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05.04.2026 à 16:37

Rapprochement entre l’art et le monde du luxe : qui se sert de qui ? Et pour quoi faire ?

Benoit Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

Les passerelles entre art et luxe se multiplient. Comment analyser ce rapprochement ? Que dit-il du capitalisme contemporain ?
Texte intégral (2576 mots)

Entre le monde du luxe et celui de l’art, les ponts sont de plus en plus nombreux. Que vont chercher les groupes du luxe dans les musées ? Qu’y gagnent-ils réellement ? Et, surtout, comment analyser ce rapprochement entre deux univers autrefois séparés ?


Fondations d’art contemporain, expositions patrimoniales, collaborations artistiques, flagships conçus comme des musées… Le rapprochement entre luxe et art constitue aujourd’hui une infrastructure majeure du capitalisme culturel. La Fondation Louis-Vuitton à Paris, la Fondazione Prada à Milan, la Pinault Collection (Bourse de commerce) ou la Fondation Cartier participent d’un redéploiement stratégique du luxe dans l’espace institutionnel de la culture.

Présentée comme une évidence, cette convergence mérite pourtant d’être interrogée. Elle signale une transformation plus profonde : la neutralisation progressive des frontières symboliques entre création, exposition et valorisation marchande.

Renforcer la cohérence des marques

Dans un environnement saturé d’images, de références et de collaborations, la puissance d’une marque ne tient plus seulement à sa capacité de créer des objets, mais à sa faculté d’organiser un monde. Gucci sous Alessandro Michele ne proposait pas simplement des vêtements : la maison déployait un univers dense, traversé de citations artistiques et de réminiscences historiques.


À lire aussi : Entre le luxe et le sport, un mariage risqué ?


Prada, à travers la Fondazione Prada, ne se contente pas de soutenir la création contemporaine ; elle articule expositions, architecture et collections dans une continuité esthétique qui renforce la cohérence de la marque. La maison de luxe ne se définit plus seulement comme créatrice, mais comme instance de sélection, de hiérarchisation et de mise en relation.

Curation et autorité

Pour comprendre cette mutation, il faut revenir à la question de l’autorité, dont la curation constitue aujourd’hui une expression privilégiée. Les grandes maisons se sont dotées de fondations et investissent l’art, le design, la gastronomie ou l’édition. Leur crédibilité repose désormais sur leur capacité à se poser comme instances dotées d’une autorité symbolique. Dans sa conférence de 1969, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Michel Foucault montre que l’auteur n’est pas d’abord un individu créateur, mais une fonction discursive : un principe d’unité, de cohérence et de légitimation des discours.

C’est précisément cette fonction que les marques de luxe cherchent aujourd’hui à endosser. Face à la fragmentation culturelle, à l’accélération des tendances et à la prolifération des signes, la production incessante de nouveautés ne suffit plus à faire autorité. La marque devient alors moins créatrice que curatrice. La curation constitue ainsi une réponse stratégique à une crise d’autorité. Il s’agit de fonder un principe de cohérence dans un univers où les hiérarchies du goût se délitent. On passe d’une autorité fondée sur le jugement à une autorité fondée sur l’agencement.

L’économie de l’enrichissement : produire de la valeur par le récit

Les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ont montré que le capitalisme contemporain ne crée plus seulement de la valeur par la production industrielle, mais par un processus d’enrichissement : les objets voient leur valeur accrue lorsqu’ils sont inscrits dans un récit, une généalogie, un dispositif patrimonial. La marchandise est ainsi requalifiée par contextualisation. Sa valeur dépend de sa capacité à être enchâssée dans une histoire.

Le luxe constitue un terrain exemplaire de cette dynamique. Les expositions Dior au musée des Arts décoratifs à Paris ou au Victoria & Albert Museum à Londres en offrent une illustration claire. Les robes deviennent archives, jalons d’une histoire stylistique et incarnations d’un héritage fondateur. La scénographie mobilise la chronologie, la figure tutélaire de Christian Dior et les filiations entre directeurs artistiques successifs. Le produit est recontextualisé comme œuvre ; il est extrait symboliquement de la logique du prêt-à-porter pour entrer dans celle du patrimoine.

Médiapart, 2018.

La valeur issue de l’histoire racontée

Hermès mettait autrefois en scène son Festival des métiers, où les artisans exposaient leur savoir-faire en public. Aujourd’hui, cette logique se poursuit sous d’autres formes, comme le festival Transforme porté par la Fondation d’entreprise Hermès, qui met en relation artistes, publics et métiers. Dès lors, la valeur ne tient plus seulement à la matière, mais à l’histoire : celle d’un savoir-faire transmis et d’une tradition préservée. Même les produits les plus contemporains, comme les sneakers de luxe ou les éditions limitées issues de collaborations streetwear, sont désormais accompagnés de narrations détaillées : références à l’architecture brutaliste, à l’art minimal, à la culture hip-hop ou aux archives de la maison.

Ainsi, un objet comme le Dior Medium Book Tote « Les Fleurs du Mal ») apparaît sur StockX non comme un simple accessoire, mais comme un produit déjà enchâssé dans un imaginaire littéraire et patrimonial qui voisine avec d’autres modèles intitulés Bonjour tristesse, Dracula, Les liaisons dangereuses, et même Madame Bovary ! Le produit ne vaut plus seulement par sa matière, sa rareté ou son usage, mais par le faisceau d’associations culturelles qui l’accompagne. L’objet est enchâssé dans un dispositif discursif.

Cette généralisation produit un effet paradoxal. Si tout peut être patrimonialisé, si toute collection devient archive potentielle, si toute collaboration devient événement culturel, qu’est-ce qui distingue encore l’œuvre de l’objet commercial ? L’enrichissement généralisé tend à homogénéiser les régimes de valeur. La différence entre l’art comme espace critique et la marchandise comme objet d’échange se trouve fragilisée par la capacité du capitalisme à digérer le récit patrimonial.

Hybridation des espaces : boutique-musée, musée-vitrine

Cette dynamique ne concerne pas seulement les objets ; elle affecte également les espaces. La Fondazione Prada à Milan, conçue par Rem Koolhaas, constitue un exemple emblématique. Installée dans une ancienne distillerie industrielle, elle propose des expositions, des cycles de cinéma et des conférences, tout en participant à la stratégie globale de la marque. À Paris, la Fondation Louis-Vuitton qui est abritée dans un bâtiment signé Frank Gehry, joue un rôle analogue. L’architecture elle-même fonctionne comme capital symbolique. Les expositions internationales et la programmation ambitieuse contribuent à produire un halo culturel autour de LVMH. Le mécénat ne se réduit pas à un geste philanthropique : il s’inscrit dans un écosystème de valorisation.

