LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

06.10.2026 à 15:54

Brésil : le monde ancien est mort, et le nouveau ne peut pas naître

Guilherme Casarões, Associate Professor of Brazilian Studies, Florida International University

Ce projet politique, né au milieu des années 1980 sur les décombres de la dictature militaire, a sans doute pris fin ce 4 octobre. La question est désormais de savoir ce qui va le remplacer.
Texte intégral (2856 mots)

L’ESSENTIEL

  • Flavio Bolsonaro a devancé Lula à l’issue du premier tour de la présidentielle brésilienne. Le leader de la gauche aura du mal à inverser la tendance au second tour.

  • Une défaite de Lula planterait le dernier clou dans le cercueil de la Nouvelle République, ce système instauré au milieu des années 1980 après la fin de la dictature militaire.

  • Flavio Bolsonaro, s’il est élu, appliquerait un programme totalement opposé à celui de son prédécesseur, sur le plan intérieur comme sur le plan international, où il se positionne comme un allié fidèle de Donald Trump.


Le dimanche 4 octobre 2026, en plaçant Flavio Bolsonaro en tête au premier tour de l’élection présidentielle, les Brésiliens n’ont pas seulement infligé un camouflet au président sortant Luiz Inácio Lula da Silva. Ils ont, de fait, planté le dernier clou dans le cercueil d’un projet politique qui, depuis près d’une décennie, ne survivait plus que sous perfusion : celui de la Nova República, la « Nouvelle République », née au milieu des années 1980, sur les ruines de vingt et un ans de dictature militaire, avant d’être consacrée par la Constitution de 1988. Pendant une génération, les Brésiliens l’ont considérée comme un pacte démocratique fondé sur trois engagements.

Le premier était social. La Nouvelle République faisait du pluralisme un principe et de la diversité de la population une composante de l’identité nationale plutôt qu’un problème à gérer.

Le deuxième était institutionnel. Dans un système multipartite fragmenté, personne ne peut gouverner seul : le consensus était donc le moteur de l’action publique. Ce consensus reposait sur des élections libres et régulières, mais aussi sur des coalitions permettant aux gouvernements fédéral, régionaux et municipaux de mettre en œuvre des politiques communes, ainsi que sur un équilibre fonctionnel entre le président, le Congrès et la Cour suprême.

Le troisième avait trait à la politique de l’État. Celle-ci devait préserver la stabilité économique, réduire les profondes inégalités sociales via la redistribution et élargir la participation des citoyens à la vie publique.

Pendant près de trente ans, jusqu’au milieu des années 2010, le pacte a tenu, tant bien que mal. Ses résultats ont été inégaux, mais bien réels : l’hyperinflation a été maîtrisée, des dizaines de millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté, et les alternances se sont déroulées pacifiquement entre les deux principaux partis de l’époque, à savoir le Parti des travailleurs (PT, gauche) et le Parti social-démocratique (PSDB, droite).

Le bureau de la Chambre des députés, présidé par le légendaire député Ulysses Guimarães, lors de la signature de la Constitution nationale brésilienne de 1988. Ce document a posé les fondements de la gouvernance politique, sociale et économique du Brésil pendant plus de trente ans. Archives du Congrès national

La première offensive

À gauche, beaucoup estiment que la Nouvelle République a commencé à se fissurer avec la destitution de la présidente Dilma Rousseff (PT) en 2016. Selon cette lecture, cette destitution aurait été orchestrée pour préserver les structures élitistes et corrompues que le nouveau pacte n’était pas parvenu à réformer.

Mais c’est surtout la victoire à l’élection de 2018 de Jair Bolsonaro, alors à la tête du Parti socia-libéral (parti centriste qu’il oriente vers la droite radicale) qui a constitué une offensive frontale contre chacun des engagements démocratiques du Brésil. Bolsonaro s’était alors présenté comme un outsider, alors qu’il avait passé vingt-huit ans au Congrès brésilien. Il a placé le nationalisme chrétien au cœur de son projet, aux dépens du pluralisme ; il a présenté la recherche du consensus comme une forme de corruption des élites et les coalitions qui avaient permis au Brésil d’être gouvernable comme la source même de sa décadence ; et il promettait de redresser l’économie en débarrassant les entreprises et les individus des contraintes de l’État, au nom de la liberté.

Bolsonaro n’a pas obtenu les résultats promis. Une fois au pouvoir, il a découvert qu’il devait gouverner dans le cadre du pacte contre lequel il avait fait campagne. Il lui fallait négocier avec le Congrès, respecter les décisions des tribunaux et composer avec des gouverneurs disposant de leurs propres fiefs. Ces contraintes permettent en partie de comprendre pourquoi tant de ses électeurs ont eu le sentiment d’avoir été déçus. Elles expliquent aussi pourquoi, après sa défaite face à Lula en 2022, il a cherché à organiser un coup d’État pour se maintenir au pouvoir, ce qui lui a valu, quelques années plus tard, d’être condamné à vingt-sept ans de prison, une peine qu’il purge actuellement à son domicile pour raisons de santé. Lorsqu’un dirigeant ne parvient pas à plier les règles à sa volonté, il peut finir par penser qu’il doit les briser.

La restauration qui n’a pas eu lieu

Après avoir gouverné le Brésil pendant deux mandats, de 2003 à 2010, Lula est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de sauver la démocratie brésilienne. Son troisième mandat est, au contraire, devenu la démonstration la plus éclatante que la Nouvelle République ne pouvait plus être sauvée.

L’équilibre institutionnel qui avait permis au système de tenir s’était évanoui. Le Congrès, qui contrôle désormais une part considérable du budget fédéral à travers les crédits qu’il attribue directement, a pris la présidence en otage, tandis que la Cour suprême a progressivement occupé le vide laissé par le pouvoir politique en intervenant de plus en plus directement dans la production des normes.

Les tentatives de Lula visant à mettre en œuvre son programme se sont heurtées, les unes après les autres, à des blocages. Son bilan économique est honorable, mais son mandat n’a pas transformé la vie des Brésiliens : une croissance correcte et un faible taux de chômage ne se sont pas traduits par une amélioration significative des conditions de vie de la majorité de la population.

La sécurité, qui figure régulièrement parmi les principales préoccupations des électeurs, ne s’est pas améliorée sous Lula. Il faut toutefois rappeler qu’au Brésil, en vertu de la répartition des compétences, l’essentiel des forces de police relève des États fédérés et que le gouvernement fédéral ne peut agir que dans certaines limites. Mais les électeurs ne se préoccupent généralement ni de la lettre ni de l’esprit de la Constitution. Ils veulent des résultats.

Il y a enfin Lula lui-même. À 80 ans et après quatre décennies de vie publique, il était devenu le visage le plus reconnaissable de la Nouvelle République. Cela faisait de lui une cible idéale. Pour de nombreux Brésiliens, leur exaspération à l’égard du système politique s’est matérialisée par un profond rejet de Lula et, pour certains, avec une profonde haine à son endroit.

Le chant du cygne ?

