22.09.2026 à 14:39
Claire Burlat, Professeure associée à Audencia, Audencia
Delphine Saurier, Professeure en Sciences de l'information et de la communication, Audencia
Gustavo Gomez-Mejia, Enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication, Université de Tours

Pourquoi une catégorie absente des classifications psychiatriques officielles est-elle devenue omniprésente dans les médias et les conversations du quotidien ? Le succès du « pervers narcissique » éclaire moins une réalité clinique qu’une nouvelle manière de nommer les conflits, les souffrances et les formes ordinaires de domination.
Il suffit aujourd’hui d’un conflit récurrent, d’un comportement jugé froid ou d’une décision impopulaire pour que l’étiquette tombe : « C’est un pervers narcissique. » Longtemps cantonné aux affaires criminelles ou aux relations amoureuses toxiques, le terme s’est diffusé dans la plupart des espaces sociaux jusqu’au monde politique.
Donald Trump est régulièrement décrit comme « malignant narcissist » dans la presse américaine tandis qu’Emmanuel Macron avait été qualifié de « pervers narcissique » au plus fort de la crise des gilets jaunes.
Comment expliquer la viralité d’un terme qui n’existe pourtant dans aucune classification psychiatrique officielle ? En effet, la catégorie « pervers narcissique » ne figure ni dans le DSM ni dans la CIM, les manuels de classifications psychiatriques internationales.
Alors, pourquoi le « pervers narcissique » s’impose-t-il dans les discours ? Nous avons étudié près de vingt ans de productions médiatiques et culturelles sur les « pervers narcissiques ».
Notre analyse montre que le « pervers narcissique » fonctionne comme une formule sociale : une expression stabilisée, immédiatement reconnaissable, qui condense un ensemble de problèmes relationnels et permet de les raconter.
La notion de « pervers narcissique » a connu trois grandes phases d’extension.
Au départ, dans les années 2000, l’expression apparaît surtout dans des contextes criminels. Elle est dérivée du concept de « perversion narcissique », initialement proposé par le psychiatre et psychanalyste Paul-Claude Racamier à la fin des années 1970 et popularisé dans l’ouvrage de la psychiatre Marie-France Hirigoyen, le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, publié en 1998. Elle sert à qualifier certains agresseurs ou criminels violents, tels que Guy Georges ou Michel Fourniret, présentés comme manipulateurs et dépourvus d’empathie. Le terme fonctionne alors comme une étiquette spectaculaire, mobilisée pour expliquer des faits divers particulièrement choquants.
À partir de 2008, l’expression change de terrain. Elle quitte progressivement les pages consacrées aux crimes pour apparaître dans des articles consacrés à la vie quotidienne pour qualifier une violence banalisée, diffuse. Les médias évoquent désormais le « pervers narcissique » dans les relations de couple, dans les relations familiales ou dans l’univers du travail. Le terme devient un outil d’interprétation des relations toxiques.
À partir de 2012, la figure connaît une véritable explosion dans divers médias, tels des magazines féminins, la presse people ou professionnelle. En moyenne, on recense 13,6 articles par an pour cette dernière phase d’expansion de la notion, là où le rythme de publication était de 2 articles par an pour la période précédente. Cette figure circule dans des vidéos, des témoignages en ligne, des articles de développement personnel, des fictions et finit par qualifier des hommes politiques.
Autrement dit, l’expression a changé de statut. D’une catégorie utilisée ponctuellement pour expliquer des comportements criminels, elle est devenue une grille de lecture du quotidien. Le « pervers narcissique » fonctionne désormais comme une formule sociale permettant de nommer des expériences relationnelles perçues comme injustes ou toxiques et rendant intelligibles les mécanismes d’assujettissement.
Sur les réseaux sociaux ou les blogs, la figure prend souvent la forme du partenaire amoureux toxique. Des récits personnels racontent des relations marquées par la manipulation, le gaslighting (critique de la parole d’une femme par la mise en doute de son état mental par l’époux) ou la culpabilisation. L’étiquette de « pervers narcissique » permet alors de mettre des mots sur des expériences difficiles et de partager un récit commun.
Dans la presse économique, la figure du « pervers narcissique au travail » existe aussi. Il s’agit souvent d’un supérieur hiérarchique manipulateur, qui humilie ses subordonnés, divise les équipes ou s’approprie le travail des autres. Ces articles proposent parfois des listes de signes permettant de l’identifier, ou des conseils pour « s’en protéger ».
Dans des films et séries, des spectateurs et des médias pensent voir dans des manipulateurs charismatiques ou des figures de domination psychologique des « pervers narcissiques ».
Pourquoi cette figure, plutôt qu’une autre, s’est-elle imposée pour dire nos conflits, nos souffrances et nos rapports de pouvoir ordinaires ? L’une des raisons est à chercher du côté du symbole.
La figure du pervers narcissique s’appuie en effet sur trois motifs symboliques très forts, récurrents dans les discours médiatiques et culturels :
le marionnettiste. Le pervers narcissique tire les ficelles, manipule les émotions et orchestre les relations à son avantage ;
le masque. Il exerce une domination psychologique dans l’intimité, mais cache sa véritable nature derrière une apparence séduisante ou respectable ;
le vampire. Il « vide » les autres de leur énergie, de leur confiance ou de leur estime de soi.
Ces images, déjà présentes dans la culture populaire, facilitent l’appropriation du terme. Elles permettent de raconter des expériences relationnelles complexes à travers des histoires prêtes à l’emploi. Ces motifs ne disent rien de la réalité psychologique des personnes ainsi qualifiées, mais ils éclairent la manière dont la figure se construit médiatiquement : par réactivation d’imaginaires anciens, aisément mobilisables au quotidien.
Il nous semble pertinent de considérer le « pervers narcissique » comme un symptôme culturel. Sa diffusion massive révèle un besoin de nommer des expériences relationnelles difficiles, une demande de récits explicatifs simples et une tendance à psychologiser les rapports sociaux.
Le terme agit ainsi comme un raccourci narratif. Il permet d’identifier rapidement un responsable, de structurer un récit conflictuel et de rendre lisibles des situations relationnelles souvent floues ou difficiles à décrire.
Dans un contexte social marqué par une forte valorisation du bien-être psychologique et de l’épanouissement individuel, cette figure offre une grille d’interprétation synthétique de rapports humains complexes et dégradés. Les tensions conjugales, professionnelles ou politiques peuvent alors être reformulées dans un vocabulaire psychologique devenu accessible au plus grand nombre.
