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22.04.2026 à 16:00

Comment la justice climatique risque de devenir un instrument de domination : le cas du Just Energy Transition Partnerships (JETP) au Sénégal

Yanis Rihi, Doctorant en économie politique du développement, Université Paris-Saclay

Quand on regarde la nature des fonds de ce projet à 2,5 milliards d’euros et le contexte géopolitique, une question subsiste : ce mécanisme n’entretient-il pas les inégalités actuelles ?
Texte intégral (2673 mots)

C’est un projet à 2,5 milliards d’euros qui se réclame de la justice climatique. Le Just Energy Transition Partnerships, ou JETP, est censé aider le Sénégal à se décarboner, avec des financements européens et canadiens. Mais quand on regarde la nature des fonds et le contexte géopolitique, une question reste en suspens : ce mécanisme n’entretient-il pas les inégalités actuelles ?


C’est un projet qui, sur le papier, aurait de quoi réjouir tous ceux soucieux d’une transition énergétique en Afrique et d’une justice climatique globale. Signé en 2023 entre le Sénégal, d’une part, et, de l’autre, plusieurs pays développés, le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) assure, comme son nom l’indique, œuvrer à cela. Le président français Emmanuel Macron assurait ainsi lors de son lancement, que ce partenariat doit permettre au Sénégal de « continuer à se développer économiquement et de donner accès à l’énergie à l’ensemble de la population, tout en plaçant le pays dans une trajectoire sobre en carbone ».

Pourtant, derrière ces déclarations, se dévoilent des tensions profondes qui incitent à interroger la notion même de justice à l’aune d’une communauté internationale structurée par des rapports Nords-Suds historiquement inégaux et, surtout, de plus en plus fragmentée.

Le JETP sénégalais : une réponse aux exigences de la justice climatique internationale ?

Pour comprendre pourquoi, commençons par voir en quoi consiste exactement ce projet. S’il a commencé comme une promesse politique du Sénégal de réduire sa dépendance aux énergies fossiles, il s’est ensuite concrétisé par un engagement financier d’une durée initiale de trois à cinq ans, d’environ 2,9 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros), du Groupe des partenaires internationaux (GPI), composé notamment de la France, de l’Allemagne, de l’Union européenne, du Royaume-Uni, du Canada, de banques multilatérales de développement et d’acteurs privés. Cette somme d’argent est destinée à soutenir la transition énergétique du Sénégal vers des sources d’énergie décarbonées.

Sur le plan théorique, le JETP s’inscrit dans une reconnaissance explicite de la responsabilité historique des pays industrialisés dans l’accumulation des émissions de gaz à effet de serre. Le texte souligne ainsi que le Sénégal est « fortement exposé aux effets du changement climatique, alors qu’il contribue de manière marginale aux émissions mondiales de gaz à effet de serre », tout en rappelant « l’engagement des pays développés à fournir un soutien financier aux efforts d’atténuation et d’adaptation au changement climatique des pays en développement ». Réitérant ainsi la formulation relative aux « responsabilités communes mais différenciées » qui structure les négociations climatiques internationales.

Le partenariat se présente donc comme une tentative de corriger certaines injustices climatiques mondiales, en soutenant notamment les efforts de décarbonation d’un pays à faibles émissions dans un contexte de forte exposition aux impacts du changement climatique.

De la sorte, et fort de son important potentiel solaire et éolien, le Sénégal s’engage, en signant cet accord avec l’appui de ses partenaires des Nords, à :

  • Élaborer une modélisation macroéconomique des trajectoires vers une économie bas-carbone et résiliente ;

  • Porter la part des énergies renouvelables à 40 % du mix électrique d’ici 2030 (actuellement 31 % selon la capacité de production installée) ;

  • Réduire progressivement l’usage de combustibles fossiles hautement polluants dans la production d’électricité.

A priori, ces objectifs apparaissent cohérents et légitimes pour permettre une sortie rapide des combustibles fossiles. Néanmoins, si l’on dézoome, ce projet intervient alors que d’autres sont également menés, avec des objectifs aux antipodes, comme le projet d’exploitation d’hydrocarbures de Sangomar, premier champ pétrolier offshore du Sénégal, situé à une centaine de kilomètres au sud de Dakar, et entré en production en 2024.

Développé dans le cadre d’un partenariat entre la compagnie australienne Woodside Energy, opérateur majoritaire, et la compagnie nationale sénégalaise Petrosen, Sangomar illustre l’implication simultanée d’acteurs occidentaux dans l’expansion de l’exploitation pétrolière du pays. Le développement de la première phase du champ pétrolier offshore représentant environ 5 milliards de dollars d’investissement, un montant bien supérieur à l’ensemble des financements mobilisés dans le cadre du JETP.

Certaines entreprises issues de pays partenaires du JETP sont d’ailleurs également impliquées dans le développement des hydrocarbures au Sénégal. C’est notamment le cas de la compagnie britannique BP, engagée dans le projet gazier offshore Greater Tortue Ahmeyim, ainsi que de la société française TotalEnergies, active sur plusieurs blocs d’exploration au large du pays.

Face à ce paradoxe, un argument est souvent invoqué : celui du droit au développement, selon lequel il serait injuste d’exiger des pays des Suds qu’ils renoncent à l’exploitation de ressources fossiles susceptibles de soutenir leur développement alors que les pays des Nords se sont historiquement enrichis grâce à ces mêmes ressources et demeurent les principaux responsables du changement climatique.


À lire aussi : Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ?


Mais cette ambivalence n’est qu’un seul volet des questionnements quant à la justice réelle de l’engagement des pays occidentaux en faveur de la transition énergétique du Sénégal.

Derrière l’engagement politique : une reproduction des asymétries financières ?

Un autre concerne la nature des fonds promis, ainsi que leurs versements. Car près de trois ans après la signature de l’accord, l’on constate d’abord que les financements promis tardent à se concrétiser. En effet, à ce jour, aucun décaissement n’a été effectué et les négociations restent bloquées, notamment quant à la nature des instruments financiers mobilisés.

La majorité des fonds envisagés prendrait actuellement la forme de prêts concessionnels, pour un montant estimé à environ 1,8 milliard d’euros (sur les 2,5 milliards promis). Or, cette modalité financière pose un problème majeur dans un pays dont la dette publique atteint des niveaux historiquement élevés, près de 118,8 % du PIB, selon le Fonds monétaire international, à la fin de l’année 2024.

En ce sens, il est légitime de se demander si une transition énergétique financée par l’endettement auprès de bailleurs occidentaux peut réellement être qualifiée de juste. De surcroît, lorsque l’on sait à quel point la dépendance des créanciers des Suds à leur débiteur des pays développés est un levier de pouvoir.

Plus clairement, ces lignes mouvantes, entre promesse et conditionnalités, imposent de savoir si la justice climatique ne risque pas plutôt de se transformer en une nouvelle forme de discipline financière, perpétuant des relations de subordination héritées de l’histoire coloniale et postcoloniale des pays « bénéficiaires » de ces JETP. À l’image par exemple des plans d’ajustement structurels imposés dans les années 1980-1990, qui conditionnaient l’accès aux financements internationaux à des réformes économiques profondes, souvent au détriment des marges de manœuvre des États et des politiques sociales.

Dans l’ensemble, ces interrogations mettent en lumière des zones d’ombre qui mériteraient d’être mieux éclairées. Elles appellent notamment à une meilleure compréhension des acteurs engagés dans les négociations avec les bailleurs, ainsi que des rapports de force qui les structurent et les conditionnent. Une telle clarification, nourrie par la recherche et le débat public, constituerait davantage un préalable à l’appréciation des orientations et des effets du JETP sur les priorités énergétiques et sociales du Sénégal.

Le JETP comme instrument géopolitique : soutien international ou levier d’influence ?

