18.09.2026 à 18:03
John Hawkins, Senior lecturer, Canberra School of Government, University of Canberra

L’ESSENTIEL
Après vingt ans de recul, l’usage des espèces repart légèrement à la hausse en Australie.
Le liquide reste essentiel pour les personnes âgées, modestes, rurales ou confrontées à des services numériques peu fiables.
Les Australiens apprécient aussi les espèces pour maîtriser leur budget et faire face aux pannes électroniques.
Après vingt ans de recul, les paiements en espèces repartent à la hausse en Australie : les consommateurs utilisent de nouveau davantage de billets et de pièces pour leurs achats courants, révèle une enquête de la Banque centrale australienne.
Accélérée par la pandémie de Covid-19, la baisse de l’usage des espèces s’est interrompue entre 2022 et 2025. En 2025, environ 15 % des paiements ont été effectués en espèces en Australie. Celles-ci sont davantage utilisées pour les petits achats : un quart des transactions de moins de 10 dollars australiens (environ 6,20 euros) ont été réglées en liquide. Les espèces représentent donc une part plus faible de la valeur totale des paiements (8 %) que du nombre de transactions.
Une décision pourrait contribuer à stabiliser l’usage des espèces : depuis janvier 2026, le gouvernement fédéral impose à la plupart des magasins d’alimentation et des stations-service de continuer à accepter les paiements en liquide.
Environ la moitié des Australiens utilisent des espèces au cours d’une semaine ordinaire, selon l’enquête. Près de 7 % de la population règlent en liquide plus de 80 % de leurs achats. Ces grands utilisateurs d’espèces sont généralement plus âgés et plus modestes que la moyenne, et vivent plus souvent dans des zones rurales.
L’usage des espèces est particulièrement répandu dans les régions isolées, notamment au sein de certaines communautés autochtones, où les services numériques sont moins fiables.
Les personnes qui effectuent des transactions illégales ont sans doute elles aussi davantage recours aux espèces, mais ce phénomène est probablement sous-estimé dans l’enquête de la Banque centrale australienne. Des billets de 100 dollars australiens d’une valeur totale de 31 milliards d’euros sont en circulation, soit près de 20 par Australien. Comme la plupart des habitants en voient rarement, on peut supposer qu’ils sont utilisés et thésaurisés par des criminels.
C’est dans la restauration, les plats à emporter et les transports que l’usage des espèces a le plus reculé, sous l’effet de l’essor des paiements par carte et des autres moyens de paiement numériques.
Un tiers des Australiens tiennent beaucoup à pouvoir payer en espèces. Ils estiment que l’impossibilité de le faire leur causerait d’importantes difficultés. Parmi les raisons les plus souvent invoquées, le fait que certains commerçants n’acceptent que les espèces, qu’elles permettent de mieux maîtriser son budget, qu’elles sont plus pratiques pour donner de l’argent à des proches. Enfin, certaines personnes se préoccupent de la sécurité ou de la confidentialité des paiements.
Les consommateurs peuvent également préférer les espèces pour éviter les frais supplémentaires appliqués par de nombreux commerçants aux autres moyens de paiement. À partir d’octobre 2026, ces frais seront interdits dans le pays.
Même les personnes qui paient rarement en espèces aiment souvent en conserver un peu dans leur portefeuille. Les trois quarts des Australiens ont de l’argent liquide sur eux, pour un montant médian de 65 dollars australiens (40 euros). La raison la plus souvent invoquée est la crainte d’une panne des moyens de paiement électroniques. La Croix-Rouge recommande d’ailleurs aux familles de garder un peu d’argent liquide, les systèmes de paiement pouvant cesser de fonctionner en cas d’urgence.
Mais si la demande d’espèces reste forte, il devient de plus en plus difficile de s’en procurer. Les agences bancaires se raréfient, tout comme les distributeurs automatiques, notamment ceux appartenant aux banques : après avoir culminé à plus de 30 000, leur nombre est tombé sous la barre des 25 000, selon la Banque centrale australienne.
Une précédente enquête réalisée en 2022 pour la Banque centrale australienne montrait qu’environ la moitié des paiements étaient effectués par carte de débit et un quart par carte de crédit. BPAY et PayPal représentaient chacun 2 % des paiements.
Selon les données de la Banque des règlements internationaux, les espèces en circulation en Australie représentent environ 4 % du produit intérieur brut annuel, une proportion comparable à celles du Canada et du Royaume-Uni. Elle est en revanche inférieure à 1 % en Suède, mais atteint environ 20 % à Hong Kong et au Japon.
Dans d’autres pays également, le recul de l’usage des espèces tend depuis peu à se stabiliser.
John Hawkins a été économiste principal à la Banque centrale australienne et à la Banque des règlements internationaux.
18.09.2026 à 18:02
David Lewis Thomas, PhD Candidate in Political Theory, University of Sussex

L’ESSENTIEL
La Banque d’Angleterre va remplacer Churchill et d’autres figures historiques par des animaux sauvages sur ses prochains billets.
Cette décision a ravivé le débat sur la mémoire collective et l’identité britannique.
Le mythe Churchill, façonné par les médias et les commémorations, est aujourd’hui de plus en plus contesté.
L’annonce par la Banque d’Angleterre de son intention de retirer l’effigie de Winston Churchill du billet de cinq livres a suscité l’indignation de certains commentateurs et responsables politiques. Nigel Farage, le dirigeant de Reform UK, y a vu « la définition même du wokisme ». Kemi Badenoch, la cheffe du Parti conservateur, a estimé que le projet de remplacer les personnages historiques par des animaux sauvages revenait à « effacer notre histoire ».
