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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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02.04.2026 à 16:03

Frederick Wiseman, l’intelligence du regard

Vincent Amiel, professeur d'histoire et esthétique du cinéma, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

À travers son art singulier de l’attention et du montage, le documentariste a créé une œuvre indispensable pour comprendre la mécanique du pouvoir.
Texte intégral (1561 mots)

Frederick Wiseman, disparu le 16 février 2026, à l’âge de 96 ans, était un des plus grands cinéastes documentaires des XXᵉ et XXIᵉ siècles. Il se distingue par la taille et la cohérence de son œuvre, mais aussi par l’intraitable méthode de fabrication de ses films, bien éloignée de l’usage problématique qui peut être fait aujourd’hui des images d’actualité.


Dans l’œuvre de Frederick Wiseman (1930-2026), il faut d’abord retenir une cartographie unique des lieux de pouvoir aux États-Unis (et très accessoirement, le temps de quelques films, en France), officiels ou non, publics ou non : des prisons d’État (Titicut Follies) aux camps d’entraînement militaires (Basic Training), de la police aux services sociaux (Law and Order, Welfare), des écoles de mannequins aux grands magasins (Model, The Store), en passant par les centres de recherche, les universités, etc.

Le schéma est simple : un lieu relativement fermé, suffisamment pour afficher sa logique interne, et une attention particulière pour les moments où s’exposent les règles, les conventions plus ou moins explicites, où se cristallise l’autorité. Il faut voir la professeure de maintien d’une public school à la fin des années 1960 apprendre aux lycéennes à marcher convenablement, comme on leur apprend à prononcer les langues étrangères ; il faut voir l’employée d’un centre d’aide social désorienter définitivement ses interlocuteurs dans les arcanes de l’administration : dans les moindres gestes, dans les compromissions quotidiennes, se transmettent les normes, les interdits, s’établissent les oppressions banales.

Filmer l’organisation sociale

Depuis 1967, et jusqu’à aujourd’hui, à raison d’un film par an, le filet jeté sur la société étatsunienne est dense, et ne laisse pas échapper grand-chose. Car si la plupart des films concernent des institutions, surtout les premières années, Wiseman comprend vite que les lieux de décision de l’organisation sociale sont souvent plus diffus, et n’ont pas besoin, pour être efficaces, d’être des organismes officiels.

Ainsi va-t-il consacrer son attention à des amicales de quartier, des syndics d’immeubles (formidable Plublic Housing, dans une banlieue de Chicago), des clubs de sport, et en France à des lieux de création artistiques (l’Opéra de Paris, la Comédie-Française). Sans que cette question de l’autorité, sociale et culturelle, ne soit jamais son propos explicite, et sans que ce thème ne cache jamais l’humanité singulière de chacune des situations filmées, il laisse affleurer au fur et à mesure des séquences (ses films sont souvent longs) les jeux d’influence, les modèles à l’œuvre, les interdits tacites, et, souvent, la violence scandaleuse, révoltante, et pourtant calmement exposée par ses auteurs, de ceux dont le pouvoir est sans bornes, qu’il s’agisse des policiers de Kansas City ou des scientifiques apparemment plus cools d’un centre de recherches en Géorgie.

Raymond Depardon se souviendra de la leçon lorsqu’il filmera, au milieu des années 1980, trois lieux de pouvoir de la société française, à quelques centaines de mètres les uns des autres, autour de l’île de la Cité à Paris : commissariat de police (Faits divers), hôpital psychiatrique (Urgences) et Palais de justice (Délits flagrants).

Loin du spectaculaire

Mais tout cela ne serait encore pas grand-chose si Wiseman n’avait pas inventé, au fur et à mesure de ses productions, une façon de faire qui, aujourd’hui plus que jamais, donne à ses films une vérité incomparable. À cent lieues des documentaires développés sur les plateformes contemporaines à grands coups de commentaires ampoulés, de musique ronflante et surtout de reconstitutions à but narratif ou spectaculaire, ses films se contentent de l’observation, la plus neutre possible, des travaux et des jours dans le lieu choisi. Dans ses grands principes, sa méthode est celle du cinéma direct (petite équipe de tournage discrète, enregistrement sans intervention et a fortiori sans répétition ou reconstitution, prise de son directe), mais avec trois caractéristiques qui lui sont propres :

  • L’absence de documentation préalable : à rebours de tout ce que l’on peut enseigner dans les écoles de journalisme, il se renseigne le moins possible sur son sujet, pour être plus réceptif aux observations spontanées, et moins influencé par les a priori qui peuvent circuler à son endroit. La perspicacité de son regard, les angles nouveaux qui sont les siens prouvent l’efficacité du procédé.

  • La mise en scène par l’écoute : le cinéaste dirige son équipe en prenant lui-même le son, casque sur les oreilles, laissant à d’autres le soin de tenir la caméra, et orientant le regard de celle-ci, et donc du spectateur en fonction de ce qui s’entend plutôt que de ce qui se voit, ou de ce qui s’expose… Là encore, il s’agit de capter ce qui souvent a pu échapper aux autres.

  • Le montage, qui dure des mois et concerne à chaque fois des dizaines voire des centaines d’heures de rushes (même lorsqu’il s’agissait de pellicule, beaucoup plus chère à utiliser que la vidéo ou le numérique), est le moment où se dessinent des liens, des échos, où se répondent des témoignages, où s’expliquent certaines positions ou actions.

On comprend que ces trois spécificités vont dans le même sens : donner au moment de l’enregistrement lui-même toute sa force, détaché des clichés, des lectures préétablies. C’est la réalité brute, la vérité des attitudes et la spontanéité captée qui décrivent les liens et les forces en présence. Mais cette immédiateté, loin de faire la part belle à l’émotion superficielle, si prisée par ailleurs par les médias, est relue par l’intelligence du montage, sa compréhension synthétique.

Des films aussi libres que lisibles

C’est le point critique de ce type de documentaires : il permet aux films de Wiseman de dépasser la simple observation, puisqu’il introduit grâce au montage des lignes de sens, des liens de corrélation, entre des faits éparpillés dans le temps ou les lieux. Il met en regard, il permet d’opposer ou de comparer ; en un mot il donne à lire la réalité, en fournissant des axes, et des points d’accroche. Telle question soulevée par un des habitants reviendra sous d’autres formes à plusieurs reprises, tel personnage apparaissant dans une réunion aura un autre rôle dans un autre contexte, etc.

Au moment du montage, le réalisateur met au jour des potentialités, établit des correspondances :

« Je dois avoir une idée, par exemple, de la manière dont les dix premières minutes du film correspondront avec les dix dernières. »

C’est donc une architecture très élaborée, très consciente, que forme ce montage, dans une toute autre perspective que celle d’un choc entre images (qui serait l’héritage du montage soviétique) ou d’une distraction constante imposée par la musique ou les commentaires (à la suite d’un Michael Moore par exemple). C’est le principe adopté en France par Nicolas Philibert (qui a souvent dit sa dette envers Frederick Wiseman) dans le célèbre Être et Avoir, ou dans ses plus récents films sur diverses institutions psychiatriques

La longueur des films, celle des séquences captées sur le vif, sont garantes de la liberté du spectateur, tandis que la lisibilité est pourtant permise par leur construction. C’est le paradoxe exemplaire de cette œuvre. Rien n’est plus trompeur en effet que l’insignifiance d’un reportage sans forme qui ne laisse aucun moyen de comprendre le réel, si ce n’est selon l’idéologie du moment.

