26.05.2026 à 16:27
Marie-Véronique Amella, Docteur associé au laboratoire GSRL, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Fabien Dworczak, PhD, chercheur neurosciences et politiques publiques, Université Lumière Lyon 2 ; Inserm
La frontière entre la Guyane française et le Brésil est devenue un espace stratégique marqué par des enjeux sociaux, économiques et sécuritaires. Malgré les coopérations franco-brésiliennes et la construction du pont sur le fleuve Oyapock, cette frontière reste traversée par de fortes tensions liées à l’immigration clandestine, à l’orpaillage illégal et aux trafics de drogue. Toutefois, son potentiel économique et son rôle de liaison entre l’Europe et l’Amérique du Sud en font aussi un territoire d’avenir.
De toutes les frontières de la France, celle qui sépare la Guyane française de l’État d’Amapá, au Brésil, est l’une des moins connues. Il s’agit pourtant de la plus longue de toutes : 730 kilomètres, dont 430 suivant le fleuve Oyapock. L’autre frontière de la Guyane française, avec le Suriname, est également d’une longueur considérable : 510 kilomètres.
Par son isolement et sa topographie (95 % de forêts humides), la Guyane (qui a depuis 1946 le statut de département français et est d’ailleurs, avec ses 83 000 kilomètres carrés, de très loin le plus grand département du pays) a tout d’une île ! L’habitat qui marque la frontière Guyane-Brésil est constitué d’une petite ville côté français – Saint-Georges de l’Oyapock sur la rive gauche (officiellement 4 700 habitants, officieusement 7 000) – et d’une agglomération plus importante sur la rive droite, au Brésil – Oiapoque, 30 000 habitants.
Cette frontière, et particulièrement sa zone habitée, est un espace traversé par diverses dynamiques, aussi bien positives (développement économique, échanges commerciaux et culturels) que négatives (criminalité, immigration clandestine, exploitation illégale des ressources naturelles)…
1494 : le Traité de Tordesillas sépare les colonies espagnoles de l’Ouest de celles du Portugal sur le tracé du fleuve Amazone. Alors que les Espagnols délaissent cette région humide, les Portugais revendiquent dès 1500 les terres au sud de l’Amazone et y reconnaissent la frontière nord de ce qui deviendra le Brésil. Côté français, Vincent Pinson débarque en 1500 sur le territoire de l’actuelle Guyane. Une première frontière avec le Brésil est fixée sur le fleuve Oyapock en 1713 par le Traité d’Utrecht, signé entre Louis XIV et le Portugal. Toutefois, les convoitises économiques que suscite la région accentuent les conquêtes transfrontalières réciproques jusqu’au tournant du XXᵉ siècle : le contrôle stratégique du bassin de l’Amazone, la découverte de gisements d’or en Guyane, le développement démographique et économique autour du bagne de Cayenne sont autant de nouveaux enjeux.
En 1896, la France et le Brésil demandent à la Suisse, pays neutre, de départager précisément leur frontière. Le Brésil prend l’avantage en récupérant le territoire compris entre les fleuves Oyapock et Araguari, tandis que l’Oyapock est retenu comme frontière définitive avec la Guyane.
Après 1900, les conflits frontaliers relatifs à la Guyane se limiteront principalement aux contestations territoriales avec le Suriname, qui ne seront en partie réglés qu’en 2021 ; la frontière de l’Oyapock demeure toutefois une zone instable. Depuis 1956, des expéditions de l’Institut géographique national (IGN) assurent le bornage de la frontière au sol : au total, sept bornes marquent le tracé de la frontière et leur entretien (élagage de la végétation, nettoyage) et font l’objet jusqu’en 2008 de missions d’entraînement de la part des Forces armées en Guyane (FAG). Ces régiments ont été redéployés ensuite vers des missions de lutte contre l’orpaillage clandestin. En 2015, le « Raid des 7 bornes », initiative du ministère de l’intérieur en partenariat avec le CNRS et le 3ᵉ Régiment étranger d’infanterie, parcourt la frontière selon quatre perspectives : scientifique (relevés environnementaux), sécuritaire (détecter les illégaux), tactique (progression et survie en milieu hostile) et technique (mesure GPS de la position des bornes).
Par rapport au reste de l’Amérique du Sud, la Guyane semble riche tandis qu’elle est la plus pauvre du point de vue de sa métropole. Son PIB s’élève à 17 703 euros par habitant pour 42 579 euros en métropole (Insee, 2024). C’est aussi la région de France, hors Mayotte, où la croissance démographique (+ 1,2 % par an) demeure la plus élevée. En revanche, si les emplois du secteur tertiaire y sont majoritaires, elle est aussi la plus touchée par le chômage (16,80 % en 2025). Une personne sur deux y vit actuellement sous le seuil de pauvreté, et la majorité des personnes sans emploi sont non qualifiées ou issues de l’immigration illégale, principalement brésilienne.
De l’autre côté du fleuve, la région brésilienne de l’Amapá est devenue autonome à partir de la Constitution de 1988. Ce statut est le produit d’un constat fait par le gouverneur Barcelos : l’Amapá est alors en déficit démographique et il souhaite désenclaver sa région à l’aide d’un partenariat économique avec la Guyane, dont les soldes démographique et économique sont positifs. L’objectif était de contourner la faiblesse du Brésil en investissant au-delà de la frontière pour éviter une double logique de concurrence : à la fois avec la France et avec sa propre structure fédérale défaillante.
En 1995, un accord interrégional est signé à Madrid entre l’Union européenne et le Mercosur, qui prévoit dès 1999 une libéralisation des échanges entre pays signataires, parmi lesquels la France et le Brésil. Depuis les années 1990 et son essor économique impressionnant, le Brésil s’impose en Amérique du Sud comme une puissance émergente attirante pour ses investisseurs. Cinq cents grandes entreprises françaises s’y implantent (Renault, EDF, Carrefour, Michelin, etc.) et, en 1996, un accord est signé entre France et Brésil prévoyant encore plus de collaboration culturelle, scientifique et technologique.
En 1997, la France devient le deuxième investisseur économique au Brésil. Elle l’est toujours aujourd’hui, assez loin toutefois derrière les États-Unis.
