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18.08.2026 à 15:09

Objets connectés de santé : Pourquoi les soignants ne les adoptent-ils pas tous de la même manière ?

Julian Rioche, Docteur en sciences économiques, spécialiste de la santé numérique et en adoption des technologies, Université d’Angers

Montres, capteurs, tensiomètres ou glucomètres connectés promettent d’améliorer suivi des patients et organisation des soins. Leur adoption ne dépend pas que de leurs performances techniques.
Texte intégral (1861 mots)

Montres, capteurs, tensiomètres ou glucomètres connectés promettent de mieux suivre les patients et de soulager l’organisation des soins sous tension. Pourtant, leur adoption ne dépend pas uniquement de leurs performances techniques. Une enquête menée auprès de 300 professionnels de santé révèle que le rapport des praticiens au risque, au temps, à la coopération et à la confiance dans les données joue un rôle tout aussi déterminant.


Dans un système de santé sous pression, la promesse des objets connectés paraît évidente : mieux suivre les patients, gagner du temps, repérer plus tôt une dégradation de l’état de santé, alléger certaines tâches répétitives. La France encourage cette transformation avec sa feuille de route du numérique en santé tandis que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’inscrit dans une stratégie mondiale.

Pourtant, un outil ne devient pas automatiquement un outil utilisé. Pourquoi certains professionnels l’adoptent-ils sans difficulté, alors que d’autres restent prudents, hésitants, voire méfiants ?

Le même outil, mais pas le même regard

Imaginons deux infirmiers, un même service, un même objet connecté. Pour le premier, c’est un outil qui facilite le suivi d’un patient chronique et l’accès à une information utile. Pour le second, c’est avant tout une source de surveillance supplémentaire, un risque d’erreur et une menace pour la confidentialité des données. Ce n’est pas une question de rationalité. Chacun porte un regard différent sur le même outil, façonné par son expérience, ses contraintes et ses attentes.


À lire aussi : Les applis de santé nous font-elles vraiment bouger plus… ou seulement cliquer davantage ? Exemple avec une appli pour compter ses pas


Les recherches sur l’acceptation des technologies, notamment le modèle UTAUT2, développé pour expliquer l’adoption des technologies dans différents contextes, montrent qu’une innovation ne s’impose pas par sa seule existence. Son adoption dépend de l’utilité perçue, de sa facilité d’utilisation, de l’accompagnement des utilisateurs et du contexte professionnel dans lequel elle est introduite.

En santé, cette équation devient encore plus complexe. Les soignants travaillent dans l’urgence, prennent des décisions ayant des conséquences réelles et manipulent des données sensibles. Un objet connecté de santé n’est donc jamais seulement un simple objet technique. Il modifie une manière de travailler, de transmettre une information et de faire confiance à une mesure.

Trois dimensions comportementales, quatre enseignements

Pour comprendre ces écarts, nous avons mené une enquête en ligne auprès de 300 professionnels de santé en France, dont 83 aides-soignants, 204 infirmiers et 13 médecins. Il ne s’agissait pas de savoir si les professionnels étaient « pour » ou « contre » les objets connectés de santé, mais de comprendre comment ils arbitrent entre les bénéfices attendus, les risques perçus, le temps nécessaire à la prise en main de l’outil et les conditions concrètes de son utilisation.

Notre étude s’est intéressée à trois dimensions comportementales qui interviennent dans les décisions d’adoption :

  • le rapport au risque ;
  • le rapport au temps ;
  • la propension à coopérer.

Loin d’être abstraites, elles influencent très concrètement les décisions prises dans les services de soins. Face à une innovation, les professionnels évaluent non seulement les bénéfices attendus et les risques perçus, mais aussi le temps dont ils disposent et les incertitudes qu’ils sont prêts à accepter. Les travaux sur la théorie des perspectives et la rationalité limitée permettent précisément d’éclairer ces arbitrages sous contrainte.

Autrement dit, adopter un objet connecté ne consiste pas uniquement à apprendre à utiliser un nouvel outil numérique. C’est aussi accepter qu’une donnée circule, qu’une alerte soit interprétée, qu’une responsabilité soit partagée et qu’une partie du travail s’organise autrement.

Des outils d’appui pour les professionnels de santé

Premier constat, les professionnels interrogés ne rejettent pas les objets connectés de santé par principe. Beaucoup leur reconnaissent un intérêt pour le suivi des maladies chroniques, la surveillance de l’état de santé ou l’accompagnement des patients. Ils les perçoivent davantage comme des outils d’appui que comme des technologies destinées à remplacer le travail humain.

Mais cette adhésion reste conditionnelle. Dans notre enquête, l’adoption augmente surtout lorsque le dispositif est perçu comme réellement utile dans le travail quotidien. Les deux principaux facteurs associés à cette perception sont la capacité du dispositif à améliorer le suivi des patients et à réduire la charge de travail quotidienne.

Le vocabulaire de l’innovation ne suffit donc pas. Dire qu’un outil est « intelligent », « connecté » ou « innovant » ne convainc pas nécessairement un professionnel de santé. La vraie question est plus simple. Qu’est-ce que cet outil change concrètement dans ma journée de travail, pour moi, pour mon équipe et pour le patient ? Cette idée rejoint les travaux sur l’adoption de la m-santé (ou santé mobile, de l'anglais mHealth) par les professionnels, qui soulignent le rôle des bénéfices cliniques, de l’intégration dans les routines et de l’accompagnement organisationnel.

La prudence n’est pas un refus

Deuxième constat, le rapport au risque compte. Dans notre enquête, environ la moitié des répondants choisissent majoritairement les options les plus sûres dans des scénarios de décision. Ce résultat ne traduit pas un rejet de la technologie, mais une gestion prudente des risques inhérents à l’activité de soin. En santé, la prudence est souvent une forme de professionnalisme. Une mesure erronée, une alerte mal comprise ou une donnée mal protégée peuvent entraîner des conséquences réelles.

Pour un soignant, la confiance ne se décrète pas. Elle se construit. Qui peut consulter les données ? Où sont-elles stockées ? Qui est responsable en cas d’erreur ? Que se passe-t-il si le dispositif dysfonctionne ?

Ces questions sont d’autant plus importantes que les données de santé sont particulièrement sensibles et que les objets connectés doivent être sécurisés. La sécurité, la confidentialité et la transparence font donc partie des conditions mêmes de l’acceptabilité.

Le temps compte aussi

Troisième constat, le temps joue un rôle important. Près de la moitié des répondants privilégient systématiquement un gain immédiat plutôt qu’un gain plus élevé mais différé dans les scénarios proposés. Dans les organisations de santé, les coûts d’une innovation sont souvent immédiats. Apprendre l’outil, modifier une habitude, gérer les bugs, comprendre les alertes ou adapter les transmissions. Les bénéfices, eux, sont parfois annoncés pour plus tard.

Pour favoriser l’adoption, les bénéfices doivent donc être perceptibles dès les premiers usages. Moins de doubles saisies, une alerte plus claire, une information disponible au bon moment, une tâche répétitive évitée. Un objet connecté adopté n’est pas seulement un objet performant. C’est un objet dont l’utilité se voit dans le travail réel.

Une affaire d’équipe

Enfin, quatrième constat, les professionnels présentant les comportements les plus coopératifs perçoivent plus favorablement l’impact organisationnel des objets connectés de santé. Un objet connecté n’arrive jamais seul dans un service. Il arrive dans une équipe, avec ses habitudes, ses contraintes, ses tensions et ses manières de transmettre l’information. S’il est imposé sans discussion, il peut être vécu comme une contrainte. S’il est présenté, testé et discuté avec les équipes, il peut devenir un support de coordination.

