15.09.2026 à 16:33
Pauline Perrenot
Déclaré victorieux à huit mois de l'élection présidentielle par l'ensemble des commentateurs, le RN est au centre de l'attention journalistique. Une fois n'est pas coutume, alors que certaines thématiques chères à la gauche – écologiques, économiques et sociales – lui disputaient (un peu) l'agenda, les chefferies médiatiques ont viré à tribord toute : l'interdiction du voile dans l'espace public fait la Une. Une séquence transparente pour observer les rouages structurels de la banalisation médiatique de l'islamophobie.
Mardi 1er septembre, Pascal Praud trônait sur le plateau de CNews, le teint légèrement hâlé, fraîchement rentré de La Baule, chargé du souvenir estival et néanmoins traumatique de ces « nombreuses femmes voilées » qui défilaient sous ses yeux « vers 10h du matin », au moment où l'éditorialiste avait l'habitude de prendre un café « avenue du général de Gaulle, la bien nommée ». « Il n'y avait pas de femme voilée il y a quarante ans à La Baule », poursuivait-il, avant d'agiter sexisme et islamophobie dans un cocktail détonnant :
Pascal Praud : Les jeunes femmes portaient des mini-jupes, des robes légères, parfois des bikinis, jamais de voile. Le voile islamique n'est pas une tradition française. Il n'appartient pas à notre culture, à nos mœurs, à notre histoire. Il est la conséquence d'une immigration massive et d'une religion importée sur le sol de France, l'islam.
Non sans avoir préalablement et mécaniquement fustigé le prétendu silence des « féministes », « comme si elles craignaient d'affronter la colère du monde musulman », l'éditorialiste concluait son plaidoyer par une adresse solennelle : « On a évidemment trop tardé. On ne s'en sortira plus, désormais, sans mesure radicale. » Une manière d'afficher un soutien au RN qui, la veille, formulait la volonté d'interdire le voile dans l'espace public. Aucun doute : la rentrée médiatique a sonné.
Cette (nouvelle) séquence de stigmatisation des femmes musulmanes avait en réalité (re)commencé sur BFM-TV deux jours plus tôt. Le 30 août, la chaîne déroule le tapis rouge au député RN Jean-Philippe Tanguy pour un « grand oral », où le thème de l'immigration occupe, sans surprise, une place importante. Alléché comme tout professionnel de sa trempe par l'insignifiante tambouille politicienne et les vapeurs de rififi au sein du RN, le présentateur Marc Fauvelle lance de sa propre initiative le sujet suivant :
Marc Fauvelle : Jean-Philippe Tanguy, un mot sur le port du voile. Marine Le Pen a toujours dit : « Si j'arrive à L'Élysée, j'interdirai le port du voile dans l'espace public. » Il y a eu un séminaire organisé au Rassemblement national il y a quelques mois, et d'après L'Express, qui a même cité ses propos, Jordan Bardella aurait émis des réserves, il aurait dit : « Je la sens pas cette mesure. Je ne la sens pas, je ne sais pas comment on va [la] faire appliquer, je ne sais pas si ça ne va pas nous couper aussi d'une partie de l'opinion. » Est-ce que, vous, vous la sentez ?
S'ensuit une séquence d'à peine quatre minutes, au cours de laquelle Jean-Philippe Tanguy réitère l'une des propositions ancestrales de Marine Le Pen : en cas de victoire du RN, le port du voile dans l'espace public sera sanctionné – « Marianne, elle est plutôt dénudée en France. Voilà. » Rictus semi-gêné des journalistes, qui, malgré tout, ne pipent mot. Ou plutôt si : « Ça sera dans le projet du RN ? », demande poliment Marc Fauvelle. Il n'en fallut pas plus…
Pendant au moins 72 heures, la déclaration inspire aux intervieweurs politiques leurs questions matinales, aux « reporters » leurs interpellations du personnel politique, aux magazines et chaînes d'info leurs « débats », aux JT leurs micros-trottoirs, aux journalistes politiques leurs plongées sous-marines dans les arcanes des partis, aux vérificateurs leurs « vrai ou faux », aux sondeurs leurs camemberts vides de sens, aux têtes pensantes leurs éditos, avant que chacune des réactions d'élus – sollicitée ou non – viennent à son tour grossir la chronique : la question du voile occupe de nouveau le haut de l'agenda. Et contrairement à ce qu'ont rapporté la plupart des journalistes si prompts à s'exonérer de toute responsabilité dans la co-construction de « l'actualité », ce n'est pas au RN que l'on doit sa énième mise en circulation… mais à un présentateur de télévision.
Le parti d'extrême droite ne s'est évidemment pas fait prier. Dès le lendemain, les fausses « indiscrétions » des uns font les « exclusivités » des autres : « Le Rassemblement national prépare un référendum sur l'interdiction du port du voile si Marine Le Pen est élue lors de la présidentielle 2027, apprend France Inter ce lundi 31 août auprès de l'entourage de Marine Le Pen. » (France Inter, 31/08) Un journalisme de communication : quelques instants plus tard, à l'issue d'une réunion au siège du RN, Jordan Bardella duplique le message devant un parterre de guetteurs à micros, tandis que d'autres élus courent déjà les plateaux des chaînes d'info pour croiser le fer avec des opposants qui, à leur corps défendant, contribuent à maintenir à flot cet agenda raciste en acceptant les joutes télévisées. Bref, la dialectique ordinaire de l'« actualité politique ».
Que de nombreux journalistes se soient élevés contre la proposition du RN en pointant notamment son anti-constitutionnalité ne change strictement rien au fond du problème : tous ont jugé légitime et acceptable qu'un tel « débat » se tienne (de nouveau) sur la scène médiatique, et tous ont œuvré (consciemment ou non) à ce qu'il en occupe le premier plan, la plupart du temps en l'absence de femmes musulmanes portant le foulard… comme à chaque séquence de cet acabit. Les cadrages journalistiques n'en ont été que plus discriminants : autopsie des intentions des concernées ; élucubrations quant aux significations « véritables » du voile ; comparaisons internationales éculées, notamment avec les femmes iraniennes ; plaidoyers faussement féministes (mais vraiment islamophobes) ; examen des bisbilles au sein du RN ; exégèse de la volonté « des-Français » en la matière, sondages à l'appui ; revue historique des positions d'élus ; questionnements pratico-pratiques omniprésents sur l' « applicabilité » d'une proposition foncièrement raciste… : rien n'aura été épargné.
Dans la matinale de Franceinfo face à Valérie Pécresse (31/08), le journaliste Simon Le Baron semblait (sincèrement) s'en indigner : « Vous voyez bien ce que cherche à faire le RN, c'est-à-dire à faire réagir sur des propositions choc alors que vous le dites, si je vous entends bien, elles sont inapplicables ! » En effet… À ceci près qu'en première instance, aucune loi professionnelle n'obligeait le matinalier à « faire réagir » Valérie Pécresse sur cette question. Aucune, si ce n'est la routine tristement mimétique du journalisme français, brillamment résumée par sa consœur Agathe Lambret en début d'interview, consistant à faire le débat médiatique à partir d'« un sujet qui fait débat »… surtout dans les médias.