Pour autant, les dimensions financières ne suffisent pas à saisir l’ensemble des inquiétudes en cours autour du JETP sénégalais, car celui-ci s’inscrit également dans un contexte géopolitique en profonde reconfiguration. Depuis plusieurs années, l’Europe, et singulièrement la France, connaît un recul significatif de son influence en Afrique francophone, marqué par des ruptures diplomatiques et des coups d’État au Sahel. Parallèlement, l’influence de la Chine et de la Russie s’affirme dans plusieurs pays africains, offrant des alternatives aux partenariats occidentaux traditionnels.

Dans un tel contexte, le JETP peut alors être lu comme un outil de reconsolidation de l’influence, visant à maintenir l’ancrage des bailleurs occidentaux dans un pays stratégiquement stable comme le Sénégal. D’autant qu’il peut constituer une opportunité pour des acteurs privés des Nords de s’implanter durablement dans le secteur des énergies renouvelables, un marché, par ailleurs, en forte croissance sur l’ensemble du continent africain.

Les expériences naissantes des JETP connexes menées simultanément en Indonésie, au Vietnam et en Afrique du Sud le confirment. Des recherches récentes mettent notamment en garde contre la manière dont ces partenariats pourraient favoriser l’entrée de multinationales étrangères sur les marchés énergétiques locaux ou orienter les projets vers des logiques d’exportation d’électricité ou d’hydrogène vert au bénéfice des mix énergétiques des Nords, faisant, dès lors, des pays « hôtes » un véritable terrain de compétition géopolitique.

Certes plus récent, et donc encore difficile à évaluer, le cas du JETP sénégalais met tout de même en lumière une contradiction fondamentale du développement soutenable contemporain. Celle d’une fracture entre les promesses normatives de la justice climatique et les réalités politiques, économiques et historiques de sa mise en œuvre. Du flou entourant certains aspects de l’accord au manque de documentation publique accessible, en passant par l’absence de débat démocratique élargi, de nombreuses impasses mettent en doute la finalité réelle de ce dispositif en matière de justice sociale et climatique.

À ce stade, plusieurs éléments pourtant essentiels demeurent encore peu documentés, comme la répartition précise des financements entre dons, prêts concessionnels et investissements privés, la liste détaillée des projets appelés à être financés, ou encore les conditions et objectifs associés à ces financements. Or, pour un partenariat international mobilisant plusieurs milliards d’euros et destiné à transformer durablement le système énergétique du pays, une telle absence de visibilité soulève des interrogations légitimes quant à sa gouvernance et à son appropriation démocratique.

Ces difficultés ne sont d’ailleurs pas propres au cas sénégalais. Plusieurs analyses récentes consacrées aux JETP mis en œuvre ailleurs soulignent des écueils récurrents, tels que la lenteur de la mobilisation effective des financements promis, l’écart entre les montants annoncés et les ressources réellement mobilisées, ou encore les incertitudes quant à l’adéquation entre les projets financés et les besoins énergétiques et sociaux des pays partenaires. Ces tensions mettent au jour les défis structurels que pose ce nouveau type de partenariat financier climatique.

Des marges de manœuvre encore possibles

Seul le récent Plan d’investissement (2025) publié par le ministère sénégalais de l’énergie, du pétrole et des mines, permet d’esquisser les premiers contours des projets de décarbonation qui sont appelés à découler du JETP. Il s’agit notamment de projets dits « Quick Win », parmi lesquels figure, par exemple, un programme d’électrification des îles du Saloum par le déploiement d’installations photovoltaïques décentralisées, rapidement opérationnalisables.

Loin de rejeter le principe et l’importance de ces partenariats internationaux pour l’accélération de la transition énergétique mondiale, il s’agit avant tout de les considérer avec du recul. Encore trop souvent réduite à un slogan et à un instrument de politique étrangère, l’opérationnalisation d’une justice climatique dans les pays des Suds devrait plutôt constituer un vecteur de transformation profonde des « capabilités » de développement et de résilience, au sens de l’approche développée par l’économiste et philosophe Amartya Sen. Celui-ci concevait le développement comme l’élargissement des libertés réelles et des possibilités effectives d’action des individus, de manière donc à permettre à la société sénégalaise, de choisir et de piloter elle-même sa trajectoire de transition.

C’est pourquoi dans ce contexte il semble important d’aborder de front les inégalités historiques encore à l’œuvre dans les relations internationales qui semblent actuellement structurer et conditionner les finalités supposément justes de ces JETP. La vigilance reste, par conséquent, de mise dans l’attente du dévoilement et de la mise en œuvre des projets complémentaires de décarbonation qui déboucheront de ce partenariat qui, in fine, permettront de déterminer si cette initiative de justice climatique globale peut réellement devenir un levier au service de la société et de la transition énergétique sénégalaise.

The Conversation

Yanis Rihi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.04.2026 à 15:59

Pour échapper aux normes de genre, les Romains trouvaient refuge dans une communauté vouée à la déesse Cybèle

Tina Chronopoulos, Associate Professor of Middle Eastern and Ancient Mediterranean Studies, Binghamton University, State University of New York

Dans la Rome antique, les hommes adeptes de la déesse Cybèle, appelés « galli », vivaient en dehors des définitions strictes du genre masculin.
Texte intégral (2912 mots)
Un bas-relief représentant un *gallus* faisant des offrandes à la déesse Cybèle et à son compagnon, Attis. Saiko via Wikimedia Commons, CC BY

Connue sous le nom de Cybèle, la mère des dieux de l’Antiquité était vénérée par des prêtres romains, les galli, qui pouvaient vivre et se présenter comme des femmes, quel que soit le sexe qui leur avait été assigné à la naissance.


La déclaration du Vatican « Dignitas Infinita » a ravivé ces deux dernières années l’intérêt pour la manière dont les religions définissent et interprètent le genre et les rôles de genre.

Approuvée par le pape le 25 mars 2024, cette déclaration affirme l’opposition du Vatican à la chirurgie de transition et à la gestation pour autrui. Tout en soulignant que personne ne devrait être « emprisonné », « torturé » ou « tué » en raison de son orientation sexuelle, elle affirme que la « théorie du genre » et toute intervention impliquant un changement de sexe rejettent le plan de Dieu pour la vie humaine.

L’Église catholique met depuis longtemps l’accent sur les conceptions binaires et traditionnelles du genre. Mais dans de nombreux endroits, tant aujourd’hui que par le passé, des individus ont pu s’opposer aux normes de genre. Même dans l’ancien Empire romain, des individus pouvaient transgresser les conceptions traditionnelles des rôles de genre de diverses manières. Si les notions romaines de féminité et de masculinité étaient strictes en matière d’habillement, par exemple, certains éléments suggèrent que des individus pouvaient enfreindre ces normes et le faisaient effectivement, même s’ils risquaient d’être ridiculisés ou méprisés.

Spécialiste de la littérature grecque et latine, j’ai étudié les galli, les disciples masculins de la déesse Cybèle. Leur apparence et leurs comportements, souvent considérés comme féminins, ont fait l’objet de nombreux commentaires de la part des auteurs romains : on disait qu’ils se bouclaient les cheveux, se lissaient les jambes avec des pierres ponces et portaient des vêtements raffinés. Ils se faisaient également, mais pas toujours, retirer les testicules par le biais d'une opération chirurgicale.

Cybèle : mère des dieux

Dans son traité philosophique Sur la mère des dieux, Julien le Philosophe, dernier empereur païen de l’Empire romain (de 361 à 363 de notre ère, ndrl), évoque l’histoire du culte de Cybèle. Dans ce traité, il décrit les figures principales du culte et la manière dont certains de ses rites étaient accomplis.

