14.08.2026 à 10:27
Nathalie Moncel, Economiste ingénieure de recherche au Céreq, Centre d'études et de recherches sur les qualifications (Céreq)
La qualité des emplois liés aux activités utiles pour la transition écologique pose question. Que ce soit pour les jeunes débutants ou les actifs en reconversion, s’engager dans ces emplois est-il alors un bon choix ?
L’impréparation pour affronter les récents épisodes caniculaires en France a révélé le manque d’anticipation pour adapter la société française au changement climatique. Un autre impensé : anticiper les transformations du travail liées à la bifurcation écologique.
En 2024, le secrétariat général à la Planification écologique publie un document présentant la stratégie emplois et compétences dans le cadre du plan France nation verte. Les enjeux sont de taille : sur une création nette d’emploi à horizon 2030 estimée à 150 000 emplois, les reconfigurations des secteurs d’activité conduiraient à la destruction de 250 000 emplois et à la création de 400 000 emplois.
Les besoins en formation concerneraient environ trois millions de personnes dans les secteurs désignés comme prioritaires : agriculture, bâtiment, industrie, énergie ou transports. Du côté des recruteurs, les besoins sont liés à l’adaptation de méthodes de travail et de compétences dans les secteurs et métiers les plus émetteurs de gaz à effet de serre. L’introduction de nouvelles normes environnementales modifie les pratiques professionnelles qui, de facto, demande des ajustements dans les façons de faire.
Alors, dans quelle mesure ces transformations nécessaires sont-elles connues, reconnues et valorisées par les employeurs et les salariés ?
Plusieurs travaux de recherche que nous menons avec le centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) apportent des réponses à cette question.
Au regard de ces projections d’emploi issues d’exercices de prospective mis à mal par le récent backslash écologique, il convient de considérer d’abord les emplois déjà existants, contribuant à prendre en compte les enjeux environnementaux.
Ces emplois dits « verts » sont peu nombreux – 1,4 % de la population en emploi ; certains sont identifiés comme étant des métiers en tension de mauvaise qualité en raison de bas salaires et de mauvaises conditions d’emploi et de salaire. C’est le cas notamment de certains ouvriers du bâtiment et travaux publics (BTP).
L’autre partie des emplois liés à la transition écologique restent des emplois qualifiés et stables, mais n’en sont pas moins pénalisés financièrement. À ces inégalités en matière de qualité d’emploi s’ajoutent des conditions d’exercice du travail souvent plus difficiles, les emplois de l’économie verte étant plus exposés aux différents facteurs de pénibilité que sont les contraintes physiques, un environnement agressif ou encore des rythmes de travail atypiques
Dans une deuxième approche, nous avons observé comment les nouvelles générations entrent dans ces emplois nécessaires à la transformation écologique.
Les travaux menés à partir des enquêtes Génération du Céreq mettent en évidence la place restreinte des métiers liés à la transition écologique dans l’insertion des jeunes. Au sein de ces emplois, la part des ouvriers est deux fois plus élevée que pour l’ensemble des jeunes de la même génération en emploi.
Étant plus diplômés que leurs aînés sur le marché du travail, les débutants ont accès pour un tiers d’entre eux à des emplois de cadre dans les métiers verts. Si les sortants d’une formation à l’environnement connaissent en apparence des trajectoires favorisées, ce bonus ne fonctionne pas de façon systématique.
Les étudiants sortants de formations environnementales ne sont pas privilégiés dans l’accès aux métiers dits verts. Les conditions d’insertion des diplômés de niveau bac + 5 de ces filières sont même moins favorables que celles des diplômés de même niveau issus d’autres filières. Deux tiers d’entre eux connaissent un accès rapide à l’emploi stable, contre seulement une petite moitié des sortants des filières dites « développement durable ».
L’attractivité des formations au développement durable résulte principalement d’un choix éthique. La mobilisation croissante d’une partie de la population étudiante autour des enjeux environnementaux se reflète également dans les prises de parole et les appels des étudiants de grandes écoles comme Agro ParisTech, HEC, Polytechnique ou encore Sciences Po Paris.
Elle ne constitue pour autant pas une tendance dominante. Plus encore pour cette élite estudiantine, se mettre en conformité avec les représentations dominantes d’un « bon emploi » peut entrer en conflit avec un engagement affirmé au sujet de l’écologie.
Au regard des critères habituels de la qualité de l’emploi, travailler pour la transition écologique ne signifierait pas s’insérer dans des emplois de qualité. Sur des dimensions plus subjectives, travailler en tenant compte des enjeux environnementaux apparaît porteur de plus de sens et parfois d’enrichissement des tâches au travail.
La dimension éthique du travail est-elle suffisante pour contribuer à une transition écologique juste ?
C’est ce que d’autres travaux de recherche sont allés questionner dans le secteur, ancien mais porteur, du réemploi et recyclage, remis au goût du jour avec le développement des ressourceries. Pionnière pour innover dans le domaine de l’écologie si l’on pense par exemple aux premières activités des chiffonniers d’Emmaüs, les structures d’insertion de l’économie sociale et solidaire se distinguent par leur volonté de préserver les ressources en créant des emplois, alliant ainsi finalité sociale et écologique.
Dans ces entreprises, les emplois sont de faible qualité et mal rémunérés. Plus encore, la tendance est à la dégradation du travail dans un contexte de marchandisation croissante des activités de recyclage à travers la mise en place de filières de responsabilité des producteurs (filières REP).
À lire aussi : Recyclage : les entreprises sociales et solidaires face à un marché de plus en plus concurrentiel
Les acteurs historiques du réemploi sont relégués en position de sous-traitance sur les segments les moins rentables et les plus coûteux en main-d’œuvre.
