27.04.2026 à 15:54
Laurent Tessier, Professeur de sociologie, Institut catholique de Paris (ICP)
Le système éducatif est-il inévitablement dépendant des outils fournis par les Gafam ? Des plateformes de ressources fondées sur des solutions libres comme PeerTube ont été développées pour les enseignants. Quels en sont les atouts et la réception sur le terrain ?
Le 7 mars 2026, Médiapart publiait un article intitulé « L’éducation nationale prolonge son contrat avec Microsoft en dépit des risques, et de ses propres consignes ». La France a, en effet, instauré des directives claires en faveur de l’utilisation de logiciels libres et « souverains ». Un mois plus tard, le 8 avril, la direction interministérielle du numérique (Dinum) annonçait ainsi sa sortie de Windows au profit de Linux afin de se « désensibiliser des outils américains ».
Mais est-il réellement possible de mettre fin à la dépendance du système éducatif vis-à-vis des Big Tech (Microsoft, Google, Apple ou encore Open AI pour ce qui est de l’intelligence artificielle) ? Ou, pour reprendre le mot d’ordre de Framasoft, est-il possible de « dégoogliser » l’éducation ?
Depuis plus de dix ans, cette association française s’efforce de produire des solutions, notamment à des fins éducatives, alternatives à celles proposées par Google et les géants de la Silicon Valley. Sa première version a, d’ailleurs, été lancée par deux enseignants du secondaire (de français et de mathématiques), dans le cadre d’un projet initialement intitulé FraMaNet. Ces premières expérimentations se sont par la suite structurées sous la forme d’une association loi 1901, créée en 2004, prenant le nom de Framasoft.
Le lien initial avec le monde de l’éducation restera au cœur de l’association jusqu’à aujourd’hui, Framasoft continuant à se présenter de manière récurrente comme une association « d’éducation populaire ».
À partir d’un projet initial plutôt tourné vers la curation de solutions existantes, Framasoft va progressivement orienter son action vers le développement d’alternatives concrètes aux Big Tech, et en particulier à Google. Cette dynamique est formalisée en 2014 avec la campagne « Dégooglisons Internet » qui amène Framasoft à proposer jusqu’à 37 applications en ligne, avant de décider un resserrement sur quelques projets phares, dont PeerTube, sur lequel nous avons choisi de mener un projet de recherche récemment publié.
PeerTube s’inscrit directement au cœur du projet de « dégooglisation » de Framasoft, dans le sens où il s’agit là explicitement de développer une alternative à la plateforme YouTube, elle-même portée depuis 2006 par Google. Du point de vue de l’expérience utilisateur, PeerTube présente ainsi beaucoup de similitudes avec YouTube.
Lorsqu’on se connecte à la page d’accueil d’une instance PeerTube, on découvre un ensemble de vignettes renvoyant à des vidéos, classées par tendances et par thématiques. Si l’on clique sur une vidéo, celle-ci prend l’espace principal de la fenêtre et se lance. Elle est soulignée d’une barre de commandes similaire à celle de YouTube (lecture, pause, vitesse de défilement, activation des sous-titres). On peut commenter la vidéo et la partager par l’intermédiaire d’un lien.
Pour un utilisateur de YouTube, la prise en main de PeerTube est immédiate, puisque ses choix ergonomiques reprennent quasiment trait pour trait les codes de YouTube. L’alternative proposée par PeerTube consiste à rendre possible ce type de pratiques grâce à une application web libre, que l’on peut installer sur le serveur de son choix. Autrement dit, tout internaute (pour peu qu’il dispose tout de même d’un bagage suffisant pour savoir installer un site web sur un serveur), peut grâce à ce système installer son propre « mini-YouTube » libre et y héberger les vidéos de son choix.
Ces instances indépendantes peuvent ensuite être fédérées, c’est-à-dire constituer un réseau. Au contraire d’une gigantesque plateforme à tendance monopolistique, telle que YouTube, PeerTube vise à faire exister une constellation de plateformes indépendantes mais interconnectées.
Il s’agit du même type d’alternative que celle que propose par exemple le réseau social Mastodon vis-à-vis des réseaux sociaux propriétaires comme Facebook ou Instagram : une multitude d’instances libres fédérées plutôt qu’une plateforme propriétaire centralisée, dans une logique dite du « fédivers ».
Quelle est alors la réponse du public à cette proposition alternative ? Les statistiques consultables de PeerTube indiquent pour 2025 l’existence de 1 681 instances en activité, 418 000 utilisateurs, 56 000 commentaires, environ un million de vidéos hébergées (pour un total de 540 téraoctets de données) et 341 millions de vues. On peut donc dire que PeerTube n’en est plus à la simple « preuve de concept ». Il a généré depuis sa création une véritable communauté d’utilisateurs actifs.
On le voit aussi, ces statistiques représentent littéralement une goutte d’eau dans l’océan des vidéos en ligne. Pour rappel, YouTube générerait à lui seul 37 % du trafic Internet mondial. Plus d’un milliard d’heures de vidéo y sont regardées chaque jour. Chaque minute, 500 heures de vidéo y sont mises en ligne. En France, on compte 46,6 millions d’utilisateurs actifs de YouTube chaque mois, dont 19 millions de visiteurs uniques par jour.
Mais l’objectif de Framasoft ne se situe pas dans le fantasme d’une concurrence frontale avec le géant californien. PeerTube vise plus réalistement son adoption par des acteurs qui sont sensibles à sa proposition et à son projet, tels que ceux de l’éducation.
Observons donc à présent la place que peut occuper en France une application libre, telle que PeerTube, dans le périmètre du ministère de l’éducation nationale (MEN). Pour cela, on peut partir de l’action de la direction du numérique pour l’éducation (DNE), notamment via deux dispositifs qui y sont impulsés afin de favoriser les pratiques numériques libres et open source : Apps.education et LaForgeEdu.
Depuis 2024, LaForgeEdu propose une forge logicielle de type GitHub, c’est-à-dire une plateforme qui permet de déposer, de partager et de travailler de manière collaborative au développement de logiciels libres. Comme nous l’a expliqué l’un des porteurs de ce dispositif à la DNE, l’objectif de LaForgeEdu est de créer et de faire vivre des « communautés d’utilisateurs » qui associent des enseignants et des développeurs de logiciels libres.
LaForgeEdu héberge ainsi, de manière ouverte (mais réservée aux enseignants en poste dans l’éducation nationale), des dizaines de projets visant toutes les disciplines et tous les niveaux, pouvant aller de la génération d’exercices de mathématiques à des livres jeunesse interactifs réalisés par des enseignants.
