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04.02.2026 à 16:11

Fissures, sols instables… comment les aléas climatiques redessinent la carte du risque immobilier

Miia Chabot, Associate Dean Pedagogy and Learning Innovation, Excelia

Les aléas climatiques font peser de nouvelles menaces sur les bâtiments. De nouvelles méthodes se développent pour mieux chiffrer ces risques et en prévenir les conséquences.
Texte intégral (2165 mots)

Acheter un logement, c’est parier sur l’avenir. Or, à l’horizon 2050, le changement climatique redessine la carte du risque immobilier : risque de submersion par exemple, mais également de retrait-gonflement des argiles, phénomène par lequel une sécheresse peut occasionner des dégâts parfois graves sur le bâti. On parle aussi de « maisons fissurées ». Dans ce contexte, comment évaluer la vulnérabilité d’un bien face aux enjeux climatiques ?


Lorsque l’on achète une maison, ce n’est pas seulement sur la solidité du bâti que l’on mise : c’est aussi sur la stabilité d’un sol. En France, près d’un logement sur deux – soit 48 % du territoire métropolitain – repose aujourd’hui sur un terrain vulnérable au retrait-gonflement des argiles, un phénomène silencieux, amplifié par les sécheresses, qui fissure les murs quand la terre se contracte.

Plus de 10 millions de maisons individuelles sont déjà exposées. Entre 1995 et 2019, les sécheresses géotechniques ont entraîné plus de 18 milliards d’euros d’indemnisations (en euros 2023) et en moyenne, près de 700 millions d’euros sont versés chaque année. En 2022, le coût des sinistres a dépassé 3 milliards d’euros, et il pourrait atteindre 43 milliards d’ici à 2050. Les dommages observés sur les bâtiments traduisent un déséquilibre économique à part entière : la déformation du sol devient un facteur de perte de valeur immobilière.

Ce risque n’est pas isolé. Il s’inscrit dans un ensemble plus large d’impacts climatiques physiques qui, partout en Europe, créent des effets économiques différenciés selon les territoires et les activités. La sécheresse, la chaleur ou les pluies extrêmes n’affectent pas de la même manière l’agriculture, l’industrie ou le logement.

Carte d’exposition des formations argileuses au phénomène de mouvement de terrain différentiel consécutif à la sécheresse et à la réhydratation des sols. BRGM, Fourni par l'auteur

Relier le climat aux conditions du bâti et aux dynamiques locales permet de passer du constat au chiffrage. En combinant les données climatiques, géologiques et structurelles, il devient possible d’évaluer le coût réel d’un aléa, de passer des cartes d’exposition aux cartes de dommages, et d’estimer, à l’horizon 2050, l’ampleur potentielle des pertes liées à la sécheresse des sols. Les fissures de nos maisons traduisent la manière dont le climat pèse désormais sur la valeur du patrimoine et sur la continuité des activités qu’il abrite.


À lire aussi : Retrait-gonflement des sols argileux : une explosion des risques depuis 2015


Un risque silencieux

Concrètement, le retrait-gonflement des argiles est provoqué par la « respiration » de la terre sous nos pieds : elle se gorge d’eau, puis se rétracte quand elle s’assèche. Dans les sols argileux, ce cycle naturel de gonflement et de retrait est amplifié par les sécheresses successives. Au fil du temps, ces mouvements différentiels déforment les fondations, engendrant fissures et désordres structurels. Le phénomène reste invisible jusqu’à ce qu’il soit trop tard : les murs se fendent, les seuils se déforment, les ouvrants ne ferment plus.

Des recherches récentes montrent que la structure des sols argileux, faite de pores de tailles différentes, explique leur forte sensibilité au manque d’eau. Lorsqu’ils se dessèchent, l’eau s’échappe d’abord des grands pores, provoquant un retrait rapide, puis des plus petits, ce qui accentue la contraction du sol. D’autres travaux relient directement la dynamique hydrique à la déformation mécanique : plus la perte d’eau est brutale, plus le sol se rétracte et la contrainte sur les structures augmente.

Ce risque n’est donc pas seulement une affaire de nature de sol : il dépend aussi de la variabilité climatique, de la profondeur des fondations et de la capacité du sol à retenir l’eau. Chaque été sec accentue la mémoire du précédent, laissant les terrains un peu plus fragiles.


À lire aussi : Maisons, routes, rail, pistes cyclables… comment lutter contre les risques de retrait-gonflement argileux ?


Des cartes incomplètes, un risque qui grandit

Les cartes nationales, comme Géorisques ou celles du BRGM, constituent aujourd’hui la base de l’information publique sur le retrait-gonflement des argiles. Elles ont le mérite d’exister, mais restent pensées pour une lecture d’ensemble du territoire. Leur échelle, souvent kilométrique, ne permet pas d’évaluer la vulnérabilité réelle d’une maison ni la dynamique du sol à l’échelle de la parcelle. Entre deux terrains voisins, la composition du sous-sol, la présence d’argiles gonflantes ou la profondeur des fondations peuvent pourtant tout changer.

Certaines bases de données internationales offrent un éclairage complémentaire. La Digital Soil Map of the World (FAO – Unesco) décrit la nature des sols à l’échelle planétaire, tandis que les indices satellitaires comme le Soil Water Index (SWI) permettent de suivre l’humidité des sols au fil du temps. Ces approches sont précieuses pour la recherche, mais leur résolution (souvent de l’ordre du kilomètre) reste trop faible pour évaluer le comportement réel d’un terrain face à la sécheresse.

De nouveaux outils plus opérationnels cherchent à combler ce vide. L’application Risque Maison Climat RGA propose, à partir d’une simple adresse, une première estimation du niveau d’exposition d’un logement. En combinant la nature du sol, la fréquence des sécheresses et la vulnérabilité du bâti, elle offre une lecture claire et personnalisée du risque. Mais ses calculs reposent encore sur des données moyennes et n’intègrent pas la variabilité fine du sous-sol.

Les dispositifs publics existants se complètent sans se recouper : Climadiag projette les évolutions climatiques locales, Bat-ADAPT identifie les fragilités du bâti, et Géorisques recense les aléas connus sans les relier à la structure du logement. Ensemble, ils informent mais ne permettent pas d’anticiper les dommages.

Les initiatives privées, de leur côté, peinent à dépasser la logique assurantielle. Les simulateurs proposés par certains assureurs, comme la MAIF, intègrent des indicateurs climatiques, mais sans transparence sur leurs modèles ni accès aux données. Ces outils sensibilisent, sans permettre d’agir.

Mesurer les dommages

Identifier un sol argileux, c’est décrire une vulnérabilité. Ce qui compte aujourd’hui, c’est de savoir ce que cette vulnérabilité coûte quand la sécheresse s’installe. Le passage des cartes d’exposition aux cartes de dommages marque la frontière entre savoir et agir.

