11.09.2026 à 12:24
Luisa F. Escobar Alvarado, Post Doctoral researcher, Università di Torino
L’ESSENTIEL
Dans l’est de l’Angola, les feux ont diminué de 36 % pendant la guerre civile, contrairement à ce qui est observé dans la plupart des conflits.
La guerre a bouleversé les pratiques traditionnelles de brûlage et leur transmission entre générations.
Les politiques de gestion doivent reconnaître le feu comme un outil essentiel pour les communautés rurales.
Peu de régions d’Afrique ont été aussi isolées et peu étudiées que l’est de l’Angola, en particulier les hauts plateaux des provinces de Moxico, une région riche en biodiversité, en cultures et en histoire. Le passé politique du pays contribue à expliquer cet isolement. Après avoir obtenu son indépendance du Portugal en 1975, au terme de onze années de guerre, l’Angola a plongé dans une guerre civile qui a duré vingt-sept ans, l’un des conflits les plus longs qu’ait connus l’Afrique.
Depuis le retour de la paix en 2002, le développement s’est concentré dans la capitale, Luanda, sur la côte ouest. L’est du pays est resté profondément marginalisé, avec un accès limité aux services essentiels tels que la santé et l’éducation. Les infrastructures y sont rares et certaines parties du territoire comptent encore de nombreuses mines antipersonnel.
Dans ces régions, la faible présence de l’État, probablement due à une forme d’exclusion politique et à l’isolement géographique, a laissé aux communautés une grande autonomie dans la gestion des terres et des ressources. Cette situation a contribué à préserver les écosystèmes, mais a freiné le développement économique et social. L’isolement a également façonné un phénomène moins visible : le rôle du feu dans la survie des populations et dans l’écosystème forestier.
Nous sommes une équipe d’écologues, de chercheurs en sciences sociales et de politistes des universités d’Édimbourg et de Turin. Avec le soutien de l’Okavango Wilderness Project, nous étudions les liens entre les forêts et les communautés locales de cette région. Le feu est l’un des principaux outils utilisés par ces communautés pour gérer leur environnement : défricher les champs, améliorer la visibilité, favoriser la production de fruits et faciliter la chasse.
Dans un article récent, nous présentons les résultats de nos recherches sur la manière dont la guerre civile a façonné les régimes de feux, c’est-à-dire les caractéristiques et la dynamique des incendies au sein d’un écosystème, dans l’est de l’Angola. Nous avons combiné l’analyse de données satellitaires sur les zones brûlées avec des entretiens approfondis menés auprès de 42 personnes âgées ayant vécu le conflit et habitant toujours la région aujourd’hui.
Nous avons fait une découverte qui nous a surpris et qui va à l’encontre de ce que les chercheurs ont observé ailleurs. Pendant la guerre, les feux étaient moins fréquents qu’avant ou après le conflit. Dans la plupart des zones de conflit, la guerre tend au contraire à être associée à une augmentation des feux. Ce constat est important, car la manière dont on définit un régime de feux « normal » détermine la façon dont les feux sont gérés.
Notre travail de terrain s’est déroulé dans trois villages des hauts plateaux de Moxico. Les zones les plus élevées sont couvertes de forêts sèches et de forêts claires de miombo. Plus bas s’étendent des prairies et coulent des rivières qui alimentent le delta de l’Okavango, dont les eaux font vivre des écosystèmes et des communautés dans toute l’Afrique australe. Cette région reculée est peu peuplée et les principales activités y sont l’agriculture de subsistance et la récolte du miel.
Les populations locales utilisent traditionnellement le feu pour défricher leurs champs et débroussailler afin de faciliter la chasse. Elles pratiquent des brûlages contrôlés dans les savanes et les zones boisées afin de réduire le risque que des incendies plus importants atteignent les habitations, mais aussi pour éloigner les serpents des villages. Les villageois utilisent également la fumée pour récolter le miel et le bois comme combustible pour cuisiner.
Les autorités coutumières continuent de réglementer l’utilisation des ressources naturelles.
Les anciens nous ont expliqué que le feu était moins utilisé pendant la guerre : les populations étaient constamment déplacées et dépendaient fortement des ressources forestières – miel, fruits, champignons et animaux sauvages – pour survivre. Une femme témoigne :
Pendant la guerre, nous devions constamment nous déplacer. On construisait une maison, on y restait un mois ou un an, puis on repartait.
Les forces armées réglementaient strictement l’usage du feu pour cuisiner ou chasser, car il pouvait révéler la position des populations. Il était donc souvent utilisé la nuit, lorsque les avions ne survolaient pas la zone. La couverture forestière était indispensable pour se protéger. Une utilisation imprudente du feu pouvait entraîner de lourdes sanctions, voire la mort. L’une des personnes interrogées nous a raconté :
Si vous mettiez le feu, c’était un crime ! Vous étiez fouetté !
Selon les personnes interrogées, pendant la guerre, les zones forestières se sont étendues et densifiées.
Nos analyses spatiales des zones brûlées ont confirmé que, pendant la guerre, les surfaces touchées par le feu avaient diminué en moyenne de 36 % par rapport à la période qui a suivi le conflit (2003-2018), avec des baisses encore plus marquées à certaines périodes. Entre 1991 et 1992, elles ont chuté de 46 %, peut-être en raison de la reprise des violences après le rejet par l’Unita – l’une des parties impliquées dans la guerre civile – des résultats des élections organisées à la suite des accords de Bicesse. Après la fin de la guerre en 2002, les surfaces brûlées ont augmenté de 60 % par rapport à la moyenne enregistrée pendant le conflit.
Le cas de l’est de l’Angola révèle des dynamiques intéressantes qui permettent de porter un regard nouveau sur les liens entre les régimes de feux et les conflits armés.
La plupart des recherches consacrées aux guerres et aux feux font état d’une augmentation de l’activité des feux. Ce phénomène a été observé en Syrie, en Turquie, en Irak et en Ukraine.
Notre étude montre au contraire une nette diminution de l’activité des feux pendant le conflit, suivie d’une forte reprise après la guerre.
Cette forte augmentation s’explique probablement par le retour des populations, la reprise de leurs activités traditionnelles de subsistance et le développement des échanges commerciaux, autant de facteurs sans doute amplifiés par l’accumulation de combustible végétal au cours des années où les brûlages avaient été limités.
Nous ne considérons pas cette hausse comme une anomalie, mais comme un retour au niveau habituel en temps de paix. Selon nous, c’est la faible utilisation du feu pendant la guerre qui constituait une situation exceptionnelle.
Cette distinction est importante non seulement pour les débats scientifiques sur les interactions entre les sociétés humaines et le feu, mais aussi pour les politiques de gestion du feu dans la région. Prendre les années de guerre, marquées par une faible activité des feux, comme référence peut conduire à privilégier des stratégies reposant sur leur suppression, par exemple en interdisant les brûlages contrôlés précoces. De telles politiques risquent à leur tour de perturber les modes de subsistance qui dépendent du feu, d’ignorer les dynamiques historiques de long terme et de favoriser des discours qui ne correspondent pas nécessairement aux réalités écologiques ou socio-économiques locales.