Ce résultat rejoint des travaux récents sur les liens entre confiance, coopération et décisions de santé. Il rappelle qu’une innovation ne fonctionne pas seulement parce qu’elle est techniquement solide. Elle fonctionne lorsqu’elle peut être comprise, appropriée et intégrée dans un collectif de travail.

France Télévisions, 2026.

Une opposition artificielle et insuffisante

Le débat public oppose trop souvent les soignants « technophiles » aux soignants « technophobes ». Cette grille de lecture est insuffisante. Les professionnels ne se contentent pas d’aimer ou de refuser la technologie. Ils évaluent. Ils comparent. Ils arbitrent.

Pour les établissements de santé, la leçon est claire. Il ne suffit pas d’acheter ou de déployer des objets connectés. Il faut montrer leur utilité dans le travail réel, prévoir des formations courtes, clarifier les responsabilités, sécuriser les données et associer les équipes avant que les usages ne soient figés.

Pour les industriels, le message est tout aussi direct. Une interface élégante ou une promesse de performance ne suffisent pas. Les professionnels attendent des dispositifs fiables, compréhensibles, transparents et compatibles avec les contraintes du soin.

La santé numérique réussira moins parce que les technologies existent que parce que les professionnels pourront les comprendre, les discuter, les tester et leur faire confiance. Cette réalité est sans doute moins spectaculaire que les innovations technologiques elles-mêmes, mais elle constitue probablement la véritable condition de leur réussite.

L’innovation utile ne commence pas avec le capteur, mais avec les conditions qui permettent aux professionnels de lui faire confiance et de l’intégrer dans leur pratique quotidienne.

The Conversation

Cet article s'inscrit dans le prolongement d'une thèse de doctorat réalisée dans le cadre d'une convention CIFRE, cofinancée par l'ANRT, en partenariat avec Inetum et l'Université d'Angers.

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18.08.2026 à 15:09

Russie : les étudiants étrangers au cœur d’une nouvelle stratégie internationale

Alessia Lefébure, Sociologue, membre de l'UMR Arènes (CNRS, EHESP), École des hautes études en santé publique (EHESP)

Loin de tourner le dos à l’internationalisation, la Russie fait des étudiants étrangers un levier de sa réorientation internationale et de la recomposition de ses réseaux scientifiques.
Texte intégral (1895 mots)
Document de certificat d’établissement d’enseignement supérieur ou secondaire spécialisé (inscription « carte d’étudiant », en russe). La Russie accueille des centaines de milliers d’étudiants étrangers. Kittyfly/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Alors que les universités russes sont coupées de leurs anciens partenaires occidentaux depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine vise l’accueil de 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030.

  • En matière d’attraction d’étudiants internationaux, la Russie se tourne résolument vers l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient, à l’image de la réorientation de sa politique étrangère.

  • Pour Moscou, les universités ne sont donc plus seulement des outils de soft power. Elles deviennent des instruments de résilience stratégique, permettant de préserver des réseaux scientifiques, des mobilités et des partenariats internationaux.


Alors que les universités russes semblent isolées depuis l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine réaffirme son ambition d’accueillir 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030 contre environ 400 000 aujourd’hui, un cap déjà fixé par son gouvernement en 2024. Pour y parvenir, les autorités prévoient de maintenir environ 30 000 bourses publiques destinées aux étudiants internationaux chaque année, tout en simplifiant les procédures d’admission. La priorité est désormais de renforcer les partenariats avec des pays « au-delà de l’Occident », notamment en Asie.

Cette annonce, passée inaperçue en Europe, dépasse pourtant le seul cas russe. Elle invite à regarder autrement les politiques d’enseignement supérieur et de recherche. Loin d’être de simples politiques sectorielles, elles s’affirment comme des leviers de stratégie internationale des États. Mais tous ne les mobilisent pas selon les mêmes logiques.

L’appel à la mobilité internationale peut sembler contre-intuitif dans le contexte actuel. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les universités russes ont été confrontées au gel d’une grande partie de leurs coopérations avec les établissements européens et nord-américains. À la suite de l’invasion de l’Ukraine, la Russie a vu ses droits de participation au processus de Bologne suspendus en avril 2022 avant d’engager l’abandon de ce cadre de coopération universitaire européenne. Depuis, de nombreux doubles diplômes ont été interrompus et les sanctions limitent les échanges scientifiques. Pourquoi, dans ce contexte, faire de l’accueil d’étudiants étrangers une priorité ?

L’objectif réaffirmé par Vladimir Poutine n’est pas une rupture, mais l’évolution d’une stratégie plus ancienne.

Une longue tradition de politique universitaire internationale

Les grandes puissances mobilisent depuis longtemps leurs universités pour attirer des étudiants, diffuser leurs modèles universitaires, leurs standards académiques et, plus largement, exercer une influence durable auprès des élites étrangères.

La Russie appartient pleinement à cette histoire. Héritière de l’Union soviétique, elle a longtemps mobilisé l’enseignement supérieur, la recherche et la formation des élites comme instruments de sa politique extérieure. Les bourses accordées à des étudiants étrangers, la formation de hauts fonctionnaires, d’ingénieurs et de scientifiques, mais aussi la diffusion du modèle universitaire et scientifique soviétique participaient pleinement de cette stratégie.

Les travaux d’Anne de Tinguy sur la politique étrangère russe permettent de replacer cette politique dans une perspective historique plus large. Ceux de Céline Marangé sur les relations soviétiques avec le Vietnam montrent concrètement comment la formation des étudiants, des ingénieurs et des élites administratives participait de l’action extérieure de Moscou pendant la guerre froide.

Après l’effondrement de l’URSS, cette politique perd une grande partie de ses moyens et de son ambition avant d’être progressivement relancée dans les années 2000, dans le cadre de la stratégie de modernisation du pays et de son enseignement supérieur. Puis, à partir des années 2010, la priorité devient l’internationalisation : améliorer la visibilité des universités russes, monter en compétences, attirer davantage d’étudiants étrangers, développer les coopérations internationales et gagner en compétitivité, notamment à travers le programme d’excellence Project 5-100, inauguré en 2013. La Russie rejoint alors la trajectoire d’internationalisation poursuivie depuis les années 1990 par de nombreux systèmes d’enseignement supérieur.

Une internationalisation qui ne disparaît pas, mais qui se transforme

L’invasion de l’Ukraine en février 2022 constitue néanmoins un tournant. Les coopérations universitaires avec les établissements européens et nord-américains sont profondément affectées. De nombreuses universités suspendent leurs accords avec les établissements russes, les doubles diplômes sont interrompus, plusieurs programmes de recherche sont gelés.

Cette rupture aurait pu conduire au repli. Il n’en a rien été. Un autre mouvement se dessine. Dès 2024, le gouvernement russe fixe l’objectif de doubler le nombre d’étudiants étrangers à l’horizon 2030. En 2026, Vladimir Poutine reprend publiquement cette ambition et l’inscrit dans une stratégie plus large de développement des partenariats avec les pays « au-delà de l’Occident », en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient.

Cette stratégie répond à plusieurs logiques. Elle accompagne la réorientation internationale de la Russie, mais s’explique aussi par des contraintes internes : déclin démographique, tensions sur le marché du travail qualifié et départs de jeunes diplômés et de chercheurs depuis 2022.

L’enjeu n’est donc pas l’abandon de l’internationalisation, mais sa redéfinition.

À l’inverse, l’idée d’une rupture complète des mobilités internationales mérite d’être nuancée. Les coopérations institutionnelles avec les universités occidentales se sont fortement réduites ; les mobilités individuelles, elles, n’ont pas disparu.