Cette diffusion témoigne également d’un phénomène plus large de psychologisation des rapports sociaux. Des situations auparavant interprétées en termes sociaux, hiérarchiques ou politiques sont désormais fréquemment traduites dans le registre émotionnel et relationnel. Le conflit au travail devient l’effet d’un manager « toxique », une rupture amoureuse est relue à travers la manipulation psychologique, et certaines figures politiques sont décrites à partir de traits de personnalité supposés pathologiques. La notion de « pervers narcissique » contribue ainsi à déplacer et parfois à dépolitiser des rapports de pouvoir structurels vers des lectures centrées sur les comportements individuels.
Le succès de cette figure tient aussi à sa plasticité et à sa polyvalence. Elle peut désigner un conjoint violent, un supérieur hiérarchique abusif, une célébrité controversée ou encore un dirigeant politique autoritaire. Cette souplesse favorise sa circulation dans des espaces médiatiques très différents, des témoignages intimes aux débats télévisés, en passant par les réseaux sociaux et les contenus de développement personnel. Le terme devient alors une catégorie populaire qui s’avère morale autant qu’explicative : il ne sert pas seulement à comprendre une situation, mais aussi à condamner symboliquement certains comportements.
En ce sens, le « pervers narcissique » apparaît comme une figure culturelle emblématique de notre époque riche en vécus étiquetés. Le « pervers narcissique » s’invite dans des sphères traversées d’interrogations sur les phénomènes de domination et permet la mise en récit des souffrances, tout en simplifiant parfois à l’excès des réalités sociales structurelles épineuses et complexes. Ainsi, le « pervers narcissique » sert moins à poser un diagnostic qu’à trouver les moyens d’énoncer et de dénoncer diverses formes d’abus de pouvoir vécus ou perçus comme tels.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
22.09.2026 à 14:37
Angelo Riva, Economist, Professor at the INSEEC Grande Ecole, Affiliate Researcher at the Paris School of Economics, Academic Fellow at the Institut Louis Bachelier, INSEEC Grande École
L’ESSENTIEL
Dow Jones SPF 500, Nasdaq, ces termes sont souvent utilisés. Mais savez-vous vraiment ce qu’ils recouvrent ?
L’histoire des indices boursiers est riche. Elle raconte en parallèle l’histoire du capitalisme et de la finance aux États-Unis.
Ce que l’on choisit de mesurer n’étant jamais innocent, que raconte vraiment cette histoire du pouvoir de la finance sur l’économie ?
Le 26 mai 2026, le Dow Jones Industrial Average (DJIA) a fêté ses 130 ans. Doyen des grands indices boursiers, son histoire, comparée à celle des indices qui l’ont suivi, montre comment le marché financier s’est successivement raconté, a tenté de se projeter, de se mesurer, puis d’orienter lui-même les capitaux.
Le premier « Dow » paraît en 1884 dans le Customer’s Afternoon Letter, ancêtre du Wall Street Journal. Avec ses 11 valeurs, surtout ferroviaires, le Dow Jones Railroad Average (DJRA) résume une économie nationale naissante que le rail unifie. Cette genèse journalistique explique sa simplicité. La collecte des données et le calcul devaient être suffisamment rapides pour que l’indice puisse être publié dans la foulée, peu après la fermeture de la Bourse. Dow s’adressait d’abord aux financiers de New York, et cela au prix d’une approximation dans le suivi du marché. Le DJRA était un indice pondéré par les prix.
En pratique, Dow additionne le prix des actions des onze sociétés composant l’indice, puis divise cette somme par onze afin d’obtenir la valeur de l’indice. Par conséquent, une action dont le prix en dollars est élevé pèse davantage dans l’indice qu’une action moins chère, même si la société ayant émis cette dernière affiche une capitalisation boursière nettement supérieure en raison d’un nombre d’actions en circulation beaucoup plus important.
À lire aussi : Qu’est-ce que le « bear market » pour les cryptomonnaies ?
Dans les années 1890, la seconde révolution industrielle s’affirme. Les fusions-acquisitions donnent aux entreprises industrielles la taille nécessaire pour accéder à la Bourse. Le 26 mai 1896, Charles Dow publie ainsi le premier Dow Jones Industrial Average (DJIA). Le gaz, l’acier et l’électricité remplacent le chemin de fer, auquel est désormais exclusivement consacré le DJRA.
Le DJIA sera élargi à 20 valeurs en 1916, puis à 30 en 1928. Sa méthode de calcul est alors réformée afin d’atténuer les problèmes de continuité de l’indice provoqués par les opérations sur le capital ou par l’inclusion d’une nouvelle valeur. Depuis cette date, le DJIA a conservé ce format. Sa composition évolue avec les secteurs dominants. Les entreprises sont incluses dans l’indice en fonction de leur représentativité de l’économie états-unienne et de leur réputation.
Dans les années 1920, avec l’essor de l’actionnariat, des fonds d’investissement et de la presse financière, l’indice n’est plus seulement un outil réservé aux spécialistes. Il gagne le grand public. Le New York Herald Tribune et The Annalist, un supplément du New York Times, publient indices et rendements sous forme graphique. On ne suit plus seulement General Motors ou U.S. Steel : on suit « Wall Street ».
Standard Statistics, l’entreprise ancêtre de Standard and Poor’s, franchit en 1926 une étape supplémentaire tournée vers le développement de l’industrie de l’information financière. Pondérés par la capitalisation et largement documentés, ses nombreux indices quotidiens s’inscrivent dans une véritable industrie de l’information financière, couvrant un large éventail d’actions.
Des mesures plus précises que le Dow sont nécessaires pour évaluer les performances des fonds d’investissement qui, à cette époque, se diffusent. Le Dow raconte le marché et Standard commence à en fournir une infrastructure informationnelle précise. Le krach d’octobre 1929 révèle paradoxalement la puissance du Dow. Grâce à son historique, l’effondrement du marché devient largement visible. Pour cette raison, le DJIA devient le récit chiffré de la crise.
Déjà dans les années 1910-1920, les indices ne se contentaient plus de résumer le marché, mais prétendaient aussi anticiper la conjoncture. Des statisticiens, tels que Babson et Mitchell, puis le National Bureau of Economic Research incorporent les indices à l’étude des cycles économiques.
