08.03.2026 à 11:47
Il y a 30 ans, le monde ressemblait encore à quelque chose de familier. On trouvait au top 10 du classement Forbes des milliardaires japonais, allemands, canadiens, coréens et suédois. Il y avait des dynasties familiales britanniques et américaines, des empires bâtis sur la grande distribution, l'immobilier, l'emballage industriel ou les conglomérats manufacturiers. Leurs fortunes cumulées frôlaient les 100 milliards de dollars, soit environ 0,4% du PIB américain de l'époque.
En 2026, ce même classement ressemble à un annuaire de la Silicon Valley. À quelques exceptions près (Bernard Arnault, Amancio Ortega et Warren Buffett, vestiges d'une ère industrielle révolue) le top 10 est désormais presque exclusivement composé de pionniers de la tech: Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Larry Ellison, Steve Ballmer, Sergey Brin et Larry Page. Ensemble, ces dix hommes cumulent plus de 16 000 milliards de dollars, soit environ 8% du PIB américain. La concentration est vertigineuse. La question qui s'impose l'est tout autant: que se passe-t-il quand une poignée d'oligarques détermine seule la direction de l'humanité ?
Car c'est bien de cela qu'il s'agit. L'intelligence artificielle générale (soit disant capable d'égaler, voire de surpasser les capacités cognitives humaines) est-elle un objectif souhaitable ? Combien de milliers de milliards de dollars et de térawattheures d'énergie faut-il y consacrer ? Quels emplois survivront à cette révolution ? Une explosion de productivité suffira-t-elle à compenser les inégalités qu'elle engendre ? Ces questions fondamentales ne seront pas tranchées par un débat démocratique, un parlement ou un référendum. Elles le seront dans les bureaux de quelques dizaines de personnes, les dirigeants d'Anthropic, d'OpenAI, de Google DeepMind, ainsi que quelques investisseurs comme Peter Thiel. C'est leur vision du futur qui s'imposera à tous.
07.03.2026 à 22:12
La semaine dernière, une onde de choc a traversé les couloirs d'OpenAI. Caitlin Kalinowski, directrice de l'équipe robotique de l'entreprise, a annoncé publiquement sa démission en réaction à l'accord controversé conclu avec le département américain de la défense. Une décision qui en dit long sur les tensions profondes que soulève l'IA militaire, y compris au sein même des grandes firmes technologiques.
Dans un message publié sur les réseaux sociaux, elle a tenu à préciser les contours de son geste:
"Ce n'était pas une décision facile. L'IA a un rôle important à jouer dans la sécurité nationale. Mais la surveillance des Américains sans contrôle judiciaire, et l'autonomie létale sans autorisation humaine, sont des lignes qui méritaient bien plus de réflexion qu'elles n'en ont reçu."Elle a également insisté sur le fait que sa démission était une question de principe, pas de personnes, affirmant conserver un profond respect pour le PDG Sam Altman et ses équipes. Dans un message complémentaire sur X, elle a précisé sa pensée:
"Mon problème, c'est que l'annonce a été précipitée sans que les garde-fous soient définis. C'est avant tout une question de gouvernance. Ces sujets sont trop importants pour être traités à la hâte."Kalinowski avait rejoint OpenAI en novembre 2024, après avoir dirigé le développement des lunettes de réalité augmentée chez Meta. Sa démission est sans doute la retombée la plus médiatique de la décision d'OpenAI de s'associer au Pentagone.
Pour comprendre ce qui a conduit à cette rupture, il faut revenir quelques semaines en arrière. Des discussions entre le Pentagone et Anthropic (l'entreprise concurrente, créatrice de Claude) ont échoué, Anthropic ayant tenté de négocier des garanties pour éviter que sa technologie ne soit utilisée à des fins de surveillance de masse ou d'armement autonome. En réponse, le Pentagone a désigné cette dernière comme un risque pour la chaîne d'approvisionnement, une décision que la société d'IA conteste en justice. Microsoft, Google et Amazon ont de leur côté confirmé qu'ils continueraient à mettre Claude à disposition de leurs clients non-militaires.
C'est dans ce contexte tendu qu'OpenAI a rapidement conclu son propre accord avec le gouvernement américain, autorisant l'utilisation de ses technologies dans des environnements classifiés. L'entreprise a décrit cette approche comme "plus large et multicouche", s'appuyant à la fois sur des clauses contractuelles et des garde-fous techniques pour protéger ses propres lignes rouges (notamment l'interdiction de la surveillance domestique et des armes autonomes).
