28.07.2026 à 16:13
Ambuj Tewari, Professor of Statistics, University of Michigan

Les instituts de sondage explorent de plus en plus l’idée de remplacer une partie de leurs répondants par des intelligences artificielles capables de simuler des profils humains. Moins coûteuse et plus rapide, cette approche soulève toutefois une question fondamentale : une opinion générée par un modèle est-elle vraiment comparable à celle d’un citoyen ?
Les enquêtes et les sondages permettent aux sociétés de mieux comprendre ce que pensent les citoyens sur des sujets aussi variés que la politique, la santé ou l’éducation. Mais de moins en moins de personnes acceptent d’y répondre, ce qui oblige les instituts à solliciter davantage de participants et fait fortement grimper les coûts. Aux États-Unis, un prestataire de sondages facture ainsi une enquête de dix minutes auprès de 1 000 personnes plusieurs dizaines de milliers de dollars.
Les modèles d’intelligence artificielle pourraient-ils remplacer à terme des centaines, voire des milliers de répondants en reproduisant la diversité des réponses qu’apporteraient de vrais êtres humains ? Cette pratique, appelée « enquêtes synthétiques » ou « échantillon silicium » (« silicon sampling »), est déjà utilisée et coûte bien moins cher. Mais les résultats sont-ils fiables ?
Je suis un chercheur en apprentissage automatique. J’étudie les grands modèles de langage et leurs usages en médecine et dans la recherche scientifique. Ces systèmes évoluent en permanence à mesure que les entreprises les mettent à jour. Selon les consignes fournies, les paramètres utilisés ou la version du modèle, les réponses à une même question peuvent varier considérablement.
Cette caractéristique peut rendre ces modèles difficiles à utiliser de manière fiable dans les recherches en sciences sociales. Mais elle peut aussi être mise à profit pour simuler les réponses d’un grand nombre de personnes, ce que les chercheurs appellent des « répondants synthétiques ».
Pour générer, par exemple, 10 000 réponses avec ChatGPT, un institut de sondage peut fournir au modèle quelques informations démographiques de base ainsi qu’un contexte, par exemple : « Vous êtes un jeune électeur urbain, étudiant à l’université et de sensibilité politique conservatrice. Répondez aux questions suivantes. » Les chercheurs peuvent ensuite faire varier ces caractéristiques démographiques afin d’obtenir, pour une même question, une grande diversité de réponses produites par ChatGPT.
Le modèle possède également sa propre part d’aléa interne, ce qui l’amène naturellement à produire des réponses différentes lorsqu’une même question lui est posée à plusieurs reprises. Les chercheurs peuvent ainsi combiner les consignes fournies au modèle et cette part de hasard pour générer 10 000 réponses synthétiques différentes.
Les sondeurs utilisent depuis longtemps des modèles statistiques pour généraliser les résultats obtenus à partir d’un nombre limité de réponses. Et différents analystes peuvent tirer des conclusions différentes à partir des mêmes données d’enquête. Les études portant sur les répondants synthétiques suggèrent qu’ils pourraient être encore plus sensibles que les humains à de légères modifications des consignes ou des paramètres produisant des résultats très différents.
Mais l’utilisation de répondants synthétiques soulève une question plus fondamentale. Les sondages ne sont pas seulement des outils de prédiction. Ce sont aussi des instruments de mesure destinés à saisir ce que les gens pensent réellement. Un thermomètre mesure directement votre température. Vous ne feriez sans doute pas confiance à un appareil qui se contenterait d’estimer votre température en consultant un modèle d’intelligence artificielle.
Les grands modèles de langage et les autres outils d’IA héritent des biais et des angles morts présents dans les données sur lesquelles ils ont été entraînés. Par exemple, l’IA peut simplifier à l’excès ou déformer les opinions de groupes de population sous-représentés en ligne. Les sondages traditionnels comportent eux aussi des biais, mais nombre de ceux qui affectent les systèmes d’IA modernes restent invisibles au public, enfermés dans des modèles propriétaires dont le fonctionnement n’est pas transparent. Plus problématiques encore, certains instituts pourraient présenter au public des résultats issus de répondants synthétiques comme s’ils provenaient d’enquêtes réalisées auprès de personnes réelles.
Ces limites risquent d’éroder la confiance dans les sondages et, plus largement, dans la recherche par enquête. Elles soulèvent également un paradoxe intéressant. Les données synthétiques, créées par ordinateur ou par simulation, sont largement utilisées dans l’IA moderne. Elles servent à entraîner des systèmes d’intelligence artificielle dans des domaines aussi variés que la médecine, la finance, la robotique, les véhicules autonomes et bien d’autres. Pourquoi, dès lors, les réponses synthétiques à des sondages semblent-elles poser davantage de problèmes ?
La différence essentielle est que les données synthétiques sont vérifiées à l’aune du réel. Une voiture autonome peut être entraînée à partir d’images et de vidéos synthétiques représentant différentes conditions de circulation, mais aucun constructeur ne la mettrait en circulation sur la voie publique sans de vastes tests en conditions réelles. Si les données synthétiques dégradent les performances du système, les ingénieurs peuvent le corriger, le réentraîner ou le remplacer.
Les chercheurs peuvent être tentés de considérer les réponses synthétiques à des enquêtes comme une représentation de l’opinion publique. Pourtant, le système ne mesure pas réellement cette opinion. Il exécute une simulation de l’opinion publique fondée sur les données sur lesquelles il a été entraîné. Si ces opinions simulées s’éloignent de la réalité, les chercheurs risquent de ne s’en apercevoir qu’une fois que des conclusions erronées auront déjà influencé des politiques publiques, des décisions d’entreprise ou des travaux de recherche scientifique.
