21.03.2026 à 14:23
Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Les États-Unis, pionniers de la guerre des drones, voient leur avance remise en cause par l’essor de drones bon marché et produits en masse. La « guerre de saturation » en cours en Iran change les rapports de force : le nombre et l’adaptabilité deviennent aussi importants que la possession de systèmes technologiques très avancés et très coûteux. Washington accuse un retard stratégique plus que technologique et peine à adapter son modèle militaire.
Les États-Unis ont longtemps incarné la pointe de la guerre des drones. Dès les années 2000, avec les Predator puis les Reaper, Washington met en place une doctrine reposant sur la surveillance permanente et la frappe ciblée à distance, notamment en Afghanistan, au Pakistan ou en Irak. Ces opérations ont suscité d’intenses débats sur leur légalité, leur efficacité et leurs conséquences politiques. L’approche reposait sur une promesse centrale : frapper à distance avec précision tout en limitant l’exposition des forces américaines.
Les conflits récents, en Ukraine comme au Moyen-Orient, marquent un changement de paradigme. Cette avance historique ne protège plus Washington. Une nouvelle génération de menaces s’impose, plus simple, plus accessible et surtout beaucoup moins coûteuse. Des drones iraniens de type Shahed, utilisés massivement par la Russie, aux drones navals improvisés en mer Noire, en passant par les drones FPV (pour « First Person View », vue à la première personne), aussi appelés drones kamikazes, transformés en armes de précision à bas coût, la guerre des drones s’est démocratisée, au point de fragiliser les fondements mêmes de la supériorité américaine.
La guerre des drones n’est plus seulement une guerre de précision, mais une guerre de saturation. Des drones produits en série, parfois rudimentaires, submergent désormais des systèmes sophistiqués en jouant sur le nombre, la répétition et la saturation des défenses, comme on l’a vu en Ukraine avec les Shahed utilisés par la Russie, mais aussi au Moyen-Orient, où ces mêmes systèmes, employés directement par l’Iran ou via ses proxies, ont visé Israël ou des infrastructures dans le Golfe.
Le coût de l’attaque s’est effondré. Un drone de type Shahed est estimé entre 20 000 et 50 000 dollars (entre 17 000 et 43 000 euros), tandis que certains drones FPV ne coûtent que quelques centaines d’euros. À l’inverse, le coût de la défense reste extrêmement élevé. Intercepter ces menaces mobilise des systèmes avancés comme les batteries Patriot, dont chaque missile peut coûter entre 3 et 5 millions de dollars (entre 2,5 et 4,3 millions d’euros), ou des avions de chasse dont chaque heure de vol se chiffre en dizaines de milliers de dollars. Détruire un drone à quelques dizaines de milliers de dollars avec un missile coûtant plusieurs millions pose, à terme, un problème de soutenabilité.
Les technologies de pointe incarnent toujours une supériorité réelle, mais elles reposent sur des coûts d’engagement sans commune mesure avec ceux des drones qu’elles doivent contrer. La puissance militaire ne repose plus seulement sur la supériorité qualitative. Elle dépend désormais de la capacité à produire, déployer et remplacer rapidement des systèmes nombreux, peu coûteux et adaptables.
Ce glissement remet en cause un modèle budgétaire. Malgré un budget de défense de plus de 1 100 milliards de dollars (950 milliards d’euros) aux États-Unis, et une demande récente liée à la guerre en Iran qui devrait l’augmenter de 200 milliards supplémentaires, la logique d’accumulation de capacités sophistiquées se heurte à une réalité nouvelle. Dans certains contextes, la quantité, la résilience et la capacité d’adaptation priment sur la sophistication. Cette logique a longtemps été pertinente face à des adversaires étatiques ou dans le cadre de conflits conventionnels. Elle l’est beaucoup moins face à des menaces diffuses, mobiles et peu coûteuses.
Cette évolution concerne aussi les rythmes de production et d’adaptation : là où les systèmes traditionnels nécessitent des années de développement, les drones peuvent être conçus, modifiés et déployés en quelques semaines. Elle est particulièrement visible dans des espaces stratégiques comme le Golfe, y compris face à des acteurs non étatiques ou hybrides. Depuis la « guerre des tankers » des années 1980, le contrôle du détroit d’Ormuz reposait sur la présence navale et la dissuasion. La généralisation des drones, aériens comme navals, bouleverse cet équilibre. Ils permettent de menacer à moindre coût des infrastructures critiques, des navires ou des points de passage stratégiques.
Ce changement profite aussi à des acteurs non étatiques. Des groupes soutenus par l’Iran – du Hezbollah aux Houthis – ont progressivement intégré ces technologies. Ils les utilisent contre des cibles israéliennes, contre les pays voisins ou contre des intérêts occidentaux dans la région. L’accès à des drones bon marché leur permet de contourner les asymétries militaires classiques et de projeter une menace crédible à distance.
En Irak notamment, les bases et représentations diplomatiques occidentales sont devenues des cibles récurrentes. L’ambassade des États-Unis à Bagdad, pourtant située dans la Zone verte et protégée par plusieurs couches de défense anti-aérienne, fait l’objet d’attaques régulières. Ce basculement se traduit par des pertes humaines concrètes. Le 1er mars 2026, six soldats américains ont été tués lors d’une attaque de drone contre un centre opérationnel au Koweït. Quelques jours plus tard, l’adjudant-chef français Arnaud Frion était à son tour tué lors d’une frappe similaire en Irak. Ces attaques révèlent une réalité nouvelle. La menace est diffuse, persistante et adaptable. Elle s’inscrit dans des stratégies de harcèlement à bas coût, qui jouent à la fois sur la saturation et sur le déni plausible.
L’Ukraine a servi de laboratoire à ciel ouvert pour cette transformation. Depuis 2022, le champ de bataille ukrainien a vu l’essor de drones bon marché, notamment les FPV, utilisés massivement sur le front. Il a aussi vu l’usage massif de drones de type Shahed, conçus en Iran, employés par la Russie puis progressivement améliorés sur le terrain. Ces retours d’expérience ont ensuite été réinjectés vers l’Iran, notamment à travers des transferts de technologies, de données et de savoir-faire opérationnel. Cette interaction entre les théâtres de guerre est désormais centrale : ce qui est testé en Ukraine est réutilisé, adapté et amplifié ailleurs. À l’été 2025, des responsables ukrainiens ont proposé aux États-Unis leur expertise en matière de lutte anti-drones. D’abord écartée, cette offre revient aujourd’hui dans le débat, alors que Washington prend progressivement la mesure du basculement.
