29.09.2026 à 11:44
Pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit, accéder à la justice et obtenir réparation reste une mission quasi impossible.
- Multinationales en zones de conflit
Pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit, accéder à la justice et obtenir réparation reste une mission quasi impossible.
29.09.2026 à 11:42
Ce rapport d'expertise « Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit », rédigé par Soline Lethielleux pour Sciences Po Lille et l'Observatoire des multinationales. L'étude se penche, à partir de plusieurs cas concrets, sur les difficultés pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit à accéder à la justice et à obtenir réparation.
Ce rapport s'inscrit dans un champ de recherche en plein essor, celui (…)
Ce rapport d'expertise « Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit », rédigé par Soline Lethielleux pour Sciences Po Lille et l'Observatoire des multinationales. L'étude se penche, à partir de plusieurs cas concrets, sur les difficultés pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit à accéder à la justice et à obtenir réparation.
Ce rapport s'inscrit dans un champ de recherche en plein essor, celui de la responsabilité des entreprises multinationales dans les conflits armés. Prenant appui sur quatre grandes affaires judiciaires (celles de Lafarge en Syrie, de Lundin Petroleum au Soudan du Sud, de BNP Paribas au Soudan et de TotalEnergies au Mozambique), il interroge les conditions dans lesquelles le droit parvient, ou échoue, à se saisir des acteurs économiques impliqués dans des violations graves du droit pénal international.
Le rapport aborde en premier lieu la question de l'architecture normative internationale, en examinant pourquoi les multinationales demeurent structurellement hors de portée du droit international, et comment les juridictions nationales tentent de combler ce vide par le biais de la compétence universelle. Il explore ensuite la sociologie des procédures elles-mêmes : qui porte ces affaires, avec quelles ressources, face à quels obstacles, et comment les entreprises mises en cause organisent leur défense. Le cœur de l'analyse porte enfin sur les effets concrets de ces poursuites, soit leur capacité à dissuader, mais surtout leur incapacité structurelle à réparer, révélant un écart persistant entre reconnaissance symbolique de la responsabilité et justice substantielle pour les victimes. À travers cette triple lecture, ce travail de recherche questionne la place des acteurs économiques dans la gouvernance mondiale des conflits et propose des réformes afin de faire de cette responsabilisation une réalité.
Lire le rapport : Profit, complicité et impunité : les multinationales en zones de conflit (pdf, 117 pages)
29.09.2026 à 11:30
Cécile Marchand
Fin septembre s'est tenue à Winchester, en Angleterre, une audience visant à déterminer les causes de la mort d'un sous-traitant de TotalEnergies au Mozambique, en 2021, lors de l'attaque d'un groupe terroriste armé. Le groupe français, ciblé parallèlement par deux plaintes en France, a surtout brillé par son refus de répondre, tentant d'influer sur la procédure sans y participer. Pour les familles des victimes et les personnes affectées, l'accès à la justice face aux multinationales reste (…)
- Multinationales en zones de conflit / Mozambique, Royaume-Uni, France, TotalEnergies, responsabilité des multinationales, climat & énergie
Fin septembre s'est tenue à Winchester, en Angleterre, une audience visant à déterminer les causes de la mort d'un sous-traitant de TotalEnergies au Mozambique, en 2021, lors de l'attaque d'un groupe terroriste armé. Le groupe français, ciblé parallèlement par deux plaintes en France, a surtout brillé par son refus de répondre, tentant d'influer sur la procédure sans y participer. Pour les familles des victimes et les personnes affectées, l'accès à la justice face aux multinationales reste bien éloigné.
« Je veux comprendre pourquoi on a laissé mourir mon frère, alors que 700 soldats mozambicains et des moyens d'évacuation n'étaient postés qu'à quelques kilomètres. » Bill Mawer est à la barre d'un tribunal de Winchester, en Angleterre, en cette fin septembre 2026. Avec plusieurs membres de sa famille, il témoigne dans le cadre d'une « inquest », une procédure qui n'existe pas dans le droit français et qui permet à un magistrat d'enquêter sur les circonstances de la mort inexpliquée d'un ressortissant britannique.
Comme l'a rappelé lors de l'audience Jason Pegg, le coroner en charge de la procédure, « une ‘inquest' n'est pas un procès ». Elle ne vise pas à prononcer d'éventuelles condamnations civiles ou pénales. Pour autant, la famille de Philip Mawer, abattu par des terroristes en mars 2021, alors qu'il participait à la construction d'un immense projet gazier de TotalEnergies au Mozambique, espérait au moins des réponses. Après cinq longues années d'enquête et quatre jours d'audience en Grande-Bretagne, ils se disent aujourd'hui « profondément déçus » des conclusions.