Cela ne signifie pas pour autant que l’IA n’a aucun rôle à jouer dans la recherche par sondage. Elle peut au contraire aider les chercheurs à améliorer la conception des enquêtes sans affaiblir la mesure de l’opinion publique. Les outils d’IA peuvent contribuer à formuler des questions plus claires en simplifiant leur rédaction, en réduisant les ambiguïtés et en éliminant les répétitions. Ils peuvent aussi aider à supprimer les questions inutiles, ce qui facilite la participation des répondants. Ces outils sont également capables d’adapter les questionnaires à différentes langues.
Une fois l’enquête terminée, l’IA peut aider les chercheurs à organiser de grands volumes de réponses ouvertes, à résumer les thèmes récurrents et à traiter les questionnaires incomplets plus efficacement que des analystes humains. Certains chercheurs explorent ainsi des approches hybrides, combinant des enquêtes réalisées auprès d’échantillons humains plus restreints avec des outils d’analyse assistés par l’intelligence artificielle.
Les décideurs s’appuient sur les enquêtes et les sondages pour écouter et comprendre la voix des personnes affectées par leurs décisions. Remplacer les répondants humains par des répondants synthétiques risque d’affaiblir ce lien. Dans le même temps, la baisse des taux de réponse et l’augmentation des coûts constituent de véritables défis pour la recherche par sondage.
Je suis convaincu que de futurs travaux permettront de trouver des moyens d’utiliser l’intelligence artificielle de façon transparente, efficace et scientifiquement rigoureuse, sans pour autant remplacer les personnes elles-mêmes.
Ambuj Tewari a reçu des financements de la National Science Foundation et des NIH.
28.07.2026 à 16:12
Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

L’ESSENTIEL
En France, il n’existe pas une seule réalité culturelle mais une multitude d’expériences de la culture, qui se vivent de façon très différentes.
Certaines expériences reposent sur une forme de distance avec le public, quand d’autres l’impliquent pleinement ; la culture peut également jouer le rôle de simple médiateur dans des expériences de sociabilité.
Reconnaître cette réalité plurielle permet de relativiser l’importance d’une démocratisation culturelle qui se concentre presque exclusivement sur la culture « légitime ».
Crise du spectacle vivant, échecs des politiques culturelles, procès en élitisme ou en nivellement faits aux artistes : toutes ces controverses sur la culture tiennent sans doute moins à une crise de la culture qu’à la confusion que recouvre le mot lui-même.
Cette confusion tient d’abord au fait que des pratiques et des logiques très différentes sont traitées comme une seule et même réalité. Que l’on considère un public recueilli, un soir d’été dans le silence de la cour d’honneur du Palais des papes ; des metalleux qui sautent et chantent en cœur devant une scène du Hellfest ; des spectateurs qui déambulent en famille une glace à la main au festival Chalon dans la rue ; ou encore un adolescent dans un train qui, sur son téléphone, revoit la story d’un ami filmée la veille aux Eurockéennes de Belfort, il s’agit de situations difficilement comparables. Pourtant, nous ne disposons que d’un seul mot pour les nommer : culture.
À bien observer ces situations, pourtant, à scruter les publics, ce qu’ils font, ce qu’ils attendent, on voit se dessiner des régimes d’expérience culturelle spécifiques, c’est-à-dire des manières différenciées de vivre ce que la culture procure. Dans certains cas, l’expérience repose sur la distance, la retenue, l’interprétation. Dans d’autres, intense, elle engage le corps, la participation collective. Ailleurs encore, elle tient d’abord à la circulation, à la rencontre, à la sociabilité. Enfin, elle se prolonge désormais dans les flux numériques, où l’événement persistant sur les réseaux, se détache de son lieu d’origine pour être commenté, partagé, repris dans le monde entier.
C’est à partir de ces différences que l’on peut distinguer quatre régimes culturels : le régime apollinien, le régime dionysiaque, le régime hermésien et le régime numérique. Une grille de lecture qui a moins pour but de ranger les pratiques dans des cases, que de comprendre les logiques qui les organisent, les valeurs qu’elles mobilisent et les attentes qu’elles suscitent, manière de parler de la culture au pluriel.
C’est le régime que l’on associe le plus spontanément à l’idée de « grande culture ». Celui du Festival d’Avignon, de certaines pièces de Wajdi Mouawad ou de Julie Deliquet, du Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence ou des Chorégies d’Orange. On s’y installe en silence. On regarde, on écoute, on contemple, on vient aussi pour réfléchir.
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La bonne conduite consiste à contenir son corps pour mieux concentrer son attention sur l’œuvre. Ce régime valorise la distance et la réflexion plutôt que la participation immédiate. Le spectateur reçoit, interprète, plutôt qu’il ne se mêle. Une représentation, un livre, une œuvre plastique, ne vaut pas seulement pour le plaisir du moment mais parce qu’elle dit quelque chose du monde, engage une réflexion, permet de comprendre. La culture, ici, n’est pas un loisir comme un autre : elle doit élever, instruire, émanciper.
Bien différent, le régime dionysiaque relève d’un plaisir participatif. Hellfest, Vieilles Charrues, grands concerts : on n’y vient pas seulement écouter des groupes, mais aussi pour être emporté par la foule, crier son émotion, vibrer collectivement. Quand des milliers de personnes reprennent un refrain, ce n’est plus seulement un public qui assiste à un concert : c’est une masse d’expression émotionnelle qui devient le concert lui-même. Le corps n’est pas tenu à distance. Il devient la condition de l’expérience esthétique. La valeur culturelle tient moins à une interprétation savante qu’à l’intensité vécue. Hédoniste, ce régime n’est pas nécessairement dénué de sens : un concert de rap engagé peut porter des messages politiques. Mais ce qui compte d’abord, c’est le plaisir, que l’énergie circule, que les corps s’expriment, que l’on en ressorte les jambes tremblantes et les oreilles sifflantes.
