31.10.2026 à 09:49
Sophie Perry, Research Fellow, Centre for Food Policy, City St George's, University of London
Leila Fathi, Research Fellow at the Centre for Food Policy, City St George's, University of London

L’ESSENTIEL
Au Royaume-Uni, chocolat, pommes de terre et pain pourraient renchérir cet hiver, sur fond de météo erratique et d’énergie chère.
Avec un cacao plus cher, les industriels pourraient chercher à remplacer le beurre de cacao par des ingrédients meilleur marché, comme l’huile de palme.
La sécheresse a fait chuter les rendements de blé britanniques, mais cette mauvaise récolte n’est qu’un des nombreux facteurs, avec l’énergie, qui pourraient renchérir le pain.
Au cours de l’année écoulée, de multiples pressions se sont exercées en même temps sur la production alimentaire, et leurs effets devraient se faire sentir cet hiver dans nos paniers de courses, au Royaume-Uni. Les agriculteurs ont été confrontés à une météo de plus en plus erratique, sous l’influence du changement climatique et du phénomène El Niño (réchauffement périodique des eaux de surface du Pacifique équatorial, qui modifie le régime des pluies et des températures dans de nombreuses régions du monde, NdT), tandis que les conflits internationaux ont fait grimper le coût du carburant, des engrais et d’autres intrants essentiels.
Ces pressions se renforcent mutuellement : une météo défavorable et imprévisible réduit les rendements des cultures, tandis que la hausse du coût des engrais et de l’énergie renchérit la production et la transformation des aliments.
Cela n’affectera pas seulement les revenus des agriculteurs et le portefeuille des consommateurs, mais aussi, potentiellement, la qualité, le volume et la valeur nutritionnelle des aliments en rayon, les industriels se tournant vers des ingrédients de substitution moins chers pour limiter la hausse globale des prix.
Voici cinq aliments familiers qui illustrent la manière dont cela pourrait se traduire cet hiver :
Le chocolat n’est pas seulement un aliment réconfortant capable de remonter le moral : sa production fait aussi vivre près de six millions de petits exploitants dans le monde, principalement en Afrique de l’Ouest. Cela tient au travail manuel nécessaire à la récolte du cacao, qui en fait une culture difficile à mener à l’échelle industrielle.
Les cacaoyers sont toutefois sensibles à leur environnement. L’effet de la sécheresse sur les rendements du cacao est connu de longue date, mais des recherches récentes montrent que des épisodes intenses de fortes pluies peuvent aussi poser problème. Ils peuvent réduire l’activité des insectes volants nécessaires à la pollinisation des fleurs de cacaoyer, tout en augmentant le risque de maladies fongiques qui déciment les récoltes. L’épisode El Niño en cours, appelé à se prolonger jusqu’en 2027, devrait accentuer le caractère erratique de la météo, avec à la clé, peut-être, à la fois des sécheresses et de fortes pluies dans certaines régions productrices de cacao, ce qui continuera de perturber les chaînes d’approvisionnement.
Les baisses de rendement qui en ont résulté ont provoqué une énorme flambée des prix en 2024, ensuite répercutée sur les consommateurs : le prix d’une tablette de Dairy Milk (le chocolat au lait phare de la marque Cadbury, très populaire au Royaume-Uni, NdT) a par exemple bondi de plus de 60 % par rapport à 2021. Les prix ont un peu baissé depuis, mais restent bien au-dessus de leurs moyennes historiques et devraient bientôt repartir à la hausse en raison d’une récolte particulièrement mauvaise cette année.
Mais le prix n’est pas la seule chose qui peut changer. À mesure que le cacao renchérit, les industriels pourraient chercher à remplacer le beurre de cacao, plus cher, par des ingrédients de substitution meilleur marché comme l’huile de palme. Si l’huile de palme remplit certaines fonctions, comme le maintien d’une texture onctueuse et une bonne conservation, on la trouve moins souvent dans les chocolats haut de gamme, et elle peut donner une sensation différente en bouche.
Contrairement au chocolat, la pomme de terre n’est pas seulement un produit de luxe ou de réconfort. C’est un aliment de base de l’alimentation européenne, et une source d’amidon à la fois saine et bon marché.
Mais les plants de pomme de terre ont besoin de beaucoup d’eau pour produire leurs tubercules caractéristiques : l’été extrêmement sec de cette année a donc soumis les cultures à un stress considérable. Des rapports récents avertissent que les récoltes de pommes de terre du Royaume-Uni et d’Europe pourraient être inférieures de 3,5 millions de tonnes aux prévisions, soit environ 5 kg par habitant du continent.
La demande d’un aliment de base comme la pomme de terre étant relativement stable, cette chute brutale de l’offre tendra à faire monter les prix. Ce qui a longtemps été considéré comme une base de repas nourrissante et abordable pourrait peser davantage sur le budget des ménages, et pousser les consommateurs à chercher d’autres options comme l’avoine, l’orge, les haricots ou les lentilles.
Les épinards, la laitue et les autres légumes-feuilles sont particulièrement sensibles aux chocs thermiques et au stress hydrique, en raison de leurs racines peu profondes et de leur forte teneur en eau. Comme pour les pommes de terre, leurs rendements ont souffert cette année. Les fortes températures font monter les plantes en graine prématurément, tandis que la sécheresse généralisée limite l’eau disponible pour l’irrigation. Dans ces conditions de stress, les ravageurs peuvent poser problème aux cultures particulièrement vulnérables.
Dans ces circonstances, les distributeurs devront probablement accroître leurs importations depuis d’autres pays comme l’Espagne. Si les autres pays européens ne sont pas à l’abri des effets de la chaleur extrême et de la sécheresse, leurs systèmes agricoles sont souvent mieux préparés pour y faire face, ce qui révèle un manque de résilience de la production alimentaire britannique auquel il faut remédier d’urgence.
Les agriculteurs qui pratiquent les grandes cultures, comme le blé, n’irriguent pas leurs champs mais comptent sur la bonne quantité de pluie au bon moment de l’année. La longue sécheresse estivale de cette année a fait chuter les rendements de blé du Royaume-Uni nettement en dessous des moyennes récentes.
