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22.04.2026 à 16:02

Iran : les États-Unis dans l’impasse

Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine

Le fragile cessez-le-feu de deux semaines, entré en vigueur le 8 avril 2026, n’a pas mis fin à une opération militaire dont de plus en plus d’observateurs, de responsables politiques et d’électeurs états-uniens doutent du bien-fondé.
Texte intégral (2489 mots)

L’action conjointe israélo-américaine engagée le 28 février dernier a précipité les États-Unis dans une impasse stratégique. Le conflit profite à ce stade à la Russie, et de plus en plus de voix aux États-Unis, dans le camp démocrate mais aussi au sein de la galaxie MAGA, dénoncent une guerre qui serait menée dans l’intérêt de Tel-Aviv plus que dans celui de Washington.


Selon le New York Times, c’est après une série de rencontres secrètes avec le premier ministre israélien que Donald Trump aurait souscrit à l’idée qu’un changement de régime en Iran par la désorganisation et la décapitation du pouvoir, ainsi que la neutralisation des capacités balistiques de Téhéran, était un objectif « à portée de main ». Benyamin Nétanyahou l’aurait convaincu que l’Iran n’était pas en mesure « de bloquer le détroit d’Ormuz ni de frapper sérieusement les intérêts américains dans la région ».

Le président américain aurait donc été persuadé du succès inéluctable d’une offensive majeure, en partant du présupposé qu’il s’agissait d’une opération peu coûteuse et dont il pourrait sortir rapidement vainqueur. Un calcul initialement erroné. En effet, la capacité de riposte de l’Iran, qui a su saturer les systèmes de défense adverses à l’aide de drones à bas coût et de missiles balistiques hypersoniques tout en désorientant l’économie mondiale par le blocage du détroit d’Ormuz, a déjoué ces prévisions.

Un enlisement annoncé

Ce risque d’une forte résistance était d’ailleurs largement perceptible puisque le chef d’état-major interarmées Dan Caine aurait mis en garde Donald Trump contre des frappes qui pourraient s’avérer risquées et entraîner les États-Unis dans un conflit prolongé. Les évaluations des services de renseignement avaient également décrit les réactions possibles de l’Iran, précisant notamment que Téhéran se focaliserait plutôt sur des représailles régionales, en ciblant « les bases américaines, les alliés du Golfe et les goulets d’étranglement énergétiques critiques tels que le détroit d’Ormuz ».

Les observateurs s’accordent à reconnaître d’une part que cette résilience iranienne est le résultat de la doctrine de défense en mosaïque des années 2000 qui a permis une continuité opérationnelle, même après décapitation des plus hauts responsables du régime, en dispersant le commandement ; et, d’autre part, que l’Iran était préparé à une guerre d’attrition dans laquelle l’objectif est de dégrader les ressources de l’ennemi plus vite que celui-ci ne peut les reconstituer.


À lire aussi : Iran : du régime des mollahs au régime des gardiens


Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité à la DGSE, rappelle au cours d’un entretien téléphonique que l’Iran s’est préparé à ce choc. « L’armée iranienne est équipée de matériel des années 1970 et n’est pas capable de mener les opérations conventionnelles ; c’est pourquoi les Iraniens se sont préparés à une guerre d’attrition et à attendre au sol. Ce sera une autre paire de manches si les Américains veulent y aller. L’Iran, ce n’est pas l’Irak, ce n’est pas la Somalie, ce n’est même pas la Syrie. C’est 90 millions d’habitants, un vaste territoire sur lequel ils sont tout à fait capables d’infliger de lourdes pertes à quiconque voudrait les envahir – ce que les opinions publiques, en Israël ou aux États-Unis, ne pourraient pas supporter. »

Ce constat est partagé par Olivier Dujardin, ancien militaire spécialisé dans la guerre électronique et le renseignement d’origine électromagnétique. Cet analyste précise que dans la mesure où les Iraniens ont enterré nombre de leurs installations de missiles et caché dans les montagnes une partie de leur production, les Américains se sont retrouvés confrontés à toute une série de problèmes :

« Les États-Unis ont manqué de cibles légitimes à frapper, donc que leur restait-il ? Éventuellement, les raffineries de pétrole, les usines de production d’électricité ; mais ensuite ? Par ailleurs, ils ont consommé énormément de munitions. Les stocks ne sont pas inépuisables ; ils ne pouvaient pas maintenir ce rythme de frappes dans la durée. Un autre aspect du problème est l’usure du matériel. Il faut assurer la sortie des avions, leur maintenance, la récupération des pilotes. Cela pose tout un tas de difficultés. Il est clair qu’ils se sont donné des objectifs inatteignables par l’unique action aérienne. Il aurait alors fallu envoyer des troupes au sol, mais ce n’est pas en mobilisant 20 000 ou 30 000 soldats qu’ils auraient pu faire quelque chose de significatif. Cela suppose des centaines de milliers d’hommes pour pouvoir lancer des opérations contre l’Iran sur un territoire aussi vaste, sec, aride, et montagneux. »

Une guerre israélienne plus qu’une guerre américaine ?

Il apparaît donc que, sous l’influence de Benyamin Nétanyahou, Donald Trump s’est laissé entraîner dans une guerre sans but réel avec un risque d’enlisement pour les forces américaines. Ce n’est d’ailleurs pas la première guerre dans laquelle les États-Unis se lancent après avoir été convaincus par les arguments israéliens.

De l’avis de nombreux observateurs, l’intervention en Irak de 2003 – que le stratège Zbigniew Brzezinski avait qualifiée devant la commission des affaires étrangères du Sénat des États-Unis de « calamité, historique, stratégique et morale… menée sur la base de principes manichéens et d’un orgueil impérial démesuré » – avait déjà été une illustration éclatante du poids du lobby pro-israélien dans l’élaboration de la politique étrangère américaine.

L’universitaire américain John Petras avait ainsi documenté dans son ouvrage The Power of Israel in the United States paru en 2006 l’influence prépondérante sur la politique américaine au Moyen-Orient du lobby pro-israélien, qui s’assure successivement du soutien de responsables au plus haut niveau du gouvernement, du monde des affaires, du milieu universitaire, des fondamentalistes chrétiens et des médias. Il montre comment, ensemble, ils seraient parvenus à garantir le soutien total et inconditionnel des États-Unis à toutes les priorités de l’agenda d’Israël depuis des décennies, même lorsque celles-ci nuisent aux intérêts des États-Unis, comme lors de la guerre en Irak de 2003.

Cette thèse est également défendue par John Mersheimer et Stephen Walt dans leur ouvrage phare le Lobby israélien et la politique étrangère américaine (2009). Ils rappellent que la relation étroite avec Israël constitue la pierre angulaire de la politique américaine au Moyen-Orient et que l’engagement des États-Unis envers Israël est principalement lié aux activités du « lobby israélien ».

Les deux auteurs avaient initialement publié un article intitulé « The Israël Lobby » qui a suscité une vive polémique dans le milieu universitaire, politique et médiatique ; c’est pourquoi ils ont cherché, dans ce livre, à approfondir leur analyse et à détailler la méthodologie pour contrer les critiques acerbes dont ils ont fait l’objet.

Des résultats négatifs pour Washington comme pour Tel-Aviv

Dans ce nouveau contexte de guerre, Israël semble avoir joué un rôle de premier plan dans la décision de mener une offensive d’envergure contre l’Iran. Mais si les objectifs américains ont été mal définis, les buts israéliens apparaissent plus évidents.

