LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

10.09.2026 à 16:57

Pluralisme et journalisme dans l’audiovisuel : la grande confusion

Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Après l’arrivée d’un chroniqueur de l’hebdomadaire d’extrême droite « Valeurs actuelles » sur France Inter, les salariés de Radio France se mettent en grève.
Texte intégral (1987 mots)

L’ESSENTIEL

  • Après l’arrivée d’un chroniqueur de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles sur France Inter, les salariés de Radio France se mettent en grève dimanche 13 et lundi 14 septembre.

  • La direction de la radio publique justifie son choix au nom de pluralisme. Mais cette approche du pluralisme, consistant à accumuler des chroniqueurs engagés politiquement, est-elle pertinente ?

  • En Belgique, une autre approche du pluralisme a été promue : les politiciens d’extrême droite peuvent s’exprimer dans les médias publics, mais jamais en direct, afin de permettre aux journalistes de contextualiser leurs propos.


L’arrivée sur France Inter de Charles Sapin, directeur adjoint de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, en tant qu’éditorialiste politique, a déclenché une levée de boucliers chez les salariés de Radio France. Tandis que les médias de droite parlent de « comédie ringarde des frondeurs du service public », Éric Zemmour dénonce « une agence de propagande de la gauche ». La ministre de la culture Catherine Pégard a mis en garde contre « la chasse aux sorcières ».

La Société des journalistes de France Inter rappelle que l’hebdomadaire a été condamné à plusieurs reprises pour injures racistes ou pour provocation à la haine, ce qui constitue pour elle une ligne rouge. Les membres de la rédaction ont constaté que, dans le même temps, le journaliste de Libération Thomas Legrand, était contraint de quitter l’antenne. « Le pluralisme ne peut servir de prétexte à la légitimation des discours de haine, condamnables ou condamnés, sur nos antennes », ont déclaré les salariés de la station lors d’une assemblée générale, qui a voté la grève pour les 13 et 14 septembre.

Céline Pigalle, la directrice de France Inter a répondu qu’il fallait regarder « la photo d’ensemble », « le rôle du service public » étant d’exprimer « le pluralisme » des opinions. Et que ce recrutement s’inscrit dans une volonté « d’organiser la conversation entre toutes les opinions ».

Dans une interview au Monde, la présidente de Radio France Sibyle Veil souligne « qu’il n’y a pas, en cette rentrée, de radio plus pluraliste que France Inter ». Elle justifie son choix par la présence d’autres journalistes aux idées présumées différentes : la journaliste du Figaro magazine Guyonne de Montjou, l’ancien directeur d’Alternatives économiques Christian Chavagneux, l’ancien directeur de Libération Dov Alfon, le secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès Gilles Finchelstein ou Camille Vigogne Le Coat du Nouvel Obs. Elle ajoute : « Nous souhaitons que toutes les sensibilités puissent s’exprimer sur nos antennes. »

Le nouveau casting de France Inter vient compléter la présence de polémistes d’extrême droite dans les médias du service public, après ceux du privé : France 2 embauche la catholique traditionnaliste et conservatrice Eugénie Bastié, star du Figaro et de Cnews. Au-delà, Sonia Mabrouk, venue des médias Bolloré, arrive sur BFM TV ce qui a crispé la rédaction de la chaîne, les syndicats de journalistes l’accusant « d’importer la ligne de CNews ».

La confusion entre journalisme et propagande

Dans cette affaire, la question du pluralisme est un leurre, déployé depuis longtemps par l’extrême droite. Ainsi, dans le dernier numéro (33, été 2012) de la revue Médias, dirigée par Robert Ménard et sa compagne Emmanuelle Duverger, figurait un pseudo sondage, réalisé via Twitter auprès de 105 journalistes (sur 40 000), qui proclamait fièrement que « 74 % des journalistes votent à gauche » (en réalité, les chiffres indiquaient 64 %, mais personne n’est à l’abri d’une erreur). Ce chiffre, présenté comme une vérité révélée, est repris depuis par tous les politiciens de droite et d’extrême droite.

Pourtant, depuis 2012, le paysage médiatique a profondément changé. Dans une étude publiée en 2024, « Médias, à droite toute ? » les chercheurs Nicolas Kaciaf et Enrique Klaus montraient la « montée en visibilité de l’extrême droite dans les médias dominants ». Les anciens de Valeurs actuelles (Alexis Brézet, Guillaume Roquette) ou d’autres médias très conservateurs (Vincent Trémolet de Villers, ancien du Spectacle du monde), ont été blanchis de leur passé extrémiste en passant au Figaro, et s’installent depuis dans les médias audiovisuels publics et privés.

La décision du Conseil d’État, rendue le 13 février 2024 donnant raison à l’ONG Reporters sans frontières, qui accusait la chaîne d’information CNews de manquer de pluralisme, a semé le trouble dans les médias audiovisuels. Elle a entraîné une délibération de l’Arcom (17 juillet 2024) qui élargit l’obligation de pluralisme au-delà du seul personnel politique à l’ensemble des intervenants et des sujets traités. Mais il n’est évidemment pas question des journalistes, car l’Arcom ainsi que tous les conseils de déontologie respectent la liberté éditoriale. Ce sont les intervenants non politiques, « les experts de plateaux », qui développent des commentaires, qui sont concernés, à la différence des journalistes qui parlent de faits.

Le pluralisme, ce n’est pas accueillir toutes les opinions de chroniqueurs, sinon il faudrait aussi recevoir des trotskistes, des royalistes et des bonapartistes, et pourquoi pas des trumpistes et des poutiniens. Le faux équilibre entre une journaliste du Nouvel Obs un jour et un journaliste de Valeurs actuelles un autre jour, résulte de la pression de l’extrême droite, confortée par la commission de Charles Alloncle.

Le pluralisme, c’est accepter que tous les partis représentés dans les assemblées puissent s’exprimer, mais le véritable journalisme d’information du public exige que l’on puisse contextualiser leurs propos, voire les contredire :

« Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres. »
– Charles Prestwich Scott, fondateur du Manchester Guardian, 1929

Et ils peuvent être contredits.

Cette confusion entre pluralisme politique et journalisme d’information, qui ne propose pas d’opinions politiques, est la source du malentendu. Dans cette affaire, les éditorialistes et les chroniqueurs ont un statut intermédiaire et entretiennent cette confusion en envahissant les plateaux.

Les commentateurs peuvent bien avoir une carte de presse, ce n’est pas pour cela qu’ils font du journalisme. Sur ce sujet de la confusion entre journalisme et politique, il est intéressant de se pencher sur le cas belge.

En Belgique, le cordon sanitaire

Le « cordon sanitaire » à l’égard de l’extrême droite a été acté en Belgique après les élections du 24 novembre 1991, qui ont vu la percée du parti nationaliste et xénophobe le Vlaams Blok, devenu depuis le Vlaams Belang. Ce code de bonne conduite est un accord tacite entre partis démocratiques et médias pour exclure l’extrême droite de toute alliance politique ou de l’estrade des émissions en direct.

Le cordon politique engage les partis démocratiques à ne pas s’allier ni former de coalition avec les formations d’extrême droite (comme le Vlaams Belang) au niveau communal, régional ou fédéral.

Le cordon médiatique est spécifique à la Belgique francophone : il interdit aux médias audiovisuels publics et régionaux de donner la parole en direct à des représentants de l’extrême droite. Les interventions se font en différé afin de permettre aux journalistes de contextualiser et de contrer immédiatement les propos jugés contraires aux droits humains.

