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01.06.2026 à 17:28

La rhétorique politique, plus que la logistique, explique de nombreuses perturbations des chaînes d’approvisionnement

Azusa Nakamura, Assistant Professor, Neoma Business School

Aneesh Datar, Professeur assistant au département Stratégie et Entrepreneuriat, Neoma Business School

Antony Paulraj, https://neoma-bs.fr/professeurs/paulraj-antony, Neoma Business School

Chandrasekararao Seepana, Lecturer in Digital Business and Analytics, University of Bristol

Par l’incertitude qu’ils font peser sur les marchés, les leaders populistes ont tendance à pousser les entreprises à se retirer de leurs pays, ce qui fragilise les chaînes d’approvisionnement.
Texte intégral (2084 mots)
Entrepôt à Columbus, Ohio. Logistics365/Wikipedia, CC BY-NC-SA

La présence au pouvoir, dans un pays donné, de leaders populistes, tend à inciter les entreprises internationales à s’en retirer, du fait de l’incertitude institutionnelle et la volatilité que ces leaders suscitent par leur rhétorique et leurs revirements politiques.


Lorsque les rayons des supermarchés semblent vides ou que les retards de livraison s’étendent sur plusieurs semaines, le débat public attribue généralement la responsabilité à la pandémie, aux goulets d’étranglement dans les transports ou aux fermetures d’usines. Pourtant, nos recherches montrent que les forces politiques, en particulier celles dites populistes, remodèlent discrètement la structure des chaînes d’approvisionnement mondiales d’une manière qui n’est pas immédiatement apparente.

Ce remodelage reflète des décisions structurelles et stratégiques prises en interne et qui ne sont pas largement connues en dehors de l’entreprise. En effet, les discours et les récits populistes, et pas seulement les changements politiques, peuvent modifier les relations des partenaires commerciaux à l’international. Ils ont pour effet d’éroder progressivement les relations avec les fournisseurs qui avaient été entretenues jusqu’alors.

Le populisme communique l’incertitude, et les entreprises réagissent

Les chaînes d’approvisionnement dépendent de la prévisibilité. Les entreprises investissent là où les règles sont stables, où les contrats sont sûrs d’être appliqués et où l’orientation politique semble cohérente. Le discours populiste complique ces attentes, les plongeant dans l’incertitude, voire dans le risque.

Les dirigeants populistes ont tendance à présenter la politique comme un conflit entre « les gens ordinaires » et « les élites », « l’establishment » ou « les outsiders ». Ce faisant, ils annoncent souvent des changements brusques, des conflits avec les institutions ou des perturbations réglementaires.

Les dirigeants peuvent interpréter ce discours comme un avertissement et réagir en conséquence. Notre étude portant sur les entreprises cotées aux États-Unis qui s’approvisionnaient dans 34 pays entre 2003 et 2018, montre que la montée du discours populiste a systématiquement réduit le nombre de fournisseurs opérant dans un pays donné. Les entreprises états-uniennes semblent se désengager avant même que la législation officielle ne soit réécrite, ce qui indique que le discours lui-même comporte un risque. Ce processus de désengagement est silencieux.

Les multinationales n’annoncent pas nécessairement qu’elles quittent un pays en raison du populisme de ses dirigeants. Au lieu de cela, les équipes d’approvisionnement réduisent leurs commandes, les plans d’expansion sont simplement mis en veilleuse et de nouveaux contrats sont signés ailleurs. Les effets ne deviennent visibles que lorsque des pénuries apparaissent ou que les flux commerciaux changent.

La fragilité des États a son importance, mais le populisme a un impact spécifique

Il n’est pas surprenant que les multinationales hésitent à s’engager auprès d’États fragiles, c’est-à-dire ceux qui se caractérisent par un état de droit faible, une capacité administrative insuffisante ou une instabilité sociale. Ce qui est plus frappant, c’est l’asymétrie que nous avons observée. Dans les États fragiles, les contraintes politiques telles qu’un système judiciaire indépendant de l’exécutif et capable d’exercer un droit de veto effectif sur les décisions politiques du gouvernement, ou la présence de gouvernements de coalition, contribuent à atténuer les effets négatifs, car elles indiquent que l’instabilité peut être gérée. Mais le populisme est une tout autre affaire.

Même lorsque les démocraties disposent de solides garanties institutionnelles, les entreprises se retirent lorsque la politique populiste gagne du terrain. Les garanties juridiques sont affaiblies lorsque les dirigeants contestent publiquement la légitimité de ces mêmes institutions. En d’autres termes, les entreprises peuvent s’inquiéter moins de la faiblesse des capacités que des dirigeants qui affichent leur intention de contester ou de contourner les règles existantes. Le signal est aussi important que la politique concrètement menée.

Concrètement, cela se traduit ainsi

Au Royaume-Uni, des années d’incertitude liées au Brexit ont incité les entreprises à diversifier leur production, à constituer des stocks et à délocaliser leurs centres de distribution européens vers les pays de l’UE.

Les industries dépendantes des importations, telles que la distribution alimentaire et l’industrie pharmaceutique, ont connu des perturbations particulièrement visibles, souvent avant même l’entrée en vigueur des nouvelles règles douanières.

Aux États-Unis, les messages contradictoires concernant la relocalisation, les droits de douane et l’autonomie stratégique ont influencé les chaînes d’approvisionnement, notamment dans le secteur des semi-conducteurs

En quête de stabilité, les entreprises ont accéléré leurs investissements dans des États jugés fiables sur le plan géopolitique, c’est-à-dire des pays qui offrent stabilité politique et prévisibilité en tant que destinations d’approvisionnement, en particulier au Mexique et dans les pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est.

Dans les économies émergentes en proie à la montée du populisme, de l’Amérique latine à l’Europe de l’Est, les multinationales ont réorganisé discrètement la présence de leurs fournisseurs. Ces redistributions silencieuses influencent la disponibilité de tous les produits, des appareils électroniques aux médicaments courants.

Chaque cas reflète une réalité plus large, comme le confirment nos données : le discours politique peut influencer les marchés avant même que les politiques ne le fassent.

Pourquoi la rhétorique est-elle importante ?