Quand l’université devient une ressource stratégique

La plupart des travaux consacrés à la Russie mobilisent les notions de soft power, de diplomatie culturelle ou de diplomatie scientifique. Les recherches de Maxime Audinet montrent, par exemple, comment la Russie combine aujourd’hui instruments culturels, médiatiques et universitaires dans sa politique d’influence, notamment en Afrique.

Dans les années 2010, l’internationalisation universitaire russe répond surtout à une logique d’attractivité, de visibilité internationale et de compétitivité académique. Depuis 2022 toutefois, les indices d’un changement de fonction se multiplient. Il ne s’agit plus seulement d’accroître l’influence de la Russie, mais aussi de préserver des coopérations scientifiques, de maintenir des réseaux internationaux et d’accompagner la réorientation de sa politique étrangère vers de nouveaux partenaires.

La réorientation est également visible dans les partenariats que la Russie met aujourd’hui en avant. L’Inde en est une illustration. Lors du deuxième Indo-Russian Education Summit, organisé à New Delhi en mai 2026, l’ambassadeur de Russie Denis Alipov a rappelé l’objectif d’accueillir 500 000 étudiants étrangers d’ici à 2030 et présenté plusieurs nouveaux partenariats entre MGIMO – qui forme notamment les élites diplomatiques russes –, la Sechenov Medical University, IIT Bombay et l’Université de Delhi, dans les domaines de la médecine, de l’intelligence artificielle et du numérique.

Cette évolution concerne également la recherche. Les premières analyses bibliométriques consacrées à la période postérieure à 2022 suggèrent une recomposition des collaborations scientifiques internationales de la Russie. Les copublications avec des auteurs de plusieurs pays occidentaux diminuent, tandis que celles réalisées avec la Chine et, dans une moindre mesure, l’Inde, gagnent en importance. Plus qu’une disparition des réseaux scientifiques internationaux, ces travaux mettent en évidence une recomposition progressive de leur géographie.

Ces coopérations ne compensent évidemment pas les nombreux partenariats interrompus avec les universités européennes et nord-américaines. Elles témoignent cependant d’une stratégie de réorientation plutôt que de retrait.

Ce déplacement apparaît clairement dans la géographie des mobilités étudiantes. Contrairement à une représentation souvent répandue en Europe occidentale, les étudiants étrangers présents en Russie ne proviennent pas principalement d’Europe, encore moins des États-Unis. Avant même l’invasion de l’Ukraine, les principaux pays d’origine sont les anciennes républiques soviétiques – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan ou Biélorussie – auxquelles s’ajoutent désormais des effectifs en croissance venus d’Inde, de Chine et de plusieurs pays africains, notamment le Soudan, la Guinée, le Ghana et le Tchad. Cette géographie éclaire en partie la résilience de l’internationalisation russe : elle reposait déjà sur des espaces différents de ceux privilégiés par les universités européennes.

Par ailleurs, la contraction des coopérations institutionnelles n’a pas arrêté les mobilités individuelles. Selon les données 2025 d’Open Doors (IIE), environ 5 000 étudiants russes poursuivent encore leurs études aux États-Unis. En France, ils sont plus de 5 500, selon Campus France. Les réseaux universitaires apparaissent ainsi plus résilients que les relations diplomatiques.

L’annonce de Vladimir Poutine invite ainsi à regarder les politiques universitaires autrement. Les universités ne relèvent pas seulement de l’influence. Elles participent aussi de la capacité des États à préserver des compétences scientifiques, des réseaux et des marges d’action dans un monde d’interdépendances en recomposition.

The Conversation

Alessia Lefébure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.08.2026 à 15:06

Procès Pormanove : pourquoi les condamnations déçoivent (nécessairement) le public

Marlène Dulaurans, Professeure des Universités en Sciences de l'Information et de la Communication, spécialisée en criminologie appliquée au numérique, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)

La justice a condamné les streameurs Naruto et Safine à des peines de prison avec sursis, alors que leur souffre-douleur Jean Pormanove est mort en direct dans leur émission.
Texte intégral (2279 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le 5 août, la justice a condamné les streameurs Naruto et Safine à des peines de prison avec sursis pour « violences en réunion et provocation à la haine ».

  • Est-ce une décision laxiste, alors que leur souffre-douleur Jean Pormanove est mort en direct lors de leur émission de streaming ?

  • Dans les affaires médiatisées, le public attend une punition exemplaire tandis que la justice ne condamne qu’en fonction des règles de droit.


Le 5 août 2026, le tribunal correctionnel de Nice (Alpes-Maritimes) a rendu son jugement dans l’affaire Pormanove : les streameurs Owen Cenazandotti, dit « Naruto », 27 ans, et Safine Hamadi, dit « Safine », 24 ans, ont été condamnés à des peines de prison avec sursis et à un bannissement numérique inédit de six mois. Un verdict qui n’a pas apaisé les débats. Bien au contraire, il les a ravivés sur les réseaux sociaux.

Plusieurs internautes y dénoncent des sanctions dérisoires, appliquées par une justice trop clémente, « laxiste » et « déconnectée », incapable de répondre à la gravité des faits reprochés. Beaucoup espéraient que ce procès apporte une réponse au drame qui a conduit à la mort du streameur Raphaël Graven, dit « Jean Pormanove ». Pourtant, ce jour-là, il n’avait pas à répondre à cette question.

Le sentiment d’incompréhension qui entoure aujourd’hui le verdict tient peut-être moins à la décision elle-même qu’au décalage entre l’histoire que l’opinion publique croyait voir jugée et celle que le tribunal était juridiquement chargé d’examiner.

Quand le procès ne juge pas le drame

Pour beaucoup, l’affaire Pormanove tient en une scène tragique : celle d’un homme immobile, à qui l’on jette une bouteille d’eau et qui ne réagit pas, filmé par une caméra qui continue de tourner alors que rien ne se passe. Ce corps allongé est celui de l’influenceur Raphaël Graven, retrouvé sans vie, après 298 heures de diffusion ininterrompue sur la plateforme Kick. Des milliers de spectateurs assistent à cette séquence en temps réel, sans véritablement comprendre tout de suite ce qui est en train de se dérouler. C’est cette image, plus que le dossier lui-même, qui a fixé le récit collectif de l’affaire.

Comme l’ont mis en exergue Élisabeth Claverie et Luc Boltanski (2007) à travers la notion de « forme affaire », un fait divers fortement médiatisé dépasse son seul objet judiciaire pour devenir alors une affaire publique réinterprétée et réappropriée par une pluralité d’acteurs, bien au-delà du prétoire auquel il aurait dû se cantonner. L’affaire Pormanove n’a pas échappé à cette trajectoire, devenant dans l’espace public celle du « streameur mort en direct ».

Pourtant, ce n’était pas l’objet du procès jugé le 5 août. L’enquête ouverte sur les causes du décès avait été classée sans suite dès février, l’autopsie ayant conclu à une cause médicale. Le tribunal correctionnel de Nice était appelé à juger un autre dossier, celui des violences en réunion, de la diffusion d’images violentes et de la provocation à la haine commises sur Jean Pormanove, mais pas seulement. Une autre victime, Stéphane G., dit « Coudoux », quadragénaire placé sous curatelle, a subi les mêmes sévices de la part des deux mêmes hommes, entre 2023 et 2025.

Ce décalage se joue en miroir, car la mort omniprésente dans l’imaginaire collectif est absente du dossier judiciaire tandis que Coudoux, absent du récit public, est pour sa part au cœur des poursuites. Sa présence rappelle que les faits jugés ne se limitaient pas à Jean Pormanove. Ils s’inscrivaient, au contraire, dans un système répété sur plusieurs années.

