19.03.2026 à 17:10
Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
Le récit national des États-Unis repose sur de nombreux mythes que le président actuel recycle sans cesse dans ses discours en les centrant sur sa propre personne. C’était notable durant son premier mandat ; c’est devenu frappant depuis le début du second et, particulièrement flagrant, depuis le 28 février dernier. Face à l’Iran, Trump se présente comme un cowboy intrépide qui combat des « sauvages » le long d’une « nouvelle frontière », certain que sa violence est justifiée car la Providence l’a choisi.
La guerre contre l’Iran ne révèle pas seulement une escalade militaire. Elle éclaire la manière dont Donald Trump réactive de vieux mythes américains comme la « frontière » (The Frontier, en anglais, le récit mythique de la conquête de l’Ouest), le cowboy, la violence régénératrice et la Providence, en les vidant de leur part civique pour les convertir en récits de domination.
C’est là ce qui le distingue de ses prédécesseurs : il ne mobilise pas ces mythes pour exalter l’effort collectif ou l’idéal démocratique, mais pour mettre en scène la domination, l’épuration et la toute-puissance personnelle.
Depuis le début de la guerre contre l’Iran, Trump parle moins comme un président que comme un conquérant. Il exige la « reddition sans condition » de Téhéran, promet que « des bombes tomberont partout » et évoque le choix de dirigeants « grands et acceptables » pour l’après-guerre. Ce langage ne décrit pas seulement une opération militaire : il réactive une vieille grammaire de la puissance américaine, sous une forme brutalement durcie.
Dans Republics of Myth (2022), Hussein Banai, Malcolm Byrne et John Tirman montrent que le conflit avec l’Iran n’est pas seulement alimenté par des intérêts stratégiques, mais par deux récits nationaux incompatibles qui transforment chaque crise en confirmation des humiliations, peurs et hostilités déjà présentes.
Du côté américain, le récit national reste structuré par le mythe de la « frontière » : un espace à dompter, des « sauvages » à vaincre, une mission à accomplir. Appliqué au Moyen-Orient, ce schème transforme l’Iran en frontière extérieure à discipliner. Trump ne crée pas ce récit ; il le radicalise.
Dans son discours d’investiture du 20 janvier 2025, Trump présente la « frontière » comme l’un des grands mythes fondateurs de la nation. Les États-Unis doivent redevenir « une nation qui accroît sa richesse, étend son territoire » et poursuit sa « destinée manifeste ». Il ajoute que « l’esprit de la “frontière” est gravé dans nos cœurs ». La « frontière » n’est plus ici une métaphore du progrès collectif : elle redevient un langage de puissance et d’appropriation.
Cette rhétorique n’est d’ailleurs pas restée théorique : dès les premières semaines du second mandat, Trump répète que le Canada devrait devenir le 51ᵉ État et affirme à propos du Groenland :
« Je pense que nous allons l’avoir, d’une manière ou d’une autre. »
Ce récit est enraciné dans un imaginaire puritain de mission dans les contrées sauvages (wilderness), de « Nouvelle Jérusalem » et de conquête violente d’un territoire peuplé de figures traitées comme des « barbares ». Republics of Myth montre aussi comment cette grammaire a été projetée vers l’extérieur, de l’Amérique latine au Moyen-Orient. Trump ne reprend donc pas une vieille image américaine ; il en réactive la version la plus expansionniste.
Le même mécanisme vaut à l’intérieur – à la frontière sud, Trump parle d’« invasion », d’« occupation migrante » et de « sauvages », là encore – comme à l’extérieur, puisque l’Iran est décrit en termes apocalyptiques comme une « force du mal » à abattre qui représentait un danger existentiel imminent.
Dans les deux cas, il s’agit moins de protéger une frontière que de théâtraliser une reconquête à travers un récit moral de lutte du Bien contre le Mal.
Le deuxième mythe est celui du cowboy, tel que l’analyse l’historienne Heather Cox Richardson qui incarne l’idéal d’un « vrai » Américain, toujours blanc, qui agit seul, n’attend rien du gouvernement, protège les siens et impose sa volonté en dominant les autres. Richardson montre que ce mythe, recyclé depuis Barry Goldwater et surtout Ronald Reagan, est devenu central dans la culture politique du Parti républicain. Sous Trump, il passe à l’extrême.
Cette phrase prononcée lors de l’annonce du début des frappes contre l’Iran, le 28 février dernier, résume cette logique :
« Aucun président n’a été prêt à faire ce que moi, je suis prêt à faire ce soir. »
Le cowboy n’est plus une figure d’autonomie populaire ; il devient l’homme d’exception, celui qui ose seul, au-dessus des prudences institutionnelles. Trump absorbe le mythe dans sa propre personne. Ayant en tête le possible complot iranien visant à l’assassiner pendant la campagne de 2024, il présente même la mort de l’ayatollah Ali Khamenei comme un duel à OK Corral (dont l’un des protagonistes historiques, Wyatt Earp, est souvent érigé en héros par Donald Trump) :
« Je l’ai eu avant qu’il ne m’ait. »
Là où d’autres présidents pouvaient mobiliser des images pionnières pour raconter un effort national, Trump transforme le cowboy en matrice du chef charismatique et transgressif. Le héros ne représente plus un ordre collectif ; il externalise le conflit, polarise le monde en Bien et Mal, et ne se justifie plus que par sa capacité à vaincre.
Ce schéma n’est pas sans précédent : de l’« empire du Mal » dénoncé par Ronald Reagan à l’« axe du Mal » que George W. Bush disait combattre, la tradition présidentielle états-unienne a souvent opposé un « nous » vertueux à un « eux » menaçant, mais chez le président Trump, le récit moral ne sert plus seulement à défendre des valeurs ou le « monde libre », mais à magnifier un chef qui se légitime par sa seule capacité à vaincre.
