26.03.2026 à 15:44
Élodie Edwards-Grossi, PhD, Associate Professor in Sociology and American Studies, Université Paris Dauphine – PSL
Delphine Peiretti-Courtis, Agrégée, docteure en histoire, enseignante et chercheuse, Aix-Marseille Université (AMU)
Au XVIIIᵉ puis au XIXᵉ siècle, des scientifiques et des médecins théorisaient une supposée supériorité des personnes blanches, en s’appuyant sur des critères biologiques. Dans le Racisme scientifique et médical (éditions PUF, 2026), Élodie Edwards-Grossi (Université Paris Dauphine-PSL/Institut universitaire de France) et Delphine Peiretti-Courtis (Aix-Marseille Université) expliquent comment, aujourd’hui, la pratique médicale perpétue des stéréotypes et biais raciaux hérités de ces thèses qui nuisent à la prise en charge en santé des personnes racisées. Extraits.
Le 26 décembre 2024, un député français d’extrême droite partageait, sur le réseau social X (anciennement Twitter), une carte censée représenter le Quotient Intellectuel moyen par pays, qui rappelait en tout point les procédés classificatoires du XIXe siècle.
Ce planisphère révèle toute la prégnance et les permanences, à l’heure actuelle, de la ferveur taxinomique et du racisme scientifique nés aux XVIIIe et XIXe siècles, et pose la question de ses ramifications avec la sphère politique.
Relayée auprès d’un large public francophone par ce député, cette carte avait déjà été abondamment relayée sur les réseaux sociaux en 2019. Elle avait même suscité la création d’un mot-clé « #carte QI », utilisé pour donner une grande visibilité à ces théories.
Cette carte est, hélas, loin d’être la seule occurrence de diffusion de croyances biologisantes et hiérarchisantes à propos de la notion de « race » sur Internet, comme en témoignent de nombreux articles de vulgarisation scientifique, émettant l’idée, pour le grand public, que cette catégorie pourrait, à nouveau, être appréhendée avec la génétique.
Dans ce contexte, les théories racistes empreintes d’un réalisme biologique recouvrent une fonction sociale et politique bien particulière : celle de la légitimation de courants et d’idéologies inégalitaires, qui, pour exister, doivent avant tout s’appuyer sur l’idée que la déshumanisation d’une partie de la population est la résultante de caractéristiques naturelles et inébranlables, ancrées dans les corps et les esprits de ces mêmes individus.
Le racisme scientifique, à travers le déploiement du réalisme biologique, propose ainsi une caution non négligeable à des programmes politiques façonnant les inégalités. Il revêt une double fonction : il est à la fois le produit et le levier de l’ordre social raciste dans lequel il est façonné, et sans cesse réactivé, tout en fournissant à ses partisans les justifications de son maintien.
Dans quels contextes politiques et géographiques les théories et pratiques qui constituent le racisme scientifique et médical apparaissent-elles ? Pouvons-nous relever des systématicités dans les parcours de leurs auteurs ? Quels positionnements entretiennent-ils vis-à-vis de leurs pairs, des décisionnaires politiques, mais aussi du grand public ? Enfin, quelles résurgences pouvons-nous mettre en exergue ?
C’est précisément le sujet de l’ouvrage le Racisme scientifique et médical : ancré en histoire et en sociologie de la connaissance, celui-ci propose de documenter les modalités de production et de circulation du racisme scientifique et médical et leurs réappropriations sociales et politiques.
La notion de racisme scientifique et médical recouvre a priori de nombreuses théories et pratiques. Des historiens ayant travaillé de manière pionnière sur le sujet, tels Claude Blanckaert ou Stephen Jay Gould, ont décrit le racisme scientifique comme l’ensemble des théories et pratiques se réclamant de différents champs scientifiques (on peut citer la biologie, la psychologie, la génétique, l’anthropologie, etc.) proposant une définition altérisant, et infériorisant, les corps et les esprits des personnes racisées.
Présentées comme « scientifiques » par leurs instigateurs et leurs soutiens, ces théories établissent, dans le même temps, la supposée supériorité tacite ou explicite des personnes blanches en utilisant les mêmes critères corporels ou mentaux variés : le QI, la taille des crânes, l’intelligence sont autant de points qui reviennent dans ces études suggérant l’infériorité des uns au profit de la primauté des autres. Ces écrits ont été produits et ont circulé dans des contextes politiques épars et révèlent une forte porosité quant aux liens entre science et politique.
Réinsérer la question du racisme scientifique et médical dans une approche critique des rapports sociaux de race, grâce à un dialogue transdisciplinaire entre sciences sociales et sciences historiques, c’est comprendre comment les artisans du racisme scientifique bénéficient d’un besoin de méconnaissance pour voir advenir leurs théories. Pour exister, ces théories ont besoin d’un vide épistémologique qui s’inscrit dans une histoire longue de la production de l’ignorance.
Cette production de l’ignorance a largement été produite par l’appareil étatique qui se refusait, et se refuse encore, à produire une analyse rigoureuse des rapports sociaux de race. Celle-ci permettrait notamment de mettre à mal les croyances et itérations, toujours présentes, de la race comme catégorie d’analyse biologique malgré son invalidation dans la deuxième moitié du XXe siècle.
Nous souhaitons insister sur le fait que le racisme scientifique et médical est bien un fait social contemporain, débordant du cadre historique que nous nous proposons d’étudier dans cet ouvrage : bien que l’autorité médicale cherche à entrer dans un rapport d’exceptionnalisme de son champ, le champ médical n’est pas exempt des rapports sociaux qui le modèlent.
La question des tissages historiques et des résurgences du racisme scientifique et médical est ainsi capitale : loin d’avoir disparu, celui-ci a parcouru les époques et produit un effet encore conséquent.
À titre d’exemple, en décembre 2024, plusieurs quotidiens régionaux rapportèrent qu’une femme racisée avait accouché, sans prise en charge, sur le parking d’un hôpital à Dijon, en Côte d’Or, malgré ses appels à l’aide. L’un des journalistes relatant l’événement avait titré son article « On la refuse aux urgences : cette femme a dû accoucher dans le parking (et ça en dit long sur les préjugés racistes) ». Mettant en lien la mise en danger de cette femme et la longue histoire du syndrome méditerranéen en France, cet article souligne la manière dont des stéréotypes de résistance à la douleur des personnes racisées, formulés dès le XIXe siècle ont pu être transmis et rester vivaces jusqu’à nos jours.
De tels stéréotypes préfigurent bien la manière dont le racisme scientifique et médical produit un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus. Pour reprendre les mots toujours aussi actuels de Colette Guillaumin, autrice pionnière dans le champ des études sur le racisme en France, cet exemple met en relief « la réalité de la “race”. Cela n’existe pas. Cela pourtant produit des morts ». Les inégalités et différences de prises en charge de santé du fait de la subsistance de biais raciaux en médecine produisent une mise en danger différentielle et accrue des corps racisés. Ainsi, de cette manière, le racisme scientifique et médical peut être vu comme l’une des facettes matérielles, concrètes et opérantes du racisme structurel.
