23.04.2026 à 16:18
Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

À travers le portrait d’un Jean Luchaire, collaborateur notoire, qui semble jouir de son libre arbitre dans l’exercice de sa profession, le film de Xavier Giannoli montre les compromissions, mais ne rend pas compte fidèlement des réalités de la presse française sous l’Occupation.
Le film de Xavier Giannoli, les Rayons et les Ombres, a suscité une bataille médiatique entre le réalisateur et des historiens de la Seconde Guerre mondiale.
J’aborde cette querelle sous un autre angle, celui de l’histoire de la presse. J’ai quelques munitions pour ce faire, ayant participé au Groupement de recherche (GDR) « Les entreprises françaises sous l’Occupation ». Nous avons tenu des colloques et publié des livres. Pour ma part, j’ai communiqué sur les archives des médias sous l’Occupation, puis sur la Corporation nationale de la presse française, sur le marché de la presse, enfin sur l’épuration à la Libération. En outre, j’ai publié un article sur Jean Luchaire, repris dans le livre collectif Ils ont fait la presse.
J’ai vu le film avec plaisir, parce que c’est un bon film, et j’ai compris les débats : d’un côté des historiens dépossédés de leur objet (l’Occupation, la collaboration), de l’autre un cinéaste campé sur ses certitudes, le droit au détournement fictionnel. Je ne m’attarderais pas sur la question de l’antisémitisme ou du nazisme supposés de Jean Luchaire, Laurent Joly en parle mieux que moi. Ce qui m’intéresse ici, c’est l’histoire de la presse.
Pour qui connaît mal cette période, le film rend accessible les compromissions, mais il aurait pu être plus développé, quitte à être moins romanesque. Xavier Giannoli ignore les réalités de la presse sous l’Occupation, ce qui le conduit à des travestissements malvenus, sans doute afin de rendre ses personnages plus romanesques, voir romantiques. A de nombreuses reprises, il cherche à faire croire que Luchaire, et les autres, sont libres de leurs choix éditoriaux. Ce qui est parfaitement faux.
Né en 1901, Jean Luchaire est issu d’une dynastie d’universitaires (son père, son grand-père et son arrière-grand-père sont inspecteurs généraux de l’instruction publique, membres de l’Institut). Dès 1920, il débute en journalisme, puis fonde et dirige de 1927 à 1934 le journal Notre temps, partisan du rapprochement franco-allemand, subventionné par les fonds secrets du ministère des Affaires étrangères puis par les fonds nazis. À la fin des années 1930, en dépit de ses réseaux, Luchaire est un marginal sans influence ; la guerre lui donne l’occasion d’occuper une place de premier plan. Les Mémoires de la fille de Jean Luchaire, Corinne, dont se sert Xavier Giannoli, sont bien pauvres en révélations et en analyse, ; elles ont été publiées en 1949, et s’intitulent Ma drôle de vie, (réédité en 2026).
Jean Luchaire, grâce à ses connaissances (Otto Abetz, Pierre Laval, Paul Marion, Henri Lafont de la Gestapo française du 93 rue Lauriston, le Dr Eich, Marcel Déat, Marcel Bucard, et beaucoup d’autres), grâce à son entregent, grâce à son goût du faste, des réceptions, des bons repas et des parties fines, s’impose rapidement comme l’incontournable patron de l’ensemble de la presse française en zone occupée, ainsi que des entreprises connexes (distribution, papier, publicité, etc.).
Surnommé le « Führer de la presse française » ou « Louche Herr », il profite de cette situation, à la rencontre des ambitions allemandes ou vichyssoises mais également de celles des patrons et des salariés de la presse, pour mener à bien trois tâches : la propagation du collaborationnisme ; la protection de la presse, de ses patrons, de ses ouvriers, employés et rédacteurs ; enfin un enrichissement personnel extrêmement rapide. Ces trois tâches qu’il s’est assignées sont confondues dans sa démarche.
Xavier Giannoli nous présente un Luchaire maître de ses décisions dans les affaires de presse. Or il n’en est rien. En effet, en zone occupée, la Propaganda Abteilung, subordonnée à la section IC (renseignements militaires) du gouverneur militaire en France, est installée à l’hôtel Majestic. Constituée d’éléments de la Wehrmacht, elle dépend du ministère de l’information et de la propagande du Reich dirigé par Joseph Goebbels. Le Presse Gruppe, dirigée par Eich, encadre plusieurs sous-groupes : surveillance du papier, presse provinciale, Agence française d’information de presse, Bureau d’information et surtout Censure.
C’est cette censure qui dicte ce que les journalistes peuvent ou doivent écrire. Ainsi Giannoli montre un Luchaire refusant d’écrire un éditorial sur le statut des juifs du 4 octobre 1940. Or, sur ce statut, comme sur sa deuxième mouture du 15 juin 1941, la censure allemande interdit aux quotidiens d’écrire un éditorial.
Le 25 septembre 1940, sur incitation des autorités allemandes (plusieurs pièces dans le dossier du procès Luchaire en témoignent aux Archives Nationales, AN, AJ40 1001 à 1016, Propaganda Abteilung Frankreich, Propagandastaffel Paris, 1938-1944), est créé en zone occupée le Groupement corporatif de la presse quotidienne parisienne (GCPQP), présidé par Luchaire, alors rédacteur en chef du Matin et bientôt directeur des Nouveaux Temps. Le 9 juin 1941, ce groupement se transforme en Corporation nationale de la presse française.
Luchaire utilise cette position pour constituer en quelques années une belle fortune et pour vivre, lui et sa famille, sur un grand pied. Entre septembre 1940 et août 1944, il achète à bas prix un hôtel particulier avenue des Ternes, une propriété à Barbizon et le château Saint-Lazare à Vernon. Les notes de frais des repas pris dans ses deux cantines favorites, Maxim’s et la Tour d’argent révèlent le train de vie de Luchaire. Par exemple, un repas pour trois convives à la Tour d’argent, le 20 mai 1943 : trois foie gras, trois tournedos, trois légumes, deux fromages et un sorbet, trois desserts, deux cafés, un armagnac 1893 et un cognac 1875, sept bouteilles de Pichon Longueville (un grand cru de Bordeaux) 1924, pour un total de 3 500 francs de l’époque, soit le salaire mensuel d’un rédacteur en chef d’un quotidien parisien. Cinq des bouteilles ainsi que deux paquets de cigarettes anglaises sont emportés par Luchaire…
Le mécanisme passe par la société des Éditions Lutétia, 31 rue du Louvre, qui édite le quotidien les Nouveaux Temps dont le premier numéro sort le 31 octobre 1940 et le dernier le 17 août 1944 (AN, 2AR). Lutétia est une entreprise en déficit structurel, à cause de la faiblesse des ventes (entre 50 000 et 60 000 exemplaires par jour, dont une part non négligeable est achetée par les administrations d’Occupation), mais surtout à cause du train de vie de Luchaire, qui est révélé par l’importance du poste « frais généraux », qui représente plus de 40 % des dépenses du journal, contre moins de 20 % dans des entreprises de presse comparables.