Le troisième mythe est celui de la violence régénératrice, identifié depuis longtemps par l’historien Richard Slotkin. Il montre combien l’idée selon laquelle la violence peut purger le désordre et restaurer l’ordre perdu se trouve au cœur du récit national dans l’histoire politique moderne des États-Unis. Cette violence n’est pas un accident de la « frontière » ; elle en est le moteur symbolique. Elle détruit l’obstacle, répare l’humiliation – par exemple, celle laissée par la crise des otages de 1979 que Trump rappelle dans son allocution du 28 février 2026 –, purifie l’espace et régénère la communauté.
Dès 2017, lors de son discours d’investiture, Trump parle de « carnage américain » et peint le portrait d’un pays ravagé qu’il faudrait restaurer par la rupture – un récit emprunté à la tradition rhétorique de la Jérémiade. En 2025-2026, cette logique s’étend à la politique étrangère. À West Point, s’adressant aux jeunes diplômés de l’Académie militaire des États-Unis, il exprime sa détermination à « tuer les ennemis de l’Amérique », à « écraser tout adversaire » et à « anéantir toute menace ».
Depuis le commencement de son second mandat, ce mythe est encore plus théâtralisé par une fusion assumée entre divertissement et réalité, comme en témoigne une vidéo publiée par la Maison-Blanche mêlant des images des frappes contre l’Iran à des scènes de films hollywoodiens et de jeux vidéo sous le slogan « Justice à l’américaine ». À ses ennemis, Trump promet la « mort certaine » et relie la destruction à une prétendue libération politique.
La violence n’est donc plus seulement un moyen ; elle devient la condition du renouveau. C’est ici que Trump s’écarte le plus visiblement d’un usage présidentiel plus classique de la puissance.
Là où ses prédécesseurs associaient la force à un projet explicite de transformation politique – démocratisation, state-building, refonte régionale –, Trump exprime une croyance bien plus radicale : la puissance y devient une vertu en tant que telle, et l’écrasement de l’ennemi sa preuve la plus éclatante. La violence ne prépare pas un ordre nouveau ; elle devient un objectif, comme si la seule démonstration de puissance suffisait à produire une solution politique.
Chez Trump, le vieux mythe américain de la violence est donc débarrassé de ses habillages universalistes : il ne reste que la destruction comme preuve de puissance.
Le quatrième mythe est religieux, puisque la « frontière » américaine est, dès l’origine, liée à un imaginaire providentialiste : mission dans les contrées sauvages, peuple élu, rapport protestant direct à Dieu. Trump reprend cette tradition, mais en la déplaçant vers sa propre personne. Dans son discours d’investiture de 2025, il affirme que Dieu l’a sauvé pour une raison : rendre sa grandeur à l’Amérique.
Au National Prayer Breakfast, il déclare encore que Dieu a « un plan spécial et une mission glorieuse pour l’Amérique ».
Là encore, le mythe d’origine est perverti. La Providence n’est plus mobilisée pour rappeler une vocation collective de la nation, mais pour sacraliser la personne du président dans un rôle quasi messianique. Les soutiens de Trump aggravent cette dérive : une partie du trumpisme évangélique lit son rôle à travers l’onction, la prophétie ou la guerre du Bien contre le Mal. Le religieux sacralise la force.
Pete Hegseth, le ministre de la guerre, en est l’incarnation parfaite. Figure du croisé moderne, il associe christianisme nationaliste, virilité martiale et légitimation sacrale de la force.
Le récit que sous-tend la guerre contre l’Iran agit comme un révélateur. Il se fonde sur de vieux mythes américains qui ne sont pas seulement réutilisés par Trump, mais durcis et dévoyés. La « frontière » se mue en prédation, le cowboy en culte du chef, la violence en écrasement rédempteur et la religion en sacralisation du leader.
Trump ne s’inscrit pas simplement dans la tradition présidentielle états-unienne : il en radicalise les ressorts les plus sombres, en vidant ces récits de leur part civique, morale ou universaliste pour n’en garder que le noyau le plus brutal – conquête, force, droit divin, annihilation de l’ennemi –, ce qui semble séduire une majorité de sympathisants républicains.
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2026 à 17:09
Hager Ben Jaffel, Docteure en relations internationales spécialisée dans la sociologie du renseignement et de la sécurité, Institut catholique de Lille (ICL)
Les services de renseignement des États-Unis et des pays membres de l’Union européenne entretiennent depuis longtemps des coopérations internationales denses, fondées sur des échanges d’informations et des intérêts communs. Malgré les tensions politiques entre les deux rives de l’Atlantique sous l’administration Trump, ces relations se poursuivent à ce jour.
Les menaces répétées d’annexion du Groenland, les sorties diplomatiques controversées et, plus généralement, la posture ouvertement antagoniste de l’exécutif américain à l’égard des Européens témoignent d’un climat de défiance inédit entre alliés transatlantiques dont le dernier forum de Davos a fourni un exemple révélateur. Mais qu’en est-il des alliances entre services de renseignement ?
Souvent perçus comme des acteurs domestiques au service du pouvoir politique, les services de renseignement sont en réalité largement internationalisés et disposent, dans leurs rapports avec leurs homologues étrangers, d’une autonomie significative… même si celle-ci peut parfois être perturbée par des interférences politiques.
Les collaborations entre services de renseignement sont anciennes, certaines remontant au moins à la Première Guerre mondiale, et résultent davantage d’accords entre services que de décisions de leurs gouvernements respectifs. Qu’elles soient bilatérales ou multilatérales, ces alliances cimentent de nombreuses activités : présence d’officiers de liaison auprès de pays partenaires, stations d’écoute, participation à des conférences internationales et, plus simplement, échanges routiniers d’informations.
Plusieurs études en sciences sociales ont ainsi montré comment s’est constitué, au fil du temps, un réseau de relations très étroit autour d’intérêts communs. La lutte contre le terrorisme, contre la prolifération nucléaire et contre d’autres menaces jugées imminentes a ainsi permis aux services de justifier la nécessité de travailler ensemble et d’échanger des données sur des individus, organisations ou États perçus comme « dangereux ». L’idée, largement admise, que le partage d’informations permettrait de prévenir des attentats et autres incidents a favorisé l’essor de dispositifs de surveillance, au détriment d’un contrôle démocratique contraignant.
