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08.04.2026 à 17:42

Ces élus issus de l’immigration confrontés au racisme

Marie-Hélène Bacqué, Sociologue, urbaniste, Université Paris Nanterre

Claudette Lafaye, Maitresse de conférence en sociologie, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Des candidats issus de l’immigration se sont imposés lors du scrutin municipal de mars 2026, suscitant des réactions racistes. Portraits et témoignages de ces élus.
Texte intégral (1905 mots)

Une nouvelle génération de maires appartenant aux minorités visibles s’est imposée lors des élections municipales de mars 2026. Leur présence s’inscrit dans un mouvement très lent, lié au travail de longue haleine des militants des quartiers populaires. Les charges racistes contre ces élus, et en particulier contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, sont particulièrement violentes. Certains élus témoignent : relents colonialistes, climat islamophobe, soupçons de sorcellerie…


Un ensemble de réactions racistes émanant de médias d’extrême droite, repris par plusieurs chaînes nationales (Cnews, RMC, France 5) et par des responsables politiques ont accueilli, lors du dernier scrutin municipal, l’élection de maires racisé·es et les manifestations de joie qui se sont exprimées dans leurs villes. Les réactions officielles se sont fait attendre. Sofienne Karroumi à Aubervilliers, Aly Diouara à La Courneuve, Demba Traoré au Blanc-Mesnil, Mélissa Youssouf à Villepinte (Seine-Saint-Denis), Imène Souid-Ben Cheikh à Orly (Val-de-Marne), Bassi Konaté à Sarcelles (Val-d’Oise), Adama Gaye à Mantes-la-Jolie (Yvelines), Kadir Mebarek à Melun (Seine-et-Marne), mais aussi au-delà de l’Île-de-France : Omar Yaqoob à Creil (Oise), Abdel-Kader Guerza à Dreux (Eure-et-Loir), Idir Boumertit à Vénissieux (Rhône)… Ils, plus souvent qu’elles, sont aujourd’hui premiers magistrats de leurs villes respectives. Ils et elles ont en commun d’appartenir à des minorités ethnoraciales et de représenter des territoires populaires.

Que disent ces réactions de la représentation en politique, de son évolution et de ses inerties ?

Un lent mouvement de reconnaissance

« La politique est un univers d’hommes privilégiés, âgés, diplômés et issus des catégories supérieures de la société », constatait le politiste Rémi Lefebvre – il faudrait préciser d’hommes blancs. L’élection de ces nouveaux et nouvelles maires vient bousculer, partiellement, cet ordre établi et les représentations qui l’accompagnent.

Leur arrivée en responsabilité n’est pas, pour autant, soudaine. Elle renvoie à un lent mouvement et une difficile reconnaissance du travail de militant·es des quartiers populaires. Dans une enquête portant sur la Seine Saint-Denis, département populaire, historiquement marqué par le communisme municipal et par l’histoire de l’immigration, nous montrions au niveau local une progression significative de la part des élus racisé·es entre les élections de 2001 (9 %) et celles de 2020 (36 %).

Il aura, néanmoins, fallu attendre 2014 pour qu’une commune de Seine-Saint-Denis, Stains, élise son premier maire racisé, Azzedine Taïbi. Le plafond de verre pour l’accès à la fonction de premier magistrat venait de se craqueler. Le mouvement s’est poursuivi avec l’élection de sept maires racisés en 2000 puis de 13, dont deux femmes, lors du dernier scrutin – les sept sortants ayant tous été réélus. Cette dynamique d’ouverture est donc bien confirmée en Seine Saint-Denis comme, plus largement, dans les banlieues populaires. Elle reflète, encore bien timidement, la diversité ethnoraciale de leurs populations.

Cette ouverture ne se traduit cependant pas par une meilleure représentation des femmes qui restent largement sous-représentées : 4 femmes maires sur les 39 villes du département, dont deux racisées. Les classes populaires demeurent par ailleurs largement exclues de la représentation politique.

Contrairement aux préjugés qui assimilent personne racisée et personne sans diplôme, appartenant aux classes populaires, ces maires racisé·es sont à l’image de l’ensemble des maires des villes de plus de 30 000 habitants que la profession initiale rattache majoritairement aux catégories supérieures et intermédiaires. Ils et elles sont néanmoins le plus souvent issus de familles populaires, ont grandi et habitent dans les territoires qui les ont socialisés politiquement.

Une diversité de parcours

À rebours des représentations médiatiques qui font de ces nouvelles et nouveaux maires, vu·es du seul critère racial, un ensemble homogène, c’est aussi la diversité de leurs trajectoires qui est confirmée. Leur élection est souvent associée à La France insoumise (LFI) et présentée comme une irruption soudaine dans la vie politique alors que leurs parcours renvoient à un ancrage et à un engagement de long terme dans leurs quartiers et leurs villes.

Leurs affiliations politiques sont plurielles, et ils et elles entretiennent des relations complexes avec les partis politiques souvent prêts à les instrumentaliser mais plus réticents à les reconnaître. Plusieurs ont conduit des « listes citoyennes » ou « diverses » réunissant l’appui de plusieurs partis.

Dans la seule ville de La Courneuve par exemple, s’affrontaient trois candidat·es racisé·es, tous trois issu·es de la Cité des 4 000 : Aly Dioura, Nadia Chahboune, Oumarou Doucouré. Le premier a construit son implantation dans le tissu associatif local : amicale de locataires, aide aux devoirs dans une association de quartier. Très critique vis-à-vis des partis politiques, il a investi la politique représentative en marquant d’emblée son indépendance, participant à la création du mouvement citoyen La Seine Saint-Denis au cœur. Il s’est présenté sous cette bannière aux élections départementales de 2021 et législatives de 2022. Deux ans plus tard, en 2024, il est investi par LFI et élu député. C’est aussi une liste LFI qu’il conduit pour les municipales de 2026 qui lui permet de devenir maire.

Nadia Chahboune, de son côté, conduit la liste soutenue par le maire communiste qui ne se représente pas. Elle est aussi issue du milieu associatif ; elle a créé et présidé deux associations sportives en direction des femmes avant d’être sollicitée par le maire communiste pour les élections de 2020. Elle occupe alors un poste de maire adjointe pendant un mandat. Contrairement à Aly Diouara, elle souhaite garder son indépendance vis-à-vis des partis politiques. Quant à Oumarou Doucouré, il est membre du Parti socialiste, conseiller technique au cabinet du président du Conseil départemental et présente une trajectoire partisane plus classique qui le conduit au poste de premier adjoint au cours du mandat 2020-2026 puis à mener une liste investie par le PS aux dernières municipales. Ces trois parcours illustrent des relations différentes avec le champ partisan, faites d’oppositions, de collaborations et de tentatives d’émancipation.

