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27.04.2026 à 15:53

Contre le glioblastome, la tumeur cérébrale la plus fréquente, la piste du cytomégalovirus

Gaëtan Ligat, Maître de Conférences, Université de Toulouse; Inserm

Le glioblastome est un cancer rare mais agressif qui résiste aux traitements. La découverte de cytomégalovirus, un virus fréquent, dans ses cellules tumorales ouvre des pistes thérapeutiques.
Texte intégral (1677 mots)

Le glioblastome, cancer rare mais agressif, résiste aux traitements. La recherche a mis en évidence la présence du cytomégalovirus, CMVH, un virus fréquent chez l’humain, dans les cellules tumorales. Le CMVH ne serait pas à l’origine de ce cancer mais en modulerait l’agressivité, selon l’hypothèse retenue actuellement. Et l’étude des interactions entre les cellules tumorales du glioblastome et le CMVH ouvre de nouvelles perspectives thérapeutiques.


Le glioblastome est la tumeur cérébrale la plus fréquente et aussi l’une des plus agressives chez l’adulte.

C’est un gliome (c’est-à-dire une tumeur qui se développe dans le cerveau ou la moelle épinière) à croissance rapide. Il se développe à partir de cellules gliales, ces « cellules de soutien » des neurones en forme d’étoile, appelées astrocytes et oligodendrocytes.

Un cancer rare mais agressif qui résiste aux traitements

Cette agressivité explique pourquoi, même en combinant des traitements lourds, comme la chirurgie, la radiothérapie et la chimiothérapie, les résultats restent souvent limités. Cette difficulté thérapeutique se reflète dans les chiffres : bien que relativement rare (environ 2 à 5 cas pour 100 000 personnes dans le monde), le glioblastome est associé à un pronostic très sombre, avec une survie moyenne d’environ dix-huit mois après le diagnostic.

Ainsi, sa gravité et l’efficacité encore insuffisante des traitements en font un enjeu majeur de santé publique. Depuis une vingtaine d’années, des chercheurs explorent une piste intrigante : un virus très courant dans la population, le cytomégalovirus humain, pourrait être présent dans ces tumeurs. Il pourrait influencer leur évolution et contribuer à leur résistance aux traitements classiques. Une hypothèse qui suscite beaucoup d’intérêt et qui ouvre la voie à de nouvelles approches thérapeutiques.

Cytomégalovirus humain : le virus qui manipule nos cellules

Le cytomégalovirus humain (CMVH) appartient à la grande famille des virus de l’herpès, comme ceux responsables de l’herpès labial ou de la varicelle.

C’est un virus très répandu : dans de nombreux pays, plus d’un adulte sur deux y a déjà été exposé. Après la première infection, souvent sans symptôme, le virus ne disparaît pas. Il reste présent dans l’organisme sous une forme « endormie », notamment dans certaines cellules du sang. Il peut se réactiver plus tard, surtout lorsque le système immunitaire est affaibli.

Ce qui rend le CMVH particulièrement intéressant, c’est sa capacité à influencer le fonctionnement des cellules qu’il infecte. Il peut stimuler leur division, les aider à échapper à la mort programmée des cellules et modifier la réponse immunitaire locale. Autant d’effets qui, en théorie, pourraient favoriser le développement d’une tumeur et contribuer à sa résistance aux traitements. Le CMVH est aussi la principale cause d’infection transmise de la mère au bébé pendant la grossesse.

Détection du cytomégalovirus dans les glioblastomes

Les premières observations suggérant un lien entre le CMVH et les glioblastomes remontent au début des années 2000. Des équipes de recherche ont alors détecté de l’ADN viral ainsi que des protéines spécifiques du virus dans des échantillons de tumeurs cérébrales. Ces résultats ont ouvert une nouvelle perspective : le glioblastome, déjà très complexe sur le plan biologique, pourrait aussi être influencé par un virus courant et persistant.

Depuis ces premières découvertes, de nombreuses équipes ont confirmé la présence du CMVH dans des glioblastomes. La quantité de virus détectée reste faible comparée à une infection active, mais même à ces niveaux, il peut produire des protéines capables d’influencer le comportement des cellules tumorales.

La présence du CMVH ne signifie pas pour autant qu’il soit à l’origine de la tumeur. Bien qu’une étude ait montré la transformation de cellules humaines greffées dans le cerveau de souris, la majorité des données suggère plutôt que le virus agit comme un « oncomodulateur » : il ne déclenche pas la formation de la tumeur, mais peut en modifier l’agressivité, certaines caractéristiques biologiques et amplifier la résistance aux traitements.

Le rôle indirect du CMVH dans la progression du glioblastome : « l’oncomodulation »

Le CMVH ne semble pas être à l’origine du glioblastome, mais pourrait en moduler l’agressivité par un phénomène appelé « oncomodulation ». Contrairement aux virus oncogènes classiques qui rendent les cellules cancéreuses, il n’induit pas directement la transformation cancéreuse d’une cellule saine. Les données expérimentales suggèrent plutôt qu’il agit sur l’environnement tumoral et sur certains mécanismes clés de la biologie cellulaire.

L’infection par le CMVH peut favoriser la formation de nouveaux vaisseaux sanguins, permettant à la tumeur de recevoir davantage de nutriments. Elle peut également inhiber l’apoptose, processus naturel d’élimination des cellules anormales, et interférer avec des régulateurs majeurs du cycle cellulaire.

Par ailleurs, le virus modifie le métabolisme cellulaire au profit de la survie tumorale et contribue à instaurer un microenvironnement immunosuppresseur, c’est-à-dire qui réduit l’efficacité des défenses de l’organisme.

Ensemble, ces observations pourraient renforcer la croissance et la résistance des glioblastomes. Elles ouvrent aussi de nouvelles perspectives de recherche et de stratégies thérapeutiques en ciblant non seulement la tumeur, mais aussi ses interactions virales.

Implications thérapeutiques

La découverte du CMVH dans les glioblastomes a rapidement conduit à explorer des interventions antivirales comme piste thérapeutique complémentaire. Des études pilotes ont testé le valganciclovir, un traitement antiviral déjà utilisé contre les infections à CMVH, chez des patients atteints de glioblastome. Bien que les résultats restent préliminaires, certains patients ont montré une amélioration relative de la survie, suggérant que limiter l’activité du virus pourrait freiner la progression tumorale.

