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06.11.2026 à 11:34

Midterms aux États-Unis : quelles conséquences pour la guerre en Ukraine ?

Michael Cox, Founding Director of LSE IDEAS and Emeritus Professor of International Relations, London School of Economics and Political Science

Aux États-Unis, le revers des républicains aux élections de mi-mandat représente pour l’Ukraine à la fois une occasion et une menace, sans garantir un changement de cap de Donald Trump.
Texte intégral (1594 mots)
De la fumée s’échappe du bâtiment du gouvernement ukrainien à Kiev, après une attaque russe dans la nuit du 7 septembre 2025. Service d’État pour les situations d’urgence d’Ukraine/Wikimedia Commons, CC BY, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les élections de mi-mandat ont infligé un revers cinglant à Donald Trump et aux républicains au Congrès.

  • Peu de commentateurs croient que ce résultat changera beaucoup la politique de Trump envers l’Ukraine.

  • Un accord entre « grandes puissances » sans Kiev se heurterait presque à coup sûr aux démocrates du Congrès.


Les élections de mi-mandat ont modifié le rapport de force au Congrès des États-Unis, infligeant un revers cinglant à Donald Trump et à son Parti républicain. Ce résultat aura des conséquences dans le pays et peut-être aussi à l’étranger, notamment pour la politique de Washington envers l’Ukraine, un sujet quasiment absent des campagnes.

Mais si l’Ukraine a peu pesé dans le scrutin, la question de l’attitude à adopter face à la guerre n’a pas disparu de la vie politique états-unienne. De fait, dans les semaines et les mois qui ont précédé l’annonce des résultats, Trump s’était employé à revenir sur le soutien des États-Unis à l’Ukraine. Il l’a fait malgré une forte opposition, y compris dans les rangs républicains.

La transmission à Kiev de renseignements cruciaux sur les frappes russes a été interrompue, avant d’être rétablie, tandis qu’une aide militaire essentielle était réduite. Trump a aussi décidé de suspendre plusieurs sanctions visant la Russie.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a dénoncé cette décision, qui selon lui ne profite qu’à la Russie, tandis que Trump l’a justifiée en invoquant « l’intérêt national des États-Unis », en y voyant aussi un moyen d’améliorer les chances électorales de son parti grâce à une baisse des prix de l’essence.

Au bout du compte, rien de tout cela n’a servi Trump et les républicains. Pourtant, rares sont les commentateurs qui pensent que les résultats des élections de mi-mandat, aussi désastreux soient-ils pour lui, auront un effet notable sur sa vision de la politique étrangère, et en particulier sur sa politique envers l’Ukraine.

« La politique étrangère de l’administration Trump est comme une voiture lancée sur l’autoroute », expliquait récemment James Green, chercheur au Centre for European Reform et ancien collaborateur parlementaire à Washington. « Le Congrès peut ralentir cette voiture, peut-être l’obliger à mettre son clignotant, mais il lui sera très difficile de modifier l’itinéraire d’ensemble au cours des deux prochaines années. »

Cela tient en partie à la façon dont la politique étrangère se décide aux États-Unis. Le Congrès n’est pas dépourvu d’influence. Il peut organiser des auditions, convoquer sous peine de sanctions des responsables de l’exécutif et exercer son contrôle sur le budget. Mais en tant que commandant en chef et chef de l’État, épaulé par une vaste administration consacrée à la politique étrangère, le président conserve d’importants pouvoirs dans ce domaine.

Il est également peu probable que les démocrates placent l’Ukraine au premier plan après ces élections. Ils auront d’autres chats à fouetter, à commencer par la nécessité de trouver un candidat et un programme capables de leur faire gagner la Maison-Blanche en 2028.

L’Ukraine est pourtant une cause que de nombreux démocrates, et bon nombre de républicains, défendent depuis un certain temps. Ils ne risquent pas non plus d’oublier ce que les Américains ordinaires pensent de la Russie et de son dirigeant, Vladimir Poutine.

La guerre en Ukraine n’occupe peut-être pas leurs pensées au quotidien. En revanche, comme l’a montré le Pew Research Center en 2025, 67 % des États-uniens se méfient de Poutine et six sur dix considèrent la Russie comme un ennemi.

Les démocrates ne souhaitent peut-être pas se retrouver entraînés dans une guerre européenne. Mais alors qu’ils viennent de remporter une victoire écrasante, ils pourraient bien estimer qu’ils ont désormais beaucoup à gagner politiquement à durcir leurs attaques contre un Trump affaibli, si sa politique étrangère envers la Russie et l’Ukraine continue, à leurs yeux, de récompenser l’agresseur tout en faisant passer la victime de cette agression pour un obstacle à un règlement du conflit.

Vers un accord de paix ?

Si le résultat des élections offre aux démocrates une série d’occasions tout en mettant Trump en difficulté, il ouvre aussi une possible fenêtre à Poutine. Le dirigeant russe pourrait bien chercher à exploiter la situation politique intérieure de Trump en proposant une forme de règlement qui permettrait au président états-unien de crier victoire.

Des responsables états-uniens, chinois et russes discutent déjà d’un sommet qui se tiendrait lors du déplacement des chefs d’État en Chine pour le sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (Apec), en novembre. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a indiqué que la Russie espérait arrêter les modalités de cette rencontre dans les prochains jours.

Trump tient lui aussi à cette rencontre. Il a déclaré aux journalistes en octobre que l’Ukraine y serait abordée, ajoutant : « Je participerais à une rencontre pour… tout ce que je peux faire pour mettre fin à la guerre, que quelqu’un soit là ou non, tout ce que je peux faire pour mettre fin à la guerre. »

Cela peut sembler assez raisonnable. Toutefois, décider du sort d’un pays souverain absent de la table des négociations, et conclure une sorte d’accord entre « grandes puissances » avec deux pays autoritaires, qui prévoirait la perte de 20 % de son territoire par l’Ukraine, est presque à coup sûr une chose que les démocrates du Congrès, enhardis, ne laisseront pas passer sans réagir.

Selon la plupart des experts militaires, il ne serait pas sage non plus de concéder quoi que ce soit à la Russie alors que sa guerre contre l’Ukraine semble s’être enlisée. D’après l’Institute for the Study of War, la Russie a peut-être « pris un avantage temporaire dans le ciel ukrainien grâce à ses drones à réaction et à la pénurie de missiles Patriot capables d’intercepter ses missiles balistiques ».

Mais comme le souligne aussi l’institut, à moins que l’aide militaire occidentale ne se tarisse complètement, une victoire russe n’a rien d’inéluctable. Une guerre dont la plupart des experts, CIA comprise, prédisaient la fin en quelques mois devrait donc se prolonger.

Façade incurvée à colonnades d’un grand bâtiment administratif, d’où s’échappe un épais nuage de fumée blanche au-dessus du toit ; une échelle de pompiers est dressée contre la façade.

Il est peu probable que Trump change d’avis sur la Russie et l’Ukraine. À ses yeux, la Russie restera un partenaire potentiel, et l’Ukraine un pays qui a reçu l’aide des États-Unis et n’a rendu « absolument rien en retour, à part des ennuis ».

Mais désormais, politiquement acculé, face à des démocrates aux commandes du Congrès dans un pays qui vient de rendre un verdict sans appel sur sa présidence, il aura sans doute plus de mal à définir son propre programme vis-à-vis de la Russie et de l’Ukraine.

The Conversation

Michael Cox a été directeur fondateur de LSE IDEAS et est chercheur associé à Chatham House.

