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06.08.2026 à 13:19

Fusion froide : quand la compétition et la pression médiatique virent à la bavure scientifique

Denis Machon, Professeur, INSA Lyon – Université de Lyon

En 1989, l’annonce de la « fusion froide » promettait une énergie illimitée. Quelques mois plus tard, elle s’effondrait. Cette affaire révèle comment la pression médiatique et académique peut conduire la science à aller trop vite.
Texte intégral (1929 mots)
La fusion froide, une révolution qui n'aura pas eu lieu. Logan Vosssur/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La fusion est la réaction qui a lieu à l’intérieur du soleil et qui fournit une quantité d’énergie immense.

  • Pour initier cette réaction, il faut atteindre des températures extrêmement élevées : 100 millions de degrés Celsius, ce qui est très complexe sur Terre.

  • Imaginez l’enthousiasme général lorsque deux équipes de recherche ont annoncé avoir observé une fusion à température ambiante : la promesse d’une énergie illimitée et propre. Un peu trop beau pour être vrai !


Toute découverte de rupture dans le domaine de conversion et stockage de l’énergie, en particulier pour fournir une énergie bon marché et quasi inépuisable, est un sésame pour une célébrité intemporelle.

La fusion nucléaire est le mécanisme à l’œuvre au cœur du soleil et qui permet la production de quantités d’énergie immenses. Une réaction de fusion consiste en l’appariement de deux atomes de deutérium (un isotope de l’hydrogène constitué d’un proton et d’un neutron). C’est une réaction très différente de la fission nucléaire qui est le phénomène utilisé dans les centrales nucléaires actuelles et qui consiste à scinder le noyau d’un atome lourd, comme l’uranium, après l’absorption d’un neutron. Cette réaction de fission libère une grande quantité d’énergie ainsi que de nouveaux neutrons, qui peuvent à leur tour provoquer d’autres fissions. Il en résulte une réaction en chaîne qui doit être soigneusement contrôlée dans un réacteur nucléaire.

Les intérêts de la fusion sont l’utilisation de « combustible » abondant (deutérium), une très forte densité énergétique et moins de déchets radioactifs à vie longue que pour la fission.

Dans le cas de la fusion, la combinaison des atomes de deutérium demande une quantité d’énergie importante pour initier la réaction (il est nécessaire d’atteindre des températures de 100 millions de degrés Celsius soit 10 000 fois la température de la surface du Soleil). Toutefois, l’espoir est d’obtenir un bilan énergétique final en faveur de l’utilisateur, typiquement un gain d’un facteur 10. La maîtrise de la fusion est donc un défi scientifique et technologique majeur. Des programmes de recherche coûteux ont été dédiés à la construction d’un tel réacteur. Par exemple, le projet ITER est une collaboration internationale dont le réacteur se situe dans le sud de la France.

Un soleil dans une éprouvette ?

Ainsi, quelle surprise quand des scientifiques ont clamé observer ce phénomène de fusion dans une éprouvette de laboratoire sans fournir une énergie d’initiation prohibitive.

Dans les années 1980, deux groupes de chercheurs de l’état de Utah aux États-Unis travaillaient sur la fusion mais à température ambiante à l’aide d’une cellule électrochimique à base de palladium. Ce matériau peut absorber des quantités importantes d’hydrogène et de deutérium, deux ingrédients essentiels pour la fusion. L’hypothèse scientifique était que le confinement de ces deux éléments dans un volume réduit pouvait conduire à la réaction de fusion. Le premier groupe dirigé par Stanley Pons et Michael Fleischmann a mesuré une production de chaleur très élevée (faisant fondre les électrodes, paraît-il). Le second groupe dirigé par Steven Jones a, quant à lui, détecté une production importante de neutrons, signe d’une réaction nucléaire.

Les deux groupes, malgré leur proximité géographique, travaillaient en parallèle, indépendamment l’un de l’autre. Néanmoins, ils finirent par découvrir leurs activités réciproques et décidèrent de se rencontrer en janvier 1989. La réunion a tourné court : aucune collaboration n’a été possible car chaque groupe voulait annoncer sa découverte le plus rapidement possible pour obtenir le prestige officiel des premiers résultats sur la fusion froide. Néanmoins, leurs universités instaurèrent une réunion d’arbitrage. Les deux groupes sont arrivés à un accord : ils devaient, l’un et l’autre, envoyer par courrier leur article respectif à la revue Nature le 24 mars. Ils prévoyaient même de se retrouver au bureau de poste ce jour-là.

Le travail scientifique est généralement mené en collaboration mais il existe une forme de compétition permanente sous-jacente, cette approche ambiguë ayant reçu le nom de coopétition.

Un sprint médiatique pour la paternité de la « Fusion froide »

Malgré l’entente, Pons et Fleischmann ont soumis leur article plus tôt (le 11 mars) à une autre revue et ont convoqué une conférence de presse pour le 23 mars afin d’annoncer leurs résultats. Jones ayant écho de cette démarche a envoyé son article à Nature par fax.

Ainsi, l’annonce médiatique a devancé l’annonce scientifique, cette dernière consistant en une publication dans une revue scientifique avec comité de lecture. Sous cette pression médiatique, la revue s’est dépêchée de publier l’article de Pons et Fleischmann au plus tôt.

Cette précipitation, tant du côté des auteurs que des éditeurs, est incompatible avec les exigences de la rigueur scientifique. Dans le cas de cette affaire, après publication de l’article, le journal a dû publier deux pages d’errata soit 1 9 changements en tout. La temporalité de la science n’est que peu compatible avec celle des médias.

Une course de fond scientifique

Après cette course à l’annonce est venu le temps de la vérification et de la discussion. Dans une première période, des confirmations expérimentales de génération d’un excès de chaleur ou d’émission de rayonnement et particules furent obtenues avant que les résultats négatifs ne s’accumulent.

En particulier, les scientifiques s’étonnèrent de la faible émission de neutrons comparée à la production d’énergie. En réalité, si la fusion avait eu lieu avec le niveau d’émission neutronique attendu, les expérimentateurs auraient été exposés à des doses létales de rayonnement. Par ailleurs, l’analyse du spectre montrant l’émission de rayons gamma montra que le pic observé était trop fin pour être un pic d’origine physique et correspondait à un artéfact expérimental. Les défenseurs de la fusion froide ont alors suggéré l’existence de mécanismes nucléaires inconnus, sans fondement expérimental solide.