La même année, les présidents Chirac et Cardoso souhaitent matérialiser la coopération des deux pays par un symbole à la fois durable et pratique. Ils s’entendent sur la construction d’un pont de 378 mètres enjambant l’Oyapock.
Le Brésil, en tant que puissance émergente, constitue pour Paris un partenaire prometteur et la construction du pont représente une occasion de développer les échanges commerciaux de la Guyane avec le grand voisin brésilien. Toutefois, freinés par un décalage entre des normes incompatibles entre France et Brésil, les travaux ne commencent qu’en 2008 pour s’achever en 2011. Malgré de bonnes intentions, il manque une législation commune pour décider des règles de circulation des biens et des personnes.
Cette initiative met en lumière des paradoxes : si les Brésiliens paient un visa pour aller en Guyane alors que les Français circulent librement vers le Brésil, les gouvernements français successifs sont surtout attentifs à ne pas aggraver l’immigration clandestine tout en développant de nouvelles solutions économiques transfrontalières.
Actuellement, le flux de camions transportant des fruits, du poisson ou des vêtements via le pont reste faible, car l’accord sur l’importation en Guyane de marchandises provenant du Brésil achoppe également sur une différence de standards. Les contrôles policiers du côté français s’intensifient sur le pont depuis 2017.
L’attrait de la Guyane pour l’immigration s’explique par un niveau de vie plus élevé qu’ailleurs en Amérique du Sud. Les clandestins brésiliens proviennent surtout de l’Amapá, qui est le plus pauvre des vingt-six États du Brésil. La Guyane compte aujourd’hui 25 000 Brésiliens vivant légalement en Guyane, les passages des illégaux s’effectuant généralement à partir d’Oiapoque en direction de Saint-Georges, qui a vu sa population doubler en vingt ans. Pour le directeur de cabinet de la mairie, Antoine Leduc, les migrants déséquilibrent fortement le système des services publics (école et santé), car les fonds publics ne correspondent pas à la demande réelle.
Ce sont les orpailleurs illégaux qui posent le plus de problèmes actuellement, en raison de la toxicité de leurs pratiques pour l’environnement et de l’économie parallèle qu’ils génèrent. Ces garimperos clandestins constituent environ 10 % de la population guyanaise non recensée. Malgré des accords bilatéraux avec le Brésil qui impliquent échanges d’informations et opérations communes de patrouille des forces de l’ordre, pour Marie-Pierre Védrenne, ministre déléguée au ministre français de l’intérieur en 2026, « des différences d’approche persistent » qui empêchent encore la mise en place d’une action transnationale contre ce fléau.
La cocaïne constitue le troisième pan de la criminalité, après les migrations illégales et l’orpaillage transitant par la frontière de l’Oyapock. Depuis quelques années, ce front s’affirme pour supplanter le trafic plus ancien de la façade atlantique. Sur ce sujet, les forces de l’ordre françaises et brésiliennes croisent aussi leurs données, et des interpellations de clandestins sont effectuées de manière bilatérale. Une action emblématique de cette coopération est l’opération Miroir en 2025 qui aboutit à la reconduction à la frontière d’un Brésilien sous mandat d’arrêt entré clandestinement en Guyane.
En Guyane, 250 fonctionnaires de la police de l’air et des frontières (PAF), mais aussi la gendarmerie, la douane et l’armée de terre constituent l’ensemble des forces de l’ordre chargées de lutter contre l’immigration clandestine et ses pratiques illégales. Cinq escadrons de gendarmerie mobile sont déployés (environ 600 personnes). Ils sont secondés par le 9e régiment d’infanterie de marine lorsqu’ils sont dépêchés pour surveiller l’Oyapock. Deux escadrons de gendarmerie sont attachés à détruire les sites d’orpaillage illégal. Une centaine d’hélitreuillages par an permettent le démantèlement de filières d’immigration brésiliennes à l’origine de ces trafics. Depuis 2005, la France entend renforcer sa lutte contre l’immigration clandestine.
On l’aura compris, la frontière entre Guyane et Brésil concentre trois problèmes récurrents : immigration clandestine, orpaillage illégal et drogue. Mais le potentiel de développement économique, qui pourrait résoudre ces problèmes, est également réel.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
26.05.2026 à 16:26
Patrick Chariot, médecin, professeur de médecine légale, AP-HP; Université Sorbonne Paris Nord
Fanny Salmon, Sage-Femme, Doctorante en Epidémiologie
Leonie Kwakye, Infirmière
Utilisée plusieurs centaines de milliers de fois chaque année en France, fréquemment évoquée dans les médias dans le cadre des violences interpersonnelles, l’incapacité totale de travail est cependant rarement comprise. Son utilisation, également, mérite d’être améliorée, avant même d’envisager une réforme de cet outil.
Le rapport « À vif », remis le 25 novembre 2025 au ministre de la justice par deux hauts magistrats, se propose de mieux agir et d’humaniser la justice face aux violences faites aux femmes. Cette intention est louable, tant les besoins sont criants. Ce rapport préconise de remettre en cause l’incapacité totale de travail (ITT), au bénéfice d’une nouvelle évaluation des conséquences des violences intrafamiliales sur les victimes.
Cependant, la réforme d’un outil existant ne coïncide pas toujours à une avancée des droits pour les personnes. Elle peut détourner l’attention d’une absence de volonté d’appliquer les mesures déjà inscrites dans la loi ou les textes en vigueur. L’ITT ne fait pas exception.
Plutôt que d’attendre une réforme incertaine, il apparaît prioritaire que les soignants en fassent un meilleur usage. Changer la loi prend du temps, il faut agir ici et maintenant. Les voies d’amélioration existent, reste à les emprunter.
L’incapacité totale de travail est une notion juridique dont les contours sont précisés dans le cadre de recommandations nationales. Publiées par la Haute Autorité de santé en 2011, ces dernières sont accessibles à tous.
Concrètement, l’incapacité totale de travail désigne la durée de gêne notable, d’origine physique ou psychique, dans les actes de la vie courante, qui résulte de violences. En termes simples et compréhensibles par tous, justiciables ou professionnels, c’est la durée de vie quotidienne gâchée à la suite de violences.
