02.11.2026 à 12:03
Assil Guizani, Enseignant chercheur en Finance, EDC Paris Business School
Emna Brahem, Docteure, Université Paris Nanterre
Faten Lakhal, Professor in Accounting, EMLV Business School , Pôle Léonard de Vinci
Sabrina KHEMIRI, Maître de conférences en finance d’entreprise, Institut Mines-Télécom Business School
L’ESSENTIEL
Une vague de plans sociaux ressurgit en France comme un tsunami dont on avait oublié la puissance destructrice.
Plutôt que de procéder à des suppressions massives d’emplois, les entreprises familiales privilégient une politique de sous-licenciements.
Cela consiste à maintenir un niveau d’emploi supérieur à celui que la situation économique de ces entreprises pourrait justifier, avec la volonté de préserver la réputation familiale.
L’Agence nationale pour la formation professionnelle des adultes (Afpa) a annoncé un vaste plan de restructuration prévoyant plus de 800 suppressions de postes, dans un contexte de recul de son activité. Cette actualité remet les suppressions d’emplois au centre du débat.
Lorsqu’une organisation fait face à une baisse durable de son activité, réduire ses effectifs peut apparaître comme une décision économique logique. Pourtant, toutes les entreprises ne réagissent pas de la même manière. Certaines conservent davantage de salariés de ce que l’évolution de leur activité et de leur situation économique laisserait attendre.
Ce comportement s’appelle le sous-licenciement. À partir d’un échantillon d’entreprises françaises cotées à l’indice SBF 120 entre 2005 et 2021, nos travaux montrent qu’il est particulièrement présent dans les entreprises familiales.
Une entreprise adapte généralement ses effectifs à son activité. Elle recrute lorsqu’elle se développe et peut les réduire lorsque sa situation se détériore.
Lorsque les effectifs restent supérieurs à ce que la situation économique de l’entreprise laisserait attendre, deux explications sont possibles :
elle a trop recruté (surrecrutement) ;
elle n’a pas suffisamment réduit ses effectifs (sous-licenciement).
C’est cette seconde situation qui est au cœur de notre étude. Le terme peut prêter à confusion : sous-licencier ne signifie pas ne pas licencier.
Prenons un exemple simple. Supposons que la détérioration de l’activité d’une entreprise la conduise à estimer une réduction de ses effectifs de 100 salariés. Si elle n’en supprime finalement que 30, elle a bel et bien licencié. Cependant, elle conserve 70 salariés de plus que ce que sa situation économique laisserait attendre. C’est précisément ce décalage que nous appelons sous-licenciement.
Notre étude montre précisément que les entreprises familiales ont davantage tendance à maintenir des effectifs supérieurs à ce que leur situation économique laisserait attendre.
À première vue, maintenir des effectifs supérieurs aux besoins économiques de l’entreprise peut sembler paradoxal. Cette décision implique de continuer à supporter des charges salariales qui ne sont plus pleinement justifiées par le niveau d’activité.
Toutefois, dans les entreprises familiales, les décisions ne sont pas uniquement guidées par des considérations financières. Pour la famille propriétaire, l’entreprise représente souvent bien plus qu’un simple investissement : elle incarne également son identité, son histoire et sa réputation.
Dans ce contexte, les licenciements peuvent engendrer un coût moins visible, mais tout aussi important : le coût réputationnel. Lorsque l’image de l’entreprise est étroitement liée à celle de la famille qui la contrôle, préserver les emplois devient aussi un moyen de protéger la réputation et le prestige familial.
Cette logique est encore plus marquée lorsque le pouvoir de décision de la famille dépasse sa participation au capital. En d’autres termes, la famille peut exercer une influence considérable sur les décisions de l’entreprise grâce à ses droits de vote, sans pour autant détenir une part équivalente de son capital.
À lire aussi : Des patrons ou des salariés, qui a abusé des ruptures conventionnelles ?
Cette situation peut modifier la décision de licencier. En choisissant de conserver ses salariés, la famille protège sa réputation. En revanche, elle ne supporte pas seule le coût de ce choix. Puisque d’autres actionnaires possèdent également une partie de l’entreprise, le coût lié au maintien de ces emplois est partagé entre l’ensemble des actionnaires.
Nos résultats confirment cette tendance : plus le pouvoir décisionnel de la famille dépasse sa participation au capital, plus le sous-licenciement est important. Autrement dit, ceux qui tirent le plus grand bénéfice de la préservation de la réputation familiale ne sont pas nécessairement ceux qui en assument pleinement le coût.
Le sous-licenciement ne peut donc être considéré comme une stratégie intrinsèquement bénéfique ou préjudiciable.
À court terme, ses avantages sont indéniables pour les salariés, dont les emplois sont préservés. Pour l’entreprise, cette stratégie contribue également à protéger sa réputation et à renforcer les relations de confiance avec ses collaborateurs et ses parties prenantes.
Ce choix n’est pas sans conséquences économiques. Le maintien d’effectifs supérieurs aux besoins réels de l’entreprise peut, à long terme, peser sur sa rentabilité et fragiliser sa capacité à maintenir durablement l’emploi.
C’est là tout le paradoxe du sous-licenciement. En cherchant à préserver aujourd’hui un capital immatériel précieux, notamment la réputation de la famille, l’entreprise peut compromettre demain son équilibre économique et sa pérennité.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
02.11.2026 à 12:02
Mathieu Molines, Associate Professor in Organizational Behavior, Kedge Business School
Chloé Dornbierer, Docteure en droit et Professeure à Kedge Business School, Kedge Business School
L’ESSENTIEL
Depuis novembre 2025, le Code pénal précise, en matière d’agressions sexuelles, que le consentement ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime.
Mais si le silence ne dit pas oui, que dit-il ? La psychologie sociale étudie cette question depuis des décennies.
Ses travaux éclairent autant la portée du nouveau texte que ses limites, notamment dans un cadre professionnel, où règne le lien de subordination.
