28.11.2025 à 18:35
Jérémie Younes
Mercredi 19 novembre, devant le Congrès des maires de France, le chef d'état-major des armées, le général Fabien Mandon, a estimé que la France était « en risque » face à la « Russie de Vladimir Poutine » si le pays n'avait pas la « force d'âme » d'accepter « de perdre ses enfants » à la guerre. Sans attendre, de nombreux médias se sont emparés de cette déclaration pour décréter la mobilisation générale…
« À quoi nous prépare le général Mandon ? » demande inquiet Maxime Switek, sur BFM-TV. Il est 21h08 ce mercredi 19 novembre quand le présentateur prend connaissance des « propos chocs » du chef d'état-major des armées. Un bandeau accompagne sa lecture de la déclaration : « Si notre pays flanche – écoutez-bien – insiste Maxime Switek, si notre pays flanche parce qu'il n'est pas prêt à accepter de perdre ses enfants, alors on est en risque ». Léger moment de sidération sur le plateau – qui jusqu'ici parlait de la neige. La mine grave, la journaliste maison Elsa Vidal lui répond : « Une guerre, c'est finalement la confrontation de deux volontés, et il est important que "l'arrière", les civils, soient disposés à ce que cette guerre ait lieu ! Mais la formulation du chef d'état-major est quand même… j'ai envie de le dire… malheureuse. »
Les déclarations « chocs » de Fabien Mandon vont en effet, dans un premier temps, provoquer un « tollé » dans la classe politique. Les politiciens de presque tous les bords s'en indignent, et les premiers articles, publiés dans la foulée de la dépêche AFP rapportant le discours du général, portent presque tous sur ces réactions politiques assez univoques. À peine prononcés, voilà en tout cas les mots du chef d'état-major des armées propulsés à la Une de l'actualité. Le lendemain, le ton change, avec la ministre des Armées Catherine Vautrin qui « vole au secours » (JDD, 20/11) du général Mandon, expliquant (sur X) que ses propos ont été « sortis de leur contexte » et qu'il était parfaitement fondé à les tenir.
La machine médiatique se met en branle à toute vitesse, et les réactions des politiciens sont rapidement recouvertes par le commentariat des éditorialistes, qui ont reçu l'incitation de la ministre et se font les exégètes du général Mandon. « Vous voyez bien que la guerre est revenue en Europe et que la menace existe, justifie Didier François, « éditorialiste défense BFM-TV », à peine une heure après les déclarations du chef d'état-major : ce qui est important c'est de dissuader l'ennemi […] pour cela, il faut que nos adversaires soient persuadés qu'on est prêts, qu'on sera prêts à se battre et qu'on acceptera la bagarre ». « Ça fait peur ! » réagit la présentatrice Julie Hammett, avant de se tourner vers un nouvel éditorialiste, Ulysse Gosset : « Effectivement, les mots sont très forts et ils sont inquiétants, et quand les Français les entendent, ils se disent, "est-ce que la guerre est pour demain ?" » Selon l'éditorialiste, qui se demande à voix haute si « les Français sont prêts à entrer en guerre », ce n'est pas encore « un appel à la mobilisation générale, mais c'est un appel à la prise de conscience ». Les Français ne sont d'ailleurs pas les seuls inquiets, ajoute Gosset, « les services allemands, les services britanniques, disent tous la même chose ». Didier François rebondit : « Pour ceux qui croient que c'est politique… » « Ça c'est un message à Jean-Luc Mélenchon », relève la présentatrice.
Le lendemain matin (20/11), sans doute prise de court par l'actualité, BFM-TV déploie un procédé pour le moins surprenant : l'invité de la matinale de Laurent Neumann n'est nul autre que… Didier François, « l'éditorialiste défense » maison, encore lui. BFM-TV interviewe BFM-TV, et cette fois, la fonction d'exégète du général Mandon que remplissait symboliquement la veille au soir l'éditorialiste est explicitée littéralement sur le bandeau : « Chef des armées : que voulait-il dire vraiment ? » Didier François va nous le dire : « On a cru pendant des années, enfin pendant les 30 dernières années, que la parenthèse exceptionnelle de paix que nous avons vécue était la norme ! Bah on est en train de se réveiller… Alors c'est évidemment difficile pour l'autruche de sortir la tête du sable, parce que c'est désagréable… honnêtement ça gratte. Mais la vérité c'est ça, c'est qu'on revient à un monde normal tel qu'on le connaissait avant ». Un monde « normal » est celui où la guerre plane sur chaque enfant.
Sur RTL, dans l'émission d'Anne-Sophie Lapix (20/11), le ton est moins familier, mais le fond n'est pas bien différent : « La Russie de Vladimir Poutine, manifestement, nous considère comme un adversaire », avance son invitée Muriel Domenach, ancienne ambassadrice de France à l'OTAN. « Nous sommes déjà en guerre », explique quant à lui l'immanquable Michel Goya, ancien colonel et « expert en stratégie militaire », qui explique qu'il fulmine en entendant les pacifistes s'insurger des déclarations du chef d'état-major : « Si la nation n'est pas prête à cela, si elle considère que ce sacrifice n'est pas utile ou nécessaire, et bah c'est pas la peine quoi… on perd, en réalité, la vraie force… la vraie force des nations c'est dans cette volonté en réalité, de prendre des risques, pour essayer d'obtenir quelque chose… » Anne-Sophie Lapix passe ensuite la parole à Jean-Marie Bockel – ex-ministre sous Mitterrand et sous Sarkozy dont le fils, militaire, a été tué au Mali. Puis à Michel Duclos, ancien diplomate, qui parle de la « menace russe aux portes de l'Europe » et explique qu'il y a un vrai « besoin de pédagogie » à ce sujet. Anne-Sophie Lapix constate que son plateau est à sens unique et le verbalise : « On va parler dans un instant des réactions […] qui ne sont pas forcément très positives ou aussi unanimes que sur ce plateau… » Ce sera après la pub, et ce qui fera office de contradictoire est un petit « sonore » de Jean-Luc Mélenchon. La même unanimité se retrouve sur le plateau de LCI, dans l'émission « 24h Pujadas » (20/11) : « J'ai d'abord envie d'entendre le colonel, le colonel de réserve Servent, Pierre, est-ce que c'est alarmiste ou est-ce que c'est indispensable cette déclaration du chef d'état-major ? » « Indispensable », répond sans hésiter son invité, qui est éditorialiste sur la chaîne. Jean-Dominique Merchet introduit une petite nuance et trouve que ce discours « doloriste » est une « formidable erreur de communication », même s'il n'en conteste pas le fond (« Je ne suis pas un pacifiste », dira-t-il) À ses côtés, Isabelle Lasserre du Figaro est beaucoup plus enthousiaste : « Pour qu'un bâtard [1] puisse être tué, il faut que la dissuasion de la France soit rétablie ! La guerre étant un affrontement des volontés, il faut rétablir la volonté des Français et des Européens, qui pour moi, fait complètement défaut. » La journaliste du Figaro va plus loin :
- Isabelle Lasserre : Ce qui me choque moi en fait dans toute cette histoire, c'est qu'on a l'impression que la France sort lentement du déni qui était le sien depuis le début des années 1990 […]. Donc on se réveille depuis 2014, et surtout depuis 2022, mais tout le monde ne se réveille pas ! Alors effectivement, le chef d'état-major, lui, a pris pleinement conscience de la menace russe… c'est la Russie qui nous a déclaré la guerre ! C'est pas la France qui a déclaré la guerre…
- David Pujadas : Qui nous a déclaré la guerre ?
