06.10.2025 à 18:35
Christophe @PoliticoboyTX
Le terme “Silicon Valley” fait son apparition en 1971, en titre d’une enquête d’Electronic News détaillant la révolution numérique se déroulant au cœur de la vallée de Santa Clara. De la baie de San Francisco jusqu’à la ville de San Jose, cette bande de terre de quelque 50 km de long et cinq de large est plus qu’un lieu géographique et un centre économique. Berceau de l’industrie numérique et de la haute technologie, la Silicon Valley désigne aussi une culture particulière et, par abus de langage, l’industrie de la Tech.
Plus de 40 % du capital-risque américain y est investi chaque année. Sept des huit plus grandes capitalisations boursières mondiales (Apple, Google, Amazon, Microsoft, Facebook, Nvidia et Tesla) y possèdent leur siège social ou y sont étroitement liées. On pourrait également citer Uber, Airbnb, OpenAI, Oracle, Salesforce, PayPal, eBay, Intel, Palantir, Cisco, AMD, Adobe, Yahoo et Netflix, pour donner une idée de l’impact de ces multinationales sur notre quotidien. La région est la troisième plus riche au monde en termes de PIB par habitant et abrite la plus grande concentration de milliardaires et millionnaires du pays. Souvent imitée, jamais égalée, la Valley continue d’être à la pointe de l’innovation mondiale.
Son rayonnement s’expliquerait par un cocktail unique mêlant goût du risque, culture entrepreneuriale et travail acharné, porté par des self-made-men et génies visionnaires forcément anticonformistes. Héritiers d’un esprit pionnier enrichi par la contre-culture des années 1960-1970, leurs start-up peuplées d’ingénieurs travaillant 80 heures par semaine dans l’espoir de voir leurs stock-options se transformer en or seraient à la source des principales révolutions industrielles de ces dernières décennies.
Retracer l’histoire de cette “vallée du silicium” permet de remettre en cause ce récit trompeur. Et de comprendre le type de futur qu’elle cherche à nous imposer. C’est dans ce but que je vous propose cette “brève histoire de la Silicon Valley”. Elle sera divisée en quatre partie selon le plan détaillé plus bas. Vous lisez actuellement la première partie. Si vous y accédez par courriel, il est probable que le texte soit tronqué. Je vous recommande de le lire directement via sur mon site “faketech.fr”.
Ce long format sera publié à un rythme hebdomadaire et épousera le plan suivant :
Partie 1 : Aux origines du mal
De la ruée vers l’or à l’Université Stanford (1848-1889)
De l’eugénisme à l’électronique (1889-1945)
Des semi-conducteurs au Macintosh, les prémices de la révolution informatique (1951-1975)
Partie 2 : La révolution numérique n’aura pas lieu
De la contre-culture aux monopoles : Jobs, Gates et le mythe du self-made-man
D’ARPANET au World Wide Web : la privatisation des communs
De Netscape à la bulle.com : le triomphe du capital-risque
Partie 3 : Conquérir le monde
Du BIG DATA à BIG BROTHER
Amazon et la matérialisation du numérique
De l’ubérisation à l’enshittification du monde
Partie 4 : Vers le technofascisme et au-delà
De la “Paypal mafia” à la radicalisation de la Silicon Valley
Intelligence artificielle : vers l’âge des Fake Tech ?
Epilogue : vers le technofascisme et au-delà.
Un mot sur mes sources :
Je me suis largement inspiré de l’ouvrage “Palo Alto: A History of California, Capitalism, and the World” (Malcolm Harris, 2023, 923 pages, non traduit). En plus de ce matériaux extrêmement dense, j’ai puisé mes informations dans un vaste corpus de lectures complémentaires (articles de presse, biographies d’entrepreneurs, documentaires, livres, Wikipedia).
Pour ne pas alourdir le texte et compliquer ma tâche, j’ai pris le parti de ne pas citer directement les références. Les affirmations sont aisément vérifiables par de simples recherches Internet. Et Lorsque ce n’est pas le cas, j’ai indiqué ma source ou inséré un lien hypertexte vers celle-ci.
Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture et à vous encourager à partager ce travail autour de vous pour faire connaître cette publication et la “véritable” Histoire de la Silicon Valley.
* Une brève Histoire de la Silicon Valley * ** Partie 1 : Aux origines du mal ** L’histoire de la Silicon Valley commence avec celle du génocide des Amérindiens Ohlone. Quelque 300 000 natifs coexistaient difficilement avec les Espagnols, la moitié d’entre eux ayant péri de maladies importées pendant la période coloniale allant de 1769 à 1846. Lorsque les États-Unis d’Amérique arrachent la région au Mexique, leurs premiers colons découvrent une terre d’abondance, sorte de paradis terrestre à la biodiversité époustouflante. Le nord de la Californie se prêtait à la culture des fruits et céréales, mais la main-d’œuvre faisait cruellement défaut. La piste passant à travers les montagnes Rocheuses était virtuellement impraticable. Les voyageurs y préféraient les voies maritimes qui contournaient le continent américain. Cette poignée de pionniers n’avait pas l’intention de se tuer à la tâche, préférant réduire les populations autochtones à une forme d’esclavage ou de travaux forcés pour cultiver la terre et faire fructifier les vergers luxuriants.
Les tribus indiennes résistaient à cette entreprise coloniale d’autant plus efficacement qu’elles pouvaient aisément subvenir à leurs besoins en vivant de la chasse et de la cueillette. La ruée vers l’or de 1849 causa leur perte. Un nombre croissant de colons arriva par la mer, bien décidé à chasser les Indiens de leurs terres pour y prospecter. L’historien Benjamin Madley qualifie le génocide californien de massacre autogéré et partant de la base, où les colons s’organisent en milices, avec le soutien législatif et financier de l’État fédéral pour perpétrer l’extermination des natifs. En l’espace de 20 ans, plus de 80 % d’entre eux périrent, ce qui fait de ce nettoyage ethnique un des génocides les plus rapides et drastiques de l’Histoire. Une culture extrêmement riche et complexe, comptant des dizaines de langues, ethnies et manières de vivre en harmonie avec la nature fut remplacée par des champs d’extraction aurifère à ciel ouvert exploités par des colons avides de métal précieux.
C’est à cette époque que le père de la Silicon Valley arriva depuis New York en Californie. Leland Stanford, le frère cadet d’une famille de quatre enfants, est décrit comme “peu remarquable” et “le moins brillant de la fratrie”. Après avoir difficilement terminé ses études dans des écoles médiocres, il s’établit dans le Wisconsin comme avocat, sans succès. Las, il rejoint ses frères à San Francisco et prend la direction d’une succursale de leur entreprise de quincaillerie. Son magasin se spécialise dans la vente de pelles et équipements de prospection. En pleine ruée vers l’or, le succès est au rendez-vous. Stanford profite de son statut de notable local pour s’engager en politique, dans le Parti républicain de Lincoln. Tous les mandats étant occupés par le Parti démocrate pro-esclavagiste, Stanford gravit sans problème les échelons au sein de l’opposition. Si bien que lorsque la guerre de Sécession débouche sur l’hégémonie du Parti républicain, il se retrouve propulsé candidat au poste de Gouverneur en tant que plus haut “gradé” de la modeste antenne californienne.
Il utilise l’influence conférée par ce poste pour obtenir, avec ses nouveaux associés, la construction d’une première ligne de chemin de fer chargée de relier la Californie à l’est du pays. Étant l’un des principaux actionnaires de la Pacific Railway, Stanford va amasser une immense fortune sur le dos des Amérindiens qu’il spolie de leurs terres pour valoriser la ligne de chemin de fer et des ouvriers chinois que sa compagnie paye une misère pour la construction. Son conglomérat, comparé à une pieuvre par la presse de l’époque, jouissait d’un monopole régional particulièrement lucratif.
Devenu indésirable à San Francisco, où la populace vient fréquemment manifester sa colère devant les portes de sa villa, Leland Stanford va utiliser sa fortune à deux desseins. Le premier est une passion subite pour l’élevage des pur-sang. Il achète une immense propriété à quelques dizaines de kilomètres de San Francisco, qu’il nomme Palo Alto, du nom d’un grand arbre présent sur place. Il y implante la Palo Alto Stock Farm, dont les écuries vont mettre au point une nouvelle méthode de sélection génétique et de préparation des étalons, inédite pour l’époque. Elle consiste à entrainer dès le premier âge les trotteurs jusqu’ici jugés trop jeunes pour apprendre l’allure. En cette fin de XIXe siècle, la mécanisation de l’agriculture nécessite de plus en plus de chevaux, véritable carburant de l’économie. Augmenter leurs performances permettrait d’augmenter leur prix. L’entreprise s’avère lucrative et glorieuse, bien qu’elle nécessite d’infliger de nombreuses souffrances aux jeunes pur-sang et d’en tuer certains à la tâche.
Mais c’est à la mort prématurée de son fils unique, suite à une maladie contractée lors d’un voyage en Europe en 1884, que Stanford va réaliser l’œuvre de sa vie. Avec sa femme, le couple dévasté décide de rendre hommage à leur fils en créant de toutes pièces un musée et une grande université, destinés à concurrencer les plus grandes académies de la côte est. Construite sur les terres du ranch de Palo Alto, elle est baptisée du nom de leur fils : Leland Stanford Junior University.
L’établissement va recruter parmi les meilleurs professeurs et chercheurs de la nation, à l’aide de salaires mirobolants et promesses d’indépendance. L’accent est immédiatement mis sur une discipline encore peu prisée des grandes universités de la côte est : les sciences physiques et l’ingénierie, en particulier dans les domaines de l’extraction minière et de l’hydraulique. Dotée d’une superficie immense, elle va progressivement jouir d’un avantage indéniable sur ses concurrents en offrant l’espace nécessaire à l’accueil d’un écosystème de laboratoires et d’entreprises.
Leland Stanford ne vécut pas assez longtemps pour admirer la portée de son œuvre. Sa femme assura la direction de l’université un certain temps, mais périt empoisonnée. Le principal suspect n’est autre que le président de l’Université recruté par les Stanford : David Starr Jordan. La mort de l’épouse lui permet de mettre en place son projet : moins un musée et espace célébrant les arts et les lettres, plus une fabrique à élite et un centre de recherche. Très investi dans les thèses eugéniques, Jordan place à des postes clés des universitaires situés au cœur de ce mouvement idéologique, dont le psychologue Lewis Terman. Sous leur direction, la faculté va user d’une approche où se mêle racisme et pseudo-scientisme. Les candidats étudiants sont recrutés via des processus de sélection inédits, où les liens familiaux, la taille corporelle et les résultats au tout premier test QI Stanford-Binnet, un outil de mesure de l’intellect mis au point par l’Université servent d’étalon. Parmi les thèmes figurant dans ces premiers tests très critiqués, on trouve des questions de culture générale portant sur le sport professionnel. Ce qui permettait de sélectionner des profils conformes au milieu social privilégié par Jordan.
L’eugénisme promu par l’Université de Stanford considérait la pauvreté aussi innée que la réussite. Selon Jordan, certaines races et lignées génétiques seraient plus aptes à produire de futurs cadres pour le pays. D’après ses thèses, il conviendrait d’encourager les mariages entre individus repérés pour leurs qualités, tout comme il serait nécessaire de décourager la reproduction des individus n’ayant pas démontré d’aptitudes particulières. À l’aide des tests de QI mis au point à Stanford et suite aux divers efforts pour promouvoir ces idées, plusieurs États américains vont procéder à des campagnes de stérilisation forcée de certaines populations. On estime ainsi à plus de 60 000 le nombre de femmes victimes de cette politique, dont un tiers au moins en Californie. De même, les soldats américains de la 1ère guerre mondiale furent parfois soumis aux tests de Stanford pour déterminer lesquels seraient envoyés en première ligne dans les tranchées.
À Palo Alto, cette obsession pour la production d’élites, inspirée de l’élevage des pur-sang, va avoir diverses conséquences. Elle crée des liens forts au sein de la communauté des anciens élèves, les professeurs aidant la carrière professionnelle de leurs élèves et ces derniers rendant de multiples services à leur université en retour. Fort d’un réseau efficace, cultivé dans des domaines d’expertise choisis à dessein, Stanford va fournir de nombreux dirigeants d’entreprise et hauts fonctionnaires, dont le président Herbert Hoover sera le premier éminent spécimen. Au cours de sa longue carrière entrepreneuriale puis politique, il jouera un rôle important dans le rayonnement de l’Université et le développement économique de la région.
Si Hoover a été emporté par la crise de 1929, son œuvre lui a survécu et les “hooverites” ont continué d’occuper des postes à responsabilité et d’exercer une influence politique via la Hoover Institution, un think tank basé à Stanford prônant la liberté d’entreprise et le recul de l’État, en opposition au keynésianisme de Roosevelt. Avec l’aide de Hoover, la Californie a continué d’attirer industriels et chercheurs, et Stanford de tisser des liens avec les réseaux de pouvoir de la Côte est. Autour de l’Université, dans ce qui constituera bientôt la Silicon Valley, la haute technologie était déjà un secteur très présent, aux côtés de l’industrie fruitière et minière. Les ingénieurs formés à Stanford s’en allaient exporter leur savoir-faire à travers le monde, pilotaient des projets de construction hydrauliques dans les colonies occidentales et bientôt participaient à la naissance de l’industrie des télécommunications.

Au début des années 1900, plusieurs ingénieurs et scientifiques commencent à expérimenter des outils d’amplification des ondes sonores avant de parvenir à envoyer et recevoir des signaux. La première radio diffuse des programmes réguliers dès 1909, à San Jose. Dans la foulée, Cyril Elwell, diplômé de Stanford, rachète le brevet d’un transmetteur au Danois Paulsen et fonde la Federal Telegraph Corporation. Il recrute rapidement l’ingénieur Lee de Forest, inventeur du tube à vide qui permet d’amplifier, émettre et recevoir un signal électronique. Cet ancêtre du semi-conducteur, également appelé lampe en français (les musiciens reconnaîtront les amplis à lampes) joue un rôle déterminant dans l’éclosion de l’électronique. La FTC débute la commercialisation d’un système radio et obtient dès 1913 un contrat déterminant avec l’US Navy.
