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11.04.2026 à 07:42

Le zajal, duel poétique de la tradition arabe, fait une entrée fracassante sur TikTok

Marlé Hammond, Reader in Arabic Popular Literature and Culture, SOAS, University of London

Nada Elzeer, Senior Lecturer in Arabic, SOAS, University of London

Une tradition de performance poétique en langue arabe vieille de huit siècles fait un retour gagnant sur les réseaux sociaux.
Texte intégral (1649 mots)

Né dans l’Espagne musulmane du XIIᵉ siècle, le zajal, une sorte de duel poétique, n’a rien à envier aux battles de rap contemporaines. Un genre qui fait un retour gagnant sur les réseaux sociaux et trouve une nouvelle jeunesse dans le monde arabe.


« Je suis le roi des anges, du début à la fin des temps. Arrani, tu vas bientôt hurler et verser des larmes à n’en plus finir »,

chante Akram Qawar en arabe tout en gesticulant à l’adresse de son adversaire. Muhammad al-Arrani lui répond :

« Qu’est-ce que tu marmonnes ? Personne ne comprend tes vers, es-tu venu juste pour te ridiculiser ? »

Et dans la légende d’une vidéo, où il danse au son d’un échange similaire à celui qui précède, un fan demande :

« Qui a des oncles qui font des battles de rap ici ? »

Si vous avez vu ces vidéos montrant principalement des hommes d’âge mûr s’envoyant des piques poétiques en arabe, vous les avez peut-être vous aussi comparées à des battles de rap modernes. Il s’agit en réalité d’un genre de poésie chantée vieux de plusieurs siècles, appelé zajal.

Au sens large, le zajal désigne la poésie composée dans l’un des nombreux dialectes arabes vernaculaires. Plus précisément, il s’agit d’une forme de performance poétique musicale, impliquant souvent des duels verbaux, particulièrement populaire au Liban, en Palestine, en Syrie et en Jordanie.

Le zajal remonte à l’Espagne musulmane du XIIᵉ siècle, où il est apparu comme une alternative à la tradition poétique arabe classique. Les poèmes zajal se distinguaient de cette tradition non seulement par la langue – on utilisait alors le dialecte andalou de l’arabe – mais aussi par la forme. Ces poèmes présentaient des schémas de rimes complexes, contrairement à la rime unique qui caractérisait la haute poésie de l’époque. De plus, ils étaient composés pour être chantés.

Parmi les premiers virtuoses du zajal, il y eut Ibn Quzman (1078-1160), un cordouan qui voyageait de cour en cour à la recherche de faveurs grâce à ses chants de louange, de vin et d’amour, qui comportaient souvent une touche rebelle. Dans un de ses poèmes, par exemple, il célèbre la fin du ramadan comme un retour salutaire aux comportements illicites :

« Hourra, ivrognes, au nom du Prophète, bande de fêtards !
C’est le moment où le mois de jeûne prend fin ! »

Depuis l’Espagne, le zajal s’est rapidement répandu en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Selon un article du spécialiste de la langue arabe Adnan Haydar, il existe une théorie selon laquelle, dans le cas particulier du Liban, la poésie zajal trouve ses racines dans l’Église maronite. Il s’agit d’une Église du Liban qui fait partie de l’Église catholique romaine, mais qui possède une tradition liturgique antiochienne/syrienne occidentale distincte.

On pense qu’à la fin du XIIIᵉ siècle, les pères de l’Église maronite ont commencé à traduire des hymnes syriaques dans le dialecte arabe local. Ces hymnes zajal ont été consignés dans des manuscrits du XVᵉ siècle jusqu’à la fin du XVIIᵉ siècle, époque à laquelle le zajal est devenu partie intégrante de la culture populaire libanaise.

Rachid Nakhlé (1873-1939) fut un célèbre défenseur et compositeur de zajal de l’époque moderne. Surnommé « le Prince du zajal », sa poésie vernaculaire aurait influencé les poètes romantiques et symbolistes du Liban.

Selon Haydar le zajal se pratique essentiellement au cours des rassemblements villageois – des mariages aux fêtes de saints en passant par des réceptions dans des maisons privées. Les meilleurs interprètes de zajal se réunissaient parfois pour des concours où chacun tentait de surpasser l’autre dans l’art de l’improvisation verbale. À son apogée, au milieu du XXᵉ siècle, les interprètes de zajal formaient des groupes et s’affrontaient lors de compétitions entre deux groupes rivaux, parfois devant des dizaines de milliers de spectateurs.

Ces joutes verbales consistent à se vanter de ses capacités et à rabaisser ses rivaux et adversaires. Les images martiales y sont courantes, mais c’est avant tout la suprématie poétique que recherchent les interprètes de zajal.

Haydar raconte un célèbre échange entre les poètes de zajal Jiryis Bustani et Tali Hamdan qui a eu lieu lors d’un concert dans un monastère à Beit Meri, au Liban, en 1971. Dans la première strophe, Bustani compare ses prouesses poétiques à un massacre, menaçant de faire voler les têtes en éclats et affirmant que la « bataille de Beit Miri » restera dans l’histoire. Dans la deuxième strophe, Hamdan se moque des menaces de Bustani en disant « Je t’étranglerai et ferai de toi un simple écho (sada) », avant d’affirmer qu’il battra Bustani dans chaque bataille, celle de Beit Miri ne faisant pas exception.

Bustani revient dans la troisième strophe, reprenant le mot « écho » de Hamdan, en affirmant que les annales de l’histoire mentionneront les « échos de mes boulets de canon ». Une stratégie courante consiste en effet à répéter les mots et les phrases au cœur des railleries de l’adversaire et à les reformuler pour en faire le cœur de son intervention.

