22.05.2026 à 09:32
Jean-Michel Lafleur, Associate Director, Centre for Ethnic and Migration Studies / Coordinator of IMISCOE, Université de Liège
Abdeslam Marfouk, Expert en migrations internationales, Université de Liège
Dans un contexte de forte polarisation du débat politique sur les migrations, la question de la régularisation des personnes sans papiers suscite de vifs débats à travers l’Europe. Une nouvelle étude de l’Université de Liège montre à partir du cas belge qu’il existe un soutien dans l’opinion publique pour leur régularisation sous certaines conditions.
En avril 2026, l’Espagne a lancé un nouveau programme de régularisation des sans-papiers dont on estime qu’il bénéficiera à plus de 500 000 personnes. À la fin de l’année 2025, c’est l’Allemagne qui clôturait une campagne de régularisation lancée en 2023 et à laquelle ont candidaté plus de 80 000 personnes. Ces exemples récents – auxquels on pourrait ajouter les campagnes de régularisation italienne et portugaise durant la pandémie de Covid-19 – nous indiquent que ce type de campagne n’est en rien exceptionnel. Comme le soutient la recherche, ces campagnes constituent en réalité un dispositif à part entière des politiques migratoires européennes et permettent de répondre aux situations d’irrégularité causées à la fois par la demande de main d’œuvre des employeurs, par les aspirations des migrants à rejoindre l’Europe et par le nombre limité de voies légales pour le faire.
Bien qu’elles soient fréquentes, ces campagnes n’en suscitent pas moins de vives réactions dans le monde politique où la question des migrations – et, en particulier celle de la migration irrégulière – fait l’objet de débats hautement polarisés. C’est particulièrement le cas en Belgique ; mais aussi en France où Bruno Retailleau – candidat Les Républicains à la prochaine élection présidentielle — proposait récemment de mettre l’Espagne « au ban de l’Europe », du fait que sa récente campagne de régularisation serait contraire à ce que les Européens veulent.
Parmi les opposants à la régularisation, on entend souvent que ce type de politique encouragerait de nouveaux migrants à rejoindre l’Europe et à y séjourner de façon irrégulière, et que la régularisation ne bénéficie pas du soutien de l’opinion publique. Lors d’une précédente recherche conduite auprès de la population algérienne, nous avons déjà pu démontrer que « l’appel d’air » que causerait ce type de campagne de régularisation n’existe pas. En revanche, la question de l’existence ou non d’un soutien de l’opinion publique aux régularisations n’a reçu que peu d’attention des chercheurs jusqu’ici.
Il existe aujourd’hui de très nombreuses recherches scientifiques sur les facteurs qui façonnent l’opinion sur l’immigration en général. Elles nous informent que les caractéristiques individuelles (âge, genre, éducation, ethnicité…), mais aussi l’exposition aux médias et les contacts interpersonnels avec des personnes immigrées influent sur l’opinion à l’égard de l’immigration.
Par ailleurs, comme en attestent des sondages d’opinion, comme l’Eurobaromètre, l’opinion publique est généralement mal informée sur l’immigration.
S’agit-il dès lors uniquement de mieux informer l’opinion publique pour accroître le soutien aux campagnes de régularisation ? Bien que les études existantes ne permettent pas de conclure définitivement que les informations rectificatives augmentent le soutien à l’immigration, elles indiquent en revanche que la présentation d’informations factuelles sous forme de récits et de témoignages peut s’avérer plus convaincante que la simple présentation de statistiques.
De même, les travaux sur le rôle du cadrage dans l’analyse des discours ont montré que l’appel aux émotions est une stratégie de communication persuasive dans le domaine des migrations. De l’ensemble de ces travaux, nous pouvons donc conclure que le contenu et la forme du message sont susceptibles d’influer sur l’opinion des individus quant à la régularisation des personnes sans papiers.
Dans une publication scientifique récente, nous présentons les résultats d’une expérimentation intégrée à une enquête conduite en ligne auprès d’un panel de 2 121 personnes représentatif de la population adulte résidant en Belgique.
Depuis la dernière campagne de régularisation organisée en 2009, le débat politique belge sur l’immigration s’est sensiblement polarisé. Le contexte semble donc peu propice à la mise en œuvre d’une nouvelle campagne de régularisation en dépit de la présence d’environ 112 000 personnes sans papiers sur le territoire dans un pays qui compte 11,8 millions d’habitants dont 20,2 % d’immigrés. Au contraire, l’actuel gouvernement fédéral de centre droit dirigé par le nationaliste flamand Bart de Wever entend plutôt mettre en œuvre – selon les termes de la ministre de l’asile et la migration Anneleen Van Bossuyt – « la politique d’asile et de migration la plus stricte jamais adoptée », car il s’agirait de « la politique que les gens demandent ».
Pour vérifier cette affirmation, nous avons voulu mesurer le soutien réel de la population belge à la régularisation des sans-papiers, mais aussi tester l’effet de cinq messages différents sur le niveau de soutien de l’opinion publique aux campagnes de régularisation.
Les participants à l’enquête – mise en œuvre par l’Institut de sondage Bpact en mars 2025 – ont dès lors été répartis aléatoirement entre un groupe de contrôle n’ayant reçu aucun message et cinq groupes expérimentaux ayant reçu un message d’environ 100 mots au sujet de la régularisation.
Ces messages présentaient :
des données scientifiques sur les personnes sans papiers sous forme narrative ;
le parcours émouvant d’une immigrée sans papiers menacée d’expulsion et soutenue par ses voisins ;
les avantages économiques et sociaux de la régularisation des personnes sans papiers ;
le double standard dans le traitement par les autorités des personnes sans papiers et celui des fraudeurs fiscaux ;
les inégalités entre migrants fortunés bénéficiant d’accès privilégiés à la résidence en Europe et migrants défavorisés ayant peu d’options pour rejoindre l’Europe légalement.