Le retard américain n’est pas technologique, mais structurel. Les États-Unis restent organisés autour de systèmes complexes, coûteux et produits en quantités limitées, issus de cycles de développement longs – qu’il s’agisse de plates-formes comme l’avion bombardier B-2 ou de munitions spécialisées comme la bombe lourde GBU-57. Leur réponse continue de s’inscrire dans une logique budgétaire, là où le basculement en cours exige une adaptation plus profonde des doctrines, des rythmes de production et des pratiques. Des initiatives émergent néanmoins. L’utilisation récente de drones à bas coût comme les LUCAS témoigne d’une tentative d’adaptation vers des systèmes plus simples, produits en série et plus proches des logiques observées en Ukraine. Mais ces évolutions restent encore ponctuelles et ne traduisent pas, à ce stade, une transformation stratégique d’ensemble.
Face à cette évolution, de nouvelles solutions émergent : brouillage, guerre électronique, systèmes à énergie dirigée. Israël s’appuie déjà sur l’Iron Dome, qui affiche des taux d’interception élevés, et intègre progressivement des systèmes laser comme l’Iron Beam, encore utilisés de manière limitée. Mais ces capacités reposent sur des architectures coûteuses et très intégrées, que peu d’États sont aujourd’hui capables de déployer à une telle échelle, face à une menace qui évolue rapidement, en volume comme en diversité.
La guerre des drones impose une logique différente. Produire vite, en masse, à bas coût, et accepter une forme d’attrition. La guerre redevient, en partie, une guerre d’usure. Cette évolution s’inscrit aussi dans une stratégie plus large, notamment du côté iranien. Face aux limites de ses capacités conventionnelles, Téhéran a investi dans une guerre asymétrique fondée sur la dispersion, les proxies et l’usage massif de drones. Sa capacité de nuisance repose désormais largement sur ces systèmes.
Les États-Unis ne sont pas dépassés technologiquement, mais ils sont stratégiquement en retard. Ils continuent de répondre à une guerre de masse par des solutions de précision, et à une logique de coût par une logique d’investissement.
Ce décalage tient aussi à une forme d’aveuglement stratégique. Convaincus de la supériorité de leur modèle, ils peinent à intégrer pleinement les transformations en cours, comme l’a illustré leur réticence initiale à tirer les leçons de l’expérience ukrainienne. À bien des égards, cette situation rappelle les difficultés rencontrées face à des formes de guerre asymétrique.
La guerre des drones inverse ces équilibres. Elle récompense moins la sophistication que la capacité à produire, saturer et s’adapter. Ce n’est pas la fin de la puissance américaine. C’est la fin du modèle sur lequel elle reposait.
Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.03.2026 à 14:22
Christophe Richer, Post-doctorant dans le cadre du projet Stratégie et Conflits Bordeaux Campus (SCBC), Université de Bordeaux; Université Paris-Panthéon-Assas

La guerre en Iran s’étend à l’échelle régionale, poussant la France à déployer son groupe aéronaval pour protéger ses intérêts et ses partenaires. Ce déploiement, qui s’inscrit dans un cadre juridique international strict, renforce la crédibilité stratégique de la France.
Depuis le 28 février 2026, l’Iran est la cible de frappes américaines et israéliennes destinées à anéantir les capacités militaires de Téhéran et à provoquer un changement de régime. En réaction à ces attaques, l’Iran frappe le territoire des États alliés à Washington et a fermé le détroit d’Ormuz. La guerre en Iran prend dès lors une ampleur régionale.
La menace que fait peser ce conflit sur la paix et la sécurité internationales a conduit Emmanuel Macron à annoncer, le 3 mars, le déploiement d’importants moyens militaires français dans la région. Le président a, en particulier, ordonné au groupe aéronaval (c’est-à-dire au porte-avions Charles-de-Gaulle, à son groupe aérien embarqué, et à ses navires d’escorte) de quitter la Suède où se trouvaient en vue de participer à un exercice, et de faire route au plus vite vers la Méditerranée orientale.
Le déploiement du groupe aéronaval est un signal stratégique fort de la France, et ce, à plusieurs égards.
Premièrement, il démontre la volonté et la capacité de Paris à garantir, y compris par des moyens militaires, ses intérêts dans la région. Deuxièmement, il s’agit d’un signal fort envoyé aux partenaires de la France dans la région. Troisièmement, parce que le groupe aéronaval est accompagné de navires européens, ce déploiement contribue à la constitution d’une Europe de la défense. En effet, la mission militaire confiée au groupe aéronaval est, en partie, assurée, sous le commandement d’un officier général français, par trois frégates italienne, espagnole et néerlandaise. Quatrièmement, en permettant à la France de disposer de moyens autonomes d’appréciation de la situation militaire, la projection de ces capacités militaires renforce la capacité de Paris de peser dans la résolution du conflit.
Lors de son intervention du 3 mars, Emmanuel Macron a souligné que la projection des forces françaises dans la région était « strictement défensive ; elle vise à protéger et restaurer la paix ».
Ce principe a été réaffirmé depuis à plusieurs reprises, notamment à la suite de l’attaque de drones contre une base française au Kurdistan irakien, dans la nuit du 12 au 13 mars, revendiquée par le groupe armé pro-iranien Ashab al-Kahf, qui a fait un mort (l’adjudant-chef Arnaud Frion) et au moins cinq blessés parmi les militaires français.
Au regard du droit international, ce déploiement soulève plusieurs interrogations. En effet, si les navires français opèrent a priori en haute mer, c’est-à-dire dans un espace marqué par la liberté de navigation, leurs possibilités de recours à la force sont limitées par l’article 2-§ 4 de la Charte des Nations unies. En effet, peuvent seulement être mobilisés, dans le respect du droit international humanitaire, des moyens destinés à assurer la défense des navires français ainsi que ceux destinés à assurer la défense d’alliés qui en auraient fait expressément la demande.
