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INSTITUT DE RELATIONS INTERNATIONALES ET STRATÉGIQUES
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10.07.2026 à 15:22

La France moissonne, entre canicule et coup de froid

Coline Laroche              

Cette année, les moissons ont commencé avec plusieurs semaines d’avance, suscitant des inquiétudes quant aux conséquences sur les récoltes. Entre sécheresse au printemps et épisodes de canicule en été, l’année 2026 a été marquée par des conditions météorologiques particulièrement contrastées, qui ont bouleversé le développement des cultures. Cela pourrait affecter les rendements, mais également accroître les risques d’incendie durant la période de moissons. Ces phénomènes interviennent dans un contexte où les céréaliers sont déjà fragilisés par la hausse des coûts de production, la concurrence internationale et le recul des exportations de blé français. Quels sont les effets des conditions climatiques exceptionnelles sur la récolte de blé en France ? Le blé peut-il rester un atout stratégique pour l’agriculture française ? Quelle place la France occupe-t-elle sur le marché mondial et quels sont les risques pour la sécurité alimentaire de blé mondiale ? Le point avec Sébastien Abis, directeur du Club DEMETER et chercheur associé à l’IRIS. Nous sommes en pleine période de récoltes du blé en France. Pourquoi autant d’inquiétudes cette année sur la moisson ? Parce que plusieurs facteurs de production sont défavorables… Le climat d’abord, avec une météo qui aura été très contrastée depuis le printemps, absence de pluies en avril, des pics de chaleur précoce fin mai et bien entendu cette canicule historique sur l’hexagone fin juin qui ont provoqué une accélération du cycle végétatif. Dans de nombreuses zones, le remplissage des grains s’est retrouvé à l’arrêt. Cette phase est en effet déterminante pour que les grains de blé grossissent et accumulent des réserves, la plante transférant alors de l’amidon et des protéines vers le grain. Tout cela sera potentiellement nuisible aux rendements. Précisons que la grande hétérogénéité des situations, déjà observable ces dernières années, risque de s’amplifier selon les territoires, avec bien entendu des problématiques accrues pour ceux où les […]

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Texte intégral (2264 mots)

Nous sommes en pleine période de récoltes du blé en France. Pourquoi autant d’inquiétudes cette année sur la moisson ?

Parce que plusieurs facteurs de production sont défavorables… Le climat d’abord, avec une météo qui aura été très contrastée depuis le printemps, absence de pluies en avril, des pics de chaleur précoce fin mai et bien entendu cette canicule historique sur l’hexagone fin juin qui ont provoqué une accélération du cycle végétatif. Dans de nombreuses zones, le remplissage des grains s’est retrouvé à l’arrêt. Cette phase est en effet déterminante pour que les grains de blé grossissent et accumulent des réserves, la plante transférant alors de l’amidon et des protéines vers le grain. Tout cela sera potentiellement nuisible aux rendements. Précisons que la grande hétérogénéité des situations, déjà observable ces dernières années, risque de s’amplifier selon les territoires, avec bien entendu des problématiques accrues pour ceux où les réserves hydriques dans les sols s’avèrent très faibles. Ce contexte climatique explique aussi la précocité de la moisson 2026 en blé, démarrée dès juin dans certaines régions. Là encore, il s’agit d’une tendance qui s’intensifie depuis plus d’une décennie : le blé en France est fauché de plus en plus tôt durant l’été. Et ne sous-estimons pas le danger des incendies, quand les chaleurs extrêmes et les sécheresses rendent périlleuses les moissons. Plusieurs départements ont encadré les horaires pour le travail des machines, afin de limiter les départs de feu. C’est inévitable, mais cela complique l’organisation des récoltes avec toute la logistique nécessaire à mobiliser sur une fenêtre de temps si courte (transport, réception dans les silos…). Il est trop tôt pour estimer la moisson 2026 et en faire une lecture précise, complète et juste. Attendons la fin de l’été. Mais ces conditions climatiques esquissent d’ores et déjà un tableau national très variable, avec des retombées socioéconomiques à surveiller.

