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07.03.2026 à 07:00

Les médias dominants veulent dominer sans entraves

Pauline Perrenot

Texte intégral (5141 mots)

Réserver une conférence de presse à des médias numériques alternatifs ? La presse traditionnelle est sous le choc et dénonce une atteinte à sa « liberté ». Davantage qu'une « simple » éruption corporatiste, les cris d'orfraie témoignent d'une résistance farouche à toute remise en cause des rapports de pouvoir (et de classe) qui structurent le champ journalistique.

Le 23 février, LFI organisait une conférence de presse « face aux nouveaux médias » « numériques et alternatifs » à laquelle n'ont pas été accrédités, par définition, les médias traditionnels qui en ont fait la demande comme TF1, Le Monde, Libération, L'Express ou encore France Info. Cette initiative intervient dans une conjoncture particulière, après dix jours d'intense cabale médiatique contre le mouvement de gauche : une phase d'accélération très nette de la fascisation du débat public, au cours de laquelle à peu près tous les fondamentaux journalistiques ont été allègrement sabordés. Comme souvent face à ce type d'emballements – normalisés, massifs et de plus en plus fréquents, en particulier depuis 2015 –, SDJ et syndicats de journalistes sont restés bouche cousue : à notre connaissance, au 23 février, aucun n'avait trouvé à redire publiquement à cette entreprise de dénigrement, dont les chefferies éditoriales (et les services « politique ») ont été activement partie prenante.

L'organisation de cette conférence de presse signe un regain de politisation des rapports qu'entretient LFI à la médiatisation… et au champ journalistique en particulier. Ici, un mouvement d'opposition – à la fois fort d'un ancrage électoral populaire et dominé dans le champ politique – propose un dispositif d'un genre nouveau, consistant à légitimer des médias et des producteurs d'information dominés quant à eux dans le champ journalistique en leur réservant une conférence de presse. En dehors de la fachosphère, LFI n'observe pas de discrimination idéologique parmi les médias numériques. Elle revendique pleinement, en revanche, la portée politique de cette initiative : une rupture avec « la presse des 9 milliardaires qui possèdent 90% [des] médias » et la légitimation d'une « alternative », pour un « autre format de relations » qui « concilierait le respect mutuel et l'interrogation sans complaisance », ainsi que le souligne un communiqué de Jean-Luc Mélenchon (X, 23/02).

Si le dispositif est amené à être pérennisé, il n'annule ni ne remplace ceux au travers desquels se jouent traditionnellement les interactions entre LFI et les grands médias – le lendemain, le groupe parlementaire organisait d'ailleurs son « Point presse » comme chaque semaine –, dans lesquels des députés LFI continuent du reste de se rendre régulièrement pour ce qu'il est convenu d'appeler des « interviews ». Une diffusion en direct sur les plateformes numériques était de surcroît annoncée : la conférence de presse était donc visionnable par toutes et tous. Fin de l'histoire ? Pas vraiment !

Une « entrave à la liberté de la presse »

Le 23 février, la conférence de presse ne s'est pas encore tenue que le Syndicat national des journalistes (SNJ) dénonce « une entrave à la liberté de la presse » et une « décision plutôt préoccupante », qui revient selon lui à « placer chaque journaliste dans un camp : celui des bons, ou celui des mauvais ». Si la sentence du « 1er syndicat de la profession » tombe comme la foudre – son premier communiqué après la mort de Quentin Deranque [1] –, il n'a visiblement rien à dire sur la séquence médiatique en elle-même. Ou presque… Le SNJ mentionne l'existence de « critiques » à l'encontre des grands médias en jugeant « tout à fait légitime » qu'elles aient été formulées, mais il n'en pipe mot. En lieu et place, le syndicat invite LFI « à saisir le Conseil de Déontologie Journalistique et de Médiation (CDJM) si elle estime qu'il y a eu atteinte aux bonnes pratiques de la profession ».

Et qu'« estime » le SNJ, lui ? Un positionnement qui interroge, pour dire le moins, en ce qu'il 1/ réduit la faillite structurelle des médias dominants à des errements déontologiques ; 2/ sous-entend qu'il incombe prioritairement au mouvement de gauche d'en entreprendre la critique – meilleure manière d'enfermer la critique en question dans une logique « partisane », donc disqualifiante ; 3/ se défausse de leur analyse sur une instance de régulation – le CDJM – à mille lieues de pouvoir jouer matériellement le rôle qu'elle entend se donner [2] face à un paysage de l'information totalement ravagé. Ça fait beaucoup… et c'est bien peu (à la hauteur) dans la séquence.

Adoubée par Edwy Plenel – « Je suis d'accord avec ce communiqué » (X, 23/02) –, la position du SNJ est dominante, en ce qu'elle exprime la voix des acteurs (collectifs et individuels) dominants issus de divers pôles du champ journalistique. Le Monde (23/02) s'indigne ainsi de « rédactions triées sur le volet », ce qui en plus d'être malhonnête, témoigne d'un « deux poids, deux mesures » éloquent que souligna le journaliste Sébastien Fontenelle (Bluesky, 26/02). Récurrente, la formule du « quotidien de référence » convoque surtout le souvenir des rencontres en petit comité, « cafés » et autres « déjeuners » privés entre journalistes et représentants politiques, dont le principe même repose… sur la sélection, pratiquée tantôt par les premiers, tantôt par les seconds : autrement moins démocratiques que la conférence de presse dont il est ici question, ces dispositifs n'en sont pas moins routinisés dans le milieu journalistique, valorisés en tant que pratique professionnelle à part entière, et même régulièrement défendus comme le b.a.-ba du « bon » journalisme politique.

Qu'importe… Les grands médias évoluent H24 dans l'entre-soi jusque dans leurs colonnes et plateaux, mais Libération (23/02) considère que la conférence de presse de LFI témoigne d'une volonté de « s'affranchir du pluralisme », avant d'inscrire l'initiative dans une liste d'« entraves à la liberté de la presse considérées jusque-là comme la marque de fabrique de l'extrême droite ». Même facétie dans Le Nouvel Obs (26/02), qui entrevoit dans cette « sélection qui a exclu la majorité des titres de presse » un véritable « manque de pluralisme ».

