17.07.2026 à 10:57
Jamie Lewis, Lecturer in sociology, Cardiff University
Andy Bartlett, Research Associate in Sociology, University of Sheffield

Les Bigfooters ne sont pas seulement des amateurs de légendes. Deux sociologues qui ont étudié cette communauté expliquent qu’constitue offre un laboratoire fascinant pour comprendre comment se construisent la crédibilité, l’expertise et les frontières entre science et croyance.
C’est l’image qui a donné naissance à une icône de la culture populaire. En 1967, dans une forêt du nord de la Californie, une créature de plus de deux mètres de haut, couverte d’une épaisse fourrure noire, ressemblant à un grand singe et marchant debout, est filmée. À un moment, elle se retourne et fixe la caméra. Cette séquence a été reproduite à l’infini dans la culture populaire – au point d’inspirer un emoji. Mais que montre-t-elle vraiment ? Un canular ? Un ours ? Ou la preuve de l’existence d’une mystérieuse espèce connue sous le nom de Bigfoot ?
Ce film a été analysé et réanalysé à d’innombrables reprises. Si la plupart des observateurs estiment aujourd’hui qu’il s’agit d’un canular, certains soutiennent qu’il n’a jamais été définitivement réfuté. Fascinés par cette énigme, des passionnés, surnommés les « Bigfooters », sillonnent les forêts de l’État de Washington, de Californie, de l’Oregon, de l’Ohio, de la Floride et d’ailleurs, à la recherche de la moindre trace de cette créature légendaire.
Mais pourquoi ? C’est la question que se sont posée les sociologues Jamie Lewis et Andrew Bartlett. Ils voulaient comprendre ce qui pousse cette communauté à consacrer autant de temps, d’énergie et d’argent à la recherche d’une créature dont l’existence est, au mieux, hautement improbable. Pendant les confinements liés au Covid, Lewis a mené des entretiens avec plus de 130 « Bigfooters » – ainsi qu’avec quelques universitaires – pour recueillir leurs points de vue, leurs expériences et leurs pratiques. Ce travail a abouti à leur récent ouvrage, Bigfooters and Scientific Inquiry : on the Borderlands of Legitimate Science (« Bigfooters et enquête scientifique : aux frontières de la science légitime », non traduit).
Ils reviennent ici sur cette enquête menée au cœur d’un phénomène aussi fascinant qu’insaisissable.
Lewis : Tout a commencé lorsque je regardais Discovery Channel ou Animal Planet et que j’ai vu la bande-annonce de l’émission Finding Bigfoot. Je voulais comprendre pourquoi un tel programme était diffusé sur une chaîne qui, à l’époque du moins, avait la réputation de proposer des documentaires sérieux et rigoureux sur la nature. Au départ, nous pensions simplement analyser ces émissions de télévision, mais cela nous a vite semblé insuffisant. C’était pendant les confinements liés au Covid ; ma femme était enceinte et alitée à cause de fortes nausées. Il fallait bien que j’occupe mon temps.
Bartlett : Lorsque Jamie et moi partagions un bureau à Cardiff, j’ai travaillé sur une étude sociologique consacrée aux physiciens marginaux. Il s’agit de personnes qui, le plus souvent en dehors des institutions universitaires, cherchent malgré tout à faire de la science. Je les ai interviewées, j’ai assisté à leurs conférences. De là, il n’y avait finalement qu’un pas vers le Bigfoot. Mais c’est l’intérêt de Jamie pour le sujet qui m’a véritablement amené à travailler sur ce terrain.
Lewis : Il est très difficile d’en estimer la taille. On distingue généralement deux grands courants. D’un côté, les apers, qui pensent que Bigfoot est simplement un primate encore inconnu de la science. De l’autre, ceux que leurs détracteurs appellent les woo-woos, convaincus que Bigfoot est une sorte de voyageur interdimensionnel, voire une forme de vie extraterrestre. Au total, on parle de plusieurs milliers de personnes. Mais parmi elles, seules quelques centaines sont véritablement investies dans cette quête, et je pense en avoir interrogé au moins la moitié.
Leurs idées trouvent aussi un écho plus large. Une enquête YouGov, réalisée en novembre 2025, indiquait qu’environ un quart des Américains pensent que Bigfoot existe, ou estiment au moins que son existence est probable.
Lewis : Oui, je pense qu’ils craignaient surtout d’être caricaturés. On me demandait souvent : « Est-ce que vous croyez au Bigfoot ? » Andy et moi avions convenu d’une réponse commune : selon la science institutionnelle, il n’existe absolument aucune preuve convaincante de l’existence de Bigfoot. Nous n’avons donc aucune raison de remettre en cause ce consensus. En revanche, en tant que sociologues, ce qui existe bel et bien, c’est une ou plusieurs communautés de passionnés du Bigfoot. Et c’est cela qui nous intéresse.
Bartlett : D’ailleurs, après la publication du livre, quelques personnes ont réagi à la manière dont nous avions formulé cette idée. Sur la quatrième de couverture, nous écrivons en substance que « Bigfoot existe, sinon comme créature biologique réelle, du moins comme objet autour duquel des centaines de personnes organisent leur vie ». Certains y ont vu une forme de mépris à leur égard. Ce n’était absolument pas notre intention.
Lewis : La communauté est très majoritairement composée d’hommes blancs, vivant en milieu rural et issus des classes populaires – souvent d’anciens militaires. Je pense que le nombre de femmes intéressées par le Bigfoot augmente, mais l’image dominante reste celle du « chasseur viril qui s’aventure dans la forêt en pleine nuit ».
Bartlett : Aux États-Unis, il y a tout simplement beaucoup d’anciens militaires dans la population. Mais je pense aussi que cela tient à la manière dont ces personnes souhaitent se présenter. Lorsqu’on s’appuie sur des témoignages, il faut apparaître comme un témoin crédible. Pouvoir dire : « J’ai servi dans l’armée » ou « J’étais militaire » renforce cette crédibilité. Cela suggère au moins qu’on n’est pas du genre à prendre un élan pour un monstre.
Lewis : Certains étaient extrêmement éloquents, ce qui m’a un peu surpris. C’est sans doute le reflet de mes propres préjugés. J’ai aussi été frappé par leur ouverture : je m’attendais à ce qu’ils refusent de me parler de leurs prétendues rencontres avec Bigfoot. Or, un bon nombre l’ont fait. Beaucoup souhaitaient même être cités nommément dans le livre. J’ai également été surpris par la quantité de données empiriques qu’ils recueillent, ainsi que par les efforts qu’ils déploient pour les analyser et leur donner un sens. Enfin, ils étaient tout à fait capables de reconnaître qu’une piste relevait de la supercherie ou du canular. Je pensais qu’ils chercheraient coûte que coûte à défendre des preuves fragiles.