Un extrait d’un concert de 1968 souligne à quel point les jeux de mots guident les interprètes. Le poète de zajal Zein Sheib entame l’échange en chantant les louanges du soldat à l’esprit libre. Il parle de piété, sur terre et dans les airs, et d’une caille qui s’envole, tandis qu’il affronte les vagues d’une mer tumultueuse. Ce qui donne de la cohérence à ses paroles, ce n’est pas tant le sens que le son. Il rime sans cesse sur la lettre « r », roulée et doublée, en utilisant des mots tels que « farr » (s’échapper) et « jarr » (traîner). Il fait étalage de sa capacité à placer ces mots dans des phrases grammaticalement correctes, bien qu’un peu frivoles. Vient ensuite Edouard Harb. Il fait de même avec la lettre m, poursuivant sur le thème de la mer.

Puis Tali Hamdan chante les épées et rime intensément sur la lettre « l ». Zaghloul el Damour (alias Joseph al-Hashem) conclut le tout de manière décisive en rimant sur la lettre « d ». D’abord, il se vante, affirmant que bien que son cheval soit tombé, il a réussi à faire battre en retraite son rival, puis il raille chacun de ses trois concurrents : Zein s’est énervé, à la fois sérieusement et pour plaisanter ; Harb produit de la poésie de second ordre, et Hamdan a une haute opinion de lui-même mais n’est pas plus grand qu’une table sans pieds. Les insultes sont lancées avec légèreté, et toutes les personnes présentes – artistes comme spectateurs – se délectent de leur esprit.

Le zajal a connu un déclin pendant la guerre civile libanaise (1975 à 1990), mais a connu un renouveau au cours des décennies suivantes. Par exemple, dans les années 2010, les concours de zajal de l’émission télévisée Owf ont attiré des participants de toute la région. Parallèlement, des extraits de spectacles de zajal libanais des années 1960 et 1970 sont repris dans des remixes et des mashups sur YouTube, TikTok et Instagram. Les artistes palestiniens s’inscrivent dans une tradition similaire, qui est également en vogue.

Ainsi, si un ami partage une vidéo de ces oncles « s’affrontant en battle rap », vous pouvez lui expliquer ce qu’ils font réellement, à savoir s’inscrire dans la tradition poétique légendaire du zajal.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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11.04.2026 à 07:41

Clause MFN américaine ? Et si c’était un choc salutaire pour refonder le médicament en France…

Frédéric Bizard, Professeur de macroéconomie, spécialiste des questions de protection sociale et de santé, ESCP Business School

En obligeant les entreprises européennes à augmenter le prix des médicaments innovants, Donald Trump pourrait les aider involontairement à dynamiser l’industrie. Notamment en France.
Texte intégral (1578 mots)

Le président des États-Unis Donald Trump veut obliger les Européens à augmenter le prix des médicaments innovants. Derrière ce qui ressemble à une enième mesure protectionniste se trouve une mesure pour rééquilibrer des échanges asymétriques. Cela pourrait être l’occasion pour l’industrie pharmaceutique française de retrouver de la puissance.


Le 12 mai 2025, l’administration Trump signait un décret instaurant la clause de « Most-Favored-Nation » (dite clause MFN) pour la fixation des prix des médicaments aux États-Unis. Son principe est simple et brutal : les médicaments innovants commercialisés aux États-Unis auront le prix le plus bas pratiqué dans les pays de l’OCDE (pays dont le PIB par habitant atteint au moins 60 % de celui des États-Unis). La France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni correspondent notamment à cette définition.

Dans ce contexte, pour conserver leur capacité d’investissement dans le recherche-développement (R&D), les prix européens de ces médicaments innovants devront augmenter dans l’Union européenne (UE). D’où la pression de Donald Trump sur les pays membres.

Si la tentation d’y voir une gesticulation protectionniste trumpienne de plus est grande, ce serait probablement une erreur stratégique. Car ce signal américain agit aussi comme un révélateur des fragilités structurelles des laboratoires pharmaceutiques européens.

Pour la France, cette décision pourrait constituer une occasion historique de refonder son modèle pharmaceutique autour de ce qui fait sa force : un système de santé universel et solidaire capable de redevenir un pôle d’attraction mondial pour l’innovation thérapeutique.

Une offensive durable, pas un accident trumpien

Penser que cette offensive disparaîtra avec le mandat de Donald Trump serait une erreur. L’histoire récente invite plutôt à la prudence. Avant lui, Bill Clinton puis Barack Obama ont déjà tenté de réduire l’écart de prix des médicaments entre les deux rives de l’Atlantique. Ce qui change aujourd’hui, c’est la méthode mobilisée. Elle est directe, coercitive, dénuée d’ambiguïté diplomatique.


À lire aussi : Médicaments innovants : la France face à la guerre des prix lancée par Trump


Après la publication du décret MFN, 17 laboratoires ont reçu une lettre présidentielle leur imposant un alignement des prix américains sur le niveau plancher, dans un délai de 180 jours, sous peine de sanctions. En décembre 2025, neuf accords étaient annoncés, prévoyant une réduction de prix significative pour des médicaments traitant le diabète et plusieurs autres pathologies chroniques.

Avec 16 laboratoires partenaires

En février 2026, la plateforme TrumpRx était lancée avec 16 laboratoires partenaires, proposant une quarantaine de médicaments à prix fortement réduit ; certains avec des baisses allant jusqu’à 85 %. Les tarifs douaniers restent le principal levier utilisé : les médicaments de marque importés aux États-Unis sont taxés à hauteur de 100 %, sauf en cas de production locale. L’Union européenne bénéficie, pour l’instant, d’un taux réduit à 15 % depuis août 2025.

Les prix des médicaments aux États-Unis atteignent en moyenne 278 % des prix moyens de l’OCDE. Ce ratio grimpe à 422 % pour les médicaments sous brevet, mais chute à 67 % pour les génériques.

Ce paradoxe apparent reflète en réalité la cohérence d’un modèle : les innovations thérapeutiques représentent 86 % du marché pharmaceutique américain en valeur, tandis que les génériques, ultracompétitifs, pèsent 91 % en volume.

Deux excès, deux impasses

Le prix des innovations est peu régulé, fixé par la négociation entre laboratoires, assureurs privés et intermédiaires (notamment les Pharmacy Benefit Managers – des intermédiaires dans la chaîne du médicament, financés par les laboratoires (remises) et les assureurs (frais administratifs)). Cela laisse une grande latitude tarifaire aux industriels en situation de quasi-monopole. La loi du marché bénéfice à l’offre. Pour les génériques, marché par nature concurrentiel, la loi du marché bénéficie plutôt à la demande avec des prix bas.