Les effets de la guerre se sont fait sentir bien au-delà de sa fin, en 2002. Avant le conflit, l’usage du feu était géré collectivement selon des traditions communautaires anciennes. Les restrictions imposées aux brûlages pendant la guerre, ainsi que les bouleversements provoqués par le conflit, ont fragilisé ces pratiques et la transmission des savoirs de génération en génération qui permettait de les perpétuer. Aujourd’hui, l’usage du feu relève donc largement de décisions individuelles plutôt que d’une gestion coordonnée à l’échelle de la communauté.
Ce cas permet de tirer plusieurs enseignements : la guerre peut modifier les régimes de feux d’une manière que la littérature scientifique a jusqu’ici négligée, tandis que le feu lui-même est encore trop souvent présenté comme un danger ou une catastrophe, plutôt que comme un outil essentiel pour les communautés rurales. La gestion du feu dans cette région doit s’adapter aux réalités locales, en reconnaissant qu’il s’agit d’un phénomène autant sociopolitique qu’environnemental et en plaçant les moyens de subsistance des populations locales au cœur des politiques mises en œuvre.
Les hauts plateaux de Moxico constituent peut-être un cas extrême, mais ils rappellent que les conséquences de la guerre sur les paysages et les moyens de subsistance peuvent être complexes, inattendues et durables, en particulier pour les populations marginalisées.
Note de l’auteur concernant les photos : avant de prendre des personnes en photo, nous leur demandons toujours leur consentement ainsi que leur autorisation pour diffuser ces images dans différents contextes. Nous recueillons leur consentement oral, car la plupart des personnes avec lesquelles nous travaillons ne savent ni lire ni écrire.
Luisa F. Escobar Alvarado est affiliée à l’Université de Turin et au National Geographic Okavango Wilderness Project. Nous remercions pour leur soutien le National Geographic Okavango Wilderness Project, le CONAHCYT, le Davis Fund de l’Université d’Édimbourg, la Lisima Foundation, le Wild Bird Trust, le Leverhulme Trust (IF-2023-032), la subvention FIREPOL du Conseil européen de la recherche (101076495) et la Large Grant SECO du NERC (NE/T01279X/1).
11.09.2026 à 12:03
Eduardo Rojas Briales, Profesor permanente laboral; ciencia e ingeniería forestal (selvicultura, repoblaciones, infraestructuras verdes, gobernanza, cooperación, recursos forestales globales, incendios). ETSIAMN, Universitat Politècnica de València

L’ESSENTIEL
En Espagne, les surfaces forestières ont fortement augmenté depuis un siècle.
Les politiques de lutte contre les incendies ont permis de réduire de moitié leur nombre et les surfaces brûlées en trente ans..
Mais la stratégie reposant essentiellement sur l’extinction des feux atteint aujourd’hui ses limites.
En Espagne, les incendies de cet été, tant par leur intensité que par les zones habitées qu’ils ont touchées, ont suscité une vive inquiétude dans la société et entraîné une recherche immédiate de responsables et de solutions rapides. Pourtant, il s’agit d’un défi extrêmement complexe, notamment en raison de son ampleur spatiale exceptionnelle.
L’Espagne, pays fortement déboisé au début du XXe siècle – en 1930, elle ne comptait que huit millions d’hectares de forêts (16 % du territoire espagnol) – compte aujourd'hui 19,1 millions d’hectares boisés (38 %).
La couverture forestière actuelle de l’Espagne dépasse largement celle de l’Italie (31 %), de la France (32 %) ou de l’Allemagne (33 %). Il faut souligner que cette progression de la forêt ne s’explique pas uniquement par les reboisements, mais résulte principalement de la régénération spontanée des forêts brûlées ainsi que de leur expansion naturelle, notamment en montagne.
Les incendies ne sont pas un phénomène nouveau. Dès 1968, le ministère de l’Agriculture a créé le Service de lutte contre les incendies de forêt, qui s’est notamment doté de statistiques complexes, alors uniques en Europe. Plusieurs décennies auparavant, entre 1920 et la guerre civile, le nombre d’incendies avait augmenté en raison de l’abandon des vignobles provoqué par le phylloxéra.
Au début des années 1950, l’Espagne était encore un pays essentiellement rural et sous-développé. Vingt ans plus tard, elle était devenue un pays urbain relativement développé. Elle avait oublié ses racines et son vaste territoire rural, de plus en plus relégué au rôle de réservoir de main-d’œuvre, de source d’approvisionnement en eau, en énergie et en nourriture, et de lieu d’implantation des infrastructures reliant les agglomérations urbaines.
La perte du lien avec la nature, dans un environnement urbain très hostile pour une grande partie de la société, ainsi que les séries de Félix Rodríguez de la Fuente, ont fait naître une première aspiration à renouer avec la nature. Ce mouvement a coïncidé avec le premier sommet des Nations unies sur l’environnement, organisé à Stockholm, ainsi qu’avec le changement de nom de ce qui était encore la seule administration forestière espagnole, la Direction générale des forêts, devenue l’Institut national pour la conservation de la nature.
Avec la transition démocratique, comme dans d’autres pays du bassin méditerranéen sortant d’une dictature, les incendies se sont multipliés à mesure que l’autorité des forces de sécurité s’affaiblissait. La Galice et le littoral méditerranéen ont été les territoires les plus touchés, en particulier entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1990.
Une fois la démocratie et le système des communautés autonomes consolidés, les régions les plus touchées – notamment la Catalogne, l’Andalousie, la Galice, la région de Valence, la Castille-La Manche, la Castille-et-León et les Canaries – se sont dotées de moyens sophistiqués, notamment aériens, afin d’améliorer la rapidité d’intervention dans les premières minutes suivant un potentiel départ de feu. Dans le même temps, l’observation météorologique et l’analyse des causes des départs de feu ont été améliorées, notamment grâce à la localisation précise du point de départ des incendies.
Le problème des décharges sauvages et des lignes électriques, toutes deux à l’origine d’incendies, a également été pris en compte, notamment à la faveur de certaines décisions de justice particulièrement fermes en matière de responsabilité civile.
L’ensemble de ces mesures a permis de diviser par deux le nombre d’incendies et les superficies brûlées par rapport à il y a trente ans. Il faut rappeler que le nord-ouest du pays, qui ne représente que 15 % du territoire, concentrait à l’époque les deux tiers des incendies. Mais des progrès ont également été réalisés dans cette région. Ainsi, la Galice a réduit de 66,67 % le nombre de départs de feu depuis cette période.
À l’époque déjà, les spécialistes avaient averti qu’une stratégie reposant exclusivement sur l’extinction des incendies finirait par atteindre ses limites, comme cela s’était déjà produit aux États-Unis. Le projet de recherche européen FIREPARADOX s’est d’ailleurs penché sur cette question et a alerté sur le caractère temporaire du répit apporté par les investissements massifs dans les moyens de lutte contre les incendies.
En réduisant les surfaces brûlées sans intervenir sur l’état des forêts, les quelques incendies qui ne pourraient pas être maîtrisés dès leur départ finiraient par se transformer en mégafeux, annulant largement les progrès réalisés au cours des dix à quinze années précédentes. Depuis le début de cette décennie, c’est précisément à cette situation que nous sommes confrontés.
