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07.11.2026 à 11:04

Midterms 2026 : le populisme à l'épreuve de la démocratie

Élisa Chelle, Professeure des universités en science politique, Université Paris Nanterre

En infligeant un revers cinglant au camp présidentiel, les électeurs ont rappelé le pouvoir de la démocratie face au populisme.
Texte intégral (1794 mots)

Les élections de mi-mandat se sont soldées par un sérieux revers pour le parti républicain. La politologue Élisa Chelle, auteure de La démocratie à l'épreuve du populisme : les leçons du trumpisme (Odile Jacob, 2025), analyse les recompositions ayant contribué à cette victoire démocrate, ainsi que les limites du populisme au sein même de la démocratie américaine.

The Conversation : Ces midterms peuvent-elles être considérées comme un référendum anti-Trump ?

Élisa Chelle : En partie, oui. Les enquêtes montrent que 40 à 50 % des électeurs se sont déplacés avant tout pour voter contre Donald Trump. Une proportion à peu près équivalente a voté indépendamment de lui, tandis que le reste s'est plutôt mobilisé pour le soutenir. Cette dimension anti-Trump s'est aussi traduite par une participation inhabituelle pour des élections de mi-mandat : 49,4 %, contre 30 à 40 % habituellement. Il y a donc eu une mobilisation supplémentaire dans les urnes, notamment à travers le vote anticipé, qui a bénéficié aux démocrates. Six millions de leurs électeurs avaient boudé les bureaux de vote à la présidentielle de 2024. Le style de Trump et la conjoncture actuelle les ont remobilisés.

Pour Trump, cette défaite est d'autant plus coûteuse qu'il avait personnellement placé ces élections sur le terrain plébiscitaire. Il avait fait de sa victoire de 2024 dans les six États pivots qu'il avait perdus en 2020 un véritable titre de légitimité. Or les midterms constituent traditionnellement un moment où le mandat électoral du président s'effrite. Cette fois, il perd les deux Chambres, ce que l'on n'avait plus vu depuis George W. Bush en 2006. Pour un président qui cherche à incarner personnellement le pouvoir et la volonté du peuple, le revers est particulièrement sensible.

Au-delà du rejet de Trump, qu'est-ce qui a motivé le vote ?

É. C. : La politique économique me paraît prédominante. La corruption a été évoquée, notamment dans certaines élections locales, mais elle ne constitue pas le facteur majeur. Les élections de mi-mandat sont nationalisées, mais il faut aussi examiner les configurations locales et les candidats. Au Texas, par exemple, la victoire de James Talarico est aussi la défaite de Ken Paxton, candidat traînant des dossiers de corruption imposé par Trump contre l'establishment républicain local.

Il reste que les questions socio-économiques touchent les électeurs de manière transversale, qu'il s'agisse des indépendants, des indécis ou des agriculteurs. Dans les États ruraux, l'inflation a directement affecté la vie quotidienne et l'activité économique.

Trump avait fait de grandes promesses, dans un style maximaliste typique du populisme. Or les Américains ont vu augmenter le coût des carburants, de l'alimentation et du logement. La hausse des taux d'intérêt rend également l'accès à la propriété plus difficile. Aux États-Unis, où les amortisseurs de l'État social sont beaucoup moins importants qu'en Europe, la sécurité matérielle des individus, leur capacité à nourrir leur famille, à se soigner ou à préparer leur retraite dépendent beaucoup plus directement de la santé de l'économie et du marché.

Vous soulignez un autre facteur, moins souvent évoqué : les migrations intérieures provoquées par le coût de la vie. Quel rôle ont-elles joué dans la recomposition de la carte électorale ?

É. C. : Environ quatre millions d'Américains ont quitté de grands États démocrates depuis le Covid. Sous la pression de prix immobiliers et de taux d'imposition élevés, ils partent des centres urbains de la Californie, de l'Illinois, de New York ou du Massachusetts pour s'installer dans les banlieues ou dans les États ruraux, plus abordables.

Les États-Unis sont un pays fédéral où une partie de la fiscalité dépend des États et des collectivités. La mobilité y est très importante : on peut déménager à plusieurs milliers de kilomètres tout en restant dans le même pays et le même ensemble culturel. Avec le développement du télétravail depuis le Covid, certains actifs ont une moindre pression à vivre dans l'État dans lequel se situent leurs employeurs, qui ont eux-mêmes dû fermer des bureaux en raison de coûts trop élevés.

Leurs destinations sont souvent des États républicains, moins densément peuplés et où les prix et la fiscalité sont plus avantageux. Ces nouveaux arrivants ne changent pas leurs préférences politiques en déménageant. On voit ainsi apparaître des États rouges (républicains) avec des enclaves bleues (démocrates). Le Texas en est un exemple : Austin, ville universitaire, constitue une enclave démocrate dans un État très conservateur. Les équilibres électoraux évoluent et l'image de certains États qui seraient solidement républicains se nuance.

C'est un phénomène important, encore peu cité, même s'il n'est évidemment pas le seul facteur. L'offre électorale et les profils des candidats comptent également.

Justement, les candidats démocrates ont parfois semblé plus proches des préoccupations quotidiennes des électeurs que leurs adversaires républicains. Comment l'expliquez-vous ?

É. C. : Donald Trump a lui-même gagné en son temps en se présentant comme un outsider, un entrepreneur qui n'appartenait pas au sérail politique. Mais il a longtemps eu des difficultés à constituer un réseau étoffé de responsables politiques et administratifs qu'il pouvait nommer à des postes clés. Pour ces midterms, il a beaucoup pesé sur les primaires républicaines afin d'imposer des candidats dont il privilégiait la loyauté personnelle, sans que ceux-ci soient nécessairement les mieux placés pour l'emporter. Gagner une primaire n'est pas gagner une élection.

Il y a eu plusieurs erreurs de casting. Dans le Michigan, par exemple, le candidat républicain, très aligné sur Trump, défendait les droits de douane et sa politique militaire, alors que ces orientations pouvaient difficilement convaincre les électeurs d'un État industriel particulièrement exposé aux conséquences économiques des tarifs douaniers et de la situation en Iran. Dans les circonscriptions où il était clair que la victoire se jouerait à peu de chose, les candidats républicains ont d'ailleurs souvent tenté de prendre leurs distances avec Trump, sans pouvoir rompre complètement avec sa base MAGA.

Du côté démocrate, on a davantage joué la carte du renouvellement générationnel et professionnel. Beaucoup de candidats victorieux sont des démocrates centristes, qui ont exercé une activité civile et peuvent donner le sentiment d'être au contact des préoccupations de la population. Ils apparaissent crédibles parce qu'ils ne viennent pas exclusivement de l'univers de la politique professionnelle.

Les démocrates classés très à gauche, ceux qu'on appelle les progressistes dans la typologie habituelle, ont également réalisé des percées. Cela signifie-t-il que le parti a trouvé un nouveau discours autour des questions sociales ?

É. C. : Il est vrai que l'aile gauche du parti démocrate a remporté quelques sièges à la Chambre des représentants et au Sénat. Il est intéressant de noter que, durant leurs campagnes respectives, ces candidats ont surtout insisté sur le coût de la vie, dans la foulée de la campagne municipale victorieuse de Zohran Mamdani à New York l'année dernière.

Il existe au sein du parti une tension entre les préoccupations matérielles – le pouvoir d'achat, le logement, les conditions de vie – et les enjeux postmatériels, comme la défense des minorités ou le climat. Pour ces élections, les démocrates, de gauche comme du centre, ont su s'aligner sur la question du coût de la vie, en mettant provisoirement de côté leurs divergences idéologiques.

Que peut-on attendre des deux dernières années du mandat Trump, à présent que les démocrates sont maîtres des deux Chambres ?

É. C. : Les Congrès américains sont généralement moins productifs et plus conflictuels après les élections de mi-mandat. Les démocrates vont notamment tenter de relancer des enquêtes parlementaires sur l'affaire Epstein, la corruption et l'enrichissement personnel de Trump, notamment à travers les cryptomonnaies.

Pour autant, une destitution de Trump paraît hors de portée : il faudrait réunir une majorité des deux tiers au Sénat, et de toute façon, la procédure aboutirait à son remplacement par son vice-président J. D. Vance, ce à quoi les démocrates n'ont pas grand intérêt.

