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25.07.2026 à 08:58

Alcool, tabac, cannabis : les jeunes se sont-ils vraiment détournés des drogues ?

Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Si la consommation de drogues baisse à l’adolescence, elle va de pair avec un accroissement des inégalités et de nouvelles tendances comme le « binge drinking ».
Texte intégral (2226 mots)

L’essentiel

  • C’est le résultat d’un changement dans les représentations et les politiques de prévention : la consommation de tabac baisse, et de manière bien plus marquée chez les jeunes.
  • Si les nouvelles générations consomment moins d’alcool et de drogues illicites que les précédentes, cette évolution va de pair avec une aggravation des inégalités sociales et l’apparition d’autres pratiques comme le « binge drinking ».
  • La décrue générale des drogues chez les jeunes tranche avec l’essor des psychostimulants chez les adultes.

Depuis une dizaine d’années, les tendances de consommation de drogues sont de plus en plus contrastées selon les générations. La consommation de drogues diminue fortement chez les adolescents, quel que soit le produit. Chez les adultes, l’usage de cannabis se stabilise, allant de pair avec un vieillissement des usagers. A contrario, le recours aux psychostimulants (cocaïne, MDMA/ecstasy, amphétamines) est nettement plus fréquent qu’il y a dix ans à l’âge adulte.

Les enquêtes épidémiologiques menées depuis 2000 par l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT) offrent un recul de près de 30 ans sur la consommation de drogues de générations successives de jeunes et d’adultes. Ce corpus de données longitudinales permet de dresser un bilan des tendances à l’œuvre en France.

Contrairement aux idées reçues, la consommation de drogues ne progresse pas parmi les jeunes. Elle est en baisse continue depuis une dizaine d’années, pour toutes les substances considérées comme des drogues d’un point de vue pharmacologique : alcool, tabac, cannabis, autres drogues illicites (cocaïne, MDMA/ecstasy, champignons hallucinogènes, etc.).

En parallèle, la consommation de presque toutes les drogues (hormis le tabac et le cannabis) augmente chez les adultes, en particulier la cocaïne et les psychostimulants. La seule convergence concerne le tabagisme, en décrue, quel que soit l’âge.

Vers les premières générations sans tabac ?

La baisse la plus nette concerne le tabagisme, en décrue chez les adultes et plus encore chez les jeunes. En dix ans, la proportion de fumeurs quotidiens a été divisée par dix chez les collégiens, témoignant d’une accélération dans les plus jeunes générations. En Europe, la France compte désormais parmi la dizaine de pays, principalement nordiques, où le tabagisme quotidien est inférieur à 5 % à 16 ans. Elle satisfait ainsi, avant l’heure, l’objectif des pouvoirs publics d’une première génération sans tabac d’ici 2032 (moins de 5 % de fumeurs quotidiens à l’âge adulte).

Ce recul résulte de deux décennies de politiques de « dénormalisation » du tabagisme. Les adolescents d’aujourd’hui font partie des premières générations qui ont vécu, depuis l’enfance, dans un régime légal interdisant non seulement la cigarette dans les lieux publics (établissements scolaires, bars, parcs, jardins, plages, etc.) mais aussi l’achat de tabac avant 18 ans (même si cet interdit est partiellement respecté).

Les jeunes se sont-ils détournés de la cigarette ? (INA Actu, 2019).

Cette invisibilisation dans l’espace public est allée de pair avec un changement des représentations de la cigarette, perçue comme un produit « chimique » et « industriel », passé de mode et surtout « mortifère » – du fait d’un historique familial souvent marqué par des cancers liés au tabagisme.

L’inflexion du tabagisme traduit surtout l’efficacité de politiques publiques volontaristes, inscrites dans la durée et la continuité par-delà les alternances politiques. De la loi Veil (1976) à la loi Évin (1991) jusqu’au Programme national de « réduction du tabagisme » (PNRT 2014-2019), devenu plan de « lutte contre le tabac » (2023-2027), l’action publique a promu les mesures reconnues comme les plus efficaces par l’OMS : hausses de prix substantielles et répétées du tabac (le prix moyen du paquet de cigarettes est passé de 3,20 euros en 2000 à 13 euros en 2025), accompagnement des fumeurs vers l’arrêt (extension de la prescription et du remboursement des traitements de substitution nicotinique, campagnes de prévention, opération « Mois sans tabac »).

La France compte ainsi parmi les pays où l’accessibilité financière du tabac est la plus dissuasive, derrière l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et quelques États américains.

Baisse de la consommation d’alcool et disparités

Alors que la France se classait parmi les pays européens où l’expérimentation précoce d’alcool était courante (84 % d’initiés à 16 ans), la part des jeunes n’ayant jamais essayé l’alcool a quadruplé en dix ans. Mais surtout, la proportion de buveurs réguliers (au moins dix fois dans le dernier mois) a été divisée par deux (moins de 9 % des lycéens en 2024 contre 21 % en 2011).

Cette baisse est tempérée par d’autres évolutions moins favorables, comme la persistance des alcoolisations ponctuelles importantes (API), désignant le fait de boire au moins cinq verres en une occasion, pratique dommageable à l’adolescence (période de maturation cérébrale). En 2024, un lycéen sur quatre déclarait au moins une alcoolisation ponctuelle importante dans le dernier mois. L’usage d’alcool reste donc très présent, même si la France ne compte plus parmi les pays européens les plus touchés par les phénomènes d’alcoolisation intensive à l’adolescence et les dommages sociaux afférents (accidents de la route, violences sexuelles, etc.).

Le recours à l’alcool est donc globalement moins répandu que dans les générations précédentes, et plus paritaire (bien que la consommation excessive reste majoritairement le fait des hommes), mais ce sont surtout les pratiques qui ont changé, passant d’un mode de consommation dit « méditerranéen » (consommation quotidienne de vin aux repas) au mode dit « nordique », parfois appelé « binge drinking » (usages moins fréquents mais en plus grande quantité, de bière ou d’alcools forts, en contexte festif).

Le « binge drinking », boire beaucoup et vite (France 3 Hauts-de-France, janvier 2025)

Les hypothèses explicatives de cette baisse sont multiples : transformation des sociabilités juvéniles, plus tournées vers les supports numériques, fracture générationnelle dans le rapport au corps, vigilance renforcée au sein des familles, effet de mode des « soirées sans alcool », succès des campagnes d’information et de prévention

Enfin, l’effacement de l’alcool s’autoperpétue : les nouvelles générations sont de moins en moins confrontées à des incitations sociales à boire, comme en témoigne la part des lycéens n’ayant « aucun ami qui boit de l’alcool » qui a été multipliée par dix depuis 2011 (dépassant 25 % en 2024).