Permettre de voir vraiment, c’est permettre de se laisser ballotter par le désordre et la diversité, avant de saisir des lignes de force, de repérer le relief de la réalité, ses failles, ses dynamiques. C’est bien ce que font les films de Wiseman, fournissant au spectateur une matière proliférante (tant de vies, tant de destinées dans Public Housing, tant de facettes du monde qui se construit dans At Berkeley), et lui offrant en plus le cadeau d’une intelligence possible.

The Conversation

Vincent Amiel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.04.2026 à 10:05

L’eau claire du lac Léman, bonne nouvelle ou symptôme d’invasion ? Le cas de la moule quagga

Elora Chatain, Doctorante, Inrae

Jean-Nicolas Beisel, Professeur d'écologie a l'École nationale du genie de l'eau et de l'environnement, Université de Strasbourg

Stéphan Jacquet, Directeur de recherche en sciences aquatiques, Inrae

Théo Gonin, Doctorant, Inrae

L’eau du lac Léman est de plus en plus transparente. Derrière ce phénomène, l’invasion de la moule quagga, qui menace de bouleverser cet écosystème fragile.
Texte intégral (3549 mots)
Moules quagga sur un tuyau au fond du lac Léman. Linda Haltiner/Eawag

L’eau du Léman, lac franco-suisse, n’a jamais été aussi limpide, mais ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour le plus grand lac d’Europe occidentale. Derrière cette apparence de carte postale se cache en réalité une invasion silencieuse : celle de la moule quagga, qui filtre massivement l’eau, au risque de bouleverser en profondeur l’équilibre du lac. Des espèces de poissons pourraient être menacées, mais aussi les activités humaines : cette espèce colonise aussi, en effet, les conduites permettant l’approvisionnement en eau.


Depuis 2015, l’eau du Léman, lac frontière entre la France et la Suisse, devient progressivement cristalline. Une aubaine pour les baigneurs : visibilité parfaite, reflets couleur turquoise… un léger air des Maldives en plein cœur de l’Europe !

Mais derrière cette carte postale séduisante se cache une question dérangeante : une eau trop claire est-elle forcément synonyme de bonne santé écologique ? Car ce changement spectaculaire n’est ici pas dû à un miracle naturel, mais en bonne partie à l’action silencieuse d’une minuscule bivalve d’à peine deux centimètres : la moule quagga.

Et si cette transparence nouvelle semble anodine, voire réjouissante, elle est en réalité le symptôme visible d’un bouleversement profond. Car sous la surface du Léman, l’équilibre du lac est en train de se redéfinir autour d’un envahisseur durablement installé. Cela pourrait à terme entraîner le déclin du phytoplancton et des poissons qui en dépendent, ainsi que des proliférations d’algues.

Jusqu’à deux litres d’eau filtrée par jour… et par moule !

Discrète, cette moule filtre l’eau avec une redoutable efficacité : jusqu’à deux litres d’eau filtrés par jour et par moule. À première vue, cela paraît insignifiant, presque anodin. Mais multipliez ce chiffre par le nombre d’invidivus, en moyenne, 4 000 individus par mètre carré, et vous obtenez une machine biologique de filtration d’une puissance vertigineuse.

Aujourd’hui, c’est une armée silencieuse qui tapisse le fond du Léman et d’autres lacs en Europe et dans le monde, transformant en profondeur son fonctionnement. Car dans un écosystème, aucun changement d’une telle ampleur ne saurait être neutre. Cette filtration massive bouleverse les équilibres biologiques et complique sérieusement la gestion du lac.

Instrument de mesure scientifique entièrement colonisé par la moule quagga après une année d’immersion dans le lac à la profondeur de 8 mètres. LéXPLORE, Sébastien Lavanchy

De nom scientifique Dreissena rostriformis bugensis, la moule quagga est une espèce exotique envahissante. Elle n’est pas née dans le Léman.

Originaire d’estuaires du bassin pontocaspien et plus précisément du delta du Dniepr, en Ukraine, elle a voyagé malgré elle – ou plutôt grâce et à cause de nous. Transportée dans les eaux de ballast des navires ou accrochée aux coques des bateaux, elle a traversé continents et océans, colonisant les Grands Lacs d’Amérique du Nord dès 1988, bien avant d’atteindre les lacs européens. Elle est morphologiquement et écologiquement proche de la moule zébrée (Dreissena polymorpha), autre espèce invasive bien connue, mais la quagga semble présenter une capacité d’adaptation encore supérieure.

La plongée sous-marine est l’un des moyens d’évaluer l’ampleur de la colonisation de la moule quagga en profondeur du lac. S. Jacquet, Fourni par l'auteur

On estime que le Léman a été touché en 2015, le lac voisin du Bourget en 2017. Depuis 2022, l’espèce est aussi signalée dans le lac de Garde, première occurrence au sud des Alpes. Sa présence dans le lac Majeur est désormais fortement suspectée à la suite de la détection de son ADN.

Capable de s’installer durablement, de se reproduire rapidement et de se disperser à grande échelle, la moule quagga ne se contente pas de s’ajouter à l’écosystème : elle le redessine. Elle menace les espèces locales, modifie les équilibres biologiques et impacte directement certaines activités humaines.


À lire aussi : Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes


Une niche écologique idéale pour l’envahisseur

Cette invasion a pourtant commencé à bas bruit. En 2015, un premier individu était observé à la station de Riva-Gare, dans le canton de Vaud en Suisse. Dix ans plus tard, le constat est saisissant : le fond du Léman est recouvert d’un véritable tapis de moules (jusqu’à 18 000 individus par mètre carré), avec une présence observée à des profondeurs supérieures à 150 mètres, bien au-delà de ce que l’humain peut explorer facilement.

Avec la plongée sous-marine, on peut voir à quel point la moule quagga colonise facilement le fond du lac et toutes sortes de substrats, ici une épave de bateau.

Cette expansion fulgurante de la moule quagga dans le Léman s’explique par une nourriture abondante, des courants favorables, l’absence de prédateurs naturels. Toutes les conditions sont réunies pour une colonisation éclair.

D’autant plus que l’espèce ne se laisse pas freiner par les contraintes extrêmes du milieu. Pression élevée, obscurité totale, températures basses ? Cela ne semble pas lui poser problème. Des individus ont été observés à 250 mètres de profondeur, certains atteignant des âges surprenants : plus de dix ans, là où sa longévité moyenne est plutôt de deux ou trois ans à proximité du littoral.

Comment parviennent-elles à survivre dans de telles conditions ? Peuvent-elles s’y reproduire ? À quel rythme ? Autant de questions auxquelles plusieurs équipes de recherche tentent aujourd’hui de répondre.

Une menace pour la production d’eau potable

Dans le fond du lac Léman, on peut retrouver de véritable tapis sous-marins de moules quagga. Silvan Rossbacher/EAWAG

La moule quagga n’est pas difficile : elle s’installe sur tous les types de fonds. Sédiments divers, cailloux, roches… Même les fonds meubles de vase, limon et sable semblent lui convenir. Elle ne s’arrête toutefois pas aux milieux naturels.

Elle se fixe sur tous les supports disponibles sous l’eau, y compris les structures artificielles. Crépines, conduites et tuyaux de captage d’eau, notamment ceux destinés à la production d’eau potable, deviennent des supports de choix. À terme, ces infrastructures peuvent être partiellement ou totalement obstruées, compromettant l’approvisionnement en eau.

Les acteurs concernés n’ont alors d’autres choix que d’intervenir : nettoyages répétés, désencrassement des installations, ajout de filtres pour empêcher l’aspiration des moules… Autant de mesures indispensables, mais coûteuses. La présence de la moule quagga se traduit ainsi par un surcoût économique non négligeable, payé directement par les gestionnaires et indirectement par la collectivité.

