19.10.2026 à 16:03
Jérôme Camus, Maitre de conférences en sociologie - Education, animation socioculturelle, enfance, jeunesse, famille, Université de Tours
Bertrand Geay, Professeur des Universités en Sciences de l'éducation, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis
Pierig Humeau, Maître de conférences en sociologie, Université de Limoges
Pierre Clément, Maitre de conférences en sciences de l’éducation, Université de Rouen Normandie
L’ESSENTIEL
Il y a cinquante ans déjà, les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dénonçaient l’illusion méritocratique de l’école.
Ces inégalités sociales et de réussite persistent, comme le soulignent les évaluations scolaires.
Derrière la promotion de l’excellence, on continue de transformer des compétences socialement héritées en jugements scolaires.
La promesse que l’école fait aux près de 12 millions d’élèves qui la fréquentent, du premier au second degré, c’est celle d’une égalité d’accès aux savoirs. Chacun y disposerait des mêmes chances, et l’institution ne reconnaîtrait autre chose que le travail ou les qualités intellectuelles. C’est le cœur du principe méritocratique.
Pourtant, il y a maintenant plus de cinquante ans, dans la Reproduction, un ouvrage devenu classique, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron établissaient que ce principe masque les inégalités de réussite, objectivement dépendantes du milieu social d’origine. Les travaux sociologiques contemporains montrent que si l’idéal du mérite a évolué, il continue à faire admettre les différences de réussite à l’école.
Dans un contexte où les lycéens protestent contre le manque de moyens et les inégalités des procédures d’orientation, revenons sur ce que ces recherches nous apprennent des inégalités scolaires, dans la lignée de notre ouvrage collectif sur les mécanismes de reproduction sociale au XXIᵉ siècle.
Bien qu’évident pour les élèves d’aujourd’hui, le principe méritocratique a accompagné le mouvement de « démocratisation » du système scolaire. Les lois Ferry à la fin du XIXᵉ siècle, puis la gratuité de l’enseignement secondaire à partir des années 1930 et l’unification des filières du secondaire à partir des années 1950, portent cet idéal de l’élargissement de l’accès à l’instruction et aux savoirs par le mérite plutôt que par l’argent.
Les vagues de massification scolaire, du secondaire à partir des années 1970 puis du supérieur dans les années 1990 peuvent ainsi donner le sentiment que le système d’enseignement permet désormais l’accès de toutes et tous à des scolarités auparavant réservées à une élite.
Or, nul ne peut ignorer aujourd’hui que ce principe est une illusion. Depuis les années 1960 et les premières enquêtes de l’INED d’Alfred Sauvy ou d’Alain Girard, il est établi que la réussite scolaire est étroitement dépendante du milieu social.
Les évaluations nationales de 2025 en français et mathématiques montrent ces différences dès le CP et tout au long du primaire. Pire, un rapport de France Stratégie relève que les écarts se creusent : si les élèves appartenant à une famille de profession et catégorie socioprofessionnelle (PCS « défavorisée ») connaissent, entre le CP et le CM2, une « évolution très positive » de leur niveau en français (+ 13,6 %) et en mathématiques (+ 16,1 %), ce sont les enfants issus de « PCS très favorisées » qui profitent davantage de l’école (respectivement + 37,5 % et + 45,5 %).
Au collège, selon ce même rapport, non seulement les performances en français et en mathématiques diffèrent dès la 6ᵉ selon la profession ou le niveau de diplôme des parents, mais ces écarts tendent à se creuser. Ainsi, en 2022, les taux de réussite au brevet sont de 97 % pour les établissements qui regroupent des élèves issues des milieux les plus aisés et de 79 % pour ceux qui accueillent les élèves les plus défavorisés.
Dès lors, on ne peut être surpris que 90 % des enfants de cadres et d’enseignants optent pour la voie générale contre 40 % des enfants d’ouvriers non qualifiés, les milieux les plus modestes choisissant majoritairement le second cycle professionnel. Dans l’enseignement supérieur, les enfants de cadres sont les plus nombreux dans les filières universitaires (35 % de l’effectif total en 2024 contre 8,7 % d’enfants d’ouvriers) et, au sommet de la pyramide scolaire, dans les classes préparatoires aux grandes écoles (54 % contre 6 %) ou les Écoles Normales Supérieures (65 % contre 2 %).
C’est cette opposition entre égalité en principe et inégalité en pratique qu’interrogeaient déjà, il y a un peu plus de 50 ans Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans la Reproduction. Non seulement l’école valorise ce qui se transmet d’abord dans les familles (les « bons » goûts ou le langage qu’il faut), en le validant sous forme de jugement scolaire (« brillant », « doué »…) ou de diplôme, mais elle fait admettre que ceux et celles qui réussissent ou échouent le méritent.
Le mythe de l’égalité des chances a une fonction : c’est en convainquant les élèves et leurs familles de ce principe que le système d’enseignement parvient à faire accepter indissociablement les hiérarchies scolaires et sociales. Contrairement aux idées reçues sur cet ouvrage, c’est même l’un des points décisifs de la démonstration des deux sociologues :
« Pour que le destin social soit changé en vocation de la liberté ou en mérite de la personne (…), il faut et il suffit que l’École (…) réussisse à convaincre les individus qu’ils ont eux-mêmes choisi ou conquis les destinées que la nécessité sociale leur avait par avance assignées. »
– « La Reproduction », p. 249-250.
Tout un ensemble de travaux récents, en sociologie, en histoire ou en sciences de l’éducation permet d’actualiser et d’approfondir ces analyses.
Si un discours de défense des « valeurs de l’école » et des savoirs classiques a longtemps été opposé aux analyses de la Reproduction, c’est moins le conservatisme que l’individualisme compétitif qui caractérise aujourd’hui les conceptions méritocratiques des institutions scolaires. Bien sûr, les premières n’ont pas complètement disparu, l’opposition à la réforme du collège portée par Najat Vallaud-Belkacem en 2015 (dé-disciplinarisation par la création d’« enseignements pratiques interdisciplinaires », incluant l’enseignement du latin et du grec) en demeure un bon exemple.
Mais les réformes conduites depuis une vingtaine d’années y ont ajouté une forme de « modernisation » promouvant la liberté des élèves à optimiser leurs ressources et libérer leurs choix d’un système présenté dès lors comme trop contraint : les réformes du lycée de François Fillon et Jean-Michel Blanquer, la mise en place de Parcoursup ou la dérégulation de la carte scolaire en sont des exemples emblématiques.