Enfin, le président conserve d'importantes prérogatives : les décrets présidentiels, le droit de veto, le droit de grâce, une partie des droits de douane et une grande latitude en politique étrangère. Avec une Cour suprême à majorité conservatrice, il pourra continuer à s'appuyer sur une conception extensive des pouvoirs de l'exécutif et sur l'appareil administratif.

Les démocrates chercheront à défaire une partie de son héritage, mais ils devront aussi faire attention à ne pas transformer l'instrument judiciaire en instrument de revanche politique, ce qu'ils ont précisément reproché à Trump. On peut donc s'attendre à deux années particulièrement conflictuelles. Le paradoxe, c'est que, maintenant qu'ils ont les deux Chambres, les démocrates devront eux aussi assumer un bilan au moment de la présidentielle de 2028. La question sera alors de savoir à qui imputer la situation économique et militaire du pays à l'approche des prochaines élections, dont le top départ a été officieusement lancé avec ces midterms.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Élisa Chelle a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.

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07.11.2026 à 10:29

Les centres de données créent-ils vraiment des emplois ? Ce que révèle l’étude de 1 584 sites

Simon Buechler, Assistant Professor of Finance, Miami University

Lyndsey Rolheiser, Professor of Urban and Real Estate Economics, York University, Canada

Aux États-Unis, une étude de 1 584 data centers associe ces bâtiments remplis de machines à une hausse modeste de l’emploi local hors de leurs murs, en trois à cinq ans.
Texte intégral (2230 mots)

L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, l’ouverture d’un centre de données s’accompagne en moyenne de 1 000 à 1 300 emplois locaux supplémentaires hors construction.

  • Dans les comtés américains étudiés, ces emplois mettent trois à cinq ans à apparaître et relèvent surtout des secteurs au service des data centers.

  • À l’inverse, l’étude ne trouve guère de hausse d’emploi dans la restauration, le commerce et les services de proximité.


Construire un data center exige des investissements colossaux : terrain, bâtiments, matériel informatique et infrastructures électriques. Pourtant, une fois en service, ces installations n’emploient en général que quelques dizaines de personnes, par exemple des techniciens informatiques, des ingénieurs ou des agents de sécurité. Alors que des milliards de dollars sont investis dans de nouveaux data centers partout aux États-Unis, les territoires concernés se demandent ce qu’ils y gagneront.

Ce scepticisme quant aux retombées locales nourrit une opposition croissante à leur construction, de l’Ohio au Texas. Cette fronde a contribué à retarder ou à faire annuler des projets de data centers d’une valeur de 156 milliards de dollars (environ 139 milliards d’euros) rien qu’en 2025.

Nous sommes enseignants-chercheurs spécialistes de l’immobilier et de l’économie urbaine, et nous étudions notamment la façon dont les grands investissements réalisés dans un territoire façonnent son économie. Nous avons donc voulu répondre à une question au cœur de ces conflits : les data centers créent-ils réellement des emplois là où ils sont construits ?

Pour le savoir, nous avons travaillé avec quatre collègues sur l’évolution de l’emploi local après l’ouverture d’un data center. Il en ressort que les data centers ouverts entre 2000 et 2023 ont créé en moyenne 1 000 à 1 300 emplois dans les comtés où ils sont implantés. Mais ces emplois, qui se situent hors des data centers et non à l’intérieur, mettent quelques années à apparaître. Ils relèvent surtout des secteurs au service des data centers, et non de la restauration ou du commerce.

Comment les data centers créent des emplois locaux

Au-delà des personnes qu’ils emploient directement, les data centers peuvent créer des emplois d’au moins trois façons.

D’abord, ils peuvent stimuler la demande adressée aux fournisseurs locaux, des sociétés de sécurité qui protègent les sites aux électriciens qui entretiennent les équipements.

Ensuite, leurs salariés et ceux de ces fournisseurs peuvent dépenser davantage sur place, ce qui fait vivre restaurants, magasins et autres services de proximité.

Enfin, les entreprises qui exploitent déjà des data centers peuvent agrandir leurs installations, tandis que d’autres opérateurs peuvent choisir de s’installer à proximité. Dès lors qu’un site dispose de l’électricité, de la fibre et des autres infrastructures nécessaires au fonctionnement d’un data center, de nouveaux investissements peuvent s’en trouver facilités.

Allée étroite entre deux rangées de baies de serveurs noires, câbles et voyants, sans personne.
Rangées de serveurs dans un data center. Les data centers n’emploient en général que quelques dizaines de personnes, par exemple des techniciens informatiques, des ingénieurs ou des agents de sécurité. [Carl Lender/Wikimedia Commons](https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Datacenter_Server_Racks_(22370909788).jpg), [CC BY](https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/)

Suivre les data centers et l’emploi

Nous avons rassemblé des informations détaillées sur 1 584 data centers ouverts aux États-Unis entre 2000 et 2023. Pour chacun, nous avons relevé l’emplacement, la date d’ouverture et la puissance électrique, un indicateur couramment utilisé pour comparer des installations de tailles différentes. Nous avons ensuite croisé ces données avec les statistiques fédérales sur l’emploi, les salaires et le nombre d’entreprises dans chaque comté.

Mesurer l’effet propre des data centers n’a rien d’évident. Les opérateurs ne choisissent pas leurs sites au hasard. Ils recherchent une alimentation électrique fiable, des raccordements à la fibre, des terrains disponibles et une réglementation locale favorable. Ces territoires sont peut-être déjà en plein essor, si bien que de nouveaux emplois auraient pu y apparaître même sans data center.

Pour en tenir compte, nous avons suivi l’emploi dans les comtés ayant accueilli un data center (comme ceux de Loudoun en Virginie, de Berkeley en Caroline du Sud ou de Morrow dans l’Oregon, entre autres), avant et après sa mise en service. Nous avons ensuite comparé ces trajectoires à celles de comtés similaires qui n’en avaient pas accueilli. Nous avons aussi regardé si les installations les plus grandes se traduisaient par une hausse plus forte de l’emploi.

Des emplois, mais pas tout de suite

Au cours des deux années suivant l’ouverture du premier data center d’un comté, l’emploi hors construction n’évolue guère, d’après nos résultats. Ensuite, il commence à progresser. De trois à cinq ans après l’ouverture, ces comtés comptaient environ 1 000 à 1 300 emplois de plus, hors construction, que des comtés comparables dépourvus de data centers.

Plus l’investissement est important, plus le gain d’emplois l’est aussi. Cinq ans après l’installation d’une nouvelle capacité, chaque mégawatt supplémentaire va de pair avec environ 7,4 emplois locaux de plus, hors construction.

Une partie de ce gain tient toutefois à des agrandissements ultérieurs. Chaque mégawatt installé s’accompagne de 1,7 mégawatt de capacité supplémentaire au cours des années suivantes. Une fois cette croissance ultérieure prise en compte, nos estimations aboutissent à environ 2,7 emplois hors construction par mégawatt de capacité finale. Ainsi, une grande installation de 100 mégawatts irait de pair avec quelque 275 emplois locaux supplémentaires en dehors du data center lui-même.

Vue en hauteur d’un vaste campus de bâtiments plats aux toits couverts d’unités de climatisation ; au premier plan, une ossature métallique en construction et des engins de chantier.
Campus de data centers d’Amazon Web Services dans l’est de l’Oregon : trois bâtiments en service et un quatrième en construction, en août 2023. [Tedder/Wikimedia Commons](https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Amazon_AWS_us-west-2_morrow_east_AZ_01.jpg), [CC BY-SA](https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0/)

Des emplois là où on ne les attend pas

La nature des emplois créés aide à comprendre ce qui se passe.

Les créations d’emplois se concentrent dans le transport et l’entreposage, les services professionnels et techniques, ainsi que l’immobilier. Ces secteurs peuvent travailler pour les data centers ou bénéficier directement de leur présence, ou des investissements et des infrastructures qu’ils attirent.

À l’inverse, nous n’avons guère trouvé de signes d’une hausse de l’emploi dans la restauration, le commerce et les autres services de proximité.

Nous avons également constaté que de nouveaux investissements dans des data centers sont généralement réalisés par la suite dans le même comté. Le plus souvent, ce sont les entreprises déjà présentes qui agrandissent leurs installations. En général, d’autres sociétés ne viennent pas construire de nouveaux data centers dans la même zone.

L’emploi n’est qu’un des termes de l’équation

Notre étude a ses limites. Elle porte sur des data centers ouverts jusqu’en 2023, avant la vague actuelle de construction d’installations géantes destinées à alimenter l’IA. Les plus grands data centers ne créent pas forcément proportionnellement plus d’emplois, si bien que nos conclusions pourraient ne pas s’appliquer aux plus gros projets d’aujourd’hui.

