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04.10.2026 à 09:13

Quel est l’impact des décisions de la BCE sur les ménages modestes ?

Matthieu Picault, Professeur de Finance , LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management

Aurore Burietz, Professeur de Finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management

Entre lutte contre l’inflation, baisse des crédits et réduction de l’activité, les hausses des taux directeurs de la BCE ont des effets sur les ménages modestes.
Texte intégral (1533 mots)

L’ESSENTIEL

  • La nouvelle hausse de l’inflation a poussé la Banque centrale européenne (BCE) à augmenter ses taux directeurs – 2,5 % pour le taux de dépôt.

  • Entre lutte contre l’inflation, baisse des crédits et réduction de l’activité, les hausses de ces taux ont des conséquences pour les ménages modestes.

  • En luttant contre l’inflation, la BCE peut contribuer à ralentir l’économie française et d’augmenter le chômage.


Entre août 2025 et août 2026, les prix payés par les ménages ont progressé de 2,4 % sur le territoire national. Ce regain d’inflation contraste avec le repli observé depuis le pic de 2022, année où l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait porté l’inflation annuelle à un niveau record de 5,2 %.

Cette inflation vient affecter le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes, disposant d’un niveau d’épargne plus faible et avec un niveau de vie relativement faible – appartenant aux 20 % des ménages les plus faibles pour l’Insee et 40 % pour la Drees.

Pour contrôler cette inflation et remplir son objectif premier de maintenir la stabilité des prix, la Banque centrale européenne (BCE) relève son taux directeur pour le refinancement des banques à 2,65 % et le taux de dépôt à 2,5 % en septembre 2026.

Mais quels sont les enjeux réels d’une telle décision pour les ménages modestes, plus exposés dans leur vie quotidienne à une hausse des prix ?

Si notre étude souligne que les décisions prises par la BCE concernent en premier lieu les banques, principaux vecteurs de transmission de la politique monétaire, elles exercent également une influence sur la consommation des ménages par le canal du crédit bancaire.

Faciliter ou limiter les crédits

Afin de maintenir la stabilité des prix, la BCE dispose de différents outils. Le principal : le taux de refinancement des banques.

Concrètement, quand une banque souhaite prêter de l’argent à un ménage avec un projet d’investissement, elle doit disposer des fonds nécessaires. Si ce n’est pas le cas, une option est d’emprunter auprès de la banque centrale. Le taux appliqué à cet emprunt est le taux de refinancement – actuellement de 2,65 %. Les ménages empruntent ensuite à un taux plus élevé, incluant une prime de risque destinée à couvrir le risque de non-remboursement et une marge permettant à la banque de couvrir ses coûts et générer un bénéfice.

Quand l’inflation est faible, la BCE instaure une politique monétaire expansive, ou accommodante. Le taux de refinancement est plus faible, facilitant l’octroi de crédit par les banques. À l’inverse, pour lutter contre une inflation importante, ce taux est plus élevé. Il restreint à dessein la capacité des banques à obtenir des liquidités et de facto à prêter aux ménages. C’est ce qu’on appelle une politique monétaire restrictive.

Perte de pouvoir d’achat

Dans un contexte inflationniste accompagné d’une hausse des taux d’intérêt, les ménages perdent simultanément deux leviers pour maintenir leur consommation : la capacité d’emprunt, rendue plus coûteuse, et le pouvoir d’achat, rogné par la hausse des prix.

Ce second levier pourrait être préservé si les revenus progressaient au même rythme que les prix. Or, en France, les revenus progressent moins vite que les prix. La conséquence ? Une perte réelle de pouvoir d’achat. En 2023, les 10 % des Français les plus pauvres subissent une contraction de leur niveau de vie de -1 %. Pour ces ménages les plus modestes, qui ne peuvent ni emprunter ni puiser dans une épargne insuffisante, ce décrochage entre revenus et prix est particulièrement brutal.


À lire aussi : Une pauvreté aggravée : au-delà des indicateurs monétaires, le vécu


C’est précisément pourquoi l’objectif de stabilité des prix poursuivi par la BCE revêt une importance sociale. En cherchant à contenir l’inflation, elle limite la dégradation du pouvoir d’achat de ceux qui n’ont aucun autre filet de protection.

Moins d’emplois et moindres salaires

Si la politique monétaire de la BCE influence directement le pouvoir d’achat des ménages par le canal du crédit aux particuliers, elle affecte indirectement leur quotidien via le marché du travail. Comment ? En facilitant ou en restreignant l’accès au crédit pour les entreprises.

Une entreprise qui évolue dans un contexte où l’obtention d’un crédit est aisée pourra plus facilement investir, embaucher ou mieux rémunérer ses salariés. A contrario une politique monétaire restrictive, dans un contexte inflationniste, augmente dans un premier temps les coûts du crédit aux entreprises.

Entre juillet 2021 et juillet 2023, alors que le taux directeur de la BCE passe de 0 à 4 %, le taux d’emprunt des entreprises françaises augmente de 1,08 % à 4,42 %. Une entreprise n’empruntant plus investit moins. À cette baisse d’investissements s’ajoutent des coûts de production élevés, une demande pour les biens et services en baisse due à la diminution du pouvoir d’achat, le tout contribuant à une chute du chiffre d’affaires menant à des destructions d’emplois.

Les ménages les plus modestes sont les plus exposés aux fluctuations du marché du travail, notamment au chômage.

Par exemple, les jeunes sont les premiers à subir les changements de cycle économique induits par la politique monétaire.

Les chiffres l’attestent en France : entre le dernier trimestre 2024 et le deuxième trimestre 2026 (dernière donnée disponible), le taux de chômage des jeunes entre 15 et 24 ans (selon la mesure du BIT) a augmenté de 5 points, passant de 16,6 % à 21,6 %. Sur la même période, le taux de chômage de l’ensemble des actifs, indépendamment de leur âge, ne progresse que de 0,8 %.

