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26.08.2026 à 14:40

Les fuites de données de Bercy et de l’éducation nationale auraient-elles pu être techniquement évitées ?

Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Gaël Hachez, Professeur en cyber-sécurité, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Des solutions techniques pour limiter la portée d’intrusions sur les réseaux sécurisés existent. Comment les mettre en œuvre à l’échelle gigantesque de services étatiques ?
Texte intégral (2180 mots)

L’ESSENTIEL

  • Au mois d’août, plusieurs attaques informatiques ont provoqué des fuites de données officielles dans différents services publics et administrations : impôts, cadastre, succession, ministère de l’éducation nationale…

  • La méthode employée par les hackers est tristement simple : ils ont usurpé les identifiants de connexion d’utilisateurs autorisés pour entrer sur les réseaux puis télécharger les données sans éveiller l’attention.

  • Des solutions techniques qui limitent la portée de ce type d’attaque existent. Comment les mettre en œuvre à l’échelle gigantesque de services étatiques ?


La première fuite de données, connue le 12 août, concernait les données fiscales de 350 000 particuliers et l’accès à des listes de messages échangés avec l’administration. La deuxième fuite, révélée le 13 août, concerne les données cadastrales, au maximum 433 485 particuliers et 1 082 professionnels. Une troisième fuite de données a été révélée, presque en direct, lors de la conférence de presse du ministre de l’action et des comptes publics David Amiel, le 18 août, et rapidement « coupée ». Il s’agissait cette fois de données de successions. Enfin, le groupe Zerobytes, qui avait revendiqué les deux premières attaques, a revendiqué un accès et un vol de données au ministère de l’éducation nationale, qui concernerait encore plus de données, accumulées sur deux décennies.

Voilà donc des hackers en possession d’une somme de données officielles d’identification dont ils n’avaient jamais osé rêver.

Ces fuites sont le résultat d’attaques peu sophistiquées, sur lesquelles on peut poser un diagnostic – et donc réfléchir à un remède et à des mesures de prévention. Dans ce cas, ce n’est pas comme si l’intelligence artificielle (IA) avait de nouveau fait preuve de capacités cyber inouïes…

Un type d’attaques commun et facile à mettre en œuvre

Au-delà de la revendication de ces attaques par un même acteur (Zerobytes), qui pourrait n’être qu’un intermédiaire chargé de commercialiser les données dérobées, une question se pose : qu’ont en commun les compromissions ayant touché les systèmes fiscaux, le cadastre, les données de succession ou encore celles du ministère de l’éducation nationale, qu’on imagine pourtant hébergées et administrées par des services distincts de l’État ?

La réponse est simple et inquiétante. Nul besoin de recourir à une intelligence artificielle sophistiquée ni d’exploiter une vulnérabilité inconnue. Dans chacun de ces cas, la compromission a reposé sur l’usurpation d’un même accès légitime. Une fois ce point d’entrée obtenu, les attaquants ont pu progresser d’un système à l’autre, qu’ils soient physiquement séparés ou simplement isolés de manière logique au sein d’infrastructures partagées, en procédant méthodiquement, sans précipitation.

L’attaquant serait parvenu à contourner ou à neutraliser l’« authentification multifacteur » qui permet, dans ce cas précis, aux agents de l’État d’accéder à leurs comptes informatiques. Cette méthode d’authentification est considérée comme l’un des mécanismes de protection les plus efficaces. Son principe est simple : un mot de passe ne suffit pas et une seconde preuve d’identité, telle qu’un code temporaire reçu sur un téléphone mobile, est également requise.

Dans son courrier aux contribuables, les autorités affirment qu’il s’agit de la compromission de l’identité numérique d’un agent, utilisée sur un point d’accès légitime à distance, un réseau privé virtuel (VPN). Il s’agit donc bien, dit ce courrier, de la combinaison de deux identités distinctes : celle d’un agent de la Direction générale des finances publiques et celle d’un tiers disposant d’une autorisation d’accès aux systèmes.

Ce n’est pas tout : une fois à l’intérieur, l’auteur de l’intrusion a semblé bénéficier de droits d’accès nettement plus étendus que ce qu’exigeait la fonction apparente de l’agent dont l’accès a été usurpé. Cette situation s’explique sans doute par l’existence de relations de confiance numériques entre systèmes et par le recours à des mécanismes d’« authentification fédérée ».

Ces dispositifs, utilisés dans les grandes organisations, permettent aux usagers d’accéder à plusieurs systèmes sans avoir à se réauthentifier continuellement. Leur objectif est d’améliorer la fluidité des usages qui, si le système est mal conçu, peut se traduire par une ouverture excessive des droits d’accès. C’est comme si un visiteur admis dans les galeries du Louvre pouvait aussi accéder aux œuvres des réserves, et même les toucher, sans contrôle supplémentaire.

Vers le déploiement de réseaux plus segmentés, dits « zéro confiance »

Même lorsqu’un utilisateur a été authentifié et est dans le réseau d’une organisation, la confiance qui lui est accordée ne devrait jamais être considérée comme acquise.

C’est le principe des architectures dites de « zéro confiance » (zero trust), un concept développé depuis plusieurs années. La légitimité d’un utilisateur est évaluée en permanence à partir de multiples critères : ses habitudes d’utilisation, sa localisation, l’heure de connexion ou encore les ressources auxquelles il cherche à accéder. La confiance n’est donc plus accordée une fois pour toutes ; elle évolue en fonction du caractère attendu ou inhabituel des actions réalisées.

Dans un tel modèle, un attaquant utilisant des identifiants valides aurait davantage de risques d’être repéré lorsqu’il s’écarte des comportements habituels du compte compromis. Mais ces architectures restent encore peu déployées à grande échelle.

Elles exigent de sortir de l’idée que tout ce qui est à l’intérieur du réseau, puisqu’il y a été dûment authentifié, est digne de confiance, un employé, un collègue qu’on connaît bien. Or, les systèmes d’information contemporains sont aussi devenus particulièrement complexes, ouverts sur Internet et interconnectés avec un vaste écosystème de fournisseurs, de sous-traitants et de prestataires techniques. Dans cet environnement, les points d’accès se multiplient et les frontières traditionnelles du réseau perdent de leur pertinence.

On ne peut plus continuer à raisonner selon une logique binaire opposant, d’un côté, les utilisateurs authentifiés auxquels une confiance quasi totale serait accordée et, de l’autre, ceux qui demeurent à l’extérieur. Considérer qu’un utilisateur peut accéder librement à l’ensemble des ressources dès lors qu’il a franchi la première étape d’authentification constitue aujourd’hui une faiblesse. La question n’est plus seulement de contrôler qui entre dans le réseau, mais aussi de vérifier en permanence ce qu’il est autorisé à y faire.

