02.04.2026 à 15:27
Pauline Perrenot
Effet de cadrage, pouvoir de nuisance.
- Racisme médiatique / France Info (radio et télé), Racisme, La France insoumise, « Les Informés », Quartiers populaires
Effet de cadrage, pouvoir de nuisance.
Que peut-on attendre d'un plateau de Franceinfo réunissant les quatre journalistes Agathe Lambret, Renaud Dély, Alix Bouilhaguet et Étienne Girard ? Le 31 mars dans l'émission « Les informés du matin », le bandeau semblait à première vue très clair : « Le maire de Saint-Denis victime d'attaques racistes ». Un agenda salutaire compte tenu de la déferlante raciste qui, bien au-delà des médias Bolloré, s'abat contre plusieurs nouveaux maires de communes notamment franciliennes comme Bally Bagayoko (Saint-Denis), Aly Diouara (La Courneuve) ou Demba Traoré (Le Blanc-Mesnil) et, par extension, contre les habitants racisés des quartiers populaires. Sauf qu'on le comprend très vite, ce sujet n'est pas auto-suffisant, ni même ce dont semblent vouloir réellement parler les « informés ». La présentatrice Agathe Lambret synthétise le cadrage d'entrée de jeu :
Agathe Lambret : Pourquoi le maire de Saint-Denis est-il la cible d'attaques racistes et pourquoi LFI investit le champ identitaire avec son concept de « nouvelle France » ?
Ici,« l'effet de cadrage » donne instantanément la mesure de son pouvoir de nuisance : la problématique est suffisamment mal posée pour que tout le plateau dérive et s'enlise, lentement mais sûrement. D'une part, en mettant strictement sur le même plan des attaques racistes et le concept de « nouvelle France » développé et promu par les responsables LFI. D'autre part, en réduisant ce concept à la célébration d'une « nouvelle France racisée » – ainsi que le soutiendront frauduleusement Agathe Lambret et Renaud Dély à plusieurs reprises [1] – et en assimilant la volonté de faire des discriminations raciales un sujet politique de premier plan à un discours « identitaire », comparé de surcroît au corpus doctrinal des courants politiques réactionnaires et, singulièrement, de l'extrême droite.
Pour qui n'avait pas compris le projet de l'émission, Renaud Dély paraphrase sa consœur et monte d'un cran :
Renaud Dély : Alors pourquoi [Bally Bagayoko] est-il d'abord la cible de ces attaques racistes ? Est-ce qu'il y a eu comme un déclic, une libération de la parole raciste avec son élection, est-ce qu'en ce sens il est d'ailleurs un symbole de ce climat ce nouveau maire de Saint-Denis ? Et d'autre part, pourquoi est-ce que la direction de La France insoumise et plus précisément Jean-Luc Mélenchon semble, lui, recourir aussi à un vocabulaire visant à racialiser le débat politique, au risque donc d'ailleurs de susciter aussi ces réactions racistes qu'on a […] entendues ces derniers jours en réaction ?
De là à rendre Jean-Luc Mélenchon responsable des propos racistes, il n'y a qu'un pas… que Renaud Dély franchit allègrement. « Jean-Luc Mélenchon, en investissant ce terrain [identitaire], joue avec le feu ou met de l'huile sur le feu », insiste plus tard l'éditocrate, avant d'en appeler doctement à « distinguer le feu et l'huile », c'est-à-dire d'une part « le feu raciste » et, d'autre part, « l'huile » supposément « identitaire » que LFI déverserait par bidons entiers sur la société et le débat public. Une précaution d'usage sur un plateau qui, de toute évidence, s'inquiète bien davantage de « l'huile » que du « feu ». La preuve ? Les toutologues ont consacré :
- environ 5 minutes à commenter – parfois de (très) loin – l'avalanche de racisme à l'encontre des nouveaux maires ;
- environ 8 minutes et 30 secondes à divaguer sur le concept (mal compris) de « nouvelle France », à étriller le projet politique (déformé) et les stratégies (fantasmées) de La France insoumise, sans oublier de cultiver un affrontement (factice) entre Jean-Luc Mélenchon et Bally Bagayoko.