« Les Israéliens tentent de ressusciter les frontières telles que pensées par Oded Yinon (expert du ministère israélien des affaires étrangères qui a développé dans les années 1980 l’objectif à démembrer les États arabes, considérés comme le maillon faible de l’ordre international, pour les recomposer sur des bases confessionnelles, ndlr), c’est-à-dire le redécoupage des pays de la région en fonction de critères ethniques, religieux, etc. Aujourd’hui, dans ce projet, Nétanyahou profite du fait que toute l’appréciation de la politique régionale ait été déléguée par Trump à son gendre, Jared Kushner, plus sioniste que les Israéliens, et c’est lui qui mène la danse sur ces dossiers en fonction des critères des sionistes les plus radicaux. Cela dit, c’est, à mes yeux et aux yeux d’un certain nombre de mes anciens camarades des services israéliens, une politique suicidaire », estime Alain Chouet.

Olivier Dujardin rappelle qu’Israël est engagé dans un conflit sur de multiples fronts et que la situation est inextricable : « Cela a déjà un coût pour eux. D’abord, aucun système de défense n’assure une protection totale. Il y a toujours des missiles qui passent. Ensuite, ils ont un épuisement des intercepteurs parce que cela leur coûte très cher d’intercepter des missiles balistiques avec des missiles qui valent plusieurs millions. Ils n’ont donc pas non plus de stocks énormes. De surcroît, ce sont des processus de production et de fabrication très lents, donc ils ne peuvent pas suivre le rythme industriel. Enfin, dernier point, les Iraniens mettent en œuvre des missiles essentiellement de nouvelle génération qui sont par conséquent plus difficiles à intercepter. Tout cela combiné fait qu’il y a quand même des impacts sur le sol israélien et ce n’est pas neutre pour eux », précise-t-il.

Bien qu’il n’existe aucune opposition politique en Israël à ces guerres sur plusieurs fronts, un mécontentement croissant au sein de l’opinion publique est palpable face à l’absence de gains stratégiques, malgré les succès tactiques. Mais la perspective de la guerre comme modalité permanente de la politique israélienne associée à une logique jusqu’au-boutiste commence à avoir un coût significatif pour l’allié américain comme le démontrent les premiers effets de cette guerre contre l’Iran. En effet, la montée vertigineuse des prix du pétrole, du gaz et des produits dérivés profite grandement au rival russe, qui peut ainsi à la fois mieux financer sa guerre en Ukraine et devenir un partenaire commercial plus important qu’auparavant pour de nombreux pays.

David Teurtrie, chercheur associé au Centre de Recherches Europes Eurasie (CREE) et spécialiste de la Russie, indique à cet égard que « les Américains et les Israéliens sont déjà a priori à court de missiles antiaériens – il y a même eu des demandes de transfert depuis la Pologne et la Corée du Sud. Il est donc clair qu’ils n’ont plus de missiles antiaériens pour l’Ukraine. D’autant que, avant même le conflit, les livraisons à l’Ukraine étaient déjà en baisse ». Il ajoute que le contexte actuel accroît les revenus de la Russie non seulement en matière de vente de pétrole mais aussi dans d’autres domaines, notamment les engrais et l’aluminium.

Une guerre impopulaire aux États-Unis

En outre, cette guerre commence à avoir un coût politique interne pour les États-Unis et risque d’affecter à terme leur relation avec Israël dans la mesure où des divisions se font déjà ressentir au sein de la mouvance MAGA. Plusieurs grandes figures de cette mouvance ont exprimé de vives critiques à l’égard d’Israël, dénonçant le risque pour les États-Unis de s’enliser dans une guerre sans fin au détriment de leurs intérêts. À quelques mois des midterms, les Républicains prennent conscience que leur chance de conserver la majorité à la Chambre s’amenuit en raison de la décision de Donald Trump de mener des opérations militaires contre l’Iran.

Au sein du camp démocrate, l’opposition à la guerre se renforce également. Bernie Sanders dans un article intitulé « No more US military aid to Israel » paru le 15 avril dans The Guardian écrit :

« Le soutien à Israël dans ce pays a chuté de manière spectaculaire. Aujourd’hui, selon un récent sondage Pew, 80 % des démocrates ont désormais une opinion défavorable d’Israël et 41 % des républicains partagent ce point de vue – et ces chiffres sont encore plus élevés chez les jeunes. Un récent sondage Quinnipiac a également révélé que 60 % des personnes interrogées – dont les trois quarts des démocrates et les deux tiers des indépendants – s’opposent à ce que les États-Unis fournissent des armes à Israël. »

Le Sénat a rejeté les deux propositions de Bernie Sanders visant à bloquer les ventes d’armes et de bulldozers à Israël ; mais la guerre contre l’Iran pourrait être l’une des dernières guerres conduites par les États-Unis à l’initiative d’Israël.

The Conversation

Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.04.2026 à 16:01

Comment l’IA apprend le langage secret de l’ADN, et ce que la recherche y gagne

Julien Mozziconacci, Professeur en biologie computationelle, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Élodie Laine, Professeure en biologie computationnelle, Sorbonne Université

Plutôt que de produire des mots, le modèle d’intelligence artificielle Evo 2 est capable de prédire une base d’ADN en se fondant sur une séquence donnée.
Texte intégral (2133 mots)

Plutôt que de produire des mots, le modèle d’intelligence artificielle Evo 2 est capable de prédire une base d’ADN en se fondant sur une séquence donnée. Lancé, il y a un peu plus d’un an, le modèle s’affine et permet aux scientifiques de mieux comprendre le langage de l’ADN. Sa puissance de calcul pose néanmoins des questions de ressources énergétiques.


Si vous avez déjà utilisé un modèle de langage comme ChatGPT ou Mistral, vous vous souvenez sans doute de la première impression : orthographe impeccable, grammaire fluide, phrases qui ont du sens. Pourtant, sous le capot, ces systèmes ne font qu’une chose très simple : prévoir dans une phrase le mot qui va suivre. Ils utilisent des statistiques apprises sur un immense corpus de textes, et c’est ainsi qu’ils « parlent » français, anglais et bien d’autres langues.

Une idée féconde a alors germé chez les généticiens : et si l’on entraînait la même classe de modèles pour apprendre le langage de la vie, la suite de lettres A, T, G, C, inscrite dans nos génomes ? C’est le pari des modèles de langage génomiques : ils apprennent la grammaire cachée de l’ADN et offrent à la recherche un allié précieux pour explorer, proposer et tester plus vite des hypothèses scientifiques.

Que fait un modèle d’IA ?

Un algorithme d’intelligence artificielle (IA) est, au fond, une machine à transformer des nombres. Les données d’entrée, qui peuvent être des images, des sons ou du texte, sont d’abord encodées en chiffres. Puis l’algorithme applique des opérations simples (additions et multiplications par des paramètres internes au réseau et seuillage) et renvoie les résultats (d’autres chiffres) en sortie. À grande échelle, cette mécanique très simple suffit à jouer au go, à conduire une voiture… ou à comprendre les génomes.

L’astuce, ce n’est pas seulement l’encodage : c’est surtout l’apprentissage. Le modèle ajuste ses paramètres internes à chaque exemple (association entre une entrée et une sortie cible), un peu comme on accorde un instrument : à chaque note jouée, on tend ou détend la corde jusqu’à ce que la mélodie sonne juste.

Les applications de ce principe simple sont multiples et variées. Au jeu de go, l’IA regarde la position des pierres (un tableau de chiffres) et propose le prochain coup ; dans une phrase, le modèle suggère le prochain mot. En génomique, il lit A T G C… et prédit la prochaine base. Si ses prédictions sont bonnes, c’est qu’il a appris quelque chose sur la structure cachée du problème qu’il résout.