Avec le temps, malgré de nombreuses expériences dans d’autres laboratoires, les résultats ne purent pas être reproduits, ni sur la production de chaleur ni sur l’émission de neutrons. Les publications présentant des résultats négatifs commencèrent à s’empiler. Récemment, deux articles ont analysé l’ensemble des données et ont conclu que la « fusion froide » avait été proclamée sur la base de signaux expérimentaux fragiles ou mal interprétés, combinés à des erreurs de mesure, un contrôle insuffisant des conditions expérimentales, et l’absence de validation indépendante.

Ce que la fusion froide nous apprend

Cet épisode montre la pression pesant sur les chercheurs qui doivent être « visibles » dans le paysage scientifico-médiatique pour obtenir des récompenses et des financements.

Cela est d’autant plus actuel que les promesses technologiques (nouvelles batteries, ordinateur quantique, Intelligence artificielle, conquête de l’espace…) se multiplient. L’injonction du « publish or perish » pousse les scientifiques à la faute soit en produisant des résultats frauduleux soit en annonçant des résultats exceptionnels mais sur la base d’une expérimentation et d’une analyse bâclées.

Ce phénomène a malheureusement tendance à proliférer : le nombre de fraudes et de rétractations est en augmentation (cela montre quand même le bon fonctionnement de l’autorégulation en science, mais jusqu’à quand ?) mais, parallèlement, la publication de résultats « négatifs », c’est-à-dire contredisant un article publié, est en baisse. Ce dernier point pourrait être une bonne nouvelle car signe d’une qualité accrue. Mais il semble que la raison première est plutôt qu’il est difficile de publier et valoriser un résultat montrant que rien ne se passe plutôt qu’un résultat démontrant un phénomène.

Ainsi, bien qu’elles s’ancrent dans la durée, la démarche scientifique et la reproductibilité des résultats restent les outils fiables pour établir la réalité d’une découverte. Seules les observations expérimentales robustes et reproductibles s’inscrivent durablement dans l’héritage scientifique.

The Conversation

Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.08.2026 à 10:48

Did the Berlin Pride attack target the LGBTIQIA+ community or European values?

Benno Gammerl, Professor of History of Gender and Sexuality, European University Institute

Riccardo Bulgarelli, Department of History, European University Institute

Zsófia Veszely, Department of History, European University Institute

A team of researchers explains why support for LGBTIQIA+ rights in Europe that is not based on homonationalist agendas, but intersectional fights against discrimination matters now more than ever.
Texte intégral (1499 mots)

The political and media coverage of the recent car ramming attack at Berlin Pride seems to focus exclusively on the Islamist threat in the midst of European societies. That the attack was directed specifically at queer visibility and the fact that the incident left one Polish woman dead is often sidelined. If, in 2025, Friedrich Merz justified the rainbow flag not flying from the Bundestag during the Berlin Pride, saying that parliament was not a “circus tent”, and if he now stands in solidarity with the queer community, it is safe to say that not all the support currently voiced is necessarily genuine.

Conservative parties claim to defend the liberties, also of queer people, while historically they have depicted queer communities as a threat to the family and Christian morality. Now they publicly lament LGBTIQIA+ people as civilian (not queer) victims to promote tighter surveillance of Islamist groups and more restrictive migration policies.

The reaction of right-wing political forces to the attacks is emblematic. Giorgia Meloni, the Italian prime minister, released a statement in which she made no mention of queer pride but emphasised the need to protect “the freedom and security of our citizens”.

Homonationalism in Europe

Are we witnessing “homonationalism 2.0”, or is it a new form of discursive exclusion and lack of visibility of queer individuals in the public sphere?

The term “homonationalism” was introduced in the early 2000s to describe the increasing intersection of LGBTIQIA+ policies with nationalist and Western-centric agendas. In the wake of the Berlin attack, this concept needs to be reconsidered or refocused, as it can adapt to various xenophobic discourses driven by actors that utilise unmentioned queer concerns to serve an ulterior motive. It is no longer LGBTIQIA+ actors themselves who adopt exclusionary stances in response to extremist threats. The queer voice is entirely absent when queer people’s precarious acceptance in Europe is employed as mere lip service and as a political tool to justify the exclusion of non-European and Muslim subjects.

Looking more broadly at violence experienced by queer subjects within European societies complexifies our understanding of concepts like freedom or violence.

Queer history shows that both state and domestic violence are unfortunately common and intertwined in modern Europe. From harassment targeting the first public demonstrations of LGBTIQ+ people in the 1970s or openly gay politicians, like Herbert Rusche in the 1980s, to neo-Nazi attacks on queer people in the 1990s, the list is endless and continues today. Same-sex desire was, in actual fact, a criminal offence up until 1994 in West Germany, when paragraph 175 finally disappeared from the German Criminal Code.

Focusing only on the public spheres ignores other kinds of violence, which are private, invisible and structural.

As the ILGA rainbow map which ranks 49 European countries on their respective legal and policy practices for LGBTI people, from 0-100%; eloquently shows, numerous countries fail to include sexual orientation, gender identity and sex characteristics in their hate crime and hate speech legislation as an aggravating factor.

Hungary has long been in the spotlight over state violence against queer citizens. Data shows that state authorities tend to categorise hate crimes against queer, Roma, Jewish people and other minorities only as “breach of peace”.

The country’s 2021 Propaganda Law fuelled (further) discrimination and hate against the LGBTIQIA+ community, curtailing queer representation in schools and the media. Following previous prime minister Viktor Orbán’s Pride ban in 2025, the Hungarian capital celebrated a successful anti-governmental Pride march, while the organiser of a similar, peaceful event in Pécs (Southwest Hungary) faced criminal charges for his activism. The example of Géza Buzás-Hábel, a queer Roma activist and human rights defender, is a case in point for state violence, but also for the importance of intersectional, local activism.

Anti-LGBTIQ+ violence: Islamism is not the only problem

A broad social spectrum of people perpetrate anti-queer violence.

Islamism is but one aspect of the problem. Things have got better for LGBTIQ+ folks in many places, also due to EU policies and interventions from European courts, but fear of and encounters with hostility remain part of everyday life for people in Europe’s queer communities.

Democratic majorities need to be gathered that resist cis-hetero-sexist oppression and the imminent de-funding of initiatives like the queer youth organisation Lambda in Berlin. In building broader coalitions, queer activists should not fall for “false homonationalist friends” who support their cause only to further their discriminatory agendas. An alternative would be to work toward unexpected alliances that include queer, feminist, anti-racist and other inclusive societal causes.

Homonationalist responses to the vicious attack on Berlin Pride detract attention from such conversations and cooperation across supposedly unbridgeable gaps.

Queer migrant and queer of colour initiatives like ADEFRA, LesMigraS and Sportello Migranti Sarah Hegazi as well as queer Muslim communities can lead the way in this respect and teach societies to develop more open understandings of Europe and to tackle anti-queer, race-related and other forms of violence.