Une bombe à retardement ?

Mais les dégâts causés par la moule quagga ne se limitent pas à une simple invasion de l’espace. Son mode de vie, discret en apparence, agit comme une bombe écologique à retardement pour le lac.

Gros plan sur le mollusque envahissant. Fourni par l'auteur

Car la moule quagga est un organisme filtreur redoutablement efficace. En permanence, été comme hiver, elle aspire l’eau du lac et en extrait le plancton grâce à ses branchies. Cela n’a rien d’un détail.

Le phytoplancton, composante végétale du plancton, constitue le socle même de la vie lacustre : sans lui, c’est toute la chaîne alimentaire classique qui vacille. En effet, le phytoplancton nourrit le zooplancton (composante animale du plancton, dont les plus petits représentants peuvent aussi être ingérés par la moule). Or les alevins, ces poissons à peine éclos, dépendent directement de l’abondance du zooplancton pour survivre.

L’exemple des Grands Lacs nord-américains est sans appel. Là-bas, l’arrivée massive de la moule quagga a provoqué l’effondrement des populations de whitefish (ou corégone), un poisson emblématique qui est le pilier économique des pêcheries, tant au niveau local que dans les grands lacs profonds tempérés et froids en général : une catastrophe sociale et écologique.

Pour l’instant, le Léman n’a pas encore connu un tel scénario. Mais l’histoire nous a déjà montré comment cela peut finir.

Quand une eau « trop propre » devient un problème

En filtrant le phytoplancton à très grande échelle, les moules quagga rendent l’eau plus claire et donc plus transparente. À première vue, cela peut sembler positif, presque un argument touristique. Pourtant, cette clarté inhabituelle bouleverse, elle aussi, profondément l’écosystème.

Une eau plus limpide laisse en effet pénétrer la lumière plus profondément, stimulant la croissance des macrophytes, ces plantes aquatiques enracinées. Ces plantes, productrices d’oxygène, zones de nourricerie et de nurserie des poissons, constituent une composante importante du fonctionnement lacustre.

Mais les plantes et le phytoplancton sont en compétition et se disputent les mêmes nutriments. Résultat : plus les macrophytes prolifèrent, plus elles privent le phytoplancton de ressources, accentuant encore son déclin.

Ce cercle vicieux, connu sous le nom de boucle de rétroaction négative, s’autoentretient et verrouille le système dans un nouvel équilibre bien moins favorable à la biodiversité originelle du lac et à son fonctionnement pélagique, c’est-à-dire, dans la colonne d’eau. On parle alors de benthification des lacs (voir encadré ci-dessous).


Qu’est-ce que la benthification ?

  • La benthification est le processus par lequel l’énergie et la biomasse d’un écosystème aquatique sont déplacées de la colonne d’eau vers le fond (zone benthique).
  • Dans les lacs envahis par la moule quagga, ce phénomène est amplifié par sa forte capacité de filtration. En pompant le phytoplancton et les particules en suspension, la moule clarifie l’eau et transfère la matière organique vers les sédiments sous forme de fèces et de pseudofèces. Cette accumulation enrichit le fond, modifie les cycles des nutriments (notamment le phosphore) et peut favoriser le développement d’algues et de bactéries benthiques.
  • Les enjeux sont écologiques et socio-économiques : transformation des réseaux trophiques, déclin d’espèces planctoniques et de poissons dépendants du zooplancton, proliférations d’algues filamenteuses ou toxiques, et altération des habitats littoraux. La benthification liée à la moule quagga illustre ainsi une réorganisation profonde et durable du fonctionnement des lacs.

À lire aussi : Dans l’océan, comment le plancton s’est adapté à son environnement turbulent


Alors, pourquoi ne pas simplement éliminer la moule quagga ?

La réponse est simple et brutale : parce qu’il est déjà trop tard et la colonisation du mollusque quasi totale. Imaginer son éradication complète du Léman relève aujourd’hui de la fiction, et tenter de le faire risquerait de provoquer un désastre écologique encore plus grave.

La seule option réaliste consiste désormais à apprendre à vivre avec cette espèce, comme c’est souvent le cas avec les espèces exotiques, à mieux comprendre son écophysiologie, à observer l’adaptation des écosystèmes, et surtout, à éviter que l’histoire ne se répète ailleurs. Cela passe par des gestes simples mais cruciaux : rincer soigneusement les coques de bateaux, le matériel de plongée et les équipements de loisirs avant de passer d’un lac ou d’un cours d’eau à un autre.

Car si la moule quagga a déjà gagné la bataille du Léman, la guerre contre sa propagation n’est pas encore perdue pour d’autres lacs. Et il reste à étudier et tester l’ensemble des pistes disponibles pour aider à la conservation des espèces natives du Léman, notamment en travaillant sur la restauration des habitats.

The Conversation

Jean-Nicolas Beisel a reçu des financements de l'ANR (projet QUALAG pour la période 2025-2029).

Stéphan Jacquet a reçu des financements de l'ANR (projet QUALAG pour la période 2025-2029)

Elora Chatain et Théo Gonin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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01.04.2026 à 17:55

Where is transatlantic intelligence-sharing headed under the Trump administration?

Hager Ben Jaffel, Docteure en relations internationales spécialisée dans la sociologie du renseignement et de la sécurité, Institut catholique de Lille (ICL)

An International Relations specialist looks at how cooperation between intel agencies on both sides of the Atlantic is holding up under Trump 2.0 and unprecedented geopolitical turbulence.
Texte intégral (1827 mots)

Repeated threats to annex Greenland, controversial diplomatic statements, and, more broadly, the antagonistic stance of the American executive toward Europeans point to an unprecedented climate of distrust among transatlantic allies, of which the latest Davos forum provided a revealing example. But what about alliances between intelligence services?

Often perceived as domestic instruments of political power, intelligence services are, in fact, highly internationalised and enjoy significant autonomy in their dealings with foreign counterparts, though this can occasionally be disrupted by political interference.

A history of long-standing collaborations

Cooperation between intelligence services is not new. Some partnerships date back at least to the First World War and are often the result of agreements between services themselves rather than formal decisions by governments. Whether bilateral or multilateral, these alliances underpin a wide range of activities: liaison officers posted abroad, listening stations, participation in international conferences, and routine exchanges of information.

International cooperation built on common ground and trust

Research in the social sciences has shown how, over time, a dense network of relationships has developed around shared interests. Counterterrorism, nuclear non-proliferation and other perceived imminent threats have provided strong justification for cooperation, including the exchange of data on individuals, organizations or states considered “dangerous.” The widely held belief that sharing information helps prevent attacks has also encouraged the expansion of surveillance mechanisms – often at the expense of robust democratic oversight.

One example is the many partnerships between the National Security Agency (NSA) and several European counterparts. These collaborations have enabled the pooling of advanced technologies – such as artificial intelligence and algorithmic analysis – to collect and process large volumes of private communications. This work also depends on explicit alliances between intelligence agencies and major tech companies, which have become key intermediaries that, willingly or not, make their users’ data available to intelligence services.

The solidarity and trust on display should not obscure the fact that international cooperation remains a space marked by strong rivalries. Services compete to access information, shape priorities and secure an advantageous position in relationships where resources – financial, human, or technical – are unevenly distributed. In this context, espionage between services and other disloyal practices are also part of the game.

These dynamics suggest that intelligence alliances follow a logic of their own rather than unwavering loyalty to political authority. It is in this context that the Danish military intelligence service monitored the communications of several European political leaders on behalf of the NSA. Above all, because they possess in-depth knowledge of the threats facing the world, intelligence services are able to position themselves at the heart of security decision-making, making political leaders dependent on their expertise.

