01.09.2026 à 16:58
Linda M. Boland, Professor of Biology, University of Richmond
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis comme en France, les aliments enrichis en protéines ont envahi les rayons des supermarchés.
Les protéines sont essentielles à l’organisme. Mais leur apport est généralement suffisant avec des aliments classiques.
Les industriels tirent bénéfice de l’engouement pour leurs aliments, poudres et compléments alimentaires « surprotéinés ». Et les consommateurs ?
Quand nous étions enfants, mes frères étaient fascinés par le premier film « Rocky ». Ils cherchaient à devenir plus forts et à exceller dans le sport, et une scène les marquait presque autant que celle de Rocky en train de monter les marches du musée en sprintant. C’est celle pendant laquelle, avant le lever du soleil, Rocky cassait des œufs crus dans un verre et les buvait.
Pour un adolescent, cela soulevait un certain nombre de questions. Pourquoi des œufs crus ? Était-ce vraiment ce dont on a besoin pour se muscler et devenir plus fort ? La curiosité a fini par l’emporter, mais une gorgée a suffi. La boisson était aussi dégoûtante qu’elle en avait l’air. Cette scène visait autant à montrer la ténacité de Rocky qu’à préparer une boisson riche en protéines qui permettrait de devenir plus fort.
Aujourd’hui, les œufs crus de Rocky ont cédé la place aux boissons et barres protéinées ainsi qu’à toute une gamme de produits enrichis en protéines. Les rayons des supermarchés regorgent de céréales, de pâtes, de chips, de café, de pain et même de Pop-Tarts enrichies en protéines (les Pop-Tarts, ou grillardises au Québec, sont des pâtisseries plates de forme rectangulaire, prisées en Amérique du Nord, ndlr).
Lorsqu’une viennoiserie du petit-déjeuner, principalement connue pour son goût sucré et son côté pratique est commercialisée comme source de protéines, il est évident que les entreprises agroalimentaires capitalisent sur l’intérêt croissant des consommateurs pour les protéines.
En tant que chercheuse spécialisée dans l’étude des protéines essentielles au fonctionnement des cellules nerveuses et musculaires, j’ai l’habitude de m’interroger sur ce que démontrent réellement les données scientifiques. Une grande partie de l’engouement actuel pour les protéines repose sur des données scientifiques solides. Cependant, de nombreuses personnes consomment déjà des quantités suffisantes de protéines dans leur alimentation.
En France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire – Anses – fait le point sur le rôle des protéines, les aliments qui en contiennent ainsi que les apports recommandés dans la population, ndlr.
En tant que personne qui aborde elle aussi cet engouement pour les protéines comme une consommatrice soucieuse de sa santé, je pense qu’il est également important de faire la distinction entre le marketing qui pousse à ajouter des protéines dans tout, et ce qui est réellement nécessaire pour être en bonne santé.
Avec les glucides et les lipides, les protéines font partie des trois macronutriments que vous devez consommer en quantités suffisantes pour assurer le bon fonctionnement de votre organisme. Les glucides et les lipides constituent vos principales sources d’énergie. Si les protéines peuvent également servir de source d’énergie, leur rôle principal est de construire et de réparer l’organisme.
Les protéines sont indispensables à la formation et au maintien des muscles. Cela inclut les muscles squelettiques que Rocky utilise pour sprinter et boxer, les muscles qui permettent à votre cœur de battre, ceux qui font passer les aliments dans votre estomac et vos intestins, ainsi que ceux qui ouvrent vos voies respiratoires pour vous permettre de respirer.
Mais les muscles ne sont pas la seule partie du corps qui a besoin de protéines. Les protéines sont également essentielles au bon fonctionnement de votre système nerveux, de votre système immunitaire, de votre peau, de vos hormones et d’autres éléments essentiels.
Les protéines ne sont donc pas seulement « la nourriture des muscles ». Elles sont nécessaires à l’ensemble de votre organisme, même si le marketing autour des aliments riches en protéines met l’accent sur les muscles.
Les protéines sont constituées d’acides aminés, dont il existe 20 types. C’est la combinaison et le nombre d’acides aminés, ainsi que les formes que prennent les protéines qui se créent, qui leur confèrent leurs différents rôles dans l’organisme.
Votre organisme obtient des acides aminés en digérant les protéines que vous consommez et en les décomposant en ces éléments constitutifs individuels. La capacité de votre organisme à absorber les acides aminés et à les rendre disponibles pour être utilisés dépend de nombreux facteurs, notamment la source des protéines et le mode de cuisson.
Les protéines animales sont généralement plus digestes que les protéines végétales, et la cuisson améliore généralement la digestibilité des protéines. Ainsi, même si les œufs crus de Rocky constituaient une source de protéines, il faut savoir que les œufs brouillés sont plus faciles à digérer et auraient peut-être constitué un meilleur choix.
UN GUIDE DES 20 ACIDES AMINÉS COMMUNS
Les acides aminés sont les éléments de base des protéines des organismes vivants. Il existe plus de 500 acides aminés dans la nature. Cependant, seulement 20 d’entre eux sont utilisés pour la fabrication des protéines chez l’humain. Les acides aminés essentiels (que l’organisme humain ne peut pas produire) doivent être apportés par l’alimentation ; les acides aminés non essentiels peuvent être synthétisés par l’organisme, ndlt.
Sur les 20 acides aminés différents présents dans les protéines, neuf sont considérés comme essentiels, car l’organisme humain ne peut pas les synthétiser directement et doit les puiser dans l’alimentation. La plupart des aliments riches en protéines contiennent la majorité de ces acides aminés essentiels, mais certains sont pauvres en un ou plusieurs d’entre eux. Les protéines d’origine animale, telles que les œufs, les produits laitiers, le poisson, la volaille et les viandes maigres, constituent de bonnes sources d’acides aminés essentiels.
La plupart des aliments végétaux riches en protéines, tels que la plupart des légumineuses, des fruits à coque et du riz, sont pauvres en un ou plusieurs acides aminés essentiels. Le soja fait exception, car il apporte une composition complète d’acides aminés essentiels.
À lire aussi : Soja : comment bien le préparer pour préserver sa santé
Les professionnels de santé recommandent de consommer des sources de protéines variées, notamment des protéines complètes, afin de s’assurer d’absorber tous les acides aminés essentiels. La consommation d’un mélange d’aliments végétaux riches en protéines permet de pallier les carences d’un aliment végétal en particulier. (À lire aussi : les principaux repères alimentaires pour les végétariens adultes de l’Agence française de sécurité sanitaire, ndlr).