La très grande majorité des céréaliers en France est en effet déjà fragilisée par la hausse des coûts de production, rendue encore plus nette avec le renchérissement des engrais ces derniers mois, conséquence notamment du conflit dans le golfe Persique et des sanctions européennes envers les fertilisants russes. Nous avons également des enjeux de fiscalité et de surtransposition normative en France, par rapport à ce qui se pratique par ailleurs dans l’Union européenne, qui grèvent la compétitivité des producteurs dans le pays. Et puis il y a un contexte international qui explique aussi la morosité des céréaliers français : un prix mondial du blé moins élevé qu’au début de cette décennie et des exportations qui s’avèrent difficiles en raison de la concurrence, sans oublier la perte des exports vers l’Algérie. La France n’y vend plus rien depuis plus de deux ans, alors que ce fut le premier acheteur de blé français pendant les décennies 2000 et 2010, devançant même durant cette période les volumes destinés à la meunerie française !

Le blé pourrait-il ne plus être un atout majeur de l’agriculture française ?

La question, certes encore un peu excessive, mérite d’être posée. Le blé est un incontournable dans la puissance agricole de la France. C’est la culture la plus présente sur le plan spatial métropolitain et c’est encore une exploitation sur deux en France qui fait du blé. Cette céréale, récoltée en moyenne autour de 35 millions de tonnes par an, contribue aussi au commerce du pays, puisqu’une tonne sur deux est exportée, avec si l’on schématise, une moitié de ces ventes vers les États membres de l’Union européenne, et l’autre vers le monde, notamment l’Afrique du Nord, l’Afrique de l’Ouest et la Chine. J’avais eu à cœur d’expliquer dans mon ouvrage pourquoi le blé était le pétrole doré de la France depuis les années 1970 et en quoi cette production joue un rôle stratégique pour notre pays dépassant de très loin le seul champ agricole. Mais si je devais mettre à jour la réflexion, ou du moins la projeter davantage dans l’avenir, je serais tenté de changer le titre de mon chapitre sur la France. Pour sans doute alerter sur un scénario après 2030 jusqu’ici impensable, dans lequel la récolte annuelle serait bien moindre. J’intitulerais ce chapitre « La France sans blé ? », laissant un point interrogatif à dessein.

Pourquoi cette lecture prospective ? Les surfaces semées en blé ont perdu 20 % au cours de la dernière décennie, passant de 5 à 4 millions d’hectares. Depuis 2023, la plupart des producteurs de blé en France ont des revenus négatifs. C’est intenable dans la durée. La future politique agricole commune (PAC), dont les contours financiers et orientatifs restent encore flous pour l’après 2027, pourrait accentuer les difficultés pour les grandes cultures dans certains territoires et les exploitations, petites ou grandes. Le vieillissement des agriculteurs en France, à l’image du pays, va mettre la moitié d’entre eux à la retraite après 2030. Sans profitabilité des entreprises et sans visibilité stratégique à moyen terme, des agriculteurs se détourneront du blé et feront d’autres cultures, peut-être plus rémunératrices et disposant d’un cadre politico-réglementaire moins instable. Pour ceux proche de la retraite, la tentation est forte de minimiser les coûts, de ne pas semer et de laisser les parcelles en jachère. Et puis ce climat, qui rend plus difficile la production, surtout dans ces zones où les sols sont moins généreux et où l’eau fait plus souvent défaut, pourrait devenir une arme de dissuasion massive pour cultiver du blé dans certaines régions. Le blé résisterait dans les Hauts de France et l’Est du pays, mais serait moins présent et surtout moins rentable dans d’autres régions, notamment de la moitié Sud de l’Hexagone. Ajoutons une controverse : d’aucuns estimeront qu’une récolte divisée par deux ne serait pas très préjudiciable, puisque la France garderait un volume de blé suffisant pour ses besoins domestiques. Ne plus exporter ne serait pas un problème. C’est aller vite en besogne, car l’export permet aussi de maintenir de la compétitivité à domicile… L’équation est souvent plus complexe sur ces terrains de jeu croisant chiffres et géographies. Si la France n’exporte plus, c’est aussi ajouter une variable d’incertitude supplémentaire sur les équilibres mondiaux.