Une statuette en bronze représentant une femme sur un char tiré par deux lions
Représentation de la déesse Cybèle. The Metropolitan Museum of Art, don de Henry G. Marquand, 1897

Souvent appelée la mère des Dieux, Cybèle fut d’abord vénérée en Anatolie. Son site de culte le plus célèbre se trouvait à Pessinonte, l’actuel village turc de Ballihisar, à environ 150 km au sud-ouest d’Ankara, où Julien s’arrêta pour lui rendre visite lors de son voyage vers Antioche en 362 de notre ère.

Cybèle était connue en Grèce vers 500 avant notre ère et fut introduite à Rome entre 205 et 204 avant notre ère. À Rome, où elle fut reconnue comme la mère de l’État, son culte fut intégré à la liste officielle des cultes romains, et son temple fut construit sur le Palatin, le centre politique de Rome.

Le culte de Cybèle a donné naissance à un groupe d’adeptes masculins, ou serviteurs, connus sous le nom de « galli ». Parmi les vestiges matériels qui témoignent de leur existence, on trouve des sculptures, ainsi que la sépulture romaine d’un gallus découverte dans le nord de l’Angleterre.

Attis : le compagnon humain de Cybèle

Une statue provenant d’Ostie, la ville portuaire de Rome, représente Attis allongé ; Attis était le jeune compagnon humain de Cybèle.

Sculpture d’une figure allongée portant une couronne élaborée entourée de rayons de soleil. Un vêtement recouvre le haut du corps mais laisse apparaître les parties génitales
Une statue romaine antique d’Attis trouvée à Ostie, aujourd’hui conservée au musée du Vatican. Grant Showerman, 1870-1935, Bibliothèque contributrice : Robarts -- Université de Toronto via Flickr

Ce qui est très inhabituel dans cette statue, qui se trouve au musée du Vatican, c’est la façon dont le sculpteur a drapé le vêtement pour attirer l’attention sur l’aine et le ventre d’Attis : aucun organe génital n’y est visible. À première vue, Attis semble être une femme.

Dans leurs récits du mythe de Cybèle, les auteurs grecs et romains donnent des versions différentes de l’autocastration d’Attis. Le poète romain Catulle décrit comment Cybèle plonge Attis dans un état de frénésie, au cours duquel il se castre lui-même. Immédiatement après, Attis est désigné par des adjectifs féminins lorsqu’il appelle ses compagnons, les gallae, utilisant la forme féminine au lieu de la forme masculine galli. Le poème de Catulle met en évidence l’ambiguïté du genre d’Attis et de celui des serviteurs de Cybèle.

Témoignages matériels concernant les « galli »

Un bas-relief provenant de Lanuvium, aujourd’hui conservé aux musées du Capitole à Rome et daté du IIᵉ siècle de notre ère, est l’une des rares représentations conservées d’un Gallus.

Une figure parée de plusieurs objets gravés sur un côté, tels qu’un instrument de musique et une boîte destinée aux objets de culte
Relief d’un gallus aux musées du Capitole à Rome. Anna-Katharina Rieger, via Wikimedia

Ce personnage est entouré d’objets couramment associés au culte de Cybèle, notamment des instruments de musique, une boîte destinée aux objets de culte et un fouet. La figure sculptée est parée d’une coiffe ou d’une couronne élaborée, d’un collier métallique rigide et d’un petit pectoral ainsi que de vêtements richement décorés. Outre le fait qu’ils signalent le lien de cette personne avec le culte de Cybèle, ces objets et ornements suggèrent également que son identité de genre est quelque peu ambiguë, car les hommes romains fuyaient l’extravagance et les parures.

À Cataractonium, un fort romain du nord de l’Angleterre, un squelette a été découvert dans la nécropole de Bainesse lors de fouilles menées en 1981-1982. D’après les objets funéraires qui l’accompagnaient, notamment un bracelet de cheville (qu’on appelle torque), des bracelets et un collier en pierres précieuses datés du IIIᵉ siècle de notre ère environ, les archéologues ont d’abord pensé qu’il s’agissait d’une femme. L’examen des os a toutefois révélé qu’il s’agissait des restes d’un jeune homme, probablement âgé d’une vingtaine d’années. Comme les hommes romains ne portaient généralement pas le type de bijoux trouvés dans la tombe, les archéologues ont conclu que l’individu était peut-être un gallus.

Le respect des « galli »

Les galli étaient rattachés à des temples, où ils formaient une communauté. Lors des processions en l’honneur de Cybèle, ils suivaient l’image cultuelle et les prêtres, chantant tout en jouant de leurs instruments de musique.

À Rome, ils avaient le droit de mendier auprès de la population ; ils proposaient également des lectures prophétiques ou des danses extatiques contre rémunération. Il est possible qu’ils aient soigné leur apparence afin de gagner plus d’argent.

Certains chercheurs ont avancé l’idée que leur apparence féminine était un moyen de se différencier du grand public ; de même, que leur castration volontaire signalait leur renoncement au monde et leur dévotion à Cybèle, à l’image d’Attis, son compagnon. Cependant, il ne semble pas insensé de penser que certains galli étaient attirés par le culte de Cybèle parce qu’il leur offrait un moyen d’échapper au système binaire strict des genres qui prévalait dans la Rome antique. Les galli, contrairement aux autres hommes de Rome ou de son empire, pouvaient se présenter comme des femmes et vivre comme elles, indépendamment de leur sexe assigné ou de la manière dont ils s’identifiaient.

Le poème de Catulle et les commentaires d’autres auteurs indiquent qu’ils percevaient le genre des galli comme différent des concepts romains associés habituellement à la masculinité. Cependant, les galli étaient également, à contrecœur, respectés pour le rôle qu’ils jouaient dans le culte de Cybèle.

Il est donc difficile de savoir qui exactement rejoignait leurs communautés, comment ces hommes se percevaient eux-mêmes et si les sources les décrivent avec exactitude.

Il est tentant de considérer les galli comme des personnes non binaires ou des personnes transgenres, même si les Romains ne connaissaient ni n’utilisaient de tels concepts. Il n’est toutefois pas inconcevable qu’un certain nombre d’individus aient trouvé chez les galli à la fois une communauté et une identité leur permettant de s’exprimer d’une manière que la virilité romaine traditionnelle ne permettait pas.

La déclaration du Vatican affirme que la binarité femme-homme est immuable et suggère que les thérapies et les soins d’affirmation de genre « risquent de menacer la dignité unique dont la personne est investie dès le moment de la conception ». Néanmoins, les personnes transgenres d’aujourd’hui ainsi que celles qui ont défié les codes binaires du genre dans le passé – y compris les galli de la Rome antique – montrent qu’il est et était possible de vivre en dehors des normes de genre dominantes. Et qu’il est profondément injuste d’imposer des enseignements moraux ou des jugements sur la manière dont les personnes vivent leur corps ou leur identité.

The Conversation

Tina Chronopoulos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.04.2026 à 11:55

Quand la recherche musicale fait revivre une œuvre perdue d’Ethel Smyth

Christopher Wiley, Head of Music and Media; School of Arts, Humanities and Creative Industries, University of Surrey

Composée dans les dernières années de la vie d’Ethel Smyth, la fanfare « Hot Potatoes » semblait perdue pour toujours. Un travail de recherche et de transcription a pourtant permis de la faire revivre.
Texte intégral (1771 mots)
Ethel Smyth en 1922. George Grantham Bain Collection/Créé avec Canva

Et si une œuvre disparue depuis près d’un siècle pouvait être recréée à partir d’un simple enregistrement ? C’est le pari qu’a relevé un chercheur en ressuscitant Hot Potatoes, une fanfare méconnue de la compositrice britannique Ethel Smyth.