Inversement, les musées adoptent progressivement des logiques proches de celles des marques. Les expositions immersives consacrées à Van Gogh, Klimt ou Monet transforment l’expérience de la contemplation en un spectacle sensoriel. Le visiteur est invité à vivre une expérience plutôt qu’à exercer un jugement esthétique. Le Musée des Arts décoratifs fonctionne comme une plate-forme particulièrement révélatrice de cette hybridation.

Les expositions consacrées à Yves Saint Laurent, Dior ou Jean Paul Gaultier ou Schiaparelli ne sont pas de simples hommages historiques. Elles opèrent comme dispositifs de certification culturelle. La maison exposée accède au statut d’acteur patrimonial ; le musée bénéficie en retour d’une fréquentation massive et d’une visibilité médiatique accrue. On observe ainsi une convergence structurelle : la marque adopte les codes de l’institution ; l’institution adopte des logiques d’« événementialisation », de visibilité et de dépendance au mécénat proches de celles de la marque.

Le luxe comme condition matérielle de l’institution artistique

Le rapprochement entre luxe et art ne peut être compris indépendamment des transformations du financement culturel. En France, la loi du 1ᵉʳ août 2003 relative au mécénat – dite loi Aillagon »- – du nom du ministre de la culture qui la fit voter – constitue un tournant décisif. En permettant aux entreprises de bénéficier d’une réduction d’impôt de 60 % du montant de leurs dons, elle a favorisé l’essor du mécénat d’entreprise. Les grands groupes du luxe figurent désormais parmi les principaux financeurs du secteur culturel.

Cette intervention s’inscrit dans des stratégies de long terme : création de fondations, partenariats structurants, financement d’expositions majeures, soutien aux acquisitions patrimoniales. Elle modifie en profondeur les conditions de possibilité de l’activité muséale. Historiquement, le musée public s’est construit comme un espace d’autonomie relative, fondé sur une séparation entre valeur artistique et valeur marchande. Comme l’a montré Pierre Bourdieu dans les Règles de l’art, le champ artistique repose sur une tension constitutive entre logique économique et logique symbolique. Or la dépendance croissante aux financements privés reconfigure cette tension.

Une interdépendance croissante

La sociologue Raymonde Moulin avait déjà mis en évidence cette interdépendance croissante entre institutions muséales et marché. Les musées consacrent les œuvres ; le marché finance les institutions. Lorsqu’une maison de luxe bénéficie d’une rétrospective dans une institution prestigieuse, l’exposition agit comme un dispositif de certification symbolique : elle inscrit la marque dans l’histoire de l’art et renforce son capital symbolique. Le luxe n’est plus seulement un objet exposé : il devient un acteur structurel du financement culturel.

Le cas de la Fondation Maeght illustre une mutation plus large encore du champ artistique. Créée en 1964 comme fondation privée indépendante, entièrement financée à l’origine par Aimé et Marguerite Maeght, elle incarnait un modèle d’autonomie rare dans le paysage culturel français. Or, confrontée à la hausse des coûts, à la concurrence internationale et à la contraction relative des financements publics, la fondation a dû adapter son modèle économique. Les récents travaux d’extension – financés à près de 70 % par des fonds privés – ainsi que l’accueil d’événements liés au monde de la mode, comme le défilé Jacquemus en 2024, témoignent de cette évolution.

Ce mouvement n’est pas spécifique à Maeght : il traduit une transformation structurelle du champ artistique, dans laquelle même les institutions historiquement autonomes doivent désormais composer avec des partenariats et des ressources issues du marché.

Le 19M (2025). Le 19M est un lieu parisien soutenu par la maison Chanel.

Vers un luxe sans extériorité ?

L’anthropologue Mary Douglas a montré que toute culture repose sur des opérations de séparation et de classement. Classer, c’est distinguer, hiérarchiser et instituer de la valeur. Le musée constitue précisément l’un de ces dispositifs de séparation.

Comme l’ont montré Tony Bennett et Carol Duncan, il ne se contente pas d’exposer des objets : il institue un espace ritualisé qui transforme leur statut. L’objet exposé est extrait – au moins en apparence – des circuits ordinaires de l’échange marchand. Cette séparation n’est jamais totale, mais elle demeure structurante. Elle maintient la fiction d’une extériorité de l’art par rapport à la marchandise.

De manière analogue, le luxe a longtemps reposé sur une logique de séparation. La boutique Chanel rue Cambon, la maison Hermès du faubourg Saint-Honoré ou Cartier place Vendôme n’étaient pas de simples points de vente. Architecture, mise en scène des vitrines, vocabulaire et dispositifs de seuil participaient de leur puissance symbolique. Or, cette séparation s’est progressivement évaporée.

Une valeur expérentielle

À la Fondation Louis-Vuitton ou à la Fondazione Prada, l’architecture spectaculaire, la programmation « curatoriale », les cafés design, les librairies spécialisées et les terrasses panoramiques composent un écosystème sensoriel complet. Les flagships intègrent des installations artistiques et des espaces culturels. Le client y circule comme dans une galerie. Inversement, les expositions Dior ou Schiaparelli au Musée des Arts décoratifs génèrent des files comparables à celles d’un lancement de produit. L’exposition devient événement, expérience partageable. Ce qui compte n’est plus tant l’objet que la charge affective et narrative qui l’accompagne. La valeur devient expérientielle.

Mais cette logique expérientielle entre en tension avec la structure historique du luxe. Le luxe supposait un dehors : un espace dont l’accès n’était ni immédiat ni indifférencié. Or, à force de tout rendre connectable – art, patrimoine, gastronomie, design, culture populaire – le luxe tend à dissoudre cette extériorité. Il se transforme ainsi en dispositif d’intensification esthétique de la marchandise. Il ne produit plus une distance mais un flux.

Or, sans frontière, il n’y a plus véritablement d’institution. Il n’y a que des dispositifs de circulation et d’agrégation d’affects. Le luxe pourrait alors ne devenir qu’une émotion esthétique immédiatement convertible en transaction. La question décisive devient alors de savoir comment instituer de la valeur durable dans un monde où tout peut être exposé, connecté, partagé et vendu. Autrement dit, le luxe peut-il survivre à la disparition du dehors symbolique qui le fondait ?

The Conversation

Benoit Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.04.2026 à 10:13

Qui est visé par la guerre : le régime islamique ou l’Iran en tant que tel ?

Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité

L’ampleur des frappes, qui sont loin de ne cibler que les responsables de la dictature iranienne, invite à s’interroger sur les véritables buts de guerre de Washington et Tel-Aviv.
Texte intégral (1765 mots)

Le régime dictatorial et sanguinaire qui dirige le pays depuis 1979 a fait de très nombreuses victimes et s’est encore livré à un massacre épouvantable début janvier. D’où l’espoir, partagé par une partie de la population, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’Iran, que les opérations militaires conduites par Israël et les États-Unis permettront d’y mettre fin. Mais les frappes s’avèrent largement indiscriminées, provoquant d’immenses destructions et de très nombreuses victimes civiles, tandis que le pouvoir parvient à remplacer ses dignitaires tués par d’autres.


En janvier, le massacre des manifestants qui revendiquaient à travers le pays le changement du régime islamique a endeuillé la majorité de la population iranienne. Pour se maintenir au pouvoir, les autorités, qualifiant ces femmes, hommes et enfants d’« ennemis de l’intérieur », avaient ordonné aux forces de sécurité de tirer dans la foule pour tuer. Le bilan provisoire établi par Hrana, une organisation de défense des droits humains basée aux États-Unis, indique au moins 6800 personnes tuées et plus de 42 000 personnes arrêtées.

Alors que les familles cherchaient encore leurs proches tués, blessés ou emprisonnés et se voyaient contraintes de verser une somme aux autorités afin de récupérer leurs corps, Donald Trump et Benyamin Nétanyahou ont décidé d’imposer au pays une guerre illégale et illégitime, sous un double prétexte : mettre fin au programme nucléaire iranien, et venir en aide à cette population meurtrie.

Un régime dont les têtes repoussent chaque fois qu’elles sont coupées

Le 28 février, à un moment où des représentants du régime de Téhéran conduisaient encore des négociations avec les émissaires américains Steve Witkoff et Jared Kushner à Genève, le Guide Ali Khamenei ainsi que certains membres de sa famille et plusieurs dizaines de hauts responsables du régime étaient tués par des bombardements américains et israéliens.

La nouvelle de l’assassinat du bourreau du peuple a fait plus d’un heureux en Iran comme au sein de la diaspora. Pourtant, contrairement aux vœux pieux de nombreux Iraniens, la guerre ne cible pas seulement les dirigeants du régime. Le même jour, un missile Tomahawk a frappé une école pour filles à Minab, tuant 168 petites écolières, ce qui constitue un crime de guerre.

Les Iraniens ont rapidement pu constater qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de libération mais avant tout d’une destruction massive des infrastructures : en un mois, plus de 66 000 immeubles résidentiels, 20 127 immeubles commerciaux, trois cents hôpitaux et centres médicaux, l’institut Pasteur de Téhéran, des dizaines d’écoles, une centaine de monuments historiques, des centres de désalinisation d’eau, plusieurs raffineries et dépôts de pétrole, ports et aéroports, navires et avions, industries pharmaceutiques, métallurgiques, etc., ont été détruits. Plus de 2 000 civils auraient à ce jour été tués, plusieurs milliers blessés et trois millions déplacés. Force est de constater que dans les faits, c’est l’Iran, sa population et son État qui sont visés, et pas uniquement les dignitaires du régime – Donald Trump a d’ailleurs affirmé qu’il cherchait à négocier avec des personnalités de ce même régime.

Contrairement aux attentes de Washington et de Tel-Aviv, le régime décapité ne s’est pas effondré car il s’agit d’un système institutionnalisé où la fonction et les institutions comptent bien plus que les personnes qui les occupent. D’autant que, tirant les leçons des bombardements israéliens puis américains de juin 2025 qui avaient tué plusieurs commandants des Gardiens de la révolution et d’autres responsables, les dirigeants avaient pris la précaution de nommer quatre substituts pour chaque responsable civil ou militaire. Ils seraient donc interchangeables.

Une guerre internationalisée, une population aux abois

Le régime islamique a rapidement régionalisé, voir internationalisé cette guerre asymétrique et pris le contrôle du détroit d’Ormouz, conduisant à la hausse des prix mondiaux des hydrocarbures et d’autres produits dérivés. Les missiles balistiques et les drones fabriqués en Iran garantissent la résilience d’un régime dictatorial qui a su, depuis les quatre dernières décennies, mobiliser les sciences occidentales tout en rejetant les principes démocratiques. Les 234 000 ingénieurs sortant des universités chaque année en Iran placent le pays au troisième rang mondial, loin devant la France par exemple.

Pendant ce temps, les Iraniens sont pris en étau entre deux « démocraties occidentales » qui les bombardent et un régime islamique qui continue à les réprimer. Les arrestations d’opposants n’ont jamais cessé, les exécutions sommaires non plus. Avec le contrôle du détroit d’Ormouz et la fabrication des missiles, le contrôle de la population fait partie des trois priorités sécuritaires du régime. À cette fin et pour « sécuriser » les rues, les dirigeants n’ont pas hésité à enrôler des enfants miliciens (bassidji) à partir de l’âge de douze ans. Ils les ont armés et autorisés à tirer sur la population, mais ces miliciens constituent en même temps des cibles faciles pour les missiles israéliens et américains.

Cette guerre a encore paupérisé une population sous sanctions depuis de nombreuses années, dont plus de la moitié vivait déjà sous le seuil de pauvreté. C’est notamment le cas des femmes, dont la plupart travaillaient pour le secteur informel de l’économie, et qui se retrouvent aujourd’hui privées de revenus alors que ce sont elles qui s’occupent en priorité de leurs enfants. Les inégalités socioéconomiques genrées rendent les femmes particulièrement vulnérables à la violence. Tandis que les hommes meurent en plus grand nombre pendant les conflits, les femmes meurent souvent de leurs causes indirectes, une fois le conflit terminé. Cette guerre comme toutes les autres fabrique une masculinité militarisée, devenue l’expression hégémonique d’une identité masculine liée à la domination, à « l’honneur » et à l’agression. Elle augmente la violence faite aux femmes, affaiblit davantage la société civile iranienne si vibrante lors du Mouvement femme, vie, liberté mais déjà affaiblie par les massacres de janvier 2026, et renforce le régime islamique et sa mainmise sur la société.

Un changement qui ne peut venir que de l’intérieur

Des dizaines de milliards de dollars ont été dépensés inutilement pour l’industrie nucléaire, aujourd’hui anéantie par des frappes, en lieu et place de programmes massifs dans des énergies renouvelables – et cela dans un pays qui compte 285 jours d’ensoleillement par an. Les revenus tirés de la vente de pétrole, dont l’Iran est demeuré un important exportateur en dépit des sanctions, ont été employés à financer l’armée et le programme nucléaire, et non le bien-être de la population.

