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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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16.04.2026 à 16:29

Pourquoi les médecins ne disent pas tout aux patients ?

Antoine Glauzy, Chercheur en sciences de gestion, ESCP Business School

Préparer la personne à la gravité de son état, attendre la réunion de concertation pluridisciplinaire pour confirmer un diagnostic de cancer… quand les médecins recourent au silence face au malade.
Texte intégral (1975 mots)

Préparer la personne à la gravité potentielle de son état, attendre que la réunion de concertation pluridisciplinaire pour confirmer un diagnostic de cancer… à dessein, les médecins peuvent recourir au silence lors des échanges avec les malades pris en charge.


À l’ère du consentement éclairé, la circulation de l’information joue un rôle crucial dans la relation patient-soignant. Depuis la loi du 4 mars 2002 sur les droits des malades, le patient ne reçoit plus seulement des soins de manière passive, il devient un acteur de sa propre santé. Selon Grégoire Moutel, médecin et spécialiste du droit et de l’éthique en santé, tout acte thérapeutique doit désormais être précédé par un consentement « en toute connaissance de cause ».

Pour que ce consentement soit libre et éclairé, le patient doit disposer de toutes les informations relatives aux options thérapeutiques possibles ainsi qu’à leur rapport bénéfices-risques. Autrement dit, le médecin a la responsabilité de transmettre ses connaissances de manière transparente, claire et compréhensible afin que le patient soit en mesure de consentir à un acte médical.

Le silence, un intrus à l’ère du consentement éclairé ?

Dans un tel contexte, nous pourrions croire que le silence, entendu comme le fait de taire, de retenir ou encore de cacher une information, doit être banni de la consultation. Le silence semble en effet incompatible avec l’idéal de transparence censé faire du patient un acteur de sa maladie.

Ce silence renverrait alors à un modèle pourtant dépassé : le « paternalisme médical », dans lequel le médecin était considéré comme le seul détenteur du savoir et décidait de ce qui devait être dit ou non, au nom de sa compétence scientifique et de la protection du patient. Selon certains textes médicaux, taire certaines informations pouvait alors paraître légitime, voire nécessaire, pour éviter un traumatisme ou ne pas susciter trop d’angoisse.

Le silence, compétence des médecins ou règle institutionnelle ?

Penser le silence comme un acte de dissimulation reviendrait à passer à côté d’une réalité plus complexe et subtile, car un pan de la sociologie du diagnostic, qui étudie précisément la relation patient-médecin et l’annonce de la maladie, montre que les médecins continuent de ne pas tout dire. Plus précisément, la réflexion sur ce qu’il est pertinent de dire ou de taire au patient fait partie des compétences intrinsèques aux médecins.

La sociologue Annemarie Jutel montre en effet que les médecins ne sont pas uniquement les détenteurs d’un savoir scientifique sur la maladie et sur les traitements. Ils détiennent également un ensemble de compétences leur permettant de délibérer sur ce qu’il convient de ne pas dire au patient.

Cette délibération sur ce qu’il convient de dire ou de taire au patient est étroitement liée au statut du médecin comme porte-parole de l’institution médicale. La parole du médecin tire son autorité et sa légitimité scientifique du fait de provenir de l’institution médicale.

Toutefois, cette autorité est elle-même encadrée par les règles institutionnelles. Autrement dit, le médecin ne dispose pas librement de sa parole : l’institution délimite ce qu’il peut dire et ce qu’il doit taire.

Le silence pour protéger le cadre scientifique

En tant que porte-parole, le médecin devient le garant du cadre médico-scientifique de la consultation, en se conformant à des règles institutionnelles qui encadrent l’interaction avec le patient : la suspension de toute divulgation avant validation collégiale (réunion de concertation pluridisciplinaire), la nécessité de s’inscrire dans les limites de spécialité et de ne pas outrepasser son champ d’expertise, l’exigence de ne communiquer que des informations scientifiquement reconnues et validées ou encore l’ajustement du niveau d’informations selon la volonté de connaître et la capacité de compréhension propres à chaque patient.

Le médecin ne peut décrire et expliquer la maladie qu’à partir d’un ensemble de classifications et de recommandations, notamment la Classification internationale des maladies (CIM) ou le DSM-5 en santé mentale, qui définissent des méthodes et des critères reconnus par la communauté scientifique et les institutions médicales, telles que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou, en France, la Haute Autorité de santé. La parole du médecin doit donc s’enraciner dans le discours qui façonne la nature des interactions avec les patients.

Cette contrainte a un effet direct sur la place donnée à l’expérience du patient. Comme le soulignait déjà le philosophe et médecin Georges Canguilhem, la voix du malade a été « mise entre parenthèses » dans l’élaboration du savoir médical et du diagnostic : ses perceptions, ses émotions ou ses interprétations ne possèdent pas de valeur épistémique pour nommer et rendre compte de la maladie. Dans la Maladie, catastrophe intime (2014), la philosophe Claire Marin déplore la dimension vécue de la maladie, ce qu’elle appelle sa « dimension métaphysique », c’est-à-dire l’atteinte de l’identité et du rapport à soi, largement effacée au profit d’une approche rationnelle centrée sur l’explication scientifique.

Le médecin doit alors veiller à faire taire toutes les autres interprétations de la maladie qui pourraient entrer en concurrence avec le cadre explicatif scientifique en vigueur dans la consultation. Lorsque certaines explications risquent d’entraîner la discussion vers des registres qu’il ne maîtrise pas, qu’ils soient magico-religieux, culturels ou moraux, le médecin réaffirme le cadre biomédical en recentrant la conversation sur des arguments scientifiques.

Dans ces situations, le silence devient une stratégie de maintien du cadre scientifique et des objectifs de la consultation. Il agit comme un filtre qui contrôle ce qui peut être dit et ce qui doit être passé sous silence afin de préserver l’autorité de sa parole de médecin et le cadre explicatif propre à la médecine occidentale.

Le silence face à l’incertitude

Ainsi, le silence est étroitement lié au contexte scientifique qui sous-tend la consultation médicale. Ce contexte ne détermine pas seulement ce qui peut être dit ou tu selon les cadres explicatifs, mais aussi selon la certitude du médecin. Une étude ethnographique menée dans un hôpital spécialisé en pathologies hépatiques montre que, lors de la phase de prédiagnostic, le médecin tait souvent ce qu’il pressent.

Par exemple, selon cette même étude, dans un service d’oncologie hépatique, un oncologue observé refusait de nommer la maladie, et ce, malgré la demande explicite du patient, tant que la réunion de concertation pluridisciplinaire n’avait pas confirmé le diagnostic. Il s’abstenait de partager la moindre information du fait que le protocole institutionnel lui imposait d’attendre l’avis collégial. Son silence témoignait ainsi d’une contrainte organisationnelle : le diagnostic ne pouvait être posé qu’après discussion collective entre les différents experts.

