15.03.2026 à 17:05
Azadeh Kian, Professeure émérite de sociologie, Université Paris Cité
Azadeh Kian, sociologue franco-iranienne, est depuis des années l’une des observatrices les plus fines de la société iranienne. Alors que le brouillard de la guerre est encore très épais au-dessus de l’Iran, elle explique dans cet entretien l’évolution qu’a connue le régime au cours de ces derniers mois, ce qu’implique la nomination de Mojtaba Khamenei au poste de guide suprême et souligne le sort effroyable de la population iranienne.
Que sait-on de la situation en Iran et comment les informations en proviennent-elles ?
Internet est totalement coupé, mais ceux qui ont des VPN très efficaces peuvent de temps en temps communiquer avec l’extérieur. Hier, par exemple, j’ai essayé de contacter des amis sur place ; ils n’ont pas pu prendre mon appel, mais ils ont vu que je les avais appelés et ont réussi à m’envoyer un texto pour dire qu’ils ne pouvaient pas répondre, mais qu’ils étaient en sécurité. Les rares fois où on parvient à parler de vive voix, ça coupe tout le temps. Restent les sources journalistiques, comme ce journaliste franco-iranien qui se trouve à Téhéran, Siavosh Giazi, et aussi les journaux iraniens, qui peuvent encore publier des articles et rendre compte des bombardements et des déplacements de populations.
Il en ressort à ce stade qu’une école pour filles a été bombardée dès les premiers jours de la guerre, tuant 168 écolières ; que plusieurs hôpitaux, ainsi que 55 musées et monuments historiques classés par l’Unesco ont été bombardés ; que près de 5 000 personnes ont été tuées pendant les dix premiers jours ; que 44 000 immeubles résidentiels ont été détruits ; et qu’entre 2 et 3 millions d’Iraniens ont déjà dû quitter leur foyer du fait de la guerre. D’ici, je n’ai aucun moyen de vérifier ces informations. Mais les photos qui sont publiées dans ces journaux semblent crédibles : on y voit des immeubles résidentiels qui ont été détruits ou encore, ce vendredi 13 février, la « journée d’Al-Qods », c’est-à-dire de Jérusalem, des images de grandes manifestations en soutien au régime dans de nombreuses villes. Bien sûr, ces rassemblements sont organisés par l’État – mais, justement, leur tenue montre que l’État existe toujours en Iran et que malgré la guerre, les bombardements, l’assassinat d’énormément de dirigeants, le pays continue à fonctionner tant bien que mal.
Selon les informations que j’ai pu obtenir, il n’y a pas encore de pénurie en ce qui concerne les produits de première nécessité, mais les prix ont énormément augmenté et le pouvoir d’achat s’est effondré. De même, à cause de la guerre, une grande partie des emplois, surtout des emplois précaires, ont disparu. La guerre a un impact majeur sur la population civile iranienne qui est prise en étau entre les bombardements et un régime dictatorial, corrompu et plus répressif que jamais : j’ai vu à la télévision iranienne officielle des gardiens de la révolution menacer ouvertement de mort quiconque oserait manifester contre le régime, ou même diffuser des messages hostiles au régime : « Notre doigt est sur la gâchette », disent-ils.
Ce vendredi, par exemple, ils ont annoncé avoir arrêté quatre personnes qui avaient envoyé des images à des chaînes de télévision étrangères qui diffusent en persan. Et à Fardis, dans le nord du pays, deux frères qui avaient exprimé leur joie à l’annonce de la mort de Khamenei ont été abattus sur place.
Comment expliquer cette résilience d’un régime qui a été dans une large mesure décapité une première fois en juin dernier et plus encore depuis le 28 février ?
C’est un régime institutionnalisé. À chaque niveau, la fonction compte beaucoup plus que la personnalité qui l’occupe. Bon nombre de hauts responsables des Gardiens de la révolution ont été tués, mais ils ont tous été remplacés. De même pour le Guide suprême, remplacé par son propre fils. Mais l’assassinat de Khamenei a fragilisé le régime, car il détenait un pouvoir quasi absolu depuis 1989.
Comment interpréter la nomination de Mojtaba Khamenei ?
Il est important de comprendre que n’est absolument pas le choix de l’institution cléricale, mais celui des gardiens de la Révolution. C’est un pied de nez aux Américains et aux Israéliens, une façon de leur dire : « Vous avez éliminé un Khamenei ? En voici un autre, plus jeune, et encore plus déterminé ! »
Selon certaines sources, il aurait été à son tour la cible d’une frappe peu après sa désignation…
Oui, j’ai vu des photos, il semble avoir été blessé. S’il meurt de ses blessures ou s’il y a une nouvelle frappe et il finit par être tué, il y aura une nouvelle procédure de désignation. Mais en vérité, il n’y a aucune urgence pour nommer ou élire le successeur. Pourquoi ? Parce qu’il y a ce conseil intérimaire qui a été créé dès l’assassinat d’Ali Khamenei, composé du président Masoud Pezeshkian, du chef du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Ejei et d’Alireza Arafi, qui est membre du Conseil des gardiens. Cette instance peut gérer les affaires courantes pendant un certain temps. Et le Guide avait, avant sa mort, délégué son pouvoir décisionnaire à Ali Larijani, qui préside le Haut conseil de la sûreté nationale. Il joue actuellement un rôle important.
Et puis, Ali Khamenei était de toute façon très âgé et atteint d’un cancer, on savait que la question de sa succession allait se poser. Lui-même n’avait pas expressément désigné de dauphin, il avait seulement dit qu’il ne voulait pas que le poste revienne à son fils, car il ne souhaitait pas que, après avoir renversé une monarchie héréditaire, la République islamique en devienne une à son tour. Mais Mojtaba est très proche des Gardiens, et ils l’ont imposé à l’Assemblée des experts, au sein de laquelle il n’avait aucune véritable assise. En outre, sa corruption personnelle est un fait avéré ; or le guide doit incarner une sorte de pureté morale et financière. Mojtaba en est loin. On sait qu’il possède des immeubles à Londres, qu’il a des actions dans plusieurs hôtels en Allemagne et en Autriche, entre autres. Mais les Gardiens, qui contrôlent effectivement le régime désormais, n’en ont cure.
Le régime n’est donc plus dirigé par le Guide mais par les Gardiens ?
Oui, on peut dire qu’on est face à un régime militarisé. Le fait que le guide soit Mojtaba Khamenei ou quelqu’un d’autre n’a plus aucune importance réelle. Il est juste là pour servir de visage au système, pour qu’on brandisse ses photos dans les manifestations, mais sa véritable influence est quasi inexistante. Ce sont les commandants en chef des Gardiens de la révolution qui décident de tout.
D’ailleurs, si vous consultez la déclaration de Mojtaba du jeudi 12 mars, vous constaterez qu’il est exactement sur la ligne des Gardiens, à la différence du président Pezeshkian, qui continue d’incarner la face modérée du régime, par exemple en envoyant des missives aux monarchies du golfe Persique pour s’excuser d’y avoir causé des pertes civiles et expliquer que l’Iran n’y prend pour cible que les bases militaires américaines qui y sont installées. Par contraste, le message de Mojtaba est beaucoup plus martial. Il affirme que l’Iran va fermer le détroit d’Ormuz, qu’il va continuer à appuyer ce que les dirigeants iraniens appellent « l’axe de la résistance », à savoir les Houtis, les milices irakiennes, le Hezbollah libanais, le Hamas, etc. Tout cela confirme que, quand un pays est en guerre, ce sont presque toujours les militaires qui s’emparent de la réalité du pouvoir.
