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Observatoire des politiques culturelles
 
Organisme national, l'OPC travaille sur l’articulation entre l’innovation artistique et culturelle, les évolutions de la société et les politiques publiques au niveau territorial

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21.05.2026 à 09:54

Entre vitalité et vulnérabilité : les associations employeuses, expressions de la vie culturelle des territoires

Frédérique Cassegrain

Dans sa troisième enquête nationale sur les associations culturelles employeuses, l’Opale apporte un éclairage actualisé sur leur situation. Outre leur fragilité aggravée par la crise sanitaire, la baisse des subsides publics et les restrictions des libertés associatives, l’étude met aussi en évidence leurs forces. Engagées dans de nombreux partenariats, elles demeurent des actrices incontournables, génératrices de coopérations et de lien social sur les territoires.

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Texte intégral (2716 mots)
© Nikita Pishchugin – Unsplash

La troisième enquête nationale d’Opale sur les associations culturelles employeuses (2025) apporte un éclairage actualisé sur la situation de ces actrices incontournables de la vie artistique et culturelle après le passage de la Covid-19. Grâce à un questionnaire en ligne ouvert à toute association ayant rémunéré au moins une heure de salariat en 2023, elle a pu recueillir plus d’un millier de réponses, lesquelles ont été redressées sur la base du fichier de la population mère des associations culturelles employeuses, construit par exploitation des fichiers de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) et du Répertoire national des associations (RNA).

L’enquête L. de Larminat, Pr. Martin, C. Offroy, Les associations culturelles employeuses en France (données 2023), Paris, Opale, 2025. rend tout à la fois compte de la vitalité et de la vulnérabilité de ces initiatives socio-économiques alternatives et citoyennes qui, loin d’être anecdotiques, représentent plus de 45 000 organisations, près de 400 000 travailleur·ses et environ 10 milliards d’euros cumulés de budget. Si l’effervescence et la dynamique créative sans précédent du tissu associatif employeur L. Prouteau, V. Tchernonog (dir.), Le Paysage associatif français. Mesures et évolutions, Paris, Lefebvre Dalloz, hors-série Juris associations, 2019. témoignent de sa résilience, les politiques publiques ne doivent pas perdre de vue qu’il a été durement frappé et fragilisé par la crise sanitaire de 2020, dont il absorbe aujourd’hui encore l’onde de choc. Comme le champ associatif dans son ensemble, il est en outre marqué par une précarisation de ses modèles socio-économiques sous l’effet combiné de la disparition progressive des emplois aidés, de la raréfaction des subsides publics et de la restriction des libertés associatives A. Delfini, J. Talpin, L’État contre les associations, Paris, Textuel, 2025..

Un maillage culturel territorial fin, adossé à d’intenses coopérations et partenariats locaux

La multitude des initiatives développées par les associations culturelles se déploie dans des domaines d’activité variés, allant de la création de spectacles à l’organisation de festivals, de l’animation radiophonique à la préservation d’un patrimoine local. En dépit de cette diversité, le domaine du spectacle vivant (musique, théâtre, danse, rue et autres arts de la scène) s’avère largement surreprésenté, concentrant 67 % des associations étudiées. Le tiers restant se répartit dans l’éducation populaire, l’audiovisuel et le multimédia, les arts plastiques et visuels, le patrimoine, le livre et la presse, sans oublier les associations transversales à plusieurs domaines d’activité, dont la part (11 %) a doublé par rapport à 2018 Br. Colin, L. de Larminat, Pr. Martin, C. Offroy, Les associations culturelles employeuses en France (données 2018), Paris, Opale, 2020..

L’enquête brosse le portrait d’un tissu associatif dense, actif dans toutes les régions françaises tant en milieu rural (65 % d’associations concernées) qu’en milieu urbain (63 %) ou périurbain (49 %). Les associations culturelles employeuses s’affirment d’abord comme des actrices de proximité, déployant massivement leurs activités à l’échelle communale (60 %), devant les échelles intercommunale (52 %), départementale (44 %) et régionale (37 %). Néanmoins, leur ancrage local n’est pas toujours valorisé et révèle un décalage entre territoires de l’action et territoires du financement. De fait, entre 30 et 40 % des associations interrogées ne sont pas directement financées par les collectivités compétentes sur le ou les territoires où elles interviennent.