Ce pouvoir d'agenda, de nombreux médias l'ont mis en pratique avec brio. Pour Benjamin Duhamel, aux commandes de la nouvelle émission politique dominicale co-diffusée par France Inter et France 2, « Franc-jeu » (06/09), l'interdiction du port du voile est bel et bien « le débat politique de la semaine » ; raison pour laquelle les deux rédactions le prolongent goulûment avec la mise en scène d'une confrontation typiquement médiatique (et 100% masculine) : Jean-Philippe Tanguy versus Chems-Eddine Hafiz, recteur de la Grande Mosquée de Paris.
Une semaine plus tôt dans la matinale de LCI, après avoir amorcé l'interview du député RN Sébastien Chenu avec le sujet du voile (31/08), la journaliste Amélie Carrouër remettait le couvert face au coordinateur de La France insoumise (01/09). « Peut-on débattre du voile, Manuel Bompard ? », feignait-elle de s'interroger, avant de consacrer à cette thématique le lancement puis les six premières minutes de son entretien.
Il en est allé de même sur d'autres télévisions en continu. Entre le 31 août et le 4 septembre, sur X, le compte de Franceinfo a par exemple publié pas moins de 30 posts sur le sujet. Un score largement dépassé par BFM-TV : 55 posts en cinq jours ! Intoxiqués par les logiques d'audiences, d'« impact » et de buzz qui contribuent à la déréalisation de tout, tout le temps, les présentateurs de la chaîne Saadé en ont même fait un argument de vente pour la marque BFM : « le moment Fauvelle/Tanguy » est devenu un symbole marketing. Le 31 août, le présentateur de « BFM Première », Mathieu Coache, en parle ainsi comme d'un « temps fort » du week-end : « une séquence qui a fait beaucoup réagir ». « Ça s'est passé chez nous, sur BFM, dans "Le grand oral" du dimanche ! », plastronne encore Maxime Switek dans la soirée. Son émission, « BFM Grand soir », a d'ailleurs su lui assurer un SAV digne de ce nom. Sur trois heures de programme, l'interdiction du voile fut de très loin le sujet le plus traité : 1h35 au total, soit un temps près de six fois supérieur à celui accordé, par exemple, à la séquence sur le prix des carburants.
BFM-TV, « première sur l'info » raciste ? L'agenda de « BFM Grand Soir » fut en tout cas à l'image de la grille du 31 août, progressivement vampirisée par les séances de commentaires autour de l'interdiction du voile. De 20 minutes entre 10h et 12h, on est en effet passé à 30 minutes entre 12h et 14h ; puis, après une « accalmie » sur la tranche 14h-17h – peu regardée et occupée ce jour-là par une édition spéciale sur les obsèques d'Édouard Balladur – la thématique est revenue en force : 45 minutes dans l'émission d'Alain Marschall et Olivier Truchot, autant dans celle de Sonia Mabrouk et, enfin, 1h35 dans le programme de Maxime Switek. L'interdiction du voile a même constitué le sujet d'ouverture de ces trois émissions, qui se donnent chacune pour ambition d'attirer de fortes audiences, animées – et ce n'est pas (non plus) une coïncidence – par certaines des « têtes d'affiche » les plus passionnément de droite. Cet agenda obsessionnel s'est d'ailleurs accompagné d'un défilé de cadres frontistes dont « l'info en continu » est désormais coutumière : entre 10h et minuit, cinq d'entre eux auront ainsi cumulé six passages dans les studios de BFM-TV [1], la plupart du temps sous la forme de promenades de santé.
Une exposition médiatique à mettre en regard de celle dont a « bénéficié » la consultante Sara El Attar le même jour, seule et unique femme musulmane portant le foulard à avoir pu s'exprimer à l'antenne : deux passages dans les conditions d'un duplex, parasité par une mauvaise liaison technique et de nombreuses interruptions. Un traitement à charge dont elle a pu rendre compte dans l'émission d'Arrêt sur images (04/09), et dont on prend la mesure à l'écoute des « questions » que lui ont adressées Olivier Truchot puis, dans une seconde émission, la transfuge de CNews, Sonia Mabrouk. Florilège :
- Olivier Truchot : Est-ce que vous êtes, finalement, le porte-parole de cet islamisme radical en portant le voile dans l'espace public ?
- Sonia Mabrouk : Le voile […] n'étant pas inscrit dans les mœurs françaises, en tous les cas le voile tel qu'on l'entend, le voile islamique, est-ce que pour vous, malgré tout, c'est un signe d'intégration et d'assimilation ?
- Sonia Mabrouk : C'est difficile de faire abstraction de ce qui se passe dans le reste du monde, c'est-à-dire que quand vous parlez ce soir, madame, vous parlez quand même au nom de certaines femmes. Et moi, je ne peux pas mettre de côté les femmes iraniennes qui se battent, qui se battent au mépris de leurs vies pour l'enlever, voyez-vous ? C'est impossible de penser comme si c'était simplement la liberté.
- Sonia Mabrouk : Quand vous regardez des images […] de certaines femmes qui sont battues, torturées parce qu'elles ont enlevé le voile, j'ai envie de savoir ce que ça vous fait, tout simplement. Parce que je ne peux pas imaginer que vous n'éprouvez pas de la solidarité envers ces femmes…
Suspecte et coupable a priori, Sara El Attar aura beau tenir la dragée haute et témoigner d'une solidarité « avec toutes les femmes qui veulent se vêtir comme elles le souhaitent », comme d'un rejet catégorique des oppressions étatiques et patriarcales d'où qu'elles viennent, elle sera régulièrement interrompue. Et, sous le regard satisfait du député RN, le soupir voire le ricanement d'un autre intervenant – quatre hommes blancs sont en plateau ! –, elle subira la morgue et les coups de boutoir systématiques de Sonia Mabrouk : « Reconnaissez, lui lancera par exemple la journaliste, que ça doit faire beaucoup souffrir certaines femmes qui vous écoutent ce soir, peut-être, à travers les frontières. » Quant au sujet des discriminations systémiques subies par les femmes musulmanes en France, Sara El Attar sera instantanément renvoyée dans les cordes pour l'avoir mis sur la table : « Madame ! Madame !, l'interrompt brutalement Sonia Mabrouk. Comparaison ne vaut pas raison : en Iran, elles se font tuer ! Moi, je n'aurais jamais l'indécence de comparer l'Iran et la France. Jamais ! » C'est pourtant sous l'égide de ce parallèle d'autorité que la présentatrice aura construit plus de la moitié de son « entretien »…
Quelques heures plus tôt sur LCI (31/08), un sort relativement similaire était réservé à l'avocate Lilia Bouziane. Où l'on assistait, par exemple, à cet échange proprement sidérant :
- Élizabeth Martichoux : Il faut respecter les règles qui sont en vigueur dans la société française. Et dans la société française, […] le voile est interdit dans un certain nombre d'exercices professionnels, dont le vôtre. Et vous ne voulez pas le respecter.
- Lilia Bouziane : Je serais bien curieuse de savoir pourquoi vous dites que je refuse de le respecter.
- Élizabeth Martichoux : Vous êtes obligée, mais vous voudriez que ça change, non ? Ou alors je me trompe ?...
- Lilia Bouziane : Excusez-moi… Vous contestez quoi ? Est-ce que je respecte la loi ou est-ce que j'ai le droit de penser et de réfléchir ?
- Élizabeth Martichoux : Vous respectez la loi, mais vous aimeriez la changer…
- Lilia Bouziane : Non, c'est pas la loi que j'aimerais changer. Après, vous pouvez comprendre qu'en tant que jeune fille qui a toujours voulu être avocate […], bien sûr que ça me chagrine et que ça me peine de ne pas plaider. […] Et je ne comprends pas cette interdiction même juridiquement et intellectuellement.
