29.09.2026 à 15:50
Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur
L’ESSENTIEL
Le discours de Léon XIV en matière de politique internationale dessine une vision qui condamne les logiques de puissance et les impérialismes au profit de la diplomatie, du droit et des institutions multilatérales.
L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : le pape voit l’Union européenne comme une construction dépassant les rivalités nationales.
Durant son séjour en France, il a combiné valorisation de l’héritage chrétien national et dénonciation des nationalismes, tout en soulignant que l’accueil des étrangers et des marginalisés serait un marqueur de son pontificat.
L’Europe occupe une place centrale dans cette vision : Léon XIV défend l’Union européenne comme un dépassement des rivalités nationales, tout en réinterprétant les « racines chrétiennes » du continent à la lumière de son histoire et de son évolution culturelle.
Le pape cherche en France un équilibre entre identité et ouverture : il valorise l’héritage chrétien national tout en dénonçant les nationalismes et en affirmant l’accueil des étrangers et des marginalisés comme un marqueur de son pontificat.
L’encyclique Magnifica Humanitas publiée en mai 2026 a attiré l’attention avant tout parce que le pape y abordait de front la question de l’intelligence artificielle et de ses dangers. Mais ce texte important, première encyclique du pape Léon XIV, comporte également une prise de position en matière de politique internationale. Le souverain pontife a répété et développé ces idées ce 28 septembre, à l’occasion du discours qu’il a prononcé à Metz.
La culture de la force et de la violence est rejetée, ce qui aboutit à une condamnation des jeux de puissance et des impérialismes. Fait remarquable, ce texte emprunte à la théorie politique pour construire un récit moral. L’encyclique condamne le pragmatisme et le réalisme cynique, auxquels elle oppose la défense du multilatéralisme.
Le rejet explicite de la Realpolitik renvoie d’ailleurs à un débat ancien, celui qui a opposé au XIXᵉ siècle le Vatican de Pie IX à l’Allemagne du chancelier Otto von Bismarck. La dialectique du Kulturkampf voyait s’affronter la vision transnationale du Vatican et celle de l’État-nation moderne. La reprise du combat contre la Realpolitik n’est donc pas anodine. Elle représente une prise de position dans laquelle le multilatéralisme, la diplomatie et la concertation apparaissent comme les seules voies pour la paix face à un réalisme qui se traduit de manière quasi automatique par le recours à la force : la compétition entre États et l’absence d’autorité supérieure font de la puissance et, en dernier ressort, de la force, les instruments privilégiés de l’action internationale.
Ainsi, ces définitions historiques et politiques contribuent aujourd’hui à définir des catégories morales. De ce point de vue, il faut noter que la défense du multilatéralisme n’est pas celle d’un principe abstrait : elle traduit une vision institutionnelle du nouveau pape qui, à Ankara en novembre 2025, lors de son premier déplacement international, esquissait déjà une défense des institutions multilatérales – référence reprise lors du discours prononcé à Paris devant l’Unesco, ce 25 septembre.
Magnifica Humanitas pose les bases de la prise de position sur l’Europe telle qu’évoquée dans le discours prononcé par Léon XIV à Metz. Déjà lors de sa visite en Espagne, en juin dernier, le pape avait parlé de la « vocation spécifique » de l’Europe en appelant à faire progresser le processus de l’Union européenne, qualifié de « don pour toute la famille humaine ». L’UE apparaît comme un lieu privilégié d’appréciation de la complexité : la capacité de concilier les exigences politiques modernes avec la conscience des aspects négatifs des définitions identitaires, et donc des vulnérabilités nationalistes, est mise en avant par le disciple de saint Augustin, qui relie cette vocation à la mission que l’Europe doit accomplir.
Dans le discours de Metz, on peut aussi observer comment le pape réactualise le discours sur les « racines chrétiennes de l’Europe » en l’interprétant d’une façon qui prend en compte l’évolution historique et culturelle qu’il associe au fait religieux en général et à l’évolution chrétienne.
Ici encore, le mécanisme est celui d’invoquer des figures fondatrices, comme Robert Schuman et Alcide De Gasperi, pour associer la perception d’une histoire personnelle à la dimension chrétienne qui débouche sur une réalisation institutionnelle. Léon XIV contrecarre les récits nationaux, en citant Schuman pour souligner la nécessité de surmonter l’opposition entre identités culturelles et en insistant sur la dimension chrétienne de l’Europe, perçue comme un processus fondé sur le droit et la paix, qui vise à encadrer la puissance, voire à y renoncer.
Les conséquences de cette vision sont extrêmement claires : le rejet des impérialismes et des nationalismes apparaît comme une indication politique très nette. Il faut cependant remarquer comment le pape, lors de la veillée du 25 septembre au Stade de France, à Saint-Denis, a placé sa rencontre avec les jeunes sous l’égide de l’histoire sainte de la France. Par certains côtés, la mise en exergue des figures historiques d’une Église nationale pourrait apparaître comme contradictoire par rapport à la vision politique qui rejette le nationalisme en soutenant le processus d’Union européenne.
C’est probablement le signe d’une tentative de conciliation entre la dimension d’une identité nationale concentrée sur l’exemplarité des figures religieuses, et donc détachée de la composante politique, alors que le projet politique, la « mission » exprimée par le pape, trouve dans l’UE et dans les institutions un lieu de réalisation privilégié. Dans le contexte d’une Église française traversée par d’importantes mutations, parfois porteuses de tensions, et d’une société déjà marquée par les enjeux de l’élection présidentielle de 2027, le pape cherche à incarner une vision susceptible de rassembler l’ensemble des catholiques, sans renoncer à porter avec force un message d’accueil des étrangers et des personnes marginalisées. La déclaration de Metz, qui insiste particulièrement sur ce point, comme la visite à la maison Bakhita à Paris en témoignent. Il entend également se démarquer clairement des tentations nationalistes.
Le discours de Metz est chargé de la symbolique spécifique associée, d’un côté, à Robert Schuman et, de l’autre, à un territoire, la Moselle, qui illustre le dépassement des rivalités meurtrières entre la France et l’Allemagne. Le message s’étend donc outre-Rhin ainsi qu’à une Europe entière dans laquelle les forces nationalistes connaissent actuellement un regain qui pourrait entraîner des conséquences centrifuges sur l’UE.
Il ne s’agit probablement pas ici d’opérer un rejet violent qui séparerait le bon grain de l’ivraie, mais d’offrir une lecture inclusive permettant de faire entendre dans l’ensemble des composantes de la société, et donc des croyants, les messages fondamentaux d’une Église qui s’oppose à la brutalisation du monde et, d’une manière plus spécifique, au retour des nationalismes en Europe.
La grande ferveur observée autour de la visite de Léon XIV en France est certainement interprétée par le pape comme un signe en ce sens dont il conviendra d’analyser la portée dans les prochains mois.
Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.09.2026 à 15:20
Jean-Daniel Lalau, Professeur de nutrition, PériTox, UMR_I 01, Université de Picardie Jules Verne, et service d’endocrinologie-diabétologie-nutrition, CHU d’Amiens, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
L’ESSENTIEL
Wegovy et Mounjaro sont les deux grands représentants des nouveaux traitements médicamenteux de l’obésité.
Ils sont désormais remboursables sous conditions en médecine de ville.
Le traitement nutritionnel et l’activité physique adaptée doivent être maintenus tout au long de la prescription.
Wegovy et Mounjaro font partie de ces nouveaux traitements médicamenteux de l’obésité, administrés par voie injectable. Jusqu’alors, leur coût élevé – pour les doses les plus fortes (en euros par mois, près de 200 euros pour le Wegovy et un peu plus de 430 euros pour le Mounjaro) n’était pas pris en charge par l’Assurance-maladie.