En Iran, les Gardiens ne sont pas qu’une force militaire, c’est un véritable État dans l’État qui dispose d’un important pouvoir financier, économique et politique…
Effectivement. Ils sont partout dans le gouvernement, au Parlement, et ils ont aussi des affidés au sein de l’Assemblée des experts et ailleurs. Les durs du régime mènent la danse. Sur les 88 membres de l’Assemblée des experts, seuls 8 n’ont pas soutenu la candidature de Mojtaba. Il apparaît qu’ils sont aujourd’hui menacés, ainsi que leurs familles. Les autres se sont tus ou ont suivi à la lettre ce qu’on leur demandait de faire. Bref, la guerre et l’assassinat du guide ont achevé la transformation d’un régime religieux qui était avant tout idéologique en régime militaire. Du régime des mollahs, on est passé au régime des Gardiens.
Des périodes comme celle que traverse actuellement l’Iran peuvent aussi être propices à des fragmentations à l’intérieur du régime et, notamment, à l’intérieur de ses forces armées. Est-ce envisageable ?
Pas pour l’instant. Le commandant de l’armée régulière a déclaré qu’il soutenait Mojtaba à 100 %. Je ne vois pas de défection à ce stade. Le pays est attaqué, les militaires sont formés pour défendre le pays, donc ils font ce qu’ils doivent faire. Au sein des Gardiens, il y a une certaine hétérogénéité. Là encore, en temps normal, on aurait pu se dire que peut-être telle ou telle faction pourrait jouer sa propre carte ; mais quand vous êtes bombardé, les désaccords passent au second plan. Ils exécutent ensemble la stratégie déterminée pour résister à la guerre.
Quel est le rôle des bassidji dans tout cela ?
Ils sont plus de 1 million de miliciens, très idéologisés, formés par les Gardiens de la révolution. Ils ont toujours joué un rôle prépondérant dans la répression des manifestations et des opposants, et le jouent toujours actuellement. Ce sont eux qui gèrent les checkpoints qui se sont multipliés partout dans le pays, par exemple. Le régime compte beaucoup sur eux pour surveiller la population ou mater dans le sang la moindre contestation, comme cela a été le cas tout récemment en janvier, parce que les Gardiens sont occupés ailleurs.
Les bassidji, l’armée régulière et le corps des Gardiens de la révolution proprement dit, ainsi que leurs familles et leurs proches, forment le noyau de la base populaire du régime, que j’estime à environ 10 à 15 % de la population. Ils sont minoritaires mais très actifs. Un mot sur l’armée régulière d’aujourd’hui : ce n’est plus celle du Shah. Elle a été profondément idéologisée aussi, surtout au niveau des officiers, des commandants. Tous ces gens ne vont pas faire défection facilement.
Un dirigeant du Parti démocratique du Kurdistan iranien dit que ses hommes attendent une occasion d’entrer dans le jeu. Les responsables du Komala, autre parti kurde iranien d’importance, sont sur la même ligne. Ils sont en position d’attente, repliés au Kurdistan irakien, et attendent un affaiblissement supplémentaire du régime. Pour l’instant, ils n’ont pas les moyens de rentrer en Iran et d’affronter l’armée pour obtenir un Kurdistan autonome – ce qui sera en tout état de cause compliqué, parce que dans ces régions kurdes d’Iran vivent aussi de nombreux Azéris qui n’ont pas du tout envie de voir le Kurdistan devenir autonome.
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On en est là. Les choses peuvent changer si la guerre continue encore longtemps, et si les forces du régime arrivent à bout de munitions et de drones, et perdent leurs revenus pétroliers. À ce moment-là, on pourra s’attendre à des changements, mais on est encore loin.
En attendant, les États-Unis et Israël invitent la population iranienne à se révolter et à prendre le pouvoir…
Tout d’abord, aujourd’hui, les Iraniens sont sous des bombes, et la priorité de chacun, c’est de survivre. Ensuite, la population n’a pas d’armes. Elle a essayé de se révolter en janvier : ce fut un bain de sang épouvantable. Et, comme je vous l’ai dit, les Gardiens de la révolution ont fait passer le message que dans le contexte actuel ils seraient encore plus brutaux qu’en janvier et massacreraient quiconque sortirait dans la rue pour protester. À moins d’être parfaitement suicidaire, personne ne va descendre dans la rue les mains vides.
Dans ce contexte, quel est selon vous le scénario le plus crédible pour la suite des événements ?
C’est évidemment très difficile à prédire, mais je pense que Trump va finir par comprendre qu’il s’est trompé dans ses calculs quand il a cru que le régime s’effondrerait une fois quelques leaders tués. Et dans le même temps, cette guerre devient chaque jour plus impopulaire aux États-Unis. Au vu de ce qu’on sait du personnage, rien ne dit qu’il ne va pas, demain, nous surprendre et passer avec Téhéran un de ces « deals » dont il a le secret et dont il se vante tant. Un accord qui lui permettrait de dire qu’il a gagné, puisque le régime renoncerait à enrichir son uranium et, par exemple, accepterait que des compagnies pétrolières américaines viennent investir en Iran. Pour Trump, une telle issue est envisageable. Mais Nétanyahou, sa stratégie, c’est la guerre continue, c’est vraiment la grande fragmentation de l’Iran.
Si on se place du côté israélien, on voit dans l’Iran un pays qui depuis des décennies proclame son désir d’anéantir Israël et, dans le même temps, semble poursuivre avec opiniâtreté l’objectif de se doter de l’arme nucléaire, ce qui explique qu’une large partie de l’opinion israélienne, y compris parmi les citoyens hostiles à Nétanyahou, soutient les opérations visant à priver l’Iran de son programme nucléaire. Est-il possible d’imaginer une issue où le régime actuel de l’Iran abandonnerait ces deux buts et où les deux pays vivraient en paix ?
La rhétorique hostile à Israël et aux États-Unis, les manifestations avec les slogans « Mort à Israël, Mort à l’Amérique », c’est l’ADN du régime, c’est vrai. Mais le plus important, ce sont les armements. Il n’est pas impossible que, dans certaines circonstances, l’Iran recule sur son programme nucléaire, mais il conservera nécessairement ses moyens balistiques. Du point de vue de Téhéran, il est totalement inenvisageable de se dépouiller de ses moyens militaires alors qu’il a à proximité, avec Israël, un régime hostile, doté de la bombe nucléaire et des armements les plus sophistiqués au monde. Téhéran va donc sans doute tenir fermement sur ce point, et s’il doit pour cela subir la guerre pendant des mois, il le fera : à la différence d’un Trump, qui doit compter avec son opinion publique, les dirigeants de la République islamique, eux, se moquent totalement de ce que pensent leurs citoyens. Il y aurait déjà près de 5 000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Une fois de plus, ce sont les Iraniens qui paient le prix à la fois de la férocité de leur propre régime et des erreurs de calcul et de la brutalité de Washington et de Tel-Aviv.