Ainsi Renaud Dély insiste-t-il à plusieurs reprises sur le fait que Bally Bagayoko « récuse ce terme de "racisé" qui est utilisé en particulier par Jean-Luc Mélenchon lorsqu'il défend sa "nouvelle France", lui se dit plutôt un Français "héritier de l'immigration" », avant de reprocher à Jean-Luc Mélenchon d'« instrumentaliser y compris des élus insoumis qui eux récusent ces termes ». Sans doute le grand penseur croit-il ici tenir son « eurêka ! », sans avoir bien l'air de se rendre compte qu'au-delà de choix sémantiques différenciés, une ligne politique commune est défendue sur le fond.
Après avoir donc soigneusement laissé de côté le sujet principal – le racisme en roue libre –, les commentateurs se raccrochent avec une spontanéité déconcertante au prêt-à-penser médiatique : c'est le temps des divagations autour du concept de « nouvelle France ». L'inénarrable Alix Bouilhaguet s'y colle la première. Et contre toute attente, ça commence plutôt « bien »… ou en tout cas moins mal qu'on l'attendait : cette dernière évoque en effet « une France […] on peut dire plus jeune, plus populaire, plus urbaine, qui est issue de la diversité, qui est donc plus métissée », avant de souligner : « Ça, c'est pour ceux qui portent ce combat et notamment La France insoumise. » Las… Apparemment dotée d'une lucidité hors-norme lui permettant de lire dans les entrailles insoumises, la journaliste politique reprend immédiatement le dessus et prétend dévoiler la véritable signification de cette ligne politique :
Alix Bouilhaguet : Après, on peut voir les choses d'une autre manière : on peut aussi se dire que ce sont deux France qui s'opposent. En clair, la France des blancs contre la France des diversités. Dire qu'il y a une « nouvelle France », c'est dire qu'il y a une « ancienne France » qui serait à mettre finalement à la poubelle et on est plus dans une lecture communautariste des choses. On n'est pas dans le vivre ensemble, on n'est plus dans le vivre ensemble, et finalement, la couleur de peau fracture l'unité nationale, et ça effectivement, ça pose un problème.
Une interprétation qui ne repose sur aucun élément concret mais à laquelle se rattache l'ensemble du plateau par la suite, comme en témoigne d'ailleurs la relance d'Agathe Lambret : « En tout cas, Jean-Luc Mélenchon a investi le champ identitaire qui était plutôt délaissé par la gauche et occupé surtout à droite et à l'extrême droite. »
Quiconque a écouté ou lu ne serait-ce qu'un semblant des développements de responsables insoumis à propos de la « nouvelle France » sait que l'exégèse qu'en propose Franceinfo est faussée. Sans réclamer aux « informés » de longues lectures, une formation accélérée aurait pu consister à parcourir la note synthétique publiée la veille de l'émission sur le blog de Jean-Luc Mélenchon sous un titre apparemment encore trop abscons pour retenir leur attention : « Qu'est-ce que la nouvelle France ? » (30/03). Mais on le sait : les fast-thinkers ont la science infuse. Cette note mentionne-t-elle « d'importantes mutations sociologiques, économiques et même anthropologiques » et esquisse-t-elle différents « groupes sociaux émergents, en pleine dynamique et particulièrement visés par le système économique et politique » ? L'éditocratie n'en retient qu'un seul et accuse du même coup LFI d'« obsession identitaire ». Qui est obsédé ?
Auto-intoxiqué par son propre commentaire, ses raccourcis permanents et ses idées reçues – lesquelles sont assises sur le prêt-à-penser de « la quête des quartiers » durablement installé par des années de matraquage –, le plateau ne cesse ainsi de dériver :
Alix Bouilhaguet : Il n'y a pas plus clivant que ce concept dans la bouche de Jean-Luc Mélenchon parce qu'en fait, il faut le traduire quand même comme grosso modo une France racisée versus une France raciste. Enfin… je caricature un peu mais c'est les deux France qu'il veut quand même opposer. Alors naturellement, on peut dire que dans cette stratégie de La France insoumise, il y a une volonté de dénoncer un racisme décomplexé, il y a une volonté de politiser les discriminations pour finalement mettre le doigt dessus. Après, on peut aussi dire le contraire ! On peut aussi dire que ce grand remplacement, ça veut bien dire qu'il y a une forme de revanche à prendre, de revanche sur les gens qu'on doit remplacer et c'est pour ça que certains peuvent dire : bah voilà, ils ont fait preuve de clientélisme électoral, les Insoumis, ils ont flatté les discriminations et les relents identitaires pour pouvoir effectivement étendre leur mainmise.