Un exemple de ces dynamiques est celui des partenariats noués par la National Security Agency (NSA) avec plusieurs homologues européens, qui ont permis de mettre en commun des technologies de pointe — comme l’intelligence artificielle ou encore l’analyse algorithmique — pour collecter et analyser massivement des communications privées. Le recours à ces technologies repose aussi sur des alliances étroites des agences de renseignement avec les géants du numérique, devenus des intermédiaires incontournables qui mettent, bon gré mal gré, les données de leurs consommateurs à la disposition des services de renseignement.
La solidarité et la confiance affichées ne doivent pas faire oublier que les collaborations internationales restent un univers marqué par de fortes rivalités. Les services y sont en concurrence pour accéder à l’information, pour imposer les problèmes qu’ils jugent prioritaires et, plus largement, pour occuper une position avantageuse dans des relations où tous ne disposent pas des mêmes moyens financiers, humains ou techniques. Dans ce contexte, l’espionnage entre services et autres manœuvres déloyales font aussi partie du jeu.
Ces éléments suggèrent que les alliances en matière de renseignement obéissent à leurs propres logiques plutôt qu’à une loyauté indéfectible envers l’autorité politique. C’est dans ce contexte que le renseignement militaire danois a surveillé les communications de plusieurs dirigeants politiques européens pour le compte de la NSA. Mais surtout, parce qu’ils possèdent un savoir approfondi sur les dangers qui menacent le monde, les services de renseignement s’imposent au cœur des décisions en matière de sécurité, rendant les dirigeants politiques dépendants de leur expertise.
Cela étant dit, les alliances entre services de renseignement ne sont pas étanches et peuvent faire l’objet d’interférences politiques. Si les disputes entre les services de renseignement et les professionnels de la politique ont toujours existé, l’attitude ouvertement hostile de l’internationale réactionnaire incarnée par l’administration Trump et ses partisans MAGA a fait craindre une rupture ou, du moins, une fragilisation significative de la coopération. Seulement, les discours alarmistes font souvent l’impasse sur les capacités d’adaptation et de résilience des services de renseignement.
Confrontés à un contexte politique défavorable, ils parviennent le plus souvent à retourner la situation à leur avantage et à se réorganiser habilement. Ainsi, plusieurs services de renseignement européens ont renforcé leurs échanges, évoquant même la possibilité de créer un Five Eyes européen (en référence à l’alliance réunissant les services de renseignement de l’Australie, du Canada, de la Nouvelle-Zélande, du Royaume-Uni et des États-Unis, et coopérant régulièrement avec plusieurs autres pays, essentiellement européens et asiatiques).
D’autres ont développé des cellules de veille pour mieux anticiper l’imprévisibilité de l’exécutif américain, avec des bénéfices concrets : le personnel de l’unité en charge des États-Unis à la DGSE a été augmenté, et le budget de plusieurs services européens est prévu à la hausse, tirant parti des retombées de l’augmentation des dépenses de défense.
Plus largement, l’histoire montre que les liens entre services restent solides même lorsque les gouvernements ont des positions divergentes. Au début de ce siècle, les échanges entre la DGSE et la CIA se sont poursuivis malgré les désaccords sur la guerre en Irak. Un exemple plus récent est celui du Brexit, qui n’a pas entraîné de rupture majeure dans les relations entre la police britannique et ses homologues européens, lesquels continuent d’assurer le transit d’une grande partie du renseignement.
Comme dans toute relation, il peut se manifester des signes de prudence, de méfiance, ou encore d’ambivalence. Ainsi, les services britanniques et danois ont indiqué freiner, sans pour autant interrompre complètement, leurs échanges avec leurs homologues américains, s’inquiétant des implications légales et plus largement de la politisation du renseignement américain. Irrité par les provocations répétées envers le Groenland, le service du renseignement militaire danois n’a, quant à lui, pas hésité à désigner les États-Unis comme une menace à la sécurité du pays, au même titre que la Chine et la Russie.
Pour autant, il serait faux de croire que, dans un climat apaisé, l’échange de renseignements se ferait sans restriction. Les services ne partagent pas tous leurs secrets, tout le temps et avec tout le monde. Au contraire, la retenue observée chez certains traduit plutôt une asymétrie habituelle dans les échanges qui perdure et peut être accentuée en période de turbulences.
Les signes de continuité sont bien là et rappellent une réalité essentielle : le renseignement relève avant tout des professionnels du métier, et non des politiques. Le forum de Davos a ainsi accueilli un autre rendez-vous important, celui des chefs des services de renseignement européens et anglo-saxons, dont la CIA, soucieuse de préserver ses liens avec le Vieux continent.
Les réticences exprimées par plusieurs services européens s’expliquent, en partie, par la volonté de Donald Trump de démanteler le « deep state » et par ses conséquences. S’il a mis à exécution certaines de ses menaces en procédant à une vague de licenciements au sein des services de renseignement, il n’en demeure pas moins qu’ils n’ont ni disparu ni cessé de fonctionner. Dans les faits, le pouvoir exécutif reste dépendant d’eux. Les nominations de figures controversées à la tête de plusieurs agences, au détriment de fonctionnaires de carrière, répondent à une volonté d’aligner la direction sur l’agenda politique et idéologique.
Par ailleurs, l’actualité internationale montre que les services de renseignement restent essentiels à la mise en œuvre de la politique étrangère. Longtemps décriée, la CIA semble désormais être revenue dans les bonnes grâces de la Maison-Blanche, tirant profit des opportunités offertes par la lutte contre le narcotrafic et la guerre en Iran pour réaffirmer sa pertinence et utilité auprès du pouvoir politique. Autant d’éléments qui illustrent la complexité des relations entre les services de renseignement et le pouvoir politique, faites à la fois de distance et de proximité.
Hager Ben Jaffel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2026 à 17:08
Pauline Amiel, Head of school EJCAM, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse
Les menaces, les violences ou les entraves d’accès à l’information sont en hausse, empêchant parfois les journalistes de presse locale de couvrir correctement la campagne pour les élections municipales.