Au fond, Donald Trump met en lumière une réalité dérangeante : la R&D pharmaceutique mondiale est largement financée par les patients états-uniens, tandis que les Européens bénéficient de prix régulés. Ce modèle américain est économiquement puissant mais socialement intenable dans un cadre universel. L’Europe, en voulant trop encadrer, a sous-valorisé l’innovation. Les États-Unis, en laissant le marché maître du jeu, ont exclu des millions de patients de l’accès aux soins.

En France, une excellence scientifique largement sous-exploitée

Malgré son excellence académique et la qualité de ses ressources en R&D, la France est en troisième position dans les essais cliniques et en dixième position pour les publications scientifiques au sein d’une Europe, loin derrière les États-Unis et l’Asie. La France et l’UE sont en voie de dépendance accrue vis-à-vis des deux autres continents en ce qui concerne l’innovation thérapeutique.

La France possède les prix parmi les plus bas d’Europe aussi bien pour les médicaments sous brevet que pour les génériques, et la fiscalité la plus élevée sur le secteur pharmaceutique. Les patients français ont accès à seulement 60 % des médicaments innovants, contre 90 % en Allemagne. Cela signifie que 40 % des médicaments innovants (sur le marché depuis 2020) ne sont pas accessibles en France.

La France perd un peu plus chaque année de sa compétitivité pour les essais cliniques et le lancement de produits. La souveraineté pharmaceutique française devient illusoire dans ce contexte, sans réformes.

Refonder notre modèle pharmaceutique

La France possède tous les atouts pour inverser cette trajectoire à condition de refonder son modèle pharmaceutique. D’abord, la création d’un statut du médicament innovant permettrait de différencier les innovations des médicaments courants. Un financement des produits innovants par des fonds consacrés à l’innovation thérapeutique, des délais accélérés d’accès au marché et une valorisation assumée, tout en conservant le principe du remboursement universel, sont des leviers accessibles et rapides pour que la France redevienne un pôle d’attraction des innovations thérapeutiques.

France Culture, 2025.

Ensuite, libérer le marché des génériques et des biosimilaires. La régulation actuelle surencadre un marché qui gagnerait à fonctionner davantage par la concurrence. Élargir ce marché, réduire les freins administratifs à l’entrée et permettre une véritable compétition par les prix libérerait des ressources considérables, réallouables vers le financement des innovations.

Prendre en compte l’impact sur les territoires

L’impact économique à cinq ans d’un laboratoire sur les territoires – emplois, R&D locale, production – devrait peser dans la régulation de ses produits, selon des règles claires et prévisibles. Cela transformerait la France en partenaire stratégique et attractif, plutôt qu’en simple marché captif.

Forte de cette réforme, la France pourrait porter une vision réformatrice à l’échelle européenne. L’Union européenne doit devenir une puissance mondiale d’évaluation de la valeur thérapeutique, d’investissement massif en R&D – comme le préconise le rapport Draghi – et de négociation collective face aux laboratoires.

L’offensive trumpienne sur les prix des médicaments n’est pas une menace à subir. C’est un électrochoc. Une occasion pour repenser en profondeur notre modèle pharmaceutique, en assumant que l’accès universel aux soins et l’attractivité pour l’innovation ne sont pas des objectifs contradictoires, ils sont les deux piliers d’une même souveraineté sanitaire.

The Conversation

Frédéric Bizard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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11.04.2026 à 07:41

Pourquoi continuer d’apprendre certaines choses par cœur ?

Frédéric Bernard, Maître de conférences en neuropsychologie, Université de Strasbourg

À une époque où le savoir est à portée de clic, pourquoi demander aux enfants d’apprendre encore certains cours et certaines notions par cœur ?
Texte intégral (1378 mots)

À une époque où le savoir est à portée de clic, pourquoi demander aux enfants d’apprendre encore certains cours et certaines notions par cœur ? En quoi est-ce formateur ? Dans quelle mesure cela peut-il encore les aider à appréhender le monde qui les entoure ?


Avec les intelligences artificielles génératives, il est désormais possible d’obtenir en quelques secondes une réponse argumentée à presque n’importe quelle question. Cette accessibilité inédite du savoir conduit certains à considérer que l’« intelligence » elle-même serait désormais disponible à la demande, au point de rendre les études superflues. Dans ce contexte, pourquoi continuer à apprendre certaines choses par cœur ?

Mémoire et technologies : un questionnement ancien

La question n’est pas nouvelle. Dans le Phèdre, Platon rapporte le mythe de Theuth, dieu inventeur de l’écriture, qui promet au roi égyptien Thamous d’améliorer la mémoire des hommes. Celui-ci lui répond au contraire que l’écriture risque de produire l’oubli, en donnant l’illusion du savoir sans en assurer la possession réelle. À chaque grande transformation technique – de l’écriture à l’imprimerie, jusqu’aux technologies numériques – la même inquiétude resurgit : allons-nous perdre la mémoire en déléguant nos connaissances à des supports extérieurs ?

Mais ces transformations ne se résument pas à une perte. Elles modifient en profondeur notre manière de penser, en nous permettant d’étendre et de redistribuer nos capacités cognitives dans notre environnement. Comme l’ont montré des auteurs tels que André Leroi-Gourhan ou Bernard Stiegler, les techniques ne se contentent pas de prolonger l’action humaine : elles participent à la constitution même de nos capacités cognitives.

Livres, ordinateurs, moteurs de recherche ou intelligences artificielles ne sont pas de simples outils : ils participent à des formes de cognition distribuée, que Katherine Hayles a décrites comme des « assemblages cognitifs ».

Dès lors, la question n’est peut-être plus de savoir s’il faut encore apprendre par cœur, mais plutôt : quelles connaissances doivent rester en nous pour que la compréhension reste possible dans un monde où l’information est partout accessible ? Cette question concerne directement les élèves, les étudiants et leurs enseignants, confrontés à la place croissante des outils numériques dans les apprentissages.