- Isabelle Lasserre : C'est la Russie, c'est Poutine…
- David Pujadas : … Qui a déclaré la guerre à l'Ukraine…
- Isabelle Lasserre : Non, non, à nous aussi ! Non, Vladimir Poutine considère qu'il est en guerre contre l'Union Européenne. Il lance tous les jours des actes de guerre hybride contre les pays d'Europe occidentale. […] Les extrêmes droite et gauche qui protestent contre ces propos sont celles qui depuis le début sont complètement pro-russes et défendent la…
- David Pujadas : Attendez y'a pas que les extrêmes ! Y'a pas que les extrêmes…
- Isabelle Lasserre : C'est surtout les extrêmes […]
- David Pujadas : C'est du défaitisme ?
- Isabelle Lasserre : C'est une tentation de l'apaisement, une tentation munichoise […]. C'est pas comme ça qu'on va protéger les enfants de la France
En face, Jean Quatremer parle lui aussi de Munich, de 1940 et de « désarmement moral », et se réjouit des déclarations du chef d'état-major : « C'est très bien que ça choque ». Ces tirades inspirent une question à David Pujadas : « Pour refamiliariser [les jeunes] avec l'idée de guerre, est-ce qu'il faut d'abord mettre l'accent sur la mort ? »
Les « experts militaires » ou les militaires tout court vont ainsi se succéder sur les plateaux et dans les colonnes des journaux. L'amiral Nicolas Vaujour, chef d'état-major de la Marine, est sur RTL (20/11) dès le lendemain matin des déclarations du général Mandon. Le général Vincent Desportes pointe sur RTL (20/11), RMC (21/11), Europe 1 (27/11) et Marianne (26/11). Michel Goya est lui sur RTL (20/11), BFM-TV (21/11), France 5 (22/11), ainsi que dans Le Point (21/11). L'ancien chef d'état-major de l'Armée de l'air Jean-Paul Paloméros est sur France Info (21/11), BFM-TV (21/11), CNews (21/11, une journée chargée !), ou RMC (24/11). Pierre Servent passe lui presque tous les jours sur les chaînes de son employeur, TF1 ou LCI, mais aussi occasionnellement sur France Inter (27/11). Le général Mandon sera lui-même invité dans « C à Vous » (France 5, 22/11), pour réitérer ses propos tout en s'excusant d'avoir pu heurter. Bref, un véritable « journalisme de caserne » au service, pendant toute une semaine, de l'objectif admis par Pujadas : refamiliariser la population avec l'idée de guerre.
La séquence éditoriale déclenchée par le discours du chef d'état-major est massive, et il est quasiment impossible d'en faire une revue exhaustive. On peut néanmoins en dégager le message de fond, qu'une dépêche AFP, reprise telle quelle ici et là, résume lapidairement : « Les autorités françaises tentent de préparer les esprits à la guerre » (20/11). La dépêche note que le gouvernement français a, le même jour, publié en ligne « un guide de survie » en cas de catastrophe ou de conflits armés. « Les autorités tentent, depuis des mois, de préparer les esprits des Français à des sacrifices en cas de guerre. Mais le message peine à infuser », regrette ainsi Le Télégramme (21/11), dans un article titré « Pourquoi la France doit se préparer à la guerre ». « Le message passe mal », confirme un autre titre régional, Le Maine Libre (21/11). « Depuis qu'il est devenu chef d'état-major des armées, le 1er septembre, [Fabien Mandon] n'a de cesse de frapper les esprits, afin que la population civile se prépare à "un conflit de haute intensité" contre la Russie » retrace Le Parisien (21/11). « Menace russe : l'opinion, la première bataille », rappelle le bien nommé L'Opinion (21/11).