Les protéines en poudre, souvent utilisées comme compléments alimentaires, varient en termes de teneur en acides aminés essentiels et de composition. Par rapport aux poudres d’origine animale, les poudres d’origine végétale ont généralement des teneurs plus faibles en un ou plusieurs acides aminés essentiels et une teneur totale en protéines plus faible.
Il ne fait pratiquement aucun doute, d’un point de vue scientifique, que les protéines alimentaires sont essentielles à une bonne santé. Ce qui est plus difficile à déterminer, c’est la quantité de protéines dont vous avez besoin.
Une norme souvent citée est l’[apport nutritionnel recommandé (ANR)] fédéral des États-Unis. En janvier 2026, le gouvernement états-unien a relevé l’apport journalier recommandé (AJR) en protéines alimentaires pour les adultes, en le faisant passer de 0,8 gramme par kilogramme de poids corporel à 1,2 à 1,6 gramme par kilogramme. Pour une personne de 150 livres (75 kg, ndlr), cela revient presque à doubler la recommandation, qui passe de 54 grammes à une fourchette comprise entre 80 et 110 grammes par jour.
En France, l’apport journalier recommandé en protéines pour un adulte en bonne santé est de 0,83 g/kg/j, précise l’Anses, ndlr.
Certains experts ont interprété cette mise à jour comme une volonté de mettre l’accent sur l’optimisation de la santé plutôt que sur la garantie d’un apport protéique adéquat pour éviter toute carence.
Ces nouvelles recommandations fédérales ne sont toutefois pas sans susciter la controverse. La quantité de protéines dont une personne a besoin est une question complexe qui dépend des objectifs de santé individuels, de l’âge, du sexe, du niveau d’activité physique, des antécédents médicaux et d’autres facteurs. Consulter un professionnel de santé ou un nutritionniste agréé peut aider à définir des objectifs alimentaires personnalisés en matière de protéines.
De nombreux experts s’accordent à dire qu’aux États-Unis, en moyenne, un adulte en bonne santé consomme déjà une quantité suffisante de protéines. Si la plupart des adultes en bonne santé peuvent tolérer un apport modérément élevé en protéines, une surconsommation de protéines pourrait entraîner des problèmes de santé, tels que des lésions rénales et des troubles digestifs.
Des entreprises commercialisent des régimes riches en protéines pour favoriser la perte de poids, car une consommation accrue de protéines tend à augmenter la sensation de satiété). Une étude publiée en 2026 a ainsi mis en évidence un lien entre la leucine, un acide aminé, et la suppression de l’appétit, via une connexion entre l’intestin et le cerveau.
Cela dit, si la réduction de l’appétit peut favoriser la perte de poids, elle peut également diminuer l’apport calorique provenant des fruits, des légumes, des légumineuses et des céréales complètes qui apportent des fibres, des vitamines et d’autres nutriments essentiels.
Les protéines en poudre représentent un secteur d’activité de 20 milliards de dollars US (soit 17,2 milliards d’euros, ndlr) , et leur popularité reflète à la fois l’idée selon laquelle les protéines alimentaires peuvent favoriser la croissance musculaire et réduire la perte musculaire, mais aussi à quel point les compléments protéinés peuvent être lucratifs.
Pour les personnes ayant peu d’appétit, ou pour celles qui rencontrent des difficultés pour respecter les apports protéiques recommandés, les aliments enrichis en protéines peuvent constituer un moyen utile d’augmenter l’apport en protéines. Cela pourrait concerner les personnes prenant des médicaments amaigrissants à base de GLP-1 (appelés aussi médicaments antiobésité par injections, ndlr), car ces spécialités pharmaceutiques peuvent réduire l’appétit et rendre plus difficile la consommation d’une quantité suffisante de protéines et d’autres nutriments.
À lire aussi : Nouveaux médicaments antiobésité : l’arrêt des injections entraîne une reprise de poids beaucoup plus rapide que prévu
Mais si une boisson protéinée peut apporter des acides aminés essentiels, elle n’offre pas la valeur nutritionnelle globale des aliments riches en protéines, tels que le poisson, les légumineuses, les fruits à coque, le yaourt et les produits à base de soja. De plus, les aliments industriels enrichis en protéines peuvent contenir davantage de sucre, de sel ou de graisses saturées. Une barre protéinée peut davantage s’apparenter à une barre chocolatée à laquelle est adossée une meilleure image de marque.
Pour ces raisons, des organisations liées à la santé recommandent de consommer des associations de sources de protéines qui proviennent d’aliments non industriels.
Au-delà du culturisme, la science a permis à la société de mieux comprendre l’importance des protéines alimentaires dans la lutte contre la perte musculaire liée au vieillissement, à la perte de poids ou à une blessure.
Certains experts estiment que doubler son apport en protéines n’est pas aussi important pour développer la masse musculaire que l’entraînement en résistance, un type d’exercice qui exerce une force et une contrainte sur les muscles afin de signaler à l’organisme de les réparer et d’en développer davantage. Cela diffère de l’entraînement d’endurance, qui améliore la capacité aérobie.
Un essai clinique publié en 2021 a montré que ce n’est que lorsque l’apport en protéines alimentaires était associé à un entraînement intensif de musculation que les personnes âgées constataient une amélioration de leur masse musculaire, de leur force et de leurs capacités fonctionnelles.
Le simple fait de consommer davantage de protéines ne suffit pas à développer la masse musculaire, car les voies moléculaires essentielles à la croissance et à la force musculaires nécessitent d’exercer de manière répétée des forces importantes sur le muscle. Solliciter vos muscles par un entraînement répété et des charges rendues progressivement de plus en plus lourdes stimule leur adaptation : ils gagnent en volume et deviennent plus aptes à produire de la force. Le système nerveux s’adapte lui aussi, en devenant plus apte à activer et coordonner les mouvements musculaires.
La musculation est également essentielle pour prévenir la perte musculaire qui accompagne la perte de poids liée aux médicaments à base de GLP-1, au vieillissement et à la récupération après une blessure. Le point essentiel à retenir est que les protéines alimentaires et la musculation agissent en synergie pour favoriser la croissance musculaire et maintenir la force.
