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01.08.2026 à 10:11

Comment la crise à la frontière de Ceuta a immédiatement servi les intérêts de l’extrême droite espagnole

Deniz Torcu, Adjunct Professor of Globalization, Business and Media, IE University

La crise migratoire de Ceuta ne se résume pas aux chiffres. En diffusant des images spectaculaires d’arrivées massives, elle a offert un terrain favorable aux discours les plus durs sur l’immigration en Espagne.
Texte intégral (1251 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les images de Ceuta ont imposé un registre plus sécuritaire dans le débat sur l’immigration en Espagne.

  • L’extrême droite s’est appuyée sur ces images pour banaliser son discours sur l’« invasion migratoire ».

  • Le gouvernement espagnol se retrouve contraint de défendre son récit d’une Espagne ouverte à l’immigration.


On estime que plus de 50 000 migrants sont entrés dans la petite enclave espagnole de Ceuta en l’espace d’une seule journée, après l’effondrement de fait du contrôle à la frontière. Cette ville autonome est située sur la côte nord du Maroc. Le gouvernement espagnol affirme que la quasi-totalité des migrants sont depuis retournés au Maroc, mais qu’au moins 57 personnes ont trouvé la mort.

Face aux interrogations sur les circonstances et les raisons d’un tel événement, le public n’a eu accès qu’à des images : des personnes nageant jusqu’à la plage du Tarajal, à Ceuta, ou escaladant les digues, des dizaines de milliers d’arrivées en une journée et une nuit, et des dizaines de morts. En l’absence de faits ou d’explications, ce sont d’abord ces images qui s’imposent dans les esprits. Or c’est précisément dans l’imaginaire collectif que se construit le rapport d’un pays à l’immigration.

La crise de Ceuta ébranle l’une des représentations les plus valorisantes que l’Espagne entretient d’elle-même. Après les longues années de dictature franquiste, le pays s’est progressivement présenté comme une société ouverte à l’immigration et à la diversité, tandis qu’une grande partie de l’Europe privilégiait un discours centré sur les murs, les frontières et la sécurité.

L’Espagne porte ce récit avec une réelle conviction : celle d’une nation située au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, façonnée par des siècles de brassages culturels. Et cette vision se traduit souvent dans les faits. Il y a seulement six mois, le pays a ainsi ouvert une voie vers la régularisation de centaines de milliers de personnes immigrées vivant et travaillant déjà sur son territoire.

Mais l’image qu’un pays se fait de lui-même, comme l’opinion publique, relève davantage d’une construction culturelle que d’un cadre juridique. Elle repose sur des émotions, ce qui la rend bien plus fragile — et bien plus vulnérable à la désinformation et aux instrumentalisations — que n’importe quelle loi.

Images, mots et opinions

L’évolution de l’opinion publique se lit presque en temps réel dans le vocabulaire employé. La veille encore, le discours sur l’immigration était relativement neutre et portait surtout sur l’intégration, les permis de travail ou les démarches administratives liées à l’installation des personnes migrantes.

Les images de Ceuta ont brusquement changé la donne en imposant un registre beaucoup plus dur. Les mots « invasion », « guerre », « déferlement » ou encore « contrôle » dominent désormais les prises de parole publiques et les réseaux sociaux.

Pour le grand public, cela signifie qu’une personne migrante qui pourrait être un voisin, un collègue ou le parent d’un camarade de classe devient une silhouette anonyme, réduite à un chiffre traversant une plage. Or il est bien plus difficile de s’émouvoir du sort d’un nombre que de celui d’une personne. Un langage qui ne parle qu’en statistiques peut ainsi se montrer d’une grande froideur sans paraître cruel.

Dans le même temps, une image — comme celles qui tournent en boucle à la télévision et sur les réseaux sociaux — convainc sans avoir besoin d’argumenter. Là où le discours cherche à persuader et peut être discuté, l’image offre un accès direct à l’émotion qu’elle suscite. Elle déplace ainsi le point de départ de toute conversation sur l’immigration.

Les images diffusées depuis Ceuta contraignent le gouvernement espagnol à se justifier, tandis que les discours les plus répressifs s’imposent comme relevant du simple bon sens. Des propos qui auraient paru excessifs ou choquants quelques jours plus tôt sont désormais perçus comme des descriptions objectives de la situation. Les positions modérées passent alors pour de la naïveté, et la charge de la preuve change de camp sans que personne n’ait besoin de le dire.

Sur le plan politique, ces images constituent une aubaine pour l’extrême droite européenne, qui sait parfaitement comment les exploiter. Même si elle perd le débat sur les faits ou les chiffres réels, elle peut l’emporter sur le terrain du récit, en présentant l’image d’une Espagne accueillante comme une illusion. En l’absence d’autres éléments de contexte, les vidéos et les photographies accomplissent une grande partie de ce travail à elles seules.

La normalisation d’un langage extrême

Le dirigeant du principal parti de droite espagnol, le Parti populaire (PP), a déjà établi un lien entre les arrivées à Ceuta et la politique de régularisation massive mise en place par le gouvernement espagnol en février, avançant une affirmation sans fondement selon laquelle cette mesure aurait créé un « effet d’appel ».

Le chef du parti d’extrême droite Vox est allé plus loin en qualifiant immédiatement ces arrivées d’« invasion » menée par des hommes en âge de combattre. L’entrepreneur américain Elon Musk a tenu le même discours, allant jusqu’à comparer les images de Ceuta à une scène du film de zombies World War Z (2013).

Mais pour l’extrême droite, l’enjeu dépasse largement un simple cycle médiatique. À partir du moment où son vocabulaire cesse de paraître extrême, la droite traditionnelle est poussée à reprendre les mêmes termes sous peine d’apparaître faible. Une fois le débat déplacé sur ce terrain, ceux qui défendent l’image d’une Espagne ouverte et accueillante se retrouvent d’emblée en position défensive, contraints de se justifier avant même d’avoir commencé à argumenter.

Au lendemain de la crise de Ceuta, c’est peut-être cela que l’Espagne risque de perdre : la capacité de défendre son récit d’un pays accueillant envers l’immigration et attaché à la diversité, sans devoir d’abord s’en excuser.

The Conversation

Deniz Torcu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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01.08.2026 à 09:45

Pourquoi Ceuta est au cœur d’une crise migratoire permanente

María López Belloso, Profesora e Investigadora de la Facultad de Ciencias Sociales y Humanas de la Universidad de deusto, Universidad de Deusto

La crise migratoire à Ceuta révèle comment la géopolitique, la dépendance de l’Europe à l’égard du Maroc et les limites des capacités institutionnelles transforment la frontière en un défi pour la démocratie et les droits humains.
Texte intégral (2381 mots)

L’ESSENTIEL

  • Plus de 40 000 personnes sont entrées en 24 heures à Ceuta, enclave espagnole située sur la côte marocaine.

  • Cette crise mêle enjeux migratoires, tensions diplomatiques et rivalités géopolitiques.