Augmentation des inégalités de patrimoine

En plus de leurs revenus et de leurs emplois, la politique monétaire influence le patrimoine des ménages.

Ainsi, la compression des taux de crédit, tombés à 1,06 % en décembre 2021, favorise la demande de biens immobiliers, poussant les prix à la hausse. Au troisième trimestre 2022, le prix des logements anciens progresse de + 6,4 % sur un an.

Or, 30 % des ménages les moins dotés possèdent moins de 40  000 euros de patrimoine, composé quasi exclusivement de livrets d’épargne réglementée et sans exposition à l’immobilier. Ils ne bénéficient pas de cette hausse des prix immobiliers, et la valeur de leur patrimoine n’en est pas accrue.

Compte tenu de ces disparités, les effets de la politique monétaire de la BCE peuvent détériorer la situation des ménages modestes en creusant les inégalités de patrimoine existantes.

En définitive, l’inflation n’affecte pas le pouvoir d’achat des ménages modestes de manière isolée ; elle interagit avec la réponse de la politique monétaire pour produire un effet cumulatif. La politique monétaire agit moins comme un simple correctif que comme un amplificateur des dynamiques de prix, avec des répercussions particulièrement marquées pour les ménages les plus modestes.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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04.10.2026 à 09:12

Face à l’imprévu permanent, une autre logique d’entreprise émerge

Isaac Getz, Professeur de Leadership de Trasformation, ESCP Business School

Maximiser le profit coûte que coûte ne peut plus être LA stratégie en période de polycrise. Il est urgent de revoir les outils de la gestion et du management.
Texte intégral (1324 mots)

L’ESSENTIEL

  • La crise est devenue permanente. Les situations critiques s’enchaînent quand elles ne se superposent pas.

  • Dans ce contexte, les logiques pour diriger l’entreprise ne peuvent plus être les mêmes. Certaines entreprises ont déjà commencé à en changer avec des résultats positifs.

  • Avoir une boussole et être robuste sont deux principes de cette nouvelle logique. Pour y parvenir, il faut prendre soin inconditionnellement des membres de son écosystème.


Nous ne traversons plus une succession de crises temporaires suivies d’un retour à l’équilibre. Nous sommes entrés dans une incertitude structurelle. Comment diriger face à cette nouvelle donne ?

Pendant des décennies, la direction d’entreprise s’est construite sur une hypothèse implicite : un environnement suffisamment stable pour prévoir, optimiser et contrôler. Une crise constituait alors une parenthèse. Pour absorber le choc, il fallait se replier, en attendant le retour à la prévisibilité et ajuster ses plans. Cette hypothèse ne tient plus dans un monde où les secousses se succèdent, quand elles ne se superposent pas.

Depuis des mois, des dirigeants rapportent combien les secousses autour d’Ormuz, avec leur impact sur les prix de l’énergie ravivent leurs inquiétudes et suspendent leurs décisions. Cette crise iranienne n’est qu’un épisode parmi d’autres crises militaires, politiques, économiques, financières, technologiques, sanitaires, climatiques, démographiques, voire sociales. L’imprévu est devenu la norme. Les entreprises le subissent, mais peu l’ont intériorisé. Elles continuent de considérer l’incertitude comme un accident, et non comme leur nouvel environnement. Elles poursuivent encore une logique conçue pour un monde stable reposant sur la prévision et l’optimisation.

Pourtant, d’autres entreprises ont pris acte du changement. Elles font place à la boussole et à la robustesse.

Handelsbanken, l’exception bancaire suédoise

Quand le secteur bancaire suédois a traversé, en 1991, l’éclatement d’une bulle immobilière, puis, en 2008, la crise des subprimes, le pays a nationalisé toutes ses banques, sauf une : Handelsbanken, laquelle n’a même pas sollicité ses actionnaires. Actrice majeure en Suède, Handelsbanken est également présente au Royaume-Uni, en Norvège et dans d’autres pays en Europe. Au Royaume-Uni, lors de la crise du Covid, avec seulement 1 % du marché de la banque de détail, elle a accordé 50 % des prêts aux petites et moyennes entreprises (PME).


À lire aussi : Face aux polycrises, l’État doit devenir stratège


Comment expliquer cette capacité à traverser les crises là où d’autres vacillent ? La réponse est double : une boussole inspirante et une robustesse fondamentale.

Un proverbe rappelle que, « Si vous ne savez pas où vous allez, tous les chemins vous y mènent », et plus grave encore, vous y êtes déjà. Vouloir la maximisation du profit ne constitue pas une boussole. Cela entraîne une oscillation permanente entre conquête de marchés et réduction des coûts, entre décentralisation et reprise de contrôle, et, en période de crise, cela conduit souvent à la paralysie.

À l’inverse, la boussole de Handelsbanken consiste en un soin inconditionnel de la santé financière de ses clients. Mais c’est sa robustesse qui lui permet de la suivre dans la durée. Cette robustesse repose moins sur l’optimisation que sur des relations de caring (au sens où l’entreprise prend soin) profondément différentes avec ses collaborateurs, ses clients et ses fournisseurs.

Suivre la boussole exige la robustesse

Ainsi, la banque accorde une réelle confiance à ses agences : celles-ci disposent de leur propre compte d’exploitation et décident localement de près de 75 % des prêts. Le directeur de l’agence concernée donne aussi son aval pour les grands prêts à des entreprises comme Volvo. Ces opérations figurent dans le compte d’exploitation de son agence.