Partant du principe que la classe sociale ou les facteurs socio-économiques ne peuvent pas expliquer l’ensemble des trajectoires de soins de ces personnes, le concept de racisme médical s’intéresse par exemple aux biais présents et passés qui modèlent les représentations et les pratiques des médecins et psychiatres, majoritairement issus du groupe dominant blanc envers leurs patients et patientes.
Ces biais ne sont pas la résultante d’actes de discriminations conscients et donc voulus : ils sont le fruit de l’accumulation de stéréotypes sur les corps racisés encore largement diffusés dans les salles de cours, dans les livres de médecine, mais aussi de l’agrégation d’allégations fausses, érigées en « données scientifiques » qui ont traversé les siècles, sans connaître une condamnation explicite, telle que la théorie du syndrome méditerranéen, qui consiste en la croyance erronée en une exagération de la douleur chez les personnes originaires du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.
Ces théories, qui débouchent sur la formation de pratiques discriminatoires, entérinent des prescriptions médicamenteuses elles aussi différentielles qui ont pour résultante de nourrir chez la patientèle une certaine défiance à l’égard des médecins et de leurs institutions. Les patients et patientes choisissent parfois de ne plus faire confiance au personnel soignant, ou aux institutions les employant.
Écrire de front sur le racisme scientifique, parfois vu comme seul objet historique, et le racisme médical nous semble important à plus d’un titre. Cela permet d’abord d’aller à l’encontre d’un récit exceptionnalisant qui viserait à mettre en exergue les spécificités du champ de la médecine (et de toutes ses spécialités, la chirurgie, la psychiatrie, la gynécologie, la cardiologie, la dermatologie, etc.) vis-à-vis du reste des sciences (sciences naturelles, biologie, pharmacie, etc.).
Les médecins acquièrent un statut sans précédent au cours du XVIIIe siècle, et plus encore durant le XIXe siècle, surnommé le siècle du scientisme. Producteurs de savoirs, ils sont également liés au pouvoir. Ce qui fait la spécificité de la médecine, et qui a notamment été mis en lumière par Michel Foucault par le biais du concept de biopouvoir, réside dans le rôle social et politique spécifique qu’elle détient, à l’instar de l’Église dans les siècles précédents.
En tant qu’experts des corps, des âmes, et donc des sociétés, les médecins s’arrogent la possibilité de statuer sur la normalité ou l’anormalité des corps, et sur ce qui constitue une différence ou une convergence humaine. En cela, la médecine devient le principal instrument et le vecteur de théories objectivant des différences corporelles présentées comme raciales.
C’est bien l’assignation d’une marque biologique à un groupe social donné qui produit la naturalisation de ce groupe, et radicalise, ainsi sa différence.
Élodie Edwards-Grossi a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
Delphine Peiretti-Courtis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.03.2026 à 15:43
Andreea Gruev-Vintila, Maîtresse de conférences HDR en psychologie sociale, spécialiste de la violence conjugale/contrôle coercitif, Université Paris Nanterre
Le « contrôle coercitif » désigne un schéma global de comportements, avec ou sans violences physiques, par lequel un agresseur conjugal, quasi exclusivement un homme, restreint les droits, les libertés et les ressources de la victime, le plus souvent une femme, au détriment indissociable des enfants. Ce terme permet de nommer des situations longtemps indicibles faute de mots pour les désigner. Ce faisant, il devient un outil de connaissance et un levier de justice dans la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
Ces dernières décennies, plusieurs pays ont reconnu les limites des approches traditionnelles de la violence conjugale, qui la réduisent à une série d’actes d’agression ou de « conflits » de couple devenus houleux. Ils ont opté pour une approche fondée sur le modèle du « contrôle coercitif ».
Cette approche révèle la violence conjugale comme une captivité : un schéma global de comportements visant à restreindre les droits et les ressources des victimes, le plus souvent des femmes, particulièrement des mères, pour obtenir leur obéissance.
Evan Stark, travailleur sociojudiciaire et professeur à Rutgers University (États-Unis), constate dans le livre Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Lives (2007), qui a propulsé le concept, que 75 % des arrestations pour violence physique concernent des agressions s’inscrivant presque toujours dans un ensemble d’autres comportements.
L’ouvrage le Contrôle coercitif. Au cœur de la violence conjugale (2023), premier livre en français consacré à ce concept, décrit ce schéma de comportements – isolement, surveillance, intimidation, privation de droits et de ressources, dénigrement, menaces, contrôle économique, administration de la peur avec ou sans violence physique, instrumentalisation des enfants et des procédures judiciaires.
Ce concept rompt avec la vision fragmentée de la violence conjugale comme enchaînement d’« actes » ou de « conflit », pour l’appréhender comme une stratégie globale de mise en captivité invisible au sein du couple et de la famille, comparable, par ses tactiques et ses effets, au contrôle des prisonniers de guerre, des otages, des membres de sectes.
Le contrôle coercitif atteint l’autonomie, la dignité, la capacité d’agir et la sécurité des victimes. Ses effets sont souvent durables et dévastateurs : peur paralysante, subordination, appauvrissement, sabotage du lien mère-enfant, dégradation de la santé, mort à petit feu, tentatives de suicide ou meurtre.
Le contrôle coercitif est une « conduite calculée et malveillante, déployée quasi-exclusivement par des hommes pour dominer une femme » (Stark, 2007) : en Angleterre et au Pays de Galles, qui l’ont incriminé en 2015, 832 des 853 personnes condamnées en 2024 pour contrôle coercitif étaient des hommes, soit 97,5 %.
Le contrôle coercitif des hommes sur les femmes est un précurseur majeur des féminicides, des suicides provoqués, des homicides d’enfants et des violences faites aux enfants hors zone de guerre. Même en l’absence d’hostilité envers les enfants, il les affecte pleinement, qu’ils soient directement ciblés ou « seulement » témoins de ce qui est fait à leur mère. Le risque pour les enfants est déchiffrable à l’aune du contrôle coercitif exercé sur la mère.
Les données montrent que 87 % des affaires portées devant les juges aux affaires familiales au Royaume-Uni et 83 % en Australie comportent des éléments de violence domestique/contrôle coercitif.
En France, sur le quart de million de personnes ayant déposé plainte pour violence conjugale (ministère de l’intérieur, 2024), 84 % des victimes sont des femmes (85 % des mis en cause sont des hommes), et 82 % des femmes victimes ont des enfants. Le Haut Conseil à l’égalité estimait en 2021 que 398 310 enfants en sont covictimes.
L’histoire du terme n’est pas au départ pas conjugale. Dès 1956-1957, Albert Biderman, sociologue militaire, décrit les méthodes coercitives utilisées pour obtenir la soumission des prisonniers de guerre américains pendant la guerre de Corée : isolement, épuisement, privations, menaces, démonstration de toute-puissance. Il montre que c’est le cumul de ces méthodes, et non une vulnérabilité des victimes, qui permet d’obtenir l’obéissance.
