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28.10.2026 à 15:43

Iran : l’État profond des Gardiens de la révolution

Sophia Mahroug, Professeure assistante au département d'histoire, Sorbonne université Abu Dhabi, Sorbonne Université

Un récent ouvrage très complet permet de mieux comprendre le fonctionnement des Gardiens de la révolution islamique iranienne.
Texte intégral (2092 mots)

Créée en 1979, la « Légion des gardiens de la révolution islamique d’Iran » (sepah-e pasdaran-e enqelab-e eslami) est souvent présentée comme une organisation militaire monolithique, alors qu’elle regroupe des acteurs aux profils et aux intérêts variés. Dans Une histoire des gardiens de la révolution, de 1980 à nos jours, qui vient de paraître aux Presses universitaires de France, et qui est tiré de sa thèse soutenue en 2024, Sophia Mahroug, maître de conférences en histoire des relations internationales à Sorbonne Université Abu Dhabi, retrace l’évolution de cette organisation au rôle central dans l’appareil d’État iranien. L’étude de la trajectoire de ses membres, des hauts gradés aux technocrates et aux idéologues, reflète sa diversité interne et met en lumière son rôle dans la résilience dont le régime iranien fait preuve depuis plus de quarante-cinq ans. Extraits de la conclusion.


La guerre menée conjointement par les États-Unis et Israël en Iran le 28 février 2026 révéla au grand jour une structure tenace et complexe de l’appareil d’État iranien, duquel les gardiens devenaient ouvertement les maîtres après la mort de leur guide suprême Ali Khamenei, après vingt-sept ans de règne.

Les spéculations médiatiques et ministérielles quant à la nature de la boîte noire politique d’un alliage inédit d’institutions – mêlant un héritage à la fois khomeyniste et romano-germanique – allaient bon train bien avant la guerre, surtout depuis le nouvel embrasement du Moyen-Orient survenu le 7 octobre 2023, après l’attaque du Hamas en Israël. (…)

Quoi qu’il en soit, les assassinats politiques d’Ismaël Haniyeh en juillet 2024 puis, en septembre 2024, de Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah depuis février 1992, soulevèrent bien des questions sur la composition de la Légion, comme les liens de celle-ci avec les milices du Hezbollah, des Houthis et du Hamas ; l’énumération des disparitions qui suivirent jusqu’à l’assassinat de Khamenei (février 2026) puis d’Ali Larijani (mars 2026), créerait une litanie. Les diverses interrogations quant à la nature du régime et du Corps des gardiens nous ont été personnellement posées, dans la presse ou au détour de discussions informelles avec différents services ministériels et européens : qui, parmi les gardiens, peut trahir les idéaux de la révolution islamique et de l’Axe de la Résistance ? Quels pasdaran seraient aux commandes ? Que voulaient les gardiens ? Qui dirige vraiment l’Iran ?

Outre notre refus de nous faire Pythie, nous nous interrogeons encore sur la pertinence de ces questions pour nous éloigner d’une éventuelle bévue. Pour comprendre la deuxième armée du Moyen-Orient et son rôle dans ce brasier régional, pour saisir sa résistance et le maintien de son régime, même après les attaques de la première armée du monde, ne faut-il pas d’abord saisir de quoi la Légion est faite, par quelle histoire elle est traversée ?

Le frisson de connaître les hommes de l’ombre, les traîtres et les fomenteurs cachés d’opérations ciblées avait peut-être détourné les analystes et les chercheurs de réalités plus profondes et pourtant plus accessibles, la culture et la sociologie de ces membres du Sepah [traduction du persan pour le Corps des gardiens de la révolution, terme originaire du vieux-perse (spāda), communément employé dans les armées perses, mogholes, balkaniques et ottomanes], découvertes à travers les sources numériques. À l’écriture de ces dernières lignes, la faute se répète. Trump s’entiche au sommet du G7 à Évian-les-Bains d’avoir enfin signé avec l’Iran le 14 juin 2026 un peace deal – qui n’est pour l’heure qu’un mémorandum d’entente actant temporairement la fin des opérations militaires au Liban et en Iran et la réouverture du détroit d’Ormuz –, et la machine médiatique annonce la fin de la guerre sans s’attarder sur la résultante du conflit : le renforcement d’une élite militaire pragmatique renouvelée aux commandes de la République islamique et enrichie par la guerre.

Alors qu’il devait être l’autorité exécutive de dernière instance, le nouveau guide suprême Mojtaba Khamenei semble être un riche colosse aux pieds d’argile, entouré de conseillers visionnaires. À l’inverse, le président du Parlement Mohammad Qalibaf, ancien commandant des narrateurs [unité du « département d’histoire » du Sepah créée en 1981, qui deviendra à la fin de la guerre Iran-Irak un centre de recherche en histoire affilié à la Légion] devient le chef de guerre le plus crédible aux yeux des ennemis américains pour négocier. Quant au président réformiste Massoud Pezeshkian, vitrine démocratique de l’Iran, sa marge de manœuvre est si faible qu’il a fini par soumettre sa lettre de démission au guide suprême, qui l’a refusée.

Pour pallier ces manquements, le « modèle de la Défense sacrée » que nous avons formulé vise à offrir d’autres chemins d’analyse que ceux, fort stériles, du décryptage immédiat et souvent partial. (…)

Les gardiens de la culture ou de l’historiographie de la Défense sacrée, bien qu’ils ne soient certes pas au centre de la décision opérationnelle des armées, continuent à graviter autour des questions épineuses de sécurité et de stratégie, par les liens de camaraderie qui les unissent entre eux.

Au bureau politique, [Mohammad] Dorudiyan [gardien de la révolution devenu historien, créateur du département d’histoire dans lequel figurait Mohammad Qalibaf] avait été le camarade d’Ali Shamkhani, ministre de la Défense entre 1997 et 2005 et conseiller militaire de Khamenei, assassiné le même jour que son guide ; Ali Mohammad Naini, l’expert de la guerre douce, avait côtoyé durant ses jeunes années Safavi et Jafari, tous chefs d’état-major du Sepah entre 1997 et 2007 puis 2007 et 2019, et Qalibaf, maire de Téhéran entre 2005 et 2017 et président du Parlement depuis 2020. Si ces hommes du domaine de la Défense sacrée ne sont jamais loin des cercles du pouvoir, l’ouvrage montre qu’il faut désormais les intégrer dans l’analyse. Parce que la « culture » devenait un instrument militaire, parce que l’« information » devenait l’arme d’une guerre quasi civilisationnelle contre les États-Unis et leur modèle hégémonique à partir de la seconde moitié des années 2000, le sujet de la culture et de la Défense sacrée montrait l’implication des gardiens dans la vie sociale et dans des cadres institutionnels sous des formes plurielles. (…)

Pour comprendre le jeu diplomatique iranien dans la région, il faut saisir ce qui motive ses joueurs, quelle sociologie et quelle histoire les traversent. Élu président de la République en juin 2024 après la mort accidentelle d’Ebrahim Raisi, Massoud Pezeshkian est un cas intéressant. Personnalité politique du camp réformiste, chirurgien cardiologue azéri et kurde – ethnie que l’on trouve rarement parmi les élites politiques iraniennes –, Pezeshkian n’est pas gardien et est même un opposant politique des principistes. Engagé contre la violence d’État, en faveur des libertés individuelles et d’un rapprochement diplomatique et économique avec l’Europe, le nouveau président s’est pourtant toujours illustré comme un fervent soutien de la Légion et de l’Axe de la Résistance lors des diverses escalades militaires avec Israël et les États-Unis.