Si la défaite de Lula se confirme au second tour, le 25 octobre, il ne s’agira pas seulement d’une défaite personnelle ou d’un revers pour le Parti des travailleurs, qui a gouverné le Brésil pendant près de dix-huit des vingt-quatre dernières années. Ce sera le chant du cygne d’un projet politique qui promettait de reconstruire un pays sur les ruines de l’autoritarisme et qui n’est jamais parvenu à tenir pleinement ses promesses : stabilité politique, prospérité économique et justice sociale.

Tout cela ne signifie pas que les 56 millions de Brésiliens qui ont voté pour Flavio Bolsonaro, l’un des fils de Jair Bolsonaro, rejettent la démocratie. Certains le font. Ils sont nostalgiques d’un passé largement fantasmé : une époque où la classe moyenne était plus forte – et beaucoup moins nombreuse –, où les valeurs familiales chrétiennes étaient dominantes et où l’ordre comptait davantage que l’État de droit.

Mais la véritable leçon du 4 octobre est ailleurs. Des millions de Brésiliens veulent une autre forme de démocratie : moins pluraliste, fondée sur une conception différente de ce que la démocratie doit permettre. Surtout, ils ne croient plus que la Nouvelle République soit capable de répondre aux défis du monde dans lequel ils vivent.

L’ancien monde se meurt

Le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) avait formulé une observation devenue célèbre : une crise survient lorsque « l’ancien monde se meurt et que le nouveau ne parvient pas à naître ». Le Brésil se trouve aujourd’hui à ce carrefour.

Contrairement à son père, Flavio Bolsonaro accéderait au pouvoir en bénéficiant d’un alignement exceptionnel des forces politiques. Les résultats des législatives tenues ce dimanche simultanément avec la présidentielle laissent penser que ses alliés détiendront près d’un quart des sièges de la Chambre des députés, la chambre basse du Congrès brésilien, et du Sénat : une base solide dans un Congrès où les coalitions s’achètent davantage qu’elles ne se construisent. Il pourrait également nommer quatre des onze juges de la Cour suprême au cours de son mandat.

Jair Bolsonaro a passé quatre ans à combattre les institutions. Son fils pourrait avoir les moyens de les remodeler.

Pour autant, Flávio n’incarne pas ce « nouveau monde » que Gramsci attendait. C’est un professionnel de la politique, visé par plusieurs accusations de corruption, et l’héritier d’une dynastie familiale. Il représente davantage la continuité de la réaction politique de la dernière décennie qu’une véritable rupture avec celle-ci.

S’y ajoute la volonté de Flávio de devenir l’allié privilégié de Donald Trump en Amérique du Sud.

Flavio Bolsonaro (cravate jaune) reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche, en compagnie de son frère Eduardo Bolsonaro et du blogueur brésilien Paulo Figueiredo, 26 mai 2026. Photo publiée sur le compte Truth Social de Donald Trump, avec ce commentaire : « C’était vraiment un plaisir d’accueillir Flávio Bolsonaro dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche – un jeune homme brillant qui aime profondément son pays, le Brésil ! » Donald Trump/Truth Social

Le Brésil pourrait ainsi consentir d’importantes concessions aux États-Unis dans les années à venir, en renonçant à une partie de ses richesses
– pétrole ou terres rares, par exemple – afin d’obtenir une place privilégiée dans le nouvel ordre continental promu par Washington. Reste à savoir ce que ce rang de premier allié de la Maison-Blanche signifierait réellement. Et les événements récents dans la région laissent à penser que ce statut n’aurait rien de particulièrement honorable.

Quoi qu’il en soit, la victoire de Flavio Bolsonaro bouleverserait le paysage politique brésilien. Les Brésiliens qui s’opposent à son programme – qu’ils soient de gauche, du centre ou de la droite démocratique – ne pourront plus compter sur l’ancien pacte pour les protéger ou leur permettre de revenir au pouvoir et devront apprendre à évoluer dans ce nouveau jeu, sur le plan intérieur comme sur la scène internationale.

La Nouvelle République appartient au passé. La question qui se pose désormais au Brésil – et à tous ceux qui ont observé le pays comme un révélateur de l’état de la démocratie dans le Sud global – est de savoir ce qui la remplacera, et si les nouvelles règles permettront enfin au Brésil d’entrer dans l’avenir.

Si les Brésiliens ne veulent pas que cet avenir ressemble à un passé sombre et lointain, ils doivent comprendre que le combat n’est pas terminé.

The Conversation

Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

06.10.2026 à 15:53

Les sociétés militaires privées en Amérique latine : de la fin de la guerre froide à Vectus Global

Valère Llobet, Doctorant en Science Politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

En Amérique latine, les SMP américaines consolident leur présence tandis que la Chine progresse et que la Russie recule, sur fond de rivalité entre puissances.
Texte intégral (2489 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les sociétés militaires privées (SMP) états-uniennes disposent d’un ancrage ancien en Amérique latine, où elles sont notamment impliquées dans la lutte contre le narcotrafic, dans la protection d’infrastructures et dans la formation des forces locales.

  • Le rôle central d’Erik Prince, ancien patron de la tristement célèbre Blackwater, aujourd’hui à la tête d’une nouvelle SMP nommée Vectus Global, illustre le retour en force de ces SMP dans la région.

  • La compétition entre les grandes puissances en Amérique latine se manifeste aussi dans ce domaine : la Chine investit progressivement le marché tandis que la présence russe, elle, semble reculer.


Avec le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, un nom est réapparu sur la scène internationale : celui de l’un de ses fervents soutiens, Erik Prince. Figure emblématique des sociétés militaires privées (SMP) depuis la création de Blackwater, renommée Xᵉ en 2009 et Academi en 2011, puis revendue à Constellis Group, Prince poursuit depuis les guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003) ses activités dans le secteur de la guerre privée. Il est notamment revenu sur le devant de la scène en Amérique latine avec sa nouvelle société, Vectus Global.

Les États-Unis ne sont toutefois plus les seuls à s’intéresser à ce marché. La Russie et, surtout, la Chine cherchent elles aussi à y développer leurs propres entreprises de sécurité.

Les SMP anglo-saxonnes, une présence ancienne

La situation sécuritaire délétère dans de nombreux pays latino-américains et la lutte contre les cartels et les gangs offrent depuis longtemps d’importants débouchés aux SMP américaines et, plus largement, anglo-saxonnes. Leurs activités répondent avant tout aux besoins liés à la lutte contre le narcotrafic et le crime organisé, mais aussi à la protection des investissements et des personnels étrangers. Sur place, elles proposent notamment des services de conseil, de formation et de vente d’armes.

Cette implantation remonte au moins aux années 1990. La société américaine DynCorp, présente en Colombie dès 1998, a notamment participé au « Plan Colombie », lancé sous la présidence de Bill Clinton pour lutter contre le trafic de drogue et renforcer la sécurité du pays. Elle a pris part à des actions antidrogue, notamment à l’épandage d’herbicides comme le glyphosate, mais aussi à la protection d’infrastructures et de personnels, ainsi qu’à des opérations armées. Ces activités ont suscité de nombreuses controverses, notamment en raison de leurs conséquences environnementales et sanitaires dans les pays limitrophes.

