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23.04.2026 à 16:12

En santé, la maîtrise des dépenses se fait au détriment des plus démunis

Marwân-al-Qays Bousmah, Chargé de Recherche, Ined (Institut national d'études démographiques)

Bruno Ventelou, Chercheur CNRS-AMSE, économie, santé publique,, Aix-Marseille Université (AMU)

Mohammad Abu-Zaineh, Professeur, Aix-Marseille Université (AMU)

Simon Combes, Lecturer in Economics, UCL

Pour des systèmes de santé « efficaces », faut-il prioriser la maîtrise des dépenses de santé ou la lutte contre les inégalités d’accès aux soins ? Une étude sur 36 pays de l’OCDE répond.
Texte intégral (2305 mots)
Les politiques de participation financière des usagers accroissent le risque de traitement inégal, car la capacité de payer est inégalement répartie selon le niveau socioéconomique. DC Studio/Shutterstock, Fourni par l'auteur

Pour avoir des systèmes de santé performants, par exemple en termes de gains d’espérance de vie, faut-il privilégier la maîtrise des dépenses de santé ou la lutte contre les inégalités de santé ? Une étude qui s’est appuyée sur l’observation des systèmes de santé de 36 pays de l’OCDE, dont la France, au cours des deux dernières décennies apporte des éléments de réponse… à rebours des choix politiques habituellement privilégiés.


La question des conflits possibles entre efficience et équité est une question très ancienne, mais l’évolution récente des systèmes de santé en donne une illustration renouvelée.

En matière de santé, la recherche de l’efficience pourrait notamment conduire à négliger des segments importants de la population, les plus démunis, en matière d’accès aux soins et de traitement équitable de leurs problèmes de santé.

Une observation sans a priori des systèmes de santé des pays les plus riches, sur vingt ans

Les systèmes de santé doivent-ils favoriser l’efficacité ou l’équité ? Bien que la tension entre ces deux objectifs apparaisse évidente et qu’elle occupe les débats de façon continue, elle a été relativement peu étudiée empiriquement, notamment dans le domaine des politiques de santé. Notre étude récente vise à combler cette lacune.

À partir de séries temporelles couvrant la période 2004-2021 et portant sur 36 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), nous avons examiné, sans a priori, toutes les interrelations statistiques possibles entre efficience et équité dans les systèmes de santé.

L’efficience est mesurée par l’amélioration d’un ratio dépenses/résultats en matière de gain d’espérance de vie. Pour évaluer l’équité, nous utilisons une mesure simple et très courante, fondée sur l’évaluation de l’état de santé par les personnes elles-mêmes. En établissant un rapport entre la proportion de répondants en bonne santé dans les catégories les plus aisées et les moins aisées, nous obtenons un indicateur des inégalités sociales de santé.

Que nous apprend l’observation sans a priori des systèmes de santé des pays les plus riches du monde sur une période de vingt ans ? Les pays ayant réalisé les plus gros efforts d’efficience – c’est-à-dire ceux qui ont le plus fortement réduit leurs dépenses pour un résultat donné – sont-ils ceux qui ont vu les inégalités de santé progresser le plus, ou le moins ? Et, inversement, l’évolution des inégalités de santé s’est-elle vue statistiquement associée à des variations de l’efficience, et dans quel sens ?

« Faire croître le gâteau avant de le partager » ?

Les responsables politiques comme les commentateurs médiatiques recourent volontiers à la métaphore du gâteau : avant de le partager, il faudrait d’abord le faire croître. Cette image traduit une idée aujourd’hui largement répandue : la priorité doit être donnée à l’efficience. L’équité – entendue ici comme la santé pour tous, indépendamment des revenus – viendrait dans un second temps, une fois qu’un niveau d’efficience économique jugé suffisant aura été atteint.

C’est aussi la fameuse théorie du « ruissellement » (trickle down, en anglais) qui sous-tend le primat donné à l’efficience, selon laquelle, si les riches deviennent plus riches, alors les pauvres deviendront moins pauvres.

Or, cette perspective n’a pas toujours été dominante. Comme l’enseigne la lecture de Thinking like an Economist (Penser comme un économiste, en français) d’Elizabeth Popp Berman (2022), la recherche de politiques plus efficientes a émergé aux États-Unis dans les années 1960 ; les présidents Kennedy et Johnson ont lancé le mouvement, faisant de l’efficience le moteur de la « réorientation des services sociaux vers la fourniture de services aux pauvres, plutôt que vers leur autonomisation ».

Avant Kennedy et Johnson, l’efficience n’était qu’un objectif parmi d’autres, comme la stabilité économique ou l’équité entre les citoyens. Selon Berman, le choix de privilégier l’efficience, à partir des mandats de ces présidents états-uniens, a été un choix éminemment politique, même si ce choix était souvent masqué par l’utilisation d’outils sophistiqués, excessivement techniques.

L’équité comme préalable à une meilleure performance globale des systèmes de santé

Dans notre étude, l’analyse descriptive des données permet tout d’abord de détecter les tendances. Dans la plupart des pays, l’indicateur d’efficience a presque partout progressé au cours des vingt dernières années. On peut dire que l’effort d’efficience a été important, bien que diversement distribué entre les 36 pays. En France, on peut par exemple se référer aux réductions considérables, au cours des deux dernières décennies, des durées de séjour à l’hôpital. Les inégalités de santé ont, de leur côté, légèrement reculé sur la période.

Mais l’enseignement le plus éclairant vient de l’analyse conjointe de ces deux évolutions à l’échelle nationale. Les résultats statistiques mettent en évidence une relation bidirectionnelle entre efficience et équité dans les systèmes de santé. Autrement dit, chacune influence l’autre. Et le sens de ces relations s’avère particulièrement instructif.

Premièrement, les gains d’efficience – autrement dit une meilleure maîtrise des coûts pour atteindre un certain niveau d’espérance de vie – s’accompagnent d’un creusement des inégalités de santé. Cet effet n’est toutefois observé que dans les pays où l’offre de soins est majoritairement opérée par le secteur privé. Deuxièmement, la réduction des inégalités de santé produit l’effet inverse. Lorsqu’elle a lieu, elle améliore de façon systématique l’efficience du système, que les soins soient fournis par des acteurs publics ou privés.

Ces résultats suggèrent donc que, contrairement à ce qui est régulièrement avancé, c’est l’équité qui est un préalable à une meilleure performance globale des systèmes, et non l’inverse.

La piste de l’ignorance ?

Mettre l’accent sur l’efficience dans les systèmes de santé de l’OCDE aurait donc un coût social important : l’accroissement des inégalités de santé.

Aux États-Unis, certains économistes de la santé s’interrogent sur les choix opérés sous l’administration Trump. Cherche-t-elle réellement à améliorer l’efficience, dans le cadre d’un arbitrage assumé avec l’équité ? Ou bien ignore-t-elle les effets des licenciements massifs sur le système de santé et sur les inégalités qui en découlent ?


À lire aussi : Santé publique : les incertitudes sur les financements sont préjudiciables, comme le montre l’exemple des États-Unis


La réponse est claire : c’est de l’ignorance, et il s’agit même probablement d’une « ignorance délibérée » ! Sachant le rôle même que joue la protection sociale, lorsque les décideurs mettent en œuvre des réformes drastiques visant à améliorer l’efficience d’un système, sauf dispositifs particuliers de protection des publics fragiles, on peut dire qu’ils choisissent de négliger délibérément les conséquences de leurs actions pour les personnes les plus défavorisées, qui sont les premières bénéficiaires de la protection offerte par le système de santé.