Tandis que Donald Trump vient de menacer de « ramener les Iraniens à l’âge de pierre », plusieurs pays de la région alliés des États-Unis, dont l’Égypte, le Pakistan, l’Arabie saoudite et la Turquie, tentent d’endiguer l’escalade et de dessiner les contours d’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis, non par amour pour la paix ou pour la République islamique mais pour leur propre sécurité, et pour éviter leur effondrement économique.

Seule une paix durable garantissant l’intégrité territoriale de l’Iran est susceptible de garantir la stabilité de l’ensemble de la région et de renforcer la société civile iranienne, lui permettant ainsi de changer elle-même, à terme, le régime islamique, et d’arriver enfin à une situation où l’État serait au service de la population.

The Conversation

Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.04.2026 à 10:13

Les adolescentes, plus insatisfaites de leur corps que les garçons : ce que révèle une étude sur 300 000 données

Clotilde Napp, Directrice de Recherche CNRS, Université Paris Dauphine – PSL

La reconnaissance de l’égalité des genres ne suffit pas à contrer les stéréotypes associant les filles à leur apparence physique plutôt qu’à leurs compétences.
Texte intégral (1039 mots)

Les adolescentes sont significativement plus insatisfaites de leur corps que leurs homologues masculins. C’est ce que nous montrons dans une étude portant sur près de 300 000 adolescents dans 41 pays, publiée en mars 2026 dans la revue PLOS One. Cette plus grande insatisfaction corporelle est observée de façon quasiment systématique, quel que soit le pays d’origine, l’indice de masse corporelle, le milieu socioéconomique, la performance académique ou l’âge des adolescents.

Chez les adolescentes, l’insatisfaction corporelle est plus fortement associée à une moindre confiance en soi et à un bien-être réduit que chez les garçons, ce qui lui confère une place centrale dans leur vie. À l’échelle des pays, là où les filles se déclarent plus insatisfaites, on observe aussi des écarts de genre plus marqués en matière de dépression, de troubles alimentaires et de satisfaction de vie.


À lire aussi : Pourquoi à l’adolescence, les filles se sentent-elles moins bien que les garçons ?


Si l’insatisfaction corporelle des filles est presque toujours supérieure à celle des garçons, l’écart varie selon le contexte. De façon notable, il est plus important dans les pays plus développés, principalement en raison d’une insatisfaction des filles qui y est plus élevée. Ce phénomène, connu sous le nom de « paradoxe de l’égalité des genres », a déjà été observé pour la dépression ou le bien-être.

Nous montrons finalement que les stéréotypes associant les femmes à leur apparence physique plutôt qu’à leurs capacités sont eux aussi plus forts dans les pays développés et qu’ils sont reliés aux écarts d’insatisfaction corporelle entre les filles et les garçons : ces stéréotypes pourraient contribuer, au moins partiellement, à expliquer le paradoxe observé.

Pourquoi notre analyse est importante

L’insatisfaction corporelle est un facteur de risque bien documenté pour les troubles alimentaires, la dépression et la faible estime de soi. Les taux de troubles alimentaires chez les jeunes femmes sont plus de deux fois supérieurs à ceux des jeunes hommes, et ont considérablement augmenté ces vingt dernières années. Quantifier les différences d’insatisfaction corporelle, et mieux comprendre leurs origines est donc une question de santé publique majeure.

Contrairement à ce qu’on pourrait attendre, les pays les plus développés et les plus égalitaires sont ceux où les filles se sentent le plus mal dans leur corps. Le développement économique et la reconnaissance de l’égalité ne semblent pas suffire pour réduire ces écarts.

On connaît l’existence de stéréotypes sur l’apparence physique des femmes et leur impact possible sur l’insatisfaction corporelle. Par exemple, aux États-Unis, les parents recherchent sur Google « Ma fille est-elle en surpoids ? » deux fois plus souvent que « Mon fils est-il en surpoids ? » et « Ma fille est-elle laide ? » trois fois plus souvent que « Mon fils est-il laid ? »

Les stéréotypes sont durs à quantifier, mais nos analyses sur plus de 40 pays nous permettent de montrer le lien entre ces stéréotypes et les écarts d’insatisfaction corporelle.

Comment avons-nous procédé ?

Nous avons analysé deux grandes enquêtes internationales : PISA 2018, qui incluait un questionnaire de bien-être auprès de 70 000 élèves de 15 ans dans neuf pays, et HBSC 2018, conduite sous l’égide de l’OMS auprès de plus de 220 000 adolescents de 11 à 16 ans dans 41 pays. Pour mesurer l’insatisfaction corporelle, nous utilisons pour PISA un index construit à partir d’assertions telles que « Je ne me fais pas de souci pour mon poids » ou « J’apprécie mon corps » et pour HBSC le fait de se sentir « trop gros » ou « beaucoup trop gros ».

La convergence des résultats entre ces deux sources renforce la robustesse de nos conclusions.

Limites et perspectives

Notre approche est corrélationnelle et les associations que nous documentons, en particulier entre stéréotypes et insatisfaction corporelle, ne sont pas des preuves de causalité : les mécanismes restent à préciser, notamment par des approches qualitatives, et le rôle des réseaux sociaux serait intéressant à prendre en compte.

L’insatisfaction corporelle touche plus fortement les filles, au détriment de leur bien-être et de leur confiance en soi. Ces écarts sont reliés aux stéréotypes et plus marqués dans les pays développés, suggérant qu’ils ne diminueront pas spontanément avec le développement des sociétés.

La lutte contre ces inégalités peut passer par une sensibilisation au traitement inégal du corps des femmes dans la société, une moindre focalisation des médias sur leur apparence, la valorisation de modèles féminins reconnus pour leurs compétences, et plus généralement, une moindre essentialisation des femmes et des hommes.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Clotilde Napp ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.04.2026 à 10:10

En Espagne, des milliers de tonnes de fruits et légumes ne sont jamais récoltées et pourrissent dans les champs

Jaime Martínez Valderrama, Científico Titular, Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA - CSIC)

Emilio Guirado, Investigador en el Grupo de Desertificación y Geoecología, Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA - CSIC)

Fernando Tomás Maestre Gil, Professor of Environmental Science and Engineering, King Abdullah University of Science and Technology

Javier Martí Talavera, Investigador predoctoral en Geografía Física y Análisis Regional, Universidad de Alicante

Jorge Olcina Cantos, Catedrático de Análisis Geográfico Regional , Universidad de Alicante

Juanma Cintas, Técnico investigación, Estación Experimental de Zonas Áridas (EEZA - CSIC)

Des scientifiques estiment qu'entre 2018 et 2024, près d'un demi-million de tonnes de produits agricoles espagnols ont été écartés des circuits commerciaux.
Texte intégral (2641 mots)
Des courgettes abandonnées dans un champ faute de débouchés commerciaux : un exemple du gaspillage agricole qui mobilise pourtant de grandes quantités d’eau et d’intrants. Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Alors que l’Espagne figure parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique, une partie de l’eau mobilisée pour l’agriculture finit indirectement gaspillée avec des récoltes abandonnées faute de débouchés. Une étude met en lumière l’ampleur de ce phénomène largement sous-estimé.