  • La réponse doit concilier contrôle des frontières, État de droit et protection des droits humains.


Depuis le 31 juillet 2026, Ceuta est confrontée à une crise frontalière d’une ampleur sans précédent. Selon les premières estimations des forces de sécurité, plus de 40 000 personnes seraient entrées dans l’enclave espagnole en l’espace de 24 heures. Certaines sources ont avancé provisoirement le chiffre de 49 000, mais aucun bilan officiel consolidé n’a encore été publié, et cette estimation a été retirée sans explication publique du site du Département de la sécurité nationale.

Au moment où nous écrivons ces lignes, au moins 41 personnes ont trouvé la mort, noyées en tentant de contourner à la nage la digue frontalière.

Le nombre d’arrivées est particulièrement difficile à absorber pour une ville qui compte environ 83 600 habitants. Les capacités d’accueil de Ceuta étaient déjà saturées avant cette nouvelle vague d’entrées. Après l’arrivée d’environ 1 500 personnes au cours de la semaine précédente, les structures destinées aux mineurs non accompagnés fonctionnaient, selon le président de la ville autonome, à 2 400 % de leur capacité. Il a qualifié la situation d’« urgence humanitaire et sociale absolue ».

Ceuta n’est pas seulement confrontée à une crise migratoire, mais à une crise multifactorielle où se conjuguent inégalités structurelles, tensions diplomatiques, dépendance de l’Europe à l’égard du Maroc, capacités d’accueil limitées et polarisation politique. Son analyse nécessite de croiser une perspective internationale — centrée sur l’externalisation du contrôle des frontières et les alliances géopolitiques — avec une approche interne, attentive aux conséquences sur l’État de droit, les services publics, la cohésion sociale ainsi que les discours politiques et médiatiques.

Facteurs externes : la dimension internationale de la crise

L’utilisation des mouvements migratoires comme instrument de pression politique ne relève pas d’une simple hypothèse. La politologue américaine Kelly M. Greenhill désigne par l’expression coercive engineered migration (« migration coercitive orchestrée ») l’utilisation délibérée, ou la menace, de flux migratoires afin d’obtenir des concessions de la part d’autres États.

À Ceuta, cette dynamique doit être replacée dans une succession de crises frontalières observées depuis 2005, et ne pas être considérée comme un épisode isolé. En mai 2021, plus de 5 000 personnes étaient entrées dans la ville après un assouplissement des contrôles marocains, en pleine crise diplomatique provoquée par l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario.

Cette capacité de pression est renforcée par l’externalisation de la politique migratoire européenne, qui a transféré une partie du contrôle des frontières à des pays tiers comme le Maroc. Dans le même temps, la présentation de ces arrivées comme une menace pour la sécurité alimente le processus de « sécurisation », qui tend à privilégier la protection de l’État au détriment de la sécurité et des droits des personnes migrantes elles-mêmes (2017).

Le Parlement européen a d’ailleurs condamné explicitement en juin 2021 l’utilisation par le Maroc du contrôle des frontières, de la migration et, en particulier, des mineurs non accompagnés comme moyen de pression politique contre l’Espagne. Le Barcelona Centre for International Affairs (CIDOB) a qualifié cet épisode de cas emblématique de weaponisation of migration (« instrumentalisation de la migration »), c’est-à-dire l’utilisation de personnes migrantes comme instruments de coercition entre États.

Si, en 2021, la pression exercée par le Maroc avait été expliquée par l’accueil du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, dans un hôpital de Logroño, il ne faut pas oublier que la rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie cette même année avait entraîné la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe, privant le royaume chérifien d’une source de revenus et d’un levier d’influence.

En 2026, le contexte immédiat est différent, même si plusieurs développements diplomatiques récents sont susceptibles d’avoir contrarié Rabat. Le 20 juillet, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a ainsi effectué une visite officielle en Algérie et annoncé la tenue d’une réunion bilatérale de haut niveau à l’automne. Le gouvernement espagnol a de nouveau qualifié l’Algérie, principal rival régional du Maroc, de « partenaire stratégique » et de « nation amie ».

Le 23 juillet, la commission de la Justice du Congrès des députés a approuvé le texte d’une proposition de loi visant à faciliter l’accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration espagnole. Le texte doit encore être adopté par le Parlement.

La concomitance de cette initiative avec le rapprochement diplomatique entre l’Espagne et l’Algérie, ainsi qu’avec la crise frontalière, a alimenté l’hypothèse selon laquelle Rabat chercherait à rappeler le coût que pourrait avoir, à ses yeux, toute décision espagnole contraire à ses intérêts concernant le Sahara occidental.

Dépendance au Maroc

L’externalisation du contrôle migratoire a fait du Maroc un partenaire indispensable, mais aussi une source de dépendance. En 2023, la Commission européenne a consacré 152 millions d’euros au renforcement de la gestion des frontières marocaines. Cette délégation de compétences confère à Rabat une capacité d’influence sur la coopération migratoire.

Cette dépendance est d’autant plus problématique que la capacité à contenir les départs ne garantit pas la fiabilité démocratique du partenaire. L’ONG américaine Freedom House, dont la mission est de promouvoir la démocratie et les droits humains dans le monde, classe le Maroc parmi les pays « partiellement libres », avec un score de 37 sur 100, et souligne la prédominance politique et économique de la monarchie.

L’ONG internationale indépendante Human Rights Watch, qui enquête sur les atteintes aux droits humains dans plus de 90 pays, relève dans son rapport 2026 une intensification de la répression contre les journalistes, les militants et les défenseurs des droits humains, ainsi que des poursuites visant les personnes qui défendent l’indépendance du Sahara occidental. Les autorités ont notamment recours à des accusations de diffamation, de diffusion de fausses informations, d’offense aux institutions ou d’atteinte à la monarchie pour restreindre l’espace de la critique politique.

Ce contexte conduit à poser une question délicate : jusqu’à quel point l’Europe peut-elle présenter comme un garant fiable de ses frontières un régime qui restreint durablement la liberté de la presse, réprime la dissidence et utilise sa coopération internationale pour renforcer sa position sur le Sahara occidental ?

L’alignement Maroc–Israël–États-Unis

L’axe Maroc–Israël–États-Unis s’est consolidé en 2020 avec la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv et la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté revendiquée par le Maroc sur le Sahara occidental. Il s’est encore renforcé en 2021 avec la signature d’un mémorandum de coopération militaire. Cet alignement contraste avec la dégradation des relations entre l’Espagne et Israël, ainsi qu’avec les tensions croissantes entre Madrid et Washington.

La crise de Ceuta a mis ces tensions en lumière. L’ambassadeur israélien auprès des Nations unies a remis en cause la souveraineté espagnole sur la ville, tandis que la Maison-Blanche a imputé la responsabilité de la crise aux politiques « mondialistes » et « d’extrême gauche » du gouvernement espagnol.