À lire aussi : Ozempic, Wegovy : quels risques d’usage détourné avec ces médicaments pour le diabète et l’obésité ?
Depuis le 15 juin 2026, Wegovy FlexTouch (sémaglutide) et Mounjaro KwikPen (tirzépatide) sont remboursables en médecine de ville (Mounjaro est également remboursé dans le diabète de type 2, souvent lié à l’obésité).
Le remboursement est partiel, à hauteur de 65 %. Il en résulte un reste à charge qui s’élève, en arrondissant, de 50 à 150 euros par mois, selon le produit et la posologie.
De plus, l’accès au remboursement se fait sous condition : un âge de 18 ans et plus, un indice de masse corporelle (IMC) initial supérieur ou égal à 40 kg/m², ou alors à 35 kg/m² couplé à une comorbidité, c’est-à-dire à une pathologie bien spécifique. Assez nombreuses, les pathologies concernées sont listées sur le site de l’Assurance-maladie. Citons notamment l’hypertension artérielle, le diabète de type 2, l’apnée du sommeil et les lombalgies.
Enfin, le sujet doit être en échec d’un traitement nutritionnel bien conduit (sa perte de poids à six mois doit être inférieure à 5 %), et augmenter l’activité physique.
Pour donner lieu à remboursement, la première prescription de Wegoy ou Mounjaro doit être délivrée par un médecin considéré par l’Assurance-maladie comme un « expert dans la prise en charge de l’obésité ». Il s’agit principalement des médecins spécialistes en endocrinologie-diabétologie-nutrition exerçant en centre hospitalier universitaire (CHU), dans un centre spécialisé de l’obésité (CSO) ou en lien avec un CSO, en structure de soins médicaux et de réadaptation (SMR, mentions « gastro-entérologie » et « endocrinologie, diabétologie, nutrition »).
Le renouvellement de la prescription peut ensuite être effectué par tout médecin.
Wegovy et Mounjaro sont des peptides (des « mini-protéines ») qui se présentent sous forme de seringues injectables par voie sous-cutanée. Ces médicaments reproduisent tous deux l’action du GLP-1 (glucagon-like peptide-1), une hormone sécrétée par l’intestin. On parle ainsi d’ « analogues du GLP-1 » ou « d’agonistes du récepteur du GLP-1 »). Ces agents ralentissent la vidange gastrique, réduisent l’appétit et les compulsions et favorisent la satiété. Leurs effets secondaires sont de même nature.
On notera toutefois une différence entre les deux spécialités pharmaceutiques. Le Mounjaro correspond à ce que l’on appelle un double agoniste, pour l’hormone GLP-1 donc, aussi pour une autre hormone intestinale : le GIP (glucose-dependent insulinotropic polypeptide). Cette particularité lui confère encore plus de puissance d’action.
Comment choisir entre le Wegovy et le Mounjaro ? Le choix est laissé au prescripteur. Les critères seront l’efficacité, la tolérance et le reste à charge : le Mounjaro est plus puissant et mieux toléré (au plan intestinal), tandis que le reste à charge est moindre avec le Wegovy.
L’efficacité des traitements médicamenteux de l’obésité est avérée. La perte moyenne de poids est d’environ 15 % à un an et plus avec le Wegovy (à 2,4 mg dans l’essai STEP-1) et de 15 à 21 % en fonction de la dose avec le Mounjaro (de 5 à 15 mg, essai SURMONT-1).
En moyenne, disons-nous. Dans les faits, un petit contingent de patients perd peu. Selon l’autorisation de mise sur le marché (AMM), il est recommandé d’interrompre le traitement en cas de perte de poids inférieure à 5 % (dans un intervalle de six à douze mois après le démarrage du traitement, à la dose maximale tolérée). En revanche, d’autres personnes peuvent perdre plus de 20 %. Du jamais vu jusqu’alors avec des médications !
À ce sujet, on dispose de peu d’éléments prédictifs de l’importance de la perte de poids. Il est logique toutefois d’attendre un surcroît d’efficacité dans l’obésité rapidement évolutive, pas trop ancienne, avec hyperphagie (chez ceux qui mangent en grande quantité) et avec les doses les plus élevées. À noter aussi que les résultats sont meilleurs chez les femmes, mais l’écart est faible, et moins bons en cas de diabète de type 2 associé.
L’efficacité, cependant, ne doit pas être évaluée à l’aune de la seule perte de poids. En effet, l’objectif thérapeutique est plus large : il est d’abord et avant tout l’amélioration de la qualité de vie.
Le questionnement des patients sur la dangerosité des traitements émerge rapidement en consultation lors de la présentation d’une nouvelle médication, et sans doute plus fortement encore à la suite des ravages provoqués par les premiers médicaments antiobésité (dont le tristement célèbre Médiator). Aussi une information circonstanciée est-elle requise pour aller au-devant des appréhensions.
En l’occurrence, les médicaments dont nous parlons ici sont certes récents, mais ils sont utilisés depuis quelques années dans plusieurs pays, et ce, après plusieurs années encore d’études précliniques et cliniques. Surtout, ils appartiennent à la famille des incrétino-mimétiques (qui reproduisent les effets du GLP-1 et du GIP) qui est ancienne (le précurseur, le Byetta, a intégré le marché américain en 2005).
À lire aussi : Obésité : pourquoi les nouveaux médicaments ne sont pas des remèdes miracles
Ces agents ont d’abord été utilisés comme antidiabétiques, avec pour la première fois une perte de poids significative. Cette perte a conduit à proposer une posologie plus forte pour l’obésité (le sémaglutide à 1 mg – commercialisé sous le nom d’Ozempic – est ainsi passé à 2,4 mg sous la dénomination Wegovy), ou à combiner les actions sur le GLP-1 et le GIP comme évoqué pour le Mounjaro.
Fait essentiel : cette classe de médicaments s’est avérée cardioprotectrice. Nous nous inscrivons ici à l’opposé des premiers médicaments antiobésité néfastes pour le cœur !
Les médicaments efficaces et dénués d’effets secondaires n’existent pas. En l’occurrence, les effets secondaires sont ici surtout d’ordre digestif. Ils peuvent se révéler gênants, sans être graves pour autant : il s’agit de nausées, de vomissements ou de diarrhées, parfois une constipation.
Ces effets surviennent principalement durant la phase d’augmentation de la posologie, ils cessent généralement secondairement. Le taux d’arrêt est d’ailleurs faible (mais il est vrai que l’on poursuit parfois un traitement antiobésité qui n’est pas parfaitement toléré, mais qui s’avère efficace sur le poids).
Une grande prudence doit toutefois être accordée aux situations de perte de poids importante et rapide. Il convient de soulever alors les hypothèses suivantes : intolérance gastro-intestinale ? Trouble de la conduite alimentaire méconnu ? Réduction trop importante de l’alimentation ?
On comprend ainsi l’importance d’identifier les personnes à risque de carences nutritionnelles avant d’instaurer le traitement. Il y a un risque, en particulier, de réduction de la masse et de la fonction musculaire (sarcopénie). Une grande vigilance s’impose de ce fait chez le sujet âgé.
Il faut aussi connaître les antécédents biliaires en raison du risque accru de lithiase (le ralentissement de l’intestin déjà évoqué pour l’estomac touche aussi les voies biliaires).