Philip Mawer est mort le 26 mars, lors d'une tentative désespérée de fuir l'hôtel Amarula, où il s'était réfugié aux côtés d'environ 180 personnes pour se protéger des assauts de terroristes affiliés au groupe jihadiste Al-Shabab. Deux jours plus tôt, l'enfer avait commencé à s'abattre sur la ville de Palma, au nord du Mozambique, à seulement quelques kilomètres du site de TotalEnergies en cours de construction.
Quelques heures avant le début de l'attaque terroriste, le 24 mars, l'entreprise Mozambique LNG avait pourtant annoncé la reprise progressive du chantier, mis en pause suite à la détérioration des conditions sécuritaires et à l'épidémie de Covid. Une succession d'attaques visant des habitants proches du site, dont certains déplacés en raison de la construction du projet gazier, avaient poussé TotalEnergies et ses partenaires à évacuer une grande partie de leurs employés et sous-traitants début janvier 2021. « Ma priorité absolue, c'est la sécurité, non seulement de mes employés, mais surtout du personnel de nos partenaires sur le terrain au Mozambique », avait alors assuré Patrick Pouyanné lors d'une présentation aux investisseurs.
La mise en pause d'un tel projet était donc politiquement sensible, et la pression de la part du gouvernement mozambicain et des investisseurs pour reprendre les travaux, inévitable.
Mozambique LNG, dont TotalEnergies détient 26,5 %, constitue l'un des plus grands investissements privés en Afrique, d'un montant total de 20 milliards de dollars. La mise en pause d'un tel projet était donc politiquement sensible, et la pression de la part du gouvernement mozambicain et des investisseurs pour reprendre les travaux, inévitable.
Lars Narfeldt, directeur des opérations de l'employeur de Philip Mawer a témoigné à l'audience qu'en janvier 2021, le terme de « relocalisation temporaire » du personnel avait été préféré à celui d'« évacuation ». Dans ce contexte, « les mots, le langage, ont un sens », a-t-il souligné, et « on ne veut pas forcément trop montrer qu'on ne maîtrise pas la situation ».
Philip Mawer travaillait à Palma pour le compte de la société RA International basée à Dubaï, elle-même employée par CCS JV, un consortium de sous-traitants basé en Italie opérant pour la coentreprise Mozambique LNG, elle-même dirigée par TotalEnergies. Son travail ? Construire des camps destinés aux ouvriers travaillant sur le projet. Ces camps étaient situés en dehors de la péninsule d'Afungi, zone abritant les infrastructures de Mozambique LNG. Au moment de l'attaque, cette zone est restée protégée par des compagnies de sécurité privée et 700 soldats mozambicains.
Nick Alexander, ressortissant sud-africain, était piégé dans l'hôtel Amarula avec Philip Mawer. Il a raconté lors de l'audience de Winchester que « bon nombre de sous-traitants qui participaient au projet habitaient à Palma ou dans ses environs », et faisaient des aller-retours à Afungi pour « entreposer du matériel » entre janvier et février 2021, soit pendant la période de « relocalisation temporaire ». Philip Mawer était, tout comme lui, retourné sur la zone avant le 24 mars, jour de la reprise officielle des travaux et de l'attaque.
« Que voulez-vous donc que je fasse ? Je suis à Houston », lui a répondu l'un de ses interlocuteurs.
À Winchester, Nick Alexander a aussi témoigné de leurs efforts, une fois coincé dans l'hôtel, pour obtenir de l'aide des sociétés impliquées afin d'échafauder un plan d'évacuation. « Que voulez-vous donc que je fasse ? Je suis à Houston », lui a répondu l'un de ses interlocuteurs. « Je ne sais vraiment pas quoi dire à ces gens. On ne peut rien faire pour eux », a soufflé un autre à la radio marine, sans savoir qu'il était encore en ligne. Au bout de deux jours et demi « sans sommeil, entourés d'échanges de tirs incessants » et « sans perspective d'évacuation pour l'ensemble du groupe », des personnes retranchées dans l'hôtel ont organisé un convoi de véhicules pour échapper à une intrusion des insurgés perçue comme imminente. C'est au cours de cette tentative de la dernière chance, en voiture non blindée et sans soutien militaire, que Philip Mawer a été tué par un tir de roquette.
1354 civils ont péri au total lors de l'attaque de Palma, d'après le décompte réalisé par le journaliste Alex Perry, en l'absence de bilan officiel. Lors de l'audience, un représentant des forces antiterroristes britannique a confirmé les propos de l'avocate de la famille Mawer, Me Francesca Wiley, selon lesquels il s'agit du « second attentat le plus grave de l'Histoire après celui du 11-Septembre ».