Ces mesures, conduites comme toutes celles qui se sont succédé depuis les années 1970 au nom de la lutte contre les inégalités sociales face à l’école, ne les ont nullement réduites : les combinaisons de spécialités à partir de la première ont reconstitué, avec davantage de raffinement, le tri social qu’opéraient les anciennes filières dans l’enseignement général en y ajoutant une prime à la connaissance du système éducatif qui alimente les stratégies d’entrée dans les filières de l’enseignement supérieur dans les classes supérieures.
Et cet encouragement à des usages stratégiques du système d’enseignement, qui s’observe par exemple à travers la publication de palmarès des « meilleurs établissements », va de pair avec l’autonomie et une mise en concurrence qui renforcent la ségrégation sociale. On ne peut dès lors s’étonner que plus de 40 % des élèves scolarisés dans le privé appartiennent aux milieux favorisés, contre 20 % dans le public.
Cette « modernisation » du discours méritocratique est associée à une promotion de l’excellence : celle des individus que le système, par ses exigences, devrait permettre de révéler, et celle des établissements, y compris de l’enseignement supérieur, dont la performance est mesurée dans les classements internationaux.
Cette excellence s’apprécie moins aujourd’hui du point de vue de l’école elle-même, à travers par exemple la maîtrise de savoirs classiques, que sous l’angle de ses liens avec le monde économique. Si le poids du diplôme dans les destins professionnels reste une des caractéristiques de la France, il faut prendre la mesure des avancées toujours plus importante du monde économique dans les politiques scolaires, comme les tentatives pour supprimer certaines filières généralistes ou le développement de programmes adaptés aux « réalités professionnelles » à travers l’« apprentissage par compétences ».
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron montraient, il y a plus de cinquante ans, les rapports entre le système d’enseignement et les hiérarchies sociales. Si les réalités contemporaines ne sont plus les mêmes, le discours méritocratique « version 2026 » continue de rendre acceptables les inégalités sociales.
Bertrand Geay a reçu des financements du ministère de la culture et de la CNAF.
Pierig Humeau a reçu des financements de l'ANR.
Jérôme Camus et Pierre Clément ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
19.10.2026 à 16:02
Charbel Cordahi, Professeur de Finance & Economie, GEM
L’ESSENTIEL
L’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin utilisent l’euro sans être formellement membres de la zone euro.
L’euro des micro-États ne sert pas qu’aux collectionneurs. Il permet à ces pays de profiter des avantages économiques de l’Union européenne tout en gardant leurs symboles nationaux.
En échange, ces quatre pays doivent respecter une partie des règles fixées par l’UE.
Au cœur de l’Europe se trouvent quatre micro-États : l’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin. Quatre États richissimes perchés sur des rochers ou des montagnes. Quatre systèmes politiques qui ont en commun l’euro.
Revenons aux définitions. Un micro-État est un État souverain caractérisé par une très faible population et une petite superficie. Il doit réunir les critères associés à l’existence d’un État en droit international : une population permanente, un territoire défini, un gouvernement et des relations avec les autres États, conformément à l’article 1 de la Convention de Montevideo de 1933.
Alors, pourquoi ces États riches ne battent-ils pas leur propre monnaie et préfèrent-ils intégrer l’euro sans même être membres de la zone euro ?
Explications.
L’Andorre, nichée dans les Pyrénées entre la France et l’Espagne, compte 87 000 habitants. Son économie, largement tournée vers le tourisme, affiche un PIB par habitant supérieur à 41 000 euros.
Monaco, « le Rocher » sur la Méditerranée enclavé dans le territoire français, rassemble 39 000 habitants et détient l’un des PIB par habitant les plus élevés au monde, supérieur à 257 000 euros, grâce notamment à la finance, à l’immobilier de luxe et au tourisme haut de gamme.
Saint-Marin est enclavé en Italie et considéré comme la plus ancienne république du monde. La Sérénissime compte 34 000 habitants avec un PIB par habitant proche de 55 000 euros. Son économie repose sur l’industrie, le tourisme, la banque et les activités philatéliques et numismatiques.
Enfin, le Vatican, au cœur de Rome, est le plus petit État du monde, avec moins de 900 habitants. Son économie est fondée sur les musées, les dons des fidèles, les placements financiers et la vente de timbres, monnaies et publications. Logiquement, le Saint-Siège ne dispose pas de PIB par habitant officiel.
Un autre exemple de micro-État riche intégré à une autre économie est le Liechtenstein, qui utilise le franc suisse comme monnaie officielle depuis 1921. Il est intégré à la zone monétaire suisse depuis 1980, tout en conservant sa souveraineté monétaire.
En vertu des accords monétaires entre l’Union européenne et la Principauté d’Andorre, la Principauté de Monaco, la République de Saint-Marin et l’État de la Cité du Vatican, entrés en vigueur entre 2010 et 2012, ces micro-États utilisent l’euro comme monnaie officielle. Ils émettent une quantité limitée de pièces en euros portant leurs propres faces nationales : les armoiries d’Andorre, le Prince Albert II à Monaco, le Palais public de Saint-Marin ou encore les effigies des papes sur les pièces du Vatican en sont quelques exemples.
Monaco, Saint-Marin et le Vatican sont intégrés de facto à l’espace Schengen grâce à leurs accords avec la France ou l’Italie. Andorre, en revanche, n’est pas membre de l’espace Schengen et maintient des contrôles à ses frontières avec la France et l’Espagne.
Plus complexe : leur relation aux institutions monétaires. Ces quatre états ne disposent pas de leur propre institut d’émission monétaire, mais ils sont soumis au cadre monétaire européen. Pourtant, ils ne dépendent pas directement de la Banque centrale européenne vu qu’ils ne font pas partie de l’Eurosystème, l’autorité monétaire de la zone euro.
Par conséquent, leurs pièces sont frappées dans les ateliers monétaires des États voisins. Les pièces en euros d’Andorre sont frappées à Pessac en France, et à Madrid en Espagne, tandis que celles de Monaco sont fabriquées à Pessac par la Monnaie de Paris. Les pièces de Saint-Marin et du Vatican sont, quant à elles, frappées à Rome par l’Institut polygraphique et la Monnaie de l’État italien.
Pour Monaco, le plafond annuel est indexé sur le volume de pièces émises par la France, selon un rapport de 1 à 1 500. À Saint-Marin, la valeur nominale maximale autorisée s’élève à 1,994 million d’euros par an, tandis que celle du Vatican est plafonnée à 2 300 000 euros annuels.
L’encadrement strict du volume des émissions monétaires par l’Union européenne vise à préserver l’équilibre de la masse monétaire au sein de la zone euro. À l’échelle de la zone euro, le volume cumulé d’euros émis par les micro-États représente moins de 0,001 % de la valeur faciale totale en circulation. L’impact de ces pièces sur l’inflation ou le bilan de la Banque centrale européenne est donc nul.