Jusqu’en novembre 2025, l’agression sexuelle supposait de caractériser une violence, une contrainte, une menace ou une surprise. L’incrimination reposait sur un acte positif de coercition. La notion de consentement demeurait absente du texte. Impulsée par #MeToo, mais aussi par deux condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme, la nouvelle rédaction de l’article 222-22 du Code pénal est entrée en vigueur le 8 novembre 2025.
Elle définit l’agression sexuelle comme un acte sexuel non consenti et reprend les quatre hypothèses historiques (violence, contrainte, menace ou surprise) comme autant de cas d’absence de consentement. Surtout, elle ajoute un alinéa fondateur. Le consentement y est dit « libre et éclairé, spécifique, préalable et révocable ». Il s’apprécie au regard des circonstances et ne peut être déduit du seul silence ou de la seule absence de réaction de la victime.
À lire aussi : Relations sexuelles et amoureuses en entreprise : ce que #MeToo a changé. Ou pas.
Ce principe s’inscrit dans le droit pénal, mais il éclaire des situations bien plus larges que celles qui arrivent devant un juge. Au travail, remarques déplacées, avances insistantes et pressions relèvent de qualifications distinctes. La psychologie montre pourtant qu’on y retrouve une même difficulté, celle d’exprimer clairement son refus et de comprendre correctement celui d’autrui.
Nous pensons tous savoir comment nous réagirions face à une situation déplacée. Les psychologues Woodzicka et LaFrance ont mis cette certitude à l’épreuve. Elles ont demandé à des femmes d’imaginer un entretien d’embauche où le recruteur leur demanderait si elles ont un petit ami ou si elles portent un soutien-gorge au travail. Une large majorité affirmait qu’elle refuserait de répondre. Lors de vrais entretiens, aucune candidate n’a refusé. Celles qui imaginaient la scène anticipaient de la colère ; celles qui l’ont vécue ont surtout ressenti de la peur.
Le même type d’écart apparaît chez Stanley Milgram. Presque personne ne se croyait capable d’administrer des chocs électriques à un inconnu, mais près de deux participants sur trois l’ont fait. Le psychologue Leaf Van Boven parle d’« illusion de courage ». À froid, nous sous-estimons la force de l’embarras et de la peur.
Au travail s’y ajoute la crainte d’une mise à l’écart, d’une relation professionnelle dégradée ou d’une opportunité perdue. Dire non n’est donc pas seulement décider de refuser une proposition. C’est parfois prendre le risque d’en assumer les conséquences.
Le nouveau texte ferme une porte : le mis en cause ne peut plus se prévaloir du seul silence de la victime pour soutenir qu’elle était consentante. Cette évolution est significative, car, au sein d’une relation hiérarchique, exprimer son refus n’est pas aussi aisé qu’il n’y paraît.
L’erreur est symétrique. La psychologue Vanessa Bohns et ses collègues ont montré que les auteurs d’avances non désirées au travail surestiment nettement la facilité avec laquelle leur cible pourrait les refuser. Un sourire gêné passe alors pour de l’intérêt, une réponse évasive pour une invitation à insister.
La hiérarchie accentue ce malentendu. Les travaux du psychologue Adam Galinsky montrent que le sentiment de pouvoir réduit la capacité à adopter le point de vue d’autrui et rend moins sensible aux contraintes de la situation. Le manager pense faire une proposition, son collaborateur perçoit une attente difficile à refuser. Monica Lewinsky l’a raconté en 2018 dans Vanity Fair. Ce n’est qu’avec les années qu’elle a mesuré ce que l’écart de pouvoir entre un président et une stagiaire faisait à sa compréhension de cette relation.
Le texte ouvre aussi une autre voie. Apprécier le consentement « au regard des circonstances » permet de tenir compte de la nature de la relation entre le mis en cause et la victime, pour interpréter un silence, caractériser le défaut de liberté d’un consentement ou établir une contrainte. Le code du travail assimile par ailleurs au harcèlement sexuel toute pression grave, même non répétée, exercée pour obtenir un acte sexuel.
La nouvelle définition comble des lacunes certaines, mais elle crée un risque nouveau. L’absence de preuves matérielles, symptomatique de ces affaires, pourrait conduire à analyser le comportement de la victime pour y chercher un consentement. Le risque est particulièrement prégnant en entreprise, environnement propice à l’interprétation en raison de la proximité entre collègues, des codes de sociabilité professionnelle et du lien de subordination.
Ces facteurs favorisent des attitudes de conciliation, comme sourire, esquiver ou accepter « juste un verre ». La psychologie y voit des stratégies de protection alors qu’elles sont aisément relues a posteriori comme des signes de consentement. Entre 2012 et 2019, 83 % des affaires d’agressions sexuelles ont été classées sans suite, notamment pour absence de preuve. Il conviendra d’observer l’évolution de ce chiffre.
Ni la personne exposée ni le juge ne peuvent porter seuls la charge du refus. La prévention revient donc d’abord à l’organisation, et le plus tôt possible. Elle peut former les managers aux effets du pouvoir, ouvrir des canaux de signalement sans confrontation directe et outiller les témoins pour qu’ils interviennent.
La question change alors de nature. Non plus « Pourquoi n’a-t-elle pas dit non ? », mais « Pouvait-elle le dire ? » Pour les managers, elle se résume ainsi. Si votre collaborateur pense ne pas pouvoir dire non, son silence vous dit-il vraiment oui ?
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
01.11.2026 à 09:07
Alex Brown, Associate Professor of Medieval History, Durham University

L’ESSENTIEL
Le 17 octobre 1346, près de Durham, les Anglais ont écrasé l’armée écossaise et capturé son roi, David II.
À l’appel de Philippe VI, David II avait envahi une Angleterre qu’il croyait vidée de ses chevaliers, partis combattre en France.
Cette victoire a sécurisé la frontière nord d’Édouard III, libre de poursuivre le siège de Calais, mais elle reste oubliée du grand public.