En Colombie, des entreprises états-uniennes ont également assuré des missions de renseignement aérien pour le compte des autorités de Washington. Certaines opérations ont été lourdement mises en cause : en 1998, des renseignements fournis par la société Airscan auraient notamment contribué au bombardement d’un village civil par l’armée de l’air colombienne. Dans ce pays, les SMP ont également profité de la présence de groupes rebelles comme les FARC. Une filiale d’ArmorGroup, Defense Systems Colombia, employait plusieurs centaines de personnes, principalement d’anciens militaires, pour assurer notamment la protection d’installations pétrolières, dont certaines appartenant à British Petroleum. Elle a par ailleurs été accusée d’implication dans de graves violations des droits humains.

À la même période, on retrouve dans la région d’autres SMP implantées dans le secteur de la formation militaire. Citons, au Pérou, les entreprises Gun Supply et Triple Canopy qui ont « offert leurs services » en matière de formation au sein d’installations militaires appartenant à Lima. Ou encore les groupes Your Solution Inc. et à nouveau Triple Canopy qui ont utilisé des installations gouvernementales au Honduras pour y former des combattants honduriens, chiliens, nicaraguayens et salvadoriens.

Cette longue coopération a aussi contribué à renforcer les compétences des forces gouvernementales latino-américaines, tout en facilitant ensuite le passage de certains militaires dans le secteur privé, notamment au sein de SMP étrangères.

Vectus Global, le retour d’Erik Prince

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’activité d’Erik Prince et de son entreprise Vectus Global, semble connaître un nouvel essor. Il est notamment intervenu en République démocratique du Congo et, en ce qui concerne l’Amérique latine, en Équateur, au Salvador, au Pérou et en Haïti.

En Équateur, Prince a participé en 2025 aux efforts de lutte contre la criminalité aux côtés des autorités locales. Les détails des contrats restent peu documentés, mais ses activités auraient porté sur la formation et le conseil aux forces équatoriennes ainsi que sur la lutte contre l’exploitation minière illégale, le trafic de drogue et le crime organisé. Prince aurait également promis de fournir les « outils, tactiques et informations » nécessaires pour combattre les trafiquants de drogue.

Prince s’est également rapproché du président salvadorien Nayib Bukele, qu’il a rencontré à plusieurs reprises, et aurait proposé ses services au Pérou en 2025. Par ailleurs, il se serait également intéressé au Venezuela, en apportant un soutien plus ou moins direct à des opposants au régime de Caracas.

C’est surtout en Haïti que Vectus Global aurait développé une présence importante. Depuis début 2025, elle y serait chargée de contribuer à la lutte contre les gangs, mais aussi de reprendre le contrôle de certains axes routiers et de rétablir la collecte des impôts et des taxes. Le groupe aurait déployé entre 150 et 200 hommes, accompagnés de spécialistes du renseignement et des communications, ainsi que d’hélicoptères, de navires et de drones.

Ces derniers auraient été utilisés dans des opérations offensives menées conjointement avec les autorités haïtiennes. En janvier 2026, une opération aurait notamment visé le groupe criminel G9 et son chef Jimmy Chérizier, dit « Barbecue ».

Au total, entre le 1er mars 2025 et le 21 janvier 2026, 1 243 personnes, parmi lesquelles des civils, auraient été tuées et 738 blessées par des frappes de drones. Ces dernières ont été réalisées lors de 141 interventions attribuées aux autorités haïtiennes qui auraient opéré, tout ou partie, avec le soutien de Vectus Global.

Soulignons également que les SMP anglo-saxonnes ne se limitent pas aux opérations anticriminalité. Des entreprises comme MWM Inc. et Acri Defense développent par exemple des activités liées à la surveillance pénitentiaire et à la gestion des migrants à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.


À lire aussi : Au Mexique, le pouvoir criminalise les défenseurs des migrants


La Russie : une présence limitée

La présence russe en Amérique latine est beaucoup plus réduite. Les SMP de Moscou ont obtenu quelques contrats, principalement auprès des alliés de la Russie, sans parvenir à s’implanter durablement.

En 2019, environ 400 membres de Wagner auraient ainsi été envoyés au Venezuela pour protéger Nicolás Maduro pendant la crise politique qui secouait le pays. Cette présence intervenait alors que des groupes armés vénézuéliens soutenus par la SMP américaine Silvercorp tentaient, avec l’opération Gideon, de renverser le gouvernement.

Fin 2021, une autre société russe, Vega Strategic Services, aurait mené des missions de formation auprès des forces vénézuéliennes. En somme, l’implantation des acteurs privés russes se limite des alliés de la Russie dans la région, mais il semblerait que depuis février 2022 et la reprise en main des structures militaires privées russes après la rébellion de Wagner en juin 2023, l’activité de ces sociétés dans la région semble s’être fortement réduite.

La Chine avance à couvert

La stratégie chinoise est différente. Elle accompagne l’expansion économique de Pékin en Amérique latine, notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie. La construction d’infrastructures stratégiques, comme le méga-port de Chancay au Pérou, crée de nouveaux besoins en matière de protection des investissements, des installations et des ressortissants chinois.

Des entreprises de sécurité chinoises sont ainsi présentes en Argentine, en Uruguay, au Venezuela, au Panama, au Salvador, au Costa Rica et au Pérou. Parmi elles figurent China Overseas Security Group, Beijing Dujie Security Technology Company, ZhongBao Hua’an Security Service ou encore China Security Technology Group, actif notamment dans le secteur minier.

Au Mexique, le « Conseil de sécurité mexicano-chinois », fondé par Feng Chengkang, ancien cadre du gouvernement de la RPC, assurerait pour sa part la protection d’hommes d’affaires chinois contre les gangs. Cette présence s’inscrit dans un marché de la sécurité privée particulièrement dynamique : entre 2012 et 2018, celui-ci aurait augmenté de 180 % pour atteindre 1,5 milliard de dollars.

L’Amérique latine constitue aujourd’hui l’une des cinq grandes zones d’intervention des SMP chinoises, avec l’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est continentale. Leur implantation y demeure toutefois plus récente et moins développée qu’ailleurs. Elle bénéficie du rapprochement politique et militaire entre Pékin et plusieurs gouvernements de la région, notamment à travers la fourniture d’équipements et la formation d’officiers latino-américains en Chine, notamment en République dominicaine.

Une concurrence internationale ancienne

La présence de SMP étrangères en Amérique latine n’est pas une nouveauté. Avant les entreprises russes et chinoises, des sociétés israéliennes s’étaient déjà implantées dans la région. À la fin des années 1980, la société Spearhead Ltd, dirigée par Yaïr Klein, avait fourni des armes et formé en Colombie des groupes paramilitaires ainsi que des hommes liés au narcotrafic, notamment au cartel de Medellín.

Au début des années 2000 l’entreprise Global CST, fondée par d’anciens responsables militaires et du renseignement israéliens, a notamment opéré au Pérou et en Colombie. Dans ce dernier pays, elle prodiguait notamment ses services dans le domaine de la formation à destination des unités d’intervention locales.

Le recours à des SMP étrangères présente pour les États latino-américains un intérêt évident : elles disposent souvent d’une expertise et de moyens supérieurs à ceux des sociétés locales, tout en étant moins susceptibles d’être liées aux organisations criminelles ou des gangs.

