LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

06.05.2026 à 15:59

Crèches, écoles… les bâtiments publics au défi d’un nettoyage moins polluant

Guillaume Christen, Maître de conférences à l'Université de Strasbourg, docteur en sociologie de l'environnement, Université de Strasbourg

Louise Negri, Ingénieure d’étude, Université de Strasbourg

Philippe Hamman, Professeur de sociologie, Université de Strasbourg

L’utilisation de biocides pour le nettoyage s’est généralisée, en particulier dans le secteur de la petite enfance. Pourtant, les polluants ne sont que partiellement traités par les stations d’épuration.
Texte intégral (2134 mots)

Les biocides utilisés dans les produits de nettoyage, en particulier pour la désinfection des bâtiments publics, participent à la pollution de l’eau. Pourtant, des alternatives existent, mais faire évoluer les pratiques est difficile. En cause, la méconnaissance des risques au sein de la filière ainsi que l’organisation du travail actuelle.


Nous manipulons au quotidien des produits contenant des biocides, par exemple pour l’entretien de la maison, l’hygiène personnelle, la lutte contre les nuisibles, etc. En milieu urbain, leur utilisation s’est diffusée dans de nombreuses activités : construction, nettoyage, entretien des espaces verts, etc. On y recourt, par exemple, pour la protection des revêtements de façade afin de lutter contre les mousses et moisissures ou dans des usages domestiques tels que l’hygiène et l’entretien des bâtiments (sols, sanitaires…).

Or, l’utilisation de ces substances contribue à une dégradation de la qualité des eaux. Les solutions envisagées privilégient généralement un traitement des micropolluants après usage. Toutefois, les stations d’épuration ne retiennent que partiellement les molécules polluantes.

Ce constat invite à repenser les usages et à étudier la possibilité d’une réduction à la source. Mais renoncer aux biocides n’est pas une évidence. En effet, il s’agit d’un enjeu environnemental mal identifié par la population. Il requiert aussi des changements de pratiques susceptibles de se heurter à des formes d’inertie.

La question du renoncement aux biocides pour la désinfection (bactéricides, virucides, fongicides) est particulièrement sensible. C’est encore plus vrai dans les secteurs de la petite enfance et de la maintenance de bâtiments municipaux.

Les pratiques en place pour nettoyer les bâtiments publics

Pour comprendre ces enjeux, nous avons mené une enquête sociologique à l’échelle de l’eurométropole de Strasbourg. Celle-ci se fonde sur une trentaine d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de la chaîne des acteurs du secteur du nettoyage, en particulier le personnel d’entretien, les responsables techniques et les fournisseurs.

Nous nous sommes appuyés sur l’idée d’une réduction des biocides à la source, à partir du concept de « redirection écologique ». Il ne s’agit pas de simplement optimiser les pratiques existantes, mais bien d’abandonner l’utilisation de certains produits susceptibles de contenir des biocides nocifs.

Dans l’enquête, nous avons cherché à comprendre comment les professionnels de la filière du nettoyage peuvent innover différemment, en utilisant moins de produits chimiques, soit en considérant des alternatives comme la désinfection à la vapeur, soit en privilégiant des composés plus naturels tels que l’acide lactique.


À lire aussi : Comment limiter le recours aux produits biocides dans les enduits de façades ?


Des micropolluants omniprésents, en particulier les ammoniums quaternaires

Les biocides, dont l’étymologie désigne l’action de neutraliser « les vivants indésirables », sont qualifiés de « micropolluants » en raison de leur faible concentration dans les systèmes aquatiques urbains. Bien que présents en petite quantité, leur impact toxicologique notable sur l’environnement et la santé humaine nécessite notre attention.

Les sources sont, en effet, nombreuses : traitements antibiotiques, PFAS, peintures de façade ou encore désinfectants domestiques, objet de notre propos.

Afin d’assurer la désinfection de certaines surfaces (sols, tables, sanitaires, points de contact), professionnels et particuliers ont recours à l’utilisation de biocides nommés « ammoniums quaternaires » (ou « QUATS »). Or, leur persistance dans l’environnement est préoccupante. Bien qu’il existe d’autres méthodes de désinfection (acide lactique, nettoyage à la vapeur), l’usage de QUATS est la pratique dominante, en partie en raison de leur utilisation reconnue dans le milieu médical. S’il n’est pas possible de quantifier le volume de QUATS introduits dans l’environnement, leur prédominance dans les usages en fait un sujet de santé environnementale, dans une démarche One Health).

Le nettoyage étant une compétence municipale, une commune peut renoncer à l’usage de ces composés. Toutefois, le risque « biocide » est mal identifié par les différents acteurs de la chaîne, ce qui complique sa transmission vers les agents d’entretien qui les manipulent au quotidien.

Un risque invisibilisé par l’« effet de filière »

Il existe en effet un « effet de filière » qui entraîne la délégation de la confiance à des acteurs spécialisés. Cela se traduit par une mise à distance, pouvant être à l’origine d’une « capacité empêchée » des professionnels à formuler une préoccupation environnementale quant à l’usage d’un produit.

Cela se manifeste par une méconnaissance de la composition des produits utilisés, tout au long de la chaîne d’acteurs. Cette perte de savoir s’observe dès les fournisseurs, incapables de transmettre l’information aux responsables techniques et eux-mêmes aux agents. Après usage, les eaux contenant les produits de nettoyage sont collectées et traitées en stations d’épuration. Leur gestion discrète invisibilise le devenir des eaux de nettoyage et la compréhension courante de l’enjeu.

Dans ce contexte, les services techniques de nettoyage, notamment ceux des municipalités, ne font pas de la composition du produit un critère de choix. Ils font confiance aux fournisseurs-producteurs, explique un coordinateur des agents d’entretien d’un établissement scolaire :

« Nous, on est l’utilisateur, on n’est pas le fabricant, donc nous, on arrive à la fin de la chaîne. Nous, on arrive, on dit : “Moi, je veux un produit pour nettoyer.” Après c’est lui, le concepteur, qui dit : “Bah, voilà pour cette tâche, il faut tel grammage, il faut ceci, cela.” Moi, ça, ce n’est pas mon souci. »

Acteurs clés de la filière, fabricants et fournisseurs interviennent dans la définition des pratiques de nettoyage. Ces derniers vendent non seulement des produits d’entretien, mais aussi les préconisations d’application (le type de surface, la fréquence d’utilisation, la préparation, le dosage pour dilution ou encore la méthode de nettoyage), que les agents d’entretien respectent.

