07.10.2026 à 16:54
Olivier Geffroy, Enseignant-Chercheur en viticulture, oenologie et analyse sensorielle, École d'Ingénieurs de Purpan
Caroline Paire, Doctorante en Sciences de gestion, Montpellier SupAgro
Christian Chervin, Professeur Viticulture et Oenologie, Toulouse INP
Foued Cheriet, Professeur en stratégie internationale et en marketing alimentaire/vin, Montpellier SupAgro
Valérie Olivier, Enseignant-Chercheur en économie des filières agricoles et biosourcées, Toulouse INP
L’ESSENTIEL
De nouvelles variétés de vigne résistantes aux principales maladies fongiques sont aujourd’hui disponibles à la plantation.
Malgré leur intérêt pour réduire jusqu’à 80 % de traitements phytosanitaires, leur adoption progresse lentement et l’offre commerciale reste limitée.
Des travaux menés en Occitanie dans le cadre du projet Ressenti et du Défi Clé Vinid’Occ permettent d’envisager leur avenir avec un certain optimisme.
Ces travaux Ressenti et Vinid’Occ visent à identifier les leviers et les freins à l’adoption de ces nouvelles variétés, notamment celles récemment inscrites au catalogue français et accessibles aux viticulteurs, afin de mieux comprendre les conditions nécessaires à leur développement.
Depuis 2023, ce projet pluridisciplinaire associe un consortium de chercheurs toulousains et montpelliérains autour de deux thèses de doctorat. Il combine des enquêtes et des évaluations sensorielles auprès des acteurs de la filière et des consommateurs, ainsi que des approches de neuromarketing pour analyser les réactions face à ces nouveaux vins.
La vigne d’origine européenne cultivée dans nos vignobles appartient à l’espèce Vitis vinifera, du latin vinifera « qui donne le vin ». Au cours du XIXᵉ siècle, elle est mise en péril par l’introduction depuis le continent nord-américain de plusieurs pathogènes – phylloxera, mildiou ou oïdium – auxquels elle n’avait jamais été confrontée.
En plus de Vitis vinifera, d’autres espèces de vigne américaines, comme Vitis labrusca ou Vitis rupestris, ont en revanche développé, en co-évoluant avec ces pathogènes sur de longues périodes, des mécanismes adaptatifs de résistance. Ces espèces peuvent être croisées avec Vitis vinifera ; elles donnent des descendants viables, fructifères, ayant hérité d’une partie du génome de chacun des parents, incluant parfois des traits de résistance aux maladies.
Cette stratégie d’hybridation interspécifique a été utilisée de manière non dirigée au cours de l’histoire pour développer des espèces hybrides. Ces dernières possèdent une résistance aux maladies variable et donnent des vins de qualité œnologique généralement inférieure. Depuis 1935, six de ces hybrides – Clinton, Herbemont, Isabelle, Jacquez, Noah et Othello – ont été interdits en France pour produire du vin, du fait d’une aptitude supposée supérieure à produire des vins riches en méthanol et potentiellement dangereux pour la santé. Grâce à la persévérance d’un collectif cévenol, ces six hybrides sont en passe d’être de nouveau autorisés.
L’une des stratégies pour atténuer ces traits négatifs est de procéder à des rétrocroisements successifs avec Vitis vinifera pour ne conserver de l’espèce américaine que les gènes de résistance. Ces étapes très chronophages nécessitent de mesurer les caractéristiques des plants, de sélectionner ceux d’intérêt avant de procéder à un nouveau croisement.
Les progrès de la génétique ont permis de gagner du temps, en repérant la présence des gènes d’intérêt à l’aide de marqueurs. La France, comme l’Allemagne, la Suisse et l’Italie, fait partie des leaders mondiaux en matière de création de ces variétés.
La stratégie nationale est prudente puisqu’elle vise à combiner plusieurs gènes, afin d’améliorer la résistance et d’éviter des contournements, c’est-à-dire la possibilité que certaines souches de pathogènes plus virulentes se développent sur ces variétés.
Depuis 2017, les premiers fruits de la création variétale française – les cépages floréal, voltis, artaban et vidoc – peuvent être plantés par les vignerons. Depuis ces premières inscriptions au catalogue national, plusieurs inscriptions ont suivi notamment les variétés dites Inrae-Bouquet, du nom d’Alain Bouquet, chercheur pionnier de l’Inrae.
En 2021, ces variétés représentaient 1 208 hectares de vignoble, soit seulement 0,15 % du vignoble français, avec une lente progression des plantations majoritairement localisées en Occitanie. La Champagne est une autre région pionnière qui expérimente ces variétés depuis plusieurs années.
Une analyse médiatique a montré que ces variétés étaient très peu présentes dans la presse généraliste, illustrant leur manque de visibilité. Au contraire, dans la presse viticole spécialisée, un consensus émerge en leur faveur, notamment au fil des évolutions réglementaires. Depuis 2018, leur culture expérimentale est autorisée dans certaines appellations d’origine protégées (AOP) grâce à la directive dite variété d’intérêt à fin d’adaptation (Vifa).
Même si les choses évoluent rapidement, l’offre est encore restreinte avec seulement 108 références commerciales identifiées en 2024.
D’un point de vue sensoriel, les travaux de Caroline Paire, doctorante sur le projet, ont montré qu’il existait une diversité de profils comparable aux vins conventionnels. Ils ont également mis en évidence qu’il n’y avait aucun obstacle sensoriel à l’acceptation des vins issus de ces variétés par les consommateurs, en blanc comme en rouge, en assemblage ou en cuvée monovariétale :
« Les professionnels restaient sceptiques vis-à-vis de ces nouvelles variétés, notamment pour les rouges dont ils jugeaient les vins rustiques, acides et de moindre qualité. L’utilisation de vidoc ou d’artaban, en assemblage avec du merlot, ne pénalise pas l’appréciation lors de nos essais. Nous avons identifié un seul groupe de consommateurs composé d’hommes âgés de plus de 65 ans et consommant du vin quotidiennement, préférant systématiquement les vins de Merlot pur. »
La question du nom à adosser à ces variétés est un sujet qui cristallise des tensions au sein de la profession. Certains acteurs souhaitent les désigner en référence à leurs géniteurs, une approche non cautionnée par les instances en charge de leur agrément. D’autres travaux en cours de publication montrent que la dégustation reste le juge de paix comme le souligne Caroline Paire :
« Le nom importe finalement peu au consommateur, dont les connaissances en la matière sont limitées. Lors de nos expérimentations, le cabernet blanc, une variété résistante blanche développée en Allemagne, a été fréquemment confondue avec le cabernet-sauvignon, le cépage rouge roi du Bordelais et la variété de cuve la plus plantée au monde. »
Des groupes de discussion couplés à des expériences d’eye-tracking, un dispositif utilisé en neuromarketing suivant les mouvements oculaires et analysant les signaux captant l’attention des consommateurs, ont été menés. La conclusion ? La propension à réduire de 80 % le nombre de traitements chimiques de ces variétés devait être utilisée pour communiquer autour de la résistance, de préférence sous la forme d’un logo ou d’une pastille.