Néanmoins, il faut bien comprendre que déployer une architecture « zéro confiance » à l’échelle d’une administration publique, composée d’une multitude de réseaux anciens et de centaines de milliers de comptes d’accès, est un objectif plus complexe qu’il n’y paraît.

À court terme, la priorité doit être le renforcement des capacités de détection et la gestion rigoureuse des habilitations, strictement alignées sur les fonctions exercées. Lorsqu’un agent change de poste, les droits associés à ses responsabilités précédentes devraient être systématiquement révoqués. S’il les cumule à chaque changement de poste, il aura à la fin de sa carrière plus d’accès que le président de la République !

Extraire les données discrètement, encore plus simple que de pénétrer dans le réseau

L’attaquant est parvenu à consulter les données puis à les extraire sans déclencher d’alerte apparente. Il est probable qu’il a d’abord testé les mécanismes de surveillance. Une fois ce repérage effectué, l’exfiltration a pu commencer de manière progressive, en distribuant les requêtes dans le temps et entre les systèmes et en s’appuyant sur des commandes tout à fait ordinaires. Ainsi, l’exfiltration a permis de se fondre dans l’activité habituelle d’un réseau.

Ainsi, même si le point d’entrée utilisé par l’attaquant a fini par être identifié et neutralisé, il n’est pas étonnant que l’exfiltration ait pu se produire sans être détectée : on se méfie moins de ce qui est à l’intérieur que de ce qui vient de l’extérieur.

L’attaquant, une fois à l’intérieur, n’a pas déployé de rançongiciel (les systèmes d’où ont été volées les données n’ont pas été bloqués ni chiffrés pour exiger une rançon), ce qui suggère que des compétences techniques limitées ont suffi à vaincre rien de moins que les systèmes d’information de l’État qu’on aurait pu imaginer imprenables (et gare à la relance de l’attaque).

Et maintenant ? Comment les données peuvent être exploitées par des acteurs malveillants

Ce sont surtout les usages potentiels de ces données qui doivent susciter aujourd’hui les inquiétudes.

Le risque le plus immédiat est la fraude financière : faux avis d’imposition, ordres de virement frauduleux ou factures falsifiées. Les données cadastrales exposées pourraient également servir à cibler des propriétaires immobiliers dans le cadre d’escroqueries liées à la propriété ou à la location, voire de menaces physiques. L’expérience récente des entrepreneurs de cryptomonnaies a montré à quel point la divulgation d’informations relatives au domicile pouvait accroître les risques de sécurité personnelle.

Il faut aussi s’attendre à une recrudescence des attaques d’hameçonnage : courriels, appels téléphoniques ou messages texte pourront se présenter sous les traits de l’administration fiscale, d’un employeur, d’un fournisseur ou d’un établissement bancaire. La précision des données compromises permettra certainement aux fraudeurs de personnaliser leurs approches, de gagner plus facilement la confiance de leurs victimes et, par conséquent, d’augmenter l’efficacité de leurs campagnes.

À plus long terme, l’exploitation de ces informations est du pain béni pour la guerre hybride. À l’approche d’échéances électorales – et non des moindres – en France, des acteurs étatiques hostiles pourraient utiliser ces données pour alimenter des opérations d’influence et fragiliser la confiance du public.

On ne manquera pas de rapprocher cet incident de la procédure engagée par la Commission européenne contre la France pour la transposition tardive de la directive européenne NIS2. Celle-ci impose aux secteurs critiques (réseaux de transport d’énergie, chemins de fer…) et aux services essentiels de renforcer leur cybersécurité, leurs capacités de détection et leur résilience précisément pour réduire la probabilité et l’impact de ce type d’événements.

Si vous êtes une organisation et que vous n’avez ni d’authentification multifacteur ni de gestion des accès (ou « habilitation ») en fonction du poste occupé, la même mésaventure risque de vous arriver très vite. Commencez par cela !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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26.08.2026 à 12:32

Les tornades sont-elles plus fréquentes qu’avant ? Peut-on les prévoir ?

Flavio Pons, Chercheur chez Science Partners; chercheur associé au LSCE au Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement (LSCE), Université Paris-Saclay

Pour former une tornade, il faut des conditions orageuses, mais aussi des vents qui changent de direction avec l’altitude, et qui finissent par former un tourbillon.
Texte intégral (2120 mots)

Lundi 24 août, le sud-ouest de la France était en vigilance orange pour orage, quand une tornade a frappé le village de Pomas, au sud de Carcassonne, dans l’Aude, faisant plusieurs blessés et touchant des centaines d’habitations.

Retour avec Flavio Pons, spécialiste des tornades et chercheur associé au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, sur ce phénomène rare en Europe, sur les effets du changement climatique et sur notre capacité à les prévoir.


The Conversation : Qu’est-ce qu’une tornade ? Comment se forme-t-elle ?

Flavio Pons : Une tornade est définie comme un tourbillon qui est en contact avec le sol et connecté à la base d’un nuage orageux. Le diamètre et la longueur de la trajectoire d’une tornade varient considérablement. Le diamètre va de quelques mètres à plusieurs centaines, voire plus d’un kilomètre pour les tornades les plus imposantes : la plus grande tornade jamais observée à ce jour, survenue à El Reno, dans l’Oklahoma, le 31 mai 2013, a atteint un diamètre maximal d’un peu plus de quatre kilomètres.

La longueur de la trajectoire dépend à la fois de la vitesse de déplacement et de la durée du phénomène. Certaines tornades sont presque stationnaires, d’autres se déplacent à une vitesse pouvant atteindre 100 kilomètres par heure, voire plus – il s’agit ici de la vitesse de déplacement, et non de celle du vent qui tourne dans le tourbillon. Certaines ne durent que quelques secondes, d’autres plus d’une heure. La trajectoire peut donc aller de quelques mètres à plusieurs centaines de kilomètres. Tous ces paramètres ne sont pas systématiquement liés à l’intensité, à l’exception de la durée : alors que les tornades de courte durée peuvent présenter n’importe quelle intensité, celles dont la durée de vie est particulièrement longue sont, généralement, également violentes.

En règle générale, les tornades européennes ont tendance à être de petite taille et à avoir une durée de vie relativement courte, à quelques rares exceptions près.

C’est le contact avec le sol qui lui permet de générer des dégâts. Parfois, on observe des nuages en tube, qui ne sont pas en contact avec le sol, mais ce ne sont pas vraiment des tornades.

