familiale pour soutenir Sara Duterte, tant dans son procès en destitution que dans ses ambitions politiques.
Certains des plus fervents partisans de la famille considèrent toujours les Duterte comme des « outsiders » victimes d’une persécution politique soutenue de la part de l’administration Marcos. Sur les réseaux sociaux, des partisans ont dénoncé la précipitation avec laquelle le gouvernement s’est conformé au mandat d’arrêt.
Sara Duterte a elle-même qualifié l’arrestation de son père d’« affront à la souveraineté nationale ». En se rendant à La Haye pour se tenir aux côtés de Rodrigo Duterte, elle cherche à rallier encore davantage de partisans à sa cause.
Au-delà de la rivalité Marcos-Duterte, l’arrestation et le procès imminent de Rodrigo Duterte représentent un moment important pour les Philippins, tant à l’intérieur qu’à l’international. Ces développements montrent qu’un ancien dirigeant du pays peut être tenu pour responsable de crimes présumés, quelles que soient sa popularité et son influence.
De nouveaux témoins pourraient faire leur apparition, eux qui étaient réticents à témoigner dans les procès liés aux assassinats de l’ère Duterte devant les tribunaux locaux. Certains témoins avaient également refusé de participer aux audiences marathon organisées par une commission de la Chambre des représentants chargée d’enquêter sur les meurtres liés à la guerre de la drogue.
Cette commission a par ailleurs déclaré qu’elle ne coopérerait pas avec la CPI, les Philippines s’étant retirées de la Cour sous le régime de Duterte en 2019. Néanmoins, les audiences peuvent toujours être consultées par la CPI puisqu’elles ont toutes été mises en ligne.
Le procès de la CPI pourrait révéler les faiblesses et les insuffisances du système judiciaire philippin, notamment l’incapacité des lois en vigueur à protéger les droits humains, à assurer l’État de droit et à garantir la responsabilité des fonctionnaires et des forces de l’ordre dans le pays.
Le procès de Duterte pourrait également amener l’administration Marcos à reconsidérer la décision de son prédécesseur de quitter la CPI. Toujours est-il que la Cour se déclare compétente dans l’affaire Duterte au motif que les crimes présumés ont été commis alors que les Philippines étaient encore membres de la CPI.
L’arrestation de l’ancien homme fort des Philippines ne mettra peut-être pas fin à la « culture de l’impunité » qui existe depuis longtemps dans la politique du pays. Cependant, elle constitue une étape importante dans la sensibilisation du public à l’importance de la protection des droits de l’homme.
Il ne fait aucun doute qu’elle soulagera également les nombreuses familles des personnes tuées pendant le mandat de Rodrigo Duterte.
Noel Morada a reçu des financements de Australian government for atrocity prevention research.
20.03.2025 à 16:54
Arnaud Brennetot, Géographie politique, Université de Rouen Normandie
L’avènement du néolibéralisme est souvent associé à l’élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni en 1979 et de Ronald Reagan aux États-Unis l’année suivante. En réalité, cette rationalité politique s’est lentement glissée au sein des politiques économiques à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la faveur d’une lente intégration de l’Europe de l’Ouest et des États-Unis. Retour sur la lente et discrète ascension des idées néolibérales qui visaient initialement à fonder la paix mondiale sur l’intégration marchande des nations, à l’heure où la déception générée par leurs promesses non tenues se manifeste en de nombreux lieux de la planète.
En août 1938, alors qu’Hitler s’apprête à envahir les Sudètes en Tchécoslovaquie, plusieurs économistes et philosophes européens dont Friedrich von Hayek, Michael Heilperin, Wilhelm Röpke et Jacques Rueff profitent de la venue à Paris de l’influent journaliste américain Walter Lippmann pour imaginer avec lui les conditions de restauration de la paix et de la liberté dans le monde.