Le Figaro (26/02) dirait même plus… et le fait d'ailleurs en toute expertise : « logique "trumpienne" à son maximum », analyse le quotidien qui parachève en ces heures sa mue à l'extrême droite, mais accuse LFI d'user des « mêmes méthodes que le très conservateur Donald Trump, lancé dans une entreprise de démantèlement méthodique du quatrième pouvoir ». Compte tenu de cette banalisation outrancière d'un pouvoir fasciste (gouvernant la première puissance mondiale) en guerre systématique contre les contre-pouvoirs et les lieux de production du savoir et de la pensée critique, il n'est pas surprenant de voir Le Figaro exprimer ses penchants autoritaires dans la même « analyse », notamment lorsque ses journalistes décrivent le fait que LFI développe ses propres canaux de communication et émissions (sur Youtube ou Twitch, par exemple) comme une manière de « contourner les règles du pluralisme en décuplant son temps de parole, limité sur les chaînes de télévision et les radios » ! C'est peu dire que Le Figaro pousse la sophistique à l'extrême pour ne pas avoir à formuler explicitement son rêve : ne plus voir LFI nulle part.

Le quotidien n'a toutefois nullement l'apanage des rapprochements du type « LFI = Trump » : de médiocrité en dépolitisation exacerbées, ils sont monnaie courante dans les grands médias. Sur France Info par exemple. Dans le journal du « 17/20 » (23/02), le chef du service politique Jean-Rémi Baudot se défend de vouloir « faire [un] cours de philosophie politique » avant de rétropédaler pour notre plus grand malheur :

Jean-Rémi Baudot : Rappelons que l'un des piliers de la démocratie, c'est la liberté de la presse. Le fait de pouvoir questionner les élus et ceux qui aspirent à le devenir, librement et sans contrainte. Ça veut dire poser toutes les questions, sans risquer d'être mis de côté ou pire, et là je vous parle des régimes autoritaires, mis en prison. Quand un camp politique décide de ne plus traiter certains journalistes, c'est un coup de canif dans ce contrat moral qui fonde notre République et c'est, disons-le, le début d'une tentation illibérale.

De la part d'un média n'ayant de cesse de ventiler la propagande d'un État (Israël) qui massacre les journalistes à Gaza [3], emprisonne des journalistes en Cisjordanie occupée, envahit militairement des locaux de presse, interdit des médias et censure à tours de bras, la leçon d'éthique politique est plutôt dure à avaler. Mais le chef du service politique n'en démord pas et, comme Le Figaro, continue de comparer l'incomparable pour mieux banaliser :

- Jean-Rémi Baudot : Je vous donne un dernier exemple : aux États-Unis, Donald Trump a fait rentrer dans les journalistes qui suivent la Maison Blanche des influenceurs, des plateformes, des Youtubeurs, des gens qui sont en fait proches de ses idées, et ça change la physionomie des conférences de presse. Souvenons-nous qu'il y a un an, quand Zelensky se prend une volée de bois vert dans le bureau ovale, c'est un journaliste proche de Donald Trump qui pose la question.

- Célyne Baÿt-Darcourt : Ah bah de là à dire que LFI se trumpise… ! Je vous laisse quand même cette interprétation. Merci à tous les deux !

Inutile de faire le tour du reste de l'audiovisuel : les réactions sont à peu près les mêmes partout.

Une « atteinte au droit à l'information des citoyens »

Le lendemain, 24 février, le SNJ-CGT dégaine à son tour un communiqué posté sur les réseaux sociaux : « pas acceptable », décrète le syndicat, qui qualifie cette conférence de presse, diffusée publiquement… d'« atteinte au principe fondamental d'égalité d'accès aux sources, à la transparence politique, indissociables de la liberté de la presse ». Et de prévenir : « Si l'erreur de vouloir trier les journalistes persiste, il conviendra de s'interroger sincèrement sur la nature d'un mouvement incapable de respecter un pilier de la démocratie ».

De quel « pilier de la démocratie » parle-t-on ? Ainsi, tandis que le pluralisme et les chartes professionnelles sont piétinés chaque jour et de plus en plus grossièrement aux yeux de tous, les chefferies médiatiques, le journalisme politique et les professionnels du bavardage ont assis leur domination sur la production du commentaire, normalisé la stigmatisation en continu, le confusionnisme et les pires renversements, lesquels fondent désormais les nouvelles « évidences » du débat public. À ce titre, ils sont au contraire des « agents actifs » de « l'effondrement démocratique » et des acteurs de premier plan de la normalisation de l'extrême droite, dont « l'indigence du journalisme politique dominant » est d'ailleurs « une condition indispensable », ainsi que le formulait très justement le journaliste Jérôme Latta (Bluesky, 15/02).

Signalons tout de même que le SNJ-CGT, qui réagit lui aussi instantanément sur cette affaire, après dix jours (lui aussi) de mutisme [4], tentera de corriger le tir en portant dans le même communiqué une critique incisive sur l'état de la grande presse – et, singulièrement, sur son traitement de LFI. Mais le 27 février, le SNJ, le SNJ-CGT et la CFDT-Journalistes publient un nouveau texte dans lequel ils condamnent de concert une « restriction de l'accès à l'information ». S'il en va là d'un désaccord d'appréciation avec les syndicats de journalistes, nous ne les confondons pas avec les chefferies éditoriales et notre critique n'enlève rien au fait que nous partageons – et espérons continuer à le faire – nombre de combats pour la démocratisation des rédactions et la défense du droit à l'information.

