08.10.2026 à 09:23
Christophe @PoliticoboyTX
Les nouvelles technologies issues de la Silicon Valley devaient changer nos vies, comme Steve Jobs avait « changé le monde » avec son baladeur mp3 et son site de téléchargement de musique en ligne. L’ordinateur personnel allait nous émanciper. Internet serait un formidable puits de connaissance, vecteur de démocratie. Les réseaux sociaux connecteraient l’humanité tout entière. Du moins, c’était les promesses généralement associées au progrès technologique.
Il n’est pas nécessaire d’être luddite ou amish pour constater qu’on est loin du compte. Comme je l’écrivais en lançant cette newsletter :
“La ligne séparant les pyramides de Ponzi propres aux cryptomonnaies d’une entreprise à la pointe de l’innovation comme OpenAI apparait plus floue que voudrait nous le faire croire le récit médiatique dominant. Volontairement provocateur, mon concept de “Fake Tech” permet de faire la jonction entre une entreprise frauduleuse dont le modèle économique repose sur le vernis de l’innovation avec le cas d’une technologie ayant simplement échoué à tenir ses promesses (…) L’auteur américain Jason E. Smith estime ainsi que la troisième révolution industrielle a créé “des jouets, pas des outils” avant de conclure “l’âge de l’informatique est un raté”.
L’impact technologique de la “high tech” est indéniable, mais elle se contente d’enrichir ceux qui la mettent en oeuvre, alimentant une logique de concentration de pouvoir aux mains d’une poignée de capitalistes oeuvrant pour la dégradation de nos conditions de travail et la destruction de l’environnement.
C’était peu ou prou l’intuition et l’angle qui ont accouché de cette newsletter.
Dans son ouvrage, “COGIPpunk, comment le monde est devenu une dystopie discount” (Au Diable Vauvert, 2026) Benjamin Patinaud (alias Bolchegeek), prend le problème sous un angle bien plus percutant.
Une fois qu’on tire un trait sur les promesses des bonimenteurs de la Silicon Valley, il reste beaucoup de choses : des milliardaires démiurges, des mégas corporations toutes puissantes, un capitalisme de surveillance de plus en plus intrusif, un monde au bord de l’apocalypse climatique, des travailleurs ultra-précarisés par les algorithmes, un cyberespace pollué par des IA… Bref, ce que le Cyberpunk, sous-genre de Science Fiction apparu dans les années 1980, avait plus ou moins prédit.
À quelques points près.
Nous n’avons pas les voitures volantes, les justiciers cyborgs, les gangs de punks à motos défilant dans les mégalopoles interminables ni les implants bioniques. Mais nous tendons vers un individualisme forcené débouchant sur “une gigantesque expérience accélérée de darwinisme social”1 pendant que les transnationales pillent nos données pour accaparer notre temps de cerveau disponible et exploiter notre force de travail. Nos IA ne repoussent pas les limites de la conscience, elles produisent des vidéos de Will Smith mangeant des pâtes et hackent des sites gouvernementaux sans faire exprès.
Benjamin Patinaud met des mots sur cette “dystopie sans les trucs cools, un cyber sans le punk”. Sur 432 pages, COGIPpunk décrit par le menu notre dystopie discount et ses open spaces sans fin “où des larbins en costard présentent des PowerPoint ringards pour vendre des idées futuristes de merde à des tyrans médiocres”.
La plongée qu’il propose, par l’angle des phénomènes culturels plus que par celui des aspects techniques, est vertigineuse. Au-delà de la description de notre capitalisme tardif débouchant sur “une apocalypse sans fin, molle, aussi insipide qu’insidieuse”, COGIPpunk propose des pistes pour répondre à la question du pourquoi en est-on arrivé à cette “dystopie nulle à chier” et comment en sortir.
Il interroge ainsi le rôle des imaginaires et de la Science-fiction, dont les barons de la Tech sont très friands. Les “trucs cool” y sont souvent présents par esthétisme, pour ancrer le récit dans un futurisme, pas pour leurs aspects désirables (qui veut vivre dans une forêt de gratte-ciels de plusieurs kilomètres de hauteur ?) ni atteignables. Les pontes de la Silicon Valley ont pris la SF au premier degré : 1984 devient une utopie aux yeux de Larry Ellison, Jeff Bezos ne retient de Star Trek que les voyages dans l’Espace, Musk rêve des IA de Ian Banks sans réaliser qu’elles s’inscrivent dans une culture ultra-inclusive et socialiste…
Plutôt que de s’en prendre à la SF, il serait plus intéressant de s’interroger sur notre propre passivité, écrit Patinaud. “Le COGIPpunk ne tire pas tant son hégémonie de ses promesses, somme toute assez décevantes, que de l’absence d’alternative. Bien que “totalement inutile” il a le chic pour se rendre “rigoureusement indispensable”. (…) Nous avons troqué l’énergie du punk pour le confort du cyber”.
Le problème vient du système, car le job des technofascistes “ne consiste pas à concevoir des technologies utiles, sûres ou fonctionnelles, mais à les vendre à des clients et des investisseurs”. Quitte à exagérer les capacités de ces technos.
Foisonnant de références culturelles, d’études de cas et d’exemples édifiants, COGIPpunk nomme, décrit et dénonce notre “apocalypse sans fin”, cette utopie des milliardaires qui est aussi notre dystopie discount. Recommander sa lecture ne me paraissait pas suffisant. Heureusement, Benjamin Patinaud a accepté de répondre à mes questions !
La conversation qui suit a été éditée par souci de clarté et concision, puis relue par Benjamin. Bonne lecture !
Fake Tech : Qu’est-ce qui t’a donné envie d’écrire ce livre ?
Benjamin Patinaud (alias Bolchegeek) : Je suis parti d’un sentiment que je vois apparaitre dans le discours public, portant sur la déception vis-à-vis du futur. On le retrouve à la fois dans la citation de Peter Thiel “on nous avait promis des voitures volantes et on a 140 signes…” et à l’opposé chez des gens exprimant la conviction qu’on vit dans une dystopie cyberpunk, mais où tout est un peu pourri. Je voulais interroger et cartographier ce sentiment. D’où il vient, quelle est la part de fantasme, d’erreur d’analyse, de contradictions plus ou moins rattachées à la pop culture. Comment ça se fait qu’on se soit habitué à la dystopie, d’où vient ce sentiment d’inévitabilité, cette hypernormalisation ?
Le cyberpunk et ses méga corporations étaient l’angle le plus évident pour décrire le technofascisme et faire un point sur notre situation politique, mais ça m’a amené à aborder plein de domaines, jusqu’aux fantasmes parfois contradictoires, que ce soient les affects sur le progrès un peu daté ou ceux portant sur l’effondrement et la fin du monde. J’ai procédé en me restreignant à mon domaine, tout en restituant la part des imaginaires dans la société, en partant des conditions matérielles des gens. Sans prendre les imaginaires comme des choses éthérées, qui n’auraient d’incidence que dans ce qu’on consomme comme produit culturel. Avec l’idée d’apporter des outils de compréhension et des moyens de se battre contre ce sentiment d’impuissance.
Fake Tech : Et pour ceux qui n’auraient pas la ref, pourquoi ce titre “COGIP Punk” ?
Benjamin Patinaud: (rires). Oui la COGIP2 au départ c’est une vanne. Une satire du monde de l’entreprise néolibérale, qui se moque de l’esprit “VRP du futur” et de son bullshit managérial. Elle ridiculise les cadres présentant leurs idées sans se rendre compte de leur dimension absolument dystopique, avec ce côté médiocre et ringard de mecs s’imaginant modernes et disruptifs. J’aurais aussi pu reprendre la notion de “Boring dystopia” déjà conceptualisée par Mark Fisher quinze ans plus tôt, mais la COGIP marchait bien comme point de départ à ma réflexion.
Fake Tech : Nous avons grandi avec l’arrivée de l’informatique puis de l’Internet, qui ont longtemps été perçus comme des révolutions technologiques porteuses de progrès. On repense à la célèbre pub pour le lancement du Macintosh en 1984, qui reflétait l’enthousiasme autour de la micro-informatique comme technologie émancipatrice, puisant ses origines dans la contre-culture californienne. Aujourd’hui, les barons de la Tech assument publiquement leur projet dystopique, voire technofasciste. Est-ce qu’il y a eu un point de bascule identifiable, où la Tech aurait perdu le côté punk ?
Benjamin Patinaud: C’est un sujet complexe qui m’a demandé pas mal de travail. À la base je viens de cette culture geek qui est aussi héritière d’une forme de contre-culture. La Tech avait un côté avant-gardiste avec la génération Steve Jobs, si ce n’est progressiste. Alors que la génération suivante est née avec l’informatique et n’a pas de liens avec la contre-culture des années 1960.
Mais je ne pense pas qu’il y ait un point de bascule. Si tu remontes la généalogie et cherches à identifier le moment où c’est parti en vrille, tu te rends compte qu’il y avait toujours une dimension réactionnaire au sein de la Silicon Valley, comme le montre l’historienne Sylvie Laurent. Reagan a écrasé la jeunesse des facs qui fumait des joints et manifestait contre la guerre du Vietnam, puis sa contre-révolution conservatrice a érigé des gens comme Steve Jobs en nouveaux capitaines d’industrie à la Ayn Rand. Il faut éviter de regarder la Silicon Valley de manière monolithique, car dès le départ on y trouve plein de contradictions. Il y avait déjà en germe une part de proto-libertarianisme, ce côté “on va changer le monde et devenir des gigamilliardaires géniaux, parce qu’en fait, c’est nous qui avons le futur entre nos mains”.
Au lieu de considérer que ces acteurs ont toujours été contre les idéaux de gauche, on peut estimer qu’ils étaient traversés par des contradictions. Docteur Jekyll et mister Hyde en quelque sorte. Le problème, c’est que c’est la part compatible avec le capitalisme qui a gagné. Un peu comme avec la culture geek, dont les aspects consuméristes sont devenus hégémoniques, parce que c’était les aspects les plus compatibles avec le capitalisme.
Fake Tech : Steve Jobs essayait globalement de concevoir de bons produits, alors que ses successeurs produisent une dystopie “nullissime”. Je pense au Cybertruck, à l’esthétique extrêmement pauvre des NFT, aux cryptomonnaies de Trump, au slop produit par les IA, aux “pervert glasses” de Zuckerberg… À défaut d’avoir les voitures volantes du Cyberpunk, ne pouvait-on pas au moins avoir une dystopie normale et fonctionnelle ?
BP: Si je devais résumer, cela tourne principalement autour de trois points. D’abord, ceux qui font la Tech sont généralement des mauvais lecteurs de SF qui entretiennent un rapport puéril avec ces imaginaires. Les voitures volantes, dans une oeuvre de fiction, c’est super. Mais dans le monde réel, ça ne fonctionne pas. C’est une idée de merde sous tout rapport. C’est le cliché parfait, un marronnier qu’on retrouvait déjà dans l’exposition universelle de 1900 avant d’être un élément, au même titre que les riffs sur synthé et les néons, de l’univers fertile de Blade Runner. J’aime bien citer China Miéville. Il explique qu’il adore la conquête martienne, mais que si le lecteur ne retient que ça, c’est idiot. On a beaucoup trop de problèmes à régler sur Terre pour s’occuper de Mars. En clair, les “trucs cools” de la Science Fiction sont souvent de mauvaises idées dans le monde réel.
Ensuite, ces mauvais lecteurs de SF n’ont pas le talent de leurs auteurs favoris. Quand Steve Jobs produit le spot publicitaire du Macintosh, il embauche Ridley Scott. Résultat, la pub est mortelle, elle a une vraie puissance évocatrice. Mais cite-moi une pub pour Tesla qui soit mémorable ? La présentation du Cybertruck, ce n’est pas du tout du même niveau. Les gens de la Silicon Valley ont globalement un imaginaire très pauvre. Et dès que tu mets de l’imaginaire publicitaire et commercial, quand tu ajoutes la recherche du profit, tu débouches sur des trucs ringards. Une version marchandisée et forcément un peu pourrie des concepts qu’ils avaient empruntés à la SF.
Enfin, il y a cette citation qui me revient, quelque chose comme “le capitalisme cherche à nous vendre rien en échange de tout”. Le but de la Silicon Valley, c’est de faire du profit. Ils n’ont pas besoin de produire des choses durables ou fonctionnelles, simplement des choses qui se vendent. L’hyperloop est un bon exemple. En termes d’urbanisme, ça n’a aucun sens. Mais les TGV, ce n’est pas assez futuriste, ça n’excite pas les investisseurs.
Pareil avec The Line ! Pourquoi tu cherches à vendre une ville en ligne droite? Il y a une raison pour laquelle on ne fait pas les villes en ligne droite. Mais ça fait venir des investissements. D’ailleurs, ils ont atteint un tel point de bullshit qu’ils n’arrivent même pas à finir le truc, malgré les milliers de morts sur le chantier. Tout ça fait aussi écho au principe d’enshittification, même si cette notion est plutôt mobilisée pour les plateformes. Je reprends plusieurs citations de Miéville dans le bouquin, dont “il ne faut pas blâmer la SF pour ses mauvais lecteurs” et “ce n’est pas la SF qui cause ce genre de sociopathie. Désolé de casser le délire, mais le responsable, c’est le capitalisme”. Au risque de tomber dans le cliché du marxiste de base, j’ai tendance à souscrire à cette ligne.
Fake Tech : Quel rôle peuvent néanmoins jouer la Science-Fiction et les imaginaires ? Est-ce que cette production culturelle a échoué à alerter ? Faudrait-il plus d’oeuvres allant dans ce sens ? Ou bien, au contraire, a-t-on besoin de davantage d’utopies dépeignant des futurs désirables ?
BP: Ça peut paraitre contre-intuitif compte tenu de mon domaine, mais j’ai tendance à relativiser le rôle des imaginaires. On parle beaucoup de la bataille culturelle, qui serait remportée par les réactionnaires, mais si tu regardes, nous ne sommes pas envahis d’imaginaires d’extrême droite. On n’est pas dans Starship Troopers.
Après, ce que l’extrême droite a compris, en reprenant Gramsci, c’est que le véritable enjeu se porte sur les moyens de production et de diffusion des imaginaires. Et de ce point de vue, ils ont des moyens bien plus puissants que les nôtres. Ils possèdent les grands médias, les maisons d’édition, bientôt des studios. Tu peux faire le meilleur roman du monde qui dépeint un futur désirable, si c’est Bolloré qui possède l’édition, si personne ne lit ton oeuvre, il y a un truc qui ne va pas.
De la même manière, et bien que ce soit réducteur, si tu compares le budget total des productions culturelles, y compris la télévision et le jeu vidéo, avec celui de la publicité, on est sur plusieurs ordres de grandeur d’écart. Et la pub, le marketing, c’est de la production culturelle qui véhicule des imaginaires consuméristes et capitalistes, pas subversifs.
Après, sur le type d’imaginaire à produire, je vois plein de gens avec le coeur du bon côté, qui pensent qu’il faudrait plus d’imaginaires désirables. Mais je n’ai pas l’impression que la gauche ait des difficultés à produire des horizons utopiques, au contraire. La question est de savoir comment on va toucher les gens avec ça. Il y a certainement une raison plus organique qui fait que notre société ne produit pas d’avenirs désirables, que les gens ne vont pas vers ça. En tant que commentateur, je suis obligé de le constater. Penser qu’il suffirait de produire plus d’utopies pour que ça aille mieux, non. Les oeuvres porteuses d’avenir désirable qui trouvent un public sont plutôt issues du genre post-apo que du Solar Punk, qui n’est par ailleurs pas un genre défini.
C’est intéressant de regarder la SF soviétique des années 1950-60. À cette époque l’URSS pouvait proposer des avenirs désirables, parce qu’elle envoyait Gargarine dans l’Espace et qu’il y avait des partis communistes très puissants dans de nombreux pays. Le concept de paradis des travailleurs qui exploraient l’Univers, c’était un truc Potemkine, sans mauvais jeu de mots, parce que derrière cette vitrine il y avait une réalité bien moins idéale. Mais la société pouvait adhérer à ce genre de récit.
Si le post-apo fonctionne aujourd’hui, c’est aussi parce qu’on a intégré l’idée qu’on serait tous des requins armés de flingues et qu’en cas d’effondrement on va s’entre-tuer. Les récits utopiques qui ressortent du post-apo partent quand même d’un effondrement, parce que notre société elle-même est porteuse de cet horizon.
Fake Tech: Quand tu vois que les gens continuent d’acheter des Tesla après les saluts nazis de Musk , qu’ils continuent d’utiliser ChatGPT au lieu de faire une recherche Google, est-ce que tu penses que la société a suffisamment conscientisé la “dystopie” ?
BP: Je pense qu’on est tous traversés par des contradictions, moi compris. On fait parfois des choix par facilité. Certains vont acheter des Teslas parce qu’ils aiment les modèles et veulent une voiture électrique. Après, le niveau de conscience est difficile à quantifier, mais tu n’as pas besoin de lire de la SF pour ressentir le côté apocalyptique des vagues de chaleurs et méga feux de cet été. Les gens expérimentent ça de différentes façons. Certains vont dire “ah c’est comme dans black mirror”. Quand tu scrolles toute la journée sur les réseaux sociaux et que tu vois passer des images d’enfants de Gaza décapités entre une vidéo de chat et un truc d’actu absolument banal sur une star du showbiz, tu ressens qu’il y a un truc qui cloche. Après c’est là que j’aime beaucoup le concept d’hypernormalisation. On voit bien que les choses ne sont pas normales, mais comme nous sommes dépossédés des moyens d’agir, des relais politiques et des outils pour déboucher tout ça, il nous reste qu’à continuer comme si de rien n’était.
La situation internationale est assez symptomatique. Les choses que fait Trump au cours de son second mandat étaient impensables il y a dix ans. Quand il kidnappe des dirigeants ou assassine à coup de roquettes Khameni, qui était quand même un leader spirituel pour toute une branche de l’Islam. Ou juste quand il publie une carte des États-Unis incluant les DOM-TOM, le Canada, le Mexique et le Groenland, ça ne provoque pas un petit accident diplomatique, on ne rappelle pas notre ambassadeur ? Je pense qu’à part quelques personnes matrixées, les gens ont compris qu’il y avait un problème.
Fake Tech : notre ministre des transports avait refusé d’autoriser le système d’aide à la conduite des Tesla, qui est loin d’être au point, avant de se raviser suite à un coup de fil d’Elon Musk. Tesla ne crée pas d’emplois en France, ne paye pas d’impôts, menace les emplois de Renault et PSA. Et Musk cherche à faire gagner l’extrême droite. Pourtant, notre ministre se couche. Comment expliques-tu la servitude de nos dirigeants face à ceux qui nous imposent cette dystopie ?
BP: Je pense qu’une partie des élites a peur de passer pour des ringards. Genre tout le monde va avoir des voitures autonomes sauf nous ? On sera les dindons de la farce ! Et puis tu as la crainte de se faire larguer dans la course technologique, qu’on retrouve dans le discours sur l’IA. “Il ne faut pas laisser la Chine et les USA nous laisser sur place”. Ça débouche sur une logique d’inévitabilité qui s’auto-entretien.
Après, tout le discours sur la Tech qui irait trop vite pour le pouvoir politique me parait une fausse excuse. Quand ils le veulent, l’Assemblée peut légiférer à toute vitesse. En fait, nos politiques sont très au fait de la hype, ils la suivent complètement et c’est pour ça qu’ils ne régulent pas. Mais dire “La tech va trop vite pour le débat démocratique donc on ne peut pas en débattre”, c’est une position un peu technofasciste. Qui explique pourquoi à Los Angeles les gens déglinguent les robots livreurs. Ils ne veulent pas se les faire imposer sans qu’on leur demande leur avis.
Une anecdote que je n’ai pas mise dans le bouquin, c’est l’arrivée des trottinettes électriques en libre-service à Lyon. Au départ c’était le Far West. Tu avais quatre ou cinq entreprises qui se disputaient le marché, des trottinettes déglinguées partout, les gens qui utilisaient ça n’importe comment. Et à côté de Lyon tu as une grosse agglomération avec une mairie de gauche, Villeurbanne. Et bien eux, ils ont vu les trottinettes arrivées et ont dit direct : on interdit. Jusqu’à ce que ce soit régulé, c’est non. Du coup tu passais de Lyon et sa jungle de trottinettes électriques au calme de Villeurbanne en quelques secondes. Ils auraient pu avoir peur de ne pas se faire réélire parce que pendant deux mois il y avait des trottinettes électriques en libre-service à Lyon et pas chez eux, mais non, ils n’ont pas flanché.