Dans notre enquête, il a ensuite été demandé à tous les participants de se positionner par rapport à la régularisation des personnes sans papiers en général mais aussi par rapport à la régularisation qui serait limitée aux personnes sans papiers qui travaillent, à celles qui occupent un métier en tension ou à celles qui ont des attaches sociales durables en Belgique. La raison pour laquelle il est important de distinguer le soutien pour différents profils de personnes sans papiers est que même les programmes de régularisation les plus ambitieux, comme celui de l’Espagne en 2026, conditionnent la régularisation à des critères spécifiques.
Les résultats de notre enquête soulignent l’importance de cette approche différenciée. En effet, seuls 21 % des personnes interrogées estiment que les autorités devraient régulariser tous les immigrés en situation irrégulière. En revanche, 53 % sont favorables à la régularisation des personnes sans papiers qui travaillent, 54 % à la régularisation de ceux qui occupent un métier en tension et 45 % de ceux qui ont tissé des liens sociaux étroits dans le pays. Par ailleurs, il est important de noter qu’entre 20 % et 25 % des participants ne sont ni pour ni contre la régularisation de ces différentes catégories de personnes.
En ce qui concerne l’effet des cinq messages que nous avons testés, seuls deux ont produit un effet significatif. La mise en récit de données scientifiques sur les personnes sans papiers (message 1) produit une augmentation d’environ 7 points de pourcentage du soutien à la régularisation des personnes sans papiers en général, mais aussi de celles qui travaillent. L’exposition au récit de vie émouvant d’une personne sans papiers (message 2) suscite, quant à elle, une augmentation de 8 points de pourcentage du soutien à la régularisation des personnes ayant des attaches durables et même de 10 points de pourcentage pour les personnes occupant un métier en tension.
Au terme de l’analyse du cas belge, deux enseignements principaux se dégagent.
D’une part, si différencier le soutien à la régularisation selon certains critères peut soulever un problème moral – en risquant de hiérarchiser les immigrés entre « méritants » et « indésirables » –, cette approche peut aussi, dans un contexte d’opposition politique forte, servir de point d’entrée pour ouvrir le débat et élargir progressivement l’accès à la régularisation à d’autres groupes de personnes sans papiers.
D’autre part, l’étude apporte deux éléments clés aux responsables politiques. Elle montre qu’un soutien réel à la régularisation existe dans l’opinion publique, contrairement à certaines idées reçues. Elle indique aussi que ce soutien dépend fortement de la manière dont la politique est présentée : le choix du message et de son cadrage peut sensiblement accroître l’adhésion du public et réduire le risque électoral perçu.
Jean-Michel Lafleur a reçu des financements du FRS-FNRS, de la Politique Scientifique fédérale belge et de l'Union européenne
Abdeslam Marfouk ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.05.2026 à 17:35
Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Longtemps négligée, la santé cérébrale s’impose désormais comme un enjeu scientifique, médical et politique majeur. Elle était au cœur du S7, la réunion des académies des sciences des pays du G7 qui se tenait les 18 et 19 mai à Paris. La Grande conversation donne la parole aux porteurs de ce projet, Stéphanie Debette et Yves Agid.
Enjeu majeur de nos sociétés, la santé cérébrale était au programme du S7, un sommet qui réunit les académies des sciences des pays du G7 afin de formuler des recommandations destinées aux dirigeants des grandes puissances économiques mondiales.
À cette occasion, la Grande Conversation, l'émission de The Conversation France et CanalChat Grandialogue, en partenariat avec l’Académie des sciences, réunit deux grandes figures des neurosciences françaises, tous deux Académiciens : Stéphanie Debette, neurologue et directrice générale de l’Institut du cerveau, et Yves Agid, neuropsychiatre et cofondateur de l’Institut du cerveau. Ensemble, ils reviennent sur l’explosion des maladies neurologiques et psychiatriques, les avancées récentes de la recherche et les défis immenses que représente la santé cérébrale pour nos sociétés.
Une personne sur trois sera touchée au cours de sa vie par une maladie du cerveau. Accidents vasculaires cérébraux, maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Parkinson, dépression, troubles psychiatriques : ces pathologies représentent déjà l’une des premières causes de handicap et de mortalité dans le monde. Face à l’augmentation du vieillissement, mais aussi à la progression de certaines atteintes chez les plus jeunes, les chercheurs alertent sur l’urgence d’accélérer la recherche, la prévention et la coopération internationale.
21.05.2026 à 17:03
Peter Brown, Professor in Physics and Astronomy, Western University

Il y a dix ans, l’orbite basse comptait 2 000 satellites actifs. Aujourd’hui, ils sont près de 20 000 et jusqu’à un million pourraient suivre. Une explosion du trafic spatial qui pousse les chercheurs à réclamer des règles internationales plus strictes.
Les académies des sciences des pays membres du G7 ont fait de la gouvernance internationale de l’espace un enjeu majeur en vue du sommet des dirigeants du G7, qui se tiendra du 15 au 17 juin à Évian, en France.
L’essor fulgurant des grandes constellations de satellites au cours de la dernière décennie ouvre la perspective d’un accès quasi universel à l’internet haut débit. Mais cette croissance s’accompagne de risques encore mal compris.
Parmi ces risques figurent la pollution du ciel nocturne, les perturbations de la recherche astronomique, l’augmentation du risque de collisions entre satellites ainsi que les dangers liés au retour sur Terre d’un grand nombre de satellites.