Dans le cadre de la lutte contre la contrefaçon, la Banque d’Angleterre remplacera, sur la prochaine série de billets, les personnages historiques par des animaux sauvages, choisis à l’issue d’une consultation publique.
Techniquement, bien sûr, retirer Churchill d’un billet de banque ne l’effacerait pas de l’histoire. Même si sa réputation est parfois contestable, son rôle de dirigeant pendant la Seconde Guerre mondiale ne l’est pas. Ce que son retrait d’un billet menace, c’est quelque chose de bien plus personnel : la mémoire collective à travers laquelle de nombreuses personnes appréhendent non seulement Churchill et la Grande-Bretagne, mais aussi leur propre identité.
Surtout, le Churchill présenté dans la culture populaire n’a pas vocation à être appréhendé en termes historiques. L’histoire suppose des recherches, des débats et des révisions. Le Churchill que la plupart des gens découvrent à la télévision, à l’école et lors des commémorations nationales est, lui, entré dans la mythologie.
L’examen rigoureux du bilan politique ou de la personnalité de Churchill devient alors sans importance. Ce qui compte, c’est son image : héros, sauveur du monde libre, rempart de l’Empire, incarnation du « bulldog spirit », cet esprit de ténacité typiquement britannique. Pour ceux qui ont intériorisé cette image, toute critique de Churchill constitue une attaque contre les fondements mêmes de l’identité britannique.
Il est révélateur que ce rôle fondateur ne semble pas s’appliquer à Jane Austen ou à Alan Turing, les deux autres grandes figures représentées sur les billets de banque britanniques.
Le philosophe Bernard Stiegler, aujourd’hui disparu, offre une grille de lecture utile pour comprendre comment ces images deviennent structurantes. Selon lui, l’expérience humaine se construit à travers trois niveaux d’attention. Le premier correspond à notre perception directe d’une situation. Le deuxième est celui de la mémoire personnelle, qui nous permet d’organiser notre compréhension du passé. Le troisième niveau, que Stiegler appelle les rétentions tertiaires, est constitué des supports extérieurs de la mémoire, comme les archives, les médias et les institutions. C’est ce troisième niveau qui façonne notre identité collective et nationale.
Ce sont les Britanniques de la génération du baby-boom qui ont de Churchill l’image la plus positive. Pour ceux qui ont grandi au milieu du XXe siècle, les médias de masse ont forgé un récit national à travers des expériences culturelles communes. Dans les années 1970 et au début des années 1980, il n’existait encore que trois chaînes de télévision : des millions de personnes regardaient donc simultanément les mêmes événements. Les grandes finales sportives, les mariages royaux et les funérailles nationales sont ainsi devenus le ciment culturel de l’identité britannique.
Les funérailles nationales de Churchill, en janvier 1965, illustrent l’ampleur du phénomène. Environ 25 millions de Britanniques les ont suivies à la télévision, tandis qu’un million d’autres se pressaient dans les rues de Londres sur le passage du cortège funèbre. À l’échelle mondiale, on estime qu’un dixième de la population a regardé la retransmission. Pour de nombreux téléspectateurs, l’événement – et l’attention qui lui a été accordée – a consacré Churchill non seulement comme une figure historique, mais aussi comme un symbole de la grandeur nationale. Ces souvenirs fondateurs continuent de façonner le regard que porte cette génération sur la société contemporaine.
Ce comportement de masse, comme l’appelle Stiegler, brouille les frontières entre identités personnelle et nationale, le spectateur étant pris dans une mémoire synchronisée. Les médias, l’école et la famille répètent les mêmes récits, consolidant la mémoire jusqu’à ce qu’ils s’intègrent au tissu culturel. Au fil du temps, la personnalité qui se trouve au cœur de ce récit cesse d’être une figure historique complexe pour devenir davantage un produit culturel. Les débats sur la manière dont Churchill est représenté deviennent alors une lutte autour de la façon dont chacun comprend le passé de la Grande-Bretagne et la place qu’il y occupe.
C’est précisément à une telle mise en scène que nous avons assisté. Ceux qui protestent contre le retrait de l’effigie de Churchill – tout comme ceux qui se sont indignés de la dégradation de sa statue à Parliament Square – protestent en réalité contre ce qu’ils perçoivent comme une remise en cause de leur identité, construite à travers ces souvenirs.
Nous considérons ces souvenirs et les identités qu’ils façonnent comme des vérités universelles ou des évidences. Pourtant, ces souvenirs sont à la fois forgés – au sens où ils sont produits par notre participation – et falsifiés, au sens où ils sont en partie construits par les récits médiatiques et, à ce titre, ne sont pas authentiques. Les souvenirs ne sont pas des représentations fidèles d’événements passés. Ce sont des images façonnées par des institutions – l’école, la presse, les technologies – et par les choix qu’elles opèrent.
Alors qu’autrefois une poignée de chaînes de télévision façonnaient la mémoire nationale, les réseaux sociaux orientent aujourd’hui les publics vers des communautés concurrentes, chacune ayant ses propres valeurs et ses propres souvenirs de prédilection. À l’ère de la formation numérique de la mémoire, l’image de Churchill – comme toute mémoire collective – n’est pas figée. Le mythe Churchill, autrefois largement partagé, s’inscrit désormais dans un paysage culturel âprement disputé.
L’affirmation selon laquelle l’histoire serait réécrite doit plutôt être comprise comme un cri de défi face à l’effacement d’une mémoire collective et, avec elle, d’une identité personnelle, de son intégrité et de sa légitimité. L’identité churchillienne érige la domination et la puissance militaire en critères de réussite. À mesure que de nouveaux souvenirs façonnent de nouvelles attentes et que les identités évoluent, nous aurions tout intérêt à trouver de nouveaux repères pour nous définir.