La formation d’une tornade nécessite un orage, et donc une instabilité et de l’humidité pour déclencher l’orage. En plus de ces ingrédients orageux, il faut l’ingrédient principal de la tornade : le cisaillement du vent. Il s’agit d’une variation d’intensité et de la direction du vent avec l’altitude. Cette variation génère une rotation de l’air dans l’atmosphère, que l’on appelle aussi « vorticité », qui est la propension de l’atmosphère à former des tourbillons.

Enfin, il faut des courants ascensionnels dans l’orage, qui sont capables de soulever cet air en rotation, de le verticaliser, pour créer la tornade au-dessous de l’orage.

Dans des cas comme celui de lundi 24 août, la rotation s’étend à l’ensemble de l’orage, générant ce que l’on appelle un « orage supercellulaire ». Dans ce cas, la partie de l’orage qui contient des courants ascendants tourne dans son intégralité et prend le nom de « mésocyclone », ce qui facilite encore davantage la formation d’une tornade. Les tornades peuvent se produire avec tous les types d’orages, mais les plus violentes sont toujours liées à des supercellules.

Qu’est-ce qui a permis la formation de la tornade du 24 août dans l’Aude ?

F. P. : Les conditions orageuses sont assez courantes en fin d’été : on a accumulé beaucoup de chaleur, d’humidité, qui sont autant d’énergie à disposition pour créer des orages en général. La mer Méditerranée est assez chaude et constitue un réservoir habituel en cette saison.


À lire aussi : Pourquoi il est si difficile de prévoir les orages d'été


Pour être plus précis, à l’heure actuelle, la Méditerranée affiche une température moyenne d’environ 28 degrés, avec certaines zones dépassant les 30 degrés, et un écart d’environ 2 degrés par rapport à la moyenne de 1991-2020. Nous enregistrons actuellement le record historique de température de la Méditerranée depuis le début des observations, avec une « vague de chaleur marine » persistante, allant de modérée à extrême selon les zones. Il ne s’agit pas d’un cas isolé : la Méditerranée est l’une des mers qui se réchauffent le plus rapidement, ce qui contribue à en faire un point chaud du réchauffement climatique, mais aussi à fournir une quantité toujours plus importante d’énergie disponible pour les orages et les cyclones méditerranéens, en particulier entre la fin de l’été et l’automne.

Dans ce cas en particulier, une zone dépressionnaire s’est formée sur l’océan Atlantique entre vendredi et samedi dernier juste à l’ouest du Portugal. Jusque-là rien d’exceptionnel : on a beaucoup de dépressions qui viennent de l’Atlantique, surtout en automne en général, mais en fin d’été, on commence à voir quelques épisodes dépressionnaires comme celui-ci.

La particularité dans ce cas est que cette dépression avait des caractéristiques subtropicales : elle était vraiment pleine d’air chaud et très humide, alors qu’habituellement les dépressions atlantiques ont plutôt un cœur froid. Ça, c’est une situation très particulière, même si ce n’est pas non plus la première fois qu’on voit ce type de dépression à cœur chaud.

Hier, cette dépression s’est approchée de la France, apportant de l’air chaud, humide et instable, chargé d’une grande quantité d’énergie propice au développement d’orages violents. On avait également remarqué que la disposition des vents dans le sud-est de la France, lundi 24, était particulièrement favorable aussi à une rotation au sein des orages, et donc éventuellement des tornades.

En somme, on a eu la formation d’orages très forts, dus à toute cette énergie provenant de l’Atlantique et de la mer Méditerranée, auxquels s’est ajoutée une variation verticale de la direction et de l’intensité du vent propice à la rotation dans le sud-ouest. Les ingrédients étaient réunis, dans une configuration peu typique pour la région, et c’est pour ça qu’on a pu observer une tornade d’intensité considérable pour la France.

Est-ce que les tornades sont rendues plus fréquentes par le changement climatique ?

F. P. : C’est une très bonne question, et c’est exactement mon sujet de recherche. Il est très difficile de répondre, parce qu’il y a plusieurs ingrédients qui sont requis simultanément pour former une tornade et que les changements climatiques en augmentent certains et pourraient en diminuer d’autres.

Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que, en général, plus l’air est chaud, plus il peut contenir d’humidité et plus il y a d’énergie disponible pour les orages. Avec le réchauffement de la mer Méditerranée, dans une région comme le sud de la France, on a en général plus d’énergie ; donc on s’attend à une fréquence plus élevée d’orages violents. On sait que le changement climatique augmente également le phénomène de la grêle dans certaines régions de la Méditerranée, notamment dans le nord de l’Italie, mais aussi dans le sud de la France.

Par contre, pour ce qui est du risque de tornades, c’est plus compliqué, principalement parce que ce sont des phénomènes assez rares en Europe – avec quelques dizaines d’événements par an en France –, et parce que nous n’avons pas vraiment de réseau d’observation efficace des tornades.

On a peu d’historiques, peu d’échantillons bien documentés, car il faut des systèmes d’observation très sophistiqués pour les tornades. Il faut que quelqu’un la voie et la signale, ou bien un réseau de radars très dense, avec des caractéristiques techniques que nous n’avons pas de façon standard dans les radars européens. Aux États-Unis, au contraire, où les tornades sont plus fréquentes, elles sont très bien documentées depuis environ les années 1950. On y a plutôt remarqué un changement de distribution spatiale des tornades, plutôt qu’une augmentation ou une diminution de leur nombre.

Donc, ce que l’on peut dire, c’est que certains des ingrédients augmentent en Europe avec les changements climatiques, mais on ne peut pas encore, à ce stade de la recherche, dire avec confiance que le risque de tornade a augmenté de manière significative.

Il est aussi difficile de savoir s’il y a plus d’événements ou si on en parle davantage parce que plus de monde est capable de les signaler sur les réseaux sociaux et de les capter en vidéo, par exemple. Ce phénomène, que l’on appelle « biais d’observation », rend difficile la distinction entre les véritables tendances et l’augmentation du nombre de signalements due aux progrès technologiques et à une plus grande sensibilisation du public.

Peut-on prévoir les tornades, et à quelles échéances ?

F. P. : Étant passionné par ce phénomène, je consulte personnellement les cartes météo, et je suis également les bulletins officiels et plusieurs autres météorologues sur les réseaux sociaux. Dans ce cas, je dirais que c’était déjà possible de dire un ou deux jours avant qu’il y avait un risque de tornade pour le lundi 24 : on peut détecter peut-être deux, trois jours à l’avance des situations qui sont favorables au développement des tornades, comme des zones orageuses. Mais si on peut dire qu’il y aura un risque d’orage très fort et une possibilité de tornade dans le sud-ouest de la France, on ne peut pas dire que dans tel ou tel ville ou village, à telle heure, il y aura une tornade de telle intensité. C’est absolument impossible aujourd’hui.