Ces déclarations témoignent d’une instrumentalisation diplomatique de la crise et d’une convergence rhétorique à l’égard de l’Espagne, mais elles ne constituent pas une preuve de l’existence d’une action coordonnée visant à faciliter l’ouverture de la frontière.

Facteurs internes : droit, capacités institutionnelles et fabrique de la peur

L’arrêt rendu par la Cour suprême le 8 juillet n’interdit pas à proprement parler les « refoulements à chaud » des migrants tentant d’entrer à la nage à Ceuta et Melilla. Il écarte en revanche le recours à la procédure exceptionnelle de « rejet à la frontière » pour les personnes interceptées en mer, au motif qu’elles n’ont pas franchi un dispositif matériel de contrôle, comme la clôture frontalière.

Cette décision a toutefois fait l’objet d’une interprétation simplifiée largement relayée au Maroc, ce qui a pu encourager les traversées en faisant naître l’idée que les personnes arrivant à la nage ne seraient pas renvoyées.

Pour le président du gouvernement espagnol, les réseaux de passeurs ont instrumentalisé cette décision de justice. L’arrêt a ainsi pu jouer un rôle de facteur facilitateur, sans pour autant expliquer à lui seul l’ampleur de la crise ni la réduction simultanée des contrôles frontaliers côté marocain.

La construction du récit de « l’invasion »

Les crises frontalières créent un contexte propice à la radicalisation du débat public. Une étude met en évidence un durcissement de la rhétorique politique et une banalisation des discours racistes. Lors de la crise de 2021, le parti d’extrême droite Vox a consacré plus de 70 % de ses publications à Ceuta et à la migration.

Une autre étude a montré que 80 % des messages haineux analysés portaient sur la confrontation politique, et non sur les causes ou les solutions aux enjeux migratoires.

Dans la crise actuelle, des expressions comme « invasion », « hommes en âge de combattre » ou « sicaires » participent à cette représentation des personnes migrantes comme une menace collective. Les médias ne sont pas nécessairement à l’origine de ces discours, mais ils peuvent contribuer à les banaliser lorsqu’ils reprennent des cadrages alarmistes sans les contextualiser ni les mettre en perspective.

Les droits humains comme limite et comme réponse

Dans une crise de cette nature, les droits humains ne constituent pas un obstacle à la gestion des frontières, mais en fixent les limites juridiques et éthiques. La découverte de plus de 40 corps dans les eaux de Ceuta met en évidence le coût humain d’une politique qui fait de la frontière un espace de danger extrême.

L’Espagne a l’obligation de protéger les vies humaines, de garantir les opérations de sauvetage et d’examiner individuellement chaque situation, en portant une attention particulière aux mineurs, aux demandeurs d’asile et aux victimes de la traite des êtres humains.

Mais les principales victimes restent toujours les personnes migrantes elles-mêmes. Le Maroc peut les utiliser comme moyen de pression, les partis politiques comme argument électoral, et certains discours les réduire à une menace anonyme.

Tandis que les États se disputent influence et responsabilités, ces personnes risquent leur vie et s’exposent à l’absence de protection, aux refoulements arbitraires et à leur déshumanisation dans le débat public. La réponse ne devrait pas opposer les droits des habitants de Ceuta à ceux des personnes qui arrivent, mais veiller à ce que ces deux populations — et en particulier les plus vulnérables — ne continuent pas de payer le prix de stratégies politiques sur lesquelles elles n’ont aucune prise.

The Conversation

María López Belloso reçoit des financements de plusieurs programmes de recherche, notamment Horizon Europe. Elle est également membre de l'ONG Barakaldo con el Sahara-SALAM.

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31.07.2026 à 10:21

Les séquelles du cancer compliquent souvent l’usage des outils numériques

Rachel F. Adler, Associate Professor of Information Sciences, University of Illinois Urbana-Champaign

Devorah Kletenik, Associate Professor of Computer and Information Science, Brooklyn College

Lire un texte trop petit, suivre des instructions complexes ou remplir un formulaire en ligne peut devenir un véritable obstacle après un cancer.
Texte intégral (1676 mots)
Le « chemo brain » et d'autres séquelles du cancer ne perturbent pas seulement le quotidien : ils rendent aussi les sites web, les applications et les smartphones plus difficiles à utiliser. Thirdman/pexels, CC BY-SA

Les progrès des traitements permettent à davantage de personnes de survivre au cancer. Mais beaucoup continuent de vivre avec des troubles cognitifs ou physiques qui compliquent leur accès aux services numériques, souvent essentiels à leur suivi médical et à leur vie quotidienne.


Megan (prénom d’emprunt) a toujours été fière de sa capacité à retenir immédiatement le nom d’une personne qu’elle rencontre pour la première fois. Puis, dans la quarantaine, on lui a diagnostiqué un cancer du sein, qui a entraîné une chimiothérapie et le brouillard cérébral qui l’accompagne fréquemment. Elle avait du mal à se concentrer. Elle ne se souvenait plus des noms, ni de l’endroit où elle avait posé ses clés ou son téléphone. Les consignes longues et détaillées étaient devenues un véritable cauchemar.

Plus de vingt ans après son diagnostic, Megan souffre toujours de troubles de la mémoire. Elle estime que son incapacité à retenir les noms est « anormale » et a le sentiment d’être « en quelque sorte diminuée ».

Megan est l’une des plus de 18 millions de personnes ayant survécu à un cancer aux États-Unis (3,8 millions en France). Son expérience porte un nom : le « chemo brain » (ou brouillard cérébral post-chimiothérapie), un trouble cognitif lié à la chimiothérapie qui affecte la mémoire, la concentration et la capacité à trouver ses mots. Aux États-Unis, environ 70 % des survivants du cancer déclarent souffrir de limitations fonctionnelles durables liées à leur maladie ou à ses traitements, soit une proportion presque deux fois plus élevée que dans l’ensemble de la population.

Les difficultés rencontrées par les survivants du cancer ne se limitent toutefois pas au brouillard cérébral. La liste des séquelles possibles est longue, et certaines peuvent persister pendant des années. Une étude a ainsi montré que plus de 60 % des survivantes d’un cancer du sein ayant reçu une chimiothérapie, une radiothérapie, une hormonothérapie et/ou subi une intervention chirurgicale présentaient encore des troubles fonctionnels six ans après leur diagnostic.

Nous sommes chercheurs en informatique et nos travaux portent sur l’accessibilité numérique et les interactions entre les humains et les technologies. Si les séquelles du cancer peuvent affecter de nombreux aspects de la vie des survivants, nous avons constaté que l’un d’eux reste largement négligé : l’utilisation des sites web, des applications et des logiciels sur téléphone, tablette ou ordinateur.

Or, pour les personnes qui s’appuient sur ces outils pour rechercher des informations de santé, prendre des rendez-vous médicaux, consulter leurs diagnostics, échanger avec des groupes de soutien ou, tout simplement, mener une vie active, ces difficultés sont bien plus que de simples désagréments.