- Élizabeth Martichoux : Vous pouvez heureusement plaider sans voile. Heureusement…
- Lilia Bouziane : Bien sûr je peux, mais je ne le souhaite pas.
- Élizabeth Martichoux : Ben voilà.
- Lilia Bouziane : Ben voilà. Du coup, je respecte les lois.
- Élizabeth Martichoux : C'est dommage. C'est dommage de se priver d'une bonne avocate comme vous devez l'être parce qu'elle refuse de plaider sans voile… C'est la règle !
Ce n'était là qu'un avant-goût… « Est-ce que vous comprenez les Français qui considèrent – et ils sont nombreux, il n'y a pas que le RN ! – que le voile est un symbole d'islamisme radical ? », osait encore la présentatrice Marie-Aline Meliyi. « Et de soumission de la femme ! », ajoutait Élizabeth Martichoux à la volée. L'ironie grinçante de l'avocate résonna alors comme la meilleure des réponses : « Alors en toute honnêteté, quand j'entends ce qu'on dit toute la journée sur les chaînes de télé, oui, je comprends qu'ils le pensent… »
La diffusion de discours discriminants y est en effet monnaie courante, et l'impunité des agitateurs les plus en pointe sur le sujet du voile, proverbiale. De Natacha Polony – « On a le droit de dire que le voile ne correspond pas à la sociabilité française » (BFM-TV, 04/09) – aux chevaliers des médias Bolloré : « Le Rassemblement national est courageux […], déclarait par exemple Ivan Rioufol sur Europe 1 (31/08). Je trouve intéressant de replacer aujourd'hui le débat sur le plan civilisationnel. […] Les Français ont bien compris qu'il y avait une grave crise existentielle et que la France était menacée par une submersion intérieure d'une autre civilisation. » Sans oublier son ancien confrère et grand ponte du Figaro qui, en 2019, se vantait publiquement d'être descendu d'un bus où « il y avait quelqu'un avec un voile ». Le 31 août, lorsque Yves Thréard n'était ainsi pas occupé à délirer contre « l'entrisme » des wahhabites, « les plus puissants dans l'infiltration de tous les secteurs de la société », il décrivait le voile comme « une arme politique » et l'« un des instruments de cet entrisme » :
Yves Thréard : Si la notion de racisme peut exister, en l'occurrence là [pour qualifier la proposition du RN, NDLR], elle est complètement déplacée ! Le problème, c'est que vous le savez très bien, le port du voile, dans quasiment tous les cas en France, est un projet politique, est un acte militant, est un acte politique, est un acte d'hostilité justement à la laïcité française. Et ça n'a rien à voir avec le racisme ! Quant à l'islamophobie, c'est une expression qui sort de nulle part, ça ne veut rien dire du tout. (BFM-TV, 31/08)
Et c'est un expert qui parle...
Produit de l'acharnement de certains éditocrates aux convictions notoirement islamophobes, la stigmatisation médiatique des femmes musulmanes peut également résulter, dans d'autres cas… ou en même temps, d'un « excès de zèle » de la part de journalistes ayant trop (ou mal) assimilé les mythes et les contraintes professionnels qui s'imposent à eux. Celles du « débat » prétendument « pluraliste » ou de la sacrosainte « confrontation d'idées », par exemple. Le 1er septembre, RTL aura offert un cas d'école en la matière.
Sujet principal de l'émission « Les auditeurs ont la parole », la proposition du RN sur le voile ne recueille pas l'enthousiasme : le répondeur de la radio enregistre de nombreux témoignages « contre ». Un premier – exprimant un message de tolérance (« chacun fait ce qu'il veut ») et une forte lassitude devant la surexposition de cette thématique au détriment d'autres comme « le chômage et la précarité » – est diffusé en guise d'introduction de l'émission. La présentatrice Amandine Bégot reçoit ensuite une deuxième auditrice, qui tient à exprimer « la même chose » que sa prédécesseuse. « Voir une femme qui porte le voile, ça ne vous gêne pas », résume quand même la présentatrice pour confirmation. « Du tout. ». « Mmmh. » Puis c'est au tour de Sihame, qui porte le voile, de témoigner : rebelote ! Tant et si bien qu'au bout de quinze minutes, on sent la présentatrice de RTL dans un certain embarras :
Amandine Bégot : Sihame, Isabelle, on entend. […] J'aimerais entendre des auditeurs qui sont contre le port du voile et qui seraient favorables à ce référendum que propose le Rassemblement national. Ce que je dis toujours dans cette émission, ce qui est bien, c'est que même si les points de vue sont différents, on peut échanger de manière posée […], sans que ce soit violent. Donc s'il y a des auditeurs qui nous écoutent et qui se disent : "Mais non, oui, il faut l'interdire ce voile dans notre pays, et ce, partout.", vous nous appelez au 3210, vous nous laissez un petit message.
Et d'insister après la page de pub :
Amandine Bégot : Je vous cache pas que, pour l'instant, il y a que des gens contre cette proposition du Rassemblement national donc encore une fois, si vous y êtes favorable, bah… appelez-nous, que l'on puisse en débattre ! C'est le principe de l'émission. Dans le calme hein, on ne jugera personne, c'est juste pour en discuter.
C'est autour de la vingtième minute qu'apparaît le graal [2]. « Max est avec nous […]. Vous, vous êtes contre le port du voile. [Oui.] Pourquoi ? » Les efforts de RTL se voient alors dûment récompensés : l'auditeur se lance dans une tirade raciste, néanmoins parfaitement dans les clous de ce qui était attendu, et même, à ce stade, disons-le, espéré. « C'est pas notre culture, c'est pas notre histoire et c'est pas notre religion », déclare ainsi l'auditeur, avant d'en ajouter une couche : « Vous vous rendez compte, […] la question, pour moi, elle a pas lieu d'être. On est en France, il y a pas à avoir des gens… euh… des femmes voilées dans la rue ! »
Résumons : Amandine Bégot cherche tellement à mettre en scène un « débat d'opinion » tel que l'éditocratie se le figure qu'elle en vient à appeler, sans avoir vraiment l'air de s'en rendre compte, à ce que des propos ouvertement discriminatoires soient tenus sur son antenne. « Juste pour » cocher une case. Pire : en verbalisant explicitement la position-type escomptée – « Il faut l'interdire ce voile dans notre pays, et ce, partout. » –, non seulement la présentatrice consigne cette position dans le registre du « dicible » (et crédibilise d'une pierre deux coups la proposition du RN), mais elle ouvre également la porte à d'autres propos racistes du même calibre, qui s'en trouvent par avance autorisés, encouragés, et donc légitimés. L'extrême droitisation du débat public se mesure pleinement à ce genre de séquence.
Le cadrage médiatique autour de la « faisabilité » du projet frontiste, omniprésent dans la presse comme nous le soulignions plus haut, a produit les mêmes dégâts. Pendant plusieurs jours, les plateaux ont ressemblé à s'y méprendre à la « Zemmour-mania » de 2021, lorsque les éditorialistes cherchaient à « entrevoir quelques-unes des solutions ou des réponses » que proposait l'agitateur… « au-delà des constats » [3]. Cinq ans plus tard sur BFM-TV (31/08), c'est en ces termes que le journaliste Julien Arnaud s'adresse au député européen et porte-parole Aleksandar Nikolic :
Julien Arnaud : Jordan Bardella, il dit que c'est très difficile à mettre en œuvre, à mettre en pratique concrètement. Expliquez-nous : comment ça se passe ? Voilà, on a un voile dans la rue, on croise un membre des forces de l'ordre : qu'est-ce qui se passe ?