La France est-elle encore un acteur de premier plan justement ? Et plus globalement, comment se porte la planète blé ? Est-elle toujours aussi dépendante des productions de la mer Noire ?

La France fait toujours partie des rares nations dans le monde qui produise et exporte du blé, un club d’une dizaine de membres, là où la planète entière consomme cette céréale sous toutes ses formes possibles. Si l’on se réfère aux chiffres d’AMIS, nous avons une récolte mondiale en blé record pour 2025-2026, estimée à 840 millions de tonnes (Mt), là où oscillait en moyenne à 750 Mt à la fin de la décennie 2010. Mais ce record ne sera pas battu l’an prochain, les conditions climatiques s’annonçant très difficiles avec un épisode El Niño vigoureux et donc des récoltes en blé qui reculeront dans plusieurs régions du globe. La moisson planétaire 2026-2027 pourrait retomber à 800 Mt, voire moins. La consommation mondiale de blé dépasse désormais cette barre des 800 Mt, tirée par la croissance démographique et l’urbanisation, notamment en Asie et en Afrique. D’ailleurs, mentionnons que la moitié du blé produit et consommé dans le monde se concentre aujourd’hui en Asie. Du côté des exportateurs, en effet, la Russie et l’Ukraine restent des pourvoyeurs massifs sur le marché mondial, 45 et 15 Mt respectivement, soit 30 % de l’offre mondiale à eux deux. Notons au passage que ce sont eux qui désormais fournissent le marché algérien, avec même l’Ukraine en fournisseur leader cette année sur cette destination ! Les États-Unis réalisent 12 %, soit deux fois moins qu’il y a trente ans, avec des superficies en blé ayant chuté à un niveau très bas, jamais atteint depuis la fin du 19ème siècle. Ce pays abandonne le blé, mise sur le maïs et le soja. De son côté, l’Union européenne fait 30 Mt, soit 15 % du total de blé exporté dans le monde actuellement. D’ailleurs, en 2025-2026, avec 210 Mt, nous avons là aussi un record historique du volume échangé à l’international.

En résumé, la mer Noire constitue un centre géopolitique de gravité pour le blé (non sans comporter une sacrée dose d’imprévisibilités en devenir), on produit globalement ce que la planète consomme, on tape dans les stocks si les récoltes sont moins bonnes et on espère chaque année que les aléas du climat et de la géopolitique ne se combinent pas trop sévèrement. La logistique s’avère toujours plus capitale tant pour déplacer sur courtes et longues distances, que pour ne pas perdre ou gaspiller ce qui est récolté, stocké et transformé. Chaque investissement dans la logistique est un gage de compétitivité durable, surtout si cela se couple avec des solutions digitales optimisant tous les maillons de la chaîne céréalière. Pour autant, un mot sur le prix mondial du blé, qui ne fait pas toujours écho à ces dynamiques structurelles. Après une inflation considérable en 2022, a connu une longue décrue de 2023 à 2025, se stabilisant autour de 200 d’euros la tonne environ. Depuis le début 2026, il est parfois remonté légèrement, mais reste sur ce niveau moyen. C’est un peu paradoxal, car la demande continue à augmenter et les chocs géopolitiques se sont multipliés. Mais les stocks mondiaux sont confortables et il n’y a pas eu de gros accidents de récoltes chez les grands producteurs de blé de la planète. Tout se passe comme si les marchés s’habituent à la nervosité du monde : on ne craint plus les risques, on vit avec, mais l’on redoute les pénuries, donc on cherche à les éviter. Peut-être que le monde n’a pas besoin de plus de céréales ou de blé… Mais ce qui est certain, c’est qu’il a davantage besoin de stabilité productive dans cette époque d’incertitudes généralisées. C’est pour cette raison que je souligne depuis des mois que pour le monde, comme pour la France, du blé et plus largement agricole, le véritable défi est de pouvoir savoir avec quelle constance allons-nous être capables de produire. Produire chaque année, avec constance, tant en quantité qu’en qualité, pourrait être le principal enjeu stratégique. Et comme les doutes s’épaississent sur les horizons possibles, d’autant plus avec cette grammaire imparfaite des relations internationales contemporaines, où les égoïsmes nationaux prolifèrent, nous voyons ressurgir les notions de souveraineté et de stocks stratégiques agricoles.