L’adieu aux drogues ?

Loin de l’opinion selon laquelle les consommateurs seraient de plus en plus jeunes, c’est au contraire un vieillissement des usagers de cannabis qui est observé. La proportion de jeunes qui ont fumé du cannabis au moins une fois dans le mois a été divisée par quatre entre 2011 et 2024. Pourtant, l’accessibilité s’est élargie avec le développement des commandes en ligne sur les réseaux sociaux et de la livraison à domicile.

La diffusion des autres drogues illicites à l’adolescence a, elle aussi, beaucoup diminué. Avoir essayé la MDMA (poudre) ou l’ecstasy (comprimés) concerne moitié moins de lycéens en 2024 qu’en 2011 (1,8 % contre 3,3 %), de même que la cocaïne (2 % contre 5,2 %). Cette désaffection à l’égard des drogues illicites s’explique par les mêmes facteurs que pour le tabac et l’alcool : mutation vers des sociabilités numériques, transformation des représentations sociales, reflux de la quête d’états d’ivresse.

Si la baisse généralisée de la consommation de drogues est un succès de santé publique, le changement des modes de sociabilité qui en est à l’origine est aussi porteur de conséquences négatives. Dans la même période, la santé mentale des adolescents s’est considérablement aggravée : augmentation du risque de dépression à 17 ans, des pensées suicidaires et des tentatives de suicide déclarées, et les travaux scientifiques mettant en cause le rôle délétère des réseaux sociaux sur la santé mentale des adolescents se multiplient.

En outre, la baisse de la consommation est allée de pair avec une aggravation des inégalités. Les jeunes qui ont le plus bénéficié de la baisse globale de la consommation de drogues sont ceux des classes sociales les plus aisées, si bien que le gradient social déjà existant s’est encore creusé. Par exemple, à 17 ans, le tabagisme quotidien touche deux fois plus souvent les jeunes de filière professionnelle que ceux scolarisés en filière générale ou technologique (22,1 % contre 10,1 %) et encore plus souvent les apprentis (38,4 %) ou les jeunes non scolarisés (43,5 %).

De même, les alcoolisations ponctuelles importantes régulières (au moins trois dans le mois) concernent nettement moins les jeunes de filière générale ou technologique (11,3 %) que ceux des filières pros (15,7 %) ou en apprentissage (29,3 %). Ce gradient social se retrouve pour l’usage régulier du cannabis (au moins dix fois par mois) qui concerne deux fois plus de jeunes en filière pro (4,7 %) qu’en filière générale ou techno (2,4 %).

Chez les adultes, l’essor des psychostimulants

La décrue générale chez les jeunes tranche avec la dynamique en population adulte. Si l’usage de cannabis s’est stabilisé, le recours aux psychostimulants est en plein essor (cocaïne, crack ou cocaïne-base, MDMA/ecstasy, amphétamines, etc.). Parmi les plus consommés, la cocaïne arrive en tête. Près de 3 % des adultes en ont consommé au moins une fois dans la dernière année, soit un triplement en une décennie à peine. La consommation de cocaïne culmine dans les générations à l’approche de la quarantaine. La dynamique de croissance est similaire pour la MDMA/ecstasy, dont la consommation a été multipliée par six entre 2010 et 2023.

Les tendances de consommation de drogues sont-elles symptomatiques des évolutions de la société et des changements générationnels ? La vogue des psychostimulants parmi les adultes, recherchés pour leurs effets de renforcement des performances relevant d’une forme de dopage, contraste avec le tassement de la consommation de cannabis, généralement utilisé pour ses effets relaxants. En parallèle, la part des jeunes qui n’ont jamais consommé ni alcool, ni tabac, ni cannabis, ne cesse d’augmenter.

Ces évolutions restent fragiles, invitant les pouvoirs publics à consolider ces résultats et à redoubler de vigilance quant à l’essor de pratiques potentiellement addictives encouragées par des stratégies privées de promotion publicitaire et de marketing, comme vapotage de produits contenant de la nicotine ou des cannabinoïdes de synthèse, etc.).

The Conversation

Ivana Obradovic, au titre de l'OFDT, a reçu des financements du Fonds de lutte contre les addictions (géré par la CNAM) et a participé à une recherche ANR coordonnée par Virginie Gautron (MCF en droit pénal à l'Université de Nantes).

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25.07.2026 à 08:58

Quand les marques s'approprient le hip-hop pour paraître « cool » : entre opportunisme et engagement culturel

Loubna Moudni, IAE Paris – Sorbonne Business School

Géraldine Michel, Professeur, IAE Paris – Sorbonne Business School

Michaël Korchia, Professeur Senior en marketing, Kedge Business School

Attention aux faux pas. Si les marques aiment de plus en plus s’approprier les codes du hip-hop, les consommateurs savent quant à eux démasquer les opportunistes.
Texte intégral (1746 mots)
Le breakdance fait partie des disciplines de la sous-culture hip-hop. Boltron / CC BY-SA 2.0 , CC BY-SA

S’approprier les codes du hip-hop, une culture née dans les marges, c’est un jeu risqué auquel se livrent de nombreuses marques. Dans une étude menée auprès de jeunes qui s’identifient à ce mouvement, nous mettons en avant que les consommateurs s’appliquent à distinguer la démarche sincère de l’opportunisme.


Une marque de boissons, un constructeur de motos ou une maison de luxe… Peu importe leur secteur, de nombreuses entreprises adoptent les codes du hip-hop, bien loin parfois des quartiers pauvres du Bronx où ce mouvement culturel est né.

Lors de nos recherches, nous avons interrogé de jeunes consommateurs pour mieux comprendre la manière dont ils appréhendent l’utilisation de ce style par les marques.

Cette appropriation ne suscite plus forcément de réserves. Néanmoins, elle peut devenir problématique lorsque les consommateurs y perçoivent une forme d’opportunisme ou un manque d’authenticité.

Le hip-hop n’est pas qu’un style

Dès les années 1960, le hip-hop s’est construit dans des contextes sociaux spécifiques et autour de pratiques artistiques bien identifiées : rap, danse, graffiti, DJing… Il ne constitue pas un simple registre esthétique.

Son appropriation est d’autant plus exposée à la critique que ses codes sont associés à des expériences et à des significations sociales fortes. Pendant longtemps, les institutions ont méprisé cette sous-culture. Par la suite, les différentes disciplines du hip-hop ont connu une massification inégale. Mais aujourd’hui, les entreprises s’inspirent largement de ce mouvement.


À lire aussi : Âgisme dans le hip-hop : trop vieux pour rapper ?