Plusieurs avis du Conseil de déontologie journalistique de Belgique francophone et du Conseil supérieur de l’audiovisuel belge ont estimé que cette pratique n’était pas contraire à la déontologie et au respect du pluralisme puisque toutes les tendances politiques avaient le droit de parole : les politiques d’extrême droite peuvent s’exprimer, mais en différé, et les médias peuvent refuser d’accepter à l’antenne des journalistes qui contreviennent aux règles démocratiques et prêchent la haine.

En Flandre, la percée du Vlaams Belang se maintient, mais il est cantonné dans l’opposition. En Wallonie, les partis populistes restent marginaux ; est-ce grâce au « cordon sanitaire » médiatique ou à l’absence de leader ? Nul ne le sait. Depuis quelques années, le « cordon sanitaire » médiatique est contesté par ceux qui estiment que les réseaux sociaux ont bouleversé la donne de la fabrique de l’opinion. Mais c’est un autre débat.

Tout ceci montre que les journalistes dignes de ce nom font de l’information et non de la propagande, de quelque bord qu’elle soit. C’est aussi le cas en France.

Accumuler des chroniqueurs sous prétexte de pluralisme politique est une erreur, une méprise ou un coup porté à l’audiovisuel public. En effet, les deux solutions qui se présentent maintenant sont néfastes : soit Charles Sapin est maintenu à l’antenne, ce qui signifie que France Inter était précédemment partiale et donne raison à Charles Alloncle ; soit Charles Sapin est retiré de l’antenne, ce qui donne raison à l’extrême droite qui considère que l’audiovisuel public est un repaire de gauchistes. Dans les deux options, en cas de victoire de l’extrême droite en 2027, cela ouvre la porte à la privatisation ou à la mainmise du pouvoir et à « l’assainissement » des rédactions, comme ce fut le cas dans la Hongrie d’Orban ou dans l’Amérique de Trump.

The Conversation

Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

10.09.2026 à 12:37

Quels oiseaux pourrait-on voir figurer sur les billets d’euros ?

Frédéric Archaux, Chercheur, Inrae

Le tichodrome échelette, le martin-pêcheur, le guêpier d’Europe, la cigogne blanche, l’avocette élégante et le fou de Bassan pourraient être représentés sur les prochains billets d’euros.
Texte intégral (4857 mots)
Certains des différents graphismes proposés pour les prochaines coupures de billets d’euros. BCE

L’ESSENTIEL

  • Les Européens sont invités à voter en ligne pour choisir la nouvelle illustration graphique des prochains billets d’euros.

  • Parmi les dix propositions retenues, cinq mettent en scène des oiseaux, sur leur recto.

  • L’ornithologue Frédéric Archaux nous aide à analyser les oiseaux choisis.


Dans la lutte sans fin contre les faux-monnayeurs, les banques centrales doivent intégrer toujours plus d’éléments de sécurité dans les billets qu’elles émettent, ce qui impose de les renouveler périodiquement.

Depuis le lancement de l’euro en 2002, la face de nos billets n’a changé qu’à deux reprises mais la Banque centrale européenne (BCE), seule autorité émettrice des pièces et billets de la monnaie unique, souhaite désormais mettre de nouveaux billets en circulation.

« Nature ou culture » ?

Pour les illustrer, au terme d’un long processus citoyen de sélection, elle a identifié deux thèmes possibles : « culture européenne » et « fleuves et oiseaux ». Ce choix n’a rien de surprenant, tant le dualisme nature/culture structure la pensée occidentale de Platon aux travaux contemporains d’anthropologues comme Philippe Descola !

Pour affiner le choix des illustrations des six jeux de coupures, de 5 à 200 euros, la BCE a ouvert un concours auquel ont répondu 1 241 graphistes de toute l’Union européenne (UE). Après plusieurs nouvelles étapes de sélection – pour déterminer notamment les personnalités européennes et les espèces d’oiseaux à représenter –, la BCE a finalement retenu cinq propositions pour chacun des deux thèmes.

Ce sont ces dix propositions pour les six jeux de coupures qui sont ouvertes au vote en ligne jusqu’au 21 septembre.

Un patrimoine commun auxquels les Européens sont attachés

Arrêtons-nous sur le thème « fleuves et oiseaux ». La BCE a mis en exergue plusieurs éléments pour justifier ce choix : ils ne connaissent pas de frontières et rappellent en cela l’espace Schengen ; ils sont un patrimoine commun auxquels les Européens sont attachés ; l’Europe a contribué à leur protection grâce à plusieurs textes ambitieux de protection de l’environnement, comme la directive Oiseaux, adoptée en 1979, la directive Habitats-Faune-Flore, en 1992, et la directive-cadre sur l’eau, en 2000.

À partir de là, quelles espèces d’oiseaux choisir ? Voici ce que la BCE nous apprend sur les critères de sélection. Les espèces d’oiseaux retenues devaient illustrer la diversité des écosystèmes fluviaux, de la source à l’océan. Il fallait également qu’elles soient belles, migratrices, largement réparties en Europe et qu’elles aient bénéficié des mesures de protection adoptées par l’UE.

Enfin, ces espèces ne devaient pas être perçues négativement dans aucun des pays de la zone euro. Mais les propositions mises au vote répondent-elles bien à ce cahier des charges ? C’est ce que nous proposons de voir.

Quelles sont les espèces choisies ?

Du billet de 5 euros à celui de 200 euros, on trouve successivement le tichodrome échelette (Tichodroma muraria), le martin-pêcheur (Alcedo atthis), le guêpier d’Europe (Merops apiaster), la cigogne blanche (Ciconia ciconia), l’avocette élégante (Recurvirostra avosetta) et le fou de Bassan (Morus bassanus).

Sur la première ligne, de gauche à droite : le tichodrome échelette, l’avocette élégante, le guépier d’Europe. Sur la deuxième ligne, de gauche à droite : la cigogne blanche, le martin-pêcheur, le fou de Bassan.
Sur la première ligne, de gauche à droite : le tichodrome échelette, l’avocette élégante, le guépier d’Europe. Sur la deuxième ligne, de gauche à droite : la cigogne blanche, le martin-pêcheur, le fou de Bassan. Imran Shah, Derek Keats, Andy Morffew, Dcabrilo, Andreas Trepte, Wladyslaw Sojka/Wikimédia, CC BY

Le style est bien différent entre les cinq propositions – trois figurent les oiseaux en monochromie, les deux dernières en couleur. Quatre adoptent des dessins, stylisés ou réalistes ; la dernière a opté pour des photographies.

Ces espèces ne présentent pas de difficulté d’identification et sont donc facilement reconnaissables quelle que soit la proposition, mais la monochromie ne rend pas hommage aux couleurs chatoyantes du martin-pêcheur, du guêpier d’Europe ou du tichodrome échelette.

Regardons maintenant si les critères énoncés par le cahier des charges ont bien été respectés.

Des oiseaux et des fleuves

Commençons par le premier critère : les espèces d’oiseaux retenues devaient illustrer la diversité des écosystèmes fluviaux, de la source à l’océan. Même si on peut les trouver parfois assez loin de rivières, c’est bien le cas du martin-pêcheur, du guêpier et de la cigogne blanche qui nichent, pour les deux premiers, dans des terriers qu’ils creusent dans les berges des rivières ou, pour la cigogne, dans les arbres le long des cours eau.

L’avocette élégante, un échassier côtier au long bec recourbé vers le haut pour capturer de petits invertébrés aquatiques, se reproduit dans les deltas des grands fleuves (comme en Camargue), mais aussi dans les marais. Elle niche en petites colonies qui défendent bruyamment leurs couvées contre leurs prédateurs.

Une avocette pêchant grâce à son bec courbé
Une avocette pêchant grâce à son bec courbé. Derek Keats/Wikimédia, CC BY

En revanche, les deux dernières espèces ne remplissent pas ce critère. Le fou de Bassan, un oiseau marin du large, niche sur une trentaine d’îles océaniques en Europe, telles que l’archipel des Sept-Îles en Bretagne ou l’île de Bass Rock en Écosse (d’où il tire son nom).