L'Espagne est un pays éminemment aride, c'est-à-dire que ses conditions climatiques se caractérisent par un fort manque d'humidité des sols. Plus précisément, 67 % du territoire présente un indice d'aridité – le rapport entre les précipitations et l'évapotranspiration des plantes – inférieur à 0,65, ce qui correspond à des terres sèches ou à des zones arides. Dans ce contexte, la demande en ressources hydriques n'a cessé de croître au cours des cinquante dernières années.

Il s'agit de la principale cause de la pénurie d'eau, qui se trouve à l'origine de nombreux conflits liés à l'eau, et qui place l'Espagne parmi les pays les plus touchés par le stress hydrique (29e place sur 164). Mais cette pénurie n'est plus de caractère naturel : elle tient à l'écart entre l'offre disponible et la demande en eau douce. Le cadre institutionnel en vigueur (y compris les mécanismes de fixation des prix et les tarifs de distribution), les infrastructures et le facteur humain sont en cause.

Les nombreuses infrastructures destinées à capter, stocker et distribuer l'eau, ainsi que la modernisation des systèmes d'irrigation, s'inscrivent dans la logique selon laquelle, en Espagne, on ne gaspille pas une seule goutte d'eau. La part d'eau qui finit par rejoindre la mer est parfois perçue comme un gaspillage. Lors de chaque épisode de pluie intense, on regrette de ne pas disposer de davantage de réservoirs pour stocker toute cette eau.

Carte illustrant le stress hydrique dans les communautés autonomes d'Espagne, avec un code couleur
Carte du stress hydrique en Espagne. World Resources Institute, Aqueduct (2024), CC BY-SA

Des milliers de tonnes de fruits et légumes sans débouchés commerciaux

Cette image d'une eau précieuse et soigneusement économisée contraste avec les images incroyables de champs couverts de fruits et de légumes qui pourrissent au soleil. Les faibles prix de vente des producteurs, pratiqués à certaines périodes de l'année, font que les agriculteurs n'ont pas toujours intérêt à investir davantage de ressources dans la récolte. Ainsi, chaque année, après les efforts considérables que représentent l'irrigation, la fertilisation et l'entretien de milliers d'hectares de cultures, certains produits finaux n'entrent même pas dans les circuits commerciaux.

Nous avons estimé ce gaspillage pour la période 2018-2024, par type de culture et par communauté autonome, à partir des données recueillies tous les quinze jours par le Fonds espagnol de garantie agricole (FEGA) et des coefficients d'utilisation de l'eau et d'émission de CO2.

Au cours de cette période, 483 624 tonnes de surplus ont été écartées, ce qui équivaut à une empreinte hydrique de près de 36 hm3 (soit 36 millions de mètres cubes, ndlt) par an et à une empreinte carbone de 36 694 tonnes équivalent CO2 (t CO2-eq) par an. Ces rebuts ne sont pas tous directement envoyés à la décharge. Une partie des aliments jetés (32,9 %) est utilisée pour l'alimentation animale, une autre est donnée à des banques alimentaires (55,4 %) et, enfin, 11,7 % est détruite.

La tomate est la culture qui génère le plus grand volume de rebuts, suivie par l’orange et le kaki. En termes d’empreinte hydrique, la culture ayant le plus fort impact est la prune, avec 3 759 milliers de m³ par an. Viennent ensuite les kakis et les oranges. En ce qui concerne l’empreinte carbone annuelle, la tomate se distingue à nouveau nettement, atteignant 3 100 tonnes équivalent CO₂ par an. Le melon arrive deuxième (2 356 tonnes équivalent CO₂ par an), suivi de la nectarine (2 209 tonnes équivalent CO₂ par an).

À l’échelle régionale, le plus grand volume de rebuts est enregistré dans la région de Murcie, avec 20,2 kt par an, soit un total de 141,4 kt sur la période 2018-2024. Viennent ensuite l’Andalousie (17,9 kt par an et 125,9 kt cumulées) et la Communauté valencienne (16,7 kt par an et 119,6 kt).

En termes d’empreinte hydrique, le gaspillage le plus important est observé dans la Communauté valencienne, avec 8,78 hm³ par an et une empreinte hydrique totale de 61,5 hm³ sur l’ensemble de la période étudiée.

Tomates au rebut.
La tomate est la culture la plus touchée par les rebuts. Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Produire à grande échelle pour réduire les coûts

Les prix très bas expliquent que des récoltes parfaitement consommables soient parfois abandonnées dans les champs. Mais d’où viennent ces prix si faibles ? En grande partie de la logique d’efficacité économique. Pour rester compétitifs, les producteurs cherchent à réduire leurs coûts de production, ce qui les pousse à adopter des modèles de production à grande échelle, avec des conséquences sociales et environnementales importantes.

L’objectif est de produire de très grands volumes afin de faire baisser le prix à l'unité. Pour y parvenir, les coûts sont réduits partout où c’est possible – en particulier les dépenses de main-d’œuvre ou en contournant certaines obligations environnementales – afin de compenser les investissements nécessaires en technologies, infrastructures et intrants agricoles, qui permettent d’augmenter les rendements par exploitation.

Cette dynamique génère une spirale d’investissements, d’endettement, de surproduction et de baisse des prix qui finit par piéger les agriculteurs dans un système pervers, où seuls ceux disposant de la plus grande capacité financière parviennent à se maintenir.

Le rejet de récoltes parfaitement consommables n’est que le symptôme de ce modèle agricole qui favorise la concentration de la production entre un nombre toujours plus restreint d’acteurs et génère de nombreuses externalités négatives. Celles-ci sont finalement assumées par l’ensemble de la société — et non par ceux qui profitent de la production à grande échelle — comme on le voit, par exemple, avec la nécessité de construire des usines de dessalement après la surexploitation des eaux souterraines.

La partie émergée de l’iceberg

Les chiffres du Fonds espagnol agricole de garantie (FEGA) correspondent aux volumes ouvrant droit à une subvention (jusqu’à 5 % de la récolte) destinée à compenser ces prix trop bas. Au-delà de ce seuil, les volumes ne sont plus comptabilisés, même si les abandons de récoltes peuvent se poursuivre.