Ensemble, ils constatent l’échec aussi bien du vieux libéralisme que des remèdes dirigistes et nationalistes imaginés pour le surmonter. Ils parviennent à la conclusion que la paix internationale ne pourra être garantie que grâce à l’institutionnalisation d’un marché mondial fondé sur des règles que les États auront un intérêt économique à respecter, y compris en renonçant à une partie de leur souveraineté : à leurs yeux, il est indispensable de garantir la liberté des prix, de la concurrence et des flux de marchandises et de capitaux.
Face à l’accumulation des périls, il devient pour eux urgent de promouvoir ce qu’ils nomment alors un « néo-libéralisme » pour désigner ce qui ressemble fort à ce que nous avons, plus tard, appelé la « mondialisation ».
Tout au long des années 1940, les intellectuels néolibéraux s’opposent aux solutions dirigistes comme aux politiques contracycliques préconisées par Keynes, qu’ils considèrent comme autant d’obstacles au bon fonctionnement des mécanismes d’autorégulation des marchés. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1950 que certains d’entre eux s’engagent dans la condamnation du Welfare State, notamment aux États-Unis, où ils se rapprochent des réseaux libertariens.
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Selon de nombreux historiens des idées, leur projet n’a triomphé sur le plan politique qu’avec la révolution conservatrice des années 1970 marquée par l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis.
Certains auteurs évoquent également comme point de départ le rôle des Chicago Boys dans la politique économique du Chili de Pinochet dès 1975.
Mais le néolibéralisme ne saurait être réduit à un simple mouvement d’opposition au Welfare State, l’objectif primordial demeurant pour ses théoriciens l’intégration des nations dans un marché transnational. Or, un tel processus d’ouverture économique et de restauration des mécanismes de marché était déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies, conformément à leurs espoirs initiaux.
Le retour progressif à l’économie de marché et la libération partielle des prix en Europe de l’Ouest après la crise inflationniste de l’après-guerre, la réduction des tarifs douaniers et la clause de la nation la plus favorisée négociées dans le cadre du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) signé dès 1947, la suppression des contingents commerciaux au cours des années 1950, le retour à la libre convertibilité des monnaies en 1958, le renoncement des États d’Europe de l’Ouest à la préférence impériale et leur engagement dans un marché commun ouvert au reste du monde (hormis dans l’agriculture) : toutes ces mesures allaient dans le sens préconisé par les néolibéraux depuis les années 1930.
D’ailleurs, loin de rester cantonnés à l’animation de cercles d’influence – comme le préconisait Hayek au sein de la Société du Mont-Pèlerin en 1947 –, plusieurs économistes néolibéraux ont activement participé à cet élan initial.
En Italie, un groupe d’économistes mené par Luigi Einaudi, alors ministre du budget et gouverneur de la Banque d’Italie, proche des néolibéraux, lance à partir de 1947 une série de réformes rigoristes qui visent à stabiliser le cours de la lire italienne et à entraîner, grâce aux exportations et à l’ouverture économique, une dynamique de croissance.
La République fédérale d’Allemagne devient quant à elle un véritable laboratoire du néolibéralisme : la politique économique menée entre 1948 et 1966 par Ludwig Erhard, ministre de l’économie puis chancelier, correspond à la tentative la plus aboutie de mise en œuvre des principes du néolibéralisme.
Cette orientation libérale sur le Vieux Continent est partagée par les gouvernements des petits pays européens qui sont structurellement dépendants des échanges extérieurs. Le plan Beyen proposé par les Pays-Bas, au début des années 1950, vise ainsi à orienter le projet européen en faveur du libre-échange. Une option qui deviendra par la suite centrale lors de la construction de l’Union européenne.
Malgré sa réputation de pays dirigiste et instable, la France n’est pas en reste. Après les hésitations des gouvernements de la IVème République, le tournant néolibéral a lieu en 1958 lorsque l’économiste Jacques Rueff convainc le général de Gaulle que la conformation à la discipline du marché est la condition de la restauration de la puissance économique du pays. La France renonce alors aux contingents (la limitation quantitative de ses importations), et décide la libre convertibilité du franc tout en honorant ses engagements en faveur de la réalisation du Marché commun.
