14.06.2026 à 10:05
Timothy McKenry, Professor of Music, Australian Catholic University

Bien avant la Beatlemania, les concerts du pianiste hongrois Franz Liszt suscitaient des scènes d’adoration qui fascinaient autant qu’elles inquiétaient. Mais derrière les récits d’hystérie collective se cache une réalité plus complexe, faite de virtuosité musicale, de célébrité naissante et de préjugés sociaux.
En 1844, Berlin fut frappée par une fièvre culturelle que les critiques baptisèrent « Lisztomania ». Le poète allemand Heinrich Heine forgea ce terme après avoir été témoin de l’accueil presque délirant réservé au pianiste et compositeur hongrois Franz Liszt dans les salles de concert à travers l’Europe.
Une gravure largement diffusée dans les années 1840 en a fixé l’image. On y voit des femmes défaillir ou s’évanouir, tandis que d’autres lancent des fleurs vers la scène. Les hommes eux aussi semblent saisis par le magnétisme du pianiste — ou peut-être par la réaction qu’il suscite chez les femmes.
Ces représentations caricaturales, associées aux critiques souvent hostiles de ses contemporains, continuent peut-être de façonner notre mémoire culturelle de Liszt. Il est souvent présenté non pas simplement comme un musicien, mais comme la première célébrité moderne à avoir déclenché une hystérie de masse.
Nous savons énormément de choses sur les centaines de concerts donnés par Liszt dans les années 1830 et 1840, grâce aux comptes rendus, aux critiques, aux lithographies ainsi qu’aux lettres qu’il a lui-même écrites à l’époque. Ses programmes mêlaient des œuvres des grands compositeurs à ses propres réinterprétations inventives de morceaux déjà familiers au public. Des pièces de virtuosité mettaient également en valeur sa maîtrise exceptionnelle du piano.
La Sonate « Appassionata » ou la Sonate « Pathétique » de Beethoven pouvaient ainsi côtoyer la « Fantaisie chromatique et fugue » de Bach, interprétée dans le style extrêmement expressif de Liszt. Franz Schubert était représenté à travers des lieder tels qu’« Erlkönig » et « Ave Maria », que Liszt avait adaptés pour piano seul.
Liszt puisait également dans les opéras les plus populaires de son époque. Ses « Réminiscences de Norma » (Bellini) et ses « Réminiscences de Don Juan » (Mozart) transformaient des mélodies familières en vastes fantaisies musicales. Ces œuvres exigeaient à la fois une virtuosité exceptionnelle et une grande sensibilité lyrique.
À travers ces compositions, Liszt créait de véritables architectures symphoniques au piano. Il tissait plusieurs thèmes en des drames musicaux cohérents, bien au-delà de simples pot-pourris de mélodies célèbres.
Liszt concluait souvent ses concerts par le très populaire « Grand Galop Chromatique ». Ce morceau de rappel mettait en évidence son sens du spectacle et sa parfaite compréhension des attentes du public.
Comme l’écrivait le critique Paul Scudo en 1850 :
« Il est le maître souverain de son piano ; il en connaît toutes les ressources ; il le fait parler, gémir, pleurer et rugir sous ses doigts d’acier, qui distillent le fluide nerveux comme la pile de Volta distille le fluide électrique. »
La réaction de son public semblait régulièrement dépasser les conventions de la bienséance qui régissaient alors les concerts et la vie mondaine.
Dans une série d’essais publiés en 1835 sous le titre De la situation des artistes, Liszt présente les musiciens tels que lui comme des « artistes du son », condamnés à être incompris. Ils ont néanmoins, selon lui, une mission essentielle : « révéler, exalter et diviniser toutes les tendances de la conscience humaine ».
Dans le même temps, une lettre adressée à George Sand montre que Liszt était parfaitement conscient des réalités pratiques de l’organisation des concerts ainsi que des pièges de la célébrité. Il plaisante en écrivant que Sand serait surprise de voir son nom affiché en lettres capitales sur une affiche de concert parisienne. Liszt reconnaît avec amusement l’audace qu’il y a à faire payer les places cinq francs au lieu de trois, savoure les critiques élogieuses et souligne la présence d’aristocrates et de membres de la haute société parmi son public.
Il décrit même une scène couverte de fleurs et évoque l’attention féminine suscitée après l’une de ses représentations, même si celle-ci semblait davantage dirigée vers sa partenaire de duo. Cette lettre révèle un artiste lucide sur lui-même, tour à tour amusé et ambivalent face au spectacle qui accompagne son art.
Oui, Liszt jouait avec son statut de célébrité, mais il prenait aussi manifestement ses distances avec cette image. Il était conscient que la dimension sérieuse de son art risquait d’être éclipsée par la version mondaine et sensationnaliste de sa personnalité. Une grande partie de la critique musicale de l’époque fonctionnait précisément de cette manière. Elle relevait souvent davantage du commérage que de l’analyse artistique, nombre de chroniqueurs se disant scandalisés par l’intensité des réactions suscitées par les prestations de Liszt.
Tout le monde ne partageait pas l’enthousiasme du public de Liszt. Certains critiques s’en prenaient aussi bien à son jeu pianistique qu’à l’admiration qu’il suscitait. En 1842, un auteur écrivant sous le pseudonyme de « Beta » décrivait l’effet combiné des prestations de Liszt et des réactions du public en ces termes :
« L’effet produit par son jeu bizarre, dépourvu de substance et d’idées, sensuellement excitant, saturé de contrastes et fragmenté, ainsi que par l’enthousiasme maladif qu’il suscite, constitue un signe affligeant de la stupidité, de l’insensibilité et du vide esthétique du public. »
De même, le poète allemand Heinrich Heine suggérait que le style d’interprétation de Liszt relevait d’une mise en scène soigneusement calculée, destinée à provoquer une forme de frénésie collective :
« Par exemple, lorsqu’il imitait un orage au pianoforte, nous voyions les éclairs se refléter sur son visage ; ses membres étaient secoués comme par une tempête, et ses longues mèches de cheveux semblaient ruisseler, pour ainsi dire, sous l’averse qu’il représentait. »
Ces récits, parmi beaucoup d’autres, ont contribué à forger la mythologie de la « Lisztomanie », présentant les femmes de son public comme irrationnelles et sujettes à l’hystérie.
Le terme de « manie » véhiculait une connotation médicale et pathologisante, présentant l’enthousiasme suscité par Liszt comme une forme de maladie culturelle. Les lithographies, les caricatures et les récits anecdotiques ont amplifié cette représentation, montrant des spectateurs s’évanouissant, des fleurs lancées sur la scène et des foules adoptant des comportements jugés incompatibles avec les règles de la bienséance.