L'incarnation du n'importe quoi tient lieu de « journalisme ». Le reste est en effet du même tonneau, témoignant des plus spectaculaires renversements dont est capable, 24h/24, le commentariat ordinaire. Florilège :
Résumons :
- Quand un plateau de Franceinfo prétend rendre compte des attaques racistes subies par le maire de Saint-Denis, les journalistes évacuent le sujet au profit d'un autre – « Est-ce qu'il est dangereux ce concept de "nouvelle France", […] a minima clivant ? » (Agathe Lambret) – et sur la base de cette inversion victime/coupable, en font le « problème » n°1.
- Une fois installé, le commentaire sur le concept de « nouvelle France » peut être déformé (à l'unisson) par quatre journalistes « respectables », lesquels communient dans la désinformation et décrètent qu'il en va là d'une « stratégie identitaire ». Les questions de la représentativité ethno-sociale des élus et des discriminations raciales, notamment, sont passées par pertes et profits, interprétées comme autant d'éléments à charge contre LFI.
- Sur la base de ces interprétations frauduleuses, les journalistes peuvent ressortir le prêt-à-penser des « extrêmes qui se valent », en réussissant le tour de force de dresser une équivalence entre la « nouvelle France » et le « grand remplacement » [2] – un fantasme raciste et complotiste légitimé par les grands médias –, c'est-à-dire à banaliser l'extrême droite dans un sujet supposément consacré au racisme qu'elle déverse à torrent continu contre des élus noirs et arabes. Terminus de ce grand voyage accéléré au pays des éditocrates ? « Jean-Luc Mélenchon sert en fait l'extrême droite ». Dixit Renaud Dély.
Pauline Perrenot
[1] Si l'on trouve l'expression de « nouvelle France racisée » dans un tweet de Jean-Luc Mélenchon (X, 4/10/2024), c'est aux côtés d'autres versants que recouvre précisément le concept de « nouvelle France », au rang desquels par exemple « la nouvelle France des femmes » ou encore « la nouvelle France des villes ».
[2] Ils s'appuient pour ce faire sur l'un de leurs procédés favoris, éprouvé très largement, à savoir sélectionner des bouts de déclarations de Jean-Luc Mélenchon pour soutenir qu'il fait lui-même ce rapprochement, alors que son propos, tenu lors d'un meeting à Toulouse le 22 janvier, visait précisément (et classiquement) à retourner le stigmate.
30.03.2026 à 17:10
Pauline Perrenot
Au lendemain de l'agression israélo-américaine contre l'Iran, le 28 février 2026, l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, débute une intense tournée médiatique. Propagande à foison, invisibilisation des victimes, contradiction atone : on pensait avoir tout vu, tout entendu. C'était sans compter une séquence inédite, qui se répétera sur trois plateaux différents en dix jours…
Entre le 1er et le 11 mars 2026, l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, a cumulé 19 interviews dans l'audiovisuel. Alors qu'il est accusé de génocide devant la Cour internationale de justice et que son Premier ministre est sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, l'État d'Israël voit son ambassadeur défiler dans les médias français à une fréquence inégalée. Aucun de ses homologues ne bénéficie d'une telle caisse de résonance… ni d'une telle complicité médiatique. La complaisance des chefferies éditoriales, comme des journalistes les plus en vue, est vertigineuse.
