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13.01.2026 à 15:42

« Stranger Things » : pourquoi le final divise tant les fans

Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC - École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École

Vladimir Lifschutz, Maître de conférences, Université Paul Valéry – Montpellier III

Comment le final de la série peut-il honorer dix ans de participation des fans et satisfaire une communauté qui a appris à en co-créer le sens ?
Texte intégral (1901 mots)
Une dernière partie de "Donjons et Dragons" pour la scène finale de "Stranger Things". Netflix

Le 1er janvier 2026, Netflix diffusait le dernier épisode de la série Stranger Things. Intitulé « The Rightside Up », cet épisode de deux heures conclut dix années de fiction et d’hommage à la culture populaire des années 1980. Sur les réseaux sociaux, les réactions des fans explosent. Certains crient à la trahison, d’autres défendent les choix narratifs des frères Duffer. Beaucoup pleurent parce que c’est tout simplement la fin. Mais ce qui frappe, c’est l’intensité du débat où se joue une bataille collective pour donner sens à ce qu’on vient de regarder.


Attention, si vous n’avez pas vu la série, cet article en divulgâche l’intrigue !

Pendant dix ans, Netflix a construit un univers tentaculaire autour de l’œuvre des frères Duffer, transformant la série en un véritable espace immersif qui dépasse la fiction : réalité augmentée permettant aux fans de visiter les lieux de la série, jeux vidéo les replongeant dans la ville fictive d’Hawkins, sites interactifs les invitant à participer à l’histoire… Toutes ces expériences ont permis à la plate-forme d’alimenter un lecteur modèle au sens de Umberto Eco, c’est-à-dire un spectateur doté de compétences narratives très développées, capable d’interpréter les codes de la série et d’y participer activement.

La dernière aventure : Le making-of de Stranger Things, Saison 5 | Bande-annonce VOSTFR | Netflix France.

Chaque saison a renforcé les attentes de ce spectateur, qui ne se contentait alors plus seulement de regarder la série mais participait également à la construction de l’univers de la série. Mais comment le final de la série peut-il honorer dix ans de participation et satisfaire une communauté qui a appris à co-créer le sens ?

L’histoire sans fin

Le final peut se lire en deux parties. La première concerne la bataille finale contre Vecna et le Flagelleur mental qui vient clore l’arc narratif principal de la série. La seconde concerne l’épilogue se déroulant dix-huit mois plus tard.

La première partie de ce season finale a beaucoup fait parler d’elle en raison de la faible durée à l’écran de la bataille finale. Les fans se sont alors amusés à comparer la durée de cette scène avec celle où l’un des protagonistes fait son coming-out dans l’épisode précédent.

Mais c’est l’épilogue qui a le plus engendré de réactions divisées de la part des fans. Lors d’une ultime partie de Donjons & Dragons dans le sous-sol des Wheeler, Mike suggère une hypothèse sur ce qui s’est vraiment passé concernant la mort du personnage de Eleven. Kali aurait créé une illusion pour sauver Eleven, la laissant s’échapper. Et puis une vision finale : Eleven vivante, dans un petit village lointain bordé par trois cascades, pour y vivre en paix.

Les frères Duffer laissent volontairement planer le doute, comme ils l’expliquent dans une interview :

« Ce que nous voulions faire, c’était confronter la réalité de sa situation après tout cela et nous demander comment elle pourrait mener une vie normale. Eleven a deux chemins à suivre. Il y a celui qui est plus sombre, plus pessimiste, et celui qui est optimiste, plein d’espoir. Mike est l’optimiste du groupe et a choisi de croire en cette histoire. »

Pour comprendre pourquoi certains fans acceptent cette ambiguïté plutôt que de la rejeter, nous pouvons convoquer le concept du « double visage de l’illusionné » proposé par Philippe Marion. Selon le chercheur, pour entrer pleinement dans une fiction, il faut accepter d’être dupé tout en sachant qu’on l’est.

Les spectateurs de Stranger Things acceptent volontairement les règles du jeu narratif. Ce contrat implicite entre l’œuvre et le spectateur est fondamental. Il explique aussi pourquoi la boucle narrative du final fonctionne. La série débute en 2016 par une partie de Donjons & Dragons et se termine par une autre partie, dans le même lieu. Cela suggère que tout ce que nous avons regardé était en quelque sorte le jeu lui-même, comme l’illustre le générique de fin où l’on voit apparaître le manuel d’utilisation du jeu Stranger Things.

Pendant dix ans, les fans ne sont pas restés passifs. Ils ont débattu, théorisé, réinterprété chaque détail. Et en faisant cela, ils ont construit collectivement le sens de la série. Le théoricien Stanley Fish nomme cela les communautés d’interprétation : des groupes qui créent ensemble la signification d’une œuvre plutôt que de la recevoir. Le final ambigu d’Eleven n’est donc pas une faille narrative mais une invitation à imaginer des suites, à co-créer le sens ensemble.

Mais certains fans ont refusé cette fin. Ils ont alors inventé le « Conformity Gate » : une théorie diffusée sur les réseaux sociaux selon laquelle le final serait une illusion, un faux happy-end. Selon cette théorie, un vrai dernier épisode révélerait que Vecna a gagné. Et pendant quelques jours, les fans y ont cru, espérant un épisode secret qui confirmerait leur lecture.

« J’y crois »

Il se joue dans la conclusion d’une œuvre sérielle un enjeu qui dépasse le simple statut du divertissement ou de l’art. Achever une série, c’est refermer une page de sa vie. La série fonctionne comme un espace de vie organisé parfois autour d’un groupe d’amis, d’un couple, d’une famille, etc.

Infusée pendant des années de rendez-vous répétés, l’implication émotionnelle atteint des sommets qui donnent parfois des réflexions troublantes : « Je connais mieux les personnages de Mad Men que ma propre famille » nous dit un témoignage dans le documentaire d’Olivier Joyard, Fins de séries (2016).

Il y aurait des séries que nous quittons en bons termes, celles qui nous quittent et celles que nous quittons. Ainsi, la fin est une affaire d’affect.

Historiquement, certaines séries ont refusé de conclure explicitement. The Sopranos se termine sur un noir brutal où le destin de Tony reste en suspens. Plus récemment, The Leftlovers, de Damon Lindelof, opère une manœuvre similaire : deux personnages prennent le thé et l’une raconte un voyage dans une réalité alternative. Mais la série refuse d’authentifier ce récit par l’image. Elle laisse les spectateurs décider s’ils y croient ou non.

Le récit de Nora dans le final de The Leftovers.

C’est une stratégie que James Matthew Barrie utilisait déjà dans Peter Pan (1904) où il demandait au public de crier « J’y crois » pour sauver la Fée clochette.

Stranger Things opère la même opération de décentrement final entre deux versions du récit : Eleven s’est-elle sacrifiée ou a-t-elle rejoint cette image d’Épinal de paradis que Mike lui promettait ? C’est d’ailleurs ce même Mike qui apparaît alors en démiurge narratif, alter ego des frères Duffer, maître du jeu et de l’univers ramenant la série entière à sa métafinalité. Il crée deux récits dont l’authentification est laissée à la conviction des auteurs dans la pièce ou presque.

Les personnages font le choix de croire en cette fiction, mais comment peut-il en être autrement puisqu’ils sont eux-mêmes dans la fiction ? Le détail qui diffère de The Leftovers, c’est le choix d’authentifier par l’image la survie d’Eleven dans un plan qui la révèle dans un paysage islandais. Le choix n’est donc pas totalement libre, l’authentification par l’image donne une force supplémentaire à ce happy end dans l’interprétation de la conclusion.

Le débat va néanmoins durer, les fans vont faire vivre la série par la manière dont elle se termine, réactivant ainsi les affects qui lui sont liés.

