04.03.2026 à 09:54
Dans un article paru en mai 2025, nous publiions une compilation de Unes de presse contre Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise [1]. La collection s'est étoffée depuis : une actualisation s'impose.
[1] Loin d'être exhaustif – par souci de lisibilité, nous n'avons par exemple pas inclus les couvertures de puissants quotidiens tels que Le Figaro, Les Échos, Le Monde, etc. – ce paysage de Unes donne néanmoins un aperçu du climat ambiant.
03.03.2026 à 07:00
Pauline Perrenot
Journalistes ou inquisiteurs ?
- Politique / Journalisme politique, Entretiens audiovisuels, La France insoumise
Depuis la mort du militant néofasciste Quentin Deranque, les « interviews » audiovisuelles ont été l'un des théâtres privilégiés d'une campagne médiatique menée à une échelle de masse : une diabolisation tous azimuts de l'antifascisme en général, et de LFI en particulier. L'observation de ces dispositifs offre une vision tout à fait nette du déchaînement des chiens de garde.
Ce ne sont pas des interviews, mais des gardes à vue systématiques. Le but n'est pas d'organiser équitablement le « débat politique » ni même d'en rendre compte, mais de participer activement à son hystérisation, en se repaissant par exemple de petites phrases, remisées pour le plaisir du pugilat avant que l'interviewé soit sommé d'y « réagir ». Il ne s'agit pas de faire œuvre de pluralisme… et informer n'est donc plus une option : au cours des dix jours ayant suivi la mort de Quentin Deranque, les responsables politiques de LFI ont été de véritables faire-valoir, convoqués pour être cloués au pilori. Dans cette salle d'interrogatoire multimédia, c'est à qui « mieux mieux ». De France Inter à BFM-TV en passant par Franceinfo, RTL, LCI, TF1 et bien d'autres, les interviews ont été menées à l'identique par des journalistes interchangeables.
Le 17 février, trois jours après l'annonce officielle de la mort de Quentin Deranque, c'est face à Manuel Bompard que la première matinale de France et ses duettistes, Florence Paracuellos et Benjamin Duhamel, ont donné le conducteur de la cabale qui sera entretenue durant plus d'une semaine, tout en dessinant la posture inquisitrice avec laquelle les hauts gradés du journalisme entendaient la mener : 1/ pointer la « responsabilité politique » de La France insoumise, selon la formule de Benjamin Duhamel ; 2/ polariser les entretiens autour de l'implication de membres de la Jeune Garde (dissoute) avant de stigmatiser LFI pour ses liens avec le collectif antifasciste et avec Raphaël Arnault en particulier, son ancien porte-parole, devenu député LFI en juin 2024, dont il n'est sans doute pas inutile de rappeler qu'il n'est nullement visé par l'enquête pénale à l'heure où nous publions cet article ; 3/ disserter sur la « violence » de LFI – « La brutalisation du débat public, ça vous parle pas ? », lance par exemple Florence Paracuellos de façon très originale ; 4/ élargir le « débat » sur la « menace d'ultra-gauche violente en France », dans les termes d'une « question » de Benjamin Duhamel.
Tout un programme, en tout point conforme au bruit médiatique dominant : dépolitiser la question de la « violence » et balayer d'un revers de main, en particulier, celle qui fonde intrinsèquement la nature, le projet politique, les discours et les pratiques militantes de l'extrême droite. Y compris, bien sûr, dans la conjoncture : comme ailleurs dans les grands médias, ni les communiqués des groupuscules néofascistes, ni les attaques qu'ils perpètrent contre des militants, des locaux politiques et des domiciles personnels d'élus [1] n'intéressent outre mesure les intervieweurs, qui relèguent le sujet aux notes de bas de page.