Les défis de l’accessibilité numérique

Pour comprendre comment les personnes ayant eu un cancer utilisent les logiciels et les interfaces numériques, nous avons mené une étude avec nos collègues, fondée sur des questionnaires, des entretiens et des journaux de bord. Megan faisait partie des participants.

Parmi les 46 personnes interrogées, âgées de 20 à 78 ans, 48 % ont développé une fatigue persistante après leur diagnostic et leur traitement, 52 % souffraient d’anxiété ou de dépression, 33 % présentaient des troubles cognitifs, notamment le « chemo brain », 30 % avaient des limitations physiques ou des difficultés de dextérité, et 15 % avaient développé des problèmes de vision. Six participants ont indiqué que leurs troubles avaient duré moins de six mois. En revanche, pour plus de 40 % d’entre eux, les effets se sont prolongés pendant des années. L’un des interrogés a même expliqué que la fatigue restait un problème quotidien… 29 ans après un diagnostic de leucémie.

Plus de la moitié des participants ont déclaré être souvent distraits ou incapables de se concentrer lorsqu’ils utilisaient des sites web ou des applications. Presque autant ont indiqué ressentir de la frustration en utilisant des logiciels qu’ils maîtrisaient pourtant sans difficulté avant leur diagnostic ou leur traitement. Les obstacles relevés sont nombreux : 46 % disent avoir du mal à lire les textes, 39 % à suivre des consignes et 37 % à naviguer sur des sites web. Par ailleurs, 35 % éprouvent des difficultés à distinguer les images ou les icônes, 30 % à taper au clavier, 22 % à faire défiler une page ou à cliquer, et 20 % à entendre les contenus audio.

Une population oubliée

Nous étudions l’accessibilité des logiciels pour des publics très variés. Si les survivants du cancer présentent certaines similitudes avec les personnes âgées ou avec les personnes souffrant de handicaps cognitifs, physiques ou visuels, ils constituent un groupe à part entière, encore largement négligé par la recherche.

Ils peuvent souffrir du brouillard cérébral, d’une fatigue persistante, d’engourdissements ou de douleurs aux mains et aux pieds, de troubles de la vision ou d’autres séquelles qui compliquent leur utilisation des technologies numériques. Ces difficultés peuvent apparaître brutalement, évoluer au fil du temps ou persister longtemps après la fin des traitements.

Les personnes atteintes de « chemo brain » racontent être submergées par les longs blocs de texte, les menus de navigation peu cohérents ou les applications qui exigent de mémoriser plusieurs étapes. Ceux qui souffrent de troubles de la vision peinent, quant à eux, à lire les petits caractères ou les interfaces offrant un contraste insuffisant entre les couleurs.

L’un des hommes ayant participé à notre étude se souvient avoir perdu de l’argent lors d’une opération financière après avoir cliqué sur la mauvaise option, incapable de lire correctement un texte dont la taille était trop petite pour lui. Un autre participant, qui demandait de l’aide à ses proches, s’entendait souvent répondre que ses questions étaient si élémentaires qu’elles en devenaient embarrassantes.

Les médecins eux-mêmes peuvent parfois minimiser ces difficultés. Dans une autre étude, une survivante raconte que son oncologue ne s’intéressait qu’à ses examens de contrôle, qui ne montraient plus aucune trace de cancer. Il ne semblait pas mesurer à quel point son « chemo brain » affectait son quotidien, ni savoir comment y remédier. Comme elle le résumait avec une pointe d’ironie : « Après tout, ce n’est que mon cerveau. Ce n’est pas comme si j’en avais vraiment besoin. »

Des solutions pour les survivants du cancer

De nombreuses améliorations susceptibles de rendre les logiciels plus accessibles et plus faciles à utiliser pour les personnes souffrant de troubles cognitifs ou physiques sont relativement simples à mettre en œuvre : remplacer les longs blocs de texte par des listes à puces, recourir davantage aux éléments visuels et aux icônes, utiliser des caractères plus grands, proposer la saisie et la lecture vocales, renforcer le contraste entre le texte et l’arrière-plan ou encore permettre de zoomer facilement.

Les consignes doivent également être simples et claires, le nombre d’options limité et, lorsque c’est possible, les réponses proposées sous forme de choix multiples. Les concepteurs peuvent aussi associer des survivants du cancer à l’évaluation de nouvelles interfaces, voire les intégrer directement au processus de conception participative (codesign). De notre côté, nous développons un jeu consacré au « chemo brain », destiné à sensibiliser les étudiants en design aux enjeux de l’accessibilité numérique pour les personnes ayant survécu à un cancer.

Il est temps que les technologies s’adaptent à la réalité de la vie après le cancer. Des études de plus grande ampleur permettraient de déterminer si certains types de cancer ou certains traitements – par exemple une tumeur cérébrale plutôt qu’un cancer du sein, ou une chimiothérapie seule plutôt qu’associée à une radiothérapie – entraînent des difficultés spécifiques dans l’utilisation des logiciels, ainsi que des niveaux de gravité différents.

Elles pourraient également montrer dans quelle mesure des facteurs comme le revenu, l’âge, l’origine ethnique, le lieu de résidence ou encore le niveau de maîtrise des outils numériques aggravent, ou au contraire atténuent, les obstacles liés à ces troubles.

À mesure que les traitements contre le cancer progressent et que les taux de survie augmentent, de plus en plus de personnes vivront pendant des décennies avec des séquelles liées à leur maladie ou à ses traitements. Ces survivants sont, à juste titre, considérés comme des réussites de la médecine. Mais survivre ne suffit pas : la qualité de vie compte, elle aussi.

The Conversation

Rachel F. Adler a reçu des financements des National Institutes of Health.

Devorah Kletenik a reçu un financement de l'American Cancer Society, qui a soutenu les travaux sur lesquels s'appuie cet article.

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31.07.2026 à 10:19

Les tout premiers influenceurs au monde étaient français et sont nés après la Révolution

Emma Schwak, PhD Reseacher in the Department of History, European University Institute

Comment s’habiller, recevoir, décorer son intérieur ou choisir un restaurant : après 1789, ces questions deviennent essentielles pour une société en pleine recomposition. C’est dans ce contexte qu’apparaissent les tout premiers influenceurs de l’histoire.
Texte intégral (2637 mots)
A painting by Jacques-Louis David of French socialite and Neoclassical icon Madame Récamier whose salon in Paris attracted leading literary and political circles in the early 19th-century. Wikimedia

Au lendemain de la Révolution française, une génération de journalistes, mondains et prescripteurs de goût invente une nouvelle manière d’influencer les comportements. Une histoire qui montre que le « lifestyle » est bien plus ancien que les réseaux sociaux.


En 1806, le gastronome parisien Grimod de La Reynière lance, dans la France de l’après-Révolution, un nouveau périodique : le Journal des Gourmands et des Belles. Dès son premier numéro, la publication entend conseiller ses lecteurs sur la gastronomie, la mode et la vie théâtrale, réunissant ces thématiques dans un même magazine.