Les sept maires racisé·es élu·es en 2020 et réélu·es en 2026 témoignaient également d’une relation complexe aux partis politiques. Parmi les cinq qui s’affirment de gauche, on relève un compagnon de route, Abdel Saadi, et un membre du Parti communiste français (PCF) ayant rendu sa carte en 2022, Azzedine Taïbi (Stains), un membre du PS ayant fait ses classes au PCF, Karim Bouamrane (Saint-Ouen), et deux maires ayant conduit des listes citoyennes. L’un, Mohamed Gnabaly (L’Île-Saint-Denis), a depuis rejoint Les Écologistes (ex-EELV) tandis que l’autre, Dieunor Excellent (Villetaneuse), avait préalablement flirté avec le Parti radical de gauche (PRG) et le PS et continue de collaborer avec les élu·es de ces partis au sein de l’intercommunalité. Les deux maires de droite racisés élus en 2020 avaient été investis par Les Républicains (LR) où ils avaient fait leurs classes. Pour autant, l’un, Rolin Cranoly (Gagny), a quitté ce parti en 2024 ne se reconnaissant pas dans l’alliance avec le Rassemblement national (RN) préconisée par son président d’alors, tandis que l’autre, Zartoshte Bakhtiary (Neuilly-sur-Marne), a conduit au dernier scrutin municipal une liste d’union du centre.

Des prédécesseurs déjà confrontés au racisme

La charge raciste contre Bally Bakayoko, maire de Saint-Denis, a été particulièrement violente ; elle est couplée avec un mépris de classe et une stigmatisation des banlieues populaires. Azzedine Taïbi faisait déjà état du climat islamophobe qui avait marqué sa campagne en 2014. Dieunor Excellent racontait que des bruits courraient sur son usage de la sorcellerie lors de son élection en 2020. Tous deux ont reçu plusieurs fois menaces et insultes qui les ont conduits à porter plainte. Meriem Derkaoui, qui a succédé au maire communiste d’Aubervilliers en cours de mandat en 2016, a été confrontée au doute instillé par les médias, quand le Parisien, par exemple, titre « Madame la Maire franco-algérienne… réintégrée », à propos d’une procédure qui s’est déroulée vingt ans auparavant.

Le scénario se reproduit et se durcit au fur et à mesure que des personnes racisées arrivent en responsabilité. À cela s’ajoutent toutes les expressions d’un racisme ordinaire que rencontrent nombre d’élu·es à l’instar de cette maire adjointe :

« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en [se] disant que ce n’est pas possible. Au début, on écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; c’est de venir vous voir et vous demander si vous faites le ramadan. »

Ou de cette autre élue :

« J’arrive dans des services où des [personnes] ont fait des bacs plus dix, ou plus sept, la petite Noire qui arrive, qui est leur cheffe, parfois peut-être c’était compliqué pour certains d’accepter. »

L’élection de ces nouvelles et nouveaux maires représente un pas important vers une représentation politique dans laquelle les habitant·es des quartiers populaires puissent se reconnaître.

Mais le déferlement de réactions racistes aux relents colonialistes témoigne aussi à rebours de la prégnance des discriminations raciales, de classe et de genre, des rapports de domination qui structurent la représentation politique et, au-delà, la société française. Ces nouveaux et nouvelles maires ont contribué à ouvrir la porte de la représentation, à ouvrir de nouveaux imaginaires et possibles politiques. Les laissera-t-on remplir la charge qui leur a été confiée par les électeurs et électrices ?

La pression médiatique et politique à laquelle ils et elles sont confronté·es, les procès en légitimité et en communautarisme, les inévitables rapports de force à venir quand ils voudront appliquer leurs programmes représentent un véritable défi démocratique auquel certain·es de leurs prédécesseurs élu·es en 2020 ont déjà dû faire face. Cette dynamique d’ouverture et de reconnaissance, pour se consolider, restera à confirmer et à amplifier au cours des prochaines échéances électorales, locales, mais aussi nationales.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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08.04.2026 à 17:41

Robert F. Kennedy Jr et l’art politique de la fabrique du doute

Fatima-Zahra Aklalouch, Associate Professor, Université Paris Cité

Que révèle le discours politique de Robert F. Kennedy Jr, le controversé secrétaire états-unien à la santé, dont la mission est de « rendre à l’Amérique sa santé » ?
Texte intégral (1865 mots)

Le 9 septembre 2025, Robert F. Kennedy Jr, ministre de la santé de Donald Trump, publiait la stratégie MAHA (Make America Healty Again) : « Rendre sa santé à l’Amérique. » Pourtant, sa rhétorique semble exprimer autre chose : celle du maintien d’un doute permanent.


Robert F. Kennedy Jr n’est pas seulement un homme politique controversé. C’est une personnalité qui a su transformer le scepticisme en véritable identité politique et qui a appris à se servir du discours de la transparence comme arme de doute envers la santé publique elle-même.

Son ascension jusqu’au poste élevé qu’il occupe aujourd’hui n’est pas qu’une histoire de dénonciation du principe de la vaccination. Elle est celle d’une production du doute : phrase après phrase, métaphore après métaphore, jusqu’à ce que l’incertitude s’immisce dans le quotidien.

La biographie de Kennedy commence par une autorité héritée. Né en 1954, il est le neveu de John F. Kennedy et le fils de Robert F. Kennedy. Aujourd’hui, il porte un nom qui résonne encore avec l’idéalisme américain. Pourtant, comme le souligne le Monde, son nom à lui est progressivement devenu associé à un activisme teinté de théories complotistes et au vaccinoscepticisme – une fusion délicate entre dynastie et dissidence.

Pendant des décennies, la carrière publique de Kennedy ne s’est pas centrée sur la médecine mais sur l’environnement. C’est en exerçant les fonctions d’avocat et de militant écologiste qu’il s’est forgé une crédibilité, luttant contre les entreprises polluantes et poursuivant en justice des entreprises industrielles accusées d’empoisonner les rivières et les communautés.

Cette période de sa vie est importante aujourd’hui car elle fournit le cadre moral qui continue aujourd’hui de façonner son discours : les industries puissantes oppressent les innocents, les autorités de régulation échouent, et le justicier, seul, expose la vérité.

Problème : Kennedy semble avoir repris ce modèle – propre à l’environnement – pour l’appliquer au domaine de la santé publique. Selon lui, les vaccins sont moins des outils médicaux que des symboles d’une corruption institutionnelle.

La fabrique d’une rhétorique

C’est au milieu des années 2000 que Kennedy commence à promouvoir des idées remettant en cause l’innocuité des vaccins. En 2016, il cofonde l’une des organisations antivax les plus influentes du pays : le World Mercury Project, devenu en septembre 2018 Children’s Health Defense, dont il sera ensuite le « chairman » (président du conseil).

Certains fact-checkers relèvent par ailleurs qu’il établit souvent des liens entre l’autisme et les vaccins, alors même que l’inexistence de ces liens a été démontrée scientifiquement.

Langage du doute : lire entre les lignes

Mais ce qui singularise Kennedy est avant tout sa méthode rhétorique. En effet, il se présente rarement comme un antivax. Au contraire, il modère ses discours par des mots bien choisis, qui lui offrent une sorte de « bouclier linguistique ».

« Je suis pour la sécurité sanitaire. Je ne suis pas anti-vaccin… tous mes enfants sont vaccinés. »

Cette affirmation n’est pas fortuite. Elle est stratégique. En rejetant cette étiquette tout en entretenant le soupçon, Kennedy donne l’impression que le doute est raisonnable, voire responsable. Il en résulte une banalisation de la méfiance sans qu’il n’ait jamais à en assumer les conséquences.

Lors de la pandémie de Covid-19, cette rhétorique s’est significativement intensifiée. La revue scientifique Nature a qualifié Kennedy d’un des principaux diffuseurs de fausses informations concernant les vaccins, aux États-Unis. De même, le média NPR a analysé la façon dont il a attisé la méfiance envers les institutions de santé publique pendant la crise.