Des approches que nous avons développées avec des collègues dans des recherches récentes montrent qu’il est désormais possible d’estimer le coût réel des aléas climatiques, qu’il s’agisse d’inondations, de vagues de chaleur ou de sécheresses géotechniques. En reliant les anomalies climatiques, la nature des sols et les caractéristiques du bâti, les modèles de dommages permettent d’évaluer les pertes économiques attendues.

Cette démarche, déjà utilisée pour les inondations dans des modèles comme Hazus ou JRC, peut être transposée au retrait-gonflement des argiles. Elle consiste à traduire les paramètres physiques d’un site, tels que l’humidité, la profondeur des fondations ou la résistance du sol, en impact financier mesurable.


À lire aussi : Changement climatique : un indicateur pour prévoir les risques de maisons fissurées


Croiser les données

Pour y parvenir, la clé réside dans l’intégration des données. Les informations existent mais demeurent dispersées entre bases publiques, assureurs et bureaux d’études. Croiser les données climatiques, géologiques et structurelles permet de simuler le coût probable d’un sinistre, incluant les fissurations, les reprises en sous-œuvre et, pour les bâtiments tertiaires, les pertes d’exploitation liées à une interruption d’activité.

C’est ainsi que les modèles de gestion des risques climatiques évoluent : du diagnostic de vulnérabilité à une véritable estimation de dommage qui relie les conditions physiques du sol aux conséquences économiques tangibles. Cette démarche n’a rien d’abstrait. Elle ouvre la voie à une gestion prospective des risques capable d’anticiper les coûts à l’horizon 2050. Les estimations réalisées pour d’autres aléas montrent déjà que les pertes associées aux sécheresses pourraient être multipliées par dix dans certaines régions.

Mesurer les dommages, c’est transformer une information environnementale en outil de décision. Pour un propriétaire, cela revient à évaluer la perte potentielle de valeur d’un bien dans un climat plus chaud et plus sec. Pour une entreprise, c’est la possibilité d’intégrer le coût du risque dans la gestion du bâti, les contrats d’assurance ou la planification des travaux. Pour les pouvoirs publics, c’est un levier pour orienter les politiques de prévention et d’aménagement.

The Conversation

Miia Chabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.02.2026 à 16:11

Sensibiliser les enfants au tri des déchets : enquête dans les coulisses d’une politique éducative à revoir

Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Le Mans Université; Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Nathalie Buchot, Enseignante-chercheuse géographie et économie circulaire. Le Mans Université. Laboratoire ESO Le Mans

Les ateliers pour sensibiliser les enfants au tri des déchets suscitent un véritable engouement. Pourtant, leurs effets à long terme sont limités. À quoi cela tient-il ?
Texte intégral (1598 mots)

Les ateliers pour sensibiliser les enfants au tri des déchets suscitent un véritable engouement. Pourtant, leurs effets à long terme sont limités. À quoi cela tient-il ? Misent-ils trop sur le pouvoir de répétition du geste ? Ou ne prennent-ils pas assez au sérieux la relation des enfants aux objets ? Retour sur quelques observations de terrain.


À mesure que les enjeux climatiques s’imposent dans l’espace public, l’éducation à l’environnement est devenue un axe majeur des politiques éducatives. La sensibilisation au tri des déchets en constitue l’un des piliers les plus visibles.

Entre jeux, ateliers, mallettes, interventions, cette sensibilisation s’est installée depuis une dizaine d’années dans les écoles et les quartiers, comme une évidence, avec l’idée que répéter quelques gestes finirait par changer les comportements.

Pourtant, les enquêtes que nous avons menées à Amiens et notre recherche actuelle au Mans réalisée dans le cadre du programme PEPR Recyclage Déchets ménagers montrent que ces dispositifs produisent surtout des gestes exécutés sous surveillance, sans transformer durablement la manière dont les enfants traitent ou pensent les déchets.

Comment expliquer un tel écart entre l’ambition affichée et les effets réels ?

Le tri à l’école : un rituel d’ordre plus qu’un apprentissage

L’observation, menée en 2019 dans une école d’Amiens (Somme), d’une scène de goûter, permet de saisir concrètement la manière dont la sensibilisation est supposée opérer. Emballages à la main, les enfants se lèvent et se dirigent vers les bacs de tri. Un bref flottement, un doigt qui hésite, et un camarade intervient aussitôt pour rectifier. Le geste s’enchaîne sans effort, quasi mécanique. L’enseignante n’a pas besoin d’intervenir.

Mais rien dans la scène ne suggère que la matière ait été réellement questionnée ou même regardée. Le tri se fait comme on range ses affaires. C’est un comportement attendu bien plus qu’une manière de se saisir de ce que l’on jette.

En sortant de l’école, quelques rues plus loin, les mêmes outils de sensibilisation réapparaissent lors d’une fête de quartier durant laquelle une association locale profite de l’événement pour installer un dispositif dédié à la prévention des déchets : un stand du tri, un atelier de papier recyclé, quelques panneaux.

Si l’intention demeure similaire à celle du cadre scolaire, le déplacement dans l’espace festif en transforme les effets : le dispositif tient mal. Les enfants manipulent la matière avec une liberté que la classe contenait tant bien que mal. Rien n’y fait, ni les rappels ni les explications. Les objets distribués pour enseigner un « bon geste » deviennent des supports de jeu ou de chahut. L’animatrice s’agace.

Le président de l’association explique la scène autrement, persuadé que le jeu est la condition pour qu’un message circule. Mais le message disparaît dès qu’on essaie de l’imposer. La matière, laissée aux enfants, ne soutient pas la pédagogie ; elle la renverse. En attirant l’attention sur ses qualités ludiques et sensorielles, elle devient un objet de manipulation autonome qui détourne l’activité de l’objectif prescrit et fait passer au second plan le contenu normatif du « bon geste ».

Des catégories en décalage avec les usages des enfants

Au Mans (Sarthe), les ateliers philo menés durant l’année scolaire 2024-2025 avec cinq classes d’élèves de CM2 et de 6ᵉ révèlent un autre pan du problème. Les enfants ne parlent pas du déchet comme d’un « résidu » ou d’une « matière à trier » mais comme d’un objet qu’on aime. Une canette vide devient un élément décoratif, un jouet abîmé ou un objet qu’on devrait jeter continuent de valoir par le souvenir qu’il porte.

Les catégories que les dispositifs voudraient stabiliser – recyclable, non recyclable, à jeter, à conserver – n’opèrent pas. Elles ne correspondent tout simplement pas à l’usage que les enfants font des choses ni à la manière dont ils les investissent.

De plus, le doute est permanent : « Mais après, ça va où ? » ou encore : « Et si le camion mélangeait tout ? » Rien, dans les dispositifs, ne vient l’éclairer. On suppose que le geste a du sens alors que tout ce qui se passe après reste invisible.