Le déficit est comblé par les Allemands, sous la forme d’annonces publicitaires : elles représentent 50 % du chiffre d’affaires dès 1941 et ne cessent d’augmenter pour atteindre 65 % en 1943, alors que dans le même temps, celles des autres quotidiens tombent de 35 à 18 %. Le déficit est aussi comblé par des augmentations de capital, souscrites par l’ambassade d’Allemagne, puis par Gerhard Hibbelen qui s’occupe de racheter pour l’occupant des éditeurs et des journaux.
En outre, à plusieurs reprises Luchaire encaisse personnellement les chèques des Allemands, tout en faisant inscrire les augmentations de capital au compte de la société. En ajoutant les salaires et les frais, qui atteignent 4 millions de francs en quatre ans et les augmentations de capital, qui dépassent les 6 millions de francs, Luchaire a ponctionné plus de 10 millions de francs à la société, ce qui représente 20 % de son chiffre d’affaires total durant la période. A cela s’ajoutent les notes de frais payées par la Corporation.
Le paradoxe est que les Allemands ne sont pas dupes. Ainsi, la Propaganda Staffel porte sur Luchaire une appréciation acerbe : « Si Luchaire a usé beaucoup d’encre en faveur d’une collaboration à 100 %, c’est moins par conviction honnête que parce qu’il spécule sur l’avenir. Luchaire n’a pas un tempérament combatif, c’est un combinart en [français dans le texte]. Il ne cache pas ses ambitions de devenir le Goebbels français. » (Pariser Journalisten, 1941, AN, AJ40 1008). Et nombre de journalistes et de patrons de presse de Paris ont dénoncé le scandale de la Corporation.
Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.04.2026 à 16:16
David Philippy, Maître de conférences en économie, Institut catholique de Paris (ICP)

Dès 1923 dans sa Théorie de la consommation, Hazel Kyrk (1886-1957) anticipe l’émergence de la société de consommation en cherchant à analyser les raisons pour lesquelles les ménages états-uniens achètent des biens ou des services. Loin de se cantonner à l’étude du foyer et de la famille, comme beaucoup de femmes économistes de l’époque, son travail visionnaire influence encore aujourd’hui notre façon de penser la consommation.
Une question inutile, sans intérêt. Jusqu’aux années 1920, c’est ainsi que les économistes perçoivent l’étude de la consommation… Pour Adam Smith, le père fondateur de l’économie au XVIIIᵉ siècle, la consommation est seulement le « but ultime » de la production. Il n’y a donc pas lieu de l’étudier pour elle-même. À la fin du XIXᵉ siècle, les quelques rares économistes qui s’intéressent à l’étude de la consommation, comme Thorstein Veblen, sont peu entendus.
C’est dans ce contexte que, en 1923, Hazel Kyrk (1886-1957) publie son tout premier livre, Théorie de la consommation (A Theory of Consumption). Née dans une famille rurale modeste au cœur de l’État d’Ohio aux États-Unis, elle travaille un temps comme aide familiale chez l’économiste Leon Carroll Marshall (1879-1966). Rencontre décisive puisqu’elle conduit Hazel Kyrk à poursuivre ses études à l’Université de Chicago, où elle obtient son doctorat d’économie en 1920.
Tout au long de sa vie, la question qu’elle pose est la suivante : dans quelle mesure les consommateurs sont-ils libres de leurs choix ?
Dans sa Théorie de la consommation, Hazel Kyrk formule une critique audacieuse au concept du libre marché. Afin d’appréhender correctement comment les individus font leurs choix de consommation, nous dit-elle, il faut prendre en compte l’ensemble de leur environnement de décision, et ne pas se limiter à la seule loi de l’offre et de la demande. Selon l’économiste, les avancées en psychologie permettent de montrer que :
« Les consommateurs sont des animaux sociaux, membres de groupes sociaux, au sein d’une organisation sociale complexe. »
Pour ce faire, elle développe une théorie novatrice de la liberté du choix, prenant en compte les facteurs sociologiques, psychologiques et l’influence de la publicité. En l’articulant avec la question du pouvoir d’influence des entreprises, elle pose un regard attentif sur le développement du marketing.
L’une des pistes qu’elle suggère est notamment d’éduquer les consommateurs à reconnaître les mécanismes utilisés par les professionnels du marketing afin « de développer des défenses contre les méthodes indésirables en vogue ».
Hazel Kyrk contribue de façon significative au développement du champ de l’économie de la consommation, dont elle est désormais devenue la figure de proue. Elle élabore des enquêtes nationales et d’analyses statistiques de grande ampleur sur la consommation des ménages états-uniens au sein de l’administration fédérale. Ses travaux nous permettent d’appréhender la façon dont le genre apparaît comme un élément déterminant dans la construction de la science économique comme discipline.
Dans les années 1920, la science économique est clairement une affaire d’hommes. Aux États-Unis, des femmes sont diplômées d’un doctorat en économie dès les années 1900. Les thèmes de leurs recherches sont à cette époque, encore très différents de ceux de leurs homologues masculins. Elles sont plutôt encouragées à se diriger vers les questions domestiques, le travail des femmes et des enfants et, bien entendu, la consommation. L’économiste Richard T. Ely souligne en 1936 :
« Ma femme s’était penchée sur l’économie de Patten. Elle sentait qu’elle devait faire sa part pour contribuer à une bonne consommation. »
À la fin du XIXᵉ siècle, la science économique s’institutionnalise comme discipline académique à part entière, notamment lors de la création de l’American Economic Association en 1885. Ce mouvement va de pair avec l’exclusion de certains thèmes de recherche, dont fait notamment partie l’étude de la consommation. Il existe l’idée d’une « séparation des sphères » (masculine/publique vs féminine/privée). La consommation (et donc son étude) était alors associée à une image féminine, et jugée peu scientifique ou objective.