Pourquoi Philip Mawer a-t-il été remobilisé alors que les conditions pour assurer sa sécurité n'étaient apparemment pas en place ? Une attaque d'une telle ampleur à Palma était-elle prévisible ? Qui était responsable de son évacuation ainsi que de celle des autres sous-traitants et habitants coincés dans cet hôtel ? Pourquoi n'ont-ils pas pu être évacués pendant deux jours et demi ? Auraient-ils pu être sauvés si TotalEnergies avait fourni du carburant aux hélicoptères d'un groupe paramilitaire chargé par la police mozambicaine de contrer les insurgés et sauver des vies ? Et au final : qui doit être tenu responsable de la mort de Philip Mawer ? Ce sont quelques unes des questions auxquelles sa famille espérait enfin obtenir une réponse.
Le coroner a entièrement repris l'argument avancé par l'avocat de la coentreprise de TotalEnergies au Mozambique
Au bout de cinq années d'enquête et quatre jours d'audience, le coroner Jason Pegg a conclu à un « homicide illégal » de Philip Mawer par un membre d'Al-Shabab non identifié. Il a souligné que ce dernier a refusé à deux reprises des options d'évacuation plus sûres. « Philip avait ce caractère, cette galanterie, qui le poussait à faire passer les femmes et les enfants d'abord », a-t-il ajouté. Il a choisi, comme d'autres expatriés, de ne pas monter en premier dans l'un des seuls hélicoptères dépêchés par un groupe paramilitaire sud-africain agissant sous les ordres de la police mozambicaine, pour laisser sa place aux femmes, enfants et personnes malades piégées dans l'hôtel Amarula.
Jason Pegg a aussi entièrement repris l'argument avancé par l'avocat de la coentreprise de TotalEnergies au Mozambique, selon lequel elle n'avait aucune obligation légale de fournir une solution d'évacuation à Philip Mawer, puisqu'il s'agissait d'un sous-traitant, travaillant à l'extérieur du site.
Les frères de la victime se sont déclarés « profondément déçus » par ces conclusions. TotalEnergies a réagi dans un communiqué en prenant « acte des conclusions du Coroner, qui n'a retenu aucun élément à l'encontre de TEPMA1 ou de TotalEnergies ». Le groupe n'a pas souhaité répondre aux questions que nous lui avons adressées pour cet article.
« La famille a eu le sentiment que le coroner n'avait pas permis d'examiner certaines questions, pourtant centrales pour nous », ont déclaré à l'issue de l'audience les frères de Philip Mawer. Tout au long de la procédure, leurs avocats n'ont cessé de s'écharper avec Jason Pegg sur le périmètre de l'enquête. « Toute focalisation sur TotalEnergies ou les sous-traitants et leurs obligations contractuelles a fait l'objet d'une résistance très vive », insiste Francesca Wiley, l'une de leurs avocates.
À plusieurs reprises lors de l'audience, le coroner s'est attaché à restreindre le périmètre des discussions aux quelques jours qui ont précédé la mort de Philip Mawer. « Je ne pense pas que revenir sur des événements en janvier 2021 va m'aider dans ma tâche », a-t-il ainsi déclaré, évacuant la question de la démobilisation puis remobilisation des sous-traitants dans un contexte sécuritaire encore tendu.
En janvier 2026, la famille Mawer a déposé une demande de récusation contre Jason Pegg, invoquant notamment un risque de conflit d'intérêt lié à ses activités professionnelles antérieures. Entre 2005 et 2007, après avoir passé dix ans dans l'armée britannique, celui-ci a travaillé pour ExxonMobil. Or la major américaine est à la tête d'un autre grand projet gazier au Mozambique, dont certaines infrastructures seraient mutualisées avec celles en cours de construction par TotalEnergies.
Le coroner désigné ne s'est pas récusé, mais a accepté la requête de la famille visant à désigner TotalEnergies et le consortium d'entreprises CCS-JV, auquel la major a sous-traité une partie de la construction, comme « parties intéressées ».
Au fil de la procédure, TotalEnergies a brillé par son silence face à la famille du sous-traitant décédé. Le groupe pétrogazier – pourtant à la tête du méga-chantier sur lequel travaillait la victime – n'a pas répondu aux sollicitations du bureau de lutte antiterroriste britannique, ni à celles du coroner pour partager des éléments de preuve. Contrairement aux employeurs directs de Philip Mawer, RA International, TotalEnergies a choisi de ne pas envoyer de témoins pour s'exprimer sous serment à l'audience.