Le tableau serait incomplet sans le directeur général de RSF Thibaut Bruttin, qui déclara à l'AFP que « choisir les journalistes autorisés à couvrir un événement d'intérêt général, c'est directement porter atteinte au droit à l'information des citoyens ». On en viendrait presque à oublier que l'événement était retransmis publiquement, que tout un chacun pouvait ainsi le visionner et qu'au cours des dix jours qui ont précédé, les médias mainstream n'ont pas manqué d'occasions d'« aller à la source » et de « poser des questions » au mouvement de gauche... Du reste, le « droit à l'information » est une valeur tellement cardinale que les médias éconduits n'ont quasiment rien dit du fond de cet événement, des questions, des thématiques et des développements qui furent abordés. Las : la déclaration du directeur de RSF a donné son titre à l'AFP et s'est trouvée par conséquent épinglée partout dans les médias, à l'instar des – trois ! – autres dépêches que l'agence a fait paraître entre le 23 et le 25 février à propos (ou autour) de ce qui ressemble, pour la presse, à un scandale d'État.

L'extrême droite médiatique exulte : « Voilà un parti dictatorial, s'enflamme Paul Amar à propos de LFI. Voilà un parti qui dit aux journalistes : "Allez, taisez-vous !" […] Ce parti-là a tous les germes d'une dictature potentielle et il annonce la couleur avant ! » (Europe 1, 25/02) Fermez le ban.

Pas touche au magistère des dominants

N'insistons pas davantage sur la dépolitisation et les œillères qui structurent cette ribambelle d'indignations corporatistes et d'incantations à la « liberté de la presse » : « l'affaire Olivier Pérou » était du même tonneau. Il n'est pas inutile, en revanche, de s'arrêter un instant sur les griefs formulés par les « grands » journalistes à l'encontre du dispositif auquel ils n'étaient pas conviés et/ou des médias quant à eux représentés. Pourquoi ? Parce qu'ils témoignent de la persistance de vieilles mythologies professionnelles et des jugements normatifs (tacites ou explicites) avec lesquels les hauts gradés du journalisme définissent ce que serait le « bon » exercice du métier et les « bonnes » pratiques journalistiques ; en bref, les manières « homologuées » d'être un « bon » journaliste.

Cette lutte pour la définition des frontières légitimes apparaît d'autant plus nettement que les médias « exclus » sont ici les médias « de référence », dominants au sein du champ journalistique, et que LFI ne se contente pas de contester leur magistère : elle fait « pire » en ce qu'elle leur oppose la légitimité de médias dits « alternatifs » ou d'influenceurs politiques travaillant sur les plateformes. Snober la grande presse au profit des « pouilleux » du numérique ? Voilà la faute de trop. Celle qui, de fait, rend visible et met à l'épreuve les rapports de domination – et in fine, bien souvent, les rapports de classe – qui structurent le champ journalistique… et celles et ceux qui évoluent à l'intérieur. Dans un tel cadre, on ne s'étonnera pas de voir les « grands » journalistes réactiver le double procès qu'ils instruisaient en d'autres temps contre les journalistes Taha Bouhafs ou Gaspard Glanz par exemple : un procès en « incompétence » – où il sera question de « déontologie » journalistique – et un procès en « militantisme » – où il sera question d'« indépendance » journalistique.

Le procès en « militantisme » se manifeste sous différentes formes, toutes mobilisées en vue de disqualifier – sans que le phénomène soit toujours conscientisé comme tel – les journalistes et/ou les médias représentés à cette conférence de presse, parmi lesquels se trouvaient par exemple Reporterre, Le Média, Les Jours, le HuffPost, Mediapart, Blast, Alertes Racisme, Nouvelles pensées critiques, 15min Médias, la Grande Bavardeuse ou encore Farah RK. Les grands médias se le disent : ce sont là des médias « marqués à gauche » (Le Figaro), « souvent marqués à gauche... » dont certains avec « un penchant éditorial à gauche assumé » (Le Nouvel Obs), « sinon [une audience] acquise à [l]a cause » des insoumis (Libération), qui « choisissent des journalistes qu'ils estiment appartenir à leur bord politique ou en tout cas à leur champ idéologique » (France Info). France Info décèle d'ailleurs chez eux « une forme de militantisme », quand Le Figaro parle même d'« une conférence de presse… sans journalistes ». Voilà qui a le mérite d'être plus clair !

Un certain nombre de ces médias n'ont jamais caché leur ancrage politique, lequel ne saurait être confondu avec un engagement partisan. C'est leur droit le plus strict, sans que cela n'attente en rien à la sacro-sainte aura du journalisme. Leur détachement vis-à-vis de l'impossible « neutralité » journalistique les honore même davantage que l'hypocrisie des médias qui s'attachent à les marquer ainsi symboliquement dans l'espace public et qui, de leur côté, passent le plus clair de leur temps à faire le tri entre les « bons » et les « mauvais » candidats ; à propulser des « fusées » politiques ; à traficoter le capital politique des élus ; à promouvoir la « gauche » pour peu qu'elle ait l'obligeance de donner des gages à la droite ; à diaboliser celle qui ne veut pas rentrer dans ces clous ; bref, à fixer partout et tout le temps les bornes du « raisonnable », au-delà desquelles il est impossible d'intervenir dans le débat public sans être tancé, quand leurs propriétaires ne prennent pas directement la plume pour passer des consignes de vote et les chefferies, lancer leurs appels partisans à la Une.

Dans le paysage mainstream, ces ingérences éditoriales ont beau servir des options politiques diverses – de l'extrême droite à la gauche dite de « gouvernement » –, elles opèrent au (strict) bénéfice de celles qui incarnent et promeuvent le maintien de l'ordre, dont les grands médias sont les indécrottables gardiens. S'ils ne représentent pas un pôle homogène, s'ils ne sont ni monolithiques (éditorialement parlant), ni étanches à l'agenda ou aux pratiques en vigueur dans les « grands » médias, le fait qu'une partie des médias « alternatifs » donnent à voir d'autres sujet, d'autres cadrages de l'information, d'autres voix, d'autres imaginaires, d'autres propositions politiques, d'autres formes d'expression, etc., voilà qui devrait faire réfléchir les donneurs de leçon de la profession.

Mais rien n'y fait : à la faveur d'un autre renversement orwellien caractéristique de la période, ces derniers taxent au contraire cette conférence de presse d'homogénéité – « Quand on n'a qu'un seul type de journaliste qui participe […], ça peut donner une forme d'uniformité », ose même Élie Abergel (France Info, 23/02). À l'échelle du paysage de l'information, elle fut pourtant l'expression du pluralisme – y compris du point de vue du profil ethno-social des journalistes qui s'y trouvaient.