En parallèle, la recherche se tourne vers des approches immunothérapeutiques ciblant le CMVH. L’objectif est de stimuler le système immunitaire pour qu’il reconnaisse et attaque spécifiquement les cellules exprimant des protéines virales, offrant ainsi une nouvelle voie pour traiter un cancer qui reste difficile à combattre avec les traitements classiques.

L’intérêt de ces stratégies dépasse les glioblastomes : le concept de virus « oncomodulateur » pourrait s’appliquer à d’autres cancers, y compris certains cancers pédiatriques comme le médulloblastome, soulignant le rôle possible de l’infection congénitale (infection transmise au bébé avant sa naissance, pendant la grossesse, par sa mère) dans la modulation de la tumeur. De plus, le CMVH a été classé en 2025 comme « probablement cancérogène pour l’humain » (groupe 2B) par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/IARC), renforçant l’attention scientifique portée à ses effets sur le développement et la progression tumorale.

Enfin, afin de pallier l’émergence de résistances et à la toxicité des traitements classiques contre le CMVH, de nouvelles stratégies antivirales innovantes sont en cours d’exploration. Par exemple, de petits peptides conçus pour bloquer l’interaction entre deux protéines virales essentielles peuvent inhiber la réplication du CMVH. Cette approche pourrait compléter, ou même remplacer, les antiviraux classiques.

Un virus discret qui influence une tumeur agressive

Le CMVH illustre parfaitement comment un virus discret et très répandu peut influencer la biologie d’une tumeur agressive. Dans les glioblastomes, son rôle d’« oncomodulateur » ne consiste pas à déclencher la maladie, mais à amplifier son agressivité.

Étudier cette interaction ouvre de nouvelles perspectives pour mieux comprendre et traiter ces cancers difficiles, et montre le potentiel d’une approche intégrative mêlant virologie et oncologie.

Le glioblastome reste un défi majeur, mais la recherche sur le CMVH révèle que même des virus apparemment silencieux peuvent aider à décrypter la complexité des maladies humaines et offrir de nouvelles stratégies thérapeutiques.

The Conversation

Gaëtan LIGAT est membre de la section virologie de la Société Française de Microbiologie. Il est également administrateur et responsable du comité scientifique de l’association « Des étoiles dans la mer, vaincre le glioblastome ». Il a reçu des financements de : la Ligue contre le cancer, l’Association pour la Recherche sur les Tumeurs Cérébrales (ARTC), Des étoiles dans la mer, vaincre le glioblastome, la Fondation Flavien, FONROGA, Grandir sans cancer, Eva pour la vie ; Raphaël cœur chocolat, 111 Des Arts Toulouse, la région Occitanie, Défi clé CeBBOc, GEMSI.

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27.04.2026 à 15:52

Gazprom et les stratégies de l’artwashing et du sportwashing

Oriana Jimenez, Doctorante en études slaves, Université Bordeaux Montaigne

En associant son image à de grandes manifestations sportives et artistiques, Gazprom a cherché à améliorer son image et, surtout, celle du régime de Vladimir Poutine.
Texte intégral (2436 mots)
Publicité de Gazprom mettant en avant son association avec la Ligue des champions de football, 2020. Capture d’écran issue d’un spot publicitaire de Gazprom

L’« artwashing » et le « sportwashing » représentent deux formes contemporaines de soft power. Ces stratégies, dont les dénominations sont inspirées du plus fréquent « greenwashing », consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques controversés. L’entreprise Gazprom, géant russe du gaz, s’est largement impliquée dans ce genre d’activités au cours des vingt dernières années pour tenter de donner à la Russie la réputation d’un État moderne, bienveillant et constructif. Des efforts auxquels l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a mis fin presque partout en Occident, mais qui ont depuis été réorientés vers les pays des BRICS.


Depuis quelques années, les notions d’artwashing et de sportwashing se sont imposées dans le débat public pour désigner de nouvelles stratégies d’influence. Ces pratiques consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques – souvent dans un contexte de controverses politiques ou éthiques. Elles s’inscrivent dans une logique de soft power, en agissant non sur les gouvernements, mais directement sur les opinions publiques.

L’artwashing désigne une utilisation de l’art, de la culture ou du mécénat artistique pour améliorer l’image publique d’un acteur. Le terme apparaît sous la plume de Mel Evans, dans Artwash : Big Oil and the Arts (2015), où il est employé pour dénoncer les liens entre une compagnie pétrolière (BP) et le financement de la culture (le musée Tate de Londres). Le sportwashing, quant à lui, renvoie à l’usage du sport comme outil de communication et de légitimation politique. Il s’agit, pour un État ou une entreprise, d’associer son image aux valeurs positives du sport. Selon Stephen Crossley et Adam Woolf, la première mention du terme daterait de 2012.

L’analyse de ces campagnes met en lumière un élément central : elles reposent sur une représentation précise du public visé. Chaque opération suppose une connaissance fine des imaginaires sociaux, culturels ou moraux mobilisables pour susciter l’adhésion. L’artwashing s’adresse principalement à un public plus restreint. Le sportwashing, à l’inverse, s’adresse à un public de masse. Ces deux logiques ne s’opposent pas, elles se complètent. Ensemble, elles forment les deux faces d’un même projet : redéfinir l’image d’une entreprise ou d’un État dans un langage accessible à tous.

C’est dans cette perspective que le cas de Gazprom, leader mondial du gaz naturel, mérite une attention particulière.

Gazprom et le « sportwashing »

L’industrie gazière Gazprom – abréviation de Gazovaïa Promychlennost – est contrôlée par le « clan Poutine » depuis le début des années 2000. L’État russe en détient une participation majoritaire et lui a accordé le monopole de l’exportation de gaz. Dans le domaine sportif, l’entreprise a multiplié les investissements stratégiques. En 2012, elle signe d’abord un contrat avec l’UEFA (Union des associations européennes de football, ndlr) jusqu’en 2015, estimé à 40 millions d’euros annuels, pour sponsoriser la principale compétition continentale de clubs : la Ligue des champions. Cet accord a été renouvelé à plusieurs reprises jusqu’à sa rupture en 2022, au lendemain de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022.