La controverse a rapidement débordé au-delà des cercles technologiques. Les désinstallations de ChatGPT auraient bondi de 295%, tandis que Claude grimpait en tête des téléchargements gratuits sur l'App Store américain. Au moment où j'écris ces lignes, Claude et ChatGPT occupent respectivement la première et la deuxième place du classement. Un renversement de tendance symbolique, même si difficile à interpréter sur le long terme. Sam Altman lui-même a déclaré être prêt à amender l'accord pour interdire explicitement toute surveillance des citoyens américains. Un signe que la pression, tant interne qu'externe, commence à produire ses effets.
La démission de Kalinowski pose une question qui va bien au-delà d'une entreprise ou d'un contrat: jusqu'où les ingénieurs et dirigeants de l'IA sont-ils prêts à aller au nom de la sécurité nationale ? Et qui, dans ces négociations opaques entre géants de la tech et gouvernements, est chargé de veiller réellement aux intérêts des citoyens ? Pour l'instant, OpenAI doit se chercher un nouveau directeur de la robotique. Et répondre à des questions autrement plus complexes.
07.03.2026 à 09:24
Il y a des lancements de produits qui tombent mal. Celui d'Anthropic a quelque chose de délibérément provocateur.
Hier 6 mars, au lendemain de la décision du Pentagone de classer l'entreprise comme risque pour la chaîne d'approvisionnement (une désignation jusqu'ici réservée à des adversaires étrangers comme Huawei) Anthropic a présenté l'Anthropic Marketplace, sa propre place de marché de logiciels d'entreprise. Le message implicite est difficile à manquer. Les affaires continuent et même plutôt bien.
L'idée est directement inspirée des marketplaces d'AWS et Microsoft Azure. Les clients entreprises ayant souscrit un engagement annuel avec Anthropic pourront désormais utiliser une partie de ce budget pour acheter des applications tierces construites sur Claude (sans que la firme prélève de commission). Les partenaires au lancement incluent Snowflake, le spécialiste de la data, Harvey pour le droit, et Replit pour les développeurs.
Le lancement intervient dans un contexte pour le moins chargé. La veille, le département de la défense américain avait officialisé la rupture avec Anthropic. Le conflit couvait depuis des mois, l'entreprise refusait de garantir que Claude puisse être utilisé à des fins de surveillance de masse de citoyens américains ou pour piloter des armes entièrement autonomes. Le Pentagone, qui avait pourtant signé un contrat de 200 millions de dollars avec elle en juillet 2025, exigeait un accès à Claude pour toutes fins légales et refusait d'accepter les limites proposées.
La désignation comme risque de la supply-chain a des conséquences immédiates: toute entreprise ou agence gouvernementale travaillant pour le Pentagone doit désormais certifier qu'elle n'utilise pas les modèles d'Anthropic. Des acteurs comme Palantir, qui avait intégré Claude dans son système Maven Smart System et en dépendait pour environ 60% de ses revenus gouvernementaux américains, se retrouvent dans une position délicate.
Dario Amodei, le PDG d'Anthropic, a qualifié ces restrictions de ciblées et limitées aux contrats directement liés au Pentagone. L'entreprise a annoncé qu'elle contestera la décision en justice. Des juristes spécialisés en droit national ont décrit ce précédent comme potentiellement dangereux, punissant une entreprise américaine pour avoir refusé de désactiver des garde-fous de sécurité sur sa propre technologie.
La marketplace révèle aussi une contradiction interne. Depuis un an, Anthropic développe ses propres produits entreprise (Claude Code, Claude for Work, et une gamme d'outils agentiques) qui concurrencent précisément les éditeurs SaaS qu'elle accueille aujourd'hui. L'un des arguments de vente de Claude Code était justement de permettre aux développeurs de se passer de logiciels tiers. La firme semble avoir tiré une conclusion pragmatique. Il n'existe pas de modèle unique d'adoption de l'IA en entreprise. Certains clients veulent construire avec Claude, d'autres acheter des applications finies. La marketplace tente de capturer les deux segments sans forcer un choix.
Mais la véritable stratégie est peut-être plus simple encore: multiplier le nombre d'organisations et de workflows qui dépendent de Claude. Cette dépendance est un levier en soi et il n'a pas besoin de commission pour s'accumuler.