Ce glissement pour les organisations de l’économie sociale et solidaire est synonyme de dévalorisation du travail : intensification, pénibilité et perte de sens sont vécus par les salariés de ces structures. Cette tendance s’inscrit dans le cadre d’une économie circulaire étroitement liée au paradigme de la croissance verte, le nouveau régime de croissance analysé par Hélène Tordjman en 2022. Sous couvert d’assimiler les enjeux écologiques, il reproduit finalement des mécanismes capitalistes contraires à une réelle bifurcation écologique et sociale.
Alors que les acteurs institutionnels de l’emploi et de la formation se mobilisent pour accélérer la prise en compte des enjeux environnementaux dans les politiques de formation, la transition écologique des emplois dépend avant tout d’une planification en faveur d’une véritable bifurcation écologique, et d’une réelle valorisation du travail humain.
Au regard de la place du travail dans nos vies, faire de nécessité vertu pour travailler mieux à un monde plus habitable, est sans aucun doute la meilleure piste pour rendre la transition écologique désirable.
Nathalie Moncel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.08.2026 à 14:19
Gerhard Krauss, Maître de conférences de sociologie, Université Rennes 2
L’ESSENTIEL
La succession d’épisodes caniculaires depuis le mois de mai 2026 a de nouveau braqué les projecteurs sur le télétravail. Ces derniers mois pourtant, plusieurs chefs d’entreprise avaient souhaité réduire la voilure dans ce domaine.
La dimension durable du changement climatique nécessite une vraie réflexion sur les conditions de travail en période de chaleur extrême. Les espaces de coworking doivent être intégrés à cette réflexion.
Ces espaces pourraient être repensés, en offrant notamment des espaces plus frais et une implantation dans tous les territoires.
Au moment où la France subit les conséquences du dérèglement climatique avec des canicules à répétition, et cinq ans après l’accord relatif à la mise en œuvre du télétravail dans la fonction publique, la question d’une nouvelle organisation du travail, et en particulier du télétravail, se pose avec acuité.
Les deux crises que nous avons vécues au cours de la décennie 2020, la crise sanitaire et la crise caniculaire, l’une épisodique et l’autre appelée à se répéter désormais, ont révélé un dénominateur commun. Elles ont mis en évidence la nécessité de repenser les conditions de travail : mobilités, horaires et cadres
– dans l’entreprise, en extérieur, en télétravail.
Or, face à ces phénomènes extrêmes, on ne semble encore pouvoir répondre qu’avec des solutions d’immédiateté, voire avec des injonctions ou conseils, parfois pour le moins dérisoires : baisser les stores, boire davantage d’eau, utiliser des bureaux moins exposés au soleil, commander des ventilateurs en urgence, etc.
Ces réponses sont révélatrices d’une société qui « a été pensée pour un climat qui n’existe plus ». Adopter une politique proactive dans l’organisation du travail exigerait, au contraire, une anticipation aux répercussions multiples et interdépendantes, service public et secteur privé compris.
Dans cette perspective d’anticipation, le télétravail est naturellement concerné. Lors des canicules cet été, sous la menace des risques climatiques pour la santé, certaines entreprises ont facilité le télétravail des personnels effectuant des tâches « télétravaillables ».
À lire aussi : Et si on apprenait à télétravailler plutôt que d’y renoncer
D’autres employeurs disposant de locaux climatisés se voyaient paradoxalement confrontés à un afflux soudain de leurs salariés sur leur site (parmi eux beaucoup de jeunes salariés habitants dans de petits appartements) – une difficulté inattendue pour des entreprises ayant réduit leurs surfaces de bureaux après la crise Covid-19 en misant sur le télétravail et des flex offices (autrement dit un nombre de postes de travail disponibles sur site inférieur au nombre de salariés). Autant de réactions ponctuelles, non coordonnées, révélant une absence de stratégie.
Rappelons que le télétravail issu de l’économie du numérique se développait lentement avant la crise sanitaire Covid-19 dans un élan en lien avec un nouveau rapport au travail, exprimant par exemple une aspiration à se consacrer davantage à une vie de famille ou à cultiver du temps pour soi.
Le télétravail était à ce titre un jalon important d’une évolution sociétale. Sa traduction en pratiques de travail nouvelles dépassait la définition légale du télétravail proprement dit (travail salarié effectué à distance en dehors des locaux physiques de l’employeur). Il concernait aussi des catégories de travailleurs indépendants (non salariés) – des startuppers, des freelances ou des « nomades » du numérique – dont les relations de travail avec d’autres professionnels s’appuyaient sur des communications électroniques à distance.
Un groupe cible pour les tiers-lieux expérimentant de nouvelles réponses aux défis posés par les mutations de la société.
Ces espaces offraient la possibilité de :
sortir de l’isolement du « bureau à la maison »,
mieux séparer ou concilier sphère de travail et sphère privée,
fréquenter d’autres individus dans des situations similaires,
ou encore bénéficier d’un cadre propice aux sociabilités.
Autant de mutations pouvant devenir positivement décisives à l’avenir pour moderniser et assurer la productivité des entreprises.
Le rôle positif du télétravail s’était déjà avéré lors de la crise Covid-19 quand les entreprises habituées au télétravail s’en sortaient mieux, avec une productivité plus élevée. Cela aurait dû également fonctionner lors des dernières canicules, avec des entreprises continuant très majoritairement à accorder une place importante au télétravail de leurs cadres.
Mais le facteur « bouilloire thermique » bouscula ce scénario. Le télétravail sortit fragilisé en raison des logements rendus inhabitables en temps de canicule et impropres à y exercer le télétravail.