Au tournant du XXᵉ siècle, un groupe de femmes progressistes se rassemble et développe autour du « mouvement d’économie domestique » (« Home Economics Movement ») qui aboutit en 1909 à la création de l’American Home Economics Association.
Selon elles, le progrès doit passer par l’amélioration, voire la rationalisation, du foyer et des différentes tâches domestiques. En 1920, la majorité des femmes aux États-Unis n’exerce pas d’activité lucrative – c’est le cas pour seulement 22,4 % des femmes entre 25 et 44 ans. À ce titre, la consommation apparaît de façon croissante comme une nouvelle activité dont le périmètre dépend directement des femmes, en tant que gestionnaires des dépenses de consommation.
Comme beaucoup de femmes pourtant diplômées d’un doctorat en économie, Hazel Kyrk est systématiquement rappelée à cet héritage intellectuel duquel elle cherche à se distancer. Pourtant, dans son livre Economics Problems of the Family paru en 1933, sa perspective est celle d’une économiste, et non celle d’une économiste domestique. Elle le souligne dans sa lettre à Dorothy Dickens, datée du 29 janvier 1946 :
« Lorsqu’on m’a demandé à moi, économiste de formation, avec tout l’enseignement que j’ai reçu, de rejoindre un département d’économie domestique pour donner des cours en économie, j’ai supposé que c’était “en économie” comme les économistes utilisent le terme. Je ne suis pas compétente pour donner autre chose. »
Cet effet de rappel fut particulièrement visible lorsqu’elle obtint son poste à l’Université de Chicago en 1925•; elle accepte à la seule condition d’être également affiliée au département d’économie. Cette double affiliation ne lui est finalement donnée que cinq ans plus tard, en 1929.
Aux États-Unis, le contexte socio-économique au début du XXᵉ siècle est caractérisé par trois éléments importants :
la transformation de la place des femmes dans la société ;
l’émergence du consumérisme moderne ;
le problème croissant de la vie chère.
Face à cette triple transformation, Hazel Kyrk cherche à proposer une théorie à la fois réaliste (permettant d’expliquer correctement la réalité) et utile au plus grand nombre. Ce faisant, elle cherche explicitement à répondre au problème du coût de la vie chère, à une époque où se développe la consommation des ménages, au détriment de l’autoconsommation – comme la production domestique des biens comme les habits.
Pendant l’entre-deux-guerres, un changement social important se met en place : les ménages (et donc les individus qui les composent) se définissent de plus en plus à travers les biens et les services qu’ils consomment. Consommer n’est plus simplement une tâche, une activité banale, mais devient progressivement un élément structurant de l’identité.
Dans cette perspective, Hazel Kyrk propose une étude approfondie des « standards de vie » afin de comprendre comment évolue la perception que les ménages ont de leur propre position socioéconomique. Son objectif est de déterminer de quelle façon cela impacte leurs décisions de consommation.
Bien consommer n’est pas chose aisée, tant les influences auxquelles le consommateur est confronté sont multiples. Selon Hazel Kyrk, le rôle de l’expert de la consommation doit être de fournir aux consommateurs les outils de son émancipation économique en promouvant les sources de son autonomie :
« L’éducation dont le consommateur a le plus besoin est celle qui le libérera de son conformisme aveugle. Il doit apprendre à consulter ses besoins propres, à former ses propres jugements, à désirer pour lui-même. »
Le champ de recherche inauguré par Hazel Kyrk dans sa Théorie de la consommation de 1923 sera suivi de multiples postérités intellectuelles, en particulier à travers plusieurs de ses doctorantes à Chicago. Ce sera notamment le cas de Margaret G. Reid (1896-1991) dont les travaux inspireront directement plusieurs Prix Nobel d’économie comme Franco Modigliani ou Gary Becker.
David Philippy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.04.2026 à 16:15
Christel Cournil, Professeur de droit public, Sciences Po Toulouse
Laurence Dubin, Pofesseure agrégée de droit public, spécialisée en droit international, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Sabrina Robert, Professeure de droit public, Nantes Université; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Du 24 au 29 avril 2026 à Santa Marta, en Colombie, une conférence inédite entend placer la sortie des combustibles fossiles au cœur de l’agenda international. Dans un contexte de dépendance fossile et de tensions géopolitiques, l’enjeu dépasse la transition énergétique : il s’agit de tester la capacité des États à transformer en actes un objectif climatique indispensable qui n’est pas, aujourd’hui, engagé à la hauteur requise. En cause, un véritable verrouillage juridique, économique et financier qui protège le capitalisme fossile, et qu’il va falloir désarmer.
Les gouvernements de la Colombie et des Pays-Bas organisent, du 24 au 29 avril 2026, à Santa Marta (Colombie) la première conférence internationale consacrée à une sortie juste des combustibles fossiles. L’enjeu est clair : mettre la sortie des combustibles fossiles au cœur d’une feuille de route politique, juridique et financière, fondée sur la réduction des dépendances, la transformation de l’offre et de la demande et une coopération internationale renforcée.
Ce n’est pas un sommet de plus : c’est un test de crédibilité. En 2024, la demande mondiale d’énergie a encore progressé et les énergies fossiles occupent toujours une place centrale dans le mix énergétique mondial. Malgré les inflexions introduites sur la sortie du charbon lors de la COP26 à Glasgow en 2021, puis sur la sortie des énergies fossiles lors de la COP28 à Dubaï en 2023, le soutien aux énergies fossiles se poursuit et la transition énergétique reste lente. Les États continuent de projeter, à l’horizon 2030, des niveaux de production fossiles très au-delà de ce qui serait compatible avec une trajectoire à 1,5 °C.
Nous savons donc deux choses : la sortie fossile est indispensable ; or elle n’est actuellement pas engagée à la hauteur requise.
Ce rendez-vous intervient, en outre, dans un contexte international de « backlash climatique » et de réaffirmation brutale de l’ordre fossile.
Aux États-Unis, la devise « Drill, baby, drill » a relancé la production, tandis que les crises géopolitiques (Ukraine, Venezuela et, désormais, Iran) rendent plus que jamais urgente la nécessité de s’affranchir de la dépendance aux hydrocarbures.