Une explication possible est d’ordre psychologique : lorsque les dirigeants dénigrent les institutions, les entreprises en déduisent que les normes risquent de s’éroder. Une autre explication est d’ordre opérationnel : la rhétorique polarisée augmente le risque de grèves, de surprises réglementaires ou de revirements politiques imprévisibles.

Dans la pratique, le discours fonctionne comme un système d’alerte précoce, incitant les entreprises à se réorienter tant qu’elles le peuvent encore. Ce mécanisme aide à expliquer pourquoi les messages populistes ont des conséquences économiques disproportionnées par rapport à d’autres formes de communication politique.

Notre approche pour cette recherche

Notre analyse s’appuie sur des données détaillées relatives aux fournisseurs des entreprises cotées aux États-Unis, associées à des indicateurs nationaux de populisme, de fragilité et de contraintes politiques. En suivant ces réseaux sur une période de 16 ans, nous avons pu observer comment les changements dynamiques des conditions politiques correspondent à des évolutions dans l’étendue de la présence des fournisseurs.

Les résultats se sont révélés solides dans les deux modèles et échantillons :

  • Le populisme réduit la participation des fournisseurs,

  • La fragilité la réduit également, mais les contraintes atténuent son effet,

  • Les contraintes n’atténuent pas l’impact du populisme.

Ce résultat final remet en question l’hypothèse selon laquelle les démocraties sont protégées sur le plan économique simplement parce qu’elles disposent d’institutions solides. Lorsque les dirigeants populistes délégitiment ces institutions, les entreprises se comportent comme si le système s’était affaibli.

Pourquoi cela est-il important pour les dirigeants, les décideurs politiques et les citoyens ?

Pour les entreprises, l’implication est claire : le discours politique est un indicateur de risque, et non un bruit de fond. Les responsables de la chaîne d’approvisionnement surveillent de plus en plus les cybermenaces, les normes de durabilité et la fiabilité des transports. En effet, ils peuvent désormais avoir besoin d’outils pour suivre la volatilité politique et les changements de discours parallèlement à ces indicateurs.

Pour les décideurs politiques, le message donne à réfléchir. La solidité institutionnelle sur le papier peut ne pas suffire à protéger la confiance économique si le discours populiste laisse présager un conflit potentiel avec les organismes de contrôle. Pour contrer cela, il faudra peut-être mettre en place de nouveaux mécanismes qui préservent la crédibilité institutionnelle même lorsque les discours politiques polarisent les sociétés, tels que des agences indépendantes dotées de mandats protégés.

Pour les citoyens, les conséquences sont tangibles.

Lorsque les fournisseurs se retirent, la production est perturbée. Cela se traduit par une pénurie de marchandises, une hausse des prix et un allongement des délais de livraison. Il est important de noter que ces conséquences sont souvent attribuées à des défaillances logistiques plutôt qu’à la dynamique politique, ce qui signifie que les causes démocratiques importantes de la pénurie restent invisibles.

Ce qui doit changer

Les évaluations traditionnelles des risques attribuent souvent une note élevée aux pays démocratiques en raison de la solidité de leurs institutions. Nos conclusions suggèrent que ces modèles négligent une vulnérabilité croissante : la politique populiste peut éroder la confiance plus rapidement que les contraintes ne peuvent la protéger.

Les décideurs devraient donc :

  • Surveiller la rhétorique parallèlement à la réglementation. Les discours ont leur importance, même si les lois restent inchangées.

  • Traiter les « démocraties stables » avec nuance. Des contraintes fortes ne peuvent pas nécessairement protéger les économies contre les chocs de confiance.

  • Diversifier de manière proactive la localisation des fournisseurs. La concentration dans les pays connaissant une montée du populisme amplifie les risques, tandis que la répartition des expositions renforce la résilience.

Alors que les entreprises réfléchissent à leur résilience à la suite de la pandémie de Covid-19, des catastrophes naturelles et des conflits commerciaux, elles pourraient avoir besoin de faire appel à des spécialistes en renseignement politique, de mener des exercices de simulation ou de mettre en place des systèmes d’alerte précoce pour comprendre comment la rhétorique façonne le comportement économique.

Une refonte de la mondialisation

Si les entreprises évitent de plus en plus de s’approvisionner dans les pays populistes, la mondialisation pourrait se réorganiser en nouveaux blocs. La production pourrait se rapprocher des marchés intérieurs, se regrouper autour d’États politiquement alignés ou suivre des stratégies de « friend-shoring » qui privilégient la fiabilité plutôt que le coût.

Nos recherches ne modélisent pas directement ces configurations futures, mais la logique est claire. La politique devient un moteur structurel de l’architecture de la chaîne d’approvisionnement, et non plus une simple toile de fond. Comprendre cette relation est désormais essentiel pour les gouvernements, les dirigeants et les citoyens qui recherchent la résilience économique à une époque où les discours politiques peuvent modifier les flux commerciaux autant que des infrastructures défaillantes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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01.06.2026 à 17:28

La langue française dans les anciennes colonies de la France : quelle histoire, quel présent, quel avenir ?

Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)

L’adoption du français comme langue officielle par les anciennes colonies répondait à des considérations à la fois stratégiques, politiques et universalistes.
Texte intégral (1849 mots)

Les débats autour du statut juridique de la langue française, aujourd’hui relancés par la mondialisation, la diversification des partenariats et la promotion onusienne de la diversité linguistique, ne sauraient être réduits aux tensions conjoncturelles entre États. Car la langue française est devenue structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés issues de la colonisation, porteuse d’un patrimoine immatériel de valeurs universelles — liberté, justice, dignité — que des peuples du monde entier ont fait leurs.


Au moment où le débat sur le statut juridique de la langue française s’impose fréquemment dans les débats dans bon nombre de pays anciennement colonisés par la France, il est particulièrement intéressant de revenir sur les motifs et les principaux enjeux liés à l’adoption du français comme langue officielle de ces États au moment de leur accession à la souveraineté internationale.