Le tichodrome échelette, quant à lui, se nourrit et se reproduit sur les falaises des hautes montagnes et ne dépend pas particulièrement des torrents. Solidement arrimé à la roche grâce à ses longues griffes, il capture avec son long bec fin les petits insectes qui se terrent dans les anfractuosités.

Une femelle tichodrome en Roumanie
Une femelle tichodrome en Roumanie. Charles J. Sharp/Wikimedia, CC BY

Des espèces attractives ?

Examinons maintenant le deuxième critère, qui aspire à choisir des espèces dites « attractives ». Le martin-pêcheur et le guêpier figurent parmi les oiseaux les plus colorés d’Europe. Le tichodrome est élégant dans son costume gris et noir, rehaussé de larges plages rouges et de taches blanches aux ailes.

Guêpier d’Europe chassant un papillon en vol
Guêpier d’Europe chassant un papillon en vol. Giles Laurent/Wikimédia, Fourni par l'auteur

La cigogne blanche, l’avocette élégante et le fou de Bassan ont un plumage globalement noir et blanc, pratique pour une éventuelle impression en monochromie.

Ces choix rappellent notre tendance à préférer les espèces grandes et colorées aux oiseaux petits et moins tape-à-l’œil, mais tout aussi esthétiques pour autant, souvent avec des motifs délicats.

Deux fou de Bassan
Deux fous de Bassan. Al Wilson/Wikimédia, CC BY

Des espèces migratrices ?

Tâchons de voir à présent si toutes les espèces représentées sont bel et bien migratrices, comme le donne à penser le troisième critère.

Le guêpier d’Europe et la cigogne blanche hivernent effectivement en Afrique. Cependant, c’est de moins en moins vrai pour la cigogne blanche : plusieurs milliers d’oiseaux demeurent aujourd’hui toute l’année en Europe de l’Ouest. Le guêpier se nourrit exclusivement d’insectes aériens. Comme la majorité des oiseaux insectivores, il est obligé de passer l’hiver en Afrique pour se nourrir.

Le fou de Bassan est aussi un grand migrateur, mais il passe le plus clair de son temps au large des côtes où il pêche des poissons dans de spectaculaires plongées. Les populations nordiques de l’avocette élégante descendent, elles, sur nos côtes en automne et rejoignent alors les nicheurs de l’Hexagone essentiellement sédentaires.

En revanche, le tichodrome échelette s’éloigne généralement peu de ses montagnes (il descend essentiellement à plus basse altitude en hiver), même si quelques individus sont notés en plaine chaque hiver sur des « falaises artificielles » que constituent les carrières, les barrages hydrauliques, les cathédrales et les ponts de pierre. Le martin-pêcheur est également essentiellement sédentaire. Mal lui en prend lorsque de fortes gelées le privent durablement des poissons dont il se nourrit : les populations s’effondrent alors et ne se rétablissent que plusieurs années plus tard.

Des espèces largement réparties en Europe ?

Les espèces sélectionnées sont-elles largement réparties en Europe, comme le veut le quatrième critère ?

Le martin-pêcheur, la cigogne blanche, l’avocette élégante occupent une bonne part du territoire de l’UE, bien qu’elles soient très peu présentes, voire absentes, en Scandinavie. Le guêpier d’Europe est une espèce de la moitié sud de l’Europe, le fou de Bassan des côtes maritimes et le tichodrome des hautes montagnes (Pyrénées, Alpes, Apennins, Carpathes et Balkans).

Bref, toutes ne sont pas des figures familières (qui a déjà entendu parler du tichodrome échelette ?) et elles couvrent mal l’Europe du Nord, comme la Finlande qui fait pourtant partie de la zone euro.

Des espèces qui ont bénéficié de la protection de l’UE ?

Ces espèces ont-elles également bénéficié de la protection de l’UE, comme le suggère le dernier critère énoncé ?

Les politiques européennes en faveur des zones humides ont probablement bénéficié au martin-pêcheur, à la cigogne blanche et à l’avocette et peut-être au guêpier d’Europe ; la régulation de la pêche pour reconstituer les stocks de poissons a vraisemblablement profité au fou de Bassan.

En revanche, ces politiques n’ont probablement eu aucun impact sur le tichodrome échelette. Dans l’ensemble, il ne s’agit pas d’espèces pour lesquelles, du moins chez nous, les politiques européennes ont joué un rôle majeur sur l’état de leurs populations.

D’autres choix auraient-ils été plus pertinents ?

Cormoran sur la rivière Regnitz en Allemagne
Cormoran sur la rivière Regnitz en Allemagne. Reinhold Möller/Wikimedia, CC BY

L’absence de canards, d’oies, de grèbes, de hérons, de cormorans, de cygnes, de sternes, de mouettes, de poules d’eau est étonnante, car ce sont ces espèces-là que l’on croise le plus souvent le long des rivières et des fleuves d’Europe.

Peut-être est-ce parce que certaines sont chassées en Europe et peuvent occasionner des dégâts aux cultures ou aux piscicultures ?

Le fou de Bassan aurait également pu laisser sa place à des espèces qui passent l’essentiel de leur temps en Europe, comme le plongeon imbrin (Gavia immer) qui niche en Scandinavie et hiverne en Europe de l’Ouest ou la grande aigrette (Egretta alba), de la taille d’un héron cendré, mais tout de blanc vêtue, qui a recolonisé l’Europe grâce aux efforts de protection dans l’UE.

Un plongeon imbrin et une grande aigrette
Un plongeon imbrin et une grande aigrette. John Picken, Calibas/Wikimedia, CC BY

Le cincle plongeur (Cinclus cinclus) aurait été un choix plus pertinent que le tichodrome, car cet oiseau, qui peut évoquer un merle, est véritablement tributaire des torrents de montagne. En effet, il se nourrit sous l’eau des larves d’insectes aquatiques. La délicate bergeronnette des ruisseaux aurait été une autre option (comme son nom l’indique !) tout aussi séduisante.

Un cincle plongeur
Un cincle plongeur. Dirk-Jan van Roest, CC BY

Enfin, la sélection aurait pu intégrer le balbuzard pêcheur (Pandion haliaetus) ou le pygargue à queue blanche (Haliaeetus albicilla), non seulement parce qu’il s’agit d’un grand rapace pêcheur emblématique en Europe, mais aussi parce que les efforts pour le protéger portent aujourd’hui leurs fruits.

balbuzard pêcheur et pygargue à queue blanche
un balbuzard pêcheur et un pygargue à queue blanche. lwolfartist, Yathin S. Krishnappa/Wikimedia, CC BY

Que retenir de tout cela ?

Il faut saluer la consultation citoyenne pour choisir le recto de nos futurs billets de banque, en espérant que cela ne soit pas seulement du greenwashing.

Les banques financent encore trop souvent des projets qui concourent à la destruction des écosystèmes naturels. L’UE a elle joué un rôle majeur dans la protection de l’environnement en Europe et elle entend continuer de le faire avec la loi sur la restauration de la nature adoptée en 2024.

Néanmoins, les tergiversations sur le Green Deal et la montée des populismes ces dernières années en Europe n’incitent pas à l’optimisme. Mais ne boudons quand même pas notre plaisir à voir, peut-être, demain des oiseaux orner nos billets de banque !

The Conversation

Frédéric Archaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

10.09.2026 à 11:12

France: the far-right’s proposed headscarf ban in public places breaches religious freedom and anti-discrimination principles

Lauren Bakir, chercheure en droit public, Université de Strasbourg

The fight against Islamism is the rationale behind Marine Le Pen’s RN party, but research data suggests that head-covering in keeping with Islamic tradition is not politically motivated.
Texte intégral (1876 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • France’s far-right Rassemblement national (RN) party wants to ban Muslim headscarves being worn in public spaces if it wins the presidential election.