Par ailleurs, nous nous sommes limités aux créations d’emplois, sans chercher à savoir si les data centers valent ce qu’ils coûtent aux territoires qui les accueillent. Ces installations consomment de grandes quantités d’électricité et d’eau, peuvent être bruyantes et peuvent bénéficier d’allègements fiscaux substantiels de la part des autorités locales et des États. Nous n’avons abordé aucune de ces questions.

Nos résultats montrent bien que les data centers peuvent créer des emplois au-delà du petit nombre de personnes qui travaillent entre leurs murs. Mais cela ne signifie pas que chacun d’eux soit une bonne affaire pour son territoire. Et la question de savoir si ces emplois supplémentaires justifient les coûts reste ouverte.

The Conversation

Simon Buechler reçoit des financements du Real Estate Research Institute (RERI).

Lyndsey Rolheiser reçoit des financements de la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) et du Real Estate Research Institute (RERI).

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07.11.2026 à 09:18

Incendie de Limoges : de l’« émeutier » au « terroriste », comment les mots construisent une menace politique

Carine Duteil, Maître de Conférences en linguistique et sciences de l'information & de la communication, Université de Limoges

L’incendie de l’hôtel de ville de Limoges, le 17 octobre 2026, a donné lieu à de multiples réactions et analyses dans les médias. Comment les désignations successives des auteurs présumés ont-elles orienté la lecture des faits ?
Texte intégral (1867 mots)

L’ESSENTIEL

  • Nommer ne consiste pas seulement à identifier, mais aussi à adopter un point de vue.

  • Comment les désignations successives des auteurs présumés de l’incendie de Limoges, le 17 octobre 2026, ont-elles orienté la lecture des faits ?

  • L’analyse d’un corpus de discours médiatiques permet d’interroger les processus de circulation et de transformation des discours publics.


« Hordes de sauvages », « base arrière », « camps d’entraînement terroristes » : depuis l’incendie de l’hôtel de ville de Limoges, survenu le 17 octobre 2026 en marge de mobilisations sociales, les désignations des auteurs présumés des violences et les accusations concernant leur organisation se multiplient.

Plusieurs responsables politiques mettent en cause l’ultragauche et désignent le plateau de Millevaches, territoire rural du Limousin, comme un possible lieu de repli ou de préparation des violences.

À partir de déclarations publiques et d’articles de presse publiés entre le 17 et le 27 octobre, observons comment les mots employés et leur circulation contribuent à transformer un événement local en symbole d’une menace politique plus générale.

Nommer les violences, désigner leurs auteurs

« Émeutiers », « casseurs », « assaillants », « militants d’ultragauche » : ces désignations ne sont pas interchangeables. Les trois premières renvoient aux actes ou aux rôles attribués aux protagonistes ; la dernière introduit une appartenance politique, réelle ou supposée. Comme l’a montré Paul Siblot dans ses travaux sur la nomination, nommer ne consiste pas seulement à identifier, mais aussi à adopter un point de vue. Chaque terme oriente ainsi l’interprétation de l’événement.

Dans un communiqué du 17 octobre, le maire de Limoges, Guillaume Guérin, évoque des individus « issus ou manipulés par l’ultragauche ». Le « ou » distingue deux possibilités, l’appartenance et l’influence, tout en conservant la même explication politique. Le lendemain, dans le Monde, il affirme : « L’ultragauche a organisé la logistique. » L’attribution de responsabilité dans l’organisation des violences devient ainsi explicite.

La presse ne reprend cependant pas toujours ces qualifications à son compte. La Montagne, dans son édition du 22 octobre, s’interroge : « Était-ce vraiment une opération coordonnée ? », « Le plateau de Millevaches, base arrière de l’"ultragauche" ? » Le journal souligne également que « les militants comme les assaillants n’étaient pas tous reconnaissables ». La forme interrogative marque une distance énonciative, tout en contribuant à faire circuler les hypothèses discutées.

De la « horde » à la « guerre civile » : les mots de la menace

Au-delà de la désignation des protagonistes, la condamnation des violences mobilise un lexique particulièrement chargé. Le préfet de la Haute-Vienne évoque des comportements relevant de la « sauvagerie » et de la « barbarie », tandis que le maire de Limoges Guillaume Guérin parle de « hordes de sauvages ».

La distinction importe : qualifier des comportements de « sauvages » ne revient pas exactement à désigner leurs auteurs comme des « sauvages ». Le terme « horde » suggère une masse humaine indifférenciée et menaçante, tandis que « sauvages » réactive une opposition ancienne entre civilisation et barbarie. Ces désignations ne sont pas seulement présentes dans les discours politiques : elles peuvent aussi être prises en charge par la narration journalistique. Le Figaro emploie ainsi les expressions « meute » et « horde violente »

D’autres désignations empruntent au vocabulaire militaire. Un représentant du syndicat Alliance parle de « groupes paramilitaires », tandis qu’un pompier décrit des scènes de « guerre » et de « guérilla urbaine ».

À ces images s’ajoutent celles de la maladie et de sa propagation. En 2022, l’ancien député Jean-Baptiste Moreau décrivait une « ultragauche néofasciste » susceptible de « s’enkyster », de « parasiter » et de « métastaser » sur le plateau « tel un cancer », selon des propos rappelés par le Figaro le 21 octobre 2026. Le maire de Cannes David Lisnard dénonce, quant à lui, ceux qui laissent « cette gangrène prospérer ».

Ces images ne prennent toutefois pas le même sens selon les situations d’énonciation : le vocabulaire guerrier peut traduire l’expérience d’un secouriste ou suggérer, dans un discours politique, une menace organisée.

Cette représentation de la menace prend une autre dimension lorsque Guillaume Guérin, dans un entretien accordé à Die Zeit le 22 octobre, dont une traduction est rapportée par Facto !, estime que « le terme de “guérilla” est peut-être même insuffisant » et évoque « plutôt une guerre civile ». Or, une guérilla désigne une forme de combat, tandis qu’une guerre civile suppose un conflit armé interne d’une tout autre ampleur. Cette reformulation change l’échelle à laquelle l’événement est interprété.

Le plateau de Millevaches, territoire de la menace ?

Le 21 octobre, le Figaro présente le plateau de Millevaches comme une « base arrière » de l’ultragauche. Bartolomé Lenoir, député de la Creuse, affirme :

« Ils se planquent sur le plateau de Millevaches, et c’est une base arrière. C’est une évidence. »

« Se planquent » suggère la dissimulation ; « base arrière » transforme un espace rural en infrastructure combattante supposée. « C’est une évidence » présente comme acquis ce qui reste à démontrer.

Dans un autre article du Figaro, Guillaume Guérin parle d’un « élevage de l’ultragauche ». La métaphore suggère que le territoire serait non seulement un lieu de repli, mais aussi un espace de formation et de développement de la menace.

Dès mars 2023, le Populaire du Centre s’interrogeait : « Le plateau de Millevaches, base arrière de l’ultragauche : fantasme ou réalité ? ». Cette reprise d’une désignation ancienne illustre la mémoire discursive, notion développée par Sophie Moirand pour décrire la réactivation de formulations et de représentations antérieures.

Sa répétition ne suffit pourtant pas à la valider. Le Figaro du 21 octobre précisait qu’aucun lien avec le plateau n’était alors établi pour un suspect interpellé. Le 26 octobre, Valeurs actuelles rapporte que deux personnes mises en examen ont des attaches avec le secteur. Ces éléments nouveaux ne démontrent ni l’existence de camps d’entraînement terroristes ni une responsabilité collective des milieux militants locaux.

La territorialisation des soupçons est contestée. Dans une tribune publiée le 23 octobre dans le Monde, des élus du plateau dénoncent les « amalgames » et les « caricatures » visant leur territoire.

« Camps d’entraînement terroristes » : affirmer et présupposer

La désignation du plateau comme « base arrière » prend une portée supplémentaire lorsque David Lisnard affirme, le 19 octobre, sur TF1 : « Il y a des camps d’entraînement terroristes sur le plateau des Millevaches. » Le lendemain, sur RTL, il demande : « Comment on peut accepter d’avoir des camps qui sont des camps d’entraînement terroristes […] ? »

Ces formulations illustrent la prise en charge énonciative étudiée par Alain Rabatel. « Il y a » pose l’existence des camps comme un fait. La question du lendemain la présuppose : elle porte sur leur tolérance par les autorités, non sur leur réalité.