En finale de la Ligue des champions 2017, le Croate Mario Mandžukić marque un but spectaculaire pour la Juventus de Turin contre le Real Madrid, qui sera finalement victorieux 4-1. Derrière le gardien du Real Keylor Navas, les panneaux publicitaires de Gazprom sont parfaitement placés. Uefa.com

L’année suivante, Gazprom conclut un accord avec la Fifa (Fédération internationale de football association, ndlr) pour la période 2015-2018. Ces investissements constituent à la fois un moyen de compenser une image dégradée par l’annexion de la Crimée et un outil de promotion dans la lignée de l’expansionnisme russe du XIXᵉ siècle. En sponsorisant ces compétitions internationales, Gazprom devient une « entreprise-monde », captant une partie de la valeur symbolique des événements sportifs auxquels son nom est accolé. L’un des rapports publics de la compagnie sur son financement de la Coupe du monde 2018 ne laisse pas de doute sur l’efficacité de cette campagne publicitaire. Elle se reflète dans les enquêtes d’opinion menées par Gazprom : plus de la moitié des Européens interrogés perçoivent Gazprom comme un fournisseur de gaz fiable, notamment parmi les amateurs de football.

À l’échelle locale, Gazprom développe dès 2005 un lien étroit avec le Zénith Saint-Pétersbourg – club situé à proximité du point de départ du gazoduc Nord Stream, à Vyborg – dont le stade est d’ailleurs renommé Gazprom Arena. En 2007, elle devient le sponsor principal du club allemand Schalke 04 de Gelsenkirchen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) pour environ 9 millions d’euros par an – un prix bien supérieur à la moyenne du marché. Ainsi, Schalke se place au sixième rang des clubs les mieux financés, juste après des géants comme l’AC Milan, Chelsea ou encore le Real Madrid – ce qui ne correspond pas à son niveau sportif ni à sa notoriété. Ce choix est symbolique : Gelsenkirchen est l’un des centres historiques du marché énergétique allemand.

Depuis 2010, Gazprom sponsorise aussi l’Étoile rouge de Belgrade, sauvant le club de la disparition, à une époque où le gazoduc South Stream – depuis, abandonné – était en négociation. Ce gazoduc devait traverser sept pays européens, dont la Serbie – alliée historique de la Russie. South Stream s’inscrivait dans la stratégie russe de consolidation d’alliances régionales. Un document officiel du gouvernement serbe de 2025 détaille l’intention de Belgrade de renforcer les liens économiques avec la Russie, notamment dans le domaine de l’énergie. Ainsi, la stratégie de Gazprom semble porter ses fruits. L’accord a été maintenu en dépit de l’invasion de l’Ukraine.

Depuis février 2022, après avoir perdu de nombreux contrats, l’entreprise cherche de nouveau à étendre son réseau d’influence sportive, notamment en Hongrie, où le FC Ferencváros était visé. Cependant, l’accord n’a pas été officiellement conclu, et la récente défaite électorale du premier ministre Viktor Orban – l’un des rares dirigeants européens à soutenir ouvertement Vladimir Poutine et sa politique – ne semble pas laisser présager un quelconque rapprochement entre le géant russe et le club de Budapest.

Gazprom et l’« artwashing »

Parallèlement, Gazprom possède un vaste groupe médiatique, Gazprom-Media, qui contrôle des dizaines de chaînes de télévision, de radios, de plateformes numériques et de salles de cinéma. L’entreprise finance également expositions, festivals et projets artistiques en Russie et à l’étranger.

Gazprom fut notamment mécène, au côté d’Engie, de l’exposition Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 au château de Versailles en 2017. Le PDG de Gazprom France déclarait alors que, si les énergies fossiles venaient un jour à disparaître, les grandes institutions culturelles demeureraient et conserveraient le nom de leurs bienfaiteurs. Ce mécénat s’inscrivait dans un contexte diplomatique précis : malgré les sanctions liées à l’annexion de la Crimée, la France et la Russie ont affiché une volonté de rapprochement, incarnée par cette exposition à laquelle Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ont assisté côte à côte.

Depuis 2022 et l’exclusion de la Russie des grandes compétitions sportives internationales, Gazprom semble avoir réorienté ses investissements.

À l’étranger, les projets culturels de Gazprom se concentrent désormais majoritairement sur la Chine, les pays des BRICS et le Sud global – une telle initiative qui traduit une volonté de construire de nouveaux relais symboliques hors du cadre occidental.

En 2025, Gazprom-Media a soutenu le film russe Groupe sanguin, présenté au China Film International Festival. Ce film, consacré à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, participe à une relecture historique valorisant la souffrance soviétique et créant des parallèles avec la mémoire chinoise. Cette démarche s’est inscrite dans une stratégie plus large de rapprochement entre la Russie et la Chine, dans un contexte de recomposition géopolitique et de volonté de dissociation du monde occidental.

Du mécénat au soft power

Ces pratiques illustrent l’émergence d’une nouvelle forme de diplomatie qui ne s’adresse plus seulement aux gouvernements, mais directement aux publics.

Le père fondateur du soft power, Joseph Nye, définit celui-ci comme la « capacité d’influencer par l’attraction plutôt que par la contrainte », tandis que Nicholas Cull évoque une « nouvelle diplomatie publique » impliquant entreprises, institutions culturelles et médias. Cependant, comme le rappelle Maxime Audinet, cette diplomatie reste historiquement liée à des formes de propagande.

L’artwashing et le sportwashing apparaissent ainsi comme des avatars contemporains de cette diplomatie du public. Ils mobilisent les émotions et les valeurs culturelles pour influencer les perceptions internationales, tout comme les nouvelles formes de déstabilisation employées par le Kremlin. Ils sont un moyen innovant de faire basculer l’opinion publique sur certains sujets. Ce fonctionnement n’est pas sans rappeler les récentes stratégies d’influence et d’ingérence employées par le Kremlin après 2022, comme celle des étoiles de David peintes en région parisienne, suggérant une démultiplication des stratégies d’influence.

La frontière entre diplomatie culturelle, soft power et propagande demeure cependant fragile. Derrière la valorisation de l’art ou du sport se cachent souvent des objectifs économiques et politiques, soulevant des enjeux éthiques majeurs.