La forte croissance qui en résulte et que consacre la reconnaissance de divers « miracles » économiques en Allemagne, en Italie puis en France, tranche alors avec les résultats de l’économie britannique, qui alterne entre phases d’expansion et de récession (« stop and go »). Le décrochage économique du Royaume-Uni inquiète les conservateurs ; certains d’entre eux, au début des années 1970, souhaitent un retour au libéralisme pour relancer l’économie. La trajectoire singulière du Royaume-Uni contraste cependant avec l’orientation libérale observable dans une partie du camp occidental.
La mise en œuvre des idées néolibérales dès la période d’après-guerre tient cependant moins à l’influence directe des économistes néolibéraux qu’au fait que leur programme n’est pas d’une grande originalité, recyclant un fond idéologique que les troubles de la première moitié du XXe siècle n’ont pas totalement éliminé.
Leur projet international n’est en effet rien d’autre qu’une résurrection du pacifisme du libre-échange appliqué à l’économie du XXe siècle. Il n’est donc pas du tout surprenant que leurs aspirations aient très tôt été partagées par certains leaders politiques malgré la vogue du keynésianisme, les tentations protectionnistes et l’attrait pour certaines formes de dirigisme économique.
Se pose alors la question de savoir comment ces idées ont pu être mises en œuvre, se glisser au sein de régimes économiques hétérogènes et, lentement, enclencher une dynamique d’ouverture marchande. Une première raison tient à la destruction, à la fragilité et à la dépendance économique des États d’Europe de l’Ouest après la guerre, situation qui les a poussés à se tourner vers l’aide extérieure et à renoncer à tout nationalisme intransigeant.
Contrairement aux années 1930, l’autarcie est partout devenue un repoussoir idéologique puissant et durable. La néolibéralisation a également été favorisée par la politique des États-Unis qui ont fait de l’ouverture marchande un de leurs outils privilégiés pour restaurer la paix après la Seconde Guerre mondiale, incitant explicitement leurs alliés ouest-européens à ouvrir leurs économies les unes aux autres pour sortir de la misère et de l’hostilité réciproque.
Ce choix résulte de la façon dont le gouvernement des États-Unis a envisagé son rôle mondial après-guerre. Après les échecs consécutifs de l’interventionnisme wilsonien à l’issue de la Première Guerre mondiale puis du repli protectionniste du début des années 1930, le Département d’État, chargé par le président Roosevelt de préparer le monde post-Seconde Guerre mondiale, décide de faire du libre-échange un instrument privilégié de refondation de l’ordre mondial.
Secrétaire d’État de 1933 à 1944, le démocrate Cordell Hull a fait du Département d’État un bastion du libre-échange au sein de l’administration fédérale. Animé par une foi inébranlable dans les vertus pacificatrices du commerce international, croyance qu’il partage avec les premiers économistes néolibéraux, il mène tout au long des années 1930 une lutte sans répit contre le Congrès pour faire de la réduction des tarifs douaniers un levier de la politique économique étrangère des États-Unis au service de la paix.
La Seconde Guerre mondiale lui donne l’occasion d’imposer la mention du libre-échange dans chacun des textes programmatiques et accords que les États-Unis signent avec leurs alliés. Après la démission de Hull en 1944, le Département d’État poursuit l’entreprise de démantèlement des barrières commerciales, nourrissant le projet de créer une grande Organisation internationale du Commerce (OIC) chargée de piloter la réduction des normes tarifaires. L’entreprise s’avère néanmoins difficile tant les alliés des États-Unis, à commencer par le Royaume-Uni, restent attachés au protectionnisme et à la préservation de leur souveraineté économique. La Charte de La Havane préparée après la signature des accords du GATT (1947) est vidée de toute substance au cours des négociations.