Propos recueillis par Grégory Rayko
Azadeh Kian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.03.2026 à 10:39
François Graner, Directeur de recherche CNRS, Université Paris Cité
Emmanuelle Rio, Enseignante-chercheuse, Université Paris-Saclay
Roland Lehoucq, Chercheur en astrophysique, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay

Pour s’installer autour d’une autre étoile que le Soleil, il faut d’abord la rejoindre. Un groupe de physiciens nous explique qu’accélérer un vaisseau à une vitesse suffisante pour arriver vers l’étoile la plus proche de nous en un temps raisonnable demanderait une énergie comparable à celle consommée par l’humanité entière pendant des siècles, voire des millénaires. La perspective d’aller s’installer en orbite d’Alpha du Centaure peut sembler séduisante, mais elle est hors de portée.
Durant le Forum de Davos, Elon Musk a réaffirmé son credo habituel :
« L’objectif final de mes entreprises est de maximiser l’avenir de notre civilisation, c’est-à-dire de maximiser la probabilité que notre civilisation ait un grand avenir et d’étendre la conscience au-delà de la Terre. SpaceX, par exemple, vise à faire progresser la technologie des fusées au point de pouvoir étendre la vie et la conscience au-delà de la Terre, vers la Lune, vers Mars, et finalement vers d’autres systèmes stellaires. »
Selon lui, l’avenir de l’humanité passe par la conquête de l’espace, jusqu’aux étoiles, afin de devenir une civilisation spatiale.
Cette rhétorique, visant à frapper l’imagination – et qui peut paraître séduisante –, repose pourtant sur une confusion profonde entre exploration spatiale, colonisation du système solaire et traversée interstellaire. Or, si les deux premières sont physiquement réalisables (même si elles sont difficiles, se heurtant à d’autres obstacles que ceux de la physique), la troisième relève très probablement de l’impossibilité pratique, sinon fondamentale.
Le premier obstacle est celui des distances. Le système de trois étoiles appelé Alpha du Centaure, le plus proche du système solaire et comprenant la plus proche étoile, Proxima, se situe à 4,37 années-lumière, soit la bagatelle de 41 000 milliards de kilomètres.
À titre de comparaison, la sonde Voyager 1, lancée en septembre 1977, est l’objet d’origine humaine le plus lointain. Elle est maintenant située à plus de 25 milliards de kilomètres. Elle poursuit son chemin à environ 17 kilomètres par seconde et devrait atteindre une distance de 1 jour-lumière d’ici environ un an. À ce rythme, Voyager 1 atteindrait la distance équivalente à celle qui nous sépare d’Alpha du Centaure en un peu moins de 77 000 ans !
Pour que le voyage d’une hypothétique sonde se fasse en une durée raisonnable, disons comparable à la durée de vie humaine, il faudrait qu’elle se déplace à une vitesse au moins 1 000 fois supérieure à celle atteinte par Voyager 1. Ainsi, si on imagine un vaisseau de 1 000 tonnes (ce qui serait pourtant bien trop petit pour assurer la survie d’un humain durant la totalité du voyage), lancé vers Alpha du Centaure à une vitesse moyenne égale au dixième de celle de la lumière, en tenant compte de phases d’accélération et de décélération, il mettra environ quarante-cinq ans pour atteindre son objectif.
À sa vitesse de croisière, sa seule énergie de mouvement (dite énergie cinétique, égale à la moitié du produit de sa masse par le carré de sa vitesse) atteindra 450 exajoules (1 exajoule correspond à 1018 joules], ce qui est du même ordre de grandeur que la consommation de toute l’humanité en un an (un peu moins de 600 exajoules).
Le second obstacle est donc énergétique. Il faut une énergie considérable pour voyager vite, et les lois de la physique imposent des contraintes drastiques à tout moyen de propulsion.
Prenons un cas d’école, dans le film Avatar (James Cameron, 2009) : le Venture Star est envoyé vers Alpha du Centaure par l’organisation capitaliste qui exploite les ressources minières de Pandora. Lors de la scène d’arrivée, au début du premier film, une voix anonyme annonce aux passagers en train de se réveiller qu’ils viennent de terminer leur voyage de « cinq ans, neuf mois et vingt-deux jours » (qu’ils ont effectué en « sommeil cryogénique », technique fictive, à ne pas confondre avec la « cryonie », c’est-à-dire la résurrection d’un cadavre congelé, technique tout aussi fictive). Autrement dit le Venture Star a parcouru un peu plus de quatre années-lumière en un peu moins de six ans.
Pour estimer l’énergie nécessaire afin de réaliser ce voyage, examinons le Venture Star de l’extérieur, tel qu’il est montré dans cette même scène.
Première impression : le vaisseau est assez différent de ceux que l’on voit dans les films de science-fiction « classique » comme Star Wars ou Star Trek. Il comprend quatre sections clairement identifiables : un énorme bloc de propulsion avec ses réservoirs sphériques à l’avant, prolongé par une poutre en treillis à l’extrémité de laquelle sont accrochés des modules pour la charge utile et l’équipage, un grand bouclier terminant la structure, à l’extrême opposé du moteur… Manifestement, quelqu’un a réfléchi à la forme du Venture Star.
Il se trouve en effet que, pour concevoir ce vaisseau, James Cameron a consulté l’auteur américain Charles Pellegrino, car, au milieu des années 1980, celui-ci avait élaboré, avec le physicien James Powell du Brookhaven National Laboratory, un projet de vaisseau interstellaire nommé Walkyrie. Ce modèle a servi de base à la conception du Venture Star.
Or, une analyse détaillée menée par l’un d’entre nous permet de déterminer le plan de vol du Venture Star : elle montre qu’il ne peut être propulsé que par l’énergie formidable dégagée par l’annihilation entre matière et antimatière. Rappelons que, sur le papier, l’efficacité de conversion de l’antimatière en énergie est bien plus considérable que pour la fusion. Problème : l’antimatière n’existe pas à l’état naturel. Il faut non seulement la produire sous forme d’anti-atome en dépensant pour cela une énergie immense, mais aussi résoudre les difficultés inhérentes au stockage de l’antimatière produite.
Au cours de son voyage vers Alpha du Centaure, le Venture Star atteint une vitesse maximale respectable, égale à 65,8 % de la vitesse de la lumière. L’énergie de propulsion nécessaire à ce voyage est au bas mot 130 000 fois supérieure à l’énergie consommée par l’humanité en une année. Ce qui ne prend même pas en compte l’énergie nécessaire aux passagers…
On peut donc gloser à l’envi sur les techniques de propulsion du futur (fusion nucléaire, antimatière ou voiles poussées par des lasers)… En réalité, atteindre un autre système stellaire, même avec de simples sondes, ne sera possible que lorsque nous disposerons d’une quantité d’énergie très supérieure à celle dont l’humanité dispose aujourd’hui.
En d’autres termes, envisager un voyage interstellaire suppose implicitement que l’humanité dispose d’un surplus énergétique colossal, stable et durable, lui permettant d’en consacrer une fraction significative à ces projets durant plusieurs générations.
Or, tout indique l’inverse. La décarbonation, l’adaptation climatique, la stabilisation des systèmes agricoles, hydriques et industriels mobilisent déjà – et mobiliseront durablement – l’essentiel des capacités énergétiques et des ressources matérielles. La limitation de ces dernières entraîne l’humanité du XXIᵉ siècle dans une course à la sobriété, subie ou volontaire.
