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23.07.2024 à 19:31

Au Soudan, résister en dessinant

Louise Aurat

Contraints de fuir la guerre qui ravage leur pays depuis plus d'un an, les dessinateurs soudanais mettent leur talent au service de l'information et de la paix malgré les dangers. Lancé début 2024, le magazine en ligne Khartoon Mag vise à les soutenir et à donner une visibilité à leurs caricatures.

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Contraints de fuir la guerre qui ravage leur pays depuis plus d'un an, les dessinateurs soudanais mettent leur talent au service de l'information et de la paix malgré les dangers. Lancé début 2024, le magazine en ligne Khartoon Mag vise à les soutenir et à donner une visibilité à leurs caricatures.

22.07.2024 à 06:00

De Gaza à La Courneuve, la Pride des banlieues se mobilise

Sofien Benkhelifa

Samedi 22 juin 2024, une semaine avant le premier tour des législatives en France, la Pride des banlieues réunissait plusieurs milliers de manifestantes à La Courneuve. Mots d'ordre cette année : la dénonciation du génocide en Palestine et la lutte contre la récupération des combats queers par l'extrême droite. Un homme aux cheveux blonds parsemés de cœurs rouges traverse la gare RER de la Courneuve-Aubervilliers. Le cortège s'est donné rendez-vous juste derrière ce carrefour majeur de (…)

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Texte intégral (3485 mots)

Samedi 22 juin 2024, une semaine avant le premier tour des législatives en France, la Pride des banlieues réunissait plusieurs milliers de manifestantes à La Courneuve. Mots d'ordre cette année : la dénonciation du génocide en Palestine et la lutte contre la récupération des combats queers par l'extrême droite.

Un homme aux cheveux blonds parsemés de cœurs rouges traverse la gare RER de la Courneuve-Aubervilliers. Le cortège s'est donné rendez-vous juste derrière ce carrefour majeur de la ville. Impossible pour les Courneuviens de rater ce déferlement qui arrive par les trains, les bus, et les trottoirs. En ce début d'après-midi, la rue Victor Hugo est envahie par les couleurs. Le ciel fournit le bleu, les manifestants toutes les autres : sur la multitude d'étendards, dans les cheveux, sur les visages. La Pride des banlieues, qui célèbre les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et intersexes (LGBTQI+) des quartiers populaires depuis 2019, se met en marche. La foule est telle que les premiers à avancer sont déjà loin, quand les derniers de la file sont encore immobiles.

L'organisation l'annonce sans détour : la Pride des banlieues est un événement politique et revendicatif. Ici, on exige. Chaque édition met en avant un thème, miroir des troubles agitant la société. Après le droit à l'habitat décent en 2022, puis la PMA pour toustes en 2023, la marche de cette année est « contre la récupération de nos luttes par l'extrême droite et contre le génocide des Palestiniens », explique Gill qui coordonne l'événement.

La Courneuve, 22 juin 2024. Un manifestant de la Pride des Banlieues
La Courneuve, 22 juin 2024. Un manifestant de la Pride des Banlieues

Guidé par trois militantes aux bannières monumentales (les drapeaux trans, palestinien et de la Pride des Banlieues), le défilé serpente entre les pavillons et les barres d'immeubles. Aux fenêtres, des familles curieuses observent, les visages de leurs enfants peints aux couleurs du match de l'Euro qui se joue au même moment. Certaines saluent au son de la musique des orchestres joints à la mobilisation.

L'inclusivité dans les mots et dans les faits

Ce sont surtout les voix qui donnent l'ambiance. « Nous sommes tous des enfants de Gaza », scande en rythme une partie des manifestants, puis enchaîne avec « On s'aime ici, on reste ici ! ». Pas de chars colorés, d'éphèbes pailletés et de décibels déchaînés à la Pride des banlieues.

