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16.06.2026 à 17:44

Le « lawfare » américain, ou comment le droit devient un instrument de puissance dans la rivalité sino-américaine

Mark Corcoral, Chercheur associé au Centre de Recherches Internationales (CERI) de Sciences Po, Sciences Po

Les États-Unis ont largement recours au « lawfare » (usage stratégique du droit) dans leur bras de fer avec Pékin.
Texte intégral (1568 mots)

Alors que la relation qu’entretient Donald Trump avec le droit n’a jamais fait couler autant d’encre, Mark Corcoral, spécialiste de la politique de sécurité nationale américaine et chercheur au CERI (Sciences Po), explore le fonctionnement du département états-unien de la justice. À travers son ouvrage le Droit en armes. Lawfare et sécurité nationale aux États-Unis, qui vient de paraître aux Presses universitaires de France, il montre comment Washington utilise stratégiquement le droit, à la fois pour bénéficier de la légitimité qu’il confère et pour s’affranchir de ses principes lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts des États-Unis.


Les rivalités internationales se jouent de plus en plus sur le terrain du droit et de la justice. L’affaire Huawei en est une parfaite illustration. Le 1er décembre 2018, Meng Wanzhou, la directrice financière et fille du fondateur du géant chinois des télécommunications, a été arrêtée à l’aéroport de Vancouver à la demande des États-Unis. Poursuivie pour fraude bancaire sur fond de contournement de l’embargo américain contre l’Iran, Huawei l’était aussi, en plus d’être accusé de vol de secrets commerciaux.

La riposte de Pékin ne s’est pas fait attendre : deux ressortissants canadiens ont été arrêtés en Chine pour de prétendues atteintes à la sûreté de l’État, et un troisième a vu sa peine de prison pour trafic de drogue commuée en peine capitale. Par la suite, les services de renseignement chinois sont allés jusqu’à tenter d’espionner l’équipe du procureur en charge du dossier Huawei. De leur côté, les États-Unis ont exploité l’affaire à des fins diplomatiques et économiques. Washington a invoqué ces poursuites pour justifier l’exclusion des équipements Huawei des réseaux américains et convaincre ses alliés d’en faire autant. Le département du Commerce a même imposé des restrictions contre l’entreprise, nuisant fortement à ses approvisionnements.

Cette affaire illustre bien la manière dont le droit peut être utilisé comme une arme dans l’arène internationale. Pourtant, on aurait tort d’établir une équivalence entre les actions américaines et chinoises. Tandis que les premières étaient soumises aux exigences de l’État de droit, les secondes ne l’étaient absolument pas. Cette différence apparaît notamment dans le traitement réservé aux accusés. Meng Wanzhou a été défendue par les avocats de son choix, qui ont eu accès aux charges et aux preuves retenues contre elle, le tout dans le cadre d’une procédure régulière et transparente. Rien de cela ne fut vrai pour les Canadiens arrêtés en Chine.

Certains observateurs en déduisent que l’usage stratégique du droit – ou « lawfare » – serait l’apanage de régimes autoritaires. Eux seuls auraient une « utilisation belliqueuse du droit » pour « déguiser des stratégies de puissance derrière le paravent d’un argumentaire juridique supposé plus neutre ». L’analyse des doctrines officielles abonde dans ce sens. Alors que le Parti communiste chinois charge son Armée populaire de libération (APL) de conduire la « guerre du droit » depuis des décennies, la doctrine américaine ne fait référence au lawfare que pour dénoncer les pratiques d’adversaires.

Considérer le lawfare comme chasse gardée d’États autoritaires n’en demeure pas moins trompeur. […] Alors qu’il était à la tête du DOJ, l’Attorney General Bill Barr a établi un lien direct entre l’affaire Huawei et la rivalité sino-américaine. D’après lui, laisser « la Chine établir une domination » dans le déploiement des réseaux mobiles de cinquième génération (5G) représenterait « un danger monumental » pour les États-Unis et les poursuites judiciaires seraient une manière d’y répondre. […] La synergie entre les actions pénales du DOJ et les efforts diplomatiques du département d’État contre Huawei n’était pas simplement fortuite, mais délibérée. Nous en voulons pour preuve qu’Adam Hickey — le haut fonctionnaire du DOJ chargé de superviser ces poursuites – a été intégré à plusieurs délégations américaines visant à convaincre des alliés d’exclure les équipements chinois de leurs réseaux.

Cette affaire Huawei montre que les États-Unis utilisent le droit stratégiquement, eux aussi. Le fait qu’ils n’assument pas toujours le caractère stratégique de leurs manœuvres juridiques s’explique par leur identité d’État de droit – un système défini par la soumission de toutes les personnes et des institutions à un droit libéral. Dans un tel système, il est difficile pour les autorités de « tenir ouvertement une parole de lawfare » sans se renier. Dès lors, l’objectif principal de ce livre est d’expliquer le lawfare d’un État de droit, en analysant les pratiques du département de la Justice américain. […]

Fruit de plus de quatre années de recherches, l’explication qu’il propose est la suivante : le lawfare permet aux autorités de bénéficier de la légitimité et de la sécurité juridique que confère le droit, tout en dérogeant à ses principes pour mieux protéger la nation. Animé par une quête de dérogations normatives, de sécurité juridique et de légitimité politique, le lawfare du DOJ renforce l’influence et la puissance des États-Unis, au prix de compromissions de leur identité libérale.

L’illibéralisme de l’administration Trump 2 apparaît dès lors sous un jour nouveau. Si certaines de ses pratiques sont inédites, elles sont bien souvent rendues possibles par des manœuvres juridiques familières, éprouvées durant la période post-11-Septembre, sur laquelle se concentre cet ouvrage. Ces manœuvres comportent deux volets, autour desquels se structure la suite de notre réflexion :

Ces extraits sont issus du Droit en armes, de Mark Corcoral, qui vient de paraître aux éditions des Presses universitaires de France. PUF
  1. Le lawfare défensif vise à libérer l’action sécuritaire des États-Unis de certaines contraintes normatives sans compromettre sa légitimité politique ni l’immunité de ses artisans. Il s’agit alors pour le DOJ d’habiliter l’État à agir aux marges de la légalité — voire au-delà — tout en minimisant les risques juridiques auxquels s’exposent les acteurs de la politique de sécurité nationale. […]

  2. Le lawfare offensif du DOJ transforme la justice pénale en un instrument de sécurité nationale, malgré l’indépendance des juges et les exigences d’équité censées régir le système judiciaire américain. Il s’agit alors de maximiser l’efficacité de l’action pénale du DOJ pour neutraliser des menaces pesant sur la sécurité des États-Unis.

The Conversation

Mark Corcoral ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.06.2026 à 17:41

Face au risque politique, la taille des banques peut être un atout. Jusqu’où ?