Au rebours de ses prédécesseurs du clergé chiite, qu’ils fussent principistes comme Raisi, centristes comme Rohani et Rafsanjani ou réformistes comme Khatami, Pezeshkian dispose encore d’un lien bien plus fort avec les gardiens : celui de la guerre. Âgé de 30 ans lorsqu’il arrive sur le front comme jeune médecin-combattant en 1984, Pezeshkian garda cette proximité indicible avec la Légion que même les idées et le pouvoir politiques n’avaient pu briser. Aux côtés d’autres membres réformistes du Parlement, Pezeshkian, député entre 2008 et 2024, alla jusqu’à porter l’habit pasdar en avril 2019 pour afficher son soutien à la Légion. Afin d’expliquer ce geste, il déclarait :

« Je porte toujours l’uniforme de la Légion. Celle-ci est différente de ce que vous en percevez aujourd’hui. Sans elle, le pays aurait été divisé. »

Ces extraits sont tirés d’Une histoire des gardiens de la révolution, de Sophia Mahroug. PUF, 2026

Le soutien au Sepah d’une personnalité réformiste, président de la République islamique depuis juin 2024, corrobore ce que ce livre aura démontré : c’est bien la guerre Iran-Irak et la participation de la Légion à ce conflit qui structurent la pensée politique et la diplomatie en République islamique. Que ce soit dans la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988 ou dans la lutte contre les talibans aux côtés de Qassem Soleymani à la fin des années 1990, les manœuvres américaines abordées tout au long de cet ouvrage avaient provoqué autant de déception que de méfiance dans les relations diplomatiques. Les vétérans, qu’ils soient réformistes, centristes ou principistes, avaient retenu les leçons de la Défense sacrée [expression héritée de la propagande iranienne pour nommer la défense iranienne dans la guerre Iran-Irak (1980-1988) qui, par extension, désigne la politique culturelle et informationnelle des gardiens de la révolution depuis les années 1990]. (…)

En 2026, les innombrables prévisions d’un changement de régime, héritage de la doctrine du Greater Middle East des néoconservateurs de l’administration Bush, se sont rapidement confrontées à ce réel : faite de plusieurs continuités impérialistes – l’Iran demeure un empire millénaire –, la République islamique administre un territoire multiethnique et multiconfessionnel, par le biais d’intermédiaires bureaucratiques à la fois loyaux et compétents, qui lui assurent une continuité de ses frontières, par-delà les ruptures idéologiques et les guerres traversées.

The Conversation

Sophia Mahroug ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.10.2026 à 15:42

Relance du nucléaire : produire plus, plus vite, sans dégrader la sûreté, est-ce possible ?

Stéphanie Tillement, Sociologue, IMT Atlantique – Institut Mines-Télécom

Frédéric Garcias, Maître de conférences HDR en Sciences de gestion

Geoffrey Leuridan, Enseignant chercheur, IMT Atlantique – Institut Mines-Télécom

Pour répondre à cette question, une équipe de chercheurs travaille depuis dix ans sur le terrain et analyse le travail quotidien des professionnels du secteur.
Texte intégral (3299 mots)

L’ESSENTIEL

  • En France, comme au Royaume-Uni ou aux États-Unis, le chantier de relance du nucléaire est ouvert. L’objectif : faire sortir de terre le plus rapidement possible de nouvelles centrales.

  • Pourtant, ces dernières années, le secteur nucléaire français a montré des signes de fragilités.

  • Cette double réalité questionne : peut-on produire toujours plus sans menacer la sécurité ? Pour y répondre une équipe de chercheurs en sciences sociales travaille depuis dix ans sur le quotidien des professionnels du secteur.


« Le temps du nucléaire est venu », assurait en 2025 Donald Trump en promettant la multiplication par quatre de l’énergie nucléaire dans les 25 années à venir aux États-Unis. Quelques années auparavant, Emmanuel Macron s’engageait lui sur la sortie de terre de jusqu’à 14 nouveaux réacteurs, décrivant ce projet comme « le chantier du siècle », tandis que, en Grande-Bretagne, huit réacteurs sont prévus auxquels pourraient s’ajouter de petits réacteurs modulaires sur le territoire.

Que ce soit pour répondre aux craintes géopolitiques ou climatiques, ces investissements massifs dans des chantiers tous azimuts placent les organisations nucléaires face à une tension productive inédite. Ils s’accompagnent aussi de réformes destinées à les faciliter. En France, aux États-Unis comme en Grande-Bretagne, ces réformes engagées prennent certes des formes bien différentes mais poursuivent un même but : simplifier les relations entre exploitants et régulateur, accélérer les procédures (pour reprendre les termes de la loi du 22 juin 2023), et, pour cela, bien souvent réorganiser les autorités de sûreté nucléaire.

Ce contexte pose une question essentielle : peut-on accélérer la production sans rien sacrifier aux exigences de sûreté ?

Les défis sociotechniques d’une relance nucléaire

Cette interrogation est nécessaire au regard de la nature même de l’industrie nucléaire. Elle appartient à ce que le sociologue John Downer appelle « les technologies catastrophiques », celles dont une défaillance potentielle peut avoir des conséquences d’une gravité telle qu’elles ne peuvent se permettre d’échouer.

Elle l’est d’autant plus aujourd’hui que le secteur nucléaire a manifesté des signes de fragilité, d’ailleurs largement médiatisés, à toutes les étapes du cycle de vie des installations : dans les activités d’exploitation, avec la crise de la corrosion sous contraintes ; dans la construction neuve, avec les difficultés des chantiers de réacteurs de troisième génération, tels les EPR ; ou encore dans les retards importants des chantiers de démantèlement des installations arrêtées.

Pour éviter que la sécurité ne soit sacrifiée à l’aune d’une quête de performance productive et économique toujours accrue, le nucléaire s’est doté de longue date de contre-pouvoirs. Tant en interne, avec des métiers et des départements spécialisés dans la sûreté et autonomes des contraintes de production ; qu’en externe, avec la présence d’une autorité de sûreté indépendante, dotée de pouvoirs de contrôle, voire de sanction.

Mais ces dernières années, des voix se sont élevées pour dénoncer le poids de la logique de contrôle, la complexité croissante de l’infrastructure réglementaire, sa difficile application sur le terrain, et le risque que les règles de sûreté deviennent un empêchement à produire, dans des calendriers et à des coûts raisonnables, mais aussi, paradoxalement, en sûreté.

Pour comprendre s’il est possible de concilier performance productive et sûreté dans les secteurs à haut risque, il est essentiel d’analyser au plus près le travail quotidien des hommes et des femmes de ces industries.

C’est ce que fait depuis dix ans, la chaire de Recherche en sécurité, organisation, humains (RESOH). Les recherches qui y sont menées partent d’une idée centrale : la sécurité, comme la performance, sont partie intégrante du travail. C’est donc par l’analyse du travail « productif » (qu’il s’agisse d’un travail de conception, d’exploitation, de maintenance, de démantèlement…), de la manière dont il est pris en charge et organisé, que l’on peut comprendre comment et à quelles conditions les professionnels parviennent, ou non, à produire en sécurité.

Appréhender la sécurité à travers le travail quotidien, ordinaire, de ceux qui « produisent », suppose d’ouvrir durablement les portes de ces organisations pour analyser au plus près les situations de travail. Le pari, et l’originalité de nos travaux, est donc de mettre en place les conditions d’une recherche enracinée, appuyée sur un dialogue entre chercheurs et membres des organisations nucléaires. Cette démarche a permis d’analyser de l’intérieur les principales activités impliquées dans le cycle de vie des installations nucléaires : conception (avec le projet Advanced Sodium Technological Reactor for Industrial Demonstration, ASTRID), exploitation (usines nucléaires) et plus récemment, démantèlement.