Ainsi, contrairement à ce que son nom indique, cette incapacité n’est pas nécessairement totale et ne concerne pas l’activité professionnelle. Elle peut concerner un enfant, un chômeur, une femme enceinte ou une personne âgée.
Autre point important : il ne s’agit pas d’une maladie. À ce titre, l’incapacité totale de travail ne fait pas l’objet d’un diagnostic qui relèverait d’une compétence médicale. Elle peut donc à ce titre être déterminée par d’autres personnes que des médecins.
L’incapacité totale de travail ne doit pas être confondue – comme c’est malheureusement bien trop souvent le cas dans les médias – avec un arrêt de travail, qui, lui, relève d’une compétence médicale et fait l’objet d’une prescription. En d’autres termes, et contrairement à une formulation trop souvent employée, on ne « prescrit » pas d’ITT !
L’ITT est un outil imparfait, c’est un point reconnu depuis plus de 30 ans. Les participants à la journée consacrée à l’ITT, organisée le 18 juin 1993 à la Cour de cassation relevaient déjà que les pratiques médicales en la matière étaient hétérogènes (non publié). À la suite de demandes répétées d’harmonisation au début milieu des années 2000, un projet de conférence de consensus, puis d’audition publique sur l’incapacité totale de travail, a été mis en place avec la Haute Autorité de santé en 2006 et inscrit au programme scientifique annuel de cette instance pour 2007. Il a finalement connu une version dégradée sous la forme d’un groupe de travail dont les conclusions ont abouti aux recommandations nationales publiées en 2011, toujours en vigueur.
L’argumentaire de ces recommandations ne faisait pas mystère du caractère peu satisfaisant de cette dénomination. Les réflexions, puis les propositions d’amélioration de son utilisation ont émergé dès 2006.
L’un des points problématiques concerne en particulier l’établissement des durées d’incapacité totale de travail, souvent trop courtes.
En matière de violences répétées ou habituelles, comme le sont souvent les violences conjugales ou intrafamiliales, ou encore à la suite de violences sexuelles, la vie des victimes est souvent gâchée pendant des mois ou des années. Il est alors cohérent de conclure que des durées d’ITT de plusieurs années doivent être envisagées. C’est, depuis longtemps, ce à quoi nous nous retrouvons confrontés, en tant que soignants.
Les policiers, gendarmes et magistrats le comprennent bien, et les situations sont faciles à expliquer lorsque l’on dépose devant les tribunaux. Les patients aussi le comprennent facilement. À ce jour, la plus longue durée maximale d’ITT est de vingt-deux ans. Toutefois, la généralisation de cette pratique fait face à plusieurs obstacles.
Premièrement, le Code pénal ne fait référence qu’à une seule limite, de huit jours, pour distinguer entre infraction de nature contraventionnelle et infraction délictuelle. De ce fait, il est tentant et habituel (pour les policiers, les gendarmes ou pour les magistrats) de considérer qu’une ITT de moins de huit jours est brève, que toute ITT de plus de huit jours est longue et qu’il est finalement accessoire de distinguer les durées situées un peu au-dessus de cette limite (neuf ou dix jours, par exemple), ou nettement au-dessus (plusieurs années).
Selon le Code pénal, l’ITT ne concerne donc (pratiquement) que les auteurs, puisque sa durée détermine les peines encourues. Or, l’ITT concerne les victimes, non pas d’un point de vue juridique, mais du point de vue de la reconnaissance sociale des conséquences des violences.
Juridiquement, rien ne s’oppose à ce que le fait de prononcer une ITT de 9 jours ou de 9 ans conduise à une sanction identique pour l’agresseur (cette décision est du ressort du magistrat chargé d’appliquer la loi). En revanche, pour la victime, la différence est de taille, puisqu’il s’agit que sa durée de vie gâchée soit reconnue comme telle. Dans ce cas, prononcer une ITT d’une durée de 9 jours, 9 mois ou 9 ans n’a pas la même signification.
Un deuxième obstacle s’opposant au prononcé d’ITT de longues durées se trouve du côté médical. Certains médecins, sûrs de leur savoir quand il s’agit de déterminer la durée de consolidation d’une fracture osseuse, se sentent moins assurés pour évaluer la gêne d’origine psychique. Selon eux, soit ils ne savent pas mettre de mots sur les troubles psychiques observés (faudrait-il être psychiatre pour pouvoir le faire ?), soit ils sont gênés de devoir s’appuyer sur la parole de la personne victime.
Dans les deux cas, la réponse est simple. D’une part, l’ITT, on l’a dit, n’est pas une maladie et ne fait pas l’objet d’un diagnostic. Il ne s’agit que d’apprécier une durée de vie quotidienne gâchée. D’autre part, le professionnel de santé n’est pas enquêteur. À chacun son métier : les policiers et gendarmes sont les mieux placés pour rechercher les incohérences éventuelles entre les déclarations d’une personne victime sur sa vie habituelle et ce qu’en dirait l’entourage ou la personne mise en cause en tant que perpétuatrice des violences.
Soulignons que, dans les faits, la personne victime de violences répétées en minimise souvent les conséquences. Les raisons d’un tel comportement peuvent être diverses, conscientes ou non. Il peut, par exemple, être douloureux d’admettre que sa vie quotidienne est gâchée depuis cinq ou dix ans par la personne qu’on a initialement choisie, ou avec laquelle on a eu des enfants, ou dont on a voulu croire à de multiples reprises qu’elle allait « changer », comme elle le promettait après les pires moments. Réaliser que sa vie quotidienne a été gâchée pendant des années par des insultes, un contrôle de ses fréquentations, de sa manière de s’habiller ou de ses conversations téléphoniques, est souvent une étape difficile. Les insultes et les propos dévalorisants habituels peuvent être perçus comme encore plus violents que les coups.
Un moment crucial d’une consultation de médecine légale durant laquelle la victime est reçue dignement est la lecture, devant elle, du récit que produit le professionnel de santé après avoir écouté et compris l’histoire des violences rapportées.