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09.07.2026 à 17:45

Les changements climatiques, un enjeu de résilience pour l’armée de Terre

stagiaire-comm@iris-france.org

Face aux changements climatiques, les armées doivent adapter leurs capacités et anticiper les évolutions pour répondre aux nouveaux défis induits par ce bouleversement. Cela implique de repenser les équipements, l’utilisation des ressources et les modes actions, mais aussi de préparer les forces à intervenir dans des environnements toujours plus exigeants. Parallèlement, cette adaptation passe également par la mise en œuvre d’initiatives visant à réduire l’empreinte environnementale des armées. Tour d’horizon des actions menées par l’armée de Terre pour s’adapter aux changements climatiques et renforcer sa résilience, avec le général Rodolphe Hardy, officier général « anticipation et synthèse » de l’état-major de l’armée de Terre.

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Face aux changements climatiques, les armées doivent adapter leurs capacités et anticiper les évolutions pour répondre aux nouveaux défis induits par ce bouleversement. Cela implique de repenser les équipements, l’utilisation des ressources et les modes actions, mais aussi de préparer les forces à intervenir dans des environnements toujours plus exigeants. Parallèlement, cette adaptation passe également par la mise en œuvre d’initiatives visant à réduire l’empreinte environnementale des armées.

Tour d’horizon des actions menées par l’armée de Terre pour s’adapter aux changements climatiques et renforcer sa résilience, avec le général Rodolphe Hardy, officier général « anticipation et synthèse » de l’état-major de l’armée de Terre.

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09.07.2026 à 17:02

Afghanistan-Pakistan : enjeux sécuritaires et diplomatiques

Coline Laroche              

En mai 2026, un nouveau décret a été promulgué en Afghanistan, autorisant le mariage des filles mineures. Cette mesure témoigne de l’aggravation de la situation dans le pays, notamment en ce qui concerne le recul des droits des femmes, quatre ans après le retour des talibans au pouvoir. La situation sécuritaire s’est également fortement dégradée, en particulier depuis le basculement en « guerre ouverte » des tensions entre le Pakistan et l’Afghanistan en février 2026. Ce conflit, autour des différends la contestation de la ligne Durand et par la lutte contre le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP), continue d’opposer les deux pays et fait craindre des répercussions sur la stabilité de la région. Parallèlement, le Pakistan cherche à renforcer son influence diplomatique en s’impliquant notamment dans les négociations liées à la guerre au Moyen-Orient, entre l’Iran, les États-Unis, Israël et les pays du Golfe. Quelles sont les conséquences du retour des talibans sur la situation et les droits des femmes afghanes ? Quels sont les risques d’escalade du conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan ? Dans quelle mesure le Pakistan parvient-il à s’imposer comme un acteur diplomatique dans les négociations autour de la guerre au Moyen-Orient ? Le point avec Georges Lefeuvre, chercheur associé à l’IRIS. Après le retour des talibans au pouvoir en 2021, quel bilan peut-on dresser de la situation des femmes en Afghanistan ? Dans quelle mesure le décret promulgué en mai 2026, autorisant le mariage des filles mineures ayant atteint la puberté, risque-t-il d’aggraver la condition des femmes et des filles en Afghanistan ? Il n’y a pas de mots pour dire l’enfer que vivent les femmes en Afghanistan depuis le retour au pouvoir des talibans. Avant 2021 et selon une loi de 2009, l’âge minimum légal pour le mariage des jeunes filles était de 16 ans. Certes, cette loi n’était pas […]

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Texte intégral (2366 mots)

Après le retour des talibans au pouvoir en 2021, quel bilan peut-on dresser de la situation des femmes en Afghanistan ? Dans quelle mesure le décret promulgué en mai 2026, autorisant le mariage des filles mineures ayant atteint la puberté, risque-t-il d’aggraver la condition des femmes et des filles en Afghanistan ?