Continuity despite political interference

That said, these alliances are not immune to political pressures. Disputes between intelligence services and political leaders have always existed, but the openly hostile attitude of the “reactionary internationale” embodied by the Trump administration and its MAGA supporters has raised concerns about a possible breakdown – or at least a significant weakening of cooperation.

Faced with an unfavourable political context, they are often able to adjust and even turn the situation to their advantage.

Several European intelligence services have thus strengthened their cooperation, even raising the possibility of creating a European Five Eyes – in reference to the Anglosphere intelligence alliance linking Australia, Canada, New Zealand, the United Kingdom and the United States to countries in Europe and Asia.

Others have specifically developed units to better anticipate the unpredictability of the American executive, with tangible effects: staffing in the unit dealing with the United States within France’s DGSE has increased, and the budgets of several European intelligence services are set to rise, benefiting from broader increases in defence spending.

More broadly, history shows that ties between services remain strong even when governments hold divergent positions. In the early 2000s, exchanges between the DGSE and the CIA continued despite disagreements over the war in Iraq.

A more recent example is Brexit, which did not lead to any major rupture in relations between the British police and their European counterparts, who continue to facilitate the flow of intelligence.

As in any relationship, signs of caution, distrust, or even ambivalence can emerge. For example, the British and Danish intelligence services have indicated that they are limiting – but not completely halting – their exchanges with their American counterparts, concerned about the legal implications and, more broadly, the politicisation of US intelligence. Irritated by repeated provocations over Greenland, the Danish military intelligence service went so far as to designate the United States as a national security threat, alongside China and Russia.

Nonetheless, it would be incorrect to assume that, under more normal circumstances, intelligence sharing would happen without any restrictions. Services do not share all their secrets, all the time, with everyone. On the contrary, the restraint shown by some reflects a routine asymmetry in exchanges that persists and can even be heightened during periods of turbulence.

Signs of continuity are evident, underscoring a key reality: intelligence primarily falls under the purview of career professionals, not politicians. Earlier this year, the Davos forum hosted European and Anglo-American intelligence chiefs, including the CIA, in a key meeting to preserve ties with the “Old Continent”.

Trump and the ‘deep state:‘ a love-hate relationship

Concerns among European services are partly linked to Donald Trump’s stated desire to dismantle the “deep state.” While he did follow through on some threats by dismissing personnel within intelligence agencies, these institutions have neither disappeared nor ceased to function. In practice, the executive branch remains dependent on them.

The appointment of controversial figures to lead several agencies, instead of career officials, reflects an effort to align leadership more closely with political and ideological priorities. Current international developments show that intelligence services remain essential to the implementation of foreign policy. Long criticised, the CIA now appears to have returned to favour with the White House, taking advantage of the opportunities offered by the fight against drug trafficking and the conflict in Iran to reaffirm its relevance and legitimacy to political power.

Taken together, these developments highlight the complexity of the relationship between intelligence services and political power – one shaped by both distance and proximity.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Hager Ben Jaffel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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01.04.2026 à 17:26

Livreurs des plateformes : une enquête inédite lève le voile sur leur extrême précarité

Marwân-al-Qays Bousmah, Chargé de Recherche, Ined (Institut national d'études démographiques)

Annabel Desgrées du Loû, Directrice de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Anne Gosselin, Chargée de recherche en démographie de la santé, Ined (Institut national d'études démographiques)

Flore Gubert, Directrice de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD); Université Paris Dauphine – PSL

Kevin Poperl, Ingénieur d'étude, économie et statistiques, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Une étude inédite menée auprès de plus de 1 000 livreurs de plateformes révèle leurs conditions de travail indignes.
Texte intégral (2308 mots)

Une étude inédite menée auprès de plus de 1 000 livreurs de plateformes décrit les conditions de travail indignes de cette population sur laquelle les données manquaient. Ces travailleurs sont sur le pont plus de 63 heures par semaine, de six à sept jours sur sept, pour un revenu très inférieur au seuil de pauvreté. Une enquête éclairante à l’heure où la directive européenne sur les travailleurs des plateformes numériques, qui vise à leur apporter davantage de protection, doit être transposée dans le droit français.


Si la silhouette des livreurs à vélo ou en scooter est devenue familière du paysage urbain et si beaucoup de citadins font appel à eux pour déposer leurs repas à domicile, ces travailleurs précaires demeurent en grande partie invisibles dans les enquêtes et les statistiques publiques.

Pourtant, la disponibilité de données de qualité sur les livreurs des plateformes numériques de travail constitue un enjeu majeur. Sur le plan juridique, la transposition en droit français de la directive européenne (UE) 2024/2831 sur l’encadrement juridique du travail de plateforme (qui vise à mieux protéger les travailleurs des plateformes), attendue avant le 2 décembre 2026, rend indispensable une meilleure connaissance de cette population pour éclairer les choix de régulation.

Sur le plan sanitaire, un rapport de l’Anses de mars 2025 faisait état d’une situation alarmante, mais soulignait aussi le manque de données permettant d’appréhender l’état de santé de ces travailleurs et de mettre en place des politiques publiques adaptées.

C’est dans ce contexte qu’a été lancé le projet Santé-Course. Mené par une équipe de recherche interdisciplinaire de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et de l’Institut national d’études démographiques (Ined), des acteurs associatifs travaillant auprès des livreurs (Association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs, AMAL ; Collectif pour l’insertion et l’émancipation des livreurs, Ciel ; Maison des livreurs de Bordeaux ; Maison des coursiers de Paris ; Médecins du monde) et un groupe de pairs constitué de livreurs ou d’anciens livreurs, ce projet s’est attaché à documenter les conditions de travail ainsi que l’état de santé physique et mentale des livreurs à partir d’une enquête menée auprès de plus de 1 000 d’entre eux à Paris et à Bordeaux.

L’étude se penche également sur l’exposition aux risques professionnels, les contrôles policiers et les discriminations subies. Dans ce qui suit, nous mettons l’accent sur leur profil et leurs conditions de travail, mais l’intégralité des résultats est consultable ici.

Le travail de plateforme, de quoi parle-t-on ?

L’essor des plateformes numériques de travail en France remonte à une quinzaine d’années et résulte de la conjonction de deux séries de facteurs : l’adoption de nouvelles normes juridiques (notamment la loi Novelli de 2008 instaurant le statut d’auto-entrepreneur), d’une part, et la généralisation des technologies de l’information et de la communication ainsi que la démocratisation de leur usage, d’autre part. La première a progressivement flexibilisé le marché du travail et ouvert la voie à l’emploi massif de travailleurs indépendants par les plateformes tandis que la seconde a fourni à ces dernières les conditions de leur déploiement à grande échelle.


À lire aussi : Requalifier ou réguler ? Les controverses du dialogue social des travailleurs des plates-formes


Dans le secteur de la livraison de repas, les plateformes numériques jouent un rôle d’intermédiaires entre restaurateurs et clients, et entre restaurateurs et livreurs. Leur fonctionnement repose sur des algorithmes de mise en relation, de tarification et de déconnexion qui leur permettent de piloter une vaste main-d’œuvre statutairement indépendante, sans avoir à recourir aux modes de gestion traditionnels des entreprises.

Quant aux livreurs, leur statut d’auto-entrepreneur les place en dehors du cadre réglementaire de la santé et de la sécurité au travail applicable aux salariés. Leur situation s’apparente à un retour du travail à la tâche, entendu comme une contractualisation mission par mission entre des donneurs d’ordre et des exécutants.