David Lewis Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.09.2026 à 18:02
Guy Castley, Associate Professor, School of Environment and Science, Griffith University
Clare Morrison, Lecturer in Ecology, Griffith University
L’ESSENTIEL
Près d’un billet sur six dans le monde représente un animal sauvage.
Les oiseaux et les mammifères sont les espèces les plus souvent mises à l’honneur.
Les espèces menacées pourraient gagner en visibilité grâce aux billets, sans garantie toutefois d’une meilleure protection.
Les billets et les pièces de monnaie contribuent à façonner notre identité nationale. Les images qui y figurent mettent en valeur des événements historiques, des personnalités importantes ou encore des avancées scientifiques, industrielles et technologiques. Elles célèbrent parfois aussi la biodiversité, notamment des plantes et des animaux emblématiques.
Dans notre nouvelle étude, nous avons analysé les représentations d’animaux sauvages figurant sur des billets de banque du monde entier. Nous voulions déterminer à quelle fréquence les espèces locales y apparaissaient et lesquelles étaient les plus souvent représentées.
Près d’un billet sur six parmi les 4 541 que nous avons analysés, provenant de 207 pays, représentait des animaux sauvages. Nous avons mis en évidence des tendances intéressantes selon les pays : des mammifères en Afrique, des oiseaux en Amérique du Sud ou encore des espèces marines dans les États insulaires. Certains pays font volontiers figurer des animaux sur leurs billets, tandis que d’autres les ignorent totalement.
Nos recherches montrent que les billets de banque pourraient contribuer à mieux sensibiliser le public à la faune sauvage. Mettre en avant des espèces menacées permettrait notamment de les faire mieux connaître. Cette démarche devrait s’inscrire dans un effort de sensibilisation plus large, destiné à mobiliser la population en faveur de la protection de la biodiversité.
Nous avons parcouru le Standard Catalog of World Paper Money, un catalogue consacré aux billets de banque du monde entier, et avons recensé toutes les représentations d’espèces animales locales figurant sur des billets émis entre 1980 et 2017.
Notre analyse a révélé une grande diversité d’animaux représentés. Dans la plupart des cas, nous avons pu identifier précisément l’espèce.
Des animaux sauvages figuraient sur plus de 15 % des 4 541 billets que nous avons examinés, provenant de 207 pays. Nous avons recensé 352 espèces différentes. Au total, nous avons recensé 883 représentations d’espèces animales locales sur 689 billets provenant de 92 pays. Les billets de 115 autres pays ne représentaient donc aucun animal sauvage.
Les oiseaux (195 espèces) et les mammifères (96 espèces) sont les animaux qui figurent le plus souvent sur les billets à travers le monde. Viennent ensuite les poissons (25 espèces), les reptiles et les invertébrés (15 espèces chacun), puis les grenouilles et les crapauds (6 espèces).
Mais d’importantes différences apparaissent selon les pays et les régions. Les billets africains représentent ainsi fréquemment des mammifères.
En Amérique du Sud et en Amérique centrale, les oiseaux sont en revanche à l’honneur, ce qui s’explique par leur plus grande diversité dans ces régions de forêts tropicales humides.
Les États insulaires représentent souvent des espèces marines, comme l’espadon, le requin-baleine ou la tortue verte. Mais leurs billets mettent également à l’honneur des espèces terrestres endémiques, que l’on ne trouve nulle part ailleurs.
Ces résultats montrent que, dans de nombreux pays, la faune locale est valorisée et participe à l’identité nationale. Certains États établissent désormais un lien explicite entre les animaux représentés sur leur monnaie, leurs valeurs et leurs aspirations.
En Afrique du Sud, la Banque centrale associe les célèbres animaux du « Big Five » représentés sur les billets à ses valeurs fondamentales :
Dans la série que nous avons analysée, seuls deux billets australiens représentaient des animaux sauvages : le billet de 5 dollars, un méliphage à bec grêle, et celui de 10 dollars, un cacatoès à huppe jaune.
Mais de nouveaux billets ont été émis depuis notre analyse. En 2019, la Banque centrale australienne a ajouté un oiseau sur chaque coupure, accompagné d’une plante — généralement une espèce d’acacia. Ces illustrations font partie des nouveaux dispositifs de sécurité des billets :
Près d’un tiers (30 %) des animaux sauvages figurant sur les billets appartenaient à des espèces menacées. Pour la plupart des groupes d’animaux, cette proportion est supérieure à celle des espèces actuellement considérées comme menacées d’extinction. Parmi les espèces représentées figurent le rhinocéros noir, l’ara canindé et la tortue imbriquée, tous trois en danger critique d’extinction.
En 2012, les Fidji ont choisi de représenter plusieurs espèces menacées sur leurs billets afin de sensibiliser le public à leur sort. Cette monnaie dite « de la faune et de la flore » est devenue si populaire que les habitants désignent souvent les billets par le nom de l’espèce qui y figure plutôt que par leur valeur. Nous avons ainsi entendu des Fidjiens dire qu’un article coûtait un kulawai — le lori à gorge rouge — plutôt que 5 dollars, ou un nanai — la cigale des Fidji — au lieu de 100 dollars.
L’Australie pourrait certainement mieux mettre en valeur, sur ses billets, sa faune unique et menacée. Les espèces actuellement représentées sont emblématiques et facilement reconnaissables, mais ne comptent pas parmi celles qui ont le plus besoin de mesures de conservation.