En 1992, Judith Herman, professeure de psychiatrie à Harvard University, montre que la répétition prolongée de tels comportements, subis dans un contexte de captivité (camps, régimes totalitaires, violence conjugale, violences sexuelles incestueuses), produit un trouble de stress post-traumatique complexe.
Les recherches féministes déplacent aussi la focale. Cette perspective, restructurée par Evan Stark, révèle la violence conjugale comme une captivité, une privation de ressources nécessaires au développement de la personne y compris en tant que citoyenne : une violence sociale.
La notion a, depuis, fait son chemin. Ainsi, la directive européenne 2024/1385 du 14 mai 2024 sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et contre la violence domestique, nomme le contrôle coercitif. Il est au cœur des rapports parlementaires Chandler-Vérien (2023) et Josso-Guillotin (2025), d’une jurisprudence française et européenne, de formations des magistrats, d’une proposition de loi qui étend la protection aux enfants, d’une priorité de politique civile, du rapport « À vif » visant à guider la politique judiciaire en la matière, du premier rapport d’évaluation thématique de la France par le Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (2025).
À lire aussi : Juger les violences conjugales : une audience historique sur le contrôle coercitif en France
Ce changement de paradigme a des implications normatives majeures. Dans des systèmes juridiques et des pratiques professionnelles encore largement organisés autour de l’idée de conflit conjugal entre parties égales, il met au jour l’illusion d’une symétrie là où l’un des partenaires dispose d’un arsenal structurel de ressources – contrôle économique, social, surveillance numérique, instrumentalisation du déficit des procédures et de formation des professionnels – qui fausse jusqu’à l’accès effectif au droit.
Dans ce contexte, le contrôle coercitif n’est pas un simple choix terminologique, mais le nom d’un crime contre la liberté et les droits humains commis majoritairement contre des femmes, spécifiquement contre des mères, indissociablement contre des enfants, perpétré au sein de la famille et longtemps rendu indicible faute de mots.
Il devient à la fois outil de connaissance et levier de justice. Il permet de penser ensemble la prévention, la protection des victimes adultes et enfants, la poursuite et la responsabilisation des auteurs, et des politiques coordonnées –c’est-à-dire les quatre piliers de la convention d’Istanbul.
La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.
Membre du HCE depuis juin 2025
26.03.2026 à 15:43
Marie-Noëlle Rimaud, Professeur associé, département académique tourisme, Excelia

Si le Groenland se trouve depuis un an sous les feux de l’actualité du fait des récurrentes déclarations de Donald Trump, qui affirme vouloir l’annexer aux États-Unis, le territoire a également d’autres enjeux à gérer, à commencer par la gestion du tourisme. Fort de ses paysages spectaculaires et de l’attrait qu’exerce la culture inuit, le Groenland s’efforce de concilier accroissement des revenus générés par le tourisme et protection de ses atouts naturels et culturels face aux dangers d’un surtourisme.
Un dilemme majeur attend les Groenlandais en matière de tourisme dans les années à venir : développer résolument ce secteur… ou ne pas le faire, pour éviter ce que d’aucuns qualifient de « surtourisme ». Le Grand Nord a la cote et la construction d’aéroports capables d’accueillir des vols long courrier accentue les risques. Le géographe Rémy Knafou rappelait fort justement en 2023 que « la seule manière réellement opérationnelle de vouloir contrôler l’impact du tourisme dans des lieux peu ou pas habités est de ne pas s’y lancer ».
Jusqu’à tout récemment, en raison du climat nordique et de la nuit polaire, le tourisme se concentrait sur une courte période de l’année, de juin à fin août, et ne concernait que quelques sites emblématiques : essentiellement Ilulissat et son fjord glacé classé au patrimoine de l’Unesco, et la baie de Disko. Dès lors, le nombre de visiteurs étrangers était relativement limité : en 2023, il s’est élevé à 130 000 personnes.
Les détracteurs du tourisme craignent qu’avec la multiplication des vols directs (notamment entre Nuuk et New York), des développements touristiques exagérés fragilisent les milieux naturels et la qualité de vie locale et entraînent une folklorisation de la culture inuit. L’Organisation internationale du tourisme social alerte sur le risque, via le tourisme communautaire, de figer les identités locales dans une mise en scène artificielle, une image pittoresque généralement promue par les opérateurs touristiques étrangers.
Le réchauffement climatique perturbe déjà les modes de vie des communautés et des conflits d’usage pourraient apparaître autour des projets touristiques trop ambitieux, mal conçus, irrespectueux des coutumes ou des lieux.
Au-delà d’un plan, il semble pertinent d’encourager les autorités groenlandaises à poursuivre leurs réflexions par une identification des ressources naturelles patrimoniales. En plus des sites iconiques cités plus haut, il pourrait s’agir de la région de Kujataa (classée au patrimoine mondial de l’Unesco), le parc national du Nord-Est (réserve de biosphère), la faune et les paysages arctiques : l’inlandsis. Cette cartographie des ressources permettra de repérer les plus attractives, mais surtout les plus vulnérables, car rares et fragiles.
Visit Greenland, site web de promotion touristique appartenant au gouvernement du Groenland, a imaginé un concept, The Big Artic Five : Traîneau, Aurores boréales, Glace & neige, Baleines, Communautés. Attention toutefois à ne pas tomber dans l’aura mystique et le mythe du bon sauvage. Avec raison, plusieurs auteurs mettent en avant un attrait spécifique des régions polaires : l’imaginaire nordique. Alain Grenier soulignait ainsi en 2009 que « l’imaginaire du Nord constitue le premier attrait des régions nordiques et, à plus grande échelle, des régions polaires ». Nicolas Escach constatait en 2020 que « dans un monde saturé, l’Arctique est également associé à la promesse d’une réserve d’espace vierge, une sorte de retour ontologique aux origines ». La question de l’image à donner du territoire et de la manière de communiquer sera donc essentielle.
Dans un second temps, les décideurs groenlandais auront intérêt à conduire un recensement des parties prenantes du secteur du tourisme, afin le moment venu de les informer, de les sensibiliser, peut-être de les inciter à changer de regard, et enfin les accompagner. L’orientation d’une partie des dispositifs de soutien en faveur d’acteurs qui s’engagent dans la transition a montré son efficacité ailleurs.
In fine, il serait souhaitable de conduire une sorte d’auto-diagnostic sur les menaces liées au réchauffement climatique et à une capacité de charge touristique exagérée, par exemple en utilisant une matrice de criticité (ce qui permettrait d’établir une sorte de classement concernant l’exploitation de divers sites, qui irait d’un risque élevé ou considérable à l’absence de risque avéré).