Le changement climatique et l’importante quantité de combustible susceptible de brûler dans les espaces forestiers créent des conditions favorables aux incendies comme nous n’en avions pas connu depuis plusieurs siècles. Pour faire face au risque d’incendie, il est donc nécessaire d’atténuer le premier et de gérer le second.
Agir sur l’état du territoire est tout aussi indispensable. Les mesures nécessaires relèvent en grande partie de l’adaptation au changement climatique, voire de son atténuation si nous gérons les forêts de manière plus active. Rappelons que dans les pays secs – comme l’est une grande partie de l’Espagne –, la priorité est avant tout l’adaptation.
Un autre aspect essentiel consiste à rechercher des synergies permettant d’utiliser au mieux des ressources publiques limitées tout en répondant aux besoins des différents groupes sociaux.
Relancer l’agriculture et l’élevage extensif en montagne pour en faire des alliés dans la lutte contre les incendies est également essentiel pour lutter contre la dépopulation des zones rurales. Ces activités permettent en outre de produire des aliments plus diversifiés et de meilleure qualité nutritionnelle.
Par ailleurs, exploiter le bois, le liège, la résine et la biomasse produits par les forêts – dont nous n’utilisons actuellement que 60 % – permettrait de renforcer la bioéconomie et d’accélérer une transition énergétique plus diversifiée, plus flexible dans le temps et mieux répartie sur l’ensemble du territoire. Cela contribuerait également à renforcer les PME et à développer plus rapidement la construction en bois, essentielle pour réduire les émissions d’un secteur stratégique comme celui de la construction.
Eduardo Rojas Briales ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.09.2026 à 11:27
Rebecca Napolitano, Associate Professor of Architectural Engineering, Penn State
Giorgia Giardina, Associate Professor of Geo-Monitoring and Data Analytics, Delft University of Technology
Tiago Miguel Ferreira, Assistant Professor of Structural Mechanics and Structures, Universidade de Lisboa
L’ESSENTIEL
Après un incendie, les monuments historiques peuvent sembler très endommagés alors que la chaleur n’a souvent atteint que leur surface.
Il faut alors agir rapidement pour consolider les murs et les protéger des intempéries.
La démolition ne devrait intervenir qu’après une évaluation rigoureuse. Pourtant, il n’existe aujourd’hui aucun protocole spécifique communément appliqué.
Cet été, l’Espagne a connu des incendies de forêt d’une ampleur exceptionnelle, au point de déclarer pour la première fois l’état d’urgence national. Dans la région de Castellón, un édifice historique en pierre, la Nevera de Castro, se dresse aujourd'hui au milieu d’un paysage entièrement ravagé par les flammes. Ses murs ont été tant noircis par la fumée et la chaleur que, ainsi que le souligne un média local, « une inspection technique sera nécessaire pour connaître son état réel ».
Cette seule phrase résume un problème qui se pose après chaque incendie majeur.
Lorsqu’un feu de forêt atteint des bâtiments historiques – des constructions en pierre, en brique ou en blocs qui se dressent parfois depuis des siècles –, les premières photographies donnent une impression simple : tout est noir et semble détruit. Mais la maçonnerie conduit si mal la chaleur que les dégâts ne s’étendent souvent que sur quelques centimètres de profondeur.
Les charpentes, les planchers et les structures intérieures en bois des bâtiments historiques sont extrêmement vulnérables aux incendies et peuvent permettre au feu de se propager d’un bâtiment à l’autre. Mais les murs porteurs en maçonnerie résistent souvent aux flammes. Préserver ne serait-ce qu’une partie de la structure d’origine peut réduire considérablement les coûts de reconstruction tout en conservant les éléments historiques qui donnent à ces lieux leur identité.
Mais pour sauver ces bâtiments, il faut agir vite.
Lorsqu’un mur en maçonnerie a perdu la toiture ou les planchers en bois qui contribuaient à le maintenir, il n’est plus suffisamment soutenu. Le vent à lui seul peut alors suffire à le faire s’effondrer. La pierre elle-même peut également commencer à se dégrader. Lorsque le calcaire est chauffé à environ 750 °C, le carbonate de calcium, qui constitue l’essentiel de la roche, se décompose pour former de l’oxyde de calcium solide et du dioxyde de carbone gazeux. Si la pluie atteint cette surface avant qu’elle ne soit protégée, l’oxyde de calcium peut réagir avec l’eau et augmenter de volume jusqu’à 20 %, suffisamment pour fissurer la pierre de l’intérieur.
Certains types de construction peuvent commencer à se désagréger quelques jours seulement après un incendie si aucune mesure n’est prise pour les protéger des intempéries.
La maçonnerie est un mauvais conducteur de chaleur. Dans un mur épais exposé à un incendie de forêt, la surface directement touchée par les flammes se réchauffe fortement tandis que l’intérieur, beaucoup plus froid, reste relativement préservé.
Ces écarts de température créent des contraintes susceptibles de fissurer ou de provoquer l’écaillage – lorsque des fragments ou des plaques de matériau se détachent – de la surface extérieure. Mais la chaleur ne pénètre souvent pas suffisamment en profondeur pour compromettre le cœur porteur du mur. Des recherches menées sur des structures en grès exposées au feu ont ainsi mis en évidence une frontière très nette entre la surface chauffée, devenue rouge, et la pierre restée intacte derrière elle, la couche endommagée ne mesurant qu’environ 2 à 3 centimètres d’épaisseur.
Au monastère San Jerónimo de Guisando, un édifice du XIVe siècle situé dans la province d’Ávila, en Espagne, toute la colline a brûlé en juillet 2026. Mais selon le monastère, le mur de l’église a lui-même fait office de coupe-feu, stoppant la progression des flammes. Vieux de 650 ans, ce mur a parfaitement rempli le rôle que l’on attend d’un mur épais.
La brique en terre cuite est particulièrement résistante, car elle a déjà été cuite à une température comprise entre 900 et 1 000 °C lors de sa fabrication. Une étude publiée en 2025 a testé des briques de construction chauffées à nouveau jusqu’à 1 000 °C et n’a constaté aucune diminution statistiquement significative de leur résistance à la compression, c’est-à-dire de leur capacité à supporter une charge.
Le point faible n’est pas la brique elle-même, mais le mortier qui lie les briques entre elles. Les tableaux de résistance au feu utilisés dans le secteur indiquent qu’un mur en briques pleines d’environ 150 millimètres d’épaisseur peut résister pendant quatre heures à une exposition au feu dans des conditions normalisées. Or, de nombreux murs historiques en maçonnerie sont deux à quatre fois plus épais.
En tant qu’ingénieurs spécialistes du bâtiment (l'équipe compte notamment le directeur du Heritage 3D Lab de Penn State), nous aidons les populations locales à sauver des bâtiments historiques après des incendies.
L’évaluation d’un bâtiment incendié commence par l’observation de sa couleur. Lorsque le béton ou la pierre prend une teinte rose ou rouge, cela indique que le matériau a été exposé à des températures supérieures à environ 300 °C et que le fer qu’il contient s’oxyde sous l’effet de la chaleur. C’est à partir de ce seuil qu’il commence à perdre une part importante de sa résistance. Une teinte grise ou blanche indique une exposition à des températures encore plus élevées : l’eau contenue dans le matériau s’évapore et celui-ci commence à se désagréger. Mais la couleur ne donne d’indications que sur l’état de la surface.
