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03.04.2025 à 06:00

La Servante écarlate : miroir de la fragilité de nos droits

Elena Meilune

Imaginez un monde où les femmes sont réduites à leurs capacités reproductives et où l’homosexualité est interdite. C’est le thème de la série La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) dont la dernière saison commence ce mois-ci. Basée sur le roman éponyme de Margaret Atwood, cette dystopie nous avertit des dangers du dogmatisme religieux. Pourquoi cette […]

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Imaginez un monde où les femmes sont réduites à leurs capacités reproductives et où l’homosexualité est interdite. C’est le thème de la série La Servante écarlate (The Handmaid’s Tale) dont la dernière saison commence ce mois-ci. Basée sur le roman éponyme de Margaret Atwood, cette dystopie nous avertit des dangers du dogmatisme religieux. Pourquoi cette œuvre résonne-t-elle si fort aujourd’hui ?

Immédiatement après la réélection de Donald Trump, les ventes de romans dystopiques aux États-Unis ont explosé. Parmi eux, 1984 de Georges Orwell et The Handmaid’s tale de Margaret Atwood. Publié en 1985, ce dernier dépeint une théocratie totalitaire nommée Gilead, dans laquelle les femmes fertiles sont réduites à l’esclavage, privées de leurs noms et régulièrement violées pour produire des enfants pour les Commandants et leurs épouses. Ce classique de la littérature anglo-saxonne relate le parcours d’une femme et sa lutte pour survivre dans un monde où plus aucune lueur d’espoir ne semble pouvoir émerger.

La série basée sur ce roman, démarrée en 2017 et dont la sixième et dernière saison sera diffusée à partir du 8 avril, reste fidèle à l’atmosphère du livre et conserve ses thématiques fondamentales. Elle prend toutefois des libertés créatives en développant davantage la complexité des personnages, donnant un rôle central à la résistance au fil des saisons, créant également une suite à la fin de l’histoire imaginée par Margaret Atwood.

Si les États-Unis ne sont pas encore Gilead, les mesures prises sous l’administration Trump 2.0 poussent dans cette direction. La Servante écarlate n’est plus seulement une dystopie, mais une mise en garde face à des reculs concrets des droits humains – plus particulièrement ceux des femmes et des minorités – et des libertés, pas seulement aux États-Unis mais partout dans le monde où l’extrême droite gagne insidieusement en popularité.

The Handmaid’s Tale : une dystopie dans l’ère du temps

Dans l’univers de La Servante écarlate, la fertilité est en chute libre à cause de la pollution et des maladies. Face à cette crise, un groupe d’extrémistes religieux a pris le pouvoir par un coup d’État et instauré la République de Gilead, une société totalitaire où les femmes ont été dépossédées de leurs droits et réduites à des rôles strictement définis. Parmi elles, les rares encore fertiles, appelées Servantes, sont asservies à l’élite dirigeante pour procréer, réduites à l’état d’utérus sur pattes. Elles sont assignées aux familles de l’élite pour enfanter à leur place et subissent chaque mois le rituel de « la Cérémonie », un viol institutionnalisé présenté comme un acte religieux.

Dans ce régime fondé sur un puritanisme oppressif, la surveillance est omniprésente. Toute forme de rébellion est éradiquée, punie par la mort ou l’exil dans les Colonies, des terres toxiques où les dissidents sont condamnés à une lente agonie. L’homosexualité est criminalisée sous le terme de « trahison au genre », la presse libre a disparu, et la population est maintenue sous contrôle par une police secrète redoutable. À travers des rituels institutionnalisés et une propagande omniprésente, le régime transforme chaque individu en complice de sa propre oppression.

L’histoire suit Defred (Offred en anglais), une femme arrachée à son mari et à sa fille, qui tente de survivre dans cet enfer. Dépossédée de son véritable prénom (June Osborne dans la série), elle ne porte plus qu’un nom désignant son appartenance à son Commandant, Fred Waterford. Son seul but aux yeux de Gilead est de procréer. D’abord soumise, elle découvre progressivement les failles du régime et la résistance souterraine qui lutte contre lui. Son parcours oscille entre espoir et désespoir, entre survie et révolte, tandis qu’elle s’accroche aux rares gestes de bienveillance et aux bribes de son ancienne vie.

Si le roman de Margaret Atwood adoptait une narration intime et fragmentée pour témoigner de cette oppression, la série développée par Hulu en approfondit les rouages. Elle explore les mécanismes du pouvoir, les tensions internes à Gilead et la complexité des personnages. Serena Joy, l’épouse du Commandant, incarne la contradiction d’une femme qui a contribué à l’idéologie du régime avant d’en devenir prisonnière. Tante Lydia, gardienne impitoyable des Servantes, oscille entre fanatisme et une forme d’attachement toxique. La série transforme aussi June en figure de résistance, là où le roman laissait son avenir en suspens.

En élargissant le point de vue au-delà de son héroïne, La Servante écarlate illustre la montée progressive d’un régime autoritaire et la manière dont l’inacceptable s’installe étape par étape. Chaque flashback rappelle combien les libertés peuvent être supprimées par petites touches, un avertissement glaçant à une époque où de nombreux droits sont remis en question.

Comme lors de sa première investiture, depuis le retour de Trump au pouvoir, les ventes du roman de Margaret Atwood ont explosé. La série a également rencontré un écho retentissant, devenant une référence majeure pour les mouvements féministes. L’impact de la série a été d’autant plus fort qu’elle est sortie peu après la première élection de Donald Trump en 2017, résonnant avec les politiques anti-féministes et anti-LGBTQ+ qui prenaient alors de l’ampleur. Plus qu’une simple dystopie, La Servante écarlate est un miroir tendu aux dérives de notre monde, un cri d’alarme face aux oppressions qui menacent toujours de ressurgir.

Photographie : Victoria Pickering / Flickr

Intensification des attaques contre les droits reproductifs sous l’administration Trump

Si le président étasunien a globalement enchaîné de manière fulgurante les mesures antidémocratiques ces derniers mois – à ce sujet, nous vous invitons à (re)lire notre article 9 atrocités du début de mandat de Trump, régulièrement mis à jour en bas de page avec la suite de ses actions –, l’un des parallèles les plus frappants entre Gilead et l’administration Trump réside dans l’attaque systématique contre les droits reproductifs.

Dès son arrivée au pouvoir en 2017, Donald Trump a signé un décret rétablissant la Global Gag Rule, une politique empêchant le financement d’ONG internationales soutenant l’accès à l’avortement, y compris pour l’information et les conseils sur cette procédure. Une mesure avec des conséquences dévastatrices, réduisant l’accès à des soins vitaux pour des millions de femmes dans les pays en développement. Révoquée par Joe Biden en 2021, elle a été réinstaurée dès le retour de Trump au pouvoir en 2024, témoignant de son acharnement idéologique contre le droit à l’IVG.

D’autre part, la nomination de juges conservateurs à la Cour suprême par Trump, a aussi conduit à la remise en cause du droit à l’avortement aux États-Unis, notamment avec l’annulation historique de l’arrêt Roe vs Wade en 2022, mettant fin à la protection constitutionnelle du droit à l’IVG qui existait depuis 1973. Cette décision a eu des conséquences immédiates et dramatiques : de nombreux États républicains ont adopté des interdictions strictes, certaines sans exception pour le viol ou l’inceste. La criminalisation de l’IVG a conduit à des drames humains, comme celui d’Amber Thurman, une jeune femme de 28 ans décédée après avoir été privée de soins médicaux à la suite d’une interruption de grossesse incomplète. À l’heure actuelle, l’interdiction ou les restrictions pour l’accès à l’avortement concernent une vingtaine d’États.

Le Texas a notamment adopté en 2021 la loi SB8, interdisant l’avortement après 6 semaines et mettant en place un mécanisme de délation civile, permettant à tout citoyen de poursuivre en justice ceux qui faciliteraient un avortement. Cette incitation à la surveillance et à la dénonciation rappelle les mécanismes de contrôle et de répression présents dans La Servante écarlate. Aujourd’hui, des propositions émergent pour aller encore plus loin, avec des appels à une interdiction fédérale de l’avortement et des discussions sur la criminalisation des femmes et des médecins qui y participeraient.

Mais qu’on se le dise : les restrictions à l’IVG n’empêchent pas les femmes d’avorter. Elles ne font que forcer des milliers d’entre elles à se tourner vers des méthodes clandestines, augmentant les risques de complications et de décès.

Dans La Servante écarlate, le contrôle des corps des femmes est au cœur du régime de Gilead. Aux États-Unis, la multiplication des lois restreignant l’accès à l’avortement rapproche certains territoires d’un système où la maternité devient une obligation imposée par l’État, réduisant les femmes à leur capacité reproductive et les privant du droit fondamental de disposer de leur propre corps.

