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27.02.2026 à 10:35

France Télévisions : la dépolitisation expliquée par les « dépolitisateurs »

Jérémie Younes

Texte intégral (1533 mots)

Manifestement interpellée par des téléspectateurs, France Télévisions a envoyé au charbon son directeur délégué de l'information, Pascal Doucet-Bon, qui s'est fendu d'une tribune sur le site de France Info : « Pourquoi la rédaction de France Télévisions décrit-elle Quentin Deranque comme un "militant nationaliste proche du collectif identitaire Némésis" ou un "militant identitaire" ? » (21/02). Ce qui nécessite en effet des explications – un peu de pédagogie. On ne sera pas déçu du voyage.

« La qualification politique d'une personne », nous explique M. Doucet-Bon, « est un exercice délicat ». Aussi, « dans un contexte électrique », le service public a-t-il choisi de faire œuvre de transparence. Comment les termes ont-ils été choisis ?

Uniformisation par le haut

La première phrase — et un bon tiers du papier – répond à une autre question : par qui ? Réponse : par « la direction de l'information ». C'est cette direction qui, sur la base de la « synthèse des enquêtes » de ses « reporters », sélectionne et décrète les mots à utiliser. Il s'agit là d'une « démarche collective » qui, nous précise-t-on, n'a rien d'un « oukaze ». L'objectif est d'éviter « une cacophonie » sur les différentes antennes du groupe et de répondre ainsi à une « exigence de cohérence ». Une « exigence de cohérence » qui ressemble à s'y méprendre à une exigence d'uniformisation : le fait que ces qualificatifs soient choisis par la direction et non par les reporters indique que cette uniformisation se fait par en haut, privant les travailleurs de l'information de l'une de leurs principales prérogatives. La « cacophonie » évitée, on se passera avec elle du « pluralisme » des analyses journalistiques, qui n'a donc pas droit de cité. Faisons confiance à la direction et à son art de la « synthèse » !

Dépolitisation, confusionnisme et journalisme technico-technique

En s'appuyant sur le Larousse, Doucet-Bon explique d'abord pourquoi Quentin Deranque peut être qualifié de « militant ». Il s'adresse ici manifestement aux auditeurs de droite(s) ayant protesté contre l'utilisation du terme sur le service public. Mais il ne va pas jusqu'à leur signaler que ce que de nombreux journaux de droite et d'extrême droite ont fait, c'est-à-dire se contenter de le qualifier d'« étudiant » ou de « jeune homme », relève de la désinformation par omission. Le terme « militant » est politiquement plus signifiant et contextuellement plus éclairant – mais Doucet-Bon préfère éviter toute évocation d'un choix éditorial : à France TV, on se fonde « sur des faits » (c'est l'intertitre).

Philippe Doucet-Bon en vient à sa méthode pour les mots « identitaires » et « nationalistes » que la rédaction a retenus, au détriment, par exemple, de « néofasciste », « néonazi » ou « d'extrême droite ». Un critère précède tous les autres, selon le directeur délégué de l'information : l'officialité, qu'il confond aussitôt avec « les faits » précédemment évoqués. Alors qu'il nous assurait se fonder sur le travail des reporters de terrain, Doucet-Bon le balaye sous nos yeux : certes, Quentin Deranque appartenait à un groupuscule néofasciste de Bourgoin ; certes, Quentin Deranque a participé à la marche néo-nazie du C9M à Paris, en mai 2025 ; certes, l'Action française a affirmé qu'il était l'un de ses militants. Mais certains de ces groupes n'ont pas vraiment « d'existence légale », explique-t-il en clôturant le dossier.
Alors, que retenir de tout cela ? La réponse à cette question pourtant cruciale tient en une phrase : « Cet adjectif, ["nationaliste"], comme l'adjectif "identitaire", sont les plus petits communs dénominateurs des philosophies des mouvements fréquentés par le jeune homme. » Le « plus petit dénominateur commun », vraiment ? Et si c'est la direction qui fait le calcul – en enlevant de l'équation les groupuscules fascisants, sous prétexte qu'ils n'ont pas de « caractère officiel » – on vous prie de croire au résultat ! Voilà une bien sommaire et curieuse méthode pour caractériser politiquement un individu, qui conduit inévitablement au concours d'euphémismes.

