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30.04.2026 à 14:50

« Les Français ne veulent plus travailler » : généalogie d’un soupçon qui a quarante ans

Jean Pralong, Professeur de Gestion des Ressources Humaines, EM Normandie

Régulièrement, le rapport des Français au travail est remis en cause. Pourtant, les études montrent que la centralité du travail reste d’actualité. Et c’est peut-être ça le problème…
Texte intégral (1741 mots)

Les Français ne travaillent pas assez. La valeur travail recule… Ces lieux communs qui tournent en boucle dans le débat public à gauche – pour s’en féliciter- comme à droite – pour le déplorer – alors même que les faits prouvent le contraire avec une étonnante régularité. Et si cette idée reçue développée dans les années 80 était la première fake news qui empêche de poser la question du travail de manière vraiment pertinente ?


Grande démission, quiet quitting, paresse supposée des nouvelles générations, crise du sens… les Français se seraient désengagés du travail. Le diagnostic a pourtant quarante ans. Il est né au début des années 1980, dans le moment néolibéral inauguré par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, et n’a jamais désarmé depuis. Les enquêtes longues qui mesurent ce que les Français disent du travail le contredisent avec la même constance. Apparamment en vain.

Récits jumeaux

Au tournant des années 1980, deux discours sur la « crise du travail » émergent simultanément, dans des registres opposés. D’un côté, une critique intellectuelle annonce la fin de la société du travail. André Gorz publie Adieux au prolétariat en 1980, Roger Sue Vers une société du temps libre ? en 1982, Gilles Lipovetsky L’ère du vide en 1983. La séquence se prolongera quinze ans plus tard avec Jeremy Rifkin (La fin du travail, 1996). Le travail-valeur s’effacerait derrière l’individualisme contemporain : la critique vient de la gauche intellectuelle, elle accompagne la sortie du fordisme.

De l’autre s’installe un discours patronal et managérial, dans le sillage immédiat de l’élection de Margaret Thatcher (1979) et de Ronald Reagan (1981) : les salariés occidentaux ne travailleraient pas assez, leur productivité décrocherait face aux concurrents asiatiques, les rigidités du droit du travail nous tueraient. Ezra Vogel publie Japan as Number One en 1979 ; William Ouchi Theory Z en 1981 ; Tom Peters et Robert Waterman In Search of Excellence en 1982. Le Japon devient le miroir où l’Occident se regarde et se découvre déficitaire.


À lire aussi : Libéraux et conservateurs ont-ils raison de s’attaquer à l’assistanat et à l’État social ?


La réthorique du « Jamais assez »

En France, le tournant de la rigueur de 1983 signe l’alignement de la gauche au pouvoir sur cette grammaire compétitive ; le patronat, par la voix d’Yvon Gattaz puis de ses successeurs au CNPF, fait du « jamais assez » sa rhétorique principale. Le salarié français n’est jamais assez conscient des enjeux économiques, jamais assez engagé, jamais assez productif. « Pendant que vous paressez, les Japonais travaillent » est le cliché des années 1980. L’Allemagne remplacera le Japon dans les années 1990, qui sera ensuite remplacé par la Corée, puis la Chine… Si le pays avec lequel on compare la France change ; la conclusion reste la même : un déficit permanent du salarié français, à mesurer à l’aune d’un autre toujours plus laborieux.

Si les deux récits induisent des politiques opposées, ils convergent sur une intuition partagée : le rapport au travail aurait changé. C’est cette intuition qui s’installe pour quarante ans.

Or, il existe un dispositif, l’European Values Study (EVS), qui mesure précisément ce que les Français disent du travail dans leur vie, et qui le mesure à intervalles réguliers depuis 1981. Lancée à l’initiative de chercheurs européens, conduite en France sous la direction d’Hélène Riffault, synthétisée pour l’essentiel par Jean Stoetzel dans Les valeurs du temps présent (PUF, 1983), elle interroge tous les neuf ans environ un échantillon représentatif. Cinq vagues à ce jour : 1981, 1990, 1999, 2008, 2018.

La centralité toujours renouvelée du travail

La question est simple : « Diriez-vous que le travail est, dans votre vie, très important, assez important, peu ou pas du tout important ? » Les réponses « très important » : 60 % en 1990, 69 % en 1999, 68 % en 2008, niveau comparable en 2018. La centralité subjective du travail est l’une des données les plus stables que les sciences sociales aient mesurées sur quatre décennies.

Pire pour le récit dominant : la France est parmi les pays européens où le travail conserve la plus forte centralité déclarée. L’enquête publiée en 2023 par l’Institut Montaigne avec Kantar Public, conduite sur 5 001 actifs et titrée Les Français au travail : dépasser les idées reçues – titre symptomatique du décalage –, confirme : satisfaction au travail élevée et stable, malgré une intensification massivement ressentie.