Les professionnels perdent ainsi la « trace » et la « mémoire » de la composition chimique des produits d’entretien ainsi que de leurs impacts possibles sur les milieux.

Des alternatives à s’approprier

Désinfecter avec des biocides nocifs (QUATS) n’est pourtant pas inéluctable. L’acide lactique et la vapeur sont deux alternatives déjà utilisées par certains professionnels engagés dans une démarche écologique plus générale. Elles incarnent l’idée d’innover par le « retrait » en incitant à « faire sans » (vapeur) ou « avec moins » (acide lactique).

Ces alternatives qui innovent sans apporter de technologie supplémentaire peinent toutefois à susciter la confiance, dans un contexte où l’innovation technique apparaît comme la clé de lecture légitime. Ces réticences s’expliquent par le fait que l’efficacité est le critère principal servant à juger de la qualité d’un protocole de nettoyage. Or, selon le cercle de Sinner, cette efficacité dépend de quatre facteurs : le temps d’application, l’action mécanique (AM), la température et la chimie utilisée.

Le cercle de Sinner permet de décrire les différentes solutions de nettoyage, en fonction du rôle qu’y jouent quatre composantes : le temps, l’action mécanique, la température et la chimie. ManonM12/Wikimédia

L’utilisation d’une chimie moins « agressive » se traduit par une augmentation d’au moins un des trois autres facteurs. Ce qui entraîne la modification des pratiques historiques ou même de l’organisation du travail (planning horaire, achat de machines). En d’autres termes, pour nos interlocuteurs, simplifier la chimie du nettoyage revient à complexifier l’organisation quotidienne, freinant l’adhésion aux alternatives.

Le renoncement aux biocides pour l’hygiène suppose de cerner les principaux acteurs impliqués, leur niveau de conscience des impacts (notamment sur la santé et sur l’eau) et les obstacles à l’utilisation d’alternatives. Retrouver des eaux urbaines de qualité et sans pollution est aussi un enjeu d’adaptation dans un contexte de crise écologique : leur réemploi constitue un levier majeur face aux aléas climatiques, par exemple lors des canicules et sécheresses.


ReactiveCity est financé par le programme Interreg VI Rhin supérieur. La recherche associe des chercheurs du département d’hydrologie de l’Université Albert-Ludwig de Fribourg-en-Brisgau (Allemagne), du Groupe de travail sur l’écotoxicologie fonctionnelle aquatique (Université de Coblence-Landau), de l’Institut de chimie durable et de chimie de l’environnement (Université de Leuphana Lüneburg), de l’Institut Terre et environnement de Strasbourg (Ites, porteur du projet) ainsi que du laboratoire Sociétés, acteurs, gouvernement en Europe (Université de Strasbourg).

The Conversation

Guillaume Christen a reçu des financements de l'Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

Louise Negri a reçu des financements de l'Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

Philippe Hamman a reçu des financements de l'Union européenne dans le cadre du projet Interreg 6 Rhin supérieur « ReactiveCity : vers une ville pro-active sans biocides » (sept. 2023 – août 2027).

PDF

06.05.2026 à 15:11

Les « world models », lorsque l’intelligence artificielle apprend à comprendre le monde

Julien Perez, Maître de conférences - IA et apprentissage machine, EPITA

Des stratégies pour doter les systèmes d’intelligence artificielle d’un sens commun qui leur permettrait de mieux comprendre le monde physique, et d’interagir avec lui.
Texte intégral (1927 mots)

Les systèmes d’intelligence artificielle générative, qui parlent si bien, ne comprennent pas encore le monde. De nouvelles méthodes physiques ou statistiques comme les world models, ou « modèles de monde », permettraient de les doter d’une forme de sens commun, qui leur servirait à mieux simuler la réalité et de mieux interagir avec elle.


Imaginez un enfant qui, après avoir vu une balle rouler derrière un canapé, sait instinctivement qu’elle continue d’exister et peut anticiper l’endroit précis où elle réapparaîtra. Cette capacité fondamentale, que la psychologie appelle la permanence de l’objet, constitue un socle de l’intelligence humaine. Nous ne nous contentons pas de réagir aux images qui frappent notre rétine ; nous simulons en permanence le futur dans notre esprit.

Aujourd’hui, l’intelligence artificielle tente de franchir ce cap décisif. Après l’ère des modèles capables de générer du texte, comme ChatGPT, ou des images, comme Midjourney, une nouvelle frontière se dessine avec les world models (« modèles de monde »). L’enjeu est de taille : il s’agit de doter les machines d’une forme de sens commun physique, spatial et logique pour qu’elles cessent d’imiter… et commencent enfin à comprendre.


À lire aussi : L’esprit est-il une machine prédictive ? Introduction à la théorie du cerveau bayésien


Ces modèles montrent d’ores et déjà des résultats prometteurs en laboratoire ou dans des environnements simulés. Néanmoins, leur maturité reste limitée et leur déploiement réel est encore restreint aujourd’hui.

Pourquoi les IA actuelles restent-elles en partie limitées ?

Les systèmes d’IA les plus célèbres aujourd’hui sont des modèles génératifs, à l’instar de Claude ou de ChatGPT. Ceux-ci excellent à prédire le mot suivant dans une phrase ou le pixel suivant dans une image, en s’appuyant sur des corrélations statistiques monumentales.

À partir de cette idée de base, les premières preuves mesurables de raisonnement et de bon sens fonctionnel ont été observées dans l’histoire de l’intelligence artificielle (IA). Cependant, comme le soulignent régulièrement des chercheurs du domaine, tels que Yann Le Cun, directeur scientifique d’AMI Labs ou Fei-Fei Li, directrice scientifique de Worldlabs, ces modèles n’ont pas de représentation interne cohérente de la réalité physique.

C’est ce qui explique notamment leurs fameuses hallucinations : un modèle de langage peut affirmer avec une assurance totale qu’un œuf de vache est un ingrédient de cuisine classique, simplement parce qu’il manipule des concepts sans comprendre pleinement les contraintes biologiques du monde réel. Pour dépasser ce stade de « perroquet stochastique » (« stochastique » désignant un phénomène ou un modèle qui intègre le hasard de manière structurée, comme un calcul de probabilités où l’imprévu devient une donnée clé), l’IA doit intégrer une architecture capable de modéliser les causes et les effets.