Le 1er mars, au lendemain de l'agression israélo-américaine contre l'Iran, le présentateur de Franceinfo, Renaud Blanc, revendique son « exclusivité » : « C'est la première fois qu'un représentant d'Israël prend la parole à l'international », lance-t-il aux auditeurs, avant de remercier son invité « d'avoir choisi » la radio de service public. S'ensuivent quinze longues minutes de propagande, racontées dans le détail par Arrêt sur images (7/03). « L'exclusivité » Franceinfo ne fut pas garantie très longtemps puisque l'ambassadeur a l'occasion de réitérer son laïus quelques heures plus tard sur BFM-TV, sans plus de contradiction. Joshua Zarka déplore-t-il lors de cette édition spéciale que le pouvoir iranien « [fasse] en sorte d'essayer de toucher le plus possible des civils pour qu'il y ait un coût humain à cette guerre » ? La répartie de la présentatrice est impitoyable : « Vous voulez dire qu'il n'y a pas d'objectif militaire dans les frappes iraniennes ? »
Le lendemain, 2 mars, Joshua Zarka est l'invité de la matinale de TF1, dont il quitte les studios pour rejoindre ceux de RTL : deuxième matinale… et nouvelle promenade de santé, ponctuée d'une seule timide interruption (en dix minutes) de la journaliste Céline Landreau. Cette dernière ne manque pas d'évoquer les « premiers décès de soldats américains » ni d'interroger l'ambassadeur quant au « bilan humain qui est déjà lourd », mais la journaliste fait ici référence aux dix victimes israéliennes : les centaines de civils iraniens et libanais tués, les écolières de Minab écrasées sous les bombes deux jours plus tôt n'auront pas droit à un seul mot. L'ambassadeur déclare-t-il à deux reprises que l'objectif d'Israël, « c'est [de] vivre en paix dans notre petit coin du Moyen-Orient et qu'on nous laisse tranquilles » ? Cela ne suscite chez la journaliste aucune relance. La veille sur BFM-TV, Joshua Zarka avait du reste éprouvé mot pour mot cet élément de langage [1], enrichi d'un commentaire du même calibre – « On veut […] que nos voisins, proches et lointains, cessent d'essayer de nous exterminer » –, sans déclencher le moindre holà en plateau, où, comme ailleurs, le génocide des Palestiniens relève à l'évidence de l'histoire ancienne… quand il n'est pas purement et simplement nié.
Le 3 mars, on retrouve Joshua Zarka sur CNews, où il s'était déjà rendu la veille, et (de nouveau) sur BFM-TV. Au cours de cette dernière interview de près de quinze minutes, Maxime Switek et Ulysse Gosset poseront 21 questions à l'ambassadeur d'Israël. Aucune ne mentionnera les victimes civiles des bombardements en Iran et au Liban [2]. En seulement deux jours, les 2 et 3 mars, on comptabilise déjà pas moins de sept apparitions sur six médias différents (TF1, RTL, CNews, LCI, BFM-TV, RMC). Ce n'était là qu'un début…
Le 4 mars, Joshua Zarka bénéficie d'un nouvel entretien sur Europe 1 ; le 5, dans la matinale de France 2 mais aussi sur Radio J et le 6, dans la matinale de Radio Classique, où le journaliste Marc Bourreau s'illustre lui aussi par son mordant – et sa défense à tout crin du droit international –, en particulier lorsque Joshua Zarka jure la main sur le cœur que le but d'Israël « n'est pas d'envahir des pays voisins […], malgré toutes les rumeurs que certains antisémites, qu'ils soient en France ou autres, aiment publier ; notre but n'est pas de prendre des territoires, d'agrandir notre territoire ». Alors qu'Israël envahit alors le Liban et accélère le processus d'annexion de la Palestine, tant à Gaza qu'en Cisjordanie occupée [3], la réaction du journaliste est là encore à couper le souffle : ce sera un silence radio… agrémenté d'un hochement de tête.
Le 7 mars, l'ambassadeur d'Israël poursuit sa tournée médiatique sur Franceinfo puis, pour la troisième fois en une semaine, sur CNews. Le 9, il est invité sur le plateau de France 24, mais aussi dans l'émission spéciale de France 2, « L'événement », présentée par Caroline Roux. Puis, quand il ne félicite pas les experts tout terrain sur X en relayant ici une outrance de Jean Quatremer (11/03), là une chronique de Sophia Aram sur France Inter qui se moque de « ceux qui réduisent les bombardements contre un régime islamique à une "offensive contre le droit international" » (10/03), ou encore une « très bonne analyse » d'Alain Bauer sur LCI (10/03), il continue son défilé sous les auspices des hauts gradés du journalisme.
Le 10 mars, il est ainsi convié une deuxième fois par Apolline de Malherbe, cette fois-ci dans le fauteuil le plus exposé de la matinale de RMC, diffusée simultanément sur BFM-TV, et le lendemain, Europe 1 le gratifie d'une seconde invitation dans ses studios. « Nous n'avons aucune dispute avec le Liban, rien, soutient Joshua Zarka face à Apolline de Malherbe. Nous n'avons pas de dispute territoriale, c'est un pays qui pourrait être un pays ami, nous avions même un accord de paix en 1983 ; la seule raison pour laquelle il y a ces hostilités, c'est le Hezbollah qui est dirigé par le Ha… par l'Iran. » Dans pareil cas, une journaliste refuserait de tenir le haut-parleur : elle rappellerait 2006, au moins, l'occupation du sud du Liban par l'armée israélienne pendant vingt-deux ans à partir de 1978, surtout, et, s'agissant de la période récente, se saisirait instantanément des innombrables ressources mises à disposition par les Nations unies (en général), la Finul (en particulier) et les ONG afin de contrecarrer ces éléments de langage [4]. Comment a donc réagi Apolline de Malherbe ? En posant la question suivante : « Pourquoi vous n'avez pas prévenu la France ? » CQFD.