Au mieux, ce qui se fait aux États-Unis, c’est du nowcasting (que l’on pourrait traduire par « vision » en contraste à « pré-vision », ndlr). Ça veut dire qu’un météorologue suit chaque orage, grâce à des radars et à des chasseurs d’orage, et qu’il donne une alerte avec quelques dizaines de minutes d’avance, ce qui peut donner le temps aux gens d’aller se réfugier dans une cave, par exemple.

Aujourd’hui, il est complètement impossible de faire du nowcasting au niveau des prévisions nationales en Europe : on n’a pas les réseaux radar, ni les réseaux de chasseurs d’orage, ni même, je dirais, suffisamment de météorologues qui peuvent être impliqués juste pour faire du nowcasting. Ce sont jusqu’à présent des événements tellement rares qu’il est difficile d’investir dans un système de détection spécialisé. De mon point de vue, évidemment, ce serait bien d’avoir ces capacités, peut-être au niveau européen pour alléger la charge financière et coordonner les actions.


Propos recueillis par Elsa Couderc.

The Conversation

Flavio Pons ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.08.2026 à 12:28

Corsets, crinolines et maquillage au plomb… Quand la mode mettait la vie des femmes en péril

Naomi Braithwaite, Associate Professor in Fashion and Material Culture, Nottingham Trent University

Bien avant les débats sur les gaines sculptantes ou les talons hauts, la mode exposait déjà ses adeptes à des poisons, des radiations ou des incendies. Une histoire de l’élégance à des périodes où celle-ci pouvait se payer au prix fort.
Texte intégral (2462 mots)
La crinoline, aussi encombrante qu’inflammable, fut l’une des tendances vestimentaires les plus dangereuses de l’histoire. Musée Carnavalet - Histoire de Paris

Des crinolines qui s’embrasent aux coiffures au radium, l’histoire de la mode est jalonnée de tendances aussi spectaculaires que dangereuses. Certaines ont laissé bien plus que de simples souvenirs vestimentaires.


Suivre les dernières tendances de la mode implique parfois de sacrifier sa santé et son confort au nom du style. Les tendances actuelles, des gaines ultracompressives aux ballerines peu protectrices, en passant par les cabas surdimensionnés, ont déjà fait le malheur de nombreux adeptes de la mode. Mais elles restent bien inoffensives comparées à certaines lubies vestimentaires du passé, dont quelques-unes pouvaient même être mortelles.

Les chaussures qui donnent le vertige

Inventés dans les années 1950, les talons aiguilles ont suscité des réactions contrastées. Pour beaucoup de femmes, ils sont devenus un symbole de féminité et d’émancipation, tout en offrant quelques précieux centimètres supplémentaires. D’autres, en revanche, les jugeaient très difficiles à porter.

Très vite, des inquiétudes sont apparues quant aux risques qu’ils représentaient. En 1953, le magazine britannique de photojournalisme Picture Post consacrait un reportage intitulé « The Hazards of the Stiletto Heel » (« Les dangers du talon aiguille »), relayant les mises en garde de médecins face aux blessures que ces chaussures pouvaient provoquer, de la simple entorse aux fractures.

Des décennies plus tard, les inquiétudes concernant les effets néfastes des chaussures à talons hauts n’ont pas disparu. Des études ont mis en évidence un lien direct entre le port régulier de talons hauts et les lésions musculo-squelettiques.

Mais les talons aiguilles ne sont pas seulement dangereux pour celles qui les portent. En 2016, The Telegraph rapportait qu’ils avaient été utilisés comme armes dans des centaines d’agressions au Royaume-Uni. En 2013, l’Américaine Ana Trujillo, surnommée la « tueuse au talon aiguille », a été condamnée à la prison à vie après avoir tué son compagnon en le frappant à 25 reprises avec un escarpin bleu en daim à talon aiguille.

Mortel corset

Le corset possède une histoire longue et souvent controversée, dont les origines remontent à plusieurs siècles. À partir du XVIe siècle, ce sous-vêtement, fabriqué en fanons de baleine puis parfois renforcé d’acier, était utilisé pour sculpter la taille.

Au fil du temps, les inquiétudes concernant ses effets sur la santé se sont multipliées, notamment à cause de la pratique du tightlacing, qui consistait à serrer le corset de façon extrême afin d’obtenir une taille très fine.

Dès 1793, le médecin et anatomiste allemand Samuel Thomas von Sömmerring publiait un ouvrage dans lequel il exprimait ses inquiétudes face aux effets d’un laçage prolongé et excessif. Selon lui, cette pratique pouvait comprimer les côtes ainsi que les organes internes, et provoquer des déformations de la cage thoracique.

En juin 1890, The Lancet publiait également un article détaillant les effets dévastateurs du laçage excessif des corsets. Selon la revue, cette pratique pouvait provoquer des côtes cassées, des lésions aux organes internes, des difficultés respiratoires, des déformations du corps et, dans les cas les plus graves, entraîner la mort.

Si la mode des corsets extrêmement serrés appartient désormais au passé, les versions modernes, sous la forme de gaines sculptantes, continuent de susciter des inquiétudes. Des recherches ont montré que le port de vêtements très ajustés, comme les gaines, peut avoir des effets néfastes sur la respiration.

Robes empoisonnées

En Angleterre, l’époque victorienne se prend de passion pour une couleur aussi élégante que dangereuse : un vert émeraude très vif, prisé pour les tissus, les papiers peints, les meubles et les vêtements. Mais obtenir un tel vert était particulièrement difficile.

Pour produire cette teinte éclatante et très recherchée, les fabricants utilisaient un pigment appelé vert de Scheele, un colorant contenant de fortes quantités d’arsenic.

Le grand public n’a pris conscience de la dangerosité de ces robes chargées d’arsenic qu’en 1862, lorsque le célèbre chimiste A. W. Hofmann publia un article intitulé « The Dance of Death » (« La danse de la mort »), dans lequel il dénonçait la toxicité du pigment vert. La semaine suivante, le célèbre magazine satirique Punch réagit en publiant une caricature intitulée The Arsenic Waltz (la Valse à l’arsenic), représentant un squelette vêtu d’une robe de bal.

Caricature satirique publiée par « Punch » en 1862 : un squelette vêtu d’une robe effectue une révérence devant un autre squelette en costume
Pour obtenir cette teinte vert émeraude, les robes étaient teintes avec un colorant contenant de l’arsenic. Wellcome Collection

Porter ces robes pouvait avoir des conséquences dramatiques, notamment provoquer des ulcères, une défaillance des organes et, à terme, la mort.