Rocky savait que boire des œufs ne suffisait pas : il devait également solliciter ses muscles pour gagner en masse musculaire et en force.
Alors, cet engouement pour les protéines repose-t-il sur des données scientifiques réelles, ou s’agit-il d’une mode passagère ?
Les deux. Les données scientifiques sont claires : les protéines alimentaires favorisent le maintien et la croissance musculaires, la réparation et la récupération après une blessure, la sensation de satiété et la régulation du poids, ainsi qu’un vieillissement en bonne santé. La mode, quant à elle, réside dans l’idée que tout aliment enrichi en protéines est automatiquement meilleur – et qu’on a toujours intérêt à consommer davantage de protéines.
Les protéines méritent qu’on s’y intéresse. Mais la commercialisation de produits alimentaires enrichis en protéines ne facilite pas l’accès à une alimentation de qualité, qui apporte une source complète d’acides aminés issus d’aliments nutritifs.
Linda M. Boland ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.09.2026 à 16:57
Pierre Tchounikine, Professeur en informatique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Détourner la fonction première d’une technologie pour mieux se l’approprier révèle que nous la percevons comme un moyen de répondre à certains de nos besoins – que ces derniers soient ou non ceux que ses concepteurs ont anticipés.
Les travaux qui étudient comment et pourquoi nous utilisons les outils de communication numérique ont mis à jour un phénomène surprenant mais extrêmement fréquent : l’envoi de messages à soi-même. Cette pratique est apparue avec les e-mails, notamment dans un contexte professionnel. On la retrouve maintenant avec les outils de messagerie instantanée, au point que des plateformes comme WhatsApp ont introduit une fonctionnalité qui facilite l’envoi et la visualisation de ces messages.
La raison pour laquelle nous nous envoyons des messages à nous-même relève d’un mécanisme général : l’appropriation des technologies. Comprendre ce phénomène peut nous aider, tant individuellement que collectivement, à mieux contrôler notre vie numérique.
L’appropriation est le processus par lequel nous transformons un moyen en un support de nos activités que nous mobilisons et utilisons sans vraiment y penser. Depuis notre enfance, nous nous sommes approprié de nombreux objets ou technologies : lorsque nous voulons enfoncer un clou, nous attrapons un marteau, et lorsque nous voulons connaître l’heure nous jetons un œil sur notre montre.
La généralisation des ordinateurs et des smartphones nous conduit maintenant à nous approprier différentes applications informatiques. Ainsi, lorsque nous cherchons une information, le premier réflexe de bon nombre d’entre nous est maintenant de lancer une recherche Google (avant, c’était d’ouvrir le dictionnaire). Partager un événement avec ses amis est souvent devenu synonyme d’attraper le smartphone, d’appuyer sur l’icône de Facebook ou de WhatsApp et d’envoyer un message ou une photo. Nous faisons cela sans vraiment y réfléchir, la technologie est en quelque sorte devenue transparente : notre attention est focalisée sur ce que nous cherchons ou ce que nous voulons dire, pas sur les moyens que nous utilisons.
Mais que veut dire « utiliser une technologie sans y penser » ? Quels sont les phénomènes qui nous permettent de réaliser des tâches complexes (trouver une information, parler à un ami, consulter son compte en banque…) de façon aussi fluide ?
Une partie de l’explication tient à notre capacité à automatiser certaines séquences d’actions. La première fois que nous utilisons une application (par exemple, un outil de messagerie) nous sommes obligés de réfléchir à ce que nous devons faire puis à la façon de le faire : indiquer à qui nous voulons envoyer un message et donc trouver comment taper un numéro de téléphone ou accéder à la liste de nos contacts ; identifier la zone de l’écran où il faut taper le message ; etc. Si nous utilisons régulièrement cette application, nous allons cependant internaliser cette combinaison d’actions récurrentes et être capables de l’effectuer machinalement, comme c’est le cas lorsque nous changeons les vitesses de notre voiture.
Le phénomène clé de l’appropriation est cependant que nous avons associé un besoin (connaître la réponse à une question, contacter un ami) à une technologie (un moteur de recherche, un réseau social ou un outil de messagerie). C’est cette association qui nous fait lancer telle ou telle application sans y penser puis, de façon plus ou moins automatisée, l’utiliser.
Le développement des constructions psychologiques que sont ces associations besoin/moyen et ces séquences d’actions automatisées vient du fait que l’activité humaine est à la fois productive (nous réalisons des tâches, dans notre vie personnelle et professionnelle) et constructive (nous développons des moyens – matériels, organisationnels, psychologiques – de réaliser ces tâches). Lorsque nous découvrons une nouvelle façon de réaliser une tâche et qu’elle nous semble efficace, nous lui donnons de l’importance et elle tend à remplacer ou modifier notre ancienne façon de faire. C’est ce qui nous permet de nous développer, tant individuellement que collectivement.
Si nous nous approprions généralement les objets et les technologies d’une façon cohérente avec ce qui était prévu par leurs concepteurs, ce n’est pas toujours le cas. Lorsque nous devons enfoncer un clou et n’avons pas de marteau, nous allons généralement fouiller la caisse à outils pour trouver une alternative et, par exemple, attraper une clé anglaise. C’est une appropriation ponctuelle, et nous utiliserons le marteau dès que nous l’aurons retrouvé. Mais une appropriation ponctuelle peut se révéler productive et devenir récurrente. C’est le cas de ce pot de confiture posé sur notre bureau pour rassembler nos stylos, de ce crayon devenu une façon habituelle de tenir un chignon ou de cette caméra de smartphone devenu miroir de poche.
La façon dont fonctionne l’appropriation des technologies met en évidence que pour comprendre les usages réels d’une technologie il faut se focaliser sur les gens et leurs besoins. Une technologie est une proposition technique. Ce qui définit l’usage, c’est la façon dont nous percevons cette technologie comme un moyen de répondre à certains de nos besoins, que ces derniers soient ceux anticipés par les concepteurs de cette technologie ou pas. Ainsi, le succès des plateformes dites « réseaux sociaux » ne s’explique pas par le fait qu’elles permettent d’échanger des textes, des images et des vidéos. Leur succès tient à ce que, pour beaucoup d’entre nous, elles sont des moyens conscients ou inconscients de répondre à des besoins cruciaux comme le fait d’être en contact avec les autres (un besoin fondamental des humains), de partager sa vision du monde (une façon de se rassurer) ou encore, malheureusement, d’assouvir son narcissisme ou sa violence.