Depuis 202O, la plateforme Apps.education poursuit quant à elle un objectif complémentaire : elle propose des outils développés et hébergés en interne par la DNE, sur des serveurs du ministère de l’éducation nationale. Parmi ces applications, on retrouve justement une instance PeerTube réservée aux enseignants. Elle leur permet de partager avec leurs élèves des vidéos, de manière sécurisée, souveraine et non commerciale.
On voit ainsi à travers cet exemple comment, au sein de l’éducation nationale, l’action volontariste de certains acteurs permet de construire un écosystème favorisant l’accueil d’une solution telle que PeerTube.
Cependant, il ne suffit pas que des outils soient mis à disposition des acteurs pour que ceux-ci s’en saisissent. Au-delà des grandes orientations politiques, il s’agit à présent d’accompagner les enseignants et enseignantes dans le développement de gestes professionnels et d’habitudes numériques vertueuses et sécurisées.
Grâce à un financement européen, nous avons pu travailler dans le cadre d’ateliers spécifiques avec de nombreux collègues et observer leurs pratiques et leurs représentations sur ces questions. Il ressort de ce travail que les enseignants français sont régulièrement sensibilisés aux questions du logiciel libre. Ils ont aussi souvent un regard critique sur les Big Tech états-uniens et leur emprise croissante sur de nombreux aspects de la vie de leurs élèves.
Pour autant, dans le cas de PeerTube, malgré l’existence d’un « terreau idéologique » favorable, nous avons pu constater que l’adoption d’une alternative libre et décentralisée à YouTube restait un enjeu complexe.
Si nous avons pu observer l’ouverture à l’expérimentation d’alternatives pour certains acteurs à la fois technophiles et engagés, nous avons aussi pu mesurer la difficulté d’un déploiement à plus grande échelle face à une solution aussi « naturalisée » que peut l’être YouTube pour un plus grand public, y compris dans le monde de l’éducation.
Au-delà de la mise à disposition de solutions techniques, la question de la formation continue constituera sans doute un levier central pour faciliter ces transformations.
Cette recherche, menée par Laurent Tessier, a bénéficié du financement de la Commission Européenne via le programme OSCARS (Open Science Clusters Action for Research and Society).
27.04.2026 à 15:54
Alexandre Desparmet, Doctorant en Biologie Marine, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Cédric Hubas, Professor, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Les humains ainsi que bon nombre d’espèces vivantes ont besoin d’oxygène pour vivre. Pourtant cette molécule est chimiquement dangereuse, elle provoque ce que l’on appelle le « stress oxydant » (une altération des constituants de nos cellules comme les protéines ou l’ADN). Il faut donc pouvoir l’utiliser, mais également s’en protéger. Une nouvelle étude éclaire ces processus chez des microalgues.
La relation entre la vie et l’oxygène est loin d’être simple. Pour la comprendre, il faut remonter aux origines de la vie sur Terre, à l’époque archéenne (entre -4 milliards et -2,5 milliards d’années). Les océans existaient déjà, mais l’atmosphère contenait très peu, voire pas du tout, d’oxygène libre.
Certaines bactéries réalisaient déjà une photosynthèse dite anoxygénique qui, contrairement à celle des plantes et des algues actuelles, ne libère pas d’oxygène mais produit des composés soufrés.
Il y a environ 2,4 milliards d’années survient un tournant majeur : la Grande Oxygénation. L’oxygène commence à s’accumuler dans l’atmosphère grâce à l’activité de bactéries photosynthétiques (les cyanobactéries) capables de réaliser la photosynthèse oxygénique, le même processus que celui utilisé aujourd’hui par les plantes et les algues.
Cette accumulation d’oxygène transforme profondément la biosphère. Pour la première fois, une molécule extrêmement réactive est produite en grande quantité par des organismes vivants. L’oxygène peut oxyder et endommager les structures cellulaires des organismes qui n’y sont pas adaptés. La vie se trouve alors confrontée à un paradoxe : devoir composer avec une molécule qu’elle produit elle-même mais qui représente un danger pour la majorité des formes de vie existantes.
Cette transition provoque une crise biologique majeure. De nombreuses espèces anaérobies sont repoussées vers des milieux pauvres en oxygène, comme les sédiments ou les profondeurs marines. Parallèlement, certaines lignées développent des mécanismes capables de neutraliser l’oxygène, puis de l’utiliser comme source d’énergie. La respiration oxygénique, bien plus efficace que les métabolismes anaérobies, permet ainsi l’émergence de formes de vie plus complexes.
Bien que souvent associé à la vie, l’oxygène demeure chimiquement dangereux et peut provoquer ce que l’on appelle le stress oxydant. En effet, le dioxygène peut générer des espèces réactives de l’oxygène (ERO) – superoxyde, peroxyde d’hydrogène ou radical hydroxyle – capables d’endommager protéines, lipides et ADN.
Tous les organismes aérobies (y compris les humains) possèdent donc des systèmes enzymatiques permettant de neutraliser ces molécules : superoxyde dismutases, catalases ou peroxydases. Sans ces mécanismes de défense, l’oxygène serait rapidement létal. La vie moderne repose ainsi sur un équilibre délicat : utiliser l’oxygène pour produire de l’énergie tout en limitant ses effets toxiques.
Longtemps considérées uniquement comme des sous-produits nocifs impliqués dans le vieillissement ou certaines maladies, les ERO sont aujourd’hui reconnues comme des molécules de signalisation participant à la régulation de nombreux processus cellulaires (prolifération cellulaire ou régulation de certains gènes par exemple). Leur rôle exact reste cependant encore largement inexploré.
Le stress oxydant ne concerne pas seulement les organismes humains : il affecte l’ensemble du vivant. Il apparaît lorsque la production d’ERO dépasse les capacités de défense de la cellule. Ce phénomène est particulièrement marqué dans des environnements soumis à de fortes variations de conditions physiques ou chimiques.
Ces milieux extrêmes comme la mer morte, le désert du Sahara ou certains déserts d’altitude recevant un fort rayonnement solaire, possèdent des conditions très salées, très sèches ou fortement irradiées, mais abritent pourtant une biodiversité étonnante. Des organismes spécialisés, appelés extrêmophiles, y prospèrent grâce à des adaptations physiologiques remarquables. La notion d’environnement extrême dépend donc toujours de l’organisme considéré.