Les jeunes ouvrières chargées de confectionner ces vêtements dans les ateliers étaient, elles aussi, exposées à l’arsenic. Beaucoup souffraient de plaies ouvertes, de convulsions, de vomissements et, dans certains cas, en mouraient.

Des cosmétiques toxiques

La reine Elizabeth I (1558-1603) était célèbre pour son teint de porcelaine, considéré à l’époque comme un symbole de beauté et de prestige social. Mais ce maquillage lui servait aussi à dissimuler les cicatrices laissées par la variole.

Pour obtenir cette peau d’une blancheur éclatante, la souveraine utilisait la céruse de Venise, un maquillage à base de plomb dont certains historiens estiment qu’il a contribué à sa mort.

Des recherches récentes indiquent que ce maquillage blanc était en réalité composé d’un mélange de plomb et de vinaigre blanc. Cette préparation favorisait l’absorption du plomb par l’organisme, davantage que d’autres recettes de céruse de Venise.

Comme bien d’autres tendances esthétiques, le maquillage à base de plomb possède une histoire très ancienne. La reine égyptienne Cléopâtre utilisait ainsi un khôl à base de plomb pour souligner ses yeux. Selon des recherches plus récentes, ce maquillage aurait même pu contribuer à prévenir certaines maladies.

Coiffées de plomb et de radium

Les cheveux, longtemps considérés comme un marqueur essentiel de la mode, ont eux aussi été au cœur de nombreuses tendances aux effets toxiques. Au début du XXᵉ siècle, par exemple, la coiffure Pompadour, nommée en hommage à la favorite de Louis XV, Madame de Pompadour, devait son volume à des pommades très en vogue, mais également riches en plomb et toxiques.

Le début du XXᵉ siècle a également vu apparaître une mode aussi insolite que dangereuse : les produits contenant du radium, parmi lesquels des lotions et huiles capillaires radioactives. Certains fabricants affirmaient que la radioactivité favorisait la repousse des cheveux et éliminait les pellicules.

Dans certains cas, du radium était même appliqué directement sur les cheveux afin qu’ils brillent dans l’obscurité.

Or, une exposition prolongée au radium pouvait avoir de graves conséquences sur la santé, notamment sur les os et le système sanguin, parfois des années après son utilisation.

Ces tissus hautement inflammables

En 1871, les jeunes demi-sœurs d’Oscar Wilde assistent à une soirée d’Halloween en Irlande. Figures de la bonne société, elles portent toutes deux ce qui se fait alors de plus élégant : de volumineuses robes à crinoline. Mais en dansant, leurs immenses jupes entrent en contact avec la flamme d’une bougie. Leurs vêtements s’embrasent et elles meurent toutes les deux.

Leur destin tragique était loin d’être un cas isolé. À l’époque victorienne, plus de 3 000 femmes auraient trouvé la mort dans des circonstances similaires.

Appréciée pour sa légèreté et la liberté de mouvement qu’elle offrait, la crinoline n’en demeurait pas moins encombrante et extrêmement inflammable. En 1858, le New York Times faisait état d’une moyenne de trois décès par semaine, ce qui faisait de la crinoline l’une des modes les plus meurtrières de l’histoire.

Si les tendances vestimentaires évoluent sans cesse, les risques qui les accompagnent changent eux aussi. Nous pouvons toutefois nous estimer plus chanceux que nos ancêtres : les modes d’aujourd’hui sont, dans l’ensemble, bien moins mortelles que celles d’autrefois.

The Conversation

Naomi Braithwaite ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.08.2026 à 12:27

Des cartes de scènes d’homicide dans trois villes anglaises bousculent nos idées reçues sur la violence au Moyen Âge

Stephanie Brown, Lecturer in Criminology, University of Hull

Manuel Eisner, Professor of Comparative and Developmental Criminology, University of Cambridge

Où risquait-on le plus de mourir dans une ville médiévale ? En reconstituant 355 scènes d’homicides survenus entre 1296 et 1398, des historiens montrent que la violence suivait les flux de population, de commerce et de pouvoir.
Texte intégral (1881 mots)
Assassinat, au VIIIᵉ siècle avant notre ère, du roi semi-légendaire Candaule de Lydie par Gygès, sur ordre de la reine. Manuscrit enluminé de *la Cité de Dieu*, de saint Augustin (Vᵉ siècle de notre ère), par Maître François (vers 1475). Author provided, CC BY-SA

Contrairement aux idées reçues, ce n’étaient pas les quartiers les plus pauvres qui étaient les plus dangereux au Moyen Âge. À Londres, à York et à Oxford, les homicides se concentraient dans les centres économiques et les espaces de prestige, où se jouaient rivalités et démonstrations d’honneur.


Un récent sondage YouGov pointait que le mot que les États-Uniens associent le plus spontanément au Moyen Âge est « violent ». Les villes médiévales sont souvent imaginées comme des lieux où la violence surgit à chaque coin de rue, où chaque ruelle peut devenir une scène de crime et où la moindre bagarre de taverne se termine dans un bain de sang. Pourtant, nos travaux récents dressent un tableau bien plus nuancé et, à certains égards, étonnamment familier.

Dans le Londres, le York et l’Oxford du XIVᵉ siècle, les homicides se concentraient dans un nombre limité de points chauds, souvent sur des tronçons de rue de seulement 200 à 300 mètres. Comme dans les villes d’aujourd’hui, la criminalité n’était pas répartie uniformément, mais se focalisait autour de certaines rues et intersections où se croisaient personnes, marchandises et enjeux de prestige social. La différence la plus surprenante est qu’au Moyen Âge, les quartiers les plus animés et les plus riches étaient aussi souvent les plus dangereux.

Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York
Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York. Author provided, CC BY-SA

Notre projet de cartographie des homicides au Moyen Âge (Medieval Murder Map) s’appuie sur les enquêtes des coroners (des investigations menées par un jury à la suite d’un décès suspect, NdT) pour localiser avec précision 355 homicides commis entre 1296 et 1398. Ces archives indiquent où le corps a été découvert, quand l’agression a eu lieu, quelle arme a été utilisée et, parfois, les querelles, rivalités ou insultes à l’origine du drame.

Les affaires recensées dans les registres des coroners ont ensuite été géocodées – c’est-à-dire que les descriptions des lieux ont été converties en coordonnées géographiques (latitude et longitude) – à partir des cartes thématiques réalisées par l’équipe scientifique du Historic Towns Trust. Il en ressort une reconstitution saisissante de la violence urbaine, rue par rue, dans les villes anglaises d’il y a sept siècles.