En fin de soirée, la journaliste Anne Saurat-Dubois interpellait Laurent Jacobelli, autre député RN : « Est-ce que c'est la bonne méthode, voilà, les amendes ? » Son intervention précédente était du même tonneau :
Anne Saurat-Dubois : Monsieur Jacobelli, juste une petite question, pardon. Pourquoi souhaitez-vous un référendum ? Vous pourriez vous dire : « À partir du moment où on sera élu, si on est élu, on aura eu la sanctification des urnes et donc on pourra considérer que ce qui est dans notre programme peut être mis en place. » Pourquoi vouloir ce véhicule supplémentaire du référendum ?
Les journalistes politiques sont en pleine forme, prenant très au sérieux leur rôle de communicants… ou de techniciens : « Dans quel contexte serait-il sanctionné précisément, de quel voile parle-t-on et de quel montant serait cette amende ?, s'enquiert l'inspectrice Amélie Carrouër auprès de Sébastien Chenu. Soyons concrets pour commencer. » Et à chaque fois, le RN se frotte un peu plus les mains : l'objectif est atteint. A fortiori dans des « médias de dédiabolisation », où les journalistes les plus en vue adhèrent pour certains à l'assimilation « voile/islam = islamisme », et renoncent, pour d'autres, à contrecarrer politiquement et philosophiquement les thèses de l'extrême droite. Car de fait, plus aucun acteur ne songe à contester la légitimité d'un « débat » sur l'interdiction du voile dans l'espace public. Ou presque…
Sur BFM-TV (31/08), l'avocat Arié Alimi a choisi d'intervenir en plateau pour annoncer que des organisations antiracistes porteraient plainte pour provocation à la discrimination contre plusieurs cadres du RN, rappelant que leur proposition est en elle-même constitutive d'une « infraction pénale » : « On ne peut pas se permettre d'avoir ce débat sur un plateau télé », ajoutait-il. La piqûre de rappel ne fut pas (du tout) du goût d'Anne Saurat-Dubois : « Quand 60% des Français vous disent, à peu près, peu ou prou : "Il y a un sujet sur le voile dans l'espace public", ça mériterait qu'on en débatte ! », s'insurge-t-elle. L'avocat en parle-t-il comme d'« un débat à des fins discriminantes et à des fins racistes » ? « Non ! », s'exclame la journaliste, qui n'en démord pas : « Je pense qu'il faudrait pouvoir en débattre ! […] Nous pourrions en parler ici, ce n'est pas le plateau du Rassemblement national ! » On s'y tromperait… « Le simple fait d'en débattre, c'est une discrimination, c'est inciter à une discrimination », tente d'expliquer l'avocat… sous les huées des journalistes : « On peut pas parler du voile en France ! » ; « C'est incroyable ! » ; « Mais c'est lunaire ! »
« Lunaire » : voilà un terme pour qualifier cette nouvelle séquence médiatique. En particulier les projections futuristes et certains dispositifs qu'aura mécaniquement générés le cadrage journalistique sur « l'applicabilité » de la proposition du RN. Solliciter l'avis de syndicalistes policiers, par exemple : un angle qui, de Franceinfo à BFM-TV en passant par RMC, a donné lieu à quelques saillies de qualité sur les risques de « violences » ou d'« attroupements » que provoquerait la mise en application de la loi sur le terrain…
Pire : sur BFM-TV, croyant sans doute de bonne foi cornériser un député RN en le mettant face à ses contradictions, le chroniqueur Raphaël Grably a proposé à son interlocuteur un « exercice pratique », au cours duquel ce dernier reçut pour consigne de désigner, parmi quatre portraits générés par IA, la ou les femme(s) voilée(s) qui serai(en)t visée(s) par l'amende !
En plateau, l'absence totale de réaction nous laisse face au constat de la déshumanisation hors-norme dont sont victimes les femmes musulmanes dans les grands médias français. Malléables à merci, elles sont en permanence objectivées : parlées par d'autres ; rabrouées quand elles ont l'audace de répondre à une invitation ; exhibées, au sens propre comme au sens figuré, tantôt dans des « débats » dits féministes dont elles sont quasi systématiquement exclues, tantôt en toile de fond, défilant muettes sur les écrans des plateaux en guise de simple « illustration », tandis que les journalistes bénéficient visiblement de toute licence en art pour « faire joujou » avec les titres de bandeaux…
Depuis au moins trois décennies, la stigmatisation du voile s'est progressivement routinisée dans le débat public, renforcée par la normalisation médiatique du RN lui-même et, plus généralement, par la banalisation continue de l'islamophobie, avec le concours d'une très large partie du champ politique. Aussi la séquence actuelle – qui succédait à deux « actualités » du même type en juin et en juillet – a-t-elle réenclenché le traditionnel vrombissement islamophobe, de diatribes en amalgames ordinaires. Nul besoin d'un quelconque « effet de nouveauté » pour faire la Une : produit d'une mécanique structurelle bien huilée qu'Acrimed documente depuis de longues années, ce genre d'emballement se reproduit inlassablement à l'identique. Et la normalisation de l'extrême droite suit son cours. Le Monde semblait d'ailleurs avoir besoin d'une petite piqûre : « C'est un rappel venant de Marine Le Pen elle-même : le Rassemblement national (RN) demeure bel et bien un parti d'extrême droite », écrivait le quotidien dans son édito sur la pénalisation du port du voile (02/09). « Le RN retourne à la ligne dure », titrait Libération dans la même veine (01/09) – on ignorait qu'il l'eût un jour quittée –, en parlant même du « risque [sic] de la rediabolisation ». Après une telle séquence, il est malheureusement permis d'en douter…
Pauline Perrenot
[1] Andréa Kotarac, Aleksandar Nikolic (deux fois), Sébastien Chenu, Julien Odoul et Laurent Jacobelli.
[2] Après une auditrice ayant qualifié la proposition du RN de « complétement stupide », tout en racontant son « choc », au cours de ses vacances d'été, à la vue de deux adolescentes « voilées de la tête aux pieds, Amandine » et avec « des gants. Des gants, Amandine… »
[3] Ruth Elkrief, LCI, 27/09/2021.
14.09.2026 à 15:00
Marion Moinet
Journalisme et publicité : des frontières beaucoup trop poreuses.
Depuis plusieurs années, les « publireportages » prolifèrent dans les médias français, sous diverses appellations : « contenu sponsorisé », « partenariat », « publi-information » ou encore « publicité native »… Parfaitement légale, la pratique consiste à maquiller un texte publicitaire en article journalistique, en reprenant la mise en forme du média dans lequel cette pub a vocation à paraître. Le résultat : une publicité « plus engageante pour le lecteur » et crédibilisante pour la marque, puisqu'on peut facilement la confondre avec un véritable article. Certaines rédactions poussent même le vice jusqu'à confier la rédaction de ces publireportages à leurs propres journalistes.