Cette opacité n’est pas un détail. Elle empêche tout apprentissage réel. Il est difficile de comprendre un geste et de l’adopter, quand on ne sait pas ce qu’il produit, ni même s’il sert à quelque chose.

Des gestes quotidiens

Rien, dans ces scènes, ne suggère une transformation durable : les dispositifs produisent une gestuelle fragile. Dès que la surveillance tombe ou que la matière circule librement, elle disparaît.

Ces observations de terrain révèlent une manière particulière de concevoir l’éducation au tri : celle-ci repose sur un monde où la matière reste tranquille et où les enfants se contentent d’appliquer ce qu’on leur montre. Or, ni l’un ni l’autre ne correspond à ce qui se passe réellement.

Dans la classe d’Amiens, le tri fonctionne surtout parce qu’il est ritualisé et inséré dans un climat d’obligation mutuelle. Le geste n’est pas interrogé. Il est répété parce qu’il faut le faire. L’idée qu’un comportement contraint puisse se maintenir hors du regard des adultes tient davantage d’un espoir institutionnel que d’un constat étayé par l’observation empirique.

Dès que les dispositifs sortent du cadre scolaire, leur cohérence se fissure. La matière déborde : les canettes roulent, les cartons volent, la pâte à papier se transforme. Pensé comme un objet stable et maîtrisable, le déchet est assigné à une fonction pédagogique. Mais sur le terrain, il devient un support de jeu et de transformation, qui échappe au cadrage prescrit.

La conception des dispositifs repose sur une mauvaise compréhension des situations. Les ateliers philo au Mans révèlent quelque chose de plus discret mais tout aussi décisif : les enfants ne pensent pas le déchet dans les catégories que la sensibilisation cherche à imposer. Ils y projettent des souvenirs, un attachement, parfois un regard esthétique. Ils questionnent ce qu’on leur demande de jeter.

L’écart est net entre l’objet simplifié des supports pédagogiques et l’objet vécu, chargé, parfois mystérieux, dont parlent les enfants. Cet écart explique pourquoi les gestes inculqués ne se transforment pas en pratiques durables. Alors que le dispositif oublie la dimension sensible de la matière, les enfants la remettent au centre.

Prendre au sérieux la relation à l’objet

La juxtaposition de ces scènes permet de comprendre pourquoi les investissements publics dans la sensibilisation produisent des effets limités. Le dispositif n’échoue pas faute d’effort, mais parce qu’il ne prend pas au sérieux la relation sensible à l’objet déchu. Dans ces conditions, penser que la multiplication des ateliers ou la sophistication des supports suffiraient à améliorer les pratiques de tri relève d’une forme de croyance.

Or, les enquêtes menées à Amiens et au Mans mettent en lumière une contradiction nette entre la rhétorique de l’éducation au tri et ses effets réels. Les dispositifs produisent de la conformité sous surveillance mais n’améliorent pas la pensée du tri.

En ne clarifiant pas la chaîne de traitement, ils ne modifient pas les représentations. Ces observations conduisent ainsi à interroger une politique éducative fondée moins sur l’apprentissage de la pensée des déchets que sur l’hypothèse selon laquelle la répétition d’un geste garantirait sa reproduction hors du cadre prescriptif.

Prendre au sérieux la relation à l’objet, c’est alors admettre que, pour les enfants comme pour les adultes, le déchet est d’abord manipulé, détourné et investi de souvenirs, bien avant d’être mobilisé comme support d’un geste attendu.

The Conversation

Nathalie Buchot est membre de Les écologistes 72, le Groupe Philo Sarthe et les Carrefours de la Pensée.

Camille Dormoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.02.2026 à 16:10

Where are Europe’s oldest people living? What geography tells us about a fragmenting continent

Florian Bonnet, Démographe et économiste, spécialiste des inégalités territoriales, Ined (Institut national d'études démographiques)

Carlo Giovanni Camarda, Docteur, spécialiste des méthodes de prévision (mortalité, longévité, etc.), Ined (Institut national d'études démographiques)

France Meslé, Démographe, Ined (Institut national d'études démographiques)

Josselin Thuilliez, Economiste, Directeur de recherche au CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Analysis of mortality data spanning 450 regions in Europe is categorical: longevity across the continent is a two-tier affair.
Texte intégral (2239 mots)

For over a century and a half, life expectancy has steadily increased in the wealthiest countries. Spectacular climbs in longevity have been noted in the 20th Century, correlating with the slump in infectious illnesses and advances in cardiovascular medicine.

However, for some years now, experts have been obsessing over one question: when is this slick mechanism going to run out of steam? In several western countries, gains in life expectancy have become so slight, they are practically non-existent.

Some researchers see this as a sign that we are heading toward a ‘biological human longevity ceiling’ while others estimate that there is still room for improvement.

Looking at national figures alone cannot be a decider. Behind a country’s average life expectancy lies very contrasted, region-specific realities. This is what the findings of our study that was recently published in Nature Communications revealed. Analysing data collected between 1992 and 2019, it focuses on 450 regions in western Europe bringing together almost 400 million inhabitants.

A European study on an unprecedented scale

To complete our research project, we collected mortality and demographic data from offices for national statistics across 13 western European countries including Spain, Denmark, Portugal and Switzerland.

We began by harmonising the original data, a task that proved crucial because the regions differed in size, and data offered varying amounts of detail according to each country.

Then we recalculated the annual gain in life expectancy at birth for each region between 1992 and 2019, an indicator, which reflects mortality across all ages. Sophisticated statistical methods allowed us to pick out the main underlying trends, regardless of short-term fluctuations caused by the heatwave in 2003, or virulent, seasonal flu outbreaks between 2014-2015, for instance. 2019 is the cut-off date for our analyses because it is still too early to know whether the coronavirus pandemic has a long term effect on these trends or if it was limited to 2020-2022.

The results we obtained provide us with an unprecedented panorama of regional longevity trajectories across Europe over an almost 30-year period, from which we draw three findings.

First finding: Human longevity has not hit its limits

The first message to emerge from the study is that: the limits of human longevity have still not been reached. If we concentrate on regions that are life expectancy champions (indicated in blue on the chart below), we note that there is no indication of progress decelerating.

Evolution of life expectancy in vanguard and lagging regions in Western Europe, 1992–2019. The red line (and blue, respectively) represents the mean life expectancy at birth of regions belonging to the top decile (and inferior, respectively) of the distribution. The black line indicates the average of all of 450 regions. The minimal and maximal values are represented by specific symbols corresponding to the regions concerned. Florian Bonnet, Fourni par l'auteur

These regions continue to demonstrate around a two and half month gain in life expectancy per year for men, and approximately one and a half month gain in life expectancy for women, at an equivalent rate to those observed in previous decades. In 2019, they include regions in Northern Italy, Switzerland and some Spanish provinces.