Les résultats font apparaître des tendances frappantes. Les homicides se concentraient autour des marchés, des grands axes de circulation, des quais et des espaces cérémoniels. Ces lieux, où l’activité était particulièrement intense, constituaient des points de rencontre entre la vie économique et la vie sociale, mais aussi des scènes où les conflits pouvaient se dérouler sous les yeux du public.

Le dimanche était particulièrement meurtrier. Après la messe du matin, l’après-midi était souvent consacré à la boisson, aux jeux et aux disputes. Les violences atteignaient leur pic au moment du couvre-feu, au début de la soirée.

Trois villes, trois réalités

Les trois villes étudiées présentaient des niveaux de violence très différents. À Oxford, le taux d’homicides était trois à quatre fois plus élevé qu’à Londres ou à York.

Cette situation n’avait rien d’aléatoire. L’université médiévale attirait de jeunes hommes âgés de 14 à 21 ans, souvent éloignés de leur famille, armés et imprégnés d’une culture de l’honneur et de la loyauté envers leur groupe. Les étudiants s’organisaient en « nations », selon leur région d’origine, et les rivalités entre étudiants du nord et du sud de l’Angleterre dégénéraient régulièrement en affrontements de rue.

Les privilèges juridiques accordés aux clercs, catégorie qui incluait les étudiants, les soustrayaient souvent aux poursuites engagées en vertu du droit commun. Cette quasi-impunité favorisait un climat dans lequel les violences les plus graves pouvaient prospérer sans grand risque de sanction.

Chaque point chaud avait sa propre dynamique. À Londres, Westcheap, le cœur commercial et cérémoniel de la ville, était le théâtre d’homicides liés aux rivalités entre guildes, aux conflits professionnels et aux actes de vengeance commis en public. À l’inverse, le très animé front de la Tamise, le long de Thames Street, voyait éclater des querelles soudaines entre marins et marchands, de simples altercations pouvant rapidement tourner au drame.

À York, l’un des secteurs les plus dangereux se situait sur Micklegate, le principal accès méridional à la ville, menant au pont d’Ouse. Plus qu’une simple porte d’entrée, ce quartier constituait un important pôle commercial et civique, bordé de boutiques et d’auberges, où se déroulaient processions et rassemblements publics. Un tel espace favorisait naturellement les rencontres entre voyageurs, marchands et habitants… mais aussi les conflits.

Un autre point chaud de York se trouvait dans Stonegate, une rue prestigieuse située sur le parcours menant à la cathédrale d’York. Ces schémas reflètent la combinaison propre à York entre activités commerciales, cérémonies et vie civique : les lieux de richesse et de représentation y faisaient aussi office de théâtre des rivalités, des vengeances et des démonstrations publiques d’honneur.

À Oxford, la concentration des homicides dans le quartier universitaire et ses environs reflétait les tensions permanentes entre étudiants et habitants, mais aussi les divisions au sein même de la communauté étudiante. Les affrontements étaient souvent alimentés par l’alcool, les insultes et la volonté de défendre l’honneur de son groupe, l’épée ou le couteau à la main.

La géographie de la violence médiévale était autant déterminée par la visibilité des lieux que par les occasions qu’ils offraient. Les rues les plus fréquentées et les marchés centraux rassemblaient le plus grand nombre de rivaux potentiels et de témoins, ce qui en faisait des scènes idéales pour régler ses comptes tout en préservant, voire en renforçant, sa réputation. Un homicide commis en public pouvait ainsi adresser un message clair à une guilde rivale, à une faction ennemie ou à l’ensemble de la communauté.

De ce point de vue, la logique urbaine de la violence au Moyen Âge fait écho aux phénomènes observés dans les villes contemporaines, où certains microsecteurs concentrent durablement une part disproportionnée de la criminalité. La différence est qu’en Angleterre médiévale la pauvreté n’était pas le principal facteur explicatif. Les quartiers périphériques les plus modestes faisaient l’objet de moins d’enquêtes pour homicide, tandis que les secteurs les plus riches et les plus prestigieux étaient souvent les plus dangereux.

La cartographie des homicides au Moyen Âge offre une occasion rare de voir la ville médiévale telle que ses habitants la vivaient : un espace où les rues elles-mêmes façonnaient les rythmes de la violence et où la richesse, le pouvoir et la promiscuité pouvaient se révéler aussi meurtriers que la pauvreté ou l’abandon. Loin d’être aléatoire, la violence médiévale obéissait à des logiques précises, inscrites dans la géographie même de la ville.

The Conversation

Stephanie Brown a reçu des financements de l'Economic and Social Research Council (ESRC).

Manuel Eisner ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.08.2026 à 12:27

Les archives orales, des sources comme les autres ? Comment les témoignages nourrissent le travail des historiens

Etienne Bordes, Maître de conférences /INSPÉ de Créteil, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Bénédicte Girault, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, CY Cergy Paris Université

Si les piliers de l’histoire orale ont été posés dès 1921 par Marc Bloch, les sources orales ont mis près d’un siècle à être admises comme telles en histoire. Pourquoi tant de précautions ?
Texte intégral (1986 mots)

Si les piliers de l’histoire orale ont été posés dès 1921 par Marc Bloch, les sources orales ont mis près d’un siècle à être admises comme telles en histoire. Pourquoi tant de précautions ? Retour sur cette longue évolution alors que l’intelligence artificielle bouleverse le travail des archives.


La consécration républicaine de Marc Bloch au Panthéon, le 23 juin 2026, a pris la forme d’une relecture de l’histoire et de l’historiographie du XXᵉ siècle. L’homme est en effet un singulier historien. Si son terrain de recherche le tourne vers le Moyen Âge, son parcours biographique l’a amené à traverser toutes les blessures du premier XXᵉ siècle. Son expérience directe de l’histoire contemporaine a nourri sa pratique professionnelle.

L’une de ses interactions a pour cadre la guerre de 1914-1918 et rapproche sa pratique de l’utilisation des sources orales. Alors mobilisé dans les tranchées du Chemin des Dames, Marc Bloch est en effet frappé de l’impact des fausses nouvelles sur ses camarades. Peur des espions allemands ou fantaisistes bombardements russes sur Berlin stimulent sa curiosité sur les mécanismes de construction de la rumeur. Il transforme son expérience combattante en une enquête (publiée dans la Revue de synthèse historique en 1921) qui apparaît d’une ardente actualité.