« Je refuse d’y croire » ou le clivage de la réception

Par ailleurs, l’épilogue final donne à voir quelques images du futur de chaque protagoniste dans les mois à venir prenant soin de laisser hors champ tout un pan à venir de leur vie d’adulte. Rien ne dit que dans quelques années, l’univers de Strangers Things ne sera pas ressuscité à l’instar de tant d’autres œuvres avec une suite directe où Mike et ses amis, devenus adultes, devront faire face à une terrible menace, engageant des retrouvailles inévitables avec Eleven. Pour cela, il suffit de murmurer : « J’y crois. »

Dans une sorte d’ironie finale que seule la fiction sérielle peut nous réserver, les paroles de la chanson de Kate Bush semblent prophétiser la réaction du final pour une partie de l’audience qui souhaite prendre la place des frères Duffer pour réécrire la fin, pour réécrire leur fin, « I’d make a deal with God. And I’d get Him to swap our places » (« Je passerais un accord avec Dieu. Et je lui demanderais d’échanger nos rôles »).

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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13.01.2026 à 13:09

Additifs conservateurs : deux grandes études suggèrent des liens avec un risque accru de cancers et de diabète de type 2

Mathilde Touvier, Directrice de l'Equipe de Recherche en Epidémiologie Nutritionnelle, U1153 Inserm,Inrae, Cnam, Université Sorbonne Paris Nord, Université Paris Cité, Université Paris Cité

Anaïs Hasenböhler, Doctorante, équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle, Université Sorbonne Paris Nord

Deux nouvelles études suggèrent un lien entre la consommation d’additifs conservateurs, des substances présentes dans de nombreux aliments, et un risque accru de cancers et de diabète de type 2.
Texte intégral (2327 mots)

Les additifs conservateurs sont présents dans de nombreux types d’aliments. Or, deux nouvelles études épidémiologiques d’ampleur suggèrent l’existence d’un lien entre leur consommation et un risque accru de cancer et de diabète de type 2. Anaïs Hasenböhler, qui conduit ces travaux, et Mathilde Touvier, qui dirige l’équipe de recherche en épidémiologie nutritionnelle (Cress-Eren, Inserm/Inrae/Cnam/Université Sorbonne Paris Nord/Université Paris Cité), ont répondu à nos questions.


The Conversation : En quoi ont consisté vos travaux sur les additifs conservateurs ?

Mathilde Touvier : Les deux études publiées en janvier s’inscrivent dans le cadre de notre projet de recherche sur les conséquences pour la santé résultant de la consommation d’additifs alimentaires. Depuis environ cinq ans, nous explorons cette voie afin de déterminer si elle peut expliquer les effets sur la santé des aliments industriels, notamment transformés ou ultratransformés.

Dans la lignée de nos précédents travaux sur les émulsifiants ou les édulcorants, nous nous sommes penchés sur la question des conservateurs, qui sont des additifs que l’on retrouve dans de nombreux produits : environ un produit sur cinq répertorié dans la base de données Open Food Facts en contient.

Pour cela, nous avons employé les données collectées dans le cadre de la cohorte NutriNet-Santé, dont l’originalité est de permettre, du fait de la finesse des données recueillies (marques des produits industriels consommés, dosages d’additifs dans certains aliments et boissons, questionnaires répétés sur plusieurs années…), de quantifier les expositions des participants à ces additifs, sur le long terme (le suivi depuis plus de quinze ans pour les premiers inclus). Durant les deux premières années du suivi, 99,7 % des participants ont été exposés à au moins un conservateur, d’où l’importance de s’intéresser à leur impact à long terme sur la santé.

Les analyses statistiques poussées que nous avons menées ont permis de mettre en évidence des liens entre le niveau de consommation de certaines de ces substances et le risque de survenue de certaines maladies chroniques.

Combien de conservateurs sont autorisés en France ? Quels sont ceux que vous avez étudiés ?

Anaïs Hasenböhler : Aujourd’hui, sur les quelque 330 additifs alimentaires autorisés en France et dans l’Union européenne, 80 ont des propriétés de conservateurs.

Parmi ces derniers, 58 se sont révélés être consommés par au moins un participant de l’étude NutriNet-Santé. L’ensemble de ces substances a été prise en compte pour calculer la somme totale d’additifs conservateurs consommés. Soulignons que dans ces travaux, 34,6 % des conservateurs consommés provenaient d’aliments ultratransformés. Nous avons également pu étudier davantage en détail 17 des conservateurs les plus consommés (c’est-à-dire consommés par au moins 10 % de la population), pour lesquels nous disposions de suffisamment de puissance statistique pour étudier le lien avec le risque de maladies chroniques.

Nos travaux révèlent que certains conservateurs étaient à la fois associés à une augmentation de l’incidence de cancer et de diabète de type 2. C’est le cas du sorbate de potassium (E202), du métabisulfite de potassium (E224), du nitrite de sodium (E250), de l’acide acétique (E260), de l’érythorbate de sodium (E316). Tandis que d’autres étaient plus spécifiquement associés à l’une ou l’autre de ces pathologies.

Concernant les cancers, qu’ont révélé vos résultats ?

M. T. : L’étude sur les cancers a porté sur les données de 105 260 participants à la cohorte NutriNet-Santé. Nous avons observé que les personnes qui consommaient davantage de certains conservateurs avaient un risque de cancer plus élevé, avec des associations spécifiques observées pour les cancers les plus fréquents dans la cohorte, à savoir ceux du sein et de la prostate.

La plupart des associations positives entre consommation de conservateurs et incidence plus élevée de cancers concernaient principalement les conservateurs non-antioxydants.

On peut citer les sulfites (trouvés surtout dans les boissons alcoolisées, responsables de 85,4 % des apports en sulfites chez les participants, mais aussi dans des sauces industrielles), les nitrites et nitrates (apportés principalement par les viandes transformées telles que les charcuteries), les sorbates (dont les sources sont plus variées : ils proviennent principalement de produits à base de fruits et légumes ou matières grasses et sauces, mais on en trouve aussi dans les desserts lactés, gâteaux et biscuits), et les acétates (largement utilisés dans les matières grasses et les sauces, telles que vinaigrettes ou condiments, ainsi que dans les viandes transformées, les préparations à base de produits laitiers, les plats préparés).

L’érythorbate de sodium, un additif antioxydant fréquemment ajouté aux viandes transformées (qui contribuaient à hauteur de 42,3 % des apports dans la cohorte) était également associé à une incidence plus élevée de cancer.

Lorsque nous comparions les plus forts consommateurs aux non consommateurs ou aux plus faiblement exposés, les pourcentages d’augmentation d’incidence étaient les suivants :

  • les sorbates, en particulier le sorbate de potassium, étaient associés à une augmentation de 14 % de l’incidence de cancer au global et à une augmentation de 26 % de celle de cancer du sein ;
  • les sulfites étaient associés à une augmentation de 12 % du risque global de cancer. En particulier, le métabisulfite de potassium était associé à une incidence accrue de 11 % de cancer au global et 20 % de cancer du sein ;
  • le nitrite de sodium était associé à une augmentation de 32 % du risque de cancer de la prostate ;
  • le nitrate de potassium était associé à une augmentation du risque de cancer au global de 13 % et de cancer du sein de 22 % ;
  • les acétates étaient associés à une augmentation du risque de cancer au global de 15 % et de cancer du sein de 25 %. Spécifiquement, l’acide acétique était associé à une augmentation de 12 % du risque de cancer en général ;
  • les érythorbates totaux et l’érythorbate de sodium en particulier étaient associés à une incidence plus élevée de cancer au global (12 %) et du cancer du sein (21 %).

La puissance statistique était limitée pour les autres localisations de cancer, qui sont moins fréquemment représentés en population générale et donc également dans la cohorte. Un mode de vie globalement plus sain explique aussi l’incidence plus faible de certains cancers dans l’étude, ce qui a pu empêcher de mettre en évidence pour le moment les associations connues entre nitrites et cancer colorectal, par exemple.

Qu’avez-vous découvert concernant le risque de diabète de type 2 ?