Le 17 octobre 1346, la bataille de Neville’s Cross s’est déroulée aux portes de Durham, dans le nord-est de l’Angleterre. Moment décisif de l’histoire anglo-écossaise, elle a abouti à la capture du roi d’Écosse David II. Pourtant, rares sont ceux qui en ont entendu parler.
D’autres batailles sont bien plus connues. Celles du pont de Stirling (1297), de Falkirk (1298) et de Bannockburn (1314) sont plus célèbres en raison des exploits de William Wallace et de Robert Bruce. Tout aussi connues sont les victoires d’Édouard III, du Prince Noir et d’Henri V, respectivement à Crécy (1346), à Poitiers (1356) et à Azincourt (1415).
Pourtant, moins de deux mois après Crécy, une victoire décisive a été remportée dans le nord de l’Angleterre. La bataille de Neville’s Cross reste l’une des batailles les moins connues du grand public, mais aussi l’une des plus décisives de l’histoire anglaise.
À lire aussi : L’Écosse, un désir d’indépendance depuis 10 siècles
Alors qu’Édouard III rassemblait une armée de 15 000 hommes pour envahir la France en 1346, le roi de France Philippe VI demanda l’aide de l’Écosse. Il écrivit au roi David en juin, puis de nouveau en juillet : « Je vous implore de vous souvenir de notre amitié et de nos traités (l’Auld Alliance, l’alliance franco-écossaise conclue en 1295, NdT), et de frapper l’Angleterre aussi fort que vous le pourrez. »
Édouard III et la plupart de ses nobles étant en France, Philippe assura à David que l’Angleterre n’était plus qu’un « vide sans défense ». L’occasion était trop belle pour la laisser passer.
David envahit donc l’Angleterre le 7 octobre, avec une armée d’environ 12 000 hommes. Ses troupes prirent d’assaut le Peel of Liddell (une tour fortifiée de la frontière, NdT), rançonnèrent Carlisle et pillèrent l’abbaye de Hexham, avant de faire halte aux portes de Durham, à Bearpark, le 16 octobre.
Les Anglais n’étaient pourtant pas pris au dépourvu. Contrairement à ce qu’avait assuré Philippe, Édouard n’avait pas laissé sa frontière nord sans défense. Une armée de 6 000 hommes fut levée par les seigneurs du Nord, Henry Percy, Ralph Neville et l’archevêque d’York.
Cherchant à leur tour à surprendre les Écossais, ils marchèrent vers Bearpark avant l’aube, le 17 octobre. Dans les brumes du matin, l’armée anglaise tomba sur un groupe de pillards écossais mené par William Douglas. Douglas s’enfuit en hâte pour avertir le roi David que les Anglais étaient parvenus à lever une armée contre lui.
La Chronique anonimalle, un récit anonyme du XIVᵉ siècle rédigé à l’abbaye Sainte-Marie (à York, NdT), rapporte que David se leva de son lit, contrarié, et déclara avec colère : « Ô homme, cela ne se peut, car en Angleterre il ne reste plus que des moines et des chanoines, des frères et des prêtres, des porchers et des bergers, des cordonniers et des pelletiers ; tous les chevaliers sont avec leur roi outre-mer. »
Deux lettres de l’époque, écrites par le prieur de Durham et par Thomas Sampson, racontent comment l’armée anglaise arriva sur le champ de bataille, aux portes de Durham, à 9 heures. Les deux armées se toisèrent ensuite d’un bout à l’autre de la lande pendant cinq heures. Puis, à 14 heures, les archers anglais, armés de leurs arcs longs, ouvrirent le feu sur les Écossais, et la bataille commença pour de bon. À 17 heures, les Écossais étaient mis en déroute et fuyaient le champ de bataille.
Si le déroulement de la bataille est difficile à reconstituer, des historiens ont avancé que « la victoire fut obtenue moins par le tir à l’arc que par le dur labeur du combat au corps à corps, dans une mêlée acharnée ».
La chronique de l’abbaye de Meaux, rédigée au tournant du XVᵉ siècle, rapporte qu’« en raison de leur épuisement et de la durée du combat, ils cessèrent un temps de se battre, appuyés sur leurs lances et leurs armes ». La Chronique anonimalle note de même qu’à plusieurs reprises les armées « se reposèrent d’un commun accord, puis reprirent le combat ».
Selon une légende locale, le roi David aurait tenté de fuir en se cachant sous le pont d’Aldin Grange. Il aurait été capturé parce que les Anglais avaient aperçu son reflet dans l’eau de la Browney. La plupart des chroniques de l’époque racontent toutefois que le roi combattit avec courage.
Le roi David fut blessé par deux flèches. Malgré cela, selon le Scotichronicon, une chronique écossaise du XVᵉ siècle, il parvint à casser deux dents à l’homme qui l’avait capturé avant d’être maîtrisé.
Celui qui captura le roi David était un écuyer relativement modeste du Northumberland : John de Coupland. Il fut élevé au rang de chevalier banneret, la position la plus élevée en dessous de la noblesse titrée. Il reçut aussi une rente annuelle très importante de 500 livres (soit un peu plus de 290 000 livres de 2017, environ 347 000 euros).
L’issue fut décisive et dévastatrice. L’armée écossaise perdit jusqu’à 2 000 hommes, tandis que le prieur de Durham écrivit que « peu des nôtres furent tués dans ladite bataille ».
Outre le roi David, quatre comtes écossais et plus d’une douzaine de grands barons furent faits prisonniers. Le comte de Menteith, qui avait auparavant prêté hommage et juré fidélité à Édouard III, fut pendu, éviscéré et écartelé pour trahison. Parmi les morts figuraient les comtes de Moray et de Strathearn, le maréchal, le connétable, le chancelier et le chambellan d’Écosse, ainsi que de nombreux barons et chevaliers.