Mais le blé ne représente qu’environ 10 % du coût total d’un pain standard. La hausse des prix est aussi tirée par les prix de l’énergie et d’autres frais généraux répercutés sur les boulangeries, qui doivent alimenter d’énormes moulins pour produire la farine et chauffer des fours pour cuire le pain. Une mauvaise récolte n’est donc qu’un des nombreux facteurs susceptibles de faire grimper le prix du pain dans les mois à venir.
Historiquement, le pain est bon marché à produire. Tout comme la pomme de terre, il est considéré de longue date comme un achat courant et une source d’énergie de base, si bien que même une hausse modeste de son coût pèsera vite sur les consommateurs de tout le Royaume-Uni.
Bien que le prix de l’huile d’olive ait baissé après une flambée en 2024, il devrait augmenter dans les mois à venir.
L’olivier est un arbre relativement robuste, mais il dépend tout de même d’un apport suffisant en eau et de températures favorables : 70 % des oliveraies espagnoles ne sont pas irriguées et dépendent de la pluie, par exemple. Or, ces dernières années, on a observé une hausse des sécheresses et des températures extrêmes dans d’importantes régions oléicoles du pourtour méditerranéen, avec, rien que cette année, des incendies qui ont touché des oliveraies en Grèce, en Italie et au Portugal.
Les effets des sécheresses et des incendies sur les rendements des oliviers et sur le prix de l’huile d’olive risquent de placer les consommateurs face à un dilemme nutritionnel. L’huile d’olive est riche en antioxydants (comme les polyphénols) et en graisses bonnes pour la santé (surtout des acides gras mono-insaturés), essentiels pour la santé du cœur et du cerveau. Mais quand les prix augmentent, les consommateurs seront sans doute poussés à choisir une solution de remplacement plus abordable.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
31.10.2026 à 08:40
Marie-Claire Lemarchand-Chauvin, Maitresse de conférences en linguistique anglaise et didactique des langues, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
Les professionnels de la maternelle et de la petite enfance trouvent auprès des enfants une joie réelle.
Une recherche montre que celle-ci coexiste avec de la colère, de la culpabilité, de la fatigue et parfois l’envie de démissionner.
Cette usure tient surtout aux conditions de travail : la gestion individuelle des émotions ne suffit pas, des réponses collectives sont nécessaires.
Derrière la représentation idyllique des métiers de la maternelle et de la petite enfance, les témoignages révèlent une joie réelle auprès des enfants, mais aussi fatigue, tensions et ajustements quotidiens.
Pour comprendre cette diversité d’émotions et les situations qui les suscitent, nous avons mené trois enquêtes en 2025 et 2026. Nous ont répondu de façon anonyme 89 professeurs des écoles, 33 agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (Atsem) et 59 autres professionnels travaillant auprès des jeunes enfants, notamment dans l’animation, la restauration, l’accompagnement de bus et la petite enfance.
Les participants étaient invités à nommer leurs émotions et à raconter les situations qui les avaient suscitées, chaque soir pendant deux semaines pour les recueils quotidiens, ou à l’échelle d’une semaine pour le questionnaire élargi. Leurs récits permettent de saisir ce qui, dans le quotidien professionnel, procure de la joie ou met à l’épreuve.
Les pourcentages indiqués dans l’article correspondent à la fréquence des émotions dans les réponses recueillies (et non à la proportion d’enseignants concernés : une même personne pouvait répondre plusieurs fois et mentionner plusieurs émotions).
Chez les professeurs des écoles, la joie arrive en tête : elle est mentionnée dans 72 % des réponses. Elle est liée au plaisir de retrouver les élèves, de les voir s’engager, progresser ou réussir. La colère apparaît dans 32 % des réponses. Surprise négative, tristesse, culpabilité, peur, fatigue, lassitude, stress, honte ou découragement composent aussi leur quotidien. Ainsi, si la joie est l’émotion la plus fréquemment citée, les émotions à valence négative restent, prises dans leur ensemble, prédominantes.
Les émotions opposées ne séparent pas des professeurs des écoles heureux de collègues en souffrance : elles peuvent se succéder, voire coexister le même jour. Une enseignante associe ainsi la joie au « sourire et câlin d’un élève ou une réussite après un échec », la colère au moment où « les élèves n’écoutent rien », la honte au fait de « hausser la voix et faire pleurer un élève », et la culpabilité au fait de « ne pas se sentir à la hauteur ou se comparer avec les collègues ».
Cette alternance entre émotions à valence positive et négative, tout en continuant à accompagner les élèves, peut être éprouvante, car ce n’est pas seulement chaque émotion qui pèse, mais aussi les efforts nécessaires pour traverser ces changements au fil de la journée.
Les progrès des élèves restent un point d’appui : une autre enseignante note sa « joie de voir les élèves bien progresser en phonologie ». La satisfaction de les voir apprendre garde toute sa place dans ces journées contrastées.
Une enseignante raconte ainsi la joie de « voir les enfants être heureux de jouer dans la neige », puis la surprise négative de devoir « gérer 34 élèves car collègue absente et non remplacée ».
Les récits évoquent le bruit, la surcharge, les tâches administratives, les imprévus, les absences non remplacées, les tensions, le manque de reconnaissance, la détresse d’enfants et la peur de ne plus bien faire. Comme l’explique une autre enseignante :
« Je suis partagée quotidiennement entre l’envie de continuer à exercer mon métier et l’envie de démissionner, car je ne me retrouve plus dans les conditions de travail qui nous sont imposées. »
Cette ambivalence est corroborée par les résultats du baromètre de la DEPP et des recherches sur la santé des enseignants du premier degré : le sens du métier peut coexister avec un bien-être dégradé.
Chez les Atsem, tous recueils réunis, la joie arrive en tête, dans 63,5 % des réponses, liée aux enfants, à leurs progrès, aux projets et au sentiment d’être utile. La colère apparaît dans 29 % des réponses. Tristesse, peur, fatigue et culpabilité sont également citées. Cependant les émotions à valence négative sont un peu plus nombreuses que les positives au quotidien.