Récupération du hip-hop à haut risque

La collaboration entre le rappeur Jul et la marque de boissons Oasis, dont la campagne publicitaire a rencontré un large succès d’audience, illustre cette tendance.

Toutefois, d’autres enseignes ont fait l’objet de vives critiques pour avoir utilisé le style hip-hop.

En 2014, le distributeur Monoprix est accusé d’instrumentaliser l’art du graffiti à des fins commerciales après la vente d’une collection « Street Art ». En 2021, c’est au tour de la maison de mode Balenciaga de déclencher une polémique avec un jogging reprenant les codes du sagging, une pratique consistant à porter son pantalon très bas de façon à laisser apparaître ses sous-vêtements. Cette mode avait été popularisée dans les années 1990 par la communauté hip-hop et symbolisait les discriminations subies par les Afro-Américains.

Autre exemple d’appropriation chahutée : en 2023, tandis que le rap rencontre un beau succès commercial, certains accusent Lacoste d’opportunisme lorsque la marque adopte le hip-hop.

Cette vidéo exprime une critique de la campagne de Lacoste en octobre 2023.

Sanction pour manque de sincérité

Les consommateurs, et en particulier les plus jeunes, ne rejettent pas automatiquement les marques qui s’inspirent du hip-hop. Lors de nos entretiens, un consommateur de musiques hip-hop de 22 ans salue les efforts d’une enseigne qu’il considère comme une « marque de banlieue » :

« Ça ne semble pas forcé, ça fait vraiment la rue […] ils ont le mérite d’avoir fait rapper des rappeurs. »

En revanche, ce public se montre sévère face aux usages maladroits ou opportunistes. Ce qui est sanctionné, ce n’est pas tant l’initiative de la marque, que son manque de maîtrise ou de sincérité.

Pendant longtemps, la question de la cohérence entre une marque et l’univers hip-hop a été présentée comme centrale dans les stratégies d’appropriation, notamment dans les analyses des placements de produit dans les clips musicaux.

Cette idée mérite aujourd’hui d’être nuancée. Les marques évoluent et se transforment. Leur malléabilité est devenue essentielle, à la fois pour enrichir leur identité et pour proposer des expériences marquantes aux consommateurs.

Pour éviter les faux pas et construire une relation durable avec les publics, elles doivent prendre en compte trois éléments essentiels. L’objectif : dépasser la seule question de la cohérence en adoptant une posture plus authentique dans leur manière d’utiliser les codes du hip-hop.

Comprendre et respecter les codes du hip-hop

Premier point : les marques doivent adopter une lecture fine et nuancée de ce style. Le respect des codes passe par le fait de mobiliser des références précises, de choisir des artistes légitimes et de démontrer une compréhension des évolutions du hip-hop.

Une danseuse et chanteuse hip-hop de 26 ans que nous avons interrogée, commente une campagne publicitaire qu’elle trouve réussie :

« Comme on parle d’une marque urbaine, avoir des rappeurs qui mettent les produits en avant fait vraiment sens parce qu’ici on parle de vendre des survêtements, des baskets, des équipements de foot, etc. […] C’est totalement authentique, je le ressens, tous les choix font sens. »

Pour mieux respecter les codes du hip-hop, certaines marques travaillent avec des agences spécialistes de cet univers. La plateforme de voiture de transport avec chauffeur (VTC) Heetch a fait appel à l’agence BETC pour réaliser une campagne avec le rappeur Kool Shen. Ce spot publicitaire cherche à déconstruire les stéréotypes négatifs associés aux banlieues parisiennes, berceaux historiques du hip-hop, témoignant de la capacité de la marque à retranscrire les enjeux auxquels sont confrontés les membres de cette sous-culture.

Faire preuve de créativité et d’engagement

Deuxième point : les marques doivent redoubler de créativité. Face à la standardisation de l’utilisation des codes du hip-hop pour paraître cool, les jeunes insistent sur la nécessité pour les marques de faire preuve d’imagination.

La recherche s’est penchée sur certaines collaborations inattendues avec des rappeurs, qui peuvent renforcer l’image d’une marque et séduire les consommateurs. La marque de motos Kawasaki a par exemple noué un partenariat avec le rappeur français S.Pri Noir en 2024. Le single issu de cette collaboration, intitulé « Kawazaki », fait partie des titres les plus populaires de l’artiste sur la plateforme Spotify.

Par ailleurs, lors des entretiens que nous avons menés, les jeunes accordaient une attention particulière aux engagements socio-économiques des marques envers le hip-hop. Pour être perçues comme cool, les marques doivent dépasser la simple exploitation de ce style et contribuer à son rayonnement.

La marque de mode urbaine Snipes s’inscrit dans cette stratégie avec son programme Snipes Serves. Ce dernier vise à accompagner des jeunes – notamment issus de milieux populaires – dans des projets liés au hip-hop couvrant les domaines de la musique, du sport, de l’art et de l’éducation. Parmi les initiatives phares figurent l’introduction de classes de hip-hop dans des écoles publiques.

S’ancrer durablement dans l’univers hip-hop

Dernier point : les marques doivent inscrire cette pratique dans le temps. Une simple activation ponctuelle peut vite être perçue comme opportuniste.

À l’inverse, la recherche a montré que les entreprises qui collaborent avec des artistes hip-hop ont plus de chance de succès si elles déploient cette stratégie sur le long terme.

Le témoignage d’un autre consommateur de hip-hop de 26 ans va dans ce sens :

« Il y a des marques qui font, dès le début, leurs pubs, associent leur image à cette culture hip-hop, et du coup quand elles font une collaboration avec un artiste du hip-hop, ça paraît authentique parce qu’ils ont toujours été associés à cette culture. »

Développer une marque, ce n’est pas que faire des ventes

La diffusion massive du hip-hop dans la société a changé la donne. De nombreux consommateurs en maîtrisent désormais les codes et repèrent rapidement les tentatives d’appropriation superficielle des marques.

En 2026, les marques doivent plus que jamais faire preuve de cohérence et de respect, tout en accompagnant le développement de ce mouvement. Derrière cet enjeu se dessine une question plus large : au-delà de leur rôle commercial, dans quelle mesure les marques peuvent-elles devenir de véritables acteurs du secteur de la culture ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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25.07.2026 à 08:58

Les moines du punk : connaissez-vous la culture straight edge ?