Même des milieux plus familiers peuvent imposer des contraintes importantes. Nos zones côtières, par exemple, connaissent des fluctuations rapides de lumière. L’intensité lumineuse y varie fortement au cours de la journée, ce qui influence directement l’activité photosynthétique.
Les organismes photosynthétiques sont particulièrement exposés à ce problème, car la capture d’énergie lumineuse favorise la formation d’espèces réactives de l’oxygène. Ainsi, si la lumière est indispensable à la photosynthèse, un excès d’énergie lumineuse peut perturber l’équilibre cellulaire et favoriser la formation d’ERO. Les organismes doivent donc exploiter la lumière tout en se protégeant de ses effets potentiellement toxiques.
Les diatomées, microalgues très abondantes dans les sédiments marins, ont développé plusieurs stratégies pour faire face à ces variations lumineuses. Des pigments protecteurs, notamment les xanthophylles, limitent la formation de radicaux libres. Les cellules peuvent également modifier l’organisation de leur appareil photosynthétique afin d’optimiser la capture de lumière tout en réduisant les dommages.
Ces microalgues possèdent aussi des photorécepteurs capables de détecter les variations lumineuses et de déclencher des réponses physiologiques rapides, comme l’activation de mécanismes de photoprotection ou l’expression de certains gènes.
L’une de leurs adaptations les plus remarquables est leur migration verticale dans le sédiment. Lorsque la lumière est modérée, les diatomées remontent vers la surface afin de maximiser la photosynthèse. Lorsque l’intensité devient trop forte, elles s’enfoncent légèrement dans le sédiment, comme pour se mettre à l’ombre. Ces déplacements sont synchronisés par une horloge circadienne interne qui permet d’anticiper les cycles jour-nuit.
Des travaux récents suggèrent que les espèces réactives de l’oxygène pourraient jouer un rôle plus actif qu’on ne le pensait. Au-delà de leur caractère potentiellement toxique, elles pourraient agir comme signaux déclenchant certaines réponses comportementales.
Notre dernière étude montre que les ERO participent notamment au contrôle de la migration verticale des diatomées, alors que l’on pensait jusqu’à présent que ces migrations servaient principalement à limiter leur production et leur accumulation au niveau cellulaire.
Deux mécanismes semblent donc se combiner : la migration permet de réduire l’exposition à des conditions génératrices d’ERO, mais ces mêmes molécules pourraient également agir comme signaux déclenchant la réponse lorsque leur concentration dépasse un certain seuil.
Ce système fonctionnerait ainsi comme un véritable dispositif de surveillance interne. Les variations du stress oxydant reflètent rapidement les changements de l’environnement et permettent aux cellules d’ajuster leurs réponses physiologiques et comportementales.
Les diatomées étant très diversifiées et largement distribuées à l’échelle globale, il est probable que ces capacités de détection, de traitement de l’information et de mise en place de réponses varient selon les espèces et le contexte environnemental. Cette diversité confère aux diatomées une forte capacité d’adaptation, jouant un rôle essentiel dans leur survie.
Ce travail montre, à travers un exemple frappant, que le vivant n’a pas seulement appris à se défendre contre l’oxygène et ses dérivés toxiques : il a aussi appris à les utiliser. Des déchets métaboliques oxygénés, autrefois considérés comme uniquement dangereux pour les cellules, peuvent devenir de véritables outils biologiques.
Cela rappelle que le rôle des ERO reste complexe et encore largement méconnu. Loin d’être de simples agents de stress, elles apparaissent aujourd’hui comme des molécules ambivalentes : des messagers subtils intégrés à des mécanismes fins de communication, d’adaptation cellulaire et de perception de l’environnement, notamment chez les diatomées.
Et comme souvent en sciences, ces découvertes ouvrent surtout de nouvelles questions… qui restent encore à explorer.
Nous remercions l’école doctorale DIVONA, la station marine de Concarneau (Finistère) et le laboratoire BOREA.
Alexandre Desparmet a reçu des financements de l'institut de l'Océan de l'Alliance Sorbonne Université.
Cédric Hubas a reçu des financements de l'institut de l'Océan de l'Alliance Sorbonne Université.
27.04.2026 à 15:54
Olivier Dubourdieu, Enseignant-chercheur sur les ressources minérales et les transitions, Mines Paris - PSL

Comment concilier environnement et développement économique ? Le cas de l’exploitation minière du mica, en Inde, montre les difficultés à arbitrer entre ces deux dimensions lorsque des populations vulnérables sont dépendantes des ressources économiques de l’exploitation minière. L’accompagnement des mines artisanales à petite échelle pourrait être une solution, tout du moins à certaines conditions.
Batteries de véhicules électriques, peintures automobiles, fards à paupières… ces objets du quotidien ont un point commun. Ils contiennent tous une famille de minéraux discrète mais pourtant stratégique : des micas. Bien que relativement méconnu, le mica est omniprésent dans les économies industrielles modernes.
De par ses propriétés électriques et thermiques, c’est un isolant courant en électronique. On le retrouve aussi bien dans les sèche-cheveux que les véhicules électriques. Ses caractéristiques physiques en font également une base pour certains pigments utilisés dans les peintures industrielles ainsi que de nombreux produits cosmétiques. Cela en fait un minéral clé, tant pour la décarbonation de l’économie que pour le développement du numérique.
Des gisements de mica existent dans le monde entier, mais le Bihar et le Jharkhand, deux États du nord-est de l’Inde, représentent près de 20 % de la production mondiale. L’extraction de mica y est aujourd’hui largement artisanale et à petite échelle, souvent située en zone forestière.
À ce double enjeu de transition énergétique et numérique répond également celui de transition environnementale, et notamment de lutte contre la déforestation. Comment concilier préservation de l’environnement et maintien d’une activité économique essentielle à la survie de populations vulnérables ? Cet article ébauche une réponse, en s’appuyant sur mon travail de thèse.
L’Inde est l’un des principaux producteurs mondiaux de mica, avec environ 100 000 tonnes exportées chaque année. 75 % de cette production provient de deux États du nord-est du pays situés en zone forestière : le Jharkhand et le Bihar. À noter que les chiffres officiels du Bureau indien des mines (Indian Bureau of Mines, ou IBM) n’intègrent pas la production de mica de ces deux États (comme en 2021 par exemple. En effet, celle-ci est majoritairement liée à des mines artisanales et à petite échelle informelle, non encore reconnues par l’État indien, et majoritairement illégale depuis les années 1980 pour les raisons qu’on expose dans les paragraphes qui suivent.