Alors, pourquoi est-ce que nous nous envoyons des messages à nous-même ? La raison la plus fréquente est liée à un besoin basique, mais important, de nos vies professionnelles et personnelles : nous souvenir de ce que nous devons faire. Ce besoin a toujours existé, et nous l’avions auparavant associé à différents moyens conçus pour y répondre (agendas papiers, post-it) ou qui se sont révélés efficaces (pour les plus anciens, faire un nœud à son mouchoir).
La généralisation des smartphones a conduit de nombreuses personnes à adopter un nouveau moyen explicitement conçu pour répondre à ce besoin : les agendas électroniques. Comme beaucoup de nos activités professionnelles ou privées passent par le mail ou les messageries instantanées et que nous avons toujours un œil sur notre boîte de réception, garder ces mails et ces messages est cependant un bon moyen de ne pas oublier les tâches qui y sont associées. Si ce comportement s’avère fructueux, il tend à s’autorenforcer et la boîte de réception devient, petit à petit, une « to-do list » (en d’autres termes : nous nous approprions la boîte de réception comme un pense-bête). Lorsque nous voulons nous souvenir de quelque chose qui n’est pas lié à un message, il est alors assez logique et, en fait, nécessaire de créer un message ad hoc et de nous l’envoyer à nous-même.
N.B. technique : Plutôt que de s’envoyer le mail via un serveur distant, il suffit de le copier du dossier brouillon au dossier boîte de réception : cela économisera un peu de CO₂.
Pierre Tchounikine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.09.2026 à 15:00
Anne-Laure Delaunay, Maître de conférence en transformation digitale et technologies émergentes, Institut Mines-Télécom Business School
Amélie Clauzel, Professeure des Universités, Université Paris-Saclay
Jamila Lahmar-Eythrib, Doctorante en sciences de gestion en GRH et Santé, Université Paris-Saclay
L’ESSENTIEL
Lorsqu’un diagnostic de cancer touche un enfant, le quotidien et l’équilibre de la famille se recomposent.
Les parents passent alors par trois grandes phases : rupture, routines et retour (après l’hospitalisation).
Contrairement à ce que peut percevoir l’entourage, la fin des traitements intensifs n’est pas synonyme de reprise de la vie « d’avant ».
Lorsqu’un enfant est atteint d’un cancer, toute la famille entre, à des degrés différents, dans la maladie.
Valérie Donzelli l’a filmé dans la Guerre est déclarée (2011) : du jour au lendemain, parents et enfant voient leur quotidien basculer autour des soins, des décisions et de l’incertitude. Dans la série Tout va bien (2023), de Camille de Castelnau, prolonge le témoignage. Ces récits mettent en lumière une spécificité du cancer pédiatrique : les parents sont immédiatement engagés dans le parcours de soins.
Ils sont les représentants légaux de l’enfant, prennent part aux décisions et organisent sa prise en charge. Ils doivent aussi l’aider à comprendre ce qui lui arrive, le rassurer et l’accompagner pendant les traitements, dans un contexte où le lien affectif rend cette implication particulièrement intense.
Cette place singulière transforme le quotidien des parents, leur vie professionnelle, leurs relations conjugales et familiales, mais aussi leur manière d’envisager l’avenir. Et ces effets évoluent au fil de la maladie.
C’est cette trajectoire parentale, du diagnostic aux traitements puis aux retours qui suivent l’hospitalisation, que nous avons cherché à comprendre pendant près de trois ans, en partenariat avec l’association Imagine For Margo. Voici ce que nous avons appris.
Nos travaux ont débuté par la diffusion d’un questionnaire en ligne auprès de parents aidants. Nous avons ensuite mené 37 entretiens d’environ une heure avec des parents volontaires. Le panel comprenait 31 mères et 6 pères.
Cette surreprésentation maternelle est également observée dans la recherche en oncologie pédiatrique, dans un contexte où les mères tendent sociologiquement à plus souvent assumer les soins et les pères le soutien financier.
Les profils des répondants sont variés : en couple ou en famille monoparentale, habitant en ville ou à la campagne, en région parisienne ou en province, avec un ou plusieurs enfants.
Nos résultats font apparaître trois grandes phases dans la trajectoire des familles : la rupture provoquée par le diagnostic, l’installation de routines pendant les traitements à l’hôpital, puis le retour à domicile et la reconstruction qui l’accompagne. Rupture, routines, retours : ces « trois R » dessinent les grandes lignes de la trajectoire d’aidance.
Vécu comme un « choc physique et émotionnel » (les verbatims entre guillemets sont issus du matériau empirique collecté pendant notre recherche auprès de parents aidants d’enfants atteints de cancer, NdA), le diagnostic place les parents dans une phase de sidération.
Ils sont rapidement pris dans un tourbillon médical et logistique, auquel s’ajoute la charge émotionnelle de l’annonce. À ce stade, leur première difficulté est de comprendre ce qui leur arrive.
Médulloblastome, leucémie aiguë myéloblastique, néphroblastome : le nom de la maladie s’ajoutent à ceux des traitements, des interventions et des dispositifs médicaux. Mais, lorsqu’il s’agit d’un enfant, comprendre le jargon médical ne suffit pas.
Le parent doit aussi trouver les mots pour expliquer ce qui se passe, répondre aux questions, préparer l’enfant à une opération, à une chimiothérapie ou à la perte de ses cheveux. Il cherche aussi à rendre l’épreuve plus supportable, par des cadeaux, des attentions, des rituels ou simplement une présence constante. Il doit enfin répondre aux questions des proches et les tenir au courant.
Durant cette période, beaucoup de parents mettent leurs propres besoins entre parenthèses pour se concentrer sur ceux de leur enfant. Ici commence véritablement l’entrée dans l’aidance.
Passée cette phase de crise, l’enfant débute les traitements et la vie familiale s’organise progressivement autour de leur rythme. Chimiothérapie, radiothérapie, chirurgie, immunothérapie ou protonthérapie (une forme de radiothérapie très précise) peuvent se succéder pendant plusieurs mois ou années selon les protocoles. Le parcours reste éprouvant et imprévisible, mais parents et enfants finissent par développer leurs propres repères.