Le grand public s’est en réalité trompé de procès ou, plutôt, il n’a vu qu’un seul épisode d’une affaire qui s’est jugée en plusieurs temps, devant plusieurs juridictions, sur des fondements chaque fois différents. La mort, elle, a échappé à toute juridiction, car l’enquête a été classée avant même l’ouverture du procès.

Les violences infligées à Jean Pormanove et à Coudoux étaient jugées à Nice ce 5 août. La plateforme Kick, elle, fait l’objet d’une enquête pénale distincte, ouverte à Paris fin août 2025 et toujours en cours, ainsi que d’une action civile de l’État, jugée dès décembre, soit quatre mois avant le verdict de Nice.

Quatre volets, quatre calendriers, deux juridictions… Aucune salle d’audience ne pouvait contenir à elle seule toute la complexité d’une affaire aussi tentaculaire.

Quand le droit ne juge pas l’indignation

Mais connaître cette fragmentation ne suffit pas à apaiser le sentiment d’inachevé. Ce que le public attendait, c’était un jugement unique, capable de répondre à un système global – les humiliations, les violences répétées ou la diffusion permanente de ce spectacle en ligne durant douze jours –, dont Jean Pormanove ne serait peut-être jamais sorti vivant. Mais le droit pénal ne raisonne pas de cette manière-là. Il juge des faits un par un, et exige pour chacun la preuve d’un lien de cause à effet. C’est cette différence de méthode qui explique le sentiment d’incompréhension.

Ce jugement rendu le 5 août en est la parfaite illustration. Si Owen Cenazandotti, dit Naruto, a été reconnu coupable de violences en réunion et de provocation à la haine, les chefs d’abus de faiblesse et de diffusion de contenus violents n’ont pas été retenus. Cette relaxe partielle ne signifie pas que l’emprise décrite n’a pas existé. Elle signifie seulement que le droit, pour condamner, a besoin de preuves précises que l’enquête n’a pas permis de réunir sur ces deux points.

Reste une question que ce raisonnement juridique, aussi rigoureux soit-il, ne résout pas : pourquoi le public attend-il autre chose d’un procès que la seule application du droit ?

Denis Salas, dans la Volonté de punir. Essai sur le populisme pénal (2005), montre que l’opinion dans les affaires les plus médiatisées, attend du droit pénal une fonction qu’il n’a jamais eue, à savoir canaliser une indignation collective par une sanction à la hauteur du traumatisme vécu. Cette attente rejoint ce que l’anthropologue René Girard décrivait déjà dès les années 1970, comme la nécessité pour toute société de désigner une victime sacrificielle dont la punition restaure symboliquement l’ordre trahi. Le sursis, bien que juridiquement fondé, ne peut remplir ici cette fonction. Il n’offre pas la sanction que l’émotion collective réclame, car à la différence du droit, elle est difficilement réductible aux frontières d’une procédure.

Quand la peine ne suffit plus

Ce jugement du 5 août a condamné Naruto à deux ans d’emprisonnement avec sursis et Safine à dix-huit mois avec sursis, des peines qui ont concentré l’essentiel des réactions sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’internautes les assimilent à une absence de sanction, leur donnant l’impression qu’ils échappent aux conséquences de leurs actes.

Pourtant, le sursis est une peine à part entière inscrite au casier judiciaire. Et réduire ce verdict au seul débat sur le sursis ferait passer à côté de sa principale innovation : l’interdiction de diffusion.

En effet, en appliquant la nouvelle peine complémentaire créée par la loi visant à « sécuriser et à réguler l’espace numérique » (SREN) du 21 mai 2024, le tribunal a également interdit aux condamnés d’utiliser les comptes ayant servi à commettre les infractions sur la plateforme Kick, sans les priver pour autant de tout accès à Internet. La mesure ne bannit donc pas les individus du numérique, elle les empêche de publier sur les services concernés. Elle vise l’acte de publication, et non de consultation. Avec une durée de six mois, le tribunal a d’ailleurs retenu la peine maximale que prévoit le texte du Code pénal (en dehors des cas de récidive).

Or, cette évolution traduit une adaptabilité de la philosophie de la peine. Jusque-là, le droit pénal sanctionnait principalement l’auteur de l’infraction, indépendamment du support par lequel elle avait été commise. Une agression restait une agression, qu’elle se déroule dans la rue ou derrière un écran. Avec cette nouvelle loi, il commence aussi à agir sur l’environnement dans lequel les faits ont été commis. Il ne s’agit plus de punir celui qui a frappé, mais de lui retirer, au moins temporairement, l’espace même qui rendait ces violences visibles et monétisables. C’est une différence de nature, pas seulement de degré. La peine ne vise plus uniquement l’acte, mais les conditions qui l’ont rendu possible et rentable.

Cette logique rejoint les travaux du criminologue Ronald Clarke, sur la prévention situationnelle, qui soulignait dès les années 1980 que, au-delà de la sanction des auteurs, il était nécessaire de réduire également les opportunités offertes par l’environnement ayant facilité le passage à l’acte.

Le bannissement numérique s’inscrit dans cette lignée, mais à une échelle restreinte. Il neutralise provisoirement l’usage que deux hommes faisaient du numérique, sans toucher à la plateforme elle-même, qui continue d’exister telle quelle pour d’autres créateurs.

Quand la plateforme échappe au procès, non à la justice

Toutefois, cette adaptation demeure incomplète et ne règle qu’une partie du problème, car si le bannissement frappe deux streameurs, il ne touche en rien aujourd’hui la plateforme qui a hébergé, monétisé et algorithmiquement favorisé cette économie du sadisme pendant des mois, sans que sa responsabilité n’ait été examinée dans ce procès. Le tribunal a condamné aujourd’hui des individus. Il n’a pas, et ne pouvait pas, requalifier le modèle économique, non par choix mais par compétence.

En effet, un tribunal correctionnel juge des personnes physiques pour des infractions précises, pas des entreprises pour la manière dont elles organisent leurs revenus. Pour cela, il faut un autre fondement juridique, une autre procédure et souvent une autre juridiction. Ce n’est donc pas que la justice ignore la plateforme, c’est qu’elle ne pouvait pas l’atteindre par ce biais-là.

Cette voie n’est pas la seule empruntée par la justice, car, dès le 25 août 2025, le parquet de Paris avait ouvert une enquête préliminaire visant directement Kick pour « fourniture de plateforme en ligne illicite », aggravée par la circonstance de « bande organisée », avant de la transformer, le 27 janvier 2026, en information judiciaire pour « blanchiment et non-assistance à personne en danger », après le silence de ses dirigeants face aux convocations. En parallèle, l’État avait déjà obtenu, le 19 décembre 2025, la suppression judiciaire de la chaîne « Jean Pormanove » et l’interdiction de toute republication des contenus.

Trois procédures, trois calendriers, un seul constat : la responsabilité de la plateforme est bien engagée, mais jamais au même rythme ni devant la même juridiction que celle des deux hommes condamnés à Nice.

Quand le procès ne raconte pas toute l’histoire

Le 5 août n’a donc pas soldé l’affaire Pormanove. Il n’en a refermé qu’un chapitre, celui de deux hommes qui ont fait de la souffrance d’autrui un spectacle rentable. Le reste – la plateforme, les profits, les responsabilités – continue de s’écrire ailleurs, à un autre rythme, devant d’autres juges.