La question essentielle est de savoir jusqu’à quelle profondeur les dégâts s’étendent. Dans un mur épais, les dommages causés par le feu ne touchent presque toujours qu’une seule face. Lorsque des chercheurs ont soumis des murs en béton au feu sur une seule face, ceux-ci ont conservé environ 46 % de leur résistance à la compression, ce qui permet encore de les consolider et de les réparer. Lorsque les mêmes murs ont été exposés au feu sur leurs deux faces, leur résistance à la compression n’atteignait plus que 14 à 27 % de sa valeur initiale.
Les ingénieurs peuvent évaluer la profondeur des dégâts à l’aide de méthodes telles que l’analyse pétrographique, qui consiste à prélever de fines sections du mur et à examiner au microscope les microfissures qu’elles présentent.
Après l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris en 2019, des chercheurs ont prélevé des carottes dans toute l’épaisseur des voûtes en calcaire afin de déterminer précisément jusqu’où la chaleur avait pénétré. L’incendie a été catastrophique, mais la chaleur n’a pas traversé toute l’épaisseur de la pierre, même dans les voûtes – les plafonds arqués en pierre de la cathédrale –, qui ne mesurent qu’environ 12 à 15 centimètres d’épaisseur.
Contrairement aux incendies de bâtiments, qui peuvent soumettre les structures à une chaleur prolongée, le front d’un feu de forêt peut passer devant un bâtiment en quelques minutes. Même lorsque les flammes sont très intenses, cette exposition relativement brève laisse peu de temps à la chaleur pour pénétrer profondément dans les murs épais en maçonnerie, à condition que les matériaux présents à l’intérieur ne prennent pas feu et ne continuent pas à brûler.
Sous l’effet d’un réchauffement rapide, la surface extérieure peut se fissurer ou s’écailler en se dilatant, tandis que l’intérieur reste relativement froid, préservant ainsi les propriétés mécaniques de la maçonnerie.
Lorsque vient le moment d’évaluer si un bâtiment peut être sauvé, le temps presse. La première étape consiste à le consolider en urgence : étayer les voûtes fragilisées, stabiliser les murs qui ne sont plus soutenus et protéger les surfaces exposées des intempéries afin d’éviter de nouveaux dégâts.
Le principe qui guide les recommandations de l’International Council on Monuments and Sites en matière de restauration structurelle du patrimoine architectural est celui de l’intervention minimale : ne réaliser que les travaux nécessaires pour garantir la sécurité et la pérennité du bâtiment, tout en portant le moins possible atteinte à sa valeur historique ou culturelle. Les joints de mortier endommagés par le feu sont refaits. Les parties de pierre écaillées ou calcinées sont retirées jusqu’à retrouver un matériau intact, puis réparées ou remplacées, si possible par des pierres provenant de la même carrière.
Après l’incendie qui a ravagé en 1997 la Cappella della Sindone de Turin, la chapelle du Saint-Suaire, les restaurateurs ont remplacé 1 400 éléments en marbre et en ont consolidé 4 050 autres. Ils ont même rouvert la carrière d’origine de Frabosa afin d’obtenir une pierre identique à celle utilisée pour construire l’édifice au XVIIe siècle.
Ces restaurations prennent du temps. Celle de la chapelle a duré 21 ans. Mais c’est dans les semaines qui suivent l’incendie que se joue la possibilité même de restaurer le bâtiment. Tout dépend alors de la rapidité avec laquelle la maçonnerie est consolidée et protégée des intempéries.
Tous les bâtiments endommagés par un incendie ne peuvent pas être sauvés.
Lorsque les flammes pénètrent à l’intérieur d’un bâtiment et attaquent les murs sur leurs deux faces, les dégâts causés à la maçonnerie sont beaucoup plus importants. Certains types de blocs de maçonnerie peuvent même se désagréger dans les jours qui suivent l’incendie si les minéraux qu’ils contiennent prennent l’humidité et gonflent.
Mais la décision de démolir doit être prise avec précaution et reposer sur une évaluation rigoureuse. Or, à l’heure actuelle, aucun pays ne dispose d’un protocole d’évaluation des bâtiments historiques après un incendie comparable à ceux qui existent pour évaluer les dégâts après un séisme.
Les incendies déterminent ce qui brûle. Les humains décident de ce qui est perdu. Tant que de tels protocoles n’auront pas été mis en place, un mur encore debout risque trop souvent d’être considéré comme un simple débris plutôt que comme un élément précieux sur lequel reconstruire.
Giorgia Giardina a reçu des financements de l'UE et de NWO.
Tiago Miguel Ferreira ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son poste universitaire.
Rebecca Napolitano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.09.2026 à 16:59
Frédéric Fréry, Professeur de stratégie, CentraleSupélec, ESCP Business School
L’ESSENTIEL
Le succès ou le rejet d’une technologie ne dépend pas que de ses qualités intrinsèques. La qualité du récit qui l’accompagne importe.
Après l’engouement pour ChatGPT, les récits autour de l’IA commencent à créer des peurs, de l’angoisse, de la défiance.
Ces discours, performatifs et quasi exclusivement états-uniens, masquent certaines questions essentielles.
Depuis les travaux fondateurs de l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, la recherche en management de l’innovation souligne que ce qui distingue une invention d’une innovation, c’est sa diffusion. Or, cette diffusion dépend notamment de l’acceptabilité sociale de l’invention et de la manière dont ses usages sont perçus. Sans cette acceptabilité, l’invention risque d’être cantonnée aux expérimentations des scientifiques et aux spéculations des investisseurs. Cependant, pour obtenir l’adhésion, une innovation doit être portée par un récit capable de susciter l’intérêt, si ce n’est l’enthousiasme. L’intelligence artificielle illustre tout à fait ce phénomène : alors que son récit se cherche, son acceptabilité semble de plus en plus contestée.
En juillet 2026, le Monde diplomatique a consacré sa une à un titre volontairement provocateur : « Tout le monde déteste l’IA ». À l’émerveillement initial suscité par ChatGPT succède en effet une contestation portant sur les emplois, la consommation d’électricité et d’eau des centres de données, la vie privée et le pouvoir des entreprises technologiques. L’IA apparaît comme un « Moloch numérique » dont les coûts seraient supportés par la collectivité, tandis que ses bénéfices ne profiteraient qu’à une poignée d’oligarques.
En mai 2026, lorsqu’Eric Schmidt, l’ancien directeur général de Google, a expliqué à près de 10 000 diplômés de l’Université de l’Arizona que l’intelligence artificielle toucherait toutes les professions, des huées se sont élevées dans le public. Depuis, des discours consacrés à l’intelligence artificielle ont été sifflés dans plusieurs autres universités américaines. Selon une enquête de la Harvard Kennedy School, citée par l’Associated Press, environ 70 % des étudiants américains considèrent désormais l’IA comme une menace pour leurs perspectives professionnelles.