« Je vais protéger les femmes… Qu’elles le veuillent ou non »

Cette déclaration de Trump, loin d’être anodine, reflète une idéologie profondément misogyne et liberticide. L’histoire nous enseigne que lorsqu’un pouvoir affirme vouloir « protéger » une population contre son gré, il ne s’agit que d’une excuse pour légitimer la suppression de ses droits.

Dans La Servante écarlate, les femmes sont privées de toute liberté sous couvert de leur bien-être : on leur impose un rôle d’épouses et de mères soumises, en prétendant les « mettre à l’abri » du chaos du monde d’avant. Toute forme de violence qu’elles subissent est alors minimisée ou justifiée par cette rhétorique paternaliste. De la même façon, Trump ne parle pas du libre arbitre des femmes, mais de les protéger « qu’elles le veuillent ou non », insinuant qu’elles ne sont pas capables de savoir ce qui est bon pour elles – une idée profondément patriarcale.

Cette vision sert de justification aux politiques qui restreignent les droits des femmes (annulation de Roe v. Wade, menaces sur la contraception, criminalisation de l’IVG etc). Dans Gilead comme dans certains États américains, l’interdiction de l’avortement place le corps des femmes sous tutelle de l’État.

Trump reprend ainsi une idée classique du patriarcat : les hommes (et l’État) savent mieux que les femmes ce qui est bon pour elles. Dans La Servante écarlate, ce principe est poussé à l’extrême : mariages forcés, viols institutionnalisés, rééducation par la violence. Lorsqu’un dirigeant adopte une rhétorique où les femmes ne sont plus sujettes de leur propre destin, mais des objets à « protéger », il ouvre la voie à une société où leur consentement n’a plus d’importance. Mais venant de la part d’un homme reconnu coupable d’agression sexuelle, est-ce vraiment si étonnant ?

L’histoire de Gilead montre comment un glissement autoritaire peut se produire : on commence par restreindre quelques libertés, puis on impose une nouvelle normalité, jusqu’à ce que les femmes n’aient plus aucun droit. Aujourd’hui, face aux reculs en matière de droits reproductifs, cette dystopie n’a jamais semblé aussi proche de la réalité.

Valeurs traditionalistes et influences des mouvements religieux extrémistes

Donald Trump a récemment annoncé la création d’un « bureau de la foi », confié à Paula White, une prédicatrice évangélique connue pour ses positions radicales. Ce geste, loin d’être anecdotique, s’inscrit dans une stratégie plus large visant à renforcer l’influence de la droite chrétienne conservatrice sur les institutions américaines. Derrière la rhétorique du retour aux « valeurs familiales traditionnelles » se cache une volonté de réorienter les lois en fonction d’une lecture rigoriste de la Bible, au détriment des droits des femmes et des minorités.

L’exemple d’Amy Coney Barrett illustre parfaitement cette dynamique. Nommée à la Cour suprême sous Trump, elle incarne le pouvoir grandissant des réseaux religieux ultraconservateurs dans les sphères juridiques et politiques. Son influence, ainsi que celle des autres juges nommés par Trump, a permis d’accélérer l’érosion de droits fondamentaux, notamment l’accès à l’avortement, à la contraception et à l’éducation sexuelle. Plusieurs États américains ont ainsi réduit ou supprimé ces programmes, limitant l’autonomie des femmes et enfermant les jeunes générations dans une vision archaïque des rôles de genre.

Ce basculement rappelle sinistrement l’univers de La Servante écarlate, où le régime de Gilead instrumentalise la religion pour justifier l’oppression des femmes. Dans la série, les Écritures sont détournées pour asseoir un système où la subordination féminine devient une norme imposée par la loi. De la même manière, l’administration Trump et ses alliés politiques exploitent la ferveur religieuse pour légitimer des politiques régressives. Les discours prônant la nécessité de « restaurer l’ordre moral » et de lutter contre les droits LGBTQ+ résonnent avec la doctrine de Gilead, où toute déviance à l’ordre établi est violemment réprimée.

Le succès du mouvement des trad wives s’inscrit dans cette même vague réactionnaire. Derrière son apparente nostalgie d’un passé idéalisé, ce courant encourage une vision où la femme doit retrouver son « rôle naturel » d’épouse soumise et de mère dévouée. Cette fascination pour la domesticité et l’effacement des ambitions féminines rappelle étrangement la trajectoire de Serena Joy, théoricienne du régime de Gilead, qui finit elle-même prisonnière du système qu’elle a contribué à instaurer. Comme dans la série, ce retour aux « valeurs traditionnelles » n’est pas un choix anodin : il s’inscrit dans une stratégie plus large visant à redéfinir le rôle des femmes en fonction des attentes d’un pouvoir conservateur et religieux.

À travers ces parallèles troublants, La Servante écarlate n’apparaît plus comme une dystopie lointaine, mais comme un aperçu glaçant de ce que pourrait être notre avenir collectif si nous ne résistons pas contre les idées nauséabondes d’extrême droite.

L’alliance entre politique et fondamentalisme religieux aux États-Unis ne cesse de se renforcer, dessinant une société où le recul des droits des femmes et des minorités est justifié par une idéologie prétendument divine. Ce qui semblait relever de la fiction devient peu à peu une réalité inquiétante, où les libertés ne sont jamais acquises et peuvent être balayées sous couvert de « valeurs traditionnelles ».

Censure et réécriture de l’histoire : les rouages du fascisme

Aux États-Unis, la montée du conservatisme radical se traduit aussi par une offensive contre la culture et l’éducation. De nombreux États ont interdit des livres abordant le féminisme, le racisme ou les droits LGBTQ+, sous prétexte qu’ils seraient « trop radicaux » ou inappropriés pour la jeunesse. Parmi eux, La Servante écarlate elle-même figure sur la liste des œuvres bannies. Ce rejet est révélateur : une fiction qui met en garde contre le totalitarisme et l’oppression des femmes devient une menace pour ceux qui cherchent à façonner une société réactionnaire. En 2022, Margaret Atwood a fait publier une édition imbrûlable de son roman, vendue aux enchères au profit d’une organisation de lutte contre la censure et de soutien aux auteurs et artistes en danger dans le monde.

Parallèlement, des mesures de contrôle de l’éducation visent à réécrire l’histoire américaine, minimisant l’impact de l’esclavage, de la ségrégation et des luttes féministes pour imposer un récit glorifié du passé. Ce processus rappelle celui de Gilead, où l’accès au savoir est restreint et l’histoire falsifiée pour légitimer un régime oppressif. Dans La Servante écarlate, les femmes sont privées de lecture et d’éducation, tandis que les élites du régime réinterprètent la Bible pour justifier la servitude. De la même manière, en manipulant les programmes scolaires et en censurant les œuvres subversives, certains États américains œuvrent à l’implantation d’une idéologie où toute remise en question de l’ordre établi est étouffée dès l’enfance.

Démantèlement des institutions et surveillance des citoyens

Depuis la fin de son premier mandat, Donald Trump n’a cessé de contester les résultats des élections et d’ébranler les institutions. Après avoir tenté d’inverser les résultats de 2020 en exerçant des pressions sur des responsables électoraux, il continue de nourrir la défiance envers le processus démocratique. Son décret sur l’examen des listes électorales, présenté comme une mesure contre la fraude, pourrait facilement être détourné pour cibler et exclure des opposants politiques.

Cette obsession du contrôle et de la répression fait écho aux mécanismes par lesquels Gilead s’est imposé dans La Servante écarlate. Dans la série, le régime s’installe à la suite d’un coup d’État, abolissant d’un seul geste le système en place sous couvert de « restauration de l’ordre ». La surveillance généralisée, la répression des dissidents et la destruction de toute opposition garantissent ensuite la stabilité du système.

Alors certes, nous ne sommes pas dans une démocratie au sens strict, car ce système est largement régulé par le pouvoir du capital, influençant les décisions politiques bien plus que la volonté populaire. Mais cela n’a rien à voir avec le fascisme qui s’installe lorsque toutes les libertés sont écrasées, que les contre-pouvoirs sont anéantis et que les citoyens perdent jusqu’à leur droit de contestation. Aux États-Unis, si certains procédés démocratiques sont encore en place, l’érosion progressive des droits civiques et l’augmentation des dispositifs de surveillance tracent une trajectoire dangereusement familière.

Une justice sous contrôle : vers l’imposition d’un ordre autoritaire

L’un des leviers les plus puissants de Trump pour remodeler le pays selon ses principes a été le système judiciaire. En plaçant des juges ultraconservateurs à des postes-clés, notamment à la Cour suprême, il a durablement modifié l’équilibre du pouvoir. C’est pourquoi de nombreuses mesures rétrogrades ont pu être mises en place même durant la présidence de Joe Biden.