La France a tissé d’intenses relations avec les États de la région. Ainsi, des accords de coopération en matière de défense ont été conclus avec le Qatar (2019), le Koweït (2009), les Émirats arabes unis (2009), la Jordanie (1995), l’Irak (2013) ou encore Chypre (2017).
Ces accords partagent la même philosophie et le même objet. Ils ont vocation à organiser la coopération de défense entre la France et un autre État. Par exemple, ils organisent le soutien de la France à la formation des forces locales, notamment grâce à la conduite d’exercices conjoints. De plus, ils régissent, le plus souvent, les conditions d’entrée et de séjour des militaires sur le territoire de l’État partenaire.
La relation de défense entre la France et ces différents États est d’intensité variable. Ainsi, les accords conclus avec le Qatar, l’Irak et la Jordanie ne contiennent aucune clause d’assistance mutuelle. Autrement dit, aux termes de ces accords, la France n’a pas l’obligation d’appuyer les efforts déployés par ces États pour assurer leur propre sécurité. Pour autant, cela ne signifie pas que Paris est désintéressé de la situation dans ces États. Et pour cause : les forces françaises sont déployées au Qatar, en Irak et en Jordanie depuis 2014 dans le cadre de l’opération « Chammal », volet français d’« Inherent Resolve », la coalition internationale mise sur pied par les États-Unis pour lutter contre Daech en Irak et en Syrie. Dès lors, dans la mesure où ses troupes sont toujours déployées dans ces États, la France a intérêt à assurer leur sécurité. Ce faisant, elle peut contribuer à la défense des États en question.
En revanche, la situation est tout autre dans le cas du Koweït, des Émirats arabes unis et de Chypre. Les traités conclus avec les deux États du Golfe imposent, en effet, une consultation en cas de menace ou d’agression pesant sur leur sécurité. C’est dans le cadre de ces consultations et sous réserve d’une décision commune que la France peut être amenée à participer à la défense du territoire koweïtien ou du territoire émirati. Paris est donc tenu à l’égard du Koweït et des Émirats arabes unis par une clause d’assistance mutuelle.
Si l’accord de coopération en matière de défense liant la France à Chypre n’évoque pas une éventuelle assistance, c’est parce que la question est déjà réglée dans le cadre de l’Union européenne. En effet, l’article 42-§ 7, du traité sur l’Union européenne introduit une clause de défense mutuelle. En cas d’agression armée contre le territoire de l’un d’entre eux, les États membres de l’UE se doivent aide et assistance. En l’espèce, Chypre, où une base britannique a été frappée par un drone iranien le 2 mars, n’a pas activé cette clause de défense mutuelle ; pour l’heure, la France n’est donc pas tenue d’intervenir militairement aux côtés de Nicosie pour assurer sa sécurité.
Dès lors, en déployant des moyens militaires dans la région et en renforçant les capacités d’ores et déjà présentes en Irak et en Jordanie, la France vient singulièrement renforcer sa crédibilité stratégique auprès de ses partenaires. Le président de la République chypriote a ainsi souligné que la réponse française « démontre clairement que la France est un partenaire stratégique très important de Chypre ». La capacité de la France à être, aux yeux des États de la région, un partenaire stratégique fiable est également attestée par l’appel lancé par le président de la République libanaise. Le 4 mars 2026, Joseph Aoun a sollicité l’intervention de la France pour mettre fin aux attaques d’Israël contre le territoire libanais.
C’est donc dans ce cadre stratégique et politique que les forces françaises ont été déployées dans la région et qu’elles assurent leur mission défensive. Pour autant, ces accords ne constituent pas le cadre d’analyse pertinent pour envisager les possibilités offertes aux forces françaises de riposter aux attaques iraniennes.
Le Conseil de sécurité des Nations unies offre, dans sa résolution 2817 du 11 mars 2026, une synthèse du cadre juridique. Dans un premier temps, le Conseil rappelle que les États victimes des attaques iraniennes sont en situation de légitime défense. Autrement dit, ces États peuvent tout à fait riposter aux attaques dont ils sont l’objet, tout comme ils peuvent solliciter l’intervention d’un partenaire à cette fin.
Dans un deuxième temps, cette même résolution 2817 réaffirme le droit de tout État d’assurer la protection des navires battant son pavillon dans les eaux internationales. En d’autres termes, les moyens militaires français peuvent d’ores et déjà être mobilisés pour sécuriser le transit, dans la région, des navires battant pavillon français qui seraient menacés par les attaques de l’Iran.
Dans un troisième temps, le Conseil de sécurité précise que si l’Iran ne dispose pas du droit de fermer le détroit d’Ormuz, les États ne peuvent pas non plus forcer le blocage iranien. Seul le Conseil de sécurité des Nations unies peut autoriser une opération destinée à rétablir le transit maritime dans le détroit.
En définitive, les forces françaises déployées dans le golfe Arabo-Persique et en Méditerranée orientale le sont dans le cadre de la coopération de défense liant la France à un certain nombre d’États de la région. En projetant aussi rapidement une telle capacité d’action, la France crédibilise les partenariats noués et contribue à accroître sa capacité à peser sur la résolution du conflit. Néanmoins, si les forces françaises interviennent dans le cadre d’une opération « défensive », elles pourront recourir à la force pour assurer leur propre défense, la défense des navires battant pavillon français présents dans le détroit d’Ormuz ou la défense, au titre de la légitime défense collective, du territoire des États qui auront sollicité l’aide de la France.
Le projet Stratégie & Conflits Bordeaux Campus que Christophe Richer a intégré bénéficie d'un financement pluriannuel de la Direction générale des relations internationales et stratégiques du ministère des Armées.
21.03.2026 à 14:21
Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l'Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)
Dans la guerre actuelle, les infrastructures énergétiques sont désormais des cibles directes, et la fermeture du détroit d’Ormuz est devenue un instrument de dissuasion. Ce conflit révèle une nouvelle ère de conflictualité où les hydrocarbures ne sont plus seulement un enjeu mais un vecteur de guerre, dans un contexte de multipolarisation où les États-Unis ne peuvent plus seuls garantir la stabilité régionale. La crise accélère une recomposition globale des dépendances énergétiques, poussant l’Asie à diversifier ses fournisseurs, l’Europe à accélérer sa transition, et offrant à la Russie et à la Chine l’occasion de s’imposer comme potentiels nouveaux garants de la sécurité énergétique mondiale.