Que se passe-t-il, alors ? Une autre série d’enquêtes, conduites depuis 1978 par la DARES et renouvelées tous les sept ans (Conditions de travail 1978, 1984, 1991, 1998, 2005, 2013, 2016, 2019), documente avec précision ce qui s’est effectivement transformé, moins le rapport au travail que ses conditions concrètes d’exercice. Les contraintes de rythme se sont multipliées – en 2016, un salarié sur trois est soumis à au moins trois contraintes de rythme simultanées. La charge mentale a crû. L’autonomie réelle, malgré la rhétorique de l’empowerment et de la responsabilisation, recule. Le travail sous pression s’est durablement banalisé.

Quand la solution aggrave le problème

Cette dégradation n’est pas un effet de bord. Elle accompagne l’importation, à partir des années 1980, des pratiques managériales nées du diagnostic patronal : lean management, flexibilisation, juste-à-temps, cercles de qualité, individualisation des objectifs, évaluation continue. Le « jamais assez » a produit les dispositifs concrets qui intensifient le travail. Le diagnostic et son traitement forment un même mouvement.

Deux faits coexistent donc : le travail compte toujours autant pour les Français, même si les conditions d’exercice se sont durcies – précisément parce que la grammaire managériale dominante l’a voulu ainsi. La souffrance documentée par les enquêtes n’est pas le signe d’un retrait subjectif. Elle est l’effet d’une centralité maintenue dans des conditions dégradées par l’effort même de combattre un désengagement qui n’avait pas lieu.

Pourquoi le récit persiste

Dans ces conditions, si le récit du « jamais assez » persiste, c’est parce qu’il n’a jamais eu pour fonction de décrire, mais de justifier. Il est, d’abord, est un dispositif rhétorique qui produit la demande d’expertise censée le résoudre. Le baromètre annuel State of the Global Workplace publié par Gallup, qui chiffre depuis vingt ans le « désengagement » mondial, en est l’archétype : il documente en mesurant ce qu’il a besoin de constater pour justifier son commerce de conseil. McKinsey avait inauguré le genre à la fin des années 1990 avec son rapport War for Talent – autre récit de pénurie destiné à vendre une expertise. Chaque vague du récit nourrit un marché.

The Conversation France/Canalchat 2026.

Le dispositif a aussi une fonction générationnelle : présenter chaque cohorte qui entre sur le marché du travail comme étrangère à la précédente. Les baby-boomers étaient déjà soupçonnés en 1968 d’avoir « refusé le travail » ; les X « ne s’investissaient plus comme avant » dans les années 1990 ; les Y avaient « besoin de sens » dans les années 2000 ; les Z auraient désormais « la flemme ». La rupture est toujours générationnelle, et toujours nouvelle.

Une fonction politique enfin : il sert tour à tour à justifier la flexibilisation (« les jeunes ne veulent plus s’engager ») et à la dénoncer (« le néolibéralisme a tué le sens du travail »). Il est utilisable de tous bords.


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Soupçons permanents

Mais ces fonctions recèlent une matrice plus profonde : un dispositif de soupçon permanent à l’égard du salarié, né dans le moment néolibéral du début des années 1980 et qui n’a depuis jamais cessé de se réinventer. Or si l’on prend les données au sérieux, les politiques d’engagement, de fidélisation ou de marque employeur ne s’adressent pas à des salariés désinvestis.

Elles s’adressent à des salariés qui tiennent au travail dans des organisations qui tiennent de moins en moins leurs promesses. Tant qu’on lit la souffrance comme un retrait, on cherche à réengager des gens jamais désengagés en empilant des dispositifs qui aggravent ce qu’ils prétendent soigner. Si on la lit pour ce qu’elle est – un engagement contrarié –, on s’oblige à regarder ce qui, dans les organisations, contrarie cet engagement : l’intensification non négociée, l’autonomie reprise, le sens promis et non tenu.

The Conversation

Jean Pralong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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30.04.2026 à 14:25

Vingt ans de sanctions économiques, 16 000 frappes et 50 % d’inflation, pourquoi le régime des mollahs ne tombe-t-il pas ?

Benyamin Shajari, Professeur de management de la chaîne d'approvisionnement, Excelia

La résilience de l’économie iranienne prend sa source dans un choix logistique, privilégiant la robustesse à l’hyperperformance. Quelles leçons en tirer ?
Texte intégral (1545 mots)

Depuis le début de l’intervention israélo-états-unienne en Iran, la résilience du régime interroge. Alors que le caractère répressif du régime annihile les mouvements d’opposition, ce dernier a mis en place une organisation logistique favorisant la robustesse à tout prix plutôt que l’efficience à court terme. L’hyperperformance des systèmes logistiques est-elle devenue, a contrario, une source de faiblesse de premier plan ?