Marc Kouzez, Professeur associé à ICN Business School et chercheur associé au CEREFIGE à l'Université de Lorraine, ICN Business School

L’instabilité politique croissante fragilise l’économie mondiale, et notamment les banques. Une étude montre toutefois que toutes les banques ne sont pas touchées de la même façon.
Texte intégral (1466 mots)

Alors que le risque politique s’accroît partout dans le monde, les entreprises doivent y faire face, et notamment les banques. Particulièrement exposées, elles ne sont pourtant pas toutes également touchées par la montée de ce phénomène. Il semblerait que la taille d’une banque la protège. Quels mécanismes expliquent l’« effet taille » ? A-t-il des limites ?


Après plusieurs années d’incertitude, l’indice Coface de risque politique a atteint en 2025 un nouveau record de 41,1 % dépassant même le pic de la pandémie, et plaçant ce risque sur le devant de la scène mondiale. L’année 2026 ne semble pas, à son tour, offrir l’accalmie espérée. Au contraire, nous assistons à un ancrage structurel de l’instabilité mondiale. Entre la persistance du conflit russo-ukrainien, l’embrasement au Moyen-Orient et une fragilité institutionnelle croissante, le risque politique ne semble plus être une anomalie : il est devenu un paramètre clé de l’économie mondiale.

Lorsque l’environnement politique d’un pays se dégrade, qu’il s’agisse d’instabilité gouvernementale, de sanctions économiques, de conflits internes ou externes, les conséquences sont immédiates pour le secteur financier.


À lire aussi : Christine Lagarde a-t-elle raison : « Lehman Sisters » aurait-elle fait faillite en 2008 ?


En effet, la forte interconnexion entre les systèmes bancaires et l’économie rend les banques susceptibles de subir de plein fouet les conséquences de cette instabilité politique. Comment le secteur bancaire, pilier central de nos économies, fait-il face à ces nouveaux défis ? Plus encore, est-ce que la taille de la banque influence sa résilience dans un environnement politique marqué par l’instabilité ?

Coface Risk Review 2025

Cette réflexion fait suite à nos travaux publiés dans Economic Systems sous le titre « Political Risk And Bank Performance: Does Bank Size Matter ? » Pour la majorité des établissements que nous avons étudiée le verdict est sans appel : bien que les effets négatifs du risque politique sur la performance bancaire soient confirmés, la taille de la banque représente un facteur déterminant qui pèse lourdement sur sa performance financière dans un climat de chaos politique.

Le paradoxe de la taille bancaire

La levée des barrières aux mouvements de capitaux durant les années 1980 et 1990 a transformé le paysage bancaire par une vague massive de fusions-acquisitions. Ces restructurations ont fait émerger des institutions bancaires gigantesques que nous connaissons aujourd’hui, dont la taille n’est pas seulement un indicateur de puissance stratégique, mais aussi un outil de résilience face aux risques.

En étudiant les trajectoires de plus de 1 600 établissements bancaires dans 58 pays, nous avons découvert que face au désordre politique, la taille ne se contente pas de protéger car elle transforme radicalement la règle du jeu. Plus précisément, nos recherches confirment pour les banques de très grande taille une capacité de résistance, voire une amélioration de leur performance lors des pics d’instabilité politique. Tandis que pour les autres banques, le risque politique n’est qu’un poison en particulier pour les banques de petite taille. L’instabilité nationale et les chocs géopolitiques dégradent leurs performances, augmentent leurs coûts et limitent leur capacité à prêter.

Pourquoi la taille protège

Alors que l’incertitude politique affecte la performance financière des établissements bancaires, les banques de grande taille affichent une trajectoire radicalement différente. Plusieurs facteurs expliquent cette déconnexion.

D’abord, les économies d’échelle et la diversification géographique permettent aux grandes banques de mieux absorber les chocs locaux. Si un marché devient instable, leurs activités dans des zones plus calmes compensent les pertes. Ensuite, ces banques considérées « trop grandes pour faire faillite » sont naturellement placées en priorité quant aux plans de sauvetage souvent proposés en période d’instabilité accrue. En effet, ces banques bénéficient plus de mesures de renflouement des autorités publiques agissant comme « prêteur en dernier ressort ».

L’importance de cette règle est confirmée particulièrement après la faillite de la banque Lehman Brothers en septembre 2008, qui, en raison de sa grande taille, – 4ᵉ banque d’investissement américaine – a semé la panique parmi les investisseurs non seulement aux États-Unis, mais aussi sur les marchés financiers internationaux, conduisant ainsi l’économie mondiale à une immense crise bancaire – par l’effet domino – suivie par une crise économique et une crise de dettes souveraines encore plus profonde. Enfin, les liens étroits avec les sphères publiques décisionnelles permettent à ces géants bancaires d’être mieux préparés aux changements réglementaires.

La double face du défi

Il est certain aujourd’hui qu’un environnement politique plus stable, plus sain et plus efficace, améliore les conditions d’exercice des banques, notamment pour les plus petites d’entre elles. Or, avec un risque politique qui s’établit à des sommets historiques, l’année 2026 confirme que nous sommes entrés dans une ère de turbulences chroniques.

France 24 – 2024.

Paradoxalement, si l’instabilité politique fragilise les systèmes bancaires, elle offre aux banques de grande taille un avantage stratégique. Les géants bancaires semblent non seulement résister, mais parfois même améliorer leur performance en période d’instabilité politique. Si la taille garantit, dans une certaine mesure, la stabilité au sommet de la pyramide financière, elle renforce aussi l’écart de performance avec les autres banques, plus proches des tissus économiques de proximité, mais aussi plus vulnérables.

En fin de compte, l’enjeu des prochaines années ne sera pas seulement de gérer le risque politique, mais de veiller à ce que la résilience de ces « géants bancaires » ne se transforme pas en une déconnexion totale avec les réalités de l’économie locale, de plus en plus exposée aux aléas du monde.

Si l’adaptation au risque politique est déjà une épreuve pour le secteur bancaire, l’émergence d’une fracture entre les banques selon leur taille constitue un défi dans le défi : celui de maintenir une équité de marché dans un monde de plus en plus fragmenté.

The Conversation

Marc Kouzez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.06.2026 à 17:41

L’autre Coupe du monde oppose le Canada, le Mexique et les États‑Unis sur la bière

Jean-Guillaume Ditter, Professeur permanent, Burgundy School of Business

Analyse des marchés brassicoles des trois pays hôtes de la Coupe du monde masculine de football et de leur interdépendance, des champs d’orge à la canette d’aluminium.
Texte intégral (2840 mots)

La boisson fermentée iconique sera l’une des stars de la Coupe du monde. En dehors des terrains, elle est l’objet d’une guerre commerciale entre les trois pays hôtes. Analyse de ces trois marchés brassicoles et de leur interdépendance, des champs d’orge à la canette d’aluminium.