Loup Belliard, Doctorante en littérature du XIXe siècle et gender studies, Université Grenoble Alpes (UGA)

Dans la communauté punk, les « straight edge » ne consomment ni alcool, ni tabac ou autres drogues récréatives.
Texte intégral (1760 mots)
Une croix en symbole de refus, signe de ralliement de la communauté straight edge. Archive ouverte WikiAestetics Auteur anonyme Date inconnue, CC BY

Pas de drogue, pas d’alcool ; pour certains, pas de sexe, un régime végétalien, un mode de vie ascétique. Des restrictions choisies que l’on s’attendrait plus à trouver au sein d’une communauté monastique que dans les rangs d’une mouvance culturelle radicale. Et pourtant, celles et ceux qui les choisissent appartiennent à la mouvance punk.


Lors des concerts et autres événements liés à la communauté punk, on peut les reconnaître aux symboles en forme de X qu’ils apposent généralement sur le dos de leurs mains ou sur leurs vêtements. À l’origine, c’était sur la main des spectateurs mineurs que les organisateurs des concerts traçaient, à l’entrée des salles, une croix noire, pour signifier au personnel du bar qu’il ne fallait par leur servir à boire. Un signe de sobriété récupéré par certains adultes comme la marque d’une revendication.

Aux origines du mouvement

C’est le groupe de punk hardcore américain Minor Threat, au début des années 1980, qui commence à diffuser dans plusieurs morceaux l’idée d’une abstinence libératrice :

« Je ne bois pas/je ne fume pas/je ne baise pas/mais au moins je peux penser, putain. » (Minor Threat, « Out of Step », 1983).

Les années 1960 et 1970 ont vu leurs mouvements contre-culturels revendiquer une émancipation par le libre usage des drogues et la révolution sexuelle. Or l’utopie psychédélique s’est soldée par plusieurs échecs tragiques : les décès successifs des stars des sixties Brian Jones, Janis Joplin, Jim Morrison et Jimi Hendrix, tous liés à l’usage excessif de drogue et d’alcool, ou l’exemple de la déchéance prématurée de Syd Barrett, premier leader des Pink Floyd rendu incapable de jouer par sa surconsommation de LSD, signent l’échec du mouvement hippie et de l’idéal d’une révolution spirituelle portée par la consommation de substances.

Le punk, né en partie de la suite de ces désillusions au cœur des années 1970, rencontre le même problème, comme en atteste le cas tristement célèbre de Sid Vicious, bassiste des Sex Pistols, mort d’overdose à 21 ans. Alors que les décès précoces et les vies brisées par la trop forte présence des addictions dans le mouvement punk s’accumulent, une pensée critique de la place de la drogue dans les milieux underground commence à se former.

Entre anticonformisme et self-care radical

Parallèlement, le constat de l’inefficacité politique de ces mouvements de jeunesse est entériné par le durcissement libéral du tournant politique des années 1980. Certains des groupes punks les plus politisés réalisent que la révolution des mœurs de la fin des années 1960 n’a donné aucun mouvement d’ampleur. Génération après génération, la jeunesse se révolte via la drogue et le sexe, sans qu’aucun changement social n’en résulte. Le discours change : pour une partie de la scène punk, le sexe, l’alcool et la drogue ne sont plus vus comme des espaces de liberté, mais comme des outils de contrôle qui distraient les individus et les endorment politiquement, en plus de les détruire physiquement.

« Je ne suis pas défoncé/Comme Johnny le hippie/Je suis clean/Et je veux prendre sa place. » (The Modern Lovers, « I’m Straight », 1976).

On juge également que la libération sexuelle portée entre autres par les mouvements hippies n’a pas eu l’effet escompté : davantage qu’un élément libérateur, le sexe serait devenu un produit capitaliste largement instrumentalisé par la publicité, sans parler des nombreuses dérives sexuelles qui ont suivi le summer of love et de la violence des années sida.

« Juste parce qu’ils le font dans les films/ça ne veut pas dire que c’est cool/Ce sont seulement des morceaux de plastique/Des mensonges projetés sur le mur. » (The Vibrators, « Keep it clean », 1977).

Dans ce contexte, les modes de vie ascétiques, traditionnellement rattachés à un imaginaire puritain, voire carrément religieux, prennent une valeur contestataire et anticonformiste qui paraissait jusqu’alors insoupçonnée.

« La bouteille en main comme tout le monde/Tu continues de le faire même si tu sais que c’est nul/Mais c’est la norme alors tu te sens fort […]/S’il faut boire pour être accepté/Je préfère rester conscient et être rejeté. » (Uniform Choice, « No Thanks », 1986).

S’abstenir pour mieux agir : une idée qui fait date

Pourtant, l’association entre mode de vie ascétique et force contestataire ne date pas d’hier. Platon énonçait déjà que l’efficacité politique d’un individu était lié à sa tempérance vis-à-vis des plaisirs, et du sexe en particulier. Plus tard, la pensée marxiste a souvent elle aussi mis les plaisirs individuels au second plan ; bien que défendant généralement la liberté sexuelle, l’idéologie communiste a volontiers prôné le remplacement de l’amour-sexuel par l’amour-camaraderie, encensant les modes de vies ascétiques à travers l’idéologie de l’homme nouveau.

Les anarchistes ont régulièrement exprimé des idées similaires, et notamment Proudhon qui voit dans l’acte sexuel une perte de liberté. Les cercles anarchistes se mobilisent également très tôt contre l’alcool, considéré comme une substance contrôlante enrayant l’élan révolutionnaire.

De grandes figures révolutionnaires et historiques, telles que Robespierre ou Louise Michel incarnent dans l’imaginaire collectif une individualité dévouée à la révolte, a priori chaste et peu ou pas portée sur les excès.

On retrouve aussi cette vision dans les arts : Victor Hugo, en littérature, représentera des chefs révolutionnaires systématiquement sobres et sexuellement inactifs. En bref, les appels à un ascétisme choisi et politisé sont bien antérieurs au groupe de punk Minor Threat, et plus ancré dans nos traditions de pensée qu’il n’y paraît.

Une invitation à la réflexion

Bien que l’idée s’ancre efficacement dans une recherche de sobriété anticapitaliste largement présente dans les milieux punks, elle ne fait pas l’unanimité au sein de ces derniers. D’autant plus que comme souvent avec les scènes underground, le mouvement connaît vite des divisions et voit émerger des branches alternatives parfois vivement critiquées.

Néanmoins cette culture continue de faire son chemin, bien qu’un peu moins développée en France. L’introduction du véganisme dans la culture straight edge à partir des années 90 montre que le mouvement évolue avec des préoccupations politiques de son temps tout en se reconnectant avec d’anciennes tendances anarchistes – certains de ces derniers défendaient déjà les droits des animaux au XIXe siècle.

À l’heure où les médias réactionnaires s’effarent régulièrement du désintérêt grandissant de la génération Z pour la fête ou le sexe,la culture straight edge gagne toujours à être connue, et pourquoi pas à alimenter nos réflexions, qu’elles soient militantes ou personnelles.