Apprendre « par cœur » ne désigne pas ici une simple répétition mécanique, mais l’intégration de connaissances suffisamment stabilisées pour être mobilisées dans la compréhension.

Qu’est-il encore nécessaire d’apprendre ?

On pourrait penser que l’accès généralisé à l’information rend inutile l’apprentissage par cœur. Pourquoi mémoriser ce que l’on peut retrouver en quelques secondes ? Cette idée repose pourtant sur une confusion : disposer d’une information ne signifie pas la comprendre. Comme l’ont montré les travaux de Naomi Baron sur la lecture et les environnements numériques, l’accès facilité aux contenus ne garantit ni leur appropriation ni leur intégration dans un cadre de connaissances structuré.


À lire aussi : Déléguer la lecture à l’IA : quels savoirs et plaisirs sacrifions-nous ?


Pour interpréter une information, il faut déjà disposer de repères, de concepts, de connaissances préalables. Ces connaissances permettent de construire une représentation cohérente de ce que l’on lit ou entend, en reliant les informations entre elles et à des expériences passées. Sans ces structures internes, les informations externes restent inertes, voire trompeuses. Elles peuvent aussi être mal interprétées ou prises pour fiables sans être correctement évaluées, qu’il s’agisse de contenus en ligne ou de réponses générées par des intelligences artificielles.

La mémoire ne sert pas seulement à stocker des données, mais à organiser le savoir et à lui donner sens. Elle permet également d’anticiper, de comparer, de relier des informations entre elles et d’élaborer des raisonnements. Accéder à une réponse ne garantit ni son interprétation correcte ni sa mise en relation avec d’autres connaissances. Un étudiant peut ainsi obtenir une explication juste d’un phénomène scientifique sans pour autant en saisir les enjeux, faute de maîtriser les concepts nécessaires pour l’intégrer dans un ensemble cohérent.

Cela conduit à distinguer plusieurs types de connaissances. Certaines peuvent être largement externalisées : des faits isolés, des dates, des informations ponctuelles. D’autres, en revanche, doivent être internalisées. C’est le cas des concepts fondamentaux, du vocabulaire – notamment disciplinaire –, des grandes structures explicatives – qui permettent d’organiser et de relier les connaissances entre elles –, ainsi que des procédures automatisées comme le décodage en lecture ou le calcul. Ces connaissances ont en commun de structurer la compréhension plutôt que d’ajouter simplement des informations. Elles ne sont pas simplement utiles : elles sont nécessaires pour comprendre, raisonner et apprendre.

Le vocabulaire d’une discipline, par exemple, ne sert pas seulement à nommer des objets : il permet de structurer la pensée et d’accéder à des distinctions conceptuelles. De même, les automatismes comme le décodage en lecture ou le calcul libèrent des ressources cognitives indispensables à des raisonnements plus complexes.

Des connaissances pour penser avec les outils

Il serait illusoire, dans ce contexte, de chercher à se passer des outils dont nous disposons, tant ils font partie intégrante de nos activités cognitives. Les technologies numériques et l’intelligence artificielle ne remplacent pas ces connaissances internes : elles les prolongent. Elles s’intègrent à ce que l’on peut appeler des assemblages cognitifs, dans lesquels la pensée se distribue entre le cerveau, les outils, les interactions avec autrui et l’environnement, et où l’accès à l’information s’articule en permanence avec les connaissances déjà présentes en mémoire.

Mais pour que ces assemblages fonctionnent, encore faut-il qu’il y ait quelque chose à assembler : une base de connaissances et de structures internes permettant d’interpréter, de sélectionner et d’organiser l’information. Dans ces assemblages, consulter un moteur de recherche, interroger une intelligence artificielle ou relire un document ne sont pas des opérations extérieures à la pensée, mais des prolongements de celle-ci.

Dès lors, la question n’est plus de savoir s’il faut apprendre par cœur ou non, mais de déterminer ce qui doit être appris pour que l’accès au savoir reste possible. Les institutions éducatives, à travers des dispositifs comme le socle commun de connaissances et de compétences, tentent d’apporter des réponses à cette question. Mais à l’ère de l’intelligence artificielle, cette question mérite d’être reposée.

Cela suppose de repenser non seulement ce que l’on apprend, mais aussi les critères qui guident ces choix. Apprendre par cœur ne disparaît pas : il change de fonction. Il ne s’agit plus d’accumuler des informations, mais de construire les structures qui rendent le monde intelligible.

The Conversation

Frédéric Bernard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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11.04.2026 à 07:41

Moyen-Orient : au-delà du choc énergétique, une crise mondiale pour les ressources minérales

Anne Bialkowski, Responsable de l'unité Intelligence minérale, BRGM

Mathieu Leguerinel, Economiste des ressources minérales, BRGM

Le conflit au Moyen-Orient ne provoque pas seulement un choc pétrolier et gazier. Il fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement de ressources minérales cruciales.
Texte intégral (2722 mots)

La crise économique née dans le sillage de la guerre en Iran n’est pas seulement un choc pétrolier et gazier. Elle fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement de ressources minérales cruciales, tant pour l’agriculture mondiale que pour la transition énergétique.


Le conflit qui secoue le Moyen-Orient depuis le 28 février 2026 provoque une onde de choc sur l’ensemble des marchés mondiaux des ressources minérales, au-delà des impacts sur les marchés du pétrole et du gaz. La région, point de passage stratégique pour le transport maritime de par son positionnement géographique, joue en effet un rôle clé dans l’approvisionnement en aluminium, en soufre et en hélium. En effet, leur production nécessite du gaz naturel. Cela affecte aussi, plus indirectement, d’autres métaux dont l’industrie dépend soit du pétrole, soit du soufre, comme le nickel, le titane ou le cuivre.

Les restrictions du transport dans le détroit d’Ormuz, par lequel ont transité près de 34 % du pétrole brut mondial en 2025 ainsi que 19 % du gaz naturel liquéfié, agissent comme un verrou géopolitique dont les effets se répercutent sur toutes les chaînes de valeur industrielles, bien au-delà des hydrocarbures et des produits pétrochimiques.