L’année suivante, les Anglais parvinrent à occuper la quasi-totalité de l’Écosse située au sud des fleuves Forth et Clyde. Il faudrait des décennies aux Écossais pour recouvrer tout ce qu’ils avaient perdu. Le roi David lui-même passa onze ans prisonnier des Anglais avant d’accepter de payer une lourde rançon de 100 000 marcs (unité de compte valant deux tiers de livre, NdT) pour sa liberté (soit un peu plus de 39 millions de livres de 2017, environ 47 millions d’euros).
La bataille de Neville’s Cross a surtout compté parce qu’elle a fermé la porte à toute une série de scénarios possibles. Une victoire écossaise aurait poussé Édouard III à lever le siège de Calais pour rentrer en Angleterre. Au lieu de cela, l’éclatante victoire anglaise a sécurisé la frontière nord d’Édouard pour le reste de son long règne. Il a ainsi pu rassembler 30 000 hommes pour le siège de Calais, la plus grande armée anglaise réunie pendant toute la guerre de Cent Ans (1337-1453).
À lire aussi : Nous avons constitué une base de données regroupant 290 000 soldats médiévaux anglais. Voici ce qu’elle révèle…
Pourquoi, dès lors, cette bataille n’est-elle pas plus célèbre ? Contrairement à Azincourt, elle n’a pas été immortalisée par Shakespeare. Contrairement à Bannockburn, elle n’est pas devenue un point d’ancrage des identités nationales. Aucune grande œuvre de cinéma ne lui a été consacrée. Elle s’est effacée de la mémoire collective, dans la longue et sanglante histoire des guerres anglo-écossaises.
Si relativement peu de gens ont aujourd’hui entendu parler de Neville’s Cross, les événements survenus là, en quelques heures, par un après-midi d’octobre, ont eu une portée internationale. Ils ont façonné pour longtemps les relations entre l’Angleterre, l’Écosse et la France.
Alex Brown est actuellement chercheur principal d’un projet financé par le Leverhulme Trust (fondation britannique de soutien à la recherche) consacré à la modélisation de la peste noire (« Modelling the Black Death »).
01.11.2026 à 08:49
Simon Farley, Lecturer in History, The University of Melbourne
L’ESSENTIEL
Un champignon, disséminé clandestinement pour lutter contre la prolifération des ronces australiennes, reste au cœur d’une énigme vieille de plus de quarante ans.
Son introduction sur le territoire australien par un voyageur faisait encourir une peine de cinq ans de prison, mais son efficacité s’est révélée limitée.
Fléau pour les agriculteurs, la ronce est aussi un refuge pour la faune et un souvenir d’enfance apprécié de nombreux Australiens.
Durant l’été austral 1983-1984, un champignon appelé Phragmidium violaceum a été introduit en Australie. Cette introduction était clandestine, délibérée et illégale. Elle n’avait qu’un seul but : tuer les ronces.
Je suis historien, pas détective. Mes récents travaux sur l’introduction illicite de violaceum (également connu sous le nom de « rouille de la ronce ») n’identifient aucun coupable. Mais ils éclairent l’une des violations des règles de biosécurité les plus importantes et les plus mystérieuses qu’ait connues l’Australie au cours du dernier demi-siècle.
Comme tant d’autres animaux et plantes, la ronce a été délibérément introduite en Australie depuis la Grande-Bretagne. Les premières mentions remontent aux années 1840. Elle était appréciée pour l’abondance de ses fruits juteux et son utilité pour constituer des haies. Peu d’herbivores, hormis les cerfs et les chèvres aux lèvres résistantes, peuvent manger cette plante épineuse. Mais ses délicieuses mûres font le régal de toutes sortes d’animaux, des renards aux mérions (ou passereaux, NdT).
Avec l’aide des humains et des animaux, la ronce s’est rapidement propagée. À la fin des années 1880, elle commençait à être considérée comme une mauvaise herbe posant de graves problèmes à l’agriculture. Si rien ne freine sa croissance, elle forme des fourrés denses et épineux, difficiles à reconvertir en terres agricoles.
Lorsque les autorités ont commencé à lutter contre sa prolifération dans les années 1890, leurs efforts ont eu peu d’effet sur cette plante coriace. Mais les scientifiques spécialistes de l’agriculture étaient déterminés à trouver une solution, même si cela devait prendre des décennies.
Dans l’entre-deux-guerres, les scientifiques australiens ont trouvé une solution efficace contre une plante envahissante bien plus nuisible : le figuier de Barbarie, un cactus introduit qui recouvrait alors de vastes étendues de pâturages en Nouvelle-Galles du Sud et dans le Queensland.
Au milieu des années 1920, l’organisme fédéral chargé de lutter contre le figuier de Barbarie a introduit le papillon Cactoblastis, originaire d’Argentine. Ces papillons pouvaient tuer le cactus sans s’attaquer aux espèces indigènes. En 1933, la revue Nature rapportait que 80 % des figuiers de Barbarie qui « infestaient » le Queensland et 50 à 60 % de ceux présents en Nouvelle-Galles du Sud avaient été « détruits ».
Cactoblastis est un exemple de lutte biologique : les humains introduisent un prédateur, un parasite ou un agent pathogène pour éradiquer un organisme nuisible. Cela revient à faire de l’écologie une arme au service des objectifs humains.
À partir de la fin des années 1960, les scientifiques de l’institut de recherche Keith-Turnbull, dans l’État de Victoria, ont commencé à étudier la rouille de la ronce comme agent de lutte biologique. Ce champignon ne tue pas les ronces, mais il ralentit leur croissance et leur reproduction.
Au début des années 1980, l’institut a envoyé en France l’un de ses meilleurs scientifiques, Eligio Bruzzese, membre d’un laboratoire du CSIRO, l’organisme australien de recherche scientifique, pour tester le champignon. Ses expériences semblaient montrer que la rouille serait efficace et ne menacerait pas les plantes jugées plus précieuses. Il est rentré en Australie au début de 1983.