La bière est indissociable des événements festifs. La Coupe du monde masculine de football 2026 ne devrait pas faire exception à la règle, avec une croissance attendue de la consommation de 560 millions de litres.

Et vous, quelle bière allez-vous choisir pour célébrer les trois pays hôtes ? Une Budweiser, fleuron historique des États-Unis et sponsor officiel de l’évènement ? Une Corona, fer de lance de l’industrie brassicole mexicaine ? Une Labatt Blue, pils favorite des Canadiens ?

Quel que soit votre choix, il profitera au géant belge ABInBev, propriétaire de ces trois enseignes, parmi un portefeuille de plus de 500 marques qui lui assure 25 % du marché mondial. La bière ne connaît pas de frontières… quoique.

Le contexte géoéconomique nord-américain pourrait gâcher la fête. La guerre commerciale déclenchée par les États-Unis perturbe les économies canadienne et mexicaine, avec en perspective une difficile renégociation de l’accord commercial Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM) en juillet prochain.

Voyons comment la bière reflète ces tensions, en nous appuyant sur les données de Statista.

Filière brassicole nord-américaine

En 1994, l’adoption de l’accord de libre-échange nord-américain, l’Alena, a entraîné un accroissement rapide des échanges entre les trois pays signataires et une intégration accrue de leurs systèmes productifs. Aujourd’hui, Donald Trump déclare qu’il ne sait pas s’il va renouveler cet accord devenu ACEUM en 2018.

La filière brassicole nord-américaine n’a pas échappé à ce mouvement. Elle est de fait fortement intégrée au niveau régional. Les États-Unis et le Canada produisent l’orge, le malt et le houblon. Le Mexique et le Canada exportent l’aluminium nécessaire à la fabrication de canettes. Le Mexique, premier exportateur mondial de bières, fournit notamment les États-Unis, deuxième marché mondial.

Les États-Unis : premier importateur mondial

Les États-Unis, deuxième producteur et deuxième marché mondial derrière la Chine, occupent une position centrale dans l’industrie brassicole nord-américaine. La consommation annuelle y est de 23 milliards de litres, soit 67 litres par habitant, contre 33 litres en France.

Le marché est dominé par l’incontournable ABInBev – Budweiser, Bud Light –, le canado-états-unien Molson‑Coors – Coors Light, Miller Lite, Molson – et l’États-Unien Constellation Brands, qui distribue les marques mexicaines Corona Extra et Modelo Especial. Les États-Unis sont aussi le berceau des bières artisanales, ou craft, apparues dans les années 1970. Elles sont produites par près de 10 000 brasseries, dont le succès mondial des IPA américaines témoigne du dynamisme et de l’inventivité.

Production de bière en millions d’hectolitres par conglomérat et marque. Le groupe belge ABInBev domine le classement. Statista/BarthHaas, CC BY-NC-SA

La production états-unienne ne couvre qu’environ 80  % de sa consommation intérieure, faisant du pays le premier importateur mondial. Il en résulte un déficit commercial significatif avec la plupart de ses partenaires, au premier rang desquels le Mexique, avec 82 % des importations et les Pays-Bas avec 8,5 %.

Les États-Unis sont toutefois le premier producteur mondial de houblon, qu’ils exportent massivement vers le Mexique et le Canada.

Le Mexique : essor rapide avec l’Alena

Autre géant de la bière, le Mexique est le troisième producteur et quatrième consommateur mondial avec 6 milliards de litres ; chaque Mexicain en consomme 58 litres en moyenne.

La filière brassicole y est là aussi dominée par les grands groupes internationaux : Grupo Modelo, filiale d’ABInBev, brasse les bières Corona et Modelo, évoquées précédemment, tandis que le néerlandais Heineken possède la Cervecería Cuauhtémoc Moctezuma, qui produit, entre autres, la marque Dos Equis.

Le pays occupe le rang inattendu de premier exportateur mondial, devant les Pays-Bas. La production et les exportations brassicoles mexicaines ont connu un essor rapide après la signature de l’Alena. La suppression des obstacles aux échanges sur les produits de base a permis aux brasseurs mexicains d’accéder au marché de leur voisin du Nord.

La demande états-unienne de bière mexicaine a également été portée par la croissance de la population latino-américaine aux États-Unis et le tourisme états-unien au Mexique. Plus de 95 % des exportations mexicaines sont actuellement destinées aux États-Unis, générant un excédent commercial significatif.

Le Mexique importe par ailleurs de l’orge et du malt des États-Unis, mais lui vend une partie de l’aluminium destiné à produire ses canettes.

Le Canada : brasserie artisanale et pouvoir des provinces

Le Canada n’est que le 19ᵉ producteur et 16ᵉ consommateur mondial. Molson Coors, ABInBev, Heineken et les autres multinationales représentent de nouveau l’essentiel des volumes produits, mais on dénombre plus de 1  200 brasseries artisanales, généralement de petite taille.

L’une des particularités du marché canadien tient à l’organisation des importations et de la distribution de l’alcool, qui relève d’un monopole public dans la majorité des provinces.

Le Canada est 9ᵉ importateur mondial et occupe une place mineure en matière d’exportation… à l’exception des États-Unis où il se positionne au 4ᵉ rang et avec un solde commercial excédentaire d’environ 75 millions de dollars états-uniens (64,6 millions d’euros).

Quatrième producteur mondial, le Canada fournit par ailleurs de l’orge et du malt aux États‑Unis. Il est aussi l’un de ses principaux fournisseurs en aluminium, à qui sont destinés 90 % de ses exportations.

Guerre tarifaire sur la bière

La bière fait régulièrement l’objet de tensions industrielles et commerciales entre ces trois pays. Celles-ci ont pris une nouvelle ampleur depuis le retour au pouvoir de Donald Trump et de sa vision mercantiliste du commerce international.

Au printemps 2025, l’administration états-unienne a imposé des droits de douane de 25 % sur de nombreux produits importés, en s’appuyant sur une loi de 1977, l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA). Cette dernière autorise le président des États-Unis à prendre des mesures exceptionnelles en situation d’urgence nationale.


À lire aussi : La bière, entre industrialisation et renaissance artisanale


La bière n’était pas visée en tant que telle, mais l’orge canadienne a été touchée. L’aluminium, qu’il soit canadien ou mexicain, a été lui aussi soumis à des droits de douane de 25 %, puis de 50 %, appliqués à la fois aux canettes vides, mais aussi à la bière importée en canettes, sur la base d’arguments de sécurité nationale (défense d’une industrie stratégique) et d’accusations de concurrence déloyale, ou dumping.