Ces pratiques, qui brouillent les pistes entre journalisme et publicité, sont autorisées en droit français, « à la condition qu'elles soient rendues identifiables par le consommateur », rappelle le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM). C'est pourquoi la plupart des publireportages sont assortis d'une (discrète) mention « La rédaction n'a pas participé à la rédaction de ce contenu », censée permettre au lecteur de trier le bon grain de l'ivraie. D'un côté se trouveraient les « vrais » articles, supposément rédigés par des journalistes hors de toute considération commerciale, dans le respect de la déontologie [1]. De l'autre, les contenus publirédactionnels, qui n'auraient aucun lien avec la production journalistique « classique ».
Sauf que la frontière entre « publirédactionnel » et journalisme est régulièrement franchie, et ce depuis des années : journalisme « embarqué » au Figaro pour booster les ventes de Rolls-Royce, articles en série dans Le Monde pour appuyer la sortie du dernier iPhone, ou encore ce dossier de L'Obs sur l'épargne et le patrimoine, gavé de réclames pour des placements financiers. Des publicités clandestines maquillées en article se glissent ainsi dans les journaux, sans que le lecteur en soit averti. Moins scrutée que la presse nationale, la presse quotidienne régionale regorge aussi de sujets de ce type. Article dithyrambique sur les stations de ski l'hiver, les compétitions de trail l'été, Une élogieuse envers le principal actionnaire du journal, placement de produits… De nombreux articles qui fleurent bon la publicité déguisée, présentés comme du contenu lambda. Ce mélange des genres interroge : à force de polluer les colonnes des journaux en copiant les codes du journalisme, le publireportage aurait-il fini par infiltrer l'esprit des journalistes eux-mêmes – au point que certains confondent désormais leur métier avec celui d'annonceur ?
Pour qui parcourt régulièrement les colonnes des médias régionaux, le constat est sans appel. Du Dauphiné Libéré au Journal de la Haute-Marne, en passant par Les Dernières Nouvelles d'Alsace ou La Provence, on tombe sur des « articles » rédigés par des journalistes professionnels, mais assimilables à de la publicité. La méthode employée est toujours la même : une actualité commerciale (le lancement d'une marque, d'un produit) ou le retour d'un marronnier (le début ou la fin de la saison de ski, l'arrivée de l'été) sert de prétexte à placer un « article » dont l'unique but semble être de promouvoir une entreprise, une marque, un produit…
Généralement, les auteurs de ces articles mobilisent uniquement des sources intéressées à la promotion du sujet. Par exemple, le directeur d'une station de ski ou d'un office de tourisme, la marque qui commercialise le produit évoqué dans l'article… Ainsi, de cette « actualité » parue fin août 2025 sur le site du Dauphiné Libéré, consacrée à la sortie d'un modèle de chaussure de trail de la marque Rossignol. Les personnes interviewées ? Le PDG de Rossignol, le responsable de la gamme trail, et Martin Fourcade, ancien champion olympique sponsorisé par la marque… Une ribambelle de « sources » qui partagent évidemment le même intérêt commercial. Parfois, le journaliste qui rédige ce type d'articles s'affranchit même des sources, s'appuyant sur son expérience personnelle – présentée comme impartiale et objective – pour faire la promotion d'un lieu ou d'une activité. Ainsi, dans un article intitulé « Skier en Italie : partez de Montgenèvre et rejoignez le domaine de la Voie Lactée sans enlever vos skis », le journal La Provence consacre un reportage très élogieux au domaine skiable de Montgenèvre, station huppée située à la frontière franco-italienne. Ici, pas d'interviews, mais une avalanche de chiffres qui semblent tout droit tirés d'une brochure publicitaire : nombre de pistes, de remontées mécaniques, pourcentage de pistes « accessibles aux skieurs intermédiaires ». « Même les jours de grosse affluence, l'attente est limitée, tout comme le bruit et le stress… » assure le rédacteur. Qui rappelle que les restaurants d'altitude situés du côté italien, « accessibles en motoneige », restent ouverts tard le soir. Pour enfoncer le clou, le « reportage » est suivi d'une note de bas de page aux airs de réclame publicitaire, taillée sur mesure pour les lecteurs du journal : « La station de Montgenèvre se trouve à 3h de route d'Aix-en-Provence. Prix du forfait journée vers la Voie Lactée : 51€. »
Comme on le voit, ces publireportages « déguisés » n'évoquent jamais les critiques sociales et environnementales qui pourraient être adressées à l'industrie, l'entreprise, la marque mise en avant dans l'article. Dans le récit sirupeux que fait le rédacteur de La Provence de son séjour à Montgenèvre (sans préciser s'il a été pris en charge par la station de ski), on ne parle pas des problèmes d'enneigement rencontrés par la station, d'éventuelles controverses liées à ses activités, de la consommation d'énergie requise pour entretenir ce faramineux domaine. Encore moins du contraste entre la liberté de mouvement promise sur le « cinquième domaine skiable d'Europe » aux touristes fortunés, et la réalité vécue par les milliers d'exilés qui tentent chaque année de franchir la frontière franco-italienne par ces mêmes crêtes, au péril de leur vie. Dans La Provence, toujours, on tombe sur un autre article tout aussi élogieux pour la station de ski de Vars, qui vit l'été au rythme des compétitions de trail. De plus en plus décriée pour son impact environnemental (perturbation des milieux, de la faune, accélération de l'érosion…), la discipline y sera pourtant présentée comme positive à tous les niveaux – tout comme la station qui l'accueille, décrite comme un véritable « sanctuaire ». « A Vars, le cadre est idéal pour pratiquer cette discipline », estime la rédactrice. « Cet espace naturel est pour moitié composé du Val d'Escreins dont la réserve naturelle toute proche recèle d'une faune et d'une flore exceptionnelles. » Les tensions qui pourraient survenir entre ce cadre naturel « exceptionnel » et l'essor du trail ne seront pas davantage évoquées.
Ces articles ont aussi pour point commun d'ignorer complètement la notion de contradictoire. Ce qui est mis en avant dans ces publireportages déguisés est présenté comme consensuel ; les éventuels sceptiques, détracteurs ou mécontents ne sont jamais interrogés. Certains papiers incitent même sans détour les lecteurs à « consommer » le produit ou l'expérience mis en avant dans l'article. Ainsi de ce reportage « tourisme » sur l'Islande paru dans La Provence, avec une note de bas de page détaillant le prix des vols au départ de Nice, et renvoyant vers le site internet de la compagnie aérienne Icelandair. Ou, dans le Dauphiné Libéré, de ces articles vantant les mérites de la marque Rossignol (décidément), qui vont jusqu'à détailler le poids et le prix de leurs chaussures de trail.
Ce constat étant posé, on peut s'interroger sur ce qui incite les journaux à publier ces simulacres de reportages… plutôt que facturer une campagne de « vraie » pub ?
Première hypothèse : leur modèle économique les rend très dépendants des annonceurs. Comme le montrent les chercheurs Pauline Amiel et Franck Bousquet dans l'un des rares livres [2] consacrés à la presse quotidienne régionale, les ventes et les revenus publicitaires – qui constituaient autrefois les principaux revenus de ce type de presse – s'effondrent d'année en année. En 2014, la publicité ne représentait plus « que » 33,4% du chiffre d'affaires des entreprises de presse, contre 47,6% en 1990. Car paradoxalement, la multiplication des pubs sur Internet s'accompagne d'une baisse de cette manne pour la presse, qui se retrouve en concurrence avec les réseaux sociaux, et des sites Internet mieux référencés. Conséquence : la dépendance économique envers les acteurs du territoire (les entreprises locales et collectivités, qui sont de gros annonceurs) « ne cesse de croître ». Selon les deux chercheurs : « Les partenariats sont devenus indispensables à l'équilibre économique de ces journaux et s'incarnent par l'intermédiaire d'annonces dans le journal, mais aussi par d'autres formes de collaboration. » Parmi ces « autres formes de collaboration » figure la rédaction de contenus sponsorisés, devenue une véritable jambe de bois pour certains médias, qui monnaient ainsi la crédibilité apportée par la « marque éditoriale » que représente leur titre, auprès des annonceurs.