L’« éléphant dans la pièce » des négociations climatiques tient en grande partie au fait que le cadre juridique international protège le capitalisme fossile. Le résultat : un véritable « verrouillage » juridique qui concourt au maintien du statu quo sur les énergies fossiles. En conséquence, les flux financiers restent encore massivement orientés vers les énergies fossiles, malgré les efforts des États, des institutions internationales et de certains acteurs privés. Il faut passer d’une logique de décarbonation partielle de la demande à une véritable refonte de l’architecture juridique, cohérente entre droit national, droit de l’Union européenne et droit international, pour la rendre compatible avec la sortie des énergies fossiles.
Comment fixer les priorités ? Nous développons, dans un policy brief consacré à la sortie fossile, un état des lieux ainsi que 14 propositions d’action concrète. Ici, nous exposons quelques-unes de ces propositions, que la conférence de Santa Marta peut être l’occasion de concrétiser.
Depuis trente ans, le régime climatique international s’est surtout construit autour de la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Longtemps, la question de la réduction de l’offre fossile est restée au second plan. On a cherché à réduire les émissions sans organiser sérieusement la fermeture des infrastructures qui en sont responsables.
Dès lors, la conférence de Santa Marta devra mettre sur la table les questions que la diplomatie climatique traditionnelle a trop longtemps évitées. Comment sortir des dépendances fossiles à la fois énergétiques et industrielles ? Comment organiser la baisse de l’offre ? Comment lever les obstacles juridiques internationaux qui sécurisent encore le capital fossile, à commencer par l’arbitrage entre investisseurs et États, notamment dans le cadre du Traité sur la charte de l’énergie ?
Sur ce dernier point, 220 économistes et juristes ont récemment exhorté la Colombie, dans une lettre adressée au président Gustavo Petro, à se retirer du système de règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS) et à fédérer une coalition d’États décidés à s’en désengager. Cette prise de position met en lumière un point décisif : la sortie des combustibles fossiles n’est pas seulement une question de politique climatique, mais aussi de désarmement des mécanismes juridiques qui sécurisent encore la rentabilité des investissements fossiles.
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Le capitalisme fossile est ainsi porté par une construction juridique structurante. Les investisseurs fossiles sont protégés par des traités, peuvent consolider leurs droits dans des contrats de long terme, se voir favorisés par des régimes fiscaux, sécurisés par des assurances et soutenus par des financements publics et privés.
Privilégiés, les investisseurs fossiles peuvent encore attaquer, devant des tribunaux spéciaux, des États dans lesquels ils réalisent leurs activités si ces derniers, en s’avisant de corriger leur trajectoire carbone, portent atteinte à leurs droits. Les investisseurs fossiles sont, en effet, juridiquement protégés par de nombreux instruments juridiques. Il existe ainsi des milliers de traités bilatéraux d’investissements, des traités plurilatéraux, des contrats d’investissements, des codes d’investissements et miniers ainsi que des politiques d’assurances et de garanties contre les risques encourus par les investisseurs.
Citons, par exemple, parmi les traités plurilatéraux : le Traité sur la charte de l’énergie. Même dénoncé par de nombreux États européens, il continue de s’appliquer au titre de sa clause crépusculaire, qui impose un délai de vingt ans avant une sortie effective du traité.
La sortie fossile ne peut donc plus être pensée comme une simple transition technologique. Il faut s’attaquer aux structures juridiques, économiques et financières qui prolongent l’ordre fossile. Ce « verrouillage » fossile se traduit par un enchevêtrement d’infrastructures, de rentes, de chaînes de valeur, de subventions, de protections contractuelles et de garanties juridiques qui rendent la sortie à la fois nécessaire et politiquement coûteuse.
L’exploitation des combustibles fossiles ne saurait ignorer les limites planétaires, et le droit doit évoluer pour en tenir compte. Cela suppose de défaire des anticipations de rentabilité, de neutraliser les clauses de survie ou crépusculaires pérennisant les garanties offertes par les traités d’investissements dénoncés et de réorienter les flux financiers. Cela implique aussi d’assumer la conflictualité du désinvestissement, de traiter la question des actifs échoués et d’empêcher que la pétrochimie ne devienne le refuge stratégique des Carbon Majors.
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Par ailleurs, l’avis rendu par la Cour internationale de justice en 2025 a rappelé qu’un État qui ne prend pas les mesures appropriées pour protéger le système climatique peut engager sa responsabilité internationale. Et cela, y compris lorsqu’il favorise la production ou la consommation de combustibles fossiles, accorde des licences d’exploration ou maintient des subventions. La défossilisation n’est donc plus seulement un horizon souhaitable : elle devient un horizon légal et concret, sous la forme d’obligations préventives de diligence, d’efficacité, de cohérence et de coopération climatiques.
Les contentieux climatiques engagés à travers le monde participent déjà de ce déplacement. Ils ne se bornent plus à dénoncer l’inaction, mais mettent en cause les incohérences normatives, les soutiens publics et les dispositifs juridiques qui prolongent l’ordre juridique fossile. Toutefois, le juge, à lui seul, ne fermera ni les puits ni les terminaux gaziers. Il peut fissurer l’architecture du verrouillage juridique qui protège les énergies fossiles, au nom de la protection des droits humains ou du droit à un environnement sain. Mais il ne sera pas en mesure de prendre des décisions politiques, par exemple pour ordonner la fermeture de ces infrastructures.
C’est ici que Santa Marta peut devenir autre chose qu’une conférence supplémentaire. Cela pourrait être un moment de vérité sur la capacité des États à gouverner la fermeture des activités fossiles, au lieu de la repousser au nom d’un prétendu réalisme économique, alors même que ce réalisme produit un désordre climatique, financier, sanitaire et même démocratique toujours plus grand.
La question n’est donc plus de savoir s’il faut sortir des fossiles (la réponse est oui !), mais si les États accepteront enfin d’en assumer les conséquences normatives et de l’organiser d’une manière juste et efficace. Parce que sortir des fossiles exige bien davantage qu’un simple « verdissement » de l’existant. Il faut cesser d’autoriser l’expansion de secteurs incompatibles avec l’objectif de 1,5 °C, réorienter les flux financiers, intégrer la pétrochimie aux politiques de sortie, désactiver les verrous juridiques du capital fossile et organiser une transition juste. Autant de pistes que nous développons dans notre policy brief.