Le droit, contrairement à l’opinion publique, ne compose jamais un récit d’un seul tenant. Il la juge par fragments et laisse au temps le soin d’en assembler les morceaux. L’affaire Pormanove l’aura rappelé une nouvelle fois : le droit pénal dit le droit, mais il ne raconte pas toute l’histoire.

The Conversation

Marlène Dulaurans ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.08.2026 à 15:06

Alcool et fortes chaleurs : des risques pour le cerveau à ne pas négliger

Olivier Pierrefiche, Professeur des universités en Neurosciences, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Quels sont les dangers liés à la consommation d’alcool lorsque le thermomètre affiche des températures élevées ? Les données scientifiques montrent que, au-delà du risque de déshydratation, le cerveau est au cœur du problème.
Texte intégral (2212 mots)

On a souvent tendance à croire que le principal risque lié à la consommation d’alcool sous de fortes chaleurs est la déshydratation. Toutefois, le véritable problème n’est probablement pas hydrique, mais plutôt neurobiologique. En effet, chaleur et alcool se conjuguent pour favoriser les dérapages, entre désinhibition du cerveau, altération de la perception du risque et augmentation des réactions violentes.


L’édition 2026 de la Fête de la musique restera dans les mémoires pour des raisons sans lien direct avec les concerts qui ont été joués un peu partout dans le pays. En effet, durant cet événement, pour la première fois, les autorités ont interdit la consommation d’alcool dans l’espace public dans plusieurs départements placés en vigilance rouge canicule.

Cette décision a suscité de vifs débats. Certains y ont vu une mesure de santé publique adaptée à une situation exceptionnelle, quoique probablement appelée à se banaliser dans un contexte où les épisodes de chaleur extrême deviennent plus fréquents et plus intenses sous l’effet du changement climatique. Pour d’autres, cette décision actait une restriction excessive des libertés individuelles, dans un pays où partager un verre est souvent une marque de convivialité.

Pour tenter de dépasser cette opposition caricaturale entre partisans de la liberté et défenseurs de la sécurité sanitaire, tâchons de répondre à une question simple : que sait la science des effets de l’alcool lorsqu’il est consommé dans un contexte de chaleur extrême, de fatigue et de rassemblements massifs ?

La chaleur tue

Avant tout, rappelons que les épisodes de canicule constituent aujourd’hui l’un des risques climatiques les plus meurtriers en Europe. On se souvient de l’épisode caniculaire de 2003, qui avait entraîné 15 000 décès, notamment dans la population âgée.

Lorsqu’elles surviennent, les fortes chaleurs sollicitent simultanément les systèmes cardiovasculaire, respiratoire et neurologique. Le maintien d’une température corporelle stable dépend alors autant des mécanismes physiologiques que des comportements individuels : s’hydrater régulièrement, rechercher des espaces frais, limiter les efforts physiques et reconnaître les premiers signes d’épuisement thermique.

Contrairement à certaines idées reçues, notre survie face à la chaleur dépend largement de notre capacité à prendre les bonnes décisions au bon moment. Et c’est précisément là que l’alcool devient problématique.

Quand chaleur et alcool se renforcent mutuellement

Hors période de chaleur exceptionnelle, on estime que la consommation d’alcool dans notre pays tue en moyenne 49 000 personnes chaque année. Au-delà des accidents liés à l’alcool, sa consommation, quel que soit le type d’alcool, est un facteur de risque majeur pour certains cancers, parmi lesquels les cancers des voies aérodigestives supérieures (bouche, gorge, œsophage), du côlon-rectum, du foie ou du sein chez la femme. À ce titre, l’alcool est classé comme cancérogène avéré pour l’être humain depuis 1988 par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).

En outre, la consommation d’alcool accroît également le risque de survenue de maladies chroniques : maladies du foie (stéatose, cirrhose…), du pancréas (pancréatite…) et du tube digestif, maladies cardiovasculaires (AVC, myocardiopathie alcoolique, hypertension artérielle…), maladies neurologiques et troubles mentaux et psychiques (épilepsie, dépression, anxiété, troubles du comportement, troubles cognitifs, démence précoce…) et maladies métaboliques (ostéoporose, hypoglycémie…). L’Organisation mondiale de la santé (OMS) indique que la consommation d’alcool est impliquée dans plus de 200 maladies, lésions traumatiques ou autres états pathologiques.

En période de fortes chaleurs, l’un des arguments les plus fréquemment avancés pour déconseiller la consommation d’alcool est celui de la déshydratation. En effet, l’alcool augmente la production d’urine (on parle d’effet diurétique), car il inhibe la sécrétion de vasopressine, l’hormone impliquée dans la régulation hydrique de notre corps.

Pourtant, les données scientifiques récentes invitent à nuancer ce message. Une revue systématique de la littérature publiée en 2024 a analysé l’ensemble des études expérimentales disponibles sur les effets de l’alcool en situation de stress thermique. Les auteurs concluent que, chez des adultes jeunes en bonne santé (une précision importante !), une consommation faible à modérée n’entraîne pas systématiquement de déshydratation importante ni d’altération majeure de la thermorégulation.

Certaines études ont même permis d’observer une augmentation transitoire de la dissipation thermique liée à la dilatation des petits vaisseaux sanguins présents dans la peau que provoque l’éthanol (l’éthanol, ou alcool éthylique est la molécule d’alcool présente dans les boissons alcoolisées).

Ces résultats sont importants car ils déplacent quelque peu le débat : le principal risque de la consommation d’alcool pendant une canicule, notamment chez les jeunes, n’est probablement pas hydrique, mais plutôt neurobiologique. En effet, le véritable danger réside dans la désinhibition du cerveau.

Désinhibition et altération de l’évaluation des risques

L’éthanol agit directement sur plusieurs régions cérébrales, notamment le cortex préfrontal, qui joue un rôle fondamental dans l’anticipation des conséquences de nos actions, l’évaluation des risques que nous prenons, nos prises de décision et l’inhibition de nos comportements impulsifs ou inappropriés.

Sous l’effet de l’alcool, ces fonctions sont altérées. Une personne alcoolisée évalue moins bien les dangers, interprète moins efficacement les signaux corporels et adapte moins efficacement ses actions à son environnement.

Dans un contexte de canicule, cela peut se traduire par des comportements apparemment anodins, mais inappropriés et potentiellement dangereux, tels que rester plusieurs heures en plein soleil, oublier de s’hydrater, poursuivre une activité physique malgré l’épuisement ou sous-estimer un malaise naissant.

Autrement dit, l’alcool réduit précisément les capacités cérébrales dont nous avons besoin pour nous adapter lorsque la température devient extrême.

La chaleur favorise la violence, l’alcool aussi…

En outre, les effets de la chaleur ne se limitent pas à l’organisme : les températures élevées agissent aussi sur nos comportements. Ainsi, depuis plusieurs décennies, une relation robuste entre augmentation des températures et augmentation des violences interpersonnelles a pu être mise en évidence. Une méta-analyse internationale récente a montré qu’une hausse de 10 °C des températures était associée à une augmentation d’environ 9 % des comportements violents.

Les mécanismes à l’œuvre restent discutés, mais plusieurs facteurs semblent impliqués, parmi lesquels l’inconfort physique, la fatigue, la perturbation du sommeil, l’augmentation du stress physiologique et la diminution de la tolérance à la frustration.

La chaleur ne crée pas la violence, mais elle favorise un terrain psychologique où les conflits deviennent plus susceptibles d’émerger.

Il est important de rappeler que l’alcool est fréquemment présent dans les situations de violences, y compris de violences sexuelles. Il est toutefois essentiel de souligner que, si l’alcool peut être considéré comme un facilitateur (pour les raisons évoquées précédemment : diminution de l’autocontrôle, altération de l’interprétation des interactions sociales, augmentation de l’impulsivité), sa consommation n’explique jamais à elle seule un passage à l’acte.