81 % des associations culturelles employeuses s’adressent majoritairement à des personnes non adhérentes (notamment les compagnies de spectacle vivant, collectifs artistiques, lieux de diffusion, festivals ou sites patrimoniaux), tandis que 37 % focalisent leur action en direction de leurs adhérent·es (en particulier les réseaux, fédérations, écoles artistiques ou structures d’éducation populaire). Si 40 % des associations accueillent ou accompagnent moins de 1 000 personnes par an, 60 % en touchent 1 000 et plus, et jusqu’à plusieurs dizaines de milliers. De nombreuses personnes, résidant en France ou y séjournant, ont ainsi l’occasion de rencontrer les propositions d’une ou de plusieurs associations culturelles au cours d’une année, ce qui atteste du rôle central qu’elles jouent dans la stratégie nationale de déploiement des pratiques et des consommations culturelles.

Mais les associations culturelles employeuses ne se contentent pas d’entretenir une logique d’offre artistique ou culturelle. La mise en œuvre de leur projet associatif s’appuie sur d’intenses coopérations et partenariats, avec 93 % d’associations concernées par la coconstruction de leurs activités. Une large majorité d’entre elles travaille en lien avec d’autres acteurs culturels (79 %), mais également avec des établissements scolaires ou universitaires (64 %) et des structures de l’éducation populaire et des loisirs (52 %). Ces coopérations s’étendent également à d’autres champs, avec 30 % d’associations partenaires du secteur sanitaire et médico-social et 24 % du travail social. Les associations culturelles employeuses entremêlent donc largement leur action avec celle de l’éducation et du social. 78 % d’entre elles s’adressent d’ailleurs à des publics dits spécifiques, soit en raison de leur âge (72 %), de leur vulnérabilité (49 %) ou de leur localisation dans des quartiers prioritaires ou des territoires ruraux isolés (40 %). Si elles sont généralement pluriactives, les associations culturelles accordent une importance particulière à la fonction éducative, qu’elles sont 74 % à endosser. Cette préoccupation se traduit par une forte présence en milieu scolaire, où 71 % des associations interviennent, contribuant activement à la généralisation de l’éducation artistique et culturelle, impulsée depuis plus d’une décennie.

Au-delà des partenariats ponctuels, l’enquête met en évidence une adhésion croissante aux réseaux et organisations collectives, qui concerne désormais 77 % des associations culturelles employeuses, contre 66 % en 2018. Ces réseaux concourent à la représentation et à la structuration du secteur, favorisent la montée en compétences et les échanges de pratiques entre acteur·rices associatifs, facilitent la mutualisation de ressources et l’accès à des financements ou à des dispositifs d’accompagnement. Ils constituent en cela un niveau intermédiaire clé entre les associations et les politiques publiques.

Emplois, budgets : un modèle socio-économique hybride qui cache une embellie en trompe-l’œil

Des évolutions notables et positives en apparence se dégagent en comparaison de la précédente enquête quant aux emplois et aux budgets des associations interrogées. Ces dernières affichent une ancienneté accrue qui révèle en creux les répercussions de l’épisode pandémique sur les structures les plus jeunes, temporairement ou durablement disparues (soit environ 6 000 associations sur 40 000 recensées en 2018). Les associations qui sont parvenues à surmonter la crise sont les mieux pourvues en personnel. Elles dénombrent en moyenne 4 salarié·es en CDI et 16 en CDD d’usage en 2023, contre respectivement 2 et 12 en 2018. Les artistes-auteur·rices et les travailleur·ses indépendants progressent également, passant de 1 à 3 par association en moyenne. Néanmoins, les médianes restent identiques à 2018. Un tiers des associations culturelles employeuses fonctionnent sans salarié·e permanent et la moitié, avec moins d’un équivalent temps plein permanent. L’emploi associatif culturel demeure ainsi globalement précaire, dispersé dans des organisations de petite et très petite taille, et marqué par une forte division sexuelle du travail, tant horizontale que verticale.

En 2023, les associations enquêtées affichent un budget moyen de 227 000 euros, en hausse de 34 % par rapport à 2018. Celui-ci est constitué pour moitié de recettes d’activité (48 %) et pour un bon tiers de subventions publiques (38 %). Ces dernières proviennent aux deux tiers des collectivités territoriales et en premier lieu des communes. Cependant, la composition budgétaire varie considérablement selon les domaines et fonctions des associations. Les associations du spectacle vivant spécialisées dans la création, tout comme celles du patrimoine et des arts visuels, moins bien dotées en subventions que l’ensemble, souffrent ainsi d’un sous-financement chronique.