Certaines données, encore limitées, suggèrent que faire figurer des espèces menacées sur les billets pourrait contribuer à leur protection. Les magazines publiés par des organisations de protection de la nature utilisent par exemple souvent des images d’animaux populaires, attrayants ou connus — la « faune charismatique » — qu’ils soient menacés ou non, afin de sensibiliser le public et de recueillir des fonds. Une étude récente consacrée aux réseaux sociaux a également montré que le partage d’images d’animaux sauvages pouvait déboucher sur des actions concrètes en faveur de leur conservation. Des chercheurs ont d'ailleurs proposé que les entreprises utilisant des images d’animaux sauvages dans leurs publicités versent une contribution, par exemple sous la forme d’une redevance, qui servirait ensuite à financer des actions de protection de la nature.
Faire figurer des espèces animales sur la monnaie peut contribuer à nourrir la fierté nationale et à mieux faire connaître la faune propre à chaque pays. Mais, dans le cas des espèces menacées, rien ne garantit que cette visibilité conduise réellement à leur protection.
La représentation d’animaux sur les billets doit donc s’accompagner d’autres actions de sensibilisation à leur sort, comme des campagnes éducatives, des politiques publiques et des collectes de fonds. Des recherches supplémentaires seront nécessaires pour mesurer l’impact sur le public des représentations d’animaux sauvages sur les billets et déterminer dans quelle mesure cette visibilité peut contribuer à leur protection.
Les auteurs tiennent à saluer la contribution de Beaudee Newbery, qui a recensé et analysé les représentations d’animaux sauvages sur les billets du monde entier dans le cadre de ses recherches à l’université Griffith.
Guy Castley reçoit des financements du ministère australien du Changement climatique, de l’Énergie, de l’Environnement et de l’Eau, du ministère de l’Environnement, des Sciences et de l’Innovation du Queensland, de collectivités locales et de l’université Griffith. Il est affilié à la Glossy Black Conservancy et membre de l’Environment Institute of Australia and New Zealand, de la Society for Conservation Biology et de BirdLife Australia.
Clare Morrison reçoit actuellement des financements du ministère de l’Environnement, des Sciences et de l’Innovation du Queensland, de collectivités locales et de l’université Griffith. Elle est membre de la Society for Conservation Biology et de l’Australian Society of Herpetologists. Elle conseille également l’organisation non gouvernementale locale de protection de la nature NatureFiji-MareqetiViti, aux Fidji.
18.09.2026 à 11:09
Giulio Lucarini, Senior Researcher, Institute of Heritage Science, National Research Council (CNR)
Cyprian Broodbank, Disney Professor of Archaeology, Director, McDonald Institute for Archaeological Research, University of Cambridge
Toby C. Wilkinson, Assistant Research Professor, McDonald Institute for Archaeological Research, University of Cambridge
L’ESSENTIEL
Oued Beht, au Maroc, abritait un important centre agricole et artisanal dès le Néolithique.
Le rempart vieux de 4 000 ans mis au jour révèle une société complexe et organisée.
Réoccupé au Moyen Âge, le site éclaire l’évolution des sociétés du Maghreb.
À Oued Beht, dans les collines du nord-ouest du Maroc, au-dessus du fleuve qui a donné son nom au site, des fouilles ont récemment révélé un pan jusqu’ici méconnu de l’histoire de la région. La découverte d’un vaste édifice montre qu’au IIe millénaire avant notre ère, les communautés d’Afrique du Nord-Ouest transformaient déjà leur environnement et entretenaient des échanges au sein de vastes réseaux méditerranéens.
Les recherches précédemment menées par le projet archéologique d’Oued Beht avaient déjà mis au jour ce qui constitue probablement le plus ancien et le plus vaste complexe agricole jamais découvert en Afrique en dehors de la vallée du Nil. Il daterait d’environ 5 400 à 4 900 ans. De nouvelles fouilles, auxquelles nous avons participé, ont été menées en 2023 et nous ont permis de mieux comprendre le site.
Notre nouvelle étude met en lumière la plus ancienne construction de grande ampleur probablement défensive connue à ce jour en Afrique du Nord, hors de la vallée du Nil. Elle daterait d’environ 4 000 à 3 500 ans.
On ignore précisément contre quelles menaces ces structures semblables à des remparts avaient été érigées. Elles témoignent probablement d’une concurrence croissante pour le contrôle des terres, des ressources et peut-être des voies de circulation, plutôt que de la crainte d’« envahisseurs ». De telles constructions laissent penser que les communautés ressentaient le besoin de se protéger ou d’affirmer leur pouvoir sur des lieux stratégiques.
Cette découverte atteste l’existence d’une architecture défensive organisée au Maghreb bien plus tôt qu’on ne le pensait. Elle révèle aussi que les sociétés de la région étaient alors plus complexes et mieux structurées qu’on ne l’imaginait.
Notre étude montre également qu’entre le XIe et le XIIIe siècle, le promontoire d’Oued Beht a retrouvé une place centrale. L’ancienne structure défensive a été reconstruite, un hameau ou une ferme s’est établi sur une colline voisine et un cimetière a été aménagé entre les deux.
Ensemble, ces découvertes offrent un rare aperçu archéologique des communautés rurales aussi bien à la préhistoire qu’u Moyen Âge. Elles nous aident à comprendre comment ces sociétés se sont développées et ont perduré dans une région trop souvent oubliée des livres d’histoire.
Pendant longtemps, la fin de la préhistoire au Maghreb – la région d’Afrique du Nord qui comprend le Maroc, l’Algérie et la Tunisie – est restée mal connue. Comparées à celles de régions voisines, comme la péninsule Ibérique ou la région d’Athènes, les données archéologiques étaient souvent fragmentaires. Mais ces dernières années, la situation a radicalement changé.
Les fouilles menées à Oued Beht ont révélé une importante concentration d’activités humaines sur une superficie d’au moins dix hectares. La première grande phase d’occupation remonte au milieu du IVe et au début du IIIe millénaire avant notre ère, soit à la fin du Néolithique.