« Marc Bloch : le destin d’un historien et résistant » (France 3 Hauts-de-France, juin 2026).

Dans ces quelques pages, Bloch « propose de voir dans le présent un terrain d’expérimentation, fourni par les événements historiques contemporains, pour mieux comprendre et penser les événements passés ». Il légitime l’histoire du très contemporain en rapprochant l’étude des fausses nouvelles des tranchées d’une histoire des rumeurs médiévales, période plus consacrée. Pour cela il prend comme objets la rumeur, et s’interroge sur les conditions de sa construction. Il s’appuie ainsi sur des propos consignés pendant le conflit qu’il rapporte consciencieusement.

Ce faisant, dans une réflexion épistémologique de la discipline, Bloch élargit le soupçon et émousse la distinction entre sources orales et écrites montrant que les secondes ne sont parfois que les transcriptions des premières. Loin des réticences de ses maîtres méthodistes, il place les sources orales parmi les outils de l’historien. Il appelle même à la construction de véritables archives orales en prenant en compte cette expérience immédiate et la mémoire pour servir les générations historiennes à venir.

Histoire orale qui reconnaît la force des témoins, sources orales consignées par l’historien dans son enquête, archives orales déposées et conservées : tous les piliers de l’usage de l’oralité en histoire sont déjà érigés par Marc Bloch en 1921. Pourtant, ces pistes lancées au sortir de la Grande Guerre sont longtemps restées sans beaucoup de postérité dans l’historiographie française. Pourquoi l’oralité a-t-elle mis près d’un siècle pour se transformer en source ordinaire ?

Ce que peut l’histoire orale

La légitimation de l’histoire orale a pris des décennies, pourtant le travail pionnier de Bloch est déjà une défense et une illustration de ses atours pour quiconque pratique la recherche historique très contemporaine.

En dépit de tous les effets de distorsion que le recueil et la transcription de la parole induisent, l’histoire orale donne la parole à celles et à ceux qui la prennent rarement. Elle prête une voix aux dominé·es et s’épanouit ainsi en histoire sociale depuis les années 1970 dans les études sur le monde ouvrier, l’histoire des femmes ou les univers militants.

L’histoire orale écorne le splendide isolement disciplinaire et rapproche dans ses méthodes les travaux d’histoire d’autres sciences sociales qui recourent plus volontiers à l’exercice de l’entretien ou de l’enquête ethnographique (sociologie, science politique). La communauté d’expérience construite dans cette commune observation du présent a nourri des enquêtes sociohistoriques qui combinent les principes fondateurs des deux disciplines.

Ces enquêtes peuvent stimuler la construction de banques d’archives orales. La France a expérimenté ces constructions dès les années 1980 à partir notamment des « mémoires d’en haut » venues des hauts fonctionnaires ou de celles de militants, comme le projet « Histoire et mémoires de l’immigration : mobilisations et luttes pour l’égalité, 1968-1988 ».

L’histoire orale est donc un outil précieux pour la communauté historienne, mais elle a mis beaucoup de temps à se faire valoir.

Face aux témoignages, la fin des réticences ?

Alors que l’histoire orale se développe très tôt dans le monde anglophone, puis en Italie avec des auteurs comme Alessandro Portelli, les historiens français se montrent longtemps réticents à faire des témoignages une véritable source historique.

Les témoignages sont jugés plus fragiles, plus subjectifs, plus exposés aux reconstructions de la mémoire. Les historiens du temps présent eux-mêmes cherchent à se distinguer du journalisme et se montrent prudents à l’égard de la parole des témoins.

C’est donc d’abord des linguistes et des ethnologues qui entreprennent d’enregistrer la parole, notamment au Musée de l’Homme. L’invention du magnétophone, au milieu du XXᵉ siècle, ouvre pourtant de nouvelles possibilités documentaires. En France, les premières collectes à vocation historique apparaissent dès l’après-Seconde Guerre mondiale, mais leur développement reste limité jusqu’aux années 1970, avant de s’institutionnaliser progressivement dans les décennies suivantes.

Une étape importante est franchie avec l’enquête conduite par la sociologue Dominique Aron-Schnapper pour le Comité d’histoire de la Sécurité sociale. Entre 1975 et 1980, son équipe enregistre près de 700 heures d’entretiens auprès de 300 témoins. Au-delà de l’ampleur de cette collecte, son apport est surtout méthodologique. Elle forge le concept d’« archives orales » et propose de considérer les témoignages comme des sources historiques à part entière, au même titre que les archives écrites, iconographiques ou audiovisuelles.

Le témoin produit la source, l’enquêteur la recueille et l’archive, puis, après les délais de communication prévus, l’historien peut l’exploiter en appliquant les mêmes règles de critique que pour tout autre document. L’historienne Florence Descamps a largement retracé cette évolution, à laquelle elle a elle-même contribué.

Une extension du domaine de l’oralité

Aujourd’hui, les entretiens font pleinement partie de la boîte à outils des historiennes et des historiens du temps présent. Qu’ils soient réalisés dans le cadre de leurs propres enquêtes ou consultés dans des fonds d’archives constitués par d’autres, ils sont soumis aux mêmes exigences que les sources écrites. Leur usage est désormais enseigné à l’université, de la licence au master, et il est courant et attendu d’en trouver dans les mémoires et les thèses.

Ces sources permettent d’explorer des dimensions de l’histoire que les archives administratives ou institutionnelles saisissent difficilement. Elles éclairent les coulisses des politiques publiques, donnent chair aux acteurs, restituent les expériences du travail, des migrations, des engagements militants ou de la vie quotidienne. Elles permettent aussi de comprendre les silences familiaux, les mécanismes de la mémoire et les multiples façons dont les individus reconstruisent leur passé. Elles peuvent constituer une porte d’entrée pour un espace social ciblé, comme l’éducation et son administration.

Si les entretiens sont aujourd’hui largement admis comme des sources historiques, leur usage a lui aussi profondément évolué. Pendant longtemps, l’enregistrement n’était qu’une étape vers un document écrit : une fois l’entretien retranscrit, la bande magnétique ou la cassette étaient rarement réécoutées, elles étaient même parfois détruites. Comme pour une archive manuscrite, c’était le texte qui faisait foi.

Avec l’intelligence artificielle, un changement d’échelle ?

Une nouvelle révolution est peut-être en cours. Les outils d’intelligence artificielle (IA) ne bouleversent pas encore les pratiques de l’histoire orale, mais ils ouvrent des perspectives inédites. Les logiciels de reconnaissance automatique de la parole permettent désormais de transcrire en quelques minutes des heures d’entretien. Là où la transcription représentait autrefois des dizaines d’heures de travail, l’IA produit une première version qui peut donner l’illusion d’être directement exploitable.