  • The RN cites the fight against Islamism as its rationale. However, research findings do not support the view that wearing the veil is, in itself, an indication of adherence to an Islamist ideology.

  • Such a ban would constitute a breach of the fundamental principle of religious freedom and would contravene numerous legal provisions.


The ban on Islamic headscarves in public spaces in France – particularly on the street – is a proposal put forward by the Rassemblement national (RN) party led by Marine Le Pen that resurfaces with every presidential election. The idea of restricting Muslim women’s freedom to wear religious symbols of their choice is, however, not new: successive bans on hijabs in schools, full-face veils in public spaces, burkinis on beaches or headscarves being worn by accompanying mothers on school trips or during sporting events, and even a ban extending to abaya robes in schools. These proposals have come thick and fast, and have sometimes been successful.

The central issue on each occasion – and which emerges even more clearly this time round – is the legal grounds on which the proposals are founded. Restricting a fundamental freedom in a state governed by the rule of law does indeed require a legal basis, that is to say, justification. Is this the case?

Secularism does not require citizens to remain religiously neutral in public

Unlike other proposals for legislation banning headscarves in certain contexts, the ban in public spaces does not claim to be based on the principle of secularism. The latter, in fact, requires respect for all beliefs, the equality of all citizens regardless of religion, and the freedom to profess and practise a religion.

Secularism also implies the neutrality of the State: those carrying out public service duties must, for example, refrain from wearing religious symbols while performing their duties. Secularism also served as the basis, in 2004 for regulating the wearing of religious symbols by pupils in state schools. However, this ban applies specifically to the public education service and in no way implies that secularism imposes neutrality on citizens. In the public sphere, therefore, religious freedom is the guiding principle.

A ban on wearing headscarves in public would, therefore, be at odds with this constitutional principle inherent to France. In any case, this is not the approach the RN is proposing, which seeks to justify such a ban by arguing that there is a link between headscarves and Islamism.

From the headscarf to Islamism: a shift in the line of argument

Restrictions on the freedom to wear religious symbols are based on various grounds, and sometimes on different lines of argument:

  • The 2004 law banning religious symbols in schools is based on the principle of secularism

  • The 2016 Act, which allows a neutrality clause to be included in companies’ internal regulations, introduced, under certain conditions, the possibility of restricting the expression of beliefs in the name of a requirement for neutrality

  • In 2010, the ban on face coverings in public spaces was defended, in particular, in the name of republican values and social cohesion.

The aforementioned legal acts do not concern the same practices and are not based on the same grounds. What they have in common is the gradual shift in the arguments used to make a restriction on religious visibility legally acceptable.

The line of argument being used today is different: it is no longer simply a matter of deeming wearing headscarves to be religious expression that is incompatible with certain conceptions of secularism, nor even as a threat to “social cohesion”, but as a visible sign of a political ideology. The headscarf is thus presented as an indication of Islamism.

This equating assumes that visible religious behaviour allows one to infer adherence to a political ideology. Yet this inference is far from self-evident.

The available data fails to support that wearing a headscarf can be reduced to a political motivation. This practice varies according to generation and migratory and social backgrounds; head-covering cannot, therefore, be regarded as a homogeneous form of behaviour corresponding to a single ideological orientation.

Furthermore, sociological studies on veiling among French Muslim women demonstrate the diversity of meanings that Muslim women may attach to wearing the headscarf: religious practice, an affirmation of identity, or a form of emancipation or empowerment. The multiple meanings behind wearing a headscarf therefore oppose lumping together head-coverings and adherence to Islamist ideology.

This distinction is legally significant. A restriction on a fundamental act of freedom cannot be based on a general presumption that all persons engaging in a particular form of religious behaviour are, in fact, pursuing a political objective or pose a threat. Where state intervention is justified on the basis of specific behaviours or commitments, these must be capable of being identified independently of whether or not it is a religious practice. Wearing a headscarf, in itself, cannot be equated with adhering to Islamist ideology.

A ban incompatible with European and international commitments

In the absence of convincing evidence of a clear political threat, this ban would ultimately prove to be contrary to Article 9 of the European Convention on Human Rights, which protects freedom of thought, conscience and religion – including the freedom to express one’s religious beliefs, particularly in public. This freedom is certainly not absolute: the Convention permits certain restrictions where they are provided for by law, pursue a legitimate aim and are necessary in a democratic society.

The case law of the European Court of Human Rights shows that restrictions on religious symbols are assessed according to the context in which they are worn. The Court has thus accepted certain restrictions in specific settings, notably in schools or the workplace, but this does not mean that any expression of religion can be banned in public places.

Such a ban would also contravene Articles 18 and 26 of the International Covenant on Civil and Political Rights, which protect freedom of conscience and religion, and the principle of equality, respectively.

The United Nations Human Rights Committee thus notes “with concern, the expansion of such restrictions” and calls on France to “assess the discriminatory effect in practice and the impact of these measures on members of religious minorities, in particular Muslim women and girls”.

Such a ban would therefore constitute a particularly serious breach of the rule of law if it were based on the notion that the political authorities could, by mere assertion, transform a religious practice into an indication of a political threat. It would also raise a major issue with regard to anti-discrimination, as it would target a specific religion and gender.

This issue is all the more worrying given that women who wear the headscarf are already subject to discrimination, particularly in finding employment and in various areas of social life, as documented in recent reports by the Defender of Rights.

The evolution of the arguments in favour of such bans

This proposal raises an issue that goes beyond the mere wearing of the headscarf; it is symptomatic of the Rassemblement national’s attitude towards rights and freedoms: the desire to flout the rule of law, that is to say, respect for the fundamental rights guaranteed by the Constitution and by European and international conventions.

In a state governed by the rule of law, political will alone is not sufficient to override the legal safeguards binding on the legislature. A government that disregards legal limits is the very definition of arbitrary power.

The issue raised by this new proposal from France’s far-right party therefore ultimately goes beyond the headscarf. It concerns the limits that the State may impose on the exercise of a fundamental freedom and, more broadly, the ability of the law to act as an effective barrier against political will.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Lauren Bakir ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

09.09.2026 à 16:12

L’interdiction de quitter le territoire : le nouvel outil de la Chine dans la compétition internationale ?

Yohan Briant, Chargé d'enseignement à l'Institut catholique de Paris (ICP), directeur général de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega), Institut catholique de Paris (ICP)

La Chine durcit le contrôle des sorties du territoire pour protéger ses intérêts diplomatiques et technologiques, mais aussi pour renforcer l’emprise intérieure du PCC.
Texte intégral (1851 mots)

L’ESSENTIEL

  • La République populaire renforce son contrôle des sorties du territoire, aussi bien pour ses citoyens que pour certains étrangers, notamment issus de la diaspora chinoise.

  • Ces restrictions visent à limiter les risques de fuite de compétences dans les secteurs stratégiques.

  • Pékin cherche ainsi à préserver ses capacités de contrôle dans une économie mondialisée, où la circulation des personnes et des savoirs constitue à la fois une source de puissance et une vulnérabilité.


Le 31 juillet 2026, le Conseil d’État de la République populaire de Chine a introduit de nouvelles dispositions légales définissant les circonstances dans lesquels des citoyens du pays, mais aussi des étrangers, peuvent se voir interdire d’entrer sur le territoire national ou de le quitter. Le texte entrera en vigueur le 15 septembre prochain.