L’étude des restes de végétaux et d’animaux datant de cette époque indique qu’une communauté d’agriculteurs y cultivait notamment de l’orge et du blé. Ses habitants exploitaient également des plantes sauvages et élevaient du bétail.
Le site était également un important centre de production artisanale. Des milliers de haches en pierre polie et d’autres outils y ont été découverts, ainsi que des poteries finement façonnées, parfois ornées de motifs peints.
On ignore encore si Oued Beht était alors un village occupé en permanence, un lieu de rassemblement saisonnier ou un type de site moins familier. Mais il occupait manifestement une place majeure dans le paysage du nord-ouest du Maroc.
La présence de levées de terre et de murs potentiellement anciens avait été signalée dès les années 1930. L’archéologue français Armand Ruhlmann avait alors décrit un ensemble de trois murs, le quatrième côté étant protégé par l’escarpement naturel du promontoire. Il y voyait un dispositif défensif de type « éperon barré ». Jusqu’à présent, toutefois, la nature exacte et la datation de ces vestiges restaient incertaines.
De nouvelles fouilles ont confirmé l’existence d’un fossé, d’un rempart et d’un mur construits en plusieurs étapes dans une partie étroite de la crête d’Oued Beht, entre le fleuve et un ravin. Ce dispositif isolait et protégeait l’extrémité sud du promontoire. La datation au carbone 14 des dépôts associés à ces structures nous a permis d’en établir la chronologie.
Ces datations situent la construction initiale de cet ouvrage à une époque correspondant à l’âge du bronze dans le reste de la Méditerranée occidentale. Il s’agit donc du plus ancien ouvrage défensif attesté en Afrique du Nord en dehors de l’Égypte.
Cette structure soulève d’importantes questions sur la société qui l’a édifiée. La construction d’un système associant rempart et fossé nécessitait de la planification, de la coordination et la mobilisation d’une importante main-d’œuvre. Elle témoigne donc de l’existence d’une communauté capable de mener des projets de construction complexes.
Au cours de la première phase d’occupation, au Néolithique, les activités se concentraient dans la partie nord du site d’Oued Beht, plus vaste et plus ouverte. À l’époque étudiée dans notre nouvelle étude, elles s’étaient déplacées vers la crête méridionale, plus étroite et plus facile à défendre. Cette évolution pourrait traduire un changement dans les stratégies d’occupation du territoire.
Le IIe millénaire avant notre ère est une période de profonds bouleversements dans l’ensemble du bassin méditerranéen. Dans le sud de la péninsule ibérique, les sociétés argariques – entre 2200 et 1550 avant notre ère – développaient des habitats complexes, souvent établis au sommet de collines. Elles se caractérisaient par une architecture planifiée, une métallurgie avancée, notamment dans la production du bronze, et de fortes hiérarchies sociales, perceptibles dans les pratiques funéraires. Ces communautés aménageaient fréquemment des sites fortifiés et des habitats stratégiquement situés, qui leur permettaient de contrôler les territoires environnants.
De plus en plus d’indices montrent que les communautés d’Afrique du Nord-Ouest étaient intégrées à de vastes réseaux méditerranéens, notamment avec les territoires correspondant aujourd’hui à l’Espagne et au Portugal. Les découvertes d’Oued Beht confirment que le Maghreb n’était pas isolé, mais participait pleinement aux transformations qui façonnaient alors la Méditerranée occidentale.
Le système défensif du site pourrait ainsi témoigner de profondes évolutions dans l’organisation sociale et les relations entre les communautés de la région : une concurrence croissante pour l’accès aux ressources, le contrôle des voies de circulation et l’émergence de formes de pouvoir plus structurées.
Les découvertes d’Oued Beht montrent combien l’histoire ancienne de l’Afrique du Nord reste encore à explorer. Le rempart témoigne de la capacité des communautés de la région à coordonner de vastes chantiers. Il révèle aussi des transformations sociales que l’on commence tout juste à entrevoir.
Les vestiges médiévaux montrent que le promontoire a de nouveau été occupé plusieurs siècles après l’abandon de l’habitat préhistorique. Oued Beht n’a donc pas connu une seule période d’occupation : différentes communautés ont choisi ce même lieu au fil des millénaires.
À mesure que les recherches progresseront, ce site pourrait devenir essentiel pour comprendre comment les sociétés du Maghreb ont évolué, des premières communautés agricoles au monde rural médiéval.
Giulio Lucarini a reçu, pour le projet OBAP, des financements du ministère italien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale (MAECI), du Conseil national de la recherche italien et du ministère italien de l’Université et de la Recherche (MUR), par l’intermédiaire de l’ISMEO – Association internationale d’études méditerranéennes et orientales, à Rome. Il est affilié à l’ISMEO.
Cyprian Broodbank a reçu, pour le projet OBAP, des financements du British Institute for Libyan and Northern African Studies, du programme de recherche en sciences humaines de l’Université de Cambridge et du McDonald Institute for Archaeological Research. Il est administrateur du Mediterranean Archaeological Trust et du Museum of London Archaeology.
Toby C. Wilkinson est affilié au McDonald Institute for Archaeological Research de l’Université de Cambridge et à l’Institut catalan d’archéologie classique (ICAC).
18.09.2026 à 11:08
Casey Youngflesh, Assistant Professor of Biological Sciences, Clemson University

L’ESSENTIEL
Les images satellite permettent de suivre l’évolution des colonies de manchots Adélie, et notamment l’évolution de la couleur de leurs excréments.
Des chercheurs ont remarqué que le guano des oiseaux de certaines colonies devient rose, ce qu’ils rattachent à un changement de régime alimentaire, basculant des poissons vers le krill, plancton des mers froides formé de petits crustacés.