Mais l’institut n’a jamais eu l’occasion de disséminer la rouille. En février 1984, le champignon violaceum a été découvert de manière inattendue sur des ronces près de Yarram, dans le sud-est de l’État de Victoria. En quelques jours, d’autres cas de rouille ont été repérés à plus de 100 kilomètres de là, sur des ronces poussant dans les monts Dandenong et dans la banlieue est de Melbourne.
Le journaliste scientifique Graeme O’Neill écrivit dans The Bulletin, en septembre 1984, que les indices laissaient penser que :
« Quelqu’un s’était rendu en Europe – probablement en France – et avait cueilli quelques feuilles de ronces atteintes de rouille, les avait rapportées… puis avait saupoudré les spores du champignon sur les feuilles de ronces (…) Des agents du ministère de l’agriculture avaient même retrouvé ce premier plant et constaté l’espacement régulier entre les [autres plants infectés]. »
Si quelqu’un avait été poursuivi, il aurait encouru une amende de 100 000 dollars australiens (62 000 euros actuels) ou cinq ans de prison. Cet acte illégal exposait donc son auteur à des sanctions étonnamment lourdes.
Rien ne laisse penser que Bruzzese ait été impliqué. Dans ses déclarations publiques, le scientifique, frustré, affirmait que les souches de violaceum qu’il aurait aimé introduire auraient été bien plus efficaces.
Cette même année, le Parlement fédéral australien a adopté des lois facilitant les recherches scientifiques sur la lutte biologique. En défendant le projet de loi, le ministre des industries primaires John Kerin a cité l’introduction illégale de violaceum pour illustrer la nécessité d’une réglementation plus transparente.
En 1991, les autorités se sont résignées à l’inévitable et ont commencé à disséminer d’autres souches de rouille de la ronce. Malgré la controverse, le champignon n’a eu qu’un effet limité sur les ronces. Les autorités continuent de recourir aux herbicides et à l’élimination manuelle.
Il peut sembler difficile de comprendre comment une plante aussi banale que la ronce a pu pousser quelqu’un à de tels extrêmes. Certes, du point de vue humain, la ronce peut être une vraie plaie. Même depuis la propagation du champignon, elle reste une nuisance pour les agriculteurs. Elle figure sur la liste des plantes envahissantes d’importance nationale. En 2017, les autorités estimaient qu’elle coûtait à l’Australie plus de 100 millions de dollars australiens par an (62 millions d’euros), entre les pertes de production et les dépenses engagées pour la « maîtriser ».
Mais de nombreuses espèces, introduites comme indigènes, donnent du fil à retordre aux agriculteurs et aux autres gestionnaires des terres. Toutes ne suscitent pas des réactions aussi radicales.
En 1984, les autorités ont supposé qu’un agriculteur mécontent était responsable. Mais rien n’est certain.
La ronce pose problème à toutes sortes de personnes. Ses épines sont une nuisance constante pour les randonneurs, les cyclistes et les cavaliers. Lorsqu’elle prolifère, elle obstrue les chemins et les cours d’eau. Elle est aussi considérée comme une plante envahissante nuisible à l’environnement, même si elle offre une importante source de nourriture et un habitat à des animaux indigènes comme les bandicoots.
Bref, de nombreuses raisons ont pu pousser quelqu’un à agir ainsi.
Contrairement à de nombreuses plantes envahissantes, la ronce a aussi ses défenseurs. Dans les années 1980 et 1990, les articles consacrés à violaceum ont incité certains Australiens à témoigner de leur attachement à cette plante. La ronce n’était plus seulement une plante britannique ou européenne. Beaucoup d’Australiens avaient désormais leurs propres souvenirs heureux de cueillette de mûres. La ronce est présente en Australie depuis près de deux cents ans. Elle s’est naturalisée et, dans une certaine mesure, sa présence est devenue normale.
À moins que les scientifiques ne découvrent une méthode de lutte biologique bien plus efficace, la ronce est probablement là pour rester. Cela signifie que d’autres pâturages précieux seront perdus et que les randonneurs subiront encore de vilaines égratignures. Mais aussi que les bandicoots des villes disposeront de davantage d’habitats et que les plus aventureux pourront savourer davantage de fruits délicieux.
Ses avantages ne compensent peut-être pas ses inconvénients, mais, pour l’heure, nous devrons sans doute apprendre à mieux tolérer la ronce là où c’est possible.
Cette énigme ne sera peut-être jamais résolue. Mais l’affaire de la rouille de la ronce nous rappelle que les plantes envahissantes – et nos réactions à leur égard – peuvent être plus complexes qu’il n’y paraît.
Simon Farley ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.11.2026 à 08:48
Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC - École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École
Quentin Hallez, Docteur en psychologie du développement, Université Lumière Lyon 2
Victoire Vallier, Doctorante en psychologie du développement et psychologue clinicienne, Université Lumière Lyon 2

L’ESSENTIEL
Dans le contexte de la mobilisation lycéenne, la question de couper l’accès des jeunes aux réseaux sociaux est revenue dans l’actualité.
À l’été, une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans avait été adoptée… avant d’être censurée par le Conseil constitutionnel.
N’est-il pas illusoire de vouloir protéger les jeunes de plateformes conçues pour exploiter ce qu’ils sont ?
La France a adopté le 21 juillet 2026 une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Trois semaines plus tard, le Conseil constitutionnel la censurait, estimant qu’elle portait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et à la vie privée. Le gouvernement repart de zéro, avec l’objectif d’un nouveau texte de loi pour le printemps 2027.
À lire aussi : Loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : où mène la censure du Conseil constitutionnel ?
La séquence politique qui s’est ensuivie est presque aussi révélatrice que la décision elle-même. L’ancien premier ministre Gabriel Attal (parti Renaissance) a proposé un référendum pour contourner le Conseil constitutionnel.
Le député Arthur Delaporte (Parti socialiste), qui avait pourtant saisi les juges pour faire tomber la loi, lui a répondu en soulignant le paradoxe : comment peut-on dire qu’on respecte une décision de justice tout en proposant aussitôt un référendum pour la contourner ?