Il est tout aussi important de proposer à la personne reçue, comme le prévoit déjà la loi, d’avoir copie du certificat qui sera transmis au magistrat, car elle est bien la première personne concernée par la consultation qui vient d’avoir lieu.
Considérer que la personne victime est la première concernée par les consultations, celle qu’il faut accompagner prioritairement, n’empêche en rien de mieux qualifier les comportements de l’auteur des violences. De fait, la notion de contrôle coercitif, utilisée depuis 2022 et mise en avant par les magistrats auteurs du rapport « À vif », participe à une telle qualification.
Les auteurs du rapport soulignent l’importance du risque suicidaire et du grand nombre de suicides de femmes ayant pour origine la violence conjugale chaque année en France. La caractérisation, par l’ITT, de la durée de vie gâchée par les violences peut permettre aux policiers, gendarmes et magistrats de mieux percevoir le risque vital lié aux violences. Qu’il s’agisse de suicides ou de féminicides, on sait que ce risque vital est souvent sous-estimé.
En revanche, le rapport « À vif » énonce de manière péremptoire et, à notre sens, contre-productive en l’état actuel du droit que les conséquences physiques et psychiques des violences ne peuvent plus être évaluées par l’ITT. Comme indiqué précédemment, personne ne défend actuellement l’ITT et l’utilisation qui en est faite. Il est toutefois possible d’enrichir cet outil, plutôt que de le supprimer et d’attendre qu’il soit remplacé, ce qui pourrait prendre de nombreuses années.
Nous avons proposé, par exemple, d’y adjoindre un index somato-psychique, afin, dans chaque cas, de préciser la part relative des troubles physiques et psychiques dans les durées d’ITT estimées. Cet index pourrait permettre de dépasser l’utilisation tronquée de l’ITT, habituelle chez certains médecins frileux, peu impliqués ou mal formés sur ce sujet, et rarement remise en cause par les magistrats (à ce propos, plusieurs formations universitaires existent pour les soignants désireux de se mettre à niveau sur ces questions, en particulier le master de médecine légale et de médecine sociale et les diplômes d’université « Violences et santé » et « Médecine légale et sociale » proposés par l’Université Sorbonne Paris-Nord).
La multiplication des médecins bien formés et attentifs à la situation globale, physique et psychologique, de la personne qu’ils reçoivent, serait de nature à faire utiliser l’ITT de manière juste. Il n’est pas admissible, comme c’est actuellement le cas, que la situation d’une personne victime de violences habituelles – souvent une femme – corresponde à une ITT de plusieurs années ou d’un ou deux jours, voire zéro, selon que le médecin prend en compte l’état psychique de la personne et sa durée de vie quotidienne gâchée ou, à l’inverse, se contente de faire le compte des blessures visibles et s’il n’y en a pas au jour de son examen, conclut qu’il n’y a pas d’ITT.
La formation initiale et continue des magistrats est, elle aussi, actuellement insuffisante dans ce domaine.
Pourquoi se passer de l’ITT ? On dispose là d’un outil certes imparfait, car il se limite à une durée, sans dimension d’intensité, mais qui a le mérite d’être simple, accessible et – surtout – existant. En outre, il présente l’avantage de ne pas être réservé aux seuls médecins, puisqu’un magistrat également peut en fixer la durée.
Plutôt que de remiser l’ITT en espérant qu’elle soit remplacée par une meilleure solution, mieux vaudrait étendre la pratique des consultations en binôme, encore à ses débuts en médecine légale. Cette modalité est en effet particulièrement adaptée à la charge mentale des consultations effectuées non seulement à la suite de violences intrafamiliales, conjugales, mais aussi de violences sexuelles, de violences au travail ou en milieu scolaire.
Les consultations en binôme ne remplacent pas des consultations répétées, mais permettent de mieux comprendre les situations difficiles. Lors de ces consultations longues, qui durent une heure, parfois deux, l’écoute et le double regard permis par le travail en binôme aident à mieux comprendre les situations décrites et leur environnement, au bénéfice des personnes reçues. Et sans attendre.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
26.05.2026 à 15:53
Jack Robinot, Doctorant en sciences de l'ingénieur, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université de Perpignan Via Domitia
Alexis Paillet, Chargé de projet vaisseaux spatiaux, Centre national d’études spatiales (CNES)
Stéphane Abanades, Directeur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Sylvain Rodat, Chargé de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

A new race to the Moon is emerging between the United States and China. Unlike fifty years ago, the goal is no longer just about landing and leaving, but establishing a base that allows for a sustainable presence and extended stays on the surface of our natural satellite. The objective is now to use the Moon as a testing ground for technologies that will enable us to travel further, particularly to Mars.
One of these key technologies is in-situ resource utilization (ISRU), which involves using available resources on-site to produce the consumables necessary for human activities: oxygen, water, rocket fuels, or construction materials. By producing these essentials directly on the Moon, it will be possible to significantly reduce the mass of cargo sent from Earth, thereby reducing the logistical and financial costs of space exploration. Instead of importing these resources from Earth, the goal is to learn how to live on the Moon.
At the dawn of humanity’s sustainable return to the Moon, ISRU is emerging as a strategic pivot. One of the major challenges is producing oxygen from regolith, the layer of soil covering the Moon, primarily composed of small rock fragments and dust. The composition of regolith is complex, mainly consisting of several minerals (plagioclase, pyroxene, olivine) themselves made up of a mixture of metal oxides – chemical compounds that combine oxygen with another element such as silicon, iron, or calcium.
Approximately 40 to 45% of the mass of regolith is composed of oxygen, making it the most abundant element on the lunar surface. Oxygen is ubiquitous, but it does not exist in gaseous form as it does in Earth’s atmosphere. To release the oxygen, the chemical bonds that attach it to other elements in the oxides of the lunar soil must be broken.
One of the methods considered is pyrolysis, a type of chemical reaction that decomposes materials using high temperatures to produce volatile compounds. When applied to regolith, it is possible to heat it until the metal oxides vaporise and decompose into oxygen and metals.
On the Moon, thermal energy would be provided through solar concentration, a process that uses mirrors or lenses to focus sunlight onto a small area. The rays then converge into a beam, focusing energy at a focal point where temperatures can reach several thousand degrees. This method also plans to take advantage of the lunar vacuum, an environment that favours gas-releasing reactions. This would reduce the amount of energy required for the reaction.