Une Atsem raconte la réussite d’un garçon de petite section, jusque-là très réservé, lors d’un atelier de tri de formes géométriques : « son visage s’est illuminé et la fierté m’a envahie ». Une autre évoque un spectacle préparé avec l’enseignante : « c’était super beau ». Ces moments donnent un visage concret à la joie de travailler auprès des enfants.
Mais préparer ces moments heureux demande aussi un travail peu visible. L’Atsem qui évoque le spectacle cite dans sa réponse « les cadeaux de la fête des pères et des mères à emballer, les travaux des enfants à classer ». Elle parle d’épuisement en cette fin d’année scolaire : derrière le résultat offert aux enfants et aux familles, il y a les préparatifs qui s’ajoutent au quotidien.
Les récits montrent aussi ce qui éprouve les professionnelles. Une Atsem résume un épisode par ces quelques mots : « Fatigue, par le bruit. » Une autre cite le « manque de communication avec les enseignants ». Une troisième raconte une colère récurrente devant le « manque de personnel à l’accueil du matin » : les élèves lui apportent des moments de joie, mais ceux-ci ne suffisent pas, explique-t-elle, à compenser sa colère.
Une enquête publiée en 2023 va dans le même sens : 62 % des Atsem interrogées déclarent un effet négatif du travail sur leur santé physique ou psychologique ; près d’une sur deux commence sa journée épuisée. Ces résultats rejoignent aussi les analyses de la pénibilité de leurs activités.
Face à l’idéal d’une professionnelle patiente, rassurante et efficace, les obstacles collectifs peuvent devenir des reproches à soi-même. La culpabilité révèle la violence silencieuse de cet écart. Se sentir coupable ne signifie pas avoir mal fait : on peut tenir à son métier sans avoir les conditions pour l’exercer selon ses valeurs.
Ces tensions ne se limitent pas à la classe. Autour des enseignants et des Atsem, d’autres professionnels participent chaque jour à l’accueil des enfants, avec moins de visibilité.
Les autres métiers recensés dans l’enquête rassemblent 59 participants. Parmi eux, 27 professionnels de l’animation, 9 de l’accompagnement de bus, 11 de crèche ou petite enfance, 9 de la restauration et 5 de la direction péri ou extrascolaire. Le groupe comprend aussi des fonctions de direction de structure petite enfance, de coordination, d’entretien et d’administration. Certaines fonctions peuvent se cumuler.
Dans ce groupe, la joie apparaît dans 55 % des réponses et la colère dans 40 %. Près de trois réponses sur dix associent joie et émotions négatives.
Un professionnel de l’animation rapporte : « joie en passant un repas avec les enfants. » Dans la même réponse, il raconte : « Lors d’une journée, nous étions en sous-effectif », puis précise que cela ajoute « plus de pression et de travail sur les animateurs présents ». Le plaisir du repas partagé coexiste avec la tension liée à l’organisation. Une accompagnatrice de bus évoque, elle, une « bonne entente avec les enfants, entre rires et plaisanteries. »
Une professionnelle de crèche associe, de son côté, « de la joie et de la reconnaissance suite aux remerciements d’un parent ». Dans cette même réponse, elle évoque du désarroi et de la colère après avoir appris par une tierce personne des décisions à venir concernant le planning.
Les épisodes racontés éclairent ce qui éprouve ces professionnels.
Parmi les déclencheurs négatifs analysés, le travail et l’institution sont cités plus souvent que les enfants : relations d’équipe, conditions matérielles, hiérarchie, administration, organisation ou incertitude professionnelle. L’attachement aux enfants coexiste ainsi avec des difficultés liées aux conditions dans lesquelles les adultes les accueillent et les accompagnent.
Un agent de restauration évoque « très peu d’écoute » et un épuisement physique et moral. Une professionnelle de crèche exprime sa colère devant le « manque de matériel nécessaire à notre structure ». Elle raconte également avoir attendu, pendant la canicule, la visite de responsables pour voir comment les équipes faisaient face ; selon son témoignage, personne ne s’est déplacé.
Dans le recueil quotidien initial auprès des professeurs des écoles et des ATSEM, les participants partagent surtout leurs émotions avec leurs collègues. Les épisodes négatifs le sont davantage que les positifs (68 % contre 54 %). Parler peut réconforter, rompre l’isolement et ainsi atténuer le poids émotionnel de certaines situations, sans que cela ait de valeur thérapeutique.
Une Atsem décrit ce que l’appui des collègues et des enseignantes change au quotidien : « Quand j’ai des soucis avec des enfants, elles m’aident à gérer la situation », puis « je ne suis pas toute seule ». Le collectif offre ici une aide concrète, au-delà du seul fait de parler de ses émotions.
Une agente de restauration emploie une formule simple pour dire cette solidarité : « On se sert les coudes. » L’entraide aide à tenir, sans faire disparaître l’épuisement qu’elle décrit par ailleurs.
Mais partager ne supprime pas la cause. Un collectif ne peut compenser indéfiniment manque de personnel, locaux inadaptés, incertitude, consignes contradictoires ou organisation défaillante. Répondre par une formation à la « gestion des émotions » serait insuffisant – voire injuste – si les situations ne changent pas.
Écouter ces personnels ne revient pas à sonder leur fragilité, mais à comprendre ce que l’environnement leur permet – ou les empêche – de faire. Les enfants donnent du sens à leur métier ; ce sont les conditions d’exercice qui produisent une large part de la souffrance. Ces professionnels ne sont pas trop fragiles : ils absorbent les tensions pour que les enfants continuent à être accueillis, accompagnés, instruits et protégés.
Reconnaître ce travail émotionnel invisible suppose donc d’agir sur ces conditions : des personnels en nombre suffisant, des remplacements assurés, du temps pour travailler ensemble, une hiérarchie présente et une véritable reconnaissance professionnelle. La réponse ne peut se limiter à apprendre à chacun de mieux gérer ses émotions. La qualité de l’accueil et des apprentissages est indissociable des conditions de travail des adultes. C’est aussi ce lien entre le bien-être des enfants et celui des enseignants que défend l’Association générale des enseignants des écoles et classes maternelles publiques (Ageem).