M. T. : L’étude sur le diabète de type 2 a porté sur les données de 108 723 participants de la cohorte NutriNet-Santé. Nos travaux ont permis d’observer une association positive significative entre une exposition plus élevée aux additifs alimentaires conservateurs et une incidence plus forte de diabète de type 2 : les plus gros consommateurs de conservateurs avaient un risque supérieur estimé à 47 % de développer la maladie, comparés aux consommateurs qui en absorbaient le moins.

Sur les 17 conservateurs étudiés individuellement, une consommation plus élevée de 12 d’entre eux était associée à un risque accru de diabète de type 2 : des conservateurs alimentaires non antioxydants largement utilisés – nitrite de sodium (E250, incidence supérieure de 50 % chez les plus forts, comparés à de plus faibles consommateurs), métabisulfite de potassium (E224, 29 %), sorbate de potassium (E202, 115 %), acide acétique (E260, 31 %), acétates de sodium (E262, 23 %) et propionate de calcium (E282, 44 %) – et des additifs antioxydants : ascorbate de sodium (E301, 41 %), alpha-tocophérol (E307, 30 %), érythorbate de sodium (E316, 43 %), acide citrique (E330, 29 %), acide phosphorique (E338, 39 %) et extraits de romarin (E392, 20 %).

Que faut-il retenir de ces résultats ?

M. T. : Ces deux études sont les premières au monde à quantifier les expositions à un large spectre de conservateurs et à étudier leurs liens avec le risque de cancers et de diabète.

S’il est un point qui nous a interpellés, c’est la proportion de conservateurs dont la consommation s’est révélée associée à une incidence plus élevée de ces pathologies : sur les 17 que nous avons testés spécifiquement, 6 étaient associés à une incidence accrue de cancer, et 12 étaient associés au risque de diabète de type 2.

A. H. : Ces résultats épidémiologiques sont cohérents avec de précédents travaux expérimentaux qui consistent à exposer des cultures de cellules ou des modèles animaux à des conservateurs. Dans le cas du diabète de type 2, de telles études avaient par exemple suggéré que certains conservateurs pourraient altérer la signalisation de l’insuline. Parmi les autres pistes d’explication figurent les perturbations du microbiote intestinal, mais aussi des mécanismes d’oxydation, de stress oxydant ou d’inflammation qui pourraient être impliqués dans l’apparition de cancers.

Y a-t-il des limites à cette étude ?

M. T. : Il est important de rester prudent concernant les pourcentages d’augmentation d’incidence observés quand on compare les consommateurs les plus fortement exposés aux moins fortement exposés.

En effet, ces chiffres ne s’appuient que sur une seule étude, basée sur la cohorte NutriNet-Santé. Même si celle-ci est fondée sur une très large population d’étude, avec des données fines d’exposition et un contrôle poussé des principaux facteurs de risque (tabagisme, consommation d’alcool, de sucre, sel, fibres, antécédents familiaux de maladies ou encore activité physique), il va falloir les confirmer par d’autres travaux (études épidémiologiques sur d’autres cohortes, puis méta-analyses…).

Cependant, les associations que nous avons mises en évidence sont statistiquement significatives et concordent, comme on l’a souligné, avec les travaux expérimentaux qui ont déjà été menés.

Quelles mesures prendre pour mieux protéger la santé des consommateurs ?

M. T. : Contrairement aux autres types d’additifs alimentaires (émulsifiants, édulcorants, colorants…), l’intérêt des conservateurs va au-delà du cosmétique et de l’organoleptique.

Ils sont employés pour protéger les aliments contre des altérations potentiellement délétères pour la santé des consommateurs, qu’il s’agisse de modifications chimiques (oxydations) ou de contaminations par des microorganismes.

Le ratio bénéfice-risque de ces substances devra donc être pris en compte dans les futures réévaluations de leur sécurité. Il s’agira de déterminer, au cas par cas, si les conservateurs sont réellement indispensables ou s’ils sont utilisés pour des intérêts, notamment économiques, qui dépassent la seule sécurité alimentaire (garder plus longtemps les produits dans les rayons pour faire des économies, par exemple), s’il existe des alternatives, etc.

Au final, nous espérons que nos travaux permettront de nourrir ces futures ré-évaluations (par l’EFSA, la FDA, etc.), et de faire évoluer la réglementation pour mieux protéger les consommateurs, en abaissant si besoin les doses limites autorisées ou en interdisant certaines substances.

Dans nos perspectives de recherche à court terme, nous poursuivons également des travaux sur les liens entre les additifs conservateurs et le risque de maladies cardiovasculaires et d’hypertension. Nous explorons aussi l’impact des mélanges d’additifs sur le risque de maladies chroniques ainsi que celui de contaminants issus des procédés de transformation et des emballages.

Nous recherchons les mécanismes sous-jacents en dosant des biomarqueurs sanguins d’inflammation, de stress oxydant, de perturbation du métabolisme et en étudiant les microbiotes des participants, en lien avec leurs profils d’expositions aux additifs et aux aliments ultratransformés et leurs contaminants.

Nos partenaires toxicologues et physiologistes complètent ces travaux par des approches expérimentales. Enfin, nous travaillons également sur l’évolution du logo Nutri-Score pour permettre d’intégrer ces nouvelles dimensions en plus du profil nutritionnel, avec par exemple un cadre noir pour signaler si l’aliment est « ultratransformé ».

D’une façon plus générale, ces résultats plaident pour l’application des recommandations du Programme national nutrition santé : privilégier les aliments pas ou peu transformés et limiter les additifs superflus…

The Conversation

Mathilde Touvier a reçu des financements d'organismes publics ou associatifs à but non lucratif (ERC, ANR, INCa, etc.).

Anaïs Hasenböhler a reçu des financements (PhD grant) de Université Sorbonne Paris Nord. Ces travaux ont été financés par des fonds publics ou associatifs à but non lucratif (ERC, INCa, Ministère de la Santé, ...)

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13.01.2026 à 13:09

Bilharziose en Europe : d’où vient cette maladie parasitaire et comment s’en protéger ?

Christoph Grunau, Professeur des Universités, expert en épigénetique environnementale, Université de Perpignan Via Domitia

Ronaldo Augusto, Chair Professor Junior (CPJ), expert en maladies émergentes, Université de Perpignan Via Domitia

Les schistosomes, des vers parasites, infestent plus de 240 millions de personnes dans le monde, souvent sans qu’elles le sachent. Depuis quelques années, cette maladie s’étend. Elle touche désormais la Corse.
Texte intégral (3095 mots)

Les schistosomes, de petits vers parasites, sont à l’origine d’une maladie aux conséquences potentiellement graves : la schistosomiase ou bilharziose. Une simple baignade dans des eaux infestées par leurs larves peut suffire à être contaminé. Longtemps cantonnée à certains pays tropicaux, la maladie s’étend. Elle aborde désormais le sud de l’Europe : des cas ont été recensés en Corse, ces dernières années.


Plus de 240 millions de personnes dans le monde vivent avec un parasite dans le corps sans le savoir. Ces personnes sont infectées par des vers plats appartenant au genre Schistosoma, transmis par des escargots d’eau douce. Ils sont responsables d’une maladie appelée schistosomiase ou bilharziose, dont les complications peuvent être graves, allant jusqu’au cancer du foie ou de la vessie.

Si la grande majorité des personnes touchées vivent en Afrique, en Amérique latine ou en Asie, des foyers localisés ont également été récemment signalés en Europe, notamment dans le sud-est de la Corse.

Aujourd’hui, la lutte contre la bilharziose ne constitue donc plus seulement un enjeu de santé publique locale. Il s’agit d’un défi mondial, qui exige une veille épidémiologique accrue, une coopération internationale renforcée et des stratégies adaptées à une réalité environnementale en mutation.

Une même maladie, différentes manifestations.

La bilharziose est transmise par de petits escargots aquatiques vivant dans les eaux douces. Les larves de schistosomes les infectent, puis se multiplient dans leur organisme, avant d’être libérées dans les eaux environnantes.