Gazprom apparaît ainsi comme un acteur innovant en matière d’influence et de diplomatie. Le géant russe a été l’un des premiers acteurs étatiques à financer massivement le football européen moderne, ciblant notamment des zones stratégiques liées aux infrastructures énergétiques. Depuis 2022, l’entreprise semble accorder une certaine importance au mécénat culturel et aux collaborations artistiques pour continuer à façonner l’opinion publique étrangère, établissant des ponts émotionnels et culturels qui échappent aux canaux gouvernementaux traditionnels et s’adressant directement aux populations. L’année 2022 marque ainsi un tournant pour Gazprom et la Russie, avec un réajustement stratégique orienté vers de nouvelles opportunités, en particulier la Chine, les BRICS et leurs rares alliés européens.

The Conversation

Oriana Jimenez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.04.2026 à 11:00

Influence des collègues : obtenir un crédit dépend-il uniquement des échanges avec son banquier ?

Sarah Maire, Assistant Professor in Accounting and Control, Ph.D., IÉSEG School of Management

Aurore Burietz, Professeur de Finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management

Jérémie Bertrand, Professeur de finance, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management, IÉSEG School of Management

Le taux auquel est attribué un crédit à une entreprise dépend de facteurs qualitatifs. Qui sont les chargés de clientèle les plus influençables ?
Texte intégral (1436 mots)

Les conditions de crédits accordées aux entreprises ne dépendent pas uniquement de données quantitatives. Certains chargés de clientèle font confiance à des facteurs plus qualitatifs et consultent leurs collègues avant de prendre des décisions. Les directions des banques devraient se saisir de ce sujet pour tenter de corriger des écarts difficiles à objectiver.


Deux entreprises au profil financier similaire devraient obtenir les mêmes conditions de crédit. Dans le cas contraire, quels seraient les facteurs expliquant des conditions différentes d’une entreprise à une autre si ces deux entreprises représentent le même risque ?

Si l’évaluation d’un dossier de crédit repose sur une procédure objective établie par la banque, comment une telle situation peut-elle se produire ?

L’influence des collègues

L’une des pistes envisagées dans notre étude porte sur l’influence des collègues du chargé de crédit au sein d’un même centre d’affaires et soulève la question suivante : comment, à travers une discussion entre deux chargés de crédit, la décision finale se retrouve altérée selon l’opinion de son voisin de bureau ? Réussir à identifier une telle influence est crucial pour appréhender les inégalités de financement pouvant en résulter et ainsi envisager une modification des pratiques bancaires.

Lors d’une demande de financement à la banque, l’entreprise doit fournir un certain nombre d’informations et de documents pour que le chargé de crédit analyse le projet à financer et la situation financière de son client, tout en tenant compte du contexte économique. La décision d’octroyer ou non un crédit et ses conditions n’est pas aisée : quel montant d’emprunt autoriser ? À quel taux ?

La part du « feeling »

Ces décisions reposent non seulement sur des données chiffrées comme sa notation financière ou son chiffre d’affaires, appelées informations quantitatives, mais aussi sur une part importante de jugement humain basé entre autres sur le ressenti en rendez-vous, la durée de la relation entre la banque et l’entreprise, ou la maîtrise de la langue de l’emprunteur, appelées informations qualitatives.

Dans ce genre de situation impliquant de nombreux paramètres et un niveau de technicité important, le chargé de crédit peut être tenté de demander l’avis d’un de ses collègues afin d’être sûr de prendre la bonne décision. L’influence des collègues, ce qu’on appelle l’effet de pairs, peut ainsi influencer les préférences individuelles des chargés de crédit, allant jusqu’à un pour cent d’écart de taux.

Assimilation ou contraste ?

De manière générale, un individu a davantage tendance à demander l’avis d’une personne qui lui ressemble, mais cette attitude est principalement motivée par le désir d’obtenir des informations qui lui seront utiles dans sa situation personnelle. Ainsi, demander l’avis ne veut pas forcément dire adopter le même point de vue.

Dans le cas d’un chargé de crédit qui demande l’avis de son collègue, ce chargé de crédit peut donc avoir deux réactions différentes. Soit il décide d’ajuster son point de vue pour aligner sa décision avec ce que pense son collègue (posture d’assimilation), soit il choisit de ne pas aller dans le même sens que son collègue (posture de contraste). Les résultats de notre étude révèlent que les deux postures existent et dépendent du profil du chargé de crédit.

Dans le cas d’un chargé de crédit qui a tendance à privilégier les informations qualitatives davantage liées à la relation banque-emprunteur et qui en plus de ça travaille dans une agence où cette préférence est partagée, l’effet de pairs amplifie cette tendance et les chargés de crédit prêtent plus d’attention à ces informations. Ils se renforcent dans leurs positions et leurs décisions de crédit sont ajustées en conséquence : c’est un exemple d’assimilation où le chargé de crédit s’aligne sur ses pairs.

À l’inverse, l’effet de pairs peut atténuer les préférences individuelles dans le cas des chargés de crédit qui ont une préférence pour l’utilisation d’informations financières dites quantitatives pour prendre leur décision. Autrement dit, un chargé de crédit valorisant fortement l’analyse des documents comptables dans une agence où cette approche est moins partagée ajustera sa décision pour tenir davantage compte d’informations qualitatives, à priori moins importantes pour lui. Cette dynamique témoigne d’une posture de contraste où le chargé de crédit va ajuster sa décision dans le sens contraire de ce qu’il aurait fait sans l’avis de ses collègues.

Une question d’expérience ?

Les données qui soutiennent notre étude permettent en outre d’identifier les profils des chargés de crédit les plus sensibles à l’effet de pairs. D’abord, si l’on regarde les caractéristiques des chargés de crédits : les femmes, plus sensibles aux informations qualitatives, sont davantage influencées que les hommes. Leur évaluation des prêts est renforcée quand leurs collègues partagent leur vision relationnelle du crédit.

Si on se tourne vers l’expérience des chargés de crédits, les moins expérimentés sont plus perméables à l’opinion de leurs pairs. À l’inverse, les chargés seniors maintiennent davantage leurs positions initiales. Enfin, un fait surprenant est apparu : le niveau d’études ne semble pas influencer la sensibilité à l’effet de pairs.