En France, des inégalités territoriales d’accès aux soins

Plusieurs mécanismes pourraient être en jeu. En France (classée 13ᵉ sur 36 en termes d’efficience en 2021, selon nos résultats), les inégalités persistantes en matière de santé pourraient en partie découler des inégalités territoriales d’accès aux soins, exacerbées par une raréfaction délibérée de médecins qualifiés (du fait du numerus clausus mis en place dans les années 1990 pour accéder à la deuxième année d’études de médecine), afin de maîtriser les dépenses de santé. Ce problème d’inégalité sociospatiale dans le maillage des soins primaires suggère un mécanisme concret par lequel la tentative de maîtriser les coûts – de manière bien maladroite, en réduisant le nombre de médecins formés – peut aggraver les inégalités de santé.

D’autres pays présentent des dynamiques comparables. Au Chili, par exemple, si la couverture sanitaire universelle a amélioré l’accès aux soins pour tous, la fragmentation persistante du système de santé maintient des différences importantes selon le niveau de revenu. Concrètement, tous les patients n’ont pas accès aux mêmes ressources. Un patient diabétique suivi dans le secteur privé peut, par exemple, obtenir davantage de bandelettes réactives – indispensables pour contrôler quotidiennement sa glycémie – qu’un patient pris en charge dans le système public.

Également en cause : le modèle du « client-payeur » appliqué à la santé

Un autre mécanisme par lequel la maîtrise des dépenses influe sur l’inégalité d’accès aux soins est la mise en place de participations financières des usagers. Initialement perçue comme un moyen de lutter contre les dépenses inutiles (le modèle du « client-payeur » étant censé rationaliser les choix de recours aux soins), cette mesure a exacerbé les inégalités en matière de santé et d’accès aux soins.

Une telle politique de participation financière des usagers accroît nécessairement le risque de traitement inégal, car la capacité à payer ces participations financières est inégalement répartie selon le niveau socioéconomique. Bien que notre étude ne se concentre pas spécifiquement sur la participation financière des usagers, elle vient s’ajouter aux preuves croissantes qui s’opposent à cette pratique dans le système de santé.

Réorienter les priorités

Nos résultats empiriques invitent à repenser les priorités en matière de politique de santé. Dans la plupart des pays de l’OCDE, où les niveaux d’efficience sont déjà élevés, les marges de progrès les plus importantes se situent désormais du côté de l’équité.

Concrètement, cela suppose :

  • de renforcer la couverture sanitaire universelle, sur le modèle d’une assurance maladie publique simplement accessible sur critère de résidence, comme c’est le cas en France ;

  • de réduire le fardeau du financement privé direct (notamment les montants qui restent à la charge des usagers de soins) dans les pays où il demeure élevé ;

  • de mettre en place des politiques actives de lutte contre les inégalités sociales de santé.

Ces orientations ne relèvent pas seulement d’un impératif éthique. Elles constituent aussi une stratégie pragmatique pour améliorer la performance globale des systèmes de santé. De ce point de vue, nos résultats véhiculent un message clair : réduire les inégalités de santé joue comme un levier de l’efficacité, que les systèmes de santé soient à dominante publique ou privée.

Ainsi, loin d’être antagonistes, l’équité et l’efficience peuvent se renforcer mutuellement, à condition de placer l’équité au cœur des politiques de santé.

The Conversation

Mohammad Abu-Zaineh est membre de AHEAD Network (Allied Health, Environment and Development Research Network.

Bruno Ventelou, Marwân-al-Qays Bousmah et Simon Combes ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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23.04.2026 à 16:11

Déléguer nos décisions à l’IA : une menace pour la démocratie ?

Caroline Gans Combe, Associate professor Data, econometrics, ethics, OMNES Education

Avec l’IA, nous déléguons une partie de nos jugements aux machines. Son usage massif prépare-t-il l’effondrement moral de nos démocraties, selon le schéma étudié par la philosophe Hannah Arendt ?
Texte intégral (1941 mots)
Pour la philosophe Hannah Arendt, l’effondrement moral d’une société n’exige pas nécessairement une volonté de faire le mal, elle peut résider dans l’érosion de la capacité de juger. Or, l’utilisation massive de l’IA menace notre capacité de juger. Barbara Niggl Radloff/Munich City Museum, CC BY-NC-SA

À mesure que des systèmes d’intelligence artificielle prennent en charge des décisions autrefois humaines, la question n’est plus seulement ce qu’ils peuvent faire, mais ce que nous cessons de faire nous-mêmes. À bas bruit, c’est notre capacité de jugement qui se transforme, avec des effets potentiels sur la démocratie.


En 1963, observant Adolf Eichmann lors de son procès à Jérusalem, Hannah Arendt formule l’une des intuitions les plus dérangeantes du XXe siècle : cet homme n’était pas un monstre. Il avait simplement cessé de penser. En déléguant son jugement moral à l’appareil bureaucratique, il était devenu capable de participer à un mal radical sans jamais le reconnaître comme tel. Arendt nomme ce phénomène la « banalité du mal » : la catastrophe morale n’exige pas une intention mauvaise – elle exige seulement l’érosion systématique de la capacité à penser par soi-même. Elle identifie une séquence précise : avant l’effondrement politique vient l’effondrement cognitif. Les régimes totalitaires conquièrent d’abord les esprits, en rendant la pensée indépendante structurellement superflue. Soixante ans plus tard, nous construisons quelque chose dont l’architecture philosophique lui aurait été immédiatement familière.

Déléguer le jugement à l’échelle d’une société

L’intelligence artificielle agentique désigne des systèmes capables de percevoir, planifier, décider et agir de manière autonome. Selon le cabinet de conseil Gartner, d’ici 2028, 33 % des logiciels d’entreprise intégreront des agents IA et 15 % des décisions quotidiennes de travail seront prises de façon autonome. Un autre cabinet de conseil, McKinsey souligne que ces architectures introduisent des risques que les cadres de gouvernance existants n’ont jamais été conçus pour gérer, précisément parce qu’elles adaptent leur comportement au contexte plutôt que d’obéir à une logique prédéterminée.

Ce n’est pas de l’automatisation classique : l’IA agentique reconfigure le jugement lui-même. Mais, il s’agit moins d’une disparition du jugement humain que d’un déplacement continu de son objet – sans que l’humain ne puisse toujours en percevoir l’existence. La question n’est donc pas celle de la délégation en soi, mais bien celle de la qualité et de l’irréversibilité de la reconfiguration en cours.

Quand la démocratie délègue ses propres décisions

Les exemples les plus révélateurs sont politiques, et ils sont déjà parmi nous. En effet, l’approche d’Arendt distingue l’action (la capacité à initier quelque chose de véritablement nouveau par l’engagement avec d’autres dans la sphère publique) du simple comportement, prévisible et manipulable. La démocratie n’est pas un mécanisme de traitement des préférences : c’est un espace d’apparition où des individus distincts, capables de pensée indépendante, se réunissent pour créer du sens collectivement. Chaque décision absorbée dans un processus agentique automatisé, chaque moment de délibération remplacé par un résultat algorithmique, représente alors une érosion cumulative de cet espace.

En 2016, des algorithmes de ciblage comportemental – déployés lors des campagnes du Brexit et de l’élection Trump – ont sélectionné et amplifié des contenus émotionnels auprès d’électeurs ciblés. Ce n’était pas de la propagande classique : c’était la technique que décrivait Arendt – non pas persuader, mais submerger, créer une condition dans laquelle la distinction entre fait et fabrication s’effondre sous le volume des stimuli contradictoires. Des systèmes de notation algorithmique ont ensuite évalué la fiabilité citoyenne, prédit la récidive judiciaire (comme COMPAS aux États-Unis, dont les biais raciaux ont été documentés par le média indépendant ProPublica) ou orienté les attributions de logements sociaux aux Pays-Bas et au Royaume-Uni. Dans chacun de ces cas, une décision à forte charge éthique est absorbée dans un processus opaque, soustrait au débat public.