Ces témoignages ne sont toutefois pas entièrement fiables. On y retrouvait des préjugés, des jugements moraux et une volonté manifeste de dramatiser les événements. Les concerts de Liszt se situaient ainsi à la croisée de plusieurs phénomènes : un art et une virtuosité hors du commun, le spectacle offert par les réactions du public, et un récit médiatique filtré par les commérages, les exagérations et les paniques morales teintées de considérations de genre.
À ce titre, la « Lisztomanie » préfigure les mécanismes de la célébrité moderne. (Elle a également inspiré ce qu’un critique a qualifié de « film historique le plus embarrassant jamais réalisé ».)
De la même manière que des artistes comme les Beatles, Beyoncé ou Taylor Swift suscitent une ferveur intense tout en faisant l’objet de campagnes de dénigrement et de traitements sensationnalistes, la célébrité de Franz Liszt était indissociable à la fois de l’admiration qu’il inspirait et des attaques venimeuses de ses détracteurs.
Timothy McKenry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.06.2026 à 14:50
Valérie Bougault, Maître de Conférences, Université Côte d’Azur
La Coupe du monde masculine de football 2026 ne se jouera pas uniquement sur le terrain, mais dépendra aussi de la capacité des équipes à anticiper et à gérer les défis environnementaux. Les stratégies fondées sur des preuves scientifiques seront essentielles pour protéger la santé des joueurs et maximiser leurs performances.
La Coupe du monde masculine de football 2026, organisée conjointement par les États-Unis, le Mexique et le Canada, est une édition historique à plus d’un titre.
Jamais une Coupe du monde n’avait combiné autant de facteurs de stress environnementaux. Ainsi, 16 villes hôtes s’étendent sur environ 4 300 km d’est en ouest et 4 000 kilomètres du nord au sud. Parmi elles, 14 devraient connaître des températures moyennes comprises entre 19,1 °C et 32,7 °C, tandis que les matchs se dérouleront en altitude à Guadalajara (1 566 mètres) et à Mexico (2 240 mètres).
Les déplacements fréquents et l’afflux massif de spectateurs lors de mégaévénements augmentent aussi les risques de transmission de maladies infectieuses, sans compter l’impact des différents polluants et allergènes entre les lieux d’origine des joueurs et les villes hôtes.
Face à ces enjeux, un groupe de chercheurs a récemment publié dans Sports Medicine une analyse des défis environnementaux attendus ainsi que des recommandations à destination des équipes.
Voici ce qu’il faut en retenir.
La situation. L’analyse des relevés des années passées nous enseigne qu’aux dates de la future coupe du monde, 14 des 16 villes hôtes dépassent la température au thermomètre-globe mouillé (ou température WBGT) de 28 °C lors des mois de juin et juillet. Parmi elles, 6 atteignent un WBGT entre 30 et 35 °C. Un quart des villes dépassent le seuil de la FIFA de 32 °C (WBGT) et 25 % excèdent la limite d’annulation des efforts en extérieur proposée par l’ACSM, pour les personnes acclimatées (ce taux monte à 44 % pour les personnes non acclimatées).
Les conséquences. Les températures WBGT élevées augmentent la température corporelle centrale des joueurs. Des études ont révélé que, dans de telles conditions, elle peut dépasser les 40 °C en jeu ! Cette augmentation réduit les performances physiques et cognitives des joueurs et accroît le risque de coups de chaleur.
Lors de la Coupe du monde 2014 au Brésil, les matchs joués à plus de 28 °C de température humide (WBGT) ont montré une baisse de l’intensité de jeu avec une diminution de la distance parcourue à haute intensité et du nombre de sprints et une modification des tactiques : consciemment ou non, les joueurs privilégient les passes plus sûres et un rythme plus lent. Résultat : moins de duels et de pressing et une augmentation de 25 % de temps de possession de ballon en plus.
L’exercice en forte chaleur augmente le stress physiologique, les pertes hydriques et électrolytiques ainsi que l’utilisation des glucides, ce qui expose les joueurs – acclimatés ou non – à une sudation excessive. La déshydratation devient alors un facteur majeur de risque, altérant fonctions cardiovasculaires, thermorégulation, capacités physiques et cognition.
Les mesures prévues. La FIFA prévoit des pauses de trois minutes pour s’hydrater et se refroidir aux alentours des 22ᵉ et 67ᵉ minutes de jeu, si la température WBGT est supérieure à 32 °C. Le report ou l’annulation du match de football sont laissés à la discrétion de l’organisateur local. Quelques soient les conditions environnementales, cette pause refroidissement sera adoptée pour tous les matchs de cette Coupe du monde 2026.
Par ailleurs, afin de mieux tolérer la chaleur et diminuer son impact sur la performance, des stratégies d’acclimatation fondées sur la littérature scientifique sont recommandées pour les joueurs. La stratégie optimale d’acclimatation à la chaleur repose idéalement sur un protocole long consistant en 10 à 15 jours d’exposition quotidienne à la chaleur avec exercice, visant une température centrale supérieure ou égale à 38,5 °C, une température cutanée supérieure ou égale à 35 °C et une sudation importante (conditions nécessaires aux adaptations sudorales et cardiovasculaires).
Toutefois, le calendrier de la Coupe du monde 2026, très proche de la fin des saisons européennes, rend ce protocole difficile à appliquer. Des stratégies à court terme (environ cinq jours) peuvent néanmoins réduire la température corporelle et la fréquence cardiaque, et préserver la performance dans la chaleur, comme observé chez des joueurs semi-professionnels.
Arriver plus tôt sur le lieu du tournoi peut favoriser une acclimatation naturelle. Une alternative est l’acclimatation passive (sauna, immersion chaude, chambre thermique), efficace lorsqu’elle est réalisée au moins trente minutes après l’entraînement, pendant six jours consécutifs
Enfin, les stratégies d’hydratation doivent être instaurées dès l’arrivée au camp de base et maintenues tout au long du tournoi, avec un début d’hydratation plusieurs heures avant le match et des apports enrichis en glucides et électrolytes pour compenser pertes et utilisation accrue des substrats.
La situation. La Coupe du monde de football 2026 comprendra neuf matchs disputés à altitude modérée au Mexique, à Guadalajara (1 566 mètres ; pression partielle en oxygène atmosphérique ≈ 133 mmHg) et à Mexico (2 240 mètres ; ≈ 121 mmHg) : 4 matchs dans le groupe A, 2 dans le groupe K, 1 dans le groupe H, 1 lors des seizièmes de finale et 1 lors des huitièmes de finale.