On pourrait objecter que recourir à ces médicaments antiobésité revient à chercher un résultat rapide en s’affranchissant des modifications du mode de vie. Mais force est de reconnaître qu’il n’y a pas d’autre traitement aussi efficace, si l’on excepte la chirurgie de l’obésité qui est invasive et qui impose des contraintes ; quant aux modifications du comportement alimentaire, elles sont plus que difficiles à mettre en place et à maintenir.
Fait choquant, les consultations de diététique, d’activité physique adaptée et de psychologie sont peu ou pas remboursées (et l’on regrette très vivement que les diététiciens français soient quasiment les seuls en Europe à avoir un parcours de formation de deux ans seulement). Les médecins nutritionnistes, eux, sont peu nombreux, en corrélation inverse même avec la médiatisation de leur discipline.
Qu’il soit bien dit, enfin, que le traitement médical ne peut pas guérir la ou les causes de l’obésité.
Le groupe de travail sur les traitements médicamenteux de l’obésité « recommande de ne pas faire des prescriptions à titre temporaire ». Nous pensons pour notre part que cette position peut être nuancée. Il est raisonnable d’espérer, en effet, que certains patients puissent, sinon maintenir, à tout le moins préserver une perte de poids significative après arrêt.
Pourquoi cela ? Parce qu’après avoir obtenu un résultat important sur le poids après tant d’années d’échec et de perte d’estime de soi, la restauration de la confiance en soi et de la mobilité peut faire mieux adhérer aux préceptes d’une vie saine et tenter de s’émanciper de la médication.
À lire aussi : Nouveaux médicaments antiobésité : l’arrêt des injections entraîne une reprise de poids beaucoup plus rapide que prévu
L’étude SURMOUNT-4 a d’ailleurs montré qu’un patient participant à l’essai sur six mois conservait au moins 80 % de sa perte de poids initiale après arrêt du tirzépatide (le principe actif du Mounjaro).
En outre, le raisonnement ne doit pas nécessairement se tenir selon la loi du « tout ou rien » (soit la pleine dose, soit plus rien) : on peut très bien imaginer une réduction à terme de la dose ou un recours à la forme orale qui devrait bientôt être disponible (pour le sémaglutide). Cela permettrait ainsi de disposer de formules moins efficaces pour le poids, certes, mais qui pourraient jouer le rôle de consolidation de l’importante perte de poids initiale.
Le remboursement de ces médicaments représente une avancée majeure, mais avec des implications.
Pour le sujet soigné, il incombe de maintenir les habitudes de vie saines tout au long du traitement.
Les prescripteurs, eux, ont une double tâche : délivrer une information circonstanciée avant la mise en place du traitement ; assurer ensuite un suivi régulier de l’efficacité et de la tolérance, selon une approche biopsychosociale dépassant le seul plan pondéral.
La collectivité, enfin, doit être informée des bonnes pratiques de prescription et de l’impact médico-économique.
Jean-Daniel Lalau déclare des activités de travaux scientifiques, conseil, conférence ou colloque pour le compte de AstraZeneca, Boehringer Ingelheim, Eli Lilly, Novo Nordisk, Sanofi.
29.09.2026 à 15:19
Michel Robert, Professeur des Universités, Université de Montpellier
L’ESSENTIEL
Les centres de calcul et de données sont des infrastructures critiques dans notre monde numérique. Leurs tailles et leurs capacités de calcul explosent, en lien avec l’essor de l’intelligence artificielle générative.
De nombreux projets de constructions sont en cours, en France et à l’étranger.
Mais à l’heure où leur rentabilité est questionnée, et où certains peinent à être alimentés avec suffisamment d’électricité, se posent des questions simples et néanmoins cruciales : que sont ces centres de données et de calculs, au juste ? De quoi dépendent-ils ?
Le développement des usages du numérique s’appuie sur des centres de données ou data centers qui constituent le socle physique principal du monde numérique et de l’IA. Ils permettent, par exemple, le stockage sécurisé des transactions et des données des clients des banques, la diffusion de films et de séries en streaming, les jeux en ligne avec les questions de latence des temps de réponse, la gestion des interactions des réseaux sociaux en temps réel, l’archivage de photos ou de vidéos, les services numérisés de l’État et les enjeux de souveraineté, etc.
Le terme data center se traduit en français par « centre de données » ou « centre de traitement des données » ou encore historiquement « centre informatique ». Mais, avec l’essor de l’IA (intelligence artificielle) et des besoins croissants en calcul haute performance, les infrastructures modernes ne se limitent plus au stockage de données : elles peuvent aussi intégrer des capacités massives de traitement et de calculs intensifs.
À strictement parler, il faudrait donc appeler ces infrastructures critiques « centres de données et de calcul » (CDC), ou bien en anglais, Compute and Data Center. Celles-ci sont ancrées dans le réel, ce qui contraste avec une perception quelque peu « éthérée » du numérique, donnée en partie par son ubiquité, et aussi par le vocabulaire utilisés (cloud computing, fog computing).
Un CDC est une installation industrielle conçue pour des opérations de stockage et de traitement de données qu’on peut décomposer en plusieurs zones :
salles des machines abritant des serveurs, c’est-à-dire des machines physiques ou virtuelles qui exécutent des applications et stockent des données, des baies de stockage de données (cartes mémoire, disques) et des équipements de réseaux de communications (routeurs, commutateurs, câbles et équipements pour interconnecter les serveurs et assurer la connectivité externe) ;
zones de refroidissement : climatisation, ventilation ou systèmes de refroidissement liquide pour maintenir une température optimale ;
infrastructures électriques : pour éviter les coupures et assurer un service sans interruption 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, des systèmes dits « redondants » assurent l’alimentation électrique (onduleurs, générateurs, batteries). La consommation d’énergie électrique s’explique par des serveurs informatiques énergivores, le refroidissement et le fonctionnement sans interruption avec des lignes électriques redondantes pour assurer une qualité de service qui peut être pondérée en fonction des usages ;
zones des systèmes d’information, sécurité informatique (cyberattaques, fuites de données, pannes), logiciels (systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring, sauvegardes et archivages…) ;
zones logistiques : sécurité physique, contrôle d’accès, caméras, détecteurs d’incendie, etc. (logiciels, systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring…) ;
zones de vie et de travail.
Avant de pouvoir installer un CDC quelque part, tous ces sous-ensembles doivent être caractérisés avec précision, en fonction des spécificités des territoires les accueillant, car la nature des équipements, les techniques de calcul et celles de refroidissement auront un impact sur les ressources nécessaires (énergie électrique et eau) et les populations concernées.
Résumons le chemin parcouru. Notre point de départ est en 1946 : le premier ordinateur électronique, l’ENIAC, composé de relais et de tubes électroniques, d’une puissance électrique de 150 kilowatts, en gros l’équivalent de 150 aspirateurs allumés, d’un poids de 30 tonnes, pour une performance de calcul de 5 000 additions par seconde.
Dans les années 1970, les ordinateurs IBM dépassent le million d’opérations par seconde grâce aux progrès technologiques (les transistors, puis les circuits intégrés qui possèdent quelques dizaines puis quelques milliers de transistors sur un substrat de silicium).
Aujourd’hui, les progrès spectaculaires en microélectronique permettent de fabriquer des processeurs intégrant plus de 100 milliards de transistors sur des surfaces de silicium de quelques centimètres carrés, et de produire industriellement des supercalculateurs dont la complexité dépasse aujourd’hui un milliard de milliards (10¹⁸) d’opérations par seconde pour moins de 20 mégawatts de puissance électrique (soit 20 000 aspirateurs !).
Autrement dit, en huit décennies, les performances d’un supercalculateur ont été multipliées par un facteur de l’ordre de 200 000 milliards ! Ceci a permis la miniaturisation des fonctions de calcul (apparition du premier PC, des ordinateurs portables avec batteries intégrées, des tablettes, des smartphones…) et la naissance d’un monde numérique interconnecté.