Le terme « terroristes » opère un changement de qualification supplémentaire. Pour le justifier, David Lisnard propose sa propre définition : « C’est imposer sa volonté politique par la terreur. » Cette définition politique ne se confond cependant pas avec une qualification judiciaire.

Les médias ne sont pas de simples relais de ces déclarations. Le 20 octobre, Libération titre que David Lisnard « fantasme » sur des camps d’entraînement dans le Limousin. Ce verbe constitue lui-même une qualification évaluative, qui conteste l’accusation.

Le 21 octobre, TF1 Info examine ces affirmations. Le 24 octobre, le Monde rapporte qu’aucun camp d’entraînement n’a été détecté sur le plateau. Les mises en examen du 23 octobre ne retiennent pas de qualification terroriste.

La force affirmative d’une accusation ne doit donc pas être confondue avec sa valeur de preuve. Le rapprochement entre « base arrière » et « camps d’entraînement » construit néanmoins un scénario dans lequel le plateau serait le lieu de la préparation et Limoges celui du passage à l’acte.

L’analyse des discours ne remplace pas l’enquête sur les faits : elle examine comment les événements sont désignés et interprétés, parfois avant même que les responsabilités soient établies. Ainsi, dans le cas du plateau de Millevaches, la réactivation d’une réputation ancienne peut rendre certaines accusations plausibles. Mais cette plausibilité discursive ne saurait tenir lieu de preuve.

The Conversation

Carine Duteil ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.11.2026 à 09:17

Que disent les données de la réalité de la mondialisation et de son évolution ?

Blaise Wilfert, Maître de conférence, historien, École normale supérieure (ENS) – PSL

Avant de débattre des avantages ou des limites de la mondialisation, il est urgent de s’appuyer sur des données pour savoir précisément de quoi on parle.
Texte intégral (3073 mots)

L’ESSENTIEL

  • La mondialisation apparaît comme une évidence, qu’on s’en réjouisse ou qu’on le critique.

  • Les débats sur le sujet s’appuient rarement sur les données publiées qui laissent voir une réalité plus nuancée et plus contrastée que bien des jugements à l’emporte-pièce.

  • À l’heure où la démondialisation est évoquée, il est essentiel de s’appuyer sur des données fiables, observées sur une certaine durée. Pour sortir des impressions plus ou moins fondées.


On débat beaucoup de la mondialisation, de ses effets, de ses dégâts, de sa responsabilité dans le trumpisme ou le Brexit, ou de la fin de la mondialisation, qu’elle soit attendue ou crainte. Et ce depuis trois décennies ! En effet, dès le milieu des années 1990, on a pu chercher à l’accuser de beaucoup de maux, on a pu chercher à la défendre, ou à la réorienter, et, depuis, à intervalles réguliers, se rejoue ce affrontement.

Or l’une des caractéristiques de ces débats est d’avoir souvent entretenu des rapports difficiles avec les données. Un bon exemple est celui du livre à succès de Thomas Friedman, The World is Flat, qui constitue l’une des descriptions les plus tonitruantes de la mondialisation, présentée comme un vaste aplatissement du monde, unifié dorénavant dans tous ses cantons par des circulations de biens, de personnes, de marchandises et d’informations que plus rien n’arrête. Cet ouvrage fourmillait de descriptions hautes en couleur, de perspectives audacieuses et d’intuitions brillantes, mais – et c’est un problème quand il s’agit de parler d’un processus qu’on présente comme nouveau et radicalement transformateur – il était dénué de toute tentative d’évaluation un tant soit peu objectivée.

Des globalivernes ?

Ce que décrivait Friedman, était-ce si massif, si nouveau, si rapide, ou bien cédait-il, comme l’affirma Pankaj Ghemawat en 2011 dans Globalization 3.0, à la tentation des « globalivernes et de la « technotranse, faute d’avoir réellement essayé de mesurer la mondialisation ?

De la même manière, mais affectés en quelque sorte du signe inverse, certains ouvrages récents, qui diagnostiquent la fin de la mondialisation, ou la prédisent à courte échéance, souffrent d’une même absence de données discutables et comparables. Elizabeth Braw, dans Goodbye Globalization, un livre qui a fait grand bruit, peut décrire la fin de la mondialisation comme déjà bien engagée, en s’appuyant, pour l’affirmer, essentiellement sur des entretiens au long cours avec des acteurs déçus du processus, au risque de ce fait de ne décrire que leur sentiment d’échec, et pas une réalité. Guillaume Vuillemey, professeur de finance à HEC, ne fait rien d’autre dans son dernier livre, le Temps de la démondalisation : il affirme immédiatement que la démondialisation a commencé (et pour de bonnes raisons, selon lui), mais il ne prend pas la peine d’étayer son diagnostic (pourtant crucial pour sa démonstration postérieure) par la moindre donnée, n’évoquant en deux mots que quelques considérations sur les relocalisations d’usines et les circuits courts.


À lire aussi : Allons-nous vers une « corridorisation » du monde ?


Convenons-en : les données, si l’on entend par là des phénomènes empiriques qui peuvent être isolés pour appuyer des descriptions du monde de nature scientifique, dans le domaine des sciences sociales, ne sont pas nécessairement quantifiables et exprimées sous forme de chiffres. Des entretiens, des observations, des immersions ethnographiques peuvent permettre de constituer des données précieuses, et elles représentent une part essentielle du fondement scientifique des sciences sociales de notre temps.

Une publication massive

Mais le terme de mondialisation, qui s’inscrit dans une tension entre un état (notre monde est mondialisé, au sens où le monde entier ne ferait qu’un, comme corps économique, politique, social ou culturel) et un processus (notre monde est en train de se mondialiser, de devenir un, depuis un temps t et vers un horizon t(x)), rend particulièrement crucial de s’appuyer notamment sur des données objectivables, susceptibles de décrire clairement son intensité comme sa dynamique. Faute de quoi on pourra beaucoup parler des effets de la mondialisation, ou de ceux de la démondialisation, sans jamais être capable d’établir si elle a vraiment (eu) lieu…

C’est pour cette raison que des efforts tout particuliers ont été faits pour mettre en chiffre la mondialisation et s’appuyer sur des données précises, comparables et discutables. Pankaj Ghemawat, que j’ai déjà évoqué plus haut, et quelques-uns de ses collègues de la Stern School of Business de New York University, par exemple, ont créé, en 2011, avec le soutien de l’entreprise de transport DHL, un index annuel d’évaluation de la globalisation : le DHL Global Connectedness Index, qui est gratuitement accessible en ligne.

Il s’agit d’une publication massive, de plus de 300 pages, dont 120 pages consacrées à des thèmes transversaux classiques de l’étude de la mondialisation, les échanges de biens, de personnes, de capitaux et d’informations dans le monde, qui font l’objet d’une étude quantitative serrée et d’une interprétation problématisée : la part du commerce international dans le PIB mondial, cette part dans le commerce de chaque pays, celle des investissements étrangers et nationaux, la proportion des brevets déposés par des étrangers, l’importance des paiements liés au droit d’auteur international rapporté au PIB, le nombre d’étapes impliquant un franchissement de frontières dans les chaînes de valeur industrielles, le nombre moyen de kilomètres parcourus par les flux internationaux, la proportion des étudiants étrangers dans le monde, la part moyenne des échanges réalisés avec des pays géopolitiquement proches…

Une triple perspective

Ce sont autant de marqueurs, quantifiables, qui sont élaborés, détaillés, compilés et mis en graphique, dans la triple perspective :

  • d’évaluer l’intensité de la mondialisation dans l’ensemble du monde et dans chaque pays,

  • de comprendre la part des différents types d’échanges dans cette mondialisation,

  • de restituer leur évolution dans le temps, au moins depuis les débuts de l’index.

Ce sont plus de 9 millions de data points qui sont mobilisés pour réaliser ce portrait statistique et dynamique de la mondialisation, non sans insister, à de nombreuses reprises dans le rapport, sur la fragilité de certains indicateurs, sur les limites de certaines collectes de données et sur les biais potentiels de ce genre d’exercice, comme, par exemple, sur la difficulté de mesurer correctement une donnée aussi importante, pour le débat public, que les flux internationaux de capitaux alimentés par les entreprises multinationales.