Nous avons écouté la totalité de ces interviews. Comme on a commencé à l'entrevoir, le journalisme est aux abonnés absents à peu près partout. Aussi ces dispositifs ont-ils contribué à doper un récit médiatique aligné sur la propagande israélo-américaine, dont l'un des versants consiste à invisibiliser les crimes commis par ces deux États. Les médias dominants jouent ici brillamment leur partition : dans treize interviews sur dix-neuf, les journalistes aux commandes se sont dispensés, par exemple, de toute référence aux victimes civiles iraniennes.
Dans les six cas restants, la moisson n'est guère plus glorieuse. Sur Franceinfo, si Renaud Blanc évoque bien « 200 morts [et] 500 blessés », la question qui accompagne ce bilan se passe de commentaire : « Est-ce que vous avez un message, si je puis dire, aux Iraniens qui ont été durement frappés, […] à la population iranienne ? » Le 4 mars, la démarche du journaliste d'Europe 1 est sensiblement la même : passer les plats pour mieux blanchir les crimes. « On sait qu'il y a déjà des pertes civiles, avance le journaliste Charles Luylier. Est-ce qu'une réflexion est menée pour qu'elles soient aussi faibles que possible ? » L'occasion, pour l'ambassadeur, de disserter sur la capacité fort connue d'Israël à « cibl[er] seulement les institutions gouvernementales et bien sûr les institutions militaires » et à « minimiser au maximum les pertes civiles » sous les acquiescements du studio – alors que dans le cas d'espèce, l'un comme l'autre des propos étaient déjà démentis par les faits.
Sur France 2 cinq jours plus tard (9/03), c'est encore pire. Si la journaliste de France 24 Mariam Pirzadeh tente d'ouvrir le chapitre du bombardement américain de l'école de Minab, celui-ci est clos instantanément par Joshua Zarka… avec le renfort de la présentatrice Caroline Roux, qui relaie en prime la fake news (déjà débunkée) de Donald Trump :
- Mariam Pirzadeh : Si vous dites que vous vous coordonnez [avec les États-Unis], ça veut dire que vous avez des informations sur l'école de fillettes à Minab, il y a plus de 160 petites filles qui ont été… [coupée]
- Joshua Zarka : Ce n'était pas Israël.
- Mariam Pirzadeh : Ce n'était pas Israël, donc ça veut dire que c'est les Américains.
- Joshua Zarka : Ce n'était pas Israël. C'est tout.
- Mariam Pirzadeh : Quand vous vous êtes décidé d'attaquer… [coupée]
- Caroline Roux : Donald Trump a dit, juste, il a été interrogé sur cette question hier et il a dit : c'est les Iraniens.
Fin de l'histoire. Personne ne bronche. Personne n'y reviendra.
Cet entretien et celui de RMC (3/03) – au cours duquel Joshua Zarka évoque par deux fois « une erreur de frappe iranienne » sans être contredit – seront les deux seuls cas (sur dix-neuf) où des auditeurs et téléspectateurs entendront parler, pendant quelques secondes, du massacre de Minab. L'ambassadeur d'Israël a beau s'enorgueillir à longueur d'antenne d'une « coordination totale » (France 2, 9/03) entre les armées israélienne et américaine, les journalistes ne lui réclament aucun compte. Mention spéciale au chroniqueur de France Inter Pierre Haski qui, en toute fin d'interview lors de l'émission spéciale de France 2, fait part à l'ambassadeur « des informations qui nous parviennent tous les jours de la violence des colons en Cisjordanie, pendant que tout le monde a les yeux fixés sur l'Iran ». Sa question est donc « logiquement » la suivante :
Pierre Haski : Est-ce que ce qui se passe en Cisjordanie, et l'armée laisse faire visiblement, n'est pas totalement contre-productif du point de vue israélien ?
Sidérant.