Cette ambition n’est pas nouvelle, mais elle bénéficie aujourd’hui d’un alignement technologique inédit. Dès 1943, le neuroscientifique Kenneth Craik suggérait déjà que le cerveau humain fonctionne en construisant des modèles de petite échelle de la réalité pour anticiper les événements. Ainsi, lorsque l’on traverse la rue, notre cerveau imagine d’avance la trajectoire des voitures pour savoir quand il est sûr de passer.

Ce qui a changé depuis, c’est que nous disposons de la puissance de calcul et des cadres mathématiques suffisants pour tester cette hypothèse à l’échelle de machines complexes. L’intérêt pour ces modèles a notamment explosé après les travaux pionniers de David Ha et Jürgen Schmidhuber, en 2018. Ils ont montré qu’une IA pouvait apprendre à conduire dans un environnement virtuel en s’entraînant presque exclusivement dans ses propres « rêves ». Ces « rêves » correspondent à une simulation interne, créée par l’IA elle-même, qui lui permet de tester différentes stratégies sans interagir avec le monde réel.

L’architecture des modèles de monde

Ces auteurs ont introduit la notion de « modèle de monde » : une représentation interne et structurée d’un environnement qui permet à un agent d’anticiper les conséquences de ses actions. Le modèle virtuel synthétise l’information observable pour construire une version abstraite et manipulable du monde réel, facilitant la planification, la simulation et la prise de décision, même dans des situations complexes ou incertaines. Sur le plan technique, un modèle de monde repose sur une mécanique de compression de l’information et de prédiction.

Plutôt que de se contenter d’identifier des objets comme « chat » ou « balle » après apprentissage, un modèle de monde apprend à représenter le monde de manière plus riche et structurée.

Dans un premier temps, le système observe d’énormes quantités de données et en extrait une représentation compacte des dynamiques essentielles, par exemple la trajectoire d’un objet, la rigidité d’une surface ou les interactions spatiales entre plusieurs éléments (la patte du chat qui joue avec la balle). Cette abstraction ne se limite pas à des labels : elle capture des régularités physiques et logiques du monde.

Dans un second temps, le modèle peut simuler des scénarios futurs en utilisant cette représentation (la balle passe sous un fauteuil et le chat essaye de la dégager). Ainsi, si l’agent doté du modèle de monde précédemment décrit envisage une action, elle peut prédire ses conséquences avant même de l’exécuter, dans un environnement potentiellement incertain ou bruité.

Autrement dit, contrairement à la simple classification statistique « ceci est un chat », le modèle de monde apprend une sorte de mini-simulation interne du monde, qui combine perception, compréhension spatiale et logique, et capacité à anticiper.

Ici, l’approche reste statistique, similaire à l’apprentissage par renforcement, mais sans recours direct à des modèles physiques explicites ; elle se fonde uniquement sur les régularités observées dans les données (les balles qui roulent sous les objets en ressortent ou y restent coincées). Cette distinction entre approches statistique et physique devient importante lorsqu’on aborde des environnements complexes et incertains, où les prédictions doivent intégrer la variabilité naturelle du monde réel.


À lire aussi : Des pistes pour une IA digne de confiance : mélanger expertises humaines et apprentissage automatique


Plusieurs propositions récentes illustrent le potentiel de l’approche statistique des modèles de monde. Le modèle V-JEPA de Meta apprend, par exemple, à comprendre les interactions physiques complexes en regardant simplement des vidéos, sans aucun étiquetage humain. De son côté, Google DeepMind a récemment dévoilé Genie, une architecture capable de créer des mondes virtuels interactifs à partir d’une simple photographie, prouvant que la machine a assimilé auparavant les lois de la physique et de la perspective.

Des applications qui touchent la société

Les répercussions de cette technologie sont massives et dépassent largement le cadre de l’informatique théorique.

En robotique, par exemple, un agent équipé d’un modèle du monde pourrait apprendre à manipuler des objets fragiles ou à se déplacer dans un entrepôt encombré sans passer par des milliers d’heures d’essais physiques coûteux et risqués.

Dans le secteur des véhicules autonomes, des pionniers, comme Wayve, affirment utiliser des modèles du monde pour que les voitures anticipent les comportements difficiles à prévoir des piétons ou des autres conducteurs, là où les systèmes classiques se contenteraient de réagir avec un temps de retard.

Dans le domaine de la santé, les jumeaux numériques sont encore en phase d’exploration et servent à simuler comment une maladie pourrait évoluer en réponse à un traitement expérimental. Toutefois, ces modèles ne donnent pas des prédictions certaines : ils sont dits « probabilistes », ce qui signifie qu’ils reposent sur des calculs de probabilités. Autrement dit, ils estiment plusieurs évolutions possibles d’un patient (amélioration, stabilité, aggravation) et attribuent à chacune une chance de se produire, en fonction des données disponibles et de modèles statistiques. Par conséquent, ces simulations restent des estimations, et non des certitudes. Elles doivent donc être validées avec beaucoup de rigueur, en particulier lorsqu’elles concernent des traitements qui n’ont encore jamais été testés en conditions cliniques réelles.

Les progrès de l’IA nous amènent à repenser ce que signifie réellement « comprendre » et « anticiper » dans un monde complexe. À terme, explorer ces questions pourrait non seulement transformer la technologie, mais aussi notre manière d’appréhender la cognition et la créativité humaines.

Il est important de nuancer l’enthousiasme autour de ces modèles. En dépit des avancées, celles-ci demeurent pour l’instant à l’échelle de la recherche et du développement. Par exemple, dans la robotique et les véhicules autonomes, la majorité des applications sont encore à l’état de prototypes ou de pilotes contrôlés, souvent dans des environnements très structurés.

L’adoption à grande échelle nécessitera de surmonter des défis techniques et réglementaires majeurs, comme la robustesse face à des situations imprévues ou la sécurité dans des contextes réels complexes. Ainsi, ces modèles sont en phase d’expérimentation avancée, et non opérationnels partout et tout le temps – même si leurs perspectives restent très prometteuses.