Dans Libération, les papiers oscillent entre les reproductions de dépêches sur la classe politique qui « bondit » (20/11), les « débats » lancée à la cantonade par la directrice adjointe de la rédaction Alexandra Schwartzbrod (« Faut-il accepter de perdre nos enfants, comme l'a dit le chef d'état-major des armées ? », 21/11), et les critiques très mesurées contenues dans les éditos de Thomas Legrand, qui eux non plus ne contestent pas le fond : « L'Europe est devenue un îlot de démocratie libérale assiégée. Si l'on est attaché à la préservation de ce modèle, qui a fait de notre continent le petit bout de terre le plus libre du monde, il faut effectivement se préparer à se battre et, sans doute, à faire des sacrifices. ». Mais l'on trouve aussi, dans les pages de Libé, des papiers beaucoup plus ouvertement favorables aux déclarations du général Mandon, comme celui de Jean Quatremer (20/11) : « Un appel à la mobilisation morale et économique de la nation absolument nécessaire pour que l'industrie de la défense française passe enfin en mode "économie de guerre" et que l'opinion publique comprenne enfin qu'il va falloir faire des choix budgétaires douloureux pour permettre la montée en puissance de l'armée française. Afin de décourager les nuisibles d'attaquer nos démocraties. »
Dans un long papier, titré « Derrière les polémiques stériles, ce qu'a vraiment dit le chef d'état-major des armées » (21/11), le magazine Challenges estime que le discours de Fabien Mandon « n'a rien d'une sortie de route », et que ceux qui le condamnent font preuve « de déni ou d'angélisme » : « Oui, la guerre fait des morts, écrit le journaliste Vincent Lamigeon, faire comme si cette réalité n'existait pas, comme si ce sacrifice n'était pas consubstantiel à toute intervention armée, comme si un chef d'état-major n'avait pas le droit de la rappeler, c'est faire preuve d'un déni étrange, ou d'un angélisme qui ne peut que faire les affaires de Moscou ». Le constat est le même dans les colonnes de Ouest-France (23/05), où c'est le général Daniel Brûlé qui donne son point de vue : « L'hypothèse d'une guerre impliquant la France n'est pas un objet de débat mais une réalité. » Le Monde se lance lui sur le terrain de la comparaison internationale (« Les propos du général Mandon, une position partagée en Europe », 24/11) puis regrette dans un autre papier que « la pédagogie de l'effort de défense » se déroule « en terrain miné » (25/11) : « S'exprimer sur le rapport que la nation peut entretenir à sa défense est un exercice extrêmement sensible, voire périlleux. Le chef d'état-major des armées, Fabien Mandon, en a fait l'expérience […] », écrit le journal de référence. Le Point, qui n'aime rien tant que la guerre, est bien sûr au rendez-vous. C'est d'abord Sophie Coignard qui s'y colle, avec un angle que son titre résume bien : « Royal, Mélenchon, Roussel : derrière le pacifisme, le carriérisme » (21/11). Puis c'est Kamel Daoud qui se laisse aller dans sa chronique à un lyrisme guerrier : « La France est-elle prête à envoyer ses enfants se faire tuer à la guerre ? Cette question lancée par le chef d'état-major est cruciale : c'est celle par laquelle s'affirme une nation. » Le registre de l'humour est aussi employé : c'est par exemple Sophia Aram qui fustige sur France Inter (25/11) les « patriotes en carton » et proclame toute sa confiance au général Mandon. Les Échos, enfin, par l'intermédiaire de son chroniqueur « philosophe » Gaspard Koenig, s'avance sur la question morale : « Au nom de quoi perdre ses enfants ? » (27/11) Bonne question.
Au fil de la semaine et des commentaires qui ont suivi les déclarations du général Mandon, la presse a commencé à bruisser d'une rumeur : le chef d'état-major était-il en « service commandé » (Libération, 21/11) pour le véritable chef des armées, le président de la République ? A-t-il pu faire des déclarations de ce type sans l'aval d'Emmanuel Macron, dont il est notoirement proche, puisqu'il fut l'un de ses conseillers ? La question est posée dans le 20h de Léa Salamé du 20 novembre. Dans le sujet diffusé, France 2 cite anonymement « un conseiller de l'Élysée », qui affirme que Macron n'avait pas supervisé le discours du général, mais qu'il en validait le fond : « La phrase isolée est angoissante bien sûr mais il faut prendre le propos dans son ensemble. Une prise de conscience est nécessaire », cite le JT. Un autre sujet est lancé dans la foulée par Salamé, pour faire « l'état précis de la menace russe ». Dans celui-ci, on peut entendre « l'expert » de l'IFRI, Thierry Gomart, dire que « la Russie a déclaré la guerre à l'Europe, d'une certaine manière ». Mais nous n'en saurons pas plus sur la « certaine manière » avec laquelle la Russie a « déclaré la guerre à l'Europe ». Dans le même JT est évoquée une rumeur qui va être, tout au long de la semaine, la deuxième jambe de la marche médiatique vers la guerre : « Selon nos informations, le président de la République doit faire des annonces dans les prochaines semaines sur la création d'un service militaire volontaire. »
Les uns après les autres, les journaux font part de leurs informations exclusives en provenance de l'Élysée et très vite le calendrier se précise : ce ne sera pas « dans les prochaines semaines », comme initialement annoncé par le JT de France 2, mais dès ce jeudi 27. Lundi 24 novembre, depuis un déplacement en Angola, Emmanuel Macron accorde un entretien à RTL et M6, diffusé le lendemain sur les deux antennes, dans lequel le président de la République apporte son soutien à son chef d'état-major – « Son propos a été déformé » – et confirme « la transformation du Service national universel vers une nouvelle forme ».
Débats de plateaux, tribunes, entretiens, éditos, comparaisons internationales, sondages, le « retour du service militaire » ouvre illico une nouvelle page de cette séquence militaro-médiatique. L'idée est chaudement accueillie par une très large partie de la presse.
Jeudi 27 novembre, depuis Varces (Isère), Emmanuel Macron annonce donc le retour du service « volontaire » et « purement militaire » de 10 mois que la presse avait teasé depuis une semaine. Sur LCI, Renaud Pila ne sait plus comment contenir son enthousiasme :
- Éric Brunet : Nous avons Renaud Pila qui lève le doigt comme un enfant sage, il veut prendre la parole. Dès qu'il y a la chose militaire, je le vois extrêmement mobilisé.
- Renaud Pila : Moi, je suis discipliné hein ! J'ai fait mes classes !
- Éric Brunet : Très bien. On vous écoute.
- Renaud Pila : […] Il va y avoir dans les jours qui viennent énormément de débats sur : « Oui mais ça ne sert à rien de faire un service national si on ne fait pas nation, s'il n'y a pas un but collectif du pays et si l'armement moral n'est pas sur l'économique et le social, mais vous comprenez… » Mais enfin ! Ça, c'est des questions, franchement… Ça, c'est des questions pour prendre le thé le dimanche à 17h ! Mais avant de prendre le thé le dimanche à 17h et de se poser dix milliards de questions philosophiques […], on met son treillis, on s'engage si on est volontaire, on s'engage ! Le cœur de cible, 18 ans, 19 ans, on s'engage pour dix mois. […] Lorsqu'on était dans les années 70, 80, 90, on ne se posait pas toutes ces questions ! On avait le service militaire obligatoire et […] on ne se disait pas « Mais oui, mais non, mais est-ce que je vais faire mon service parce que, la France, où sont les fondamentaux ? » Mais non ! À un moment donné, il y a une menace. […] [Macron], c'est le chef des armées. Lorsque le chef de l'État quel qu'il soit dit « Il y a une menace » – on la voit tous les jours, sur LCI on informe tous les jours, depuis des années il y a eu 800 morts français sur les théâtres africains ou en Afghanistan, il y a tous les jours des soldats qui risquent leur vie –, eh bien aujourd'hui, il y a une menace, il y a une menace claire, il faut demander aux Baltes, il faut demander aux Polonais, eh bien, on s'engage ! Et les débats philosophico-philosophiques, on pourra les faire le dimanche à 17h ! Là il y a quelque chose qui est clair et il y a un besoin du pays !