Un documentaire diffusé sur Arte rappelle la dépendance du pays à la pêche (4 000 personnes, soit 10 % de la population, travaillent dans ce secteur), qui l’oblige à rechercher une diversification. Naaja H. Nathanielsen, la ministre des ressources naturelles, confirme dans le documentaire le besoin crucial de trouver des ressources supplémentaires :
« [Près de ] 54 % du budget de l’État vient de l’extérieur : il s’agit de la subvention accordée par le Danemark ainsi que de fonds qui viennent de l’UE. Nous avons donc une tâche très difficile à accomplir. Nous devons gagner plus d’argent par nos propres moyens afin d’être autosuffisants. »
Pour cela, des investissements conséquents devront être réalisés, car le pays manque cruellement d’infrastructures et les conditions climatiques et d’accès y sont beaucoup plus difficiles qu’ailleurs.
Comme je le précisais dans un article du Polar Journal, une loi sur le développement touristique est entrée en vigueur en novembre 2024. Elle confirme que le territoire souhaite faire du tourisme un moteur de croissance et offrir des opportunités aux entrepreneurs groenlandais. La question qui reste en suspens est l’équilibre entre les opérateurs locaux et les investisseurs extérieurs, jugés omniprésents. Aude Créquy regrettait déjà en 2012 que pour le tourisme de croisière ou celui d’aventure, l’argent circule plutôt de mains occidentales en mains occidentales.
Le nouveau texte introduit une politique d’investissement et de propriété plus restrictive. La loi impose désormais une autorisation pour exercer une activité touristique et exige que les titulaires de licences soient résidents et imposables au Groenland. Certaines activités, comme les croisières, sont limitées à des zones et périodes spécifiques ; mais l’entrée en vigueur de la loi est prévue au 1er janvier 2027, laissant un temps d’adaptation aux opérateurs.
Dans une analyse d’avril 2025, la banque nationale du Danemark lançait une mise en garde contre une tendance consistant à trop restreindre l’implication des investisseurs étrangers :
« Les investissements étrangers apportent généralement des connaissances et du capital-risque qui favorisent le développement des entreprises et les revenus de la société. Une structure commerciale plus large nécessite des investissements importants, et la base de ces investissements ne peut être créée uniquement à partir de l’épargne et du capital groenlandais. »
Autre mise en garde informelle : l’exemple de l’archipel norvégien du Svalbard. Sa ville principale, Longyearbyen, est « envahie » par les visiteurs durant une dizaine de jours l’été, ce qui a obligé le gouvernement à prendre des mesures restrictives. Visit Svalbard invite à réfléchir à la meilleure manière d’organiser le secteur : « Le Svalbard doit atteindre un équilibre optimal sur la destination en garantissant “le bon nombre de visiteurs au bon endroit et au bon moment” – “The right volumes of the right guests in the right place at the right time” (4R). La destination donnera la priorité aux marchés et segments qui contribuent de manière constante à la création de valeur locale la plus élevée avec l’empreinte la plus faible (rendement élevé, faible impact). »
En matière d’organisation agile, le pilotage des croisières d’observation des baleines dans le Saint-Laurent, au Canada peut également servir de modèle.
Les arbitrages finaux seront importants : quel sera le volume de touristes, et s’agit-il de tenter d’attirer un tourisme de masse ou un tourisme de luxe ; la désaisonnalisation est-elle recherchée et si oui, comment, y parvenir ? Quels seront les hauts lieux touristiques (c’est-à-dire ceux sur lesquels la communication groenlandaise insistera le plus) et comment les protéger ? Quels partenaires financiers pour les porteurs de projet locaux et comment s’assurer d’un retour sur investissement suffisant pour les communautés ?
Le Groenland appartient aux Groenlandais ! Mais son avenir dépendra aussi de la capacité des autres nations à reconnaître ce pays et à le respecter. La déclaration de Naaja H. Nathanielsen sur LinkedIn mi-janvier 2026 – « j’inviterai les pays partageant les mêmes idées à rendre notre région sûre dans une collaboration respectueuse : investir, s’engager et être un allié » – peut apparaître comme un programme souhaitable.
Marie-Noëlle Rimaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.03.2026 à 15:43
Philippe Droz-Vincent, Professeur agrégé en sciences politiques et en relations internationales. Spécialiste du monde arabe, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
Sous le feu de Washington et de Tel-Aviv, abhorré par une grande partie de sa population, très affaibli économiquement, le régime iranien peut tenir à court terme s’il conserve le contrôle de ses forces de sécurité, qui écrasent toute velléité de révolte interne. À moyen terme, il lui faudra se réinventer et retrouver langue avec une société qui le déteste radicalement. Dans le cas contraire, il perdra pied.
La République islamique d’Iran (RII), dont on annonce depuis 1979 la chute imminente, est aujourd’hui à la croisée des chemins, à la merci des aviations américaine et israélienne.
Tel-Aviv affiche la volonté de détruire durablement le potentiel de nuisance iranien, voire la République islamique en tant que telle, son ennemi mortel. La lutte autrefois opérée à distance par des affrontements entre Israël et « l’axe de la résistance » (mehvar-e-moqawame) pro-iranien est désormais directe, à mort. Les buts de Donald Trump sont moins clairs : il n’a pas vraiment pris la peine de justifier l’intervention, lancée en pleines négociations sur le nucléaire, parlant de la nécessité de faire chuter le régime (regime change), sans hésiter à se contredire quand il découvre qu’il y aurait au sein du pouvoir de Téhéran des personnalités avec lesquelles il pourrait négocier une sortie du bourbier.
La réponse d’une RII très affaiblie depuis le 7 octobre 2023 dans ses capacités qu’elle considérait dissuasives face à Israël (tout particulièrement le Hezbollah libanais) ne consiste plus seulement, comme depuis 2024 (après l’attaque israélienne contre le consulat iranien à Damas), à frapper directement Israël par des vagues de missiles et de drones, mais aussi, désormais, au vu du défi existentiel auquel elle est confrontée, à répandre le chaos dans la région en s’en prenant aux monarchies arabes du golfe Persique, et à déstabiliser l’économie globale afin d’exercer une « pression maximale » sur Trump : les marchés pétrolier et financiers et le taux d’inflation sont des éléments auxquels le président américain est particulièrement sensible.
Cette réaction permettra-t-elle à la RII de surmonter la période critique qu’elle traverse actuellement ?
L’un des aspects de la riposte de Téhéran consiste à modifier la perception américaine selon laquelle la RII serait au bord de l’effondrement et donc susceptible de subir un « changement de régime ». Ainsi, la nomination rapide d’un nouveau guide suprême à la suite de l’assassinat d’Ali Khamenei – en l’occurrence son fils Mojtaba – vise à afficher la solidité du système (nezam comme on dit en Iran).