Dans ces deux États, l’exploitation du mica démarre à la fin du XIXᵉ siècle. L’industrie minière s’y développe alors en deux temps :
Jusqu’aux années 1980, l’exploitation du mica est légale, encadrée par la réglementation locale de l’État du Bihar – celui-ci a, en effet, été scindé en deux en 2000 pour former les actuels États du Bihar et du Jharkhand.
Puis, en 1980, l’adoption du Forest Conservation Act par le gouvernement central indien marque un tournant qui se solde par la désindustrialisation officielle de l’exploitation du mica. Mais dans les faits, l’activité ne s’est pas vraiment arrêtée : elle s’est poursuivie de manière informelle, accentuant davantage la vulnérabilité sociale des mineurs.
Commençons par la première période, sorte d’« âge d’or » de l’industrie minière du mica en Inde. Les écrits historiques, comme ce livre de 1951 ou celui-ci de 1995) décrivent des exploitations minières industrielles relativement bien tenues, où les travailleurs ont accès à des équipements de protection (port de casque et de chaussures de sécurité), avec des moyens d’extraction semi-mécaniques.
L’industrie minière est alors vue source de prospérité économique, en particulier pour les centres urbains de Giridih et de Koderma. Les conditions de travail ne sont pas pour autant idylliques : certains travailleurs sont des agriculteurs qui cherchent des revenus supplémentaires et travaillent dans la mine sans avoir été suffisamment formés, d’autres souffrent de maladies respiratoires…
Ce moment est marqué par ce que l’on peut appeler « conversion des ressources » par laquelle la forêt est « convertie » en ressources minérales. Il faut comprendre que la déforestation n’est pas ici le produit d’une exploitation illégale mais le résultat d’un compromis implicite : accepter une certaine dégradation environnementale en échange de revenus indispensables pour des communautés rurales marginalisées.
La seconde période s’ouvre en 1980 après l’adoption du Forest Conservation Act, où la priorité nationale est désormais de protéger les forêts. L’exploitation minière du mica devient alors majoritairement illégale et s’inscrit dès lors dans l’économie informelle. Elle est soit pratiquée par des artisans miniers individuels, soit dans des mines semi-industrielles, où les conditions de vie et de travail sont précaires. Citons par exemple : maladies musculosquelettiques récurrentes, travail des enfants, effondrements réguliers des galeries… Il n’existe pas de statistiques officielles, mais l’interdiction semble avoir eu des effets négatifs sur les conditions de travail et la santé des travailleurs, les sites étant devenus plus difficiles d’accès pour les organisations souhaitant accompagner les artisans miniers dans l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail.
Contraints d’opérer dans l’informalité, les artisans miniers se retrouvent marginalisés, à plusieurs titres : économiquement, légalement et socialement. Ils ne sont pas en position de force pour négocier le prix du mica qu’ils vendent et souffrent ainsi d’une position de faiblesse dans la chaîne de valeur.
Les services de police des États du Bihar et du Jharkhand organisent régulièrement des raids pour stopper les opérations d’extraction et saisir le mica illégalement exploité. Ces opérations semblent n’avoir qu’un impact limité en matière de ralentissement de l’extraction du mica. En revanche, elles ont un effet bien réel auprès des artisans miniers puisqu’elles contribuent à les diaboliser, alors même que l’extraction du mica est devenue leur principale source de revenus.
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L’histoire récente du mica en Inde révèle donc deux dynamiques de conversion successives : une première phase de conversion de la forêt vers la ressource minérale, au nom du développement économique, suivie d’une phase de reconversion des espaces miniers vers la forêt, portée par des objectifs de protection environnementale.
Ces deux mouvements ont un point commun : ils produisent des effets territoriaux et humains profonds qui n’intègrent pas pleinement les besoins et les capacités d’adaptation des communautés locales. Pour les artisans miniers, il s’agit de maintenir une activité économique malgré son illégalité et son impact sur la forêt. Cette tension a des répercussions pour d’autres acteurs.
Pour les États, notamment ceux du Bihar et du Jharkhand, l’extraction du mica comprend également une double dimension politique. D’abord parce que les voix des 300 000 personnes impliquées dans l’extraction du mica représentent un enjeu électoral significatif, mais également dans la mesure où la loi visant à la conservation de la forêt émane du gouvernement fédéral, alors que les enjeux de développement local relèvent des États.
Pour les acteurs en aval des chaînes de valeur du mica, comme les marques de cosmétiques ou automobiles par exemple, cette situation pose de nouvelles questions. Il s’agit de savoir ce que ces acteurs veulent privilégier : le développement économique de populations marginalisées ou la protection de l’environnement ?
Par leurs choix de fournisseurs et engagement sur le terrain auprès des communautés d’artisans miniers, les entreprises de l’aval influencent les dynamiques locales de conversion de ressources. Un des enjeux clés est juridique : une partie de ces entreprises doivent se conformer aux exigences des réglementations en matière de devoir de diligence, comme la directive Omnibus I de l’Union européenne, par exemple). Le risque est enfin réputationnel : comment assumer de s’approvisionner en matières premières à partir de mines artisanales, tout en affirmant protéger les ressources forestières ?
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Face à cette situation, une nouvelle approche a émergé il y a plusieurs dizaines d’années : la formalisation des mines artisanales à petite échelle, c’est-à-dire, entre autres, la reconnaissance des artisans miniers comme des acteurs légitimes des chaînes de valeur. Cette reconnaissance s’accompagne de programmes d’accompagnement pour améliorer les pratiques sociales et environnementales, les conditions de travail, et pour limiter le nombre d’accidents et de lutter contre le travail des enfants.
C’est dans cet esprit qu’a été créée, en 2017, la Responsible Mica Initiative (RMI), une initiative regroupant de grands acteurs de la chaîne de valeur du mica, notamment des industriels, mais également des ONG visant à rendre ces chaînes de valeur plus durables, équitables et responsables. La RMI fait ainsi émerger des solutions par consensus, et considère la formalisation des mines artisanales de mica dans toutes ses dimensions : techniques, administratives, légales, sociales et économiques.
Concrètement, la RMI a déjà engagé plusieurs actions, comme la structuration des mineurs en coopératives, la définition de standards de production responsable, ou encore la mise en place d’audits et de programmes d’accompagnement dans la mise en conformité.