Au-delà de ces exemples spécifiques, ce qui se joue peut être considéré comme systémique : il ne s’agit plus d’orienter un contenu dans un espace de délibération préexistant, mais de transformer progressivement les conditions mêmes dans lesquelles le jugement s’exerce. Lorsque trois ou quatre grands modèles de langage médiatisent une part croissante des interactions informationnelles de milliards d’individus, le risque principal n’est pas qu’ils orientent des réponses – c’est qu’ils harmonisent silencieusement ce qui peut être formulé, reconnu comme question légitime, traité comme argument recevable. Interrogés sur des politiques de redistribution, les modèles dominants tendent à cadrer la réponse dans les termes de l’efficacité économique – non par censure, mais parce que leurs corpus surreprésentent massivement certaines traditions intellectuelles. D’autres registres (justice, dignité, solidarité intergénérationnelle) deviennent moins fluides, progressivement marginalisés sans que personne n’en ait décidé. Quand les mêmes modèles médiatisent des citoyens issus de traditions distinctes, une convergence cognitive s’installe, sans délibération démocratique. Or, c’est exactement ce que les régimes totalitaires visaient (et visent) en priorité, non les opinions, mais l’espace dans lequel des points de vue différents peuvent s’exprimer, se rencontrer et s’affronter.

Le déplacement axiologique : transformer ce qui compte comme valeur

Le danger le plus profond dépasse donc la substitution ponctuelle. En remplaçant de plus en plus systématiquement des décisions humaines, les systèmes IA transforment ce qu’une société reconnaît comme valeur au sens de ce qui mérite d’être considéré et/ou préservé – l’efficacité plutôt que l’équité, l’engagement plutôt que la vérité, la prédictibilité plutôt que la singularité. Ce processus – que je nomme déplacement axiologique – est silencieux, progressif, et opère aussi bien à travers les institutions qu’à travers les pratiques quotidiennes et les dynamiques de marché, y compris là où aucune institution ne l’orchestre. Lorsque des plates-formes algorithmiques déterminent quelles informations sont visibles et quels débats circulent, elles ne filtrent pas un espace public préexistant – elles le reconstituent selon leur propre logique d’optimisation. La pluralité que la démocratie présuppose est menacée par une convergence vers ce que le système détermine comme optimal.

Deux dimensions d’une même transformation

Ce déplacement est peut-être préparé en amont. Des études longitudinales publiées dans JAMA Pediatrics ont observé des corrélations entre usage intensif des réseaux sociaux à l’adolescence et modifications des circuits neuronaux – moindre activation des régions associées au jugement raisonné, hypersensibilité aux rétroactions sociales. Ces résultats appellent à la prudence : ils ne permettent pas de porter des jugements globaux sur des générations entières. Ce qui paraît plus assuré, c’est ce que le philosophe de la culture Byung-Chul Han a mis en lumière : la saturation de l’attention par les flux numériques réduit les espaces de recul critique. L’IA agentique pourrait accentuer cette dynamique en lui donnant une forme institutionnelle. Reconfiguration de l’attention et délégation du jugement ne constituent peut-être pas deux problèmes séparés, mais deux dimensions d’une même transformation dont nous manquons encore du recul pour mesurer toutes les conséquences – et que la gouvernance de l’IA ne peut pas ignorer.

Penser la gouvernance autrement

Arendt n’était pas technophobe. Son projet était constructif : préserver les conditions dans lesquelles la pluralité des points de vue, la spontanéité de l’action et la capacité de jugement singulier – notions au cœur de sa théorie politique – peuvent survivre. Cela exige des cadres de gouvernance intégrant des évaluations d’impact axiologique : analyses systématiques de la façon dont le déploiement agentique transforme non seulement l’efficacité opérationnelle, mais les fondements mêmes de la délibération démocratique. Cela exige de préserver des espaces où la décision est réellement construite par des acteurs capables de pensée indépendante – non comme consultations symboliques, mais comme éléments structurels du processus décisionnel. Cela exige enfin de repenser l’apprentissage du jugement dans un monde où l’IA est omniprésente.

La question « Une IA peut-elle faire cela ? » doit toujours être accompagnée d’une autre, arendtienne dans son exigence : Que nous arrive-t-il, politiquement, quand nous cessons de le faire nous-mêmes ? La vraie réponse n’est pas dans le refus de la délégation, mais dans la définition rigoureuse de ses frontières – quelles décisions ne sont pas délégables, ou sous quelle modalité la délégation peut rester compatible avec la vitalité démocratique.

Hannah Arendt a passé sa vie à comprendre comment des sociétés civilisées pouvaient produire les conditions de leur propre effondrement moral. Sa réponse était d’une simplicité dérangeante : non par un échec dramatique, mais par l’abdication silencieuse, cumulative, banale de la responsabilité de penser. Nous vivons peut-être les prémices d’un nouvel effondrement, mais nous pouvons nous en prémunir avant que les systèmes auxquels nous déléguons notre jugement ne finissent par façonner, à notre place, ce que nous sommes.

The Conversation

Caroline Gans Combe a reçu des financements de l'Union européenne dans le cadre des projets Deform et ProRes.

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23.04.2026 à 16:11

Comment le QI est devenu l’obsession de l’Amérique

Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Depuis plus d’un siècle, les États-Unis entretiennent une relation obsessionnelle avec le quotient intellectuel.
Texte intégral (3186 mots)
Les États-Unis sont-ils obsédés par le quotient intellectuel ?

Ce qui avait été conçu comme un outil pédagogique par Alfred Binet et Théodore Simon en France a été importé par le psychologue Henry Goddard aux États-Unis au début du XXᵉ siècle et s’est rapidement transformé en un instrument de tri social dans ce pays. Aujourd’hui, des start-up californiennes proposent aux parents fortunés de classer leurs embryons selon leur quotient intellectuel (QI) potentiel, tandis que Donald Trump en fait une arme rhétorique contre ses adversaires.


L’obsession des Américains pour le quotient intellectuel (QI) remonte aux thèses eugénistes du début du XXᵉ siècle et perdure encore aujourd’hui. Elle se manifeste tantôt par des actes, tantôt par des paroles. Dans les deux cas, les conséquences ouvrent la voie, comme par le passé, à des pratiques racistes et eugénistes.

L’importation, la traduction et l’adaptation du test Binet-Simon par Henry Goddard

Le test de mesure de l’intelligence conçu en 1905 par Alfred Binet et Théodore Simon, puis révisé en 1908 et 1911 et communément appelé « test de QI » plus tard, était initialement destiné à permettre aux enfants en difficulté scolaire de rattraper leur retard. Importé aux États-Unis en 1908 par le psychologue Henri Goddard suite à son voyage en Europe, il fut très vite détourné de ses fonctions initiales après avoir été traduit et adapté avec un certain manque de rigueur sur le continent américain.

Goddard, qui était à la fois un fervent eugéniste et directeur de la Vineland Training School – une école pour les enfants atteints de handicaps physiques et mentaux – dans le New Jersey, a été l’un des chefs de file de ce détournement. Il traduisit et adapta la version de 1908 qu’il expérimenta sur des enfants à partir de 1911. Goddard les divisa en trois catégories et les qualifia selon leur degré de déficience en :

D’après Goddard, les « faibles d’esprit » représentaient le plus grand risque pour la société car ils pouvaient se « reproduire facilement ». Il pensait aussi – du moins pendant un certain temps – que ces derniers étaient surreprésentés parmi les criminels, les prostituées, et les alcooliques.