Ce matin-là donc, sur France Inter, près des trois quarts de l'entretien ont porté sur les événements de Lyon et ses suites politiciennes. L'entrée en matière de Florence Paracuellos donne le ton : « Est-ce que vous pouvez nous dire ce matin si oui ou non, [l'assistant parlementaire du député Raphaël Arnault] était présent sur les lieux de l'agression ? » Manuel Bompard déclare qu'il n'est pas en mesure d'apporter une telle information, laquelle fait précisément l'objet d'une vaste enquête policière et judiciaire en cours : les intervieweurs auraient donc pu en rester là ; du moins s'il avait été question de journalisme. Mais ils avaient délibérément choisi de se substituer aux policiers chargés de l'investigation : ainsi Benjamin Duhamel reposera-t-il trois fois cette même question. Sous couvert de vouloir obtenir un aperçu « précis » et « clinique » des événements, cette obstination – dont le journaliste sait pertinemment qu'elle ne débouchera sur rien – ne vise qu'à créer un climat oppressant… et à délégitimer l'interviewé : « Vous êtes à la tête d'un mouvement, La France insoumise, […] et vous n'êtes pas en capacité ce matin de nous dire si oui ou non un assistant parlementaire qui est donc un militant de La France insoumise était ou non sur les lieux de l'agression de ce jeune militant ?! » Et encore : « Juste pour bien clouter, si vous le permettez, vous n'êtes pas capable de nous dire ce matin si oui ou non l'assistant parlementaire de Raphaël Arnault était présent au moment où ce jeune militant a été agressé ? » Journaliste, ou policier ?
Benjamin Duhamel n'était alors qu'une pâle copie de ses consœurs de LCI : deux jours plus tôt face au même invité, Élizabeth Martichoux et Arlette Chabot s'enquéraient déjà de potentiels échanges entre Manuel Bompard et Raphaël Arnault, avec en ligne de mire, déjà, la même question autour de l'assistant parlementaire de ce dernier. Des interpellations/remarques que les intervieweuses ont formulées, au total, pas moins de douze fois en vingt minutes ! Et c'est peu dire qu'elles n'en avaient jamais fini de ronger leur os : « On est un peu surpris que vous ne puissiez pas nous dire ce matin, je vous le dis très franchement, "j'ai eu Raphaël Arnault au téléphone et il m'a donné telle ou telle information qui pourrait effectivement clarifier" » ; « Il est co-fondateur de Jeune Garde [sic], permettez qu'on insiste un peu », déclare poliment Élizabeth Martichoux. Douze fois : insistance, ou harcèlement ?
Cette démarche était alors d'autant plus pernicieuse que l'enquête avait tout juste débuté. Peu importe qu'au lendemain de cet entretien, le procureur de la République de Lyon se soit lui-même refusé à « évoquer le moindre nom ou […] confirmer que ce collectif antifasciste pouvait être responsable de cette agression » (Libération, 17/02), avant d'en faire de même le 19 février lors d'une deuxième conférence de presse, au cours de laquelle il rappela d'ailleurs, par deux fois, le secret de l'instruction à ses interlocuteurs de la grande presse. Las, le journalisme de préfecture avait d'ores et déjà pris le dessus.
Sur toutes les lèvres, inscrits sur les bandeaux des chaînes d'information en continu, les noms du collectif et d'individus sont diffusés dans des médias chauffés à blanc, qui s'empressent également de diffuser des photos (la plupart du temps non floutées) de l'assistant parlementaire au cœur de toutes leurs préoccupations – dont le contrat fut par ailleurs rompu le 16 février. Le député Raphaël Arnault n'est pas visé par l'enquête, mais son visage est également placardé partout dans les programmes et magazines d'actualité, surexposé dans les 20h, épinglé dans les journaux qui sélectionnent soigneusement, pour l'occasion, les clichés censés répondre au portrait que les médias (se) font de lui : un homme violent et menaçant.