En même temps, des économistes tels qu’Irving Fisher ainsi que Standard Statistics commencent à intégrer les dividendes dans les indices. Un indice de prix répond à la question : « Les cours ont-ils monté ? » Un indice de rendement total répond à une autre question : « De combien la richesse de l’actionnaire a-t-elle augmenté ? » en intégrant les dividendes aux augmentations des cours.
Après le krach de 1929, les travaux d’Alfred Cowles, économiste et homme d’affaires et co-fondateur de la société d’économétrie, posent la question de savoir si les prévisionnistes battent ou non réellement le marché. Pour cela, Cowles compare leurs conseils à une stratégie passive fondée sur un indice, puis la Cowles Commission reconstruit pour la période allant de 1871 à 1937 des séries de cours, dividendes, rendements et bénéfices. Cowles fait ainsi de l’indice un instrument de preuve économétrique et un socle de la finance empirique. Dow invente le langage médiatique du marché ; Cowles fonde sa grammaire statistique.
Si les fonds d’investissement aux États-Unis se développent dès le début du XXᵉ siècle, une décision de justice de 1950 fait des retraites un objet obligatoire de la négociation collective et détermine leur essor. Au début des années 1950, Harry Markowitz fonde la théorie moderne du portefeuille que les fonds utiliseront dans leurs choix d’investissement. Il montre que des investisseurs rationnels devraient construire leurs portefeuilles sur la base de la diversification afin d’optimiser le rendement ajusté du risque.
Le S&P 500, lancé en 1957, avec ses 500 sociétés et sa pondération par la capitalisation flottante, est un indice reproduisant de près un portefeuille de marché, adapté à l’évaluation des gérants de fonds. Le DJIA, toujours pondéré par les prix, reste une galerie des plus grandes entreprises états-uniennes.
En 1970, le Railroad Average devient Transportation Average : camion, avion et logistique ont détrôné le train. Un an plus tard, le Nasdaq Composite, pondéré par la capitalisation et ouvert à toutes les valeurs cotées sur ce marché, donne un visage chiffré au capitalisme et à l’innovation technologiques. Il faudra pourtant attendre 1999 pour que Microsoft et Intel, cotées au Nasdaq, intègrent le DJIA.
Depuis les années 1980, les fonds indiciels et, ensuite, les Extraded Traded Fund (ou ETF), répliquent mécaniquement des indices, sans doute face à l’incapacité des gérants de battre le marché sur la longue période. Avec leur essor fulgurant dans les années 2010, l’entrée dans un indice ou la sortie de celui-ci peut déclencher des achats ou des ventes massifs, accroître les corrélations et modifier la formation des prix : l’indice lui-même organise désormais une part croissante des flux qu’il observe.
Le DJIA, lui, reste pondéré par les prix. Contrairement à des indices comme le S&P 500, l’entrée d’une entreprise dans le DJIA n’obéit pas à des formules mathématiques. Si des considérations techniques s’en mêlent, la réputation et représentativité de l’entreprise en sont les clés. Un comité composé de représentants du Wall Street Journal et du S&P Dow Jones Indices décide de façon discrétionnaire. Ces conventions, ainsi que l’absence des dividendes dans l’indice, limitent sa représentativité du marché. Mais cette imperfection éclaire sa fonction actuelle : un panthéon de l’industrie états-unienne.
Cette histoire est celle de la mise en chiffres du capitalisme financier. En 130 ans, l’indice est devenu successivement chiffre de journal, baromètre industriel, système d’information, preuve statistique, benchmark de portefeuille, emblème technologique, puis infrastructure d’investissement. Le Dow en demeure le fil rouge : un miroir ancien qui permet de voir comment la finance a fini par agir sur ce qu’elle mesure.
Angelo Riva a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche.
22.09.2026 à 12:08
Pierre-Éric Sutter, Psychologue-psychothérapeute, préventeur en santé mentale au travail, enseignant-chercheur, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
L’ESSENTIEL :
L’écoanxiété n’est pas une pathologie, mais une détresse psychologique liée à la crise environnementale.
Une échelle, développée par la recherche, permet désormais d’en évaluer l’intensité.
En s’appuyant notamment sur cet outil, un rapport récent de l’Agence de la transition écologique (Ademe) dresse le profil des personnes les plus exposées à l’écoanxiété en France.
Vous avez la boule au ventre à chaque mauvaise nouvelle écologique ? Vous êtes anxieux à l’idée qu’on n’en fasse pas assez pour la planète ? Tout cela nuit à votre sommeil ? Vous êtes loin d’être le seul.
Ces inquiétudes environnementales touchent 15 millions de Français, au point de représenter un enjeu de santé publique. Pourtant ce mal-être, insuffisamment pris en charge, renvoie à un concept et à des symptômes bien connus scientifiquement, nommés « écoanxiété ».
L’écoanxiété n’est pas une maladie, mais peut rendre malade. Elle se définit comme :
un « état psychologique de détresse mentale et émotionnelle qu’un individu peut ressentir en réponse à la menace du changement climatique et aux problèmes environnementaux mondiaux ».
L’écoanxiété se caractérise par des ruminations, des peurs, des insomnies, de l’isolement, de l’impuissance. Ce mal-être peut être plus ou moins intense, entre santé mentale positive et pathologies psychiatriques. Ainsi, l’écoanxiété n’est pas une maladie bien qu’elle puisse rendre malade : lorsqu’elle perdure et s’intensifie, elle peut s’accompagner de troubles anxieux ou dépressifs.
« L’écoanxiété ne peut (et ne doit) pas non plus être confondue avec les troubles anxieux ou la dépression (quand bien même la chronicité et l’intensité de ces symptômes augmentant, ils peuvent conduire à ces psychopathologies). »
À lire aussi : L’éco-anxiété : une réponse saine face à la crise climatique
Plus l’écoanxiété est forte, plus elle menace la santé mentale. Ainsi, on ne devrait plus dire « je suis/je ne suis pas écoanxieux ». Comme pour la température de la fièvre, une écoanxiété moyenne n’a pas le même impact sur la santé mentale qu’une très forte écoanxiété. La minimiser – ou, plus grave, l’invisibiliser – risque d’ostraciser l’écoanxieux parce qu’on n’a pas su reconnaître les souffrances qu’il subit. Tout l’enjeu consiste à cerner l’intensité de l’écoanxiété ressentie.