Le rebond constaté n’est donc qu’une embellie en trompe-l’œil.

Ces évolutions, même encourageantes, ne sont malheureusement pas le signe d’une consolidation en profondeur du tissu associatif. Elles reflètent avant tout une croissance de rattrapage C. Zavadski (dir.), « Dynamique employeurs dans le spectacle vivant : une croissance fragile », Série : Chiffres clés, CNPEF-SV, Observatoire : métiers du spectacle vivant, 2025., effet de traîne de la crise sanitaire et de l’embouteillage des productions et programmations artistiques et culturelles qui lui a succédé, encore sensible en 2023. Le rebond constaté n’est donc qu’une embellie en trompe-l’œil, d’autant plus illusoire que l’année 2025 « marque une rupture [dans] la situation des collectivités territoriales et de leurs groupements, [qui] s’est fortement dégradée, avec une tendance à la baisse budgétaire inédite par son ampleur. En particulier au niveau des régions et des départements. Les effets s’en font vivement ressentir au niveau des subventions versées aux associations culturelles » V. Guillon, S. Périgois, Le baromètre 2025. Budgets et choix culturels des collectivités, Observatoire des politiques culturelles, 2025.. 61 % des organisations étudiées se trouvent d’ailleurs en grande difficulté pour parvenir à financer leur fonctionnement, en particulier les structures de production et de création du spectacle vivant (69 % et 73 %). Cette pression budgétaire s’accompagne, pour 50 % des associations étudiées, d’une baisse ou d’une fragmentation préoccupante de leurs financements publics. Ensemble, ces deux difficultés marquantes témoignent de la transformation des modes de relation qu’entretiennent pouvoirs publics et associations et de la raréfaction des formes pérennes et globales de soutien redistributif, au profit d’apports circonscrits, volatils et concurrentiels, caractéristiques du phénomène de marchandisation des associations M. Langlet, Rapport 2023 de l’observatoire citoyen de la marchandisation des associations, Paris, OCMA, 2023..

Or l’économie des organisations associatives ne repose pas seulement sur le marché (les recettes marchandes de l’activité) : elle est hybride et encastrée dans des relations sociales et politiques K. Polanyi, La Grande Transformation, aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983 [1944]. qui s’expriment à travers la redistribution (les aides et les subventions) et dans le cadre d’échanges réciprocitaires, non monétaires, fondés sur le don et le contre-don. 86 % des associations culturelles employeuses sont ainsi engagées dans des pratiques de dons, de prêts et de mutualisation quiprennent des formes variées : partage de moyens matériels (locaux, équipements, outils…), mise en commun de compétences et d’emplois (savoir-faire artistiques, techniques ou administratifs, fonctions supports…), coréalisation de projets, etc. Le bénévolat, dirigeant et non dirigeant, accuse un recul par rapport à 2018, mais la réciprocité emprunte bien souvent des voies plus informelles : contribution active des participant·es aux projets et à la gouvernance via des commissions et des instances collégiales (65 % d’associations concernées), coups de main, entraide et conseils entre voisins, pratiques de solidarité excédant le strict périmètre associatif… En effet, donner, recevoir et rendre (pour employer les termes de Marcel Mauss M. Mauss, Essai sur le don. Formes et raisons de l’échange dans les sociétés archaïques, Paris, Presses universitaires de France, 2023 [1923-24].), ou prendre part, apporter une part et recevoir une part (pour reprendre ceux de Joëlle Zask J. Zask, Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation, Lormont, Le Bord de l’eau, 2011., 2011), renforce la dignité et l’interdépendance des individus et tisse la trame parfois ténue du lien social, bien au-delà du cadre bilatéral de l’échange. Autrement dit, la réciprocité n’est pas un simple levier d’adaptation économique. Elle ne peut être limitée à une fonction d’appoint ou de complément des ressources monétaires quand les subventions viennent à manquer. Au contraire, lorsque la jambe de la redistribution vacille, la réciprocité libre et choisie devient imposée et subie, source d’injonctions paradoxales, d’instrumentalisation et d’épuisement bénévole, de tensions avec les salarié·es et de souffrance au travail qui, à leur tour, érodent et corrompent le projet associatif dans sa puissance fédératrice et cohésive. La réciprocité est donc à appréhender dans sa dimension démocratique, à travers la concertation et la coconstruction des décisions locales par et pour les acteur·rices des territoires. Les associations culturelles employeuses peuvent en effet alimenter, reformuler et peut-être même inspirer des politiques culturelles moins descendantes et moins surplombantes, animatrices plutôt qu’arbitres des espaces d’expression, d’innovation et d’expérimentation sociale qu’aménagent ces organisations M. Juan, J.-L. Laville, J. Subirats, Du social business à l’économie solidaire. Critique de l’innovation sociale, Paris, Érès, 2020..