La quête de rentabilité absolue a créé un monstre fragile. Nos chaînes logistiques mondiales sont à la fois hyperoptimisées et vulnérables. Résultat : le moindre grain de sable paralyse désormais l’économie globale.

Cette fragilité systémique se confirme avec un exemple inattendu. Le régime iranien résiste de façon spectaculaire dans l’actuel conflit au Moyen-Orient, illustrant l’efficacité redoutable d’une stratégie fondée sur la robustesse plutôt que sur la performance.

Performance logistique

Durant quarante ans le commerce mondial a vénéré l’efficience maximale. Les entreprises ont vidé leurs entrepôts pour fonctionner en flux tendus permanents. Cette obsession a concentré les échanges autour de quelques passages maritimes étroits. Le détroit d’Ormuz, le Bab-el-Mandeb (détroit de la mer Rouge, ndlr), Taïwan, Malacca (dans le sud-ouest de la Malaisie, ndlr) ou le canal de Suez (en Égypte, ndlr) incarnent cette perfection dangereuse. Un cinquième du pétrole mondial transite chaque jour par Ormuz.


À lire aussi : Le détroit d’Ormuz est un laboratoire pour gérer la logistique mondiale en temps de guerre


Cette concentration offre des profits immenses en temps de paix mais prive le système de toute marge d’erreur. Une pandémie, un navire échoué ou un conflit militaire suffit à faire vaciller l’édifice.

L’effondrement récent du trafic maritime au détroit d’Ormuz prouve que cette performance logistique est devenue notre principal point faible.

Une vulnérabilité fatale : la  perfection

Cette fragilité oblige les dirigeants à changer de logiciel mental. La performance pure ne fonctionne que dans un monde stable et abondant. Dans notre époque marquée par les crises et la rareté, l’optimisation devient une vulnérabilité fatale. Un système robuste accepte d’être sous-optimal à court terme pour garantir sa survie lors des tempêtes.

Ce renversement de pensée explique la dynamique du conflit actuel. Beaucoup prédisaient un effondrement rapide de Téhéran face à une puissance de feu supérieure. Pourtant, le régime tient bon. L’État iranien a substitué la survie à la victoire éclatante en imitant les mécanismes de défense de la nature.

La redondance comme levier de survie

Cette résilience résulte de plus de vingt années d’apprentissage forcé. La République islamique a transformé les pires sanctions de l’histoire en doctrine de survie. La redondance systémique est devenue sa règle d’or. Sur le plan militaire, Téhéran n’a pas concentré ses usines. La carte publiée par la CIA montre que le pays a disséminé la production de ses drones et de ses missiles sur tout son territoire.

CIA, Fourni par l'auteur

Ce maillage décentralisé permet à d’autres sites de prendre le relais sous les bombardements. Ainsi, une destruction de ce réseau par voie aérienne devient quasi impossible et très coûteuse. L’objectif pour le régime consiste donc à absorber le choc pour durer.

Cette logique de forteresse s’applique aussi à l’économie civile par des choix contre-intuitifs. Premièrement, l’Iran figure parmi le Top 15 mondial des producteurs de blé et frôle l’autosuffisance. Toutefois, selon l’agence de presse iranienne Tasnim, l’État, anticipant la possibilité d’un conflit majeur, a importé environ trois millions de tonnes de céréales fin 2025. Deuxièmement, le 3 mars 2026, Téhéran a même sacrifié ses précieuses rentrées de devises. Le gouvernement a interdit toute exportation agroalimentaire pour protéger son marché intérieur. Troisièmement, selon le média iranien Tabnak, le partenariat stratégique avec la Russie signé en 2025 continue à sécuriser la chaîne alimentaire par l’intermédiaire de la mer Caspienne depuis le début de la guerre en fin février. Enfin, pour contourner le blocus d’Ormuz, le pays a basculé ses échanges vers l’Asie centrale.

France 24, avril 2026.

Porte de secours

L’explosion du commerce, militaire et alimentaire, avec le Tadjikistan prouve l’efficacité de cette porte de secours. Les embargos et les bombardements n’ont donc pas tué la République islamique d’Iran. Ils ont forgé un écosystème où la sécurité des approvisionnements alimentaires et surtout militaires surpasse toujours la rentabilité.

Mais cela a forcément un prix, car l’inflation en Iran dépasse désormais le chiffre symbolique de 50 %.

Encaisser les chocs sans se briser

Cette séquence stratégique dépasse largement les frontières iraniennes. Elle sonne l’alarme pour tous les décideurs économiques. Ceci marque la fin d’une époque : la survie d’un acteur organisé pour la robustesse face à des adversaires structurés pour la performance. Dans un environnement avec des disruptions chroniques, les modèles d’affaires fondés sur la rationalisation extrême sont très fragiles.