Moins éprouvés et davantage soutenus, ces personnels sont aussi plus disponibles pour les enfants. Améliorer leurs conditions de travail, c’est donc contribuer au bien-être des enfants : nous avons tous à y gagner.
Marie-Claire Lemarchand-Chauvin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
31.10.2026 à 08:39
Jean-Guillaume Ditter, Professeur associé, Burgundy School of Business

L’ESSENTIEL
La boisson la plus consommée au monde après l’eau et le thé suscite les appétits des grandes puissances mondiales.
Au cours des siècles, la bière opposa Romains et Germains, protestants et catholiques, Anglais et Français ou Américains et Tchèques.
Même pour la bière, la loi reste du côté des plus forts… et des vainqueurs.
Comme nous l’avons montré dans un article précédent, la filière brassicole subit de plein fouet les tensions géoéconomiques. Résultat : les principaux acteurs s’y adaptent en développant de nouvelles stratégies.
Avec plus de 190 milliards de litres par an, la bière est la boisson alcoolisée la plus produite et consommée au monde en 2024. La Chine est le premier pays producteur et consommateur ; les Tchèques les plus grands consommateurs par habitant. Blonde, brune ou ambrée, pils, stout ou IPA, cette boisson du quotidien ne nécessite ni minerais rares ni technologies sophistiquées. Quoi de plus banal et de moins stratégique ?
C’est bien cette banalité qui en fait un enjeu de pouvoir : la bière est un produit de consommation de masse profondément ancré dans la vie sociale et le quotidien des populations du monde entier. Le fameux logo à la harpe de Guinness n’est-il pas inspiré de l’un des symboles nationaux de l’Irlande ? La culture de la bière en Belgique n’est-elle pas inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2016 ?
Cette situation n’est pas nouvelle. Depuis l’Antiquité, les conflits autour de la bière sont légion. Faisons un retour historique sur les « guerres de la bière ».
La bière est connue, mais peu appréciée des Romains, comme des Grecs avant eux. Elle souffre d’une comparaison constante avec le vin, considéré comme la boisson par excellence des civilisations méditerranéennes. L’historien Tacite la présente comme un « breuvage qui ne fait qu’imparfaitement imiter le vin » (en latin, Potui humor ex hordeo aut frumento, in quandam similitudinem vini corruptus). L’empereur Julien l’Apostat oppose la bière qui « sent le bouc » au vin qui « sent le nectar » (la boisson des dieux de l’Olympe, selon les Grecs anciens, ndlr).
C’est donc au sein des tribus germaniques installées aux marges de l’Empire romain qu’elle se développe jusqu’au Vᵉ siècle. La désintégration de l’empire ainsi que de ses routes commerciales privent de vin les populations du nord de l’Europe.
Sous l’impulsion de l’empereur Charlemagne, les monastères jouent à partir du IXᵉ siècle un rôle crucial dans l’amélioration des techniques de brassage. Le lien entre la bière et l’autorité spirituelle se renforce, comme en témoigne la tenue d’un concile à Aix-la-Chapelle en 817, qui réglemente la production et la consommation de bière par l’Église. En 802, Charlemagne ordonne même la présence d’une brasserie dans chaque abbaye de son empire.
La composition de la bière est variable. L’orge et le blé sont utilisés indifféremment, entrant parfois en concurrence avec la production de pain en période de pénurie alimentaire. Elle est aromatisée par des additifs variés et souvent douteux – cendre, suie, résines –, ainsi qu’un mélange d’herbes et épices aux origines païennes appelé gruit. Cette dernière est progressivement remplacée par le houblon, ce dernier assurant une meilleure conservation du produit.
En 768, une mention de la culture du houblon est évoquée via une donation par Pépin le Bref, père de Charlemagne, d’une houblonnière à l’abbaye de Saint-Denis. Cependant, cette culture va mettre plusieurs centaines d’années pour s’imposer face au gruit. La ville hanséatique de Hambourg exporte ses bières houblonnées dans toute l’Europe du Nord dès le XIIIᵉ siècle, mais il faut attendre le XVIᵉ siècle pour que l’Angleterre l’adopte définitivement.
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L’une des raisons tient à la rentabilité du gruit. Dans de nombreuses régions, son commerce relève d’un monopole concédé par les autorités politiques ou religieuses. Princes, évêques, monastères et villes en tirent des revenus substantiels, que l’usage du houblon, non taxé, menace directement. Cette rivalité économique se double progressivement d’un conflit religieux. Aux côtés de brasseurs, de marchands et de princes désireux de briser le monopole ecclésiastique, les réformateurs protestants cherchent à affaiblir les privilèges matériels de l’Église en contestant cette coutume.
Un décret, signé le 23 avril 1516 par le duc Guillaume IV, seigneur catholique opposé à la Réforme, contribue à stabiliser la composition de la bière et à imposer le houblon. Cette loi bavaroise sur la pureté de la bière, ou Reinheitsgebot, en restreint les ingrédients à l’orge, au houblon, et à l’eau – l’action des levures étant alors inconnue. Le blé est réservé à la boulangerie ; les additifs sont interdits afin de protéger la santé des consommateurs.
Ce décret, adopté en Bavière avec de nombreuses exceptions, va être par la suite étendu au reste de l’Allemagne en 1906, un quart de siècle après son unification.
Les brasseurs bavarois réactivent dans les années 1950 la loi sur la pureté de la bière par le biais de la « Loi sur la fiscalité de la bière » (Biersteuergesetz), officiellement au nom de la protection des consommateurs. Une nouvelle « guerre de la bière » s’ensuit dans les années 1970, qui oppose l’Allemagne aux autres pays de la Communauté économique européenne (CEE). Elle prend fin à la fin des années 1980 lorsque la Cour de justice européenne juge que cette loi constitue une barrière commerciale protégeant les brasseurs allemands de la concurrence européenne.
L’Allemagne doit dès lors autoriser la vente sur son territoire de bières étrangères contenant des additifs, tout en continuant, en théorie, à appliquer la loi à sa propre production. Le Reinheisgebot devient dès lors un label de qualité promouvant la tradition brassicole bavaroise et, par extension, allemande, au service du soft power du pays.