Ces « routines » ne doivent pas s’entendre comme un retour à un quotidien stable. Elles désignent plutôt une manière d’apprendre à vivre sous contraintes. En effet, l’hôpital reste un lieu de travail avec ses hiérarchies et ses règles. Ni membres de l’équipe soignante ni simples visiteurs, les parents doivent y trouver leur place.
Ils endossent aussi de nouveaux rôles, qui s’ajoutent à leur rôle parental :
« Je deviens à la fois le taxi de mon enfant, je deviens son infirmière parce que je dois lui donner des médicaments, je deviens sa maîtresse parce que je l’accompagne sur la scolarité… »
Ils préparent un sac pour les hospitalisations d’urgence, afin d’anticiper les périodes d’aplasie (effet secondaire de certaines chimiothérapies se traduisant par une forte diminution des globules blancs et une baisse des autres composants du sang, globules rouges et plaquettes, ndlr). Ils connaissent les routines hospitalières : l’heure du bain de l’enfant, celle de la tournée des médecins ou des « embouteillages » à la douche commune des parents, les endroits où acheter de quoi manger…
Ils retrouvent aussi les mêmes visages dans les couloirs : des soignants et parfois d’autres parents avec lesquels des liens peuvent se nouer. L’accompagnement de l’enfant malade reste souvent entre leurs mains. L’entourage prend le relais pour faire tenir le reste du foyer : repas, ménage, linge, trajets.
La fratrie occupe une place particulière dans cette organisation. Profondément affectée par la maladie, elle reste pourtant largement oubliée dans la prise en charge et dépend souvent de ces soutiens informels des proches pour préserver un quotidien aussi stable que possible.
Lorsque les séjours à l’hôpital s’espacent, voire disparaissent, une nouvelle phase commence. Le retour au domicile s’accompagne du retour à l’école pour l’enfant et, souvent, du retour au travail pour le parent qui avait réduit ou mis entre parenthèses son activité professionnelle.
Cependant, quelle que soit la situation médicale (rémission complète ou incomplète, tumeur en dormance, traitement d’entretien) de leur enfant, tous les parents décrivent une reconstruction difficile à négocier :
« Donc il faut reprendre une vie normale, mais reprendre une vie normale quand on a vécu tout ça… on ne reprend pas notre vie d’avant, en fait. »
Ce retour au domicile éloigne aussi les parents du cadre hospitalier, de ses routines et de ses repères. La proximité avec les soignants diminue, tandis qu’autour d’eux la vie reprend son cours et que les coups de main des proches se raréfient.
Or, la fin des traitements intensifs ne signifie pas la fin de la maladie : traitements à domicile, rendez-vous de contrôle, suivi des séquelles, retour à l’école, démarches administratives… Une partie de ce qui était organisé par l’hôpital revient ainsi vers la famille, alors même qu’elle doit retrouver une place dans une vie ordinaire.
Les parents apprennent aussi à vivre avec les risques de rechute et les effets à long terme des traitements. Comme l’un d’eux le résume :
« C’est vraiment l’épée de Damoclès l’exemple le plus parlant. Même par rapport à nos familles les plus proches, c’est l’épée de Damoclès. Ils ne se rendent pas compte qu’en fait le cancer est entré dans votre famille et il n’en sort jamais vraiment, même [après] cinq, dix, quinze ans. »
De l’extérieur, cette phase peut être perçue comme une sortie de crise. Cependant, pour certains parents, elle correspond à un contrecoup après des mois de mobilisation intense ; pour d’autres, à une forme de chronicité où la maladie reste présente, mais devient moins visible.
Les fragilités physiques et psychiques accumulées pendant les séjours à l’hôpital peuvent alors devenir plus difficiles à contenir.
Rupture, routines, retours : ces « trois R » dessinent donc les grandes lignes de la trajectoire d’aidance pour les parents qui doivent faire face à l’épreuve que représente le cancer de leur enfant.
En partant de nos résultats, nous avons construit, avec une vingtaine de parents, une feuille de route adaptée à ces différentes phases de l’aidance : accéder à la bonne information au bon moment, accompagner la reconstruction du projet de vie après le cancer et explorer les usages émergents de l’intelligence artificielle (IA) conversationnelle.
Cette feuille de route accorde une attention particulière au temps du retour, lorsque l’hôpital s’éloigne, mais que les effets de la maladie persistent. À ce titre, nous souhaitons proposer à l’avenir un bilan aux parents ainsi qu’un partage de témoignages d’autres personnes ayant vécu la même expérience (on parle de « pair-aidance »), notamment sur l’après-maladie, le retour au travail ou la reprise du quotidien.
Anne-Laure Delaunay est coordinatrice du projet intitulé "rôles des technologies dans le soutien des parents aidants d'enfants atteints de cancer", financé par l'Institut National du Cancer et réalisé en partenariat avec l'association Imagine For Margo
Amélie Clauzel et Jamila Lahmar-Eythrib ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
01.09.2026 à 13:51
Isabelle Corbett-Etchevers, Enseignant-chercheur en gestion des ressources humaines, Grenoble IAE Graduate School of Management; Université Grenoble Alpes (UGA)
As students, academics and university personnel across Europe head back to university, very few are aware that their university is likely to be part of the European University Initiative. Cooperation across European universities strengthened in 2019 with the launch of European university alliances, a project supporting the internationalisation of European higher education, testing action plans and setting priorities for long-term strategic institutional transformation (Estermann et al., 2021).
There are now over 65 European university alliances, encompassing more than 570 higher education institutions and 11 million students across Europe. Described as flagships of the European University Initiative, they aim to improve the international competitiveness of higher education in Europe, promote European values and identity through greater mobility. Joint or dual degrees with different European universities, or the European Student Card were developed with this in mind.
These initiatives among European higher education institutions are key in forging European identity and developing key skills in a context of growing global competition and societal challenges. Europe’s higher education strategy was built on two pillars: education and research & innovation.
In terms of teaching, the Erasmus student mobility program for education, vocational training, youth and sport is undoubtedly the best-known EU initiative. Launched in 1987, Erasmus has now morphed into Erasmus+. The program paved the way for the Bologna Process, started in 1999 when 29 countries expressed their willingness to commit to enhance the competitiveness of the European Higher Education Area through the progressive forging of a unified educational space, leading to the standardisation of higher education degrees into the 3-5-8 cycle (Bachelor-Master-Doctorate) and the development of the European Credit Transfer System (ECTS).