Cet exemple rejoint ce que le médecin Jean Hamburger décrivait dans la Puissance et la fragilité : « La masse des données acquises […] a brusquement dépassé les capacités de préhension et de mémoire du médecin. » La médecine contemporaine est devenue si spécialisée et si complexe qu’aucun praticien ne peut, à lui seul, maîtriser l’ensemble des connaissances nécessaires pour interpréter les examens ou définir un projet thérapeutique aux caractéristiques de chaque patient. Pour répondre à cette complexité, la médecine est devenue une activité sociale fondée sur la rencontre et la coordination d’expertises multiples (infirmières, oncologues, chirurgiens, etc.).

Ainsi, le silence ne renvoie pas seulement à une réticence à dire : il témoigne de l’impossibilité de parler selon son seul jugement clinique et de l’obligation institutionnelle de consulter ses pairs. En oncologie, il est institutionnellement tenu de présenter le dossier en réunion de concertation pluridisciplinaire. Le Plan Cancer (2003–2007) stipule en effet que tout nouveau patient atteint d’un cancer doit bénéficier d’un avis collégial rendu en réunion de concertation pluridisciplinaire.

Ce silence place le patient dans une attente pendant laquelle le diagnostic n’est pas encore formulé. Dans cette phase de prédiagnostic, les médecins recourent souvent à des euphémismes pour préparer psychologiquement le patient à la possibilité d’une mauvaise nouvelle. Ils utilisent des formulations volontairement floues, telles que par exemple « une lésion » ou « un nodule », qui signalent la présence d’une anomalie sans en donner encore le nom.

Ces termes vagues permettent d’orienter progressivement le patient vers la gravité potentielle de son état, en l’aidant à réinterpréter ses symptômes sous un nouveau jour. Ils participent ainsi d’un processus de préparation graduelle, tout en évitant de provoquer une rupture brutale ou une détresse immédiate.

Ce que révèle le silence sur la culture médicale contemporaine

Le silence entre un médecin et son patient ne se résume pas à une question d’informations qu’on révèle ou qu’on dissimule. Il touche à la possibilité même de dire une vérité médicale dans un système où la parole du médecin est contrainte par des règles institutionnelles. Dans un tel cadre, le silence est une manière de naviguer entre l’incertitude, les protocoles, la complexité des maladies et la vulnérabilité des personnes.

Comprendre le silence dans la relation de soin, c’est donc comprendre la culture médicale elle-même : ses règles, ses limites, ses façons de protéger, de préparer, d’éviter ou d’accompagner. C’est saisir à quel point le soin repose aussi sur ce qui ne se dit pas.

The Conversation

Antoine Glauzy est chercheur associé à l’INSERM Unité Mixte 1193 ; Chaire « Valeurs du soin » ; Chaire « Innovation organisationnelle en santé ».

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16.04.2026 à 16:28

« Toute une civilisation disparaîtra cette nuit » : pourquoi les mots de Trump préparent les esprits à l’impensable

Stephanie A. (Sam) Martin, Frank and Bethine Church Endowed Chair of Public Affairs, Boise State University

La violence des propos de Donald Trump face à l’Iran est sans précédent. Ils répondent à un objectif politique précis. Analyse.
Texte intégral (1949 mots)
Le discours du président Donald Trump au fur et à mesure du temps s’est fait de plus en plus virulent. Wildpixel/iStock via Getty Images Plus

Le 7 avril 2026, Donald Trump a menacé l’Iran : « Ouvrez ce foutu détroit, bande de tarés, ou vous vivrez en enfer », puis il a ajouté : « Toute une civilisation disparaîtra cette nuit. » Cette rhétorique a un but politique : préparer les esprits à une escalade de violence.


L’un des aspects les plus déroutants du langage de Donald Trump, c’est qu’il est à la fois choquant et anesthésiant. En effet, lorsque le président étatsunien déclare quelque chose de scandaleux, le pays se recroqueville sur lui-même, mais ensuite, ce qui a choqué se banalise et devient familier.

En qualité de chercheur spécialiste de la rhétorique présidentielle, je sais que cet enchaînement a des effets délétères. Il conditionne le public à absorber la transgression. Ce qui jadis aurait constitué un séisme politique ou à une violation des normes constitutionnelles apparaît désormais comme ordinaire. Les derniers discours de Trump et leur démagogie extrême méritent qu’on s’y attarde parce que la rhétorique de Trump à propos de l’Iran est devenue incendiaire. Sur son réseau Truth Social début avril, il a utilisé un langage truffé de grossièretés, menaçant d’attaquer les infrastructures du pays :

« Ouvrez ce foutu détroit, bande de tarés, ou vous vivrez en enfer. »

Il a appelé les Iraniens à se soulever contre leur gouvernement. Il a averti qui si l’Iran ne se conformait pas aux exigences américaines :

« Toute une civilisation disparaîtra cette nuit. »

L’agence Associated Press a commenté ces propos comme une escalade du conflit en cours, et pas comme un simple excès de langage : « Alors que le conflit est entré dans son deuxième mois, Trump a intensifié ses avertissements de bombarder les infrastructures iraniennes. » Le Comité international de la Croix-Rouge a rappelé, de manière inhabituelle, que les règles de la guerre devaient être respectées « dans les paroles comme dans les actes », suggérant que cette rhétorique était aussi une partie du problème.

Ces remarques de Trump étaient-elles réellement différentes des précédentes ? Je pense que c’est le cas. En effet, depuis des années, la rhétorique de Trump repose sur l’insulte, la moquerie, la menace et le mépris. Il a ainsi rabaissé ses adversaires et contribué à dégrader le niveau de la vie publique états-unienne.

Mais ce qui semble différent dans ses propos du début du mois d’avril 2026, c’est l’ampleur de la violence exprimée par son langage. Ses déclarations sur l’Iran ont dépassé les attaques personnelles ou le nationalisme bravache pour évoquer une punition collective et une destruction civilisationnelle. Le style était familier, l’horizon des dommages ne l’était pas.

Un message publié sur les réseaux sociaux par le président Donald Trump, dans lequel il menace de détruire la civilisation iranienne
Le message publié par le président Donald Trump sur les réseaux sociaux le 7 avril 2026, dans lequel il menaçait de détruire « toute une civilisation », en référence à l’Iran. Truth Social

La politique de la peur

La rhétorique présidentielle relève plus de la permission que de la persuasion. Les présidents ne se contentent pas d’argumenter, ils envoient des signaux. À travers ces signaux, ils indiquent au public quelle est la situation, quel danger se joue, quelles réponses sont raisonnables. En ce sens, le président a un rôle de déclencheur. Ses mots orientent les journalistes, les législateurs, ses alliés politiques et ses partisans pour qualifier les événements avant même qu’ils ne soient vraiment compris et analysés.

Les travaux du théoricien politique Corey Robin sur la politique de la peur offrent une grille de lecture utile pour comprendre ce qui se joue à travers la rhétorique violente de Trump. Selon Robin, la peur n’est pas simplement un sentiment qui surgit naturellement face au danger. Elle est politiquement construite. Le pouvoir apprend aux individus ce qu’ils doivent craindre, comment nommer le danger et vers où diriger leur inquiétude. La rhétorique présidentielle est un outil essentiel pour ce travail.