Les associations culturelles employeuses sont génératrices et régénératrices de coopérations agiles et de lien social.

Alternatives singulières issues de la société civile, émanations des forces et des aspirations des territoires qui les portent, les associations culturelles employeuses sont génératrices et régénératrices de coopérations agiles et de lien social. Artisanes de la décentralisation artistique, mais aussi de la richesse culturelle des territoires, elles représentent un monde hétérogène et diversifié, fortement ancré dans les pratiques, les capacités et les savoir-faire de la vie sociale et économique. À la fois professionnalisées et citoyennes, employeuses de plusieurs centaines de milliers de travailleur·ses, elles ne sauraient se réduire à une variable d’ajustement pour des politiques culturelles en souffrance. Elles sont au contraire d’inestimables alliées de l’action publique, à qui elles peuvent permettre de s’inscrire durablement dans une exigence éthique et une micropolitique des droits culturels.

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13.05.2026 à 10:12

Politiques culturelles rurales : maillage, légitimité, hybridation 

Frédérique Cassegrain

Des comices agricoles réinventées aux tiers-lieux, en passant par les fêtes locales, les festivals et la musique country… les territoires ruraux sont-ils vraiment dépourvus d’offre culturelle ? Derrière la rhétorique désormais bien installée de lutte contre les « déserts culturels », plane surtout la difficulté à reconnaître une richesse et une diversité de pratiques qui échappent aux catégories de l’action publique.

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Texte intégral (1723 mots)
Une fanfare, des musiciens en cirés jaunes, dans la rue.
© Matreding – Pexels

Les débats contemporains autour des politiques culturelles en milieu rural, relancés notamment par le plan « Culture et ruralité » de Rachida Dati, ne relèvent pas d’un simple enjeu d’aménagement du territoire. Ils soulèvent une question plus profonde : celle de la définition de la culture, des formes de légitimité qui lui sont associées et des modalités de son inscription territoriale.

Sous les radars médiatiques, une tension existe en effet de longue date autour de ce que doit être l’offre culturelle dans les territoires ruraux. La question prend place de manière récurrente dans le débat public et les politiques culturelles à travers la rhétorique désormais bien installée de la lutte contre les « déserts culturels ». Derrière cette expression plane l’idée qu’une partie du territoire national n’aurait pas accès à la culture et nécessiterait une intervention publique renforcée. Mais cette manière de poser le problème n’est pas neutre : elle repose sur une représentation particulière de la culture et sur une lecture implicite des territoires ruraux comme des espaces culturellement déficitaires. Une représentation qui ne tient pas compte, en plus, de leur hétérogénéité et de leurs dynamiques récentes et respectives. Autrement dit, les débats actuels ne portent pas uniquement sur un supposé déficit d’offre culturelle. Ils engagent les catégories mêmes à partir desquelles les politiques publiques appréhendent ces territoires.

Un maillage territorial structuré par la diffusion

Pour comprendre cette situation, il faut revenir sur l’histoire des politiques culturelles françaises. Celles-ci se sont construites autour d’un projet de maillage territorial visant à diffuser les œuvres artistiques sur l’ensemble du territoire. Lorsque André Malraux devient ministre en 1959, il affirme l’objectif de permettre la rencontre entre « les grandes œuvres de l’humanité » et le public le plus large possible, tout en précisant en 1964, dans son discours d’inauguration de la Maison de la culture de Bourges, que « si la culture existe, ce n’est pas du tout pour que les gens s’amusent ». La création desdites maisons de la culture, selon une idée de maillage de toutes les régions françaises, participe de cette ambition : rendre accessibles les formes artistiques légitimes, et donc tout à fait sérieuses, mais souvent éloignées des pratiques culturelles existantes et des attentes des publics. Le maillage territorial vise alors à réduire les inégalités d’accès en rapprochant les œuvres de ceux-ci.