L'analyse historique, sociologique, idéologique ? Trop compliqué, d'ailleurs n'en parlons pas, mais faisons du journalisme « neutre » et « objectif » labellisé France Télé, grâce au « plus petit dénominateur commun » du parcours biographique officiel. Brandir un tel concept, manier de tels faux-fuyants est un véritable aveu d'incompétence, ou d'inconséquence – mais Doucet-Bon poursuit, imperturbable : « Un choix informé et en conscience, dans un contexte électrique. » Notons, avec un rien d'amusement, qu'un tel procédé devrait conduire France Télé à présenter Jean-Luc Mélenchon, ancien sénateur socialiste, comme un réformiste de centre gauche – ce qu'elle ne fait évidemment pas. Double standard ?

Le centrisme méthodologique du journalisme neutre et objectif

L'absence du moindre recours au savoir académique pour se donner les moyens de caractériser politiquement un individu éclate dans les sources que cite l'article en conclusion, comme dans un mauvais travail d'étudiant :

L'AFP, les fameuses « enquêtes », les réseaux sociaux, des articles de 5 titres de presse, dans un joyeux pluralisme : Le Monde, Le Figaro, le Huffington Post, Libération et Valeurs Actuelles. En piochant aussi bien dans le « journal de référence » que dans un magazine d'extrême droite, on obtient normalement un consensus raisonnable… Duquel ne participent pas, à l'évidence, les médias et journalistes (pour la plupart indépendants) ayant pourtant publié les informations les plus fournies dans cette affaire [1]. Et pour cause : rappelons que pour la rédaction de France Info, un média comme Basta est « clairement marqué à gauche […] donc pas neutre », au contraire visiblement de Valeurs actuelles, clairement marqué à l'extrême droite et donc suffisamment « neutre » pour être revendiqué et légitimé en tant que source première par France Info. Là encore, le « double standard » est un instrument de mesure de phénomènes plus larges : dépolitisation… et droitisation.

La direction de France Télé se conforte en tout cas dans son idée à la lecture des « commentaires contrastés » reçus sur ses choix : certains téléspectateurs ont trouvé que « nationalistes » et « identitaires » étaient de doux « euphémismes », quand d'autres étaient scandalisés que l'on salisse ainsi la mémoire de Quentin Deranque. C'est bien la preuve que nous sommes équilibrés, semble conclure M. Doucet-Bon, avant de répondre à une question que nul n'avait posée, à savoir que ces choix ne sauraient s'imposer aux invités. Fin de la séance pédagogique.

***

Et pourtant, « dans un contexte électrique », la séquence politico-médiatique, entre dépolitisation et blanchiment par euphémisme de groupuscules fascistes, aurait mérité mieux que ce laborieux exercice. Rappelons qu'on a pu entendre sur Franceinfo (15/02) l'Action Française présentée comme un simple « mouvement nationaliste et royaliste », sans qu'on ne daigne systématiquement rappeler son antisémitisme historique ou son appartenance à l'extrême droite ; le service public télévisuel est allé jusqu'à diffuser benoîtement les slogans de cette ligue fasciste du siècle dernier pendant toute une après-midi. L'ironie du sort a voulu que ceci advienne presque 90 ans jour pour jour après que la même Action Française a tabassé Léon Blum en plein Paris, le 13 février 1936. Mais ce fait-là n'intéressait pas France TV. Ce qui compte plus que la mise en perspective historique, pour « un choix informé et en conscience », c'est la logique du « plus petit dénominateur commun ». Au risque d'oublier les plus grands éléments de réponse.

Jérémie Younes


[1] Citons par exemple Ricardo Parreira (notamment pour Reflets), Streetpress, Mediapart, L'Humanité, etc.

23.02.2026 à 19:12

Antifascisme et LFI : les médias brutalisent le débat public

Jérémie Younes

Texte intégral (3722 mots)

Rouleau compresseur.

C'est une actualité qui a écrasé toutes les autres pendant une semaine entière : la mort de Quentin Deranque, militant néofasciste tué après une rixe avec des militants antifascistes, a totalement saturé le débat public. Les premières informations tombent un vendredi soir (13/02), en fin d'après-midi, et l'emballement est presque immédiat. Tout est réuni pour que les médias ne parlent plus que de ça : des vidéos accablantes ; un récit des événements installé par des petites vedettes de l'extrême droite médiatique ; l'implication potentielle de membres du collectif antifasciste (dissous) la Jeune Garde et de l'assistant parlementaire d'un député LFI ; des déclarations tapageuses émanant d'une très large partie du personnel politique.