Cette mainmise sur l’appareil judiciaire s’apparente à celle exercée par Gilead, où les lois ne sont plus un rempart contre l’arbitraire mais un outil d’oppression. Dans La Servante écarlate, les tribunaux n’existent plus en tant qu’institutions indépendantes ; les sentences sont dictées par l’idéologie du régime et appliquées sans possibilité de recours. La transformation progressive du système judiciaire américain sous l’influence de la droite chrétienne radicale suit une logique similaire : une justice partiale, orientée vers la préservation d’un ordre autoritaire et la répression de ceux qui s’y opposent.

Quand l’oppresseur devient martyr

Dans un flashback clé de la série, avant l’instauration de Gilead, Serena Joy se fait tirer dessus après avoir prononcé un discours public dans lequel elle présente son livre A woman’s place (La place de la femme). À l’époque, le régime n’était pas encore en place, mais ses discours influents appelaient déjà à la soumission des femmes. Cette tentative d’assassinat la transforme en martyre. Son image change brusquement : celle qui était perçue comme une manipulatrice devient une victime, presque sanctifiée par ses partisans, et son rôle dans la création de Gilead commence à se dessiner notamment à travers cette victimisation.

Ce basculement n’est pas sans rappeler la tentative de meurtre sur Donald Trump le 13 juillet 2024. Malgré ses discours populistes et liberticides, malgré les politiques répressives et discriminatoires qu’il a mises en place, cet événement a renforcé son statut auprès de ses électeurs et a probablement convaincu des hésitants à se ranger de son côté. Il est devenu l’incarnation du combat contre un ennemi invisible, un martyr dont l’agression a été instrumentalisée pour légitimer encore plus de mesures autoritaires.

Bien entendu, la violence ne peut en aucun cas être justifiée. Tenter d’éliminer un être humain, quel qu’il soit, est une impasse morale. Pourtant, cet acte n’a pas surgi dans le vide : il est le fruit d’un climat de désespoir alimenté par l’oppression et l’exclusion. Dans la série comme dans la réalité, les discours de haine et les politiques répressives poussent certains individus au bord du gouffre, jusqu’à commettre l’irréparable. Serena et Trump, bien que porteurs d’idéologies toxiques, ont su capitaliser sur la violence qu’ils avaient eux-mêmes contribué à engendrer. Et dans les deux cas, cette violence n’a fait que renforcer leur pouvoir et justifier de nouvelles dérives autoritaires.

Sommes-nous vraiment à l’abri en Europe ?

En France aussi, la montée de l’extrême droite s’accompagne d’une remise en question des droits des femmes et des minorités. Les discours traditionnalistes portés par ces mouvances radicales cherchent continuellement à discréditer les luttes pour l’égalité. Si le RN opte parfois pour un ton rassurant, les faits sont tout autres. Le parti s’est opposé à la réduction des écarts de salaires hommes/femmes en 2020, mais aussi au renforcement du droit à l’avortement en 2021.

Par ailleurs, des figures d’extrême droite comme Marion Maréchal entretiennent des liens étroits avec des mouvements anti-IVG. Aussi, l’exemple de Viktor Orbán en Hongrie, allié du RN, montre comment ces positions peuvent se traduire en politiques restrictives. Ainsi en France, derrière une apparente modération, les attaques contre le droit à l’avortement se dessinent en filigrane.

Dans La Servante écarlate, les droits des femmes sont systématiquement écrasés sous prétexte de restaurer un ordre moral et familial. Cette logique trouve un écho dans les discours d’extrême droite qui, sous couvert de protection de la famille et des traditions, s’attaquent aux avancées féministes. La vision réactionnaire qu’ils promeuvent vise à ramener les femmes à un rôle figé, subordonné, où leur liberté de choix est peu à peu grignotée au nom d’une idéologie patriarcale.

Mais cette régression ne s’arrête pas aux droits des femmes. La répression des libertés s’étend au contrôle de la société dans son ensemble. En France, la gestion des mouvements sociaux s’est incroyablement durcie ces dernières années, avec une répression violente des manifestations féministes, écologistes mais aussi contre la réforme des retraites. Une extrême droite au pouvoir ne ferait qu’accentuer cette tendance autoritaire, restreignant encore davantage le droit de manifester et criminalisant la contestation.

Parallèlement, le contrôle de l’information s’intensifie, avec des figures d’extrême droite dénonçant les médias indépendants et imposant une ligne éditoriale orientée, à l’image de CNews, souvent comparée à Fox News pour sa proximité idéologique avec la droite dure. Cette mainmise sur l’information, contrôlée par une poignée de milliardaires conservateurs, combinée à la censure de certaines œuvres jugées subversives, rappelle le fonctionnement de Gilead, où le régime impose un récit unique et étouffe toute voix dissidente.

La peur joue un rôle central dans cette stratégie autoritaire. Comme Gilead a su exploiter l’effondrement écologique et la baisse de la fertilité pour justifier son régime totalitaire, l’extrême droite instrumentalise des menaces exagérées pour renforcer son emprise. L’immigration est désignée comme responsable de tous les maux, détournant ainsi l’attention des véritables crises sociales, écologiques et économiques. Le féminisme et les mouvements LGBTQ+ sont caricaturés en forces oppressives, avec une rhétorique complotiste affirmant que les hommes seraient devenus les nouvelles victimes d’un « lobby féministe » ou d’une idéologie « woke », un terme fourre-tout qui ne veut finalement pas dire grand chose.

Cette dynamique ne se limite pas à la France. Ailleurs en Europe et dans le monde, des figures d’extrême droite appliquent déjà ces stratégies avec succès. En Italie, Giorgia Meloni, bien que plus prudente dans son discours, soutient des restrictions sur l’avortement et promeut une vision ultra-conservatrice de la famille. En Hongrie, Viktor Orbán a progressivement restreint les droits des femmes et des personnes LGBTQ+ (il a récemment adopté une loi pour interdite la Marche des fiertés notamment) consolidé un régime de plus en plus autoritaire. Comme Gilead s’appuie sur des alliances avec d’autres puissances oppressives, la montée de l’extrême droite en France s’inscrit dans un réseau international qui renforce un bloc conservateur et liberticide.

Si la France est loin d’être Gilead, les dynamiques actuelles rappellent avec insistance les mécanismes ayant permis à ce récit dystopique de naître. Attaques contre les droits des femmes, contrôle de l’information, désignation de boucs émissaires et alliances avec d’autres régimes autoritaires : autant de signes inquiétants qui montrent que la vigilance est plus que jamais nécessaire pour éviter que la fiction ne devienne réalité. Les droits des femmes et des minorités sont récents et fragiles. Il est impératif de les protéger à l’heure où ils sont attaqués de toutes parts.

Complexité des personnages et banalité du mal : les monstres n’existent pas

Dans La Servante écarlate, le mal n’a pas le visage caricatural du tyran démesuré ou du bourreau sadique. La série excelle dans la nuance de ses personnages, évitant toute vision manichéenne pour montrer comment des individus ordinaires peuvent devenir complices d’un régime oppressif. Serena Joy en est l’exemple le plus frappant : intellectuelle et influente, elle a activement contribué à la mise en place de Gilead, convaincue qu’un retour aux valeurs traditionnelles était nécessaire. Pourtant, une fois le système instauré, elle en devient prisonnière à son tour, privée du droit de lire, d’écrire et de s’exprimer librement, soumise aux règles qu’elle a contribué à créer. On se rend compte finalement que ses actions étaient principalement motivées par son désir d’avoir un enfant, si fort qu’elle était prête à tout anéantir autour d’elle pour y parvenir.

Fred Waterford, commandant charismatique et raffiné, se pense bienveillant envers June, mais son attitude oscille entre fausse compassion et abus de pouvoir. Il illustre à merveille cette banalité du mal théorisée par Hannah Arendt : il n’est pas un monstre sanguinaire, seulement un homme qui s’adapte aux nouvelles normes et qui profite de son statut sans trop se questionner sur l’horreur qu’il perpétue. Même Tante Lydia, gardienne zélée du système, se révèle bien plus complexe qu’une simple tortionnaire. Derrière sa ferveur religieuse et sa cruauté se cache une femme persuadée d’agir pour le bien des servantes, convaincue que sa brutalité leur évite un sort encore pire. Les servantes, premières victimes de ce système, en viennent elles-mêmes à commettre des actes d’une incroyable férocité dans une dynamique de résistance, poussées au bord du gouffre par l’injustice de leur sort et l’extrême violence qu’elles subissent.