Presque entièrement tombé dans l’oubli aujourd’hui, ce journal est sans doute l’un des premiers en France à proposer un éventail aussi complet de ce que l’on appellerait désormais des contenus « lifestyle ». Malgré le vocabulaire du début du XIXe siècle, son approche n’est pas sans rappeler les comptes Instagram aux multiples facettes de certains influenceurs actuels. Son auteur était déjà célèbre grâce à l’Almanach des Gourmands (1803-1812), texte fondateur de la critique gastronomique et premier guide des restaurants de l’histoire.

Bien sûr, ces figures influentes n’apparaissent pas ex nihilo. Bien avant la Révolution française de 1789, des manuels de savoir-vivre, des guides culinaires et des gazettes spécialisées dictaient déjà les règles de conduite et les usages. Le véritable bouleversement provoqué par la Révolution ne tient donc pas à l’existence de ces conseils, mais à leur nature, à leur abondance et, surtout, à l’urgence avec laquelle ils sont désormais diffusés. Sous l’Ancien Régime, ces ouvrages s’adressaient à des lecteurs qui connaissaient déjà leur place dans la société et cherchaient avant tout à adopter les codes correspondant à leur rang afin de le préserver.

Après la Révolution, en revanche, ils visent un public dont le statut social est devenu incertain ou vient tout juste d’être acquis. La question n’est plus seulement : « Comment bien me comporter en société ? », mais plutôt : « Comment trouver ma place ? »

Les parcours souvent inattendus des « influenceurs » de l’après-Révolution et les contenus qu’ils proposent reflètent la mobilité sociale, professionnelle et même géographique – faite d’exils, de retours et de déplacements – qui caractérise cette période, en contraste avec la rigidité de l’Ancien Régime. Grimod de La Reynière lui-même fut successivement avocat, critique de théâtre, épicier de luxe, avant de se réinventer en écrivain gastronomique.

Le journaliste et éditeur Pierre de La Mésangère, ancien prêtre, prend quant à lui la direction du Journal des Dames et des Modes, qu’il dirige de 1797 à 1831. Il s’agit du périodique de mode ayant connu la plus longue longévité durant cette période. Après la Révolution française, Madame Campan, qui avait été première femme de chambre de Marie-Antoinette, fonde à Saint-Germain-en-Laye un pensionnat d’élite, où les filles de l’ancienne et de la nouvelle élite sont formées côte à côte aux codes de l’étiquette aristocratique.

Les prescripteurs, une affaire d’abord française

Dans la France de l’après-Révolution émerge une galerie de personnages éclectiques, réunis par une même ambition : transmettre les codes culturels de l’Ancien Régime dans un monde où les cartes ont été rebattues. Dans cette nouvelle société, le goût et la culture matérielle – autrement dit les objets, les significations qui leur sont attachées, la manière de les choisir, de les mettre en scène et d’être jugé à travers eux – deviennent plus que jamais des marqueurs de position sociale.

Le goût officiel trouve lui aussi ses arbitres. Les architectes Charles Percier et Pierre François Léonard Fontaine, nommés par Napoléon, publient le Recueil de décorations intérieures, un ouvrage qui codifie le style Empire et en fixe les canons pour tous ceux qui ont les moyens de les adopter.

Les nobles s’effacent, les épouses de financiers prennent le relais

Portrait de Madame Hamelin, née aux Caraïbes, réalisé par Andrea Appiani en 1798. Figure des Merveilleuses, ces élégantes qui imposèrent les tendances de la mode parisienne sous le Directoire (1795-1799). Wikimedia

Le leadership féminin en matière de mode change, lui aussi, complètement de mains. Avant la Révolution, les grandes prescriptrices de style étaient les reines et les favorites royales, de Madame de Pompadour à Marie-Antoinette. Après 1789, l’influence passe aux épouses de banquiers et de financiers, ainsi qu’à des aristocrates et des mondaines telles que Juliette Récamier, Thérésa Tallien ou Fortunée Hamelin. Leurs intérieurs, leurs tenues et leur manière de vivre sont scrutés, imités et commentés par la presse, notamment celle dirigée par Pierre de La Mésangère.

Madame Hamelin, créole originaire de l’île caribéenne de Saint-Domingue et aujourd’hui la moins connue des trois, faisait partie des Merveilleuses, ce cercle de femmes influentes dont les tenues extravagantes, inspirées de l’Antiquité, ont façonné la mode sous le Directoire.

Ses coiffures et ses tuniques étaient largement copiées, tandis que son salon de l’Hôtel de Bourrienne comptait parmi les plus brillants du Paris de l’après-Révolution. Pour ces prescripteurs, le goût ne relevait jamais de choix isolés : il constituait un véritable art de vivre, embrassant aussi bien la gastronomie que les papiers peints ou le linge de maison. Leur ambition était de façonner le goût dans toutes les dimensions du quotidien.

Pendant ce temps, de l’autre côté de la Manche

Bien sûr, ce type de guides existait aussi ailleurs. En Grande-Bretagne, où la révolution industrielle transformait déjà la société depuis plusieurs décennies, des figures comparables avaient émergé. Josiah Wedgwood sut tirer parti du prestige de la famille royale tout en initiant une bourgeoisie en plein essor au goût néoclassique, faisant de son activité de manufacturier une véritable autorité culturelle.

Portrait de Lady Hamilton, actrice, danseuse, mannequin et véritable influenceuse britannique, peint par George Romney en 1791. Wikimedia

Le mondain anglais Beau Brummell (1778-1840), qui n’était issu ni de la noblesse ni d’une famille fortunée, parvint à imposer son jugement jusque dans les choix vestimentaires du prince de Galles.

Née Amy Lyon en 1765 dans une famille de forgerons du Cheshire, Emma Hamilton devint l’une des femmes les plus admirées et les plus imitées d’Europe. Son image fut largement diffusée grâce aux portraits de George Romney, tout comme celle de Juliette Récamier le fut en France par les œuvres du peintre néoclassique Jacques-Louis David. L’autorité sociale ne reposait plus uniquement sur la naissance, mais de plus en plus sur le charisme personnel et la culture visuelle de l’époque.

Ce qui distingue le cas français n’est donc pas l’existence de ces figures, mais les conditions qui les ont fait émerger. La fin de la Terreur libère une soif de plaisirs longtemps réprimés. Napoléon encourage activement le renouveau des industries du luxe (soieries, mobilier, joaillerie, porcelaine), à la fois pour soutenir l’économie et pour asseoir sa légitimité politique.

Le bouleversement des fortunes est lui aussi un produit direct des années révolutionnaires. Certains s’enrichissent en achetant les Biens nationaux – les propriétés confisquées à la noblesse et au clergé puis revendues par l’État –, d’autres grâce à l’agiotage, c’est-à-dire la spéculation sur la monnaie et la dette publique qui prospère dans le chaos révolutionnaire, ou encore en obtenant des contrats d’approvisionnement pour les armées.

