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21.04.2026 à 18:38

L’Affaire Abdallah – Entretien avec Pierre Carles

Vivian PETIT

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’affaire Georges Ibrahim Abdallah, et qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce documentaire ? Je m’intéresse depuis longtemps à la question de la lutte armée et à ceux qui l’ont pratiquée. Au milieu des années 2000, j’avais réalisé avec Georges Minangoy un film à propos d’Action directe, un […]
Texte intégral (4827 mots)

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à l’affaire Georges Ibrahim Abdallah, et qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce documentaire ?

Je m’intéresse depuis longtemps à la question de la lutte armée et à ceux qui l’ont pratiquée. Au milieu des années 2000, j’avais réalisé avec Georges Minangoy un film à propos d’Action directe, un groupe français de lutte armée qui a opéré de la fin des années 70 à 1987. Le film s’appelle Ni Vieux ni Traîtres, et il s’agissait déjà d’essayer de comprendre pourquoi des gens avaient pris les armes. Je suis depuis longtemps sensible au fait que le terme « terroriste » est utilisé pour empêcher toute discussion et disqualifier quiconque pratique la lutte armée, comme si les combattants étaient uniquement guidés par le sadisme ou par une volonté de faire le mal. Ce film visait à proposer un regard qui se distingue des clichés véhiculés à propos de militants comme ceux d’Action directe. Il n’a pas été diffusé ailleurs que dans quelques cercles militants qui étaient sensibles au sujet, à l’époque où il fallait se mobiliser pour faire sortir de prison les militants d’Action directe qui étaient encore incarcérés. Par ailleurs le film était insuffisant, ce n’était pas une enquête rigoureuse comme celle que j’ai réalisée avec L’Affaire Abdallah.

J’ai ensuite travaillé sur la guérilla des FARC, là aussi pour essayer d’approcher la vérité sur ce groupe armé de résistance en Colombie. On partait de loin, puisqu’en 2002, quand les guérilleros et les guérilleras des FARC ont enlevé Ingrid Betancourt, une femme politique franco-colombienne, les discours véhiculés dans les grands médias étaient extrêmement schématiques, les combattants étaient le plus souvent qualifiés de « narco-terroristes », ce qui était factuellement faux. Je connais bien la Colombie, comme on le voit dans le film, aussi j’ai essayé de rétablir la vérité sur ces paysans colombiens qui avaient basculé dans la lutte armée pour réagir à un système d’oppression et de domination.

L’idée de réaliser un film sur l’affaire Abdallah est née en 2018 à Uzeste, en Gironde, lors d’un festival de musique qui diffuse aussi des films. J’étais allé présenter Un berger et deux perchés à l’Élysée, le film que j’ai réalisé avec Philippe Lespinasse à propos de l’improbable candidature de Jean Lassalle à l’élection présidentielle de 2017. Ça n’avait pas grand-chose à voir avec les FARC ou Action directe. Une militante bordelaise, que j’avais rencontrée à l’époque où j’avais travaillé sur Action directe, qui était dans le comité de soutien à Action directe puis qui a fait partie du comité de soutien à Georges Abdallah, est venue me voir et m’a proposé de réaliser une vidéo à ce sujet. Elle imaginait une vidéo à caractère militant qui donnait la parole à des gens qui trouvaient tout à fait anormale la durée de détention de Georges Abdallah, comme Philippe Poutou, Noël Mamère ou Marie-Pierre Vieu, une ancienne députée européenne du Parti communiste. Mais en me documentant sur cette affaire que je connaissais mal, je me suis vite rendu compte qu’il y avait matière à réaliser quelque chose qui aille beaucoup plus loin qu’une simple vidéo militante. C’est un film-enquête qu’il fallait faire, sur les raisons de cette détention anormalement longue. C’est ce que j’ai commencé à réaliser, d’abord seul et ensuite avec une équipe. Annie Gonzalez, ma productrice « historique », m’a alors proposé qu’on fasse un long-métrage pour les salles de cinéma, même si on l’a aussi proposé à la télévision, notamment à Arte, qui l’a refusé.

Vous savez pourquoi ?

Oui, je peux vous citer leur réponse, qui est plutôt marrante. Il y a sur Arte une case « enquête », de deux fois 52 minutes. Puisque notre film dure 1 heure 41 minutes et qu’on aurait pu le scinder en deux, il correspondait bien à ce format, c’était parfait pour cette case « enquête ». Cependant, dans sa réponse, la directrice adjointe de l’unité Société et Culture d’Arte nous écrit que « c’est une histoire spécifiquement française, avec bien évidemment des prolongements géopolitiques multiples, mais qui ne concernent guère nos voisins européens »… Ça sous-entend qu’Arte diffuse uniquement des films qui concernent les Allemands ! C’est tout de même étrange qu’un film portant sur l’ingérence des États-Unis dans une affaire judiciaire européenne, avec une durée de détention hors-normes pour l’Union Européenne, dévoilant une fake news d’une ampleur énorme, n’intéresserait pas les Allemands ou d’autres voisins européens. C’est un argument particulièrement fallacieux. Je crois surtout qu’ils n’ont pas envie qu’on documente, sur leur antenne, une injustice de cette ampleur commise à l’égard d’un militant libanais communiste pro-palestinien.

Les documentaires diffusés par Arte sont généralement extrêmement précautionneux dès qu’il s’agit d’émettre une critique à l’égard d’Israël ou des États-Unis…

Plus que ça, je pense que les gens qui ont un problème avec le film sont gênés par le fait qu’Abdallah ne corresponde pas au cliché du « terroriste arabe ». On voudrait qu’il soit dogmatique et borné, qu’il ressemble à un monstre sanguinaire. Or, dans le film on voit une sorte de Nelson Mandela libanais, quelqu’un de mesuré mais qui reste fidèle à ses engagements progressistes et communistes, et à qui on peut difficilement ôter le qualificatif de résistant, puisque les Fractions armées révolutionnaires libanaises, les FARL, son groupe armé, ont assassiné des diplomates et militaires israéliens et américains alors que leur pays, le Liban, était envahi par l’armée israélienne avec l’appui des États-Unis.

Georges Ibrahim Abdallah dans L’Affaire Abdallah de Pierre Carles

Ce sont clairement des actes de résistance, il est difficile de ne pas utiliser ce terme pour désigner des personnes qui luttent contre une puissance étrangère qui occupe leur pays et qui s’en prennent à des représentants et des militaires de cette puissance étrangère. C’est exactement ce qu’il s’est passé en France durant la Seconde guerre mondiale. Évidemment, l’ennemi qualifiait les résistants de « terroristes », mais là, c’est Arte qui a un problème… Pas seulement Arte d’ailleurs, puisqu’on avait aussi proposé le film à Netflix. On considérait qu’il contenait toutes les qualités dramatiques pour un documentaire Netflix, puisque la plateforme américaine prétend qu’il n’y a pas de censure chez elle, qu’on peut tout raconter, tout documenter du moment que c’est intéressant… Mais ça n’a pas été possible de faire accepter par Arte, Netflix ou France Télévisions, un film dans lequel le héros-victime est un militant communiste pro-palestinien et dans lequel les États-Unis comme les médias ne sont pas à leur avantage, pour ne pas dire plus.

Pourquoi avoir décidé d’ouvrir le film sur la visite de Rima Hassan à Georges Abdallah en prison ?

C’est important pour les spectateurs et les spectatrices de pouvoir se faire une idée du bonhomme avant qu’on ne le décrive comme un terroriste. Là, que voit-on ? Une sorte de sage proche-oriental tenant des propos sensés. On peut constater le décalage avec le cliché du terroriste dogmatique, stupide et méchant, fabriqué par les médias et le pouvoir politique. Il fallait pour cela lui donner un minimum la parole, et c’est ce qu’on a réussi à faire en suivant Rima Hassan qui, en tant que députée européenne, peut exercer son droit de visite parlementaire dans un lieu de privation de liberté, accompagnée de journalistes.

Une large part de L’Affaire Abdallah est consacrée à la responsabilité des journalistes. Le film insiste sur le fait que si Georges Abdallah a été condamné à la prison à perpétuité pour complicité dans l’assassinat de représentants des États-Unis et d’Israël en France, c’est parce qu’en parallèle, les médias français manipulés par les services de renseignement attribuaient aussi aux Forces Armées Révolutionnaires Libanaises (dont il faisait partie) la responsabilité d’attentats aveugles commis à Paris avec lesquels il n’avait pourtant rien à voir. Ces attentats étaient revendiqués par un obscur « Comité de Soutien aux Prisonniers Politiques Arabes » et ils étaient en réalité commandités par l’Iran…

Il est avéré que l’Iran a missionné des membres du Hezbollah pour commettre des attentats-massacres, mais comme c’est expliqué dans le film, si l’Iran a commandité ces attentats c‘est parce que la France se montrait à l’époque extrêmement agressive à son égard en fournissant des armes à l’Irak, qui avait attaqué militairement l’Iran. Lors de la fameuse guerre Iran-Irak initiée par l’Irak, la France a soutenu Saddam Hussein en livrant des avions de chasse et des missiles à son armée. En plus de cela, la France ne voulait pas restituer à l’Iran l’argent investi dans le nucléaire français du temps de la monarchie iranienne. La France est donc responsable de cette vague d’attentats du fait de sa politique étrangère, et c’est pour cela que les responsables politiques ont laissé prospérer la fake news attribuant ces attentats à Georges Abdallah et ses frères. C’est probablement involontairement que les journalistes ont désinformé, intoxiqués par la source des journalistes du journal Le Monde, une source policière. En revanche, certains politiques se doutaient bien qu’il s’agissait d’une fake news, mais ça les arrangeait qu’on ne regarde pas du côté de l’Iran, parce que ça aurait pointé la responsabilité de la politique étrangère de la France dans cette affaire d’attentats.