Les conséquences. Les échanges d’oxygène au niveau pulmonaire sont essentiellement régis par la pression partielle en oxygène. Or, celle-ci est réduite par l’altitude, ce qui diminue la capacité aérobie et retarde la récupération. Conséquence : les schémas locomoteurs sont modifiés.
Ainsi, lors de la Coupe du monde 2010, qui s’était déroulée en Afrique du Sud, les matchs disputés au-dessus de 1 200 mètres ont entraîné une réduction de 3 à 9 % de la distance totale parcourue et jusqu’à 21 % des courses à haute vitesse, particulièrement chez les milieux de terrain, en raison d’une fatigue neuromusculaire accrue, d’un ajustement d’allure et de stratégies tactiques moins efficaces.
À l’inverse, la moindre densité de l’air peut favoriser les sprints et modifier l’aérodynamique du ballon : des analyses historiques de la FIFA montrent qu’une différence de 1 000 mètres d’altitude confère à l’équipe locale un avantage d’environ un demi-but, et que les équipes basées entre 950 et 1 700 mètres lors de la Coupe du monde 2010 ont doublé leurs chances de victoire face à des équipes venant du niveau de la mer lors de matchs disputés entre 1 170 et 1 390 mètres.
Les équipes acclimatées à l’altitude ont également marqué davantage en seconde mi-temps dans les stades les plus élevés.
Dans ce contexte, la mise en place de plans d’entraînement individualisés et de stratégies adaptées aux postes est indispensable pour atténuer les contraintes physiologiques et tactiques liées à l’altitude et maintenir la performance lors des matchs concernés.
Les mesures prévues. L’entraînement en altitude améliore la capacité de l’organisme à répondre à l’entraînement. Dans ces conditions, le corps fabrique plus d’hémoglobine. L’augmentation de la masse d’hémoglobine et de la consommation maximale d’oxygène (VO₂ max) améliore le transport de l’oxygène et la capacité aérobie.
Des microcycles courts et intensifs d’entraînement de sprints répétés en chambre hypoxique (dans ces pièces, aussi appelées chambres d’altitude, le taux d’oxygène dans l’air est artificiellement maintenu à un niveau aussi bas qu’en haute altitude) peuvent également induire des adaptations physiologiques et neuromusculaires positives, améliorant la condition physique et la performance au niveau de la mer.
Les méthodes traditionnelles d’entraînement en altitude comprennent les approches dites « vivre en altitude, s’entraîner en altitude » (Live High–Train High, LHTH) et « vivre en altitude, s’entraîner en basse altitude » (Live High–Train Low, LHTL). La méthode LHTH consiste à vivre et à s’entraîner en altitude, généralement entre 1 600 et 2 500 mètres, pendant deux à quatre semaines. Cependant, pour les équipes participant à la Coupe du monde, sa faisabilité est limitée par les contraintes temporelles évoquées précédemment.
À l’inverse, la méthode LHTL est plus flexible et est largement considérée comme la stratégie de référence en matière de préparation à l’altitude. Les travaux scientifiques montrent 10 à 14 jours de LHTL permettent des gains de 3 à 4 % de masse d’hémoglobine, y compris chez des joueurs présentant déjà des valeurs de base élevées, avec des améliorations significatives des performances spécifiques au football.
Une troisième méthode, dite « vivre en basse altitude – s’entraîner en altitude » (Live Low–Train High, LLTH) constitue une stratégie d’entraînement en altitude pragmatique, rentable et particulièrement compatible avec les contraintes de préparation des joueurs en vue de la Coupe du monde 2026, comparativement aux approches LHTH ou LHTL.
Enfin, la méthode « vivre en altitude et s’entraîner en basse altitude et en altitude » (Live High–Train Low and High, LHTL + H) combine les bénéfices aérobies de la LHTL avec les adaptations anaérobies et neuromusculaires induites par la LLTH. Cette approche, qui a gagné en popularité, constitue une stratégie efficace de préparation prétournoi, mais les contraintes temporelles propres à la Coupe du monde 2026 rendent probablement son application difficile.
Soulignons que tous ces bénéfices peuvent être renforcés par le développement d’une plus grande résilience psychologique acquise dans des environnements exigeants, préparant mieux les joueurs aux contraintes des compétitions internationales disputées à basse altitude ou proches du niveau de la mer.
La situation. Les 16 villes hôtes de la Coupe du monde 2026 exposeront les équipes à une grande diversité de polluants atmosphériques et d’allergènes saisonniers (pollens). En outre, on sait que les mégaévénements comme la Coupe du monde accentuent les impacts environnementaux, y compris sur la qualité de l’air mesurée et perçue.
Étant donné que la Coupe du monde 2026 se déroulera en été, des concentrations élevées d’ozone (O₃) sont attendues, en raison des réactions photochimiques entre les oxydes d’azote, les composés organiques volatils, provenant essentiellement du trafic automobile et des activités industrielles, ainsi que des effets de l’ensoleillement.
Les particules fines, en particulier celles de diamètre inférieur à 2,5 μm (PM2,5), pourraient également rester le polluant dominant dans certaines villes. L’ouest des États-Unis et du Canada, notamment Los Angeles, San Francisco, Seattle et Vancouver, ont en effet connu ces dernières années des incendies de forêt sans précédent, entraînant une forte dégradation de la qualité de l’air observée et prévue. Le niveau de risque y est particulièrement élevé.
En cas d’incendies de grande ampleur, l’ensemble des villes hôtes de la Coupe du monde 2026 pourrait être affecté, environ 54 % de la fumée présente aux États-Unis provenant des régions occidentales du pays.
Les conséquences. Des revues systématiques de la littérature scientifique et des méta-analyses récentes confirment un effet significatif de l’ozone sur les symptômes respiratoires (essentiellement la toux ou la difficulté à prendre une grande inspiration), la fonction pulmonaire et la performance physique, y compris spécifique au football.
Bien que la qualité des études dans ce domaine soit variable, certaines données issues du football de haut niveau suggèrent clairement que la dégradation de la qualité de l’air peut altérer la performance, et que ces effets ne peuvent être totalement compensés par le haut niveau de compétence des joueurs d’élite. En outre, ces effets surviennent même à des niveaux modérés de dégradation de la qualité de l’air (indice AQI compris entre 51 et 100).
À lire aussi : Comment la pollution atmosphérique impacte la pratique sportive
Une augmentation des concentrations de particules PM10 et d’ozone a été associée à une baisse des performances lors de tests physiques (temps sur sprint de 30 mètres, capacité de changement de direction) et techniques (via des outils d’évaluation spécifiques au football), tandis qu’une élévation du dioxyde d’azote (NO₂) est liée à une altération des performances cognitives, notamment des fonctions exécutives des joueurs (autrement dit, les fonctions influant sur leur vitesse, leur temps de réaction, ou le nombre d’erreurs qu’ils commettent).