L’environnement de travail joue également. Dans les petites agences où la socialisation est élevée, l’effet de pairs s’intensifie. Dans les plus grandes agences, où les interactions sont plus diluées, cet effet diminue. Enfin, un chargé de crédits privilégiant les informations qualitatives qui rejoint une agence partageant cette préférence verra l’impact de ses préférences accentué. Le résultat est le même pour ceux valorisant les informations quantitatives. Cela démontre que la composition d’une agence bancaire façonne les décisions d’emprunt, au-delà des politiques globales de la banque.

Une question pour les RH des banques

Ces conclusions amènent à poser la question de la meilleure organisation pour les banques ? Pour éviter une homogénéité excessive des décisions, qui peut conduire à discriminer certains emprunteurs ou à sous-évaluer certaines informations, les banques devraient favoriser la diversité des profils au sein d’une même agence en privilégiant la mixité de genre et la diversité d’expérience. Les mutations entre agences devraient également tenir compte de la composition actuelle des équipes, et pas seulement des affinités personnelles ou des postes vacants. Le recours à des outils d’IA ne supprimerait pas ce possible écart, car l’IA peut être très biaisée en fonction de la base qui l’a entraînée, et à ce jour une décision ne peut pas être prise par une IA.

Les décisions liées à l’octroi d’un crédit et à la détermination des conditions d’emprunt ne sont jamais purement individuelles. Elles se construisent dans un dialogue implicite avec les pairs, et cela ne peut être ignoré. Comprendre les mécanismes sous-jacents à ces prises de décisions permet aux banques de comprendre leurs propres pratiques et de rechercher des décisions plus justes pour elles-mêmes et leurs clients.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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27.04.2026 à 11:00

Diversité-équité-inclusion : pas de jackpot immédiat pour les entreprises

Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Les politiques de diversité sont efficientes dans certains contextes. Il importe de bien les définir avant de décider de les arrêter ou de les relancer.
Texte intégral (1679 mots)

Depuis l’élection de Donald Trump, certaines entreprises reviennent sur leur politique diversité-équité-inclusion. Certaines remettent en cause le coût de ces politiques, d’autres son efficience. Mais que recouvrent vraiment ces coûts et ces bénéfices ?


Alors que certaines entreprises revoient leurs engagements en matière de diversité-équité-inclusion (DEI) à la baisse (aux États-Unis, Goldman Sachs envisage par exemple de retirer l’origine ou le genre des critères de sélection de ses administrateurs), d’autres, comme Colgate Palmolive, les défendent publiquement.

Ce mouvement s’inscrit dans un « DEI backlash » : depuis 2023, pressions politiques et propositions d’actionnaires se multiplient pour supprimer certains dispositifs. Cette séquence relance une question très opérationnelle : la DEI améliore-t-elle vraiment la performance ?

Un sujet uniquement RH ?

La DEI est souvent discutée comme un sujet RH ou politique. Dans la gestion des opérations et de la logistique, c’est aussi un sujet de fiabilité, de résolution de problèmes et de capacité d’adaptation : en crise, une entreprise dépend de la qualité de ses relations avec ses équipes et ses fournisseurs qui peuvent être divers. Qu’en est-il réellement ?


À lire aussi : Comment lutter pour la diversité en entreprise à l’ère du trumpisme ?


Pour dépasser les slogans, dans une recherche récente, nous avons combiné une analyse statistique de données issues de grandes entreprises américaines (tout secteur) à dix entretiens avec des praticiens DEI et des professionnels de la logistique et des opérations afin de comprendre les raisons pour lesquels les résultats en termes de DEI sont si nuancés.

Nous avons rapproché deux bases : des évaluations « diversité & inclusion » laissées par des salariés sur Glassdoor et des données financières et opérationnelles sur des entreprises du Fortune 500. Les données portent sur la période allant de 2020 à 2024. Les analyses montrent que quand la perception de la DEI est meilleure, la rentabilité comptable (ROA) est légèrement plus faible l’année suivante. Par ailleurs, les résultats ne montrent pas d’association statistiquement robuste avec la valorisation boursière ni avec l’innovation (nombre de brevets).

Un signal à court terme

Lorsque l’on regarde à deux ou trois ans, l’effet négatif sur le ROA disparaît : le signal est donc à court terme. Les données ne confirment pas l’existence d’un « jackpot » immédiat de la DEI sur les indicateurs financiers et opérationnels. Elles suggèrent plutôt des coûts et des frictions au démarrage, tandis que les bénéfices, s’ils existent, peuvent être plus diffus ou captés par d’autres indicateurs que le résultat comptable.

Les entretiens aident à comprendre ces résultats. Ils font apparaître deux réalités simultanées :

  • la DEI peut améliorer les opérations,

  • mais une DEI mal conçue ou conçue pour « faire bien » peut créer des effets contre-productifs.

Plusieurs interviewés décrivent des bénéfices, côté gestion des opérations et de la logistique, notamment via la diversité des fournisseurs et des équipes. Prenons trois exemples. Au sujet de la résilience des fournisseurs, un interviewé raconte que, en pleine crise Covid, une entreprise cherchant des équipements de protection a trouvé « une entreprise appartenant à une minorité qui nous a garanti un approvisionnement ininterrompu ». Autrement dit, des fournisseurs souvent plus petits, parfois ignorés des panels habituels, peuvent être agiles quand les canaux standards saturent.

À propos de la négociation, une manager supply chain note :

« Nous obtenons de meilleurs accords maintenant […] dans nos équipes de négociation, il y a un meilleur équilibre entre hommes et femmes et des manières de négocier plus collaboratives. »

Ici, l’idée n’est pas qu’un genre « négocie mieux », mais que la diversité peut changer les styles d’interaction, avec des effets sur la qualité des accords.

Une capacité d’accès à de nouveaux réseaux

Enfin, quant au sujet de l’inclusion du handicap, un responsable explique avoir longtemps peiné à « faire quelque chose d’impactant » jusqu’à travailler avec une organisation « dirigée et entièrement composée de personnes en situation de handicap ». Résultat : « Immédiatement, nous avons constaté une augmentation de la représentation des personnes en situation de handicap dans nos effectifs. »

Le levier, ici, n’est pas un discours, mais une capacité d’accès à des réseaux et à des candidats que l’entreprise ne touchait pas, alors que le domaine des opérations et de la logistique peine à recruter des employés. Ces exemples convergent : la DEI crée de la valeur quand elle est embarquée dans les processus (sourcing, contrats, management au quotidien), pas quand elle reste une tâche pour « faire bien » sur une To-Do-List.