« Nous estimons que Total a fait preuve d'un mépris absolu au cours de cette procédure : mépris pour la cour, mépris pour la famille, mépris pour la mort de notre frère Philip », ont réagi ses frères.
Prenant tout le monde par surprise, TotalEnergies s'est faite représenter à l'audience de Winchester par un avocat, Me Payton, au nom de la coentreprise formée avec ses partenaires pour opérer Mozambique LNG. Sans pour autant accepter de comparaître en tant que témoin.
Prenant tout le monde par surprise, TotalEnergies s'est faite représenter à l'audience de Winchester par un avocat, Me Payton, au nom de la coentreprise formée avec ses partenaires pour opérer Mozambique LNG, la société Total Energies EP Mozambique Area 1, Limitada, ou « TEPMA1 ». Sans pour autant accepter de comparaître en tant que témoin. « Une injustice fondamentale, a déclaré Bill Mawer à la barre. Ils peuvent poser des questions aux témoins, mais nous ne pouvons pas les interroger. »
Au cours de l'enquête, TEPMA1 s'était contentée de fournir seulement deux courtes déclarations non signées au coroner. Elles insistent toutes deux sur la stricte séparation entre cette coentreprise et le groupe TotalEnergies. « TotalEnergies contourne le système, s'est insurgée Me Francesca Wiley, l'avocate de la famille Mawer, qui confie à l'Observatoire n'avoir même pas été prévenue de la venue à l'audience de cet avocat. En désignant ‘TEPMA1' comme responsable de la sécurité du projet, TotalEnergies cherche à s'exempter de toute responsabilité juridique. »
Tout au long de l'audience, la confusion régnait sur la manière de nommer l'entreprise à la tête du projet gazier, l'avocat de TEPMA1 insistant plusieurs fois pour qu'on utilise le nom de cette entité, pourtant inconnue des témoins.
Le second avocat des Mawer, Me Iain Daniels, a pourtant révélé dans sa plaidoirie que les métadonnées d'un des deux documents non signés transmis au juge par TEPMA1 indique bien l'identité de son auteur. Il s'agirait de Maxime M., un employé du groupe TotalEnergies en charge des grands contentieux. Interrogé à ce sujet, TotalEnergies n'a pas souhaité faire de commentaire.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donÊtre représentée par un avocat a également permis à la coentreprise de TotalEnergies d'accéder aux pièces du dossier d'enquête, dont l'intérêt dépasse le seul cadre de cette « inquest ». Celle-ci n'est en effet que l'une des procédures visant la multinationale pour ses activités dans une zone de conflit armé au Mozambique, et en particulier pour les événements de 2021.
En France, sept survivants et proches de victimes – dont les frères Mawer – ont porté plainte en octobre 2023 contre TotalEnergies et X pour « homicide involontaire » et « non-assistance à personnes en danger » dans le cadre de l'attaque de Palma. Une information judiciaire a ensuite été ouverte par le parquet de Nanterre. « Depuis, nous n'avons pas été entendus par le juge français en charge de l'instruction. Cela fait un an et demi qu'on attend », note Nick Alexander, témoin à Winchester et co-plaignant.
Sur les 1354 victimes de cette attaque, « 55 personnes travaillaient sur le projet, dont deux ressortissants anglais et sud-africain », a témoigné le journaliste Alex Perry et auteur du livre-enquête Blood Will Flow : The murderous business of oil and gas (« Le sang va couler : le business meurtrier du pétrole et du gaz », non traduit en français). « Il a fallu quatre ans et demi à TotalEnergies pour reconnaître qu'il y a eu un mort britannique, qu'en est-il du reste ? » À Winchester, l'avocat de TotalEnergies a d'ailleurs continué à contester ce chiffre de 55 victimes travaillant sur le projet gazier.
En novembre 2025, une deuxième plainte pénale a été déposée contre TotalEnergies et contre X, cette fois auprès du Parquet national antiterroriste français, pour « complicité de crimes de guerre, de torture et de disparitions forcées ». Auteure de la plainte, l'organisation à but non lucratif European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) accuse la multinationale d'avoir « directement financé et soutenu matériellement » une unité militaire mozambicaine qui aurait « arbitrairement détenu dans des conteneurs, torturé et tué des dizaines de civils » entre juillet et septembre 2021, à l'entrée de son site gazier.