En leur permettant d’utiliser officiellement l’euro, l’Union européenne reconnaît la souveraineté des quatre États qui, voyant leurs symboles figurer sur une monnaie ayant cours dans toute la zone euro, affirment leur statut d’États indépendants.
L’usage de l’euro facilite les échanges avec les pays voisins. Il supprime les coûts de conversion monétaire et simplifie les dépenses des touristes et les transactions commerciales. C’est un avantage essentiel pour de petites économies très intégrées à leur environnement européen.
Par exemple, en 2024, 70 % des produits importés par Andorre venaient de France et d’Espagne, qui représentaient également 65 % de ses exportations de marchandises.
Même si l’euro n’est pas la seule raison pour laquelle les investisseurs choisissent ces territoires, son utilisation permet d’éviter les risques de change et de renforcer la confiance des investisseurs, car ces micro-États appliquent les règles européennes en matière bancaire et financière. Ainsi, le total de dépôts et titres de la clientèle de Monaco pèse 180 milliards d’euros à fin 2025.
Ces accords présentent un intérêt économique de… collectionneurs.
La faiblesse de leurs volumes d’émission leur confère une rareté particulière, ce qui les rend très prisées des collectionneurs.
Les coffrets officiels peuvent générer des recettes importantes, en particulier pour le Vatican et Saint-Marin, où la numismatique et la philatélie occupent une place notable. Ainsi, au Vatican, une pièce de monnaie en or d’une valeur faciale de 200 euros, millésime 2025, en qualité Belle Épreuve (BE), est proposée à 5 470 euros.
En 2025, la division spécialisée de Poste San Marino a généré un chiffre d’affaires global de 11,2 millions d’euros et un bénéfice net de 1,36 million d’euros.
Du côté de l’Union européenne, ces accords monétaires présentent plusieurs avantages.
En échange du droit d’utiliser officiellement l’euro, les quatre micro-États ont dû rapprocher leur législation financière des règles européennes. Cela a notamment conduit à une réduction progressive du secret bancaire. Les banques d’Andorre, Monaco et Saint-Marin sont désormais tenues de transmettre des informations sur les comptes de leurs clients étrangers aux autorités fiscales concernées.
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Plus largement, l’adoption de l’euro a servi de levier pour inciter les micro-États à se conformer aux standards internationaux, à renforcer la coopération contre l’évasion fiscale et la sécurité des paiements. Ils concernent notamment ceux du Groupe d’action financière (Gafi), un organisme chargé de lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
L’euro donne également à l’Union européenne un moyen de pression lorsque les règles financières ne sont pas respectées. En 2010, la Banque d’Italie a bloqué 23 millions d’euros liés à la Banque du Vatican en raison de transferts jugés suspects. En 2013, elle a également suspendu les paiements par carte au Vatican pendant plusieurs semaines. Sous cette pression, le Saint-Siège a accepté davantage de contrôles et renforcé la transparence de sa banque. Plusieurs milliers de comptes suspects ont ensuite été fermés.
L’Andorre illustre également le pouvoir de pression de l’euro. Dès 2002, le pays utilisait déjà l’euro après l’abandon du franc et de la peseta. Pourtant, l’Union européenne, représentée par la Commission européenne, a refusé pendant près de dix ans de signer un accord monétaire officiel. Elle demandait à l’Andorre de réduire le secret bancaire et d’accepter l’échange automatique d’informations fiscales. L’accord a finalement été signé en 2011, et les premières pièces en euro d’Andorre ont été mises en circulation en 2014.
Charbel Cordahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 16:02
Patrice Geoffron, Professeur d'Economie, Université Paris Dauphine – PSL
L’ESSENTIEL
Le diesel se vend plus cher que l’essence et plus cher qu’au printemps, alors que le prix du baril a reflué.
L’explication tient moins au prix du pétrole brut qu’au modèle économique du raffinage.
Le tour du monde des réponses publiques montre que ni l’abondance d’hydrocarbures ni les baisses de taxes ne protègent durablement. À l’avenir, échapper à ces menaces passera par la sortie du diesel.
En ce mois d’octobre 2026, le litre de diesel s’affiche autour de 2,35 euros en moyenne en France, à quelques centimes du record atteint en septembre. Il vaut une vingtaine de centimes de plus que l’essence, hiérarchie inverse de celle que des décennies de fiscalité favorable avaient installée dans l’esprit des automobilistes. Plus déroutant encore, il coûte davantage qu’en moyenne au mois d’avril, lorsque le baril de brent dépassait 120 dollars, alors que celui-ci est revenu aux alentours de 100 dollars.
Pour comprendre ce paradoxe, il faut se souvenir qu’un automobiliste n’achète pas du pétrole mais du carburant, autrement dit un produit sorti d’une raffinerie.
Les distributeurs s’approvisionnent sur le marché de gros européen, dont les cotations se forment à Rotterdam (Pays-Bas), et ce marché a sa propre logique. Sur un litre à 2,35 euros, un peu plus d’un euro paie ce diesel de gros, soit le double de la moyenne de 2025. Une trentaine de centimes rémunèrent l’acheminement du carburant et la station-service. Le reste, un euro, revient à l’État. Les taxes ne représentent donc plus qu’environ 40 % du prix, contre plus de la moitié lorsque le litre valait 1,60 euro. La raison en est simple. L’accise est un montant fixe d’environ 61 centimes par litre, que le baril vaille 60 ou 120 dollars. Seule la TVA, proportionnelle, suit les cours.
Figure 1. De quoi se compose le prix d’un litre de diesel en France, en centimes d’euro, moyenne de 2025 et semaine du 2 octobre 2026. Source : DGEC, note du 5 octobre 2026 ; TVA de 2025 recalculée au taux de 20 %.
La clé du paradoxe se trouve dans la « marge de raffinage », soit l’écart entre le prix d’un baril de diesel et celui du baril de brut dont il est tiré. En temps ordinaire, cet écart avoisine 20 dollars. Début septembre, il a franchi en Europe le seuil de 100 dollars pour la première fois. Le diesel valait alors plus du double du pétrole dont il est issu. Le pétrole brut reste disponible alors que le diesel devient rare. La rareté s’est déplacée du brut vers les produits raffinés.
À lire aussi : Ruée anticipative début mars, puis effondrement en septembre : comment expliquer la consommation de carburant en France en 2026 ?
Trois chocs se sont additionnés. Le verrouillage du détroit d’Ormuz et les dommages subis par plusieurs raffineries du Golfe ont tari une source majeure de diesel pour l’Europe. La Russie a suspendu ses propres exportations de diesel pendant l’été. Les raffineurs asiatiques ont réduit leurs ventes à l’étranger. Au total, près d’un cinquième des volumes manquent à l’appel. Les États-Unis ont comblé une partie du vide en exportant comme jamais, au prix d’une chute de leurs stocks.