Caricatural chez Renaud Pila, l'enthousiasme éditorial pour cette idée marconiste va être très largement partagé, sous diverses modalités, par la quasi-totalité du paysage audiovisuel. « C'est une très bonne chose, réagit dans la foulée le général Dutartre sur BFM-TV, moi je pense que ça va faire l'unanimité ! ». « Quand vous êtes volontaire pour dix mois, ajoute le chef du service international, Patrick Sauce, à moins d'une très mauvaise expérience, en fait vous êtes, je dirais non pas fana-mili [sic], mais un ami de la famille militaire pour la vie ! »
Même euphorie sur CNews, dans l'émission de Laurence Ferrarri : « Moi, je trouve que c'est une initiative formidable que de remettre quelques jeunes sous les drapeaux ! On est d'accord ? » « Absolument, on peut terminer le débat », acquiesce son invité, le général Bruno Clermont. Éric Naulleau y est aussi « favorable dans l'ensemble », mais regrette que le service ne soit que volontaire : « Si c'est sur la base du volontariat, ce n'est pas ceux qui ont le plus besoin d'être remis d'équerre qui iront ». « Ce n'est qu'une première étape, le rassure le lieutenant-colonel Vincent Arbarétier sur France Info, les Allemands ne sont pas dupes : leur service militaire volontaire va se transformer tôt où tard en service militaire obligatoire ». Sur LCI, Ruth Elkrief exulte : « Il y a une dimension de réarmement moral, et elle est bienvenue parce qu'il y a une demande en fait ! […] Il y a une sorte de vide et un besoin existentiel de but dans la vie, d'objectif, de beauté en quelque sorte, d'idéal ! Et là on en offre un, qui est cadré, qui est clair, et qui est pour la France avec ses valeurs. Quoi de mieux ? »
Le soir de l'annonce, le journal de Léa Salamé se charge du service après-vente. La présentatrice reçoit la ministre des Armées, Catherine Vautrin, et consacre une grande partie de son interview… à expliquer aux jeunes concernés comment candidater à ce nouveau service militaire volontaire : « Si y'a des gens qui nous regardent là, s'il y a des jeunes de 17-18 ou 19 ans qui nous regardent… ils veulent s'inscrire, qu'est-ce qu'ils doivent faire concrètement ? ». « Et on sera rémunéré 800 euros ? », relance Salamé. « Rémunéré, nourri, logé, blanchi, et avec une carte de réduction SNCF de 75% ! » répond la ministre. Léa Salamé s'inquiète : « Si dans les prochains jours vous recevez des milliers de candidatures – imaginons – comment vous allez les sélectionner ? » Les questions de Salamé sur la réalité de la « menace russe » arriveront bien après cette séquence « numéro vert », mais là encore, elles ne seront pas bien déstabilisantes pour la ministre : « Il avait raison [le général Mandon] de le dire ? C'est ça dire la vérité aux Français ? » ; « La menace elle est sérieuse ? Elle est là, elle est sérieuse ? » ; Certaines de ses relances ne sont même pas des questions : « Il faut se préparer à sacrifier nos enfants dans les prochaines années… On ne pourra pas échapper à une confrontation avec la Russie d'ici 3 ou 4 ans… »
L'unanimisme éditorial que nous documentons sur de nombreux sujets s'est donc donné à voir dans un nouvel épisode fort impressionnant. Et on le sait : face à la propagande de guerre, les médias se mettent au garde-à-vous.
Jérémie Younes
[1] Isabelle Lasserre rebondit ici sur la prise de parole antérieure de Jean-Dominique Merchet : « Moi j'admire le général George Patton qui disait à ses soldats : "L'objet de la guerre ce n'est pas de mourir pour son pays, c'est de faire que le bâtard d'en face meurt pour le sien". »
25.11.2025 à 15:29
Maxime Friot
CNews, 18 novembre 2025.
« J'ai quitté le plateau de Morandini sur CNews ce matin. Un sondage sur l'Islam de France, commandé par Le Figaro à l'Ifop, basé sur un échantillon de 1 000 sondés, ne peut résumer la position des jeunes musulmans de France », tweete, ce 18 novembre, la conseillère municipale d'Ivry-sur-Seine (et macroniste) Rachida Kaaout. Au programme du plateau ce jour-là : un sondage de l'Ifop sur les « musulmans de France » – celui-là même qui sera démonté par Mediapart deux jours plus tard. Ce n'était, ô surprise, pas l'angle d'attaque du jour. Au contraire même, puisque la prise de distance avec ce sondage, tentée par Rachida Kaaout, va lui valoir les foudres de Jean-Marc Morandini, animateur au sinistre pedigree.
Au départ, il y a cette question : « Rachida Kaaout, votre regard sur ces trois chiffres ? Je voudrais juste qu'on se concentre sur ces trois chiffres, parce que pour moi ils sont très significatifs sur les jeunes de moins de 25 ans. »
Mais, problème, la conseillère municipale n'apporte pas la réponse attendue : « Moi, ce qui me pose problème, c'est la radicalisation. Après, maintenant, si je dois commenter votre sondage, je vais vous dire, sur un échantillon de 1 000 personnes, c'est ça ? Pour moi, il n'est pas représentatif de la réalité… » C'en est (déjà) trop pour Morandini, qui va recouvrir la voix de son invitée par des invectives et une même question, serinée à l'infini : « Un sondage politique, ça se fait sur combien de personnes ? »
Précisons-le d'emblée : les échanges qui suivent se basent sur une intox : si l'échantillon du sondage en général est bien de 1 005 « personnes musulmanes », celui sur les moins de 25 ans est en fait de 291 personnes [1].