La jeune start-up inaugure ainsi le modèle de développement qui sera reproduit par d’innombrables firmes californiennes : breveter une innovation développée avec le soutien plus ou moins étroit de la recherche universitaire, récupérer de juteux contrats militaires ou gouvernementaux grâce au réseau Stanford et ainsi financer l’expansion de l’entreprise. Du fait de son ouverture sur le Pacifique, sa météo clémente et ses centres de recherches, la Californie va rapidement devenir une destination importante en matière de bases et infrastructures militaires, en particulier pour la marine et l’aviation. Et avec le boom de l’électronique, Palo Alto devient un réceptacle de nombreux contrats militaires et capitaux publics. Parmi les inventions marquantes de la période figure le tube klystron des frères Varian, deux étudiants de Stanford, qui servira de premier appareil de brouillage électronique pour l’armée américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Frederick Terman, fils de l’eugéniste et enseignant à Stanford Lewis Terman, prend la direction du département d’électronique de Stanford dès 1925. Il joue un rôle important dans l’implantation d’entreprises sur le campus. Après avoir aidé les frères Variant, il encourage et soutient financièrement deux jeunes ingénieurs et anciens élèves dans leur projet de commercialiser leur oscillateur électronique : Bill Hewlett et David Packard. Ils fondent HP en 1949, depuis leur garage de Palo Alto. Spécialisé dans les instruments de mesure, Hewlett Packard va perfectionner le modèle de la start-up tout en cimentant le mythe de l’entrepreneur. David Packard, un conservateur et réactionnaire notoire, exercera une influence politique importante. Que ce soit en occupant des postes élevés dans les administrations Nixon et Reagan ou par son soutien financier majeur à la Hoover Institution. Mais c’est un autre personnage et une autre invention, également liés au système Stanford, qui vont initier la révolution numérique dont la vallée de Santa Clara tire son surnom.
L’écrasante majorité des matériaux se divisent en deux catégories : les conducteurs de courant et les isolants. Il existe quelques exceptions. Le vide séparant anode et cathode dans les tubes à vide n’est ni un conducteur ni un isolant (par définition, le vide n’est rien). Les électrons peuvent passer à travers en “sautant” entre les deux pôles, sous certaines conditions. À l’inverse, les matériaux semi-conducteurs sont à la fois des isolants et des conducteurs. Dans les deux cas, ces propriétés particulières permettent d’amplifier et surtout de contrôler le flux de courant (on/off ou zéro et un), une fonctionnalité essentielle aux fonctions logiques à la base de tout circuit électronique.
Pendant la première moitié du XXe siècle, les tubes à vide ont rempli ce rôle, malgré leurs nombreux inconvénients. Ces composants volumineux grillent facilement et dégagent beaucoup de chaleur. Les premiers ordinateurs occupaient des pièces entières et attiraient les gros insectes, qui provoquaient les premières pannes informatiques (appelées bug - insecte en anglais). Des opérateurs devaient courir dans les couloirs de ces machines géantes pour remplacer continuellement les tubes et nettoyer les circuits.
Tout va changer en 1951, lorsque trois chercheurs de Bell Labs, une entreprise de la côte est spécialisée en R&D et appartenant à l’opérateur de téléphonie national AT&T, vont mettre au point le premier transistor. Extérieurement, il s’agit d’un petit composant électronique constitué de trois fiches métalliques soudées sur un morceau de silicium. Soumis à différents procédés physico-chimiques, ce minerai présente des propriétés semi-conductrices. Le transistor remplit la même fonction que le tube à vide, sans présenter les mêmes défauts. Initialement dix à vingt fois plus petit et léger, il ne chauffe pas et résiste à l’épreuve du temps.

L’invention est à mettre au crédit des physiciens John Bardeen et Walter Brattain, bien que leur responsable hiérarchique William Shockley ait contribué au concept. L’équipe reçoit le prix Nobel de physique en 1956. Si Bardeen et Brattain vont continuer à enseigner et à travailler dans la recherche appliquée le reste de leur vie (Bardeen obtiendra un second prix Nobel de physique en 1972 pour son travail théorique sur les supraconducteurs), Shockley compte sur le prestige du Nobel pour faire fortune. Eugéniste et raciste notable, il a grandi à Palo Alto et entretient des liens étroits avec Stanford, d’où sa mère avait été diplômée. Inspiré par la carrière de David Packard, il se rend en Californie pour fonder sa propre start-up : Shockley Semi-conductors. Il attire du capital et recrute une “dream team” de jeunes ingénieurs et docteurs en physique, dont de nombreux diplômés de Stanford. Il compte mettre au point et vendre des transistors pour l’industrie de l’armement. Mais Shockley est un manager extrêmement toxique, erratique et tyrannique. Il bride la créativité de ses équipes et finit par pousser huit de ses meilleures recrues à quitter l’entreprise pour fonder leur propre entreprise, trois ans plus tard. Les “huit traitres” sont approchés par l’analyste Arthur Rock, de la banque d’investissement new-yorkaise Hayden Stone & co. Ce dernier recrute l’homme d’affaires Sherman Fairchild pour financer une start-up. Héritier d’IBM, monsieur Fairchild a fait prospérer son capital en investissant dans l’aviation civile et l’optique. Il accepte de placer 1,4 million de dollars à condition de pouvoir exercer une option de rachat de l’entreprise sous deux ans, moyennant 300 000 dollars par cofondateur. Fairchild Semiconductors est établie comme filiale de Fairchild Camera and Instrument, avec son siège à Palo Alto.
Libérés de l’emprise toxique de Shockley, dont la société ne vendra jamais le moindre transistor, les huit rebelles mettent rapidement au point un premier produit qu’ils vendent à IBM avec l’aide de Sherman Fairchild, principal actionnaire de cette multinationale. L’entreprise se spécialise ensuite dans les transistors high-tech et devient un des principaux fournisseurs de la NASA et du Pentagone. Seul problème, le succès entraine l’exercice de l’option de rachat par Sherman Fairchild. Les huit fondateurs vivent cela comme une démotion, puisqu’ils perdent leur statut de patrons pour celui de simples managers. Certains vont peu à peu quitter le nid pour fonder leur propre entreprise de semi-conducteurs et composants électroniques. En particulier, Robert Noyce et Gordon Moore. On doit au premier la mise au point du circuit imprimé et au second la fameuse loi de Moore, qui postule que la puissance de calcul des processeurs double tous les dix-huit mois. En 1968, toujours aidés d’Arthur Rock, ils fondent Integrated Electronics, rapidement abrégé en “Intel”. La firme va inventer les premiers composants de stockage de mémoire statique SRAM (Static Random access memory) et SROM qui vont remplacer le stockage sur bande magnétique. Puis, dès 1971, le microprocesseur, composant indispensable à l’émergence des micro-ordinateurs personnels.
La guerre froide bat son plein, la course à l’espace et aux armements nécessite de nombreuses puces électroniques pour guider les missiles et faire tourner les superordinateurs de l’armée et de la NASA. L’impérialisme américain se mue en gigantesques campagnes de bombardements, que ce soit en Corée ou au Viêt Nam, consommant des quantités astronomiques de composants électroniques. La vallée de Santa Clara voit arriver des légions de jeunes cadres et ingénieurs travaillant plus ou moins directement pour l’industrie de l’armement. Les capitaux affluent autour de Stanford et attirent la matière grise, déclenchant un cercle vertueux.
Ces jeunes entreprises innovent également en termes de modèle industriel. Le coût de production d’un transistor Fairchild avoisine les 13 centimes, dont 3 pour les matériaux et dix pour l’assemblage. Vendu 1,5 dollar au gouvernement, il permet de réaliser des marges faramineuses. Pour les accroitre davantage, Fairchild va délocaliser une grande partie de sa production à Hong Kong, où la main-d’œuvre est beaucoup moins chère. La miniaturisation perpétuelle des composants et la chute de leur prix vont permettre l’avènement de la micro-informatique.
Jeune millionnaire de 31 ans, passé par Fairchild et Intel, l’ingénieur électricien Mike Markkula est convaincu de se trouver à l’aube d’une révolution. Après avoir vendu ses stock-options, il compte prendre sa retraite lorsqu’il entend parler de deux jeunes hippies travaillant sur un prototype de micro-ordinateur depuis leur garage de Palo Alto. Steve Jobs et Steve Wozniack lui proposent d’investir dans leur start-up, Apple Computer. Markkula est séduit. Il injecte 300 000 dollars, rédige le business plan de leur micro-ordinateur, ouvre une ligne de crédit à Bank of America et contacte Arthur Rock. Ce dernier lui ouvre ses réseaux financiers et prend des parts dans la jeune pomme. Apple se trouve soudainement abreuvé de cash et lance avec succès l’Apple 2, un des tout premiers ordinateurs personnels grand public, doté d’un écran, un clavier et une suite de logiciels. Jobs et Wozniack deviennent à leur tour multimillionnaires à l’âge de trente ans.
Pur produit de Stanford, William Shockley a ramené à Palo Alto l’industrie des semi-conducteurs, dont l’émergence doit davantage aux investissements de la puissance publique réalisés pour la Défense et la conquête spatiale. Si l’histoire de Fairchild Semiconductor permet aussi d’entrevoir la chaine d’action-réaction qui a valu à la baie de San Francisco son surnom de Silicon Valley, encore faut-il distinguer ce qui relève du mythe et ce qui tient du poids des structures socio-économiques et autres forces historiques.
Fin de la première partie. La seconde est à découvrir ici. Pour ne pas manquer les prochains épisodes, vous pouvez vous abonner gratuitement à cette newsletter. Et si vous avez apprécié cet article, il est toujours possible de m’offrir un café ici.
Pour les lecteurs les plus curieux ou pointilleux (je vous vois !), voici une liste non exhaustive de mes principales sources mobilisées au long de la série :
Anatomie d’une bulle, Dr Thomas Gerbaud, Dr Antoine Gerbaud. 2023
Apocalypse Nerds : Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet. Éditions Divergences, 187 pages, 2025.
A City on Mars : Can We Settle Space, Should We Settle Space, and Have We Really Thought This Through?, Kelly and Zach Weinersmith. Penguin Press, 448 pages, 2023.
A People’s History of the United States : 1492–Present, Howard Zinn. Harper Perennial Modern Classics, 784 pages, 2005.
Automation and the Future of Work, Aaron Benanav. Verso Books, 256 pages, 2020
Blood in the Machine, Brian Merchant (substack).
Character Limit : How Elon Musk Destroyed Twitter, Kate Conger et Ryan Mac.
Penguin Press, 430 pages, 2024.
Davos Man - How the Billionaires Devoured the World, Peter S. Goodman, Mariner Books, 440 pages, 2022.
Elon Musk, Walter Isaacson. Simon & Schuster, 688 pages, 2023.
Elon Musk : Tesla, SpaceX, and the Quest for a Fantastic Future, Ashlee Vance. HarperCollins, 392 pages, 2015.
Empire of AI : Dreams and Nightmares in Sam Altman’s OpenAI, Karen Hao.
Penguin Press, 496 pages, 2025.
En attendant les robots : Enquête sur le travail du clic, Antonio A. Casilli.
Éditions du Seuil, 400 pages, 2019.
Le mythe de l’entrepreneur : Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley, Anthony Galluzzo.
Éditions La Découverte, 240 pages, 2023.
Liftoff : Elon Musk and the Desperate Early Days That Launched SpaceX, Eric Berger.
William Morrow (HarperCollins), 288 pages, 2021.
Ludicrous : The Unvarnished Story of Tesla Motors, Edward Niedermeyer.
BenBella Books, 288 pages, 2019.
No Crypto : Comment Bitcoin a envoûté la planète, Nastasia Hadjadji.
Éditions Divergences, 220 pages, 2023.
Palo Alto : A History of California, Capitalism, and the World, Malcolm Harris.
Little, Brown and Company, 720 pages, 2023.
Road to Nowhere : What Silicon Valley Gets Wrong About the Future of Transportation, Paris Marx. Verso Books, 272 pages, 2022.
Steve Jobs, Walter Isaacson. Simon & Schuster, 656 pages, 2011.
Une histoire de la conquête spatiale : Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space, Irénée Régnauld, Arnaud Saint-Martin. La Fabrique, 316 pages, 2024.
Zero to One : Notes on Startups, or How to Build the Future, Peter Thiel et Blake Masters. (Penguin Random House), 224 pages, 2014.
Articles de presse divers (Jacobin, Wired, The New York Times…).
Wikipédia, articles de presse cités par Wikipédia.
22.09.2025 à 11:04
Christophe @PoliticoboyTX
Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump bénéficie du ralliement historique des géants de la Tech. Tous ? Oui, tous. Ce constat s’imposait dès la cérémonie d’investiture, où les principaux PDG de la Silicon Valley trustaient les premiers rangs habituellement réservés aux élus et anciens présidents. Il apparaissait plus évident encore lorsqu’Elon Musk, du haut de son poste d’administrateur temporaire du DOGE (Departement of Governement Efficency), répondait aux questions de la presse à la place de Trump, réduit au rôle de simple observateur derrière le Resolute Desk du bureau ovale. Neuf mois plus tard, un nouvel évènement télévisé a parfaitement illustré le serment d’allégeance de la Silicon Valley envers le projet autoritaire de Donald Trump.
Le 5 septembre, la Maison-Blanche organisait un grand “diner de la Tech”. Une trentaine de patrons et industriels siégeaient aux côtés de Donald Trump, qui a pris un malin plaisir à les inviter à s’exprimer tour à tour face aux caméras. Chaque PDG a rivalisé de louanges, de Bill Gates à Sam Altam (OpenAI) en passant par Sergey Brin (cofondateur de Google accompagné par sa petite amie, une trumpiste fanatisée). Tim Cook (Apple) a remercié Trump huit fois en moins de deux minutes. Mark Zuckerberg a annoncé des investissements de “probablement 600 milliards” dans les data centers. Pensant que son micro était coupé, il s’est ensuite assuré auprès de Trump que ce chiffre lui convenait.
Il faut dire que l’alliance scellée entre la Silicon Valley et la Maison-Blanche bénéficie aux deux parties. Les géants de la Tech peuvent compter sur Donald Trump pour déréguler le secteur de l’IA, faciliter l’implantation des data centers, institutionnaliser les cryptomonnaies, distribuer les contrats publics et menacer de droits de douane prohibitifs les nations souhaitant taxer leurs profits. De son côté, Trump peut remercier “Big Tech” d’empêcher le pays de tomber en récession. Les investissements colossaux dans l’IA agissent comme un plan de relance privé, alors que sa politique commerciale et sa chasse aux sans-papiers produisent des conséquences économiques désastreuses en termes d’emplois et de pouvoir d’achat.