Lors de cette période, son discours se caractérise par une rhétorique populiste constante, opposant les citoyens ordinaires aux élites corrompues. La vaccination n’est plus présentée comme une intervention médicale, mais comme un symbole de coercition. « Soumettez-vous au gouvernement, faites ce qu’on vous dit », dénonce-t-il, déplorant qu’il n’y ait « aucun débat possible ».

Opposer la science à la « quête de la vérité »

Ce discours est politiquement efficace, précisément parce qu’il change la donne. Le débat ne porte plus sur des aspects épidémiologiques, mais sur des concepts comme la liberté, la trahison et l’intégrité morale. La science est présentée non pas comme une méthode mais comme une institution dont il faut se méfier.

Le propos de Kennedy repose sur un minutieux entretien du doute.

« Il n’y a pas de preuve », concède-t-il, avant de faire volte-face : « Nous ne savons pas encore ce qui en est la cause, alors ne devrions-nous pas garder l’esprit ouvert ? » La manœuvre est subtile : le consensus est présenté comme une conclusion hâtive, le scepticisme comme une vertu intellectuelle.

Kennedy va plus loin en redéfinissant la science elle-même. « La science ne dit rien », déclare-t-il. « La science est un débat. » Cette posture épistémique a des conséquences graves : si la science n’est qu’une dispute sans fin, alors aucune preuve ne pourra jamais trancher définitivement un désaccord. Le doute devient, dès lors, structurel.

Pour légitimer sa méfiance, Kennedy s’appuie davantage sur des récits moraux que sur une méthodologie rigoureuse. Il invoque volontiers Francis Kelsey (1914-2015), la scientifique de l’US Food and Drug Administration (FDA) qui s’était opposée à l’autorisation de la thalidomide, et la salue car elle « remettait la science en question ». La suggestion implicite est claire : la voix discordante d’aujourd’hui pourrait être le héros de demain. Mais l’analogie est trompeuse. Remettre en question la négligence réglementaire n’équivaut en aucun cas à remettre en cause des décennies de données sur les vaccins.

Lorsqu’on le contredit directement, Kennedy oppose au consensus scientifique des études « alternatives », promettant que s’il a tort, il « présentera des excuses publiques », insistant sur le fait qu’« il existe également d’autres études encore ». La conclusion est ainsi sans cesse repoussée et la discussion est conçue pour ne jamais aboutir.

Plus significatif encore, la rhétorique de Kennedy a commencé à remodeler les institutions elles-mêmes après son arrivée au ministère de la Santé. Des législateurs l’ont accusé de déstabiliser la gouvernance vaccinale après qu’il eut limogé les 17 membres d’un important comité consultatif, qualifiant cette décision d’inédite et d’irresponsable.

L’Association états-unienne de santé publique a averti que ses antécédents témoignaient d’un net penchant pour la désinformation et d’un manque de rigueur scientifique. La revue médicale The Lancet est allée plus loin, affirmant que son influence pourrait accroître la réticence mondiale à la vaccination, citant l’épidémie de rougeole aux îles Samoa comme un exemple tragique d’une méfiance amplifiée jusqu’à la catastrophe.

Kennedy n’agit pas seul. Il est porté par tout un écosystème qui le présente comme un défenseur persécuté de la vérité. Le rapport que lui a consacré la sénatrice démocrate Elizabeth Warren décrit par ailleurs son leadership comme la mise en œuvre d’une stratégie de déstabilisation anti-vaccinale. Ce qui en ressort n’est pas simplement un scepticisme individuel, mais un mouvement dont la méfiance est le fondement et où l’exigence de transparence devient une arme politique.

La vraie question que RFK Jr impose à la vie publique n’est pas de savoir si les vaccins sont sûrs – une question maintes fois tranchée par des preuves scientifiques – mais si les sociétés démocratiques peuvent survivre à l’érosion délibérée d’une réalité commune.

Un dissident de la santé publique

À un certain point, le sujet dépasse la simple personne du ministre de la santé, et interroge la culture qui permet à de telles affirmations de prospérer.

Comment le doute devient-il une identité ? Comment la remise en question se transforme-t-elle en une forme de pouvoir ?

Et que se passe-t-il lorsque le langage de la science devient un champ de bataille plutôt qu’une méthode ?

Dans un tel monde, la science cesse de fonctionner comme un outil commun d’établissement des faits. Elle devient au contraire un terrain de joute rhétorique : des acteurs rivaux revendiquent l’autorité de la science, chacun présentant sa propre version de celle-ci. Il en résulte non pas de la clarté, mais un conflit permanent, où le mot lui-même devient une arme dans la lutte pour savoir qui a le droit de définir la réalité.

Si Kennedy a commencé sa carrière comme militant écologiste, il est devenu un dissident de la santé publique. Désormais, il est quelque chose de plus inquiétant : un acteur politique dont l’influence ne réside pas dans la résolution de l’incertitude, mais dans son maintien.

La question la plus urgente n’est peut-être pas ce que croit Robert F. Kennedy Jr C’est ce que sa rhétorique rend possible.

The Conversation

Fatima-Zahra Aklalouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.04.2026 à 17:41

La contamination chimique des cires d’abeille, un problème sanitaire qui passe sous les radars

Julie Chiron, Chef de projet évaluation des risques liés à la santé, l'alimentation et au bien-être des animaux, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

La cire, essentielle à la ruche, piège aussi les polluants. Selon l’Anses, presque toutes les cires sont contaminées, surtout celles issues des enseignes commerciales généralistes.
Texte intégral (3170 mots)
Chaque année, les apiculteurs recyclent une partie de la cire qu’ils ont récupérée avec leur dernière récolte de miel. Mais nombreux sont ceux qui doivent la compléter par un apport extérieur de cire, potentiellement contaminée par de nombreuses substances. Les abeilles de Fanny/Wikicommons, CC BY-SA

Substance clé de la ruche, la cire agit aussi comme piège à polluants, ce qui pourrait menacer la santé des abeilles. Une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, ou Anses, montre que la quasi-totalité des cires présente des contaminations chimiques, avec des niveaux plus élevés dans les circuits commerciaux que chez les apiculteurs qui recyclent leur propre cire d’une année à l’autre.


On le sait : la pérennité des écosystèmes dépend de la santé des pollinisateurs. Les abeilles en sont les représentantes emblématiques, leur déclin suscite l’inquiétude de la société et de la communauté scientifique. En cause, l’évolution des paysages, l’usage de produits chimiques en agriculture et en apiculture, notamment antiparasitaires pour lutter contre l’acarien Varroa destructor.

Or, la cire produite par les abeilles, substance de nature lipophile (c’est-à-dire présentant une affinité chimique pour les graisses), fixe et diffuse les substances chimiques contaminantes. En ce sens, elle peut constituer un biomarqueur de la contamination environnementale de la colonie d’abeilles.

Les jeunes abeilles produisent naturellement de la cire, mais le coût énergétique de sa fabrication peut diminuer la quantité de miel produit. L’ajout de cire dans la ruche leur donne un coup de pouce précieux pour édifier les alvéoles. Pour cela, les apiculteurs disposent chaque année sur les cadres de la ruche des feuilles de cire gaufrée, qui servent alors de base aux abeilles ouvrières.