Comme une voix venue d’outre-tombe, une pièce méconnue du patrimoine culturel du Surrey (au sud-est de l’Angleterre, ndlr) a retenti à nouveau : une courte fanfare cérémonielle pour cuivres composée par Dame Ethel Smyth (1858-1944).

Les fanfares sont de brèves pièces entraînantes destinées aux instruments à vent de la famille des cuivres. À la fin de l’année dernière, on m’a demandé d’en trouver une pour ouvrir la cérémonie d’installation du nouveau vice-chancelier de l’Université du Surrey près de Londres, le professeur Stephen Jarvis. Comme il s’agissait d’un événement public très en vue, réunissant des centaines de personnes dans la cathédrale de Guildford, je savais qu’il me fallait une pièce musicale vraiment singulière.

Plutôt que de commander une œuvre nouvelle, j’ai choisi de faire revivre une pièce oubliée : la fanfare Hot Potatoes de Smyth. J’ai retenu cette compositrice en raison de ses liens étroits avec la région et avec la recherche universitaire.

En 1930, huit des compositeurs britanniques les plus en vue de l’époque furent en effet sollicités pour écrire de courtes fanfares destinées au Musicians’ Benevolent Fund. Chacune durait environ une minute.

La dernière pièce de la série fut écrite par Smyth. Elle s’inspirait d’un appel de clairon militaire, officiellement intitulé Men’s Meal (Second call). Ce signal indiquait aux soldats qu’ils pouvaient venir chercher leurs rations. Il est plus connu sous le nom familier de Hot Potatoes ou « patates chaudes ». Les soldats y avaient ajouté des paroles humoristiques pour en retenir le sens : « Oh, pick ‘em up, pick ‘em up, hot potatoes… » (« Oh, ramassez-les, ramassez-les, les patates chaudes… »)

Il y a quelques mois, le département de musique et médias de l’université a organisé un grand concert symphonique dans le cadre du festival national annuel Being Human Festival. Plusieurs œuvres de Smyth y ont été données pour la première fois au Royaume-Uni à l’époque contemporaine.

Un an plus tôt, l’université avait installé une statue miniature de Smyth devant sa principale salle de concert sur le campus. Il s’agit d’une version réduite de celle, plus grande que nature, inaugurée en 2022 à quelques kilomètres de là, dans le centre de sa ville natale, Woking (dans le Surrey, ndlr). Mes recherches ont montré qu’il s’agit de l’une des rares statues au monde de compositrice.

Au sommet de l’impressionnante production musicale de Smyth figurent ses six opéras, dont plusieurs sont disponibles dans des enregistrements modernes. Parmi ses autres œuvres figurent une messe (mise en musique de la liturgie chrétienne), un concerto pour violon et cor, ainsi qu’une œuvre hybride entre symphonie et oratorio. Smyth est largement reconnue en Grande-Bretagne et à l’international comme l’une des plus grandes compositrices de l’histoire de la musique classique. Elle fut aussi une suffragette influente et l’autrice de nombreux écrits autobiographiques et essais.

Pourtant, on sait très peu de choses sur sa fanfare Hot Potatoes, peut-être la dernière pièce qu’elle ait jamais écrite, si ce n’est son instrumentation d’origine : quatre trompettes, quatre trombones et des percussions. Elle est rarement mentionnée dans la littérature consacrée à Smyth.

Composée alors qu’elle avait plus de 70 ans, qu’elle souffrait de graves troubles de l’audition et que les plus grands succès de sa carrière étaient derrière elle, la partition a longtemps été considérée comme perdue. Pendant des années, on a ainsi supposé que l’œuvre ne pourrait plus jamais être jouée.

Cette pièce devait avoir une signification particulière pour Smyth. Elle connaissait les fanfares militaires depuis l’enfance, son père ayant atteint le grade de major général dans l’armée britannique. Elle reprit d’ailleurs ces appels de clairon dans sa propre musique : le thème de Hot Potatoes était déjà apparu dans l’ouverture de son dernier opéra, Entente cordiale, dont on a célébré l’an dernier le centenaire de la première représentation.

Si l’utilisation de Hot Potatoes n’est pas explicitement mentionnée dans la partition vocale publiée de l’opéra, un exemplaire d’archive aujourd’hui conservé dans la Beecham Collection de l’Université de Sheffield comporte une annotation manuscrite de Smyth elle-même indiquant son origine.

La fanfare de Smyth, du passé au présent

La fanfare Hot Potatoes de Smyth ainsi que les autres pièces de la série furent jouées par des élèves de la Royal Military School of Music (les musiciens de Kneller Hall) sous la direction du capitaine H. E. Adkins à l’occasion du dîner annuel du Musicians’ Benevolent Fund, organisé le 8 mai 1930 au Savoy Hotel de Londres – date qui coïncide, par hasard, avec celle de la mort de Smyth, quatorze ans plus tard. Le concert fut retransmis à la radio sur le programme national de la BBC.

Les fanfares furent rejouées à quelques reprises lors de cet événement annuel, notamment le jour de la Sainte-Cécile, le 22 novembre 1932. En juin de la même année, elles avaient aussi été enregistrées par le même ensemble pour une publication chez His Master’s Voice (HMV, « La voix de son maître ») prévue à la fin de l’année. Mais ensuite, toute trace de l’œuvre disparut.

Cependant, l’enregistrement HMV des fanfares m’a fourni suffisamment d’informations pour transcrire et arranger la pièce de Smyth pour les étudiants de la fanfare de cuivres de l’Université du Surrey. Je me suis appuyé sur ma connaissance plus large de l’œuvre de la compositrice, qui s’est révélée précieuse pour identifier et reproduire certaines de ses particularités musicales.

L’idée m’est venue au cours de recherches menées pour mon dernier article scientifique, qui prend l’une des premières pièces pour piano de Smyth comme étude de cas pour explorer les questions d’interprétation et d’exécution musicale dans la redécouverte d’œuvres « perdues » de compositeurs historiquement marginalisés.

Plutôt qu’une transcription fidèle, j’ai modifié l’orchestration – même si, en clin d’œil à la version originale, j’ai conservé quatre parties distinctes de trompette – ainsi que la tonalité de la pièce. J’ai même entièrement recomposé une mesure.

Certains détails étaient tout simplement trop difficiles à distinguer sur l’enregistrement, tandis que d’autres se prêtaient naturellement à l’enrichissement (et j’étais convaincu qu’il y avait au moins une fausse note). Ce projet montre néanmoins les possibilités créatives qu’offre la redécouverte de musiques que l’on croyait perdues, et l’intérêt de remettre en lumière des œuvres d’artistes longtemps négligés.

De manière tout à fait appropriée, puisque la cérémonie d’installation du professeur Jarvis était un événement officiel de l’université, j’ai dirigé le Brass Ensemble (fanfare de cuivres) depuis le balcon sud de la cathédrale, vêtu de ma toge doctorale – comme le faisait Smyth elle-même lorsqu’elle dirigeait. J’espère que cette redécouverte de la fanfare Hot Potatoes de Smyth donnera désormais lieu à de nouvelles interprétations.

The Conversation

Christopher Wiley ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.04.2026 à 11:54

La découverte d’un médaillon en forme de cœur pourrait changer notre regard sur le cruel Henri VIII

James Clark, Professor of Medieval History, University of Exeter

Découvert par un amateur, un pendentif en or attribué à Henri III et à Catherine d’Aragon pourrait révéler une facette méconnue du monarque. Derrière l’image du roi brutal se dessine peut-être l’histoire d’un amour conjugal aujourd’hui oublié.
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C’est le mot « Toujours », en (vieux) français dans le texte, qui donne à ce médaillon une valeur toute particulière. Walker Art Gallery/Wiki Commons/Birmingham Museums Trust

Un médaillon en forme de cœur portant les initiales d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon vient d’entrer dans les collections du British Museum. Au-delà de sa valeur exceptionnelle, ce bijou pourrait éclairer les premières années, encore heureuses, d’un mariage qui allait bouleverser l’histoire religieuse de l’Angleterre.


Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1509 à 1547, n’est pas resté dans les annales comme un mari aimant. Tout écolier anglais peut d’ailleurs réciter le sort peu enviable de la plupart de ses six épouses grâce à la comptine, « Divorced, beheaded, died, divorced, beheaded, survived » (« Divorcée, décapitée, morte, divorcée, décapitée, survivante »). Mais si la fin de ses relations est célèbre, on en sait beaucoup moins sur Henri lorsqu’il était amoureux.

Aujourd’hui, un bijou rare, découvert par un amateur à l’aide d’un détecteur de métaux et acquis par le British Museum pour les collections nationales, pourrait nous amener à reconsidérer la réputation brutale du roi.

Le bijou

Le bijou est un médaillon en forme de cœur, façonné en or et décoré d’émail rouge, attaché à une chaîne en or massif. Sur sa face figurent les lettres H et K, entrelacées avec les tiges d’une rose Tudor et d’une grenade, symbole de la famille royale espagnole de Catherine. Il est donc raisonnable d’en déduire que ce remarquable bijou était directement lié à Henri et à la première de ses épouses, Catherine d’Aragon.

Catherine fut au cœur du premier divorce d’Henri, et sans doute du plus retentissant, celui qui précipita la rupture de l’Angleterre avec la papauté romaine et la transformation religieuse que nous appelons aujourd’hui la Réforme. À bien des égards, Catherine fut aussi l’épouse qui subit le plus durement la cruauté personnelle du roi. Bien qu’elle n’ait pas été exécutée, elle fut pratiquement assignée à résidence, et passa une grande partie de ce temps séparée de son unique enfant survivant, Marie Tudor.

Si ce bijou appartenait bien à Henri et à Catherine, il pourrait constituer un indice précieux d’un tout autre moment de leur relation – et révéler une facette du caractère du roi que sa conduite, par ailleurs tristement célèbre, a complètement éclipsée.

À la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, les monogrammes – c’est-à-dire l’entrelacement des initiales de deux personnes – étaient souvent créés pour symboliser un lien personnel, un mariage, des fiançailles ou même une liaison secrète. Sous les lettres entrelacées du médaillon figure en français le mot « Toujo(u)rs » – un choix naturel pour un serment entre amoureux. Ici, les lettres renvoient très probablement à Henri et à Catherine.

Les décorations du médaillon confirment ce lien royal. Le symbole de la grenade fit son entrée dans la vie publique anglaise après l’union des deux familles par le mariage d’Henri. Les décorations du couronnement du roi et de la reine, à peine deux semaines après le mariage, associaient la rose Tudor à des grenades dorées. Une gravure sur bois publiée pour marquer l’événement sous le titre A Joyful Meditation to All England montrait Henri et Catherine recevant leurs couronnes sous un double dais formé par la fleur et le fruit.

Les comptes des textiles commandés pour la maison royale mentionnent des dizaines de pièces différentes – tapisseries d’ameublement, tentures murales et livrées portées par les serviteurs – toutes ornées de manière bien visible de la rose et de la grenade dans leur décor.

Des motifs de dévotion

La décoration du pendentif en forme de cœur trouve des échos dans une grande variété d’objets décrits dans les inventaires de la maison d’Henri. On y trouve notamment la description d’une bourse en satin cramoisi, d’un étui à peigne en argent et d’une coupe sur pied, tous marqués de la même manière pour le roi et sa reine. Ces listes mentionnent également plusieurs colliers – désignés par le terme archaïque carkeynes – ornés de pendentifs en forme de cœur. L’un d’eux, de couleur bleue, porte lui aussi l’inscription « H K ».

Henri dépensait des sommes considérables pour des meubles et des objets d’apparat somptueux, réalisés sur mesure, mais les bijoux constituaient sa plus grande passion. Les inventaires de ses bijoux et de sa vaisselle précieuse (objets d’art en or, en vermeil et en argent) établis peu après sa mort en janvier 1547 recensent près de 4 000 pièces individuelles.

Portrait d’Henri VIII portant d’imposants bijoux en or
Les bijoux comptaient parmi les grandes passions d’Henri VIII. Portrait de Hans Holbein le Jeune (vers 1497-1543). Thyssen-Bornemisza Museum

Ce pendentif Tudor en forme de cœur est un exemple frappant de ce niveau d’investissement. Le médaillon lui-même est façonné en or 24 carats ; la large chaîne retrouvée avec lui est lourde et longue – plus de 40 centimètres. Ensemble, ils représentent 317 grammes de métal précieux. Il n’est donc pas étonnant que le British Museum l’ait acquis pour 3,5 millions de livres (un peu plus de 4 millions d’euros).

Les comptes de sa garde-robe – qui consignent l’achat de pièces décoratives pour la maison royale – montrent clairement qu’Henri s’intéressait personnellement aux matériaux et au design de nombre de ces objets. Des dessins de bijoux réalisés par Hans Holbein, l’artiste allemand actif à la cour d’Henri dans les années 1530 et au début des années 1540, pourraient provenir d’un recueil de modèles destiné à orienter, ou à illustrer, l’évolution des goûts du roi. Il achetait ou faisait réaliser ces pièces non seulement pour sa propre maison, mais aussi comme cadeaux – souvent offerts à l’occasion du Nouvel An – à des membres de sa famille ou à des favoris de la cour.

Cela pourrait bien être l’origine du pendentif en forme de cœur. Depuis sa découverte, on l’a souvent associé au grand faste organisé par Henri dans le Pas-de-Calais en 1520, le fameux Camp du Drap d’or. Henri, Catherine et leur cour y mirent en scène une rencontre cérémonielle avec le roi de France, François Ier. De très nombreux objets provenant des résidences et des chapelles royales furent alors transportés de l’autre côté de la Manche pour décorer le palais de toile et les tentes dressés pour l’occasion.

Un message personnel

Mais je suis convaincu que le message transmis par ce bijou n’est pas politique, mais profondément personnel. Ce « Toujours » semble être l’expression d’un attachement profond et sincère. Une autre hypothèse, avancée par le British Museum lui-même, est que le pendentif aurait été réalisé pour marquer les fiançailles, en octobre 1518, de l’unique enfant survivante de Catherine, la princesse Marie, alors âgée de 2 ans, avec l’héritier du trône de France, François de France, âgé de 8 mois.

Mais, compte tenu de la présence d’objets au design très similaire dans la maison royale peu après le mariage et le couronnement, il est possible que ce pendentif remonte plutôt aux premières années de la relation entre Henri et Catherine. Au début, la reine et le roi étaient inséparables. Cinq mois après le mariage, elle était enceinte. Elle le fut à nouveau chaque année de 1510 à 1513. L’une de ces grossesses donna naissance à un fils, nommé Henri, en janvier 1511. Il vécut un peu moins de 2 mois.

À la fin de l’été de cette même année, le roi et la reine entreprirent une tournée à travers la vallée de la Tamise, puis jusque dans les Midlands de l’Ouest, qui s’acheva à Warwick. C’est dans un champ du Warwickshire que le prospecteur amateur Charlie Clarke mit au jour le pendentif en forme de cœur en 2019.

Se pourrait-il qu’un bijou offert à Catherine à l’occasion de la naissance de l’héritier mâle tant attendu d’Henri ait été emporté avec la suite royale – comme tant de leurs bijoux personnels l’étaient – lors de ce déplacement vers le Warwickshire ? Cette hypothèse confère au médaillon une dimension qui tient alors non seulement du romantisme, mais aussi de la tragédie. Peut-être, en effet, Catherine s’est-elle alors séparée d’un présent qui était déjà, en quelque sorte, un memento mori de son fils disparu.

