17.06.2026 à 17:38
Laurence Corroy, Professeure des universités, Université de Lorraine
Johanne Samè, Maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Haute-Alsace (UHA)
Sabine Bosler, Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Haute-Alsace (UHA)

True Beauty, A Killer Paradox, la Reine des larmes… les 15-25 ans, grands consommateurs de séries sud-coréennes, semblent particulièrement sensibles au soft power qu’elles véhiculent.
La plateforme Netflix, leader sur le marché, avec plus de 10 millions d’abonnés, a largement réussi son pari en France. Un quart des usagers ont entre 15 et 25 ans. Auprès de ces publics, les séries anglophones sont particulièrement prisées ainsi que les séries sud-coréennes.
Boostées par le succès planétaire de Squid Game, qui met en scène des jeux d’enfants transformés en épreuves mortelles, les « K-dramas » séduisent. Ces séries couvrent une large variété de genres, du thriller aux séries pour adolescents, et la romance est souvent centrale dans l’intrigue. Elles s’inscrivent dans le contexte plus large de la hallyu, la vague culturelle coréenne, qui comprend également la K-pop, la K-beauty et la K-food.
Or, les succès identifiés culturellement, tels le fameux Emily in Paris, qui met en scène une capitale de carte postale, sont loin d’être anecdotiques et ont des effets dans la vie réelle, notamment sur le tourisme ou encore les pratiques de consommation.
Le soft power a été théorisé par Joseph Nye, en 1990, comme la capacité d’un État à influencer et à persuader d’autres États de son attractivité, sans recourir à la force ou à la contrainte, mais au travers de la circulation de sa culture populaire ; cette capacité est souvent associée à des ressources immatérielles telles qu’une culture attrayante. De manière plus large, il s’agit de la manière dont les industries culturelles d’un pays donnent une image positive de celui-ci et des pratiques qui lui sont associées.
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Nous avons voulu savoir comment ces mises en scène culturelles sont reçues par des publics jeunes et si ce soft power a des effets concrets dans leur vie quotidienne. Notre étude se concentre sur la réception des K-dramas chez les étudiants de 18 à 25 ans dans l’est de la France. Nous avons donc soumis un questionnaire à plus de 400 étudiants de l’Université de Haute-Alsace et de l’Université de Lorraine, puis réalisé des focus groups sur la base du volontariat entre septembre 2025 et mars 2026.
Sur les 454 personnes interrogées, 52 % ont déclaré avoir regardé et apprécié au moins un K-drama. Seuls 22 % de nos répondants se déclarent fans de la hallyu en général, ce qui indique que les séries coréennes sont consommées sans attachement particulier à la culture coréenne, souvent sur des plateformes (principalement Netflix) proposant des contenus d’origines diverses. Pour 59 % de nos répondants, les K-dramas n’ont pas influencé l’image qu’ils avaient de la Corée du Sud tandis que 36 % ont déclaré qu’ils avaient eu une influence positive, 5 % une influence négative.
Cependant, en y regardant de plus près, on constate un engouement pour ce pays : 61 % des femmes interrogées et 48 % des hommes interrogés déclarent qu’ils aimeraient le visiter un jour, 5 % y ayant déjà séjourné. Parmi les personnes interrogées, 6 % déclarent qu’elles apprennent la langue, et 16 % qu’elles aimeraient l’apprendre.
Les K-dramas semblent en outre avoir une influence sur la consommation quotidienne, en particulier chez les jeunes femmes. Par exemple, 67 % d’entre elles ont déjà envisagé d’acheter des produits de beauté sud-coréens après avoir en avoir regardé, 20 % des vêtements et 57 % des produits alimentaires.
Les focus groups nous ont permis d’en apprendre davantage sur la réception des séries sud-coréennes et le soft power qui leur est associé. Nous avons demandé dans un premier temps aux participant·es ce qui leur paraissait caractéristique des séries coréennes, en quoi ces séries avaient changé – ou non – leur vision de la Corée du Sud et, enfin, si cela leur avait donné envie d’en savoir davantage sur le pays et sa culture et quelles éventuelles pratiques de consommation de produits coréens avaient été adoptées.
Si un certain nombre d’étudiant·es indiquent qu’ils n’avaient pas de vision précise de la Corée du Sud avant de regarder des séries, ils s’accordent sur des aspérités culturelles ou des points saillants récurrents développés dans les univers sériels sud-coréens. L’injonction à la réussite scolaire puis en entreprise et la place accordée à l’argent leur semblent prégnantes et constantes. Elles prennent leurs sources dans l’obsession de sauver la face et de ne pas jeter le discrédit sur la famille. Le poids générationnel, le respect dû aux anciens, la politesse sont soulignés.
Les étudiants, et plus généralement les étudiantes, évoquent la place centrale accordée à la romance. Celle-ci est décrite comme pudique, idéalisée, reposant sur des schémas narratifs récurrents, dont les « enemies to lovers » où les héros après s’être détestés tombent dans les bras l’un de l’autre. Le caractère irréaliste des relations amoureuses dans les K-dramas est ainsi souligné :
« C’est des histoires un peu… en vrai, on se dirait que ça ne peut pas arriver […] par exemple, la jeune fille qui est pauvre avec le mec qui est très riche. » Aurélie, 20 ans.
Les étudiantes expliquent que « ce qui [les] pousse à regarder jusqu’au bout », c’est la temporalité contrastée avec celle des séries occidentales, où les relations amoureuses sont jugées plus rapides et plus explicites :
« Dès le premier épisode, tu les retrouves, excusez-moi le terme, au lit quoi (rires) ! Tu pleures. » Dalya, 22 ans.
Elles insistent sur le plaisir de suivre l’évolution progressive des relations, jusqu’à des formes d’intimité minimales, comme un baiser ou le simple fait que les personnages en viennent enfin à se donner la main. Néanmoins, les rapports genrés paraissent problématiques, entre « romances idéalisées » déconnectées du réel et machisme non questionné :
« Et ça montre que les producteurs n’ont pas vraiment compris les réels besoins de la société, notamment du côté de la gent féminine, parce que les besoins, c’est pas des romances idéalisées, mais surtout de l’honnêteté, et aussi une matière à réfléchir pour les hommes, leur montrer qu’une relation saine en Corée, c’est possible, mais seulement s’ils font des efforts, et on le voit pas dans les séries je trouve, ou en tout cas pas assez. » Cléa, 21 ans.
Les enquêté·es soulignent également l’importance accordée à l’esthétique et aux normes de beauté en Corée du Sud, très élevées, parfois institutionnalisées, notamment au travers du recours naturel et facile à la chirurgie esthétique afin d’être positivement et socialement valorisés.
Les réponses montrent que les K-dramas ont une influence sur les pratiques quotidiennes ainsi que les choix de consommation. Plusieurs répondantes ont exprimé leur désir d’acheter des produits de K-beauty, par exemple des sérums, des crèmes ou des masques pour le visage, fréquemment montrés dans les K-dramas. Si les séries en sont un vecteur, elles indiquent que ces produits bénéficient d’une bonne réputation par ailleurs, notamment sur les réseaux sociaux :
« Mais c’est pas les séries coréennes en soi qui m’ont donné envie, c’est le fait que tout le monde en parle sur TikTok, ça m’impacte. » Yasmine, 21 ans.