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Quelque part entre deux pôles existe le régime hermésien où la culture, les œuvres sont surtout un prétexte relationnel. C’est le régime de Chalon dans la rue, des fanfares, des fêtes de quartier où une compagnie de théâtre de rue plante son décor entre deux immeubles.
On y vient autant pour voir quelque chose que pour être là, avec d’autres, avec des amis, en famille. L’attention y est plus souple : on regarde, on discute, on s’arrête, on repart. Cette intermittence n’est pas un défaut, elle fait partie du dispositif. La performance, le spectacle, l’artefact, jouent alors un rôle de médiateur plus que de centre. La réussite de ces événements se dit souvent en termes modestes : « il y avait du monde », « c’était vivant », « ça faisait du bien au quartier ».
Ces jugements ne sont pas anecdotiques. Ils traduisent une valeur culturelle à part entière : rendre un lieu habitable et faire tenir ensemble, le temps d’une soirée, des publics qui ne se croisent parfois jamais autrement. La musique, le spectacle, les artefacts y sont nécessaires, mais secondaires.
Le quatrième régime ne désigne pas seulement les œuvres conçues pour les écrans et le monde digital, mais une transformation plus profonde de l’expérience culturelle elle-même. Ce régime récent est partout, de tous les instants : entre deux messages, dans le métro, chez soi, au réveil. Il bouleverse les situations culturelles en désancrant l’expérience d’un lieu et d’un moment précis et extraordinaire, point commun aux autres régimes. Médié par un écran, il permet de suivre un concert sans y être, de revoir un extrait, de commenter une œuvre à distance. Il produit aussi ses propres artefacts digitaux, Tik Tok, des formats de fictions qui ne fonctionnent qu’en ligne.
L’expérience devient potentiellement continue, persistante et fragmentée, prise dans les flux numériques. Le public n’est plus seulement celui qui assiste : il diffuse, commente, classe, détourne. La scène ne s’arrête plus à la scène.
L’intérêt de cette typologie n’est pas de ranger chaque événement dans une case. Un même festival peut combiner plusieurs régimes : apollinien par sa réflexion sur le monde, dionysiaque devant ses scènes, hermésien dans ses circulations, numérique dans les images et commentaires qu’il prolonge. Son intérêt est plutôt de rendre visibles des attentes différentes, incomparables. Certains publics viennent chercher une œuvre, une exigence, une interprétation du monde. D’autres une intensité, une vibration collective, un relâchement. D’autres encore une occasion d’être ensemble, de circuler, de faire vivre un lieu.
Cette grille invite surtout à ne plus parler de la culture comme d’un bloc. Elle oblige à regarder les situations : ce qu’elles demandent, les postures et les attentes, les liens qu’elles fabriquent, les valeurs qu’elles mettent en jeu. Ici, la question des politiques publiques se déplace : il s’agit moins de démocratiser l’accès à l’offre culturelle (presque toujours apollinienne) que de reconnaître la pluralité des expériences et leurs logiques propres ?
Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.07.2026 à 16:11
Marzia Sesini, Research Team Leader - Molecules&Materials, European University Institute
Carbon capture and storage (CCS) underpins the European Union’s (EU) strategy to decarbonise industries such as cement, steel, and chemicals. It involves capturing carbon dioxide (CO2) from industrial facilities, transporting it by pipeline or shipping and storing it permanently in geological formations. According to the European Commission this technology that captures emissions at their source to prevent them from escaping into the atmosphere is a crucial part of the carbon phaseout pathways for many EU countries.
It consists of three consecutive steps: (i) industrial emitters “capture” their carbon dioxide emissions by separating them from the rest of the flue gas; (ii) the CO2 is then transported, generally by ship or pipeline, to a geological storage site; and (iii) the emissions are permanently stored underground.
Under the EU Net-Zero Industry Act, at least 50 million tonnes of annual CO2 injection capacity must be in place by 2030. The European Commission estimates that the EU will need to store around 250 million tonnes of CO₂ each year by 2040.
Meeting these targets requires capture facilities, transport pipelines, and storage sites to be developed in unison. For pipeline investment, large upfront costs need to be incurred before future CO2 volumes and revenues are certain. Yet industrial emitters hesitate to invest in carbon capture without reliable transport and storage, while pipeline operators need commitments from industrial facility users before construction can begin. Transport pipelines, shipping terminals, and storage sites may also be underused during the market’s early years. Delays in building any part of the chain can prevent the others from becoming operational.
These interdependencies explain why CCS is not only a financial challenge, but also a question of policy design: which costs should governments cover at different stages of market development? Who finances shared infrastructure and how are risks going to be allocated between public entities and CCS agents (capture plants, transport operators, and storage providers)?
Effective policy design should identify and address the barriers holding projects back, and reward delivery, without making agents responsible for delays they cannot control. The appropriate balance will change as the sector matures and capture, transport and storage infrastructure becomes operational, project experience grows and delivery risks become more predictable: early support may be needed to reduce infrastructure and coordination risks, while later schemes can rely more heavily on incentives linked to performance. There is therefore no one-size-fits-all policy approach.
In practice, approaches vary across Europe, particularly among Nordic countries. France, Belgium, and Germany have focused more heavily on access, tariffs and regulatory rules, minimising public funding. By contrast, Norway, the Netherlands and Denmark rely more heavily on direct public involvement in flagship projects.
Norway covered 80% of Northern Lights’ investment costs as part of the Longship programme, which began permanently storing carbon dioxide in August 2025. In the Netherlands, state-owned companies are developing shared transport and storage infrastructure through projects including Porthos, now expected to begin operating in the second half of 2027. Denmark initially prequalified ten projects for its DKK 28.7 billion CCS Fund. But, in June 2026, support was awarded to only one: Aalborg Portland’s plan to capture and store up to 1.25 million tonnes of carbon dioxide annually from cement production.
Denmark illustrates that the suitability of these approaches should depend on the sector’s maturity. The Danish performance-based scheme linked support to verified volumes of stored CO2 and imposed penalties for unmet targets.