Comme nous venons de le voir, un projet interstellaire exigerait non pas un surplus marginal, mais un changement d’échelle des quantités d’énergie et de matière utilisées. Un unique vaisseau consommerait à lui seul une quantité d’énergie comparable à celle consommée par le monde entier pendant des millénaires !
La conclusion est alors inéluctable : comme il n’existe pas d’énergie magique, le voyage interstellaire rapide avec une masse conséquente est pour l’instant totalement hors de notre portée énergétique.
Dans son roman Aurora, l’auteur américain Kim Stanley Robinson évoque plausiblement les problèmes techniques considérables que pose un voyage interstellaire. Mais il fait aussi de ce voyage un drame politique en explorant les libertés à sacrifier pour rendre envisageable un vaisseau interstellaire, en interrogeant les réactions aux échecs, les limites de l’acceptable, les risques biologiques liés à l’isolement et à l’imprévu. Sous couvert de science-fiction spatiale, Aurora est aussi une parabole écologique soulignant l’inadaptation fondamentale de l’humain à d’autres planètes et sa vulnérabilité face à une possible vie extraterrestre. C’est aussi la critique d’une génération arrogante qui condamne ses descendants en les projetant vers les étoiles. Aurora est ainsi une œuvre double, à la fois hommage au voyage spatial et réquisitoire contre son usage irréfléchi, recentrant maintenant l’attention sur l’essentiel : le bien-être humain et la préservation de l’habitabilité de notre planète.
Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Carine Douarche (physicienne), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).
François Graner est membre de l'association "Les amis de la Décroissance"
Emmanuelle Rio a reçu des financements de l'ANR, de l'ESA et du CNES.
Roland Lehoucq ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.03.2026 à 10:37
Lucy Core, Postdoctoral Researcher in the Brain Behaviour Group, UCL
La démence peut prendre plusieurs formes, et s’exprimer de diverses façons. On en recense actuellement trois variantes. Cependant, une récente étude de cas décrivant un symptôme très inhabituel – la fascination pour le son d’une certaine sorte de moteurs d’avion – pourrait accréditer l’existence, actuellement débattue, d’un quatrième type.
Dans l’imaginaire collectif, le terme « démence » renvoie souvent à l’idée de troubles des fonctions mnésiques, autrement dit de problèmes de mémoire. Cependant, bien que cette dernière soit fréquemment altérée, ce n’est pas systématiquement le cas. En réalité, les démences revêtent des formes variées, et chaque type peut se traduire par un large éventail de symptômes.
Une étude de cas récemment publié par notre équipe a ainsi décrit le tableau clinique d’un homme de 68 ans atteint d’une rare forme de démence qui l’a conduit à développer une fascination pour un type de bruit extrêmement spécifique. Cette observation suggère que des modifications des préférences auditives pourraient constituer une caractéristique clé d’un syndrome de démence qui n’a commencé à être reconnue que récemment.
Le terme « démence » est une appellation générique désignant des troubles cognitifs (autrement dit de la pensée) d’une sévérité telle qu’ils entravent la vie quotidienne. Il existe de nombreux types de tels troubles, au premier rang desquels figure la maladie d’Alzheimer, forme la plus répandue, qui se caractérise par une amnésie et par d’autres altérations cognitives.
La démence fronto-temporale est un autre type de démence qui tend à se manifester avant l’âge de 65 ans. Comme son nom l’indique, cette démence affecte les régions du cerveau situées dans les lobes frontaux et temporaux, qui sont localisées derrière le front et au-dessus des oreilles (chez les personnes atteintes, on constate dans cette région une atrophie des tissus au niveau des circonvolutions des lobes temporaux et frontaux, ndlt).
Ces zones président à des fonctions diverses, notamment la personnalité, le comportement, la résolution de problèmes, la planification, le langage, ainsi que le traitement et la compréhension des sons. Cette forme de démence altère principalement le comportement ou les capacités linguistiques.
On distingue trois variantes principales de la démence fronto-temporale, qui se traduisent chacune par des symptômes distincts : la variante comportementale (altérant la conduite et la personnalité), la variante non fluente (affectant la production de la parole) et la variante sémantique (altérant les connaissances et la compréhension du discours).
Cependant, au-delà de ces trois variantes, certains chercheurs postulent l’existence d’une quatrième forme, ce que semble accréditer notre étude de cas. Ces travaux relatent la situation d’un homme de 68 ans, que nous avons désigné par les initiales « C. P. ».
C. P. a développé un attrait singulier pour le vrombissement des moteurs d’avion de type Spitfire. Son épouse a remarqué ce comportement insolite environ deux ans avant que le diagnostic de démence soit posé.
C. P. résidait à proximité d’un aérodrome, et sa demeure était fréquemment survolée par des avions de collection. Dès qu’il percevait leur vrombissement, il interrompait toute activité pour se précipiter au-dehors, saluant les appareils de la main, les larmes aux yeux. Jamais il n’avait manifesté de telles réactions avant l’apparition de sa pathologie.
Cet attrait pour les bruits de moteur était strictement limité aux Spitfire. Il demeurait de marbre face à d’autres appareils et ne manifestait aucun intérêt général pour l’aviation ou la mécanique. Par ailleurs, le chant des oiseaux ou les voix haut perchées l’irritaient. À cette période, il devint également très exigeant en matière musicale, rejetant les reprises de morceaux au profit des enregistrements originaux.
Quelques années avant l’éclosion de cette passion soudaine pour les Spitfire, l’humeur de C. P. avait changé : il était devenu instable et colérique. Il manifestait aussi une froideur et une apathie croissantes envers son entourage, doublées d’un défaut manifeste d’inhibition ainsi que d’une perte du sens des convenances. À titre d’exemple, il resta indifférent à un décès familial, et prit l’habitude d’interrompre fréquemment ses interlocuteurs – autant d’agissements totalement étrangers à sa personnalité prémorbide.
C. P. perdit également le sens de l’humour, développa une appétence marquée pour le sucre et se focalisa sur la pratique des échecs et des mots fléchés. S’il lui arrivait de ne plus identifier les visages de ses connaissances, il ne rencontrait cependant aucune difficulté à reconnaître les voix au téléphone. C. P. ne présentait aucun trouble de la mémoire épisodique ni du langage.
Environ cinq ans après l’apparition des premiers symptômes, C. P. fut diagnostiqué comme souffrant de la variante comportementale de la démence fronto-temporale. Nous estimons toutefois qu’il présentait en réalité plutôt la quatrième variante, dont l’existence est encore débattue et qui est parfois qualifiée de « variante temporale droite ».
Cette dénomination provient du fait que, dans cette version, l’atrophie tissulaire prédomine dans le lobe temporal droit. Cette région est impliquée dans la conceptualisation et l’interprétation des informations non verbales, tels que les codes sociaux. L’imagerie cérébrale de C. P. révélait la disparition de pans entiers de cette zone.
La variante temporale droite de la démence semble engendrer une intrication de symptômes qui sont habituellement observés dans les variantes comportementale et sémantique. Néanmoins, la définition de ses contours cliniques fait encore l’objet de discussions au sein de la communauté scientifique.
Le cas de C. P. est riche d’enseignements. Premièrement, son histoire concourt à la sensibilisation à la démence fronto-temporale. Le manque de connaissances sur cette pathologie est problématique, y compris chez les praticiens, car elle fait fréquemment l’objet d’erreurs de diagnostic, étant confondue avec des troubles psychiatriques ou la maladie d’Alzheimer.