Le cycle des schistosomes, responsables de la schistosomiase ou bilharziose. DPDx, Centers for Disease Control and Prevention

Elles vont alors se mettre en quête de leur hôte final, un mammifère (rongeur, bétail, être humain…) immergé à proximité. Une fois à son contact, les larves percent sa peau et pénètrent dans son corps. Après un passage par le foie, elles se transforment en adultes, et s’installent dans les veines proches de l’intestin ou de la vessie.

Si, dans certains cas, les premiers stades de l’infection peuvent se traduire par une irritation de la peau ou de la fièvre, souvent la maladie reste silencieuse pendant des mois.

Les manifestations cliniques qui surviennent ensuite sont principalement liées aux centaines d’œufs produits chaque jour par les femelles. En effet, si une partie est éliminée en même temps que les matières fécales ou les urines (et peuvent donc à nouveau contaminer les eaux), certains restent piégés dans les tissus. Des lésions et des réactions inflammatoires se produisent, qui peuvent avoir de lourdes conséquences.

Cependant, la bilharziose ne se manifeste pas de la même façon partout. En effet, la forme de la maladie varie non seulement selon l’espèce de vers parasites impliquée, mais aussi selon l’espèce d’escargots qui les transmettent, ainsi qu’en fonction des saisons de transmission, propres à chaque région, ou encore des mesures de contrôle, très dépendantes des infrastructures locales.

Type de maladie Symptômes Espèce impliquée Répartition géographique
Schistosomiase intestinale - typiques: douleurs abdominales, diarrhée, et sang dans les selles;

- atteintes avancées: hépatomégalie (augmentation du volume du foie), parfois associée à une ascite (liquide péritonéal) et une hypertension de la veine porte qui augmente le risque d'hémorragie; une splénomégalie (augmentation du volume de la rate) peut aussi être observée. Risque de cancer du foie aux stades tardifs.
Schistosoma mansoni Afrique, Moyen-Orient, Caraïbes, Brésil, Venezuela et Suriname
Schistosoma japonicum Chine, Indonésie, Philippines
Schistosoma mekongi Plusieurs districts du Cambodge et de la République démocratique populaire lao
Schistosoma guineansis et S. intercalatum (espèce voisine) Zones des forêts tropicales humides en Afrique centrale
Schistosomiase urogénitale - typiques: hématurie (sang dans les urines);

- atteintes avancées: lésions rénales, fibrose de la vessie et de l'uretère, et risque de cancer de la vessie aux stades tardifs.
Schistosoma haematobium Afrique, Moyen-Orient, France (Corse)

Dans certains cas d’infection aiguë, des manifestations atypiques (paralysies) ont également été décrites. Chez les enfants, l’infection se traduit par une anémie (car les parasites se nourrissent des cellules sanguines de leur hôte) ainsi que par un retard de croissance.

Pour éviter la transmission de la maladie, outre les gestes individuels (voir encadré « Comment se protéger »), les programmes locaux de lutte contre les escargots et de sensibilisation communautaire sont essentiels, car ils permettent de rompre le cycle de transmission du parasite. Dans les zones endémiques, la participation aux campagnes de traitement collectif au praziquantel permet en outre d’éviter les formes chroniques.

Cette parasitose, bien que connue depuis longtemps, demeure malheureusement d’actualité. Chaque nouveau barrage ou projet d’irrigation, chaque communauté dépourvue d’assainissement créent les conditions pour une transmission renouvelée. Une situation encore aggravée par les modifications liées au changement climatique en cours, ou au développement de certaines pratiques, parmi lesquelles l’écotourisme, qui, en favorisant les voyages dans des zones rurales ou naturelles parfois peu surveillées sur le plan sanitaire, accroît le risque d’exposition à des eaux contaminées par les schistosomes.

Au sein de notre laboratoire, et en collaboration avec des centres de recherche en Europe, Amérique du Nord et Amérique du Sud ainsi qu’en Afrique de l’Ouest, nous travaillons à comprendre la dispersion des parasites et des mollusques vecteurs. Nous étudions aussi la possibilité d’améliorer la résistance des escargots contre le parasite, et nous explorons la possibilité de recourir à des modifications épigénétiques et génétiques pour rendre les parasites vulnérables.

Un parasite qui s’adapte aux activités humaines

Le cycle de la bilharziose repose sur trois éléments : le parasite, l’escargot, et l’eau. Dès que ces trois conditions sont réunies, la transmission est possible. Que ce soit dans les campagnes brésiliennes, le Nil en Égypte, les rizières asiatiques ou les rivières corses, la bilharziose s’adapte aux paysages humains.

En Afrique de l’Ouest, comme au Sénégal et au Bénin, les écosystèmes fluviaux et les températures élevées qui varient peu tout au long de l’année constituent des habitats idéaux pour les escargots appartenant aux espèces Biomphalaria et Bulinus, vecteurs des formes intestinale et urinaire de la maladie. Dans ces régions, la transmission est observée tout au long de l’année. Elle est plus importante au sein des populations ayant un contact intense avec l’eau, comme dans la ville fluviale de Ganvié (Bénin).

Photo de pêcheurs et habitants en pirogue dans la lagune de Ganvié, au Bénin. Ce type d’environnement, où l’eau douce est omniprésente et les contacts humains fréquents, constitue un terrain propice à la transmission de la bilharziose.
Pêcheurs et habitants en pirogue dans la lagune de Ganvié, au Bénin. Ce type d’environnement, où l’eau douce est omniprésente et les contacts humains fréquents, constitue un terrain propice à la transmission de la bilharziose. Ronaldo Augusto, CC BY

Au Brésil, la forme intestinale prédomine. En général, les escargots vecteurs, principalement Biomphalaria glabrata, prolifèrent dans les réservoirs d’eau, les rivières et les lagunes. Les épidémies surviennent principalement dans les communautés rurales du Nord-Est et du Sud-Est, où l’accès à l’eau potable et à l’assainissement de base est souvent insuffisant.

Cependant, il est surprenant de constater que des épidémies peuvent apparaître dans les zones urbanisées, soit en raison de systèmes d’assainissement défaillants, soit parce que des rongeurs se trouvent à proximité de collections d’eau douce. Malgré le succès des programmes de lutte, cette complexité fait de la bilharziose une maladie dynamique, capable de s’adapter à différents scénarios selon la région du Brésil considérée.

Ces deux images prises dans l’État de Tocantins, au nord du Brésil, présentent deux scénarios contrastés de schistosomiase. Deux environnements endémiques distincts sont représentés : l’un, situé dans un parc naturel, où la transmission est principalement
Ces deux images prises dans l’État de Tocantins, au nord du Brésil, présentent deux scénarios contrastés de schistosomiase. Deux environnements endémiques distincts sont représentés : l’un, situé dans un parc naturel, où la transmission est principalement maintenue par la faune sauvage (photo de gauche). L’autre, en zone urbaine, se caractérise par la présence d’habitations et une dynamique de transmission dominée par les rejets de déjections humaines non traitées (photo de droite). Ronaldo Augusto, CC BY

En Asie, la situation est encore plus complexe. En effet, l’espèce qui y sévit, Schistosoma japonicum, présente une capacité particulièrement marquée à contaminer de nombreux hôtes mammifères (elle infecte aussi bien les humains que les bovins et les rongeurs). Le risque d’infection est renforcé par les systèmes agricoles traditionnels, notamment la riziculture et l’élevage bovin, qui favorisent des contacts étroits et durables entre humains, animaux et milieux aquatiques (l’escargot vecteur, Oncomelania hupensis, vit dans les rizières et les zones humides). Cette situation complique fortement les efforts de contrôle. Par ailleurs, chaque inondation peut ouvrir de nouvelles zones de transmission.

Même dans les régions hors des zones tropicales, la bilharziose peut surprendre. C’est par exemple le cas en Corse, ou des touristes ont contracté la maladie après avoir nagé dans la rivière Cavu, entre 2013 et 2022.