Les K-dramas sont également une vitrine de la culture alimentaire sud-coréenne. La nourriture est en effet un élément central dans les séries et de nombreuses scènes ont lieu dans des restaurants ou des cafés. Certain·es répondant·es indiquent que cela leur a donné envie de se rendre dans des restaurants coréens ou d’acheter de quoi préparer des plats typiques à la maison. Tteokbokki (gâteaux de riz dans une sauce pimentée), ramen, corndogs ou encore barbecues coréens sont mentionnés.
Les K-dramas, souvent vus en version originale, familiarisent les spectateurs avec la langue. Plusieurs de nos répondant·es indiquent avoir appris quelques mots ou expressions langagières en regardant des K-dramas, par exemple Aurélie, qui l’utilise dans sa vie quotidienne :
« Forcément oui, parce que moi, je les regarde en coréen avec les sous-titres français, c’est le mieux. Donc forcément, on intègre des expressions basiques et aussi des expressions entre amis. »
D’autres se sont mis·es à apprendre la langue de manière active, a minima l’alphabet coréen, par simple intérêt linguistique ou pour préparer un voyage sur place :
« Dans le contexte où peut-être j’irais […] j’ai un petit peu essayé d’apprendre l’alphabet, pour pouvoir un peu dire que, maintenant, je connais l’alphabet. Je le lis difficilement. Mais, ça vient petit à petit, quoi. Comme ça, si un jour j’y vais, j’aurai un peu des bases, quoi. » Inès, 21 ans.
Les K-dramas sont donc, aux yeux de ces jeunes gens, une vitrine d’un mode de vie séduisant. Certains éléments culturels, comme la nourriture, la langue et les produits cosmétiques, trouvent leur place dans la vie quotidienne de personnes qui ne sont pas fans de la Corée du Sud par ailleurs. Ils donnent envie d’en savoir plus sur la culture sud-coréenne, voire de voyager en Corée du Sud. Ils l’imaginent marquée par des milieux urbains ultramodernes, des temples magnifiques, un raffinement culinaire et une esthétique des visages et des corps. L’extrême attention portée à la beauté s’associe aussi à la chirurgie esthétique qui leur semble banalisée.
La culture populaire sud-coréenne, véhiculée par les séries diffusées, concourt à un soft power qui paraît plutôt sous-estimé par les répondant·es dans un premier temps et qui est pourtant bien présent dès lors qu’on aborde en entretien les mêmes items : les jeunes publics ont le réflexe d’en apprendre davantage sur la Corée du Sud, se montrent curieux envers le mode de vie sud-coréen et ses produits de consommation.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
17.06.2026 à 15:25
Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
Since Brexit, a profoundly Churchillian event, the United Kingdom has experienced chronic political instability. No fewer than five prime ministers have succeeded one another at the head of a country whose governability is now being questioned. As speculation grows over who might replace the current prime minister, Keir Starmer, whose position is increasingly under pressure, should the ideal candidate look to Churchill for inspiration?
A recent article in The Guardian compares the current political situation in Britain, where governments have recently lasted anywhere from a few weeks to several months, to that of France’s Fourth Republic, whose permanent state of crisis was resolved in part by the rise of a providential figure, Charles de Gaulle. Given the similarities between the two men in the public imagination, it is tempting to see Winston Churchill (1874–1965) as a model who could inspire an end to today’s instability.
Churchill was long revered before later being reassessed. His legacy returned to the forefront during the heated Brexit debate, which further polarised British society: would he have voted to remain or to leave? Throughout his distinguished career, Churchill supported the idea of a united Europe, though not including the United Kingdom, which he believed should maintain a “special” relationship with the United States. This allowed both supporters and opponents of the EU to claim him as their own. Above all, however, it is the image of a united nation, crowned by victory over Nazi barbarism, that continues to define the Churchill myth.
But should today’s political leaders really follow his example to overcome what increasingly appears to be a dead end?
The short answer is no, obviously. Churchill was, above all, a wartime leader, with no genuine long-term vision for governing a country in peacetime. British voters made this clear in 1945 by electing a far less charismatic but far more capable administrator and consensus-builder: his Labour opponent, Clement Attlee.
But the story Churchill told during the Second World War was that of a triumphant and eternal United Kingdom, confident in its strength and global influence, and this positive narrative later inspired Brexit advocates, from Boris Johnson to Nigel Farage. Yet such a glorious vision depended on the constant presence of an enemy to fight and Churchill’s controversial comparison during the 1945 election campaign between a potential Labour government and the Gestapo was simply out of step with the British public’s desire for peace.
Beyond the incompatibility of Churchill’s wartime storytelling with the post-war era and, indeed, with today’s circumstances, future leaders could still draw inspiration from certain aspects of his rhetoric. Indeed, the idea of unity and shared destiny, where an entire people stand together against adversity is probably one of the most valuable messages for a country deeply divided: between North and South; between the political centre and the Celtic “periphery” of Scotland, Wales, and Northern Ireland, where calls for independence from London are growing stronger; and between a liberal, multicultural younger generation and a more conservative older population.
While these underlying divisions were partly exposed by the 2016 decision to leave the European Union, Brexit also created new political identities, pitting a progressive segment of society against a more conservative one amid ongoing culture wars over the very definition of British identity. The debate has also fragmented the political system: increasingly, populist parties compete with the traditional parties, transforming British politics from a two-party system into a multiparty landscape.
In this uncertain climate, the Labour Party which campaigned in the 2024 general election on the promise of change while presenting Starmer as a leader capable of restoring institutional stability, and which largely benefited from widespread rejection of the Conservatives, now ironically finds itself in a situation similar to that of the Tory Party: internally divided and led by a leader whose authority is under question, particularly after disastrous local election results in May 2026. In a distinctly Churchillian turn of phrase, Ben Worthy and Mark Bennister argue that “Starmer has struggled because he disappointed too many, and persuaded too few.”
Worse still, he has never managed to build a strong personal connection with the public. His numerous U-turns, more than a dozen, including on student loan repayments, the creation of a digital identity card, and support for disabled and elderly citizens as well as his dithering in making bold decisions or offering a clear direction for the country, have made him one of Britain’s most unpopular prime ministers. Churchill, by contrast, remains the country’s most admired.
Labour has strict rules for challenging its leader. A candidate must secure the backing of at least 20% of Labour members of Parliament (which represents 81 MPs today) before a preferential vote among party members is held, with the incumbent automatically included. So, who hopes to lead the country?
One of the first to express interest is former Health Secretary Wes Streeting, who resigned after the May 7 local elections. His ambitions are not new; he could have sought the Labour leadership in 2024. According to Westminster sources, Labour strategist Morgan McSweeney saw Starmer as more of an “HR manager” than a charismatic leader, a temporary figure meant to shield the party from the far-left influence of former leader Jeremy Corbyn before eventually handing over the reins to stronger contenders. The rest is history.
Positioned on the party’s right wing, much like Tony Blair before him, Streeting has recently criticised Starmer for lacking vision. He openly advocates rejoining the European Union, moving beyond Starmer’s cautious policy of merely “resetting” relations. It is a bold proposal in a country that has yet to heal the wounds of Brexit. By bringing the possibility of rejoining the EU into the spotlight, he forces other Labour leadership hopefuls to take a clear position on this fundamental issue.
However, Streeting lacks broad support within the party and may be damaged by his association with Peter Mandelson, once a leading Labour figure who has become politically toxic following revelations about his long-standing relationship with Jeffrey Epstein.