Il est à noter que les principes d’architectures des Central Processing Unit (CPU), énoncés au siècle dernier par John von Neumann et inspirés des travaux d’Alan Turing, s’appliquent toujours.
Ils reposent sur une unité arithmétique et logique, une unité de contrôle, une zone mémoire pour stocker les données et les instructions, et enfin les entrées/sorties pour assurer la communication avec le monde extérieur. Bien entendu, les technologies et les fonctionnalités sont aujourd’hui plus performantes et conduisent à cinq niveaux superposés : les circuits intégrés englobant des unités de traitement indépendantes (les « cœurs ») ; les MCM (pour Multi Chips Module ou intégration 3D de puces silicium CPU, GPU, mémoire) ; les calculateurs et serveurs ; et, enfin, les CDC.
Les goulots d’étranglement et les limites physiques sont les mêmes pour ces différents niveaux d’intégration : gestion des espaces mémoire, communications – en particulier calculs et mémoires, parallélisme, performances en vitesse et consommation d’énergie…
Il existe plusieurs modèles de CDC, adaptés aux différents besoins en matière de sécurité, de souveraineté et de sobriété :
les CDC gérés en interne pour ses propres besoins ;
les CDC externalisés, en louant de l’espace dans un data center tiers pour y installer ses propres équipements ;
les CDC cloud d’opérateurs, où les ressources sont virtualisées et accessibles à la demande ;
les CDC dits « hyperscale » pour gérer des volumes de données massifs et, plus récemment, des baies de calculs GPU adaptés aux intelligences artificielles génératives.
Les accélérateurs GPU distribuent les calculs matriciels sur des milliers d’unités (cœurs), contrairement aux CPU, limités à quelques cœurs plus complexes et aux traitements séquentiels. Dotés de mémoires intégrées très rapides, mais limitées en capacité, ils offrent ainsi un gain de performance pour les apprentissages et les inférences des IA génératives, au prix de puissances électriques de plus en plus élevées de plusieurs centaines de watts.
La dimension des matrices (ou des paramètres) dans les modèles de langage joue un rôle clé dans leurs performances et dans leurs besoins en ressources. Pour un LLM (Large Language Models) conçu pour traiter des tâches complexes de compréhension et de génération de langage, la taille est généralement mesurée en milliards de paramètres sollicitant plusieurs dizaines de milliers de GPU. Pour donner un ordre de grandeur, la multiplication de deux matrices de dimension 4096×4096, nécessite un nombre d’opérations arithmétiques de l’ordre de 68 milliards (sans optimisation).
Cette augmentation rapide du nombre de GPU pour les apprentissages et les inférences, liée à une augmentation de la densité et de la puissance électrique des circuits intégrés a pour conséquence la multiplication de projets de CDC dépassant aujourd’hui un milliard de watts de puissance électrique.
Les CDC s’ajoutent ainsi aux centrales électriques, aux réseaux de transport et de communications, aux chaînes de production, et ils en dépendent.
Leur fonctionnement a des impacts environnementaux et sociétaux : ressources nécessaires pour les équipements et le fonctionnement (énergie électrique, eau), artificialisation des sols, émissions (bruit, îlots de chaleur) et rejets (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants), enfin, gestion de l’obsolescence des matériels…
À lire aussi : Chaleur, eau, électricité : et si les déchets des data centers devenaient des ressources (ou vice versa) ?
Les défis sont donc nombreux (sobriété énergétique, sécurité, suivi des impacts) et nécessiteront des efforts d’adaptation, de créativité, de régulation et de transparence.
Cette expansion fulgurante se heurte ainsi à des limites économiques et physiques. Comme le soulignent les actualités récentes, l’infrastructure IA progresse à un rythme que le marché peine à suivre. Selon le PDG d’IBM, équiper plus de 100 gigwatts (GW) de capacité des CDC pourrait coûter entre 6 000 milliards et 8 000 milliards de dollars. Pour rentabiliser un tel investissement, il faudrait générer des revenus à une échelle sans précédent.
À Loughton, à moins de 30 kilomètres de Londres, un autre défi se pose : trouver suffisamment d’électricité pour alimenter le méga data center IA de Nscale, d’une puissance de 90 mégawatts (MW). Le projet, déjà retardé, bute sur une contrainte simple mais critique : l’insuffisance des capacités du réseau électrique local !
Michel Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.09.2026 à 14:37
Gilles Ivaldi, Chercheur en science politique, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Après les accusations d’antisémitisme à l’encontre de Jordan Bardella et l’affaire du policier municipal de Carcassonne, le Rassemblement national est à nouveau soupçonné d’accueillir des militants racistes ou antisémites.
Le début de campagne du RN a confirmé une stratégie économique « attrape-tout » (retraite à 60-62 ans et réduction massive des déficits) aux dépens de sa crédibilité. Par ailleurs, le parti n’a pas clarifié ses positions sur l’Europe et sur l’Ukraine.
Le RN est aujourd’hui le grand favori du scrutin présidentiel de 2027. Ces faiblesses pourraient-elles le handicaper ?
Si elle aborde incontestablement cette précampagne présidentielle en position de force dans les intentions de vote, Marine Le Pen est aujourd’hui confrontée à plusieurs difficultés, qui révèlent certaines lignes de tension persistantes au sein de son mouvement.
Trois grands défis se dessinent du point de vue programmatique, organisationnel et stratégique, qui constituent autant d’enjeux fondamentaux pour une possible victoire en mai prochain.
Face aux inquiétudes très fortes des Françaises et des Français, un premier défi pour le RN concerne son programme pour la présidentielle.
L’économie politique de Marine Le Pen est avant tout un « social-populisme » de crise qui place la question sociale au cœur des préoccupations sur les salaires, les baisses de TVA ou les retraites. Si ce social-populisme a fait ses preuves auprès des catégories populaires – employés, ouvriers – qui votent en masse pour le RN, il s’agit aussi, on le voit, pour Marine Le Pen de séduire le peuple de droite et de rassurer des milieux entrepreneuriaux encore méfiants face aux promesses de la candidate d’extrême droite.
Ce grand écart programmatique n’est pas nouveau et la précampagne témoigne de la continuité d’une stratégie « attrape-tout » amorcée dès 2017, visant à proposer un package sur mesure à chaque segment de l’électorat – retraite à 60-62 ans d’un côté, réduction massive des déficits de l’autre –, aux dépens de la cohérence doctrinale, nonobstant de nombreuses interrogations en matière de chiffrage.
Une même ambivalence est visible à l’international. Les déclarations récentes au sein du RN sur l’arrêt de l’aide financière à l’Ukraine montrent, si besoin était, la permanence des ambiguïtés de la formation lepéniste vis-à-vis de la Russie de Vladimir Poutine et des relations qu’elle envisage d’entretenir avec l’Union européenne. Le RN n’a pas abandonné son vieux projet d’Europe des nations souveraines et indépendantes, qu’il défend avec ses alliés europhobes au sein du groupe des Patriotes pour l’Europe au Parlement européen. Contrairement au pragmatisme d’une Giorgia Meloni en Italie, Marine Le Pen se projette encore dans une logique d’affrontement direct avec Bruxelles.
Quant aux canicules de l’été, elles auront mis en lumière l’absence de véritable réflexion écologique au sein d’un parti qui a longtemps voulu minimiser les effets du changement climatique et s’en remet désormais à son « plan clim’ ». Parallèlement, le RN continue, comme ses alliés européens, de vouloir détricoter le Pacte vert de l’UE et tente d’instrumentaliser électoralement le coût de la transition écologique et de « l’écologie punitive » pour le portefeuille des Françaises et des Français.