En 1913, Goddard participa à l’évaluation systématique des immigrés au centre d’accueil d’Ellis Island via le test de QI, traduit et adapté, en dépit des facteurs socioculturels et linguistiques. Les immigrés jugés « faibles d’esprit » étaient renvoyés dans leur pays d’origine.

Le test de QI selon Henry Goddard. Research Gate

Le test de QI avait de plus servi à justifier les stérilisations forcées à la suite de l’arrêt Carrie Buck v. Bell, rendu par la Cour suprême le 2 mai 1927. La Cour autorisa la stérilisation contrainte d’une jeune femme, Carrie Buck, internée à tort après avoir été violée, au faux motif de promiscuité et d’un prétendu « faible QI héréditaire ». Sa mère, sa fille et elle avaient toutes trois été qualifiées de « faibles d’esprit » à l’issue d’un test de QI. Dans sa conclusion, le juge Oliver Holmes déclara :

« Il vaut mieux pour le monde entier qu’au lieu d’attendre d’exécuter les descendants dégénérés pour crime, ou de les laisser mourir de faim pour leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez fort pour couvrir la section des trompes de Fallope […]. Trois générations d’imbéciles, c’est assez ! »

Par ailleurs, l’étiquette « faible d’esprit » accolée aux criminels, aux prostituées, aux alcooliques, aux pauvres et aux Noirs renforça les politiques de stérilisation eugénique. Sous l’impulsion de cet arrêt, une trentaine d’États américains promulguèrent des lois autorisant la stérilisation forcée de ces catégories de population. Entre 1900 et 1970, plus de 60 000 personnes considérées comme « faibles d’esprit » furent stérilisées de force.

La banque de sperme de R. K. Graham réservée aux Prix Nobel

Robert Klark Graham (1906-1997), l’homme d’affaires qui a fait fortune grâce à la création de verres de lunettes incassables, était aussi connu pour sa « banque de sperme de génies ». Cet ardent défenseur de l’eugénisme soutient dans son ouvrage Future of Man (1970) et la théorie de la dégénérescence que pour enrayer la dégradation de l’espèce humaine, il faudrait limiter la reproduction des individus « moins intelligents » et favoriser celle des « plus intelligents ».

Au début des années 1980, Graham passa de la théorie à la création d’une banque de sperme élitiste gratuite : la Repository Germinal Choice en Californie. Son objectif : aider des femmes « intelligentes » à donner naissance à de futurs petits génies afin de « sauver l’humanité ». Seuls des donneurs blancs répondant à des critères exigeants étaient autorisés à faire don de leurs gamètes.

À l’origine, Graham ne recherchait que des donneurs parmi les lauréats du prix Nobel. Le co-inventeur du transistor, William Bradford Shockley (1910 -1989), lauréat du prix Nobel de physique en 1956 et partisan de l’eugénisme, en faisait partie, ainsi que deux autres lauréats anonymes. Toutefois, la rareté des donneurs Prix Nobel et la faible viabilité de leur semence, en raison de leur âge, contraignirent Graham à assouplir ses critères de sélection. Il exigea néanmoins un QI d’au moins 130 points pour les autres donneurs. Plus de 200 enfants sont nés de cette banque fermée en 1999, deux ans après la mort de Graham. Tous ne sont toutefois pas devenus des génies.

Quand Jeffrey Epstein prévoyait d’être le géniteur d’une vingtaine d’enfants de « super races »

Jeffrey Epstein, le pédocriminel retrouvé mort dans sa cellule en août 2019 avant son procès pour crimes sexuels, était lui aussi un défenseur de l’eugénisme, d’après une enquête du New York Times publiée la même année. Persuadé sans doute d’avoir un ADN génétiquement supérieur, il envisageait de transformer son ranch au Nouveau-Mexique en un centre de procréation où une vingtaine de femmes, sélectionnées sur des critères académiques et de beauté, seraient inséminées avec ses propres gamètes. Ce projet n’est pas sans rappeler la Repository Germinal Choice de Graham ou, à plus grande échelle, le programme Lebensborn – la fabrique d’enfants « aryens » (grands, blonds aux yeux bleus) sous le régime nazi – dans la mesure où Epstein fantasmait sur les femmes « aux yeux bleus », un signe d’intelligence selon lui.

Différents médias (le Figaro, The Guardian, The Telegrapgh, Mother Jones…), après consultation des Epstein files publiés par la justice américaine le 30 janvier 2026, ont confirmé l’obsession d’Epstein pour l’eugénisme, et ont rapporté sa fascination pour les « bébés sur mesure », le transhumanisme et le QI.

Notons qu’Epstein avait en outre financé la recherche en génétique à travers d’importantes donations à plusieurs institutions scientifiques, notamment :

  • 6.5 millions de dollars (5.5 millions d’euros) à Harvard pour la création d’un programme de « dynamique évolutive » en 2003 ;

  • 20 000 dollars (17 000 euros) au Worldwide Transhumanist Association (renommée Humanity Plus) en 2011 ;

  • 850 000 dollars (725 200 euros) au laboratoire du Massachusetts of Technology (MIT) entre 2002 à 2017.

Le QI, arme rhétorique de Donald Trump

Donald Trump a quant à lui pour habitude de dénigrer et de remettre en cause le QI de ses opposants politiques ou de quiconque se trouve en désaccord avec lui. En septembre 2025 il a par exemple qualifié sa détractrice Jasmine Crockett, représentante démocrate du Texas au Congrès, de personne à « très faible QI ».

En juin de la même année, à la suite d’un différend économique, il s’en prit ouvertement à Jerome Powell, l’actuel président de la Fed – qu’il avait lui-même nommé durant son premier mandat – en le qualifiant de « personne moyennement douée mentalement », à « faible QI » et de « très stupide ».


À lire aussi : Yes, calling someone ‘mentally disabled’ causes real harm


Fidèle à sa rhétorique de dénigrement utilisée comme posture défensive, il qualifia l’ex-colistier de Kamala Harris, Tom Walz, de « total moron » (vulgairement « vrai crétin » en français) lors de sa deuxième campagne présidentielle et affirma au sujet de son ancienne rivale démocrate :

« Kamala Harris possède un faible QI et ne peut pas rivaliser avec les dirigeants des autres pays. »

Ses prédécesseurs subirent le même sort. En 2020, il déclara dans un tweet au sujet de Joe Biden :

« Il va falloir vous y habituer, encore un autre individu à faible QI ! »

Il remit également en cause les études de Barack Obama aux universités de Columbia et de Harvard.

Rappelons que si Trump s’acharne systématiquement à rabaisser ceux qui lui résistent, c’est aussi – et surtout – pour redorer son image et se valoriser lui-même. Lors de son différend avec Powell en juin 2025, il affirma :

« Peut-être que je devrais aller à la Fed. Est-ce que je suis autorisé à me désigner moi-même ? »

En 2018, il s’était aussi autoproclamé « un génie très stable » malgré l’absence de toute preuve à ce jour. Une affirmation peu étonnante lorsque l’on sait qu’en 2015, il avait menacé de poursuivre en justice les universités où il avait étudié si elles révélaient ses notes.