Si les victimes civiles au Liban sont évoquées un peu plus fréquemment par les journalistes – dans huit entretiens sur dix-sept [5] –, elles sont la plupart du temps, elles aussi, mentionnées de manière périphérique, sans considération réelle, à l'exception d'Apolline de Malherbe (sur BFM-TV/RMC le 10 mars) et d'Achren Verdian (sur France 24 le 8 mars), les deux seules intervieweuses à insister davantage sur leur cas, à trois reprises. Pas de quoi contrebalancer l'imaginaire des « dommages collatéraux », néanmoins. Pourquoi ? Parce qu'il ne s'agit presque jamais d'avancer ces faits dans les termes et le cadre du droit international humanitaire, ce qui favorise in fine le récit dominant de « crimes sans criminels ». Ainsi les journalistes neutralisent-ils systématiquement leurs interviews en les dépouillant du fond, c'est-à-dire de tout rappel concret au génocide des Palestiniens et de toute référence solide au droit international, auxquels les journalistes préfèrent généralement des considérants inoffensifs du type : « Jusqu'où Israël est-il prêt à aller ? » ; ou ses variantes : « Jusqu'à quel objectif allez-vous continuer à frapper ? » (TF1) ; « Jusqu'où Israël va poursuivre ses opérations dans le pays ? » (France 24)
Las… Non seulement le tapis rouge fut presque systématiquement de mise, mais pour couronner le tout, ce défilé a donné lieu à une séquence à notre connaissance inédite dans l'histoire de la télévision. « Bonsoir Joshua Zarka, merci d'être avec nous, l'accueille Maxime Switek sur BFM-TV (3/03). Je vous ai vu tout de suite regarder votre téléphone portable en arrivant dans ce studio. Pourquoi ? » L'ambassadeur évoque alors « une application qui sonne à chaque fois que des missiles tombent sur [ses] enfants ». Sic. Les journalistes l'écoutent attentivement, la compassion est de mise. Ils en feront tout autant lorsque son téléphone sonnera quelques secondes plus tard, comme leurs confrères et consœur sur Franceinfo et CNews, où l'épisode se répétera (en pire) le 7 mars. Trois séquences qui résument, à elles seules, les compassions sélectives et la hiérarchie raciste des vies humaines auxquelles se livrent, consciemment ou non, les commentateurs les plus en vue. Pour le croire, mieux vaut le voir :
La télévision française est obscène.
Début mars 2026, le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU (OCHA) recensait 21 283 enfants palestiniens massacrés par Israël à Gaza depuis octobre 2023. Selon l'Unicef (13/01), « plus de 100 enfants [y] ont été tués […] depuis le cessez-le-feu début octobre [2025] », soit « environ un enfant tué chaque jour ». L'ONG Save the children (6/09/2025) fait état de dizaines de milliers d'enfants blessés, souffrant d'un handicap permanent, portés disparus ou présumés ensevelis sous les décombres. Dans la nuit du 14 au 15 mars 2026, en voiture de retour de Naplouse, Mohamed et Othman, respectivement âgés de 5 et 6 ans, ont été assassinés avec leurs parents par l'armée israélienne [6], portant à 233 le nombre d'enfants palestiniens tués par Israël en Cisjordanie occupée entre le 7 octobre 2023 et le 15 mars 2026 [7]. Pour tous ceux-là, pour ceux du Liban et d'Iran, le temps des chaînes d'info ne s'est jamais suspendu. Et aucune alarme n'a retenti sur les plateaux de télévision.
Pauline Perrenot
[1] Qu'il répétera à l'envi au cours des interviews suivantes.
[2] Ulysse Gosset évoquera toutefois les réfugiés libanais.
[3] Lire le dernier reportage de Jean Stern, « Palestine. À Naplouse, "pour tenir, il ne faut plus penser au lendemain" », Orient XXI, 24/02 et « Dans la bande de Gaza, l'enfer de la "ligne jaune" », Le Monde, 6/03.
[4] En faisant valoir, par exemple, les violations quotidiennes du « cessez-le-feu » par l'État d'Israël depuis sa mise en place le 27 novembre 2024 ; les adresses répétées du représentant permanent du Liban auprès des Nations unies concernant les atteintes à la souveraineté du Liban, parmi lesquelles « la construction d'un mur [qui] aura pour effet de grignoter des terres libanaises d'une superficie estimée à 4 100 mètres carrés » (25/11/2025) ; mais aussi les alertes d'ONG libanaises et internationales concernant les (multiples) violations du droit international humanitaire par Israël, recensées succinctement dans une lettre ouverte aux autorités libanaises (Amnesty International, 27/02).