Le thermomètre met tout le monde d’accord sur la mesure de la fièvre. Quand elle est faible, pas de menace ; quand elle est forte, on soigne la pathologie qu’elle révèle. Idem pour l’écoanxiété, avec The Hogg Eco-Anxiety Scale (en français, l’échelle d’écoanxiété de Hogg).
Cette échelle a été transposée en France puis étalonnée. En d’autres termes, cela signifie que l’échelle est calibrée, par la méthode des rangs percentiles, en sept catégories d’intensité allant de « pas du tout écoanxieux » à « risque psychopathologique », en passant par « moyennement écoanxieux ».
En somme, elle permet de distinguer l’écoanxiété adaptative, propice à l’action, de l’écoanxiété maladaptative, menaçante pour la santé mentale. Ainsi, cet outil diagnostique l’intensité de l’écoanxiété par degré, tant pour un individu que pour une nation tout entière.
Une étude de l’Observatoire de l’écoanxiété (Obseca) portée par l’Agence de la transition écologique (Ademe) a été menée, en 2025, sur un échantillon représentatif de 998 Français âgés de 15 à 64 ans. Elle a permis de cerner, pour la première fois, l’écoanxiété à l’échelle du pays.
Les résultats dessinent trois grandes classes de tendances :
première classe : 75 % de Français n’éprouvent pas de menace directe pour leur santé mentale. Soit ils ne sont pas écoanxieux, soit ils le sont peu ou très peu, leurs inquiétudes étant faibles ;
deuxième classe : 15 % d’entre eux sont « moyennement écoanxieux ». Les symptômes commencent à s’installer : ruminations, irritabilité, sentiment d’impuissance, troubles du sommeil. À ce stade, les choses peuvent s’apaiser comme s’aggraver, d’où la nécessité de prévenir la bascule vers l’aggravation ;
troisième classe : 10 % éprouvent une forte ou très forte écoanxiété. Parmi eux, 5 % – soit 2,1 millions de Français – seraient très fortement écoanxieux, dont 420 000 en situation de risque psychopathologique. Leur détresse est telle qu’ils pourraient basculer vers un trouble anxieux ou dépressif si rien n’est fait pour les soigner.
Cette écoanxiété dite maladaptative menace la santé mentale, parce que les ressources de l’écoanxieux ne lui permettent plus de faire face aux stresseurs de la crise environnementale.
Contrairement à l’idée reçue, il ressort de l’étude de l’Ademe que l’écoanxiété ne concerne pas seulement les plus jeunes, mais tous les âges. Les 25-34 ans sont en moyenne plus écoanxieux que les autres classes d’âge – mais sans différence significative (sauf avec les 50-64 ans) –, alors que les 15-24 ans concentrent davantage de cas d’écoanxiété très intense (« fortement » et « très fortement écoanxieux »), qui correspond à l’écoanxiété la plus maladaptative.
Les niveaux d’études jouent aussi un rôle : les bac + 3 à bac + 5 sont plus écoanxieux que ceux qui n’ont pas de diplôme ou ont un niveau d’étude faible. Habiter une grande ville, en particulier en Île-de-France, rend également plus écoanxieux, avec une proportion des « très fortement écoanxieux » deux fois supérieure à la moyenne nationale.
Enfin, plus une personne déclare de l’intérêt pour l’environnement, plus elle a de chance d’être écoanxieuse. L’écoanxiété est le revers de l’éco-lucidité que l’on peut définir comme une prise de conscience clairvoyante des enjeux écologiques. D’où l’importance de ne pas décorréler les deux notions pour ne pas invisibiliser l’écoanxiété la plus intense – et donc la plus dangereuse.
Pour enrayer l’écoanxiété, un plan de prévention national pourrait être prévu, au niveau individuel, collectif et sociétal.
Comme le préconise le comité d’experts du rapport de l’Ademe, pour protéger la santé mentale des individus, il conviendrait de légitimer l’écoanxiété maladaptative, en l’intégrant dans une nomenclature consacrée aux risques psychosociaux. Elle doit être reconnue non comme signe de « folie » à cacher, mais comme réaction à une menace bien réelle.
Il faudrait également diagnostiquer l’écoanxiété maladaptative pour prévenir les risques liés à la santé mentale. Cela nécessite de former les praticiens, mais aussi de les outiller pour dépister en priorité les écoanxieux les plus menacés.
Enfin, il conviendrait d’offrir aux écoanxieux une prise en charge graduée selon l’intensité de l’écoanxiété ressentie, via des ressources en ligne, des groupes de parole ou d’éco-engagement pour l’écoanxiété adaptative, de la psychothérapie spécifique, du suivi psychiatrique pour l’écoanxiété maladaptative.
Au travail, l’écoanxiété peut se traduire par des conflits de valeurs, du désengagement ou, à l’inverse, du surengagement, du burn out. Elle accroît les départs, les difficultés de recrutement ou de fidélisation.
Le rapport de l’Ademe préconise que les employeurs considèrent l’écoanxiété comme un risque « psychosocio-environnemental », à intégrer dans leur plan de prévention, pour renforcer leur obligation de sûreté en matière de santé et de sécurité. Cela suppose de sensibiliser directions, DRH, managers, représentants du personnel, pour sortir de la minimisation, voire de la moquerie.
Mesurer le niveau d’écoanxiété des salariés permettrait d’identifier les facteurs de risque qui la causent (missions exposées à des catastrophes écologiques, par exemple) et les facteurs de protection qui l’atténuent (espaces de discussion, projets de transition).
L’organisation du travail des employeurs doit montrer sa cohérence avec les enjeux environnementaux : réduire l’empreinte carbone des activités, éviter le geenwashing, valoriser les salariés qui alertent plutôt que de les marginaliser.
Impliquer les salariés dans la transition écologique peut se révéler un antidote puissant à leurs inquiétudes et accroît leur fidélisation.
Si l’écoanxiété progresse au rythme des catastrophes environnementales, ne rien faire revient à accepter l’installation durable d’un problème de santé publique aux coûts humains et économiques importants.
Comme le suggère le comité d’experts du rapport de l’Ademe, diverses politiques publiques pourraient être envisagées, comme déployer des campagnes de sensibilisation « positive » à l’écoanxiété pour l’expliquer, sans dramatiser, en montrant qu’elle peut être accompagnée de façon graduée, selon son intensité, en lien avec la transition écologique. En outre, des exemples de transitions réussies ou des récits d’avenir vivables pourraient être mis en avant.
À lire aussi : Rendre l’écologie désirable : comment changer la manière d’en parler ?