Quant aux conseillers, ils ne privilégient pas des transactions opportunistes, mais le bien de leurs clients. Comme l’exprimait Jan Wallander, le PDG qui a transformé cette banque :

« La situation financière des personnes est presque aussi importante que leur santé. Un bon banquier devrait posséder les mêmes qualités qu’un bon médecin généraliste. »

Quand la vertu paie

Cette logique fonctionne-t-elle ? Handelsbanken affiche parmi les plus faibles ratios de pertes sur crédits au monde, moins de 0,1 %, et, depuis plus de cinquante ans, elle surpasse ses concurrents, si on prend comme indicateur le rendement des capitaux propres. Mais ces performances ne sont pas l’objectif poursuivi. Ils sont la conséquence du suivi de la boussole en étant robustes : au final, l’entreprise comme ses actionnaires en bénéficient, grâce à des rendements sains et durables.

France 24, 2021.

Handelsbanken n’est pas un cas isolé. Avec Laurent Marbacher nous décrivons dans notre dernier ouvrage The Caring Company de nombreuses entreprises qui ont adopté cette double logique, comme le laboratoire pharmaceutique japonais Eisai ou encore la laiterie française LSDH.

Dans un monde où l’imprévu est permanent, elles ne cherchent plus à anticiper un équilibre, tout en optimisant l’existant : elles suivent leur boussole en étant robustes pour encaisser les chocs, et même en sortir renforcées.

Xerfi Canal, 2025.

Deux principes pour une transformation

C’est cette transformation que de plus en plus de dirigeants explorent aujourd’hui. Encore faut-il savoir l’engager concrètement. Cette transformation ne se décrète pas et ne se déploie pas selon une méthode toute faite. Chaque entreprise doit co-construire son propre mode de fonctionnement autour des deux principes déjà évoqués :

  • le premier est une boussole : définir ensemble, avec ses collaborateurs, le bien – la valeur sociale – que l’entreprise entend durablement apporter à ceux dont elle prend soin, qu’il s’agisse de ses clients, ses fournisseurs sans oublier sa communauté locale. Cette boussole lui permet de dépasser les relations purement transactionnelles avec les membres de son écosystème.

  • le second est la robustesse nécessaire pour suivre cette boussole, y compris dans la tempête. Pour cela, il faut donner aux collaborateurs une réelle autonomie d’action et remplacer progressivement le contrôle par la confiance. Il ne s’agit donc pas d’ajouter un programme de plus, mais de revoir en profondeur la logique même selon laquelle l’entreprise fonctionne et ses dirigeants agissent.

La performance économique hors pair, dans les périodes fastes comme dans ce nouvel environnement de crises, n’est pas le but de cette logique : elle en découle.

The Conversation

Isaac Getz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.10.2026 à 09:12

Non, le stoïcisme n'est pas ce « truc de mecs » revendiqué par les masculinistes

John Sellars, Reader in Philosophy, Royal Holloway, University of London

Marc Aurèle s’était promis d’être un homme de bien, mais qu’entendait-il par là ? Les interprétations masculinistes du stoïcisme relèvent du malentendu.
Texte intégral (1327 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le stoïcisme est une philosophie de l’éthique personnelle de la Grèce antique, qui enseigne la maîtrise de soi et l’acceptation sereine du destin.

  • Sénèque, Épictète et Marc Aurèle comptent parmi les philosophes stoïciens les plus connus.

  • Ces dernières années, sur les réseaux sociaux, la « manosphère » se revendique beaucoup du stoïcisme, en interprétant et en dévoyant des concepts philosophiques qui n’ont pourtant rien de viriliste.

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Dans son ouvrage de 2018 Not All Dead White Men (non traduit en français, NdT) consacré aux classiques, à la misogynie et à l’ère numérique, la classiciste américaine Donna Zuckerberg a noté avec une certaine inquiétude que « les hommes de la manosphère éprouvent une profonde fascination pour la philosophie stoïcienne ».

Elle explique clairement comment ces espaces en ligne utilisent des extraits d’œuvres stoïciennes pour affirmer que les femmes sont psychologiquement inaptes au stoïcisme. Par exemple, la « manosphère » s’appuie sur l’éloge de la logique prôné par le stoïcisme pour prétendre que les hommes possèdent une « rationalité supérieure », tandis que les femmes seraient guidées par leurs émotions. En réalité, ils considèrent le stoïcisme comme une arme résolument virile contre la nature manipulatrice et trompeuse des femmes et contre leur influence. Pour ces raisons et bien d’autres encore, la « manosphère » soutient que les femmes ne pourront jamais être stoïciennes.

La prévalence des idées stoïciennes dans notre monde a conduit certains, dont Zuckerberg, à se demander s’il s’agit simplement d’une malheureuse déformation des textes antiques ou s’il y a quelque chose de troublant qui se cache sous la surface d’ouvrages tels que les Méditations de Marc Aurèle.

L’image du stoïcien

Une partie du problème réside dans l’image profondément ancrée du stoïcien comme d’une personne dénuée d’émotions et indifférente. Les stoïciens sont courageux et résilients, mais ne se soucient peut-être de personne d’autre qu’eux-mêmes. Le stoïcisme correspond-il vraiment à un état d’esprit macho, froid et indifférent ? Est-il vraiment réservé aux hommes ?


À lire aussi : Want to be happy? Then live like a Stoic for a week


Comme je l’explique dans mon nouveau livre Stoicism Is Not What You Think (non traduit en français, NdT), la réponse courte est bien sûr « Non ». Les stoïciens considéraient la rationalité comme la caractéristique déterminante des êtres humains, et c’est notre rationalité qui fait de nous les membres d’une seule et même communauté humaine. Toutes les autres caractéristiques, telles que l’origine ethnique, la nationalité et le genre, sont sans importance par rapport à la raison commune que possèdent tous les êtres humains. Les stoïciens n’ont donc aucune raison d’établir une distinction stricte entre les hommes et les femmes.