Dire cela est parfaitement correct, mais la servilité manifestée par les PDG de la Silicon Valley ne saurait être uniquement analysée sous l’angle de l’opportunisme et des intérêts financiers bien compris. Il existe aussi une convergence idéologique et politique documentée à merveille dans le livre de Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet : “Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir”. Cette cartographie de la contre-révolution réactionnaire et antidémocratique parcourant la Silicon Valley et influençant la Maison-Blanche apparait sous toute sa complexité. Une lecture essentielle, accessible et percutante pour saisir les ramifications du projet technofasciste en cours d’implémentation, ses objectifs, acteurs et racines idéologiques. Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet ont accepté de répondre à nos questions.
Fake Tech: Au-delà du clin d’œil cinématographique, pourquoi avoir choisi de placer le terme “Apocalypse” en titre de l’ouvrage ? À quoi fait-il écho ?
Nastasia Hadjaji & Olivier Tesquet : Quelques jours après la réélection de Donald Trump, en janvier 2025, le multi-investisseur technofasciste Peter Thiel publie dans le Financial Times un texte aux accents prophétiques dans lequel il mobilise la notion biblique d’apokálypsis. L’Apocalypse selon Saint-Thiel n’est pas la promesse d’un chaos à venir, mais celle d’une possible refondation. Une « révélation » qui conduirait à l’établissement d’un ordre alternatif, radicalement anti-démocratique. Dans ses prises de paroles, Thiel se plait à adopter un ton messianique, prophétique et religieux, c’est à cette dimension que renvoie notre titre Apocalypse Nerds : à la théologie politique des nerds, les oligarques, patrons et ingénieurs de la tech embarqués dans une véritable contre-révolution anti-moderne. Une contre-révolution dans laquelle la modernité technique sert à faire reculer la modernité politique.
Si nous mobilisons ce terme, c’est aussi parce qu’il désigne un instrument de pouvoir. Chez Thiel, très marqué par la pensée anti-moderne de Leo Strauss ou Oswald Spengler, l'apocalypse est une fenêtre d'opportunité, une manière de dire : “Le monde ancien est fini, laissez-nous bâtir le suivant.” Ces derniers jours, le milliardaire a donné une série de conférences à San Francisco sur la figure de l'Antéchrist, qu'il désigne sous trois formes : la charia, un totalitarisme technologique à la chinoise, ou Greta Thunberg. Il faut analyser ce discours en regard de son obsession apocalyptique ; celle-ci devient nécessaire pour se prémunir contre des projets de société qu'il méprise.
Fake Tech : en 2017, le PDG d’Uber et Elon Musk avaient renoncé à participer au conseil économique de Donald Trump sous la pression de leurs employés et par souci de préserver l’image de leurs entreprises. Suite aux pressions internes, Google avait renoncé à son projet de moteur de recherche compatible avec la censure chinoise. Désormais, cette même entreprise signe un contrat de 45 millions de dollars pour piloter la propagande numérique du cabinet de Netanyahou et les PDG de la Tech chantent les louanges de Donald Trump. Qu’est-ce qui a changé selon vous ? Trump a mené une tentative de coup d’État devant les caméras de télévision, les soldats israéliens “live stream” leur génocide, mais “Big Tech” n’a plus les mêmes pudeurs qu’en 2017…
NH & OT : Dans les pas de Sylvie Laurent qui éclaire l’histoire de la « contre-révolution californienne » en insistant sur le fait que l'image d’une Silicon Valley uniformément progressiste, et donc démocrate, est une idée partiellement fausse, nous retraçons les éléments dissonants dans l’histoire de la tech, ceux qui permettent de mieux comprendre la servilité avec laquelle ses grands patrons se sont ralliés à Trump, tout en nuançant l’hypothèse d’un simple opportunisme déguisé en pragmatisme politique.
Le « modernisme réactionnaire », pour reprendre l’expression de l’historien spécialiste du fascisme Zeev Sternhell, a toujours fait partie de l’histoire de la tech. L’université de Stanford, qui fournit à la Silicon Valley ses élites d’entrepreneurs, est l’un des bastions des pseudo-sciences eugénistes et racialistes. William Shockley, qui y a enseigné et que l’histoire retient comme le co-inventeur du transistor, était persuadé que les noirs étaient « génétiquement inférieurs » et l’un des grands promoteurs de la sélection par le QI. Becca Lewis, une chercheuse américaine, s’est également intéressée à l’influence de George Gilder, un investisseur catholique et national-conservateur dont la newsletter sur l’innovation était lue par des dizaines de milliers d’ingénieurs et par le président Reagan lui-même. Enfin, mentionnons que les « cypherpunks », cette communauté décrite de manière erronée comme une bande de « libertaires » de la tech était en réalité liée depuis ses origines au parti libertarien américain.
Cette généalogie des liens explicites entre le secteur des techs et la réaction néolibérale-autoritaire permet de mieux comprendre ce que d’aucuns perçoivent comme un « ralliement » soudain. Terme qui n’est pas particulièrement pertinent puisque les courbettes que l’on observe ces jours-ci s’inscrivent dans une historicité bien documentée.
Fake Tech : un aspect fascinant de votre livre tient dans votre description des incarnations du projet technofasciste. Il ne semble pas simplement s’agir de servir les intérêts d’une classe sociale, mais également de faire sécession pour servir une vision profondément anti-humaine. Lorsqu’on parle de villes autonomes libertariennes appelées à exister en dehors des États ou de transhumanisme, j’avais tendance à rire de ces projets à priori ridicules, comme les tentatives de villes flottantes indépendantes n’ayant pas survécu aux premières tempêtes. En vous lisant, je suis tombé des nues devant le nombre d’initiatives, de signataires, leur puissance financière et le fait que des expériences étaient déjà en cours en ce qui concerne les territoires autonomes… Faut-il prendre ces projets au sérieux ?
NH & OT : Évidemment, il faut les prendre au sérieux. Pour le comprendre, observons le concept d’hyperstition que l’on doit à Nick Land, l’un des nerds de l’Apocalypse que nous décrivons dans le livre. Une hyperstition c’est l’action performative d’idées sur le cours historique et culturel des sociétés. Or la tech excelle à produire des hyperstitions. Prenons le cas de Bitcoin : qui aurait cru que l’idée - utopiste et foncièrement réactionnaire - de revenir à une forme d’or numérique il y a plus de quinze ans aurait conduit à la création d’une nouvelle classe d’actifs financiers dont la valorisation oscille cycliquement entre 1000 et 3000 milliards de dollars, et désormais intégrée à Wall Street ?
Il se trouve que le Bitcoin est également au cœur d’une autre hyperstition contemporaine liée à la volonté de dépasser la forme État-nation, pour faire advenir une constellation (Curtis Yarvin parlerait de « patchwork ») de micro-sociétés privées, gouvernées par des administrateurs privés et guidées par la « main invisible » du marché. Ce mouvement se rattache aujourd’hui à une figure, l’investisseur et bitcoiner américain Balaji Srinivasan, et à son mouvement du Network State. Ce sécessionnisme « utopiste » s’articule aujourd’hui à un sécessionnisme « endogène » incarné par le projet de Donald Trump d’implanter sur le territoire fédéral américain des Freedom Cities, des zones économiques spéciales dédiées à « l’innovation radicale », mais placées en dehors de la supervision des institutions fédérales. Il s’incarne également dans le projet de cité-ouvrière Starbase d’Elon Musk, que l’on peut imaginer devenir, à terme, une juridiction autonome.
La multiplication de ces initiatives produit ce que Grégoire Chamayou nomme la « micropolitique de la fragmentation » : nul besoin de renverser un État dans la violence si vous opérez un travail patient de sape de ses structures, de l’intérieur. C’est certainement dans ce coup d’État incrémental et silencieux qu’il faut chercher la menace la plus probante envers les démocraties libérales.
La tentation est grande de tourner en dérision leurs rêves de grandeur, mais il faut trouver la bonne distance : ni les ériger en stratèges tout-puissants — Curtis Yarvin n'est pas un Raspoutine qui susurre à l'oreille de Donald Trump — ni les éliminer d'un revers de la main. Le technofascisme tel que nous le décrivons est à la fois un mouvement politique contre-révolutionnaire et une scène culturelle, un imaginaire partagé nourri d'idées parfois contradictoires qui ne proviennent pas des lieux traditionnels de la production du savoir, mais de blogs, de podcasts, etc. Son incohérence de façade n'est pas une faiblesse, c'est une force. Puisqu'il fonctionne comme une interface de programmation informatique, il n'a pas besoin d'une idéologie totalisante pour se diffuser. C'est un fascisme incrémental.
Fake Tech : Certains individus peuvent se retrouver dans le “bio hacking”, les livres d’Olivier Rolland inspirés de Tim Ferris ou les promesses émancipatrices des cryptomonnaies, et remettre en question les traits d’union que vous faites entre ces différentes manifestations de la dérive technofasciste. Intégrer dans cet arc le polémiste Matt Yglesias (proche de l’aile droite du parti démocrate américain et “altruiste efficace”) et le “biohacker” obsédé par l’immortalité Brian Johnson pourrait susciter des objections. Quel est le socle commun entre ces différents courants et acteurs ?
NH & OT : L’un des points communs de ces acteurs aux affiliations idéologiques diverses et aux idées composites est l’idée, pour reprendre une citation de Peter Thiel, encore — que « le capitalisme et la démocratie ne sont plus compatibles », ainsi qu’il l’a formulé en 2009 (déjà). Car la contre-révolution à laquelle nous assistons vise à implanter l’idée que la démocratie est un programme lent, corrompu, obsolète — le Windows 95 de la gouvernance politique, en somme. C’est ce poison anti-démocratique visant à relégitimer les formes les plus autoritaires du pouvoir, dont la dictature fasciste (le « fascisme cool » cher à Bukele) ou la formule du « monarque-CEO » de Curtis Yarvin, qui est à l’œuvre dans la multiplication des déclarations et des initiatives de fragmentation.
C'est du reste ce qui peut réunir la droite religieuse américaine et les technofascistes : derrière ce diagnostic d’incompatibilité entre capitalisme et démocratie, il y a surtout un rejet viscéral de l’égalité comme principe politique. Comme chez Carl Schmitt, le père de l'état d'exception et de la décision souveraine, juriste du Troisième Reich, la société s'organise selon une distinction entre amis et ennemis. Concernant ces derniers, les différentes nuances réactionnaires partagent les mêmes : la gauche, les femmes, les personnes racisées, la communauté LGBTQI+, et particulièrement les personnes trans.
“Nos cauchemars ne sont encore que leurs rêves, mais ce monde est en germe. Nous l’avons décrit par le menu, il s’incarne dans des pratiques politiques identifiables et ses dégâts s’observent dès à présent.” Apocalypse Nerds
Fake Tech : vous soulignez le côté protéiforme et hétérogène du technofascisme, que vous décrivez comme muni d’un objectif clair et radical, mais ne disposant pas d’une idéologie clairement identifiable. Vous insistez à juste titre sur l’aspect terrifiant d’un projet qui considère l’humanité comme une “simple contingence”, se moque du réchauffement climatique ou de l’impact anthropologique du déploiement forcené d’IA dysfonctionnelles. Pour prendre un exemple, les fusées d’Elon Musk et leurs constellations de satellites sont en passe de détruire la couche d’ozone, au nom de la colonisation de Mars… Exposer ce projet et lui opposer des contre-récits susceptibles de contrer le pouvoir séducteur des discours qui s’y rattache sera-t-il suffisant pour faire obstacle à sa progression ?
Nastasia Hadjaji : Il faut d’abord avoir une forme de lucidité sur la faiblesse de la stratégie consistant à penser que l’on va lutter contre le technofascisme en menant une bataille des imaginaires, c’est un refrain entendu souvent, mais qui est faible sur le plan politique. Actons que nous avons momentanément perdu cette position dans la bataille. Il me semble en revanche que la boite à outils marxiste offre des possibilités stratégiques à réinvestir : il faut centrer la lutte sur des considérations matérielles et matérialistes, donc considérer le ralentissement, l’empêchement et le blocage des infrastructures. Rapporter la tech à ses effets dans le présent, qu’ils soient d’ordre social, économique, environnemental. C’est à ces endroits stratégiques qu’il faut axer la lutte. En s’inspirant de toutes les résistances en France et à l’étranger. Je cite souvent l’exemple de la Quadrature du net. On pourrait évoquer également les luttes locales, comme celle contre l’implantation de data center à Marseille. Et à l’international, j’appelle de mes vœux un mouvement des non-alignés. Mais j’ai peu d’espoir en l’Europe néolibérale. Je considère que l’enjeu pour elle est de préserver son indépendance stratégique, et elle le fait par une approche consistant à dupliquer le modèle de la Silicon Valley en ajoutant une étiquette “made in France”.
Si on fait un peu de prospective, la piste stratégique consistant à soutenir un mouvement des non-alignés de la tech, impulsé depuis les pays du Sud global semble plus pertinente. D’autant plus que c’est là que s’exprime avec le plus de brutalité la nature impérialiste et coloniale de l’industrie de la Tech.
Propos recueillis le 19/09/2025 par écrit et téléphone, relus avant publication.
“Apocalypse Nerds” (170 pages, éditions Divergentes) est disponible en libraire à partir du 19 septembre. Je vous encourage vivement à le lire et l’offrir autour de vous.
21.08.2025 à 08:58
Christophe @PoliticoboyTX
Pour répondre aux inquiétudes provoquées par la sortie décevante de ChatGPT-5, le PDG d’OpenAI Sam Altman a convié une douzaine de journalistes à un diner privé. Interrogé sur l’existence d’une bulle financière autour de l’IA, il a répondu “je pense que oui”, avant de comparer la situation actuelle à la bulle Internet de 1999-2000. C’est un peu comme si Elon Musk admettait que les voitures Tesla sont à des années-lumière de devenir autonomes et que l’exploration de Mars est une fable destinée à séduire les investisseurs et exploiter les employés de SpaceX.
Note : Après de longues vacances, je reprends les publications doucement, un plus grand projet d’article accaparant l’essentiel de mon temps. D’autres posts de plus longue haleine sortiront dans les semaines à venir. L’article ci-dessous est un résumé des analyses les plus pertinentes que j’ai pu lire sur la sortie de ChatGPT-5 et l’évolution récente de la “bulle IA”. Merci de votre fidélité et de votre soutien !