Traversons la Manche. L’économiste et historien John Nye a démontré le rôle central joué par la bière dans la puissance britannique. Les conflits franco-britanniques du XVIIᵉ siècle au XIXᵉ siècle conduisent Londres à imposer des droits de douane élevés sur les vins français. Le but ? Soutenir la consommation d’alcools de substitution et priver la France de ses recettes d’exportation. Le traité de Methuen de 1703, qui aurait inspiré sa théorie des avantages comparatifs à David Ricardo, accorde ainsi aux vins portugais un avantage tarifaire durable sur les vins français.
Les consommateurs britanniques se tournent dès lors vers les vins portugais et les alcools locaux, dont la bière. Les autorités britanniques, parmi lesquelles figurent les Beer Barons, des représentants du secteur ayant accédé au pouvoir, vont encourager implicitement un oligopole autour de brasseries londoniennes comme Bass, Barclays, Allsopp, ou Whitbread. La raison : les recettes fiscales sont plus faciles à collecter auprès de quelques grands industriels que de milliers de petits brasseurs artisanaux.
Les calculs de John Nye montrent que les droits d’accise – impôts indirects – sur la bière et le malt, représentent respectivement 12,3 % et 11,5 % des recettes de l’État à la fin du XVIIIᵉ siècle, loin devant les droits de douane sur le sel (6,3 %) ou le vin (4,6 %). Supportées par les classes populaires, ces taxes vont financer l’expansion de la Royal Navy et par voie de conséquence de l’Empire britannique à partir du XIXᵉ siècle.
L’Empire et la bière avancent alors main dans la main. Brassée avec davantage de houblon et un degré d’alcool élevé pour résister au long voyage vers l’Inde, l’India pale ale (IPA) est la première « bière globale » et un symbole de la puissance coloniale britannique, tandis que l’irlandais Guinness connaît un succès durable en Afrique.
Plus récemment, le litige sur la propriété de la marque Budweiser reflète les tensions entre nationalisme économique et mondialisation de l’industrie brassicole.
Dès 1860, deux brasseurs d’origine allemande, Eberhard Anheuser et Adolphus Busch produisent à Minneapolis une bière inspirée de la tradition de Budweis – une ville située actuellement en République tchèque. En 1876, dans cette même ville de Budweis, alors austro-hongroise, la Burgerlische Brauhaus Budweis (BBB), détenue par un collectif de propriétaires germanophones, dépose la marque Budweiser Bier. Elle est concurrencée à partir de 1895 par la brasserie Budějovický Budvar, dont les propriétaires, de langue tchèque, commercialisent la Budweiser Budvar.
Après la Seconde Guerre mondiale, Burgerlische Brauhaus Budweis et Budějovický Budvar deviennent propriété d’État. Lorsque la Tchécoslovaquie s’ouvre à l’économie de marché en 1990, Budějovický Budvar reste aux mains de l’État afin d’empêcher Anheuser-Busch de l’acquérir et s’approprier la marque. La Burgerlische Brauhaus Budweis est quant à elle acquise en 2011 par le belgo-brésilien AB-Inbev, propriétaire d’Anheuser-Busch depuis 2008. Sans surprise, la marque Budweiser Bier disparaît pour être remplacée par Samson.
Les deux concurrents vont dès lors chercher à faire établir leurs droits respectifs à travers le monde dans une centaine de procès, allant jusqu’à un jugement de l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Ce dernier oppose les États-Unis à l’Union européenne sur la protection des indications géographiques. Anheuser‑Busch obtient finalement l’usage exclusif du nom Budweiser en Amérique du Nord, où son concurrent doit se faire appeler Czechvar ; Budweiser Budvar conserve sa marque dans la plus grande partie de l’Europe, forçant l’Américain à utiliser le nom de Bud.
Ces exemples nous montrent comment la bière peut être au cœur de tensions économiques, politiques, culturelles, sociales et religieuses. Dans un monde de plus en plus conflictuel, où les ressources se raréfient, l’industrie mondiale de la bière devra encore longtemps tenir compte des intérêts étatiques et nationaux… quand elle ne les instrumentalise pas à son profit !
Jean-Guillaume Ditter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
31.10.2026 à 08:38
Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC - École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École
Vladimir Lifschutz, Enseignant en arts du spectacle option audiovisuelle, Université Jean-Moulin Lyon 3, Université Jean Moulin Lyon 3
L’ESSENTIEL
Le film d’horreur Clayface est centré sur le personnage de Gueule d’argile (Clayface en version originale), un des superméchants de Batman, créé par Bob Kane en 1940 pour les éditions DC Comics.
Avec le Joker, Le Penguin ou Clayface, les villains ne sont plus considérés comme de simples opposants à Batman, mais des antihéros d’un nouveau genre à part entière.
Ces figures portent la voix de ceux que le récit héroïque laisse à la marge.
Il n’a ni cape ni masque, et Batman ne viendra pas le sauver. Matt Hagen est un gamin des rues de Gotham devenu star d’Hollywood jusqu’au jour où un caïd local le laisse horriblement défiguré. Pour retrouver son visage, il accepte un traitement expérimental. Son corps se change en argile, et il devient Clayface (Gueule d’argile, en français).
Sorti le 21 octobre en France, le film de James Watkins a pris la tête du box-office mondial pour sa première semaine. Les spectateurs états-uniens lui ont décerné un A au CinemaScore, le sondage réalisé à la sortie des salles le soir de la première, une note rarissime pour un film d’horreur.
Le pari n’avait pourtant rien d’évident. Sur Threads, un internaute demandait même qui avait bien pu réclamer un film sur Clayface ; James Gunn, coprésident de DC Studios, lui a répondu que personne n’avait non plus réclamé Matrix avant sa sortie.
Ce succès confirme une tendance de fond. Après l’adaptation cinématographique du Joker par Todd Phillips (2019 et sa suite en 2024) et la série The Penguin (HBO, 2024), les méchants ne sont plus considérés comme de simples opposants à Batman, mais sont devenus des antihéros à part entière. Une série consacrée à Poison Ivy et un film réunissant Bane et Deathstroke sont également en cours de production.