As for the second pillar, framework programmes to develop cooperation in research and innovation have been ongoing since 1984 and have evolved into the Horizon research funding programmes.
In 2000, the European Commission launched the European Research Area (ERA). Echoing the “four freedoms” of the European single market area: free movement of goods, capital, labour; freedom to establish and provide services, ERA is described as “a single, borderless market for research, innovation and technology across the EU where countries come together and improve their research policies and systems and where there is free movement of researchers, knowledge and innovation.”. This fifth freedom has been further emphasised in the Letta policy report (April, 2024), so named after former Italian Prime Minister Enrico Letta.
Dwelling on ERA’s objective, the current Horizon Europe programme (2021-2027) with a budget of 93.5 billion euros aims to “facilitate collaboration and strengthen the impact of research and innovation in developing, supporting and implementing EU policies while tackling global challenges”.
Horizon Europe attempts to bridge the two pillars supporting higher education through the integration of research & innovation into the European University Initiative.
Among the funded projects, aUPaEU 2 has brought together five universities belonging to two alliances – Epicur European University and Unite! – University network for innovation technology and engineering – to develop a modern-day agora, a shared digital space for researchers, businesses, and citizens with the aim of enhancing collaboration, strengthening relationships, and transferring knowledge to the economy. The acceleration services under development are as varied as the potential users. These include a directory listing researchers’ area of expertise, access to funding, collaboration opportunities, guidelines for researchers’ career management, open science, gender equality. Mirroring common research project management practices, each member university is responsible for a specific work package and contributes deliverables to the European Commission, which is designed to ultimately inform higher education policy.
Early findings from interviews and focus groups with different users highlight the digital Agora’s potential opportunities but also the tensions that need to be addressed to foster sustainable collaboration for research and innovation across universities.
aUPaEU like most projects within the European University Initiative is a five-year pilot project. This short-term horizon is supposed to allow experimentation and flexibility.
However, it comes at odds with the ambition of developing long-term strategic institutional transformation. The uncertainty at the end of the five-year funding makes it difficult to establish a long-lasting governance model and strategy for collaboration in R&I.
Trust is at the heart of collaboration. Traditionally, academic conferences, lab visits, word of mouth have triggered personal connections and research collaboration. While online platforms can help facilitate knowledge-sharing processes, trust enabled knowledge-sharing remains dependent on offline interaction (Aalbers and Whelan,2021). Finding the right balance between online and offline connections will be necessary. The fragmentation of digital infrastructure, with a number of platforms and tools already in use, raises questions about the Agora’s added-value. Ease of use and compatibility with existing tools will be key for adoption.
University alliances are reshaping European university education unknown to most of their stakeholders – students, academics and staff. Beyond a core group of actively engaged contributors to the work packages, alliances, with their complex governance structure, remain vaguely understood, remote from the reality of the day-to-day run of activities. Differences in national education systems, the prevalence of local concerns, cultural and language differences (Taylor, D. A., & Corbett-Etchevers, I., 2025) make it challenging to foster a sense of collective identity across European universities.
Yet, it is precisely this awareness to shared values, such as commitment to inclusion and diversity, innovation, the green transition and high-quality higher education, which can pave the way towards a truly transnational European University.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Isabelle Corbett-Etchevers is a member of the aUPaEU project which received funding from the Horizon Europe Framework Programme under Grant Agreement No 101095314
31.08.2026 à 18:33
Didier Bigo, Chair professor emeritus, Sciences Po
Rebecca Mignot-Mahdavi, Assistant professor en droit, Sciences Po
KEY TAKEAWAYS
In July 2026, US Secretary of State Marco Rubio affirmed his intention to dismantle the International Criminal court.
The offensive is part of a series of attacks on international courts, notably through sanctions targeting legal proceedings and the judges and officials involved.
While such sanctions are intended to weaken these institutions, they also bear witness to the enduring strength of international law. They demonstrate that the language of the law remains indispensable and reveal the fear sparked by the lasting impact of the legal characterisation of crimes.
In The Autumn of the Patriarch (Gabriel García Márquez, 1975), the ageing dictator takes pleasure in just one thing: watching his fallen former colleagues playing cards in the room set aside for their exile, and revelling in their destitution and obsequiousness toward him. This portrayal of ageing power – obsessed with its own survival and with the spectacle of the downfall of once untouchable leaders – captures the fear of the moment when power ceases to protect those who once wielded it.
Contemporary attacks on the International Criminal Court (ICC) and international mechanisms for investigating human rights violations echo this sense of time, this fear of losing impunity, and bring to the fore the effective power of international law. The US sanctions are less aimed at what these institutions can do that will challenge US sovereignty today than at what they might set in motion tomorrow. In addition to an arrest warrant, there may be a preliminary legal classification and proceedings, followed, why not, by a judgement and conviction. But even more importantly, even if this is not fully achieved, international judges will play a central role in determining the legitimacy of condemning their actions as crimes and in determining how to characterise their epoch and regime, as the legacy of Nuremberg reminds us.
Therefore, the United States’ relentless campaign against international justice is not a sign of a calm and self-assured sovereignty. On the contrary, it betrays a deep-seated fear: that the legal language will outlive the political protections of the moment, and that those who believed they were protected by power may be caught up forever by the legal classification of their actions and their reputation.
In late July 2026, the US offensive against the international justice system crossed a threshold. This is no longer merely a matter of ad hoc sanctions against International Criminal Court officials or isolated figures within the United Nations. In mid-July, US Secretary of State Marco Rubio announced a diplomatic campaign explicitly aimed at ‘dismantling’ the ICC, which is accused of encroaching on US sovereignty and threatening US officials, military personnel and political leaders.
This announcement extends Presidential Executive Order 14203, adopted by Donald Trump in February 2025, which declared a ‘national emergency’ in response to the court’s allegedly ‘illegitimate and unfounded’ actions targeting the United States and its close ally, Israel.
Gaza lies at the heart of the crackdown. US sanctions, which are explicitly intended to sanction individuals “directly involved in the illegitimate targeting of Israel”, have been extended to other individuals and institutions: ICC judges, United Nations Special Rapporteurs, Palestinian human rights organisations and civil society actors involved in documenting possible international crimes in Gaza and, more broadly, in the occupied Palestinian territories.