Pourquoi les raffineries ne produisent-elles pas simplement davantage de diesel ? Parce qu’une raffinerie tire d’un baril de brut un assortiment de produits, essence, kérosène, diesel, fioul, dont elle ne choisit pas librement les proportions.
Le diesel présente en outre deux singularités. Il est issu de la même fraction du pétrole que le kérosène et le fioul domestique, de sorte que le transport aérien et le chauffage, à l’approche de l’hiver, se disputent les mêmes molécules. Le fioul livré aux ménages a, d’ailleurs, renchéri de plus de 70 % en un an. Il est surtout le carburant de l’économie productive, celui des camions, des tracteurs, des chantiers et des bateaux de pêche. Sa hausse se diffuse ainsi dans le prix des aliments et des biens, y compris pour les ménages qui ne possèdent pas de voiture.
Figure 2. Prix moyen du diesel et de l’essence dans l’Union européenne en 2026, en euros par litre toutes taxes comprises, par semaine. Source : Commission européenne, « Weekly Oil Bulletin ».
La France aborde ce choc avec un handicap hérité. Pendant un demi-siècle, la fiscalité a encouragé le diesel, au point que le diesel représente encore les deux tiers des carburants routiers vendus dans le pays. L’outil de raffinage, conçu à l’origine pour produire de l’essence et ramené de 24 sites en 1975 à 6 aujourd’hui en France hexagonale, n’a jamais suivi. Le pays exporte donc de l’essence et importe plus de la moitié du diesel qu’il consomme.
L’origine de ces importations est instructive. En 2022, plus d’un quart du diesel importé venait de Russie. L’embargo européen a conduit à remplacer ce fournisseur par le Moyen-Orient, puis par les États-Unis et par l’Inde. La dépendance a ainsi été déplacée plus que réduite, d’un fournisseur sous sanctions vers une région en guerre, puis vers un allié dont le président a fait du prix du diesel une affaire électorale.
Les dernières semaines en donnent l’illustration. Fin septembre, Donald Trump a publiquement envisagé d’interdire les exportations états-uniennes de diesel. Le 2 octobre, sous la menace de cette interdiction, les pays du G7 ont accepté de libérer 100 millions de barils de leurs stocks stratégiques, en bonne partie européens. Le 9 octobre, un accord conclu par téléphone avec Vladimir Poutine a rouvert la porte au diesel russe. Le Trésor américain a suspendu jusqu’en avril 2027 ses sanctions sur les cargaisons, et Moscou a levé partiellement, dès le lendemain, l’embargo qu’il imposait à ses propres exportations.
Pour l’Europe, la leçon est double. Ses réserves de sécurité servent à soulager l’électeur américain avant les élections de mi-mandat du 3 novembre, et le diesel qu’elle a renoncé à acheter à la Russie revient sur le marché mondial par la décision d’un tiers.
Le phénomène n’a rien de français. Dans l’Union européenne, le litre de diesel est passé en moyenne d’environ 1,55 euro début janvier à 2,15 euros début octobre, selon le bulletin pétrolier de la Commission. La France se situe au-dessus de l’Allemagne et de l’Italie, en dessous des Pays-Bas et des pays nordiques. Le Royaume-Uni a battu fin septembre son record de 2022, avec un litre proche de 2 livres sterling. Aux États-Unis, le gallon a atteint le niveau inédit de 6,50 dollars, en hausse de plus de 75 % sur un an.
Figure 3. Prix du diesel à la pompe début octobre 2026, en euros par litre, toutes taxes comprises. Sources : Commission européenne, « Weekly Oil Bulletin », semaine du 5 octobre 2026 ; pour les États-Unis, moyenne AAA convertie au taux de 1,136 dollar pour un euro.
Deux leçons se dégagent de ce tableau. La première concerne l’illusion de l’abondance. Premiers producteurs mondiaux de pétrole et exportateurs nets de diesel, les États-Unis subissent une hausse relative près de deux fois plus forte que celle de l’Europe, en raison de la faiblesse de leurs taxes. La seconde leçon porte sur les baisses de taxes. L’Allemagne a réduit son accise de 17 centimes par litre en mai et en juin, puis de nouveau d’octobre à décembre, pour un coût cumulé d’environ 4 milliards d’euros. L’Espagne a ramené sa TVA de 21 % à 10 % dans un plan de 5 milliards. Le Japon plafonne ses prix en subventionnant les grossistes, et l’enveloppe prévue a été consommée aux quatre cinquièmes en un peu plus de quatre mois. En France, les appels à ramener la TVA à 5,5 % relèvent de la même logique, pour un coût supérieur à 6 milliards d’euros par an sur les seuls carburants.
Partout, le résultat est comparable. Le soulagement est réel, mais il est provisoire, il profite d’abord à ceux qui consomment le plus, et il s’efface dès que la mesure expire. L’Allemagne a retrouvé des prix records en septembre, moins de trois mois après la fin de son premier rabais, et a dû le rétablir. L’Institut Jacques-Delors a recensé près de 300 mesures nationales dans l’Union européenne. Pour chaque euro d’aide annoncé, les Européens ont versé plus de trois euros supplémentaires à leurs fournisseurs d’énergies fossiles.
Le blocage des prix ne résiste pas mieux à l’examen, la Hongrie ayant dû y renoncer en 2022 devant les pénuries. En France, le plafond volontaire de 2,25 euros appliqué par TotalEnergies s’accompagne de ruptures dans une partie de son réseau, l’affluence dépassant les capacités d’approvisionnement. Un prix maintenu sous le niveau du marché entretient la demande au moment où l’offre fait défaut.
La France a, jusqu’ici, suivi une autre voie, celle d’aides ciblées sur les travailleurs modestes contraints de rouler, récemment élargies à plus de 5 millions de bénéficiaires potentiels. Ce choix est défendable. Une remise générale de 30 centimes coûterait au moins 12 milliards d’euros par an, pour un effet que le marché peut annuler en quelques semaines.
Le gouvernement vient d’y ajouter la mise sur le marché, à partir de novembre, de 10 millions de barils de diesel tirés des stocks stratégiques, ces réserves que la loi impose de détenir pour tenir trois mois en cas de rupture d’approvisionnement. Cédés aux distributeurs à leur prix d’achat d’avant la guerre, ces barils doivent abaisser le litre de 12 à 18 centimes pendant trois mois. La mesure épargne le budget. Elle entame toutefois d’environ un cinquième une réserve de sécurité qu’il faudra reconstituer au prix du marché, et elle bénéficie à tous sans distinction de revenu ni d’usage.