Une simple vérification permet de mesurer l’ampleur réelle du gaspillage. En mars 2024, la presse a ainsi rapporté l’abandon de 300 000 tonnes de citrons, soit 30 % de la récolte, dans la province d’Alicante. Or les données du FEGA indiquent que, pour toute l’année 2024 et pour l’ensemble de la Communauté valencienne, seules 132 tonnes auraient été comptabilisées comme rebuts.

Pastèques abandonnées.
Des pastèques abandonnées dans le Campo de Níjar, à Almería. L’aquifère sur lequel elles sont cultivées a été surexploité et l’intrusion d’eau de mer l’a rendu inutilisable. Pour continuer à irriguer, une immense usine de dessalement a été construite à Carboneras. Jaime Martínez Valderrama, CC BY-SA

Au vu de cet écart, du nombre d’articles de presse relatant des abandons et des images de champs où les fruits pourrissent, il apparaît clairement que ce type de gaspillage n’a rien d’exceptionnel. Il traduit au contraire un immense gâchis, difficilement acceptable dans un contexte de pénurie d’eau croissante. Alors même que se produisait le gaspillage massif de citrons évoqué plus haut, l’idée d’acheminer de l’eau par bateau jusqu’à Barcelone était mise sur la table face à la sécheresse persistante. La sécurité hydrique du pays est en jeu. Pourtant les règles du marché et l’« efficacité » économique invoquée en permanence continuent de conduire à un gaspillage considérable d’eau.

The Conversation

Jaime Martínez Valderrama a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Emilio Guirado a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Fernando Tomás Maestre Gil reçoit des financements de la King Abdullah University of Science and Technology.

Javier Martí Talavera a reçu des financements du projet ATLAS, financé par la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique (MITECO), dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (PRTR).

Jorge Olcina Cantos a reçu des financements de la Fondation Biodiversité du ministère de la Transition écologique et du Défi démographique pour la réalisation du projet Atlas de la désertification en Espagne, dans le cadre du programme européen pour la reprise et la résilience.

Juanma Cintas reçoit des financements du « Plan complémentaire de R+D+i dans le domaine de la biodiversité (PCBIO) », financé par l’Union européenne dans le cadre du Plan de relance, de transformation et de résilience (NextGenerationEU) et par le gouvernement d’Andalousie.

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04.04.2026 à 17:38

Grippe aviaire et autres zoonoses : une prévention plus durable grâce à l’agroécologie ?

Sophie Planchand, Docteure en épidémiologie animale, École Nationale Vétérinaire de Toulouse; Inrae

La grippe aviaire est une maladie meurtrière pour les volailles qui peut aussi se transmettre à l’humain. Développer les pratiques agroécologiques pourrait être une solution.
Texte intégral (2443 mots)

La majorité des maladies infectieuses retrouvées chez l’humain vient des animaux ; on parle de zoonoses. C’est par exemple le cas de l’influenza aviaire, ou grippe aviaire, responsable de nombreuses infections chez les oiseaux et de rares cas chez l’humain. Pour la filière avicole comme pour d’autres, repenser les modes de production grâce à l’agroécologie pourrait aider à prévenir les risques sanitaires. Une réflexion qui résonne avec l’approche « Une seule santé » (One health, en anglais) qui lie santé animale, humaine et environnementale.


D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 60 % des maladies infectieuses humaines ont une origine animale. Ce pourcentage monte à 75 % si on se focalise sur les trente dernières années. Ces maladies, causées par des pathogènes capables d’infecter les animaux et les êtres humains, sont qualifiées de zoonotiques ou de zoonoses.


À lire aussi : Qu’est-ce qu’une zoonose ?


On peut alors supposer qu’une gestion durable des maladies infectieuses animales contribuerait à réduire le risque de nouvelles maladies chez l’humain.

Les virus de l’influenza aviaire, enjeu majeur de santé animale

Entre 2000 et 2016, plus d’un quart des foyers majeurs de maladies infectieuses animales a été causé par des virus de l’influenza aviaire, plus communément appelée grippe aviaire. Ces virus représentent donc un enjeu majeur en santé animale ainsi qu’en santé publique, puisque 2723 infections humaines ont été recensées depuis 1997.

En Europe, on rapporte des infections chez les volailles et les oiseaux sauvages, tous les ans depuis 2016. En France, pays européen le plus touché, l’année 2021-2022 a été la plus meurtrière avec 19 millions de volailles abattues. Les mesures de gestion mises en place n’ont pas suffi à juguler ces crises et ont été particulièrement coûteuses (près d’un milliard d’euros en 2021-2022). De plus, certaines mesures ont soulevé des débats éthiques et ont été mal acceptées par la population.

Il est aujourd’hui nécessaire de rendre notre gestion des maladies infectieuses animales plus efficace et plus acceptable, d’un point de vue économique et social. En outre, notre gestion doit être plus durable. Nous allons dans cet article détailler comment mener une gestion durable en prenant l’exemple de la grippe aviaire.

La manière la plus durable de gérer une maladie infectieuse est la prévention, qui consiste à éviter l’infection des animaux. Elle s’opère à différents niveaux : à l’échelle de l’élevage, avec la biosécurité et la vaccination, et à l’échelle d’un territoire.

Prévenir la grippe aviaire grâce à la biosécurité

La biosécurité correspond aux mesures que l’on met en place pour limiter l’entrée et la sortie du virus d’un élevage, ainsi que sa circulation au sein de l’élevage. Par exemple, claustrer les volailles dans un bâtiment vise à réduire le risque qu’elles soient infectées par des oiseaux sauvages.

Cependant, les mesures de biosécurité ne sont pas toujours correctement appliquées, bien qu’elles soient obligatoires en France depuis 2016. Ce défaut d’observance peut s’expliquer par un manque de connaissances, qui peut être résolu par la mise en place de formations, ou par la difficulté logistique et/ou économique de mise en application des mesures de biosécurité. Par exemple, la claustration de volailles normalement élevées en plein air est difficile à mettre en place et se solde par une hausse de la mortalité. Cet exemple montre que la réglementation autour de la biosécurité doit le plus possible prendre en compte la diversité des élevages pour permettre une meilleure observance.

Avantages et limites de la vaccination préventive contre la grippe aviaire

Depuis 2023, une nouvelle stratégie de prévention a été autorisée en Europe : la vaccination. La France est aujourd’hui le seul pays européen à vacciner des volailles de manière préventive. L’objectif de la vaccination est de réduire le nombre de volailles infectées et de réduire leur contagiosité. Ainsi, elle limite la propagation du virus. On estime que la vaccination a permis de réduire de plus de 90 % le nombre d’élevages infectés sur l’année 2023-2024.