Le philosophe stoïcien romain Gaius Musonius Rufus, actif au Ier siècle de notre ère, s’est directement exprimé sur ce sujet précis. En réponse à la question de savoir si les femmes devaient étudier la philosophie, il a fait valoir que les femmes et les hommes possèdent les mêmes sens qui leur fournissent des informations sur le monde et les mêmes capacités rationnelles. Ils sont tous deux également capables d’agir avec vertu.

Le courage viril des femmes

Si la philosophie est l’étude de la manière de mener une vie bonne, il serait alors absurde de suggérer qu’elle ne convient qu’à une partie de l’humanité. Musonius cite de nombreux exemples où les femmes font preuve de la vertu « virile » qu’est le courage, notamment lorsqu’elles protègent leur progéniture. Si jamais vous souhaitez voir ce qu’est le véritable courage, rendez-vous simplement à la maternité la plus proche.

Musonius soutient également que les filles devraient recevoir la même éducation que les garçons – une idée radicale à son époque. Les vertus les plus importantes que sont le courage, la modération, l’équité et la capacité à prendre de bonnes décisions sont tout aussi essentielles pour les filles que pour les garçons ; elles doivent donc, bien sûr, être enseignées aux unes comme aux autres. Musonius était un enfant de son époque et évoluait largement dans les limites de sa culture ; il partait du principe que la plupart des femmes finiraient par s’occuper d’un foyer. Mais au Ier siècle de notre ère, c’était une hypothèse tout à fait raisonnable. Bien qu’il ne soit pas parfait, ce philosophe stoïcien est probablement ce qui se rapproche le plus d’un théoricien féministe dans l’Antiquité.


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« Être un homme », le grand malentendu

On nous dit que de nombreux membres de la manosphère sont des lecteurs assidus de Marc Aurèle. Ses Méditations comportent plusieurs passages où il semble dire qu’il faut « être un homme » et, à un moment donné, il critique quelqu’un pour son « manque de virilité ». Mais il convient de rappeler que Marc Aurèle n’écrivait pas un ouvrage de maximes de développement personnel destiné à être lu par d’autres ; il s’adressait à lui-même dans un journal intime.

Lorsque Marc Aurèle se dit qu’il doit être un homme, il veut dire qu’il doit incarner les qualités propres à ce qu’il est en tant qu’homme adulte dans le monde où il vit. On peut s’interroger sur ce que signifie « être un homme », mais il est assez clair que ce que Marc Aurèle a à l’esprit, c’est d’être rationnel, calme et d’agir pour le bien-être de toute l’humanité.

Il est possible que Marc Aurèle oppose implicitement cela à une image négative des femmes, présentées comme irrationnelles et excessivement émotionnelles, mais je pense qu’il est plus probable qu’il l’oppose à l’état d’adolescent immature et irrationnel.

Lorsque Marc Aurèle se dit « sois un homme », ce qu’il veut très probablement dire, c’est « sois un adulte ». De plus, dans ces passages, il ne se contente pas de dire « sois un homme », mais généralement « sois un homme bon », et c’est l’adjectif « bon » qui importe. Le mot « homme » fait simplement référence à Marc Aurèle lui-même. Qu’est-ce qu’un homme bon ? C’est quelqu’un qui agit dans l’intérêt de toute l’humanité. Une femme bonne, c’est exactement la même chose.

The Conversation

John Sellars est affilié à l'association à but non lucratif « Modern Stoicism ».

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03.10.2026 à 10:50

Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?

Clémentine Hugol-Gential, Professeure des universités et membre de l’Institut universitaire de France, Université Bourgogne Europe

Loin d’être passives, certaines jeunes personnes tentent de développer des stratégies de régulation et de protection face aux contenus problématiques liés à l’alimentation sur les réseaux sociaux.
Texte intégral (1885 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les données se multiplient quant aux risques que les réseaux sociaux font courir aux adolescent·es concernant leur rapport au corps et à l’alimentation.

  • Une recherche étudie comment, loin d’être passives, certaines jeunes personnes développent des stratégies pour tenter d’échapper aux contenus problématiques.

  • On parle de « vulnérabilité informationnelle » quand les préoccupations personnelles croisent un environnement numérique qui va exacerber les fragilités.


What I Eat in a Day (en français, « Ce que je mange chaque jour »), recettes healthy, défis sportifs ou transformations physiques spectaculaires sur les réseaux socionumériques… les contenus liés à l’alimentation sont omniprésents.

Pour de nombreux adolescents et jeunes adultes, les réseaux sociaux sont devenus des espaces privilégiés pour s’informer sur la santé, le corps et les pratiques alimentaires. Selon le Credoc, 58 % des 12-17 ans consultent quotidiennement une plateforme numérique tandis que les réseaux sociaux figurent parmi les principales sources d’information des 15-24 ans sur ces sujets.

Réseaux sociaux : des utilisateurs influençables face à des contenus dangereux ?

Cette évolution suscite de nombreuses inquiétudes. Dans une étude récente, l’Arcom, le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique, souligne que 49 % des 11-17 ans déclarent avoir déjà été exposés à des contenus liés aux troubles des conduites alimentaires.

De son côté, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) alerte sur les liens entre certains usages des réseaux sociaux et la santé mentale des adolescents, tout en rappelant que ces phénomènes relèvent de mécanismes complexes et multifactoriels. Mais comment ces contenus influencent-ils réellement les jeunes ?