Voici ce que dix ans de travaux nous ont permis de comprendre.

Pourquoi le projet ASTRID s’est-il arrêté ?

Commençons par les activités de conception avec nos analyses du projet ASTRID. Ce projet de démonstrateur de réacteur à neutrons rapides a été lancé dans les années 2010 avant d’être finalement abandonné sur décision de l’État en 2019 puis remis à l’étude en 2025.

Parmi les causes de cet « échec », un désengagement de l’État, abandonnant son rôle de stratège et de garant de l’intérêt à long terme, a été largement évoqué, non sans raisons, notamment à l’occasion de la Commission d’enquête sur la perte de souveraineté énergétique de la France.

Notre enquête, menée entre 2015 et 2019 auprès d’équipes de conception, a dégagé une explication alternative, centrée sur la nature de l’objet à produire et les relations entre les grands acteurs en charge de sa conception.

Il en est ressorti que la définition même du projets ASTRID, de sa finalité, ne faisait pas l’objet d’un consensus. Le CEA, en position de maître d’ouvrage et chef de projet, valorisait une approche expérimentale, plus innovante, du prototype. D’autres entités, comme Framatome, voyaient le prototype comme un objet « industriel », dont il fallait chercher à rationaliser les coûts et les délais en s’appuyant sur le retour d’expérience.

Les rapports de pouvoir entre organisations n’ont pas permis de converger sur une définition claire, partagée, stabilisée de la finalité du projet, et, partant, des objectifs et exigences de performance.

« Produire », dans une activité de conception, suppose la coopération d’acteurs porteurs de représentations divergentes de la finalité de leur action. Ce qui rend nécessaire l’existence de marges de manœuvre et d’espaces favorisant la discussion et la négociation de ces finalités, sous peine de menacer la survie du projet. En situation, la « performance » n’est donc pas une donnée d’entrée qui irait de soi pour tous : c’est à l’inverse le produit d’une construction collective, fragile et incertaine.


À lire aussi : Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima : le rôle des accidents dans la gouvernance nucléaire


Plongée dans le traitement des déchets

En matière d’exploitation, une de nos enquêtes a porté sur l’externalisation de l’activité d’un atelier traitant l’ensemble des déchets radioactifs produits par une usine. Les premiers temps du processus d’externalisation ont été marqués par des tensions entre le donneur d’ordre et le sous-traitant.

Si la performance attendue, mesurée en volume de déchets traités, était connue de tous (et contractuellement formalisée), les moyens pour y aboutir l’étaient moins. Or, cette performance productive tenait plus dans la capacité à gérer des lignes de production automatisée qu’à l’expertise du sous-traitant en assainissement-démantèlement d’installations nucléaires.

Elle reposait avant tout sur une connaissance fine des flux logistiques et des nombreuses interfaces organisationnelles entre cette installation et le reste de l’usine, ainsi que sur une capacité à gérer les « caprices » de l’outil de production vieillissant et nécessitant de constants ajustements.

Ici, la qualification partiellement erronée de la nature de l’activité externalisée en amont du processus a rendu difficile le transfert des compétences nécessaires à une production sûre du donneur d’ordre vers le sous-traitant. Notre étude a révélé l’importance d’une compréhension partagée du travail entre le donneur d’ordre et le sous-traitant, condition sine qua non à un accord sur les niveaux de performance et de sûreté attendues (produire combien), et sur les moyens de les atteindre (produire comment).


À lire aussi : Prix de l’électricité nucléaire : les dessous du mécanisme envisagé par l’État pour les nouveaux EPR2


Comment évaluer l’efficacité d’un démantèlement ?

Plus récemment, nous avons débuté une enquête sur des activités de démantèlement, devenues ces dernières années nettement plus stratégiques avec l’augmentation du nombre d’installations arrêtées. Les exploitants, comme l’autorité de sûreté l’a souligné à plusieurs reprises, peinent à maîtriser ces projets, qui font l’objet de dérives importantes en matière de coûts et de délais.

Comprendre ces dérives implique là aussi de revenir à la nature du travail de démantèlement. Celui-ci confronte les acteurs qui en ont la charge à des temporalités hors normes et des incertitudes radicales, qui tiennent tant à la connaissance de l’état initial et de l’état final, qu’au chemin nécessaire pour aller de l’un à l’autre.

Le démantèlement se rapproche pour beaucoup d’un travail d’enquête, c’est-à-dire de formulation d’hypothèses, d’expérimentation, de confrontation à des épreuves, permettant progressivement de construire les connaissances qui rendent ce démantèlement possible. Partant, les choix techniques, les scénarios envisagés doivent souvent être revus, pour tenir compte des découvertes en cours de route et des connaissances acquises.

Ces types de travail s’accommodent mal d’une logique de contrôle et de conformité, qui dominent pourtant dans le pilotage de ces projets, avec l’établissement et la validation très en amont de scénarios de démantèlement et des jalons associés. Dès lors, si les acteurs en charge des projets de démantèlement ne remettent pas en cause l’exigence de contrôle, ils soulignent les limites de sa mise en œuvre : chaînes décisionnelles longues et parfois peu lisibles, multiplication des validations, inflation documentaire… des processus parfois si lourds qu’ils finissent par empêcher l’action qu’ils étaient censés sécuriser.

L’ensemble de ces recherches conduit finalement à interroger la définition même de la performance dans les activités à risques, et la manière de l’équiper et de l’évaluer. La performance ne peut être réduite au respect des coûts, des délais ou des jalons. Elle réside dans la capacité collective à enquêter, à apprendre et à préparer l’action dans un contexte où l’incertitude ne disparaît jamais complètement. Ces études montrent aussi l’imbrication profonde, dans le travail, des exigences, à commencer par celles de performance et de sûreté.

Du côté des décideurs

Ces exigences de performance comme les modalités de régulation de la sûreté sont souvent décidées au plus haut niveau. Il nous a donc paru primordial d’associer à nos enquêtes de terrain des ateliers de discussion avec les décideurs, qu’ils soient directeurs, dirigeants ou hauts fonctionnaires. Les échanges, fondés sur des récits et partages d’expérience, étaient structurés autour de la notion de « performance sûre ». La question sous-jacente était celle de la possibilité d’une compatibilité entre exigences de performance et de sûreté.

En 2024, le président de l’Autorité de sûreté, déclarait : « Loin d’être l’ennemie de la performance, la sûreté en est l’une des composantes. » Venant du régulateur, ces mots pouvaient a priori surprendre.

Nos échanges ont cependant souligné le poids politique des mots et de la sémantique. « Parler la langue » de la performance, y compris pour défendre les enjeux de sûreté, est devenue une condition pour être audible des décideurs. Mais cela ne doit pas conduire à invisibiliser l’exigence de sûreté.

Le risque est pourtant grand. Car à la différence de la cybersécurité ou de la sécurité au travail, dont l’importance est rappelée quotidiennement par la survenue d’attaques ou d’événements indésirables, la sûreté nucléaire, par construction, se définit en creux, par l’absence – en l’occurrence – d’événements dont les conséquences seraient inacceptables.

Dans ces organisations, les responsables de la sûreté doivent donc redoubler d’efforts pour démontrer sa valeur, pour la production, et éviter ainsi tout arbitrage défavorable, qui conduirait à ce qu’elle soit sous-investie. Un directeur explique ainsi :

« La sûreté nucléaire fait partie de la capacité d’action. Si on vend un objet avec un défaut latent de sûreté qui va se révéler, alors qu’il est sur un terrain d’opération “touchy”, la capacité d’action militaire va prendre un grand coup dans l’aile. On vend une capacité d’action. La création de valeur, pour moi, elle est là. »

Penser en termes de « performance sûre » est un moyen de rendre explicite la contribution de la sûreté à la performance productive, sur le temps long, et de « sortir de l’opposition stérile » entre « ceux qui produisent » et « ceux qui s’occupent de la sûreté ».