Comment une technologie présentée par ses concepteurs comme porteuse d’une prospérité sans précédent en est-elle venue à susciter une telle hostilité ? Une partie de la réponse tient évidemment aux effets réels ou anticipés de l’IA sur l’emploi, l’éducation, l’information et l’environnement. Cependant, une autre réside dans les récits qui l’accompagnent.
On peut ainsi estimer que quatre grands récits – ou, plus exactement, quatre combinaisons de récits – structurent aujourd’hui le discours sur l’intelligence artificielle. Ces récits qui ne sont ni exclusifs ni parfaitement cohérents. Une même entreprise ou un même dirigeant peut en combiner plusieurs, parfois contradictoires.
À lire aussi : Sam Altman ? Elon Musk ? Les marchés financiers ? Qui doit gouverner ChatGPT et l'IA
Le premier grand récit de l’intelligence artificielle est celui d’un pari civilisationnel : l’IA pourrait ouvrir une ère d’abondance et de progrès sans précédent, mais elle pourrait aussi provoquer des catastrophes majeures, voire échapper au contrôle humain.
Dans un texte publié en septembre 2024, Sam Altman, directeur général d’OpenAI, présente l’IA comme le moteur d’un progrès matériel et scientifique exceptionnel. Elle pourrait accélérer la recherche médicale, contribuer à résoudre des problèmes complexes et donner à chacun des capacités jusqu’ici réservées à quelques spécialistes.
En octobre 2024, Dario Amodei, directeur général d’Anthropic, développe une vision comparable. Il imagine des millions de copies d’une intelligence comparable à celle des meilleurs chercheurs, capables de comprimer plusieurs décennies de progrès scientifique en quelques années : médecine, neurosciences, santé mentale, dérèglement climatique ou lutte contre la pauvreté. Cependant, Dario Amodei accompagne cette promesse d’un discours alarmiste. Les mêmes modèles pourraient faciliter des cyberattaques, aider à la conception d’armes biologiques ou, comme la science-fiction nous l’annonce depuis des décennies (de 2001, l’Odyssée de l’espace à Matrix ou Terminator), devenir suffisamment autonomes pour échapper à notre contrôle.
Elon Musk pousse cette logique beaucoup plus loin. En juillet 2026, dans un entretien accordé à The Economist, il compare notre situation future à celle des chimpanzés face aux humains : lorsque l’écart d’intelligence devient trop important, il devient difficile d’imaginer que les moins intelligents restent aux commandes. Selon lui, il existe un risque compris entre 10 % et 20 % que l’IA et les robots provoquent une catastrophe.
Cependant, il considère que même si un bouton d’arrêt existait, il ne faudrait pas l’actionner, car il est convaincu que le résultat le plus probable sera une « incroyable abondance pour tous » : l’IA et la robotique rendront progressivement le travail facultatif, permettront un revenu universel élevé et finiront même par rendre l’argent superflu. C’est le récit de « l’apocalypse heureuse » : la catastrophe est possible, les humains ne resteront probablement pas maîtres des systèmes, mais l’accélération doit tout de même se poursuivre, car elle est à la fois irrésistible et potentiellement merveilleuse.
Le chercheur Yann LeCun, ancien directeur de la recherche de Meta, défend pour sa part un contre-récit rationaliste. En février 2024, dans un entretien accordé au magazine Time, il a souligné que les grands modèles de langage ne disposent ni d’une compréhension robuste du monde physique, ni de véritables capacités de raisonnement et de planification comparables à celles des humains. Il juge peu crédible le scénario dans lequel une intelligence artificielle serait capable de prendre le contrôle du monde. Il défend également l’ouverture des modèles. Selon lui, de même qu’une démocratie a besoin d’une presse pluraliste, elle aurait besoin d’une pluralité de modèles et d’assistants.
Cette position n’est pas dépourvue d’intérêts industriels : elle a longtemps été cohérente avec la stratégie de Meta en faveur de modèles plus ouverts et reste compatible avec l’approche des « modèles mondes » défendue par Yann LeCun. Cependant, elle a le mérite de replacer le débat dans le domaine de l’ingénierie plutôt que dans celui de la prophétie. Les risques ne proviennent pas nécessairement d’une machine qui déciderait de dominer l’humanité, mais des propriétés que les ingénieurs lui donnent, des usages qu’autorisent les entreprises et des institutions chargées de l’encadrer.
Microsoft a privilégié un récit apparemment plus modeste, celui du « copilote », selon lequel l’IA générative accompagne l’être humain plutôt qu’elle ne le remplace. Elle résume les réunions, prépare des documents, analyse des données et prend en charge les tâches répétitives. Il s’agit de donner davantage de capacité d’action aux salariés, de libérer leur créativité et d’améliorer leur productivité. La métaphore est habile : dans un avion, le copilote assiste le pilote sans lui retirer symboliquement les commandes.
Cependant, Microsoft ne parle pas seulement de copilotes, mais d’agents capables d’utiliser les données d’une organisation et de réaliser des séquences d’actions. Ce déplacement lexical est révélateur. Le copilote augmente le travail humain, alors que l’agent peut s’y substituer. Le récit de l’augmentation tend ainsi à reléguer au second plan les questions de pouvoir, de qualification et de partage des gains de productivité.
Le 28 juillet 2026, Mark Zuckerberg est lui aussi entré dans la bataille des récits sur l’IA avec une tribune publiée dans le Wall Street Journal. Le PDG de Meta y affirme que la question décisive n’est plus de savoir si la superintelligence existera, mais qui pourra y accéder. Son récit est celui de la « superintelligence personnelle » : chacun pourrait disposer d’un assistant dépassant les capacités humaines, adapté à ses besoins et à ses valeurs. Il s’agit non seulement d’une vision technologique, mais aussi d’une tentative de rendre la rupture de l’IA de nouveau désirable. Sans renoncer à la promesse de la superintelligence, ce récit cherche à la rendre plus acceptable en promettant de la distribuer à chacun.
Cependant, cette démocratisation de l’usage ne garantit pas la démocratisation du pouvoir. Ce récit est cohérent avec les intérêts d’une plateforme mondiale comme Meta : des milliards de personnes peuvent utiliser un assistant personnel tout en restant dépendantes d’une poignée d’entreprises qui possèdent les centres de données, définissent les modèles et contrôlent les données nécessaires à leur apprentissage.
Ces quatre récits n’expliquent pas à eux seuls l’apparent rejet de l’IA, également nourri par des expériences concrètes (menaces sur l’emploi, transformations imposées, erreurs, centres de données, consommation d’énergie, etc.), mais ils donnent une cohérence à ces inquiétudes. De plus, la focalisation sur l’asservissement ou l’extinction de l’humanité relègue au second plan des enjeux immédiats et bien réels : partage des gains, droits d’auteur, responsabilité, décision humaine, préservation des compétences et coûts environnementaux.
Par ailleurs, ces récits sont performatifs : ils ne décrivent pas seulement un avenir possible, ils contribuent à le produire en orientant les investissements, les comportements et les réglementations. Le récit de la perte de contrôle en fournit un exemple particulièrement frappant. En juillet 2026, l’AI Kill Switch Act a été présenté à la Chambre des représentants américaine. Cette proposition de loi imposerait aux développeurs des systèmes d’IA de conserver la capacité technique de les arrêter. Elle donnerait également au département de la Sécurité intérieure une autorité d’urgence pour ordonner l’arrêt d’un système susceptible de provoquer un dommage catastrophique. Ce projet de loi apparaît comme une traduction politique presque littérale du récit catastrophiste de la perte de contrôle.