Les premiers modèles de langages génomiques

C’est en suivant ce principe que les premiers modèles de langage génomiques ont été entraînés en utilisant des génomes à la place des corpus de texte. Une des versions les plus récentes, Evo 2, a été développée par une large équipe autour du centre de recherche Arc Institute, dans la Silicon Valley. Ce modèle a été entraîné sur de nombreux génomes, comptabilisant près de 10 000 milliards de bases (les fameuses lettres A,C,G,T) ce qui représente 3 000 fois la taille de notre génome.

Le modèle lit à chaque étape un million de bases et le calcul revient toujours à la même question très simple : parmi les quatre lettres possibles (A, C, G ou T), laquelle est la plus probable juste après celles que l’on vient de lire ? La taille gigantesque de sa « fenêtre de lecture » lui permet de saisir à la fois des règles locales et des dépendances lointaines (régulations des gènes à distance). Ce saut d’échelle n’est pas qu’une prouesse technique : il change la manière dont on peut poser des questions en biologie, notamment dans ces régions non codantes (celles qui ne sont pas traduites en protéines) qui restent souvent incomprises et constituent la « matière noire » du génome.

Dans la pratique, l’apprentissage ressemble à une partie de devinettes : à chaque fois que le modèle devine correctement une lettre masquée au sein d’une séquence, il renforce les chemins internes qui l’y ont mené ; lorsqu’il se trompe, il corrige ces chemins. À force, il repère des schémas récurrents : certains motifs précèdent souvent le début d’un gène, d’autres signalent la fin, et certains motifs de la séquence trahissent la façon dont la cellule découpe l’ARN (l’épissage) ou assemble la machinerie de traduction des ARN en protéines.

L’apprentissage se fait d’abord à l’échelle globale. Le modèle lit une grande diversité de génomes et apprend une grammaire générale du vivant. Ensuite, on peut éventuellement l’adapter à une famille d’organismes ou à une question précise (par exemple, en le spécialisant sur un groupe de virus ou de bactéries).

L’IA apprend la grammaire cachée de l’ADN

C’est ici que la recherche s’enthousiasme : en apprenant juste à compléter les séquences, les modèles reconnaissent des signatures biologiques sans qu’on les leur ait pointées du doigt.

Ils retrouvent la périodicité en trois lettres du code génétique : le texte du vivant se lit par triplets (les codons), et les modèles « entendent » ce rythme, comme une mesure en musique. Ils repèrent aussi les départs et arrêts de gènes, avec des contraintes fortes sur les lettres les plus importantes, où l’on s’attend à ce que l’erreur soit rare. Ils détectent des signaux utiles à la machinerie cellulaire : chez les bactéries, les sites de liaison du ribosome ; chez les eucaryotes, les frontières entre exons (conservés) et introns (séquences à retirer), comme si le modèle distinguait les paragraphes et les espaces dans un texte.

Plus étonnant, ils révèlent aussi les éléments mobiles (par exemple, des virus intégrés au génome au cours de l’évolution) et même des empreintes liées aux formes 3D des protéines (hélices α, feuillets β) et des ARN. Le modèle dessine alors les contours de la sculpture finale. Car c’est bien de sculpture qu’il s’agit.

Le génome ne contient pas seulement des instructions – il encode des formes. Une protéine, un ARN, ne sont pas de simples colliers de lettres : ils se replient, se tordent, se nouent dans l’espace pour adopter une architecture précise, dont dépend leur fonction. C’est cette forme qui permet à une molécule de reconnaître une autre, de s’y accrocher, de déclencher une réaction. Les contacts qui stabilisent cette forme se font parfois entre des régions très éloignées dans la séquence – et pourtant, les modèles semblent capables de les capturer, comme s’ils devinaient, à force de lire le texte, quelles lettres se correspondent malgré la distance qui les sépare.

Ce qui peut surprendre, c’est que ces découvertes n’ont pas été enseignées : elles émergent spontanément de l’apprentissage. Et parfois, paradoxalement, quand on essaie d’affiner le modèle en lui montrant des exemples bien connus, il perd une partie de ce qu’il avait trouvé seul. Comme si trop guider l’élève lui faisait oublier ce qu’il avait intuitivement compris.

Pour rendre cette « boîte noire » plus lisible, les chercheurs utilisent des « autoencodeurs clairsemés » qui décomposent les représentations internes du modèle en traits compréhensibles. Chaque trait s’allume comme une lampe au-dessus d’un élément de séquence (exon, motif, élément mobile). Ces traits servent de fil d’Ariane. Ils indiquent où le modèle a vu un signal, de quel type il est et comment il varie d’un organisme à l’autre. On peut même transférer ces traits vers des génomes peu étudiés, ouvrant la voie à des atlas fonctionnels multi‑espèces construits de manière plus rapide et moins coûteuse que par les approches classiques.

Dans nos propres recherches, Evo 2 est surtout un point de comparaison : il montre jusqu’où peut aller un très grand modèle quand on lui donne énormément de données et de puissance de calcul. Il faut aussi voir que cette démonstration a une dimension vitrine pour Nvidia, le plus gros fabricant de processeurs pour l’IA, qui a mis sa puissance de calcul au service de l’Arc Institute pour concevoir Evo 2. L’idée sous-jacente est de montrer qu’il faut des modèles gigantesques et des infrastructures de calcul hors normes pour déchiffrer le secret de la vie. Le résultat est impressionnant, mais ce n’est pas forcément le seul chemin possible pour faire avancer la biologie.

Nous avons justement lancé le projet PLANETOID, financé dans le cadre de France 2030, pour explorer une stratégie complémentaire : construire des modèles beaucoup plus petits, plus rapides, plus faciles à entraîner et à déployer dans des laboratoires académiques. L’objectif est d’exploiter des données de biodiversité riches, produites par nos partenaires – en particulier au Muséum national d’histoire naturelle et dans les stations marines – afin d’annoter des génomes et des métagénomes (des ensembles de génomes) à l’échelle de l’arbre du vivant, y compris pour des espèces dites « non modèles », qui représentent l’immense majorité du vivant, mais restent souvent mal comprises.

PLANETOID vise aussi à produire des ressources et des outils réutilisables, pour que ces approches ne restent pas réservées à quelques acteurs capables de mobiliser des moyens industriels, mais puissent irriguer la recherche publique, puis à terme la santé et l’environnement.

Le futur : estimer l’effet d’une mutation ou écrire de nouveaux génomes

Parce qu’un modèle de langage assigne une vraisemblance à chaque séquence, il devient possible de comparer la version de référence et une version mutée. Si la mutation fait chuter la vraisemblance, elle devient suspecte. Ce score agit comme une carte pour guider les chercheurs : il montre des zones où une variation risque de perturber une fonction et oriente les expériences à prioriser.

Une autre application a le vent en poupe : la génération de séquences « fonctionnelles » in silico. Les chercheurs ont montré qu’on peut composer du texte génétique qui a toutes les caractéristiques de génomes naturels. Toutefois cette pratique soulève d’importantes questions éthiques (risques eugénistes, possibilité de virus synthétiques…) et doit rester strictement encadrée – c’est un sujet de société plus qu’un enjeu immédiat de recherche.

The Conversation

Julien Mozziconacci est professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle et membre junior de l'Institut Universitaire de France. Il a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux des instituts qui les ont financés.

Élodie Laine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.04.2026 à 16:00

Comment la justice climatique risque de devenir un instrument de domination : le cas du Just Energy Transition Partnerships (JETP) au Sénégal

Yanis Rihi, Doctorant en économie politique du développement, Université Paris-Saclay

Quand on regarde la nature des fonds de ce projet à 2,5 milliards d’euros et le contexte géopolitique, une question subsiste : ce mécanisme n’entretient-il pas les inégalités actuelles ?
Texte intégral (2673 mots)

C’est un projet à 2,5 milliards d’euros qui se réclame de la justice climatique. Le Just Energy Transition Partnerships, ou JETP, est censé aider le Sénégal à se décarboner, avec des financements européens et canadiens. Mais quand on regarde la nature des fonds et le contexte géopolitique, une question reste en suspens : ce mécanisme n’entretient-il pas les inégalités actuelles ?