À lire aussi : Les accords de Bretton Woods, un champ de batailles
L’OIC ne voit donc jamais le jour et jusqu’en 1958 les conférences organisées pour compléter le GATT sont des échecs.
L’Organisation européenne de coopération économique (OECE), créée en 1948 pour favoriser les échanges entre les économies d’Europe de l’Ouest en complément de l’aide Marshall, est privée de réelle capacité d’action en raison du blocage britannique. Seul l’engagement progressif des six pays de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en faveur de la libéralisation économique, au cours des années 1950, offre au Département d’État une réponse à la hauteur de ses attentes.
À partir de la fin des années 1950, la crainte que les Six se protègent derrière un tarif extérieur commun pousse l’administration américaine à ouvrir un nouveau cycle de négociations commerciales avec désormais comme premier interlocuteur non plus le Royaume-Uni, mais la CEE. Le Kennedy Round, sixième session de l’accord général sur les droits de douane et le commerce (GATT) qui s’est tenue entre 1964 et 1967, constitue un pas de plus en faveur de la libéralisation commerciale. Pendant ce temps, les échanges au sein de l’espace nord-atlantique croissent à un rythme accéléré, accompagnant une croissance économique sans précédent depuis le début du XXe siècle.
Cette première phase de l’histoire du néolibéralisme a été décisive dans l’amorce du processus d’internationalisation de l’économie de marché, qui a abouti à la mondialisation économique des années 1990. La création en 1995 de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) marque sans doute l’apogée d’un ordre néolibéral international.
Depuis, blocages, dérives et crises ont peu à peu fragilisé le régime, laissant à des forces nouvelles venues de l’extrême droite conservatrice, nationaliste et populiste la possibilité d’engager une lutte pour mettre fin au néolibéralisme et tenter d’imposer une nouvelle hégémonie, au risque de provoquer une dégradation incontrôlable des relations internationales.
Arnaud Brennetot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2025 à 16:49
Thomas Pierret, Chargé de recherches à l’Institut de Recherches et d’Études sur les Mondes Arabes et Musulmans (IREMAM), Aix-Marseille Université (AMU)
Après la chute en décembre du régime de Bachar Al-Assad, responsable de plusieurs centaines de milliers de morts au cours de la guerre civile qui avait débuté en 2011, c’est à présent la communauté du président déchu, les alaouites – une branche de l’islam proche du chiisme mais n’en relevant pas directement – qui fait l’objet de massacres perpétrés par des combattants sunnites proches du nouveau pouvoir de Damas, dirigé par l’ancien chef djihadiste Ahmed Al-Charaa. Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie (IREMAM-CNRS), analyse cette nouvelle spirale de violence.
Aujourd’hui, quand on parle des alaouites en Syrie, de qui parle-t-on exactement ? Quelle est leur proportion dans la population syrienne ?
Thomas Pierret : En Syrie, il n’y a pas de recensement officiel prenant en compte l’identité ethnique et confessionnelle. Selon les estimations, les alaouites représentaient avant la guerre entre 7 % et 12 % des quelque 20 millions de Syriens. Durant la guerre, leur proportion dans la population totale a sans doute augmenté du fait de la vague de réfugiés qui ont quitté la Syrie pendant la guerre et qui étaient principalement des sunnites.
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On présente souvent les alaouites comme une minorité qui, pendant des décennies, a été dominante – associée à Hafez puis à Bachar Al-Assad, eux-mêmes alaouites – dans un pays où 80 % des habitants sont sunnites. Cette lecture est-elle fidèle à la réalité ? La communauté a-t-elle profité de l’ancien régime ?