Ni Morandini, ni personne d'autre sur le plateau, ne le précisera. L'animateur était semble-t-il trop occupé à rabrouer son invitée : « Quand le thermomètre dit de mauvaises choses, on casse le thermomètre en fait. » ; « Soyons sérieux ! » ; « Vous pouvez pas dire le sondage vaut rien parce qu'il vous plaît pas ! » ; « Là, c'est un sondage énorme, qui a été fait sur des centaines de personnes et on a retenu 1 000, qui étaient musulmanes en plus ! » ; « Mais enfin, c'est les sondages, c'est comme ça que ça se fait un sondage, vous dites n'importe quoi ! » ; « Arrêtez, vous répétez la même chose, vous êtes une machine à répéter la même chose ! » ; « Alors, je [ne] vous interroge plus. Je ne vous interroge plus. Je-ne-vous-interroge-plus ! » ; « Rachida Kaaout, essayez de répondre à ma question, autrement vous arrêtez de parler. » ; « Arrêtez, ça n'a aucun intérêt ce que vous dites… » ; « Arrêtez ! » ; « C'est pas parce que vous répétez 25 fois la même chose que c'est une vérité ! » ; « Vous répétez 25 fois n'importe quoi ! » ; « Stop ! » ; « Ça suffit ! »
Et de conclure ce premier acte avec un aveu… cristallin : « Ça m'intéresse pas de parler avec vous. »
15 minutes plus tard, c'est le feu d'artifice. Alors que Rachida Kaaout tente à nouveau de participer au débat, Morandini s'interpose : « Non, non, non, non, non ! Je ne vous donne pas la parole sur ce sujet ! »
Et de recouvrir, une nouvelle fois, son invitée : « Rachida, vous n'avez pas la parole. Ce sondage ne vous intéresse pas, il ne vaut rien, je ne vous donne pas la parole sur ce sujet ! » ; « Vous m'entendez ou pas ? Est-ce que vous m'entendez, Rachida ? » ; « Moi, je vous le dis, je ne vous donne pas la parole ! Je ne vous donne pas la parole sur ce sujet ! » ; « Mais vous [ne] constatez rien ! » (4 fois) ; « Vous faites de l'intox. » (3 fois) ; « Je vous donne pas la parole. » ; « Vous faites du vent. » ; « Vous faites du bruit avec votre bouche, c'est tout ce que vous faites. » (2 fois) ; « Ce que vous dites ne sert à rien. » « Non, parce que vous n'avez pas de solution, vous faites du vent. » ; « C'est du vent. » ; « Vous n'avez pas la parole… » ; « Est-ce que vous m'entendez ? Est-ce que vous m'entendez ou vous avez un problème d'audition ? » (2 fois) ; « Je veux que vous répondiez aux questions ou alors que vous ne parliez pas ! » ; « Alors répondez aux questions ! » ; « Non ! Non, non, vous ne répondez jamais aux questions. Vous n'avez pas la parole, ça vous l'entendez ? » ; « Est-ce que vous entendez que vous n'avez pas la parole ? » ; « Est-ce que vous entendez que vous n'avez pas la parole ? »
Et une troisième fois, fatale :
- Jean-Marc Morandini : Est-ce que vous entendez que vous n'avez pas la parole ?
- Rachida Kaaout : Alors, je m'en vais.
- Jean-Marc Morandini : Eh ben au revoir !
- Rachida Kaaout : Et bien, au revoir, très bien…
- Jean-Marc Morandini : Au revoir, merci d'être venue.
- Rachida Kaaout : Je ferai [inaudible] mon commentaire, merci…
- Jean-Marc Morandini : Vous ferez votre commentaire toute seule puisque vous parlez toute seule de toute façon.
- Rachida Kaaout : Vous ne voulez pas de solution !
- Jean-Marc Morandini : Non, je veux avoir des gens qui répondent aux questions, et pas des gens qui font du bruit avec leur bouche juste histoire d'occuper le terrain. Merci, au revoir !
On est certainement là face à un chef d'œuvre d'interrogatoire journalistique – un de plus dans le (long) palmarès de Jean-Marc Morandini. D'où cette question, lancinante : que fait-il encore sur un plateau de télévision ? Et, qui plus est, sur une chaîne qui bénéficie d'une fréquence publique ? Allô l'Arcom ?
Maxime Friot
[1] « Sur les 1 005 personnes musulmanes interrogées par l'Ifop, 291 ont été identifiées comme faisant partie de la catégorie des "15-24 ans". C'est sur ces jeunes personnes que se sont focalisés un grand nombre de médias, reprenant le cadrage de l'Ifop, qui propose un "zoom sur les musulmans âgés de 15-25 ans" » (Mediapart, 20/11).
21.11.2025 à 13:58
Jérémie Younes
France Culture, 18 novembre 2025.
- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après / France Culture, Guillaume Erner, Israël, Palestine, Gaza
Mardi 18 novembre, Guillaume Erner reçoit dans la matinale de France Culture Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l'ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés. L'occasion d'un très grand moment de journalisme face à cette voix qui fut si peu présente dans les grands médias français au cours des deux dernières années…
« Et je reçois ce matin une voix propalestinienne majeure ! Francesca Albanese, bonjour… » Il est 7h42 sur France Culture et l'interview de Guillaume Erner s'ouvre sur une confusion majeure dans la présentation de son invitée. Francesca Albanese est la rapporteuse de l'ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés. Le choix de la présenter comme « propalestinienne » et d'entretenir la confusion en la désignant d'emblée comme une partie prenante au conflit est tout sauf anodin, pour ne pas dire ouvertement malveillant : les accusations de « militantisme » qui cherchent à discréditer son mandat sont en général l'apanage de ses « détracteurs » (Le Monde, 15/09) – quand bien même l'étiquette en elle-même ne devrait rien avoir d'infâmant. « Tout d'abord bonjour la France et laissez-moi éclaircir : je ne suis pas du tout une voix propalestinienne, […] je suis pro-droits humains », corrige d'ailleurs Albanese, qui laisse échapper un premier soupir d'exaspération. Ce ne sera pas le dernier…
D'autant que là n'était pas le seul biais dans la présentation d'Erner, qui avait décidément choisi, ce jour-là, de soigner son portrait :
Guillaume Erner : Pour les uns, vous êtes une héroïne. Aymeric Caron, député de La France insoumise, a ainsi expliqué que vous étiez l'une des personnes les plus importantes de ce siècle […]. Et puis, de l'autre côté, des organisations juives se sont émues d'un certain nombre de vos propos. L'organisation Golem en France, une organisation juive de gauche, a jugé votre invitation problématique. Nous allons donc proposer à nos auditeurs et à nos auditrices de se faire une opinion sur vous, Francesca Albanese.