Depuis le début des années 2000, on a pu observer, dans de nombreux pays autoritaires de la région, que la succession dynastique était une méthode éprouvée pour assurer la perpétuation du régime – que ces procédés soient couronnés de succès, comme en Syrie en 2000 avec l’arrivée de Bachar Al-Assad au pouvoir à la suite de son père, ou que d’autres tentatives aient tourné court mais aient été sérieusement envisagées (le Libyen Mouammar Kadhafi en 2009 avec Seif el-Islam, l’Égyptien Hosni Moubarak en 2010 avec Gamal, ou encore le Yéménite Ali Abdallah Saleh à la même époque avec Ahmed).
Mojtaba Khameinei était le chef de cabinet de son père, donc au fait des leviers du nezam et donc naturellement à même de le perpétuer – s’il est bien vivant.
De même, les démonstrations de contrôle dans les villes par les forces de sécurité, constatées par une rare équipe de CNN qui a été autorisée à entrer dans le pays ou par des vidéos envoyées courageusement par les Iraniens, visent à souligner la mainmise pérenne du régime.
La pression de Trump et de Nétanyahou sur la république islamique peut-elle alors, paradoxalement, sauver celle-ci ? Après tout, l’attaque irakienne puis la guerre Iran-Irak (1980-1988) ont sauvé la RII des affres de la guerre civile interne qui a suivi le succès de la révolution de 1979. La différence est cependant forte avec les années 1980. En 1979, à défaut d’autre option, bon nombre d’Iraniens s’étaient ralliés au clergé chiite militant mené par l’ayatollah Khomeini, y voyant une solution pour stabiliser le pays après le départ du Shah. La révolution bénéficiait d’un soutien populaire notable. En 2026, même si le régime cherche à se poser, comme il l’a déjà fait après les attaques israélo-américaines de juin 2025, comme le protecteur d’un pays agressé, il a perdu une large part de sa légitimité et de ses soutiens.
La société iranienne s’est révoltée à plusieurs reprises, avec une fréquence de plus en plus resserrée. Le régime a perdu le contact avec ses citoyens – un élément qu’il maintenait en tentant d’obtenir un taux de participation élevé lors d’élections toujours tronquées (selon une boutade iranienne, « il y avait liberté d’expression mais pas de liberté après l’expression »), organisées pour « choisir » parmi des candidats soigneusement sélectionnés par le système (nezam). En 2009, le truquage évident en faveur de la réélection à la présidence de Mahmoud Ahmadinejad avait d’ailleurs déjà déclenché une importante contestation, le Mouvement vert.
L’abstention a depuis signalé les limites de ce jeu, désormais remplacé par les révoltes à répétition en 2017, 2019, 2021 et sur lesquelles le régime a de plus en plus perdu le contrôle, en particulier avec le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022, fortement réprimé, puis celui de décembre 2025 qui a donné lieu à un massacre (de 5 000 à 30 000 morts), selon les sources.
La haine de la grande majorité de la population vis-à-vis du régime (symbolisée par le slogan « mort au dictateur », marg bar diktator, visant directement feu Khameinei) est bien le signe d’une coupure totale. La libération de la société iranienne semble cependant totalement contradictoire avec l’action combinée du gouvernement Nétanyahou et d’une administration américaine violente, brutale, hautaine, pleine d’hubris, voire de mépris et de racisme, qui a expliqué tout et son contraire, même si Trump a parlé, un temps, de venir à l’aide de la société en révolte.
On voit mal comment la révolte pourrait reprendre sous la pluie de bombes actuelle. Quelque part, la logique de tension introduite par Trump 2 depuis son arrivée, la première guerre de juin 2025 au milieu des négociations, puis sa reprise encore plus violente le 28 février 2026 offrent à la RII et à ses durs une échappatoire qui évite de poser les vraies questions… et confisquent ainsi la révolte.
Le régime a systématiquement laminé toute alternative crédible à lui-même sur la durée et les offensives de ses opposants les plus visibles, en tout cas à l’extérieur – les deux plus importants qui entendent saisir l’opportunité historique sont le fils de l’ancien empereur (Shah), Reza Pahlavi, et les Moudjahidines du peuple (mudjahidin-e-khalq), d’anciens rivaux mortels de 1979 des Khomeinistes (et qui ont révélé le programme nucléaire en 2002). En 1981, les Moudjahidines du peuple, soutiens de Khomeini au départ, avaient affronté les khomeinistes, donnant lieu à des massacres, à une répression tous azimuts… et à l’assassinat dans des attentats en représailles de la plupart des leaders de la RII.
Mais ces deux oppositions sont-elles vraiment une alternative crédible au-delà des réseaux sociaux et de symboles de contestation radicale, la première étant proche des milieux pro-israéliens et la seconde fortement décrédibilisée par son sectarisme et son alliance avec l’Irak durant la guerre ?
À court terme, le système (nezam) se maintiendra s’il garde le contrôle sur ses forces de sécurité alors que la politique israélienne consiste à les frapper systématiquement, de haut en bas, pour les désorganiser et les démotiver, et s’il conserve sa cohérence, alors que la corruption qui y règne est forte, renforcée sous les sanctions dans lesquelles seuls « ceux qui sont du système » (khodi) savent naviguer pour s’enrichir indûment.
Certes, et cela constitue une force sous la pression extérieure, le système iranien est très diffus, entre le guide, la présidence, le judiciaire, le Parlement, les religieux, l’armée, les pasdaran, chacun dépendant des autres. Le nezam, même s’il n’a pas anticipé l’ampleur des pertes par décapitation de ses élites, est construit pour éviter qu’une seule personnalité puisse le contrôler (et par corollaire négocier un « deal à la Delcy Rodriguez » comme au Venezuela).
Mais à moyen terme, tout dépendra quand même fondamentalement non pas de la pression extérieure mais de la capacité du nezam à trouver des compromis ou une solution bancale avec la société. Cela suppose que le nezam soit capable de se muer en une forme de République islamique 2.0 qui abandonnerait les évolutions choisies par Ali Khameinei lorsqu’il avait entamé après 2018 une mutation allant dans le sens de la limitation du pouvoir des élections (du républicanisme), pour pousser du côté de l’islamisme, ce qu’il nommait un « gouvernement islamique » (hukumat-e-islami) de domination totale sur la société. Ce projet de Khameinei s’est soldé par un échec, avec la sécularisation voire la laïcisation de la société iranienne.
De plus, tous ses autres choix stratégiques, en particulier assurer une « dissuasion » (par le programme de missiles, « l’axe de la résistance », le statut de puissance nucléaire au seuil) face à Israël et, pendant un moment, aux États-Unis (« voisins » en Irak et en Afghanistan), censée augmenter le coût d’une attaque contre l’Iran, ont également échoué : le Hezbollah et les autres « proxies » sont très affaiblis, le régime allié d’Assad en Syrie n’est plus, et les programmes balistique et nucléaire ont encaissé des coups sévères.