C’est un projet qui, sur le papier, aurait de quoi réjouir tous ceux soucieux d’une transition énergétique en Afrique et d’une justice climatique globale. Signé en 2023 entre le Sénégal, d’une part, et, de l’autre, plusieurs pays développés, le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) assure, comme son nom l’indique, œuvrer à cela. Le président français Emmanuel Macron assurait ainsi lors de son lancement, que ce partenariat doit permettre au Sénégal de « continuer à se développer économiquement et de donner accès à l’énergie à l’ensemble de la population, tout en plaçant le pays dans une trajectoire sobre en carbone ».

Pourtant, derrière ces déclarations, se dévoilent des tensions profondes qui incitent à interroger la notion même de justice à l’aune d’une communauté internationale structurée par des rapports Nords-Suds historiquement inégaux et, surtout, de plus en plus fragmentée.

Le JETP sénégalais : une réponse aux exigences de la justice climatique internationale ?

Pour comprendre pourquoi, commençons par voir en quoi consiste exactement ce projet. S’il a commencé comme une promesse politique du Sénégal de réduire sa dépendance aux énergies fossiles, il s’est ensuite concrétisé par un engagement financier d’une durée initiale de trois à cinq ans, d’environ 2,9 milliards de dollars (2,5 milliards d’euros), du Groupe des partenaires internationaux (GPI), composé notamment de la France, de l’Allemagne, de l’Union européenne, du Royaume-Uni, du Canada, de banques multilatérales de développement et d’acteurs privés. Cette somme d’argent est destinée à soutenir la transition énergétique du Sénégal vers des sources d’énergie décarbonées.

Sur le plan théorique, le JETP s’inscrit dans une reconnaissance explicite de la responsabilité historique des pays industrialisés dans l’accumulation des émissions de gaz à effet de serre. Le texte souligne ainsi que le Sénégal est « fortement exposé aux effets du changement climatique, alors qu’il contribue de manière marginale aux émissions mondiales de gaz à effet de serre », tout en rappelant « l’engagement des pays développés à fournir un soutien financier aux efforts d’atténuation et d’adaptation au changement climatique des pays en développement ». Réitérant ainsi la formulation relative aux « responsabilités communes mais différenciées » qui structure les négociations climatiques internationales.

Le partenariat se présente donc comme une tentative de corriger certaines injustices climatiques mondiales, en soutenant notamment les efforts de décarbonation d’un pays à faibles émissions dans un contexte de forte exposition aux impacts du changement climatique.

De la sorte, et fort de son important potentiel solaire et éolien, le Sénégal s’engage, en signant cet accord avec l’appui de ses partenaires des Nords, à :

  • Élaborer une modélisation macroéconomique des trajectoires vers une économie bas-carbone et résiliente ;

  • Porter la part des énergies renouvelables à 40 % du mix électrique d’ici 2030 (actuellement 31 % selon la capacité de production installée) ;

  • Réduire progressivement l’usage de combustibles fossiles hautement polluants dans la production d’électricité.

A priori, ces objectifs apparaissent cohérents et légitimes pour permettre une sortie rapide des combustibles fossiles. Néanmoins, si l’on dézoome, ce projet intervient alors que d’autres sont également menés, avec des objectifs aux antipodes, comme le projet d’exploitation d’hydrocarbures de Sangomar, premier champ pétrolier offshore du Sénégal, situé à une centaine de kilomètres au sud de Dakar, et entré en production en 2024.

Développé dans le cadre d’un partenariat entre la compagnie australienne Woodside Energy, opérateur majoritaire, et la compagnie nationale sénégalaise Petrosen, Sangomar illustre l’implication simultanée d’acteurs occidentaux dans l’expansion de l’exploitation pétrolière du pays. Le développement de la première phase du champ pétrolier offshore représentant environ 5 milliards de dollars d’investissement, un montant bien supérieur à l’ensemble des financements mobilisés dans le cadre du JETP.

Certaines entreprises issues de pays partenaires du JETP sont d’ailleurs également impliquées dans le développement des hydrocarbures au Sénégal. C’est notamment le cas de la compagnie britannique BP, engagée dans le projet gazier offshore Greater Tortue Ahmeyim, ainsi que de la société française TotalEnergies, active sur plusieurs blocs d’exploration au large du pays.

Face à ce paradoxe, un argument est souvent invoqué : celui du droit au développement, selon lequel il serait injuste d’exiger des pays des Suds qu’ils renoncent à l’exploitation de ressources fossiles susceptibles de soutenir leur développement alors que les pays des Nords se sont historiquement enrichis grâce à ces mêmes ressources et demeurent les principaux responsables du changement climatique.


À lire aussi : Comment lutter contre le changement climatique sans creuser les inégalités entre Nords et Suds ?


Mais cette ambivalence n’est qu’un seul volet des questionnements quant à la justice réelle de l’engagement des pays occidentaux en faveur de la transition énergétique du Sénégal.

Derrière l’engagement politique : une reproduction des asymétries financières ?

Un autre concerne la nature des fonds promis, ainsi que leurs versements. Car près de trois ans après la signature de l’accord, l’on constate d’abord que les financements promis tardent à se concrétiser. En effet, à ce jour, aucun décaissement n’a été effectué et les négociations restent bloquées, notamment quant à la nature des instruments financiers mobilisés.

La majorité des fonds envisagés prendrait actuellement la forme de prêts concessionnels, pour un montant estimé à environ 1,8 milliard d’euros (sur les 2,5 milliards promis). Or, cette modalité financière pose un problème majeur dans un pays dont la dette publique atteint des niveaux historiquement élevés, près de 118,8 % du PIB, selon le Fonds monétaire international, à la fin de l’année 2024.

En ce sens, il est légitime de se demander si une transition énergétique financée par l’endettement auprès de bailleurs occidentaux peut réellement être qualifiée de juste. De surcroît, lorsque l’on sait à quel point la dépendance des créanciers des Suds à leur débiteur des pays développés est un levier de pouvoir.

Plus clairement, ces lignes mouvantes, entre promesse et conditionnalités, imposent de savoir si la justice climatique ne risque pas plutôt de se transformer en une nouvelle forme de discipline financière, perpétuant des relations de subordination héritées de l’histoire coloniale et postcoloniale des pays « bénéficiaires » de ces JETP. À l’image par exemple des plans d’ajustement structurels imposés dans les années 1980-1990, qui conditionnaient l’accès aux financements internationaux à des réformes économiques profondes, souvent au détriment des marges de manœuvre des États et des politiques sociales.

Dans l’ensemble, ces interrogations mettent en lumière des zones d’ombre qui mériteraient d’être mieux éclairées. Elles appellent notamment à une meilleure compréhension des acteurs engagés dans les négociations avec les bailleurs, ainsi que des rapports de force qui les structurent et les conditionnent. Une telle clarification, nourrie par la recherche et le débat public, constituerait davantage un préalable à l’appréciation des orientations et des effets du JETP sur les priorités énergétiques et sociales du Sénégal.

Le JETP comme instrument géopolitique : soutien international ou levier d’influence ?

Pour autant, les dimensions financières ne suffisent pas à saisir l’ensemble des inquiétudes en cours autour du JETP sénégalais, car celui-ci s’inscrit également dans un contexte géopolitique en profonde reconfiguration. Depuis plusieurs années, l’Europe, et singulièrement la France, connaît un recul significatif de son influence en Afrique francophone, marqué par des ruptures diplomatiques et des coups d’État au Sahel. Parallèlement, l’influence de la Chine et de la Russie s’affirme dans plusieurs pays africains, offrant des alternatives aux partenariats occidentaux traditionnels.