Le récit de C. P. permet également d’affiner la description de la variante temporale droite. Ses symptômes suggèrent que l’émergence de fixations inédites pourrait constituer un marqueur spécifique (« pathognomonique ») de ce syndrome. Son cas illustre en outre la manière dont la démence peut altérer le traitement sensoriel de l’audition.
Le lien entre déficience auditive et démence est déjà solidement établi. Cependant, la nature exacte de cette corrélation demeure équivoque. Contrairement à ce que l’on peut souvent lire dans les médias, il n’est pas absolument certain que la perte d’audition cause la démence ; la relation pourrait être inverse : la démence pourrait induire des modifications auditives. L’histoire de C. P. vient étayer cette thèse, sa passion anormale pour des sons précis n’étant apparue qu’après le début de la maladie.
Les recherches sur la maladie d’Alzheimer corroborent également l’idée que la démence altère l’audition. À titre d’exemple, les déficiences de l’analyse de scènes auditives (autrement dit la capacité à isoler des sons superposés, comme écouter un interlocuteur dans un environnement bruyant) se sont révélées être un symptôme fréquent de cette pathologie.
Enfin, le cas de C. P. démontre que la démence peut bouleverser les sources de plaisir ainsi que la sphère émotionnelle. Les descriptions de cas de démence fronto-temporale ont largement documenté l’existence d’obsessions intenses, d’aversions marquées et de changements de préférences (goût ou dégoût soudain pour certains aliments, musiques ou couleurs par exemple).
Au cours de nos travaux, j’ai eu le privilège de rencontrer C. P. et son épouse, et de recueillir le témoignage de leur parcours face à la maladie. Leur histoire souligne l’impérieuse nécessité de reconnaître la diversité des symptômes de démence afin de favoriser les diagnostics précoces et d’élaborer des protocoles de soins personnalisés.
Lucy Core a bénéficié d'une bourse d'excellence en recherche de l'UCL pendant la réalisation de cette étude de cas et a reçu un financement du Royal National Institute of the Deaf lors de la rédaction de cet article.
15.03.2026 à 10:36
Zineb Abidi Perier, Maitresse de Conférences, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Vincent Merlin, Directeur de recherche CNRS au Centre de Recherche en Economie et Management, Université de Caen Normandie

En choisissant leur maire les 15 et 22 mars 2026, les électeurs désigneront aussi les conseils des intercommunalités. Bien que méconnus, ces conseils concentrent d’importants pouvoirs sans toutefois garantir une représentation équitable de toutes les communes et de leurs citoyens.
En mars 2026, les Français ne voteront pas seulement pour leurs maires. En effet, ces élections s’appellent officiellement élections municipales et communautaires. Une partie des conseillers municipaux qu’ils éliront siégera également au sein du conseil intercommunal auquel appartient leur commune, une instance souvent méconnue du grand public.
Mais, depuis la loi NOTRe de 2015, les intercommunalités prennent en charge de plus en plus de compétences : transport, développement économique, aménagement du territoire, gestion des déchets, fiscalité locale ou encore transition écologique. Pourtant, leur fonctionnement institutionnel reste largement absent du débat public car méconnu des citoyens.
Une question démocratique essentielle se pose alors : le pouvoir est-il équitablement réparti entre les communes et, surtout, entre les citoyens ?
Depuis 2014, toutes les communes françaises se doivent d’appartenir à l’une des 1 254 structures intercommunales françaises, appelées établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) : communauté de communes, communauté d’agglomération, communauté urbaine ou métropole. La Métropole du Grand Paris, la Métropole de Lyon et la Métropole Aix-Marseille-Provence possèdent leurs propres statuts.
Le nombre de sièges attribués à chaque commune dépend principalement de sa population, selon la règle proportionnelle de la plus forte moyenne. Des ajustements garantissent ensuite que toute commune est au moins représentée par un délégué, et qu’aucune n’occupe plus de la moitié des sièges. Les communes disposent alors d’une petite marge pour modifier la répartition des sièges au sein du conseil, dans le respect du cadre légal.
Les électeurs ne votent pas directement pour les conseils intercommunaux ! Les délégués sont issus des conseils municipaux. Dans les villes de plus de 1 000 habitants, les premiers élus de chaque liste au conseil municipal siègent aussi au conseil intercommunal. La liste arrivée en tête du second tour (ou ayant obtenu 50 % au premier) remporte la moitié des sièges intercommunaux, l’autre moitié étant répartie entre toutes les listes à la proportionnelle. Dans les villes de moins de 1 000 habitants, le maire puis les adjoints dans l’ordre du tableau représentent la ville au conseil intercommunal.
À première vue, ces mécanismes reposent sur un principe simple. Une commune plus peuplée dispose d’un nombre plus élevé de représentants. Toutefois, cette logique démographique ne garantit pas nécessairement une répartition équilibrée du pouvoir décisionnel. Les écarts de population entre communes peuvent conduire à une concentration du pouvoir au sein de quelques communes, au détriment des communes les moins peuplées.
Récemment, une base de données originale, couvrant l’ensemble des 1 251 intercommunalités françaises (hors Paris, Lyon, Marseille) et reprenant les données issues des élections municipales de 2020, a permis d’analyser non seulement la répartition des sièges, mais aussi la capacité effective des communes à influencer les décisions collectives. Les résultats sont sans ambiguïté : les règles actuelles, bien qu’inspirées par la proportionnalité démographique, conduisent fréquemment à une surreprésentation structurelle des grandes villes dans les prises de décisions.
Pour comprendre ce décalage, il faut distinguer représentation et pouvoir. Dans une assemblée, avoir des sièges ne suffit pas : encore faut-il être en position de faire basculer une décision. Une commune peut tout à fait avoir un représentant sans jamais être décisive tandis qu’une autre peut se retrouver presque systématiquement nécessaire pour former une coalition gagnante. Le pouvoir dépend donc moins du nombre de sièges que de leur capacité à influencer l’issue des votes.
En effet, dans la Communauté urbaine du Grand Besançon, contrôle 55 sièges sur 123 quand la seconde plus grande ville, Saint-Vit est seulement représenté par 2 délégués. De fait, Besançon regroupe 60 % des 198 250 habitants de la communauté urbaine, quand Saint Vit n’a que 4 945 habitants. Mais la commune de Besançon est présente dans 99,9 % des coalitions nécessaires pour prendre une décision. Il est donc quasiment impossible pour les autres communes de créer une majorité pour prendre une décision sans l’aval des délégués de Besançon.
En théorie des jeux, cette idée est reprise dans le concept d’électeur pivot. C’est l’électeur capable de faire basculer le scrutin en changeant son vote. L’indice de Banzhaf mesure le nombre de fois ou un électeur est pivot sur le nombre de coalitions que l’on peut former. Ainsi, à partir de la répartition des poids de chaque commune, on peut calculer un indicateur de sa capacité réelle à influencer le vote dans le conseil.
Ces écarts entre pouvoir et représentation, comme dans l’exemple de Besançon, sont fréquents. Dans de nombreux EPCI, les citoyens des communes les plus peuplées ont une probabilité nettement supérieure d’être décisifs lors des votes.