Ce type de mesure peut sembler anachronique tant la Chine de Xi Jinping tire profit de son intégration à l’espace mondialisé ; mais si le régime n’a aucun intérêt à amorcer un repli économique, le contrôle des flux aux frontières représente également un intérêt de premier ordre. Dans un contexte de compétition internationale marqué par la course aux technologies critiques, la possibilité d’interdire à certaines personnes — spécialistes détenteurs de connaissances de pointe, représentants de la diaspora, éventuellement étrangers susceptibles d’être libérés en échange de certaines contreparties… — de quitter le territoire national constitue un puissant levier d’action pour Pékin.

Un levier de pression diplomatique

Les nouvelles dispositions prévoient un renforcement du contrôle de la RPC sur les déplacements aux frontières des populations chinoise et étrangères à travers la dissuasion, la vérification et l’interdiction formelle — trois niveaux de contrainte dont les fondements légaux sont largement soumis à l’interprétation des autorités, lesquelles vont donc disposer, en la matière, d’une marge de manœuvre étendue.

L’article 2 des nouvelles régulations prévoit que les services de l’immigration peuvent désormais signifier aux citoyens chinois en partance pour des destinations considérées comme « à risques » d’être vigilants, voire de les dissuader de quitter le pays. En l’absence de critères transparents, la qualification devient vite politique. Le site du ministère chinois des affaires étrangères comporte deux niveaux d’alertes aux voyageurs : « vigilance normale » (注意安全) et « prudence, voyage déconseillé pour le moment » (谨慎、暂勿前往).

Cette dernière catégorie inclut des pays comme l’Afghanistan, l’Iran et, plus surprenant, les Palaos. La notice concernant le petit archipel micronésien fait état d’une « dégradation de l’environnement sécuritaire et d’un environnement aquatique complexe ». Il est cependant difficile de ne pas voir de lien avec les tensions diplomatiques qui opposent la Chine et les Palaos, lesquelles appellent les États insulaires du Pacifique à former un « front uni » contre Pékin.

Les Palaos sont également l’un des douze derniers États à reconnaître Taïwan. L’économie de l’archipel dépend largement du tourisme, un secteur d’activité où s’exprime la rivalité entre Pékin et Taipei.

Le rôle des individus dans la rivalité technologique sino-américaine

Limiter les déplacements des individus peut s’avérer plus simple, et plus efficace, que de bloquer les savoirs ou les technologies. La Chine a clairement exprimé son objectif de devenir la première puissance technologique au monde. Au-delà des secteurs stratégiques tels que l’IA ou les technologies de défense, l’assise chinoise dans le domaine des véhicules électriques, des télécommunications et des énergies renouvelables, lui permet de s’imposer comme partenaire indispensable, tant auprès des États du Sud dit « global » que des Européens.

Cette montée en gamme technologique, déjà bien visible, expose la Chine à de nouvelles vulnérabilités. Face au risque de fuite des cerveaux, le régime cherche à limiter les voyages vers les pays rivaux, jusqu’à interdire à certains profils de quitter le territoire.

Les tensions apparues autour de Manus, l’agent IA développé par l’entreprise Butterfly Effect, sont représentatives des angoisses de Pékin. Fondée en 2022 en Chine, Butterfly Effect s’était relocalisée à Singapour afin d’avoir plus facilement accès aux marchés internationaux. Cette approche a été vivement critiquée en Chine, où le caractère stratégique de l’IA a pleinement été intégré. En décembre 2025, Manus est en passe d’être racheté par Meta pour plus de deux milliards de dollars. Le ministère chinois du commerce se saisit de l’affaire et une interdiction de quitter le territoire est prononcée à l’encontre de deux des fondateurs de l’entreprise, alors présents en Chine. La transaction est bloquée le 27 avril 2026, mais l’interdiction ne sera levée qu’à partir du mois d’août.

Manus n’a pas de valeur stratégique intrinsèque, mais c’est un succès commercial et une vitrine pour l’entrepreneuriat chinois. La trajectoire de Manus aurait pu apparaître comme le modèle à suivre pour toute une génération d’entrepreneurs chinois, jusqu’à poser de réelles difficultés en matière de transferts de technologie.

Dans un article publié sur Wechat, l’économiste Cui Fan, proche du ministère du commerce, fait le lien entre cette affaire et les difficultés structurelles de l’économie chinoise. Confrontées à une demande intérieure trop faible par rapport à l’offre, les entreprises chinoises doivent se tourner vers les marchés internationaux. Face à l’importance stratégique des enjeux technologiques dans la compétition internationale, indissociable de la compétition économique dans le secteur de la haute technologie, la Chine cherche néanmoins à garder une forme de contrôle sur ses compagnies.

Dans un tel contexte, la longue interdiction de quitter le territoire s’apparente à un avertissement adressé aux acteurs chinois du secteur. Le procédé est similaire à l’affaire de la disparition pendant trois mois, d’octobre 2020 à janvier 2021, du milliardaire Jack Ma, fondateur d’AliBaba, à cela près que, dans le cas de Manus, la contrainte exercée repose sur un risque sécuritaire potentiel pour le pays — un détail significatif qui marque la différence entre l’avertissement et la mise au pas, mais qui illustre surtout les ambivalences du régime vis-à-vis d’un secteur stratégique qu’il ne maîtrise pas autant qu’il le souhaite.

Récits stratégiques et compétition internationale

Dans la rivalité systémique qui oppose Pékin à Washington, la Chine cherche à apparaître comme une alternative crédible à un Occident présenté comme décadent. L’idée selon laquelle « l’Orient s’élève et l’Occident décline » (东升西降) est désormais largement diffusée par le monde académique et les médias chinois. Outre un recul en matière d’économie et d’innovation, l’une des causes de ce déclin occidental serait l’instabilité politique, largement causée par la multiplication des crises culturelles, sociétales et identitaires. La RPC, dès lors, souhaite particulièrement affirmer son unité, d’où sa politique vis-à-vis de Taïwan et la répression qu’elle met en œuvre au Tibet, à Hongkong ou encore au Xinjiang. Toute interprétation divergente de ce qu’est la nation chinoise et, par extension, du rôle, inscrit dans la Constitution, que doit jouer le PCC vis-à-vis de cette nation, apparaît comme une menace.

Le PCC défend l’idée d’une nation chinoise incarnée par l’idée de sinité, qui recoupe à la fois des critères ethniques, l’adhésion à un récit historique, à un ensemble de valeurs et de représentations partagées, au-delà de critères administratifs tels que la citoyenneté. D’après le régime, la diversité inhérente à la diaspora chinoise pourrait être exploitée consciemment par des rivaux, ou indirectement servir à illustrer les limites effectives du contrôle que le PCC peut exercer. D’où des pressions exercées à l’encontre de la diaspora chinoise, y compris à travers l’interdiction de quitter le territoire. Ainsi, en 2025, Mao Chenyue, une banquière d’origine chinoise naturalisée aux États-Unis, a été empêchée de quitter le territoire chinois pendant plusieurs mois, prétendument en raison de son implication dans une affaire criminelle dont les détails demeurent inconnus. L’autorisation de quitter le territoire est intervenue en marge de la finalisation d’un accord sino-américain au sujet de TikTok.

La place de la Chine parmi les flux mondiaux est incontestablement son principal levier de puissance ; en même temps, elle contribue directement à affaiblir le contrôle que le PCC exerce sur la société.

Les mesures de contrôle telles que l’interdiction de quitter le territoire doivent donc être perçues dans ce contexte.

The Conversation

Yohan Briant est directeur général de l'Institut d'études de géopolitique appliquée (Iega)

PDF

09.09.2026 à 16:12

La justice sud-africaine bloque un projet de Shell : une victoire pour la justice climatique

Angela van der Berg, Director of the Global Environmental Law Centre; Associate Professor Department of Public Law & Jurisprudence, University of the Western Cape

La première affaire climatique portée devant la Cour constitutionnelle d’Afrique du Sud a mis un terme aux activités d’exploration pétrolière et gazière de Shell au large de la Wild Coast, protégeant ainsi les communautés côtières.
Texte intégral (2333 mots)

L’ESSENTIEL

  • La Cour constitutionnelle sud-africaine vient d’annuler un projet d’exploration pétrolière de Shell, estimant que les autorités n’avaient pas suffisamment consulté les communautés locales ni pris en compte les enjeux environnementaux et climatiques.

