20.10.2026 à 15:57
Petros Sekeris, Associate Professor in Economics and Finance, TBS Education
Anastasios Dosis, Professeur associé, ESSEC
L’ESSENTIEL
Le dopage financier du club de Manchester City réveille les vieux démons du football. Un cas d’espèce pour examiner la triche sous toutes ses coutures.
La théorie des jeux montre comment la corruption d’arbitre affaiblit les championnats, en particulier les plus modestes.
Bien que l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) ne fasse pas l’unanimité, n’éloigne-t-elle pas la corruption des terrains rectangulaires ?
Lors de la saison 2025-2026, le football européen a engrangé plus de 40 milliards d’euros, un montant supérieur au PIB annuel de l’Islande ou de la Géorgie.
Au vu des enjeux financiers, il n’est pas étonnant que certains clubs soient tentés d’influencer les résultats via des pratiques illicites plutôt qu’en investissant dans leur équipe.
En cet automne 2026, Manchester City, géant de la Premier League contrôlé par des capitaux émiratis, est dans la tourmente. Le club est accusé de plus de 100 infractions aux règles financières du championnat anglais – notamment d’avoir eu recours à des contrats de sponsoring fantôme. Le risque ? Se voir retirer ses titres et être relégué en Championship, la Ligue 2 d’Angleterre.
Ces infractions restent d’ordre financier. Mais le football a connu des formes de triche plus directes, comme les affaires de matchs truqués en Italie où la Juventus de Turin fut reléguée en série B, ou l’affaire Koriopolis en Grèce.
Bien qu’emblématique des conséquences néfastes de la corruption dans le football, la Grèce et l’Italie sont loin d’être des cas isolés. Du Portugal, en passant par la Pologne ou la Tchéquie, nombre de championnats européens ont connu des affaires dans lesquelles des arbitres, ou leur désignation, auraient servi à favoriser certains clubs.
Notre étude éclaire ces mécanismes qui ont pu nuire à la compétitivité de ces championnats.
La Grèce illustre ce que peut produire ne fût-ce que le soupçon et la perception de corruption.
En 2011, l’affaire Koriopolis, une vaste affaire de matchs présumés truqués, jette un doute profond sur la crédibilité du championnat grec, même si de nombreux prévenus ont ensuite été acquittés. Aucune décision de justice n’a établi qu’un club en particulier ait été favorisé par l’arbitrage. Mais pour un club qui envisage d’investir en Grèce, c’est la perception d’un championnat faussé qui compte.
Entre 2011 et 2017, l’Olympiakos a remporté sept titres consécutifs, tandis que ses principaux rivaux s’effondraient. À titre d’exemple, l’effectif du Panathinaïkos, le rival historique, qui valait plus de 100 millions d’euros en 2009-2010, n’en valait plus que 17,5 millions en 2018-2019. L’AEK Athènes, criblé de dettes, a même dû repartir en troisième division. L’Olympiakos, porté notamment par ses participations régulières à la Ligue des champions, a quant à lui maintenu la valeur de son effectif.
Ces trajectoires ne démontrent pas de lien de cause à effet, d’autant plus qu’elles coïncident avec la crise économique grecque.
Pour rétablir la confiance, le football grec s’est attaqué directement à l’arbitrage en recrutant des arbitres étrangers pour les grands matchs à partir de 2018, puis en instaurant la VAR en 2019. Depuis, le titre a changé de mains plus souvent entre l’AEK, le PAOK et l’Olympiakos. Les rivaux ont recommencé à investir et l’effectif du Panathinaïkos vaut aujourd’hui 126 millions d’euros.
Parmi les aficionados de foot, le débat sur les erreurs d’arbitrage se focalise généralement sur l’événement lui-même : l’Argentine aurait-elle remporté la Coupe du monde de 1986 sans la légendaire « main de Dieu » de Diego Maradona ?
Notre recherche met en lumière des conséquences plus graves pour les championnats de football. Pour les identifier, nous avons construit un modèle économique, issu de la théorie des jeux, qui met au jour les mécanismes à l’œuvre. Nous partons de l’hypothèse que les clubs investissent dans leur effectif pour remporter le championnat, et que seul le vainqueur accède aux coupes d’Europe.
Celles-ci rapportent gros. Pour la seule Ligue des champions, l’UEFA distribue près de 2,5 milliards d’euros par saison aux clubs participants. À cela s’ajoutent des contrats de sponsoring plus importants, une affluence accrue dans les stades et des ventes de produits dérivés en hausse.
Dans notre modèle, nous introduisons ensuite un arbitrage qui favorise l’un des clubs. Ses rivaux anticipent de remporter moins souvent le titre, voire jamais, avec à la clé le billet pour la Ligue des champions. Puisque recruter de nouveaux joueurs ne leur rapportera pas, ils réduisent leurs investissements, d’autant plus fortement que le championnat est truqué. L’écart de qualité entre les clubs se creuse ; le championnat devient moins relevé.
Le club, favorisé par l’arbitrage, lui, réagit de façon plus surprenante. Tant que la corruption reste modérée, il investit davantage que dans un championnat honnête. L’enjeu financier est considérable : chaque victoire et chaque tour franchi lors de la Ligue des Champions lui rapportent des primes de l’UEFA. Renforcer son effectif devient donc doublement rentable, puisqu’il rapporte à la fois sur la scène nationale et en Ligue des champions.
Mais quand la corruption devient trop intense, la logique s’inverse. La concurrence nationale s’effondre. À l’instar d’un employé pistonné qui n’a pas besoin de se tuer à la tâche pour obtenir sa promotion, le club favorisé sait qu’il dominera les autres. Il n’a plus de raison d’investir pour remporter le titre et se contente, en Europe, de grappiller ce qu’il peut avec un effectif réduit. Le champion est donc une équipe affaiblie, qui représente pourtant le pays sur la scène européenne.
L’effet secondaire : le niveau de tout le championnat baisse, devenant moins attractif pour les spectateurs.
Généralisée en 2018, l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) vise à corriger les erreurs d’arbitrage. Une technologie qui ne fait pas l’unanimité pour nombre de supporters et de journalistes. La VAR tuerait la spontanéité du jeu sans éliminer les erreurs humaines.
En revanche, la VAR n’est pas qu’un outil pour trancher des hors-jeu au millimètre, elle peut s’avérer salvatrice dans des environnements où sévit la corruption. En rendant les décisions vérifiables à tout instant, elle aide à rétablir la confiance des supporters et des clubs envers les arbitres.
La conséquence ? Les rivaux peuvent désormais envisager d’être champions, et pour ce faire, ils investissent puisque cela peut rapporter gros à l’avenir.
C’est dans les championnats les plus modestes que la corruption fait le plus de dégâts. Notre modèle montre en effet que plus l’argent européen pèse lourd par rapport aux recettes nationales, plus le club favorisé domine son championnat. Les primes européennes élevées renforcent donc l’effet de la corruption.