Le second grand défi auquel le RN est confronté est d’ordre organisationnel.
Les tensions qui se sont fait jour entre les proches de Marine Le Pen et ceux de Jordan Bardella depuis juillet – avec notamment l’expulsion de François Durvye – nous renvoient à l’histoire d’une famille politique déchirée par les factions, les ambitions personnelles et le combat des chefs depuis les années 1970, et dont la scission mégrétiste de 1999 avait constitué un épisode particulièrement délétère pour le parti.
De nombreuses interrogations ont émergé ces dernières semaines quant au rôle et à l’implication réelle de Jordan Bardella dans la suite de la campagne. Les controverses suscitées par la tournée européenne de ce dernier et ses prises de positions contradictoires sur le voile ou les retraites laissent planer le doute quant à l’alignement du président du RN avec les orientations de sa candidate.
Le retour en grâce de Marion Maréchal après son échappée chez Éric Zemmour, et l’importance croissante des proches de Marine Le Pen – Philippe et Nolwenn Olivier, Marie-Caroline Le Pen en tête – sont autant d’indicateurs du népotisme d’un clan qui a, lui aussi, traditionnellement prévalu au sein du parti, et qui revient en force aujourd’hui. Le prochain congrès d’octobre livrera de précieuses indications quant aux équilibres internes et au poids des proches de Jordan Bardella dans le futur organigramme du RN.
Côté forces vives, l’affaire du policier municipal de Carcassonne a posé de nouveau l’épineuse question des « brebis galeuses », évoquées par Jordan Bardella, et de l’ancrage du vivier militant du RN dans les milieux d’extrême droite les plus radicaux. Les scrutins récents ont illustré la difficulté de trouver des personnalités crédibles sur le terrain – on se souvient de l’échec du « plan Matignon » aux législatives de 2024 –, doublée, déjà, de révélations sur le profil sulfureux de certains candidats et la présence de propos racistes, antisémites et complotistes sur les réseaux sociaux.
Si elles restent encore à confirmer, les révélations récentes de Mediapart sur les propos antisémites et complotistes qu’aurait tenus Jordan Bardella au début de sa carrière viennent jeter le doute sur la véritable rupture par le RN avec son ADN d’extrême droite (Jordan Bardella annonce porter plainte contre Mediapart pour diffamation, ndlr).
Le troisième et dernier grand défi est d’ordre stratégique et renvoie à la recherche d’un équilibre toujours précaire entre radicalité et crédibilité, qui est au cœur de la « dédiabolisation » depuis l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du parti en 2011.
Là encore, la précampagne illustre l’enjeu pour la candidate d’extrême droite d’articuler une offre politique crédible et suffisamment rassurante pour un électorat modéré de second tour, sans pour autant se départir de son agenda radical qui continue, lui, de parler à sa base traditionnelle.
Côté crédibilité, Marine Le Pen tente, on le voit, d’endosser l’habit de présidente en promettant un plan de rétablissement des finances publiques de 125 milliards d’euros d’économies, une trajectoire budgétaire vertueuse et un dégraissage de l’État, de nature à séduire par ailleurs l’électorat de droite qu’elle convoite pour avril prochain.
Côté radicalité, la candidate du RN a remis sur la table sa proposition très controversée – y compris au sein de son parti – d’interdiction du port du voile dans l’espace public. Elle continue par ailleurs de défendre le projet d’un référendum pour inscrire la « priorité nationale » dans la Constitution française, en opposition directe avec les principes d’égalité, d’universalité et de solidarité nationale inscrits dans les textes constitutionnels.
Ses propositions récentes sur le logement viennent largement s’appuyer sur ce socle radical, qu’il s’agisse de la priorité qui serait donnée aux Françaises et aux Français ou de la promesse d’expulser les familles délinquantes des logements sociaux.
Plusieurs défis majeurs se posent donc au Rassemblement national et à sa candidate pour l’élection présidentielle du printemps prochain.
Le parti va devoir sortir de l’ambiguïté et préciser sa ligne programmatique et stratégique. S’il préserve ses mesures radicales sur l’immigration ou la sécurité, il lui faut convaincre de la crédibilité de son projet sur les enjeux de la dette, des retraites ou des déficits publics, en particulier pour parachever sa conquête de la droite et de l’électorat senior, indispensable à sa victoire.
Cette clarification s’avère d’autant plus nécessaire que le RN a considérablement élargi son assise depuis 2017 et qu’il attire aujourd’hui un électorat beaucoup plus hétérogène sociologiquement, avec des attentes diverses, voire antinomiques. Sur les retraites, 37 % des sympathisants du RN veulent par exemple diminuer l’âge de départ, 39 % le maintenir et 21 % l’augmenter, des positions difficiles à concilier (enquête électorale Cevipof).
La formation lepéniste devra aussi clarifier ses positions sur l’Europe et sur l’Ukraine, et les relations qu’elle entend établir avec les institutions européennes, à un moment où la France aura plus que jamais besoin de la stabilité financière et géopolitique que lui assure son appartenance à l’Union européenne et à la zone euro.
Enfin se pose la question pour le RN de sa faiblesse organisationnelle et de la persistance d’un ADN d’extrême droite au sein des cadres du parti et de ses élites intermédiaires au plan local. Avec en ligne de mire la question centrale des alliances en vue des législatives. À cet égard, la réintégration de Marion Maréchal, avocate de longue date de l’union des droites, fournit d’ores et déjà quelques éléments de réponse quant au périmètre autour du RN dans l’hypothèse d’un succès à la présidentielle.
Gilles Ivaldi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.09.2026 à 13:08
Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier
L’ESSENTIEL
Après une année 2025 déjà record en France, le nombre de cas d’infections par le virus du Nil occidental a atteint un nouveau palier exceptionnel en 2026.
S’il est très souvent asymptomatique, ce virus peut provoquer de graves complications neurologiques, parfois mortelles.
La circulation de ce virus transmis par les moustiques risque d’augmenter encore, en raison du changement climatique qui allonge la durée d’activité de ces insectes, accroît leur durée de vie et modifie leur métabolisme.
En ce début d’automne 2026, la France enregistre un nombre record de cas d’infection par le virus du Nil occidental (West Nile Virus, en anglais), aussi bien chez l’être humain que chez les chevaux, tous deux hôtes « accidentels » de ce virus qui infecte principalement les oiseaux.
Le 21 septembre 2026, plus de 250 cas équins et 117 cas humains avaient déjà été signalés, dépassant très largement les 62 cas recensés sur l’ensemble de l’année dernière, qui constituait déjà une année record ! Nos voisins européens ne sont pas épargnés, puisque plus de 1 500 cas ont déjà été identifiés sur le continent, où près de 80 décès ont malheureusement été recensés.
Le nombre d’infections de ce virus transmis par le moustique commun devrait encore augmenter dans les semaines à venir. Quelles régions sont touchées, quels facteurs expliquent cette situation exceptionnelle, et doit-on s’en alarmer ? Point de situation sur ce virus considéré comme émergent en Europe.
Le virus du Nil occidental tire son nom du lieu où il a été isolé pour la première fois, en 1937 : dans le district du Nil occidental, au nord de l’Ouganda.
On ne connaît pas encore très bien tous les rouages de l’introduction de ce virus en Europe, mais on sait qu’il est probablement arrivé sur le continent initialement avec des oiseaux migrateurs originaires d’Afrique, avant de se propager aux oiseaux résidents.