Infographic: Canada Most Affected by Trump Tariffs on Steel and Aluminum | Statista Plus d’infographies sur Statista

La Cour suprême a annulé, le 20 février 2026, les droits de douane adoptés dans le cadre de l’IEEPA, jugeant que le président des États-Unis n’avait pas l’autorité légale pour les instaurer. Mais, l’administration Trump les a remplacés rapidement par des mesures générales fondées sur la section 122 du Trade Act de 1974. Les droits de douane sur l’aluminium, qui s’appuyaient sur l’article 232 de la loi sur l’expansion du commerce de 1962 autorisant le président des États-Unis à restreindre les importations lorsqu’elles menacent les intérêts vitaux du pays, ont quant à eux été maintenus.

Anti-immigration et changement climatique

Ces mesures alimentent les tensions avec le Canada et le Mexique, entraînant une baisse des exportations de ces deux pays. Le Mexique est particulièrement touché car, en plus des droits de douane, les mesures anti-immigration états-uniennes inquiètent la population d’origine latino-américaine et pèsent sur sa consommation.

Pour ne rien arranger, l’industrie brassicole mexicaine souffre d’une sécheresse chronique entraînant la surexploitation des nappes phréatiques, particulièrement dans le nord du pays. Les brasseries étant prioritaires face aux usages domestiques, les conflits autour de l’accès à l’eau se multiplient.

Le changement climatique pèse enfin sur l’amont agricole de la filière : la baisse des rendements de l’orge menace l’approvisionnement des brasseurs mexicains et augmente encore leurs coûts de production.

Contre-mesures

Mais ces droits de douane touchent aussi les brasseurs et distributeurs états-uniens, dont le coût des importations a rapidement augmenté. Constellation Brands est en première ligne, car très dépendant de ses importations mexicaines. En 2013, sous la pression des autorités de la concurrence, ABInBev lui a cédé les droits de distribution de ses bières Corona et Modelo sur le territoire des États-Unis pour ne pas s’y trouver en position ultradominante.

Cette offensive commerciale a donné lieu à des contre-mesures au Canada, où le gouvernement fédéral a imposé, en mars 2025, des droits de douane de 25 % sur des produits états-uniens, dont l’orge et la bière, avant de les lever en septembre de la même année dans le cadre des négociations en cours.

Certains gouvernements provinciaux ont pris des mesures encore plus radicales en décidant de stopper purement et simplement la distribution des bières et autres alcools états-uniens sur leur territoire. Les exportations de bière états-unienne vers le Canada ont en conséquence connu une chute de plus de 25 % en 2025.

Patriotisme économique

On assiste donc à un morcellement progressif du marché de la bière nord-américain, au niveau de la production comme de la consommation.

Les brasseurs cherchent en premier lieu à réduire leur exposition aux droits de douane en diversifiant et relocalisant leurs approvisionnements : des brasseries canadiennes ont cherché à limiter leur dépendance aux importations de canettes états-uniennes en augmentant préventivement leurs stocks, en développant l’usage des bouteilles consignées, des fûts réutilisables en métal et des fûts en bois. Le Mexique développe pour sa part sa propre production de houblon.

Ils adaptent également leur communication commerciale pour valoriser l’ancrage local de leurs produits. Le groupe AB-Inbev a par exemple signé des accords d’approvisionnement avec les fermiers états-uniens afin d’obtenir le label « US Farmed » (cultivé aux États-Unis) pour certaines de ses bières. Sa marque Budweiser se définit comme « américaine » plutôt que « nationale » (domestic), terme jugé trop neutre. Sa campagne publicitaire lancée durant le Superbowl 2026 est une célébration patriotique qui l’inscrit au cœur de l’identité états-unienne, sur fond de rock sudiste.

Les consommateurs ne sont pas en reste. Les Canadiens, privés de bières états-uniennes et désireux de soutenir l’économie et l’emploi locaux, se tournent vers les bières craft canadiennes.

Aux États-Unis, le réflexe « buy American » est aussi très fort. Les bières locales et craft y sont favorisées comme marqueur identitaire et pour soutenir l’économie locale. Mais la hausse des prix, combinée à la préférence croissante des consommateurs pour les boissons peu ou pas alcoolisées (mouvement No-Low), entraîne une baisse continue de la consommation intérieure qui pèse sur l’industrie.

Le Mexique compte, pour sa part, sur le tourisme international et la ferveur de la population locale durant les matchs pour soutenir sa propre consommation intérieure.

Eh bien oui, lever le coude a toujours été un geste politique ! Et cela devient plus évident encore dans un monde marqué par la fragmentation des marchés et le renouveau du patriotisme économique.

N’oublions pas que la consommation d’alcool est à l’origine de 49 000 décès par an. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le site Alcool Info Service.

The Conversation

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16.06.2026 à 17:38

De Gaulle, le retour : le Général devient une icône

Delphine Le Nozach, Maître de conférences en Sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine

Violaine Appel, Enseignant-chercheur en sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine, Université de Lorraine

En consacrant un dyptique au général de Gaulle, Antonin Baudry s’inscrit dans la tendance actuelle des biopics, qui accordent davantage d’importance à la proximité émotionnelle avec les grandes figures qu’à la portée historique de leur parcours.
Texte intégral (2370 mots)
Dans *la Bataille de Gaulle. L’âge de fer*, Simon Abkarian joue celui qui n’est encore que colonel en mai 1940, Charles de Gaulle. Allociné, Pathé Films/TF1 Films Production/Belvédère/Auvergne Rhône-Alpes Cinéma

Depuis quelques années, les figures historiques reviennent en force sur les écrans : Napoléon, de Ridley Scott, Oppenheimer, de Christopher Nolan, ou encore Jeanne du Barry, de Maïwenn… La Bataille de Gaulle, film d’Antonin Baudry, consacré au grand Charles, qui sort six ans après celui de Gabriel Le Bomin sur le même thème, témoigne à son tour de cet intérêt renouvelé pour les personnages capables d’incarner une époque, une crise ou une vision du monde.


Dans le paysage cinématographique consacré aux personnages historiques, Charles de Gaulle occupe une place singulière. Omniprésent dans l’espace public français – rues, places, aéroports, établissements scolaires –, le Général demeure pourtant relativement rare dans la fiction cinématographique. Son image appartient davantage aux archives télévisées, aux discours mémoriels et aux actualités filmées qu’au registre du grand récit de cinéma.

Après le De Gaulle (2020) de Gabriel Le Bomin, le réalisateur Antonin Baudry propose en 2026 la Bataille de Gaulle (en diptyque : l’Âge de fer et J’écris ton nom), consacré aux années de guerre et à la construction de la France libre. Avec un budget de 74 millions d’euros, ce projet compte parmi les productions françaises les plus importantes de ces dernières années.

Au-delà de leurs différences esthétiques, ces œuvres révèlent surtout deux manières distinctes de représenter le pouvoir, la mémoire nationale et le rôle des grands protagonistes historiques dans l’imaginaire collectif.