« La marque éditoriale sert à vendre de la communication, jusqu'à parfois mélanger les deux activités dans le travail même des journalistes », analysent Pauline Amiel et Franck Bousquet. Et entre les régies publicitaires qui engrangent ces « partenariats » dans l'opacité la plus totale, et les rédactions perpétuellement menacées par des suppressions de postes, l'équilibre des forces est rarement en faveur des journalistes. Le mélange des genres devient donc de plus en plus fréquent : au Dauphiné Libéré, les partenariats noués avec les acteurs de l'industrie du ski permettent de financer les postes… mais entravent l'indépendance des journalistes et dictent le choix de certains sujets, comme l'a montré Blast dans une enquête. À Ouest-France, la direction n'hésite pas à réclamer aux journalistes des articles que le syndicat CFDT qualifie de « pub rédactionnelle ». Dans un compte rendu datant de juillet, le syndicat s'indigne :
Cela fait plusieurs fois qu'une demande de la hiérarchie départementale est faite à des localiers de faire un article [à partir d']un « copié-collé de la com de Monvillage avec le lien vers l'application et, pour le print, le QR code de téléchargement ci-joint ». Le style de l'article est très promotionnel, or il n'est ni indiqué qu'il s'agit d'un publireportage ni qu'il s'agit d'une entreprise dans laquelle Ouest-France a des parts. Pourquoi ne pas clarifier la situation pour nos lecteurs ?
Et le syndicat de conclure : « C'est toujours la même chose, dès qu'il s'agit de promouvoir un produit maison ou de gagner quelques sous, on mélange allègrement info, promo et pub. »
Deuxième hypothèse, qui n'exclut pas la première : au sein des rédactions locales, ces dérives « passent » (et finissent parfois par être initiées par les journalistes eux-mêmes), car elles s'inscrivent dans une longue tradition de « promotion du territoire », à laquelle certains localiers sont attachés. Comme l'explique Jean-Clément Texier [3], la presse régionale joue traditionnellement un rôle de « porte-voix » de son territoire de diffusion. Elle contribue activement à en promouvoir l'image, les lieux phares, les symboles… mais aussi les grandes entreprises et les industries clé. Dans cet esprit, certains rédacteurs considèrent qu'ils sont dans leur rôle en faisant, par exemple, la promotion des stations de ski dans leurs articles. « Certains collègues disent clairement qu'il faut aider les stations. Ce point de vue est porté par les chefs », déclarait une journaliste du Dauphiné Libéré à Blast, dans le cadre d'une enquête sur les liens incestueux du titre avec l'industrie du ski. Et à force de côtoyer quotidiennement les « chargés de comm » des collectivités et industries locales, qui sont les interlocuteurs quotidiens des localiers, certains finissent peut-être par s'emparer avec gratitude de ces « commandes » publi-rédactionnelles qui leur permettent de remplir rapidement les pages. Par sympathie, ou connivence, avec les « acteurs » du territoire que sont les grands entrepreneurs, les directeurs des offices de tourisme, les patrons de telle ou telle industrie… Mais aussi par habitude de voir ce genre de sujets s'infiltrer régulièrement dans le journal sans susciter de réaction.
Face à cette avalanche de publicités clandestines, quelles sont les perspectives de résistance ? Le principal rempart se situe au cœur des rédactions, dont les journalistes sont les mieux placés pour détecter ces contenus et s'opposer à leur parution.
D'ailleurs, plusieurs cas emblématiques de publireportages déguisés ont éclaté au grand jour grâce à la mobilisation des syndicats et des sociétés de journalistes en interne. À l'image de ces articles parus le 5 décembre 2023 à la Une des Dernières Nouvelles d'Alsace, un quotidien détenu par le groupe EBRA. Dans ce dossier, deux articles : l'un qui vante la « sylviculture douce » pratiquée dans la forêt de Dambach, sanctuaire vosgien de biodiversité de 4 600 hectares qui venait à l'époque d'être racheté par le Crédit mutuel, principal actionnaire du groupe EBRA. L'autre, repris dans plusieurs titres du groupe EBRA, qui ne tarit pas d'éloges sur le nouveau fonds de « révolution environnementale et solidaire » lancé par le Crédit mutuel pour acquérir la forêt de Dambach – une opération présentée comme un moyen de compenser ses émissions de CO2. Le retour de bâton tombe dix jours plus tard dans les colonnes de Rue89 Strasbourg, qui révèle les messages « houleux » envoyés par plusieurs journalistes de la rédaction à la direction après avoir découvert ces publireportages le jour de leur parution. « Tous les journalistes ont été choqués », assurait alors un délégué syndical.
Mais ce genre de déballage reste plutôt rare, car il suppose une force d'organisation collective au sein des rédactions – toutes ne sont pas dotées d'une société des journalistes, à l'image du journal La Provence [4].
En l'absence de réaction venue des rédactions elles-mêmes, les lecteurs constituent un deuxième rempart contre la généralisation des publireportages dans les médias. Ils sont en effet de plus en plus nombreux à repérer ce type de contenu, et à les dénoncer. Depuis 2020, le CDJM « est régulièrement saisi par le public pour des questions de confusion entre publicité et information ». Ainsi de cette saisine à la suite d'un article paru en septembre 2025 dans le Journal de la Haute-Marne, vantant les mérites d'une marque de répétiteurs de WiFi. Le CDJM note que « près de 75 % du texte publié par Le Journal de la Haute-Marne vient mot pour mot [d'un communiqué de la marque] », et que le journal n'a pas respecté « l'obligation déontologique d'éviter toute confusion entre information et publicité ». En novembre 2025, face à la recrudescence des signalements de ce type, le CDJM a d'ailleurs édité un guide à ce sujet, destiné aux rédactions. « Confronté à des contenus publicitaires qui empruntent la forme d'actes journalistiques ou à des actes journalistiques qui font la promotion d'un produit, d'un service ou d'une entreprise, le public peut se sentir trompé et accorder moins de crédibilité et de confiance aux médias », avertissait alors le CDJM. Les enjeux vont donc bien au-delà des médias qui publient ce genre de contenu, et de leurs lecteurs. Mais il faudra sans doute plus qu'une « tape sur les doigts » déontologique pour enrayer ces pratiques, qui semblent déjà bien ancrées dans les esprits…
Marion Moinet
[1] Selon la charte dite de Munich : « Le journaliste ne doit jamais confondre le métier de journaliste avec celui de publicitaire ou de propagandiste, n'accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs. »
[2] La Presse quotidienne régionale, La Découverte, 2021.
[3] Un ancien journaliste devenu banquier gravitant dans les hautes sphères médiatiques.