Un « mauvais » journalisme, vraiment ?

Par capillarité, ce procès en « militantisme » a donc débouché sur un second réquisitoire : un procès en « incompétence ». Ainsi les « petits » journalistes « militants » ont-ils été brocardés par les « grands » journalistes « neutres » et jugés coupables de fautes déontologiques lourdes. Lesquelles ? Avoir posé des « questions très complaisantes » par exemple : des questions qui ont pu « parfois manquer de recul dans la manière avec lesquelles [sic] elles [ont été] formulées » et qui n'ont témoigné d'aucune « réelle contradiction face à un Jean-Luc Mélenchon qui [a] donc [pu] dérouler de très longues réponses sans jamais être repris ». Défense de rire, d'autant que l'appréciation émane d'un journaliste politique de France Info, Élie Abergel en l'occurrence (23/02). Une chaîne qui sait indéniablement se montrer impitoyable… surtout avec les faibles, quel que soit le champ (politique, syndical, journalistique, etc.), et faire œuvre d'un mordant à toute épreuve face aux acteurs dominants, qu'ils s'appellent Emmanuel Macron ou Patrick Pouyanné.

Les « grands » journalistes n'iront pas jusqu'à rendre compte des interrogations « complaisantes » en question, qui eurent surtout l'insolence de ne ressembler en rien – à quelques exceptions près… – aux questions qui doivent se poser, c'est-à-dire aux questions que (se) posent d'ordinaire les « grands » journalistes politiques certifiés dans un mimétisme confondant. Dans la même veine, Libération pointe « le choix [de LFI] de s'adresser à une audience segmentée, plus favorable, […] plutôt que de prendre la peine d'endurer le contradictoire rugueux imposé par la presse traditionnelle » (23/02). Un « contradictoire » – à ne pas confondre avec « interrogatoire » – dont on a pu prendre la mesure et dont on imagine que Libération puise le modèle dans les interviews fort rugueuses que ses journalistes politiques infligèrent par exemple à Christiane Taubira (janvier 2022), Marine Tondelier (juillet 2024), François Ruffin (août 2024) ou encore Raphaël Glucksmann, en proie à un traitement d'une rugosité telle qu'en novembre 2018, la rédaction lançait son mouvement « Place Publique » à la Une puis en double-page « Événement » : une « aspiration », disait à l'époque très âprement Laurent Joffrin, laquelle ne s'est jamais tarie depuis.

Sur France Info (23/02), ce procès en « connivence » à l'encontre des médias « alternatifs » va même plus loin :

Jean-Rémi Baudot : Le risque, c'est que la communication politique prenne le pas sur l'information recoupée et hiérarchisée. Il faut bien comprendre de quoi on parle. Quand les seuls messages, les photos, les vidéos que les politiques choisissent de vous donner sont celles qui sont mises en avant dans le débat public, eh bien c'est le retour d'une forme de propagande qui n'aurait plus de contradiction. Le travail des journalistes, c'est aussi d'apporter de la contradiction, de poser des questions qui parfois, eh bien, ne plaisent pas.

Quand il adhérera à Acrimed – et il semble en bonne voie ! –, on n'ose imaginer l'effroi avec lequel le chef du service politique de France Info (re)découvrira moult émissions de sa maison. En particulier celles dont le principe et le panel des invités brouillent quotidiennement les frontières entre « journalisme » et « communication politique », au point d'ailleurs que des communicants, consultants et autres « spécialistes de la stratégie d'influence et de la médiatisation » y tiennent lieu de « journalistes », ainsi que nous le détaillions par exemple dans un portrait des « Informés », actualisé tout récemment par Arrêt sur images.

Pour l'heure, le syndrome de la paille et de la poutre semble encore beaucoup trop prononcé : « Ça dit […] quelque chose de notre époque où on cherche plus à influencer qu'à informer, se désole Jean-Rémi Baudot, où l'opinion prend le terrain sur l'information ». Rappelons qu'en pleine mobilisation sociale (massive) contre la réforme des retraites, en 2023, ce non-influenceur déclarait à l'antenne de France Info : « Souvenez-vous quand le social était un sujet de gauche. C'est désormais Marine le Pen qui est en pointe sur la question. » Mais un journaliste politique ose tout : c'est même à ça qu'on le reconnaît !

« Il n'est pas question ici de faire de la hiérarchie entre des journalistes dits de médias traditionnels qui feraient mieux leur métier que d'autres », se défendra un peu plus tard son confrère Élie Abergel. Et s'il s'agissait pourtant précisément de cela ? En témoigne d'ailleurs le simple fait qu'un journaliste politique se permette des critiques de cette nature à l'endroit d'autres journalistes, dérogeant ainsi à la règle d'or du milieu : « pas touche aux confrères ». Si Élie Abergel se permet d'enfreindre cette règle, ne serait-ce pas qu'il se sent autorisé à le faire sur un plateau où lui et ses confrères se perçoivent à l'évidence, sans avoir à le formuler, comme de « vrais » journalistes, en chair et en os, légitimes – en un mot : dominants ?

***

Outre les procès en « atteinte à la liberté de la presse » et au « droit à l'information » qu'il a suscités, le dispositif initié par LFI avec les médias « alternatifs » a donné lieu, en creux, à de nombreux portraits du journalisme et des journalistes. Une conférence de presse « un peu spéciale », dira France Info, « étrange » aux yeux du Nouvel Obs, « étonnante » pour le Huffpost. Par contraste, cette formulation de l'« anormalité » a rendu visible la norme : celle de l'entre-soi des médias dominants ; celle qui autorise toutes les dérives (en « militantisme », en « incompétence ») que les « grands » journalistes ont cru pointer chez leurs « petits » confrères ; celle qui peut décréter ce qu'est (vraiment) le « pluralisme » et ce qu'est le « vrai » journalisme, selon des critères plus ou moins conscients qui matérialisent dans bien des cas, outre des angles morts béants, des frontières de classe. Alors que depuis Gaza, le Titanic des grands médias n'en finit plus de sombrer, ces derniers ne tolèrent pas de voir leur chasse gardée remise en cause. Morale de l'histoire ? Le journalisme dominant veut pouvoir dominer sans entraves… et en toute inconséquence.