Dans le cas des EPCI regroupant au moins 50 communes, le graphique ci-dessous montre que le pouvoir d’un grande ville peut s’envoler dès qu’elle contrôle au moins 20 % des délégués. De fait, dans un récent rapport du Sénat, plusieurs maires de petites villes témoignent ainsi de leur sentiment de dépossession.
Les accords locaux dans la répartition des sièges que la loi autorise au sein des EPCI permettent parfois d’atténuer les déséquilibres observés. Mais si les accords entre communes ont amélioré la répartition du pouvoir dans 618 cas, ils l’ont dégradé dans 233 conseils intercommunaux.
Selon la même étude, les représentants de certaines petites communes peuvent même n’avoir a priori aucun pouvoir ! Ainsi dans la Communauté d’agglomération de la Riviera du Levant (Guadeloupe) la commune de La Désirade ne dispose que d’un délégué quand Le Gosier, Sainte-Anne et Saint-François disposent respectivement de 17, 15 et 8 représentants. Il suffit donc que les représentants de deux grandes villes s’allient pour obtenir la majorité, sans que le vote de La Désirade ne soit jamais décisif ! Neuf cas similaires ont été dénombrés sur les 1 251 EPCI étudiés. La présence de ces communes dans les conseils devient alors essentiellement symbolique, malgré l’impact concret des décisions prises sur leurs habitants.
Cette situation n’est pas une fatalité. Des méthodes alternatives de répartition des sièges, bien identifiées en science politique, permettraient de réduire sensiblement ces inégalités de représentation :
Il faudrait d’abord s’assurer dans la répartition finale des sièges qu’aucune ville n’ait un indice de Banzhaf égal à zéro.
Appliquer une autre méthode pour répartir les délégués entre communes ou encore abaisser de 30 % ou même de 40 % la part de sièges de la grande commune réduirait drastiquement le pouvoir des grandes villes dans les conseils.
Alternativement, demander que les décisions dans les conseils intercommunaux passent avec une majorité de 60 % ou plus. Cela obligerait les grandes villes à bâtir des coalitions plus larges pour diriger les EPCI, au bénéfice de tous. C’est la solution qui a été retenue dans l’Union européenne, où une décision doit être soutenue par 55 % des pays représentant 65 % de la population.
Une solution radicale serait enfin d’organiser un scrutin à part pour l’élection du conseil, à l’échelle de l’intercommunalité. C’est la solution choisie pour la Métropole du Grand Lyon, pour laquelle des élections communautaires à part auront aussi lieu en mars 2026.
Une autre solution proposée par le Sénat est de renforcer le rôle, pour l’instant consultatif, de la conférence des maires au sein des EPCI.
S’il est trop tard pour modifier les règles pour les élections municipales et communautaires de 2026, interroger la manière dont le pouvoir est distribué au sein de ces structures revient donc à poser une question démocratique centrale : qui décide réellement au niveau local, et au nom de qui ?
Mettre en lumière ces mécanismes et en débattre publiquement est une condition essentielle pour renforcer la démocratie locale, à l’heure où une part croissante des décisions se joue au-delà du seul cadre communal.
Zineb ABIDI PERIER a reçu des financements de CITIZENS - ANR-22-CE26-0019.
Vincent MERLIN a reçu des financements de CITIZENS-ANR-22-CE26-0019
15.03.2026 à 10:35
Renata Varga, Maitresse de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Lille
Viktor Orban, 62 ans, premier ministre depuis 2010, fait figure de représentant de l’ancienne génération face au leader du parti pro-européen Tisza, Péter Magyar, de 18 ans son cadet, actuellement en tête dans les sondages malgré la campagne particulièrement véhémente menée à son encontre par l’équipe au pouvoir. L’enjeu des législatives du 12 avril prochain dépasse la seule Hongrie, Orban étant depuis des années le leader du pays de l’UE le plus compréhensif à l’égard de Vladimir Poutine.
À quelques semaines des élections législatives hongroises du 12 avril 2026, la campagne électorale atteint son paroxysme dans un climat de tension palpable. Viktor Orban et son parti, le Fidesz, font face à un rival unique : Péter Magyar, président du parti Tisza (Respect et Liberté), qui surpasse largement le premier ministre dans les intentions de vote.
Selon le dernier sondage de l’institut Medián, Tisza devance le Fidesz de vingt points parmi les électeurs certains de voter et de onze points dans l’ensemble de la population – une situation inédite depuis l’arrivée au pouvoir d’Orban en 2010. On semble donc s’acheminer vers la fin d’une ère en Hongrie.
L’entrée en scène de Péter Magyar en 2024, dans un contexte de crise politique et morale, a profondément recomposé les forces partisanes. Aux élections européennes de juin 2024, le parti Tisza a recueilli 29,7 % des suffrages, derrière le Fidesz‑KDNP, arrivé en tête avec 44,6 % des voix. L’opposition de gauche traditionnelle (Coalition démocratique, Parti socialiste, Dialogue) s’est effondrée à 8,2 %, tandis que le parti d’extrême droite Notre patrie a fait son entrée avec 6,7 %. Depuis lors, Magyar, aujourd’hui âgé de 44 ans, mène de front la structuration de son mouvement et une campagne hybride mêlant présence continue sur les réseaux sociaux et mobilisations dans l’espace public. Il a réussi à consolider son leadership auprès des électeurs de l’opposition.
D’abord ignoré, puis raillé par le pouvoir et ses cercles proches, Magyar est désormais pris très au sérieux, sans que le premier ministre ne le reconnaisse publiquement comme un véritable rival. Depuis 2024, les tentatives de déstabilisation à son égard se sont multipliées, visant sa personnalité et sa supposée incapacité à gouverner : il a été accusé de violence domestique à l’encontre de son ex-femme, de manque de maîtrise de soi, d’agressivité et d’instabilité psychologique. Gergely Gulyas, le porte-parole du gouvernement, a franchi une étape en le qualifiant de « mentalement dérangé ».
Loin de l’affaiblir, ces attaques produisent un effet boomerang : elles renforcent son image de résistance face au rouleau compresseur du Fidesz.
En février 2026, une ligne rouge est franchie avec une atteinte manifeste à la vie privée. Une photo énigmatique diffusée anonymement – montrant une chambre d’hôtel au lit défait et accompagnée du message « Coming soon » – a tenu le pays en haleine pendant plusieurs jours. Magyar a finalement affirmé que le pouvoir cherchait à le discréditer à l’aide d’une vidéo intime, tournée à son insu en août 2024, évoquant un « kompromat », c’est-à-dire une méthode de pression à la soviétique éprouvée. L’affaire a suscité une indignation généralisée et n’a pas entamé sa popularité dans les sondages. En même temps, l’attention médiatique a permis de détourner les projecteurs d’un scandale impliquant le gouvernement.
Après l’échec des premières attaques ad hominem visant Magyar, le gouvernement a lancé en décembre 2025 une vaste campagne fondée sur un document fictif : un prétendu programme électoral du parti Tisza. Il s’agit d’un document de plus de 600 pages, dont l’analyse a montré qu’il a été généré par IA et qu’il est truffé d’incohérences de forme et de contenu. Peu importe : Orban l’a présenté comme le « programme secret » de son adversaire, et brandi dans ses vidéos diffusées sur TikTok une liasse de pages imprimées comme preuve que Tisza projetterait d’augmenter drastiquement les impôts. Malgré les démentis répétés, les ministres en ont fait un axe central de la campagne pour tenter de le discréditer.