More popular with the general public, Greater Manchester Mayor Andy Burnham represents a genuine threat to Starmer from the party’s left wing. Burnham aims to apply his “Manchesterism” model nationwide, seeking to end the neoliberal policies introduced by Margaret Thatcher and largely maintained by Labour prime ministers Tony Blair and Gordon Brown. In Manchester, he notably strengthened public control by bringing bus services back under public management.
As prime minister, he would advocate more nationalisations, invest heavily in social housing, strengthen devolution in Wales, Scotland, and Northern Ireland, and increase public borrowing, a proposal that has already raised concerns among financial markets.
The European question remains particularly delicate. Burnham is firmly pro-European but less enthusiastic than Streeting about rejoining the EU, largely for pragmatic reasons. Since he is not currently an MP, he cannot yet challenge Starmer directly and must first win a by-election in Makerfield on 18 June, after the sitting MP agreed to resign.
This presents a dilemma: while 65% of Labour supporters are pro-EU, 65% of Makerfield voters backed Brexit in 2016. Burnham must, therefore, strike a careful balance. The election will be crucial not only for him but also for Labour and the country as a whole. A positive stance toward the EU could strengthen Reform UK, Nigel Farage’s populist party, which is strongly anti-EU and highly popular in northern England. Burnham will face Reform UK candidate Robert Kenyon, a plumber by trade, in what Farage has once again described in Churchillian terms as a battle of “David versus Goliath”. A defeat could call into question Labour’s ability to persuade voters over Reform UK and threaten the party’s future.
Two other figures are also potential candidates. The first is former Housing Secretary and Deputy Leader Angela Rayner, a centre-left politician popular with the party grassroots but forced to resign over unpaid property taxes, a particularly damaging issue for someone responsible for housing policy.
The final possible candidate is former Labour leader Ed Miliband, who remains relatively popular on the party’s left wing. However, his reputation was permanently affected by Labour’s defeat in the 2015 general election. He is mainly seen as a fallback option should Burnham fail to win the Makerfield by-election.
Finally, Starmer himself should not be overlooked. He retains the support of MPs who prioritise stability and wish to avoid the kind of internal warfare that tore apart the Conservative Party even if, in reality, Labour’s own civil war has already begun.
So, does Britain need a wartime leader?
If so, the country clearly does not need a new Churchill. If Britain were to look to its history for a wartime leader to emulate, David Lloyd George, prime minister during the First World War, would be a far more appropriate model. He combined wartime leadership with a long-term vision of creating a country worthy of the sacrifices made during the Great War.
It was this positive vision of the future, rather than Churchill’s more combative narrative, that helped Lloyd George remain in power after the war. Yet, whoever succeeds Starmer, or Starmer himself if he remains in office, should draw inspiration from Churchill’s ability to inspire the British people during their darkest hours by offering a message of hope, reconciliation, and a renewed understanding of British identity. Good luck!
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Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.06.2026 à 12:26
Charlotte Carayol, Doctorante en études germaniques, Université Bordeaux Montaigne

Après l’Anschluss de 1938, des Viennois réfugiés à New York recréent l’Hakoah, célèbre club sportif juif et sioniste dissous par les nazis, afin de préserver leurs réseaux de solidarité et leur identité collective en exil. Le club prolonge l’idéal du Muskeljudentum (« judaïsme du muscle »), qui entend répondre à l’antisémitisme par la valorisation d’un corps juif fort et fier, tout en maintenant un engagement culturel et politique hérité de l’Europe centrale. Dans le même temps, la pratique du football et la participation à la vie associative locale favorisent l’intégration de ces exilés au melting-pot états-unien, jusqu’à ce que leurs descendants s’éloignent progressivement de cet héritage.
En 1940, des exilés juifs de Vienne recréent à New York leur club de sport, l’Hakoah (« force » en hébreu). Son équipe de football est entrée dans la légende en 1925 : l’équipe, juive et sioniste, est sacrée championne d’Autriche, pays marqué par un fort antisémitisme. En 1938, l’Hakoah est dissoute par les nazis. Recréer ce club de l’autre côté de l’Atlantique, c’est à la fois retrouver ses marques dans un environnement étranger et perpétuer un mouvement qui porte un combat politique juif sur les terrains de sport alors que l’extermination des Juifs d’Europe est en cours. Dans le même temps, jouer au soccer à New York permet de s’intégrer au melting-pot états-unien.
Personne n’a encore écrit l’histoire de l’Hakoah de New York, qui n’a pas de fonds d’archive propre. Je m’appuie donc dans mes recherches sur la presse des exilés germanophones à New York, et sur deux livres publiés à l’occasion des 35ᵉ et 50ᵉ anniversaires du club historique. Le premier est publié par le club de New York en 1945, et le second à Tel-Aviv en 1959 et accompagné en 1961 d’un supplément et d’un carnet avec les adresses de tous les Hakoahner encore en vie.
On estime que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938 a poussé à l’exil 130 000 juifs autrichiens, dont 30 000 arrivent aux États-Unis. Il leur faut dès lors s’adapter à un environnement social, culturel et linguistique étranger, faire face à la perte de leur statut social, de leurs amis, voire de leur famille. Dans ce contexte naissent des associations et des clubs de sport, qui leur permettent de s’entraider et de recréer du lien avec des gens qui partagent leur vécu et leur langue.
L’Hakoah propose à ses membres, dont on peut imaginer que ce sont essentiellement d’anciens membres du club viennois, des cours de tennis, de natation, et des cours de gymnastique réservés aux femmes. Les horaires et lieux d’entraînement sont publiés dans le journal Aufbau (« Reconstruction »). Évidemment, la section football est représentée. Elle joue en amateur dans l’Eastern District League avec trois équipes masculines et compte 65 membres, dont 22 ont moins de 18 ans en 1945.
Mais l’Hakoah, comme les autres clubs de sport d’exilés juifs germanophones, le Prospect Unity Club ou le New World Club, joue un rôle beaucoup plus structurant dans leur vie sociale. Il organise des bals, héberge des cabarets, comme Die Arche, le cabaret sioniste que j’étudie dans ma thèse.
Par-delà les activités qu’il propose, le club semble être un réel repère dans la reconstruction de la vie sociale des exilés. La publicité pour le café de Joschy Gruenfeld (parfois orthograpgié Grünfeld), elle aussi publiée dans Aufbau, met ainsi en avant le fait que ce dernier est un ancien joueur de l’Hakoah de Vienne.
L’Hakoah de New York est donc une affaire de liens, célébrés en 1960 dans un poème de Pourim, dépeignant une réunion des membres à l’occasion de cette fête religieuse au restaurant de Joschy Gruenfeld.
« Chez Joschy Grünfeld, aujourd’hui il y a un meeting ;
De près et de loin, ils sont tous venus,
De ce bastion du sport la vieille garde,
Les combattants et les amis de l’« Hakoah »…
Regardez-les, ces vieux garçons,
Avec leurs jeunes épouses ;
Ils ont perdu leurs cheveux noirs et touffus,
Aujourd’hui, ils sont plutôt « rabou-gris ».
Les voici réunis – toutes les sections sont représentées
Ils ont fui Hitler jusqu’aux États-Unis
Pourtant, ne les comptez pas, ces têtes aimées ;
Les meilleurs manquent – ils ne sont plus là.