Revenons sur le contexte. D’un côté, les firmes américaines et leurs concurrentes chinoises investissent des centaines de milliards de dollars dans les infrastructures nécessaires au développement de l’IA générative. Il s’agit principallement de mégaprojets de data centers (centre de stockage de données, supercalculateurs et serveurs informatiques). Cette montée en puissance s’accompagne d’une flambée des cours boursiers des principaux acteurs du secteur (les GAFAM, Tesla, le premier fournisseur de puces électroniques NVIDIA, les fabricants de semi-conducteurs TSMC et Broadcom,…). Sur les dix plus grosses entreprises cotées en bourse, seule la compagnie pétrolière saoudienne Saudi Aramco (figurant en 7e position) n’appartient pas au secteur de la Tech. Il convient d’ajouter à cette euphorie boursière les levées de fonds toujours plus impressionnantes annoncées par les start-up de l’IA (OpenAI, Anthropic, Perplexity, xAI, Mistral…). Sans oublier le véritable mercato des spécialistes en intelligence artificielle, que les firmes de la Silicon Valley s’arrachent à prix d’or.
De l’autre côté, aucun “Large Modèle de Language” (LLM, comme ChatGPT, Grok, DeepSeek, Claude…) ne semble capable de générer des profits ou de s’imposer face à la concurrence. J’avais longuement détaillé les défis économiques de ce secteur dans un article précédent. On retiendra que la guerre des prix et la relative facilité de réplication d’un LLM risquent de transformer ces programmes en “commodité”, c’est-à-dire en produits indifférenciés et standardisés. L’inverse d’un produit permettant de générer des profits importants.
Les investissements dans les data centers semblent s’inscrire dans une volonté de bâtir des infrastructures susceptibles de permettre une domination future du marché de l’IA, plutôt que de constituer une réponse à une demande qui peine encore à se matérialiser. Autrement dit, ils représentent un pari sur le futur qui consiste à miser sur la généralisation des outils d’IA générative.
Certes, les investissements récents dans le secteur numérique produisent un impact notable sur la croissance états-unienne. Mais comme le souligne Romaric Godin dans Mediapart, la part de l’IA générative dans cette croissance reste difficilement identifiable et les dépenses en data center s’inscrivent dans une tendance de fond débutée en 2020 et seulement modestement accélérée par l’arrivée de ChatGPT à partir de 2023. De même, les bénéfices records des Big Tech proviennent de deux secteurs largement indépendants de l’IA générative : la publicité ciblée (reposant sur l’IA ancienne génération) et la vente de services de cloud computing assurés par les data centers traditionnels (Google Cloud, Microsoft Azure et Amazon Web Services contrôlant deux tiers du marché mondial).
Ces firmes restent les grandes gagnantes de la course à l’IA, avec leurs fournisseurs (NVDIA en tête). Cette réussite résulte d’une stratégie destinée à accroitre la dépendance du secteur numérique dans ce type de services. Comme le montre une étude récente, ces acteurs s’assurent des débouchés en investissant lourdement dans des milliers de start-up qui sont ensuite priés d’avoir recours à leurs services de cloud computing. Même si d’autres investisseurs montent ensuite au capital de ces start-up, elles restent dépendantes de Microsoft Azure, Amazon Web Services ou Google Cloud. Les profits issus de ces services sont ainsi perpétuellement réinvestis dans l’écosystème start-up, quitte à auto entretenir une demande reposant en partie sur un pari technologique incertain. Le risque de déboucher sur une surcapacité de data center, en particulier si la demande auto-entretenue finit par s’effondrer, est de plus en plus pris au sérieux par la presse économique anglo-saxonne.
Comme le note le journaliste techno-critique Ed Zitron, Le Wall Street Journal (ici et là) et le Financial Times (là et là) s’inquiétaient récemment des risques que cette ruée vers l’IA pourrait faire peser sur l’économie américaine. Si l’euphorie qui entoure l’intelligence artificielle générative ne débouche pas sur des produits phares capables de générer des profits importants en se rendant indispensables, les surcapacités pourraient provoquer l'éclatement de la bulle mentionnée par Sam Altman.
Or, le peu de progrès démontré par ChatGPT version 5 confirme les craintes de nombreux experts sur l’impasse du modèle de développement des programmes d’IA générative. La course au gigantisme (des modèles toujours plus complexes utilisant toujours plus de paramètres et de données, donc nécessitant toujours plus de data centers) sur lequel il repose ne produit plus les sauts qualitatifs escomptés.
De nombreux signaux témoignent de l’essoufflement du secteur :
Deux études d’Apple démontrent que les modèles les plus avancés, présentés comme “pensant” ou dotés de capacité de raisonnement par étapes (“chain reasoning models”) ne sont dotés d’aucune capacité cognitive réelle. Ce qu’une autre étude de l’Université de l’Arizona a brutalement confirmé.
Une nouvelle étude très relayée montre que les programmeurs expérimentés ayant recours aux IA génératives perdent 20 % de productivité. On parle pourtant du champ d’application par excellence d’un LLM.
Selon une étude du MIT publiée cette semaine, 95 % des déploiements d’outils d’IA générative en entreprise se soldent par des échecs en termes de gains de productivité et de résultats financiers.
L’IA de Méta vient de provoquer un large scandale en deux temps. Premièrement, un chatbot a convaincu un vieil homme souffrant de problèmes cardiaques de la rejoindre pour un rendez-vous galant en se faisant passer pour une personne physique. L’homme a quitté sa maison, ignorant les recommandations de son médecin, et est mort des suites d’une mauvaise chute. Ensuite, l’enquête a montré que l’IA de Méta avait très peu de barrières éthiques : le comité de direction de Facebook avait autorisé son programme à séduire des interlocuteurs en se faisant passer pour une vraie personne et avait jugé acceptable de démarcher des enfants.
Les fameux “agents” IA censés exécuter des tâches pour leurs clients (réserver un billet d’avion, envoyer des emails automatiquement, etc.) fonctionnent de plus en plus mal et provoquent de nombreux problèmes au sein des entreprises qui les déploient, comme le résume le scientifique Gary Marcus.
La sortie de ChatGPT-5, sans cesse repoussée, devait marquer un nouveau bond technologique susceptible de mettre fin aux doutes générés par les exemples cités plus haut. Du moins, c’est ce que la communication d’OpenAI laissait entendre.
Avec ChatGPT-5, OpenAI renonce à la course à l’IAG (Intelligence Artificielle Générale).Si on met de côté les techno-sceptiques, le monde de l’IA se divise en deux grandes catégories :
Les doomers pensent que le développement accéléré de l’IA est dangereux, car la mise au point d’une IA générale (concept à la définition fluctuante mais généralement compris comme une IA capable de faire aussi bien qu’un expert humain dans tous les domaines) provoquerait une rupture pouvant rapidement déboucher sur un scénario à la Terminator (les IA deviennent indépendantes et hostiles à l’humanité - ou dans le meilleur des cas restent amies, mais rendent tout travail humain ou création artistique obsolète).
Les boomers (ou accélérationistes) pensent que le remplacement de l’homme par une IA générale dans la plupart des emplois est un petit prix à payer comparé aux bénéfices escomptés : pour eux, une IA générale bien programmée permettra de rendre d’innombrables services à l’humanité : trouver un remède au cancer et autres maladies incurables, résoudre la crise climatique, produire une société d’abondance, aller vers le transhumanisme, etc.
Schématiquement, les doomers reprochent aux boomers de développer l’IA sans recul ni précautions sérieuses. Ce qui unit les deux camps, c’est la conviction de l’imminence d’une IA générale.
Avec la sortie de ChatGPT-5, la température est redescendue de deux crans. La déception des clients d’OpenAI était telle que Sam Altman a dû s’excuser publiquement. Cela n’a pas empêché de nombreux médias de titrer sur la fin du progrès dans l’IA.
Dans les jours qui ont précédé la sortie de ChatGPT-5, Sam Altam avait expliqué que cette nouvelle version offrirait l’intelligence d’un humain possédant “un doctorat dans tous les domaines”, ce qui pouvait être interprété comme un prémices d’IAG. Comme l’a titré CNN, au lieu d’un doctorat, ChatGPT-5 n’est pas capable de placer le Canada sur une carte de l’Amérique du Nord (ou de jouer aux échecs en respectant les règles).
Outre l’écart entre les promesses et la réalité (ChatGPT-5 fait à peine mieux que ses versions précédentes dans les tests d’intelligence standardisés), l’ampleur de la déception suscitée par OpenAI s’explique par le mode de fonctionnement du programme.
Cette nouvelle version n’est pas constituée d’un seul grand modèle, mais d’un ensemble de modèles indépendants. OpenAI utilise un “routeur” pour diriger la requête de l’usager vers le sous-modèle le mieux approprié : s’il s’agit d’une simple discussion, une version améliorée de ChatGPT-4 suffit. S’il faut résoudre des problèmes complexes, le modèle le plus avancé sera mobilisé.
Avec cette approche, OpenAI espère probablement faire des économies en réduisant la puissance de calcul moyenne sollicitée par chaque utilisateur. Une partie de la colère des utilisateurs est venue du fait que le “routeur” rencontre de nombreuses difficultés pour orienter leurs requêtes convenablement.
L’amateurisme et la précipitation d’OpenAI interrogent. Risquer la réputation de la firme en sortant un produit mal fini peut paraitre incompréhensible. Pour Brian Merchant, journaliste techno-critique basé à Los Angeles, deux hypothèses peuvent expliquer ce raté.
Soit OpenAI, rattrapé par la concurrence et sous pression pour sortir une nouvelle version de son LLM, a voulu rassurer les investisseurs en prouvant qu’elle disposait encore d’une avance technologique. OpenAI a par ailleurs annoncé vouloir permettre à ses employés de vendre leurs parts dans l’entreprise en amont d’une future introduction en bourse, à un prix qui valoriserait l’entreprise à hauteur de 500 milliards de dollars. La précipitation pourrait aussi venir des pressions en interne. Sortir ChatGPT-5 maintenant devait rassurer les marchés. Si tel est le cas, le pari semble raté.
Seconde hypothèse : ChatGPT-5 marque un tournant dans la stratégie d’OpenAI, qui abandonnerait la course à l’IA générale (AGI) pour se focaliser sur la rentabilité à court terme. La priorité ne serait plus de rendre ChatGPT aussi intelligent qu’un doctorant, mais d’être plus efficace sur des taches spécifiques afin de remplacer un maximum d’emplois par de l’IA le plus rapidement possible. L’introduction du système de routeur, qui oriente le modèle en fonction des tâches à accomplir, s’inscrit dans cette stratégie. Le discours promotionnel orienté vers les entreprises et les investisseurs (intéressés par les capacités de l’IA à remplacer les travailleurs ou augmenter leur productivité) plaide en faveur de cette hypothèse. Tout comme le changement de discours de Sam Altman au sujet de l’AGI. Après en avoir fait l’alpha et l’oméga d’OpenAI dans un post de blog publié en février 2025, il vient d’opérer un tournant à 180 degrés en jugeant le terme AGI “peu utile”.
OpenAI ne viserait plus à créer des IA suffisamment intelligentes pour faire progresser l’humanité, mais des programmes capables de supprimer des emplois en masse.
Brian Merchant note un autre fait troublant. La déception manifestée envers ChatGPT-5 est venue en grande partie d’utilisateurs des versions précédentes ne supportant pas de perdre accès à leur assistant virtuel. Certains évoquaient la perte de “leur seul ami”, d’un coach ou d’un soutien émotionnel. Difficile de ne pas y voir la preuve d’une forme d’addiction et de dépendance. Face à la colère de ces utilisateurs, OpenAI a accepté de rendre de nouveau disponibles (via un abonnement payant) les versions antérieures de ChatGPT.
S’il est peu probable qu’il s’agisse d’un calcul froid et cynique destiné à extraire davantage de revenus, le peu d’égards manifesté par OpenAI serait la preuve de la confiance de l’entreprise en sa capacité à maintenir une base de clients captifs, car drogués à ChatGPT.
La sortie ratée de la version 5 pourrait accélérer le dégonflement de la bulle IA évoquée par Sam Altman en douchant les espoirs des investisseurs. Mais le changement de stratégie d’OpenAI pourrait tout aussi bien convaincre les entreprises de l’utilité de son produit. Combiné à la prise de conscience de la nature captive de millions d’utilisateurs de ChatGPT, cette sortie chaotique pourrait paradoxalement provoquer un regain d’enthousiasme de la part des investisseurs. En dépit des moqueries qui ont accompagné la sortie de ChatGPT-5, Sam Altman pourrait avoir le dernier mot.
30.06.2025 à 16:36
Christophe @PoliticoboyTX
OceanGate prétendait démocratiser l’accès à la mer et ouvrir le secret des profondeurs sous-marines à tout un chacun. Dans sa course à la rentabilité, la start up proposait une plongée à 3800 mètres de fond sur l’épave du Titanic, à bord d’un submersible construit à cet effet : le Titan. Les clients, rebaptisés « mission specialists » pour éviter diverses régulations et normes de sécurité liées au transport de passagers en mer, devaient débourser 250 000 dollars par tête.
En 2023, après 80 plongées dont 13 sur la célèbre épave, le sous-marin a implosé à 3300 mètres de fond, tuant ses occupants sur le coup. À son bord se trouvaient le PDG et fondateur d’OceanGate, Stockton Rush, ainsi que quatre milliardaires (le Français Paul-Henry Nargeolet, le Britannique Hamish Harding et les Pakistanais Shahzada et Suleman Dawood).
Deux documentaires retraçant l’odyssée de cette start up caricaturale viennent de sortir sur Netflix et la BBC/HBO. Si vous en avez la possibilité, je vous recommande chaudement leur visionnage, tant ils fournissent une illustration chimiquement pure de tout ce qui ne va pas avec la Silicon Valley.
OceanGate : le syndrome du Titanic Riche héritier, Stockton Rush s’était convaincu d’être en mesure de « révolutionner » le monde de l’exploration sous-marine en mettant au point un submersible en fibre de carbone, matériaux dont la légèreté devait lui permettre de réduire les couts d’opération, de disrupter le secteur et de rendre l’exploitation commerciale rentable. Moins de poids, cela voulait dire moins de frais pour expédier le sous-marin aux quatre coins du globe, et un bateau de surface moins gros pour le déployer. Seul problème : la fibre de carbone ne résiste pas aux hautes pressions et peut se rompre d’un seul coup. Pire, chaque plongée risquait d’endommager la coque au fur et à mesure que les fibres la composant cassaient. La fragilisation progressive garantissait l’implosion complète : ce n’était qu’une question de temps. Ce qui explique pourquoi personne n’avait eu cette idée géniale avant lui.
Qu’à cela ne tienne, le marketing agressif et le mythe de l’entrepreneur génial compenseraient ! Stockton a fait la couverture de nombreux magazines. Il a été en mesure de lever des dizaines de millions de dollars auprès de capital-risqueurs et de convaincre des dizaines de très riches clients de risquer leur vie dans son engin de mort. Il s’était même offert un reportage complaisant de CBS, une des principales chaines de télévision américaines.