Nous travaillons pour l’Observatoire français des ressources minérales pour les filières industrielles (Ofremi), coordonné par le BRGM, impliquant également le CEA, l’IFPEN, l’Ifri et l’Ademe. Cet observatoire peut apporter un éclairage stratégique sur cette crise en offrant une lecture globale des chaînes d’approvisionnement en ressources minérales, au-delà des seules dynamiques énergétiques.

Par son expertise sur les métaux et minéraux critiques au travers de l’ensemble de leurs chaînes de valeur, l’Ofremi met en évidence les effets systémiques et souvent sous‑estimés de ce type de conflit sur l’ensemble des secteurs stratégiques pour notre économie. Nous vous proposons dans cet article un tour d’horizon des effets de la crise sur plusieurs matières critiques : l’hélium, l’aluminium, le soufre, le nickel, le cuivre et le titane

Hélium : une pénurie mondiale inédite

L’hélium est un sous-produit du traitement du gaz naturel lors de sa liquéfaction. Environ un tiers de la production mondiale d’hélium provient du site de Ras Laffan, au Qatar.

Terminal gazier à Ras Laffan (Qatar) en 2012. Matthew Smith, CC BY

La rupture d’approvisionnement risque d’être fortement impactante à terme pour l’industrie, car cet élément est indispensable à la fabrication de semi-conducteurs, ainsi qu’à une partie des équipements médicaux.

Ainsi, Taïwan, la Corée du Sud et la Chine sont particulièrement exposés, tout comme les équipements de santé européens (aimants supraconducteurs présents dans les appareils IRM notamment), si des circuits d’approvisionnement alternatifs ne sont pas identifiés à moyen terme.

Aluminium : une industrie régionale paralysée et des tensions sur les prix à prévoir

La production d’aluminium métal à partir d’alumine, elle-même issue de la bauxite, requiert beaucoup d’énergie. On la produit généralement là où elle est disponible à bas coût, dans des fonderies fonctionnant au gaz naturel. C’est pourquoi environ 10 % des capacités mondiales de production d’aluminium se situent dans le Golfe persique. Le manque de gaz et l’impossibilité d’importer l’alumine d’Australie entraînent donc des arrêts de production, comme chez les Qataris Qatalum (joint-venture entre le norvégien Hydro), Qamco (qui maintiendra sa production à 60 % de sa capacité) et Alba (Aluminium Barhain BSC), dont l’arrêt contrôlé de trois lignes de procédés réduira de 19 % sa production annuelle.

Sites de la chaîne de valeur de l’aluminium au Moyen-Orient. Fourni par l'auteur

Cette situation risque d’accroître la hausse des prix de l’aluminium, déjà sous tension depuis un an. Au 1er avril 2026, le prix de l’aluminium coté à la bourse de Londres avait augmenté de près de 45 % sur un an. Le phénomène devrait encore être amplifié par la hausse des prix de l’énergie, la baisse de l’offre en provenance du Moyen-Orient et de potentielles spéculations.

L’Europe et les États-Unis dépendent des importations en aluminium provenant du golfe Persique, et sont donc particulièrement vulnérables aux changements du marché.

Soufre : un maillon critique qui menace l’agriculture mondiale, mais pas seulement

Dans le golfe Persique, le soufre n’est quasiment pas extrait de mines : il est coproduit à partir des hydrocarbures, en particulier du gaz naturel et du pétrole, riches en soufre. Les pays du Golfe fournissent un quart du soufre mondial. Or, le soufre est essentiel à la fabrication des engrais phosphatés, mais aussi d’acide sulfurique, indispensable à la métallurgie du cuivre et du nickel et à de nombreux procédés industriels.

Principaux producteurs de soufre en 2024. WMD 2026, via Ofremi, Fourni par l'auteur

Des ruptures d’approvisionnement pourraient provoquer une flambée des prix des engrais et, à plus long terme, des tensions sur le secteur agricole ainsi que des réactions protectionnistes, notamment de la Chine, qui est aujourd’hui le principal producteur mondial de soufre.

Nickel : l’Indonésie en difficulté

Les usines indonésiennes utilisant la lixiviation haute pression (procédé appelé High-Pressure Acid Leaching, ou HPAL) produisent 70 % des produits intermédiaires à base de nickel utilisés pour les batteries. Or, cette industrie utilise de l’acide sulfurique produit à partir du soufre importé du Moyen-Orient.

Avec des stocks couvrant à peine un mois, certaines installations ont déjà suspendu leur production. Cette situation tendue pourrait perturber la chaîne mondiale des batteries haute performance pour les véhicules électriques.


À lire aussi : Quelle technologie de batterie pour les voitures électriques ? Un dilemme de souveraineté industrielle pour l’Europe


Cuivre et titane : des impacts pour l’instant indirects

Le cuivre n’est pas directement menacé, mais sa production dépend elle aussi de l’acide sulfurique, utilisé par les procédés métallurgiques. Comme le prix du cuivre dépend fortement de l’état de l’économie mondiale, il pourrait reculer si celle-ci est freinée par la hausse des prix du pétrole.

Gros plan sur une éponge de titane. Hi Res Images of Chemical Elements/Wikicommons, CC BY

Pour ce qui est du titane, L’Arabie saoudite possède une usine d’éponges de titane (forme poreuse et irrégulière de titane ure, obtenu par réduction du tétrachlorure de titane, qui est une des formes de titane faisant l’objet de commerce mondial), située au bord de la mer Rouge. Il s’agit d’un matériau critique pour l’industrie aéronautique.

Si ce site industriel est peu exposé actuellement, il pourrait le devenir dans le cas d’une extension du conflit du côté de la mer Rouge.

Un choc global aux répercussions durables

La crise au Moyen-Orient ne saurait pas être réduite à un simple épisode géopolitique : elle révèle la sensibilité structurelle des chaînes d’approvisionnement mondiales, en déclenchant une cascade de vulnérabilités. Pétrole, gaz, hélium, soufre, aluminium, nickel… autant de ressources essentielles dont la disponibilité conditionne les secteurs industriels, notamment ceux porteurs de la transition énergétique.