Georges Marion, journaliste au Monde à l’époque, reconnaît dans le documentaire qu’il s’est fait berner par sa source policière. C’est cependant du bout des lèvres qu’il critique le principe de reprendre telles quelles les déclarations d’un agent de police. Cela vous a-t-il étonné ?

Il dit qu’en tant que journaliste on est parfois trop dépendant de ses sources, et que les sources peuvent défendre des intérêts autres que la recherche de la vérité. Cela dit, Georges Marion n’est arrivé qu’en septembre 1986 au Monde, alors qu’Edwy Plenel avait d’abord commencé à écrire sur le sujet. C’est d’abord Plenel qui a intoxiqué tout le monde avec des articles écrits dans Le Monde en 1986 et qui est passé sur TF1 pour expliquer que les frères Abdallah étaient responsables des attentats commis à Paris. Marion a seulement co-écrit avec Plenel environ la moitié de la quarantaine d’articles publiés sur le sujet dans Le Monde. L’autre moitié, c’est Plenel seul qui les signe.

Plenel n’a pas souhaité vous répondre ?

Il n’a pas souhaité s’exprimer devant notre caméra. On ne saura donc pas comment il s’est fait intoxiquer par ses sources, ou peut-être sa source unique. S’il ne disposait que d’une source policière, ce serait une faute professionnelle dans une affaire pareille. Normalement, il faut croiser les sources. Peut-être n’a-t-il pas souhaité être interviewé afin ne pas avoir à répondre aux questions sur ses méthodes de travail.

À ce sujet, j’ai trouvé révélateurs les propos de Véronique Brocard, alors journaliste de Libération, qui assume avoir repris par réflexe une affirmation présente dans Le Monde. Elle déclare que si quelque chose est écrit dans Le Monde cela signifie qu’il s’agit de « la thèse officielle, alors on la suit »…

Dans ces années-là Le Monde passait pour le « quotidien de référence », c’est ainsi qu’on l’appelait. Il faut voir ce qu’était ce journal, le poids et l’influence qu’il avait à l’époque. Si quelque chose était publié dans Le Monde c’était quasiment considéré comme parole d’Évangile. C’était repris le soir dans les Journaux Télévisés. Mais vous avez raison, une journaliste ne devrait pas prendre pour argent comptant ce que racontent ses confrères… Il y a eu une défaillance collective : la quasi-totalité de la presse a relayé cette opération de désinformation, à l’exception de L’Humanité et de la presse alternative. Il y a aussi le journal Afrique Asie qui n’a pas écrit de bêtises parce qu’une de ses journalistes, Christine Delanne, qui apparaît dans le film, avait été victime d’un des attentats commandités par les Iraniens et avait donc pu avoir accès au dossier en tant que victime.

Cette opération d’intoxication est allée tellement loin que des gens qui n’étaient pas des ennemis de Georges Abdallah se sont retrouvés à lui réclamer de faire cesser les attentats. Des intellectuels arabes progressistes se sont rassemblés devant la prison de Fleury-Mérogis pour lire un texte devant les caméras de télévision en demandant à Georges Abdallah d’arrêter les attentats… Le professeur Milliez, un grand résistant a été invité au journal de 13 heures de TF1 par Yves Mourousi et Marie-Laure Augry, qui lui ont demandé de s’adresser à Georges Abdallah pour condamner les actions dont on le rendait responsable. Cet ancien résistant a lui aussi été victime de la campagne de désinformation, puisque en réalité les FARL assassinaient des militaires du camp adverse, comme les résistants durant la deuxième guerre mondiale. Ils ne commettaient pas d’attentats-massacres visant des civils de manière indiscriminée.

Vous insérez aussi dans votre documentaire l’extrait d’un reportage du Journal Télévisé de TF1, qui se rend alors à Kobayat, le village de Georges Ibrahim Abdallah où la résistance communiste à Israël était fortement implantée. Le reporter enchaîne des termes comme « clan », « tribu », « honneur », « tradition », il invoque des comportements « moyen-âgeux » et affirme que le marxisme n’est ici « qu’une façon de manifester sa différence par rapport à d’autres clans ». Est-ce la seule occurrence de ces conceptions ethnologiques dignes du XIXème siècle dans la couverture médiatique de l’affaire Abdallah ?

Oui, TF1 se rend à Kobayat, village chrétien maronite dont est natif Georges Ibrahim Abdallah pour le dénigrer, lui et sa famille. C’est le reportage qui va le plus loin dans l’usage de termes très péjoratifs et même racistes. Ensuite, il y a quand même eu un usage généralisé du terme « terroristes » pour désigner Abdallah, ses frères et les FARL, désignés comme « ennemis publics numéro 1 », dont les visages ont été affichés dans toutes les gares, les bureaux de poste et les commissariats de police, les présentant comme les personnes les plus dangereuses de France. Robert, Maurice et Emile Abdallah, dont les têtes étaient mises à prix à un million de francs, ont craint que des mercenaires viennent les chercher voire les tuer au Liban.

Ils ont été réellement mis en danger par cette opération de désinformation. Ils se trouvaient alors au Liban, mais les médias ne voulaient pas le croire. Au Journal Télévisé, des journalistes spéculaient sur le fait qu’ils auraient pu commettre l’attentat à Paris et quand même être présents à une conférence de presse au Liban le lendemain matin en prenant un vol pour Larnaka avec une correspondance à Vienne puis une vedette rapide à Chypre pour rejoindre Tripoli et Kobayat. Ils sont présentés comme des sortes de James Bond disposant de moyens colossaux pour se déplacer, c’est vraiment délirant. Et depuis quarante ans l’État français et les médias français ne leur ont jamais présenté d’excuses.

Quelle a été l’influence de la fake news lors du procès ?

Dans le film, on interroge Alain Marsaud, magistrat antiterroriste, qui a échangé à ce sujet avec ses collègues magistrats de la cour spéciale qui ont jugé Georges Abdallah en février 1987 et l’ont condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il confie : « Abdallah prend la réclusion criminelle à perpétuité officiellement pour avoir assassiné l’Israélien et les deux Américains mais en réalité il paye – j’en ai discuté avec mes collègues juges à la cour d’assises – il paye pour les attentats à la bombe de 1986 ». Il commet une petite erreur : ce ne sont pas deux Américains qui ont été assassinés, mais un, l’autre a été seulement blessé. Mais pour le reste c’est clair : dans l’esprit des juges, il n’était pas jugé pour sa seule complicité dans les assassinats ciblés de 1982.

Jean-Paul Mazurier, le premier avocat de Georges Ibrahim Abdallah, a avoué ensuite avoir été indicateur pour la DGSE. L’État français semble l’avoir fait chanter après son arrestation en compagnie de sa dealeuse… Il n’y a pas eu d’autres conséquences que sa radiation du barreau ?

Après la révélation de la déloyauté du premier avocat d’Abdallah, son deuxième avocat, Jacques Vergès, s’est adressé au ministre de la Justice. Il lui a écrit : « Monsieur le ministre de la Justice, c’est la première fois dans l’histoire de France qu’on voit l’État envoyer auprès d’un accusé un agent des services spéciaux déguisé en avocat pour le trahir dans sa défense. Cela ne s’était jamais vu, même sous la Terreur en 1793, ni même pendant l’Occupation nazie. Je ne peux croire que vous puissiez admettre cette salissure sur les vêtements de la Justice, c’est pourquoi je m’adresse à vous pour demander de donner, selon les termes de l’article 620 du Code pénal, l’ordre à Monsieur le procureur général pour qu’il dénonce à la chambre criminelle l’arrêt contraire à la loi de la cour spéciale de Paris ».

Il réclamait donc la nullité de la procédure et qu’on refasse le procès. La réponse du ministre de la Justice Albin Chalandon est dans le film : « Maître, Je n’envisage pas de former un pourvoi dans l’intérêt de la loi et du condamné contre la décision rendue par la Justice de Paris le 28 février 1987 ». La réponse est claire : il n’y aura pas de nouveau procès.

Les représentants de l’État n’ont pas plus argumenté ou expliqué ?

Le ministre de la Justice a dit que non. Qu’il ne le ferait pas. Et il n’y a pas de possibilité d’appel à l’époque.

À la fin du documentaire Clara Menais et Nina Faure demandent à Laurent Fabius et François Hollande pourquoi en 2013 le gouvernement socialiste a refusé de signer l’ordre d’expulsion de Georges Ibrahim Abdallah vers le Liban, ce qui aurait permis sa libération en 2013 et non en 2025. Laurent Fabius dit qu’il ne se souvient de rien, mais François Hollande admet que « la pression des États-Unis a joué ». Il l’avait déjà admis aussi clairement ?