Enfin, l’obsession de Trump pour le QI s’enracine vraisemblablement dans son adhésion aux thèses eugénistes du siècle dernier : ses discours sont parsemés de références aux « bons gènes » (les siens, ceux de sa famille et des Américains blancs) et de « mauvais gènes » (ceux des immigrés illégaux qu’il qualifie tantôt de « criminels », tantôt de « monstres » et tantôt de personnes qui « empoisonnent le sang » du pays).


À lire aussi : Les mots de Trump : les ressorts d’une rhétorique efficace


Perspectives : une obsession jusqu’au tri des embryons en fonction de leur futur QI

Une étude de 2023 révèle que 28 % des Américains se disent favorables à la modification génétique de leur bébé pour maximiser ses chances d’intégrer les meilleures universités par la suite. À l’inverse, 38 % envisageraient de sélectionner des embryons selon leur QI dans le cadre de leur projet parental.

Certaines start-up américaines, telles que Heliospect Genomics et Nucleus Genomics, affirment déjà être en mesure de trier les embryons en fonction de leur QI potentiel, bien qu’il s’agisse d’une spéculation pour de nombreux scientifiques. Elles proposent à une clientèle fortunée la possibilité de classer les embryons conçus par fécondation in vitro selon leur QI potentiel grâce à une méthode de dépistage génétique. Les futurs parents peuvent ensuite choisir d’implanter le « meilleur » embryon selon différents critères, dont le QI, dans l’utérus de la femme.

Cette idéologie de la reproduction des « plus intelligents » est soutenue outre-Atlantique par Elon Musk, certains mouvements comme la Pronantalist Foundation ainsi que par les géants de la Tech de la Silicon Valley.

En analysant l’obsession des Américains pour le QI nous ne pouvons écarter le risque d’un eugénisme plus moderne, plus soft mais aux conséquences tout aussi lourdes : la normalisation de l’idée qu’il existerait des êtres génétiquement « supérieurs » et les dérives eugénistes que cette conviction pourrait encore engendrer…

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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23.04.2026 à 12:06

Comment une population de tortues est en train de s’autodétruire sur une île macédonienne

Xavier Bonnet, Directeur de Recherche CNRS à l'UMR 7372 en biologie et écologie des reptiles, Centre d'Etudes Biologiques de Chizé; La Rochelle Université

La brutalité des tortues mâles épuisent les femelles et les poussent régulièrement du haut des falaises. De ce fait, on compte aujourd’hui 100 mâles pour une seule femelle capable de pondre.
Texte intégral (3179 mots)
L’île de Golem Grad, en Macédoine du Nord, grouille de tortues d’Hermann. Pourtant, les prévisions estiment que la dernière femelle de l’île pourrait s’éteindre en 2083. Fourni par l'auteur

Sur l’île protégée de Golem Grad, en Macédoine du Nord, les tortues d’Hermann sont en train de s’autodétruire. En cause : la brutalité des mâles, qui épuisent les femelles et les poussent régulièrement du haut des falaises. De ce fait, on compte aujourd’hui cent mâles pour une seule femelle capable de pondre. Cette situation est l’unique exemple de suicide démographique à l’état sauvage connu à ce jour.


Les populations animales de grande taille qui vivent dans des environnements favorables, stables et protégés n’ont aucune raison de s’éteindre. À moins qu’une catastrophe, telle qu’un incendie dévastateur, la destruction de leur habitat ou une surexploitation, n’anéantisse tous les individus ou affaiblisse la population, la rendant vulnérable aux maladies et à d’autres perturbations et aléas.

À l’abri des falaises escarpées qui bordent l’île de Golem Grad, sur le lac Prespa, en Macédoine du Nord, les tortues d’Hermann orientales (Testudo hermanni boettgeri) grouillent sur le plateau boisé. Elles se prélassent au soleil le matin, pâturent dans les prairies et se reposent, se courtisent ou s’accouplent en poussant de petits cris aigus. De prime abord, rien ne semble mettre en danger cette population.

Les falaises de Golem Grad
Golem Grad, île de 18 hectares, abrite un lac perché à 850 mètres d’altitude et, sur son plateau, une forêt de genévriers grecs qui atteignent facilement 10 mètres de haut ainsi que de nombreux reptiles, serpents, lézards et oiseaux. Les falaises abruptes sont particulièrement dangereuses pour les tortues femelles lorsqu’elles sont harcelées par les comportements sexuels violents des mâles. Fourni par l'auteur

Comme pour d’autres espèces à longue durée de vie, un taux de survie élevé des adultes est essentiel au maintien des populations. Sur Golem Grad, les adultes n’ont pas de prédateurs, car ni les sangliers, les chiens, les rats ou les humains ne vivent sur cette île strictement protégée. Le climat méditerranéen d’altitude est également clément pour les reptiles.

Tous ces facteurs expliquent probablement l’extraordinaire densité de population d’environ 50 individus par hectare, la plus élevée connue pour les tortues. C’est d’ailleurs la facilité d’observation des tortues qui est à l’origine du suivi de terrain mis en place depuis 2008, fruit d’une collaboration scientifique fructueuse entre la Macédoine du Nord, la Serbie et la France. Ce programme de suivi à long terme a reçu le label SEE-Life du CNRS en 2023.

Mais les apparences sont trompeuses : cette population est dans un état critique. Les nombreuses données démographiques, comportementales, physiologiques et expérimentales recueillies pendant près de vingt ans montrent que, bien que très active sur le plan sexuel et reproducteur, cette population est en train de se suicider !

Le suicide démographique

Le suicide démographique est un processus théorique, étrange et contre-intuitif. Les conditions de son existence sont particulières. Pour une espèce donnée, il faut imaginer une population à forte densité où les accouplements violents menacent la survie des femelles. Cela conduirait progressivement à un déséquilibre du sex-ratio (proportion de mâles et de femelles dans une population), un excès de mâles, aggravant la pression sur des femelles toujours moins nombreuses et toujours plus harcelées, ce qui finirait par déclencher un cercle vicieux menant à la disparition des femelles et, à terme, à l’extinction.

Les systèmes d’accouplement coercitifs et violents sont courants dans la nature. Généralement, les mâles harcèlent les femelles jusqu’à obtenir l’accouplement, les blessant parfois. Dans certains cas, ces comportements peuvent entraîner la mort des femelles, comme chez les éléphants de mer, les moutons sauvages, les écureuils gris, les loutres, les cerfs, les grenouilles rousses, les drosophiles, les humains… Toutefois, de telles issues fatales ne profitent pas aux mâles qui n’auront pas de descendance si la femelle meurt lors de l’accouplement. Ces comportements sont ainsi mal adaptatifs et restent marginaux.

Différents mécanismes de régulation bloquent également l’émergence d’un cercle vicieux ou vortex d’extinction. Les femelles peuvent déployer un large éventail de stratégies d’évitement et de défense, telles que se cacher, rechercher la protection d’un mâle dominant ou former des alliances.

Par ailleurs, les mâles les plus violents produisent en général moins de descendants que ceux qui épargnent les femelles, leurs traits comportementaux ont donc moins de chance de persister au cours du temps. En outre, lorsqu’ils sont en surdensité, les mâles ont tendance à immigrer, ce qui relâche la pression sur les femelles. Ainsi, les conflits entre les sexes dans les systèmes d’accouplement coercitifs sont résolus par des équilibres efficaces, sans escalade.

Cependant, de rares expériences impliquant des animaux étudiés en captivité ont montré que les mâles peuvent avoir un fort impact négatif sur les populations lorsque le sex-ratio et la densité de population sont artificiellement biaisés et augmentés. Chez une crevette japonaise, l’excès de mâles réduit la fécondité des femelles tout comme les occasions de s’accoupler. Chez le lézard vivipare, les mâles en surnombre deviennent agressifs ce qui diminue la fécondité comme la survie des femelles.