T. P. : Les alaouites représentaient l’écrasante majorité des officiers de l’armée et des services de renseignement de l’ancien régime : à la chute de ce dernier, il n’y avait sans doute qu’un ou deux sunnites parmi les quarante plus hauts gradés de l’armée syrienne. Les alaouites étaient aussi très largement surreprésentés au sein de certaines unités d’élite spécifiquement vouées à protéger le régime contre les menaces intérieures, comme la Garde républicaine ou la Quatrième division blindée. En outre, dans les régions à forte population alaouite comme Homs ou la côte, il y avait aussi un phénomène de recrutement préférentiel dans le secteur public – des recrutements qui se faisaient via des relations personnelles, familiales, etc. Il s’agissait en général d’emplois mal payés mais il n’en demeure pas moins qu’avant la guerre, un rapport du PNUD montrait que le taux de pauvreté de la région côtière était le plus faible du pays et que les dépenses de consommation y étaient de 30 à 50 % plus élevées que la moyenne nationale, selon les districts.
T. P. : C’est différent : le milieu des affaires syrien est historiquement entre les mains de sunnites et, de manière plus minoritaire, de chrétiens. Certes, quelques figures alaouites sont montées en puissance du fait de leurs liens avec la famille Assad, l’exemple le plus connu était Rami Makhlouf, le cousin maternel de Bachar, qui dans les années 2000 est devenu le plus grand homme d’affaires syrien et qui a eu tendance à avaler tout ce qui se trouvait devant lui. Reste que, historiquement, les alaouites ne sont pas bien intégrés dans le milieu des affaires. Les seuls qui y sont parvenus sont ceux qui avaient des connexions étroites avec le pouvoir.
Après la chute de Bachar Al-Assad, Ahmed Al-Charaa semblait avoir tout intérêt à maintenir la stabilité sécuritaire du pays. Pourtant, la situation a basculé début mars. Que s’est-il réellement passé ? Quelle est votre lecture des événements ?
T. P. : Ce à quoi on a assisté à partir de début mars est le résultat de la détérioration de deux dynamiques qui avaient commencé tout de suite après la chute du régime.
D’une part, plusieurs milliers de combattants de l’ancien régime, sachant qu’ils étaient recherchés et qu’ils n’avaient rien à perdre, se sont cachés, avec leurs armes, dans la région côtière, à majorité alaouite. Depuis décembre, ils ont été impliqués dans des escarmouches. Ce n’étaient pas des affrontements de très grande ampleur, mais plutôt des embuscades contre les forces de sécurité. Cela a donné lieu à des opérations de contre-insurrection accompagnées d’exactions contre des civils mais, à ce moment-là, à une échelle qui n’avait rien à voir avec ce qu’on a vu début mars.
D’autre part, en particulier dans l’ouest des provinces de Hama et de Homs, on a assisté, à cette même période, à la multiplication de violences communautaires locales. Pendant la guerre, ce sont essentiellement des villages sunnites qui avaient été victimes d’exactions et parfois de massacres de la part des milices pro-régime (notamment à Al-Houla et Al-Qousayr en 2012). Après la chute d’Assad, certains habitants de ces villages ont voulu se faire justice eux-mêmes, s’en prenant parfois de manière aveugle aux civils alaouites qui se trouvaient dans le voisinage.
Ces violences ont changé d’échelle, le 6 mars dernier, lorsque les combattants de l’ancien régime ont lancé des attaques coordonnées dans les villes de la côte, tuant plusieurs centaines de membres des forces de l’ordre et de civils. Des renforts ont alors été dépêchés dans la région par la Direction des Opérations militaires, qui coordonne les factions armées ayant participé à l’offensive contre l’ancien régime en novembre et décembre derniers. Une mobilisation spontanée et désordonnée d’éléments armés en soutien aux autorités a aussi été observée dans d’autres régions du pays, notamment à Idlib. Parallèlement, les réseaux sociaux se sont emballés, et la dénonciation des « vestiges » (fulul) de l’ancien régime s’est bien souvent confondue avec la diabolisation des alaouites dans leur ensemble. C’est dans ce contexte que plusieurs centaines de civils alaouites ont été massacrés.