Il n’y a pas de mots pour dire l’enfer que vivent les femmes en Afghanistan depuis le retour au pouvoir des talibans. Avant 2021 et selon une loi de 2009, l’âge minimum légal pour le mariage des jeunes filles était de 16 ans. Certes, cette loi n’était pas toujours appliquée hors des villes, particulièrement dans les zones rurales les plus pauvres où la vente d’une petite fille, pour 2000 à 3000 dollars, permettait au reste de la famille de subsister au moins une année. Mais cette pratique ancienne a connu un net rebond en cinq ans, parce que le régime taleb n’y voit aucun inconvénient et que la misère s’est accrue depuis 2021. Selon une étude publiée par Amu TV et reprise par Courrier International le 14 février 2024, ce sont 118 fillettes de 6 à 10 ans qui ont été vendues depuis 2021 à Shahrak-e-Sabz, un camp de déplacés dans la province de Herat tandis que 116 autres seraient déjà « mises en vente ».

Or le décret n°18, promulgué le 14 mai dernier, traite du droit des époux et épouses à divorcer, mais c’est une mascarade : en effet, l’intention pourrait sembler vertueuse puisqu’elle permettrait aux jeunes filles mariées dès la petite enfance, de demander le divorce au moment de leur puberté, ce qui revient à reconnaître de facto ces mariages forcés antérieurs à ladite puberté puisqu’ils ne pourraient être défaits que par voie de justice. Or une disposition de la loi précise que le silence d’une jeune fille ayant atteint l’âge de la puberté, équivaut à un consentement du mariage précédemment arrangé. Et l’expérience, corroborée par l’article 22 du nouveau décret, prouve que la jeune fille, si elle est entendue par un tribunal taleb, n’obtiendra pas le divorce sans l’accord de sa belle-famille, même en cas de mauvais traitements avérés. Il existe bien une pratique de « rachat » de la jeune fille qui veut quitter son mari, mais le prix exigé est tel qu’aucune famille dans le besoin ne peut se le permettre.

Nous sommes donc bien loin de la promesse faite par Sher Abbas Stanekzaï, vice-ministre des Affaires étrangères, lorsqu’il n’était alors qu’un des négociateurs des accords de Doha. Lors d’une conférence de la paix organisée à Moscou en février 2019, il s’était engagé au nom des talibans : « les droits sociaux, économiques, politiques et éducatifs seront garantis aux femmes, conformément aux principes de l’Islam ». Tout dépend donc des « principes de l’Islam », compris de manière ultra rigoriste par le guide suprême Akhunzada, contrairement à certains de ses ministres, et non des moindres. Maigre espoir que de telles fissures pourraient affaiblir le régime taleb et le rendre impraticable, à condition bien sûr que la communauté internationale se garde de le reconnaître officiellement ou simplement de lui faire trop de concessions par réalisme politique régional ou intérêts économiques (richesse du sous-sol) et logistiques (projets de transits). 

En parallèle, des frappes pakistanaises ont à nouveau visé le territoire afghan, dont celle du 29 juin qui aurait tué 25 terroristes selon le Pakistan et 38 civils selon l’Afghanistan. Comment expliquer cette récente reprise des hostilités entre Islamabad et Kaboul, après le déclenchement d’un conflit ouvert en février 2026, enraciné dans le différend historique opposant les deux pays autour de la ligne Durand ? Quels sont les risques d’une aggravation des tensions entre les deux pays sur la stabilité régionale ?

