
22.04.2026 à 08:00
Au Poste
Historien du mouvement ouvrier à l'université de Bordeaux-Montaigne et directeur de collection chez Agone, Dominique Pinsolle vient de signer la préface et la traduction revue du Manuel de sabotage simple sur le terrain (éditions du Détour). Ce document (préparé par l'OSS, ancêtre de la CIA, le 17 janvier 1944) a été déclassifié en 2008 puis téléchargé 317 000 fois en un mois après l'investiture de Trump en janvier 2025, alimentant un débat mondial sur les formes contemporaines de résistance.
L'OSS, rappelle Pinsolle, est une agence de renseignement américaine créée en 1942. Son manuel s'adresse non pas à des agents professionnels mais aux civils des pays occupés, à qui il propose de saboter sans armes, sans explosifs, sans violence: ralentir le travail, perturber les réunions, induire des erreurs de télégraphe, semer des papillons de nuit dans les salles de cinéma de l'occupant. Pinsolle souligne ce que ce texte doit à une tradition ouvrière bien antérieure: «Une trentaine d'années auparavant, il y a eu aux États-Unis tout un courant syndicaliste révolutionnaire [...] qui a été avec la CGT française de l'époque [...] un peu l'incarnation du sabotage ouvrier jusqu'à la première guerre mondiale.» L'anarchiste Émile Pouget, qui publiait Le Père Peinard à la fin du XIXe siècle, est le vrai père du mot: c'est lui qui forge le terme «sabotage» en s'inspirant des dockers britanniques qui ralentissaient le travail sans cesser de travailler.
Ce paradoxe historique fascine Pinsolle et nous avec: l'État fédéral américain, qui avait organisé en 1918 le plus grand procès civil de son histoire pour condamner des militants IWW (pour «apologie du sabotage») réutilise vingt-cinq ans plus tard, mot pour mot, les mêmes méthodes qu'il avait férocement réprimées. «Je retiens qu'on a là un État qui a été parmi les plus répressifs à l'égard du mouvement ouvrier jusqu'à la Première Guerre mondiale [...] et on voit ce même État qui, 25-30 ans après, réutilise les mêmes conseils, les mêmes méthodes qu'il combattait sur son propre sol pendant la Première Guerre Mondiale pour essayer de déstabiliser l'ennemi allemand.»
La partie du manuel la plus actuelle est celle consacrée au sabotage de bureau: poser des questions intempestives, couper la parole, chicaner sur les formulations, renvoyer toute décision à un comité élargi, placer les points importants en fin de réunion. Pinsolle y reconnaît sans peine le management contemporain: «Il y a plein de gens qui sabotent les réunions soit sans savoir [...] Il y a eu des réactions assez intéressantes dans les milieux militants [...] qui revenaient sur ce manuel en disant "mais c'est fou en fait, c'est ce qu'on se fait à soi-même sans s'en rendre compte".»
Sur la réception actuelle du manuel, Pinsolle est prudent. Il note que la bataille du sens a été perdue: les États ont imposé une définition du sabotage comme destruction violente, ce qui rend toute organisation qui emploierait le mot vulnérable à la répression: il rappelle l'affaire dite de Tarnac, où un exemplaire du Sabotage de Pouget retrouvé dans la bibliothèque des mis en cause avait été brandi comme preuve d'intention criminelle. Mais un frémissement est réel: «Je pense qu'il se passe quelque chose dans le sens où il y a de plus en plus de travailleuses, de travailleurs, de militantes, de militants qui se posent cette question de comment faire pour sortir de cette ornière dans laquelle on est, dans laquelle les méthodes classiques semblent patiner, notamment la grève.»
La démission silencieuse, le désarmement, le blocage, la désobéissance civile: Pinsolle voit s'esquisser un nouveau répertoire d'action. Le sabotage ne sera qu'une source parmi d'autres, mais l'état d'esprit demeure central: «C'est en fait une sorte de matrice qui va générer une infinité de pratiques [...] c'est sur le terrain que vous allez trouver la solution.» Et cette conviction, énoncée par Pouget en 1897 et reprise par l'OSS en 1944, reste selon lui la leçon la plus durable de ce petit livre: «C'est toujours lui et elle qui a les clés du système. Ça rappelle toujours ça. Si le travailleur arrête de travailler en faisant grève, ou décide de mal travailler, en fait tout se grippe.»
20.04.2026 à 07:00
Au Poste
Vincent Brengarth, bien connu de nos services, avocat de la députée européenne Rima Hassan était avec nous dès 7h30 pour détailler les mesures de surveillance extra (ordinaires et judiciaires) déployées contre sa cliente. Il rappelle que Rima Hassan s'est toujours présentée spontanément aux convocations antérieures, ce qui rendait la procédure de flagrance injustifiée. Dès l'arrivée au commissariat du 10e arrondissement à Paris, les tensions montent: placement en cellule, inventaire retardé de deux heures, formulation litigieuse lors de la découverte de contenants de CBD. «Il y a une volonté d'humiliation. En tout cas, c'est comme ça que je le ressens.»