Ce changement alimentaire n’est pas trivial : les poussins nourris au krill sont plus légers que ceux nourris aux poissons à l’âge adulte et ont moins de chances de survie à l’âge adulte.
La couleur des excréments de manchots Adélie, observée depuis l’espace, offre un bon aperçu de l’évolution de l’écologie et de l’environnement de l’Antarctique au fil du temps.
Les manchots Adélie comptent parmi les prédateurs les plus nombreux de l’océan Austral. Ils se nourrissent dans l’océan, mais nichent sur des affleurements rocheux disséminés tout autour du continent antarctique.
Les colonies de manchots comptent souvent des centaines de milliers d’oiseaux nicheurs, qui produisent une grande quantité de guano, à tel point qu’il est facilement identifiable depuis l’espace, grâce aux satellites Landsat de la Nasa.
Une équipe multidisciplinaire de chercheurs, que j’ai dirigée, a utilisé des milliers d’images satellite remontant jusqu’aux années 1980 pour étudier ces traces de guano de manchots. L’enjeu était de déterminer le régime alimentaire de ces oiseaux et son évolution, en fonction des changements environnementaux. Ces derniers ont en effet des répercussions sur leur survie.
Nous avons notamment constaté que, lorsqu’une colonie est entourée de glace de mer abondante, les manchots Adélie qui y vivent ont tendance à se nourrir davantage de petits poissons. Lorsque la banquise est moins abondante, ils dépendent davantage du krill, ces petits crustacés ressemblant à des crevettes.
À lire aussi : L’océan Austral : une richesse écologique hors du commun et un rôle clé pour le climat
Le krill possède un exosquelette rose que les manchots ne digèrent pas entièrement, ce qui confère à leur guano une teinte rosée. C’est justement la couleur du guano qui nous permet de déterminer ce que mangent les manchots.
Cette méthode s’appuie sur une approche quantitative que nous avons mise au point, qui consiste à analyser la couleur du guano et à établir un lien entre celle-ci et la part du krill dans le régime alimentaire des manchots.
Pour établir ce lien, nous avons collecté du guano de manchot à plusieurs endroits. À l’aide d’un spectromètre, nous avons déterminé la couleur de chaque échantillon telle qu’un satellite la percevrait. Cette opération a été réalisée dans un petit laboratoire de fortune installé à bord d’un navire en Antarctique, qui sent probablement encore aujourd’hui le guano de manchot. Nous avons également analysé la composition de ce guano, à l’aide d’outils issus de la chimie environnementale, afin de déterminer le régime alimentaire à l’origine de cette couleur.
Ces informations, associées à une modélisation statistique, nous ont permis de déterminer ce que mangent les manchots en nous basant sur la couleur de leur guano telle qu’observée par satellite. Plus largement, cela nous donne un aperçu de ce qui se passe au sein du réseau trophique (c’est-à-dire, le réseau de relations prédateurs/proies de l’écosystème, ndlt) marin antarctique dans son ensemble, des informations qui resteraient autrement cachées sous la surface de l’océan austral. À notre connaissance, il s’agit de la première initiative visant à surveiller directement, depuis l’espace, ce que mangent ces animaux.
À partir des données issues d’environ 4 000 images satellite, nous avons pu étudier les variations du régime alimentaire des manchots dans le temps et dans l’espace. De fait, nous avons constaté que les manchots se nourrissent effectivement d’aliments différents selon les régions du continent antarctique et que leur alimentation varie aussi bien au cours de l’année que d’une année à l’autre.
Nos données montrent comment le changement climatique modifie le régime alimentaire des manchots et comment le réseau trophique antarctique, dans son ensemble, évolue en conséquence.
Depuis les années 2010, la banquise a connu un recul spectaculaire en Antarctique, plusieurs années ayant enregistré de nouveaux records historiques de couverture minimale. Moins de glace de mer signifie moins de poissons, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les manchots : les poussins de manchots Adélie sont généralement plus lourds lorsqu’ils sont nourris au poisson plutôt qu’au krill. De plus, les poussins plus lourds ont davantage de chances de survivre jusqu’à l’âge adulte.
Nos résultats montrent que dans les régions où les manchots consomment moins de poissons, leur nombre a diminué au cours des dernières décennies sur l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce. À l’inverse, les colonies de manchots qui consomment davantage de poissons ont davantage de chances de rester stables ou de s’agrandir.
Malheureusement, le recul à large échelle de la banquise devrait se poursuivre à l’avenir. Les manchots Adélie sont également confrontés aujourd’hui à une concurrence accrue de la part d’autres espèces marines – sans parler des humains – pour l’accès aux poissons et au krill.
Par exemple, dans la région de la péninsule antarctique, située juste au sud de l’Amérique du Sud, les populations de baleines à fanons, qui se nourrissent principalement de krill, ont considérablement augmenté depuis la fin de la chasse commerciale à la baleine il y a plusieurs décennies. Dans le même temps, les manchots papous ont étendu leur aire de répartition vers le sud, en direction de l’Antarctique à mesure que le climat se réchauffe, ce qui augmente le nombre de prédateurs chassant dans ces eaux.
Les chalutiers pêchent désormais également de grandes quantités de krill destinés à l’alimentation des poissons et à la fabrication de compléments alimentaires pour l’humain, ce qui pourrait exercer une pression supplémentaire sur les manchots Adélie dans ces régions.
Ce n’est qu’en exploitant des milliers d’images satellite que notre équipe de recherche a pu comprendre comment le régime alimentaire des manchots Adélie varie selon les différentes zones de répartition de l’espèce, comment il évolue au fil des saisons et comment il s’adapte aux changements environnementaux observés au cours des dernières décennies.