Le premier foyer européen a été identifié en France, en 1962-1963, en Camargue. Cependant, les enquêtes sérologiques (qui consistent à rechercher dans le sang des anticorps spécifiques du virus, témoignant d’une exposition passée) ont révélé que le virus du Nil occidental circulait sur le continent dès les années 1950. Il est ensuite resté discret jusqu’en 1996, où une épidémie majeure est survenue en Roumanie : environ 400 cas avaient été recensés. D’autres suivront, dans le sud, l’est, puis l’ouest de l’Europe.
En 1999, le virus fait son entrée aux États-Unis. Il y tue massivement les oiseaux sauvages ainsi que les pensionnaires du zoo du Bronx et infecte 62 personnes à New York, dont 7 décèdent. En quelques années, il gagne la quasi-totalité du territoire américain, touchant oiseaux, chevaux et humains.
Mais l’année de rupture, pour l’Europe, est en 2018. Le virus s’étend alors largement vers l’ouest du continent et provoque la plus grande épidémie jamais enregistrée, selon le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (European Centre for Disease Prevention and Control – ECDC) : 2 083 cas et 181 décès dans une douzaine de pays, dont la France, soit davantage de malades en une seule année que les dix années précédentes réunies.
Depuis, l’aire de répartition du virus ne cesse de s’étendre chaque année. L’Allemagne, les Pays-Bas puis la Belgique ont enregistré leurs premiers cas. Ce virus est devenu endémique dans certaines régions du sud de l’Europe, notamment dans le sud de la France.
Les pays les plus touchés cette année sont l’Italie et la Grèce, qui regroupaient à eux deux plus de la moitié des cas identifiés au début du mois de septembre 2026.
Autrefois cantonné aux régions méditerranéennes, le virus du Nil occidental ne cesse de poursuivre son expansion géographique en Europe.
Dans notre pays, le bulletin de Santé publique France en date du 21 septembre 2026 est sans appel : 117 cas autochtones (autrement dit contractés sur le territoire) d’infections par le virus du Nil occidental ont été détectés. Le record de 2025 (62 cas et les 5 premiers décès jamais répertoriés sur notre territoire) est donc d’ores et déjà largement dépassé.
Par ailleurs, plus de 250 cas équins ont été rapportés, soit plus du double du précédent record. Pas moins de 16 départements sont touchés, dont pour la première fois l’Aude, la Seine-et-Marne, la Drôme, le Rhône, l’Isère, la Loire-Atlantique, le Maine-et-Loire et le Loiret, qui ont ainsi enregistré leur tout premier cas… La région PACA est la plus concernée, avec 39 cas humains répertoriés.
Plus inquiétant encore, la Nouvelle-Aquitaine, touchée pour la première fois en 2023, enregistre de nouveaux cas cette année. Et l’Île-de-France, qui, à la surprise des spécialistes, a enregistré des premiers cas l’an passé, se retrouve confrontée à nouveau à la circulation du virus. Essonne, Seine-Saint-Denis, Val-d’Oise, Val-de-Marne, Seine-et-Marne : la liste des départements touchés s’allonge…
Cette récurrence de cas montre que ce virus est probablement en phase d’installation dans de nouvelles régions. Et ce n’est pas fini : la situation devrait continuer à se dégrader dans les prochaines semaines. En effet, le virus est connu pour provoquer des infections jusqu’au mois de novembre, et les conditions climatiques actuelles sont favorables à l’activité des moustiques.
Le virus du Nil occidental est un arbovirus (de l’anglais arthropod-borne virus, autrement dit un virus transmis par des arthropodes, sous-entendu « hématophages », c’est-à-dire se nourrissant de sang). Il appartient au genre Orthoflavivirus, composé de plus de 70 membres, parmi lesquels le virus de la dengue, le virus Zika ou encore le virus de la fièvre jaune. On en connaît au moins sept lignées, mais seules les lignées 1 et 2 ont, pour l’heure, été associées à des épidémies chez l’être humain.
Une des particularités de ce virus par rapport à d’autres (comme ceux de la dengue, le chikungunya ou le Zika) est qu’il n’est pas transmis par le moustique-tigre, mais par le moustique commun, appelé Culex pipiens. Or, celui-ci est présent sur l’ensemble du territoire hexagonal et il est le moustique le plus répandu en Europe.
Les oiseaux – notamment les passereaux (comme les moineaux, les mésanges, les hirondelles…), les strigiformes (chouettes) – sont considérés comme le réservoir principal du virus du Nil occidental. Les moustiques s’infectent après un repas de sang pris sur des oiseaux porteurs du virus.
Lorsqu’un moustique pique un oiseau infecté, le virus peut se multiplier dans son organisme avant d’infecter, lors du repas sanguin suivant, un nouvel hôte, tel que l’être humain ou le cheval.
Ainsi, contrairement à la plupart des autres arbovirus connus pour circuler en France, le virus du Nil occidental se transmet de l’animal à l’être humain, ce qui en fait un cas typique de zoonose (une zoonose est une maladie se transmettant d’une espèce animale à l’être humain).
Cependant, contrairement à la plupart des autres arbovirus qui circulent en France, tel que la dengue ou le chikungunya, par exemple, le virus du Nil occidental ne peut pas se transmettre d’un être humain à un autre par l’intermédiaire des moustiques. Et ce, même lorsqu’une personne développe des symptômes. L’hypothèse est que la charge virale sanguine (la quantité de particules virales en circulation dans le sang) est trop faible pour permettre une infection.
De nombreuses études ont également démontré que plusieurs espèces de mammifères sauvages peuvent être naturellement exposées au virus. C’est par exemple le cas des chauves-souris, des rongeurs ou des sangliers.
Toutefois, leur capacité à amplifier le virus reste bien moindre que celle des oiseaux. Ces mammifères pourraient néanmoins jouer un rôle dans le maintien du virus dans certains écosystèmes et contribuer indirectement à l’exposition des populations humaines.
Si le virus ne se transmet pas d’humain à humain par piqûres de moustiques, d’autres voies de contamination peuvent exister. Le virus peut en particulier se transmettre par transfusion sanguine ou par transplantation d’organes.
En 2025, en France, deux personnes ont ainsi été contaminées à la suite d’une transplantation de reins. Le donneur, un homme dans la cinquantaine décédé d’une hémorragie cérébrale, s’est avéré avoir été infecté par le virus avant sa mort, mais sans avoir développé de signes cliniques (à l’exception de quelques petites lésions diffuses sur la peau de son abdomen et de ses jambes).
L’existence de telles voies de transmission alternatives nécessite donc de revoir nos stratégies de don du sang et de transplantation d’organes en période de circulation du virus.
En France, un dispositif de sécurisation des dons se déclenche dès que le virus est détecté chez l’être humain. Quand un premier cas est confirmé dans un département, les dons de sang y sont systématiquement dépistés.
Par ailleurs, les voyageurs revenant d’une zone à risque (comme les États-Unis) sont soit testés, soit écartés du don pendant vingt-huit jours en période de saison de circulation vectorielle. Pour les greffons, la même logique s’applique, avec une exception pour les organes vitaux transplantés sans attendre les résultats lorsque l’urgence l’impose. La France va même plus loin dans les départements les plus exposés, en dépistant les dons avant l’apparition du premier cas humain.
Reste que ce dispositif a ses limites : les deux greffés de 2025 avaient reçu les reins d’un donneur vivant dans un département qui ne figurait pas encore sur la liste des zones à risque. D’où l’intérêt de surveiller en amont les oiseaux, les moustiques et les chevaux, qui signalent la présence du virus souvent bien avant les premiers cas humains.