« Cette plainte d'inscrit dans les suites judiciaires de l'affaire Lafarge. »
Le « massacre du container » a eu lieu plusieurs mois après l'attaque de Palma, alors que le chantier était totalement à l'arrêt suite à une déclaration de force majeure de TotalEnergies. Les faits ont été révélés grâce au travail d'investigation de Politico puis de la cellule d'enquête vidéo du Monde, associée au média SourceMaterial.
Cette seconde plainte est particulièrement importante pour Henri Thulliez, avocat des plaignants en France aux côtés de Benedict de Moerloose, « car elle pourrait permettre à des familles de victimes mozambicaines d'accéder à la justice, ce qui s'avère impossible dans leur pays ». Selon Clara Gonzales, juriste à l'ECCHR, « cette plainte d'inscrit dans les suites judiciaires de l'affaire Lafarge. Une fois encore, une multinationale française opérant à l'étranger n'a pas pris les mesures qui lui auraient permis d'éviter toute complicité dans des crimes d'une extrême gravité. »
Dans un communiqué publié en réaction à la plainte, TotalEnergies a indiqué « rejeter fermement les accusations » formulées par l'ONG. La procédure suit, là aussi, son cours, sans communication de la part du Parquet pour l'instant.
Lors de l'audience, Nick Alexander a expliqué comment lui-même, Philip Mawer et d'autres coincés dans l'hôtel Amarula avaient collectivement décidé de refuser l'évacuation prioritaire de tous les expatriés proposée par le directeur. « Dans le groupe, nous n'étions pas d'accord avec cette décision », a déclaré le survivant sud-africain, ajoutant que c'était « sans importance de toute façon » car il n'y avait « pas assez d'hélicoptères pour venir chercher tous les expatriés ».
Plusieurs témoins ont relevé l'absence totale de prise en compte des communautés locales dans la sécurisation du périmètre par les acteurs économiques travaillant sur le projet gazier. Si celle-ci relève de la responsabilité de la police et de l'armée mozambicaine – largement reconnues comme incompétentes et mal entraînées –, la fuite des habitants de Palma et des villages alentour, en cas d'attaque, vers des zones plus sécurisées comme l'hôtel Amarula ou le site de TotalEnergies n'avait pas été anticipée.
Selon le directeur des opérations de RA International, employeur direct de Philip Mawer, l'hôtel « a été submergé par des locaux, mais aussi ceux que l'on pourrait considérer comme des cibles prioritaires des insurgés, comme les directeurs de banques ou le gouverneur du district », suggérant que cela a accru le danger pour les expatriés en faisant de l'hôtel une cible.
« Le manager de l'hôtel a fermé les frigos à clé, coupé le Wi-Fi, pris les chiens et il est parti, en nous abandonnant »
Le gouverneur de la région et sa famille ont été évacués de l'hôtel le deuxième jour de l'attaque par des hélicoptères du groupe paramilitaire sud-africain Dyck Advisory Group « agissant sous ordre de la police mozambicaine », selon son directeur Max Dyck, entendu à l'audience. 24 personnes ont été évacuées à leurs côtés, principalement des femmes et enfants.
Me Payton, l'avocat de TEPMA1 a affirmé lors de l'audience qu'il était purement « spéculatif » de considérer que Philip Mawer aurait pu être sauvé si TotalEnergies avait fourni du carburant à DAG. Selon Max Dyck, lui aussi entendu à l'audience, si ses équipes avaient disposé de plus de carburant et d'un poste de ravitaillement plus proche, ils auraient « très certainement, probablement » effectué davantage d'évacuations aériennes. En réaction aux conclusions du coroner, la multinationale a souhaité rappeler que les équipes de TEPMA1 avaient « activement contribué aux opérations de secours et d'évacuation ».
Le lendemain de la première évacuation, le manager de l'hôtel a réussi à organiser la sienne en cachette grâce à une autre compagnie de sécurité privée, emmenant avec lui trois employés et ses deux chiens. « Il a fermé les frigos à clé, coupé le Wi-Fi, pris les chiens et il est parti, en nous abandonnant », a raconté Nick Alexander. Ce fut le dernier sauvetage par hélicoptère avant la fuite improvisée qui a occasionné la mort de Philip Mawer et de onze autres civils.
En novembre 2025, la force majeure déclarée en 2021 a finalement été levée. En janvier 2026, TotalEnergies a annoncé la reprise complète de ses activités à terre et en mer. Afungi prend aujourd'hui des allures de forteresse, protégée principalement par les forces armées rwandaises. Les efforts de la diplomatie française pour convaincre Paul Kagame de déployer des troupes afin de compenser l'incompétence de l'armée mozambicaine n'ont échappé à personne, ni au Mozambique, ni à Paris.