Pauline Perrenot


[1] Le 18 février, le SNJ relaie bien un communiqué, mais il s'agit du positionnement politique national de Solidaires, qui ne porte pas sur les médias.

[2] Au-delà des critiques que nous avons formulées sur la nature même de cette instance. À titre d'exemple, les dernières saisines jugées « fondées » par le CDJM, dans un avis publié le 6 mars 2026, portent sur des émissions diffusées en septembre ou octobre 2025… soit 5 mois plus tôt.

[3] Comité de protection des journalistes, « Record 129 press members killed in 2025 ; Israel responsible for 2/3 of deaths », 25 février 2026.

[4] S'agissant du traitement médiatique de LFI. Mentionnons cependant ce communiqué de la CGT France Télévisions (23/02) et ce fil sur Bluesky (23/02).

04.03.2026 à 09:54

Les Unes de la presse écrite contre Mélenchon et LFI

Lire plus (260 mots)

Dans un article paru en mai 2025, nous publiions une compilation de Unes de presse contre Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise [1]. La collection s'est étoffée depuis : une actualisation s'impose.

Version 2, mars 2026

[1] Loin d'être exhaustif – par souci de lisibilité, nous n'avons par exemple pas inclus les couvertures de puissants quotidiens tels que Le Figaro, Les Échos, Le Monde, etc. – ce paysage de Unes donne néanmoins un aperçu du climat ambiant.

03.03.2026 à 07:00

Face à LFI : le règne des interrogatoires

Pauline Perrenot

Texte intégral (4521 mots)

Depuis la mort du militant néofasciste Quentin Deranque, les « interviews » audiovisuelles ont été l'un des théâtres privilégiés d'une campagne médiatique menée à une échelle de masse : une diabolisation tous azimuts de l'antifascisme en général, et de LFI en particulier. L'observation de ces dispositifs offre une vision tout à fait nette du déchaînement des chiens de garde.

Ce ne sont pas des interviews, mais des gardes à vue systématiques. Le but n'est pas d'organiser équitablement le « débat politique » ni même d'en rendre compte, mais de participer activement à son hystérisation, en se repaissant par exemple de petites phrases, remisées pour le plaisir du pugilat avant que l'interviewé soit sommé d'y « réagir ». Il ne s'agit pas de faire œuvre de pluralisme… et informer n'est donc plus une option : au cours des dix jours ayant suivi la mort de Quentin Deranque, les responsables politiques de LFI ont été de véritables faire-valoir, convoqués pour être cloués au pilori. Dans cette salle d'interrogatoire multimédia, c'est à qui « mieux mieux ». De France Inter à BFM-TV en passant par Franceinfo, RTL, LCI, TF1 et bien d'autres, les interviews ont été menées à l'identique par des journalistes interchangeables.

Un journalisme policier

Le 17 février, trois jours après l'annonce officielle de la mort de Quentin Deranque, c'est face à Manuel Bompard que la première matinale de France et ses duettistes, Florence Paracuellos et Benjamin Duhamel, ont donné le conducteur de la cabale qui sera entretenue durant plus d'une semaine, tout en dessinant la posture inquisitrice avec laquelle les hauts gradés du journalisme entendaient la mener : 1/ pointer la « responsabilité politique » de La France insoumise, selon la formule de Benjamin Duhamel ; 2/ polariser les entretiens autour de l'implication de membres de la Jeune Garde (dissoute) avant de stigmatiser LFI pour ses liens avec le collectif antifasciste et avec Raphaël Arnault en particulier, son ancien porte-parole, devenu député LFI en juin 2024, dont il n'est sans doute pas inutile de rappeler qu'il n'est nullement visé par l'enquête pénale à l'heure où nous publions cet article ; 3/ disserter sur la « violence » de LFI – « La brutalisation du débat public, ça vous parle pas ? », lance par exemple Florence Paracuellos de façon très originale ; 4/ élargir le « débat » sur la « menace d'ultra-gauche violente en France », dans les termes d'une « question » de Benjamin Duhamel.

Tout un programme, en tout point conforme au bruit médiatique dominant : dépolitiser la question de la « violence » et balayer d'un revers de main, en particulier, celle qui fonde intrinsèquement la nature, le projet politique, les discours et les pratiques militantes de l'extrême droite. Y compris, bien sûr, dans la conjoncture : comme ailleurs dans les grands médias, ni les communiqués des groupuscules néofascistes, ni les attaques qu'ils perpètrent contre des militants, des locaux politiques et des domiciles personnels d'élus [1] n'intéressent outre mesure les intervieweurs, qui relèguent le sujet aux notes de bas de page.

Ce matin-là donc, sur France Inter, près des trois quarts de l'entretien ont porté sur les événements de Lyon et ses suites politiciennes. L'entrée en matière de Florence Paracuellos donne le ton : « Est-ce que vous pouvez nous dire ce matin si oui ou non, [l'assistant parlementaire du député Raphaël Arnault] était présent sur les lieux de l'agression ? » Manuel Bompard déclare qu'il n'est pas en mesure d'apporter une telle information, laquelle fait précisément l'objet d'une vaste enquête policière et judiciaire en cours : les intervieweurs auraient donc pu en rester là ; du moins s'il avait été question de journalisme. Mais ils avaient délibérément choisi de se substituer aux policiers chargés de l'investigation : ainsi Benjamin Duhamel reposera-t-il trois fois cette même question. Sous couvert de vouloir obtenir un aperçu « précis » et « clinique » des événements, cette obstination – dont le journaliste sait pertinemment qu'elle ne débouchera sur rien – ne vise qu'à créer un climat oppressant… et à délégitimer l'interviewé : « Vous êtes à la tête d'un mouvement, La France insoumise, […] et vous n'êtes pas en capacité ce matin de nous dire si oui ou non un assistant parlementaire qui est donc un militant de La France insoumise était ou non sur les lieux de l'agression de ce jeune militant ?! » Et encore : « Juste pour bien clouter, si vous le permettez, vous n'êtes pas capable de nous dire ce matin si oui ou non l'assistant parlementaire de Raphaël Arnault était présent au moment où ce jeune militant a été agressé ? » Journaliste, ou policier ?