Les entreprises doivent recréer des marges de manœuvre. Il faut accepter de sacrifier les profits immédiats. Il devient vital de multiplier les fournisseurs locaux et de reconstituer des stocks stratégiques. Une part d’inefficacité opérationnelle est le nouveau prix à payer pour la sécurité à long terme.

La compétition mondiale ne couronnera plus l’entité la plus optimisée. Elle récompensera celle qui saura encaisser les chocs sans se briser.

The Conversation

Benyamin Shajari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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30.04.2026 à 11:27

Overcoming the algorithmic gender bias in AI-driven personal finance

Eliana Canavesio, Senior Research Associate and Project Coordinator, European University Institute

An economist explores the gender data bias behind credit scoring and borrowing money from the bank that excludes women worldwide, denying them the same economic rights as men.
Texte intégral (1546 mots)

Artificial intelligence is transforming our world and financial services are no exception. AI is reshaping the personal banking sector but where does it currently stand on gender parity, transparency and fairness?

When someone applies for a loan today, there is a growing chance that no human ever reads their application. A data-driven algorithm decides whether they qualify, how much they can borrow, and how risky they are considered, often in a matter of seconds and without explanation, quietly shaping financial opportunities in ways most people never see but feel in their everyday lives.

These systems are usually presented as neutral tools: faster than people, more consistent, less prone to prejudice.

In a sector long criticised for opacity and bias, that promise is appealing and frequently echoed in industry and policy debates. But that promise rests on a fragile assumption, rarely made explicit, that the data these systems learn from reflects everyone’s lives equally.

A recent report by the EU Agency for Fundamental Rights, based on fieldwork in five member states, examined how high-risk AI systems are governed under the EU AI Act in areas such as employment, public benefits and law enforcement. It found a striking gap between legal ambition and practice: while risks of discrimination are broadly acknowledged, providers and deployers often lack the tools, expertise and guidance to assess them systematically. Self-assessments tend to be inconsistent, and oversight remains thin.

This is an important issue. When the data feeding these systems fails to capture the reality of women’s financial lives with the same depth and accuracy as men’s, the result is not just a technical shortcoming but a structural distortion, one that shapes who gets access to credit, on what terms, and with what long-term consequences. For AI-driven finance to be fair, women must first be “visible” in the data on which these systems rely.

Algorithms do not judge fairness or ask whether an outcome makes sense, but estimate what is most likely to be correct based on the data they are given, drawing patterns and projecting them forward. When data is incomplete or distorted, the system’s conclusions rest on shaky assumptions from the start.

If women are underrepresented, poorly measured, or never analysed separately from men, the system cannot see unequal outcomes, and what it cannot see, it cannot correct. Bias is simply carried forward and made routine.

This dynamic is easy to miss when discussions stay at the level of models and regulation, but its effects become clear as soon as automated systems are observed in practice. Across different countries, evidence shows how quickly inequality can be embedded in algorithmic decisions, not because systems are designed to discriminate, but because they faithfully reproduce the distortions already present in the data they learn from.

Kenya offers a telling illustration. According to published studies, a widely used digital lending algorithm consistently offered women smaller loans than men, in some cases by more than a third, despite stronger repayment performance. The system did not single women out deliberately: it simply learned from data shaped by long-standing social and economic disparities, and then applied those patterns at scale.

What matters in this example is not Kenya itself, but what the case makes visible. The algorithm did exactly what it was designed to do, learning from past behaviour and applying those patterns consistently, yet without the ability to distinguish between women’s and men’s outcomes, there was no way to detect that inequality was being reproduced in real time. The problem was not automation, but blindness.

How can finance overcome the gender blind spot?

That is where sex-disaggregated data becomes essential. By sorting financial data by gender, regulators, financial institutions, and technology designers can uncover the impacts of automated systems, identify who has access to finance, and pinpoint areas where outcomes begin to diverge. Without that visibility, gender gaps remain hidden, and hidden gaps have a habit of becoming permanent. In digital finance, data is “a girl’s best friend”, not as a slogan, but as a practical condition for accountability.

Most financial institutions already record a customer’s gender as part of basic identification. On paper, the information is there, embedded in routine reporting and basic customer records. In practice, however, recording a variable is not the same as using it. In many countries, the sex of the customer appears in databases but is never analysed, reported, or monitored by supervisors, including in core supervisory frameworks such as prudential reporting. Too often, the data already exists, but it is collected, filed away, and then quietly ignored. The problem lies not in what can be done, but in what is done.

Fairer finance: developing countries are leading the way

The picture looks very different in countries often assumed to have fewer resources. In parts of Latin America and Africa, regulators have required sex-disaggregated reporting for years and regularly publish data on gender gaps in finance.