Non. Il n’avait jamais été interpelé là-dessus. Fabius, Hollande, Dupond-Moretti, tous les gens que l’on voit dans le film n’ont jamais été interpellés là-dessus, puisqu’il n’y avait pas d’ »affaire Abdallah » avant qu’on ne réalise cette enquête.  Avant ce film et ma BD publiée en 2024, Dans les oubliettes de la République, illustrée par Malo Kerfriden, il n’existait pas de travail sérieux d’enquête sur le sujet et aucune interpellation du politique par des documentaristes ou des journalistes sur l’affaire Abdallah, à part quelques articles de presse, notamment dans L’Humanité ou Le Monde diplomatique, dont un que j’ai signé.

Laurent Fabius dans L’Affaire Abdallah de Pierre Carles

Mon équipe et moi sommes les premiers à documenter cette affaire qui s’étale sur plus de 40 ans. Les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986, si bien que quand des jeunes journalistes du Monde consultent aujourd’hui les archives du Monde, qui n’ont pas été corrigées, ils reproduisent les mêmes bêtises. Et l’avocat d’Abdallah est obligé d’écrire au Monde pour leur signaler qu’ils racontent encore n’importe quoi.

Vous confrontez aussi Éric Dupond-Moretti, alors ministre de la Justice, en l’interrogeant sur une éventuelle libération de Georges Ibrahim Abdallah. Comme on pouvait s’y attendre, il se borne à invoquer la séparation des pouvoirs. Cette interpellation était à ce moment un acte militant visant à ne pas oublier Georges Abdallah, ou ça faisait partie de l’enquête journalistique ?

L’invocation de la séparation des pouvoirs fait plutôt rire, puisqu’on parle d’une affaire où il n’y a pas vraiment séparation des pouvoirs. Je l’interpelle aussi sur la question de la grâce présidentielle, en lui demandant pourquoi n’a-t-il pas alerté le président de la République sur cette opportunité. Il ne répond pas, il botte en touche. C’est une question qu’on peut légitimement se poser : pourquoi le président de la République n’a pas usé de son droit de grâce présidentielle pour mettre fin à cette situation inextricable, à cette détention hors-norme. C’est le rôle d’un garde des Sceaux d’alerter le président de la République pour qu’il use de son droit de grâce présidentielle.

Quelques années plus tôt, lorsqu’elle était garde des Sceaux, Christiane Taubira avait alerté François Hollande sur la durée de détention totalement anormale, elle aussi, de Philippe El Shennawy, un braqueur qui était en prison depuis trente-huit ans, peine disproportionnée au regard des faits pour lesquels il avait été condamné. Face à cette situation sans solution, François Hollande, avait accepté de le gracier. Éric Dupond-Moretti a refusé de faire la même chose dans le cas de Georges Abdallah, ce qui faisait de lui un protagoniste de l’affaire Abdallah. Aussi, ça nous semblait normal de le questionner à ce sujet. Cette question, personne ne la lui avait posée. Que ce soit avec Hollande, Fabius ou Dupond-Moretti, nous posons à chaque fois les questions que les journalistes auraient dû poser à ces protagonistes de l’affaire Abdallah.

À votre avis, pourquoi est-ce que Georges Abdallah n’a jamais été gracié ?

C’est probablement un manque de courage politique. On a peur de gracier quelqu’un à qui l’étiquette « terroriste » colle à la peau. Il y a un coût politique. Le risque d’être attaqué par la droite et l’extrême droite est trop élevé. Alors, pour ne pas être accusé d’avoir fait libérer un soi-disant « terroriste », on prend le risque d’infliger une « peine de mort lente », comme disent certains avocats. Or la peine de mort a été abolie en France en 1981. Robert Badinter, à l’époque ministre de la Justice, avait bien dit qu’il ne fallait pas remplacer un supplice par un autre, mais on est aujourd’hui en train de s’asseoir sur les volontés de Badinter, qui a pourtant été envoyé au Panthéon. Quelle hypocrisie…

Savez-vous à quoi ressemble aujourd’hui la vie de Georges Ibrahim Abdallah, de retour dans un Liban de nouveau attaqué par Israël ?

Il doit être consterné par ce qui se passe actuellement, avec notamment ce jeudi 9 avril près de 350 morts en quelques minutes, soit plus de trois Bataclan, lors des bombardements israéliens sur Beyrouth. On l’entend souvent s’exprimer depuis qu’il est retourné au Liban. Il a notamment été interviewé sur le média indépendant Blast par Olivier Besancenot, Antonin Bernanos et Salah Hamouri, qui a passé plusieurs années de prison dans les geôles israéliennes.

Georges Abdallah vit sa vie de citoyen engagé. Il essaie aujourd’hui d’avoir une place dans le débat politique et intellectuel libanais, ce qui est tout à fait légitime. C’est quelqu’un qui s’est toujours extrêmement bien tenu informé de ce qui se passait au Liban, en Palestine et au Proche-Orient lorsqu’il était en prison. Il est particulièrement qualifié pour intervenir, du fait aussi de son parcours rectiligne : il s’agit indéniablement d’une grande figure de la résistance, d’un homme resté droit, n’ayant pas plié. Ça donne un poids à sa parole, et c’est une bonne chose qu’il puisse s’exprimer publiquement, que ce soit dans son pays ou plus loin lorsque ses prises de parole sont diffusées sur Internet.

16.04.2026 à 18:07

« Une civilisation va mourir ce soir » – Trump, instrument et produit du chaos mondial

Claude SERFATI

“La révolution a son propre système de chronologie, où les mois sont des décennies et les années des siècles ». C’est la remarque faite par Trotsky dans son bilan de la révolution russe de 1905, qui fut une répétition générale de la révolution soviétique d’Octobre 1917. Durkheim, et bien d’autres après lui, ont montré que le […]
Texte intégral (9829 mots)

“La révolution a son propre système de chronologie, où les mois sont des décennies et les années des siècles »1. C’est la remarque faite par Trotsky dans son bilan de la révolution russe de 1905, qui fut une répétition générale de la révolution soviétique d’Octobre 1917. Durkheim, et bien d’autres après lui, ont montré que le temps – comme l’espace – est une construction sociale et les révolutions lui donnent donc une formidable accélération. Elles ne sont pas les seules.

En un peu plus d’un an de pouvoir, Donald Trump a érigé des mesures protectionnistes d’un niveau inconnu depuis les années 1930, et qui marginalisent un peu plus l’Organisation Mondiale du Commerce. Il a mené une série de guerres illégales sans que l’ONU élève la voix, ce qui révèle le mélange d’impuissance et de consentement qui caractérise la « communauté internationale ». Il a conduit son pays sur un chemin liberticide conforme à son projet présidentiel « d’éliminer l’endoctrinement marxiste et les programmes incluant les théories critiques sur la race qui ne sont pas consensuelles » et de « supprimer les centres récemment créés consacrés à la diversité, l’équité et l’inclusion »2. Enfin, son administration promeut une Internationale réactionnaire dont Netanyahou et Poutine constituent les principaux bras armés.

Le président qui naquit du chaos

En une quinzaine de mois, Trump a infligé un coup de fouet à l’histoire ; de là, il est tentant d’en faire l’architecte du chaos du monde. L’explication est simple et séduisante, et elle est adoptée par les médias dominants. Dans cette conception, ce sont les grands hommes qui « font » l’histoire. On y circule comme dans une galerie de musée, observant, dans celle consacrée à la France, les portraits de ceux qui ont « fait » la France, de Vercingetorix à de Gaulle, en passant par Louis XIV, Napoléon (mais ni Gobineau, l’inventeur mondial des théories sur l’inégalité raciale, ni Pétain). Les peuples en sont absents, car ceux qui produisent les richesses grâce à leur travail disparaissent dans le même mouvement qui invisibilise la classe ouvrière dans la pensée dominante.

Cette approche de l’histoire qui mythifie les grands personnages est fallacieuse. En réalité, ce n’est pas parce que Trump est Président des Etats-Unis que le chaos mondial existe, mais c’est parce que depuis la fin des années 2000 le monde glisse vers le chaos qu’un personnage comme Trump émerge et que, compte tenu de la centralité de son pays dans le monde, il menace l’humanité d’un nouveau cataclysme.

Telle est l’hypothèse développée dans cet article, qui ne nie absolument pas le rôle des individus dans l’histoire, et qui n’adopte pas non plus une position où les structures font l’histoire, où les individus ne comptent pas. Cette vision déterministe stricte, longtemps dominante dans le marxisme, était étrangère à Marx et Engels qui écrivent : « L’histoire ne fait rien », elle « ne possède pas de richesse énorme« , elle « ne livre pas de combats« . C’est au contraire l’homme, l’homme réel et vivant qui fait tout cela, possède tout cela et livre tous ces combats3.

En réalité, dans le grand duo qui guide l’évolution humaine, la nécessité historique se fraie un passage au travers d’évènements contingents4, et parmi ceux-ci, on y trouve l’apparition d’individus dotés ou non de qualités particulières. Comme disait Helvetius, le philosophe des lumières, « Toute époque a ses grands hommes et quand elle ne les a pas, elle les invente ».