Dans un tel contexte, le JETP peut alors être lu comme un outil de reconsolidation de l’influence, visant à maintenir l’ancrage des bailleurs occidentaux dans un pays stratégiquement stable comme le Sénégal. D’autant qu’il peut constituer une opportunité pour des acteurs privés des Nords de s’implanter durablement dans le secteur des énergies renouvelables, un marché, par ailleurs, en forte croissance sur l’ensemble du continent africain.

Les expériences naissantes des JETP connexes menées simultanément en Indonésie, au Vietnam et en Afrique du Sud le confirment. Des recherches récentes mettent notamment en garde contre la manière dont ces partenariats pourraient favoriser l’entrée de multinationales étrangères sur les marchés énergétiques locaux ou orienter les projets vers des logiques d’exportation d’électricité ou d’hydrogène vert au bénéfice des mix énergétiques des Nords, faisant, dès lors, des pays « hôtes » un véritable terrain de compétition géopolitique.

Certes plus récent, et donc encore difficile à évaluer, le cas du JETP sénégalais met tout de même en lumière une contradiction fondamentale du développement soutenable contemporain. Celle d’une fracture entre les promesses normatives de la justice climatique et les réalités politiques, économiques et historiques de sa mise en œuvre. Du flou entourant certains aspects de l’accord au manque de documentation publique accessible, en passant par l’absence de débat démocratique élargi, de nombreuses impasses mettent en doute la finalité réelle de ce dispositif en matière de justice sociale et climatique.

À ce stade, plusieurs éléments pourtant essentiels demeurent encore peu documentés, comme la répartition précise des financements entre dons, prêts concessionnels et investissements privés, la liste détaillée des projets appelés à être financés, ou encore les conditions et objectifs associés à ces financements. Or, pour un partenariat international mobilisant plusieurs milliards d’euros et destiné à transformer durablement le système énergétique du pays, une telle absence de visibilité soulève des interrogations légitimes quant à sa gouvernance et à son appropriation démocratique.

Ces difficultés ne sont d’ailleurs pas propres au cas sénégalais. Plusieurs analyses récentes consacrées aux JETP mis en œuvre ailleurs soulignent des écueils récurrents, tels que la lenteur de la mobilisation effective des financements promis, l’écart entre les montants annoncés et les ressources réellement mobilisées, ou encore les incertitudes quant à l’adéquation entre les projets financés et les besoins énergétiques et sociaux des pays partenaires. Ces tensions mettent au jour les défis structurels que pose ce nouveau type de partenariat financier climatique.

Des marges de manœuvre encore possibles

Seul le récent Plan d’investissement (2025) publié par le ministère sénégalais de l’énergie, du pétrole et des mines, permet d’esquisser les premiers contours des projets de décarbonation qui sont appelés à découler du JETP. Il s’agit notamment de projets dits « Quick Win », parmi lesquels figure, par exemple, un programme d’électrification des îles du Saloum par le déploiement d’installations photovoltaïques décentralisées, rapidement opérationnalisables.

Loin de rejeter le principe et l’importance de ces partenariats internationaux pour l’accélération de la transition énergétique mondiale, il s’agit avant tout de les considérer avec du recul. Encore trop souvent réduite à un slogan et à un instrument de politique étrangère, l’opérationnalisation d’une justice climatique dans les pays des Suds devrait plutôt constituer un vecteur de transformation profonde des « capabilités » de développement et de résilience, au sens de l’approche développée par l’économiste et philosophe Amartya Sen. Celui-ci concevait le développement comme l’élargissement des libertés réelles et des possibilités effectives d’action des individus, de manière donc à permettre à la société sénégalaise, de choisir et de piloter elle-même sa trajectoire de transition.

C’est pourquoi dans ce contexte il semble important d’aborder de front les inégalités historiques encore à l’œuvre dans les relations internationales qui semblent actuellement structurer et conditionner les finalités supposément justes de ces JETP. La vigilance reste, par conséquent, de mise dans l’attente du dévoilement et de la mise en œuvre des projets complémentaires de décarbonation qui déboucheront de ce partenariat qui, in fine, permettront de déterminer si cette initiative de justice climatique globale peut réellement devenir un levier au service de la société et de la transition énergétique sénégalaise.

The Conversation

Yanis Rihi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.04.2026 à 15:59

Pour échapper aux normes de genre, les Romains trouvaient refuge dans une communauté vouée à la déesse Cybèle

Tina Chronopoulos, Associate Professor of Middle Eastern and Ancient Mediterranean Studies, Binghamton University, State University of New York

Dans la Rome antique, les hommes adeptes de la déesse Cybèle, appelés « galli », vivaient en dehors des définitions strictes du genre masculin.
Texte intégral (2912 mots)
Un bas-relief représentant un *gallus* faisant des offrandes à la déesse Cybèle et à son compagnon, Attis. Saiko via Wikimedia Commons, CC BY

Connue sous le nom de Cybèle, la mère des dieux de l’Antiquité était vénérée par des prêtres romains, les galli, qui pouvaient vivre et se présenter comme des femmes, quel que soit le sexe qui leur avait été assigné à la naissance.


La déclaration du Vatican « Dignitas Infinita » a ravivé ces deux dernières années l’intérêt pour la manière dont les religions définissent et interprètent le genre et les rôles de genre.

Approuvée par le pape le 25 mars 2024, cette déclaration affirme l’opposition du Vatican à la chirurgie de transition et à la gestation pour autrui. Tout en soulignant que personne ne devrait être « emprisonné », « torturé » ou « tué » en raison de son orientation sexuelle, elle affirme que la « théorie du genre » et toute intervention impliquant un changement de sexe rejettent le plan de Dieu pour la vie humaine.

L’Église catholique met depuis longtemps l’accent sur les conceptions binaires et traditionnelles du genre. Mais dans de nombreux endroits, tant aujourd’hui que par le passé, des individus ont pu s’opposer aux normes de genre. Même dans l’ancien Empire romain, des individus pouvaient transgresser les conceptions traditionnelles des rôles de genre de diverses manières. Si les notions romaines de féminité et de masculinité étaient strictes en matière d’habillement, par exemple, certains éléments suggèrent que des individus pouvaient enfreindre ces normes et le faisaient effectivement, même s’ils risquaient d’être ridiculisés ou méprisés.

Spécialiste de la littérature grecque et latine, j’ai étudié les galli, les disciples masculins de la déesse Cybèle. Leur apparence et leurs comportements, souvent considérés comme féminins, ont fait l’objet de nombreux commentaires de la part des auteurs romains : on disait qu’ils se bouclaient les cheveux, se lissaient les jambes avec des pierres ponces et portaient des vêtements raffinés. Ils se faisaient également, mais pas toujours, retirer les testicules par le biais d'une opération chirurgicale.

Cybèle : mère des dieux

Dans son traité philosophique Sur la mère des dieux, Julien le Philosophe, dernier empereur païen de l’Empire romain (de 361 à 363 de notre ère, ndrl), évoque l’histoire du culte de Cybèle. Dans ce traité, il décrit les figures principales du culte et la manière dont certains de ses rites étaient accomplis.

Une statuette en bronze représentant une femme sur un char tiré par deux lions
Représentation de la déesse Cybèle. The Metropolitan Museum of Art, don de Henry G. Marquand, 1897

Souvent appelée la mère des Dieux, Cybèle fut d’abord vénérée en Anatolie. Son site de culte le plus célèbre se trouvait à Pessinonte, l’actuel village turc de Ballihisar, à environ 150 km au sud-ouest d’Ankara, où Julien s’arrêta pour lui rendre visite lors de son voyage vers Antioche en 362 de notre ère.