Il n’est plus possible de célébrer la transition tout en continuant à consolider l’économie fossile. À Santa Marta, l’enjeu sera de savoir quels États accepteront enfin de rompre avec ce verrouillage et d’organiser, en droit comme en politique, la sortie effective et juste des combustibles fossiles.
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Christel Cournil est administratrice de l'association Notre affaire à tous et vice-présidente de la SFDE Midi-Pyrénées.
Laurence Dubin est membre de l'association Intérêt à agir (IAA)
Sabrina Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.04.2026 à 16:14
Guillaume Guérard, Enseignant-chercheur, Intelligence Artificielle, ESILV, Pôle Léonard de Vinci

La plupart des algorithmes performants actuels – notamment l’apprentissage profond (deep learning) et ses réseaux de neurones – fonctionnent comme des boîtes noires. On sait qu’ils donnent de bons résultats, mais impossible de comprendre leur logique interne. Ceci pose problème pour de nombreux domaines d’application (médecine, justice…), ce qui incite les régulateurs à exiger des systèmes « explicables ». Plusieurs pistes vers l’explicabilité existent. Zoom sur la « prétopologie ».
Imaginons un patient dont les résultats sanguins montrent un taux d’hémoglobine de 12,5 grammes par décilitres de sang. Un algorithme de détection précoce du cancer analyse ces chiffres, mais aussi ses antécédents familiaux (présents ou absents), son statut de fumeur (oui ou non), son niveau d’activité physique (faible, moyen, élevé). L’algorithme le classe dans un groupe à risque modéré. Mais quand son médecin lui demande pourquoi, le système ne peut pas répondre : c’est une boîte noire.
Et c’est évidemment un problème pour le patient, le médecin, l’assurance maladie, etc. C’est pour cela que l’AI Act européen, adopté en mars 2024, impose des obligations strictes aux organisations et entreprises opérant en Europe. D’ici 2026-2027, tous les systèmes d’IA dits à haut risque devront être « transparents » et « explicables », c’est-à-dire dont un humain puisse comprendre la logique. Les sanctions pourront atteindre 35 millions d’euros ou 7 % du chiffre d’affaires annuel mondial, car les domaines concernés peuvent avoir des effets importants.
Par exemple, en ressources humaines, les logiciels de tri de CV qui analysent à la fois des niveaux de diplômes, des années d’expérience et des compétences techniques doivent pouvoir justifier pourquoi un candidat est retenu et un autre écarté. Dans l’industrie énergétique, les systèmes de maintenance prédictive qui combinent données de capteurs (température, vibrations), historique de maintenance et type d’équipement doivent expliquer pourquoi une éolienne ou un autre équipement est signalé comme « à risque de panne ».
Pour contrer l’« effet boite noire » des systèmes d’IA actuels, nous proposons une méthode issue d’une discipline méconnue du grand public, la « pré-topologie », qui permet de rendre explicables les raisonnements faits sur des données mixtes (le taux d’hémoglobine est un chiffre tandis que la présence ou non d’antécédents familiaux ne se chiffre pas).
Le clustering hiérarchique est aujourd’hui la méthode de référence pour regrouper automatiquement des observations similaires et donc pour rendre les données plus interprétables : en organisant les observations en une hiérarchie de groupes emboîtés (un dendrogramme), il permet à un expert de naviguer entre niveaux de granularité, d’identifier des profils types et d’expliquer pourquoi deux individus sont regroupés ensemble, sans avoir à ouvrir la “boîte noire” d’un modèle prédictif.
Son fonctionnement est simple et transparent. On mesure d’abord la distance entre chaque paire d’observations. Ensuite, on regroupe progressivement les observations les plus proches. Enfin, on obtient un arbre (appelé dendrogramme) qu’on peut couper à différents niveaux pour former des groupes.
Prenons l’exemple des manchots de l’archipel Palmer en Antarctique. Si on mesure la longueur de leur bec et leur masse corporelle, le clustering hiérarchique identifie automatiquement trois groupes qui correspondent aux trois espèces biologiques présentes : Adélie, Jugulaire et Papou. L’atout majeur est sa transparence : on visualise l’arbre, on suit les regroupements successifs, on comprend facilement comment les groupes se sont formés, la hauteur d’embranchement donne une idée de la « différence » entre deux groupes.
Le défi survient quand on mélange chiffres et catégories. Mesurer une distance entre deux chiffres est facile : si un patient a une glycémie de 5,5 millimoles par litres (une unité de concentration) et un autre de 6,2 millimoles par litres, la différence est de 0,7. Mais comment mesurer la distance entre deux « catégories » que l’on ne peut pas chiffrer, comme une réponse oui ou non (fumeur ou non-fumeur), ou encore la couleur d’un tissu biologique ?
Par exemple, dans notre exemple de détection précoce du cancer, si le patient A présente une concentration d’hémoglobine de 12,5 grammes par décilitres (chiffre), des antécédents familiaux (catégorie « oui ») et ne fume pas (catégorie « non ») ; tandis que le patient B présente une concentration d’hémoglobine de 13,1 grammes par décilitres, pas d’antécédents et fume… comment dire si ces deux patients sont « proches » ou « éloignés », en termes de risques ?
Les solutions existantes, comme le k-means, HDBSCAN et DIANA ont toutes des limites. Transformer les catégories en chiffres artificiels (« oui » = 1, « non » = 0) est arbitraire et fait perdre du sens. Plus précisément, ceci signifie que l’on introduit une relation d’ordre et une distance qui n’existent pas : coder « chat » = 1, « chien » = 2, « oiseau » = 3 suggère implicitement que chien est « entre » chat et oiseau, ou que la distance chat-chien est égale à chien-oiseau, ce qui peut biaiser tous les calculs de similarité en aval.
Ignorer les catégories pour ne garder que les chiffres, comme dans les méthodes citées précédemment, fait perdre des informations cruciales comme les antécédents familiaux. Les méthodes statistiques plus complexes sont souvent opaques ou nécessitent des hypothèses fortes sur la structure des données. C’est le cas de la distance de Gower ou de l’analyse des facteurs latents – le genre de structure qui peut se cacher derrière les grands modèles de langage (LLM).