Bartlett : Nous reproduisons plusieurs témoignages de ce type dans le livre. Des personnes disent par exemple : « Pendant des années, je me suis laissé tromper par ces empreintes. Je les croyais authentiques, puis j’ai découvert de nouveaux éléments qui m’ont fait changer d’avis. » Cela m’a surpris, moi aussi.
Bartlett : Dans la recherche institutionnelle, on travaille pour obtenir des financements, publier dans des revues de qualité et faire progresser ses travaux au sein d’une communauté scientifique. Si l’on souhaite associer son nom à une idée, cela passe par des articles évalués par les pairs et par le travail mené avec des doctorants qui poursuivront ensuite leurs recherches dans d’autres laboratoires. Chez les Bigfooters, en revanche, on trouve surtout des livres autoédités, des conférences consacrées au Bigfoot, des chaînes YouTube, des podcasts et d’autres formats du même genre. Or, ce ne sont pas forcément des moyens fiables de produire et de mettre à l’épreuve des connaissances. C’est l’un des aspects qui distinguent le plus clairement le Bigfooting de la science académique.
Ce qui était intéressant, lorsque j’étudiais les physiciens marginaux, c’était d’identifier ce qui les éloignait, de manière récurrente, de la pratique scientifique. Le point commun était une forme d’individualisme : l’idée qu’une personne seule peut recueillir et évaluer des preuves de façon totalement indépendante de toute communauté. Les physiciens que j’ai rencontrés considéraient souvent que le consensus scientifique était une menace. Or, dans les faits, le consensus, la continuité des travaux et le fonctionnement collectif constituent le socle même de la science.
Lewis : Les témoignages. Sans les récits de personnes affirmant avoir vu Bigfoot, le phénomène des Bigfooters n’existerait tout simplement pas. Une grande partie de leur activité consiste à recueillir ces témoignages et à tenter de leur donner un sens. Ils comprennent mal pourquoi ces récits ont si peu de valeur aux yeux de la science institutionnelle. Ils font souvent le parallèle avec la justice, où un témoignage peut, à lui seul, conduire à une condamnation extrêmement lourde, voire à la peine de mort dans certains pays. Ils ne voient donc pas pourquoi les témoignages sont considérés comme des preuves aussi faibles en science.
Au-delà des témoignages, les empreintes de pas constituent sans doute l’indice matériel le plus célèbre et le plus fréquemment invoqué.
Bartlett : Si les empreintes occupent une place aussi importante, c’est notamment en raison de l’héritage des recherches sur le yéti et des empreintes qui lui étaient attribuées. À une époque, ces indices avaient paru suffisamment convaincants pour amener certains scientifiques à penser qu’il existait effectivement quelque chose d’inconnu dans l’Himalaya. Par ailleurs, les deux principaux universitaires qui ont défendu l’hypothèse du Bigfoot, le regretté Grover Krantz à partir des années 1970, puis Jeffrey Meldrum dans les années 1990, ont eux aussi été persuadés par les empreintes.
Lewis : Aujourd’hui, les Bigfooters utilisent également des pièges photographiques, des enregistreurs audio, voire des analyses ADN sur des poils ou d’autres échantillons. Ils enregistrent des sons inhabituels et obtiennent souvent des images floues. Certains pensent que Bigfoot communique grâce aux infrasons, même si cette hypothèse est loin de faire l’unanimité au sein de la communauté. On assiste donc à une diversification des types de preuves recherchées.
Bartlett : Les Bigfooters se rendent en forêt, enregistrent un son, par exemple, puis le comparent à des bases de données de chants d’oiseaux et de cris d’autres animaux. Il arrive qu’ils ne trouvent aucune correspondance. Si ce n’est ni une voiture, ni une personne, ni un ours, ni un élan, alors ils estiment qu’il reste une possibilité : Bigfoot. Le raisonnement est, dans une certaine mesure, le même pour les images.
Lewis : Elle leur permet de ménager une place pour Bigfoot. Si un son ou une image ne peut être attribué à autre chose, alors, se demandent-ils, qu’est-ce que cela pourrait être ? Ils partent d’une absence d’explication pour en déduire une présence. À leurs yeux, c’est un raisonnement scientifique. Ce qui est intéressant, c’est que les Bigfooters invoquent souvent d’autres créatures légendaires pour renforcer l’hypothèse du Bigfoot. Il y a une phrase que j’entends régulièrement : « It ain’t no unicorn » (« En tout cas, ce n’était pas une licorne. »).
Lewis : Les figures les plus respectées sont généralement celles qui ont un lien avec le monde universitaire. Andy a déjà évoqué Jeff Meldrum. Il est malheureusement décédé très récemment, mais il incarnait, pour les Bigfooters, un pont avec la recherche académique contemporaine. Lors des conférences, si Jeff Meldrum intervenait, il était systématiquement programmé en dernier, comme tête d’affiche. Les personnalités de télévision, comme les animateurs de Finding Bigfoot ou d’Expedition Bigfoot, font également partie de cette catégorie de premier plan. En dessous, on trouve différents groupes plus ou moins influents, dont la Bigfoot Field Researchers Organization, qui est probablement l’organisation la plus connue.
Lewis : Avant de commencer cette recherche, en lisant des ouvrages et en discutant avec d’autres personnes, j’avais l’impression que les Bigfooters étaient hostiles à la science. Ce n’est pas ce que nous avons constaté. Dans notre livre, nous soutenons qu’ils ne sont pas anti-science. J’irais même jusqu’à dire que beaucoup d’entre eux sont favorables à la science, mais se méfient des institutions scientifiques. À mon sens, le monde universitaire gagnerait à les considérer comme une forme de science citoyenne. Leur activité peut constituer une porte d’entrée intéressante pour mieux connaître son environnement local.
Par exemple, grâce à un piège photographique, ils ont observé un animal – je crois qu’il s’agissait d’une martre des pins – qui n’était pas censé être présent dans cette région. Ils accumulent donc une grande quantité de données. Ils ne sont pas irrationnels. Leur démarche est différente de celle des chasseurs de fantômes, car elle ne suppose pas l’existence d’un phénomène entièrement surnaturel. L’hypothèse est simplement qu’un animal inconnu de la science vivrait quelque part. C’est très improbable, certes, mais pas impossible. En revanche, ce qui leur manque, c’est la discipline propre à la recherche académique : n’importe qui peut se déclarer Bigfooter.
Lewis : Est-ce que je me suis parfois laissé emporter par le récit ? Bien sûr. Un peu comme lorsqu’on regarde un film. Si vous êtes plongé dans le noir devant un film d’horreur, vous continuez à y penser pendant un moment avant de reprendre vos esprits. Il m’est souvent arrivé d’aller me coucher encore électrisé par ce que je venais d’entendre, en me disant : « Je ne sais pas ce que c’était, mais quelle histoire ! » Au fond, c’étaient d’excellents récits. Avec le temps, j’ai appris à faire la distinction entre l’entretien lui-même et ce que j’en pensais ensuite.