Dépolitisation et décontextualisation d'un fait médiatique « total »

Devant cette équation, les chefferies éditoriales n'hésitent pas longtemps : la mort de Quentin Deranque devient un fait médiatique « total » qui, dans la hiérarchie de l'information, supplante tous les autres sujets. Unes de journaux, magazines d'actualité, émissions de débats, interviews politiques, journaux d'information, reportages, enquêtes : la presse fait assaut de tous les formats pour traiter l'affaire de Lyon, et l'on a parfois l'impression de lire un seul et même grand journal, au sujet unique. Il n'y a certes pas tous les jours des morts directement liés à des affrontements politiques de rue : nous le disions plus haut, cet élément parmi d'autres raisons matérielles et objectives expliquent, d'un point de vue journalistique, que le sujet fasse « événement ». D'autant qu'à la faveur d'une mécanique désormais bien huilée, la machine Bolloré se met instantanément en branle pour faire « effet d'hégémonie » : propulser le sujet sur le devant de la scène et installer son cadrage des événements, main dans la main avec la fachosphère en général et le groupuscule d'extrême droite Némésis en particulier. Sa porte-parole, Alice Cordier, s'est notamment démultipliée d'Europe 1 à CNews, où elle enregistre au moins un passage par jour entre le 12 et le 16 février.

C'est néanmoins (très) loin d'être toujours le cas : disposant d'un pouvoir d'agenda et de hiérarchisation, les grands médias sélectionnent les faits de violence qu'ils vont traiter ; disposant d'un pouvoir de problématisation, ils choisissent la manière dont ils vont en parler : certains seront couverts à la manière de faits divers, là où d'autres seront montés en épingle et/ou analysés comme les symptômes de phénomènes sociaux et politiques. La mort d'El Hacen Diarra dans un commissariat ? Fait divers ; une dépêche suffira. Celle de Thomas Perotto à Crépol ? Émissions d'actualité à n'en plus finir, interviews politiques, débats sur le concept frauduleux de « racisme anti-blanc ». L'assassinat de l'ex-rugbyman Federico Martin Aramburú ? Fait divers, attendons le procès. De nombreux médias indépendants ont d'ores et déjà pointé le double standard flagrant que recouvre cette séquence médiatique [1].

Paradoxalement, la place qu'occupe l'événement n'est pas le gage d'une meilleure information. La course au scoop entraîne inévitablement ses cohortes d'erreurs ; la complaisance pour un récit directement dicté par une extrême droite dotée d'une crédibilité a priori, sa vague de désinformation ; le commentaire en plateau, sa part de conjectures et de divagations ; l'instantanéité exacerbée, son lot de biais ordinaires : présentisme, déshistoricisation.

Et il est peu de dire que les médias ont rechigné à inscrire cette rixe dans son contexte historico-politique. L'enracinement local et les exactions de l'extrême droite lyonnaise sont pourtant documentés depuis longtemps ; les mots d'ordre d'auto-défense antifascistes sont centenaires ; les affrontements, à Lyon particulièrement, sont récurrents. Mais nous avons là un fait social et politique qui n'intéresse pas, en règle générale, les médias dominants. Les défilés néofascistes, les expéditions racistes, les agressions et les meurtres commis par l'extrême droite ? Des faits divers, très rarement – pour ne pas dire jamais – des faits politiques, alors que dans le spectre des violences politiques, ils constituent incontestablement, de l'aveu des chercheurs spécialisés, la dynamique la plus saillante de la dernière décennie [2].

Le traitement médiatique n'a pas « seulement » occulté le contexte : il lui a instantanément préféré un cadrage articulé autour des liens réels ou supposés entre cette actualité… et LFI. Dès lors, le débat médiatique autour de la mort de Quentin Deranque s'est mué en véritable rouleau compresseur destiné à disqualifier, si ce n'est à criminaliser l'antifascisme en général, et LFI en particulier.