À lire aussi : Santé mentale des adolescents : les réseaux sociaux amplifient les troubles observés hors ligne, en particulier chez les filles


À partir de l’analyse de publications TikTok consacrées au corps et à l’alimentation, complétée par des ateliers menés auprès de 14 jeunes femmes suivies pour anorexie mentale, nos travaux invitent à dépasser une vision opposant contenus dangereux et utilisateurs influençables.

(L’anorexie mentale est un trouble des conduites alimentaires, dont l’origine est multifactorielle, qui se caractérise par une perte de poids intentionnelle, ndlr).

Ils mettent en lumière ce que nous appelons une « vulnérabilité informationnelle ». Il s’agit d’une situation dans laquelle certaines personnes deviennent particulièrement réceptives à des contenus qui font écho à leurs préoccupations, à leurs fragilités ou à leurs questionnements personnels.


À lire aussi : Pourquoi la souffrance psychique des jeunes n’est pas une affaire individuelle


Les algorithmes façonnent nos environnements alimentaires

Les réseaux sociaux ne fonctionnent pas comme de simples espaces où chacun choisit librement les contenus qu’il consulte. Les plateformes sélectionnent, hiérarchisent et recommandent en permanence les publications susceptibles de retenir notre attention.

Pour comprendre ce qui est réellement proposé aux jeunes utilisateurs, nous avons créé plusieurs comptes avatars reproduisant les usages d’une adolescente de 16 ans s’interrogeant sur son alimentation et son image corporelle.

Pendant plusieurs mois, nous avons observé les contenus recommandés par TikTok et constitué un corpus représentatif de 313 publications.

L’analyse révèle plusieurs registres discursifs récurrents. Le premier concerne le contrôle alimentaire avec le comptage des calories, la surveillance des apports, les stratégies pour réduire la faim ou bien des formats populaires, tels que les What I Eat in a Day (« Ce que je mange chaque jour »).

Le second est celui de la transformation corporelle, à travers les récits de perte de poids ou les photographies « Avant/Après ». Enfin, de nombreux contenus associent explicitement minceur, bien-être, réussite ou confiance en soi.

Les troubles des conduites alimentaires apparaissent également dans cet environnement numérique, en s’inscrivant dans un ensemble plus large de discours valorisant la maîtrise de soi et l’optimisation personnelle et en gommant les questions de santé en lien avec la maladie.

Les contenus les plus visibles diffusent moins des connaissances sur l’alimentation qu’ils ne mettent en scène des modes de vie et des modèles corporels, faisant de l’alimentation un levier de transformation et de contrôle de soi.

Comprendre ce que les jeunes font des contenus

Pour compléter l’analyse des contenus recommandés par TikTok et travailler sur les enjeux de réception, nous avons mené une série de cinq ateliers auprès de 14 jeunes femmes âgées de 16 à 29 ans suivies pour anorexie mentale.

Organisés avec des structures de soin, ces ateliers avaient pour objectif de comprendre comment les contenus liés à l’alimentation, au corps et à la santé sont reçus, interprétés et intégrés dans les parcours individuels.

Chaque séance abordait une thématique spécifique : cartographie des usages numériques, analyse des contenus rencontrés, critères de crédibilité, représentations du corps et stratégies de protection face aux contenus perçus comme problématiques.

Les premiers résultats tendent à montrer que les participantes ne sont pas des utilisatrices passives. Elles connaissent très bien le fonctionnement des plateformes et évoquent spontanément les algorithmes, les bulles de recommandation ou encore les mécanismes destinés à capter leur attention.

Beaucoup d’entre elles identifient sans difficulté les contenus problématiques, les promesses irréalistes ou les discours nutritionnels simplificateurs.

Certaines ont d’ailleurs développé des stratégies de régulation telles que la suppression d’applications, le blocage de comptes, le désabonnement ou la limitation du temps passé en ligne. Pourtant, cette connaissance ne suffit pas toujours à se protéger.

Plusieurs participantes reconnaissent continuer à consulter des contenus qu’elles jugent pourtant nocifs :

« On sait que c’est toxique, mais on continue de regarder », résume l’une d’elles.

Les ateliers montrent également que les réseaux sociaux ne sont pas uniquement utilisés pour rechercher de l’information. Les participantes y cherchent aussi des formes de compréhension, de soutien ou de reconnaissance.

Plusieurs d’entre elles expliquent accorder une grande confiance à certaines créatrices de contenus parce qu’elles ont vécu des expériences similaires. La crédibilité se construit alors à partir de l’expérience vécue et de l’identification.

La vulnérabilité informationnelle : au-delà du vrai et du faux

Ces résultats nous conduisent à mobiliser la notion de vulnérabilité informationnelle. Contrairement à une idée répandue, les difficultés rencontrées sur les réseaux sociaux ne s’expliquent pas uniquement par un manque d’esprit critique ou par l’incapacité à distinguer une information fiable d’une information trompeuse. Les participantes rencontrées sont souvent parfaitement conscientes des limites des contenus qu’elles consultent.

La vulnérabilité informationnelle apparaît plutôt lorsque des préoccupations personnelles rencontrent un environnement numérique qui leur donne une visibilité particulière. Une adolescente préoccupée par son poids, une jeune femme confrontée à un trouble alimentaire ou un jeune en quête de reconnaissance ne rencontreront pas les mêmes contenus ni ne leur accorderont la même signification.

Les algorithmes renforcent cette dynamique. Plus un utilisateur interagit avec un type de contenu, plus celui-ci lui est recommandé. Peu à peu, certaines représentations du corps, de l’alimentation ou de la santé occupent une place croissante dans son environnement informationnel.

L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’exposition à des contenus problématiques. Il concerne aussi les conditions dans lesquelles ces contenus deviennent crédibles, désirables ou significatifs pour certains publics.