Les feuilles de cire gaufrée sont disposées sur les cadres de la ruche, en général une fois par an. GT Cires Anses, Fourni par l'auteur

Pour des raisons économiques, ces feuilles sont généralement produites à partir de cire recyclée : les cires sont collectées en même temps que la récolte de miel, fondues puis réutilisées. Ce recyclage peut entraîner l’accumulation progressive de contaminants chimiques susceptibles d’être nocifs pour les abeilles.

Recyclage de la cire en apiculture. GT Cires Anses, Fourni par l'auteur

Les bonnes pratiques apicoles de l’Institut de l’abeille et de la pollinisation (Itsap) préconisent que seuls les opercules de cire (les pellicules de cire utilisées pour fermer les alvéoles) produits dans l’année par les abeilles soient recyclés, mais la cire étant un produit rare, certains apiculteurs s’approvisionnent auprès de fournisseurs tiers.

Pour mieux comprendre l’ampleur du problème, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a récemment mené une expertise pour dresser l’état des lieux des contaminants chimiques présents dans les cires utilisées en apiculture, en France hexagonale.

Pas de contrôle des cires importées, faute de définition réglementaire

La France importe ainsi environ 1 000 tonnes de cire par an, essentiellement de Chine. Or, en raison de l’absence de définition réglementaire de la cire d’abeille à usage apicole, il n’existe pas de contrôle spécifique pour ce produit, en dehors des contrôles documentaires classiques (portant sur l’exactitude, l’exhaustivité et la validité des déclarations en douane) effectués en postes frontières.

L’exposition chronique, par la cire, du couvain et des abeilles aux contaminants qu’elle contient, est susceptible d’avoir un impact sur leur développement, leur santé et leur survie. Et cela, à tous les stades de développement (larves, nymphes et adultes), ce qui peut menacer la santé de la colonie entière.

Il n’existait, jusqu’alors, aucun état des lieux de la contamination des cires en France ni d’évaluation chiffrée du risque posé pour la santé des abeilles.


À lire aussi : Pourquoi l’abeille est-elle devenue le symbole de la lutte contre les pesticides ?


Les contaminations chimiques découvertes

Dans le but de mieux connaître l’état des contaminations des différents types de cires en France, deux études de terrain successives ont été conduites, en plus d’une revue de la bibliographie.

La première a été menée auprès des apiculteurs professionnels (étude CIMEQA) et la seconde (une convention de recherche-développement, ou CRD, cosignée par l’Itsap et l’Anses), auprès des apiculteurs de loisir.

En effet, ces deux groupes n’ont pas les mêmes pratiques :

  • Les apiculteurs professionnels (possédant plus de 150 ruches) sont majoritairement autosuffisants en cire : leur rucher leur en procure suffisamment pour qu’ils puissent la recycler et fournir la quantité nécessaire au renouvellement des cadres de leurs ruches. En apportant leur production annuelle au cirier (industriel ou artisan préparant la cire ou des produits en cire), ils peuvent récupérer les feuilles de cire gaufrée issues du recyclage de leur propre cire.

  • Les apiculteurs de loisir (possédant moins de 150 ruches) ne sont généralement pas autosuffisants. Différents circuits de recyclage et d’achats de cire s’offrent à eux : les ciriers, les collectifs d’apiculteurs, les enseignes spécialisées en apiculture et, enfin, les enseignes non spécialisées (type magasin de jardinage-bricolage).

Il en ressort que la quasi-totalité des échantillons analysés est contaminée, quelle que soit la population d’apiculteurs étudiée.

En comparaison des cires qu’emploient les apiculteurs professionnels, les cires distribuées dans le commerce présentent des niveaux de contamination supérieurs. Il apparaît toutefois que les contaminants les plus fréquemment retrouvés dans ces deux catégories de cires sont globalement les mêmes : le tau-fluvalinate, le coumaphos, le propargite et le piperonyl butoxide (PBO).

Parasite Varroa destructor sur la tête d’une nymphe d’abeille dans une ruche. Gilles San Martin, CC BY-SA

Il s’agit de résidus de produits phytopharmaceutiques, de médicaments vétérinaires, de biocides et d’éléments traces métalliques, qui sont d’origine environnementale ou apicole. Dans le second cas, ils sont souvent liés à la lutte contre l’acarien Varroa destructor.

Ces analyses confirment des fréquences d’occurrence importantes des médicaments vétérinaires, actuellement ou auparavant autorisés (tau-fluvalinate, coumaphos, thymol pour la seule étude l’ayant recherché, métabolites de l’amitraze, fluméthrine).

D’autres résultats étaient moins prévisibles, comme la présence de pyréthrinoïdes (utilisés comme insecticides, notamment en agriculture), des composés organophosphorés ou organochlorés, qui sont des polluants organiques persistants. Parmi les substances les plus préoccupantes, des pyréthrinoïdes ont été retrouvés dans plus de 40 % des échantillons des cires gaufrées commercialisées.

Les cires vendues par les enseignes généralistes sont davantage à risque

L’Anses a ensuite calculé le risque pour les abeilles à partir des DL50 (c’est-à-dire une dose provoquant 50 % de mortalité pour les populations d’abeilles) de chacune des substances chimiques identifiées dans les échantillons et dans les concentrations où elles y ont été retrouvées. Plus la DL50 est faible, plus la substance est toxique.

L’outil en ligne BeeToxWax, développé par l’Université de Liège, a été utilisé. Il permet de calculer instantanément un quotient de risque (QR) qualifiant la toxicité de la cire et sa possible réutilisation en apiculture en fonction de seuils définis dans la littérature scientifique.

Les seuils étaient les suivants :

  • QR < 250 : risque chimique jugé acceptable, cire considérée comme étant de bonne qualité pour l’apiculture ;

  • 250 < QR < 5 000 : toxicité significative, la cire est classée comme étant de qualité intermédiaire pour l’apiculture ;

  • QR > 5 000 : toxicité élevée, la cire est considérée comme étant de mauvaise qualité pour l’apiculture.

Verdict ? Les résultats obtenus sont plus favorables pour les cires issues de l’autorenouvellement des apiculteurs professionnels. Seuls 4,5 % des échantillons issus de cet autorenouvellement présentaient un score de QR supérieur à 5 000.En revanche, les cires du commerce dépassent ce seuil pour 38,8 % des échantillons étudiés.

Au final, les cires les moins contaminées sont retrouvées essentiellement parmi les cires des apiculteurs professionnels : dans ce groupe, 81 % des cires ont un score de QR inférieur à 250, contre 30 % des cires provenant de l’étude CRD (apiculeurs de loisir).

Pour les différentes voies d’approvisionnement, enfin, les meilleurs résultats ont été obtenus pour les cires provenant des groupements d’apiculteurs, puis des ciriers. Les cires issues des enseignes spécialisées et surtout celles des généralistes obtiennent le moins bon score.


À lire aussi : Abeilles à miel : comment les humains ont bouleversé leur histoire et leur diversité


De l’importance des bonnes pratiques apicoles

Ainsi, la qualité toxicologique d’une cire est en partie liée à son circuit d’approvisionnement et à son origine géographique.