Il n’y a aucune nouveauté à affirmer que les matières premières (pétrole et gaz), depuis leur découverte au Moyen-Orient, y constituent la matrice de nombreux conflits. Les guerres qui se sont succédé sur la période contemporaine sont du reste indissociables de la centralité des hydrocarbures issus de cet espace pour l’économie locale et internationale.
Cette primauté a produit au moins trois effets qui éclairent la séquence ouverte le 28 février 2026 par les opérations « Fureur épique » et « Lion rugissant » lancées respectivement par les États-Unis et Israël contre l’Iran.
Le premier de ces effets est la convoitise qui entoure le contrôle des réserves, des infrastructures et des routes maritimes liées aux hydrocarbures. De longue date, en effet, ceux-ci ont attiré et articulé les ambitions d’un grand nombre d’acteurs régionaux et mondiaux. Ils sont un canal privilégié de puissance. Rappelons à ce titre que ces matières premières sont géographiquement concentrées (Arabie saoudite, Irak, Iran, Émirats arabes unis, Qatar, Koweït) et que les frontières issues des anciens mandats européens ont été tracées en fonction des gisements locaux.
Le deuxième effet est une fragilité créée par la dépendance globale à ces ressources, qui explique pourquoi chaque incident retentit de manière quasi immédiate et systémique.
Le troisième est la militarisation continue des lignes de faille dans ce Moyen-Orient dont les richesses naturelles sont parfois associées à une malédiction.
Ces trois effets ont été amplifiés à mesure que la transition énergétique s’est éloignée dans ces États rentiers, malgré une indéniable volonté de diversifier leurs économies, et que se sont aiguisés les appétits. Depuis quelques années, cette guerre pour les hydrocarbures est ainsi plus explicite et les derniers développements géopolitiques sanctionnent un tournant. Pipelines et terminaux d’exportation, à l’instar de l’île iranienne de Kharg visée par l’armée américaine, ne sont plus uniquement des points névralgiques sur la carte, mais des cibles directes et donc pleinement intégrées à la logique guerrière.
On comprend mieux, dès lors, les investissements de défense massifs réalisés par les pétromonarchies arabes, les hydrocarbures transformant l’escalade militaire en une confrontation géostratégique globale.
La guerre de 2026 dessine-t-elle les contours d’une nouvelle donne ? Peut-on évoquer un régime de conflictualité distinct des précédents ? Il faut comprendre que le conflit qui oppose les États-Unis et Israël à l’Iran n’est pas une répétition des crises antérieures, mais l’entrée dans une ère où la transition inachevée vers d’autres sources d’énergie accroît, non sans paradoxe, la valeur des hydrocarbures au Moyen-Orient. Les attaques contre les infrastructures du Golfe ont provoqué une flambée des prix et une perturbation de l’offre mondiale, confirmant une intensification sans précédent des liens entre matières premières et guerres.
Dans ce contexte d’interdépendance conflictuelle, les États de la région utilisent l’instabilité comme un moyen de négocier, tandis que les acteurs étrangers perdent visiblement leur capacité de stabilisation.
La nouveauté réside aussi dans la synchronisation de deux dynamiques. D’une part, la « multipolarisation » de la géopolitique régionale signifie que les États-Unis ne sont plus en mesure de garantir seuls la stabilité du Moyen-Orient, après avoir eux-mêmes grandement contribué à déstabiliser cette zone. De l’autre, l’hybridation des conflits sur le terrain, qui passe notamment par une manipulation des flux d’hydrocarbures, fait de ces derniers non plus seulement un enjeu mais un canal premier de conflictualité.
Doit-on voir dans la fermeture partielle du détroit d’Ormuz par l’Iran un outil politique qui crée un précédent risqué dans la manière dont d’autres États du Moyen-Orient seraient tentés de normaliser le recours à ce type de tactique dans la conduite des conflits ?
Tout un chacun a pu observer comment un Iran affaibli par les sanctions et les frappes israélo-américaines a fait de ce détroit un lieu de dissuasion qui ne repose plus sur une simple mise en garde mais sur une capacité de nuisance effective. Depuis 2019, Téhéran menaçait de procéder à cette fermeture pour s’arroger un levier de négociation avec Washington sur le dossier nucléaire, rétablir une légitimité interne écornée et éprouver la cohésion des Occidentaux. Cela se traduit pour l’heure par une navigation restreinte et escortée par les forces iraniennes.
Il s’agit de surcroît pour un régime aux abois d’anticiper l’avenir et de monnayer sa place dans le nouvel ordre régional à venir. Il est difficile, de ce point de vue, de prédire de quoi seront faits les lendemains de la guerre, mais il faut reconnaître que cette approche a permis à l’Iran de mettre à mal les intérêts des nations dépendantes des hydrocarbures moyen-orientaux, plus particulièrement golfiotes.
Il est à craindre également que la situation ait des répercussions comparables dans d’autres couloirs maritimes vitaux, à l’instar de Bab el-Mandeb ou du canal de Suez. Une telle évolution pourrait figer les logiques de conflit dans un cycle auto-entretenu, tout en obligeant les puissances extérieures à maintenir une présence militaire contre leur gré.
La guerre de 2026 produit un autre effet, accélérateur d’autres tendances. Elle précipite tout d’abord une diversification des sources d’approvisionnement pour les pays asiatiques, qui subissent des ruptures de chaînes de production et des hausses de coûts, et se tournent par conséquent vers d’autres fournisseurs.
L’Europe, de son côté, réalise son retard dans la substitution aux ressources fossiles ainsi que sa dépendance historique envers le Moyen-Orient, ce qui l’incite à se tourner toujours plus vers les énergies renouvelables venues de Chine, toutefois elles-mêmes exposées à ces tensions.
La Russie, enfin, profite de l’augmentation des prix pour recouvrer ses marges de manœuvre. Autrement dit, la recomposition des dépendances énergétiques est à la fois rapide et globale.
La crise marque incontestablement une fragmentation du marché en divers blocs politico-énergétiques, au point que le Moyen-Orient pourrait ne pas rester un point géopolitique central. Elle procure à Pékin et à Moscou l’opportunité d’amoindrir l’emprise américaine, de même que des moyens de s’ingérer dans la gouvernance des grandes routes énergétiques en se présentant comme les potentiels nouveaux garants de la sécurité des États du Golfe.