À partir de 1808, la création d’une noblesse impériale institutionnalise l’ascension d’une nouvelle élite. Des administrateurs et des officiers qui avaient gravi les échelons pendant la Révolution se retrouvent désormais titrés, sans pour autant avoir hérité de la culture et des codes traditionnellement associés à la noblesse. Un maréchal d’Empire pouvait bien être duc : il lui fallait encore apprendre comment dresser sa table et recevoir ses invités.

Dans le même temps, le restaurant, invention parisienne née des années révolutionnaires, fait émerger un nouveau type d’espace public où le goût se donne à voir, s’observe et se juge au regard d’inconnus. C’est dans ce contexte qu’un guide comme celui de Grimod de La Reynière peut se présenter – non sans servir ses propres intérêts – comme un outil devenu indispensable.

En Grande-Bretagne, les transformations sociales se sont opérées progressivement : les nouvelles fortunes issues de l’industrie et l’essor d’une élite militaire sont venus s’ajouter à l’ancienne aristocratie, sans la supplanter. L’ordre établi a absorbé ces nouveaux venus. En France, en revanche, la Révolution provoque une rupture bien plus profonde. Le monde social est largement recomposé : administrateurs, militaires, nouveaux riches, nobles revenus d’exil ou rescapés de l’Ancien Régime se retrouvent à fréquenter les mêmes salons, les mêmes réceptions ou les mêmes bals, sans pour autant partager les mêmes codes.

C’est ce qui fait du prescripteur de l’après-Révolution une invention profondément française. Il ne se contente pas d’accompagner une société en mouvement : il sert de passerelle vers l’apprentissage d’un premier langage culturel commun, permettant à ces groupes aux trajectoires si différentes d’habiter le même monde social.

Tout cela montre que nous considérons souvent l’influence « lifestyle » comme un phénomène propre à notre époque. Pourtant, cette pratique est née dans le Paris de l’après-Révolution. En nous tournant aujourd’hui vers des arbitres du goût numériques pour orienter nos choix, nous ne faisons, au fond, que prolonger une tradition inaugurée par Grimod de La Reynière et ses illustres contemporains.

The Conversation

Emma Schwak ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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31.07.2026 à 10:19

La fée Morgane : comment la sœur du roi Arthur est-elle devenue la plus célèbre des sorcières médiévales ?

Nicole Kimball, Casual Academic, School of Humanities, Creative Industries and Social Sciences, University of Newcastle

La fée Morgane n’a pas toujours été l’ennemie du roi Arthur. Les premiers textes médiévaux en font une savante et une guérisseuse, avant que les romans de chevalerie ne la transforment en magicienne vindicative.
Texte intégral (1884 mots)
Guérisseuse, experte en mathématiques et reine d'Avalon dans les premiers récits, la fée Morgane était à l'origine une figure profondément positive. (ici La mort du roi Arthur, de James Archer, 1860). James Archer, 1860/Wikimedia, CC BY

Bien avant d’incarner la sorcière maléfique, la fée Morgane était une reine, une érudite et une spécialiste des sciences naturelles. Son évolution raconte autant l’histoire des légendes arthuriennes que celle des représentations médiévales de la magie.


Morgan le Fay est l’un des personnages les plus célèbres de la mythologie arthurienne. Puissante magicienne et, dans les versions les plus tardives de la légende, demi-sœur du roi Arthur, Morgane fut à la fois guérisseuse, mathématicienne, meurtrière, adultère et reine.

Dans les récits postérieurs, Morgane apparaît le plus souvent comme l’amante ou l’ennemie – parfois les deux à la fois – de plusieurs des plus proches alliés d’Arthur, notamment le chevalier Lancelot et le puissant enchanteur Merlin.

Son surnom, la Fée Morgane, est généralement considéré comme dérivé des mots français et gaéliques désignant les fées, en référence à ses pouvoirs surnaturels.

Les adaptations modernes de la légende arthurienne, comme la série Merlin de la BBC (2008-2012) ou la série irlando-canadienne Camelot (2011), perpétuent cette tradition. Elles font de la fée Morgane l’alliée de Mordred, le chevalier qui tue Arthur, les opposant tous deux au roi et à ses chevaliers dans de grandes batailles entre le bien et le mal.

Pourtant, en dehors de l’écran, l’histoire de la fée Morgane commence d’une tout autre manière.

Guérisseuse et mathématicienne

La fée Morgane apparaît pour la première fois vers 1150 dans un poème épique intitulé Vita Merlini (La Vie de Merlin), du clerc gallois Geoffroy de Monmouth.

Elle entre en scène lorsque Merlin conduit Arthur, mortellement blessé, jusqu’à Avalon – une île magique – dans l’espoir que Morgane puisse le guérir. Fait remarquable, ce voyage vers Avalon est le seul épisode de l’histoire de Morgane qui demeure pratiquement inchangé dans presque toutes les versions ultérieures de la légende.

Contrairement aux versions plus tardives, la première incarnation de la fée Morgane dans la Vita Merlini est entièrement positive. Reine d’Avalon, elle règne aux côtés de ses huit sœurs, dont elle est la plus belle.

Guérisseuse, elle est experte en phytothérapie et dans l’art des plantes médicinales. C’est aussi une métamorphe, capable de changer d’apparence, ce qui lui permet de se rendre dans les villes réputées pour être des centres du savoir dans l’Europe médiévale.

Geoffroy de Monmouth précise également que Morgane enseigne les mathématiques à ses sœurs. Au XIIe siècle, cela signifie probablement qu’elle était formée aux mathématiques, à la gestion financière et à l’astronomie. Si presque toutes les femmes de la noblesse possédaient les connaissances mathématiques nécessaires pour administrer leur domaine, le niveau d’instruction attribué à Morgane est, lui, tout à fait exceptionnel.

Un tableau de la fée Morgane réalisé par Frederick Sandys entre 1863 et 1864 la représente en train d’ensorceler un manteau
Un tableau de la fée Morgane réalisé par Frederick Sandys entre 1863 et 1864 la représente en train d’ensorceler un manteau. Morgan le Fay, Frederick Sandys/Wikimedia

Les pouvoirs que Geoffroy de Monmouth attribue à Morgane reflètent les premières formes de philosophie naturelle, l’ancêtre de la démarche scientifique. La philosophie naturelle cherchait à comprendre la nature et le monde qui nous entoure par le raisonnement plutôt que par la religion. Les pouvoirs de Morgane relèvent de deux grandes branches de cette philosophie naturelle : la science de la médecine et la science de la nécromancie selon la physique.

La première est assez explicite. La seconde, en revanche, ne consistait pas à ressusciter les morts, mais à étudier ce qui était possible ou impossible dans le monde naturel.