À lire aussi : Les enfants voient l’art différemment : ce que nous apprennent les dernières recherches d’« eye-tracking »
Le producteur, quant à lui, est tout aussi incapable que le consommateur de distinguer à la dégustation les deux types de vin. Le travail de l’équipe Ressenti a permis d’identifier trois profils :
les « sceptiques », professionnels plus âgés issus de caves particulières ;
les « réceptifs », coopérateurs manifestant un soutien mesuré à l’innovation ;
les « observateurs », jeunes professionnels sans pouvoir de décision.
Les 96 producteurs interrogés par Marc-Antoine Dolet, autre doctorant sur le projet, estiment que ces variétés pourraient couvrir jusqu’à 25 % du vignoble occitan d’ici trente ans.
Du consommateur au producteur, les signaux sont globalement au vert et laissent envisager un bel avenir pour ces nouvelles variétés. L’inconnue qui demeure est de savoir si la crise structurelle et profonde qui secoue le vignoble français et mondial agira comme accélérateur ou comme frein.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Le projet Ressenti a reçu une subvention de la part de la région Occitanie, et un co-financement des Vignobles Foncalieu et des Grands Chais de France.
Caroline Paire a reçu des financements de la Région Occitanie.
Christian Chervin a reçu des financements de la région Occitanie.
Foued Cheriet a reçu des financements de la Région Occitanie.
Valérie Olivier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.10.2026 à 16:53
Élodie Choque, Maitre de conférence en microbiologie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
L’ESSENTIEL
Les emballages plastiques représentent plus de 40 % de nos déchets plastiques au niveau mondial. Pour mettre un terme à la pollution plastique et décarboner l’économie, il va falloir apprendre à s’en passer.
Leur remplacement par des alternatives biosourcées et biodégradables se heurte toutefois à plusieurs freins d’ordre scientifique et technique. Les alternatives ne présentant pas, pour l’heure, toutes les propriétés requises.
Mais les attentes, parfois contradictoires, du consommateur sont également en cause : celui-ci s’agacera facilement d’un emballage alternatif qui ne serait dégradable qu’en composteur industriel, mais refusera d’acheter un aliment dont l’emballage serait opaque – plutôt que transparent – et ne permettrait pas de s’assurer de l’état de fraîcheur avant achat.
Chaque jour, des millions de barquettes, de films transparents et de sachets souples sont jetés après quelques heures ou quelques jours d’utilisation à peine. Le plastique pétrochimique s’est imposé au siècle dernier comme le maître incontesté de nos rayons alimentaires, mais son règne doit désormais toucher à sa fin, impératifs de décarbonation et de lutte contre la pollution plastique obligent.
Mais remplacer ce matériau polyvalent et bon marché sans sacrifier la fraîcheur de nos aliments relève d’un véritable défi scientifique et industriel. État des lieux.
Le constat environnemental est alarmant : le secteur de l’emballage représente près de 40 % des déchets plastiques générés dans le monde. La majeure partie de ces conditionnements est à usage unique et finit dans les incinérateurs, dans les décharges ou, plus grave encore, dans les écosystèmes marins et terrestres.
Ces plastiques ne disparaissent jamais vraiment. Ils se fragmentent en micro et nanoplastiques qui contaminent la chaîne alimentaire, les sols et les ressources en eau. De plus, la fabrication de ces polymères synthétiques repose sur l’extraction d’énergies fossiles, contribuant directement aux émissions de gaz à effet de serre.
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Face à cette crise, la puissance publique a pris le relais des alertes scientifiques.
En France, la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire (Agec) impose une sortie progressive du plastique jetable à l’horizon 2040, avec des jalons stricts concernant la réduction des emballages, le réemploi et l’interdiction de certains formats, comme le suremballage de nombreux fruits et légumes.
Au niveau européen, la révision du règlement relatif aux emballages et aux déchets d’emballages (PPWR, pour Packaging and Packaging Waste Regulation) fixe des objectifs contraignants pour l’ensemble des États membres : réduction nette du volume global des déchets d’emballages, obligation d’intégrer des taux minimaux de matière recyclée dans les nouveaux conditionnements, interdiction ciblée de certains emballages plastiques à usage unique dans la restauration et le commerce de détail ou encore harmonisation des critères de recyclabilité d’ici à 2030.
Cette tenaille réglementaire et environnementale force les industriels de l’agroalimentaire et la recherche en science des matériaux à réinventer d’urgence la protection de nos aliments.
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En science des aliments, une denrée périssable désigne tout produit biologique sujet à une détérioration rapide et inévitable si des conditions de conservation strictes ne sont pas appliquées.
Contrairement aux produits dits « stables » (comme le riz sec ou les conserves) ou « semi-périssables » (comme les pommes de terre ou le miel), les denrées périssables possèdent une durée de vie limitée, souvent mesurée en jours ou en semaines. Sur le plan réglementaire, elles sont identifiées par une date limite de consommation (DLC), indiquée par la mention « À consommer jusqu’au… ». Dépasser cette date présente un risque direct potentiel pour la santé humaine.
La vulnérabilité des denrées périssables s’explique par trois types d’altérations : biologiques, chimiques et/ou physiques.
Il y a d’abord la dégradation microbiologique qui correspond à la multiplication des bactéries pathogènes (Salmonella, Listeria monocytogenes, Escherichia coli) ou des microorganismes d’altération (moisissures, levures).
Les aliments peuvent aussi être soumis à des réactions chimiques et enzymatiques, tels que la rancification des lipides (particulièrement marquée dans les viandes et les poissons gras) ou le brunissement des fruits et légumes coupés.
Enfin, il peut y avoir des altérations physiques qui dégradent l’aspect et la texture de l’aliment, comme un flétrissement ou un ramollissement.
Pour neutraliser ces facteurs de dégradation, l’emballage ne peut pas être un simple contenant. Il doit agir comme un bouclier fonctionnel qui va protéger l’aliment de la contamination par des microorganismes extérieurs ainsi que d’une exposition aux conditions extérieures (dessèchement, humidité, oxygène).
Si l’on souhaite remplacer le plastique pour la conservation de ces aliments, les nouveaux matériaux devront impérativement remplir plusieurs propriétés fondamentales : un contrôle des transferts gazeux et hydriques ainsi que des exigences mécaniques, thermiques et sanitaires, comme le montre le tableau ci-dessous.