Est-ce au fond le début d’une « démondialisation énergétique » au travers de laquelle les hydrocarbures cesseront d’alimenter un marché international et fluide pour devenir le pilier de pôles concurrents ?
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.03.2026 à 08:56
Lucas Javaudin, Chercheur postdoc au LVMT, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)
André de Palma, Professeur émérite en Économie, CY Cergy Paris Université
Parce qu’elles pénaliseraient injustement les ménages les plus modestes, les zones à faibles émissions, ou ZFE, sont aujourd’hui au cœur du débat politique en France, et pourraient être supprimées. Des travaux de simulation du comportement de millions d’usagers et du trafic en Île-de-France livrent un éclairage sur les effets réels de la mesure, tant en matière de pollution de l’air que de répartition des coûts entre les territoires.
Alors que la pollution atmosphérique continue de s’affirmer comme l’un des défis sanitaires majeurs des métropoles européennes, les zones à faibles émissions (ZFE) s’imposent comme un sujet de discorde politique et sociale.
En Île-de-France, où une ZFE couvre Paris et 76 communes voisines, l’interdiction progressive des véhicules les plus polluants (classés selon le système Crit’Air) vise à réduire les émissions de dioxyde d’azote (NO2) et de particules fines de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres (PM2,5). Ces deux polluants sont en effet responsables d’une large part des maladies respiratoires et cardiovasculaires.
Pourtant, ce dispositif, présenté comme une solution indispensable à la qualité de l’air, se trouve aujourd’hui au centre d’un débat parlementaire houleux. Sa suppression est ainsi envisagée, au nom d’un caractère présenté comme « injuste » et « inefficace ».
À lire aussi : Les zones à faibles émissions sont-elles inéquitables ?
Un projet de loi visant à supprimer les ZFE en France a relancé les tensions.
Les opposants aux ZFE dénoncent une mesure pénalisante pour les ménages modestes, souvent dépendants de véhicules anciens et confrontés à un manque d’alternatives de transport en commun accessibles. À l’opposé, les défenseurs des ZFE rappellent leur rôle crucial dans la lutte contre la pollution : les particules fines sont responsables de 40 000 décès prématurés par an en France, selon Santé publique France.
Face à cette polarisation, nous proposons une approche fondée sur la modélisation pour dépasser les postures idéologiques. Elle permet de s’intéresser conjointement aux comportements de mobilité, à la dynamique du trafic et aux impacts environnementaux de cette mesure. Il s’agit d’évaluer finement l’efficacité réelle des ZFE et les inégalités sociospatiales qu’elles engendrent potentiellement.
Nous avons eu recours à l’outil METROPOLIS, un simulateur de trafic multi-agents à grande échelle que nous avons développé.
Il permet de modéliser le comportement de millions de voyageurs, chacun prenant des décisions quant à l’opportunité de se déplacer, au mode de transport à utiliser (voiture, transports en commun, marche, etc.), à l’itinéraire à emprunter et enfin à l’heure de départ. Chaque voyageur va alors minimiser un coût de déplacement généralisé incluant les coûts monétaires, les coûts de « deshorage » (c’est-à-dire l’ajustement de l’heure de départ pour limiter l’inconfort) et les temps de trajets dépendant de la congestion routière. Cette dernière est endogène : elle est le fruit des décisions individuelles prises par l’ensemble des usagers.
METROPOLIS est régulièrement utilisé dans le cadre académique pour évaluer diverses politiques urbaines. Il est également utilisé pour des applications plus opérationnelles. La Société des grands projets l’emploie ainsi pour anticiper les flux de trafic sur les futures lignes du Grand Paris Express ainsi que sur les services express régionaux métropolitains en développement. Des applications ont également été mises en œuvre à Québec (Canada) par l’Université Laval.
Les résultats que nous présentons ici s’appuient sur des simulations réalisées avec METROPOLIS pour évaluer la ZFE en Île-de-France, dans le cadre d’un scénario d’interdiction des véhicules classés Crit’Air 3 ou pire, théoriquement en vigueur depuis janvier 2025. Il est à noter que le scénario de référence que nous avons adopté s’entend en l’absence totale de ZFE.
De fait, la mise en place d’une zone à faibles émissions modifie à la fois le volume du trafic et les comportements de déplacement. Certains conducteurs optent alors pour les transports en commun ou des mobilités douces, tandis que d’autres modifient leurs itinéraires.
Simuler ces ajustements comportementaux est indispensable, car ils forment le mécanisme central par lequel une zone à faibles émissions agit sur la qualité de l’air. En effet, moins de trajets en voiture (en particulier polluantes) impliquent moins d’émissions et donc une exposition réduite à la pollution.
Les modélisations prévoient que l’utilisation de la voiture diminue, tandis que les transports en commun gagnent des usagers. Le volume total du trafic et la congestion diminuent. À noter que le terme véhicule-kilomètre, dans le tableau ci-dessus, désigne le déplacement d’un véhicule routier sur une distance d’un kilomètre.
L’objectif principal de la ZFE reste de réduire la pollution atmosphérique. Les simulations de trafic montrent, à ce titre, des réductions substantielles des émissions de CO₂, NO₂ et PM2,5, ce qui se traduit par des avantages significatifs pour la santé publique.
Au-delà de leurs effets moyens sur la pollution et la congestion, les zones à faibles émissions ont également des conséquences spatiales spécifiques. La plupart des réductions d’émissions ont lieu dans la zone elle-même, mais des diminutions significatives sont également observées le long des principales voies d’accès à la zone.
Les simulations de trafic à grande échelle permettent aussi d’identifier les ménages qui sont pénalisés et de quantifier ce qu’ils y perdent. Cet outil est donc décisif pour le débat public, car l’acceptabilité dépend non seulement des gains nets totaux, mais également de la répartition des bénéfices et des coûts.
Entre municipalités, les ZFE ne créent pas de gagnants ni de perdants clairement définis en fonction des revenus, tant les municipalités à faibles revenus que celles à revenus élevés comptent de ménages qui tirent profit de cette politique et d’autres qui sont pénalisés.