L'inclusivité détermine chaque décision du comité d'organisation. Accessibilité aux fauteuils, transcription des discours en langue des signes, accompagnement personnalisé en navette par des bénévoles, etc. Tout a été pensé pour permettre à chacun de vivre une marche des fiertés fluide et agréable. Comme une respiration au cœur de la mobilisation, un espace « calme et masqué » accueille les personnes à mobilité réduite, les familles et quiconque voudrait défiler sans se bousculer.

« Pensez à flouter les personnes pour éviter de les outer1 par accident », précise le service d'ordre aux photographes. Les visages qui se cachent au quotidien doivent pouvoir ici se montrer au grand jour sans crainte de répercussions. Les mains et les lèvres qui s'évitent dans les rues par peur doivent être libres de s'effleurer. Avec une hausse de 13 % des actes LGBTphobes en un an selon le ministère de l'intérieur qui a recensé 4560 infractions en 2023, et un bond de 19 % pour les crimes et délits envers les personnes LGBTI+, le risque est bien réel. Des insultes aux agressions physiques, des guets-apens homophobes aux menaces intra-familiales, les personnes identifiées queers témoignent toutes ou presque d'une dégradation du climat en France. La percée historique du Rassemblement National (RN) aux dernières élections européennes et le déferlement des paroles et actes discriminatoires qui en résulte sont loin d'annoncer des jours meilleurs.

Continuer à vivre, malgré la menace d'extrême droite

« Mes amis se renseignent déjà pour quitter la France. Mais moi, j'ai envie d'y croire, je ne suis pas convaincu qu'ils passent, ce n'est pas possible. » Damien continue à vivre sa vie normalement, mais ses craintes sont malgré tout bien présentes, en arrière-plan. « Je continue à m'exprimer à travers mes vêtements, ma façon d'être… Je refuse de vivre dans la peur » lâche-t-iel, catégorique. « Mais j'ai toujours un spray au poivre sur moi. »

Jeune drag-créature 2 connue sous le nom de Honey Beeze, Damien participe à sa première Pride des banlieues. « Je ne savais pas dans quel cortège me placer parce que toutes les luttes me vont, alors je navigue », sourit-t-iel. Le choix est en effet large : soutien aux personnes trans, aux LGBTQI+ iraniens, à la Palestine, contre l'islamophobie et l'antisémitisme… L'événement en lui-même, selon Damien, est un acte politique fort.

La représentativité des personnes queers dans l'espace public en banlieue est nécessaire. Pour montrer qu'ils existent ici, mais aussi pour déconstruire le regard qui est porté sur les quartiers.[…] Tout à l'heure une femme voilée a dansé avec nous du haut de son balcon. Ça va à l'encontre de tout ce que les médias de droite nous racontent. C'est beau, ces univers qui se mélangent.

Les deux mots d'ordre de la manifestation ont conduit à sa mobilisation : « les politiques de droite qui mettent en avant des personnes homosexuelles tout en défendant des idées réactionnaires me dérangent », blâme-t-iel. Pour la question palestinienne, sa sensibilisation s'est faite tardivement mais lui semble désormais évidente :

J'ai compris ce qu'il s'y passait tard, grâce aux contenus politiques de gauche sur les réseaux, car je ne suis pas trop les médias, mais j'ai participé à plusieurs manifestations en soutien à la Palestine. C'était naturel pour moi d'y être.

Les organisateurs lancent un die-in. L'effet de ce simulacre de mort lors duquel la foule est invitée à se coucher au sol, imitant le trépas, est saisissant. Plus un bruit ne s'entend dans la rue, pourtant grouillante de vie une seconde plus tôt. Même les passants se taisent. « Le RN au pouvoir, c'est notre mort », crie au mégaphone Allison, responsable de l'ambiance et de la tête du cortège, « la mort de toutes et tous ici, et rien d'autre ».

La Courneuve, 22 juin 2024. Trois personnes mises au pilori et le die-in derrière.
La Courneuve, 22 juin 2024. Trois personnes mises au pilori et le die-in derrière.