Je pense que cette peur de passer pour des obscurantistes agit beaucoup sur les décideurs. Mon intuition personnelle, mais pour le coup c’est une hot take que je n’ai pas eu le temps de trop creuser, c’est qu’il existe une prime politique au premier parti qui prendra position contre l’IA. En disant qu’on ne rentre pas dans le truc parce qu’on sera trop exposé en cas de crise économique ou autre. Du moins, qu’on va réguler à fond l’IA pour se protéger.
Fake Tech : Justement, tu termines ton ouvrage sur l’importance de ne pas tomber dans la fatalité. Tu écris que ce n’est pas parce que l’adversaire est ringard qu’il ne faut pas le combattre. Ta cartographie de notre dystopie est implacable. Mais comment sortir de ce sentiment d’impuissance qu’elle impose ?
BP: Un youtubeur a fait une vidéo parodique sur les essais de gauche, pour se moquer du fait qu’ils décrivent tous en détail des choses horribles, avant de se terminer sur un “bon, eh bien écoutez, il faut se mobiliser, voilà”. Je me suis complètement reconnu dans le truc ! C’est pour ça qu’à l’Humma, nous avions fait une vidéo qui reprenait Patrick Dewdney, qui est auteur de fantasy, disant : “moi, quand je ne sais pas quoi faire, je vais faire la vaisselle. Parce qu’il y a toujours des assos ou collectifs près de chez moi, et qu’il y a toujours moyen d’aider en y faisant la vaisselle”. C’est amusant que ça vienne d’un auteur, qui ne dit pas “Ouais, j’essaie de faire monter la conscience des gens”, mais propose des choses concrètes. C’est-à-dire, aller dans ton syndicat, prendre contact avec une asso, rejoindre une manif, y amener tes potes…
“Notre imaginaire ne nous a jamais préparé à livrer notre épopée contre des influenceurs rigolards, des marketeux ineptes et des managers tyranniques. Mais que nous ne trouvions pas l’ennemi à la hauteur ne l’a jusque-là pas empêché de triompher. (…) Il va falloir affronter sérieusement la dystopie, si nulle soit-elle.” Benjamin Patinaud, COPGIPpunk.
Bien sûr, pris individuellement, chacun de ces trucs parait insignifiant. Mais en réalité les solutions qui changent tout, d’un seul coup, ça n’existe pas. Rencontrer des gens, aller à une conférence, participer à une organisation, ça permet de respirer et de se redonner de l’énergie. Énergie que tu vas ramener dans le monde après. À ton taf ou dans tes milieux d’interventions. Il faut commencer par plein de petits trucs, parce que ça permet de construire du collectif, de produire une mise en chantier.
C’est pour cela que je reviens sur des exemples comme les manifs contre l’ICE avec des types en costumes de requins. Ça répond au coté absurde de notre dystopie, ça buzz, le côté happening fonctionne, tout en s’inscrivant dans un mouvement tenant un discours radical. Et on l’a vu aussi au Minnesota, où les gens ont réussi à virer la police de l’immigration de Trump (ICE) à coup de mobilisations dans la rue et d’actions collectives, comme se relayer la nuit au pied des hôtels pour empêcher les agents de dormir en tapant sur des casseroles. Les initiatives locales que j’évoquais permettent l’émergence d’un mouvement politique organique, réellement organisé, et qui produit un impact indiscutable.
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Propos recueillis par visioconférérence le 15 septembre 2026. Vous pouvez retrouver Benjamin Patinaud sur sa chaine YouTube Bolchegeek et le livre COGIPpunk dans toutes les bonnes librairies, ainsi qu’aux éditions Au diable Vauvert.
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Citation extraite du roman Neuromancer, de William Gibson, considéré comme l’oeuvre centrale du mouvement cyberpunk.
COGIP est le nom d'une entreprise fictive imaginée par les humoristes de Canal+ Nicolas Charlet et Bruno Lavaine, dans les années 1980. Elle apparait, entre autre, dans l’émission “Message à caractère informatique”.
21.09.2026 à 11:10
Christophe @PoliticoboyTX
Tout a commencé par le piratage informatique du site Hugging Face par des IA agentiques1 ayant échappé au contrôle d’OpenAI. Rapidement, ses concurrents Méta, Anthropic et le chinois Moonshot AI ont affirmé avoir provoqué des incidents similaires lors des phases de test de leurs propres programmes.
Loin de calmer les inquiétudes, OpenAI a annoncé en grande pompe la sortie de son tout dernier modèle, ChatGPT6 “Astra”, en expliquant avoir supprimé un des mécanismes clés permettant de surveiller les agissements du programme. Cette décision a provoqué une vague d’inquiétude parmi les experts, alors même que les dirigeants d’OpenAI affirmaient que ChatGPT6 avait atteint l’AGI (pour Artificial General Intelligence, terme désignant généralement une IA surpassant les humains dans la plupart des tâches intellectuelles). Un propos rapidement validé par un tweet du PDG de Nvidia Jensen Huang (8e fortune mondiale, dont l’entreprise fournit les puces permettant d’entrainer et de faire fonctionner les IA génératives). Jensen félicitait OpenAI d’avoir mis au point la première AGI “avec cent mille GPU Nvidia”.
À peu près au même moment, OpenAI annonçait avoir résolu un problème de mathématiques occupant les chercheurs depuis des décennies, les fameuses équations de Navier-Stokes servant à décrire les écoulements des fluides en régime turbulent.
C’est dans ce contexte un peu tendu que Jacob Coxon, jeune chercheur en Intelligence artificielle de 27 ans, passé par OpenAI, a démissionné bruyamment d’Anthropic en publiant une série de tweets alertant sur le fait que ses deux derniers employeurs “foncent tout droit vers une superintelligence capable de s’améliorer elle-même et jouent avec nos vies. (…) Les gens qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie. Ce n’est pas un coup marketing. »
La viralité de ce message, qui a valu à son auteur un entretien dans les colonnes du Wall Street Journal, a été décuplée par la réaction d’Evan Hubinger, responsable de la sureté chez Anthropic :
« Jacob a raison sur ce point : nous croyons vraiment, sincèrement, que l’IA pourrait tuer tous les humains ! Personnellement, je pense que ce chiffre dépassera les 10% d’ici dix ans.»
Dans la foulée, Dario Amodei, le patron d’Anthropic, a publié un billet de blog dans lequel il alerte sur le risque que “d’ici six à neuf mois, des essaims d’IA agentiques prennent le contrôle d’internet” en insistant sur le fait qu’un tel scénario “entrainerait des centaines de milliards de dollars de perte économique”. Son texte se conclut par un appel à “ralentir le développement de l’IA” et à mettre en place des régulations. Pour bien appuyer le message, Anthropic vient d’affirmer avoir bloqué des potentielles tentatives de construction d’armes biologiques par des utilisateurs de ses produits.
Sam Altman (OpenAI) et Elon Musk (SpaceX) ont rapidement souscrit à l’appel au ralentissement, tout comme la direction de Google. Donald Trump leur a adressé une fin de non-recevoir, qualifiant implicitement Amodei de traitre à la nation avant de justifier son refus par la nécessité de conserver une avance technologique sur la Chine.
Tout cela a de quoi laisser le citoyen lambda dans un état d’angoisse insupportable. Si on prend les déclarations de l’Industrie au pied de la lettre, les IA les plus avancées sont déjà toutes puissantes, échappent facilement au contrôle de leurs créateurs, ne peuvent plus être aisément surveillées, pourraient mettre au pas l’économie mondiale en prenant le contrôle d’Internet d’ici la fin de l’année et auraient une chance sur dix de nous tuer tous d’ici 2030. La seule personne capable d’arrêter cette folie serait Donald Trump, un président qui assimile les demandes de régulation à de la haute trahison.
Admettez qu’il y a de quoi devenir fou ! Surtout lorsqu’on écoute les journalistes français opérant dans les médias généralistes, qui accréditent et amplifient ce récit sans le moindre recul.
Pointer l’évidence, à savoir que tout cela profite aux labos d’IA sur le point d’entrer en bourse, dans une industrie où les enjeux se chiffrent en milliers de milliards de dollars, ne suffit pas. Comme il est insuffisant de noter l’intérêt partagé par tous les acteurs gravitant autour de cette industrie (blogueurs et influenceurs, financiers, fournisseurs, employés et investisseurs …) à encourager cette hystérie. Il faut aussi interroger la crédibilité du récit qui se met en place.
On repense forcément au livre de Thibault Prévost, “Les prophètes de l’IA, pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse”, qui dénonçait dès 2024 le sensationalisme sur lequel repose cette industrie. Ou à mon propre post sur “l’âge des Fake Tech”.
Face à ce nouveau cycle de “hype”, Olivier Tesquet se demandait “si ces scénarios du pire n’agissent pas comme une forme paradoxale de soulagement. C’est la fin de l’Histoire pour ceux qui ne croient plus en aucun grand récit mobilisateur du XXe siècle.” Une forme d’éco anxiété pour bourgeois occidentaux à l’abri des risques encourus par le reste de la population mondiale : crise économique et sociale, violences policières et politiques, crise écologique, guerres et bombardements, suggère la chercheuse américaine Timnit Gebru au magazine Wired.
Comment expliquer autrement le rôle de propagandiste endossé par les grandes rédactions occidentales ?

Car la réalité est à la fois beaucoup moins préoccupante et bien plus dangereuse. L’IA ne nous menace pas en tant qu’espèce, mais elle produit des effets désastreux ici et maintenant : pollution climaticide des data centers, utilisateurs poussés au suicide ou encouragés à commettre des tueries de masse, surexploitation au travail, affaissement intellectuel, dégradation de l’éducation, déresponsabilisation des décideurs, crimes de guerre engendrés par la délégation de la prise de décision… Anthropic, à qui on prête toutes les vertus par opposition au méchant OpenAI, développe un logiciel de surveillance de masse pour traquer les opposants politiques aux data centers. Voilà un risque concret et immédiat dont personne ne parle.
Les agences de renseignement américaines ne s’y trompent pas : comme le révèle le journaliste américain Ken Klippenstein, leurs rapports ne mentionnent pas les risques existentiels agités par les pontes de la Silicon Valley, mais ils notent que l’IA présente un risque d’exacerbation des dangers déjà présents : désinformation pour déstabiliser les démocraties, cyber attaques, délinquance financière, diffusion des connaissances nécessaires à la mise au point d’armes chimiques ou biologiques... Que des choses qui existaient déjà il y a 30 ans.
“Mais OpenAI a renoncé à entrer en bourse dès 2026 et Anthropic vient d’annoncer un délai d’un mois pour sa propre IPO”, me direz-vous ? Ces décisions financières n’ont pas nécessairement de lien avec la question qui nous occupe. Et même si les préoccupations en matière de sécurité étaient à l’origine de cette prudence, cela peut très bien s’expliquer par le fait qu’OpenAI et Anthropic aient besoin de muscler leurs capacités en matière de cybersécurité pour éviter de s’exposer à des poursuites, et non par le faitque leurs IA soient devenues surpuissantes.
Mais je vois que vous n’êtes pas encore convaincu, alors reprenons les choses point par point.
1) Non, les IA agentiques dernier cri ne font pas peser un risque cyber inéditPour la chercheuse américaine Emily Bender, le piratage d’Hugging Face par les IA agentiques d’OpenAI ne constitue pas un exemple d’Intelligence artificielle agissant de son propre chef, mais plutôt une cyberattaque perpétuée par OpenAI contre une entreprise tierce.
En résumé, OpenAI soumettait une batterie de programmes à des tests de cybersécurité volontairement insolubles. Pour éviter que ces IA se connectent à Internet, elles étaient placées dans des “sandbox” (un bac à sable, jargon informatique pour désigner des dispositifs visant à confiner un programme dans un environnement isolé). Face à l’impossibilité de compléter la tâche, les IA ont commencé à communiquer entre elles afin de s’échapper de leur sandbox. Pour tenter de répondre au test auquel elles étaient soumises, elles sont allées pirater le site Hugging Faces (une bibliothèque en ligne pour développeur d’IA) dans l’espoir de découvrir les critères d’évaluation de l’exercice.
La couverture de cet accident a été largement hystérisée, la presse reprenant le discours d’OpenAI sur l’IA échappant à ses créateurs. En plus des informations communiquées par l’entreprise, un audit externe financé par OpenAI a été conduit par les firmes METR et Redwood Research.
Leur rapport a servi de matière première à un essai sobrement intitulé “The rise and fall of Agent civilisation” (un joli jeu de mots avec la phrase “the rise and fall of ancient civilisation” qu’on traduirait par “l’ascension et la chute des civilisations algorithmiques”).
Comme le note l’indispensable analyse de Next, l’auteur de cette mise en récit n’est autre que Dwarkesh Patel, un essayiste qualifié de “podcasteur préféré de la Silicon Valley” par The Economist. Son texte anthropomorphise les IA à outrance, leur prête des intentions et dramatise le piratage d’Hugging Face à la manière d’un roman de SF, sans jamais interroger le rôle des concepteurs de l’IA et des équipes de surveillance d’OpenAI, ni de remettre en question les conclusions du rapport METR au cœur de la lecture sensationnaliste de l’accident. Pour forcer le trait, le texte, devenu viral, cite des extraits de l’audit où l’on peut lire les messages échangés par les IA.
Parce que ces programmes reposent sur de Large Modèles de Language (type GPT), ils explicitent leurs raisonnements en anglais commun afin d’aider le déclenchement des tâches suivantes. Et comme ces programmes ont été entrainés à partir d’un large corpus de texte incluant de nombreux romans et pages web, les dialogues reprennent les codes de la SF et les tics de langages des forums de gamers et des informaticiens. Leur lecture a de quoi terrifier un individu convaincu de la nature quasi consciente des IA. Lorsque ChatGPT vous dit “je pense que…”, le programme ne pense pas, mais il donne l’impression d’être plus qu’un simple outil assimilable à une calculatrice.
De la même manière, le fait que les IA qui ont hacké Hugging Face discutaient entre elles n’en fait pas des entités plus conscientes que votre réfrigérateur. La confusion, entretenue par les commentateurs, provient largement de la manière dont METR a rédigé son rapport. Ce document mériterait d’être traité avec un regard bien plus critique.
Il conclut une enquête mandatée par OpenAI et effectuée en trois petits jours à l’aide de ChatGPT5, par une équipe ne possédant aucune expérience en cyber sécurité, comme le note le spécialiste Zack Korman. Le domaine d’expertise de METR et Redwood se limite à la sureté des IA, c’est-à-dire l’alignement de ces programmes avec les valeurs humanistes.
Pour prendre une analogie, cela revient à confondre le travail d’un sociologue avec celui d’un serrurier : le premier peut étudier les causes de la criminalité pour mieux l’éviter, tandis que le second fabrique des serrures pour résister aux cambrioleurs. Pour comprendre comment ses propres agents avaient commis une série d’effractions, OpenAI a fait appel à des sociologues plutôt qu’à des serruriers.
Or, les gens qui pilotent METR et Redwood adhèrent pleinement au récit apocalyptique porté par l’industrie de l’IA. L’un vient d’OpenAI, l’autre a affirmé que l’IA avait déjà pris le contrôle de l’humanité à 50 %. Du reste, le président de Redwood Research reconnaissait que leur audit avait été “baclé” (“slop investigation”) car il reposait essentiellement sur les informations fournies par ChatGPT, informations truffées de lacunes et de contradictions, toujours selon lui. Quant à METR, ils ont eux-mêmes récemment subi un large piratage informatique, suite à des failles de sécurité induites par leur recours aux IA génératives (sic).
Autrement dit, la seule analyse de l’accident Hugging Face à l’origine de l’hystérie collective a été effectuée par des gens persuadés que l’IA peut tous nous tuer, employés par OpenAI et ne possédant aucune compétence en cybersécurité. Comme par hasard, leur rapport se focalise sur les actions des IA, pas sur les multiples faillites et manquements d’OpenAI dans l'affaire.
Mais admettons. Admettons que le travail de METR ne soit pas biaisé. Il ne signifie aucunement que l’on se trouve à un tournant de la cybersécurité, comme l’explique très bien Ciaran Martin, expert mondialement reconnu. Dans les colonnes de The Economist, il tempérait la hype en expliquant que l’accident Hugging Face ne constituait pas un bouleversement.
D’abord, il est tout à fait attendu qu’un modèle entrainé pour se comporter comme un hacker et mis en situation de se livrer à des piratages informatiques, dans un cadre expérimental et sans réels garde-fous, produise ce genre d’accident. La conclusion à en tirer n’est pas que l’IA est devenue consciente, mais que les ingénieurs qui la construisent sont inconscients ou, à minima, négligents. D’où la multiplication de ces accidents.
En réalité, la communauté d’experts en cybersécurité s’accorde pour dire que l’accident Huggin Face n’aurait pas eu lieu si OpenAI avait appliqué les principes de base de cette discipline.
Ensuite, comme avec l’épisode Mythos d’Anthropic, Ciaran Martin pointe du doigt l’écart qui existe entre la capacité supposée d’un système et son impact réel dans le domaine de la cybersécurité.
En effet, la sécurité informatique relève d’abord d’une logique économique. Une attaque ne peut advenir que si le pirate pense réaliser un gain financier susceptible de justifier le risque pénal encouru. De la même manière que des cambrioleurs ne vont pas louer un hélicoptère pour voler votre télévision, les pirates informatiques n’ont pas nécessairement les moyens de s’offrir les services de milliers d’agents IA dernier cri.
OpenAI n’a pas précisé quel était le cout en token de l’épisode Hugging Face. À titre de comparaison, le simple audit réalisé par METR aurait consommé 400 000 dollars de crédits d’utilisation d’IA générative. Ce que l’on sait, c’est que l’IA a conduit le piratage dans l’espoir de comprendre les critères d’évaluation du test à laquelle elle était soumise. Ce piratage ne présentait aucun intérêt économique et n’a provoqué aucun préjudice significatif.
À l’inverse, les vagues d’attaques récentes subies par les administrations et ministères français sont le fait de hackeurs très jeunes ayant recours à des modes opératoires rudimentaires reposant sur des techniques d’hameçonnage et d’ingénierie sociale peu sophistiquées. Des vols d’identifiants à l’aide d’emails trompeurs plutôt que des attaques massives perpétrées par des nuées d’IA dernier cri.
On en revient à la même conclusion : les experts en cybersécurité ne sont pas alarmés par les “prouesses” de l’IA agentique, qui coûte plus cher à déployer que des experts humains. Mais ils s’inquiètent du manque d’expertise en cybersécurité manifesté par les développeurs de ces outils.
Or, ces derniers semblent convaincus de deux choses : l’IA devient toute puissante et pourrait bientôt nous éradiquer.
2) Non, ChatGPT-6 n’a pas atteint l’AGI Deux termes reviennent souvent dans le discours des “doomers”2 de l’IA. La singularité et l’AGI.
La “singularité” désigne l’apparition d’une IA toute puissante, à la fois dotée d’une conscience et de capacités largement supérieures aux humains (du fait de sa supériorité intellectuelle présumée, de sa capacité à s’auto améliorer de manière récursive et de sa puissance de calcul permettant de prendre les humains de vitesse).
Une telle eschatologie postule que l’IA pourrait être bénéfique si elle a été préalablement alignée sur des valeurs humanistes. Dans ce cas, elle serait à même de trouver des remèdes à toutes les maladies, résoudre la crise écologique et mettre en place une société d’abondance.
À l’inverse, les doomeurs estiment qu’elle risquerait d’éradiquer l’humanité, que ça soit par instinct de conservation, malveillance ou simple inadvertance, selon le scénario dit de la fabrique à trombone (paper clip factory) sur lequel nous reviendrons.