Ce détour n'était pas accessoire : Raphaël Arnault – comme Rima Hassan avant lui – fait l'objet d'une cabale médiatique qui, pour avoir été (par définition) déployée dans sa version la plus voyeuriste par la télévision, s'est également déclinée lors des « interviews » audiovisuelles. Dans un registre non moins tonitruant, et à la faveur de pratiques journalistiques non moins problématiques ayant viré, dans bien des cas, à une véritable chasse à l'homme. Comment qualifier autrement l'interview de Manuel Bompard dans la matinale de Franceinfo le 19 février ? Les deux éditocrates en chef, Agathe Lambret et Paul Larrouturou – ayant tous deux fourbi leurs armes en tant que journalistes politiques à l'antenne de télévisions commerciales [2] – ont tricoté l'affaire de Lyon jusqu'à plus soif : non seulement le sujet a occupé les huit dixièmes de « l'entretien » [3], mais cet agenda s'est doublé d'une problématique à charge, focalisée prioritairement, pour ne pas dire exclusivement, sur le triptyque LFI – la Jeune Garde – Raphaël Arnault. L'interrogatoire s'est ainsi articulé autour de trois interpellations rabâchées en boucle : sommer LFI de « rompre les liens » avec le collectif antifasciste ; sommer LFI de renoncer à contester sa dissolution (qui fait actuellement l'objet d'un recours devant le conseil d'État) ; sommer LFI de punir Raphaël Arnault et donc, symboliquement, lui réclamer sa tête.
La transcription de cette interview matinale ne rendrait pas justice à son climat : au-delà des « questions-injonctions » en elles-mêmes, tout dans l'expression des journalistes transpire le dédain le plus absolu. Depuis leur langage corporel jusqu'au ton arrogant de la parole, en passant par la formulation de leur « bon droit » de « bon » intervieweur [4] – « Manuel Bompard ! Excusez-moi… si je peux dire quelque chose ! » ; « Non mais pardon, mais si je peux quand même poser des questions ! » –, laquelle dissimule assez mal un bilan accablant en termes d'interruptions : 64 en à peine vingt minutes, c'est-à-dire une fois toutes les dix-huit secondes en moyenne. Sélection (non exhaustive) en vidéo :
Face à quel autre dirigeant politique s'autorisent-ils un tel mépris ?
Tous les coups sont donc permis, jusqu'à faire dire à l'invité le strict contraire de ce qu'il formulait quelques secondes plus tôt en des termes pourtant parfaitement clairs, et lorsque celui-ci s'en offusque, le regarder fixement, les mains levées : « Je vous écoute attentivement », sourit Paul Larrouturou. Outrepassant de très loin leur rôle de journaliste pour camper tour à tour ceux d'opposant politique, de prédicateur et de moraliste, nombre d'intervieweurs ont ainsi fait de la Jeune garde et de Raphaël Arnault le centre de gravité de leur campagne d'acharnement.
La preuve sur la même chaîne, dans la même ambiance, avec une autre intervieweuse face à la députée LFI Danièle Obono, invitée dans l'émission fort mal nommée « La politique s'éclaire » (Franceinfo, 21/02) : « Est-ce qu'il faut faire le ménage dans vos rangs ? C'est ce que vous demandent le Premier ministre et le président de la République » ; « Il faut couper les liens avec la Jeune Garde ? » ; « Est-ce que Raphaël Arnault a toute sa place dans le groupe La France insoumise ? » ; « Vous conservez des liens avec la Jeune Garde ? » Les réponses de la députée n'étant jugées ni raisonnables, ni conformes à la bienséance attendue, la morgue déborde dans une sorte de bouquet final :
Brigitte Boucher : Pourquoi vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde, alors ? Pourquoi vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? […] Est-ce que vous demandez toujours l'abandon ? Vous ne voulez pas répondre à la question ! Est-ce que vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? Alors ? […] Répondez aux questions sinon… au lieu d'accuser les médias, c'est trop facile ! Est-ce que vous demandez toujours l'abandon ? Attendez ! Vous dites que vous n'avez aucun lien, que vous ne soutenez pas ce qui s'est passé, mais vous demandez toujours la dissolution de la Jeune Garde. [Sic] […] Vous demandez l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? […] Ma question, c'était est-ce que vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ?
Rideau.