07.03.2026 à 06:57
Valve avait fait rêver des millions de joueurs en novembre dernier avec l'annonce de sa Steam Machine, son Steam Frame et son Steam Controller, une promesse de retrouver l'expérience PC dans un format console, accessible et clé en main. Mais depuis quelques semaines, l'enthousiasme laisse place à une incertitude croissante. La faute à une crise mondiale des composants qui touche désormais de plein fouet les plans du géant de la distribution numérique.
Dans un billet publié sur son site officiel sous forme de bilan annuel, Valve a glissé une mise à jour discrète mais intéressante sur ses projets matériels. L'entreprise écrit:
« Nous espérons livrer en 2026, mais comme nous l'avons récemment partagé, les pénuries de mémoire et de stockage ont créé des défis pour nous. Nous partagerons des mises à jour publiquement lorsque nous aurons finalisé nos plans. »Une formulation qui peut sembler anodine, mais qui marque un recul notable par rapport aux déclarations de février dernier. À l'époque, Valve affirmait toujours viser le premier semestre 2026 pour le lancement de ses trois produits, tout en reconnaissant que les prix et les dates précises restaient à confirmer. Aujourd'hui, l'objectif du premier ou du deuxième trimestre est clairement abandonné, et un report à 2027 n'est plus exclu.
Le contexte explique en grande partie cette situation. Depuis la fin 2025, les prix de la mémoire vive et des composants de stockage ont connu une envolée spectaculaire. Cause principale, les géants de l'intelligence artificielle rachètent les puces disponibles à une vitesse industrielle, asséchant les stocks mondiaux et faisant grimper les tarifs pour tout le monde. Aucun acteur du secteur n'est épargné, pas même Apple, qui serait contraint d'accepter des tarifs bien plus élevés pour s'approvisionner.
Il serait néanmoins exagéré d'enterrer la Steam Machine. Valve n'a pas mis à jour sa FAQ officielle sur les dates de lancement, ce qui laisse une porte ouverte. Le communiqué ne dit pas que la sortie est annulée ou repoussée à l'année prochaine. Il affirme simplement que rien n'est encore figé. Pour les joueurs qui attendaient une alternative abordable au PC gaming traditionnel, c'est une bouée à laquelle s'accrocher.
Ce qui est certain, c'est que l'idée originale reste séduisante: offrir une bibliothèque PC gigantesque, des milliers de jeux compatibles, dans un boîtier compact et simple d'utilisation. Dans un marché où construire son propre PC est devenu coûteux, la Steam Machine a tout pour s'imposer. La question n'est plus de savoir si le produit trouvera son public, mais bien si son fabricant parviendra à le faire exister dans un environnement économique aussi instable. En attendant, vous n'avez plus qu'à patienter et surveiller les prochaines annonces avec une attention redoublée.
06.03.2026 à 21:52
La cybersécurité est un domaine où chaque vulnérabilité découverte avant un acteur malveillant représente une victoire. C'est dans cet esprit qu'Anthropic a mené, en partenariat avec Mozilla, une expérience inédite, lâcher Claude Opus sur le code source de Firefox pour voir ce qu'il était capable de débusquer. Le résultat est aussi impressionnant qu'il est instructif.
En l'espace de deux semaines seulement, l'équipe a identifié pas moins de 22 failles de sécurité distinctes dans le navigateur. Parmi elles, 14 ont été classifiées comme étant de haute sévérité, soit le genre de bugs qui, s'ils venaient à être exploités, pourraient avoir des conséquences sérieuses pour des millions d'utilisateurs à travers le monde. La grande majorité de ces vulnérabilités ont depuis été corrigées dans Firefox 148, la version publiée en février dernier, même si quelques correctifs attendront encore la prochaine mise à jour.
Le choix de Firefox comme terrain d'expérimentation n'a pas été choisi par hasard. Anthropic explique avoir ciblé ce logiciel précisément parce qu'il représente un double défi. C'est à la fois une base de code d'une grande complexité et l'un des projets open source les mieux testés et les plus sécurisés au monde. En d'autres termes, si Claude devait prouver sa valeur dans ce domaine, c'était en s'attaquant à un adversaire coriace. La démarche a débuté par une exploration du moteur JavaScript, avant de s'étendre progressivement à d'autres parties du code. Une approche méthodique qui s'est avérée payante, puisque les vulnérabilités découvertes traversent plusieurs couches du navigateur.