Le récit du risque existentiel produit d’ailleurs un effet paradoxal, en renforçant les entreprises qu’il prétend encadrer. En effet, les principaux acteurs de l’IA apparaissent à la fois comme trop dangereux pour être laissés sans surveillance et trop stratégiques pour être réellement freinés. Le débat s’enferme alors entre deux options : laisser les principales entreprises se contrôler entre elles ou donner aux gouvernements le pouvoir exceptionnel d’arrêter leurs systèmes. Dans les deux cas, les citoyens restent largement spectateurs d’une transformation présentée comme inévitable.
Chacun des quatre récits est marqué par une volonté plus ou moins affichée de préserver les intérêts des acteurs établis. En matière d’IA, les capitaux engagés sont tellement astronomiques que si les convictions peuvent être sincères, elles restent nécessairement compatibles avec les objectifs de ceux qui les défendent. Aucun récit industriel n’est totalement désintéressé et la vision affichée par une entreprise ne fait que refléter ses choix stratégiques.
De fait, le problème n’est peut-être pas de trouver le « bon » récit de l’intelligence artificielle, mais de cesser de présenter comme inéluctables des choix techniques, économiques et politiques. Il faut d’abord cesser de personnifier l’IA. Ces systèmes sont conçus, financés et déployés par des organisations humaines. Dire que l’IA veut, décide ou menace, tend à dissimuler ceux qui fixent ses objectifs, choisissent ses usages et en tirent les bénéfices.
Il faut aussi rappeler que le rythme de développement, l’ouverture des modèles, leurs domaines d’utilisation, la répartition des gains et les protections accordées aux individus ne sont pas des phénomènes naturels, mais des décisions qui doivent rester soumises au débat politique.
À lire aussi : Face à l’IA, l’encyclique « Magnifica Humanitas » rappelle une idée parfois oubliée : travailler n’est pas seulement produire
Enfin, les prophéties doivent céder la place à des questions concrètes : que souhaitons-nous automatiser ? Où maintenir une décision humaine ? Qui contrôle les infrastructures et les données, répond des erreurs et garantit des recours ? Comment mesurer les effets sur l’emploi, les compétences, l’environnement et les inégalités ? Comme le rappelle le pape Léon XIV dans l’encyclique Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026, les innovations ne sont jamais neutres : l’enjeu est de savoir qui les déploie, selon quelles règles et au bénéfice de qui.
Il convient aussi de prendre conscience du caractère très américano-centré des quatre récits que nous avons présentés. Le discours officiel chinois offre, par exemple, un contraste révélateur : il ne décrit pas l’annonce d’une superintelligence salvatrice ou apocalyptique, mais l’intégration méthodique de l’IA dans l’économie réelle, au travers d’une politique industrielle volontariste et sous le contrôle de l’État. Ce modèle soulève d’autres questions, notamment sur la centralisation politique, la surveillance et la liberté d’expression, mais il rappelle que l’imaginaire américain de l’IA n’est pas le seul possible.
L’IA doit donc être considérée comme une technologie puissante mais gouvernable, dont les bénéfices doivent être démontrés plutôt que prophétisés. Ses promoteurs ne peuvent la présenter indéfiniment comme incontrôlable, inévitable et bénéfique : une technologie dépourvue de volant ne peut durablement être vendue comme un copilote.
Frédéric Fréry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.09.2026 à 16:59
Michele Bertacchi, Chercheur Inserm, Institut de Biologie Valrose, Université Côte d'Azur, Université Côte d’Azur
Michèle Studer, Directeur de Recherche de Classe Exceptionnelle (DRCE) Inserm, Université Côte d’Azur
L’ESSENTIEL
Les organoïdes sont des ébauches d’organes qui en reproduisent certaines caractéristiques.
Une équipe de recherche travaille sur des organoïdes cérébraux pour étudier le comportement de cellules de glioblastome (cancer du cerveau).
Améliorer ces modèles cérébraux pose des questions éthiques : pourraient-ils devenir des « mini-cerveaux » ?
Longtemps, les processus régissant le développement embryonnaire humain aux stades fœtaux précoces ont été difficilement accessibles, pour des raisons techniques et éthiques. Les chercheurs ont donc dû se tourner vers des modèles expérimentaux comme les animaux, utiles certes, mais parfois éloignés de la physiologie humaine. Une révolution a toutefois profondément transformé la biologie du développement ces dernières décennies : l’avènement des organoïdes. Il s’agit d’ébauches d’organes – du grec organon (« organe ») et – oïde (« qui ressemble à ») – c’est-à-dire de structures tridimensionnelles miniaturisées, dérivées de cellules souches pluripotentes cultivées en laboratoire, capables de reproduire certaines caractéristiques structurales et fonctionnelles d’organes humains (intestin, cerveau, rétine, foie, rein, pancréas, poumon et estomac notamment).
Dans le cas du cerveau, les organoïdes cérébraux sont des agrégats 3D de tissu neuronal, au sein desquels des cellules progénitrices génèrent des neurones. Ces neurones se différencient, se disposent en couches rudimentaires et établissent des connexions, formant des réseaux simplifiés. Ces derniers présentent une activité électrique spontanée qui rappelle, dans certaines limites, celle observée au cours du développement cérébral humain précoce (premier trimestre). Il s’agit donc d’une stratégie remarquable pour explorer des fenêtres du développement humain autrement inaccessibles.
Lorsque j’ai rejoint le laboratoire du Dr Michèle Studer à l’Institut de Biologie Valrose (IBV) de l’Université Côte d’Azur, j’ai commencé à développer et utiliser cette approche pour étudier le développement du cerveau. C’est un outil extraordinaire, qui permet de modéliser in vitro, dans une boîte de Petri, des étapes du développement cérébral. Dans le cas de manipulations génétiques, il permet de comprendre comment ces processus précoces, particulièrement délicats, sont perturbés dans des pathologies conduisant à des troubles du neurodéveloppement, comme les troubles du spectre de l’autisme, la déficience intellectuelle ou certaines formes d’épilepsie. Plus simples et accessibles qu’un cerveau humain, ces systèmes facilitent le travail expérimental. Par exemple, pour étudier le rôle d’un gène impliqué dans le développement cérébral, il suffit de comparer des organoïdes dérivés de cellules souches non modifiées, utilisés comme témoins, avec des organoïdes dérivés de cellules souches génétiquement modifiées, par exemple par mutation ou invalidation du gène.
Cependant, une limite apparaît rapidement : ces organoïdes restent très simplifiés par rapport à un cerveau humain. Or, si la simplification est utile, elle ne doit pas occulter des propriétés essentielles de l’organe étudié. La communauté scientifique s’est rendu compte d’un aspect fondamental : les maladies du neurodéveloppement n’affectent presque jamais qu’un seul type cellulaire ou qu’une seule région du cerveau. Elles impliquent souvent plusieurs types cellulaires, plusieurs régions, et les interactions entre ces cellules. C’est dans ce contexte qu’a émergé une nouvelle approche : augmenter la complexité des organoïdes afin de mieux refléter l’organisation du cerveau in vivo.