Lewis : Beaucoup de Bigfooters commencent leur récit par des précautions du type : « Mon père ne croit pas au Bigfoot » ou « J’ai passé des années à remettre en question ce que j’avais vu. » Ils cherchent ainsi à se présenter comme des personnes rationnelles et raisonnables. Cela créait une forme de proximité entre eux et moi. Et, au fond, je pense que je ferais probablement la même chose.
Bartlett : Si je rencontrais Bigfoot, je mobiliserais sans doute tous les procédés qui permettent de convaincre que l’on est une personne crédible, lucide et rationnelle – exactement comme le font les témoins que nous avons étudiés. Je m’attendrais à ce que personne ne me croie. J’insisterais donc sur le fait que je mets en jeu ma crédibilité d’universitaire. En plus de décrire la rencontre elle-même, j’utiliserais tous ces ressorts rhétoriques auxquels les Bigfooters ont recours pour tenter de convaincre leur auditoire.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
17.07.2026 à 10:56
Adam Taylor, Professor of Anatomy, Lancaster University
Contrairement aux apparences, nous ne respirons presque jamais de façon égale par nos deux narines. Cette alternance, orchestrée par le cerveau, est indispensable au bon fonctionnement du nez, même si certaines maladies ou allergies peuvent la perturber.
L’un des aspects les plus pénibles d’un rhume ou des allergies saisonnières est d’avoir le nez bouché. Respirer par les narines devient alors difficile, voire impossible.
Mais même lorsque vous n’êtes pas malade, vous avez peut-être remarqué qu’en inspirant profondément, une seule de vos narines semble vraiment laisser passer l’air. Pas d’inquiétude : avant de croire que vous êtes en train de tomber malade, sachez qu’il s’agit en réalité d’un phénomène tout à fait normal de votre organisme.
Plusieurs fois par jour, sans même que nous nous en rendions compte, nos narines alternent naturellement : l’une laisse passer davantage d’air que l’autre. Ce phénomène, appelé cycle nasal, joue un rôle essentiel dans le bon fonctionnement de notre nez.
Lorsque nous sommes éveillés, cette alternance peut se produire toutes les deux heures environ. Elle est moins fréquente pendant le sommeil, car notre respiration ralentit et le volume d’air que nous inspirons et expirons diminue.
Le cycle nasal repose sur deux phases principales : la congestion et la décongestion. Pendant la phase de congestion, le flux d’air diminue dans une narine, tandis que l’autre est décongestionnée, ce qui permet à davantage d’air d’y circuler. Mais cette narine « dominante » finit par se fatiguer : le passage continu de l’air l’assèche et l’expose davantage aux agents pathogènes. C’est précisément pour cette raison que les rôles des deux narines s’inversent régulièrement.
Cette alternance est entièrement automatique. Elle est régulée de manière inconsciente par l’hypothalamus, une région du cerveau. Certaines personnes ne présentent toutefois pas de cycle nasal, notamment celles souffrant d’un trouble de l’hypothalamus. Des travaux suggèrent également que la narine gauche est plus souvent dominante, en particulier chez les droitiers.
Des études sur la respiration nasale suggèrent aussi que lorsque la narine droite est dominante, l’organisme se trouverait dans un état de vigilance ou de stress. À l’inverse, lorsque la narine gauche prend le relais, le corps tendrait à être dans un état plus détendu.
Le cycle nasal remplit plusieurs fonctions essentielles.
La première est de protéger la muqueuse du nez et l’ensemble des voies respiratoires. Chaque jour, au moins 12 000 litres d’air traversent le nez, qui constitue ainsi une première ligne de défense contre les agents pathogènes. L’alternance entre les deux narines limite les risques de lésions et permet aux tissus nasaux de conserver toute leur efficacité pour se défendre contre les microbes.
Le nez a également besoin de temps pour se reposer et se réparer. L’air qui y circule assèche progressivement les muqueuses. Sans ces périodes de récupération, les tissus seraient plus vulnérables aux infections et à l’inflammation. La phase de congestion s’accompagne également d’une augmentation du flux sanguin dans les vaisseaux du nez. Cet afflux de sang permet de maintenir les muqueuses bien hydratées, favorisant ainsi leur réparation et leur régénération. Il contribue aussi à réchauffer et humidifier l’air lorsqu’il traverse la narine.
De nombreux facteurs peuvent perturber le fonctionnement normal du cycle nasal. Les infections respiratoires, comme le rhume ou la grippe, entraînent une augmentation de la production de mucus, ce qui gêne l’alternance naturelle entre les deux narines.
Les allergènes, comme le pollen ou les acariens, peuvent également provoquer une forte inflammation des tissus du nez, perturbant à leur tour le bon déroulement du cycle nasal. Certains médicaments, notamment ceux prescrits contre l’hypertension, peuvent également irriter la muqueuse nasale. En effet, ils agissent sur les vaisseaux sanguins dans tout l’organisme, y compris ceux du nez.
L’utilisation excessive de décongestionnants nasaux (plus de cinq jours d’affilée) peut provoquer une rhinite médicamenteuse, une forme de congestion causée par ces médicaments eux-mêmes. Le gonflement brutal des tissus nasaux perturbe alors le fonctionnement normal du cycle nasal.
Chez d’autres personnes, ce sont des anomalies anatomiques qui perturbent le cycle nasal. Les polypes nasaux, présents chez environ 4 % de la population, sont des excroissances de la muqueuse qui se développent généralement dans les deux narines. Ils réduisent le passage de l’air, ce qui rend le cycle nasal moins efficace et donne l’impression que les deux narines sont en permanence bouchées.
Une déviation de la cloison nasale – lorsque la paroi de cartilage et d’os qui sépare les deux narines n’est pas centrée – peut également provoquer une sensation persistante de nez bouché. Dans certains cas, une intervention chirurgicale est nécessaire pour améliorer la respiration et la qualité du sommeil.
Même des facteurs aussi simples que le fait de s’allonger ou de s’avachir peuvent influencer le cycle nasal. En position allongée, le sang afflue davantage vers les tissus du nez. Sous l’effet de la gravité, le contenu des sinus se déplace également vers la narine la plus proche de l’oreiller. Celle-ci peut alors se boucher, ce qui rend la respiration plus difficile et perturbe le fonctionnement normal du cycle nasal.
Si vous avez le nez bouché, les infections respiratoires, comme le rhume ou la grippe, sont le plus souvent en cause. La congestion peut mettre jusqu’à deux semaines à disparaître. En cas de sinusite, c’est-à-dire d’infection des sinus, les symptômes peuvent persister jusqu’à quatre semaines.