Rappelons que dans la quasi-totalité des anciennes colonies françaises — à l’exception notamment de l’Algérie et du Vietnam —, les indépendances ont été l’aboutissement de négociations et de processus collaboratifs qui ont contribué, entre autres, au maintien du statut de langue officielle du français. Ce maintien s’explique en bonne partie par des considérations techniques et pragmatiques, tenant à la nécessité de préserver le bon fonctionnement des institutions — qu’elles soient politiques, administratives, judiciaires ou éducatives. Cet impératif de continuité institutionnelle était difficilement conciliable avec une rupture brutale avec la langue française, omniprésente jusqu’aux indépendances. En outre, le positionnement des nouveaux États indépendants sur le plan international, notamment au sein des Nations unies, où le français était déjà (et reste à ce jour) l’une des langues officielles, pouvait tout autant justifier le choix stratégique de la langue de l’ancienne puissance coloniale comme langue officielle.

Il existe une autre raison, plus fondamentale, du choix du français comme langue officielle par la quasi-totalité des anciennes colonies : cette langue était non seulement celle du colonisateur, mais aussi celle dans laquelle ont été régulièrement exprimées des valeurs auxquelles les indépendantistes de ces pays étaient souvent profondément attachés, à savoir celles de la Révolution de 1789 et des principes directeurs du républicanisme, qui avaient longtemps infusé dans toutes les anciennes colonies. Cet aspect n’était pas détachable du choix stratégique opéré par ces États au moment des indépendances.

L’exemple de la République de Guinée, qui s’était largement inspirée des valeurs républicaines françaises pour s’opposer entre autres à la Communauté française voulue par Charles de Gaulle, est sans doute l’un des plus éloquents. Le fameux discours du président du conseil de gouvernement de Guinée Sékou Touré, prononcé à Conakry le 25 août 1958 devant le général de Gaulle, va précisément dans ce sens :

« Votre présence parmi nous symbolise non seulement la “Résistance” qui a vu le triomphe de la Raison sur la force, la Victoire du Bien sur le Mal, mais elle représente aussi, et je puis même dire surtout, un nouveau stade, une autre période décisive, une nouvelle phase d’évolution. Comment le peuple africain ne serait-il pas sensible à ces augures, lui qui vit quotidiennement dans l’espoir de voir sa dignité reconnue, et renforce de plus en plus sa volonté d’être égal aux meilleurs ? »

La colonie française de Guinée s’était alors opposée à toute idée de tutelle de Paris, tout en faisant siennes les valeurs de la République dans lesquelles elle se reconnaissait parfaitement.

Cette photo, probablement mise en scène par le photographe Edmond Fortier (1862-1928), présente une école destinée aux enfants des tirailleurs indigènes d’Afrique occidentale française. Edmond Fortier

Les débats actuels

S’agissant des débats actuels au sujet du statut juridique de la langue française dans l’espace francophone, il serait judicieux de ne pas se limiter uniquement aux tensions politiques conjoncturelles entre la France et certains États, notamment d’Afrique. Ces débats sont liés aux mutations profondes que connaît le monde actuellement, au premier rang desquelles les suivantes :

  1. Le contexte de mondialisation dans lequel tous les États — sans exception — se sont engagés se traduit aussi par une logique de diversification de leurs partenariats à l’international. Il convient de relever que tout cela ne pourrait être rendu possible sans l’influence de plus en plus perceptible des autres langues de rang international comme l’anglais, bien évidemment, mais également le chinois, l’espagnol, le russe ou encore le turc, etc.

  2. L’évolution du droit international au cours des dernières décennies, entre autres les nombreux instruments juridiques adoptés par l’Unesco allant à la fois dans le sens de la promotion de la diversité culturelle et/ou linguistique. Dans les « Lignes essentielles d’un Plan d’action pour la mise en œuvre de la Déclaration de l’Unesco sur la diversité culturelle » du 2 novembre 2001, l’organisation internationale s’engage à « sauvegarder le patrimoine linguistique de l’humanité et soutenir l’expression, la création et la diffusion dans le plus grand nombre possible de langues » (al. 5.), d’une part, et à « encourager la diversité linguistique — dans le respect de la langue maternelle — à tous les niveaux de l’éducation, partout où c’est possible, et stimuler l’apprentissage du plurilinguisme dès le plus jeune âge » (al. 6), d’autre part.

  3. La Francophonie elle-même n’est pas du reste en matière de promotion de la diversité culturelle et linguistique, y compris en matière de promotion des langues nationales et minoritaires. Elle agit en ce sens au sein des organisations internationales comme les Nations unies, mais aussi au travers de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFE), qui promeut l’éducation, le numérique et le multilinguisme. Ce qui revient à dire qu’il n’y a a priori pas d’incompatibilité entre, d’une part, les différentes tendances actuelles au nationalisme linguistique et, d’autre part, la promotion du pluralisme linguistique au niveau international.

Quelle approche in fine ?

En dépit des tensions politiques conjoncturelles entre divers États du monde francophone, il n’est pas exagéré d’affirmer que la langue française est structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés anciennement colonisées qui, en connaissance de cause, se sont stratégiquement approprié cet « outil merveilleux ». C’est précisément ce que disait l’ex-président sénégalais Léopold Sédar Senghor, dans une déclaration restée célèbre : « Dans les décombres de la colonisation, nous avons trouvé un outil merveilleux : la langue française. »

Mais, au-delà de la langue comme instrument stratégique de communication — tant au niveau national qu’international —, il convient d’intégrer également les valeurs fondamentales et les idéaux véhiculés depuis si longtemps par le français dans les sociétés, et qui sont en réalité un patrimoine immatériel en partage avec d’autres peuples. Ces valeurs et ces idéaux, qui sont d’ailleurs marqués du sceau de l’universalité, ont été appropriés par des peuples à travers le monde entier, bien au-delà d’ailleurs de l’espace francophone stricto sensu, dans leurs propres luttes pour la liberté, la justice, la démocratie effective et la dignité.