Cette complexité rend la série terriblement réaliste. Elle nous rappelle que les régimes totalitaires ne sont pas portés uniquement par des monstres, mais bien par des individus ordinaires qui, par opportunisme, conviction ou soumission, contribuent à la perpétuation des pires des horreurs. C’est cette réalité glaçante qui rend La Servante écarlate si troublante : elle ne nous confronte pas seulement à un cauchemar dystopique, mais à une vérité historique et contemporaine sur la facilité avec laquelle l’injustice peut s’installer, lorsque trop de gens choisissent de détourner le regard.

– Elena Meilune


Image d’en-tête : The Handmaid’s Tale on the High Line @Garret Ziegler / Flickr

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02.04.2025 à 06:00

Le projet E-CHO : une production de biocarburants contestée

Maureen Damman

Les « biocarburants » ont le vent en poupe, et les projets d’infrastructures pour les produire pleuvent partout sur l’hexagone (et ailleurs). Vendus comme une alternative aux hydrocarbures, l’impact de ces projets, fortement subventionnés par l’État, n’en est pas moins préoccupant : entre coupes de bois et consommation d’eau démentiel, la légitimité de ces projets […]

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Les « biocarburants » ont le vent en poupe, et les projets d’infrastructures pour les produire pleuvent partout sur l’hexagone (et ailleurs). Vendus comme une alternative aux hydrocarbures, l’impact de ces projets, fortement subventionnés par l’État, n’en est pas moins préoccupant : entre coupes de bois et consommation d’eau démentiel, la légitimité de ces projets dits « bas-carbone » est à réfléchir. Focus sur ce nouveau greenwashing.

La feuille de route nationale pour les biocarburants aéronautiques est de remplacer de 2 % le kérosène fossile en 2025 et de 5 % en 2030. Dans cette veine, un projet de biocarburants E-CHO, porté par l’entreprise Elyse Energy, principalement dédié à l’e-kérosène, devrait s’implanter sur le bassin de Lacq dans le sud-ouest de la France pour 2028. Or ce projet suscite aujourd’hui de vives controverses et fait face à une forte mobilisation locale. 

Le projet E-CHO : une production gigantesque de biocarburants 

Les biocarburants sont produits à partir de matières organiques, à la différence des carburants fossiles, dérivés du pétrole. Le préfixe « bio » faisant référence à la biomasse, le terme « biocarburant » peut laisser croire que ces carburants seraient « écologiques » , mais « ce n’est malheureusement pas du tout le cas » , déplore un article de l’association Greenpeace, qui préfère de ce fait les appeler « agrocarburants »

Crédit : weichao-deng.

Un projet de plus après l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, l’A69, les méga-bassines… dans le catalogue français des aberrations écologiques. Voici le projet de « biocarburants » de l’usine E-CHO, qui veut produire annuellement 50 000 tonnes de « e-méthanol » , destinées au transport maritime et à l’industrie, 87 000 tonnes de « e-biokérosène » pour l’aviation, et 27 000 tonnes de naphta (un mélange liquide d’hydrocarbures légers issu principalement du raffinage du pétrole brut), selon les sources officielles de l’entreprise.

Problème : les agrocarburants sont déjà vertement critiqués pour leur bilan carbone négatif, la déforestation et la perte de biodiversité qu’ils occasionnent, les conflits avec la production alimentaire, les monocultures intensives nécessaires à leur production, qui fragilisent les sols, contribuent à leur érosion et polluent les écosystèmes avec des pesticides et des engrais

Crédit : Forêts Vivantes Pyrénées

Aussi, les coûts de production sont élevés. Pour les technologies émergentes et les installations à grande échelle (au bilan carbone non moins lourd car alimenté par les énergies fossiles), le prix moyen d’approvisionnement du biodiesel était supérieur de 67 % à celui du gazole fossile en 2022.

Pire encore, selon un article du média Reporterre, la production de biocarburants pourraient in fine diminuer le stockage du carbone par le défrichage d’espaces naturels, diminuant encore plus son « bénéfice environnemental” réduit à peau de chagrin. Selon le rapport publié par Canopée et Rainforest Foundation Norvège en mars 2020 :

« Les objectifs actuels d’utilisation de biocarburants conduisent à une augmentation massive de la demande en huiles de palme et de soja à l’horizon 2030 […].  Cette augmentation se traduirait par la destruction de 7 millions d’hectares de forêts, dont 3,6 millions sur des sols tourbeux très riches en carbone. »  

Déforestation et bilan carbone douteux

L’ampleur du projet E-CHO donne le vertige :  d’après le bilan de concertation, l’usine de production de e-biokérosène, nécessiterait à elle seule 300 000 tonnes de biomasse sèche par an, soit l’équivalent de 500 000 tonnes de biomasse brute. Cette consommation massive de bois menace directement les forêts locales, avec une coupe estimée à 10 000 hectares par an (équivalant à la superficie de Paris intra-muros (105 km²) déboisée chaque année). 

Crédit : Roya-Ann-Miller

L’entreprise Elyse Energy affirme sur la page officielle du projet E-CHO, que son procédé permet de produire un carburant dont le bilan carbone est réduit d’au moins 70 % sur l’ensemble du cycle de vie par rapport aux carburants fossiles. Évidemment, cette affirmation ne tient pas compte du cycle de vie complet du produit.

Selon un article de Sud Ouest du 9 février 2025, des représentants des associations de défense des forêts, notamment Pierre Biscay, Peppino Terpolilli et Jacques Descargues, ont déclaré : « Il faudra attendre 60 à 80 ans pour avoir un meilleur bilan, car les arbres abattus auront repoussé, mais c’est dès aujourd’hui qu’il faut décarboner ! » Ces opposants au projet E-CHO affirment également :

« à l’horizon de 20 ans, le e-biokérosène – leur principale cible – émettra plus de CO2 que le combustible fossile. »

« Sur 15 ans, le volume des bois consommé équivaudrait à la totalité de la biomasse forestière des 20 000 hectares du massif forestier d’Iraty », alerte le collectif Touche Pas à Ma Forêt (TPMF) dans le magazine Mediabask.

Un impact positif limité

Selon le collectif Rester sur terre, qui reprend les chiffres de l’Insee sur la consommation pétrolière, le e-biokérosène produit par E-CHO ne représenterait que 1 % de la consommation française de kérosène sur la base des chiffres de 2019. Cette contribution marginale soulève des questions sur l’efficacité réelle du projet en termes de réduction des émissions du secteur aérien. De plus, comme le souligne le collectif TPMF :

« le secteur aérien fonde sa stratégie de décarbonation en partie sur les biocarburants et les utilise pour justifier la poursuite de sa croissance. »

Cette approche risque de perpétuer un modèle de transport non durable plutôt que d’encourager une véritable transition vers des modes de déplacement moins polluants.

Le projet E-CHO soulève également des inquiétudes quant à son impact sur les ressources en eau de la région. À l’heure où l’on compte les années les plus chaudes jamais enregistrées, de même que de trop nombreuses sécheresses, la gourmandise des biocarburants en eau, pourrait entrer en concurrence avec les besoins agricoles et domestiques locaux.  

Crédit : Forêts Vivantes Pyrénées

De plus, l’utilisation massive de biomasse pour la production de carburants pourrait détourner des ressources potentiellement utiles pour l’agriculture locale ou d’autres usages plus durables. Cette concurrence pour les ressources risque de perturber l’économie locale et d’affecter la sécurité alimentaire de la région. Le projet prévoit déjà de pomper 7,7 millions de m3 d’eau dans le Gave de Pau, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses sur les ressources hydriques locales.

Mobilisation citoyenne croissante contre E-CHO

Face à ces enjeux complexes, un collectif regroupant 37 associations environnementales, Touche Pas à Ma Forêt – Pour le Climat (TPMF-PLC), renommé Forêts vivantes Pyrénées s’est formé pour alerter sur les conséquences du projet E-CHO. Ce mouvement citoyen organise des réunions publiques et des assemblées citoyennes pour informer et mobiliser la population locale.

Cette mobilisation souligne l’importance d’une approche participative dans les décisions concernant les grands projets industriels. Elle met en lumière la nécessité d’une évaluation transparente et exhaustive des impacts environnementaux, sociaux et économiques de tels projets. Comme le disait Loïc Schneider, le moine anticapitaliste, il faut agir en se concentrant sur des actions locales : « S’il n’y avait pas eu cette tension sur le terrain [ndlr : contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes] qui a amené l’attention des médias, et des victoires, même localisées qui représentent un début de basculement général, on n’aurait pas réussi à arrêter le projet d’aéroport. »

Crédit : Forêts Vivantes Pyrénées

Et si on faisait autrement ? 

Plutôt que de miser sur des solutions technologiques à grande échelle comme E-CHO, de nombreux experts préconisent une approche plus holistique de la transition écologique. 