This structure created clear incentives to meet Denmark’s emissions reduction target, but also left beneficiaries exposed to the risk that delays in capture, transport, or storage, including delays caused by other participants; could prevent them from delivering the contracted volumes. Eight out of ten projects withdrew before the second round, suggesting that the scheme placed too much risk on beneficiaries at this early stage of deployment.
The Danish experience does not reveal a common Nordic approach, however. Norway reduced coordination risk by supporting the whole Longship chain. Denmark itself used a comparable principle when developing offshore wind: production-based support was combined with grid connections built and financed by Energinet, rather than leaving individual wind farms to bear the shared infrastructure risk. These examples suggest that support linked to volume delivery can be effective, but during early deployment it should be accompanied by measures addressing shared infrastructure and coordination risks.
Our recent analysis of CO2 transport governance suggests that governments can socialise part of the cost and utilisation risk of shared infrastructure through targeted subsidies, public risk-sharing or public and regulated infrastructure operators. The Danish case provides an additional lesson: penalties for under-delivery may need to be limited or adapted during early deployment, particularly when delays originate elsewhere in the value chain.
Support linked to verified volumes of stored CO2 may become more appropriate as infrastructure develops and delivery risks become more predictable. Finally, public or regulated infrastructure operators could also improve coordination and provide greater certainty about infrastructure availability and access.
These policy choices will also determine which industries will be able to use CCS and at what cost.
In cement production, CCS can address emissions released by the chemical process used to make clinker (the most carbon-intensive component of cement manufacturing), which cannot be eliminated simply by switching to renewable energy.
Steel and chemical producers can also consider electrification, renewable hydrogen, recycling and changes in production processes. Industrial clusters can share CO2 transport infrastructure more easily, while dispersed cement plants may face higher connection costs or longer delays. For construction companies and large publicly funded projects, CCS could affect the cost and availability of lower-carbon cement and steel.
Ultimately, achieving Europe’s CCS goals depends not just on the amount of public funding alone, but also on how governments allocate risks and responsibilities across the value chain, while remaining consistent with climate objectives.
This article was co-written with Adrien Nicolle and Burçin Ünel.
Marzia Sesini ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.07.2026 à 15:21
François Dedieu, Directeur de recherche en sociologie, Inrae
La loi d’urgence agricole a été adoptée par le 21 juillet. Elle réaffirme les choix controversés de la loi « Duplomb » de juillet 2025, autorisant certains néonicotinoïdes dangereux et facilitant le stockage de l’eau. Comment expliquer une telle obstination, malgré une importante mobilisation citoyenne et la censure du Conseil constitutionnel ?
Rien n’y fera. Ni une pétition signée par 2,5 millions de citoyens, ni les censures du Conseil constitutionnel. La dernière loi d’urgence agricole reprend plusieurs dispositions déjà vivement contestées de la loi Duplomb : un accès facilité aux infrastructures de stockage de l’eau et une autorisation dérogatoire de certains néonicotinoïdes, désormais limitée à certaines filières et subordonnée à un avis de l’Anses. Comment expliquer cette remarquable obstination à faire adopter des mesures aussi controversées ?
Dès 2022, trois sénateurs – Laurent Duplomb (LR, Haute-Loire), Daniel Gremillet (LR, Vosges, vice-président de la commission des affaires économiques) et Marie-Lise Housseau (Union centriste) – tirent la sonnette d’alarme sur la perte de compétitivité de l’agriculture française en publiant un rapport consacré à ce sujet, dont les constats sont par ailleurs corroborés par d’autres études.
Les sénateurs identifient plusieurs facteurs expliquant ce décrochage. Selon eux, des exigences environnementales plus strictes en France créent des distorsions de concurrence, notamment en matière d’usage de produits phytosanitaires. Ils dénoncent également une complexité administrative excessive, qui freinerait le développement des retenues d’eau destinées à l’irrigation.
En 2022, le déclenchement de la guerre en Ukraine s’accompagne d’une forte hausse des coûts de production, sous l’effet de l’augmentation des prix des engrais et des carburants. Le projet de suppression de l’avantage fiscal sur le gazole non routier (GNR), annoncé en 2023, met le feu aux poudres. En janvier 2024, le mouvement des panneaux de communes retournés prend une tournure plus radicale. Les manifestations ciblent alors les normes environnementales, présentées comme la principale entrave à la compétitivité de l’agriculture française. Le mouvement bénéficie d’un large soutien de l’opinion publique, une majorité de Français déclarant comprendre ou partager la colère des agriculteurs.
Les difficultés de compétitivité de l’agriculture française relèvent avant tout de facteurs macroéconomiques. La stagnation des rendements des céréales s’explique par une hausse tendancielle des coûts de production, conjuguée à une forte pression concurrentielle sur les prix dans un marché mondialisé. Parmi les solutions avancées figurent entre autres les « tunnels de prix », qui visent à corréler les coûts de production et les prix d’achat. Actuellement expérimenté dans la filière laitière, ce dispositif produit des résultats encore incertains dans les autres filières et suscite de vives réserves de la part des industriels et des interprofessions.
Ce type de réponse structurelle étant complexe, coûteux et long à mettre en œuvre, il apparaît politiquement plus avantageux de privilégier les mesures de court terme. Celles-ci permettent non seulement d’alléger certaines charges pesant sur les exploitations, mais en reposant sur l’assouplissement des normes environnementales, elles présentent aussi un fort intérêt symbolique dans les circonscriptions rurales. Le premier ministre de l’époque, Gabriel Attal, en a bien conscience et annonce dès janvier 2024 une série de mesures allant dans ce sens, parmi lesquelles la suspension provisoire puis la réorientation du plan Écophyto visant une réduction durable des pesticides grâce à un changement d’indicateurs. La FNSEA, mais aussi et surtout la majorité sénatoriale Centre-Les Républicains, relayée in fine par le gouvernement, font le pari de cette stratégie de recul environnemental au profit d’un apaisement temporaire de l’opinion, sans toutefois revendiquer explicitement leur alliance.