Pour autant, répétons-le, l’offensive militaire américano-israélienne peut ne pas mener au changement ardemment demandé depuis plus d’une dizaine d’années par la société iranienne, mais plutôt pousser le régime à se réorganiser, à faire le dos rond pendant l’offensive – la simple survie et les capacités de nuisance mettent en difficulté sur la durée la puissance américano-israélienne dans une guerre asymétrique – et ainsi lui permettre de rester en place, tout en continuant d’emprisonner la société iranienne. Vraisemblablement sous la direction des plus durs et des militaires (pasdaran) – s’ils ont encore les capacités de mener leurs politiques après les destructions systématiques de leurs capacités opérées par Israël et les États-Unis.
On l’aura compris : le destin de la République islamique est très ouvert sur le long terme mais, à court terme, l’intervention américano-israélienne ne semble pas de nature à aboutir à une libération de la société iranienne.
Philippe Droz-Vincent ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.03.2026 à 15:42
Sébastien Bourdin, Professeur de géographie économique, IÉSEG School of Management
Nicolas Jacquet, Chargé de recherche, EM Normandie

Dans le bâtiment, donner une seconde vie aux matériaux relève encore du parcours du combattant, et ce, malgré des bénéfices environnementaux avérés.
Premier producteur de déchets en France, loin devant les ménages, le secteur du bâtiment génère chaque année près de 42 millions de tonnes de déchets, soit environ 15 % des déchets nationaux. Béton, briques, tuiles, plâtre, menuiseries : ces matériaux issus des chantiers de construction et de démolition constituent pourtant un gisement colossal de matériaux de seconde vie encore largement sous-valorisé.
Face à cet enjeu, les pouvoirs publics ont choisi de s’appuyer sur un instrument bien connu des politiques environnementales : le principe du pollueur-payeur, décliné depuis mai 2023 sous la forme d’une responsabilité élargie du producteur (REP) pour les produits et matériaux de construction du bâtiment (PMCB), aujourd’hui largement critiquée.
Mais derrière ce dispositif réglementaire se joue un choix politique majeur : continuer à privilégier le recyclage des déchets du bâtiment ou encourager le réemploi des matériaux de seconde vie. Dans un cas, on concasse, on transforme. Dans l’autre, on dépose et on réintègre. Deux approches de l’économie circulaire avec des impacts environnementaux bien différents.
Le principe de la REP est simple : les entreprises qui mettent sur le marché des matériaux de construction doivent financer leur fin de vie au moyen d’une éco-contribution intégrée au prix de vente. Ces fonds sont ensuite collectés auprès de ceux qui mettent les matériaux sur le marché et gérés par des éco-organismes agréés par l’État, chargés d’organiser et de financer leur collecte, leur tri et leur valorisation.
Avant la REP, la gestion des déchets du bâtiment reposait largement sur les entreprises de travaux qui intervenaient sur les chantiers : elles devaient contractualiser directement avec des opérateurs, assumer les coûts de collecte, de transport et de traitement, et organiser elles-mêmes le tri sur les chantiers, dans un cadre souvent hétérogène selon les territoires, ce qui favorisait parfois les dépôts sauvages.
Sur le papier, la REP devait donc apporter une contrepartie claire : une reprise facilitée, voire gratuite, des déchets de chantier en échange d’une contribution intégrée au prix des matériaux neufs. Dans la pratique, toutefois, la mise en œuvre de ce principe s’est révélée plus complexe.
Premier écueil : le nombre de points de reprise des déchets. Alors que l’objectif était de proposer un maillage dense et accessible, la réalité demeure contrastée. En mars 2025, sur environ 6 385 points recensés, à peine 1 000 acceptaient effectivement l’ensemble des sept flux de déchets définis par la loi.
Deuxième source de friction : le montant des écocontributions. La REP devait, en principe, compenser les coûts d’évacuation des déchets par la gratuité de la reprise, sous réserve du tri et du dépôt dans des points agréés. Or, le déploiement du réseau des points de reprise s’est accompagné d’une montée en charge rapide des budgets des éco-organismes : 121 millions d’euros en 2023, 170 millions en 2024, avec une projection à 610 millions d’euros en 2027 selon un rapport du Sénat.
Ces budgets étant alimentés par les écocontributions versées par les metteurs sur le marché, leur montée en charge s’est mécaniquement traduite par une hausse des écocontributions intégrées au prix de vente des matériaux neufs.
À titre d’illustration, selon le barème Valobat de 2025, l’écocontribution applicable aux briques en terre cuite s’établissait à 1,88 euro par tonne commercialisée, contre 14,48 euros par tonne pour certains panneaux en bois biosourcé. Si cette augmentation peut s’expliquer par les coûts de structuration d’une filière encore récente, elle a pour effet immédiat d’alourdir le coût des matériaux, sans que l’amélioration du service de reprise soit uniformément perceptible sur le terrain. Pour beaucoup d’entreprises, la REP apparaît ainsi comme une charge supplémentaire dans un secteur déjà sous tension.
« La REP PMCB est un échec. Nos entreprises payent 3 % de plus sur leurs matériaux pour un service proche de zéro. Et doivent finalement repayer derrière pour la récupération des déchets. Le moratoire ne donne rien. C’est même pire qu’avant. Cessons l’acharnement thérapeutique, il faut tout reprendre à zéro ! », déclarait Olivier Salleron, le président de la Fédération française du bâtiment.
Troisième fragilité : l’opacité du dispositif. Les fédérations professionnelles pointent l’absence de données lisibles sur l’utilisation des fonds, les coûts réels de collecte des déchets et les performances environnementales obtenues. Cette opacité nourrit une défiance croissante envers les éco-organismes. Elle affaiblit aussi l’acceptabilité économique du dispositif et la propension des acteurs à s’y conformer. D’autant que certaines collectivités continuent d’assurer la collecte et le tri sans compensation, tandis que d’autres voient leurs demandes de contractualisation refusées, laissant s’accumuler les flux en déchetterie.
Ces dysfonctionnements ont fini par rattraper le dispositif. « Il y a trop de prélèvements au regard du financement assuré par la REP, pas de visibilité sur leur devenir et une performance environnementale défaillante. Une grande partie des déchets est incinérée ou exportée, et non recyclée », constatait en décembre dernier le ministre délégué Mathieu Lefèvre. Un constat qui fait suite à la décision, quelques mois plus tôt, de l’État de mettre la filière sous moratoire jusqu’à mi-2026, avec l’ambition affichée de « refonder » le dispositif pour en garantir la soutenabilité économique.
L’annonce des premières orientations, le 19 février dernier, des premières orientations marque ainsi une tentative de traduction opérationnelle de cette refonte.
Parmi les mesures avancées figure le renforcement du maillage territorial des points de reprise, en s’appuyant prioritairement sur les déchetteries professionnelles, afin de mieux couvrir les besoins et de soulager les collectivités d’une charge jugée excessive. Le pilotage serait régionalisé, avec des dispositifs spécifiques prévus pour les « zones blanches ». Autre axe majeur : la baisse des coûts, via une réorientation des flux financiers (et des écocontributions) vers les matériaux dits « non matures » – plastiques, laines minérales, membranes – afin de structurer leurs filières de recyclage.