For France, Paris and its surrounding Hauts-de-Seine or Yvelines areas (pertaining to both men and women), featured alongside the Anjou region and areas bordering with Switzerland (only applicable to women). In 2019, life expectancy reached 83 for men, and 87 for women.

In other words, despite recurrent concerns nothing presently indicates that lifespan progression has hit a glass ceiling; prolonging life expectancy remains possible. This is a fundamental result which counters sweeping, alarmist statements: there is room for improvement.

Second finding: regional diversity since the mid 2000s

The picture looks bleaker when considering regions with ‘lagging’ life expectancy rates, indicated in red on the chart. In the 1990s and in the early 2000s, these regions saw rapid gains in life expectancy. Progress was much faster here than anywhere else, leading to a convergence in regional life expectancy across Europe.

This golden age, accumulating a fast rise in life expectancy in Europe and a reduction in regional disparities came to an end towards 2005. In the most challenged regions, whether it be East Germany, Wallonia in Belgium or certain parts of the United Kingdom, life expectancy gains significantly dropped, practically reaching a standstill. In women, no regions in France featured among them, but in men, they included some departments in the Hauts-de-France.

Longevity in Europe is ultimately divided into vanguard regions that continue to progress on one side, and on the other side, lagging regions where the dynamic is running out of steam and is even reversed. We are experiencing a regional discrepancy that contrasts with the catch-up momentum in the 1990s.

Third finding: the decisive role of mortality at ages 55-74

Why such a shift? Beyond age-specific life expectancy, we sought to gain a better understanding of this spectacular change by analysing how mortality rates have evolved for each age bracket.

We can state that regional divergence can neither be explained by the rise in infantile mortality (which remains very slight) nor by the rise in mortality in the over 75 age range (which continues to decelerate everywhere). It mainly stems from mortality around age 65.

In the 1990s this demonstrated a rapid drop, thanks to access to cardiovascular treatments and changes in risk-taking behaviour. But since the 2000s, this upturn has slowed. In some regions, in the last few years, the risk of dying between 55 and 74 years old is on the rise, as shown in the maps below.

Annual percentage changes in the probability of dying between ages 55 and 74 for men (left) and women (right) in 450 regions across western Europe between 2018 and 2019. Florian Bonnet, Fourni par l'auteur

This is particularly true for women living in France’s Mediterranean coastal regions (indicated in pale pink). It’s also the case for most of Germany. However, these intermediary ages are crucial for the life expectancy gain dynamic, because a large number of deaths occur here. Stagnation or a leap in mortality between ages 55 and 74 is enough to break the overall trend.

Even though our study does not allow us to pinpoint the precise causes explaining such preoccupying progress, recent documentation provides us with some leads which should be scientifically tested in the future. Among these are risk-taking behaviour, particularly smoking, drinking alcohol and poor nutrition, or a lack of physical exercise, which are all factors that manifest at these ages.

Incidentally, the economic crash in 2008 accentuated regional variations across Europe. Some regions suffered durably seeing the health of their populations compromised, while further growth was recorded in other regions with a concentration of highly qualified employment. These factors remind us that longevity isn’t just about advances in medicine; it can also be explained by social and economic factors.

What’s next?

Our report offers a dual message. Yes, it’s possible to increase life expectancy. Europe’s regional champions are proof of this, as they continue to demonstrate steady growth without showing any signs of plateauing. However, this progress does not apply to everyone. For fifteen years, part of Europe has been lagging behind, largely due to a rise in mortality around 65 years.

Even today, the future of human longevity seems to depend less on the existence of a hypothetical biological ceiling than on our collective ability to reduce gaps in life expectancy. Recent trends lead us to believe that Europe could well end up as a two-tier system, setting apart a minority of areas that keep pushing the boundaries of longevity and a majority of areas where gains dwindle.

In actual fact, the question is not only how far can we extend life expectancy, but which parts of Europe are eligible.


For further reading

Our detailed results, region by region, are available in our interactive online application.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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04.02.2026 à 16:10

Après la liquidation d’Ynsect, l’élevage d’insectes a-t-il un avenir en Europe ?

Tom Bry-Chevalier, Doctorant en économie de l'environnement, Université de Lorraine

La mise en liquidation d’Ynsect en décembre 2025 pose la question de la pertinence économique de l’élevage d’insectes. Le secteur a attiré d’importants flux d’investissements.
Texte intégral (2305 mots)

Le 2 décembre 2025, le tribunal de commerce d’Évry, dans l’Essonne, a prononcé la liquidation judiciaire d’Ynsect. Après avoir levé plus de 600 millions d’euros, cette ancienne pépite de la French Tech laisse derrière elle une méga-usine vide et 350 salariés licenciés en deux ans. Au-delà du cas particulier, cet échec interroge la viabilité même du secteur de l’élevage d’insectes en Europe et l’aveuglement de certaines visions de l’innovation.


Trois ministres à l’inauguration de son site à Poulainville (Somme), Robert Downey Jr en ambassadeur médiatique, une méga-usine de 45 000 mètres carrés présentée comme la plus grande ferme verticale d’insectes au monde. En 2021, Ynsect incarnait le futur radieux de l’alimentation durable à la française. Quatre ans plus tard, l’entreprise n’est plus qu’un cas d’école de ce que la recherche académique documente depuis un moment : les promesses économiques et environnementales de l’élevage d’insectes se heurtent à des réalités structurelles bien plus complexes que les discours enthousiastes ne le laissaient supposer.

À l’échelle mondiale, le secteur de l’élevage d’insectes a attiré environ 2 milliards de dollars (environ 1,7 milliard d’euros) d’investissements au cours de la dernière décennie. Pourtant, la liste d’entreprises en difficulté s’allonge : Agronutris en France (100 millions d’euros levés), Enorm Biofactory au Danemark, ancien leader scandinave du secteur (55 millions d’euros), Aspire Food Group au Canada (42 millions de dollars US, soit 35,5 millions d’euros), Inseco en Afrique du Sud, Beta Hatch aux États-Unis… toutes ont connu des difficultés financières majeures, voire fait faillite, en 2025. Ce phénomène suggère que les difficultés ne relèvent pas de cas isolés, mais d’obstacles structurels propres au secteur.


À lire aussi : Les insectes seront-ils réellement la nourriture du futur ?


Mirages de l’économie circulaire

L’un des arguments majeurs avancés pour justifier les investissements dans l’élevage d’insectes reposait sur leur capacité à valoriser les déchets alimentaires. Une promesse d’économie circulaire séduisante sur le papier, mais qui s’est révélée largement illusoire en pratique.