À l’automne, lors des mobilisations lycéennes, des responsables politiques ont accusé les réseaux sociaux de contribuer à la violence des manifestations et ont demandé leur interdiction. Gabriel Attal fait partie de ceux qui sont, de nouveau, montés au créneau pour restreindre ou suspendre l’accès des jeunes aux réseaux sociaux.
À lire aussi : « Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté
Pendant ce temps, les plateformes numériques continuent de tourner. Et la vraie question reste sans réponse : peut-on protéger des adolescents d’applications conçues précisément pour exploiter ce qu’ils sont ?
Pour y répondre, il faut d’abord comprendre le mécanisme qui capte les adolescents avec une telle efficacité. Les plateformes exploitent un ressort bien connu de la psychologie positive : le flow, cet état d’absorption optimale théorisé par Mihály Csikszentmihályi.
Les réseaux sociaux semblent capables d’en reproduire certaines composantes, comme l’immersion, la concentration et la distorsion temporelle. Mais l’expérience qui en résulte est tout autre. Les chercheurs parlent alors de dark flow, un état d’absorption maladaptative d’abord identifié chez les joueurs de machines à sous par Mike Dixon et ses collègues.
La distinction est essentielle. Le flow repose sur un équilibre entre défi et compétences : l’activité mobilise pleinement les capacités de l’individu. Le dark flow, lui, se soustrait à cette exigence. Il désigne une absorption qui prend une tournure maladaptative.
Sur l’instant, l’immersion reste plaisante. Mais une fois absorbé, il devient difficile de s’en extraire. On se laisse alors happer par le flux de contenus, parfois jusqu’à perdre la notion du temps. D’acteur de l’expérience, on devient spectateur d’un temps d’écran parfois vertigineux.
Le mécanisme en jeu est similaire à celui de la machine à sous : la récompense est imprévisible (par exemple, une vidéo plus drôle que la précédente, un post qui a généré beaucoup de likes), et c’est précisément cette incertitude qui entretient la compulsion de répétition. Autrement dit, c’est l’incertitude de la récompense qui pousse les utilisateurs à revenir.
Si ces mécanismes peuvent toucher tout le monde, ils rencontrent un terreau particulièrement fertile à l’adolescence. Cette période charnière est marquée par une sensibilité accrue au regard des pairs, une quête de reconnaissance sociale et une capacité de régulation émotionnelle encore en développement. C’est aussi un moment où l’on apprend à se définir, à éprouver les limites et à gagner en autonomie.
Or les réseaux sociaux concentrent ces enjeux dans un même espace. L’approbation y devient quantifiable, la comparaison permanente et la réponse des pairs presque immédiate. Ces dynamiques propres à l’adolescence rencontrent ainsi une interface capable de les solliciter en continu.
À lire aussi : Santé mentale des adolescents : les réseaux sociaux amplifient les troubles observés hors ligne, en particulier chez les filles
Notifications, likes et contenus personnalisés entretiennent l’engagement, tandis que le défilement infini rend l’interruption plus difficile. Chaque contenu en appelle un autre, sans véritable arrêt.
Les chiffres le confirment : selon le baromètre Ipsos/Macif 2025 réalisé auprès des 16-30 ans, 81 % d’entre eux disent perdre la notion du temps lorsqu’ils sont connectés, 76 % souffrent de troubles du sommeil et 36 % passent plus de quatre heures par jour sur les réseaux sociaux.
Les sujets plus jeunes ne sont pas en reste : d’après l’Arcom (le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique, ndlr), les 12-17 ans passent en moyenne une heure et vingt-et-une minutes par jour sur TikTok seul.
TikTok, Instagram, Snapchat ne sont pas des outils neutres, mais des produits dont le modèle économique repose sur la monétisation de l’attention. Chaque fonctionnalité y est une hypothèse testée, mesurée, optimisée pour retenir l’individu.
Le live match sur TikTok en donne un exemple frappant : deux créateurs s’affrontent en direct, et c’est le public qui les départage en envoyant des dons. Issue incertaine jusqu’à la dernière seconde, pression du groupe, urgence du chronomètre et envoi de dons : les plateformes poussent vers des pratiques toujours plus engageantes. Cela se fait souvent au détriment des plus jeunes, dont l’impulsivité n’a pas encore de frein solide et pour qui une monnaie virtuelle, payée avec la carte d’un parent, n’a pas le poids d’une dépense réelle.
À lire aussi : Du live NPC au live match sur TikTok : les nouvelles stratégies d’influence
C’est là que la loi touche à sa propre limite. À l’adolescence, l’interdit n’éteint pas toujours le désir, il peut l’alimenter. La transgression est constitutive de cette période, un moteur identitaire autant qu’un risque. En psychologie, on parle de « réactance ». Décrite par le psychologue américain Jack Brehm, elle désigne notre tendance à vouloir restaurer une liberté lorsqu’on la sent menacée. L’interdit peut alors produire l’effet inverse de celui recherché.
L’Australie, première à interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, en a fait l’expérience : selon une étude publiée dans le British Medical Journal en juin 2026, 85 % des adolescents contournaient encore l’interdiction trois mois après son entrée en vigueur ; et, en juillet 2026, l’usage de TikTok chez les 10-12 ans dépassait le niveau d’avant l’interdiction.
À lire aussi : En Australie, 85 % des enfants utilisent encore les réseaux sociaux malgré leur interdiction : est-ce déjà un échec ?
La fiction l’avait pressenti. Adolescence (Netflix, 2025), série la plus regardée de l’année avec 145 millions de vues, met en images la radicalisation numérique silencieuse des adolescents. 13 Reasons Why (Netflix, 2017) avait ouvert ce territoire au prix d’un paradoxe documenté : la série a été associée à une hausse des recherches liées au suicide chez les jeunes.