« On vire la presse et on évite de la lire ; comme ça, on vivra mieux ! » Ces propos, prononcés par Christian Poiret, président du conseil départemental du Nord, le 10 janvier 2026, à l’occasion des vœux du maire de Féchain, est un exemple des nombreuses atteintes à la liberté de la presse locale relevées ces derniers mois.
Procédures-bâillons, entraves d’accès à l’information, intimidations verbales ou menaces judiciaires, cyberharcèlements, dénonciations publiques, agressions au cours d’une manifestation, vols ou casses de matériel, violences physiques, retrait ou conditionnement des financements publics, pressions politiques… En 2024, l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse recensait 91 atteintes au niveau national. Entre 2018 et 2023, plus de 220 incidents liés à la sécurité des journalistes locaux ont été recensés par le Mapping Media Freedom.
Cette tendance est à la hausse, selon le rapport de Reporters sans frontières qui dénonce en outre des menaces de mort, des prises de position publique hostiles estimant que « l’information locale est de plus en plus cadenassée avec des interdictions d’accès à des événements d’intérêt général ou des restrictions d’accès par les forces de l’ordre ». Cette hausse n’est, pour l’heure, pas encore chiffrée précisément.
Les agressions récentes sont particulièrement marquantes, notamment parce qu’elles proviennent parfois de personnes détentrices de mandat représentatif ou de l’autorité publique. En octobre 2025, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Fabrice Pannekoucke traitait Médiacités de « torchon » en plein hémicycle du conseil régional, car le média d’investigation locale avait révélé que son test d’un portail électronique à l’entrée des lycées était illégal.
Le 5 janvier, une cinquantaine d’ostréiculteurs, dont des représentants syndicaux, encagoulés, ont brûlé des pneus, bloqué le portail d’accès aux locaux et insulté des journalistes de Midi libre pendant plusieurs heures, manifestant leur mécontentement à la suite des articles qu’ils jugeaient à charge. Quelques semaines avant, des agriculteurs avaient pris pour cible ce média et ces journalistes dans le cadre d’une manifestation.
Plusieurs élus choisissent délibérément de ne plus communiquer avec les journalistes et préfèrent utiliser les réseaux sociaux ou les outils de communication de leurs institutions. Reporters sans frontières assure qu’« empêcher les journalistes d’avoir accès à des événements ou à des documents d’intérêt public est désormais chose courante en France : une atteinte caractérisée à la liberté de la presse et in fine au droit du public à l’information ».
L’ONG pointe également l’augmentation des procédures-bâillons. Ces poursuites judiciaires disproportionnées, excessives ou déraisonnables, qui visent à faire taire des personnes physiques ou morales, touchent particulièrement les médias d’investigation locale indépendants, tels que Médiacités, Marsactu ou encore Splann !. Elles jouent alors sur le déséquilibre de pouvoir, financier ou politique, pour faire pression sur le média.
Cette situation est particulièrement préoccupante dans le contexte des élections municipales où la presse locale demeure un vecteur d’information de premier plan. Alors que la défiance envers les médias progresse, la presse locale est toujours un repère : 63 % des sondés du baromètre de la Croix font confiance aux médias locaux. C’est notamment le rôle d’animateur de débats publics qui est utile en temps de municipales.
Ainsi, l’Est éclair a lancé une consultation citoyenne pour mettre en avant les souhaits des habitants et les faire valoir auprès des candidats. De son côté, le Télégramme a créé une plateforme pour aider le public à se repérer dans les propositions. La Provence, quant à elle, a envoyé une équipe spéciale de journalistes pendant deux mois sur les marchés pour « demander aux habitants ce qu’ils attendent de cette élection municipale ».
Les médias locaux, à l’image de la Provence toujours, travaillent à renforcer le dialogue entre les candidats et les habitants, notamment dans l’espoir de lutter contre l’abstention. Dans le Vaucluse, les Alpes-de-Haute-Provence et les Bouches-du-Rhône, le quotidien régional organise 30 débats pour permettre ce dialogue.
Par ailleurs, les médias indépendants ne cessent d’innover pour lutter contre la désinformation, proposer du « fact-checking » des annonces des candidats et autres formats de vulgarisation des fonctions des mairies, comme le montre un partenariat de Médiacités, Marsactu, le Poulpe, Splann ! et Rue89 Strasbourg.
En France, 7 000 journalistes produisent l’information locale (presse quotidienne régionale ou départementale et presse hebdomadaire régionale, télévision locale) alors que les effectifs de la presse départementale ont été réduits de 20 % et ceux de la presse quotidienne régionale (PQR) de 9 % entre 2013 et 2023, selon les chiffres du ministère de la culture et de l’Arcom de janvier 2026.
La presse locale est menacée par la diminution des abonnements, des revenus issus de la publicité, par la non-rémunération des droits voisins par les Gafam, alors que les coûts d’impression et de distribution ne cessent d’augmenter. La bascule numérique et la diversification des activités engagées depuis longtemps, avec plus ou moins de succès, par les médias locaux traditionnels, ne parviennent pas à compenser cette érosion.
La question des déserts informationnels, qui désignent des territoires dans lesquels l’accès à une information fiable et de qualité est insuffisant, commence aussi à se poser en France. Ces deux dernières années, les deux rapports du Centre pour le pluralisme et la liberté dans les médias et de la Fondation Jean-Jaurès sur le sujet ont été clairs : la situation des territoires est fragile mais, pour le moment, aucun désert médiatique n’est recensé.
Pour autant, le maillage territorial s’érode : depuis dix ans, une centaine d’agences locales a disparu, la plupart dans des zones rurales. Ces fermetures, qui se couplent à la diminution du nombre de journalistes ou à la disparition de médias locaux d’investigation, satiriques ou indépendants, sont liées à la forte concentration du secteur.