Ainsi, un président ne se contente pas de décrire une menace. Il lui donne aussi une forme et une échelle. Il indique au public son ampleur, sa proximité et les types de réponses raisonnables.

Un bon exemple s’est produit après les attentats du 11 septembre 2001, lorsque, en visitant Ground Zero à New York, George W. Bush a déclaré : « Je vous entends. Le reste du monde vous entend. Et ceux qui ont fait tomber ces bâtiments nous entendront bientôt. » Par cette phrase, Bush reconnaissait la gravité des événements, tout en promettant de riposter contre les terroristes et de rendre la justice.

Face à des déclarations comme de Trump à propos de l’Iran, le problème n’est pas simplement qu’un président ait tenu des propos extrêmes, mais dans les effets produits par ce langage extrême.

L’hyperbole politique abaisse le seuil de ce que le public peut imaginer comme légitime, comme acceptable. Lorsque des présidents profèrent des menaces comme celles de Trump, la souffrance de masse devient imaginable. Les mots du président et ses publications sur les réseaux sociaux testent notre capacité à percevoir ce langage comme une transgression, ou à l’intégrer comme une tactique de négociation parmi d’autres.

À Ground Zero après les attentats du 11-Septembre, le président George W. Bush a reconnu la gravité des faits tout en promettant de riposter.

Façonner la réalité

La rhétorique présidentielle importe pour des raisons qui dépassent la persuasion ou le style. Elle contribue à organiser la réalité. Elle indique au public ce qui est grave, qui est dangereux, quelles souffrances comptent et quelles formes de violence peuvent être conçues comme nécessaires. Le président Barack Obama l’a montré en 2012, lors d’une veillée en hommage aux victimes de la fusillade de l’école primaire Sandy Hook, déclarant :

« Nous portons une responsabilité envers chaque enfant, parce que nous comptons sur les autres pour veiller sur les nôtres. »

Il ajoutait :

« Nous sommes tous des parents ; ce sont tous nos enfants. »

Par ces mots, Obama appelait chacun à ressentir la perte de 20 enfants tués et à œuvrer pour une solution face à la violence armée.

Trump profite d’un public usé par la répétition. Chaque nouvelle transgression est accompagnée du souvenir des précédentes. Les individus finissent par douter de leurs propres réactions. Ils se disent « C’est choquant, mais c’est ce qu’il fait sans cesse ». Ce sentiment paradoxal fait partie du problème. L’affaiblissement des normes rend les escalades de violence plus difficiles à identifier et à juger.

Pour autant, le dégoût ressenti par de nombreuses personnes face aux déclarations de Trump demeure important. Malgré des années de transgression de ce qui était considéré comme normal, certaines limites restent présentes.

Aujourd’hui, il ne suffit pas de se dire que Trump a changé. Il faut comprendre ce que sa présidence produit dans l’opinion. Le danger le plus grave réside dans le monde que sa rhétorique nous prépare à accepter.

The Conversation

Stephanie A. (Sam) Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.04.2026 à 16:28

Quand la politique n’est pas une affaire d’idées mais d’identité

Lee-Ann d'Alexandry, doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)

Fabien Girandola, Professeur de Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)

Lionel Souchet, Maître de Conférences en Communication et Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)

Les mécanismes d’identification et de conformisme au groupe façonnent la vie politique ordinaire. Un facteur qui explique la montée des extrémismes ?
Texte intégral (2277 mots)

Pourquoi est-il si difficile de s’écarter de l’opinion de son groupe politique, au point de parfois défendre l’indéfendable ? La psychologie sociale révèle que nos choix politiques sont davantage guidés par l’identité de groupe et le conformisme que par les idées, transformant le débat démocratique en affrontement identitaire.


Un repas de famille écourté, une discussion WhatsApp qui dérape, un silence gêné au travail après une élection présidentielle : la politique est parfois une affaire d’appartenance plus que d’idées. Dans ces situations, exprimer un doute ou changer d’avis peut sembler risqué, presque comme une trahison. Pourquoi est-il si difficile de s’écarter de l’opinion de « son » groupe politique ? Et pourquoi en vient-on parfois à détester des personnes que l’on ne connaît pas, simplement parce qu’elles votent différemment ?

En 2016, lors d’un meeting dans l’Iowa, Donald Trump affirmait pouvoir « tirer sur quelqu’un au milieu de la Cinquième Avenue sans perdre un seul électeur ». Provocation ? Sans doute. Mais aussi révélatrice d’un mécanisme central : lorsque l’identité de groupe domine, loyalisme et conformité peuvent pousser à tolérer des comportements jugés inacceptables.

Loin de se limiter aux provocations de Donald Trump, ces mécanismes d’identification et de conformisme au groupe façonnent la vie politique ordinaire.

Comment expliquer la très forte poussée des votes des extrêmes ? En France, la part des électeurs votant pour un parti populiste au premier tour de l’élection présidentielle est passée d’environ 10 % dans les années 1980 à près de la moitié des électeurs en 2022, selon une analyse du Pew Research Center.

Dans quelle mesure le suivisme et la conformité au groupe peuvent-ils contribuer à expliquer la banalisation, voire l’acceptation massive, de partis et d’idées politiques perçus comme inacceptables il y a quelques décennies à peine ?

L’identité sociale : pourquoi le groupe guide nos choix

La théorie de l’identité sociale, formulée à la fin des années 1970 par Tajfel et Turner, psychologues sociaux, repose sur une idée simple mais cruciale : une partie de ce que nous sommes se construit à travers les groupes auxquels nous appartenons, communauté, cercle d’amis ou parti politique. Cette appartenance fournit des repères cognitifs et émotionnels au quotidien, c’est-à-dire des cadres pour interpréter la réalité et éprouver un sentiment de sécurité et de reconnaissance.

Sans ancrage collectif clair, les individus deviennent plus vulnérables au stress, incertains, et peinent à s’orienter dans un monde social complexe, comme le montre la recherche sur le besoin fondamental d’appartenance.

Lorsque l’identification à un groupe devient centrale, nous avons tendance à favoriser ses membres et jugeons plus sévèrement les outsiders, un phénomène appelé biais pro-endogroupe. Ces comportements apparaissent parfois dès l’enfance, quand on apprend à identifier les membres de notre communauté plus fiables que les autres.

Le poids identitaire de la politique

En politique, certaines opinions qui semblent absurdes pour un observateur extérieur paraissent parfaitement normales à ceux qui partagent la même identité de groupe. Par exemple, lors de l’affaire des emplois fictifs de François Fillon en 2017, une partie de ses soutiens a continué à nier les faits ou leur gravité, là où des observateurs extérieurs voyaient une atteinte à la probité publique. Comme le notait Barack Obama en 2010, « nous sommes plus enclins à accepter les informations qui favorisent notre parti et à rejeter celles qui le menacent ».

Mais l’identité sociale en politique ne se limite pas au parti. La politiste Lilliana Mason montre que l’appartenance politique peut parfois l’emporter sur d’autres dimensions de l’identité sociale (raciale, religieuse, géographique ou culturelle) pour former une méga-identité, lorsque la politique constitue le dernier refuge d’un sentiment d’appartenance fort – alors que d’autres liens sociaux, comme la religion ou les syndicats – ont perdu leur poids mobilisateur.