Le DHL Global Connectedness Index (DHL-GCI) n’est évidemment pas le seul de ces indicateurs, de ces tentatives d’évaluer – notamment de manière quantitative, en mobilisant d’énormes quantités de « données » aussi soigneusement construites et réfléchies que possible, la réalité de ce qu’on appelle mondialisation, de façon que le débat public sur sa pertinence, son rythme, sa responsabilité ou sa mort supposée soit un tant soit peu éclairé. Le KOF Globalization Index de l’École polytechnique fédérale de Zurich, le Maastricht Globalization Index (MGI) de l’Université de Maastricht, d’orientation plus sociologique, parmi d’autres, propose des compilations comparables de données et leurs mises en perspective plus ou moins critiques.

Des flux globalement stables

Ces statistiques, ces calculs et leur mise en forme servent, dans le DHL-GCI, à participer aux débats publics sur la mondialisation. Les responsables du rapport mettent ainsi en avant que :

  • contrairement aux discours ambiants sur la démondialisation, les flux internationaux sont restés stables depuis 2022, une année où ils avaient atteint leurs plus hauts depuis 2011, du moins dans la série de données du DHL-CGI. Les flux commerciaux sont en lente hausse, les flux de capitaux et de capitaux plutôt stables, et les circulations de personnes ont retrouvé leur pic relatif d’avant Covid ;

  • si un découplage entre la Chine et les États-Unis est toujours en cours, depuis 2016, tendant à réduire les flux entre les deux pôles de la Chinamérique qui s’était construite depuis les années 1990, ce découplage s’accompagne en réalité d’une redistribution de ces flux sur des pays tiers, et pas seulement, et de loin, des alliés géopolitiques traditionnels, ce qui relativise l’idée d’une rebipolarisation du monde ;

  • l’évolution récente de la mondialisation n’est pas non plus à la régionalisation. Au contraire, puisque la distance moyenne des échanges commerciaux et des investissements directs à l’étranger rejoint des maxima atteint à la fin des années 2010, avant le choc du Covid et la guerre en Ukraine.

La vraie fausse régionalisation

Pourtant, le plus intéressant du DHL-CGI est ailleurs. Ce n’est pas tant par ses réponses directes aux questions imposées par le débat public sur la mondialisation qu’il est percutant que par tout ce qu’il permet de dire de la mondialisation et qui n’est pour l’essentiel même pas imaginé par le sens commun politique et économique.

Partons pour cela du dernier point précédent, la question de la régionalisation comme dynamique actuelle de la mondialisation et symptôme de son déclin. Le DHL-GCI répond bien que cette régionalisation ne s’accroît pas, mais surtout il établit qu’elle est une composante fondamentale de la mondialisation contemporaine, depuis longtemps, et qu’en réalité donc la mondialisation n’est pas incompatible avec la régionalisation, bien au contraire.

Plus contre-intuitif encore : la leçon la plus essentielle du DHL-CGI, et ce depuis sa création au début des années 2010, est de démontrer que notre monde n’est pas vraiment mondialisé, si on entend par là que les frontières y auraient pour l’essentiel disparu, que tout le monde sur cette terre serait de facto en contact avec tout le monde, ou à peu près, et que nous constituerions dorénavant une seule économie, ou une seule société.

La mondialisation ? Peut mieux faire !

Le DHL-CGI propose un indice synthétique de mondialité, calculé à partir de la synthèse de toutes les évaluations qu’il réalise, domaine par domaine, secteur par secteur, de l’intensité de mondialisation dans ces activités. Cet indice, calculé sur une base 100, comme un pourcentage, assez stable depuis 2011, même si en lente augmentation, montre que notre monde est mondialisé à peu près à la hauteur de 25 %.

Cela signifie, pour simplifier, qu’à peu près un quart des activités humaines de notre époque s’inscrit dans la mondialisation. Ce qui signifie aussi, donc, et surtout que 75 % n’en relève pas. Notre monde, notre économie, nos échanges d’informations, nos achats et nos ventes, nos investissements, sont en réalité bien plus (trois fois plus, en moyenne) largement enchâssés dans le cadre national que liés à des acteurs, des institutions, des biens et des dynamiques situés à l’étranger.

Arte, « Le dessous des cartes », 2024.

La représentation la plus frappante de ce caractère foncièrement national de notre monde est donnée à travers une série de diagrammes publiée à la pag 45 du rapport, et qui porte sur la part relative de l’international dans les différents secteurs d’activité retenus comme significatifs par les auteurs.

DHL CGI, Fourni par l'auteur

Dans tous les domaines, notre monde reste majoritairement national. Dans presque tous les domaines, il reste national pour les deux tiers des activités, et souvent à plus de 80 %, comme pour le tourisme international ou les sources d’informations. Dans certains domaines cruciaux comme les investissements, les migrations ou la mobilité internationale des étudiants, le taux d’internationalité est nettement inférieur à 10 %, alors que la rumeur publique les place allègrement, à l’intuition, au-dessus des 30 %.

Une réalité « dure » et pourtant occultée

La plus forte leçon du DHL-CGI, c’est donc que notre monde est profondément national. La démonstration est sans appel, et pourtant cette réalité « dure » n’est à peu près jamais évoquée dans les débats publics qui concernent la mondialisation.

Le DHL GCI confirme cette idée d’une mondialisation (très) limitée, d’une semi-globalization, en utilisant une autre forme d’évaluation. En calculant par approximation la distance moyenne que traversent les différents flux internationaux, ils établissent que cette distance est très inférieure à ce qu’elle devrait être dans un monde réellement globalisé.

La distance moyenne entre les différents pays, par paire, tournant autour de 8 500 kilomètres, un monde intégralement globalisé devrait faire apparaître à peu près la même distance moyenne pour l’ensemble des flux d’échange. Or, le DHL-CGI établit que cette distance, si elle a augmenté (faiblement, de l’ordre de 200 kilomètres) depuis le début du XXIᵉ siècle, reste très inférieure, autour de 5 000 kilomètres, au niveau théorique mondialisé, le plus grand décalage concernant le tourisme, les migrations et les investissements directs à l’étranger.

La lecture du DHL-CGI est limpide. Non, la mondialisation n’est pas morte. Non, notre monde n’est pas, concernant les principales circulations internationales, en train de se disloquer et de retourner à l’affrontement entre deux blocs. Non, notre monde n’est pas non plus en cours de régionalisation.

Mais surtout, ces données scrupuleusement construites permettent de renverser la mythologie sur laquelle une bonne partie de ces débats s’appuie directement, l’idée que notre monde serait mondialisé, que les frontières, les distances et les États n’y compteraient plus pour grand-chose, face à l’universalité des flux et à l’immédiateté des interconnexions.

Quand on parle de mondialisation, travailler sur des données quantifiables, à condition bien sûr d’en expliquer les conditions d’élaboration et d’en présenter les limites, permet donc de se donner les moyens de mettre à distance certains biais idéologiques massifs ou certaines platitudes du sens commun qui en réalité closent a priori le périmètre du débat et imposent de se prononcer sur des chimères.

The Conversation

Blaise Wilfert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.11.2026 à 09:15

En Inde, la Gen Z des « cafards » invoque la Constitution et l’héritage d’Ambedkar

Cabalion Joël, Sociologue, Université de Tours

Le mouvement des « cafards » mobilise la jeunesse indienne contre le déclassement et les dérives du pouvoir, au nom de la Constitution.
Texte intégral (3583 mots)

L’ESSENTIEL

  • Né au printemps 2026 d’une remarque méprisante du président de la Cour suprême, le mouvement des « cafards » est passé en quelques semaines de la satire numérique à la rue.

  • Après avoir obtenu la démission du ministre de l’éducation, il s’est engagé dans une nouvelle bataille autour du droit de vote.

  • Derrière les masques de cafards apparaît surtout une jeunesse qui réinvestit le drapeau indien, la Constitution et la figure de son architecte B. R. Ambedkar pour contester le pouvoir au nom même de la nation.


À Jantar Mantar, au cœur de New Delhi, Sagar ne correspond guère à l’image répandue de l’étudiant contestataire issu des classes moyennes urbaines. Originaire du district très majoritairement rural de Satara, dans l’État du Maharashtra, il a terminé ses études universitaires et préparé des concours de recrutement public. Pourtant, m’explique-t-il en cet été 2026, il a se retrouve à faire un travail manuel et estime que « le gouvernement en est le seul responsable. »

Les fuites de sujets, les examens reportés, les limites d’âge qui se rapprochent, les emplois qui se dérobent : autant de bouleversements qui n’ont rien, à ses yeux, de simples dysfonctionnements administratifs. Ils compromettent le calendrier d’une vie entière : trouver un travail, se marier, soutenir sa famille, accéder enfin à un statut social.