L'intervieweuse avait du reste indiqué le sens de ses priorités dès le début de l'entretien. Alors qu'une parade néonazie s'apprêtait à démarrer dans les rues de Lyon [5], Brigitte Boucher la présenta comme une « marche » [6] avant de questionner Danièle Obono sur la potentialité, à cette occasion… d'« un nouveau lynchage de l'ultra-gauche » : « Les antifas seront peut-être aussi présents sur place, est-ce que vous voulez leur adresser un message, à l'ultra-gauche ? Est-ce que vous les appelez au calme ? Est-ce que vous les appelez au calme ? On vient d'avoir ce lynchage de Quentin Deranque, est-ce que vous les appelez au calme ? »
Autre cas d'école – et non des moindres – avec la très prescriptrice émission dominicale « BFM Politique », où était invitée, le 22 février, la présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale Mathilde Panot. Comme ailleurs, trente minutes sur quarante-deux ont porté sur l'affaire de Lyon. Comme ailleurs, alors que de l'aveu du présentateur Léopold Audebert lui-même, « aujourd'hui, à ce stade de l'enquête, pénalement, il n'y a rien contre lui », le cas Raphaël Arnault a déchaîné la meute : les journalistes ont cité son nom pas moins de seize fois sur une tranche de quinze minutes. Et comme ailleurs, leur démarche a consisté à stigmatiser, disqualifier et brutaliser l'invitée.
Exemple avec Amandine Atalaya :
Amandine Atalaya : Donc pour vous, il n'y a pas de responsabilité de la part de ce député de La France insoumise dans le choix de ses collaborateurs pour commencer ? Il n'y a pas de responsabilité morale et politique ? […] Il n'y a pas de responsabilité ? Il n'y a pas de responsabilité politique et morale ? [Léopold Audebert : Mathilde Panot, Mathilde Panot. On vous pose une question très directe, s'il vous plaît, répondons à ça s'il vous plaît. Allons-y.] Sur la responsabilité politique et morale de Raphaël Arnault.
La réponse ne convenant (toujours) pas aux journalistes, le présentateur insiste : « Amandine vous pose une question plus précise ! Elle vous parle de la responsabilité morale. » Mathilde Panot tente-t-elle de s'extirper de la nasse policière et d'amorcer un développement politique sur les violences de l'extrême droite ? Elle est interrompue quasi immédiatement… et ramenée au point 0 :
Amandine Atalaya : Mais pour poursuivre, Mathilde Panot, sur Raphaël Arnault. Pour être très factuelle sur Raphaël Arnault, […] il n'y a pas une responsabilité pour vous de l'employeur non plus ? C'est-à-dire ses collaborateurs sont censés travailler à ses côtés à Paris. Pourquoi […] étaient-ils à Lyon ce jour-là ? Était-ce sur leurs heures de travail, par exemple ? […] Je parle de la responsabilité de l'employeur.
Rappelant qu'elle n'est pas enquêtrice, exhortant les journalistes à respecter le cours de l'investigation, la députée insoumise essaye-t-elle ensuite une critique de l'instrumentalisation de cette affaire par le champ politique ?
- Lépold Audebert : C'est très important, votre parole était attendue Mathilde Panot sur ce point : pas de démission de Raphaël Arnault ?
- Mathilde Panot : Certainement pas.
- Amandine Atalaya : Ni de suspension du groupe de La France insoumise ?
- Mathilde Panot : Non, certainement pas.
- Jules Pecnard : Et il sera réinvesti aux prochaines élections législatives ?
- Mathilde Panot : Mais écoutez… oui, enfin…
- Léopold Audebert : Oui ?! Il sera investi ?
- Jules Pecnard : Il sera investi…
- Léopold Audebert : En 2027 s'il y a dissolution, après l'élection présidentielle, il sera réinvesti ?!
- Mathilde Panot : S'il le souhaite, oui.
- Léopold Audebert : S'il le souhaite… Et vous le souhaitez, vous ?
Tous extraits de la première moitié de l'émission, ces morceaux choisis forment un volet à part entière de l'interview : 36 interruptions en six minutes, soit une fois toutes les dix secondes.