Des analyses ont confirmé la présence sur l’île d’escargots Bulinus truncatus et du parasite S. haematobium, probablement introduit par des voyageurs en provenance de zones endémiques au Sénégal. Cet épisode a révélé la vulnérabilité de certains écosystèmes européens.

Une menace ancienne dans des paysages qui changent

Bien plus qu’une simple maladie tropicale, la schistosomiase est un indicateur des inégalités socio-économiques et de la manière dont nos environnements conditionnent notre santé. La comprendre, c’est aussi comprendre la façon dont s’entrelacent infrastructures, climat et comportements humains.

Mieux connaître cette maladie, et mettre au point des moyens de lutte efficace devient d’autant plus crucial que le changement climatique en cours favorise sa propagation. La hausse des températures et les modifications des régimes de pluie créent de nouveaux habitats propices aux escargots vecteurs. C’est aussi le cas de la pression sur les ressources en eau, qui conduit souvent à la création de barrages, de retenues artificielles et de systèmes d’irrigation. Autant d’aménagements générant des zones d’eau calme ou faiblement renouvelée, particulièrement favorables au développement desdits escargots.

Conséquence : de nouvelles zones de transmission pourraient apparaître là où le risque était jusqu’à présent considéré comme nul. Des modèles prédictifs suggèrent déjà que certaines régions du sud de l’Europe, notamment autour du Bassin méditerranéen, pourraient présenter les conditions écologiques nécessaires à l’établissement du cycle de transmission du parasite.

Il faut savoir que le parasite ne s’implante durablement dans une région que si l’hôte intermédiaire est présent et si les conditions climatiques sont favorables. Or plusieurs espèces d’escargots vecteurs, dont Planorbarius metidjensis et Bulinus truncatus, sont déjà présentes dans certaines régions d’Europe méridionale, ce qui explique un potentiel d’établissement localisé mais réel.

La réémergence de la bilharziose en Corse illustre comment cette maladie pourrait cesser d’être perçue uniquement comme une maladie tropicale négligée et commencer à être reconnue comme une infection émergente, y compris dans les pays du Nord.

The Conversation

Christoph Grunau a reçu des financements de l’ANR, de Wellcome Trust, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.

Ronaldo Augusto a reçu des financements de l’ANR, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.

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13.01.2026 à 10:11

Le patron de la Fed visé par une enquête pénale : Trump et la tentation d’une Fed docile

Alain Naef, Assistant Professor, Economics, ESSEC

Donald Trump souhaite nommer un de ses proches en mai 2026 à la tête de la Fed. Alors qui pour garantir l’indépendance de la puissante banque centrale des États-Unis ? Quels garde-fous ?
Texte intégral (1737 mots)
Donald Trump est en guerre affichée contre Jerome Powell, le président de la Réserve fédérale (Fed), la banque centrale des États-Unis. Misscabul/Shutterstock

Une enquête pénale vise Jerome Powell, l’actuel gouverneur de la puissante Réserve fédérale des États-Unis (Fed), dont le mandat arrive à terme en mai 2026. Donald Trump, dont la prérogative est de lui nommer un successeur, souhaite mettre à la tête de la Fed un de ses supporters, Kevin Hassett. Mais alors qui pour être le contre-pouvoir ? Contre-intuitivement, ce pourrait bel et bien être les marchés financiers.


Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre de 2003 à 2013, aimait dire que « l’ambition de la Banque d’Angleterre est d’être ennuyeuse ». Le président de la Banque nationale suisse Thomas Jordan rappelait encore récemment que « la clé du succès est peut-être d’être ennuyeux ». Leur message est clair : la stabilité monétaire repose sur la prévisibilité, pas sur le spectacle.

Avec Donald Trump, cette règle pourrait changer. Le président des États-Unis, lui, n’aime pas être ennuyeux. S’il n’est pas clair que cela lui réussisse en politique intérieure ou extérieure, pour ce qui est de l’économie, c’est différent. La prévisibilité est un moteur de la stabilité des marchés et de la croissance des investissements. Dans ce contexte, les marchés pourraient être l’institution qui lui tient tête.

C’est ce rôle de contre-pouvoir que j’analyse dans cet article. Le conflit à venir se porte sur la nomination du successeur du président de la Réserve fédérale des États-Unis (Fed), la banque centrale des États-Unis, Jerome Powell dont le mandat expire en mai 2026. Dans la loi, le président de la première puissance mondiale a la prérogative de nommer un successeur.

Jerome Powell est actuellement visé par une enquête pénale du département de la justice américain, liée officiellement à la rénovation du siège de la Fed. Le président de la FED, lui, y voit une tentative de pression sur son indépendance, après son refus de baisser les taux d’intérêt. Donald Trump nie toute implication, même s’il dit de Powell qu’il « n’est pas très doué pour construire des bâtiments ». Pour de nombreux observateurs, le timing de l’attaque plaide pour une attaque politique. Les marchés ont réagi avec une montée du prix de l’or.

Car les présidents des banques centrales sont des personnages clés. Avec de simples mots, ils peuvent participer à créer des crises financières. Le président de la Bundesbank eut un rôle dans la crise du système monétaire européen de 1992. Si ce dernier s’était abstenu de faire un commentaire sur l’instabilité de la livre sterling, le Royaume-Uni aurait peut-être rejoint l’euro.

Gouverneurs technocrates

Traditionnellement, le choix du successeur n’est pas uniquement politique. Il se porte sur une figure reconnue, souvent issue du Conseil des gouverneurs. Les sept membres du Conseil des gouverneurs du système de la Réserve fédérale sont nommés par le président et confirmés par le Sénat. Il s’agit ordinairement de technocrates.

Les chercheurs Michael Bordo et Klodiana Istrefi montrent que la banque centrale recrute prioritairement des économistes formés dans le monde académique, soulignant la sélection d’experts de la conduite de la politique monétaire. Ils montrent que les clivages entre écoles « saltwater » (Harvard et Berkeley) et « freshwater » (Chicago, Minnesota). Les économistes freshwater étant plus restrictifs (ou hawkish) en termes de baisse de taux, alors que les « saltwater » préfèrent soutenir la croissance.

Ben Bernanke incarne cette tendance. Du 1er février 2006 au 3 février 2014, il est gouverneur de la FED. Après un premier mandat sous la présidente de George W. Bush, Barack Obama le nomme pour un second mandat. Ce professeur d’économie, défenseur de la nouvelle économie keynésienne, gagne le prix Nobel en 2022 pour ses travaux sur les banques et les crises financières. La gouverneure de 2014 à 2018, Janet Yellen, est auparavant professeure d’économie à Berkeley, à Harvard et à la London School of Economics.

Ce processus relativement apolitique est essentiellement technocratique. Ces conventions seront potentiellement bousculées pour la nomination du prochain gouverneur de la banque centrale des États-Unis. Évidemment, certains gouverneurs avaient des préférences politiques ou des liens avec le président.

Kevin Hassett, économiste controversé

Le candidat de Donald Trump pressenti par les médias est Kevin Hassett. Ce dernier s’inscrit dans le sillage de la vision du nouveau président des États-Unis en appelant à des baisses de taux brutales. Il a qualifié Jerome Powell de « mule têtue », ce qui alimente les craintes d’une Fed docile envers la Maison Blanche.

« Kevin Hassett a largement les capacités pour diriger la Fed, la seule question est de savoir lequel se présentera » entre « Kevin Hassett, acteur engagé de l’administration Trump, ou Kevin Hassett, économiste indépendant », explique Claudia Sahm, ancienne économiste de la Fed dans le Financial Times. C’est cette question qui inquiète les marchés. Cela même si l’économiste a presque 10 000 citations pour ses articles scientifiques et a soutenu sa thèse avec Alan Auerbach, un économiste reconnu qui travaille sur les effets des taxes sur l’investissement des entreprises. De façade, Hassett a tout d’un économiste sérieux. Uniquement de façade ?