Les allergies au pollen sont elles aussi une cause fréquente de perturbation du cycle nasal. Les symptômes peuvent durer plusieurs semaines, selon l’allergène en cause. Pendant la saison des pollens, la prise régulière d’antihistaminiques peut contribuer à soulager les symptômes et à réduire la congestion.
En revanche, si une narine reste bouchée de façon persistante pendant plus de deux semaines, il est préférable de consulter un médecin, surtout si vous présentez un écoulement nasal inhabituel ou des sécrétions dont l’aspect vous semble anormal.
Adam Taylor ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.07.2026 à 17:18
Denis Machon, Professeur, INSA Lyon – Université de Lyon

Il faut le croire pour le voir : voilà ce qui a conduit des scientifiques renommés à percevoir des rayons émis qui finalement n’existaient pas. L’affaire des rayons N illustre l’un des plus grands égarements collectifs de l’histoire de la physique, et rappelle pourquoi la science reste la meilleure protection contre ses propres illusions. Cette affaire constitue un exemple marquant de bavure scientifique.
En 1903, le professeur Blondlot, scientifique de premier plan, professeur à l’université de Nancy, membre de l’Académie des sciences reconnu pour son travail expérimental, publie une série d’articles dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences sur la mise en évidence des rayons N (pour Nancy). Cette annonce s’inscrit dans une course à la découverte de nouveaux types de rayonnement. En 1895, les rayons X ont été mis en évidence par le physicien allemand Whilelm Röntgen (qui sera récompensé par le prix Nobel de physique) et en 1896, Becquerel découvre la radioactivité qui sera étudiée et comprise par Pierre et Marie Curie. Ces trois découvreurs se verront attribuer le prix Nobel de physique en 1903.
Ces fameux Rayons N seraient émis lors d’une décharge d’une lampe électrique utilisant un bâtonnet céramique incandescent au lieu d’un filament métallique. Cette lampe développée par Walther Nernst est un dispositif innovant à cette époque. Blondlot affirmait que, lorsque les rayons N issus de la lampe atteignaient un écran faiblement éclairé, celui-ci devenait légèrement plus brillant. Cette variation était extrêmement subtile, proche du seuil de perception visuelle, et nécessitait un observateur expérimenté. Blondlot pensait ainsi pouvoir suivre la propagation, la réfraction et la diffraction de ces rayons, en s’inspirant des méthodes de l’optique classique.
En optique, lorsque l’on veut étudier un rayonnement complexe, on le décompose à l’aide d’un prisme. Par exemple, quand la lumière blanche passe au travers d’un prisme en verre, elle se décompose en une multitude de couleurs (longueurs d’onde) visibles. C’est la superposition de cet ensemble qui donne la lumière blanche.
Dans le cas des rayonnements observés par le Pr. Blondlot, l’étude des rayons N nécessite un prisme en aluminium que l’on place sur le trajet entre la lampe et l’observateur. Au début du XXe siècle, les scientifiques n’avaient pas encore à leur disposition des capteurs perfectionnés. Leur meilleur détecteur était… leur œil et cela nécessitait de travailler dans une quasi-obscurité. À cette époque, il s’agissait d’une pratique tout à fait acceptable. Néanmoins, pour répondre aux critiques de ce protocole à la suite de la publication des premiers résultats, des plaques photographiques ont ensuite été utilisées pour capter les Rayons N.
Malgré la fébrilité entourant cette découverte, une polémique entre les scientifiques français et anglais enfle (exacerbée par une rivalité scientifique nationale) puisque de nombreuses équipes de recherche anglo-saxonnes et allemandes ne parviennent pas à reproduire les observations des rayons N alors que des expériences de confirmation sont rapportées dans plus de 300 publications impliquant 100 coauteurs.
En février 1904, la revue Nature consacre un éditorial discutant des expériences de Blondlot. Si la découverte est présentée avec sérieux, le texte souligne déjà le caractère inhabituel et délicat des observations, reposant sur de faibles variations de luminosité perçues à l’œil relayant ainsi certaines critiques issues de la communauté scientifique internationale.
Sans rejeter les résultats, la revue insiste sur la nécessité de confirmations indépendantes. Ainsi, Nature soutient la démarche indépendante du physicien américain Robert W. Wood, spécialiste de l’optique, curieux du phénomène qui se rend au laboratoire du professeur Blondlot pour étudier le protocole expérimental.
Il étudie sur place le protocole expérimental et comprend rapidement que l’observation à l’œil nu est très subjective et l’utilisation des plaques photographiques par l’équipe nancéienne pour apporter des preuves objectives de l’existence des rayons N n’est pas convaincante. En effet, Wood pressent que, la durée d’exposition étant critique, l’expérimentateur peut être tenté de surexposer la plaque, même inconsciemment. Il décide alors de mettre en place une variation dans l’expérience : lors des expériences dans la quasi-obscurité, il retire de temps à autre le prisme, élément majeur de l’expérience, à l’insu du Pr. Blondlot et de ses assistants. Ces derniers continuent pourtant d’observer les Rayons N.
En proposant cette méthodologie, Wood est précurseur dans l’utilisation de l’expérience « en aveugle » en physique expérimentale. Cette méthode consiste à mener une expérience dans deux configurations : une qui est censée donner un résultat positif et une autre un résultat négatif. Un observateur met en place une des deux configurations tandis que l’expérimentateur ignore le résultat qui doit être attendu. Ce protocole élimine les biais liés à la personne menant l’expérience, en particulier quand celle-ci souhaite voir des résultats positifs.
Wood conclut qu’il s’agit d’un phénomène d’autopersuasion que de simples expériences en aveugle auraient permis de mettre en évidence. L e rapport d’expérience qu’il produit dans la revue Nature à la suite de sa visite signe la fin de l’aventure des rayons N. Ainsi, pendant trois ans, un ensemble de scientifiques (de domaines différents : physiciens, biologistes, médecins) reconnus pour leurs qualités d’expérimentateurs ont perçu, à tort, les effets des rayons N. Environ 300 publications produites par une centaine de scientifiques ont documenté les propriétés de ces rayons inexistants. Il s’agit d’un cas d’hallucination, d’autoconfirmation collective, chacun alimentant la croyance portée par un enthousiasme scientifique débordant.
De cet épisode, nous pouvons retirer au moins deux leçons pour mener objectivement ou analyser des investigations scientifiques. Tout d’abord, la nécessité de prendre conscience du contexte ; une découverte, publiée dans la précipitation, surtout si elle se place dans le développement d’un nouveau champ scientifique, doit être reçue avec circonspection. En particulier, des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves plus qu’ordinaires (au-delà de l’affirmation « je les vois » dans le cas traité ici). Deuxièmement, une adaptation simple du protocole expérimental telle qu’une expérience en aveugle permet souvent de conclure à l’existence ou non d’un phénomène.