À partir des années 1980, l’affirmation d’une démocratie culturelle plus attentive à la diversité des pratiques ne rompt que partiellement avec ce modèle. La décentralisation renforce en fait les réseaux d’institutions en région – scènes nationales, médiathèques, musées – sans en transformer profondément les principes d’organisation. Ce maillage demeure structuré par les centralités urbaines et par une conception de la culture largement adossée à l’art. Les territoires ruraux apparaissent alors en périphérie de cette architecture, ce qui alimente aujourd’hui la lecture en termes de « désert culturel ».

Les territoires ruraux apparaissent en périphérie de cette architecture, ce qui alimente aujourd’hui la lecture en termes de “désert culturel”.

Le « désert culturel » : une catégorie problématique

Cette approche mérite cependant d’être nuancée à un double titre. D’une part, les territoires ruraux ne sont pas dépourvus de pratiques culturelles. Sociabilités associatives, fêtes locales, pratiques amateurs structurent des espaces culturels à part entière, bien que peu reconnus par les acteurs institutionnels. Ces pratiques s’inscrivent pour partie dans des héritages locaux – bals, fêtes votives, fanfares, carnavals – et relèvent de formes dites « traditionnelles », sans pour autant être figées. Et ce sont bien des pratiques culturelles, parce qu’elles génèrent cette situation sociale inédite : l’expérience esthétique culturelle fondée sur l’émotion, l’attention et le plaisir J.-M. Schaeffer, L’Expérience esthétique‪ Paris, Gallimard, 2015., y compris lorsqu’elle est produite par des artefacts ou des dispositifs qui n’appartiennent pas à l’histoire légitime de l’art. Autrement dit, ces pratiques rurales disposent en elles-mêmes d’un potentiel esthétique, indépendamment de leur reconnaissance institutionnelle, elles sont plus proches d’un régime culturel dionysiaque que d’un régime apollinien caractéristique de la culture institutionnelle.

D’autre part, ces espaces sont également traversés par des pratiques culturelles d’origine exogène, souvent associées à des référentiels urbains. Arts de la rue, festivals de musiques amplifiées (rock, hip-hop ou électroniques), mais aussi certaines formes de programmation artistique portées par des opérateurs culturels ou de nouveaux habitants (rurbains), viennent s’inscrire dans ces territoires. Elles répondent à des attentes spécifiques de personnes aux trajectoires sociales et culturelles urbaines, et introduisent d’autres manières de faire culture, fondées sur des logiques de diffusion, proches des logiques professionnelles du secteur, et distinctes des pratiques locales.

De plus, ces espaces ruraux ne sont pas isolés de dynamiques plus larges. L’action culturelle ne s’y limite bien sûr pas à l’État et, dans de nombreux territoires, les communautés de communes jouent un rôle essentiel : gestion d’équipements, soutien à des programmations, coordination de réseaux associatifs, mise en place d’événements intercommunaux. Ces acteurs occupent une position d’intermédiaires : ils dépendent des arbitrages des Directions régionales des affaires culturelles (DRAC), qui continuent de structurer l’accès aux financements et la reconnaissance des projets, tout en développant des stratégies situées, plus en phase avec les élus et les habitants. L’offre culturelle résulte alors moins d’un modèle descendant que d’ajustements permanents entre échelles d’action, contraintes budgétaires et configurations locales, dans lesquels s’articulent à la fois des pratiques ancrées localement et des formes culturelles issues d’autres référentiels, notamment urbains.

Dans bien des cas cependant, certaines pratiques restent peu visibles ou difficilement traduisibles dans les cadres institutionnels, et des frontières demeurent perceptibles entre pratiques rurales et urbaines. La musique country, largement pratiquée et plébiscitée dans de nombreux territoires ruraux, en constitue un exemple : structurée et socialement très investie, elle est pourtant totalement absente des politiques culturelles. Ce décalage ne relève pas seulement d’un oubli, mais d’une difficulté plus profonde : certaines formes ne trouvent pas leur place dans les catégories administratives de l’offre, du fait de la définition de la culture propre à l’action publique.