Afin de ne pas renoncer à une productivité sensible aux pics de chaleur, l’adaptation du télétravail aux conséquences du réchauffement climatique semble donc s’imposer. Selon une étude de l’OCDE, les chaleurs extrêmes sont responsables d’une réduction de la productivité : dix jours au-dessus de 35 °C réduisent la productivité des entreprises d’environ 0,3 %.
En attendant de voir le parc immobilier adapté aux canicules : où donc alors télétravailler si ce n’est pas chez soi ?
Autrement dit, dans ce contexte, le télétravail ne pourrait-il pas se « téléporter » à l’avenir dans un tiers-lieu qui ne sera plus le tiers-lieu d’origine « alternatif et expérimental » (le gouvernement ayant par ailleurs arrêté récemment son dispositif de soutien) ? L’avenir de ces espaces pourrait ressembler bel et bien à un espace de coworking (ECW) stricto sensu. Soit un lieu climatisé, clairement identifié, accessible et inclusif, offrant des conditions de sécurité et santé conformes au Code du travail et aux réglementations en vigueur.
La répartition géographique existante de ces espaces en France a émergé au cours des deux dernières décennies de façon relativement désordonnée sur tout le territoire. Les ECW se sont multipliés grâce au soutien public et grâce à divers financements, sans pour autant éviter des disparités régionales et une concentration relative de ces équipements dans les zones les plus densément peuplées.
Si certains ECW situés dans des centres urbains affirment avoir des locaux climatisés, ils ne sont cependant pas toujours en mesure de pouvoir garantir des conditions de travail à température agréable. Ainsi, choisir le bon ECW avec ce critère de température à Paris et en Île-de-France n’est pas évident. Cela s’avère encore plus difficile ailleurs, hors Hexagone et dans des endroits éloignés, où les ECW sont rares, et souvent surchauffés en période caniculaire. Cela touche même des endroits réputés pour leur climat rude et froid.
L’exemple d’un espace de coworking à Brest, où un patron a dû mettre l’ensemble des équipes du bâtiment en télétravail pendant la canicule (les températures extrêmes n’y permettant pas de travailler convenablement), est parlant à cet égard.
Outre l’équipement en climatisation, les mentalités des dirigeants d’entreprise par rapport aux lieux d’exercice possibles du télétravail doivent évoluer également, pour pouvoir développer le télétravail dans les espaces de coworking. Selon une étude, les DRH et les dirigeants d’entreprise n’acceptent guère l’idée que le télétravail puisse s’exercer en dehors du domicile principal du salarié (une large majorité – 82 % d’eux – n’autorisant le télétravail qu’au domicile principal).
Ces conditions réunies, l’ensemble des ECW existants pourrait servir de base à un maillage des lieux identifiés pour le télétravail, connecté à l’évolution générale de notre économie, et plus précisément celle du numérique, et correspondant à l’évolution sociétale citée plus haut.
Le public et le privé pourraient être amenés à travailler ensemble pour structurer et organiser ces équipements, non seulement adaptés aux canicules à venir, mais encore pour pérenniser le télétravail en l’organisant dans une nouvelle géographie urbaine où l’espace de coworking se substituerait au home office à domicile, à portée de main de tous, même ceux habitant dans des lieux éloignés. Le réchauffement climatique dans ce domaine comme dans tous les autres est une question de politique publique, on n’imagine pas la voir disparaître l’hiver prochain.
Pour en savoir plus, vous retrouverez en suivant ce lien une conférence sur la révolution du coworking, organisée à l’Université Rennes 2, en 2024.
Gerhard Krauss a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
13.08.2026 à 14:17
Rachel Tan, Associate Professor in Neuroscience, The Brain and Mind Centre, University of Sydney

Une nouvelle étude suggère que l’exposition aux pesticides pourrait augmenter le risque de sclérose latérale amyotrophique, ou SLA. Cependant, ces travaux ne permettent pas de déterminer dans quelle mesure cette exposition contribuerait à l’apparition de la maladie, notamment en regard d’autres facteurs potentiels.
Recevoir un diagnostic de sclérose latérale amyotrophique (SLA) – une affection également connue dans le monde anglophone sous le nom de « maladie de Lou Gehrig », et en France sous celui de « maladie de Charcot » – est dévastateur.
En effet, cette maladie, qui constitue la forme la plus fréquente de maladie du motoneuroneLes motoneurones sont les cellules qui transmettent les influx nerveux permettant de contrôler les muscles volontaires. est une affection neurodégénérative invalidante d’évolution rapide : la survie moyenne n’est que de deux à trois ans après le diagnostic (il n’existe pas pour l’heure de traitement curatif pour la grande majorité des cas de SLA, même si les premiers essais d’un traitement ciblant une anomalie impliquée dans les formes génétiques de la maladie suggèrent qu’il pourrait ralentir leur progression, NdT).
Le plus souvent diagnostiquée entre 40 ans et 70 ans, la SLA altère la capacité à parler, à déglutir (et donc à manger) ainsi qu’à respirer. Actuellement, les causes de la maladie demeurent mal comprises.
Une nouvelle étude révèle que l’exposition professionnelle aux pesticides peut accroître de 61 à 71 % le risque de développer une SLA. Ce travail est une méta-analyse, autrement dit les résultats de huit autres études – qui n’évaluent toutefois pas toutes le risque de la même manière. Voici pourquoi ces conclusions doivent être interprétées avec prudence.
Les hommes sont plus fréquemment touchés par la SLA que les femmes : chez eux, le risque de développer la maladie est accru d’environ 20 %.