Cet exemple du début du XXe siècle peut toujours nous éclairer sur notre présent. En effet, les attaques contre la science et ses institutions sont de plus en plus nombreuses, présentant les résultats issus de la démarche scientifique comme une opinion. Or, cette démarche est la plus sûre pour comprendre les mécanismes naturels. Elle permet de s’affranchir des a priori, des observations évidentes et même des scientifiques qui s’égarent.
Gardons tout de même en tête que la science, bien que construite sur la rationalité et la démonstration rigoureuse, est menée par des personnes influencées par leurs émotions. Oublier un temps la démarche scientifique peut conduire à des bavures scientifiques. Néanmoins, le processus de la démarche scientifique permet de corriger ces dérives inconscientes. Il faut bien distinguer ces égarements méthodologiques passagers des erreurs classiques de l’investigation scientifique. Ainsi, l’hypothèse largement acceptée de l’existence de l’éther comme support de propagation de la lumière s’est avérée inexacte. Cela fait partie intégrante de la démarche scientifique et est bénéfique dans la construction de la science. À l’autre bout du spectre, on trouve les fraudes scientifiques, de plus en plus nombreuses (par exemple Jan Hendrik Schön a délibérément fabriqué des données dans le cadre de ses recherches en nanoélectronique constituant ainsi un cas de fraude scientifique). Une bavure scientifique n’est pas une fraude, mais peut advenir lorsque les émotions prennent temporairement le pas sur la méthode.
Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.07.2026 à 17:13
Stéphanie Tchiombiano, Maitresse de conférence associée dans le département de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marie-Paule Kieny, retired
On associe souvent l’Organisation mondiale de la Santé à la gestion des grandes épidémies mondiales : Ebola, hantavirus Andes, Covid-19, etc. Pourtant, son action influence chaque jour la santé des Français, bien au-delà de la surveillance des seuls virus : elle a des effets dans des domaines aussi variés que la sécurité des médicaments, la qualité de l’air, ou les recommandations médicales, pour n’en citer que quelques-uns. Une coopération internationale largement invisible, mais essentielle au fonctionnement de notre système de santé.
Le mandat de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) est universel : « permettre à tous les peuples d’atteindre le niveau de santé le plus élevé possible ».
Souvent réduite, dans le débat public, à une bureaucratie onusienne, à la gestion des pandémies ou à l’assistance aux pays à revenu faible, l’OMS est en réalité une infrastructure qui permet aux systèmes de santé nationaux, y compris celui de la France, de fonctionner plus efficacement. Et ce, de façon invisible.
Certes, l’OMS est loin d’être parfaite, et son mandat n’est pas de pallier les manquements des États. Elle organise cependant les conditions minimales de coopération sans lesquelles les souverainetés sanitaires nationales deviennent largement inefficaces.
La pandémie de Covid-19 a rappelé une réalité que l’on a trop souvent tendance à ignorer : la souveraineté sanitaire des États ne signifie pas que ces derniers disposent d’une autonomie complète. Dans un monde interdépendant, ladite autonomie dépend de la capacité des différents gouvernements à coopérer efficacement les uns avec les autres.
En effet, aucun pays, même doté d’importantes ressources scientifiques ou financières, ne peut assurer seul certaines fonctions désormais essentielles, telles que la surveillance mondiale des maladies, la mise en circulation rapide des données sanitaires, l’harmonisation des pratiques médicales ou la coordination des réponses aux crises.
La première utilité de l’OMS réside dans sa capacité à organiser une surveillance sanitaire mondiale permanente. Ainsi, le règlement sanitaire international (RSI), révisé en 2005 et adopté par 196 États, puis amendé en 2024, précise que les signataires doivent signaler rapidement tout événement susceptible de constituer une menace pour la santé publique mondiale.
Ces informations sont centralisées et analysées par l’OMS, qui évalue les risques et coordonne, si nécessaire, une réponse internationale.
Ce système produit des effets très concrets pour la France : il permet d’anticiper l’arrivée d’une menace, d’adapter les capacités hospitalières, de sécuriser les stocks stratégiques ou encore d’ajuster les recommandations sanitaires.
Il est toujours difficile d’imaginer le « coût de la non-coopération », mais qu’aurait coûté à la France une absence de coordination avec les autres pays lors de la crise due à la pandémie de Covid-19 ? Combien de temps de retard dans l’identification de variants, sans le réseau mondial de laboratoires impliqué dans les analyses des séquences du matériel génétique viral provenant des échantillons collectés sur le terrain ?
L’épisode du hantavirus Andes, signalé en Argentine au deuxième trimestre de l’année 2026, constitue aussi un bon exemple de l’utilité d’une telle coordination.
Dès les premiers cas suspectés, les réseaux de surveillance internationaux ont permis de partager rapidement les données épidémiologiques et génétiques du virus. Cette circulation accélérée de l’information a permis aux autorités sanitaires européennes de renforcer immédiatement leur vigilance.
La même année, une logique similaire a été observée lors de la flambée de cas de maladie à virus Ebola en République démocratique du Congo, déclarée rapidement « Urgence de Santé publique de portée internationale » par l’OMS.
En coordonnant les échanges entre laboratoires, gouvernements et organisations sanitaires, l’OMS a facilité le déploiement d’équipes spécialisées et l’activation de mécanismes internationaux de réponse.
Ces crises rappellent une réalité souvent oubliée : la sécurité sanitaire des pays à revenus élevés dépend directement des capacités de surveillance et de soins des pays les plus fragiles. En matière sanitaire, les vulnérabilités locales peuvent rapidement produire des effets globaux.
Cette capacité d’anticipation repose également sur un vaste réseau mondial de laboratoires et de centres collaborateurs qui suivent en permanence l’évolution des agents pathogènes.
Le cas de la grippe saisonnière en fournit un exemple concret : chaque année, la composition des vaccins est ajustée à partir des données collectées dans le monde entier. Sans cette coopération coordonnée par l’OMS, les vaccins seraient beaucoup moins efficaces.
L’OMS ne se contente pas de gérer les crises. Elle joue également un rôle central dans la production et la circulation des connaissances scientifiques à l’échelle mondiale.
Aujourd’hui, les décisions de santé publique reposent sur des données extrêmement complexes : évolution des maladies, impact de la pollution, efficacité des traitements ou effets du changement climatique sur la santé. Aucun pays ne peut produire seul une telle masse d’informations ni disposer, à lui seul, de tous les retours d’expérience nécessaires.
L’une des fonctions essentielles de l’OMS consiste précisément à agréger ces données mondiales, à les comparer et à les transformer en recommandations opérationnelles.