The Conversation

Julien Perez est membre de bpifrance, directeur de la recherche en AI.

PDF

06.05.2026 à 11:41

Au Moyen Âge, les échecs ont créé un espace où la couleur de peau ne comptait pas

Krisztina Ilko, Junior Research Fellow, Queens' College and Affiliated Lecturer at the Faculty of History, University of Cambridge

Dans l’imaginaire médiéval, la couleur de peau était souvent associée à des hiérarchies sociales ou religieuses. Mais les échecs offraient un cadre singulier : sur l’échiquier, la victoire dépendait de l’intelligence et de la stratégie, non de l’origine des joueurs.
Texte intégral (1619 mots)
La présence d’un joueur à la peau noire sur cette illustration du _Libro del axedrez, dados e tablas_ montre en quoi les échecs échappaient aux normes de représentation de l’époque. « Libro del axedrez, dados e tablas »

Dans certains manuscrits médiévaux, des joueurs noirs et blancs s’affrontent sur l’échiquier dans un cadre d’égalité. Une iconographie surprenante qui montre comment les échecs pouvaient incarner un espace où la logique l’emportait sur les hiérarchies raciales.


Dans l’imaginaire médiéval européen, les représentations de la différence raciale étaient souvent très tranchées. Les personnes noires apparaissaient soit comme des figures exotiques et prestigieuses – saints ou souverains riches comme la reine de Saba –, soit comme des personnages dominés, jugés inférieurs aux chrétiens blancs. Pourtant, comme le montrent mes recherches, le jeu d’échecs offrait un autre regard : un espace où les joueurs pouvaient s’affronter d’égal à égal, quelle que soit leur couleur de peau.

Des éléments tirés du Libro de los juegos, sous-titré Libro de Axedrez, Dados e Tablas (Livre des échecs, des dés et des tables), un manuel de jeux réalisé pour le roi Alphonse X le Sage à Séville en 1283, ont renforcé cette idée. Le manuscrit contient 103 problèmes d’échecs, chacun accompagné d’un texte indiquant le vainqueur et d’une illustration. Ces images représentent une grande diversité de personnages, allant d’hommes juifs à des femmes musulmanes. On y voit aussi des joueurs asiatiques, blancs et noirs.

L’une des illustrations les plus frappantes montre un joueur noir et un joueur à la peau pâle face à face de part et d’autre d’un échiquier. Ce dernier a la tête rasée, signe qu’il est un clerc érudit. Pourtant, malgré ce marqueur d’intelligence, le texte indique que le joueur noir l’emportera. Dans ce « jeu de logique », la victoire revient à celui qui démontre les meilleures capacités stratégiques. Ce qui compte avant tout, c’est la puissance intellectuelle du joueur. Comme l’explique le Libro de los juegos, les échecs incarnent la sagesse, et ceux qui les étudient acquièrent la capacité de vaincre les autres.

Une autre image du manuscrit montre cinq personnages noirs entourant l’échiquier. Dans la culture visuelle médiévale occidentale, les scènes ne représentant que des figures noires sont rares et généralement associées à des connotations négatives. Ici, au contraire, elles apparaissent dans un cadre hautement intellectuel et dans une atmosphère qui semble conviviale.

Plusieurs personnages noirs entourant l’échiquier
« Libro de los Juegos »

Si le jeu d’échecs n’a pas fait disparaître les normes sociales dominantes en matière de préjugé racial, il a néanmoins offert aux joueurs un espace pour les remettre en question dans son propre univers ludique.

La représentation des échecs comme une rencontre entre des personnes de couleurs de peau différentes ne se limitait pas à l’Europe. Le Livre des rois ou Shâhnâmeh, poème épique retraçant l’histoire des Iraniens depuis la création du monde jusqu’à la conquête islamique, raconte ainsi l’introduction du jeu en Iran.

Selon le Shâhnâmeh, un roi indien – dont le nom n’est pas précisé – envoya une ambassade au roi sassanide avec un échiquier et un défi : en comprendre les règles ou payer un tribut. Heureusement pour le souverain, son conseiller Būzurjmihr parvint à résoudre l’énigme. Une copie du poème datant du XIVᵉ siècle situe cette scène dans un décor mongol de la fin du Moyen Âge. On y voit Būzurjmihr, à la peau plus claire, face à l’émissaire indien à la peau plus sombre.

Certains chercheurs ont soutenu que la peau sombre de ce dernier et ses « vêtements amples » visaient à souligner sa défaite. Mais plusieurs indices suggèrent une autre lecture. Sa tunique « ample » est richement ornée de dorures, contrairement à la simple robe bleue de Būzurjmihr, pourtant le plus haut diplomate de la cour. Sa peau plus foncée renvoie certes à ses origines étrangères, mais ne fait guère de lui un personnage négatif. Il apparaît au contraire comme le champion du rajah indien : celui qui transmet le jeu de logique et se présente comme le dépositaire d’un savoir indien très convoité.

Les pièces d’échecs elles-mêmes

Outre les représentations de parties d’échecs, les perceptions médiévales de la « race » peuvent aussi être étudiées à travers les pièces du jeu elles-mêmes.

Les échecs se sont diffusés à travers l’Afro-Eurasie à partir de l’Inde du VIᵉ siècle vers le reste du monde connu. Jeu de guerre, les échecs reposent sur des pièces censées représenter des soldats. Mais, au fil de leur diffusion, la forme de ces pièces a évolué, reflétant les sociétés qui les ont produites.

Par exemple, un roi d’échecs aux longs cheveux, fabriqué à Mansura ou à Multan (dans l’actuel Pakistan) au IXᵉ ou au Xᵉ siècle, reflète les idéaux de la royauté indienne. Les célèbres pièces d’échecs de Lewis, découvertes dans les Hébrides extérieures en Écosse, mais probablement sculptées en Norvège, sont quant à elles souvent considérées comme les représentations les plus emblématiques d’un jeu d’échecs médiéval. Dans cette perspective, elles ne constituent pourtant qu’un témoignage relativement tardif et géographiquement périphérique d’une tradition bien plus ancienne.