Dans les conditions naturelles, la réalité écologique, comportementale et évolutive des populations est plus complexe : les femelles peuvent s’enfuir, par exemple, et il n’y a aucune raison pour que le sex-ratio et la densité de population atteignent des extrêmes.

Aucun suicide démographique n’avait jusque-là été observé dans la nature. Les tortues de Golem Grad, qui scient la branche sur laquelle elles se tiennent, apportent ainsi le premier exemple qui défie la règle : les mâles sont en train d’éliminer les femelles !

Qu’est-ce qui dérègle la population de Golem Grad ?

Quelques éléments sur les comportements sexuels et une comparaison avec une population témoin sont utiles pour comprendre ce qui se passe à Golem Grad.

Chez les tortues terrestres, le système d’accouplement est coercitif : les mâles poursuivent les femelles, les cognent, les mordent parfois jusqu’au sang et, en ce qui concerne les tortues d’Hermann orientales, les piquent au niveau du cloaque avec leur longue queue pointue jusqu’à ce qu’elles capitulent.

Pour arriver à monter sur la femelle, le mâle insiste longtemps en la poursuivant, lui mordant les pattes et la cognant, jusqu’à ce qu’elle capitule
Pour arriver à monter sur la femelle, le mâle insiste longtemps en la poursuivant, lui mordant les pattes et la cognant, jusqu’à ce qu’elle capitule. Fourni par l'auteur

Comme les tortues d’Hermann abondent en Macédoine du Nord, nous avons donc pu étudier une autre population très dense située sur les bords du lac à 4 kilomètres de l’île. Génétiquement très proche de celle de Golem Grad, elle vit dans un environnement protégé et sans falaise. Les femelles sont grandes, lourdes (beaucoup pèsent entre 2,5 kg et 2,9 kg) et très fécondes comme le montrent les radiographies. Un peu plus nombreuses que les mâles, elles résistent efficacement à leurs assauts intermittents. Aucun problème démographique n’y a été détecté, les projections démographiques suggèrent un accroissement de la population.

Avec l’extrémité cornée de leur queue, les mâles utilisent piquent le cloaque des femelles, et finissent régulièrement par les blesser sur Golem Grad
Avec l’extrémité cornée de leur queue, les mâles utilisent piquent le cloaque des femelles et finissent régulièrement par les blesser (Golem Grad). Fourni par l'auteur

Mais à Golem Grad, la situation est bien différente. Sur le plateau, plus de 700 mâles adultes patrouillent à la recherche de la quarantaine de femelles adultes. Par ailleurs, si les conditions physiologiques et environnementales ne sont pas adéquates, une femelle tortue d’Hermann peut très bien ne pas pondre d’œufs après un accouplement. Si elles sont, par exemple, trop maigres et trop stressées, les femelles n’arrivent à accumuler de réserves dans les follicules ovariens et les œufs ne se développent pas.

Il y a donc en réalité plus de 100 mâles par femelle capable de pondre. Pourtant, l’étude des nouveau-nés et des juvéniles montre que le sex-ratio n’est pas biaisé à la naissance. Les mâles en surnombre agissent souvent en meute de trois à huit. Ils harcèlent les femelles à longueur de journée, les blessent et se couchent à côté d’elles le soir, prêts à recommencer le lendemain. Les femelles n’ont pas beaucoup de répit ni assez de temps pour s’alimenter. Elles sont maigres (très peu dépassent 1,6 kg, le maximum étant 1,75 kg) et produisent, quand elles le font, deux fois moins d’œufs que celles de la population témoin.

Ne pouvant fuir, elles sont régulièrement acculées sur le bord des falaises, les mâles insistants les poussent dans le vide. Un GPS avec un accéléromètre installé sur une femelle a ainsi enregistré sa chute de plus de 20 mètres,le 18 juillet 2023 ; elle est morte brisée en deux avec ses trois œufs.

Une carapace de tortue fendue en deux
Cette femelle vivait sur le plateau, elle a été victime d’une chute de plus 20 mètres. Elle a probablement été poussée par des mâles insistants. Les femelles de moins en moins nombreuses sont de plus en plus harcelées, ce qui met en place un cercle vicieux ou « suicide démographique » (terme à ne pas confondre avec les dérives complotistes portées par l’extrême droite). Fourni par l'auteur

Depuis le début de l’étude, nous identifions toutes les tortues retrouvées mortes sur le terrain où les carapaces se conservent longtemps. Parmi les femelles décédées, 22 % ont fait une chute mortelle, cette proportion est de 7 % chez les mâles.

Avec des collègues britanniques, nous avons également mis au point une horloge épigénétique, mesurant l’âge des individus grâce à une prise de sang. Les plus vieux mâles ont plus de 60 ans, la plus vieille femelle 35 ans. Ces résultats sont cohérents avec les analyses morphologiques, de croissance et démographiques. Le taux de survie est anormalement bas chez les femelles, et ce problème est causé par la brutalité des mâles.

Le vortex d’extinction

Au fil du temps, la baisse du nombre des femelles adultes et de leur fécondité freine le recrutement. Nous avons ainsi pu identifer sur le terrain 45 femelles adultes en 2009, puis 37 en 2010, 20 en 2024 et seulement 15 en 2025.

Or, il faut environ quinze ans à une femelle pour atteindre l’âge adulte. Frustrés par le manque de partenaires sexuels, les mâles s’accouplent donc avec d’autres mâles, des cadavres, des pierres et des femelles immatures. Ils impactent ainsi précocement leur survie et aggravent le problème démographique. Il est possible de modéliser le fonctionnement de la population en intégrant les paramètres ci-dessus. Il est aussi possible de faire des prédictions.

La dernière femelle pourrait mourir en 2083, les mâles persisteront des décennies, car ces tortues peuvent vivre plus de quatre-vingts ans, puis finiront par mourir à leur tour. Il s’agit d’une prédiction, peut-être que la population actuellement au bord de l’extinction va se redresser, même si nous ne voyons pas comment. Si le rythme de vie très lent des tortues nous a offert la chance d’observer un vortex d’extinction dans la nature, et donc de vérifier une théorie étrange, c’est surtout le suivi de terrain intensif qui nous a apporté les données et l’inspiration.

The Conversation

Xavier Bonnet a bénéficié du soutien de SEE-Life CNRS.

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23.04.2026 à 10:30

Pourquoi travaillons-nous ? Dominique Meda est dans La Grande Conversation

Christophe Bys, Chef de rubrique Economie+Entreprise, The Conversation

Julien Talbot, Responsable de la stratégie digitale, The Conversation

Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Pourquoi le travail continue-t-il d’occuper une place aussi centrale dans nos vies, alors même qu’il est souvent associé à la fatigue, à la frustration ou à la souffrance ?
Lire + (302 mots)
La Grande Conversation recevait Dominique Méda, sociologue du travail et professeur à l'Université Paris Dauphine.

Pourquoi travaillons-nous ? Cette Grande Conversation (l'émission mensuelle de The Conversation et CanalChat en partenariat avec l'Académie des sciences) avec la sociologue Dominique Méda, professeure à l’Université Paris Dauphine, revient sur les multiples fonctions du travail : source de revenu, mais aussi d’identité, de reconnaissance sociale, de structuration du temps et de sens.


Pourquoi le travail continue-t-il d’occuper une place aussi centrale dans nos vies, alors même qu’il est souvent associé à la fatigue, à la frustration ou à la souffrance ? C’est le paradoxe qu’explore Dominique Méda dans son livre _Le travail. Pourquoi travaillons-nous ?_, en revenant sur ce que le travail nous apporte au-delà du revenu : une identité, une reconnaissance, une place dans la société, mais aussi une manière de structurer le temps et de donner sens à l’existence.