The Moon has an environment particularly conducive to solar pyrolysis. Lacking atmosphere, the pressure on its surface is extremely low, on the order of 10-15 bar. The absence of atmosphere offers a second advantage: solar radiation cannot be absorbed by it or blocked by clouds. This allows for higher concentrated solar fluxes than those on Earth. Additionally, certain geographic areas at its South Pole are exposed to sunlight up to 90% of the time. Thus, by combining the lunar vacuum with solar concentration systems, a relatively simple, robust, and potentially effective process for extracting oxygen from regolith can be designed.
At the Laboratory of Processes, Materials, and Solar Energy (PROMES-CNRS), a leader in solar concentration technologies, researchers have successfully demonstrated the basic concept of pyrolysis [1], paving the way for its potential future deployment on the Moon. Located at the site of the world’s largest solar furnace in Odeillo in the French Pyrenees (Occitanie region), the laboratory has unique experimental facilities dedicated to the study of high-temperature processes. Among these facilities are parabolas two metres in diameter that can concentrate sunlight 10,000 times onto a spot about 2 cm in diameter, reaching temperatures of over 3,000°C.
This energy powers the pyrolysis reactor, a vacuum chamber designed to expose samples of materials simulating lunar regolith to concentrated solar flux. The simulant pellets are placed on a copper support, while a parabola focuses sunlight inside the reactor to heat them. A vacuum pump maintains a pressure of about 10 millibars. An electrochemical cell continuously measures the oxygen concentration in the reactor.
The sample is then gradually heated and begins to melt at around 1,200°C. The regolith subsequently reaches temperatures of about 2,000°C. Under these conditions, the oxides in the sample begin to vaporise and dissociate, releasing oxygen.
In the initial tests, 35mg of oxygen was extracted from a 3.38g pellet, representing about 1% of the total mass. This corresponds to 2.5% of the oxygen contained in the regolith simulant. Once the experiment is completed, a glass bead is obtained instead of the regolith pellet. The fraction of regolith that vaporised during the experiment condenses on the cold walls of the reactor in the form of mineral compounds. These species are collected to characterise them and determine their chemical composition.
After pyrolysis, the glass bead that is formed has a different chemical composition from the initial regolith simulant. The volatile oxides, which escaped during the process, are less concentrated, while non-volatile oxides are more concentrated. The most volatile species were found in the deposits collected on the reactor walls, where they condensed during pyrolysis.
This observation suggests that pyrolysis could also be used as a method to separate oxides in regolith through a distillation-like principle. These byproducts could be used to manufacture structures, tools, or construction materials directly on the Moon, thereby enhancing the autonomy of future lunar missions.
These initial tests determined a yield, but it remains low. The next development steps will aim to reduce the pressure inside the reactor to approach lunar conditions. Reduced pressure should lower the temperatures required for pyrolysis, allowing the sample to vaporise completely and increase yield.
Subsequently, it will also be relevant to test different types of regolith, as well as the individual minerals and oxides that compose them, to better understand the chemistry of the reactions. The pyrolysis reactor will need to operate continuously during most of the lunar day. The process can still be optimised. More precise temperature control would allow better management of reactions and improve their yield. More efficient gas collection would aim to minimise oxygen loss. We also hope to reduce thermal losses by using a crucible and insulating it. Finally, better condensation of byproducts would help identify and utilise the materials formed during pyrolysis in addition to oxygen.
The entire system (reactor, mirrors, and solar concentration devices) must also be robust and reliable, capable of withstanding the extreme conditions of the lunar environment: abrasive dust, radiation, and significant thermal variations. Finally, the generated oxygen must be stored, purified to separate it from other elements that may be present in the gas, and used. Thought must also be given to the logistics of supplying the reactor with regolith, whether for its extraction, transport, or use after processing.
Solar vacuum pyrolysis is a method particularly well suited to lunar conditions. It takes advantage of the moon’s natural vacuum, requires few imported resources, and uses solar energy, which is abundant on the Moon without an atmosphere. Tests at Odeillo have already proven the feasibility of the concept, but yields still need to be improved, and technical challenges remain significant. By producing oxygen and materials locally, the process would support future lunar bases and reduce their dependence on Earth.
[1] Robinot, J., Rodat, S., Abanades, S., Bêche, E., Paillet, A., & Cowley, A. (2026). Quantification of Oxygen Production from Solar Pyrolysis of Lunar Regolith. Advances in Space Research.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Jack Robinot received funding from the CNES and France's Occitanie region.
Sylvain Rodat received funding from France's Occitanie region and equipment from the ESA (Agence spatial européenne) which provided the regolith simulant.
Alexis Paillet et Stéphane Abanades ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
25.05.2026 à 18:21
Caroline Rouen-Mallet, Enseignant-chercheur en marketing, Université de Rouen Normandie
Pascale Ezan, professeur des universités - comportements de consommation - alimentation - réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie
Stéphane Mallet, Enseignant-chercheur en marketing, IAE Rouen Normandie - Université de Rouen Normandie

La 15ᵉ saison de l’émission « Danse avec les stars » vient de s’achever, marquant un tournant symbolique pour le paysage audiovisuel français. Parmi les finalistes, on retrouvait en effet Juju Fitcats, influenceuse fitness aux millions d’abonnés, encouragée sur le plateau par son conjoint, le youtubeur français le plus suivi du pays, Tibo InShape. Dans cette édition, pas moins de trois figures issues des réseaux sociaux (Maghla, Marcus et Juju Fitcats) concouraient aux côtés de célébrités du show-business traditionnel.
Si l’on peut voir dans la « diversification » des candidats de l’émission « Danse avec les stars » une stratégie de TF1 pour capter un public jeune, ce mélange des genres est surtout le symptôme d’une mutation profonde : l’avènement de nouveaux modèles d’identification et une redéfinition radicale de la « star ».