In Chile, financial authorities have tracked gender differences in loans and deposits for more than two decades, publishing regular sex-disaggregated financial statistics.

In Mexico, regulators combine bank data with national household surveys to understand how women and men use financial services and how they perform as borrowers.

That visibility has had practical consequences. In Mexico, supervisory data showed that women’s loans were smaller but less risky, evidence that fed into changes in loan loss provisioning rules.

In Chile, the data revealed that equal access to accounts did not translate into equal outcomes in savings or insurance, prompting more targeted policy responses. Once these gaps became visible, they became far harder to ignore.

Seen from this perspective, the situation in many high-income economies looks less like a technical lag and more like an institutional hesitation. In much of Europe, gender data remains voluntary or fragmented despite advanced data infrastructures, a failure not of technical capacity but of institutional choice. My upcoming policy paper “Data Are a Girl’s Best Friends: Tackling Digital Financial Inequality Through Sex‑Disaggregated Data”, due to be published in May explores this.

As artificial intelligence becomes more deeply embedded in financial decision-making, that choice becomes harder to defend. At a time when Europe is implementing the EU AI Act and debating how to regulate algorithmic decision-making in finance, the absence of systematic gender data raises a basic question: how can fairness be monitored if the data needed to detect inequality is never analysed?

Making women visible in the data is not symbolic. Without it, fair finance is little more than a claim.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Eliana Canavesio est membre de Volt Europa.

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30.04.2026 à 09:45

Mesurer l’invisible : ce que l’écorce des arbres nous apprend de la pollution de l’air à Paris

Yann Sivry, Professeur des Universités, Institut de physique du globe de Paris (IPGP)

Aude Isambert, Maîtresse de conférence, Institut de physique du globe de Paris (IPGP); Université Paris Cité

Christine Franke, Maîtresse de conférence, Mines Paris - PSL

Claire Carvallo, Maîtresse de conférence, Sorbonne Université

Laure Turcati, Ingénieure de recherche en sciences participatives, Sorbonne Université

Comment mesurer plus finement la pollution de l’air en ville à l’échelle de la rue ? L’écorce des arbres peut livrer des informations précieuses pour guider l’action publique.
Texte intégral (3461 mots)

Les particules fines et ultrafines issues du trafic routier sont parmi les polluants les plus nocifs pour la santé. Elles sont aussi les plus difficiles à mesurer à l’échelle d’un quartier. À Paris, un projet de sciences participatives montre comment des citoyennes et des citoyens, en prélevant l’écorce des platanes qui peuplent la ville, peuvent compléter les dispositifs officiels et produire des données utiles à l’action publique.


Dans les grandes villes, la pollution de l’air est surveillée par des stations fixes, par exemple celles d’Airparif en Île-de-France, qui permettent le suivi assez fin de différents types de polluants et de modéliser les tendances générales. Ces stations sont encore trop peu nombreuses pour rendre compte de l’exposition réelle des populations, rue par rue.

Cette limite est particulièrement problématique pour la fraction inorganique des particules fines (de dimensions inférieurs à 2,5 micromètres) et ultrafines (plus petites que 0,1 micromètre). Par « fraction inorganique », on entend les particules minérales ne contenant pas de carbone. Elles sont d’origine soit primaire (érosion des sols, particules métalliques liées à l’usure des plaquettes de frein…), soit secondaire, formées à partir d’autres polluants gazeux. Ces particules sont étroitement liées au trafic routier et associées à des effets sanitaires majeurs. Or, à l’heure actuelle, une seule station de mesure fixe est opérationnelle dans Paris.

Platane dans le XVIᵉ arrondissement de Paris. Polymagou/Wikimédia, CC BY-SA

Pourtant, la mesure devrait guider l’action : urbanisme, aménagements cyclables, piétonisation ou régulation du trafic reposent sur des données souvent trop parcellaires pour éclairer des décisions locales.

Notre recherche, publiée dans la revue Community Science, s’appuie sur un constat simple : les arbres enregistrent la pollution de leur environnement immédiat. Les particules issues du trafic se déposent sur l’écorce, qui agit comme un capteur passif intégrant la pollution sur plusieurs mois. Cela en fait un indicateur pertinent pour évaluer une exposition chronique.

L’écorce des platanes, révélatrice de pollution

Dans le cadre du projet Ecorc’Air, des volontaires collectent, chaque printemps, au moment de l’exfoliation annuelle, des fragments d’écorce de platanes, arbre omniprésent le long des rues – et notamment au sein de la capitale parisienne, qui abrite plus de 40 000 platanes.

Ces échantillons sont ensuite transmis en laboratoire, où ils sont analysés. La mesure d’une propriété physique particulière de l’échantillon, la susceptibilité magnétique, permet d’estimer la quantité de particules métalliques déposées. Ces dernières sont directement liées aux émissions du trafic automobile.