Le processus de réflexion sur la situation actuelle est donc semé d’embuches, puisque l’idéologie dominante, relayée par les grands médias, refuse l’effort de réflexion et privilégie l’instantané5. En ce qui concerne Trump, qui se souvient qu’il y a moins d’un an les éditocrates débattaient pour savoir si Trump méritait le Prix Nobel ? Ou encore, qui oserait aujourd’hui poser la question suivante qui faisait fureur il y a peu : « Après l’accord Israël-Hamas, et si Trump briguait… le prix Nobel de la paix ? » 6 . Cette question était déjà obscène naguère, mais que penser du niveau de compétences des chercheur(e)s qui appartiennent à deux groupes de réflexion (Think Tanks) français liés au ministère des Armées et qui se sont sentis obligés de répondre à la question par l’affirmative ? L’une déclarait que « Donald Trump regarde son héritage. Il aimerait obtenir le prix Nobel de la paix » et l’autre affirmait qu’ « il le vise, c’est certain, et cela passait par un accord (sur l’Ukraine) ».

Pour contrer cette propagande médiatique, il n’est pas d’autre moyen que d’examiner l’action de Trump, non pas en commentant les rafales de tweets souvent contradictoires dont son équipe bombarde les réseaux sociaux, mais en la replaçant dans les bouleversements que le monde connait depuis quelques années et leurs effets sur les Etats-Unis.

L’horloge se détraque : le moment 2008

Dans les décennies postérieures à la seconde guerre mondiale, les bienfaits de la croissance économique, de la domination occidentale et de l’intégration pacifique et bienfaisante des pays « en retard » ou ayant rompu avec le « socialisme » ont dominé les discours.

Certes, la crise économique de 1973 avait sonné l’alerte, qui annonçait (selon l’historien du temps long I. Wallerstein) une crise structurelle du capitalisme doublée de l’émergence d’un mouvement anti-systémique radical issu de « la révolution mondiale de 1968 »7. En réalité, à partir des années 1980, la violente offensive du capital contre le travail, menée par D. Reagan et M. Thatcher, et soutenue par tous les gouvernements européens (les politiques dites néolibérales) et l’ouverture des marchés post-soviétiques et chinois, offrirent une grande bouffée d’oxygène et permirent un enrichissement sans précédent aux classes dominantes.

Cette embellie a pris fin avec la crise financière de 2008 – la plus grave crise du capitalisme depuis 1929 – qui, selon certains économistes radicaux, s’est transformée en « longue dépression ». Dans ce contexte de croissance lente, voire nulle, des richesses créées, les tensions géopolitiques pour le partage du gâteau (les richesses créées par les salarié·e·s) se sont exacerbées, et la contestation de l’hégémonie des Etats-Unis a commencé avec leur enlisement dans les guerres en Afghanistan (2001) et en Irak (2003) pour s’amplifier à partir de la fin des années 2000. En 2007, Poutine déclare au Forum de Davos que l’insertion pacifique de la Russie dans la ‘mondialisation’, c’est terminé8. Passant aux actes et après avoir détruit la Tchétchénie quelques années auparavant, il engage une guerre contre la Géorgie en 2008 (prise de contrôle de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie). Ce n’est qu’un début.

A cette agressivité de l’impérialisme russe, il faut naturellement ajouter l’émergence de la Chine comme puissance économique et militaire. Entre les deux pays, il s’agit d’un choc d’impérialismes9 plutôt que d’une nouvelle guerre froide10 car l’URSS n’était en aucune mesure capable de contester la domination économique des Etats-Unis. Enfin, telle une facture à acquitter pour la longue dévastation environnementale produite par le capitalisme, que certains nomment l’ère du « capitalocène », le changement climatique a brusquement accéléré au cours des dernières décennies. Son irruption dans le moment 2008 en souligne les enjeux historiques et civilisationnels. C’est également au début des années 2010 que les mouvements sociaux se sont densifiés, empruntant le chemin traditionnel de grèves ouvrières, mais adoptant aussi des formes nouvelles, telles que le Mouvement des places. Du point de vue des changements historiques produits par les peuples, le Printemps arabe, commencé en Tunisie en 2011, a entrainé une onde de choc majeure au Moyen-Orient. Dans leur contre-révolution, tous les dirigeants arabes bénéficièrent du soutien du gouvernement Netanyahou, le plus emblématique étant celui apporté à la Syrie : « Notre intérêt stratégique requiert la survie du régime d’Assad » 11.

La concordance de temporalités entre ces évènements économiques, géopolitiques et environnementaux définit le moment 2008.  Chacun d’entre eux possède son propre rythme d’évolution, du temps court des marchés financiers à celui, multi-séculaire, de la dégradation environnementale, mais leurs effets conjugués amplifient l’instabilité économique et le désordre géopolitique.

Les penseurs dominants regroupent sous le terme de polycrises la série ininterrompue de secousses économiques, de guerres, de catastrophes climatiques, etc. qui agitent aujourd’hui le monde. Ils ajoutent, avec des références vagues à la théorie de la complexité proposée par Edgar Morin, que « des chocs simultanés, des risques profondément interconnectés et l’érosion de la résilience entraînent un risque de polycrises »12. Ce dialecte post-moderne obscurcit le fait que le désir d’une accumulation illimitée du capital a élevé et concentré au niveau mondial toutes les contradictions du capitalisme, qui est à la fois un régime économique et un mode de domination sociale, et les fait exploser en même temps. Sous l’aiguillon du capital, « l’interdépendance universelle des nations » – dont parle Le Manifeste du Parti communiste (1848) – s’est considérablement renforcée au fil des siècles, mais ses « bons » côtés (métissage interculturel, fertilisation croisée des connaissances, …) sont submergés par ses « mauvais » côtés (racisme, guerre de tous contre tous, crise sanitaire d’emblée mondiale, etc.). L’objectif du profit maximal, qui guide les classes dominantes, produit le mélange mortifère de la concurrence économique et des rivalités militaires, et détruit l’indispensable métabolisme social auquel il substitue une guerre à la nature.

«Ce qui caractérise le temps, c’est un changement de vitesse. Un évènement politique implique la création de raccourcis entre des points singuliers d’un ordre social», écrit le philosophe Jacques Rancière à propos de « l’évènement 1968 »13. Dans le chaos du moment 2008, c’est un changement de vitesse de grande ampleur qui est décidé par Trump.

 Trump n’est pas un accident de l’histoire

Plus que pour tout autre pays, l’histoire des Etats-Unis doit se lire dans leurs relations au monde. Les dirigeants politiques et les classes dominantes états-uniennes perçoivent la rivalité avec la Chine comme un enjeu existentiel, puisqu’elle annonce la fin de l’ordre libéral international qu’ils dominent depuis 1945. Dès la crise de 2008, le Président Obama annonce que son pays va « pivoter » vers la Chine – manière douce d’annoncer l’objectif stratégique militaire des Etats-Unis. Cependant, ni les politiques menées depuis la fin des années 2000 par Obama 1 et 2, ni celle de Trump 1 (2016-2020) ni celle de Biden, n’ont réussi à contrecarrer l’ascension économique et géopolitique de la Chine. Lors des élections de 2024, il est clair qu’il faut « changer de braquet » pour employer une métaphore cycliste, et Biden, qui s’était légèrement assoupi pendant un débat télévisé avec Trump, en était incapable.

Donald Trump est un milliardaire, héritier d’une fortune accumulée grâce à la déréglementation des marchés financiers et l’offensive antisyndicale organisée par l’Administration Reagan (1980-1988). Il possède aussi peu de qualités que n’en possédait Louis-Napoléon Bonaparte, qui dirigea la France de 1851 à 1870 et dont Victor Hugo fit un portrait féroce. Comme Napoléon III, c’est plus l’histoire qui l’a construit qu’il n’a construit l’histoire. Il est « simplement entré dans la chaîne des forces objectives de l’histoire »14.

Sur le plan intérieur, Trump a supprimé des centaines de milliers d’emplois fédéraux, réduit les modestes aides sociales qui existent, et engagé le combat contre les « ennemis de l’intérieur » qu’il s’agit « de maîtriser avant qu’il ne deviennent hors de tout contrôle » (migrants, « antifas », etc.)15.  Cependant, ces ennemis de l’intérieur représentent un obstacle à sa politique dévastatrice peut-être plus difficile à balayer que les guerres menées avec Israël, dont le secrétaire d’Etat à la défense assure qu’elles apportent « une bouffée d’air frais » (« a breath of fresh air« )16. C’est pourquoi, quelques mois après son élection, Trump demande aux généraux « d’utiliser quelques-unes des villes dangereuses comme terrain d’entraînement pour nos militaires […] Nous sommes envahis de l’intérieur. Ces ennemis ne sont pas différents des ennemis étrangers mais il ne portent pas l’uniforme » 17.

Le programme économique de Trump est fondé sur un développement compulsif de l’économie numérique, dont l’Intelligence artificielle constitue le cœur. Ce secteur est le moteur de la croissance économique des Etats-Unis, et la prospérité de Wall Street et du Nasdaq repose largement sur les valeurs boursières du numérique. Les technologies fondées sur l’IA sont en même temps un vecteur de suprématie militaire qu’on peut vérifier dans les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine. Ces avantages du modèle économique pour les classes dominantes ont toutefois pour contrepartie : l’exacerbation de l’antagonisme du capital et de la nature qui est au cœur du moment 2008.