Chez plus de 90 % des patients, la maladie survient de façon sporadique : la grande majorité d’entre eux ne présente ni antécédent familial connu ni cause génétique identifiée.
Les 10 % de cas restants sont dits familiaux, c’est-à-dire que la personne est porteuse d’un variant génétique connu ou qu’il existe dans sa famille des antécédents de SLA.
On comprend encore mal ce qui déclenche exactement les formes sporadiques comme familiales de la maladie, même s’il est probable que cette dernière résulte d’une interaction entre gènes et environnement.
Depuis quelques décennies, les chercheurs se demandent si l’exposition aux pesticides pourrait constituer un facteur déclenchant.
Si diverses études ont effectivement mis en évidence des associations entre exposition aux pesticides et risque accru de SLA, aucune relation de causalité n’a toutefois encore été établie.
Les auteurs de cette nouvelle étude ont effectué une revue systématique des articles publiés sur le sujet dans la littérature scientifique entre 1990 et 2025, puis ont réalisé une méta-analyse (une analyse statistique de résultats déjà publiés, NdT) sur les données de huit études distinctes : cinq menées aux États-Unis, une au Canada et en France, une en Italie et la dernière en Australie.
Leur objectif était de répondre à une question simple mais importante : le fait d’avoir été exposé, à un moment ou à un autre, à des pesticides dans le cadre de son travail augmente-t-il le risque de développer une SLA ?
D’après les résultats obtenus, la réponse est oui.
Globalement, les personnes ayant été exposées, ne serait-ce qu’une fois, à des pesticides (fongicides, herbicides ou insecticides) sur leur lieu de travail présentaient un risque de SLA accru de 61 % par rapport à des personnes non exposées.
Selon ces travaux, le lien entre exposition aux pesticides et risque de SLA apparaît plus marqué chez les hommes que chez les femmes. Cependant, les données sont trop limitées pour déterminer si cet écart traduit une véritable différence biologique ou résulte de lacunes dans la mesure de l’exposition chez les femmes.
Le risque s’est aussi avéré légèrement plus élevé lors d’une exposition à des pesticides de type herbicide, cette dernière étant associée à une hausse de 71 % du risque de développer une SLA.
Une augmentation de 61 à 71 % ne représente qu’un petit nombre de cas supplémentaires annuels, car, en Australie, la SLA touche environ 8 personnes sur 100 000 (en Europe, l’incidence annuelle de la SLA varie de 1,11 pour 100 000 personnes à 5,55 pour 100 000 habitants ; en France, les données épidémiologiques sont encore limitées, mais selon l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, 2,5 nouveaux cas pour 100 000 habitants seraient diagnostiqués chaque année, NdT). Toutefois, il faut souligner que les chiffres ne rendent pas compte du caractère invalidant et dévastateur de cette maladie, que ce soit pour les individus qu’elle frappe ou pour leur entourage.
Rappelons qu’il n’existe à ce jour aucun traitement curatif.
En réanalysant 1 734 cas de SLA issus de huit études différentes, ces nouveaux travaux ont permis d’analyser davantage de données qu’aucune autre étude isolée.
Mais un tel regroupement introduit inévitablement des hétérogénéités, car chaque étude a été conduite indépendamment, selon des méthodes variables. Les différences qui en résultent sont difficiles à contrôler.
Ainsi, plusieurs des études retenues ont mis en évidence un lien entre la survenue d’une SLA et d’autres facteurs de risque distincts, comme les traumatismes crâniens ou l’exposition à d’autres types de substances toxiques. Or, la méta-analyse n’a pas pu dissocier complètement ces facteurs de l’exposition aux pesticides. Impossible, dès lors, de dire précisément dans quelle mesure l’exposition aux pesticides a contribué à l’apparition ultérieure de la maladie (ni si d’autres facteurs y ont également concouru, ni, là aussi, dans quelle mesure).
L’une des études portait par ailleurs sur des vétérans exposés à l’agent orange, un herbicide employé comme arme par les États-Unis d’Amérique au cours de la guerre du Vietnam. Ce type d’exposition diffère probablement beaucoup des expositions professionnelles aux pesticides rencontrées aujourd’hui. Or, ces nouveaux travaux n’ont pas analysé ces résultats séparément.
La plupart des études incluses étaient de type « déclaratif », autrement dit elles reposaient sur des expositions rapportées par les participants eux-mêmes. Ces derniers devaient se remémorer les pesticides auxquels ils avaient vraisemblablement été exposés au cours de leur vie, et en estimer les quantités. Or, ce type d’étude tendait à révéler un lien plus fort entre pesticides et SLA que les études dans lesquelles l’exposition avait été mesurée de façon indépendante.
Comme le soulignent les auteurs des travaux eux-mêmes, un biais de mémorisation pourrait être entré en ligne de compte : les personnes déjà atteintes de SLA, ou qui soupçonnent un lien entre les pesticides et la maladie, sont en effet susceptibles de se souvenir plus aisément que les autres d’une exposition aux pesticides et de la déclarer.
Globalement, ces résultats renforcent l’hypothèse selon laquelle l’exposition professionnelle aux pesticides augmente le risque de développer une SLA.
Ils soulignent aussi la nécessité de mettre en œuvre des recherches plus rigoureuses afin d’identifier les mécanismes qui mènent à la maladie. Il s’agit notamment de déterminer quelles substances chimiques ou quels constituants des pesticides pourraient être en cause. Autre question importante : le risque dépend-il de la dose ? Autrement dit, une exposition prolongée, ou à des doses plus élevées, accroît-elle le risque ?