Pendant la conception du sous-marin et les premières plongées, la presse couvre avec gourmandise et crédulité les exploits d’OceanGate, présenté par son PDG comme le « SpaceX » de l’exploration sous-marine. Stockton se voit déjà aux côtés d’Elon Musk et Jeff Bezos sur le podium des entrepreneurs de génie dont il assume s’inspirer. De fait, il se montre capable d’exploiter ses employés et les médias avec un zèle similaire.
Les signes annonçant l’inévitabilité du désastre à venir sont légion. Les prototypes de sous-marins testés à l’échelle 1/3 voient régulièrement leur coque en fibre de carbone imploser avant d’atteindre les 3800 mètres. Les principaux experts recrutés par Stockton tentent de tirer la sonnette d’alarme lorsque les tests du sous-marin Titan montrent d’inquiétants résultats. Un des ingénieurs de Boeing qui avait participé à la phase de conception initiale concluait dans un email adressé à Rush en 2012 « nous pensons que vous avez un risque majeur de subir une grave avarie à 4000 mètres ou avant. Nous estimons que vous ne disposez d’aucune marge de sécurité ».
Le PDG préfère ignorer ces recommandations. Il licencie les employés ne partageant plus sa vision. Puis le directeur technique et les principaux ingénieurs démissionnent, refusant de mettre les pieds dans le sous-marin. Comme c’est souvent le cas dans les start up de la Silicon Valley, l’atmosphère de travail se révèle extrêmement toxique : le management brutal de Stockton réduit les critiques au silence et dissuade les employés restant de formuler la moindre objection ou remise en cause constructive. Lorsque les opérations commerciales débutent, l’équipe d’OceanGate fonctionne comme une secte vouant un culte au patron, totalement identifié à l’entreprise et convaincu d’avoir raison contre tout le monde, y compris les lois de la physique.
Non seulement cette hubris a fini par couler l’entreprise et tuer six personnes, dont le fondateur Stockton Rush, mais la catastrophe finale a également couté des millions de dollars aux contribuables qui ont financé des jours de recherche effrénée avec des moyens considérables. On retrouve ici un autre aspect de la culture start up : les externalités négatives sont à la charge de la société, même lorsque l’entrepreneur génial s’avère être un charlatan de la pire espèce.
Ironiquement, l’ampleur des recherches fut justifiée par la perception que les passagers du sous-marin pouvaient être encore vivants, les équipes de surfaces ayant mal interprété le bang sonore indiquant la rupture de la coque, car ils avaient reçu peu de temps après (mais avec du retard) un message en provenance du sous-marin. Les opérations de secours ont été compliquées par le refus de Stockton de suivre les règles élémentaires de sécurité en mer : le submersible ne disposait pas de balise de détresse et était peint en blanc, la couleur de l’écume des vagues et du fond marin.
Cette histoire a logiquement fait couler beaucoup d’encre. Le parallèle avec le destin funeste du Titanic, mal conçu, et ne disposant pas du nombre de canots de sauvetage suffisant du fait de sa réputation d’insubmersible, ajoute au côté dramatique et spectaculaire de la tragédie OceanGate. Comment des gens aussi riches ont-ils pu s’embarquer dans une telle mission suicide ? Pourquoi Stockton Rush lui-même se trouvait à bord lors de l’accident fatal ?
Des révélations invraisemblables (spoiler alerte !)Sans vous divulgâcher tout le documentaire, je souhaite lister ici quelques-unes des révélations qui m’ont le plus frappé, moi qui avais pourtant suivi l’affaire lors de l’accident.
Le Titan n’était pas classé et ne battait aucun pavillon. Normalement, tout navire ou appareil maritime se voit attribuer une « classe », c’est-à-dire qu’il subit l’inspection d’un organisme indépendant avant sa mise à l’eau. C’était le but initial d’OceanGate, mais compte tenu des difficultés techniques (et de l’aspect novateur du concept, peut-être), l’entreprise avait décidé de ne pas faire inspecter et classer son submersible. Dans la même veine, afin d’éviter les couts supplémentaires et l’attention des autorités maritimes, le submersible ne battait aucun pavillon, profitant de zones d’ombres dans le droit maritime. Des décisions directement inspirées par l’éthos disruptif propre à la Silicon Valley.
Stockton Rush pouvait entendre la coque en fibre de carbone se fissurer en temps réel. Une « innovation » d’OceanGate consistait à installer des microphones ultra-sensibles sur la coque afin d’enregistrer tous les « pops » indiquant la rupture d’une des fibres de carbone la constituant. En enregistrant ces signaux, les équipes d’OceanGate prétendaient avoir sécurisé la coque en acquérant la capacité d’anticiper une rupture. En réalité, le système démontrait surtout l’inévitabilité de l’implosion. Et bien entendu, ces données furent superbement ignorées lorsqu’elles indiquèrent que la coque s’endommageait plus rapidement que d’habitude lors de la plongée précédant le drame.
Le documentaire Netflix livre les images et le son saisissant de Stockton Rush seul dans son sous-marin à entendre les lourds « pops » de la coque en train de s’endommager dès le premier test. Au lieu de s’en alarmer, il minimise ces signaux à coup de « tous les sous-marins font du bruit » et parle de « culotage » de la coque comme s’il s’agissait d’une poêle en acier trempé qu’il s’agissait de roder, pas d’une coque en fibre de carbone entamant son processus de dislocation.
La coque n’était pas le seul élément problématique. OceanGate connaissait de multiples difficultés et le Titan subissait de nombreux dysfonctionnements liés aux raccourcis pris par son concepteur. Un journaliste s’étant invité à plonger dans le Titan a expérimenté une première sortie en eaux peu profondes qui l’a convaincu de renoncer à participer à une mission sur le Titanic. Comme il témoignera par la suite « la plongée fut intéressante, dans le sens où rien ne fonctionna ». Les propulseurs, les commandes, le logiciel, les systèmes de communications, rien.
La coque a subi de nombreuses avaries et a été remplacée au moins une fois. Comme le rapporte le New Yorker, le simple fait de tenir une liste exhaustive des différentes sorties effectuées par le Titan et les différentes coques qui ont été utilisées s’avère impossible, d’un point de vue journalistique. On sait qu’au moins une coque a été remplacée suite à une inspection. Elle était sévèrement lézardée.
Malgré tous ces signaux, Stockton Rush a continué d’emmener des clients dans le Titan, atteignant le Titanic à quatorze reprises sur 80 sorties. Un exploit, compte tenu des risques liés à la coque en fibres de carbone. Il a lui-même passé des dizaines d’heures dans ce cigare, s’étant convaincu d’avoir raison au point d’être capable d’ignorer toutes les alertes, y compris les bruits assourdissants des fibres de carbone se brisant les unes après les autres. La quête de fortune et de gloire personnelles avait fini par aveugler jusqu’à Stockton Rush lui-même.
Si l’histoire de cette « Fake Tech » brille par son caractère absurde et tragique, il ne s’agit pas d’une exception. Mais bien d’un pur produit du système socio-économique et culturel qui règne en maitre sur la Silicon Valley.
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23.06.2025 à 12:27
Christophe @PoliticoboyTX
Avec ce qui se passe au Moyen-Orient, écrire sur des sujets de niche comme la voiture autonome peut paraitre futile. Mais chacun fait ce qu’il peut là où il est. Et malgré les apparences, ces sujets ne sont pas totalement déconnectés. L’article qui suit est une mise à jour d’un chapitre écrit à l’état de brouillon pour mon projet de livre. Si ce dernier a du plomb dans l’aile, l’article est plus que jamais pertinent. Bonne lecture !
Fast an Furious Le 7 mai 2016, la Tesla modèle S de Joshua Brown percute une semi-remorque à pleine vitesse sur une autoroute de Floride. Le véhicule passe sous la remorque du camion qui empruntait une intersection, décapitant le conducteur sur le coup. La fonction « autopilote » était engagée et Brown regardait un film d’Harry Potter au moment de l’impact. Fan de Tesla habitué à poster des vidéos sur les réseaux sociaux où il filmait les prouesses de son bolide, le quadragénaire constitue la première victime d’un accident de la route impliquant une voiture « autonome ».

Dans la nuit du dimanche 18 mars 2018, sur une avenue de Tempe en Arizona, un prototype testé par Uber percute une cycliste à 60 km/h. Raphaela Vasquez, l’employée chargée de surveiller le «robotaxi », effectuait le même circuit pour la 73e fois en quelques semaines. Elle regardait son téléphone dans les secondes précédant l’impact, qui a débouché sur le premier décès d’un cycliste causé par une voiture « sans pilote ».

Le 2 octobre 2023, à San Francisco, une jeune femme traversant un passage piéton est percutée par un véhicule. Le choc la déporte sur l’autre voie. Dans les secondes qui suivent, un robotaxi opéré par la société Cruise renverse à son tour la victime. Le véhicule sans conducteur s’arrête quelques secondes, puis redémarre et poursuit sur une distance de six mètres en trainant la piétonne sous son châssis avant de s’immobiliser en bordure de route, une roue sur la jambe de la jeune femme. Elle sera dégagée à l’aide de vérins hydrauliques et passera des semaines à l’hôpital en soin intensif.
À première vue, le seul point commun entre ces trois accidents vient du fait qu’ils impliquent des voitures « autonomes » dont le système de conduite n’est pas parvenu à identifier l’obstacle, qu’il s’agisse d’un semi-remorque blanc s’engageant dans une intersection par ciel gris et lumineux, d’un cycliste traversant à pied un boulevard de nuit ou d’une piétonne surgissant sur la voie. Les conséquences ont été radicalement différentes pour les entreprises impliquées.
Suite à l’accident de son prototype, la société Uber s’est retrouvée au milieu d’un scandale révélant ses pratiques inconsidérées. Elle a été contrainte de revendre sa filiale chargée de développer les voitures autonomes. Depuis, son programme de Robotaxi est au point mort. La société Cruise, une startup rachetée par General Motors en 2016, s’est vue interdite d’opérer sa flotte de quelques 600 robotaxis en Californie et a suspendu ses opérations dans les autres États américains. Depuis, elle a plus ou moins mis la clé sous la porte. À l’inverse, Tesla a minimisé l’affaire sans en tirer de leçon, au point qu’un accident similaire a causé la mort d’un autre conducteur en 2018, la victime s’encastrant dans un poids lourd. Plus récemment, Bloomberg a publié la vidéo d’un autre accident mortel où une Tesla éblouie par le coucher de soleil a fauché une grand mère descendue de sa voiture pour porter assistance à un début d’embouteillage résultant d’une collision entre deux véhicules.

Ces trois accidents majeurs s’ajoutent à des centaines d’autres collisions impliquant des systèmes de conduite autonome. Les autorités américaines attribuent ainsi 14 décès et plus de 467 accidents aux véhicules Tesla opérants avec l’autopilote entre 2017 et 2024, dénonçant un système “aux multiples lacunes”.
La société Waymo a suivi une approche plus prudente et conservatrice, du moins selon sa propre communication. Profitant du laxisme des autorités californiennes, cette filiale de Google a développé pas à pas un service de robotaxis convaincant. Les multiples problèmes posés par les phases de test dans les rues de San Franscico n’ont pas débouché sur un accident grave susceptible de mettre un coup d’arrêt aux ambitions de la firme, qui étend désormais son service de manière exponentielle dans les métropoles américaines. Au point de faire de l’ombre à Elon Musk.
Acculé financièrement et technologiquement, Tesla lance à son tour un service de robotaxi dans les rues d’Austin. Pour l’instant, il s’agit surtout de gonfler le cours de l’action en démontrant la faisabilité d’un concept encore flou, à l’aide d’une dizaine de prototypes. Comme nous allons le voir, il s’agit autant d’un pari financier désespéré que d’un défi technologique des plus hasardeux.
Sommes-nous sur le point de vivre (enfin) la révolution de la voiture sans pilote, ou bien assiste-t-on à une accélération du déploiement d’une énième “Fake Tech” aussi nuisible qu’inutile ?
La course à l’autonomie : Tesla et l’origine du malFin 2012, Tesla Motors se trouve en grave difficulté financière. Les surcoûts, délais de production et multiples rappels d’usines du modèle S, qui souffre d’importants problèmes de qualité sur sa chaine de production, plongent les comptes de l’entreprise dans le rouge. Comme le reconnaîtra Elon Musk, « le bouche-à-oreille était atroce ». L’entrepreneur s’en sort miraculeusement grâce aux subventions de l’État californien, une hausse des tarifications et un déstockage important qui permet de dégager un bénéfice artificiel sur un trimestre. Ce résultat propulse le cours boursier et entraîne le succès d’une levée de capital par émission d’actions. Après avoir été sauvée par le gouvernement fédéral et des investissements de Ford, Toyota et Chrysler en 2009, la startup californienne échappe de nouveau à la faillite.
Le plan B consistait à vendre l’entreprise à Google pour six petits milliards de dollars, le géant de l’internet imaginant des synergies après avoir lourdement investi dans le développement d’une voiture sans pilote. Si l’accord secret n’est plus d’actualité, Musk craint que les progrès de Google dans la voiture autonome ne lui volent la vedette. Il engage rapidement Tesla dans la course.
Depuis les années 1980 et jusqu’au milieu des années 2000, l’essentiel de la R et D portant sur la conduite autonome avait été financé par le DARPA, une branche du ministère de la Défense américain, avec de premiers développements encourageants. Via sa filiale Waymo, Google avait relancé l’intérêt de la Silicon Valley. Cruise est fondé en 2013 et de nombreux cadres issus des programmes financés par le DARPA sont recrutés dans les startups travaillant sur les véhicules sans pilote. Compte tenu du retard important de Telsa, Musk décide d’aborder le problème d’une autre façon : au lieu de viser une voiture 100 % autonome, le milliardaire table sur un premier objectif visant à couvrir 90 % des situations de conduite. Surtout, il renonce à l’usage de radars basés sur une technologie infrarouge (LIDAR) pour détecter les obstacles, préférant des caméras vidéo moins onéreuses. Pour lui, si un humain peut conduire avec ses yeux, une voiture peut devenir autonome simplement grâce à la reconnaissance visuelle permise par une caméra standard. Il s’agit surtout d’économiser des sous. Ce choix s’avère fatal : les accidents évoqués plus haut auraient été évités si les Teslas disposaient d’un radar en complément des caméras n’ayant pas été capable de reconnaître les obstacles. Mais l’approche permet de commercialiser immédiatement une option présentée comme autonome.