L’effet dépend aussi du nombre de places européennes en jeu. Dans les grands championnats comme la Ligue 1, plusieurs clubs se qualifient pour la Ligue des champions. Un club n’a donc pas besoin de remporter le titre pour espérer toucher sa part du gâteau, et garde ainsi un intérêt à investir dans son équipe même en présence de corruption.
Dans les championnats moins bien classés, en revanche, il est fréquent que seul le champion puisse espérer accéder à la Ligue des champions. Quand un titre semble promis d’avance à un club favorisé, ses rivaux n’ont plus grand-chose à gagner à investir.
La valeur d’un championnat ne dépend pas seulement de la qualité de son champion. Diffuseurs, sponsors et supporters apprécient aussi des championnats disputés, et l’incertitude. Plusieurs clubs solides capables de rivaliser entre eux constituent un produit plus attractif qu’un club dominant entouré d’adversaires résignés.
En décourageant les rivaux du club favorisé, la corruption appauvrit donc le championnat dans son entièreté. Dans ces cas-là, rétablir la confiance dans l’arbitrage, par la VAR ou le recours à des arbitres étrangers, n’est pas un luxe mais bien la condition pour que chaque club ait de nouveau intérêt à investir.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:52
Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes et soviétiques, Université de Rennes 2, chercheuse au CERCLE (Université de Lorraine), Université Rennes 2

L’ESSENTIEL
Pendant la perestroïka, le réalisateur Vladimir Bortko a adapté Cœur de chien de Boulgakov, une satire féroce des premières années de l’URSS.
À 80 ans aujourd’hui, ce fils d’une Ukrainienne présente fièrement aux Russes une série à la gloire de Staline.
Son parcours personnel en dit long sur l’évolution d’une partie du monde de la culture russe durant ces dernières décennies.
Staline, une série télévisée en quatre épisodes que le metteur en scène Vladimir Bortko a tournée en Russie au printemps et qui devrait y être diffusée dans les mois à venir, fait déjà beaucoup parler d’elle. Elle est consacrée aux dernières années de la vie du dirigeant (au pouvoir de 1924 à sa mort en 1953), et la rumeur court qu’il s’agira d’une étape supplémentaire dans la réhabilitation de celui-ci.
Ce n’est pas la première série consacrée au « Guide » dans la Russie poutinienne. Ainsi, dès 2006-2007, Stalin Live, un gros projet (quarante épisodes de 45 minutes) mené par quatre metteurs en scène, avait déjà scandalisé l’intelligentsia russe par l’image positive qu’elle donnait de Staline. Aujourd’hui, le dictateur est honoré, en Russie, par plus de 120 statues le représentant — alors qu’elles avaient toutes été démontées après le XXIIᵉ Congrès du Parti, en 1961 — et leur rythme de construction s’accélère depuis 2014. Le processus de réhabilitation du « Guide », y compris grâce à la télévision, apparaît donc clairement, tout comme le lien entre cette réhabilitation et l’agressivité croissante de la Russie.
Vladimir Bortko joue un rôle dans ces processus, et son évolution, créative et politique, reflète en partie celles d’autres personnalités de la culture russe postsoviétique. Dans son cas, deux problématiques au moins se recoupent : d’une part, son rapport à Staline, au communisme et à l’URSS ; d’autre part, son rapport à l’Ukraine.
Vladimir Bortko, 80 ans, a réalisé, en URSS et en Russie, des films de cinéma et de nombreuses séries télévisées, dont des policiers, mais aussi L’Idiot d’après Dostoïevski en dix épisodes (2003) et une adaptation, en dix épisodes également, du Maître et Marguerite de Boulgakov (2005).
Son œuvre télévisée la plus connue reste toutefois son écranisation de Cœur de chien, le récit de Mikhaïl Boulgakov : diffusée pour la première fois en novembre 1988, elle demeure une référence constante, jusque dans les mèmes sur les réseaux sociaux comme ici où l’on voit Charikov, le chien changé en homme, ânonner, non pas les quelques mots répétitifs qu’il prononce dans le téléfilm, mais « Russie, Poutine, Victoire ».
En 1988, la perestroïka s’amorçait à peine. Le récit de Boulgakov, confisqué en 1926, venait d’être publié en URSS dans la revue Znamia (n°6 de 1987), et un air de liberté commençait à souffler, en premier lieu dans la littérature et la culture. Ce film de 2h16, en deux parties, paraissait incarner ces changements et il a été alors perçu, « par la majorité des spectateurs, comme un chef-d’œuvre anticommuniste » — souligne aujourd’hui la critique Ekatérina Barabach, qui a dû être exfiltrée de Russie en 2025 parce qu’elle risquait dix ans de détention pour avoir publié des messages anti-guerre sur Facebook.
L’adaptation télévisée est assez proche du récit de Boulgakov, qui raconte comment, dans les premières années du pouvoir soviétique, un chercheur transforme un chien des rues en un être humain vulgaire et agressif, semblable à ces « prolétaires » qui insupportent le scientifique. Boulgakov tentait ainsi de montrer à quoi, selon lui, menaient à la fois la fascination de l’intelligentsia russe pour les expériences sociales et le projet bolchevik de « créer un homme nouveau ».
Bortko a repris la trame générale, ainsi que les phrases devenues cultes sur l’inopportunité de lire les journaux soviétiques, l’inefficacité de la terreur et la détestation du prolétariat. Son film semblait indiquer que, désormais, il était permis de se moquer de l’Homo sovieticus : une démarche thérapeutique collective s’engageait, où démocratisation, libération de la parole, révélations sur les crimes staliniens — amorcées sous le Dégel, puis réduites au silence — et examen critique, même encore limité et contrôlé, du système soviétique se conjugueraient.
C’était il y a moins de quarante ans. Aujourd’hui, Bortko défend Staline.
Bortko a été membre du PCUS entre 1983 et 1991, condition alors presque indispensable pour réussir une carrière. Mais qu’il entre au PC de Russie (KPRF) en 2007 — la période de Stalin Live… — puis chante les louanges de Staline a surpris. Élu en 2011 député à la Douma d’État (la Chambre basse du Parlement russe, équivalent de l’Assemblée nationale française), il a été réélu en 2016 et a abandonné son siège en 2021, à 75 ans.