Être démocrate ou républicain, c’est rejoindre un univers complet, où les identités multiples de l’individu sont alignées. Être démocrate, par exemple, signifie souvent être urbain, diplômé et favorable à l’écologie ; une convergence qui transforme les désaccords en conflits identitaires. Une étude publiée dans Nature Human Behaviour montre que les dîners de Thanksgiving réunissant des personnes aux opinions partisanes opposées duraient de trente à cinquante minutes de moins que ceux où tous partageaient la même affiliation.

En France aussi, les clivages, notamment autour du Rassemblement national, sont souvent à l’origine de conflits plus fréquents au sein des familles ou des cercles proches, car les désaccords ne touchent plus seulement des programmes mais des valeurs profondément identitaires.

La méga-identité partisane ne façonne pas seulement nos relations sociales : elle transforme la polarisation elle-même. La polarisation affective – la haine du camp adverse – peut dépasser la polarisation idéologique : on se déteste souvent sans vraiment savoir pourquoi. Aux États-Unis, l’animosité envers le parti opposé a plus que doublé entre 2000 et 2016. En France, près de 40 % des citoyens disent éprouver des sentiments négatifs envers les électorats d’autres partis, illustrant une polarisation affective mesurable au‑delà des clivages idéologiques.

Dans ce contexte, l’identité partisane structure non seulement les attitudes, mais aussi les comportements. Une fois l’identité de camp solidement établie, un autre mécanisme entre en jeu : le conformisme.

Se taire ou suivre : le prix social du désaccord

Comment en vient-on à adopter l’opinion du collectif, parfois même contre son propre jugement ? La psychologie sociale s’appuie sur deux expériences devenues classiques : celles de Solomon Asch (expérience des lignes, in H. Guetzkow, 1951, p.177) et de Muzafer Sherif (effet autocinétique, 1935).

Dans les travaux de Sherif, face à une situation ambiguë, les individus tendent à se rallier progressivement à une norme collective, même lorsque celle-ci est arbitraire. Chez Asch, le participant finit souvent par se conformer à un consensus erroné alors que la réponse est évidente, montrant que la pression du groupe peut l’emporter sur le jugement individuel.

Dans l’expérience de Solomon Asch, un groupe de personnes doit identifier laquelle des trois lignes (A, B ou C) est de même longueur que la référence (à gauche). Tous les participants sont complices de l’expérimentateur, sauf un. Résultat : 75 % des personnes testées se conforment au moins une fois à l’opinion du groupe, même lorsque celle-ci est très visiblement erronée. Par Fred the Oyster, CC BY

Ces résultats mettent en lumière deux ressorts universels du conformisme : le besoin de se forger une opinion quand l’information est incertaine, et le besoin d’être accepté quand la pression sociale est forte. Autrement dit, nous ne suivons pas toujours le groupe parce que nous croyons qu’il a raison, mais aussi parce que s’en écarter a un coût social.

En France, ce conformisme apparaît souvent lors des séquences électorales ou des débats très médiatisés, où les positions internes à un même camp se resserrent rapidement : exprimer un désaccord interne devient risqué. Se taire, suivre ou répéter la ligne du groupe est souvent la stratégie la plus sûre pour préserver son appartenance.

Likes, partages et loyauté partisane

Ce mécanisme de conformisme se manifeste aussi en ligne, où la visibilité des positions d’un leader ou d’un groupe peut inciter la majorité des partisans à relayer ou défendre une opinion, même sans y adhérer pleinement.

Dans une méta-analyse de plus de 50 expériences impliquant plus de 18 000 participants, environ la moitié des personnes ajustent leur jugement pour rester en phase avec leur camp, même face à des informations factuelles, confirmant que ce type de dynamique de groupe est puissant et répandu.

On a souvent l’impression de vivre dans un pays profondément divisé. Pourtant, cette perception est largement façonnée par un prisme médiatique qui met en avant les positions les plus extrêmes et crée une fausse norme. La recherche de Bail (2021) valide cette vision. Au-delà du concept classique de chambre d’écho – des espaces où l’on ne reçoit que des informations et opinions conformes à ses propres croyances, renforçant ses idées et limitant l’exposition à des points de vue divergents – il montre que la polarisation visible sur les réseaux sociaux est souvent trompeuse : les opinions les plus radicales, très présentes en ligne, ne représentent en réalité qu’une minorité active – environ 5 à 10 % des utilisateurs. Alors que la majorité des citoyens reste modérée, cette minorité produit une grande partie du contenu politique, donnant l’illusion que ces positions extrêmes sont majoritaires.

Quand défendre son camp l’emporte sur la vérité

En pratique, nos choix politiques sont souvent guidés par l’identité de groupe plus que par l’idéologie. Se conformer à son camp façonne les opinions, les comportements et, plus largement, la vie démocratique : lorsqu’on juge les informations selon qu’elles favorisent notre camp, le débat devient difficile, voire impossible. Le risque ? L’émergence de « tribus » séparées, qui ne partagent plus de réalité commune. Ainsi, plus une position semble largement partagée au sein d’un groupe, plus elle tend à s’imposer comme une norme à suivre.

Pour autant, ces logiques ne sont pas irréversibles. La psychologie sociale montre que les identités restent malléables : des contacts positifs et répétés entre groupes peuvent réduire les préjugés et favoriser une évaluation plus nuancée des arguments. C’est ce que soulignait dès les années 1950 Gordon Allport, psychologue américain, montrant que des interactions coopératives entre groupes peuvent atténuer les oppositions et les stéréotypes. La difficulté réside aujourd’hui dans la raréfaction de ces espaces de rencontre, car les échanges passent de plus en plus par des filtres partisans.

Au final, la question reste entière : si nos choix sont d’abord ceux de notre camp, comment construire une démocratie où les faits, et non seulement l’appartenance, guident réellement nos décisions ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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16.04.2026 à 16:27

Quand la Chine oppose la géographie des liens à la géographie des lieux

Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l'influence, diplomatie publique, Sciences Po

Les conflits contemporains ciblent flux et réseaux. La Chine, en particulier, cherche à pleinement tirer parti de cette nouvelle configuration.
Texte intégral (2146 mots)

Lors des conflits, les belligérants ciblent désormais les flux et les infrastructures plutôt que les seuls territoires. Les États-Unis utilisent des leviers maritimes tandis que la Chine agit sur les chaînes industrielles, notamment par l’intermédiaire des intrants stratégiques. Cette combinaison redéfinit la puissance, qui dépend à présent en grande partie de la capacité à perturber les réseaux et à exploiter les dépendances mondiales.


L’échec des négociations d’Islamabad, le 12 avril 2026, n’a pas seulement confirmé l’impasse entre Washington et Téhéran. Il a révélé un déplacement plus profond des rapports de force : la guerre ne vise plus seulement les territoires, elle attaque désormais les infrastructures, les chaînes logistiques et les intrants industriels qui relient les États entre eux.