L’Amérique latine constitue ainsi un marché de plus en plus disputé. Les SMP américaines, qui y disposent d’un réseau ancien et étendu, accompagnent le durcissement de la politique de Washington contre le narcotrafic et le crime organisé. Les entreprises chinoises progressent parallèlement au développement des investissements et des infrastructures de Pékin, notamment pour protéger ses intérêts et ses ressortissants. La Russie, en revanche, paraît avoir vu sa présence fortement se réduire depuis le début de la guerre en Ukraine et surtout depuis la tentative de rébellion du groupe Wagner en juin 2023 qui a réduit leur marge de manœuvre.

The Conversation

Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

06.10.2026 à 15:52

Comprendre la crise de la « valeur travail » à travers les yeux de policiers, des informaticiens et des ouvriers

Marc Loriol, Directeur de recherche CNRS, sociologue, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Pour comprendre les évolutions de la « valeur travail » en France depuis les années 1950, place aux témoignages des ouvriers, des policiers et des informaticiens.
Texte intégral (1809 mots)

L’ESSENTIEL

  • La crise de la « valeur travail » traduit une individualisation du sens donné au travail depuis les années 1950.

  • Pour comprendre ces évolutions, trois groupes professionnels ont été examinés à la loupe : ouvriers, policiers et informaticiens.

  • La financiarisation et la managérisation de l’économie française redéfinit le sens du mot travail. Pour quel avenir ?


À un an de l’élection présidentielle, le travail s’impose comme l’un des thèmes majeurs du débat public. À gauche, les discussions portent essentiellement sur les conditions de travail, la quête de sens et la reconnaissance professionnelle. À droite et au centre, le diagnostic est différent : les Français auraient perdu le goût du travail. Bruno Retailleau propose « d’instaurer la priorité travail », tandis que Gabriel Attal affirme que « le rapport au travail est l’une des questions les plus centrales ». Jean-Luc Mélenchon, dans un discours prononcé à Saint-Denis, estime que le rapport au travail a changé depuis 1958.

Mais le rapport au travail a-t-il réellement changé ? Peut-on parler d’un affaiblissement de la « valeur travail » ? Et pourquoi la question du sens du travail semble-t-elle aujourd’hui occuper une place aussi importante ?

Afin de comprendre les évolutions du rapport au travail depuis les années 1950, dans mon dernier livre, j’ai croisé les résultats d’enquêtes statistiques avec plus de 400 témoignages et récits de vie. Cette démarche a porté sur de nombreux secteurs d’activité, avec une attention particulière à trois groupes professionnels dans cet article : ouvriers, policiers et informaticiens.

Rapport au travail

Le rapport au travail comporte plusieurs dimensions étroitement imbriquées, loin d’être une simple affaire de personnalité ou de valeurs individuelles.

Il renvoie à l’importance d’un revenu. Une stabilité permet de construire des projets de vie : se loger, fonder une famille, financer sa consommation ou ses loisirs. Il participe à la construction de l’identité sociale et professionnelle. À ce titre, il est indissociable d’un métier, à savoir la possibilité de s’identifier à un groupe professionnel reconnu et valorisé. La plupart des salariés cherchent à trouver de l’intérêt dans leur travail, à lui attribuer une utilité sociale ou à y puiser une forme d’accomplissement personnel.

Ce rapport au travail se construit tout au long de son existence. Les socialisations familiales, les expériences professionnelles successives, la transmission – ou l’absence de transmission – des savoir-faire et des règles du métier, ainsi que les perspectives d’évolution professionnelle contribuent à façonner la manière dont chacun perçoit son travail.

Une réalité ambivalente

Cette complexité explique les résultats parfois paradoxaux des enquêtes sur la question du rapport au travail.

Une même personne peut déclarer aimer son métier, tout en critiquant ses conditions d’exercice et en souhaitant que ses enfants choisissent une autre voie professionnelle. De même, lorsqu’un salarié répond que le travail occupe une place importante dans sa vie, cette affirmation peut recouvrir des significations différentes. Elle peut traduire un investissement personnel dans l’activité exercée, mais aussi renvoyer à la nécessité de disposer d’un emploi pour gagner sa vie et conserver une place dans la société.

L’ambivalence du rapport au travail, entre satisfaction et rejet, ne peut se comprendre qu’avec des situations concrètes. C’est pourquoi je vous propose de découvrir le rapport au travail des ouvriers, des policiers, des infirmiers et des informaticiens.

Les ouvriers : améliorer le niveau de vie

Avant de parler du rapport au travail aujourd’hui, penchons-nous sur le passé. L’idée selon laquelle les travailleurs des années 1950 et 1960 auraient accordé une place centrale au travail mérite d’être nuancée, notamment pour les ouvriers.

Dans une étude réalisée en 1959, les personnes interrogées devaient choisir quelle activité leur procure « le maximum de satisfaction » parmi le travail, la famille et les loisirs. Seuls 25 % des ouvriers spécialisés et 15 % des ouvriers qualifiés plaçaient le travail en tête, loin derrière la famille et même les loisirs.


À lire aussi : Le « beau travail », une revendication ouvrière trop souvent oubliée


Les témoignages confirment cette tendance. Une ancienne ouvrière bobineuse, qui renonçait à son envie de faire des études pour aider financièrement sa famille, déclare que quand elle était jeune, en 1963, elle avait « amusement et travaillement au programme ». Si l’on travaille beaucoup durant les Trente Glorieuses, c’est souvent pour améliorer un niveau de vie encore modeste et accéder à la société de consommation en plein essor.

Les policiers : idéal du travail bien fait

Dans les années 1950 et 1960, de nombreux gardiens de la paix sont issus du monde ouvrier. Entrés dans la police pour échapper à l’usine, au chômage ou, pour certains, au service du travail obligatoire (STO), ils importent dans leur nouveau métier une culture professionnelle marquée par l’idéal du travail bien fait et la défense collective des intérêts du groupe.

Dans cette perspective, exercer correctement son métier consiste avant tout à maintenir la tranquillité publique, en privilégiant la prévention plutôt que la répression. Cette culture est transmise sur le terrain, des anciens aux nouvelles recrues.

À partir des années 1970, plusieurs évolutions viennent fragiliser ce modèle : accroissement des mobilités, politisation croissante des enjeux de sécurité, élévation du niveau de diplôme des recrues et, plus récemment, développement des logiques de performance et de « politique du chiffre ». Les policiers éprouvent davantage de difficultés à construire collectivement le sens de leur activité.

La transmission du métier ne se fait plus suffisamment : « la sagesse de l’ancien doit être prise en compte dans beaucoup de situations difficiles, pour éviter ce côté impulsif, calmer un peu ses ardeurs et temporiser », déplore un gardien de la paix de 35 ans interrogé en 2003. Les entretiens menés en 2018 par Marc Nino dévoilent des policiers encore plus isolés, avec des positions pas toujours conciliables, face aux difficultés de leur métier.

De même, l’étude à dix ans d’intervalle (2007-2017) d’un même commissariat par la chercheuse Élodie Lemaire révèle un recul du soutien collectif entre collègues face à une politique du chiffre et une individualisation des carrières qui freinent la coopération.