Et les procureurs reviennent à la charge après la publicité : « Vous lui avez parlé [à Raphaël Arnault] récemment ? » ; « Qu'est-ce qu'il vous a dit ? » ; « Pourquoi il parle pas aujourd'hui ? » ; « Il ne serait pas temps pour vous qu'il ait une expression publique ? » Un journalisme que l'on se gardera de caractériser lorsque face à un tel traitement, le présentateur pose la cerise sur le gâteau : « Comment il va aujourd'hui, Raphaël Arnault ? »
Les menaces de mort dont fait état Mathilde Panot n'encouragent chez eux aucune relâche. Comme Agathe Lambret sur Franceinfo, la journaliste de BFM-TV lit au débotté des extraits du décret de dissolution de la Jeune Garde, sans contextualisation, dans le brouhaha le plus total, mais avec le soutien appuyé de son confrère qui, en bon élève, allie le geste à la parole : « Il est là ce décret ! Je vais le montrer pour les personnes qui nous regardent. Il est là. »
Et ça continue : « Jean-Luc Mélenchon revendique aujourd'hui que la Jeune Garde soit liée et alliée à la FI […], vous ne voyez pas le problème ?! » ; « Êtes-vous toujours alliée et liée comme le dit Jean-Luc Mélenchon à la Jeune Garde ? » ; « Vous êtes contre sa dissolution ? » ; la question sera posée quatre fois. Et comme pour toutes les autres, différents députés LFI y avaient déjà répondu (mille fois) au cours de la semaine écoulée…
Le cirque se (re)produit donc sans trêve et il avait d'ailleurs commencé en fanfare. Signalons en effet que dès l'introduction, les intervieweurs ont disserté autour d'un propos présenté comme une citation de Jean-Luc Mélenchon, sourcée comme telle à l'écran… alors qu'elle n'en était pas une. Voyons plutôt :
Si les journalistes avaient seulement pris la peine de (vraiment) lire ce qu'ils affichaient sur leur écran, ils se seraient (sans doute) rendus compte qu'il s'agissait en réalité d'un extrait d'article journalistique. Publié dans La Tribune dimanche en l'occurrence, où un mot de Jean-Luc Mélenchon fut détaché de son contexte d'énonciation originel avant d'être intégré dans un autre récit que le sien : celui du journaliste, utilisant le discours indirect libre – un procédé narratif très intéressant en littérature… beaucoup moins en journalisme. En début d'émission, ce plantage en règle avait en tout cas donné lieu à des interpellations très assurées :
- Léopold Audebert : Mathilde Panot, vous êtes capable de regarder la caméra [Il regarde la caméra.] et de dire aux parents de Quentin Deranque que c'est une bataille de rue qui a mal tourné ? Est-ce que vous pouvez dire ça aux parents de Quentin Deranque ?! […]
- Amandine Atalaya : Tout en disant « qui s'en souviendra » Mathilde Panot… Tout en disant « qui s'en souviendra »… Enfin… ça semble une façon évidente de minimiser ce qui s'est passé.
Sauf que Jean-Luc Mélenchon ne l'avait pas dit. Le présentateur en conviendra d'ailleurs en toute fin d'émission : alerté dans l'oreillette, il consacrera une minute à « rétabli[r] les faits », mais aucun des trois journalistes ne présentera la moindre excuse. Après un tel déballage de hargne, comment s'en étonner ?
Au cours de l'émission, Mathilde Panot a légitimement critiqué la diabolisation médiatique dont son mouvement politique fait l'objet. Venue avec quelques reproductions de Unes de presse (Marianne, La Tribune dimanche, L'Express), elle entendait pointer la responsabilité des grands médias dans la normalisation de l'extrême droite et dénoncer « l'inversion des valeurs » à laquelle ils se livrent. Elle ne croyait pas si bien dire : la séquence en a instantanément généré une nouvelle. Coupable de l'ultime affront – critiquer les médias dans les médias –, elle est assaillie ni une ni deux par le présentateur : « Donc c'est la presse qui est responsable Mathilde Panot ?! C'est très important ce que vous venez de faire ! Il n'y a pas une liberté de la presse en France ?! » Orwell, disions-nous : « la violence, c'est la gauche » ; « les antifascistes, ce sont les fascistes » ; « critiquer les médias, c'est attaquer la démocratie ».