Concrètement, qui a commis ces massacres ? On a beaucoup parlé de la présence de djihadistes d’origine étrangère, notamment des Tchétchènes, des Ouzbeks, des Ouïghours…
T. P. : C’est sans doute le cas, mais des vidéos tournées pendant les faits attestent aussi de l’implication de combattants syriens. Il n’y a pas de profil type des auteurs de ces massacres : on trouve parmi eux à la fois des étrangers, des locaux, des membres des forces régulières et des civils armés.
Aujourd’hui, peut-on parler d’un retour au calme ou des affrontements sont-ils encore en cours ?
َT. P. : Au moment où nous parlons, le niveau des violences a considérablement diminué. Les massacres ont cessé – pour l’instant – et les accrochages avec les combattants de l’ancien régime sont redevenus occasionnels. Cependant, un autre point chaud a émergé, à la frontière du Liban.
C’est un problème assez différent parce que cette zone est constituée de villages essentiellement habités par des Libanais, qui sont des chiites duodécimains, pas des alaouites, et qui sont fortement liés au Hezbollah, ennemi acharné de HTC, l’organisation d’Ahmed Al-Charaa. Ils possèdent beaucoup d’armes, y compris des missiles antichars. Ce sont deux problèmes qui ne sont pas directement liés, mais il n’est pas impossible qu’une aggravation de la situation à la frontière libanaise puisse relancer un cycle de violence dans la région alaouite.
Parce que, dans cette région alaouite, les anciens militaires de l’armée de Bachar ont encore les moyens de s’opposer aux forces du régime et à leurs alliés ? Les massacres dont la communauté a été victime n’ont-ils pas significativement amoindri leurs capacités militaires ?
T. P. : C’est difficile à dire. Il y aurait quelques milliers de combattants alaouites, dont quelques centaines ont été tués pendant les combats. Il resterait donc des milliers de combattants dans la nature. N’oubliez pas que cette zone est l’une des seules régions montagneuses de Syrie, donc particulièrement propice à la guérilla car elle est assez difficile d’accès. Il est donc tout à fait possible que les affrontements reprennent et se poursuivent.
Pour Al-Charaa, laisser ses forces et ses supplétifs massacrer les alaouites, n’est-ce pas un moyen d’unir l’ensemble des sunnites syriens contre cet « ennemi intérieur » accusé d’avoir pleinement soutenu le régime meurtrier d’Assad ?
T. P. : Je ne pense pas qu’Al-Charaa ait délibérément encouragé les massacres. La désignation des alaouites comme boucs émissaires est une dynamique qui s’auto-alimente par le bas, avec le discours de prêcheurs radicaux et d’influenceurs sur les réseaux sociaux.
Si l’on observe la rhétorique officielle avant les massacres, les boucs émissaires ciblés par le pouvoir syrien étaient plutôt l’Iran et le Hezbollah.
Le vrai problème, c’est l’incapacité (au moins temporaire) d’Al-Charaa à discipliner ceux de ses partisans qui se sont rendus coupables d’exactions. Agir avec sévérité poserait des problèmes par rapport à la cohésion de ses propres forces. Alors qu’il ne dirigeait encore qu’une partie de la province d’Idlib, il était déjà critiqué par des radicaux issus de sa propre organisation en raison de compromis idéologiques jugés excessifs, comme l’autorisation de la réouverture d’églises chrétiennes. L’avenir, en l’occurrence la répétition ou la cessation de ces massacres, nous dira quel crédit il faut apporter à la promesse faite par Al-Charaa de rappeler à l’ordre les auteurs des faits.
Al-Charaa, qui a appelé à « préserver l’unité nationale et la paix civile », peut-il être en quelque sorte dépassé sur sa droite par plus radicaux que lui ?