Le risque de la déconnexion

Dans ce contexte, vouloir connecter exigences de sûreté et impératifs de production peut paraître à première vue paradoxal : on sait à quel point l’indépendance des fonctions de sécurité par rapport aux fonctions de production est une condition à la neutralité de leur regard, à leur pouvoir d’agir et au maintien d’un haut niveau d’exigence.

Mais indépendance ne veut pas dire déconnexion. Or cette dérive est pointée du doigt, par exemple lorsque les professionnels de la sûreté deviennent tellement éloignés des enjeux et du « langage » de la production qu’ils ne sont plus capables de réellement comprendre l’activité qu’ils sont chargés de réguler. Cette dérive, progressive, se traduit par des stratégies de repli sur une application toujours plus stricte et littérale des règles, et sur une posture strictement bureaucratique (cocher des cases, remplir des papiers, appliquer strictement des règlements…).

Certains auteurs parlent alors d’« auditisme » pour qualifier ce type de crispation, qui suscite en retour des comportements tactiques de conformité de la part des acteurs opérationnels. La gestion des carrières joue indubitablement un rôle pour prévenir ce type de dérive : les parcours croisés entre production et sûreté, s’ils suscitent parfois une légitime méfiance du fait des risques de complaisance, sont ainsi plébiscités pour maintenir un socle d’intercompréhension et éviter qu’une sûreté « de papier » ne devienne un empêchement à produire en sûreté !

Des systèmes déresponsabilisants ?

Au fil des discussions d’autres obstacles à la performance sûre sont apparus : une inflation des lignes hiérarchiques et une dilution des responsabilités, aboutissant à une situation de « décideurs qui ne décident plus rien ». Le constat d’un « manque de courage managérial » est relié à un danger déjà souligné par le sociologue Charles Perrow : celui d’une déconnexion progressive entre les « élites du système » et le fonctionnement opérationnel des systèmes à risques.

C’est ici la répartition des rôles et des ressources au sein de l’organisation qui est débattue. L’enjeu fondamental consiste à reconstruire un sens partagé de l’activité productive et de sa finalité, en revalorisant le service rendu. Un directeur déclare ainsi :

« Je trouve toujours pénible d’avoir besoin de justifier, en disant : “Je suis producteur [d’électricité].” Le boulot, c’est quand même ça. Notre mission, c’est celle-là. »

Beaucoup de décideurs évoquent ainsi la nécessité de réallouer prioritairement les ressources à celles et ceux y contribuant directement et de réaligner l’ensemble des acteurs vers cette mission de production.

À l’heure où la relance du nucléaire conduit à rechercher simultanément davantage de sûreté et de performance productive, nos recherches invitent ainsi à déplacer le regard. L’enjeu n’est pas tant d’arbitrer entre ces objectifs, mais de mieux comprendre les pratiques qui permettent de les réconcilier. Une compréhension fine du travail est indispensable pour se prémunir de deux dérives souvent observées : une sûreté « de papier », qui réduit celle-ci au seul respect de procédures, et une performance confondue avec des indicateurs quantifiés définis en amont. Ces deux dérives naissent d’une déconnexion de la réalité du travail.

En repartant du travail concret – celui des ingénieurs et techniciens, des opérateurs, des chefs de projet, des sous-traitants… –, il devient possible d’identifier non seulement les fragilités des organisations, mais aussi les pratiques souvent invisibles grâce auxquelles les professionnels s’emploient, souvent avec une énergie considérable, à ce que leur organisation soit à la fois sûre et performante.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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28.10.2026 à 15:41

Droits de douane américains : fin du libre-échange industriel pour les pays riches, pas d’aubaine pour le Sud

Houssein Guimbard, Économiste, CEPII - Institut français d'économie (IFE)

L’impact des mesures douanières décidées par Donald Trump est-il uniforme pour tous les pays ? Décryptage, vu du côté des pays exportateurs vers les États-Unis, de l’offensive commerciale.
Texte intégral (2139 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les droits de douane étaient un élément important de la politique trumpienne censée rendre aux États-Unis « leur grandeur » (Make America Great Again).

  • Mais qu’en est-il pour les pays exportateurs ? Sont-ils traités de manière uniforme ? Ou existe-t-il des différences selon les pays ?

  • Un examen reposant sur une étude très fouillée, réalisée par un économiste de l’Institut français d’économie (IFE), révèle que ces mesures ont des effets très différents selon les pays et les secteurs. Les exportateurs des pays les moins avancés sont particulièrement fragilisés.


Les États-Unis absorbent près d’un cinquième des exportations mondiales hors commerce intraeuropéen : 19 % de celles des pays développés, 17 % de celles des pays en développement. Alors que l’administration Trump dit avant tout cibler, avec ses droits de douane, les partenaires riches excédentaires sur le marché américain, fin septembre 2026, le constat est plus nuancé.

Les pays développés ont bien perdu la situation proche du libre-échange dont bénéficiaient leurs produits industriels, qui entraient aux États-Unis presque sans droits, grâce à un accord commercial ou à des droits dits de la « nation la plus favorisée » très bas. Mais les pays en développement restent les plus taxés. Et la structure actuelle des droits américains pénalise surtout leurs exportations industrielles, celles qui dépendent le plus du marché américain et par lesquelles passe, en partie, leur développement.

En 2024, les États-Unis ont importé pour 3 132 milliards de dollars (soit environ 2 813,26 milliards d’euros) de marchandises. Ces achats se partagent presque à égalité entre pays développés (49 %) et pays en développement (50 %), les pays les moins avancés (PMA) n’en fournissant que 1 %.

Pour les exportateurs, le marché américain pèse lourd : il absorbe 19,4 % des exportations des pays développés et 17,3 % de celles des pays en développement, hors échanges entre pays de l’Union européenne. Il compte moins pour les PMA (9,4 %), et presque pas pour leur agriculture (2,9 %) : les États-Unis leur achètent avant tout des produits non agricoles, pour 28 milliards de dollars, contre à peine plus d’un milliard de produits agricoles.


À lire aussi : Droits de douane américains : en attente d’une décision historique de la Cour suprême


Ce que l’on pouvait attendre

Trois lectures de la politique tarifaire américaine conduisaient à des attentes différentes. La première, celle du discours officiel, est bilatérale : les droits « réciproques » devaient corriger les déficits commerciaux américains et les pratiques jugées déloyales de partenaires comme l’Union européenne, le Japon ou la Corée du Sud. Les pays riches en étaient les premières cibles.

La deuxième tient à la tradition américaine de préférences tarifaires en faveur des pays pauvres, comme l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) pour l’Afrique subsaharienne. Les pays les moins avancés (PMA), qui ne fournissent qu’une part infime des importations américaines, n’avaient guère de raison d’être visés.

La troisième est plus mécanique : la formule retenue par l’administration Trump pour déterminer les droits de douane du « Liberation Day » (annonces du 2 avril 2025, ndlr), fondée sur le déficit bilatéral rapporté aux importations, frappe durement les petits exportateurs spécialisés, qui vendent beaucoup aux États-Unis et leur achètent peu. C’est notamment le cas des PMA qui, au 9 avril 2025, dans le secteur agricole, ont vu le niveau moyen de droits de douane rencontrés passer de 5 % en janvier à 25 %. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

La fin libre-échange industriel pour les pays riches ?