L’intégration de créateurs de contenus au sein d’un programme institutionnel entérine un glissement sémantique majeur de la notion de « star ». Jusqu’ici, la légitimité d’une célébrité découlait d’une forme de consécration par les industries culturelles traditionnelles (cinéma, musique, télévision…). Aujourd’hui, la hiérarchie est bousculée.
Le passage de l’écran vertical du smartphone au parquet du prime time de l’émission « Danse avec les stars », diffusée en France depuis 2011 – dans laquelle des célébrités faisant ou ayant fait carrière dans un autre domaine que la danse (chanson, musique, cinéma, sports, télévision, mannequinat, humour, etc.) sont associées à des professionnel·les de la danse, formant ainsi des couples de danse – institutionnalise une nouvelle forme d’autorité. La notoriété ne se reçoit plus d’une chaîne de télévision ; elle s’apporte avec soi. En invitant ces personnalités du Web, la télévision reconnaît que la norme sociale et culturelle se co-construit désormais dans l’interactivité de l’espace numérique. Le créateur de contenus n’est plus une « sous-célébrité », mais le détenteur d’un capital social, porté par une communauté virtuelle, que les médias de masse cherchent à s’approprier.
Le cas de Juju Fitcats est, à cet égard, exemplaire. Son parcours récent témoigne d’un accroissement inédit de son périmètre d’influence : de créatrice de contenus sur YouTube, elle est devenue animatrice pour le groupe M6 avec l’émission « Living Santé ». Ce passage du statut de « personnalité du web » à celui de présentatrice d’une émission thématique sur une grande chaîne nationale marque une étape clé. Elle n’est plus seulement une invitée, mais une figure d’autorité médiatique dont la légitimité, née sur les réseaux sociaux, est désormais reconnue par les responsables des médias traditionnels et validée par le grand public.
Ce basculement s’éclaire à la lumière de la théorie de l’apprentissage social d’Albert Bandura (1925-2021). Pour apprendre et créer son identité au sein d’un groupe, l’individu privilégie des modèles perçus comme similaires à lui-même, qu’il s’attache à imiter dans l’objectif de valoriser son image sociale.
Contrairement aux stars classiques dont la vie privée reste sanctuarisée, les influenceurs ont bâti leur empire sur l’exposition de leurs vulnérabilités. Juju Fitcats, en évoquant son parcours lié à l’anorexie, crée une puissante illusion de proximité, car elle met en scène sa fragilité et le parcours suivi pour dépasser les difficultés. Pour le jeune téléspectateur, voir Juju Fitcats ou Marcus accéder à une reconnaissance nationale offre alors un récit d’« empowerment » où chacun est invité à s’accomplir sous le regard des autres. La réussite sociale semble dès lors reproductible et le dépassement de soi accessible à tous, car incarnés par une personne « normale » issue de plateformes numériques, largement fréquentés par les jeunes.
Nos recherches financées par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et menées dans le cadre des projets ALIMNUM et ALIMFIT soulignent la force de prescription massive de ces acteurs sur les comportements alimentaires et sportifs, dans la lignée des recommandations sanitaires diffusées par les professionnels de santé et les pouvoirs publics. Toutefois, cette consécration des influenceurs comme nouveaux leaders d’opinion n’est pas sans risques pour des publics vulnérables.
En confiant les clés d’une émission comme « Living Santé » à une influenceuse fitness, les médias traditionnels actent le fait que les jeunes s’informent désormais via des visages familiers plutôt que par des experts académiques distants. Si cela permet de diffuser des messages de prévention de manière moins moralisatrice, cela renforce aussi une comparaison sociale constante. L’exposition répétée à des corps performants, validés à la fois par les algorithmes et par le prime time, peut engendrer une autosurveillance accrue et une insatisfaction corporelle chez les populations les plus fragiles. La participation à une émission comme « Danse avec les stars » permet en effet, de rendre visible et de mettre en scène les conseils diffusés, en montrant comment le corps peut être contrôlé au service d’une compétition festive grand public.
En définitive, la présence massive d’influenceurs sur le parquet de « Danse avec les stars » et leur installation durable sur les grilles de programmes montrent qu’ils sont les nouveaux architectes du monde social des jeunes. Même si passer des réseaux sociaux à une émission santé puis à un rendez-vous médiatique en prime time peut sembler incohérent, ce parcours de starification est le reflet de l’extension du pouvoir des influenceurs fitness, à l’heure où le corps constitue un passeport social pour une grande majorité des jeunes.
Comprendre ce glissement, ce n’est pas diaboliser ces créateurs, mais accepter que les leviers de l’influence ont changé de main. L’enjeu pour l’éducation aux médias est désormais d’analyser comment cette « proximité mise en scène », désormais institutionnalisée par la télévision, redéfinit durablement le rapport à l’identité, au succès et à la santé physique et mentale des jeunes.
Caroline Rouen-Mallet a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) ) pour les projets ALIMNUM et ALIMFIT.
Pascale Ezan a reçu des financements de l'Agence Nationale de Recherche - projet ALIMNUM : Alimentation et Numérique
Stéphane Mallet a reçu des financements de l'ANR
25.05.2026 à 18:20
Cédric Sueur, Professeur des Universités en éthologie, primatologie et éthique animale, Université de Strasbourg
Marie Pelé, Directrice de recherche en éthologie, Institut catholique de Lille (ICL)
De même que chaque être humain possède une écriture reconnaissable ou que les peintres ont leur style artistique, les chimpanzés (Pan troglodytes) développent une manière de dessiner qui leur est propre et qui reste constante pendant des années. C’est ce que nous montrons dans notre récente étude parue dans la revue Primates.
Ainsi, le mâle Zamba remplit sa feuille de petits points compacts, disposés en grappes denses. Loi, lui, trace des courbes et des triangles répartis sur toute la feuille. La femelle Misaki, quant à elle, produit de grands motifs en éventail.
Ces différences ne relèvent pas du hasard : elles persistent de façon cohérente sur huit années d’observation, suggérant que le comportement graphique des chimpanzés reflète des traits individuels stables, et donc une forme de personnalité esthétique.