D’autres études menées en situation de match, dans des environnements fortement pollués, ont révélé une réduction de la distance totale parcourue, une diminution du nombre de courses à haute intensité, des sprints plus lents, une baisse de la vitesse et de la précision lors des tâches techniques, incluant un nombre de passes par match plus faible, quel que soit le polluant impliqué.
Les joueurs venant de régions peu polluées sont souvent plus sensibles que ceux habitués à ces environnements, ce qui peut désavantager les équipes visiteuses lors d’un tournoi international comme la Coupe du monde 2026.
Les mesures prévues. Il n’existe pas vraiment de stratégie d’adaptation pour lutter contre les effets de la pollution. S’entraîner ou jouer lorsque la qualité de l’air se dégrade n’est jamais anodin, même pour des sportifs de haut niveau.
Dans ce contexte, les recommandations de santé publique déjà discutées restent pleinement pertinentes : surveiller la qualité de l’air en temps réel, tenir compte des niveaux de pollens et éviter, lorsque cela est possible, les périodes et lieux les plus pollués pour l’entraînement. Ces stratégies ne sont pas toujours applicables dans une compétition majeure, mais elles peuvent guider certaines décisions logistiques, comme ajuster les horaires d’entraînement ou anticiper l’arrivée sur site.
Chez les joueurs allergiques, une prise en charge individualisée est essentielle. Identifier les allergènes responsables et mettre en place des stratégies adaptées permet de limiter les symptômes et d’éviter que pollution, chaleur et allergies ne se cumulent. Dans un environnement où ces contraintes peuvent s’additionner, l’anticipation et l’adaptation restent les meilleurs moyens de protéger la santé des joueurs et de préserver leur performance.
En définitive, les vainqueurs de la Coupe du monde masculine de football 2026 pourraient bien être ceux qui auront le mieux préparé ces à-côtés, transformant des contraintes en opportunités. Une préparation rigoureuse et individualisée, combinée à une gestion proactive des risques, fera peut-être la différence entre une équipe qui survit et une équipe qui triomphe !
Valérie Bougault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.06.2026 à 14:49
Nayra Vacaflor, Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication, travaillant sur les représentations médiatiques et les pratiques numériques en contexte interculturel, à partir d’approches créatives de recherche, Université Bordeaux Montaigne
En Bolivie, les cholitas futbolistas gagnent en visibilité médiatique. Mais derrière ces images fascinantes, se jouent des enjeux de genre, d’indigénéité et de représentation.
À plus de 4 000 mètres d’altitude, sur les terrains poussiéreux d’El Alto à La Paz (Bolivie), une scène insolite se répète : des femmes en pollera, tenue traditionnelle andine, jouent au football. Surnommées cholitas futbolistas, leurs images circulent aujourd’hui largement dans les médias internationaux. Mais que dit réellement cette visibilité médiatique ?
Entre reconnaissance et folklorisation, ces figures révèlent les tensions qui traversent la représentation des identités autochtones.
La médiatisation à laquelle sont sujettes les cholitas futbolistas ne doit rien au hasard. Elle s’inscrit dans la logique de captation de l’attention propre aux médias contemporains. Le contraste visuel retient l’attention et devient un puissant levier narratif : des femmes en tenue traditionnelle jouent au football dans les paysages andins.
À titre d’exemple, en 2021, une vidéo publiée par The Guardian Football sur YouTube montre des cholitas escaladoras (alpinistes) jouant au football, sous un titre particulièrement accrocheur : « Bolivia’s Cholitas Climbers play football at 5,890m in the Andes. » Un reportage de CNN en Espagnol relaie ces images en insistant sur la dimension spectaculaire du lieu et de la pratique.
Ce regard médiatique ne s’est pas construit avec le football. Il s’inscrit dans une trajectoire plus longue : celle des cholitas luchadoras (catcheuses boliviennes) des années 2000, puis des cholitas escaladoras (grimpeuses), mises en lumière par le documentaire primé à plusieurs reprises Cholitas (2019), et dernièrement des cholitas skaters.
Ce succès a contribué à créer une forme de « matrice médiatique » : celle de la femme indigène en tenue traditionnelle accomplissant des performances physiques inattendues. Aujourd’hui, ce sont les cholitas futbolistas qui héritent de cette dynamique.
Les médias ne se contentent pas de montrer : ils sélectionnent, cadrent et construisent le sens. Comme l’ont montré les cultural studies des années 1960, la représentation médiatique est toujours une mise en forme du réel.
Ici, la circulation des images repose sur leur lisibilité immédiate : elles combinent genre, indigénéité et pratique sportive, ce qui rend la scène surprenante et incite à la partager.
Cette mise en visibilité repose sur un double standard : d’un côté, elle participe à rendre visibles des pratiques longtemps marginalisées ; de l’autre, elle accentue une esthétique de la différence, en insistant sur les marqueurs culturels (polleras, tresses, chapeaux) – au risque de simplifier les trajectoires sociales. On peut y voir l’expression d’un « regard colonial », qui fige la femme autochtone dans une altérité visuelle immédiatement identifiable. En se focalisant sur l’esthétique de la différence, les caméras risquent de figer ces actrices sociales dans un processus de folklorisation qui, comme le souligne la sociologue bolivienne Silvia Rivera Cusicanqui dans son ouvrage Colonialism and Ethnic Resistance in Bolivia (2008), rend les populations indigènes visibles tout en occultant les rapports de domination et les luttes qu’elles portent.
Longtemps marginalisées et cantonnées aux sphères domestiques ou au commerce informel (gremialistas), les cholitas ont progressivement investi l’espace public urbain, notamment à La Paz et El Alto, dans un contexte de transformations sociales et politiques. Cette évolution fait écho à l’émergence de figures indigènes féminines dans les domaines publics et médiatiques, à l’image de Remedios Loza, la première femme aymara élue au Parlement bolivien. C’est dans ce mouvement plus large d’appropriation de l’espace public que s’inscrit aussi leur présence dans le champ sportif.