En effet, la course au gigantisme des datacenters engagée par les grands groupes du numérique étatsuniens (les GAFAM), qui est un choix de stratégie industrielle et non pas un impératif technique18, provoque un besoin inaltérable de ressources en eau19, en énergie et en éléments de terres rares (ETR). Cette trilogie fatale pour l’humanité est soutenue par le projet fédéral Stargate de connexion des datacenters (500 milliards de dollars).

En 2023, l’énergie nécessaire au fonctionnement des datacenters représentait 4,4% de la demande énergétique totale des Etats-Unis ; cette proportion devrait s’élever à 12% en 2028. Les énergies fossiles des Etats-Unis ne répondront qu’en partie à cette augmentation des besoins. Pour cette raison, les GAFAM investissent dans les entreprises du nucléaire, ou passent des accords stratégiques avec elles, afin de construire des petits réacteurs (small modular reactors, SMR). E. Macron, comme d’autres, s’est transformé en porte-parole des SMRs, mais à ce stade, les technologies annoncées depuis des dizaines d’années qui permettraient de les produire dans des conditions financières non désastreuses ne sont toujours pas maîtrisées, d’où leur qualificatif de « SMRs de marketing » employé par des experts du secteur, puisque dans aucun pays occidental, les SMR ne fonctionnent20. En attendant, cette ruée sur le nucléaire gonfle la spéculation boursière.

Les Etats-Unis doivent donc aller chercher par la force les ressources énergétiques et les ETR dans les pays qui en possèdent. Tel est le sens des déclarations de Trump, souhaitant annexer le Canada et « acheter » le Groenland au Danemark. Il a fait la guerre au Vénézuéla, qui possède 20% des réserves de pétrole estimées, puis à l’Iran (13%, troisième pays par les réserves estimées). La conquête de territoires menée par les Etats-Unis et l’élargissement de leurs sphères d’influence sont bien sûr dirigés contre la Chine. C’est ce que Trump appelle la stratégie de « domination énergétique » mondiale21. Ce pillage de la nature dégrade un peu plus les conditions physico-environnementales de reproduction de la vie sur terre22 et il s’inscrit dans la longue histoire commencée en 1492 des guerres à la nature, humanité comprise, menées par le capitalisme23. Les communautés indigènes et les paysans des pays périphériques sont les plus menacés puisque plus de la moitié des ETR de la planète sont situés sur leur territoire24.

Netanyahou, un précieux auxiliaire du chaos du monde

Dans son offensive politique, qui utilise les moyens coercitifs – militaires ou non – afin d’enrayer le recul des Etats-Unis dans le monde, Trump bénéficie d’un précieux auxiliaire : le gouvernement israélien. A plusieurs reprises Netanyahou a défendu sa politique de nettoyage ethnique de la Palestine en invoquant la défense de l’Occident dont il vante les valeurs « judéo-chrétiennes ». Il renouvelle ainsi une rhétorique utilisée par l’Occident depuis des siècles : au nom de la civilisation (blanche) contre la barbarie (indienne, arabe, jaune, noire, etc.), l’impérialisme occidental a toujours justifié sa domination du monde.

Lors de sa visite à une secte étatsunienne des évangélistes sionistes, pilier de la coalition MAGA de Trump et truffée d’antisémites militants25, Netanyahou a déclaré : “Ce n’est pas seulement la bataille d’Israël […] C’est celle de notre civilisation judéo-chrétienne commune”26. Quelques jours après, le Premier ministre israélien a reçu une délégation des « Patriotes d’Europe », un groupe du Parlement européen dominé par le Rassemblement national et le parti d’Orban (Fidesz). Il leur a déclaré : “L’islam Radical, l’extrême-gauche et l’immigration de masse constituent des craintes communes à Israël et l’Europe »27. Enfin, lors de sa visite au dirigeant hongrois Viktor Orban, soutien inconditionnel d’Israël dans sa guerre génocidaire, il a déclaré que dans le jugement émis par la Cour internationale de justice « vous reconnaissez cet antisémitisme qui est aujourd’hui masqué sous les habits de l’anti-sionisme »28.

Ces discours complaisent aux dirigeants européens. Depuis octobre 2023, l’UE confirme son double standard, critique de la Russie mais soutien d’Israël, dévoilant ainsi le sens réel de ses références permanentes aux « valeurs » européennes qu’elle promeut alors que « l’occupation est un crime en Ukraine et à Gaza »29. Dans la plupart des Etats-membres, le prétexte pour entraver, et souvent pour interdire, les manifestations de soutien au peuple palestinien est le même que celui avancé par Netanyahou : antisémitisme = antisionisme. Dès 2017, à peine élu, E. Macron, qui avait invité Netanyahou à la commémoration de la rafle des juifs par la police française en 1942, avait fixé la ligne : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme ». Dans son commentaire de ce discours, Dominique Vidal, spécialiste du Moyen-Orient, précise que Macron « confond […] dans une même réprobation un délit – le racisme antijuifs, condamné par la loi comme toutes les autres formes de racisme – et une opinion […] l’affirmation par Theodor Herzl de l’impossible assimilation des juifs et donc de la nécessité d’un État où ils se retrouveraient tous »30.

La loi Yadan, « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », reproduit le même amalgame entre juifs et sionistes que celui établi par Macron. Avec cette loi, Albert Einstein serait donc passible de poursuites par la justice française. En 1948, il avait en effet qualifié le parti créé par Begin – et dont Netanyahou est l’héritier – de « très proche des partis fascistes et nazis dans son organisation, ses méthodes, sa philosophie politique et son positionnement social »31.

La loi Yadan faciliterait également les poursuites judiciaires contre ceux qui s’opposent à la guerre menée par Israël, et elle interdirait le slogan « Du Jourdain à la mer ».  En réalité, ce slogan est celui du projet sioniste revendiqué depuis la déclaration Balfour (1917). D’ailleurs, une journaliste israélienne note, dans son enquête sur ce mot d’ordre dans son pays, qu’il est presque impossible de trouver dans un espace public en Israël, une carte « qui ne soit pas celle du Grand Israël, s’étendant du Jourdain à la mer »32. En même temps, une loi votée en 2018 qui fait d’Israël un Etat juif n’inclut aucune mention du droit des minorités, ce qui constitue une exception mondiale selon l’Institut pour la démocratie israélienne33. Netanyahou met à profit le chaos du moment 2008 pour tenter d’en finir avec les Palestiniens.

L’antisémitisme, soluble dans l’islamophobie 

Netanyahou ne mène donc pas seulement une guerre au Moyen-Orient. En Europe, son programme de défense des « valeurs judéo-chrétiennes » stimule le processus, en cours depuis des années, de convergence entre les partis de droite et d’extrême-droite. En France, cette convergence a été confirmée lors des élections municipales de mars 2026, faisant suite à l’union proposée par la macroniste du premier cercle Aurore Bergé au nom de l’antisémitisme fallacieusement attribué à LFI. Sous le nom de « front républicain contre LFI« , c’est en réalité un appel au Rassemblement national qui a été lancé et bien reçu par ce parti34. Il est vrai que, quelques mois auparavant, Jordan Bardella avait été invité par le gouvernement israélien à participer à une conférence contre l’antisémitisme, qui était elle aussi largement dominée par les partis d’extrême-droite néonazis européens35. Or, c’est au cœur de l’Europe qu’est née la réflexion, puis l’exécution, de la « solution finale », l’extermination des juifs d’Europe. L’extrême-droite européenne (dont la française) a maintenu sa filiation antisémite36. Moralité : l’antisémitisme est soluble dans l’islamophobie.

En effet, cette défense des valeurs « judéo-chrétiennes » en Europe forme le socle de l’offensive islamophobe et négrophobe, indispensable à la création d’un « bloc social » qui soutienne les politiques des classes dominantes, puisque la xénophobie et le racisme sont les ferments de la division interne des classes exploitées. L’épisode raciste le plus récent a été la campagne concertée par les médias contre Bally Bagayoko, élu maire de Saint-Denis. Celui-ci a remarqué que cette violence des médias et de certains politiques est « la preuve qu’ils ont peur et que nous avons raison de considérer que l’extrême droite est un problème dans ce pays »37. La manifestation massive de soutien au nouveau maire confirme effectivement qu’un élan unitaire peut enrayer en France la spirale mortifère.

A 350 mètres de l’apocalypse ?

Le temps est une donnée essentielle de la vie humaine. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’association des savants atomistes règle l’heure de « la montre de l’apocalypse » (Doomsday clock) en fonction de l’actualité internationale en matière nucléaire. Au 28 janvier 2026, le monde ne s’était jamais rapproché aussi près du désastre (par convention fixée à minuit) : 85 secondes38. Mais l’espace est une coordonnée aussi importante que le temps, et le géographe David Harvey, développant les remarques de Marx sur l’obsession du capitalisme d’« annihiler l’espace au moyen du temps », a montré qu’ils sont interdépendants. Le 17 mars 2026, soit trois mois après le dernier réglage de la montre de l’apocalypse, l’Agence internationale de l’énergie atomique a confirmé qu’une troisième frappe israélienne était tombée à 350 mètres du réacteur iranien de Bushehr. Avec une distance du tir aussi proche de la centrale, de combien de secondes l’armée israélienne a-t-elle avancé l’horloge du temps apocalyptique ?