Si le conflit s’inscrit dans la durée, les tensions pourraient s’amplifier, entraînant une hausse généralisée des coûts de production pour les entreprises, une augmentation durable des prix et des risques d’approvisionnement dans certains secteurs. La sécurisation des approvisionnements en ressources minérales, par la diversification des lieux de production, est plus que jamais d’actualité.


Antoine Lebrault, chargé de communication au BRGM, a participé à l’écriture de cet article.

Cet article a été réécrit sur la base d’une note de l’Ofremi à diffusion restreinte, avec les contributions de Marc-Antoine Eyl-Mazzega et Thibault Michel (Ifri), Emmanuel Hache (IFPEN) et Stéphane Bourg, Claire André-Luquet, Gaétan Lefebvre, Katherine Leroy, Paul Notom, Éric Pujol, Aurélien Reys (BRGM).

The Conversation

Bialkowski Anne a reçu des financements de l'ANR dans le cadre du projet OFREMI

Mathieu Leguerinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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09.04.2026 à 16:52

Parkinson : comprendre comment les protéines toxiques s’accumulent dans les neurones

Cristine Alves Da Costa, Pharmacienne - Directrice de recherche Inserm, responsable de l’équipe ALZPARK (Physiopathologie des maladies d'Alzheimer et de Parkinson) à l' l'Institut de pharmacologie moléculaire et cellulaire - CNRS, Université Côte d’Azur

Pour mettre au point des traitements contre la maladie de Parkinson, les scientifiques doivent en comprendre les causes, et notamment les raisons pour lesquelles certaines protéines s’accumulent dans les neurones.
Texte intégral (1583 mots)

À l’heure actuelle, il n’existe aucun traitement curatif contre la maladie de Parkinson. La découverte de la fonction, longtemps passée inaperçue, d’une protéine impliquée dans la maladie permet de mieux comprendre son émergence, et pourrait ouvrir de nouvelles pistes thérapeutiques.


La maladie de Parkinson continue à progresser. On estime qu’elle affectera en 2050 plus de 25 millions de personnes dans le monde, contre 11,8 millions en 2021. Selon ces évaluations, la situation de la France, qui figure parmi les dix pays du monde les plus touchés, ne devrait pas s’améliorer.

Rien d’étonnant à cela : à l’heure actuelle, il n’existe aucun traitement capable de guérir cette affection. Les médicaments disponibles ne peuvent que diminuer les symptômes qui frappent les patients. Pour espérer changer les choses, il est impératif de mieux comprendre les mécanismes de la maladie.

C’est ce à quoi nous travaillons avec mon équipe. Nos recherches ont permis de révéler qu’une protéine associée à la maladie – la parkine – était capable d’interagir avec l’ADN. La découverte de ce rôle permet de lever le voile sur certains mécanismes de la maladie, et pourrait conduire à l’identification de nouvelles pistes thérapeutiques.

À l’origine de la maladie, une chute de la production de dopamine

La progression de la maladie de Parkinson s’explique à la fois par le vieillissement de la population et par l’amélioration des méthodes de diagnostic. Les conséquences médicales, sociales et économiques considérables de cette pathologie en font un enjeu majeur de santé publique. À l’heure actuelle, cependant, de nombreuses zones d’ombres persistent quant ses causes.

On sait que cette affection prend racine dans une région du cerveau appelée la substance noire. C’est là que sont localisés des neurones d’un type particulier, appelés « neurones dopaminergiques ». Comme leur nom l’indique, ils sont à l’origine de la production de dopamine.

Cette molécule, qui agit à la fois comme un neurotransmetteur (un messager chimique transportant les informations entre les cellules nerveuses) et comme une hormone, joue un rôle central dans de nombreux processus. Elle est, par exemple, impliquée dans la régulation du plaisir et dans le circuit de la récompense. La dopamine est aussi très importante pour le contrôle du mouvement, ainsi que pour de nombreuses autres fonctions : la motivation, l’apprentissage, l’attention, la régulation émotionnelle, la réponse au stress et les fonctions cognitives.

Lorsque les neurones qui la produisent dégénèrent, sa production chute, ce qui est à l’origine des symptômes moteurs de la maladie de Parkinson : tremblements, lenteur des mouvements, rigidité musculaire. Si ces symptômes sont bien connus, on sait moins que la maladie s’accompagne aussi de symptômes dits « non moteurs » : perte de l’odorat, constipation, dépression, difficultés cognitives…

Autant de signaux qui compliquent le diagnostic et la prise en charge des patients au fil de l’évolution de leur maladie. L’établissement précoce du diagnostic est particulièrement important, car pour freiner au maximum la dégradation des capacités des malades, il faut administrer les traitements disponibles au plus tôt. Des traitements qui sont, comme nous allons le voir, encore largement perfectibles.

Des traitements à améliorer

Les traitements disponibles à l’heure actuelle reposent principalement sur l’administration de L-DOPA, un précurseur de la dopamine (c’est-à-dire une molécule qui, après modification, pourra être transformée en dopamine). Ces médicaments permettent de soulager les symptômes, parfois de façon spectaculaire, mais ne freinent pas la progression de la maladie.

Pour aller plus loin, il est donc indispensable de comprendre ce qui se passe à l’intérieur des neurones. Pour cela, les chercheurs s’intéressent à différentes protéines. Au sein de notre équipe, nous travaillons à élucider le rôle d’un trio de molécules dont chaque membre joue un rôle central dans l’apparition et la progression de la maladie de Parkinson : la parkine, l’alpha-synucléine et la glucocérébrosidase.

Notre objectif est de clarifier la façon dont ces trois cibles prioritaires interagissent, afin d’identifier de nouvelles pistes thérapeutiques, tant pour les formes sporadiques que familiales de la pathologie. Pour comprendre comment ces trois protéines peuvent mener au développement de la maladie, il faut revenir sur le rôle qu’elles assument au sein des cellules.