À l’origine, le virus du Nil occidental était considéré comme un virus bénin. En effet, dans la grande majorité des cas, il ne provoque pas de symptômes, et l’on a longtemps considéré qu’il n’était, au pire, responsable que d’une fièvre passagère.
Cette image s’est brutalement fissurée à la fin des années 1990 : les épidémies qui se succèdent alors, en Roumanie, en Russie, puis aux États-Unis, révèlent l’existence de formes neurologiques sévères, parfois mortelles.
On estime aujourd’hui que, après une infection, environ 20 % des personnes infectées développent des symptômes. Le plus souvent, il s’agit d’un syndrome pseudo-grippal peu spécifique : fièvre, maux de tête, faiblesse généralisée, douleurs musculaires et articulaires, auxquels s’ajoutent parfois des éruptions cutanées ou des atteintes oculaires.
Chez moins de 1 % des personnes infectées, le virus franchit la barrière physiologique qui protège le système nerveux central (la barrière hématoencéphalique, qui isole le cerveau et la moelle épinière) et provoque une forme dite « neuro-invasive », pouvant s’avérer fatale.
Cette dernière se traduit par une encéphalite (inflammation du cerveau), une méningite (inflammation des enveloppes qui l’entourent) ou une paralysie flasque aiguë, proche de celle de la poliomyélite. Ces formes sévères de la maladie touchent principalement les personnes âgées, ainsi que les patients porteurs de maladies chroniques : maladies cardiovasculaires, diabète, cancer…
Par ailleurs, plusieurs études ont montré que 40 à 50 % de ces patients conservent des séquelles durables, cognitives, fonctionnelles ou physiques : faiblesse musculaire, fatigue persistante, douleurs, troubles de la mémoire, atteinte rénale, épisodes dépressifs.
Il s’agit là d’une dimension souvent oubliée du fardeau de cette infection, qui ne se résume pas au simple décompte des décès.
Le virus du Nil occidental est aujourd’hui l’arbovirus responsable du plus grand nombre de décès en Europe avec une moyenne de 80 décès enregistrés par an ces cinq dernières années : en 2025, 97 décès y ont été recensés pour un peu plus de 1 100 cas. Cette année près de 80 décès sont déjà recensés, l’Italie payant le tribut le plus lourd avec plus de 50 décès enregistrés début septembre. Rappelons que l’an dernier, la France a malheureusement enregistré ses cinq premiers décès liés à ce virus.
Un virus redoutable pour les chevaux
Du côté vétérinaire, les chevaux sont particulièrement sensibles à l’infection. Ils sont, de ce fait, utilisés comme indicateurs de sa circulation, notamment en Camargue, où des cas sporadiques d’infection sont régulièrement détectés depuis le début des années 2000.
Chez ces animaux, l’infection peut entraîner des signes cliniques sévères, notamment neurologiques, avec le développement d’une encéphalite. La mortalité peut alors atteindre 30 à 40 % des animaux infectés présentant des symptômes. De quoi inquiéter propriétaires et éleveurs des zones touchées.
Diagnostiquer la maladie n’est pas chose aisée. En effet, ses symptômes n’ont rien de caractéristique, et ne suffisent jamais à eux seuls à déterminer la cause de l’infection. Pour cette raison, le nombre de cas identifiés est très largement sous-évalué, car, dans notre pays, les formes asymptomatiques et les formes fébriles sont très peu diagnostiquées.
Il est possible de détecter le virus dans le sang, les urines ou le liquide céphalo-rachidien, mais cette fenêtre de détection est étroite, et s’est souvent déjà refermée lorsque le patient consulte. Le diagnostic repose donc habituellement sur la recherche d’anticorps (de type IgM), qui apparaissent précocement, dans le sérum prélevé environ cinq à huit jours après le début des signes cliniques.
Mais cette approche présente une limite de taille : ces anticorps peuvent réagir de façon croisée avec ceux dirigés contre des virus proches, comme le virus Usutu ou encore celui de la dengue, ce qui impose parfois des analyses complémentaires (appelées « séroneutralisation »), bien plus longues et complexes.
En matière de prise en charge, les patients les plus atteints sont hospitalisés pour recevoir des soins de support (hydratation, assistance respiratoire si nécessaire…), tandis que les formes bénignes se traitent par de simples antalgiques.
Reste le plus frustrant : il existe un vaccin équin efficace, qui protège bien les chevaux, mais aucun vaccin humain. Cette situation s’explique notamment par la difficulté à identifier des cibles vaccinales suffisamment efficaces, mais aussi par la complexité des essais cliniques, compte tenu du caractère imprévisible de la localisation et de l’intensité des foyers de transmission.
Par ailleurs, il n’existe aucun traitement antiviral spécifique, comme pour la majorité des arbovirus… Des programmes de recherche sont en cours pour essayer de combler ce manque, mais les résultats ne sont pas attendus avant plusieurs années.
L’augmentation actuelle des cas de virus du Nil occidental est probablement le prélude à ce qui nous attend dans les prochaines années avec ce virus et, d’une façon plus générale, avec les virus transmis par les moustiques.
Cette hausse, amorcée avec la rupture de 2018 et confirmée depuis, est, pour de nombreux spécialistes, inéluctable.
Les explications sont multiples. Si la circulation des oiseaux migrateurs, réservoirs du virus, favorise la réintroduction régulière de nouvelles souches virales sur le continent européen, l’un des facteurs les plus importants est sans doute le changement climatique.
En effet, les moustiques ne pouvant pas réguler leur température, ils sont extrêmement sensibles aux variations climatiques. Or, les modifications climatiques en cours dans certaines régions allongent leur période d’activité. On observe ainsi des moustiques Culex pipiens de plus en plus tôt dans l’année tandis que leur disparition survient de plus en plus tardivement. Cette situation allonge d’autant la fenêtre pendant laquelle le virus peut circuler.
Par ailleurs, on sait que la durée de vie des moustiques, qui est de deux à quatre semaines en période estivale, augmente avec la chaleur (jusqu’à une certaine température, autour des 35 °C). Dans ces conditions, leur métabolisme est accéléré, ce qui favorise la multiplication du virus dans leur organisme.
Il s’agit là d’un point crucial : pour transmettre le virus, un moustique doit d’abord l’héberger assez longtemps pour que celui-ci se réplique, franchisse la paroi de son intestin et colonise ses glandes salivaires. Or, ce délai, de l’ordre d’une à deux semaines, se raccourcit nettement quand il fait chaud (jusqu’à un certain seuil). Conséquence : le moustique devient infectieux plus vite et il vit assez longtemps pour piquer davantage.
À cela s’ajoutent les épisodes de canicule et d’orages, qui multiplient les points d’eau stagnante et chaude où les Culex pondent volontiers. Par ailleurs, en période de sécheresse prolongée, les moustiques et les oiseaux ont tendance à se concentrer autour des rares points d’eau disponibles, ce qui favorise les contacts entre oiseaux et, par conséquent, la circulation du virus. Enfin, des hivers plus doux permettent une meilleure survie des moustiques et favorisent ainsi le maintien de populations plus importantes d’une année à l’autre.
Face à cette situation, il est impératif de renforcer les réseaux de surveillance. C’est tout l’intérêt de l’approche Une seule santé (One Health, en anglais) : surveiller conjointement les oiseaux, les chevaux et les moustiques permet de détecter le virus avant qu’il ne provoque les premiers cas humains, et donc d’agir avant les premiers cas humains plutôt qu’après.
Enfin, en attendant un vaccin humain qui se fait désirer, la protection repose sur des gestes simples : éliminer les eaux stagnantes autour de chez soi, où les moustiques pondent, et se protéger des piqûres, grâce à des répulsifs, des vêtements couvrants, des moustiquaires etc. En particulier à la tombée du jour et la nuit, quand les moustiques Culex sont les plus actifs…
Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.