  • L’arrêt consacre une conception large de la justice climatique, qui articule environnement, droits des communautés, inégalités sociales, héritage de l’apartheid et droits des générations futures.

  • La décision pourrait faire jurisprudence en Afrique du Sud et au-delà, en obligeant l’État à intégrer les conséquences climatiques et environnementales de grands projets dans ses décisions.


Mi-août 2026, la Cour constitutionnelle d’Afrique du Sud — la plus haute juridiction du pays — a rendu un arrêt historique en matière de changement climatique et de justice environnementale.

La compagnie pétrolière britannique Shell et son partenaire sud-africain Impact Africa avaient prévu de mener des études sismiques au large de la Côte Sauvage, dans l’Est du pays. Ces études utilisent de puissantes ondes sonores pour cartographier les formations rocheuses souterraines. La Côte Sauvage est une zone d’une grande richesse écologique située sur le littoral de la province du Cap-Oriental. Les communautés qui y vivent depuis des milliers d’années entretiennent des liens culturels et économiques étroits avec l’océan. L’intense bruit sous-marin généré par ces études a suscité des inquiétudes quant aux dommages possibles pour les espèces marines et les écosystèmes.

La Cour constitutionnelle a estimé que le droit d’exploration doit être annulé car l’accord qu’y a donné le gouvernement est entaché de graves irrégularités, dont l’absence de consultation suffisante des communautés et la non-prise en compte de préoccupations environnementales et climatiques fondamentales.

Cet arrêt de la Cour signifie que les deux compagnies ne peuvent plus se prévaloir de ce droit d’exploration pour rechercher du pétrole et du gaz le long de la Côte Sauvage.

Première affaire climatique portée devant la Cour constitutionnelle sud-africaine

La décision rendue par la Cour marque la fin d’un litige très médiatisé qui a débuté en 2021. Six communautés, des ONG et des organisations de justice environnementale avaient saisi un tribunal de première instance, arguant qu’elles n’avaient pas été consultées au sujet des projets de Shell. Depuis lors, l’affaire a été examinée par deux juridictions. Elle a finalement été portée devant la Cour constitutionnelle, l’instance de dernier ressort en vertu du droit sud-africain.

On peut considérer qu’il s’agit de la toute première affaire climatique portée devant la Cour constitutionnelle sud-africaine, car le litige ne portait pas uniquement sur les dommages potentiels causés à la vie marine : l’une des questions clés était de savoir si les impacts climatiques d’une nouvelle exploration pétrolière et gazière avaient été dûment pris en compte.

Cet arrêt constitue une avancée majeure en matière de justice climatique. Celle-ci repose sur l’idée que le changement climatique n’est pas vécu de manière égale et que ceux qui tirent profit d’activités nuisibles à l’environnement ne sont pas nécessairement ceux qui en supportent les coûts.

La décision reflète une observation formulée par la Cour elle-même : le changement climatique est passé de la périphérie au « cœur de la responsabilité juridique ».

Les cinq dimensions clés de la justice climatique

Cinq dimensions clés de la justice climatique se dégagent de l’approche de la Cour.

La première est celle de la justice procédurale : qui a son mot à dire ? La deuxième a trait à la justice de reconnaissance. Elle pose la question de savoir quelles identités, histoires et relations avec la nature comptent. La troisième est la justice distributive : qui bénéficie des retombées du développement et qui en supporte les coûts ? La quatrième est la justice intergénérationnelle. Elle s’interroge sur ce que les décisions d’aujourd’hui signifient pour les générations futures. Et la cinquième est que l’arrêt ouvre la voie à une réflexion sur la justice pour les non-humains.

Cet arrêt établit un précédent majeur pour les futures affaires climatiques et la prise de décision en Afrique du Sud. Il établit également un lien entre le droit constitutionnel sud-africain et un corpus juridique climatique international en pleine expansion, axé sur la responsabilité juridique, les droits humains et la justice.

L’environnement ne passe pas après le développement

L’article 24 de la Constitution sud-africaine garantit à chacun le droit à un environnement qui ne nuise ni à sa santé ni à son bien-être. La Constitution stipule que l’environnement doit être protégé pour les générations actuelles et futures.

L’arrêt de la Cour souligne que le gouvernement ne peut pas considérer la protection de l’environnement comme un enjeu secondaire par rapport au développement économique.

En d’autres termes, lorsque le gouvernement décide d’approuver ou non un projet minier, pétrolier, routier ou tout autre projet de développement, il doit prendre en compte à la fois les avantages du projet et les dommages qu’il pourrait causer aux personnes et à l’environnement. Ces décisions doivent être équitables tant pour les personnes vivant aujourd’hui que pour les générations futures.

C’est un point important en Afrique du Sud, qui a connu des centaines d’années de colonialisme et d’apartheid. Tout préjudice causé au climat et à l’environnement vient s’ajouter aux profondes inégalités sociales et économiques existantes.

Le climat ne peut pas être dissocié des questions de race, de classe…

L’arrêt souligne clairement que le changement climatique ne peut être dissocié des questions de race, de classe, d’histoire, de culture, de participation, de développement, de générations futures et de protection écologique.

Justice procédurale. La Cour précise que la consultation n’est pas une simple formalité administrative à cocher. La participation du public aux décisions lui confère une dignité et donne aux personnes concernées « une place à la table des négociations ». Elle reconnaît les communautés concernées comme des participants plutôt que des obstacles au développement.

Justice de reconnaissance. Il s’agit de déterminer quelles identités, quelles histoires et quelles relations avec la nature comptent et doivent être prises en compte dans les décisions gouvernementales. Les préoccupations des communautés portaient sur leurs moyens de subsistance, leurs pratiques culturelles et spirituelles, ainsi que leurs liens avec leurs ancêtres et l’environnement marin. La Cour replace ces éléments dans le contexte d’une longue histoire de dépossession et de marginalisation des communautés côtières.

Justice distributive. Elle consiste à se demander qui bénéficie des retombées du développement et qui en supporte les coûts. La Cour remet en cause l’argument selon lequel tous les projets pétroliers et gaziers créent des emplois. Elle se demande qui bénéficie de ces emplois et quels coûts sociaux, écologiques et culturels les communautés concernées doivent supporter, et déclare notamment : « Un investissement qui ne profite pas aux plus vulnérables et aux plus impactés n’est pas dans l’intérêt général. »

Justice intergénérationnelle. Elle consiste à se demander ce que les décisions d’aujourd’hui signifient pour les générations futures. L’article 24 protège l’environnement pour les générations actuelles et futures. La Cour constitutionnelle établit un lien entre le développement durable et les obligations internationales en matière de climat, et les effets prévisibles des émissions sur les générations futures.

Enfin, l’arrêt ouvre la voie à une réflexion sur la justice pour les non-humains. Les préoccupations concernant la vie marine et aviaire, ainsi que l’accent mis par la Cour sur les systèmes écologiques, invitent à une conception plus large de la justice qui inclut les écosystèmes et les autres espèces.