Les échecs médiévaux n’étaient pas aussi noirs et blancs que le jeu moderne. Certains échiquiers étaient blanc et rouge, ou encore bleu et or. Néanmoins, les cases alternées, tout comme les pièces elles-mêmes, étaient distinguées par des couleurs contrastées. Cela permettait de projeter sur le jeu des idées liées à la couleur de peau et aux perceptions raciales.

Un poème du XIIIᵉ siècle explique que les pièces d’échecs « sont les gens de ce monde, tirés d’un même sac, comme d’un ventre maternel, puis placés en divers endroits de ce monde ». Les pièces pouvaient ainsi représenter les différents peuples du globe. Mais l’issue de leurs affrontements sur l’échiquier restait déterminée par les règles de la logique, et non par la couleur de leur peau. Les échecs incarnaient ainsi un « monde juste », où l’intellect, plutôt que la religion ou la race, primait.

The Conversation

Krisztina Ilko a reçu des financements de The British Academy.

PDF

06.05.2026 à 11:41

Byblos, cité des rois et des dieux, à l’Institut du monde arabe

Christian-Georges Schwentzel, Professeur d'histoire ancienne, Université de Lorraine

À l’heure où la préservation du patrimoine au Liban et la transmission des héritages culturels constituent des enjeux majeurs, l’Institut du monde arabe consacre une exposition exceptionnelle à Byblos, le premier port maritime international au monde.
Texte intégral (3288 mots)
Mosaïque représentant l’enlèvement d’Europe, Byblos, époque romaine, fin II<sup>e</sup>&nbsp;- début III<sup>e</sup>&nbsp;siècle, 222&nbsp;x&nbsp;243&nbsp;cm. Ministère de la culture/Direction générale des antiquités du Liban.

L’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, du 24 mars au 23 août 2026, était prévue pour l’automne 2024. Mais elle avait été déprogrammée en raison de la guerre au Liban. C’est finalement en pleine nouvelle guerre qu’elle vient d’être inaugurée, les objets précieux ayant réussi à sortir à temps du pays bombardé.


Byblos, à une quarantaine de kilomètres au nord de Beyrouth, était en Méditerranée orientale « la cité portuaire la plus puissante à l’âge du bronze », rappelle Élodie Bouffard, commissaire et responsable des expositions à l’Institut du monde arabe (IMA). Un véritable carrefour commercial entre l’Orient, l’Égypte, l’Anatolie et même la Crète minoenne.

Le site a été fouillé à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, révélant d’inestimables trésors (bijoux, statuettes, vaisselle d’or et d’argent, armes d’apparat…) dont une partie est exposée à Paris. Le parcours historique proposé permet aussi de dresser un bilan archéologique très précis des recherches menées pendant plus de cent cinquante ans, jusqu’aux travaux récents de Tania Zaven, commissaire scientifique de l’exposition et directrice du site de Byblos.

Collier à pendentif en forme de « pylône » dont le décor montre une double représentation de pharaon assis de part et d’autre d’un faucon et pendentif en forme de coquille au nom de roi Yapi-Shemou-Abi. Byblos, nécropole royale (tombe II), âge du Bronze moyen. Or et pierres semi-précieuses. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Byblos et les pharaons

Ce sont les échanges économiques avec l’Égypte qui permettent à la cité-État de connaître son premier essor dans les années 2800-2750 avant notre ère, comme le suggère un vase en pierre au nom de Khâsekhemouy, pharaon de la IIe dynastie, découvert à Byblos.

Le port de la ville, au cœur de la région qui sera nommée Phénicie par les Grecs, deux mille ans plus tard, se trouve au débouché maritime de plusieurs grandes routes commerciales qui convoient le lapis-lazuli depuis l’Asie centrale (Afghanistan actuel) ou encore l’argent provenant d’Anatolie (Turquie). La population locale y ajoute ses propres ressources, notamment le bois de cèdre et autres conifères que les pharaons se procurent pour fabriquer de luxueux navires ou des cercueils.

Les relations avec l’Égypte s’intensifient au cours de l’Ancien Empire (vers 2750-2250 avant notre ère), époque des pharaons bâtisseurs des grandes pyramides. Parmi les trésors de la reine Hétephérès, mère de Khéops, découverts dans son tombeau à Gizeh, on compte des bijoux en argent incrustés de pierres qui ont sans nul doute transité par Byblos, après avoir parcouru quelques milliers de kilomètres.


À lire aussi : Que sait-on des reines bâtisseuses de pyramides ?


Mais c’est dans la première moitié du deuxième millénaire (vers 1900-1600 avant notre ère) que la cité commerciale connaît son apogée. Elle est alors la plaque tournante des échanges entre Orient et Occident, comme en témoigne une jarre crétoise à bec verseur, dans le style dit « de Camarès », mise au jour à Byblos. Au même moment, les pharaons égyptiens de la XIIe dynastie (vers 1974-1781 avant notre ère) envoient aux souverains de la cité de magnifiques bijoux sur lesquels leurs noms sont inscrits en hiéroglyphes dans des cartouches.

C’est aussi de cette époque glorieuse que date le temple dit « aux obélisques », car il est orné de nombreuses aiguilles de pierre dont la forme est empruntée à l’art égyptien. La civilisation pharaonique paraît extrêmement prestigieuse aux yeux des souverains et de l’élite. Les rois Abichemou et Ipchemouabi (ou Yapi-Shemou-Abi) possèdent des objets de luxe produits dans la vallée du Nil ou fabriqués localement en style égyptien. De magnifiques bijoux « égyptisants » en or, ornés de pierres multicolores ont été découverts dans la nécropole royale.

Le degré de soumission des rois de Byblos aux pharaons oscille, au fil de siècles, entre alliance et vassalité, selon la période et la puissance effective de l’empire égyptien.

Plaquette décorée du visage de la déesse Hathor sur un pilier. Byblos, âge du Bronze moyen. Ivoire. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Le périple d’Ounamon

À la fin du Nouvel Empire, au XIe siècle avant notre ère, l’Égypte se divise en deux royaumes : l’un au sud, l’autre au nord. Le rayonnement du pays est amoindri par cette scission politique. C’est ce que traduit bien un récit égyptien racontant l’expédition d’Ounamon, envoyé à Byblos par le grand prêtre du dieu Amon de Thèbes, en Haute-Égypte. Ounamon est chargé d’aller chercher du bois pour permettre la reconstruction de la barque sacrée qui sert à transporter la statue de culte du dieu égyptien.