Quelques jours après, les missiles tirés en représailles par l’Iran sur le réacteur israélien de Dimona ont rappelé, dans l’indifférence politique et médiatique, qu’Israël est un pays doté depuis longtemps de l’arme nucléaire. Le nucléaire militaire, c’est une fois de plus une histoire de deux poids, deux mesures. Dans les années 1950, Israël a bénéficié du soutien occidental pour acquérir secrètement l’arme nucléaire. Le gouvernement français a fourni l’aide technologique, puis l’Afrique du Sud du temps de l’Apartheid a pris le relais dans les années 1970 (réciproquement, le premier ministre S. Peres a proposé des têtes d’ogive nucléaire au gouvernement d’Apartheid).

Les Etats-Unis sont sans surprise la pièce maîtresse du statut nucléaire d’Israël depuis 1965, lorsqu’un vol d’uranium enrichi eut lieu dans l’entrepôt d’une entreprise de Pennsylvanie, dirigée par un fervent sioniste qui avait rencontré quelque temps auparavant les responsables du Mossad. En 1969, un accord secret fut passé entre la première ministre d’Israël Golda Meier et le président Richard Nixon : il annulait les visites annuelles à la centrale nucléaire de Dimona et fournissait une protection diplomatique à l’opacité entretenue par Israël39. Ce soutien inconditionnel des Etats-Unis permit à Israël de bombarder en 1981 le réacteur irakien d’Osirak, puis en 2007, celui de la centrale Al-Kibar en Syrie.

Ainsi, même dans le domaine nucléaire, Israël bénéficie d’un statut privilégié qui lui est octroyé par la « communauté internationale ». Ce pays, doté de l’arme nucléaire, attaque l’Iran qui ne la possède pas, au motif qu’il pourrait chercher à l’acquérir. Confortés par cette complicité internationale, les responsables israéliens ont, depuis un demi-siècle, envisagé secrètement ou publiquement d’utiliser leurs capacités nucléaires. La plus récente menace a eu lieu au début de la guerre à Gaza, lorsque le ministre des « Héritages » a déclaré qu’« atomiser Gaza est une option » puisqu’il n’y a « pas de civils non impliqués dans la bande de Gaza »40. Il n’a été qu’à peine réprimandé. L’utilisation de l’arme nucléaire avait déjà été proposée pendant la guerre du Kippour (1973) car Israël était en train de perdre le plateau du Golan, situé en Syrie, qu’il avait annexé en 1967. La proposition émanait du général M. Dayan, un héros en Israël41.

“Une civilisation entière va mourir ce soir” a annoncé Trump le 7 avril à l’encontre de l’Iran. Que l’annonce soit faite sous l’emprise d’un début de démence, comme de plus en plus d’observateurs l’affirment, ou qu’elle soit faite en toute conscience, les deux hypothèses sont effrayantes. Car de toute les façons, Trump personnifie le chaos du monde et l’urgence d’y mettre fin.

Pour prolonger


  1. https://www.marxists.org/archive/trotsky/1907/1905/1905.pdf ↩
  2. « 2025 project. Mandate for Leadership : the Conservative Promise”, p.103 et 104. ↩
  3. https://www.marxists.org/francais/marx/works/1844/09/kmfe18440900r.htm ↩
  4. La contingence concerne ce qui pourrait être autrement ou ne pas être du tout, autrement dit ce qui n’est ni nécessaire ni impossible. ↩
  5. Sur le façonnage de l’opinion en France, voir les dossiers publiés par Acrimed, https://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=trump&date1=&date2= ↩
  6. Robin Khorda, Le Parisien, 16 janvier 2025, voir Claude Serfati, « Plus destructeur et plus profitable : l’injonction de Trump au système militaro-industriel des États-Unis », Les Possibles, 19 mai 2025, https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-42-printemps-2025/dossier-du-chambardement-du-monde-au-chaos-voie-sans-issue/premiere-partie-triste-etat-des-lieux/article/plus-destructeur-et-plus-profitable-l-injonction-de-trump-au-systeme-militaro ↩
  7. Wallerstein, I. (2009). Crisis of the Capitalist System: Where do we go from here?. Monthly review, 61 ↩
  8. Claude Serfati, L’ère des impérialismes continue: la preuve par Poutine,  19 avril 2022, https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/lere-des-imperialismes-continue-la-preuve-par-poutine.html ↩
  9. Claude Serfati (2024) , Un monde en guerres, Textuel. ↩
  10. https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/sur-la-nouvelle-guerre-froide.html ↩
  11. 27 juin 2014, https://www.middleeastmonitor.com/20140627-israels-fear-of-the-arab-spring-and-celebration-of-the-counter-revolutions/ ↩
  12. Gilbert Achkar, « Sur la nouvelle guerre froide », 1er mai 2023, https://www3.weforum.org/docs/WEF_Global_Risks_Report_2023.pdf ↩
  13. Jacques Rancière (2022) , Les trente inglorieuses, La fabrique éditions, p.135. ↩
  14. J’emprunte cette remarque à L’histoire de la révolution russe lorsque Trotsky parle du rôle que Lénine y a tenu.  ↩
  15. Discours de D. Trump aux officiers, New York Post, 30 septembre 2025,  https://nypost.com/2025/09/30/us-news/trump-threatens-foes-and-enemy-from-within-while-demanding-nobel-peace-prize-in-speech-to-generals/ ↩
  16. https://www.war.gov/News/Transcripts/Transcript/Article/4421037/secretary-of-war-pete-hegseth-and-chairman-of-the-joint-chiefs-of-staff-gen-dan/ ↩
  17. https://apnews.com/article/trump-hegseth-generals-meeting-military-pentagon-0ecdcbb8877e24329cfa0fc1e851ebd2 ↩
  18. Comme le montre le lancement par une entreprise chinoise, Deepseek, d’un modèle d’IA générative entre 20 et 50 fois moins cher que ceux des GAFAM. Apple l’a installé sur son Iphone. ↩
  19. En 2027, les ponctions d’eau nécessaires au fonctionnement des bases de données mondiales seront équivalentes à la moitié de la consommation du Royaume-Uni. ↩
  20. The World Nuclear Industry Status Report 2025, A Mycle Schneider Consulting Project Paris, September 2025,p.29. ↩
  21. https://eccoclimate.org/the-attack-on-iran-through-the-lens-of-energy-geopolitics/ ↩
  22. Par exemple, les futurs datacenters construits par les GAFAM seront situées dans de nombreux pays confrontés à la détresse hydrique, https://www.theguardian.com/environment/2025/apr/09/big-tech-datacentres-water ↩
  23. Claude Serfati (2024), op.cité. ↩
  24. Owen, J. R., Kemp, D., Lechner, A. M., Harris, J., Zhang, R., & Lèbre, É. (2023). Energy transition minerals and their intersection with land-connected peoples. Nature Sustainability, 6(2), 203-211 ↩
  25. Plusieurs Officiers membres de ces sectes ont harangué leurs soldats ainsi « Le President Trump a été désigné par Jésus pour allumer l’incendie en Iran afin de déclencher l’Armageddon et de marquer son retour sur Terre », Natasha Lennard, « Military Leaders See Iran War as “God’s Divine Plan” » — a Chilling Turn for Trump’s Fascism, 5 mars 2026, https://theintercept.com/2026/03/05/iran-war-end-times-christian/ ↩
  26. 31 décembre 2025, https://www.israelnationalnews.com/news/420207 ↩
  27. 26 janvier 2026, https://www.jns.org/world/netanyahu-calls-europeans-allies-in-civilizational-struggle ↩
  28. 3 mai 2025, https://www.gov.il/en/pages/event-statements030425. ↩
  29. Déclaration du groupe ukrainien anticapitaliste Sotsialny Rukh https://rev.org.ua/from-ukraine-to-palestine-occupation-is-a-crime/ ↩
  30. Dominique Vidal, “Antisionisme =antisémitisme ? » dans Slaouti, O., & Grandmaison, O. L. C. (2020). Racismes de France. La Découverte. Voir aussi Béatrice Orès, Michèle Sibony, Sonia Fayman (2023), Antisionisme, une histoire juive, Syllepse ↩
  31. https://www.marxists.org/reference/archive/einstein/1948/12/02.htm . Bégaiement de l’histoire ? En 1933, le Directeur du Figaro avait protesté dans un article antisémite et anticommuniste contre une invitation faite à Einstein par le Collège de France… Voir Michèle Audin,  https://images.math.cnrs.fr/freeze/Einstein-a-Paris.html ↩
  32. Dahlia Scheindlin, “For Israelis, ‘From the River to the Sea’ Is a Reality. For Palestinians, It’s a Crime », Haaretz,13 février 2025. ↩
  33. https://edition.cnn.com/2018/07/19/middleeast/israel-nation-state-legislation-intl ↩
  34. https://www.politis.fr/articles/2026/03/municipales-parler-de-front-anti-lfi-est-une-erreur/ ↩
  35. https://www.haaretz.com/israel-news/2026-01-13/ty-article/.premium/far-right-european-leaders-to-headline-israeli-govt-sponsored-antisemitism-conference/0000019b-b6b7-dfa7-a5bb-b7b728930000 ↩
  36. Voir l’article de Sébastien Fontenelle, « L’antisémitisme à droite, une histoire qui ne finit jamais »,22 mars 2026, https://www.blast-info.fr/articles/2026/lantisemitisme-a-droite-une-histoire-qui-ne-finit-jamais-oxOgIKf_R1ybPnwhKpoPWA ↩
  37. Bally Bagayoko : « Je serai un maire de proximité, antiraciste et résolument féministe » Entretien avec Sarah Benhaïda, Médiapart, 3 avril 2026. ↩
  38. https://thebulletin.org/doomsday-clock/2026-statement/ ↩
  39. Cohen Avner (2010), The Worst-Kept Secret: Israel Bargain with the Bomb (New York: Columbia University Press ↩
  40. 5 novembre 2023, https://fr.timesofisrael.com/amichai-eliyahu-bombarder-gaza-est-une-option-netanyahu-le-suspend-des-reunions/ ↩
  41. Idem ↩