Les informaticiens : férus d’innovation technologique

Les récits de vie d’informaticiens montrent combien le sens du travail est lié au partage d’un intérêt commun pour la technique. Une ancienne informaticienne qui a travaillé dans la sécurité informatique explique :

« C’était un service hypertechnique avec des gens qui voulaient vraiment travailler dans la technique, donc c’était vraiment très chouette. C’est quelque chose qui galope toujours, parce que la technologie avance en permanence. »

Cet informaticien retraité se souvient de son premier emploi :

« J’ai débarqué dans ce monde, et c’était super sympa parce qu’il y avait plein de jeunes qui venaient de partout, il y avait tous les domaines, et ça rigolait pas mal, ça bossait bien. »

Les témoignages des professionnels nés avant 1970 décrivent tous une transformation profonde de leur environnement de travail au cours des années 1990 et 2000. À la suite de rachats, de privatisations ou de fortes croissances d’entreprise, ils observent l’émergence de managers davantage centrés sur la gestion et leur plan de carrière que sur la maîtrise technique.

« Nous avons eu un défilé de gens, on les appelait des ingénieurs Excel. Ils arrivent avec leurs uniformes pour t’expliquer comment tu dois bosser », explique cet ancien spécialiste d’informatique industrielle.

Cette évolution accroît la distance entre ceux qui conçoivent et réalisent le travail et ceux qui l’organisent.

Une transformation plus qu’un déclin

Le slogan de Mai 68 « ne pas perdre sa vie à la gagner » aurait sans doute trouvé un écho aussi bien dans les années 1950 qu’au lendemain de la pandémie de Covid-19. Il témoigne d’interrogations récurrentes – voire métaphysique – sur la place du travail dans notre existence.

Ce qui apparaît plus spécifiquement depuis les années 1990-2000 n’est pas tant un recul de l’attachement au travail qu’une transformation de ses fondements. Sous l’effet de la financiarisation de l’économie et des processus de rationalisation, les organisations ont connu une division accrue du travail, une personnalisation des carrières et une distanciation croissante entre producteurs, gens de métier, et gestionnaires, managers désincarnés.

Dans ce contexte, les questions d’utilité sociale, d’éthique professionnelle et de cohérence avec ses valeurs personnelles se posent avec une acuité croissante. Plus qu’une crise de la « valeur travail », les évolutions contemporaines semblent traduire une individualisation du sens donné au travail.

The Conversation

Marc Loriol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

06.10.2026 à 15:51

Mechanical Turk, la plateforme qui cachait des humains, tire sa révérence

Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

Vingt et un ans après avoir inventé l’intelligence artificielle, Amazon tire un trait sur la main-d’œuvre humaine qui a nourri le développement de l’IA.
Texte intégral (1949 mots)
La coupe du Turc mécanique de Joseph Friedrich von Racknitz est une explication technique de la supercherie de l’automate joueur d’échecs de Wolfgang von Kempelen. Wikipédia, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La plateforme de microtâches Amazon Mechanical Turk a fermé dans une relative discrétion. Elle était utilisée notamment par les chercheurs pour mener des expérimentations en ligne.

  • Que dit cette fermeture de l’évolution du modèle économique d’Amazon ? Comment l’interpréter en pleine vague de l’IA ?

  • C’est tout un pan du travail humain rendu invisible qui disparaît complètement. Qui se souviendra qu’aux débuts du numérique il fallait des hommes et des femmes pour faire « tourner » les machines ?


« On évalue régulièrement nos programmes, nos outils et nos services, et on apporte des ajustements en fonction de ces évaluations. À la suite d’une telle évaluation, on a pris la décision de fermer Amazon Mechanical Turk à compter du 30 septembre 2026. »

C’est en ces termes laconiques qu’Amazon a annoncé, fin août 2026, la fermeture de Mechanical Turk (MTurk), la plateforme de crowdsourcing (ou production participative) de microtâches qu’elle avait lancée en 2005, l’accès aux nouveaux clients ayant déjà été coupé depuis juillet.

Vingt et un ans après sa création, ce service que Jeff Bezos qualifiait d’« intelligence artificielle artificielle » disparaît ainsi dans une relative discrétion, sans raison officielle détaillée au-delà de cette formule prudente. Derrière elle se cache pourtant un basculement révélateur. Il semble en effet que la plateforme, qui a longtemps fourni la main-d’œuvre humaine invisible derrière l’intelligence artificielle, soit aujourd’hui rendue obsolète par cette même intelligence artificielle.

L’humain caché dans la machine

Le nom choisi par Amazon en 2005 pour sa plateforme de microtravail n’a rien d’anodin. Il rend hommage, avec une ironie assumée, au « Turc mécanique ».

Il s’agit d’un automate joueur d’échecs conçu en 1770 par l’ingénieur autrichien Wolfgang von Kempelen pour la cour de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Présenté comme une machine capable de battre aux échecs de solides adversaires, l’automate a affronté de prestigieux joueurs comme Benjamin Franklin ou Napoléon Bonaparte. En réalité un joueur humain était dissimulé dans son socle, actionnant bras et pièces au moyen d’un système de leviers.


À lire aussi : Plus ubérisé qu’Uber ? Le microtravail numérique dans l’angle mort du droit


La supercherie ne fut pleinement révélée qu’après la destruction de la machine dans un incendie, à Philadelphie, en 1854. En reprenant ce nom pour sa plateforme de microtâches, Amazon assumait donc le fait de faire passer pour la performance d’une machine ce qui reste, en coulisses, un travail humain. Cette ironie a été largement commentée depuis par les chercheurs en études du travail numérique.

Une « intelligence artificielle artificielle »

À son lancement, MTurk répondait à un problème très concret. En effet, certaines tâches, triviales pour un humain, restaient hors de portée des machines. Il s’agissait, par exemple, d’identifier un objet sur une photo, de transcrire un audio, de juger du caractère positif ou négatif d’un commentaire déposé sur un site marchand, etc. Jeff Bezos avait résumé le concept d’une formule restée célèbre : une « intelligence artificielle artificielle », c’est-à-dire des humains rémunérés à la tâche pour simuler, en coulisses, les capacités que les algorithmes n’avaient pas encore.

Des centaines de milliers de « Turkers », répartis dans le monde entier, ont bâti autour de la plateforme une économie parallèle faite de micro-paiements et de communautés d’entraide en ligne.

Déjà utilisé pour l’annotation d’images depuis la fin des années 2000, MTurk connaît un regain d’intérêt à partir de 2018, quand Amazon Web Services (AWS, la division cloud d’Amazon) en fait l’une des sources de main-d’œuvre d’Amazon SageMaker Ground Truth, son service d’annotation de données pour l’apprentissage automatique. Les tâches confiées aux Turkers évoluent en conséquence, puis s’étendent avec l’avènement de l’intelligence artificielle (IA) générative : validation de réponses de chatbots, évaluation de modèles de langage…

Au-delà de son usage commercial, la plateforme a aussi occupé une place singulière dans la recherche académique. Elle est rapidement devenue une source privilégiée de participants pour les expérimentations en ligne : coût réduit, rapidité de collecte, diversité démographique bien supérieure aux échantillons traditionnels d’étudiants recrutés sur les campus. Moult articles publiés dans des revues de premier plan reposent, en tout ou partie, sur des données collectées par le biais de MTurk.