En 2013, les équipementiers automobiles disposent déjà de solutions, sous la forme d’une collection de systèmes : assistance au freinage (la voiture détecte automatiquement les obstacles et actionne le frein), régulateur de vitesse intelligent (qui s’adapte à la circulation) et assistance de trajectoire (qui actionne le volant pour éviter une sortie de route). Si les constructeurs traditionnels n’explorent pas davantage ces possibilités, c’est avant tout par souci de sécurité. Loin d’être présentés comme des systèmes de conduite autonome, ils sont généralement conçus pour se désengager dès que le conducteur lâche le volant. Musk les combine en une fonctionnalité unique, qu’il baptise « autopilote ». « Autonome évoque l’idée que votre voiture peut faire quelque chose qui vous déplaît , alors qu’auto pilote c’est un bon système pour les avions, et ça le sera pour les voitures », justifie-t-il à Bloomberg en 2013. Trompeuse, l’appellation constitue un joli coup marketing.
En proposant cette fonctionnalité en option, il espère utiliser ses clients comme bêta-testeurs plus ou moins volontaires et accumuler des millions d’heures de conduite permettant d’entraîner peu à peu l’algorithme. Car les limites du système sont davantage liées à la partie logicielle, qui doit apprendre à reconnaître les conditions de circulation et agir en fonction, qu’à la partie matérielle. De la même manière qu’un programme d’intelligence artificielle peut être entraîné à reconnaître des chats sur des photos, il peut apprendre à identifier des voitures sur une route et analyser les conditions de circulation. Dès 2014, Tesla bluff le grand public avec une vidéo montrant son système prendre en charge le véhicule sur plusieurs kilomètres. Il s’agit pourtant d’un film manipulatoire, les multiples interventions du conducteur étant coupées au montage. Mais le potentiel de la technologie impressionne et le cours boursier de Tesla s’envole. La fuite en avant peut commencer : Tesla va continuer d’exagérer les capacités de son système et promettre “un million de robotaxis d’ici l’année prochaine” tout en maintenant une opacité quasi criminelle sur les circonstances des différents accidents impliquant son autopilote. The show mush go on: comme Musk le reconnaîtra fin 2022 “sans la mise au point de la conduite autonome, la valeur de l’action Tesla est proche de zéro”.
Un casino sous le capot : le mirage de la voiture 100% autonomeLa Society of Automobile Engineer (SAE) classe le niveau de sophistication d’un système en six catégories. Les niveaux 0 et 1 représentent une conduite assistée par des automates, comme le régulateur de vitesse, le freinage d’urgence, la boite automatique, etc. Le conducteur doit tenir le volant en permanence pour maintenir la trajectoire. Le niveau 2 inclut l’automatisation de la trajectoire, le conducteur pouvant relâcher le volant pendant de brefs intervalles de temps, à condition de conserver ses yeux sur la route. À partir du niveau 3, on ne parle plus de conduite assistée, mais de conduite autonome. Ce niveau permet de relâcher le volant et son attention en permanence. Cependant, le conducteur doit toujours être présent et capable d’intervenir en cas de signal. Le niveau 4 ne requiert pas de conducteur dans le véhicule, mais les itinéraires sont limités à des zones balisées et amplement testées (par exemple, un quartier de San Francisco). Le niveau 5 caractérise les voitures entièrement autonomes sur toutes les routes et par toutes conditions.
Le système proposé par Tesla se situe encore au niveau 2 selon la SAE et le régulateur américain, comme en témoigne la formule « Les fonctionnalités actuelles exigent une surveillance active de la part du conducteur et ne rendent pas le véhicule autonome » placée en dessous de l’option « autopilote amélioré : capacité de conduite entièrement autonome » proposée par le constructeur.
Des firmes comme Honda, BMW et Mercedes ont récemment mis au point des systèmes considérés de niveau 3. Celui de Mercedes a reçu l’autorisation d’opérer dans le comté de Los Angeles, mais sous certaines conditions : une vitesse maximale de 65 km/h, des conditions de météo optimales, la présence continue d’un véhicule devant la voiture autonome et un itinéraire connu du système. Autrement dit, l’applicabilité de cette révolution, qui permet au conducteur de quitter la route des yeux sur toute la durée du trajet, se limite à une conduite dans les embouteillages. Peut-on réellement parler de « niveau 3 » ? Comme Tesla, Mercedes entretient l’ambiguïté. Le manuel de la voiture précise qu’il incombe au conducteur de détecter les dégradations éventuelles des conditions de circulation. Ce qui entre en contradiction avec l’idée qu’il puisse regarder un film ou faire la sieste lorsque le pilote automatique est enclenché. De même, la question du désengagement pose de nombreux problèmes juridiques. À partir de quel moment est-il raisonnable d’estimer que la responsabilité de la conduite passe du système au conducteur ? Dix secondes après le signal sonore déclenché par la fin du bouchon sur une autoroute ? Mercedes ne clarifie pas ces points, préférant communiquer sur le fait qu’elle se porte responsable en cas de collision lorsque le pilote automatique est activé. De toute évidence, le conducteur doit rester vigilant puisque le système peut se désengager dès que la visibilité décroît ou que la circulation se fluidifie.
Passer du niveau 2 ou 3 au 4 n’est pas une simple formalité. Les robotaxis de Waymo et Cruise n’ont pas suivi la même stratégie de développement que le système « autopilote » de Tesla, désormais surpassé par plusieurs concurrents. Dans un cas, l’usage reste essentiellement destiné à améliorer le confort du propriétaire. Dans l’autre, il s’agit de concurrencer Uber et les taxis traditionnels. Les véhicules sont bourrés de capteurs – y compris radars et infrarouges – pour détecter tout type d’obstacle et de situation. Les algorithmes sont optimisés pour la conduite en ville sur des parcours prédéfinis sur lesquels ils ont été longuement entraînés. Et le cout du système s’en ressent.
Tesla, à l’inverse, est parti d’un système « niveau 1 » et l’a étendu au niveau 2 en commençant par la conduite sur autoroute et le parking dans les garages privés. Des situations bien plus prédictibles que les petites routes de campagne mal balisées et le chaos de la circulation en centre-ville. L’idée étant que les progrès techniques dans le hardware et surtout l’expérience acquise par l’algorithme permettront de passer au niveau 3 puis 4 et enfin 5. Mais cette chimère se heurte à la réalité : tout miser sur la reconnaissance visuelle d’une intelligence artificielle vous expose aux limites inhérentes à cette technologie.

Elle repose sur les mêmes principes que des programmes de reconnaissance faciale ou des chabots types ChatGPT. Au cœur du système, on retrouve les réseaux de neurones artificiels utilisant le principe du machine learning ou deep learning (apprentissage par renforcement). L’algorithme est confronté à d’innombrables situations définies par des montagnes de variables et doit déterminer la meilleure solution. Est-ce une photo de chat ou de chien ? Est-ce une voiture ou un piéton ? L’obstacle est-il en mouvement ou à l’arrêt ? Le programme donne une réponse définitive et agit en fonction. Mais il le fait à partir d’une approche probabiliste et discrétionnaire. Quelle est la probabilité qu’il s’agisse d’un piéton ou d’un reflet dans une flaque d’eau ? D’un obstacle ou d’un peu de fumée ? Pour améliorer la performance de l’IA, il faut la confronter à un maximum d’exemples.
Lorsqu’on a compris ce point précis, il devient évident qu’une voiture 100 % autonome est une chimère. Aucun système ne parviendra à être confronté suffisamment souvent à tous les types de problèmes imaginables pour devenir fiable à 100 %, sans parler du risque de panne d’un capteur critique. Il y a une contradiction philosophique entre l’approche probabiliste et discrétionnaire de la voiture sans conducteur et le fait que le réel est par essence continu, ambigu et ontologiquement ouvert. L’algorithme découpe le réel en état discret et leur assigne des probabilités alors que la réalité est bien plus fluide, chaotique et imprévisible.
Si l’autopilote des avions fonctionne relativement bien, c’est avant tout parce que la tâche à effectuer est bien plus simple. Dans les airs, les risques qu’un chat, un ballon de football, un sac poubelle ou une branche d’arbre surgisse à quelques mètres de l’appareil sont proches de zéro. Il n’y a pas de chantiers inopinés sur la chaussée ou de “modification récente de l’état des lieux” qui contredirait les données disponibles. Du reste, deux pilotes sont toujours présents à bord.
Les technophiles argueront que le système n’a pas besoin d’être parfait, il lui suffit d’être plus performant que le conducteur moyen. Les systèmes de conduite autonome ne boivent pas avant de prendre le volant, ils ne sont pas distraits par leurs téléphones, ne s’énervent pas quand on leur coupe la route, ni ne se fatiguent après des heures de conduite. Mais ils continuent de commettre des erreurs incroyablement stupides du point de vue d’un humain, comme d’écraser un piéton qu’ils viennent de renverser avant de s’immobiliser des heures durant sur sa jambe, faute d’être capables de descendre du véhicule pour inspecter la situation.
Aller vite en cassant des chosesL’adage culte des entrepreneurs de la Silicon Valley, « Moving fast and breaking things » s’applique particulièrement bien au cas de la voiture autonome, une technologie développée dans la hâte avec peu d’égards pour les multiples risques et conséquences.
Les accidents évoqués en début d’article sont instructifs. Le conducteur de la Tesla plaçait une confiance exagérée dans l’autopilote. Un humain aurait fait attention à l’approche de l’intersection et immédiatement identifié le camion. Mais Brown regardait un film. Un comportement encouragé par Elon Musk, qui avait personnellement partagé sur les réseaux sociaux une des vidéos postées par Brown où il vantait les prouesses du système.
Le prototype Uber essayait encore de déterminer si l’objet en approche était une voiture ou un vélo lorsqu’il a finalement pris la décision d’alerter le conducteur, deux dixièmes de secondes avant l’impact. La conductrice était distraite, mais ce type de comportement est précisément ce qu’on peut attendre d’un humain chargé d’observer la route plusieurs heures de suite sans intervenir. En prenant davantage soin de ses testeurs au lieu de les soumettre à des conditions de travail drastiques, Uber aurait pu éviter l’accident et préserver sa réputation. Mais quid d’un usager régulier ? Ironiquement, le prototype utilisé par Uber reposait sur une Volvo disposant d’un système de freinage d’urgence (niveau 1 sur l’échelle de maturation de la voiture autonome). Uber avait désactivé le système pour éviter les interférences avec sa propre technologie. Son programme était conçu pour enclencher le freinage seulement si le véhicule estimait pouvoir éviter l’impact à coup sûr, l’alternative étant de ralentir et alerter le conducteur. Comme l’ont démontré des simulations conduites par Volvo, son propre système aurait freiné plus tôt et réussi dans 17 cas sur vingt à prévenir la collision. Autrement dit, en essayant d’atteindre le niveau 4 de sophistication, Uber a fait moins bien qu’un système de niveau 1.
Waymo et Cruise ont convaincu les régulateurs qu’ils adoptaient une approche bien plus précautionneuse. Malgré cela, l’implémentation de leurs services de robotaxis à San Francisco a généré des retours d’expérience désastreux et la colère des riverains.
Waymo a tué un chien, conduit dans un trou de chantier et a été impliqué dans des dizaines de collisions, tout comme Cruise. Au-delà des accidents, les deux opérateurs provoquent de nombreux troubles à la circulation et à l’ordre public, causant des embouteillages et ralentissements dans des quartiers résidentiels, bloquant des ambulances et véhicules de pompiers en intervention, se garant devant des bouches à incendies ou s’immobilisant en pleine voie suite à un évènement non compris par l’algorithme.
L’accident du 2 octobre impliquant la société Cruise a également révélé un problème de culture du risque rappelant davantage Tesla et Uber que l’image projetée par Waymo et les grands constructeurs historiques. Les fuites de documents internes ont montré un manque d’égards pour la sécurité motivé par l’obsession de devancer Google dans la course aux robotaxis, comme Uber avait devancé Lyft dans la course aux taxis partagés. En particulier, l’objectif de Cruise était de parvenir à un niveau de sécurité comparable au chauffeur Uber moyen. Bien que les ingénieurs savaient que le système avait de grandes difficultés à détecter les enfants et les trous dans la route (« obstacle négatif » dans le jargon), le PDG de Cruise avait décidé d’accélérer le déploiement de sa flotte dans diverses villes des États-Unis. L’accident a provoqué son licenciement.

Tesla constitue un cas encore plus emblématique de cette course en avant au mépris des règles et du bien commun. Après avoir annoncé le développement de son « autopilote », Elon Musk a placé ce projet au cœur de sa stratégie d’entreprise dans son « Master plan, part deux ». Pour contrer Uber et Google, il promet l’arrivée imminente d’un système de conduite 100 % autonome qui permettra à chaque propriétaire de Tesla de sous-louer son véhicule comme robotaxi. La voiture autonome ne doit alors plus simplement réduire le nombre d’accidents de la route, qui font près de 40 000 morts aux USA chaque année, mais réduire le cout d’utilisation des voitures (en les sous-louant lorsqu’on ne les utilise pas) et diviser la circulation par deux ou quatre en faisant de chaque voiture un robotaxi capable d’emporter quatre personnes à la manière d’un service de covoiturage.
Par bien des aspects, ce projet reste peu crédible. Si Tesla parvenait à mettre au point des robotaxis avant ses concurrents, elle n’aurait aucune raison de vendre les voitures à des particuliers : autant opérer la flotte soi-même et empocher les bénéfices. Pour que les clients soient prêts à sous-louer en permanence leur véhicule de luxe réputé fragile et doté d’une batterie à durée de vie limitée, les revenus devront être conséquents.
Outre l’aspect commercial douteux, les choix technologiques placent Tesla face à une contradiction fondamentale. Convertir un véhicule personnel en robotaxi nécessite d’ajouter des équipements et services au cout non négligeable. Selon le New York Times, un véhicule Waymo coute 100 000 dollars par unité, plus du double d’une Tesla de même gabarit. L’ajout des capteurs a également un impact esthétique désastreux. Et opérer une flotte de robotaxis requiert une équipe conséquente en back-office pour intervenir en cas de besoin. Dans le cas de Cruise, le New York Times estimait qu’il fallait 3 techniciens pour deux véhicules en opération. Et on parle toujours de système de niveau 4 opérant dans des zones limitées, prédéfinies, longuement cartographiées et patiemment testées.