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The Conversation

Riccardo Bulgarelli is a PhD student at the European University Institute in Florence and a teaching and research assistant in History at Sciences Po Grenoble.

Benno Gammerl et Zsófia Veszely ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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06.08.2026 à 10:48

Ceuta migrant crossings: are calls for stronger border controls from 22 member states in line with EU law?

Karla Zeravcic, PhD Researcher, European University Institute

Marco Mauer, Researcher, European University Institute

In a knee-jerk reaction to the situation in Ceuta, 22 EU member states are seeking to step up border security. What are the legal loopholes and do stronger controls comply with the rule of law?
Texte intégral (1490 mots)

The unprecedented border crossing into the Spanish enclave of Ceuta has sparked a wave of political reactions across Europe. Far-right parties described the crossings as “an invasion” and a majority of European governments demanded a reaction from European Union officials.

In an urgent meeting of the bloc’s interior ministers on August 4, Magnus Brunner, the European commissioner for migration, praised Spain’s “swift response” but deemed its immigration policy as “definitely not a good signal for the rest of Europe”.

The emergency meeting was prompted by a joint letter signed by the leaders of 22 EU member states led by Italy and Denmark, and addressed to the European Commission, the European Council and the Irish prime minister, whose country currently holds the rotating presidency of the EU Council.

The open letter contains a number of legal claims, the veracity of which is questionable, as this article will show.

Uproar over ‘pull factors’ for illegalised immigration

The EU members’ letter called for the elimination of all policies that could be “pull factors” to Europe. Pull factors are considered positive things that attract people to another country. Governments across the world, including Europe, have been using arguments based on pull factors (e.g. welfare benefits, job opportunities) to erode their asylum and migration systems.

Even though academic research has repeatedly proven the simplicity of these pull factors wrong, the myth refuses to die. Establishing whether a policy functions as a pull factor requires empirical evidence, and decisions to migrate are rarely explained by a single cause. For the situation in Ceuta, evidence hints that Spanish-Moroccan relations are a major factor.

In the letter, the 22 member state signatories suggest two legal developments constitute a pull factor: a recent Spanish Supreme Court decision and Spain’s 2026 regularisation programme. Yet, in fact, neither of them grant any benefits to people arriving, as we will show. Singling these out as mono-causal pull factors, thus cannot withstand a simple reality check.

What’s the Spanish law on migrants arriving by land and sea?

According to Spanish law, a person can be deported, without procedure, if that person is found trying to overcome ‘an element of border containment’ (e.g. a wall). The Spanish Supreme Court recently ruled that water without any barriers is not an ‘element of border containment’; therefore, a person who, for instance, tries to swim to cross the border cannot be deported without a procedure.

What is presented politically as a permissive migration policy is, in legal terms, largely the implementation of obligations that already bind all EU member states. The decision does not grant anyone the right to remain in Spain or to move onwards to other member states. Rather, it simply requires Spain to apply the formal procedures in these instances.

Spain’s 2026 regularisation programme provided a pathway for certain eligible persons who have been living in Spain (before January 1 2026) to obtain temporary legal residence, work rights, and access to the Spanish healthcare system. But it does not automatically give them the right to live or work in other EU countries. Many of those eligible have long been living and working in Spain, often on the margins of society due to their undocumented status. Crucially, the programme does not grant rights to new arrivals.

Incidentally, Spain’s previous experience with regularisation programmes shows that these measures are exceptional rather than predictable policy tools: they are introduced in response to specific circumstances and cannot be reasonably anticipated by people considering migration. The idea that a “one-off”, politically uncertain programme would operate as a reliable incentive for future migration therefore rests on a weak assumption.

Presenting border crossings as the result of Spanish legal decisions and policies contributes to a narrative in which legal protection for people forced into precarious migration pathways, or living without a state’s authorisation, are depicted as dangerous incentives.

This framing risks normalising the idea that compliance with legal obligations is itself a problem, further undermining the rule of law framework within which migration governance should operate.

The letter also included a threat to reintroduce border controls inside the Schengen area. Although the governments claim that they would do so within the legal framework that exists, their actions paint a different picture.

On July 31, Italy had already announced that it had unilaterally “suspended” the border-free Schengen agreement with Spain. In practice, this means introducing checks on air and sea travel between the two countries. Similarly, the German Federal Minister of the Interior claimed that the situation in Ceuta allowed Germany to maintain the already existing controls at its land borders beyond September.

How do calls for internal border controls sit with the rule of law?

While it is true that, under specific circumstances, member states may reintroduce border controls for a limited period, they can only do so in the event of a serious threat. The Schengen Border Code lists sudden large-scale movements between member states as such a threat. The people in Ceuta do not move between member states and are hundreds of kilometres away from the next Schengen border.

Another valid reason for reintroducing border controls between member states would be in the event of “serious deficiencies” at the EU’s external border. But as the Schengen agreement does not apply to Ceuta in the first place, an exception would not be made for the recent migration surge there – aside from the fact that border controls cannot be invoked unilaterally.

What these developments reveal is a growing gap between political rhetoric and the legal framework governing migration in the European Union.

Claims about pull factors are used to justify measures that might go against EU law. Or, as in the case with the Supreme Court judgement, they frame Spain’s mere compliance with human rights as a problem. For an EU that claims to be governed by the rule of law, via legal rules constraining government powers, this should be a concerning development.


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The Conversation

Karla Zeravcic is receiving a PhD research grant from the EUI Widening Europe Programme.

Marco Mauer is receiving a PhD research scholarship from the German Academic Exchange Service (Deutscher Akademischer Austauschdienst).

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06.08.2026 à 10:20

Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ?

Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Le Mans Université; Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Denis Blot, Maître de conférences en sociologie - Chercheur de l'équipe Habiter-le-Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Mathieu Durand, Professeur des Universités en Aménagement et urbanisme, Chercheur au laboratoire ESO-CNRS. Co-responsable Master MIDEC (Déchets et économie circulaire). Directeur-adjoint du GDR CNRS Déchets Valeurs et Sociétés. Co-responsable de l'axe SHS du PEPR Recyclage, Le Mans Université

Les décharges ne bénéficient d’un statut réglementaire que depuis 1975. La réhabilitation des anciennes décharges reste un problème complexe et surtout coûteux.
Texte intégral (3428 mots)

Les décharges ont accompagné l’essor de la société de consommation, mais elles ne bénéficient d’un statut réglementaire que depuis 1975. Celui-ci a introduit un certain nombre d’obligations environnementales pour les nouveaux sites de traitement des déchets. Mais qu’en est-il des anciennes décharges ? Les tentatives d’inventaires réalisées restent loin d’être exhaustives, et le coût des opérations peut inciter les communes concernées à privilégier la voie de l’oubli. Des opérations de réhabilitation sont pourtant possibles.