Benjamin Duhamel n'était alors qu'une pâle copie de ses consœurs de LCI : deux jours plus tôt face au même invité, Élizabeth Martichoux et Arlette Chabot s'enquéraient déjà de potentiels échanges entre Manuel Bompard et Raphaël Arnault, avec en ligne de mire, déjà, la même question autour de l'assistant parlementaire de ce dernier. Des interpellations/remarques que les intervieweuses ont formulées, au total, pas moins de douze fois en vingt minutes ! Et c'est peu dire qu'elles n'en avaient jamais fini de ronger leur os : « On est un peu surpris que vous ne puissiez pas nous dire ce matin, je vous le dis très franchement, "j'ai eu Raphaël Arnault au téléphone et il m'a donné telle ou telle information qui pourrait effectivement clarifier" » ; « Il est co-fondateur de Jeune Garde [sic], permettez qu'on insiste un peu », déclare poliment Élizabeth Martichoux. Douze fois : insistance, ou harcèlement ?

Cette démarche était alors d'autant plus pernicieuse que l'enquête avait tout juste débuté. Peu importe qu'au lendemain de cet entretien, le procureur de la République de Lyon se soit lui-même refusé à « évoquer le moindre nom ou […] confirmer que ce collectif antifasciste pouvait être responsable de cette agression » (Libération, 17/02), avant d'en faire de même le 19 février lors d'une deuxième conférence de presse, au cours de laquelle il rappela d'ailleurs, par deux fois, le secret de l'instruction à ses interlocuteurs de la grande presse. Las, le journalisme de préfecture avait d'ores et déjà pris le dessus.

Sur toutes les lèvres, inscrits sur les bandeaux des chaînes d'information en continu, les noms du collectif et d'individus sont diffusés dans des médias chauffés à blanc, qui s'empressent également de diffuser des photos (la plupart du temps non floutées) de l'assistant parlementaire au cœur de toutes leurs préoccupations – dont le contrat fut par ailleurs rompu le 16 février. Le député Raphaël Arnault n'est pas visé par l'enquête, mais son visage est également placardé partout dans les programmes et magazines d'actualité, surexposé dans les 20h, épinglé dans les journaux qui sélectionnent soigneusement, pour l'occasion, les clichés censés répondre au portrait que les médias (se) font de lui : un homme violent et menaçant.

Un journalisme de meute

Ce détour n'était pas accessoire : Raphaël Arnault – comme Rima Hassan avant lui – fait l'objet d'une cabale médiatique qui, pour avoir été (par définition) déployée dans sa version la plus voyeuriste par la télévision, s'est également déclinée lors des « interviews » audiovisuelles. Dans un registre non moins tonitruant, et à la faveur de pratiques journalistiques non moins problématiques ayant viré, dans bien des cas, à une véritable chasse à l'homme. Comment qualifier autrement l'interview de Manuel Bompard dans la matinale de Franceinfo le 19 février ? Les deux éditocrates en chef, Agathe Lambret et Paul Larrouturou – ayant tous deux fourbi leurs armes en tant que journalistes politiques à l'antenne de télévisions commerciales [2] – ont tricoté l'affaire de Lyon jusqu'à plus soif : non seulement le sujet a occupé les huit dixièmes de « l'entretien » [3], mais cet agenda s'est doublé d'une problématique à charge, focalisée prioritairement, pour ne pas dire exclusivement, sur le triptyque LFI – la Jeune Garde – Raphaël Arnault. L'interrogatoire s'est ainsi articulé autour de trois interpellations rabâchées en boucle : sommer LFI de « rompre les liens » avec le collectif antifasciste ; sommer LFI de renoncer à contester sa dissolution (qui fait actuellement l'objet d'un recours devant le conseil d'État) ; sommer LFI de punir Raphaël Arnault et donc, symboliquement, lui réclamer sa tête.

La transcription de cette interview matinale ne rendrait pas justice à son climat : au-delà des « questions-injonctions » en elles-mêmes, tout dans l'expression des journalistes transpire le dédain le plus absolu. Depuis leur langage corporel jusqu'au ton arrogant de la parole, en passant par la formulation de leur « bon droit » de « bon » intervieweur [4] – « Manuel Bompard ! Excusez-moi… si je peux dire quelque chose ! » ; « Non mais pardon, mais si je peux quand même poser des questions ! » –, laquelle dissimule assez mal un bilan accablant en termes d'interruptions : 64 en à peine vingt minutes, c'est-à-dire une fois toutes les dix-huit secondes en moyenne. Sélection (non exhaustive) en vidéo :

Face à quel autre dirigeant politique s'autorisent-ils un tel mépris ?

Tous les coups sont donc permis, jusqu'à faire dire à l'invité le strict contraire de ce qu'il formulait quelques secondes plus tôt en des termes pourtant parfaitement clairs, et lorsque celui-ci s'en offusque, le regarder fixement, les mains levées : « Je vous écoute attentivement », sourit Paul Larrouturou. Outrepassant de très loin leur rôle de journaliste pour camper tour à tour ceux d'opposant politique, de prédicateur et de moraliste, nombre d'intervieweurs ont ainsi fait de la Jeune garde et de Raphaël Arnault le centre de gravité de leur campagne d'acharnement.