La cire utilisée par les apiculteurs autosuffisants est de bien meilleure qualité que celle du commerce. De même, les cires labellisées AB présentent une meilleure qualité que les cires conventionnelles. Enfin, les feuilles de cire gaufrées confectionnées exclusivement à partir d’opercules sont de meilleure qualité que les feuilles confectionnées à partir de mélanges contenant toutes les cires de cadres et/ou d’origines diverses.

La part de risque attribuable aux médicaments apicoles rappelle l’importance du respect des bonnes pratiques en termes d’application et de posologie. La fluméthrine (pyréthrinoïde), acaricide autorisé pour lutter contre le varroa qui parasite les abeilles, doit faire l’objet d’une attention particulière quant aux doses d’application. En cas de dépassement, une dégradation exponentielle de la qualité de la cire s’ensuit, et cela d’autant plus en association avec le PBO, qui augmente l’activité insecticide de cette molécule, que l’on retrouve dans 77,6 % des échantillons analysés chez les apiculteurs de loisir.

Même en retirant la part de risque liée aux médicaments vétérinaires, la qualité toxicologique des cires reste dégradée. Les substances présentant les parts de risque le plus élevé sont, pour les deux études, des pyréthrinoïdes. Là aussi, la présence du PBO augmente leur activité insecticide et augmente le risque chimique. Or, les connaissances et les outils disponibles aujourd’hui ne permettent pas d’évaluer de telles synergies.

De nombreux contaminants sont présents dans les cires alors qu’ils ne sont plus – ou n’ont jamais été autorisés – en Europe. Le maintien de leurs usages dans certains pays tiers, voire leurs usages détournés et mésusages en France ou ailleurs dans le monde, rappelle la nécessité de contrôler efficacement la provenance et la qualité des cires disponibles sur le marché français. Les enquêtes conduites ont démontré la meilleure qualité des cires d’origine française contre celles d’origine UE ou hors UE.

La conservation des molécules dans la cire recyclée nécessite de remettre dans le circuit des cires de la meilleure qualité possible. Pour cela, l’apiculteur est le premier intervenant à agir par l’application des bonnes pratiques apicoles et la surveillance régulière et attentive de ses colonies. Le rapport d’expertise de l’Anses compte de nombreuses recommandations à destination de tous les acteurs de la filière apicole, et en premier lieu des apiculteurs.


L’autrice de ce texte adresse ses remerciements au groupe de travail Cires de l’Anses : Carole Peroz (présidente du groupe de travail), Lionel Grisot (vice-président), Frédéric Delbac, Yves Le Conte, Monique L’Hostis, Anne-Claire Martel, Freddie-Jeanne Richard, Christophe Roy, Claude Saegerman et Cyril Vidau ainsi qu’à Caroline Boudergue (adjointe à la cheffe d’unité Anses).

The Conversation

Julie Chiron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.04.2026 à 17:40

Se conformer aux normes de genre, ça commence dès le plus jeune âge

Adam Stanaland, Assistant Professor of Psychology, University of Richmond

Andrea Vial, Assistant Professor of Psychology, New York University Abu Dhabi

Très tôt sensibles aux normes de genre, les enfants ne se contentent pas d’en être des observateurs, ils les intériorisent.
Texte intégral (1745 mots)

Très tôt sensibles aux normes de genre, les enfants ne se contentent pas d’en être des observateurs, ils les intériorisent. Comment cela se manifeste-t-il ? Et comment cela évolue-t-il avec l’âge ?


Beaucoup de personnes ont déjà ressenti cette pression subtile qui les pousse à vouloir paraître « assez viriles » ou « assez féminines » aux yeux des autres. Des études ont démontré que cette pression peut avoir des conséquences tant sur le plan personnel que social.

Lorsque les hommes ont le sentiment que leur virilité est mise en question, ils peuvent réagir par des comportements agressifs et nuisibles. Lorsque les femmes s’écartent des stéréotypes de la féminité – ou même lorsqu’elles envisagent simplement de le faire –, elles subissent souvent des réactions négatives.

En tant que chercheurs étudiant la manière dont les stéréotypes et les normes de genre affectent les individus, de façon souvent inattendue, nous nous sommes interrogés sur les processus qui poussent les enfants à se conformer à ces normes stéréotypées. Quand cela commence-t-il, et de quelle manière cela peut-il se manifester ?

Dans une étude récemment publiée, menée avec notre collègue Andrei Cimpian, nous avons constaté que, lorsque les enfants perçoivent que leur sentiment d’appartenance en tant que « membre à part entière » d’un groupe de genre est menacé, ils se sentent poussés à se conformer à des rôles de genre, avec des conséquences durables.

Les questions des filles et celles des garçons

En nous inspirant de recherches menées auprès d’adultes, nous avons estimé que la meilleure façon d’évaluer la motivation des enfants à se conformer aux normes de genre consistait à remettre en question leur statut de membre « représentatif » de leur groupe de genre.

Pour ce faire, nous avons demandé à 147 enfants, âgés de 5 à 10 ans, à New York, de jouer à deux jeux, un « jeu de questions pour filles » et un « jeu de questions pour garçons ». Chacun comportait des questions difficiles sur des sujets stéréotypés selon le genre, telles que « Laquelle de ces fleurs est un coquelicot ? » (Jeu des questions pour filles) et « Laquelle de ces équipes de football a été championne en 2016 ? » (Jeu des questions pour garçons).

Nous avons réparti les enfants de manière aléatoire pour qu’ils reçoivent des commentaires suggérant que leurs performances étaient soit conformes aux stéréotypes de genre, soit atypiques par rapport à ceux-ci, cette dernière catégorie constituant notre version d’une menace pesant sur leur conformité de genre. Par exemple, un garçon placé dans cette condition de menace recevait un commentaire indiquant qu’il avait brillé au « Jeu des questions pour filles », mais qu’il avait échoué au « Jeu des questions pour garçons ».

Nous avons ensuite évalué comment ils réagissaient à ce retour d’information. Le garçon allait-il partager publiquement ou cacher sa réussite dans un « Livre des gagnants du Jeu des questions pour filles » ? Allait-il porter fièrement un autocollant « Gagnant du Jeu des questions pour filles », ou préférait-il changer d’autocollant ? Allait-il s’inquiéter de ce que ses camarades allaient penser ?

Quelles réponses aux menaces sur la conformité aux normes de genre ?

Nous avons identifié trois façons distinctes dont les enfants réagissaient face à des menaces pesant sur leur conformité de genre.

Tout d’abord, les filles et les garçons de tous âges sont particulièrement préoccupés par le fait de ne pas s’intégrer à leur groupe de genre. Cela signifie qu’ils s’attendent à davantage de rejet de la part de leurs pairs et manifestent une faible estime de soi.

Deuxièmement, certains enfants s’efforcent de montrer activement qu’ils s’intègrent dans leur groupe de genre. Les plus jeunes filles accentuent leur féminité, tandis que les garçons plus âgés accentuent leur masculinité. Par exemple, les garçons plus âgés nous ont dit qu’ils préféraient les figurines d’action aux poupées, ou qu’ils voulaient rejouer au « jeu des questions pour garçons » plutôt qu’au « jeu des questions pour filles ».

Cela va dans le sens de recherches antérieures montrant que de nombreuses jeunes filles sont plongées dans une « culture des princesses » et particulièrement soucieuses de prouver leur féminité, même si cette tendance s’estompe avec l’âge. À l’inverse, les garçons plus âgés apprennent de plus en plus, à mesure qu’ils grandissent, que la masculinité est un statut social précaire qui se gagne difficilement et doit être activement prouvé.