Les décharges sauvages font partie de notre histoire et polluent silencieusement les sols. Le procès Nestlé Waters, dans lequel la multinationale est poursuivie pour ses décharges sauvages, en lien avec sa production d’eau en bouteilles plastique, l’a récemment rappelé.

Des milliers de bouteilles en plastique (473 000 mètres cubes pour les quatre sites concernés par le procès) ont ainsi été stockées illégalement, sans qu’aucune mesure ne soit prise pour empêcher la pollution des milieux.

Rappel des faits de l’affaire Nestlé Waters, où des milliers de bouteilles en plastique se sont retrouvées dans l’environnement.

Ce procès s’inscrit dans le cadre d’un problème national bien plus vaste, qui tient au fait que le l’invention réglementaire des décharges, soit finalement assez récente : elle date de 1975. Quelles sont ses implications pour la gestion contemporaine de ce qu’on nomme aujourd’hui « décharges sauvages » ? État des lieux.

La création réglementaire des décharges en 1975

La loi du 15 juillet 1975 relative à l’élimination des déchets et à la récupération des matériaux définit le déchet dans son premier article :

« Est un déchet au sens de la présente loi tout résidu d’un processus de production, de transformation ou d’utilisation, toute substance, matériau, produit ou plus généralement tout bien meuble abandonné ou que son détenteur destine à l’abandon. »

Elle impose un mode d’élimination caractérisé par la volonté de favoriser au maximum la récupération des « matériaux, éléments ou formes d’énergie réutilisables » (dans son article 15) et par celle d’éviter « les effets nocifs sur le sol, la flore et la faune, à dégrader les sites ou les paysages, à polluer l’air ou les eaux, à engendrer des bruits et des odeurs, et d’une façon générale à porter atteinte à la santé de l’homme et à l’environnement » (art. 2).

Cette loi importante est intervenue à un moment où le nombre de déchets croissait de façon exponentielle en raison du développement de la consommation de produits rapidement obsolètes. Les préoccupations environnementales étaient vives, tant dans les milieux scientifiques que dans certains secteurs de la société civile. Par exemple, l’essai la Société de consommation du sociologue Jean Baudrillard a paru en 1970.

Cette loi a imposé aux communes la responsabilité de la collecte et de l’élimination de leurs déchets. Depuis, il n’est plus possible de se débarrasser des déchets dans le premier trou venu ou de les jeter dans les cours d’eau. La décharge est une opération réglementée, et les sites qui accueillent les déchets sont soumis à autorisation administrative.


À lire aussi : Les mots de la gestion des déchets : quand le langage façonne nos imaginaires


Une réglementation qui ne règle pas entièrement le problème

Autrement dit, 1975 a vu l’invention réglementaire des décharges, qui existaient déjà de fait, mais sans aucun cadre contraignant. Cette loi a toutefois mis du temps à produire ses premiers effets sur les modes de gestion des déchets. En effet, les communes ont dû investir pour s’équiper en infrastructures adaptées : collecte, incinération, ou sites d’enfouissement agréés, quitte à se regrouper pour mettre en commun leurs déchets et leurs moyens de les gérer.

Mais même une fois déployée dans un maillage complet du territoire, ces « décharges agréées » ne règlent pas totalement, tant s’en faut, l’épineux problème du devenir des matières et des objets ayant perdu toute valeur. Et cela, pour trois raisons :

  • d’abord parce que le législateur a exclu de la loi de 1975 les effluents liquides et gazeux, qui peuvent pourtant occasionner de grands problèmes environnementaux. L’évacuation dans l’atmosphère des particules fines ou du CO₂, par exemple, n’est pas visée par la loi ;

  • mais aussi parce qu’il y a toujours des dépôts « sauvages », dont le nombre et le volume sont difficilement évaluables. Une économie criminelle s’est d’ailleurs développée autour de la prise en charge à faible coût de certains déchets ;

  • enfin, les décharges anciennes n’ont pas disparu avec l’instauration de la loi de 1975 qui, en instituant les « décharges agréées », a du même coup rendu toutes les autres « sauvages ». Elles sont qualifiées de « décharges brutes » dans les documents réglementaires.

Toutes ces anciennes décharges, grandes ou petites mais innombrables, continuent de retenir des déchets et des substances potentiellement toxiques.

Certaines ressurgissent brutalement. À la faveur de l’actualité, comme c’est le cas pour l’affaire Nestlé Waters, ou encore lorsqu’un pan de falaise abritant une ancienne décharge littorale menace de s’effondrer dans la mer et de libérer les déchets qu’elle contient, comme c’est le cas à Dollemard, près du Havre.

Fermée depuis vingt-cinq ans, la décharge de Dollemard au Havre (Seine-Maritime) va être traitée. Les travaux de réhabilitation ont commencé en juin 2026.

Malgré sa fermeture officielle au tournant des années 2000, Dollemard continuerait de déverser entre 30 et 80 m³ de déchets dans la mer chaque année.

Comment se débarrasser du passé ? Le regard des sciences sociales

Les sciences sociales ont plusieurs façons de définir le déchet. L’une d’entre elles le considère comme une trace du passé, d’ailleurs d’intérêt potentiel pour l’archéologie.

Longtemps, l’élimination des déchets par la mise en décharge a permis de croire que l’on pouvait éliminer le passé. Mais les objets font preuve de rémanence. Comment s’en débarrasser ?

Il existe deux manières de traiter du passé et de ses objets.

  • La première est de l’actualiser, c’est-à-dire de faire de ce passé un présent. C’est la procédure qui est utilisée avec la patrimonialisation (c’est-à-dire faire des déchets passés un objet d’étude du passé), la réhabilitation (c’est-à-dire la remise en état), ou encore le réemploi : les choses du passé sont traitées en fonction des besoins et des exigences du présent.

  • La seconde est simplement l’oubli.

Le traitement des décharges anciennes a précisément emprunté ces deux voies.


À lire aussi : Près de 90 % des déchets textiles finissent brûlés. Comment changer cela ?


Inventorier pour réhabiliter

En 1997, une directive a lancé une vaste opération de recensement des anciennes décharges, sous l’égide des préfets. L’ambition ? Que cet inventaire permette de contrôler le potentiel dangereux de ces décharges ou de les résorber.

Un peu plus d’un quart de siècle plus tard, plusieurs rapports officiels montrent que cette tentative comportait de très grosses lacunes. Le passage à l’action est resté bien trop timide.