De ce fait, l’ensemble des cotisations ouvrant droit à la protection sociale ainsi que les obligations légales liées à la protection des travailleurs sont transférées du donneur d’ordre vers le travailleur indépendant lui-même. Cette organisation place les livreurs dans une situation de forte précarité et de dépendance économique vis-à-vis des plateformes, lesquelles contrôlent l’accès aux courses ainsi que les modalités de rémunération.

Une population difficile à saisir dans les enquêtes

Enquêter auprès des livreurs de plateforme se heurte à plusieurs obstacles méthodologiques, dont le principal est d’ordre administratif : aucun des répertoires recensant les entreprises et leurs établissements implantés en France (Sirene, Sirus ou Sine), habituellement utilisés comme bases de sondage pour tirer les échantillons des enquêtes annuelles d’entreprises, ne permet d’identifier de façon fiable et exhaustive les livreurs de plateforme. Il est donc difficile de connaître avec précision leur nombre total et leur répartition géographique en France, ce qui rend impossible toute approche par échantillonnage traditionnel.

Une autre difficulté est posée par le phénomène de location de compte qui permet à des livreurs d’exercer leur activité sous le compte d’un tiers. Ce phénomène compromet également le recours aux données des plateformes elles-mêmes, lesquelles manquent de transparence (voir le rapport de l’Anses de mars 2025)

Il en résulte que seul un protocole de démarchage direct dans l’espace public ou dans des lieux associatifs est à même de produire des données fiables. C’est le choix fait par l’équipe du projet Santé-Course : aller à la rencontre des livreurs, sur leurs lieux d’attente, à Paris et à Bordeaux.

Ces deux villes ont été retenues parce qu’elles concentrent une part significative de ces travailleurs en France et abritent les structures associatives partenaires du projet. Afin de garantir une bonne représentation de la diversité des situations vécues par les livreurs et, ainsi, d’obtenir des résultats qui reflètent au mieux la réalité de l’ensemble de la population étudiée, un travail préalable de cartographie précise des lieux d’attente et du nombre de livreurs les fréquentant à différents moments de la journée a été effectué par arpentage, qui a ensuite servi de base au déploiement des enquêteurs.

L’enquête a été réalisée au cours du premier semestre 2025, auprès de livreurs de plus de 18 ans, ayant réalisé au moins une livraison via une plateforme numérique au cours du mois précédant l’enquête et en capacité de donner un consentement éclairé. Au total, respectivement 519 et 485 livreurs ont été interrogés à Paris et à Bordeaux.

Près d’un livreur sur deux a passé une journée entière sans manger, au cours des douze derniers mois

Les résultats dressent un portrait sociodémographique remarquablement homogène sur plusieurs dimensions. Les livreurs sont quasi exclusivement des hommes (98,9 %), immigrés (97,8 %) et relativement jeunes – leur âge médian est de 30 ans. Leur niveau de diplôme est en revanche hétérogène : si un quart d’entre eux n’a pas dépassé le niveau primaire, près d’un sur cinq a suivi des études supérieures, avec des écarts sensibles entre Paris (28,3 %) et Bordeaux (9,6 %).

La plupart sont arrivés récemment en France (depuis 2020 en médiane) et sont principalement originaires d’Afrique de l’Ouest et d’Asie du Sud à Paris, d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique du Nord à Bordeaux. Leur situation administrative est extrêmement fragile : près des deux tiers sont sans titre de séjour.

Cette précarité administrative se double d’un dénuement matériel. La majorité ne dispose pas d’un logement personnel : la colocation et l’hébergement chez des connaissances dominent à Paris, tandis que les foyers et logements collectifs sont plus fréquents à Bordeaux.

Plus préoccupant encore, près de 18 % déclarent vivre dans des conditions de logement instables (hébergement d’urgence, squat ou hôtel social). La précarité alimentaire est tout aussi marquée : près d’un livreur sur deux à Paris (48 %) et plus d’un sur trois à Bordeaux (36,7 %) déclarent avoir passé au moins une journée entière sans manger, par manque d’argent, au cours des douze derniers mois.

Près de 73,5 % travaillent sous le compte d’un tiers

Les enquêtés exercent leur activité depuis peu : les trois quarts n’avaient jamais travaillé pour une plateforme de livraison avant 2021, et plus d’un tiers des livreurs parisiens ont démarré en 2024 ou en 2025. Deux plateformes, Uber Eats et Deliveroo, dominent très largement le marché, mais le recours simultané des livreurs à plusieurs applications (ou « multi-apping ») demeure très minoritaire, concernant moins de 2 % d’entre eux.

La dépendance économique vis-à-vis de cette activité est massive : 91 % déclarent que la livraison constitue l’essentiel de leurs revenus, et environ 95 % n’exercent d’autre activité rémunérée ni ne suivent une formation en parallèle. La dépendance au travail de livraison apparaît d’ailleurs largement contrainte : neuf livreurs sans titre de séjour sur dix déclarent qu’ils cesseraient ou réduiraient drastiquement cette activité en cas de régularisation.

Enfin, le phénomène de location de compte est massif : les trois quarts des livreurs travaillent sous le compte d’une tierce personne, une proportion atteignant 81 % à Paris. Ce phénomène, qui découle de la précarité administrative des livreurs dont beaucoup sont sans papiers, brouille considérablement la lecture des statistiques produites par les plateformes et souligne la nécessité d’enquêtes menées directement auprès des travailleurs sur le terrain.

En moyenne, 63 heures de travail par semaine à 5,83 euros bruts de l’heure

Les livreurs perçoivent en moyenne 1 480 euros bruts par mois, soit 880 euros nets une fois déduits l’ensemble des frais liés à l’activité (incluant les dépenses d’équipement et de carburant, les frais d’assurance, les impôts et, pour les trois quarts d’entre eux, le coût de location du compte qui s’élève en moyenne à 528 euros mensuels et absorbe à lui seul plus d’un tiers du revenu brut).

Le taux horaire brut moyen s’établit à 5,83 euros, soit bien en deçà du smic horaire (11,88 euros, au moment de l’enquête), pour des volumes de travail considérables : en moyenne 63 heures par semaine, six à sept jours sur sept, dix mois par an, et plus encore pour ceux qui louent un compte. À ce rythme, ils parcourent en moyenne plus de 800 kilomètres par mois, un kilométrage vraisemblablement sous-estimé en raison de l’omission de certains trajets dans les données des plateformes.

Ce tableau d’ensemble dessine le portrait d’une population de « working poor », contrainte à une intensité de travail extrême pour dégager un revenu net qui reste très inférieur au seuil de pauvreté (fixé à 1 288 euros nets par mois pour une personne seule).

Les analyses qui seront conduites par notre équipe dans les prochains mois visent à éclairer dans quelle mesure cette situation se répercute sur l’état de santé des livreurs. Plus de la moitié des livreurs interrogés ont déjà eu au moins un accident dans le cadre de leur travail, et 44,8 % d’entre eux estiment que leur état de santé s’est dégradé par rapport au moment où ils ont débuté leur activité de livraison.


Ce projet a bénéficié de financements de l’Agence nationale de la recherche, de l’Institut Convergences Migrations, de la Ville de Paris, de l’Inserm et de l’Institut Paris Public Health de l’Université Paris Cité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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01.04.2026 à 17:25

Livreurs à domicile : comment le « management algorithmique » dégrade la santé des travailleurs

Dina Attia, Scientifique, chef de projet senior, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Thomas Bayeux, Chef de projet socio-économique, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Au cœur du modèle des plateformes numériques, le management algorithmique maintient sous pression constante les livreurs, dégradant leur santé. Des méthodes qui risquent, demain, de s’appliquer aux autres travailleurs.
Texte intégral (2263 mots)

Si le statut professionnel des livreurs fait l’objet d’une surveillance accrue, les effets sur leur santé du management algorithmique mis en place par les plateformes restent encore trop peu considérés. Ils sont pourtant délétères, comme le souligne l’Agence nationale de sécurité sanitaire dans son expertise consacrée à la question.