Les réglementations sanitaires européennes interdisent l’utilisation de nombreux déchets comme substrat pour les insectes destinés à l’alimentation animale ou humaine. Le règlement (UE) 2017/893 prohibe notamment les déchets de restauration et de cuisine contenant de la viande ou du poisson. Il en est de même pour les déchets ménagers, qui représentent pourtant jusqu’à 70 % des déchets alimentaires dans les pays européens.

Face à ces contraintes, la plupart des fermes d’insectes industrielles se sont tournées vers des coproduits agricoles de haute qualité, comme le son de blé, entrant ainsi en concurrence directe avec l’alimentation animale conventionnelle.

Hausse du coût de production

Le recours aux coproduits agricoles plutôt qu’aux déchets a une conséquence directe : la hausse des coûts de production. Alors que de nombreuses entreprises d’élevage d’insectes comptaient être rémunérées pour traiter des déchets, elles se retrouvent au contraire à payer pour se procurer les matières premières nécessaires à l’alimentation de leurs insectes.

Une étude publiée dans Food and Humanity établit que la farine d’insectes coûte deux à dix fois plus cher que les alternatives conventionnelles, comme la farine de poisson ou de soja.

L’exemple d’Agriprotein en Afrique du Sud (100 millions de dollars, soit 84,6 millions d’euros, d’investissements) montre cependant que l’usage de déchets n’est pas non plus une solution miracle, l’entreprise ayant depuis fait faillite. Parmi les facteurs de cet échec figure la variabilité des déchets, dont la composition instable complique la standardisation des processus industriels et compromet la qualité constante du produit.

Les insectes, une option plus coûteuse que l’alimentation animale classique

Fourni par l'auteur

Le coût approximatif de la farine d’insectes (en haut) comparé à celui de la farine de poisson (au milieu) et de la farine de soja (en bas) en 2023. Données : (de Jong & Nikolik, 2021 ; IndexMundi, 2023a ; IndexMundi, 2023b ; OCDE/FAO, 2022 ; Banque mondiale, 2023).

Des atouts surestimés ?

L’argument environnemental constituait un pilier central du discours promotionnel de l’industrie. Or, les études scientifiques récentes nuancent considérablement ce tableau. Une étude commandée par le gouvernement britannique, passant en revue 50 articles scientifiques, conclut que la farine d’insectes émet de 5 à 13 fois plus de gaz à effet de serre que la farine de soja, même lorsque les insectes sont nourris de déchets alimentaires. Sur 16 indicateurs environnementaux analysés, la farine d’insectes obtient de moins bons résultats que le soja sur 13 d’entre eux.

Ces résultats décevants s’expliquent en partie par l’utilisation de coproduits plutôt que de déchets pour nourrir les insectes, mais aussi par les besoins énergétiques du secteur. Les insectes nécessitent des températures de 25 à 30 °C pour croître efficacement. En climat tempéré européen, maintenir ces conditions implique, au-delà de l’impact environnemental, des coûts de chauffage considérables. Plusieurs entreprises du secteur ont d’ailleurs en partie justifié leur échec par la hausse importante du coût de l’énergie ces dernières années.

Cette dépendance énergétique pose une question rarement abordée : l’Europe est-elle le bon endroit pour développer cette industrie ? Les régions tropicales comme l’Asie du Sud-Est disposent d’un avantage comparatif naturel. Combiné à des coûts de main-d’œuvre plus élevés et à une réglementation plus stricte sur le plan sanitaire, il est peu probable que l’élevage d’insectes contribue significativement à l’autonomie protéique européenne.

Mais où est le marché annoncé ?

Au-delà des difficultés techniques et environnementales, c’est peut-être l’absence de débouchés commerciaux viables qui explique le mieux l’échec du secteur. Contrairement à une idée répandue, seulement 5 % du financement de l’industrie de l’élevage d’insectes est consacré à l’alimentation humaine, le reste étant voué à la nutrition animale (environ à parts égales entre petfood et animaux d’élevage, notamment en aquaculture). L’industrie elle-même a reconnu que le « facteur dégoût » avait été largement sous-estimé. Plusieurs entreprises qui avaient initialement pour ambition de révolutionner l’alimentation humaine se sont ainsi redirigées vers l’alimentation animale.

Le marché principal visé, l’aquaculture, n’a pas non plus tenu ses promesses. Une revue scientifique publiée dans Reviews in Aquaculture conclut que les insectes ont un impact « énorme » sur le réchauffement climatique, la consommation d’énergie et d’eau dans ce secteur. Le réseau d’investisseurs FAIRR estime désormais que les insectes « ne sont pas la solution » pour l’alimentation en aquaculture.

Conscientes des difficultés à pouvoir concurrencer le coût de la farine de soja ou de poisson, de nombreuses entreprises d’élevage d’insectes se sont rabattues par dépit sur le marché des aliments pour animaux de compagnie, sur un segment premium justifié par des prétentions environnementales et nutritionnelles. Si ce pivot permet certes plus facilement d’atteindre la rentabilité économique, il concerne cependant un marché beaucoup plus faible, ne pouvant accueillir qu’un nombre très restreint d’acteurs.

Près de 170 millions d’euros d’argent public

L’échec d’Ynsect soulève des questions plus larges sur le financement public de l’innovation. Selon Mediapart, près de 170 millions d’euros sur les 650 millions mobilisés provenaient de l’argent public (Bpifrance, Union européenne, Ademe, collectivités locales). Le ministère de l’économie a indiqué que le financement public atteignait 146 millions d’euros, rapporte le Figaro. Selon Antoine Hubert, cofondateur emblématique d’Ynsect, la nouveauté du domaine nécessitait énormément d’innovation et d’avancées réglementaires, et donc des investissements massifs. À l’écouter, un projet de petite envergure n’aurait pas intéressé les investisseurs, car pénétrer le marché de l’aquaculture exigeait d’emblée une capacité de production importante.

Les Échos, 2025.

Ce soutien public s’inscrivait dans une logique louable de réindustrialisation et de transition écologique. Mais il interroge sur les mécanismes d’évaluation des projets innovants. Certes, affirmer que le secteur était voué à l’échec serait un jugement trop facile avec le recul. Il n’empêche : dès la seconde moitié des années 2010, la littérature scientifique exprimait des doutes sérieux sur la viabilité économique de l’élevage d’insectes, bien loin de l’enthousiasme suscité par le rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) en 2013.

Quelle réallocation des ressources ?

Faut-il conclure de cet échec qu’il faut arrêter d’investir dans de nouvelles formes de protéines ? Certainement pas, et d’autres protéines alternatives laissent présager des jours plus radieux. Les alternatives végétales, déjà disponibles commercialement, affichent des bilans environnementaux nettement plus favorables et une acceptation des consommateurs bien supérieure à leur acceptation de protéines provenant d’insectes. D’autres pistes, comme les protéines issues de la fermentation de précision ou les mycoprotéines, présentent des perspectives plus prometteuses malgré des incertitudes persistantes.