Netflix avait tenté d’y répondre en développant un dispositif pédagogique transmédia (guide de discussion, wiki, série documentaire) pour sensibiliser les adolescents aux thèmes de la série : une stratégie de « dépublicitarisation » que nous avions analysée, qui illustre, paradoxalement, qu’on peut retourner les outils du marketing au service de la prévention.
La fiction qui dénonce peut aussi amplifier, et ce sont précisément les outils de la communication qui permettent de construire une réponse.
Interdire sans expliquer, c’est laisser les adolescents sans outils face à des environnements qui reprendront leurs droits dès les 15 ans révolus, ou avant, grâce aux contournements.
Ce qu’il faut construire en parallèle, c’est ce que les Anglo-Saxons appellent la media literacy, que nous proposons d’articuler avec une psycho-literacy, à savoir la capacité à nommer ce que les plateformes font à nos états intérieurs. Comprendre qu’un scroll compulsif à 23 heures n’est pas un choix librement consenti, mais le résultat d’une architecture conçue pour ça. Nos travaux montrent que, dans ce vide, ce sont parfois les marques qui endossent un rôle de régulation éthique, mais aussi les séries.
Que des acteurs privés se substituent à la puissance publique devrait être lu comme un signal d’alarme. La prochaine loi fixera un âge légal, mais c’est l’éducation aux mécanismes cognitifs (attention, régulation, compulsion) et la régulation de ceux qui les exploitent qui feront la différence.
Quentin Hallez est également chercheur associé au Vinatier, Service Universitaire d'Addictiologie de Lyon (SUAL), il a reçu des financements de l'ANR (Agence Nationale de la Recherche) sur la thématique du développement de la perception du temps et de l'espace (TimeSpaceDev).
Frédéric Aubrun et Victoire Vallier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
01.11.2026 à 08:47
Grégory Miras, Professeur des Universités en didactique des langues, Université de Lorraine
Maude Vadot, Maitresse de conférences en sciences du langage et didactique des langues, Université Savoie Mont Blanc
Myriam Dupouy, Maitresse de conférences en sociolinguistique et didactique des langues, Le Mans Université, Le Mans Université

L’ESSENTIEL
Depuis janvier 2026, les exigences de français ont été relevées pour l’obtention d’un titre de séjour ou de la nationalité française.
Le niveau de langue seul ne donne pas d’indications sur l’insertion d’une personne, et réussir ces tests suppose d’en comprendre la logique, comme au code de la route.
L’Office français de l’immigration et de l’intégration a mis fin aux cours gratuits en présentiel pour la majorité des apprenants, ces exigences risquent donc de pénaliser les personnes les moins dotées en ressources culturelles et financières.
La langue est politique. La campagne pour l’élection présidentielle française de 2027 ne manquera pas d’en faire un thème central, au côté de l’immigration – deux sujets parfois liés dans le débat public.
L’élévation du niveau de français exigé pour l’accès aux titres de séjour et à la nationalité pose la question de la prise en compte de la complexité des liens entre langue et insertion. Exiger un certain niveau en français pour accéder à un titre de séjour et à la nationalité, est-ce une mesure de bon sens, ou un outil de sélection sociale ? Derrière cette escalade des exigences linguistiques, quelles conceptions se cachent-elles ?
Du point de vue du droit au séjour français, il faut distinguer deux catégories : les ressortissants de l’espace européen Schengen, qui bénéficient de la libre circulation, et les autres qui sont soumis à des règles plus strictes.
En Europe, les niveaux de langue, comme A1, A2, B1 ou B2, suivent une échelle commune appelée « Cadre européen de référence pour les langues » (CECRL). Le niveau A2 fait référence à la capacité de faire des achats, de parler de soi et de sa vie quotidienne. À partir du B1, on peut raconter avec des détails un événement passé, expliquer ses objectifs ou se justifier. Enfin, le B2 correspond à une maîtrise plus avancée : discuter de sujets abstraits ou défendre son point de vue. Ces compétences sont vérifiées par des examens qui évaluent la compréhension et l’expression, à l’oral comme à l’écrit.
Or, en moins de 15 ans, les exigences linguistiques appliquées aux titres de séjour et à la naturalisation se sont considérablement durcies en France.
Jusqu’en 2011, le candidat à la nationalité française devait être capable d’interagir simplement en français lors d’un entretien en préfecture. Comme le soulignait alors le sociologue Abdellali Hajjat, cette évaluation pouvait être marquée par des préjugés xénophobes, par exemple lorsque le niveau de français était associé à des jugements sur des marqueurs supposés d’une moindre intégration (port du foulard, par exemple). Les critères appliqués variaient aussi fortement d’une préfecture à l’autre. En principe, l’évaluation devait néanmoins tenir compte de la situation personnelle de chaque candidat, notamment de son niveau de scolarisation et de sa situation sociale et professionnelle. Cette évaluation ne se limitait donc pas qu’au critère linguistique, et devait se faire à l’oral uniquement.
À partir de 2011, le durcissement et la flexibilisation s’opèrent progressivement : le niveau en français du candidat à la nationalité est désormais fixé par voie réglementaire, ce qui facilite les modifications, et doit être attesté par un test de langue. En 2012, c’est un B1 à l’oral qui est demandé.
Du côté des titres de séjour, avant 2016, aucun niveau de français n’était formellement exigé pour l’obtention d’un titre. À partir de 2016, le niveau A2 est requis pour la carte de résident (qui permet un séjour de 10 ans).
En janvier 2026, les exigences sont encore relevées : le niveau B1 est désormais exigé pour la carte de résident, tandis que la carte de séjour pluriannuelle (2 à 4 ans) requiert un niveau A2, à l’oral comme à l’écrit.
Le même mouvement de formalisation et de relèvement des exigences linguistiques touche l’accès à la nationalité française, pour lequel un niveau B2 est désormais exigé.
Dans le débat public, cette élévation des exigences linguistiques est justifiée par deux fausses évidences souvent répétées.