Telle qu’elle est envisagée par la RMI, la formalisation des mines artisanales de mica vise ainsi à rééquilibrer les rapports de pouvoir au sein des chaînes de valeur, au bénéfice des artisans miniers et de leur milieu de vie.
L’exemple de l’extraction minière du mica en Inde montre que des politiques environnementales produisent parfois des effets pervers. En cherchant à protéger les forêts, elles fragilisent davantage des communautés, sans faire disparaître les pratiques qu’elles visaient à encadrer.
La résolution des tensions qui en découlent passe par la mobilisation de tous les acteurs, ce qui suppose l’existence d’un espace de négociation. Sur cette base, les acteurs peuvent ensuite construire une vision commune et la mettre en œuvre dans des actions collectives.
Mais une telle dynamique ne peut émerger que si l’espace de négociation est aussi un espace de confiance, qui permet d’aborder et de résoudre les questions de gouvernance dans les chaînes de valeur. C’est précisément ce que cherche à mettre en place des projets tels que la Responsible Mica Initiative, en créant les conditions d’un dialogue structuré entre acteurs aux intérêts divergents.
Olivier Dubourdieu a travaillé pour la Responsible Mica Initiative entre 2019 et 2024.
27.04.2026 à 15:53
Gaëtan Ligat, Maître de Conférences, Université de Toulouse; Inserm
Le glioblastome, cancer rare mais agressif, résiste aux traitements. La recherche a mis en évidence la présence du cytomégalovirus, CMVH, un virus fréquent chez l’humain, dans les cellules tumorales. Le CMVH ne serait pas à l’origine de ce cancer mais en modulerait l’agressivité, selon l’hypothèse retenue actuellement. Et l’étude des interactions entre les cellules tumorales du glioblastome et le CMVH ouvre de nouvelles perspectives thérapeutiques.
Le glioblastome est la tumeur cérébrale la plus fréquente et aussi l’une des plus agressives chez l’adulte.
C’est un gliome (c’est-à-dire une tumeur qui se développe dans le cerveau ou la moelle épinière) à croissance rapide. Il se développe à partir de cellules gliales, ces « cellules de soutien » des neurones en forme d’étoile, appelées astrocytes et oligodendrocytes.
Cette agressivité explique pourquoi, même en combinant des traitements lourds, comme la chirurgie, la radiothérapie et la chimiothérapie, les résultats restent souvent limités. Cette difficulté thérapeutique se reflète dans les chiffres : bien que relativement rare (environ 2 à 5 cas pour 100 000 personnes dans le monde), le glioblastome est associé à un pronostic très sombre, avec une survie moyenne d’environ dix-huit mois après le diagnostic.
Ainsi, sa gravité et l’efficacité encore insuffisante des traitements en font un enjeu majeur de santé publique. Depuis une vingtaine d’années, des chercheurs explorent une piste intrigante : un virus très courant dans la population, le cytomégalovirus humain, pourrait être présent dans ces tumeurs. Il pourrait influencer leur évolution et contribuer à leur résistance aux traitements classiques. Une hypothèse qui suscite beaucoup d’intérêt et qui ouvre la voie à de nouvelles approches thérapeutiques.
Le cytomégalovirus humain (CMVH) appartient à la grande famille des virus de l’herpès, comme ceux responsables de l’herpès labial ou de la varicelle.
C’est un virus très répandu : dans de nombreux pays, plus d’un adulte sur deux y a déjà été exposé. Après la première infection, souvent sans symptôme, le virus ne disparaît pas. Il reste présent dans l’organisme sous une forme « endormie », notamment dans certaines cellules du sang. Il peut se réactiver plus tard, surtout lorsque le système immunitaire est affaibli.
Ce qui rend le CMVH particulièrement intéressant, c’est sa capacité à influencer le fonctionnement des cellules qu’il infecte. Il peut stimuler leur division, les aider à échapper à la mort programmée des cellules et modifier la réponse immunitaire locale. Autant d’effets qui, en théorie, pourraient favoriser le développement d’une tumeur et contribuer à sa résistance aux traitements. Le CMVH est aussi la principale cause d’infection transmise de la mère au bébé pendant la grossesse.
Les premières observations suggérant un lien entre le CMVH et les glioblastomes remontent au début des années 2000. Des équipes de recherche ont alors détecté de l’ADN viral ainsi que des protéines spécifiques du virus dans des échantillons de tumeurs cérébrales. Ces résultats ont ouvert une nouvelle perspective : le glioblastome, déjà très complexe sur le plan biologique, pourrait aussi être influencé par un virus courant et persistant.
Depuis ces premières découvertes, de nombreuses équipes ont confirmé la présence du CMVH dans des glioblastomes. La quantité de virus détectée reste faible comparée à une infection active, mais même à ces niveaux, il peut produire des protéines capables d’influencer le comportement des cellules tumorales.
La présence du CMVH ne signifie pas pour autant qu’il soit à l’origine de la tumeur. Bien qu’une étude ait montré la transformation de cellules humaines greffées dans le cerveau de souris, la majorité des données suggère plutôt que le virus agit comme un « oncomodulateur » : il ne déclenche pas la formation de la tumeur, mais peut en modifier l’agressivité, certaines caractéristiques biologiques et amplifier la résistance aux traitements.
Le CMVH ne semble pas être à l’origine du glioblastome, mais pourrait en moduler l’agressivité par un phénomène appelé « oncomodulation ». Contrairement aux virus oncogènes classiques qui rendent les cellules cancéreuses, il n’induit pas directement la transformation cancéreuse d’une cellule saine. Les données expérimentales suggèrent plutôt qu’il agit sur l’environnement tumoral et sur certains mécanismes clés de la biologie cellulaire.
L’infection par le CMVH peut favoriser la formation de nouveaux vaisseaux sanguins, permettant à la tumeur de recevoir davantage de nutriments. Elle peut également inhiber l’apoptose, processus naturel d’élimination des cellules anormales, et interférer avec des régulateurs majeurs du cycle cellulaire.
Par ailleurs, le virus modifie le métabolisme cellulaire au profit de la survie tumorale et contribue à instaurer un microenvironnement immunosuppresseur, c’est-à-dire qui réduit l’efficacité des défenses de l’organisme.
Ensemble, ces observations pourraient renforcer la croissance et la résistance des glioblastomes. Elles ouvrent aussi de nouvelles perspectives de recherche et de stratégies thérapeutiques en ciblant non seulement la tumeur, mais aussi ses interactions virales.