En février 2013, dans une interview à l’hebdomadaire populaire Argumenty i Fakty, le réalisateur a lancé une phrase, souvent répétée aujourd’hui : « Staline est la personnalité sur laquelle on a le plus menti au cours du XXe siècle. »
Or Bortko liait ces « mensonges » au discours prononcé par Khrouchtchev au XXe Congrès du Parti en 1956, le discours qui, en dénonçant certains des crimes de Staline, a lancé officiellement la déstalinisation. Le cinéaste contestait donc la source même de tous les processus de déstalinisation ultérieurs, et poursuivait :
« Qui est Staline ? C’est l’homme qui, en trente ans, a fait de notre pays celui qui lisait le plus. […] Sous Staline, la science, dans le pays, était à l’avant-garde et elle a notamment élaboré la bombe atomique et une fusée pour envoyer l’homme dans l’espace. […] Et l’art ? À l’époque, il y avait Stanislavski dont le monde théâtral encense toujours le système. La musique de Chostakovitch, de Khatchatourian… […] Et la littérature ! Ce que nous lisions tous et continuons de lire : Cholokhov, Alexeï Tolstoï, Boulgakov… »
Quant aux répressions qui ont frappé aussi de nombreux artistes et scientifiques sous Staline, « oui, il y en avait », mais, à en croire le cinéaste, c’est Khrouchtchev qui aurait demandé d’augmenter le nombre de personnes à fusiller.
Deux ans plus tard, Bortko a clamé, lors d’une séance plénière de la Douma russe : Staline, c’est « le symbole de notre pays », « c’est notre industrialisation, nos victoires dans la guerre […], nos succès dans l’espace ». Pour lui, ceux qui mentionnaient « Staline » évoquaient en fait « l’Union soviétique » : « Quand l’Union soviétique s’est-elle effondrée ? En 1991 ? Non. Elle s’est effondrée au XXe Congrès, voilà ! » URSS, répressions et succès du pays seraient donc inexorablement liés.
Bortko assurera en 2026 avoir écrit en 2011 le scénario de sa série sur Staline, mais, ajoutera-t-il, « ce n’était alors pas le meilleur moment » pour le tourner. En revanche, quinze ans plus tard, « l’époque a complètement changé ». Comme l’annonçaient, voire le préparaient, les discours du cinéaste.
Le rapport de Bortko à l’Ukraine aussi a évolué. Celui-ci a, en effet, passé son enfance et sa jeunesse à Kyiv. Son père, metteur en scène de théâtre, a travaillé en Ukraine et en Russie, et sa mère, l’actrice de théâtre Marina Zakharenko, était ukrainienne, fille, semble-t-il, de paysans.
Le père de cette comédienne est mort en 1946 dans les camps de la Kolyma ou, d’après Bortko, a été fusillé pendant les purges. À l’époque de ce Staline que loue désormais le cinéaste, de ce Staline qui a fait mourir de faim des millions de paysans, notamment ukrainiens, pendant la collectivisation des campagnes.
En 1964, Marina Zakharenko, divorcée, s’est remariée avec le dramaturge Alexandre Korneïtchouk (1905-1972), l’une des personnalités les plus importantes de la culture officielle ukrainienne et soviétique. Un auteur tout dévoué à Staline et couronné de cinq prix Staline. Né dans une famille très modeste, il devait ses premiers succès institutionnels à l’écrasement, par le pouvoir soviétique, des auteurs de la « Renaissance » ukrainienne, exécutés ou déportés au début des années 1930. Korneïtchouk incarnait, lui, le modèle prôné par Moscou : il écrivait en ukrainien, mais reprenait les thématiques soviétiques et affichait une pleine loyauté au Kremlin. Ainsi, il dénonçait « les traîtres liens entre les nationalistes ukrainiens bourgeois et le capital d’Europe occidentale », et, dans ses comédies kolkhoziennes, se gardait bien d’effleurer le thème de la Grande famine.
Puis, pendant la guerre, il a été chargé de clamer que l’Ukraine et les territoires polonais annexés en 1939 étaient bien soviétiques, et il a rempli son rôle à merveille. La littérature était en URSS un outil politique et géopolitique. Or les liens de Bortko à Staline et à l’Ukraine passent aussi par ce beau-père à la carrière éblouissante.
Dès 2009, le film de Bortko Tarass Boulba, d’après Gogol, a suscité la colère de certains Ukrainiens : il donnait de ce roman une « interprétation impérialiste », estime Barabach. En outre, le réalisateur a signé, en mars 2014, une lettre à Poutine dans laquelle des personnalités de la culture russe soutenaient l’annexion de la Crimée. Il a approuvé, en 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie et a qualifié de « traîtres » ceux qui prenaient position contre la guerre.
En mai 2026, il va jusqu’à appeler la Russie à utiliser des armes nucléaires contre l’Ukraine, pour gagner la guerre en deux semaines. Quant à sa série sur Staline, elle semble devoir, en louant le « Guide », annihiler ce qu’a représenté et initié la perestroïka.
Au cœur du rapport actuel de Bortko — et d’autres… — à Staline, au communisme et à l’Ukraine, il y a le non-respect des droits fondamentaux des individus (à commencer par le droit à la vie), face à un dirigeant se voulant tout-puissant. Le tout au nom des soi-disant succès de l’URSS et de la Russie.
L’ultra-flexibilité de personnalités de la culture, dressées à s’aligner sur les positions du pouvoir suprême, a contribué aux évolutions constatées en Russie et à la catastrophe actuelle. Bortko a d’ailleurs été félicité, pour son 80ᵉ anniversaire, par Vladimir Poutine et par Sergueï Narychkine, chef des services secrets extérieurs russes (SVR). Mais quelle haine de soi faut-il à un petit-fils de paysan ukrainien, mort dans les camps de Staline, pour chanter les louanges de ce même Staline et appeler, en se définissant comme Russe, à détruire l’Ukraine ? L’essence et le drame de la Russie actuelle sont dans cette double question.
Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:44
Peter Edwell, Associate Professor in Ancient History, Macquarie University

L’ESSENTIEL
Contrairement à une idée reçue, rien ne prouve que les soldats romains aient été payés en sel.
Ils recevaient une solde en pièces de monnaie, complétée par des primes et divers avantages.
Le mot « salaire » vient bien du latin salarium, lui-même lié au sel, mais l’origine exacte de ce lien reste incertaine.
Un mercredi sur deux, avec une régularité d’horloge, mon salaire de chercheur à l’Université Macquarie en Australie arrive sur mon compte bancaire. Dès le jeudi, il n’en reste presque plus rien. Récemment, pourtant, en réfléchissant à son apparition et à sa disparition bimensuelles, j’ai commencé à m’interroger sur l’origine du mot « salaire ». En tant qu’historien de l’Empire romain, je pense souvent à l’héritage que celui-ci continue de nous transmettre aujourd’hui.
On croit généralement que le mot « salaire » vient du latin salarium, parce que les soldats romains auraient parfois été payés avec de véritables blocs de sel. Sal, le mot latin pour désigner le sel, se retrouve également dans divers mots liés au sel, de saline à salami.
Si cette idée est séduisante par sa simplicité, elle pose néanmoins d’importants problèmes. Voici ce que nous savons réellement de la manière dont les soldats romains étaient rémunérés.