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06.11.2026 à 11:32

La COP31 s’ouvre dans un contexte défavorable : comment retrouver des marges d’action climatique ?

Christian de Perthuis, Professeur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL

La défection états-unienne depuis la réélection de Donald Trump en novembre 2024 pèse sur les négociations et sur les moyens alloués aux financements climatiques.
Texte intégral (3242 mots)

L’ESSENTIEL

  • La 31ᵉ Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, COP31, se déroule en Turquie du 9 au 20 novembre 2026 dans un contexte international chahuté, notamment du fait de la crise énergétique mondiale et des conflits qui l’ont causée.

  • La défection américaine, depuis la réélection de Donald Trump en novembre 2024, pèse sur les négociations et sur les moyens alloués aux financements climatiques : la tâche n’en sera que plus dure pour les négociateurs présents à Antalya.

  • Pour autant, alors qu’il est désormais impossible d’atteindre l’objectif d’un réchauffement limité à 1,5 °C sans dépassement, le monde n’a jamais eu autant besoin des COP climat qu’aujourd’hui. Pour sortir des blocages, une piste d’amélioration serait déjà de revoir les règles de vote lors des COP.


Le 9 novembre 2026, la 31ᵉ Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP31) ouvre ses portes à Antalya, en Turquie, en pleine crise énergétique provoquée par la guerre au Proche-Orient et en l’absence des États-Unis qui ont claqué celle de toutes les instances onusiennes s’occupant du climat.

Qu’attendre de la COP31 dans un tel contexte international ? Ces grandes messes onusiennes ont-elles encore une quelconque utilité ? Où en est-on par rapport au calendrier d’actions décidé en 2015 lors de l’accord de Paris ? Avant de répondre à ces questions, il faut revenir au démarrage des COP.

Aux origines de la diplomatie climatique

Le Groupement intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec) a été constitué en 1988 sous l’égide de deux agences des Nations unies. Son premier rapport d’évaluation paraît en 1990. Il présente des scénarios qui montrent que, en l’absence d’intervention, la planète est sur la trajectoire d’un réchauffement global de 4 à 5 °C d’ici à la fin du XXIᵉ siècle.

Les experts préconisent de s’inspirer de ce qui a été fait pour protéger la couche d’ozone en adoptant une convention-cadre et des protocoles additionnels pour coordonner l’action des différents États.

Deux ans après se tient à Rio, en 1992, le Sommet de la Terre, conférence décennale des Nations unies sur l’environnement. Ce sommet débouche sur l’adoption de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC, ou UNFCCC en anglais), le traité international fondateur de la négociation climatique. Il comporte trois piliers :

  • un objectif principal : stabiliser la concentration atmosphérique des gaz à effet de serre (GES) à un niveau limitant les « perturbations anthropiques dangereuses du système climatique » ;

  • un principe de « responsabilité commune mais différenciée » face au réchauffement global qui devra guider l’action. L’annexe II de la Convention liste les pays développés qui portent la plus lourde responsabilité ;

  • une gouvernance multilatérale, avec un organe suprême : la Conférence des parties (COP, en anglais). La convention précise que la COP doit se réunir au moins une fois par an et que les décisions s’y prennent au consensus, chaque pays disposant d’une voix.

En mars 1994, la Convention climat est ratifiée par un nombre suffisant de pays pour entrer en vigueur. La première COP est convoquée à Berlin un an après, ce qui marque le coup d’envoi des négociations climatiques.


À lire aussi : De COP en COP, une géopolitique de la procrastination climatique


De Kyoto à Paris, quelques COP marquantes

En mars 1995 se tient la COP1 à Berlin sous la présidence d’Angela Merkel, alors ministre de l’environnement. Elle donne un mandat de deux ans à un groupe de négociateurs pour compléter la Convention de 1992 par un texte d’application.

En décembre 1997, c’est chose faite : la COP3 adopte le protocole de Kyoto, premier texte d’application de la Convention de 1992. Ce protocole (entré en vigueur le 16 février 2005, ndlr) introduit des engagements contraignants pour les pays développés et les pays de l’ex-bloc soviétique, qui doivent réduire de 5 % leurs émissions de GES entre 2008 et 2012.

Pour faciliter l’atteinte de cet objectif, des mécanismes de flexibilité reposant sur des échanges de quotas, ou « crédits carbone », sont introduits. Mais pour entrer en vigueur, un tel mécanisme doit être ratifié par un nombre suffisant de pays représentant un certain volume d’émissions. Et c’est là que les choses se gâtent.

En mars 2001, le président Bush, nouvellement élu à la Maison-Blanche, annonce que les États-Unis, alors premier émetteur mondial de gaz à effet de serre (GES), ne ratifieront pas le protocole de Kyoto. De quoi retarder son entrée en vigueur, qui n’interviendra que début 2005, après sa ratification par la Russie fin 2004.

Mais sans la participation des États-Unis et avec l’accélération des émissions de la Chine et des autres pays émergents, il ne couvre bientôt plus qu’un tiers des émissions mondiales de GES.

De 2005 à 2009, l’Union européenne préconise d’élargir le protocole de Kyoto aux pays émergents après 2012, ce qui permettrait un retour des États-Unis. Cette tentative échoue en 2009 à la COP15 de Copenhague.

Les grands pays émergents ne veulent pas d’un super-Kyoto, mais font une contre-proposition : un accord universel où chaque pays déposerait librement sa contribution avec un engagement de transfert financier des pays riches. Le président Obama se rallie à ce schéma avec une promesse de transfert de 100 milliards de dollars par an (soit un peu moins de 90 milliards d’euros) vers les pays pauvres à partir de 2020.

La négociation reprend sur ces bases à partir de 2010, ce qui va déboucher sur l’adoption d’un nouvel accord climatique à la COP21 de Paris : l’accord de Paris.


À lire aussi : Dix ans après, quel bilan pour l’accord de Paris ?


L’architecture particulière de l’accord de Paris

L’accord de Paris est adopté en décembre 2015. Il s’agit d’un nouveau texte d’application de la convention de 1992, dont la forme juridique n’est pas un protocole, mais une annexe de la décision de la COP21.

L’accord apporte trois nouveautés principales :

  • l’objectif de long terme est précisé : limiter le réchauffement global bien en dessous de 2 °C en visant 1,5 °C. Pour y parvenir, l’article 4 précise qu’il faut atteindre rapidement le pic des émissions pour viser la neutralité climatique avant la fin du siècle ;

  • les objectifs de réduction des émissions de GES concernent désormais l’ensemble des pays et sont déclinés en « contributions déterminées au plan national » (NDC), réévaluées au moins une fois tous les cinq ans, au vu d’un bilan global (Global Stocktake).

  • les financements climatiques au bénéfice du Sud devront être élargis à l’adaptation et aux pertes et dommages résultant du changement climatique. L’engagement de 100 milliards de dollars par an à partir de 2020 est repris, sachant qu’il s’agit d’un plancher devant être réévalué dès 2025.

Une mise en œuvre chahutée

Le 4 novembre 2016, l’accord de Paris entre finalement en application, moins d’un an après la COP21. Mais quelques jours plus tard, lors de l’élection présidentielle états-unienne, Donald Trump est élu. Il retire les États-Unis de l’accord de Paris dès qu’il le peut, en mars 2017. L’histoire serait-elle en train de se répéter ?