La découverte du CMVH dans les glioblastomes a rapidement conduit à explorer des interventions antivirales comme piste thérapeutique complémentaire. Des études pilotes ont testé le valganciclovir, un traitement antiviral déjà utilisé contre les infections à CMVH, chez des patients atteints de glioblastome. Bien que les résultats restent préliminaires, certains patients ont montré une amélioration relative de la survie, suggérant que limiter l’activité du virus pourrait freiner la progression tumorale.
En parallèle, la recherche se tourne vers des approches immunothérapeutiques ciblant le CMVH. L’objectif est de stimuler le système immunitaire pour qu’il reconnaisse et attaque spécifiquement les cellules exprimant des protéines virales, offrant ainsi une nouvelle voie pour traiter un cancer qui reste difficile à combattre avec les traitements classiques.
L’intérêt de ces stratégies dépasse les glioblastomes : le concept de virus « oncomodulateur » pourrait s’appliquer à d’autres cancers, y compris certains cancers pédiatriques comme le médulloblastome, soulignant le rôle possible de l’infection congénitale (infection transmise au bébé avant sa naissance, pendant la grossesse, par sa mère) dans la modulation de la tumeur. De plus, le CMVH a été classé en 2025 comme « probablement cancérogène pour l’humain » (groupe 2B) par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/IARC), renforçant l’attention scientifique portée à ses effets sur le développement et la progression tumorale.
Enfin, afin de pallier l’émergence de résistances et à la toxicité des traitements classiques contre le CMVH, de nouvelles stratégies antivirales innovantes sont en cours d’exploration. Par exemple, de petits peptides conçus pour bloquer l’interaction entre deux protéines virales essentielles peuvent inhiber la réplication du CMVH. Cette approche pourrait compléter, ou même remplacer, les antiviraux classiques.
Le CMVH illustre parfaitement comment un virus discret et très répandu peut influencer la biologie d’une tumeur agressive. Dans les glioblastomes, son rôle d’« oncomodulateur » ne consiste pas à déclencher la maladie, mais à amplifier son agressivité.
Étudier cette interaction ouvre de nouvelles perspectives pour mieux comprendre et traiter ces cancers difficiles, et montre le potentiel d’une approche intégrative mêlant virologie et oncologie.
Le glioblastome reste un défi majeur, mais la recherche sur le CMVH révèle que même des virus apparemment silencieux peuvent aider à décrypter la complexité des maladies humaines et offrir de nouvelles stratégies thérapeutiques.
Gaëtan LIGAT est membre de la section virologie de la Société Française de Microbiologie. Il est également administrateur et responsable du comité scientifique de l’association « Des étoiles dans la mer, vaincre le glioblastome ». Il a reçu des financements de : la Ligue contre le cancer, l’Association pour la Recherche sur les Tumeurs Cérébrales (ARTC), Des étoiles dans la mer, vaincre le glioblastome, la Fondation Flavien, FONROGA, Grandir sans cancer, Eva pour la vie ; Raphaël cœur chocolat, 111 Des Arts Toulouse, la région Occitanie, Défi clé CeBBOc, GEMSI.
27.04.2026 à 15:52
Oriana Jimenez, Doctorante en études slaves, Université Bordeaux Montaigne

L’« artwashing » et le « sportwashing » représentent deux formes contemporaines de soft power. Ces stratégies, dont les dénominations sont inspirées du plus fréquent « greenwashing », consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques controversés. L’entreprise Gazprom, géant russe du gaz, s’est largement impliquée dans ce genre d’activités au cours des vingt dernières années pour tenter de donner à la Russie la réputation d’un État moderne, bienveillant et constructif. Des efforts auxquels l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a mis fin presque partout en Occident, mais qui ont depuis été réorientés vers les pays des BRICS.
Depuis quelques années, les notions d’artwashing et de sportwashing se sont imposées dans le débat public pour désigner de nouvelles stratégies d’influence. Ces pratiques consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques – souvent dans un contexte de controverses politiques ou éthiques. Elles s’inscrivent dans une logique de soft power, en agissant non sur les gouvernements, mais directement sur les opinions publiques.
L’artwashing désigne une utilisation de l’art, de la culture ou du mécénat artistique pour améliorer l’image publique d’un acteur. Le terme apparaît sous la plume de Mel Evans, dans Artwash : Big Oil and the Arts (2015), où il est employé pour dénoncer les liens entre une compagnie pétrolière (BP) et le financement de la culture (le musée Tate de Londres). Le sportwashing, quant à lui, renvoie à l’usage du sport comme outil de communication et de légitimation politique. Il s’agit, pour un État ou une entreprise, d’associer son image aux valeurs positives du sport. Selon Stephen Crossley et Adam Woolf, la première mention du terme daterait de 2012.
L’analyse de ces campagnes met en lumière un élément central : elles reposent sur une représentation précise du public visé. Chaque opération suppose une connaissance fine des imaginaires sociaux, culturels ou moraux mobilisables pour susciter l’adhésion. L’artwashing s’adresse principalement à un public plus restreint. Le sportwashing, à l’inverse, s’adresse à un public de masse. Ces deux logiques ne s’opposent pas, elles se complètent. Ensemble, elles forment les deux faces d’un même projet : redéfinir l’image d’une entreprise ou d’un État dans un langage accessible à tous.
C’est dans cette perspective que le cas de Gazprom, leader mondial du gaz naturel, mérite une attention particulière.
L’industrie gazière Gazprom – abréviation de Gazovaïa Promychlennost – est contrôlée par le « clan Poutine » depuis le début des années 2000. L’État russe en détient une participation majoritaire et lui a accordé le monopole de l’exportation de gaz. Dans le domaine sportif, l’entreprise a multiplié les investissements stratégiques. En 2012, elle signe d’abord un contrat avec l’UEFA (Union des associations européennes de football, ndlr) jusqu’en 2015, estimé à 40 millions d’euros annuels, pour sponsoriser la principale compétition continentale de clubs : la Ligue des champions. Cet accord a été renouvelé à plusieurs reprises jusqu’à sa rupture en 2022, au lendemain de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022.