Qu’il s’agisse de réserver une location pour le week-end, de trouver un moyen de transport au milieu de la nuit ou de passer une commande en ligne, ces dernières années les plateformes numériques ont profondément transformé notre quotidien.

Les services de livraison de repas, notamment, ont connu un essor fulgurant depuis leur apparition au début des années 2010. Les plateformes qui les proposent ont attiré des milliers de travailleurs et modifié la manière dont les consommateurs accèdent aux services de restauration.

Pendant longtemps, les débats à propos de ces transformations ont surtout porté sur la concurrence générée par ces nouveaux entrants sur le marché ou sur le statut professionnel des livreurs. Les conditions de travail de ces derniers et leurs effets sur leur santé ont jusqu’à récemment été relégués au second plan.

Les conclusions de l’enquête Santé-Course, rendues publique fin mars 2026, jettent une lumière crue sur les conditions de travail indignes des livreurs (63 heures hebdomadaires, six à sept jours sur sept, pour un revenu très inférieur au seuil de pauvreté). Pour compléter ces données quantitatives, il n’est pas inutile de revenir sur les conclusions de l’expertise que l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) avait consacré à cette question en mars 2025.

L’agence avait en effet décrit les effets sanitaires de ces difficiles conditions de travail, et en avait décrypté les mécanismes sous-jacents. Pierre angulaire de l’activité de ces plateformes, le management algorithmique (autrement dit, dans ce contexte, l’emploi d’algorithmes informatiques pour gérer l’activité des livreurs) était en particulier pointé du doigt en raison de son impact sur la santé.

Ce système génère non seulement des risques psychosociaux, mais il exacerbe aussi d’autres atteintes aux travailleurs, concernant leur santé physique et leurs relations sociales.

Le management algorithmique : une source de stress chronique

Selon l’agence de l’Union européenne en matière de sécurité et de santé au travail (EU-OSHA), le management algorithmique peut être défini comme « l’utilisation d’algorithmes pour attribuer, surveiller et évaluer les tâches de travail ainsi que pour surveiller et évaluer le comportement et les performances des travailleurs […] ».

Cette organisation, mise en place par l’ensemble des plateformes de livraison, crée une asymétrie d’information entre les plateformes et les livreurs. Le fonctionnement de l’algorithme étant régi par des règles opaques et changeantes, les livreurs n’ont que peu, voire pas, de possibilité de recours ou de dialogue humain.

Les travaux de l’Anses révèlent que, dans les faits, cette modalité de management soumet les travailleurs à une pression permanente.

Les notifications incessantes, les évaluations automatisées basées notamment sur les retours clients, qui ne tiennent pas compte des réalités de terrain, et la peur de la désactivation du compte créent un état d’hypervigilance.

À titre d’illustration, le livreur ne peut pas vérifier les conditions de conditionnement des marchandises empaquetées dans un sac fermé par le restaurateur. Or, celui-ci peut se déverser durant le transport, causant le mécontentement du client. À cela s’ajoute le fait que les livreurs n’ont pas d’informations claires sur la façon dont les notes et commentaires laissés par les clients après chaque livraison (ou possiblement d’autres aspects de leur prestation) vont influer sur d’éventuelles sanctions.

L’impossibilité d’anticiper les revenus ou lesdites sanctions engendre des sentiments permanents d’impuissance et d’insécurité économique. Pour maximiser leurs gains, les livreurs adoptent de ce fait des stratégies risquées basées sur l’« auto-accélération ».

En d’autres termes, ils choisissent de réduire leurs temps de pause ou d’augmenter leurs cadences de travail, espérant ainsi être mieux évalués par les algorithmes. Une situation qui favorise l’épuisement professionnel et l’émergence d’effets sur la santé mentale (états anxieux chroniques, risque de burn out).

Autres effets sur la santé : un tableau alarmant

Au-delà de la santé mentale, l’expertise de l’Anses met en lumière d’autres risques sanitaires liés à l’activité de livraison. Ainsi, cette expertise a identifié que 26,4 % des livreurs en Île-de-France ont subi un accident de la route.

Leur activité de livraison est par ailleurs à l’origine de troubles musculo-squelettiques, tels que des douleurs lombaires et des tendinopathies.

Elle perturbe aussi leurs rythmes circadiensLes rythmes circadiens sont des cycles d’une durée proche de 24 heures qui rythment de nombreux processus biologiques : alternance veille/sommeil, variations de la température corporelle, de la pression artérielle, production d’hormones, fréquence cardiaque, et influent sur la mémoire, l’humeur, les capacités cognitives, etc., ce qui peut avoir pour conséquences une fatigue chronique et, à plus long terme, des effets métaboliques délétères)

Enfin, les livreurs sont particulièrement exposés aux pollutions urbaines, ce qui se traduit par des risques respiratoires et cardiovasculaires accrus.

Ces effets sanitaires sont encore aggravés par le statut sociojuridique des livreurs : en leur imposant le statut d’« indépendants », les plateformes leur transfèrent la quasi-totalité des responsabilités liées au travail.

Les déterminants sociojuridiques du risque

Les plateformes ont une implication limitée concernant la prévention et la réparation en lien avec des accidents du travail. Plus généralement, il n’y a pas de suivi de la santé des livreurs.

En outre, cette structuration du travail limite la possibilité de construire des collectifs ou des stratégies d’entraide, ce qui accroît encore l’isolement professionnel des travailleurs.

De telles conditions ont des répercussions sur la santé physique, mentale ainsi que sur la vie personnelle et familiale des livreurs.

La situation est encore plus critique pour une partie des livreurs, à savoir ceux qui travaillent « sous compte loué ». Ces personnes, qui ne peuvent créer leur propre compte, louent l’identité et le compte d’un livreur officiellement inscrit sur la plateforme, moyennant une commission, car ils ne peuvent pas créer leur propre compte. Selon les chiffres de l’enquête Santé-Course, cette situation, qui concernerait les trois quarts des livreurs, leur coûterait mensuellement 528 euros en moyenne, sur un revenu brut de 1 480 euros.

Souvent sans papiers, ces travailleurs cumulent une absence totale de protection sociale, une surdépendance économique vis-à-vis du loueur du compte, une invisibilité statistique (aucune donnée les concernant), des prises de risques accrues (plus d’heures, moins d’arrêts), et une impossibilité de faire valoir des droits ou de déclarer un accident. Cette situation représente un enjeu de santé publique majeur, et une zone aveugle des dispositifs de prévention actuels.

Pour améliorer la situation des livreurs, l’Anses insiste sur la nécessité d’une affiliation obligatoire à un régime de sécurité sociale professionnelle, quel que soit le statut (salarié ou indépendant). Elle préconise également une couverture des accidents du travail pour les travailleurs indépendants et la mise à disposition de lieux de repos et de rencontre pour faciliter l’entraide.

Les experts soulignent également le risque que font courir les outils d’IA sur le monde du travail.

Quel encadrement pour l’IA en milieu professionnel ?

Les outils d’IA utilisés par les plateformes numériques permettent désormais de mesurer en temps réel une certaine forme de productivité.