Cette réflexion invite à déplacer le regard porté sur les jeunes. Plutôt que de les considérer comme des utilisateurs passifs ou facilement manipulables, il semble plus pertinent de s’interroger sur les environnements informationnels dans lesquels ils évoluent. Car les réseaux sociaux ne se contentent pas de diffuser des informations, ils organisent la visibilité de certains récits, de certains corps et de certaines normes alimentaires.

À l’heure où une part croissante de la socialisation alimentaire se construit en ligne, le défi n’est donc pas seulement d’apprendre à vérifier les informations ou à repérer les contenus trompeurs. Il consiste également à comprendre comment les algorithmes orientent nos attentions, façonnent nos représentations et influencent ce que nous considérons comme désirable, normal ou souhaitable.

Ces résultats soulignent ainsi l’importance de renforcer les actions d’éducation aux médias et à l’information. Mais ils rappellent également que les usages numériques ne peuvent plus être pensés indépendamment des questions de santé. Lorsque les réseaux sociaux participent à la construction des rapports au corps, à l’alimentation ou à l’estime de soi, ils deviennent pleinement un enjeu de santé publique.

Comprendre les vulnérabilités informationnelles, c’est alors reconnaître que les risques ne résident pas uniquement dans les contenus eux-mêmes, mais dans la rencontre entre des dispositifs techniques, des normes sociales et des individus en quête de repères.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Clémentine Hugol-Gential ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.10.2026 à 10:50

Apprendre à bien manger : comment penser l’éducation à l’alimentation ?

Kim Hyeongyeong, ATER en Sciences de l'éducation, Université de Corse Pascal-Paoli

Si l’on parle de plus en plus d’éducation à l’alimentation, au singulier, apprendre à s’alimenter ne repose pas sur une seule recette.
Texte intégral (1386 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’éducation à l’alimentation est un enjeu essentiel à tous les âges de la vie.

  • Pour bien manger, il faut un minimum de connaissances en santé. Mais il s’agit aussi de comprendre comment les aliments arrivent dans notre assiette.

  • S’il y a un certain nombre de paramètres à respecter, y a-t-il pour autant une seule recette ?


L’éducation à l’alimentation est l’un des objectifs définis par la Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (Snanc) 2025-2030, publiée en février dernier. Elle doit se faire à tous les âges de la vie, pour permettre à chacun d’être autonome et de se construire une vision globale de l’alimentation de manière continue.

Que veut dire précisément « être autonome » et « se construire une vision globale de l’alimentation » ? Et comment l’éducation peut-elle y contribuer ?

L’autonomie comme finalité éducative

L’autonomie se pense au regard de ce qu’on appelle l’« altricialité ». C’est une caractéristique propre à l’être humain : contrairement à de nombreuses autres espèces, l’être humain naît immature et dépendant, tant sur le plan biologique que psychique et social. L’éducation est un long processus, nécessaire pour progressivement construire son autonomie.

En ce qui concerne l’alimentation, l’éducation repose sur trois approches. Tout d’abord, l’approche informative consiste à transmettre des informations et des injonctions. Cette approche se traduit le plus souvent par des campagnes d’information (« Manger cinq fruits et légumes par jour », « Manger-Bouger », etc.).

L’approche suggestive cherche à modifier ou orienter le comportement sans qu’on le sache. En ce sens, nombre de techniques inspirées du nudge sont mises en place pour induire un comportement favorable à la santé ou à l’environnement.

Enfin, l’approche éducative idéale vise au contraire à faire du sujet un acteur conscient et capable d’un comportement volontaire et adapté à chacun. Selon cette approche, l’éducation à l’alimentation accompagne la personne dans le développement de son autonomie en la matière.

Comprendre dans quel système agroalimentaire on se trouve

Mais cette autonomie repose sur deux conditions nécessaires qui participent à la construction d’une vision globale de l’alimentation. La première est de comprendre comment on fonctionne. Plusieurs mécanismes influencent nos comportements alimentaires : le comportement alimentaire résulte à la fois de processus biologiques (régulation de la faim et de la satiété, circuit de récompense au niveau cérébral, etc.), psychologiques (cognition, émotions, etc.) et sociaux (normes, espaces, etc.). C’est pourquoi l’alimentation est caractérisée comme un phénomène « bio-psycho-socio-culturel ».

De plus, la plupart des mécanismes, dus à leur caractère habituel, nous échappent souvent. Ces mécanismes sont en outre en interaction avec le milieu dans lequel on vit. Selon l’approche écologique, nos choix alimentaires sont cadrés par de multiples déterminants de notre environnement matériel, socioéconomique et politico-culturel – ce qu’on appelle l’environnement alimentaire.

La seconde condition est de comprendre la complexité du système alimentaire dans lequel nous vivons. Il s’agit de réaliser le chemin que parcourt un aliment avant d’arriver dans notre assiette, de la production jusqu’à la consommation, en passant par le transport et la distribution.

Si on croise ces différents niveaux de lecture sur l’alimentation, on arrive à comprendre la diversité des enjeux qu’elle engage : enjeux sanitaires, liés à la prévalence des maladies dites « modernes » (obésité, maladies cardiovasculaires, etc.) ; environnementaux dans les modes de production et de consommation ; sociaux, autour des inégalités d’accès à une alimentation de qualité ; mais aussi identitaires puisque l’alimentation est porteuse de valeurs et de symboles.

Comprendre ces deux conditions, c’est donc prendre conscience du fait que l’on n’est ni totalement libre ni totalement déterminé, mais que l’on dispose d’une marge de manœuvre dans un monde complexe dont on fait partie.

La motivation, condition de réussite essentielle

Cependant, cette prise de conscience ne suffit pas à elle seule à agir, ce qui explique les limites d’une approche purement informative. Il faut aussi travailler la motivation, car c’est elle qui permet de transformer les connaissances en pouvoir d’agir.