Le changement le plus profond, en termes relatifs, concerne les pays développés. En janvier 2025, leurs produits non agricoles entraient aux États-Unis presque en franchise de droits, avec un droit moyen de 1,6 %. Fin septembre 2026, ce droit atteignait 12,3 %, plus de sept fois plus, sur un marché qui absorbe un cinquième de leurs exportations.

La hausse vient pour l’essentiel de la section 232 (acier, aluminium, automobile, pharmacie…), complétée par les droits de la section 301 « travail forcé ». Ces droits frappent depuis juillet 2026 les produits de 60 économies auxquelles Washington reproche de ne pas interdire l’importation de biens issus du travail forcé ; ils fixent pour l’Union européenne un plancher de 10 %, et, pour le Japon, la Corée du Sud et la Suisse un plancher de 12,5 %.

Quant aux produits agricoles des pays riches, ils sont taxés à un niveau similaire, 11,6 %, contre 6,2 % en janvier 2025. Pour les pays riches, la protection américaine est désormais à peu près uniforme, autour de 11 à 12 %, quel que soit le produit, hors exemption.

Les plus taxés ? Les pays en développement

Les pays en développement (hors PMA) partaient de plus haut, notamment parce que les droits de la section 301 imposés à la Chine en 2018-2019 étaient en place. Leur droit moyen sur les produits non agricoles passe de 11,5 % à 24,9 %, soit 13,4 points de plus, alors que le marché américain absorbe 17,7 % de leurs exportations non agricoles.

Dans l’agriculture, un écart s’est créé avec les pays riches : alors que les deux groupes payaient le même droit moyen en janvier 2025 (6,3 % et 6,2 %), fin septembre 2026, les pays en développement rencontrent un droit moyen plus élevé que les pays développés (14,9 %, contre 11,6 %). Dans ce secteur, la Chine fait exception (39,7 %), comme désormais le Brésil (31 %), frappé depuis juillet 2026 d’un droit de 25 % au titre d’une enquête qui lui est propre. Quant à l’Inde et à la Thaïlande, leur droit de douane agricole a plus que doublé à, respectivement, 13,8 % et 15,7 %, entièrement au titre de la section 301 « travail forcé ».

Droits de douane moyens appliqués par les États-Unis au 29 septembre 2026, selon leur base juridique et le niveau de développement de l’exportateur, et part des exportations destinées aux États-Unis en 2024. Notes : Agriculture : chapitres 1 à 24 du Système harmonisé. Pays les moins avancés (PMA) : les 44 pays de la liste des Nations unies (octobre 2026). Droits : droits NPF et préférentiels de MAcMap-HS6 (CCI-CEPII), droits additionnels issus des décrets et proclamations américains, agrégation par la méthode des groupes de référence (Guimbard et coll., 2012) ; « Avant 2025 » : droit NPF ou préférentiel, section 301 Chine de 2018-2019 et sanctions. Sous chaque groupe : part de ses exportations du bloc de produits destinés aux États-Unis en 2024, hors échanges entre pays de l’Union européenne (BACI). calculs de l’auteur à partir de Guimbard (2026) base IFE-CEPII US import tariffs 2025-2026 ; BACI (CEPII) ; Nations unies (UN-OHRLLS, Fourni par l'auteur

Les PMA épargnés dans l’agriculture, pas dans l’industrie

Pour les PMA, le reflux est spectaculaire dans l’agriculture. Le droit moyen sur leurs produits agricoles, encore de 17 % en novembre 2025, est revenu à 6,3 %, à peine au-dessus de son niveau de janvier 2025 (5,4 %). La plupart des PMA ne figurent pas parmi les économies visées par la section 301 « travail forcé » et leurs principaux produits agricoles, le café éthiopien ou ougandais, la vanille malgache, sont des produits tropicaux que les États-Unis ont choisi d’épargner. Mais ce répit porte sur une part infime de leurs ventes aux États-Unis.

Car c’est dans l’industrie que se concentre leur dépendance au marché américain : il absorbe 10,4 % de leurs exportations non agricoles, contre seulement 2,9 % de leurs exportations agricoles. Or, le droit moyen sur leurs produits non agricoles a doublé, de 5,3 % à 10,9 %. Le Bangladesh et le Cambodge, grands exportateurs de vêtements, font partie des économies visées par la section 301 « travail forcé ». Les préférences commerciales dont bénéficient les PMA ne les protègent pas : les droits additionnels s’ajoutent au droit préférentiel, sans s’y substituer.

Concrètement, les PMA bénéficient en principe de préférences : des droits réduits ou nuls, accordés sans contrepartie, comme l’AGOA pour l’Afrique subsaharienne. Les droits décidés depuis 2025 s’appliquent en plus de ces droits préférentiels : un produit qui entrait en franchise paie désormais la totalité du droit additionnel, par exemple dix points au titre de la section 301 « travail forcé » pour le Bangladesh ou le Cambodge.

Une protection qui pèse sur l’industrialisation des pays du Sud

Mis bout à bout, ces chiffres dessinent une structure de protection différenciée selon le niveau de développement. Pour les pays riches, agriculture et industrie sont taxées au même niveau. Pour les pays en développement comme pour les PMA, les produits industriels sont taxés environ 1,7 fois plus que les produits agricoles : 24,9 % contre 14,9 % pour les premiers, 10,9 % contre 6,3 % pour les seconds. Et ce sont précisément ces produits industriels qui font l’essentiel de leurs ventes aux États-Unis.

Le Monde, 2025.

Cette asymétrie n’a rien d’anodin. C’est par l’exportation de produits manufacturés, le textile et l’habillement d’abord, puis l’électronique et les équipements, que les pays en développement se sont diversifiés et ont progressé dans les chaînes de valeur. Une protection américaine qui épargne leurs matières premières agricoles, mais taxe leur industrie les incite à rester spécialisés dans les produits primaires.

Les États-Unis, qui ont longtemps défendu l’ouverture commerciale comme outil de développement, appliquent ainsi aux pays du Sud une structure de droits qui rappelle l’escalade tarifaire (des droits d’autant plus élevés que le produit est transformé : faibles sur les matières premières, plus forts sur les produits finis, ce qui décourage la transformation sur place) que ces derniers reprochaient aux pays riches.

L’administration Trump ciblait les pays riches ; les chiffres montrent que c’est bien le cas, mais que les pays en développement restent les plus exposés, d’abord dans l’industrie, là où leur dépendance au marché américain est la plus forte. La seconde enquête de la section 301, sur les surcapacités industrielles de 16 économies, dont la Chine, l’Inde et le Mexique, pourrait encore accentuer ce déséquilibre.

The Conversation

Houssein Guimbard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.10.2026 à 15:40

Comment le « sensitivity reading » transforme le travail éditorial

Manon Lavergne, École doctorale « Concepts et langages » de Sorbonne Université., Sorbonne Université

Pour comprendre le travail très spécifique des « sensitivity readers », l’autrice a interrogé plusieurs experts du monde de l’édition, dont ces relecteurs spécialisés.
Texte intégral (1649 mots)
Les *sensitivity readers* repèrent des stéréotypes ou des inexactitudes dans les textes qu’ils révisent. Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Les « sensitivity readers » sont encore mal connus aux yeux du grand public, et parfois assimilés à des censeurs.

  • Attentifs à la représentation d’une expérience, d’une culture ou d’un groupe social dans un manuscrit, ils y repèrent des stéréotypes ou des inexactitudes.

  • Des entretiens menés avec des professionnels de maisons d’édition et de la « lecture sensible » permettent de mieux cerner les pratiques en la matière.