The Conversation

Loup Belliard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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25.07.2026 à 08:56

Incendies : développer un « drone-avion » pour détecter les gaz toxiques dans les panaches de fumée

Renaud Kiefer, Maître de conférences en Génie Electrique, INSA Strasbourg

Ces drones à ailes d’avion pourraient décoller et atterrir verticalement, pour sonder la toxicité des panaches de fumée et aider à déterminer s’il faut évacuer.
Texte intégral (2367 mots)

L’essentiel

  • Les nuages de fumée générés par les incendies peuvent présenter une toxicité immédiate et sur le long terme.

  • Aujourd’hui, ces toxicités sont évaluées par des prélèvements au sol et la position des retombées par des modélisations du panache de fumée.

  • Pour accompagner les secours, et leur permettre de prendre rapidement la décision d’évacuer ou non, les chercheurs développent un drone de longue endurance qui permettra d’analyser en temps réel les gaz et les particules des incendies, en s’appuyant sur l’expertise de terrain des sapeurs-pompiers.


À Rouen, le 26 septembre 2019, une usine de produits chimiques de la société Lubrizol classée Seveso seuil haut (« à haut risque ») a pris feu. Cet énorme incendie a généré un énorme panache noir qui s’est étendu sur plusieurs dizaines de kilomètres, et touché également des entrepôts de Normandie Logistique. Dans le cadre de la gestion de l’accident, différentes mesures ont été prises pour la protection de la population : confinement, fermetures d’écoles, suspension de certaines activités agricoles, etc.

Cet incendie a déclenché une prise de conscience collective sur la dangerosité des fumées d’incendie et a mis en évidence la nécessité, pour les sapeurs-pompiers, d’adapter leurs doctrines d’intervention et de se doter de moyens de détection complémentaires afin de réaliser des mesures de toxicité de ces fumées.

Les services d’incendie et de secours disposent d’équipes spécialisées en risques chimiques et de moyens pour mesurer les principaux polluants générés par les feux (mesure de tailles et de la quantité des microparticules, mesures de gaz tels que le dioxyde d’azote (NO2), dioxyde de carbone (CO2), le dioxyde de soufre (SO2), le chlorure d’hydrogène anhydre (HCl), l’acide fluorhydrique (HF), le chlorure d’hydrogène anhydre (HCl) entre autres).

Mais ces relevés se font actuellement au niveau du sol, une fois que le panache de fumée retombe, souvent à une distance importante de l’incendie, après refroidissement ou en raison d’une inversion thermique météorologique. Le directeur des opérations de secours s’appuie également sur l’expertise de ces équipes spécialisées en risques chimiques afin de déterminer les mesures à mettre en œuvre pour assurer la protection immédiate de la population.


À lire aussi : Feux de forêt, mégafeux : comment mieux prévoir leur propagation et limiter les risques ?


Ces relevés sont complétés par des modélisations des panaches, réalisées par les équipes de l’Institut National de l’environnement industriel et des risques (INERIS), pour évaluer la localisation des dépôts et leurs concentrations théoriques dans le cadre du suivi des conséquences post-accidentelles de l’évènement.

En d’autres termes, on manque aujourd’hui de moyens pour faire des relevés géolocalisés de différentes molécules toxiques et de particules avant leur retombée au sol. C’est pourquoi nous travaillons sur une solution qui permette de faire des relevés systématiques et automatiques durant la durée d’un incendie, au sein du panache, avant que les fumées ne retombent. Pour mieux comprendre les contraintes sur le terrain et tester les prototypes, nous travaillons directement avec le service d’incendie et de sécurité des sapeurs-pompiers du Bas-Rhin (SIS 67).

Une analyse immédiate de la toxicité de l’air grâce à des drones

Pour essayer de mesurer les polluants chimiques des fumées avant leur retombée, plusieurs projets de recherches utilisent des approches innovantes grâce à des flottes de drones, très souvent des multirotors, pour mesurer et cartographier la pollution atmosphérique.

Dans ces recherches, les drones de la flotte peuvent être coordonnés par la méthode d’apprentissage par renforcement coopératif, ce qui permet de produire des cartes de panache fiables. L’autonomie des drones multirotors est souvent limitée à 20 à 30 minutes avec leur charge utile de capteurs embarqués.

Avec mon équipe et nos collaborateurs du Projet INTERREG HEDRAF, nous cherchons à aller plus loin en développant un drone à voilure fixe de type avion avec une capacité de décollage et atterrissage vertical en nous appuyant sur le développement d’un premier drone (STORK MK.II) lors sur projet INTERREG ELCOD. En d’autres termes, notre drone pourra décoller verticalement comme un multicoptère, puis se déplacer comme un avion pour couvrir plus de distance et consommer moins d’énergie. Il permettra de cartographier la toxicité des fumées en temps réel.

drone à voilure fixe conçu en matériaux composites (fibres de verre et carbone) devant des vehicules de sapeurs pompiers
Un prototype du drone à voilure fixe qui sera modifié pour avoir la possibilité de décoller et se poser verticalement proche des zones d’incendies. Renaud Kiefer, Fourni par l'auteur

Ce drone sera basé sur une propulsion électrique hybride grâce à l’association d’une pile à hydrogène, de batteries et de cellules solaires, ce qui doit permettre une autonomie de cinq heures. Nous travaillons à l’optimisation de ce système avec des algorithmes d’hybridation. Ceux-ci doivent permettre d’améliorer la durée de vie de la pile à combustible qui est sensible aux pics de courants, et optimiser le transfert énergétique des différentes sources d’énergie.

Les concentrations des polluants chimiques gazeux et des particules seront mesurées à l’aide de capteurs embarqués qui transmettent leurs résultats en temps réel aux forces de secours au sol. Ceux-ci pourront obtenir une analyse immédiate de la toxicité de l’air avant leur retombée au sol, ce qui leur permettra de décider s’il faut évacuer la population ou si le risque est maîtrisé.

Une question de trajectoire : suivre la bordure du panache

Ce drone à voilure fixe ne doit pas rentrer au milieu du panache pour faire les relevés chimiques car les concentrations en polluant sont souvent beaucoup trop élevées, ce qui risque de saturer les capteurs voire de les endommager définitivement.