Cybèle était connue en Grèce vers 500 avant notre ère et fut introduite à Rome entre 205 et 204 avant notre ère. À Rome, où elle fut reconnue comme la mère de l’État, son culte fut intégré à la liste officielle des cultes romains, et son temple fut construit sur le Palatin, le centre politique de Rome.

Le culte de Cybèle a donné naissance à un groupe d’adeptes masculins, ou serviteurs, connus sous le nom de « galli ». Parmi les vestiges matériels qui témoignent de leur existence, on trouve des sculptures, ainsi que la sépulture romaine d’un gallus découverte dans le nord de l’Angleterre.

Attis : le compagnon humain de Cybèle

Une statue provenant d’Ostie, la ville portuaire de Rome, représente Attis allongé ; Attis était le jeune compagnon humain de Cybèle.

Sculpture d’une figure allongée portant une couronne élaborée entourée de rayons de soleil. Un vêtement recouvre le haut du corps mais laisse apparaître les parties génitales
Une statue romaine antique d’Attis trouvée à Ostie, aujourd’hui conservée au musée du Vatican. Grant Showerman, 1870-1935, Bibliothèque contributrice : Robarts -- Université de Toronto via Flickr

Ce qui est très inhabituel dans cette statue, qui se trouve au musée du Vatican, c’est la façon dont le sculpteur a drapé le vêtement pour attirer l’attention sur l’aine et le ventre d’Attis : aucun organe génital n’y est visible. À première vue, Attis semble être une femme.

Dans leurs récits du mythe de Cybèle, les auteurs grecs et romains donnent des versions différentes de l’autocastration d’Attis. Le poète romain Catulle décrit comment Cybèle plonge Attis dans un état de frénésie, au cours duquel il se castre lui-même. Immédiatement après, Attis est désigné par des adjectifs féminins lorsqu’il appelle ses compagnons, les gallae, utilisant la forme féminine au lieu de la forme masculine galli. Le poème de Catulle met en évidence l’ambiguïté du genre d’Attis et de celui des serviteurs de Cybèle.

Témoignages matériels concernant les « galli »

Un bas-relief provenant de Lanuvium, aujourd’hui conservé aux musées du Capitole à Rome et daté du IIᵉ siècle de notre ère, est l’une des rares représentations conservées d’un Gallus.

Une figure parée de plusieurs objets gravés sur un côté, tels qu’un instrument de musique et une boîte destinée aux objets de culte
Relief d’un gallus aux musées du Capitole à Rome. Anna-Katharina Rieger, via Wikimedia

Ce personnage est entouré d’objets couramment associés au culte de Cybèle, notamment des instruments de musique, une boîte destinée aux objets de culte et un fouet. La figure sculptée est parée d’une coiffe ou d’une couronne élaborée, d’un collier métallique rigide et d’un petit pectoral ainsi que de vêtements richement décorés. Outre le fait qu’ils signalent le lien de cette personne avec le culte de Cybèle, ces objets et ornements suggèrent également que son identité de genre est quelque peu ambiguë, car les hommes romains fuyaient l’extravagance et les parures.

À Cataractonium, un fort romain du nord de l’Angleterre, un squelette a été découvert dans la nécropole de Bainesse lors de fouilles menées en 1981-1982. D’après les objets funéraires qui l’accompagnaient, notamment un bracelet de cheville (qu’on appelle torque), des bracelets et un collier en pierres précieuses datés du IIIᵉ siècle de notre ère environ, les archéologues ont d’abord pensé qu’il s’agissait d’une femme. L’examen des os a toutefois révélé qu’il s’agissait des restes d’un jeune homme, probablement âgé d’une vingtaine d’années. Comme les hommes romains ne portaient généralement pas le type de bijoux trouvés dans la tombe, les archéologues ont conclu que l’individu était peut-être un gallus.

Le respect des « galli »

Les galli étaient rattachés à des temples, où ils formaient une communauté. Lors des processions en l’honneur de Cybèle, ils suivaient l’image cultuelle et les prêtres, chantant tout en jouant de leurs instruments de musique.

À Rome, ils avaient le droit de mendier auprès de la population ; ils proposaient également des lectures prophétiques ou des danses extatiques contre rémunération. Il est possible qu’ils aient soigné leur apparence afin de gagner plus d’argent.

Certains chercheurs ont avancé l’idée que leur apparence féminine était un moyen de se différencier du grand public ; de même, que leur castration volontaire signalait leur renoncement au monde et leur dévotion à Cybèle, à l’image d’Attis, son compagnon. Cependant, il ne semble pas insensé de penser que certains galli étaient attirés par le culte de Cybèle parce qu’il leur offrait un moyen d’échapper au système binaire strict des genres qui prévalait dans la Rome antique. Les galli, contrairement aux autres hommes de Rome ou de son empire, pouvaient se présenter comme des femmes et vivre comme elles, indépendamment de leur sexe assigné ou de la manière dont ils s’identifiaient.

Le poème de Catulle et les commentaires d’autres auteurs indiquent qu’ils percevaient le genre des galli comme différent des concepts romains associés habituellement à la masculinité. Cependant, les galli étaient également, à contrecœur, respectés pour le rôle qu’ils jouaient dans le culte de Cybèle.

Il est donc difficile de savoir qui exactement rejoignait leurs communautés, comment ces hommes se percevaient eux-mêmes et si les sources les décrivent avec exactitude.

Il est tentant de considérer les galli comme des personnes non binaires ou des personnes transgenres, même si les Romains ne connaissaient ni n’utilisaient de tels concepts. Il n’est toutefois pas inconcevable qu’un certain nombre d’individus aient trouvé chez les galli à la fois une communauté et une identité leur permettant de s’exprimer d’une manière que la virilité romaine traditionnelle ne permettait pas.

La déclaration du Vatican affirme que la binarité femme-homme est immuable et suggère que les thérapies et les soins d’affirmation de genre « risquent de menacer la dignité unique dont la personne est investie dès le moment de la conception ». Néanmoins, les personnes transgenres d’aujourd’hui ainsi que celles qui ont défié les codes binaires du genre dans le passé – y compris les galli de la Rome antique – montrent qu’il est et était possible de vivre en dehors des normes de genre dominantes. Et qu’il est profondément injuste d’imposer des enseignements moraux ou des jugements sur la manière dont les personnes vivent leur corps ou leur identité.

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Tina Chronopoulos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.04.2026 à 11:55

Quand la recherche musicale fait revivre une œuvre perdue d’Ethel Smyth

Christopher Wiley, Head of Music and Media; School of Arts, Humanities and Creative Industries, University of Surrey

Composée dans les dernières années de la vie d’Ethel Smyth, la fanfare « Hot Potatoes » semblait perdue pour toujours. Un travail de recherche et de transcription a pourtant permis de la faire revivre.
Texte intégral (1771 mots)
Ethel Smyth en 1922. George Grantham Bain Collection/Créé avec Canva

Et si une œuvre disparue depuis près d’un siècle pouvait être recréée à partir d’un simple enregistrement ? C’est le pari qu’a relevé un chercheur en ressuscitant Hot Potatoes, une fanfare méconnue de la compositrice britannique Ethel Smyth.


Comme une voix venue d’outre-tombe, une pièce méconnue du patrimoine culturel du Surrey (au sud-est de l’Angleterre, ndlr) a retenti à nouveau : une courte fanfare cérémonielle pour cuivres composée par Dame Ethel Smyth (1858-1944).