The Conversation

James Clark a reçu des financements de UKRI-AHRC.

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22.04.2026 à 11:54

La frontière, épicentre historique du conflit entre l’Afghanistan et le Pakistan

Romélien Colavitti, Professeur des universités en droit public, Université de Tours

À la frontière afghano-pakistanaise, la guerre de 2026 ravive la mémoire de conflits intermittents, notamment depuis l'ère victorienne, au XIXᵉ siècle.
Texte intégral (3390 mots)
Coup de projecteur sur la frontière afghano-pakistanaise, où de nouveaux heurts se sont produits au début de l'année 2026. R. Colavitti, Fourni par l'auteur

La guerre qui a éclaté le 21 février 2026 entre l’Afghanistan et le Pakistan s’inscrit dans la continuité d’un conflit ancien, dont les principales racines remontent à l’époque coloniale et à la délimitation en 1893 de la frontière commune, la fameuse « ligne Durand ».


Au XIXᵉ siècle, le « Grand Jeu » oppose en Asie centrale l’Empire russe, dont le contrôle s’étend jusqu’à l’ancien Turkestan – en terres turkmènes, ouzbèkes et tadjikes – à la couronne britannique, dont la frontière occidentale du British Raj (les Indes britanniques) inclut le fleuve Indus, dans l’actuel Pakistan.

Entre ces deux zones, l’émirat d’Afghanistan était déjà un État souverain, en partie tribal, multi-ethnique à dominante pachtoune et multi-confessionnel à majorité musulmane sunnite.

Une zone tampon entre Empire russe et British Raj

Pour les Britanniques, l’Afghanistan représentait une zone tampon face au risque expansionniste russe. Ils cherchèrent donc à s’en emparer par la force à trois reprises : entre 1839 et 1842, entre 1878 et 1880, puis entre mai et août 1919.

La première guerre (1839-1842) fut remportée par les Afghans sous la direction de Dost Mohammed Khan à la suite de la bataille de Gandamak, en janvier 1842. Les troupes britanniques engagées, ainsi que leurs supplétifs indiens, furent décimés. Seul le docteur William Brydon, chirurgien des armées, survécut et parvint à s’enfuir à dos de cheval pour rapporter son récit aux autorités postées à Jalalabad, dans la province de Nangarhar.

Vestiges d’une armée, peint par Elizabeth Thompson en 1879, représente William Brydon, exténué, revenant du désastre de Gandamak.

La deuxième guerre (1878-1880) fut celle de la revanche. Le Congrès de Berlin de juillet 1878 a été marqué par un rapport de force diplomatique entre l’Empire russe et la couronne britannique pour contrôler les Balkans et l’accès oriental à la Méditerranée. À sa suite, en vue de maintenir une influence en Asie centrale, des émissaires russes furent envoyés à Kaboul auprès de Sher Ali Khan (le fils de Dost Mohammed Khan), ce qui suscita une réaction immédiate de Lord Lytton, vice-roi (britannique) des Indes, qui craignait une collusion russo-afghane. En septembre 1878, Lytton envoya sa propre mission diplomatique dirigée par Neville Bowles Chamberlain à Kaboul, mais celle-ci fut bloquée par les forces afghanes dans la passe de Khyber. L’émir, endeuillé par le décès récent de son jeune fils le prince Abdullah Jan, n’entendait pas faire affront aux Russes en accueillant une représentation britannique qu’il percevait comme colonialiste.

Lytton formula alors un ultimatum : l’Afghanistan devait accepter d’accueillir sa représentation avant novembre 1878, sans quoi il lancerait une offensive. Sans réponse dans ce délai, le conflit éclata et, cette fois, les Britanniques l’emportèrent. Ils obtinrent alors le contrôle de Peshawar (en zone pachtoune) et de Quetta (au Baloutchistan), aux confins des territoires respectifs des belligérants. Cet avantage fut officialisé par le traité de Gandamak, signé le 26 mai 1879 par Louis Cavagnari, représentant britannique, et Mohammad Yaqub Khan (le fils de Sher Ali Khan, décédé à Mazar-e-Sharif dans sa fuite vers la frontière russe).

Deux mois plus tard, en juillet 1879, Cavagnari était installé comme représentant permanent à Kaboul. Mais le Bala Hissar (« Château d’en haut »), siège de l’ambassade britannique, fut rapidement assiégé puis incendié par des mutins afghans réclamant leur solde, le 3 septembre 1879. Cavagnari et l’ensemble de sa représentation furent assassinés.

La réaction de Lytton ne se fit pas attendre. Les troupes britanniques, dirigées par Frederick Roberts, prirent alors Kaboul. Mohammad Yaqub Khan abdiqua le 12 octobre 1879 et s’exila en Inde.

Une guerre civile sous occupation militaire s’ensuivit et les Britanniques soutinrent l’avènement au pouvoir d’Abdur Rahman Khan (neveu de Sher Ali Khan). Celui-ci acceptait, en effet, d’abandonner sa politique extérieure en échange du retrait des troupes et de garanties de conserver le contrôle des affaires intérieures. C’est dans ce contexte que l’Afghanistan et le British Raj furent séparés par une frontière de 2 430 kilomètres, en vertu de l’accord bilatéral du 12 novembre 1893 conclu entre l’émir et Sir Henry Mortimer Durand : la fameuse « ligne Durand », qui sépare encore aujourd’hui l’Afghanistan du Pakistan, était établie. Elle coupait durablement en deux les populations pachtounes au nord et, dans une moindre mesure, baloutches au sud.

La ligne Durand (1893). National Geographic

La troisième guerre anglo-afghane, entre mai et août 1919, fut déclenchée par le projet afghan de reprise du contrôle territorial des régions tribales. D’abord limité au village de Bagh (dans la région d’Abbottabad), ce projet menaçait de s’étendre rapidement à Peshawar où Amanullah Khan, qui dirigeait alors l’Afghanistan, espérait un soulèvement populaire.

Les Britanniques reprirent le contrôle étendu de la frontière et bombardèrent Kaboul mais, craignant un nouvel enlisement au lendemain du premier conflit mondial, ils conclurent rapidement le traité d’armistice de Rawalpindi, le 8 août 1919, et l’amendèrent le 22 novembre 1921. Ils reconnurent alors la souveraineté afghane dans les limites de la ligne Durand et renoncèrent à étendre leur contrôle territorial. Un soulèvement populaire au Waziristan (côté britannique) n’y fit rien : la frontière était désormais intangible.

Elle survivra à la partition des Indes en 1947 ainsi qu’à la proclamation de la République du Pakistan en 1956, et s’imposera à la reconnaissance internationale. De cette histoire douloureuse naîtront deux conceptions diamétralement opposées de la frontière.

Pour l’Afghanistan, une « frontière-passage »

Du point de vue afghan, les zones tribales pachtounes sous administration fédérale pakistanaise Federally Administered Tribal Areas (FATA), regroupées autour de sept « agences » (Bajaur, Khyber, Kurram, Mohmand, Oraksai, Waziristan du Nord et Waziristan du Sud) et rattachées depuis 2018 à la province de Khyber Pakhtunkhwa, se situent dans le prolongement naturel du territoire national et constituent un passage obligé sur l’axe Kaboul-Jalalabad-Peshawar.

Zones tribales sous administration fédérale (FATA) en 2018/Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires. OCHA

Malgré la longueur de la frontière, les points de passage officiels sont rares, le transit de personnes étant souvent informel (comme à Ghulam Khan dans le Waziristan du Nord, Angoor Adda dans le Waziristan du Sud ou Karlachi dans l’agence de Kurram). Au Baloutchistan, les grandes villes sont peu nombreuses et les territoires relativement arides : Chaman (au Pakistan), ville voisine de Spin Boldak (côté afghan, dans la province de Kandahar) est le principal poste-frontière de cette zone.