En septembre 2023, l’auteur québécois Kevin Lambert (qui publie aujourd’hui sous le nom de Laura-Ève Lambert) en lice pour le prix Goncourt pour son roman Que notre joie demeure a expliqué lors d’une interview qu’il avait eu recours à une sensitivity reader (Chloé Savoie-Bernard). Et cela a suscité une controverse littéraire, portée entre autres par Nicolas Mathieu, lauréat du prix Goncourt 2018 avec Leurs enfants après eux.

Mais ce type de polémique ne suffit pas à décrire ce qui se passe entre un manuscrit et sa publication. Déplacer l’attention vers le travail éditorial lui-même permet de mieux comprendre quels passages d'un texte sont examinés, quelles modifications sont proposées et qui décide de les retenir, ou non.

Le rôle des « sensitivity readers »

Le rôle des sensitivity readers consiste à examiner la représentation d’une expérience, d’une culture ou d’un groupe social dans un manuscrit, afin de repérer des stéréotypes, des inexactitudes ou des connotations susceptibles d’échapper à l’équipe éditoriale. Ils peuvent signaler des stéréotypes, des inexactitudes ou des choix de vocabulaire qui modifient le sens d’une scène et repérer des connotations qui ont pu échapper à l’auteur ou à l’équipe éditoriale.

L’expression anglaise côtoie celle de « lecture sensible ». Le terme français « démineur éditorial », proposé par la Commission d’enrichissement de la langue française, insiste sur la détection de contenus susceptibles de choquer. Cette métaphore du danger met au premier plan la prévention des réactions du public. Elle rend moins visible une autre dimension du travail : apporter des connaissances et discuter les effets d’un choix narratif.

Pour étudier ces pratiques, mon enquête s’appuie sur 18 entretiens semi-directifs avec des professionnels de maisons d’édition de tailles et de lignes éditoriales différentes, notamment en littérature générale et en jeunesse, ainsi qu’avec des personnes pratiquant la lecture sensible. L’analyse présentée ici porte sur les témoignages relatifs à l’édition, complétés par une analyse documentaire.

Les échanges abordent les modalités de relecture, la reconnaissance de cette activité et les réserves qu’elle suscite. Ils donnent accès aux pratiques telles que les personnes interrogées les décrivent ; ils ne constituent ni un recensement du secteur ni une comparaison systématique de tous les manuscrits avant et après intervention.

Comment devient-on « sensitivity reader » ?

En France, dans le cadre de mon enquête, la lecture sensible apparaît comme une activité encore peu structurée. En effet, aucun statut professionnel spécifique, cursus de formation commun ou syndicat spécifique n’a été identifié.

Cette activité ne dispose pas des mêmes structures de représentation que la traduction littéraire, dont les professionnels sont notamment représentés par l’Association des traducteurs littéraires de France. D’ailleurs, les entretiens font apparaître deux conceptions de la légitimité à exercer cette activité. Certains sensitivity readers mettent d’abord en avant leur vécu : leur expérience d’une culture, d’une identité ou de discriminations leur permettrait de repérer des représentations qui échappent à d’autres lecteurs.

D’autres estiment que cette expérience personnelle ne suffit pas et insistent sur la nécessité de l’accompagner de connaissances approfondies, notamment en sciences sociales. Être concerné par une expérience ne donne pas accès à toutes celles d’un groupe : les différences de pays, de génération ou de trajectoire empêchent une personne de parler au nom d’une communauté entière.

Ces positions ne sont toutefois pas nécessairement opposées. Elles invitent à examiner comment le vécu, les connaissances et les compétences d’analyse se complètent. La question devient alors celle du domaine d’expertise : sur quels sujets une personne peut-elle proposer une relecture éclairée, et comment reconnaît-elle les limites de ses compétences ?

Retravailler un personnage

Le rôle des sensitivity readers est aussi de pointer en les rendant visibles certains stéréotypes que l’auteur et l’équipe éditoriale n’avaient pas repérés. Ceux-ci ne passent pas nécessairement par des propos ouvertement discriminatoires : ils peuvent apparaître dans une description physique, un surnom ou le rôle attribué à un personnage. L’intervention d’un sensitivity reader invite alors à interroger ces choix et leurs effets sur le récit.

Une éditrice interrogée évoque un roman situé dans les États-Unis des années 1930, dans lequel un personnage autochtone était muet et portait un nom d’animal. Ces caractéristiques reprenaient des conventions du western susceptibles de le réduire à une figure stéréotypée. Selon l’éditrice, les remarques de la relectrice ont conduit à préciser ces caractéristiques : le surnom est présenté comme une dévalorisation imposée par l’enquêteur tandis que le silence exprime le désaccord du personnage. La réécriture rend ainsi le rapport de domination plus explicite et donne au personnage une intention propre.

Dans un entretien en 2022 l’autrice britannique Katherine Rundell explique que, dans The Good Thieves, elle avait imaginé un enfant noir plus grand que les autres personnages. Un ou une sensitivity reader lui avait signalé que ce choix pouvait rappeler le stéréotype de l’enfant noir particulièrement grand et fort. L’autrice avait alors revu sa description.

Dans ces deux exemples, la consultation nourrit le travail de caractérisation en attirant l’attention sur des associations que les choix d’écriture peuvent véhiculer.

Le « sensitivity reading » dans le milieu de la traduction

Lors d’un entretien, une éditrice de littérature pour adolescents explique avoir sollicité une relecture spécialisée pour répondre à un besoin concret. Traduire un roman exige un savoir-faire littéraire, mais certaines références demandent aussi une connaissance approfondie du contexte culturel. En effet, certains points peuvent échapper à une équipe pourtant attentive.

Elle m’a donné un exemple concret : une coiffure avait été désignée par le mot « tresses », alors que la relectrice préconisait « vanilles ». La différence peut sembler minime. Elle permet pourtant de nommer précisément une pratique (une vanille est un type de coiffure afro pour laquelle il faut prendre deux mèches roulées séparément sur elles-mêmes dans le même sens, puis ensemble l’une autour de l’autre, tandis que pour une tresse on utilise trois mèches) et de restituer l’environnement culturel du personnage.

La relectrice interrogée décrit un travail de comparaison entre le texte original et sa traduction. Elle examine les descriptions, les références et les nuances susceptibles de disparaître en français. Dans un autre exemple qu’elle rapporte, une description concernant des hommes noirs quinquagénaires devient une affirmation sur « les Noirs ». Le changement élargit à une catégorie entière un propos initialement situé.

Ces interventions touchent donc à la portée du texte : qui est désigné, avec quel degré de précision et selon quel point de vue ? Dans les cas décrits, la lecture sensible participe à la recherche de fidélité à l’œuvre traduite.

Le sensitivity reading met ainsi en discussion des choix de représentation qui pouvaient jusque-là passer inaperçus. Son apport dépend des compétences mobilisées, du dialogue avec l’équipe éditoriale et des décisions prises à partir de ses recommandations.

Les exemples recueillis invitent donc à examiner ses effets concrets sur les textes, au-delà des controverses qu’il suscite.

The Conversation

Manon Lavergne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.10.2026 à 15:20

The impossible equation of being a researcher mother, striving to make ends meet

Marie Janot Caminade, Docteure en science politique, chercheuse à l'Institut des sciences sociales du politique (ISP), Université Paris Nanterre

Getting into a tenured position in higher education and research can be likened to an obstacle course – this is particularly true when women add motherhood into the mix.
Texte intégral (1717 mots)

How can we encourage women to pursue scientific careers? In recent years, a number of mentoring or awareness campaigns have been put in place to encourage French high school students to study maths, physics or engineering sciences, while they remain underrepresented in these fields. One of the last large-scale initiatives is the Filles et Maths program, launched in 2025, including work on gender bias, the implementation of “role models” or timetables featuring flexible hours.