Les « interviews » audiovisuelles figurent parmi les formats les plus suivis et les plus prescripteurs du PAF ; ceux dont des extraits seront rediffusés sur les antennes, cités dans les dépêches, postés sur les réseaux sociaux, commentés sur les plateaux et dans les articles des journalistes politiques. Ce sont aussi, par conséquent, des dispositifs parmi les plus verrouillés, encadrés par les journalistes les plus en vue, disposant d'un fort capital professionnel, qui ne doivent leur position (et leur longévité) qu'à leur conformité la plus totale avec les « bonnes » manières d'exercer le journalisme politique en général et l'interview en particulier, et à leur adhésion intransigeante au discours dominant. Diaboliser LFI jusqu'à l'écrasement ; blanchir et promouvoir l'extrême droite : les « entretiens » audiovisuels ont été une excellente loupe pour observer cette dynamique à deux faces, normalisée dans la quasi-totalité des grands médias. Cette semaine-là, au-delà du double standard éclatant qu'ils ont donné à voir – tant du point de vue de l'agenda, du cadrage, que des sommations adressées aux responsables politiques de gauche –, ces dispositifs ont montré à quel point ils fonctionnent comme des espaces de mise au pas. Dès lors, parce que les invités LFI jouent le jeu médiatique sur la forme (aller dans ces dispositifs, se plier au « question/réponse ») tout en refusant de jouer le jeu médiatique sur le fond (consentir aux injonctions et cocher les cases du bingo journalistique de la « respectabilité »), ils déclenchent les foudres de l'éditocratie. Une éditocratie qui s'illustre, au passage, par sa capacité à exercer une violence symbolique de très haute intensité au moment même où elle prétend condamner « la violence » et « la brutalisation » du débat public. Face à de tels interrogatoires, les différentes instances représentatives de la profession, des SDJ aux syndicats, parviendront-elles à expliquer, de façon détaillée, en quoi il en va là d'une quelconque forme de journalisme ?
Pauline Perrenot
[1] « Alerte à la bombe à la CGT à Lyon, agressions de jeunes communistes à Tours, dégradations de locaux… L'extrême droite multiplie les violences », L'Humanité, 23/02.
[2] BFM-TV pour la première – dont on rappelle également qu'elle est la compagne de Benjamin Duhamel et la belle-fille de Nathalie Saint-Cricq – et « Le Petit Journal » puis le groupe Bouygues (LCI et TF1) pour le second, après avoir été à l'origine du « Lab d'Europe 1 » d'actualité politique, laboratoire de la substantifique moelle du journalisme politique dans toutes ses (pires) pratiques.
[3] 19'20 sur 23'35 d'interview.
[4] Sur ces éléments, relire le chapitre de Pierre Bourdieu « Des débats vraiment faux ou faussement vrais » dans Sur la télévision, Raisons d'agir, 2008, p. 32.
[5] Voir « À Lyon, des néonazis prennent la rue pour rendre hommage à Quentin Deranque », Mediapart, 21/02 et « À Lyon, l'organisatrice de la marche pour Quentin Deranque est mariée à un néonazi violent », Streetpress, 19/02.
[6] Elle en fera d'ailleurs le service après-vente le lendemain matin.
02.03.2026 à 14:31
Quentin Müller
Un agenda, ça se travaille.