De nombreux éléments attestent que le sel était une denrée précieuse et largement utilisée dans l’Antiquité. Dans une société dépourvue de moyens de réfrigération modernes, il jouait un rôle important dans la conservation des aliments, en particulier de la viande et du poisson. Il était également facile à transporter : il n’est donc pas surprenant que l’idée selon laquelle les soldats étaient payés en sel se soit répandue.
Peter Gainsford, spécialiste de l’Antiquité installé en Nouvelle-Zélande, souligne que le mot anglais salary dérive bien du latin salarium, qui signifie « solde » ou « allocation en argent ».
Mais, affirme Gainsford, s’il existe bien un lien entre salarium et sal, le mot latin désignant le sel, rien ne prouve que ce lien s’explique par le fait que les soldats romains auraient été payés en sel.
Les éléments dont nous disposons laissent penser que les soldats romains étaient principalement payés en pièces de monnaie, notamment en pièces d’argent. Celles-ci étaient souvent ornées de représentations à caractère militaire.
Les pièces représentant Fides, déesse de la bonne foi et de la confiance mutuelle, accompagnées de l’expression fides militum, qui signifie « loyauté des soldats », comptaient parmi les plus courantes.
L’historien romain Tite-Live affirmait que l’État romain avait pris en charge le versement régulier de la solde des soldats en 405 avant notre ère. Il n’en précise pas le montant, mais indique simplement qu’ils étaient désormais payés par l’État.
Cette rémunération était appelée stipendium – terme dont dérive le mot moderne « stipendier » (« corrompre »). Jusqu’alors, les soldats servaient à leurs propres frais. Le stipendium était versé en trois fois au cours de l’année. Les frais liés aux vêtements, à la nourriture et même aux funérailles étaient déduits avant que le montant net ne soit versé aux soldats.
Plus de trois siècles plus tard, vers 50 avant notre ère, Jules César doubla le stipendium, le portant à 225 deniers par an. À l’époque, une miche de pain coûtait jusqu’à un quart de denier. À la fin du IIᵉ siècle de notre ère, cette somme avait atteint 600 deniers. Précisons que ces montants concernaient les simples fantassins, ou légionnaires. Les centurions et les autres officiers percevaient des soldes nettement supérieures.
Au fil du temps, cependant, le stipendium ne suffit plus. L’inflation, particulièrement forte au IIIᵉ siècle de notre ère, conduisit les soldats à réclamer une solde plus élevée. Des paiements supplémentaires leur furent accordés, notamment sous la forme de donativa, qui constituaient en quelque sorte des primes. Celles-ci augmentaient considérablement leur revenu total.
Les donativa étaient versés chaque année et liaient plus directement la loyauté de l’armée à la personne de l’empereur. Les empereurs savaient que, en réduisant leur montant ou en refusant tout simplement de les verser, ils risquaient de provoquer la déloyauté des soldats.
Sur son lit de mort, l’empereur Septime Sévère, qui régna de 193 à 211, donna à ses fils un conseil qui illustre clairement l’importance de ce principe :
« Vivez en bonne intelligence, enrichissez les soldats et méprisez tous les autres hommes. »
Une fois qu’un soldat romain avait prêté le serment militaire, appelé sacramentum, il devait généralement servir pendant vingt-cinq ans. La perception d’un revenu régulier, à laquelle s’ajoutait la possibilité de toucher des primes, rendait la carrière militaire attrayante pour beaucoup. Les soldats bénéficiaient également d’autres avantages.
À leur départ à la retraite, les soldats recevaient les praemia militiae, une somme forfaitaire qui s’élevait à 3 000 deniers (12 000 sesterces) sous le règne d’Auguste, vers la fin du Iᵉ siècle avant notre ère. Son montant augmenta par la suite.
Au IVᵉ siècle de notre ère – et peut-être même avant –, les soldats recevaient également une allocation destinée à couvrir leurs dépenses de nourriture, de vêtements et d’autres biens. Celle-ci était financée par un impôt spécial appelé annona militaris.
Au IIIᵉ siècle, une crise de la monnaie d’argent avait conduit les soldats à perdre confiance dans sa valeur. Au IVe siècle, sous le règne de l’empereur Constantin (306-337), une nouvelle pièce d’or fut frappée. Elle était appelée solidus.
Le solidus pesait 4,5 grammes et remplaça l’aureus, une pièce plus ancienne de 7,5 grammes. Il devint la monnaie la plus fiable et la plus digne de confiance du monde romain pendant un millénaire.
Les soldats en furent les principaux bénéficiaires, et selon une hypothèse répandue, le mot « soldat » dériverait de solidus. Toutefois, comme pour l’hypothèse qui relie le mot « salaire » au sel, rien ne prouve clairement que « soldat » dérive de solidus.
Des milliers de mots des langues européennes trouvent leur origine dans le latin, de même que dans le grec ancien. Le lien entre « salaire » et le mot latin salarium en est un exemple. Grâce à ses propriétés de conservation, le sel était une denrée vitale pour les soldats. En campagne comme dans les casernes, il était indispensable.
Rien ne prouve toutefois que cela ait un lien avec l’idée selon laquelle les soldats romains auraient été payés en sel. Les pièces de monnaie remplissaient déjà parfaitement cette fonction.
Peter Edwell a reçu des financements de l'Australian Research Council.
20.10.2026 à 15:39
Edward D. Melillo, William R. Kenan, Jr. Professor of History and Environmental Studies, Amherst College

L’ESSENTIEL
Le guano a révolutionné l’agriculture mondiale bien avant les engrais de synthèse.
Son exploitation a reposé sur le travail forcé et les visées impériales des États-Unis.
Cette histoire éclaire la dépendance persistante de l’agriculture aux chaînes d’approvisionnement mondiales.
La fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un tiers des engrais utilisés dans le monde, a rappelé que l’accès aux nutriments nécessaires aux cultures demeure, au XXIᵉ siècle, aussi stratégique que l’accès au pétrole.
En tant qu’historien de l’environnement, j’étudie la manière dont les engrais ont transformé le monde moderne. Cette histoire ne se résume pas aux avancées scientifiques ou aux progrès agricoles. Elle met aussi en lumière les coûts cachés de la production alimentaire moderne, notamment l’exploitation brutale des travailleurs et l’expansion des puissances impériales.
Avant même le début de la guerre contre l’Iran, l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait déjà bouleversé les marchés du gaz naturel et le commerce mondial des engrais azotés ; les sanctions visant la Biélorussie avaient déstabilisé le marché mondial de la potasse, l’une des principales sources de potassium pour l’agriculture ; et la Chine avait restreint ses exportations de phosphates afin de stabiliser les prix sur son marché intérieur.