Dans l’immédiat, le levier le plus rapide reste la modération de la demande. L’Agence internationale de l’énergie a chiffré, dès 2022, les gains d’un plan en dix points, vitesse réduite sur autoroute, télétravail et covoiturage en tête. Ces mesures peu coûteuses allègent la facture des ménages comme la tension sur le marché.
La véritable issue est la sortie du carburant lui-même, et elle a commencé. En septembre, le diesel n’a représenté qu’environ 2 % des voitures neuves immatriculées en France tandis que l’électrique dépassait 40 % pour la première fois. Le marché du neuf a tourné la page. Le parc en circulation se renouvelle bien plus lentement, et les diesels anciens appartiennent surtout à des ménages modestes, ruraux ou périurbains, qui parcourent de longues distances sans alternative.
Le poids de l’énergie dans le budget varie davantage selon le lieu de vie que selon le revenu. Ces ménages paient la crise au prix fort et sont les moins à même d’acheter une voiture neuve. L’avantage économique de l’électrique est pourtant net. Avec une recharge à domicile, parcourir 100 kilomètres coûte environ trois fois moins qu’en diesel au prix actuel, et l’électricité consommée est produite pour l’essentiel sur le territoire, à l’abri des détroits et des embargos.
Le leasing social répond précisément à cette situation. Il permet à un ménage modeste de louer une voiture électrique neuve pour moins de 200 euros par mois, sans apport, l’État prenant en charge la première mensualité. Ouverte en juillet pour 50 000 véhicules, l’édition 2026 avait enregistré 34 000 commandes en dix semaines, et plusieurs constructeurs ont épuisé leur quota. Son enveloppe, environ 400 millions d’euros financés par les certificats d’économies d’énergie, représente six fois moins que le coût du rabais allemand pour un seul trimestre.
Le rabais efface quelques centimes pendant trois mois, le leasing soustrait durablement des dizaines de milliers de ménages à la volatilité du pétrole. Changer d’échelle, en relevant les volumes et en ouvrant le dispositif à l’occasion électrique, serait vraisemblablement le meilleur usage de l’argent public.
Reste le cœur de la consommation de diesel, qui se trouve dans les camions, les utilitaires et les engins.
L’exemple norvégien invite à la lucidité. Malgré plus de 95 % de voitures neuves électriques, la Norvège n’a longtemps vu ses ventes de carburants routiers reculer que modestement, le transport lourd étant resté au diesel.
La Chine fournit le contre-exemple. Les camions électriques y dépassent le quart des ventes de poids lourds, et la demande chinoise de diesel recule cette année, alors que le fret routier progresse.
En Europe, les camions électriques atteignent à peine 5 % des immatriculations. L’effort doit donc porter sur la recharge de forte puissance le long des grands axes, sur l’aide à l’investissement des transporteurs et sur les flottes captives des collectivités et de la logistique urbaine.
Le calendrier impose de ne pas attendre. En 2028, le second marché européen du carbone, reporté d’un an en raison de la crise, s’appliquera aux carburants. Les distributeurs devront acheter des quotas pour le CO₂ qu’ils mettent sur le marché et en répercuteront le coût à la pompe, installant un signal-prix durable, dont les recettes alimenteront un Fonds social pour le climat destiné aux ménages vulnérables. Chaque véhicule diesel remplacé d’ici là réduit à la fois la facture future des ménages, le déficit commercial et l’exposition du pays aux décisions de Riyad, de Moscou ou de Washington.
La crise d’Ormuz a confirmé que la transition énergétique relevait d’un agenda de sécurité autant que d’un agenda climatique. Le prix du diesel en apporte, chaque jour à la pompe, la démonstration la plus concrète.
Patrice Geoffron est membre fondateur de l'Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie. Il est co-président du Cercle des Economistes
19.10.2026 à 16:01
Anne Gensane, MCF, Université Paris Cité
L’ESSENTIEL
La mobilisation lycéenne de grande ampleur en cours depuis septembre a fait sienne un slogan mystérieux, mêlant langue arabe et française, « Bismillah, c’est les ténèbres ».
Derrière cette phrase se cachent des messages Snapchat qui, selon les lycéens, émanent de policiers qui tentaient de se faire passer pour des jeunes afin d’obtenir des informations.
Cette formule absurde invite à la réflexion sur le langage, les représentations sociales, mais aussi sur les rapports entre la jeunesse et les institutions.
Depuis le mois de septembre 2026, la mobilisation lycéenne s’étend en France, gagnant progressivement les universités. Le mouvement s’accompagne de controverses sur les interventions policières. C’est dans ce contexte que circule une formule devenue emblématique : « Bismillah, c’est les ténèbres. »
Selon les récits consultables en ligne, les messages à l’origine de l’expression auraient été envoyés par un compte de policiers cherchant à entrer en contact avec des lycéens mobilisés. Autrement dit, un schibboleth (phrase qui ne peut être utilisée correctement que par les membres d’un groupe donné)… raté.
L’expression associe une formule arabe courante à une tournure française assez familière… sans que leur rapprochement produise un sens évident, et c’est précisément ce qui fait rire. Si la phrase est reprise, c’est qu’elle amuse et soulève dans le même temps des questions sérieuses : que montre-t-elle de la manière dont les institutions cherchent à s’adresser à la jeunesse ? Quels stéréotypes mobilise-t-elle, et pourquoi sont-ils si immédiatement à ce point reconnaissables ?
Derrière cette formule absurde se dessine alors une réflexion sur le langage, les représentations sociales, les rapports entre la jeunesse et les institutions.
Bismillah signifie « au nom de Dieu ». On le dit avant d’entreprendre quelque chose, dans des circonstances qui varient selon les personnes et les usages. La rencontre de cette formule avec la suite (« c’est les ténèbres ») donne une phrase dont on peine à saisir l’intention, mais qui, dans tous les cas, semble vouloir « faire jeune », voire « sonner cités, banlieues, quartiers ».
Que l’énonciateur soit un policier ou non, on peut assurément y voir là une leçon de communication : on ne devient pas crédible en accumulant les signes supposés d’une appartenance supposée. En d’autres termes, quelques mots d’arabe ne suffisent pas, car encore faut-il savoir ce que l’on dit.
Aurait-on par ailleurs utilisé la dès lors incapable IA pour aider à sa création ? Quoi qu’il en soit, la phrase a quitté son contexte initial, a été moquée et transformée en slogan (slogans dont la créativité est par ailleurs très saluée médiatiquement).