Ounamon emporte avec lui une cargaison de métal précieux. De l’argent qui sert alors de monnaie d’échange sous la forme de petits lingots. Mais, au cours d’une escale, l’Égyptien se fait voler son argent. Il poursuit néanmoins sa navigation vers Byblos. Reçu par le roi de la cité, il tente de le persuader de faire don de bois à l’Égypte comme s’il s’agissait d’un tribut. Mais le souverain refuse et rappelle les règles élémentaires du commerce qui sont fondées sur un échange réciproque.

La fin du récit est perdue, mais il est clair que l’Égypte n’a plus alors le statut de grande puissance. Le dernier pharaon dont le nom a été retrouvé à Byblos est Osorkon II (vers 865-830 avant notre ère). D’autres empires vont désormais prendre le relais des pharaons : les Assyriens, les Babyloniens, puis les Perses, jusqu’à ce que le conquérant gréco-macédonien Alexandre le Grand s’empare à son tour de la Phénicie, en 332 avant notre ère.

Byblos passe ensuite sous la domination des Ptolémées, successeurs d’Alexandre en Égypte, puis des Séleucides, autre dynastie gréco-macédonienne, et, enfin, des Romains.

Buste de la déesse Hathor. Byblos, temple aux Obélisques, âge du Bronze moyen. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

La Dame de Byblos

Les relations économiques entre Byblos et l’Égypte sont accompagnées d’échanges culturels et religieux. Les rois de Byblos rendaient un culte à une grande déesse nommée Baalat Gebal, c’est-à-dire « la Dame de Byblos ». Elle était considérée par les Égyptiens comme l’équivalent de la déesse Hathor, liée à la maternité, à la joie et à la fertilité.

À l’âge du Bronze, la Dame de Byblos est figurée suivant les codes de l’art égyptien, coiffée d’une lourde perruque ou arborant des cornes de vache.

Le roi de Byblos, élu de la déesse

Le souverain de Byblos joue le rôle d’intermédiaire entre la Baalat Gebal et ses sujets. Il est censé avoir été intronisé par la Dame. Au Vᵉ siècle avant notre ère, le roi Yehawmilk affirme ainsi, sur une stèle :

« Je suis Yehawmilk, roi de Byblos […], moi que la Dame de Byblos a fait roi de Byblos. »

Cependant, malgré cette affirmation de son droit divin, il ne semble pas avoir régné en souverain absolu. Il devait, au moins en certaines occasions, consulter un Conseil des Anciens, sorte d’assemblée législative, connue par des inscriptions.

La fonction royale disparaîtra après la conquête de la ville par Alexandre le Grand, en 332 avant notre ère. Byblos se mue alors en cité de type grec, ou polis, avec un corps civique, un Conseil et des magistrats élus.

Figurines divines. Byblos, temple aux Obélisques, âge du Bronze. Bronze et feuille d’or. Beyrouth, ministère de la culture/direction générale des antiquités du Liban. Photo : Philippe Maillard

Isis à Byblos

Plutarque, auteur romain de langue grecque du début du IIe siècle, nous rapporte un mythe qui met en lien la déesse égyptienne Isis et Byblos (Plutarque, Isis et Osiris, 15-16).

Isis est partie à la recherche du corps de son époux, Osiris, assassiné par son frère, Seth. Le criminel a placé la dépouille dans un coffre qu’il a jeté dans le Nil. Le fleuve l’a emporté jusqu’à la mer Méditerranée, puis les flots l’ont poussé jusque sur les côtes du Proche-Orient, près de Byblos où il a échoué. Sur le rivage, un arbrisseau s’est mis à pousser, recouvrant complètement le cercueil d’Osiris.

Le roi de Byblos, séduit par le bel arbre si soudainement apparu, ordonne de le couper pour en faire une colonne qu’il dresse dans son palais. C’est alors qu’Isis débarque à Byblos. Elle obtient du roi qu’il lui livre le tronc de bois. La déesse va pouvoir prendre possession du corps de son époux qu’elle ramène en Égypte. Plus tard, elle parviendra à s’unir à lui, par une opération magique, et accouchera d’un fils, Horus, qui renversera l’usurpateur Seth et deviendra le nouveau pharaon légitime.

Il est intéressant de remarquer que Byblos constitue l’une des étapes des pérégrinations d’Isis à la recherche de son époux. La déesse égyptienne a été assimilée à la fois à Hathor et à la Dame de Byblos, tandis qu’Osiris est vu comme l’équivalent d’Adonis, grand dieu phénicien.

Le culte d’Adonis

Le culte d’Adonis est bien attesté à l’époque romaine, du Ier au IIIᵉ siècle. Les habitants de Byblos célèbrent alors la résurrection du dieu. Ils se rendent en procession chaque année dans un sanctuaire édifié dans la montagne, à plus de 1000 mètres d’altitude, à proximité d’une source sacrée nommée Afqa, au milieu d’une nature fraîche et luxuriante.

Au regard de l’actualité, la visite de cette lumineuse exposition laisse un goût de paradis perdu. Mais elle suscite aussi l’espoir que le Liban, antique Phénicie dont le nom évoque le Phénix, cet oiseau mythologique immortel, parvienne à renaître de ses cendres.


L’affiche de l’exposition « Byblos, cité millénaire du Liban », IMA, Paris, 24 mars-23 août 2026. IMA
The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

06.05.2026 à 11:39

« Les Hommes du président » : monument à une époque où le grand public avait confiance dans la presse

Matthew Mokhefi-Ashton, Lecturer in Politics and International Relations, Nottingham Trent University

Le film, sorti en avril 1976, nous plonge dans une époque où, contrairement à aujourd’hui, les Américains faisaient confiance à ce qu’ils lisaient dans la presse.
Texte intégral (1602 mots)

En 1976, les Hommes du président, d’Alan J. Pakula, dépeignait un idéal-type du travail journalistique : enquête minutieuse de longue haleine, rapport objectif des faits, refus d’imposer un point de vue aux lecteurs. Le contexte était très différent d’aujourd’hui, des journaux tels que le Washington Post étant à l’époque des institutions unanimement respectées. Cinquante ans plus tard, la confiance du grand public à l’égard de la presse s’est largement érodée, du fait d’un ensemble de facteurs, au premier rang desquels la quête du profit et des clics…


Les Hommes du président, grand classique du cinéma américain, est sorti il y a cinquante ans, en avril 1976 aux États-Unis.