La « violence » de la gauche sous le feu des projecteurs

Le cadrage est hégémonique et tient dans une équation journalistique toute simple : si l'on voit de la violence politique dans la rue, c'est parce que LFI porte un « discours violent ». Voici, dans les premiers jours, le « contexte explicatif » que la presse veut bien entendre et laisser exister. Suivisme oblige, il coïncide avec les premières réactions du pouvoir politique et de l'extrême droite qui, tour à tour et sans attendre que les responsabilités pénales soient établies, vont unanimement pointer du doigt La France insoumise : « Il faut appeler un chat un chat, La France insoumise encourage depuis des années un climat de violence », synthétise la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur BFM-TV (16/02).

Les grands médias s'arrachent les acteurs les plus influents pour le spectacle, invités dans les formats les plus exposés à dérouler le leitmotiv : Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur, est au 20h de France 2 le dimanche soir (15/02) ; Gérald Darmanin, ministre de la Justice, trône le même jour dans l'émission dominicale « Le grand Jury » du trio RTL - Le Figaro - Public Sénat ; Jean-Philippe Tanguy dans celle du service public, « Questions politiques » (France Inter et Franceinfo, en partenariat avec Le Monde)… Recueillies en toute complaisance, leurs déclarations font immédiatement l'objet de dépêches AFP, reprises par l'ensemble de la presse. Elles donnent le ton de la couverture qui va suivre : qu'on lise Libération ou Le Figaro, que l'on regarde CNews ou TF1, que l'on écoute RTL ou France Inter, personne ne trouve rien à redire à ce cadrage : la « violence » de LFI est une évidence au sein du journalisme politique et, pour la plupart des médias, sa « responsabilité morale » est la question qui s'impose.

Elle est d'ailleurs le sujet de toutes les chroniques, de toutes les interviews politiques et de tous les éditos : « Quand la violence verbale est ainsi banalisée, estime Patrick Cohen, la violence tout court [...] est toujours au bout du chemin. » (France Inter, 16/02) Le pluralisme est atone, les interviews se muent en gardes à vue pour les membres de LFI… et en boulevard de calomnies pour ses opposants. Bref, « l'actu » est partout la même : « LFI dans la tourmente ».

Le « deux poids, deux mesures » de la séquence opère également à cet endroit précis du cadrage, et le traitement de l'assassinat de Federico Martin Aramburú, si les faits ne sont pas réellement comparables, est à cet égard un bon indicateur. Dans cette affaire, Loïk Le Priol, principal suspect, mis en examen pour « assassinat », est un militant du GUD, dont les liens avec le Rassemblement National sont avérés. Invité sur France Inter après la mort de Quentin Deranque (17/02), Manuel Bompard reproche aux intervieweurs, qui consacrent alors 20 minutes sur les 28 de l'entretien à la mise en accusation de La France insoumise, de ne pas avoir fait la même chose avec l'extrême droite lors de l'assassinat d'Aramburú. La remarque indigne Benjamin Duhamel et Florence Paracuellos : « Bien sûr que nous l'avons fait ! » Vérification faite : non, France Inter ne l'avait pas fait. Certes, l'assassinat de Federico Martin Aramburú était dans les journaux du matin, au 13h, et même dans ceux du soir. Mais dans les quinze jours qui ont suivi cet assassinat, pas moins de quatre représentants de l'extrême droite ont défilé dans la même case que Manuel Bompard, celle de 8h20 : dans l'ordre, Marion Maréchal, Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen, Éric Zemmour. Résultat ? Pas une seule question ne leur fut adressée à propos de l'assassinat de Federico Martin Aramburú, ni, a fortiori, sur les liens entre le GUD et le RN ou plus généralement, sur la violence politique d'extrême droite. Pas une seule. À la même époque sur BFM-TV (25/03/22), Apolline de Malherbe posera bien la question à Jordan Bardella, lequel la balayera en une phrase : « N'essayez pas de chercher des liens. » Docile, l'intervieweuse n'y reviendra pas : la question n'était pas devenue le sujet prioritaire d'une interview… et encore moins un débat public national.