Ce sont par exemple les seuils de qualité de l’air publiés par l’OMS qui servent aujourd’hui de référence pour évaluer les risques sanitaires liés à la pollution atmosphérique.
En France, ces recommandations sont utilisées par Santé publique France pour estimer les bénéfices attendus des politiques de réduction de la pollution.
Autre exemple : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, ou IARC en anglais), basé à Lyon et rattaché à l’OMS, joue un rôle mondial dans l’évaluation des substances cancérogènes. Les pouvoirs publics peuvent ensuite se baser sur ces classifications pour faire évoluer leurs législations, qu’il s’agisse de réglementer certains produits, d’orienter les crédits de recherche ou de renforcer les politiques de prévention.
L’OMS permet également d’identifier les pratiques médicales les plus efficaces à partir des retours d’expériences de différents pays. Les stratégies de dépistage du papillomavirus (HPV), comparées à l’échelle internationale, ont ainsi contribué à faire évoluer les recommandations françaises de la Haute autorité de santé concernant le dépistage du cancer du col de l’utérus.
L’utilité de l’OMS ne se limite ni aux crises sanitaires ni à l’expertise scientifique. Elle participe aussi au fonctionnement concret des systèmes de santé.
L’un des exemples les plus importants est celui de la Classification internationale des maladies. Publiée par l’OMS, elle est utilisée quotidiennement dans les hôpitaux et les administrations de santé. Ce langage commun permet de standardiser le codage des maladies et des actes médicaux, ce qui facilite le financement des soins, l’établissement de statistiques sanitaires ou encore la comparaison des données entre pays.
L’OMS joue également un rôle majeur dans la coordination des politiques publiques lorsque les enjeux dépassent les frontières nationales. Par exemple, en matière de liens entre santé humaine, santé animale et santé environnementale, l’organisation assure un rôle de coordination avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).
La Convention-cadre pour la lutte antitabac constitue un autre bon exemple : ce traité international a permis d’harmoniser les politiques de lutte contre le tabagisme, notamment sur la publicité ou l’étiquetage.
En matière de médicament, grâce aux réseaux internationaux de pharmacovigilance coordonnés par l’OMS, des effets indésirables détectés dans certains pays peuvent être rapidement signalés aux autorités sanitaires du monde entier, y compris françaises.
Dans un marché pharmaceutique mondialisé, cette circulation rapide de l’information contribue directement à la sécurité des patients.
Les maladies infectieuses, les pollutions, les pénuries de médicaments ou les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques ne s’arrêtent pas aux frontières nationales.
Pour les citoyens français, l’utilité de l’OMS est quotidienne, même si elle reste souvent invisible : meilleure anticipation des crises, soins plus sûrs, décisions publiques mieux informées ou régulation plus efficace des marchés de santé.
Les débats actuels autour de l’OMS mettent en lumière une question politique centrale : comment protéger efficacement les populations dans un monde où les risques sanitaires dépassent les frontières nationales ?
L’OMS ne se substitue pas aux États. Elle rend leur action possible dans un monde interdépendant. Affaiblir cette coopération ne renforcerait pas la souveraineté sanitaire nationale ; cela accroîtrait au contraire la vulnérabilité collective.
Stéphanie Tchiombiano est membre du think tank Santé mondiale 2030.
Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
16.07.2026 à 17:13
Marie Serisier, Doctorante en humanités numériques et études de genre, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Fin juin, un rapport du Sénat alertait sur une offensive masculiniste en France, deux jours après un attentat à caractère sexiste à Montréal. Le masculinisme, mouvement réactionnaire antiféministe, est en constante évolution et prend de nouveaux visages, qui s’incarnent en ligne dans les différents courants de ce qu’on appelle la « néo-manosphère ». Tour d’horizon.
Des élues issues de différents bords politiques publiaient le 23 juin un rapport sénatorial dressant un état des lieux de « l’offensive » masculiniste en France, qualifiée de risque réel pour notre démocratie et notre cohésion sociale. La veille, une fusillade, dont l’auteur a laissé un manifeste masculiniste, faisait trois morts à Montréal, tandis que le tristement célèbre influenceur Andrew Tate fait l’objet de plaintes pour viols et traite d’êtres humains.
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Si la recherche académique travaille depuis plus de vingt ans à cerner ce phénomène, les cinq dernières années marquent un tournant dans sa reconnaissance médiatique et institutionnelle en France. Nous proposons de dresser, à partir de nos recherches doctorales sur les stratégies d’influence masculinistes en ligne, un panorama de cette nébuleuse sexiste en ligne, la « manosphère », aujourd’hui qualifiée de « néo-manosphère » du fait de ses mutations constantes.
La communauté « incel » (involuntary celibates en anglais), est sans doute celle qui a fait le plus parler d’elle ces dernières années. Ces « célibataires involontaires » imputent leur absence d’expérience romantique et sexuelle aux femmes, qui ne voudraient pas d’eux, mais aussi aux hommes jugés plus séduisants, qui s’approprieraient ces dernières. Ces hommes plus séduisants sont parfois surnommés « Chad », archétype de la réussite et de la beauté, à la fois modèle et figure repoussoir.
Se considérant généralement laids et/ou inadaptés socialement, les incels s’estiment disqualifiés du marché sexuel par le « lookism », une forme de discrimination sociale favorisant les personnes jugées belles (et surtout blanches).
Ce déterminisme est illustré dans l’image de la pilule noire ( « black pill »). La pilule noire est la version fataliste de la pilule rouge, allégorie tirée du film de 1999 The Matrix. L’ingestion de la pilule rouge symbolise la prise de conscience des rapports de domination réels qui structurent la société, en l’occurrence, l’idée que ce sont en réalité les femmes qui détiennent véritablement le pouvoir. La « pilule noire » véhicule l’idée que l’ascension dans la hiérarchie du marché sexuel est illusoire, tout comme l’espoir d’échapper à la discrimination que subiraient les hommes perçus comme inférieurs (socialement ou physiquement), ces situations étant considérées comme définitives et immuables.
Les incels font aujourd’hui l’objet d’une surveillance accrue des services antiterroristes dans plusieurs pays, dont la France, en raison des nombreux attentats perpétrés dans l’espace public (principalement en Amérique du Nord).
La tuerie d’Isla Vista commise en 2014 par Elliot Rodgers en Californie, est une référence majeure de ces violences. L’auteur a ainsi bénéficié d’un grand soutien au sein de la communauté et a fait l’objet de représentations hagiographiques à la suite de l’attentat. La France n’est pas exempte de ce phénomène : il y a tout juste un an, le 1er juillet 2025, un jeune homme était arrêté à Saint-Etienne, près de son lycée, avec l’intention de commettre des crimes à caractère sexiste.
Au-delà des passages à l’acte violents, les incels cherchent aussi à contourner ce qu’ils perçoivent comme des disgrâces physiques.