Les investisseurs s’inquiètent de la politisation de la Fed. Depuis la nomination de Stephen Miran en septembre 2025 au Conseil des gouverneurs, les choses se sont pimentées. Le président du comité des conseillers économiques des États-Unis est un des piliers de la doctrine économique Trump. Il a longtemps travaillé dans le secteur privé, notamment au fonds d’investissement Hudson Bay Capital Management.

Si les votes de la Fed sont anonymes, le Federal Open Market Committee, chargé du contrôle de toutes les opérations d’open market aux États-Unis, publie un graphique soulignant les anticipations de taux d’intérêt des membres. Depuis l’élection de Stephen Miran, un membre vote en permanence pour des baisses drastiques des taux d’intérêt, pour soutenir Donald Trump. Sûrement Miran ?

Si le nouveau président de la Fed faisait la même chose, on pourrait assister à une panique à bord… qui pourrait éroder la confiance dans le dollar. Les investisseurs internationaux ne veulent pas d’une monnaie qui gagne ou perde de la valeur en fonction du cycle électoral américain. Pour que les investisseurs aient confiance dans le dollar, il faut qu’il soit inflexible à la politique.

Les marchés financiers en garde-fou

Le marché, à l’inverse de la Cour suprême des États-Unis ou du Sénat, n’a pas d’incarnation institutionnelle, mais il a tout de même une voix. Il réagit par les prix, mais pas seulement. Si on ne l’écoute pas, le marché pourrait-il hausser le ton, en changeant les prix et les taux d’intérêt ?

Quelles seraient les conséquences de la nomination d’un président de la Fed pro-Trump et favorable à des coupes de taux pour soutenir le mandat de Trump ? Il se peut que les investisseurs institutionnels puissent fuir la dette américaine, du moins à court terme. Cette réaction augmenterait potentiellement les taux d’emprunt du gouvernement, notamment à long terme.

« Personne ne veut revivre un épisode à la Truss », a résumé un investisseur cité par le Financial Times, à la suite de la consultation du Trésor auprès des grands investisseurs. Liz Truss, la première ministre du Royaume-Uni, avait démissionné sous la pression des marchés en septembre 2022. Elle avait essayé dans un « mini-budget » à la fois d’augmenter les dépenses et de réduire les impôts. Quarante-quatre jours plus tard, elle avait dû démissionner à cause de la fuite des investisseurs qui ne voulaient plus de dette anglaise, jugée insoutenable.

Donald Trump ne démissionnera probablement pas quarante-quatre jours après la nomination de Kevin Hassett. Mais, en cas de panique des marchés, Kevin Hassett lui-même pourrait sauter. Et le dollar perdre encore un peu plus de sa splendide.

The Conversation

Alain Naef a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).

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12.01.2026 à 23:59

Santé mentale des adolescents : les réseaux sociaux amplifient les troubles observés hors ligne, en particulier chez les filles

Olivia Roth-Delgado, Cheffe de projets scientifiques, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Thomas Bayeux, Chef de projet socio-économique, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Troubles anxiodépressifs et pensées suicidaires… les réseaux sociaux amplifient certaines vulnérabilités liées à l’adolescence conclut un rapport d’envergure de l’Anses
Texte intégral (2552 mots)

Troubles anxiodépressifs et pensées suicidaires, cyberharcèlement, image de soi dégradée, consommation d’alcool, de cannabis et autres substances psychoactives… les réseaux sociaux exploitent les vulnérabilités des jeunes et contribuent ainsi à amplifier certains troubles dont ces derniers sont victimes.

C’est ce que conclut un rapport d’envergure de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) qui décortique les mécanismes d’action de ces outils numériques paramétrés pour cibler à des fins mercantiles les spécificités mais aussi les fragilités liées à l’adolescence.

Olivia Roth-Delgado et Thomas Bayeux font partie de l’équipe de l’Anses qui a coordonné ces travaux. Ils nous présentent les principaux enseignements de ce rapport.


The Conversation : Le rapport de l’Anses relatif aux « effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents » est inédit. Pourquoi ?

Olivia Roth-Delgado : Cette expertise, c’est cinq ans de travail et plus de 1 000 articles analysés. Elle est inédite par son originalité et par son ampleur qui sont sans équivalent, à notre connaissance, pour des instances publiques comme l’Anses.

Pour la première fois, ce sont certains mécanismes de conception des réseaux sociaux qui ont été mis en relation avec des effets sur la santé des adolescents. Ces mécanismes, ce sont les dark patterns en anglais – que nous avons traduits par « interfaces trompeuses ».

L’adolescence est une période de vulnérabilité, car le cerveau est encore en maturation. Les adolescents et adolescentes traversent des changements dans la façon dont ils ressentent et gèrent les émotions, et dans les circuits liés à la récompense. Ils sont aussi plus sensibles au contexte social, ce qui peut favoriser des conduites à risque lorsqu’ils sont entourés de leurs pairs. Et c’est également une période de grande vulnérabilité aux troubles psychiques.

Thomas Bayeux : Se développe, durant l’adolescence, une culture qui invite à se confronter à autrui, une appétence pour la communication, une construction de soi qui conduit à tester les normes, etc. Tous ces arguments nous ont amenés à retenir la tranche d’âge 11-17 ans, lors de laquelle s’opèrent tous ces changements.

Le rôle de l’Anses, en tant qu’agence de santé publique, est d’évaluer les risques pour la santé. Toutefois, dans les chapitres du rapport consacrés aux usages et au maintien des relations entre générations, l’expertise évoque les effets bénéfiques potentiels des réseaux sociaux, à travers les motivations qui poussent à les utiliser durant l’adolescence.

Le rapport évoque des effets particulièrement préoccupants en lien avec l’usage des réseaux sociaux à l’adolescence, comme des troubles anxiodépressifs, des pensées suicidaires ou encore de l’automutilation. Quels sont les mécanismes à l’œuvre ?

O. R.-D. : Parmi les mécanismes que nous avons mis en exergue et étudiés, figurent ces interfaces trompeuses (ou manipulatrices) ainsi que les algorithmes de personnalisation de contenus. Tous correspondent à des mécanismes de captation de l’attention qui retiennent les utilisatrices et utilisateurs sur le réseau social, en leur présentant des contenus de plus en plus ciblés, voire extrêmes.

Si un ou une adolescente a, par exemple, recherché une première fois du contenu sur l’automutilation, ce type de contenus va lui être présenté de manière répétée et peut l’enfermer dans une spirale de difficultés.

T. B. : La captation de l’attention sert le modèle économique sur lequel reposent ces plateformes numériques. Cela leur permet de disposer d’un nombre important de données et de les monétiser et concourt également à la vente d’espaces publicitaires.

Les plateformes numériques ont donc intérêt à ce que les personnes restent sur le réseau social grâce aux deux stratégies que nous avons évoquées : d’une part, la personnalisation des contenus au travers d’algorithmes de plus en plus performants qui enferment celles et ceux qui les utilisent dans une boucle d’informations et, d’autre part, via la mise en avant des contenus les plus impactants.

Les interfaces trompeuses (dark patterns) mobilisent des techniques que nous connaissons tous : les likes, les notifications, le scroll infini, les vidéos qui s’enchaînent de manière automatique, etc.

La période de l’adolescence entre en forte résonance avec ces stratégies mises en place par les réseaux sociaux. À l’Anses, nous voyons là des enjeux majeurs en matière de santé publique, car une offre et une demande se rencontrent en quelque sorte. Et le cocktail peut se révéler détonnant !

Concernant ces troubles liés à la santé mentale, mais aussi le harcèlement, la consommation d’alcool, de tabac, de cannabis et d’autres comportements à risque contre lesquels vous alertez, est-ce à dire que les réseaux sociaux amplifient des phénomènes préexistants ?

O. R.-D. : Tout à fait. Les réseaux sociaux sont un espace social. Ils agissent comme une caisse de résonance des problèmes présents dans la société, à l’image des stéréotypes de genre, de l’incitation à la prise de drogues, etc.

T. B. : Les réseaux sociaux participent à la socialisation et à la construction adolescente, ils constituent une continuité du monde hors ligne, avec ses points positifs et ses travers. Il n’existe pas de barrière étanche entre ce qui se passe hors ligne et sur les réseaux sociaux.