Excommunication de LFI

Le « discours violent » de LFI est un « ça va de soi » journalistique : les journalistes dégainent l'anathème en se croyant dispensés de toute argumentation, en même temps qu'ils passent sous silence la doctrine non-violente qui structure la philosophie du parti de gauche depuis sa naissance, laquelle est répétée clairement et régulièrement dans ses meetings et conférences. Ce refrain, bien sûr, n'est pas nouveau. Quelques signifiants creux permettent aux intervieweurs et aux débatteurs de synthétiser et rabâcher le crédo, comme la « brutalisation » ou la « bordélisation ». Mais que recouvrent réellement ces mots ? Lorsque les journalistes s'aventurent à les caractériser, c'est le drame : sur Franceinfo par exemple, Alix Bouilhaguet, qui n'en est pas à son premier usage de méthodes déloyales, est obligée d'aller piocher dans un meeting… de novembre 2022 pour retenir deux mots contre LFI : « méthodes impactantes ». Remis en circulation sur les réseaux sociaux, le court extrait fabrique naturellement la question de cette grande enquêtrice face au député Alexis Corbière : « [Jean-Luc Mélenchon] qui demande à ses militants dans la salle de passer à des "méthodes impactantes".... Est-ce que ça, il n'y a pas un crescendo dans une forme d'appel à la violence ? » (Franceinfo, 17/02) Une chose est sûre : parmi les commentateurs, il y a un crescendo dans une forme de n'importe quoi.

L'actualité a en tout cas donné une nouvelle vigueur à ce mantra journalistique déjà bien installé, et une nouvelle intensité à son matraquage. Il s'agit désormais de faire porter à La France insoumise la responsabilité non plus seulement d'un « discours violent », mais celle d'un homicide : « Aux soupçons d'antisémitisme, à la récente classification à l'extrême gauche, à la litanie des outrances verbales, s'ajoute désormais un mort. Celui de trop ? » (L'Opinion, 17/02) « Ils viennent de buter un mec », lâche sans retenue le chroniqueur Jérôme Lavrilleux sur RMC (17/02). LFI est un « danger public » en couverture de L'Express, en « extrême dérive » sur celle du Parisien ; Mélenchon est un « poison » à la Une de La Tribune dimanche et a du sang sur les mains dans Charlie Hebdo.

Dans ce bain de boue, l'extrême droite est à son aise. Elle fait l'agenda ; elle donne le ton... et la profession fait ce qu'elle a l'habitude de faire : caisse de résonance. Jordan Bardella décide-t-il opportunément de convoquer une conférence de presse ? Celle-ci se voit multi-télévisée en direct, avec son lot de bandeaux qui flashent, avant d'être commentée par les professionnels du bavardage comme s'il s'agissait d'une allocution présidentielle. Le dirigeant frontiste réclame-t-il un « front républicain » contre LFI ? C'est précisément ce dont vont discuter les journalistes, lesquels ne l'avaient, du reste, pas totalement attendu pour ce faire…

Après avoir à ce point normalisé l'extrême droite, il n'est pas étonnant que les grands médias installent ses mots d'ordre au cœur du débat public : des renversements relayés tantôt froidement comme autant d'actualités dignes d'intérêt – « Mort de Quentin Deranque : Jordan Bardella appelle à un "front commun" contre LFI » (AFP, 18/02) – tantôt très activement, notamment par les chaînes d'information en pointe dans la diabolisation forcenée de la gauche. « Lynchage de Quentin : LFI, nouvel ennemi ? », s'interroge par exemple Franceinfo (16/02) qui, la veille, n'hésitait pas à titrer l'un de ses plateaux : « Ultragauche, antisémitisme : LFI, ennemi politique n°1 ? » (15/02)

Cette séquence dessine un paysage dans lequel les médias d'information disparaissent au profit de salles d'interrogatoires, où les journalistes les plus en vue prennent le rôle de policiers… ou de procureurs. Une tendance que l'on observe sous ses traits paroxystiques dans l'audiovisuel, gangréné par l'éditorialisme sous toutes ses formes. Dans ce concert d'invectives et de partis pris à sens unique, le pluralisme est au tapis. À peu de choses près… Tout en apportant de l'eau au moulin en soutenant que LFI « minimise, nie, et donc banalise la violence », Patrick Cohen entend tout de même dénoncer la « campagne de rejet » qui vise le parti de gauche (France Inter, 18/02) : « Si les mots ont un sens, si on considère que LFI est une organisation criminelle – puisque le mot a été prononcé –, alors il faut la mettre hors d'état de nuire. » Si l'éditorialiste pensait dérouler un raisonnement par l'absurde, il est d'ores et déjà dépassé par la surenchère et l'hystérisation ambiantes : l'idée est en effet envisagée de façon très sérieuse par ses confrères et discutée comme telle sur plusieurs chaînes au même moment.