Mais c’est Torkham, au nord, dans la passe de Khyber, qui est de loin le plus fréquenté par les camions et les voyageurs. C’est ainsi une route commerciale vitale pour l’Afghanistan. La région y est montagneuse : la voie de circulation routière est sinueuse, tandis que le passage pédestre des caravanes traditionnelles s’opère à proximité. Le franchissement de la frontière par transport ferroviaire n’est plus permis, la ligne, désormais vétuste, datant de 1925.

Le col de Khyber. James Mollison/Wikipédia, CC BY-ND

Dans L’Usage du monde (1963), l’écrivain-voyageur genevois Nicolas Bouvier relate ainsi son passage en ces lieux, le 5 décembre 1954 :

« Après un an et demi de voyage, j’ai atteint le pied de la passe. La lumière touchait la base des monts Suleiman et le fortin de la douane afghane noyé dans un bouquet de saules qui brillaient comme écailles au soleil. Pas d’uniformes sur la route barrée par un léger portail de bois. Monté jusqu’au bureau. J’ai enjambé les chèvres étendues sur le seuil et passé la porte. Le poste sentait le thym, l’arnica, et bourdonnait de guêpes. L’éclat bleu des revolvers accrochés contre le mur avait beaucoup de gaieté. Assis droit à une table derrière une bouteille d’encre violette, un officier me faisait face. Ses yeux […] étaient clos. À chaque inspiration j’entendais craquer le cuir neuf de son ceinturon. Il dormait. Sans doute un ouzbek de Bactriane, aussi étranger que moi ici. J’ai laissé mon passeport sur la table et suis allé déjeuner. Je n’étais pas pressé. On ne l’est pas quand il s’agit de quitter un pays pareil. »

Depuis lors, et tout le long de la frontière, le transport routier de marchandises s’est déployé quotidiennement, l’économie afghane étant particulièrement dépendante du commerce avec son voisin.

Pour le Pakistan, une « frontière-barrière »

Côté pakistanais, la frontière a fait l’objet de contrôles accrus et de fermetures périodiques (à l’occasion de la rupture des relations diplomatiques entre les deux États dans les années 1960 ou lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’Union soviétique dans les années 1980) ainsi que de réouvertures temporaires (lors de la première prise de pouvoir des talibans en Afghanistan dans les années 1990), jusqu’à devenir une barrière de plus en plus difficilement franchissable.

Au lendemain du 11 septembre 2001, le gouvernement pakistanais a ainsi entendu empêcher l’infiltration sur son territoire des combattants d’Al-Qaida et des talibans fuyant l’offensive de la coalition occidentale. En 2003, puis en 2006-2007 et en 2008, des tensions diplomatiques bilatérales accompagnées d’affrontements endémiques ont conduit à la fermeture temporaire des postes-frontières stratégiques de Chaman et de Torkham, à la mise en place de contrôles biométriques et à la construction de tronçons de barrières contrôlées militairement.

Si la lutte contre le terrorisme était présentée comme l’objectif principal, il s’agissait aussi pour Islamabad d’empêcher le narcotrafic et, de manière moins assumée, de stopper l’afflux de déplacés afghans fuyant la guerre entre la coalition occidentale et les talibans, voire de faciliter leur retour forcé.

Après le retrait des troupes occidentales d’Afghanistan et la reprise du pouvoir par les talibans durant l’été 2021, la tension n’a cessé de croître jusqu’à la déclaration d’une « guerre ouverte » par Khawaja Asif, le ministre pakistanais de la défense, le 26 février 2026. En cause, les talibans pakistanais du mouvement Tehrik-e Taliban Pakistan (TTP), soutenus par les talibans afghans et les terroristes de l’État islamique au Khorassan, EI-K. Un attentat suicide revendiqué par l’État islamique (EI) puis imputé par le Pakistan au TTP et à l’EI-K, le 6 février 2026, avait visé la mosquée chiite Khadija Tul Kubra de Tarlai Kalan, au sud-est d’Islamabad, et fait plus d’une trentaine de morts.

En représailles, à compter du 21 février 2026, le Pakistan a bombardé plusieurs sites réputés abriter des factions terroristes, notamment dans la province de Nangarhar. Après que l’Afghanistan eut à son tour attaqué des postes-frontières, le Pakistan a alors lancé, le 26 février 2026, l’opération « Ghazab Lil-Haq » (« Fureur juste »), frappé Kaboul le lendemain, par la voie aérienne, ainsi que Kandahar, lieu de résidence du chef spirituel des talibans, le mollah Haibatullah Akhundzada, et les provinces de Nangarhar, Paktia, Paktika ou Laghman. Depuis lors, les échanges de tirs n’ont pas cessé.

Si les cibles officielles sont des camps retranchés du TTP, la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) et les organisations non gouvernementales (notamment Amnesty International) ont recensé plusieurs centaines de morts (combattants et civils) et des milliers de déplacés. Une frappe sur un centre de réhabilitation pour toxicomanes (dans l’enceinte de l’ancien camp Phoenix) à Kaboul, le 16 mars 2026, aurait ainsi fait 143 morts auxquels s’ajoutent les 76 victimes civiles déjà répertoriées en Afghanistan. Cette frappe aurait été effectuée en réaction au décès de quatre civils, la veille, dans le district de Bajaur, et d’un enfant, le 8 mars, dans le Waziristan du Nord, après des tirs de mortier en provenance d’Afghanistan.

La médiation chinoise ouverte à Urumqi (Xinjiang) début avril, après celle diligentée par le Qatar, la Turquie et l’Arabie saoudite, laisse entrevoir un possible dialogue, malgré la fragilité de la situation sur le terrain. En attendant, ce conflit frontalier, aux racines historiques profondes, continue de plonger les civils afghans dans la grave crise humanitaire qu’ils subissent depuis le retour au pouvoir des talibans.

The Conversation

Romélien Colavitti est assesseur à la Cour nationale du droit d'asile. Les propos tenus dans cet article sont personnels et n'engagent pas l'institution.

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22.04.2026 à 11:53

La passe d’armes entre Donald Trump et le pape Léon XIV, nouvel épisode d’une querelle millénaire entre pouvoir sacré et pouvoir séculier

Joëlle Rollo-Koster, Professor of Medieval History, University of Rhode Island

Quand Donald Trump mobilise le religieux et que le pape Léon XIV lui répond, c’est toute une histoire des rapports entre foi et pouvoir qui refait surface.
Texte intégral (2325 mots)
Le pape Léon III couronna Charlemagne empereur le jour de Noël de l’an 800. (Illustration tirée des *Chroniques de Saint-Denis*.) Levan Ramishvili/Flickr via Wikimedia Commons

Derrière la polémique entre le président Trump et le pape Léon XIV se rejoue une question ancienne : qui peut parler au nom de Dieu, et qui fixe les limites du pouvoir ?


Aux États-Unis, l’inquiétude suscitée par l’escalade verbale entre le président Donald Trump et le pape Léon XIV se propage à une vitesse remarquable, du New York Times au Daily Beast et jusqu’aux chaînes de télévision locales. Depuis le début de la guerre en Iran, le pape a appelé à plusieurs reprises à la paix au Moyen-Orient, affirmant que « Dieu ne bénit aucun conflit » et met en garde contre « l’illusion de toute-puissance » qui alimente la guerre.

Le 12 avril 2026, dans une longue publication sur son réseau social, Donald Trump a tourné en dérision Léon XIV, l’estimant « FAIBLE face à la criminalité et désastreux en matière de politique étrangère » et lui enjoignant de « se concentrer sur le fait d’être un grand pape, pas un homme politique ». Sur son compte Truth Social, un portrait du président états-unien, réalisé par IA, où il apparaît, semblable au Christ, en train de guérir un homme, a été publié puis supprimé.