L'un des enseignements les plus intéressants de cette expérience concerne le fossé qui sépare la détection d'une vulnérabilité de son exploitation concrète. Si Claude Opus s'est montré particulièrement efficace pour repérer des failles, il a été beaucoup moins performant au moment de construire des preuves de concept permettant de les exploiter réellement. L'équipe a consacré 4 000 dollars de crédits API à cette tentative (une somme non négligeable) et n'est parvenue à produire des exploits fonctionnels que dans deux cas sur vingt-deux. Ce résultat nuance l'image d'une IA omnipotente capable de devenir du jour au lendemain un outil offensif redoutable entre de mauvaises mains. La frontière entre « trouver » et « exploiter » reste, pour l'instant, bien réelle.
Au-delà des chiffres, cette collaboration entre Anthropic et Mozilla envoie un message clair à l'ensemble de l'écosystème du logiciel libre. L'IA peut devenir un allié précieux pour renforcer la sécurité de projets open source, y compris les plus matures et les mieux maintenus. Traditionnellement, l'audit de sécurité de grandes bases de code nécessite des équipes de chercheurs expérimentés, du temps et des budgets conséquents. La capacité de Claude à parcourir et analyser des millions de lignes de code en quelques jours ouvre des perspectives nouvelles pour les projets qui manquent de ressources humaines dédiées à la sécurité.
Cela dit, la médaille a son revers. L'essor de l'IA dans le développement logiciel s'accompagne également d'une recrudescence de pull requests automatisées de mauvaise qualité, parfois erronées, parfois trompeuses. L'outillage intelligent ne remplace pas le jugement humain, il l'augmente, pour le meilleur comme pour le pire. Ce partenariat Mozilla-Anthropic restera sans doute comme une démonstration convaincante de ce que l'IA peut apporter à la sécurité informatique, à condition d'être utilisée avec rigueur et dans un cadre de confiance établi.
06.03.2026 à 20:47
Les tarifs douaniers imposés par Donald Trump continuent de faire des vagues et cette fois, ce sont deux géants de l'économie mondiale qui passent à l'offensive sur le terrain judiciaire. Nintendo of America et FedEx ont chacun déposé des plaintes devant le tribunal américain du commerce international, réclamant le remboursement des droits de douane qu'ils ont payés depuis l'entrée en vigueur des mesures tarifaires controversées du président.
Selon la plainte, Nintendo demande un remboursement rapide, avec intérêts, des droits de douane acquittés par l'entreprise. La firme de Kyoto n'entend pas laisser passer l'addition sans se battre. Le contexte est particulièrement savoureux. C'est le jour même où Trump annonçait l'instauration de vastes tarifs sur les importations en provenance de nombreux pays que la marque japonaise avait choisi de dévoiler les détails du lancement de la Switch 2, avec notamment une date de précommande fixée au 9 avril 2025. La coïncidence n'a pas été sans conséquence. Face à l'incertitude économique générée par l'annonce présidentielle, Nintendo avait d'abord repoussé les précommandes américaines afin d'évaluer l'impact potentiel des droits de douane. La console a finalement été lancée comme prévu, mais avec des prix revus à la hausse sur plusieurs accessoires, une décision directement liée à la pression tarifaire.
Une récente décision de la cour suprême des États-Unis donne du poids aux recours de Nintendo et FedEx. Le mois dernier, la plus haute juridiction du pays a jugé que le recours de Trump à l'International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) pour imposer des tarifs réciproques était illégal. En clair, le président aurait outrepassé ses prérogatives en utilisant cette loi d'exception pour justifier des droits de douane de grande ampleur. La cour suprême n'a toutefois pas précisé les modalités concrètes de remboursement des sommes déjà versées, ouvrant ainsi la voie à une bataille juridique que des entreprises comme celles impliquées aujourd'hui sont bien décidées à mener.
FedEx, de son côté, a également déposé une plainte devant le même tribunal, réclamant un remboursement intégral. Le géant américain de la logistique est allé plus loin que la simple démarche judiciaire. Il a annoncé publiquement que si des remboursements lui étaient accordés, il les reverserait à son tour aux expéditeurs et consommateurs qui ont, en bout de chaîne, supporté ces charges. Une posture commerciale habile, qui transforme une action en justice en geste de bonne foi envers sa clientèle.
Pour Nintendo, l'enjeu dépasse les seuls droits de douane. La Switch 2 est une console récente et chaque dollar de surcoût imposé aux consommateurs américains fragilise son avenir. Pour FedEx, dont le modèle repose sur des flux commerciaux internationaux massifs, les tarifs Trump représentent une perturbation structurelle qui ne peut être absorbée indéfiniment. Le bras de fer est loin d'être terminé. Il se déplace simplement des salles de conseil d'administration vers les prétoires.