L’aventure Ynsect aura au moins eu le mérite de mettre en lumière un écueil récurrent des politiques d’innovation : la tentation de confondre promesses technologiques et solutions éprouvées. Elle rappelle aussi que l’urgence climatique ne dispense pas de rigueur dans l’évaluation des alternatives. À défaut, le risque est double, gaspiller des ressources précieuses et, peut-être plus grave encore, alimenter le scepticisme du public envers les solutions véritablement prometteuses.

The Conversation

Tom Bry-Chevalier est conseiller scientifique non rémunéré de l'Observatoire National de l'Elevage d'Insectes (ONEI).

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04.02.2026 à 16:09

Dissonance patrimoniale, réparation mémorielle : la « Table de désorientation », un contre-monument décolonial à Nancy

Gaëlle Crenn, Maîtresse de conférences en Sc. de l'Info-Com, Centre de Recherche sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine

Le « contre-monument » inauguré récemment à Nancy invite à la réflexion sur le sens que peut prendre aujourd’hui cet emblème de la statuaire coloniale.
Texte intégral (1832 mots)
En novembre 2025, la Ville de Nancy dévoilait la *Table de désorientation*, un anti-monument qui interroge la mémoire coloniale face à la statue du sergent Blandan, place de Padoue. Youtube/capture d’écran.

À Nancy, en Meurthe-et-Moselle, a été dévoilée, le 6 novembre 2025, face à la statue du sergent Blandan, la Table de désorientation, œuvre de Dorothée-Myriam Kellou, qui, selon l’inscription visible sur le socle, « interroge le passé colonial de l’Algérie et de la France, évoque ses blessures et appelle à la réparation ». Par les conditions de sa genèse, par les caractéristiques de son implantation, mais aussi par la singularité de sa grammaire stylistique, la Table de désorientation inaugure une politique mémorielle originale.


Ce monument est le résultat d’un processus de patrimonialisation « par le bas », produit d’initiatives convergentes de divers acteurs locaux : un projet pédagogique au lycée Jeanne-d’Arc, lancé par le professeur Étienne Augris, touché par le mouvement Black Lives Matter ; l’histoire personnelle de la famille Kellou, dont le père, le réalisateur Malek Kellou, a découvert la statue durant son enfance à Boufarik (près de Blida en Algérie), puis, devenu résidant à Nancy (Meurthe-et-Moselle), l’y a redécouverte. Cette histoire trouve un écho dans la démarche des musées de la ville, qui souhaitent explorer les enjeux mémoriels liés à la colonisation.


À lire aussi : Ce que les statues coloniales dans l’espace public racontent de la France


En 2022, l’exposition « Sur les traces du sergent Blandan », inaugure le programme « Récits décoloniaux » au musée des Beaux-Arts de Nancy. Le projet se concrétise ultimement avec une commande publique d’œuvre à la fille du réalisateur, Dorothée-Myriam Kellou. L’œuvre mêle « Histoire » et « histoire », politique coloniale et récit familial intime. Elle naît de la transmission d’une histoire traumatique d’abord tue, puis déliée, après un temps d’anamnèse, dans un geste de transmission filiale.

Installée à quelques mètres de la statue, l’œuvre est un miroir circulaire, dressé à la verticale, qui porte en inscription un texte poétique de l’autrice, débutant par une interpellation du sergent : « Qui es-tu ? » Le texte, inscrit en français et en arabe – les deux écritures se déployant en miroir l’une de l’autre, vise à interpeller le spectateur qui découvre en passant son reflet dans la surface miroitante.


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Un contre-monument dissonant

Le reflet perturbe la perception habituelle et permet de replacer le monument Blandan dans le périmètre de notre attention, invitant à la réflexion sur le sens que peut prendre aujourd’hui cet emblème de la statuaire figurative de l’époque coloniale.

Après son rapatriement forcé en 1963, suite à l’indépendance algérienne, et après un temps de purgatoire dans une caserne, la statue est réinstallée en 1990 sur le terre-plein d’un carrefour près de la caserne qui porte son nom. Elle est ensuite déplacée de quelques mètres et repositionnée, pour prendre place face aux nouveaux bâtiments d’ARTEM, un complexe universitaire novateur.

La présence imposante de la statue n’empêche cependant pas un relatif oubli de cette figure. C’est pourquoi,« devant la statue du sergent Blandan qui a perdu son sens historique pour la plupart des passants, mais qui exerce toujours son influx mémoriel, se dresse un appel en miroir » (texte du socle).

L’œuvre redonne visibilité au monument initial, mais en le recontextualisant, en ouvrant des « réinterprétations de l’histoire coloniale », en proposant des « contrepoints » au récit, plutôt que des répliques (discours de Dorothée-Myriam Kellou lors du dévoilement).

On peut soutenir que l’espace physique entre les monuments fait naître un nouvel espace discursif qui permet d’initier un dialogue sur les multiples significations de la statue. Ce dialogue se nourrit d’un jeu d’opposition : entre l’« Histoire » officielle et l’« histoire » familiale qu’elle vient percuter, entre les mémoires des exploits militaires et les mémoires des descendants de familles algériennes immigrées. Le contre-monument institue un espace de discussion sur le sens des héritages coloniaux ouverts à des interprétations divergentes, voire contradictoires.L’ espace inter-monumental produit de plus une mise en tension de la géographie mémorielle de la ville. Il résonne avec l’inauguration récente d’une esplanade du nom de François Borella, membre du PSU (Parti socialiste unifié), victime de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), geste qui veut affirmer l’attachement de la ville aux valeurs républicaines.

Avec ce contre-monument, « une trace ajoutée à une trace » (carton d’invitation), s’ouvre « un espace de relation et de réflexion critique sur les conséquences contemporaines de la colonisation » (ibid.).

Par ce geste, la Ville de Nancy déploie ce que l’on peut appeler une politique de la dissonance patrimoniale. Alors que le patrimoine est habituellement pensé comme le résultat d’un consensus sur les legs du passé que l’on souhaite conserver, le terme prend ici une signification plus complexe, qui incorpore les dissensions et les disputes qui le colorent.

En phase avec les nouvelles expressions citoyennes de revendication mémorielle, le rôle de la statuaire publique s’en trouve modifié : moins au service de l’imposition et de l’affirmation de valeurs que de leur mise en débat et de leur diffraction dans l’espace public.

Un anti-monument de réparation mémorielle

Au-delà de son rôle de contre-monument, on peut également considérer la Table comme un anti-monument, au sens que l’artiste Jochen Gerz, ainsi que ses commentateurs et commentatrices ont pu donner à ce terme.