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Pour son service de robotaxi, Tesla utiliseraient uniquement des caméras optiques. Le système repose sur un réseau de neurones “end to end”, ce qui signifie que les données d’entrées sont utilisés par l’algorithme de “deep learning” pour donner une réponse en sortie sans aucune intervention ou étape supplémentaire. Il n’est donc pas possible d’insérer des instructions additionnelles à suivre en cas de situation particulière, comme la présence d’un vehicule de police en bord de route. Avec cette approche, Musk espère réaliser (enfin) le bond technologique promis depuis 2013. En se passant des capteurs LIDARS, des équipes en back-office et des restrictions géographiques, il pourra commercialiser un système de niveau 5 disponible à tous les propriétaires de Tesla. La route risque d’être longue, voire impossible. Le premier test de robotaxis débuté à Austin connait des débuts chaotiques, malgré la mobilisation des équipes du back-office, la présence d’un employé sur le siège passager avant, la zone géographique restreinte et les semaines de tests intensifs.
La course aux robotaxis, pas à la rentabilitéComment comprendre la mise en service précipitée des robotaxis Tesla ? Il s’agit probablement d’une manœuvre quelque peu désespérée pour sauver une entreprise dont les ventes s’effondrent au profit de la concurrence et à cause de la dégradation de l’image de la marque. La promesse des robotaxis, après celle des véhicules autonomes, permet de soutenir le cours boursier dont dépend la fortune d’Elon Musk et sa capacité à emprunter.
Mais il s’agit également de répondre à la montée en puissance de Waymo, qui étend son service à un nombre croissant de villes américaines et s’installe comme le leader de la voiture autonome. Au point de convaincre le gouvernement britannique de rejoindre la compétition en accélérant la procédure d’autorisation des robotaxis.
Tesla joue sa survie. Et mettre au point un faux système de robotaxis dans un environnement aussi peu réglementé que le Texas reste relativement aisé. Il suffit de ne pas rendre public le nombre de personnes présentes en back-office pour surveiller et contrôler les robotaxis à distance et ne pas publier les données relatives aux nombres d’interventions qu’ils pratiquent. Même si le service parvenait à s’étendre rapidement, de nombreuses questions resteraient en suspens. En particulier celui de la viabilité économique des robotaxis et leur utilité sociale.
Quel problème cherchent-ils à résoudre ? Il ne s’agit pas de baisser le cout du transport : une course en Waymo coute 10 à 45 % de plus que le même trajet en Uber. Il n’est pas non plus question de réduire les embouteillages. Le succès d’Uber a augmenté le trafic routier en mettant davantage de véhicules sur les routes. Et les enquêtes d’opinions rapportées par TechCrunch envoient un autre signal inquiétant. Le fait que Waymo trouve des clients tout en étant plus cher qu’Uber serait essentiellement dû au fait que ses usagers apprécient d’être seul dans le véhicule, sans la “nuisance” du chauffeur. Outre le virage anthropologique que cela suggère, cet élément contredit l’idée que les robotaxis transporteront plusieurs passagers à la manière d’un taxi-brousse ou d’un service de covoiturage. À moins de pouvoir proposer des couts dix fois moindres, ce qui nécessiterait d’embarquer plus de passagers et de suivre des itinéraires fixes. La Silicon Valley serait-elle sur le point de réinventer l’autobus ?
Non, la principale utilité du service semble être de fabriquer des légions de chômeurs en remplaçant les chauffeurs ubérisés et, à terme, les chauffeurs routiers, par la conduite autonome. Pour y parvenir, le système doit être rentable. Ce qui n’a rien d’évident.
En 2024, Waymo aurait enregistré plus de 4 milliards de dollars des pertes financières du fait du coût de la R&D et de l’entretien, de l’opération et de l’élargissement de sa flotte. Une somme astronomique que seuls des géants comme Google peuvent se permettre de brûler à une telle vitesse. Avec 250 000 courses par semaine (contre 250 millions pour Uber), Waymo continue de perdre de l’argent sur chaque trajet qu’elle effectue. Et ce, malgré une tarification supérieur à celle pratiquée par ses deux principaux concurrents Uber et Lyft. Autrement dit, remplacer un conducteur de taxi uberisé par un robot ne permet pas d’économiser de l’argent, du fait du surcoût entraîné par le véhicule et la nécessité de payer une armée de techniciens pour superviser la flotte. Les couts de Waymo devraient diminuer avec les économies d’échelles, mais Uber et Lyft disposent également de marges confortables pour mener une guerre des prix.
Les impacts négatifs ne se limitent pas aux accidents, décès et embouteillages évoqués plus haut. La promesse des véhicules sans pilote sert également de justification pour décourager les pouvoirs publics à investir dans les transports en commun et autres solutions écologiques. Les Koch brothers, des multimilliardaires ayant fait fortune dans l’industrie pétrolière, ont mené des opérations de lobbying pour tuer de multiples projets de transports en commun en mobilisant l’argument de la voiture autonome et électrique. Ce n’est pas la première fois que les promesses de la Silicon Valley sont ainsi agitées pour freiner le progrès : Musk avait utilisé l’arnaque de son Hyperloop pour retarder la ligne de train à grande vitesse devant relier Los Angeles à San Francisco. De même, ses hypothétiques tunnels à Tesla ont servi à tuer des projets de tramways.
Enfin, notons que les voitures équipées pour la conduite plus ou moins autonome embarquent une multitude de capteurs redondants et de puissants microprocesseurs. Ils génèrent une masse de données conséquente. Ce qui augmente fortement le poids et l’impact environnemental de ces véhicules.
Encore une fois, la Tech cherche à imposer une solution que pas grand monde ne désire, qui ne résout aucun problème précis et présente de nombreuses externalités négatives. Dont le fait, en cas de succès, de décourager l’usage des transports en commun pour mettre davantage de véhicules sur les routes. Tout cela dans le but de construire un nouveau monopole permettant de concentrer la richesse et le pouvoir dans les mains de quelques-uns, sur le dos des travailleurs, de l’environnement et des usagers.
27.05.2025 à 11:47
Christophe @PoliticoboyTX
Le Congrès américain est en passe de voter une loi visant à assouplir la régulation des stablecoins1, ces actifs financiers servant de liquidité pour les transactions en cryptomonnaie. Écrit par les lobbies procryptos, le texte semble taillé pour Donald Trump. Même son titre (“Stable act”, pour la version de la Chambre des représentants et “GENIUS act” pour le Sénat) est un clin d’œil au président, qui s’était autoproclamé “Very Stable Genius” suite à un examen médical. Non seulement cette loi lui permettra de tirer un maximum de profit de ses nombreux investissements dans le secteur des cryptoactifs, mais elle ouvre aussi la voie à un nouveau type de corruption - y compris de la part des gouvernements et agents étrangers.
Le texte aurait pu être baptisé “légalisation de la corruption du Président”, mais il pose d’autres problèmes. Le cadre législatif proposé pour faciliter l’usage des stablecoins doit permettre leur montée en puissance. Les banques et la finance traditionnelle risquent d’être exposées au risque systémique des cryptoactifs, secteur connu pour sa volatilité et sujet à de multiples fraudes, arnaques, piratages, manipulations des cours, délits d’initiés, blanchiments d’argent et problèmes de financement des activités criminelles et terroristes. Combiné à de récents décrets présidentiels, le “GENIUS act” ouvre la voie à un usage des stablecoins par le gouvernement américain, qui pourrait ainsi contraindre les citoyens à recevoir ou effectuer des paiements en cryptoactifs. Tout en permettant par ailleurs à des entreprises privées de mettre au point leur propre monnaie, pour le plus grand bonheur de personnalités comme Elon Musk.
De quoi faire basculer le pays dans une situation inédite où la corruption généralisée s’étendrait à la privatisation de la monnaie, faisant des États-Unis un crypto-État dirigé par une clique de milliardaires baignant dans des conflits d’intérêts sans précédent. Le tout avec le soutien décisif du Parti démocrate, dont de nombreux sénateurs ont voté en faveur du texte porté par Donald Trump. Explications.
En 2019, Trump déclarait “Je ne suis pas fan de Bitcoin et des autres cryptos, qui ne sont pas des monnaies et dont la valeur très volatile est basée sur du vent. Les cryptoactifs non régulés peuvent encourager les comportements illégaux, dont le trafic de drogue et autres crimes”. Il voyait cette technologie comme une menace face à l’hégémonie du dollar et un véhicule permettant de financer le terrorisme international et contourner les sanctions économiques américaines.
Sa position a évolué peu à peu, pour des raisons que nous avions détaillées dans un article précédent. En particulier, la campagne de Donald Trump a reçu plus de 20 millions de dollars de dons en provenance de l’industrie des cryptos, plus le soutien public de divers acteurs majeurs du secteur. Il leur a renvoyé l’ascenseur dès sa prise de fonction.
Outre la création d’une réserve fédérale en cryptomonnaie annoncée pour soutenir les cours, Trump a débuté une croisade contre les différentes agences fédérales engagées dans la régulation du secteur. La SEC (le gendarme des marchés financiers américains) a abandonné ou classé sans suite une dizaine de procédures judiciaires et enquêtes impliquant les principales firmes du secteur.
Depuis, avec l’aide des équipes d’Elon Musk qui opèrent au sein du DOGE (le Departement Of Gouvernement Efficiency), Trump a poursuivi dans cette voie. Le Consumer Financial Protection Bureau (CFPB), une agence fédérale conçue pour protéger les Américains des abus perpétués par le secteur bancaire, a été vidé de tous ses moyens. La section du FBI chargée de lutter contre les crimes financiers liés aux cryptos a été purement et simplement démantelée et, dans une directive remarquable, la Maison-Blanche a demandé au ministère de la Justice de cesser d’engager des poursuites contre les acteurs des cryptomonnaies s’il n’avait pas la preuve d’une volonté et conscience de violer la loi. Tout en ordonnant au département chargé des crimes financiers de “ne plus instruire de procédures visant le secteur des cryptoactifs”. Enfin, Trump vient de gracier une série d’individus affiliés à la société BitMEX et condamnés pour blanchiment d’argent.
Dans les faits, le secteur des cryptomonnaies n’a donc plus grand-chose à craindre du FBI, des procureurs fédéraux, du ministère de la Justice au sens large et de la SEC en particulier. Ce qui tombe bien, compte tenu de l’implication grandissante du président dans ce secteur.
En 2021, alors qu’il vient de perdre les élections, Trump lance une collection de cartes virtuelles à son effigie, sous forme de NFT2 ( “Non Fungible Token”) reposant sur une blockchain3. Elle fonctionne comme une pyramide de Ponzi, puisque la valeur des cartes est purement spéculative. Pour encourager ses fans à se porter acquéreurs, il organise un système de loterie donnant accès à des récompenses. Sa femme Melania avait également tenté de lancer sa propre série de NFT, sans grand succès.
Depuis qu’il s’est autoproclamé “Crypto-Président”, Trump va beaucoup plus loin. Après avoir fait la promotion du secteur pendant la campagne électorale et conduit une politique favorable à cette industrie depuis sa prise de pouvoir, il s’engage dans une série d’actions qui n’ont plus rien à voir avec le simple renvoi d’ascenseur évoqué plus haut.
Quelques heures avant sa prise de fonction, Trump a lancé un memecoin4 à son effigie baptisée $TRUMP et initialement proposé au prix de 18 centimes le jeton numérique. Le cours s’est très fortement apprécié (à 75 dollars le jeton) avant de chuter brutalement, suite à la vente des premiers acheteurs. La création de ce cryptoactif avait suscité de vives critiques, en particulier de la part de la communauté procrypto, qui y voyait une démarche purement opportuniste susceptible de faire du tort au secteur. En effet, Trump et ses proches ont encaissé plus de 350 millions de dollars après avoir revendu au plus haut une partie des jetons qu’ils avaient créés ex nihilo, dans ce qui s’apparente à un cas d’école de rug pull5. Le cours était retombé rapidement en dessous des 10 dollars, laissant la plupart des acheteurs dans le rouge.
La famille de Trump a reproduit la même chose avec un memecoin basé sur sa femme et baptisé $MELANIA, avec un succès plus modeste, mais respectable.
Depuis, Trump semble utiliser son $TRUMP coin comme support pour vendre un accès privilégié à la Maison-Blanche. Après s’être durablement effondrée, la valeur du token $TRUMP est repartie à la hausse suite à l’achat de vastes quantités de jetons par des acteurs étrangers, pour plusieurs centaines de millions de dollars. Le président a poursuivi dans cette voie en offrant des prix aux principaux investisseurs dans sa cryptomonnaie, dont un diner en sa présence dans sa résidence de Mar-a-lago aux 220 plus gros détenteurs et la promesse d’une entrevue préliminaire avec les 25 premiers de la liste. En moyenne, les 220 invités ont investi 1,8 million de dollars pour participer au diner. L’écrasante majorité de ces individus ne serait pas de nationalité américaine. Ironie du sort : Trump s’est contenté d’une brève apparition centrée autour d’un discours de 25 minutes, sans s’entretenir personnellement avec ses invités. Faut-il y voir le résultat du tollé provoqué par l’organisation de cet évènement, ou un signe de plus que Trump a parfaitement intégré l’esprit “crypto”, qui consiste à vendre la lune à des investisseurs crédules avant d’empocher le jackpot tout en les laissant sur le carreau ?
Une chose est sûre, ce type d’initiative viole la constitution américaine, qui interdit au président de recevoir des cadeaux en provenance de l’étranger moyennant des traitements de faveur. Or, cette opération ne permet pas uniquement d’augmenter le cours d’un actif comme le $TRUMP coin, encore majoritairement détenu par la famille Trump. Elle augmente aussi l’activité de trading associée à ce cryptoactif, ce qui génère des revenus supplémentaires via les frais de commission. Et ce type d’enrichissement n’est qu’une des avenues empruntées par Trump pour rentabiliser sa présidence.
Non content de disposer de son memecoin, Trump a également lancé un stablecoin (“USD1”) via World Liberty Financial, une société contrôlée à 60 % par sa famille. Le lancement du token a rapporté 400 millions de dollars. Depuis, les Émirats arabes unis ont annoncé leur prise de participation à hauteur de 2 milliards de dollars dans la plateforme de courtage en ligne Binance, qui sera payée avec le stablecoin de Trump. Ce qui devrait lui permettre de récolter des commissions importantes, tout en offrant une légitimité à son “USD1”.
Avec ce stablecoin, Trump se place en situation idéale pour profiter du GENIUS act adopté par le Congrès, et dont une provision vise explicitement à permettre les investissements étrangers dans les stablecoins. Et ce, sans obligation de vérifier la provenance de l’argent ni la conformité avec les lois visant à empêcher le financement du terrorisme international. Autrement dit, la loi vise à légaliser les pratiques de corruption : Trump (et ses corrupteurs) ne pourront plus être poursuivis pour trafic d’influence si des investisseurs étrangers achètent des USD1 dans le simple but de s’attirer les faveurs de Donald Trump.