Bien avant cela, avant même que les engrais de synthèse ne révolutionnent l’agriculture au XXᵉ siècle, les agriculteurs dépendaient déjà d’une ressource rare et au cœur de rivalités géopolitiques : le guano d’oiseaux marins. Voici comment ces déjections ont transformé l’agriculture mondiale et contribué à bâtir l’empire d’outre-mer des États-Unis.
Au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, les entreprises spécialisées dans les engrais ont expédié des millions de tonnes de déjections d’oiseaux marins séchées depuis des îles du Pacifique et des Caraïbes vers les exploitations agricoles d’Europe et d’Amérique du Nord. Riche en azote et en phosphore, le guano a considérablement accru la productivité agricole à une époque où la croissance démographique et l’industrialisation faisaient exploser les besoins alimentaires, au-delà de ce que les systèmes agricoles traditionnels pouvaient fournir.
Le guano est devenu le premier engrais à faire l’objet d’un commerce véritablement mondial. Pendant des siècles, les agriculteurs avaient préservé la fertilité des sols en recyclant les nutriments disponibles localement, notamment le fumier, les résidus de culture et les excréments humains. Ces nutriments circulaient au sein de systèmes écologiques largement fermés, reliant les sols, les cultures, le bétail et les êtres humains.
À mesure que l’industrialisation s’est accélérée au XIXᵉ siècle, les cycles locaux des nutriments qui avaient soutenu l’agriculture pendant des siècles ont commencé à se désagréger. Les villes en pleine expansion se nourrissaient de productions agricoles venues de plus en plus loin, sans renvoyer en retour les nutriments vers les campagnes. Au contraire, les matières qui servaient autrefois à fertiliser les champs s’accumulaient dans les rues, les rivières et les égouts des villes, tandis que les sols agricoles s’appauvrissaient un peu plus à chaque récolte. Pour nourrir des populations en forte croissance, les agriculteurs ont dû trouver de nouveaux moyens de restaurer la fertilité de leurs terres.
Pendant des millénaires, des millions d’oiseaux marins, parmi lesquels les cormorans de Bougainville, les fous du Pérou et les pélicans bruns, ont niché sur les îlots rocheux de la côte pacifique aride de l’Amérique du Sud. L’absence presque totale de précipitations empêchait leurs déjections, très riches en nutriments, d’être lessivées, permettant au guano de s’accumuler en couches épaisses. Ces îles, qui semblaient désertiques, constituaient en réalité certains des plus riches gisements naturels d’engrais au monde.
Depuis au moins le XIIIᵉ siècle, les agriculteurs autochtones de la côte pacifique du Pérou connaissaient déjà la valeur exceptionnelle du guano accumulé sur les îles Chincha, situées à une vingtaine de kilomètres au large.
Les scientifiques européens n’en ont pris pleinement conscience qu’après 1804, lorsque Alexander von Humboldt (1769-1859) rapporta en Europe des échantillons prélevés sur les côtes péruviennes. Les analyses révélèrent alors leur teneur exceptionnellement élevée en azote. L’intérêt commercial pour le guano explosa dans les années 1840, après que des chimistes spécialisés dans l’agriculture – au premier rang desquels Justus von Liebig – eurent démontré que la croissance des cultures dépendait du remplacement des nutriments prélevés dans les sols. Le guano péruvien cessa alors d’être une simple curiosité exotique pour devenir un engrais naturel d’une concentration exceptionnelle.
Les revues agricoles européennes et nord-américaines présentèrent le guano comme un remède miraculeux aux sols épuisés. Les producteurs de blé britanniques, les cultivateurs de betteraves sucrières d’Europe centrale, les planteurs de tabac de Virginie et les producteurs de coton du sud des États-Unis adoptèrent rapidement ce nouvel engrais. Longtemps dépendants des seules ressources locales, les agriculteurs commencèrent à miser sur des nutriments acheminés sur des milliers de kilomètres à travers les océans.
Ce commerce mondial des nutriments agricoles marque la première révolution verte. Bien avant que l’ammoniac de synthèse transforme l’agriculture, des millions de tonnes d’azote et de phosphore naturellement accumulés furent transportées depuis des écosystèmes isolés jusqu’aux terres agricoles du monde entier. Pour la première fois, la fertilité des sols devint elle-même une marchandise échangée à l’échelle mondiale, jetant les bases de l’agriculture intensive fondée sur les intrants chimiques qui s’est imposée après la Seconde Guerre mondiale.
Les observateurs de l’époque comparaient souvent les dépôts de guano des îles Chincha à des falaises ou à de petites montagnes. Lorsque leur exploitation commerciale débuta dans les années 1840, les ouvriers ne se contentaient pas de pelleter des déjections d’oiseaux desséchées. Des siècles d’accumulation avaient comprimé le guano sous son propre poids, formant une masse dense, semblable à du ciment, qu’il fallait briser à coups de pioches, de pieds-de-biche et de barres de fer avant de pouvoir la mettre en sacs.
Alors que le mouvement abolitionniste mettait progressivement fin à la traite transatlantique, les employeurs se tournèrent de plus en plus vers le servage pour dettes et le travail sous contrat, des systèmes situés dans une zone grise entre esclavage et liberté. La productivité agricole en Europe et en Amérique du Nord reposait ainsi non seulement sur le transport de nutriments sur de longues distances, mais aussi sur les tout aussi déterminants déplacements transocéaniques de travailleurs à travers le Pacifique.
Les îles Chincha, au Pérou, sont devenues tristement célèbres pour l’exploitation brutale des travailleurs chinois sous contrat recrutés dans le cadre de ce que l’on appelait le « commerce des coolies ». Des milliers d’entre eux travaillaient sous un soleil écrasant, à briser le guano durci tout en respirant des nuages de poussière chargés d’ammoniac qui leur brûlaient les yeux et les poumons. En 1854, après que des capitaines de navires britanniques eurent signalé les conditions effroyables qui régnaient sur les îles Chincha, le comte de Clarendon, secrétaire britannique aux affaires étrangères, écrivit :
« J’ai lu avec horreur et dégoût les détails des cruautés infligées aux malheureux travailleurs chinois employés à l’exportation du guano. »
Face à une demande croissante en engrais, les gouvernements commencèrent à considérer le guano comme une ressource stratégique. Les responsables politiques américains s’inquiétaient de la dépendance du pays aux approvisionnements péruviens, ce qui poussa le président états-unien Millard Fillmore à réclamer une intervention fédérale afin de garantir un accès sûr aux engrais. Le Congrès adopta alors le Guano Islands Act de 1856, qui autorisait les citoyens américains à revendiquer, au nom des États-Unis, toute île inhabitée riche en guano. Cette loi transforma la quête d’engrais en un nouvel instrument de l’expansion territoriale américaine.