Une stratégie consiste à générer séparément des organoïdes avec des identités régionales distinctes – par exemple, correspondants aux parties dorsale et ventrale du cerveau – puis à les fusionner. Ces systèmes, appelés « assembloïdes », reproduisent notamment la migration naturelle de neurones inhibiteurs de la région ventrale vers la région dorsale, où ils s’intègrent aux circuits neuronaux. Ce type de modèle permet ainsi d’étudier, de manière simplifiée, des phénomènes clés du développement, comme la migration neuronale et l’équilibre entre excitation et inhibition, souvent altérés dans des troubles neurodéveloppementaux tels que certaines épilepsies d’origine génétique. Des systèmes encore plus complexes ont été développés, combinant plusieurs régions du système nerveux et même des tissus périphériques. Par exemple, des circuits multiétapes reliant des structures de type cérébral, moelle épinière et muscle ont été reconstitués, permettant d’observer des contractions musculaires en réponse à une stimulation neuronale.
D’autres approches consistent à utiliser des morphogènes, molécules qui reproduisent les signaux chimiques guidant l’organisation du cerveau pendant le développement embryonnaire. Ces signaux fournissent aux cellules des « coordonnées spatiales », leur indiquant où se positionner et comment s’organiser, permettant ainsi un contrôle accru de l’organisation et de la « régionalisation » des organoïdes, c’est-à-dire la formation de plusieurs régions au sein d’un même organoïde, sans qu’il soit nécessaire de les développer séparément puis de les fusionner. Ces modèles restent très simplifiés, mais se rapprochent progressivement de la complexité des systèmes biologiques réels.
Au-delà des neurones, le cerveau comprend une grande diversité de types cellulaires. Parmi eux, les cellules endothéliales forment les vaisseaux sanguins qui irriguent le tissu cérébral et contribuent à la barrière hématoencéphalique, une interface essentielle qui régule les échanges entre le sang et le cerveau et protège ce dernier des agressions extérieures. Les interactions entre neurones et vaisseaux jouent un rôle majeur dans de nombreuses pathologies. Par exemple, dans le glioblastome, les cellules tumorales peuvent migrer le long des vaisseaux sanguins et altérer l’intégrité de la barrière hématoencéphalique. Nous avons récemment développé des organoïdes cérébraux enrichis en cellules endothéliales, permettant de reproduire des structures proches de capillaires au sein du tissu neuronal. Bien qu’il n’y ait pas de circulation sanguine dans ces modèles, la présence de structures vasculaires augmente significativement la complexité et l’hétérogénéité cellulaire, ouvrant la voie à l’étude de nouvelles interactions biologiques.
En collaboration avec le laboratoire du Dr Thierry Virolle, directeur de recherche au sein du même Institut, ces organoïdes ont été utilisés pour étudier le comportement de cellules de glioblastome, notamment leur migration préférentielle vers des structures neuronales ou vasculaires selon leurs caractéristiques. En augmentant la complexité du système, nous avons pu mieux comprendre les dynamiques d’invasion tumorale, notamment en identifiant des interrupteurs moléculaires capables de rediriger les cellules de glioblastome vers différents types cellulaires. En définitive, les organoïdes complexes représentent une nouvelle génération de modèles biologiques, se rapprochant davantage de l’organisation réelle des organes qu’ils reproduisent.
Mais jusqu’où peut-on pousser cette complexité ? Cette question est aujourd’hui au cœur des réflexions du domaine, notamment sur le plan éthique. Les organoïdes constituent déjà une alternative en accord avec les principes éthiques, précieuse face à l’expérimentation animale, tout en étant plus représentatifs de la physiologie humaine. Cependant, à mesure qu’ils deviennent plus complexes et atteignent des niveaux de maturation plus avancés – comparables à certains stades plus tardifs du développement fœtal, notamment au deuxième trimestre – de nouvelles interrogations émergent. S’agit-il toujours de simples modèles expérimentaux, ou de systèmes biologiques dotés de propriétés plus avancées ? Les organoïdes cérébraux complexes seront-ils un jour capables de développer des formes d’activité assimilables à celles d’un cerveau humain miniaturisé ? Si cette perspective reste encore éloignée pour les organoïdes actuels, elle commence néanmoins à être sérieusement discutée au sein de la communauté scientifique.
Michele Bertacchi a reçu un financement du Centre français des 3R - GIS FC3R (Inserm).
Michèle Studer a reçu des financements de l'Institut National du Cancer - INCA (PLBIO-2022) et de la Fondation pour la Recherche Médicale (FRM) en tant que FRM Equipe.
10.09.2026 à 16:59
Guillaume Simonet-Umaña, enseignant chercheur en adaptation aux changements climatiques, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)

L’ESSENTIEL
Depuis les années 1990, on sépare l’atténuation, qui s’attaque aux causes des changements climatiques, et l’adaptation, qui vise à en prévenir les conséquences.
Cette opposition demeure source de confusions et peut générer des maladaptations, c’est-à-dire des actions d’adaptation qui augmentent les gaz à effet de serre.
Il est donc peut-être temps d’adopter une approche systémique plus en adéquation avec les réalités complexes des échelles locales.
C’est un terme qui ne cesse d’arriver dès qu’il est question des changements climatiques : celui d’adaptation. Il est désormais régulièrement utilisé pour évoquer de nécessaires reconversions agricoles, pour justifier des rénovations thermiques de bâtiments ou à travers l’angle de la gestion des risques financiers.
Si ce mot survient aussi souvent pour désigner des choses aussi variées, ce n’est pas un hasard. Il a été instauré depuis 1992 dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’a, lui, adopté à partir de son deuxième rapport (1995).
Dans ces deux cas, l’adaptation est le terme choisi pour désigner l’une des deux réponses à mener face à une planète qui se réchauffe. Il s’agit alors de séparer, d’un côté, les actions portant sur les causes du problème en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES) à travers l’« atténuation », et de l’autre, les actions menées pour gérer les conséquences de ces nouvelles réalités climatiques via l’« adaptation ».
Mais a-t-il été pertinent de séparer ces deux types d’action ?
En tant que chercheur spécialisé sur les questions d’adaptation aux changements climatiques, je constate chaque jour combien cette division génère une certaine confusion.
En 2008, déjà, une grande partie des participants de l’atelier consacré à l’adaptation mis en place lors de l’élaboration du 1er Plan Climat de la ville de Paris me confiaient les difficultés rencontrées au moment de différencier des actions d’adaptation de celles de l’atténuation. Qu’ils aient été chargé de mission développement durable à EDF, architecte au service d’urbanisme de la Ville de Paris ou bien responsable environnement chez Veolia Eau, toutes les personnes interrogées ont été unanimes sur ce point.