Sur CNews, Éric Naulleau se pose ainsi « la question de la légalité de LFI, de son interdiction ». Idem sur Franceinfo, où Agathe Lambret, intervieweuse du matin, interroge François-Xavier Bellamy sur l'opportunité « d'interdire LFI » (18/02). Sur un mode plus réservé, nombreux sont les éditorialistes à contempler leur œuvre en rêvant que cette séquence marque la « mort politique » de LFI. C'est le cas d'Isabelle Saporta sur LCI (18/02) : « Je pense que c'est la fin de Mélenchon […]. Je pense qu'il n'y aura plus de deuxième tour de Mélenchon. » Suivie un peu plus tard par Ruth Elkrief, qui ne livre pas les mêmes conclusions… mais témoigne du même espoir : « Est-ce qu'il va survivre à cette crise ? Moi je crois hélas que oui… Ce n'est pas normal, ce ne serait pas normal… » Mettre LFI « hors d'état de nuire » : tel est bien l'objectif de la séquence politico-médiatique.

Haro sur l'antifascisme

L'autre renversement majeur, symptôme s'il en est de l'extrême droitisation généralisée du débat public, concerne bien sûr le traitement de l'antifascisme. À la faveur d'une symétrisation dépolitisée et totalement dénuée de sens, le récit journalistique fait état « au mieux » de « violences » entre « extrêmes » [3].

Certains commentateurs poussent l'orwellisation un cran plus loin : « l'antifascisme, c'est le fascisme ». Le slogan, qui demeurait jusqu'il y a peu l'apanage des habitués de CNews, se retrouve aujourd'hui sur le fronton de Marianne :

De toute façon « le fascisme n'existe pas en France » : c'est Renaud Pila qui le hurle sur LCI (18/02). Thomas Legrand – qui trônait le mois dernier dans Libération pour sonner l'alerte de la 25e heure au sujet de la « banalisation » de l'extrême droite –, titre aujourd'hui son billet : « S'acharner sur un homme à terre, ce n'est pas antifa, c'est fa ». Quand le bruit médiatique fait la boussole, l'inconséquence fait la ligne éditoriale…

Poursuivons avec LCI qui, huit ans après s'être demandé si les zadistes étaient « des "terroristes" comme les autres » suit la même dynamique en organisant un débat intitulé « Faut-il classer les antifas comme terroristes ? » (18/02) Le JDD titre quant à lui sans point d'interrogation – « L'antifascisme, un terrorisme comme les autres » (17/02) – et Le Figaro parle des « fascistes de l'anti-fascisme » (15/02). L'Opinion propose carrément d'« en finir avec la rhétorique de l'antifascisme » (17/02). Sur CNews (17/02), Éric Naulleau résume : « Il faut arrêter de dire militants antifascistes, ce sont des fascistes, ce sont des nazillons, ce sont les sections nazies qui tabassaient des opposants dans les rues de Berlin. »

***

Une « radicalisation de la diabolisation de l'antifascisme » : c'est dans les termes du sociologue Ugo Palheta [4] que nous pourrions synthétiser la nature de cette séquence politico-médiatique. Loin d'être une rupture, et encore moins un accident, elle ne pouvait advenir que sur un terrain progressivement préparé par des années de matraquage contre la gauche et de normalisation de l'extrême droite. Ce qui pose, au fond, cette question : qui brutalise vraiment le débat public ?

Jérémie Younes, avec Pauline Perrenot


[1] Lire par exemple le texte de Rokhaya Diallo « La violence politique à l'heure du deux poids, deux mesures » (Mediapart, 20/02).

[3] Charlie Hebdo figure cette symétrie (16/02) :

.

[4] Sur le plateau de Mediapart, 17/02.

17.02.2026 à 08:21

Francesca Albanese : itinéraire et succès d'une fake news

Jérémie Younes

Texte intégral (2043 mots)

Une députée propage une fake news, un ministre embraye… et les médias se font caisse de résonance.