T. P. : C’est tout à fait possible, et ce ne serait pas dans son intérêt car, pour le président syrien, les conséquences négatives potentielles des massacres sont réelles. Premièrement, ils pourraient entraver la levée des sanctions occidentales imposées au pays depuis 2011 alors que les efforts diplomatiques considérables déployés par Damas ces dernières semaines avaient abouti à progrès significatifs avec l’Union européenne dans ce dossier. Si de nouveaux massacres se produisent, un rétablissement des sanctions suspendues n’est pas à exclure.
Deuxièmement, les massacres peuvent renforcer, parmi les alaouites, le soutien populaire pour les combattants de l’ancien régime ; ceux-ci n’ont probablement aucune chance de l’emporter mais une insurrection endémique dans la région côtière immobiliserait durablement des forces armées dont le gouvernement a besoin pour affermir son autorité ailleurs dans le pays.
Troisièmement, les événements des 7 et 8 mars ont déjà conforté les partisans d’une ligne centrifuge, de type fédéraliste, parmi les Druzes de la province de Soueida, dans le sud.
Quel degré de menace l’Iran et le Hezbollah constituent-ils aujourd’hui pour le nouveau pouvoir syrien ?
T. P. : Les déclarations de l’Iran, du Hezbollah et de leurs relais médiatiques dans la région (notamment en Irak) contre le nouveau régime syrien ont pu laisser penser qu’ils apportaient un soutien actif aux insurgés alaouites. De son côté, Damas a un intérêt évident à affirmer que les insurgés alaouites bénéficient de soutiens extérieurs. Toutefois, il n’y a guère d’éléments tangibles à l’appui de cette hypothèse.
Au cours des derniers mois, les forces de sécurité syriennes ont affirmé avoir déjoué des tentatives de trafic d’armes à travers la frontière, mais celles-ci étaient transférées de la Syrie vers le Liban et non l’inverse. Des armes iraniennes ont également été saisies dans des villages alaouites, mais elles peuvent très bien avoir été livrées à la Syrie avant la chute d’Assad.
Pour le pouvoir iranien et le Hezbollah, soutenir les alaouites en Syrie peut s’avérer utile en termes de légitimité, mais c’est un combat d’arrière-garde sans grand intérêt stratégique. Le seul théâtre sur lequel l’implication du Hezbollah est avérée, ce sont les villages chiites frontaliers dont je vous ai parlé, parce que leurs combattants sont organiquement liés à la milice libanaise.
Y a-t-il d’autres forces extérieures qui soutiennent les alaouites de Syrie ?
T. P. : Il y a eu quelques manifestations d’alaouites en Turquie, mais il s’agit de la société civile, et pas de la position du gouvernement. Aujourd’hui, les alaouites sont seuls.
Quelles sont les autres menaces pour le régime ?
T. P. : Dans le sud de la Syrie, Israël occupe des territoires syriens, recrute des ouvriers syriens pour travailler dans le Golan et prétend vouloir protéger les Druzes. Mais le régime syrien ne peut rien faire face à Israël, parce que le rapport de force est écrasant en faveur de celui-ci.
Il y a aussi la question des Kurdes. Elle est prétendument réglée depuis l’accord qui a été signé la semaine dernière pour intégrer au sein de l’État les institutions autonomes kurdes du nord-est du pays. En réalité, cet accord est très flou, il n’y a pas grand-chose de concret dedans. La marge de manœuvre d’Al-Charaa vis-à-vis des Kurdes est très réduite puisque ceux-ci bénéficient, pour l’instant, de la protection des États-Unis. Il doit donc aborder ce dossier avec une extrême prudence.
Dans ces circonstances, peut-on imaginer un exode massif des alaouites de Syrie vers d’autres pays ?
T. P. : Ce n’est pas à exclure. Certains se sont déjà réfugiés au Liban. D’autres pourraient suivre, craignant une reprise des massacres.
Cette perspective vous paraît-elle crédible ?