Une nouvelle fonction pour la parkine

En temps normal, l’alpha-synucléine est une protéine bénéfique, puisqu’elle empêche la mort des cellules nerveuses. Cependant, lorsqu’elle est mutée, modifiée chimiquement ou insuffisamment éliminée, elle s’accumule dans les neurones, où elle forme progressivement des agrégats toxiques. Ces amas, qui perturbent le fonctionnement neuronal, sont considérés comme l’une des signatures majeures de la maladie de Parkinson.

Pourquoi et comment l’alpha-synucléine s’accumule-t-elle ? Nos travaux, qui portent sur la parkine, autre membre du trio de protéines précité, ouvrent des pistes pour répondre à cette question.

Dans les cellules nerveuses, la parkine favorise l’élimination des protéines en excès. Or, en 2009, nous avons démontré qu’elle assumait aussi une autre fonction : elle est également capable de contrôler l’expression de certains gènes dans les cellules.

Cette découverte a bouleversé le dogme établi, selon lequel cette protéine assumait une seule et unique fonction. Ce qui a d’importantes implications dans le développement de la maladie de Parkinson.

Des dérèglements en cascade

Lorsque la parkine est altérée – à cause de mutations, du vieillissement ou d’autres mécanismes – plusieurs processus cellulaires se dérèglent. C’est non seulement le cas de la régulation de la production d’alpha-synucléine, mais aussi de celle du troisième membre de notre trio de protéines : la glucocérébrosidase. Or, en temps normal, cette enzyme joue notamment un rôle essentiel dans la dégradation de l’alpha-synucléine (ainsi que d’autres composés cellulaires).

Actuellement, nous poursuivons nos travaux, avec pour objectif d’estimer la part due à la parkine dans la régulation directe et indirecte du gène de l’alpha-synucléine.

Si la parkine ne joue plus son rôle de régulatrice de l’expression des gènes, la production d’alpha-synucléine est perturbée, ce qui conduit à son agrégation (par divers mécanismes que nous n’expliciterons pas ici).

Qui plus est, l’inactivation de la parkine provoque une diminution de l’expression du gène de la glucocérébrosidase, ce qui entrave les processus de dégradation impliqués dans l’élimination des protéines. Résultat : l’alpha-synucléine sous sa forme agrégée et toxique, s’accumule dans les cellules nerveuses (résultats en cours de publication).

Vers de nouvelles pistes thérapeutiques

Nos résultats soulignent que la capacité de la parkine à contrôler des gènes qui interviennent dans la dégradation des protéines toxiques (via la régulation de la glucocérébrosidase) est cruciale.

Cette capacité est non seulement impliquée dans le développement de la maladie de Parkinson, mais aussi, probablement, dans d’autres maladies neurodégénératives associées à des dysfonctionnements de la machinerie cellulaire responsable de la dégradation des protéines, par exemple la maladie d’Alzheimer.

À terme, nous espérons parvenir à mieux comprendre les mécanismes de régulation génique de l’alpha-synucléine, ainsi que le rôle joué par la parkine dans le développement des formes génétiques (liées aux mutations du gène de cette protéine) et sporadiques de la maladie de Parkinson (les formes les plus répandues).

Ces connaissances pourraient conduire à l’identification de nouvelles pistes thérapeutiques s’attaquant aux causes de la pathologie, et non plus seulement à ses symptômes.


Le projet SynaPark (ANR-20-CE16-0008) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Cristine Alves Da Costa a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche dans le cadre du projet Synapark (ANR-20-CE16-0008).

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09.04.2026 à 16:51

Quelles sont les chances de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle ?

Rémi Lefebvre, Professeur de science politique université Lille 2, Université de Lille

Après les victoires de LFI dans plusieurs villes importantes aux municipales, Jean-Luc Mélenchon est-il en bonne position pour aborder la présidentielle ?
Texte intégral (1702 mots)

Après les victoires de La France insoumise dans plusieurs villes importantes aux dernières municipales, notamment autour de figures de personnalités issues de l’immigration, le parti de Jean-Luc Mélenchon semble en position favorable pour aborder l’élection présidentielle. Mais son futur candidat a-t-il des chances de se qualifier au second tour ? Et dans ce cas, pourrait-il s’imposer face au candidat du Rassemblement national ? Entretien avec le politiste Rémi Lefebvre.


The Conversation : La France insoumise (LFI) a-t-elle progressé de façon significative avec les élections municipales 2026 ?

Rémi Lefebvre : Le bilan de LFI peut apparaître modeste au regard du nombre de villes conquises : une dizaine de villes sur 35 000 communes, c’est beaucoup moins que le Parti socialiste ou que le Parti communiste français qui ont des maires dans des centaines de villes. Mais il y a incontestablement une percée puisque LFI partait de zéro. Ils revendiquent environ 1 000 conseillers municipaux, une ville de 150 000 habitants, une autre de 100 000. Les villes gagnées peuvent devenir des laboratoires pour les années qui viennent, renforcer l’armature militante et territoriale du parti. Autant d’atouts en vue de l’élection présidentielle.

Autre élément majeur : LFI envoie un signal aux populations issues de l’immigration. Plusieurs maires noirs ont été élus : symboliquement, c’est très important car, de fait, il y a peu de maires noirs en France. Il faut savoir que le profil des députés LFI est très différent de ces nouveaux édiles : les députés sont issus des classes moyennes supérieures, urbains et diplômés. Il y avait bien eu Rachel Kéké, mais elle a été battue en 2024. Là, on voit apparaître un nouveau profil d’élus.

Les quartiers populaires, notamment les Français issus de l’immigration, ont-ils voté LFI ?

R. L. : La France insoumise n’a pas le monopole de cet électorat, qui demeure très abstentionniste. Mais il y a très clairement un phénomène de cristallisation autour de LFI. À Lille, Lahouaria Addouche, qui était la tête de liste LFI, a suscité un véritable engouement. Elle est ouvrière, d’origine maghrébine, cela a beaucoup plu dans les quartiers. Mes étudiants lillois ou certains cadres ont également été sensibles à son profil et à une proposition de renouvellement du personnel politique. LFI joue la carte du dégagisme face aux notables en place à travers la promotion de candidats issus de l’immigration. Cette approche a fonctionné localement dans de nombreux endroits.