Mais aujourd’hui, nous voulons célébrer Pourim,
Et chasser au loin ces sombres pensées ;
Les Hakoahner ont toujours été prompts à rire,
Alors, cette tradition, laissez-nous la perpétuer. »
À Vienne, l’Hakoah, au maillot bleu et blanc arborant l’étoile de David, est un club sioniste, dans un contexte où les clubs sportifs ont des identités politiques très marquées. Sport et politique font en effet bon ménage dans la première moitié du XXᵉ siècle. Mais le sionisme l’investit d’une manière qui lui est propre à travers le concept de Muskeljudentum, « judaïsme du muscle », théorisé par le penseur Max Nordau en 1898.
Il s’agit de prendre le contre-pied des discours antisémites (et sexistes) sur les hommes juifs, qui seraient faibles et efféminés. Cultiver un corps fort et fier, celui d’un « nouvel homme juif », et se confronter aux corps « aryens », c’est donc prouver la vacuité des discours antisémites. On comprend là une caractéristique importante du sionisme en Europe centrale avant la Seconde Guerre mondiale : c’est un mouvement nationaliste tourné vers la Palestine, mais dans la pratique, ce sont des organisations locales qui répondent à des enjeux locaux, dont le premier est de faire face à l’antisémitisme.
Le sionisme, en tant que pratique du Muskeljudentum et en tant que projet de création d’un État juif en Palestine, est très présent dans la brochure publiée par l’Hakoah de New York en 1945. Elle est éditée par Heinrich Heinz Glanz, éditeur viennois en exil, proche du sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky.
En 1945, les révisionnistes prônent l’immigration illégale en Palestine, voire le terrorisme. C’est Glanz qui écrit le premier article de la brochure, qui est de loin l’article le plus politique. Il y prône la légitimité totale de l’établissement d’un État juif à l’aune de l’engagement de brigades juives dans les forces alliées. Sous sa plume, la Seconde Guerre mondiale devient la « German-Jewish war », et la rhétorique états-unienne du combat pour la liberté et la démocratie, le « Jewish fight for liberty ».
Ce qu’il met en avant, ce sont les corps fiers des soldats, qui incarnent le Muskeljudentum, plutôt que les corps morts de la Shoah. Cette manière de contrebalancer la honte que représente le massacre de six millions de juifs par l’image de combattants juifs victorieux sera caractéristique du traitement mémoriel de la Shoah en Israël jusque dans les années 1960.
Toutefois, ce texte a ceci de paradoxal qu’il reste bien loin du terrain. Les membres du club se sont battus en Europe, mais ils ne sont pas appelés à se battre en Palestine. Et si l’on regarde les adresses des membres de l’Hakoah en 1959, on constate que, parmi les membres de l’Hakoah de New York que l’on peut identifier avec la brochure de 1945, seul Paul Fulton, alors vice-président, a émigré des États-Unis vers Israël après 1948.
Même si les auteurs de la brochure répètent que leur engagement est tendu vers la création d’un État juif, ce document donne plutôt des gages de l’intégration du club et de ses membres à la société états-unienne. Il est rédigé en anglais, patronné par le gouverneur de l’État de New York et s’ouvre sur un Honor Roll des membres du club engagés dans l’armée états-unienne. Malgré la lecture qu’en fait Glanz, cet engagement dans les forces armées est un phénomène très large parmi les exilés, et qui n’est pas forcément politiquement motivé : ils peuvent ainsi accélérer leur naturalisation, et donc parachever leur intégration.
Le club semble donc s’être solidement installé aux États-Unis, et Otto I. Herbst, son président, insiste ainsi sur sa volonté d’y développer le « Jewish sports movment », c’est-à-dire la pratique militante du Muskeljudentum – en somme, de perpétuer la pratique diasporique du sionisme. Pour comprendre les différentes approches de Glanz et de Herbst, il faut toutefois souligner que le premier se place dans la construction d’un argumentaire en vue de la création imminente de l’Organisation des Nations unies (ONU), là où le deuxième exprime son pessimisme quant à la création prochaine d’un État juif. Il part donc du principe que les États-Unis sont le nouveau centre de la vie juive.
Pratiquer le football européen à New York a donc permis à ces exilés de devenir des émigrés dans le melting-pot (dans la limite de la diversité autorisée, bien sûr). En jouant dans l’Eastern District League, ils expriment et mettent en scène une identité nationale parmi d’autres groupes nationaux, également issus de l’immigration. J’entends ici identité nationale au sens central-européen de groupe ethno-culturel.
Le terrain de football devient un lieu de partage d’une double expérience : celle du transfert culturel d’une pratique proprement européenne, que ces émigrés conservent aux États-Unis, et celle d’une nouvelle organisation sociale où l’on appartient à une community et à la nation civique états-unienne. Ils y font aussi l’expérience de la diversité de la communauté juive new-yorkaise, qui, loin de se ranger derrière un seul club, dispose de plusieurs équipes.
Signe de cette intégration réussie : le club ne trouve pas vraiment de relève. En 1959, il prend les allures d’un café où se retrouvent ses membres vieillissants. Pendant ce temps, leurs enfants et petits-enfants jouent au baseball et au football… américain.
Charlotte Carayol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.06.2026 à 12:24
Romélien Colavitti, Professeur des universités en droit public, Université de Tours
Le 26 avril 2026, le Kényan Sabastian Sawe est passé sous la barre symbolique des deux heures lors du marathon de Londres : 1 heure, 59 minutes et 30 secondes. Sawe s’inscrit dans la lignée des coureurs qui, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Ouganda, foulent chaque jour les pistes d’Iten, dans la vallée du Grand Rift. Si cette terre est aujourd’hui kényane, elle ne l’a pas toujours été et reste marquée par une histoire difficile, où il est notamment question des sources du Nil, d’un train lunatique, d’attaques léonines et de crimes coloniaux.
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Les marathoniens Kipchoge Keino, Eliud Kipchoge ou Kelvin Kiptum et marathoniennes Peres Jepchirchir, Brigid Kosgei ou Ruth Chepngetich sont quelques exemples – parmi tant d’autres – d’athlètes qui ont fait l’histoire de leur discipline.
Ils proviennent des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift, dans l’ouest du Kenya, plus précisément des comtés de Nandi, Kericho, Kisumu, Uasin Gishu ou Elgeyo-Marakwet. Pour la plupart d’entre eux, ils sont kalendjins, issus des groupes Nandi, Keiyo ou Kipsigi.
Tous ont en commun d’avoir assidûment fréquenté les fameuses pistes rouges de latérite (un minerai volcanique, riche en oxyde de fer) d’Iten, Eldoret, Kaptagat ou Kapsabet, à près de 2500 m d’altitude. On dit qu’en ces lieux « l’air se raréfie ».
En réalité, la pression atmosphérique y étant diminuée, l’apport en oxygène à l’effort se trouve lui aussi réduit. Physiologiquement, l’entraînement bi (voire tri) quotidien – alternant fractionnés courts ou longs, récupération et sorties longues – vise à optimiser ces apports en améliorant la production de globules rouges, le transport d’oxygène vers les muscles et, plus globalement, l’endurance aérobie (décisive sur longue distance). Cela explique que les marathoniens d’élite s’y entraînent et que fleurissent autour d’Iten, « capitale mondiale du marathon », nombre de training camps offrant des prestations hôtelières à des coureurs venus du monde entier.
Cette terre fertile, bénie des dieux de l’athlétisme, fait aujourd’hui la fierté et la richesse du Kenya. Le thé, le café, les légumes et les roses y poussent aussi volontiers que germent les graines de champions. Mais beaucoup ignorent qu’elle aurait pu être placée sous souveraineté ougandaise au moment des indépendances de 1962 et 1963. Pour le comprendre, une brève mise en perspective historico-juridique s’impose.