Contrairement à ce que pourraient laisser penser certaines représentations, ces pratiques ne surgissent pas dans un vide sportif. Le football féminin existe depuis plusieurs décennies en Bolivie, notamment à travers les ligas de barrio ou ligas zonales, ces ligues de quartier qui structurent les pratiques populaires. Les travaux de Juliane Müller montrent que le football, pour ces femmes, ne se réduit pas à un loisir. Il constitue un espace de sociabilité, de solidarité et d’organisation collective. Former une équipe permet de consolider des réseaux, parfois liés à des systèmes d’entraide économique et sociale comme le pasanaku – un système d’épargne collective traditionnel, largement pratiqué en Bolivie, notamment par des groupes de femmes, où chaque participante contribue régulièrement à une cagnotte commune, redistribuée à tour de rôle – et de renforcer des formes de reconnaissance collective.
Dans ce cadre, le football devient un outil de space-making (création d’espace). En investissant les terrains souvent monopolisés par les hommes, ces femmes produisent de nouveaux usages de l’espace urbain et redéfinissent les frontières du possible. Le terrain devient un espace de négociation identitaire et de légitimation sociale. Ainsi, les cholitas futbolistas ne sont pas seulement des figures médiatiques : elles sont des actrices sociales qui transforment les normes.
La visibilité dont font l’objet les cholitas ne doit pas être interprétée comme une reconnaissance évidente. Les recherches sur le football féminin montrent que les femmes restent historiquement sous-représentées dans les médias sportifs, et que leur visibilité dépend souvent de leur capacité à incarner des figures singulières. Les cholitas futbolistas apparaissent comme un cas particulièrement révélateur : leur visibilité ne tient pas seulement à leur pratique sportive, mais à la manière dont celle-ci est mise en récit.
Elles deviennent visibles parce qu’elles se situent à l’intersection de plusieurs rapports de domination : genre, ethnicité et classe sociale, comme l’analyse le concept d’intersectionnalité développé par Kimberlé Crenshaw en 1989.
Cette hypervisibilité produit une forme de reconnaissance spécifique. Elle permet une circulation internationale, une valorisation symbolique et l’ouverture de nouveaux espaces d’expression, mais ne correspond pas nécessairement à une « reconnaissance sportive » au sens strict. Les cholitas ne sont pas seulement perçues comme des footballeuses, mais comme des figures exceptionnelles voire « exotiques ».
La sociologue mexicaine Rossana Reguillo souligne que la visibilité médiatique produit des subjectivités, fabriquant des figures socialement reconnaissables en sélectionnant certaines formes d’apparition plutôt que d’autres. Les cholitas futbolistas accèdent à la visibilité à travers des cadres qui rendent leur présence immédiatement lisible. Ainsi, la question n’est pas seulement de savoir si ces femmes sont reconnues, mais comment elles le sont, et à quelles conditions. Ce qui se joue ici dépasse le football : il s’agit de comprendre pourquoi certaines figures deviennent visibles, quand d’autres restent dans l’ombre.
Cette circulation numérique des images fait que les cholitas futbolistas incarnent un paradoxe : elles gagnent en visibilité tout en restant prises dans des cadres de représentation qui orientent la manière dont elles sont perçues.
Gooool (but) pour les cholitas, qui accèdent à de nouveaux espaces de reconnaissance. Pénalty pour les médias, qui en fixent les règles du jeu. Et si au fond, les deux se jouaient sur le même terrain ?
Nayra Vacaflor ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.06.2026 à 14:48
Jonathan Leblanc, Doctorant au centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines (CHCSC), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Qui fait réellement vivre le « soccer » aux États-Unis, pays où ce sport est moins populaire que plusieurs autres ? La réponse à cette question pointe systématiquement vers la communauté hispanique. Or, celle-ci n’a jamais vraiment été intégrée dans les structures de ce sport qu’elle pratique et regarde plus que n’importe qui d’autre.
Les Hispaniques (les personnes d’origine latino-américaine hispanophones résidant aux États-Unis) constituent aujourd’hui le deuxième groupe ethno-racial aux États-Unis : leur nombre est estimé à environ 67 millions de personnes, soit 20 % de la population du pays. Selon le Bureau du recensement, leur poids devrait passer à 28 % en 2060. Dans un marché sportif ultraconcurrentiel comme celui des États-Unis, où NBA (basket-ball), NFL (football américain), MLB (baseball), NHL (hockey sur glace) et MLS (soccer, terme employé pour désigner ce qui est appelé football partout ailleurs) se disputent l’attention des spectateurs, cette réalité a des conséquences économiques colossales.
En 2025, une étude conjointe de l’institut McKinsey et de la chaîne de télévision hispanophone Telemundo a chiffré l’impact des fans hispaniques dans l’économie sportive du pays : ils dépensent en moyenne 15 % de plus que les non-Hispaniques en billets, abonnements à des services de diffusion, produits dérivés et paris sportifs. Un chiffre d’autant plus frappant que les revenus médians de cette communauté restent largement inférieurs à ceux des Blancs américains. L’étude prévoit qu’ils représenteront 25 % de l’économie sportive américaine d’ici à 2035. L’avenir économique du sport professionnel aux États-Unis est donc en bonne partie hispanique.
NBCUniversal, groupe propriétaire de Telemundo, a bien intégré cette réalité en acquérant les droits de diffusion en espagnol de l’intégralité du Mondial 2026, soit 104 matchs (contre 64 en 2022). Mais un autre chiffre en dit long sur l’évolution des mentalités : lors de la Coupe du monde 2022, 38 % des spectateurs de ces chaînes ne parlaient pas espagnol. Comme le soulignait le New York Magazine à l’époque, « il n’y a rien de plus américain que de regarder le soccer en espagnol ».
Pour une partie des États-Uniens, suivre les matchs en espagnol est devenu une sorte de folklore culturel, une façon de consommer le football « à l’authentique », notamment pour entendre le légendaire « GOOOOOOOL » à chaque but. C’est révélateur en soi : on apprécie l’emballage culturel hispanique, on le consomme comme une expérience exotique, mais le fútbol reste, dans l’inconscient collectif, un sport d’immigrés.
Cette communauté qui finance et regarde le foot plus que les autres ne s’identifie guère à l’équipe nationale des États-Unis, l’United States Men’s National Team (USMNT), et à la Major League Soccer (MLS, le championnat professionnel du pays, créé en 1993). Elle préfère largement la Liga MX (le championnat mexicain) et les sélections nationales de ses pays d’origine (Mexique, Salvador, Guatemala, Colombie).
Dans le débat politique états-unien, cette préférence est parfois perçue comme un signal problématique : les Hispaniques ne s’assimileraient pas, et ne seraient pas pleinement loyaux envers la bannière étoilée. Ces questionnements ne sont d’ailleurs pas propres aux seuls États-Unis. En Angleterre, le « Tebbit test » – du nom de Norman Tebbit, ministre conservateur sous Margaret Thatcher – posait dès 1990 la question suivante aux communautés sud-asiatiques : « Quelle est votre équipe de cricket favorite ? » Répondre l’Inde ou le Pakistan était censé révéler un manque d’attachement à l’Angleterre, et donc un défaut d’intégration.