Troisièmement, les garçons de tous âges évitaient de paraître atypiques par rapport à leur groupe de genre, en se distanciant activement de tout ce qui était féminin. Nous n’avons pas observé chez les filles une tendance similaire à se distancier de tout ce qui était masculin.

Cette réaction reflète un double standard culturel aux États-Unis : on encourage souvent les filles à être sportives, à s’affirmer ou à ressembler à des « garçons manqués », alors que les garçons ne disposent pas d’équivalent socialement acceptable ; il n’existe pas de version masculine positive du terme « garçon manqué ». L’expression qui s’en rapproche le plus est « poule mouillée », qui n’est généralement pas considérée comme un compliment.

Aider les enfants à entretenir une relation plus saine avec les normes de genre

Nos résultats montrent que les fondements de cette recherche de conformité de genre à l’âge adulte – y compris certaines de ses manifestations les plus néfastes, telles que certaines formes d’agressivité masculine et certaines angoisses féminines sur les poursuites de carrière dans les domaines dominés par les hommes – se mettent en place dès le plus jeune âge.

Dès l’âge de 5 ans, les garçons repèrent qu’il est préférable pour eux d’éviter les comportements vus comme « féminins ». Vers 7 ans, ils semblent comprendre que la masculinité est un statut qu’il faut activement prouver et défendre, et cette mentalité peut se manifester par de l’agressivité, des violences sexuelles et une réticence à demander de l’aide à l’âge adulte.

Pour les filles, nos résultats suggèrent qu’elles sont motivées à prouver leur féminité de manière stéréotypée dès le plus jeune âge, mais que cela peut s’estomper ensuite. Cela s’explique peut-être par le fait que les filles sont parfois encouragées à se lancer dans des domaines historiquement vus comme « masculins », tels que le sport et les sciences et technologies. Ou bien elles se rendent compte que la masculinité permet aux hommes – et aux garçons – de réussir dans ces domaines, et cherchent donc à s’en rapprocher en s’éloignant de la féminité.

Il est toutefois possible que, dans d’autres contextes, les filles subissent davantage de pression pour incarner la féminité et éviter la masculinité – c’est-à-dire pour se conformer aux stéréotypes féminins – d’une façon que nous n’avons pas pu mettre en évidence dans notre étude. Nous ne comprenons pas non plus pourquoi les réactions des filles face à la perception de menaces sur la conformité de genre pourraient s’atténuer avec l’âge, étant donné que les femmes adultes sont elles aussi affectées par ces menaces. Notre prochain objectif est d’étudier plus en détail comment la conformité de genre se développe dans des contextes géographiques et culturels plus diversifiés, ainsi que chez des enfants aux identités de genre plus variées.

En somme, nous pensons que l’enfance pourrait constituer une période critique pour intervenir. Les programmes qui aident les enfants, en particulier les garçons, à se forger une identité solide qui ne repose pas sur la conformité aux normes pourraient les aider à entretenir une relation plus saine avec les normes de genre. De cette manière, les enfants pourraient être moins enclins à réagir aux menaces perçues envers leur conformité de genre d’une manière qui leur serait préjudiciable à l’âge adulte.

Néanmoins, ce qui est clair, c’est que les enfants ne se contentent pas d’observer les normes de genre : ils les intériorisent, les défendent activement et commencent à le faire plus tôt que ce que l’on pense.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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08.04.2026 à 17:40

Les difficultés de légitimation économique d’une offre culturelle, le cas du Louvre-Lens

Hélène Gorge, Maître de conférences, LUMEN (ULR 4999), Université de Lille, Université de Lille

Melvin Grefils, Docteur en sciences de gestion, Université de Lille

Nil Özçaglar-Toulouse, Professeure des universités, LUMEN (ULR 4999), Université de Lille

Il a été reproché au Louvre-Lens de ne pas profiter suffisamment à la population locale. Derrière ce cas d’espèce, c’est la question des critères d’évaluation des équipements culturels qui est posée.
Texte intégral (2042 mots)

Les récentes élections municipales ont montré comment les investissements culturels pouvaient être instrumentalisés dans un débat politique ; comme à Lens, dans le Pas-de-Calais. Le Louvre local a été accusé de ne pas profiter suffisamment aux habitants de la ville. Cela pose la question de l’utilité des équipements culturels. Faut-il la mesurer en fonction de considérations économiques, sociales ou culturelles ?


Dans un contexte d’élections municipales tendues, en particulier dans la ville de Lens (Pas-de-Calais), l’offre culturelle proposée dans cette ville a été l’objet de questions. Un article de Télérama interroge notamment la réussite de la revitalisation culturelle annoncée avec l’implantation du musée du Louvre-Lens.

Comme le montre cet article, l’opposition au conseil municipal ne se prive pas de pointer des résultats en demi-teinte pour le Louvre-Lens, en particulier lorsque l’on regarde les chiffres des entrées au musée et la part du public international, moins importante qu’annoncé.

Cependant, il est peu aisé – voire dangereux – de quantifier des résultats d’une offre culturelle, telle qu’un musée, dans une localisation où la population, principalement issue des classes populaires, n’est que peu, voire n’est pas, familière des institutions muséales. Ce phénomène de quantification menace directement un champ culturel déjà en tension et soumis à de nombreuses coupes budgétaires ces dernières années. Cela pourrait encourager une hiérarchisation des acteurs culturels et une potentielle instrumentalisation de la culture.


À lire aussi : Le Centre Pompidou, le musée superstar en équilibre précaire, avant fermeture pour travaux


Deux discours de légitimation

Notre travail sur le processus de légitimation du Louvre-Lens dans la ville de Lens et la région du bassin minier, publié en 2024, montre justement les dynamiques économiques et culturelles de l’implantation du musée. Depuis 2004, début de la médiatisation du projet d’implantation de ce musée, le contexte local exerce une forte influence sur les deux types de légitimation du Louvre-Lens, développés en parallèle par les acteurs médiatiques, politiques, socio-économiques et culturels : une légitimation économique et une légitimation culturelle.

La stratégie de légitimation économique est souvent au cœur des discours, en particulier des acteurs politiques, pour défendre – ou critiquer – un projet d’offre culturelle. Présenté comme un levier de revitalisation économique pour le bassin minier et ses habitants, le musée allait assurer « la survie économique » de la région au début des années 2000 (La Voix du Nord, 21 juillet 2004). Cette stratégie et sa réception sont alors fortement influencées par le contexte local. Les difficultés socio-économiques des habitants accentuent les attentes autour du Louvre-Lens mais également les tensions, avec la crainte d’un investissement trop lourd pour une région qui connaît déjà des difficultés.

Des retombées économiques insuffisantes ?

Quelques années après l’ouverture du musée, à partir du milieu des années 2010, le bilan économique n’a pas tenu toutes ses promesses, ce qui déclenche des critiques dans la sphère médiatique qui pointe « un impact limité sur l’économie locale » (Le Monde, 21 août 2016) et le décalage perçu entre les promesses des acteurs publics et le développement économique réel.