Enfin, on considère aujourd’hui que le risque de développer une SLA résulte vraisemblablement d’une combinaison de différents facteurs, génétiques comme environnementaux. La manière dont les expositions à ces facteurs s’accumulent et interagissent au fil de l’existence pourrait jouer un rôle dans la maladie. On peut imaginer, par exemple, que le risque soit augmenté chez des personnes qui auraient manipulé quotidiennement des pesticides, et qui auraient également été exposées à d’autres substances toxiques (ou qui auraient subi un traumatisme crânien grave, qui présenteraient une prédisposition génétique, etc.).
Ce modèle de développement de la maladie est dit « en plusieurs étapes » (multistep) ; il n’est pas possible, à ce jour, d’établir avec précision un profil de risque individuel.
On l’aura compris, le paysage de la SLA est encore mouvant. Pour que les autorités puissent faire évoluer la réglementation en matière de seuils d’exposition et que les employeurs puissent mettre en place des stratégies de réduction des risques efficaces afin de mieux protéger les travailleurs, il sera nécessaire d’approfondir encore les connaissances.
Rachel Tan a reçu des subventions de la part de FightMND et du ministère de la Santé de Nouvelle-Galles du Sud.
13.08.2026 à 14:17
Stephanie Shreffler, Religious Collections Librarian/Archivist and Associate Professor, University Libraries, University of Dayton
Bridget Retzloff, Assistant Professor and Coordinator of Art Collections and Exhibits, University of Dayton

L’ESSENTIEL
Les États-Unis ont une sainte patronne depuis près de 180 ans : la Vierge Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception.
Cette histoire éclaire les liens complexes entre catholicisme, identité nationale et mémoire américaine.
En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et le pays connaît une forte hausse des conversions.
Chaque année, au mois de mars, des dizaines de milliers d’Américains descendent dans les rues et envahissent les bars pour célébrer la Saint-Patrick, le saint patron de l’Irlande. En décembre, ce sont les Américains d’origine mexicaine qui célèbrent la fête de Notre-Dame de Guadalupe, la sainte patronne du Mexique.
Mais saviez-vous que les États-Unis ont eux aussi leur propre sainte patronne ? Il y a près de deux cents ans, en mai 1846, les évêques et prêtres catholiques ont proclamé la Vierge Marie patronne des États-Unis d’Amérique, sous le vocable de l’Immaculée Conception, en référence à la croyance selon laquelle elle a été conçue sans péché originel.
Selon le catéchisme de l’Église catholique, qui résume la doctrine catholique, un saint est une personne qui « mène une vie en union avec Dieu par la grâce du Christ et reçoit la récompense de la vie éternelle ». Les catholiques peuvent vénérer les saints et leur demander d’intercéder auprès de Dieu en leur faveur. Certains sont reconnus, officiellement ou non, comme les « patrons » de situations, de conditions, d’identités ou de lieux particuliers, en raison de leur vie terrestre.
Nous sommes bibliothécaires à l’Université de Dayton, dans l’Ohio, où nous travaillons à la Marian Library et à l’U.S. Catholic Special Collection. Nous avons récemment conçu une exposition numérique présentant des objets qui retracent l’histoire de cette dévotion à Marie en tant que l’Immaculée Conception aux États-Unis. Ces pièces témoignent à la fois du patriotisme américain et de la foi catholique.
Marie est connue sous de nombreux noms et titres, parmi lesquels la Vierge Marie, Marie de Nazareth, Notre-Dame de Lourdes, la Sainte Mère de Dieu, la Reine du Ciel, le Siège de la Sagesse ou encore la Rose mystique.
L’un de ses titres les plus importants est celui d’Immaculée Conception, qui renvoie à la croyance catholique selon laquelle Marie a été préservée à sa conception du « péché originel » et était ainsi digne de devenir la mère de Jésus-Christ. L’Église catholique enseigne que tous les autres êtres humains naissent marqués par le péché originel, conséquence de la désobéissance d’Adam et Ève à Dieu dans le jardin d’Éden.
À l’origine, l’idée selon laquelle Marie aurait été préservée du péché originel a longtemps fait l’objet de débats au sein de l’Église catholique. Cette doctrine n’a été érigée en dogme que le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX. Depuis, les catholiques célèbrent chaque année la fête de l’Immaculée Conception le 8 décembre. Bien avant cette reconnaissance officielle, la dévotion à l’Immaculée Conception avait déjà profondément influencé l’art et l’enseignement de l’Église catholique.
Comment Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception, est-elle devenue la patronne des États-Unis ?
John Carroll, premier évêque catholique des États-Unis (1790), a voué toute sa vie une profonde dévotion à Marie. En 1791, avec d’autres membres du clergé catholique américain, il consacra le diocèse de Baltimore à Marie, lui demandant de « préserver de tout mal » les fidèles du diocèse.
Un demi-siècle plus tard, en 1846, un concile réunissant des prêtres et des évêques venus de tout le pays proclama officiellement Marie, sous son titre de l’Immaculée Conception, patronne de l’ensemble des États-Unis, en lui demandant « le secours de ses prières ».
La dévotion à l’Immaculée Conception demeure aujourd’hui un élément important de la vie spirituelle de nombreux catholiques américains, même si beaucoup ignorent qu’elle est la patronne des États-Unis. Cette dévotion se manifeste notamment par les nombreuses églises placées sous l’appellation de l’Immaculée Conception, les bijoux à son effigie ainsi que par l’inscription de la fête de l’Immaculée Conception parmi les fêtes d’obligation aux États-Unis, des jours où les catholiques sont tenus d’assister à la messe.