Mais de quel travail parle-t-on exactement ? Pourquoi certaines activités choisies librement nous permettent-elles de nous épanouir, quand des tâches proches deviennent pénibles dès lors qu’elles s’exercent sous contrainte ? Pourquoi les métiers les plus utiles restent-ils souvent les moins reconnus ? Et comment repenser le travail à l’heure où les jeunes s’en détournent, où les conditions se dégradent et où les frontières entre activité, emploi, engagement et soin deviennent plus floues ?

The Conversation
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22.04.2026 à 16:05

Le 28 rue d’Astorg à Paris… l’autre adresse de l’influence du patronat français ?

Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL

Discrète, l’Afep l’est assurément. Cela ne veut pas dire qu’elle est moins influente. Cette organisation patronale a développé une stratégie de lobbyisme.
Texte intégral (3063 mots)

Moins connue du grand public que le Medef, l’Association française des entreprises privées, ou Afep, est-elle moins influente ? Cette discrète organisation exerce pourtant un travail de lobbyisme. Alors que s’approche la prochaine élection présidentielle, quel rôle jouera-t-elle ?


Après une absence totale de présence en ligne, l’Association française des entreprises privées (Afep), est désormais sélectionnée par les algorithmes comme prioritaire, par rapport aux deux autres associations partageant le même acronyme• : l’Association française des enfants précoces ou l’Association française d’économie politique.

Elle reste pourtant toujours aussi discrète que méconnue. Il suffit de prononcer ce sigle auprès d’amis ou de collègues pour constater la très faible connaissance de cette organisation qui ne suscite que peu d’articles dans la presse. Son siège se trouve dans le VIIIᵉ arrondissement de Paris, et aucun manifestant n’est jamais venu y battre le pavé.

Et cependant, il s’agit bien là d’un archétype à partir duquel on pourrait décliner un ensemble de notions de science politique, et de questions politiques intéressées, autour des problématiques de « l’influence », de la « pression », des « groupes de veto », voire, de manière plus caricaturale, de l’emprise du « grand capital » sur le pouvoir politique).


À lire aussi : Les tentations droitières des patrons français ?


Un couple méconnu

Pour comprendre l’Afep, il faut d’abord comprendre le couple qu'elle forme avec le Medef, le Mouvement des entreprises de France. L’Afep a été créée en 1982 par Ambroise Roux, alors ex-président directeur général de la Compagnie générale des eaux, ancien président omnipotent de la commission économique du Conseil national du patronat français (CNPF, devenu Medef en 1998) et réputé « parrain du capitalisme français ». En créant l’Afep, il refonde l’Association des grandes entreprises françaises faisant appel à l’épargne (Agref), créée en 1969. Les nationalisations de 1982 avaient clairsemé les rangs de l’association, et les oppositions entre le nouveau président du CNPF Yvon Gattaz et Ambroise Roux expliquent cette refondation qui compte alors 36 affiliés.

« Il s’agit de proposer aux pouvoirs publics des études touchant aux problèmes des entreprises, démontrant la nécessité d’importantes réformes, et qui, ayant analysé cette conclusion, la transformerait en un document comprenant un exposé des motifs, le texte de loi et un certain nombre de décrets d’application », aurait-il déclaré alors selon sa biographe.

L’Afep n’est pas une organisation patronale représentative, comme le CNPF puis le Medef. N’étant pas un partenaire social, l’Afep ne négocie pas. En outre, ce ne sont pas des fédérations ou des unions territoriales qui y adhérent, comme dans la principale confédération patronale, mais des entreprises individuelles.

Un club sélectif

Elle est décrite par ses membres comme un club cooptatif « plus select que Le Siècle » ou, par l’Humanité du 16 février 2026 comme « le bureau politique du capitalisme français ». Une business roundtable à la française.

N’y entre pas qui veut, et le nombre des cooptés est actuellement de 117, dont une bonne trentaine de très grandes entreprises familiales, ce qui peut aussi expliquer l’engagement très fort sur certaines questions fiscales patrimoniales les concernant.

Certaines entreprises multinationales y restent, même si leur chiffre d’affaires réalisé en France est minoritaire, quand d’autres préfèrent ne pas en être, considérant l’Afep comme trop hexagonale (Essilor). Elle affiche une part du produit intérieur brut (PIB) marchand français de 13• % et déclare salarier 2,1 millions de personnes en France, selon son rapport annuel.

Sept présidents et une présidente

Elle a eu huit président·es, désigné·es par consensus, depuis sa création• : souvent, au XXᵉ siècle, des « •patrons d’État• ».

Patricia Barbizet est la première présidente. Sortante et bien que contestée car jugée peu audible, elle devrait voir son mandat reconduit en mai 2026, mais pour un an seulement. En attendant la recherche d’une personnalité apte à gérer la conjoncture post-élection présidentielle…

Le titre est recherché pour un grand patron, de la même façon que la présidence de l’Institut de l’entreprise ou de l’Institut Montaigne, le Medef étant peu attractif pour un grand patron qui s’y ennuie. Seuls deux grands patrons siègent en effet en 2026 au conseil exécutif du Medef. Ainsi, Michel Pébereau exposait les raisons de son refus :

« Ma ligne directrice a toujours été d’éviter de représenter officiellement une organisation patronale, parce que je tiens à ma liberté de parole sur tous les sujets qui concernent la vie de la cité. » (Entretien avec Michel Offerlé.)

Transactions délicates

La cooptation du président donne lieu à des transactions délicates entre équilibre économique et anticipation politique. L’Afep garde par ailleurs un droit de regard sur l’élection du président du Medef et aussi un droit d’évocation sur tout ce qui peut concerner « la cause patronale », vis-à-vis du Medef qu’elle peut cornaquer, si besoin, par le canal des grandes fédérations et des grandes entreprises.

Il s’agit donc d’un club coopté, où la cotisation est élevée, 70 000 euros. Avec un budget de 9,3 millions d’euros, cela permet de salarier 17 personnes dont 8 femmes, directeurs et directrices réputé·es très pointu·es dans les domaines fiscal, environnemental et juridique, souvent recrutés par la revolving door (ces chiffres m’ont été communiqués par l’Afep par courriel. L’Afep, par ailleurs, ne souhaite pas informer sur le montant des cotisations. Le rapport financier n’est pas communicable. Les salariés sont au total 27 en incluant « l’équipe d’assistantes et des services généraux »).

Cette expertise « maison » est adossée à une autre expertise qui est fournie gratuitement par les grandes entreprises qui y délèguent, pour des travaux de commissions, plus d’un millier de leurs cadres supérieurs. Le budget de 9,3 millions devrait donc être considérablement réévalué en fonction de cette expertise mise à disposition par les entreprises.

Maîtriser l’agenda

Cette organisation agit à plusieurs niveaux dans la construction des problèmes publics qui peuvent impacter directement ou indirectement sa « raison d’être » : il s’agit de mettre à l’agenda des mesures et de les cadrer, d’éviter la mise à l’ordre du jour de celles qu’elle juge néfastes, ou même de s’approprier un problème qui ne deviendra pas public. L’échelle bruxelloise (Commission européenne, ndlr) peut aussi être importante, en agissant, comme tous les lobbies, ou en contournant, ici aussi, par le haut (accès direct à des commissaires) et par le bas (cocktail avec des assistants parlementaires). Ses activités les plus visibles sont recensées sur son site (avec des dirigeants de la DGFIP ou du Trésor, de l’Autorité des marchés financiers ou AMF, de la Commission nationale de l’informatique et des libertés ou CNIL, de la direction générale de la Commission de Bruxelles, du Conseil international des normes de durabilité ou ISSB, ou bien encore des représentants des gouvernements hongrois ou polonais lors de leur présidence de l’UE [rapport 2024]). Si l’Afep exerce une influence, elle intervient rarement publiquement dans le débat public.