Pour les décharges du littoral, comme celle de Dollemard près du Havre (Seine-Maritime), un vaste plan de résorption a débuté en 2022. La décharge de Dollemard, où plus de 400 000 tonnes de déchets ont été stockées, est ainsi en cours de réhabilitation. Il s’agit d’en retirer les déchets et de les envoyer vers des lieux d’oubli bien gérés, c’est-à-dire vers des centres d’enfouissement modernes où les risques de fuite vers l’environnement, en particulier vers les nappes phréatiques, sont contrôlés.

Mais faire disparaître une ancienne décharge ne consiste pas toujours à retirer les déchets. Ce n’est pas toujours possible : lorsqu’ils sont enfouis depuis plusieurs décennies, mélangés à la terre et répartis sur plusieurs mètres d’épaisseur, leur excavation, leur transport et leur traitement peuvent représenter un coût – humain et financier – colossal.


À lire aussi : Les cigognes et les goélands transportent des centaines de kilos de plastique depuis les décharges jusqu’aux zones humides d’Andalousie


Réhabiliter sans déplacer les déchets : l’exemple de Guêprei

Le cas de Guêprei, commune de l’Orne d’environ 150 habitants, montre concrètement ce que suppose la réhabilitation d’un site de petite taille, tant sur le plan technique que financier.

Son ancienne décharge communale occupait près de 3 800 mètres carrés à proximité du Meillon, un cours d’eau fragilisé par différentes pollutions. Après une étude des sols, le choix n’a pas été d’extraire tous les déchets, ce qui aurait représenté un coût que cette petite collectivité n’aurait pas pu supporter, mais de limiter leur contact avec les eaux de ruissellement tout en les maintenant sur place.

L’aménagement réalisé peut être décrit comme une forme de « sarcophage » : les déchets ont été confinés sous une épaisse couverture argileuse destinée à réduire les infiltrations et à isoler le dépôt. Le terme est imagé, mais il rappelle une réalité importante : la pollution n’a pas disparu. Elle a été stabilisée, recouverte et rendue moins susceptible de se diffuser.

Aménagement réalisé pour la requalification de l’ancienne décharge communale de Guêprei (Orne). Syndicat mixte du bassin de la Dives/LinkedIn

Dans les documents institutionnels, l’opération n’est d’ailleurs pas présentée comme une dépollution, mais comme une « requalification » de l’ancienne décharge. Au-dessus et autour de cet espace confiné, le projet a consisté à créer une zone tampon humide artificielle. Celle-ci recueille une partie des eaux provenant des terrains agricoles voisins, ralentit leur écoulement et limite le transfert de nitrates, de phosphore ou de produits phytosanitaires vers le Meillon qui coule en contrebas.

Plan de l’aménagement réalisé. Syndicat mixte du bassin de la Dives/LinkedIn

L’opération comprend également une plantation boisée, une valorisation paysagère du site et son intégration à un chemin de randonnée. La décharge devient ainsi presque invisible : elle prend l’apparence d’un espace naturel, alors même que les déchets demeurent sous la surface. La réhabilitation ne constitue donc pas un retour à l’état initial, mais la construction d’un nouvel équilibre technique, qui devra être surveillée dans le temps.

Le coût de l’opération atteint 70 000 euros. À l’échelle d’une commune de 153 âmes, cela représente plus de 450 euros par habitant. Ce chiffre reste théorique, puisque les travaux n’ont pas seulement financé directement par les seuls habitants – ils ont également été subventionnés à hauteur de 80 %. Mais elle permet de mesurer l’écart entre le coût d’une intervention environnementale et les ressources disponibles dans une très petite commune.

Cet exemple montre donc que les difficultés tiennent moins à un manque de volonté qu’à l’insuffisance des moyens financiers, techniques et administratifs. Diagnostiquer les sols, arbitrer entre excavation et confinement, mobiliser des financements, puis assurer le suivi du site supposent une ingénierie dont les petites communes disposent rarement.

La tentation de l’oubli, un mauvais calcul

La réhabilitation des anciennes décharges révèle ainsi une inégalité entre les territoires. Certains sites peuvent être traités parce qu’ils bénéficient d’un syndicat compétent et de financements adaptés. D’autres restent en place pendant des décennies, non parce qu’ils seraient sans danger, mais parce que leur traitement dépasse les capacités de la commune qui en a hérité. Dans ce cas, la politique de l’oubli peut être tentante.

Rendre publique l’existence d’une décharge oubliée soulève donc, pour une commune, toute sorte de difficultés matérielles et financières. Les petites communes n’ont pas les ressources budgétaires pour engager les opérations de dépollution qui pourraient se révéler nécessaires. Sans compter la perte de valeur du foncier : la présence d’une ancienne décharge peut rendre de vastes terrains inconstructibles ou non cultivables.

Les pollutions restant souvent invisibles, l’oubli est souvent la solution la moins coûteuse. Du moins dans l’immédiat, car la dissémination des substances toxiques aura très probablement un coût, en matière de gestion des eaux et de santé publique, aussi élevé que difficile à évaluer pour l’instant.

Il y a, par conséquent, urgence à identifier les anciennes décharges. Elles vivent encore dans les mémoires des gens qui les ont connues et utilisées avant la transformation imposée par la loi de 1975. Les personnes qui avaient 20 ans en 1975 sont aujourd’hui septuagénaires. Dans vingt ans, qui se souviendra ?


Cet article est issu du séminaire « Ce que les infrastructures font aux déchets – Regards des sciences sociales », organisé du 27 au 29 avril 2026 par le laboratoire ESO (CNRS, Le Mans Université) et le laboratoire Habiter le Monde (Université de Picardie Jules Verne).


Le projet SO RYLL-22-PERE-0011, mené dans le cadre du PEPR Recyclage de France 2030, est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Camille Dormoy a reçu des financements de l'ANR-22-PEPR-0011.

Mathieu Durand a reçu des financements de ANR-22-PEPR-0011, ainsi que de l’AMI CMA COMREVA

Denis Blot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.08.2026 à 15:24

Les robots agricoles annoncent-ils vraiment une nouvelle révolution ?

Mohammad Naim, Doctoral Researcher, Université de Technologie de Compiègne (UTC); UniLaSalle

Loïc Sauvée, Directeur, unité de recherche InTerACT (Beauvais - Rouen), UniLaSalle

Quentin Bordier, Rédacteur scientifique

Les robots agricoles pourraient transformer l’agriculture de demain en réduisant les intrants et la pénibilité, mais cette évolution dépendra de leur adoption par les agriculteurs.
Texte intégral (2596 mots)

Dans une parcelle de salades, un robot de désherbage autonome avance entre les rangs. Grâce à ses capteurs embarqués, il identifie les mauvaises herbes au plus près des cultures et les élimine, plante par plante. Là où les agriculteurs recourent traditionnellement aux herbicides ou à un désherbage manuel coûteux en main-d’œuvre, la machine intervient avec rapidité et précision. Cette technologie annonce-t-elle une nouvelle étape vers une agriculture plus agroécologique ? Voici quelques éléments de réponse.