Au cours des décennies suivantes, des dizaines d’îles des Caraïbes et du Pacifique passèrent dans la sphère d’influence des États-Unis en raison de la valeur de leurs gisements de guano.
Peu d’endroits illustrent mieux cette histoire que l’île de Navassa, un îlot calcaire isolé situé entre Haïti et la Jamaïque, au cœur de mon prochain ouvrage. À partir des années 1860, des entreprises américaines transformèrent Navassa en une colonie minière industrielle fournissant du guano aux exploitations agricoles de tout l’est des États-Unis.
Les ouvriers, majoritairement noirs et recrutés à Baltimore (Maryland), extrayaient le guano dans des conditions de chaleur accablante, de poussière omniprésente et d’isolement extrême. Leur alimentation se limitait pour l’essentiel à du hareng, des biscuits infestés d’asticots et du bœuf salé. L’organisation sociale de l’île reflétait l’ordre racial qui s’installait alors à l’époque des lois Jim Crow. Les mineurs étaient presque tous noirs, tandis que leurs contremaîtres étaient des hommes blancs. Pour reconstituer leur quotidien, je m’appuie sur leurs journaux, leur correspondance avec leurs proches et les témoignages de leurs descendants.
Le 14 septembre 1889, des années de rancœur éclatèrent en une violente révolte. Ce jour-là, 137 mineurs noirs se soulevèrent contre les 11 cadres de la Navassa Phosphate Company. À la tombée de la nuit, cinq superviseurs blancs avaient été tués. La marine américaine dépêcha alors le navire de guerre à vapeur USS Kearsarge, qui ramena 18 ouvriers noirs à Baltimore pour y être jugés pour meurtre.
L’année suivante, l’affaire fut portée devant la Cour suprême des États-Unis. Dans l’arrêt Jones contre les États-Unis, les juges confirmèrent le pouvoir du gouvernement fédéral de poursuivre les crimes commis sur l’île. La Cour estima qu’un État pouvait exercer son autorité juridique sur un territoire dès lors qu’il en assurait une « possession effective, continue et utile », même si cette occupation ne servait qu’à une activité économique particulière, comme « l’exploitation de mines ». Cette décision confirma la juridiction américaine sur Navassa. Replacé dans le contexte de la révolte qui en est à l’origine, cet arrêt montre toutefois à quel point l’extraction des ressources, le recours à une main-d’œuvre racialisée et l’expansion du pouvoir fédéral étaient devenus étroitement liés.
Plusieurs accusés furent condamnés à mort, mais la mobilisation d’organisations civiques noires et de nombreux soutiens convainquit le président Benjamin Harrison de commuer ces peines en 1891. Cette affaire raconte donc non seulement une histoire de violence raciale et d’exploitation, mais aussi celle de l’engagement juridique des Afro-Américains et de leur capacité à se mobiliser collectivement à une époque souvent réduite, dans les mémoires, à la seule répression raciale.
L’abondance agricole a toujours reposé sur bien plus que la seule fertilité des sols. Elle dépend aussi de nutriments venus de loin, de réseaux mondiaux de transport maritime et des travailleurs dont le labeur a relié des îles isolées à des exploitations agricoles du monde entier.
Le guano n’a pas seulement fertilisé les champs. Il a contribué à créer un système agricole mondialisé dont les chaînes d’approvisionnement ont traversé les océans, reposant sur une main-d’œuvre lointaine et restant vulnérables aux bouleversements géopolitiques. Des îles Chincha au détroit d’Ormuz, l’histoire des engrais rappelle que l’approvisionnement alimentaire mondial dépend depuis longtemps de liens fragiles entre des territoires éloignés.
Edward D. Melillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:34
Manon Pignot, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Longtemps, dans les manuels d’histoire, ils sont restés dans l’ombre des adultes. Pourtant les enfants sont des acteurs à part entière de leur époque et les derniers travaux de recherche soulignent combien leur place, la reconnaissance de leurs droits mais aussi les maltraitances dont ils sont victimes racontent notre société.
Dans les Enfants. Une autre histoire de la France (XIXᵉ-XXIᵉ siècle), publié en septembre 2026 aux éditions Tallandier, l’historienne Manon Pignot nous invite à traverser plus de deux siècles en nous plaçant à hauteur des plus jeunes. Elle nous montre comment les cadres familiaux et éducatifs ont évolué et rappelle que, si les enfants ne travaillent plus à la mine, ils restent des cibles de violences, comme l’ont tristement mis en lumière les récents scandales impliquant des crèches, des écoles ou des institutions religieuses. Extrait.
« Les enfants d’aujourd’hui ont bien de la chance. » Qui n’a pas été confronté dans son jeune temps à cette sentence, assénée par un aïeul ou un adulte déjà avancé en âge ? De l’orange reçue à Noël aux châtiments corporels infligés en classe, la liste est longue des progrès réalisés en France au cours du XXᵉ siècle pour améliorer les conditions de vie et d’éducation des enfants.
Si le constat est indéniable, cette petite phrase récurrente est aussi porteuse d’une charge profondément culpabilisatrice : les enfants d’aujourd’hui seraient-ils redevables du passé de leurs parents ? L’amélioration de leur vie matérielle et psychique ne s’est-elle pas faite au rythme d’un progrès commun à l’ensemble de la société ? Certes, en 2026, fillettes et garçonnets ne poussent plus de wagonnets au fond de la mine – en France, tout au moins. Certes, ils bénéficient désormais d’un univers culturel et de lois qui leur sont propres.
Mais est-ce à dire que la « cause des enfants » est désormais inattaquable et, surtout, inattaquée ? En 2025 éclate le scandale Bétharram, avec les révélations d’anciens pensionnaires sur les violences physiques, psychiques et sexuelles vécues pendant des décennies dans cet établissement catholique béarnais. Ce ne sont pas les agissements d’un ou deux bourreaux d’enfants isolés qui sont rapportés, mais un système dont les deux clés sont la violence et le silence. À travers des témoignages qui nous semblent venir d’un autre âge – mais duquel ? Celui des maisons de correction du XIXᵉ siècle ? –, l’enjeu dépasse largement la seule responsabilité de l’Église catholique : en rendant publiques et visibles la pédocriminalité et la violence systémique qui y avaient cours, l’affaire Bétharram apparaît comme le catalyseur de prises de conscience récentes et d’un réveil de la réflexion autour de la place des enfants dans la société française.
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Le vase clos béarnais, comme celui de Stanislas à Paris, comme celui du Kreisker en Bretagne, et comme tant d’autres institutions scolaires, religieuses ou non, n’est finalement qu’un miroir grossissant tendu à une société qui peine encore à admettre la réalité quotidienne des violences physiques et sexuelles infligées aux enfants parce qu’ils sont des enfants. À cet égard, les chiffres révélés par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), puis par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) dans son rapport de 2023, sont effarants :
« Cent soixante mille enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, 5,4 millions de femmes et d’hommes adultes en ont été victimes dans leur enfance. »
Parmi ces violences, celles perpétrées dans le huis clos familial sont les plus nombreuses et les plus régulières.