Cette concentration n’est pas nouvelle, mais elle s’est renforcée ces dix dernières années. À tel point que le Centre pour le pluralisme et la liberté des médias indique dans son rapport de 2024 que le paysage médiatique français est considéré à « risque haut » pour son insuffisance d’infrastructures de médias locaux, la faiblesse de l’indépendance éditoriale et l’insuffisance de son inclusivité sociale. Là encore, les effets de cette concentration sont clairement identifiés : fragilisation de la crédibilité de l’information, biais idéologiques, risques d’autocensure, perte d’indépendance des journalistes et des rédactions, fragilisation économique, renforcement de la crise de confiance des publics.
Pauline Amiel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2026 à 17:07
Iona Astier, PhD Candidate in Economics, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Quentin Lippmann, Professeur des universités en sciences économiques, Aix-Marseille Université (AMU)
Léa Dispa, Chargée de médiation scientifique, Aix-Marseille Université (AMU)
Durant les municipales, les panneaux électoraux fleurissent dans nos communes. Regards francs, promesses locales, slogans calibrés. Et presque toujours, un sourire. Anodin ? Pas vraiment. Derrière cette expression du visage se joue une partition bien plus complexe qu’une simple question d’esthétique. Pour les femmes candidates, sourire est même une exigence politique silencieuse.
En 2016, lors de la convention démocrate, Hillary Clinton est davantage commentée pour son absence supposée de sourire et de chaleur que pour son programme. Quelques années plus tard, Élisabeth Borne, alors Première ministre, est à plusieurs reprises décrite comme « froide » ou « raide ». Dans son livre Vingt Mois à Matignon (2024), elle relate avoir été jugée plus sévèrement qu’un homme sur son attitude. Elle arbore d’ailleurs un franc sourire sur la couverture de son livre. Dans les deux cas, le reproche ne porte pas sur les idées, mais sur l’apparence, l’allure.
L’absence de sourire est donc plus souvent reprochée aux femmes. Mais est-ce que cette attente a un effet électoral ? Autrement dit, est-ce que l’absence de sourire est plus coûteuse électoralement pour une femme que pour un homme ?
Une récente étude menée à partir de plus de 9 000 professions de foi des législatives françaises de 2022 et 2024, met ce phénomène à l’épreuve de la réalité statistique (Lippmann, 2026). Ces professions de foi sont un support d’analyse précieux. En France, chaque électeur et électrice le reçoit avant le scrutin. Il présente à la fois le programme et la photographie du candidat ou de la candidate aux côtés des principaux cadors du parti politiques auxquels ils sont affiliés.
À l’aide d’outils d’intelligence artificielle, les émotions affichées sur les photographies ainsi que la présence ou non d’un sourire ont été mesurées. Près de 80 % des femmes sont classées comme « souriantes » sur leur photo contre moins de 60 % des hommes, soit un écart de 19 points de pourcentage. Les femmes apparaissent donc nettement plus souriantes que leurs homologues masculins.
L’analyse statistique montre également que cette différence n’est pas neutre électoralement. En exploitant les mêmes données issues des législatives de 2022 et 2024, nous avons mesuré l’impact du sourire sur les résultats électoraux en tenant compte de l’âge du candidat, de son parti politique, de sa profession, du département et du type de circonscription, ainsi que du contenu de la profession de foi.
À caractéristiques comparables, les hommes souriants et les femmes souriantes obtiennent environ deux points supplémentaires dans les urnes par rapport aux hommes ne souriant pas. Mais l’asymétrie apparaît chez les candidats qui ne sourient pas : une femme qui ne sourit pas obtient environ deux points de moins qu’un homme ne souriant pas. Pour un homme, sourire est donc un atout. Pour une femme, c’est davantage une condition pour éviter une pénalité.
Pour confirmer ces résultats, nous avons mené une expérience en ligne auprès de 1 000 personnes représentatives de la population française. Nous avons soumis aux participants des paires de photographies de candidats et candidates fictifs générées par intelligence artificielle. Pour chaque candidat fictif, deux versions de la même photographie ont été créées, l’une souriante et l’autre neutre, puis présentées aux participants afin de mesurer l’effet du sourire sur leurs intentions de vote.
À chaque participant, nous avons posé la question : « Si vous deviez choisir entre ces deux candidats, quelle est la probabilité que vous votiez pour le candidat A plutôt que pour le candidat B ? »
Les résultats préliminaires indiquent qu’une expression neutre réduit les intentions de vote pour tous les candidats, mais que cet effet est plus marqué pour les femmes. Ne pas sourire réduit leurs chances d’être choisies d’environ trois points de pourcentage supplémentaires par rapport aux hommes. Ces résultats, cohérents avec l’analyse des professions de foi, font actuellement l’objet d’un article scientifique en cours de rédaction.
Pourquoi cette injonction au sourire vise-t-elle plus fortement les femmes ? La psychologie a établi que les stéréotypes de genre font des femmes des personnes naturellement chaleureuses, attentives aux autres et peu enclines à l’agressivité, tandis que les hommes seraient associés à la compétitivité, à l’assurance et à la maîtrise émotionnelle. Mais lorsque les femmes accèdent à des positions de pouvoir, ces attentes entrent en tension.
Les femmes font face à une « double contrainte » : en tant que femmes, elles sont attendues sur le registre de la chaleur et de l’empathie alors qu’en tant que responsables politiques, elles doivent incarner l’autorité, la fermeté, qui sont des qualités associées au masculin. Si elles affichent trop de chaleur, elles risquent d’être jugées insuffisamment crédibles ou moins compétentes.
À l’inverse, si elles adoptent les codes de sérieux et de distance, valorisés en politique, elles s’exposent aux critiques de froideur, de « raideur » ou de manque d’empathie, comme l’ont vécu Hillary Clinton ou Élisabeth Borne. Cette double contrainte soulève une question stratégique : faut-il sourire pour être élue, quitte à devoir ensuite recomposer son image une fois en fonction ? Nos données ne permettent pas de répondre à cette question. Elle pointent néanmoins vers un paradoxe : les ressorts de la victoire électorale ne sont pas nécessairement ceux de l’exercice du pouvoir.