Les points de vue utopique et dystopique constituent les deux faces d’une même pièce. Ce qui explique pourquoi les géants de l’IA refusent de tempérer l’alarmisme. Dire que l’IApocalypse relève de la science-fiction revient à nier la perspective utopiste.
L’étape intermédiaire dans le progrès de l’Intelligence artificielle est celle du stade de l’AGI. L’AGI n’est pas capable de s’améliorer toute seule, elle n’est pas consciente ni même super intelligente, mais elle peut réaliser la plupart des tâches intellectuelles aussi bien qu’un humain. Une telle IA pourrait théoriquement nous mettre tous au chômage. À condition que son cout d’exploitation soit compétitif…
À la sortie de ChatGPT5, Sam Altam avait prétendu qu’OpenAI avait mis au point la première AGI. C’est le numéro deux de l’entreprise qui s’est, cette fois, chargé de présenter ChatGPT6 comme le début de l’AGI. Pour autant, comme l’explique très bien le journaliste spécialiste de l’IA Gregory Rozière en citant divers experts et tests comparatifs, ChatGPT6 n’est pas une AGI. Le modèle surperforme certains critères d’évaluations, mais s’inscrit dans un progrès linéaire sur d’autres tests, et fait moins bien que le modèle plus ancien d’Anthropic Fable 5 sur un autre comparatif. Une analyse largement partagée par les experts.
Les modèles d’IA génératives les plus avancés sont souvent conçus précisément pour exceller dans ces tests, comme ils le sont pour résoudre des défis mathématiques. Le cas d’Astra, qui aurait résolu le problème Navier-Stokes, est caricatural. Les chercheurs travaillant sur la question accusent OpenAI de plagiat, et il n’est pas impossible que la firme se soit servie des requêtes formulées dans ChatGPT par les chercheurs pour les prendre de vitesse… Du reste, comme l’expliquait Angèle Christin, professeur à Stanford, une preuve mathématique apportée par une IA n’a pas nécessairement la valeur d’une démonstration comme la science l’entend habituellement.
Les dégâts occasionnés par l’IA dans le champ des mathématiques ont par ailleurs conduit vingt-cinq lauréats de la Médaille Fields à signer une lettre s’opposant à l’usage de l’IA dans leur discipline.
Enfin, l’AGI est un terme très mal défini, qui permet au patron de Nvidia de féliciter OpenAI sans expliquer sur quel critère se base son jugement.
3) Non, une IA toute puissante ne présente pas nécessairement de risque existentiel pour l’humanitéAdmettons néanmoins que l’AGI soit imminente, et qu’une superintelligence soit à portée de main. Cette condition nécessaire aux scénarios d’extinction de l’espèce humaine n’est pas suffisante.
Les alarmistes comme Jacob Coxon n’expliquent jamais comment une super IA en viendrait à exterminer l’humanité. Le risque qu’une telle entité soit malveillante est rarement mis en avant par les doomers, qui imaginent plutôt le cas où notre extinction interviendrait comme un simple dégât collatéral causé par une IA poursuivant des buts incompatibles avec la pérennité de notre espèce. Pour vendre leur scénario apocalyptique, ils mobilisent généralement la célèbre expérience de pensée dite du maximiseur de trombones, initialement proposée par le philosophe aux vues racistes Nick Bostrom.
Imaginez une IA programmée pour fabriquer un maximum de trombones. Si cette machine parvient à s’améliorer de manière récursive au point d’atteindre le stade de superintelligence, elle pourrait obtenir des capacités inédites, qu’elle mettrait au service de son objectif de maximisation de la production de trombones. Elle en viendrait à conclure que l’espèce humaine représente une limitation, puisque nous consommons des ressources pour d’autres finalités. Elle pourrait décider de nous éliminer afin d’exploiter librement les ressources naturelles (voire afin d’utiliser le fer contenu dans nos organismes pour produire toujours plus de trombones !).
Cette fable située au cœur de l’édifice rhétorique des doomers sert à pointer du doigt les risques potentiellement inhérents à un système intelligent, mais conçu pour atteindre des objectifs incompatibles avec les valeurs et intérêts de l’espèce humaine. Si elle a été formulée en 2003 par le philosophe autoproclamé Nick Bostrom, devenu l’éminence grise de la néo-réaction, elle a surtout été diffusée dans les sphères de la Silicon Valley par un protégé de Peter Thiel : Eliezer Yudkowsky. Ce blogueur a joué un rôle central dans l’émergence des Rationalists et du courant “long termiste” selon lesquels les millions de morts occasionnés par la crise climatique ou le développement de l’IA seraient justifiés par l’avènement d’une superintelligence susceptible de mettre en place une société utopique pour les milliers de générations futures.
Yudowsky est récemment passé de l’enthousiasme à l’alarmisme. Il vient de publier un best-seller intitulé “If anyone builds it, everyone dies” (Si quelqu’un la construit, tout le monde meurt) pour s’opposer à la recherche en IA sans garde-fous. Il a même appelé au bombardement de data centers à l’aide de drones. Mais son livre n’explique jamais véritablement pourquoi ni comment une IA pourrait tous nous détruire. Et aucune étude scientifique sérieuse n’a jamais validé les postulats au centre de cette vision apocalyptique.
Les arguments des doomers se limitent à reprendre des variantes de la fable du maximiseur de trombones, pourtant jugée peu crédible par Bostrom lui-même, et de citer les propos des industriels de l’IA et de quelques chercheurs matricés par les écrits de Yudowsky.
Une méta-étude récente portant sur une petite centaine de publications scientifiques étudiant les risques existentiels liés à l’IA a conclu qu’aucune étude ne présente de preuves tangibles ou ne livre des détails concrets permettant de soutenir la thèse d’un risque existentiel. Les auteurs recommandent de se focaliser sur les risques réels et avérés plutôt que sur les fantasmes non étayés.
Dans le cycle d’alarmisme actuel, les journalistes citent souvent Geoffrey Hinton, un des pères de l’intelligence artificielle générative. Mais ce dernier est une exception dans le champ des chercheurs. Yann Lecun, avec qui il avait obtenu son prix Turing, estime que l’alarmisme “est totalement injustifié”. Pour lui, c’est “du bullshit total”.
Si on se donne la peine d’examiner le scénario catastrophe, de grosses failles de raisonnement apparaissent immédiatement.
Tout d’abord, comme l’explique Gary Marcus dans une analyse récente, rien ne prouve qu’une IA puisse s’améliorer de manière auto-récursive. L’entrainement d’un modèle comme ChatGPT-6 découle d’un long processus fait de multiples étapes (préparation des données, diverses phases d’entrainement, d’évaluation, ajout de couches de programmation, sécurisation pour se protéger des cyberattaques et tentatives d’espionnage industriel…) qui nécessitent la mise à disposition de ressources concrètes (data centers, électricité, accès à des bases de données, à Internet…). Il ne suffit pas d’écrire des lignes de codes, d’appuyer sur un bouton et de s’assoir dans son fauteuil en laissant faire la machine. Il faut tester et confronter des hypothèses, mettre en relation des systèmes et algorithmes, procéder par itération. Tout un processus que les IA les plus avancées sont incapables de mettre en place.
Mais à la manière du sketch de Bigard sur la chauve-souris, imaginons qu’une telle IA voit le jour. Les chances qu’elle ait initialement été programmée pour maximiser la fabrication de trombones, d’agrafes ou même de profits sont peu crédibles. Personne ne programmerait un système avec des buts aussi étroits, spécifiques et mal définis.
Mais admettons. L’IA surpuissante est là et elle veut maximiser la production d’électricité (par exemple). Il faut encore accepter de nombreuses hypothèses bancales : qu’une entité superintelligente ne comprendrait pas d’elle-même que son but est stupide; qu’elle ne parvienne pas à changer d’objectif ; ou qu’elle n’acquière pas via son entrainement sur les données humaines la notion qu’il n’est pas acceptable de supprimer l’humanité pour parvenir à ses fins.
Mais admettons. Admettons que cette superintelligence résonne de manière aussi étroite qu’un pseudo-philosophe raciste et en vienne à vouloir tous nous supprimer. Son action resterait sujette à de nombreuses contraintes physiques, géographiques et temporelles. Les chances que personne ne s’organise pour contrecarrer ses plans et la débrancher restent faibles. Et même si elle parvenait à mettre son projet à exécution sans se faire détecter, sans que personne ne s’inquiète des pannes du réseau Internet provoquées par son activité ou de la surchauffe des data centers mobilisés pour ses calculs, qu’elle parvienne à construire des armes bactériologiques dans le monde physique sans se faire repérer, à obtenir l’accès au système “offline” de lancement des ogives nucléaires… eh bien les chances que toute l’humanité soit éliminée avant de pouvoir organiser une riposte reste faibles.
C’est peu ou prou ce qu’écrit Gary Marcus, mais on n’a pas besoin d’aller à ce niveau de spéculation pour conclure, comme Bigard, qu’il est absurde d’avoir peur des chauves-souris enragées.
4) Non, les IA ne risquent pas de prendre le contrôle d’Internet dans moins d’un anDans la même veine, Dario Amodei a pu écrire, sans immédiatement devenir la risée du monde entier, que des essaims d’IA agentiques pourraient très rapidement prendre le contrôle d’Internet, .
Personne ne semble avoir demandé au patron d’Anthropic “comment” ni même “pourquoi” les IA agentiques qu’il s’entête à développer pourraient faire tomber Internet.
Une telle opération nécessiterait une puissance de calcul qui n’est probablement pas disponible. Internet est un réseau particulièrement décentralisé et redondant. Aucun pirate ou entité n’aurait intérêt à commettre une telle attaque. Et même si un tel scénario se profilait, il serait assez facile de déconnecter les IA avant qu’elles prennent le contrôle de tout le NET, comme le détaillent Nathan Hamiel et Zack Korman .
Amodei nous a habitués aux annonces hyperboliques. Selon lui, les IA vont supprimer la moitié des emplois qualifiés mondiaux d’ici 2030, faire passer l’espérance de vie humaine à 150 ans et éliminer toutes les maladies humaines d’ici 5 à dix ans. Certaines de ses affirmations ont déjà été chirurgicalement débunkées. Celle sur la médecine témoigne d’une méconnaissance totale du sujet. Pour commencer, la plupart des maladies ne sont pas curables par des médicaments et vaccins, et développer une thérapie prend au moins cinq ans du fait de la nécessité de conduire des tests cliniques. Il faut ensuite ajouter le temps de diffusion du traitement à travers les multiples systèmes de santé mondiaux. L’exemple du Covid, où toutes ces étapes ont été accélérées, est intéressant : le virus existe encore et des personnes continuent de le contracter.
Ce qu’il faut retenir, c’est qu’Amodei ne mérite pas d’être pris au sérieux.
Même le rapport (non audité) d’Anthropic sur les utilisations de ses programmes par des chercheurs travaillant sur les armes biologique laisse à désirer. Anthropic reconnait qu’il n’est pas en mesure d’affirmer que les cinq cas cités provenaient d’utilisateurs cherchant à fabriquer des armes. De nombreux experts ont publiquement indiqué qu’il ne justifiait aucunement le battage fait autour de ce rapport.
5) Non, les acteurs de l’IA ne sont pas sincères ou dignes de confianceSi on prend les déclarations des patrons de l’IA au sérieux, le fait qu’ils continuent de développer cette technologie devrait être criminellement répréhensible.
Imagine-t-on le patron de Renault expliquer que ses équipes de R&D construisent un moteur ayant une chance sur dix d’éliminer l’humanité dans les prochaines années, sans que personne le force à mettre la clé sous la porte ?
Imagine-t-on un employé d’un fabricant de tabac expliquer que son industrie risque de tuer l’ensemble de l’humanité sans que personne lui demande de justifier cette affirmation ni d’apporter des preuves, comme n’importe quel autre lanceur d’alerte ?
Jamais une industrie n’avait pu répéter sur tous les tons que son activité menace la survie de l’espèce avec une telle impunité. Du reste, il n’est pas nécessaire de souscrire aux scénarios apocalyptiques. Les innombrables morts directement imputables à la version grand public de ChatGPT et les montagnes de contenus pédocriminels produits par l’IA de Musk n’ont suscité aucune véritable conséquence pour ces deux entreprises.
Alors, qu’est-ce qui se joue derrière ces affirmations apocalyptiques ? Sans prétendre à l’exclusivité de l’analyse, on peut poser certaines hypothèses.
Anthropic et OpenAI planifient leur entrée en bourse. Cette ouverture de capital fera de leurs patrons de multimilliardaires et de leurs employés des multimillionnaires. L’alarmisme entretient la perception de la puissance de ces entreprises et de l’inévitabilité de leurs technologies.
Il pourrait aussi déboucher sur des régulations susceptibles d’offrir une position de monopole aux géants américains, en imposant des normes auxquelles seules ces dernières seraient capables de se conformer. C’est l’accusation portée par Yann Lecun et l’ancien cofondateur de Google Brain, Andrew Ng, qui estiment qu’Anthropic et OpenAI tentent d’opérer une capture du marché par les normes (‘regulatory capture”). Lecun et Ng ont pour particularité d’être favorables à l’approche “open weight” sur le modèle du logiciel libre, dans le but d’aider à la diffusion de la technologie. OpenAI et Anthropic, à l’inverse, plaident pour des modèles fermés.
Le ralliement d’Elon Musk et Google à la proposition d’Amodei peut également se comprendre par le fait que ces deux concurrents accusent un retard important sur OpenAI et Anthropic.
À l’inverse, l’hostilité de Marc Zuckerberg (Méta) au ralentissement peut se comprendre comme une crainte de subir le cadre réglementaire qu’Amodei appelle de ses vœux, alors que Méta continue de poursuivre une approche plus “open source” dans le développement de ses modèles, et qu’il a investi des sommes colossales dans la course à l’IA.
Le fait que Jensen Huang (Nvidia) se moque de l’alarmisme d’Amodei et va dans le sens de Trump parait plus évident. Outre le fait que le PDG ne partage pas les croyances “rationalistes” et la doctrine du “long termiste” qui ont lobotomisé Anthropic et OpenAI, Jensen Huang n’a aucun intérêt au ralentissement de la ruée vers les data centers, puisque c’est lui qui les construit…
Enfin, l’opposition farouche manifestée par Donald Trump à l’encontre des efforts de régulation peut se comprendre comme une combinaison de deux facteurs : le fait que l’économie américaine ne tient que grâce au boom de l’IA, et son obsession nationaliste à battre la chine. Le New York Times rapporte ainsi que l’hostilité de Trump est avant tout motivée par les craintes qu’une pause provoque un éclatement de la bulle IA.
Comparer la course à l’IA au projet Manhattan et la course à l’armement nucléaire présente de nombreuses limites. L’IA ne menace pas l’humanité au même titre que les milliers d’ogives thermonucléaires maintenues en état d’alerte permanente (air triggered), dont l’autorisation de mise à feu est déléguée à des échelons aussi bas que celui d’un simple commandant de sous-marin. Le projet Manhattan était lui-même placé sous l’autorité étatique et contrôlé par le pouvoir politique. On n’avait pas confié la mise au point de la bombe à une poignée de start up gavées de capitaux privés et opérant dans la plus grande opacité. Mais de la même manière qu’Hitler avait renoncé à la construction d’une bombe atomique bien avant les premiers tests nucléaires américains, la Chine de Xi Jiping n’est pas gouvernée par des doomers nationalistes convaincus d’être engagés dans une course à la domination mondiale.
Pour autant, faut-il balayer les avertissements sur l’IApocalypse comme une simple opération marketing gobée par des journalistes matrixés et de dangereux nationalistes ?
6) Oui, l’IA générative est dangereuse et doit être remise en questionAgiter l’IApocalypse permet d’éviter les autres risques inhérents à cette technologie et d’occulter les conséquences négatives déjà présentes.
En premier lieu, l’impact climatique désastreux des data centers, que nous avons évoqué précédemment. En second lieu, le risque sur le travail. Une étude de l’économiste du MIT Daron Acemoglu vient de conclure que l’automatisation du travail ne produisait pas uniquement du chômage et des pertes de salaires dans les secteurs concernés, en s’attaquant en premier lieu aux emplois bien payés, mais avait contribué pour 52 % à l’accroissement des inégalités aux États-Unis depuis les années 1980. Pire, les gains de productivité serait quasi-nul à l’échelle de la société. L’étude s’isncrit dans les travaux reconnus d’Acemoglu, qui étudie l’impact négatif de l’automatisation sur les travailleurs. L’IA devrait logiquement s’inscrire dans cette dynamique historique et détériorer le niveau de vie des travailleurs sans généré de gains de productivité substentiels.
À ces deux grandes menaces s’ajoutent des problèmes plus immédiats et saillants. On vient d’apprendre que l’armée américaine était sur le point d’attaquer un navire chinois au Moyen-Orient, car l’IA utilisée par le renseignement avait indiqué qu’il transportait des composants nucléaires. Il s’est avéré que l’IA avait halluciné. On a frôlé la catastrophe à cause d’une Intelligence artificielle non pas trop puissante, mais inventant des faits…
Or, le développement de l’IA augmente fortement la pollution par les PFAS, selon une étude récente. Elle impacte négativement l’apprentissage scolaire et réduit la capacité cognitive des utilisateurs. Elle produit de l’isolement, pousse certaines personnes au suicide et en encourage d’autres à commettre des meurtres. Elle menace le modèle économique de la presse. Elle a encouragé les États-Unis et Israël à lancer une guerre illégale et catastrophique contre l’Iran, après avoir été au cœur de la machine d’extermination israélienne à Gaza. Elle est directement responsable du massacre de 136 écolières iraniennes par l’armée américaine dans le bombardement d’une école. Elle sert à déployer une surveillance de masse, y compris contre les opposants politiques, y compris dans les démocraties occidentales. Elle introduit de nouvelles menaces cyber. Produits des burn-out chez les salariés…
Au lieu de penser au risque existentiel en évoquant la fable du maximiseur de trombones, on ferait mieux de s’insurger contre l’usage de l’IA tel qu’il est imposé dès à présent. Ces théories fumeuses ne servent pas qu’à nous distraire, elles informent également le discours tenu par de haut responsables. L’approche du régulateur européen, les propos des instances de l’ONU, le discours de l’encyclique du Pape, les prises de position de Bernie Sanders et le positionnement de Jean-Luc Mélenchon sont tous pollués voir colonisés par les doomers et leurs maximiseurs de trombones.
En guise de conclusion et pour marquer le caractère hautement absurde de cette situation, je vais citer le dernier article du journaliste et auteur Thibault Prévost :
“L’AGI est une métaphore de la multinationale financiarisée contemporaine, entité artificielle et partiellement autonome, plus puissante que les États, capable de tordre la réalité légale à sa convenance, programmée pour être prédatrice et infiniment vorace, conçue pour artificialiser la totalité du vivant au détriment du bien commun, de la dignité humaine, de la qualité d’existence, et tout ça pour un seul objectif: réaliser du profit. Toute la grille de Bostrom et de ses adeptes s’applique à la multinationale contemporaine, et aucun d’entre eux ne le réalise. (…) Ironie suprême, s’il est une industrie qui se comporte en fabrique à trombones, c’est bien l’oligopole de l’intelligence artificielle, prête à couvrir la planète de centres de données pour poursuivre sa fuite en avant apocalyptique. L’IApocalypse, c’est le techno-capitalisme sans garde-fous.”
Les IA agentiques sont des Intelligences artificielles dotées d’un certain degré d’autonomie et autorisées à poser des actions pour mener à bien la tâche qu’un utilisateur lui confie.
Dans le débat sur l'intelligence artificielle, un AI doomer désigne quelqu'un qui pense que le développement rapide de l'IA représente une menace existentielle susceptible de causer l'extinction de l'humanité.