Rappelons, avec le sociologue Olivier Masclet, qui travaillé sur la gauche et les quartiers, que le PS ou le PCF n’ont pas beaucoup promu ce type de profils. Balli Bagayoko est d’abord passé par le Parti communiste, sans succès, et La France insoumise l’a finalement récupéré.

LFI a théorisé son approche en parlant de « nouvelle France »…

R. L. : Je suis frappé par la capacité de Jean-Luc Mélenchon à alimenter le débat public et à structurer l’agenda médiatique et politique. Ses saillies, souvent violentes et volontairement polémiques, contribuent à son exposition, mais ses idées également, comme celle de « nouvelle France ». Ce concept désigne les jeunes, les quartiers, les diplômés : il évoque à la fois le métissage et le renouvellement générationnel. Il s’agit de se positionner par rapport au prétendu « grand remplacement » et d’installer un duel avec l’extrême droite en s’opposant à sa vision de la France. C’est un prolongement de l’idée de créolisation, défendue par Jean-Luc Mélenchon en 2020 (le terme est emprunté à Édouard Glissant, et désigne le brassage des cultures), mais cela va plus loin avec la construction d’un récit national, d’une conception de la communauté nationale.


À lire aussi : La République laïque de Jean‑Luc Mélenchon : un débat qui fracture la gauche et bien plus encore


Quels sont les atouts de La France insoumise pour la présidentielle de 2027 ?

R. L. : La France insoumise a trois forces : elle a un leader incontesté, un programme quasiment immuable, et une machine électorale très performante pour une élection présidentielle. La force militante est d’environ 100 000 personnes, avec 400 000 soutiens inscrits sur la plateforme. LFI, c’est aussi une armée numérique très importante : les abonnés YouTube de Mélenchon sont plus d’un million, et LFI développe sans cesse de nouveaux outils numériques. Au moment où les autres partis de gauche sont englués dans leurs divisions internes, LFI est en ordre de marche pour 2027 : tout est organisé, planifié, rationalisé. La capacité d’organisation et de mobilisation du parti est certainement renforcée par la dynamique des municipales. On peut donc s’attendre à une montée en puissance de LFI dans les mois qui viennent : la machine est déjà en marche.

Quelle est la vision stratégique de LFI en vue de la présidentielle et des législatives qui suivront probablement en 2027 ?

R. L. : LFI propose une fédération à gauche, avec une volonté de répartir les investitures aux élections législatives. C’est clairement orienté en direction des écologistes. Vu l’attentisme du PS et ses hésitations à s’engager dans une primaire, LFI va essayer de détacher les verts du PS. On peut s’attendre à ce que l’aile gauche des écologistes soit tentée de rallier LFI, ce fut déjà le cas pendant les municipales.

L’objectif de Mélenchon, c’est de tout faire pour empêcher la gauche non mélenchoniste de se structurer. Il s’agit de neutraliser le pôle unioniste de gauche (Faure, Tondelier, Ruffin, Autain) pour installer un duel avec le pôle social-démocrate (Hollande, Glucksmann, Guedj, Vallaud).

Quelles sont les chances de Jean-Luc Mélenchon, futur candidat à l’élection présidentielle ?

R. L. : Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon est à 12 % ou 13 % d’intentions de vote dans les sondages. C’est plutôt un bon niveau pour un début de campagne. Il a un socle solide qui ne varie pas, malgré ses outrances verbales répétées. C’est un atout majeur, incontestablement. Mais peut-il élargir à partir de ce socle ? Peut-il reproduire l’extraordinaire siphonnage de voix liées au vote utile comme en 2022 ? L’idéal pour Jean-Luc Mélenchon serait que la gauche non mélenchoniste et le bloc central demeurent divisés et morcelés. Mais si le bloc central désigne un candidat unique ou si un candidat se détache, la donne change et le seuil d’accès au second tour s’élève. Par ailleurs, on peut imaginer un vote utile d’électeurs modérés dès le premier tour – y compris d’électeurs de gauche – pour un candidat comme Édouard Philippe qui, pour l’instant, semble le mieux placé pour battre le candidat RN au second tour.

L’un des enjeux majeurs de cette présidentielle sera de savoir qui réussira à capter le vote de centre gauche. Au soir de son élection au Havre, Édouard Philippe a envoyé des signaux en direction de l’électorat centriste modéré. Or, Boris Vallaud, François Hollande, Raphaël Glucksmann visent le même espace. Aujourd’hui, il est trop tôt pour anticiper les dynamiques de tous ces concurrents dans les mois à venir.

Et si Mélenchon arrive au second tour ?

R. L. : Jean-Luc Mélenchon est un solide candidat de premier tour, mais on ne perçoit pas de stratégie crédible pour le deuxième tour. Certains politistes ont imaginé que les abstentionnistes pourraient voter Mélenchon face à Bardella ou à Le Pen, lui permettant de l’emporter au second tour. J’ai du mal à y croire. En revanche, les municipales ont montré que la mobilisation à droite était très forte contre LFI. À Clermont-Ferrand, à Toulouse, à Brest, la perspective d’une victoire de LFI a surmobilisé l’électorat de droite, celui qui vote LR ou RN au premier tour. Le caractère répulsif de LFI est incontestable et devrait se confirmer dans le cadre d’un deuxième tour de présidentielle. Aujourd’hui, dans l’hypothèse d’un duel Bardella-Mélenchon au second tour, les hypothèses donnent 70 contre 30 environ. On ne peut anticiper des résultats un an avant le scrutin, mais l’issue d’un second tour Bardella-Le Pen face à Mélenchon ne laisse pas beaucoup de doutes.

L’élection présidentielle va se jouer sur le choix du candidat qui fera face à l’extrême droite au second tour, ce qui est très handicapant pour Jean-Luc Mélenchon.

Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Rémi Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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