À lire aussi : Pollution de l’air en ville : cartographie, microcapteurs et sciences participatives


Sur plusieurs milliers d’échantillons collectés depuis 2016, nous montrons que ce signal magnétique est fortement corrélé à la présence de métaux, dont certains peuvent se révéler toxiques en fonction de leur nature et des doses inhalées. Le protocole mis en place, très accessible même sans connaissances préalables, permet de cartographier la pollution à une échelle très fine, de l’ordre de quelques dizaines de mètres.

Susceptibilité magnétique des échantillons d’écorce collectés au cours des campagnes successives. C. Carvallo et coll., 2024, Fourni par l'auteur

Grâce à cet échantillonnage massif, rendu possible par la participation citoyenne, plusieurs observations ont pu être faites :

  • d’abord, il existe des « points noirs » persistants. Certaines zones parisiennes présentent des niveaux élevés et récurrents de pollution en particules métalliques depuis le début du suivi : il s’agit des quais à forte circulation (la voie Georges-Pompidou sur sa portion carrossable, par exemple), des abords du périphérique et des axes congestionnés. À l’inverse, les parcs et les espaces éloignés du trafic affichent des niveaux relativement faibles. Ces cartes permettent d’identifier des priorités d’intervention, là où les stations de surveillance classiques ne suffisent pas.

  • Ensuite, la pollution décroît rapidement avec la distance. Nos données montrent une diminution nette de la contamination en particules dès que l’on s’éloigne de la chaussée, surtout dans les premiers mètres. Cela confirme l’importance du choix de l’implantation des trottoirs et des pistes cyclables vis-à-vis des barrières naturelles (haies ou arbustes) et des zones de repos (espaces où l’on trouve par exemple des bancs).


À lire aussi : Pourquoi prendre le métro nous expose à davantage de particules fines


Quand les voitures font écran

L’un des résultats les plus frappants concerne l’organisation très concrète de l’espace public. Sur plusieurs grands axes parisiens, notamment le boulevard Saint-Germain, nous avons comparé les niveaux de pollution enregistrés par les arbres selon la configuration de la voie la plus proche : circulation automobile générale (configuration notée A sur le schéma ci-dessous), voie bus-taxi (C), voie partagée bus-vélo-taxi (D) ou présence d’une file de stationnement entre la chaussée et le trottoir (B).

Quatre configurations de la chaussée sont présentes sur le boulevard Saint-Germain. C. Carvallo et coll., 2024, Fourni par l'auteur

Les différences observées sont nettes. Les arbres situés au plus près des voies de circulation automobile présentent systématiquement les valeurs de susceptibilité magnétique les plus élevées. À l’inverse, lorsqu’un élément (haie naturelle, véhicule stationné) sépare la chaussée du trottoir, les niveaux mesurés dans l’écorce sont significativement plus faibles. Cette diminution est suffisamment marquée pour être statistiquement robuste sur l’ensemble des données collectées en 2020 et 2021.

Cette observation suggère que les véhicules en stationnement jouent un double rôle. D’un côté, ils augmentent la distance entre la source d’émission et les piétons et piétonnes et, de l’autre, ils constituent un obstacle physique à la projection directe des particules métalliques issues du trafic vers les trottoirs. Cet effet de « paravent » réduit l’exposition des piétons et piétonnes de manière comparable à celle obtenue en s’éloignant de plusieurs mètres de la chaussée.

Les voies partagées avec les bus et les taxis, souvent présentées comme favorables aux mobilités actives, sont associées à des niveaux élevés de pollution. Ben Welle, CC BY-SA

Notre point n’est pas ici de promouvoir la généralisation de places de stationnement le long des rues, qui favoriserait les déplacements en voiture, mais de pointer l’intérêt de penser une réelle séparation entre la chaussée et les piétons et piétonnes. À l’inverse, les voies partagées avec les bus et les taxis, souvent présentées comme favorables aux mobilités actives, restent associées à des niveaux élevés de pollution particulaire.

Ces résultats, intuitifs en apparence, sont pourtant rarement objectivés par des données à haute résolution spatiale. Ils montrent que des choix d’aménagement très concrets – plans de stationnement, élargissement des trottoirs, séparation réelle des pistes cyclables, séparation spatiale des zones piétonnes et du trafic routier, projets de végétalisation… – ont des effets mesurables sur l’exposition quotidienne des populations.


À lire aussi : Quel bilan pour les nouvelles « forêts urbaines » d’Anne Hidalgo ?