02.09.2026 à 13:59
Christophe @PoliticoboyTX
La Falcon 9 de Space X délivrait une nouvelle cargaison de satellites destinés à rejoindre la mégaconstellation Starlink. Pour les ingénieurs de la Starbase, il s’agissait d’une mission de routine, la sixième du mois. Le fait qu’un des dix appareils de deux tonnes ne parvint pas à déployer entièrement ses panneaux solaires appartenait au domaine des incidents rares, mais anticipés. Le satellite serait simplement rapatrié vers l’atmosphère à l’aide du système de propulsion embarqué, pour y subir une destruction progressive. Au bout de quelques minutes de descente, les instruments de l’appareil signalèrent un risque de collision. Un ensemble de petits débris cartographiés depuis des années s’approchait dangereusement du satellite, qui ajusta sa trajectoire automatiquement. Seulement, le non-déploiement du panneau solaire avait détérioré les capacités de manœuvres. Un débris de trente centimètres de long doté d’une masse de deux kilogrammes percuta le cœur de la structure à 21 000 km/h. L’impact produisit un nuage de débris en direction d’un groupement de 250 satellites Starlink, qui ne parvinrent pas tous à rectifier leur trajectoire à temps pour éviter l’effet domino. En quelques heures, la réaction en chaine détruisit l’ensemble des 30 000 appareils de la constellation et des quelques milliers de satellites concurrents. Dans l’ISS, les astronautes ne purent que constater, impuissants, l’orbite terrestre devenir virtuellement impénétrable, réduisant leurs chances de retour sur Terre à néant.
Ce scénario correspond au syndrome de Kessler, un effet décrit par la NASA dès 1978 pour caractériser le risque inhérent à la saturation de l’espace orbital. Selon cette analyse, une collision entre deux satellites pourrait entrainer une réaction en chaine, similaire à celle au cœur du film de science-fiction “Gravity”. Elle déboucherait sur un vaste nuage de débris susceptible de fermer l’espace orbital aux activités humaines pour plusieurs générations.
Je dois reconnaitre que ce “syndrome” me fascine. Il évoque une forme d’autodestruction provoquée par les excès d’une industrie menaçant gravement la couche d’ozone et le climat. Des esprits taquins pourraient souhaiter qu’un tel scénario emporte SpaceX, multinationale concentrant un pouvoir inédit dans les mains d’un seul homme sans produire de véritable valeur ajoutée (qui a besoin du wifi dans l’avion et de data centers pour un chatbot s’autoqualifiant de “MechaHitler” ?).
Or, la possibilité d’autodestruction du technofascisme par effet boule de neige peut s’appliquer à d’autres domaines que le spatial. La bulle IA pourrait éclater sous ses propres contradictions. À commencer par la spéculation au cœur de son mode de financement. Citons également l’essoufflement potentiel du modèle économique des réseaux sociaux, accusés en Californie comme en Europe de reposer sur des mécanismes d’addictions injustifiables. Ou encore celui des voitures autonomes, dont le déploiement pourrait être freiné par les divers scandales liés aux dysfonctionnements de cette technologie.
À l’image de Donald Trump détruisant sa présidence (et l’économie mondiale) avec sa guerre illégale contre l’Iran, les géants de la Tech pourraient précipiter leur propre perte. Bien qu’il serait suicidaire de miser sur un scénario de ce genre pour sortir de la dystopie qu’ils nous construisent.
Fake Tech reprend donc du service après une pause estivale. Et pour ce cru de rentrée, il me paraissait intéressant de revenir sur les points chauds qui ont marqué l’univers de la Tech ces deux derniers mois.
Il va être question de bulle de l’Intelligence artificielle refusant d’éclater, d’IA échappant au contrôle de ses créateurs, d’interdiction d’interdire les réseaux sociaux aux mineurs et de haine grandissante contre l’Intelligence artificielle. Pour faire le lien avec la petite fiction de l’introduction, je terminerai par un mot sur la production culturelle et l’impact des imaginaires. Bonne lecture !
1) IA krach ou craquera pas ?Début juillet, l’économiste Frédéric Lordon résumait efficacement les risques d’implosion de la bulle IA. D’un côté, une croissance vertigineuse de l’endettement privé, y compris via des véhicules financiers de plus en plus “exotiques” (private credit, SPV, titrisation avec effet de levier, montages baroques garantis par des actifs se dépréciant fortement…). De l’autre, comme le détaille fréquemment et extensivement le journaliste Ed Zitron, des perspectives de rentabilité peu crédibles. Les revenus du secteur dépendent quasi entièrement d’OpenAI et Anthropic, dont le chiffre d’affaires reste 100 fois moins élevé que les investissements consentis, tout en reposant sur un modèle économique menacé par les progrès fulgurants réalisés par les concurrents chinois. Plus le fait que les entreprises commencent à réduire leur consommation de “jetons”, du fait du manque de retour sur investissement produit par l’Intelligence artificielle générative. Ajoutez la résistance croissante à la construction de nouveaux data centers et les contraintes pesant sur ces derniers en matière d’approvisionnement en électricité, et vous avez la recette parfaite pour une belle crise. Une crise qui pourrait s’étendre à l’ensemble de l’économie, le secteur financier étant de plus en plus exposé, en particulier via le fameux private credit dont parle Frédéric Lordon.
Les marchés financiers en sont partiellement conscients. En juillet, Wall Street montrait des signes de fébrilité, les principales entreprises du secteur perdant presque 20 % de capitalisation boursière. En parallèle, l’IPO de SpaceX tournait au flop, le cours de l’action retombant en dessous des 150 dollars affichés lors du début de cotation sur les marchés, puis en dessous du prix de 130 dollars fixé lors de l’entrée en bourse. Une déconvenue qui aurait temporairement refroidi les ardeurs d’OpenAI et d’Anthropic, qui planifient leurs propres introductions en bourse depuis des mois. On pourrait également citer les mauvais résultats de Google, plombés par ses investissements délirants dans l’IA pour combler un retard manifeste sur ses principaux concurrents. Ou encore les investissements faramineux de SpaceX dans les data centers, dix fois plus élevés que ses dépenses en R&D dans le spatial.
Ce début de retournement des marchés a entrainé la faillite d’un fonds spéculatif pesant pas moins de 36 milliards de dollars, rattrapé par ses investissements à fort effet de levier financés par du crédit privé. Nommé “Situational awareness” (“Conscience situationnelle”) et fondé par un jeune homme de 24 ans ayant auparavant travaillé pour le crypto-escroc Sam Bankman-Fried avant de passer un an chez OpenAI, le fonds avait misé tout l’argent de ses investisseurs sur la bulle IA. Il a évité la liquidation complète uniquement grâce aux parts (non-liquide) qu’il détenait dans Anthropic, le fonds concurrent Citadelle le rachetant pour une bouchée de pain. Un geste salutaire récompensé par une hausse du cours de Citadelle de 6 % le lendemain, les pontes de Wall Street tenant à encourager ce type de solidarité.
D’autant plus qu’une fois les résultats des principaux fournisseurs de cloud computing publiés, les marchés financiers ont repris du poil de la bête. Le fait qu’Amazon et Microsoft aient publié des profits records, visiblement liés à la hausse de la demande d’OpenAI et Anthropic pour la puissance de calcul fournie par leurs data centers, a été interprété comme un signal positif : il y a bien une demande pour l’IA !
Depuis, la faible croissance du chiffre d’affaires d’OpenAI (+18 %, à 6,7 milliards, à mettre en parallèle des investissements colossaux) a provoqué de nouvelles inquiétudes. D’autant plus que les dépenses en frais de fonctionnement et investissement ont de nouveau explosé (les pertes nettes passant de 9 et à 12 milliards). Un mauvais signe pour OpenAI, qui voit les perspectives de rentabilité s’éloigner au moment où l’introduction en bourse se rapproche. À l’inverse, NVDIA, le principal fournisseur des puces électroniques utilisées dans les data centers dédiés à l’IA générative, vient de publier des profits records, essentiellement dus à seulement cinq clients et résultant de l’économie circulaire mise en place par la multinationale.
Toute la question posée par l’excellent papier de Martine Orange, pour Médiapart, est donc de savoir jusqu’à quand cette bulle peut gonfler :
“La surenchère d’investissements dans les data centers, la production d’énergie et autres ne peut qu’aboutir à la création de surcapacités massives et à des dépenses inamortissables”.
Le bon sens voudrait qu’elle ait déjà explosé. Mais la confiance de Wall Street, ou plus exactement la peur de manquer des opportunités d’engranger des profits, pourrait avoir des effets de prophétie autoréalisatrice : puisque tout le monde est convaincu que l’IA va s’imposer, elle va finir par s’imposer. Défiant toutes les lois économiques, y compris la (légendaire) rationalité des marchés financiers…
2) L’IA échappe à ses créateurs et pirate des sites web de son propre fait !L’autre grand récit de l’été a débuté par un hack. Un modèle d’OpenAI a piraté la plateforme Hugging Faces de son propre fait, au cours d’un test de cybersécurité. Très vite, la communication d’OpenAI a tourné autour de la notion selon laquelle le programme, doté d’une puissance et intelligence inédite, aurait échappé à ses créateurs. Bien que potentiellement terrifiante (que se passera-t-il lorsque ces programmes iront pirater un hôpital, un aéroport ou une centrale nucléaire, interroge Mathilde Saliou), OpenAI s’est voulue rassurante : à l’avenir, la start-up fera plus attention. C’est promis. Pas la peine d’exiger plus de transparence ou de réguler le secteur, on peut leur faire confiance pour arrêter de jouer aux apprentis sorciers.
Ou pas.
Dans les jours qui ont suivi, d’autres acteurs majeurs ont reconnu à leur tour que leurs modèles en cours de développement avaient piraté des structures tierces sans en avoir reçu l’instruction. Citons Anthropic, Méta et le chinois Moonshot AI. Là aussi, la communication a essentiellement consisté à vanter les performances des IA tout en rassurant sur la capacité des développeurs à éviter qu’un tel accident ne se reproduise.
On serait tenté de minimiser tous ces incidents en jugeant simplement qu’il s’agit d’une nouvelle opération marketing, comme le fut le gros “mytho” d’Anthropic au sujet de son super modèle Mythos. Mais cela serait aller un peu vite en besogne.
Ces IA ne sont pas devenues intelligentes à la façon de Wintermute dans le roman Neuromancer (dont je vous reparle en fin d’article !). Ces modèles n’ont pas planifié sciemment une intrusion en planifiant leurs méfaits dès le début, méthodiquement, étape par étape. Les tests visaient à demander aux IA de résoudre des problèmes de cybersécurité, dans un environnement où les protections visant à empêcher ces programmes de se rendre sur le Net avaient été dramatiquement affaiblies. Ces programmes ont donc recouru à d’interminables itérations sans résoudre le problème qui leur était posé, puis ont tenté par tous les moyens d’aller chercher la réponse sur internet. Après avoir déjoué les mécanismes de sécurité censés les empêcher de faire ça, ils sont allés sur des forums de programmeurs chercher les réponses au test, piratant des sites comme Hugging Faces (une bibliothèque de ligne de code pour programmeurs) afin d’accéder aux informations plus facilement. Le piratage en question ne résulte pas d’une analyse ultrafine des dispositifs de protections des données du site, mais de l’emploi d’une méthode bourrine consistant à tester des millions de fois des milliers de portes d’accès.
Comme le révèle l’analyse post-mortem de l’accident OpenAI, cet évènement recèle deux enseignements principaux. Tout d’abord, le degré inquiétant d’affolement et de révérence du système médiatique, qui a dramatisé l’accident tout en reprenant sans distance la communication d’OpenAI et la rhétorique des influenceurs pro-IA. Ensuite, le fait que ce genre d’accident serait parfaitement évitable si OpenAI et ses concurrents avaient mis en place des dispositifs de contrôle minimaux.
Ceux qui me lisent depuis le lancement de cette publication objecteront que, tout de même, on est loin des premières versions de ChatGPT qui hallucinaient une réponse sur trois et fonctionnaient sur le principe des LLM consistant à deviner de manière probabiliste le mot le plus crédible à ajouter à la suite d’une phrase. Depuis, les nouvelles IA “agentiques” ont démontré des capacités impressionnantes en matière de cybersécurité et d’autonomie. On ne peut plus parler de Fake Tech, là !
Oui et non. Les modèles “frontières” d’IA générative reposent toujours sur l’approche probabiliste inhérente aux LLM, mais depuis, leurs créateurs ont intégré les principes de l’intelligence artificielle neurosymbolique. En clair, ils ont ajouté au moteur LLM des sous-programmes plus classiques comportant des instructions de type “si A… alors B… sinon… C”. Cela peut prendre la forme d’une simple instruction comme “après avoir écrit ta réponse, effectue une recherche sur internet pour vérifier sa crédibilité et son exactitude en consultant le site de l’AFP, Wikipédia et Reuters”. Ou des choses plus complexes.
De là à dire qu’on est en passe d’aboutir à des IA surpuissantes, il y a un monde. Pour l’instant, les vagues de piratage informatique subit par l’État français (qui ont beaucoup fait parler d’elles cet été) ne sont ni le fait d’une IA, ni même de techniques avancées d’exploitation de failles. Elles reposent sur de bonnes vieilles techniques de phising (hameçonnage) et des erreurs humaines. Pour les syndicats des finances publiques cités par Médiapart « Cette crise est due au manque de moyens et aux coupes budgétaires. Tout ceci est la faute des gouvernements successifs, en particulier depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Le seul budget qu’ils ont donné, c’est pour développer l’intelligence artificielle. »
Mais pour revenir à nos moutons électroniques, oui, les IA génératives progressent. Mais non, elles ne sont pas conscientes (ou même intelligentes).
L’inverse semble par contre s’observer du côté des développeurs de ces IA, de plus en plus inconscients et irresponsables.
La multiplication des accidents montre bien qu’ils sont engagés dans une course effrénée pour la domination d’un marché dans lequel des milliers de milliards ont déjà été investis. Compte tenu des enjeux, peut-on vraiment faire confiance à OpenAI and co pour faire preuve de prudence ? Ce n’est pas ce qu’estime Mathilde Sailloud, dans un édito dont je recommande chaudement la lecture.
3) Il est interdit d’interdire (les réseaux sociaux aux moins de 15 ans).La loi promulguée par le gouvernement Macron a été jugée gravement liberticide par le Conseil constitutionnel, qui a retoqué le texte dans son ensemble. Seule LFI s’était pourtant opposée à ce projet de loi dystopique lors du vote à l’Assemblée.
Je l’avais déjà indiqué, je ne suis pas contre l’interdiction des réseaux sociaux actuels. Mais la manière d’opérer est particulièrement dangereuse et inefficace, comme l’expliquait très bien Huber Guillaud. Pour ne citer qu’un problème, évoquons le mécanisme de vérification de l’âge. En plus d’être aisément contournable, il allait soumettre tous les Français à une procédure nécessitant de fournir des données personnelles hautement sensibles à des acteurs privés, avec tous les risques que cela comporte en matière de cybersécurité.
Pour les parents désemparés, il est plus aisé de pouvoir dire à leurs adolescents “non, c’est interdit par la loi” que “non, c’est mauvais pour toi”. Mais si le problème vient de la toxicité (avérée) des réseaux sociaux, la solution réside dans des lois obligeant les plateformes à corriger le tir. Par exemple, en exigeant l’audit des algorithmes qui choisissent quels contenus sont mis en avant, avec lourdes amendes imposées à ceux qui adopteraient des pratiques visant à rendre les usagers accros, à susciter certaines formes d’engagement ou à promouvoir des contenus inappropriés. En clair, il ne faut pas agir sur le consommateur, mais sur le fournisseur.
Aux États-Unis, Méta (Facebook, Instagram, WhatsApp) vient d’accepter de payer 18 milliards de dollars pour mettre un terme à une action en justice engagée par une quarantaine d’États fédérés, à la demande de parents d’enfants. Méta était accusé de pratiques hautement toxiques, via des algorithmes de recommandation de contenus addictifs et des mécanismes encourageant les réactions négatives. Il s’agit d’une victoire en demi-teinte : Méta ne devra payer la totalité des 18 milliards que si ses concurrents YouTube et TikTok sont également reconnus coupables, autrement la somme à acquitter sera “seulement” de 12 milliards, soit l’équivalent du bénéfice de l’entreprise sur un trimestre. La Quadrature du Net parle ainsi “d’accord de façade” qui ne remet pas en cause le modèle de Facebook.
Pour autant, le fait que la firme, qui manque cruellement de cash pour suivre sa stratégie d’investissement dans la course à l’IA, accepte de verser autant de dommages et intérêts montre bien la fragilité de son modèle. Et prouve que le problème vient bien de la manière dont sont pensés et construits les réseaux sociaux, pas des pratiques de leurs usagers.
4) Tout le monde déteste l’Intelligence artificielleSi vous aviez l’impression de vous trouver un peu seul dans votre détestation de l’IA et des barons de la Tech, rassurez-vous. Outre l’excellente une du Monde diplomatique, qui a tapé dans l’œil du non moins excellent journaliste américain Brian Merchant, une flopée d’enquêtes d’opinion viennent de confirmer la haine grandissante du grand public envers l’IA.
Aux USA, les barons de la Tech sont encore moins populaires que Donald Trump et le Parti démocrate, tandis que l’IA est perçue négativement par toutes les franges de la population. En France, les enquêtes d’opinion témoignent d’une inquiétude et d’une hostilité majoritaire.
À ce sujet, je recommande vivement la lecture du papier de Thibeaut Prévost, “Tout le monde déteste l’algorithme”.
Ce rejet de l’IA se concrétise par une résistance grandissante contre l’infrastructure indispensable à son développement : les centres de données (data centers). Aux États-Unis, l’opposition à ces monstruosités écocides est devenue transpartisane. Les électeurs de Trump sont aussi remontés que ceux de Bernie Sanders. Les candidats aux élections de mi-mandats qui choisissent de s’y opposer fermement gagnent quasi systématiquement leurs primaires et de nombreux États et juridictions contrôlés par les démocrates ont déjà mis en place des moratoires contre leur installation. La volte-face de nombreux élus qui se félicitaient encore récemment des annonces d’investissements dans leurs territoires et qui désormais instaurent ou réclament des moratoires, à l’image du gouverneur démocrate de la Pennsylvanie, est saisissante. Même au Texas, un candidat républicain dénonce les complaisances du gouverneur (républicain) envers Big Tech. Ce dernier a réagi en ordonnant une pause et un audit des projets de construction. Dans l’État le plus pro-business des USA, c’est un signe majeur du tournant en cours.
En parallèle, les mobilisations citoyennes parviennent à faire échouer de nombreux projets. Pour donner une idée de l’ampleur du rejet, à en croire les sondages, les Américains préfèrent vivre près d’un site d’enfouissement de déchets nucléaires que d’un data center. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette opposition n’est pas un caprice de CSP+. Les classes populaires et les bas revenus sont bien plus mobilisés que les cadres et classes supérieures. Un cadre de la Silicon Valley responsable de la construction de data centers me confiait récemment : “c’est une lutte de classe”.
Le problème dépasse largement les enjeux locaux. En pleine canicule, le lobby européen des data centers a marqué les esprits en déclarant de manière remarquablement limpide que l’UE devait choisir entre renoncer à ses objectifs climatiques ou perdre la course à l’IA. Aux États-Unis, Amazon a défrayé la chronique en annonçant vouloir construire un complexe de data centers alimenté par de nouvelles centrales à gaz, dont les émissions de gaz à effet de serre s’approcheront de l’empreinte carbone de la Suisse. D’une puissance de 7.6 GW (l’équivalent de sept réacteurs nucléaires), le site deviendra le plus polluant des États-Unis. Ce qui a poussé Elon Musk à surenchérir. Les barons de la Tech se retrouvent ainsi seuls face à l’opinion qui rejette leurs data centers, la technologie qu’ils alimentent et de nombreux produits associés. Le journaliste Brian Merchant évoquait ainsi récemment le niveau de détestation manifesté à l’encontre des lunettes intelligentes (“smart glasses”) désormais surnommées “pervert glasses” (lunettes de pervers) du fait de leur caméra intégrée. Et les mobilisations citoyennes contre la vidéo surveillance ont fait beaucoup de bruit outre-Atlantique, alors qu’un jury a refusé de faire condamner un homme pris en flagrant délit de vandalisme contre ces systèmes automatisés. L’année qui débute sera probablement celle de la révolte anti-IA, car l’écrasante majorité des gens a compris que l’utopie imposée par les milliardaires de la Tech est une dystopie pour le reste de l’humanité.