Dans cet âge stratégique, la conflictualité contourne les frontières, fracture les circuits, recompose les dépendances, ce que dans un autre article j’avais nommé polémologie des flux : une guerre qui cible moins les lieux que les liaisons entre les lieux.

Du territoire au réseau

La fin de la guerre froide avait nourri l’illusion d’un monde plus fluide. La chute du mur de Berlin semblait refermer le temps des blocs et ouvrir celui d’une mondialisation apaisée, portée par le commerce et l’interdépendance.

Cette lecture a vieilli. Plus les économies se connectent, plus elles exposent de points de vulnérabilité. Ports, détroits, câbles, terminaux, intrants : tout ce qui permet la circulation devient une cible. La puissance ne repose plus seulement sur la tenue d’un territoire. Elle dépend aussi du contrôle d’un nœud, du ralentissement d’un flux, de la capture d’un maillon critique.

D’évidence la géographie des lieux subsiste : les canaux, les détroits, les montagnes ou les steppes créent des limites, des frontières, des « zones coupures » ou des zones d’échanges, mais les stratèges observent que la géographie des liens commande désormais le tempo. La puissance ne se mesure plus à la capacité de tenir un territoire (géographie des lieux), mais à celle de maîtriser, d’orienter ou de sectionner les artères vitales, qu’elles soient énergétiques ou numériques.

Le blocus comme seuil

Le blocus maritime ne relève pas d’une simple démonstration de fermeté, s’inscrivant dans le droit des conflits armés, qui le traite comme un acte de guerre. Bloquer Ormuz ne revient donc pas à peser sur l’Iran seulement : cela modifie le régime stratégique de toute la région.

La fermeture ou la restriction d’un détroit perturbe les flux énergétiques, renchérit les assurances, désorganise les calendriers logistiques et déstabilise des acteurs parfois extérieurs au conflit. L’espace maritime perd alors sa neutralité supposée. Il devient un théâtre de préemption où un radar verrouillé, une trajectoire suspecte ou la présence d’un drone peuvent déclencher une réponse immédiate.

Pékin et l’intrant critique

La riposte chinoise prend une autre voie. La République populaire n’affronte pas le blocus par une surenchère navale ; elle déplace la pression vers l’étage industriel et chimique.

Le 10 avril 2026, plusieurs sources ont rapporté que la Chine allait restreindre fortement ses exportations d’acide sulfurique à partir de mai. Cet intrant occupe une place centrale dans l’économie industrielle : engrais phosphatés, métallurgie, chimie de base, raffinage, extraction du cuivre et du cobalt.

La décision tombe dans un environnement déjà tendu, marqué par les perturbations énergétiques, les fragilités du transport maritime et la concurrence accrue pour les ressources critiques. Pékin n’invente pas la rareté ; il l’exploite au moment où le système vacille.

L’effet de ciseaux

La crise d’avril 2026 produit un double étranglement. D’un côté, les tensions au Moyen-Orient perturbent l’accès au soufre, matière première nécessaire à la production d’acide sulfurique. De l’autre, la Chine réduit l’offre d’acide fini. Les deux extrémités d’une même chaîne se resserrent simultanément.

L’effet frappe d’abord les mines. Le Chili, gros importateur d’acide sulfurique chinois, dépend de cet intrant pour une part importante de son industrie du cuivre. Les données de marché évoquent plus d’un million de tonnes par an. Une raréfaction suffit à renchérir la production, à comprimer les marges, parfois à ralentir les opérations.

Le choc atteint aussi d’autres producteurs en Afrique australe, en Afrique centrale et en Asie du Sud-Est. Le problème dépasse les volumes. Il touche la dépendance technique. Quand un intrant manque, toute la chaîne aval se réorganise, lentement et à coût élevé.

La puissance des intrants

L’acide sulfurique révèle une vérité discrète de la mondialisation : les molécules banales portent parfois les plus fortes vulnérabilités. Ce produit n’a rien d’emblématique. Il traverse pourtant les grandes chaînes industrielles modernes.

Sans lui, la production d’engrais phosphatés se complique. La lixiviation du cuivre se ralentit. Plusieurs procédés chimiques se grippent. Les coûts montent, les délais s’allongent, les marges se contractent.

La puissance ne passe donc plus seulement par les navires, les missiles ou les bases. Elle circule aussi par la capacité à administrer une pénurie, à capter un intrant, à imposer une contrainte industrielle. L’invisible pèse désormais autant que le visible.

La guerre des réseaux

Cette séquence illustre la montée de l’interdépendance militarisée. Les États protègent leurs intérêts ; ils instrumentalisent surtout les réseaux dont dépend l’adversaire. Routes maritimes, marchés de matières premières, chaînes chimiques, couloirs logistiques : tout devient levier de pression.

Quad Washington applique une logique navale classique – fermer, filtrer, interdire –, Pékin répond par une logique de rareté organisée : réduire l’accès à un intrant clé, forcer les acteurs aval à revoir leurs calculs, répercuter la contrainte sur des marchés tiers.

À mesure que les puissances frappent par les liens, elles fragilisent les liens eux-mêmes. Elles ne se contentent plus de dissuader. Elles poussent aussi les autres à se découpler, à dupliquer leurs circuits, à construire des architectures parallèles.

Ports et corridors

La crise rappelle aussi le rôle décisif des interfaces entre terre et mer. Ormuz constitue un point de rupture d’importance, tout comme Bab el-Mandeb, vers lequel la tension pourrait se reporter, mais aussi Djibouti, Gwadar (Pakistan) et Chabahar (sud de l’Iran), qui relèvent de la même bataille pour le contrôle des flux.

Chabahar, dans le sud de l’Iran, se trouve sur le golfe d’Oman, à proximité du détroit d’Ormuz et à 72 kilomètres du port pakistanais de Gwadar. PMF IAS

Djibouti concentre surveillance militaire, concurrence de bases et contrôle des routes entre mer Rouge et océan Indien. Gwadar incarne l’ambition chinoise d’un débouché logistique capable d’atténuer la vulnérabilité du détroit de Malacca. Chahabar, port indien en territoire iranien, traduit la volonté indienne de rejoindre des corridors alternatifs vers l’Asie centrale et la Russie.

Ces ports comptent moins par leur seule position que par les dépendances qu’ils organisent. Ils convertissent l’espace en puissance. Ils montrent que la souveraineté se matérialise désormais dans la logistique.

Une mer moins lisible

L’ordre maritime fondé sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer conserve sa valeur, mais il se heurte à des environnements où l’intention hostile se lit dans des trajectoires, des signatures radar ou des rapprochements jugés menaçants.

Le droit ne disparaît pas. Il perd cependant sa capacité à structurer les comportements quand l’anticipation de la menace domine. Plus les acteurs redoutent l’attaque, plus ils tendent à frapper avant d’être frappés. La mer devient alors un espace de préemption réciproque, donc d’instabilité accrue.

Le droit subsiste comme ressource argumentative. La force, elle, reprend l’avantage dans les seuils critiques.