Sagar appartient à cette mobilisation improbable qui s’est baptisée Cockroach Janta Party, le « Parti populaire des cafards ». Malgré son nom, le CJP n’est pas, à ce jour, un parti politique au sens classique, mais un mouvement né d’une insulte retournée contre ceux qui l’avaient proférée.

Quand l’insulte devient emblème

Le 15 mai 2026, le président de la Cour suprême, Surya Kant, s’emporte au cours d’une audience. Il évoque des jeunes n’ayant pas su trouver un emploi correspondant à leurs études et devenus journalistes, activistes ou militants du droit à l’information, et les compare à des « cafards » qui attaqueraient le système. Devant la controverse, il précisera ensuite qu’il ne visait pas la jeunesse indienne dans son ensemble, mais des individus entrés dans certaines professions avec de faux diplômes. La rectification arrive trop tard : le mot a déjà commencé une carrière politique.

Abhijeet Dipke, spécialiste de communication politique âgé de 30 ans, lance alors sur les réseaux sociaux une question simple : que se passerait-il si tous les « cafards » se réunissaient ? La plaisanterie devient plate-forme, puis mouvement. Dans les jours suivants, des millions d’internautes s’en emparent. Le 6 juin, quelques centaines de personnes se retrouvent pour la première fois à Jantar Mantar. La force initiale du CJP tient moins à une doctrine déjà constituée qu’à l’usage de la satire comme forme de dissidence. L’insulte n’est pas seulement réfutée ; elle est reprise, retournée et rendue politiquement habitable.

Le cafard fonctionne parce que l’animal condense plusieurs expériences. Il est celui que l’on écrase, dont on souhaite se débarrasser et celui qui, pourtant, revient. Il convertit en humour une condition sociale de relégation. « Lazy and unemployed », « paresseux et chômeurs », proclame ironiquement le mouvement. L’autodérision permet à toute une génération d’opposer à la culpabilisation individuelle une question politique : que vaut la promesse méritocratique lorsque les diplômes s’accumulent mais que le passage vers un emploi stable devient de plus en plus incertain ?

Derrière les examens, une économie politique de l’attente

La colère s’est cristallisée autour des concours et examens publics. En mai, la fuite des sujets du NEET, l’immense concours national d’entrée en médecine, oblige environ deux millions de candidats à repasser l’épreuve. Mais le scandale résonne bien au-delà des futurs médecins : l’Inde est un pays où l’accès aux emplois publics, aux chemins de fer, aux banques, à la police ou aux administrations repose largement sur des concours extrêmement compétitifs.

Certaines campagnes de recrutement reçoivent plus de mille candidatures pour un poste. Il faut donc éviter une lecture trop simple selon laquelle « tous les jeunes Indiens seraient au chômage ». Les chiffres officiels indiquent au contraire une récente baisse : en 2025, le chômage des 15-29 ans s’établissait à 9,9 %, contre 10,3 % en 2024, mais atteignait encore 13,6 % dans les villes. Le problème se concentre toutefois fortement parmi les jeunes diplômés.

Un rapport de l’OIT et de l’Institute for Human Development estimait qu’en 2022 le chômage atteignait 18,4 % parmi les jeunes ayant au moins terminé le secondaire et 29,1 % parmi les diplômés du supérieur. Même un diplôme prestigieux ne garantit plus mécaniquement la transition attendue vers l’emploi.

Pour les jeunes issus des mondes ruraux, des castes populaires ou de groupes historiquement subalternes, l’enjeu est encore plus élevé. Préparer un concours d’emploi public constitue une stratégie pour éviter le déclassement : la fonction publique offre non seulement salaire, mais aussi sécurité, statut, protection sociale et reconnaissance. L’« aspirant » peut ainsi passer plusieurs années dans un état d’attente, accumulant tentatives, frais de coaching et sacrifices familiaux. Une fuite de sujet n’annule donc pas seulement une épreuve ; elle peut détruire plusieurs années d’investissement social et biographique.

L’historien Bhangya Bhukya rappelle que cette crise intervient au moment même où les groupes historiquement marginalisés sont beaucoup plus nombreux qu’autrefois à accéder à l’enseignement supérieur : l’affaiblissement relatif de l’éducation publique et les difficultés du passage vers l’emploi prennent donc une signification sociale particulière pour des familles dont la mobilité repose précisément sur l’école et le diplôme.

C’est cette profondeur sociale qu’exprime Sagar lorsqu’il relie dans la même phrase concours, limite d’âge, emploi et mariage.

« Là où il y a de l’injustice, il y a Ambedkar »

Une deuxième caractéristique du mouvement est plus inattendue. À Jantar Mantar, les slogans ne se limitent pas aux examens ou au chômage. Des portraits de B. R. Ambedkar — figure majeure de la lutte contre le système des castes et de l’émancipation des intouchables (Dalits), et principal rédacteur de la Constitution de l’Inde indépendante, entrée en vigueur le 26 janvier 1950 — sont brandis aux côtés du drapeau national et d’exemplaires de la Constitution. Sagar insiste sur le caractère composite de la mobilisation : hindous, musulmans, bouddhistes, sikhs et chrétiens s’y retrouvent. Et lorsqu’on lui demande quelle idéologie réunit réellement cette foule, sa réponse tombe immédiatement : « Là où il y a de l’injustice, il y a Ambedkar. »

Cette appropriation n’est pas anodine. Dans l’histoire des mouvements dalits, la Constitution est devenue depuis plusieurs décennies ce que le juriste Anurag Bhaskar appelle une véritable « Constitution d’Ambedkar » : non pas parce qu’Ambedkar l’aurait écrite seul — il présidait le Drafting Committee d’une Assemblée constituante beaucoup plus vaste —, mais parce que les groupes dominés ont fait du texte constitutionnel un instrument de dignité, de reconnaissance et de revendication de droits.

Le sociologue Jatin Mathur observe que l’image d’Ambedkar déborde désormais largement les seuls espaces politiques dalits et fonctionne dans de nombreux mouvements comme une référence à la citoyenneté, aux droits et à la solidarité. Ce déplacement rejoint directement ce que j’observe dans les entretiens : Ambedkar n’est plus nécessairement convoqué comme représentant d’une communauté, mais comme langage possible d’un universel politique.

Lorsque l’écrivain et journaliste Uttam Kamble, que j’interroge quelques semaines après les mobilisations, demande pourquoi tant de jeunes portaient le portrait d’Ambedkar et la Constitution, il formule la question de manière provocatrice : « Étaient-ils tous intouchables ? Sont-ils tous dalits ? » Non, répond-il : ils sont citoyens. Pour lui, Ambedkar cesse ici d’être une mémoire minoritaire pour devenir l’une des langues possibles d’une mémoire nationale.

Cette lecture est cohérente avec la conception ambedkarienne de la démocratie. Pour Ambedkar, rappelle notamment Valerian Rodrigues, la démocratie n’est pas seulement un système électoral ; elle suppose une communauté d’individus libres et égaux, et donc une transformation des rapports sociaux eux-mêmes. La fraternité en est une condition, non une décoration morale.

« Nous sommes la nation »

Le drapeau, Ambedkar et la Constitution ne sont pas abandonnés au pouvoir, qui prétend incarner la nation. Ils sont retournés vers lui : nous sommes nous aussi l’Inde, et c’est au nom de ses principes que nous vous contestons, disent les manifestants. À India Gate, Uttam Kamble revient longuement sur les premiers mots du préambule constitutionnel : « We, the People of India ». À ses yeux, l’Inde constitutionnelle ne peut être réduite à une identité religieuse ; elle suppose la coexistence des religions, des castes et des régions, la liberté, la laïcité et une citoyenneté commune.

Quelques jours plus tard, notre conversation se poursuit dans un lieu qui donne à cette question une dimension presque matérielle : le Dr Ambedkar National Memorial, au 26 Alipur Road à Delhi, là où Ambedkar mourut en 1956. Le mémorial actuel, dont Narendra Modi posa la première pierre en 2016, a été inauguré par le premier ministre le 13 avril 2018. Le gouvernement l’a conçu comme un vaste dispositif muséal consacré à la vie, à la Constitution et à l’héritage d’Ambedkar.