Dans la logistique, par exemple, des algorithmes analysent chaque mouvement des préparateurs de commandes dans les entrepôts ; dans les centres d’appels, l’IA évalue le ton de voix, le débit de parole et le taux de conversion des téléopérateurs ; dans certains bureaux, des logiciels mesurent les frappes au clavier, les clics de souris ou le temps passé sur chaque application..

Cette quantification pose question, car elle réduit le travail à des métriques mesurables, mais ignore les dimensions relationnelles, créatives ou réflexives de l’activité professionnelle. Un bon service client ne se résume pas à un temps d’appel court, et la qualité d’un travail intellectuel ne se mesure pas à l’aide d’indicateurs parfois simplistes…

Face à ces dérives, le cadre juridique européen évolue. L’AI Act (règlement UE 2024/1689), entré en vigueur progressivement depuis 2024, classe les systèmes d’IA utilisés pour évaluer les performances des salariés parmi les « systèmes à haut risque » nécessitant un encadrement strict.

En France, à partir du 2 août 2026, tout travailleur soumis à une évaluation par intelligence artificielle devra obligatoirement en être informé. L’IA ne pourra plus fonctionner en autonomie totale : une supervision humaine active sera obligatoire, et aucune décision impactant un salarié (promotion, sanction, licenciement) ne pourra reposer exclusivement sur un algorithme.

Des risques qui concernent tous les travailleurs

La pression de la performance constante, sans possibilité de déconnexion, crée un climat d’anxiété permanente et expose les travailleurs à un stress chronique. Comme le montrent les études sur le management algorithmique, les décisions automatisées (affectation des tâches, évaluations) réduisent la marge de manœuvre des travailleurs et entraînent une perte d’autonomie.

Le recours à l’intelligence artificielle facilite également la fragmentation des contrats (microtâches, statuts hybrides), limitant l’accès aux protections sociales et menant à une précarisation des statuts des travailleurs.

Enfin, l’absence d’interactions humaines et de collectifs de travail aggrave la solitude et le sentiment d’insécurité, aboutissant à leur isolement et à une déshumanisation du milieu professionnel.

Si, actuellement, les travailleurs des plateformes sont les principaux concernés par cette situation, ces pratiques pourraient bientôt s’étendre à de nombreux secteurs d’activité et types d’emploi.

Quel avenir pour le travail ?

Au-delà des enjeux économiques ou technologiques, le management algorithmique et les conditions de travail mises en place par les plateformes de livraison traduisent un enjeu sociétal. On l’a vu, le modèle des plateformes, fondé sur la flexibilité et l’hyperoptimisation, externalise les risques sur les livreurs. Une question se pose aujourd’hui avec acuité : comment concilier innovation et protection des travailleurs dans un monde de plus en plus numérisé ?

Alors que la directive européenne 2024/2831 relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme doit être transposée en droit national d’ici novembre 2026, les acteurs publics disposent d’une fenêtre d’opportunité pour intégrer ces enjeux de santé dans les textes nationaux et inciter à la responsabilisation des plateformes.

Sans cadre réglementaire, l’implémentation de l’IA au travail risque d’étendre ces dérives à d’autres travailleurs, dans tous les secteurs. Avec l’introduction croissante de l’IA dans les entreprises, les salariés sont de plus en plus exposés à des mécanismes de surveillance algorithmique, de notation automatisée et de précarisation des statuts (contrats courts, indépendants). Surveillance intrusive, pression constante, et absence de recours pourraient se généraliser.

L’enjeu n’est donc pas seulement de protéger les travailleurs des plateformes, mais bien de repenser le travail à l’ère numérique pour éviter l’émergence d’une société où la surveillance, la précarité et le stress deviendront la norme. C’est l’avenir du travail qui est en jeu.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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01.04.2026 à 17:23

Aux États-Unis, la forte mobilisation des organisations religieuses contre les actions de l’ICE

Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

Aux États-Unis, de nombreuses organisations religieuses estiment que la chasse aux migrants à laquelle se livre l’ICE est contraire à leurs valeurs, et n’hésitent pas à le faire savoir.
Texte intégral (2490 mots)

Aux États-Unis, de plus en plus d’institutions religieuses se mobilisent pour protester contre les opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), dont l’objectif premier est de procéder à l’expulsion des supposés « millions de migrants clandestins » présents sur le sol du pays. Entre les recours juridiques, la mise en place de réseaux d’alertes ou encore l’aménagement des églises en espaces de refuge, elles jouent un véritable rôle dans la défense des sans-papiers.


Alors que de nombreuses Églises chrétiennes ont ouvertement fait part de leur opposition à la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février dernier, on observe depuis plusieurs mois que de plus en plus de responsables religieux américains contestent l’action des agents fédéraux de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE).

Loin d’être une réaction conjoncturelle, cette mobilisation s’est intensifiée tout au long de l’année 2025, au fur et à mesure que l’ICE se déployait sur l’ensemble du territoire et outrepassait son périmètre administratif et pénal. L’agence fédérale est normalement chargée de s’occuper des infractions au droit de l’immigration (personnes sans papiers et en situation irrégulière), des processus de reconduite aux frontières (rétention, expulsion) et, aussi, des enquêtes sur les filières criminelles transnationales impliquant des étrangers (traite humaine, blanchiment d’argent, fraude documentaire, narcotrafic, armes). Or elle a commencé à agir en négligeant aussi bien les procédures qui l’encadrent que son obligation de coopérer avec les autorités et les juridictions locales.

Ses agents de terrain – dont les effectifs ont doublé et devraient tripler sur les trois années à venir – se sont transformés en véritable milice armée agissant en toute impunité pour faire du chiffre.

Cette évolution, perçue comme une dérive régressive par de nombreux responsables religieux, alimente une critique morale qui aboutit à la remise en cause de l’ensemble des dispositifs légaux relatifs à la lutte contre l’immigration clandestine. La mobilisation, fortement portée par l’Église catholique, s’élargit en un véritable réseau interchrétien et interreligieux qui entre désormais directement en interaction avec le champ politique et judiciaire.

Mobilisation catholique

Tandis que le pape Léon XIV, lui-même américain, ne mâchait pas ses mots en dénonçant le virage en cours et en appelant à plus d’humanité aux États-Unis, la mobilisation s’est incarnée d’abord dans l’engagement de figures épiscopales majeures, telles que le cardinal Joseph Tobin, archevêque de Newark, véritable porte-voix de la dignité des migrants. Les diocèses des régions frontalières, aux fortes populations hispaniques, ont été particulièrement sensibilisés (n’oublions pas que la majeure partie des personnes arrêtées et expulsées par l’ICE sont originaires d’Amérique latine).

Des évêques du Nouveau-Mexique, comme Mgr John Wester de Santa Fe ou Mgr Peter Baldacchino de Las Cruces, se sont fait entendre, de même que, au Texas, Mgr Mark J. Seitz, d’El Paso, qui a explicitement appelé les agents de l’ICE à refuser d’exécuter des ordres injustes, s’inquiétant que « la frontière (soit) désormais partout ».

L’archevêque Gustavo García-Siller de San Antonio est allé plus loin. Il a dénoncé un système devenu « une industrie » honteuse, structuré autour d’intérêts économiques, notamment à travers les centres de détention privés. En effet, le budget de l’ICE est passé d’environ 9,7 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros) en 2025 à plus de 11 milliards de dollars (9,5 milliards d’euros) en 2026. Un plan pluriannuel, voté en octobre dernier, atteint plus de 60 milliards d’euros. Avec l’augmentation des effectifs de ses agents, ce budget colossal doit permettre l’extension massive des capacités de détention, estimée à 33 milliards d’euros.