Par ailleurs, elle ne constitue jamais une excuse, la responsabilité demeurant toujours celle de l’agresseur.

« Myopie alcoolique »

Le cocktail « alcool et fortes chaleurs » peut donc s’avérer particulièrement explosif : la chaleur tendant à augmenter l’irritabilité et la charge émotionnelle, et l’alcool réduisant les capacités d’autocontrôle, les deux phénomènes convergent vers une même conséquence : une plus grande probabilité de réactions impulsives.

Pour décrire ce phénomène, les chercheurs ont forgé le concept d’« alcool myopia ». Sous l’effet de l’alcool, l’attention se focalise sur les stimuli immédiats, tandis que les conséquences futures sont moins prises en compte.

Ainsi, une remarque désagréable, une frustration ou une provocation peuvent prendre une importance disproportionnée. À l’échelle d’un seul individu, ce risque reste faible. Mais lorsqu’un événement rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes, même une augmentation modeste du nombre d’incidents devient un enjeu collectif.

Faire la fête sans alcool, une nouvelle normalité ?

Depuis une dizaine d’années, le marché mondial des boissons sans alcool connaît une croissance soutenue. Les bières sans alcool, vins désalcoolisés, spiritueux sans alcool et cocktails « NoLo » (contraction des expressions anglaises « No alcohol » – « sans alcool » – et « Low alcohol » – « à faible teneur en alcool ») occupent désormais une place croissante dans les bars et les commerces.

Les études montrent que cette évolution est portée par plusieurs facteurs comme la recherche du bien-être, des préoccupations en matière de santé, la volonté de conserver le plaisir social sans les effets de l’éthanol et l’évolution des attentes des jeunes générations.

Fait intéressant, les consommateurs de boissons sans alcool ne sont généralement pas des abstinents stricts. Il s’agit souvent de personnes qui alternent les usages selon les circonstances.

Les neurosciences rappellent ici une évidence parfois oubliée : ce qui produit l’expérience festive n’est pas uniquement l’alcool. La musique, la danse, le sentiment d’appartenance à un groupe, le partage d’émotions collectives et les interactions sociales jouent un rôle probablement bien plus important.

Inventer de nouvelles formes de convivialité

Faut-il restreindre la consommation d’alcool dans certaines conditions, comme cela a été le cas au cours de l’édition 2026 de la Fête de la musique ? La science ne répond pas directement à cette question. Elle permet seulement d’évaluer des risques. Les décisions publiques relèvent ensuite d’arbitrages entre liberté individuelle, sécurité collective, acceptabilité sociale et capacité des services d’urgence.

En revanche, les données scientifiques disponibles convergent sur un point : l’association entre chaleur extrême, fatigue, rassemblements massifs et consommation d’alcool augmente simultanément plusieurs catégories de risques – malaises, accidents, comportements dangereux, violences et recours aux secours.

Dans ce contexte, l’interdiction temporaire décidée lors de la Fête de la musique 2026 apparaît moins comme une logique de prohibition que comme une mesure de réduction des risques adaptée à une situation exceptionnelle.

Cet épisode pourrait préfigurer des débats appelés à se multiplier, puisqu’en raison du changement climatique, les épisodes de chaleur extrême deviendront plus fréquents et plus intenses. La véritable question n’est peut-être donc pas de savoir s’il faut choisir entre fête et sécurité, mais comment inventer, dans un pays longtemps identifié à sa culture viticole, des formes de convivialité adaptées aux défis sanitaires et climatiques du XXIᵉ siècle.

The Conversation

Olivier Pierrefiche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.08.2026 à 12:24

Misophonie : quand les sons du quotidien deviennent insupportables

Mercedeh Erfanian, Research assistant professor, ESSCA School of Management

Certains sons considérés comme anodins par la majorité des gens déclenchent, chez les personnes atteintes de misophonie, d’intenses réactions de stress.
Texte intégral (2279 mots)

L’ESSENTIEL

  • Chez les personnes souffrant de misophonie, certains sons déclenchent des réactions automatiques d’aversion et de stress.

  • Handicapante au quotidien, cette affection ne résulte pas d’une simple sensibilité auditive aux sons.

  • La misophonie se traduit par un large éventail de symptômes et de troubles touchant plusieurs domaines, affectifs comme cognitifs.

Pleurs de bébés, sirènes d’alarme, bruits de marteaux-piqueurs… il est des sons que la plupart des gens s’accordent à trouver désagréables, en raison de leurs caractéristiques acoustiques, notamment leur fréquence et leur intensité sonore.

Cependant, chez certaines personnes, des sons plus anodins, tels que des bruits de mastication, de reniflement, de déglutition, de tapotement de doigts sur une table ou le déclic d’un stylo à bille, peuvent aussi déclencher une réaction de stress immédiate, intense et difficile à contrôler. Ces individus sont atteints d’un trouble appelé misophonie.

Une affection bien réelle

La misophonie ne consiste pas simplement à être « agacé par le bruit ». Il s’agit d’une condition médicale bien réelle, généralement définie comme une diminution de la tolérance à certains sons ou aux caractéristiques qui leur sont associés.

Chez les personnes misophones, ces sons peuvent provoquer des réactions émotionnelles, physiques et comportementales très fortes : colère, dégoût, anxiété, panique, tensions musculaires, accélération du rythme cardiaque, envie de fuir ou de faire cesser le bruit et, plus rarement, réactions verbales ou physiques agressives.

Le plus souvent, ce n’est pas le volume du son qui pose problème. La réaction dépend davantage de la nature du son, de sa signification, du contexte dans lequel il survient, voire de la personne qui le produit. Ainsi, un bruit de mastication peut être insupportable lorsqu’il est produit par une personne en particulier, dans un contexte donné, mais beaucoup plus facile à supporter dans une autre situation. Les personnes concernées remarquent souvent que leurs réactions sont automatiques, particulièrement intenses et bien plus fortes que celles des autres.

La misophonie peut avoir un impact important sur la vie quotidienne : partager un repas en famille, assister à un cours, travailler dans un open space ou dans un bureau partagé, prendre les transports en commun ou entretenir des relations intimes peut devenir très difficile.

Certaines personnes misophones réagissent non seulement aux sons, mais aussi à certains indices visuels qui y sont liés. Le fait de voir quelqu’un mâcher ou effectuer des mouvements répétitifs peut alors déclencher chez elles une réaction automatique. Ce phénomène est appelé misokinésie.

Les personnes atteintes de misophonie, en particulier celles qui présentent des symptômes sévères, peuvent être davantage susceptibles de développer de l’anxiété et une dépression au fil du temps, en raison de la détresse persistante associée à leurs symptômes et de leur impact sur la vie quotidienne.

Par ailleurs, la misophonie est fréquemment associée à divers troubles psychiatriques, notamment le trouble obsessionnel compulsif (TOC), le trouble de stress post-traumatique (TSPT), la dépression ou les troubles anxieux.

Des traces en imagerie cérébrale

Les travaux d’imagerie suggèrent que, chez les personnes misophones, l’activité et la connectivité de certaines régions cérébrales impliquées dans la saillance émotionnelle, c’est-à-dire dans le fait d’identifier certains sons comme particulièrement importants ou menaçants, peuvent être atypiques. Cela pourrait expliquer pourquoi des sons déclencheurs provoquent des réactions émotionnelles disproportionnées.

Ces sons peuvent également entraîner des réponses autonomes, comme une augmentation du rythme cardiaque, de la respiration ou de la transpiration.