Debout dans le musée, Kamble commence par reconnaître sans détour que le lieu est, « bon et beau » et estime que le gouvernement mérite d’en être remercié. Sa critique commence ensuite. Ce qui lui manque, ce sont précisément les textes et les combats qui rendent Ambedkar difficilement assimilable à une icône consensuelle : Annihilation of Caste, Who Were the Shudras ?, les Riddles, The Buddha and His Dhamma, mais surtout la confrontation avec la caste et l’ordre social. Pour lui, il ne s’agit pas de s’opposer au mémorial, mais de refuser qu’un symbole remplace une idéologie et une lutte.

Ce diagnostic rejoint une discussion ancienne dans la pensée dalit contemporaine, mais exige une nuance importante. Les historiens Prabodhan Pol et Sumeet Mhaskar rappellent que l’iconographie ambedkarite produite par les communautés dalits elles-mêmes — statues, commémorations, pèlerinages, occupations symboliques de l’espace public — a historiquement constitué une affirmation de dignité et une prise de possession d’espaces dont les Dalits étaient exclus. Le problème est différent lorsque la reconnaissance officielle conserve Ambedkar comme figure nationale tout en sélectionnant les aspects de son œuvre les plus compatibles avec un récit consensuel. Comme l’écrivait encore récemment Kshirod Nag, Ambedkar peut aujourd’hui devenir un symbole de légitimité politique sans que soient nécessairement reprises ses exigences concernant l’abolition de la caste, la démocratie sociale et la fraternité.

Cette tension permet de mieux comprendre pourquoi Ambedkar est devenu un objet de concurrence politique. En décembre 2024, le ministre de l’Intérieur Amit Shah — membre du Bharatiya Janata Party (BJP), le parti politique nationaliste hindou dirigé par Narendra Modi — avait suscité une polémique en ironisant sur la répétition du nom d’Ambedkar par l’opposition : prononcer aussi souvent le nom de Dieu, avait-il lancé, aurait assuré le paradis pour sept vies. Shah a ensuite accusé le Parti du Congrès (principale formation d’opposition) d’avoir tronqué ses propos et rappelé que le BJP se réclamait lui aussi de l’héritage d’Ambedkar.

La controverse importe moins ici pour distribuer les brevets d’ambedkarisme que pour montrer qu’aucune grande force politique indienne ne peut aujourd’hui aisément se désintéresser de cette mémoire. Les manifestants du CJP vont cependant plus loin : ils ne brandissent pas seulement Ambedkar comme une icône nationale, mais l’articulent à la Constitution et au droit de contester.

De la victoire de juillet au test démocratique d’octobre

Le mouvement a remporté une victoire spectaculaire. Le 20 juillet, des milliers de manifestants tentent de marcher vers le Parlement. La police utilise matraques et gaz lacrymogènes ; près de 180 personnes sont blessées, parmi lesquelles des manifestants et des membres des forces de sécurité. Cinq jours plus tard, le ministre de l’éducation Dharmendra Pradhan démissionne. Le gouvernement engage ensuite une réforme du système des examens et le Parlement adopte fin juillet un renforcement de la législation contre les fraudes et fuites de sujets.

Mais une victoire pose toujours la question suivante : que devient un mouvement lorsque sa revendication fondatrice est satisfaite ?

À l’automne, le CJP déplace son intervention vers une question plus directement institutionnelle : la révision intensive des listes électorales et le fonctionnement de la Commission électorale nationale. L’opposition, le CJP et différentes organisations civiles jugent que ce processus provoque des exclusions arbitraires susceptibles de toucher particulièrement les minorités, les populations pauvres et les groupes dominés. La Commission et le BJP rejettent toute manipulation politique : ils indiquent que les suppressions concernent notamment les personnes décédées, déplacées, enregistrées plusieurs fois ou impossibles à localiser, et rappellent l’existence de procédures de réinscription.

Cette controverse est désormais également documentée par plusieurs organisations indiennes de défense des libertés numériques et civiques. Une analyse de l’Internet Freedom Foundation souligne notamment l’ampleur des exclusions provisoires et le très grand nombre de réintégrations après recours dans certains États, tout en posant la question des effets d’une révision massivement numérisée sur l’exercice effectif du droit de vote. Il s’agit là d’une analyse critique, non d’une décision judiciaire sur la légalité du processus ; cette distinction demeure essentielle.

Le 10 octobre, journée de protestation contre le processus de révision, marque un tournant. Plus de 2 000 personnes sont interpellées à Delhi et environ 400 à Mumbai ; Jantar Mantar est bouclé, des stations de métro et des marchés ferment, et l’Internet mobile est interrompu dans une partie du centre de la capitale. Les dirigeants du CJP sont interpellés dès leur arrivée à l’aéroport. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme exprime son inquiétude face aux arrestations massives ; les autorités indiennes rejettent ces critiques et rappellent que la liberté de manifester est soumise aux restrictions légales liées à l’ordre public. The Wire, dont les journalistes ont suivi les mobilisations presque quotidiennement, documente parallèlement les arrestations préventives d’étudiants et d’activistes, la mise en détention d’avocats tentant de manifester et les restrictions d’accès aux sites de rassemblement.

La question n’est désormais plus seulement celle des « cafards ». Elle concerne les conditions mêmes dans lesquelles le désaccord peut être exprimé. Le 27 octobre, la Cour suprême a décidé de poursuivre l’examen des recours portant sur le fonctionnement de la Commission électorale. Le dossier reste donc juridiquement ouvert : il serait prématuré de transformer les accusations politiques en faits judiciairement établis. Le 28 octobre, le CJP a annoncé son soutien à la manifestation du bloc INDIA (l’alliance des partis de l’opposition) prévue le 1ᵉʳ novembre contre la révision des listes, en présentant cette décision non comme un ralliement partisan mais comme la défense du principe selon lequel les citoyens choisissent leur gouvernement et non l’inverse. Cette convergence pose désormais directement la question de l’autonomie future d’un mouvement né précisément hors des appareils politiques traditionnels.

Un mouvement prometteur, mais pas encore une nouvelle politique

L’enthousiasme ne dispense pas de regarder les contradictions du CJP. Sa première force — sa spontanéité — constitue aussi l’une de ses principales fragilités.

L’enquête de terrain menée par la journaliste Radhika Bordia pour The Wire nuance d’ailleurs fortement l’image d’une mobilisation née uniquement des réseaux sociaux. Dans les périodes où la fréquentation de Jantar Mantar retombait, les organisations étudiantes de gauche, notamment l’AISA (All India Students’ Association), ont fourni une part importante de l’infrastructure militante et humaine permettant au mouvement de durer. Le 20 juillet, cette organisation souterraine rencontre une coalition bien plus large : organisations ambedkarites, Bhim Army (« l’armée de Bhim », une organisation militante dalit de défense des droits), parents, diplômés sans emploi, bouddhistes venus du Maharashtra, musulmans pasmanda (issus des groupes sociaux dominés et historiquement marginalisés) et même certains groupes issus d’univers politiques très éloignés les uns des autres.

Cette diversité explique à la fois la puissance du mouvement et son indétermination. Ce qui réunit une coalition autour de l’éducation, des examens ou de la défense du droit de vote ne constitue pas nécessairement un programme politique commun. La victoire que représente la démission d’un ministre ne doit donc pas être confondue avec la naissance d’une nouvelle force politique.

Il existe également une contradiction idéologique qu’il serait imprudent d’ignorer. Le manifeste du CJP réclame la défense de la démocratie, mais certaines de ses propositions sont elles-mêmes perçues comme coercitives : recours à l’UAPA (Unlawful Activities Prevention Act) contre un responsable électoral en cas de suppression illégitime d’un vote, retrait des licences de groupes médiatiques appartenant à de grands industriels, interdiction pendant vingt ans de toute fonction publique pour les élus transfuges (passant d’un parti à l’autre). On peut comprendre certaines de ces formulations comme relevant du registre provocateur et satirique qui a fait la force du mouvement ; prises au pied de la lettre, elles s’accordent pourtant difficilement avec les garanties libérales et constitutionnelles que le CJP prétend défendre.

C’est peut-être ici qu’Ambedkar devient plus intéressant qu’Ambedkar transformé en simple portrait. Le constitutionnalisme n’est pas seulement l’arme des gouvernés contre les gouvernants. Il impose également aux opposants des limites dans la manière dont ils imaginent exercer à leur tour le pouvoir.

Le véritable test posé par les « cafards » n’est donc pas de savoir s’ils deviendront un parti. Il est de savoir jusqu’où l’Inde contemporaine demeure capable d’entendre une jeunesse qui affirme, Constitution en main : nous ne sommes pas à l’extérieur de la nation ; nous en sommes les citoyens.