Il ne s’agit pas d’une reprise des hostilités, mais bien d’une continuation en forme d’escalade. Et ce n’est plus un simple « conflit », qui perdure d’ailleurs depuis des décennies autour de la Ligne Durand, mais bien d’une « guerre ouverte » annoncée par le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, en octobre 2025[1]. Or, lorsqu’un État entre en guerre, il engage les moyens d’un État, dont les attaques de son armée de l’air comme celles du 27 février 2026 sur Kaboul et Kandahar, puis à nouveau le 29 juin dernier sur trois provinces afghanes de le la frontière, Paktia, Paktika et Kunar. Ces frappes sont comprises comme autant de réponses conventionnelles à une guerre asymétrique que mène le Tehrik-i-Taliban Pakistan (TTP), par des attaques terroristes contre les forces pakistanaises dans les districts — ex « zones tribales » — qui bordent la Ligne Durand, au prétexte qu’il s’agit là de «territoires usurpés » que « l’Afghanistan récupérera un jour par la grâce d’Allah le tout puissant», selon l’expression du vice-ministre afghan de l’intérieur, Nabi Omari, cité par Ariana News le 10 octobre 2025. D’autres déclarations du même acabit par le vice-ministre afghan des Affaires étrangères Stanekzaï (déjà cité ci-dessus) ou celui de l’Information, Zabiullah Mujahid[2], montrent à l’envi que les talibans historiques du nouvel Émirat afghan, soutiennent leurs cousins pakistanais du TTP ou, à tout le moins apportent leur consentement de principe. Or, selon le South Asia Terrorism Portal, les actes terroristes du TTP ont fait 3 890 morts au Pakistan, pour la seule année 2025[3] et menacent gravement la stabilité politique et territoriale du Pakistan.
Ainsi, le vieux conflit autour de la Ligne Durand est devenu une guerre ouverte et l’inquiétude va croissante, car on ne voit ni comment ni pourquoi cela cesserait. La médiation de la Chine en avril dernier n’a rien donné. Déjà en octobre 2025, après les premiers bombardements de l’aviation pakistanaise, le Qatar puis la Turquie avaient échoué dans leur mission de médiateurs. Mais il faut dire que les rencontres de Doha et d’Istanbul avaient été officiellement déclarées « techniques ». Or, il n’y aura jamais de solution durable à ce conflit — on le sait depuis au moins 1947 — aussi longtemps que seront ignorés ou dissimulés, par les deux États concernés, mais aussi par la communauté internationale, les vieux ancrages historiques et anthropologiques de la question.

Comment expliquez-vous le rôle du Pakistan dans les négociations entre l’Iran, les États-Unis, Israël, les pays du Golfe ? Est-ce que cela renforce son rôle dans la région ?

Les relations US-Pakistan étaient exécrables pendant le premier mandat de Donald Trump. On se souvient de son tweet rageur, le 1er janvier 2018 : « Les États-Unis ont bêtement donné 33 milliards de dollars d’aide au Pakistan ces quinze dernières années, et il ne nous a rien donné en retour, […] prenant nos dirigeants pour des idiots. Ils abritent les terroristes que nous pourchassons en Afghanistan, c’est fini ! » Tout a bien changé depuis : en mai 2025, Trump prétend avoir mis fin au conflit armé entre l’Inde et le Pakistan. Du coup, le Premier ministre pakistanais Shabbaz Sharif propose la nomination de Trump au prix Nobel de la paix. Flatté, celui-ci diminue les droits de douane sur les produits pakistanais de 29 à 19 %, et invite à la Maison-Blanche à la fois le Premier ministre Sharif et son chef d’état-major des armées, Asif Mounir. Pour parler de quoi ? De tout, mais surtout de terres rares que le Pakistan possède en grande quantité, pour une valeur estimée à 6.000 milliards dollars. Où ? Essentiellement… au Balouchistan ! Les États-Unis ajoutent le groupe séparatiste Balochistan Liberation Army à sa liste des organisations terroristes et réactive sa coopération anti-terroriste avec le Pakistan, ce qui convient très bien à l’Iran qui a fort à faire lui aussi avec les insurgés du Sistan, la partie iranienne du Balouchisran. Voilà donc les États-Unis et le Pakistan à nouveau amis.
 