En revanche, cette stratégie présente aussi des limites. Tout d’abord, elle est associée à un risque de circulation silencieuse du virus. Étant donné que la vaccination diminue la mortalité et les signes cliniques, il est plus difficile de détecter l’infection sur des volailles vaccinées. Ce risque mène certains partenaires commerciaux à interdire l’achat de volailles françaises. Pour limiter la diffusion silencieuse du virus, des protocoles de surveillance ont été rendus obligatoires en France, mais ils restent néanmoins coûteux et chronophages.

Les campagnes de vaccination sont également très coûteuses, autour de 100 millions d’euros pour l’année 2023-2024. De plus, la part des frais à la charge des éleveuses et éleveurs a augmenté depuis 2023.

Autrement dit, bien que la vaccination soit une stratégie très efficace et prometteuse sur le plan épidémiologique, sa durabilité est questionnée. Il est donc nécessaire de compléter les mesures de biosécurité et de vaccination par une prévention au niveau du territoire.

Prévention de la grippe aviaire à l’échelle d’un territoire

Les élevages de canards sont réputés pour jouer un rôle clé dans la diffusion du virus à l’échelle d’un territoire. Réduire la densité des élevages de canards dans certaines zones clés serait donc un moyen de limiter la propagation du virus. L’objectif n’étant pas de supprimer des élevages de canards, il serait plus intéressant de travailler à la réduction de la densité d’élevages actifs, sachant qu’un élevage est défini comme actif lorsqu’il a des volailles vivantes à un temps donné.

Pour réduire la densité d’élevages actifs, on pourrait envisager de synchroniser les périodes de vide sanitaire de chaque élevage (période d’environ deux semaines destinée à nettoyer et désinfecter avant l’arrivée des prochaines volailles). Cette stratégie pourrait être appliquée en priorité au cours des périodes les plus à risque et dans les zones les plus denses.

Il serait également intéressant de faire des recommandations sur l’installation des nouveaux élevages, en favorisant des zones qui ne font pas partie de celles jugées à risque pour la grippe aviaire. Une distance minimale entre élevages pourrait également être établie, comme c’est le cas en Italie.

L’agroécologie, une solution durable aux défis sanitaires ?

Après avoir mené une thèse universitaire en épidémiologie animale, je suis arrivée au constat que la gestion durable des maladies infectieuses ne peut se faire sans une remise en question profonde de nos modes d’élevages.

L’augmentation des maladies zoonotiques s’explique en partie par la mutation de nos pratiques d’élevage. Les animaux sont de plus en plus élevés en bâtiment, ce qui favorise l’émergence et la diffusion d’agents pathogènes. Si cette intensification était adaptée après la seconde guerre mondiale, pour répondre à un besoin alimentaire de taille, elle n’est aujourd’hui plus justifiée : nous produisons plus que nous ne consommons. Par ailleurs, cette surproduction a aussi un coût environnemental et sanitaire. Par exemple, l’utilisation de pesticides est responsable d’une perte de biodiversité et est soupçonnée d’augmenter le risque de cancers.

Pour trouver une solution face aux limites de notre modèle actuel, deux visions s’affrontent : la vision techniciste et la vision agroécologique. La première défend que les progrès technologiques nous permettront de faire face aux défis tout en restant compétitifs, la seconde invite quant à elle à une remise en question profonde de notre façon de produire.

L’agroécologie a pour objectif de réduire l’utilisation d’intrants, comme les pesticides, tout en augmentant les externalités positives (maintien de la biodiversité, entretien des prairies, tourisme…). En pratique, l’agroécologie ne se traduit pas par un cahier des charges, mais par un ensemble de principes vers lesquels il faudrait tendre. Elle ne bannit en aucun cas l’usage d’outils technologiques, mais elle les considère comme des aides et non des solutions.

Elle répond aussi à un enjeu de justice sociale en cherchant à redonner de la place et de la reconnaissance à nos agricultrices et agriculteurs, qui sont aujourd’hui victimes d’une rémunération de moins en moins juste.

Des pistes pour convertir les élevages de volailles à l’agroécologie

L’agroécologie recommande une gestion intégrée de la santé, qui s’appuie sur trois piliers :

  • (1) mettre en place des mesures de prévention dans le milieu de vie et dans la conduite d’élevage,

  • (2) élever des animaux davantage résistants aux agents pathogènes et

  • (3) traiter les animaux malades avec une molécule adaptée et ciblée, là où certaines pratiques encouragent l’utilisation de molécules à large spectre sur l’intégralité des animaux.

En reprenant l’exemple de l’influenza aviaire, nous avons déjà montré comment développer une conduite d’élevage qui préviendrait les infections et la diffusion du virus (biosécurité, vaccination préventive et diminution de la densité régionale des élevages actifs), soit le premier pilier de la gestion intégrée. Concernant le troisième pilier, il n’existe actuellement aucun traitement pour les volailles infectées. Nous avons donc une marge de manœuvre sur le second pilier.

Il est important d’élever des volailles davantage résistantes, qui auront moins de risque d’être infectées et chez qui le virus de la grippe aviaire se multipliera moins. Depuis les années 1960, les volailles sont principalement sélectionnées pour leur capacité de production (augmentation de la ponte ou de la croissance). Cependant, la sélection de ces capacités de performance se fait souvent au détriment de celles de résistance aux agents pathogènes. Nous pourrions donc repenser la sélection génétique des volailles que nous élevons. Une autre façon de renforcer le système immunitaire de ces volailles serait de favoriser l’accès au plein air, à condition que le risque d’introduction du virus par les oiseaux sauvages ne soit pas trop élevé (éviter les périodes et zones à risque).

Bien que l’agroécologie soit un défi de taille, les crises peuvent être des opportunités de remise en question et d’éclairage sur les changements qui doivent être opérés. Fournir des efforts aujourd’hui sera un gain considérable pour demain.

The Conversation

Cette réflexion est le fruit du travail de thèse de Sophie Planchand. Ce travail a été mené dans le cadre de la « Chaire pour la santé aviaire et la biosécurité » hébergée par l’École nationale vétérinaire deToulouse et financée par le ministère français de l’agriculture, de l’Alimentation, de la souveraineté et de la forêt, Direction générale de l’alimentation.