Néanmoins, les entretiens éclairent aussi les raisons du signal négatif à court terme sur la rentabilité. Car, sur le terrain, la DEI peut vite se heurter à une série de pièges très concrets. D’abord, il y a le coût de la mise en œuvre. Faire entrer la DEI dans les processus (recrutement, formation, relations fournisseurs, accompagnements individualisés) mobilise des ressources et de l’énergie managériale. Un interviewé résume la tension sans détour : « Les compromis autour de la DEI se sont toujours faits au détriment des économies ».

Radio Canada, 2025.

Inefficace DEI de façade

Ensuite, la dynamique interne peut se tendre lorsque certains salariés ont le sentiment d’être relégués au second plan lorsque les politiques de DEI sont mises en place. Un participant évoque « une période […] où certains groupes de personnes se sont sentis oubliés », au profit d’actions en faveur de l’intégration de personnes issues de minorités. Dans son exemple, des hommes blancs expérimentés qui se vivent comme devenus persona non grata. Ces perceptions alimentent résistance, démotivation et frictions quotidiennes. Or, ces frictions finissent par se voir dans les résultats financiers à court terme.

Enfin, un dernier écueil revient souvent, celui de la DEI de façade. Quand l’entreprise privilégie ce qui est le plus simple et le plus visible, sans toucher aux règles de gestion de carrière, d’évaluation ou d’allocation des opportunités, l’inertie demeure. Comme le dit une consultante :

« Ils font souvent ce qui est le plus facile à faire […] Rien de tout cela ne fonctionne, mais ça donne une bonne image de l’entreprise. »

Dans ce cas, les bénéfices attendus en termes de fidélisation, d’innovation et de qualité des décisions restent largement hors d’atteinte.

Au vu de ces résultats, la question n’est peut-être pas tant « faut-il faire de la DEI ? », mais « de quoi parle-t-on exactement quand on parle de DEI ? ». Nos analyses statistiques montrent un effet financier négatif plutôt à court terme et qui ne persiste pas. Puis nos entretiens racontent une réalité plus qualitative : des bénéfices opérationnels existent, mais ils ne sont ni automatiques, ni gratuits, ni garantis.

Au-delà du débat binaire

C’est aussi ce qui rend la séquence actuelle (entre retraits et défenses publiques) difficile à interpréter. Une annonce de « recul » peut parfois traduire un arbitrage prudent face à des contraintes juridiques ou politiques ; elle peut aussi masquer l’abandon discret d’initiatives pourtant utiles sur le terrain. À l’inverse, « maintenir la DEI » peut signifier des changements de processus profonds… ou seulement un effort de communication mieux maîtrisé.

Plutôt qu’un débat binaire, nos résultats invitent surtout à regarder les faits : la DEI se traduit-elle dans les pratiques de recrutement, dans la façon d’intégrer et de faire progresser les personnes, dans la relation avec les fournisseurs, dans la capacité des équipes à résoudre les problèmes sans s’épuiser ? C’est à ces endroits, concrets, que se joue l’impact. C’est aussi là que les coûts initiaux peuvent être compensés, ou au contraire s’accumuler.

Au fond, si la DEI peut ressembler à une dépense à court terme, c’est peut-être parce qu’elle est une transformation comme les autres : elle ne produit des effets que quand elle entre dans les routines et elle déçoit quand elle reste à la surface. C’est ce décalage entre affichage et pratiques qui explique aussi pourquoi l’actualité américaine est si difficile à décoder : derrière « DEI », certaines entreprises changent réellement leurs modes de fonctionnement, quand d’autres ne font que déplacer le curseur ou changer le vocabulaire.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.04.2026 à 10:59

« Source »: la méthode des armées françaises pour faire de l’incertitude une opportunité

Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL

Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia

Et si la stratégie ne consistait plus seulement à lire un environnement, mais à en concevoir activement les dynamiques ? La méthode « Source » propose une posture nouvelle en ce sens.
Texte intégral (1765 mots)

Face à des environnements stratégiques toujours plus incertains, les outils classiques peinent à transformer l’analyse en action. La méthode « Source », développée par les armées françaises, propose une approche en six dimensions pour relier diagnostic, ressources et décisions concrètes.


L’incertitude et la complexité dominent nos environnements stratégiques. Une conception aujourd’hui largement partagée, tous secteurs d’activité confondus. Le monde change, et ses transformations semblent de plus en plus difficiles à anticiper et à appréhender entre innovations technologiques, tensions géopolitiques, menaces écologiques, instabilités économiques ou encore bouleversements démographiques.

Dans ce contexte chaotique, la panoplie d’outils stratégiques disponibles peut sembler dépassée. Depuis les années 1960, la stratégie d’entreprise s’est progressivement dotée de nombreuses méthodes et matrices pour analyser la création de valeur. Mais la plupart ont privilégié des approches analytiques et compartimentées, au détriment d’une lecture plus systémique et relationnelle (c’est-à-dire pensant les liens entre les différentes thématiques analysées).

Elles n’offrent souvent qu’une vision parcellaire des enjeux stratégiques, et se cantonnent à offrir un constat et non des clés d’actions.

Beaucoup d’analyses, peu de décisions

C’est le cas par exemple du modèle en cinq forces de Porter en 1980. Outil fondateur de la stratégie, il se limite à proposer une analyse de la structure d’un marché, à décrire les pressions à l’œuvre sans éclairer la manière dont une entreprise peut transformer ces contraintes en opportunités.

De même, en 1970, la matrice BCG du Boston Consulting Group permet d’orienter l’allocation des ressources, mais la complexité de l’environnement stratégique est réduite à deux variables et postule un lien mécanique entre parts de marché et rentabilité – une hypothèse souvent contredite par la pratique.

Autrement dit, les analyses et rapports se multiplient, sans que les prises de décisions stratégiques suivent.

Les armées françaises font face à ce constat, avec une intensité toute particulière liée aux particularités de leurs métiers. Une mauvaise stratégie peut impliquer la mise en danger des intérêts de la nation, le déclassement industriel, technologique et scientifique, voire la mort. Elles ont alors travaillé à une méthode d’analyse stratégique qui leur soit propre et qui réponde à ces enjeux.

C’est la méthode « Source », développée en 2025 par la Direction générale de l’armement français. Quelle est la portée de cette approche sur le plan scientifique et quelles sont les possibilités d’applications managériales ?