Notre compréhension de l’impact humain sur l’environnement spatial proche de la Terre en est aujourd’hui à un stade comparable à celui des connaissances sur le changement climatique dans les années 1990. Nous savons que l’intensification des activités humaines provoque d’importantes perturbations dans l’environnement spatial, mais nous ignorons encore si un point de bascule est sur le point d’être atteint.
Dans ce contexte, l’une des recommandations les plus importantes adressées aux États membres du G7 consiste à créer un groupe intergouvernemental sur la durabilité spatiale (IPSS).
La recherche et les connaissances sur les impacts des activités humaines dans l’espace en sont encore à un stade très précoce. Ainsi, nous ne savons pas vraiment à partir de quel moment certaines altitudes orbitales deviendront tellement encombrées de débris spatiaux qu’elles atteindront leur capacité opérationnelle maximale.
Les scientifiques ont également récemment constaté que l’augmentation du nombre de lancements de fusées à l’échelle mondiale — avec plus d’une fusée lancée chaque jour désormais — pourrait entraîner une remise en cause de la reconstitution de la couche d’ozone.
De la même manière, nous savons que les satellites qui se consument lors de leur rentrée dans l’atmosphère terrestre auront des effets importants sur la chimie de la haute atmosphère. Nous savons également que plusieurs de ces retours de satellites se produisent désormais chaque jour, mais les conséquences exactes de ce phénomène restent encore mal comprises.
Plusieurs organismes scientifiques conseillent aujourd’hui les pouvoirs publics sur les différents enjeux liés à la durabilité de l’espace. Parmi eux figure le Comité de coordination interagences sur les débris spatiaux, chargé des questions liées à la pollution de l’environnement spatial par les débris.
Autre acteur important : le Centre pour la protection d’un ciel sombre et silencieux de l’Union astronomique internationale, qui coordonne les initiatives destinées à limiter l’impact des satellites sur l’astronomie optique et radio.
Mais il n’existe aujourd’hui aucun organisme unique capable de fournir aux gouvernements une expertise globale pour éclairer les décisions politiques et réglementaires. La situation rappelle celle de la recherche sur le changement climatique, lorsque le Groupe consultatif sur les gaz à effet de serre (AGGG), créé dans les années 1980, a progressivement laissé place au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
Nous avons aujourd’hui un besoin urgent d’un groupe intergouvernemental sur la durabilité spatiale (IPSS).
Il y a dix ans, l’orbite basse terrestre comptait près de 2 000 satellites actifs ; aujourd’hui, leur nombre approche les 20 000. Ces dernières années, des gouvernements et des entreprises ont annoncé des projets pouvant conduire au lancement de jusqu’à un million de satellites supplémentaires.
Comment cet IPSS pourrait-il être structuré pour aborder la gouvernance spatiale d’une manière comparable à celle dont le GIEC a abordé le problème du changement climatique ?
L’un de ses premiers objectifs devrait être de définir des seuils mondiaux de durabilité. À l’image de la limite de 1,5 °C dans les sciences du climat, ce groupe devrait identifier les seuils au-delà desquels certaines altitudes orbitales atteignent leur capacité de charge.
Comme le GIEC, un IPSS devrait s’appuyer sur plusieurs groupes de travail chargés de fournir aux décideurs des synthèses scientifiques transparentes et accessibles. L’un d’eux devrait se consacrer aux sciences physiques de l’environnement orbital. Il s’agirait notamment d’étudier l’état de l’orbite basse terrestre en tant que ressource limitée : évolution des débris spatiaux et des risques de collision, effets de la météorologie spatiale, ou encore modélisation d’un trafic spatial soutenable à l’avenir.
Un autre groupe de travail devrait se concentrer sur les impacts environnementaux et sociétaux des grandes constellations de satellites. Il pourrait évaluer l’appauvrissement de la couche d’ozone stratosphérique causé par les émissions des lancements de fusées, les effets de l’augmentation des retours de satellites dans l’atmosphère, les modifications de la chimie atmosphérique ainsi que les risques accrus d’accidents pour les populations. Il aurait également pour mission de mesurer l’impact de ces constellations sur l’astronomie au sol.
Enfin, un groupe de travail consacré aux politiques publiques et aux mesures d’atténuation pourrait jeter les bases de normes internationales claires concernant la désorbitation des satellites en fin de mission, le retrait actif des débris spatiaux et de nouvelles exigences en matière de licences prenant en compte le risque « systémique » d’une constellation, plutôt que le risque posé par chaque satellite pris individuellement.
L’IPSS pourrait aussi être complété par un groupe de travail consacré à l’empreinte du trafic spatial. Inspiré de la Task Force du GIEC sur les inventaires nationaux de gaz à effet de serre, cet organisme aurait pour mission de développer des méthodologies standardisées permettant aux États de mesurer et déclarer leur « empreinte de trafic spatial » — c’est-à-dire la pression exercée par leurs objets spatiaux sur la sécurité et la durabilité de l’orbite basse terrestre.
À l’instar du rôle joué par le GIEC dans l’évaluation des modèles climatiques, l’IPSS devrait également fournir une expertise indépendante sur les affirmations concernant la désintégration contrôlée des satellites — autrement dit la manière dont les satellites sont retirés du service puis désorbités en toute sécurité. Cela impliquerait d’évaluer l’efficacité réelle des technologies de désorbitation, mais aussi notre capacité à suivre les satellites et à estimer précisément leur position.
En mettant en place dès aujourd’hui une approche internationale coordonnée, l’IPSS contribuerait à concilier les immenses promesses des activités commerciales spatiales avec les risques environnementaux qu’elles engendrent — de la même manière que le GIEC pour le climat terrestre face aux activités humaines.
Peter Brown a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, de la National Aeronautics and Space Administration (NASA) des États-Unis, de l’Agence spatiale européenne, de Ressources naturelles Canada et de Recherche et développement pour la défense Canada.