À écouter les témoins en 2025, on croirait entendre la dédicace de Jules Vallès évoquant sa propre enfance sous la monarchie de Juillet :
« À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents, je dédie ce livre. »
À les entendre, l’historien se prend à douter : rien n’aurait donc changé depuis les années 1830 ?
Les choses, pourtant, ont évolué depuis le XIXᵉ siècle : le progrès des législations visant à protéger la jeunesse et la lente transformation des représentations collectives ont peu à peu relégué Cosette, le Petit Chose ou Poil de Carotte au rang de figures littéraires qu’on a cru – à tort ? – désormais éloignées de toute réalité contemporaine. C’est l’un des enjeux de ce livre d’interroger comment les limites de l’intolérable ont progressivement été déplacées, au sein de la société française comme dans l’ensemble du monde occidental, pour donner aux enfants non seulement un statut légal spécifique, mais aussi une place à part dans les pratiques et dans les représentations des Français. Ou, pour le dire autrement, comment l’« espace moral » autour des enfants s’est profondément modifié depuis les années 1800.
Les transformations économiques, sociales, politiques et culturelles traversées par la catégorie enfantine depuis le XIXᵉ siècle sont au cœur de cet ouvrage. L’époque contemporaine n’a pas « inventé » les enfants, ni l’amour parental, ni même les théories éducatives ou pédagogiques sur l’enfance. Aiguillonnés par la thèse de l’historien Philippe Ariès, qui affirmait, au début des années 1960, que le « sentiment d’enfance » n’existait tout simplement pas à l’époque médiévale, les historiens du Moyen Âge ont, depuis plusieurs décennies, contribué à nourrir notre connaissance de l’enfance avant la Renaissance et montré au contraire combien les hommes et les femmes de cette époque aimaient et choyaient leurs enfants.
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La seconde partie de la thèse d’Ariès reste, en revanche, d’une grande validité historique, qui montre l’« invention » de l’enfance à l’époque moderne. Il faut entendre par là le développement d’un nouveau type d’intérêt pour l’enfance dans les classes aristocratiques, dont les manuels d’éducation sont l’un des symboles les plus célèbres. Pour autant, l’ère contemporaine constitue aussi un tournant important dans l’histoire de l’enfance et des enfants, en Europe en général et en France en particulier.
La rupture démocratique que représente la Révolution française, suivie du bouleversement de l’industrialisation, entraîne une mutation profonde des structures sociales, et donc familiales : l’exode rural, le déclin de formes traditionnelles de sociabilité tout comme l’individualisation du rapport des citoyens à l’État induisent un resserrage des liens autour de la cellule familiale immédiate, du noyau parents-enfants. En parallèle, le développement progressif d’un marché de l’enfance achève de transformer la catégorie en enjeu commercial, d’abord au sein de la seule bourgeoisie, puis dans le reste de la société, dans la mesure des moyens de chacun.
L’évolution historique se mesure aussi à la possibilité de définir ce qu’est un enfant. S’il est assez ardu de le faire en 1800, la réponse tombe sous le sens à l’orée du XXIᵉ siècle. En 1800, un enfant est un individu comme un autre, dont on espère qu’il survivra au-delà de cinq ans ; un individu inachevé, mais pas inutile, et dont l’âge d’entrée dans le monde adulte varie selon son milieu social et les besoins financiers de sa famille. En 2026, un enfant est un mineur de moins de 18 ans, protégé par un arsenal législatif qui lui permet d’étudier, de se soigner, de se divertir.
Le temps de l’enfance s’étant considérablement allongé, on distingue désormais l’enfance de l’adolescence (à partir de 13 ans environ, c’est-à-dire l’âge pubertaire). Ces enjeux définitionnels ne sont pas anodins : outre qu’ils nous permettent de mesurer le chemin parcouru, ils traduisent aussi combien les enfants ont acquis, depuis la Révolution française, une identité propre.
Or il existe un lien entre la baisse constante de la natalité et le changement de regard porté sur l’enfance, comme l’ont montré les travaux précurseurs de la sociologue Viviana A. Zelizer : au cours du XIXᵉ siècle, la valeur des enfants a changé. D’utiles sur le plan économique, ils sont progressivement devenus improductifs, tandis que leur valeur sentimentale ne cessait d’augmenter. Appliquant à l’enfance l’idée selon laquelle ce qui est rare est cher, V. A. Zelizer montre que si la valeur monétaire des enfants décroît à l’époque contemporaine, leur prix – autrement dit leur valeur affective et sociale – ne cesse au contraire de grimper : tout au long du XXᵉ siècle, les enfants deviennent « inutiles » économiquement, mais émotionnellement « inestimables ». Les premières décennies du XXIᵉ siècle demandent toutefois à être interrogées sous cet angle de vue : pour reprendre les mots de V. A. Zelizer en 1985, la figure de « l’enfant sacré, économiquement inutile », n’est-elle pas aujourd’hui dépassée ?
L’élaboration récente du concept d’infantisme éclaire efficacement ce débat : par ce terme, la pédopsychiatre et sociologue Laelia Benoit désigne l’ensemble des préjugés, des stéréotypes et des discriminations qui visent les enfants en tant qu’enfants,
« préjugés fondés sur la croyance qu’ils appartiennent aux adultes et qu’ils peuvent être contrôlés, asservis ou supprimés pour servir les besoins des adultes ».
Un détour par le long XIXᵉ siècle permet de rappeler que l’enfance est une catégorie hautement politique, objet d’enjeux et d’affrontements majeurs qui déterminent une société : si le changement de regard porté sur les enfants les a progressivement fait sortir de l’espace public pour les cantonner à la sphère familiale et domestique, il n’a pas pour autant dépolitisé la catégorie, bien au contraire.
Manon Pignot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:24
Kelsey Williams, Associate Professor of English, University of Stirling

L’ESSENTIEL
Pendant la Révolution française et les guerres napoléoniennes, de riches collectionneurs anglais ont profité du démantèlement des monastères européens pour s’emparer de livres rares.
L’étude de la collection du comte Spencer révèle des ventes forcées et des vols, dont les grandes bibliothèques anglophones conservent aujourd’hui les fruits.
Si les monastères pillés ont souvent disparu, les injustices à l’origine de ces collections doivent être reconnues.