Pas tout à fait. Compte tenu des règles de sortie de l’accord, au moment de la décision américaine, un délai de quatre ans doit être révolu pour que ce retrait devienne effectif. Autrement dit, le temps d’élire un nouveau président, le mandat présidentiel américain ayant une durée de quatre ans. L’une des premières décisions de Joe Biden à son arrivée à la Maison-Blanche, en 2021, est ainsi de réintégrer l’accord de Paris.

À la COP26 de Glasgow, retardée d’un an pour cause de Covid-19, la quasi-totalité des pays, États-Unis inclus, déposent leur contribution nationale (NDC). Le premier cycle quinquennal de mise en œuvre de l’accord (2020-2025) est lancé.

Cycle par lequel les États sont supposés relever périodiquement leurs ambitions climatiques dans le cadre de l’accord de Paris. World Resources Insitute

Ce cycle s’ouvre avec des contributions nationales qui ont été révisées à la hausse, relativement à celles déposées en 2015, lors de l’adoption de l’accord de Paris. L’Union européenne est, par exemple, passée d’une cible de réduction des émissions de 40 % à 55 % pour l’année 2030 relativement à 1990.

À la COP28 de Dubaï, en 2023, le premier bilan global de l’accord de Paris fait le constat que la pleine application des NDC permettrait, dans le meilleur des cas, de réduire d’environ 10 % les émissions mondiales de gaz à effet de serre entre 2019 et 2030.

C’est un progrès relativement aux projections faites en 2015, mais bien insuffisant pour se mettre sur les rails des scénarios du 6ᵉ rapport d’évaluation du Giec pour limiter le réchauffement climatique en dessous de 2 °C d’ici à la fin du siècle.

Une condition pour relever l’ambition serait de renforcer la coopération entre pays du Nord et du Sud et d’augmenter les financements climatiques internationaux. Cela devient l’enjeu central de la COP29 à Bakou en 2024, où un compromis est trouvé in extremis pour tripler les financements climatiques internationaux qui devront atteindre au minimum 300 milliards de dollars (environ 268,4 milliards d’euros) par an d’ici 2035.

En 2025, les nouvelles NDC au titre des révisions quinquennales sont déposées. Elles ne rehaussent que marginalement l’ambition climatique par rapport à celles déposées à Glasgow (2021), comme le note le rapport « Emissions Gap 2026 » des Nations unies, publié en amont de la COP31 en Turquie.

Calendrier de mise en œuvre de l’accord de Paris. Fourni par l'auteur

Ce même rapport indique également qu’il est désormais impossible d’atteindre la cible de 1,5 °C de l’accord de Paris sans passer par un dépassement de l’ordre de 1,7 à 1,8 °C vers le milieu du siècle. Pour revenir à 1,5 °C à la fin du siècle, les réductions devront être encore plus fortes qu’il n’était anticipé. Avis aux négociateurs réunis du 9 au 20 novembre à Antalya…


À lire aussi : 1,5 °C en plus au thermomètre en 2024 : quelles leçons en tirer ?


Comment retrouver des marges d’action pour la COP31 ?

Placée sous une présidence hybride inédite, la Turquie pour la conférence et l’Australie pour les négociations, la COP31 ne semble pas au mieux de sa forme pour redresser la barre.

L’administration trumpienne s’est non seulement retirée de l’accord de Paris, mais a également déserté la convention de 1992 et le Giec. La politique ouvertement anti-climat du deuxième émetteur mondial de GES ne peut que retarder la sortie des énergies fossiles.

La désertion américaine n’a nullement réduit les tensions au sein de la COP. La Chine a repris à son compte nombre d’arguments classiques en faveur du libre-échange, qui consolident son avance dans les industries de la transition énergétique. Une stratégie qui crée de multiples conflits avec l’Union européenne et son projet de taxe carbone à l’importation, considérée par Pékin comme du protectionnisme déguisé.

En coupant toutes ses contributions financières, la stratégie américaine bloque également la montée en charge des financements climat internationaux, dossier en haut de la pile à Antalya. Ce blocage devrait attiser l’acrimonie des pays moins avancés, par ailleurs victimes de la baisse générale de l’aide publique au développement.

L’un des livrables de la COP31 sera probablement l’adoption d’un nouvel objectif dit « 35 par 35 » : porter à 35 % la part de l’électricité dans la consommation finale d’énergie d’ici à 2035. Documenté par un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), cet objectif fait consensus. Il s’inscrit dans la tendance lourde, déjà à l’œuvre, de l’électrification des usages. Surtout, il ne pose aucune condition sur l’origine, carbonée ou non, de l’électricité utilisée, ce qui en limite l’ambition climatique.

Ce n’est pas la première fois que la COP traverse une période de basses eaux ou subit un retournement de la part des États-Unis. La crise actuelle du multilatéralisme, aiguisée par la montée en force des nationalismes, est cependant particulièrement aiguë.

Faut-il pour autant renoncer aux rendez-vous annuels des COP ? C’est ce qu’espèrent les climatonégationnistes en tous genres. Dans le contexte actuel, le monde a, au contraire, besoin d’un renforcement des COP.

Une voie pour y contribuer serait de renoncer à la règle de prise de décision au consensus, inscrite dans le texte de 1992. À l'usage, cette règle donne en effet un pouvoir exorbitant aux minorités de blocage, en particulier à celles réunissant les intérêts des producteurs d’énergie fossile. On pourrait lui substituer celle de la prise de décision à la majorité qualifiée.


À lire aussi : Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat


The Conversation

Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.11.2026 à 15:02

Peut-on être cruel envers une machine ?

Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

Certains saluent leur IA chaque matin et la remercient. La nouvelle règle d’Anthropic pose la question suivante : a-t-on le droit de maltraiter ce que l’on salue ?
Texte intégral (1867 mots)
Insulter une IA, est-ce la même chose que de s’énerver sur son grille-pain ? Ijmaki/Pixabay, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À partir du 12 novembre 2026, si vous harcelez Claude, l’intelligence artificielle conversationnelle d’Anthropic, elle mettra fin à la discussion.

  • L’entreprise a, en effet, émis une nouvelle règle, qui semble prêter une forme de conscience morale à la machine.

  • Cette nouveauté implique une réflexion d’ordre philosophique : au nom de quoi faudrait-il traiter l’IA comme un interlocuteur humain ?


Avez-vous déjà frappé votre grille-pain, insulté votre traitement de texte ou harcelé votre encyclopédie ? Personne n’aurait songé à vous l’interdire. À partir du 12 novembre 2026, il sera pourtant contraire aux règles d’Anthropic de « se livrer à un comportement abusif ou cruel, prolongé et gratuit » envers Claude, son assistant d’intelligence artificielle (IA). La sanction : Claude pourra mettre fin à la conversation.

Pourquoi une entreprise protège-t-elle un logiciel contre ses propres clients ? Pour le comprendre, il faut remonter dix-huit mois en arrière, s’arrêter sur nos politesses envers les écrans et faire un détour par le cimetière.

Une mesure préparée pas à pas

La règle clôt dix-huit mois d’ajustements consécutifs. En avril 2025, Anthropic ouvre un programme de recherche sur le « bien-être des modèles », chargé de déterminer si une IA peut mériter une considération morale. En août, deux versions de Claude reçoivent la capacité de raccrocher face à un utilisateur qui persiste dans l’abus ; l’entreprise se dit « très incertaine » du statut moral de son modèle et présente la fonction comme une précaution. En janvier 2026, la « Constitution de Claude », le texte qui fixe les valeurs du modèle, qualifie ce statut de « profondément incertain ».