Selon Gerz, un anti-monument est une proposition qui, par sa grammaire plastique et stylistique, remet en cause les fonctions habituellement remplies par les monuments – affirmer des valeurs, représenter (des héros, des victimes ou des allégories) –, au profit d’une ouverture à la réflexion et à la multiplication des significations possibles. La Table de désorientation possède cette forme d’humilité et d’ouverture aux interprétations favorisant une mise en suspens des valeurs. Comme le dit encore Mathieu Klein dans son discours, l’œuvre « ne nous impose rien, elle invite à penser ».

Le trait le plus marquant de la Table est la modestie de sa taille. Dressée et légèrement inclinée vers l’arrière, elle mesure 1,59 mètre – ce qui était très exactement la taille du sergent. Sa rondeur et sa petitesse sont en tant que telles une remise en question de la monumentalité de la statue voisine, qui culmine sur son énorme socle à presque 4 mètres de hauteur. À l’impression de lourdeur et d’opacité donnée par l’ensemble massif de pierre et de bronze, qui héroïse le combattant colonial, encapsule les valeurs guerrières et rappelle la politique de conquête impérialiste, s’oppose la clarté et la légèreté de la Table. Ses miroitements conduisent les passant·es à se questionner, sans préjuger de leurs interprétations : elle renvoie les sujets à leur propre réflexion (aux sens propre et figuré).

Alors que l’attitude du sergent, les mentions sur le socle, ses bas-reliefs de bronze et sa plaque commémorative concourent tous à affirmer la valorisation du guerrier héroïque mort pour la colonisation, la Table invite à mettre en question ces valeurs et à rouvrir un questionnement sur celles que nous (l’ensemble de la communauté) souhaitons voir célébrées aujourd’hui dans l’espace public. Ainsi, l’œuvre contribue à la mise en débat des héritages de la colonisation et à la réflexion sur la place des descendants et des minorités. À l’égard des anciennes voix silenciées, elle opère une forme de réparation mémorielle.

Quelle orientation des publics ?

Une difficulté cependant peut naître dans l’appropriation du nouveau monument par le public. En effet, le texte gravé sur le miroir, avec son lettrage subtil, s’avère très difficile à déchiffrer. Lors de la cérémonie de dévoilement, les premiers spectateurs et spectatrices ne ménagent pourtant pas leurs efforts, se rapprochant au maximum de la surface miroitante, reculant et variant les angles de vue. La mairie a prévu un programme de médiations pour accompagner la découverte de la nouvelle œuvre publique dans son contexte. Celles-ci s’avèreront sans doute utiles pour que le public ne souffre pas d’une « désorientation » excessive.

Peut-être même l’adjonction d’un panneau permanent sera-t-elle à envisager afin de lui livrer des appuis interprétatifs pour faire sens de l’œuvre et de l’espace intermonumental qu’elle génère. Cela serait sans doute profitable pour qu’il saisisse toute la richesse de ce nouveau monument, à la fois populaire par sa genèse, dissonant dans son principe, contre- et anti-monumental dans ses effets.

The Conversation

Gaëlle Crenn a été membre de la liste des Verts lors des élections municipales de Nancy en 2020.

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04.02.2026 à 15:03

Comment les holdings sont devenues un outil central du capitalisme français

Quentin Belot, Maître de conférences, Grenoble IAE, Université Grenoble Alpes., Université Grenoble Alpes (UGA)

Peugeot, Mulliez, Bolloré… toutes ces grandes familles capitalistes françaises ont recours à des holdings. Retour historique et pédagogique sur ce dispositif fiscal complexe.
Texte intégral (3000 mots)

Peugeot, Mulliez, Wendel… toutes les grandes familles capitalistes françaises ont recours à des holdings. Retour historique et pédagogique pour comprendre ce dispositif juridique et financier complexe. L’enjeu : transformer la valeur produite par les grandes entreprises en patrimoine privé.


Alors que le débat budgétaire français remet régulièrement sur la table la taxation des « ultrariches », notamment à la suite des propositions de Gabriel Zucman, la réflexion publique se concentre presque exclusivement sur l’aval du système économique. La question centrale : comment taxer les revenus et patrimoines une fois qu’ils sont constitués ?

Cette approche laisse dans l’ombre un point crucial, situé en amont. L’accumulation de la richesse ne se situe pas au niveau des personnes, mais d'abord au sein des sociétés, avant d’être progressivement transformée en patrimoine privé.

L’un des instruments clés : la holding, une société qui ne produit rien, dont la raison d’être n’est que la détention de titre de propriété d’autres sociétés. Comprendre son rôle conduit à déplacer le regard des seuls enjeux distributifs pour s’intéresser aux mécanismes constitutifs de l’enrichissement.

L’enjeu que j’ai étudié dans ma thèse : comprendre son rôle dans la séparation progressive de la responsabilité personnelle des actionnaires et du patrimoine d’un côté, et la responsabilité sociale de l’entreprise de l’autre. De l’usine à la filiale, du groupe industriel au portefeuille d’actifs, puis au « Family Office », les pyramides de holdings organisent la montée en abstraction du capital, transformant la valeur produite collectivement en patrimoine privé durable.

Retour sur l’histoire des holdings, des commenda au Moyen Âge aux Family Offices au XXIe siècle, en passant par les sociétés anonymes pendant la révolution industrielle.

Des commenda au Moyen Âge à la révolution industrielle

Avant de parler d’histoire, parlons de théorie économique.

D'abord, dès le moment où un capital est bloqué dans une activité économique, ou immobilisé en comptabilité, comme par exemple le commerce d’épice, il n’est plus disponible pour d’autres investissements potentiellement plus rentables. Ensuite, pour être valorisé comme patrimoine privé et être transmis aux héritiers, le capital doit in fine se détacher de l’entreprise. La holding répond à ce paradoxe vieux comme le capitalisme : séparer la responsabilité patrimoniale entre sphère professionnelle et personnelle.

Dès le Xe siècle, des dispositifs comme la commenda instaurent une séparation entre l’investisseur, qui apporte le capital, et l’exploitant, qui exécute l’entreprise commerciale, le plus souvent sous la forme d’un voyage maritime. Celles-ci se développent à Venise et à Gênes, contribuant à la prospérité des deux villes.

À Gênes, la commenda était un accord entre un partenaire investisseur et un partenaire voyageur visant à mener une entreprise commerciale. Wikiwand

À partir du XVe siècle, les sociétés par actions émergent dans un contexte de conquêtes coloniales. C’est le modèle juridique des monopoles royaux que sont les compagnies anglaise, néerlandaise et française des Indes orientales et occidentales. Cette forme juridique introduit la divisibilité du capital dans le cadre d’un commerce incertain, nécessitant l’immobilisation d’un capital conséquent.

Au XIXe siècle, parallèlement au mouvement d’industrialisation en Europe, cette séparation du patrimoine et de la responsabilité économique est formalisée à travers des entités juridiques précises.