Ces annonces répondent principalement aux difficultés de financement et d’organisation du recyclage. Mais on peut encore s’interroger sur la place accordée au réemploi dans le dispositif.
Si le recyclage – qui consiste à transformer le déchet en matière première secondaire – est aujourd’hui industriellement structuré et largement pratiqué, le réemploi – l’utilisation d’un matériau de seconde vie tel quel ou après remise en état – demeure marginal.
Les gains environnementaux associés au réemploi sont pourtant solidement documentés. Une étude scientifique de 2024 comparant des produits de construction réemployés à leurs équivalents neufs montre que le réemploi réduit significativement les impacts environnementaux, principalement en évitant l’étape de production des matériaux neufs, généralement la plus émettrice. L’exemple des briques est particulièrement éclairant : une analyse du cycle de vie menée dans le cadre d’un projet européen montre qu’un mur en briques réemployées présente une empreinte environnementale nettement inférieure à celle d’un mur en briques neuves, y compris lorsque ces dernières sont recyclées en fin de vie. L’écart tient principalement à l’évitement de la phase de cuisson, procédé particulièrement énergivore et fortement émetteur de CO2.
Or, dans les faits, le recyclage capte l’essentiel des gisements et des financements. Plus simple à organiser, plus compatible avec les logiques industrielles existantes et mieux soutenu par les dispositifs actuels, il tend à reléguer le réemploi au second plan. Le cadre réglementaire demeure historiquement structuré autour du traitement des déchets plutôt que de leur évitement.
L’arrêté du 10 juin 2022, qui fait office de cahier des charges pour la REP, fixait pourtant un objectif de 5 % de réemploi à l’horizon 2028, sur un gisement estimé à 21 millions de tonnes par an – un objectif qui paraît aujourd’hui difficilement atteignable au regard des résultats observés.
Les données de l’Ademe, portant sur environ 11 000 producteurs adhérents, illustrent ce déséquilibre :
182 millions de tonnes de matériaux ont été mises sur le marché en 2024 ;
10,7 millions de tonnes de déchets ont été collectées ;
Le réemploi plafonne à 29,3 kilotonnes, soit moins de 0,3 % des tonnages collectés.
Pourquoi, dès lors, le réemploi demeure-t-il marginal malgré les objectifs affichés ? Notre étude de terrain, publiée dans Business Strategy & the Environment, menée en 2025 auprès de 69 professionnels du bâtiment (maîtres d’ouvrage, architectes, constructeurs, bureaux de contrôle, laboratoires…) montre que le réemploi des matériaux inertes – briques, dalles béton, pavés, tuiles –, qui représente 80 % des déchets du bâtiment, ne bute pas sur un seul problème technique, mais sur une accumulation de contraintes qui se déploient tout au long de la chaîne de valeur, depuis la programmation jusqu’à la mise en œuvre sur le chantier.
Prenons l’exemple d’un promoteur immobilier qui souhaite intégrer, dans une nouvelle opération, des briques issues d’un ancien immeuble qu’il n’a pas construit et dont il connaît mal l’histoire. Dès la phase de cadrage, les premières difficultés apparaissent. Les diagnostics déchets – désormais obligatoires – suffisent à dire que ces briques peuvent être recyclées, mais ne permettent pas de documenter leur réemploi : on ne connaît ni leur état réel, ni leur mode de fixation, ni leur résistance résiduelle, ni leur exposition passée à l’humidité ou au gel.
Résultat : l’architecte ne sait pas si ces briques pourront être utilisées en façade porteuse ou seulement en parement décoratif. Le doute porte sur des risques très concrets : fissures, perte de résistance mécanique, non-conformité aux exigences actuelles.
Vient ensuite le verrou de la conformité des matériaux. Qui supporte le risque si un matériau se révèle non conforme ? Le maître d’ouvrage ? L’entreprise chargée de la dépose ? Le revendeur ? Faute de règles et de recommandations professionnelles, la responsabilité reste un élément bloquant. Chacun se protège.
Dans le doute, les briques sont très souvent écartées – non parce qu’elles seraient inutilisables, mais parce qu’aucun cadre clair ne permet d’en sécuriser l’usage. Le risque n’est pas seulement juridique : c’est aussi celui d’un refus en contrôle, d’un retard de chantier, ou de surcoûts liés à des essais supplémentaires en laboratoire, qui finissent par désavantager économiquement les matériaux réemployés face aux produits neufs certifiés.
Enfin, la réalité du chantier rattrape les intentions. Déposer des briques sans les casser prend du temps. Il faut ensuite repérer les gisements disponibles, les trier, reconditionner les lots sélectionnés, les stocker. Or, les calendriers des opérations de déconstruction et de construction coïncident rarement : des briques peuvent être disponibles aujourd’hui, alors que le chantier susceptible de les réemployer ne démarrera que dans six mois. Sans solution de stockage tampon ni logistique organisée, le gisement repéré se perd.
Sous la pression des délais, les entreprises se replient sur des matériaux neufs, jugés plus simples à intégrer, tandis que les reconditionneurs – qui travaillent sur des flux diffus, hétérogènes, à faible tonnage mais à forte intensité de main-d’œuvre – jugent les soutiens des éco-organismes insuffisants.
Ce décalage crée un effet d’éviction : même lorsque le réemploi est plus vertueux sur le plan environnemental, il devient économiquement moins attractif que l’orientation rapide des matériaux vers les filières de recyclage, dont le modèle économique repose sur des soutiens financiers de la REP calculés à la tonne, ce qui favorise les volumes élevés.
Le paradoxe est là : la REP est avant tout conçue pour collecter et trier des déchets. Tout est organisé pour alimenter des filières de recyclage déjà en place. À l’inverse, le réemploi suppose d’agir plus tôt : identifier les matériaux en amont des opérations de déconstruction (ou de réhabilitation), organiser leur dépose sans casse, leur stockage temporaire et leur remise sur le marché. Or ces étapes amont sont encore peu financées et peu outillées par la REP. Résultat : le système favorise mécaniquement le recyclage de masse et laisse le réemploi en marge.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
26.03.2026 à 15:41
Robert Kluijver, Visiting researcher at Leiden University’s Institute of Political Science, Leiden University
In 2019, a popular uprising in Sudan ended 30 years of Omar al-Bashir’s Islamist military dictatorship. Protesting masses brought down the regime and imposed a return to civilian rule. While a political settlement was being negotiated at the national level, local communities experimented with self-governance. But the armed forces seized power again, fell out among themselves, and plunged the country into war – producing one of the worst humanitarian crises in recent years.
What has become of the revolutionary impulse amid all this mayhem? What are the prospects for a return to civilian rule?
Despite the ongoing fighting, Sudanese civilians are starting to return home, pushed by dire conditions inside Sudanese displacement camps or driven back by hostility in neighbouring countries. Egyptian authorities have been expelling Sudanese refugees with or without papers.