Une mondialisation fragmentée

La mondialisation ne recule pas tant qu’elle se fragmente. L’interdépendance des besoins a permis de constituer un monde (assez stable), mais l’arsenalisation de ces besoins participe dorénavant d’une arsenalisation des interdépendances. Les flux continuent de circuler, mais ils coûtent plus cher, s’exposent davantage, subissent plus de contrôles. Les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, à réduire leurs dépendances, à diversifier leurs routes.

Cette dynamique accélère la formation de blocs logistiques concurrents. Les chaînes de valeur ne se dissolvent pas. Elles se recomposent autour d’impératifs de sécurité, de résilience et de souveraineté productive.

La fracture ne sépare plus seulement des États ennemis. Elle traverse aussi les terminaux, les assurances, les ports, les usines et les marchés. La rivalité gagne en diffusion ce qu’elle perd en visibilité.

La souveraineté par les flux

La leçon d’avril 2026 tient en une phrase : contrôler un détroit ne suffit plus si l’adversaire frappe en amont. Le pouvoir se déplace vers ceux qui maîtrisent les nœuds, les interfaces et les points de conversion du système.

La souveraineté ne se mesure plus seulement en kilomètres de littoral, en profondeur stratégique ou en nombre de frégates. Elle dépend aussi de la capacité à maintenir un réseau résilient, à sécuriser un intrant critique, à préserver une chaîne de transformation.

La puissance ne réside plus seulement dans la carte, ni dans le territoire. Elle réside dans l’architecture. Qui lit cette mutation ne regarde plus seulement les frontières d’hier ; il cherche les vannes de demain.

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.04.2026 à 16:27

Les pistes juridiques de réforme du régime mondial des drogues : viables en théorie, bloquées en pratique

Khalid Tinasti, Chercheur au Center on Conflict, Development and Peacebuilding, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Depuis des années, le contrôle des drogues fait l’objet de débats récurrents. Malgré de nombreux appels à la réforme, aucune solution ne semble réellement s’imposer.
Texte intégral (1642 mots)

Entre chiffres alarmants et tensions géopolitiques croissantes, le régime multilatéral de contrôle des drogues suscite des appels à la réforme depuis une bonne décennie. Pourtant, chacune des voies envisagées se heurte à des obstacles si sérieux qu’aucune ne peut être considérée comme véritablement viable.


Selon les données de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), environ 292 millions de personnes consomment des drogues dans le monde, ce qui représente une hausse de 20 % en dix ans. Le nombre de personnes souffrant de troubles liés à l’usage de stupéfiants a atteint 64 millions.

La production de cocaïne a simultanément atteint un niveau record en 2022, avec plus de 2 700 tonnes fabriquées, près du triple des volumes de 2013-2014. Sur le marché illicite, 44 nouvelles substances psychoactives étaient identifiées. Enfin, 6,9 millions de personnes ont eu un contact formel avec la police pour des infractions liées aux drogues, 1,7 million ont été condamnées.

Ce tableau s’inscrit dans un cadre juridique construit au fil du XXᵉ siècle autour de trois instruments fondateurs : la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, la Convention sur les substances psychotropes de 1971 et la Convention contre le trafic illicite de 1988.

Ensemble, ces traités forment un système fondé sur la classification harmonisée des substances selon leur dangerosité présumée, dont le but affiché est d’éliminer l’usage non médical des drogues. Ils ont profondément influencé les politiques nationales, mais provoquent de vives critiques relatives à la rigidité de leur cadre, à la sur-criminalisation qu’ils entraînent et à l’écart béant constaté entre objectifs et résultats.

Pourquoi il faut réformer, et pourquoi c’est si difficile

Le postulat fondateur du régime – que l’élimination totale de l’usage non médical des drogues soit atteignable – est empiriquement contestable. Malgré quatre grandes déclarations politiques mondiales en seize ans, les marchés continuent de croître sur tous les continents.

L’ONU elle-même a reconnu, en 2008, les « conséquences inattendues » d’un siècle de prohibition. Militarisation de la répression, redistribution mondiale de la violence ou marginalisation des consommateurs : ces effets ne sont pas anecdotiques mais bel et bien systémiques. L’économie illicite de la drogue prospère dans le vide créé par la prohibition ; elle finance le crime organisé et fragilise la gouvernance dans les pays producteurs et de transit.

La rigidité du droit du contrôle des drogues entre également en collision avec d’autres pans du droit international : les droits humains, la santé et le développement.

L’interprétation dominante des conventions a favorisé l’incarcération par rapport au traitement et la criminalisation par rapport à la réduction des risques. Ce n’est pas tant les textes des traités qui sont en cause que leur interprétation trop rigide. Les normes internationales dictent les actions locales, rarement l’inverse.

C’est dans ce contexte que la légalisation du cannabis dans plusieurs pays (Canada, Uruguay) a rendu ces contradictions impossibles à ignorer, en exposant l’écart croissant entre obligations conventionnelles et réalités nationales.


À lire aussi : Légalisation du cannabis par le Canada et modèle québécois : quels constats ?


Cinq voies de réforme, cinq impasses ?

La première option consiste à amender directement les conventions. Procéduralement, une simple majorité à l’Assemblée générale de l’ONU suffirait. Politiquement, la voie est quasi impraticable. Dans le climat multilatéral actuel, ouvrir la porte aux amendements risque d’aboutir à des normes plus, et non moins, restrictives ou à une opportunité de réforme transformée en tribune pour le repli conservateur.

La deuxième option, la révision du système de classification des substances par l’intermédiaire de la Commission des stupéfiants, semble plus technique. Mais déclasser certaines drogues sans toucher aux conventions pourrait créer une confusion mondiale. Cela risquerait aussi de fragiliser l’accès aux médicaments contrôlés à des fins médicales légitimes, aggravant certains des problèmes que toute réforme est censée résoudre.

La troisième voie, le retrait d’une convention suivi d’une réadhésion avec réserve, dispose d’un seul précédent. La Bolivie a réintégré la Convention unique de 1961 en 2013 avec une réserve autorisant la mastication traditionnelle de feuilles de coca. Cette manœuvre illustre la complexité de l’exercice. L’article 49 n’autorise de telles réserves que pour des usages reconnus au 1er janvier 1961, une condition que ne satisfait pas l’usage non médical du cannabis ou des psychédéliques dans la grande majorité des pays.

La quatrième option, le non-respect unilatéral, est celle qu’ont de facto choisie le Canada ou l’Uruguay en légalisant le cannabis tout en professant leur attachement aux objectifs généraux des traités. Cette posture peut parfois jouer un rôle fonctionnel dans des systèmes juridiques sans mécanismes d’application contraignants, voire catalyser une évolution normative. Mais elle reste fondamentalement instable, car elle érode la légitimité du droit international. Comme un barrage fissuré maintenu avec du ruban adhésif, elle tient jusqu’au moment où elle ne tiendra plus.


À lire aussi : Cinq ans plus tard, quel bilan pour la légalisation du cannabis au Canada ?