C’est justement ce statut de patrimoine commun des peuples à travers le monde que les pères fondateurs de la francophonie, pourtant si profondément attachés à leurs propres langues maternelles ou nationales, ont voulu donner à la langue française en œuvrant à la création de la Francophonie et au mouvement qui s’en est suivi jusqu’à présent. Et c’est encore Léopold Sédar Senghor qui le rappelle avec éloquence :

« La francophonie ne s’oppose pas à la négritude ou à l’arabisme. […] Je pense justement que parce que nous sommes enracinés dans la négritude, et très profondément, nous avons besoin de la langue et de la civilisation françaises comme apport complémentaire, comme pollen… Comme le disait le général de Gaulle […], l’avenir est au métissage, et d’abord au métissage culturel. »

The Conversation

Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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01.06.2026 à 17:26

Rendre le numérique accessible aux personnes déficientes visuelles : un enjeu à la croisée de la psychologie et de la cybersécurité

Nicolas Louveton, Enseignant-chercheur en psychologie et ergonomie cognitive, Université de Poitiers

Cassandre Simon, Ingénieure de Recherche en Interaction Humain-Machine, Université de Poitiers

Pour les personnes porteuses de déficiences visuelles, utiliser un mot de passe ou d’autres types d’authentification peut représenter un obstacle insurmontable, alors que les services numériques deviennent incontournables.
Texte intégral (2023 mots)

Entrer un mot de passe puis un code reçu par SMS pour se connecter sur le site de sa banque constitue, pour la plupart des utilisateurs, une démarche contraignante mais réalisable. En revanche, pour les personnes porteuses de déficiences visuelles, cela peut représenter un obstacle majeur, voire insurmontable. Face à ces difficultés, il existe plusieurs solutions, certaines déjà mises en œuvre et d’autres, conçues en partenariat avec les utilisateurs, qui sont en cours de développement.


Les services numériques sont omniprésents dans notre quotidien. Qu’il s’agisse de réserver un billet de train, de déclarer ses impôts ou de prendre un rendez-vous médical, se connecter à des plateformes numériques en ligne est devenu un passage obligé pour de nombreux gestes du quotidien. Pour cela, une étape incontournable : l’authentification, un processus qui permet de contrôler notre identité et de protéger nos données.

Parce que la sécurité sur nos téléphones et autres écrans est bien souvent centrée sur notre capacité à voir lesdits écrans, nombre de personnes aveugles ou malvoyantes renoncent à sécuriser leurs appareils.

L’accessibilité des systèmes d’authentification est pourtant cruciale dans une société qui se veut inclusive et qui promeut l’usage du numérique dans une large gamme de services, et notamment les services publics.

Comment la perception du risque, le design technologique et le handicap interagissent-ils pour conduire à des comportements non sécurisés et à l’exclusion numérique ? C’est ce que nous cherchons à mieux comprendre en mobilisant l’ergonomie cognitive, une discipline scientifique visant à concevoir des systèmes adaptés aux capacités et limites des utilisateurs finaux.

Notre but est de créer un cadre intégrant la recherche scientifique, l’innovation technologique et les considérations éthiques, vers une sécurité numérique véritablement inclusive.

L’authentification : passage obligé de la vie numérique

Bien que nécessaire, cette étape de sécurité soulève certaines difficultés.

De fait, les méthodes d’authentification n’ont pas été conçues avec un objectif de facilité d’utilisation : leurs concepteurs ont plutôt cherché une forme de barrière contre les accès non autorisés. Si ces méthodes posent des difficultés à une grande partie des utilisateurs, les personnes en situation de handicap, et notamment les personnes aveugles et non voyantes, sont particulièrement impactées.

En France, 1 700 000 personnes sont touchées par un handicap visuel, soit près de 27 habitants sur 1 000. Ces utilisateurs sont souvent contraints de limiter leur usage du numérique, de compromettre leur sécurité (absence de code PIN ou de mots de passe) voire de renoncer à leur autonomie vis-à-vis du numérique en demandant systématiquement l’aide d’un tiers de confiance.

Ergonomie de l’authentification

La méthode d’authentification la plus répandue reste le couple nom d’utilisateur-mot de passe, avec des exigences de plus en plus complexes pour les mots de passe. Selon le niveau d’expertise, de sensibilité et de confiance en soi de l’utilisateur, on observe des stratégies très différentes de gestion des mots de passe. Certaines de ces stratégies affaiblissent la sécurité (utiliser des mots familiers, personnaliser une base de mots de passe, conserver une liste papier ou électronique). D’autres sont plus avancées, comme l’utilisation d’un gestionnaire de mots de passe.

Plus récemment, les solutions biométriques se distinguent par leur utilisabilité et leur sécurité, comme la reconnaissance faciale ou le lecteur d’empreintes digitales notamment. Elles ont l’avantage d’être « transparentes », elles peuvent néanmoins soulever des questions quant à la gestion des données personnelles, et elles ne sont pas infaillibles – l’invisibilité elle-même peut devenir un problème d’ergonomie (déverrouillage involontaire du smartphone, par exemple).

Enfin, l’authentification à facteurs multiples (MFA) est désormais largement répandue. Cette méthode est plus sûre, mais aussi plus complexe pour l’utilisateur, car elle ajoute des étapes avant d’accéder au service. Cependant, certaines méthodes posent des défis considérables aux personnes déficientes visuelles. Les captchas, qui impliquent la résolution de défis souvent fondés sur la perception visuelle ou auditive, en sont l’exemple le plus évident.

Handicap visuel et authentification

Pourtant le numérique, et le Web en particulier, sont supposés être accessibles à tous : dans cet esprit, la Web Accessibility Initiative (WAI, Initiative pour l’accessibilité du Web) promeut des standards tels que les Web Content Accessibility Guidelines (WCAG), qui sont des recommandations internationales définissant les critères qu’un site doit respecter pour être utilisable par tous, y compris les personnes en situation de handicap.

En France, leur équivalent réglementaire s’appelle le Référentiel général d’amélioration de l’accessibilité (RGAA), dont le respect est obligatoire pour les services publics en ligne. Par exemple, ces normes définissent des seuils acceptables de contrastes entre les couleurs de pages Web pour en assurer la lisibilité aux malvoyants, ou encore établissent les bonnes pratiques de balisage d’une page pour la rendre accessible aux lecteurs d’écran.