Ce qui frappe l'avocat, c'est la chronologie des fuites. À sa sortie du commissariat, avant même que l'audition de fond ait débuté, un article révèle déjà le placement en garde à vue, le service et la publication visée — informations que Rima Hassan elle-même n'avait pas encore reçues. «Je lis en fait quel va être l'objet de la convocation. Ce qui est totalement ahurissant.» Les enquêteurs auraient également fait une remarque sur l'emplacement du téléphone de sa cliente au moment même de la notification des droits, trahissant une géolocalisation en temps réel. En parallèle, des données couvrant janvier à mars 2026 avaient été réquisitionnées auprès de la SNCF, Thalys, Air France et l'Agence nationale des données de voyage: «Il n'y a rien juridiquement ni judiciairement qui justifie le fait de vouloir investiguer sur ses déplacements depuis le mois de janvier.» Brengarth voit dans l'enchaînement des événements un séquençage délibéré: «Tout était tendu depuis le départ vers l'objectif qu'un procès puisse avoir lieu contre Rima Hassan. C'est scandaleux.»
Thierry Discepolo, fondateur des éditions Agone, replace l'affaire Grasset dans une structure de fond: moins de dix groupes captent 90% du chiffre d'affaires de l'édition française. Le départ de 200 auteurs ne changera rien s'ils rejoignent un autre grand groupe. Il conteste l'image d'Olivier Nora en éditeur artisan: 150 ouvrages par an avec quarante employés, c'est un PDG. La tribune d'Antoine Gallimard lui inspire une formule cinglante — «la solidarité c'est la rapine» — tant elle se résume à des offres d'emploi. «Ce qu'on voit, ce qui semble être une vertu pour les grands groupes éditoriaux, c'est une sorte de souplesse de ligne éditoriale où on va de l'extrême gauche à l'extrême droite très tranquillement, comme s'il était normal que tout ça se mélange dans un chiffre d'affaires.» Sa prescription est radicale: briser la concentration, créer un statut d'éditeur indépendant, et surtout ne pas chercher à grossir. «Restez maigres. Quand on est entouré d'ogres, il faut rester maigres.»
Francine Raymond, présidente de Ciné Bastide, association organisatrice du Festival International du Film Politique, explique la décision unanime de retirer la demande de subvention de 10 000 euros à la mairie RN de Carcassonne. La rupture va au-delà de l'argent: la municipalité fournissait aussi des salles. «Ce n'était plus possible avec une municipalité d'extrême droite» Elle annonce en primeur Au Poste que le festival restera à Carcassonne pour sa neuvième édition en janvier, malgré les sollicitations d'autres villes. Face à l'accusation d'intolérance du maire, elle répond avec clarté: «On ne peut pas faire comme si on ne savait pas ce qu'était l'idéologie du Rassemblement National.» Et d'élargir le propos: «C'est presque devenu une exigence démocratique de dire qu'on ne peut pas travailler ou faire comme si c'était un parti comme un autre.»
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16.04.2026 à 16:55
Au Poste
David Dufresne remonte à 1994 pour planter le décor: un studio parisien, CompuServe, une connexion payée en dollars, et ce bruit de modem qu'il décrit comme «le bruit de mes utopies». Il fait partie de la première génération du web francophone, marquée par le texte de Hakim Bey, Zone d'autonomie temporaire, qui voyait dans chaque coin du réseau un espace de liberté pirate, provisoire et radical. Avec quelques autres, dont Mona Chollet, il publie dès 1997 le Manifeste du web indépendant, alertant déjà contre «le danger du commerce» et les «messages publicitaires agressifs destinés à ficher».
Quand les Gilets jaunes descendent dans la rue en 2018 et que les journalistes, selon lui, «foutent rien sur la question des violences policières», il décide d'agir. Il lance Allô Place Beauvau sur Twitter, un travail de répertoire quotidien, jour après jour, de toutes les traces laissées sur les réseaux sociaux documentant les violences d'État. Il convoque des développeurs, des amis de la première heure, pour créer des «moulinettes» récupérant automatiquement ses tweets, les injectant dans une base de données, générant des infographies. Le projet s'impose dans le débat public, reconnu par l'ONU, le Conseil de l'Europe, le Parlement européen — «à défaut d'être reconnu par la France». Le film qui en découle, Un pays qui se tient sage, est sélectionné à Cannes.
Son manifeste numérique tient en une phrase lancée à la salle pleine de développeurs: «Codeuses, codeurs, ramenez-nous de la démocratie dans le code. Ne travaillez pas pour des gens qui nous réimposent le minitel.» Pour lui, le web n'a jamais dû être une télé: c'est l'hypertexte, la déconstruction, l'idée que chacun peut être émetteur et récepteur.
Au Poste naît en 2021 sur Twitch. Il y voit les zones d'autonomie temporaire revenue: le chat, l'interaction, l'immédiateté. Aujourd'hui, le média héberge toutes ses vidéos sur PeerTube depuis quatre ans, repousse les abonnements Twitch pour ne pas «donner la moitié à Jeff Bezos», et tourne avec une équipe de cinq à six personnes. Son modèle économique? Il le résume ainsi: «Il est inexistant. Eh ben c'est le meilleur!» Reconnu d'intérêt général, Au Poste fonctionne aux dons déductibles des impôts et à un abonnement qui démarre à deux euros.
Il convoque les ordonnances du Conseil national de la Résistance de mai 1944 pour poser le cadre: «La presse n'est pas un instrument de profit commercial mais un instrument de culture» et «La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale, ni des puissances d'argent, mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs.»