Les informations fournies par les satellites sont particulièrement précieuses pour les régions isolées et difficiles d’accès telles que l’Antarctique. Les autres méthodes de collecte de ces données nécessiteraient des moyens considérables en termes de personnel, de planification, de déplacements et de logistique de survie.
À mesure que les technologies satellitaires continuent de s’améliorer, avec une résolution toujours plus élevée, des intervalles plus courts entre les prises d’images et de nouveaux capteurs destinés à la collecte d’informations, de nouvelles possibilités s’offrent à nous, chercheurs, pour transformer en profondeur la manière dont nous surveillons certaines espèces sauvages, fournissant ainsi des informations essentielles sur l’évolution du monde et sur la manière dont l’humanité pourrait s’adapter à ces changements.
Casey Youngflesh a reçu des financements de la NASA.
17.09.2026 à 17:35
Xénia Philippenko, Maîtresse de conférences en Géographie humaine, Université Littoral Côte d'Opale
Delphine Grancher, Chercheuse, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Ywenn De La Torre, Directeur Régional, géomorphologie, risques littoraux, changement climatique, BRGM

L’ESSENTIEL
Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager.
Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.
Si ce déménagement a pu finalement démarrer, c’est notamment grâce à l’implication des habitants, au rachat de leur maison d’origine et à la construction d’un nouveau village pensé pour durer.
Que peut-on proposer aux habitants d’un village qui menace d’être submergé ? Lorsqu’en 2014, il se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français de l’Atlantique Nord, François Hollande n’a pas vraiment de solution à suggérer aux 600 habitants de Miquelon-Langlade et à leurs 340 maisons situées à 2 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Uniquement une interdiction de nouvelles constructions à partir de 2018.
À l’époque, dans les couloirs des administrations, on parle pourtant déjà de relocalisation. Dans le village, on s’insurge et on manifeste contre une mesure qui semble exagérée, une décision imposée d’en haut, prise sans consultation ni information de la population.
Pourtant, douze ans plus tard, le projet de relocalisation du village est bien entamé et de premières maisons commencent déjà à sortir de terre à 1,5 kilomètre du village d’origine. En dépit des résistances initiales, le déménagement du village entier a donc pu se concrétiser, mais comment expliquer ce succès ?
Pour les Miquelonnais, le changement de positionnement s’amorce d’abord avec des vents violents : en novembre 2018, deux tempêtes avec des rafales dépassant les 150 km/h provoquent de nombreux dégâts sur les bâtiments ainsi que l’inondation de 32 maisons en pleine nuit. Le village se retrouve à devoir gérer une situation de crise pour assurer la sécurité des habitants et réduire les dégâts autant que possible.
Le choc causé par l’événement engendre un retournement d’opinion : le changement climatique est bien là, la relocalisation devra se faire, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas encore parler d’adhésion, il s’agit plutôt d’une résignation.
Quatre ans après, l’ouragan Fiona en 2022 fait l’effet d’un dernier coup de massue psychologique : l’ouragan, dont la trajectoire a frôlé l’archipel, provoque des destructions et des dégâts majeurs dans les provinces canadiennes voisines de Terre-Neuve et des îles de la Madeleine. Les Miquelonnais le savent : si l’ouragan était passé chez eux, les dégâts auraient été autrement plus importants et graves qu’en 2018.
C’est donc finalement à la demande des habitants, alertés par les tempêtes, et sous l’impulsion d’une nouvelle équipe municipale, que la relocalisation devient un projet de territoire, à partir de 2020, et finit par se concrétiser grâce au soutien des acteurs institutionnels du territoire (préfecture, services de l’État, Collectivité territoriale).
Se pose alors la question du site d’implantation du nouveau village. En 2020, la Collectivité territoriale, administration territoriale propriétaire du foncier de l’archipel, propose d’abord un déplacement vers la presqu’île du Cap où les altitudes plus élevées garantissent la mise en sécurité des biens et des personnes. Mais cet emplacement isolé n’a pas la faveur de nombreux habitants qui préfèrent rester sur l’île de Miquelon, où ils sont mieux connectés à l’île voisine de Langlade (ou Petite Miquelon).
Sur l’insistance de la population et de la municipalité, c’est finalement le deuxième site qui est choisi : les Miquelonnais iront vivre à 1,5 kilomètre du site initial du village, à une altitude de 10 mètres minimum pour tenir compte des projections scientifiques d’élévation du niveau de la mer.
Non sans tensions, la Collectivité territoriale accepte pour cela de modifier son document d’aménagement (le Schéma territorial d’aménagement et d’urbanisme) afin d’ouvrir à la construction un espace jusqu’alors naturel, qu’elle cède pour 1 euro symbolique. Une fois le projet validé, le processus s’est poursuivi par des fouilles d’archéologie préventive sur le site du futur village, des études d’impacts environnementaux, et une longue phase de cadrage financier et juridique sur les modalités de réalisation de la relocalisation.
Ces modalités clarifiées, les parcelles ont été attribuées sur la base du volontariat.
Dès 2022, habitants et mairie commencent ainsi à penser ensemble le projet d’aménagement du nouveau village, avec l’aide d’une agence d’urbanisme et d’architecture. Mais plutôt que de rebâtir à l’identique, une réflexion plus large est menée pour ne pas seulement déplacer le village mais aussi mieux le reconstruire.
Le projet final propose ainsi une isolation énergétique performante, des pistes cyclables, des logements collectifs, et un habitat « refuge » en cas de tempêtes majeures ou d’inondations pour les habitants qui ne se seront pas encore déplacés.