14.04.2026 à 18:26

Nommer la France qui apparaît

Pascal LEVOYER

Dans la séquence déclenchée par l’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis, ce n’est pas la brutalité du commentaire qui surprend — on y est accoutumé. Le tour de passe-passe lexical, la mobilisation pêle-mêle de Darwin, de la horde primitive et de tout l’attirail d’un imaginaire colonial fatigué renvoient à une méthode rôdée, presque […]
Texte intégral (3887 mots)

Dans la séquence déclenchée par l’élection de Bally Bagayoko à la mairie de Saint-Denis, ce n’est pas la brutalité du commentaire qui surprend — on y est accoutumé. Le tour de passe-passe lexical, la mobilisation pêle-mêle de Darwin, de la horde primitive et de tout l’attirail d’un imaginaire colonial fatigué renvoient à une méthode rôdée, presque administrative. Ce qui frappe, c’est la perfection du dispositif. En quelques heures, sans discussion, sans friction, la machine se met en route. Elle ne cherche pas, elle ne doute pas : elle produit. Non pas une analyse, mais un verdict rendu avant tout examen, indifférent à la vérité de l’énoncé, attentif seulement à la fonction qu’on lui assigne dans un dispositif d’angoisse déjà saturé et déjà en quête de son prochain objet.

Car ce qui est en jeu ici n’est ni une décision, ni un programme, ni même une orientation politique identifiable avec précision. C’est plus élémentaire, plus nu, plus désarmant dans sa brutalité : c’est une présence. Bally Bagayoko n’a encore rien fait, rien décidé, rien accompli d’autre que d’exister là où l’ordre implicite des choses ne l’attendait pas. Et cette existence seule, cette apparition dans la distribution imaginaire des places, produit un effet de dissonance qu’une panique identitaire s’empresse de convertir en menace. Ce n’est pas une réaction au réel, mais une réaction à ce que le réel commence à rendre visible, et que certains auraient de beaucoup préféré maintenir dans l’ombre commode de l’évidence.

Ce qui est le plus significatif, c’est la résistance farouche à nommer cet épisode pour ce qu’il est. Très vite, la question du racisme est esquivée, déplacée vers un débat plus confortable sur les imprudences de vocabulaire — celles de la gauche, celles du concept de « nouvelle France » avancé par La France Insoumise1. Pourtant ce concept est d’une banalité qui devrait suffire à fermer le débat avant qu’il ne commence. Il nomme ce qui existe : une France populaire, traversée de mélanges, de trajectoires migratoires, de précarités accumulées, de jeunesses qui ne ressemblent pas aux représentations disponibles. Il nomme cela : un fait. Que ce fait banal ait pu faire l’effet d’une bombe idéologique dit moins quelque chose sur la hardiesse du concept que sur la friabilité de l’ordre qu’il dérange.

La panique et son économie

Le débat sur la « nouvelle France » a d’abord le mérite de mettre au jour ce que le présent s’efforce de reléguer hors champ. D’un côté, la panique de ceux qui s’imaginent encore pouvoir contrôler les frontières de la définition nationale — qui parlent de « séparatisme », de grand basculement démographique, voire de « grand remplacement » — dès lors qu’une France populaire, métissée, féminisée, urbaine et jeune accède à une visibilité politique qu’ils auraient préféré s’épargner. De l’autre, l’embarras de ceux qui perçoivent bien qu’un déplacement est en cours mais préfèrent l’euphémisme des « inquiétudes légitimes », formule qui permet à la fois de reconnaître le trouble et d’en neutraliser la portée conflictuelle — bref, de se préserver sous une apparente rigueur analytique.

Ces réactions disent moins une disparition qu’une perte de position. Ce qui vacille n’est pas la France comme réalité historique — elle a traversé des mutations autrement plus profondes — mais la prétention d’une certaine France, silencieusement blanche et héritière, à s’ériger en évidence sans jamais se nommer. Tel est le privilège ordinaire des dominants : n’avoir pas à se définir, tant leur place se confond avec l’ordre des choses. La « nouvelle France » ne supprime pas ce privilège ; elle le rend visible, et dès lors contestable. Elle rappelle que la France n’a jamais été une essence, mais un champ de luttes traversé de conflits de classe et d’histoire sédimentés.

C’est pourquoi ces discours réactionnaires relèvent d’une économie affective spécifique. Le signifiant « France » y opère comme un principe d’identification d’autant plus efficace qu’il demeure indéterminé. Il donne l’appartenance sans exiger de justification, confère une dignité héritée, dispense d’avoir à se situer. C’est ce confort qui est troublé lorsque surgit la « nouvelle France », en déplaçant l’appartenance du registre de l’évidence vers celui du conflit, et en défaisant la vieille confusion entre appartenir et définir.

Face à cela, une partie de la droite réactive un répertoire sans surprise : l’angoisse démographique, la peur du visible, la rhétorique du déclin qui transforme des signes ordinaires — langues, pratiques religieuses, visages, façons de porter un prénom — en symptômes d’une prétendue décadence. Ce délire prend deux formes qu’il convient de distinguer. La première produit une hiérarchie raciale sans jamais la nommer, tout en accusant ses adversaires de « racialiser le débat »… Une inversion accusatoire qui est l’un des signes les plus sûrs de sa propre mauvaise foi2.

La seconde est plus diffuse, plus mélancolique à sa manière : elle émane de ceux qui ont intériorisé les exigences de l’assimilation, qui en ont payé le prix réel, et qui perçoivent dans la « nouvelle France » une remise en cause du sacrifice consenti3. Or ceux-là font, sans le formuler, le procès d’un processus qui ne les a inclus qu’à la condition de leur effacement. Car l’assimilation n’a jamais constitué un processus uniforme ; elle a toujours opéré de manière sélective, selon des critères implicites où la dimension raciale occupait une place que l’universalisme républicain s’est efforcé de recouvrir sous la généralité de ses principes. La « nouvelle France » ne rompt pas avec cet universalisme ; elle en révèle l’architecture refoulée, la part de condition et d’exclusion silencieuse sans laquelle il n’aurait jamais pu fonctionner comme universel. Ce n’est pas le terme qui fait scandale, c’est le geste de dévoilement qu’il accomplit.

Nommer ou mystifier

L’objection la plus sérieuse adressée à la « nouvelle France » ne porte pas sur la réalité de la transformation qu’elle désigne, mais sur le régime de sa désignation. On concède volontiers que le pays a changé, mais ce que l’on conteste, c’est la forme symbolique donnée à ce changement. La réserve se réclame de la tactique alors qu’elle revient surtout à différer l’affrontement des tensions réelles4. Ajoutons que le refus de nommer, dans un espace où les forces réactionnaires n’ont, elles, aucune réserve sur la nomination (« le grand remplacement »), conduit à une asymétrie structurelle au bénéfice de l’adversaire d’extrême droite. On ne sort pas indemne d’une bataille hégémonique pour l’avoir refusée ; on en sort seulement vaincu, et sans avoir combattu.

Une objection d’un tout autre ordre mérite cependant d’être prise dans sa propre rigueur. La « nouvelle France », dans sa formulation la plus disponible, peut fonctionner comme un signifiant vide — articulant des demandes hétérogènes contre un adversaire commun, selon la logique de la chaîne d’équivalences (Ernesto Laclau). Or cette structure formelle est rigoureusement identique à celle que le Rassemblement national mobilise. Les deux nomment un peuple, les deux désignent un ennemi, les deux condensent des expériences dispersées. Et c’est là que la théorie rhétorique de l’hégémonie, prise isolément, atteint sa limite : elle peut mesurer des degrés d’efficacité, mais elle laisse indécidable la différence entre dévoilement et mystification.

C’est pourquoi la distinction entre deux régimes de nomination est décisive, et n’est pas réductible à une querelle rhétorique. La « créolisation » et le « grand remplacement » ne sont pas deux signifiants concurrents renvoyant à un même référent, comme on l’entend trop souvent. Ce sont deux signifiants hétérogènes, qui n’instituent pas le même réel : l’une désigne un processus historique de composition et de transformation, irréductible à ses éléments d’origine ; l’autre projette un récit de substitution structuré par le fantasme d’une dépossession d’une identité supposée pleine et originaire.

D’un ordre social qui produit les dépossédés dont il a besoin

Mais la divergence va plus loin encore. La « nouvelle France » ne nomme pas simplement ceux que l’on souhaiterait rassembler dans une coalition victorieuse. Elle nomme ceux que l’ordre existant produit nécessairement comme dépossédés pour assurer sa propre reproduction.