La conférence de Berlin s’est ouverte le 15 novembre 1884, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, avant de se clore le 26 février 1885. Cet accord politique entre États européens constitue la base d’un vaste processus de colonisation, de peuplement et de spoliation des ressources.
À cette époque, les Britanniques contrôlent le delta du Nil, depuis la mise en place d’un protectorat de facto sur l’Égypte, sous la responsabilité du consul général Evelyn Baring, Comte de Cromer.
Mais leur expansion sur le Haut-Nil est stoppée lors de la guerre des mahdistes (1881-1899) (du nom de Muhammad Ahmad, le mahdi ou « sauveur », qui dirige la révolte soudanaise contre les forces anglo-égyptiennes). Le 26 janvier 1885, les mahdistes prennent Khartoum, épisode durant lequel le général britannique Charles George Gordon trouve la mort. Dix ans plus tard, en 1896, le général Horatio Herbert Kitchener revient, l’esprit revanchard, reprend Khartoum au successeur du mahdi (Abdullah al-Taashi) et met fin à son règne lors de la fameuse bataille d’Omdourman, le 2 septembre 1898, sous les yeux du jeune Winston Churchill alors officier de cavalerie. C’est grâce à la construction de la ligne ferroviaire entre Wadi Halfa et Abu Hamed («Kitchener’s Railway», 1896-1897) que la victoire britannique fut acquise.
La crise de Fachoda, dans le sud du Soudan – déclenchée par la présence des troupes françaises du commandant Jean-Baptiste Marchand – n’y fera rien : les Britanniques contrôleront durablement le Nil unique, entre Khartoum et le delta.
Mais qu’en était-il de ses sources, les lacs Tana et Victoria, qui donnent respectivement naissance au Nil bleu et au Nil blanc ?
Les Britanniques n’ont pas entendu s’approprier directement la source du Nil bleu, le lac Tana en Éthiopie (territoire non colonisé). La diplomatie a ainsi été préférée à la force avec la conclusion du Traité anglo-éthiopien du 15 mai 1902, entre l’empereur Ménélik II et Sir John Harrington.
Pour continuer à fournir les usines de textile du Lancashire en coton soudanais et égyptien, tout projet d’ouvrage visant à irriguer en amont les terres éthiopiennes devait recevoir l’accord des autorités britanniques. D’autres traités coloniaux seront conclus avec la France ou l’Italie, ce qui marquera durablement les conditions d’exploitation du Nil.
Pour ce qui concerne la source du Nil blanc, en revanche, la logique fut celle de la colonisation via l’instauration des protectorats d’Ouganda et d’Afrique orientale britannique (qui deviendra le Kenya).
Au XIXe siècle, le sultanat de Zanzibar contrôlait le Zanguebar, bande côtière entre la Somalie et le Mozambique actuels. Des missionnaires européens s’étaient implantés entre le fleuve Tana et Mombasa (sur la future côte kényane).
Au lendemain de la conférence de Berlin, les Britanniques ont obtenu un prolongement de leur sphère d’influence dans les terres, jusqu’aux lacs Rodolphe (actuel lac Turkana) au nord, Albert/Kivu à l’est et Victoria au sud-est. Au sud-ouest, l’Allemagne avait pris possession, quant à elle, de l’Afrique orientale (actuels Burundi, Rwanda et Tanzanie).
Dans ce contexte, la Compagnie britannique impériale d’Afrique de l’Est (Imperial British East Africa Company), chargée de développer le commerce (de l’ivoire, notamment) dans les zones sous contrôle de la Couronne, étendait son activité sur près de 640 000 kilomètres carrés, soit plus des trois quarts des territoires actuels de l’Ouganda et du Kenya.
Mais la Compagnie affrontait une difficulté de taille : l’acheminement. L’ivoire, acheté aux chefs locaux du royaume de Buganda (sur la rive ougandaise du lac Victoria), était alors préférablement dirigé – dans les conditions inhumaines du système esclavagiste du portage – vers le port de Bagamoyo (« Ici, mon cœur défaille », en swahili). La capitale de l’Afrique orientale allemande disposait, en effet, d’infrastructures portuaires légères et d’un accès privilégié à Zanzibar.
Face à cette concurrence, les Britanniques entendirent reprendre la main en liquidant la Compagnie et en instaurant les protectorats d’Ouganda (en 1894) et d’Afrique orientale britannique (l’actuel Kenya, en 1895).
Ces territoires dépendaient du Colonial Office et étaient soumis à deux régimes différents d’administration : l’Indirect Rule (gouvernement indirect) et le Direct Rule (gouvernement direct).
Le protectorat d’Ouganda englobait des royaumes précoloniaux structurés (principalement le Buganda, du peuple baganda) et était administré selon l’Indirect Rule. Un commissaire représentait la Couronne britannique et intervenait peu dans les affaires foncières. Celles-ci relevaient, en vertu de l’accord du 10 mars 1900, du kabaka (le roi), assisté par le lukiko (l’assemblée du Buganda). Le contrôle colonial se cantonnait à la collecte des impôts de capitation (Hut Tax) et à l’administration de la justice, assurées par un colon britannique à la tête d’un saza (un comté) ou d’un gombola (un sous-comté). En somme, il s’agissait certes d’un régime colonial, mais une (relative) autonomie était garantie localement.
Le protectorat d’Afrique orientale britannique était, lui, une colonie de peuplement, administrée directement – selon le Direct Rule – par la Couronne. Le commissaire concentrait l’essentiel des pouvoirs et était assisté par un conseil exécutif exclusivement européen. Le conseil législatif, à la composition similaire, votait les lois et le budget. Contrairement à l’Ouganda, les colons de l’Afrique orientale ne s’appuyaient pas sur des royaumes préexistants. Ils nommaient des District Commissioners sans légitimité, enclins à réserver les meilleures terres aux européens et à pérenniser le travail forcé.
Lors de l’instauration de ces deux protectorats, l’Ouganda oriental (correspondant à la région des hauts plateaux du Grand Rift entre les lacs Victoria et Rodolphe, où se trouvent Kisumu, Eldoret ou Iten) faisait partie intégrante du protectorat d’Ouganda et était donc placé sous la responsabilité des autorités locales, sous administration coloniale indirecte. C’est dans ce contexte que fut inauguré, en 1896, le nouveau port de Kilindini à Mombasa (sur l’actuelle côte kényane), dont la structure en eaux profondes permettait d’accueillir de grands navires à vapeur. L’activité du port de Bagamoyo (qui avait perdu son statut de capitale de l’Afrique orientale allemande en 1891 au profit de Dar es-Salaam) n’a alors cessé de péricliter.
Mais c’est surtout la mise en place du chemin de fer ougandais, reliant Mombasa à Kampala (capitale actuelle de l’Ouganda) via Kisumu et le lac Victoria, qui a imposé durablement la suprématie commerciale britannique dans la zone.
La construction de cette ligne de 930 kilomètres, débutée en mai 1896, s’est achevée en 1901. Ce projet – dramatique d’un point de vue humain (l’épisode des attaques de lions à Tsavo, en 1898, a coûté la vie à des dizaines d’ouvriers) – a mobilisé une main-d’œuvre locale ainsi que 32 000 travailleurs migrants indiens, tous travaillant dans des conditions sanitaires déplorables. Il a nécessité l’édification de viaducs et d’un dépôt ferroviaire dans le marais d’Enkare Nyrobi (« Lieu de l’eau fraîche », en langue maa), site qui deviendra Nairobi. Le député de Northampton Henry Du Pré Labouchère baptisa alors ironiquement cet ouvrage titanesque, qui coûta environ 5 millions de livres sterling, « Lunatic Express ».