Pour répondre à ce cahier des charges exigeant, la recherche s’oriente vers différentes familles de matériaux biosourcés, recyclables ou biodégradables. Cependant, les options sont peu nombreuses et les limites techniques sont trop importantes pour en faire des solutions industrielles viables à l’heure actuelle.
Il y a la possibilité d’utiliser des matériaux inorganiques, tels que le verre, l’acier ou encore l’aluminium. Cette solution existe déjà, avec l’avantage de présenter les propriétés requises pour l’industrie alimentaire et d’être recyclable à l’infini (tout du moins en théorie), mais ces matériaux un poids notable et par conséquent une forte empreinte carbone, notamment liée au transport.
Puis viennent les options biosourcées, telles que la cellulose. Il s’agit du polymère le plus présent dans la nature, il est le composant principal de la paroi des végétaux. La cellulose a déjà été étudiée pour des solutions d’emballage comme des cartons enduits ou du cellophane.
Elle a l’avantage de constituer une matière recyclable, d’origine naturelle et qui montre une bonne rigidité. La cellulose a toutefois des inconvénients : elle ne peut former que des emballages opaques, les solutions proposées sont très sensibles à l’humidité et ce matériau nécessite une fonctionnalisation chimique (utilisation de solvants) pour pouvoir être utilisé.
La nanocellulose, en particulier, composée de nanostructures de cellulose, représente une solution de micro-enrobage fonctionnelle pour enduire le papier ou le carton qui, purs, ne résistent ni à l’eau ni aux graisses. D’autres solutions de revêtements biosourcés sont aussi étudiées, telles que les protéines ou les cires végétales, afin d’améliorer leur étanchéité.
D’autres polymères issus de la production biotechnologique ou de la transformation d’agro-ressources, tels que l’acide polylactique (PLA), issu de la fermentation de l’amidon, ou les polyhydroxyalkanoates (PHA), produit naturellement par certaines bactéries, peuvent aussi présenter une solution intéressante pour les emballages des aliments périssables.
Ils sont considérés comme des alternatives biosourcées, car produites par des microorganismes, bien qu’ils doivent être modifiés chimiquement pour pouvoir être utilisés. Ils forment des alternatives transparentes, thermoformables (on peut en faire des barquettes ou des verres) et présentent une bonne barrière aux gaz. Cependant, ils sont souvent fragiles et nécessitent un traitement industriel pour être dégradés (compostabilité industrielle uniquement).
À lire aussi : Vers des plastiques biodégradables et recyclables ? La piste des « PHA » progresse
Enfin, des biopolymères naturels, tels que l’amidon (issu de la pomme de terre), l’alginate (issu des algues) ou la chitine (issus de la carapace des crustacés), ont été étudiés. Ces biopolymères ont l’avantage d’être très abondants et facilement biodégradables, mais ils présentent une barrière trop faible à l’humidité.
Nous travaillons actuellement, au laboratoire, sur une solution innovante à base de racines d’endive, dont le polymère principal est le fructane. Nous obtenons des résultats prometteurs en ce qui concerne la résistance, mais le matériau n’est pas encore suffisamment inerte pour pouvoir être utilisé dans la conservation des denrées périssables. La migration, c’est-à-dire le transfert de molécules de l’emballage vers l’aliment, est encore trop importante.
Il convient cependant de distinguer deux notions souvent confondues, alors qu’elles ne sont pas équivalentes : le caractère biosourcé du matériau et sa biodégradabilité.
En effet, certains bioplastiques sont des plastiques biosourcés, dont le matériau est issu de la biomasse (maïs, canne à sucre, huiles végétales) et non du pétrole, mais ne sont pas nécessairement biodégradables. À l’inverse, d’autres bioplastiques sont biodégradables, c’est-à-dire que leur matériau peut se décomposer sous l’action de microorganismes. Les matériaux les plus vertueux sont ceux qui sont à la fois biosourcés et biodégradables.
À lire aussi : Les bioplastiques, une solution bio pas si écolo
L’industriel est prêt à adopter des solutions plus respectueuses de l’environnement, à partir du moment où les options proposées sont viables techniquement et économiquement. Toutefois, l’adoption de ces innovations ne dépend pas seulement de leurs performances scientifiques, mais aussi de leur acceptabilité par le grand public.
Or, les consommateurs expriment aujourd’hui des attentes complexes et parfois paradoxales. En effet, les citoyens sont devenus très méfiants face aux allégations environnementales floues. Ils demandent des garanties sur la fin de vie des emballages : un matériau étiqueté « compostable », mais qui nécessite une usine de compostage industriel à 60 °C provoque la frustration s’il finit dans la poubelle ménagère.
Dans le même temps, une majorité de consommateurs souhaite encore voir l’état de fraîcheur des viandes ou des poissons avant l’achat, ce qui favorise les solutions hybrides ou les bioplastiques transparents, au détriment du papier opaque. Et c’est l’un des plus grands challenges des solutions biosourcées développées à l’heure actuelle.
L’intention d’achat écoresponsable est très présente, mais se heurte à deux réalités économiques et pratiques : la sensibilité au prix et le refus du gaspillage alimentaire.
Ainsi, dans un contexte d’inflation, le surcoût lié aux emballages biosourcés ne doit pas être répercuté brutalement sur le prix final de l’aliment. De plus, le consommateur n’est pas disposé à accepter une réduction de la durée de conservation de ses produits sous prétexte que l’emballage est plus vertueux. En effet, le gaspillage d’une pièce de viande a un impact environnemental bien supérieur à celui de son emballage.
Réussir une transition vers des alternatives sans plastique repose donc sur une adéquation parfaite entre la performance technique du matériau, le respect de la législation et la réponse aux habitudes quotidiennes des consommateurs. C’est dans cet esprit que les recherches prometteuses actuellement en cours doivent se poursuivre.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Élodie Choque a reçu des financements de la Région Hauts-de-France (dynamique Economie Circulaire et Nouveaux Modèles de Développement).
07.10.2026 à 16:52
Isabelle Feng, Chercheuse au Centre Perelman de Philosophie du Droit, Université Libre de Bruxelles (ULB)
L’ESSENTIEL
Des salariés chinois utilisent le droit européen pour défendre leurs conditions de travail : après leur licenciement par l’équipementier Xingyu, 107 jeunes diplômés ont alerté Mercedes-Benz et Volkswagen, ses clients européens.
L’Union européenne étend son pouvoir juridique au-delà de ses frontières : avec le règlement sur les subventions étrangères (FSR), Bruxelles peut enquêter sur les entreprises chinoises bénéficiant de soutiens publics lorsqu’elles opèrent sur le marché européen.