Cette attention à la soutenabilité du projet dans un monde soumis aux changements climatiques et environnementaux est également permise par l’échelle de temps envisagée : la relocalisation de Miquelon est planifiée sur une période de cinquante à soixante-dix ans. Ce délai permet une souplesse dans la gestion du projet et permet d’intégrer au fur et à mesure les nouvelles connaissances scientifiques. Cela donne aussi aux populations le temps de s’habituer à un tel chamboulement de leur quotidien.
Ce bouleversement est primordial à prendre en compte, car la perte d’un territoire peut provoquer la perte d’habitudes spatiales et mentales, de souvenirs et d’émotions liées aux lieux fréquentés ou encore d’un voisinage. Cela peut avoir des conséquences psychologiques fortes à l’échelle de l’individu et des conséquences néfastes sur les liens communautaires, d’où l’importance d’accompagner ces changements à travers des initiatives collectives et un accompagnement social.
À Miquelon, cela s’est traduit jusqu’ici par des initiatives intergénérationnelles (marches symboliques des enfants), des événements conviviaux spontanés, des projets artistiques (expositions, résidences d’artistes) ou encore l’organisation d’un colloque consacré à cette question par la municipalité.
Se pose enfin la question du devenir des bâtiments du village actuel. Les ménages qui ont accepté de se relocaliser vendent à la mairie leur parcelle dans le village historique. Après trois ans, temps accordé aux ménages pour faire leur transition d’une maison à l’autre, la commune détruit les anciennes constructions puis renature les parcelles.
Selon l’emplacement de la parcelle et les espèces végétales présentes, la mairie prévoit soit de laisser la nature reprendre ses droits, soit d’accompagner l’évolution des parcelles vers des espaces de biodiversité spécifiques (choix des espèces végétales et entretien léger), soit d’hybrider les deux approches. Se pose également la question de la rénovation des infrastructures collectives (caserne de pompiers, production d’énergie, etc.). À partir de quand doit-on envisager de les déplacer ?
Détruire les constructions, planter des espèces végétales sur les parcelles abandonnées, construire de nouvelles maisons, créer de nouvelles routes ou raccorder le nouveau village aux réseaux d’électricité et d’eau potable : tout cela coûte cher et nécessite un accompagnement financier multiple.
Le Fonds dit Barnier, voué à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles et à la prévention des risques naturels, a été mobilisé pour indemniser les ménages. L’État a fait une estimation des maisons des habitants volontaires et les a achetées via la mairie. Avec la somme donnée, les ménages construisent leur maison sur la nouvelle parcelle, qui peut être jusqu’à 40 % plus petite que leur parcelle d’origine.
Le coût total de ces rachats est estimé actuellement à 70 millions d’euros. Les travaux de voirie, comme le raccordement aux réseaux urbains ou la création de nouvelles routes, ont eux été pris en charge par la mairie, aidée de la préfecture. Pour tout cela, enfin, un prêt longue durée d’un million d’euros a été contracté par la Mairie auprès de la Banque des territoires.
À l’exception du point de départ initial en 2014, les différentes phases de la relocalisation ont fortement impliqué la population. Cela s’est traduit par des manifestations spontanées des habitants, par la rencontre entre les acteurs institutionnels et les habitants inquiets, par des réunions publiques régulières.
Le choix du site du nouveau village s’est fait en concertation avec eux, et les habitants ont pu choisir d’être volontaires pour la relocalisation. Depuis 2023, des ateliers de travail pluriannuels ont lieu, pour prendre en compte les retours des habitants et créer un village à leur image.
L’attention portée à l’intégration des habitants dans le processus a permis de maintenir la confiance de la population dans les acteurs, même si des détracteurs au projet existent toujours. En effet, une relocalisation réussie ne signifie pas une absence d’opposants ou d’erreurs. Ils existent et doivent être pris en compte, regardés en face, écoutés : la question finale est de les mettre en perspective face au défi que représente le changement climatique pour les sociétés humaines et se demander, in fine, ce qui profite à plus long terme au bien commun.
Le cas de Miquelon n’est malheureusement pas reproductible en l’état : trop d’éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d’autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l’adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le climat dans l’un de ses derniers rapports.
En premier lieu, cette relocalisation n’est faite ni dans l’urgence ni dans un contexte de post-catastrophe, comme cela a souvent été le cas jusqu’ici. L’adaptation prend du temps, elle doit être anticipée et c’est ce que fait Miquelon en se positionnant d’emblée sur du très long terme.
Deuxièmement, on constate que la relocalisation a été facilitée par un fort portage politique local, une synergie de tous les acteurs concernés et une adhésion relative de la population. Troisièmement, les dispositifs financiers pour le rachat des maisons exposées ont joué un rôle non négligeable pour rassurer les ménages. Enfin, c’est l’accompagnement de la population sur le long terme et son implication qui garantissent le succès d’un tel projet.
Le cas de Miquelon n'est malheureusement pas reproductible en l'état : trop d'éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d'autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l'adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le Climat dans l'un de ses derniers rapports.
Pour autant, le succès actuel peut se révéler de courte durée si les dynamiques actuelles ne se maintiennent pas dans le temps. Un changement de maire, des perturbations géopolitiques aux conséquences en cascade ou des arbitrages financiers face aux coûts de l'adaptation : il suffit d'un caillou pour gripper toute la machine. L'adaptation nécessite certes de l'argent, mais aussi du temps et de la continuité, un défi que le village de Miquelon aura à relever pour mener jusqu'au bout la relocalisation, dans 70 ans.
Les auteurs remercient Lydie Goeldner-Gianella et Gonéri Le Cozannet pour leur accompagnement et leurs conseils précieux durant ces années de travail commun sur les littoraux et l’adaptation au changement climatique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.