En 1790, le libraire londonien Thomas Payne vend à George John Spencer, deuxième comte Spencer, un exemplaire de la Bible de Gutenberg, le premier livre imprimé. Il lui facture 370 livres sterling – une somme colossale à l’époque, équivalant à plus d’un million d’euros aujourd’hui – pour un lot comprenant également deux autres ouvrages théologiques des débuts de l’imprimerie. Dans le cadre de cette vente, Payne fait refaire la reliure du livre ancien dans un somptueux cuir de chèvre bleu nuit. À cette occasion, les traces de sa provenance antérieure – annotations de propriétaires, tampons ou autres marques susceptibles de révéler l’histoire de cette Bible – sont soigneusement effacées.
Près de 230 ans plus tard, l’imagerie multispectrale – un procédé qui consiste à prendre plusieurs images à différentes longueurs d’onde, notamment dans l’ultraviolet et l’infrarouge – a permis aux historiens de retrouver ces inscriptions disparues. Mes recherches ont révélé que cette Bible avait appartenu aux frères augustins de Colmar, en Alsace, une communauté dont la bibliothèque était en cours de démantèlement pendant la Révolution française.
Cette découverte s’inscrit dans les recherches menées pour mon nouveau livre, Portrait of an Obsession : How England’s Greatest Private Library was Built from the Ruins of Europe’s Monasteries (« Portrait d’une obsession : comment la plus grande bibliothèque privée d’Angleterre s’est constituée sur les ruines des monastères européens »). Elle éclaire la manière dont les plus riches collectionneurs britanniques ont acquis des livres rares alors que les monastères d’Europe étaient dissous, pillés et détruits. Un patrimoine intellectuel inestimable a ainsi été effacé presque du jour au lendemain.
L’année précédant la vente de la Bible par Payne, le pouvoir révolutionnaire français avait décrété que tous les biens ecclésiastiques appartenaient à la nation. Dans le cadre de cette nationalisation, des représentants des autorités révolutionnaires se rendaient dans les établissements monastiques, comme le couvent de Colmar, pour en dresser l’inventaire. Les religieux étaient expulsés de force et leurs biens, y compris leurs livres, transférés à l’État.
Les biens du couvent de Colmar, notamment sa bibliothèque de 1 900 volumes, ont été inventoriés le 11 mai 1790. Le couvent a définitivement fermé en juin 1791.
Payne, ou l’un de ses agents, a donc probablement acquis la Bible auprès des frères augustins alors que leur communauté était déjà menacée de dissolution par l’État. Dans ce nouveau climat hostile, ils devaient chercher désespérément un moyen de subsister. Si les choses se sont bien déroulées ainsi, nous ignorons combien il leur a versé, mais on peut supposer que la somme était bien inférieure à celle qu’il a demandée au comte Spencer.
Ce n’était là qu’un exemple d’un phénomène qui a touché toute l’Europe entre 1789 et 1815. Pendant les guerres napoléoniennes, les monastères et les couvents ont été dépouillés et fermés, leurs occupants expulsés et leurs biens pillés. Tantôt sur décision des autorités, tantôt sous l’effet de la guerre. Pour ceux qui avaient l’ambition et les relations nécessaires pour en tirer parti, cette catastrophe représentait une source de profits considérables.
Les libraires et les collectionneurs anglais s’appuyaient sur des agents en France, en Allemagne et en Italie pour acheter des livres dans les bibliothèques menacées, contraindre leurs propriétaires à les vendre ou, en dernier recours, voler tout simplement les ouvrages convoités. Ils agissaient en sachant que les institutions qui abritaient ces livres seraient de toute façon bientôt démantelées.
Cette période a popularisé le terme de « bibliomanie », alors que certains des hommes et des femmes les plus riches d’Angleterre rivalisaient pour acquérir à des prix vertigineux les livres les plus anciens et les plus rares d’Europe.
Les libraires et les collectionneurs anglais s’appuyaient sur des agents en France, en Allemagne et en Italie pour acheter des livres dans les bibliothèques menacées, contraindre leurs propriétaires à les vendre ou, en dernier recours, voler tout simplement les ouvrages convoités. Ils agissaient en sachant que les institutions qui abritaient ces livres seraient de toute façon bientôt démantelées.
Cette période a popularisé le terme de « bibliomanie », alors que certains des hommes et des femmes les plus riches d’Angleterre rivalisaient pour acquérir à des prix vertigineux les livres les plus anciens et les plus rares d’Europe.
Le comte Spencer, acquéreur de la Bible de Gutenberg, était le plus grand de ces collectionneurs immensément riches. Encore jeune au début de la Révolution française, il a consacré les quarante années suivantes à constituer une bibliothèque de plus de 20 000 volumes. Elle comprenait une collection d’incunables – des livres imprimés avant 1500 – qui ne serait jamais égalée. Tous étaient dans un état de conservation exceptionnel et beaucoup avaient été acquis par des moyens au moins aussi douteux que ceux décrits plus haut.
Ces dernières années, j’ai minutieusement épluché sa correspondance et ses comptes, aujourd’hui conservés à la British Library, et les ai recoupés avec ses livres, dont la Bible de Gutenberg, désormais à la bibliothèque John Rylands de Manchester. J’ai ainsi retrouvé la trace de livres vendus sous la contrainte, de bibliothécaires menacés et d’ouvrages convoités qui disparaissaient mystérieusement avant de rejoindre la collection de Spencer. Le doute n’est pas permis : Spencer profitait du chaos sur le continent et de la destruction d’institutions millénaires, les monastères, pour garnir les rayonnages de sa bibliothèque.
Ces livres se trouvent aujourd’hui sur les rayonnages d’une bibliothèque publique de recherche, et la bibliothèque John Rylands n’est pas la seule à conserver le fruit de l’appropriation et du pillage des biens monastiques. Les méthodes de Spencer ne différaient en rien de celles de nombre de ses contemporains. Leurs livres constituent désormais le socle des collections de nombreuses bibliothèques de recherche du monde anglophone, sinon de la plupart. Les remarquables collections d’incunables et d’autres livres rares conservées à Londres, à New York et en Californie ont une dette immense, et jamais reconnue, envers les monastères d’Alsace, de Souabe et de Toscane.
Comment nous situer face à cet héritage, à une époque où le pillage des antiquités et leur éventuelle restitution ou leur retour dans leur pays d’origine suscitent une attention croissante ? La réponse n’a rien d’évident. Mais nous ne pouvons plus ignorer que nombre de ces livres ont été acquis dans des circonstances au mieux moralement douteuses, au pire manifestement illégales et contraires à l’éthique.
Les institutions auxquelles ces livres ont été retirés ont, pour la plupart, disparu. Mais les dommages causés au patrimoine culturel de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et d’autres pays demeurent. Quelles que soient les décisions que nous prendrons et la manière dont nous repenserons notre rapport à ces ouvrages, il est temps que les chercheurs, les bibliothécaires et les conservateurs reconnaissent les injustices historiques qui expliquent pourquoi certains des livres les plus rares au monde sont aujourd’hui détenus dans les pays anglophones.
Kelsey Williams ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.