Les sciences participatives changent la donne

Un tel niveau de détail n’aurait pas été possible sans la participation massive de volontaires. Les réseaux de surveillance réglementaires, indispensables pour suivre les tendances de fond, reposent sur un nombre limité de stations fixes. À Paris, comme dans la plupart des grandes villes, celles-ci sont trop espacées pour rendre compte des contrastes fins liés à la morphologie des rues, à l’intensité locale du trafic ou aux choix d’aménagement.

Le projet Ecorc’Air repose sur une logique différente : multiplier les points de mesure simples, robustes et comparables dans le temps. En mobilisant des bénévoles pour collecter des échantillons d’écorce de platanes à hauteur de respiration, il a été possible de constituer, année après année, une base de données accessible de plusieurs milliers de points, couvrant des quartiers entiers et permettant des comparaisons temporelles.

Résultats collectés par le projet Ecorc’Air entre 2016 et 2025

Cette approche présente un second avantage souvent sous-estimé : elle transforme la production de données en objet de dialogue. Les lieux de prélèvement ne sont pas ciblés uniquement par les équipes de recherche, mais également par les volontaires et les collectivités, en fonction de leur expertise sur leurs lieux de vie, de leur perception des nuisances, de leurs usages quotidiens ou de leurs questionnements sur des projets urbains en cours. Ce croisement entre savoirs scientifiques et expériences locales enrichit l’interprétation des données et renforce leur légitimité sociale.

Les entretiens menés par l’équipe scientifique dans le cadre du projet montrent d’ailleurs que les motivations à participer sont diverses. Certaines personnes s’engagent par curiosité scientifique, d’autres par inquiétude pour leur cadre de vie ou simple souhait d’amélioration de leur environnement. Du côté des collectivités, l’intérêt tient autant à la production de données environnementales qu’à la capacité à instaurer un lien avec les habitants et habitantes autour d’enjeux environnementaux et sanitaires majeurs. Les sciences participatives ne sont donc pas seulement un outil de mesure : elles deviennent un dispositif d’intermédiation entre science, population et action publique.

Pour les pouvoirs publics, la leçon est claire : il existe aujourd’hui des moyens complémentaires peu coûteux et éprouvés permettant de documenter l’exposition réelle des populations à la pollution liée au trafic. Sans se substituer aux réseaux officiels, ces démarches permettent d’identifier des zones à enjeu, d’évaluer l’impact d’aménagements urbains et de suivre des évolutions dans le temps à une échelle pertinente pour l’action locale.

Les résultats obtenus à Paris montrent que certaines zones restent durablement exposées, malgré une baisse globale des concentrations mesurées à l’échelle de la ville. Ils suggèrent également que des choix d’aménagement apparemment secondaires – emplacement des pistes cyclables, organisation du stationnement, largeur des trottoirs… – peuvent avoir des effets significatifs pour ce qui est de l’exposition aux particules inorganiques des passants et passantes.

Dans un contexte où les recommandations sanitaires internationales sont de plus en plus strictes et où la demande sociale de transparence environnementale s’accroît, ces données fines constituent un appui précieux à la décision. Elles permettent de dépasser les débats trop généraux sur la pollution pour entrer dans une logique d’action ciblée concrète, territorialisée et discutée, en concertation avec les usagers et usagères.

À terme, l’enjeu n’est pas seulement de mieux mesurer, mais de mieux décider. Les sciences participatives, intégrées aux politiques publiques, peuvent contribuer à combler un angle mort majeur de la gouvernance environnementale : celui de l’exposition quotidienne, réelle, vécue, à l’échelle de la rue. À Paris, mais aussi dans d’autres villes européennes, l’intérêt pour ce type de démarches grandit. L’enjeu n’est plus seulement de mesurer, mais de transformer ces données en leviers d’action, à l’échelle des quartiers.

The Conversation

Sivry Yann a reçu des financements de l'Agence Nationale pour la Recherche, du CNRS et de la Fondation Université Paris Cité.

Aude Isambert a reçu des financements du CPT (Centre des Politiques de la Terre) de l'Université Paris Cité (StratEx-IdEx).

Claire Carvallo a reçu des financements du CNRS.

Laure Turcati a reçu des financements à travers le réseau Science Ensemble du label SAPS de Sorbonne Université et de l’Etat au titre de France 2030 dans le cadre du projet SOUND porté par l’Alliance Sorbonne Université.

Christine Franke ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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29.04.2026 à 18:59

Donald Trump peut-il poursuivre la guerre en Iran sans l’accord officiel du Congrès ?

John Hart, Emeritus Faculty, US government and politics specialist, Australian National University

La loi des États-Unis dit clairement que le président ne dispose que de 60 jours pour mener un conflit sans l'accord du Congrès… Au-delà, la guerre devient illégale.
Texte intégral (1642 mots)

Depuis le 2 mars, le Congrès avait soixante jours pour avaliser l’intervention contre l’Iran. Le délai expire ce 1er mai, et la guerre n’a toujours pas été autorisée. Donald Trump ne va sans doute pas rappeler ses militaires pour autant. Mais les élus démocrates, hostiles à ce conflit, pourraient bientôt voir une partie de leurs collègues républicains leur prêter main-forte pour tenter d’imposer la cessation d’une opération très impopulaire.