Depuis quelques années, l’influence de la FNSEA est pourtant de plus en plus contestée dans les urnes. Pour nombre d’observateurs, le syndicat a perdu une partie de sa capacité d’influence politique. Mais c’est justement dans ce contexte qu’il devient essentiel pour le syndicat de l’agro-industrie de renforcer ses appuis politiques, en particulier issus de la droite traditionnelle, son alliée historique. Le profil de Laurent Duplomb s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Agriculteur de profession, à la tête d’une exploitation laitière à Saint-Paulien, il a présidé les Jeunes Agriculteurs, organisation proche de la FNSEA. Il a également présidé la chambre d’agriculture de la Haute-Loire sous l’étiquette de la FDSEA, la branche départementale de la FNSEA, et siégé au conseil de surveillance du groupe Candia.
Le parti Les Républicains traverse pour sa part une période de fragilité. Les élections présidentielles de 2017 et de 2022 se sont soldées par des échecs sévères, tandis que son espace politique s’est progressivement réduit sous l’effet de la concurrence exercée à la fois par le centre et par l’extrême droite. Dans ce contexte, faire de la défense des agriculteurs face aux normes environnementales un nouveau marqueur politique répond à une logique électorale classique : consolider un électorat tenté par la dispersion mais qui demeure majoritairement acquis à la droite républicaine et au centre sur ce champ de revendications. Cette stratégie est d’autant plus attractive qu’elle s’inscrit dans un registre populiste consistant à opposer le « bon sens » des agriculteurs à des élites politiques, administratives ou scientifiques, accusées de produire des normes écologiques déconnectées des réalités du terrain.
Les Républicains disposent néanmoins de deux atouts majeurs : leur fort ancrage dans les collectivités territoriales et, surtout, leur position dominante au Sénat, où ils constituent le premier groupe politique avec 131 sièges sur 348.
La haute assemblée a vu sa capacité d’influence s’accroître mécaniquement avec l’instabilité de l’Assemblée nationale depuis la dissolution de 2024. Cette fragmentation parlementaire place les gouvernements d’Emmanuel Macron dans une situation de fragilité permanente, comme en témoigne la succession de cinq gouvernements entre 2024 et 2026. Dans ce contexte, l’exécutif est contraint de rechercher en permanence le soutien du Sénat et de sa majorité pour faire adopter les textes qu’il juge prioritaires.
Cette nécessité se traduit dans la composition des gouvernements. Le gouvernement Barnier comptait ainsi neuf anciens sénateurs, un record sous la Ve République. Plus largement, des formes de coopération se sont développées entre les gouvernements successifs et la majorité sénatoriale de droite et du centre. L’exécutif choisit ainsi fréquemment d’engager la navette parlementaire en commençant par le Sénat afin de favoriser la recherche de compromis en commission mixte paritaire.
La réforme des retraites de 2023, priorité du gouvernement, a ainsi été adoptée par le Sénat avant d’être définitivement adoptée à l’Assemblée nationale à la suite du recours à l’article 49, alinéa 3, et du rejet des motions de censure. De même, la majorité sénatoriale LR-centristes a joué un rôle important dans l’élaboration de la loi de finances pour 2026, même si son adoption juridique est finalement intervenue à l’Assemblée nationale.
À l’inverse, cette configuration permet tout autant à la majorité sénatoriale de faire progresser des textes qui lui sont chers. Traditionnellement qualifié de « vigie législative », le Sénat voit son pouvoir d’initiative renforcé par l’absence de majorité stable à l’Assemblée nationale. Son travail en commission s’est intensifié, tout comme son influence dans les commissions mixtes paritaires. Au cours de la session 2022-2023, près de 30 % des lois définitivement adoptées étaient issues de propositions de loi sénatoriales, un niveau inédit sous la Vᵉ République.
Cette convergence d’intérêts entre l’exécutif et la majorité sénatoriale de droite et du centre contribue à expliquer la remise en cause répétée de certaines contraintes environnementales dans les lois agricoles. La loi Duplomb est ainsi adoptée en juillet 2025 à l’issue d’un accord trouvé en commission mixte paritaire, grâce aux voix des Républicains, du Rassemblement national et d’une partie de la majorité gouvernementale. Le Conseil constitutionnel censure toutefois les dispositions relatives à la réintroduction de l’acétamipride et formule plusieurs réserves d’interprétation concernant le régime applicable aux ouvrages de stockage de l’eau.
Quelques mois plus tard, la loi d’orientation agricole reprend plusieurs dispositions sans prise en compte des réserves constitutionnelles, là encore sous pression sénatoriale. Au Sénat, un amendement porté par la majorité de droite et du centre propose notamment d’inscrire le principe selon lequel il ne devrait pas y avoir « d’interdiction sans solution » en matière de produits phytopharmaceutiques. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, déclare s’en remettre dès lors à la « sagesse » du Sénat.
En 2026, le gouvernement dépose un projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles, examiné en premier lieu par… Le Sénat. Laurent Duplomb est désigné corapporteur du texte. Les amendements adoptés par la commission réintroduisent, sous une rédaction différente, plusieurs dispositions proches de celles précédemment censurées ou contestées : facilitation des projets de stockage de l’eau et autorisations dérogatoires, limitées dans le temps et à certaines filières, pour des substances phytopharmaceutiques. Après une nouvelle réunion de la commission mixte paritaire, le texte est définitivement adopté le 16 juillet 2026.