Les interfaces numériques reposent majoritairement sur des modalités visuelles pour transmettre l’information, en particulier lors des procédures d’authentification. Si des outils d’assistance tels que les lecteurs d’écran, les logiciels de grossissement, les commandes vocales ou les terminaux Braille permettent aux personnes aveugles ou malvoyantes d’interagir avec ces interfaces, leur utilisation ne garantit pas toujours la confidentialité des données, selon le contexte.

Ce problème est particulièrement marqué sur mobile, où les écrans tactiles sont omniprésents. Utiliser une interface tactile avec un lecteur d’écran, c’est s’exposer à ce qu’un observateur proche entende ou voie ce que l’on fait. La saisie d’un mot de passe sur smartphone est ainsi considérée comme l’une des tâches les plus difficiles pour un utilisateur aveugle ou malvoyant : elle engendre un inconfort en public et une vulnérabilité particulière aux regards indiscrets (shoulder surfing).

C’est pourquoi la plupart des utilisateurs aveugles ou malvoyants ne protègent pas leur appareil mobile par un mot de passe – et ce, malgré le fait que 96 % d’entre eux considèrent l’authentification comme essentielle ou très importante (enquête menée auprès de 325 personnes).

Par ailleurs, les utilisateurs déficients visuels tendent à abaisser leur vigilance quant à leur sécurité et à la confidentialité de leurs données lorsqu’ils se trouvent entourés de proches, adoptant une attitude plus transparente vis-à-vis de leurs informations personnelles.

Des recherches ont montré que, parmi les méthodes d’authentification, les scans d’iris et les schémas de déverrouillage sont les moins accessibles, tandis que la reconnaissance d’empreintes digitales est la plus accessible et la plus sûre pour les personnes aveugles ou malvoyantes. Les codes PIN, bien qu’omniprésents sur mobile, sont perçus comme inconfortables – ils ralentissent considérablement l’activité.

Enfin, des appareils complémentaires peuvent renforcer la sécurité et la confidentialité, tels que les claviers Braille ou les lunettes numériques grossissantes. Ils nécessitent toutefois d’être correctement intégrés aux outils du quotidien des personnes aveugles ou malvoyantes.

Le projet ALIAS

Nous avons démarré le projet de recherche ALIAS, collaboration entre chercheurs en psychologie et en ergonomie cognitives et un partenaire industriel spécialisé dans les systèmes d’authentification. Notre démarche de conception participative, centrée sur l’utilisateur, place au cœur de la conception, les besoins et les pratiques réels des utilisateurs, y compris ceux en situation de handicap.

Concrètement, le projet se divise en trois étapes majeures. La première – qui est en cours de réalisation – consiste à analyser les besoins, à travers un état de l’art scientifique et des études de terrain menées auprès des utilisateurs. Une première enquête en ligne auprès des personnes atteintes de déficience visuelle (300 participants), complétée par des groupes de discussion, a permis d’identifier les principaux points de friction ainsi que les besoins réels en matière d’interaction et d’accessibilité.

Ces résultats serviront de base à la deuxième étape, dédiée au développement de prototypes élaborés à partir des données recueillies.

Enfin, la troisième étape visera à améliorer ces prototypes de manière itérative, grâce à des tests utilisateurs menés avec les utilisateurs cibles, afin d’aboutir à des recommandations pour la conception d’une solution véritablement adaptée à leurs besoins.


Les auteurs remercient Zoé Ferfaille, ingénieure d’étude sur le projet ALIAS, pour sa contribution aux recherches qui sous-tendent l’article. Le projet ALIAS fait partie du Programme de transfert de compétences et de technologies de la recherche dans le domaine de la cybersécurité et implique l’entreprise OpenSezam, l’Université de Poitiers et le CNRS.


Le Programme de transfert de compétences et de technologies de la recherche dans le domaine de la cybersécurité — P1 (ANR-22-PTCC-0001) est géré par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Nicolas Louveton est membre de l'université de Poitiers. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-PTCC-0001.

Cassandre Simon est membre du CNRS et de l'université de Poitiers. Elle a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-PTCC-0001.

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01.06.2026 à 17:25

Ebola, hantavirus… how eroding global health cooperation could threaten worse crises ahead

Andrea Vaccaro, Max Weber Fellow, European University Institute

Rachel M Gisselquist, Professor in Governance and Development, and Director, Governance and Social Development Resource Centre, University of Birmingham

Global health funding cracks do not bode well for pandemic governance as recent disease outbreaks are reminding us. What does this mean for developing countries and how do they cope with health emergencies?
Texte intégral (1962 mots)

The recent Ebola and hantavirus outbreaks, respectively in the Democratic Republic of Congo and Uganda, and on a cruise ship in the Atlantic Ocean, remind us that the next health crisis is never far away. They also illustrate the World Health Organization’s key role in global coordination and the importance of international cooperation for more effective responses.

The WHO declared the Ebola outbreak a “public health emergency of international concern”, raising a global alert that the outbreak may require “a coordinated international response”. In the hantavirus case, it supported medical care, evacuations, and risk assessment, which, together with cooperation among numerous countries, have been crucial for implementing an effective response. Yet the very conditions that would allow for a timely and effective alert and response are eroding.

According to our research, this threatens worse crises in the future.

In January, the US, which was the WHO’s biggest funder, formally completed its exit from the global health agency. A few weeks later, in March, Argentina’s exit was finalised.

Other countries, including Hungary and Israel, have publicly signalled they may leave.

These withdrawals are occurring in a broader retreat from aid.

Major Western donors such as the US, the UK, and the EU have enacted significant cuts: the US shut down USAID, until recently the world’s largest aid agency, creating a global funding gap of $54 billion more than six times Somalia’s GDP; the UK is reducing aid from 0.5% of GNI in 2021 to 0.3% in 2027; and the EU is reallocating €2 billion from aid funds to ‘other priorities’.

WHO had to reduce its 2026-27 budget by $1.1 billion (a 21% cut), on top of a previous 30-40% drop in global health aid from 2023 to 2025. To make things even worse, funding cuts have been particularly substantial for aid allocated to institutions and civil society.

Dismantling USAID, for example, has generated estimated reductions of 100% in civil society aid and 97% in good governance aid in its portfolio. Hence, besides direct aid cuts in health, core sectors for public health provision have also been hit hard.