Ils peuvent aussi entraîner une plus forte implication des régions motrices, notamment lorsque les sons sont liés à des actions telles que mâcher ou respirer. En effet, certaines études suggèrent que les régions cérébrales impliquées dans le contrôle des mouvements pourraient être davantage sollicitées chez les personnes atteintes de misophonie.

Normalement, lorsque nous entendons ou observons une autre personne effectuer une action, comme mâcher, notre cerveau peut activer en partie les mêmes systèmes moteurs que ceux impliqués lorsque nous réalisons nous-mêmes cette action, même si nous ne sommes pas en train de l’accomplir à cet instant ; ce processus est souvent associé au système des neurones miroirs.

Dans la misophonie, des sons déclencheurs, tels que la mastication ou la respiration, pourraient activer ces représentations motrices plus fortement que d’ordinaire, donnant au son un caractère plus immédiat, intrusif ou difficile à ignorer. Cette activation motrice accrue pourrait ainsi contribuer à l’intensité des réactions émotionnelles et physiques ressenties par les personnes misophones.

À la recherche des causes de la misophonie

Depuis de nombreuses années, les chercheurs tentent de mieux comprendre la misophonie.

En audiologie, elle a souvent été étudiée parmi les troubles de diminution de la tolérance aux sons, aux côtés de l’hyperacousie et de la phonophobie. Pourtant, ces troubles sont différents. L’hyperacousie est principalement liée à une sensibilité excessive au volume sonore, pouvant parfois provoquer une douleur. Quant à la phonophobie, elle se caractérise principalement par une peur de certains sons.

D’autres chercheurs pensent que la misophonie résulte d’un fonctionnement anormal des liens entre les sons et les émotions. Le cerveau perçoit normalement le son, mais la réponse émotionnelle et physique qui en résulte est disproportionnée.

Certains spécialistes ont également proposé de considérer la misophonie comme un trouble psychiatrique, car elle peut entraîner une souffrance importante, des comportements d’évitement, de la colère, de l’anxiété et une altération de la qualité de vie.

Cependant, cette question fait toujours l’objet de débats scientifiques et, à ce jour, la misophonie n’est pas encore reconnue comme un trouble distinct dans les principales classifications médicales internationales. Cependant, une proposition visant à établir une classification officielle de ce trouble est actuellement examinée par des experts.

Les recherches les plus récentes suggèrent toutefois que la misophonie ne se limite pas à une simple sensibilité aux sons.

Un problème d’adaptation et de régulation des émotions ?

Les sons qui déclenchent une réaction chez les personnes misophones font souvent partie de situations tout à fait ordinaires : quelqu’un qui mange, respire, tapote avec un stylo ou produit un bruit répétitif.

Pour une personne non misophone, ces sons peuvent facilement passer inaperçus ou être ignorés. Chez une personne misophone, en revanche, une fois que le son a capté l’attention, il peut devenir très difficile de s’en détacher.

Le problème ne semble donc pas concerner uniquement l’intensité de la réaction initiale. Certaines personnes peuvent aussi avoir du mal à calmer cette réaction une fois qu’elle a commencé : détourner leur attention du son, réduire leur colère ou leur détresse ou retrouver rapidement un état émotionnel plus calme peut être difficile.

Cela suggère que la misophonie pourrait impliquer non seulement une sensibilité accrue à certains sons, mais aussi une difficulté à s’y adapter et à réguler les émotions qu’ils déclenchent.

Flexibilité cognitive et affective altérée ?

Un autre élément important est que la réaction dépend fortement du contexte. Un même son peut être tout à fait supportable dans une situation et devenir insupportable dans une autre. Par exemple, certaines personnes misophones peuvent mieux tolérer un son lorsqu’il est produit par un animal ou un jeune enfant que lorsqu’il est produit par un adulte, en particulier par un proche.

Pour mieux comprendre pourquoi certaines personnes ont plus de mal à s’adapter à ces situations ou à sortir de la réaction émotionnelle qu’elles provoquent, nous avons mené une étude pour savoir si la misophonie était liée à la flexibilité cognitive et à la flexibilité affective. La flexibilité cognitive correspond à la capacité d’adapter sa façon de penser lorsqu’une situation change. La flexibilité affective correspond à la capacité de déplacer son attention ou d’ajuster sa réaction émotionnelle lorsque la situation évolue.

Nos résultats suggèrent qu’une misophonie plus sévère pourrait être associée à une diminution de ces deux formes de flexibilité. Concrètement, une fois qu’un son déclencheur attire l’attention, certaines personnes misophones peuvent avoir plus de mal à « passer à autre chose ». Elles peuvent, par exemple, avoir du mal à détourner leur attention, à se rappeler que le son n’est pas intentionnel, à voir la situation d’une manière moins négative ou à retrouver un état émotionnel plus calme.

Cela pourrait aussi expliquer pourquoi la réaction continue parfois après la disparition du son. Une personne peut rester en colère, tendue ou en détresse, ou continuer à repenser à l’événement longtemps après qu’il s’est terminé.

Une flexibilité réduite pourrait également rendre certaines attentes concernant le comportement des autres plus rigides. Par exemple, si une personne s’attend fortement à ce qu’un proche ne mâche pas bruyamment, ne tapote pas de manière répétée ou ne fasse pas certains bruits de respiration, le fait que cette attente ne soit pas respectée peut être plus difficile à accepter et renforcer la réaction émotionnelle.

Ainsi, la difficulté pourrait résider non seulement dans la force de la réaction initiale, mais aussi dans la capacité à s’en détacher : déplacer son attention, revoir son interprétation de la situation et laisser progressivement retomber l’émotion.

Une question de comportement perçu ?

Ces observations soulèvent une autre question importante : la manière dont nous interprétons le comportement des autres joue-t-elle un rôle dans la misophonie ?

En effet, la plupart des sons déclencheurs qui provoquent des réactions chez les personnes misophones sont produits par d’autres personnes, le plus souvent avec le nez ou la bouche, même si une sensibilité peut aussi se développer à d’autres sons, tels que le fait de faire craquer ses doigts, de tapoter avec un stylo ou de claquer des doigts. Parfois, la réaction peut aussi résulter de bruits ambiants, tels que ceux produits par un ventilateur.

Ici, la question n’est plus seulement de savoir si la personne parvient à se détacher de sa réaction, mais aussi comment elle interprète le comportement à l’origine du son. La réaction pourrait donc dépendre non seulement des caractéristiques du son, mais aussi de la façon dont le comportement de l’autre est perçu. Le bruit semble-t-il inutile, évitable ou intentionnel ? Est-il perçu comme irrespectueux ?

Si tel est le cas, des notions comme la théorie de l’esprit, qui permet de comprendre les pensées et les intentions d’autrui, et l’empathie, c’est-à-dire la capacité à comprendre ou à partager les émotions des autres, pourraient jouer un rôle important dans les futures recherches sur la misophonie.

Ces travaux devront tenter de dépasser les explications trop simplistes qui réduisent la misophonie à une simple sensibilité au bruit ou à de l’irritabilité. Il s’agira de contribuer à améliorer la sensibilisation à cette condition médicale, sa compréhension clinique et l’accompagnement des personnes concernées.

Pour aller plus loin

Si vous pensez être concerné par la misophonie et souhaitez en savoir plus sur ces recherches ainsi que sur les possibilités de participer à de futures études, vous pouvez contacter Mercedeh Erfanian.

The Conversation

La plupart des références citées dans ce texte renvoient à mes travaux scientifiques (évalués par les pairs), qui portent soit sur le paysage sonore, soit sur les neurosciences auditives, soit plus spécifiquement sur la misophonie.