21.05.2026 à 15:45
Cris Beauchemin, Chercheur, Directeur délégué à la valorisation, Ined (Institut national d'études démographiques)
Quels sont les parcours des personnes immigrées et de leurs descendants en France ? Quelles discriminations ressenties ? Plus largement, quelle est la place de l’immigration dans la société française ? Pour répondre à quelques-unes de ces questions, l’Institut national d’études démographique (Ined) et l’Insee ont mené l’enquête « Trajectoires et Origines 2 »), inédite par son ampleur. Un ouvrage collectif issu de cette enquête menée en 2019-2021, à rebours de certaines idées reçues sur l’immigration, vient de sortir aux Éditions de l’Ined. Entretien avec Cris Beauchemin, qui a codirigé l'ouvrage.
The Conversation : Quels sont les objectifs de cette enquête « Trajectoires et Origines 2 » (TeO2) et quelle méthodologie avez-vous mise en place pour les atteindre ?
Cris Beauchemin : Le but était de dresser un tableau aussi complet que possible de la position des immigrés et de leurs descendants dans la société française. Notre principal instrument : la réalisation d’une nouvelle enquête avec l’Insee, qui renouvelle celle réalisée dix ans avant, TeO1, sur un nouvel échantillon. C’est une enquête unique par son ampleur, portant sur plus de 27 000 personnes, âgées de 18 à 59 ans, qui ont répondu aux enquêteurs de l’Insee lors d’entretiens durant souvent plus d’une heure.
La collecte, longue, a duré de juillet 2019 à janvier 2021. Cette enquête comporte deux particularités par rapport aux enquêtes classiques de statistique publique. La première est d’être multi-thématique – portant sur l’emploi, le logement, la famille, la santé, les discriminations, les pratiques culturelles, politiques, et religieuses, etc. ce qui fait sa grande richesse. La deuxième est que les immigrés et leurs descendants sont surreprésentés dans l’échantillon afin d’offrir des effectifs suffisants pour pouvoir faire des analyses en fonction des différentes origines.
Enfin, nouveauté de TeO2 par rapport à TeO1, cette enquête permet d’identifier et d’étudier la troisième génération, celle qui a au moins un grand-parent immigré. En raison de l’histoire de l’immigration, cette troisième génération est essentiellement composée de personnes d’origine européenne : nos enquêtés sont des adultes et leurs grands-parents immigrés sont nécessairement arrivés il y a plusieurs décennies, à une époque où la migration était essentiellement européenne.
Quelle contribution de l’immigration au peuplement de la France et quelle « photographie » TeO2 donne-t-elle des origines des Français ?
C. B. : Le principal résultat à retenir est que si l’on additionne les immigrés, les descendants de deuxième génération (ayant au moins un parent immigré) et la troisème génération (ayant au moins un grand-parent immigré), un tiers des Français a un lien direct avec l’immigration. Plus précisément, parmi les 18-59 ans, 13 % sont immigrés et, respectivement, 11 % et 10 % ont au moins un parent ou un grand-parent qui a immigré.
Si on ajoute les personnes en couple avec une personne immigrée ou un enfant d’immigré(s), 41 % des individus ont un lien familial fort à l’immigration, soit par ascendance, soit par alliance. L’immigration est donc une composante centrale de la société française. Elle s’y fond au fil des générations par le biais des unions. Parmi les enfants d’immigrés, un sur deux a un parent de la population majoritaire (c’est-à-dire ni immigré ni enfant d’immigré). Quant aux petits-enfants d’immigrés, 95 % ont au moins un grand-parent qui n’est pas immigré.
Dans une perspective historique, quelle évolution est observée dans la composition de l’immigration en France ?
C. B. : La part des immigrés dans la population a augmenté – ce sont les recensements qui nous renseignent sur le sujet –, notamment depuis le début des années 2000.
Mais ce qui a surtout évolué, c’est la composition de la population immigrée. L’immigration procède par « vagues », ce que montre très bien un graphique de notre premier chapitre (voir ci-contre).
Principalement européenne avant 1960, l’immigration s’est peu à peu diversifiée. Les « vagues » se succèdent : le haut de la « vague » d’arrivée des Belges se situe avant 1900, ils ont été suivis par les Italiens et les Polonais au milieu du XXᵉ siècle, puis par les Espagnols et les Portugais dans les années 1970. L’immigration non-européenne s’est développée seulement à partir des années 1960, d’abord avec les Algériens. Sont ensuite venus les Marocains, les Tunisiens, les Turcs, les Subsahariens et les Asiatiques, surtout depuis les années 2000.
L’inquiétude de certains discours actuels qui relaient l’idée que l’immigration non européenne suivrait une progression inédite dans l’histoire de l’immigration n’est pas fondée. Certes, le graphique montre bien que l’immigration en provenance d’Afrique subsaharienne est en augmentation, mais – alors que la courbe cumule les originaires de tout le continent – elle n’atteint pas le niveau des seuls Italiens au milieu du XXᵉ siècle.
Reste que, aujourd’hui, l’immigration est très diversifiée. Parmi les 18-59 ans, d’après les résultats de TeO2, les immigrés européens sont minoritaires (28 %). Le Maghreb représente un tiers des immigrés, les Subsahariens, environ 20 %, l’Asie, 16 %.
Que dit TeO2 des positions sociales et des pratiques culturelles des personnes immigrées et de leurs descendants ? Observe-t-on une égalisation progressive, une homogénéisation des positions sociales et des pratiques culturelles entre les descendants d’immigrés et ce que vous appelez la « population majoritaire » c’est-à-dire les personnes ni immigrées ni enfants d’au moins un immigré ?