Au cœur de cette querelle publique se trouve une question ancienne : un chef religieux peut-il contester le pouvoir politique, en particulier celui du dirigeant de l’un des pays les plus puissants du monde ?

En qualité d’historienne médiéviste ayant dirigé l’édition de la Cambridge History of the Papacy (non traduit en Français), je ne peux m’empêcher d’y voir un schéma familier.

Pour beaucoup, la sortie de Donald Trump contre le pape Léon XIV est choquante. Mais les conflits entre papes et dirigeants ne sont pas une anomalie : ils constituent une caractéristique durable de l’histoire occidentale. Chaque fois que des responsables politiques habillent leur pouvoir d’un langage sacré ou que des dirigeants religieux dénoncent publiquement la violence politique, ils rejouent des débats vieux de plus d’un millénaire.

Ces affrontements ne sont pas seulement symboliques : ils portent sur la question de savoir qui détient l’autorité ultime sur les humains, sur les âmes – et, en fin de compte, sur l’histoire elle-même.

Deux pouvoirs, étroitement liés

Dès ses premiers siècles, le christianisme est intimement lié au politique. L’empereur romain Constantin Ier en autorise la pratique dans l’Empire en 313. Il préside ensuite le concile de Nicée, une assemblée théologique majeure, brouillant la frontière entre pouvoir politique et autorité spirituelle.

Au Vᵉ siècle, le pape Gélase Ier formule une vision concurrente : le monde serait gouverné par deux pouvoirs, sacerdotal et royal. En dernière instance, soutient-il, l’autorité spirituelle l’emporte sur le pouvoir politique, car elle promet le salut éternel. La théorie de Gélase ne résout pas la tension entre les deux, mais elle pose un cadre durable pour la pensée politique chrétienne.

La relation entre ces deux pouvoirs connaît un tournant décisif en l’an 800, lorsque le pape Léon III couronne Charlemagne empereur, le jour de Noël. Cet acte n’est pas seulement cérémoniel : il implique que l’autorité impériale en Occident provient de l’Église et que la légitimité politique nécessite l’aval du pape.

Ce couronnement fait suite à des années d’instabilité politique à Rome et à une dépendance croissante de la papauté envers les Francs pour sa protection militaire. Après son élection en 795, Léon III est attaqué par ses opposants et trouve refuge à la cour de Charlemagne. Le roi revient à Rome à ses côtés et y réaffirme sa légitimité. En retour, Léon III couronne Charlemagne. Par ce geste, il affirme son propre rôle de faiseur d’empereurs tandis que Charlemagne acquiert une aura sacrée.

Ce moment reconfigure profondément la théologie politique médiévale. Il incite les souverains à se considérer comme les garants à la fois de l’ordre politique et de l’orthodoxie religieuse tandis que les papes passent du rôle de conseillers spirituels à celui d’acteurs engagés dans le gouvernement séculier.

Il en résulte un paradoxe : les rois invoquent Dieu pour sanctifier la conquête, comme Charlemagne lors de ses guerres brutales contre les Saxons, mais, dans le même temps, l’Église entend contenir la violence, encourageant les guerres justes et menaçant les comportements violents de sanctions spirituelles.

La querelle des Investitures

Au XIᵉ siècle, cependant, la papauté cherche de plus en plus à s’affranchir de la domination séculière. En particulier, les papes veulent nommer eux-mêmes les évêques, plutôt que de laisser faire la noblesse ou le roi.

Ce conflit éclate avec la querelle des Investitures, l’un des affrontements les plus décisifs du Moyen Âge, et pose des bases essentielles pour la Magna Carta, premier texte à soumettre le pouvoir royal à la loi. Ces deux épisodes répondent à une même question fondamentale : qui a le droit de conférer l’autorité, et quelles limites s’imposent au pouvoir politique ?

Un dessin au trait en noir et blanc montre deux hommes assis, vêtus de robes. L’un porte une couronne, tandis que l’autre a une auréole autour de la tête
Une gravure sur bois représente un roi au Moyen Âge investissant un évêque des insignes de sa fonction, notamment la crosse, son bâton pastoral. Philip Van Ness Myers/ReneeWrites via Wikimedia Commons, CC BY

Il ne s’agit pas seulement d’administration ecclésiastique, mais bien de la souveraineté elle-même. Les évêques sont de grands propriétaires fonciers et des acteurs politiques de premier plan ; contrôler leur nomination revient à contrôler leur richesse, leur fidélité et le gouvernement. En cherchant à nommer les évêques, les papes affirment que l’autorité spirituelle relève exclusivement de l’Église, contestant l’idée que les rois exercent un pouvoir sans limite. Il s’agit d’une tentative décisive de dissocier la légitimité spirituelle du contrôle royal et d’imposer des contraintes morales à des souverains qui se réclament d’une autorité divine.

La querelle des Investitures se prolonge pendant plusieurs décennies. Finalement, en 1122, le pape Calixte II et l’empereur Henri V signent le concordat de Worms.

L’accord reconnaît au pape le droit de nommer les évêques et de leur conférer leur autorité spirituelle. L’empereur, de son côté, les « investit » de leurs « temporalités » : c’est-à-dire des pouvoirs temporels attachés à leur charge, tels que les terres, les revenus, la juridiction et les pouvoirs de contrainte.

Contenir le pouvoir du roi

Un siècle plus tard, la Magna Carta poursuit un objectif parallèle.

Son contexte immédiat se trouve dans le conflit autour du nouvel archevêque de Canterbury, que le pape Innocent III avait nommé en 1207. Le roi Jean sans Terre s’y oppose, poussant le pape à l’excommunier et à jeter l’interdit sur l’Angleterre, ce qui signifie que les Anglais ne peuvent plus participer aux sacrements de l’Église.

Pour apaiser les tensions, Jean sans Terre remet en 1213 le royaume d’Angleterre au pape Innocent III, et transforme le pays en un fief pontifical. En échange, il obtient l’approbation papale de mener une guerre contre la France. Mais cet arrangement suscite une profonde colère chez les barons anglais, qui se retrouvent désormais soumis non seulement à leur roi, mais aussi à l’autorité du saint-père. À Bouvines (1214), Jean fait face aux barons rebelles sur son propre territoire.

Le résultat est la Magna Carta, la « Grande Charte ». Imposée au roi par la force des armes, elle affirme qu’il est lui-même soumis à la loi. Elle limite l’autorité royale en matière de fiscalité, de justice et de châtiment, et proclame notamment qu’aucun homme libre ne peut être emprisonné ni privé de ses droits sans un jugement légal.

Jean sans Terre fait alors appel au pape Innocent III, qui annule la charte peu après sa promulgation. Malgré ce revers, la Magna Carta survit : le fils de Jean, Henri III, la réédite à plusieurs reprises, sa version définitive étant mise en œuvre en 1225.

Prendre du recul

À cette aune historique, l’affrontement entre Donald Trump et le pape Léon XIV apparaît moins surprenant. Lorsqu’un président mobilise un langage ou des images sacrées pour justifier la violence, et qu’un pape répond en niant toute caution divine, ils rejouent un affrontement aussi ancien que la chrétienté médiévale : qui peut parler au nom de Dieu, et qui peut fixer des limites au pouvoir ?

Le monde médiéval n’a pas résolu cette tension, mais il a appris à vivre avec en fragmentant l’autorité : d’abord entre l’Église et la couronne, puis entre les souverains et la loi. Ce qui inquiète aujourd’hui, c’est la facilité avec laquelle des dirigeants modernes recourent encore au langage religieux pour échapper aux contraintes et à la fragilité apparente des institutions censées les contenir.

The Conversation

Joëlle Rollo-Koster ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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