Ce ne sont pas les oubliés d’un système par ailleurs fonctionnel ; ce sont ceux que le système produit délibérément et qu’il ne peut reconnaître sans se dénoncer lui-même. Elle ne nomme pas des boucs émissaires, soit ces figures désignées pour porter la charge d’une dépossession dont le système est lui-même responsable. Elle nomme ceux que le système fabrique comme dépossédés et auxquels il impute, dans le même mouvement, la responsabilité de l’être. Une gauche qui s’interdit de formuler cette distinction se condamne à parler sous surveillance, transformant chaque prise de position en calcul de risque — non une stratégie de contournement, mais une position défensive structurelle qui ne produit pas des avancées, mais des replis successifs présentés comme de simples sauvegardes provisoires.

Ce que la dispersion peut devenir

Il faut ici déplacer la question. Le problème n’est pas seulement de savoir qui compose le peuple puisque cette question est déjà tranchée par la réalité sociale, qui n’a pas attendu qu’on la nomme pour exister. Le problème est de savoir ce que cette composition fait à l’ordre existant : si elle relève d’une demande d’intégration dans le cadre de cet ordre, ou si elle constitue, par sa seule position dans les rapports de force, une contradiction vivante de ses propres principes.

La gauche a trop longtemps pensé les classes populaires sur le mode de la reconnaissance — reconnaître les blessures, réparer les injustices, intégrer les exclus, faire enfin tenir les « promesses » que la République adresse depuis deux siècles à ceux qu’elle a dans le même mouvement produits comme exclus. Cette logique reste enfermée dans une politique de l’inclusion qui traite le peuple comme une réalité déficitaire à combler, non comme une force capable de transformer les règles du jeu depuis l’intérieur. La femme de ménage racialisée de Paris, le manutentionnaire d’Amiens, le jeune diplômé précaire de Lyon, le paysan étranglé par la grande distribution ne partagent pas une identité, ni même un ensemble de revendications homogènes. Ils partagent quelque chose de plus précis et de plus décisif : une position que l’ordre existant doit maintenir dans la dépossession pour se reproduire. Non les oubliés d’un système bienveillant, mais les produits nécessaires d’un système qui a besoin de cette dépossession pour fonctionner.

La « nouvelle France » nomme une composition ; le « peuple nouveau » nomme la puissance politique que cette composition peut devenir lorsqu’elle cesse de se vivre dans la dispersion. Cette distinction entre le peuple-coalition et le peuple-contradiction est décisive. Le premier se construit par accumulation de demandes satisfaites ; le second existe déjà, dans la dispersion, comme révélateur de ce que l’ordre ne peut pas résoudre sans se transformer dans ses coordonnées fondamentales.

La « nouvelle France » ne peut pas fonctionner comme un signifiant vide qui condense des équivalences ; elle doit être ce que Walter Benjamin aurait peut-être appelé une « constellation »5: non pas une unité préexistante que l’on révélerait, mais une configuration qui rend le réel lisible autrement. Elle fait apparaître, dans l’agencement de singularités dispersées, une figure absente de chacune prise isolément. Non pas celle d’une identité commune, mais celle d’une même position dans l’ordre social : être inclus en droit sans l’être pleinement en fait, éprouver chacun à sa manière l’impossibilité de coïncider avec les promesses qui le définissent.

Stratégie, désir et pulsion

Mais tout ce qui précède resterait dans l’ordre du discours si la question organisationnelle n’était pas posée dans sa radicalité propre. Ce que l’époque documente sans le résoudre, c’est la disparition du sol sur lequel la subjectivation politique des classes laborieuses pouvait autrefois s’enraciner — ce sol que la co-présence physique et la répétition quotidienne d’une situation partagée fournissaient spontanément. Ce qui manque, c’est le tissu de médiations (les espaces, les pratiques, les institutions minimales) qui relie entre eux les moments de subjectivation réelle et leur confère une durée. Sans ce tissu, la conscience politique peut surgir, s’éprouver, s’intensifier, mais non se sédimenter en quelque chose qui résiste aux conjonctures électorales et aux défaites qui les accompagnent.

Il faut donc distinguer deux économies du vouloir politique. La logique du désir cherche la satisfaction symbolique — la victoire électorale, l’inclusion dans un récit qui vous accorde une place. Elle est métonymique par nature, elle glisse vers le prochain objectif, le prochain scrutin qui promet de tout corriger. La logique de la pulsion est autre : c’est une répétition insistante, un retour toujours au même endroit, un maintien de l’exigence même quand la satisfaction n’arrive pas, un refus d’être définitivement satisfaite par des substituts symboliques.

Une organisation politique émancipatrice doit aussi fonctionner selon cette seconde logique. Non la mobilisation pour un objectif dont l’atteinte ou le manquement dissout la coalition, mais la construction d’une présence durable qui précède et survit aux conjonctures. Ce qui n’implique pas d’opposer travail de longue durée et moment événementiel. Il y a des événements, et leur irruption n’est pas réductible à une accumulation de conditions préalablement réunies. L’événement sans tissu organisationnel est un éclair — éblouissant un instant, dissipé aussitôt. Le tissu sans événement est une machine à entretenir une présence qui ne risque rien et ne transforme rien. Marcher sur deux jambes : c’est moins confortable qu’une posture pure, mais c’est la condition de toute avancée.

Ce qui est déjà là

La France n’est pas en train de disparaître. Elle apparaît.

Ce qui est vécu, dans certains milieux, comme une crise — dramatisée jusqu’à l’apocalypse, niée jusqu’à l’absurde, ou gérée avec la componction prudente de ceux qui préfèrent attendre que les choses se règlent d’elles-mêmes — relève en réalité d’un changement de visibilité. Une France populaire, métissée, traversée de contradictions et d’histoires enchevêtrées, cesse d’être tenue dans l’ombre commode de l’évidence nationale et commence à se dire elle-même, à occuper les places que l’ordre ordinaire lui assignait en périphérie du visible. Ce déplacement révèle la structure du conflit politique contemporain qui n’est pas une menace, mais une ligne de fracture longtemps occultée par la fiction d’une France homogène que personne n’a jamais vraiment habitée, mais que beaucoup ont eu intérêt à faire croire réelle.

Il faut donc le dire : la France a déjà changé. Ce n’est pas une hypothèse, ce n’est pas un programme. C’est un fait qui précède tous les débats qu’on tient à son sujet. Les discours qui prétendent la maintenir dans une identité immobile ne s’opposent pas à une transformation future, ils s’opposent à une transformation accomplie, ce qui est à la fois plus désespéré et plus révélateur. Ils rêvent d’un pays sans conflits intérieurs, sans pluralité, sans mémoire migrante — un pays patrimonial, rassurant pour ceux qui s’y reconnaissent sans effort parce qu’il a été produit à leur image. Ce pays n’existe pas. Il n’a jamais existé autrement que comme fantasme régulateur, mobilisé à chaque moment de mutation pour conjurer ce que la mutation dérange.

Ce qui peut transformer la situation ne relève pas d’un argument supplémentaire. Ce qui déplace durablement les positions politiques, ce sont des expériences organisationnelles, des moments où des individus que le système produit séparément découvrent qu’ils habitent la même impossibilité, où quelque chose du possible, donc, se reconfigure non pas dans la tête de quelqu’un, mais dans la relation entre plusieurs. Ni l’attente de l’événement pur dont l’irruption ne se commande pas, ni la patience infinie d’un travail de longue haleine qui ne risque rien — les deux à la fois, avec la conscience que l’un sans l’autre n’est qu’une moitié de politique.

La question finale est simple à formuler et difficile à soutenir. Qui acceptera d’assumer ce déplacement — de nommer ce qui se passe, de construire les médiations qui font tenir ce peuple dispersé dans quelque chose comme une figure commune — et qui persistera à le combattre au nom d’un monde déjà défait ? Les uns parleront encore de déclin, avec cette pose crépusculaire qui est la politesse de la réaction. Les autres comprendront qu’il s’agit d’une transformation ordinaire dans l’histoire longue des nations, plus exigeante que ce qu’on espérait, moins catastrophique que ce qu’on annonçait. Entre les deux, il n’y a pas de synthèse confortable. Il ne s’agit pas simplement d’un choix, mais d’une décision : se fixer à une France imaginaire, ou construire, à partir de ce qui est là, celle qui existe déjà — et qui, depuis longtemps, n’attend plus d’être autorisée pour apparaître.


  1. https://programme.lafranceinsoumise.fr/programme2025/livre/introduction/ . Pour une présentation plus synthétique : https://melenchon.fr/2026/03/30/quest-ce-que-la-nouvelle-france/ ↩
  2. Voir par exemple cet entretien avec Alexandre Devecchio : https://atlantico.fr/article/decryptage/de-lassimilation-a-la-nouvelle-france-de-melenchon-les-banlieues-sont-devenues-le-laboratoire-du-separatisme ↩
  3. Voir par exemple la tribune de Naïma M’Faddel : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/la-nouvelle-france-de-jean-luc-melenchon-marque-une-rupture-avec-la-tradition-assimilationniste-de-la-france-20260320 ↩
  4. Pour mieux saisir comment s’articule cette position : https://www.france.tv/france-5/c-ce-soir/saison-6/8293221-bally-bagayoko-pourquoi-ce-racisme-decomplexe.html#about-section ↩
  5. W. Benjamin, Origine du drame baroque allemand, Flammarion, Paris, 2000. ↩
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