Pékin et Bruxelles entrent dans un bras de fer juridique : la Chine cherche à empêcher ses entreprises de coopérer aux enquêtes européennes tandis que l’UE utilise l’accès à son vaste marché comme levier réglementaire.
Quand la rivalité sino-européenne se déplace sur le terrain juridique, le droit devient, pour l’Union européenne, une arme de puissance inattendue. Face au géant asiatique, Bruxelles déploie un arsenal réglementaire dont la portée extraterritoriale bouscule les stratégies chinoises.
Deux événements récents illustrent de manière saisissante ce nouveau rapport de force : d’un côté, l’entrée en vigueur, le 1er septembre, de la nouvelle loi chinoise sur les avocats, qui place désormais le travail des avocats sous la direction du Parti communiste chinois (PCC) ; de l’autre, au même moment, les constructeurs allemands Mercedes-Benz et Volkswagen ont été saisis d’une plainte visant leur fournisseur chinois Xingyu, déposée par des salariés de cette entreprise : Mercedes-Benz a enregistré le signalement et annoncé un examen approfondi tandis que Volkswagen a ouvert une enquête.
L’affaire Xingyu, numéro un chinois de la fabrication de phares automobiles, est la démonstration par le bas du poids que peut avoir le droit européen pour les salariés chinois.
Début juillet, l’usine Xingyu, à Changzhou, une ville située à 200 kilomètres de Shanghai, avait embauché 440 nouveaux diplômés ; un mois plus tard, 107 d’entre eux étaient licenciés. Selon la déclaration officielle, cette décision était due au fait que « la conjoncture du secteur est morose ». Peu convaincus, ces jeunes ont décidé d’agir. Au lieu d’engager une procédure classique, ils ont rassemblé des éléments – contrats, enregistrements d’entretiens, annonces de recrutement, documents internes, etc. – qu’ils ont eux-mêmes traduits en anglais, avant de transmettre le dossier… directement aux clients européens de Xingyu, à savoir Mercedes-Benz et Volkswagen, ainsi qu’à l’autorité de la Bourse de Hongkong, auprès de laquelle l’entreprise avait déposé, fin juillet, une demande d’introduction en Bourse.
L’épisode est révélateur d’une mutation profonde. En contournant les mécanismes juridiques nationaux, ces jeunes Chinois ont implicitement reconnu la légitimité des exigences juridiques auxquelles sont soumis les clients européens de leur employeur – en l’occurrence, celles du droit de l’Union des 27.
C’est là toute l’ambivalence de la puissance juridique de l’UE. Bruxelles ne dispose pas d’un pouvoir de contrôle sur les entreprises chinoises, mais peut agir sur leurs activités et partenaires liés au marché européen. En remontant les chaînes de valeur, le droit européen peut ainsi produire des effets au-delà des frontières de l’Union.
L’affaire Nuctech en est la démonstration par le haut. Cette entreprise chinoise, leader mondial des scanners de sécurité, fait l’objet d’une enquête menée par Bruxelles au titre du règlement sur les subventions étrangères, le FSR. Adopté en 2022 et applicable depuis 2023, ce règlement permet à la Commission européenne d’examiner les subventions accordées par des États tiers à des entreprises actives sur le marché européen lorsqu’elles sont susceptibles de fausser la concurrence.
En avril 2024, la Commission a engagé une procédure ex officio au titre du FSR à l’encontre de Nuctech et procédé à des inspections « surprise » (dawn raids) dans ses locaux en Pologne et aux Pays-Bas. Au cours de ces opérations, la Commission a notamment demandé l’accès à des courriels d’employés dont les données étaient stockées sur les serveurs en Chine. Nuctech a contesté ces mesures devant le Tribunal de l’Union européenne et demandé leur suspension.
En août 2024, le Tribunal a rejeté cette demande de mesures provisoires. En mars 2025, la Cour de justice, saisie en appel dans cette procédure de référé, a confirmé ce rejet. Autrement dit, les juges européens n’ont pas encore statué sur le fond du litige, mais leurs décisions sur les mesures provisoires montrent déjà la difficulté, pour une entreprise étrangère opérant dans l’Union, de faire obstacle aux enquêteurs de la Commission en invoquant les contraintes de son droit national.
Le véritable bras de fer est intervenu en 2026. Le 7 avril, soit quelques jours avant l’audience consacrée à l’affaire Nuctech devant le Tribunal à Luxembourg, Pékin a adopté des « mesures de lutte contre l’application extraterritoriale inappropriée des lois et mesures étrangères ». Le 15 mai, le ministère chinois de la justice a ordonné à « toute organisation et tout individu » de ne pas coopérer à l’enquête visant Nuctech, dénonçant une action européenne « abusive » et « erronée ».
Le conflit n’oppose donc plus seulement une entreprise à un régulateur. Il met ainsi directement aux prises deux ordres juridiques : Pékin entend empêcher ses entreprises de transmettre des données aux autorités européennes ; Bruxelles considère, de son côté, que son droit peut atteindre les activités d’entreprises chinoises dès lors qu’elles se déploient au sein de l’UE.
Désormais, la question est de savoir quel droit peut s’imposer lorsque deux juridictions revendiquent leur compétence sur une même entité chinoise.
C’est précisément là que réside la force du FSR. L’Union européenne ne dispose ni de la taille démographique de la Chine ni de ses capacités industrielles. Mais elle possède une autre ressource : un marché de 450 millions de consommateurs, parmi les plus solvables au monde.
Le FSR produit déjà des effets concrets. Des groupes chinois ont ainsi été conduits à renoncer à participer à des marchés publics européens, comme le constructeur ferroviaire chinois CRRC dans le projet de métro de Lisbonne ou Shanghai Electric dans un appel d’offres pour un parc photovoltaïque en Roumanie.
Début février, la Commission européenne a ouvert une enquête approfondie sur Goldwind, le mastodonte éolien basé au Xinjiang ; fin mai, elle en a ouvert une autre contre le géant du commerce en ligne JD.com, candidat au rachat du distributeur allemand Ceconomy. Pékin a riposté en dictant, le 19 août, une deuxième mesure de blocage, interdisant toute collaboration avec l’enquête bruxelloise sur JD.com, là encore, au nom de la « défense de la souveraineté nationale ».
Pékin verrouille la sortie de ses données ; Bruxelles contrôle l’accès à son marché. Le droit devient ainsi un terrain de confrontation géopolitique à part entière où se jaugent les deux puissances.