Le chantier du Lunatic Express terminé, le colon britannique entendit prendre le contrôle total du territoire. Pour ce faire, un Uganda Order in Council – signé par le roi Édouard VII, le 11 août 1902 – a transféré l’Ouganda oriental (avec Kisumu, Eldoret ou Iten) du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique.
La frontière entre les deux, qui embrassait l’escarpement de Naivasha, était déplacée vers l’ouest, entre la rive orientale du lac Victoria et le mont Elgon. La région échappait ainsi au contrôle foncier des royaumes locaux pour relever directement des autorités coloniales britanniques.
Charles Eliot, alors commissaire du protectorat d’Afrique orientale britannique, avait été un farouche opposant au Lunatic Express et voyait dans la colonisation de peuplement une possibilité d’en amortir les frais. Défenseur d’une doctrine raciste et suprématiste, Eliot s’est inspiré des recommandations de Harry Johnston (son homologue du protectorat d’Ouganda) et a appuyé les politiques d’accaparement des terres et de peuplement des plateaux fertiles en octroyant aux colons européens (parfois des Boers du Transvaal sud-africain) des concessions terrestres à loyers modiques.
La spéculation foncière qui s’ensuivit évinça durablement les paysans locaux de l’accès aux terres (en 1914, 20 % des baux ruraux étaient ainsi détenus par une douzaine de colons). Cette situation a perduré pendant plusieurs décennies, avant l’accès aux indépendances.
Côté ougandais, le protectorat britannique ne reposait pas sur le peuplement. Aussi, l’indépendance acquise le 9 octobre 1962 a surtout été marquée par des tensions internes entre le Congrès du peuple ougandais de Milton Obote et le kabaka de Buganda, Muteesa II (ce dernier sera déposé en 1966 par Obote avec la complicité de son chef d’état-major Idi Amin Dada, futur despote qui massacrera sa population et expulsera par milliers les descendants d’ouvriers indiens venus participer au chantier du Lunatic Express).
Côté kényan, le protectorat d’Afrique orientale britannique sera remplacé par celui du Kenya en 1920, avant qu’un soulèvement populaire contre l’accaparement des terres (la fameuse révolte des Mau-Mau, lancée en 1952 et menée par le peuple kikuyu) ne précipite les conférences de Lancaster House qui aboutiront à l’indépendance, le 12 décembre 1963.
La délimitation de la frontière s’est alors inspirée du principe d’uti possidetis juris. Cette règle du droit international coutumier, rappelée par la Déclaration de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) adoptée au Caire en 1964, visait à prévenir les conflits frontaliers en consacrant l’intangibilité des frontières héritées de l’époque coloniale.
Si cette prétendue fonction pacificatrice est loin d’avoir fait son œuvre partout, la frontière ougando-kényane s’est effectivement imposée sur la base de textes coloniaux : l’Uganda Order in Council (précité) de 1902 (qui transfère les hauts plateaux de la vallée du Grand Rift du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique), le Kenya Colony and Protectorate (Boundaries) Order in Council de 1921 (qui délimite plus précisément les frontières du protectorat du Kenya) et celui de 1926 (qui rattache le pays Turkana, jusqu’alors partie nord du protectorat d’Ouganda, au protectorat du Kenya).
Les indépendances de 1962 et 1963 ont, ce faisant, définitivement consolidé l’appartenance des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift – et d’Iten, « capitale mondiale du marathon » – au Kenya.
Le rayonnement planétaire des coureurs de la région est une bien futile satisfaction face aux tragiques décennies de la colonisation. L’ironie de l’histoire veut qu’un coureur kényan soit le premier à avoir officiellement franchi la barre fatidique des deux heures au marathon de Londres, capitale de l’ancienne puissance coloniale. Mais le règne de Sawe et de ses compatriotes reste précaire : n’oublions pas que le champion ougandais, Jacob Kiplimo (originaire du district de Kween, à la frontière, et entraîné sur les pentes ougandaises du mont Elgon) est à l’affût ; que l’éthiopien Yomif Kejelcha est le deuxième marathonien de l’histoire à être passé sous la barre des deux heures (record homologué), également à Londres (en 1 heure 59 minutes et 41 secondes) ; et que sa compatriote Tigst Assefa est, depuis le même jour, nouvelle détentrice du record du monde pour une épreuve féminine sur cette distance (en 2 heures 15 minutes et 41 secondes). La course au record n’est pas près de s’arrêter ; avec elle, grandit l’exigence d’un marathon éthique également libéré de toute suspicion de dopage.
Romélien Colavitti est assesseur à la Cour nationale du droit d'asile. Les propos tenus dans cet article sont personnels et n'engagent pas l'institution
17.06.2026 à 12:23
Emmanuel Destenay, Research Fellow, Sorbonne Université
Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers d’Américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Éclairage de cette facette méconnue de l’histoire transatlantique.
Entre août 1914 et avril 1917, malgré la neutralité affichée de leur pays, près de 25 000 Américaines, selon les estimations, traversent l’Atlantique pour soutenir la France dans sa guerre contre l’Allemagne. Ces citoyennes, bien souvent issues de la haute société américaine, pansent les plaies des soldats, réconfortent les civils, appuient les médecins ; une manière, selon elles, de s’opposer à la neutralité officielle de leur pays. À en croire ces femmes, il est du devoir des États-Unis de porter secours à la France, en mémoire de La Fayette, le héros français de la révolution américaine.
Lorsque les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, certaines Américaines appuient les missions des troupes et occupent des positions précises. En 1918, 223 Américaines travaillent comme opératrices téléphoniques.
Leur participation à l’effort de guerre ainsi que leur implication sur le front occidental leur permettent de revendiquer une citoyenneté pleine et entière. Beaucoup espéraient que leur participation à l’effort de guerre leur permettrait d’obtenir enfin le droit de vote.
En règle générale, les historiens militaires traitent des batailles, des erreurs stratégiques commises par les états-majors et des pertes tandis que les spécialistes d’histoire culturelle analysent les répercussions du conflit sur les communautés civiles. Quant aux spécialistes d’histoire diplomatique, leur travail vise à comprendre la responsabilité des belligérants dans cette catastrophe européenne.
La plupart du temps, les historiens américains de la Première Guerre mondiale préfèrent traiter de la neutralité américaine plutôt que d’analyser la contribution des civils américains à l’effort de guerre français.
Plutôt que de chercher à comprendre ce qui pousse le président Woodrow Wilson à adopter une stricte neutralité en août 1914, il serait intéressant de dégager une histoire transatlantique des trajectoires individuelles de ces femmes qui ont choisi de participer à l’effort de guerre de la France.
Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a permis à une nouvelle génération de chercheurs américains et européens de renouveler considérablement l’historiographie européenne à ce sujet. Cependant, ces études s’intéressent généralement à un pays en particulier et peinent à dégager un angle transnational. Par ailleurs, même lorsque certains chercheurs tentent une approche comparative de différentes sociétés européennes en guerre, la dimension transatlantique manque cruellement.