Pour le gouvernement, le compromis tient à l’introduction d’un avis favorable de l’Anses comme condition préalable à toute dérogation. Pour mesurer réellement la portée de cette contrainte, il faudra donc attendre les conclusions de l’Anses, une agence elle-même en lutte pour le maintien de son autonomie. Ce court historique révèle néanmoins le rôle fondamental joué par l’alliance tacite entre l’exécutif, la FNSEA et la majorité sénatoriale, pour une suspension des normes environnementales dans les lois agricoles.
François Dedieu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.07.2026 à 15:20
Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES - UCLy (Lyon Catholic University)
Damien Afonso, Enseignant en géopolitique à l'ESDES, ESDES - UCLy (Lyon Catholic University); UCLy (Lyon Catholic University)
Pendant que Washington et Pékin se disputent l’Indo-Pacifique, l’Asie du Sud-Est cherche des partenaires qui ne lui imposent pas de choisir un camp. Cette situation constitue une fenêtre d’opportunité que l’Europe et la France ne doivent pas laisser passer.
Il y a quelques mois, nous montrions ici comment la Zone économique exclusive (ZEE) française pouvait devenir, dans le duel Washington-Pékin, un levier de puissance pour Paris.
La maîtrise des espaces maritimes n’est qu’une moitié de l’équation indopacifique. L’autre se joue plus à l’est, dans une région sur laquelle l’attention médiatique occidentale se porte trop peu, alors qu’elle pèse chaque année davantage dans l’économie mondiale : l’Asie du Sud-Est. Or, c’est précisément là, et spécialement en Indonésie, que l’Europe et la France disposent d’une carte à jouer face à la bipolarisation sino-américaine.
Depuis le début des années 2000, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) affiche une croissance soutenue, de l’ordre de 4 à 5 % par an, portée par l’industrialisation, l’essor des classes moyennes et l’intégration commerciale.
Au centre de cet ensemble, l’Indonésie est, avec environ 280 millions d’habitants, le 4e pays le plus peuplé du monde, derrière l’Inde, la Chine et les États-Unis : sa population dépasse à elle seule celles de l’Allemagne, de la France, du Royaume-Uni et de l’Italie cumulées. Cette réalité démographique se double d’une trajectoire économique remarquable : l’Indonésie devrait intégrer le top 5 des économies mondiales d’ici à 2050, dépassant l’Allemagne.
Ce pays, qui pèsera bientôt plus lourd économiquement que la plupart des pays européens réunis, demeure pourtant quasiment absent des journaux occidentaux. L’Europe regarde encore le monde à travers ses propres priorités, alors que l’Asie génère désormais près de 60 % de la croissance économique mondiale, un basculement que nous documentons dans Le retour de la puissance en géopolitique.
Ce dynamisme s’accompagne d’une intégration commerciale sans équivalent ailleurs : le Partenariat économique régional global (RCEP), entré en vigueur en 2020, réunit 15 pays – les dix membres de l’Asean, plus la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande – pour environ 30 % du PIB mondial et 2,2 milliards de consommateurs, sans qu’aucune puissance occidentale traditionnelle n’y figure.
Cette intégration commerciale se double d’une intégration physique avec l’Asean Power Grid (APG), réseau électrique régional qui doit permettre aux dix pays membres de s’échanger leur production d’électricité, et le Trans-Asean Gas Pipeline (TAGP), réseau de gazoducs reliant les principaux gisements aux centres de consommation.
L’Union européenne contribue déjà à ces deux projets (100 milliards de dollars sur 20 ans) via un fonds d’assistance technique dédié. L’objectif est limpide : permettre à chaque État de ne plus dépendre d’un seul fournisseur d’énergie – qu’il soit chinois, américain, ou même seulement régional.
Au cœur de cette dynamique, l’Indonésie occupe une position singulière. Héritière de la conférence de Bandung et du mouvement des non-alignés, Jakarta poursuit une politique étrangère « un million d’amis, zéro ennemi ».
En 2025, l’Indonésie est devenue le premier pays d’Asie du Sud-Est à rejoindre les BRICS, tout en engageant simultanément sa candidature à l’OCDE, le club des économies occidentales développées.
Il n’est pas question pour elle de choisir son camp entre Washington et Pékin. Il s’agit de multiplier les partenariats, comme le font déjà l’Inde – membre à la fois des BRICS et du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) aux côtés des États-Unis, de l’Australie et du Japon –, la Turquie – alliée de l’OTAN qui coopère avec la Russie et achète des missiles S-400 – ou encore le Brésil, qui négocie avec Washington et Bruxelles tout en restant ancré dans les BRICS.
En Amérique centrale, la Cour suprême a annulé les concessions portuaires du groupe hongkongais CK Hutchison aux deux extrémités du canal de Panama, dans un bras de fer entre Washington et Pékin pour le contrôle d’une voie qui concentre environ 5 % du commerce maritime mondial.
Au Moyen-Orient, le conflit déclenché en 2026 entre les États-Unis, Israël et l’Iran a entraîné la quasi-paralysie du détroit d’Ormuz, par lequel transitent ordinairement près de 20 % du pétrole mondial.
Et en Asie du Sud-Est ?
Malacca, qui sépare la Malaisie et l’Indonésie, est le détroit le plus emprunté de la planète. On y a relevé 74 % d’actes de piraterie supplémentaires en 2025, soit le niveau le plus élevé depuis 20 ans.
Et le risque sécuritaire ne se limite pas à la criminalité. Pékin a théorisé son propre « dilemme de Malacca » : en cas de conflit ouvert dans la région, la marine américaine et ses alliés pourraient bloquer ce passage, coupant l’essentiel des importations énergétiques chinoises, japonaises et sud-coréennes. Cette vulnérabilité éclaire l’actualité autour de Taïwan : tenir les premières chaînes d’îles pour la Chine, c’est demain se donner les moyens de desserrer l’étau de Malacca et d’accéder au Pacifique sans dépendre d’un passage sous contrôle extérieur. La question de Taïwan n’est pas seulement idéologique – elle est géostratégique.