Pourquoi ce basculement ? Notre hypothèse est simple : le méchant devient antihéros lorsqu’il porte la voix de ceux que le récit héroïque laisse à la marge. Marge sociale d’abord, avec les déclassés que sont le Joker ou le Pingouin dans la ville fictive de Gotham. Marge corporelle ensuite, avec ceux que leur apparence exclut. Clayface, gamin des rues de Gotham au visage détruit, cumule les deux.
Le mouvement ne date pas d’hier. En 2015, la série Gotham sous-titrait déjà sa deuxième saison « Rise of the Villains » (en français, l’ascension ou la révolte des méchants) et consacrait ses épisodes à l’ascension des ennemis de Batman. Le superhéros n’était plus le sujet du récit ; ses ennemis prenaient sa place. Nous avions analysé ce glissement dans nos travaux sur le récit super-héroïque.
La logique est aussi industrielle. Les univers partagés des studios ont besoin d’histoires, toujours plus d’histoires. Or, la vie d’un méchant secondaire est une page presque blanche : son passé, ses blessures, ses désirs n’ont jamais été racontés. C’est ce terrain que Netlfix exploite notamment avec la série Monsters, et que Clayface investit à son tour.
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Mais l’industrie n’explique pas tout. Si ces méchants nous touchent, c’est qu’ils viennent de loin. Cette idée n’est pas nouvelle, elle a pétri le cinéma américain des années 1970 avec des personnages à la marge qui tentent de trouver une place dans un monde qui refuse de leur céder un espace pour exister.
Ce sont Bonnie and Clyde (1967) ou les motards d’Easy Rider (1969), voire la famille de Leatherface dans Massacre à la tronçonneuse (1974). Ainsi Clayface prolonge le Nouvel Hollywood des années 1970, qui faisait des marginaux et des hors-la-loi les héros d’une Amérique en crise.
Joker, de Todd Phillips (2019), assume ouvertement cet héritage. Le réalisateur a reconnu s’être inspiré de Taxi Driver (1976) et de la Valse des pantins (1982) de Martin Scorsese, jusqu’à offrir à Robert De Niro, leur interprète, le rôle de l’animateur qu’Arthur Fleck finit par abattre dans Joker. Cet antihéros peut alors être analysé comme le produit d’une crise économique et identitaire.
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Ces méchants sont aussi les héritiers de la révolution HBO des années 2000. Avec les Soprano (1999-2007), The Wire (2002-2008) ou Deadwood (2004-2006), la chaîne a imposé des protagonistes moralement compromis, que le journaliste Brett Martin appelle les « hommes difficiles ».
Derrière cette figure de style se dessine une étude minutieuse de l’antihéros à travers la forme sérielle, délaissée par le cinéma des années 1990. Tony Soprano, Al Swearengen et Stringer Bell pénètrent les foyers états-uniens comme autant de miroirs d’un rêve américain déformé, dans lequel l’antagoniste traverse une crise existentielle.
Il faut rappeler que le succès de ces personnages est concomitant d’un contexte sociétal particulier. Le 11 septembre 2001 constitue, de ce point de vue, un point de rupture qui contribue à politiser les représentations cinématographiques des années 2000.
Le personnage de Walter White dans Breaking Bad (2008-2013) incarne le paroxysme de cette période : la série choisit un « Monsieur Tout-le-Monde » pour mettre en scène une mutation morale et psychologique qui le transforme progressivement en Heisenberg.
D’une certaine manière, le mal est réintroduit dans l’ordinaire, dans le commun. Confronté à des circonstances particulières, sur fond de crise de confiance envers la société, l’individu qui incarnait jusque-là les valeurs et les garanties de l’ordre social peut alors basculer dans la transgression. La figure du professeur dans Breaking Bad en constitue une illustration particulièrement éloquente.
Le contexte actuel, marqué par un climat anxiogène entre conflits armés, montée des figures autoritaires, luttes sociales et réchauffement climatique, ouvre à nouveau la voie à ce jeu de miroirs, dont les antagonistes de Batman constituent un terrain d’analyse particulièrement pertinent. C’est la raison pour laquelle les auteurs eux-mêmes revendiquent cette affiliation.
La série The Penguin (HBO, 2024), récompensée par neuf Emmy Awards, en est l’héritière directe : Oz Cobb gravit les marches de la pègre de Gotham comme Tony Sporano dirigeait son clan.
Ce que ces récits ont en commun, c’est une perte de foi dans le grand récit héroïque, celui d’un ordre juste défendu par un justicier exemplaire. Le philosophe Jean-François Lyotard voyait dans « l’incrédulité à l’égard des métarécits » la marque de la postmodernité.
Quand le héros ne fait plus rêver, le regard se tourne alors vers ceux qu’il combattait : un malade abandonné par les services sociaux (Arthur Fleck), un enfant pauvre des bas quartiers (Oz Cobb) ou encore les détenus de la Suicide Squad (2021), envoyés en mission comme chair à canon. Des méchants de comics transposés sur nos écrans en véritables figures de la marge.
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Clayface pousse cette logique encore plus loin : chez lui, la marge est inscrite dans la chair. Le personnage descend directement des monstres de cinéma.
Le premier Clayface, Basil Karlo, apparu dans Detective Comics en 1940, était un acteur de films d’horreur. Son créateur, Bob Kane, a expliqué s’être inspiré du Fantôme de l’Opéra (1925), de Lon Chaney, et avoir formé son nom à partir de ceux de Boris Karloff, la créature de Frankenstein de 1931, et de Basil Rathbone.
Mais c’est à la télévision que Clayface est devenue une figure tragique. En 1992, Batman, la série animée, qui a marqué toute une génération (la nôtre comprise), lui consacre un double épisode intitulé « Feat of Clay ». Dans les comics, Matt Hagen n’était qu’un chasseur de trésors transformé par une mare de protoplasme radioactif. La série animée en fait un acteur défiguré, dépendant d’une crème miracle qui lui rend son visage, et dont la déchéance ressemble à celle d’un toxicomane. Le monstre devient une victime, et le public peut ressentir de l’empathie pour lui.