Les robots attirent aujourd’hui tous les regards dans les salons agricoles. Ils incarnent une promesse séduisante : moins de pénibilité, moins d’intrants (herbicides, pesticides, engrais…), plus de précision, davantage de données et, peut-être, une agriculture agroécologique et plus durable.

Mais cette démonstration technologique laisse une question essentielle en suspens : qu’est-ce qui pousse réellement les agriculteurs à adopter ces machines et les déployer dans leurs exploitations agricoles ?

Des robots au service de l’agroécologie ?

Un robot agricole n’est pas une simple machine motorisée. Il « voit », se déplace, mesure et agit, souvent sans intervention humaine directe. Grâce à des capteurs et des algorithmes, il peut reconnaître des plantes, se repérer dans une parcelle et intervenir de façon ciblée.

Cette capacité à combiner perception, décision et action le distingue des machines agricoles classiques. Ce n’est plus seulement un outil exécutant une tâche, mais un système connecté qui alimente et mobilise des bases de données, souvent hébergées sur des plates-formes numériques ou dans le cloud, et qui s’insère ainsi dans l’organisation du travail agricole.

Par ailleurs la robotique agricole est régulièrement présentée comme un levier de transition agroécologique. En permettant des interventions plus précises, ces machines peuvent réduire l’usage des intrants, limiter les passages d’engins lourds et favoriser des pratiques agricoles plus fines. Elles sont ainsi susceptibles de contribuer à plusieurs principes de l’agroécologie, notamment la santé des sols, la biodiversité, les synergies entre opérations agricoles et, dans une moindre mesure, le recyclage (utilisation des ressources renouvelables).

Robot Orio de Naïo Technologies, équipé d’une bineuse pour le désherbage mécanique des cultures en rangs. Mohammad Naim, Fourni par l'auteur

Le désherbage sélectif est l’exemple le plus visible. Plutôt que de traiter toute une surface, le robot intervient au plus près de chaque plante, soit mécaniquement, soit par pulvérisation ciblée, soit encore par traitement thermique de la mauvaise herbe. Cette précision permet de limiter les intrants chimiques ainsi que les risques de transfert vers l’environnement.

Les robots plus légers peuvent également limiter le tassement des sols, un problème majeur lié au passage répété d’engins lourds. Des machines de petite taille, comme certains robots semeurs, peuvent être déployées en flotte sur une même parcelle, répartissant ainsi les charges au lieu de les concentrer.

L’intérêt des robots agricoles ne se limite pas à l’automatisation des opérations culturales. En observant régulièrement les parcelles, les robots peuvent aider à mieux ajuster les interventions. Ils sont en mesure de repérer des zones de stress hydrique, de détecter certaines maladies, de suivre la croissance des cultures et de fournir des informations utiles à la décision. Déployés à grande échelle, ils pourraient ainsi contribuer à la mise en place de véritables réseaux de surveillance agronomique, capables de signaler rapidement certaines anomalies et d’améliorer le suivi des cultures.

Mais sur le terrain, la prudence s’impose. La plupart des robots actuels restent conçus pour des environnements relativement simples : rangs réguliers, cultures homogènes, parcelles bien structurées. Or l’agroécologie repose précisément sur la diversité : rotations longues, associations de cultures, agroforesterie, haies, couverts végétaux, paysages plus hétérogènes. Dans ces conditions, un robot performant en monoculture bien alignée peut rapidement montrer ses limites dans des systèmes plus complexes.

Ce que disent les enquêtes auprès des agriculteurs

Pour mieux comprendre ce qui pousse les agriculteurs à s’équiper en robots agricoles, notre unité de recherche InTerACT a mené une enquête auprès de 281 agriculteurs. Notre analyse, issue des sciences agronomiques et humaines, visait à évaluer le rôle des perceptions des agriculteurs et de leur environnement social dans la décision d’adopter, ou non, ces technologies.

Le principal enseignement est clair : les agriculteurs n’adoptent pas un robot parce qu’il est « futuriste », mais parce qu’ils le jugent utile. Cette utilité perçue repose sur des critères très concrets : la capacité du robot à réaliser correctement une tâche, la qualité du travail produit et la possibilité d’en observer les bénéfices dans la pratique.

Autrement dit, il ne s’agit pas de disposer d’une machine qui “incarne l’innovation”, mais d’un outil efficace. Les agriculteurs veulent savoir par exemple si le robot désherbe bien, s’il fait gagner du temps, s’il réduit les coûts, s’il est fiable et si l’investissement est rentable.

La facilité d’usage joue également un rôle, mais elle reste secondaire : une interface simple ne compense pas une machine mal adaptée aux réalités du terrain. L’influence sociale existe aussi, mais de façon limitée : l’intérêt des pairs ou des conseillers peut susciter de la curiosité, sans suffire à modifier l’évaluation de l’utilité. Donc moins d’importance de l’effet « tracteur neuf » (l’enthousiasme suscité par l’arrivée d’un nouvel équipement qui fait que les utilisateurs sont généralement plus enclins à l’utiliser, à s’y intéresser et à en valoriser les bénéfices).

Robot AIGRO UP de la marque Aigro, équipé d’un plateau de tonte pour l’entretien des interrangs viticoles. Mohammad Naim, Fourni par l'auteur

Les enquêtes montrent également que l’adoption des robots ne se fait pas par hasard. Elle varie selon les systèmes de production, le niveau d’éducation et la structure des exploitations. Les grandes cultures et certaines productions spécialisées, plus mécanisables, se montrent plus favorables, tout comme les exploitations sociétaires ou collectives, souvent mieux dotées en capital. L’âge et l’expérience jouent, en revanche, un rôle plus limité.

Ce constat renvoie à un enjeu central : la robotique agricole n’est pas seulement une question technique, mais aussi une question d’accès. Si ces équipements restent principalement adoptés par les exploitations les mieux capitalisées, la « révolution agroécologique » annoncée risque surtout d’amplifier les écarts existants.

Des machines encore limitées

Les robots agricoles progressent rapidement, mais ils se heurtent encore à plusieurs limites. La première est technique : un champ est un environnement complexe et changeant. Il y a de la boue, des cailloux, des pentes, des plantes irrégulières et de nombreux imprévus. Dans ces conditions, faire fonctionner une machine autonome de façon fiable reste un défi.