Anatomie d’une chute

Depuis plusieurs années, les chercheurs signalaient une dégradation de la qualité des données : bots, fermes à clics, réponses bâclées de travailleurs multipliant les tâches pour maximiser leur gain horaire et surtout un phénomène nouveau à savoir l’usage de l’IA générative par les participants eux-mêmes pour répondre aux enquêtes.

Une recherche intitulée « Artificial Artificial Artificial Intelligence », titre en clin d’œil à la formule de Bezos, estimait qu’entre un tiers et près de la moitié des travailleurs de MTurk y avaient recours pour des tâches de rédaction, interrogeant directement la validité de nombreuses données dites « humaines » collectées ces dernières années. Des plateformes concurrentes, comme Prolific ou CloudResearch, s’étaient déjà imposées dans une partie de la communauté scientifique en réponse à ces limites, en misant sur une vérification plus stricte de l’identité et de l’attention des participants.

Arte, 2025.

Plusieurs facteurs convergent ainsi pour expliquer la fermeture du Turc mécanique d’Amazon. Le premier tient à cette érosion de la confiance dans les données produites par la plateforme, côté entreprises comme côté chercheurs. Le second est concurrentiel. En effet, des acteurs spécialisés dans l’entraînement et l’évaluation de modèles d’IA ont capté une large part des usages que MTurk dominait, avec des dispositifs plus fiables et mieux adaptés aux besoins actuels de l’IA générative.

Le troisième, plus structurel, tient à la transformation du besoin lui-même. En effet, les grands modèles nécessitent désormais moins d’annotation manuelle brute et davantage de retours experts ou de données synthétiques. Or, il s’agit d’un travail que MTurk, conçu pour la tâche massive et peu qualifiée, n’était pas taillé pour fournir. Faute d’investissements, Amazon a laissé la plateforme se scléroser techniquement pendant que l’écosystème évoluait autour d’elle.

Invisibles et pourtant indispensables

Cette disparition met en lumière une question restée irrésolue : celle du statut des travailleurs qui, pendant deux décennies, ont produit la donnée nécessaire à l’entraînement des systèmes d’IA, sans protection sociale comparable à celle d’un salariat classique. Nombre de ces Turkers dépendaient de la plateforme, parfois depuis sa création.

Cette situation illustre, derrière les conditions générales d’utilisation, l’absence persistante de cadre réglementaire consacré au crowdsourcing à l’échelle internationale, alors même que ce travail constitue l’un des fondements invisibles de l’économie de l’IA.

La boucle se referme ainsi sur l’ironie de départ : comme l’automate de Kempelen dissimulait un joueur humain sous des dehors mécaniques, la plateforme d’Amazon dissimulait, sous des dehors algorithmiques, des millions d’heures de travail humain, un travail qui a fini par nourrir les modèles capables, aujourd’hui, de s’en passer.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

06.10.2026 à 15:15

Petite histoire sensorielle de la truffe à l’époque moderne

Anne-Constance Legros, Doctorante contractuelle en histoire moderne, spécialisée dans la botanique des XVIe et XVIIe siècles., Université de Tours

Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, la truffe semble connaître un regain d’intérêt, tant chez les naturalistes que chez les spécialistes de l’art culinaire.
Texte intégral (2568 mots)

L’ESSENTIEL

  • La truffe nourrit de nombreux discours et alimente nombre de controverses depuis l’Antiquité.

  • C’est à l’époque moderne, aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, qu’elle est mise en valeur par les naturalistes, les artistes et les gastronomes.

  • À travers les sources littéraires et visuelles, il est possible de retracer une histoire sensorielle de la truffe.


La truffe, champignon aromatique, est hypogée – c’est-à-dire qu’elle vit sous terre contrairement aux champignons épigés qui croissent à la surface – et mycorhizienne (le terme vient du grec μύκης (mykēs), champignon et ρίζα (ríza), racine).

Autrement dit, la truffe vit en symbiose avec des racines, le plus souvent celles d’arbres appelés « truffiers ». La fructification, qui est communément dénommée truffe, est composée d’une chair (gléba) marbrée et d’une écorce (péridium) soit verruqueuse, soit lisse.

Dans le sillon de l’histoire des sensibilités représentée par les travaux de Lucien Febvre, d’Alain Corbin et d’Hervé Mazurel, il convient de s’intéresser aux sens mobilisés par les champignons, et plus particulièrement, dans la lignée des recherches de Jean-Louis Flandrin, aux odeurs et saveurs de truffe à l’époque moderne (XVIᵉ-XVIIᵉ siècles).

À travers l’étude des traités de naturalistes, des recettes et des représentations, cet article propose ainsi une approche historique du goût mycologique et de sa perception dans la première modernité.

La grande absente

En 1601, Charles de l’Écluse (1526-1609), dit Clusius publie une importante monographie sur les champignons : Fungorum in Pannoniis observatorum brevis historia. Mais étrangement, il n’y mentionne pas les truffes, singulière au regard de la tradition des savoirs mycologiques. C’est d’autant plus surprenant que Giambattista della Porta (1535-1615), dont Clusius a repris le chapitre sur les champignons dans l’addendum, consacre également un chapitre aux truffes, « De tuberibus », dans ses Villae, un important traité encyclopédique d’agronomie et d’architecture rurale (1592).

Trois hypothèses peuvent être envisagées pour expliquer cette omission. La première, sans doute la moins plausible au regard de l’attention portée par Clusius au legs antique et médiéval, serait celle d’un simple oubli. La deuxième supposerait l’absence de truffes en Pannonie – à cheval sur les actuelles Autriche, Hongrie, Slovénie, Croatie, Serbie et Bosnie-Herzégovine – ce qui expliquerait qu’elles ne soient pas mentionnées dans son étude de la région.

Si une telle absence paraît peu vraisemblable dans cette zone géographique, il reste possible que Clusius et son entourage n’aient pas eu l’occasion d’en observer sur le terrain.

Enfin, la troisième repose sur une distinction entre les Fungi (champignons) et les Tubera (truffes). Clusius les envisagerait comme deux catégories distinctes : une classe de Fungi, subdivisée en deux ordres, esculenti et noxii (comestibles et toxiques), eux-mêmes répartis en genres et en espèces ; et une classe indépendante regroupant les Tubera. Si aucune de ces hypothèses n’est vraiment satisfaisante, ce silence mérite d’être relevé, a fortiori parce qu’il se manifeste également dans son Codex clusii, recueil d’aquarelles mycologiques publié en 1578.

Pourtant, à l’époque de Clusius, les truffes commencent à sortir de l’ombre et à devenir un sujet d’étude à part entière. De la terre au traité, la truffe s’inscrit ainsi progressivement dans les discours médicaux, puis naturalistes, où elle acquiert progressivement le statut d’objet de savoir.

C’est ainsi que Le Libro de componere herbe et frutti, de Giovanni Cademosto de Lodi, composé vers 1460–1500, représente dans la notice des Tartufole, un homme récoltant des truffes, sur le même modèle que les descendants du Tacuinum sanitatis, manuel médiéval très populaire sur la santé.

Cependant, l’illustration ne reproduit pas seulement l’image des truffes, elle glisse également dans le paysage des champignons à stipe, au premier plan. Dans son panier néanmoins, l’homme n’a collecté que des truffes. La présence des champignons dans le paysage et leur absence dans le panier apparaissent comme un véritable mode d’emploi de la cueillette.