Pour les hommes, ce conflit est bien moins marqué. Les stéréotypes qui leur sont associés correspondent d’emblée à ceux liés à l’exercice du pouvoir. Cette concordance leur offre une plus grande liberté émotionnelle. Se montrer chaleureux n’est pas considéré comme une transgression, c’est une simple marque d’accessibilité, qui ne retire rien à leur crédibilité.
À l’inverse, si une femme répond aux attentes de chaleur et d’empathie traditionnellement associées au féminin, elle risque d’être perçue comme moins compétente. Le sourire devient alors un outil d’ajustement qui réduit la tension entre ces exigences contradictoires, une manière de « compenser » l’accès à une fonction de pouvoir encore perçue comme une transgression du rôle féminin. Cette contrainte oblige les femmes à investir davantage dans le contrôle de leur image.
À la charge politique s’ajoute alors une charge émotionnelle, une forme de « taxe invisible » qui représenterait une dépense d’énergie et de ressources que leurs homologues masculins n’ont pas à supporter. Si ce coût émotionnel est bien documenté théoriquement, les enquêtes menées directement auprès de femmes politiques sur ce vécu restent encore rares.
Face à ces contraintes, les femmes politiques peuvent adopter différentes stratégies. La première est la conformité : afficher chaleur et sourire pour répondre aux attentes genrées, au prix d’un effort supplémentaire. La seconde est la contestation en refusant ces normes et en assumant neutralité ou distance. Mais cette voie est électoralement risquée. Comme le montrent nos données, une candidate qui ne sourit pas s’expose à une pénalité dans les urnes que ses homologues masculins ne subissent pas.
Une troisième stratégie consiste à instrumentaliser ces contraintes. La politiste Frédérique Matonti a montré que le traitement médiatique stéréotypé des femmes politiques peut, dans certains contextes, se retourner en avantage. Dans le cas de Marine Le Pen, ce traitement a contribué à l’humaniser par contraste avec son père, servant ainsi sa stratégie de dédiabolisation du parti.
Un sourire peut sembler anodin. Mais lorsqu’on observe chez qui il est demandé, et à quel moment il est valorisé, alors il devient un révélateur des normes qui encadrent encore l’accès des femmes aux positions de pouvoir. Comprendre ces mécanismes, c’est ouvrir la voie à la réflexion et interroger ce que nous attendons, souvent inconsciemment, de celles et ceux qui nous gouvernent.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
19.03.2026 à 09:43
Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Le département du Var, en France, est touché par l’arrivée de cet insecte venu d’Amérique du Nord qui s’attaque au pin maritime et au pin parasol. Si la cochenille-tortue du pin se propage, elle pourrait transformer durablement les paysages et l’écologie du pourtour méditerranéen.
Des terrasses qui collent, des voitures poisseuses… On croirait d’abord à une histoire de pollution, puis on lève la tête vers les pins parasols caractéristiques du littoral méditerranéen. On voit alors leurs aiguilles noircir, leurs silhouettes familières se dégarnir, leurs grosses branches dépérir puis se rompre.
Derrière ces symptômes constatés dans le Var se cache un minuscule insecte, qui prend une place gigantesque dans les préoccupations locales : la cochenille-tortue du pin (Toumeyella parvicornis). Venue d’Amérique du Nord, on l’a détectée pour la première fois en France en 2021 dans le golfe de Saint-Tropez, dans le Var – un département en première ligne pour les espèces exotiques.
Mais qu’est-ce donc qu’une cochenille ? Insectes de l’ordre des hémiptères, apparentés aux pucerons, aux cigales ou encore aux punaises, elles se caractérisent par une biologie souvent discrète. Les femelles adultes sont peu mobiles et restent fixées sur la plante hôte pour se nourrir de sève, tandis que les rares mâles sont souvent de petite taille, ailés, et d’une courte durée de vie.
Beaucoup d’espèces portent une cuticule épaissie ou cireuse, parfois en forme de petit bouclier – d’où l’impression de petite écaille collée au rameau. Certaines cochenilles sont célèbres pour un usage ancien comme colorant – la cochenille du carmin, par exemple. D’autres sont redoutées en agriculture, en horticulture et en foresterie, car elles peuvent pulluler, affaiblir les plantes et favoriser des champignons par l’intermédiaire du miellat qu’elles produisent.
Il y a plus de soixante ans, le massif des Maures dans le Var avait déjà vu arriver une cochenille, Matsucoccus feytaudi. Alors qu’on ne lui connaît pas de dégâts notoires en région atlantique dont elle est endémique (Landes en France, Espagne, Portugal, etc.), elle a détruit dans ce massif 120 000 hectares de pins maritimes en vingt ans de présence.
Mais venons-en à celle qui nous intéresse, la cochenille-tortue du pin. Originaire d’Amérique du Nord, Toumeyella parvicornis appartient à la famille des Coccidae.
Elle se fixe volontiers sur les jeunes rameaux de pins, perce les tissus végétaux et se nourrit directement de la sève. Ce vol de ressources affaiblit l’arbre, mais le mécanisme le plus visible est ailleurs : l’insecte rejette en quantité un miellat sucré qui rend tout collant, attire souvent les fourmis… et, surtout, nourrit la fumagine, un champignon noirâtre qui recouvre aiguilles et rameaux, y compris les strates inférieures.
Résultat : la photosynthèse est freinée et empêchée, l’arbre s’épuise, il perd des aiguilles et voit sa croissance stoppée. Des infestations fortes et répétées peuvent mener jusqu’au dépérissement et à la mort de l’arbre, souvent précédés de chutes de branches qui rendent les abords dangereux.
Comme beaucoup d’espèces exotiques, les raisons de la diffusion de la cochenille tient à un « alignement des planètes » défavorable : augmentation des échanges commerciaux de végétaux et de matériels, densité d’hôtes (plantations notamment) et hivers plus doux.
En France, les foyers actuellement identifiés se concentrent encore dans le Var, mais un premier cas a été relevé à Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Les impacts visibles ont été identifiés sur le pin parasol (Pinus pinea) et le pin maritime (Pinus pinaster).