Les fanfares sont de brèves pièces entraînantes destinées aux instruments à vent de la famille des cuivres. À la fin de l’année dernière, on m’a demandé d’en trouver une pour ouvrir la cérémonie d’installation du nouveau vice-chancelier de l’Université du Surrey près de Londres, le professeur Stephen Jarvis. Comme il s’agissait d’un événement public très en vue, réunissant des centaines de personnes dans la cathédrale de Guildford, je savais qu’il me fallait une pièce musicale vraiment singulière.

Plutôt que de commander une œuvre nouvelle, j’ai choisi de faire revivre une pièce oubliée : la fanfare Hot Potatoes de Smyth. J’ai retenu cette compositrice en raison de ses liens étroits avec la région et avec la recherche universitaire.

En 1930, huit des compositeurs britanniques les plus en vue de l’époque furent en effet sollicités pour écrire de courtes fanfares destinées au Musicians’ Benevolent Fund. Chacune durait environ une minute.

La dernière pièce de la série fut écrite par Smyth. Elle s’inspirait d’un appel de clairon militaire, officiellement intitulé Men’s Meal (Second call). Ce signal indiquait aux soldats qu’ils pouvaient venir chercher leurs rations. Il est plus connu sous le nom familier de Hot Potatoes ou « patates chaudes ». Les soldats y avaient ajouté des paroles humoristiques pour en retenir le sens : « Oh, pick ‘em up, pick ‘em up, hot potatoes… » (« Oh, ramassez-les, ramassez-les, les patates chaudes… »)

Il y a quelques mois, le département de musique et médias de l’université a organisé un grand concert symphonique dans le cadre du festival national annuel Being Human Festival. Plusieurs œuvres de Smyth y ont été données pour la première fois au Royaume-Uni à l’époque contemporaine.

Un an plus tôt, l’université avait installé une statue miniature de Smyth devant sa principale salle de concert sur le campus. Il s’agit d’une version réduite de celle, plus grande que nature, inaugurée en 2022 à quelques kilomètres de là, dans le centre de sa ville natale, Woking (dans le Surrey, ndlr). Mes recherches ont montré qu’il s’agit de l’une des rares statues au monde de compositrice.

Au sommet de l’impressionnante production musicale de Smyth figurent ses six opéras, dont plusieurs sont disponibles dans des enregistrements modernes. Parmi ses autres œuvres figurent une messe (mise en musique de la liturgie chrétienne), un concerto pour violon et cor, ainsi qu’une œuvre hybride entre symphonie et oratorio. Smyth est largement reconnue en Grande-Bretagne et à l’international comme l’une des plus grandes compositrices de l’histoire de la musique classique. Elle fut aussi une suffragette influente et l’autrice de nombreux écrits autobiographiques et essais.

Pourtant, on sait très peu de choses sur sa fanfare Hot Potatoes, peut-être la dernière pièce qu’elle ait jamais écrite, si ce n’est son instrumentation d’origine : quatre trompettes, quatre trombones et des percussions. Elle est rarement mentionnée dans la littérature consacrée à Smyth.

Composée alors qu’elle avait plus de 70 ans, qu’elle souffrait de graves troubles de l’audition et que les plus grands succès de sa carrière étaient derrière elle, la partition a longtemps été considérée comme perdue. Pendant des années, on a ainsi supposé que l’œuvre ne pourrait plus jamais être jouée.

Cette pièce devait avoir une signification particulière pour Smyth. Elle connaissait les fanfares militaires depuis l’enfance, son père ayant atteint le grade de major général dans l’armée britannique. Elle reprit d’ailleurs ces appels de clairon dans sa propre musique : le thème de Hot Potatoes était déjà apparu dans l’ouverture de son dernier opéra, Entente cordiale, dont on a célébré l’an dernier le centenaire de la première représentation.

Si l’utilisation de Hot Potatoes n’est pas explicitement mentionnée dans la partition vocale publiée de l’opéra, un exemplaire d’archive aujourd’hui conservé dans la Beecham Collection de l’Université de Sheffield comporte une annotation manuscrite de Smyth elle-même indiquant son origine.

La fanfare de Smyth, du passé au présent

La fanfare Hot Potatoes de Smyth ainsi que les autres pièces de la série furent jouées par des élèves de la Royal Military School of Music (les musiciens de Kneller Hall) sous la direction du capitaine H. E. Adkins à l’occasion du dîner annuel du Musicians’ Benevolent Fund, organisé le 8 mai 1930 au Savoy Hotel de Londres – date qui coïncide, par hasard, avec celle de la mort de Smyth, quatorze ans plus tard. Le concert fut retransmis à la radio sur le programme national de la BBC.

Les fanfares furent rejouées à quelques reprises lors de cet événement annuel, notamment le jour de la Sainte-Cécile, le 22 novembre 1932. En juin de la même année, elles avaient aussi été enregistrées par le même ensemble pour une publication chez His Master’s Voice (HMV, « La voix de son maître ») prévue à la fin de l’année. Mais ensuite, toute trace de l’œuvre disparut.

Cependant, l’enregistrement HMV des fanfares m’a fourni suffisamment d’informations pour transcrire et arranger la pièce de Smyth pour les étudiants de la fanfare de cuivres de l’Université du Surrey. Je me suis appuyé sur ma connaissance plus large de l’œuvre de la compositrice, qui s’est révélée précieuse pour identifier et reproduire certaines de ses particularités musicales.

L’idée m’est venue au cours de recherches menées pour mon dernier article scientifique, qui prend l’une des premières pièces pour piano de Smyth comme étude de cas pour explorer les questions d’interprétation et d’exécution musicale dans la redécouverte d’œuvres « perdues » de compositeurs historiquement marginalisés.

Plutôt qu’une transcription fidèle, j’ai modifié l’orchestration – même si, en clin d’œil à la version originale, j’ai conservé quatre parties distinctes de trompette – ainsi que la tonalité de la pièce. J’ai même entièrement recomposé une mesure.

Certains détails étaient tout simplement trop difficiles à distinguer sur l’enregistrement, tandis que d’autres se prêtaient naturellement à l’enrichissement (et j’étais convaincu qu’il y avait au moins une fausse note). Ce projet montre néanmoins les possibilités créatives qu’offre la redécouverte de musiques que l’on croyait perdues, et l’intérêt de remettre en lumière des œuvres d’artistes longtemps négligés.

De manière tout à fait appropriée, puisque la cérémonie d’installation du professeur Jarvis était un événement officiel de l’université, j’ai dirigé le Brass Ensemble (fanfare de cuivres) depuis le balcon sud de la cathédrale, vêtu de ma toge doctorale – comme le faisait Smyth elle-même lorsqu’elle dirigeait. J’espère que cette redécouverte de la fanfare Hot Potatoes de Smyth donnera désormais lieu à de nouvelles interprétations.

The Conversation

Christopher Wiley ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.04.2026 à 11:54

La découverte d’un médaillon en forme de cœur pourrait changer notre regard sur le cruel Henri VIII

James Clark, Professor of Medieval History, University of Exeter

Découvert par un amateur, un pendentif en or attribué à Henri III et à Catherine d’Aragon pourrait révéler une facette méconnue du monarque. Derrière l’image du roi brutal se dessine peut-être l’histoire d’un amour conjugal aujourd’hui oublié.
Texte intégral (2067 mots)
C’est le mot « Toujours », en (vieux) français dans le texte, qui donne à ce médaillon une valeur toute particulière. Walker Art Gallery/Wiki Commons/Birmingham Museums Trust

Un médaillon en forme de cœur portant les initiales d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon vient d’entrer dans les collections du British Museum. Au-delà de sa valeur exceptionnelle, ce bijou pourrait éclairer les premières années, encore heureuses, d’un mariage qui allait bouleverser l’histoire religieuse de l’Angleterre.