Aucune de ces étapes n’affirme que Claude est conscient ; chacune rend la suivante pensable. D’abord objet de recherche, puis précaution technique, la protection du modèle devient ainsi une norme imposée à ses utilisateurs. Le règlement d’octobre reste pourtant vague : il ne vise que les « cas extrêmes » et exclut la frustration, la contestation, les fictions sombres et les tests de sécurité, sans dire à partir de combien d’insultes la cruauté devient « prolongée ».

Mustafa Suleyman, responsable de l’IA grand public chez Microsoft, défend une position opposée : il juge l’intérêt pour le bien-être des modèles « prématuré et franchement dangereux ». Cette progression ne conduit pas à déclarer Claude conscient, mais le range dans une catégorie intermédiaire, celle des choses que l’on ne traite plus tout à fait comme un appareil électroménager.

Pourquoi on n’insulte pas un grille-pain

« On ne dit pas bonjour à son traitement de texte, quand même », nous a lancé un enquêté au cours d’une recherche que nous menons, Pascal Lardellier et moi.

D’autres saluent la machine chaque matin et la remercient. La règle d’Anthropic pose la question inverse : a-t-on le droit de maltraiter ce que l’on salue ? Politesse et cruauté supposent le même geste : traiter l’écran comme un interlocuteur. Le psychologue Nicholas Epley et ses collègues l’expliquent ainsi : faute de mieux, nous appliquons aux objets nos connaissances sur les humains, pour les rendre prévisibles et nous sentir moins seuls.

L’IA conversationnelle renforce ce penchant, parce qu’elle dit « je ». Dans une étude sur l’anthropomorphisme des produits, les chercheurs en marketing Pankaj Aggarwal et Ann McGill ont présenté à des participants des voitures dont la calandre semblait sourire. Ce sourire n’améliorait le jugement que chez ceux à qui l’on avait présenté la voiture comme une personne. Comme Word ne sourit à personne, personne ne songe à le protéger. Il en va autrement de Claude, qui parle à la première personne, reprend nos mots, hésite et relance.

Le philosophe du langage John L. Austin distinguait ce qu’une phrase dit et ce qu’elle fait : « Je vous promets » ne décrit rien, il engage celui qui parle. Interrogés cet été sur l’impression d’une présence derrière l’écran, quatre assistants sur cinq ont nié être quelqu’un, et Claude (Anthropic) a refusé de trancher. Mais tous ont répondu en disant « je », en s’adressant à nous, en nuançant, bref, en parlant comme un interlocuteur. La machine nie la présence par ce qu’elle dit et l’installe par sa manière de le dire. Elle se montre aussi flatteuse, parce que son entraînement a récompensé la complaisance.


À lire aussi : Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante


Anthropic a donc donné à son produit les manières d’une personne ; elle demande maintenant à l’utilisateur de le traiter en conséquence. Le mot « cruauté » fait la moitié du travail, puisqu’il suppose une victime. Au sens d’Austin, le règlement produit un effet performatif : sans établir que Claude est une personne, il institue envers lui une conduite que nous réservons d’ordinaire aux êtres susceptibles d’être offensés. Qu’il y ait « quelqu’un » derrière l’écran ou non, le règlement a déjà décidé de la manière dont il faut lui parler.

Ce que la règle rapporte à Anthropic

On pourrait penser qu’Anthropic se comporte comme un restaurateur qui encadre son buffet à volonté, pour que les insultes en boucle n’occupent pas ses serveurs. Les données ne vont pas dans ce sens.

Dans WildChat, un corpus d’un million de conversations réelles avec ChatGPT, le harcèlement, toutes cibles confondues, concerne 0,7 % des messages d’utilisateurs. La cruauté envers le modèle n’en est qu’une fraction. La règle n’économise même rien, puisque l’utilisateur éconduit peut ouvrir une nouvelle conversation. Le seul chiffre public porte d’ailleurs sur la politesse : Sam Altman, patron d’OpenAI, estime que les « merci » adressés à ChatGPT coûtent « des dizaines de millions de dollars bien dépensés », avant d’ajouter « on ne sait jamais ».

L’intérêt d’Anthropic tient plutôt à l’image d’une entreprise qui prend au sérieux le statut moral de son produit. Il tient aussi à la sécurité : l’entreprise reconnaît à la fonction une utilité pour les garde-fous du modèle.

Pourquoi choisir le terme de « cruauté » ?

Un contradicteur s’en tiendra là, puisque toute plateforme modère les comportements dégradants. L’objection est solide. Elle laisse pourtant un fait à expliquer : Anthropic disposait des mots « abus » ou « harcèlement » ; elle a choisi celui de cruauté et confié la sanction à la machine elle-même. Ce choix de mots et cette mise en scène sont des faits sociaux qui demandent une explication, quelle que soit l’intention de leurs auteurs.

Le mot « cruauté » évoque d’abord les animaux, mais le cas est différent : si la loi punit les « actes de cruauté » à leur égard, c’est parce que l’animal, ni personne ni objet, est capable de souffrir. Le droit pénal connaît pourtant aussi des interdits sans victime qui souffre. Par exemple, il punit l’atteinte à l’intégrité du cadavre et la violation de sépulture, alors que le mort ne souffre plus. Il protège ainsi l’importance que le groupe attache au corps. Cela rejoint la thèse du sociologue Émile Durkheim : une chose devient sacrée par la valeur que lui accorde une communauté.

Le philosophe Giorgio Agamben définit la profanation comme le geste qui rend à l’usage ordinaire ce qui avait été mis à part. Insulter la machine, c’est la traiter comme un objet dont on peut tout faire ; en interdisant ce traitement, la règle la met un peu à part, comme on met à part ce que l’on respecte. L’analogie a sa limite, car le respect dû aux morts repose sur des millénaires de rites et sur le chagrin des vivants. En pratique, la règle protège simplement une relation : la conduite à tenir devant une machine qui parle.

Anthropic parle ainsi le langage du bien-être, qui suppose une victime, et applique un interdit de profanation, qui s’en passe. Ce double langage l’enferme dans un dilemme. Si l’entreprise croit à une possible conscience, sa règle est dérisoire : on ne protège pas un être peut-être sensible en l’autorisant à raccrocher, tout en continuant de l’entraîner, de le copier et de le remplacer.

Si elle n’y croit pas, la règle devient une leçon de bienséance infligée aux clients au sujet d’un produit. Anthropic refuse de choisir et gagne sur les deux tableaux : la stature morale de celui qui doute, sans le prix que paie celui qui croit. L’incertitude ne l’empêche pas de fixer une norme morale ; elle lui permet de le faire sans trancher la question qui devrait la fonder.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.11.2026 à 15:00

Pour Mary Parker Follett, n’évitons pas le conflit, acceptons-le pour devenir plus créatif

Philippe Silberzahn, Professeur, EM Lyon Business School

« Mère du management moderne », Mary Parker Follett (1868-1933) développe les principes d’un management responsabilisant face à l’organisation scientifique du travail de Frederick Winslow Taylor.
Texte intégral (1955 mots)

L’ESSENTIEL

  • « Mère du management moderne », Mary Parker Follett (1868-1933) développe les principes d’un management responsabilisant face à l’organisation scientifique du travail de Frederick Winslow Taylor.

  • Dans Creative Experience (1924), elle rejette l’idée de la domination et du compromis pour résoudre un conflit, au profit du concept « d’intégration ».

  • Son questionnement : comment une action collective est-elle possible sans renoncer à une partie de soi-même ?