L’évêque Mario Dorsonville, ancien auxiliaire de Washington, responsable des questions migratoires et aujourd’hui décédé, avait insisté de son côté en 2024 sur la responsabilité morale de l’Église à dénoncer la criminalisation des migrants. Les propos qu’il avait tenus restent, aujourd’hui, une sorte de référence pour les catholiques américains.

À Chicago, le cardinal Blase Cupich a également dénoncé les atteintes par l’ICE à la liberté religieuse des personnes interpellées, soulignant que les autorités fédérales entravaient de manière tout à fait illégale l’action pastorale et interdisaient les visites et l’exercice du culte aux personnes en détention.

À New York, le cardinal Timothy Dolan, pourtant estimé proche du gouvernement actuel, est devenu un détracteur régulier de ses politiques d’immigration.

Sur le terrain, un réseau dense d’acteurs religieux et laïcs s’est mis en place. Les jésuites y sont particulièrement présents à travers des figures comme le père Christopher Collins ou le père James Martin, qui articulent action pastorale, plaidoyer médiatique et engagement politique.

Des organisations comme le Jesuit Refugee Service USA, en lien avec les pays d’Amérique centrale, les Catholic Charities ou encore le NETWORK Lobby for Catholic Social Justice, lancent des actions en justice contre l’ICE au nom des personnes « enlevées ». L’action de ces structures permet de transformer une indignation morale en capacité d’action organisée.

Mobilisation interchrétienne et interreligieuse

Bien d’autres Églises américaines se font également entendre. L’Église épiscopalienne, sous l’impulsion de figures comme Michael Curry (ancien primat) et d’évêques diocésains comme John Harvey Taylor (Los Angeles), s’engage fortement contre les politiques de détention et les « raids ». Plus de 150 évêques épiscopaliens ont signé des déclarations communes dénonçant les pratiques de l’ICE.

Dans le monde luthérien, l’Evangelical Lutheran Church in America (ELCA), dirigée par Yehiel Curry, s’implique aussi, à travers ses synodes locaux, notamment dans le Minnesota (où se trouve Minneapolis, la ville où des agents de l’ICE ont abattu en janvier Renee Good et Alex Pretti) où Curry est en poste et où les luthériens sont nombreux. Leurs responsables ont eux aussi participé à des actions judiciaires pour garantir l’accès pastoral aux migrants détenus.

L’United Church of Christ, historiquement engagée dans les luttes pour les droits civiques, la Presbyterian Church (USA) ou encore la United Methodist Church prennent les mêmes positions publiques et soutiennent les mêmes réseaux d’accueil. Au final, on assiste à une convergence interchrétienne de la mobilisation, avec l’organisation de très nombreuses actions et manifestations communes.

La convergence dépasse enfin le cadre chrétien pour s’inscrire dans une dynamique interreligieuse. Des organisations musulmanes comme le Council on American-Islamic Relations (CAIR), ainsi que des réseaux juifs progressistes comme l’HIAS (Hebrew Immigrant Aid Society), accompagnent les coalitions religieuses de défense des migrants.

Dans certaines villes comme Chicago, Los Angeles ou Minneapolis, ces coalitions interconfessionnelles organisent des formations aux droits des personnes migrantes. Cela renforce la légitimité de la mobilisation, en la fondant sur des principes communs positifs de dignité humaine et de justice. Surtout, cette mobilisation empêche les leaders évangéliques soutenant l’ICE de monopoliser l’espace médiatique.

Une continuation du mouvement Black Lives Matter

La notion de « résistance morale » structure profondément cette mobilisation. Elle renvoie à une tradition historique de contestation de l’injustice légale, héritée notamment des mouvements abolitionnistes et des droits civiques. Elle se manifeste à la fois dans les discours – éditoriaux, sermons, déclarations publiques – et dans les pratiques. Elle transforme les acteurs religieux en « entrepreneurs moraux », capables de contester la légitimité d’une politique publique au nom de principes supérieurs.

Cela a récemment été le cas avec l’engagement des Églises dans le mouvement Black Lives Matter (BLM), contre le racisme systémique et la violence policière. Des figures religieuses comme le révérend William J. Barber II ou le révérend Al Sharpton se sont trouvés aux premiers rangs lors des mobilisations BLM. Les églises ont servi de lieux de rassemblement, d’organisation et de légitimation morale.

De la même manière, sur la question migratoire, les églises deviennent des espaces de refuge, de coordination et de contestation. La différence des publics concernés n’est d’ailleurs pas si « éloignée », puisqu’un préjugé raciste s’exprime fortement derrière la traque des sans-papiers, les agents de l’ICE pratiquant systématiquement le « délit de faciès ».

La mobilisation actuelle en faveur des sans-papiers a approfondi le maillage interchrétien et interconfessionnel, entamé dans le mouvement BLM. Elle ajoute, aux manifestations de rue, les actions de terrain disséminées, incluant recours juridiques et procédures institutionnelles.

Des paroisses, des églises et des réseaux associatifs ont mis en place des dispositifs d’accueil, parfois dans le cadre du mouvement des « sanctuary churches ». Des organisations, comme United We Dream ou Faith in Action, collaborent avec des communautés religieuses pour organiser des réseaux d’alerte en cas de raids. Des bénévoles accompagnent les migrants dans leurs démarches juridiques, financent des avocats et assurent une présence dans les centres de détention.

Ces actions traduisent le passage d’une mobilisation morale à une véritable infrastructure de solidarité, capable de répondre concrètement à la logique d’expansion territoriale de l’ICE.

Impact politique

La mobilisation religieuse anti-ICE entre aussi directement en interaction avec le champ politique. En février 2026, un groupe de 44 représentants démocrates – dont la plupart sont catholiques – mené par Rosa DeLauro du Connecticut, et incluant des figures comme Nancy Pelosi, Joaquin Castro ou James McGovern – s’est publiquement opposé à l’expansion de l’ICE. Leur déclaration a explicitement mobilisé des arguments moraux et religieux, dénonçant une politique incompatible avec la dignité humaine.

De la sorte, même si la Chambre des représentants, où les républicains sont à peine majoritaires (218 sièges contre 214), a voté, fin mars l’intégration de l’ICE dans le budget du Departement of Homeland Security – le ministère dont dépend l’ICE –, les arguments des démocrates, qui dénoncent l’absence de contrôle des recrues à tous les niveaux, le surarmement « effrayant » et les salaires disproportionnés, ont porté au Sénat. Bien qu’à majorité républicain (53 sièges contre 47), ce dernier a voté le budget du DHS sans y inclure le financement de l’ICE. À ce jour, le budget 2026 de l’ICE est bloqué, même si la loi exceptionnelle votée en juillet 2025, le One Big Beautiful Bill Act, continue de lui assurer un financement faramineux.

Intervention de Bernie Sanders, sénateur du Vermont, Forbes.

Enfin, il faut souligner que si plusieurs figures conservatrices, comme le speaker républicain de la Chambre Mike Johnson, tentent de justifier les politiques migratoires par des références bibliques, d’autres semblent hésiter. Ainsi, le vice-président J. D. Vance, qui affiche volontiers son catholicisme, a dans un premier temps raillé les évêques qui s’indignaient des coupes totales de subventions fédérales pour les associations de terrain, les traitant en substance de grippe-sous grincheux, avant de s’en excuser, reconnaissant le caractère excessif de ses propos. Même s’il manifeste pour l’instant un solide optimisme sur les performances de l’ICE, il pourrait tenter d’infléchir sa position, tout comme il cherche à le faire (et à le faire savoir) à propos de la guerre en Iran

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