[4] En juin 2025, la direction y avait étouffé sans grande difficulté la tentative, lancée par des journalistes, de publier dans « leur » journal une lettre ouverte signée par une centaine de membres de la rédaction (sur 160 journalistes au total) pour exprimer leur solidarité envers leurs confrères tués à Gaza. Dans un contexte aussi répressif, s'élever en interne contre des dérives publi-rédactionnelles semble illusoire.
11.09.2026 à 17:52
Jérémie Younes, Pauline Perrenot
Hypocrisies médiatiques.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / France 5, Palestine, IsraëlCensure et hypocrisie générale.
« Cette semaine, on brise des silences, on élève la voix et on se libère, peut-être. » Le journaliste Augustin Trapenard ne croyait pas si bien dire... Quelques heures avant la diffusion de « La grande librairie » (France 5), c'est en ces termes qu'il annonçait l'émission du 9 septembre. Au programme : les écrivains Adèle Haenel, Philippe Jaenada et Ananda Devi, puis, dans une seconde partie, cinq membres du collectif « Les États généreux » – Virginie Despentes, Tania de Montaigne, Laurent Binet, Philippe Claudel et Hervé Le Tellier –, créé dans la foulée du limogeage d'Olivier Nora des éditions Grasset, détenues par Vincent Bolloré. L'empire du milliardaire d'extrême droite et ses pratiques de censure ont donc été sur le devant de la scène. Dans une bande-annonce diffusée sur les réseaux sociaux, Augustin Trapenard ne mâchait d'ailleurs pas ses mots : « Il sera question de lutte, de défis nouveaux », annonçait-il sur fond de musique – Pink Floyd, Another Brick in the Wall. « Face à la concentration croissante des pouvoirs dans l'édition, la presse et la culture, les écrivains se mobilisent. » Las : moins de 24 heures plus tard, France Télévisions allait fracasser l'idée même que des idées rebelles – ou plutôt certaines d'entre elles... – puissent s'exprimer sur le service public.
Que s'est-il passé ? Juste avant de conclure l'émission, Augustin Trapenard cédait sa place à Adèle Haenel pour la traditionnelle « carte blanche » – « une parole totalement libre » soulignait le présentateur, « le principe de "La grande librairie" » pour « faire exister la littérature, l'acte de création ». Le texte d'Adèle Haenel s'ouvrit alors sur la peur et le courage de dire. « "Il m'a violée." Sujet, verbe, COD. » « Il faut parler de l'acte de parole », poursuivait-elle, avant d'y insister : l'absence de parole « suinte à chaque instant l'acceptation par tous de l'inacceptable ». Retentit alors le second temps :
Adèle Haenel : Le premier mot sera un saut dans le silence télévisuel qui englue le pays. Ce brouhaha médiatique qui masque sans répit l'absence omniprésente de certaines paroles. Pareillement, la phrase est courte. Et pareillement j'ai peur. Mais puisque je suis ici, il faut parler pour redire ce qu'il y a dans ce silence, afin que tout le monde l'entende. L'État d'Israël commet un génocide en Palestine. Et la France est complice. N'acceptez pas l'inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine.
Rideau. « La grande librairie » rend l'antenne.
Et moins de 24 heures plus tard... cette émission sera supprimée du site de France Télévisions.
La séquence avait pourtant déjà largement dépassé les frontières de France 5 : reprise en série sur les réseaux sociaux, discutée sur les chaînes d'info. Le 10 septembre, elle faisait l'objet d'articles du Figaro ou du HuffPost ; la vidéo d'Adèle Haenel était même intégrée dans leurs pages. Peu importe : France Télévisions a choisi, unilatéralement, de retirer l'émission entière de son site, « à titre conservatoire », comme si la séquence incriminée ne vivait pas déjà ailleurs. La raison de cette censure toute stalinienne ? Une source anonyme du groupe public, citée par Télérama (10/09), explique que la direction a voulu « prouver sa bonne foi à l'Arcom », « saisie par plusieurs téléspectateurs » à la suite de l'émission. L'hebdomadaire ne précise pas le statut de certains de ces « téléspectateurs », alors qu'il explique en partie, à n'en pas douter, la célérité des dirigeants de France Télévisions. Ceux-là mêmes que la cheffe de la communication, Muriel Attal, qualifia en d'autres temps – mais à l'occasion d'un (autre) acte de censure portant sur la (même) question palestinienne – de « Lucky Luke ».
Parmi les acteurs ayant cette fois-ci fait pression donc, on retrouve de nombreuses têtes connues : la secrétaire nationale de LR Shannon Seban notamment (X, 10/09), qui condamne « les propos inacceptables » d'Adèle Haenel – « une accusation d'une extrême gravité, qui banalise le terme de génocide » – et déplore que cette dernière ait été « applaudie sur le plateau d'une chaîne du service public financée par nos impôts » : « La liberté d'expression n'exonère ni de la contradiction, ni de la rigueur », conclut-elle. Sur les réseaux sociaux, d'autres ardents défenseurs de la liberté de parole se joignent au concert des indignés, parmi lesquels le député RN Julien Odoul, mais aussi l'avocate Muriel Ouaknine-Melki (présidente de l'OJE), et bien d'autres twittos réactionnaires. Sur CNews (10/09), « L'heure des pros » est immédiatement sur le coup et les cris d'orfraie fusent en plateau : « C'est du pathos, au sens pathologique », diagnostique Gilles-William Goldnadel ; « C'est d'une extrême gravité ! », « C'est le discours du Hamas ! », surenchérit Yoann Usaï. « Non : de LFI », le reprend Goldnadel. « Oui… Le Hamas, LFI, comme tu veux », convient son acolyte. Bref, l'article de Télérama aurait pu gagner en précision : la direction de France Télévisions n'a pas voulu « prouver sa bonne foi » à l'Arcom ou à quelques téléspectateurs lambda : elle s'est couchée devant les pressions de la droite et de l'extrême droite sionistes, particulièrement mobilisées sur Twitter… et à la télé.
Pour justifier sa censure auprès de Télérama, France Télévisions reprend l'un des arguments fallacieux que s'échangent les militants sur X : « l'absence de contradiction ». « Le groupe public explique que la position d'Adèle Haenel n'a pas pu être contrebalancée par "plusieurs points de vue, ce que notre cahier des charges impose" », lit-on dans Télérama. Faudra-t-il expliquer aux dirigeants de France Télévisions le principe d'une « carte blanche » ? Souligner que cette « carte blanche » fut confiée à une invitée extérieure à France Télévisions, une artiste de surcroît, censurée à l'heure précise où l'entièreté de la bonne société médiatico-politique brandit l'étendard de la « liberté artistique » en défense d'une DJ de renom ? Faudra-t-il encore comparer cette « carte blanche », au hasard, au format tant célébré parmi les chefferies médiatiques, qui pullule sur les antennes publiques et dont les praticiens sont quant à eux exonérés de toute exigence de « contradiction », à savoir l'éditorial ?
Du reste, si la « contradiction » et la « pluralité des points de vue » sont subitement devenues des valeurs déontologiques cardinales au point que leur absence justifie la suppression d'émissions du site de France Télévisions, alors la direction du groupe public n'a plus qu'à prendre son mal en patience : il conviendrait, en effet, de supprimer incessamment la quasi-totalité des replays de « C dans l'air » et de « C à vous », l'ensemble des éditos de Nathalie Saint-Cricq, un nombre incalculable d'émissions économiques, de matinales radio et de sujets de JT, sans oublier le torrent des plateaux de Franceinfo souffrant d'un cruel manque de « pluralisme ». Pour résumer : le risque de trou noir devient grand pour le site de France Télévisions. A fortiori si l'on applique cet exercice d'écrémage à la question palestinienne : la recension des camouflets au pluralisme deviendrait alors interminable.