Se pose alors cette question pour les multinationales chinoises : peut-on se permettre de perdre l’accès à un marché qui importe des centaines de milliards d’euros de marchandises chinoises par an ? À cette question, l’équipementier Xingyu a déjà apporté une réponse négative sans ambiguïté, par une volte-face spectaculaire : l’entreprise a présenté ses excuses et proposé à ses salariés une nouvelle offre de départ, beaucoup plus généreuse.
Si le FSR devient une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus des sociétés chinoises opérant en Europe, le règlement européen sur le travail forcé (RTF) pourrait, demain, viser les produits fabriqués hors de l’UE, notamment en Chine, dès lors qu’ils sont destinés au marché européen.
Adopté en 2024, le RTF interdira, à partir du 14 décembre 2027, la mise sur le marché européen de produits issus du travail forcé, quelle que soit leur origine. La Commission pourra ainsi examiner les chaînes d’approvisionnement, de l’importateur jusqu’au fournisseur, voire jusqu’aux sous-traitants situés à l’autre bout de la planète. D’où le cauchemar des firmes exportatrices chinoises : l’un des talons d’Achille potentiels du Made in China réside dans les conditions de travail dans lesquelles certains produits sont fabriqués.
La véritable revanche de l’Europe ne serait peut-être pas de « battre » le régime communiste dans la production ou dans les exportations. Elle serait de parvenir à faire de ses propres règles une référence à laquelle les entreprises chinoises – comme les autres entreprises extracommunautaires –– doivent se soumettre.
Dans cette nouvelle bataille, le gagnant n’est pas nécessairement celui qui produit ou exporte le plus. C’est celui dont le droit finit par s’imposer aux autres.
Isabelle Feng ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.10.2026 à 16:51
Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Clotilde Kpogba, Enseignante-chercheure contractuelle en sciences de l'éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

L’ESSENTIEL
Le vieillissement de la population crée des besoins en matière de technologies de santé et d’aménagement des espaces.
Initialement focalisée sur la lutte contre la perte d’autonomie, la « silver économie » élargit son champ.
Mais les jeunes retraités se laisseront-ils convaincre par ces offres autour du lien social ou de l’habitat ?
Avec un chiffre d’affaires estimé à 130 milliards d’euros à l’horizon 2030, la silver économie suscite des convoitises. Le vieillissement démographique de la population ouvre en effet d’importantes perspectives pour les acteurs économiques proposant des produits adaptés aux seniors.
La silver économie est aujourd’hui considérée comme un levier de développement pour les territoires et un créneau pour les stratégies marketing. Elle est perçue comme une opportunité économique en matière d’emplois nouveaux. Mais elle donne également à voir une recomposition du jeu des acteurs sur la scène gérontologique.
La silver économie s’est constituée sur la base d’un rapprochement entre des ingénieurs et des gériatres autour de ce qui s’appelait les gérontotechnologies. Il s’agissait d’inventer des technologies et des systèmes techniques pour préserver la santé, la sécurité et l’autonomie des personnes âgées.
L’État a très vite encouragé le développement d’une recherche appliquée visant à trouver des solutions pour compenser le handicap et la perte d’autonomie. Ce soutien de l’État a abouti, en 2013, à la signature d’un « contrat de filière pour la silver économie » associant Michèle Delaunay, ministre déléguée aux personnes âgées et à l’autonomie, et Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif.
Les gérontotechnologies ont ainsi servi de tremplin à une alliance plus large entre le secteur économique et le secteur du vieillissement, compte tenu des perspectives attendues avec l’arrivée des baby-boomers dans la catégorie des seniors.
Ce faisant, tout semble se passer comme si les gérontotechnologies, nées dans le champ médico-social, se diluaient progressivement dans le giron de la silver économie. Désormais, la sémantique évolue au profit des « technologies de la santé et de l’autonomie » et du design for all. L’objectif est de prendre le contrepied de l’image peu vendeuse du médico-social et des personnes âgées.
Le Festival SilverEco, qui se déroule chaque année en septembre au Palais des festivals de Cannes (Alpes-Maritimes), en est une illustration. Loin des congrès gérontologiques traditionnels, il adopte tous les codes de l’événementiel pour promouvoir une image qui se veut positive et innovante.
Le secteur de la vieillesse lui-même devient celui du « bien-vieillir ». Les marchands et les communicants se substituent désormais aux gériatres.
Mais la silver économie rencontre un problème de taille. Elle ne peut se développer que si le marché potentiel (lié au vieillissement de la population) se transforme en une demande effective. Or les seniors et leurs aidants résistent : ils ne voient pas forcément l’utilité de ce qu’on cherche à leur vendre. L’accompagnement humain reste fortement plébiscité pour faire face à l’avancée en âge, car il est une composante importante de l’identité professionnelle au sein du secteur médico-social.
Et si la silver économie surfe sur le caractère nouveau des produits et des services proposés, elle n’en reste pas moins une innovation pensée par le haut. Les besoins des personnes âgées et des aidants sont en grande partie définis à partir de la solution envisagée.
Contrairement aux processus d’innovation dans l’action sociale, ils ne sont pas le résultat d’un mouvement de revendications émanant d’associations visant à combler des besoins non ou mal satisfaits. C’est d’ailleurs ce qui a conduit ces dernières années au développement des living labs et des hackathons pour tenter d’impliquer les usagers dans la conception des produits.
Un second problème réside dans le coût des innovations. Si l’État et les collectivités territoriales se sont plutôt montrés favorables à la silver économie, ils se sont relativement peu engagés dans sa solvabilisation. À défaut, ses promoteurs sont contraints de développer des stratégies alternatives de « changement d’échelle » et de « massification » pour que leurs produits et services deviennent incontournables.
Dans cette perspective, et sous l’égide de Luc Broussy, homme politique et lobbyiste, une filière nationale s’est structurée sous le nom de France Silver Éco. Plus récemment, un contrat de filière (2024-2027) a été signé pour fédérer l’ensemble des acteurs souhaitant contribuer à la structuration de ce secteur économique.
Un déplacement du centre de gravité est ainsi perceptible. Les nouvelles technologies de sécurisation et la perte d’autonomie ne sont plus au cœur de la silver économie, qui cherche désormais à capter les jeunes retraités inquiets pour leur vieillissement ainsi que leurs aidants. En cela, elle ne fait que suivre l’évolution de la politique publique en faveur de l’adaptation de la société au vieillissement.
Il en résulte une approche très œcuménique de la silver économie. Cet œcuménisme se vérifie au niveau des acteurs se réclamant de cette filière ou la soutenant. Ils vont des grandes entreprises privées (Orange, Legrand-Care…) et start-up (Merci Prosper, La maison de Blandine…), jusqu’aux groupes publics ou parapublics (Caisse des dépôts et consignations, Caisse nationale d’assurance vieillesse, La Poste…), en passant par le secteur associatif (Gérontopôle, Association française des aidants, Groupe SOS seniors…).