Les règles qui existent pour protéger les mineur·es dans la société devraient donc s’exercer également sur les réseaux sociaux ?

O. R.-D. : C’est le principe fondateur du Digital Services Act, le dispositif réglementaire européen qui vise à réguler les contenus en ligne des très grandes plateformes, selon la formule : « Ce qui est illégal hors ligne est illégal en ligne. »

T. B. : Cette préoccupation motive l’une des recommandations phares du rapport de l’Anses, à savoir que les moins de 18 ans ne puissent accéder qu’à des réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger les mineurs. Notre propos n’est pas de les bannir. Mais des solutions techniques doivent être engagées pour que les réseaux sociaux soient des lieux sûrs pour les adolescents et adolescentes, et l’Anses insiste pour une responsabilisation des plateformes à cet égard.

Ensuite, pour un adolescent ou une adolescente, discuter de ses pratiques numériques avec autrui – ses pairs, ses parents, des membres du corps enseignant, des éducateurs… – peut se révéler vertueux. Cela ne dédouane pas les pouvoirs publics et les plateformes numériques d’adopter des stratégies à une échelle collective pour que les réseaux sociaux soient des espaces sûrs pour les adolescents et adolescentes.

Le rapport évoque des liens entre l’utilisation des réseaux sociaux et certains troubles, mais il n’établit pas de relation de causalité à proprement parler. Pourquoi ?

O. R.-D. : La question de la causalité reste compliquée. Nous nous appuyons sur une expertise très fournie et documentée. Notre méthodologie est solide, mais elle ne repose pas sur une méthode du poids des preuves. Néanmoins, nous montrons des associations robustes entre l’usage des réseaux sociaux et les troubles que nous avons évoqués et pour lesquelles nous mettons au jour les mécanismes sous-jacents de manière extrêmement pertinente.

Dans le cas du sommeil, par exemple, plusieurs mécanismes jouent. Quand les adolescents consultent les réseaux sociaux le soir avant de se coucher, la lumière bleue des écrans entraîne un retard d’endormissement, car elle stimule ce qu’on appelle un éveil cognitif, ce qui raccourcit la durée de leur sommeil. Or, les effets à long terme sur la santé physique et mentale d’un manque chronique de sommeil sont bien documentés. De plus, quand on consulte des réseaux sociaux, des stimuli émotionnels peuvent aussi empêcher de dormir. On le voit, il existe un faisceau de preuves. Mais les effets concrets des réseaux sociaux sur le sommeil d’un adolescent ou d’une adolescente dépendent aussi de ses usages.

De même, dans la survenue des troubles anxiodépressifs ou d’idées suicidaires, la nature des contenus proposés joue un rôle majeur. On doit également prendre en compte un effet bidirectionnel. Je m’explique : un adolescent ou une adolescente qui est déjà vulnérable psychologiquement aura tendance à consulter davantage les réseaux sociaux. L’algorithme de présentation de contenus va détecter cette fragilité émotionnelle et lui présenter des contenus chargés sur le plan émotionnel. Et c’est là qu’il ou elle va se retrouver enfermé·e dans une spirale délétère. Il est plus difficile d’affirmer une causalité en présence de boucles de rétroaction et d’effets bidirectionnels.

Enfin, sur l’altération de l’image de soi, nous disposons également d’un faisceau convaincant de preuves selon le même type de mécanismes fondés sur une exposition répétée à des contenus valorisant des femmes maigres et des hommes musclés.

Les filles apparaissent plus sensibles que les garçons aux effets négatifs des réseaux sociaux. Comment l’expliquer ?

T. B. : C’est l’un des enseignements majeurs de cette expertise. Les filles représentent clairement un groupe à risque sur les réseaux concernant tous les effets sur la santé, pas uniquement l’altération de l’image de soi. Elles sont plus présentes sur les réseaux sociaux que les garçons, y sont davantage harcelées, victimes de stéréotypes de genre, soumises à des pressions sociales… Les filles accordent également davantage d’importance à ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux, aux commentaires qui y sont postés, etc.

Les communautés LGBTQIA+ représentent aussi un groupe à risque sur les réseaux sociaux. Elles sont notamment davantage victimes de cyberharcèlement dont découlent des risques, notamment en matière de santé mentale.

Le rapport de l’Anses relève le fait que le temps passé devant les réseaux sociaux n’est pas le seul critère à prendre en compte.

T. B. : Le temps d’utilisation constitue une mesure utile, mais qui ne suffit pas pour aborder pleinement le sujet. Le temps permet d’étudier certains enjeux de santé, comme la sédentarité, même si les outils numériques nomades se multiplient pour accéder aux réseaux sociaux. Quantifier la durée d’utilisation se révèle également précieux quand on parle d’expositions tardives susceptibles d’impacter le sommeil, par exemple.

En revanche, on sait aussi que la compréhension des usages est essentielle pour étudier certains effets sur la santé. Il est important de savoir ce qui est fait sur le réseau social : publier, liker, lire des commentaires, faire des retouches photos, par exemple, et quel engagement émotionnel est associé à ces pratiques. Il ne faut pas opposer les approches mais plutôt y voir une complémentarité.

Votre rapport s’appuie sur des travaux de recherche qui n’ont pas, ou peu, étudié l’impact des outils numériques les plus récents, comme TikTok ou les « compagnons IA ». Peut-on supposer que ces nouvelles technologies accroissent les risques pour la santé mentale des adolescentes et adolescents ?

O. R.-D. : L’expertise de l’Anses s’est appuyée sur plus d’un millier d’articles publiés majoritairement entre 2011 et 2021. Du fait du cumul entre le temps de la recherche et celui de l’expertise, nous avons été amenés à étudier des technologies qui ont effectivement évolué. Néanmoins, nous nous sommes basés sur un socle commun de mécanismes, comme les interfaces trompeuses (dark patterns) et les algorithmes de personnalisation de contenus, auxquels nous avons associé des effets sur la santé.

Donc nos conclusions comme nos recommandations peuvent s’étendre à des réseaux sociaux plus récents. En ce qui concerne l’intelligence artificielle et les « compagnons IA », l’Anses recommande que des expertises futures se penchent sur la question.

Dans vos recommandations, vous proposez d’associer les adolescentes et les adolescents aux programmes développés pour prévenir les risques.

O. R.-D. : L’Anses propose d’associer les jeunes eux-mêmes aux travaux, car ce sont eux qui connaissent leurs motivations à aller sur les réseaux sociaux, ce sont eux qui construisent et diffusent les nouvelles pratiques. Il nous paraît donc important de les inclure dans les dialogues et la construction des repères, avec les éducateurs et les parents. Ils seront plus enclins à respecter des règles qu’ils auront contribué à formuler. Parmi ses recommandations, l’Anses évoque également le fait de promouvoir des espaces de dialogue entre jeunes pour des retours d’expérience de ce qui leur arrive en ligne.

T. B. : Et encore une fois, nous rappelons que l’Anses ne recommande pas d’interdire les réseaux sociaux, mais de revoir en profondeur leur conception de manière à ce qu’ils ne nuisent pas à la santé des adolescents et les adolescentes.


Propos recueillis par Lionel Cavicchioli et Victoire N’Sondé.

Mise à jour du 13.01.2025 à 11 h 36 CET : mise en page.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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12.01.2026 à 15:58

Les plantes sont bien plus bavardes que vous ne le pensez

François Bouteau, Pr Biologie, Université Paris Cité

Beaucoup de végétaux sont capables d’interagir entre eux et avec le reste de leur environnement. Des échanges qui façonnent et transforment activement les paysages.
Texte intégral (1773 mots)

Les plantes sont loin d’être aussi muettes que ce que l’on imagine ! Beaucoup de végétaux sont en réalité capables d’interagir entre eux et avec le reste de leur environnement. Et ces échanges façonnent et transforment activement les paysages.