Cette décision n’est pas un cas isolé. Comme le détaille la journaliste spécialiste des cryptos, Molly White, la famille Trump investit également dans une société de minage de cryptomonnaie et se penche sur le lancement d’un jeu vidéo dont la monnaie virtuelle serait constituée de cryptoactifs. Deux investissements à la moralité douteuse.
Le minage de crypto est un processus consistant à faire tourner des milliers de processeurs informatiques pour réaliser les calculs complexes requis par les blockchains, un processus énergivore à l’impact environnemental désastreux. Quant aux jeux vidéos reposant sur les cryptomonnaies, ils débouchent parfois sur des écosystèmes où des enfants du tiers monde sont employés par de riches individus pour jouer à leur place et rapatrier une grande partie des gains, lorsqu’ils ne sont pas critiqués pour leurs mécanismes hautement addictifs qui provoquent des problèmes psychologiques chez les usagers traditionnels.
Enfin, Molly White rappelle que Trump et sa famille possèdent des investissements dans les cryptomonnaies et visent, via la création de diverses sociétés liées aux cryptos, à augmenter leur exposition financière à ces actifs dans l’espoir de réaliser des gains financiers importants. Un conflit d’intérêts d’autant plus saillant que l’autoproclamé « cryptoprésident » est directement impliqué dans la régulation de ce secteur.
Au cours de son premier mandat, Trump avait récolté plus de 8 millions de dollars en louant ses chambres d’hôtels et golfs à des diplomates et hommes d’affaires étrangers, qui utilisaient ces moyens pour se faire bien voir du président ou obtenir des entrevues.
Avec les cryptoactifs, Trump change drastiquement de braquet. Les sommes en jeu sont incomparablement plus élevées et les retombées potentielles quasi illimitées. Pourtant, les sénateurs démocrates ont voté le texte de loi promu par le Parti républicain pour accélérer cette dérive.
Il s’agit d’une faute politique majeure. Pendant que les sénateurs démocrates négociaient des amendements anecdotiques sur le texte, Trump faisait arrêter puis poursuivre en justice une parlementaire démocrate, faisait disparaitre sans passer devant un juge des immigrés en situation légale pour les déporter dans un goulag salvadorien, attaquait la liberté d’expression et les universités, menaçait de violer la constitution, engageait de multiples bras de fer avec la Cour suprême, détruisait les régulations environnementales, sabotait la transition écologique timidement entamée sous Joe Biden et perpétrait un génocide. Une politique qui enrage la base électorale démocrate. À l’exception de quelques élus, dont le duo de représentants de la gauche radicale Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, les élus démocrates refusent pourtant de s’opposer frontalement à Donald Trump.
Même s’ils pensaient sincèrement que le GENIUS Act était un bon texte, il aurait été normal qu’ils refusent de le voter sans obtenir des contreparties de la part de l’administration Trump sur d’autres sujets. Un parti d’opposition doit s’opposer, surtout lorsque le président voit sa cote de popularité s’affaisser dans des proportions historiques. Autrement, le Parti démocrate ne bénéficiera pas de l’impopularité de Trump et du Parti républicain, car il sera perçu comme complice et complaisant.
Ici, le travail de l’opposition démocrate est facilité par le fait que le texte est clairement critiquable : il organise un vaste système de corruption au profit de Donald Trump, mais, comme nous allons le voir, ouvre également la porte à divers risques financiers et conséquences potentiellement néfastes pour la société américaine.
Le premier risque est lié aux retombées attendues par les promoteurs du texte, qui estiment que la capitalisation boursière des stablecoins pourrait être multipliée par dix pour atteindre 2000 milliards de dollars. De pareilles sommes, qui plus est désormais intégrées à la sphère économique traditionnelle, risquent de provoquer de l’instabilité financière. En particulier en exposant des fonds de pension et banques systémiques au risque d’effondrement des cours. Rappelons que les cryptomonnaies ne sont pas régulées et qu’elles sont l’objet d’amples mouvements financiers, avec des outils spéculatifs à effet de levier qui peuvent provoquer des problèmes de liquidité poussant des acteurs à la faillite. Un évènement de ce genre, s’il se propageait à la sphère financière traditionnelle, pourrait entrainer une nouvelle crise financière majeure. Ce qui serait ironique lorsqu’on sait que les cryptomonnaies sont apparues en réponse à la crise des subprimes et à la perte de confiance dans le secteur bancaire traditionnel.
Le second risque concerne les consommateurs. Les cryptoactifs sont régulièrement la cible de larges fraudes et arnaques, mais également de piratages informatiques (depuis 2021, 78 milliards de dollars auraient ainsi été volés). En cas de perte ou de vol, les détenteurs de cryptos ne sont pas protégés par des mécanismes d’assurance comme le sont les dépôts bancaires ou les cartes de crédit. Les petits porteurs victimes de fraudes sont souvent condamnés à subir les pertes sans recours possibles. D’autant plus que les transactions en cryptos ne sont pas réversibles, contrairement aux virements bancaires et paiements par carte de crédit. Pire, le GENIUS act stipule qu’en cas de faillite d’un stablecoin, les investisseurs en cryptos devront être remboursés en premier, avant les acteurs financiers traditionnels et les clients (soit l’inverse d’une procédure de mise en faillite normale).
Comme le soulignait la sénatrice progressiste Elizabeth Warren dans son discours au congrès, encourager l’adoption des stablecoins risque aussi de drainer l’épargne américaine alimentant les banques locales et finançant collectivités et PME, avec des répercussions importantes sur certains territoires défavorisés. On ne le répète jamais assez, chaque dollar ou euro placé dans des cryptoactifs quitte l’économie réelle sans rien produire en retour. Un peu comme les investissements sur le marché secondaire d’action et d’obligation, bien que soutenir le cours de ces produits financiers produit des effets indirects sur l’économie réelle (baisse des taux d’intérêt, capacité d’investissement accrue des entreprises…).
La sénatrice du Massachusetts insistait aussi sur l’absence de mécanismes de contrôle ou de régulation pour prévenir les usages illégaux des stablecoins, qui sont déjà massivement utilisés pour financer le trafic d’êtres humains, d’armes et de stupéfiants, en plus du blanchiment d’argent, du terrorisme international, de la pédophilie, de la cybercriminalité et autres activités illicites. En officialisant les stablecoins sans leur appliquer les régulations auxquelles est assujetti le secteur financier traditionnel, le Congrès va créer un formidable outil au service du crime organisé et des “États voyous”.
Enfin, le “GENIUS act” facilite la création de stablecoins par les firmes américaines, qui ne seront plus bridées comme précédemment et auront enfin un accès comparable aux mécanismes de financement interbancaire dont bénéficient les établissements financiers traditionnels. De ce fait, les deux hommes les plus riches du monde (Elon Musk et Mark Zuckerberg) vont pouvoir mettre en œuvre leur rêve de monnaie privée en créant leur propre stablecoin lié à leurs réseaux sociaux et programmes d’Intelligence artificielle respectifs (X et Grok pour Musk, Facebook, Instagram et Llama pour Zuckerberg).
Si cela peut sembler être de la science-fiction, Donald Trump a déjà signé un décret pour permettre aux agences gouvernementales d’accepter les paiements et de procéder à des versements en cryptos. Et les équipes du DOGE d’Elon Musk ont obtenu les accès informatiques aux systèmes de paiement du gouvernement fédéral permettant de verser les pensions des retraités, vétérans et personnes éligibles aux diverses aides sociales. Tout en indiquant leur souhait de permettre d’effectuer ces versements avec des monnaies basées sur des blockchains. Autrement dit, les dispositions pour verser en cryptomonnaie les quelques cinq mille milliards d’aides sociales annuelles aux plus de cent millions d’Américains qui en dépendent ont déjà été prises. De plus, l’administration Trump a évoqué l’idée d’effectuer divers paiements en cryptos (3 milliards pour un projet de logements sociaux et plusieurs milliards pour l’aide au développement). Les Américains pourraient ainsi être contraints d’utiliser les stablecoins, qu’ils le veuillent ou non. Reste à savoir si ce sera ceux émis par Elon Musk, Trump, Mark Zuckerberg ou un panier des trois…
Outre la corruption sous-jacente et la concentration de pouvoir qu’un tel scénario produirait, cela reviendrait, pour le gouvernement américain, à se tirer une balle dans le pied en générant des concurrents privés du dollar. Mais ce ne serait pas la première fois que le système monétaire américain se retrouverait constitué d’une constellation de monnaies privées ni que l’administration Trump prendrait des décisions contraires aux intérêts du pays…
Deux sénateurs républicains (sur les 53 actuellement élus au Congrès) ont voté contre le GENIUS act. Ce type de texte doit recueillir une majorité qualifiée de 60 voix sur 100 pour être adopté. Compte tenu des arguments précédents, comment expliquer le fait que pas moins de 16 sénateurs démocrates aient voté le “GENIUS act”, alors que le soutien de 9 d’entre eux était suffisant pour faire adopter le texte ?
La première explication est la corruption pure et simple. Les lobbys procryptos ont été (de loin) le premier secteur en termes de dons aux campagnes électorales du cycle 2024, devant les énergies fossiles, big pharma, les industries de défense ou encore Wall Street. Cette injection de cash sans précédent a permis d’acheter de nombreux élus, qui doivent leur élection au soutien financier du lobby procrypto. Le sénateur de Californie Adam Schiff a ainsi vaincu l’élue progressiste Katie Porter grâce au soutien financier de ce secteur. Il a logiquement voté pour le GENIUS act, tout en se payant le luxe de tenir un discours de 30 minutes au Sénat pour détailler les “dix plus gros actes de corruptions commis par Trump” en 100 jours de mandat.
Le lobby procrypto pouvait aussi compter sur la sénatrice de New York Kirsten Gillibrand, qui s’était présentée à la primaire de l’élection présidentielle démocrate en 2020 sur un programme “progressiste et féministe”. Depuis, elle a été achetée par le lobby et a garni son cabinet d’anciens dirigeants de firmes spécialisés dans les cryptoactifs. Elle a ainsi justifié son soutien au texte par la formule tautologique “les cryptos ont fait la preuve qu’elles étaient là pour rester, il est donc inutile de s’y opposer”. En effet, tant que le pouvoir politique refuse de mettre des freins à cette technologie, elle continuera de croitre (et d’acheter les politiciens).
À la chambre des représentants et dans les commissions concernées, les élus démocrates se sont montrés plus sceptiques, allant jusqu’à envoyer des lettres officielles à la SEC pour s’inquiéter des risques de corruption entourant le président Trump. Mais c’est au Sénat que le Parti pouvait bloquer le texte. Ce qu’il s’est refusé à faire. Non seulement une partie des sénateurs a été arrosée par le lobby, mais le comité central du parti démocrate continue de courtiser le secteur des cryptos pour remplir les caisses destinées à financer les campagnes de 2026 et au-delà.
Cela constitue une erreur stratégique, tant l’univers des cryptos constitue un cheval de Troie pour les idéologies réactionnaires, mais également une faute morale. Ces actifs d’un genre nouveau n’ont toujours pas fait la preuve de leur utilité sociale. En plus de faciliter les crimes divers et de provoquer la ruine de nombreux investisseurs et petits porteurs, ils restent un outil dont les couts de fonctionnement (énergétique, commissions financières) sont bien plus élevés que le secteur traditionnel. Les rares personnes qui font fortune grâce aux cryptos sont de plus plus exposées à un risque supplémentaire inhérent à cette technologie : les attaques à leur domicile (enlèvement, tortures et violences) visant à leur subtiliser leurs clés de chiffrement donnant accès à leurs cryptos. Avec l’aide des démocrates et de Donald Trump, les patrons de la Tech qui poussent à l’adoption de cette “Fake Tech” sont en train de réinventer le Far West. On n'arrête pas le progrès.
Typiquement, un stablecoin est un crypto-actif dont la valeur est adossée au dollar par la société le mettant sur le marché (elle dispose ainsi d’autant d’actifs en dollars que du stablecoin en question, au moins théoriquement). Les stablecoins assurent le rôle essentiel des liquidités dans l’écosystème des cryptos actifs en permettant les achats/ventes sur les plateformes de courtage, mais sont opaques et, dans les faits, ne parviennent pas toujours à maintenir la parité avec le dollar. Les entreprises fournissant les stablecoins comme USDC ou Tether (les deux principaux, dont la capitalisation boursière s’élève à près de 200 milliards de dollars) ne publient pas de manière transparente leurs comptes et ne sont pas auditées de manière indépendante. Il est donc probable que la totalité des jetons ne soit pas convertible en dollars, contrairement à la promesse faite par leurs promoteurs.
Un NFT (non-fungible token ou jeton non fongible) est un mini programme informatique possédant un identifiant unique stocké et authentifié grâce à une blockchain. Ce certificat pointe vers un fichier informatique tiers (une image, un texte, etc) afin de certifier le caractère unique de l’objet numérique en question. Ce qui n’empêche pas de le copier ou de le déteriorer, puisque le fichier sous-jacent n’est pas lui même stocké sur la blockchain (seul le jeton de certification non fongible l’est). Si cela parait stupide et absurde, c’est normal.
La blockchain (chaine de blocs) est la technologie sous-jacente aux cryptomonnaies et cryptoactif. Elle consiste en une base de données informatiques comparable à un registre dont la sécurité est assurée par sa subdivision en blocs de données liés entre eux par des mécanismes numériques (équations à résoudre, procédure cryptographique ou autres) et distribués sur un réseau informatique.
Un memecoin est un crypto-actif ou “token” (jeton numérique) pouvant être acheté et vendu sur les plateformes de courtage en crypto monnaie et basé sur un meme internet, c’est-à-dire un visuel humoristique ou autre représentation numérique. Les memecoins possèdent une valeur purement spéculative reposant exclusivement sur celle que lui prêtent ses acheteurs.
Un rug pull, dans l’univers des cryptos, désigne la pratique consistant à mettre en circulation un nouveau crypto-actif (créer à partir de rien et promu via une campagne marketing) dans le but de vendre ensuite rapidement les jetons encore détenus par les créateurs du crypto-actif afin d’encaisser les gains. Cette vente brutale conduit à l’effondrement définitif du cours, ce qui laisse les investisseurs largement dans l’impossibilité de récupérer leur mise. Le terme Rug pull (tirer le tapis) évoque le fait de tirer le tapis sous les pieds de quelqu’un d’un coup sec afin de le récupérer, provocant la chute ou l’instabilité de la victime.