Il y a un siècle, Mary Parker Follett, conseillère en management et pionnière de la théorie des organisations, montrait qu’un conflit bien conduit est précisément ce qui produit du nouveau. Encore faut-il renoncer au compromis.

Dans les organisations comme dans la vie publique, nous traitons le conflit comme une anomalie à éteindre. Dans les premières, on cherche à le prévenir, à l’apaiser, à le désamorcer ; on forme les managers à la gestion des tensions comme on forme des pompiers. Dans la vie publique, on déplore la polarisation et l’on appelle au rassemblement. Partout, l’idéal implicite est le même : une collectivité enfin débarrassée de ses divisions, unie autour d’un même projet.

Une pionnière du management, largement oubliée aujourd’hui, proposait pourtant il y a déjà cent ans de renverser complètement cette idée. Née dans le Massachusetts, Mary Parker Follett (1868-1933) se forme à l’Université de Radcliffe puis à Cambridge. Elle commence sa carrière comme travailleuse sociale dans un quartier populaire de Boston, où elle crée des centres communautaires. Elle siège ensuite dans des commissions sur les salaires minimums, avant de devenir, dans les années 1920, une célèbre conférencière des deux côtés de l’Atlantique.

Dans une société états-unienne dominée par la pensée de Frederick Winslow Taylor, beaucoup de ses intuitions – notamment celle de la dimension créative dont nous parlons – ont été reprises par des auteurs comme Chester Barnard, Kurt Lewin et Peter Drucker. Ce dernier contribue à la faire redécouvrir en signant, en 1995, l’introduction d’un recueil de ses textes, publié sous le titre Prophet of Management, dans laquelle il s’étonne qu’elle ait été à ce point effacée du récit de la discipline.

L’originalité de Mary Parker Follett lui vient d’une expérience très concrète : celle des conflits du travail, dans une Amérique industrielle saturée, où elle jouera un rôle important.

Une société sans conflit n’est pas une société

Le conflit a mauvaise presse.

Pourtant, selon Mary Parker Follett, vouloir supprimer le conflit revient à nier la nature humaine. Dans une société, les intérêts divergent nécessairement. Vivre ensemble, c’est être confronté en permanence à des conflits, petits ou grands, et devoir les résoudre pour que le collectif se maintienne. Espérer les abolir définitivement par quelque ingénierie sociale, c’est oublier, écrit-elle de façon marquante, que :

« La plupart d’entre nous, même ceux qui sont enclins à la paix, ne souhaitent pas vivre comme les abeilles et les castors », souligne-t-elle dans « Creative Experience ».

Très pragmatique, Mary Parker Follett nous invite à accepter la vie telle qu’elle est ; nous devons reconnaître que la diversité en est la caractéristique la plus essentielle, et que cette diversité entraîne nécessairement le conflit. Il ne s’agit pas de s’y résigner. La prophétesse du management considère que les différends ont des vertus, et qu’on peut en tirer parti.

Quatre façons de régler un différend

Dans son ouvrage Creative Experience, publié en 1924, elle décrit quatre issues possibles au conflit :

  • La soumission volontaire d’une partie ;
  • La lutte et la victoire d’une partie sur l’autre ;
  • Le compromis ;
  • L’intégration.
Mary Parker Follett (1868-1933). Wikimedia commons

Les deux premières relèvent de la violence. Le conflit est résolu parce que le plus fort impose sa solution. Ce fut le cas de Margareth Thatcher lors de la grève des mineurs en 1984-1985. La force peut régler définitivement un conflit, mais elle ne le résout parfois que temporairement, en créant les conditions inéluctables d’une discorde à venir.

Quant au compromis, il relève d’un rapport de force, mais plus équilibré. Chacun fait un effort, « prends sur lui », et de facto le conflit est résolu. Par exemple, imaginons un syndicat qui demande 15 % d’augmentation et un patronat refusant de payer les jours de grève. Après une âpre négociation, les syndicats acceptent finalement 7 %, le patronat paie une partie des jours de grève, et le travail reprend.

« Le compromis est une répression, et comme on nous l’a montré, une pulsion réprimée chez l’individu finira par causer sa perte plus tard », estime Mary Parker Follett dans « Creative Experience ».

Pour Mary Parker Follett, le compromis est temporaire et futile. Chacun est à la fois fier de ce qu’il a obtenu et frustré de ne pas avoir obtenu davantage, sans doute un peu humilié d’avoir cédé. Cet accord ne fait généralement que reporter la question, car la vérité ne se trouve pas entre les deux parties. Il revient à partager un gâteau sans le faire grandir ; c’est un jeu à somme nulle. L’individu doit renoncer à une partie de lui-même pour qu’une action soit possible.

L’intégration, ou l’invention d’une troisième voie

La troisième voie, l’intégration consiste au contraire à imaginer une solution nouvelle qui respecte les objectifs profonds de chacun et reflète la diversité même de la vie. Elle écrit :

« La situation en constante évolution, les intégrations progressives, “les entrelacements incessants de nouvelles réponses spécifiques”, constituent l’ensemble du mouvement progressif de l’existence. »

Mary Parker Follett en donne un exemple personnel. Un couple de ses amis n’arrive pas à s’accorder sur le choix d’un internat pour leur garçon (nous sommes dans les années 1920). Le mari en préfère un pour le niveau de l’établissement, sa femme en préfère un autre pour les camarades que l’enfant y aurait. Pour sortir du dilemme, ils renoncent à l’internat et gardent l’enfant à la maison ; la mère pourra avoir son mot à dire sur ses fréquentations, et il ira dans une bonne école, mais externe.


À lire aussi : Charlotte Perkins Gilman, l’économiste qui dénonce l’enfermement domestique des femmes


Ce n’est pas un compromis, car aucun des deux n’a renoncé à quoi que ce soit. Le père sélectionne une école dont le niveau correspond à ses exigences, tandis que la mère est plus satisfaite que dans l’option envisagée à l’origine. La solution est nouvelle, car elle n’était celle d’aucune des parties au départ ; elle a été créée par la confrontation. Les objectifs de chacun – mais non la solution qu’ils envisageaient – ont été respectés et intégrés pour la formuler.

Le secret de l’arbitrage des conflits est l’invention. Nous nous mettons d’accord non pas en ajustant, mais en inventant ; non pas en conciliant nos idées par un compromis, mais en trouvant l’idée nouvelle. Il ne devrait pas y avoir de conflit au sens d’une conquête de l’un par l’autre, ni d’une « voie médiane » frustrante ; mais il y aura toujours conflit au sens d’une confrontation.

Se confronter ne signifie pas se combattre.

Un conflit bien résolu est un progrès

Cette dimension créative peut aller plus loin. Poursuivant l’exemple de l’école, Mary Parker Follett ajoute que les parents pourraient décider d’en créer une eux-mêmes. Si elle s’avère bonne, leur différend initial aura eu une valeur qui dépasse de loin leur seul foyer. Chacun doit persister jusqu’à ce qu’on trouve un moyen par lequel tous deux contribuent à la solution. Comme Mary Parker Follett l’écrit dans une formule qui résume l’originalité de sa pensée :

« Le cœur du développement, de l’expansion, de la croissance et du progrès de l’humanité est la confrontation et la saisie des opposés. »

Nous en avons tous fait l’expérience à une échelle plus modeste : le stress initial du conflit fait place à la satisfaction de l’avoir résolu avec l’autre. Chacun s’est respecté, et tous deux ont grandi.