Suivre l’évolution de l’écoanxiété, en ayant recours à des enquêtes nationales répétées, peut aussi se révéler pertinent. Ce suivi permettrait d’ajuster les politiques en fonction de son intensité, comme on le fait pour d’autres indicateurs de santé mentale.
Ainsi, l’Obseca, soutenu par l’Ademe, a reconduit l’étude 2025 durant l’été 2026, avec le même protocole, afin d’évaluer l’évolution de ces résultats d’une période à l’autre. Le rapport sera publié fin octobre 2026.
Enfin, structurer des actions en santé mentale environnementale s’impose. Cela suppose de former les professionnels aux questions de l’écoanxiété, mais aussi de coordonner des réseaux ad hoc aux dispositifs territoriaux de santé mentale. L’objectif est double : éviter la pathologisation abusive, ne pas laisser sans aide ceux qui basculent dans un mal-être extrême.
Plus les politiques environnementales seront lisibles, vraisemblables et stables, moins la population se sentira délaissée. Une transition écologique crédible n’est pas juste un enjeu de CO₂, c’est aussi un antidote partiel aux inquiétudes des citoyens.
Plus qu’une détresse individuelle, l’écoanxiété est le symptôme d’une crise sociétale. Elle parle tant de notre lucidité que de notre sentiment d’impuissance. En faire un enjeu de santé mentale, de prévention au travail et de politique publique, ce n’est pas la psychologiser ; c’est transformer la peur, légitime, en moteur d’action pour faire face aux crises écologiques à venir.
Protéger les individus, outiller les employeurs, structurer une réponse publique : ces trois priorités ne régleront pas la crise environnementale. Mais elles peuvent aider à ce que, face à elle, nous restions capables d’agir et de tenir dans la durée.
Pierre-Eric Sutter a reçu des financements de l’Ademe. Il est co-fondateur d’Econoïa (powered by KE Conseil EURL).
21.09.2026 à 17:44
Anthony Schrapffer, PhD, EDHEC Climate Institute Scientific Director, EDHEC Business School
Camille Angué, Directrice de l'EDHEC Climate Institute, EDHEC Business School

When we talk about climate change, the debate usually centres on energy, biodiversity, carbon emissions or the economic costs of the transition. But another aspect of the problem remains largely underestimated: the impact of climate change on our cultural heritage.
43% of UNESCO World Heritage Sites in Europe are currently highly exposed to extreme weather events, flooding and rising sea levels. Our research arrives at this estimate by applying the climate risk quantification methodologies developed at the EDHEC Climate Institute to relevant physical assets sourced from the UNESCO spatial database.
This vulnerability does not only affect a few iconic sites, such as Venice, or certain historic centres in the Mediterranean. It affects the whole of Europe’s cultural infrastructure, including less visible artefacts, which are often scattered among churches, libraries, local collections or small museums.
The risks are already very real. Artworks and museum collections are directly exposed to flooding, fluctuations in humidity, heatwaves and failures affecting conservation systems. A survey of American art museums reveals that 35% of directors report having already suffered climate-related damage, while 50% say they have put specific plans in place to address these risks. In France, the Louvre Museum has, in fact, begun transferring around 250,000 works to its Liévin Conservation Centre, in Pas-de-Calais, in order to protect the national collections from the risk of flooding.
There are many major threats:
Musical heritage itself is not immune to this climate-related fragility. The manufacture of musical instruments depends on natural resources that are particularly vulnerable to global warming. The tonewood spruce from the Val di Fiemme in the Dolomites (Italy), historically used for Stradivarius violins, is now threatened by rising temperatures and the spread of pests. The woods used for bows and stringed instruments are also becoming scarcer due to water stress and deforestation.
Concert halls and opera houses are also directly at risk. In Venice, climate projections suggest that by 2100, the increase in episodes of “acqua alta” could make it impossible to maintain normal operations at La Fenice opera house.
Other major cultural venues located in coastal areas could face similar challenges: the Royal Festival Hall (London, UK), Harpa (Reykjavik, Iceland), the Sydney Opera House (Sydney, Australia), the Elbphilharmonie (Hamburg, Germany) and the Muziekgebouw aan’t IJ (Amsterdam, Netherlands).
Added to this cultural fragility is another challenge: the economic capacity to fund the protection of these heritage sites. Our macroeconomic projections show that some major European cultural regions could suffer significant economic losses by the end of the century as a result of climate-related physical risks. The impacts on local gross regional product (the equivalent of local GDP) are particularly pronounced in Mediterranean cities.
By 2100, losses could reach 32% in Madrid and up to 41% in Rome, a level significantly higher than that estimated at national level, where Italy’s GDP decline is projected at 19%. Other major European capitals are also severely affected, with losses estimated at 13% in Vienna and 18% in Berlin.
This paradox is key: it is precisely at the moment when the investment required to protect our heritage will be the greatest that financial resources may be most limited.
For a long time, climate change has been viewed as a problem relating to natural resources or energy balances. It is now also emerging as a cultural and civilisational issue.
It raises questions about our relationship with cultural transmission, collective memory and the preservation of assets that can neither be reproduced nor replaced.
The difficulty lies in the fact that it is not merely a matter of protecting objects or buildings, but of preserving the physical conditions that enable the continuity of history, heritage and artistic creation.
Classical and neoclassical economics have historically been based on the assumption of substitutability of factors of production (see David Ricardo, Jean-Baptiste Say and Robert Solow): natural resources that are destroyed, depleted or becoming scarce could be offset by increased capital accumulation, productive investment or technical progress. Although heavily criticised, this assumption of substitutability remains one of the central pillars of a large proportion of contemporary macroeconomic models.
This approach reaches an obvious limit when it comes to cultural heritage. A fresco destroyed by damp cannot be replaced. An ancient mosaic damaged by thermal stress or acid rain cannot be recreated identically. A submerged archaeological site is lost irreversibly.
It is precisely this notion of irreversibility that distinguishes cultural heritage from other categories of economic goods.
This contradiction between economic expansion and environmental limits does not necessarily lead to a historical impasse. The “possibilist” economic approach (inherited in particular from Paul Vidal de La Blache) reminds us that human societies never develop independently of their environment. Nature imposes a set of constraints and possibilities with which economic organisations must contend. This perspective breaks with the idea of potentially unlimited growth and reintroduces the material reality of ecological conditions into economic analysis.