Un changement de focale

Le cœur de réacteur de « Source » réside dans la posture stratégique fondée sur l’anticipation et l’action.

Les armées françaises l’ont, par exemple, appliquée à la problématique de l’énergie. Plus spécifiquement, à celle de l’accès au pétrole : comment assurer des approvisionnements suffisants pour les armées ? Comment garantir des capacités opérationnelles sans s’attirer les foudres de la société civile qui militent pour une baisse drastique de l’usage du pétrole ? Des questions sur lesquelles nombre d’experts s’arrachent les cheveux depuis des années.

« Source » a offert un nouvel éclairage : s’octroyer une capacité souveraine de production de biocarburants, en attirant des acteurs étrangers sur le sol français et en faisant fructifier leurs expertises. Les armées ne tiennent pas à livrer ici tous leurs secrets stratégiques… mais, demain, le biopétrole pourrait être un atout de souveraineté stratégique.

Ici repose le premier enseignement à tirer de cette méthode. La culture propre aux armées amène à toujours considérer l’action au-delà de la réflexion. Pour le biocarburant, les acteurs à approcher ont été identifiés ainsi que les différentes étapes stratégiques à mettre en place (de l’achat sur étagère à des montages de joint venture). Car une bonne analyse qui n’offre qu’une cartographie d’enjeux reste lettre morte. La traduction de cette même cartographie en actions retient l’intention et enclenche déjà un mouvement au sein de l’organisation.

Une méthode en six dimensions

Cette approche stratégique très active se traduit dans le processus de réflexion de « Source ». Chaque sujet traité est analysé, problématisé et exploité au travers de six dimensions clés :

Situation De manière classique mais indispensable, tout part de l’analyse d’une situation contextualisée pour en comprendre les enjeux.

Opportunités Cette situation est traduite en opportunités, identifiées depuis un point de vue singulier (d’un acteur, d’une institution, d’un pays, etc.).

Utilité Une opportunité n’a d’intérêt que si elle est utile pour l’acteur qui doit l’exploiter, ce qui permet de sélectionner le champ d’action à plus-value parmi les opportunités identifiées.

L’enchaînement de ces trois dimensions permet de qualifier une situation stratégique externe. Par la suite, la méthode « Source » se consacre à questionner les capacités de réponses internes.

Ressources Tous les éléments, tangibles et intangibles, à disposition et pertinents en vue d’atteindre l’utilité préalablement définie.

Connexions Tous les acteurs à inclure et à mobiliser pour exploiter les ressources identifiées et assurer leur bonne mise en résonance.

Exploitations Listes d’actions concrètes à mettre en place suivant un calendrier donné, intégrant les premiers petits pas les plus faciles à engager.

Des fiches stratégiques courtes et explicites

Sur le plan formel, cette méthode se diffuse via des fiches stratégiques. Elles sont volontairement courtes (quatre pages maximum) et graphiques (illustration, infographie, schéma). En un coup d’œil, tout décideur doit pouvoir comprendre la thématique abordée et les recommandations stratégiques qui en découlent. Une ambition forte à une époque où la chute de la concentration se cumule à une explosion du nombre d’informations auxquelles un même individu est exposé chaque jour. Dans la course à l’économie de l’attention, les armées ont misé sur un format très court, loin des rapports stratégiques classiques.

Là où l’entreprise multiplie les slides de présentation, « Source » opte pour une approche synthétisée et visuelle. Et la méthode semble offrir des intérêts bien plus larges…

Elle met tout d’abord en place un outil d’analyse intégrative, capable d’articuler une analyse externe et interne en vue d’une exploitation la plus holistique possible. Cet outil ne se contente pas de décrire les positions ou les actifs, mais il aide à comprendre comment les forces armées peuvent composer des écosystèmes, prototyper des coopérations et développer des modèles évolutifs. Autrement dit, passer de la stratégie comme lecture d’un champ de forces, à la stratégie comme design d’un système vivant.

Une approche qui peut avoir un écho fort en management stratégique dans différentes entreprises et différents secteurs. Placer les ressources (internes, externes) au cœur du processus de décision stratégique n’est pas inédit. Mais si l’on raisonne simplement, il s’agit de les envisager de façon pratique : voir comment utiliser concrètement les ressources déjà disponibles, définir les connexions et les relations à créer ou à activer entre ces ressources afin d’obtenir l’effet recherché à l’avance.

Avec « Source », la stratégie devient un système à faire fonctionner. La place accordée aux connexions stimule également d’autres réflexions. Elle introduit une pensée interservices, interdirections, qui dépasse les seules expertises métiers. Elle assume un désilotage stratégique fort.

Encore à ses débuts

« Source » en reste cependant à ses débuts, peu de retours existent à date sur son impact sur les prises de décision stratégique. Si la méthode est explicite (avec ces six dimensions clés), la question de sa bonne appropriation en dehors des sujets de défense reste ouverte. Un format si court permet-il de convaincre sur les recommandations proposées ? Ne favorise-t-il pas à l’inverse des biais cognitifs dans l’analyse ?

Derrière la volonté de présentation synthétique de « Source » se cachent en réalité des heures de recherche et d’entretiens pour être capable d’appréhender un enjeu stratégique en quelques pages (voire mots) et décider d’une vision sécante à son sujet. Cette vision sécante questionne, car elle relève principalement aujourd’hui de l’intuition. Si « Source » outille pour transmettre cette vision, elle n’offre pas de méthode pour la construire.


Cet article a été écrit avec le concours de Jean-Baptiste Colas, Direction générale de l’armement.

The Conversation

Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées français, qui a constitué son terrain de recherche pour sa thèse. Elle poursuit les explorations stratégiques et prospective du futur des conflits auprès de différents acteurs.

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité. Il a été animateur de la Red Team Défense des armées, et et LCL(R) au sein du Commandement du Combat Futur de l’armée de terre. Il est par ailleurs membre du collectif Making Tomorrow

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27.04.2026 à 10:59

Les entrepreneurs sont‑ils dopés pour tenir ? Les addictions dont personne ne parle

Sonia Boussaguet, Neoma Business School

Derrière le mythe de l’entrepreneur superhéros se cachent des addictions encore largement invisibles, qu’il s’agisse de substances ou de comportements à risque. Les dirigeants ont-ils le choix pour tenir ?
Texte intégral (1340 mots)
Alcool, drogue, médicaments, sucre, sexe, écrans, travail excessif… Et si les entrepreneurs se dopaient sans contrôle ni débat public ? Epiximages/Shutterstock

Derrière les figures héroïsées des entrepreneurs infatigables, l’usage de substances psychoactives, la dépendance au travail et les comportements à risque s’installent en silence. Certains payent le prix fort de leur performance.