À lire aussi : Le looksmaxxing est plus qu’un culte de l’apparence : il fait écho aux discours masculinistes
C’est de cette logique qu’est né le « looksmaxxing », un ensemble de pratiques visant à optimiser son apparence physique pour la rendre plus virile et popularisées par des influenceurs comme Clavicular, qui peuvent aller jusqu’à des méthodes aussi radicales que se frapper la mâchoire au marteau pour en modifier la forme.
Ces techniques sont également prisées des communautés de la séduction (« Pick-Up Artists » – littéralement artistes de la drague), dont l’objectif initial est d’échanger des stratégies pour séduire les femmes. Deux aspects structurent cette approche : d’une part une discipline personnelle (musculation intensive, méditation, lecture d’ouvrages consacrés), d’autre part la mise en application de savoirs collectifs issus de pratiques de séduction de rue, ou « game », des techniques reposant souvent sur le dénigrement des femmes.
De par cet ancrage de drague en rue, les PUA forment une communauté hybride, à cheval entre espaces numériques et rencontres physiques. En ligne on retrouve des forums dédiés comme Chateau Heartiste pour la sphère anglophone ou encore la communauté des Philogynes en France, dont le créateur monétise ses supposées connaissances de la psychologie féminine.
Considérer les corps féminins comme des biens à acquérir est également constitutif de la pensée MGTOW (Men Going Their Own Way – « les hommes qui suivent leur propre chemin ») pour qui les avancées législatives en faveur de l’égalité femmes-hommes constitueraient une menace existentielle. Selon eux, s’engager dans une relation romantique ou sexuelle avec une femme revient à s’exposer à des risques majeurs : accusations de viol, perte de la garde des enfants, frais de divorce, partage des ressources.
Ainsi les MGTOW s’auto-définissent comme un mouvement séparatiste, déclarant vouloir « suivre leur propre voie » en renonçant aux relations avec les femmes envers lesquelles ils affichent une hostilité assumée.
Les mouvements des droits des hommes et des droits des pères trouvent leurs racines dans la deuxième vague féministe étatsunienne, où les militants du Men’s Liberation Front dénonçaient le carcan patriarcal pesant sur les femmes comme les hommes, dans un contexte marqué par l’envoi de deux millions d’hommes au Vietnam.
Ce soutien initial cède la place à un discours purement victimaire, structuré autour de l’idée fondatrice de la manosphère d’une « crise de la masculinité ». Un discours qui prétend que les hommes souffrent à cause des femmes en général et surtout des féministes, permettant de renverser les rapports de domination et de rendre les hommes victimes de l’émancipation des femmes. C’est ainsi que naît le mouvement Men’s Rights Activism (MRA), et sa branche dédiée aux questions de divorce et de garde d’enfants, les Father’s Rights. Ces pères divorcés se considèrent comme les perdants d’un système judiciaire qui favoriserait les mères en leur accordant systématiquement la garde des enfants.
Les MRA ne se limitent pas à la sphère numérique : ils s’appuient aussi sur un réseau local en Amérique du Nord et en Europe, via des associations de défense des droits des pères comme la puissante Fathers4Justice.
Les traditionalistes conservateurs (TradCon), très ancrés en Amérique du Nord, axent leur argumentaire sur les valeurs familiales traditionnelles et religieuses. Contrairement à d’autres courants de la néo-manosphère, cette idéologie n’est pas portée uniquement par des hommes mais s’illustre aussi chez certaines femmes comme en témoigne la figure de la « tradwife » : épouse et mère soumise à son mari, femme au foyer menant une vie pieuse, qui embrasse la sphère domestique et l’éducation des enfants, dans une perspective essentialiste, c’est-à-dire qui attribue des traits de caractère en fonction du sexe biologique.
Ce discours de retour aux valeurs traditionnelles et d’assignation stricte des rôles de genre s’accompagne d’un soutien marqué aux politiques d’extrême droite et à Donald Trump. Parmi elles, on trouve des influenceuses comme Estee Williams ou Hannah Neeleman. En France, le phénomène s’incarne différemment via des figures de la droite identitaire comme celles d’Alice Cordier, fondatrice du collectif d’extrême droite Némésis, ou Thaïs d’Escufon.
Si la recherche s’attache depuis plusieurs décennies à comprendre et à cerner le phénomène masculiniste, celui-ci n’a cessé d’évoluer et de se transformer. Le masculinisme n’est plus un phénomène circonscrit : il participe pleinement à l’émergence d’un discours réactionnaire global, à la croisée de plusieurs formes de haine, qui trouve aujourd’hui des relais politiques de plus en plus audibles chez des politiques en France comme à l’international.
Marie Serisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.07.2026 à 17:11
Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
En dépit de réussites factuelles (sur le temps d’attente dans les hôpitaux, la hausse du salaire minimum et la baisse de l’immigration), la perception générale des deux années que Keir Starmer a passées au poste de premier ministre est généralement mitigée. S’il est vrai qu’il a plusieurs fois changé de positions, c’est avant tout un manque de connexion émotionnelle avec ses concitoyens qui lui est reproché. La politique se réduit-elle donc à une question de charisme ? Si oui, peut-on le renforcer ou est-ce un don ? La littérature apporte une réponse intéressante.
Notre « obsession » pour les leaders politiques charismatiques semble renforcée par la montée des populismes, avec des dirigeants qui développent l’image d’hommes ou femmes fort(es), tout en mettant l’accent sur l’émotion plutôt que sur la raison. La création d’une connexion émotionnelle se trouve précisément au cœur de l’autorité charismatique que Max Weber (1864-1920) définit comme un don « du corps et de l’esprit » qui, par définition, « n’est pas accessible à tout le monde ».
Cette conception traditionnelle du charisme peut toutefois être remise en cause. Le sociologue britannique Max Atkinson (1944-2024) a identifié certaines techniques rhétoriques qui encouragent la réaction du public et permettent à l’orateur de faire preuve de charisme. Dans une veine similaire, grâce à leur analyse des interactions orateur/public, John Antonakis et ses collègues de l’université de Lausanne ont identifié 12 tactiques de leadership charismatique (Charismatic Leadership Tactics, CLT) qui peuvent être mesurées — et donc enseignées.
Nous avons combiné ces 12 tactiques en 3 domaines que nous avons ensuite appliqués à la rhétorique de Starmer pour vérifier si son manque de charisme supposé résiste à l’épreuve de l’analyse scientifique. Notre corpus est composé de ses discours annuels au congrès du parti travailliste de 2020 (année où il accède au poste de chef de cette formation) à 2025.Nos 3 domaines analytiques sont les suivants : les métaphores conceptuelles, qui influencent la façon dont on perçoit et comprend la réalité (on a par exemple l’habitude de se représenter la politique comme un conflit, d’où les expressions « bataille culturelle » ou « campagne électorale ») ; le storytelling, qui est le fait d’utiliser le récit pour véhiculer des messages et qui constitue un élément essentiel de la communication politique ; et le body language qui comprend la gestuelle, les expressions faciales et l’intonation.