Hybridations culturelles

Pour autant, ces écarts ne produisent pas uniquement des effets de séparation ; ils donnent aussi lieu à des formes d’hybridation de l’offre culturelle. Dans un village comme Bouillé-Saint-Paul, par exemple, le festival local mêle depuis plus de vingt ans arts de la rue déployés dans des espaces agricoles, banquet ancré dans une gastronomie traditionnelle et propositions venant de l’art contemporain. Ce type de configuration ne relève ni d’une simple juxtaposition ni d’une substitution, mais d’un travail d’articulation entre registres culturels hétérogènes avec, au cœur de ces dynamiques, des élus locaux.

Derrière les débats récurrents sur les “déserts culturels”, se dessine ainsi moins un manque qu’un problème de cadrage. 

Ainsi, au-delà des oppositions classiques entre culture légitime et pratiques locales, entre ville et campagne, on observe l’émergence de configurations hybrides : tiers-lieux, collectifs associant artistes et habitants ou encore réinventions de formes traditionnelles comme les comices agricoles ou les fest-noz selon les régions. Ces événements, parfois revisités, articulent création contemporaine, participation habitante et pratiques festives, tantôt avec l’appui des cadres institutionnels, tantôt en marge de ceux-ci.

Dans ces espaces, la culture devient un lieu de négociation et d’expérimentation, où se recomposent les hiérarchies culturelles autant que les expressions du vivre-ensemble. Elle ne se réduit pas à un enjeu artistique, mais engage des formes de sociabilité, d’appartenance et d’ancrage territorial. Les élus y jouent un rôle central, capables d’articuler des logiques institutionnelles, esthétiques et habitantes, tout en composant avec les contraintes des politiques nationales.

Derrière les débats récurrents sur les « déserts culturels », se dessine ainsi moins un manque qu’un problème de cadrage. Ce qui est en jeu, ce n’est pas l’absence de culture, mais la difficulté à reconnaître la pluralité de ses formes et la diversité de ses régimes de légitimité. Les mondes ruraux et périurbains ne sont pas en attente de culture : ils en produisent, selon des modalités qui échappent en partie aux catégories de l’action publique et aux arbitrages centralisés.

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13.05.2026 à 09:52

Visibiliser sans structurer ? Le paradoxe du développement des arts visuels aux Antilles-Guyane

Frédérique Cassegrain

Entre Paris et les Antilles-Guyane, la visibilité des scènes artistiques s’intensifie. Mais derrière les expositions et les coups de projecteur institutionnels, une question demeure : que reste-t-il réellement sur les territoires une fois les regards détournés ? À partir d’une enquête menée en Guadeloupe, Martinique, Guyane et en Île-de-France, cet article explore les conditions de production, de formation et de diffusion des arts visuels. Il met en lumière un écosystème fragile, où la visibilité ne garantit ni continuité ni ancrage durable.

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Texte intégral (1411 mots)
© Noëla Rochart

Inspiré de son mémoire, le texte que Noëla Rochart a rédigé pour la collection Écrire demain, regards d’étudiants est disponible en téléchargement ici.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Noëla Rochart et je suis récemment diplômée du master Management des organisations culturelles à Paris-Dauphine. Ce diplôme s’inscrit dans un parcours assez transversal : j’ai d’abord étudié l’anthropologie, puis l’administration économique et sociale, et l’histoire, avant de me spécialiser dans le secteur culturel.

En parallèle, j’ai développé une expérience en coordination de projets, notamment dans le cadre d’événements universitaires tel que le Prix Dauphine pour l’art contemporain, ou à l’échelle nationale avec la Nuit des châteaux.

Je me suis progressivement orientée vers la médiation culturelle, à travers des expériences au sein de musées et d’associations, mais aussi en créant ma propre structure. Je suis en effet cofondatrice de l’association Âmes Pays qui vise à valoriser les pratiques artistiques et culturelles de la Caraïbe et de l’océan Indien.

De manière générale, je m’intéresse beaucoup au passé colonial, à l’histoire caribéenne et aux enjeux de diversité. C’est ce qui guide à la fois mon parcours et mes engagements.

Comment est née l’envie de travailler sur ce sujet de mémoire ?

Je suis née et j’ai grandi en Martinique, et le fait de venir en France hexagonale pour mes études a été un moment marquant. J’ai été frappée par la question de la représentation, surtout dans les espaces culturels.

Se retrouver dans un environnement où l’on se sent minoritaire m’a beaucoup interrogée. Comme je fréquente les musées et les expositions, j’y ai été particulièrement attentive.