« Les jeunes ne savent plus parler. » Le diagnostic est connu, et il n’est pas nouveau. Chaque génération a ses inquiétudes sur la langue de la suivante. La langue est pourtant bien loin d’être homogène, les pratiques langagières sont diverses et l’argot (fait entre autres d’emprunts vernaculaires) a toujours existé, permettant de se reconnaître entre pairs, de plaisanter ou parfois encore aujourd’hui, oui, de ne pas être compris de tout le monde.
Le français, qu’on imagine standard, est lui-même fait d’emprunts. Par ailleurs, assez peu de monde penserait à reprocher à un cadre d’utiliser un anglicisme dans une réunion, mais, en revanche, certains mots associés (à tort ou à raison) aux jeunes des quartiers populaires sont vite jugés vulgaires ou incompréhensibles.
Attention néanmoins, il ne s’agit pas ici de prétendre que toutes les façons de parler sont utilisables dans toutes les circonstances, mais tout locuteur le sait fort bien. Les sociolinguistes décrivent aisément que chacun adapte son langage à la situation, souvent sans même y penser. Cette aptitude fait partie de la maîtrise d’une langue.
Le décalage entre l’intention supposée de « Bismillah, c’est les ténèbres » et le résultat obtenu ne peut laisser indifférent. Si le compte à l’origine des messages cherchait à se faire passer pour un lycéen, il a manqué son objectif d’une manière spectaculaire. Parler comme un jeune adulte ne consiste pas, en effet, à piocher quelques expressions dans un répertoire imaginé, voire fantasmé : les mots (et même ceux des jeunes !) ont leur histoire et leur contexte.
Il serait d’ailleurs fou de penser que les jeunes (jusqu’à quel âge peut-on parler de jeunesse ?) parlent tous de la même façon. L’âge, le sexe, les fréquentations, les habitudes familiales, les lieux de vie, toutes les situations comptent. Il n’existe pas un parler uniforme des lycéens ou des étudiants, pas plus qu’il n’existe une manière unique de parler dans les quartiers populaires (et de quelle région de France ?).
C’est pourtant cette langue supposée commune que des caricatures langagières mettent en scène, et on y retrouvera souvent les mêmes ingrédients : des expressions arabes, quelques mots de verlan, une familiarité forcée et, assez souvent, une violence que l’on attribue volontiers au célèbre « jeune des banlieues ».
Car, ajoutons que le message (à l’instar d’autres messages selon les lycéens) ne se limite pas à quelques expressions mal employées et à des fautes d’orthographe, choses importantes : il y associe un prénom à consonance africaine (« Mamadou ») et un drapeau algérien (en émoticône). Il présente d’autres expressions arabes telles que wallah et aïchek. Le personnage ainsi construit n’est pas un adolescent qui s’exprime mal : il correspond à cette figure du jeune des quartiers populaires supposé issu de l’immigration, musulman de préférence et potentiellement violent.
Et, si la phrase fait rire, c’est parce qu’elle rend visible cette fabrication fantasmée du jeune. Il nous semble donc qu’elle nous rappelle que les façons de parler sont rarement jugées indépendamment de ceux auxquels on les associe, et c’est là que la plaisanterie laisse place à plus de gravité.
Reprise par des lycéens, la phrase a revêtu une autre fonction. Elle permet de se moquer de policiers en infiltration. L’humour a cet avantage : il permet de répondre à ce qui a été ici jugé comme une agression sans adopter un ton trop grave. L’humour : cela fait par ailleurs écho aux batailles d’aura qui ont lieu durant les blocus et les manifestations.
Il reste que la circulation d’un mème (puisque c’est ce que cette expression est devenue) ne suppose pas que chacun lui donne le même sens, et c’est aussi ce qui fait sa force : assez courte pour être reprise par beaucoup de monde, et assez floue pour que chacun puisse y trouver son compte.
Enfin, cette phrase nous rappelle que le langage ne se résume pas à un dictionnaire. Pour comprendre une expression, il faut savoir qui l’emploie, à qui le locuteur s’adresse et dans quelles circonstances.
Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 11:27
Nicolas Jean, Professeur d'économie, IÉSEG School of Management
L’ESSENTIEL
Le géant de la guitare électrique Fender a mis en demeure ses concurrents afin qu’ils cessent d’imiter la silhouette de la fameuse Stratocaster.
Cette offensive illustre la diversité des moyens mis en œuvre par les acteurs monopolistiques pour rester maîtres de leur secteur.
L’exemple de Fender met en lumière le dilemme des marques patrimoniales : vaut-il mieux protéger la propriété intellectuelle d’un produit ou favoriser son universalité ?
En mai 2026, le monde de la guitare électrique s’est embrasé. Fender Musical Instruments Corporation, le géant américain dont le chiffre d’affaires avoisine les 900 millions de dollars – environ 803 millions d'euros – a envoyé une vague de lettres de mise en demeure à de nombreux fabricants de guitare à travers le monde.
Leur ordre : cesser immédiatement la production de tout instrument inspiré de la silhouette de la célèbre Stratocaster, instrument pionnier du monde de la guitare électrique créé en 1954 par Leo Fender, sous peine de sanctions pouvant atteindre 250 000 euros par infraction.
Cette offensive fait suite à un jugement du tribunal régional de Düsseldorf en Allemagne, rendu en mars 2026, qui a reconnu la silhouette de la Stratocaster comme une « œuvre d’art appliqué », protégeable au titre du droit d’auteur européen.
Le jugement visait initialement un contrefacteur low cost chinois. Fender a rapidement élargi le spectre de ses cibles en visant de nombreux producteurs, du luthier local aux grandes marques, comme le fabricant états-unien haut de gamme PRS (Paul Reed Smith) Guitars et son modèle Silver Sky, guitare signature de John Mayer, célèbre artiste qui travaillait auparavant avec… Fender.
En France, la polémique a rapidement embrasé les réseaux sociaux, portée par plusieurs influenceurs de la communauté de la guitare. Julien Bitoun, NeoGeoFanatic, Gaël Liger, Romain Morlot ont, entre autres, critiqué la stratégie du géant américain.
Derrière cette action en justice se cachent des enjeux stratégiques profonds : la défense de barrières à l’entrée, la capture de rentes de monopole et la gestion du paradoxe inhérent aux marques patrimoniales.
Pour mieux comprendre cette offensive, il faut d’abord en saisir les enjeux économiques. Le marché mondial de la guitare électrique pèse environ 6,1 milliards de dollars (5,4 milliards d’euros) en 2026.
Fender, qui détient 16,2 % de part du marché mondial de la guitare et emploie plus de 2 000 personnes, domine le secteur au côté de Gibson. Les deux marques concentrent à elles seules environ 29 % du marché.