Le 7 février 1847, le Vatican approuva officiellement la demande faisant de Marie, en tant qu’Immaculée Conception, la patronne des États-Unis. Cette reconnaissance intervint sept ans avant que le pape proclame officiellement le dogme de l’Immaculée Conception, preuve de la popularité de cette dévotion bien avant sa consécration doctrinale.
De nombreux objets conservés dans la collection de la Marian Library, notamment des images pieuses, témoignent également de la dévotion des catholiques américains envers Marie l’Immaculée Conception. Une image pieuse est un petit objet de dévotion, facile à emporter, qui représente généralement Jésus ou un saint sur son recto. Au verso figurent le plus souvent une prière, un texte de dévotion, un passage des Écritures ou la commémoration d’un événement important.
L’une de ces images pieuses représente Marie sous les traits de l’Immaculée Conception, au-dessus de l’inscription :
« Immaculée Marie, patronne des États-Unis, priez pour nous. »
Au verso, elle commémore le bicentenaire des États-Unis, célébré en 1976, et reprend la devise officielle du pays : « In God We Trust » (« Nous plaçons notre confiance en Dieu »).
L’image de Marie est une reproduction de l’Immaculée Conception de l’Escurial, un tableau du peintre espagnol du XVIIᵉ siècle Bartolomé Esteban Murillo, conservé au Museo del Prado de Madrid. Cette œuvre s’inscrit dans une tradition artistique qui traduit visuellement la théologie de l’Immaculée Conception.
Marie est représentée vêtue d’un manteau bleu, une couleur associée à la foi, à l’humilité, au ciel et à la mer. Les pigments bleus étant extrêmement coûteux à la Renaissance, cette couleur était réservée aux personnages les plus importants, en particulier dans les représentations de la Vierge Marie.
D’autres symboles, en revanche, sont propres à Marie l’Immaculée Conception. Elle se tient debout sur un croissant de lune, une image inspirée de la « femme de l’Apocalypse » décrite dans le Livre de l’Apocalypse :
« Une femme revêtue du soleil avait la lune sous les pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête. »
Les théologiens catholiques interprètent cette figure comme une référence à Marie, qui devient ainsi la mère de tous les chrétiens.
Dans d’autres représentations de l’Immaculée Conception, Marie apparaît avec un serpent sous les pieds, une couronne de douze étoiles ou encore un dragon, autant de symboles inspirés du chapitre 12 du Livre de l’Apocalypse.
Autre objet majeur de la dévotion catholique, le chapelet invite les fidèles à méditer sur la vie de Jésus et de Marie. Le mot désigne à la fois un objet matériel – une succession de 50 grains ou nœuds enfilés sur un cordon – et un ensemble de prières, notamment le « Je vous salue Marie » et le « Notre Père ». En faisant glisser les grains entre leurs doigts, les catholiques comptent les prières qu’ils récitent.
L’American Rosary conservé dans notre collection a été conçu en 1956 par Marie George, de New York, même si les archivistes ignorent aujourd’hui qui était exactement cette dernière. Il est composé de grains aux couleurs patriotiques rouge, blanc et bleu et comporte une médaille miraculeuse, qui représente Notre-Dame de l’Immaculée Conception. Une carte jointe au chapelet invite les catholiques à offrir leurs prières « pour la paix dans le monde, dans la justice et la charité ».
Pendant une grande partie de l’histoire des États-Unis, les catholiques ont souvent été victimes de préjugés et de discriminations. Au milieu du XIXᵉ siècle, lorsque Marie en tant qu’Immaculée Conception fut proclamée patronne des États-Unis, la majorité protestante du pays se méfiait profondément de la fidélité des catholiques envers le pape.
L’image pieuse du bicentenaire et le chapelet américain du siècle suivant, tous deux consacrés à l’Immaculée Conception, montrent que les catholiques américains cherchaient encore à démontrer que leur foi et leur patriotisme étaient parfaitement compatibles.
En 2026, année du 250ᵉ anniversaire des États-Unis et du 180ᵉ anniversaire du patronage de Marie, cette histoire peut sembler lointaine. En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et les États-Unis connaissent en 2026 une forte hausse des conversions au catholicisme. Pourtant, les catholiques continuent de demander à Marie, patronne des États-Unis, d’intercéder non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leur pays.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
13.08.2026 à 14:15
Samantha Dodson, Assistant Professor, Organizational Behaviour and Human Resources, University of Calgary

L’analyse de plus de 550 000 recommandations publiées sur LinkedIn révèle un biais persistant : les femmes sont valorisées pour leur précision, les hommes pour leur vision stratégique. Un écart de vocabulaire qui peut avoir des conséquences bien réelles sur les carrières.
Depuis que les femmes ont intégré massivement le marché du travail moderne, les métiers de support – c’est-à-dire ceux qui consistent à aider d’autres personnes à accomplir leur travail, comme les postes d’assistants – sont occupés majoritairement par des femmes. Les postes plus élevés dans la hiérarchie qu’elles soutiennent – par exemple ceux de dirigeants, d’avocats ou de chirurgiens –– sont, pour leur part, restés majoritairement occupés par des hommes.
Les femmes continuent par ailleurs de se heurter à des obstacles pour accéder aux postes de direction dotés d’un véritable pouvoir de décision. Au Canada, seules 21 % des plus grandes entreprises cotées en Bourse sont dirigées par une femme. À l’inverse, 92 % des assistants et assistantes de direction sont des femmes.
Même lorsqu’hommes et femmes occupent un même type de poste, les recherches montrent de manière constante que les femmes sont moins susceptibles de se voir confier des missions susceptibles de favoriser leur promotion, d’avoir des responsabilités très visibles qui attirent l’attention de la hiérarchie et d’être récompensées. À l’inverse, elles se voient plus souvent attribuer des tâches administratives ou ce que les chercheurs appellent les « corvées de bureau » (office housework) : un travail indispensable au bon fonctionnement de l’organisation, mais qui débouche rarement sur une augmentation ou une promotion.