On pense souvent les plantes comme des êtres silencieux, immobiles, sans intention ni action. Pourtant, de nombreuses études révèlent aujourd’hui qu’elles communiquent activement entre elles, mais aussi avec les autres êtres vivants, animaux, champignons, microorganismes. En communiquant, elles ne font pas que transmettre des informations : elles modifient les dynamiques écologiques et sont ainsi actrices des transformations de leur environnement.

Cette communication n’a rien de magique : elle repose sur des signaux principalement chimiques. Dans les faits, on peut considérer que la communication se produit lorsqu’un émetteur envoie un signal perçu par un récepteur qui, en retour, modifie son comportement. Pour communiquer, les plantes doivent donc être sensibles à leur environnement. De fait elles sont capables de percevoir de très nombreux signaux environnementaux qu’elles utilisent en tant qu’information : la lumière, l’eau, la présence de nutriments, le toucher, les attaques d’insectes ou encore la proximité d’autres plantes.

Elles savent alors ajuster leur développement : orientation des feuilles vers le soleil, développement de leurs racines vers les zones riches en nutriments ou évitement des endroits pauvres ou toxiques. Lorsqu’elles subissent l’attaque d’un pathogène, elles déclenchent des réactions chimiques qui renforcent leurs défenses ou avertissent leurs voisines du danger. Cela implique donc que les plantes sont aussi capables d’émettre des signaux compréhensibles que d’autres organismes récepteurs vont pouvoir interpréter. Ces comportements montrent une véritable capacité d’action : les plantes ne subissent pas simplement leur environnement, elles interagissent avec lui, elles vont lancer des réponses adaptées, orientées vers un but important pour elles, croître.

Parler avec des molécules

La plupart des échanges entre plantes se font notamment grâce à des composés organiques volatils. Ces molécules sont produites par les plantes et se déplacent sous forme gazeuse dans l’air ou dans le sol et peuvent ainsi véhiculer un message. Attaquée par un pathogène, une plante peut libérer des composés volatils qui alertent ses voisines. L’exemple emblématique, bien que controversé, est l’étude menée par l’équipe de Wouter Van Hoven (Université de Pretoria, Afrique du Sud, ndlr) ayant montré que les acacias soumis au broutage des koudous, une espèce d’antilope, synthétisaient des tanins toxiques et que les acacias situés quelques mètres plus loin faisaient de même.

Les chercheurs ont suggéré que les acacias broutés libéraient de l’éthylène, un composé qui induisait la synthèse de tanins chez les acacias voisins, les protégeant ainsi des koudous. Ce type d’interaction a aussi été observé chez d’autres plantes. Chez l’orge, par exemple l’émission de composés volatils permet de réduire la sensibilité au puceron Rhopalosiphum padi. Les pieds d’orge percevant ces composés peuvent activer leurs défenses avant même d’être attaqués par les pucerons.

Certains de ces composés peuvent être synthétisés spécifiquement pour attirer les prédateurs de l’agresseur. Ainsi, lorsqu’elles sont attaquées par des chenilles, certaines plantes, comme le maïs, émettent des molécules pour appeler à l’aide les guêpes prédatrices des chenilles. D’autres signaux chimiques émis dans les exsudats racinaires permettent aux plantes d’identifier leurs voisines, de reconnaître leurs parentes et d’adapter leur comportement selon le degré de parenté. Ces types d’échanges montrent que la communication végétale n’est pas un simple réflexe : elle implique une évaluation du contexte et une action ajustée.

En fonction du contexte, les plantes s’expriment différemment

Mais toutes les plantes ne communiquent pas de la même façon. Certaines utilisent des signaux dits publics, que de nombreuses espèces peuvent percevoir, ce qu’on appelle parfois l’écoute clandestine. D’autres émettent des messages dits privés, très spécifiques, compris uniquement par leurs proches ou leurs partenaires symbiotiques, c’est-à-dire des espèces avec lesquelles elles échangent des informations ou des ressources. C’est le cas lors de la mise en place des symbioses mycorhiziennes entre une plante et des champignons, qui nécessitent un dialogue moléculaire entre la plante et son partenaire fongique.

Ce choix de communication dépend donc du contexte écologique. Dans des milieux où les plantes apparentées poussent ensemble, le partage d’informations profite à tout le groupe : c’est une stratégie collective. Mais dans des milieux compétitifs, il est plus avantageux de garder les messages secrets pour éviter que des concurrentes en tirent profit. Cette flexibilité montre que les végétaux adaptent la manière dont ils transmettent l’information selon leurs intérêts.

Peut-on dire que les végétaux se parlent ?

De fait, les signaux émis par les plantes ne profitent pas qu’à elles-mêmes. Ils peuvent influencer le développement de tout l’écosystème. En attirant des prédateurs d’herbivores, en favorisant la symbiose avec des champignons ou en modulant la croissance des voisines, les plantes participent à un vaste réseau d’interactions.

La question est alors de savoir si les plantes ont un langage. Si l’on entend par là une syntaxe et des symboles abstraits, la réponse est non. Mais si on considère le langage comme un ensemble de signaux produisant des effets concrets sur un récepteur, alors oui, les plantes communiquent. Des philosophes ont recherché si des analogies avec certains aspects du langage humain pouvaient être mises en évidence.

Certains d’entre eux considèrent que la communication chez les plantes peut être considérée comme performative dans la mesure où elle ne décrit pas le monde, mais le transforme. Quand une plante émet un signal pour repousser un herbivore ou avertir ses voisines, elle n’émet pas seulement de l’information, elle agit. Ce type de communication produit un effet mesurable, ce que les philosophes du langage, dans la lignée de l’Américain John Austin, appellent un effet perlocutoire.

Les plantes façonnent activement les écosystèmes

Cette vision élargie de la communication végétale devrait transformer notre conception des écosystèmes. Les plantes ne sont pas des éléments passifs du paysage, mais des actrices à part entière, capables de transformer leur environnement à travers leurs actions chimiques, physiques et biologiques.

Ces découvertes ouvrent des perspectives pour une agriculture durable : en comprenant et en utilisant la communication des plantes, il devient possible de renforcer leurs défenses sans pesticides, grâce à des associations de cultures ou à des espèces sentinelles qui préviennent les autres du danger. La question des paysages olfactifs est aussi un sujet émergent pour la gestion des territoires.

Pour cela il faut que s’installe un nouveau regard sur le comportement végétal. En effet, pendant des siècles, on a cru que les plantes étaient dénuées de comportement, de mouvement ou de décision. Darwin avait déjà observé, au XIXe siècle, qu’elles orientaient leurs organes selon la lumière, la gravité ou le contact. Aujourd’hui, on sait qu’elles peuvent aussi mémoriser certaines expériences et réagir différemment à un même signal selon leur vécu. Certains chercheurs utilisent des modèles issus de la psychologie et de la théorie de l’information pour étudier la prise de décision chez les plantes : perception d’un signal, interprétation, choix de réponse, action.

Repenser la hiérarchie du vivant

Au-delà de la communication, certains chercheurs parlent désormais d’agentivité végétale, c’est-à-dire la capacité des plantes à agir de façon autonome et efficace dans un monde en perpétuel changement. Reconnaître cette agentivité change profondément notre rapport au vivant. Les plantes ne sont pas de simples organismes passifs : elles perçoivent, décident et agissent, individuellement et collectivement. Elles modifient les équilibres écologiques, influencent les autres êtres vivants et participent activement à la dynamique du monde.

L’idée d’agentivité végétale nous invite à abandonner la vision hiérarchique du vivant héritée d’Aristote, qui place l’être humain tout en haut d’une pyramide d’intelligence. Elle nous pousse à reconnaître la pluralité des formes d’action et de sensibilité dans la nature. Comprendre cela, c’est aussi repenser notre propre manière d’habiter la terre : non plus comme des maîtres du vivant, mais comme des partenaires d’un vaste réseau d’êtres vivants où tous sont capables de sentir, d’agir et de transformer leur environnement.

The Conversation

François Bouteau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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