C. B. : Le grand résultat de l’enquête est précisément qu’il y a un hiatus entre l’intégration socioéconomique et l’intégration socioculturelle. Alors que des difficultés d’accès à l’emploi notamment persistent d’une génération à l’autre, on observe une nette convergence vers la population majoritaire sur une grande variété d’indicateurs socioculturels, comme les pratiques linguistiques (le fait de parler le français à la maison avec ses enfants), les pratiques de fécondité ou les normes sociales (par exemple sur le travail des femmes ou la tolérance vis-à-vis de l’homosexualité ou de l’avortement).
Ainsi, en génération deux et trois, on arrive à des positions qui sont très similaires à celles de la population majoritaire. On l’observe bien avec les réponses données à la question « En pensant à votre histoire, votre culture familiale et votre identité, de quelle(s) origine(s) vous considérez-vous ? ». Les secondes générations qui ne s’identifient pas à la France ne sont pas plus nombreuses que les personnes de la population majoritaire.
Vous évoquez une « identité à traits d’union », qu’entendez-vous par là ?
C. B. : C’est l’idée que les immigrés et que leurs enfants n’abandonnent pas leur bagage socioculturel, mais qu’ils le combinent à de nouvelles pratiques et de nouveaux sentiments d’appartenance qu’ils adoptent dans l’environnement français qui, lui-même, est divers. On retrouve cette « identité à traits d’union » dans le fait que les immigrés et leurs descendants s’identifient souvent à la fois à leur pays et à la France. C’est le cas de 17 % des immigrés (en plus des 15 % qui ne s’identifient qu’à la France) et de 33 % de leurs enfants (en plus des 39 % pour la France seule).
Et cette homogénéisation observée en matière de valeurs ne se retrouve donc pas au plan socioéconomique ?
C. B. : Les résultats sont nuancés. Ils sont positifs quand on compare les positions sociales des immigrés et de leurs enfants. Les mobilités sociales ascendantes sont plus fréquentes dans les familles immigrées que dans la population majoritaire, parce que les parents sont souvent de position sociale assez modeste.
Du point de vue de l’éducation, le tableau est aussi assez positif. Les personnes de la deuxième génération, dans leur ensemble, parviennent à des niveaux d’éducation très proches de la population majoritaire (la proportion des femmes ayant au moins un bac + 3 est de 26 % pour les majoritaires et de 27 % pour les filles d’immigrés), même s’il existe des inégalités selon l’origine. Selon le stéréotype bien connu, les Asiatiques, par exemple, performent et sont hyperdiplômés par rapport à la moyenne (48 % des femmes ont un au moins un bac + 3). Mais ce qu’on dit beaucoup moins et qui est nouveau par rapport à Teo1, c’est que les personnes de deuxième génération d’origine subsaharienne sont aussi plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent que la population majoritaire. C’est davantage qu’en population majoritaire, aussi bien chez les femmes (32 % contre 26 %) que chez les hommes (27 % contre 23 %).
D’ailleurs, sur l’éducation, un autre élément que l’on retrouve dans l’enquête, qui va sans doute à l’encontre des idées reçues, est que les primo-arrivants sont beaucoup plus diplômés que par le passé. Pouvez-vous nous détailler ce résultat ?
C. B. : En effet. Parmi les immigrés arrivés avant 1989, seuls 29 % avaient atteint l’enseignement supérieur avant d’entrer en France. Pour ceux arrivés après 2009, la proportion est à 53 % ! Cela ne veut pas dire que tous les immigrés sont extrêmement diplômés : par rapport à la population majoritaire, ils sont à la fois plus fréquemment sans diplôme et aussi plus souvent plus diplômés. Typiquement, les hommes subsahariens de première génération sont plus souvent titulaires d’une licence ou équivalent que les hommes de la population majoritaire (35 % contre 23 %).
Et donc, pour revenir aux inégalités observées au plan socioéconomique ?
C. B. : Elles sont flagrantes sur le marché de l’emploi. Toutes choses égales par ailleurs, on observe un surchômage très important chez les minorités visibles, notamment les originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Par exemple, les immigrés d’origine maghrébine ont un risque de chômage augmenté de + 6,2 points de pourcentage par rapport aux hommes de la population majoritaire qui ont des profils comparables. Et l’écart est de +11,7 points pour les femmes. Chez les descendants, qui ont pourtant grandi en France, les écarts persistent. Et des pénalités salariales sont aussi observées. Ces écarts étaient déjà observés dans TeO1. La situation ne s’est pas améliorée.
Cela s’explique essentiellement par la persistances des discriminations. Le chapitre 11 montre qu’il y a une corrélation très forte entre les situations de désavantage sur le marché de l’emploi et les déclarations de discrimination des enquêtés. Cela corrobore les études fondées sur d’autres méthodes de mesure des discrimination, comme des testings (méthode utilisée pour détecter et prouver des discriminations, NDLR) par exemple, mis en place sur le marché de l’emploi ou sur le marché du logement.
Vos résultats montrent globalement une augmentation des discriminations. Comment l’expliquer ?
C. B. : L’ouvrage comporte un chapitre sur les expériences de discrimination et de racisme. Tous motifs confondus (origine, sexe, handicap et autres motifs officiels de discrimination qui peuvent justifier un recours auprès de la défenseure des droits), les discriminations ont en effet nettement progressé entre TeO1 et TeO2. C’est un résultat qui s’explique essentiellement par le surcroît de déclarations de sexisme dans un contexte post #MeToo.
Dans l’enquête figurent aussi des questions sur l’expérience du racisme. Il n’a pas augmenté parmi les minorités les plus visibles, parce qu’il a déjà atteint depuis longtemps des niveaux très élevés : dans TeO2, 36 % parmi les immigrés d’Afrique subsaharienne et 50 % parmi leurs descendants. Chez les ultramarins, la proportion est de 39 % en première génération, 47 % en deuxième génération.