L’étude repose sur l’analyse systématique de 494 dessins produits entre 1999 et 2012 par six chimpanzés, hébergés au Great Ape Research Institute, au Japon. Ces animaux participaient librement à des séances de dessin proposées comme activité d’enrichissement cognitif, sans récompense conditionnelle : ils pouvaient entrer dans la salle, dessiner ou bien partir. Notons que, lors de leur première séance de dessin, les chercheurs leur montrent comment utiliser crayons, pinceaux et peinture et que tous les chimpanzés n’apprécient pas forcément cette pratique.
Quand un chimpanzé se désintéresse de son dessin et le laisse, il est récupéré, numérisé puis examiné, à l’aide d’une grille de 96 cellules permettant de quantifier dix variables dont le taux de remplissage de la feuille, le nombre de couleurs utilisées et leur chevauchement, la distance du dessin par rapport au centre de la feuille ou encore la présence de formes géométriques, telles que des boucles, des triangles ou des motifs en éventail.
Une analyse statistique a ensuite condensé ces mesures en trois grandes dimensions graphiques : le remplissage (densité et couverture), la forme (géométrie des tracés) et la couleur (diversité et superposition). Ces trois dimensions ont été comparées entre les individus, entre les saisons et au fil du temps pour chaque chimpanzé.
C’est la première fois qu’on démontre quantitativement, et durant plusieurs années, la stabilité d’un style graphique individuel chez un primate non humain. Nos études antérieures sur les orangs-outans ou d’autres chimpanzés avaient mis en évidence des différences entre individus, mais à des instants ponctuels ou sur de courtes périodes. Ici, les signatures individuelles persistent au cours d’une période de huit ans, indiquant que le dessin reflète des traits stables et récurrents, tels que les stratégies motrices, les préférences cognitives et les tendances exploratives, plutôt que des fluctuations d’humeur occasionnelles de la part des animaux.
Cette étude révèle par ailleurs que les dessins évoluent avec le temps : chaque chimpanzé remplit davantage la feuille, diversifie son utilisation des couleurs et ses formes au fil des mois et des années, un développement analogue à ce qu’on observe chez les enfants humains qui apprennent à dessiner. On note également un effet saisonnier marqué : en hiver, les productions sont plus légères et plus pauvres en formes, possiblement en lien avec une baisse générale d’activité liée au froid et à la luminosité réduite.
Enfin, si les chimpanzés utilisent préférentiellement leur main droite, ils peuvent aussi mobiliser les deux mains au sein d’un même dessin. Quand ils utilisent les deux mains, les chimpanzés couvrent une plus grande partie de la feuille et superposent davantage de couleurs.
Pour les chimpanzés, nous cherchons à agrandir la taille de la cohorte et à affiner nos résultats en déterminant s’ils sont capables de reconnaître leurs propres dessins.
Étendre cette approche à d’autres espèces de grands singes (gorilles, bonobos, gibbons – espèces encore jamais étudiées sous cet angle) permettrait de savoir si cette personnalité graphique est partagée par l’ensemble de ces espèces et d’en retracer l’histoire évolutive. L’utilisation de tablettes tactiles offrirait en outre accès à la dimension temporelle du dessin : l’ordre des couleurs ou la vitesse des tracés par exemple.
Sur le plan évolutif, la variabilité interindividuelle observée chez les chimpanzés pourrait refléter des comportements protographiques qui existaient chez les hominines (les gestes exploratoires de marquage de surfaces – tracer, gratter, pointer – qui précèdent et préfigurent le dessin intentionnel, sans en avoir encore la dimension symbolique ou représentative) bien avant l’émergence de l’art figuratif dont les premières traces datent de plus de 45 000 ans. Comprendre comment le geste exploratoire devient intentionnel, puis symbolique, passe sans doute par l’étude approfondie de nos plus proches cousins, comme nous l’avons suggéré chez les macaques.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Cédric Sueur a reçu des financements de l'université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour ces recherches. Il est membre de l'Institut Universitaire de France (IUF) et directeur de la Chaire Conservation et Culture des Grands Singes
Marie Pelé a reçu des financements de l'Université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour effecteur ces recherches.
25.05.2026 à 18:20
Djamel Bentrar, Chercheur associé au CETAPS, Université de Rouen Normandie
Fixé au 27 mai 2026, l’Aïd-el-Kébir – ou Aïd-al-Adha – est un moment de rassemblement et de prière pour les musulmans. Quels sont les enjeux symboliques et sociaux du sacrifice au cœur de cette fête ?
Dans Crainte et Tremblement, le philosophe danois fondateur de l’existentialisme Soren Kierkegaard, dont se réclame deux siècles plus tard le philosophe français Jean-Paul Sartre, interroge le concept de « suspension téléologique de l’éthique » accompagnée d’un « saut dans la foi » dans l’acte du sacrifice d’Abraham qui devait choisir entre son devoir religieux absolu envers Dieu et la loi morale universelle (ne pas tuer son fils : Ismäl selon le Coran et Isaac selon les autres religions). Là où la raison voit un geste insensé, le patriarche inaugure une sphère où la confiance absolue en Dieu redéfinit l’existence.
C’est dans cette optique qu’il faut considérer l’acte mimétique des musulmans durant l’Aïd-al-Adha ou Aïd-el-Kébir. Cette « Grande Fête », qui marque chaque année l’acmé du calendrier lunaire hégirien, fixée cette année 2026 au 27 mai, et l’Aïd-al-Fitr, qui suit le mois du jeûne de ramadan, constituent les deux seules fêtes religieuses musulmanes.
L’Aïd-el-Kébir s’étend sur trois jours et commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham) à Dieu, symbolisée par le sacrifice d’un animal (ovin) dont une partie est partagée avec les nécessiteux. Ce rituel est avant tout un grand moment de rassemblement familial, de prière et de solidarité qui réunit aujourd’hui plus de 2 milliards de croyants dans le monde et environ 5 à 6 millions en France.
Portée par la croissance démographique globale, cette célébration est de plus en plus fêtée à l’échelle internationale, tandis que, en France, elle s’inscrit de manière de plus en plus visible et structurée dans le paysage social au fil des ans. Dès lors, comment ce rite, loin d’être une simple réminiscence archaïque, articule-t-il aujourd’hui des enjeux symboliques profonds et des enjeux de cohésion sociale ?