La cinquième option, les accords conclus entre deux ou plusieurs parties ayant pour objet de modifier un traité dans leurs relations mutuelles seulement, possible sous l’article 41 de la Convention de Vienne de 1969, permettrait à un groupe d’États de modifier les conventions entre eux sans affecter les autres parties. Des experts reconnus y voient un mécanisme de réforme à « plusieurs vitesses », juridiquement cohérent et susceptible d’ouvrir de nouveaux espaces économiques pour les producteurs traditionnels du Sud. Mais même cette option, la plus rapidement applicable sur le plan juridique, exige coordination, confiance mutuelle et volonté politique soutenue.

Surtout, créer un marché mondial du cannabis non médical ne s’attaque pas aux défaillances structurelles du régime : les crises de santé publique, les violations des droits humains ou l’inaccessibilité aux médicaments essentiels contrôlés (comme la morphine). Légaliser le cannabis peut réduire la pénalisation d’une grande partie des consommateurs. Mais cela risque également de concentrer la répression sur les consommateurs de substances plus dangereuses, renforçant la marginalisation des plus vulnérables.

Les voies sont connues, mais non l’équation géopolitique

Aucune des cinq options n’est juridiquement impossible. Toutes se heurtent au même obstacle : l’absence de conditions politiques pour les actionner. Amender les conventions relève de l’utopie géopolitique. Réviser les classifications risque des effets collatéraux non maîtrisés. Le modèle bolivien de réadhésion avec réserve est d’applicabilité très limitée. Le non-respect unilatéral est insoutenable à long terme. Les accords entre parties sous le traité de 1969 demeurent une construction intellectuellement séduisante mais politiquement hors de portée.

Une réforme sérieuse supposerait une reconfiguration en profondeur des structures de financement, des procédures de décision et des autorités interprétatives du régime. Cela exigerait des coalitions construites autour de leviers institutionnels, et notamment financiers, qui déterminent ce qui devient politique et ce qui reste lettre morte.

Le régime international de contrôle des drogues ne résiste pas au changement parce qu’il est défaillant. Il y résiste parce qu’il fonctionne exactement comme ses participants les plus investis l’ont conçu. En ce sens, le blocage n’est pas accidentel. Il est, en lui-même, une politique.

The Conversation

Khalid Tinasti est membre du Panel d'experts de l'ONU chargé de contribuer à l'examen mondial des politiques en matière de drogues de 2029, établi par la résolution CND 68/6 et qui doit rendre ses recommandations à la 70ème Commission des stupéfiants.

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16.04.2026 à 16:26

Comment la crise d’Ormuz menace nos assiettes

Michel Edmond Ghanem, Senior Researcher in plant ecophysiology, genetic resources , Cirad

Le détroit d’Ormuz bloque les engrais dont dépend une bonne partie de l’agriculture mondiale et si la crise se prolonge 45 millions de personnes pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire.
Texte intégral (2882 mots)
Une culture de fonio en Afrique sub-saharienne. SOS Sahel International, Fourni par l'auteur

Depuis le début du conflit en Iran, le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz ne bloque pas seulement le pétrole : il étrangle le commerce des engrais dont dépend une bonne partie de l’agriculture mondiale. Si la crise devait se prolonger, 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire qui touche actuellement 2,3 milliards d’individus dans le monde. La clé pour sortir de cette vulnérabilité existe pourtant – elle pousse dans les champs de millions de petits agriculteurs africains et asiatiques. Ce sont les cultures oubliées.


Chaque fois que nous mangeons, nous dépendons d’infrastructures et de flux mondiaux invisibles. Parmi eux, un corridor maritime lointain joue un rôle disproportionné : le détroit d’Ormuz. Sa fragilisation ne menace pas seulement l’approvisionnement énergétique mondial. Elle met aussi en danger un maillon beaucoup moins commenté, mais tout aussi vital : les engrais azotés dont dépend une large part de l’agriculture contemporaine.

Or, c’est là que le problème devient alimentaire car, sans azote, les plantes ne poussent pas normalement. Et, sans engrais azotés, les rendements du blé, du riz ou du maïs chutent fortement dans la plupart des systèmes agricoles intensifs. L’urée, l’un des principaux engrais azotés utilisés dans le monde, est ainsi devenue un intrant central de la production alimentaire mondiale. L’urée n’est pas extraite telle quelle : elle est fabriquée à partir d’ammoniac, lui-même produit en très grande majorité à partir de gaz naturel.

Autrement dit, la géographie des engrais azotés de synthèse reste étroitement liée à celle des grands producteurs de gaz – ce qui explique le rôle décisif du Golfe dans cet équilibre.

Un détroit de 55 km et votre caddie

Le détroit d’Ormuz, large d’à peine 55 km à son point le plus étroit, concentre donc une vulnérabilité bien plus grande qu’il n’y paraît. Ce passage n’est pas seulement stratégique pour le pétrole. Il l’est aussi pour les intrants agricoles : 20 % du pétrole mondial y transitent chaque jour, mais aussi environ un tiers du commerce mondial d’engrais, notamment l’urée, l’ammoniac et les phosphates.

Lorsque ce passage se grippe, ce n’est pas seulement le coût du transport qui augmente. C’est toute une chaîne agricole qui se tend. Depuis le début du conflit, le trafic maritime a chuté de près de 97 %. Les pays du Golfe, qui concentrent 43 % des exportations mondiales d’urée, se trouvent ainsi au cœur d’un verrou stratégique. Et, contrairement au pétrole, il n’existe aucune réserve mondiale d’engrais azotés susceptible d’amortir durablement le choc.

Le résultat est direct : les prix des engrais ont déjà bondi de 30 %. Comme l’a résumé Máximo Torero, économiste en chef de l’Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l’agriculture (FAO), il ne s’agit pas seulement d’un choc énergétique, mais d’« un choc systémique affectant les systèmes agroalimentaires mondiaux ». Et les conséquences sont différées : un choc sur les engrais n’apparaît pas immédiatement dans les rayons, mais une ou deux saisons plus tard, lorsque les récoltes diminuent et que les prix alimentaires augmentent à leur tour.

Autrement dit, un choc sur les engrais n’est pas un simple épisode logistique. C’est un choc différé sur l’alimentation mondiale.

Une dépendance construite sur un siècle

Cette dépendance n’a rien d’accidentel. Elle résulte d’un siècle de construction industrielle. Aujourd’hui encore, virtuellement 99 % de l’azote synthétique mondial est produit grâce au procédé Haber-Bosch, qui transforme le gaz naturel en ammoniac. Ce modèle a permis d’accroître massivement les rendements. Mais il a aussi lié notre sécurité alimentaire à quelques ressources fossiles, à quelques grands producteurs, à quelques routes maritimes, et à un petit nombre d’entreprises capables de fournir les intrants à grande échelle.

La guerre en Ukraine avait déjà servi d’avertissement. En 2022, les prix des engrais avaient triplé en quelques mois. Dans le même temps, les neuf plus grandes entreprises mondiales d’engrais avaient presque doublé leurs profits. Cette séquence avait montré une chose simple : lorsque les engrais deviennent rares ou inabordables, ce sont les systèmes alimentaires eux-mêmes qui vacillent.