Il y a une augmentation des déclarations de racisme et de discrimination entre la première et la deuxième génération. C’est un phénomène bien connu qu’on appelle le paradoxe de l’intégration. Les personnes de deuxième génération sont nées en France, ont été socialisées en France, sont allées à l’école en France ; elles ont en conséquence plus d’exigences à l’égard du modèle républicain que les premières générations et une plus grande sensibilité qui les conduit à déclarer des faits racistes ou discriminatoires quand elles les subissent.
Quelles pistes de recherche sont à explorer à la suite de l’enquête TeO2 ?
C. B. : La question majeure va de nouveau tourner autour du hiatus entre l’intégration socioculturelle et l’intégration socioéconomique. Idéalement, si on croit au modèle républicain, on voudrait ne plus relever d’inégalités et de discriminations selon l’origine ou l’apparence. La question pour TeO3 sera de déterminer si la société a progressé de ce point de vue-là ou bien si les pénalités socioéconomiques continuent à se transmettre d’une génération à l’autre.
Propos recueillis par Françoise Marmouyet.
L’enquête TeO2 a été rendue possible par le soutien financier de nombreuses institutions, outre l’Insee et l’Ined : le commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), la CNAF, la Défenseure des droits, la Dilcrah, le département des statistiques, des études et de la documentation (DSED) du ministère de l’intérieur, le DEPS du ministère de la culture, la Dares du ministère du travail, l’Injep, le secrétariat d’État à l’égalité entre les femmes et les hommes, France Stratégie et Progedo.
Cris Beauchemin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.05.2026 à 15:38
Lorenzo Feltrin, Postdoctoral research fellow, Ca' Foscari University of Venice; Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
Fertilisers are not just an agricultural input: they are a strategic resource hidden at the centre of geopolitical conflict. The US and Israel’s war on Iran and the related disruption of shipping through the Strait of Hormuz are sending shockwaves through the global farming system. A large share of the world’s traded chemical fertilisers normally passed through this strategic chokepoint, alongside key feedstocks needed to produce fertilisers elsewhere, such as gas, ammonia and sulphur.
The rise in fertiliser prices will push up food costs across the globe. This may seem like a recent vulnerability.
In reality, fertilisers have been entangled with war and imperialism for more than a century. As shown by my recent research, fertilisers were one of the factors contributing to shape colonial expansion, economic policy and even military strategy in the first half of the 20th Century.
Modern conventional agriculture depends heavily on external inputs of three key nutrients:
Already in the 19th century, the industrial revolution spreading across the Global North was pushing an increasing part of the workforce off the fields and into mines, factories, building sites and services. How to feed growing masses of people that were not producing their own food became a matter of great urgency. This created a race to secure fertiliser resources.
Since the 1840s, phosphorus and nitrogen-rich guano have been extracted from Peruvian islands for export to the Global North.
In the 1860s, Spain’s attempt to wrest such a treasure away from British hegemony resulted in the Chincha Islands War, a clear instance of intra-imperialist clash over natural resources. However, after half a century of relentless extraction, guano reserves were mostly depleted.
Nitrogen supplies were thus ensured by Chile’s nitrate mines, over which British interests encouraged the War of the Pacific (1879-1884) between Chile, Bolivia and Peru.
Yet, in the early 20th century, German chemist Fritz Haber – also remembered as the father of modern chemical warfare – demonstrated how to industrially fix nitrogen from thin air. Phosphorus, instead, had to be sourced through phosphate rock extraction.
Between the 19th century and the early 20th century, France gained control over major phosphate reserves through its colonial domination of Tunisia, Algeria and Morocco.
Italy, a latecomer to empire-building, feared being left behind. The Italian nationalist press promoted the idea that Libya contained enormous phosphate wealth. Politicians, industrialists and banks became enticed with the prospect of a “phosphate El Dorado”. This became part of the political campaign for the Italian invasion of Libya in 1911.
For decades, Italian governments and companies funded costly geological expeditions across the Libyan desert, pursuing Italy’s “phosphate mirage”. This is the context in which fascist general Rodolfo Graziani committed genocide in Cyrenaica to isolate the rebels led by Omar al-Mukhtar. Yet, again and again, the much sought-after phosphate discoveries proved disappointing.
In parallel, Italian companies gained direct access to phosphate extraction in Tunisia and Egypt, which were however under French and British control, respectively.
Phosphate provision also depended on highly exploitative colonial labour regimes. In the North African mines, European managers supervised indigenous workers employed in harsh conditions.
Archival records show explicitly racialised wage schemes in which Arab workers received significantly lower pay than Europeans.
Cheap phosphate helped lower food costs in Europe, but this system rested upon the super-exploitation of colonial labour and resources.
Chemical fertilisers became even more important under Benito Mussolini, who had paved his way to power by doing the dirty job of repressing the peasant movement for agrarian reform that had followed WWI.
In 1925, the fascist regime launched the “Battle for Grain”, an ambitious campaign to increase Italian wheat production and reduce reliance on imports.
Italy’s chemical giant Montecatini massively expanded fertiliser production, while propaganda encouraged farmers to adopt high-input agriculture. Posters depicted heroic peasants producing gigantic wheat harvests in service of the nation.
This “fascist Green Revolution” succeeded in increasing wheat output, but it also deepened Italy’s need for imported phosphate. This created a contradiction at the heart of fascist “autarky”, or economic self-sufficiency.
Italy claimed to be freeing itself from foreign dependence while remaining structurally reliant on colonial mineral supply chains. This became increasingly dangerous as Europe again was pushed toward war.