C’est précisément dans la définition de ces voisinages – comment mesurer qu’un patient « ressemble » à un groupe malgré des données hétérogènes – que la prétopologie offre un cadre naturel : elle permet de construire des zones d’influence flexibles, sans imposer de distance artificielle ni d’hypothèses sur la structure des données.
Pour cela, au lieu de chercher à mesurer des distances, nous proposons de changer de perspective en définissant des « voisinages », construits via des formes normales disjonctives, ou DNF. Derrière ce nom se cachent des règles logiques simples du type : « Un patient appartient au voisinage d’un groupe si (il est diabétique ET âgé de plus de 60 ans) OU (il a des antécédents familiaux ET est hypertendu) ». Chaque condition entre parenthèses est un bloc ; le voisinage est l’union de ces blocs. Pas de chiffres, pas de distance : seulement des combinaisons de caractéristiques, comme des règles de décision lisibles.
Une fois les voisinages définis, on calcule pour chaque groupe l’ensemble de tous les patients qui lui « adhèrent » – c’est-à-dire qui tombent dans au moins un de ces blocs DNF. Ce calcul d’adhérence est itératif : à chaque étape, des patients rejoignent ou quittent un groupe, jusqu’à stabilisation. Le résultat est analogue à un dendrogramme : on obtient une hiérarchie de regroupements successifs, du plus local (blocs fins, peu de patients) au plus global (grands groupes stables), sans avoir jamais posé de distance artificielle entre catégories et chiffres.
Une analogie aide à comprendre. Sur une carte géographique, on mesure la distance entre Paris et Lyon en kilomètres. Mais on peut aussi dire que Dijon est voisine de Lyon parce qu’elles partagent des caractéristiques : région similaire, climat comparable, économie proche. Cette notion de « voisinage » par caractéristiques communes ne nécessite pas de calculer une distance précise.
C’est le principe de base de PretopoMD, notre algorithme qui classe automatiquement des données mixtes (chiffres et catégories) tout en rendant explicite sa logique de regroupement. Pour les chiffres, deux valeurs sont voisines si elles tombent dans la même fenêtre : toutes les glycémies entre 5 et 7 mmol/L sont voisines. Pour les catégories, deux observations sont voisines si elles partagent la même modalité : deux patients sont voisins s’ils sont tous deux fumeurs, ou si tous deux ont des antécédents familiaux.
PretopoMD est d’ores et déjà disponible en accès libre pour permettre à des équipes en santé, RH ou maintenance de l’utiliser pour des études pilotes. À moyen terme, nous espérons que cette approche puisse aider les organisations européennes à répondre aux exigences de l’AI Act en proposant des classifications explicables par construction.
L’avantage clé est la traçabilité. Pour notre exemple médical, on peut dire :
« Les patients A et C sont dans le même groupe parce qu’ils partagent une glycémie dans la fenêtre 5-7 millimoles par litres (étape 1), tous deux ont des antécédents familiaux (étape 1), et tous deux ont un IMC entre 25-30 (étape 2). Le patient B les rejoint à l’étape 3 via un IMC similaire, malgré l’absence d’antécédents. »
Cette explication pas-à-pas répond directement aux exigences de l’AI Act. De plus, la structure hiérarchique est préservée, on peut identifier grands groupes et sous-groupes pertinents.
Néanmoins, notre algorithme possède des limites, puisqu’il faut choisir la taille des fenêtres et les seuils de similarité, faisant actuellement appel à un expert métier. Nous travaillons sur des méthodes pour automatiser ces choix.
Ainsi, la question reste ouverte : jusqu’où peut-on pousser la performance tout en conservant l’explicabilité ? Dans des domaines sensibles comme la santé ou le droit, ce compromis est-il acceptable ? Notre travail montre qu’on peut au moins explorer cette voie.
Guillaume Guérard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.04.2026 à 16:14
Clotilde Coron, Professeure des universités en Sciences de gestion, Université Paris-Saclay
Le 26 avril a lieu la journée de la visibilité lesbienne qui vise à mettre en avant des modèles, à célébrer la culture lesbienne et à lutter contre la lesbophobie. La question de la visibilité dans le cadre professionnel mérite d’autant plus d’être mise à l’ordre du jour que les lesbiennes sont exposées à davantage de violences et de discriminations.
La journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, est d’autant plus nécessaire notamment dans le monde du travail que les lesbiennes subissent une double invisibilité. Tout d’abord, elles sont quasi absentes des discours publics, des médias, des représentations culturelles. Cette absence de visibilité peut notamment freiner la prise de conscience de l’orientation sexuelle, et certaines lesbiennes interrogées dans le cadre de l’enquête expliquent qu’elles ont construit une vie hétérosexuelle (avec un compagnon et des enfants), avant de se rendre compte qu’elles étaient lesbiennes.
Ensuite, un grand nombre de salariées lesbiennes cachent leur orientation sexuelle au travail. Plus précisément, d’après notre enquête, 14 % des salariées lesbiennes déclarent qu’aucun de leurs collègues n’a connaissance de leur orientation sexuelle. Cette stratégie de non-dévoilement est coûteuse sur le plan relationnel, sachant que de nombreuses conversations au travail, par exemple dans les espèces de socialisation comme la pause-café, la pause-déjeuner, portent sur la vie quotidienne (loisirs, famille, enfants…).
Elle suppose de très peu parler de sa vie quotidienne, ou bien de parler au « je » pour éviter de mentionner l’existence d’une compagne, ou encore de dire « il » en parlant de sa compagne, pour passer pour hétérosexuelle. 28 % déclarent ne dévoiler leur orientation sexuelle qu’auprès d’un petit groupe de collègues dont elles ont auparavant vérifié l’ouverture d’esprit. Cette stratégie se fait donc en deux temps : il s’agit tout d’abord de lancer des sujets de conversation orientés autour de valeurs progressistes pour identifier comment se positionnent les collègues, avant, dans un second temps, de dévoiler son orientation sexuelle.
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Elle est coûteuse en matière de charge mentale car elle suppose de se souvenir des collègues qui le savent et ceux qui ne le savent pas, et d’adapter ses propos et la manière de parler de sa vie quotidienne en fonction des cercles de collègues. Une femme lesbienne interrogée raconte aussi une situation dans laquelle, croisant dans la rue une collègue qu’elle connaît de loin, elle a demandé à sa compagne de lui lâcher la main. Cette dernière lui a dit « Je croyais que tes collègues étaient au courant », ce à quoi elle a répondu « Oui, ils sont au courant, mais pas elle en particulier ».