Le dynamisme du marché reste modéré, avec un taux de croissance annuel d’environ 6,5 % au niveau mondial. La défense de la propriété intellectuelle devient ainsi un levier stratégique pour protéger des marges sous pression.
Fender est détenu par Servco Pacific, un conglomérat familial basé à Hawaï aux États-Unis. Comme toute entreprise, Fender subit une pression actionnariale croissante pour valoriser son portefeuille d’actifs intangibles, notamment sa propriété intellectuelle. L’action de Fender pour protéger juridiquement le design de la Stratocaster devient une stratégie de création de valeur.
La théorie économique des « barrières à l’entrée », développée par l’économiste Joe Bain dans les années 1950 puis affinée par Michael Porter éclaire cette stratégie. Joe Bain distinguait trois types de barrières :
les économies d’échelle : Fender les possède ;
la différenciation des produits : Fender la cultive ;
les avantages absolus de coûts : Fender les maîtrise.
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Fender ajoute une quatrième barrière, juridique. En transformant la forme de la Stratocaster en propriété intellectuelle protégée, l’entreprise crée un obstacle légal que nul concurrent ne peut franchir, du moins en Europe, pour le moment.
La Stratocaster n’est pas qu’un produit ; c’est un standard industriel. En économie, selon les chercheurs Pascal Corbel, Sophie Reboud et Frank-Mahé Lentz, un standard désigne une spécification technique qui s’impose progressivement dans un secteur, créant une convergence autour d’une norme commune.
La Stratocaster a progressivement imposé sa silhouette comme le standard de la guitare électrique. Des décennies de musique rock, blues et pop ont consolidé ce statut. Les musiciens connaissent sa maniabilité, les fabricants savent la reproduire et l’écosystème s’est construit autour d’elle.
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Cet enracinement crée un phénomène appelé lock-in. C’est-à-dire que le coût pour changer de fournisseur devient prohibitif. Par exemple, un musicien qui a investi dans des pédales d’effets, des pièces détachées et des années de pratique sur une Stratocaster ne peut pas facilement basculer vers un autre modèle, fût-il supérieur techniquement.
Ce phénomène de standard est renforcé par ce que les économistes appellent les « externalités de réseau » : la valeur d’un standard augmente avec le nombre de ses utilisateurs. Plus il y a de guitaristes utilisant ce standard, plus l’écosystème est riche – accessoires, tutoriels, pièces de rechange ou culture musicale partagée –, ce qui renforce l’attractivité du standard pour les nouveaux entrants. Paradoxalement, c’est cette universalité qui rend le standard si puissant, et si tentant à verrouiller pour celui qui le contrôle.
En s’appropriant juridiquement la Stratocaster, Fender espère transformer un standard ouvert en source de rente captive. Seul Fender pourrait fabriquer légalement une guitare de forme « Strat », ce qui lui permettrait de pratiquer des prix plus élevés sans crainte concurrentielle.
L’entreprise crée alors ce que l’on appelle une « rente de monopole ». Elle tire de sa position dominante un profit plus élevé que ce qu’elle obtiendrait en concurrence parfaite. Mais cette stratégie comporte un risque majeur : étouffer l’innovation et l’écosystème qui ont précisément créé la valeur du standard.
Fender est confronté au paradoxe classique des entreprises historiques. La force d’une marque patrimoniale réside dans son universalité. La Stratocaster est ainsi devenue un symbole culturel, au même titre que le Coca-Cola ou la Ferrari. Mais cette universalité rend impossible toute appropriation exclusive. Plus une marque est universelle, moins elle peut être exclusive, et vice versa.
Le risque de backlash est d’autant plus élevé que la communauté musicale est attachée aux valeurs d’authenticité et de liberté créative. Des valeurs que Fender a lui-même cultivées pendant des décennies en présentant la Stratocaster comme « la guitare la plus copiée au monde ».
Cette contradiction entre le discours marketing passé et les actions juridiques présentes génère ce que les théoriciens du marketing appellent un « coût de réputation ». Chaque lettre de mise en demeure envoyée à un petit luthier ou à un fabricant artisanal renforce l’image d’une entreprise devenue prédatrice, éloignée de ses racines contre-culturelles.
L’industrie de la guitare électrique illustre de manière frappante la tension entre deux stratégies concurrentes dans un marché monopolistique : innover pour se différencier ou imiter les succès concurrents en proposant des variantes à prix inférieur.
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Fender cherche à éliminer la stratégie d’imitation, mais prend alors le risque de réduire la diversité de l’écosystème. Les petits fabricants et luthiers qui proposaient des guitares de type Strat – avec leurs propres innovations en termes de micros, de matériaux, de finitions – risquent de disparaître, remplacés par un duopole Fender-Gibson.
Cette réduction de la diversité peut paradoxalement affaiblir l’écosystème global en réduisant le dynamisme du marché par une baisse des innovations. Les consommateurs peuvent également sortir perdants à la fois quantitativement par une hausse des prix et qualitativement par une baisse de la diversité.
L’affaire Fender illustre de manière saisissante les tensions croissantes entre stratégie de propriété intellectuelle, logique actionnariale et attentes d’une communauté de consommateurs passionnés. Elle pose une question fondamentale en économie industrielle : jusqu’où une entreprise peut-elle légitimement s’approprier un standard qu’elle a contribué à créer, mais que le marché a collectivement adopté et transformé en bien commun ?
Les exemples concrets sont nombreux et parfois cocasses : Adidas et ses trois bandes, Nestlé et la forme du KitKat ou même Harley-Davidson qui a essayé de déposer le son de son moteur V-Twin comme marque sonore.
Nicolas Jean ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 11:26
Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Enseignant-Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers
Christine Doutriaux Longo, Responsable du département sciences de l'entreprise, EFREI
L’ESSENTIEL
Qu’on les appelle « bruits de couloir » ou « radio moquette », les rumeurs font partie de la vie des organisations.
Elles deviennent problématiques quand elles sont opposées à un salarié, par exemple lors d’un entretien annuel d’évaluation.
Gare à ne pas transformer une rumeur en fait. Pour éviter les abus, les entreprises doivent développer des process spécifiques.
« J’ai entendu dire », « Plusieurs personnes m’ont remonté », « Il y a des bruits de couloir » : ces expressions sont banales dans les organisations. Mais lorsqu’une information officieuse devient, sans vérification, le fondement d’une évaluation, le salarié doit se justifier sur des faits qu’il connaît insuffisamment pour les contester.