Ce raisonnement mélange deux réalités : l’attachement culturel et l’appartenance nationale. L’attachement d’un Hispanique à une autre équipe reflète une histoire personnelle construite bien avant son arrivée aux États-Unis. On supporte l’équipe que l’on a appris à aimer enfant, dans son pays d’origine. Celle que son père immigrant a transmise comme un héritage – affectif autant que culturel.
Le fútbol joue d’ailleurs un rôle social considérable au sein des communautés hispaniques : les ligues organisées par les associations communautaires, les Églises communautaires ou les regroupements de quartier constituent de véritables espaces de sociabilité et d’intégration donnant des occasions de maintenir des liens culturels et identitaires forts, ce qui est largement invisible aux yeux des institutions sportives officielles.
La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi les Hispaniques ne soutiennent pas l’USMNT, mais pourquoi les institutions sportives américaines n’ont jamais vraiment cherché à les y inviter.
Le soccer américain s’est historiquement développé selon un modèle sociologique très particulier. Dès les années 1990, il s’est massivement implanté dans les banlieues pavillonnaires blanches et aisées, porté par la figure de la soccer mom – cette mère de famille de classe moyenne (souvent blanche, débordée) qui conduit ses enfants aux entraînements en minivan. Ce modèle, fondé sur des clubs privés aux frais souvent prohibitifs, a structurellement exclu les familles hispaniques aux revenus plus modestes.
L’équipe nationale féminine, malgré ses succès retentissants, incarne parfaitement ce modèle : ethniquement très blanche, issue des filières universitaires et des clubs de banlieue, elle reste culturellement très éloignée des réalités de la communauté hispanique.
Une étude menée conjointement par McKinsey et la fédération américaine de soccer révèle que les enfants latinos (le terme « latino », plus large qu’« hispanique », inclut également les personnes originaires de pays non hispanophones d’Amérique latine, comme le Brésil) sont trois fois plus susceptibles que les enfants blancs d’abandonner la pratique du soccer parce qu’ils se sentent mal accueillis dans les équipes existantes. L’ancien international états-unien Clint Dempsey résumait lucidement cette réalité :
« C’est difficile pour certains Hispaniques, comme pour les Afro-Américains et les joueurs de toutes origines. L’argent devient un problème pour ceux qui n’ont pas ce privilège. »
Cette exclusion se retrouve au niveau professionnel. Cette année, seuls quatre joueurs d’origine hispanique figurent parmi les 26 sélectionnés de l’USMNT pour le Mondial 2026. La MLS aime à se vanter d’être le championnat le plus diversifié des États-Unis, avec plus de 30 % de joueurs latinos dans ses effectifs. Mais il s’agit pour l’essentiel de joueurs étrangers, souvent argentins ou brésiliens, représentant des nations traditionnelles du football mondial davantage que les communautés hispaniques nées aux États-Unis.
De plus, les Latinos états-uniens restent largement absents des instances dirigeantes : ils n’occupent que 5 % des postes de direction dans les grandes ligues professionnelles sportives. Enfin, côté sportif, les résultats de l’USMNT n’ont rien arrangé : peu performante ces dernières années, elle n’a pas pu créer un véritable lien d’attachement avec des fans locaux.
Alors que le Mondial 2026 vient de commencer à Mexico (le Mexique et le Canada accueilleront au total 14 matchs chacun, contre 78 aux États-Unis, dont la finale qui aura lieu à New York, le 19 juillet), le paradoxe est saisissant.
Tout le monde veut l’argent, l’attention et l’enthousiasme de la communauté hispanique : les politiciens le savent bien ; ainsi, des spots publicitaires en espagnol ont spécialement visé l’électorat hispanique lors de la dernière Copa América, en 2024, en pleine campagne présidentielle.
C’est également le cas des diffuseurs, des sponsors et des organisateurs, qui ont délibérément choisi des villes à forte concentration hispanique comme Los Angeles, San Francisco, Houston, Dallas ou Miami. Mais les structures qui organisent cette fête sont les mêmes qui ont ignoré pendant des décennies les pratiques sportives de cette communauté, rendu leurs filières de formation largement inaccessibles à ses enfants et relégué ses représentants aux marges des instances décisionnelles.
La préférence des Hispaniques pour la Liga MX ou le maillot de telle ou telle sélection d’Amérique latine n’a jamais été une forme de déloyauté. C’est la conséquence prévisible d’une exclusion structurelle de longue durée. Et regarder les matchs en espagnol par folklore ne suffira pas à changer cela.
Jonathan Leblanc ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.06.2026 à 14:47
Lionel Pabion, Maître de conférences en histoire, Université Rennes 2
Compétition après compétition, la Coupe du monde de football semble toujours plus polluante et toujours plus émettrice de gaz à effet de serre. Mais est-ce une fatalité ? L’histoire nous montre que la planète peut vibrer pour le ballon rond sans que cela pollue outre mesure.
La Coupe du monde de football est un événement sportif mondial qui n’a guère d’équivalents. La compétition est progressivement devenue un enjeu économique et médiatique gigantesque. En 2022, la finale a été suivie par près d’un milliard et demi de spectateurs.
Le sport est ainsi un outil de soft power très convoité. La remise par le président de la FIFA d’un « prix de la paix » à Donald Trump en décembre 2025 en est un exemple éloquent. Ces instrumentalisations politiques sont souvent dénoncées, et la question d’un éventuel boycott de la compétition revient régulièrement.
En revanche, la question écologique est souvent moins mise en avant que les enjeux politiques et sociaux. Pourtant, l’empreinte environnementale d’un tel événement est loin d’être négligeable.
La FIFA elle-même estime que la compétition de 2022 au Qatar a généré plus de 3,8 millions de tonnes équivalent CO₂ (tCO₂e), dont 50 % à cause du transport aérien, soit davantage que l’empreinte carbone annuelle d’une agglomération française de 400 000 habitants comme Rennes.
Ce chiffre pourrait exploser pour l’édition nord-américaine à cause des nombreux trajets en avion entre les stades des trois pays organisateurs (États-Unis, Canada, Mexique). Le think tank New Weather Institute prévoit une empreinte de plus de 9 millions de tCO₂e, ce qui serait un record.
Peu de stades neufs ont été construits pour l’occasion. En revanche, le transport aérien, peu optimisé, va constituer plus des trois quarts des émissions prévues, avec un bilan carbone proche des émissions totales des coupes du monde organisées dans les années 2000.