As soon as Italy entered WWII, the British requisitioned its phosphate mines in Egypt. As the conflict disrupted Mediterranean trade routes, Italy remained cut off from Tunisian phosphate imports too. The fascist dream of economic autarky thus proved to also be a mirage. Fertiliser production collapsed, agricultural output fell sharply and food shortages worsened.
Economic hardship played no small role in the loss of fascist control on Italian peasants and workers, many of whom joined the Resistance against Nazi fascism.
Fertilisers may seem mundane compared with oil or weapons. Yet modern societies depend on them just as profoundly.
Behind modern agriculture lies a vast and hierarchically organised infrastructure of critical minerals, energy sources, extractive sites, shipping routes, and chemical industries.
The imperialist logic underlying the international division of labour that structures these global productive networks maintains striking similarities with the realities of a century ago, in the form of steep international inequalities. The inclination of far-right governments to throw the world into wars they are unable to master is just as familiar, with momentous consequences.
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This research was funded by the European Union through the project LabEcoInt - Labour & Ecology in an International Perspective: Porto Marghera in the Phosphates Archipelago | HORIZON EUROPE CALL: HORIZON-MSCA-2022-PF-01 (MSCA Postdoctoral Fellowships 2022) G.A. n. 101103735. Views and opinions expressed are however those of the author only and do not necessarily reflect those of the European Union. Neither the European Union nor the granting authority can be held responsible for them. Granting authority: European Research Executive Agency.
21.05.2026 à 15:36
Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours
La stratégie antiterroriste 2026 des États-Unis qui vient d’être officialisée par l’administration Trump instrumentalise la lutte contre le terrorisme pour servir une vision idéologique. S’attaquant aux « extrémistes d’ultragauche », elle n’évoque pratiquement pas les mouvements d’extrême droite, qui commettent pourtant plus de crimes violents.
Les États-Unis publient régulièrement des stratégies nationales de contreterrorisme afin de définir les principales menaces et les priorités de l’administration en matière de sécurité. Ces documents existaient avant le 11 septembre 2001, mais ce jour-là a profondément transformé leur importance, la lutte antiterroriste devenant alors l’axe central de la sécurité nationale américaine.
La première National Strategy for Combating Terrorism de l’ère post 11-Septembre est publiée par l’administration Bush en 2003 dans le cadre de la « Global War on Terror ». Depuis, chaque administration a adapté ses priorités selon le contexte stratégique et les menaces perçues.
Ces stratégies ne sont pas juridiquement contraignantes, mais elles jouent un rôle important d’orientation politique et bureaucratique. Elles influencent les priorités des agences fédérales, les budgets, les doctrines de sécurité et les relations avec les alliés. Surtout, elles révèlent la perception que Washington se fait des principales menaces pesant sur les États-Unis et des réponses à y apporter.
Le document officiel publié par la Maison-Blanche mi-mai, intitulé « 2026 Counterterrorism Strategy », place désormais dans une même catégorie – celles des sources de menaces majeures pour les États-Unis – les cartels, les réseaux djihadistes et les « extrémistes violents d’ultragauche ». Le blocage de l’immigration, le renforcement du contrôle des frontières, la lutte contre « l’ennemi intérieur » et la défense du « mode de vie américain » y sont présentés comme des thèmes centraux du contreterrorisme.
Ce qui est absent du document est toutefois tout aussi révélateur. Derrière les menaces mises en avant se dessinent plusieurs angles morts majeurs, dans un contexte de politisation croissante des questions de sécurité nationale.
La Stratégie insiste fortement sur la supposée « instrumentalisation » des outils sécuritaires sous l’administration Biden et l’accuse à plusieurs reprises d’avoir employé les services de renseignement et de lutte antiterroriste pour s’en prendre aux Américains conservateurs, notamment en adoptant des mesures visant à protéger contre l’intervention de ceux-ci la tenue dans les écoles de réunions sur les questions de genre ou les restrictions sanitaires. Le document inscrit ainsi une partie des fractures politiques et culturelles américaines dans la problématique du contreterrorisme, obéissant à une logique explicitement politique et idéologique.
La stratégie reprend plusieurs thèmes centraux de l’idéologie « America First » et du mouvement MAGA. La frontière sud devient un front sécuritaire majeur. Les cartels mexicains et certains réseaux criminels vénézuéliens récemment désignés comme organisations terroristes, à l’instar du Tren de Aragua, sont présentés comme des acteurs capables de déstabiliser directement les États-Unis, tandis que l’immigration clandestine est régulièrement associée au terrorisme et au crime organisé.
Cette approche s’inscrit dans un discours plus large porté par plusieurs figures de l’administration Trump. Des propos du vice-président J. D. Vance à la conférence de Munich pour la sécurité en 2025 à la récente National Security Strategy, les références au déclin de l’Occident et à la nécessité de fermer les frontières et de procéder à une forme de « restauration civilisationnelle » occupent désormais une place croissante dans les priorités stratégiques américaines.
Mais cette focalisation sur certains risques, réels ou supposés, pose une question essentielle : y a-t-il des formes de terrorisme que cette stratégie choisit d’ignorer aujourd’hui, au risque d’affaiblir demain la capacité des États-Unis à anticiper, prévenir et contrer ces menaces ?
Alors que la stratégie insiste fortement sur les « extrémistes violents d’ultragauche », elle accorde une place beaucoup plus marginale aux violences provenant de l’extrême droite, qu’elles soient le fait de suprémacistes blancs prenant pour cible des communautés jugées étrangères ou d’extrémistes déterminés à s’attaquer à des représentants du gouvernement.
Pourtant, voilà plusieurs années que les experts alertent sur la montée des formes de radicalisation liées aux milices armées, aux mouvances accélérationnistes ou aux réseaux complotistes violents.