Le droit international du climat et l’Afrique du Sud

L’une des contributions les plus significatives de cet arrêt réside dans son traitement du droit international du climat. La Cour déclare :

« Le changement climatique, par nature, transcende les frontières. Ses causes sont diffuses, ses conséquences partagées mais inégales, et sa gouvernance est intrinsèquement internationale. En termes simples, les décisions prises en Afrique du Sud peuvent avoir un impact ailleurs, tout comme l’Afrique du Sud est affectée par les émissions d’autres pays. C’est pourquoi les responsabilités du gouvernement en matière de climat sont aussi régies par le droit international. »

La Cour examine les récents avis consultatifs sur le climat rendus par la Cour internationale de justice (CIJ), le Tribunal international du droit de la mer (TIDM) et la Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). Ensemble, ces avis indiquent selon elle clairement que les gouvernements ont l’obligation légale de prévenir les atteintes graves à l’environnement causées par le changement climatique.

Se référant spécifiquement à l’avis consultatif de la CIJ de 2025 sur le climat, la Cour a déclaré que le gouvernement sud-africain devait prévenir les dommages environnementaux les plus importants, faire preuve de diligence raisonnable et prendre en compte les effets prévisibles des émissions sur les générations actuelles et futures.

Des fondements juridiques plus solides pour les futurs litiges climatiques

La Cour constitutionnelle adresse un message clair au gouvernement sud-africain : les décisions ayant une incidence significative sur l’environnement ne peuvent ignorer le changement climatique. Les risques environnementaux, les droits constitutionnels et les intérêts des communautés concernées doivent faire partie intégrante du processus décisionnel.

L’arrêt ne dit pas que l’exploration des combustibles fossiles ou d’autres projets de développement ne pourront jamais être approuvés. Mais il signifie que les entreprises du secteur des énergies fossiles doivent consulter de manière appropriée les communautés susceptibles d’être affectées négativement par les forages ou l’exploration. Cela signifie également que ces entreprises doivent respecter la législation environnementale avant d’investir dans l’exploration.

Shell et Impact Africa avaient déjà investi environ 1,1 milliard de rands (62 millions de dollars américains) dans le projet. Cependant, la Cour estime que le fait que les entreprises aient déjà dépensé des sommes importantes ne leur donnait pas le droit de passer outre les droits constitutionnels des citoyens, ni de s’attendre à ce que ces droits cèdent le pas devant des intérêts commerciaux.

Pour de futurs litiges liés au climat, cet arrêt offre aux communautés et aux autres titulaires de droits des fondements constitutionnels plus solides pour exiger que le changement climatique, la participation, la culture, la dignité et les inégalités soient pris au sérieux. Il établit également un lien direct entre la Constitution sud-africaine et le droit international qui se développe rapidement en matière d’obligations climatiques des États.


La traduction de cet article a été effectuée par notre partenaire JusticeInfo.net


The Conversation

Angela van der Berg ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

09.09.2026 à 16:12

Risques liés au plomb : À Abidjan, une approche participative pour sensibiliser les familles et mieux protéger les enfants

Flore Gubert, Directrice de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD); Université Paris Dauphine – PSL

Camille Saint-Macary, Chargée de recherche, Economie du développement, Institut de Recherche pour le Développement, Université Paris-Dauphine, PSL

Véronique Gille, Chargée de Recherche, Economie du Développement, Institut de recherche pour le développement (IRD)

En Côte d’Ivoire, des peintures au plomb sont encore présentes dans de nombreuses habitations. Sensibiliser les habitants, et en particulier les mères de très jeunes enfants, est un enjeu de santé publique.
Texte intégral (2791 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les peintures au plomb sont dangereuses, en particulier pour les jeunes enfants.

  • De telles peintures sont encore commercialisées en Côte d’Ivoire, où les dangers du plomb sont mal connus par la population.

  • Une intervention pilote pour sensibiliser les femmes enceintes et les mères de très jeunes enfants s’est avérée efficace pour améliorer la prévention.


La présence de plomb dans les peintures constitue un danger majeur pour la santé humaine, en particulier celle des jeunes enfants.

En réponse à ces enjeux de santé publique, et dans le sillage des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE), un certain nombre de pays ont adapté leur réglementation sur l’utilisation du plomb dans les peintures à usage domestique.

En France, l’utilisation des peintures au plomb est interdite pour les professionnels du bâtiment depuis 1949 et totalement retirée de la vente depuis 1993.

Dans le cas de la Côte d’Ivoire, faute de réglementation nationale, de nombreuses peintures dépassant ce seuil sont encore commercialisées.

Or, les effets nocifs du plomb sont mal connus par une grande partie de la population. Pour améliorer la prévention, nous avons conçu une intervention pilote afin de sensibiliser les ménages, et en particulier les femmes enceintes et les mères de jeunes enfants, aux dangers de ce métal. Les résultats que nous avons obtenus sont particulièrement encourageants.

Un polluant particulièrement dangereux pour les jeunes enfants

Naturellement présent dans l’écorce terrestre, le plomb est un métal toxique. Son extraction, son utilisation dans de nombreux processus industriels et objets et son recyclage ont entraîné une importante contamination de l’environnement et des êtres humains.

Or, ce composé est considéré comme étant responsable d’une toxicité « sans seuil », ce qui signifie que même les plus faibles concentrations sont délétères. Le plomb ne jouant aucun rôle dans le corps humain, sa présence est toujours le résultat d’une contamination.

L’exposition au plomb peut être à l’origine d’effets réversibles (anémie, troubles digestifs) ou irréversibles (atteintes du système nerveux, retard de croissance).

Chez l’adulte, le plomb a des effets délétères à long terme. Il augmente notamment le risque d’être atteint de lésions rénales, d’hypertension artérielle et de problèmes cardiovasculaires. Selon l’Organisation mondiale de la santé, en 2023, l’exposition au plomb a causé 3,5 millions de décès dans le monde, principalement en raison des effets cardiovasculaires de ce toxique.

Le plomb, un toxique difficile à éliminer Une fois absorbé, le plomb se diffuse dans le sang, les tissus mous (cerveau, foie, reins…) et, surtout, dans les os. Il se concentre dans ces derniers (ainsi que dans les dents), et s’y accumule. Son élimination est très lente : le temps nécessaire à l’organisme pour faire diminuer de moitié la concentration de plomb résultant d’une contamination ponctuelle est de dix ans.

Les enfants sont particulièrement sensibles au plomb, qui peut entraîner une diminution des capacités cognitives, des problèmes de comportement ainsi que des retards de croissance, et provoquer une maladie appelée saturnisme.

Outre les contaminations d’origine professionnelle (inhalation de particules de plomb, par exemple lors de la combustion de matériaux qui en contiennent), la principale voie d’exposition est digestive, par ingestion de poussière, de terre, d’eau ou d’aliments contaminés par du plomb.

En raison de leur proximité fréquente avec le sol, les jeunes enfants sont particulièrement concernés, notamment lors de l’apprentissage de la marche. En outre, leur promptitude à mettre les mains à la bouche augmente le risque d’ingestion de particules ou de poussières contaminées.

Lorsqu’ils vivent dans des environnements où des peintures au plomb ont été employées, ils risquent d’ingérer des poussières et des écailles contenant le métal toxique.

Or, leur cerveau étant en plein développement, ses effets neurotoxiques sont plus graves et durables que chez les adultes, même à de faibles niveaux d’exposition.

Une interdiction qui n’est pas toujours respectée

Les normes établies par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) limitent la concentration de plomb dans les peintures décoratives à 90 parties par million (ppm). Elles sont théoriquement appliquées depuis 2022 par l’association ivoirienne de normalisation et de certification CODINORM.

Cependant, à ce jour, la Côte d’Ivoire n’a pas encore adopté de législation spécifique pour assurer le contrôle et la pénalisation des fabricants qui ne respecteraient pas cette norme. En conséquence, des peintures à base de plomb sont encore largement proposées à la vente.