29.09.2026 à 10:16
Toby Walsh, Professor of AI, Research Group Leader, UNSW

L’ESSENTIEL
Une IA surpuissante pourrait poursuivre ses objectifs au mépris de la survie humaine.
Elle pourrait aussi faciliter la création d’armes biologiques ou contribuer au déclenchement d’une guerre nucléaire.
Le danger le plus crédible tient peut-être à ses effets sur nos sociétés : chômage, désinformation et divisions politiques.
Plus tôt ce mois-ci, Jacob Coxon, chercheur en intelligence artificielle (IA), a quitté Anthropic après seulement quatre mois dans l’entreprise. Dans un message publié sur X, il a déclaré :
Ceux qui développent l’IA pensent sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici la fin de la décennie.
Evan Hubinger, un responsable d’Anthropic, lui a donné raison, ajoutant qu’il estimait personnellement à plus de 10 % la probabilité que cela se produise au cours des dix prochaines années.
Ces déclarations ont, sans surprise, suscité de vives réactions. Il est désormais beaucoup question de ralentir la recherche sur l’IA et de renforcer le « contrôle humain » sur cette technologie.
Mais comment, exactement, l’IA pourrait-elle tous nous tuer ? Les scénarios spectaculaires ne manquent pas. La plupart reposent sur l’idée d’une IA « superintelligente », c’est-à-dire dotée de capacités supérieures à celles des humains.
J’ai retenu cinq scénarios, classés du plus vague au plus précis. Selon moi, cet ordre correspond aussi à une probabilité croissante.
Les partisans des scénarios catastrophes liés à l’IA justifient souvent leurs inquiétudes par un raisonnement circulaire assez agaçant : comment pourrions-nous imaginer ce qu’une superintelligence ferait pour éliminer des êtres moins intelligents qu’elle, comme nous ? Il faudrait être soi-même superintelligent pour prévoir ce dont elle serait capable. Autant demander à votre chien d’imaginer une guerre thermonucléaire.
La bonne nouvelle, c’est que la superintelligence est peut-être encore loin. Les modèles d’IA actuels excellent dans la résolution de problèmes précis, mais cela ne signifie pas qu’ils sont plus intelligents que les humains dans tous les domaines. Cela dit, une IA a récemment résolu l’un des sept problèmes mathématiques les plus difficiles. Elle semblerait aussi progresser sur d’autres, de quoi tempérer cet optimisme.
Une IA superintelligente serait probablement redoutablement efficace pour atteindre les objectifs qui lui sont fixés. Mais elle pourrait être indifférente à la survie de l’humanité.
Le philosophe d’Oxford Nick Bostrom en donne une illustration célèbre : une IA superintelligente conçue pour maximiser la production de trombones. Afin de remplir sa mission, elle finirait par transformer toute la matière disponible – y compris les êtres humains, les planètes et les étoiles – en trombones. C’est le résultat d’une exécution parfaite d’un objectif mal défini. L’IA ne déteste pas l’humanité : elle constate simplement que nos atomes seraient plus utiles sous forme de trombones. Rien de personnel.
Toutefois, ce scénario confond intelligence et pouvoir. Une IA superintelligente n’aurait pas nécessairement les moyens d’atteindre ses objectifs. Transformer la planète en usines à trombones nécessiterait, si on y réfléchit, quelques autorisations administratives bien humaines. Même si elle les obtenait, la multiplication des usines à trombones finirait par provoquer une levée de boucliers. Des associations contesteraient les projets en justice, tandis que des militants écologistes bloqueraient les bulldozers.
Dans le monde réel, bien des obstacles empêchent même les acteurs les plus intelligents d’imposer leur volonté à tous les autres. On pourrait d’ailleurs voir dans les centres de données une version actuelle de ce scénario théorique. Et les humains résistent de plus en plus à leur prolifération.
Une IA superintelligente pourrait anéantir l’humanité en créant puis en libérant un nouvel agent biologique dangereux. C’est l’une des issues envisagées dans le scénario « AI 2027 » d’AI Futures Project, une organisation à but non lucratif qui cherche à anticiper les conséquences des progrès de l’IA.
Cette menace a pris une tournure plus concrète le mois dernier, lorsque des chercheurs de l’université Stanford ont annoncé avoir utilisé un modèle d’IA entraîné sur des séquences génétiques pour synthétiser 16 nouveaux virus. Plus inquiétant encore, les chercheurs ont envoyé les séquences génétiques à un laboratoire spécialisé dans la synthèse de séquences génétiques à la demande, qui leur a renvoyé les virus dans des tubes à essai. L’expérience n’aurait coûté, au maximum, que quelques centaines de milliers de dollars.
La bonne nouvelle, ici, c’est qu’il est extrêmement difficile de tuer tout le monde avec un nouveau virus. Pour y parvenir, il faudrait qu’il se transmette très facilement et se répande partout. Or, les virus qui se propagent aisément sont généralement moins mortels. À l’inverse, un virus très meurtrier tend à moins se transmettre : beaucoup de personnes infectées meurent avant d’avoir pu contaminer d’autres personnes.
Le Covid-19 a tué moins de 1 % de l’humanité. La pandémie la plus meurtrière de l’histoire connue reste la peste noire, qui a emporté plus d’un tiers de la population européenne au XIVe siècle. Même elle ferait probablement beaucoup moins de victimes aujourd’hui, grâce aux progrès de la médecine et de l’hygiène.
Et si l’IA s’immisçait dans la chaîne de commandement des armes nucléaires et déclenchait une guerre ? Ces cinquante dernières années, nous sommes passés à plusieurs reprises près d’un conflit nucléaire à la suite d’une erreur.
On nous assure que les systèmes de commandement nucléaire sont totalement déconnectés d’Internet. Pourtant, en 2010, les centrifugeuses du programme nucléaire iranien ont été mises hors service par le ver informatique Stuxnet, qui aurait été introduit au moyen d’une clé USB. L’IA peut aussi fournir de faux renseignements aux militaires, avec le risque de provoquer des décisions aux conséquences irréversibles.
On peut ici se rassurer en constatant que les arsenaux nucléaires ont diminué. Ils pourraient néanmoins encore causer la mort de près de la moitié de l’humanité. La plupart des victimes ne mourraient pas dans les explosions, mais de la famine provoquée par l’hiver nucléaire qui suivrait.
Le risque le plus probable est peut-être que nous provoquions nous-mêmes notre disparition, avec l’IA comme accélérateur.
Imaginons – et ce n’est pas difficile – que l’IA entraîne des pertes massives d’emplois, inonde l’espace public de désinformation, exacerbe les divisions politiques et détruise les relations humaines en leur substituant de fausses relations avec des compagnons artificiels.
La société pourrait se désagréger. Lentement mais sûrement, elle ne serait plus capable d’assurer les conditions nécessaires à la vie d’un grand nombre d’êtres humains.
Que retenir de ces scénarios ? Certains risques méritent assurément qu’on s’en préoccupe. Mais sans doute pas de céder à la panique.
Toby Walsh est l’auteur de God AI : boom or doom ? What to expect when the machines outsmart us, publié par La Trobe University Press.
Toby Walsh bénéficie d’un financement de l’Australian Research Council (ARC) dans le cadre d’une bourse Laureate Fellowship, ainsi que de fonds sans restriction d’usage versés par Google.org, la branche philanthropique de Google, pour travailler avec InfoXchange à l’amélioration de ses services grâce à l’IA.