One recent study predicts that the USAID shutdown could result, overall, in over 14 million extra deaths by 2030.

But some experts argue that weaker cooperation and aid cuts will ultimately help the world become more prepared to tackle health crises.

According to one expert, African countries have quickly demonstrated resilience, finding various ways to adapt to funding cuts. This view of aid cuts as an opportunity is also reflected in discussions among some practitioners. “We have decided that we have to think bigger”, stated one NGO leader.

We fear this optimism is misplaced: evidence from Covid-19 suggests the opposite.

International cooperation and institutional quality – understood as a combination of state capacity, legitimacy, and authority – were key factors in how Global South countries responded to the pandemic.

Low capacity created challenges for effective responses, but mere high capacity (i.e., greater state ability to get things done) was no guarantee of success: this typically also required state legitimacy and authority – crucial ingredients for transforming capacity into positive outcomes.

International cooperation further provided latent capacity through cross-border collaboration and coordination.

Weaker cooperation and aid cuts risk reducing institutional quality and international cooperation – the two key factors for better pandemic responses in the Global South.

Instead of increasing resilience, these trends are thus more likely to undermine preparedness for future health emergencies. Case studies from our book How States Respond to Crisis (Oxford University Press, 2025) show this more in detail.

How States Respond to Crisis – Pandemic governance across the Global South, Rachel M. Gisselquist and Andrea Vaccaro (Oxford University Press) UNU-WIDER

Covid-19 responses across the Global South reveal uneven preparedness

The Philippines, Nicaragua, and Tanzania illustrate the consequences of weak legitimacy and authority.

In these countries, political leaders used the pandemic to consolidate authoritarian power by further repressing political opposition, manipulating mortality data, or denying the crisis outright, with deleterious public health outcomes.

Vietnam, by contrast, shows how legitimacy and authority can compensate for limited capacity. State authority allowed the country to promptly adopt strong public health measures, while legitimacy, especially at the local level, fostered citizens’ compliance with these measures.

The state’s central government’s clear vision of ‘people’s safety first’, which was accepted as the national consensus, as well as its rules on quarantine, social distancing, and movement between provinces, free testing and treatment, and support for people in quarantine centres and affected by the pandemic were widely understood and followed by local governments and people. This helped Vietnam contain the first waves of Covid-19 at relatively low levels of infection and made a robust economic recovery possible, building public trust in government. This high level of trust, in turn, made the government’s responses more effective.

Ghana underscores the importance of international cooperation. While not considered as a high-capacity country, during the pandemic, Ghana managed to act more effectively than expected, thanks to residual capacity acquired through cross-border collaboration and experiences with past health crises. For example the Africa Centres for Disease Control and Prevention (Africa CDC) quickly activated its emergency coordination mechanisms, developed a joint strategy – drawing on technical expertise and experience with past epidemics – to improve domestic detection and containment, and helped in increasing the continent’s testing labs from 2 to 43 just in a few weeks.

What were the key takeaways?

Lessons from how Global South countries responded to Covid-19 tell us that a combination of institutional quality and international cooperation are crucial for successful crisis response.

State capacity made effective responses easier, while legitimacy and authority increased citizens’ compliance and political trust. International cooperation, in turn, facilitated cross-border coordination and allowed countries to share resources and expertise, improving domestic ability to respond to the pandemic beyond what states could do on their own.

Dismantling global health cooperation and reducing aid will not advance any of these factors. Rather, they are likely to erode preparedness for health crises.

While it is still possible to revert the dismantling of global health cooperation and shrinking aid, we must prioritise a long-term strategy over short-term political considerations.

Resources allocated to aid have never been colossal – e.g. Official Development Assistance (ODA) has rarely been greater than 1% of GDP for any country. It is short-sighted and counterproductive, for countries both in the Global South and Global North, to run down structures that have proven their ability to facilitate better public health responses.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Rachel M Gisselquist a reçu des financements de UNU-WIDER.

Andrea Vaccaro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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01.06.2026 à 10:45

Mode durable : Pourquoi les vêtements recyclés peinent encore à convaincre

Hanene Oueslati, Maître de conférences en Marketing, Université Bourgogne Europe

Patricia Niglis, MCF Sciences de gestion, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Yohan Bernard, Maître de conférences en Sciences de gestion et du management, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Les vêtements recyclés ont du mal à emporter l’adhésion, bien qu’ils permettent de réduire l’impact environnemental de la mode. Une étude révèle les freins du côté des consommateurs.
Texte intégral (1792 mots)
Le recyclage reste un phénomène marginal dans l’industrie de la mode. Jarmoluk, CC BY

Sensibles à l’écologie, les consommateurs achètent pourtant peu de vêtements recyclés. Pour comprendre cet apparent paradoxe, il faut s’intéresser à l’image du « recyclé » qui reste floue pour un grand nombre de personnes. Pourtant, ces produits possèdent d’incontestables atouts à même de séduire un large public.

Notre étude se penche sur les doutes de la clientèle et met en lumière des solutions pour promouvoir une industrie de la mode plus durable. Un chantier important pour compenser l’impact néfaste de la fast-fashion sur l’environnement.


Recycler ses vêtements, ou en acheter issus de matériaux recyclés, semble, à première vue, une solution évidente face aux dérives de la mode actuelle. L’industrie textile, tirée par la fast-fashion, produit toujours plus vite, moins cher, et au prix d’un impact environnemental considérable : émissions de dioxyde de carbone (CO2), consommation d’eau et accumulation de déchets.

Selon la Fondation Ellen-MacArthur, moins de 1 % des textiles sont aujourd’hui recyclés en nouveaux vêtements, ce qui illustre l’ampleur du défi. Dans ce contexte, les vêtements recyclés apparaissent comme une alternative prometteuse. Mais leur adoption reste encore marginale. Pourquoi ?

Dans la tête des consommateurs

Pour répondre à cette question, notre recherche s’appuie sur la théorie des représentations sociales. L’idée est simple : au-delà de nos opinions individuelles, nous partageons collectivement des images, des croyances et des associations d’idées qui influencent nos comportements. Dans le cas des vêtements recyclés, plusieurs éléments ressortent fortement. Les consommateurs comprennent globalement le principe : il s’agit de vêtements fabriqués à partir de matières ayant déjà eu une première vie. Ils associent aussi spontanément ces produits à l’écologie.