Et non pas de s'informer sur l'actualité de la Palestine occupée [1] …
La première question de Guillaume Erner porte sur « cette réaction de Donald Trump, qui se réjouit du vote par le conseil de sécurité de l'ONU d'une force internationale pour Gaza ». Francesca Albanese se dit « inquiète » de cette résolution qui ne « [prend] pas en considération […] le droit international ». Son manque d'enthousiasme déçoit le matinalier : « Mais d'un point de vue humanitaire, déjà, est-ce qu'on ne pourrait pas se réjouir du cessez-le-feu tel qu'il est adopté aujourd'hui ? » La rapporteuse des Nations Unies rappelle alors que « 300 personnes ont été tuées » depuis la signature dudit « cessez-le-feu », portant le total estimé de victimes à « 70 000 personnes tuées », dont « 20 000 enfants ». « Mais Donald Trump, qui est décidément un formidable pourvoyeur d'angles journalistiques pour Guillaume Erner, considère qu'il faut mettre en place ce comité de la paix […] », relance l'intervieweur. « La fin des combats ne signifie pas la paix, lui retourne calmement son invitée : Qu'est-ce qui se passe pour les Palestiniens qui vivent sous occupation militaire israélienne ? » La réponse fuse et Erner s'agace déjà :
- Guillaume Erner : Donc en fait, le plan Albanese, c'est quoi ? C'est le fait qu'il n'y ait plus de soldats israéliens où exactement ? Puisque, comme vous le savez Francesca Albanese, chaque partie de la géographie de la région est politique [sic], donc vous demandez que les soldats israéliens se retirent d'où ? De Gaza, de la Cisjordanie ? De quelle portion du territoire ?
- Francesca Albanese : … Ah je… je ne dirais pas « le plan Albanese », ça c'est ce que la Cour de justice internationale a décidé, a ordonné le 19 juillet 2024 : de se retirer du territoire palestinien occupé en totalité ! Oui : retirer les soldats, démanteler les colonies et arrêter de les épanouir [sic], et arrêter d'exploiter les ressources naturelles des territoires palestiniens occupés. La cour, je le rappelle, a aussi dit que la présence d'Israël dans ce qu'il reste de la Palestine historique vise à garder un régime qui viole les dispositions sur la prohibition de la discrimination raciale et de l'apartheid.
C'est la première occurrence du terme « apartheid » dans l'émission. Erner ne laissera pas passer la seconde… Reste qu'une nouvelle fois, le matinalier est pris en flagrant délit de confusion, pour ne pas dire de confusionnisme : le droit international n'est pas une opinion. Quel échec du « journalisme » que de devoir encore le rappeler.
L'entretien se poursuit et Guillaume Erner change de fournisseur. De Trump, on passe ainsi au gouvernement israélien : « Est-ce que vous regrettez, Francesca Albanese, que le Hamas n'ait pas libéré les otages israéliens plus tôt, ce qui d'après le gouvernement israélien, aurait permis d'avoir un cessez-le-feu rapide ? » L'on reconnaît ici un biais caractéristique des intervieweurs du soir ou du matin, qui confondent, par paresse ou par commodité, le procédé du « contradictoire » avec le fait de répéter sans les vérifier les arguments des « détracteurs » de son invité.
Peu importe la véracité ou non du propos ; peu importe le statut des uns et des autres, les intérêts qu'ils ont (ou non) en jeu et leur place dans les rapports de force : tout se vaut, tout est mis sur le même plan. À Manuel Bompard, l'on présentera les arguments du RN ; face à Gabriel Zucman, l'on se fera le relais des déclarations du Medef ou de Michel-Édouard Leclerc ; face à Francesca Albanese, l'on présente donc les arguments du gouvernement israélien. Mais l'intervieweur se mange encore un mur : « Je regrette que le gouvernement israélien n'ait rien fait pour libérer les otages, répond à revers Albanese, les otages n'auraient jamais dû être pris en otage… » Erner l'interrompt alors : « Donc vous condamnez la prise d'otages ? » « Bien sûr ! s'esclaffe Albanese, un rien étonnée de la question : « Je condamne fermement tout crime contre les civils », se voit-elle obligée de rappeler. On avait compris qu'Erner n'en était pas certain, mais le journaliste tient à signifier plus « explicitement » pourquoi :
Guillaume Erner : Si je vous pose cette question, c'est parce que vous avez fait un tweet après le 7 octobre qui a été largement commenté […], expliquant en substance que ce qui s'était passé le 7 octobre n'avait pas de caractère antisémite et était le produit des événements passés […].
Erner fait « comme si », mais le lien entre sa question initiale et sa relance n'a pourtant rien d'évident : on comprend mal, en effet, en quoi les réflexions d'Albanese pointées ici mettraient a priori en doute le fait que cette dernière puisse condamner le crime de guerre que constitue la prise en otage de civils… Francesca Albanese est en tout cas sommée de se justifier pour ce tweet. Elle dit alors s'être « appuyée sur une partie très importante du monde académique israélien, à savoir les professeurs Amos Goldberg et Alon Confino, qui critiquaient la prise de position de certains en Europe qui continuaient d'insister sur la matrice antisémite des attaques du 7 octobre », avant d'entamer une longue démonstration à propos de ces positions.
Or, sur la « chaîne du savoir », si on aime bien le savoir, on aime aussi le prêt-à-penser. On ne renie d'ailleurs aucun de ses automatismes, en particulier lorsque l'invité(e) a le mauvais goût de ne pas aller assez droit au but (préalablement requis) : « Francesca Albanese, pour être sûr de ce que vous voulez dire […] : vous condamnez le Hamas ? » La rapporteuse de l'ONU semble une nouvelle fois atterrée par la question de son hôte : « Mais… Écoutez, moi j'ai travaillé à Gaza […]. Le Hamas a régné sur Gaza, sur les Palestiniens, avec une poignée de fer on dirait en italien. Il n'y a rien à soutenir dans un mouvement religieux, forcément ça s'impose sur les droits humains […]. » Pas convaincu, Guillaume Erner reprend :
Guillaume Erner : La gauche à laquelle vous appartenez, Francesca Albanese, ne dénie pas, par exemple, le racisme anti-noir […]. Or, un certain nombre d'actes qui semblent évidemment relever de l'antisémitisme ne sont pas qualifiés comme tels par une partie de la gauche… Et vous avez pu donner l'impression, parfois, Francesca Albanese, que vous minimisiez l'antisémitisme.