J’ai retrouvé ensuite ces mêmes difficultés à différencier l’adaptation de l’atténuation tout au long de mes travaux de recherche sur le terrain, et ce, auprès d’une diversité de profils d’acteurs locaux : associations environnementales, citoyens et responsables municipaux du quartier de Milton-Parc de Montréal (2012), directeurs de service, chefs d’unités environnement et techniciens d’espaces verts de collectivités de taille moyenne (2015) ou encore gestionnaires et professionnels d’établissements sanitaires et médico-sociaux publics et privés (2024)…
À chaque fois, la majorité des interrogés peinait à cerner clairement ce qui caractérise une action d’adaptation. Je ne suis pas le seul à partager ce constat encore récemment relaté sur LinkedIn par un jeune consultant en adaptation climatique qui déplorait de rendre « difficilement palpable et compréhensible par le grand nombre ce qu’on entend réellement par « s’adapter » », précisant observer « des confusions extrêmement récurrentes avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre ».
Pour comprendre les difficultés que ce duo de mots peut générer, il est important de rappeler le contexte qui les a fait émerger à la fin des années 1990.
À l’époque, les changements climatiques sont avant tout considérés comme un problème technique et décorrélé des autres enjeux. Ainsi, dans la lignée des succès diplomatiques sur la réduction des substances qui altèrent la couche d’ozone (Protocole de Montréal, 1987) et sur la réduction des émissions transfrontières d’oxydes d’azote (Protocole de Sofia, 1988), le raisonnement est posé : « il suffit de s’entendre pour réduire les émissions de GES ».
Dès lors, bien que l’idée d’avoir à gérer les conséquences de la problématique soit timidement avancée, l’atténuation constituait en réalité la réponse prioritaire pour résoudre une problématique climatique encore faiblement comprise et acceptée. S’en suit le Protocole de Kyoto (1997), sa période d’engagement (2008-2012) puis l’échec qu’on lui connaît en termes de réduction des GES.
Pendant tout ce temps, la tangibilité des impacts climatiques n’a cessé de progresser en tous points de la planète, tout comme les avancées scientifiques sur le phénomène, et, en particulier ses interactions avec les multiples autres enjeux qui caractérisent les limites planétaires (crise de la biodiversité, pollutions diverses, altération de cycles biogéochimiques…). Le constat s’est imposé : la résolution des changements climatiques est immensément plus complexe qu’initialement envisagée. Petit à petit, l’adaptation a émergé et son duo avec l’atténuation s’est équilibré.
Mais la mise en pratique à l’échelle locale de cette dichotomie « atténuation – adaptation » continue de se heurter à des barrières concernant leur distinction. Cette difficulté se retrouve dans les plans climat des collectivités, notamment dans leur première génération. Par exemple, est-ce que « développer la végétalisation urbaine » ou « lutter contre la précarité énergétique » sont des actions d’adaptation, comme le mettent en avant certaines collectivités ? Ou bien, comme le proposent d’autres, ce sont des actions qui rentrent dans un volet économique, social, énergétique, de santé, de protection de la biodiversité ou encore d’autonomie alimentaire ? Une recherche rapide d’illustrations censées différencier les deux réponses montre de nombreux chevauchements qui, de toute évidence, freine la mise en place d’actions.
Les réflexions scientifiques sur les contours à donner à l’adaptation ont également évolué depuis les années 1990, notamment grâce aux retours d’expériences et à l’apport des sciences humaines et sociales. Résultat : dans le glossaire du tome 2 du dernier rapport du Giec (2022), on retrouve 18 (!) définitions qui contiennent le terme « adaptation ». Quatre sont nouvelles (« adaptation fund », « adaptation gap », « adaptation pathways » et « adaptive governance ») tandis que quatre autres ont disparu (« adaptability », « adaptation assessment », « adaptation constraint » et « adaptation opportunity ») par rapport au rapport de 2014.
Cette évolution permet de poser un constat : l’adaptation aux changements climatiques est l’archétype même d’un « problème pernicieux » (wicked problem en anglais), c’est-à-dire qu’elle ne dispose pas de formulation définitive possible.
En pratique, cet effort de vouloir à tout prix différencier atténuation et adaptation freine l’action, comme en témoigne la « maladaptation ». Introduite dans le rapport du Giec de 2001, la maladaptation est redéfinie dans celui de 2022 comme une action d’adaptation qui aggrave « le risque de conséquences néfastes liées au climat… » en y précisant « … y compris par une hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES) ». Ce qui n’est pas précisé est l’inverse : est-ce qu’une « bonnadaptation » est une action d’adaptation qui vise à baisser les émissions de GES ?
Sur le terrain, on s’aperçoit bien vite qu’une action relève de l’adaptation selon les enjeux, l’interprétation et les intérêts propres à chaque acteur, ce que résume l’Institut international sur le développement durable (IISD) : « Chaque élément de compréhension de ce qu’est l’adaptation est accompagnée d’un ensemble de définitions et de partis pris qui lui est propre. »
Un Ehpad peut présenter la rénovation de l’isolation thermique de ses bâtiments comme une action d’adaptation en valorisant les gains en termes de confort thermique et de protection pour ses populations résidantes vulnérables. Procédant aux mêmes travaux d’isolation, un autre Ehpad peut tout à fait arguer qu’elle le fait dans l’objectif de réduire ses émissions de GES de par l’économie de climatisation ou chauffage que cela entraîne. Dans ce dernier cas, on peut également qualifier cela d’« adaptation silencieuse » : bien que non désignée comme une action d’adaptation, elle participe pourtant à faire face aux impacts climatiques, dans cet exemple, aux fortes chaleurs et aux grands froids.
À lire aussi : L’adaptation silencieuse : ces transformations qui échappent aux politiques publiques
Faudrait-il donc choisir désormais d’autres mots ? C’est ce que suggère Ian Burton. Ce professeur retraité de géographie de l’Université de Toronto a contribué aux premiers rapports du Giec en étant l’un des premiers chercheurs à s’être intéressé à l’adaptation. Voici ce qu’il m’a dit quand j’ai pu l’interroger à ce sujet :
« Je suis convaincu qu’il aurait mieux valu pour la communauté internationale, y compris les autorités locales et nationales ainsi que le secteur privé, que la dichotomie entre atténuation et adaptation ne soit pas instaurée dans le texte de la CCNUCC : il aurait suffi de préconiser une approche intégrée mobilisant toutes les mesures de réponse possibles et de les désigner sous le terme d’ajustements. »
Regret ou souhait ? Toujours est-il qu’il semble important de regarder au-delà des définitions pour encourager l’intégration d’actions climatiques dans les politiques publiques locales. Ce regard peut être élargi en adoptant une focale systémique plutôt qu’une focale strictement climatique, c’est-à-dire en gardant en tête que les changements climatiques s’inscrivent dans une dynamique de changement global qui touche toutes les échelles de la planète de manière continue et progressive.
L’enjeu climatique n’est pas uniquement une question de lexique. La séparation abstraite entre atténuation et adaptation a fait perdre beaucoup de temps et empêche encore de nombreuses initiatives d’émerger ou de gagner en efficacité. Au-delà d’une meilleure communication auprès des acteurs locaux, il semble important d’inciter avant toute chose de mettre en place toute action qui vise à transformer les activités et les territoires en vue de les faire correspondre durablement aux nouvelles réalités climatiques et environnementales qui s’installent.
Guillaume Simonet-Umaña ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.