Aujourd’hui, le risque repart. Le Programme alimentaire mondial (PAM) estime que 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire si la crise se prolonge. La Chine, de son côté, a suspendu ses exportations de phosphate jusqu’en août. Et la FAO ne donne pas plus de trois mois avant que les effets sur les semis ne deviennent irréversibles.

Pourquoi les solutions « technologiques » ne suffisent pas

La tentation, face à un tel constat, est de chercher une réponse uniquement technologique. L’ammoniac vert, produit à partir d’électricité décarbonée et d’hydrogène issu de l’électrolyse de l’eau, suscite beaucoup d’espoirs. L’agriculture de précision promet, elle, d’ajuster au plus près les apports d’intrants.

Mais ces pistes ne répondent ni à l’urgence du moment ni à la racine du problème : la dépendance structurelle d’une grande partie de l’agriculture mondiale aux engrais azotés de synthèse. Même sur le plan industriel, moins de 1 % de l’ammoniac mondial est aujourd’hui produit par des voies décarbonées. Quant à l’agriculture de précision, elle peut améliorer l’efficience des apports à l’échelle de la parcelle, mais elle ne supprime ni la dépendance structurelle aux engrais de synthèse ni la vulnérabilité des systèmes agricoles lorsque ces intrants deviennent rares ou hors de prix.

La vraie question n’est donc pas seulement de sécuriser l’approvisionnement en engrais. Elle est de réduire la part de notre agriculture qui en dépend mécaniquement.

Les cultures oubliées : une réponse sous nos yeux

Du niébé au Sénégal
Du niébé au Sénégal. Nick Holt/SOS Sahel International, Fourni par l'auteur

C’est ici qu’interviennent des plantes largement absentes des grands débats agricoles : les cultures négligées et sous-utilisées, souvent désignées par l’acronyme anglais NUS (Neglected and Underutilized Species). Fonio, niébé, voandzou, teff, amarante, moringa, espèces sauvages apparentées aux cultures vivrières : beaucoup de ces plantes ont nourri des populations pendant des siècles avant d’être marginalisées par la spécialisation agricole moderne.

Leur intérêt, dans le contexte actuel, est loin d’être marginal.

D’abord, nombre d’entre elles sont des légumineuses. Grâce à une symbiose avec des bactéries du sol, elles sont capables de fixer l’azote atmosphérique au niveau de leurs racines. En pratique, cela signifie qu’elles peuvent réduire substantiellement le besoin en urée de synthèse. Cela signifie également qu’elles peuvent réduire substantiellement le besoin en urée de synthèse, surtout lorsqu’elles sont intégrées dans des rotations avec des céréales, car elles laissent souvent au sol une partie de l’azote bénéfique aux cultures suivantes.

Une récolte de fonio.
Une récolte de fonio. SOS Sahel International, Fourni par l'auteur

Ensuite, beaucoup de ces cultures sont plus résilientes que les cultures dominantes face à la sécheresse, aux températures élevées et aux sols pauvres. Des études économiques récentes montrent aussi que les exploitations qui les cultivent affichent souvent des coûts d’intrants plus faibles et une plus grande stabilité face aux chocs extérieurs. Dans les régions où les agriculteurs ont peu de marge financière, cette diversification n’a rien d’un luxe : elle relève d’une forme de sécurité agronomique.

En Afrique subsaharienne, où la dépendance aux intrants importés demeure très forte, cette question est particulièrement aiguë. Des initiatives de grande ampleur montrent d’ailleurs que des transitions sont possibles. En Inde, par exemple, le programme Natural Farming d’Andhra Pradesh mobilise déjà plusieurs millions d’agriculteurs dans des trajectoires de réduction ou de sortie des intrants de synthèse.

Ces cultures présentent en outre un autre avantage majeur. La dépendance aux engrais de synthèse n’est pas seulement un problème géopolitique ou économique. C’est aussi un problème écologique. Leur fabrication est énergivore, et 60 % des émissions liées aux engrais se produiraient après leur application au champ, lorsque l’azote apporté au sol est transformé par les processus microbiens en oxyde nitreux, un gaz à effet de serre particulièrement puissant. Réduire cette dépendance, c’est donc agir à la fois sur la vulnérabilité des systèmes alimentaires et sur leur empreinte environnementale.

Mais alors, Si ces cultures sont si prometteuses, pourquoi restent-elles si marginales ? La réponse est connue. Elles ont longtemps été les grandes oubliées des politiques agricoles, de la recherche, de la sélection variétale, des filières semencières et des marchés. Elles souffrent moins d’une faiblesse intrinsèque que d’un déficit massif d’investissement, de reconnaissance et de structuration.

Ce que la crise devrait changer

C’est là que la crise actuelle devrait agir comme un révélateur. Car une réouverture d’Ormuz, si elle se produit, ne résoudra pas le problème de fond. Des travaux du Kiel Institute for the World Economy montrent qu’une fermeture même brève peut suffire à perturber durablement une saison agricole. Le prochain choc viendra d’ailleurs : autre conflit, sécheresse majeure, blocage maritime, restriction à l’exportation, flambée des prix de l’énergie.

Il est donc temps de changer d’échelle et de logique.

Cela suppose d’abord de réorienter une partie des soutiens publics aujourd’hui concentrés sur des modèles agricoles fortement dépendants des intrants chimiques. Or près de 90 % des 540 milliards de dollars (plus de 457,8 milliards d’euros) de soutien agricole annuel mondial vont encore à des formes de production qui entretiennent cette dépendance.

Cela suppose ensuite d’investir beaucoup plus sérieusement dans la recherche sur les cultures négligées et sous-utilisées : caractérisation des ressources génétiques, amélioration variétale, sélection participative, agronomie des associations culturales, filières semencières décentralisées, débouchés alimentaires et transformation.

Cela suppose enfin de reconstruire des systèmes alimentaires plus diversifiés, plus territorialisés, moins suspendus à quelques points de passage maritimes et à quelques chaînes d’approvisionnement mondialisées.

La crise d’Ormuz n’est pas une anomalie dans un système alimentaire autrement robuste. Elle révèle, au contraire, la profondeur d’une dépendance construite depuis des décennies. En cherchant partout comment sécuriser les flux, nous avons trop peu réfléchi à la manière de réduire notre exposition. Les cultures que l’on a dites mineures, traditionnelles ou oubliées, pourraient précisément nous aider à le faire.

Il ne s’agit pas de romantiser le passé ni de prétendre que ces cultures oubliées remplaceront à elles seules les grandes cultures mondiales. Il s’agit de reconnaître qu’un système agricole plus diversifié, moins dépendant des engrais de synthèse et mieux enraciné dans les réalités locales serait aussi plus résistant aux crises à venir.

Les cultures oubliées ne régleront pas à elles seules la crise d’Ormuz. Mais elles font partie des rares réponses qui s’attaquent à sa cause profonde : notre dépendance excessive à un modèle agricole intensif, fossile et vulnérable


Cet article a été réalisé avec Rémi Hémeryck, délégué général de l’ONG SOS Sahel International, France.

The Conversation

Michel Edmond Ghanem ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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