Si les municipalités plus riches ont tendance, en moyenne, à compter un peu plus de gagnants et moins de perdants, cette corrélation est très faible. L’analyse statistique montre que le revenu n’explique qu’une infime partie de la variation des résultats entre les municipalités. Ces résultats suggèrent que cette politique n’accroît pas de manière significative les inégalités économiques entre les municipalités.
Les citadins sont ceux qui bénéficient le plus d’une exposition réduite à la pollution de l’air. En revanche, les ménages qui dépendent de véhicules plus anciens, souvent situés en zone périurbaine, supportent des coûts plus élevés.
Dans l’ensemble, nos résultats plaident en faveur des zones à faibles émissions comme instrument central de la politique de qualité de l’air, à condition que leurs effets distributifs (c’est-à-dire leurs effets positifs ou négatifs sur les revenus des différents groupes sociaux) soient correctement pris en compte et corrigés.
À lire aussi : Les zones à faibles émissions sont-elles inéquitables ?
Les avantages agrégés de la ZFE étant importants, des politiques de compensation pourraient être envisagées. Par exemple, un soutien ciblé en faveur de véhicules plus propres – notamment les voitures électriques – ou l’amélioration des services de transport en commun peuvent compenser les pertes de répartition sans compromettre les gains environnementaux.
Inspirés par le « leasing social » proposé par le gouvernement français, nous avons simulé un programme permettant aux ménages de louer un véhicule électrique (VE) pour environ 200 euros par mois. Cette location offrirait une solution de mobilité abordable et écologique aux ménages isolés qui dépendent de leur vieille voiture.
Associer la ZFE à un tel programme de location longue durée permettrait de réduire considérablement le nombre de ménages pénalisés. Le programme de location contribue à décarboner le parc automobile, avec un triplement du nombre de kilomètres parcourus en véhicule électrique. Nos résultats montent que les décès prématurés dus à la pollution atmosphérique diminueraient davantage, par rapport à la seule mise en place de la zone à faibles émissions.
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Lucas Javaudin a reçu des financements du centre interdisciplinaire Energy4Climate de l'Institut Polytechnique de Paris.
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21.03.2026 à 08:55
Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble Chercheur associé à l'IREMMO-Institut de Recherche et d'Etudes Méditerranée Moyen-Orient, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
En Afghanistan, un nouveau code pénal, promulgué par les talibans en janvier dernier, légalise les violences domestiques. Ce texte, composé de 119 articles répartis en 10 articles et trois sections, suscite de vives inquiétudes à l’international. De nombreuses ONG alertent sur le risque accru de détention arbitraire et de violences à l’égard des femmes.
Depuis le retour des talibans au pouvoir le 15 août 2021, la condition des femmes en Afghanistan n’a cessé de se dégrader. Le 4 janvier 2026, le régime a promulgué un nouveau code pénal fondé sur une interprétation rigide et littéraliste de l’école sunnite hanafite, qui, selon l’ONG afghane Rawadari, entérine des dispositions légalisant certaines formes de violence et restreignant fortement les libertés des femmes, tout en renforçant l’impunité des auteurs.
Dans ce contexte, la situation des femmes afghanes apparaît particulièrement préoccupante. L’avenir de leurs droits dans le pays demeure plus que jamais incertain.
Le texte complet du nouveau code pénal a été publié le 26 février 2026 par l’Afghanistan Analysts Network (AAN), un centre de recherche indépendant spécialisé dans l’analyse politique et sociale de l’Afghanistan. Cette publication a d’emblée suscité une vive inquiétude, tant au niveau international qu’au sein de la société civile afghane, bien que celle-ci soit aujourd’hui très affaiblie et largement réprimée. Les rares acteurs encore actifs agissent discrètement ou depuis l’étranger, notamment en faveur des droits des femmes, en dénonçant ce type de textes de loi à l’international.
La disposition centrale de ce nouveau texte se trouve dans l’article 32, qui légalise la violence faite aux femmes. Désormais, un mari ne peut être poursuivi pour violences conjugales que si celles-ci entraînent des fractures visibles, des plaies ouvertes ou des blessures graves nécessitant un traitement médical. Autrement dit, la plupart des violences domestiques (physiques, psychologiques ou sexuelles) échappent à toute sanction pénale dès lors qu’elles ne laissent pas de traces évidentes sur le corps de la victime.
Même dans les cas reconnus par la loi, la peine encourue reste limitée et ne dépasse pas quinze jours d’emprisonnement. Ce texte révèle également un déséquilibre grotesque dans la hiérarchie des crimes. À titre de comparaison, l’article 70 punit de cinq mois de prison l’organisation de combats d’animaux (chiens, chameaux, moutons ou oiseaux) pour leur éviter une souffrance inutile, soit une peine nettement plus lourde que celle prévue pour des violences graves exercées sur des femmes.
Juridiquement, cette disposition admet désormais que certaines violences puissent être justifiées au nom de la « discipline familiale », conférant ainsi au mari un droit implicite d’exercer une forme de « correction ». De plus, aucun article ne prévoit de moyen clair permettant aux femmes d’accéder à la justice en cas de violences familiales, même lorsque celles-ci laissent des traces et tombent donc sous le coup de l’article 32. Les victimes doivent prouver leurs blessures, mais il leur est interdit de se dévêtir devant un juge, ce qui rend tout recours quasiment impossible.
L’absence de procédure adaptée, combinée aux lourdes restrictions pesant sur la liberté de mouvement et sur l’exercice des droits juridiques des femmes, contribue à maintenir les violences conjugales largement impunies en pratique.
Le nouveau code pénal ne se limite pas à légaliser les violences domestiques.
L’article 34 prévoit qu’une femme qui rend visite à sa famille sans disposer, chaque fois, d’une autorisation ad hoc de son mari, peut être condamnée à trois mois de prison. Selon le deuxième alinéa, cette sanction peut également s’appliquer aux membres de la famille qui l’accueillent ou la protègent. Ainsi, même la famille de la victime, qui pourrait servir de refuge en cas de violence domestique, se retrouve exposée à des sanctions légales.
Avant l’adoption de ce nouveau code pénal, les restrictions imposées aux femmes afghanes avaient déjà commencé dès décembre 2021, avec une série de décrets émis par le ministère pour la Promotion de la Vertu et la Prévention du Vice. Parmi les dispositions clés, les femmes doivent être accompagnées d’un mouhram (parent masculin, généralement un père, un frère, un mari ou un fils) pour certains déplacements ou activités publiques, y compris les voyages et l’accès à certains services étatiques.