Un des aspects du projet est donc de développer des algorithmes de pilotage automatique pour permettre au drone de suivre la bordure du panache pour y faire des relevés sans saturer les capteurs. L’idée est de travailler sur différents scénarios de vols pour permettre au drone de suivre le panache, d’en cartographier les polluants pour dresser une carte et évaluer les risques potentiels lors de leur retombée au sol.

panache de fumée et trajectoire prévue du drone
Illustration d’un exemple de trajectoire de vol automatique en bordure de panache. Les flèches indiquent les directions principales du drone pendant l’exécution de la trajectoire de suivi. Maya Pivert, Fourni par l'auteur

À cette étape, nous utilisons la concentration en particules mesurées par un capteur optique de particules fines pour évaluer et ajuster en temps réel la trajectoire du drone. En effet, les capteurs électrochimiques utilisés ne permettent pas d’ajuster cette trajectoire en temps réel. Du fait de leurs temps de réponse très lents (quelques dizaines de secondes).

Prélèvements en vol et analyse immédiate dans le véhicule spécialisé des sapeurs-pompiers

Le drone pourra également prélever un échantillon d’air grâce à un préleveur composé d’un solide adsorbant qui retient les gaz capturés à sa surface.

Cet échantillon sera ensuite ramené par le drone vers un laboratoire mobile au sol, potentiellement un véhicule des sapeurs-pompiers pour obtenir une analyse directe et très précise des polluants.

Une de nos expertises est de développer des outils d’analyse miniaturisés et portables prêts à l’emploi. Ces instruments sont très sensibles, automatisés et pilotables à distance par un expert.

En parallèle, nous développons une électronique qui sera embarquée sur le drone afin d’intégrer des capteurs de particules de 2,5 micromètres et 10 micromètres ainsi que des capteurs électrochimiques pour analyser et géolocaliser les fumées en vol en temps réel.

Intégration de cellules solaires organiques dans les ailes

Afin de prolonger l’autonomie de vol du drone, celui-ci sera équipé de cellules solaires fabriquées à partir de matériaux organiques souples (plastique). La particularité des cellules solaires organiques réside dans le fait qu’elles sont extrêmement fines, légères et souples, tout en étant recyclables à 99 %. De plus, les modules peuvent présenter pratiquement n’importe quelle forme. Même si leur rendement est pour l’instant encore inférieur à celui des cellules solaires à base de silicium, leur souplesse et la liberté de conception qu’elles offrent permettent de les installer plus facilement sur la quasi-totalité de la surface de l’aile et devraient permettre de prolonger la durée de vol en croisière de 15 à 20 %, ce qui correspond à presque une heure supplémentaire pour un vol de cinq heures en cas de conditions météo favorables !

Pour cela, nous développons un processus de moulage qui permettra d’intégrer directement les cellules photovoltaïques organiques aux ailes conçues en matériaux composites biosourcés (à base de fibre de lin et de résine recyclable) associés à des fibres de carbones pour améliorer les propriétés mécaniques des ailes de l’avion.


Un grand merci au soutien du SIS67 et de l’équipe du Lieutenant-Colonel Patrice PETIT.

The Conversation

L'équipe de Renaud Kiefer reçoit des financements de INTERREG Rhin Supérieur pour ce projet en cours

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24.07.2026 à 11:51

Le prix du bœuf explose aux États-Unis et le pire pourrait être à venir

Andrew Muhammad, Professor of Agricultural Economics and Blasingame Chair of Excellence, University of Tennessee

Charles Martinez, Assistant Professor of Agricultural and Resource Economics, University of Tennessee

Le bœuf n’a jamais été aussi cher aux États-Unis depuis des décennies. Entre sécheresse, parasite ravageur et menaces de Donald Trump sur l’accord commercial nord-américain, tout concourt à réduire l’offre et à faire grimper les prix.
Texte intégral (1727 mots)
Le bœuf consommé aux États-Unis dépend largement des échanges avec le Canada et le Mexique. Mike Newbry/Unsplash, CC BY

Le marché nord-américain du bœuf fonctionne comme un seul et même écosystème : les bovins traversent plusieurs fois les frontières avant d’arriver dans les assiettes. Les tensions commerciales voulues par Donald Trump, combinées à une crise sanitaire dans les élevages, menacent cet équilibre et risquent de renchérir encore la viande.


C’est la saison des barbecues mais de nombreux Américains renoncent au bœuf du fait de l’envolée des prix. Ces derniers, qui ne cessent de grimper depuis le début de l’année 2025, subissent une nouvelle pression. En cause, la propagation de la lucilie bouchère, un parasite qui a frappé les élevages au Mexique avant d’atteindre les États-Unis. Or, le cheptel bovin américain était déjà tombé à son plus bas niveau depuis les années 1950, notamment en raison de la sécheresse.

À ces tensions s’ajoutent des incertitudes commerciales. À la veille des discussions des 16 et 17 juin 2026 entre les négociateurs américains et mexicains sur l’accord de libre-échange nord-américain, le président Donald Trump avait averti que Washington pourrait ne pas reconduire cet accord, négocié durant son premier mandat, voire s’en retirer complètement. (NDT : Les États-Unis et le Mexique ont entamé le 21 juillet un troisième cycle de négociations pour réviser l’accord de libre-échange nord-américain, sans la participation du Canada. Ces discussions interviennent après la décision de l’administration Trump de ne pas prolonger automatiquement l’accord, ouvrant une période de dix ans au terme de laquelle il expirera faute de nouvel accord.)

En tant qu’économistes spécialisés dans le commerce international et les filières d’élevage, nous étudions depuis longtemps la profonde intégration des marchés nord-américains du bétail et notamment du bœuf. Cette intégration façonne la production, les prix et les échanges d’animaux vivants comme de viande entre le Canada, le Mexique et les États-Unis. Or, le bœuf étant à la fois l’un des principaux produits agricoles importés et exportés par les États-Unis, le secteur est particulièrement exposé à toute remise en cause de l’accord commercial actuel. À titre d’exemple, le prix du bœuf haché a augmenté de plus de 20 % depuis janvier 2025.

L’incertitude commerciale actuelle, qui reflète l’approche plus fragmentée et bilatérale de Donald Trump en matière de négociations, ne pouvait pas survenir à un pire moment pour des consommateurs déjà éprouvés par l’inflation. Les turbulences croissantes sur le marché nord-américain du bœuf risquent d’accentuer encore les tensions sur l’offre et de faire grimper davantage les prix.

Un marché étroitement intégré

Les échanges de bétail et de viande entre les États-Unis, le Canada et le Mexique ont été structurés à partir de 1994 par l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). En 2020, Donald Trump l’a remplacé par l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC, ou USMCA). Contrairement à l’Alena, ce nouvel accord doit être réexaminé tous les six ans par les trois pays et comporte une clause d’extinction au bout de seize ans. Le bœuf, comme les autres produits couverts par l’accord, a été exempté des droits de douane imposés par Donald Trump à ses partenaires commerciaux en 2025.