Trois silhouettes, la tête camouflée dans un sac, se placent devant la foule comme clouées à un pilori bardé des initiales RN. Chacune porte au cou sa pancarte. « Immigré⸱e », « musulman⸱e », « LGBTI », trois groupes sociaux ciblés par la politique de l'extrême droite. « Nous allons faire une minute de silence pour toutes les victimes des politiques racistes », poursuit la militante. « Et pour celles de Gaza », ajoute un manifestant allongé sur l'asphalte.

Queers de Palestine et des quartiers, même combat

« On est un mouvement antiraciste et antifasciste des quartiers populaires. Nous sommes pour la plupart des personnes racisées, on descend directement de l'immigration et de l'histoire coloniale », explique Gill, « alors la question de la Palestine nous touche dans nos identités ». Yanis, son collègue porte-parole de la marche, confirme ces similitudes avec la condition des queers palestiniens :

On sait ce que c'est que d'être instrumentalisés. Nos quartiers, nos frères et sœurs sont identifiés comme des ennemis des LGBTQI+ pour justifier des politiques sécuritaires qui vont au final nous impacter nous aussi.

Un plaidoyer publié par le collectif Queers in Palestine, composé de personnes LGBTQI+ de la région, va dans son sens. Le pinkwashing israélien, technique visant à promouvoir cet état comme unique safe space 3 de la région pour les personnes queer, y fonctionne comme dans l'hexagone :

Dans la continuité de son exploitation de longue date des politiques libérales d'identité, Israël instrumentalise les corps queer pour faire barrage à tout soutien à la Palestine […] et pour justifier la guerre et la répression coloniale, comme si leurs bombes, leurs murs d'apartheid, leurs armes, leurs couteaux et leurs bulldozers choisissaient leurs victimes en fonction de leur sexualité et de leur genre.

Omar (pseudonyme) partage ce constat : « les Palestiniens et les personnes LGBTQI+ vivent les mêmes schémas d'oppression », explique le chercheur en neurosciences. « On les déshumanise d'abord, puis on nie leurs droits fondamentaux...et ça finit dans un paroxysme de violence comme on le voit aujourd'hui à Gaza. »

« Une intifada queer »

Une photographie l'a convaincu de suivre le chemin de la militance : un soldat israélien, sur les ruines fumantes de Gaza, tenant en ses mains le drapeau LGBT où est inscrit « Au nom de l'amour » en anglais, hébreu et arabe. « Avec probablement encore des cadavres sous ses pieds », lâche Omar, révulsé. « Voir cette déshumanisation des Palestiniens et cette instrumentalisation de la cause LGBTQI+, ça m'a donné envie de vomir. »

La première fois que la cause palestinienne l'a interpellé, c'était en 2018, à l'occasion de la Marche du Retour qui commémorait les 70 ans de la Nakba, qu'il évoque avec gravité :

Les Palestiniens marchaient en non-violence, puis se sont fait tirer dessus. Des enfants visés à la tête, des morts par dizaines… J'ai compris que leur dignité, leur humanité même n'étaient pas reconnues par Israël. Ça m'a rappelé les émeutes de Stonewall.

La révolte en 1969 de la clientèle de ce bar new-yorkais, principalement gay, lesbienne et trans, contre une police aux méthodes jugées humiliantes et violentes, est considérée comme l'acte fondateur des luttes LGBTQI+. « Cela a été un moment charnière où ils ont cessé d'avoir peur. Eux aussi étaient diabolisés, réduits au silence, ils n'avaient plus rien à perdre. Stonewall, je vois un peu ça comme une intifada queer », déclare Omar dans un sourire assuré.

La Courneuve, 22 juin 2024. Une pancarte contre le pinkwashing.
La Courneuve, 22 juin 2024. Une pancarte contre le pinkwashing.

Au même moment, le rassemblement touche à sa fin. Tout le monde est arrivé au parc de la Liberté qui, pour un instant, revêt l'apparence d'une utopie réalisée du vivre-ensemble. Cortèges gay, lesbien, bi, trans, juif, iranien, militants pour la Kanaky, contre le fascisme...Tous partagent ensemble la pelouse dans une ambiance festive mais paisible en cette douce fin d'après-midi du deuxième jour d'été.