Le 7 février, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés palestiniens, Francesca Albanese, participe en vidéo à un forum de la chaîne qatarie Al Jazeera. Le lendemain, la députée Caroline Yadan reprend sur ses réseaux sociaux un visuel publié sur Instagram et X par une ancienne responsable de l'American Jewish Committee (AJC), qui met en exergue une (prétendue) citation de la rapporteuse lors de son intervention :

La députée agrémente le visuel d'une « demande [officielle] au Ministre des affaires étrangères de réagir en sollicitant la révocation immédiate d'Albanese de ses fonctions officielles à l'ONU » (X, 8/02). Le 10 février, la députée relaie un montage vidéo diffusé l'avant-veille par la chaîne Youtube de l'ONG UN Watch, décrite par Die Welt comme un « groupe de pression pro-israélien ». Celui-ci contient une coupe de 46 secondes, qui tronque de la même façon que le visuel les propos de Francesca Albanese : elle n'a pas prononcé « Israël est l'ennemi commun de l'humanité ».

Au départ, la manipulation (grossière) n'est reprise et endossée que par des titres marginaux. Causeur, le 9 février : « Scandale : lors d'un forum organisé par la chaîne arabe Al Jazeera, la Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les territoires palestiniens a déclaré […] que "l'humanité a un ennemi commun : Israël" ». Ou Atlantico, le 10 : « Obsédées résiduelles : Francesca Albanese désigne Israël comme "ennemi commun de l'humanité" ».

À compter du 10 février, la « polémique » prend une autre dimension, après que Caroline Yadan parvient à convaincre une cinquantaine de députés, la plupart de son groupe (Renaissance), d'adresser un courrier à Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, pour réclamer la démission de Francesca Albanese, sur la base de cette déclaration qu'elle n'a pas tenue. Atlantico, encore, publie une interview de Caroline Yadan (11/02), opportunité pour recycler une nouvelle fois, et dès la première question, la fake news sur « Israël ennemi de l'humanité » : « Quelle est votre réaction à chaud quand vous voyez une chaîne financée par les Français presque glorifier Francesca Albanese, alors qu'au même moment elle s'affiche avec le Hamas pour désigner Israël comme "ennemi de l'humanité" ? » Il est frappant de constater que tout est faux dans cette question : Francesca Albanese n'a pas désigné Israël comme « ennemi de l'humanité » ; elle ne s'affichait pas avec le Hamas pour ce faire ; le documentaire d'Arte sur lequel portait l'entretien, factuel lui, ne glorifiait en rien Albanese.

Nonobstant, l'opération politico-médiatique de Caroline Yadan est un succès : le jour-même, lors des questions au gouvernement, diffusées sur LCP, la députée obtient que le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot condamne les propos imaginaires de Francesca Albanese et réclame sa démission [1]. Les effets de l'officialité se font immédiatement sentir : une dépêche AFP tombe en fin d'après-midi et se retrouve partout. « Des "propos outranciers et coupables" : la France réclame la démission de la rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens après des déclarations visant Israël » (11/02), reprennent par exemple France Info ou Libération. Le fait que la dépêche contienne le verbatim exact de Francesca Albanese, qui montre clairement qu'elle n'a pas prononcé la phrase qu'on lui prête, n'empêche visiblement pas les rédactions de titrer sur « des déclarations visant Israël ».

CNews en fait l'un de ses débats du soir et le présentateur Gauthier Le Bret cadre la discussion sur la fake news : « La rapporteure spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens accusée – c'est plus que des accusations parce qu'elle les a tenus ces propos, vous allez le voir dans le sujet – d'avoir tenu des propos plus qu'hostiles à Israël […]. » Dans le sujet en question, la chaîne ne va pas jusqu'à diffuser le montage trompeur, et relaie même les dénégations de Francesca Albanese. Peu importe ! Erik Tegnér (Frontières) en profite pour monter en généralité : « Ce n'est pas juste cette femme qui doit démissionner, c'est l'ONU qu'on doit démissionner ! »