C’est le résultat d’un élargissement considérable des frontières de la silver économie. Aujourd’hui, les innovations technologiques ont plutôt tendance à s’inscrire dans le champ de la santé où l’acceptabilité sociale et financière est plus forte. La silver économie s’est surtout emparée du champ de la prévention, de l’habitat et du lien social. En s’inscrivant délibérément dans la politique du « bien vieillir » voulue par l’État et les collectivités territoriales, elle cherche à se départir de l’image dépréciée de la perte d’autonomie.
Dans cette zone moins normée que ne l’est le secteur médico-social, il en résulte une plus grande porosité public-privé faisant se côtoyer entreprises, collectivités publiques et associations. Le secteur commercial voit là un nouveau créneau pour s’implanter et se développer, parfois avec l’aide de financements publics. Les groupes de protection sociale, en particulier, se montrent friands d’investir dans le « bien vieillir ».
Mais si la marchandisation du grand âge est d’ores et déjà une réalité avec les multiples groupes privés gestionnaires d’Ehpad, toute la question pour l’avenir est de savoir si les seniors seront prêts à s’inscrire dans ce vaste marché.
Dominique Argoud a reçu des financements du Programme Prioritaire de Recherche autonomie dans le cadre du projet INNOVCARE.
Clotilde Kpogba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.10.2026 à 16:51
Hasmeena Kathuria, Professor of Medicine, University of Wisconsin-Madison
L’ESSENTIEL
La nicotine est parfois présentée comme un moyen d’améliorer la concentration et de réduire le stress, mais les preuves manquent.
Les études chez l’être humain ne montrent pas qu’elle prévient le déclin cognitif ou favorise la longévité.
Les substituts nicotiniques aident à arrêter de fumer ; consommer de la nicotine hors de ce cadre expose à la dépendance.
Aux États-Unis, une évolution paradoxale accompagne l’essor du mouvement Make America Healthy Again (mouvement politique porté par Robert F. Kennedy Jr, ministre de la santé de Donald Trump qui promet de lutter contre les maladies chroniques, notamment en s’attaquant à l’alimentation ultratransformée et aux substances chimiques présentes dans l’environnement, NdT) : la nicotine est présentée comme un produit bénéfique pour la santé et pour les performances. Sur les réseaux sociaux, dans les podcasts, les communautés consacrées au bien-être et le discours de certaines start-up, des personnalités influentes dépeignent la nicotine comme une substance mal comprise, dont les bienfaits potentiels auraient été occultés par son association au tabagisme et à ses effets nocifs.
La nicotine n’est ainsi plus présentée comme une substance addictive liée au tabac, mais comme un produit naturel qui pourrait servir à tout, de l’amélioration de la concentration à la prévention du déclin cognitif. Cette tendance concerne la nicotine consommée seule, sous des formes sans combustion, comme les sachets de nicotine, ou associée à la caféine et à des substances commercialisées pour leurs effets supposés sur les capacités cognitives, appelées « nootropiques ».
En tant que médecin pneumologue et chercheuse, j’étudie la dépendance à la nicotine et les effets du tabac et des produits contenant de la nicotine sur la santé. Les affirmations selon lesquelles la nicotine améliorerait le bien-être, la productivité et les capacités cognitives m’inquiètent.
Certains de ces arguments s’appuient sur le fait que la nicotine est une substance naturellement présente dans les plantes : principalement dans le tabac, mais aussi, à l’état de traces, dans des légumes de la même famille, comme la tomate, la pomme de terre et l’aubergine. Les défenseurs de la consommation de nicotine citent également des études suggérant qu’elle peut agir sur certains aspects des capacités cognitives et du fonctionnement du cerveau.
Mais en déduire que la nicotine améliore la productivité, la santé cérébrale, la longévité ou le bien-être va bien au-delà de ce que les études menées chez l’être humain ont démontré.
La nicotine est le principal moteur de la dépendance aux cigarettes, aux cigarettes électroniques et à la plupart des autres produits du tabac commercialisés.
Les risques les plus graves pour la santé surviennent lorsque le tabac brûle : sa combustion produit des milliers de substances toxiques, dont des substances cancérogènes, du monoxyde de carbone et des particules fines. Une exposition répétée à ces produits de combustion peut provoquer des cancers, une bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), des maladies cardiovasculaires et de nombreuses autres maladies liées au tabagisme.
Si de nombreuses maladies liées au tabagisme résultent de l’exposition aux produits de combustion, la nicotine elle-même a des effets néfastes bien connus sur le cerveau et l’organisme. Elle active le système nerveux sympathique, responsable de la réaction de « lutte ou de fuite » face au danger. Cela accélère le rythme cardiaque, augmente la pression artérielle et perturbe le sommeil. La stimulation répétée de ce système peut accroître la charge de travail du cœur.
L’exposition à la nicotine est particulièrement préoccupante pendant les périodes clés du développement. Avant la naissance, elle est associée à des effets néfastes sur la croissance et le développement du fœtus. À l’adolescence, elle peut modifier les circuits cérébraux qui interviennent dans l’attention, l’apprentissage et la perception de la récompense, ce qui accroît le risque de dépendance.
La nicotine entraîne également une dépendance en activant les circuits cérébraux de la récompense.
L’acétylcholine est un neurotransmetteur, c’est-à-dire un messager chimique du cerveau, qui intervient notamment dans l’attention, l’apprentissage, la mémoire et le traitement de l’information. La nicotine agit sur les mêmes récepteurs, dits « nicotiniques », que l’acétylcholine. Elle augmente temporairement la vigilance et l’attention. L’activation de ces récepteurs influe aussi sur la libération d’autres neurotransmetteurs, dont la dopamine, qui joue un rôle important dans la sensation de récompense et le renforcement des comportements.
Cependant, la nicotine n’agit pas comme l’acétylcholine. Ses effets durent beaucoup plus longtemps et modifient l’activité de nombreuses régions du cerveau. Lorsque l’exposition se répète, le cerveau s’adapte à sa présence : les récepteurs deviennent moins sensibles et, en compensation, leur nombre augmente. Ce mécanisme contribue à la dépendance.
Certains influenceurs spécialisés dans le bien-être du bien-être affirment que la nicotine améliorerait les capacités cognitives, notamment la concentration et la productivité. Plusieurs études suggèrent qu’elle pourrait améliorer temporairement l’attention, la vigilance, le temps de réaction et certains aspects de la mémoire de travail, mais les résultats sont contrastés. Selon les recherches, la nicotine pourrait avoir un effet bénéfique chez les personnes présentant un léger déclin cognitif. En revanche, elle ne semble pas améliorer les capacités cognitives des personnes en bonne santé et pourrait même réduire les performances de celles qui obtiennent habituellement les meilleurs résultats aux tests cognitifs.