Gabriel Le Bomin : l’homme derrière le mythe

Sorti en 2020, De Gaulle adopte un parti pris inattendu. Plutôt que de construire une grande fresque héroïque centrée sur l’appel du 18-Juin ou la naissance de la France libre, Gabriel Le Bomin choisit de se concentrer sur quelques semaines décisives : mai et juin 1940. Le cœur de la diégèse n’est pas Londres mais l’effondrement de la France et ses conséquences sur une cellule familiale.

Son épouse Yvonne de Gaulle, leur fille Anne atteinte de trisomie, l’exode et les séparations successives occupent une place centrale dans la narration. Contre toute attente, le Général n’apparaît pas comme une incarnation de l’Histoire, mais comme un homme confronté à l’incertitude, à la peur et à la solitude.

Ce choix change profondément notre regard sur de Gaulle. Le film construit le héros à partir de l’intime. Là où les discours tendent habituellement à « monumentaliser » de Gaulle, Le Bomin entreprend au contraire de l’inscrire dans une expérience humaine plus ordinaire. Le futur chef de la France libre n’est pas encore un symbole ; il est un individu confronté à une situation qui le dépasse.

Le film rejoint ici une tendance perceptible dans plusieurs biopics récents. Les films historiques récents privilégient souvent une proximité émotionnelle avec leurs personnages plutôt qu’une représentation épique. Spencer (2021), de Pablo Larraín, montre une Diana, princesse de Galles, fragile et isolée ; Oppenheimer (2023), de Christopher Nolan, insiste autant sur les contradictions du scientifique que sur son rôle dans l’Histoire ; Napoléon (2023), de Ridley Scott accorde une place importante à l’intimité conjugale.

Il ne s’agit plus de raconter un « grand homme », mais de montrer comment une personnalité publique se construit à partir de fragilités, de tensions et d’expériences personnelles. Le biopic cinématographique tend ainsi moins à sacraliser ses héros qu’à les rendre émotionnellement partageables.

De Gaulle (2020) : avec Lambert Wilson et Isabelle Carré. SND

Antonin Baudry : reconstruire un récit héroïque

Le projet porté par Antonin Baudry repose sur une logique presque inverse. Le diptyque la Bataille de Gaulle suit l’ascension politique du Général de 1940 à 1944, depuis son départ pour Londres jusqu’à la Libération. Adaptés de l’ouvrage de l’historien britannique Julian Jackson, les deux longs-métrages, qui se distinguent dans le paysage cinématographique français par leur ampleur, sont décrits notamment comme une « ambitieuse fresque cinématographique » constituant pour Antonin Baudry le « projet d’une vie ».

Le synopsis officiel annonce immédiatement le cadre narratif : un homme seul refuse la défaite et tente de convaincre le monde que la guerre n’est pas terminée. On retrouve ici plusieurs éléments déjà présents dans le Chant du loup (Baudry, 2019) : gestion de crise, stratégie, temporalité tendue, affrontements géopolitiques et mise en scène de la décision politique.

De Gaulle devient alors un personnage d’action politique et diplomatique. Son pouvoir ne repose pas sur la force physique mais sur la parole, la conviction et la capacité à produire un récit collectif. Cette centralité de la narration dans l’exercice du pouvoir rejoint les analyses de Christian Salmon (2007) sur le storytelling politique. Tandis que Le Bomin filme un homme pris dans l’Histoire, Baudry filme un homme qui cherche à orienter le cours de l’Histoire. Cette différence modifie profondément sa représentation. Le doute individuel cède la place à la détermination. La sphère familiale recule au profit des enjeux militaires et diplomatiques. L’intime laisse place à l’épique.

Simon Abkarian dans la Bataille de Gaulle. L’âge de fer Allociné, Pathé Films - TF1 Films Production - Belvédère - Auvergne Rhône Alpes Cinéma

Deux façons de raconter la mémoire

Le film de Gabriel Le Bomin relève principalement d’une mémoire affective et expérientielle. L’Histoire, par excellence, y est saisie à hauteur d’individus, à travers l’exode, la séparation ou l’angoisse de l’effondrement. Le spectateur peut plus facilement s’identifier aux expériences vécues.

Le projet de Baudry relève davantage d’une mémoire héroïque. Il interroge la manière dont une nation se reconstruit à travers un récit de résistance, de courage et de souveraineté. Par son ambition et son découpage en deux films, le diptyque s’inscrit dans une tradition de grandes fresques historiques du cinéma français, que l’on retrouve, par exemple, dans Jeanne la Pucelle (1994), de Jacques Rivette, consacré à une autre figure fortement associée à l’histoire du territoire lorrain. Comme de Gaulle ou Napoléon, Jeanne d’Arc fait partie de ces personnages historiques mis en scène par le cinéma pour interroger la nation, le pouvoir ou l’identité collective.

Ce retour de la figure gaullienne sur les écrans fait écho à certaines tensions politiques et géopolitiques actuelles. Les thèmes associés – indépendance nationale, résistance, souveraineté, leadership politique – trouvent un écho particulier dans le contexte actuel marqué par les tensions géopolitiques et les débats autour de la place de la France dans le monde. Le retour de de Gaulle sur les écrans peut ainsi être lu comme une réactivation de ces imaginaires politiques et mémoriels.

Quand de Gaulle devient une marque nationale

Les films consacrés à Charles de Gaulle mobilisent un ensemble de valeurs, d’images et de récits déjà largement partagés dans l’espace public. Autrement dit, « de Gaulle » fonctionne comme un signe culturel facilement reconnaissable. À ce titre, il peut être envisagé comme une ressource symbolique circulant dans l’espace médiatique selon des mécanismes proches de ceux observés dans les stratégies de marque).

À la manière d’une marque patrimoniale ou d’un territoire dépublicitarisé, le nom « de Gaulle » convoque spontanément certaines idées : la résistance, l’indépendance nationale, l’autorité, la vision politique, la grandeur de l’État.

Chaque film sélectionne alors certains attributs de cette identité symbolique. Chez Le Bomin dominent la résilience, la fidélité familiale et la force morale. Chez Baudry, ce sont davantage le leadership, la stratégie et la capacité à incarner le destin national.

Cette logique rappelle les mécanismes observés dans la communication patrimoniale ou territoriale : une figure historique devient une ressource symbolique réinterprétable selon les contextes et les besoins d’une époque. Le cinéma joue ici un rôle central. Plus que la représentation du Général, il participe à l’actualisation de son image et à la circulation de ce que signifie « de Gaulle » dans l’espace public.

Une figure historique pour penser le présent

La comparaison entre De Gaulle de Gabriel Le Bomin et la Bataille de Gaulle d’Antonin Baudry révèle moins, finalement, deux visions opposées qu’une transformation des modes de représentation du politique au cinéma.