D’autres outils facilitent l’identification des locuteurs, la recherche de mots-clés, l’annotation ou encore le repérage de thèmes récurrents dans de vastes corpus. Pour l’instant, ces usages restent largement exploratoires et s’ajoutent aux méthodes traditionnelles plutôt qu’ils ne les remplacent.

Ces outils ne suppriment pas le travail critique de l’historien. Une transcription automatique contient toujours nombre d’erreurs : les noms propres, les accents, les hésitations ou les émotions peuvent être mal interprétés. Surtout, l’oral ne se réduit pas aux mots prononcés. Les silences, les intonations, les rires, les hésitations ou les changements de rythme constituent eux aussi des informations précieuses pour comprendre un témoignage.

L’intelligence artificielle soulève des questions éthiques et méthodologiques : confidentialité des entretiens, droits des témoins, risque de faux enregistrements et nécessité de maintenir un regard critique sur les sources. En automatisant le traitement des entretiens, elle ne remet donc pas en cause les principes de l’histoire orale ; elle les rend au contraire plus exigeants.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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26.08.2026 à 10:13

What has the return-to-office movement taught us? People, not technology help companies get ahead

Dr Dino Dogan, Strategic Management expert and former Dean of Luxembourg School of Business, European Academy of Management (EURAM)

Bringing employees back to work in person and smart office-based people management drives companies forward and is conducive to engineering change. Here’s how.
Texte intégral (1513 mots)

We like to believe that whatever ails a company can be fixed by digitising it. And technology is easy to swap. Rip out the old system, bolt in the new one, declare yourself modern. But a company is not its buildings, its machines, or its software. It is the people in it. Organizations do not change. People change or they quietly refuse to, and no amount of technology overrides that.

I learned this the hard way, leading corporate restructuring as a CFO and a CEO. You can redraw an org chart over lunch. Getting the human beings inside it to actually move forward is the real job, and there is no tool that will do it for you. The recent return-to-office wave is showing this right now, at enormous scale.

Through 2025 and into 2026, the big employers ordered everyone back. Amazon, around 350,000 people, full-time. JPMorgan Chase, remote work gone. Dell, hybrid scrapped. Mass change programs, imposed from the top, and look what they produced. Corporate guidance firm Gartner found nearly three quarters of HR leaders reporting internal tension.

Eight in ten companies admitted losing talent. And the number that says it all: required office time went up 12 percent between 2024 and 2025, while actual attendance rose 1 to 3 percent. People badged in. They withheld everything else.

That gap, between turning up and actually caring, is the whole subject of the “People” block in my book.

So let me say something unfashionable. Humans are creatures of habit. We claim to love change. We don’t. When it gets hard, most of us want stability and a predictable routine, and that includes your best employees.

Management, busy improving systems and chasing results, often never even notices that people are still walking the old paths in their heads.

People are the key drivers of change in the workplace

A company only moves forward when the individuals inside it make their own personal transition first. Not after. First.

Which raises the only question that matters here: What actually moves a person?

I have read plenty of theories. History is a hobby of mine. Out of the two, I arrived at an answer that is almost embarrassingly simple and that has never once let me down.

Three forces drive every one of us: love, in all its forms; power; and money. Sometimes it is just one. Sometimes two, or all three at once. The trap is assuming everyone is wired like you are.

The history of Daimler-Benz illustrates how the pursuit of power and personal ambition can strongly shape managerial decision-making. Edzard Reuter transformed the company into a diversified technology conglomerate in pursuit of growth and influence, but the strategy ultimately weakened the core business and led to major financial losses. His successor, Jürgen Schrempp, reversed this course through radical restructuring, only to pursue his own ambitious vision of building a global automotive empire through large international acquisitions. Although both leaders justified their decisions as strategic necessities, their contrasting visions and desire to leave a lasting legacy demonstrate how power ambitions can drive corporate actions, often with costly consequences for the organization.

The boss who is driven by power assumes everyone is, and misreads the entire room.

People change when they can see something in it for the person they really are, not the person you imagine them to be.

Now, the team. The quality of any restructuring is the quality of the people running it, full stop. Every compromise you make in picking them lowers your odds. And in cultures where nepotism decides who gets the job, that compromise is not just bad business. I will say it plainly: it is poison, for the company and for the society around it.

A study I ran (published in Croatian business journal Lider in February 2021), linking perceived corruption to GDP per capita over twenty years, found the obvious thing: low-corruption countries simply live better.

Restructuring is a team sport

To pick honestly, I use a simple grid for measuring competence and potential, the 4L-Matrix. The Competence–Potential Matrix is a management tool that helps organizations assess employees based on two key questions: Do they have the skills required for current and future roles? And do they have the willingness and ability to learn and develop?

Based on these dimensions, employees are classified as:

  • Leaders (high competence/high potential)

  • Learners (low competence/high potential)

  • Loungers (high competence/low potential)

  • Losers (low competence/low potential).

Each category requires a different management approach. The matrix provides practical guidance by promoting leaders into key positions, investing in learners’ development, managing loungers carefully while encouraging change and separating from persistent low performers when necessary.

Although the framework may appear mechanical, it supports more objective and rational personnel decisions during company restructuring, helping to build stronger teams and increase the likelihood of long-term success.

Executives consistently underestimate the emotional journey

Elisabeth Kübler-Ross built her famous model to describe how the dying come to terms with it. It maps almost perfectly onto how employees absorb the threat of losing their job.

Shock. Denial. Frustration and anger. Depression. Only then, eventually, acceptance.

Announce a change once and expect everyone to be aligned by week three, and you have simply not understood people. So communication cannot be an event. In the denial phase, you repeat the story again and again until it sinks in. In the anger phase, you do not take the hostility personally; you tell them instead how you are going to help them through it. And the hard messages you deliver yourself. Employees can smell it instantly when leadership hands the unpleasant work to outside consultants, and there is no worse start to winning them back. Consultants advise. They cannot borrow your voice. Authority you outsource is authority you have lost.

Return-to-office will resolve itself one way or another. The lesson underneath it will not change. Put people at the centre of the thing, or watch the thing fail quietly around you.


Dr Dino I. Dogan is an executive and academic who has held CFO and board roles at Vipnet (now A1 Croatia), Mobilkom Austria, Telekom Austria and Hrvatski Telekom, served as Chief Executive Officer (CEO) of Europlakat, leading major restructuring and merger efforts. He is the author of Seven Building Blocks of a Successful Corporate Restructuring (Springer books).


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Dr Dino Dogan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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