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Ces mesures ont ensuite été consolidées par la loi sur la « Promotion de la vertu et prévention du vice », ratifiée par Hibatullah Akhundzada, chef suprême des talibans, et publiée par le ministère de la Justice du régime taliban le 31 juillet 2024.
La loi impose un code vestimentaire strict. Les femmes doivent se couvrir intégralement devant tous les hommes non mouhram (non-membres de la famille proche) et porter des vêtements ni fins, ni serrés, ni courts, afin d’éviter la « corruption ».
Elle interdit également que la voix des femmes (qu’il s’agisse de parole, de chant, de récitation ou de lecture à haute voix lors de rassemblements) soit entendue en public, car elle est considérée comme susceptible de conduire au « vice ».
La loi interdit également aux femmes d’utiliser les services de transport seules, sans être accompagnées d’un parent masculin. Le nouveau code pénal vient ainsi compléter ces mesures, en effaçant quasi totalement les femmes de la vie sociale et, surtout, de la vie juridique.
L’ONG afghane Rawadari a estimé, le 22 janvier 2026, que près de neuf Afghanes sur dix seraient confrontées à des violences liées à leur genre au cours de leur vie. Cette estimation prend une signification particulièrement préoccupante dans un contexte où le nouveau code pénal tend à légaliser ces violences et à isoler encore davantage les victimes.
Volker Türk, Haut-Commissaire de l’ONU aux droits humains, qui a qualifié l’Afghanistan de « cimetière pour les droits humains », a vigoureusement dénoncé ce nouveau code, le considérant comme un pas vers une forme d’« apartheid de genre ». Des organisations non gouvernementales, telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch, ont également alerté sur ce nouveau code pénal afghan.
Le 6 mars 2026, Amnesty International a ainsi demandé aux autorités afghanes une révision complète du texte, estimant qu’il viole les principes fondamentaux du droit international, notamment l’égalité devant la loi et la protection contre la violence. L’Union européenne, quant à elle, par l’intermédiaire de son envoyé spécial Gilles Bertrand, a également dénoncé ce code, soulignant qu’il institutionnalise les inégalités, normalise la violence domestique et restreint l’autonomie des femmes.
Cependant, au-delà de ces condamnations, il reste difficile, dans l’état actuel du droit international, d’agir concrètement. De plus, dans le contexte international actuel, marqué par la guerre au Moyen-Orient et d’autres crises majeures, la situation des femmes afghanes est reléguée au dernier plan. La communauté internationale dispose de peu de moyens pour faire pression sur le régime taliban et protéger les droits humains, en particulier ceux des femmes.
Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.03.2026 à 15:15
David Hu, Professor of Mechanical Engineering and Biology, Adjunct Professor of Physics, Georgia Institute of Technology

Derrière chaque piqûre se cache une mécanique précise : en suivant des moustiques à la trace, une équipe de chercheurs a mis au jour les lois qui gouvernent leur comportement.
« Quatre minutes, c’est trop long ».
Voici le message que m’a envoyé Chris Zuo, étudiant de premier cycle, accompagné de photos montrant d’innombrables piqûres de moustiques sur sa peau nue. Ce massacre sur l’ensemble du corps n’était pas le résultat d’un camping qui aurait mal tourné. Il avait passé ce laps de temps limité dans une pièce contenant 100 moustiques affamés, vêtu uniquement d’une combinaison en mesh que nous pensions capable de le protéger.
C’est ainsi qu’a débuté notre enquête de trois ans pour comprendre le comportement d’un insecte d’une simplicité trompeuse : le moustique. Cela peut ressembler au plan sadique d’un professeur, mais en réalité, nous avons respecté toutes les procédures. Le comité d’éthique de notre université a approuvé le protocole, en s’assurant que Chris était en sécurité et qu’il n’était soumis à aucune pression. Les moustiques étaient exempts de maladies et provenaient de notre État, la Géorgie. Et cette séance a donné lieu aux premières — et dernières — piqûres reçues par qui que ce soit dans le cadre de l’étude.
En plus de mon rôle de tortionnaire pour étudiants, je suis auteur et professeur à Georgia Tech, avec plus de 20 ans d’expérience dans l’étude des déplacements des animaux.
Les moustiques sont l’animal le plus dangereux au monde. Les maladies qu’ils transmettent, du paludisme à la dengue, provoquent plus de 700 000 décès par an. Les moustiques ont causé plus de morts que les guerres.
Le monde dépense 19 milliards d’euros par an en milliards de litres d’insecticides, en millions de kilos de larvicides et en millions de moustiquaires imprégnées d’insecticide – le tout pour lutter contre un insecte minuscule qui pèse dix fois moins qu’un grain de riz et ne possède que 200 000 neurones.
Et pourtant, les humains sont en train de perdre la guerre contre les moustiques. Ces insectes évoluent pour prospérer en milieu urbain et propagent les maladies plus rapidement avec le changement climatique. Comment des animaux aussi simples peuvent-ils nous repérer avec une telle facilité ?
Les scientifiques savent que les moustiques ont une très mauvaise vue et qu’ils dépendent de signaux chimiques pour compenser. Mais savoir ce qui attire un moustique ne suffit pas à prédire son comportement. On peut savoir qu’un missile à guidage thermique est attiré par la chaleur sans pour autant comprendre comment il fonctionne.
C’est là qu’intervient Chris et son sacrifice dans la pièce infestée de moustiques. En suivant les trajectoires de nombreux moustiques autour de lui, nous espérions déterminer comment ils adaptent leurs décisions à sa présence. Comprendre la manière dont les moustiques réagissent aux humains constitue une première étape pour mieux les contrôler.
Sur les 3 500 espèces de moustiques, plus de 100 sont dites anthropophiles, c’est-à-dire qu’elles préfèrent les humains comme source de nourriture. Certaines espèces sont capables de repérer une seule personne au milieu d’un troupeau entier de bovins pour aller lui sucer le sang.