Entrepreneur and women’s empowerment activist Randa Hamid describes a typical returnee’s experience: arriving at Port Sudan, the country’s only operational international airport, driving to a largely empty Khartoum, reduced to rubble and stripped of infrastructure, finding home and workplace thoroughly looted, and encountering local officials more interested in self-enrichment than in reconstruction. Sad, but safer than it has been the past years.
Since the Sudanese Armed Forces (SAF) reconquered Khartoum in March 2025, a degree of stability has returned to parts of the country. The SAF now controls central, northern and eastern Sudan while the Rapid Support Forces (RSF) hold the west; the south remains contested.
The SAF’s main political ally is the Muslim Brotherhood, whose networks provide fighting forces and governance experience to the military. Civilian positions are filled by old-regime figures: the corrupt oligarchy that provoked the revolution is reclaiming power uncontested.
Anniversary celebrations of the uprising last December were followed by the arrest of their organisers – while pro-democracy activists are hunted down by the SAF.
Current prospects for peace are bleak. The SAF is seeking total victory over the RSF rather than a negotiated settlement, presaging many more months or years of conflict. Any eventual deal between them would probably amount to Sudan’s division. Given the fragmented nature of both forces and ongoing contests over areas such as South Kordofan and Blue Nile, even that would be unstable.
The Sudanese resistance committees (RCs) that drove the revolution had formed as neighbourhood solidarity groups in the years before it.
IMF-mandated neoliberal policies under Omar al-Bashir had withdrawn the state from its social functions, forcing communities to rely on one another. Alongside trade unions and professional organisations, the RCs mobilised mass sit-ins that brought the regime down.
Crucially, they declined to join the transitional civilian-military coalition – the Forces for Freedom and Change – that governed briefly under former UN official Abdullah Hamdok. Their wariness of co-optation proved well founded when the military staged a coup in October 2021.
The committees instead maintained their horizontal, participatory approach, established a national charter and became incubators of cultural creativity, youth entrepreneurship and public life. With hindsight, the Sudanese revolution was an early instance of the Gen Z mobilisation now visible globally. It was remarkable for the full participation of women and the absence of the racism historically embedded in Sudanese public life.
When fighting erupted between the SAF and RSF in Khartoum in April 2023 and spread rapidly, the resistance committees became targets of both factions. Their members fled abroad if they could, to continue their civilian advocacy. Those who remained devoted themselves to setting up Emergency Response Rooms (ERRs) – virtual spaces, typically messaging groups, through which communities share information, needs and resources.
Jasour Abu Algasim was involved in the revolutionary movement from its earliest days and helped establish an ERR in Khartoum. He noted that state collapse allowed resistance committees to play a stronger public role. When war came, they pivoted from society building to survival.
Mohamed Younis, Director in Sudan of the Center for Civilians in Conflict, points out that solidarity initiatives unconnected to any political agenda – communal kitchens, volunteer brigades repairing infrastructure, community evacuations – emerged in nearly every affected community.
While international agencies struggled with security and logistical obstacles, local solidarity groups became the primary collective survival mechanism. Attention from abroad, however, was focused on the ERRs, which were twice nominated for the Nobel Peace Prize.
Donors frustrated by the difficulty of reaching those most in need have begun insisting that NGOs channel funds through the response rooms, viewing them as the most authentically democratic forces available. The logic is appealing, but Younis identifies the following unintended consequences.
Donor accountability requirements – detailed documentation of recipients, bio-data, dedicated administrative capacity – consume the very resources ERRs need for direct assistance. Both volunteers and communities face danger if such records fall into hostile hands. The ERR’s role shifts from autonomous community actor to service provider for foreign donors, typically via chains of international and local NGOs that each add their own requirements and consume a share of the budget.
This leaves no room for local strategic input. Communities are reduced to “beneficiaries” of programmes designed elsewhere. The vertical control mechanisms that donors and NGO partners impose skew the horizontal decision-making that characterises self-governing bodies. Internal accountability to volunteers and community members is replaced by external accountability to funders. Finally, this chain of command causes the response rooms to be perceived – by combatant factions and potentially by local populations – as instruments of foreign political agendas.
The result, notes Younis, is a perverse taxonomy of “good” and “bad” ERRs, distinguished not by service to communities but by compliance with donor requirements. Meanwhile the vast landscape of grassroots solidarity activity outside the ERR label goes unrecognised. “Decolonisation of aid” has therefore become a priority for the Sudanese civilian sector. Yet the trend toward increasing donor control over shrinking aid flows is likely to intensify rather than abate.
Sudan’s revolution alarmed the region’s autocracies much as the Arab Spring had eight years earlier. Containing democratic contagion remains a priority for Egypt, Saudi Arabia and the UAE, as well as more distant regional powers. They also support strongman rule to facilitate the control over Sudan’s mineral wealth – particularly gold – and its rich agricultural lands.
Western support for democratisation meanwhile has grown tepid. Multilateral bodies such as the African Union, the UN and the EU, unable to reach civilian forces inside Sudan, rely on exiled politicians and civil society leaders. The current coalition of civilian forces in exile, Sumoud (“steadfastness”), follows its predecessor Tagadum, which collapsed over the question of a government-in-exile.
Sarra Majdoub, a member of the UN Panel of Experts on Sudan, has witnessed successive civilian peace initiatives. She noted that efforts by exiled civil society leaders to reconnect with civilians inside the country are blocked by hostile authorities, unreliable communications, the dispersal of the population and material hardship.
Diasporic communities, by contrast, are readily mobilised online and end up occupying the entire bandwidth of “Sudanese civil society.” The question of how representative they are, or whether they can influence events on the ground, remains unresolved.
Sudan’s future will be determined by the clash between two colossal forces. On one hand, the military-landowning bloc, backed by regional powers and holding a monopoly on violence. It has ruled the country with few interruptions since independence in 1956. On the other, the mostly young Sudanese masses who tasted the promise that the revolution offered before the country was plunged back into war.
Hadia Hasaballah, a university professor in Omdurman who participated in the first wave of the uprising, now heads the women’s section of Sumoud. Rather than relying on existing political formations, she calls for the recognition of the youth-led mass movement in Sudan that embodies the values of the revolution: freedom, peace and justice. She is adamant that the regression to Islamist rule visible under the SAF – two women were sentenced to death by stoning in February 2026 – is no longer acceptable to Sudanese women, youth and minorities. They experienced the freedoms of the revolutionary period and will not simply relinquish them.
The Sudanese crisis reflects a wider tension in democratic politics between representational and participatory models. The resistance committees and emergency response rooms embody an emergent participatory politics being actively suppressed by actors with interests in vertical control.
Yet the Sudanese activists and analysts, on whose expertise this article draws, agree on one thing: the groundswell of young people of all backgrounds, united around freedom, peace and justice, constitutes a remarkable and durable foundation for genuine civilian rule. How they can wrest control from the military is, for now, nearly inconceivable – but eventually, they will.
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Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.