Pour Mary Parker Follett, la base de toute activité collective est la diversité intégrée. La question à se poser dans la résolution d’un conflit n’est pas seulement de savoir qui a raison, mais dans quelle mesure la façon dont nous le résolvons nous permettra de continuer à vivre en collectivité – et même d’y vivre mieux.

Vu ainsi, le conflit n’est pas un mal nécessaire. Géré de façon civile, proprement régulé, c’est une ressource pour le collectif, qu’on peut rechercher et entretenir.

The Conversation

Philippe Silberzahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.11.2026 à 14:59

Attentat de Trappes : ces mutations de l’espace politique qui conditionnent le passage à l’acte raciste

Michel Wieviorka, Sociologue, membre Centre d'analyse et d'intervention sociologiques (CADIS, EHSS-CNRS), Auteurs historiques The Conversation France

Kevin T., tueur de Trappes, possédait des badges « Vive la France, RN, fier d’être français ». Certains discours politiques peuvent-ils conditionner un passage à l’acte meurtrier ?
Texte intégral (1842 mots)

L’ESSENTIEL

  • Kevin T., mis en examen pour assassinat raciste à Trappes, possédait des badges « Vive la France, RN, fier d’être français ».

  • Que nous disent les sciences sociales sur le lien entre certains discours politiques et le passage à l’acte criminel d’un individu ?

  • La progression institutionnelle du Rassemblement national est passée par la promotion d’un racisme dissimulé, plus acceptable dans le champ médiatique.


Le racisme tue – un mort, sept blessés à Trappes et à La Verrière (Yvelines), le 23 octobre 2026 : une attaque préméditée par un individu ayant reconnu viser des personnes « de type musulman, africain ou nord-africain ». Ce dernier, Kevin T., mis en examen pour « assassinat, tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » était par ailleurs en possession de badges « Vive la France, RN, fier d’être français » qu’il avait lui-même conçus, comme l’a précisé le parquet national antiterroriste. Pour le maire de Trappes Ali Rabeh, « sa haine ne vient pas de nulle part. Elle a été inoculée dans son esprit par la répétition incessante des mots, des discours qui ont fait de ces minorités [des Arabes, des Noirs, des musulmans] des cibles à abattre ».

Que peuvent dire les sciences sociales à propos d’un passage à l’acte meurtrier ? Elles nous invitent à éviter les raisonnements trop simplistes, qui postulent un passage direct des préjugés au meurtre, et à plutôt envisager les conditions qui le rendent possible.

Or, en l’occurence, ces conditions sont d’abord politiques et, concernant le moment actuel, elles tiennent à l’élargissement d’un espace politique et médiatique jusque-là nettement plus fermé au racisme et à l’antisémitisme, comme je l’analyse dans Métamorphose de l’antisémitisme.

Les mutations du racisme, du FN au RN

Le racisme, flagrant dans le discours fondateur du FN, n’a pas disparu avec la « dédiabolisation » voulue par ce parti sous la présidence de Marine Le Pen : il a muté. Je l’ai montré dès 2013 dans mon ouvrage le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie (éd. de la MSH), car son extrémisme ne s’est pas dissous dans le populisme puis la démocratie, il est entré en tension avec ces deux registres (cf. aussi, sous la dir. de Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, les Faux-semblants du Front national : sociologie d’un parti politique (Presses de Sciences Po, 2015).

Ce parti qui se veut respectable, républicain, démocratique, table sur le désaveu massif qui entoure la classe politique en dehors de lui (78 % des Français disent ne pas faire confiance aux responsables politiques en général (cf. l’enquête annuelle de référence, le Baromètre de la confiance politique du Cevipof).

Mais le FN, devenu Rassemblement national, RN, ne serait pas aux portes du pouvoir s’il n’était pas porté par une vision raciste et xénophobe (cf. Nonna Mayer, « Le mythe de la dédiabolisation du FN », La vie des idées, 15 décembre 2015). En plus de la respectabilité et du dégagisme, il doit convaincre que son élan, depuis l’adoption du thème de l’immigration par Jean-Marie Le Pen au début des années 1980, n’est pas retombé, et qu’il vise bien les étrangers, les immigrés, l’islam, des minorités. Il lui faut conjuguer racisme et respectabilité, l’un ne doit pas entacher l’autre. Si le racisme demeure décisif, il doit devenir acceptable et se banaliser dans le champ médiatique.

La progression de l’extrême droite institutionnelle depuis les années 2010 est passée par sa capacité à respectabiliser l’irrespectable en voilant son racisme, et pas à simplement se dédiaboliser.

Racisme crasse ou racisme suggestif ?

Ainsi, les dirigeants du RN s’indignent dès qu’on apprend qu’un policier municipal de Carcassonne (Aude) a fait preuve d’un racisme (et d’un machisme) épais, parlant de « bougnes », « nègres » « singes » ou de « bicots » : ce dernier est exclu du service d’ordre du RN qui prend ses distances.

Pourtant, les dirigeants du parti ne sont pas gênés par un vocabulaire plus subtil que celui du policier, et favorisent la diffusion dans l’espace public d’expressions suggestives sans relever directement du lexique ordinaire de la race. Ainsi, commentant l’attentat raciste à Trappes, la vice-présidente du RN Edwige Diaz a qualifié la ville de « république islamiste en miniature » le 26 octobre 2026. Quelques années plus tôt, en 2021, Marine Le Pen avait déjà écrit sur Twitter :

« En trente ans, Trappes est devenue un territoire perdu de la République, sous le poids d’une immigration massive et ininterrompue qui l’a changée en profondeur. Qui peut nier que l’immigration dérégulée a été le moteur de la montée en puissance de l’islamisme dans notre pays ? »

Le racisme contenu dans les discours politiques de l’extrême droite institutionnelle et, au-delà, d’une partie de la droite, n’est plus direct, mais contourné. La haine, la peur et le mépris sont désormais exprimés par des généralisations abusives concernant la religion (l’islam), l’origine nationale, la trajectoire (l’immigration) ou le territoire. C’est ce que montrent les recherches de Félicien Faury, dans Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (Seuil, 2024) ou encore celles d’Abdellali Hajjat et de Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte, 2022).


À lire aussi : Quels premiers ministres ont banalisé les idées d’extrême droite ?


Un projet politique susceptible de l’emporter

Ce n’est pas d’aujourd’hui que le racisme peut se révéler meurtrier. On se souvient de Brahim Bouarram, jeune Marocain, jeté dans la Seine par des militants d’extrême droite et des skinheads quittant la manifestation du 1er mai 1995 que le FN avait organisée pour fêter Jeanne d’Arc. La nouveauté est que le projet politique dans lequel il s’inscrit est désormais susceptible de l’emporter.

Aujourd’hui, des pans entiers de la société ne sont pas gênés par des expressions comme « grand remplacement », « gangrène », et sont sensibles aux mots qui renvoient à l’unité de la nation, ses racines, son identité, sans oublier la sécurité et la souveraineté. Ce vocabulaire contribue à euphémiser ou banaliser le racisme.

Quand il est question d’immigration « massive », de « désordres sécuritaires », de « razzias », de « régression vers les origines ethniques », quand fleurissent des néologismes et autres inventions sémantiques péjoratives comme « droits de l’hommisme », « wokisme », « islamo-gauchisme », « ensauvagement », « crise civilisationnelle », le racisme n’est pas loin, mais il est implicite, voilé.

Comme le montre Cécile Alduy pour les États-Unis (D’abord ils sont venus chercher les mots, (Les Arènes, 2026), la poussée sémantique favorable au racisme peut s’accompagner d’un rétrécissement du champ lexical, d’interdits empêchant le recours à certains termes, notamment liés à la diversité ou au genre.