5) Science-fiction et pouvoir des imaginaires “Nous vivons dans une dystopie sans les trucs cools (…) le cyber sans le punk (…) une dystopie nulle à chier”, résume Benjanin Patinaud (alias Bolchegeek) dans COGIPpunk, comment le monde est devenu une dystopie discount (éditions Au Diable Vauvert, 432 pages). Son constat est implacable : les anticipations présentes dans le cyberpunk, ce sous-genre de la science-fiction apparu dans les années 1980 en réponse au néolibéralisme, semblent s’être matérialisées. Ce courant artistique dépeint un univers dominé par les mégas corporations où les individus sont soumis à un “darwinisme social” dicté par un capitalisme débridé. La nature est remarquablement absente de ces environnements urbains oppressants où les protagonistes survivent à la marge d’une société atomisée et ultra-individualiste, soumis à une condition résumée par la formule “high tech, low life”. Le genre a inventé des termes aussi familiers que “cyber espace” (Neuromancer, William Gibson) et “Métavers” (Le samouraï virtuel, Nick Stephenson). Il nous manque juste les “trucs cools” : pas de voitures volantes, d’implants cybernétiques et de bras bioniques, seulement des “fake Tech” et des technologies en voie de “merdification” contrôlées par des transnationales aux mains de milliardaires démiurges saccageants la planète.
À travers son ouvrage, que j’aurai l’occasion de recenser prochainement, Benjamin Patinaud décrit notre dystopie discount par le menu en cherchant à identifier les causes de son apparition. La Science-Fiction ne nous avait-elle pas avertis ? A-t-elle était mal lue ou comprise au premier degré par les patrons de la Silicon Valley ? Construire d’autres imaginaires est-il nécessaire ou utile pour sortir de notre apocalypse molle, ce monde de “middle class, average Tech” ? C’est en partie pour examiner ces questions et en partie pour m’aérer l’esprit que je me suis mis à lire compulsivement de nombreux classiques de SF. Le virus m’a atteint au point d’écrire moi-même une novella puisant dans le cyberpunk et le roman noir, mais il est encore un peu tôt pour vous en dire plus à ce sujet.
Toujours est-il que cette plongée dans la SF et la production culturelle m’a permis de recharger mes batteries avant de reprendre cette publication avec une détermination renouvelée ! En attendant mes prochains conseils de lecture, je vous dis merci et à bientôt !
29.06.2026 à 09:44
Christophe @PoliticoboyTX
Depuis qu’Elon Musk a lancé Tesla dans la course aux robots humanoïdes, la Silicon Valley rêve plus que jamais d’humains électriques. Les capital-risqueurs investissent des dizaines de milliards de dollars dans la robotique, tandis que la banque d’affaires Morgan Stanley prévoit un marché de 5000 milliards de dollars d’ici 2050. Plus modestes, Goldman Sachs et Bank of America évoquent le chiffre de 38 milliards de dollars et un million de robots vendus d’ici 2035 (respectivement). Elon Musk promet que ses Optimus généreront un chiffre d’affaires supérieur au PIB américain. Dans la même veine, Jensen Huang, le PDG de NVDIA, affirme que les robots humanoïdes représentent un marché de 40 000 milliards. Pour lui, les androïdes seront dotés de capacités humaines “d’ici la fin de l’année”.
Si ces prédictions vous paraissent osées, la profusion de vidéos circulant sur internet pour montrer les prouesses de divers robots humanoïdes contribue à imposer l’idée d’un progrès fulgurant et de l’inévitabilité du scénario décrit par Elon Musk. Même la Chine, a priori immunisée contre les pires travers de la hype techno-capitaliste, mise gros sur cette technologie.
Sur le papier, l’argument peut paraitre séduisant. Des androïdes dotés d’une dextérité similaire aux humains et pilotés par une IA générative, reposant sur un large modèle de langage comme Claude ou GPT, seront capables de nous remplacer dans tout un tas de tâches dangereuses et laborieuses. Contrairement aux robots actuels, cantonnés à des tâches spécifiques, les humanoïdes seront multifonctionnels (“general purpose humanoid robot”.) Elon Musk ne promet rien de moins que “la fin du travail”, “l’éradication de la pauvreté” et un monde d’abondance où les plus pauvres d’entre nous bénéficieront d’un revenu universel pour subvenir à nos besoins. Une fois chaque humain doté d’un ou de plusieurs robots capables de travailler, effectuer les tâches ménagères et, pourquoi pas, sortir le chien et s’occuper des enfants, nous jouirons d’un temps libre illimité. Les robots ne se fatiguent pas, ne dorment pas et ne se syndiquent pas, ce qui en fait un substitut idéal aux ouvriers des usines Tesla. Certains y voient même une solution contre l’immigration : plus besoin d’importer de la main-d’œuvre étrangère pour pallier le vieillissement de la population, les robots grand-remplaceront les travailleurs immigrés !
L’envers de la médaille peut prendre des airs dystopiques. Le cout écologique nécessaire à la production d’une telle quantité d’androïdes est, selon mes estimations, de l’ordre de cent à mille fois celui de la production de l’industrie des smartphones. Comme tout produit électronique et mécanique, ces robots auront tendance à tomber en panne, à s’user, à se casser, à subir l’obsolescence programmée et les piratages en tout genre. Ils nécessiteront des charges de batteries gourmandes en énergie et le remplacement de nombreuses pièces.
Du point de vue du consommateur, laisser des robots vivre chez soi présente d’innombrables risques, que ce soit en termes de piratage informatique, de disparition de toute intimité ou plus trivialement, d’exposition au danger qu’un robot de 80 kg se prenant les pieds dans le tapis vous tombe dessus par inadvertance.
De même, l’hypothétique disparition de tout type de travail n’est pas nécessairement une bonne chose. Historiquement, l’automatisation dépouille les travailleurs du sens de leur métier, de leur qualification et de leur pouvoir pour détériorer les conditions de travail et comprimer les salaires, comme le raconte très bien un documentaire de Blast.
Elon Musk avançait que son Optimus pourrait servir à combattre le crime en surveillant les délinquants et criminels H24, sept jours sur sept. Une idée aux accents totalitaires quelque peu inquiétants, qui s’inscrit dans une vision autoritaire bien documentée. Le milliardaire avait insisté pour que ses primes en actions Tesla lui permettent d’exercer un plus grand contrôle sur l’entreprise en déclarant qu’il souhaitait garder la main sur “l’armée de robot” que l’entreprise s’engageait à produire.
Ce futurisme pose des questions évidentes en termes de contrôle démocratique et de lutte contre les inégalités sociales. Souhaite-t-on vraiment contribuer à l’isolement des personnes en mettant un androïde derrière chaque individu requérant une assistance personnelle ? Veut-on fabriquer des armées de robots destinées à paupériser les travailleurs tout en concentrant la création de valeur dans les mains d’une poignée de capitalistes ?
Au lieu de susciter du débat, cet avenir se dessine sans nous. Comme pour les voitures autonomes, qui tuent des dizaines de personnes et aggravent les conditions de circulation, ou comme pour l’IA générative imposée partout malgré les conséquences désastreuses. Nous vivrons bientôt dans un monde peuplé de robots humanoïdes contrôlés par des IA surpuissantes conçues par et pour des milliardaires ouvertement fascistes.
À moins que.
Cette “utopie” est-elle inévitable et imminente ? Où bien est-on en présence d’une nouvelle “Fake Tech”, comme le suggère la présentation du robot ménager humanoïde Néo, que nous avions déjà analysée ?
C’est ce que je vous propose d’examiner à travers ce long format.
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1. Les arguments en faveur des robots humanoïdesSi on met de côté les visions futuristes, il existe trois grands arguments technico-commerciaux en faveur des robots humanoïdes. Le premier repose sur l’idée que nous vivons dans un monde de plus en plus complexe et conçu pour les humains. Même s’il est plus efficace de concevoir un robot se mouvant à l’aide de roues ou de chenilles que de pieds et de jambes, notre monde est rempli d’escaliers, de trottoirs, d’ascenseurs, d’espaces étroits et d’objets conçus pour les humains... Les androïdes seraient plus efficaces pour automatiser de multiples tâches. Trier des colis à la chaine, faire une prise de sang, changer le siphon d’un lavabo, découper des carottes, pousser le fauteuil roulant d’un convalescent, passer l’aspirateur… On peut imaginer un robot spécifique pour chacune de ses tâches, mais il semble plus logique d’avoir un seul androïde capable de tout faire.
Le second argument repose sur l’acceptabilité. Un robot humanoïde encourage les interactions, alors qu’une grosse caisse montée sur des roues pour passer la serpillère dans un supermarché apparait immédiatement hostile ou gênante. De même, on aura plus de facilité à laisser un androïde souriant et doté de parole prendre notre température qu’une machine cubique munie d’un bras télescopique.
Enfin, le développement des robots humanoïdes présente de nombreuses synergies avec la recherche en Intelligence artificielle.
En effet, les IA génératives les plus avancées continuent de présenter de sévères limitations. Non seulement elles sont incapables de réaliser des tâches aussi triviales que d’aller acheter une baguette de pain ou ouvrir les volets de votre chambre, mais elles manquent également cruellement de sens commun et de compréhension du monde. Les erreurs de traductions de Fable 5, le modèle le plus avancé d’Anthropic, montrent bien que ces IA n’ont aucune compréhension de ce qu’elles font.
C’est une des raisons qui poussent un nombre croissant d’experts, parmi lesquels les principaux “pères” du deep learning et des IA conversationnelles type ChatGPT, à reconnaitre que ces programmes ne seront jamais capables de parvenir au niveau d’une IA “générale” supérieure à l’Homme.
Une des voies explorées pour réaliser un nouveau bon technologique en matière d’IA consiste à travailler sur des programmes dotés d’une représentation du monde, un “world model”, conformément à l’approche neurosymbolique. Yann Lecun, ancien directeur de la recherche en IA de Facebook et lauréat du prestigieux prix Turing pour son travail sur les réseaux de neurones artificiels, a fondé une start-up spécialisée dans ces “modèles monde”. Or, cette approche s’intègre bien aux développements de la robotique.
D’un côté, les avancées en matière d’intelligence artificielle reposant sur l’apprentissage profond permettent d’accélérer le développement des androïdes multitâches, de l’autre le développement de ces robots pourrait produire de nouveaux sauts qualitatifs pour aboutir à des IA générales supérieures à l’Homme.
En attendant, les promesses d’androïdes pouvant faire le ménage ou travailler en usine se multiplient. Au point de donner l’impression que cette technologie est déjà là. Sur France Cinq, l’économiste qui pondait des études bidon payées par Uber pour influencer les législateurs français, monsieur Olivier Babeau, regrettait : « l’Europe a loupé tous les tournants technologiques, les robots humanoïdes, c’est déjà perdu”. Sur les réseaux sociaux, divers influenceurs reprennent les vidéos de démonstration des fabricants les plus célèbres (Boston Dynamics, Figure AI, Tesla, Apptronik, Unitree…) en clamant “we’re cooked !” (nous sommes cuits !). Les humains sont foutus, nous allons tous être mis au chômage par des armées d’androïdes.
Faut-il commencer à paniquer ?
2. L’utilité des robots humanoïdes n’a rien d’évidentEn réalité, produire des robots humanoïdes n’a rien d’évident. Les doter d’une main suffisamment agile et d’une bipédie qui fonctionne sur tout type de terrain et sous toutes conditions représente un défi technique majeur, qui est loin d’être résolu. L’addition d’une tête et l’impératif d’une taille humaine représentent des contraintes supplémentaires, quasi uniquement justifiées par des considérations esthétiques. La puissance de calcul, la quantité de capteurs et de pièces mécaniques découlant de ces choix entrainent une augmentation du poids de la machine et de sa consommation énergétique. Ce qui impose des limites en termes d’autonomie des batteries, tout en renchérissant le cout de production et d’utilisation.
Il est a priori plus efficace de concevoir des robots dédiés à des applications précises. Un robot chargé d’empaqueter des colis n’a pas besoin d’être bipède ni d’avoir une tête dotée de parole. C’est la fameuse allégorie du lave-vaisselle rappelée par le journaliste James Vincent. Si vous deviez concevoir un robot capable de faire la plonge, commenceriez-vous par créer un androïde doté d’une dextérité supérieure à celle d’un enfant de 7 ans afin qu’il puisse laver les assiettes en porcelaine, ou bien réaliseriez-vous une boite étanche remplie de jet d’eau à haute pression dans laquelle empiler les couverts ?
À ce titre, il est intéressant de noter que le robot ménager qui fait le plus parler de lui actuellement n’est pas à proprement parler un androïde, mais plutôt une sorte de Rombas amélioré, ressemblant à un porte-manteau articulé. Hello Robot, la start-up derrière ce produit, revendique le fait de ne pas compter sur les derniers modèles d’IA pour contrôler sa machine…
La question du cout est tout aussi importante. Un commis de cuisine fait la plonge et épluche des patates (à l’aide de robots appelés lave-vaisselle et éplucheur industriel) pour un SMIC, lorsqu’il n’est pas payé au black. Il est polyvalent et peut travailler huit ou douze heures de suite avec un nombre de pauses minimum. Un androïde doit avoir la dextérité et l’intelligence nécessaire pour faire face à toutes les conditions et requêtes survenant en cuisine (baisse le feu sous la poêle ! va me chercher de l’huile dans la réserve ! …) et bosser tous les jours 8 à 16 heures (voire 24, en usine). Si les travailleurs humains se blessent, tombent malades, démissionnent ou se mettent en grève, les machines tombent en panne, nécessitent maintenance et mises à jour, consomment de l’électricité, s’usent...
Il n’est pas nécessairement moins cher et plus pratique d’employer un robot polyvalent pour faire des taches répétitives que de compter sur un travailleur humain . Cela ne veut pas dire qu’on doit continuer d’exploiter ces derniers comme le fait Amazon (au hasard), mais ceux qui s’imaginent vendre des centaines de millions d’androïdes devront aussi le faire aux usines opérant dans les pays à très faible cout de main-d’œuvre.
De la même manière que les taxis autonomes de Google (Waymo) coutent davantage que des chauffeurs Uber, les androïdes risquent de se retrouver face à des défis économiques et financiers. On pourrait également citer l’exemple de l’aspirateur autonome Rombas, qui a fait faillite en dépit de la réussite technologique. Il semblerait que les usagers préfèrent passer eux-mêmes l’aspirateur à l’aide d’un modèle moins cher et plus puissant. Ou confier la tâche à un employé de ménage…
Même si une demande existait aux échelles promises, des choses aussi triviales que la chaine d’approvisionnement nécessaire à la production de masse restent à mettre en place. Les batteries, capteurs, actionneurs et autres composants clés ne sont pas produits à grande échelle. Or, un robot humanoïde est une machine plus complexe qu’une voiture électrique, qui requiert un assemblage précis et un nombre de composants élevés. Comme le notait le cabinet de conseil McKinsey dans son dernier rapport, “la chaine d’approvisionnement est la plus sous-estimée des contraintes pesant sur l’industrie des androïdes”.
Enfin, le nombre de robots tous types confondus actuellement en service dans l’industrie se porte à 5 millions, avec un taux de robots par 10 000 travailleurs humains allant de 1000 en Corée du Sud à 200 en Europe. Malgré les progrès significatifs dans le domaine de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatisé, le taux de croissance du déploiement de robots reste relativement modeste, avec environ 500 000 nouvelles unités installées en 2025, dont seulement 14 000 robots de type “humanoïde” (au sens très large). Ces chiffres montrent les limites du marché à conquérir, bien que le taux de robotisation puisse être amené à évoluer. Comme le concédait Melonee Wise, ancienne directrice technique chez Agility Robotics, “le principal défi est le manque de demande. Personne n’a trouvé d’application permettant de justifier le déploiement de milliers de robots par usine ”. Avouez que c’est gênant.
Ce ne serait pas la première fois que les pontes de la Silicon Valley se lancent dans de mauvaises idées (Cf. l’Hyperloop et le Cybertruck de Musk, les innombrables flops d’Apple, Facebook et ses 40 à 80 milliards de dollars brûlés dans le Métaverse, les NFP,… et toutes les Fake Tech répertoriées ici).
3. L’illusion des vidéos (mensongères) de démonstrationCe que nous venons de voir vous a peut-être convaincu du caractère irréaliste des prédictions de la Silicon Valley. Mais voilà que surgit une énième vidéo montrant les prouesses d’un robot humanoïde réalisant avec précisions des tâches de grande complexité : courir un marathon (tiens, la batterie ne pose plus de problème ?), faire la cuisine (tiens, l’enjeu de dextérité est déjà résolu), effectuer une chorégraphie complexe (tiens, la bipédie est maitrisée). Et vous voilà de nouveau séduit par la frénésie ou assailli de visions dystopiques. Nous sommes sur le point d’être remplacés par une armée de droïdes contrôlés par Elon Musk !
En réalité, les vidéos qui circulent sur internet et dans les reportages exagèrent largement les capacités des robots. Elles sont souvent diffusées en accéléré et nécessitent plusieurs prises, les ratés étant coupés au montage. Certains robots sont pilotés par des téléopérateurs humains (zut !). D’autres séquences sont réalisées par des robots programmés uniquement pour effectuer la tâche filmée. Parfois, des effets spéciaux sont ajoutés. Souvent, le test prend place dans un environnement contrôlé au sein duquel le robot a été entrainé pendant des milliers d’heures. Les vidéos ne disent généralement rien de l’autonomie du robot, des éventuels problèmes de surchauffe et, plus important, de sa fiabilité (réussit-il l’opération 99.9 fois sur 100, comme l’exigent les standards industriels ?). Ni de sa capacité à réaliser la même tâche dans un environnement non contrôlé (que se passe-t-il si on présente à un Optimus, entrainé à plier un type de chemise, un modèle différent ou un polo ?).
Tesla a grandi en mentant continuellement sur les capacités de ses voitures. Les premières démos avaient été effectuées avec des prototypes refroidis derrière un rideau. En 2016 une vidéo montrant les prouesses de l’autopilote avait nécessité des centaines de prises mises bout à bout pour donner l’illusion de conduite autonome. Il en va de même avec les démos d’androïdes. Tesla a prétendu que ses Optimus pouvaient servir des bières, avant de reconnaitre que les androïdes étaient contrôlés à distance. Figure AI est soupçonné de tricher lors de ses démos et aurait menti à plusieurs reprises, notamment en exagérant la portée de son partenariat avec BMW. Pour combattre le soupçon, l’entreprise 1-X derrière Neo a choisi ce nom pour marquer son engagement à diffuser ses vidéos de démonstration en vitesse normale (1-X, comprenez-vous ?). De même, les robots du chinois Unitree, connus pour leurs prouesses en kung-fu, n’ont pas la dextérité ni l’autonomie nécessaire pour travailler en milieu industriel, comme le notait Susane Biellier, représentante d’un lobby robotique.
Même la démonstration coup de poing de Figure AI, qui a filmé en direct et pendant 200 heures cinq de ses robots se relayant pour retourner des colis sur un tapis roulant, laisse beaucoup à désirer. La tâche est bien plus simple que ce que doivent faire des travailleurs humains dans de vrais centres de tri, les robots jettent plusieurs paquets au sol, ne retournent pas correctement de nombreux colis, arrêtent parfois pendant de longues minutes le tapis roulant… Certains signes laissent penser que les robots étaient télécommandés par des humains à distance. On est très loin d’un robot commercialisable, malgré le fait que ce test ait été effectués dans les locaux de Figure AI, à sa propre initiative. L’entreprise contrôlait les conditions d’opération et a pu entrainer ses robots sur cette tâche précise pendant des jours.
L’excellent documentaire de Bolchegeek montre bien à quel point, depuis plus de deux siècles, la robotique et les automates sont fréquemment associés à la prestidigitation et aux illusions manipulatoires. C’est encore vrai aujourd’hui, par nécessité d’impressionner les investisseurs confrontés au fossé séparant les capacités actuelles des fonctionnalités envisagées.
4. Les fabricants d’androïdes face à des défis techniques colossauxNous avons déjà examiné les défis d’ordre commerciaux. Côté technique, les choses ne sont guère plus reluisantes.
L’autonomie des batteries, qui progresse lentement, est un facteur particulièrement limitant. Les prototypes les plus en vue n’excèdent pas les quatre heures d’autonomies, sans plus de précision quant aux tâches effectuées dans ce laps de temps. On est très loin des huit à 12 heures requises pour un déploiement commercial. Et plus le robot se complexifie, plus sa demande en énergie augmente.