À une époque où la biologie et la physique n’existaient pas encore comme disciplines, nombre des phénomènes les plus simples – comme la formation des grenouilles à partir du frai – étaient considérés comme occultes. La capacité à maîtriser ces phénomènes relevait de ce que l’on considérait alors comme une pratique savante, et donc légitime, de la magie.

Cette première incarnation de la fée Morgane, bien que fictive, s’inspire en partie d’une femme médiévale bien réelle et extrêmement puissante : l’impératrice Mathilde, fille du roi Henri Iᵉʳ. Geoffroy de Monmouth était un partisan de l’impératrice, ce qui a probablement influencé sa décision de présenter Morgane sous un jour favorable, comme une femme vertueuse et chaste.

Un changement de personnalité

À mesure que la matière de Bretagne est reprise par les romans de chevalerie français – un genre littéraire qui se développe entre le XIIe et le XVe siècle –, le personnage de la fée Morgane évolue. Elle demeure une guérisseuse aux pouvoirs extraordinaires, mais n’est plus la reine d’Avalon. Elle devient désormais la demi-sœur du roi Arthur, née de la même mère mais d’un père différent.

Dans les textes un peu plus tardifs, son caractère s’assombrit : elle devient vindicative, jalouse et cruelle, utilisant désormais sa magie à des fins personnelles. Au lieu de soigner, elle se fait maîtresse des illusions et des enchantements, qu’elle emploie souvent pour piéger les chevaliers d’Arthur, en particulier Lancelot.

Dans un épisode du Lancelot-Graal, Morgane est repoussée par un chevalier épris d’une autre femme.

Furieuse, elle crée alors le Val sans Retour (ou Val des Faux Amants). Aucun homme ayant été infidèle à sa bien-aimée, ne serait-ce qu’en pensée, ne peut quitter cette vallée. Le sortilège dure des décennies, jusqu’à ce que Lancelot rompe l’enchantement et libère les prisonniers. Les textes de cette période attribuent également à Morgane des sortilèges de sommeil, qu’elle utilise notamment pour enlever Lancelot.

Dans les récits plus tardifs, le personnage de Morgane s’assombrit encore davantage. Elle ensorcelle un manteau afin qu’il brûle vif quiconque le revêt, puis l’envoie au roi Arthur en guise de cadeau. Arthur est toutefois empêché de l’enfiler par la Dame du Lac, qui suggère au messager d’essayer lui-même le manteau. La tentative d’assassinat de Morgane échoue.

Cette évolution du personnage s’explique notamment par la transformation des croyances médiévales sur ce que signifiait être une sorcière dans l’Europe du Moyen Âge.

Puissante, indépendante et vindicative

Enfin, la nature même du roman de chevalerie a également contribué à façonner le personnage de Morgane. Ce genre littéraire obéissait à des codes stricts, dans lesquels un chevalier et sa bien-aimée devaient surmonter une série d’épreuves avant de pouvoir être réunis.

Morgane, personnage profondément indépendant, y compris lorsqu’elle est mariée, en vient ainsi à incarner l’obstacle sur la route du chevalier – autrement dit, l’antagoniste. Malgré cela, la fée Morgane demeure l’un des personnages les plus populaires et les plus fascinants de la légende arthurienne.“

Puissante, indépendante et vindicative, la fée Morgane a fixé l’archétype de la sorcière. Son influence se retrouve aujourd’hui partout, des contes de fées aux comics : de la fée maléfique de La Belle au bois dormant à la Sorcière blanche des Chroniques de Narnia, sans oublier ses propres apparitions dans les univers DC et Marvel. Elle est sans doute la sorcière médiévale la plus célèbre de notre imaginaire collectif.

The Conversation

Nicole Kimball est responsable des relations avec les établissements d'enseignement secondaire au sein de l'Australasian Classical Society.

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31.07.2026 à 10:17

Que peut nous apprendre l’Australie, référence mondiale en matière d’alerte, sur la gestion des incendies ?

Elliot Convery-Fisher, Research Fellow in Socio-Ecology of Fire Management, Royal Botanic Garden Edinburgh

Kate Parkins, Bushfire Risk Analyst, The University of Melbourne

Comment prévenir efficacement la population face aux feux de végétation ? L’exemple australien montre que des alertes claires et cohérentes sont indispensables, mais qu’elles ne suffisent pas toujours à faire changer les comportements.
Texte intégral (2258 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’Australie dispose d’un système d’alerte parmi les plus aboutis au monde face aux feux de végétation.

  • Les alertes sont largement comprises, mais elles ne suffisent pas toujours à convaincre les habitants d’évacuer.

  • Trouver le bon équilibre entre informer suffisamment et éviter la saturation reste un défi.


Les incendies de forêt deviennent une caractéristique du climat plus chaud et plus sec du Royaume-Uni, comme c’est déjà le cas dans une grande partie de l’Europe. En juillet 2026, d’importants incendies ont ravagé plusieurs régions du Royaume-Uni en quelques jours. Parmi les plus marquants, un feu a embrasé Arthur’s Seat, l’ancien volcan situé au cœur d’Édimbourg. À la suite de cet incendie, les Scottish Greens (parti écologiste écossais) ont qualifié les feux de forêt d’ « urgence nationale ».

Parallèlement, le gouvernement gallois a déclenché son plan de crise pour lutter contre les incendies qui continuaient de se propager dans le nord du pays, tout en alertant sur le manque d’hélicoptères disponibles pour combattre les flammes. D’autres services d’incendie britanniques ont également indiqué être soumis à une pression extrême.

En 2025, les services d’incendie et de secours d’Angleterre et du pays de Galles sont intervenus sur près de 1 000 feux de végétation, un record qui dépasse celui établi en 2022. Les projections des experts indiquent que ce type de journées extrêmes devrait devenir plus fréquent.

Selon les données de l’Ordnance Survey,l’agence nationale de cartographie britannique, plus d’un million de Britanniques vivent dans des zones exposées aux incendies. « Les habitations identifiées se trouvent dans un paysage morcelé, généralement dépourvu de coupe-feu entretenus, contrairement à ce qui est courant dans d’autres régions du monde », explique Duncan Moss, coprésident d’un groupe national chargé de conseiller le gouvernement sur les feux de végétation.

À ce jour, le Royaume-Uni ne dispose pas d’une stratégie unifiée de gestion des feux de végétation. Si l’Écosse a publié un plan d’action en mars, la gestion en Angleterre repose largement sur des organismes publics indépendants comme Forestry England, même si le gouvernement britannique a récemment annoncé la création de nouvelles équipes spécialisées dans la lutte contre les feux de végétation en Angleterre.

Au Royaume-Uni, le public est principalement informé des feux de végétation par les médias, ainsi que par les organismes chargés de la gestion des espaces naturels et d’autres institutions publiques. Pourtant, les feux de forêt demeurent un risque largement sous-estimé, en raison d’une connaissance encore insuffisante de leurs dangers et de leurs conséquences. De nombreuses collectivités réclament donc une information plus claire sur la manière de réagir.