L’année suivante, Gazprom conclut un accord avec la Fifa (Fédération internationale de football association, ndlr) pour la période 2015-2018. Ces investissements constituent à la fois un moyen de compenser une image dégradée par l’annexion de la Crimée et un outil de promotion dans la lignée de l’expansionnisme russe du XIXᵉ siècle. En sponsorisant ces compétitions internationales, Gazprom devient une « entreprise-monde », captant une partie de la valeur symbolique des événements sportifs auxquels son nom est accolé. L’un des rapports publics de la compagnie sur son financement de la Coupe du monde 2018 ne laisse pas de doute sur l’efficacité de cette campagne publicitaire. Elle se reflète dans les enquêtes d’opinion menées par Gazprom : plus de la moitié des Européens interrogés perçoivent Gazprom comme un fournisseur de gaz fiable, notamment parmi les amateurs de football.
À l’échelle locale, Gazprom développe dès 2005 un lien étroit avec le Zénith Saint-Pétersbourg – club situé à proximité du point de départ du gazoduc Nord Stream, à Vyborg – dont le stade est d’ailleurs renommé Gazprom Arena. En 2007, elle devient le sponsor principal du club allemand Schalke 04 de Gelsenkirchen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) pour environ 9 millions d’euros par an – un prix bien supérieur à la moyenne du marché. Ainsi, Schalke se place au sixième rang des clubs les mieux financés, juste après des géants comme l’AC Milan, Chelsea ou encore le Real Madrid – ce qui ne correspond pas à son niveau sportif ni à sa notoriété. Ce choix est symbolique : Gelsenkirchen est l’un des centres historiques du marché énergétique allemand.
Depuis 2010, Gazprom sponsorise aussi l’Étoile rouge de Belgrade, sauvant le club de la disparition, à une époque où le gazoduc South Stream – depuis, abandonné – était en négociation. Ce gazoduc devait traverser sept pays européens, dont la Serbie – alliée historique de la Russie. South Stream s’inscrivait dans la stratégie russe de consolidation d’alliances régionales. Un document officiel du gouvernement serbe de 2025 détaille l’intention de Belgrade de renforcer les liens économiques avec la Russie, notamment dans le domaine de l’énergie. Ainsi, la stratégie de Gazprom semble porter ses fruits. L’accord a été maintenu en dépit de l’invasion de l’Ukraine.
Depuis février 2022, après avoir perdu de nombreux contrats, l’entreprise cherche de nouveau à étendre son réseau d’influence sportive, notamment en Hongrie, où le FC Ferencváros était visé. Cependant, l’accord n’a pas été officiellement conclu, et la récente défaite électorale du premier ministre Viktor Orban – l’un des rares dirigeants européens à soutenir ouvertement Vladimir Poutine et sa politique – ne semble pas laisser présager un quelconque rapprochement entre le géant russe et le club de Budapest.
Parallèlement, Gazprom possède un vaste groupe médiatique, Gazprom-Media, qui contrôle des dizaines de chaînes de télévision, de radios, de plateformes numériques et de salles de cinéma. L’entreprise finance également expositions, festivals et projets artistiques en Russie et à l’étranger.
Gazprom fut notamment mécène, au côté d’Engie, de l’exposition Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 au château de Versailles en 2017. Le PDG de Gazprom France déclarait alors que, si les énergies fossiles venaient un jour à disparaître, les grandes institutions culturelles demeureraient et conserveraient le nom de leurs bienfaiteurs. Ce mécénat s’inscrivait dans un contexte diplomatique précis : malgré les sanctions liées à l’annexion de la Crimée, la France et la Russie ont affiché une volonté de rapprochement, incarnée par cette exposition à laquelle Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ont assisté côte à côte.
Depuis 2022 et l’exclusion de la Russie des grandes compétitions sportives internationales, Gazprom semble avoir réorienté ses investissements.
À l’étranger, les projets culturels de Gazprom se concentrent désormais majoritairement sur la Chine, les pays des BRICS et le Sud global – une telle initiative qui traduit une volonté de construire de nouveaux relais symboliques hors du cadre occidental.
En 2025, Gazprom-Media a soutenu le film russe Groupe sanguin, présenté au China Film International Festival. Ce film, consacré à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, participe à une relecture historique valorisant la souffrance soviétique et créant des parallèles avec la mémoire chinoise. Cette démarche s’est inscrite dans une stratégie plus large de rapprochement entre la Russie et la Chine, dans un contexte de recomposition géopolitique et de volonté de dissociation du monde occidental.
Ces pratiques illustrent l’émergence d’une nouvelle forme de diplomatie qui ne s’adresse plus seulement aux gouvernements, mais directement aux publics.
Le père fondateur du soft power, Joseph Nye, définit celui-ci comme la « capacité d’influencer par l’attraction plutôt que par la contrainte », tandis que Nicholas Cull évoque une « nouvelle diplomatie publique » impliquant entreprises, institutions culturelles et médias. Cependant, comme le rappelle Maxime Audinet, cette diplomatie reste historiquement liée à des formes de propagande.
L’artwashing et le sportwashing apparaissent ainsi comme des avatars contemporains de cette diplomatie du public. Ils mobilisent les émotions et les valeurs culturelles pour influencer les perceptions internationales, tout comme les nouvelles formes de déstabilisation employées par le Kremlin. Ils sont un moyen innovant de faire basculer l’opinion publique sur certains sujets. Ce fonctionnement n’est pas sans rappeler les récentes stratégies d’influence et d’ingérence employées par le Kremlin après 2022, comme celle des étoiles de David peintes en région parisienne, suggérant une démultiplication des stratégies d’influence.
La frontière entre diplomatie culturelle, soft power et propagande demeure cependant fragile. Derrière la valorisation de l’art ou du sport se cachent souvent des objectifs économiques et politiques, soulevant des enjeux éthiques majeurs.
Gazprom apparaît ainsi comme un acteur innovant en matière d’influence et de diplomatie. Le géant russe a été l’un des premiers acteurs étatiques à financer massivement le football européen moderne, ciblant notamment des zones stratégiques liées aux infrastructures énergétiques. Depuis 2022, l’entreprise semble accorder une certaine importance au mécénat culturel et aux collaborations artistiques pour continuer à façonner l’opinion publique étrangère, établissant des ponts émotionnels et culturels qui échappent aux canaux gouvernementaux traditionnels et s’adressant directement aux populations. L’année 2022 marque ainsi un tournant pour Gazprom et la Russie, avec un réajustement stratégique orienté vers de nouvelles opportunités, en particulier la Chine, les BRICS et leurs rares alliés européens.