En théorie, les trois pays devaient décider avant le 1er juillet 2026 s’ils prolongeaient l’accord pour seize années supplémentaires ou s’ils le laissaient entrer dans une phase de réexamens annuels jusqu’à son expiration définitive en 2036. Mais le Canada, dont les relations avec Donald Trump sont particulièrement tendues, reste pour l’instant à l’écart des négociations. Les discussions se déroulent donc uniquement entre les États-Unis et le Mexique, qui abordent désormais les questions agricoles, le secteur du bœuf figurant parmi les dossiers les plus sensibles.

Les prix du bœuf, les décisions de production et l’approvisionnement sont étroitement liés entre les trois pays, au point de former un véritable marché nord-américain unique. Les bovins et les produits issus du bœuf circulent facilement d’un côté à l’autre des frontières grâce à la baisse des droits de douane et à l’harmonisation des réglementations instaurées par les accords commerciaux de 1994 et de 2020.

Les États-Unis importent du Mexique de jeunes bovins destinés à l’engraissement avant abattage, ainsi que du Canada des animaux déjà prêts à être abattus, qui alimentent ensuite les abattoirs américains. En sens inverse, les États-Unis exportent vers le Mexique de la viande bovine et des bovins prêts à l’abattage afin de répondre à la demande des consommateurs mexicains.

Cette intégration est également essentielle pour garantir l’approvisionnement américain. En 2024, les États-Unis ont importé presque exclusivement du Canada et du Mexique environ 2,1 millions de bovins, pour une valeur supérieure à 3 milliards de dollars. Ce volume peut paraître modeste au regard des quelque 32 millions de bovins abattus cette année-là aux États-Unis, mais ces flux réguliers en provenance des deux pays voisins contribuent à stabiliser l’offre et à limiter les fluctuations des prix.

L’importance de cette relation commerciale est apparue au grand jour en 2025, lorsque les importations de bovins vivants ont chuté de plus de 50 %. Cette baisse s’est poursuivie en 2026 : les importations de jeunes bovins en provenance du Mexique se sont effondrées de plus de 80 % à la suite de l’épidémie de lucilie bouchère. Le parasite a désormais été détecté chez des bovins dans le sud du Texas et au Nouveau-Mexique, poussant le Canada à interdire les importations de bovins vivants en provenance de ces régions.

Un secteur stratégique en première ligne

Les négociations commerciales actuelles ne portent pas uniquement sur le bœuf, ni même sur l’agriculture. Elles concernent aussi les règles d’origine des produits, les normes sociales et environnementales, l’e-commerce ou encore les dispositions relatives aux investissements, autant d’éléments qui structurent les chaînes d’approvisionnement nord-américaines. Les négociateurs américains y défendent en parallèle l’approche plus protectionniste et transactionnelle de l’administration Trump.

Le secteur du bœuf figure toutefois parmi les plus exposés en cas d’échec des négociations. En 2025, le Mexique était le troisième marché d’exportation du bœuf américain, avec plus de 1,3 milliard de dollars d’achats, tandis que le Canada occupait la quatrième place avec 874 millions de dollars. À l’inverse, le Canada et le Mexique étaient les deuxième et troisième fournisseurs de viande bovine des États-Unis, pour une valeur cumulée dépassant 5 milliards de dollars.

Malgré les menaces de Donald Trump, les États-Unis auraient beaucoup à perdre s’ils se retiraient totalement de l’accord conclu en 2020. Après que la Cour suprême a invalidé, plus tôt cette année, une grande partie des droits de douane d’urgence imposés par le président, son administration a tout intérêt à préserver les autres leviers dont elle dispose dans les négociations commerciales. Par ailleurs, les organisations agricoles américaines, qui constituent un soutien politique important de Donald Trump, font activement pression pour maintenir l’accord.

En cas de retrait des États-Unis, les échanges nord-américains reviendraient probablement au cadre plus général des règles de l’Organisation mondiale du commerce. Le Canada et le Mexique seraient alors libres d’imposer leurs propres droits de douane, ce qui augmenterait les coûts pour les éleveurs, les industriels de la filière et, au bout de la chaîne, pour les consommateurs.

Les deux partenaires commerciaux disposeraient également de davantage de latitude pour instaurer des barrières non tarifaires, comme des contrôles plus stricts, des formalités administratives supplémentaires ou encore des quotas sur les exportations américaines. Autant de mesures qui ralentiraient les échanges. Or, les bovins franchissent souvent plusieurs fois les frontières au cours de leur élevage et de leur transformation : même de faibles retards peuvent donc perturber toute la filière.

Le résultat serait probablement une chaîne d’approvisionnement moins efficace, une baisse des importations de bovins, un resserrement de l’offre aux États-Unis et, au final, une nouvelle hausse des prix. Certains éleveurs américains redoutent déjà un scénario comparable à celui vécu par les producteurs de soja, qui ont vu disparaître un marché d’exportation essentiel.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des débouchés pour nos produits. Regardez ce qui est arrivé au soja lorsque la Chine a cessé d’en acheter », nous a ainsi confié un éleveur.

The Conversation

Andrew Muhammad a reçu des financements du département de l'Agriculture des États-Unis (USDA) pour mener des recherches sur les échanges commerciaux dans la filière bovine.

Charles Martinez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.07.2026 à 11:51

Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail

Hannah Fair, Lecturer in Human Geography, University of Southampton

Souvent méprisés, parfois contraints de se faire discrets pour ne pas embarrasser leurs clients, les dératiseurs et désinsectiseurs aiment pourtant profondément leur métier. Une recherche révèle les ressorts inattendus de cet épanouissement professionnel.
Texte intégral (1556 mots)
Le métier de dératiseur et désinsectiseur ne se résume pas à éliminer des nuisibles. Il demande des connaissances en biologie, un sens de l'enquête, de l'adaptation et beaucoup de psychologie. torook/Shutterstock

Pourquoi des personnes passent-elles leurs journées à traquer des rats, des punaises de lit ou des cafards… et adorent leur travail ? Une enquête menée auprès de professionnels montre que la résolution de problèmes, le contact humain et le sentiment d’être utile comptent davantage que les conditions difficiles.


Être dératiseur ou désinsectiseur consiste à s’attaquer à des animaux que la plupart d’entre nous feraient tout pour éviter. Pourtant, capturer des rats ou combattre des cafards s’avère être un travail étonnamment gratifiant.

Mes recherches montrent que ce niveau surprenant de satisfaction au travail s’explique par la diversité des missions, les défis quotidiens et les relations humaines qu’offre ce métier. Les professionnels que j’ai interrogés m’ont également expliqué que leur travail avait un impact positif sur la vie des gens.