Cette invisibilité s’explique en partie par le fait que les lesbiennes sont surexposées aux violences et aux discriminations au travail, comme c’est également le cas dans l’espace public. Par exemple, toujours d’après notre enquête, 10 % des salariées lesbiennes disent avoir été victimes de violences physiques dans leur organisation de travail, contre 3 % des salariées hétérosexuelles et 7 % des salariés gays. 23 % déclarent avoir été victimes de violences psychologiques et morales, contre 14 % des salariées hétérosexuelles et 18 % des salariés gays. Enfin, 9 % ont été victimes de violences sexuelles, contre 4 % des salariées hétérosexuelles et 7 % des salariés gays.
Ces chiffres montrent une forte surexposition des salariées lesbiennes aux violences, et cette surexposition se retrouve pour les discriminations : 27 % des salariées lesbiennes estiment avoir déjà été discriminées en raison de leur genre ou de leur orientation sexuelle dans leur organisation de travail, contre 11 % des salariées hétérosexuelles.
Les récits recueillis donnent à voir différentes formes de micro-agressions et violences, allant de maladresses, à des agressions sexuelles, en passant par de l’homophobie ou de la lesbophobie d’ambiance, c’est-à-dire des propos homophobes ou lesbophobes non dirigés vers la personne qui les entend. Comme le raconte une des salariées lesbiennes interviewées, Sarah, qui travaille dans un collège :
« Ça reste des ados, et on sait comment ça se propage. Il y a des problématiques où effectivement j’ai eu une jeune la semaine dernière qui m’a dit : ‘Je ne l’aime pas parce qu’il est gay’. Enfin, voilà, clairement, je suis confrontée aussi à ça. Du coup, ça me travaille et du coup, je sais aussi comment ça se véhicule et potentiellement l’image négative que certains ont. »
Les données sur la réussite professionnelle (carrière, salaire) montrent des résultats étonnants. En effet, alors qu’elles sont plus exposées aux violences et aux discriminations que les salariées hétérosexuelles, les salariées lesbiennes semblent moins pénalisées en ce qui concerne le salaire, l’accès à la promotion, ou encore l’accès à des postes managériaux. Par exemple, d’après notre enquête, 43,7 % des salariées lesbiennes ont des responsabilités managériales, contre 38,4 % des salariées hétérosexuelles. Une piste d’explication à cette moindre pénalisation des salariées lesbiennes peut se trouver dans le fait qu’elles sont moins soumises aux normes de genre, et notamment au modèle de « monsieur gagne-pain », qui domine encore largement les couples hétérosexuels, et dans lequel le revenu du foyer est supposé dépendre avant tout du salaire et donc de la réussite professionnelle du mari.
Les couples lesbiens sont par ailleurs beaucoup plus égalitaires en termes de répartition des tâches domestiques, et d’ailleurs les salariées lesbiennes travaillent moins fréquemment à temps partiel que les salariées hétérosexuelles. Tout cela peut les conduire à accorder à la fois plus de temps et plus d’importance à leur travail, à leur rémunération, et à leur carrière. Certaines salariées lesbiennes interrogées témoignent aussi de l’existence de stéréotypes sur les femmes lesbiennes qui peuvent les avantager professionnellement (notamment le fait que les femmes lesbiennes sont perçues comme ayant plus de caractéristiques « masculines ») tout en les enfermant dans des cases.
Finalement, cette enquête suggère des pistes pour les organisations souhaitant s’engager en faveur de l’inclusion des salariées lesbienne :
visibiliser leur existence, par exemple en tenant compte des enjeux liés à l’orientation sexuelle dans les politiques d’égalité femmes-hommes et des enjeux liés au genre dans les politiques d’engagement LGBT+, ou encore en mettant en avant des rôles modèles ;
sensibiliser sur la persistance de violences, de discriminations et de stéréotypes ;
affirmer une politique de tolérance zéro à l’égard des actes et propos sexistes, homophobes et lesbophobes.
Le projet « ODILE ») est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Clotilde Coron a reçu des financements de l'ANR (projet "ODILE") pour le projet dont l'ouvrage est issu.
23.04.2026 à 16:13
Ilana Eloit, Professeure en études de genre, Université de Genève
À quelques jours de la journée de la visibilité lesbienne, le 26 avril, retour sur l’œuvre de Monique Wittig (1935–2003). Icône lesbienne, cette écrivaine et intellectuelle est longtemps tombée dans l’oubli après avoir été écartée du mouvement féministe français. Depuis quelques années, sa pensée connaît un retour fulgurant dans le paysage féministe. Théoricienne du lesbianisme politique, elle analyse l’hétérosexualité comme un régime politique de domination soumettant les femmes aux hommes et auquel le lesbianisme permet d’échapper.
En 2014, au moment où j’entamais une thèse de doctorat consacrée à l’histoire politique du lesbianisme en France dans les années 1970, Monique Wittig était encore peu connue. Figure majeure du Mouvement de libération des femmes (MLF), elle était pourtant à l’origine d’une pensée lesbienne qui a profondément bouleversé l’histoire des idées féministes.
Près d’une décennie plus tard, sa présence s’est imposée avec une évidence fulgurante. Les références à son œuvre parsèment les manifestations féministes ; ses ouvrages s’affichent en tête de gondole dans les librairies ; colloques et journées d’étude se multiplient à l’université ; des créations scéniques font revivre sa pensée en lui conférant une actualité nouvelle – pour ne citer que quelques formes de ce « moment culturel » wittigien.
Comment expliquer l’oubli et l’effacement de sa critique, puis l’engouement qu’elle suscite quatre décennies plus tard ? Pourquoi résonne-t-elle tant aujourd’hui ? Retour sur l’histoire et l’actualité d’une pensée lesbienne.
C’est à 29 ans que Monique Wittig se fait connaître publiquement avec la publication de son premier roman, l’Opoponax, qui reçoit le prix Médicis en 1964. Dès cet ouvrage, elle entreprend d’éradiquer le genre – ou les catégories de sexe – dans la langue. La « marque du genre » est, selon elle, un stratagème par lequel « le sexe est forcé sur ses utilisateurs » et les femmes assignées à une catégorie subordonnée qui les prive d’accès à l’universel.