Le premier film privilégie la mise en scène intime d’un homme confronté à l’effondrement du monde qui l’entoure. Le second construit une fresque nationale centrée sur l’exercice du pouvoir et la reconstruction d’une souveraineté politique.

Entre les deux se dessine une évolution plus large : celle d’un acteur de l’Histoire devenue icône culturelle. La figure gaullienne cesse d’être une incarnation du passé pour s’imposer comme un ensemble symbolique dans lequel le cinéma puise pour interroger les inquiétudes, les attentes et les représentations du présent.

En ce sens, les films consacrés au Général parlent autant de notre époque que de la sienne. Ils montrent comment le cinéma continue de fabriquer, de transformer et de faire circuler les grands récits et les personnages emblématiques de la mémoire collective française.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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16.06.2026 à 12:46

La maladie rénale est aussi une maladie du cerveau

Mickaël Bobot, Maître de Conférence Universitaire - Praticien Hospitalier en Néphrologie, Aix-Marseille Université (AMU)

Les personnes dont les reins sont malades ont davantage de risque de développer des troubles cognitifs. En effet, les dysfonctionnements rénaux ont aussi des effets sur le cerveau.
Texte intégral (2498 mots)

On associe souvent la maladie rénale à la dialyse ou à la greffe. Mais elle peut aussi affecter la mémoire, l’attention et augmenter le risque d’accidents vasculaires cérébraux. Les recherches récentes révèlent une connexion avec le cerveau longtemps sous-estimée.


Généralement, quand on pense « maladie rénale », on pense dialyse ou greffe de rein. Mais on sait moins que la maladie rénale, qui affecte plus de 10 % de la population mondiale, peut avoir des conséquences importantes sur le fonctionnement d’autres organes.

Ainsi, les patients concernés sont, par exemple, aussi touchés par l’hypertension artérielle, laquelle est d’ailleurs souvent révélatrice d’une maladie rénale chronique. On sait également que la maladie rénale augmente pour beaucoup le risque cardiovasculaire.

Plus surprenant encore, les recherches ont révélé que reins et fonctionnement cérébral sont étroitement liés : le dysfonctionnement des reins peut s’accompagner de troubles cognitifs dont la gravité augmente avec la gravité de l’atteinte rénale.

Les troubles cognitifs : une complication fréquente mais méconnue

Assurant l’épuration des déchets et l’équilibre du bilan de l’eau et de nombreuses molécules dans notre corps, les reins sont des organes essentiels au maintien de la vie en bonne santé. Or, il arrive qu’ils dysfonctionnent et perdent progressivement leur capacité à filtrer et nettoyer le sang : c’est la maladie rénale chronique, qui touche 6 millions de personnes en France.

Cette affection mène irrémédiablement à la destruction quasi complète de la fonction rénale. Elle peut être due à des causes multiples, comme le diabète (cause la plus fréquente dans les pays occidentaux). Elle est en partie liée au mode de vie, mais peut aussi résulter de causes génétiques ou auto-immunes (dans ce dernier cas, le système immunitaire s’attaque à l’organisme qu’il est censé défendre).

Initialement silencieuse, la maladie rénale évolue plus ou moins rapidement (souvent en fonction de la cause sous-jacente), en quelques jours ou en plusieurs années.

Les symptômes n’apparaissent qu’aux stades les plus sévères. Parmi ceux-ci figurent des complications neurologiques qui se manifestent généralement par des oublis répétés (notamment des traitements), des difficultés à gérer les actes de la vie quotidienne (argent, tâches ménagères), un ralentissement cognitif et des difficultés de concentration.

Ces troubles cognitifs sont parfois discrets et peuvent donc s’avérer difficiles à détecter en l’absence de test spécifique. Leur fréquence et leur gravité évoluent parallèlement avec la gravité de la maladie rénale : au stade de la dialyse, ils peuvent concerner jusqu’à 70 % des patients insuffisants rénaux, et avoir un impact majeur sur leur autonomie et leur qualité de vie.

La forme la plus sévère de cette atteinte cérébrale est la démence.

Les patients atteints de maladie rénale ont par ailleurs un risque trois fois plus important d’être victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC) que la population générale. Les AVC survenant chez les patients insuffisants rénaux sont aussi plus graves et grevés d’une plus faible chance de récupération neurologique ainsi que d’une plus grande mortalité.

Pourquoi la maladie rénale est-elle si délétère pour le cerveau ? Comment les reins influencent-ils cet organe ? Les réponses à ces questions sont à chercher du côté d’une structure très particulière : la barrière hémato-encéphalique.

La barrière hémato-encéphalique, protection essentielle du cerveau

On peut se représenter la barrière hémato-encéphalique comme un filtre biologique extrêmement sélectif, dont la vocation est de protéger le cerveau non seulement des microorganismes qui pourraient tenter de l’envahir, mais aussi des toxines et de toute autre molécule qui pourrait avoir une influence délétère sur lui.

Cette barrière est composée de plusieurs couches de cellules particulièrement jointives et très connectées entre elles.

Nos travaux ainsi que ceux d’autres équipes suggèrent cependant que cette protection pourrait être fragilisée par la maladie rénale chronique. Cette altération expliquerait en partie les troubles cognitifs. Plusieurs mécanismes participent à la dégradation des propriétés protectrices de la barrière hémato-encéphalique :

  • La fragilisation des vaisseaux sanguins. Le cerveau et le rein sont très dépendants d’une microcirculation sanguine finement régulée. Or, on sait qu’une maladie rénale fragilise beaucoup les cellules des vaisseaux sanguins, en particulier ceux du cerveau. L’altération des petits vaisseaux est très fréquemment observée à l’imagerie cérébrale (scanner ou IRM) chez les patients insuffisants rénaux.
    En cas de maladie rénale, les vaisseaux s’épaississent : davantage de calcium se dépose dans la couche musculaire de leur paroi, ce qui perturbe les échanges entre le sang et le cerveau. Par ailleurs, certaines maladies très fréquentes, comme l’hypertension artérielle, le diabète ou les troubles du rythme cardiaque peuvent également participer aux complications vasculaires, ce qui a des répercussions à la fois sur les reins et sur le cerveau. La calcification et la rigidification des vaisseaux augmente la pulsatilité transmise à la circulation cérébrale (à chaque battement cardiaque, les chocs résultants sont transmis plus violemment). Cette situation favorise le développement d’une maladie des petits vaisseaux cérébraux (ce qui participe à l’atteinte cognitive) et a des conséquences au niveau de la barrière hémato-encéphalique.

  • L’inflammation. La maladie rénale chronique entraîne une inflammation sanguine. On retrouve dans le sang des patients davantage de molécules de l’inflammation et de cellules de l’immunité impliquées dans la réponse inflammatoire que dans le sang de la population générale. Lorsque ces cellules immunitaires pro-inflammatoires pénètrent dans le cerveau et y persistent, l’inflammation qu’elles provoquent participe non seulement à son agression, mais augmente également la perméabilité de la barrière hémato-encéphalique.