À lire aussi : Près de 90 % des déchets textiles finissent brûlés. Comment changer cela ?


Mais une autre image s’impose tout autant, celle du plastique recyclé. Pour beaucoup de consommateurs, les vêtements recyclés sont avant tout des produits issus de bouteilles plastiques transformées en fibres textiles. Cette représentation, largement diffusée par les marques et les médias, est devenue centrale. Or, cette association est ambivalente. Si elle valorise l’innovation, elle suscite aussi des réticences.

Entre bonnes intentions et inquiétudes persistantes

Les résultats de notre étude montrent que les consommateurs perçoivent les vêtements recyclés comme globalement bénéfiques pour l’environnement. Mais cette perception positive est fragilisée par plusieurs types de craintes.

D’abord, il y a des doutes sur la qualité : ces vêtements sont-ils aussi résistants et aussi confortables que des habits conventionnels ? Ensuite, il y a des interrogations sur la santé, notamment liées à l’utilisation de matériaux recyclés comme le plastique. Enfin, il y une préoccupation de représentation sociale : porter du « recyclé » est-il perçu comme tendance ou au contraire comme un choix marginal ?

Ces freins sont bien identifiés dans les analyses du secteur. Des cabinets comme McKinsey & Company soulignent que la perception de qualité reste un facteur décisif dans l’achat de vêtements durables.

Entre convictions et comportements, un grand écart

Un autre enseignement clé de notre recherche concerne le décalage entre les intentions et les pratiques. La majorité des consommateurs se disent préoccupés par l’environnement. Pourtant, ils continuent massivement à acheter des vêtements issus de la fast-fashion, voire de l’ultrafast-fashion.

Ce paradoxe, bien connu dans la littérature et chez les professionnels, s’explique par des arbitrages très concrets liés au prix, au style, à la disponibilité ou encore aux habitudes d’achat. Comme le souligne le cabinet de conseil Deloitte dans ses études sur la consommation responsable, les critères traditionnels (prix, qualité et image) restent dominants, même chez les consommateurs engagés.


À lire aussi : Du troc aux ventes d’occasion, les paradoxes de la consommation collaborative chez les jeunes


Une image floue qui entretient l’hésitation des consommateurs

Autrement dit l’argument écologique, à lui seul, ne suffit pas. Fait intéressant, notre analyse montre que les défauts souvent attribués aux vêtements recyclés (mauvaise qualité, manque de style et inconfort) ne font pas réellement l’unanimité, car ils ne sont pas au cœur des représentations partagées. Et leurs qualités potentielles (durabilité, éthique de production et aspect tendance) ne sont pas non plus clairement identifiées. Résultat : les vêtements recyclés souffrent moins d’une mauvaise image… que d’une image incomplète ou incertaine. Ce flou entretient l’hésitation des consommateurs.

Face à ce constat, un levier apparaît central : la communication. Les entreprises ont un rôle clé à jouer pour clarifier ce que sont réellement les vêtements recyclés, et surtout ce qu’ils ne sont pas. Plusieurs pistes concrètes émergent :

  • expliquer les procédés de recyclage de manière simple et transparente ;

  • diversifier les imaginaires, en montrant que le recyclage ne se limite pas au plastique mais concerne aussi le coton et d’autres fibres naturelles ;

  • rassurer sur la qualité et la sécurité, en s’appuyant sur des certifications ;

  • mettre en scène les produits, en magasin et en ligne, pour valoriser leur esthétique et leur durabilité.

Ces recommandations rejoignent celles du site spécialisé Business of Fashion et du Forum économique mondial, qui insistent sur l’importance d’une pédagogie active pour accompagner la transition vers une mode circulaire.

Decathlon Sustainability, 2020.

Vers une nouvelle norme de consommation

Au-delà du marketing, l’enjeu est plus large. Il s’agit de faire évoluer les représentations collectives pour que le recyclé ne soit plus perçu comme une option possible, mais comme une norme crédible et désirable. Autrement dit, passer d’un choix engagé, réservé à quelques consommateurs convaincus, à une pratique ordinaire, intégrée aux habitudes de consommation.

Cette transformation suppose une action coordonnée entre les marques, les pouvoirs publics et l’ensemble des acteurs de la filière textile. Il revient aux entreprises de rendre ces produits visibles, désirables et compréhensibles. Les pouvoirs publics, de leur côté, peuvent soutenir la structuration de la filière via des politiques de collecte, des incitations ou des normes. Quant aux acteurs du recyclage, ils participent à rendre concrète cette économie circulaire en assurant le tri, la transformation et la réintroduction des matières dans de nouveaux vêtements.


À lire aussi : Pourquoi l’affichage environnemental textile pourrait-il changer nos habitudes d’achat ?


Un levier économique pour les territoires

Car le développement du recyclage textile ne se limite pas à une question d’image. Il constitue aussi un levier économique et social. Une économie textile plus circulaire pourrait réduire significativement la pression sur les ressources naturelles tout en créant de nouvelles activités, notamment dans la collecte, le tri et le recyclage des fibres. Ces activités, souvent localisées, peuvent contribuer à la création d’emplois non délocalisables, à la revitalisation des centres-villes et au dynamisme des territoires.

Pour que cette transition prenne réellement de l’ampleur, un autre défi doit être relevé, celui de la confiance. Les consommateurs doivent non seulement comprendre ce qu’est un vêtement recyclé, mais aussi être convaincus de sa qualité, de sa sécurité et de sa valeur. Cela implique de rendre les processus de fabrication plus transparents, mais aussi de proposer des produits capables de rivaliser, en termes de style et de performance, avec les vêtements conventionnels.

En somme, les vêtements recyclés ne souffrent pas d’un manque d’intérêt… mais d’un manque de compréhension et de lisibilité. Et c’est sans doute là que se joue leur avenir : dans la capacité des acteurs à transformer une innovation technique en évidence culturelle.

The Conversation

Yohan Bernard a reçu des financements de l'ANR.