La preuve sur la même chaîne, dans la même ambiance, avec une autre intervieweuse face à la députée LFI Danièle Obono, invitée dans l'émission fort mal nommée « La politique s'éclaire » (Franceinfo, 21/02) : « Est-ce qu'il faut faire le ménage dans vos rangs ? C'est ce que vous demandent le Premier ministre et le président de la République » ; « Il faut couper les liens avec la Jeune Garde ? » ; « Est-ce que Raphaël Arnault a toute sa place dans le groupe La France insoumise ? » ; « Vous conservez des liens avec la Jeune Garde ? » Les réponses de la députée n'étant jugées ni raisonnables, ni conformes à la bienséance attendue, la morgue déborde dans une sorte de bouquet final :

Brigitte Boucher : Pourquoi vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde, alors ? Pourquoi vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? […] Est-ce que vous demandez toujours l'abandon ? Vous ne voulez pas répondre à la question ! Est-ce que vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? Alors ? […] Répondez aux questions sinon… au lieu d'accuser les médias, c'est trop facile ! Est-ce que vous demandez toujours l'abandon ? Attendez ! Vous dites que vous n'avez aucun lien, que vous ne soutenez pas ce qui s'est passé, mais vous demandez toujours la dissolution de la Jeune Garde. [Sic] […] Vous demandez l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ? […] Ma question, c'était est-ce que vous demandez toujours l'abandon de la dissolution de la Jeune Garde ?

Rideau.

L'intervieweuse avait du reste indiqué le sens de ses priorités dès le début de l'entretien. Alors qu'une parade néonazie s'apprêtait à démarrer dans les rues de Lyon [5], Brigitte Boucher la présenta comme une « marche » [6] avant de questionner Danièle Obono sur la potentialité, à cette occasion… d'« un nouveau lynchage de l'ultra-gauche » : « Les antifas seront peut-être aussi présents sur place, est-ce que vous voulez leur adresser un message, à l'ultra-gauche ? Est-ce que vous les appelez au calme ? Est-ce que vous les appelez au calme ? On vient d'avoir ce lynchage de Quentin Deranque, est-ce que vous les appelez au calme ? »

Un journalisme inquisiteur

Autre cas d'école – et non des moindres – avec la très prescriptrice émission dominicale « BFM Politique », où était invitée, le 22 février, la présidente du groupe LFI à l'Assemblée nationale Mathilde Panot. Comme ailleurs, trente minutes sur quarante-deux ont porté sur l'affaire de Lyon. Comme ailleurs, alors que de l'aveu du présentateur Léopold Audebert lui-même, « aujourd'hui, à ce stade de l'enquête, pénalement, il n'y a rien contre lui », le cas Raphaël Arnault a déchaîné la meute : les journalistes ont cité son nom pas moins de seize fois sur une tranche de quinze minutes. Et comme ailleurs, leur démarche a consisté à stigmatiser, disqualifier et brutaliser l'invitée.

Exemple avec Amandine Atalaya :

Amandine Atalaya : Donc pour vous, il n'y a pas de responsabilité de la part de ce député de La France insoumise dans le choix de ses collaborateurs pour commencer ? Il n'y a pas de responsabilité morale et politique ? […] Il n'y a pas de responsabilité ? Il n'y a pas de responsabilité politique et morale ? [Léopold Audebert : Mathilde Panot, Mathilde Panot. On vous pose une question très directe, s'il vous plaît, répondons à ça s'il vous plaît. Allons-y.] Sur la responsabilité politique et morale de Raphaël Arnault.

La réponse ne convenant (toujours) pas aux journalistes, le présentateur insiste : « Amandine vous pose une question plus précise ! Elle vous parle de la responsabilité morale. » Mathilde Panot tente-t-elle de s'extirper de la nasse policière et d'amorcer un développement politique sur les violences de l'extrême droite ? Elle est interrompue quasi immédiatement… et ramenée au point 0 :

Amandine Atalaya : Mais pour poursuivre, Mathilde Panot, sur Raphaël Arnault. Pour être très factuelle sur Raphaël Arnault, […] il n'y a pas une responsabilité pour vous de l'employeur non plus ? C'est-à-dire ses collaborateurs sont censés travailler à ses côtés à Paris. Pourquoi […] étaient-ils à Lyon ce jour-là ? Était-ce sur leurs heures de travail, par exemple ? […] Je parle de la responsabilité de l'employeur.

Rappelant qu'elle n'est pas enquêtrice, exhortant les journalistes à respecter le cours de l'investigation, la députée insoumise essaye-t-elle ensuite une critique de l'instrumentalisation de cette affaire par le champ politique ?

- Lépold Audebert : C'est très important, votre parole était attendue Mathilde Panot sur ce point : pas de démission de Raphaël Arnault ?

- Mathilde Panot : Certainement pas.

- Amandine Atalaya : Ni de suspension du groupe de La France insoumise ?

- Mathilde Panot : Non, certainement pas.

- Jules Pecnard : Et il sera réinvesti aux prochaines élections législatives ?

- Mathilde Panot : Mais écoutez… oui, enfin…

- Léopold Audebert : Oui ?! Il sera investi ?

- Jules Pecnard : Il sera investi…

- Léopold Audebert : En 2027 s'il y a dissolution, après l'élection présidentielle, il sera réinvesti ?!

- Mathilde Panot : S'il le souhaite, oui.

- Léopold Audebert : S'il le souhaite… Et vous le souhaitez, vous ?

Tous extraits de la première moitié de l'émission, ces morceaux choisis forment un volet à part entière de l'interview : 36 interruptions en six minutes, soit une fois toutes les dix secondes.

Et les procureurs reviennent à la charge après la publicité : « Vous lui avez parlé [à Raphaël Arnault] récemment ? » ; « Qu'est-ce qu'il vous a dit ? » ; « Pourquoi il parle pas aujourd'hui ? » ; « Il ne serait pas temps pour vous qu'il ait une expression publique ? » Un journalisme que l'on se gardera de caractériser lorsque face à un tel traitement, le présentateur pose la cerise sur le gâteau : « Comment il va aujourd'hui, Raphaël Arnault ? »

Les menaces de mort dont fait état Mathilde Panot n'encouragent chez eux aucune relâche. Comme Agathe Lambret sur Franceinfo, la journaliste de BFM-TV lit au débotté des extraits du décret de dissolution de la Jeune Garde, sans contextualisation, dans le brouhaha le plus total, mais avec le soutien appuyé de son confrère qui, en bon élève, allie le geste à la parole : « Il est là ce décret ! Je vais le montrer pour les personnes qui nous regardent. Il est là. »