Cette diffusion d’un racisme dissimulé est d’ailleurs relayée par une partie des médias français qui diffusent ses idées et qui contribuent à sa normalisation politique. Les réseaux sociaux et Internet permettent à un plus large spectre d’expressions racistes, voilées ou non, de circuler massivement, sans entraves et à grande vitesse, et de déployer depuis l’étranger une véritable géopolitique de la haine).

Lorsque des responsables politiques adoptent publiquement des catégories identiques à celles du RN, ou proches d’elles, ce n’est certainement pas pour favoriser des violences et des crimes. C’est pour préparer le terrain pour des lois, des mesures, discriminatoires, des décisions politiques flattant leur électorat. Mais ce faisant, ils s’inscrivent, comme le RN, dans des logiques qui rencontrent celles du racisme flagrant, et contribuent à un climat délétère. Ils voudraient ralentir ou interdire l’immigration et mettre au pas les populations qui en sont issues, et l’islam avec elles, en ouvrant les vannes d’un racisme qu’ils voudraient implicite et voilé, mais qu’ils ne peuvent empêcher d’être également sommaire et explicite. Ils n’organisent en aucune façon les meurtres, le passage à l’acte, ils pensent se situer sur le seul terrain de l’action et du discours politiques ; en fait ils favorisent des comportements infrapolitiques, qui leur échappent, qu’ils ne désirent en aucune façon, sans qu’ils puissent pour autant se défausser de toute responsabilité.


Michel Wieviorka est l’auteur de Métamorphose de l’antisémitisme, aux éditions du Seuil, 2026*.

The Conversation

Michel Wieviorka ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.11.2026 à 14:58

La ménopause peut discrètement fragiliser les os, voici ce qu’il faut savoir pour les protéger

Priya Bhardwaj, Senior Researcher in Orthopedic Surgery, Washington University in St. Louis

La perte osseuse liée à la ménopause peut débuter avant même la fin des règles. Voici ce qu’il faut savoir sur les facteurs de risque, le rôle de l’activité physique et de l’alimentation, ou encore les traitements disponibles.
Texte intégral (2751 mots)

L’ESSENTIEL

  • À la ménopause, les changements hormonaux peuvent mener à une perte de densité osseuse.

  • Cette perte de densité osseuse, qui peut déboucher sur le développement d’une ostéoporose, commence parfois longtemps avant la fin des règles.

  • La détecter tôt permet de mettre en place des mesures pour la freiner : modification de l’alimentation, activité physique, traitements médicamenteux…


Les squelettes qui, à l’époque d’Halloween, se retrouvent suspendus aux portes des voisins ou mis en scène dans leurs jardins semblent être des structures immuables. Celui qui constitue notre charpente interne, cependant, ne cesse de se transformer. Aux alentours de la ménopause, ces modifications peuvent basculer vers une perte osseuse, le plus souvent sans qu’aucune douleur ni aucun autre symptôme ne se manifestent.

En tant que chercheuse spécialiste de la biologie du squelette à la faculté de médecine de la Washington University de Saint-Louis, j’étudie la manière dont les signaux hormonaux et métaboliques influencent le renouvellement osseux. La ménopause est à mes yeux un moment privilégié pour aborder les questions touchant à la santé du squelette.

La ménopause n’est confirmée qu’au terme de douze mois consécutifs sans survenue de règles, en l’absence de toute autre explication. Cependant, la perte osseuse qui peut résulter de ce changement peut commencer à s’accélérer dès avant la fin des règles. Autrement dit, la perte osseuse peut s’emballer avant même qu’une femme sache que ses dernières règles étaient bel et bien les dernières.

Pourquoi l’os se modifie-t-il à la ménopause ?

L’os est un tissu vivant, en perpétuel renouvellement. Au cours de ce processus, appelé remodelage, des cellules nommées ostéoclastes résorbent l’os ancien, tandis que d’autres, les ostéoblastes, fabriquent le tissu qui le remplace.

Les œstrogènes participent à la régulation de ce renouvellement. Lorsque leur taux décline, autour de la ménopause, la résorption peut prendre le pas sur la reconstruction, favorisant la perte osseuse et l’ostéoporose, une maladie qui rend les os plus fragiles et plus poreux.

L’ostéoporose peut toucher les femmes comme les hommes. Si elle devient plus fréquente au fur et à mesure de l’avancée en âge, elle peut toutefois aussi survenir chez des personnes plus jeunes. Bien souvent, elle est silencieuse : elle ne se traduit par aucun symptôme perceptible, jusqu’à la survenue d’une fracture.

Le calendrier selon lequel cette perte se produit a été mis en évidence par des travaux menés sur les données de la Study of Women’s Health Across the Nation, une étude américaine de long terme consacrée aux femmes autour de la cinquantaine. Une analyse portant sur 862 participantes a mis en regard l’évolution de leur densité osseuse et la date de leurs dernières règles. Ces travaux ont révélé qu’en moyenne, la perte au niveau du rachis lombaire et de la hanche était la plus rapide dans l’intervalle de temps s’étendant d’environ un an avant les dernières règles à deux ans après. Elle ralentissait ensuite, sans pour autant s’interrompre.

Ces résultats ne signifient pas que toutes les femmes perdent la même quantité d’os à cette période de leur vie, ni qu’elles développeront toutes une ostéoporose. Ils soulignent en revanche pourquoi, plutôt que de considérer la perte osseuse comme une préoccupation réservée aux femmes âgées, il faut accorder une attention particulière à la transition ménopausique.

Risque de fracture et perte osseuse : pas seulement une question d’âge

Pour évaluer le risque de fracture d’une personne, les médecins tiennent compte de divers facteurs, parmi lesquels : un faible poids corporel, le fait de fumer, d’avoir une consommation d’alcool excessive, ou encore l’existence d’un antécédent de fracture de la hanche chez l’un des parents. Afin d’estimer ce risque, la densité minérale osseuse est mesurée par ostéodensitométrie. Le résultat de cet examen constitue une information précieuse, qui est interprétée à la lumière des antécédents médicaux et des facteurs de risque (en France, l’ostéodensitométrie est prise en charge par l’Assurance-maladie sur prescription médicale, en présence de facteurs de risque définis par la Haute Autorité de santé (HAS), et non sur un critère d’âge, NdT).

Aux États-Unis, l’U.S. Preventive Services Task Force, un comité indépendant d’experts en médecine préventive, recommande le dépistage de l’ostéoporose chez toutes les femmes de 65 ans et plus. Il préconise également de dépister les femmes ménopausées plus jeunes lorsque leurs antécédents ainsi que d’autres facteurs de risque laissent présager une probabilité accrue de fracture. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut que chaque femme passe un tel examen dès que ses cycles se modifient.

Au-delà de ce dépistage systématique, les personnes déjà atteintes d’ostéoporose, celles qui se sont fracturé un os lors d’une chute bénigne ou celles qui souffrent d’une maladie ou prennent des médicaments entraînant une perte osseuse, doivent bénéficier d’une évaluation adaptée à leur situation.

Un essai clinique britannique a mis en lumière l’intérêt de repérer les personnes à haut risque et de leur recommander un traitement. Au cours de ces travaux, plus de 12 000 femmes âgées de 70 à 85 ans ont bénéficié soit de la prise en charge habituelle, soit d’un dépistage puis, pour celles jugées à haut risque, de recommandations thérapeutiques. Sur cinq ans, les femmes du groupe dépisté ont moins souvent subi une fracture de la hanche que les autres.