« Guerre des 12 jours », soulèvement du peuple iranien contre la dictature au pouvoir, menaces états-uniennes d'intervention militaire : même avant les attaques israélo-américaines du 28 février, la question iranienne occupait régulièrement l'agenda médiatique. À chaque fois, c'était l'occasion pour une poignée d'entrepreneurs de cause de battre campagne pour Reza Pahlavi, fils du dernier chah d'Iran. S'ils n'ont pas le monopole de la critique du régime iranien, absolument consensuelle dans le débat public français, ils sont hégémoniques pour traiter de l'alternative politique en Iran : l'autodétermination du peuple iranien n'est quasiment pas un sujet médiatique. C'est que les défenseurs de Reza Pahlavi ont tout des bons clients : soutiens des gouvernements états-unien et israélien, adversaires revendiqués de la gauche française, ils s'inscrivent parfaitement dans l'air du temps médiatique.
La campagne pro-Pahlavi dans les médias français s'appuie sur des relais bien insérés dans le milieu politico-médiatique : d'après Intelligence Online, c'est l'ancien conseiller en communication de Bruno Retailleau, Jean-Baptiste Doat, qui a permis à Reza Pahlavi d'être invité tout récemment au 20h de TF1 (16/02). De quoi donner un coup d'accélérateur à sa tournée : dix jours plus tard, il trônait en majesté en couverture du Point (26/02).
Comme aux États-Unis, Reza Pahlavi bénéficie de l'appui de groupes de pression pro-israéliens : le 9 février, l'organisation à Paris d'une soirée spéciale « Iran, silence on tue » par Agir Ensemble, une émanation du lobby Elnet France, réunissait des figures médiatiques bien connues (Raphaël Enthoven, Rachel Khan, Jean Quatremer, Arthur etc.) derrière le drapeau français et le drapeau iranien de la dynastie Pahlavi, réunis côte à côte. À l'origine destiné à soutenir les manifestations durement réprimées par le régime iranien, l'événement a pris une tournure politique, fustigeant tour à tour la gauche et LFI – « ce que la politique a produit de pire au XXIe siècle » dixit Raphaël Enthoven.
Parmi les soutiens de Reza Pahlavi, on trouve notamment Mona Jafarian. Proche de la galaxie printaniste, ardente défenseuse d'Israël, elle est une habituée des plateaux télévisés, sur lesquels elle martèle ses éléments de langage contre le droit international et « la gauche qui est dans le déni » (TV5 Monde, 19/01). L'« influenceuse monarchiste », comme la décrit Blast (24/01), qui tweete frénétiquement au nom du collectif Femme Azadi, a droit à des portraits complaisants dans Le Figaro (27/09/24) ou Marianne (8/01) et fréquente régulièrement le plateau de Franceinfo – l'occasion à chaque fois de promouvoir Reza Pahlavi (10/01 et 1/03).
Dans la même veine, Mahnaz Shirali est régulièrement invitée par CNews, Franceinfo ou Sud Radio. Elle aussi colle à un narratif faisant de l'Iran un pays acclamant le retour de Reza Pahlavi. Elle aussi fustige la gauche française et ses intellectuels. Au micro de Jean-François Achilli (Sud Radio, 12/01), ça donne ceci : « La situation iranienne sort des cases préétablies de la gauche française qui domine les médias. [Comme] les Iraniens sont anti-musulmans, anti-islam et qu'ils brûlent les mosquées, ça ne plaît pas à la gauche mélenchoniste et à la gauche française, parce qu'ils sont devenus des pro-islamistes maintenant et ils défendent bec et ongles les islamistes sur le sol français. » Tout en finesse.
Quelques jours plus tôt, Mahnaz Shirali était déjà invitée sur les ondes de Sud Radio (9/01), cette fois aux côtés de Sahand Saber, porte-parole d'un collectif d'avocats franco-iraniens pro-monarchie. Face à eux, la présentatrice Céline Alonzo verse dans la propagande : « Partout en Iran, le peuple appelle au retour de Reza Pahlavi, prince héritier d'Iran. » Sahand Saber, qui est par ailleurs présenté comme ex-collaborateur de Reza Pahlavi, aura ensuite tout loisir de dérouler : portrait laudateur de Pahlavi, minimisation des crimes de son père, réécriture de l'histoire favorable au chah.