  • L’accumulation de toxines. Au cours de la maladie rénale, le rein élimine moins bien les déchets. Ces derniers, appelés « toxines urémiques », s’accumulent dans la circulation sanguine, exerçant des effets délétères sur l’organisme. On connaît actuellement plus d’une centaine de ces toxines. Certaines d’entre elles ont un effet néfaste sur les vaisseaux du cerveau, ce qui peut là encore participer à fragiliser la barrière hémato-encéphalique.

Tous ces mécanismes ont donc des impacts négatifs pour la protection essentielle que constitue la barrière hémato-encéphalique. Plusieurs travaux de recherche récents suggèrent que l’altération de cette dernière jouerait un rôle important dans les complications cérébrales de la maladie rénale.

Schéma simplifié de l’altération de la barrière hémato-encéphalique qui se produit durant la maladie rénale
Dans la maladie rénale chronique, la barrière hémato-encéphalique est altérée. Adapté d’après Bobot M., Nephrol Ther. (2023), CC BY

Ce que cela change pour les patients

La fragilisation de la barrière hémato-encéphalique a de nombreuses conséquences pour les patients. Elle pourrait aggraver la sévérité des AVC, en amplifiant les phénomènes inflammatoires et l’œdème (gonflement) qui survient dans le cerveau après un tel événement. Cette complication, particulièrement grave, augmente elle-même le risque de séquelles cognitives.

Prévenir le risque d’AVC et identifier les patients particulièrement à risque est donc crucial. Aux facteurs de risque d’AVC courants, tels que l’hypertension, le diabète ou les troubles du rythme cardiaque, fréquents chez les patients souffrant de maladie rénale, s’ajoutent les facteurs de risques spécifiques à cette affection. Soulignons que, dans certains cas, pour diminuer la probabilité de survenue d’un AVC, des traitements préventifs peuvent être mis en place.

Au-delà du risque accru d’AVC, le cerveau des patients insuffisants rénaux est également plus sensible aux agressions ou à la toxicité de certains médicaments, en raison là encore de l’altération de la barrière hémato-encéphalique. C’est par exemple le cas de certains antibiotiques, comme les bêta-lactamines ou les carbapénèmes, qui pénètrent davantage dans le cerveau de ces malades.

Enfin, soulignons que si l’atteinte cérébrale qui résulte de la maladie rénale se traduit principalement par le développement d’une maladie des petits vaisseaux cérébraux (ou démence vasculaire), certains travaux ont révélé que les patients présentent aussi un risque accru de développer une maladie d’Alzheimer.

Prendre en compte les troubles cognitifs

En cas de maladie rénale, il est donc important de toujours prendre en compte l’état cognitif des patients. Cela nécessite de mieux dépister les complications cérébrales, car plus ces troubles sont pris en charge précocement, plus leur prise en charge sera efficace. Corollaire : il est tout aussi important de dépister précocement une maladie rénale chez les patients atteints de trouble de la mémoire ou d’AVC.

Cela peut être fait très simplement, grâce à des analyses de sang et d’urine au laboratoire doublées d’une mesure de la pression artérielle. Plus tôt la maladie rénale est diagnostiquée, plus les traitements de protection rénale seront efficaces pour ralentir sa progression, et plus les risques de complications diminueront, y compris au niveau du cerveau.

On sait par ailleurs que la greffe rénale peut améliorer les troubles cognitifs des patients.

Des traitements en cours de développement

Dépister tôt une maladie rénale permet de mettre en place des traitements pour ralentir la dégradation de la fonction rénale ainsi que ses conséquences cérébrales.

L’établissement d’un diagnostic précoce est d’autant plus important qu’il n’existe à l’heure actuelle aucune thérapie spécifique pour protéger le cerveau des patients en cas de maladie rénale. Cependant, dans ce domaine, la recherche est en expansion ces dernières années, et plusieurs pistes de nouveaux traitements sont à l’étude.

Pendant longtemps, le rein a été considéré essentiellement comme un organe de filtration des déchets. Les résultats de recherche récents montrent qu’il participe également à un dialogue permanent avec le cerveau.

Mieux comprendre cette connexion et améliorer le dépistage pourrait permettre de mieux préserver non seulement la fonction rénale, mais aussi les capacités cognitives de millions de personnes.

The Conversation

Mickaël Bobot a reçu des financements de la Société Francophone de Néphrologie, Dialyse et Transplantation, de la Fondation du Rein et de l'Assistance Publique - Hôpitaux de Marseille, pour ses travaux de recherche. Il est membre de la Société Francophone de Néphrologie, Dialyse et Transplantation, de l'European Renal Association (Société Européenne de Néphrologie).

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15.06.2026 à 17:25

Les maisons de santé pluriprofessionnelles : un modèle gagnant pour patients, soignants et systèmes de santé

Morgane Angibaud, Pharmacien d'officine & Maitre de conférence associé à l'UFR des Sciences Pharmaceutiques et Biologiques, Nantes Université

Les maisons de santé, qui regroupent médecins généralistes, kinésithérapeutes, infirmiers, etc. améliorent-elles l’accès aux soins et la prise en charge, notamment des maladies chroniques ?
Texte intégral (2219 mots)

Avec un objectif fixé à 4 000 établissements d’ici 2027, les maisons de santé, qui regroupent médecins généralistes, masseurs-kinésithérapeutes, infirmier·ères, pharmacien·nes et autres professionnel·les de santé, montent en puissance. Elles sont présentées comme l’une des solutions pour améliorer l’accès aux soins de toutes et tous, en particulier pour les personnes qui souffrent de maladies chroniques. Mais ont-elles fait leurs preuves ?


Les maisons de santé pluriprofessionnelles sont des lieux de soins de plus en plus visibles. Soutenues par les pouvoirs publics, elles apparaissent comme une solution aux nouveaux défis de notre système de santé.

Mais quels sont leurs effets documentés sur les patients, les soignants et l’organisation des soins ?

Une réponse à la fragmentation des soins

Les systèmes de santé sont confrontés à de multiples défis : vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, pénurie de soignants et accentuation des inégalités sociales de santé. Ces évolutions rendent la prise en charge plus complexe et peuvent entraîner des actes redondants, des informations parfois contradictoires entre soignants, une baisse de la qualité des soins, mais aussi une augmentation des coûts.

C’est dans ce contexte que se développent des formes d’organisation fondées sur la coordination. En France, les maisons de santé constituées entre des professionnels médicaux, auxiliaires médicaux ou pharmaciens, créées en 2007, en sont l’un des principaux exemples.