The ICC’s investigation into the situation in Palestine, the arrest warrants for Benjamin Netanyahu and Yoav Gallant, the United Nations report and the work of Palestinian and international NGOs all provide opportunities for the legal characterisation of crimes that the US offensive seeks to delegitimise.
The issue is therefore not merely diplomatic or a specific form of lawfare. It concerns a more fundamental question: who can still legally name the violence perpetrated by the powerful and their allies, who can deliver justice to victims at international level?
The most striking feature of this sequence is the reversal of the accusation. Those investigating international crimes become the accused. Judges, prosecutors, rapporteurs and NGOs are no longer presented as actors seeking to establish accountability, but as threats to sovereignty, national security or political neutrality.
This shift is decisive. Instead of asking whether populations have been bombed, starved, displaced, persecuted or deprived of the basic conditions for survival, the debate is redirected toward those who raise these questions: has the prosecutor overstepped his mandate? Is the rapporteur an activist? Is the court biased? Are the organisations documenting the crimes politically motivated?
This strategy of reversal creates what might be called a ‘punishment of the right to judge’. US sanctions transform the act of investigating, legally characterising crimes and holding people to account for behaviour that is deemed suspicious, hostile and punishable. This reversal is not merely a matter of rhetoric. It is embodied in concrete measures: asset freezes, visa restrictions, transaction bans, and pressure on institutions that cooperate with or enter into dealings with the targeted individuals or entities.
The person who names the crime becomes the focal point around which risk and risk management are organised.
It would be tempting to see these sanctions as proof of the impotence of international law. In fact, the opposite is true. If the ICC, the Special Rapporteurs or documentation NGOs were insignificant, there would be no need to sanction them.
In this sense, the sanction is an unwitting admission. It acknowledges that reports, arrest warrants, legal characterisations, advisory opinions and international investigations retain the capacity to undermine impunity. Their strength does not always lie in immediate coercion. The ICC does not have a global police force; Special Rapporteurs do not issue enforceable judgements. But their words circulate and find their way into archives, the media, social movements, national legal proceedings, diplomatic debates and collective memories.
What is feared, therefore, is not merely judicial condemnation, but the sedimentation of a legal classification: the fact that an act of violence is permanently recorded as a crime, rather than as a mere military operation, a security necessity or regrettable collateral damage.
This does not mean that international justice should be idealised. It has always been shaped by selectivity, power relations and imperial legacies. But the current sanctions clearly do not challenge international law on the grounds of these biases; on the contrary, they exploit them to prevent certain powerful figures, or their allies, from being named and judged by institutions over which they have no control.
The acknowledgement of the power of the law also lies in the fact that the United States does not merely respond with extra-legal threats to undermine international justice. It produces its own administrative law against those who use international criminal law and human rights laws: presidential decrees, sanctions lists, administrative procedures, compliance obligations. Instruments designed to combat terrorism, proliferation, money laundering or illicit financing are redirected toward judges, investigators, rapporteurs or human rights organisations.
The attack on international justice thus presents itself in the guise of legality. Except that the logic is obviously not that of an adversarial trial, with evidence, public debate and detailed reasoning. It is that of listing: a person or entity is designated as a risk, a threat or a prohibited actor; this designation then triggers a chain reaction.
The difference is fundamental. A judgement presupposes a procedure, adversarial proceedings, a statement of reason, and a case file that can be challenged. An administrative sanction does not constitute a legal conviction in the traditional sense. Being placed on a list works differently: it identifies a risk and leaves it to the administrative, financial and digital infrastructures to draw their own conclusions.
This approach is all the more effective because it relies on the diligence of intermediaries. Banks, digital platforms, airlines, hotels, universities, NGOs, insurers and service providers do not always need to be directly compelled to act. It is sufficient for them to anticipate the risk.
This is why these sanctions should not be seen merely as symbolic measures targeting high-profile individuals. Their impact is felt through the ordinary infrastructure of everyday life and work.
Cases that have already been documented include cancelled bank cards, closed online accounts, suspended Google or Amazon services, difficulties in booking a hotel, disrupted banking relationships, and financing that has been slowed down or blocked. The sanction does not merely alter what the targeted individual can do; it alters what others are prepared to do with them. Should we maintain this invitation? Reimburse this travel? Host this conference? Cooperate with this NGO? Fund this programme? The risk is contagious.
Taken in isolation, each incident may seem minor. Taken together, they form a kind of infrastructural punishment. Yet international justice also depends on very mundane matters: flights, visas, hotels, databases, digital subscriptions, secure communication tools, institutional reimbursements, banking services, translations, archives, and academic and civil society collaborations. Disrupting these channels is tantamount to attempting to interfere with the very possibility of investigating, writing a report, preparing an arrest warrant or supporting victims.
Such an attempt may well succeed, since in an environment of sanctions, institutions often prefer to exclude too broadly rather than risk being accused of not excluding enough. A false positive costs less than a false negative: in other words, caution seems less costly to them than facing a challenge.
The US offensive against the ICC and against those involved in international justice is therefore not directed solely at a particular institution. It targets the very possibility of a third-party authority: a body capable of describing violence in terms other than those used by the states that perpetrate or support it.
The rhetoric of sovereignty plays a central role here. It portrays the ICC as a foreign intrusion, even though the Court is founded on the Rome Statute, adopted by sovereign states, and exercises its jurisdiction only under limited conditions. As the UN reiterated in July 2026, the ICC remains an ‘essential cog’ in the fight against impunity for the most serious crimes.
What is at stake is not so much a simple conflict between sovereignty and international law as a struggle over who has the authority to characterise violence. The most powerful states readily accept international law when it targets their adversaries. They reject it when it purports to apply to themselves or their allies.
International law that had become entirely harmless would not provoke such fierce opposition. What these sanctions reveal is not the death of international law, but the intensity of the struggle over what it can still achieve: defining a crime, establishing liability, and keeping open the possibility that state violence might be judged by someone other than those who justify it.
The European International Studies Association in Lisbon will devote a panel to this topic from September 1st-4th.
The journal Cultures & Conflits will, in 2027, devote an entire issue to the issues raised by the sanctions. It will follow on from the 2025-2 issue on the symbolic power of the law, available on Cairn. Proposals for articles and personal accounts relating to international sanctions should be sent now to Cultures & Conflits at redactionagc@gmail.com.