Et ça continue : « Jean-Luc Mélenchon revendique aujourd'hui que la Jeune Garde soit liée et alliée à la FI […], vous ne voyez pas le problème ?! » ; « Êtes-vous toujours alliée et liée comme le dit Jean-Luc Mélenchon à la Jeune Garde ? » ; « Vous êtes contre sa dissolution ? » ; la question sera posée quatre fois. Et comme pour toutes les autres, différents députés LFI y avaient déjà répondu (mille fois) au cours de la semaine écoulée…

Le cirque se (re)produit donc sans trêve et il avait d'ailleurs commencé en fanfare. Signalons en effet que dès l'introduction, les intervieweurs ont disserté autour d'un propos présenté comme une citation de Jean-Luc Mélenchon, sourcée comme telle à l'écran… alors qu'elle n'en était pas une. Voyons plutôt :

Si les journalistes avaient seulement pris la peine de (vraiment) lire ce qu'ils affichaient sur leur écran, ils se seraient (sans doute) rendus compte qu'il s'agissait en réalité d'un extrait d'article journalistique. Publié dans La Tribune dimanche en l'occurrence, où un mot de Jean-Luc Mélenchon fut détaché de son contexte d'énonciation originel avant d'être intégré dans un autre récit que le sien : celui du journaliste, utilisant le discours indirect libre – un procédé narratif très intéressant en littérature… beaucoup moins en journalisme. En début d'émission, ce plantage en règle avait en tout cas donné lieu à des interpellations très assurées :

- Léopold Audebert : Mathilde Panot, vous êtes capable de regarder la caméra [Il regarde la caméra.] et de dire aux parents de Quentin Deranque que c'est une bataille de rue qui a mal tourné ? Est-ce que vous pouvez dire ça aux parents de Quentin Deranque ?! […]

- Amandine Atalaya : Tout en disant « qui s'en souviendra » Mathilde Panot… Tout en disant « qui s'en souviendra »… Enfin… ça semble une façon évidente de minimiser ce qui s'est passé.

Sauf que Jean-Luc Mélenchon ne l'avait pas dit. Le présentateur en conviendra d'ailleurs en toute fin d'émission : alerté dans l'oreillette, il consacrera une minute à « rétabli[r] les faits », mais aucun des trois journalistes ne présentera la moindre excuse. Après un tel déballage de hargne, comment s'en étonner ?

Au cours de l'émission, Mathilde Panot a légitimement critiqué la diabolisation médiatique dont son mouvement politique fait l'objet. Venue avec quelques reproductions de Unes de presse (Marianne, La Tribune dimanche, L'Express), elle entendait pointer la responsabilité des grands médias dans la normalisation de l'extrême droite et dénoncer « l'inversion des valeurs » à laquelle ils se livrent. Elle ne croyait pas si bien dire : la séquence en a instantanément généré une nouvelle. Coupable de l'ultime affront – critiquer les médias dans les médias –, elle est assaillie ni une ni deux par le présentateur : « Donc c'est la presse qui est responsable Mathilde Panot ?! C'est très important ce que vous venez de faire ! Il n'y a pas une liberté de la presse en France ?! » Orwell, disions-nous : « la violence, c'est la gauche » ; « les antifascistes, ce sont les fascistes » ; « critiquer les médias, c'est attaquer la démocratie ».

***

Les « interviews » audiovisuelles figurent parmi les formats les plus suivis et les plus prescripteurs du PAF ; ceux dont des extraits seront rediffusés sur les antennes, cités dans les dépêches, postés sur les réseaux sociaux, commentés sur les plateaux et dans les articles des journalistes politiques. Ce sont aussi, par conséquent, des dispositifs parmi les plus verrouillés, encadrés par les journalistes les plus en vue, disposant d'un fort capital professionnel, qui ne doivent leur position (et leur longévité) qu'à leur conformité la plus totale avec les « bonnes » manières d'exercer le journalisme politique en général et l'interview en particulier, et à leur adhésion intransigeante au discours dominant. Diaboliser LFI jusqu'à l'écrasement ; blanchir et promouvoir l'extrême droite : les « entretiens » audiovisuels ont été une excellente loupe pour observer cette dynamique à deux faces, normalisée dans la quasi-totalité des grands médias. Cette semaine-là, au-delà du double standard éclatant qu'ils ont donné à voir – tant du point de vue de l'agenda, du cadrage, que des sommations adressées aux responsables politiques de gauche –, ces dispositifs ont montré à quel point ils fonctionnent comme des espaces de mise au pas. Dès lors, parce que les invités LFI jouent le jeu médiatique sur la forme (aller dans ces dispositifs, se plier au « question/réponse ») tout en refusant de jouer le jeu médiatique sur le fond (consentir aux injonctions et cocher les cases du bingo journalistique de la « respectabilité »), ils déclenchent les foudres de l'éditocratie. Une éditocratie qui s'illustre, au passage, par sa capacité à exercer une violence symbolique de très haute intensité au moment même où elle prétend condamner « la violence » et « la brutalisation » du débat public. Face à de tels interrogatoires, les différentes instances représentatives de la profession, des SDJ aux syndicats, parviendront-elles à expliquer, de façon détaillée, en quoi il en va là d'une quelconque forme de journalisme ?

Pauline Perrenot


[1] « Alerte à la bombe à la CGT à Lyon, agressions de jeunes communistes à Tours, dégradations de locaux… L'extrême droite multiplie les violences », L'Humanité, 23/02.

[2] BFM-TV pour la première – dont on rappelle également qu'elle est la compagne de Benjamin Duhamel et la belle-fille de Nathalie Saint-Cricq – et « Le Petit Journal » puis le groupe Bouygues (LCI et TF1) pour le second, après avoir été à l'origine du « Lab d'Europe 1 » d'actualité politique, laboratoire de la substantifique moelle du journalisme politique dans toutes ses (pires) pratiques.

[3] 19'20 sur 23'35 d'interview.

[4] Sur ces éléments, relire le chapitre de Pierre Bourdieu « Des débats vraiment faux ou faussement vrais » dans Sur la télévision, Raisons d'agir, 2008, p. 32.

[6] Elle en fera d'ailleurs le service après-vente le lendemain matin.

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