Ces dernières années, de nombreuses attaques liées à ces milieux se sont produites aux États-Unis, si bien que les spécialistes considèrent désormais les mouvances d’extrême droite comme l’une des principales menaces terroristes intérieures du pays.
L’attaque contre une synagogue de Pittsburgh en 2018, motivée par des théories complotistes antisémites, ou encore la fusillade raciste de Buffalo en 2022, dont l’auteur s’était inspiré de contenus suprémacistes et de la théorie du « grand remplacement », constituent deux exemples très connus parmi de nombreuses violences liées à l’extrémisme d’extrême droite recensées ces dernières années aux États-Unis. Selon les données de l’Anti-Defamation League (ADL), la totalité des meurtres commis pour des motivations extrémistes recensés dans le pays en 2024 étaient liés à des mouvances d’extrême droite. Ajoutons que depuis des années durant, des agences fédérales américaines comme le FBI et le Department of Homeland Security (DHS) considéraient ces mouvances comme l’une des principales menaces terroristes intérieures du pays – une analyse que la nouvelle stratégie de contreterrorisme de l’administration Trump ignore absolument.
Il ne s’agit évidemment pas de nier la réalité des dangers évoqués dans la Stratégie. Mais la question centrale reste celle de la hiérarchie des menaces retenue par un document censé préparer les États-Unis aux formes de terrorisme les plus dangereuses de demain.
Cette hiérarchisation soulève également des questions dans le contexte actuel de tensions avec l’Iran et ses réseaux affiliés. Si la stratégie mentionne explicitement les proxies soutenus par Téhéran, les opérations hybrides ou encore certains projets d’attaques visant des Américains, des dissidents iraniens ou des Israéliens sur le sol américain, ces enjeux apparaissent néanmoins beaucoup moins structurants dans le document que d’autres priorités – et cela, malgré le contexte de confrontation ouverte avec l’Iran, les multiples arrestations liées à des projets d’attaques attribués à des réseaux pro-iraniens ces dernières années, ainsi que l’intensification des tensions régionales.
L’autre grand angle mort du document concerne la dimension numérique du terrorisme contemporain. Les groupes djihadistes, mais aussi les mouvances violentes d’extrême droite et d’extrême gauche, utilisent désormais les réseaux sociaux, les messageries chiffrées et des plates-formes comme Telegram, Discord ou 4chan pour diffuser propagande, récits de victimisation et pousser au passage à l’acte. L’attentat de Christchurch (Nouvelle-Zélande) en 2019 avait marqué un tournant majeur : le terroriste avait diffusé son manifeste en ligne avant de retransmettre l’attaque en direct sur Facebook, dans une logique de propagande virale et d’imitation. On a retrouvé plusieurs de ces mécanismes lors de la tuerie de Buffalo citée plus haut et, tout récemment, durant l’attaque contre une mosquée de San Diego en mai 2026, dont les auteurs ont eux aussi diffusé des contenus en ligne et fait référence à l’attaque de Christchurch (Nouvelle-Zélande) et à son auteur. Cette logique rappelle certaines méthodes utilisées auparavant par Al-Qaida ou l’État islamique, qui avaient largement utilisé les réseaux sociaux et les contenus viraux pour recruter et encourager des passages à l’acte isolés.
La Stratégie évoque bien les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle, mais principalement sous l’angle des armes de destruction massive. Elle s’attarde beaucoup moins sur les écosystèmes numériques dans lesquels se construisent aujourd’hui certaines formes de radicalisation. Cette absence est d’autant plus notable que l’administration Trump a parallèlement réduit ou supprimé plusieurs structures fédérales chargées de surveiller les campagnes de désinformation et les ingérences étrangères, comme le Global Engagement Center du Département d’État ou certaines capacités de l’Agence de cybersécurité et de sécurité des infrastructures (CISA) liées aux menaces informationnelles.
Le risque est alors qu’en lisant de plus en plus le terrorisme à travers une grille idéologique, cette Stratégie finisse par sous-estimer des menaces pourtant déjà identifiées depuis des années par les propres agences sécuritaires américaines.
Ce débat ne concerne pas uniquement les États-Unis. La France et les autres pays européens sont eux aussi confrontés à des formes de radicalisation de plus en plus hybrides, où terrorisme, propagande numérique et polarisation politique tendent à se confondre.
L’assassinat de Samuel Paty en 2020 illustre particulièrement cette évolution. Avant l’attentat, une campagne virale sur les réseaux sociaux avait contribué à désigner publiquement l’enseignant comme une cible, mêlant désinformation, mobilisation communautaire et haine en ligne. Le sujet reste profondément présent dans le débat public français, comme le montre encore la sortie récente du film l’Abandon, consacré aux derniers jours du professeur assassiné.
Mais le djihadisme n’est pas la seule menace à laquelle les démocraties européennes sont confrontées. La plupart d’entre elles font également face à la montée de mouvances d’extrême droite radicalisées, de réseaux complotistes violents et à des campagnes d’ingérence étrangères exploitant les fractures politiques et culturelles occidentales. Ignorer certaines violences d’ultragauche par réflexe politique constituerait une erreur similaire.
La difficulté, pour les pays démocratiques, reste donc toujours la même : comment protéger la société sans transformer progressivement le terrorisme en catégorie politique variable selon les gouvernements et les idéologies du moment ?
Une stratégie antiterroriste révèle toujours la manière dont un État définit ses priorités, mais aussi ses peurs. Le danger n’est pas seulement de sous-estimer certaines menaces émergentes. Il réside aussi dans la tentation de politiser durablement la définition même du terrorisme et de la sécurité nationale. Lorsqu’un État commence à lire les menaces avant tout à travers une grille idéologique, il devient progressivement moins capable d’identifier lucidement les dangers de demain, précisément au moment où ceux-ci évoluent plus vite que jamais.
Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.