Le film, porté par Robert Redford et Dustin Hoffman, est une adaptation du best-seller éponyme de Bob Woodward et Carl Bernstein, paru deux ans plus tôt (en français, les Fous du président), détaillant la longue enquête des deux journalistes du Washington Post sur le scandale du Watergate, qui a profondément et durablement ébranlé la confiance des Américains dans leur gouvernement.

Rappelons le contexte : le 17 juin 1972, des hommes commandités par le Comité pour la réélection du président républicain Richard Nixon (élu une première fois en 1968, il allait être réélu quelques mois plus tard, en novembre 1972) sont surpris en train de s’introduire par effraction dans le siège national du Parti démocrate, situé dans l’immeuble du Watergate, à Washington. L’enquête aboutira à la démission du président en 1974 et à l’incarcération de plusieurs membres de son administration.

Quand l’Amérique faisait encore confiance aux médias

Certaines formules employées dans le livre puis dans le film sont entrées dans le langage courant : « Deep Throat » (littéralement « Gorge profonde ») pour désigner les sources secrètes ; l’expression « Follow the money » (« Suivez l’argent ») ; et, bien sûr, l’ajout du suffixe -gate à la fin d’un mot pour désigner un scandale.

Les Hommes du président reste sans doute le film le plus célèbre jamais consacré au journalisme, et a significativement façonné la perception de la profession par le grand public.

À le revoir aujourd’hui, on découvre une Amérique où les médias jouissaient d’une réelle confiance. À l’époque, une large majorité d’Américains estimaient que si une information était publiée par le Washington Post ou le New York Times, c’est qu’elle était véridique. Le contraste est frappant avec la situation actuelle, quand la méfiance envers les médias n’a jamais été aussi grande aux États-Unis.

Si Woodward et Bernstein ont réussi à mener leur enquête à bien, c’est aussi parce qu’ils ont bénéficié d’un luxe aujourd’hui disparu : le rythme de l’actualité était, en ce temps, bien plus lent qu’aujourd’hui. Les journaux n’étaient imprimés qu’une à deux fois par jour – de quoi laisser aux journalistes un temps précieux pour vérifier leurs sources, consulter des archives et discuter de leur travail avec leurs collègues.

Et, surtout, s’ils avaient des doutes sur un article qu’ils étaient en train de rédiger, il leur était plus facile de le mettre de côté et d’y revenir le lendemain. Le cycle de l’information actuel – qui fonctionne 24 heures sur 24 – rend cela beaucoup plus difficile : la rapidité prime sur l’exactitude, et la course effrénée pour être le premier à sortir le scoop peut inciter à publier des articles avant qu’ils soient tout à fait au point.

Le modèle économique n’est plus le même non plus. De nombreux journaux locaux appartenaient à des familles implantées dans leurs villes depuis plusieurs générations et, souvent, fortement impliquées dans la vie de leur communauté au sens large. En 1974, le Washington Post avait à sa tête Katherine Graham, dont le père, Eugene Meyer, avait acheté le journal en 1933 et l’avait dirigé jusqu’en 1946, quand il passa les rênes à l’époux de sa fille, Philip Graham ; Katherine avait repris la fonction après le décès de Philip en 1963.

Bien sûr, il y avait déjà des magnats de la presse tel William Randolph Hearst, dont la vie inspira Citizen Kane (1946), d’Orson Welles. Mais même les patrons plus puissants évoluaient dans un écosystème où la crédibilité était absolument essentielle pour le succès d’un journal. Les recettes provenaient des ventes et de la publicité, ce qui donnait aux journalistes le temps nécessaire pour travailler minutieusement sur un article donné.

Aujourd’hui, en revanche, l’accent est mis avant tout sur la « course aux clics », et on voit se multiplier des articles composés de listes ou dotés de titres racoleurs, conçus pour susciter le plus grand nombre possible de partages sur les réseaux sociaux.

Comment la presse façonnait les priorités de l’opinion publique

Au début des années 1970, la presse participait tout autant – si ce n’est plus – que la télévision à définir les priorités du pays. Des commentateurs et des chroniqueurs vedettes, comme Walter Winchell, étaient déjà des célébrités, mais du fait du succès des Hommes du président, les journalistes d’investigation sont à leur tour entrés en pleine lumière. Cette nouvelle donne a eu un revers : elle a pu encourager une approche du reportage davantage axée sur l’ego des auteurs, où le récit du journaliste-héros prenait le pas sur l’enquête.

Par ailleurs, à l’époque, les médias se focalisaient bien plus sur l’idée de rapporter l’actualité que sur celle de la créer. Aujourd’hui, de nombreuses plateformes médiatiques se revendiquant explicitement du journalisme d’investigation considèrent que leur rôle est de définir les priorités du grand public. Les médias plus traditionnels dénoncent à cet égard un militantisme idéologique envahissant.

Les Hommes du président semble adopter le point de vue selon lequel les médias ont pour mission de rapporter les faits, à charge ensuite pour le grand public de décider comment il convient de les interpréter. Toutefois, le film lui-même contredit déjà cette position. Woodward et Bernstein ne se sont pas contentés de relater les faits : ils ont mené le débat. Cinquante ans plus tard, la question de savoir si la presse doit être un miroir tendu au pouvoir ou une force qui façonne activement l’action politique reste d’actualité.

« Network », contemporain prémonitoire des « Hommes du président »

1976 a également vu la sortie de Network. Main basse sur la télévision, qui mettait en scène l’histoire d’un présentateur (joué par Peter Finch) victime d’une crise de nerfs en direct, qui devient alors « le prophète fou des ondes », exhortant son public à hurler par la fenêtre : « Je suis furieux et je n’en peux plus ! »

Dans le film, la chaîne de télévision appartient à un conglomérat aux intérêts tentaculaires. Woodward et Bernstein sont des professionnels qui font ce que le métier exige, ils travaillent sans animosité, dans le seul objectif de révéler la vérité sur le complot du Watergate, et non de faire chuter Nixon ; Network, en revanche, dépeint un monde où le profit écrase tout, où médias et politiques sont en guerre permanente – et où les journalistes cherchent moins à informer qu’à attiser la colère du grand public.