En 2001, le président du Medef d’alors, Ernest-Antoine Seillière, se voit rappelé à l’ordre. Il est admonesté pour avoir appelé à la cessation du prélèvement des cotisations des retraites complémentaires.

Des modes d’actions différents de ceux du Medef

Fondamentalement, les dirigeants de l’Afep ne partagent ni les formes de l’action de celui qui était parfois surnommé le « •Baron• », ni certaines de ses orientations, ni la confiance dans le bilan du chantier de la refondation sociale. Son projet d’intégrer l’Afep dans le Medef n’avait pas eu de suites. De façon inhabituelle, un « Appel de 56 patrons », du 24 octobre 2001, contre la loi de modernisation sociale visait aussi le Medef.

À l’inverse, le 9 octobre 2012, elle signe là aussi de manière très inhabituelle un communiqué commun avec le Medef, la Confédération des petites et moyennes entreprises (CGPME) et d’autres organisations pour intervenir dans le conflit entre le gouvernement et le mouvement dit des « pigeons ».

Le choix de la « •quiet politics• »

L’Afep préfère un lobbyisme tranquille qui se traduit par le choix de la quiet politics, ou de « menaces ouatées » (stealth politics).

« C’est assez dépolitisé… d’être presque être un partenaire technique au sens de l’élaboration du corpus législatif et réglementaire, et pas du tout sur le débat d’idées, et même peu sur l’argumentaire fort (…) on ne fait pas de grands développements, de grands argumentaires, de grands discours, et pas de communication à la presse, on est dans l’idée qu’il ne faut pas exister médiatiquement et donc, en revanche, on essaie de développer quelque chose qui est une compétence technique, (…) c’est central la compétitivité comparée de l’économie française… on va aller à la solution, elle est là, c’est propre, c’est bien et, du coup, ça va progressivement créer une réputation d’organisation qui est assez agréable pour les pouvoirs public » (un ancien permanent de l’Afep in Offerlé 2013).

Elle a été peu présente dans les vifs débats idéologiques sur l’avenir du capitalisme après 2008, où les instituts Montaigne et de l’entreprise ont rivalisé d’analyses et de promesses sur la régénération du capitalisme.

« On agit avec des argumentaires chiffrés et par la culture des “tricolonnes” : texte du gouvernement / nos commentaires / nos amendements » (Entretien Michel Offerlé avec un ancien président de l’Afep en 2010.)

La période plus médiatique de Maurice Lévy, président de 2010 à 2012, publicitaire, a été dépassée. Et sans être la grande muette qu’elle avait été auparavant, l’Afep est redevenue discrète et plus abstinente ; sacrifiant cependant à l’air du temps, par quelques interventions publiques, tels les Top AFEP et Top Jeunes qui se déroulent annuellement au Conseil économique, sociale et environnemental.

On ne quémande pas

Le cœur du métier de l’Afep, c’est l’influence, non la pression « vulgaire », mais la capacité à se rendre souvent indispensable eu égard à sa réputation – incontournable ? – de maîtrise des dossiers bons pour l’entreprise et bons pour la France. Contrairement à beaucoup de groupes d’intérêts, l’Afep ne quémande pas, mais elle est consultée et on la sollicite.

Elle distille, instille, fournit du prêt-à-penser ou plutôt du prêt-à-légiférer ou, mieux, du prêt-à-réglementer (car la réglementation de niche peut être particulièrement importante). Des réunions périodiques entre secrétaires généraux des grandes entreprises, des déjeuners de travail ou des dîners avec des politiques, et une présence requise des grands patrons en personne aux réunions du CA de l’Afep : on convoque, on auditionne ou on informe et l’on instruit ses interlocuteurs sélectionnés.

C’est ainsi que l’Afep promeut le plus souvent l’autorégulation, comme, par exemple, en matière de gouvernement des entreprises. Elle est, avec le Medef, le dépositaire du code de gouvernement d’entreprise des sociétés cotées, qui n’est pas simplement un outil de gestion.

C’est devenu un moyen pour les grandes entreprises de définir la finalité de l’entreprise. Par exemple, la révision de 2018 a anticipé, à la marge la loi Pacte, en intégrant le fait que son conseil d’administration « •s’attache à promouvoir la création de valeur par l’entreprise à long terme en considérant les enjeux sociaux et environnementaux de ses activités• ». Il peut donner lieu à des applications surprenantes

Une prise de parole plus publicisée

La crise du Covid a été toutefois l’occasion pour l’Afep et ses membres de plaider plus ouvertement, pour un allégement des normes environnementales. La période récente, post-macronisme de 2017 triomphant dans le pro-business, et post-dissolution, a perturbé le savant équilibre antérieur. Elle sort de son habituelle réserve et publie un communiqué après la dissolution, le 17 juin 2024.

BFM, 2026.

Et l’Afep s’est davantage montrée ces derniers mois. Elle intervient dans le débat fiscal par une conférence de presse pour présenter « La contribution économique et sociale des grandes entreprises françaises à l’économie nationale en 2024 ». Début 2026, un proche de l’Afep revient sur la question fiscale, « On ne grandit pas un pays en attaquant ses champions » (AFP, 19 janvier 2026) et sa présidente lance un appel au sursaut, « contre les renoncements et la fuite en avant budgétaire – davantage de dépenses et davantage de taxes – qui mènent inexorablement au décrochage ».

Il y a désormais une incitation forte à la prise de parole individuelle et collective grand-patronale.

Mesurer l’influence ?

Une approche sociologique des organisations patronales doit toutefois éviter de lui prêter trop d’influence (non, les patrons ne gagnent pas à tous les coups tout le temps ; non, l’Afep ne « fait pas la politique du gouvernement »…) ou de lui en concéder insuffisamment (oui, l’Afep n’est pas un groupe d’intérêts comme les autres), pour la bonne et simple raison que les intérêts qu’elle exprime et pour lesquels elle agit ne sont pas des intérêts comme les autres, puisque les gouvernants se doivent d’être particulièrement attentifs à « l’économie » et aux principaux indicateurs de prospérité économique. Et qu’elle entend en être la propriétaire. Au point qu’on lui prête des victoires (elle s’en attribue aussi parfois la maternité) qui peuvent être plus collectives qu’il n’y paraît.

Mais l’Afep est bien, à côté d’autres lieux dont Le Siècle, un espace de coordination des élites françaises du capitalisme. La question de savoir si l’Afep va recevoir Jordan Bardella « to eat or not to eat »), qui agite actuellement toutes les rédactions, apparaît bien anecdotique (sauf pour Bardella qui veut ce trophée pour « arrimer une partie des élites au bloc populaire »).

Le réseau Entreprise et Cité, autre lieu élitaire discret vient de sauter le pas avec Marine Le Pen, en l’invitant chez Drouant. Le bureau du conseil exécutif du Medef suit. L’Afep recevra le ou la présidentiable du Rassemblement national, en juillet, après la décision en appel du procès des assistants parlementaires du RN. Pour quoi faire ? Connaître enfin le programme du RN ? Lui enseigner l’économie ? L’instrumentaliser ? En tous les cas, elle le fera de manière plus discrète, comme à son habitude.

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