L’ouvrage Se doper pour travailler décortique les mécanismes pervers de certaines consommations addictives chez les salariés. Appliqué aux entrepreneurs, le terme « dopage » permet de critiquer le discours dominant. Il montre l’envers du décor : pour maintenir un niveau de performance jugé indispensable, certains peuvent être tentés ou devenir accros.

L’addiction se définit comme un comportement répétitif et compulsif procurant une gratification immédiate mais entraînant, à long terme, des effets négatifs sur la santé, les relations sociales ou la performance. De nombreux comportements sont potentiellement addictifs, y incluant ceux qui n’impliquent pas l’ingestion de drogue, comme les jeux d’argent, le sexe, l’exercice physique, les jeux vidéo et l’utilisation d’internet. Un usage simple n’est pas pathologique par définition lorsqu’il est sans perte de contrôle ni dommages durables. Le passage d’un usage simple à un usage nocif puis à une dépendance se fait généralement de manière progressive et potentiellement réversible. Cela dépend toutefois du potentiel addictif et du profil de la personne concernée.

Pour explorer ces dérives possibles chez les entrepreneurs, avec Iris Ramos, experte en psychologie et santé au travail, nous avons conduit une étude en ligne auprès d’une population de 160 dirigeants, adhérents au Medef Centre-Val de Loire. Cet échantillon se compose de deux tiers d’hommes et d’un tiers de femmes, avec un âge moyen de 51,5 ans, exerçant en moyenne depuis plus de dix ans dans des secteurs d’activités variés.

Comment certains entrepreneurs « tiennent » et à quel prix ?

Journées stressantes pour 96 % d’interviewé·es

Nos résultants montrent globalement une dégradation de l’état de santé mentale des dirigeants interrogés. Un entrepreneur sur trois se dit en mauvaise forme psychologique. Près de 96 % des participants admettent que la plupart de leurs journées sont stressantes. Près de 46 % sont totalement insatisfaits de leur sommeil. Et 31 % ne pratiquent aucune activité physique (et non sportive) régulière.

Dans ce paysage délicat, les dirigeants déclarent souffrir de diverses addictions, dont certaines semblent socialement tolérées, voire valorisées, ou au contraire invisibilisées dans les milieux entrepreneuriaux.

Addiction au travail

Près de 72 % des personnes interviewées pensent au travail le soir et les weekends. Le problème n’est pas tant l’amplitude horaire ou la charge de travail que le manque de détachement psychologique du travail.

Les frontières se brouillent entre engagement intense, dépassement de soi… et mise sous tension permanente. L’activité professionnelle déborde constamment sur la sphère personnelle. Les entrepreneurs ne parviennent pas à décrocher, y compris pendant leurs périodes de congés.

Addictions comportementales

Près de 17 % se disent concernés par des addictions dites comportementales (entendues comme des dépendances sans substance et hors du travail). Ils citent l’hyperconnectivité avec l’utilisation des écrans – e-mails, réseaux sociaux professionnels, suivi des métriques de performance –, mais aussi la pratique de jeux en ligne.

D’autres mentionnent les dépendances alimentaires comme le sucre. Certains se tournent vers des activités compensatoires à forte intensité émotionnelle, telle que la pratique d’activités sportives intenses ou extrêmes. Quatre entrepreneurs confient être sujets à une addiction au sexe.

Addictions aux substances psychoactives

Les décideurs rapportent l’usage de stimulants ou de substances psychoactives. Près de 48 % considèrent que le tabac les aide à gérer leur stress, 34 % boivent un ou deux verres, voire plus, au cours d’une journée ordinaire. Et 11 % consomment des médicaments ou des drogues.

L’ensemble de ces chiffres rejoignent les conclusions alarmantes du dernier baromètre de la Fondation MMA des entrepreneurs du futur et BpiFrance le Lab.

Gains immédiats, pertes différées

Le sujet des addictions est loin d’être anecdotique. Comme montré dans Se doper pour travailler, le problème n’est pas la compensation en soi, mais ce qu’elle révèle du travail réel.

Les conditions d’exercice créent un terrain propice au « dopage entrepreneurial » : la responsabilité totale, l’incertitude permanente, la pression financière, la solitude décisionnelle sont reconnues comme de réels stresseurs professionnels. Ces conditions font de l’entrepreneur un profil particulièrement vulnérable, alors même que les signaux d’alerte sont souvent niés ou banalisés.

Nos analyses rendent visibles les situations de souffrance, d’épuisement et d’usure mentale chez les dirigeants d’entreprise. Elles laissent à penser que l’activité entrepreneuriale est devenue, pour certains, difficilement soutenable, sans ajustements personnels coûteux.

Les addictions s’ancrent insidieusement dans leur quotidien pour faire face au stress, au risque ou à la fatigue. Elles promettent des gains immédiats – performance, concentration, décompression – au prix de pertes différées – dispersion cognitive, lucidité stratégique –, avec d’éventuels dommages pour la santé et/ou la pérennité de leur entreprise.

Leurs usages deviennent des outils silencieux d’autorégulation pour « tenir » – de façon illusoire –, mais tendent à retarder la verbalisation des symptômes afférents et la recherche de soutien.

En posant frontalement la question du « dopage entrepreneurial », cet article invite à regarder en face ce que les pouvoirs publics préfèrent souvent ne pas voir. Les entrepreneurs – contrairement à leurs subordonnés – sont encore rarement considérés comme une population nécessitant des politiques de protection spécifiques en matière de santé publique. Ils sont encore moins couverts par les dispositifs de prévention des addictions.


Cet article a été co-rédigé avec Iris Ramos, psychologue du travail, chargée de cours à l’Université de Tours, rattachée à l’équipe de recherche Qualipsy et fondatrice du service STEP (Santé au travail des entrepreneurs par la prévention).

The Conversation

Sonia Boussaguet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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