Pour mieux comprendre l’importance de l’argument économique dans les discours sur le Louvre-Lens, les apports du marketing culturel peuvent s’avérer utiles. Dans les années 1990-2000, des travaux sur le concept de la « ville créative » ou sur la théorie de la « classe créative » émergent. Ces travaux supposent que le développement d’activités créatives et culturelles dans une ville génère un développement économique, favorise l’inclusion sociale et améliore les conditions de vie des habitants.

Si ces concepts ont séduit les décideurs politiques, de nombreux travaux scientifiques les ont critiqués, en particulier pour le flou relatif à leur application concrète. De plus, une grande majorité des [travaux] supportant l’argument économique se base toujours sur le même exemple de revitalisation culturelle, celui du musée Guggenheim à Bilbao, grandement médiatisé et repris dans les discours politiques comme un modèle à suivre.

Le poids du contexte

Mais ce modèle ne s’exporte pas facilement, tant les spécificités propres à chaque territoire, leurs contextes historique, politique, social, économique, spatial ou encore culturel sont cruciaux pour mieux appréhender le développement d’une offre culturelle locale.

En parallèle de ce processus de légitimation économique particulièrement mobilisé par des acteurs politiques, économiques et médiatiques, la légitimation culturelle s’inscrit plutôt dans un objectif de démocratisation culturelle, afin d’encourager l’appropriation du Louvre-Lens par les habitants. Dès le début du projet de développement du musée, le Louvre-Lens est représenté comme une compensation pour une ville et une région souvent délaissée par les pouvoirs publics depuis la désindustrialisation. Ainsi, Guy Delcourt, maire socialiste de la ville et vice-président du conseil général du Pas-de-Calais, estimait que le choix du gouvernement annoncé le 29 novembre par le premier ministre lors d’une visite dans la ville n’est que justice pour un département qui a « toujours été oublié sur le bord de la route, y compris par nos amis du Nord ».

Des traces matérielles du passé préservées

La dimension symbolique de cette implantation, en lien avec le passé minier du territoire, est renforcée par sa dimension spatiale. Qu’il s’agisse de son lieu d’implantation (un ancien carreau de fosse) ou des traces matérielles préservées et valorisées (signalisation de l’ancien puits de mine, conservation de la trace des anciens rails qui servaient au transport du charbon).

La dimension spatiale d’un musée influence significativement ses représentations et sa fréquentation. Dans ce cadre, les travaux en marketing culturel et en urbanisme décrivent souvent une architecture de musée qui serait conçue et pensée par des acteurs publics et des architectes à des fins de développement touristique sans réelles considérations ou implication des habitants, freinant ainsi leur fréquentation et les efforts de démocratisation culturelle. Cependant, dans le cas du Louvre-Lens, sa dimension spatiale a contribué à inscrire le musée dans une histoire et une identité commune, celle du bassin minier.

À la suite de l’ouverture du musée, sa légitimation culturelle s’est renforcée grâce aux différentes actions développées par le Louvre-Lens, telles que des expositions sur le RC Lens, le club de football local, sur la Pologne faisant écho à l’importante communauté polonaise sur le territoire, ou encore à travers la mise en place de cartels conçus avec plus de 200 habitants pour encourager la démarche collaborative.

Les associations locales mobilisées

Ces actions favorisent la collaboration des habitants et des associations locales, répondant à l’objectif d’ancrage territorial du Louvre-Lens. Cette légitimation culturelle est finalement assez peu remise en cause dans les discours médiatiques et par les habitants, qui sont de plus en plus nombreux à visiter le Louvre-Lens chaque année. En 2024, selon le rapport d’activité du Louvre-Lens, 74 % des visiteurs viennent des Hauts-de-France et 30 % résident aux alentours du musée, une proportion en augmentation ces dernières années (28 % en 2023 et 25 % en 2022). À titre de comparaison, selon le rapport d’activité du Mucem en 2024, 39 % de leurs visiteurs viennent de la région Sud, et 28 % résident à Marseille.

Dans le processus de légitimation du Louvre-Lens, si la légitimation culturelle a tendance à être reléguée au second plan par certains acteurs : médiatiques, politiques en particulier, elle s’avère être en réalité au cœur de la réussite actuelle du musée auprès de la population locale, et donc du développement du territoire.

ICI 2025.

En effet, l’analyse des discours médiatiques autour du Louvre-Lens montre que sa légitimation économique a été plus fortement discutée au commencement du projet dans les années 2000, puis à l’inauguration du musée en 2012. Elle est ensuite de moins en moins questionnée au fil des années, au profit de discours représentant le Louvre-Lens comme une réussite culturelle, acceptée et légitime. Cependant, l’argument économique ressurgit régulièrement, à des moments de forts enjeux politiques, comme en témoigne récemment le contexte actuel des municipales.

Clarifier les retombées

Les discours médiatiques et politiques contribuent à alimenter les tensions en omettant des éléments essentiels à la pleine compréhension des retombées économiques, rendant l’argument économique peu clair. Le Louvre-Lens a fêté ses 13 ans en fin d’année 2025 ; si cela représente une durée relativement courte à l’échelle d’un musée, il n’en va pas de même à l’échelle des habitants. La temporalité des retombées économiques doit être prise en compte et communiquée à la population locale afin d’éviter toute ambiguïté sur le temps nécessaire au développement économique.

La revitalisation des territoires doit être approchée de manière nuancée, car les enjeux économiques et sociaux n’affectent pas tous les acteurs de la même manière. Les acteurs privés et les investisseurs immobiliers sont les premiers à bénéficier des retombées économiques, puis, dans une moindre mesure, les habitants. Il est donc essentiel de clarifier comment l’ensemble des acteurs bénéficie du développement économique du territoire, qu’il s’agisse de la population locale, du tissu associatif ou encore des entreprises privées.

La même approche s’applique aux espaces géographiques. Par exemple, les infrastructures développées autour du Louvre-Lens, telles que le parc du musée, la Louvre-Lens Vallée ou la rénovation des accès routiers, ont un impact beaucoup plus direct sur les quartiers aux alentours du musée que sur les quartiers les plus éloignés, pouvant créer des tensions au sein de la population ou une forme d’incompréhension envers ce type d’investissements.

The Conversation

La thèse de Melvin Grefils a été cofinancée par l'université de Lille (50%) et le conseil régional Hauts-de-France (50%). Ce travail a également bénéficié d'une convention de collaboration avec le musée du Louvre-Lens.

Hélène Gorge et Nil Özçaglar-Toulouse ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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08.04.2026 à 17:37

Quand Internet sauve un musée : l’exemple du Musée des tissus de Lyon

Damien Chaney, Professor, EM Normandie

Déborah Philippe, Professeure de stratégie et durabilité, Université de Lausanne

Menacé de fermeture, le Musée des tissus de Lyon a été sauvé grâce à une mobilisation en ligne d’ampleur. Un cas révélateur des nouvelles formes d’engagement patrimonial.
Texte intégral (1673 mots)
Le Musée des tissus et des arts décoratifs de Lyon devrait rouvrir en 2029, après plusieurs années de travaux. Pierre Verrier/Musée des tissus de Lyon

Signer une pétition, relayer un message, partager une image : ces gestes ordinaires peuvent-ils infléchir le destin d’une institution culturelle menacée de fermeture ? À l’heure des réseaux sociaux, certaines mobilisations dépassent leur ancrage local pour toucher des publics inattendus. Mais qu’est-ce qui transforme une indignation diffuse en véritable levier d’action collective ?