Oriana Jimenez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.04.2026 à 11:00
Sarah Maire, Assistant Professor in Accounting and Control, Ph.D., IÉSEG School of Management
Aurore Burietz, Professeur de Finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management
Jérémie Bertrand, Professeur de finance, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management, IÉSEG School of Management
Les conditions de crédits accordées aux entreprises ne dépendent pas uniquement de données quantitatives. Certains chargés de clientèle font confiance à des facteurs plus qualitatifs et consultent leurs collègues avant de prendre des décisions. Les directions des banques devraient se saisir de ce sujet pour tenter de corriger des écarts difficiles à objectiver.
Deux entreprises au profil financier similaire devraient obtenir les mêmes conditions de crédit. Dans le cas contraire, quels seraient les facteurs expliquant des conditions différentes d’une entreprise à une autre si ces deux entreprises représentent le même risque ?
Si l’évaluation d’un dossier de crédit repose sur une procédure objective établie par la banque, comment une telle situation peut-elle se produire ?
L’une des pistes envisagées dans notre étude porte sur l’influence des collègues du chargé de crédit au sein d’un même centre d’affaires et soulève la question suivante : comment, à travers une discussion entre deux chargés de crédit, la décision finale se retrouve altérée selon l’opinion de son voisin de bureau ? Réussir à identifier une telle influence est crucial pour appréhender les inégalités de financement pouvant en résulter et ainsi envisager une modification des pratiques bancaires.
Lors d’une demande de financement à la banque, l’entreprise doit fournir un certain nombre d’informations et de documents pour que le chargé de crédit analyse le projet à financer et la situation financière de son client, tout en tenant compte du contexte économique. La décision d’octroyer ou non un crédit et ses conditions n’est pas aisée : quel montant d’emprunt autoriser ? À quel taux ?
Ces décisions reposent non seulement sur des données chiffrées comme sa notation financière ou son chiffre d’affaires, appelées informations quantitatives, mais aussi sur une part importante de jugement humain basé entre autres sur le ressenti en rendez-vous, la durée de la relation entre la banque et l’entreprise, ou la maîtrise de la langue de l’emprunteur, appelées informations qualitatives.
Dans ce genre de situation impliquant de nombreux paramètres et un niveau de technicité important, le chargé de crédit peut être tenté de demander l’avis d’un de ses collègues afin d’être sûr de prendre la bonne décision. L’influence des collègues, ce qu’on appelle l’effet de pairs, peut ainsi influencer les préférences individuelles des chargés de crédit, allant jusqu’à un pour cent d’écart de taux.
De manière générale, un individu a davantage tendance à demander l’avis d’une personne qui lui ressemble, mais cette attitude est principalement motivée par le désir d’obtenir des informations qui lui seront utiles dans sa situation personnelle. Ainsi, demander l’avis ne veut pas forcément dire adopter le même point de vue.
Dans le cas d’un chargé de crédit qui demande l’avis de son collègue, ce chargé de crédit peut donc avoir deux réactions différentes. Soit il décide d’ajuster son point de vue pour aligner sa décision avec ce que pense son collègue (posture d’assimilation), soit il choisit de ne pas aller dans le même sens que son collègue (posture de contraste). Les résultats de notre étude révèlent que les deux postures existent et dépendent du profil du chargé de crédit.
Dans le cas d’un chargé de crédit qui a tendance à privilégier les informations qualitatives davantage liées à la relation banque-emprunteur et qui en plus de ça travaille dans une agence où cette préférence est partagée, l’effet de pairs amplifie cette tendance et les chargés de crédit prêtent plus d’attention à ces informations. Ils se renforcent dans leurs positions et leurs décisions de crédit sont ajustées en conséquence : c’est un exemple d’assimilation où le chargé de crédit s’aligne sur ses pairs.
À l’inverse, l’effet de pairs peut atténuer les préférences individuelles dans le cas des chargés de crédit qui ont une préférence pour l’utilisation d’informations financières dites quantitatives pour prendre leur décision. Autrement dit, un chargé de crédit valorisant fortement l’analyse des documents comptables dans une agence où cette approche est moins partagée ajustera sa décision pour tenir davantage compte d’informations qualitatives, à priori moins importantes pour lui. Cette dynamique témoigne d’une posture de contraste où le chargé de crédit va ajuster sa décision dans le sens contraire de ce qu’il aurait fait sans l’avis de ses collègues.
Les données qui soutiennent notre étude permettent en outre d’identifier les profils des chargés de crédit les plus sensibles à l’effet de pairs. D’abord, si l’on regarde les caractéristiques des chargés de crédits : les femmes, plus sensibles aux informations qualitatives, sont davantage influencées que les hommes. Leur évaluation des prêts est renforcée quand leurs collègues partagent leur vision relationnelle du crédit.
Si on se tourne vers l’expérience des chargés de crédits, les moins expérimentés sont plus perméables à l’opinion de leurs pairs. À l’inverse, les chargés seniors maintiennent davantage leurs positions initiales. Enfin, un fait surprenant est apparu : le niveau d’études ne semble pas influencer la sensibilité à l’effet de pairs.
L’environnement de travail joue également. Dans les petites agences où la socialisation est élevée, l’effet de pairs s’intensifie. Dans les plus grandes agences, où les interactions sont plus diluées, cet effet diminue. Enfin, un chargé de crédits privilégiant les informations qualitatives qui rejoint une agence partageant cette préférence verra l’impact de ses préférences accentué. Le résultat est le même pour ceux valorisant les informations quantitatives. Cela démontre que la composition d’une agence bancaire façonne les décisions d’emprunt, au-delà des politiques globales de la banque.
Ces conclusions amènent à poser la question de la meilleure organisation pour les banques ? Pour éviter une homogénéité excessive des décisions, qui peut conduire à discriminer certains emprunteurs ou à sous-évaluer certaines informations, les banques devraient favoriser la diversité des profils au sein d’une même agence en privilégiant la mixité de genre et la diversité d’expérience. Les mutations entre agences devraient également tenir compte de la composition actuelle des équipes, et pas seulement des affinités personnelles ou des postes vacants. Le recours à des outils d’IA ne supprimerait pas ce possible écart, car l’IA peut être très biaisée en fonction de la base qui l’a entraînée, et à ce jour une décision ne peut pas être prise par une IA.
Les décisions liées à l’octroi d’un crédit et à la détermination des conditions d’emprunt ne sont jamais purement individuelles. Elles se construisent dans un dialogue implicite avec les pairs, et cela ne peut être ignoré. Comprendre les mécanismes sous-jacents à ces prises de décisions permet aux banques de comprendre leurs propres pratiques et de rechercher des décisions plus justes pour elles-mêmes et leurs clients.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.