Les historiens spécialistes de l’enfance, des femmes et de la philanthropie peuvent contribuer de manière significative à l’historiographie de la Première Guerre mondiale en orientant les recherches dans une perspective transnationale et transatlantique.
Entre 1914 et 1921, malgré la neutralité affichée de leur pays, plusieurs centaines d’Américaines choisissent de s’engager dans des missions humanitaires et de secourir des orphelins de guerre français.
En 1915, un groupe de philanthropes américains décide de créer plusieurs « colonies » franco-américaines pour mettre à l’abri des orphelins de guerre belges et français. Au total, le Comité franco-américain pour les enfants de la frontière (CFAPCF) établit 28 colonies sur tout le territoire français. Les congrégations religieuses, comme les sœurs de Notre-Dame-de-Sion, mettent leurs domaines à disposition des philanthropes américains. Elles accueillent les jeunes rescapés, les instruisent et les nourrissent pendant toute la durée du conflit.
Cependant, ce sont des Américaines qui lèvent suffisamment de fonds pour approvisionner ces « colonies » et faire en sorte que les orphelins ne manquent de rien. Certaines, comme Alma A. Clarke, ancienne élève du prestigieux Bryn Mawr College (Pennsylvanie), et Erica Thorp de Berry (1890-1943), petite-fille du célèbre professeur de l’Université d’Harvard Henry Wadsworth Longfellow, lèvent des fortunes colossales aux États-Unis pour subvenir aux besoins des orphelins français. La France, elle, n’intervient nullement dans cette initiative.
Plus important encore, ces Américaines traversent l’Atlantique pour rencontrer les enfants. Au-delà même de leur contribution humanitaire, les Américaines mettent un point d’honneur à apprendre l’histoire des États-Unis aux petits orphelins. Alma A. Clarke organise même la très célèbre fête du 4-Juillet (Independence Day) dans la « colonie » du château de la Cour-au-Berruyer (Indre-et-Loire). Au total, plus de 800 enfants qui sont secourus.
Cette même année, en 1915, Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) fonde une œuvre transatlantique humanitaire. La Société des enfants sans père de France (FCFS) mène une campagne intense aux États-Unis pour inciter les Américains à « adopter » des orphelins de père français. À raison de 36,50 dollars par an (ce qui reviendrait à environ 900 dollars aujourd’hui, soit 775,8 euros), un citoyen américain peut nourrir, blanchir, et contribuer à l’éducation d’un orphelin de père.
Même si l’organisation naît de l’initiative d’un industriel français et que l’œuvre se situe à Paris, ce sont des femmes américaines qui donnent une visibilité certaine à cette société philanthropique. Lors de la fête nationale des États-Unis, le 4 juillet, par exemple, les Américaines s’habillent en Marianne, n’hésitent pas à scander le nom de La Fayette et font circuler des récits d’orphelins affamés pour attendrir leurs compatriotes. Entre 1915 et 1921, les Américains adoptent quelque 300 000 orphelins de père français.
Après la signature de l’Armistice, les Américaines contribuent à la reconstruction de la France. Elles lèvent des fonds pour construire des écoles et des bibliothèques communales. Elles achètent des tracteurs et du bétail pour aider les agriculteurs et les fermiers. Depuis le château de Blérancourt (Aisne), Anne Morgan (1873-1952) et quelque 350 Américaines parcourent les territoires dévastés du Nord pour venir en aide aux civils. Avec Mary Carson Breckinridge (1881-1965) et Lucile Atcherson Curtis (1894-1986), Anne Morgan supervise plusieurs programmes destinés à redynamiser les zones libérées.
Son initiative inspire d’autres Américaines. Certaines pilotent des programmes pour aider de jeunes mères incapables d’allaiter leurs nourrissons. En 1920, à Verdun (Meuse), Miss Butler, du Vassar College (État de New York), fonde la Ligue des enfants franco-américains. L’objectif : collecter suffisamment de fonds pour acheter des vaches et organiser quotidiennement la distribution de lait. À Reims (Marne), une « Goutte de lait » ouvre grâce à la détermination de femmes américaines, permettant à des centaines de veuves de nourrir leurs nourrissons.
S’intéresser aux œuvres humanitaires pilotées par des Américaines pendant et après la Première Guerre mondiale, c’est écrire une nouvelle histoire, une histoire « connectée », des relations franco-américaines en temps de guerre. Ces recherches ne renouvellent pas seulement l’historiographie de 1914–1918 ; elles représentent un point d’entrée important pour les enseignants d’histoire soucieux de partir d’une perspective transnationale pour traiter du Premier Conflit mondial avec leurs élèves.
À partir de l’exemple d’un orphelin adopté pendant le conflit, il serait possible à des établissements français d’envisager des projets pédagogiques avec leurs homologues américains. Imaginons, par exemple, un lycée de Paris travailler en étroite collaboration avec le célèbre Vassar College. À l’heure où les associations américaines d’histoire, telles que l’American Historical Association (AHA) et l’Organization for American Historians (OAH), réfléchissent à la manière d’inclure les établissements secondaires dans les recherches universitaires et militent pour que les jeunes générations s’intéressent à cette discipline, une telle démarche serait précieuse.
Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.06.2026 à 12:21
François Robinet, Maître de conférences en histoire contemporaine, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Le 6 avril 1994, la destruction en vol par un tir de missile de l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana, ainsi que le chef de l’État burundais Cyprien Ntaryamira, marque le début du génocide des Tutsi du Rwanda, au cours duquel plus d’un million de personnes furent massacrées en quelque trois mois. L’entourage de la veuve d’Habyarimana, Agathe, est accusé d’avoir joué un rôle majeur dans l’instigation de ce carnage à grande échelle. Réfugiée depuis des années en France, Mme Habyarimana, qui a bénéficié en 2025 d’un non-lieu qui vient d’être infirmé par la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris, pourrait être jugée pour ces faits. Un tel procès, s’il avait lieu, aurait une importance cruciale pour l’histoire du génocide des Tutsi.
Alors qu’un non-lieu semblait se profiler, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a ordonné, le 6 mai dernier, la reprise de l’instruction des plaintes visant Agathe Habyarimana pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.
Pour quelles raisons cette décision, qui rouvre un dossier ancien de près de vingt ans, est-elle si importante pour les rescapés comme pour les associations engagées à leurs côtés ? Comment expliquer la durée de l’instruction ? Que pourrait-on attendre d’un procès si l’information judiciaire devait aboutir à un renvoi en cour d’assises ?
L’affaire semblait entendue. En août 2025, après dix-sept ans d’enquête judiciaire en France – la justice française a été saisie à la suite d’une plainte déposée en février 2007 par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), la présence d’Agathe Habyarimana sur le sol français permettant l’ouverture d’une enquête pour des faits présumés de génocide – deux juges d’instruction considéraient les charges insuffisantes pour renvoyer l’ancienne première dame rwandaise, veuve du président Juvénal Habyarimana, devant une cour d’assises.
L’ordonnance de non-lieu des juges Stéphanie Tacheau et Carole Vujasinovic semblait définitivement éloigner la perspective d’un procès d’Agathe Habyarimana pour ses responsabilités présumées dans le génocide contre les Tutsi.
Cette ordonnance de non-lieu a suscité de vives réactions et a été contestée aussi bien par les parties civiles et plusieurs associations de rescapés que par le parquet national antiterroriste lui-même.