La première consiste à dire que la langue serait la condition première, nécessaire et suffisante d’une « intégration » réussie. Le sociolinguiste Philippe Blanchet rappelle que « la langue française n’est pas une condition à l’intégration des migrants ».
En 2016, une étude de l’Insee montrait notamment que la probabilité d’être au chômage n’est que peu corrélée au niveau de français. La maîtrise du français permet surtout une élévation du niveau de salaire. On peut donc vivre et travailler sans parler français, mais aussi être privé d’emploi malgré un bon niveau.
La non-reconnaissance des diplômes étrangers, ou encore les discriminations xénophobes et glottophobes au travail jouent un rôle prédominant dans ces questions d’insertion professionnelle. Une autre étude montre que les personnes immigrées diplômées du supérieur dans leur pays d’origine (bac+3 ou plus) qui doivent signer un contrat d’intégration républicaine (CIR) connaissent souvent un déclassement social et professionnel en France, où elles occupent des postes moins qualifiés ou moins prestigieux que ceux qu’elles occupaient auparavant.
La seconde fausse évidence est que l’immersion favoriserait un apprentissage rapide et automatique de la langue. Lorsqu’il était ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau a ainsi déclaré :
« Quand un étranger ne parle pas bien français après plusieurs années, c’est qu’il n’a pas produit l’effort. »
Vivre en France permettrait donc selon lui un apprentissage rapide du français.
Pourtant, quand on écoute les personnes concernées, un constat revient : en dehors des espaces de formation, pratiquer le français avec des francophones pour progresser est loin d’être une évidence. Une participante à la recherche-action du collectif « Le français pour toutes et tous » compare ainsi son expérience en Espagne : grâce aux métiers qu’elle y a exercés, elle « parlait avec les enfants » et « avec les gens », tandis qu’en France, ne trouvant pas d’emploi, elle est « toujours à la maison » et « ne parle avec personne ».
Contrôler un niveau de langue pour autoriser ou refuser le séjour repose ainsi notamment sur l’idée que vivre en France se mérite, qu’il faut faire des efforts et que certains n’en font pas assez. Cela revient à négliger tous les facteurs qui influent sur les rythmes d’apprentissage : on n’apprend pas à la même vitesse selon les degrés de proximité linguistique avec les autres langues qu’on parle (apprendre le français à partir du roumain, qui est une langue apparentée, ou de l’arabe, qui repose sur un autre système d’écriture, ne mobilise pas les mêmes ressources), selon la façon dont on vit l’expérience de migration (est-ce qu’on pense repartir ?), selon les projets, la disponibilité et les contraintes que l’on a (travail, famille…), les conditions dans lesquelles on vit, etc.
Si les niveaux de langue (A1, B2, etc.) sont désormais bien connus, notamment grâce au système scolaire, les attendus des examens qui les évaluent restent flous pour les personnes non scolarisées en Europe, souvent accompagnées par des bénévoles très investis, mais néanmoins peu formés à la didactique du français langue étrangère/seconde (FLE/S).
Les professionnels du FLE/S, elles et eux le sont, mais depuis juillet 2025, seules les personnes ne sachant ni lire ni écrire et ayant un niveau grand débutant à l’oral bénéficient encore de cours gratuits en présentiel proposés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration. Tous les autres doivent apprendre seuls, sur une plateforme 100 % en ligne.
Exiger un niveau de langue toujours plus élevé, sans accompagnement adapté, revient à reproduire les inégalités du système scolaire. Comme à l’école, ce sont souvent ceux qui partent avec des atouts culturels et financiers (accès à des cours de préparation, passation de certifications payantes, capital culturel, temps pour se préparer) qui réussissent le mieux.
Prenons un exemple : dans un test obligatoire pour certains titres de séjour (le TCF IRN, Intégration, Résidence, Nationalité), une question d’expression orale demande :
« Quelle est votre ville préférée ? Pourquoi ? »
Une réponse simple comme « Le Caire, car c’est une belle ville » serait-elle suffisante ?
A priori non, car les attentes implicites (introduire sa réponse, structurer des arguments, adopter un registre formel) favorisent ceux qui ont déjà intériorisé ces codes scolaires.
Car en réalité, ces tests ne mesurent pas seulement la maîtrise de la langue, mais aussi la capacité à décrypter les attentes d’un examen, un peu comme au Code de la route, où l’on réussit en partie parce qu’on a compris la logique des questions. Résultat : les candidats se concentrent davantage sur la réussite au test plutôt que sur l’usage de la langue au quotidien, comme ont pu l’indiquer des acteurs de terrain fortement sollicités pour des demandes de « réussite à l’examen ».
Pour les personnes peu ou pas scolarisées, les difficultés à comprendre les consignes ou à maîtriser les formats d’exercice peuvent faire obstacle à la réussite, sans refléter leur capacité à communiquer en français au quotidien. Le test risque ainsi d’écarter des personnes dont les compétences langagières sont pourtant suffisantes pour les échanges de la vie courante.
Le volet linguistique de la politique migratoire n’est pas le seul à faire l’objet de durcissement, puisque la réussite à un examen civique est désormais obligatoire pour l’obtention de la carte de séjour pluriannuelle ou de la carte de résident, et pour l’acquisition de la nationalité française. Les thématiques abordées dans cet examen concernent les principes, valeurs et fonctionnements de la République française, autant de thèmes abordés à l’école en France sur lesquels de nombreux adultes français peineraient à être interrogés.
Au regard des éléments abordés ici, il est probable que le droit de séjour et le niveau de langue s’immisceront dans le débat précédant les élections présidentielles. Pour aborder ces thématiques dans leur complexité, adopter un regard distancié, nourri par la recherche scientifique est nécessaire.
Maude Vadot a été membre du comité de suivi de la recherche-action du collectif "Le français pour toutes et tous", à laquelle nous faisons référence dans l'article.
Myriam Dupouy a collaboré avec le collectif Le Français pour toutes et tous en 2025.
Grégory Miras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.