Cinquante ans plus tard, la question n’est pas de savoir quel film avait vu juste (tout porte à croire que c’est Network). Il s’agit plutôt de savoir si le monde célébré par les Hommes du président était déjà en train de disparaître, alors même que le public et la critique en faisaient l’éloge.

The Conversation

Matthew Mokhefi-Ashton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

05.05.2026 à 19:32

The EU measures media freedom country by country, but cross-border risks remain overlooked

Pier Luigi Parcu, Professor of Communications, Media and Economics at the Robert Schuman Centre for Advanced Studies, European University Institute

The EU’s Media Pluralism Monitor research project assesses the health of national media ecosystems but what about the bigger picture beyond compliance and the risks to Europe’s information space as a whole?
Texte intégral (1739 mots)

Europe has spent years building effective tools to measure media pluralism within its member states. This made sense because newspapers, broadcasters, regulators, ownership structures and public service media were organised within national borders.

But the media environment is changing. News is now distributed through global digital platforms, and its provision is not necessarily mediated by professional journalists. Information is shaped by algorithms, exposed to foreign information manipulation, and increasingly summarised and generated by AI assistants.

The result is a mismatch. Europe faces a plurality of risks to media pluralism that are European in scale, but it still mainly assesses them from national perspectives.

National media systems still matter. Media law, journalists’ safety, ownership, public service media and political pressure vary sharply across countries. Any serious assessment must continue to examine conditions at national level. But if major risk factors operate across borders, through global platforms and AI mediation, Europe also needs to treat them as European risks.

What Europe already has

For more than a decade, the Media Pluralism Monitor (MPM) has provided a common framework for assessing risks to media freedom and pluralism.

This scientific project of the Centre for Media Pluralism and Media Freedom at the European University Institute has become a trusted resource for understanding the complex factors that shape the media ecosystem.

Media pluralism is often invoked as a democratic principle, but the Monitor helped turn it into something that can be systematically assessed. It has made risks visible, comparable and politically harder to ignore.

Its value lies not only in the final risk scores, but in the method behind them.

The MPM brings together legal, economic and socio-political evidence through a structured set of indicators, local expert assessment, primary and secondary data, peer review and a transparent risk-scoring methodology. It therefore does more than rank countries. It identifies where risks arise, whether from weak legal safeguards, concentrated market structures, pervasive political interference, polluted online environments or insufficient social inclusion.

This has allowed the MPM to become more than an academic tool. It has created a shared European vocabulary for discussing media pluralism and has entered the EU’s democratic oversight architecture.

Since 2020, the European Commission’s Rule of Law Report has used MPM results in its media pluralism pillar.

Precisely because this framework has been successful, in the present chaotic technological transition, it raises a further question: should Europe continue to assess media pluralism only by looking at national systems?

Since 2014 the Centre for Media Pluralism and Media Freedom (CMPF) has been using the Media Pluralism Monitor (MPM) to assess the risks for media pluralism across the EU.

How the European Media Freedom Act changes the equation

Most provisions of the European Media Freedom Act (EMFA) became applicable in August 2025, marking a turning point. The Act recognises that media freedom and pluralism are no longer only national matters.

Its articles set essential conditions in the field of media for a well-functioning internal market and for liberal democracy across the European Union.

If Europe now has a common legal framework for media pluralism and media freedom, it also needs the capacity to assess whether that framework is working at European level.

Article 26 of the EMFA points in this direction, requiring monitoring of media markets, concentration, foreign information manipulation and interference, online platforms, editorial independence and state advertising.

But measuring these only as national phenomena, as the MPM already does year after year, may now be insufficient.

An “EU average” says several important things about general risk across member states. But it does not tell us whether Europeans can access reliable information about EU and global affairs across borders.

It does not show whether language barriers still confine citizens within national silos. Nor does it reveal how platforms or AI interfaces affect the visibility of public-interest journalism. Above all, it does not account for the fact that while media ownership concentration is very high at national level, concentration of digital intermediaries is even higher at national, European and global level.

Finally, it does not capture the full impact of foreign information manipulation and interference. Such interference moves through common digital infrastructures, targets European political debates and exploits the fragmentation of Europe’s information space. These are not national risks repeated 27 times. They are European systemic risks.

What a European media monitor should measure

Europe therefore needs a second layer of monitoring: not a replacement for national assessment, but a key complement.

A European Media Pluralism Monitor should focus on risks that emerge across Europe’s shared news and information space.

It should ask whether citizens can access plural and reliable news about European affairs beyond their domestic media sphere. It should assess whether language barriers are being reduced through translation, subtitling, multilingual publishing and AI tools, or whether they still prevent common debates. It should examine how public-interest journalism, especially about Europe, appears on platforms and AI interfaces.

A European monitor should also measure dependency. Many publishers rely on a few digital intermediaries for traffic, audience reach and advertising revenue. This affects journalism’s sustainability and may disproportionately weaken smaller and local media. Furthermore, the choices made by AI providers when training their models might affect not only the economic sustainability of media by using media content without paying for it, but also content diversity by privileging more widespread languages and larger media markets.

It should also look at mobile EU citizens, border communities and transnational audiences. A citizen living outside her country of origin may not fit neatly into a national media system. The same is true for people in border regions or following politics in more than one language.

Finally, such a monitor should examine whether EU safeguards produce real convergence in practice across member states. Formal compliance is not enough. The question is whether European rules concretely improve journalism and citizens’ access to information.

Measuring the European public sphere

None of this implies that Europe is becoming a single media system. It remains linguistically diverse, politically uneven and institutionally layered.

But that is precisely why an additional and complementary European layer of analysis, coordinated and incorporated within the MPM, is now necessary.

If Europe’s information space is fragmented, asymmetrical and only partially integrated, those features and their evolution should themselves become objects of measurement.

What is not measured is often not governed. With the EMFA, Europe has adopted a common framework for media freedom. But law alone does not guarantee protection. The European Union should now develop the tools to understand whether media pluralism is protected not only within member states, but also whether the conditions for a healthy European public sphere are improving or deteriorating across its shared information space.


The Media Pluralism Monitor is a project co-funded by the European Union.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Pier Luigi Parcu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
12 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