T. P. : Il faut la prendre au sérieux. Je dirais même que le contexte actuel présente plusieurs signaux d’alerte propres à une situation pré-génocidaire : une communauté (les alaouites) largement perçue comme un ennemi intérieur ; un État faible, malgré les apparences, en raison de la transition en cours, de la multitude des groupes armés (loyalistes ou autonomistes) opérant sur le territoire national ; l’état de guerre de jure et, de plus en plus, de facto, qui prévaut avec Israël ; une sphère publique relativement ouverte où peuvent se répandre des discours de haine ; et une situation économique désastreuse. Cela ne veut pas dire qu’un génocide se produira mais que le risque est réel.
Le problème n’est-il pas avant tout que le nouveau régime considère les alaouites comme des hérétiques ?
T. P. : La question est surtout politique, car les considérations théologiques ne permettent pas de comprendre la diversité des relations entre Damas et chacune des différentes minorités religieuses. Pour des sunnites rigoristes comme ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui, les Druzes ou les ismaéliens ne sont pas significativement moins « hérétiques » que les alaouites. Or, les relations entre le régime et ces deux communautés religieuses se présentent de manière très différente.
Dans la province majoritairement druze de Soueïda, Damas essaie de coopter certaines factions locales, comme Ahrar Jabal al-Arab, pour faire pièce à des tendances centrifuges telles que celle que dirige le cheikh Hikmat Al-Hajari. Les ismaéliens, qui sont eux-mêmes une minorité vivant au milieu de régions à majorité alaouite, jouent un rôle clé de médiation entre le pouvoir central et les villages alaouites.
Par ailleurs, le chef spirituel des ismaéliens l’Aga Khan a récemment rencontré le ministre syrien des Affaires étrangères et promis à la Syrie une aide financière de 100 millions d’euros.
Quant aux chrétiens, certains ont été tués les 7 et 8 mars, mais l’écrasante majorité des civils tués par des combattants progouvernementaux étaient alaouites. Il ne semble pas y avoir eu d’attaques de grande ampleur contre les localités à majorité chrétienne.
Et dans ce contexte pratiquement pré-génocidaire, les réactions de la communauté internationale sont-elles à la hauteur ? A-t-on vraiment pris conscience de la gravité de la situation, que ce soit dans les pays européens ou dans les pays de la région qui soutiennent le régime de Damas ?
T. P. : Pour faire simple, les pays de la région sont obsédés par la stabilité de la Syrie et soutiennent sans réserve le régime de Damas. En Europe, on souffle le chaud et le froid en recevant le ministre syrien des affaires étrangères tout en menaçant, comme l’a fait le Quai d’Orsay, de ne pas accepter de nouvelles levées de sanctions sans garanties que les exactions ne resteront pas impunies.
Cette tactique de la carotte et du bâton me paraît raisonnable. Rétablir immédiatement les sanctions, comme le demandent certains, pourrait faire plus de tort que de bien. Si l’économie de la Syrie se dégrade encore davantage, si le régime se retrouve ostracisé, si la ligne pragmatique que cherche à incarner Al-Charaa est délégitimée, on assistera à la remontée de l’aile la plus radicale au sein du régime, ce qui n’est pas dans l’intérêt des alaouites.
Par ailleurs, dans le cas de la France, il est souhaitable de tenir envers Damas un discours de fermeté sur ce sujet, mais en observant une certaine discrétion et en évitant les effets de manche. Ce ne serait pas rendre service aux alaouites que de les étiqueter comme les protégés de l’ancienne puissance coloniale, qui a jadis tenté de démembrer la Syrie en créant un éphémère État des alaouites dans la région côtière. Leur stigmatisation n’en serait que renforcée. Certains appellent même au déploiement en Syrie d’une force de protection. Dans le contexte actuel, dominé par la menace russe, est-on prêt à renvoyer au Moyen-Orient un contingent militaire français qui serait perçu comme une force d’occupation par les nombreux sunnites des provinces côtières, et deviendrait probablement la cible d’une nouvelle insurrection armée ?
Propos recueillis par Grégory Rayko.
Thomas Pierret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.