Cette fois, ce n'était pas une question. De quels actes – si « évidemment » antisémites qu'ils « semblent » l'être – parle-t-on ? On ne saura pas. De quelle « partie de la gauche » parle-t-on ? On ne saura pas non plus. À quelle occasion la rapporteuse de l'ONU a-t-elle « donné l'impression » de « minimiser l'antisémitisme » ? Erner ne le précise pas. Quels sont les acteurs à avoir fait part de cette « impression » ? La matinalier se dispense là encore de tout exemple. Bref : une question tout en « on-dit » et en procès d'intention. Ce journalisme de sous-entendus en fait d'ailleurs presque perdre ses mots à l'invitée : « Je… C'est pas du tout vrai… Non ! », répond Albanese, de plus en plus consternée.
Le journal de 8h est passé, et nous sommes de retour avec l'invitée des « Matins ». Guillaume Erner évoque le livre de Francesca Albanese, Quand le monde dort [2], et l'histoire épouvantable de Hind qui y est racontée : une petite fille palestinienne de 5 ans, dont les derniers instants ont été gravés dans un enregistrement de la Croix-Rouge, qu'elle avait appelé à l'aide. Comme le rappelle Francesca Albanese, son corps sera retrouvé avec ceux de sa famille et des soignants de l'ONG venus les secourir, dans une voiture criblée de 350 balles par l'armée israélienne.
Un crime effroyable, qui inspire une question au matinalier : « Quand on lit cette histoire et d'autres histoires que vous racontez, Francesca Albanese, on se demande pourquoi l'ONU n'a pas autorisé, n'a pas construit un corridor humanitaire ? L'une des particularités de la guerre à Gaza, c'est une guerre urbaine, avec des civils, des femmes, des enfants, et ça rappelle par exemple la Tchétchénie ou la Yougoslavie, il y avait des corridors humanitaires qui ont été faits là-bas… Pourquoi n'a-t-on pas fait de corridor humanitaire ? » La voix encore alourdie par l'émotion, la rapporteuse administre une leçon de journalisme à l'intervieweur : « J'ai une autre question, Guillaume : pourquoi les Nations Unies ne sont pas arrivées à bloquer ce que vous appelez une guerre ? Parce que la guerre, on la fait entre les États, on la fait entre la Russie et l'Ukraine, et d'autres pays. Contre une population qui est sous occupation, on ne fait pas une guerre. […] »
À nouveau, Erner se réfugie dans l'automatisme journalistique qui consiste à confondre « contradictoire » et porte-parolat du gouvernement israélien : « Je vais vous répondre la même chose que tout à l'heure, je vais vous dire que le Hamas aurait pu, aurait dû relâcher les otages immédiatement et qu'Israël aurait cessé la guerre – si l'on en croit évidemment les déclarations de Netanyahou. » Et visiblement, Guillaume Erner croit les déclarations de Netanyahou. D'ailleurs, lorsqu'il a posé la question sur les « corridors humanitaires », l'intervieweur avait en réalité une arrière-pensée… et une réponse attendue. Celle-ci n'étant pas venue de la bouche de son invitée, il la formule à sa place :
Guillaume Erner : Ce qu'on pourrait dire aussi, Francesca Albanese, c'est que la population palestinienne était aussi otage du Hamas, qui l'utilisait comme bouclier humain, et que le fait de ne pas organiser de corridors humanitaires, de refuser qu'il y ait des corridors humanitaires, c'était aussi une manière pour le Hamas de conserver ces civils […], d'utiliser certains hôpitaux, d'utiliser un certain nombre de lieux pour également construire des lieux de combat.
Ce n'était toujours pas une question… mais une manière pour le moins cavalière de recycler un (nouvel) élément de la propagande militaire israélienne, lequel vise à justifier les meurtres de civils ou les bombardements d'hôpitaux.
Albanese y répond quand même, avant de conclure : « Pour réduire la violence, il faut arrêter les moyens que sont l'occupation et l'apartheid israélien. » Cette fois, Erner ne laisse pas passer :
Guillaume Erner : Je suis obligé de faire un petit détour à propos de ce mot, « apartheid ». Parce que si on prend le régime d'apartheid sud-africain, il y avait une absence de citoyenneté, une interdiction de vote, des services publics séparés… trois caractéristiques qui n'existent pas du tout en Israël… Les arabes israéliens siègent à la Knesset, il y a les mêmes services publics, les mariages mixtes existent… Peut-on parler d'apartheid dans ce cas-là ?
Les éléments de langage sont encore tragiquement classiques et l'on ne peut que déplorer, à nouveau, que France Culture tolère une telle dévaluation du droit international sur son antenne. Loin d'être réductible au cas sud-africain – et encore moins à la définition que s'invente Erner sur la base de sa propre sélection de « trois caractéristiques » –, l'apartheid est un concept encadré en droit international [3]. Droit international sur lequel s'est notamment appuyée l'ONG Amnesty International pour conclure à un apartheid, en 2022, au terme de quatre ans d'enquête, et démontrer ainsi qu'« Israël impose un système d'oppression et de domination aux Palestiniens et Palestiniennes dans toutes les situations où il contrôle la jouissance de leurs droits, c'est-à-dire dans tout Israël, dans les TPO [territoires palestiniens occupés, NDLR], et pour ce qui concerne les réfugié·e·s palestiniens. » [4]
Refusant d'outrepasser son mandat en s'exprimant sur autre chose que les territoires occupés depuis 1967, Francesca Albanese parle à leur propos d'« une forme de dictature militaire » : « Les Palestiniens de Cisjordanie vivent sous des ordres militaires écrits par des soldats, mis en œuvre par des soldats, revus dans des cours martiales par-des-sol-dats ! […] Avoir deux systèmes légaux, la loi civile pour les colons qui ne devraient pas être là, et la loi militaire pour les Palestiniens, c'est le "backbone" [la colonne vertébrale, NDLR] de l'apartheid. Oui. »
La réponse assomme Guillaume Erner, qui juge ce discours « radical ». Loin de proposer à son invitée d'apporter des informations supplémentaires sur ce système à deux vitesses invisibilisé partout ailleurs dans les grands médias, il verse de nouveau dans la disqualification :
Guillaume Erner : Quand vous avez des expressions très radicales, je ne vais pas faire la liste des expressions radicales que vous avez eues, Francesca Albanese, est-ce que vous ne vous coupez pas de cette gauche israélienne qui, du coup, vous considère comme étant une ennemie, non pas de Netanyahou et de sa politique, mais une ennemie de l'existence même d'Israël ?