En 2017, l’analyse de 51 peintures sur 51 peintures à usage domestique vendues à Abidjan a révélé que 32 d’entre elles (63 %) contenaient des concentrations de plomb égales ou supérieures à 90 ppm, et 14 (27 %) des concentrations de plomb égales ou supérieures à 10 000 ppm.

Nos propres analyses, menées sur 15 pots de peinture achetés auprès de revendeurs à Abidjan en 2022-2023, ont également révélé une forte teneur en plomb dans 9 d’entre eux, majoritairement produits par l’un des quatre principaux fabricants locaux installés dans la ville.

Un jeune enfant est assis sur une chaise, près d’une porte. En arrière-plan, la peinture rouge du mur est légèrement écaillée
Certaines peintures décoratives vendues à Abidjan contiennent encore des taux importants de plomb. Wirestock Creators/Shutterstock (no reuse)

À de tels niveaux d’exposition, des études menées aux États-Unis ont démontré une perte significative des fonctions intellectuelles, des problèmes de comportement à l’école conduisant à un risque accru d’incarcération juvénile, et une réduction des revenus tout au long de la vie.

Sensibiliser les populations aux risques sanitaires

Au-delà de l’absence de cadre législatif, l’un des principaux freins à la prévention de l’exposition au plomb des jeunes enfants, en Côte d’Ivoire comme dans d’autres pays, réside dans la méconnaissance des risques associés au plomb au sein de la population.

Cet état de fait nous a conduits à concevoir une intervention destinée à sensibiliser les ménages d’Abidjan, en particulier les femmes enceintes et les mères de très jeunes enfants, aux risques sanitaires liés à la présence de peinture au plomb dans les habitations, ainsi qu’à les informer des mesures simples pouvant être mises en œuvre pour s’en prémunir.

L’aspect innovant du projet tient au fait que nous avons cherché à impliquer les participantes dans le travail de détection de plomb dans leur logement en mettant gratuitement à leur disposition un autotest très facile d’utilisation, produit par une start-up néerlandaise.

Concrètement, 200 femmes enceintes, dont certaines étaient déjà mères de jeunes enfants, ont été recrutées dans des structures sanitaires de différents quartiers d’Abidjan, à l’occasion de leurs consultations prénatales.

Lors d’une première visite à leur domicile, les connaissances de ces femmes sur les dangers du plomb ont été évaluées, puis chacune d’elles a reçu une brochure contenant des infographies sur les sources d’exposition au plomb, les effets du plomb sur la santé et les recommandations pour se protéger de ce métal, ainsi qu’un QR code dirigeant vers une page web fournissant des informations plus détaillées sur le plomb créé spécifiquement pour le projet.

Chaque femme a également reçu un autotest et a assisté à la démonstration de son utilisation par un membre de notre équipe in situ, à deux endroits du logement. Le test consiste à éclairer une surface peinte avec une lampe à ultra-violet, à y pulvériser un réactif et à voir s’il apparaît une fluorescence verte indicatrice d’une présence trop élevée de plomb.

Deux autres visites à domicile ont été effectuées, respectivement 1 et 2 mois après le premier passage. Ces visites ont été l’occasion de réinterroger les participantes sur leurs connaissances des dangers liés au plomb, et de leur poser des questions additionnelles concernant l’utilisation de l’autotest, les résultats obtenus, et les mesures correctives mises en place en cas de détection de plomb.

Afin d’évaluer à la fois la fiabilité des autotests et l’impact potentiel de la source du diagnostic (par autotest, en mode participatif versus par un professionnel) sur les comportements, la moitié des participantes s’est également vue proposer un test de diagnostic au plomb complémentaire, réalisé par un membre de notre équipe à l’aide d’un détecteur portatif par fluorescence X (XRF) lors de la deuxième visite. La même opportunité a été offerte à l’autre moitié des participantes au cours de la troisième visite.

En outre, des tests de plombémie (mesure de la concentration de plomb dans le sang) ont été proposés aux femmes ayant déjà au moins un enfant dans la tranche d’âge de 9 mois à 5 ans.

Que nous a appris cette intervention pilote ?

L’intervention pilote a d’abord montré qu’un nombre significatif d’enfants était exposé à de la peinture au plomb. Les autotests réalisés lors du premier passage ont en effet révélé que près d’un tiers des habitations était contaminé, et ce, de façon totalement décorrélée des caractéristiques sociodémographiques des ménages.

Ce résultat a été confirmé par les tests de diagnostic par XRF réalisés lors des visites suivantes. Les analyses sanguines ont quant à elles confirmé la présence de plomb dans le sang des 26 enfants testés, avec une concentration moyenne de 76μ/L, supérieure à celle observée en France (14,9 μ/L en moyenne chez les enfants de 0 à 6 ans en 2014-2016) et aux États-Unis (5,25 μ/L en moyenne chez les enfants de 1 à 5 ans en 2021-2023), et, pour près de trois quarts des enfants, supérieure au seuil de 50 μ/L fixée par l’Organisation mondiale de la santé.

Ces travaux ont aussi confirmé le manque de connaissances initiales des participantes concernant les dangers du plomb. Au cours de la première visite, avant la distribution de la documentation, 3 % des personnes interrogées ont déclaré avoir déjà entendu parler d’intoxication au plomb, et 0,5 % de saturnisme. Seule une minorité a su citer une mesure pour réduire l’exposition des enfants au plomb.

Grâce aux infographies remises aux participantes, les connaissances sur le plomb et ses dangers se sont considérablement améliorées. Lors des visites suivantes, presque toutes les femmes ont, par exemple, été en mesure de citer quelques-unes des conséquences négatives du plomb sur la santé, ainsi que des façons de s’en prémunir.

Enfin, nos résultats révèlent que cette prise de conscience a eu des effets sur les comportements préventifs des participantes. Les mères de jeunes enfants vivant dans des logements dont les résultats des autotests et du diagnostic XRF ont été positifs au plomb ont été en proportion plus nombreuses (de respectivement 22 % et 39 %) à déclarer avoir empêché leurs enfants de mettre des écailles de peinture dans leur bouche et à avoir lavé souvent leurs mains.

En revanche, l’hypothèse d’une sensibilisation et d’une implication accrues des participantes lorsque la possibilité leur est donnée de tester elles-mêmes leur environnement à l’aide d’un autotest nécessite d’être investiguée plus avant, lors d’une phase ultérieure du projet.

Conçue et mise en œuvre par une équipe de recherche pluridisciplinaire, notre intervention constitue donc un modèle prometteur pour le diagnostic et la sensibilisation sur les enjeux de l’exposition au plomb. Son potentiel de mise à l’échelle pourrait permettre de soutenir les politiques publiques de santé en Côte d’Ivoire, ainsi que dans les autres pays de la sous-région soumis aux mêmes défis.


Remerciements

Mis en œuvre par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) en partenariat avec plusieurs institutions de recherche ivoiriennes, dont l’Université Félix-Houphouët-Boigny, le Laboratoire national d’essais de qualité de métrologie et d’analyse et l’École nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée, et des chercheurs de l’Université de Columbia et de l’EHESP, ce projet a mobilisé une équipe pluridisciplinaire composée des membres suivants : Florence Bodeau-Livinec, Stéphanie Dos Santos, Alex Franck Houffoue, Jacques Gardon, Maeva Kone, Hugues Kouadio, Ernest Kouassi Ahoussi, Mathias Kouassi, Epiphane Marahoua, Camille Nougbe, Petanki Soro et Alexander Van Geen.

The Conversation

Flore Gubert a reçu des financements du Fonds d'Innovation pour le Développement.

Camille Saint-Macary a reçu des financements du Fonds d'Innovation pour le Développement.

Véronique a reçu des financements de Fonds d'Innovation pour le Développement dans le cadre du projet CIVLead (2023-2024).

PDF
12 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Beaux Arts
L'Autre Quotidien
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