Pour s’affranchir de cette dépendance, la Chine a investi des dizaines de milliards de dollars dans des corridors terrestres alternatifs, à commencer par le corridor économique Chine-Pakistan et le port en eau profonde de Gwadar. Les routes alternatives indonésiennes (détroits de la Sonde et de Lombok) restent peu praticables, faute de profondeur suffisante.
Indonésie, Malaisie et Singapour n’ont aucun intérêt à voir leur prospérité dépendre d’un seul point de passage, ni à voir celui-ci sécurisé par une seule puissance extérieure. D’où leur attente de partenaires capables d’apporter infrastructures, technologies et présence navale sans exiger d’allégeance exclusive.
Ces crises – l’une en Amérique centrale hier, l’autre au Moyen-Orient aujourd’hui, la prochaine (peut-être) en Asie du Sud-Est demain – illustrent une réalité que nous détaillons dans Le retour de la puissance en géopolitique : contrôler un détroit, c’est contrôler un flux vital pour des économies entières.
L’Indonésie concentre à elle seule près de la moitié des réserves mondiales de nickel, matière première indispensable aux batteries de véhicules électriques. Mais l’essentiel des fonderies installées sur place reste sous capitaux chinois, ce qui transforme un avantage géologique en nouvelle dépendance industrielle.
Diversifier les partenaires capables de financer le raffinage – et pas seulement l’extraction – devient un enjeu de souveraineté économique aussi structurant que celui des détroits.
Ce besoin de diversification est renforcé par un paradoxe assumé de la politique commerciale américaine. En 2025, l’administration Trump a imposé à presque tous les pays d’Asie du Sud-Est des droits de douane de près de 20 %.
Washington pénalise à coups de droits de douane les pays avec lesquels il prétend construire un front face à Pékin. Dans le même temps, la région multiplie les accords de libre-échange : via le RCEP, mais aussi avec l’Union européenne. Washington taxe et sanctionne ; l’Europe, elle, signe.
C’est précisément là que se trouve la carte européenne. L’UE et l’Indonésie ont conclu en 2025 les négociations d’un accord de partenariat économique global (CEPA), créant une zone de libre-échange de plus de 700 millions de consommateurs et faisant économiser environ 600 millions d’euros par an de droits de douane aux exportateurs européens.
L’accord sécurise notamment l’approvisionnement européen en matières premières critiques, nickel et cobalt en tête. L’Indonésie est déjà le premier producteur mondial de nickel et, portée par cette même industrie, elle est devenue en quelques années le deuxième producteur mondial de cobalt, loin derrière la République démocratique du Congo mais devant tous les autres pays – un outil de diversification face à la mainmise chinoise sur le raffinage de ces métaux.
Cet accord nous renvoie à l’autre bout du monde, l’Union européenne ayant également signé début 2026 (après 20 ans de négociations) un accord historique avec le Mercosur, déjà appliqué à plus de 90 % (ratification complète en cours), pour une économie de plus de 4 milliards d’euros par an pour les entreprises européennes.
Le parallèle est frappant : deux zones de libre-échange de plusieurs centaines de millions de consommateurs, l’un en Amérique du Sud, l’autre en Asie du Sud-Est, que l’Europe négocie patiemment pendant que Washington choisit la taxation. La méthode est lente – c’est aussi son point faible – mais elle construit, accord après accord, un réseau de partenariats que ni la Chine ni les États-Unis n’égalent en diversité géographique.
Paris, de son côté, a fait de l’archipel un partenaire de défense de premier plan : 42 Rafale commandés en 2022, deux sous-marins Scorpène signés avec Naval Group en 2024, et de nouvelles discussions engagées lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron à Jakarta en 2025.
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Ce déplacement visait à affirmer la France, première puissance européenne dotée d’une stratégie indopacifique depuis 2019, comme une « puissance d’équilibre » entre Chine et États-Unis – une diplomatie facilitée par les quelque 7 000 militaires français déjà stationnés en permanence dans la région, de La Réunion à la Polynésie.
Ni Washington ni Pékin n’offrent cette possibilité : ils demandent un alignement. La France et l’Europe, elles, peuvent vendre de la souveraineté partagée.
La stabilité internationale ne se construit plus par blocs, mais par la multiplication de partenariats à géométrie variable. L’Indonésie n’invente d’ailleurs rien : elle rejoint une famille de puissances – l’Inde, la Turquie et le Brésil dont nous avons évoqué plus haut les diplomaties pluridimensionnelles qui ont fait du multi-alignement leur principale ressource diplomatique. Reste à savoir si l’Europe, souvent plus lente que ses concurrents à transformer un accord commercial en présence stratégique durable, saura tenir le rythme imposé par une région qui, elle, n’a pas attendu pour avancer.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
27.07.2026 à 15:19
Caroline Cauchi, Reader in Creative Writing, University of Hull
Une personne qui dévore des romans et des classiques est d’emblée considérée comme un lecteur ou une lectrice. Mais n’est-ce pas aussi le cas de celle qui ne lit que des magazines ou des mangas ? Pour donner aux enfants le goût de lire, peut-être faut-il d’abord en finir avec les catégories figées et avec les critères datés sur les « bonnes » ou « mauvaises lectures » pour partir des centres d’intérêts de chacun.
2026 a été décrétée Année nationale de la lecture au Royaume-Uni et, cet été, la manifestation s’associe à des personnalités du monde du sport comme Joe Wicks, Clare Balding et Georgia Stanway, afin d’encourager le public à lire. Cette initiative, qui s’inscrit dans le programme « Summer of Sport » (L’été du sport) de la campagne, associe la lecture aux grands événements sportifs tels que Wimbledon, la Coupe du monde de football de la FIFA, des tournois de cricket ou des championnats de Formule 1.
Les capitaines d’équipe tels que Wicks, Balding et Stanway partageront leurs recommandations de lecture, discuteront de la manière dont la lecture a façonné leurs intérêts sportifs et encourageront le public à s’adonner à la lecture sous diverses formes.