C’est ce Clayface qui a inspiré le film. Mike Flanagan, auteur du scénario, a confié que ce double épisode l’avait « mis KO ». Tom Rhys Harries, qui interprète Clayface, dit avoir découvert le personnage enfant, dans le dessin animé. Le film ne copie pas pour autant son modèle : pour l’apparence finale du monstre, James Watkins explique avoir passé en revue les comics « Feat of Clay » et « Creature Commandos », avant de trancher en toute liberté.
Le genre du body-horror apporte une dimension dramatique à la trajectoire du personnage, tout en faisant de la mutation physique le prolongement de sa dégradation morale et mentale. De The Thing (Carpenter, 1982) à The Substance (Fargeat, 2024), en passant par la Mouche (Cronenberg, 1986), Clayface s’inscrit dans la tradition du corps politique, telle que la défend David Cronenberg :
« Je montre l’inimaginable, je rends visible l’invisible. Le corps est le premier texte du film. »
James Watkins fait de Matt Hagen un palimpseste de Frankestein : une créature prométhéenne qui échappe à son créateur et interroge l’éternelle question de la monstruosité.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
30.10.2026 à 18:46
Damien Charabidzé, Professeur en Biologie, Université de Lille
Alexandre Veremme, ingénieur en réseau de capteurs sans fil, Inria
Alèxe Duvaut, Docteur en Sciences Politiques, Sciences Po Bordeaux
Jordy Bony, Docteur et Professeur en droit à l'EM Lyon, EM Lyon Business School
Marie Fruiquière, Architecte DE - Urbaniste. Docteure en Urbanisme et Aménagement du territoire, Cheffe de projet Stratégie Funéraire Métropolitaine, Ville et Eurométropole de Strasbourg - Chercheure associée, laboratoire Architecture, Morphologie / Morphogenèse Urbaine et Projet (AMUP), ENSA Strasbourg
Martin Julier-Costes, Fins de vie - Rites mortuaire et funéraires - deuil, Université Grenoble Alpes (UGA)
Pierre Mirambet, Docteur en sociologie, Université de Bordeaux
Sacha Kacki, Chargé de recherche CNRS en anthropologie biologique, Université de Bordeaux

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?
Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.
Illustrations : Victor Locuratolo (Vito) ;
Scénario : Victor Locuratolo et Damien Charabidzé ;
Instructions : cliquez une planche pour la lire en grand ; pour passer à la suivante, utilisez les flèches affichées à l’écran ou un glissement de doigt (sur mobile) ; cliquez sur le titre d’un chapitre pour accéder à l’article correspondant.
Les protagonistes :

Damien Charabidzé a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l'Union du Pôle Funéraire Public et de l'Université de Lille. Aucun de ces acteurs n'a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.
Jordy Bony est membre du comité de recherche de l'association HUMO SAPIENS, pour une mort régénérative.
Marie Fruiquière est membre de la Ville et Eurométropole de Strasbourg et participe à ce titre à l'Union du Pôle Funéraire Public. Ses recherches ont précédemment bénéficié de financements de l'Association Nationale de la Recherche et de la Technologie, de la Ville et Eurométropole et de la Fondation Palladio. Aucun de ces acteurs n'a participé à la rédaction ou à la relecture de cet article ni ne tire profit de cet article.
Julier-Costes Martin a reçu des financements des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, du CNRS et du CNAM. Aucun de ces acteurs n'a participé à la rédaction ou à la relecture de cet article et ne tire profit de cet article.
Sacha Kacki a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, du CNRS et de l'Université de Bordeaux. Aucun de ces acteurs n'a participé à la rédaction ou à la relecture de cet article et ne tire profit de cet article.
Alexandre Veremme, Alèxe Duvaut et Pierre Mirambet ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
30.10.2026 à 17:14
Shushan Karapetian, Director of the Institute of Armenian Studies, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

L’ESSENTIEL
En Arménie, la mère et le nouveau-né restent 40 jours à l’abri du monde, avant d’être présentés à l’église.
Après un décès, les proches observent 40 jours de deuil, jusqu’au requiem célébré le quarantième jour.
Ce temps de l’entre-deux illustre les rites de passage décrits par l’ethnographe français Arnold van Gennep.
Au début de cette année, j’ai donné naissance à mon quatrième enfant. Mon bébé et moi sommes entrés dans le « karasunk », la période traditionnelle arménienne de 40 jours suivant l’accouchement, pendant laquelle la mère et le nouveau-né restent près de la maison, à l’abri du monde extérieur.
C’est à ce moment-là qu’un ami d’enfance très proche est mort d’un cancer. Comme nous étions encore dans notre karasunk, je n’ai pas pu participer aux rassemblements et aux rituels qui ont entouré sa mort. Lui aussi, désormais, avait son karasunk.
En tant que spécialiste des études arméniennes, je savais depuis longtemps que le même mot désigne les traditions des 40 premiers jours qui suivent la naissance comme la mort. Mais vivre un karasunk tout en portant le deuil d’un autre m’a fait voir ce parallèle autrement. Pourquoi l’arrivée dans le monde et le départ de ce monde seraient-ils marqués par la même mesure du temps ?
La réponse, me semble-t-il désormais, ne tient pas seulement au nombre 40, mais à ce que ces 40 jours sont censés accomplir.
La culture arménienne est profondément façonnée par le christianisme depuis 301, date à laquelle il a été proclamé religion d’État – faisant de l’Arménie le premier royaume chrétien. L’Église apostolique arménienne s’est développée comme une tradition chrétienne ancienne et distincte, et elle fait aujourd’hui partie de la famille des Églises orthodoxes orientales. Pendant une grande partie de l’histoire arménienne, l’Église n’a pas seulement été une institution religieuse : elle a aussi été l’un des grands piliers de la vie culturelle et communautaire des Arméniens.
Et le nombre 40 – « karasun », en arménien – est partout dans le temps sacré chrétien. Quarante jours après la naissance de Jésus, dit la Bible, il fut présenté au Temple de Jérusalem, conformément à la tradition juive. Quarante jours séparent sa Résurrection de son Ascension au ciel. Le carême, période de préparation spirituelle qui mène à Pâques, rappelle ses 40 jours de jeûne au désert.