Or le Pakistan et l’Iran ont des relations plutôt apaisées, malgré leur différenciation entre Islam sunnite et Islam chiite ; ils ont des intérêts communs dont la gestion vitale de l’eau du bassin transfrontalier de Helmand, mais aussi le fameux oléoduc Iran-Pakistan-Inde (IPI) jamais achevé à cause des sanctions américaines contre l’Iran depuis la dénonciation par Donald Trump du traité de Vienne 2015 sur le nucléaire iranien. En contrepartie, l’Iran n’a pas de relations diplomatiques — ni relations informelles directes — avec les États-Unis. Le Pakistan se trouve ainsi en bonne position d’intermédiaire.
 
Par ailleurs le Pakistan a depuis toujours d’excellentes relations avec l’Arabie saoudite qui lui accorde souvent des prêts à très faibles taux d’intérêts lorsque le Fonds monétaire international (FMI) se dérobe ou fait la moue ! Le soutien saoudien aux talibans historiques (1994-2001… un peu plus compliqué ensuite) a presque toujours été sans faille, et Riyad, à l’instar d’Islamabad, a mieux compris que Washington la différence entre talibans (mollah Omar) et Al-Qaïda (Ben Laden puis Al-Zawahiri)… Agenda national « pashtoune » pour les premiers, international pour les seconds. Enfin, le Pakistan (puissance nucléaire) a conclu un accord stratégique avec l’Arabie saoudite, le 17 septembre 2025. Le contenu de cet accord n’a pas été publié mais l’on sait de plusieurs sources que le Pakistan a déjà envoyé quelques milliers de soldats et des avions de chasse F16 sur des bases saoudiennes, dès le début de la guerre en Iran. En contrepartie, preuve des intérêts croisés des deux pays, Les Échos du 15 avril dernier mentionnent un prêt de 3 milliards de dollars au Pakistan qui vient abonder un précédent dépôt de 5 milliards dont le remboursement est reporté.
 
En contrepartie, les relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite, ont toujours été concurrentes et complexes pour ne pas dire méfiantes, jusqu’à rupture totale de 2016 à 2023, à la suite de l’exécution d’un dignitaire chiite, Nimr al-Nimr, le 2 janvier 2016. Certes ces relations ont été rétablies (sous l’égide de la Chine) et se sont même réchauffées depuis 2023. Mais tout cela est trop récent pour en faire un axe solide, d’autant qu’Israël et les États-Unis voient cela d’un assez mauvais œil. Donc là aussi le Pakistan avait sa carte à jouer.

Le Pakistan a également de bonnes relations avec le Qatar qui a joué un rôle majeur entre les talibans et les États-Unis lors de la négociation de l’accord de Doha de février 2020. Enfin, les relations avec Oman sont excellentes depuis toujours, et Oman a un rôle prépondérant dans la question et la gestion du détroit d’Ormuz.
 
Pour toutes ces bonnes raisons, le Pakistan souhaite qu’un accord entre l’Iran, les États-Unis et Israël, soit nommé « Accord d’Islamabad », ce qui redorerait son blason à l’international et mettrait en évidence son rôle incontournable dans la géopolitique régionale.


[1] Lire Georges Lefeuvre, « Pakistan-Afghanistan : aux origines d’un basculement dans une guerre ouverte », IRIS, 12 mars 2026 : https://www.iris-france.org/pakistan-afghanistan-aux-origines-dun-basculement-dans-une-guerre-ouverte/
 
[2] Lire Georges Lefeuvre, « Afghanistan-Pakistan. Pourquoi la Ligne Durand brûle-t-elle ? », Orient XXI, 23 avril 2026 :
https://orientxxi.info/Pakistan-Afghanistan-Pourquoi-la-ligne-Durand-brule-t-elle
 
[3] Tushar Ranjan Mohanty, « Khyber Pakhtunkhwa : Persistent Peril », South Asia Intelligence Review, Vol.24, n°38, 9 mars 2026.
 

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