From a more dialectical perspective, close to Hegelian thought, ecological and energy crises can also be interpreted as a moment of profound transformation for industrial societies. The current tensions open up the possibility of moving beyond the status quo: a reorientation of production systems, the integration of ecological constraints into economic rationality, a redefinition of the criteria for prosperity, and a renewal of forms of technical progress.
Preserving our collective heritage is still possible, but the window of opportunity is closing.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.09.2026 à 17:43
Françoise Leroi, Directrice de recherche, Ifremer
L’ESSENTIEL
Les pertes et le gaspillage des produits de la mer sont estimés à 30 %.
De « bonnes » bactéries peuvent être utilisées pour lutter contre les bactéries toxiques ou contre celles qui peuvent altérer le produit. C’est la biopréservation.
Des souches ont été sélectionnées et sont utilisées dans certains produits que vous avez peut-être déjà consommés.
Les produits de la mer peu transformés (saumon fumé, gravelax, crevettes cuites ou filets de poisson sous atmosphère protectrice) sont exposés à des risques microbiologiques majeurs. Malgré des protocoles d’hygiène stricts, une chaîne du froid mal maîtrisée peut entraîner le développement de bactéries pathogènes comme Listeria monocytogenes, Vibrio ou Salmonella, ou de bactéries qui dégradent la qualité organoleptique de la chair, menaçant la santé des consommateurs et générant des pertes considérables. Notre réponse ? Utiliser des bactéries pour combattre les bactéries ! Dans notre laboratoire, nous avons isolé, caractérisé et sélectionné des souches de bactéries capables de neutraliser ces menaces en reproduisant, de manière contrôlée, un mécanisme de défense déjà présent dans la nature.
Les produits de la mer sont particulièrement périssables. Les pertes et le gaspillage sont estimés à 30 % du volume total des produits pêchés, attribués pour une part importante à l’altération provoquée par des microorganismes : mauvaises odeurs, saveurs indésirables ou dégradation de la texture. S’y ajoutent des risques sanitaires, comme celui posé par la bactérie Listeria monocytogenes, une préoccupation majeure pour les produits de la mer prêts à consommer. Les cas de listériose restent rares, mais peuvent avoir des conséquences graves, voire mortelles, chez les personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées ou immunodéprimées). La détection de Listeria peut également conduire au rappel de lots, voire à l’arrêt temporaire d’une production, avec des conséquences économiques importantes.
Pour des raisons nutritionnelles et gustatives, certaines pratiques de conservation se modifient (réduction du taux de sel, de fumage, produits consommés crus…). Le froid et l’hygiène restent indispensables, mais ne suffisent pas toujours. Par ailleurs, les consommateurs se montrent de plus en plus réticents à l’utilisation de conservateurs chimiques et recherchent des solutions perçues comme plus naturelles.
Dans ce contexte, la biopréservation apparaît comme une solution complémentaire, douce et naturelle, pour garantir à la fois la sécurité et la qualité des produits de la mer. L’idée d’utiliser des bactéries pour lutter contre d’autres bactéries peut sembler paradoxale. C’est pourtant cette approche que nous avons décidé de mettre en place. Dans la nature, certaines bactéries utilisent un arsenal de stratégies pour éliminer leurs concurrentes (compétition nutritionnelle, production de composés antimicrobiens, etc.). Le défi de la biopréservation ? Sélectionner des bactéries aux propriétés antimicrobiennes ciblées et les introduire en grande quantité dans l’aliment, sans production de composés toxiques ni de modification de la qualité nutritionnelle et gustative, un défi difficile à relever pour des produits de la mer aux flaveurs particulièrement délicates.
Parmi les milliers d’espèces bactériennes recensées, celles appartenant au groupe des bactéries lactiques sont particulièrement intéressantes. Elles produisent souvent des composés antimicrobiens, sont généralement considérées comme sûres et bénéficient d’une image positive auprès du public, notamment grâce aux ferments utilisés pour fabriquer les yaourts. Par ailleurs, certaines sont déjà naturellement présentes dans les produits de la mer, comme le saumon fumé. En sélectionnant les plus intéressantes, nous ne faisons donc que renforcer un processus naturel, sans introduire d’éléments étrangers.
Notre méthode, mise au point et perfectionnée depuis 30 ans à l’Ifremer, en partenariat avec l’école ONIRIS VetAgroBio Nantes, suit un processus rigoureux en plusieurs étapes. Nous prélevons d’abord des bactéries dans différents produits de la mer – poisson, crustacées, transformés ou non, conditionnés sous diverses formes – qui viennent enrichir notre collection, unique en Europe. Celle-ci compte déjà plus de 5000 souches, dont de nombreuses bactéries lactiques. Elles sont donc adaptées aux conditions spécifiques des produits de la mer (températures basses, faible teneur en sucres, etc.), des caractéristiques de croissance peu communes chez ce groupe de bactéries.
Chaque souche est ensuite testée afin d’évaluer leur capacité à tuer ou à empêcher la croissance des principales bactéries pathogènes et altérantes. Les plus prometteuses sont caractérisées et soumises à des contrôles de sécurité : absence de production de toxines, de résistance aux antibiotiques transmissibles et de gènes de virulence, notamment.
Les souches sélectionnées sont ensuite cultivées et introduites en grand nombre (~ 5 millions de bactéries par gramme d’aliment) dans les produits souhaités, qui sont ensuite conservés dans des conditions typiques (entre 0 et 4 °C) ou abusives (8 °C) pour simuler les ruptures de chaîne du froid. Nous vérifions leur efficacité pour empêcher le développement des pathogènes et leurs conséquences sur la qualité organoleptique, grâce à notre jury d’analyse sensorielle composé d’une vingtaine de personnes.
Enfin, la souche doit pouvoir être produite en quantité et conserver ses propriétés après lyophilisation pour une application industrielle réaliste.
Après des années de recherche, le travail et la patience ont fini par payer. Quatre souches de bactéries lactiques isolées à partir de produits de la mer et appartenant aux espèces Carnobacterium maltaromaticum, Carnobacterium divergens et Lactococcus piscium, permettent de limiter la croissance de Listeria monocytogenes dans certains aliments comme le saumon fumé, le gravlax ou les crevettes cuites. Leur intérêt ne s’arrête pas là. Ces bactéries peuvent également ralentir l’altération organoleptique, un bouclier deux-en-un unique en son genre.