Dans cet esprit, le médecin et botaniste italien Pierandrea Mattioli (1501-1577), précise au sujet des truffes dans son Commentaire du médecin grec Dioscoride :

« Les truffes sont communes en Toscane et sont fort desirees des Gentils hommes et grans seigneurs. »

Ainsi, dans le contexte italien toscan, la truffe jouit du statut de mets de premier choix, destiné aux tables nobles.

Une histoire sensorielle

Au XIIIᵉ siècle, le dominicain Albert le Grand considère les truffes comme étant un genre de champignons. Cependant, il les différencie et précise qu’elles se caractérisent par l’absence de goût et/ou de parfum : « et sunt privati sapore omnes tuberes, et in hoc differunt a fungis ». En effet, le terme latin sapor, oris (m.) peut concerner les deux sens, olfactif et gustatif.

Dans le contexte mycologique, il n’est pas impossible qu’il puisse désigner les deux en même temps, à la fois l’odeur particulière du champignon et le goût prononcé de celui-ci. Leur consommation étant considérée par les autorités comme une cause de mélancolie, elles doivent être mangées avec du vin pur
– « vinum purum » – et des épices – « species condientes eos » – pour contrer leurs effets néfastes sur l’eucrasie (c’est-à-dire l’équilibre entre les quatre humeurs du corps : le sang, la phlegme, la bile jaune et la bile noire qui, déséquilibrées, engendrent des maladies, selon les croyances médicales de l’époque).

Il indique cependant que l’ajout de ces assaisonnements ne permet pas aux truffes de devenir plus goûtues, « mais elles restent toutefois inspides » (« sed tamen remanent insipidi »), écrit-il, ce qui est très surprenant, tant la truffe est connue au contraire pour son goût prononcé. Pour reprendre la formule du gastronome français Jean Anthelme Brillat-Savarin, « [q]ui n’a pas senti sa bouche se mouiller en entendant parler de truffes… » (Brillat-Savarin, Éd. 1828, p.203-204) et en imaginant leurs arômes sur notre palais ?

Alfonso Ceccarelli, médecin généalogiste et faussaire italien, publie à Padoue un court traité sur les truffes – Opusculum de tuberibus, 1564 – qui témoigne de l’intérêt renouvelé pour cet objet naturel et ses qualités gustatives à la Renaissance. Dans le chapitre IV sur la variété des truffes, il rapporte l’hypothèse de deux naturalistes qui en recensent quatre espèces. Celles-ci se différencient notamment par leur apparence, leur couleur et par leur goût :

« [Ils] affirment qu’il existe quatre sortes de truffes : certaines sont rousses avec une écorce noire et un goût désagréable ; d’autres sont blanches avec une écorce noire et sans goût ; d’autres encore sont grises avec une écorce noire, plus savoureuses que les autres ; et d’autres enfin sont noires, également avec une écorce noire, et ont un goût aromatique vif, sucré et très savoureux, supérieur aux autres, et sont très recherchées dans les cuisines par les amateurs de bonnes choses. »

Il existerait donc parmi les truffes une hiérarchie des saveurs : elles peuvent être désagréables, insipides, ou développer de vifs arômes. Les espèces de truffes semblent ainsi répertoriées selon leur sapidité, ce qui suggère une plus ou moins grande propension à les consommer. Contrairement à Albert le Grand, certaines variétés de truffes sont considérées comme intéressantes à cuisiner en raison de leurs particularités aromatiques. C’est notamment le cas de la truffe de couleur noire à l’écorce noire, qui désigne sans aucun doute le Tuber melanosporum
– Truffe noire dite du Périgord – dont le goût est jugé meilleur que celui de toutes les autres.

Dans l’édition posthume de De l’Honneste volupté, livre très nécessaire à la vie humaine, pour observer bonne santé… (1571), Platine de Crémone énonce la manière d’apprêter les truffes pour bien les déguster :

« Est bon toutefois (ainsi qu’il dict) de les bouillir premierement en eaue ensemble un roux d’œuf, & nettoyées & plumées les confire en huille doux & inspargir des espices. Autres y a qui les apprestent & lavent premierement avec du vin, & puis les font & laissent cuire soubz les cendres chaudes : & quand sont cuyctes & bien nettoyées les mettent à table toutes chaudes apres la chair inspargies de sel, & de poyvre. Et apres icelles mangées lon doit boire de bon vin… »

S’il mentionne l’usage de sel, de vin et d’épices pour rehausser les saveurs du plat, il ne fait cependant aucune mention du goût caractéristique de la truffe, ni des nuances gustatives propres à ses différentes variétés. En l’absence de toute caractérisation de sa saveur, la truffe semble ainsi perdre la singularité gustative qui lui est par ailleurs attribuée. Pourtant, Ceccarelli estime que la perfection et qualité des truffes – sous-entendu leur sapidité – dépendent de leurs régions et lieux de récolte.

« Que nul ne s’étonne si les truffes récoltées en différents lieux n’offrent pas le même degré de perfection et de qualité, car les végétaux varient et se transforment selon la région et l’emplacement […] Il faut assurément admettre que les racines des plantes acquièrent des saveurs distinctes déterminées par les propriétés du sol, tout comme on l’observe pour les fruits. »

Sous sa plume, l’odeur des truffes se décline en une série de qualificatifs
– plaisante (gratus), parfumée (odorata), aromatique (aromaticum), voire pénétrante (penetratiuum) – tandis que leur goût est décrit plus simplement, comme doux et agréable (dulcia, gustuque suavia). Dans le traité de cuisine « dedié aux Dames Mesnageres » de l’agronome Nicolas de Bonnefons (1654), la puissante senteur des truffes semble même aller jusqu’à susciter l’émotion chez d’aucuns :

« Elles ont une tres-bonne odeur, car si vous les enfermiez dans des Boettes pour les transporter au loing ; à l’ouverture de la Boete leur parfum est si puissant, qu’il tire les larmes des yeux. »

Cependant, davantage que le sens olfactif, c’est le sens gustatif qui revêt la plus grande importance pour l’agronome :

« À cause que de tous les sens, il n’y en a point de plus délicieux, ny de plus necessaire à la vie que celuy du Goust. »

Il suggère en ce sens de « fai[re] secher des Champignons » et de les réduire « en poudre bien fine ». Cette poudre « sera excellente […] pour […] relever le goust au tems [sic : temps] que l’on ne voit point de Champignons ».

Les champignons, y compris la truffe, deviennent ainsi des exhausteurs de goût et d’arômes, facilement conservables sous forme sèche, afin de contrer leur saisonnalité. Cette réflexion synesthésique, qui associe les perceptions olfactives et gustatives à l’expérience sensible, trouve un écho chez Ceccarelli. À la fin de son traité, il rapporte un distique attribué à Laurentius Sacchareus – qui rappelle une épigramme du poète latin Martial (Epigrammata, livre XIII, 50) :

« Nous sommes des fruits nés des entrailles déchirées de la terre ;
Que vous nous humiez ou que vous nous mangiez, nous sommes d’agréables truffes. »

En donnant voix aux truffes dans ces vers, il met en scène l’expérience sensorielle du consommateur, dont l’agrément tient tant à leur fragrance qu’à leurs qualités gustatives.