En effet, dans certaines organisations, un entretien peut commencer par un « On m’a signalé votre attitude » ou « Plusieurs personnes se plaignent ». Pour le salarié concerné, la difficulté ne réside pas seulement dans l’existence de ces propos rapportés, mais dans la manière dont ils peuvent être utilisés pour porter un jugement sur son travail ou son comportement, sans qu’il puisse en vérifier le fondement.
Le problème tient ainsi aux mécanismes par lesquels une impression devient une « remontée », puis un problème considéré comme établi et, finalement, un jugement professionnel. Ce glissement interroge également la responsabilité du manager qui utilise ces informations et celle de l’organisation qui encadre les pratiques d’évaluation.
Le manager dispose d’une information rapportée : un salarié communiquerait mal, serait « difficile » ou susciterait des mécontentements. Le salarié concerné, lui, ne reçoit que la conclusion. S’il demande quel événement est concerné ou quel comportement lui est reproché, la réponse reste générale : « Cela m’a été remonté plusieurs fois. »
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Dire qu’un salarié a interrompu un collègue lors d’une réunion identifiée permet de discuter des faits. Dire que « plusieurs personnes trouvent son attitude problématique » déplace la discussion vers la réputation. Il ne lui est plus demandé d’expliquer un comportement, mais de réfuter une perception.
Or, les travaux sur la justice organisationnelle montrent que les salariés évaluent aussi la procédure conduisant à une décision : qualité des informations, cohérence des critères et possibilité de présenter leur version. Il faut donc distinguer trois étapes : entendre une information, la vérifier, puis éventuellement l’utiliser pour évaluer quelqu’un.
« Plusieurs personnes me l’ont dit » donne une apparence de convergence. Pourtant, une même remarque peut circuler dans une équipe puis revenir au manager par différents canaux. Plusieurs personnes rapportant une histoire ne constituent donc pas nécessairement plusieurs observations indépendantes. La répétition n’est pas la corroboration.
Le salarié se retrouve alors face à un groupe invisible dont il ignore les fondements. Une perception répétée peut devenir une caractéristique attribuée à l’individu : « difficile », « négatif » ou « peu collaboratif ». L’évaluation glisse des comportements observables vers une identité professionnelle construite par accumulation de perceptions.
Une situation plus problématique apparaît lorsque l’existence même des « remontées » ne peut être établie. Un manager peut invoquer un collectif indéterminé pour donner davantage de poids à sa propre appréciation. « Je considère que votre comportement pose problème » n’a pas la même force que « plusieurs personnes le pensent ».
Dans une relation déjà dégradée (désaccord, contestation, rivalité ou volonté d’écarter un collaborateur, etc.) des sources anonymes peuvent donner une légitimité collective à un conflit individuel. Cela ne signifie pas que toute source confidentielle soit fictive, mais l’organisation devrait pouvoir vérifier que les remontées existent véritablement.
Dans ce cas, la chronologie est également instructive : les critiques existaient-elles avant le conflit ? Des faits avaient-ils été documentés ? Les sources sont-elles indépendantes ? L’apparition de « remontées » après un désaccord ne démontre pas un règlement de comptes, mais justifie davantage de vérification.
Lorsque le salarié conteste l’évaluation et saisit les RH ou la hiérarchie, le manager peut préciser : « Ce n’est pas moi qui le dis » ou « Je ne fais que transmettre ». Il passe d’évaluateur à intermédiaire : l’information paraissait assez solide pour demander des comptes, mais sa responsabilité est renvoyée vers des tiers dès qu’il faut en démontrer la fiabilité. Pourtant, dès qu’un manager transforme une information rapportée en appréciation professionnelle, il n’est plus un simple messager. Il en a apprécié la crédibilité et a décidé de l’utiliser. Cette décision engage sa responsabilité.
Cette situation conduit à déplacer le regard vers le manager. Manager suppose de savoir apprécier la fiabilité d’une information, distinguer faits et interprétations, gérer les conflits, formuler un feedback précis et assumer ses décisions. L’usage répété de « on m’a dit » impossibles à traduire en faits conduit à interroger la compétence managériale. Il peut révéler un déficit de formation (un excellent expert n’est pas nécessairement préparé à encadrer) ou une instrumentalisation consciente lorsque des sources anonymes servent à fragiliser un collaborateur ou à régler un conflit.
Dans le premier cas, l’organisation rencontre un problème de sélection ou de formation ; dans le second, de gouvernance et de contrôle du pouvoir hiérarchique. L’autorité donne le pouvoir d’évaluer, mais ne garantit pas la compétence nécessaire pour bien le faire.
Le mécanisme devient fermé lorsque chaque réaction confirme le jugement initial. Si le salarié conteste, on considérera qu’il « n’accepte pas le feed-back ». Il demande des exemples ? C’est parce qu’il est sur la « défensive ». S’il cherche l’origine des critiques, c’est parce qu’il « refuse de se remettre en question ». Il saisit les RH ? « Il escalade ».
Des salariés qui refusent toute critique peuvent exister. Mais une évaluation devrait rester révisable. Si aucune explication nouvelle ne peut modifier le jugement initial, le processus devient moins une évaluation qu’un mécanisme de confirmation.
Ces pratiques ne touchent pas seulement le salarié visé. Les collègues observent comment l’organisation traite les désaccords. Dès lors, certains documentent davantage leurs interactions, parlent moins librement ou évitent de contredire leur hiérarchie.
Les recherches sur la sécurité psychologique et le silence organisationnel montrent que lorsque prendre la parole paraît risqué, le silence peut devenir une stratégie de protection. Le coût se traduit par des problèmes signalés tardivement, des décisions peu contestées, une perte de confiance ou le départ de collaborateurs compétents.
La solution n’est pas d’interdire les informations officieuses, mais de leur conserver leur statut. Un « on m’a dit » peut être un signal à vérifier ; il ne devrait pas devenir automatiquement une conclusion. Plus une information peut affecter la carrière d’un salarié, plus son niveau de vérification devrait être élevé.
Les organisations devraient examiner la chronologie des accusations, l’indépendance des sources et les conflits d’intérêts éventuels. Elles devraient surtout évaluer la manière dont leurs managers évaluent : la qualité du management se mesure aussi à la capacité de produire des décisions explicables, équitables et assumées.
En définitive, le problème n’est pas qu’un manager dise « j’ai entendu dire », mais que cette phrase devienne le début et la fin de son jugement. La question est alors : sur quels faits évaluons-nous cette personne, et qui assume la responsabilité de les avoir transformés en jugement professionnel ?
Et une seconde s’impose alors : qui évalue la manière dont le manager évalue ? Lorsqu’une organisation exige du salarié qu’il justifie son comportement sans demander à celui qui l’évalue de justifier son jugement, le problème touche à la qualité du management et au contrôle du pouvoir hiérarchique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.