Dans une étude récente, menée avec Rachael D. Goodwin, Cheryl J. Wakslak, Kristina A. Diekmann et Jesse Graham, nous nous sommes intéressés aux attentes stéréotypées concernant la manière dont les hommes et les femmes réfléchissent. Nous avons testé ces représentations au cours de six expériences.
En étudiant la concentration des hommes dans les postes de pouvoir et des femmes dans les fonctions subalternes, nous avons mis en évidence un phénomène intéressant.
Les fonctions de support consistent souvent à mettre en place des processus efficaces et à porter une grande attention aux détails. Les postes de direction, eux, impliquent davantage de définir des valeurs, d’élaborer des stratégies et de fixer une vision. Les femmes occupent plus fréquemment le premier type de fonctions, qui mobilise ce que nous appelons un « mode de pensée concret ». Les hommes sont davantage présents dans des postes exigeant une réflexion d’ensemble, ou « abstraite ». Ces deux modes de pensée sont tout aussi précieux l’un que l’autre, mais ils sont généralement associés à des types de travail différents.
Nous avons constaté que les personnes interrogées partagent largement trois croyances liées à la pensée concrète et abstraite : les femmes seraient plus attentives aux détails et plus précises que les hommes ; elles auraient une vision moins globale des problèmes ; et elles seraient moins visionnaires.
Ces croyances sont apparues spontanément lors de notre première expérience, puis ont été confirmées explicitement par les participants dans deux études de suivi. Nous avons également constaté que les femmes adhéraient davantage à ces stéréotypes que les hommes et que ces représentations se retrouvaient dans 48 métiers et secteurs d’activité différents.
Ces stéréotypes ont des conséquences bien réelles et peuvent contribuer à expliquer pourquoi les femmes sont surreprésentées dans les fonctions administratives.
Dans l’une de nos expériences, nous avons analysé près de 550 000 recommandations publiées sur LinkedIn, couvrant un large éventail de secteurs et de métiers. Les relations professionnelles décrivaient plus souvent les femmes comme étant « minutieuses et précises » tandis qu’elles qualifiaient davantage les hommes de « visionnaires » ou « dotés d’une vision à long terme ».
Or, les recherches montrent que les recommandations publiées sur LinkedIn peuvent influencer les décisions de recrutement. Le vocabulaire employé dans ces recommandations n’est donc pas anodin.
Prenons l’exemple de deux chefs de projet ayant reçu des recommandations positives sur LinkedIn (les prénoms ont été modifiés pour préserver leur anonymat) :
« John est un atout pour toutes les équipes qu’il rejoint. Il cherche constamment à transformer les idées en actions, insuffle de la créativité à chaque étape et élabore des stratégies d’innovation. Il apporte une réelle valeur ajoutée grâce à sa capacité à avoir une vision d’ensemble et à formuler des recommandations qui améliorent l’efficacité et réduisent les coûts. »
« Jill est une personne très minutieuse, motivée et analytique. Elle exécute chaque tâche ou projet qui lui est confié dans les délais. Elle excelle dans l’organisation et la gestion de plusieurs dossiers à la fois. Donnez-lui un objectif, et vous pouvez compter sur elle pour obtenir des résultats dépassant les attentes. »
Les deux recommandations sont élogieuses. Mais John est présenté comme quelqu’un qui génère des idées et donne une direction, tandis que Jill apparaît avant tout comme une personne qui met efficacement ces idées en œuvre. Si un recruteur perçoit John comme un profil stratégique, capable de se projeter dans l’avenir, il sera plus enclin à le considérer comme un futur dirigeant. À l’inverse, si Jill est avant tout décrite comme une personne minutieuse et attentive aux détails, cela peut accroître ses chances d’être recrutée pour des fonctions administratives, tout en freinant son accès à des postes de direction.
Lors de notre dernière expérience, nous avons constaté que les stéréotypes de genre augmentaient la probabilité que les femmes se voient confier, en plus de leur charge de travail habituelle, des tâches ingrates offrant peu de perspectives de promotion, comme le classement de documents ou la relecture de textes. Ce mécanisme entretient les rôles de genre et les inégalités au sein des organisations.
Les stéréotypes liés aux métiers et à la répartition genrée des tâches se renforcent mutuellement, créant un cercle vicieux difficile à briser de l’intérieur. Pour y mettre fin, les managers et les organisations doivent mettre en œuvre, de manière volontaire, des pratiques et des politiques garantissant une répartition plus équitable des responsabilités, afin que les femmes ne soient plus écartées des possibilités d’avancement.
Notre étude met en évidence deux pistes d’action pour les managers. La première consiste à répartir plus équitablement les tâches peu valorisées et très opérationnelles. La prise de notes en réunion, l’organisation des anniversaires ou la collecte des commandes de déjeuner reviennent encore trop souvent aux femmes. Mettre en place un système de rotation permet d’éviter qu’une même personne soit systématiquement cantonnée à des tâches qui ne contribuent pas à son évolution de carrière.
La seconde consiste à mieux valoriser le sens du détail dans les postes de direction. Des offres d’emploi et des descriptions de fonction qui présentent cette qualité comme une compétence de leadership pourraient encourager davantage de femmes à postuler à des postes à responsabilités et augmenter leurs chances d’y être sérieusement considérées.
Samantha Dodson a reçu des financements du Social Sciences and Humanities Research Council (SSHRC).