La motivation d’un comportement alimentaire se situe entre deux pôles : l’un pousse vers la recherche de sécurité et de dépendance dans ce qui est familier et habituel, l’autre tend au contraire vers la confrontation avec le nouveau et l’autre, et permet de gagner en maturité.

L’éducation à l’alimentation doit donc permettre au sujet de développer une motivation qui soutient son autonomie, en lui offrant par exemple des occasions d’essayer un nouvel aliment, de découvrir une pratique alimentaire différente, ou de s’ouvrir sur la complexité du monde alimentaire à laquelle il n’était pas sensibilisé auparavant.

La littératie alimentaire comme modèle éducatif

Pour mener une action d’éducation à l’alimentation, on peut s’appuyer sur le concept de littératie alimentaire. Si elle est davantage mobilisée dans le domaine de la nutrition-santé, en tant qu’outil de mesure, elle comprend en effet une dimension plus globale et critique qui permet d’aborder la complexité de l’alimentation.

Elle se définit comme la capacité d’une personne à comprendre l’alimentation de manière à développer une relation positive avec celle-ci. Cela comprend les techniques culinaires et les pratiques alimentaires, acquises tout au long de la vie afin de naviguer, de s’engager dans et de participer à un système alimentaire complexe. Une personne qui a cette capacité peut prendre des décisions favorables tant pour sa santé que pour un système alimentaire durable, compte tenu des composantes environnementale, sociale, économique, culturelle et politique de l’alimentation.

Cette définition peut se décliner en trois niveaux de littératie pour être opérationnelle : le niveau fonctionnel correspond à des connaissances déclaratives et procédurales en nutrition et en techniques culinaires ; le niveau interactif à des compétences pour intégrer ces connaissances dans des pratiques quotidiennes ; enfin, le niveau critique consiste en une analyse critique sur les déterminants sous-jacents de notre alimentation (sociopolitiques, environnementaux) et les conséquences de celle-ci sur notre santé, notre société et la nature.

L’éducation à l’alimentation ne repose pas sur une seule recette magique, mais elle suppose des conditions de possibilité à réunir.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Kim Hyeongyeong a reçu des financements de l'Université de Montpellier et la Chaire UNESCO complexité Edgar Morin pour réaliser sa thèse.

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03.10.2026 à 10:49

Ce que les vidéos de placards bien rangés révèlent de l’évolution des réseaux sociaux

Helen Ringrow, Associate Professor in Contemporary Discourse, University of Portsmouth

Giorgia Riboni, Associate Professor of English Language, Translation and Linguistics, Università di Torino

Pourquoi regarder quelqu’un remplir son réfrigérateur ou ranger ses placards est-il si captivant ? Sur TikTok et Instagram, les vidéos « restock » mêlent plaisir sensoriel et idéal domestique, tout en renouvelant les codes de l’authenticité en ligne.
Texte intégral (1928 mots)
Entre esthétique soignée, sons ASMR et incitation à consommer, la tendance « restock » transforme les tâches domestiques en spectacle et redéfinit l’authenticité sur les réseaux sociaux. Faithie/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Les vidéos de « réapprovisionnement », regroupées sous le hashtag RestockTok, transforment le rangement des provisions en spectacle captivant, tout en incitant à acheter produits et contenants.

  • Principalement destinées aux femmes, elles peuvent renforcer l’idée que l’organisation du foyer leur incombe et encourager la surconsommation.

  • Grâce aux vues subjectives, elles créent une impression d’authenticité fondée sur l’immersion plutôt que sur le lien avec l’influenceur.


Rares sont les choses qu’un bon influenceur ne peut pas transformer en contenu captivant. Les réseaux sociaux ont rendu les moindres détails de notre quotidien divertissants et « esthétiques ». Des tendances virales se sont ainsi développées autour de tâches que l’on pourrait juger ennuyeuses et banales, comme remplir son réfrigérateur ou ses placards.

Dans un article récent, nous avons étudié l’attrait de ces contenus sur les réseaux sociaux. Nous avons analysé un petit échantillon de publications Instagram de ce type, en examinant les images, les légendes et les commentaires des internautes.

Une vidéo typique de « réapprovisionnement », regroupée sous le vocable de « RestockTok », s’ouvre sur le réfrigérateur, l’armoire de toilette ou le garde-manger que l’on s’apprête à remplir. Le plan suivant adopte un point de vue à la première personne : une main remplit une série de contenants, généralement transparents. La vidéo se termine en montrant des bocaux et des boîtes soigneusement rangés, agréables à regarder, remplis de délicieuses gourmandises ou de produits d’entretien.

Comme beaucoup de contenus d’influenceurs, nombre de ces vidéos ont pour objectif final de rapporter de l’argent à leurs créateurs grâce aux revenus publicitaires. Selon la youtubeuse Hannah Alonzo, elles « mettent en valeur des produits qui attirent l’attention et dont le spectateur finit par penser qu’il a besoin pour améliorer sa vie d’une manière ou d’une autre ». Ces vidéos peuvent ainsi inciter à acheter aussi bien les produits que l’on range que les boîtes dans lesquelles on les range.

Ces contenus peuvent inciter les abonnés à faire les mêmes achats pour accéder au mode de vie auquel ils aspirent. Des recherches ont en effet montré que les publications encourageant la consommation peuvent pousser les internautes à acheter des produits, en particulier lorsqu’elles leur donnent à voir un idéal auquel ils aimeraient accéder.