La majorité des métaphores utilisées par Starmer reposent sur deux domaines principaux : la construction et le chemin. Dans ses premiers discours, il explique comment les Conservateurs ont sapé l’économie et fragilisé les fondations de la nation britannique. C’est pourquoi son programme de « changement » entend « reconstruire » le pays sur des bases solides :
« Les Conservateurs ont arraché les fondations, brisé les fenêtres et, pour faire bonne mesure, ils ont fait sauter les portes. » (2022)
« Les gens se tournent vers nous parce qu’ils veulent construire un nouveau Royaume-Uni. Et nous sommes les bâtisseurs. » (2023)
Starmer cherche à apparaître comme un bâtisseur qui a identifié les failles du système et s’attelle à les corriger. Cette notion de vision est renforcée par des métaphores évoquant un cheminement. Ces métaphores suivent le schéma « source-parcours-objectif » qui permet aux responsables politiques de se présenter comme des guides vers un avenir meilleur :
« Ne vous y trompez pas : je suis pleinement conscient de l’ampleur de la tâche et de la gravité de la situation dans laquelle nous nous trouvons. Nous avons une montagne à gravir. Mais nous la gravirons. » (2020)
Le storytelling, quant à lui, permet de renforcer cette image de guide. En effet, Starmer met l’accent sur ses origines modestes (son père était ouvrier et sa mère infirmière) et sur sa volonté de reconnecter son parti à la classe ouvrière.
D’un point de vue quantitatif, la majorité des anecdotes ont été mobilisées durant la période de reconstruction du parti (dans le corpus, de 2020 à 2023). Cette tendance peut s’expliquer par la nécessité, pour Starmer, d’asseoir sa légitimité en tant que représentant de la classe ouvrière et d’accroître sa notoriété auprès du grand public. Cela se voit aussi en termes de contenu.
Dans l’opposition (donc jusqu’à son accession au poste de premier ministre en juillet 2024), il parle avant tout de l’influence de ses parents (« Mum and Dad ») et s’inspire du récit du fils prodigue qui retourne à l’essence même du travaillisme.
Une fois au pouvoir, il évoque les difficultés d’apprentissage de son frère et se pose comme gardien de ce dernier. La religiosité du storytelling de Starmer lui permet de mettre en avant les valeurs symboliques au cœur des tactiques du leadership charismatique : la conviction morale, l’exigence envers soi-même et envers les autres, ainsi que la confiance dans le pouvoir de la solidarité pour surmonter les épreuves. Jusqu’ici, tout va bien.
Atkinson souligne que les variations d’intonation jouent un rôle essentiel dans la prestation orale, dans la mesure où elles permettent aux orateurs de transmettre différentes émotions (passion, conviction et enthousiasme), renforçant ainsi l’intérêt et l’attention du public.
Or, le ton adopté par Starmer est le plus souvent lent et monotone, ce qui confère à ses interventions un caractère très scripté et peu spontané. Cette impression est particulièrement marquée lorsqu’il recourt à des procédés rhétoriques tels que les énumérations ou les structures contrastives (qui attirent naturellement les applaudissements), avant de marquer une pause dans l’attente d’applaudissements. Il en résulte un décalage manifeste entre le contenu du discours et la façon dont il est « performé » : la déclamation terne de Starmer ne parvient pas à donner toute sa force au récit héroïque d’un dirigeant altruiste investi de la mission de transformer le pays.
Pis, la figure de « l’adulte dans la pièce » qu’il cherche à incarner par opposition à des Conservateurs décrits comme des intrigants dénués de vision à long terme se trouve fragilisée par une attitude d’une extrême prudence, susceptible d’être interprétée comme un manque d’assurance plutôt qu’un signe de maîtrise.
Cette retenue se retrouve également dans son langage corporel. Son débit uniforme s’accompagne de très peu d’expressions faciales, tandis que sa posture apparaît souvent rigide. Il reste fréquemment agrippé au pupitre, ce qui peut être perçu comme un signe de malaise, voire de manque de confiance. S’y ajoute une présentation très (trop) formelle : sa tenue vestimentaire, ses choix lexicaux et sa diction particulièrement soignée confèrent un caractère quelque peu artificiel à ses références constantes à la classe ouvrière et rendent ses anecdotes sur « papa et maman » moins naturelles.
De même, la répétition de certaines plaisanteries d’ouverture — par exemple, en 2023 : « Bon, avant de commencer — je sais ce que vous pensez : s’il vous plaît, s’il vous plaît, s’il vous plaît — plus de blagues sur Arsenal » — accentuent l’impression d’une prestation très calibrée, voire mécanique, plutôt que véritablement spontanée.
Dans l’ensemble, l’analyse des prestations de Starmer met en évidence un engagement émotionnel relativement limité envers son auditoire, ainsi qu’un recours restreint aux interactions directes. Cette distance, perceptible tant dans la voix que dans le langage corporel, contraste avec le récit personnel qu’il cherche à construire — récit qui, dans l’absolu, pourrait plaire à une large partie de la société britannique qui se sent laissée pour compte par le pouvoir central. Ce décalage affaiblit la cohésion entre le contenu du discours et sa performance scénique, renforçant ainsi l’impression d’un ethos — et charisme — faible.
Par opposition, la prestation électrique récente de son successeur potentiel, Andy Burnham, dans un discours très attendu sur sa vision politique, montre à quel point la performance influence la perception du grand public. L’ironie, c’est que Burnham utilise les mêmes métaphores que Starmer et parle aussi de l’influence bénéfique de son parcours personnel, mais il le fait en tenue plus décontractée (ce qu’il appelle ses « Manchester clothes ») tout en alliant humour, passion et conviction pour proposer sa vision du « Manchesterisme » et établir un dialogue direct avec son audience. À titre d’exemple, ses premiers mots sont ponctués d’échanges avec le public : « Quel accueil ! Bonjour à tous » (public : « Bonjour ! », rires) « Êtes-vous prêts ? » (public : « oui ! » rires et applaudissements).
Naturellement, le plus grand naturel de Burnham et sa plus grande facilité à camper un homme proche du peuple ne signifient pas qu’il parviendra à se maintenir plus longtemps au pouvoir que Starmer ; mais dans un contexte où les deux grands partis historiques sont plus que bousculés par Reform UK, le parti populiste de droite radicale de Nigel Farage, qui caracole en tête dans les sondages et forge son discours précisément sur la dénonciation d’une classe politique traditionnelle « coupée du peuple », cet élément est tout sauf anecdotique…
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.