Je l’ai découvert en passant les dernières années plongé dans l’univers de la dératisation et de la désinsectisation professionnelles. J’ai assisté à des salons spécialisés, lu la presse du secteur, interrogé des dératiseurs et désinsectiseurs et les ai accompagnés lors de leurs interventions.

Une chose m’a particulièrement frappé : la diversité des nuisibles auxquels ils sont confrontés, mais aussi celle des lieux où ils interviennent. Cette variété les oblige à faire preuve d’un véritable sens de l’enquête et de la résolution de problèmes.

Beaucoup d’imprévus

La plupart des dératiseurs et désinsectiseurs sont des généralistes, capables d’intervenir contre une grande variété de nuisibles, des rats et des souris aux guêpes, punaises de lit ou mites. Chaque infestation exige une compréhension fine du comportement de l’animal concerné.

Les professionnels que j’ai rencontrés m’ont expliqué que leur travail, notamment lorsqu’ils interviennent chez des particuliers, exige une grande capacité d’adaptation. Certains animaux apprennent par exemple à éviter les pièges ou développent une résistance à certains produits. Cette part d’imprévu empêche le métier de devenir monotone ou routinier.

Comme me l’a expliqué un dératiseur : « Il n’y a pas de cas type avec les rats ou les souris. C’est toujours différent. Les maisons changent, les situations changent, les points d’entrée changent. Les motivations des animaux et leurs sources de nourriture aussi. » Un autre résumait ainsi son métier : « Chaque journée est différente, et c’est ce qui la rend intéressante. Chaque intervention a ses particularités. Aucun chantier ne ressemble à un autre. »

Les dératiseurs et désinsectiseurs bénéficient aussi d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail, qu’ils soient indépendants ou salariés d’une grande entreprise. Beaucoup s’intéressent de près à la biologie, aux habitats et au comportement des animaux qu’ils combattent, et apprécient ce contact avec le monde vivant.

Nombre d’entre eux m’ont confié éprouver une véritable fascination, voire de la curiosité, pour les espèces auxquelles ils sont confrontés, certains allant jusqu’à avoir leurs favorites. Et malgré le fait que leur métier implique souvent de tuer des animaux, j’ai constaté un profond respect de la nature au sein de la profession.

Tout n’est cependant pas rose.

« Les gens vous prennent pour un Néandertalien »

Le métier oblige souvent à travailler dans des conditions peu enviables, par exemple dans des égouts ou des combles envahis de fientes d’oiseaux. Il soulève aussi des questions éthiques : certains professionnels m’ont confié ressentir, en privé, de la culpabilité ou un malaise lorsqu’ils doivent tuer certaines espèces.

Dans l’ensemble, les dératiseurs et désinsectiseurs se montrent pourtant soucieux du bien-être animal. Lorsqu’ils doivent recourir à des méthodes létales, ils cherchent le plus souvent à limiter autant que possible les souffrances des animaux.

Et bien que leur travail joue un rôle essentiel pour la santé publique, cette profession reste peu considérée socialement. Les compétences techniques et les connaissances qu’elle mobilise sont largement sous-estimées.

Comme me l’a résumé l’un des professionnels interrogés : « Les gens vous prennent pour une sorte de Néandertalien, un abruti qui assomme de petits animaux à fourrure avec un bâton. »

Plusieurs professionnels m’ont raconté que certains clients leur demandaient de garer leur véhicule à distance de leur domicile, d’entrer par une porte dérobée ou d’utiliser des camionnettes sans logo, afin de dissimuler le recours à un dératiseur ou un désinsectiseur. D’autres ont été confrontés à un mépris plus direct : des clients leur interdisaient d’utiliser leurs toilettes ou faisaient des remarques désobligeantes sur leur métier.

L’un de mes interlocuteurs, issu d’une entreprise familiale, m’a raconté que son fils adulte contrôlait des boîtes d’appât sous un évier dans la salle des professeurs d’une école lorsqu’il a entendu un enseignant lancer : « Oh la la… imaginez passer toute sa vie à faire ça. »

Souvent solitaire

Malgré l’autonomie qu’il offre, le métier de dératiseur et désinsectiseur s’exerce souvent en solitaire, ce qui peut entraîner un sentiment d’isolement et des difficultés psychologiques. Cet inconvénient est toutefois souvent compensé par les liens d’amitié très forts qui unissent les professionnels du secteur – y compris entre dirigeants de petites entreprises pourtant concurrentes – ainsi que par le sentiment d’être socialement utiles, notamment lorsqu’ils viennent en aide à des particuliers confrontés à une infestation. Cette aide peut d’ailleurs être déterminante, les infestations de nuisibles ayant souvent des répercussions importantes sur la santé mentale.

Comme me l’a confié l’un d’eux : « Je trouve ça incroyablement gratifiant de voir des gens passer d’un état de profonde détresse à un immense soulagement, avec une reconnaissance extraordinaire. » Un autre ajoutait : « J’aime apprendre à connaître mes clients, plaisanter avec eux, résoudre leurs problèmes et sentir qu’ils m’accordent leur confiance. »

Certains dératiseurs et désinsectiseurs privilégient même l’entraide au profit. Ils accordent parfois, de manière informelle, des réductions ou des visites supplémentaires aux retraités ou aux clients les plus modestes, ce qui renforce le sentiment d’exercer un métier utile et gratifiant.

La recette du bonheur au travail

Le secteur cherche aujourd’hui activement à recruter de nouveaux professionnels, mais ce métier n’est pas fait pour tout le monde. Pour ma part, je m’attacherais probablement trop à mes colocataires rongeurs involontaires pour avoir un jour recours à un dératiseur.

La lutte contre les nuisibles soulève en outre des questions complexes, qu’il s’agisse du bien-être animal ou des effets environnementaux des produits chimiques utilisés. Mes recherches auprès des dératiseurs et désinsectiseurs donnent ainsi un aperçu des ingrédients qui rendent un travail à la fois agréable et porteur de sens.

Parmi eux figurent la diversité des missions, l’autonomie, les relations avec les autres et le sentiment d’exercer une activité utile à la société. Et si un métier comme la lutte contre les nuisibles peut réunir toutes ces qualités, alors son avenir semble plein de promesses.

The Conversation

Hannah Fair reçoit des financements de l'Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni et a auparavant bénéficié d'un soutien de la Royal Geographical Society. Dans le cadre de ses recherches sur le secteur britannique de la dératisation et de la désinsectisation, elle est membre du groupe de travail sur les relations avec le monde universitaire de la British Pest Control Association (BPCA).

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