Les propriétés organoleptiques des truffes, stimulant les sens du goût et de l’odorat, sont connues dès le XVIᵉ siècle. La rareté de cet objet naturel et ses arômes vifs en font un produit alimentaire recherché. Tant est si bien que les truffes se retrouvent comme sujet de composition sous le pinceau du toscan Bartolomeo Bimbi (1648-1729) pour rejoindre le cabinet du grand-duc de Toscane, Côme III de Médicis (1642-1723), à la villa Medicea dell’Ambrogiana.

Comme l’indique le cartouche dans le tableau, cette masse fongique fut découverte en octobre 1706 sur le lieu de production habituel des « Tartufi neri odorosi » (truffes noires parfumées) et présentait « tutte le qualita di vero Tartufo, cioe figura, colore, consistenza, e odore » (« toutes les caractéristiques d’une véritable truffe – à savoir la forme, la couleur, la consistance et l’odeur »). Bien qu’il s’agisse d’une multitude de truffes agglutinées par la terre, ce portrait rigoureux confère à la truffe une certaine noblesse par sa représentation, dont le morceau découpé laisse deviner les effluves au spectateur.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Anne-Constance Legros ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

06.10.2026 à 15:14

A camera combined with AI could help further diagnosis of movement disorders like spinal muscular atrophy in newborns

Imen Trabelsi, Chercheuse en intelligence artificielle, École pratique des hautes études (EPHE)

François Jouen, Directeur d'études émérite, École pratique des hautes études (EPHE)

Jean Bergounioux, PUPH chez AP-HP, Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Detecting impaired motor function in infants using AI-driven motion capture is producing promising results. A French research team introduces the new screening tool for spinal muscular atrophy (SMA).
Texte intégral (1541 mots)

Detecting impaired motor function as early as possible after birth with the help of a standard camera linked to intelligent systems can help in diagnosing infantile conditions characterised by hypotonia: reduction or loss of active muscle movement. A research team is investigating this approach based on the work carried out on babies with spinal muscular atrophy (SMA), a rare genetic neuromuscular disorder.

In 2019, the drug Zolgensma made headline news as the world’s most expensive treatment. The price of this medicine for spinal muscular atrophy (SMA) has been set at nearly 2 million euros per injection.

And, at the same time, what an extraordinary breakthrough! It promises to provide a definitive cure for a genetic disease that, if survivors do live, leads to extremely severe disabilities in children affected by what is the world’s first hereditary peripheral neurological disorder.

Behind these staggering figures lies an urgent medical situation. For these therapies to be effective, it is essential to identify the condition as early as possible. This is precisely the challenge our team set out to tackle, by using an ordinary camera coupled with artificial intelligence.

The aim was clear from the outset. Too many delays drastically reduce the effectiveness of the treatment. While the treatment can undeniably prevent neurons from dying, it cannot bring them back to life. Any delay in starting treatment – and, consequently, in diagnosis – represents an unacceptable loss of opportunity for patients.

What is spinal muscular atrophy?

SMA is a rare genetic condition that causes the progressive degeneration of the motor neurons that control muscle function.

In its most severe form – known as type 1 spinal muscular atrophy, infants with the condition rapidly lose the ability to move, sit up and eventually breathe. Without treatment, life expectancy rarely exceeds two years. In France, there is one case in every 6,000 to 10,000 births.

Since the introduction of new treatments, the prognosis has changed dramatically for children treated at a very early stage. Spinal muscular atrophy has, in fact, been included in routine neonatal screening in France since 2025. Not all countries have this screening in place yet. And even where it does exist, a complementary tool for rapid clinical assessment remains highly useful.

Hypotonia refers to a reduction in, or even the complete absence of, active movements. This symptom is non-specific and can be associated with many other childhood conditions, but it remains the first indicator, the one that allows the diagnosis to be raised promptly.

The challenge with clinical diagnosis

Before genetic testing, diagnosis relies on clinical observation. A specialist examines the newborn’s muscle tone and reflexes. The term “hypotonic infant” is often used: the baby appears limp, and their limbs droop without resistance.

However, this assessment is subjective, as it varies from one practitioner to another, and is all too often made at a very late stage, by which time the symptoms have already progressed significantly.

This, then, is the real challenge: the therapeutic window is narrow.

Our approach: motion capture

Our study involved 25 infants hospitalised in paediatric resuscitation units: 5 cases with genetically confirmed SMA and 20 patients with normal neurological results. We used computer vision to analyse infants’ spontaneous movements. The principle is simple: the infant is placed on a plain background, while a conventional camera captures its movements for sixty seconds; an artificial intelligence algorithm then analyses the video footage frame by frame.

In practical terms, this study is based on a 3-step video analysis pipeline, as shown in Figure 1.

The system first reconstructs a “digital skeleton” of the infant based on twelve anatomical joints, eight limb segments, and four movement angles (pose estimations), using a real-time human pose estimation method called Alpha Pose.

From this animated skeleton, hundreds of parameters are calculated (amplitude of gestures, movement limitations (depth), symmetry, frequency…). A total of 108 features were extracted. We then trained a supervised learning algorithm (of the type XGBoost) capable of distinguishing typical motor skills from ‘altered’ motor skills characteristic to spinal muscular atrophy.

Promising results

The results are encouraging: the algorithm correctly classified both groups with an accuracy of 97%.

At the top of the most discriminant parameters, we find the depth of movements or movement limitation; in other words the ability of the infant to move its limbs in space. Babies with SMA show a significant difference in depth-axis motor motion with detection sensitivity greater than 97%. The tool we developed rigorously measures this, turning a visual impression into objective data. What the clinician’s eye intuitively perceives, the algorithm quantifies with precision.

To make the AI outcome relatable, and thus incorporate it in clinical practice, we used a mathematical method called Shapley Additive Explanations (SHAP), which allows you to view the parameters that have been most influential in each algorithm decision.

A tool for other diseases causing hypotonia in infants

Our study was conducted before 2025, at a time when no systematic screening existed in France. Since then, SMA has been integrated into France’s national newborn screening program, which retrospectively confirms the urgency behind our study.

But beyond SMA, many other diseases cause hypotonia in infants without any rapid assessment tool. Our work continues in this direction. While this tool does not set out to replace doctors, in a few minutes it gives practitioners an initial objective pointer to guide their diagnosis without specialised equipment.

Artificial intelligence does not perform miracles, but it renders what is invisible to the naked eye visible. When each week counts for an infant, AI’s contribution to diagnosis becomes valuable.


The Axa science philanthropy is now part of the Axa Foundation for Human Progress, which brings together the commitments of Axa Group and Mutuelles d’Assurances in the fields of Science, Nature, Solidarity, and Culture. Before 2025, the global science philanthropy was held by the Axa Research Fund, which has supported over 750 projects around the world since its inception back in 2007. To learn more, visit Axa Foundation for Human Progress.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Imen Trabelsi received financing from Axa Research Fund.

François Jouen received financing from Axa Research Fund.

Jean Bergounioux received financing from Axa Research Fund.

PDF
🠴 12 / 50 🠶
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