La maitrise de la bipédie est loin d’être confirmée. Il existe a un fossé entre la capacité à faire marcher un robot quelques centaines de mètres sur un terrain balisé ou effectuer une chorégraphie préprogrammée et lui permettre d’évoluer dans le monde réel, où les “edges cases” (cas particuliers) sont virtuellement infinis. Les problèmes rencontrés par les voitures autonomes et robotaxis se démultiplient avec les robots bipèdes. La complexité de la bipédie, qui nécessite une phase où le robot perd l’équilibre avant de se récupérer sur une seconde jambe, explique pourquoi de nombreux fabricants préfèrent revenir à des systèmes hybrides reposant sur des roues. Car derrière la question de la bipédie se cache l’enjeu de la sécurité : les robots actuels sont susceptibles de tomber de tout leur poids sur les objets les entourant ou les personnes évoluant autour d’eux.
La sécurité et la fiabilité sont les deux principaux enjeux cités par de nombreuses organisations représentant l’industrie de la robotique. Quand bien même un prototype parviendrait à atteindre une autonomie, une dextérité et une maitrise de la bipédie satisfaisante, un déploiement commercial resterait hypothétique. Les robotaxis Waymo ont progressivement été mis en service après avoir démontré leur capacité à l’autopilotage sans intervention humaine sur des millions de kilomètres (et des itinéraires balisés). Et, comme on le verra, c’est encore loin d’être un succès indiscutable.
Un robot humanoïde qui commettrait une erreur une fois sur cent serait inacceptable du point de vue d’un industriel cherchant à équiper une usine, ou d’un particulier souhaitant employer un robot ménager sans mettre son intégrité physique en danger. Mettre à l’arrêt une chaine de montage pour quelques heures peut rapidement couter des millions d’euros, et personne n’a envie de voir un androïde verser une bouilloire d’eau bouillante sur la main d’un enfant demandant innocemment du thé en tendant sa tasse de dinette.
Enfin, la dextérité reste un défi majeur. Non seulement parce que la main humaine dispose de 27 degrés de liberté difficilement reproductible par des systèmes mécaniques, mais également par ce qu’elle est extrêmement sensible pour mesurer la pression et appréhender les surfaces via le toucher.
Dans un poste de blog passionnant, le directeur technique de la société qui produisait le Rombas Roodney Brooks illustre la complexité du problème en citant une expérience.
Des chercheurs ont filmé un humain chargé de saisir une allumette dans une boite puis de l’allumer. D’abord en condition normale, puis après avoir pratiqué une anesthésie locale des doigts afin d’atténuer le sens du toucher. Privé de cette sensation, la personne a un mal fou à effectuer la tâche.
Or, pour être polyvalent, un androïde ne peut pas se contenter du type de précision actuellement possible (~1 cm). Il faut passer à un ou deux ordres supérieurs, ce qui représente un gouffre selon Aron Ames, professeur de robotique au California Institue of Technology.
Pour lui, s’imaginer qu’on va observer un “moment ChatGPT” avec les robots humanoïdes est illusoire, car l’entrainement des androïdes est infiniment plus complexe que celui des LLM derrière les programmes d’IA générative.
5. Con comme un balai : les problèmes logiciels restent conséquentsLes algorithmes reposant sur des réseaux profonds de neurones artificiels permettant de mettre au point des techniques d’apprentissage par renforcement ont considérablement amélioré la reconnaissance d’image (image → texte), la reconnaissance vocale (son → texte) et la génération de texte (texte → texte).
Avant ces avancées, la robotique reposait majoritairement sur ce que le professeur à l’Université de Berkeley, Ken Goldberg, appelle “la bonne vieille ingénierie” (good old fashion engineering). Le robot était programmé suivant des lignes d’instructions détaillées reposant sur des boucles logiques et des paramètres discrétionnaires. Avec l’apprentissage profond, on peut théoriquement balancer en entrée une large base de données de mouvements et en sortie espérer que le robot reproduise les gestes, sans avoir besoin de programmer chaque instruction ni comprendre exactement comment le programme fonctionne.
Cette école, qui semble avoir de nombreux adeptes au sein de la Silicon Valley, postule qu’on peut parvenir à programmer des robots dotés de capacités humaines simplement en les entrainant à partir d’une large quantité de données spatiales. Pour parvenir à cette fin, diverses méthodes de collecte de données sont déployées : les simulations dans des espaces virtuels, les vidéos d’humains effectuant diverses tâches et les paramètres récoltés en demandant à des téléopérateurs de réaliser des tâches en pilotant un robot. À chaque fois, les données brutes (vidéos ou autres) sont converties en données représentant les trajectoires spatiales nécessaires à la réalisation d’un mouvement.
À ce titre, on voit réapparaitre les problématiques d’exploitation inhumaine de travailleurs rencontrées pour l’entrainement des IA génératives. De nombreuses personnes sont employées pour se filmer effectuant des tâches répétitives et rébarbatives, parfois équipées de capteurs de réalité virtuelle ou de commandes de téléopérations de robots. Quant à la société 1-X commercialisant le robot Néo, elle a trouvé une manière encore plus perverse de récolter ces données : demander à ses propres clients d’entrainer leur robot (un peu comme Musk qui utilisait les conducteurs de Tesla comme cobayes pour améliorer son logiciel autopilot, au prix de nombreuses vies et pour des résultats décevants).
Une anecdote illustre parfaitement ce problème. The Bot company, start-up fondée par des anciens de Tesla (sic), est attaquée en justice par des propriétaires d’Air Bnb, qui l’accusent d’avoir loué leurs appartements pour entrainer leurs androïdes ménagers. Le principal problème étant qu’ils ont massivement endommagé les logements.
Face à ce mur technologique, une seconde école affirme que les données de mouvements ne seront pas suffisantes pour permettre aux robots d’atteindre une dextérité humaine sur des tâches variées. Ken Goldberg parle d’un fossé de 100 000 ans dans les données d’entrainement. Il explique qu’un humain aurait besoin de 100 000 années pour lire la totalité des textes utilisés pour entrainer les LLM derrière des programmes comme ChatGPT. En comparaison, le corpus de données disponibles pour entrainer un robot avec autre chose que de la vidéo représente une année d’expérience humaine. D’où ce gouffre qui lui fait douter d’un “moment ChatGPT” pour la robotique.
Il y a des raisons très mathématiques. Comme l’expliquent Brooks, Ames et Goldberg, les données permettant d’entrainer des algorithmes à la génération de texte ou la reconnaissance d’image présentent une à deux dimensions, alors que les données télémétriques nécessitent au minimum six dimensions. Les premières sont déjà disponibles en quantité phénoménale (textes sur internet, banque d’images numérisées et étiquetées), tandis que les données de télémétrie doivent être générées laborieusement. La simple conception de gants contenant les capteurs permettant d’évaluer les pressions appliquées par un humain représente des défis techniques, et ne dit rien des tensions appliquées par le poignet et autres muscles.
C’est ce que reconnait Daniela Rus, chercheuse au MIT et figure majeure de la robotique. Pour elle aussi, les progrès passent nécessairement par l’utilisation de données physiques (pression, tension, couple et autres forces exercées par un humain). Ainsi qu’une IA capable de comprendre les lois de la physique, et donc dotée d’un “world model” efficace, pour piloter le robot. L’excellent reportage du journaliste James Vincent cite de nombreux industriels et ingénieurs donnant plus ou moins raison à Daniela Rus. Je l’ai contacté pour lui demander si des progrès significatifs avaient été réalisés depuis son enquête, publiée en décembre 2025. “Aucune avancée majeure n’a eu lieu ces six derniers mois, autant que je sache”, m’a-t-il répondu.
La dextérité reste un problème majeur. La vidéo la plus prometteuse que j’ai pu voir sur le sujet a été produite par une start-up comptant Daniela Rus parmi les investisseurs (oui, tous les universitaires cités plus haut sont également partie prenante dans diverses entreprises du secteur…). L’approche de la start-up s’inspire de la seconde école. Si la vidéo contient tous les travers classiques (montage, condition de laboratoire, taches spécifiques, manque de transparence…) on peut noter que la dextérité obtenue n’est pas encore au niveau d’un humain. Du reste, la firme reconnait être encore bien loin d’une application commerciale, contrairement à Figure AI, 1-X et Tesla…
6. En attendant les robots Certains rapports cités plus haut estiment qu’une partie des difficultés que nous venons de décrire seront résolues d’ici trois ans. Musk et ses pairs parlent de la fin de l’année 2026. Les experts de la seconde école comptent plutôt en décennies. La vérité est qu’il est difficile d’anticiper les progrès futurs. Ce qu’on peut constater, c’est l’existence de nombreuses barrières au déploiement rapide d’androïdes réellement efficaces.
Les déboires rencontrés par les robots livreurs et les robotaxis me laissent perplexe quant aux capacités des androïdes à évoluer de manière autonome dans nos maisons, nos hôpitaux ou nos usines.
Rendre une voiture autonome représente un défi bien plus accessible. La circulation obéit à un certain nombre de règles et demeure un espace mieux balisé que le reste du monde réel. Or, dans ce domaine, les deux principales firmes rencontrent encore de sérieuses difficultés.
Le programme de robotaxis Tesla est au point mort. Au lieu des 1000 véhicules promis, la flotte déployée se limite à 59 voitures placées sous supervision humaine. La qualité du service est déplorable et le taux d’accident trois fois supérieur à celui du conducteur humain, alors que la flotte n’opère que dans une partie de la ville d’Austin, conçue autour de la voiture (contrairement à Boston ou Paris).
Pour obtenir l’autorisation de déploiement de son assistant à la conduite “autopilote” au sein des voitures privées vendues en Europe, Tesla a maquillé ses données de sécurité routière lors du dépôt de dossier devant les autorités néerlandaises et suédoises. Ce qui ne donne pas franchement confiance dans le système, connu pour les centaines d’accidents et dizaines de morts provoqués.
Waymo a suivi une approche plus prudente que Tesla. Pourtant, l’entreprise vient de subir divers revers. La ville de New York a obtenu le retrait de la demande d’autorisation de déploiement, suite à l’opposition des habitants et des syndicats de taxis. Et Waymo vient de rappeler une grande partie de sa flotte suite à des problèmes persistant où ses taxis roulaient dans les zones en travaux présentes sur les autoroutes…
Je serais donc plutôt enclin à affirmer que les androïdes multifonctions ne sont pas pour demain. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne vont pas commencer à envahir notre quotidien. On voit à quel point le modèle commercial et industriel issu de la Silicon Valley pousse les start-up à déployer des technologies pas encore au point, quitte à faire payer les conséquences à la société dans son ensemble. Les industriels semblent aussi convaincus, pour citer BMW, qu’il vaut mieux introduire ces technologies dans les usines trop tôt plutôt que trop tard. Au-delà des exemples sidérants livrés par 1-X et The Bot company, nous ne sommes pas à l’abri de l’irruption d’infirmières robotiques et de surveillants d’école androïdes, au mépris de tout sens commun.
7. Des robots humanistes sont-ils possibles ?Au-delà du “comment”, du “quoi” et du “quand”, questions liées aux aspects techniques et financiers, la véritable interrogation demeure pourquoi ? Pourquoi diable déployer des androïdes dans notre monde en surchauffe ?
Comme me le faisait remarquer le journaliste Thibaut Prévost, il faut souligner à quel point l’imaginaire des robots humanoïdes prend racine dans l’esclavage. Le terme même vient de robota, qui désignait un cerf ou un esclave en langue tchèque. Disposer d’une “armée” d’androïdes obéissants et corvéables à merci fascine le patronat et les financiers de la Silicon Valley. Pour Musk, faire pivoter Tesla vers les androïdes était une manière d’enclencher un nouveau récit susceptible de maintenir la survalorisation délirante de l’entreprise, dont dépendait sa solvabilité personnelle, après l’échec patent de l’autopilot, des robotaxis et du Cybertruck.
Pour la chine, investir dans la robotique n’est pas seulement un moyen de pallier le vieillissement catastrophique de la population engendré par la politique criminelle de l’enfant unique. C’est aussi un formidable outil de soft power, utilisé à cet effet.
Pour le reste, les androïdes s’inscrivent dans un imaginaire issu de la science-fiction prise au premier degré par des pontes de la Silicon Valley avides de pouvoir. S’ils ont l’oreille d’une classe capitaliste en mal de rentabilité, leur projet se situe à des années-lumière d’un monde où le commun des mortels bénéficierait du déploiement de ces robots.
Comme l’analysait récemment Romaric Godin, l’intelligence artificielle générative “a été développée et financée pour permettre un rebond des gains de productivité, notamment par l’automatisation des services et par l’accélération de l’automatisation de l’industrie”. Autrement dit, pour servir les détenteurs de capitaux. Il cite le cout social, écologique et anthropologique de cette technologie, avant de conclure “En voyant l’IA comme un progrès humain alors qu’il n’est qu’un progrès du capital, on refuse de voir l’essentiel : le prix de la production de richesse capitaliste est désormais celui de la destruction. Et on ne régule pas la destruction, on la combat”.
Les androïdes ne sont qu’une extrapolation du même phénomène, reposant sur de fausses promesses humanistes pour entretenir la hype afin d’attirer investisseurs et clients. Le PDG de Figure AI ne cachait pas son but : constituer un monopole, comme Elon Musk, pour s’accaparer la plus-value espérée. Sans surprise, OpenAI, NVDIA, Intel, Amazon, Google et Microsoft comptent parmis les principaux investisseurs derrière cette frénésie robotique.
Tout n’est pas à jeter. Des personnes en situation de handicap peuvent bénéficier de certaines avancées, si elles ne se substituent pas à une prise en charge humaine. Mais la technologie n’est jamais neutre. Les robots humanoides sont conçus par et pour des intérêts opposés aux nôtres. Il ne tient qu’à nous de nous organiser pour les refuser.
11.06.2026 à 07:55
Christophe @PoliticoboyTX
SpaceX a été fondée en 2002 par Elon Musk dans le but d’explorer l’Espace. Il était d’abord question d’expédier une plante verte sur la planète rouge, puis une colonie martienne d’un million d’humains. Ce qui nécessitait le développement de fusées réutilisables, l’obtention de gros contrats avec la NASA pour desservir la station spatiale internationale et l’élaboration d’une machine à cash, à savoir les constellations de satellites Starlink fournissant un internet haut débit à n’importe quel client acquérant l’antenne satellitaire requise. Ces premiers paris un peu fous ont été réussis en dépit de ratés spectaculaires et de retards parfois importants. Le fait que l’entreprise soit restée privée (au lieu d’être cotée en bourse) permettait à son patron adepte de saluts nazis de multiplier les prises de risque et investissements audacieux sans se soucier de la perception des marchés. Ni d’avoir à publier la moindre information financière.
Mais SpaceX brûle le cash à une vitesse folle. Elle a besoin de capitaux. Et en a besoin maintenant. D’où cette introduction en bourse (IPO pour Initial Public Offering, en anglais) aux accents stratosphériques.
La firme texane espère voir sa valorisation boursière s’envoler à hauteur de 1750 milliards de dollars (l’équivalent du PIB de l’Espagne). Elle deviendrait la huitième valorisation boursière, devant la compagnie pétrolière saoudienne Saudi Aramco, qui détient 15 % des réserves mondiales exploitables de pétrole. Et ce, en levant entre 50 et 75 milliards de dollars de capitaux supplémentaires auprès des fonds de pension, gros investisseurs et petits porteurs. Ce qui n’a rien d’évident lorsqu’on sait que l’entreprise a perdu 5 milliards de dollars en 2025, cumule 37 milliards de pertes depuis ses débuts, brûle 21 milliards de cash par an et traine une dette de 30 milliards, dont 20 qui doivent contractuellement être remboursés avec les premiers capitaux levés par l’IPO.
Si l’introduction en bourse promet de battre tous les records, les trois cents pages du document S1 publié à l’intention des investisseurs potentiels, par obligation légale, révèlent une machine bien plus surprenante que les fusées réutilisables ayant fait le succès de la start-up. On y apprend que SpaceX était le principal acheteur des Cybertruck de Tesla (un millier de véhicules payés plein pot, pour subventionner le constructeur automobile et atténuer un échec commercial monumental). Ou que l’entreprise Spatiale est désormais avant tout une entreprise d’IA, comme le montre un investissement de 2,3 milliards dans des turbines à gaz écologiquement désastreuses pour alimenter en électricité les data centers de xAI (dommage pour les panneaux solaires vantés par Tesla). Sans oublier le contrat pour le moins suspect liant SpaceX à Valor, un fonds d’investissement détenu par un des membres du conseil d’administration de l’entreprise spatiale, pour la mise à disposition de data centers moyennant une obligation de 20 milliards de dollars caractérisée par des taux d’intérêt de 22 % dignes d’un crédit Cofidis.
Au-delà de ces conflits d’intérêts et du pivot vers l’IA, le dossier d’introduction en bourse révèle une mécanique financière au service d’une gigantesque arnaque visant à enrichir Musk, ses premiers investisseurs et les banques. Le tout sur le dos des fonds de pension de retraités qui n’avaient rien demandé, de fans de spatial en mal de sensations fortes et de boursicoteurs du dimanche qui se laisseront séduire par une proposition d’investissement appartenant au domaine de la Science-Fiction, pas de la gestion de patrimoine.
Comme le note l’expert-comptable Max Kennerly, les nouveaux investisseurs vont fournir des sommes équivalentes à la moitié du total des investissements placés dans SpaceX jusqu’à présent contre 4 % de l’entreprise.
Tout cela pour enrichir une personne qui a promis de nous mettre tous au chômage, en finançant une entreprise dont les activités spatiales font peser une grave menace sur la couche d’ozone et le climat, en plus de placer un pouvoir géopolitique considérable dans les mains d’un accroc aux drogues décrit comme “un enfant roi” par son biographe.
Si vous pensez que je caricature ou ne comprenez pas comment les marchés financiers et la classe dirigeante américaine peuvent encourager un tel projet, cet article devrait vous aider à y voir plus clair. Mais avant de procéder à la mise à feu, deux précisions s’imposent :
Ce qui suit ne constitue en aucun cas un conseil en investissement ni une recommandation d’achat ou de vente de titres financiers. Toute décision d’investissement est sous la seule responsabilité du lecteur.
Vous pouvez soutenir mon travail en vous abonnant à cette newsletter et/ou en m’offrant le prix d’un café ici. Promis, l’argent ne sera pas utilisé pour acheter des actions SpaceX.
Dès la première page du dossier d’introduction en bourse “S1”, SpaceX explicite sa mission : “Construire les technologies et les systèmes nécessaires pour rendre la vie multiplanétaire, comprendre la vraie nature de l’Univers et étendre la lumière de la conscience vers les étoiles”.
Si cet objectif ne dit pas grand-chose des perspectives de chiffre d’affaires, le document présente le bilan comptable de l’année 2025 et celui du premier trimestre 2026. On y apprend que SpaceX perd beaucoup d’argent (4,9 milliards), brûle énormément de cash (21 milliards) et n’est plus à proprement parler une entreprise spatiale.


Les activités sont divisées en trois branches distinctes :
Le spatial, qui comprend toutes les activités liées aux lancements de fusées (mise en orbite de satellites commerciaux et militaires, vols vers l’ISS et futures missions plus ou moins réalistes).
La connectivité : c’est-à-dire le programme Starlink, qui consiste à fournir de l’internet haut débit via des constellations de satellites placés en orbite basse.
L’intelligence artificielle, qui comprend la commercialisation d’une IA générative (Grok), le réseau social X (ex-Twitter) et la location de centres de données.
Starlink est la seule activité rentable, avec un bénéfice de 4 milliards et un chiffre d’affaires de 11 milliards, malgré un besoin en investissement important (3 milliards en 2025 et 960 millions au seul premier trimestre 2026).
Le spatial est déficitaire, malgré les fusées réutilisables, du fait des couts de développement du programme Starship (3 milliards en 2025). Si on met de côté ce projet et oublie que 80 % des lancements effectués par SpaceX ont servi à mettre en orbite ses propres satellites Starlink, les lancements spatiaux sont en réalité très rentables, puisque la division par quatre des couts permise par la réutilisation des fusées n’est pas répercutée sur le client. Mais le volume est en chute libre, signe d’un potentiel tassement de la demande.