Fin 2023, elles regroupaient 2 501 équipes, plus de 32 000 soignants, et elles accueillaient près de 8,9 millions de patients.

Une organisation plus qu’un lieu

Au sein de ces maisons de santé pluriprofessionnelles, se trouvent des soignants de ville, le plus souvent des médecins généralistes, des infirmiers, des masseurs-kinésithérapeutes et des pharmaciens. Elles collaborent parfois avec d’autres professionnels comme les psychologues ou d’autres structures de soins telles que les maisons de retraite, les hôpitaux ou les cliniques. Contrairement à une idée répandue, une maison de santé pluriprofessionnelle ne se définit pas par un bâtiment mais sur un projet de santé commun, élaboré et porté par les soignants.

Ce projet structure leur manière de travailler ensemble. Dans la pratique, cette organisation se traduit par des réunions de concertation autour de cas complexes, l’élaboration de plans personnalisés de santé, ou encore la mise en place de protocoles de délégation de tâches entre soignants. Ce mode de fonctionnement modifie les pratiques professionnelles. Il transforme le rôle des soignants qui s’inscrit davantage dans une logique de coordination que d’exercice isolé.

Depuis 2016, ces structures s’inscrivent dans le cadre plus large des équipes de soins primaires, connues à l’international sous le terme de primary care teams. Les soins primaires correspondent au premier niveau de contact entre la population et le système de santé. Ils sont assurés par des professionnels, comme les médecins généralistes, infirmier·ères, sages-femmes, pharmacien·nes ou dentistes, travaillant en proximité avec la population. C’est dans cette perspective internationale que s’inscrivent les résultats présentés dans cet article.

Des bénéfices documentés pour certaines maladies chroniques

Les maladies chroniques constituent la principale cause de mortalité dans le monde. Elles sont responsables de 75 % des décès, selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé. En France, elles concernent plus d’un cinquième de la population. Leur prise en charge représente un nouveau paradigme pour notre système de santé et demandent des dispositifs qui permettent une prise en charge globale des personnes et, autant que possible, personnalisées.

Le travail en équipe est associé à une amélioration de certains indicateurs de santé, en particulier pour les maladies cardiovasculaires. Il a notamment été démontré que, par rapport à un suivi plus traditionnel, les patients pris en charge par une équipe présentent de meilleurs résultats cliniques : une diminution de la pression artérielle, une diminution de l’hémoglobine glyquée – un indicateur clé dans le diabète-, ainsi qu’une réduction des taux de LDL-cholestérol, communément appelé « mauvais » cholestérol. De plus, une réduction du tabagisme a également été rapportée.

Améliorer aussi la santé et le bien-être des soignants

En 2023, plus de la moitié des soignants déclarent avoir connu un épisode d’épuisement professionnel, avec des niveaux élevés chez les infirmiers et les médecins. Améliorer la santé et le bien-être des soignants est essentiel pour réduire la perte d’attractivité des métiers du soin et améliorer la qualité des soins des patients.

Les maisons de santé pluriprofessionnelles fondent leur organisation sur une répartition plus claire des rôles, une prise de décision collective et des formes de gouvernance moins hiérarchiques. La littérature scientifique suggère que ces évolutions sont associées à une meilleure reconnaissance des compétences de chacun, une satisfaction professionnelle accrue et une diminution du risque d’épuisement professionnel.

Des effets sur l’accès aux soins

L’accès aux soins constitue un problème majeur. Les délais de rendez-vous s’allongent, atteignant en moyenne douze jours pour un médecin généraliste. L’accès aux soins résultent à la fois de facteurs individuels – âge, niveau de ressources, capacité de déplacement – et de facteurs organisationnels comme la présence et les capacités d’accueil des cabinets médicaux.

Les maisons de santé apparaissent alors comme un moyen d’action. Elles participent à l’attractivité des territoires pour les médecins généralistes car elles favorisent une prise en charge plus fluide, ce qui permet de soigner davantage de patients et d’accélérer les délais de prise en charge.

En parallèle, l’hôpital et la médecine spécialisée sont sous forte pression. Les services d’urgence en sont l’exemple le plus parlant : près d’un Français sur deux s’y est déjà rendu pour un problème qui ne relevait pas d’une urgence réelle. Les maisons de santé pourraient répondre à cette problématique en améliorant l’organisation des soins de proximité. Certaines études montrent qu’elles peuvent réduire le recours aux médecins spécialistes, les passages aux urgences ou encore les hospitalisations, même si ces bénéfices ne sont pas retrouvés de manière systématique.

Des avancées sur la qualité des soins

La coordination des soins est souvent présentée comme un levier pour améliorer la qualité, la sécurité et la pertinence des soins. Des travaux de recherche suggèrent que le travail en équipe pourraient favoriser une meilleure analyse et prise de décision de la part des soignants, ainsi qu’une meilleure conformité aux recommandations, en particulier dans la prise en charge des maladies cardiovasculaires ou du diabète.

Mais la qualité des soins ne se résume pas à des indicateurs de résultats. Elle passe aussi par l’expérience des patients, c’est-à-dire tout ce qu’une personne vit au fil de son parcours de santé, dans ses échanges avec les soignants comme dans les situations qu’elle traverse.

Aujourd’hui, cette expérience est de plus en plus souvent prise en compte dans l’évaluation des soins. Dans le cas des maisons de santé, des études suggèrent une amélioration, notamment dans la communication entre patients et soignants, mais ces effets restent modestes.

Un impact à confirmer sur le recours aux spécialistes et à l’hospitalisation

Les maisons de santé sont un véritable tournant dans la manière de soigner en passant d’une pratique isolée à un travail d’équipe centré sur le patient.

Les études montrent des bénéfices concrets : un meilleur bien-être des soignants, un meilleur accès aux soins et une prise en charge améliorée des maladies cardiovasculaires. En revanche, leur impact sur le recours aux médecins spécialistes, les hospitalisations ou encore l’expérience des patients reste encore à confirmer.

Ces résultats démontrent que le travail en équipe est efficace. C’est dans cette logique que le gouvernement encourage le développement des maisons de santé pluriprofessionnelles, avec un objectif de 4 000 structures d’ici 2027. Si elles en sont l’exemple le plus visible, il s’agit plus largement de soutenir toutes les formes d’équipes de soins primaires. D’ailleurs, certaines régions ont déjà investi le sujet en expérimentant de nouvelles formes d’organisation.

Cependant, le travail en équipe des soignants n’est pas une solution miracle. Pour répondre pleinement aux défis du système de santé, d’autres évolutions sont indispensables. L’enjeu est global : améliorer la santé de tous, offrir une meilleure expérience aux patients, préserver les soignants de l’épuisement, maîtriser les dépenses et garantir un accès équitable aux soins.

The Conversation

Morgane Angibaud a reçu des financements de la Direction générale de l'offre de soins (PREPS 2020).

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