Les prises de paroles débutent et un intervenant de l'association Urgence Palestine dénonce au micro l'extrême droite ainsi que le cynisme de la municipalité de Tel-Aviv, où la Gay Pride a été annulée : « En hommage aux otages », précise-t-il, « pas en opposition au génocide ». L'on n'a pas festoyé dans la station balnéaire israélienne mais ce sera le cas à La Courneuve. Après la marche se tiendra l'after où il sera possible de se restaurer, d'assister à la suite des discours, ou de danser, jusqu'au bout de la nuit. Pour oublier, au moins le temps d'une soirée, l'inquiétante urgence de l'époque.


1NDLR. Fait de dévoiler l'orientation sexuelle d'une personne sans son accord

2NDLR. Style de drag ayant la particularité de dépasser le genre avec l'incarnation de créatures.

3NDLR. L'expression anglaise « safe space » désigne un abri dans lequel des personnes victimes de discrimination peuvent se réfugier. Il peut être traduit en français par « espace sécurisé » ou « zone neutre ».

19.07.2024 à 06:00

Baya, libre en son jardin

Françoise Feugas

Baya, l'artiste algérienne la plus singulière et la plus étonnante du XXe siècle a été propulsée dès l'âge de 16 ans au sommet de la notoriété par le cénacle parisien de l'après-guerre. Dans une biographie très documentée, Alice Kaplan retrace son parcours, autour de la première exposition de ses œuvres à la galerie Maeght en novembre 1947. Paris, 21 novembre 1947. Le galériste Aimé Maeght accueille ses invités au vernissage de l'exposition des gouaches et sculptures « d'une petite Kabyle (…)

- Lu, vu, entendu / , , , ,
Texte intégral (2223 mots)

Baya, l'artiste algérienne la plus singulière et la plus étonnante du XXe siècle a été propulsée dès l'âge de 16 ans au sommet de la notoriété par le cénacle parisien de l'après-guerre. Dans une biographie très documentée, Alice Kaplan retrace son parcours, autour de la première exposition de ses œuvres à la galerie Maeght en novembre 1947.

Paris, 21 novembre 1947. Le galériste Aimé Maeght accueille ses invités au vernissage de l'exposition des gouaches et sculptures « d'une petite Kabyle de 14 ans, Baya ». Le Tout-Paris intellectuel, artistique et politique s'y presse, aux côtés des illustres peintres Georges Braque et Henri Matisse. Et découvre « les couleurs saturées et les formes audacieuses de Baya [qui] invitent les visiteurs à voir le monde sous un nouveau jour. »

Fatma Haddad est née en 1931 à Bordj El-Kiffan, dans la banlieue est d'Alger et est morte en 1998 à Blida. Baya est le nom d'artiste qu'elle s'était elle-même choisi, déjà, et qui est le prénom de sa mère disparue lorsqu'elle avait 9 ans.

Si elle arrive à Paris en cet automne 1947, c'est d'abord grâce à Marguerite Caminat, une Française mariée avec Franck Mac Ewen, un peintre juif écossais. Le couple a fui la France envahie par l'armée allemande et s'est installé à Alger fin 1940.

Les « colonisateurs de bonne volonté »

À Bordj El-Kiffan, Marguerite fait la connaissance de Baya dans la ferme horticole des Farges, propriété de sa sœur, où travaillent la fillette et sa grand-mère. Elle s'émerveille de voir la jeune « indigène » de dix ans s'isoler, dès qu'elle en a le temps, pour dessiner sur le sable et mélanger la terre avec de l'eau pour façonner des personnages.

Dans les notes et la correspondance déposées aux Archives nationales d'outre-mer (ANOM)d'Aix-en-Provence], Alice Kaplan relève la toute première description de Baya par Marguerite : « Hermétisme absolu, immobilité, mutisme ». Ses yeux baissés, dit-elle, ne regardent jamais.