The program was nonetheless met with criticism: while women remain under-represented in some disciplines, they also remain a minority in the highest positions across the board in the academic world, from mathematics to social sciences.

In France, gender inequalities are therefore not limited to access to scientific studies: they cut across all university careers and make many women leave French Higher Education and Research before securing tenure. This “drain” is explained by several factors among which motherhood holds an important place. A survey in Denmark illustrates that unlike men, one in three women abandon their scientific career after the birth of their first child.

The survey I have been conducting among doctoral students and social scientists highlights the difficulties faced by women who became mothers before becoming permanent employees. Since the 1980s, recruitment requirements have become tougher with candidates needing to have written a good PhD paper, regularly have their work published, participate in scientific events and get involved in the life of research labs. Much of this work falls under hope labour, that is, unpaid work done in the hope of future employment.

In this context, what could be called the myth of the “total researcher” takes shape. This is based on the double penalty of being a productive scientist (without necessarily receiving any financial reward) and embodying the ideal of a career woman, devoted companion, and dedicated mother all rolled into one.

However, this ideal of the “total researcher” clashes with the actual conditions of scientific work and motherhood.

Paying the motherhood penalty in academia

Becoming a full-time researcher requires mothers who aren’t tenured researchers to reorganise their lives. Some cram several days’ work into one by doing casual work, part-time teaching, unpaid scientific projects, and parental responsibilities. The pace often makes women work under pressure, sometimes at the expense of the quantity and quality of their scientific work.

Other women choose to remain unemployed or take parental leave and thus link their career to that of their spouse if they earn enough. If this strategy of linked career is favourable for scientific production when you have a child, it also creates material dependence that could lead to sexist and sexual violence within the family unit, which this testimony from Jeanne, a doctor and mother of a little girl, illustrates:

“I sometimes feel like I have to [‘have sex’], telling myself that ‘I owe him’ and ‘He lets me know it’.”

In a professional context, where every moment must count, maternity, parental or sick leave become scientific working hours in themselves.

Rebecca, for example, shared that she continued writing her final thesis when her son was sent to hospital in an emergency. This situation feeds a feeling of double guilt: the respondents believe they are never up to par, neither as mothers nor as researchers. Joana explains:

“I took parental leave from work, but I feel bad about working when I see my son next to me.”

Some non-tenured researcher dads, on the other hand, benefit from an academic paternity bonus. The gendered division of domestic and parental tasks, as well as taking paternity leave, sometimes allows them to devote more time to their research. To quote Marion’s doctor of History husband’s words: “I have completed nearly two articles in one month of paternity leave!”

The ‘initiatory rite of passage’ rhetoric

Even when they reorganise their lives to ensure their scientific activity, non-tenured researcher mothers face disqualification mechanisms from their peers.

Some remarks that seem kind on the surface often come back to motherhood: “You should spend more time with your children,” “they must miss you”, or “where is your child?”

Other colleagues, often women incumbents, the difficulties that non-incumbents face in reconciling motherhood and scientific work seem perfectly normal, presenting them as inevitable trials. Louise reports how one female colleague explained to her:

“What you’re going through is normal; it’s an uphill battle. We’ve all been there.”

While such pep talks are meant to be comforting, the constraints related to motherhood appear as an obligatory rite of passage to becoming a ‘total’ researcher.

Motherhood-related constraints that become faults

Due to increasing competition in the French Higher Education & Research system, motherhood can be used against some women as a means of sidelining them. Some respondents said they were excluded from scientific events on the basis that they now had “better things to do” with their children.

When precarious researchers voice their concerns at meetings, their difficulties in reconciling scientific work and motherhood are disqualified on the grounds that they “knew” what having a child meant before becoming a tenured researcher.

The constraints related to motherhood end up remaining invisible behind criticism about a supposed lack of scientific productivity, which tends to arise from pregnancy onwards, through comments on untenured researcher mothers-to-be’s physical appearance and how they supposedly mismanage stress with regards to important deadlines in their careers.

Anouk recounts that, after auditioning for a position as a lecturer when she was pregnant, a member of the jury who said she wanted to help her “reminded him” that committees were looking for “nice people to chat to at the coffee machine”, before offering her the following advice:

“Are you pregnant? You looked pale. Next time, apply some blush on your cheeks so you don’t make a bad impression.”

The complaints also concern the routes travelled to academia: not attending certain events organised during the school holidays, taking on casual work or failing to develop other research subjects that are unrelated to their PhD; are frequently associated with a lack of scientific commitment, thus obscuring the financial and family-related constraints these women face.

A case of the fate of Sisyphus?

Faced with the impossibility of achieving the tenured researcher ideal, many respondents end up internalising their challenges as individual failures and gradually abandon academia.

This distance from academia is actually the result of structural constraints that make it difficult to reconcile motherhood and careers in research. Élodie expresses a sense of exhaustion with the predicament:

“I am like Sisyphus! My fate is to do work that will never be recognised, that will never lead to anything because I had a child at the end of my PhD studies.”

In this context, in Higher Education and Research, schemes like France’s Filles et Maths Maths program are not going to be enough to reduce inequalities. More broadly, rethinking the criteria around tenure is what needs to happen.

The current requirements favour women with sufficient material resources and time, to the detriment of people experiencing family, social or financial constraints. This marginalisation is not only unequal: it is harmful to research. By depriving people of certain talents, it also deprives them of certain knowledge.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Marie Janot Caminade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.10.2026 à 11:42

Comment le libre accès aux publications scientifiques nourrit l’innovation industrielle : ce que révèle l’analyse de 500 000 brevets

Abdelghani Maddi, Ingénieur de recherche en analyse et traitement des données, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université

Une étude sur près de 500 000 brevets révèle la place des publications scientifiques en libre accès dans l’innovation et interroge les politiques de recherche et de diffusion des savoirs.
Texte intégral (2281 mots)
Dans quelle mesure la recheche nourrit-elle l’innovation ? Dennis Scherdt/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Une étude sur près de 500 000 brevets examine la façon dont les publications scientifiques alimentent l’innovation.

  • Les publications en libre accès sont, en moyenne, surreprésentées de 38 % dans les références des brevets.

  • L’accès aux connaissances scientifiques dépasse les enjeux de la recherche : il concerne aussi la capacité des entreprises à innover.


Comment les connaissances circulent-elles entre recherche et invention ? Dans beaucoup de domaines, les inventions s’appuient souvent sur des travaux scientifiques, mais les entreprises n’ont pas toutes les mêmes possibilités d’accéder à ces connaissances. Comprendre cette circulation est donc un enjeu qui dépasse le monde de la recherche et concerne aussi les conditions dans lesquelles les entreprises peuvent innover.

Pour répondre à cette question, nous avons mené une étude, récemment publiée dans la revue scientifique Scientometrics, avec Ahmad Yaman Abdin (chercheur en sciences pharmaceutiques, formé en chimie bioorganique) et Francesco De Pretis (mathématicien appliqué). La recherche porte sur près de 500 000 brevets déposés auprès de l’Office américain des brevets et des marques (USPTO). Nous avons ainsi examiné 3,2 millions de références, correspondant à près d’un million de publications distinctes (un même article peut être cité dans plusieurs brevets).

Ce que racontent les références d’un brevet

Un brevet confère un droit exclusif sur une invention, pour une durée et un territoire limités. En contrepartie, l’invention doit être décrite dans un document rendu public. Celui-ci peut citer des travaux scientifiques : autant de traces du lien entre une invention et les recherches qui l’ont précédée.