En outre, nombre de ces études portent sur des consommateurs réguliers devenus dépendants à la nicotine. Lorsqu’ils cessent d’en consommer, ils éprouvent souvent des difficultés à se concentrer, de l’irritabilité, de l’anxiété, de l’agitation et une baisse de l’attention. La reprise de la nicotine atténue généralement ces symptômes. Il est donc difficile de savoir si les améliorations observées correspondent à un véritable gain de capacités cognitives ou simplement à la disparition des symptômes de manque.
Autrement dit, la nicotine peut améliorer brièvement l’attention et la vigilance chez certaines personnes, mais peu d’éléments montrent qu’elle favorise réellement la réussite scolaire, l’intelligence, la créativité, les capacités de planification et de prise de décision ou la productivité au travail.
Certains influenceurs spécialisés dans le bien-être présentent aussi la nicotine comme un moyen de réduire le stress et d’améliorer l’humeur.
La nicotine active les circuits de la récompense dans le cerveau, ce qui peut procurer une sensation passagère de plaisir et de bien-être. Mais, à long terme, sa consommation peut perturber la façon dont l’organisme réagit au stress et rendre l’anxiété plus difficile à maîtriser.
Les études montrent de manière concordante que les personnes qui arrêtent de fumer voient leur anxiété, leurs symptômes dépressifs et leur stress diminuer. Avec le temps, leur humeur et leur qualité de vie s’améliorent également. L’arrêt durable de la nicotine est ainsi associé à une meilleure santé mentale et à un plus grand bien-être.
Si la nicotine peut donner momentanément l’impression de soulager le stress, les données actuelles ne justifient pas son utilisation pour réduire le stress, améliorer l’humeur ou traiter l’anxiété et la dépression.
Certains des arguments les plus ambitieux avancés par les défenseurs de la nicotine affirment qu’elle protégerait contre la démence, la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson et le déclin des capacités cognitives lié à l’âge.
Ces affirmations reposent sur des travaux suggérant que la nicotine peut agir sur les circuits cérébraux impliqués dans la mémoire et l’attention, ainsi que sur des études menées sur des animaux ou en laboratoire qui examinent si elle pourrait modifier les mécanismes associés au déclin cognitif.
Cependant, les études menées chez l’être humain n’ont pas démontré que la nicotine pouvait prévenir la démence, ralentir la progression de la maladie d’Alzheimer, préserver durablement les capacités cognitives ou améliorer l’évolution de la maladie de Parkinson.
Certains influenceurs affirment pourtant que la nicotine préserverait les capacités cognitives, ralentirait le vieillissement biologique ou prolongerait la vie. Ces affirmations reposent surtout sur des études en laboratoire montrant que la nicotine peut agir sur des mécanismes cellulaires liés au stress oxydatif, ainsi que sur des études animales suggérant des effets sur l’inflammation et d’autres mécanismes associés au vieillissement et aux maladies. Mais ces résultats n’ont pas permis de démontrer que, chez l’être humain, la nicotine favorise un vieillissement en bonne santé, prolonge la vie ou prévient les maladies liées à l’âge.
Les substituts nicotiniques autorisés par l’Agence états-unienne des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), notamment les patchs, les gommes à mâcher et les pastilles, aident les personnes dépendantes à atténuer les symptômes de manque et les envies de fumer. Utilisés conformément aux recommandations, ils peuvent ainsi faciliter l’arrêt du tabac.
Il ne faut toutefois pas confondre cet usage thérapeutique avec les affirmations selon lesquelles la nicotine améliorerait les capacités cognitives, favoriserait le bien-être ou aiderait à bien vieillir. En dehors d’un traitement de l’addiction au tabac fondé sur des données scientifiques, l’usage de produits contenant de la nicotine comporte un risque de dépendance.
Hasmeena Kathuria reçoit des financements d’UpToDate (une ressource d’aide à la décision clinique fondée sur les données scientifiques), des Instituts nationaux de la santé américains (NIH) et du Patient-Centered Outcomes Research Institute (PCORI).
07.10.2026 à 16:50
Catherine Armbruster, Assistant Professor of Biological Sciences, Carnegie Mellon University

L’ESSENTIEL
Les sols sous nos pieds sont vivants : un seul gramme de sol peut contenir des milliards de bactéries.
Dans les friches industrielles dont les sols sont pollués, certaines bactéries sont capables de se nourrir des polluants et prolifèrent.
L’analyse de leur ADN et des tests en laboratoire permettent de comprendre comment elles dégradent ces substances, ce qui pourrait nous aider à améliorer la dépollution des sols.
Dans les Appalaches et la Rust Belt, cette région des États-Unis marquée par le déclin industriel, notamment à Pittsburgh, d’anciens sites industriels sont reconvertis en nouveaux quartiers, en centres de recherche et en pôles technologiques. Mais, sous ces sites, une autre transformation est à l’œuvre depuis des décennies.
Ces friches sont d’anciens sites industriels ou commerciaux. Les projets de reconversion peuvent être rendus compliqués par la pollution, et sont souvent définis autour des vestiges de leur activité passée — des usines abandonnées, des terrains vacants et des sols contaminés par des substances cancérogènes. Mais, sous la surface, ces friches sont des écosystèmes vivants : des milliards de microbes peuplent leurs sols. À Pittsburgh, certains réagissent et s’adaptent depuis des décennies à la pollution héritée du passé industriel de la ville.
Microbiologiste, je me suis intéressé à ce sujet à cause d’une friche toute proche de moi. Mon laboratoire, à l’université Carnegie Mellon, se trouve à seulement trois kilomètres de Hazelwood Green, un ancien site industriel de 72 hectares qui borde la rivière Monongahela, à Pittsburgh.
Pendant plus d’un siècle, ce site a accueilli des activités sidérurgiques, notamment celles de la Jones & Laughlin Steel Co. À son apogée, cette entreprise industrielle employait des milliers d’ouvriers. Elle a contribué à faire de Pittsburgh la « ville de l’acier ».
L’histoire de Pittsburgh a aussi laissé un héritage chimique. Comme sur beaucoup d’anciens sites industriels, les sols de Hazelwood Green étaient contaminés par des hydrocarbures pétroliers, des métaux lourds et d’autres polluants, ce qui lui a valu d’être classée comme friche industrielle polluée. Parmi ces contaminants figurent le benzène, le toluène, l’éthylbenzène et les xylènes, un ensemble de composés dérivés du pétrole regroupés sous l’acronyme BTEX. Ces substances peuvent être toxiques pour les humains et d’autres organismes, et certaines sont reconnues comme cancérogènes.