Une taxe sur le kérosène, seul carburant qui ne soit pas taxé, pourrait financer cette transition; d’autant que l’aviation ne profite qu’à une tranche aisée de la population mondiale. « Les compagnies aériennes ne paient pas de taxe sur le kérosène, ni de TVA sur les vols internationaux, et la TVA est réduite à 10 % sur les vols intérieurs. Des cadeaux fiscaux qui représentent un manque à gagner d’environ 4,7 milliards d’euros par an pour la France, selon l’association Transport & environnement. » comme l’écrit le média Vert

Et si l’État permettait aussi de baisser le prix du train en injectant ces milliards dans le ferroviaire ? Idem pour le carburant maritime, qui on le rappelle reste très polluants, il existe d’autres alternatives mentionnées dans notre article sur la ville low-tech, dans lequel on parle de la marine à voile, par exemple, pour les importations de denrées non périssables, à l’image de l’expérience de l’entreprise bretonne Grain de Sail.  

– Maureen Damman


Photo de couverture : Forêts Vivantes Pyrénées

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01.04.2025 à 06:00

La Base Marseille, un lieu de pluralité des luttes

Benjamin Remtoula

On entend souvent parler de la nécessaire pluralité des luttes : mais qu’en est-il concrètement ? Comment cela se matérialise dans la pratique ? Nous sommes allés chercher une partie de la réponse à Marseille, au cœur du quartier populaire de Chartreux, dans les locaux de La Base (Base d’Action Sociale et Écologique). Un espace […]

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Texte intégral (1866 mots)

On entend souvent parler de la nécessaire pluralité des luttes : mais qu’en est-il concrètement ? Comment cela se matérialise dans la pratique ? Nous sommes allés chercher une partie de la réponse à Marseille, au cœur du quartier populaire de Chartreux, dans les locaux de La Base (Base d’Action Sociale et Écologique). Un espace de partage, d’échanges et d’accueil de nombreux collectifs qui animent la vie militante phocéenne.

La Base est un tiers-lieu impulsé par Alternatiba Marseille qui regroupe aujourd’hui de nombreux collectifs. Sa spécificité réside dans sa gouvernance partagée : une organisation horizontale où aucun collectif n’est au-dessus des autres, chaque avis compte et l’espace est ouvert à tout le monde, sur la base du respect du lieu et de ses valeurs écologiques, sociales et démocratiques. Un espace apartisan mais profondément politique.

La rencontre

À la Base, se trouvent une buvette avec des produits bio et locaux, une cuisine partagée, un espace de travail, un espace extérieur végétalisé. C’est un lieu auto-organisé, construit et aménagé à base d’objets et de matériaux de récup’. 

À gauche : Distribution alimentaire « COP1 » aux jeunes, crédit : Shannon. À droite : Chantier participatif avec des scouts.

Shannon, militante écologiste, animaliste et féministe, est présente depuis les premiers pas de La Base il y a près de 5 ans ; Pascal, est lui aussi présent depuis la fondation du tiers-lieu. Sa vie est en grande partie dédiée au militantisme, aujourd’hui au sein d’Extinction Rébellion notamment et de Coup de Pouce aux Migrants, une petite association qui vient en aide aux personnes migrantes et sans-abris. 

Il a également Richard, militant Marseille Révoltée, une “fédération marseillaise de mouvements féministes, sociaux, écolo, antifa, et LGBT+”, et Hélène, psychologue impliquée au sein de l’initiative Bien-être militant, dont l’objectif est de prendre soin de la santé mentale des activistes, parfois confrontés au burn-out.

Mais l’intention collective est de ne pas prendre sur soi la lumière, mais au contraire de valoriser un collectif, une vision politique, une dynamique de résistance. En poursuivant toujours l’essence de la Base : la mise à disposition d’un espace pour les associations et les individus pour leur permettre d’avancer dans leurs projets militants. 

État des lieux

Créée en 2020, la Base est devenue réalité grâce à sa récolte de fonds : 22 000€ obtenus sur les 20 000 nécessaires à son lancement ; preuve du fort besoin d’organiser un espace de rencontre et de contestation militante dans un contexte difficile de confinement lié au Covid-19. La prospérité du tiers-lieu continue de dépendre des dons des adhérents : le loyer charges incluses est de 2 700€ et représente la quasi-totalité des dépenses. Les dons, les adhésions, mais encore la buvette associative permettent d’augmenter la cagnotte, malgré les variations financières qui créent un sentiment d’incertitude. 

De même, l’activité du lieu repose sur une activité 100% bénévole. Des investissements nécessaires pour le bien commun mais qui laissent aussi certaines personnes dans un risque de précarité économique ou bien de surcharge de travail et émotionnelle. Un espace dépendant du travail bénévole peut aussi subir une forme d’incertitude par rapport au maintien de son activité sur le long-terme. Mais jusqu’ici, la Base tient le choc.

Le fonctionnement horizontal semble lui aussi porter ses fruits, le but étant de partager la gouvernance et d’éviter qu’une minorité de personnes décident pour le reste du groupe. Pour cela, plusieurs outils sont mis en place : les instances de décisions sont organisées sous forme de plénières où chaque avis compte, avec un droit de véto et de contre-proposition. Celui-ci peut alors aboutir à la création d’un espace de débat tel qu’un séminaire, avant de faire éventuellement l’objet d’une nouvelle proposition en plénière. 

Collectif Anti-JO. Crédit photo : Shannon.

Ensuite, le pouvoir est divisé en différents groupes de travail (GT) qui ont mandat de confiance. Ces équipes ont la possibilité de prendre des initiatives en dehors des tâches auxquelles elles sont assignées, mais celles-ci doivent d’abord être discutées et validées en plénière si celles-ci ont un impact sur l’ensemble de La Base. Ces groupes sont ouverts à tous·tes, toujours dans une optique d’apprentissage personnel et d’organisation collective. Aussi, des réunions inter-GTs sont mises en place afin de partager les informations entre les groupes. Un moment utile à l’avancée du travail mais aussi convivial : l’occasion de partager un repas entre bénévoles ; rappelant que le lien social passent avant tout.

Enfin, comme dans toutes organisations humaines et malgré le partage de valeurs communes et positives, les bénévoles de La Base peuvent faire face à des conflits. Pour y pallier, l’espace militant dispose d’un groupe de veille, c’est-à-dire de médiation en cas de conflit. 

À gauche : Atelier couture avec l’association « EKO! ». À droite : liste de différents groupes de travail de la BASE. Crédit photos : Shannon.

Un lieu de lutte pour l’écologie et contre la précarité

Pascal porte une volonté de connexions entre différents combats. Avec Coup de pouce aux migrants, il organise des maraudes au cœur du quartier Saint-Charles à Marseille. L’association accompagne les personnes vers des structures où elles peuvent trouver soins et logement; elle offre parfois des nuits d’hôtel, particulièrement aux femmes qui font face à des difficultés et violences plus accrues. À Noël, les bénévoles récoltent des cadeaux à destination personnes à la rue : une occasion de “prendre le temps d’échanger et d’apprendre à se connaître”. 

Coup de pouce aux migrants fait partie d’un réseau plus grand d’associations côtoyant la Base et venant au secours des populations étrangères en situation d’extrême pauvreté. Parmi elles, l’association 59 St-Just qui aide les mineurs étrangers non accompagnés, en les conduisant sur la voie de la scolarisation. Ou encore le collectif Sirakadjan, qui est parvenu à occuper l’église Saint-Ferréol en compagnie d’une soixantaine de mineurs sans logement. Une opération ayant eu de fortes répercussions médiatiques.

Le combat de Pascal s’est encore plus élargi lorsqu’il a rejoint le mouvement de désobéissance civile écologiste Extinction Rébellion. Il dit y trouver “une famille, des personnes non jugeantes et un collectif qui se remet toujours en question”. Avec XR Marseille, le militant organise un prochain événement qui lui est cher : le concours de la pub la plus sexiste à Marseille. Il aura pour vocation à dénoncer de manière ironique un matraquage publicitaire propageant une vision patriarcale de la société basée sur la domination des hommes sur les femmes.

En somme, la pluralité des combats que mènent Pascal et de nombreux activistes marseillais s’est amplifiée depuis leur mise en coexistence au sein de La Base. Pour permettre à cet espace précieux de continuer à exister, il est possible de le soutenir via leur campagne de dons.