Toutes ces traces n’ont cependant pas la même signification. Certaines références, présentes en page de garde, peuvent être ajoutées par les examinateurs chargés d’évaluer le brevet. Nous avons retenu celles que les inventeurs introduisent dans le corps du texte, car elles sont considérées dans la littérature scientifique comme plus représentatives des connaissances mobilisées par les inventeurs.

Chaque citation n’est pas pour autant la preuve d’une influence directe. Ces références sont des indices, pas un récit complet du chemin parcouru entre une expérience de laboratoire et une application industrielle.

Pourquoi 29 % peuvent compter davantage qu’il n’y paraît

Le libre accès permet de consulter un article sans abonnement ni paiement, par exemple sur le site d’une revue ou dans une archive ouverte. Il constitue l’une des dimensions de la science ouverte. Notre étude porte sur cet accès aux publications, et non sur l’ensemble des pratiques de partage des données, des méthodes ou des logiciels.

À première vue, une proportion de 29 % peut sembler modeste : les articles qui ne sont pas en libre accès restent majoritaires parmi les références des brevets. Mais ce pourcentage, pris isolément, n’est pas révélateur.

En effet, pour savoir si les inventeurs citent particulièrement les publications en libre accès, il ne suffit pas de compter celles qui apparaissent dans les brevets. Il faut aussi tenir compte de leur fréquence dans l’ensemble de la littérature scientifique. Or, les pratiques de publication varient fortement d’une discipline à l’autre.

Nous avons donc comparé, pour chaque discipline, la proportion de publications en libre accès dans l’ensemble de la littérature scientifique et parmi les travaux cités dans les brevets. Pour cela, nous avons utilisé OpenAlex, une base bibliographique ouverte et pluridisciplinaire qui recense les publications scientifiques à l’échelle mondiale et fournit notamment des informations sur leur discipline et leur accessibilité.

Résultat : une fois les différences entre disciplines prises en compte, les publications en libre accès sont, en moyenne, 38 % plus présentes dans les références des brevets que leur place dans la littérature scientifique ne le laisserait prévoir. Autrement dit, les inventeurs citent proportionnellement davantage de travaux en libre accès que ce à quoi on pourrait s’attendre compte tenu de leur fréquence dans chaque discipline.

Part d’articles issues de la science ouverte légale cités dans les brevets
Tableau créé à partir de « Open science, open innovation ? The role of open access in patenting activity », Maddi, Abdin et De Pretis, Fourni par l'auteur

Sci-Hub : une disponibilité, pas une preuve d’usage

La prise en compte de Sci-Hub, site web fournissant de façon pirate un accès libre à des articles scientifiques, change fortement le tableau : en ajoutant sa couverture au libre accès identifié par OpenAlex, 85 % des références scientifiques des brevets renvoient à des articles accessibles sans paiement. Il faut toutefois distinguer l’ouverture autorisée des publications de leur mise à disposition par une bibliothèque pirate.

L’une des explications possibles est que l’accessibilité facilite la mobilisation des connaissances. Pour une entreprise sans abonnement à une revue, pouvoir consulter un article peut lever un obstacle. Mais notre étude ne mesure ni les abonnements des inventeurs ni leurs habitudes de lecture. Elle met en évidence une association, pas un effet causal isolé de tous les autres facteurs.

La pharmacie et les biotechnologies en première ligne

Toutes les inventions n’entretiennent pas le même rapport avec les publications scientifiques. La biologie, la chimie et la médecine rassemblent, à elles trois, environ les deux tiers des références étudiées. Les domaines liés aux biotechnologies et aux produits pharmaceutiques se distinguent par une présence particulièrement forte de la science dans leurs brevets.

Les technologies les plus liées à la science concernent notamment les molécules du vivant ou la modification génétique, avec des applications dans les traitements et les vaccins. Parmi les organisations dont les brevets citent le plus fréquemment la recherche figurent des entreprises biopharmaceutiques, mais aussi des organismes de recherche, notamment sur le cancer.

À l’inverse, des domaines techniques proches de l’outillage et des équipements courants, comme les dispositifs de fixation ou les échelles utilisées pour travailler en hauteur, les brevets citent beaucoup moins souvent des publications scientifiques. Cela ne signifie pas que ces secteurs n’innovent pas ni qu’ils n’utilisent aucun savoir scientifique. L’innovation peut aussi passer par l’amélioration progressive des produits, l’expérience technique ou les savoir-faire accumulés. Les citations scientifiques n’en saisissent qu’une partie.

Ouvrir la recherche, mais aussi financer sa circulation

Comment permettre aux connaissances produites dans les laboratoires de circuler au-delà du monde académique ? Nos résultats invitent à ne pas séparer les politiques de publication scientifique des politiques d’innovation.

Une piste consiste à renforcer l’accès ouvert aux résultats des recherches financées sur fonds publics. Cela suppose aussi de soutenir les moyens de leur diffusion : archives ouvertes, infrastructures de publication et accompagnement des équipes. L’objectif serait de rendre les connaissances durablement accessibles par des voies autorisées, plutôt que de laisser leur circulation dépendre de solutions de contournement.

L’accès ne suffit cependant pas. Encore faut-il disposer des compétences pour comprendre une recherche et l’adapter à un problème technique. Cela suppose de soutenir les laboratoires, mais aussi de financer des projets communs avec les entreprises et de faciliter les échanges de compétences. Plusieurs dispositifs existent déjà. En France, les conventions Cifre permettent aux entreprises de recruter un doctorant travaillant avec un laboratoire public. Au Royaume-Uni, les Knowledge Transfer Partnerships associent entreprises et chercheurs autour de projets d’innovation. En Allemagne, les instituts Fraunhofer constituent un autre modèle, fondé sur la recherche appliquée menée avec les entreprises.

Enfin, l’ouverture soulève une question de partage des bénéfices. Lorsque des recherches financées collectivement contribuent à des inventions protégées par des brevets, comment faire en sorte que la collectivité profite aussi de leur succès ?

Plusieurs pistes existent. Les économistes Andrea Laplane et Mariana Mazzucato proposent de mieux partager les risques et les gains de l’innovation. Lorsque les pouvoirs publics financent le développement d’une technologie, ils pourraient, par exemple, négocier une participation aux bénéfices ou au capital des entreprises bénéficiaires. Les revenus ainsi obtenus pourraient contribuer au financement de nouvelles recherches.

Une autre possibilité consiste à réinvestir une partie des revenus tirés des brevets et des licences détenus par les établissements publics de recherche, un mécanisme étudié notamment par les économistes Saul Lach et Mark Schankerman. Mais le retour peut aussi être collectif plutôt que financier. Dans le domaine du médicament, l’initiative Drugs for Neglected Diseases (DNDi) montre comment des accords de recherche et de licence peuvent prévoir des conditions de prix abordables et faciliter l’accès aux traitements développés.

Notre étude ne permet pas d’évaluer ces différents dispositifs. Elle souligne néanmoins l’intérêt de penser ensemble le financement public de la recherche, la circulation des connaissances et le partage des bénéfices de l’innovation. L’enjeu n’est donc pas seulement de produire des connaissances. Il est aussi de donner à ceux qui peuvent les transformer en inventions les moyens d’y accéder.


Cet article a été co-écrit avec Ahmad Yaman Abdin et Francesco De Pretis.

The Conversation

Abdelghani Maddi a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et du réseau des URFIST. Abdelghani Maddi est trésorier de ENRESSH (European Network for Research Evaluation in the Social Sciences and Humanities).

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