Didier Bigo is a Co-Editor with Cultures et Conflits (CAIRN-CECLS) and Political Anthropological Research on International Social Sciences (PARISS).
Rebecca Mignot-Mahdavi codirects the AI-NODES project (part of the PostGenAI@Paris cluster) and benefits from a government grant from the French National Research Agency under France 2030 (registered as ANR-23-IACL-0007).
31.08.2026 à 16:33
Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School

À chaque nouvelle avancée des intelligences artificielles génératives, la même inquiétude revient. ChatGPT peut être employé pour écrire des romans. Des IA imitent le style de Stephen King ou celui de J. K. Rowling. Elles permettent désormais de prolonger des univers de fiction. Cette inquiétude paraît nouvelle ; pourtant, elle prolonge un débat vieux de près de soixante ans.
En 1967, le critique Roland Barthes publiait un court essai devenu célèbre : la Mort de l’auteur. Barthes ne prétendait pas que l’écrivain cessait matériellement d’exister. Son idée était provocatrice. Il contestait plutôt son statut d’autorité souveraine sur le sens du texte. Ni sa biographie ni ses intentions ne peuvent imposer une lecture unique. Une fois publié, le texte échappe à la « tyrannie » d’une interprétation unique et s’ouvre à une pluralité de lectures.
La mort de l’auteur désigne ainsi un déplacement de l’autorité : le sens n’est plus imposé par une conscience créatrice souveraine, mais il est produit collectivement dans la rencontre entre le texte, ses contextes et ses lecteurs. Chaque lecteur lui donne un sens différent selon son expérience, sa culture et son imagination.
Autrement dit, le sens d’une histoire ne se réduit jamais aux intentions de son créateur. Certains y voient une menace directe pour les créateurs : si une IA peut produire des histoires convaincantes, que reste-t-il de l’auteur ?
Cette question rejoint directement mes recherches sur le storytelling et la persuasion. Depuis plusieurs décennies, j’étudie comment les récits produisent leurs effets non seulement par ce que les auteurs écrivent, mais aussi par la manière dont les publics s’approprient ces histoires. Dans un documentaire consacré au besoin (humain) de récit, mes coauteurs et moi avons montré qu’une même histoire ne convainc jamais tout le monde de la même façon.
Deux lecteurs peuvent recevoir la même histoire (qu’elle soit racontée dans un roman, un film, une image ou une œuvre sonore) avec des émotions, des interprétations ou même des valeurs opposées. Nous avons établi que le pouvoir d’un récit naît précisément de cette rencontre entre le texte et celui qui le reçoit.
Aujourd’hui, l’intelligence artificielle rend cette idée soudain très concrète. Prenons Harry Potter. Les romans ont déjà été traduits dans des dizaines de langues, adaptés au cinéma, transformés en jeux vidéo, spectacles, attractions et innombrables fanfictions. Comme Umberto Eco le décrit, chacune de ces versions modifie légèrement l’œuvre originale. Les traducteurs choisissent certains mots plutôt que d’autres. Les réalisateurs suppriment des scènes. Les lecteurs imaginent des suites ou des relations entre personnages que l’autrice n’avait jamais envisagées. L’IA ajoute simplement un nouvel intermédiaire capable de produire, lui aussi, une interprétation.
Lorsqu’une intelligence artificielle rédige une nouvelle aventure de Harry Potter ou traduit un roman dans un autre style, elle ne fait pas apparaître le « vrai » texte caché. Elle produit une nouvelle lecture, fondée sur les millions de textes sur lesquels elle a été entraînée et sur les consignes données par l’utilisateur. En ce sens, l’intelligence artificielle ressemble moins à un auteur autonome qu’à un interprète particulièrement sophistiqué.
L’intelligence artificielle rend les frontières entre lecture, interprétation et création plus floues. Désormais, les lecteurs ne se contentent plus d’interpréter une œuvre : ils peuvent demander à une IA de la prolonger, de la transformer, de changer son point de vue ou d’imaginer une fin alternative.
Cependant, faut-il y voir la disparition de l’auteur ? Pas forcément. Même si l’IA peut imiter un style, elle ne possède ni expérience vécue, ni intention artistique, ni responsabilité morale. Elle recombine des formes narratives existantes à partir de gigantesques ensembles de textes.
L’utilisation d’œuvres protégées pour entraîner des modèles soulève d’importantes questions de droit d’auteur. Toutefois les choix fondamentaux restent profondément humains (pourquoi raconter cette histoire, dans quel contexte, avec quelles valeurs ?) !
Le véritable changement est peut-être ailleurs. Pendant longtemps, nous avons imaginé l’auteur comme la source unique du sens. Aujourd’hui, nous découvrons que ce sens circule dans une culture participative entre plusieurs communautés interprétatives : les créateurs, les traducteurs, les réalisateurs, des fans, les plateformes… et désormais les intelligences artificielles. Mais peut-on pour autant considérer ces dernières comme des membres du collectif au même titre que les autres ?
Une communauté n’est pas seulement un ensemble de productions accumulées. Elle ressemble davantage à un organisme vivant : ses membres partagent, discutent et transforment des formes parce qu’ils habitent une époque, entretiennent des relations et sont concernés par ce qu’ils expriment. Une fanfiction, une traduction ou une adaptation dit quelque chose de la personne qui l’a produite, mais aussi du monde dans lequel elle vit, des valeurs qu’elle défend et de la communauté à laquelle elle répond.
L’intelligence artificielle occupe une position différente. Parce qu’elle a été entraînée sur une masse de textes qu’aucun individu ne pourrait lire, elle peut donner l’illusion d’un superlecteur ayant assimilé toutes les versions possibles d’une œuvre. Pourtant, elle n’est pas un cerveau collectif. Elle est un modèle statistique construit à partir de traces laissées par des communautés humaines. Elle peut reconnaître et recombiner leurs formes expressives, mais elle ne partage ni leur histoire, ni leurs enjeux, ni le besoin de leur répondre.
L’IA ne tue donc probablement pas l’auteur une seconde fois. Elle nous oblige surtout à reconnaître que les histoires ont toujours été des œuvres collectives, sans cesse réinterprétées, réécrites et réappropriées. L’IA peut désormais accélérer et perturber ce processus, sans devenir pour autant un membre du collectif.
L’auteur n’a peut-être jamais réellement disparu. Pourtant, il n’a sans doute jamais été le seul créateur.
Tom van Laer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.