En 2015, un musée prestigieux situé au cœur de Lyon (Rhône) est menacé de fermeture. Le Musée des tissus et des arts décoratifs, qui abrite l’une des plus importantes collections textiles du monde, risque de disparaître faute de financements. Deux ans plus tard, il est finalement sauvé. Entre-temps, une mobilisation citoyenne inattendue s’est développée, largement portée par Internet.

Cet épisode illustre une transformation des formes d’engagement autour du patrimoine. Comment une mobilisation née en ligne peut-elle contribuer à préserver un site culturel ? Et que révèle ce cas sur les nouvelles dynamiques de militantisme dans le domaine du patrimoine ? Nous avons mené une étude pour tenter de répondre à ces questions.

Un musée au cœur de l’histoire lyonnaise

Le Musée des tissus est intimement lié à l’histoire économique et culturelle de Lyon. Au XVIIIᵉ siècle, la ville devient l’un des principaux centres mondiaux de la production de soie. Les célèbres canuts, les ouvriers tisserands lyonnais, jouent alors un rôle central dans cette industrie. Créé au XIXᵉ siècle, le musée conserve et met en valeur le patrimoine textile, en retraçant l’histoire des savoir-faire liés aux étoffes.

Ses collections rassemblent aujourd’hui plus de deux millions de pièces textiles couvrant près de 4 500 ans d’histoire, provenant de nombreuses régions du monde. Tissus anciens, vêtements, échantillons industriels ou créations contemporaines témoignent de l’évolution des techniques et des styles à travers les siècles. Grâce à cette richesse patrimoniale, le musée attire à la fois des chercheurs, des professionnels du textile et des visiteurs intéressés par l’histoire des arts décoratifs.

Menace de fermeture et mobilisation en ligne

Au début des années 2010, l’équilibre financier du musée devient fragile. L’institution est gérée par la chambre de commerce et d’industrie de Lyon, qui subit alors une baisse importante de ses ressources. Cette situation conduit l’organisme à envisager l’arrêt du financement du musée. Plusieurs scénarios sont étudiés pour assurer la pérennité du site : transfert de la gestion à la Ville de Lyon, au ministère de la culture ou encore à d’autres institutions culturelles. Mais aucune solution ne se concrétise rapidement. Progressivement, l’hypothèse d’une fermeture devient de plus en plus probable.

C’est dans ce contexte qu’une pétition est lancée sur Internet par Daniel Fruman, collectionneur de textiles, pour demander le maintien du musée. Au départ, l’initiative est modeste. Mais la mobilisation se diffuse rapidement via les réseaux sociaux. Des associations locales, des historiens de l’art, des professionnels du textile et d’autres citoyens relaient la pétition et publient leurs propres messages pour défendre le musée. Les médias s’emparent progressivement du sujet, contribuant à élargir la visibilité du mouvement. Au fil des mois, la mobilisation dépasse largement le cadre local. Plus de 130 000 personnes signent finalement la pétition, avec des soutiens provenant de plus de 130 pays.

Quelques manifestations physiques sont également organisées à Lyon, toutefois elles rassemblent seulement quelques centaines de participants. Une campagne de communication plus visuelle est aussi menée dans l’espace urbain, notamment à travers des affiches dessinées par l’artiste Alex Beretta avec le slogan « Yes We CANut ». Celle-ci est ensuite largement relayé sur les réseaux sociaux. L’essentiel de l’engagement pour sauver le musée des tissus se structure ainsi en ligne.

La campagne « Yes we CANut ».

Ainsi, après près de deux ans de mobilisation et de négociations de la direction avec les pouvoirs publics, une solution est finalement trouvée : la Région Auvergne-Rhône-Alpes, la chambre de commerce et plusieurs acteurs du secteur textile s’engagent à soutenir financièrement la poursuite des activités du musée.

Pourquoi cela a-t-il fonctionné ?

Le succès de cette mobilisation tient d’abord aux formes de discours qui ont été mobilisées. Notre étude met en évidence quatre grandes manières de défendre la cause : expliquer l’importance du musée (éduquer), désigner des responsables (dénoncer), invoquer des valeurs collectives (moraliser) et projeter un avenir possible (projeter).

Ces stratégies reposent elles-mêmes sur trois registres d’interprétation : le patrimoine (mettre en avant la richesse des collections ou leur valeur historique), l’identité (souligner le lien avec Lyon ou l’histoire des canuts) et une critique des logiques économiques (dénoncer des décisions guidées par la rentabilité plutôt que par la culture).

Ces catégories ne sont pas propres à ce cas. On les retrouve dans d’autres mobilisations, mais, ici, leur combinaison est particulièrement efficace, car elle permet de toucher des publics très différents.

Une première catégorie de participants est composée de personnes directement attachées au Musée des tissus : visiteurs, amateurs d’art, historiens ou professionnels du textile. Leur engagement repose souvent sur une expérience personnelle du lieu et une proximité avec ses collections.

Mais la mobilisation dépasse largement ce cercle. D’autres participants, parfois éloignés géographiquement ou n’ayant jamais visité le musée, s’approprient également la cause. Leur implication illustre un élargissement du mouvement au-delà de ses publics initiaux, avec des formes d’engagement moins liées à une expérience directe du musée.

Au final, le mouvement développe des discours qui ne sont pas homogènes. Ils forment une véritable polyphonie. Contrairement aux mouvements sociaux traditionnels, souvent structurés autour d’un leadership et d’un message centralisé, le discours a ici partiellement échappé au fondateur de la pétition. Cette décentralisation, loin d’affaiblir le mouvement, a permis d’élargir la base de soutien et donc de rendre le mouvement de plus en plus visible dans l’espace public et médiatique.

De plus, cette diversité fonctionne parce qu’elle s’ancre dans la nature même de l’objet défendu. Le musée constitue un patrimoine riche de significations multiples : chacun peut y projeter ses propres valeurs, qu’il s’agisse d’histoire, d’identité ou de défense de la culture. Cette capacité d’appropriation explique en grande partie l’ampleur prise par la mobilisation.

Mais beaucoup de campagnes échouent : des pétitions pour sauver des cinémas de quartier ou des éléments de petit patrimoine rural restent souvent sans effet. Leur mobilisation demeure largement locale, portée par des publics déjà convaincus, et peine à toucher des audiences plus larges. Surtout, ces causes n’entrent pas suffisamment en résonance avec des publics éloignés, qui ne s’y reconnaissent pas ou n’y projettent pas de signification particulière. Faute de circulation au-delà du territoire concerné, ces initiatives restent peu visibles et ne parviennent pas à exercer une pression suffisante sur les décideurs publics.

Enfin, il faut nuancer : la mobilisation numérique crée un bruit médiatique et politique, mais sans financement ou engagement public concret, elle reste insuffisante. Les coupes budgétaires récentes dans les Pays de la Loire montrent que, malgré l’émotion et le partage en ligne, l’Internet seul ne sauve pas un patrimoine.

The Conversation

Déborah Philippe a reçu des financements du Fonds National Suisse (FNS) pour des projets de recherche passés. Les fonds obtenus sont sans rapport avec l'article soumis à The Conversation ou l'étude académique sur lequel il se base.

Damien Chaney ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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