Une autre souche, Latilactobacillus sakei, a fait l’objet d’un brevet pour sa capacité à prévenir la production d’histamine dans le thon, molécule produite par certaines bactéries qui peut provoquer des intoxications lorsqu’elle s’accumule dans l’aliment. Une première dans le domaine de la biopréservation.
La biopréservation n’est plus une simple promesse de laboratoire : elle est déjà une réalité industrielle. Nos résultats ont été transférés à des producteurs de ferments sous la forme de licences commerciales, avec des retombées sous forme de royalties pour l’Ifremer et ONIRIS. Avec les souches sélectionnées, les industriels ont aussi développé plusieurs gammes de produits, pour de nouvelles applications dans les aliments carnés et laitiers. Nos bactéries sont donc utilisées dans l’industrie alimentaire et vous les avez peut-être déjà consommées !
Les recherches sont toutefois loin d’être terminées. Deux projets européens – MICROORC et FOODGUARD – visent à augmenter le degré d’industrialisation de la biopréservation. L’Ifremer optimise la technologie et teste ses performances dans des produits moins transformés (concentration en sel réduite par exemple) et avec des emballages plus durables. Une validation industrielle dans les ateliers de production de saumon fumé en France est attendue pour 2027. Le procédé a également été expérimenté avec succès sur de la daurade d’élevage, une avancée inédite pour le poisson frais et un beau marché potentiel !
Pour que ces solutions puissent se généraliser, il reste certains obstacles réglementaires et sociétaux à lever. Alors que certaines bactéries protectrices sont déjà utilisées, leur statut réglementaire fait encore l’objet de discussions au niveau européen, notamment pour déterminer dans quelles conditions elles doivent être considérées comme des ingrédients ou des additifs. Une réglementation claire et harmonisée permettrait de faciliter leur adoption par les industriels.
L’acceptabilité par les consommateurs constitue un autre enjeu. Les études disponibles montrent une perception positive des ferments alimentaires, mais il reste essentiel d’expliquer ce que sont ces bactéries, pourquoi elles sont utilisées et quelles garanties encadrent leur emploi.
La biopréservation n’est pas une solution miracle, mais une réponse concrète, naturelle et durable aux défis de la conservation des produits de la mer et des aliments en général. Déjà adoptée par des industriels en France et dans le monde, elle a le potentiel de transformer en profondeur notre façon de conserver les aliments, pour le bénéfice des consommateurs, des producteurs et de la planète.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Françoise Leroi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.09.2026 à 17:43
Gilles Vassal, Professeur, Université Paris-Saclay
L’ESSENTIEL
En matière de cancers pédiatriques, les innovations thérapeutiques sont peu nombreuses.
Les différences entre cancers de l’enfant et cancers de l’adulte expliquent en partie cette situation, mais ce n’est pas la principale raison.
Le modèle économique du secteur pharmaceutique et la réglementation actuelle sont aussi en cause.
Depuis plus de trente ans, des avancées majeures ont eu lieu dans la prise en charge d’un grand nombre de cancers de l’adulte : diagnostics précoces, nouveaux médicaments différents de la chimiothérapie, techniques chirurgicales et de radiothérapie innovantes et plus performantes.
Malheureusement, ces innovations thérapeutiques n’arrivent que très lentement chez l’enfant et l’adolescent.
Les raisons de cette lenteur sont en partie d’origine biologique, car les cancers de l’enfant sont très différents de ceux de l’adulte. Toutefois, d’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte, notamment le modèle économique du secteur pharmaceutique, et l’existence de certaines failles réglementaires. Explications.
La biologie des cancers pédiatriques est très différente de celles des cancers de l’adulte. Chez les enfants, pas de cancer du sein, du poumon, de la prostate ou du colon… On recense néanmoins plus de 60 cancers pédiatriques différents, les plus fréquents étant les leucémies et les tumeurs cérébrales.
Chaque année en France, 2 300 enfants et adolescents de moins de 18 ans sont diagnostiqués d’un cancer. Les plus fréquents sont les leucémies (650 cas par an) et les tumeurs cérébrales (550 cas par an).
Les cancers pédiatriques surviennent depuis la naissance jusqu’à l’adolescence. Soulignons qu’il n’existe pas, à ce jour, de programme de prévention des cancers pédiatriques ni de dépistage. En effet, un enfant ne boit pas, ne fume pas, et n’a pas 50 ans de mauvaise hygiène de vie derrière lui. S’il est exposé au soleil, c’est à l’âge adulte qu’il risque de développer un cancer de la peau.
Par ailleurs, à ce jour, il n’y a pas de facteurs cancérogènes exogènes connus des cancers pédiatriques. Des programmes de prévention ne peuvent donc être mis en œuvre. En revanche, on sait que la vaccination contre les papillomavirus des adolescents prévient les cancers du col utérin et de la sphère ORL chez l’adulte.
Au plan thérapeutique, les cancers de l’enfant diffèrent aussi beaucoup des cancers de l’adulte. En effet, ils sont pour la plupart très sensibles à la chimiothérapie. Depuis plus de soixante ans, les hémato-oncologues pédiatres ont donc mené des essais cliniques afin d’adapter aux enfants les chimiothérapies des adultes.
Cette approche a permis d’augmenter très significativement les taux de guérison, qui sont passés de moins de 30 % à plus de 80 %.
Malheureusement, 20 % des enfants et adolescents ont un cancer qui résiste à la chimiothérapie. Des innovations thérapeutiques sont donc urgemment nécessaires pour guérir plus et mieux les enfants et les adolescents atteints par la maladie.
Les cancers pédiatriques en chiffres Le cancer reste la première cause de décès par maladie au-delà d’un an : plus de 400 enfants et adolescents meurent chaque année du cancer en France ; Dans plus de 90 % des cas, la cause n’est pas connue ; Grâce aux progrès thérapeutiques des soixante dernières années, plus de 8 enfants sur 10 guérissent en France et en Europe ; Un tiers des patients guéris ont des séquelles à long terme qui impactent leur quotidien et leur qualité de vie.
Le problème est que, contrairement aux chimiothérapies qui ont pu être utilisées chez l’adulte et chez l’enfant jusqu’à présent, les nouvelles approches les plus innovantes, telles que les thérapies ciblées et les immunothérapies, ciblent spécifiquement la biologie des cancers de l’adulte. Elles ne sont donc pas nécessairement directement transposables aux cancers pédiatriques, car la biologie des cancers de l’enfant est différente de celles des cancers de l’adulte.