Ce nombre est aussi inscrit dans les rites de l’Église arménienne. Celle-ci célèbre la Présentation du Christ au Temple 40 jours après Noël, et son Ascension 40 jours après Pâques.
Mais le christianisme n’est qu’une strate de l’histoire des rituels arméniens de la naissance et de la mort. Les traditions populaires conservent aussi des croyances plus anciennes sur la vulnérabilité des personnes qui passent d’une étape de la vie à une autre, et sur les protections nécessaires pour leur faire franchir ce cap sans encombre.
Un bébé naît. Pendant les 40 jours qui suivent, la mère et l’enfant restent quelque peu à l’écart du monde dans lequel le nouveau-né vient d’entrer. Traditionnellement, la mère ne quitte pas la maison. Les visites sont limitées, et le nouveau-né est gardé tout près.
Ce ne sont pas seulement 40 jours de repos, mais de protection. D’anciennes croyances arméniennes imaginaient que des êtres surnaturels pouvaient menacer la femme après l’accouchement ou faire du mal à son bébé. On pouvait glisser un livre de prières sous le matelas, attacher une perle à l’enfant, ou garder à proximité une aiguille ou un autre objet en métal pour éloigner les esprits malfaisants. Pendant 40 jours, leur monde se resserre. Puis il s’ouvre.
La fin du karasunk n’est pas simplement une date sur le calendrier. Elle est marquée par des rituels de purification et de renouveau. Des recherches ethnographiques menées dans le nord-ouest de l’Arménie, publiées en 2024, décrivent des proches qui baignent le bébé en récitant des prières et des bénédictions. Un témoignage rapporte que l’on verse 40 poignées d’eau, chacune accompagnée de vœux ; un autre, que l’on verse 40 fois de l’eau sur la tête du nouveau-né à l’aide d’une coquille d’œuf. On ajoute parfois à l’eau du bain des pétales de rose et de l’or.
Vient alors le moment de sortir. Dans un récit de la fin du XIXᵉ siècle, on porte d’abord le berceau dehors. Puis le bébé. Enfin, la mère. Après des semaines de réclusion, ils sont ramenés à la lumière du soleil.
La transition culmine lorsque la mère et l’enfant sont présentés à l’église, en écho à la Présentation du Christ au Temple. La période de protection a pris fin : ils peuvent reprendre le cours de la vie ordinaire.
Le bébé est né 40 jours plus tôt, mais la naissance n’a pas achevé son arrivée. De même, quand quelqu’un meurt, les funérailles ont lieu et le corps est enterré – mais la mort n’achève pas son départ. Et ses proches ne reprennent pas non plus immédiatement le cours de la vie ordinaire.
Pendant 40 jours, le deuil réorganise le rythme de leur quotidien. Une photographie du défunt est exposée en évidence dans la maison. Dans certaines communautés, les hommes cessent de se raser, tandis que les femmes peuvent retirer leurs bijoux. On évite les fêtes, la musique et les divertissements. Dans certaines communautés, il était même autrefois interdit, pendant la première période de deuil, de se laver, de faire la lessive, de cuisiner et d’allumer un feu dans la maison du défunt. Les endeuillés se retirent des activités ordinaires, tandis que parents et voisins se rassemblent autour d’eux et apportent de quoi manger.
Les endeuillés ne sont pas les seuls à traverser une transition. Dans les croyances populaires arméniennes, le défunt, lui aussi, est encore en chemin. Son départ se fait progressivement : il quitte son corps, puis sa maison et, enfin, le monde terrestre. Le troisième jour, puis de nouveau le septième, on se souvient du défunt par des prières et des rites commémoratifs.
Vient ensuite le quarantième jour. La famille et la communauté se rassemblent pour un office religieux et un requiem, un office de prières particulier pour le défunt, traditionnellement suivi de prières sur la tombe. Le souvenir ne s’arrête pas là : des prières particulières sont dites au premier anniversaire du décès. Mais la période intense de 40 jours de deuil a atteint son terme.
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Mettez ces deux passages côte à côte – de la naissance à la vie, de la vie à la mort – et un schéma se dessine.
À la naissance, la vie ordinaire se resserre autour de la mère et du nouveau-né avant de s’ouvrir de nouveau vers l’extérieur. À la mort, la vie ordinaire se resserre autour des endeuillés, le temps qu’ils s’habituent à vivre sans l’être cher – dont le propre voyage, dans les croyances populaires arméniennes, est encore en cours.
Dans les deux cas, les personnes se trouvent dans un état d’entre-deux : une ancienne façon de vivre s’est achevée, mais une nouvelle n’a pas encore tout à fait commencé. Les anthropologues appellent cet état la « liminalité ». L’ethnographe français Arnold van Gennep a introduit ce concept au début du XXᵉ siècle et décrit les rites de passage comme comportant trois étapes : la séparation, la transition (la « marge », dans ses termes) et enfin l’incorporation (l’« agrégation »), quand les personnes réintègrent la société dans un nouveau rôle.
Les rituels arméniens du cycle de la vie suivent ce schéma de façon remarquablement fidèle : ils offrent une durée protégée autour d’expériences qui, autrement, sembleraient se produire en un instant. Traditionnellement, on observait un karasunk non seulement pour la naissance et les décès, mais aussi pour les jeunes mariés et même pour les prêtres nouvellement ordonnés.
Le karasunk, ce n’est pas simplement compter les 40 jours qui suivent un événement. Ce sont les 40 jours pendant lesquels quelque chose est encore en train de se produire : on lave les corps, on quitte des maisons, on entre dans des églises, on dit des prières. Ce n’est qu’ensuite que le passage d’une personne d’un état à un autre est accompli.
Vivre une naissance tout en pleurant une mort m’a rendu cette logique tangible d’une manière nouvelle. Mon enfant était né. Mon ami était mort. Et pourtant, dans les deux cas, quelque chose était encore en mouvement.
La naissance et la mort se produisent en un instant. Le passage, lui, prend du temps. La tradition arménienne donne un nom à ce passage : le karasunk.
Cet article est dédié à la mémoire de Hrach Mkrtumyan, ami d’enfance très proche de l’autrice, mort au début de cette année.
Shushan Karapetian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.