Ce n'est pas tout, puisque Sud Radio invitera aussi Arash Derambarsh (15/01), adjoint au maire de Courbevoie qui défend les attaques israéliennes de juin 2025 et fustige les « gauchistes et les islamistes » en France qui avaient protesté contre. Lui aussi défend le retour du chah et affirme qu'une « très grande majorité des Iraniens veulent le retour du chah et de la royauté et dans la très grande majorité, ils veulent une intervention du président Trump qui est très populaire en Iran ».
Quant à la galaxie Bolloré, elle semble tout particulièrement apprécier la famille Pahlavi. En juin, Europe 1 (18/06/25) donnait la parole à Christian Pahlavi, neveu du dernier chah, et à Pierre, son fils, dans une émission tout simplement titrée « L'Iran a besoin d'une monarchie, c'est la meilleure solution pour faire rayonner ce pays ». Déjà l'an dernier (6/02/25), lors de son passage en France, Reza Pahlavi était interviewé sur le plateau de CNews par Laurence Ferrari. Sobrement présenté comme « le prince héritier d'Iran », il avait pu dérouler son programme en toute tranquillité.
Paris Match aussi s'est montré particulièrement actif pour faire la promotion de Reza Pahlavi. Dans une interview publiée le 17 mai 2024, c'est un certain Emmanuel Razavi, dont nous avons déjà croisé la route, qui pose les questions. La toute première d'entre elles, commençant par « Votre altesse impériale », donne le ton. Paris Match publiera d'autres papiers dans le même registre, notamment un « Royal Blog » sur Farah Pahlavi, femme de l'ancien chah, intitulé « L'histoire en images d'une impératrice sans royaume » (23/02).
Emmanuel Razavi met à profit son entregent : il publie une autre interview de Reza Pahlavi dans Le Figaro Magazine (13/01) et une recension laudative des mémoires de sa mère dans Atlantico (15/02). Un papier sentimental, écrit à la première personne, qui laisse peu de doutes sur son parti pris : « Comme beaucoup d'Iraniens, j'aime résolument l'impératrice Farah. Pas en raison de ce qu'elle incarne, mais plutôt en raison de ce qu'elle est sur le plan personnel. […] Elle ne s'est jamais montrée abattue, et jamais elle ne s'est posée en victime. Ceux qui la connaissent de près le savent : alors qu'elle aurait pu vivre une vie "facile", elle a choisi de se consacrer au peuple iranien. » Ou encore : « Visionnaire, elle a toujours eu l'intelligence de considérer que chaque destin est important. Elle sait ainsi combien les Iraniens de l'intérieur souffrent, s'en inquiétant et s'interdisant de se plaindre d'une vie qui ne l'a pourtant pas épargnée. »
Emmanuel Razavi multiplie aussi les entretiens sur LCI ou Valeurs actuelles pour encenser Reza Pahlavi… et dénoncer une pseudo-connivence entre LFI et la République islamique d'Iran. « La réalité, c'est qu'on [les Iraniens] est contre l'islamisme et contre le communautarisme. On considère que l'Iran, débarrassé des mollahs, devrait être à nouveau allié à Israël. Donc on ne correspond pas du tout à l'image clichée que l'extrême gauche véhicule sur les gens d'origine orientale, pour ne pas dire sur les musulmans », explique-t-il (Valeurs actuelles, 25/01) avant de tacler les chroniqueurs plus prudents sur une potentielle intervention militaire des États-Unis. Bref, avec des accents de « guerre des civilisations », Emmanuel Razavi prend la défense de son « altesse impériale », qualifiée au passage « de solution qui rassure tout le monde » et de « libéral progressiste ».
Sur ce sujet comme sur bien d'autres, l'agenda médiatique est travaillé par des entrepreneurs de cause et d'authentiques lobbyistes. Les journalistes n'y sont pas toujours sensibles, et les campagnes n'ont pas toujours autant de succès. On constatera néanmoins que soutenir les impérialismes occidentaux et s'attaquer à la gauche sont des atouts pour être relayé dans les médias dominants… même quand il s'agit de défendre le rétablissement d'une monarchie autoritaire.
Quentin Müller