Une solution envisagée consiste à envoyer des alertes d’urgence en temps réel directement sur les téléphones portables des personnes concernées. Le Royaume-Uni dispose déjà d’un système national d’alerte, mais celui-ci n’a jusqu’à présent été utilisé que pour les inondations et les tempêtes.

Nous estimons toutefois que ces alertes ne devraient constituer qu’un élément d’une stratégie de communication plus large. Le Royaume-Uni se trouve aujourd’hui à un moment décisif pour améliorer la compréhension du public, non seulement des risques, mais aussi de la complexité des feux de forêt. Car il n’existe pas de réponse universelle : chaque incendie est différent.

Les feux de forêt peuvent être à la fois destructeurs et bénéfiques. Pour réduire les risques de manière préventive, les gestionnaires allument parfois de petits feux contrôlés, de faible intensité, afin d’éliminer une partie de la végétation susceptible d’alimenter de futurs incendies et de limiter leur intensité. Cette pratique est largement utilisée dans d’autres pays.

Bien gérer les feux de forêt ne se résume donc pas à diffuser des alertes précoces. Cela suppose aussi que le public comprenne comment cohabiter avec le feu en toute sécurité.

Que fait l’Australie et ce système est-il efficace ?

L’Australie a mis en place un système d’alerte face aux risques d’incendie forgé par une longue histoire de feux dévastateurs. Peu de pays ont développé un dispositif aussi complet. Il repose sur deux volets : l’un évalue le niveau de risque avant qu’un incendie ne se déclare, l’autre indique à la population comment réagir lorsqu’un feu est en cours.

Mis en place en 2022, l’Australian Fire Danger Rating System fournit un système d’alerte harmonisé à l’échelle nationale. Il vise à informer le public du niveau de danger que présenterait un incendie s’il venait à se déclarer.

Le système comporte quatre niveaux d’alerte. Chacun est associé à des messages clairs et à des consignes précises sur les mesures à prendre avant et pendant les journées à risque :

  • modéré : planifier et se préparer ;

  • élevé : se tenir prêt à agir ;

  • extrême : agir immédiatement pour protéger les personnes et les biens ;

  • catastrophique : quitter les zones exposées aux feux pour assurer sa survie.

Les niveaux de danger sont calculés et diffusés par les services de lutte contre les incendies des États et territoires australiens. Ils prennent en compte les conditions météorologiques, le degré de sécheresse de la végétation et le comportement potentiel d’un incendie.

Ces alertes sont diffusées au public par plusieurs canaux :

  • des panneaux installés le long des routes indiquant le niveau de danger en vigueur ;

  • les bulletins météo et les applications météorologiques, qui intègrent les niveaux de risque d’incendie ;

  • les sites Internet et applications des services d’urgence des différents États ;

  • les médias, notamment ABC Emergency, le service public australien dédié aux situations d’urgence, qui fournit des informations actualisées et des conseils pour protéger les personnes et les biens.

Que se passe-t-il lorsqu’un incendie se déclare ?

Lorsqu’un incendie se déclare, c’est l’Australian Warning System (AWS) qui prend le relais. Ce dispositif diffuse directement des alertes au public pour chaque feu.

Mis en place en 2021, ce système national vise à fournir une information cohérente pour l’ensemble des risques majeurs : feux de végétation, inondations, tempêtes, cyclones, épisodes de chaleur extrême ou autres phénomènes météorologiques violents. Auparavant, les alertes étaient émises séparément par chaque État, avec des niveaux d’alerte, une terminologie et des systèmes de communication différents selon les territoires et les types de risque.

L’Australian Warning System comprend trois niveaux d’alerte :

  • Alerte de vigilance (jaune) : un incendie est en cours, mais il ne présente pas de danger immédiat. Il est recommandé de rester informé au cas où la situation évoluerait.

  • Surveillez la situation et agissez (orange) : le niveau de menace augmente. Les conditions évoluent et il faut commencer immédiatement à prendre des mesures pour vous protéger, ainsi que votre famille.

  • Alerte d’urgence (rouge) : il s’agit du niveau d’alerte le plus élevé. Vous pouvez être en danger et devez agir sans attendre. S’il est trop tard pour évacuer, mettez-vous immédiatement à l’abri. Tout retard peut mettre votre vie en danger.

À partir du 1er octobre 2026, l’Australie ajoutera un nouveau niveau à son dispositif d’alerte. AusAlert enverra des messages d’urgence directement sur tous les téléphones portables compatibles situés dans une zone touchée par une catastrophe locale ou nationale. Cette mesure fait suite aux recommandations d’une commission royale d’enquête, qui a estimé que ce type d’alerte deviendrait un outil essentiel face à la multiplication des catastrophes naturelles.

La multiplication des canaux de diffusion est volontaire afin de renforcer la résilience du système, mais elle n’élimine pas tous les risques. Lors d’un incendie dans le centre de l’État de Victoria, en janvier 2026, une panne de courant a saturé les réseaux mobiles tandis que le feu détruisait un important relais de télécommunications. De nombreux habitants se sont alors retrouvés privés d’accès aux alertes officielles, aux applications d’urgence et aux consignes diffusées par les médias.

Lors des feux de végétation de 2019-2020 en Australie, on estime que plus de 60 000 personnes ont suivi les consignes d’évacuation et quitté les zones à risque. Les alertes officielles ont très probablement joué un rôle déterminant, mais la gravité de la crise était aussi visible de tous : d’épais nuages de fumée recouvraient des régions entières et les médias diffusaient en continu les évacuations de masse.

Cependant, une étude menée auprès de personnes touchées par les feux de végétation en Nouvelle-Galles du Sud en 2017 montre que, si la plupart jugeaient les alertes faciles à recevoir et à comprendre, cela ne signifiait pas pour autant qu’elles suivaient les recommandations des services de secours. Beaucoup ont choisi de rester pour tenter de défendre leur habitation.

Tous les systèmes d’alerte sont confrontés au même dilemme : trop de messages finissent par provoquer une fatigue informationnelle, tandis qu’une communication insuffisante peut coûter des vies. L’Australie a passé des décennies à perfectionner son système d’alerte. Le défi le plus difficile reste toutefois de convaincre les habitants de suivre les consignes lorsqu’un danger survient.

The Conversation

Elliot David Convery-Fisher travaille pour le Jardin botanique royal d'Édimbourg et l'université d'Édimbourg. Il est financé par le programme britannique d'aide au développement international (UK International Development), dans le cadre du projet « Achieving Sustainable Forest Management through Community Protected Areas in Madagascar », soutenu par le Biodiverse Landscapes Fund (référence ecm 62237).

Kate Parkins travaille à l'université de Melbourne, en Australie. Elle a reçu des financements de recherche du ministère de l'Énergie, de l'Environnement et de l'Action climatique de l'État de Victoria, de Natural Hazards Research Australia et de plusieurs services de lutte contre les incendies des États australiens. Elle est membre de la Société d'écologie d'Australie (Ecological Society of Australia).

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