– Benjamin Remtoula (Fsociété)

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31.03.2025 à 10:54

En Belgique, il faut encore se battre pour le droit à l’avortement

Mr Mondialisation

Si pour certains la bataille semble gagnée, d’innombrables obstacles continuent d’entraver l’accès à l’avortement en Belgique. Criminalisation, stigmatisation, discrimination et marginalisation empêchent des centaines de personnes d’accéder chaque année à un cadre médical sécurisé. Dans un dossier alarmant, Amnesty International détaille pourquoi il est toujours essentiel de se battre pour le droit à l’avortement en […]

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Texte intégral (2173 mots)

Si pour certains la bataille semble gagnée, d’innombrables obstacles continuent d’entraver l’accès à l’avortement en Belgique. Criminalisation, stigmatisation, discrimination et marginalisation empêchent des centaines de personnes d’accéder chaque année à un cadre médical sécurisé. Dans un dossier alarmant, Amnesty International détaille pourquoi il est toujours essentiel de se battre pour le droit à l’avortement en Belgique.

« On n’est pas libre si on ne peut pas prendre les décisions concernant son propre corps. On n’est pas libre si on ne peut pas prendre les décisions concernant son avenir », c’est par ces mots forts que commence le nouveau dossier d’Amnesty International Belgique francophone, dédié aux entraves à l’accès à l’avortement dans le plat pays.

Campagne Amnesty International Belgique francophone.

Mon corps, mon choix

À travers une campagne médiatique lancée cet été, plusieurs articles et de nombreuses interpellations publiques, les militants espèrent faire entendre leur revendication et faire bouger le monde politique :

« il est essentiel que les lois relatives à l’avortement respectent, protègent et mettent en œuvre les droits humains des personnes enceintes et ne les contraignent pas à avorter dans des conditions dangereuses. »

Amnesty International a notamment réalisé une vidéo mettant en scène la chanteuse Nsangu interprétant une chanson originale (bilingue français-néerlandais), qui interpelle les parlementaires belges sur la nécessité de protéger et promouvoir le droit fondamental à l’avortement en Belgique. 

« D’innombrables obstacles continuent d’entraver l’accès à l’avortement, notamment la criminalisation, la stigmatisation sociale, la discrimination intersectionnelle et la marginalisation », énumère Amnesty.

« Dans la loi belge, des sanctions pénales existent à l’encontre des femmes et du personnel soignant qui ne respectent pas les dispositions légales, des entraves importantes à l’accès à l’avortement subsistent et des discriminations notables persistent, notamment envers les personnes LGBTQIA+, envers les personnes sans-papiers ou encore celles issues de milieux précarisés et marginalisés. »

Résultats : des centaines de personnes sont encore forcées chaque année de subir des grossesses non désirées, ou de partir à l’étranger le temps d’un avortement refusé dans leur pays de résidence. Une situation intenable, selon les militants, qui appelle à un « tournant décisif » dans l’évolution de la loi. 

Des conditions jugées trop restrictives

En Belgique, l’interruption volontaire de grossesse (IVG) est partiellement dépénalisée depuis la loi Lallemand-Michielsen de 1991, autorisant l’avortement jusqu’à 12 semaines de grossesse sous certaines conditions. En 2018, une réforme déplace l’avortement hors du Code pénal, une étape majeure vers la décriminalisation complète de l’acte médical.

« Toutefois, l’IVG n’est pratiquée que sous certaines conditions définies par la loi et reste criminalisée au-delà de 12 semaines, exposant personnes enceintes et soignants à des sanctions pénales », rappelle le dossier. Au-delà de ces conditions, et sauf en cas de menace grave pour la santé de la personne enceinte ou de malformation du fœtus, l’avortement n’est plus possible dans un cadre médical sécurisé. 

Flickr.

Selon un rapport émis par un comité scientifique mandaté par le gouvernement en  2023, le délai légal de 12 semaines post-conception entraîne une configuration qui « a pour conséquence une dynamique quasi automatique de voyages vers les Pays-Bas à des fins abortives de femmes belges confrontées à une grossesse non désirée ». En 2021, elles étaient plus de 370 à se rendre dans ce pays voisin.

« Or, la nécessité d’entamer un voyage afin d’accéder à un avortement après le délai légal entraîne des coûts et obstacles pouvant priver certaines personnes d’un accès aux services en la matière – et touche de manière disproportionnée les personnes issues de milieux précarisés et/ou marginalisés », explique l’association.

Une atteinte au droit à la vie et la santé de milliers de personnes

En plus du délai maximal d’intervention, toute personne désireuse d’avorter en Belgique devra se conformer à d’autres critères énoncés par la loi. D’abord, un délai de six jours de réflexion doit être respecté entre la première consultation prévue et le jour de l’IVG. Ensuite, le personnel soignant est dans l’obligation d’informer le bénéficiaire de soin des différentes possibilités d’accueil de l’enfant, et notamment de l’adoption. 

Pour l’organisation, cette criminalisation partielle de l’avortement et des conditions jugées trop restrictives ne font pas « disparaître » ces actes médicaux, « elle les rend juste plus dangereux, portant ainsi atteinte aux droits à la vie et à la santé de milliers de personnes ».

16.702 avortements ont été déclarés en 2021 en Belgique d’après le nouveau rapport de la Commission nationale d’évaluation de l’interruption volontaire de grossesse. – Crédits photo : Pixabay

Au-delà de l’encadrement légal, d’autres obstacles se dressent concrètement devant les femmes et personnes enceintes désireuses de mettre un terme à leur grossesse : pénurie de personnel de santé, refus de prodiguer des soins, discrimination financière et pression sociale.

En outre, les hommes et des garçons intersexes, transgenres et non-binaires qui peuvent également avoir une grossesse et avoir besoin d’avorter ne sont pas reconnus par la loi actuelle, qui ne mentionne textuellement que l’avortement des femmes. Amnesty défend que :

Parler des « personnes enceintes » (…) permettrait de lutter contre ces discriminations croisées dans l’accès à un avortement sécurisé »

Un plaidoyer pour relancer le débat politique

Finalement, l’organisation de défense des droits humains plaide pour une dépénalisation totale de l’avortement en Belgique. Elle demande également que les obstacles qui entravent l’accès à l’avortement soient supprimés afin de permettre l’accès de toutes les personnes enceintes à des soins de santé de qualité et prodigués dans des conditions sûres. Cela comprend notamment l’allongement du délai légal maximum d’intervention, la suppression du délai de réflexion et la reconnaissance explicite de l’avortement en tant que soin de santé.

Malgré les engagements politiques pris par l’ancienne majorité gouvernementale en 2020 et les recommandations du comité scientifique en charge de l’évaluation de la loi et de la pratique de l’avortement en Belgique trois ans plus tard, aucune avancée législative n’a jusqu’à maintenant eu lieu. Une situation attribuée aux « logiques partisanes et convictionnelles continuant de primer sur l’intérêt des citoyennes belges » par certaines associations. 

Au sein de l’UE, même combat

Ailleurs en Europe, la bataille en faveur du droit à l’avortement se poursuit également. « Dans les 49 pays de la région européenne, 44 ont légalisé l’avortement », explique Leah Hoctor, directrice régionale pour l’Europe du Centre pour les droits reproductifs (CRR), dans un article de la RTBF. Pourtant, 20 millions de personnes ne disposent toujours pas d’une possibilité d’avortement sûre et accessible au sein de l’Union européenne (UE). 

Au Portugal par exemple, de nombreux médecins se déclarent objecteurs de conscience, ce qui oblige les établissements de santé à rediriger les patientes ailleurs. Rien qu’en 2023, 530 femmes y résidant ont eu recours à une IVG dans des cliniques frontalières de Vigo et de Badajoz en Espagne, explique Diana Pinto, coordinatrice nationale de la campagne My Voice, My Choice. Pourtant, en Espagne aussi des barrières existent : entre 2011 et 2020, 45 000 femmes espagnoles ont dû se rendre en dehors de leur province pour avorter, rapportait RTVE en 2022.

Pour faire changer la loi et inciter le monde politique à passer des promesses à l’action, Amnesty lance une pétition qui a déjà recueilli plus de 20 000 signatures.

– Lou Aendekerk


Photo de couverture :

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28.03.2025 à 20:02

« Patriotisme » : la droite fidèle à ses propres valeurs ?

S. H.

Illusion de démocratie, servitude volontaire, fin du monde… Léonor Franc est un écrivain et professeur de philosophie habitué de nos colonnes. Auteur de l’excellent Les crimes des gens ordinaires. Essai sur la violence ignorée, il revient aujourd’hui pour Mr Mondialisation sur les contradictions de la droite politique dans sa notion de « patriotisme ».  Parce que la droite se […]

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Texte intégral (2452 mots)

Illusion de démocratie, servitude volontaire, fin du monde… Léonor Franc est un écrivain et professeur de philosophie habitué de nos colonnes. Auteur de l’excellent Les crimes des gens ordinaires. Essai sur la violence ignorée, il revient aujourd’hui pour Mr Mondialisation sur les contradictions de la droite politique dans sa notion de « patriotisme ». 