Une motivation purement esthétique

La popularité de ces vidéos sur les réseaux sociaux tient à la fois au mode de vie qu’elles donnent envie d’adopter et à leurs images séduisantes, où les sons et les couleurs captent l’attention. Les produits eux-mêmes sont choisis pour leur attrait visuel : capsules de lessive aux couleurs vives, canettes de boissons rangées par couleur, etc. Les solutions de rangement, comme les contenants réutilisables que l’on peut remplir à nouveau, peuvent sembler écologiques. Certains internautes font toutefois remarquer que le fait de sortir les produits de leur emballage d’origine n’a pas d’autre raison évidente qu’un souci d’esthétique.

Certains commentaires sous ces vidéos laissent par ailleurs entendre que ces contenus incitent à la surconsommation, voire la glorifient. Beaucoup s’interrogent sur la nécessité d’accumuler autant de contenants et de telles quantités de produits.

Les vidéos sont produites en haute définition et font l’objet d’un montage très travaillé. Les sons, ajoutés ou retouchés en postproduction, procurent une sensation auditive agréable appelée ASMR (réponse autonome des méridiens sensoriels). L’ASMR et les autres vidéos sensorielles sont devenus un genre à part entière, très populaire en ligne.

Une répartition genrée

Nos recherches suggèrent qu’au-delà de la mise en scène d’un mode de vie désirable, ces vidéos peuvent aussi promouvoir subtilement une répartition genrée des tâches domestiques. Comme la plupart des contenus proposés par les influenceurs spécialisés dans le mode de vie et la parentalité, les vidéos de réapprovisionnement s’adressent principalement aux femmes et sont surtout regardées par elles.

Les publications que nous avons analysées montraient principalement des épouses et des mères organisant leur foyer. Le réapprovisionnement n’est pas, en soi, une activité genrée : tout le monde doit renouveler ses provisions. Mais des hashtags comme #OrganizedMum (« maman organisée ») et #MomLife (« vie de maman »), courants dans ces vidéos, suggèrent que cette part de l’organisation et du travail domestiques incombe surtout aux femmes.

La consommation qui sous-tend le « RestockTok » comporte elle aussi une dimension genrée. Au Royaume-Uni, selon une enquête de la Fawcett Society publiée en 2020, 37 % des femmes vivant avec un partenaire masculin sont responsables des décisions concernant les dépenses du ménage, contre 22 % des hommes. Ce constat est particulièrement intéressant dans ce contexte : un rapport de 2020 indiquait que les femmes représentaient 84 % du secteur de l’influence, mais gagnaient en moyenne 128 dollars américains (113 euros) de moins par publication que leurs homologues masculins.

Les publications que nous avons analysées montraient principalement des épouses et des mères organisant leur foyer. Le réapprovisionnement n’est pas, en soi, une activité genrée : tout le monde doit renouveler ses provisions. Mais des hashtags comme #OrganizedMum (« maman organisée ») et #MomLife (« vie de maman »), courants dans ces vidéos, suggèrent que cette part de l’organisation et du travail domestiques incombe surtout aux femmes.

Une nouvelle forme d’authenticité

L’authenticité, c’est-à-dire le fait d’être « vraiment soi-même » ou de montrer sa vie réelle, est depuis longtemps considérée comme l’ingrédient secret d’une carrière réussie dans l’influence. Des recherches suggèrent que ce qui distingue les créateurs qui réussissent des autres est leur capacité à produire des contenus qui paraissent crédibles, même s’ils reposent sur une bonne dose de mise en scène.

Les vidéos de « réapprovisionnement » s’inscrivent dans une vague de contenus de plus en plus populaires qui laisse penser que notre perception de l’authenticité en ligne évolue. Des chercheurs ont forgé l’expression « authenticité émergente » pour décrire la manière dont, au fil des années, des personnages soigneusement construits et des publications ouvertement sponsorisées ont progressivement été acceptés comme « authentiques » sur les réseaux sociaux.

Par ailleurs, l’activité des influenceurs repose généralement sur les relations parasociales que nouent les spectateurs avec eux : les abonnés ont le sentiment de « connaître » l’influenceur. Ces liens se créent plus facilement lorsque celui-ci est perçu comme authentique.

Pourtant, certaines des vidéos de réapprovisionnement qui captivent le plus les internautes sont filmées en vue subjective, selon le format « POV » (pour point of view, ou « point de vue »). La personne qui les réalise apparaît à peine à l’écran : l’expérience immersive prime sur la personnalité de l’influenceur.

Les plans anonymes, sans visage à l’écran, donnent aux spectateurs l’impression d’effectuer eux-mêmes les gestes d’organisation et de rangement. En filmant tout en vue subjective, les influenceurs spécialisés dans le réapprovisionnement leur donnent le sentiment de participer pleinement à ce qui se passe.

Cette tendance s’inscrit dans une évolution plus large des réseaux sociaux. Les vidéos de réapprovisionnement rejoignent les contenus des « cleanfluenceurs », qui partagent en ligne leurs astuces et leurs routines de ménage. Certains des influenceurs de notre étude appartiennent aux deux catégories. Les vidéos CraftTok, consacrées aux activités artistiques, aux loisirs créatifs et au bricolage, connaissent elles aussi un essor récent et utilisent parfois les mêmes procédés : des plans en vue subjective et des techniques inspirées de l’ASMR.

Toutes ces tendances remettent en question l’idée selon laquelle, pour devenir un influenceur connu, il faut que le public puisse s’identifier à vous, que vous lui donniez envie de vous ressembler et que vous soyez visiblement « vous-même » à l’écran. Si ce type de contenu existe toujours, les vidéos de « réapprovisionnement » et de rangement, inspirés de l’ASMR, font de l’authenticité une caractéristique de l’expérience de visionnage plutôt qu’une dimension du lien affectif avec les créateurs. Elles ne proposent plus une relation qui semble réelle et dans laquelle le public peut se reconnaître, mais des expériences qui produisent ces mêmes impressions grâce à leur caractère immersif.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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