De fait, les acteurs du sport international sont aussi devenus des acteurs environnementaux. Les grandes fédérations, confrontées à des contestations écologiques, ont apporté des réponses diverses, avec un engagement plus ou moins sincère. Le Comité international olympique, bien conscient du problème, a lancé dès les années 1990 un « agenda 21 », c’est-à-dire un plan visant à réduire les impacts sur la planète pour le siècle à venir. L’enjeu environnemental a été érigé comme l’un des piliers de la charte olympique, même si les évolutions concrètes du modèle des Jeux restent limitées.
En comparaison, la FIFA semble remarquablement peu impliquée dans la prise en charge des questions écologiques. Ses choix politiques paraissent même à contre-courant. Les dernières éditions ont été attribuées à des pays qui ne se distinguent ni par leur ambition environnementale ni par leur défense de la démocratie, en l’occurrence la Russie, le Qatar puis les États-Unis de Donald Trump (où se tiendront les trois quarts des matchs de cette édition).
Pis, le format de la compétition a été élargi. Quarante-huit sélections y participeront, contre 32 nations auparavant, ce qui génère une empreinte supplémentaire du fait de la multiplication des matchs et donc des trajets, dans des villes aussi éloignées que Vancouver, Boston ou Mexico. L’équipe tchèque va, par exemple, devoir parcourir plus de 4 500 kilomètres en avion pour disputer ses trois matchs de qualification.
Le discours de la FIFA sur la durabilité apparaît dès lors comme une opération de greenwashing. L’essentiel de l’empreinte carbone découle du transport aérien, qu’il faudrait tenter de réduire pour traiter sérieusement le problème. Au contraire, la Fédération cherche à faire croître toujours plus sa compétition et les revenus afférents. Des mesures essentiellement cosmétiques servent de paravent, comme une attention portée à la réduction et au recyclage des déchets ou la mise en place de campagnes de sensibilisation.
La FIFA annonce vouloir atteindre la neutralité carbone en 2040. Pourtant, depuis les années 2000, l’empreinte carbone des championnats du monde ne fait qu’augmenter. L’attribution des prochaines compétitions ne semble pas non plus compatible avec cet objectif. En 2030, le tournoi, organisé dans trois pays (Espagne, Portugal et Maroc), va générer d’importants flux aériens. En Arabie saoudite, pour 2034, la construction nécessaire de nouveaux stades va alourdir le bilan carbone.
Des mécanismes de compensation à l’effet discutable, comme la plantation de forêts artificielles ou l’achat de crédits carbone, serviront d’outils de communication autour d’un « zéro émission nette » sans réduire réellement l’impact environnemental.
Le recours à l’histoire permet pourtant de se rappeler que, pendant longtemps, le football international était sobre du point de vue énergétique, ce qui n’empêchait pas le spectacle. Avant la Seconde Guerre mondiale, les stades étaient peu nombreux et rudimentaires.
Les deux éditions de la Coupe du monde organisées en France, en 1938 et en 1998, montrent toute la distance qui sépare à cinquante ans de distance le football moderne de celui des origines. Le stade rudimentaire de Colombes, avec seulement 20 000 places assises et couvertes sur 60 000, contraste avec le Stade de France construit pour l’occasion, ses 80 000 places, ses 180 000 mètres cubes de béton et ses 32 000 tonnes d’acier.
Les stades de Dallas, avec ses 90 000 places ou celui de Los Angeles, inauguré en 2020 avec un parking énorme, tous deux utilisés pour l’édition 2026, semblent emblématiques de cette croissance sans fin.
Ce gigantisme des stades et le nombre important de spectateurs n’est pourtant pas synonyme d’accès populaire à la compétition. Au contraire, la polémique fait rage concernant les prix des billets, qui atteignent des records, interdisant le spectacle à une large partie de la population, y compris locale, rendant l’accès à la compétition de plus en plus inégalitaire. Cette logique commerciale se retrouve dans l’organisation de spectacles autour des matchs.
Le concert réunissant Shakira, Madonna et le groupe BTS, annoncé pour la finale 2026, a fait naître des critiques sur l’allongement de la mi-temps pour des raisons médiatiques au détriment des logiques sportives.
Mais cette logique de divertissement commercial a pris différentes formes. La retransmission télévisuelle elle-même n’est pas consubstantielle à la Coupe du monde. La diffusion en direct n’est introduite que dans les années 1960. En 1966, les matchs sont filmés par moins de dix caméras. Les images en couleur ne sont arrivées que pour l’édition 1970, amorçant un essor des moyens technologiques qui n’a pas cessé depuis.
Les images simples n’empêchaient pourtant pas les amateurs et les amatrices de football de profiter du spectacle, devant leur télévision, à la radio ou dans la presse, tandis que les stades étaient des lieux beaucoup plus accessibles et populaires. Le « miracle de Berne » en 1954, quand la République fédérale d’Allemagne (RFA) remporte la coupe contre toute attente, donne lieu à d’énormes manifestations de joie et joue un rôle culturel important dans une Allemagne prise dans la guerre froide. En 1974, Franz Beckenbauer et Johann Cruyff s’affrontèrent dans une finale remportée à domicile par la RFA, ce qui donna lieu là encore à d’énormes manifestations de liesse.
Surtout, la croissance des flux de transport, responsable de la majorité de l’empreinte environnementale, est longtemps restée réduite. Pour aller jouer à Montevideo (Uruguay) en 1930, l’équipe de France passe deux semaines sur un paquebot avec les équipes belge et roumaine. L’essentiel du public présent dans les stades habitait sur place.
L’essor du transport aérien ne date que des années 1960, ce qui conduit à une mondialisation toujours plus poussée du tourisme sportif, jusqu’à atteindre des niveaux très élevés : trois millions de spectateurs pour trente jours de compétition, en 2022.
Il ne s’agit pas de fantasmer un retour en arrière. L’histoire récente permet pourtant de se rappeler que la sobriété n’est pas contradictoire avec le spectacle sportif.
Des pistes réelles de changement auraient un impact direct : retour à un calendrier plus serré et diminution du nombre de matchs, concentration de la compétition sur quelques stades déjà existants et proches les uns des autres, ouverture des stades à un public local et plus populaire, organisation de fanzones dans chaque pays pour concilier rituel collectif et diminution des déplacements.
Alors que plusieurs matchs de la Coupe du monde 2026 se tiendront par des chaleurs importantes, il est urgent de réinventer un modèle sportif qui prenne vraiment au sérieux l’immense défi environnemental.