Parce que la droite se dit patriotique, traditionaliste et sécuritaire, la gauche est souvent prête à défendre tout l’inverse : pour cette dernière, le patriotisme serait un nationalisme belliqueux, les traditions seraient rétrogrades et la liberté importerait plus que la sécurité. Mais en faisant cela, la gauche alimente l’idée que la droite défend vraiment les valeurs qu’elle affiche. Or est-ce bien le cas ? Si la réponse est négative, n’y a-t-il pas là une opportunité pour la gauche de réinvestir des valeurs généralement négligées par elle ?  

Tibo Inshape, désormais premier Youtubeur français, se positionne ouvertement à droite et fait du patriotisme l’une de ses valeurs cardinales. Visiblement, une immense partie de la jeunesse francophone adhère à son propos. Mais qu’est-ce que le patriotisme ? 

@Polina /Pexels

Le patriotisme : une coquille vide

« c’est au cœur du concept de patriotisme que de ne pas s’interroger sur son sens »

Face à cette question, les discours creux abondent : « C’est aimer la patrie » (réponse tautologique) ou encore « C’est donner la priorité à la France, aux Français ». Mais qu’est-ce que la patrie et qu’est-ce que la France ? Nous atteignons alors déjà une profondeur d’analyse rarement atteinte par l’individu « patriote », à tel point qu’on pourrait supposer que c’est au cœur du concept de patriotisme que de ne pas s’interroger sur son sens. 

Ce sont avant tout les politiciens qui doivent faire comme si ce mot avait un sens. Ils anticipent que ce terme sera apprécié par la plupart. Il va sans dire que peu de gens se diront antipatriotes, peu de gens répondront « Non » à « Vive la France ». Le mot « patriotisme » est, pour utiliser une expression de Nietzsche, de la « moraline » : un comprimé de morale vide mais qui fait du bien, au moins sur le mode d’un effet placebo.

« Le « patriotisme » c’est de la « moraline » : un comprimé de morale vide mais qui fait du bien »

Moins on s’interroge sur la signification de ce mot, plus on doit le répéter et agiter des drapeaux français pour donner l’impression, et surtout se donner l’impression, que cette signification est connue, évidente, qu’il n’y a pas besoin de l’énoncer. Plus on ignore la signification d’un mot, plus il faut être prolixe à son sujet, afin de recouvrir de bruit ce néant. Surtout, faire en sorte que l’on soit nombreux à agiter le drapeau en même temps. Si c’est le cas, alors c’est sûr, le drapeau signifie quelque chose de clair, car il serait trop invraisemblable que tant de gens ignorent le sens de ce qu’ils font, n’est-ce pas… 

Le patriotisme puriste ou les patriotismes relatifs

En vérité, la question « Qu’est-ce que la patrie française ? » est loin d’admettre une réponse évidente. Elle requiert une réflexion. Mais, pour la plupart des « patriotes », la revendication est plus importante que la réflexion. Revendiquons, prenons plaisir à nous intégrer dans un même mouvement de revendication collective, jouissons de ce sentiment d’identité, ressentons l’enthousiasme d’avoir des opposants, signe que notre combat en est un, puis, éventuellement, un jour, demandons-nous si tout cela était fondé, si nous savions vraiment le sens des mots que nous utilisions.

« L’identité d’une nation n’est pas moins insaisissable que l’identité d’une personne »

Toute personne qui réfléchit sait à quel point tout d’abord définir le mot « France » est une véritable gageure. L’identité d’une nation n’est pas moins insaisissable que l’identité d’une personne. Elle est faite de souvenirs biaisés, tronqués, de mythes, de régimes politiques qui changent, de langues, de traditions et de religions qui changent aussi, sans que l’on puisse trouver cette continuité tant désirée.

Est-il dans l’essence de la France d’être démocratique ? L’histoire de sa monarchie fut plus longue. La France est-elle chrétienne ? Les Gaulois ne l’étaient pas. Un vrai Français est-il descendant des Francs ? Les Francs étaient un peuple… germanique. Les slogans écrits en latin, comme on en trouve chez certaines organisations d’extrême droite, sont-ils plus français ? Le latin est pourtant la langue des envahisseurs romains, la langue d’un « grand remplacement », celui de la romanisation de la Gaule.

Face à cette immense indétermination, chacun posera les limites qu’il souhaite, en faisant commencer la France aux Gaulois, ou à Clovis, ou à la Révolution, etc. Parfois la France est même transférée au Royaume-Uni, entre 1940 et 1944. 

« celui qui défend la patrie fait toujours croire que sa définition de la patrie est la seule correcte possible »

Evidemment, celui qui défend la patrie fait toujours croire que sa définition de la patrie est la seule correcte possible. Le patriotisme doit reposer sur cette grande mystification, du moins s’il se justifie par « l’identité nationale ». Souvent, le patriote identitaire ignore que sa définition de la patrie est une définition parmi d’autres. Ou alors il le sait mais ne le révèle pas, sachant que son auditoire ne lui posera pas la question qui dérange.

Encore une fois, le patriotisme est souvent plus utilisé comme une arme que comme une idée. Dans ce cas, peu importe ce qu’est la nation : l’important est ce que le mot « nation » fait dans l’esprit des masses pour les convaincre de se battre. Ce n’est pas un hasard si le drapeau national est agité presque exclusivement dans des contextes de compétition : guerres, sports ou courses au pouvoir, pour faire croire que l’autre camp politique n’est pas français. Le patriotisme n’est jamais vraiment un argument, il est toujours d’abord un objet de revendication et un moyen de distinction.

Certes, le concept de patriotisme n’est pas non plus un néant. L’identité de la France ne s’étend pas jusqu’aux Arapesh. Le concept est simplement approximatif. Mais le patriotisme consiste à faire oublier ce caractère approximatif, à inventer une évidence.

Car le soldat ne pourrait pas sacrifier sa vie pour une approximation. « L’Allemagne avant tout le reste », scandaient les Nazis, comme s’il était facile de distinguer l’Allemagne du reste, l’Allemand du non-Allemand. Comme s’il n’y avait aucune continuité entre l’intérieur et l’extérieur. Comme si l’identité allemande ne portait en elle la trace d’aucun autre peuple. Aujourd’hui encore, en cachant qu’il y a d’autres types de patriotisme possibles, en faisant croire que leur patriotisme est le seul digne de ce nom, les mouvances identitaires ne sont jamais des mouvances qui défendent une identité, mais qui en imposent une.

« Le patriotisme, c’est faire passer le drapeau avant l’idée »

Car le patriotisme n’est pas vraiment une idée. Celui qui critique le patriotisme n’est pas un penseur mais un ennemi. Le patriotisme, c’est faire passer le drapeau avant l’idée. D’où le fait que le soldat défend la nation dans toutes les circonstances : que la France soit dirigée par un tyran ou par le peuple, qu’elle soit raciste ou humaniste. Si la France devient une monarchie raciste, le « soldat patriote » doit encore être prêt à mourir pour elle. 

La droite est-elle patriotique ? 

@anastasia-shuraeva/Pexels

Il me semble qu’il fallait ce long détour pour répondre à la question : la droite française actuelle est-elle patriotique ? On sait désormais qu’il convient d’ajouter : de quel patriotisme parle-t-on ? Naturellement, du patriotisme de droite : celui de la France chrétienne, souverainiste…

Dans ce cas, on ne peut que souligner une incohérence. La droite dit défendre les « racines chrétiennes de la France » alors que, par exemple, son programme vis-à-vis des migrants s’oppose diamétralement au message de Jésus, lequel prône l’accueil et l’amour du prochain quelle que soit son origine.

La droite dit défendre la « souveraineté nationale » tout en acceptant, pour l’un de ses partis, l’influence (pour ne pas dire l’ingérence) de la Russie dans ses financements. La droite chante la Marseillaise à n’en plus finir alors que son acte de naissance est antirévolutionnaire, lorsqu’elle a demandé un droit de veto illimité pour le roi. L’extrême droite se dit souverainiste alors que le plus grand parti qui la représente tire son nom d’un parti collaborationniste, le Rassemblement national populaire. Adopter un certain type de patriotisme est une chose, être incohérent dans sa défense en est une autre. 

Mais la gauche a-t-elle un autre patriotisme à opposer ? Doit-elle accepter ce concept ou en sortir ? Et, si elle le construit, peut-elle ne pas le trahir ? Sur ce vaste sujet, je me contenterai simplement d’une remarque. Si la France est attaquée par un pays plus tyrannique qu’elle (et malheureusement il en existe beaucoup), alors il est tout à fait louable de défendre la France.

