La start-up chinoise DeepSeek développe sa propre puce d’intelligence artificielle, une initiative qui pourrait réduire sa dépendance aux puces de Nvidia et de Huawei sur lesquelles elle s’appuie jusqu’à présent pour entraîner et faire fonctionner ses modèles devenus populaires dans le monde entier.
Cette puce est conçue pour l’inférence, c’est-à-dire la phase où un modèle d’IA déjà entraîné génère des réponses aux utilisateurs, et non pour l’entraînement de nouveaux modèles, a-t-on indiqué de plusieurs sources. Si ce projet aboutit, l’expansion de DeepSeek dans le développement de semi-conducteurs marquerait un tournant stratégique majeur pour une entreprise largement présentée en Chine comme le champion national de l’IA, et pourrait accentuer les défis auxquels est confronté le géant technologique chinois Huawei.
À Wall Street, l’action de Nvidia reculait d’environ 1,6 % dans les échanges avant l’ouverture. « Nvidia est désormais à zéro en Chine et y restera. DeepSeek n’a pratiquement aucune chance de vendre ses puces en dehors de la Chine à moins d’obtenir un accès aux procédés de fabrication les plus avancés », estime Richard Windsor, analyste chez Radio Free Mobile, ajoutant que ce développement ne devrait pas affecter le fabricant américain de puces.
DeepSeek s’est fait connaître à l’échelle mondiale il y a un peu plus d’un an après avoir lancé deux modèles d’intelligence artificielle particulièrement efficaces, devenus viraux et ayant surpris de nombreux acteurs de la Silicon Valley et de Washington. L’entreprise s’est jusqu’à présent distinguée par son accent mis sur les avancées en matière de modèles d’IA plutôt que sur leur commercialisation.
Bien que les puces de Huawei restent nettement moins performantes que les modèles les plus avancés de Nvidia, l’interdiction américaine d’exporter ces derniers vers la Chine a permis à Huawei de conquérir environ la moitié du marché chinois des puces d’IA, estimé à 50 milliards de dollars, en fournissant notamment DeepSeek et plusieurs autres acteurs majeurs du secteur. Toutefois, cette domination commence déjà à s’éroder, Alibaba et Baidu développant eux aussi leurs propres puces d’IA et gagnant des parts de marché.
Les efforts de DeepSeek pour rejoindre cette course n’en sont encore qu’à leurs débuts. L’entreprise a pris contact avec des partenaires externes et mène des discussions avec des sociétés spécialisées dans la conception de puces, les fonderies et les mémoires, selon les trois sources. Ce projet aurait été lancé il y a environ un an. La société basée à Hangzhou a également renforcé le recrutement d’ingénieurs spécialisés dans la conception de puces ces derniers mois, mais ces embauches se sont faites de manière discrète, sans publication d’offres sur les plateformes de recrutement, selon les sources.
Les personnes interrogées ont toutes requis l’anonymat, les informations n’étant pas publiques. Malgré son statut de porte-étendard des ambitions chinoises en matière d’intelligence artificielle, DeepSeek reste très discrète.
Suivre la tendance mondiale
En développant sa propre puce, DeepSeek rejoindrait d’autres grands acteurs mondiaux de l’IA cherchant à mieux contrôler le matériel informatique sur lequel reposent leurs modèles et à réduire leur dépendance à Nvidia. Le mois dernier, OpenAI a présenté Jalapeno, sa première puce d’inférence développée en partenariat avec Broadcom. L'agence Reuters avait rapporté en avril qu’Anthropic étudiait la possibilité de concevoir ses propres puces.
Pour DeepSeek, cette initiative revêt une dimension stratégique supplémentaire. Les contrôles américains à l’exportation empêchent les entreprises chinoises d’acheter les puces les plus avancées de Nvidia, tandis que Pékin pousse ses champions technologiques à développer des alternatives nationales. Dans une rare interview accordée en 2024 à un média chinois, le fondateur de DeepSeek, Liang Wenfeng, avait reconnu que les restrictions américaines sur les exportations de puces représentaient un défi pour son entreprise.
DeepSeek utilise à la fois des puces Nvidia et Huawei. L’entreprise a indiqué que le modèle de base sur lequel repose R1, son modèle de raisonnement dont les performances à faible coût avaient provoqué une forte chute des valeurs technologiques américaines en janvier 2025, avait été entraîné à l’aide des puces Nvidia H800, conçues pour le marché chinois avant d’être interdites par Washington fin 2023. Depuis, DeepSeek s’appuie de plus en plus sur Huawei. En avril, elle a lancé son modèle V4, optimisé pour les puces Ascend de Huawei. Ce dernier a également indiqué que ses processeurs avaient été utilisés pour une partie de l’entraînement de V4-Flash, une version allégée du modèle.
Miser sur la croissance de l’inférence
Une puce d’inférence - l’utilisation d’un modèle d’IA déjà entraîné pour générer un résultat à partir d’une requête donnée - conçue par DeepSeek ciblerait le segment de la demande en informatique liée à l’IA qui connaît la plus forte croissance. À mesure que les applications d’intelligence artificielle se multiplient, une part croissante des besoins de calcul est consacrée non plus à l’entraînement des modèles, mais à leur exécution, une tâche reposant sur des puces spécialisées souvent moins coûteuses et moins énergivores que les GPU polyvalents.
Rien ne garantit toutefois le succès du projet. Concevoir une puce d’IA compétitive nécessite généralement plusieurs années de développement et des investissements considérables. La fabrication constitue également un obstacle majeur. Les sanctions américaines empêchent les concepteurs chinois d’accéder aux fonderies étrangères les plus avancées, tandis que d’autres restrictions limitent l’accès de la Chine aux mémoires à large bande passante (HBM), un composant essentiel pour les puces d’inférence.
Cette initiative intervient alors que DeepSeek s’apprête à ouvrir son capital pour la première fois. Reuters avait rapporté en juin que l’entreprise prévoyait de lever 7 milliards de dollars lors de son premier tour de financement, sur la base d’une valorisation comprise entre 52 et 59 milliards de dollars, rompant ainsi avec sa stratégie de longue date consistant à refuser les investissements extérieurs.