La grand-mère de Baya lui aurait « donné » l'enfant pour qu'elle l'emmène à Alger et l'emploie comme domestique. En ville, dans un appartement européen, elle lave la vaisselle et passe la serpillière, mais quand elle a fini, on lui permet de dessiner et de peindre. On lui offre même des gouaches et du papier. Car Franck Mac Ewen et Marguerite — qui peint elle-même un peu — pensent que ce que Baya crée n'est pas tout à fait semblable à des dessins d'enfant « ordinaires ». La silencieuse « pupille » de Marguerite aurait-elle du talent ? La Française prend le pari. C'est ainsi que « Baya est entrée comme domestique dans le monde des Européens progressistes, ceux qu'Albert Memmi nommait amèrement “les colonisateurs de bonne volonté”, mais en bénéficiant d'une marge de liberté. »

Si le livre d'Alice Kaplan n'en fait pas vraiment un fil rouge, le contexte politique explique aussi pour partie ce soudain intérêt pour la culture « indigène ». Deux ans après les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, le gouvernement Auriol tente de calmer le jeu et d'étouffer les revendications indépendantistes, quitte à créer une Assemblée algérienne en introduisant une pincée d'autonomie dans le fonctionnement des institutions de l'Algérie française. Toutes proportions gardées, bien entendu, puisque dans cette assemblée, la voix d'un Européen vaut sept voix « musulmanes ». Mais cela explique en tout cas l'argument diplomatique présent dans la lettre d'invitation adressée par le galériste Aimé Maeght à Michelle Auriol, l'épouse du président de la République Vincent Auriol :

La petite Baya est venue à Paris avec la permission expresse et sur l'initiative personnelle du Grand Mufti d'Alger. La communauté musulmane attache une grande importance à cet événement qu'elle tient pour une ambassade culturelle. Elle nous écrit que « la marque témoignée à la petite orpheline Baya nous crée un droit à la reconnaissance de l'Algérie musulmane tout entière. »

Et Michelle Auriol viendra au vernissage, avec ses deux fils qui recevront de l'artiste la statuette et le paysage remis par Maeght comme « des cadeaux symboliques offerts à tous les enfants de France ».

« Une traînée de couleur sur une toile inachevée »

Avec des membres de la famille de l'artiste et de celle de Marguerite Caminat, Alice Kaplan a arpenté les lieux d'enfance de Baya, tentant de saisir au vol le cadre de ses premières sources d'inspiration, le déclenchement de son désir de dessiner ou de peindre, sa volonté farouche. La tâche semble particulièrement ardue, car en fait, si Baya demeure une figure relativement silencieuse, c'est qu'au début de sa carrière, ne sachant ni lire ni écrire, elle s'exprimait uniquement par la peinture. Se plonger dans les archives consiste alors surtout à lire ce que d'autres -– français ou non, artistes, intellectuels -– ont dit et raconté d'elle.

Ainsi, « l'histoire de Baya est longtemps restée incomplète, telle une traînée de couleur sur une toile inachevée », estime l'universitaire et historienne américaine, qui s'interroge dans son introduction sur le bien-fondé et la crédibilité de sa démarche en tant que biographe américaine, « confrontée aux archives indéchiffrables d'un monde disparu ». « Au moins, tu n'es pas française, » plaisantent ses amis algériens, qui savent que l'émergence de Baya en tant qu'artiste peintre est dans une certaine mesure indissociable du contexte colonial. Ou plutôt, de celui d'une décolonisation annoncée, quelques années avant le début des « événements d'Algérie ». Et c'est la volonté explicite de l'autrice que de « raccrocher » la biographie de Baya à l'époque qui a fait d'elle — avant une icône de l'Algérie indépendante —, une gloire du cénacle artistique parisien de l'après-guerre.