Cette manœuvre intervient dans un contexte où le bilan de seize ans de gouvernance du Fidesz – économie stagnante, inflation élevée, services publics au bord de l’effondrement, scandales gouvernementaux récurrents – peine à convaincre.
Orban demande aux électeurs quatre années supplémentaires pour « achever le travail », avec pour horizon son projet, à l’instar du MAGA de Trump, de « rendre à la Hongrie sa grandeur ». Son ambition, a-t-il expliqué, est de « changer le destin de la Hongrie » pour en faire « le peuple le plus prospère d’Europe centrale ».
Au cœur du discours du Fidesz se déploie un récit anxiogène où la guerre en Ukraine occupe une place centrale. Selon cette narration, l’Union européenne, de concert avec Tisza et le président Zelensky, pousserait la Hongrie dans le conflit, et en cas de victoire de Tisza, les contribuables hongrois financeraient l’effort de guerre tandis que des soldats seraient envoyés au front.
Ce choix binaire – paix sous le Fidesz versus guerre et désintégration nationale sous Tisza – s’appuie sur la proximité revendiquée d’Orban avec Donald Trump, présenté comme garant d’une ligne « pro-paix », contre les « pantins de Bruxelles ».
Dans ce récit de campagne, l’Ukraine, les Ukrainiens et le président Zelensky deviennent des figures de l’ennemi, tandis que Magyar apparaît comme le complice et serviteur de Zelensky, engagé dans un « pacte » contraire aux intérêts hongrois.
Les outils numériques amplifient cette rhétorique émotionnelle. Des vidéos générées par IA diffusent des messages alarmistes : l’une d’entre elles, particulièrement controversée, met en scène une fillette attendant le retour de son père auprès de sa mère en pleurs, suivie de l’image d’un peloton d’exécution où des gradés en uniforme de la Wehrmacht datant des années 1940 s’apprêtent à fusiller des soldats hongrois.
Bien que les bourreaux de ce récit soient censés être russes (puisque l’idée est d’avertir qu’en cas de victoire de Magyar, les Hongrois se retrouveront à guerroyer contre l’armée de Moscou), l’univers iconique et la mise en scène ravivent le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, notamment chez les personnes âgées, cible privilégiée du Fidesz.
L’interruption de l’acheminement du pétrole russe vers la Hongrie via l’oléoduc Droujba, endommagé par des frappes russes en Ukraine en janvier 2026, offre une nouvelle occasion de dramatisation. Orban présente cette situation comme des « représailles politiques » de Volodymyr Zelensky, en réponse au blocage hongrois de l’aide européenne et au refus d’exporter du diesel vers l’Ukraine.
Fin février, Orban annonce, sur un ton dramatique, avoir « ordonné le renforcement de la protection des infrastructures énergétiques critiques », évoquant de possibles « actions supplémentaires » ukrainiennes visant à « perturber le système énergétique hongrois ». Le ton s’intensifie rapidement : il qualifie l’incident de « blocus pétrolier », parle de « chantage » des Ukrainiens « capables de tout » et déclare même que la Hongrie est « attaquée ».
Parallèlement, une « pétition nationale 2026 », envoyée par courrier postal à l’ensemble des citoyens – doublée d’une campagne d’affichage 4x4 dans l’espace public – appelle à « dire non au financement de la guerre en Ukraine ». En mobilisant les moyens institutionnels de l’État à des fins électorales et en mettant en avant l’armée, le gouvernement suggère l’existence d’une menace extérieure réelle et imminente.
Les tensions culminent début mars avec la déclaration de Volodymyr Zelensky, excédé par le blocage de l’aide européenne : il évoque la possibilité de « donner les coordonnées de la [personne responsable] à l’armée ukrainienne pour que [leurs] gars l’appellent ». Interprétée comme une menace directe, cette déclaration provoque une crise diplomatique et politique. Orban déclare que les attaques ne visent pas sa personne mais la Hongrie, réaffirmant qu’elles ne sauront le détourner de sa mission de « protéger les familles hongroises ».
Face aux messages de peur viscérale véhiculés par le Fidesz, Péter Magyar affiche une posture de fermeté en dénonçant toute ingérence étrangère, ukrainienne comme russe, pour défendre la souveraineté hongroise, condamnant fermement la sortie de Zelensky.
Contrairement à Orban, qui ramène la campagne vers la politique extérieure, Magyar se concentre sur la politique intérieure et propose un horizon d’espoir. Plus qu’une simple alternance, il promet un changement de régime politique – retour à l’État de droit, démantèlement de la corruption systémique, réintégration européenne et construction d’un pays fonctionnel. Les élections apparaissent ainsi comme un référendum pour ou contre le système Orban.
Parallèlement, Magyar cultive une image de compétence et de sérieux. En février 2026, après avoir présenté une série d’experts dans les principaux domaines (économie, agriculture, santé, politique sociale, relations internationales), il a dévoilé son programme détaillé, précisant les priorités du gouvernement Tisza en cas de victoire électorale ainsi que les réformes structurelles envisagées. Cette stratégie contraste avec l’approche affective du Fidesz, qui « prend les gens aux tripes » en exacerbant les sentiments négatifs.
La société hongroise se trouve aujourd’hui profondément divisée, dans un contexte de polarisation extrême où les électeurs des deux camps semblent vivre dans des réalités parallèles, rendant tout dialogue impossible. Les mensonges et la violence verbale dominent cette campagne, tandis que le premier ministre, se tenant au-dessus de la mêlée, refuse catégoriquement tout débat.
Malgré cette fracture, jamais une élection n’a suscité un tel engouement populaire : les sondages annoncent une participation record, portée par l’espoir d’une alternance chez les électeurs de l’opposition. Cet optimisme reste cependant teinté d’incertitude, liée aux craintes d’interventions étrangères et d’« opérations sous fausse bannière » susceptibles de semer le doute parmi les électeurs encore indécis. Vladimir Poutine et Donald Trump ont exprimé un soutien explicite à Orban. L’incident diplomatique avec l’Ukraine tombe à pic pour alimenter la psychose guerrière du Fidesz, offrant à Orban un argument massue pour les dernières semaines de campagne. Dans ce contexte tendu, Péter Magyar mobilise largement à chaque étape de sa campagne, affichant force et détermination. Son appel – « N’ayez pas peur » –, revêt une résonance particulière : un encouragement à oser un tournant historique.
Renata Varga ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.03.2026 à 18:06
Raul Magni-Berton, Professeur de sciences politiques, AnthropoLab - Ethics, Institut catholique de Lille (ICL)
Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University
Le référendum local est le seul outil qui permette aux citoyens, à l’échelle locale, de prendre des décisions politiques contraignantes pour leurs représentants. Longtemps marginal, il connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, porté par une demande croissante de démocratie directe.
Dans le cadre des élections municipales de 2026, la participation citoyenne s’impose de nouveau comme un thème du débat local. Les candidats promettent d’associer davantage les habitants aux décisions qui concernent leur cadre de vie. Budgets participatifs, réunions publiques et plates-formes numériques font désormais partie du paysage municipal. Dans cet ensemble de dispositifs, le référendum local occupe une place singulière.