Mais trêve de sarcasme, car la réalité est ailleurs : l'expression de soutien au peuple palestinien victime de génocide ne fait pas partie du pluralisme « acceptable » pour France Télévisions. Et il aura (de nouveau) suffi qu'une poignée de militants réactionnaires s'agitent sur le réseau social d'un milliardaire fasciste pour que tombe le couperet d'une censure pure et dure, de celles censées « ne plus exister », « à l'ancienne ». Une censure « à titre conservatoire », c'est-à-dire par anticipation, avant même une quelconque remontrance d'une quelconque instance de régulation. Une censure venue de dirigeants à l'évidence plus craintifs des pressions des acteurs sus-cités que de l'incroyable « effet Streisand » qu'allait immanquablement déclencher leur action. L'histoire du génocide en Palestine est aussi celle de complicités, symboliques pour certaines. Celle des grands médias français se mesure à ces petites et grandes lâchetés, qui, au passage, auront sans relâche sali le service public.
Car sans doute faut-il aller au-delà des justifications de France Télévisions et tâcher de se « désengluer » de ses appels incantatoires au « pluralisme » – comme de la misère intellectuelle et morale qu'ils imposent – pour rappeler un principe simple. Dans le cas de la question palestinienne, les notions de « symétrie » et d'« équilibre » sont le sceau de la loi du plus fort, des gages concédés à l'écrasement du peuple palestinien, une source majeure du confusionnisme ambiant, et, en définitive, le signe d'une abdication du journalisme. « Il y a eu 5 minutes contre le génocide. Il manquait 5 minutes pour le génocide, selon France Télévisions », résume le militant Olivier Lek Lafferrière (X, 10/09). Prendre le contrepied de cette fausse équivalence devrait relever de l'évidence au sein de la profession. Elle est, au contraire, érigée au rang d'exigence déontologique…
1/ D'abord, comme l'a souligné Adèle Haenel elle-même, la décision de France Télévisions est une silenciation de la critique de la silenciation, soit « la démonstration parfaite de la pertinence des propos qui consistaient à dire qu'il y a certains mots, certaines réalités que tout le monde sait et qui ne doivent surtout pas être dites » (Instagram, 11/09). Une critique et une parole que le public entier avait spontanément applaudies au soir de l'émission.
2/ Et pas n'importe laquelle : une émission qui parlait précisément de la censure. Celle dont il est possible de parler dans les salons télévisés bon teint, qu'inflige Vincent Bolloré sans merci aux collectifs sous sa coupe. Dès lors, y aurait-il des censures dicibles… et d'autres tolérables au point qu'elles devraient être bâillonnées ?
Dans les jours qui viennent, les (nombreuses) chaînes radio et télé qui font la « marque » France Télévisions se paieront-elles le frisson d'une émission qui, aussi haut et aussi fort que « La grande librairie » l'a fait contre Vincent Bolloré, dénoncera la censure exercée par la direction centrale contre une voix qui aura condamné un génocide ? Augustin Trapenard se risquera-t-il (vraiment) à « élever la voix » pour « briser des silences » et « se libérer », « peut-être » ? Léa Salamé prendra-t-elle la parole auprès de sa direction pour plaider la cause d'une émission qu'elle célébrait jadis comme un « espace de liberté », l'« un des derniers lieux qui nous réconcilie avec l'Humanité », et dont elle décrivait précisément la séquence « carte blanche » comme « un moment qui […] fait du bien dans un moment et une époque qui fait pas tellement de bien » [1] ? Comme elles savent le faire quand elles le veulent, les chefferies concurrentes se presseront-elles, en particulier sur les chaînes d'information en continu, pour propulser à la Une de l'agenda cette procédure-bâillon spectaculaire ? Le (petit) monde des (grandes) lettres, enfin, fera-t-il vibrer sa plus grosse voix pour manifester sa solidarité envers le peuple palestinien, à nouveau piétiné au travers de la censure d'Adèle Haenel ? Le collectif des « États généreux », en particulier, va-t-il piper mot ? Celui-là même qui, au cours de l'émission, offrait au public une leçon de choix qu'il aurait l'occasion de mettre en pratique :
- Philippe Claudel : Les autrices et les auteurs qui sont mobilisés [contre le limogeage d'Olivier Nora par Vincent Bolloré et la reprise en main des éditions Grasset, NDLR], on est tous et toutes très différents ! En termes d'écriture, politiquement, d'idéologie, on est tous très différents ! [Rires entendus sur le plateau]
- Augustin Trapenard : C'est-à-dire qu'il y a Virginie Despentes, Frédéric Beigbedder, Bernard-Henri Lévy… ouais !
- Philippe Claudel : Ouais, c'est ça qui est riche !
- Virginie Despentes : Mais on a un socle commun. Et on a un socle commun de qu'est-ce qui nous paraît inacceptable. Et à ce moment-là, quelque chose nous a paru inacceptable.
Et maintenant ?
3/ Cette séquence, mais nous n'en avions pas besoin pour le savoir, montre enfin à quel point le débat médiatique actuel sur le « pluralisme », tel qu'il est orchestré et mis en scène, est frappé du sceau de l'hypocrisie : les conceptions et définitions frauduleuses qui circulent dans les « faux débats » et dont se revendiquent les grands pontes des médias ne servent pas à faire entendre une pluralité des points de vue, sur une pluralité de sujets, dans une pluralité de formats (entre autres)… mais à justifier l'extrême droitisation générale du débat public et les concessions permanentes des directions éditoriales à l'extrême droite sous toutes ses formes. Et dans cette grande fuite en avant, le recrutement d'éditorialistes d'extrême droite n'est qu'un bout du problème ; lequel, du reste, est loin d'être nouveau.
Car ce que France Télévisions aura (de nouveau) donné à voir, c'est le fait que lorsqu'un semblant de pluralisme arrive enfin – par inadvertance, par accident, ou plutôt, dans le cas d'Adèle Haenel, par effraction –, et qu'il concerne de surcroît la solidarité avec le peuple palestinien, la sentence est immédiate : censure. Celle-ci prend alors des allures « respectables » : elle se déguise en recherche de la « contradiction ». Sans jamais s'embarrasser du terrible deux poids, deux mesures qu'elle met en évidence, alors que les thuriféraires de l'État d'Israël s'expriment en roue libre depuis bientôt trois ans, qu'ils soient ambassadeurs, activistes, lobbyistes ou journalistes.
Voilà donc trois mises en abyme pour une seule et même leçon : contrairement à ce que certains toutologues et tenants de tous les discours hégémoniques ne cessent de condamner depuis des mois sur des plateaux où ils ont micro ouvert – une « montée de la censure » dite « horizontale », une « tyrannie de la majorité », disait Raphaël Enthoven (Franceinfo, 07/10/2025) – la censure vient d'en haut et s'applique par le haut sur les voix et les discours minorisés. La véritable censure est celle des dominants qui ne supportent plus une once de contestation. C'est aussi cela, la fascisation du débat public.
Pauline Perrenot et Jérémie Younes
[1] Merci à Achabus, au passage, pour cette archive incroyable.