La seconde limite est économique. Les robots sont encore coûteux, souvent entre 50 000 et 300 000 dollars (soit entre 43 300 et 260 000 euros), auxquels s’ajoutent la maintenance, la formation et les risques de panne. Même s’ils peuvent permettre des économies sur le long terme (diminution des besoins en travail manuel, d’une utilisation plus précise des ressources et d’une meilleure efficacité des opérations agricoles), l’investissement reste important et risqué pour de nombreuses exploitations. Le coût constitue actuellement un frein à l’adoption, mais son importance doit être relativisée, car les effets d’apprentissage et d’échelle liés à la diffusion de la technologie pourraient entraîner une diminution progressive des coûts unitaires.

La troisième limite concerne l’organisation du travail. Adopter un robot, ce n’est pas seulement acheter une machine : c’est aussi changer ses habitudes, ses calendriers et ses compétences. Cela pose aussi des questions nouvelles, notamment sur l’utilisation des données produites et sur la dépendance éventuelle à des fabricants ou à des logiciels propriétaires.

Enfin, il existe une dimension plus politique. Pour que la robotique s’insère réellement dans les systèmes agricoles, notamment les plus durables, elle doit s’accompagner de démonstrations en conditions réelles, de formations, de solutions collectives, de services de maintenance territorialisés et d’une implication des agriculteurs dans sa conception.

Vers une agriculture plus humaine ou plus automatisée ?

La question n’est pas tant de savoir si les robots remplaceront les agriculteurs, une idée qui relève davantage de la fiction que de la réalité, que de comprendre quel type d’agriculture ils contribuent à façonner.

Selon les conditions de leur développement, deux trajectoires se dessinent. Dans un premier scénario, les robots prolongent les logiques de l’agriculture industrielle : agrandissement des surfaces, standardisation des pratiques, captation des données et dépendance accrue à des systèmes techniques.

Dans un autre, ils peuvent devenir des outils au service de systèmes plus diversifiés, plus précis et moins pénibles, en accompagnant des pratiques plus fines et plus écologiques.

Des pistes alternatives émergent : robots partagés à plusieurs, flottes coopératives, outils open source ou dispositifs adaptés à des systèmes plus complexes. Mais ces trajectoires restent encore minoritaires.

Cette perspective reste toutefois conditionnelle. Le potentiel agroécologique des robots agricoles ne découle pas de la technologie elle-même, mais des modalités de son intégration dans les systèmes de production. Selon les contextes et les finalités poursuivies, ces technologies peuvent soutenir la réduction des intrants et une meilleure mobilisation des processus écologiques, ou répondre principalement à des objectifs d’efficacité technico-économique. Elles peuvent également transformer l’organisation du travail, redistribuer les compétences et générer de nouvelles dépendances aux infrastructures numériques et aux acteurs qui les contrôlent.

Une révolution, à condition de choisir son cap

Les robots agricoles annoncent peut-être une nouvelle révolution agricole. Mais une révolution ne se mesure pas au nombre de capteurs embarqués. Elle se mesure à ce qu’elle transforme réellement : le travail, les sols, les dépendances économiques, la biodiversité, l’autonomie des agriculteurs, et, avant tout, sa capacité à générer une agriculture durable.

Pour l’instant, les robots sont moins une rupture qu’un carrefour. Ils peuvent aider à construire une agriculture plus agroécologique et durable, mais seulement si leur diffusion est pensée avec les agriculteurs, et pas seulement pour eux. Le robot, c’est aussi du métal, du plastique, des métaux rares, etc. Comment intégrer cela, comment recycler, limiter l’obsolescence, si un jour ce modèle s’imposait pour toute l’agriculture ?

The Conversation

Mohammad Naim a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre du projet NINSAR, au titre de France 2030 (subvention n° ANR-22-PEAE-0007). Une licence publique Creative Commons CC BY a été appliquée au présent document et le sera à toutes les versions ultérieures, conformément aux conditions de libre accès associées à cette subvention.

Loïc Sauvée et Quentin Bordier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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05.08.2026 à 15:23

Renseignement : comment les services secrets sont devenus un pilier de l’État

Julien Fragnon, Enseignant en science politique et chercheur-associé au laboratoire Triangle (UMR 5206, Université de Lyon) et à l'IRSEM, Sciences Po Lyon

Longtemps méfiant envers ses services secrets, l’État en France a fait du renseignement une politique publique centrale. Retour sur une transformation récente et ses enjeux démocratiques.
Texte intégral (2210 mots)
Avec la série *le Bureau des légendes* (2015-2020, Canal+), les services de renseignement ont changé d’image auprès du grand public. Le Bureau des légendes/Canal +

L’ESSENTIEL

  • Longtemps cantonné aux marges de l’action publique, le renseignement est devenu, à partir des années 2000, un instrument pleinement assumé de l’État.

  • Attentats, mutations géopolitiques : cette transformation a profondément modifié la place des services secrets dans la démocratie française.

  • Pour garantir le respect des libertés individuelles, un renforcement des contrôles doit accompagner l’extension des moyens des services secrets.


Contrairement aux pays anglo-saxons, le pouvoir politique français s’est longtemps tenu à distance des services de renseignement. Jusqu’aux années 2000, les présidents se méfiaient d’organisations jugées très autonomes, parfois soupçonnées de politisation ou d’avoir été impliquées, directement ou indirectement, dans des épisodes sensibles (guerre d’Algérie, affaire Markovic, opérations clandestines en Afrique, etc.). Les services de renseignement, intérieurs comme extérieurs, travaillaient avant cette époque sans cadre législatif et fonctionnaient de manière très cloisonnée. Inhérent à l’État mais extérieur à la culture politique, tel était le statut paradoxal du renseignement en France.

Aujourd’hui, la situation a bien changé. La loi du 24 juillet 2015 relative au renseignement a consacré ce dernier comme une politique publique qui fournit une information stratégique nécessaire au processus de décision dans la conduite de la politique étrangère, de défense et de sécurité de l’État. Dix ans après cette loi, le renseignement serait-il devenu une politique publique comme les autres ?

Pour comprendre cette évolution, il est nécessaire de faire un retour en arrière. Trois grands moments jalonnent l’histoire contemporaine du renseignement en France : la fin des années 1980, les années 2008-2010 et les années 2015 et 2016. Chacune de ces périodes illustre les facteurs classiques du changement en science politique : le volontarisme politique, une analyse du contexte sociopolitique ou la conséquence des crises externes.