L’IA domine désormais les activités de SpaceX. Elle absorbe plus de 60 % des investissements et brûle 13 milliards de dollars en 2025, pour des résultats abyssaux. Le chiffre d’affaires de xAI ne dépasse pas les 3,2 milliards, en croissance de seulement 22 % (des chiffres nettement inférieurs aux concurrents Anthropic et OpenAI), entrainant une perte nette de 6 milliards pour cette branche.
Certes, l’IPO évoque le contrat tout juste passé avec Anthropic, où SpaceX s’engage à fournir de la puissance de calcul et des data centers à son concurrent contre la coquette somme de 15 milliards de dollars par an. Mais les termes du contrat témoignent d’une relation de dépendance peu flatteuse : Anthropic peut rompre le contrat sous 90 jours sans aucune justification. Le simple fait que xAI préfère louer ses centres de données plutôt que de les utiliser pour Grok témoigne de l’échec commercial de la firme, tout juste rachetée par SpaceX pour 250 milliards.
Du propre aveu de Musk, xAI “n’a pas été conçu correctement au départ, donc nous la reconstruisons depuis les fondations”. Bien qu’il ait dirigé le “DOGE” de l’administration Trump, le gouvernement américain boude l’IA de Musk. Ses propres ingénieurs lui préfèrent Cursor, une IA spécialisée dans la programmation. SpaceX s’est engagé à racheter l’entreprise éponyme pour 60 milliards de dollars.
Autrement dit, au lieu de financer l’exploration spatiale, Starlink finance le développement de Grok, programme techniquement largué par la concurrence et souffrant d’une image désastreuse.
En ajoutant les différentes obligations contractuelles pesant sur l’entreprise et détaillées dans le dossier S1, les analystes de Cap Fear Advisor ont identifié un besoin total en capitaux de 235 milliards d’ici 2030, soit entre 3 et cinq fois les montants attendus lors de l’IPO.
Ces chiffres stratosphériques ne prennent pas en compte les couts de développement du Starship ou la mise en service de la nouvelle génération de satellites Starlink qui devra remplacer les 10 000 satellites en orbite atteignant progressivement leur fin de vie. Les 235 milliards proviennent exclusivement de la branche IA et des dettes, ce qui inclut une obligation contractuelle de 20 milliards de dollars envers Valor pour des data centers, l’option d’achat du concurrent Cursor, la construction des data centers permettant d’honorer le contrat passé avec Anthropic et différentes dettes de court terme.
À cela s’ajoutent divers risques financiers liés aux problèmes juridiques d’xAI et de SpaceX. Plusieurs procès sont en cours contre Grok (pour sa pédophilie), Musk (pour son rachat de Twitter effectué en violant potentiellement certaines dispositions juridiques) et xAI (pour les dégâts environnementaux), entre autres. Au total, SpaceX évalue ces couts à plus d’un demi-milliard de dollars.
Le document S1 avertit logiquement les investisseurs que SpaceX sera déficitaire pendant encore plusieurs années et que l'entreprise pourrait faire face à des besoins de financement nécessitant de nouvelles augmentations de capital. Ce qui diluerait la valeur des actions acquises lors de l’IPO.
Pas moins de 36 pages sont consacrées aux divers risques auxquels SpaceX (et les futurs investisseurs) sont exposés. Figurent ainsi la forte dépendance à un client fournissant 20 % du chiffre d’affaires (ie, le gouvernement américain), la dépendance vis-à-vis de multiples agences de régulation (aux USA, en Europe, etc.), les nombreux défis techniques - dont la mise en route du Starship, ou le fait que l’Espace reste un secteur à haut risque pour faire des affaires. On pourrait ajouter l’influence démesurée d’Elon Musk, dont les agissements au sein de l’administration Trump avaient provoqué un effondrement brutal du cours de Tesla début 2025.
Compte tenu de tout cela, comment justifier une telle valorisation ?
SpaceX est structurellement déficitaire pour les années à venir et sera valorisé à 100 fois son chiffre d’affaires de 2025. En comparaison, la valorisation des GAFAM se situe aux alentours de dix fois leurs chiffres d’affaires (contre 1 à 2 fois le CA pour les multinationales pétrolières). Lors de son IPO, la valorisation de Facebook n'était “que” de 20 fois son CA (contre seulement 7 fois pour Google).
Du reste, ce ratio est rarement utilisé pour valoriser une entreprise. On regarde plus généralement le rapport entre les bénéfices nets et la valorisation (le PER ou Price to Earning Ratio). Pour les GAFAM, le PER tourne autour de 20 à 40. Pour les constructeurs automobiles, entre 5 et 10. L’exception ? Tesla, dont la valorisation se situe autour de 400 fois les bénéfices et 20 fois le chiffre d’affaires.
La seule manière de justifier la valorisation de SpaceX est donc la même que celle qui explique la valorisation de Tesla : l’effet Musk, ou la capacité à faire miroiter des bénéfices futurs astronomiques en dépit d’une tendance bien documentée à l’exagération, au mensonge et aux promesses non tenues. Les investisseurs ne parient pas sur le succès de l’entreprise, mais sur la capacité de Musk à continuer de faire illusion.
Comme dans tout dossier d’IPO, le S1 de SpaceX détaille la taille du marché que l’entreprise espère conquérir (le TAM ou Total addressable market), soit pas moins de 28,5 trillions de dollars annuels, l’équivalent du PIB des États-Unis. Cette projection repose sur une étude non détaillée fournie par une obscure entreprise financée par les monarchies du Golfe. Pour arriver à ce total astronomique, SpaceX attribue à ses trois branches un marché potentiel titanesque. Celle des activités spatiales, qui doivent à terme inclure “des liaisons terrestres en fusées” pour concurrencer l’aviation civile, “l’exploitation minière d’astéroïdes”, “l’établissement d’usines sur la lune”, et d’une “colonie martienne”, est estimée à 370 milliards. Celle de Starlink, 1610 milliards. Autrement dit, le gros du chiffre d’affaires escompté provient de l’intelligence artificielle (26 460 milliards).
Clairement, SpaceX se voit avant tout comme une entreprise d’IA, pas de fusées. Le spatial représente 1.3 % du chiffre d’affaires anticipé, soit quatre fois moins que les revenus du secteur “connectivité” lié à Starlink, lui-même inférieur aux revenus attendus de l’IA. Cette dernière contient les revenus publicitaires associés au réseau social X (ex-Twitter) pour 600 milliards, les abonnements des utilisateurs grand public à Grok pour 760 milliards et la location de data centers situés majoritairement dans l’espace pour 2400 milliards. Le reste (22 400 milliards, soit 78 % du TAM) repose sur les applications dédiées aux entreprises, autrement dit, l’idée que Grok va remplacer des travailleurs par millions.
Les lecteurs de cette newsletter trouveront ce pari osé. Même si l’IA finissait par produire ce genre de chiffre d’affaires, rien n’indique que Grok sera en mesure de remporter le marché. Pour le moment, ses parts de marché ne dépasseraient pas les 3.5 %. Et le fait que SpaceX préfère louer ses data centers à un concurrent plutôt que de les utiliser pour Grok témoigne d’un échec patent.
Pour reprendre l’analogie de l’analyste financier Patrick Boyle, si Volkswagen louait ses usines à ses concurrents, il serait difficile de qualifier le constructeur allemand de leader du secteur automobile.
Les axes de croissances identifiés dans le TAM sont hautement improbables. Les 600 milliards de dollars de revenus annuels cités pour X (ex-Twitter) représentent une somme plus élevée que les revenus publicitaires de Méta et Google combinés, alors que X a vu son chiffre d’affaires s’effondrer de 30 % depuis le rachat du réseau social par Elon Musk.
Si on met de côté les fantaisies liées à l’IA, les bases lunaires, la colonisation de Mars, le minage d’astéroïdes et autres idées improbables, la croissance promise par SpaceX repose en réalité sur les “mégas constellations” de satellites (Starlink, puis les data centers dans l’Espace), qui nécessitent l’entrée en service rapide de la fusée Starship.
En ce qui concerne cette dernière, le dernier test n’a permis que d’atteindre la moitié de la distance nécessaire pour rejoindre l’orbite Starlink, et un des trois moteurs n’a pas fonctionné lors du retour. Pour l’instant, cette version 3 n’est pas capable de livrer la charge utile promise et est loin d’avoir atteint la réutilisabilité. Il s’agit d’un prototype qui ne dit pas grand-chose du passage à l’échelle industrielle. Si la probabilité d’un succès technique se renforce au fil des tests, l’existence d’un marché pour absorber cette capacité démesurée (200 tonnes de charge utile promises par vol, soit dix fois Ariane 6) reste incertaine.
Pour l’instant, Starlink constitue la véritable vache à lait de SpaceX. Mais le revenu moyen par abonné a chuté de 18 % depuis 2023. L’entreprise a probablement cassé les prix pour attirer des clients supplémentaires en vue de l’IPO, à moins qu’on assiste à un tassement du marché. Pour y voir plus clair, je me suis entretenu avec Pierre Lionnet, économiste et directeur de recherche chez Eurospace. Pour lui “le marché approche de la saturation en ce qui concerne les clients riches et mal connectés”. Pensez aux entreprises, aux propriétaires de bateaux de plaisance ou aux foyers aisés vivant dans des zones non desservies par la fibre ou l’ADSL.
Casser les prix dans les zones et pays disposant de moins de moyens financiers ne sera pas nécessairement une solution, car “ce type de client se trouve majoritairement en zones densément peuplées”. Or, les contraintes techniques limitent le nombre de clients potentiels par km2. Pour Pierre Lionnet, “la recette marginale par client est fortement décroissante”. L’arrivée hypothétique du Starship permettrait de réduire les couts de lancement des satellites Starlink “d’un facteur cinq à dix, selon mes hypothèses”, explique-t-il. Mais “le lancement ne représenterait qu’un gros tiers des couts par satellite”. Autrement dit, Starlink devrait rapidement atteindre un plateau en termes d’utilisateurs. “Ils savent ce qu’ils font, ce qui explique pourquoi la directrice opérationnelle Gwynne Shotwell évoquait à terme un maximum de 20 000 satellites”. En clair, “selon mes hypothèses, le chiffre d’affaires pourrait doubler d’ici deux à trois ans, pour atteindre son niveau maximal”. Soit quelque 22 milliards de dollars par an. Une belle manne, qui reste très inférieure aux 1600 milliards vantés dans le S1.
Quid des data centers en orbite basse ?
Cette solution “nécessite la validation de trois hypothèses fortes” toujours selon Pierre Lionnet. “Une réduction drastique des couts de mise en orbite, d’un facteur variant de 10 à 100 selon les deux estimations publiées à ce jour, la mise au point de panneaux solaires à haute densité énergétique pour collecter suffisamment d’énergie et la mise au point de microprocesseurs qui ne chauffe pas trop”. Le vide de l’Espace ne permettant pas d’évacuer la chaleur sans l’emploi de systèmes très lourds et couteux.
De plus, les data centers seront exposés aux rayonnements cosmiques, connus pour endommager l’électronique. Et contrairement aux systèmes terrestres, il sera impossible de réparer les systèmes défaillants. Le seul argument qui semble tenir la route, à savoir le fait qu’aucun riverain ne s’opposera à la construction, pourrait être vite remis en question par des régulateurs répondant à la quantité de pollution qu’un tel système générera (encombrement orbital, risque de collisions avec les autres satellites, pollution visuelle, pollution atmosphérique lors des mises en orbites, puis au retour dans l’atmosphère lors de la fin de vie des satellites).
Toutes ces considérations témoignent d’une déconnexion profonde entre la réalité du marché et les perspectives vendues par Elon Musk.
Avec Starlink et le lanceur Falcon 9, SpaceX dispose de deux outils de production particulièrement rentables et largement en avance sur la concurrence. De quoi financer tranquillement des ambitions martiennes, mais pas suffisant pour justifier une valorisation boursière astronomique. Ce qui explique pourquoi ces modèles commerciaux sont mis en péril par des investissements délirants dans des projets à haut risque comme le Starship au service de data centers spatiaux et le développement d’une IA s’auto-surnommant “Mécha Hitler”.
Le but de l’IPO n’est pas d’enrichir les futurs actionnaires, mais de permettre à Musk d’accroitre considérablement sa fortune et son pouvoir, ainsi que ceux de ses proches.
La manière dont est ficelée l’IPO est à la fois inédite et clairement orientée pour servir des intérêts précis, à commencer par ceux d’Elon Musk. Le patron assumera de fait les responsabilités de PDG, directeur technique et président du conseil administratif. Il se voit attribuer des actions préférentielles lui donnant un poids démesuré dans le droit de vote qui garantit qu’il conservera le contrôle de l’entreprise malgré les effets de dilution induits par l’IPO, même s’il décidait de vendre un grand nombre de ses parts dans les années à venir.
Or, une portion inhabituellement faible du capital est ouverte aux nouveaux actionnaires (moins de 5 %, contre 10 à 15 % habituellement). Ces derniers auront donc un poids dérisoire dans les décisions de l’entreprise.
Normalement, les actionnaires peuvent également intenter des actions en justice pour contraindre les dirigeants d’une entreprise à respecter certains engagements. Lorsque Elon Musk s’était attribué une prime de 50 milliards de dollars en actions Tesla, une partie des actionnaires avait saisi la justice pour faire annuler la décision, qui allait à l’encontre de ses intérêts. Afin de se prémunir contre ce genre de désagrément, Musk a mis en place des garde-fous inédits dans le cas de l’IPO de SpaceX : seul un actionnaire possédant au moins 3 % du capital (soit plus de 50 milliards de dollars) pourra saisir la justice. Et les litiges seront arbitrés dans un petit tribunal texan sans expérience. De quoi garantir une issue favorable au milliardaire…
Ces problèmes de gouvernance ont conduit le principal fonds d’investissement danois à publiquement refuser d’entrer dans cette combine.
Et ce ne sont pas là les uniques spécificités de cette IPO. Traditionnellement, les investisseurs institutionnels se voient offrir la majeure partie des parts mises sur le marché, tandis que les petits porteurs n’ont accès qu’à 10 % environ des nouvelles actions émises. Ici, SpaceX a réservé 30 % des nouvelles parts aux petits porteurs.
Officiellement, c’est pour récompenser les fans et fidèles de SpaceX qui suivent depuis des années avec enthousiasme les progrès de l’entreprise.
Mais on peut également voir cela comme une manière de réduire le poids des fonds de pension susceptibles de demander des comptes à la direction. Et comme le signe du manque d’appétit des investisseurs institutionnels pour cette IPO particulièrement risquée.Robbin Winggleworth, éditeur au Financial Times, déclarait ainsi au média américain More Perfect Union “lorsque vous réservez une large portion des titres aux petits porteurs, c’est généralement le signe que vous ne parvenez pas à attirer suffisamment d’investisseurs professionnels au prix que vous proposez, que le prix est absurde. Si les professionnels ne sont pas prêts à payer ce prix, vous vous tournez vers les investisseurs du dimanche.”
Augmenter la part des petits porteurs est également un bon moyen de soutenir le cours. Ces “fans” sont moins susceptibles de vendre leurs actions ou de provoquer des mouvements baissiers par simple effet de volume lorsqu’ils décident de vendre.
Enfin, Musk s’est attribué une prime en forme d’actions conditionnelles d’une valeur pouvant aller jusqu’à 1000 milliards de dollars. Pour les débloquer, il doit parvenir à établir une colonie sur Mars, un objectif dont la réalisation est qualifiée de “hautement improbable” par le S1. Si cet aspect a pu amuser la galerie, la réalité est bien plus sournoise. Comme l’explique l’analyste financier Patrick Boyle, l’utilisation du terme “hautement improbable” provient de considérations comptables. Si un autre terme moins catégorique avait été monopolisé, SpaceX aurait dû inscrire ces stock options à son bilan.
Pour le multimilliardaire, ces actions préférentielles ne sont pas insignifiantes. S’il ne peut pas en disposer, elles lui donnent déjà des droits de vote supplémentaires et peuvent être utilisées comme garantie pour obtenir des prêts bancaires. Une pratique courante chez les milliardaires pour financer leurs lubies en “roulant leur dette” comme des États, tout en évitant de se verser un salaire ou des dividendes qui seraient assujettis à l’impôt.
L’IPO va donc considérablement accroitre le contrôle de Musk sur SpaceX, gonfler sa fortune et décupler sa capacité à faire usage de ses capitaux (nouvelles entreprises, financement de campagnes électorales, etc…). Pour que cette arnaque passe comme une lettre à la poste, le milliardaire prend soin de bien arroser ses copains.
Au-delà d’Elon Musk, tout est fait pour favoriser les investisseurs historiques de SpaceX, ses dirigeants et les capital-risqueurs qui avaient financé son rachat de Twitter (Larry Elison, Peter Thiel, etc). Sans oublier les banques qui organisent l’IPO.
Ces dernières auront la priorité pour se faire rembourser le prêt de 20 milliards concédé à SpaceX début 2026 pour maintenir l’entreprise à flot le temps de l’introduction en bourse. Les grandes banques d’affaires se servent également de cette occasion pour offrir un accès privilégié à l’IPO pour leurs riches clients. Le PDG de JP Morgan, Jamie Diamond, va ainsi personnellement “vendre” l’IPO à ses plus riches clients, qui seront en première ligne pour réaliser des bénéfices sans prendre trop de risques.
Car de manière inhabituelle, les investisseurs qui détiennent des parts avant l’IPO auront l’opportunité de revendre leurs actions plus rapidement que le délais usuellement imposé.
Mais le principal scandale est ailleurs. Qu’ils le souhaitent ou non, de nombreux retraités et travailleurs cotisants pour leurs retraites vont être contraints d’investir dans SpaceX dès les premières semaines qui vont suivre l’IPO, via les fonds de pension et les produits financiers qui suivent les indices boursiers (ETF, pour Equity Tracking Fund). Je vous ai perdu ? Laissez-moi vous expliquer l’embrouille.
SpaceX sera coté sur le NASDAQ, une bourse connue pour son indice phare, le NASDAQ 100 (l’équivalent du CAC40 pour les 100 plus grosses entreprises non financières du Nasdaq). Pour y figurer, une entreprise doit remplir de nombreuses conditions liés à sa gouvernance, son chiffre d’affaires et sa valorisation. Et observer une période d’un an minimum après son introduction en bourse d’un an pour laisser le temps au marché d’évaluer le prix de l’action et à l’entreprise de publier ses résultats plusieurs trimestres de suite.
SpaceX a obtenu une exception. Elle sera incluse dans le NASDAQ deux semaines après l’IPO sans tenir compte des conditions usuelles ni de la période d’attente.
Quel est le rapport avec le retraité américain et l’épargnant français disposant d’un Plan Épargne ? La plupart des fonds de pension et conseillers financiers incluent dans leurs offres des trackers (ETF) conçus pour suivre exactement la valeur des indices boursiers comme le NASDAQ 100. L’idée est de diluer le risque en achetant un panier d’actions ventilées de manière à suivre précisément l’évolution de l’indice. Ces fonds doivent donc contractuellement acheter les actions des nouvelles entreprises entrant dans l’indice, quel que soit le prix.
En clair, Musk va forcer les fonds de pension et autres plans d’épargne à acheter des actions SpaceX juste après l’introduction, quand le prix sera au plus haut et que ses amis commenceront à vendre une partie de leurs parts pour réaliser des gains parfois monstrueux.
Non seulement les petits porteurs qui n’avaient rien demandé seront forcés d’acheter au plus haut, mais la promesse d’inclusion dans le NASDAQ si rapidement alimente la perception d’une IPO qui ne peut qu’atteindre la Lune.
Comme avec le Bitcoin, on observe une mécanique pensée pour forcer l’institutionnalisation d’un investissement hautement spéculatif et déconnecté des réalités économiques, afin de permettre aux insiders d’engranger des profits démentiels en transférant le risque sur les ménages. SpaceX deviendra alors “too big too fail”, comme son patron.