Je me souviens notamment de l’exposition Le modèle noir de Géricault à Matisse au musée d’Orsay en 2019. Elle m’avait énormément intéressée, tout en me laissant sur ma faim. Il y avait une mise en avant de figures historiques — et bien sûr de l’esclavage —, mais peu d’ancrage dans des réalités contemporaines, et une diversité finalement assez limitée : on y retrouvait des personnalités incontournables comme Joséphine Baker ou Aimé Césaire, mais peu d’autres artistes ou modèles.

C’est à ce moment-là qu’une forme de quête personnelle s’est enclenchée. Je me suis davantage intéressée à ma culture, d’abord à travers l’histoire coloniale, puis progressivement à travers l’art contemporain caribéen.

Lorsque j’ai repris un second master à Dauphine, j’ai voulu approfondir cette réflexion en travaillant sur la visibilité des artistes antillais et guyanais dans les arts visuels contemporains. D’autant plus qu’il y avait un engouement croissant autour de ces questions, avec plusieurs expositions, notamment au Palais de Tokyo ou au musée de l’Homme — même si elles n’étaient pas toujours directement liées à la Caraïbe.

Je voulais comprendre ce que cet engouement recouvrait, et surtout ce qui se passait en parallèle sur les territoires concernés. Le sujet s’est donc imposé assez naturellement, entre mes origines, mon parcours et ce sentiment de décalage.

Votre terrain d’enquête vous a-t-il surprise ?

Au départ, pas vraiment. J’étais déjà consciente des inégalités entre la France hexagonale et la Martinique, notamment sur le plan social et économique. Et forcément, en y ajoutant la culture, je savais qu’il existait déjà un décalage.

Par exemple, en France hexagonale, les musées sont plus dynamiques, avec davantage d’expositions temporaires et un renouvellement plus fréquent de l’offre culturelle. En Martinique, même si les choses évoluent, cette dynamique reste plus limitée — même si je parle surtout de la Martinique, et pas forcément de la Guadeloupe ou de la Guyane.

Ce qui m’a davantage surprise, en revanche, c’est la réalité de la Guyane. Elle est très souvent invisibilisée, et je ne m’attendais pas à constater des difficultés de développement aussi fortes. On ne perçoit pas toujours non plus la spécificité culturelle du territoire, notamment son caractère multiculturel et interculturel, avec des populations aux références très différentes, entre des villes comme Cayenne, plus occidentalisées, et des communautés très ancrées dans leurs traditions.

J’ai aussi été marquée par les dynamiques locales en Martinique et en Guadeloupe. En étant éloignée depuis plusieurs années, j’ai découvert un tissu associatif beaucoup plus développé que ce que j’imaginais. On a souvent tendance à penser que la culture repose principalement sur les collectivités territoriales, mais il existe en réalité tout un réseau d’acteurs très actifs qui jouent un rôle central dans le développement de la scène artistique.

Ce sont des acteurs très engagés, notamment autour de réflexions décoloniales, sur l’ancestralité et la valorisation des cultures locales. Les curateurs et curatrices sont essentiels pour créer des liens entre les territoires ultramarins et la France hexagonale.

Après, quand je parle de culture, je fais surtout référence aux arts visuels. La culture ne se pense pas exactement de la même manière selon les territoires. Par exemple, en Guadeloupe, il y a une forte place du spectacle vivant, alors que mon travail s’est vraiment concentré sur les arts visuels et l’art contemporain, même si les pratiques restent liées entre elles.

Que voudriez-vous faire évoluer dans le secteur culturel ?

Ce qui me semble essentiel, c’est la question de la représentation des cultures ultramarines, et plus largement de la pluralité culturelle en France. Il existe encore une forme de méconnaissance de ces territoires, de leur histoire et de leurs cultures.

L’enjeu, ce n’est pas seulement d’être présent à certains moments — par exemple lors des commémorations liées à l’abolition de l’esclavage —, mais d’inscrire cette présence dans la durée, de manière plus continue dans l’offre culturelle.

Il y a aussi un enjeu de reconnaissance et de collaboration réelle avec les professionnels de la culture dans les Antilles-Guyane. L’idée n’est pas seulement de venir chercher des ressources ou des informations, mais de construire de véritables partenariats.

Enfin, l’enjeu de diversité au sein des institutions culturelles me semble important. On peut aborder des thématiques très actuelles dans les programmations, sans que cela se reflète dans les équipes. Une plus grande diversité pourrait justement enrichir les perspectives et les pratiques.

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