Le principe est simple. Des millions de personnes sont déjà passionnées par le sport. Plutôt que de demander aux gens de s’intéresser à la lecture en tant que telle, la campagne cherche à associer la lecture à leurs centres d’intérêt personnels. C’est une approche judicieuse, mais elle soulève également une question qui est au cœur de nombreux débats actuels sur la lecture : qu’est-ce qui est considéré comme une bonne lecture ?
Les débats publics sur la lecture portent souvent sur la qualité des textes. Les discussions concernant l’utilisation des écrans, les réseaux sociaux et les habitudes de lecture soulèvent fréquemment des inquiétudes quant au temps que les gens consacrent à la lecture de textes longs. Nous nous demandons si les écrans sont en train de remplacer les livres. Nous discutons de la capacité d’attention et de la « lecture approfondie » (où on lit de manière active et réfléchie).
Derrière bon nombre de ces débats se cache l’hypothèse selon laquelle certaines formes de lecture auraient plus d’importance que d’autres. Mais avant de nous demander si les gens lisent bien, nous devrions peut-être nous poser une question plus fondamentale : comment devient-on lecteur, au juste ?
L’intérêt pour lecture peut prendre des chemins inattendus : un annuaire de football, une série de mangas, les mémoires d’une célébrité empruntées à un ami. L’envie de lire ne naît généralement pas d’un discours théorique sur les vertus de la lecture. Elle vient de la rencontre avec quelque chose qui capte notre attention et nous donne envie de tourner les pages. Pour un enfant, ce seront peut-être des statistiques de football. Pour un autre, des romans fantastiques, des romans d’amour ou des magazines de jeux vidéo. La lecture commence souvent par des sujets qui nous tiennent déjà à cœur.
C’est une réalité que les chercheurs en lecture reconnaissent depuis longtemps : la motivation joue un rôle essentiel. Les gens sont bien plus enclins à lire lorsqu’ils perçoivent un lien entre ce qu’ils lisent et leurs propres centres d’intérêt, leur identité ou leurs expériences.
Pourtant, ces formes de lecture sont parfois considérées comme de moindre valeur. Il existe d’ailleurs une longue tradition consistant à établir des distinctions entre « bons » et « mauvais » lecteurs, le plus souvent en fonction de ce que les gens lisent et de leur manière de lire.
Les bandes dessinées, la littérature populaire, les romans d’amour et la littérature de genre ont tous, à différentes époques, été considérés comme inférieurs à la littérature dite « sérieuse ». Il en résulte que certains lecteurs en viennent à penser que ce qu’ils aiment lire ne compte pas vraiment. Si un adolescent passe l’été à lire des magazines de football, des comptes rendus de matchs et des biographies de joueurs parce qu’il suit une saison sportive, est-il pour autant devenu un meilleur lecteur ?
La réponse dépend de ce que nous attendons de la lecture.
Si l’objectif est l’acquisition de connaissances culturelles, on peut accorder plus d’importance à certains textes qu’à d’autres. Si l’objectif est la concentration, on peut privilégier la lecture d’ouvrages volumineux. Si l’objectif est l’empathie, on peut se tourner vers la fiction littéraire. Mais si l’objectif est de développer une habitude de lecture, de renforcer la confiance en soi, de découvrir le plaisir de lire ou de se forger une identité de lecteur, la situation est tout autre.
Un adolescent qui choisit de consacrer du temps à lire des ouvrages sur le football est bel et bien en train de lire. Plus important encore, il est peut-être en train de nouer avec la lecture une relation qui perdurera bien au-delà d’une seule saison sportive.
Une grande partie du débat public sur la lecture est menée par des personnes qui ont toujours été des lectrices et des lecteurs. L’accent est souvent mis sur la préservation d’une pratique considérée comme précieuse. Mes propres recherches et mes rencontres avec des auteurs m’ont conduit dans une direction légèrement différente. En travaillant sur l’engagement en faveur de la lecture, notamment dans les prisons, je m’intéresse de plus en plus aux personnes qui ne se considèrent absolument pas comme des lecteurs.
Je rencontre sans cesse des personnes dont les habitudes de lecture ne correspondent pas aux attentes classiques. En prison, j’ai rencontré des gens qui se décrivent comme « n’étant pas des lecteurs » alors qu’ils étaient en train de discuter des biographies de footballeurs, des journaux ou des romans policiers qu’ils viennent de terminer.
D’autres lisent en cachette, craignant que la lecture ne les fasse sortir du lot d’une manière ou d’une autre. Certains ont arrêté de lire il y a des années avant de s’y remettre plus tard. D’autres encore ne lisent qu’un seul type de livres. Ce qui les unit, c’est que leur rapport à la lecture est souvent bien plus complexe que ne le laisse supposer l’étiquette de « lecteur ».
Devenir lecteur est souvent moins simple qu’on ne l’imagine. L’enjeu n’est pas toujours de convaincre les gens que la lecture est précieuse. Il consiste plutôt à les aider à trouver une forme de lecture qui fasse écho à leur vie.
Des campagnes telles que l’« Été du sport » de l’Année nationale de la lecture mettent en lumière un point essentiel : on ne se met pas toujours à lire par le biais de la littérature. On peut y venir par le football, les interviews de célébrités, les magazines ou les histoires qui se cachent derrière ses sportifs préférés. Le chemin emprunté importe moins que le fait d’y parvenir.
On se demande souvent si les gens lisent les bons livres. Mais les expériences de nombreux « non-lecteurs », de ceux qui se remettent à la lecture ou de ceux qui se définissent eux-mêmes comme tels suggèrent qu’une autre question pourrait être tout aussi importante : qui a le droit de décider, au fond, ce qui fait qu’on est un lecteur ?
Caroline Cauchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.