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18.08.2026 à 10:37

Allocation de rentrée scolaire : ce que les familles modestes font de cet argent

Hélène Ducourant, Sociologue, Laboratoire Territoires Techniques et Sociétés, CNRS, Ecole des ponts, Université Gustave Eiffel

Près de trois millions de familles modestes recevront l’allocation de rentrée scolaire (ARS). Que feront-elles de cet argent ?
Texte intégral (1515 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’allocation de rentrée scolaire, ARS, est versée aux familles modestes ayant des enfants scolarisés de 6 à 18 ans. Son montant varie de 426 à 466 euros.

  • Cette allocation fait parfois l’objet de polémiques : que font les familles modestes de cet argent ?

  • Une enquête menée auprès de parents vivant sous le seuil de pauvreté nous renseigne sur l’usage de cette allocation.


Le 18 août 2026, près de trois millions de familles recevront l’allocation de rentrée scolaire (ARS). Créée en 1974, cette prestation est versée sous condition de ressources aux familles ayant des enfants scolarisés de 6 à 18 ans. Son montant varie, cette année, de 426 à 466 euros par enfant selon l’âge. Pour les familles modestes, cette somme constitue un apport important dans un budget contraint tout au long de l’année et son versement donne le signal de départ des courses de rentrée.

Mais cette allocation fait aussi, rituellement, l’objet de controverses. Les figures du soupçon ont évolué : au parent autrefois accusé de boire l’allocation au bistrot a succédé celui qui achèterait un magnétoscope, un écran plat, puis un smartphone ou encore une console de jeux. À ces procès en mauvais usage s’ajoute un autre débat, portant sur l’écart entre le montant de l’aide et le coût réel de la rentrée. Après tout, quelques cahiers, une trousse et un agenda ne devraient pas coûter si cher !

Avec l’Observatoire Emmaüs des budgets contraints et les associations SOS Familles Emmaüs, nous avons réalisé une enquête par entretiens auprès de 20 parents vivant sous le seuil de pauvreté. Dix-neuf enquêté·es sont des femmes et 12 élèvent seul·es leurs enfants. L’objectif : comprendre comment se prépare la rentrée lorsque le budget est contraint toute l’année et comment l’ARS est utilisée.

« C’est pour les enfants »

L’ARS n’est pas une prestation affectée, son usage n’est pas contrôlé, et les familles peuvent en disposer comme elles le souhaitent. Pourtant, sa destination ne fait guère de doute. Dimitry, ancien magasinier-cariste aujourd’hui sans emploi et père seul de deux enfants, le dit spontanément :

« Ah oui, c’est pour les enfants ! Dès que ça arrive, c’est “ça” pour les vêtements, “ça” les affaires scolaires (…). »

Cette séparation fait écho aux travaux de la sociologue états-unienne Viviana Zelizer sur le « marquage » de l’argent : toutes les sommes d’un ménage ne sont pas pensées comme fongibles ou interchangeables. Ici, l’ARS est d’abord de l’argent fléché vers les enfants.

Acheter du neuf pour la rentrée

Un résultat frappant de l’enquête concerne la « tenue de rentrée ». Pour les familles qui recourent autant que possible à la seconde main ou à la récupération, l’ARS permet d’acheter du neuf. Fatima, agente de service hôtelier en clinique et mère de trois enfants, explique :

« Je suis sur Vinted, mais pas pour la rentrée. Pour le premier jour de la rentrée, voilà, je lui fais plaisir. »

Il s’agit aussi d’éviter que les enfants se sentent en décalage avec leurs camarades. Samia, accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH) en arrêt maladie de longue durée et mère célibataire de trois enfants, résume :

« Presque la même chose que tout le monde, c’est pas plus bas, c’est pas plus haut, mais voilà, je reste raisonnable. »

Cette préoccupation s’accentue avec l’âge. Au collège et au lycée, vêtements, baskets ou cartable participent à la possibilité d’être « comme les autres ».

La sociologue états-unienne Patricia Berhau souligne que deux adolescents peuvent porter des baskets comparables alors que, pour l’un, l’achat a été banal et sans enjeu et que, pour l’autre, il a fallu économiser, arbitrer et trouver la bonne affaire. Dans les familles enquêtées, il a souvent fallu attendre l’ARS.

Beaucoup de calculs derrière les achats

Ces dépenses n’ont rien d’un achat compulsif. La rentrée suppose de trier, de récupérer, d’établir des listes, de comparer les enseignes, de repérer les promotions et de parcourir plusieurs magasins.

Les travaux d’Ana Perrin-Heredia sur les budgets populaires ont montré l’importance au quotidien de ces compétences budgétaires, très souvent mises en œuvre par les femmes. On les retrouve activées à propos du choix des fournitures, par exemple. Dominique, inventoriste de nuit à mi-temps et mère de deux enfants, sait par exemple que certains crayons d’une grande enseigne de loisirs créatifs s’usent trop vite. Les produits des marques distributeurs des hypermarchés sont particulièrement recherchées par les enquêté·es.

Les baskets, un achat fréquent

L’achat de baskets revient dans plusieurs entretiens. Mélanie, infirmière scolaire en mi-temps thérapeutique et maman solo de deux garçons adolescents, explique :

« Ils sont super raisonnables. Ils aiment bien avoir une bonne paire de baskets, sinon le reste ils s’en foutent. Je les ai élevés comme ça. »

Le prix élevé des baskets de marque est aussi parfois au cœur des controverses sur les usages de l’ARS. La sociologue Lindsay DuBois l’a observé en Argentine au sujet de l’Asignación Universal por Hijo, une allocation destinée aux familles pauvres créée en 2009. Cette dernière est souvent utilisée pour acheter des baskets et entraîne bien des discussions, elles peuvent être vues par les familles comme participant à la dignité et à l’intégration des enfants, mais par les détracteurs comme la preuve d’un mauvais usage de l’argent public.

L’anxiété de voir les enfants grandir

L’enquête met enfin en évidence une anxiété budgétaire liée à l’avancée dans la scolarité. Elle existe aussi dans les classes moyennes ou supérieures, mais se concentre souvent plus tard sur la période des études supérieures : logement, frais de scolarité, mobilité. Dans les familles rencontrées, elle apparaît dès l’école primaire ou le collège. Mariam, employée de ménage et maman solo de quatre enfants, explique :

« Je vois un peu plus loin, je vois que les enfants, ils vont grandir (…) de temps en temps, je me dis : “Est-ce que j’arriverai à être prête pour acheter les choses que, eux, veulent ou non ?” »

Les poussées de croissance rendent cette inquiétude très concrète. Daniela, qui effectue ponctuellement des missions d’intérim et élève quatre enfants, plaisante :

« Ah oui, je sais pas comment ils font pour grandir comme ça ! Surtout aussi les pieds. (…) j’ai dit [à mon fils] : “Mais arrête s’il te plaît, s’il te plaît arrête, j’en peux plus !” »

Ainsi, les dépenses de rentrée ne se réduisent pas aux seules fournitures scolaires, parfois prises en charge par les municipalités. Les usages de l’ARS décrits ici montrent comment les familles profitent du desserrement ponctuel de la contrainte budgétaire pour faire plaisir aux enfants, mais aussi pour atténuer les écarts matériels qui les séparent de leurs camarades.


L’étude a été réalisée par Hélène Ducourant, Fanta Koné, Nicolas Boisard, Léonie Clarac-Dutillieux, Margot Klein, Gwenaëlle Vincelle.

The Conversation

Hélène Ducourant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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