Lionel Pabion ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.06.2026 à 16:18
Achim Zeileis, Professor of Statistics, University of Innsbruck
L’Espagne, la France ou l’Angleterre soulèveront-elles le trophée ? En s’appuyant sur les données de milliers de matchs, des statisticiens ont simulé 100 000 fois la Coupe du monde 2026 de foot pour identifier les scénarios les plus probables.
Autrefois, pour savoir quelle équipe allait remporter la Coupe du monde, il fallait consulter des voyants à la boule de cristal, lire l’avenir dans les feuilles de thé ou espérer que Paul le Poulpe nous révèle ce qui allait se passer.
Aujourd’hui, la science des données offre une alternative plus fiable. Au sein d’une équipe de statisticiens, j’ai contribué à entraîner un algorithme d’apprentissage automatique afin de prédire le scénario le plus probable du tournoi.
L’algorithme que nous avons conçu fonctionne en deux étapes. Dans un premier temps, des modèles statistiques sophistiqués sont combinés aux analyses des bookmakers et aux données du marché des transferts afin d’évaluer la force de toutes les équipes et de leurs joueurs. Dans un second temps, un algorithme d’apprentissage automatique détermine la meilleure façon de combiner ces estimations avec d’autres informations concernant les équipes.
Cette approche permet de produire une prévision probabiliste pour chaque match possible du tournoi. On peut l’imaginer comme une paire de dés pipés : au lieu de présenter les chiffres de 1 à 6 avec une probabilité identique, ces dés attribuent des probabilités différentes au nombre de buts que chaque équipe est susceptible de marquer.
Par exemple, selon nos prévisions, le dé du Mexique produit en moyenne 1,9 but lors du match d’ouverture, tandis que celui de son adversaire, l’Afrique du Sud, n’en produit que 0,7. Cela ne signifie toutefois pas que le Mexique gagnera à coup sûr. Une victoire mexicaine constitue simplement l’issue la plus probable, avec une probabilité de 65 %. Un match nul est moins probable (21 %), tandis qu’une victoire de l’Afrique du Sud représente le scénario le moins probable (14 %).
En utilisant différentes paires de dés pipés, il est possible de simuler le résultat de chaque match de la Coupe du monde. Nous avons pris en compte le tirage au sort officiel du tournoi ainsi que l’ensemble des règles de la FIFA, y compris les prolongations et les séances de tirs au but. Nous avons ensuite effectué 100 000 simulations afin de déterminer le scénario le plus probable de la compétition.
Les résultats montrent que l’Espagne est la favorite pour le titre, avec une probabilité de victoire de 14,5 %. Elle est suivie de près par l’Angleterre et la France, toutes deux à 12,4 %, puis par l’Allemagne avec 11,2 %.
En raison de l’élargissement du tournoi — cette Coupe du monde réunit 48 équipes et comporte cinq tours à élimination directe —, les écarts entre les favoris restent relativement faibles. Le Portugal et l’Argentine disposent eux aussi de solides chances de remporter le trophée, avec respectivement 8,9 % et 8,2 % de probabilité de victoire finale.
De leur côté, les États-Unis ont de bonnes chances d’atteindre les seizièmes de finale : 78 %. Il s’agit de la probabilité la plus élevée de leur groupe, qui compte trois autres équipes. En revanche, lors de la phase à élimination directe, où chaque match est décisif, les chances de l’équipe états-unienne de poursuivre son parcours diminuent assez rapidement. La probabilité de voir le pays hôte soulever le trophée lors de la finale disputée au MetLife Stadium le 19 juillet n’est que de 1 %.
Notre algorithme d’apprentissage automatique et les simulations qui en découlent reposent sur un mélange de données, d’expertise et de modèles statistiques.
Tout d’abord, l’ensemble des matchs internationaux disputés au cours des huit dernières années sert de base à une estimation rétrospective du niveau des équipes. Ensuite, une estimation prospective est établie à partir des cotes proposées par différents bookmakers internationaux, lesquelles reflètent leur appréciation experte du tournoi à venir.
Troisièmement, des évaluations individuelles des joueurs sont établies à partir de leur contribution aux buts marqués en club comme en sélection nationale. Enfin, la qualité actuelle des joueurs et leur potentiel futur sont appréhendés à travers leur valeur marchande estimée. Ces données sont disponibles sur le site Transfermarkt, qui s’appuie sur une approche fondée sur l’intelligence collective pour estimer des valeurs de marché qui, par nature, restent inconnues.
Ces quatre variables sont ensuite combinées à un large éventail d’autres indicateurs pertinents décrivant l’état actuel des différentes équipes et des pays qu’elles représentent. Cela comprend des éléments propres aux sélections, comme leur classement FIFA ou le nombre de joueurs ayant atteint les demi-finales de la Ligue des champions cette année. Nous avons également intégré des facteurs socio-économiques propres à chaque pays, tels que le PIB par habitant.
Pour déterminer si ces variables influencent réellement les résultats d’une Coupe du monde, et dans quelle mesure, nous avons eu recours à un algorithme d’apprentissage automatique.
Plus précisément, nous avons utilisé ce que l’on appelle une forêt aléatoire (random forest), un modèle composé d’un grand nombre d’arbres de décision, chacun étant entraîné sur des sous-ensembles légèrement différents des données. L’algorithme a été entraîné à partir de tous les matchs disputés lors des grandes compétitions internationales depuis la Coupe du monde 2006.
Il apprend ainsi à relier le niveau des équipes, la valeur marchande de leurs joueurs et d’autres facteurs au nombre de buts marqués lors des matchs de Coupe du monde. C’est cette information qui permet de « piper les dés » utilisés dans nos simulations.
Ce n’est pas la première fois que notre équipe, composée d’Andreas Groll, de Rouven Michels et de leurs collègues de l’université technique de Dortmund en Allemagne, ainsi que de Lars Magnus Hvattum du Molde University College en Norvège, de Gunther Schauberger de l’université technique de Munich et de moi-même, collabore pour prédire l’issue d’une Coupe du monde.
Lors de la Coupe du monde féminine 2019, nous avions correctement désigné les États-Unis comme futurs vainqueurs. Lors de la Coupe du monde féminine 2023 et de la Coupe du monde masculine 2022, les équipes sacrées — l’Espagne et l’Argentine — n’étaient pas nos favorites, même si notre modèle les identifiait comme de sérieuses prétendantes au titre.
La principale leçon est qu’une prévision repose sur des probabilités. Notre programme ne prétend pas prédire le vainqueur avec une certitude absolue. Mais il a peut-être davantage de chances de succès qu’un mollusque à huit bras.
Achim Zeileis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.