13.08.2026 à 14:13
Laura Russo, Assistant Professor of Ecology and Evolutionary Biology, University of Tennessee
Les abeilles sociales, les espèces solitaires, celles qui nichent dans le sol ou dans des cavités : toutes ou presque présentent des traces de magnétisme. Cette découverte remet en cause les idées reçues sur l’origine de la magnétoréception chez les insectes.
Un nombre étonnamment élevé d’espèces d’abeilles – 74 des 96 espèces testées – présentent des propriétés magnétiques, selon une étude que mes collègues et moi avons récemment publiée dans la revue Science Advances.
Certains animaux sont capables d’utiliser des composés magnétiques à base de fer, comme la magnétite, pour détecter le champ magnétique terrestre et s’orienter grâce à lui. Cette capacité est appelée magnétoréception. Dans notre étude, nous avons considéré le magnétisme observé chez les insectes testés comme un indicateur permettant d’identifier les espèces susceptibles de posséder cette faculté.
Depuis des décennies, les biologistes savent que les abeilles domestiques sociales, qui nichent dans des cavités, sont capables de magnétoréception. La plupart des chercheurs pensaient que cette sorte de boussole interne était liée à la vie en colonie. Les abeilles domestiques indiquent en effet à leurs congénères l’emplacement des ressources florales grâce à une danse qui renseigne sur la direction à suivre en fonction de la position du soleil et du champ géomagnétique.
Notre étude poursuivait deux objectifs : comparer la présence de matériaux magnétiques chez les espèces d’abeilles vivant en groupe et chez les espèces solitaires, puis retracer l’origine évolutive de la magnétoréception chez les abeilles.
Pour mesurer les réponses magnétiques, nous avons collecté des spécimens appartenant à différentes espèces de la famille des Apidés (Apidae), qui comprend des espèces sociales comme les abeilles domestiques, mais aussi des espèces solitaires. Nous avons réduit en poudre des abeilles mortes et séchées, puis mesuré le magnétisme de cette poudre à l’aide d’un magnétomètre.
À notre surprise, nous avons constaté que la réponse magnétique était forte aussi bien chez les abeilles vivant en groupe que chez les espèces solitaires. Ce résultat nous a conduits à rejeter notre hypothèse initiale, selon laquelle la présence de matériaux magnétiques n’était nécessaire que chez les espèces d’abeilles sociales.
Plus surprenant encore, une petite abeille sociale de la famille des Halictidae présentait elle aussi un fort magnétisme. Nous avons alors élargi notre étude à des espèces représentant l’ensemble de l’arbre évolutif des abeilles, en partant de l’hypothèse que l’origine évolutive de ce magnétisme se trouvait peut-être chez des lignées plus anciennes.
Notre étude a également mis en évidence plusieurs tendances concernant l’intensité du magnétisme observé chez les abeilles. Les espèces de grande taille présentaient un magnétisme plus marqué. Les abeilles sociales étaient, en moyenne, plus magnétiques que les espèces solitaires. Enfin, les abeilles qui nichent dans des cavités avaient tendance à être plus magnétiques que celles qui construisent leur nid dans le sol.
Dans l’ensemble, nous avons détecté la présence de matériaux magnétiques dans toutes les familles d’abeilles étudiées : chez les espèces sociales comme chez les espèces solitaires, chez les abeilles nocturnes, ainsi que chez celles qui nichent dans le sol comme chez celles qui vivent au-dessus du sol, dans des cavités ou des ruches. Les insectes d’autres groupes que nous avons examinés à titre de comparaison, notamment des coléoptères, des guêpes et des mouches, présentaient eux aussi du magnétisme.
Nous avons donc dû rejeter une nouvelle fois notre hypothèse. Nos résultats montrent que le magnétisme est probablement apparu avant même l’origine évolutive des abeilles. Nous en concluons qu’il s’agit vraisemblablement d’un caractère ancestral, conservé au cours de l’évolution.
Notre étude laisse de nombreuses questions en suspens. D’abord, même si nous considérons que le magnétisme constitue un indicateur de la magnétoréception, il est notoirement difficile de le démontrer. Cela nécessite en effet des expériences sur des organismes vivants, retirés de leur environnement naturel.
La magnétoréception est l’un des sens animaux les plus controversés. Il existe de solides preuves que certains organismes sont capables de détecter le champ magnétique terrestre et de s’y orienter. Mais il ne s’agit probablement pas de leur sens principal, même chez les espèces qui possèdent cette capacité. Cette caractéristique rend son étude particulièrement difficile.
Même chez les bourdons, que les biologistes considèrent comme capables de magnétoréception, de nombreuses questions et incertitudes subsistent quant à la manière dont ils utilisent ce sens.
Les scientifiques sont en revanche plus convaincus que les abeilles domestiques sont capables de magnétoréception. Des chercheurs sont même parvenus à les entraîner à distinguer des anomalies locales du champ magnétique. Nous avons donc fait l’hypothèse que les insectes de notre étude présentant un magnétisme plus marqué que celui des abeilles domestiques possèdent eux aussi cette capacité. Mais nous ne pouvons pas le démontrer. De plus, nos travaux n’expliquent ni la fonction de ce magnétisme ni le mécanisme biologique de la magnétoréception.
Enfin, si l’intensité du signal magnétique variait selon les différentes parties du corps, elle n’était jamais limitée à une seule région chez les abeilles que nous avons étudiées. Ce résultat ne soutient donc guère certaines hypothèses sur le fonctionnement de la magnétoréception, notamment celle selon laquelle elle reposerait sur des cryptochromes sensibles à la lumière présents dans les yeux.
Laura Russo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.