Face à ce constat, les autorités sanitaires ont mis en place une surveillance et des recommandations de gestion : un repérage précoce, des précautions lors des travaux d’élagage, une limitation des déplacements de végétaux potentiellement infestés, et le signalement des symptômes.
Les dégâts restent encore relativement localisés à l’échelle nationale, mais l’expérience antérieure de l’Italie nous invite à la prudence. La cochenille-tortue du pin a été signalée dès 2014 en Campanie, dans la région de Naples, avant de gagner d’autres régions jusqu’à atteindre Rome, où le pin parasol constitue une icône paysagère et culturelle.
Les infestations ont entraîné des dépérissements massifs, et les gestionnaires ont dû intervenir sur des arbres adultes, parfois patrimoniaux. Plusieurs études récentes utilisant des indicateurs de croissance, des mesures physiologiques et de la télédétection ont pu mettre en évidence les liens entre l’intensité de l’attaque à la baisse de vitalité des pins et au risque de mortalité en Italie.
Après l’Italie et la France, l’espèce a aussi été signalée dans d’autres pays du bassin (par exemple, dans les Balkans), ce qui alimente la crainte d’une diffusion à l’échelle méditerranéenne, d’autant que le pin parasol est présent sur une large partie du pourtour méditerranéen.
Le point crucial, souvent sous-estimé dans le débat public, tient au rôle du pin parasol et du pin maritime. Loin d’être de simples arbres d’ornement urbain, ils structurent les milieux naturels, parfois au cœur d’aires protégées.
Dans la réserve naturelle nationale de la plaine des Maures (Var), les pins parasols participent à des paysages uniques et à la structuration écologique locale. Ils façonnent une ambiance de plaine ouverte arborée très caractéristique.
La disparition ou le dépérissement de ces arbres n’aurait pas seulement un effet esthétique : elle affecterait la structure du milieu, les microclimats locaux et toute une biodiversité associée aux pins – faune, champignons, cortèges d’invertébrés, etc. Une grande partie du littoral du Var fait partie de l’aire du parc national de Port-Cros, directement menacée par cet insecte.
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Le pin maritime, comme le pin parasol, dépasse en outre largement le cadre méditerranéen. Il est présent également sur la façade atlantique, où il constitue l’essence dominante du massif landais et l’un des plus vastes ensembles forestiers d’Europe occidentale. Une extension de la cochenille-tortue vers ces régions – si elle s’y acclimatait et y trouvait les conditions propices – poserait donc des questions écologiques, paysagères et économiques à une tout autre échelle : santé des forêts, gestion sylvicole, risque d’affaiblissement face aux sécheresses et coûts de surveillance.
Plus largement, ce cas illustre comment un insecte de quelques millimètres peut, en interaction avec la mondialisation des échanges et le changement climatique, devenir un facteur de transformation durable des paysages et des écosystèmes, en s’associant aux modifications en cours, en modifiant l’identité visuelle et écologique de régions entières. L’enjeu dépasse donc la seule nuisance : il interroge notre capacité à anticiper et gérer les invasions biologiques avant qu’elles ne redessinent, silencieusement, nos horizons.
Face à cette invasion, les solutions restent jusqu’ici limitées, surtout sur de grands arbres. Il n’existe pas de « recette miracle » universelle. La gestion implique une approche intégrée, qui combine détection précoce, réduction des sources de dispersion, tailles ciblées quand c’est possible et maintien de la vitalité des arbres : arrosage raisonné en période sèche, protection des racines en contexte urbain, limitation des blessures.
Des pistes existent aussi du côté des ennemis naturels de ces insectes. Comme pour d’autres cochenilles, certains prédateurs, notamment des coccinelles, peuvent consommer des cochenilles jeunes, et des communes testent parfois des lâchers d’auxiliaires. Mais l’efficacité à grande échelle dépend du bon choix d’espèces, du calendrier d’intervention et de la capacité des auxiliaires à suivre le rythme des pullulations.
En tant que collectivités et en qualité de citoyens, comment contribuer à cette lutte ? Il s’agit d’abord d’apprendre à reconnaître les symptômes : miellat collant, fumagine noire, rameaux couverts de « petites carapaces » brunâtres, puis jaunissement.
Il faut ensuite éviter de déplacer des branches, rameaux ou végétaux de pins depuis une zone infestée vers une zone saine, et signaler les cas aux services compétents lorsqu’un nouveau foyer est suspecté.
Enfin, dans les espaces gérés, il s’agit de prioriser les arbres les plus sensibles (pins parasols, sujets en bord de route ou en ville) et intervenir le plus tôt possible : une fois l’arbre très affaibli, les chances d’inverser la trajectoire sont minces.
Une autre difficulté tient au manque de connaissances scientifiques produites en France sur Toumeyella parvicornis. Les données sur sa dynamique locale (nombre de générations par an selon les microclimats et les espèces d’arbres), ses ennemis naturels réellement efficaces, ses voies de dissémination et ses interactions avec le stress hydrique et les effets post-incendies restent encore à établir. Cette lacune contraste avec la situation italienne, où plusieurs travaux récents décrivent déjà la progression, les impacts sur la croissance des pins et des outils de suivi (dont la télédétection) qui peuvent aider les gestionnaires.
L’urgence en France, pour la recherche, est donc de cartographier finement l’extension du phénomène, en utilisant la télédétection et des drones par exemple, de mesurer l’impact sur la croissance des pins et, surtout, d’identifier les régulations naturelles efficaces, qui passent par l’identification génétique des arbres.
Par exemple, quelles coccinelles et autres prédateurs ou parasitoïdes attaquent réellement la cochenille dans le Var ? À quelle période de l’année ? Avec quel niveau de contrôle ? Sans ces données, il est difficile d’évaluer ce qui marche, ce qui coûte cher pour peu d’effets, et ce qui pourrait être déployé à grande échelle sans risques écologiques secondaires.
Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDIV (ANR), MRAE, MTE, National Geographic,
19.03.2026 à 09:42
Sylvain Poggi, Chercheur en écologie quantitative et analyse de données, Inrae
Davide Martinetti, Chercheur en Biostatistique et Processus Spatiaux, Inrae
Leyli Borner, Ecologue et statisticienne

Sans une surveillance efficace et des mesures de lutte appropriées, le scarabée japonais (Popillia japonica), détecté en France pour la première fois dans la région Grand-Est en juillet 2025, pourrait coloniser une grande partie de l’Europe continentale dans les prochaines années.
C’est un coléoptère au régime varié. Le scarabée japonais peut s’alimenter sur plus de 400 espèces de plantes hôtes. Ses larves se nourrissent principalement des racines de graminées, en particulier celles des gazons, des prairies et surfaces enherbées, tandis que les adultes attaquent de nombreuses cultures agricoles (vignes, fruits à noyau, etc.), mais également des espèces ornementales telles que les rosiers.
Les dégâts potentiels sont considérables : aux États-Unis, les dégâts sont estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an, en incluant à la fois les pertes de production et les coûts de lutte.
Le scarabée japonais est de ce fait sous haute surveillance en France, où il a été détecté pour la première fois dans le Grand-Est en juillet 2025. Cette détection a de quoi inquiéter, mais elle était hélas prévisible : dès mai 2022, un rapport d’expertise collective de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) anticipait son introduction comme inéluctable en France hexagonale.
Originaire du Japon, le scarabée japonais est une espèce exotique envahissante dont les routes d’invasion sont bien connues (Figure 1). Accidentellement introduit aux États-Unis en 1916, il s’y est progressivement installé et s’est disséminé jusqu’au Canada.
À partir des années 1970, il a colonisé l’archipel des Açores, puis fut signalé pour la première fois en Europe continentale près de Milan (Italie) en 2014. Il s’est propagé en Suisse, dès 2017, et a été intercepté dans d’autres pays européens : Pays-Bas (2019), Allemagne (2022), Slovénie (2024) et, en 2025, en France, en Espagne, en Belgique et en Autriche.
Cette invasion a suivi trois étapes classiques : l’entrée, l’établissement et la dissémination de l’espèce. Dans le cadre du projet européen IPM-Popillia, nous avons développé des cartes de risque pour chacune de ces étapes à l’échelle de l’Europe, afin d’aider les services phytosanitaires et les décideurs à mettre en place des stratégies de surveillance efficaces. Voici ce que nous avons appris.
Le scarabée japonais se déplace principalement grâce aux activités humaines : il s’introduit dans de nouvelles régions par le transport de personnes et de marchandises, ce qui est caractéristique d’un insecte « auto-stoppeur ».
Nous avons évalué le risque d’introduction dans chaque région européenne (Figure 2) en analysant les flux de voyageurs et de marchandises par avion, par train et en camion, à partir du foyer principal d’invasion (localisé en Italie du Nord et au sud de la Suisse). Les zones étudiées correspondent aux unités NUTS3, définies par l’Union européenne, qui correspondent à des zones de la taille d’un département ou d’une petite province.
Une fois introduite, une population de scarabées peut-elle survivre et se reproduire ? C’est ce que l’on appelle l’étape d’établissement. Les conditions climatiques, l’usage des sols et l’environnement local déterminent si ces populations peuvent se maintenir durablement.
Grâce à des modèles de distribution d’espèces, nous avons relié les données de présence du scarabée dans les zones colonisées, issues notamment des plateformes de sciences citoyennes, avec des informations environnementales géoréférencées.
La carte de risque d’établissement (Figure 3) montre que les contreforts des Alpes, le nord des Balkans et les rives orientales de la mer Noire sont très favorables à l’insecte. Le sud-ouest de la France, la Bretagne, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas présentent un risque plus modéré.
Les scarabées japonais émergent une fois par an sous les latitudes tempérées et sont responsables de la progression du front d’invasion en été via leur vol actif. Ils se déplacent pour se nourrir, s’accoupler et pondre leurs œufs, qui poursuivent ensuite leur développement dans le sol tout l’hiver.
L’interaction entre le cycle de vie de l’insecte et les conditions locales gouverne la vitesse à laquelle il se propage dans différentes régions d’Europe (Figure 4).
Nos cartes de risque permettent de visualiser trois aspects essentiels :
Risque d’introduction : où l’espèce peut arriver via les transports humains.
Risque d’établissement : où les conditions environnementales sont favorables à sa survie et sa reproduction.
Risque de dispersion active : où l’insecte peut se déplacer naturellement grâce à son vol.
Considérées séparément, mais plus encore combinées, ces cartes constituent un outil précieux pour anticiper et limiter la progression du scarabée japonais. Elles aident à définir des zones prioritaires pour la surveillance, à coordonner les actions transfrontalières et à adapter les mesures de confinement selon la vitesse de propagation locale.
Les invasions biologiques sont en forte croissance depuis deux siècles, et la tendance devrait se poursuivre avec l’intensification du commerce, des transports et du changement climatique. Entre 1980 et 2019, les dommages liés aux invasions se sont élevés à 1 208 milliards de dollars (plus de 1 049 milliards d’euros) à l’échelle mondiale, avec une augmentation de 702 % des pertes déclarées entre 1980-1999 et 2000-2019.
Dans ce contexte, il est donc crucial d’améliorer la prévention, la surveillance et la réponse rapide afin de stabiliser, voire de réduire à terme, le nombre de nouvelles invasions. Nos cartes de risque viennent compléter les outils existants pour optimiser les stratégies de surveillance permettant d’activer les mesures appropriées pour lutter contre les espèces exotiques envahissantes.
En pratique, toute observation d’un scarabée japonais doit être signalée à votre Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf), en précisant le lieu de l’observation.
Sylvain Poggi a reçu des financements de I'Union Européenne dans le cadre du projet IPM-Popillia (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).
Davide Martinetti a reçu des financements de IPM-Popillia project, (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).
Leyli Borner a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet IPM-Popillia (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).