Hanene Oueslati et Patricia Niglis ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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01.06.2026 à 10:45

Marques et nano ou micro-influenceurs : pourquoi les contenus informatifs sont-ils plus efficaces que les contenus persuasifs ?

Sandra Arrivé, Enseignant chercheur, marketing digital, IÉSEG School of Management

Andria Andriuzzi, Maître de conférences en marketing, Université Jean Monnet, Saint-Étienne

Avec les réseaux sociaux, la figure de l’influenceur est devenue essentielle dans le marketing. Mais quels types de contenus sont les plus efficaces ?
Texte intégral (1247 mots)

Le marketing d’influence consiste pour une marque à collaborer avec un influenceur et reste une pratique relativement récente qui se professionnalise. La question posée est de savoir quel type de contenu est le plus à même de séduire l’audience des influenceurs. Quel contenu suscitera de l’engagement pour la marque ?


Avec l’apparition des plates-formes de réseaux sociaux, les marques ont multiplié la création de contenus. Le marketing de contenu s’est alors imposé comme un nouveau concept, incarné par de nouvelles pratiques et de nouveaux métiers.

Le marketing de contenu consiste à « créer et publier du contenu unique et intéressant » pour ses prospects et ses clients, afin de « les informer, les aider à résoudre des problèmes et les inviter à s’engager auprès de la marque ».

Les contenus de marque sont de plusieurs natures. Ils peuvent être divertissants : le dernier film d’animation de la marque Intermarché « Le Mal-Aimé », diffusé pendant les fêtes de fin d’année, en est un bon exemple. Ils peuvent être de nature persuasive : ils visent alors à donner une présentation attrayante du produit avec l’intention de plaire et d’inspirer l’audience ciblée. Ils peuvent aussi être de nature informative et apporter des informations objectives sur un produit, sur son utilisation ou sur ses spécificités techniques. L’intention de la marque est alors d’éduquer son audience, comme le font les vidéos de type tutoriels.

Des marques et des influenceurs

Tous ces contenus relatifs à la marque peuvent être produits par diverses sources, que ce soit la marque elle-même, mais aussi ses fans ou les influenceurs. De nombreuses marques travaillent désormais avec des influenceurs. Rémi Delrue, directeur général de Garnier France, affirmait récemment (Marketing Magazine, septembre 2025) travailler aussi bien avec des influenceurs ayant de grosses communautés (macro-influenceurs) pour assurer la visibilité de leur marque, qu’avec de plus petits influenceurs (micro-influenceurs) pour créer une proximité avec l’audience, « une relation directe presque intime ».


À lire aussi : Mentions de divulgation : quand la clarté du vocabulaire rend la publicité plus lisible


L’efficacité des contenus de types informatif ou persuasif a souvent été comparée à celle des contenus divertissants ; en revanche, les analyses de l’efficacité comparée des contenus informatifs et persuasifs restent rares. La question s’avère pourtant pertinente lorsqu’une marque collabore avec des influenceurs : doit-elle favoriser des contenus plutôt informatifs (qui donnent des informations utiles sur le produit et son utilisation) ou persuasifs (qui présentent des arguments commerciaux pour vendre le produit) ?

Un taux d’engagement plus élevé

Dans une étude publiée récemment dans le Journal of Marketing Management, nous nous sommes concentrés sur cette question et sur les contenus générés par les nano et micro-influenceurs (moins de 100 000 followers) qui représentent la majorité des influenceurs et comptabilisent de plus forts taux d’engagement.

Pour conduire cette étude, nous avons mené deux expérimentations sur un total de 326 participants. Ces derniers ont été exposés à différents scénarios, présentant des contenus générés par la marque ou par des influenceurs et de nature persuasive ou informative. Les résultats montrent que les contenus générés par les nano et micro-influenceurs sont plus efficaces lorsqu’ils sont informatifs (plutôt que persuasifs).

En revanche, la différence entre les deux approches n’est pas significative lorsque les contenus sont produits par les marques. Ces résultats s’expliquent par le fait que les consommateurs sont plus sceptiques et accordent moins de confiance à la marque lorsqu’un contenu est persuasif et généré par les nano et micro-influenceurs. En effet, un contenu informatif est plus en phase avec la relation d’expertise et de proximité que ces influenceurs ont développée avec leur audience.

Nos résultats suggèrent qu’il sera plus efficace pour une marque de générer des contenus de nature informative ou éducative lors de ses collaborations avec des nano ou des micro-influenceurs. Les contenus informatifs génèrent plus de confiance envers la marque et sont par conséquent plus efficaces sur l’intention d’achat et sur l’engagement envers la marque.

Éviter les contenus trop promotionnels

Nous recommandons aux marques d’encourager les nano et micro-influenceurs partenaires à créer des contenus qui apportent de la valeur à leur communauté (des informations factuelles sur un produit, des conseils d’utilisation), plutôt que des contenus trop promotionnels qui engendrent du scepticisme chez leurs abonnés et une baisse de confiance envers la marque. Les marketeurs ne doivent par ailleurs pas être trop directifs dans leurs briefs de collaboration avec les micro-influenceurs afin de les laisser créer des contenus plus authentiques, qui sonnent vrai.

L’exemple de la marque Kiabi Link permet d’illustrer les résultats de notre étude. En collaborant avec ses propres clientes, qu’elle assimile à des nano et micro-influenceuses, la marque les incite à produire des contenus informatifs (conseils, tests produits) et authentiques à destination de leur communauté. Très concrètement, ce programme a permis de renforcer la confiance et l’engagement pour la marque ; d’un point de vue quantitatif, il a permis de générer un taux de conversion dépassant la moyenne du secteur.

Ces influenceurs sont plus proches de leur communauté, qui en attend des contenus authentiques, en adéquation avec leurs valeurs. Les marques doivent alors encourager la création de contenus spontanés et éducatifs sur leurs produits pour gagner la confiance de leur audience : les abonnés apprécieront des contenus qui leur apportent de la valeur, des informations utiles ; ils seront au contraire plus sceptiques si ces contenus sont trop commerciaux.

The Conversation

Andria Andriuzzi a reçu un financement de Saint-Etienne Métropole.

Sandra Arrivé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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