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04.04.2026 à 17:35

Couper des arbres pour planter du cacao ? Une étude au Nigeria révèle les risques cachés de la déforestation pour les producteurs eux-mêmes

Olly Owen, Research Affiliate, Anthropology, University of Oxford

Zoe Brown, Doctoral Researcher in the Department of Biology., University of Oxford

Face à la flambée du prix du cacao, de nouvelles plantations s’étendent dans les zones forestières tropicales. Mais des recherches menées au Nigeria montrent que conserver des arbres peut être utile… et rentable.
Texte intégral (1429 mots)
Au Nigeria, dans l’État d’Ekiti, où ont été menées ces recherches, la majorité des cacaoyères sont de petites exploitations Narong Khueankaew/Shutterstock

Dans l’État d’Ekiti, au Nigeria, de nombreux producteurs de cacao continuent de cultiver leurs parcelles sous couvert forestier. Une pratique qui protège la biodiversité, régule la température des cultures et constitue un filet de sécurité économique.


Le prix de la plupart des tablettes de chocolat a augmenté dans le monde au cours de l’année écoulée, après la flambée des prix des fèves de cacao en 2024. Et, alors que les tarifs s’envolaient, de nombreux agriculteurs des pays tropicaux producteurs de cacao, dont le Nigeria, ont vu leurs profits augmenter.

Avec l’ouverture de nouvelles plantations de cacao à la lisière des zones forestières, des arbres sont souvent abattus pour planter davantage de cacaoyers. Cela accentue la déforestation dans les régions de forêts tropicales, riches en biodiversité, où est cultivée la majeure partie du cacao.

Or des études montrent que couper les arbres peut en réalité conduire, à long terme, à une production moindre de fèves, car les arbres protègent les cultures contre les ravageurs et apportent l’ombre indispensable aux cacaoyers.

Nos recherches menées dans l’État d’Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, ont exploré comment, quand et pourquoi des arbres sont conservés dans les plantations de cacao, ainsi que les bénéfices potentiels qu’ils représentent à la fois pour les agriculteurs et pour l’environnement.

Le cacao au Nigeria

En tant que quatrième producteur mondial de cacao, le Nigeria joue un rôle important dans l’approvisionnement mondial.

Bien que le pays ait vu se développer davantage de plantations de type industriel composées uniquement de cacaoyers et dépourvues d’arbres, son secteur cacaoyer a, dans une certaine mesure, échappé à la vague de déforestation observée dans d’autres pays producteurs. Cela s’explique en partie par le fait que, pendant de nombreuses années, la politique économique nigériane s’est concentrée sur le secteur pétrolier, tandis que peu d’investissements ont été consacrés à des politiques de « modernisation » du cacao — ces mêmes politiques qui ont provoqué d’importants dégâts et une forte déforestation dans d’autres pays producteurs, comme le Ghana.

Dans l’État d’Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, on estime que 57 % du cacao est encore cultivé dans de petites exploitations où la couverture arborée reste importante. Et pourtant, Ekiti a malgré tout perdu une part significative de sa couverture forestière au cours des deux dernières décennies, un tiers de cette déforestation étant lié à l’agriculture. Dans le cadre de nos recherches, nous avons voulu comprendre pourquoi certains agriculteurs choisissent de conserver des arbres et comment les systèmes de production existants pourraient être soutenus, alors même que les producteurs du monde entier tentent de répondre à une demande croissante.

L'importance de la biodiversité

Nous avons visité 15 exploitations et y avons constaté un niveau élevé de biodiversité. Nous avons ainsi recensé 42 espèces d’arbres différentes, dont beaucoup récemment plantées par les agriculteurs. Les arbres qui procurent le plus d’ombre dans ces plantations sont tous des espèces indigènes de forêt tropicale, notamment des bois tropicaux par ailleurs de plus en plus rares comme l’iroko (Milicia excelsa), l’oganwo (Khaya senegalensis), l’eku (Brachystegia eurycoma) et l’obeche (Triplochiton scleroxylon). Certaines de ces espèces sont devenues si rares au Nigeria que les plantations de cacao servent désormais de lieux de collecte de graines. Jusqu’à 26 espèces d’oiseaux ont également été observées sur un seul site.

La couverture arborée joue aussi un rôle économique dans la production. Parmi les 15 agriculteurs que nous avons interrogés, beaucoup valorisent les arbres d’ombrage pour leur capacité à maintenir les plants au frais. Le cacaoyer produit mal lorsqu’il fait trop chaud et, alors que le changement climatique menace l’avenir de nombreuses régions de culture, la régulation de la température va devenir de plus en plus importante. Les arbres constituent aussi une ressource récoltable : 11 des 15 agriculteurs considéraient les arbres comme une forme de sécurité financière directe, car la récolte de fruits et d’épices arboricoles représentait entre 2 % et 43 % de leur revenu annuel, tandis que le bois pouvait compter pour une part allant de 0 à 57 %.

Les revenus tirés des arbres représentaient au moins 20 % du revenu total des ménages pour la majorité des agriculteurs, et atteignaient dans certains cas près de 60 % des revenus. Les arbres servent donc de filet de sécurité lorsque les revenus du cacao deviennent insuffisants.

Le rôle des certificats de durabilité

La culture d’arbres n’est certes pas sans difficultés pour ces agriculteurs mais les espèces indigènes de forêt tropicale abritent généralement moins de ravageurs, notamment les mirides. Elles forment aussi des canopées plus hautes que les arbres fruitiers cultivés, ce qui limite les maladies fongiques.

La majorité des agriculteurs d’Ekiti conservent des arbres autres que les cacaoyers en raison de leur valeur. Ces choix reflètent un véritable équilibre : les avantages liés à l’ombre, au contrôle des ravageurs, aux revenus tirés des fruits et du bois, ainsi qu’à la régulation du climat peuvent compenser d’éventuelles pertes à court terme de production de cacao.

Les efforts visant à limiter la déforestation et à soutenir une production de cacao durable doivent tenir compte des arbitrages auxquels les agriculteurs sont confrontés. C’est d’autant plus important que les forêts du Nigeria sont très riches en biodiversité et que le pays est particulièrement vulnérable au changement climatique.

Les dispositifs de certification de durabilité, comme celui mis en place par la Rainforest Alliance, pourraient être étendus afin de mettre davantage en valeur les fèves de cacao issues d’exploitations qui utilisent des méthodes durables protégeant le climat, notamment en conservant des arbres dans leurs plantations. Cela pourrait contribuer à préserver les forêts tropicales riches en biodiversité tout en aidant les producteurs de cacao à vivre de leur activité.

Compte tenu de la demande mondiale de cacao, cet enjeu est crucial pour construire un avenir durable.

The Conversation

Olly Owen a reçu un financement du John Fell Fund de l’université d’Oxford et fournit bénévolement des conseils techniques à la Commission forestière de l’État d’Ekiti.

Zoe Brown a reçu des financements du Tropical Agriculture Asssociation Fund.

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