Le terme « Adha » renvoie au sacrifice, mais c’est le concept de « Qurban », ou sacrifice/don, qui en éclaire la métaphysique. Comme le souligne l’historien Dominique Sourdel dans son analyse des piliers de la foi, le rite ne vise pas une satisfaction matérielle de la divinité – le Coran précisant que ni la chair ni le sang n’atteignent Dieu – mais bien la piété du croyant (Sourate 22, verset 37).
Symboliquement, l’acte de sacrifier une bête est une mise en scène du renoncement à l’ego qui traduit un « renoncement pulsionnel » au sens du psychanalyste Sigmund Freud ou de renoncement à la « rivalité mimétique » au sens de l’anthropologue et historien René Girard. Selon le penseur Mohammed Arkoun, le sacrifice est une rupture avec « l’idolâtrie de soi ». Ainsi, en immolant ce que l’être humain possède de plus précieux en contexte pastoral – le bétail –, le fidèle rejoue la soumission d’Ibrahim (Abraham) et reproduit le geste symbolique et religieux de la soumission absolue à la divinité.
C’est une pédagogie du détachement : l’animal sacrifié devient le substitut de nos propres vanités terrestres et de nos attachements égoïstes, dont on accepte de se défaire symboliquement lors du rituel. Comme le rappelle l’imam Tareq Oubrou, le rituel est une « spiritualité en acte » où l’égorgement n’est pas une fin, mais le passage obligé vers une proximité (qurb) renouvelée avec le Créateur.
À cela s’ajoute une dimension éducative souvent soulignée par les théologiens contemporains : le Qurban rappelle que la foi ne se limite pas à des convictions intérieures, mais s’incarne dans des gestes concrets et visibles. Le sacrifice devient alors un exercice de sincérité, où l’intention prime sur la matérialité de l’offrande. Il marque un moment de gratitude, en reconnaissant que ce que l’on possède n’est jamais totalement à soi. En ce sens, le rite agit comme un rappel annuel de la responsabilité morale du croyant envers Dieu, mais aussi envers la société.
Au-delà de la verticalité spirituelle, l’Aïd-al-Adha est une machine à produire de l’horizontalité sociale. La règle du tiers, évoquée dans les sources classiques et contemporaines, impose une répartition rigoureuse : un tiers pour la famille, un tiers pour les amis et les voisins et un tiers pour les indigents.
Cette pratique hautement symbolique transforme le sacrifice en un outil de redistribution économique. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, cette fête est le seul moment de l’année où les protéines carnées sont accessibles aux plus pauvres. Il s’agit d’une « solidarité organique » qui dépasse la simple charité : c’est un droit pour le receveur et un devoir pour le donateur.
Cette dimension collective renforce l’appartenance à l’Oumma (communauté musulmane), brisant les hiérarchies de classe. Le repas partagé devient l’espace d’une égalité retrouvée, où la consommation de la viande sacralisée scelle un pacte de paix et de reconnaissance mutuelle entre les membres de la cité. Cette redistribution ritualisée crée un moment d’interdépendance assumée : chacun devient responsable du bien-être de l’autre.
En effet, dans un monde où l’individualisme progresse, cette fête rappelle la centralité du « lien social » et la nécessité de maintenir des réseaux de solidarité. Le geste du don, répété chaque année, façonne une mémoire collective du partage. Il réaffirme que la cohésion d’une communauté ne repose pas seulement sur des croyances communes, mais aussi sur des actes concrets de fraternité.
Cette fête recouvre aussi une dimension symbolique forte. Sur le plan anthropologique, c’est l’occasion de gérer des pulsions qui traversent la société ou ce que René Girard nommait « la violence fondatrice ». Le sacrifice de l’Aïd fonctionne comme un puissant régulateur de cette agressivité sociale.
En sacrifiant « au nom de Dieu », le fidèle reconnaît que le droit de vie et de mort ne lui appartient pas. Le sang versé de l’animal est le prix payé pour que le sang humain ne coule pas. Le rite empêche la vengeance privée et la dispersion de la violence dans le corps social.
C’est une catharsis collective qui transforme un potentiel chaos en une célébration ordonnée de la vie. Cette fonction apaisante du rite est d’autant plus importante dans des sociétés où les tensions sociales peuvent s’accumuler silencieusement. Le sacrifice agit alors comme un mécanisme de décharge contrôlée, ce qui permet de réaffirmer les limites éthiques et la primauté du droit. Il rappelle que la violence, pour être contenue, doit être symbolisée et ritualisée. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir participe à la stabilité du groupe en transformant une pulsion brute en un acte porteur de sens.
L’importance de l’Aïd-el-Kébir pour tout musulman réside donc dans cette triple réconciliation : avec Dieu par la piété, avec l’autre par le partage, et avec soi-même par la maîtrise de ses pulsions. Comme le souligne la pensée réformiste actuelle, notamment chez Tareq Oubrou, le défi est aujourd’hui de conserver l’esprit de ce sacrifice – le don de soi – dans des contextes urbains et mondialisés où la matérialité du rite doit parfois s’adapter à de nouvelles exigences éthiques et environnementales. Elle reste, par essence, la fête de la gratitude et du renouveau de l’alliance.
Dans cette perspective, au-delà de sa dimension purement rituelle, l’Aïd-el-Kébir, ou Aïd-al-Adha, agit comme un puissant vecteur de recentrement identitaire et culturel, dont les dynamiques mettent en exergue un clivage générationnel. Pour les générations les plus âgées (les seniors), cette fête est principalement vécue à travers le prisme de la tradition et de la continuité mémorielle liée au pays d’origine. À l’inverse, on observe chez les plus jeunes une tendance à une ferveur religieuse accrue, où l’Aïd est investi comme un marqueur d’affirmation spirituelle et de visibilité dans l’espace public français.
Dans un monde traversé par l’accélération et la fragmentation, cette fête religieuse offre un espace de ralentissement symbolique. Elle réaffirme que la cohésion d’une communauté se nourrit autant de gestes rituels que d’intentions morales. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir demeure un repère identitaire et éthique, capable de relier tradition et modernité.
Djamel Bentrar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.