Le lent tournant de l’État vers une culture du renseignement

À la fin des années 1980, le regard politique sur les services a commencé à changer. Michel Rocard, alors premier ministre, se déplace au siège de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) et fait évoluer l’image du renseignement en un outil d’aide à la décision indispensable dans la future société de l’information. Avec la fin de la guerre froide et la première guerre du Golfe (2 août 1990–28 février 1991), les armées revendiquent la nécessité de renforcer les missions de connaissance et d’anticipation face au retard français en matière de renseignement militaire. Ainsi, la nouvelle donne internationale conduit la France à développer son propre système de renseignement afin de ne plus être dépendante des États-Unis, comme ce fut le cas en 1990-1991.

Une deuxième étape débute avec la lutte contre le terrorisme post-2001. Le renseignement connaît une première phase de centralisation et de reconnaissance dans l’appareil d’État, avec la création de plusieurs instances durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy :

En outre, la fonction de reconnaissance et d’anticipation devient la mission première des armées dans la nouvelle stratégie de défense issue du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008. Le renseignement évolue ainsi de plus en plus comme une fonction légitime de l’État, assumée publiquement par les plus hautes autorités politiques.

Dernière étape en 2015 où le renseignement est inscrit dans la loi comme une politique publique formelle. Là encore, cette évolution est le fruit de plusieurs facteurs : une vague historique d’attentats djihadistes qui frappe la France à partir de 2015, un besoin d’encadrement des pratiques partagé par les parlementaires et les services de renseignement, le durcissement du contexte international (jusqu’au retour de la guerre sur le sol européen depuis 2022).

L’évolution des perceptions du grand public sur le sujet joue également un rôle non négligeable. Ainsi, la série télévisée le Bureau des légendes connaît un succès critique et populaire qui contribue, en pleine vague d’attentats en France, à modifier le regard du grand public sur le quotidien et les missions d’un service secret. Jusque là, aucune production fictionnelle française n’avait abordé les espions sous un angle réaliste avec une volonté quasi documentaire. Le succès de cette série, auprès des services comme du public, marque d’ailleurs une vraie rupture au point d’engendrer de nombreuses candidatures. À la même époque, plusieurs scandales médiatiques (Snowden ou Pegasus) donnent à voir un autre versant, plus sombre, des services et de leurs immenses capacités de surveillance.

Bande-annonce de la saison 1 de la série le Bureau des légendes.

Dans ce contexte, la loi du 24 juillet 2015 définit un cadre dans lequel les services secrets sont autorisés à recourir à des techniques spécifiques (balisage, sonorisation de lieux privés, écoutes, captation de données informatiques, etc.). Elle crée aussi un nouvel organisme de contrôle : la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR).

Cette évolution de la place du renseignement dans les politiques publiques parachève une forme de « banalisation » ou de « normalisation » du renseignement qui se rapproche ainsi des autres politiques publiques de l’État. Mais ce mouvement de reconnaissance dans l’appareil d’État et dans le droit se heurte à un paradoxe.

Comment contrôler démocratiquement une activité secrète ?

Depuis 2015, le renseignement a connu une augmentation historique de ses moyens humains et financiers : plus de 2 200 emplois supplémentaires pour les services de renseignement aux ministères de l’intérieur et de la défense entre 2015 et 2020, la DGSE qui passe de 4 400 agents en 2008 à 6 100 aujourd’hui, son budget qui augmente de près de 60 % depuis 2018 (1,3 milliard d’euros en 2026) avec un total prévisionnel de 5,4 milliards d’euros sur la période 2024-2030.

Pour garantir le respect de l’État de droit et des libertés individuelles, cette extension des moyens des services secrets doit toutefois s’accompagner d’un renforcement des mécanismes de contrôle.

Longtemps vu comme une activité illégitime liée à la raison d’État, le renseignement connaît alors un encadrement croissant par le droit. Toutefois, le renseignement demeure un domaine très particulier qui ne peut pas être soumis aux usages habituels de publicité et de contrôle démocratique.

Aujourd’hui, trois échelons de contrôle, dont les membres sont soumis au secret de la défense nationale, participent à son encadrement externe :

  • un contrôle administratif exercé par la CNCTR,

  • un contrôle parlementaire par la délégation parlementaire au renseignement,

  • un contrôle juridictionnel confié à une formation spécialisée au sein de la section du contentieux du Conseil d’État.

Le droit constitue alors un puissant vecteur de normalisation de pratiques qui sont, au premier abord, dérogatoires des règles démocratiques habituelles (absence de publicité des actions pour cause de secret-défense, absence d’évaluation publique des politiques menées, validation de pratiques de surveillance de la population, etc.).

En renforçant le contrôle de ces pratiques secrètes, le droit permet donc un meilleur encadrement du renseignement, mais contribue aussi à légitimer son existence, tout en légalisant des mesures dérogatoires, ce qui se révèle paradoxal.

Du secret à la parole publique

Désormais, pas une semaine ne passe sans que l’espionnage ne fasse la une de l’actualité. Guerres en Ukraine, en Iran ou à Gaza, espionnage entre États, « failles » du renseignement, lutte contre le terrorisme, etc. bien que secret, le renseignement est partout.

Aujourd’hui, les médias interrogent le rôle des services secrets dans la plupart des enjeux de sécurité soit comme un outil de compréhension de la menace, soit comme un outil de réponse. Ces derniers mois, plusieurs directeurs de services de renseignement sont même apparus dans les médias pour décrire les menaces pesant sur la France. Dans un monde saturé de fake news et de désinformation, la parole des services de renseignement, autrefois absente et secrète, est devenue un instrument de crédibilité pour informer les citoyens et alerter sur les menaces sécuritaires. Ces interventions médiatiques signalent une étape supplémentaire dans la place du renseignement dans la culture politique.

La normalisation laisse la place à une forme de certification du renseignement : les menaces sont crédibles à partir du moment où elles sont énoncées par les représentants des services de renseignement.

Au-delà du questionnement sur la réussite de ce soft power, cette présence médiatique des services de renseignement est aussi le symptôme nouveau d’une lacune ancienne des dirigeants politiques. Si les directeurs des services s’expriment dans les médias, c’est forcément après avoir obtenu l’autorisation de l’échelon politique. Ce dernier y voit donc un intérêt afin de crédibiliser les menaces sécuritaires dans une stratégie de pédagogie sur l’effort de défense et de sécurité à consentir de la part des citoyens.

Ce recours à des acteurs administratifs pour donner du crédit à cette stratégie de conviction signale donc en creux la perte d’influence des acteurs politiques. Ces derniers ne suffisent plus pour convaincre les citoyens d’adopter leurs visions du monde afin de le transformer.

The Conversation

Julien Fragnon est collaborateur d'élu local et national.

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