Elle poursuit cette entreprise politico-littéraire avec la publication, en 1969, de son poème épique les Guérillères, dans lequel elle emploie le pronom « elles » pour désigner une troupe de combattantes, conférant ainsi au féminin pluriel la force du générique, qu’elle dérobe au pronom « ils ». Quelques mois plus tard, à l’automne 1970, elle compte à Paris parmi les figures fondatrices du MLF et participe au collectif des Gouines rouges ainsi qu’au Front homosexuel d’action révolutionnaire.
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Elle contribue, aux côtés notamment de Christine Delphy ou de Colette Guillaumin, à l’émergence du féminisme matérialiste. Inspiré du marxisme, ce courant soutient que la division des individus en « hommes » et « femmes » n’est pas une donnée naturelle mais le produit – la « marque » – d’un rapport d’oppression, dont la naturalisation sert en retour à justifier la domination d’un groupe sur un autre.
Pour les féministes matérialistes, cette division des individus en « classes de sexe » repose sur un rapport d’exploitation domestique, c’est-à-dire sur l’appropriation, par la classe des hommes, du travail gratuit des femmes au sein du foyer.
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Ainsi, puisque les catégories de sexe – à l’instar des classes sociales – sont le produit d’un rapport d’exploitation, l’objectif du féminisme doit être, pour ces théoriciennes, l’abolition de ce rapport, dont la conséquence immédiate sera l’élimination des catégories de sexe – un projet qui rejoint, dans le champ de la théorie féministe, celui de Wittig d’abolition du genre dans la langue.
C’est dans la continuité de cette réflexion que Wittig élabore une pensée politique spécifiquement lesbienne, depuis les États-Unis où elle s’installe en 1976 en réponse aux résistances des féministes françaises à sa volonté de politiser le lesbianisme. Dans ses deux textes majeurs, « La pensée straight » et « On ne naît pas femme » (1980), Wittig met en évidence un angle mort du féminisme matérialiste : l’hétérosexualité comme régime politique, ou système social contraignant, qui institutionnalise l’appropriation des femmes par les hommes.
Surtout, elle affirme que c’est à travers ce régime qu’est produite la différence des sexes, articulant ainsi patriarcat et hétérosexualité, classes de sexe (ou genre) et sexualité. C’est à cette lumière qu’il faut comprendre sa phrase la plus célèbre, selon laquelle « les lesbiennes ne sont pas des femmes » car « ce qui fait une femme, c’est une relation sociale particulière à un homme […] relation à laquelle les lesbiennes échappent en refusant de devenir ou de rester hétérosexuelles ».
Dès lors, les lesbiennes incarnent, pour Wittig, cet au-delà des catégories de sexe que le féminisme matérialiste appelle de ses vœux. Alors que le MLF reposait sur l’identification collective à la catégorie « femmes », le lesbianisme politique de Wittig repose sur la désidentification aux catégories de sexe, comme pierre angulaire de la naturalisation de l’hétérosexualité.
À Paris, les féministes disqualifient cette pensée en l’accusant d’être « séparatiste », « dogmatique », « sectaire », voire « terroriste » et « totalitaire », en ce qu’elle politise l’hétérosexualité – et non plus seulement le patriarcat – comme norme oppressive, et substitue au sujet « femmes » le sujet « lesbiennes » comme figure de résistance : une violence dont Wittig ne se remettra jamais et qui contribue à effacer durablement le lesbianisme politique du paysage intellectuel féministe français.
La vague de disqualification de sa pensée en France ainsi que son départ outre-Atlantique expliquent que son recueil d’essais théoriques, The Straight Mind, ait d’abord été publié aux États-Unis en 1992, avant de faire l’objet d’une première traduction française en 2001 (sous le titre la Pensée straight).
Mais c’est surtout depuis le début des années 2020 que sa pensée retrouve une place de premier plan. Outre la republication de l’ensemble de son œuvre et la publication d’écrits inédits, l’espace public irradie désormais de la présence spectrale de Wittig – un jardin Monique-Wittig a notamment été inauguré à Paris en 2021.
En 2023, l’Humanité consacrait sa une à Wittig avec le titre : « Monique Wittig, retour en grâce », à la suite d’autres portraits publiés dans le Monde ou Libération à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition. La même année, j’organisais avec des collègues un double colloque international à l’Université de Genève et à l’Université de Berkeley sur l’actualité de son œuvre. Artistes, intellectuelles et intellectuels trouvent également, en Wittig, une source d’inspiration majeure, faisant résonner sur scène une œuvre tonitruante.
Cette redécouverte tardive mais foudroyante tient sans aucun doute au contexte politique actuel : celui d’une quatrième vague du féminisme, dans le sillage de #MeToo. Celle-ci a placé au cœur de la réflexion la dimension structurelle des violences sexistes et sexuelles et a, par ricochet, redonné un souffle nouveau au lesbianisme politique, lequel interroge la fonction politique et sociale de la contrainte à l’hétérosexualité en régime patriarcal, ainsi que les bénéfices d’une sortie du régime hétérosexuel d’un point de vue féministe.
D’autres raisons peuvent être invoquées : la contestation de la domination blanche au sein du féminisme, fortement bousculée par l’afroféminisme, participe de l’épuisement du paradigme universaliste et favorise la visibilité des minorités.
À cet égard, la non-mixité du lesbianisme politique et celle de l’afroféminisme se font éminemment écho, comme l’hostilité qu’elles provoquent en retour. Nulle coïncidence si les lesbiennes d’hier et les afroféministes d’aujourd’hui sont confrontées aux mêmes accusations de « séparatisme », mobilisées pour mieux disqualifier des regroupements qui interrogent des régimes d’oppression naturalisés, y compris au sein du féminisme : la race et l’hétérosexualité.
Enfin, il est clair que la proposition visionnaire d’un féminisme ne reposant pas sur la catégorie « femmes » et visant la destruction de l’épistémologie binaire de la différence des sexes trouve aujourd’hui son public parmi des individus qui refusent de se dire « hommes » ou « femmes » – catégories qui, comme l’écrivait Wittig, « contribu[ent] au maintien de l’hétérosexualité » – et préfèrent se dire non-binaires, queers, ou trans.
Ilana Eloit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.