Henri VIII, roi d’Angleterre et d’Irlande de 1509 à 1547, n’est pas resté dans les annales comme un mari aimant. Tout écolier anglais peut d’ailleurs réciter le sort peu enviable de la plupart de ses six épouses grâce à la comptine, « Divorced, beheaded, died, divorced, beheaded, survived » (« Divorcée, décapitée, morte, divorcée, décapitée, survivante »). Mais si la fin de ses relations est célèbre, on en sait beaucoup moins sur Henri lorsqu’il était amoureux.

Aujourd’hui, un bijou rare, découvert par un amateur à l’aide d’un détecteur de métaux et acquis par le British Museum pour les collections nationales, pourrait nous amener à reconsidérer la réputation brutale du roi.

Le bijou

Le bijou est un médaillon en forme de cœur, façonné en or et décoré d’émail rouge, attaché à une chaîne en or massif. Sur sa face figurent les lettres H et K, entrelacées avec les tiges d’une rose Tudor et d’une grenade, symbole de la famille royale espagnole de Catherine. Il est donc raisonnable d’en déduire que ce remarquable bijou était directement lié à Henri et à la première de ses épouses, Catherine d’Aragon.

Catherine fut au cœur du premier divorce d’Henri, et sans doute du plus retentissant, celui qui précipita la rupture de l’Angleterre avec la papauté romaine et la transformation religieuse que nous appelons aujourd’hui la Réforme. À bien des égards, Catherine fut aussi l’épouse qui subit le plus durement la cruauté personnelle du roi. Bien qu’elle n’ait pas été exécutée, elle fut pratiquement assignée à résidence, et passa une grande partie de ce temps séparée de son unique enfant survivant, Marie Tudor.

Si ce bijou appartenait bien à Henri et à Catherine, il pourrait constituer un indice précieux d’un tout autre moment de leur relation – et révéler une facette du caractère du roi que sa conduite, par ailleurs tristement célèbre, a complètement éclipsée.

À la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, les monogrammes – c’est-à-dire l’entrelacement des initiales de deux personnes – étaient souvent créés pour symboliser un lien personnel, un mariage, des fiançailles ou même une liaison secrète. Sous les lettres entrelacées du médaillon figure en français le mot « Toujo(u)rs » – un choix naturel pour un serment entre amoureux. Ici, les lettres renvoient très probablement à Henri et à Catherine.

Les décorations du médaillon confirment ce lien royal. Le symbole de la grenade fit son entrée dans la vie publique anglaise après l’union des deux familles par le mariage d’Henri. Les décorations du couronnement du roi et de la reine, à peine deux semaines après le mariage, associaient la rose Tudor à des grenades dorées. Une gravure sur bois publiée pour marquer l’événement sous le titre A Joyful Meditation to All England montrait Henri et Catherine recevant leurs couronnes sous un double dais formé par la fleur et le fruit.

Les comptes des textiles commandés pour la maison royale mentionnent des dizaines de pièces différentes – tapisseries d’ameublement, tentures murales et livrées portées par les serviteurs – toutes ornées de manière bien visible de la rose et de la grenade dans leur décor.

Des motifs de dévotion

La décoration du pendentif en forme de cœur trouve des échos dans une grande variété d’objets décrits dans les inventaires de la maison d’Henri. On y trouve notamment la description d’une bourse en satin cramoisi, d’un étui à peigne en argent et d’une coupe sur pied, tous marqués de la même manière pour le roi et sa reine. Ces listes mentionnent également plusieurs colliers – désignés par le terme archaïque carkeynes – ornés de pendentifs en forme de cœur. L’un d’eux, de couleur bleue, porte lui aussi l’inscription « H K ».

Henri dépensait des sommes considérables pour des meubles et des objets d’apparat somptueux, réalisés sur mesure, mais les bijoux constituaient sa plus grande passion. Les inventaires de ses bijoux et de sa vaisselle précieuse (objets d’art en or, en vermeil et en argent) établis peu après sa mort en janvier 1547 recensent près de 4 000 pièces individuelles.

Portrait d’Henri VIII portant d’imposants bijoux en or
Les bijoux comptaient parmi les grandes passions d’Henri VIII. Portrait de Hans Holbein le Jeune (vers 1497-1543). Thyssen-Bornemisza Museum

Ce pendentif Tudor en forme de cœur est un exemple frappant de ce niveau d’investissement. Le médaillon lui-même est façonné en or 24 carats ; la large chaîne retrouvée avec lui est lourde et longue – plus de 40 centimètres. Ensemble, ils représentent 317 grammes de métal précieux. Il n’est donc pas étonnant que le British Museum l’ait acquis pour 3,5 millions de livres (un peu plus de 4 millions d’euros).

Les comptes de sa garde-robe – qui consignent l’achat de pièces décoratives pour la maison royale – montrent clairement qu’Henri s’intéressait personnellement aux matériaux et au design de nombre de ces objets. Des dessins de bijoux réalisés par Hans Holbein, l’artiste allemand actif à la cour d’Henri dans les années 1530 et au début des années 1540, pourraient provenir d’un recueil de modèles destiné à orienter, ou à illustrer, l’évolution des goûts du roi. Il achetait ou faisait réaliser ces pièces non seulement pour sa propre maison, mais aussi comme cadeaux – souvent offerts à l’occasion du Nouvel An – à des membres de sa famille ou à des favoris de la cour.

Cela pourrait bien être l’origine du pendentif en forme de cœur. Depuis sa découverte, on l’a souvent associé au grand faste organisé par Henri dans le Pas-de-Calais en 1520, le fameux Camp du Drap d’or. Henri, Catherine et leur cour y mirent en scène une rencontre cérémonielle avec le roi de France, François Ier. De très nombreux objets provenant des résidences et des chapelles royales furent alors transportés de l’autre côté de la Manche pour décorer le palais de toile et les tentes dressés pour l’occasion.

Un message personnel

Mais je suis convaincu que le message transmis par ce bijou n’est pas politique, mais profondément personnel. Ce « Toujours » semble être l’expression d’un attachement profond et sincère. Une autre hypothèse, avancée par le British Museum lui-même, est que le pendentif aurait été réalisé pour marquer les fiançailles, en octobre 1518, de l’unique enfant survivante de Catherine, la princesse Marie, alors âgée de 2 ans, avec l’héritier du trône de France, François de France, âgé de 8 mois.

Mais, compte tenu de la présence d’objets au design très similaire dans la maison royale peu après le mariage et le couronnement, il est possible que ce pendentif remonte plutôt aux premières années de la relation entre Henri et Catherine. Au début, la reine et le roi étaient inséparables. Cinq mois après le mariage, elle était enceinte. Elle le fut à nouveau chaque année de 1510 à 1513. L’une de ces grossesses donna naissance à un fils, nommé Henri, en janvier 1511. Il vécut un peu moins de 2 mois.

À la fin de l’été de cette même année, le roi et la reine entreprirent une tournée à travers la vallée de la Tamise, puis jusque dans les Midlands de l’Ouest, qui s’acheva à Warwick. C’est dans un champ du Warwickshire que le prospecteur amateur Charlie Clarke mit au jour le pendentif en forme de cœur en 2019.

Se pourrait-il qu’un bijou offert à Catherine à l’occasion de la naissance de l’héritier mâle tant attendu d’Henri ait été emporté avec la suite royale – comme tant de leurs bijoux personnels l’étaient – lors de ce déplacement vers le Warwickshire ? Cette hypothèse confère au médaillon une dimension qui tient alors non seulement du romantisme, mais aussi de la tragédie. Peut-être, en effet, Catherine s’est-elle alors séparée d’un présent qui était déjà, en quelque sorte, un memento mori de son fils disparu.

The Conversation

James Clark a reçu des financements de UKRI-AHRC.

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