Ainsi, dans une tribune publiée par le Monde, le 30 mars dernier, plusieurs personnalités et historiens spécialistes du Rwanda – parmi lesquels l’auteur de ces lignes – rappelaient que les travaux historiques ainsi que les procédures judiciaires conduites devant le Tribunal pénal international avaient mis en lumière le rôle joué par le réseau informel parfois appelé « Akazu » (un réseau parfois surnommé le « clan de Madame ») dans la radicalisation du régime, puis dans la mise en œuvre des massacres.
Les réactions furent d’autant plus vives que l’ordonnance de non-lieu décrivait Agathe Habyarimana comme une « victime » des événements et de l’exil qui suivit, une formulation qui a suscité l’incompréhension de plusieurs associations de rescapés et parties civiles.
Encore récemment, plus de 600 Rwandaises publiaient une lettre ouverte dénonçant la possible clôture de l’instruction dans un texte exprimant leur inquiétude – et leur indignation – face au risque de voir disparaître la possibilité même d’un débat public sur le rôle d’Agathe Habyarimana dans le génocide.
La décision de la chambre d’instruction de la Cour d’appel du 6 mai dernier, contestée en cassation par madame Habyarimana, marque donc un nouveau retournement de situation, un retournement qui ne préjuge en rien de l’organisation d’un futur procès et encore moins d’une éventuelle condamnation.
Plus de trente ans après le génocide, cette décision rappelle surtout à quel point le cas Agathe Habyarimana (aujourd’hui âgée de 83 ans) occupe une place singulière au cœur des débats historiques, judiciaires et mémoriels consacrés au génocide des Tutsi.
Comprendre cette singularité exige de revenir sur le travail d’enquête et de documentation exceptionnel qui a été mené depuis 1994 et dont la justice dispose aujourd’hui pour se prononcer.
Dès les années 1990, les recherches consacrées au génocide des Tutsi ont permis de mieux comprendre le rôle joué par ce que les contemporains appelaient alors publiquement l’« Akazu » (la « Petite Maison »). Derrière ces termes se dessinait un premier cercle du pouvoir rwandais structuré autour de la famille présidentielle – de proches alliés politiques, militaires et économiques, majoritairement originaires du nord-ouest du Rwanda.
De nombreux travaux – notamment ceux d’Andrew Wallis et d’autres historiens, journalistes, acteurs judiciaires et associations de défense des droits humains – ont souligné à quel point ce réseau informel joua un rôle majeur dans la diffusion de l’idéologie du Hutu Power (idéologie extrémiste qui présente les Tutsi comme une menace à éliminer), dans le soutien aux médias extrémistes comme la Radio télévision libre des Mille Collines (RTLM) ou le journal Kangura, dans la préparation puis dans l’exécution même du génocide.
Au cœur de ce réseau, Agathe Habyarimana apparaît comme une figure centrale. Elle n’a certes occupé aucune fonction officielle dans l’appareil d’État, mais sa position au sein des réseaux familiaux et politiques du régime – ainsi que sa renommée et le prestige de son clan – lui donnait une influence singulière.
Si les logiques de pouvoir à l’œuvre sont désormais bien connues, comment expliquer les difficultés de la justice à établir les responsabilités individuelles d’Agathe Habyarimana ?
D’abord, comme souvent dans les affaires liées aux crimes imprescriptibles, le temps finit par devenir lui-même un acteur du dossier judiciaire : des témoins disparaissent, les mémoires se fragmentent et les archives écrites – parfois difficilement accessibles – prennent une place croissante dans la compréhension des événements.
Il reste par ailleurs difficile de qualifier précisément les responsabilités pénales individuelles alors même que les mécanismes de décision au sein de l’« Akazu » passaient principalement par des relations de proximité, d’influence et de patronage, un tel système de pouvoir reposant moins sur des décisions administratives classiques laissant des traces écrites que sur des échanges informels.
Il faut enfin comprendre qu’Agathe Habyarimana – et son fils Jean-Luc Habyarimana (qui n’a jamais fait l’objet de poursuites judiciaires pour une participation présumée au génocide des Tutsi) – restent après le génocide des figures symboliquement importantes dans les controverses mémorielles et politiques liées au génocide des Tutsi, nombreux étant les anciens dignitaires du régime engagés dans des stratégies de renversement des responsabilités voire de négation du génocide.
Les journées des 6, 7 et 8 avril 1994 se trouvent au cœur des investigations et, là encore, les responsabilités individuelles ne sont pas si simples à documenter précisément.
Plusieurs témoignages recueillis après le génocide décrivent la résidence présidentielle de Kanombe, à Kigali, comme un lieu de regroupement et de coordination du premier cercle du régime dans les heures qui suivent l’attentat contre l’avion présidentiel. Certains témoignages évoquent la présence d’Agathe Habyarimana lors de discussions concernant la traque des opposants politiques et des Tutsi. D’autres témoignages demeurent indirects, contradictoires ou fragiles tandis que les sources écrites disponibles restent souvent lacunaires. L’informalité même du fonctionnement de l’« Akazu » complique considérablement le travail de la justice comme celui des historiens.
Ces difficultés ne doivent pourtant pas conduire à invisibiliser ce que les travaux historiques ont progressivement mis en lumière : le génocide des Tutsi a été porté par un appareil politico-militaire dont le premier cercle présidentiel constitua l’un des principaux centres de gravité.
C’est sans doute là que réside, à mon sens, l’enjeu si particulier d’un éventuel procès d’Agathe Habyarimana. Non dans la révélation spectaculaire de faits inconnus. Non dans l’illusion qu’une procédure judiciaire pourrait à elle seule enrichir l’histoire du génocide des Tutsi. Mais dans la création d’un temps de confrontation publique entre archives, témoignages et savoirs historiques autour du rôle joué par l’entourage présidentiel.
L’important me semble ici que les procès pour génocide ne produisent pas seulement des verdicts. Ils constituent aussi des moments de mise en visibilité, de discussion publique, d’intelligibilité partagée, comme l’ont montré les procès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Arusha ou ceux en compétence universelle en Europe. Si l’on peut regretter que ces derniers n’aient pas bénéficié de la même attention que les grands procès historiques des années 1980-1990 (Barbie, Touvier, Papon), leurs audiences ont tout de même contribué à révéler des témoignages, à exhumer certains documents, à inscrire plus profondément le génocide des Tutsi dans notre mémoire collective.
La tenue d’un procès d’Agathe Habyarimana aurait, c’est vrai, une portée bien particulière. Parce qu’il se déroulerait vraisemblablement à Paris. Parce qu’il concernerait une personnalité présente en France depuis 1994. Parce qu’il rouvrirait nécessairement, dans l’espace public français, des questions longtemps demeurées sensibles sur les relations entre Paris et le régime Habyarimana, sur l’opération Amaryllis (8-14 avril 1994) ou encore sur les réseaux politiques, militaires et médiatiques qui entourèrent l’ancien pouvoir rwandais avant, pendant et à la suite du génocide.
L’absence de procès aurait aussi une signification historique et mémorielle. Pour de nombreux rescapés du génocide, pour plusieurs associations et pour une partie des chercheurs travaillant depuis des années sur le génocide des Tutsi, elle laisserait ouverte une question devenue centrale : celle de la possibilité même d’examiner publiquement en France les responsabilités des réseaux politico-familiaux qui gravitaient autour du pouvoir présidentiel rwandais en 1994, privant du même coup les rescapés comme les citoyens français d’un moment important de clarification publique.
Les recherches de François Robinet ont bénéficié de financements accordés par différentes organisations publiques de soutien à la recherche scientifique.