La plupart des textes écrits à propos de la jeune artiste algérienne redisent invariablement sa petite enfance d'orpheline très pauvre, faite de souffrance — « le froid, la faim, les poux, le froid, la faim, les poux… », résumait sobrement Baya en un refrain musical — et de violence : elle était battue par son oncle et sa grand-mère. « Les mots pour parler de Baya sont souvent piégés, car ils ressassent l'idée du miracle initial ou qualifient son art d'art naïf. L'un obère toute réelle historicité au regard de sa trajectoire et l'autre empêche de voir la singularité de son art, son raffinement, ses évolutions, sa dimension spirituelle », commente Anissa Bouayed, historienne et commissaire de l'exposition Baya, femmes en leur jardin à l'Institut du monde arabe (8 novembre 2022 - 26 mars 2023).

Grâce à Marguerite Caminat, sa mère de cœur, et à d'autres soutiens influents dont le poète Jean Sénac, Baya demeurera sur la scène artistique française jusqu'à la période de la guerre d'indépendance (1954-1962). Mariée en 1953 au musicien El Hadj Mahfoud Mahieddine, elle s'arrête alors de peindre pour élever ses six enfants, et ne reprendra la peinture qu'en 1962, avec l'aide du peintre Jean de Maisonseul, nouveau directeur du musée national des Beaux-Arts d'Alger, qui expose ses œuvres dès 1963.

L'intérêt principal du livre d'Alice Kaplan réside dans une tentative d'expliquer par le détail comment cette jeune fille non scolarisée (comme 98 % des filles « indigènes » de sa génération) a réussi à transcender si tôt tous les déterminismes coloniaux, sociaux et de genre. À maîtriser le langage des formes et des couleurs et à créer son propre style bien identifiable, éblouissant les amateurs d'art parisiens et faisant l'objet d'un article d'Edmonde Charles-Roux jusque dans le magazine Vogue en 1948.

« Je peins ce que je sens »

Si on peut regretter que l'autrice s'attarde un peu trop longuement sur des personnages d'intellectuels (plus ou moins) « de bonne volonté » qui ont croisé la route de Baya à ses débuts, on comprend vite qu'ils contribuent à former et à étoffer un tableau de ce qui à ses yeux constitue une sorte de climat d'époque, de cadre colonial déclinant entourant l'artiste. Elle précise cependant que ce qu'elle admire le plus en elle, « c'est son équilibre inébranlable au milieu du vacarme. Avant même d'inventer sa propre signature […], elle savait qu'elle était une artiste ».

« Le cas Baya » a suscité de tout temps plusieurs interprétations contradictoires : on l'a dite prisonnière du regard colonial, puis « épouse et mère confinée par le patriarcat islamique », ou au contraire figure féministe lumineuse. On a qualifié son art de naïf, d'enfantin ou de décoratif, ou on en a fait au contraire une artiste pionnière, entre modernisme européen et traditions esthétiques populaires algériennes.

Alice Kaplan nous donne à voir, pour sa part, une Baya en quelque sorte résistante et libre « en son jardin », pour reprendre le beau titre de l'exposition que lui a consacré l'IMA en 2023, qui a toujours su préserver son monde imaginaire, son expression et son style en refusant tout enfermement discursif, ainsi qu'elle l'a elle-même déclaré à la fin de sa vie :

Je peins ce que je sens. Je suis agacée quand on me demande ce que je veux exprimer à travers ma peinture. Je vous donne le droit d'y trouver ce que vous désirez […]. Moi je peins. À vous maintenant de ressentir1 .

#

Alice Kaplan


Baya ou le grand vernissage
Récit traduit de l'américain par Patrick Hersant
Le bruit du monde, 2024
246 pages, 23 euros


1« Je ne sais pas, je sens… », entretien avec Baya par Dalila Morsly (1994), dans Algérie Littérature/Action no 15-16, Marsa éditions, Paris, 1997 ; repris dans Baya, Femmes en leur jardin, Images Plurielles, Marseille/éditions Barzakh, Alger, 2022.

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