Toutefois, dans ce cas, on défend d’abord la liberté, non pas un pays. La France est défendue de surcroît. C’est en quelque sorte une coïncidence. On ne défend pas la France elle-même puisqu’on est conscient du fait qu’elle est loin d’être une nation pleinement libre et qu’elle pourrait devenir plus tyrannique, comme n’importe quelle nation. La liberté, elle, n’a pas de drapeau national, car elle est intemporelle et incorruptible, contrairement à une nation.

« La seule obligation que j’ai le droit d’adopter, c’est d’agir à tout moment selon ce qui me paraît juste », écrit Thoreau. Si le patriotisme consiste à abandonner sa conscience morale à la patrie, alors il faut abandonner le patriotisme. Car, poursuit le philosophe américain, « pourquoi, dans ce cas, chacun aurait-il une conscience ? »

– Léonor Franc


Cet article vous a plu ? Se procurer Les crimes des gens ordinaires. Essai sur la violence ignorée aux éditions Skhedia.

(Re)lire d’autres articles de Léonor Franc : 

 

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27.03.2025 à 10:50

Altruisme égoïste : agir pour le collectif c’est agir pour soi

Benjamin Remtoula

L’homme est-il un loup pour l’homme ? Ou sommes-nous faits pour la collaboration et l’entraide ? Et si notre survie, voire notre bonheur, dépendait paradoxalement de celui des autres ? Redorer le blason de la solidarité comme vecteur d’émancipation individuelle, l’époque s’y prête peu, et pourtant… Petits rappels.  Avez-vous déjà entendu ces affirmations au cours […]

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Texte intégral (1953 mots)

L’homme est-il un loup pour l’homme ? Ou sommes-nous faits pour la collaboration et l’entraide ? Et si notre survie, voire notre bonheur, dépendait paradoxalement de celui des autres ? Redorer le blason de la solidarité comme vecteur d’émancipation individuelle, l’époque s’y prête peu, et pourtant… Petits rappels. 

Avez-vous déjà entendu ces affirmations au cours de discussions avec vos proches : “notre espèce est un virus”, « l’être humain est mauvais », “il est égoïste ou violent par nature”, etc. ? Difficile de donner tort à ce constat plutôt lucide à l’heure de dresser le bilan de l’activité humaine. Or, si cela n’était pas une fatalité ? Et si l’altruisme de l’humain était aussi salvateur que son égoïsme est destructeur ?

L’humain est un virus pour l’humain, mais aussi son antidote

Crédit : Anna Shvets (pexels.com)

Condition même de sa survie, puis du développement et de l’optimisation de sa santé et de son bien-être, l’altruisme est à nouveau, plus que jamais, la condition sine qua non d’entrave à l’extinction de l’espèce humaine. Les liens sociaux ne viennent plus compenser notre vulnérabilité au sein du règne animal, mais s’élèvent désormais contre nos propres déviances.

Il est en effet important de rappeler notre fragilité afin de bien comprendre qu’un effondrement du vivant nous deviendra très vite hostile. L’humain est donc bel et bien un virus, mais il est aussi son antidote.

Or, pour cela, faudrait-il renoncer à notre ego, à notre liberté individuelle et notre recherche de bonheur personnel, “juste” pour sauver l’humanité ? En réalité, nous ne sommes pas confrontés à un choix entre “altruisme” et “égoïsme” et encore moins entre “solidarité” et “liberté” ; ce dont les idéologues du néolibéralisme voudraient nous faire croire pour pérenniser leur système.

Certes, l’égoïsme pur, la prépondérance des intérêts individuels (ou d’une minorité d’individus) sur ceux des autres, est l’antonyme de l’altruisme. Alors pourquoi proposons-nous d’associer l’altruisme et l’égoïsme ? En tant qu’être social, nos intérêts personnels sont intrinsèques aux règles collectives : la loi contraint mais elle protège avant tout (en théorie). Et quand celle-ci est juste, nous avons intérêt à la respecter.

« les dons à priori désintéressés, sont en réalité profondément intéressés : une sorte de retour sur investissement par la chaleur humaine et non plus par la froideur mercantile ».

Mais cela vaut aussi pour les règles implicites, à savoir ces normes sociales qui favorisent l’interaction, les liens sociaux, la cohabitation ; comme l’a théorisé Marcel Mauss dans son Essai sur le don (je donne, je reçois, je rends). L’anthropologue français révèle que les dons à priori désintéressés, sont en réalité profondément intéressés : une sorte de retour sur investissement par la chaleur humaine et non plus par la froideur mercantile.

“La honte bourge”

Source : British Museum

Alors pourquoi le communisme et même le socialisme font-ils aussi peur ? Pourquoi le partage équitable des richesses est-il perçu comme une utopie irréaliste ? Sans doute que la folie des grandeurs corrompt notre raisonnement : comment penser une société à 7 milliards d’individus ?

Simplifions. Imaginons que la Terre soit peuplée de 100 habitant.es et qu’elle ne dépasse pas la taille d’un village : 10 de ces personnes posséderaient les 3⁄4 des richesses du village, et les 50 les plus malchanceuses (principalement des femmes et les personnes racisées) ne récolteraient que 8% à se partager. Pire : 11 d’entre elles seraient affamées, alors que la trésorerie et le bon vouloir de la personne la plus riche pourrait mettre fin à cette famine.

À petite échelle, la majorité de la population gagnerait à partager les richesses. L’’intérêt général saurait normalement motiver de renverser le pouvoir de cette minorité qui profite des ressources et du travail des plus démuni.es.

Et si nous troquions enfin la “peur rouge” par la “honte bourge” ?

L’intérêt de l’altruisme

Si une once d’humanité suffirait à nous mettre en mouvement pour construire une société égalitaire, certains arguments de nature utilitaristes permettraient à défaut de convaincre les plus égoïstes d’entre nous.

Par exemple, en donnant aux plus pauvres accès au même niveau d’éducation et de sécurité financière qu’au reste de la population, nous décuplerions le nombre d’expert.es dans tous les domaines, et donc d’avancées toujours plus grandes dans les sciences, l’ingénierie, l’art, la santé, etc. qui profiteraient à l’ensemble.

Enfin, et contrairement à la fausse promesse néolibérale, ce n’est que par l’organisation socialiste (au sens de la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers), que nous avons accès à la liberté. Soyons concrets : la liberté de polluer et de surconsommer, par exemple des protéines carnées, est un sabotage délibéré de notre environnement, de la pérennité du vivant (humains et non-humains) et donc aussi de nos propres intérêts et libertés à long terme.

« Par l’individualisme recrudescent et l’étirement de l’échelle sociale jusqu’à rupture, nous sommes retournés à la loi du plus “fort” « 

Le néolibéralisme renvoie donc l’humain à l’état de nature sous une autre forme, comme l’a théorisé J-J. Rousseau. En effet, l’être social s’était extirpé des injustices de la nature par son altruisme et son organisation collective. Par l’individualisme recrudescent et l’étirement de l’échelle sociale jusqu’à rupture, nous sommes retournés à la loi du plus “fort”.

Sauf que ni la force, ni le travail, ni l’intelligence seuls ne permettent de réussir en méritocratie. La principale “force” d’un individu dans la jungle capitaliste, c’est son héritage.

L’égoïsme altruiste ou l’égoïsme de domination ?

L’altruisme égoïste est donc tout cela : la liberté de se réaliser et de s’épanouir au service du collectif, plutôt que de satisfaire ses propres intérêts en écrasant ou même en ignorant ceux des autres. Dans une projection politique d’organisation sociale, l’altruisme et l’égoïsme ne sont pas tout à fait contraires.

Ce qu’il convient d’opposer ce sont les formes d’égoïsme en soi : celle qui profite à la communauté en opposition à celle qui écrase autrui au profit d’une minorité.

Décider par exemple de mener sa propre résilience écologique à la nature est plutôt neutre en soi, et n’a même rien d’altruiste s’il est effectué dans le repli, la dépolitisation et l’indifférence du sort des plus vulnérables.

Enfin, nous avons l’opportunité d’agir au service de l’intérêt général, de perfectionner la société humaine et en conséquence de satisfaire nos conditions d’existence et d’épanouissement. L’altruisme est donc une posture philosophique qui nous incite à choisir la voie de la solidarité et de la justice sociale.

Ce type d’organisation n’est certes pas évident car l’humain n’est ni bon ni mauvais, mais il a tout intérêt de s’associer pour sa survie. Par association, nous supposons l’union des individus, son organisation et ses prises de décision dans un objectif commun et altruiste de survie face à l’effondrement climatique, et pour le reste du vivant dont, qu’il le veuille ou non, il dépend.

– Benjamin Remtoula (Fsociété)

 

Article inspiré de la vidéo « Un argument égoïste pour rendre le monde meilleur – L’altruisme égoïste » de Tout Simplement – Kurzgesagt.

Photo de couverture : Julien Gate.

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