C’est une prouesse, étant donné que les moustiques ne volent pas bien. Ils cessent de voler dès qu’il y a une légère brise de 3 à 5 km/h, soit une vitesse d’air comparable à celle générée par le balancement de la queue d’un cheval. Dans des conditions plus calmes, les moustiques utilisent leur cerveau minuscule pour suivre la chaleur, l’humidité et les odeurs humaines transportées par le vent.
Le dioxyde de carbone, sous-produit de la respiration de tous les êtres vivants, est particulièrement attractif. Les moustiques le détectent aussi facilement que vous percevez l’odeur d’une benne à ordures pleine, jusqu’à environ 9 mètres de leur hôte, là où les concentrations chutent à quelques parties par million, soit l’équivalent de quelques tasses de colorant dans une piscine olympique.
La vision des moustiques ne leur est pas très utile pour partir à la recherche de leur prochain repas. Leurs deux yeux comptent plusieurs centaines de petites lentilles individuelles appelées ommatidies, chacune large comme un cheveu humain. Elles produisent une image en mosaïque, légèrement floue, comme pixelisée. En raison des lois de l’optique, les moustiques ne peuvent distinguer un humain adulte qu’à quelques mètres de distance. Avec la seule vue, ils sont incapables de différencier un humain d’un petit arbre. Ils examinent donc chaque objet sombre.
La difficulté lorsqu’on étudie le vol des moustiques, c’est que, comme des enfants surexcités, la plupart de leurs mouvements n'ont pas vraiment de sens. Dans une pièce vide, les moustiques modifient très souvent leur vitesse et leur direction de façon complètement aléatoire. Il nous fallait donc de nombreuses trajectoires de vol pour faire émerger un signal au milieu de ce bruit.
L’un de nos collaborateurs, le biologiste de l’université de Californie à Riverside Ring Cardé, nous a expliqué que dans les années 1980, les scientifiques menaient des « études de piqûres » en se mettant en sous-vêtements et en écrasant les moustiques qui se posaient sur leur peau nue. Selon lui, la nudité permettait d’éviter des variables parasites, comme la couleur du tissu d’une chemise.
Chris et moi nous sommes regardés. S’asseoir nu et attendre de servir de proie aux moustiques ? Non… Nous avons plutôt conçu la combinaison en mesh que Chris portait initialement dans la pièce infestée. Mais après avoir vu ses piqûres, il nous fallait une meilleure solution.
À la place, Chris a choisi des vêtements à manches longues, qu'il a lavés avec une lessive sans parfum, et a enfilé gants et masque. Entièrement protégé, il n’avait plus qu’à rester debout et attendre, tandis qu’un nuage de moustiques tourbillonnait autour de lui.
Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) des États-Unis nous ont fait découvrir le Photonic Sentry, une caméra capable de suivre simultanément des centaines d’insectes en vol dans une pièce. Elle enregistre 100 images par seconde avec une résolution de 5 mm, dans un espace de la taille d’un grand studio. En seulement quelques heures, Chris et un autre doctorant, Soohwan Kim, ont produit plus de données sur le vol des moustiques que tout ce qui avait été mesuré auparavant dans l’histoire humaine.
Pour les mathématiciens, comme nos collaborateurs Jörn Dunkel, Chenyi Fei et Alex Cohen du MIT, la géométrie du corps de Chris reste trop complexe pour étudier les réactions des moustiques. Les mathématiciens excellent dans l’art de ramener les problèmes complexes à leur essence. Chenyi a donc suggéré d’épargner Chris : pourquoi ne pas le remplacer par un simple mannequin, une boule noire en polystyrène fixée sur un support, associée à une source de dioxyde de carbone ?
Au cours des deux années suivantes, Chris a filmé sans relâche les moustiques tournoyant autour de ces mannequins en polystyrène. Puis il les aspirait à l’aide d’un aspirateur, en essayant de ne pas se faire piquer.
Un moustique vole comme on pilote un avion : il tourne à gauche ou à droite, accélère ou freine. Nous avons d’abord caractérisé son comportement de vol en fonction de sa vitesse, de sa position et de sa direction par rapport à la cible, première étape pour construire notre modèle.
Notre confiance dans ces règles de comportement s’est renforcée à mesure que nous analysions davantage de trajectoires, jusqu’à exploiter 20 millions de données concernant les positions et les vitesses des moustiques. Cette idée consistant à intégrer des observations pour étayer une hypothèse mathématique remonte à 200 ans et porte le nom d’inférence bayésienne. Nous avons ensuite illustré le comportement des moustiques observé à l’aide d’une application web.
Grâce à notre modèle, nous avons montré que différents types de cibles modifient le vol des moustiques. Les cibles visuelles provoquent des survols, où les moustiques passent à proximité avant de continuer leur route. Le dioxyde de carbone entraîne des hésitations, les moustiques ralentissant à proximité de la cible. La combinaison d’un signal visuel et de dioxyde de carbone génère des trajectoires orbitales à grande vitesse.
Jusqu’à présent, nous avions uniquement utilisé des expériences avec des sphères en polystyrène pour entraîner notre modèle. Le véritable test consistait à voir s’il pouvait prédire le vol des moustiques autour d’un humain. Chris est retourné dans la chambre, cette fois vêtu de blanc et coiffé d’un chapeau noir, se transformant en véritable cible. Notre modèle a correctement prédit la répartition des moustiques autour de lui. Nous avons ainsi identifié des zones à risque, où la probabilité de voir des moustiques tournoyer autour de lui était élevée.
Prédire le comportement des moustiques constitue une première étape pour les déjouer. Dans les zones infestées, on conçoit par exemple des maisons dotées de dispositifs empêchant les moustiques de suivre les signaux humains et d’entrer. De même, les pièges à moustiques aspirent les insectes lorsqu’ils s’approchent trop près, mais laissent encore s’échapper entre 50 % et 90 % d’entre eux. Beaucoup de ces dispositifs reposent encore sur des essais empiriques. Nous espérons que notre étude fournira un outil plus précis pour concevoir des méthodes de capture ou de dissuasion.
Lorsque la mère de Chris a assisté à sa soutenance de master, je lui ai demandé ce qu’elle pensait du fait que son fils se soit proposé comme appât pour les moustiques. Elle m’a répondu qu’elle en était très fière. Moi aussi — et pas seulement parce que je suis soulagé que Chris ne m’ait jamais demandé de prendre sa place dans la chambre infestée de moustiques.
David Hu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.