« Je ne vois pas pourquoi on doit se focaliser sur ce que la gauche israélienne pense dès qu'on a l'opportunité de parler de la situation des Palestiniens [elle souligne le terme, NDLR] sous l'occupation israélienne, qui est en fait la cause de toute violence », cingle la rapporteuse. On ne saurait mieux dire d'un tel cadrage…
Albanese note ensuite qu'il y a « une campagne de destruction de [s]a réputation qui est incroyable ! » « C'est pour ça que je vous invite d'ailleurs », répond Erner – comme s'il n'y prêtait pas lui-même le flanc depuis une demi-heure… Manifestement pas pour parler de l'actualité en Palestine, en tout cas, qui, après quelques minutes expédiées au début, n'est plus du tout le sujet de l'entretien. Aiguillé sur le sujet, le présentateur égraine alors les accusations portées contre Albanese : « Accusation d'antisémitisme, accusation de compassion à double standard si j'ose dire ». Ce double standard qu'Erner Guillaume ne veut pas voir s'agissant du traitement médiatique du génocide.
S'ensuit un court chapitre sur la peur des juifs en France, avant une page plus « politicienne », au cours de laquelle Guillaume Erner s'attache, encore une fois, à faire passer son invitée pour une militante de gauche : « Vous êtes devenue une figure extrêmement importante de la gauche mondiale et certains aimeraient que vous jouiez un rôle politique, Francesca Albanese […]. Est-ce que vous avez envie de vous engager en politique ? » « Non, je suis engagée pour la défense du droit », répond en substance la rapporteuse de l'ONU. Nonobstant, Erner poursuit son fil et relance même les hostilités en sous-entendant que son interlocutrice incarnerait une rupture dans « l'alliance entre les juifs italiens et la gauche » :
Guillaume Erner : Est-ce que vous n'avez pas peur que votre attitude, qu'un discours radical, pas sur le droit des Palestiniens […] mais sur la délégitimation d'Israël eh bien aient écarté… il n'y a plus de juifs engagés en politique en Italie autour de vous.
D'où Guillaume Erner tire-t-il une telle affirmation ? Francesca Albanese ne cache plus du tout sa consternation – « Mais c'est pas vrai… c'est pas vrai ! » – et développe son propos en invitant son interlocuteur à « distinguer le sionisme de ce qu'est le judaïsme ». Pour compléter son bingo, Guillaume Erner cède à la provocation :
- Guillaume Erner : J'imagine et j'espère que vous êtes sioniste vous aussi, Francesca Albanese. Le sionisme, c'est l'autodétermination du peuple juif. Vous êtes sioniste comme vous êtes kurdiste, j'imagine que vous êtes pour l'autodétermination des Kurdes…
- Francesca Albanese : Non, non, je ne trouve pas que… alors je ne suis d'aucune idéologie, et là c'est vous qui dites : « Vous êtes de gauche, vous êtes de gauche ». Est-ce que vous m'avez jamais entendue dire que « je suis de gauche » ? Non…
- Guillaume Erner : Oh alors là… Vous citez Edward Saïd, vous citez toutes les références…
- Francesca Albanese : … et Antonio Gramsci, et Primo Levi… mais parce que c'est très intéressant !
- Guillaume Erner : Mais c'est pas un crime d'être de gauche hein, Francesca Albanese !
- Francesca Albanese : C'est une question à se poser : pourquoi les plus grands intellectuels qui constituent des inspirations à travers l'histoire sont de gauche ?
Au terme des cinq dernières minutes consacrées à de récentes déclarations de la ministre Eugenia Roccella, ministre italienne de l'Égalité des chances et de la Famille, Erner conclut : « Merci beaucoup Francesca Albanese, d'avoir été avec nous ce matin [pour votre livre] Quand le monde dort. » Le sous-titre de ce livre ? « Récits, voix et blessures de la Palestine ». Guillaume Erner aurait voulu faire taire les trois qu'il ne s'y serait guère pris autrement.
Alors que la rapporteuse de l'ONU sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés n'est pas une invitée que l'on entend tous les jours, ni sur France Culture [5], ni ailleurs, l'émission n'aura que peu porté sur… l'actualité de la Palestine occupée. Dès ses premiers mots, Guillaume Erner s'est attaché à faire passer son invitée, une juriste exerçant un mandat des Nations Unies, pour une militante « propalestinienne ». « L'interview de Francesca Albanese sur France Culture ce matin montre à quel point certains médias peinent à comprendre que défendre le droit international n'est pas un "parti pris" », a réagi Johann Soufi, que nous avons récemment interviewé à ce propos. Le « parti pris », ce matin-là, était en effet plutôt à trouver dans le choix des mots, dans les cadrages et les invectives passives agressives de Guillaume Erner. Mais il faut aussi le dire – et même s'en réjouir : pour une fois, et malgré la détermination du présentateur à saboter son entretien et à délégitimer son invitée, cette dernière aura spectaculairement déjoué de nombreuses questions piégées.
Jérémie Younes, avec Pauline Perrenot
[1] Quel(le) autre invité(e) est présenté(e) de la sorte dans « Les Matins » ? Un portrait que l'on peut par exemple comparer à celui de Josep Borrell, interviewé quatre jours plus tôt.
[2] Mémoire d'Encrier, 2025.
[3] Comme le rappelle Amnesty international, « trois grands traités internationaux […] interdisent et/ou érigent explicitement en infraction l'apartheid : la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale, la Convention internationale sur l'élimination et la répression du crime d'apartheid (Convention sur l'apartheid) et le Statut de Rome de la Cour pénale internationale (Statut de Rome). »
[4] À l'instar, avant elle, de nombreuses organisations palestiniennes de défense des droits humains, mais aussi de l'ONG israélienne B'Tselem, qui parvenait aux mêmes conclusions dans un rapport paru en janvier 2021 : « A regime of Jewish supremacy from the Jordan River to the Mediterranean Sea : This is apartheid ».
[5] Le site de France Culture indique que c'était son tout premier passage en plateau.