Il s’agit tout d’abord du seul outil prévu par la loi, avec une forme d’initiative indirecte, qui organise la participation citoyenne en dehors des élections. Son existence est non seulement détaillée dans le code des collectivités territoriales, mais il est même sacralisé dans la Constitution depuis 2003. En outre, le référendum local est le seul outil en France qui permet aux citoyens d’avoir un pouvoir de décision capable de contraindre le conseil municipal, ou les autres assemblées locales.
Le fonctionnement du référendum local est simple : il s’agit d’un vote organisé par une collectivité territoriale pour permettre aux habitants de se prononcer sur des décisions relevant de sa compétence.
L’usage du référendum local est traditionnellement très rare. Plusieurs raisons expliquent le manque d’attrait de ce dispositif.
Tout d’abord, l’appel au vote des électeurs est utilisé lorsqu’il y a un conflit institutionnel. Par exemple, les conflits entre le président de la République et l’Assemblée nationale ou le Sénat sont à l’origine des référendums initiés par Charles de Gaulle. Or, au niveau local, les maires et leur majorité n’ont pas en face suffisamment de contre-pouvoirs pour qu’il y ait un conflit institutionnel.
Deuxièmement, le coût de l’organisation du référendum revient entièrement à la collectivité qui l’organise. Ce coût pourrait être minimisé en l’organisant en même temps qu’une élection, comme le font les États américains, mais la loi française l’interdit. Pour des collectivités à la marge de manœuvre financière très réduite, l’organisation d’un référendum local peut être très dissuasive.
Troisièmement, le résultat n’est juridiquement valide que si la participation atteint au moins 50 % des électeurs inscrits. Autrement, il reste simplement consultatif. Pour comprendre à quel point cette contrainte est rédhibitoire, il suffit de rappeler que le dernier président de la République élu avec plus de 50 % d’électeurs inscrits était Jacques Chirac en 2002.
Malgré ces contraintes, la dynamique s’est nettement renforcée après 2018, avec le mouvement des gilets jaunes et sa revendication du Référendum d’initiative citoyenne, ou RIC permettant aux citoyens de proposer, abroger ou soumettre une loi au vote populaire sans passer par l’initiative des autorités politiques.
En 2022, 74 consultations et référendums locaux ont été recensés. En 2023, 55 scrutins ont encore été organisés. Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence, car ils ne couvrent pas nécessairement l’ensemble des initiatives locales et n’identifient pas avec précision les référendums locaux. Ils témoignent néanmoins d’une intensification nette par rapport aux années précédentes, même si, rapporté aux 34 875 communes françaises, le phénomène demeure toujours minoritaire.
Le profil des communes qui recourent au référendum local est relativement stable. Les consultations sont plus fréquentes dans les petites et moyennes communes, souvent rurales ou périurbaines, où la proximité entre élus et habitants est plus forte. Dans ces contextes, la participation dépasse parfois celle observée dans les grandes villes.
Les sujets soumis au vote sont généralement très concrets. Il peut s’agir de l’implantation d’éoliennes, de projets commerciaux, d’aménagements routiers, de la création d’équipements publics ou encore de changements d’intercommunalité. Les électeurs sont appelés à se prononcer sur des décisions qui affectent directement leur environnement immédiat.
L’usage du référendum local est par ailleurs transpartisan. Des maires sans étiquette y ont recours aussi bien que des élus issus de partis nationaux. L’instrument ne correspond donc pas à une orientation politique particulière. Il est mobilisé avant tout comme un outil de gestion, de légitimation ou d’arbitrage.
L’usage croissant des référendums est aussi lié à une demande croissante de démocratie directe. La popularité du référendum d’initiative citoyenne (RIC), qui permettrait aux citoyens de soumettre une proposition à référendum dès lors qu’elle recueille le soutien d’un nombre suffisant de signataires, a relancé le débat sur les instruments de démocratie directe en France. Mais le RIC n’est pas reconnu légalement dans l’architecture institutionnelle française.
Dans ce contexte, le guide du RIC local, initialement commandé par la ville de Grenoble, suggère de combiner le référendum local – légalement initié par le maire – avec le droit de pétition, pour simuler un RIC : le maire s’engagerait ainsi à organiser un référendum local toutes les fois qu’un seuil de signature a été atteint.
Sur la base de ce rapport, la ville de Grenoble a ainsi expérimenté en 2016 une votation citoyenne portant sur la tarification des parkings. La municipalité avait toutefois choisi de recourir à une consultation informelle plutôt qu’au référendum local prévu par la loi, dont l’organisation est plus coûteuse et juridiquement plus contraignante. Ce choix a été également celui du dispositif mis en place par le département de la Gironde. À l’inverse, les villes de Poitiers ou de Nancy, se sont engagées sur le déclenchement d’un référendum local suite à des pétitions soutenues, respectivement, par 8 % et 10 % des habitants. Avec ces seuils étant très élevés, toutefois, aucun référendum n’a vu le jour.
La place de la démocratie directe et du référendum local dans la campagne des municipales de 2026 semble encore plus importante qu’en 2020 grâce non seulement à son succès populaire après les revendications liées au mouvement des gilets jaunes, mais aussi à quelques mouvements qui en font la promotion. Ainsi, l’organisation Solution démocratique, fondée par l’un des coauteurs de cet article, a initié une série de vidéos qui interviewent les maires sortants et des candidats pour mieux connaître leurs intentions en matière de démocratie directe. De son côté, le Portail municipal démocrate apporte une charte et un recensement des communes mettant déjà en place des principes de démocratie directe. Aussi, l’association Clic-Ric pousse les candidats à inscrire dans leur programme des formes de consultations d’initiative citoyenne et le collectif Espoir-Ric pousse même à organiser des « Ric sauvages ». Du côté des partis politiques traditionnels, la France Insoumise considère le référendum d’initiative citoyenne comme une promesse commune de ses candidats, sans pour autant en préciser la portée et les modalités. De même, sans en faire une condition programmatique, de nombreuses listes, notamment écologistes ou socialistes, mais surtout « citoyennes », portent aussi cette revendication.
La démocratie directe est aujourd’hui perçue comme un moyen de dépasser les limites de la gouvernance démocratique actuelle. Bien qu’au niveau municipal, surtout dans un pays centralisé comme la France, elle ne peut exprimer pleinement ses potentialités, les élections locales sont aussi celles où il est le plus facile, pour chaque citoyen, de s’investir en tant que candidat. Le prochain mandat pourrait être l’occasion d’explorer ces pratiques bien connues chez nos voisins suisses ou allemands.
Dans ces pays, les instruments de démocratie directe locale sont depuis longtemps beaucoup plus institutionnalisés. En Suisse, les référendums et initiatives populaires font partie du fonctionnement ordinaire des communes. En Allemagne, plusieurs Länder permettent également aux citoyens de déclencher des référendums locaux à partir d’initiatives populaires.
Raul Magni-Berton a co-fondé les mouvements Solution démocratique et Espoir-RIC. Il a conseillé certaines villes comme Poitiers et Grenoble, ainsi que des députés sur la façon d'introduire la démocratie directe dans la Constitution. Il a reçu des financements de la Commission européenne, en tant que membre de l'Horizon Europe Twin4dem, pour étudier les phénomènes de recul démocratique. Il est membre de l'ANR Plutobias, qui étudie l'influence de l'argent en politique.
Christophe Premat a donné des interviews à l'association objectif RIC en 2020. Il a été membre de l'association Mehr Demokratie en Allemagne de 2006 à 2016 qui promeut l'initiative populaire et le référendum.