[5] Nous avons exclu du décompte les deux interviews du 1er mars puisque les bombardements israéliens n'avaient pas encore « (re)commencé » du point de vue de l'histoire… médiatique.
[6] Voir « Après le meurtre d'une famille par l'armée israélienne, la terreur à son paroxysme en Cisjordanie », Mediapart, 18/03.
[7] Selon l'agrégateur de données du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, qui, au total, recensait 1 071 Palestiniens tués au 15 mars 2026.
29.03.2026 à 11:00
Acrimed
Il y a 30 ans jour pour jour, le 29 mars 1996, l'Assemblée générale constitutive d'Acrimed adoptait un texte d'orientation – Notre action, notre critique, notre média –, premier jalon de notre réflexion et de notre activité, qui sera publié dans le Bulletin n°1 de l'association (octobre 1996), et que nous reproduisons ci-dessous.
Pourquoi une intervention démocratique sur le terrain des médias rend-elle nécessaire la constitution d'une nouvelle association alors que, multiforme et éclatée, cette intervention existe déjà - s'appuie sur des organisations tournées vers l'action, s'accomplit dans des réflexions tournées vers la critique et s'exprime à travers de nombreux médias ?
Pour répondre à cette question, il suffit, provisoirement, de dresser un constat de carence sur un point : l'absence d'une action démocratique à la hauteur des enjeux. Notre ambition devrait être de contribuer à combler cette carence, et, à cette fin, de rechercher et d'établir les convergences entre les acteurs (professionnels ou non) des médias, les usagers et les chercheurs concernés - entre tous ceux qui souvent remplissent à la fois cette triple fonction.
Voici, en quelques mots, ce que pourraient être notre action, notre critique, notre média.
Constituer un réseau transversal, établissant des points de contact et de passage, entre les protagonistes de l'action démocratiques (et non un simple prolongement des syndicats de salariés, des associations de consommateurs ou des laboratoires de recherches) ;
Promouvoir, dans et hors du champ médiatique, une action coordonnée destinée à obtenir l'exercice d'une démocratie pluraliste et égalitaire, affranchie de la tutelle des pouvoirs et des discours dominants. Une action déployée dans plusieurs directions :
– Une action directe et massive en direction des pouvoirs publics et médiatiques, qui en appelle à la mobilisation des citoyens chaque fois que leurs droits démocratiques, notamment en matière d'information, sont bafoués ;
– Une action diffuse et concertée au sein même du champ médiatique, destinée à promouvoir une information démocratique des citoyens et une expression démocratique des protagonistes de la vie intellectuelle, artistique et politique, et particulièrement des acteurs du mouvement social ;
– Une action en direction des professionnels, destinée non à redoubler leur action syndicale, mais à renforcer sa portée démocratique.
Déployer une réflexion qui cumule les acquis de l'expertise scientifique, de la réflexion professionnelle et de la contestation citoyenne, mais qui dépasse par des propositions critiques les limites du savoir d'expert réservé aux experts, de la compétence professionnelle consacrée à la défense professionnelle, de la protestation citoyenne murée dans la protestation ;
Se fonder sur une recherche approfondie, mais tournée (par ses méthodes, ses contenus et ses formes) vers une intervention critique qui permette de saisir comment les médias se transforment pour pouvoir transformer les médias. Une intervention répondant à quelques exigences :
– Une réflexion qui permette non seulement de critiquer les effets des médias sur l'exercice de la démocratie, mais de déceler le potentiel de transformation des médias par l'exercice de la démocratie et de formuler des propositions de transformation démocratique des médias ;
– Une réflexion permanente qui permette de soustraire le débat aux aléas de la conjoncture, mais dans le but de fournir des outils d'intervention et des propositions alternatives ;
– Une réflexion ouverte et plurielle qui permette de métisser les savoirs critiques des chercheurs et ceux des acteurs qui tentent de dénouer et de déjouer les connivences entre les médias et les autres pouvoirs (économiques, politiques, intellectuels).
Doter l'Association de tous les moyens d'expression et de communication correspondant à ses objectifs. Privilégier dans l'immédiat le bulletin d'information, de confrontation, de liaison.