Jean Quatremer (Libération) partage l'analyse, sur LCI le même jour : « Quand on écoute ce qu'elle a dit juste avant, cet ennemi commun, c'est Israël », affirme-t-il après avoir diffusé un nouveau montage des propos de Francesca Albanese qui, justement… coupe ce qu'elle dit « juste avant ». Quatremer fait lui aussi part des dénégations immédiates d'Albanese sur les interprétations malveillantes de sa phrase, mais n'y croit pas beaucoup, lui non plus : « Évidemment qu'elle visait Israël. Et en fait ce qu'elle nous ressort madame Albanese c'est le vieux cliché du complot juif mondial qui a été popularisé par les nazis, mais qui a été revu à la sauce progressiste en complot sioniste mondial. » Choqué, David Pujadas estime « qu'on peut comprendre » certaines critiques portées par Francesca Albanese, « mais c'est autre chose de dire [qu'] Israël est l'ennemi commun de l'humanité ». À ce stade, rappelons que Francesca Albanese n'a jamais prononcé ces mots. Et notons qu'à la suite de sa chronique, Jean Quatremer va recevoir les félicitations publiques de Caroline Yadan sur X : « Merci à Jean Quatremer pour cette démonstration implacable. » (11/02)

Le lendemain, certains titres commencent (enfin) à démonter la fausse information. C'est le cas par exemple du Parisien : « La rapporteuse de l'ONU pour les territoires palestiniens a-t-elle vraiment dit qu'Israël était "l'ennemi commun de l'humanité" ? » (12/02). De 20 minutes : « Non, Francesca Albanese n'a pas dit qu'Israël était "l'ennemi commun de l'humanité" » (12/02). Ou de France 24, qui y consacre sa chronique « Info ou Intox » : « "Israel est l'ennemi commun de l'humanité" : comment cette phrase a été attribuée à tort à Francesca Albanese » (12/02)

(visuel produit par France 24 pour ses réseaux sociaux)

De façon beaucoup moins claire, Le Monde glisse une information importante au détour d'un article consacré à la déclaration de Jean-Noël Barrot : « Les autorités françaises n'ignorent pas que les accusations portées par Mme Yadan reposent sur un montage qui déforme à dessein l'intervention de Mme Albanese. » Peu importe ! Le Monde semble ne pas faire grand cas de cette « révélation », mais d'autres s'en saisissent, comme l'association des Juristes pour le respect du droit international (Jurdi), qui dépose un signalement pour « délit de diffusion de fausse nouvelle » auprès de la procureure de la République de Paris. Le Figaro rapporte ce signalement et en profite pour réemployer la fausse citation dans son titre : « "Israël est l'ennemi commun de l'humanité" : la justice saisie après des accusations de propos antisémites contre une rapporteuse de l'ONU » (12/02).

Le 12 février, alors que la fausse information est donc déjà « débunkée », Franceinfo invite sur son plateau l'ambassadeur d'Israël en France, Joshua Zarka, afin de commenter la fausse citation ! Nathalie Saint-Cricq tentera tout de même un semblant de contradictoire : « Elle se défend en disant que ses propos ont été tronqués… » Joshua Zarka l'interrompt et réitère qu'il est évident selon lui qu'elle « veut dire […] Israël ».

***

Au cours de ces quelques jours de propagation d'une fausse nouvelle forgée par le pouvoir politique [2], Francesca Albanese a fait deux apparitions dans la presse française, une première sur France 24 (11/02) et une seconde sur le site de L'Humanité (12/02). Les deux fois, elle a fermement démenti les propos qu'on lui prêtait, vidéo et verbatim à l'appui. Peu importe ! Nous en sommes désormais au stade où un faux grossier peut prospérer dans les champs journalistique et politique, en toute connaissance de cause, pourvu qu'il permette de poursuivre une campagne de dénigrement. L'Allemagne, l'Autriche et l'Italie ont d'ailleurs embrayé dans la roue de la France, et demanderont officiellement la démission de Francesca Albanese fin février, lors du Conseil des droits de l'homme des Nations unies. La fake news a produit ses effets…

Addendum (26/02) : Finalement, comme le précise L'Humanité, « la France n'a pas demandé la démission de la rapporteuse spéciale sur les Territoires palestiniens occupés, contrairement à ce qu'affirmait le ministre des Affaires étrangères ».

Jérémie Younes


[1] « La France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de Mme Francesca Albanese qui visent, non pas le gouvernement israélien dont il est permis de critiquer la politique, mais Israël en tant que peuple et en tant que nation, ce qui est absolument inacceptable. »

[2] Le 16 février, la CNCDH parle d'une « déformation manifeste de ses propos ».

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