The Conversation

Cet article s'appuie notamment sur des observations et entretiens réalisés à Delhi en 2026 dans le cadre d'un travail sociologique et documentaire de longue durée. L'auteur réalise avec Mrina Reebye, « India Bhimraya » (http://indiabhimraya.org/), une série documentaire en six films consacrée aux transformations sociales de l'Inde contemporaine, aux castes, aux déplacements de populations, aux mobilisations collectives et aux mondes ruraux. Uttam Kamble est l'un des interlocuteurs du premier film, _JAAT/CASTE_. Le projet, porté par l'association L'Atelier Bhimraya -- Images, archives et mouvements, est actuellement en phase de montage et de financement participatif.

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06.11.2026 à 12:05

Derrière les polémiques autour du terme « racisé », une opposition sur le poids du racisme dans notre société

Vincent Aubert, Maître de conférences, Institut catholique de Lille (ICL)

Le débat sur le terme « racisé » masque une autre controverse : quelle importance faut-il accorder aux phénomènes raciaux dans l’organisation de la société ?
Texte intégral (1716 mots)
Quelle place joue la couleur de peau dans nos trajectoires de vie ? Khamkéo/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les polémiques sont nombreuses autour du terme « racisé », mais elles cachent un désaccord plus profond, portant sur la compréhension du racisme.

  • L’enjeu, derrière le mot, porte donc sur la place que les phénomènes raciaux occupent, ou non, dans l’organisation de la société.

  • Cette question est un enjeu académique et politique majeur qui mériterait plus de travaux de recherche et moins de positions caricaturales.


La controverse sur le terme « racisé » resurgit régulièrement dans les médias, avec son lot de confusions et de malentendus. Mais s’agit-il véritablement d’une querelle terminologique ?

Nous voudrions montrer que le terme « racisé » est aujourd’hui l’otage d’une controverse qui ne le concerne pas, qui porte sur la place à donner au racisme et aux autres phénomènes raciaux dans notre compréhension de la société et dans laquelle chaque camp tend à caricaturer la position adverse.

« Racisé » enferme-t-il ceux qu’il désigne ?

Commençons par nous intéresser à la critique du terme « racisé » qui s’est à nouveau fait entendre récemment dans la presse sous la plume du sociologue Stéphane Beaud et de l’historien Gérard Noiriel : ce terme « enfermerait » les personnes auxquelles il est appliqué.

Cette critique nous semble manquer sa cible car, à lui seul, le terme « racisé » n’enferme pas plus qu’un autre terme pouvant servir à qualifier des personnes comme « cardiaque » ou « député ». En effet, ces termes ne font que nommer certaines caractéristiques que des personnes possèdent bel et bien, par exemple, être malade du cœur ou, en reprenant ici un des sens possibles du terme « racisé », être victime de racisme.

En revanche, ce qui peut enfermer ces personnes, c’est, non pas ces termes ou le simple fait qu’ils soient utilisés pour les qualifier, mais l’importance trop grande que l’on donne aux caractéristiques auxquelles ils renvoient.

Si vous étiez cardiaque, vous pourriez par exemple vous sentir enfermé par quelqu’un qui ramènerait tout votre comportement, votre expérience ou votre condition, à votre maladie du cœur ou bien qui ne vous consulterait qu’en tant que personne atteinte de cette maladie. Indépendamment de votre éventuel sentiment d’enfermement, on pourrait également lui reprocher de vous enfermer dans un sens qui vous considère de manière réductrice, en négligeant certaines de vos autres caractéristiques pertinentes.

Il en est de même si cette personne se focalisait, non pas sur votre maladie du cœur, mais sur l’une des caractéristiques qui feraient de vous une personne racisée, et le problème ne serait donc pas qu’elle vous qualifie de « personne racisée », mais qu’elle donne trop d’importance à cette caractéristique. Telle nous semble être la véritable cible de cette critique, qui reproche au terme « racisé » de contribuer, lorsqu’il qualifie des personnes, « à l’écrasement des autres éléments structurant leur personnalité ».

Idem lorsque cette critique déplore le fait que des citoyens soient « regardés d’abord à travers » les caractéristiques qui font d’eux des personnes racisées et, de manière plus caricaturale, qu’on en fasse « la clé unique de lecture de leur action » ou bien « une grille de lecture unique de la société ».

Pour nous, cette critique du terme « racisé » gagne à être comprise comme une critique de l’importance excessive que certains accorderaient à ces caractéristiques et, à travers elles, aux phénomènes raciaux qui existent dans nos sociétés. Il s’agit du moins d’une formulation charitable, car la critique à tendance à mettre en scène un adversaire qui ne retiendrait que cette grille de lecture, un « homme de paille », une représentation caricaturale et déraisonnable de la position adverse.

Penser les phénomènes raciaux ne requiert pas d’utiliser le terme « racisé »

Intéressons-nous à présent aux défenses du terme « racisé » qui se sont exprimées en réponse à cette critique. Prennent-elles en otage ce terme d’une manière similaire, en se préoccupant ultimement de l’importance accordée aux phénomènes raciaux et en mettant en scène un adversaire tout aussi caricatural ?

Ce serait le cas si elles accusaient les critiques du terme « racisé » de faire complètement l’impasse sur les phénomènes raciaux dont le racisme, voire d’interdire de les penser. Et, en effet, ces défenses les accusent « d’éviter précisément de nommer ce qui continue de se jouer », d’« appauvrir l’analyse » et de « s’aveugler sur la réalité » et même « d’interdire de penser la race ». En somme, l’homme de paille symétrique alors qu’il est tout à fait possible de penser les phénomènes raciaux sans avoir recours au terme « racisé ». Après tout, comment faisait-on avant que ce terme ne connaisse un certain engouement et comment fait-on dans les langues dans lesquelles il ne possède pas d’équivalent ?

Au lieu d’utiliser « racisé », on peut en effet penser les phénomènes raciaux en faisant intervenir directement les expressions qui correspondent aux trois principaux sens de ce terme : « victime de racisme », « non-blanc » et « considéré par certains comme appartenant à une prétendue race ». Procéder de la sorte ou bien utiliser le terme « racisé » dans un de ces sens constitue autant de possibilités concurrentes.

Mais qu’on adopte le terme « racisé » ou qu’on lui préfère une autre expression, la polémique resurgirait sans doute à l’identique. Car la question du mot à choisir est distincte de celle de l’importance à accorder aux phénomènes raciaux dans l’explication du monde social, même si les polémiques les confondent en permanence. On pourrait abandonner « racisé » sans faire disparaître pour autant le désaccord qu’il cristallise : la querelle de vocabulaire ne fait que masquer une controverse de fond.

Sortir le mot de la polémique

Ainsi, le terme « racisé » nous semble pris en otage par une controverse qui ne le concerne pas. Cette situation est regrettable à plus d’un titre.

D’abord, parce que le terme « racisé » est chargé d’enjeux qu’il ne possède pas et qui expliquent largement les passions qu’il suscite. C’est en général le cas lorsque les débats terminologiques ou définitionnels s’enflamment, comme on le voit, par exemple aujourd’hui, concernant la définition du racisme et de l’islamophobie, celle du handicap ou bien encore celle du terme « femme ». À chaque fois, des affirmations sur l’existence de certaines choses, sur leurs liens de causalité ou bien sur leur valeur morale sont considérées à tort comme étant indissociables de tel terme ou de telle définition.

Ensuite, parce que le débat que mérite véritablement le terme « racisé » n’a pas suffisamment lieu. En ce qui concerne la recherche, il nous faut des mots pour parler des choses et, si certains peuvent utilement remplacer des périphrases, ils peuvent aussi être source de confusion. Par exemple, et c’est le cas avec « racisé », lorsqu’ils ressemblent à d’autres mots (« race ») ou qu’ils sont utilisés dans plusieurs sens. L’enjeu est de disposer des ressources linguistiques qui favorisent au mieux la réflexion sur les questions empiriques et morales soulevées par les phénomènes raciaux.

Enfin, et c’est sans doute la raison la plus importante, parce que la question de savoir quelle importance accorder aux phénomènes raciaux dans l’explication du monde social est une question académique et publique majeure. Elle mérite d’être discutée sans caricatures, sans procès d’intention et sans que l’usage ou le rejet du terme « racisé » ne fasse obstacle à la discussion ou ne serve de motif d’anathème.

The Conversation

Vincent Aubert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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