En conséquence, le développement de nouveaux traitements chez l’enfant nécessite la mise en place de programmes spécifiques. Et donc des investissements spécifiques. Or, c’est justement là que réside une partie du problème.
Le modèle économique du secteur pharmaceutique repose sur d’importants retours sur investissement (de 20 à 30 % espérés, tandis que le retour sur investissement médian est de 13 %).
Le retour sur investissement constitue un moteur majeur pour le développement des innovations thérapeutiques en matière de lutte contre le cancer. Or, les cancers de l’enfant sont rares. Ils ne concernent qu’une faible population et ne représentent qu’un petit marché, contrairement aux cancers de l’adulte. Pour les acteurs de l’industrie pharmaceutique, cela signifie donc une absence de retour sur investissement suffisant.
C’est ce qui explique notamment que les industriels du médicament n’ont pas investi dans le développement des chimiothérapies chez l’enfant. Dans le cas de l’adaptation des chimiothérapies des adultes aux enfants évoquées précédemment, les progrès ont été obtenus grâce aux acteurs de la recherche clinique académique, qui ont utilisé les médicaments disponibles dans les pharmacies des hôpitaux.
Un grand nombre des chimiothérapies utilisées en routine pour traiter des enfants et des adolescents n’ont d’ailleurs pas d’indication pédiatrique dans leur autorisation européenne de mise sur le marché, alors qu’elles ont été parfaitement validées par la recherche clinique académique.
C’est un point important à souligner : les progrès considérables qui ont été réalisés depuis vint ans dans la compréhension de la biologie des cancers pédiatriques l’ont été par des chercheurs académiques, financés par les programmes de financements français et européens, ainsi que par des associations, telles qu’Imagine for Margo, capables de mobiliser la générosité du public.
Grâce à ces efforts, des cibles thérapeutiques potentielles ont été identifiées, spécifiques de certains cancers pédiatriques. Mais une fois de telles cibles identifiées, il faut investir dans le développement de médicaments pour augmenter les taux de guérison, comme le montre le cas du médulloblastome.
Cette tumeur cérébrale de l’enfant était considérée au siècle dernier comme une maladie unique. Sa prise en charge incluait la chirurgie, la chimiothérapie et la radiothérapie, et 50 % des enfants guérissaient, pour les deux tiers avec des séquelles cognitives importantes.
Des recherches menées par les acteurs académiques ont permis de démontrer que, en réalité, il s’agit de plus de quatre maladies différentes, disposant chacune d’un profil biologique spécifique, d’un pronostic différent et de cibles thérapeutiques spécifiques potentielles.
Malheureusement, malgré ces découvertes, faute d’investissement pas un seul nouveau médicament n’a été mis au point pour traiter les enfants atteints par un médulloblastome de mauvais pronostic. Ces derniers reçoivent donc aujourd’hui toujours le même programme thérapeutique qu’au siècle dernier, malgré les avancées majeures des connaissances.
Cet exemple souligne à quel point il est urgent d’investir dans le développement de nouveaux traitements contre les cancers pédiatriques. C’est l’un des objectifs que s’est donné l’Europe en 2020 dans son plan Cancer européen actuellement en vigueur. Or, justement, la question de la réglementation, notamment européenne, est capitale en matière de lutte contre les cancers pédiatriques.
Depuis près de vingt ans, le règlement (CE) n° 1901/2006 du Parlement européen et du Conseil relatif aux médicaments à usage pédiatrique oblige les industriels à investir dans le transfert de leurs médicaments développés pour l’adulte chez l’enfant (ce texte les récompense également, en leur offrant une prolongation de leurs droits d’exclusivité, donc en retardant de six mois l’arrivée des formes génériques du médicament).
Concrètement, dans le cadre de la demande d’autorisation de mise sur le marché d’un nouveau médicament, les industriels sont tenus de présenter des résultats d’études cliniques réalisées dans un contexte pédiatrique (ce qui permet de déterminer si le médicament est utile également pour soigner les enfants, et dans quelles conditions). Ce règlement a bien fonctionné dans certaines disciplines pédiatriques, comme les maladies infectieuses et la rhumatologie.
Cependant, il a été décevant en oncologie pédiatrique. En effet, cette obligation d’évaluer un nouveau médicament chez l’enfant fait l’objet d’une dérogation si son indication (la maladie chez l’adulte) n’existe pas chez l’enfant. Or, on l’a vu, les cancers de l’adulte « n’existent pas » chez l’enfant. De ce fait, les industriels se retrouvaient dispensés de l’obligation de mener des études pédiatriques de leur médicament anticancéreux.
Un très (trop…) grand nombre de dérogations a donc été accordé. Or, rien ne justifie de telles dispenses. En effet, le mécanisme d’action d’un médicament peut aussi s’avérer efficace pour combattre des cancers pédiatriques, quand bien même ceux-ci sont différents du cancer de l’adulte pour lequel la thérapie avait initialement été conçue. Encore faut-il le tester…
Pour remédier au problème, en décembre prochain, le Parlement européen doit voter une nouvelle réglementation pharmaceutique. L’obligation de développer un médicament chez l’enfant reposera dorénavant sur la pertinence de son mécanisme d’action pour la maladie pédiatrique, et non plus sur l’existence de la même maladie chez l’adulte et chez l’enfant. Finies, donc, les dérogations scientifiquement et médicalement injustifiées. Cela suffira-t-il ?
L’avenir le dira. Mais pour mettre toutes les chances du côté des enfants, il faudra conjuguer les efforts de tous les acteurs. Les équipes académiques, les parents, les autorités réglementaires et les industriels ont appris à travailler ensemble. Les recherches scientifiques progressent, grâce notamment à la générosité du public.
Il faut maintenant mobiliser ces ressources ainsi que celles des investisseurs, des family officesLes family offices sont des structures privées gérant les investissements et les biens des familles à très hauts patrimoines., des industries responsables vis-à-vis de la société, de l’Europe et des programmes nationaux pour soutenir et accélérer le développement d’innovations thérapeutiques et diagnostiques à partir des découvertes des chercheurs académiques, en particulier le développement de médicaments spécifiques des cancers pédiatriques, qui cibleront leur biologie, différente de celles des cancers de l’adulte. Un nouveau modèle économique est possible. Let’s do it ! Faisons-le !
Gilles Vassal est membre du conseil d’administration de la Société Européenne d’Oncologie Pédiatrique (SIOPE) et membre du comité d’Orientation Stratégique de l’association Imagine for Margo.