Au cours des dernières décennies, la reconversion de Hazelwood Green a demandé de dépolluer les sols. Le site est devenu un nouveau pôle de recherche, de technologie et d’initiatives locales. Ces travaux soulèvent une question biologique intéressante : que sont devenus les micro-organismes qui vivaient dans ces sols lorsqu’ils étaient contaminés ? Et leur manière de faire face à cette pollution peut-elle nous aider à mieux dépolluer d’autres friches à l’avenir ?
Les sols abritent une extraordinaire diversité de microorganismes. Un seul gramme peut contenir des milliards de bactéries appartenant à des milliers d’espèces différentes.
Lorsque des polluants comme les BTEX pénètrent dans cet environnement, les microbes font face à un nouveau défi écologique. Pour de nombreux organismes, ces substances peuvent être toxiques. Mais certains microbes possèdent déjà des mécanismes métaboliques qui leur permettent de les tolérer, voire de s’en nourrir. Ils disposent ainsi d’un avantage sur les autres bactéries présentes sur le site.
Au fil du temps, la pollution exerce une pression de sélection sur ces microbes. Les bactéries capables d’y survivre, voire de dégrader les polluants, deviennent plus nombreuses. Et elles peuvent transmettre cette capacité à d’autres bactéries, au-delà de leur propre descendance, en échangeant directement des gènes.
À Hazelwood Green, des décennies de pollution industrielle ont ainsi constitué, sans que personne l’ait voulu, une gigantesque expérience sur l’évolution. Mon laboratoire, au sein du département de biologie de l’université Carnegie Mellon, cherche à en comprendre les résultats. Nous prélevons des échantillons de sol dans différentes zones de Hazelwood Green, dont les niveaux de contamination passés varient.
Les carottes de sol – des échantillons cylindriques prélevés verticalement depuis la surface, qui préservent les différentes couches du sol – nous permettent d’examiner les communautés microbiennes en profondeur. Nous en extrayons l’ADN, puis procédons à un séquençage métagénomique. Cette technique permet d’identifier tous les micro-organismes présents dans un échantillon environnemental directement à partir de leur ADN, plutôt que de les cultiver et de les étudier un par un.
Au-delà de l’identification des microbes présents, nous cherchons à comprendre ce dont ils sont capables. L’un de nos objectifs est de repérer les gènes bactériens associés à la dégradation des BTEX et d’autres hydrocarbures.
Nous avons reporté sur une carte du site actuel des données de contamination couvrant plusieurs décennies, puis comparé l’abondance des microbes selon les lieux et les profondeurs. Nous cherchons ainsi à savoir si la pollution passée a laissé une empreinte durable sur les communautés microbiennes de Hazelwood Green.
Le séquençage de l’ADN nous aide à comprendre ce dont les microbes pourraient être capables. Mais nous vérifions aussi directement ces prédictions. Nous isolons des bactéries provenant de Hazelwood Green et d’autres sites de Pittsburgh, puis nous testons leur capacité à se nourrir de différents polluants, pris un à un.
Le principe de l’expérience, qui vise à repérer les bactéries capables de dégrader les BTEX, est simple. Habituellement, les bactéries sont cultivées en laboratoire dans des milieux riches en nutriments, contenant des sucres, des acides aminés et d’autres composés qu’elles peuvent facilement consommer. Nous les cultivons, au contraire, dans un milieu minimal dépourvu de toute source de carbone. Or, pour se développer, la plupart des bactéries ont besoin d’une source de carbone organique, qui constitue en quelque sorte leur « nourriture ».
Nous ajoutons alors un polluant — benzène, toluène, éthylbenzène ou xylène — comme unique source de carbone dans le milieu de culture. Si les bactéries se développent, cela suggère qu’elles peuvent s’en nourrir. Ce faisant, elles éliminent le polluant de leur environnement et contribuent à dépolluer le sol.
Identifier ces organismes un par un prend du temps. Nous avons donc noué un partenariat avec l’AI Science Foundry de l’université Carnegie Mellon, un laboratoire robotisé et automatisé installé à Bakery Square, une autre friche de Pittsburgh désormais dépolluée.
Ses systèmes robotisés nous permettent de tester simultanément des milliers d’espèces de bactéries et de mesurer la capacité de chacune à dégrader des polluants comme les BTEX. En parallèle, les outils en accès libre que nous développons, comme BTEXgenie, recherchent dans les génomes bactériens les gènes susceptibles de contribuer à la dégradation des polluants.
Cette approche inverse l’ordre habituel des recherches. Plutôt que d’étudier un organisme à la fois en espérant qu’il soit utile, nous pouvons d’abord analyser des milliers de génomes pour repérer les candidats prometteurs, puis vérifier en laboratoire lesquels sont effectivement capables de dégrader les polluants. Chaque série de tests améliore aussi notre capacité à prédire les fonctions d’un microbe à partir de son seul ADN. Plus nous apprenons, plus le processus s’accélère.
Dépolluer les sols est difficile et coûteux. Les méthodes courantes – excaver les terres contaminées ou les recouvrir de matériaux propres – peuvent rendre un terrain suffisamment sûr pour permettre sa reconversion, sans pour autant éliminer les polluants. Une surveillance à long terme peut donc rester nécessaire.
L’utilisation de microorganismes pour éliminer les polluants de l’environnement n’est pas une idée nouvelle. La bioremédiation est déjà employée pour traiter les marées noires et les eaux usées. Dans de nombreux cas, les microbes dégradent naturellement ces contaminants au cours de leur croissance, les transformant en composés moins nocifs.
Toutefois, l’efficacité de la bioremédiation varie selon les polluants et les sites contaminés. L’une des principales difficultés consiste à identifier des microbes capables de dégrader un contaminant donné tout en se développant dans les conditions du milieu où il se trouve. C’est là que l’étude des microbes vivant déjà dans des environnements pollués nous donne un avantage.
En identifiant ces microbes naturellement adaptés à la pollution et en comprenant comment ils métabolisent les polluants, nous pourrions améliorer les méthodes actuelles de bioremédiation.
Alors que les anciens sites industriels de Pittsburgh et de la Rust Belt se transforment en pôles scientifiques et technologiques, certaines des innovations biologiques dont nous avons besoin se développent peut-être depuis longtemps sous nos pieds. Nous commençons tout juste à découvrir ce que ces microbes ont appris.
Catherine Armbruster bénéficie d’un financement de la Richard King Mellon Foundation pour étudier la dépollution des friches industrielles par les micro-organismes.