Création des sociétés anonymes

Le Code français du commerce de 1807 introduit une distinction claire entre patrimoine privé et activité économique, ouvrant la voie à la création des sociétés anonymes (SA). En effaçant le nom des actionnaires de la raison sociale de l’entreprise, la société anonyme devient une entité juridique autonome bénéficiant d’une responsabilité propre. Cette nouvelle donne conduit de nombreux investisseurs particuliers à tirer profit des revenus d’une entreprise jusqu’à la déclaration de la faillite, ce sans en assumer les conséquences.

L’essor des sociétés anonymes est facilité par la loi de 1864 sur les sociétés commerciales. Cette forme juridique permet un financement de l’entreprise par des investisseurs anonymes extérieurs à l’entreprise à travers le marché des capitaux – en actions ou en obligations. Elle devient majoritaire après la Seconde Guerre mondiale.

La société anonyme Tissus du Golbey (Vosges) est créée pour accompagner l’essor de l’industrie des serviettes-éponges, des mouchoirs et des autres articles molletonnés. Wikimedia

Concrètement, la société anonyme, en permettant un financement sur une base plus large, introduit aussi un paradoxe. D’un côté, les propriétaires du capital ne sont plus personnellement responsables du capital immobilisé dans l’entreprise. De l’autre, un nouveau problème apparaît : comment les familles d’actionnaires historiques peuvent conserver le contrôle du capital dans un contexte d’élargissement du nombre d’investisseurs ?

C’est dans ce cadre qu’une première structuration juridique du capital familial apparaît. S’il est impossible de parler de holdings à cette époque sans faire d’anachronisme, les bases sont posées.

Construction de groupes industriels

En France, la construction de grands groupes industriels s’organise tardivement à partir des années 1960-1970, sous l’impulsion de l’État et des banques d’affaires, comme Lazare et Rothschild. Les fusions, acquisitions et restructurations donnent naissance à des ensembles industriels de taille inédite, presque toujours chapeautés par des holdings.

La réforme fiscale de 1965 facilite la création et l’organisation des grands groupes que nous connaissons aujourd’hui. En allégeant l’impôt sur les dividendes distribués par les filiales à leur société-mère, elle encourage les firmes à se structurer en plusieurs niveaux de sociétés imbriquées les unes dans les autres. Un système pyramidal se généralise, remplaçant progressivement les structures financières classiques, dans lesquelles les actionnaires possédait personnellement les actions des sociétés du groupe familial.

La holding devient une structure de tête, centralisant la propriété, la trésorerie et le pouvoir de décision, tout en maintenant l’autonomie juridique des filiales. Ces holdings de groupe remplissent plusieurs fonctions : effet de levier financier, outil de croissance externe et d’arbitrage d’actifs, et séparation organisationnelle entre propriété du capital et activité productive.

La création de Peugeot Société anonyme en 1966 comme société mère du groupe industriel familial en est un illustre exemple. Les diverses activités – cycles, outillages ou automobiles – sont auparavant gérées par des sociétés indépendantes, appartenant en direct aux actionnaires, relevant des différentes branches de la famille. La holding Peugeot SA est elle-même contrôlée par Foncière et Financière de Participation (FFP), une holding familiale de contrôle créée en 1929. Cette structuration fiscale et juridique garantit une unification de la gestion financière des différentes filiales, et une centralisation de la gestion du capital familial.

Empires du capital

À partir des années 1990, dans le cadre de l’installation de la stagnation, de l’accélération de l’accumulation du capital et de la financiarisation de l’économie, plusieurs opérations de rachats hostiles d’entreprises se déploient. Des groupes français aujourd’hui majeurs, tels LVMH, Lagardère ou Bolloré, se constituent au travers d’opérations financières d’envergure, plus ou moins agressives.

Ces opérations sont menées par l’intermédiaire de holdings, qui permettent de centraliser la trésorerie, et de facto de bénéficier d’un effet de levier pour ces investissements – avoir recours à de l’endettement pour augmenter la capacité d’investissement de l'entreprise. Indépendante juridiquement et de nom, elles permettent de racheter les actions d’une entreprise d’une manière plus discrète que par une société portant le nom familial. C’est la stratégie déployée à de nombreuses reprises par le groupe Bolloré.

Les holdings sont donc de plus en plus éloignées d’enjeux de développement industriel, et de plus en plus proches de logiques d’optimisation financière dans le cadre de ces nouveaux empires du capital.

Société de capital-investissement

Ces holdings sont progressivement transformées en sociétés de capital-investissement. Elles servent de support à des stratégies de diversification patrimoniale et à une recomposition profonde du capital que l’on associe à la financiarisation.

La holding peut être le véhicule d’une diversification du capital familial, ce qui ne s'oppose pas au maintien du contrôle industriel. C’est le cas du groupe FFP, société d’investissement de la famille Peugeot, ancêtre de Peugeot Invest. À partir des années 2000, le mouvement de diversification financière s’accélère : la holding prend des participations dans de nombreux groupes, comme Seb, Orpea, Ipsos, DKSH, Dassault Real Estate, Zodiac, Tikehau, Totan Eren, Spie, des sociétés immobilières, des fonds de capital-investissement, etc. Cet important mouvement est allé de pair avec le maintien d’une partie significative du contrôle du groupe PSA, devenu Stellantis, par la holding de la famille Peugeot (ci-dessous, les investissements de cette holding en 2019).

Les investissements de la holding du groupe Peugeot en 2019. Fourni par l'auteur

Family Office, les holdings des holdings

Aux étages supérieurs s’ajoutent aujourd’hui des structures, comme les « Family Offices ». Elles parachèvent la transformation du capital économique en patrimoine privé pour de nombreuses dynasties françaises au sommet des classements de grandes fortunes. Outre la dimension d’ingénierie patrimoniale, ces structures offrent divers services financiers mais aussi de gestion des relations entre actionnaires et parents au sein de ces familles fortunées.

Ce phénomène est général. Le capital des principales dynasties françaises s’organise à présent autour de holdings formant des édifices plus ou moins complexes, mais toujours avec une société financière principale : holding H51 pour la famille Hermès, société Agache pour la famille Arnault, Téthys Invest pour la famille Bettencourt-Meyers, GIMD pour la famille Dassault, Merit France pour les Saadé, NJJ holding pour les Niel, etc.

Au sein de ces empires familiaux, les étages de holdings constituent les échelles permettant la transformation de la valeur produite au sein de l’économie réelle en patrimoine privé. Penser les enjeux économiques en ne prêtant attention qu’au plus bas niveau, celui des filiales industrielles, est donc largement incomplet.

Replacer les holdings au cœur de l’analyse permet donc de comprendre que l’enrichissement n’est ni naturel ni automatique, mais le produit d’une architecture institutionnelle précise, largement invisible dans le débat public.

The Conversation

Quentin Belot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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