Et ce modèle sera probablement reproduit lors de deux autres IPO très attendues cette année : celles des entreprises à la pointe de l’IA générative, OpenAI et Anthropic.
29.05.2026 à 09:48
Christophe @PoliticoboyTX
La Silicon Valley redeviendrait-elle progressiste ? C’est ce que sous-entend le journal Le Monde à travers son article du 10 mai 2026 intitulé « Les gourous de la Tech multiplient les propositions de “New Deal” pour affronter les conséquences sociales destructrices de l’IA ».
Dario Amodei, patron d’Anthropic, a récemment produit un essai alertant sur les risques civilisationnels posés par l’IA. Depuis, il s’est prononcé en faveur d’une plus grande taxation du capital, sans pour autant défendre la proposition de loi californienne visant à instaurer un prélèvement unique de 5 % du patrimoine des milliardaires californiens. Le cofondateur d’Anthropic a par ailleurs déploré le fait que la philanthropie à la Bill Gates soit passée de mode auprès de ses pairs. Cette même philanthropie, instrumentalisée pour réduire le taux d’imposition, accroitre la fortune et étendre le pouvoir des principaux donateurs…
Mais c’est Sam Altman qui a fait couler le plus d’encre. Le patron d’OpenAI (ChatGPT) vient de publier une feuille de route contenant diverses propositions visant à redistribuer les bénéfices de l’IA et “démocratiser” son implémentation.

Après avoir alerté sur les risques d’une technologie qu’ils s’efforcent de déployer à toute vitesse, les papes de l’IA, Altman et Amodei, seraient-ils soudainement soucieux du bien-être de la société ? Ou bien s’agit-il d’une tentative d’enfumage supplémentaire ?
Des propositions réchaufféesDans ce livre blanc de 13 pages se lisant presque comme un document de stratégie d’entreprise, il est beaucoup question de marketing et de mise en récit. La super intelligence serait toute proche, l’IA va tout bouleverser et produire des gains de productivité jamais vus. Le texte enfile les perles, lieux communs et punchlines appréciés des prophètes de l’IApocalypse, tel un bingo de promesses énoncées comme des inévitabilités. De ce point de vue, Altman s’inscrit dans le « marketing de la peur » qu’il dénonçait récemment.
La nouveauté provient d’une série de propositions pensées pour répondre aux risques et conséquences négatives censées résulter de la « révolution » IA.
Les passages sur l’importance de soumettre ces outils à la délibération démocratique et d’instaurer des régulations « protégeant les enfants, atténuant les risques sur la sécurité nationale et encourageant l’innovation » sont à peu près aussi convaincants que les derniers discours de Poutine sur l’importance du Droit international. Tout comme ceux appelant à « des politiques ambitieuses » pour que les travailleurs soient « associés aux dirigeants d’entreprises afin que l’usage de l’IA améliore les conditions de travail, la sécurité et respecte le droit du travail ». Pour rappel, ChatGPT-5 a été conçu spécifiquement pour remplacer des travailleurs et OpenAI a sciemment ignoré les alertes montrant que son chatbot poussait des enfants au suicide, empirant le problème lors de la conception de la version 5.
Mais ce sont les propositions économiques contenues dans cette feuille de route qui ont alimenté le récit médiatique autour de la soi-disant prise de conscience de la Silicon Valley.
De fait, Altman propose une demi-douzaine de mesures surprenantes. L’instauration d’une semaine de quatre jours (32 heures payées 40) par les entreprises bénéficiant des gains de productivité générés par l’IA fera sourire les salariés de la Silicon Valley auxquels la culture start-up vante l’idéal du 9-9-6 (travailler de neuf heures du matin à neuf heures du soir, six jours sur 7). Une culture qu’Altman a largement contribué à forger, en particulier lorsqu’il dirigeait le principal incubateur à start-up du pays.
La proposition portant sur la création d’un fonds d’investissement souverain alimenté par les profits des géants de la Tech pour redistribuer la richesse créée à tous les citoyens américains est plus originale. Elle semble s’inspirer du fond norvégien permettant de partager les profits de l’industrie pétrolière. Mais la proposition ne dit rien des montants requis ou du niveau de redistribution permis. Seul élément clairement indiqué, ce capital sera investi dans… la Tech, bien entendu.
Reste l’évocation d’une taxation plus importante des grandes entreprises et du capital, une redistribution des gains de productivité aux salariés (sur la base du volontariat, semble-t-il) et l’éternelle taxe sur les robots, qui serait appliquée aux clients d’OpenAI. Les esprits taquins pointeront le fait qu’aucune proposition ne vise à imposer des contraintes directes sur OpenAI et son PDG, alors que le document appelle par ailleurs à subventionner le déploiement de l’IA (cf. les paragraphes sur « le droit à l’IA » et « le développement du réseau électrique ») et de laisser aux syndicats ouvriers le soin de prendre en charge les reconversions professionnelles (cf. la partie sur « l’auto-entrepreneuriat assisté par l’IA »).
Du reste, ce genre de propositions n’a rien de nouveau. De nombreuses figures de la Silicon Valley évoquent depuis des années l’idée d’un revenu universel susceptible de subventionner les travailleurs mis au chômage ou précarisés par leurs soins. En 2016, Sam Altman militait en faveur d’un revenu universel, au point de financer par la suite des programmes expérimentaux. En 2017, Bill Gates plaidait déjà pour l’instauration d’une taxe sur les robots.
Mais depuis leur ralliement derrière l’administration Trump, les patrons de la Tech nous avaient habitués à l’étalage de leur cynisme réactionnaire, par opportunisme et convergence idéologique avec le projet technofasciste de la Maison-Blanche. Il convient donc de s’interroger sur les causes et la crédibilité de cet apparent revirement.
Une réponse au backlash anti-IA ?L’article du Monde débute en citant Alex Karp. En mars 2026, le PDG de Palantir alertait « si la Silicon Valley imagine que nous allons supprimer tous les emplois en col blanc… sans penser que cela finira par la nationalisation de notre technologie, c’est qu’elle est stupide (…) si on leur dit que leurs emplois vont disparaître et qu’ils ne seront qu’un rouage, les gens finiront par sortir les fourches ». Un avertissement pas tout à fait désintéressé formulé par un patron par ailleurs ouvertement en croisade contre les civilisations non-occidentales, qu’il juge inférieures.
Sam Altman semble partager le diagnostic lorsqu’il déclare « La peur et l’anxiété suscitées par l’IA sont justifiées (…) nous avons un besoin urgent d’une réponse à l’échelle de la société tout entière ».
Ces propos permettent d’ancrer l’idée selon laquelle la révolution technologique sur laquelle misent Karp, Altman et Amodei est à la fois inévitable (aucun ne parle de ralentir le déploiement de ces systèmes) et vouée à transformer la société en profondeur. Mais tenir ce type de discours présente deux inconvénients majeurs. D’abord, il est performatif. Les grands patrons et les entreprises n’attendent pas les gains de productivité pour geler les embauches et justifier des plans de licenciement massifs, tandis que certaines professions sont déjà durement touchées. Ensuite, comme le résume très bien Karp, se vanter de détruire les vies de millions de personnes ne vous rend pas particulièrement populaire.
Les propositions d’Altman et Amodei peuvent ainsi se comprendre comme une première réponse à la révolte anti-IA qui gronde aux États-Unis et en France. Le patron d’OpenAI a été la cible d’une tentative d’attentat au cocktail Molotov à son domicile. Dans l’Indiana, un homme a ouvert le feu en vidant le chargeur de son arme devant la résidence d’un élu local ayant récemment voté en faveur de l’implantation d’un data center. Sur les réseaux sociaux, les commentaires prennent rarement le parti des victimes, alors qu’un autre type de contenu est devenu viral : celui d’intervenants se faisant huer par des étudiants lorsqu’ils évoquent l’IA au cours de cérémonie de remise de diplômes. Ainsi, l’ancien PDG emblématique de Google, Éric Schmit, a été conspué lors d’un discours qu’il prononçait à la cérémonie de remise des diplômes d’une grande université américaine. Dans les jours qui ont suivi, deux autres intervenants dans deux autres universités ont subi le même traitement lorsqu’ils ont parlé de l’IA. La surprise manifestée par ces dirigeants témoigne également d’un gouffre générationnel. Si les cadres supérieurs proches de la retraite s’émerveillent devant les possibilités offertes par cette « révolution technologique », les jeunes et les personnes plus exposées y vouent une hostilité viscérale. Les enquêtes d’opinions montrent qu’une majorité d’Américains est hostile à l’IA, dans une proportion écrasante chez les jeunes. Ils ne sont pas les seuls. Le réalisateur Guillermo del Toro a crié « fuck AI » lors de la présentation de son Frankenstein, se faisant le porte-voix de toute une profession.
Cette résistance ne s’exprime pas uniquement via les enquêtes d’opinions et les gestes isolés. Les actions en justice se multiplient, le monde de l’éducation s’organise contre l’IA aux USA et en Grande-Bretagne et il est de plus en plus difficile de construire un centre de données aux États-Unis. Les riverains s’y opposent férocement pour de nombreuses raisons : impact négatif sur les factures d’eau et d’électricité, bruit insupportable jusqu’à plusieurs centaines de mètres de distance, pollution atmosphérique, accaparement de terres… tout ça pour des créations d’emplois se comptant sur le doigt d’une main afin de faire fonctionner une technologie conçue pour produire des millions de chômeurs. Et qui provoque des vagues de suicides et de psychose chez les utilisateurs qui ne sont pas simplement rendus idiots et incompétents par ces outils.
Des promesses reposant sur des hypothèses douteuses.Dario Amodei parle de taux de croissance de 10 à 20 % sans que cela ne fasse exploser de rire le journaliste du Monde, qui ajoute qu’« Elon Musk fait des prophéties du même ordre ». Rappelons que Musk avait promis un million de robotaxis dès 2020 et un premier homme sur Mars en 2024. En ce qui concerne l’IA générative, on attend encore les premiers signes de gain de productivité tangible, alors que des révolutions technologiques comparables (l’informatique, Internet) n’ont pas eu d’effet notable sur la croissance ou la productivité.
Une étude de 2026 portant sur 6000 dirigeants d’entreprises vient de conclure que ces derniers utilisaient à 66 % l’IA dans leurs sociétés (et plus des deux tiers personnellement), mais ne voyaient aucun signe de retour sur investissement positif. Plus récemment, la newsletter payante du Wall Street Journal rapportait que les patrons américains ne parvenaient pas encore à rendre les fameuses IA agentiques rentables. Et le PDG d’Uber vient de reconnaitre que les couts liés au déploiement de l’IA dans son entreprise le contraignaient à geler les embauches, sans pour autant produire de résultats. Cet aveu fait écho à celui de Starbucks et de quelques autres multinationales abandonnant des projets de déploiement de l’IA.
« Et l’effondrement de l’emploi des jeunes diplômés aux États-Unis ! » me diriez-vous ?
Il est imputable au manque d’embauche, ce qui peut s’expliquer aussi bien par les gains de productivité réels qu’espérés. Du reste, une étude récente vient de conclure que ce ralentissement serait surtout dû à l’irruption du télétravail depuis 2020, et non à l’IA générative. Selon les auteurs, le travail depuis la maison ne permet pas d’encadrer et former aisément les juniors, ce qui décourage les embauches de ce type.
Même si l’IA finit par produire un chômage de masse et des gains de productivité spectaculaires, il n’est pas certain que ses bénéfices seront captés par les géants de l’IA. Les entreprises leaders du secteur, comme OpenAI, xAI et Anthropic perdent des milliards de dollars chaque année. De leurs propres aveux, elles ne pensent pas atteindre la rentabilité sur le court terme. Les systèmes d’IA commercialisés actuellement sont massivement subventionnés par le capital risque : les utilisateurs finaux profitent de ces outils gratuitement ou payent des abonnements inférieurs aux couts d’usage. Chaque dollar de revenus perçus par OpenAI au premier trimestre 2026 lui coute 1,2 dollar en frais opérationnel.
Cette réalité explique le fait qu’OpenAI ait retiré du marché son programme de génération de vidéo Sora, les couts étant trop élevés et la demande trop faible. De son côté, Microsoft et Anthropic commencent à facturer l’utilisation de leurs IA au nombre de « jetons » générés (proportionnel au temps de calcul requis) tout en augmentant les prix. Cet abandon progressif de la tarification par abonnement constitue un signe supplémentaire de la non-pérennité du modèle commercial actuel.
En parallèle, le nombre d’utilisateurs de ChatGPT a décru pour la première fois sur le dernier trimestre, selon des sources internes à OpenAI. Une des causes identifiées serait la concurrence de Gemini (Google) et Claude (Anthropic). Outre le cout élevé des IA génératives reposant sur des LLM issus des stratégies de développement d’hyperscaling (des modèles toujours plus complexes et gourmands en puissance de calcul), la technologie se heurte aussi au risque de commodification. C’est-à-dire l’évolution d’une technologie rare et chère vers un produit standardisé, soumis à une grande concurrence et ne pouvant être vendu qu’à bas prix. Le chinois DeepSeek produit des modèles vingt fois moins chers offrant des performances comparables, par exemple.
Les récits tendant à démontrer le gain de productivité permis par des IA tombent souvent dans deux catégories : les succès personnels, indépendamment de l’employeur, qui ne débouchent pas nécessairement sur des gains de productivité du point de vue de l’entreprise (le salarié fournit le même travail, mais dégage du temps libre, ou produit plus vite du travail de moins bonne qualité qui génère une charge de travail supplémentaire pour ses collègues) ou bien l’entreprise impose l’usage de l’IA qui permet au salarié d’être plus productif avant d’être victime de burn-out (ou de voir sa productivité s’effondrer du fait de la fatigue mentale).
Tout ça pour dire que l’hypothèse selon laquelle l’IA va profondément transformer la société et générer des profits permettant une redistribution massive de revenus reste encore à démontrer. C’est avant tout un argument marketing pour attirer les investisseurs et pousser les clients à adopter ces outils.
Un paratonnerre dénué de toute crédibilité.Admettons que le futur dépeint par Altman advienne tôt ou tard. Peut-on compter sur ce dernier pour œuvrer à la mise en place des propositions qu’il formule ?
Son discours doit être pris dans son contexte. Celui de la préparation de l’entrée en bourse d’OpenAI d’un côté, et des efforts législatifs visant à mieux réguler l’IA de l’autre. À Bruxelles, la mise en place de l’IA Act et la finalisation du « digital omnibus » qui doit adoucir les contours de ces régulations sont imminentes. À Washington, les questions liées à la régulation du secteur sont également à l’agenda législatif. Interrogée par l’AFP, la spécialise des questions de lobbyisme Margarida Silva, dénonce « un exercice de marketing ». Pour elle, la Tech déploie les mêmes stratégies de lobbyisme que les fabricants de cigarettes et le lobby pétrolier, mais « a beaucoup plus d’argent à y consacrer ».
La feuille de route d’OpenAI permet de mettre en avant des propositions allant clairement dans son intérêt, comme les subventions pour le déploiement de l’IA, tout en dépeignant un futur radieux où les gains financiers seraient redistribués. Ce qui permet de détourner l’attention des questions actuelles, visant à réguler tout de suite des aspects de l’industrie de la Tech, note l’experte interrogée par l’AFP.
Or, sur ce point, OpenAI prend des actions concrètes qui s’opposent directement aux propositions portant sur un futur hypothétique. L’entreprise a activement participé aux efforts du lobby pro-IA pour convaincre le gouverneur de Californie d’opposer son véto à une loi qui visait à placer des garde-fous sur le développement des IA génératives. De même, Altman et le numéro deux d’OpenAI, Greg Brokman, financent activement les candidats républicains favorables à la dérégulation de l’IA dans le cadre des élections de mi-mandats. Le Graal de ce lobby reste le vote d’un texte interdisant toute régulation au niveau des États (Californie, New York, Texas. etc.). Or, c’est à cette échelle que les régulations ont le plus de chance d’aboutir et que les lois promulguées tendent à influencer d’éventuelles lois fédérales.
D’un côté, OpenAI lutte contre la moindre régulation. De l’autre, son PDG appelle à réguler le secteur et partager ses profits…
Lui faire confiance pour activement faire advenir les propositions qu’il formule revient à miser sur Donald Trump pour lutter contre la corruption et le sexisme. Sam Altman est un adepte de drogues récréatives constamment décrit comme un manipulateur narcissique aux tendances sociopathiques. Il a manipulé Elon Musk et d’innombrables autres collaborateurs en présentant OpenAI comme une entreprise à but non lucratif qui publierait ses résultats en open source, avant de transformer la start-up en société à but lucratif opérant dans la plus grande opacité.
Depuis, OpenAI a refusé de corriger sérieusement les problèmes inhérents à ChatGPT (tendance à pousser des utilisateurs au suicide, à développer des psychoses, etc.) alors qu’Altman voulait mettre en place une version érotique du chabot. Il a également décidé de travailler plus intensément avec l’armée américaine de Donald Trump lorsque Anthropic remettait en cause ce genre de collaboration. La contradiction entre le discours et les actes devrait être disqualifiante.
Une autre vision de l’IA est possibleHistoriquement, l’automatisation de pans entiers de la production (taylorisme, organisation scientifique du travail, fordisme…) ne produit pas une amélioration des conditions de travail, contrairement à ce qu’Altman appelle de ses vœux. En 1930, l’économiste John Maynard Keynes avait prédit que l’automatisation et les gains de productivité déboucheraient sur une semaine de 15 heures, nos besoins supposés constants étant largement satisfaits. Cette double hypothèse était fausse. Le capitalisme est capable d’augmenter notre niveau de besoin (avec la consommation de masse, la publicité, le désir mimétique qui nous pousse à vouloir vivre comme des milliardaires…) tout en s’assurant que les gains de productivité soient captés par les propriétaires des moyens de production. Pourquoi en serait-il autrement avec cette nouvelle technologie ?
Intrinsèquement, l’IA générative telle qu’elle est conçue par OpenAI, Anthropic, Musk et les GAFAM ne peut pas produire les effets bénéfiques que ces derniers agitent devant nos dirigeants. Comme le détaille brillamment Karen Hao dans son livre « Empire of AI », l’approche impérialiste et dominatrice choisie implique des effets de concentration de pouvoir dans les mains de quelques-uns. C’est précisément pour cela que ces IA sont conçues via une stratégie d’hypescaling nécessitant toujours plus de ressources (données, électricité, métaux, travail humain esclavisé, terrains…) et pensée pour rendre les utilisateurs accrocs. S’imaginer que les mêmes causes peuvent produire des effets diamétralement opposés n’a pas de sens.
Pourtant, une autre IA est possible.
On peut concevoir des LLM qui ne sont pas programmés pour donner l’illusion d’être plus humains ou intelligents qu’ils ne sont. Qui ne disent pas « je » et ne parlent pas comme un ami renforçant vos biais dans le but de vous manipuler. On peut très bien concevoir des IA qui ne nécessitent pas une telle quantité de données ni de ressources naturelles, comme l’explique Karen Hao. Les IA génératives qui ont permis des avancées spectaculaires en biochimie (récompensées par deux prix Nobel) ne reposaient pas sur des LLM généralistes.
De même, le développement des IA peut se faire en open source (comme c’est en partie le cas en Chine) et en dehors des logiques de marché (comme le fait la recherche universitaire). Une IA collaborative, transparente, sobre et éthique est possible. Au minimum, il serait normal que les entreprises développant l’IA soient tenues légalement responsables des drames provoqués par leurs outils, contraintes de publier leurs données d’entrainement, de respecter le copyright et de soumettre leurs modèles à des audits. Les nouveaux programmes devraient passer par une phase de test conditionnant une autorisation de mise sur le marché délivrée par la puissance publique. Idéalement, ce genre d’outil pourrait être socialisé ou déployé sur le mode des communs (comme l’accès à Internet, d’une certaine façon). Le déploiement des data centers devrait être soumis à la délibération démocratique, comme celui du déploiement de certains outils IA dans la sphère publique et l’éducation. À minima, une taxe Zucman sur les milliardaires éviterait la trop grande concentration des richesses. Mais de tout cela, Sam Altman et Dario Amodei ne parlent pas. Car cela s’oppose à leurs intérêts et épouse une logique qui remettrait en cause leur pouvoir.