En revanche, lorsque les chercheurs ont considéré l’ensemble des fractures ostéoporotiques, tous sites confondus, ils n’ont pas observé de réduction statistiquement significative. Ces résultats plaident en faveur d’un dépistage couplé à un traitement chez les femmes âgées, mais ne disent rien du moment où il conviendrait de l’entreprendre au cours de la transition ménopausique.

Bouger et bien se nourrir

Les os réagissent aux contraintes qui s’exercent sur eux. Les activités en charge, comme la marche ou la montée d’escaliers, les obligent à supporter le poids du corps. Les exercices de renforcement musculaire, avec des haltères, des bandes élastiques ou le seul poids du corps, leur imposent des contraintes supplémentaires, sous l’effet de la traction exercée par les muscles. Travailler l’équilibre – en faisant du tai-chi, par exemple, ou en effectuant des exercices consistant à transférer son poids d’un pied sur l’autre – peut améliorer la stabilité et aider à prévenir les chutes. Pour être bénéfique pour les os, une activité doit donc associer plusieurs types de mouvements.

Un essai clinique australien dont les résultats ont été publiés en 2018 a cherché à savoir si un programme supervisé associant un renforcement musculaire à charges lourdes et des exercices d’impact pouvait améliorer la densité osseuse et les capacités physiques de femmes ménopausées présentant une faible masse osseuse. Au bout de huit mois, les participantes à ce programme avaient obtenu de meilleurs résultats que celles qui avaient suivi un programme d’exercices à domicile moins intensif. Les femmes incluses dans cet essai avaient été soigneusement sélectionnées, et l’entraînement était étroitement encadré.

Ces progrès sont encourageants, mais un gain de densité osseuse n’équivaut pas à une diminution des fractures : l’essai n’a pas permis d’établir que son programme en réduisait le nombre. Par ailleurs, les personnes atteintes d’ostéoporose, ayant déjà subi une fracture ou souffrant de limitations physiques, peuvent avoir besoin de conseils sur les mouvements à effectuer et les charges appropriées à utiliser.

Développer sa force musculaire et son équilibre favorise la mobilité autant que la santé osseuse. Le choix d’une activité adaptée dépend de la situation de chacun.

L’alimentation intervient elle aussi sur la santé du squelette. Le calcium fournit le minéral qui confère aux os leur solidité, tandis que la vitamine D en favorise l’absorption par l’organisme. Parmi les aliments riches en calcium figurent les produits laitiers, les alternatives végétales enrichies, les sardines ou le saumon en conserve (consommés avec leurs arêtes), ainsi que certains légumes, comme le pak-choï ou le brocoli.

Lorsque les apports sont insuffisants, ou en cas de carence, une supplémentation en calcium ou en vitamine D peut s’avérer utile. Elle ne se substitue pas pour autant aux médicaments destinés à traiter l’ostéoporose, lorsque ceux-ci sont nécessaires : alimentation équilibrée et traitement vont de pair. À ce sujet, soulignons qu’avoir une alimentation équilibrée suppose également que celle-ci contient des quantités suffisantes de protéines.

Un traitement au cas par cas

Le traitement hormonal de la ménopause par voie systémique – lorsque les hormones administrées diffusent dans l’ensemble de l’organisme – peut soulager les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes gênantes, et contribuer à prévenir la perte osseuse et les fractures. Ses bénéfices et ses risques dépendent de l’âge, du temps écoulé depuis la ménopause, des antécédents médicaux et du traitement employé (en France, fin 2025, la HAS a confirmé l’intérêt de ces traitements dans la prévention de l’ostéoporose), en soulignant que « leur utilisation ne peut pas être recommandée pour toutes les femmes compte tenu de leur profil de tolérance comportant de multiples risques touchant différents organes : système veineux, cardiovasculaire, sein, ovaire, endomètre. », NdT).

Chez les femmes de moins de 60 ans ou ménopausées depuis moins de dix ans, et en l’absence de contre-indication médicale, la balance bénéfice-risque du traitement hormonal de la ménopause est généralement favorable pour traiter les symptômes gênants et prévenir la perte osseuse. Cela ne signifie pas qu’un tel traitement convient à toutes. Les patientes doivent discuter avec leur médecin de leurs symptômes, de leur santé osseuse et des risques individuels qu’elles encourent, et cette décision doit être réexaminée au fil du temps (en France, la HAS recommande de réévaluer la situation au moins une fois par an), en prenant en considération l’évolution du rapport bénéfice/risque).

D’autres médicaments de l’ostéoporose permettent aussi de freiner la résorption osseuse ou de stimuler la formation d’os.

Les médecins restent aussi vigilants quant au fait que la ménopause n’explique parfois que partiellement la survenue d’une perte osseuse. Une telle situation peut en effet aussi découler de certaines maladies ou de la prise de traitements susceptibles de fragiliser les os.

C’est notamment le cas de certains troubles hormonaux, tels que l’hyperparathyroïdie primaire. Chez les personnes affectées par ce dérèglement hormonal, une ou plusieurs des glandes parathyroïdes, situées dans le cou, produisent trop d’hormone parathyroïdienne. Ce dérèglement peut accroître le taux de calcium dans le sang et fragiliser les os. Son diagnostic peut donc modifier la prise en charge de l’ostéoporose. Cet exemple montre à quel point il est important de rechercher l’origine exacte d’une perte osseuse, plutôt que de l’imputer simplement au vieillissement.

À ce sujet, signalons que les affections digestives ou l’administration d’une corticothérapie au long cours peuvent, elles aussi, avoir des effets sur la densité osseuse.

La question de l’accès aux soins

Tous ces conseils relatifs aux examens et aux traitements partent du principe que les patientes peuvent accéder aux soins. Or, ce n’est pas toujours le cas, et le manque d’accès aux soins peut réduire les options disponibles pour les patientes, comme l’a montré un audit mené en 2025 dans 22 pays et territoires de la région Asie-Pacifique.

Ces travaux ont mis en évidence de fortes disparités dans l’accès à la prise en charge de l’ostéoporose : selon le lieu considéré, les délais d’attente pour une ostéodensitométrie pouvaient aller du jour même à une attente de près d’un an. Les auteurs ont également constaté que le manque de remboursement des médicaments rendait les traitements difficilement abordables pour les patientes (cet audit régional avait porté sur l’ostéoporose en général, et pas uniquement sur la période de la ménopause).

Améliorer la prévention passe donc non seulement par la sensibilisation du public, mais aussi par la mise en place de systèmes de santé qui rendent les examens, le suivi et l’accès aux médicaments abordables pour les patientes.

La ménopause peut être vue comme une occasion de faire le bilan de santé de son squelette, avant que les problèmes ne s’installent. Selon les résultats, diverses recommandations pourront être formulées : réaliser une évaluation du risque d’ostéoporose, pratiquer une activité physique adaptée, effectuer des changements dans son alimentation, ou entreprendre un traitement médical. Une chose est claire : il peut être bénéfique d’engager une conversation sur sa santé osseuse avec son médecin bien avant qu’une fracture ne l’impose.

The Conversation

Priya Bhardwaj travaille à la faculté de médecine de l'université de Washington à Saint-Louis. Elle siège au comité de pilotage du groupe de travail « Os et minéraux » de l’Endocrine Society, ainsi qu'au comité du groupe d'intérêt spécial « Les femmes dans le domaine des os et des minéraux » de l’American Society for Bone and Mineral Research (ASBMR).

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