Si Donald Trump ne met pas fin à la confrontation militaire de son pays avec l’Iran dans les tout prochains jours, il enfreindra la loi des États-Unis.

La loi sur les pouvoirs de guerre (War Powers Resolution) adoptée en 1973 stipule qu’un président américain ne peut pas conduire une guerre sans l’aval du Congrès pendant plus de soixante jours. Passé ce délai, soit le Congrès doit déclarer la guerre et donc l’autoriser officiellement, soit le commandant en chef est constitutionnellement tenu de cesser les hostilités.

Même si un cessez-le-feu précaire prévaut actuellement entre Washington et Téhéran, le texte s’appliquerait en tout état de cause aux navires chargés de maintenir le blocus américain des ports iraniens.

Ce vendredi 1er mai, soixante jours se seront écoulés depuis le lancement de l’opération Epic Fury le 28 février dernier. Que signifie le dépassement de ce délai légal ?

Qu’est-ce que la loi sur les pouvoirs de guerre ?

Adoptée en novembre 1973 par le Congrès — une majorité des deux tiers a pu surmonter le veto opposé par le président Richard Nixon —, la loi sur les pouvoirs de guerre visait à mettre fin à l’usurpation récurrente, par les présidents des États-Unis, de la prérogative de déclarer la guerre, qui revient constitutionnellement au Congrès. Le texte a été adopté dans un contexte marqué par le départ du contingent américain du Vietnam à l’issue de plusieurs années d’une guerre que le Congrès n’avait jamais officiellement autorisée.

Plus de cinquante ans plus tard, force est de constater que cette loi n’a pratiquement jamais été réellement appliquée. Comprenant plusieurs formulations juridiques imprécises, le texte admet de nombreuses exceptions et ouvre la voie à de multiples interprétations différentes. Au cours des décennies, les présidents successifs et leurs conseillers se sont engouffrés dans ces brèches.

Ainsi, depuis Nixon, aucun président n’a véritablement été contraint par l’existence de la loi. Ceux qui ont déclenché des opérations sans feu vert du Congrès (Reagan en Grenade en 1983 ; George Bush père au Panama et en Yougoslavie en 1999 ; Biden au Yémen en 2023 ; puis Trump au Venezuela et en Iran en 2026, NDLR) se sont contentés de l’évoquer du bout des lèvres sans jamais réellement se mettre en conformité avec son esprit.

Le Congrès lui-même porte une porte de responsabilité de cet échec, lui qui a souvent renoncé à exercer ses prérogatives constitutionnelles en matière de déclaration de guerre. Pour autant, dans le conflit actuel, la loi pourrait bien être réactivée, avant tout parce qu’elle offre aux élus républicains hostiles à ce conflit un moyen de tenter de mettre fin à une guerre devenue impopulaire.

Que dit la loi ?

L’article 4 impose au président de présenter un rapport au Congrès dans les quarante-huit heures suivant l’engagement des troupes américaines dans des « hostilités ». Ce document doit détailler le fondement constitutionnel et législatif sur lequel repose l’action, sa justification, ainsi que l’ampleur et la durée prévues de l’intervention américaine.

La présentation de ce rapport déclenche alors un délai de soixante jours prévu par l’article 5. Si, à l’expiration de ce délai, le Congrès n’a pas déclaré ou autorisé la guerre — ou prolongé le délai —, le président doit impérativement mettre fin à l’action militaire.

Du fait du caractère automatique de cette disposition, les législateurs n’ont rien à faire pour la déclencher. Ils n’ont donc pas à se prononcer publiquement contre la politique militaire et de sécurité nationale conduite par le président.

Donald Trump a soumis son rapport sur la guerre avec l’Iran le 2 mars ; le compte à rebours de 60 jours expire donc le 1er mai.

Jusqu’à présent, le Congrès n’a toujours pas déclaré la guerre, bien que les républicains aient bloqué de nombreuses initiatives législatives des démocrates visant à mettre fin à la guerre ou à limiter la capacité de Trump à agir sans l’accord du Congrès. Ce dernier a également la possibilité de prolonger le délai de 60 jours pour une durée maximale de 30 jours, ce qui nécessiterait un vote à la Chambre des représentants et au Sénat.

Des républicains de plus en plus mal à l’aise

Ce qui distingue fondamentalement cette guerre contre l’Iran des autres conflits menés par les récents présidents américains, c’est son impopularité. 34 % seulement des Américains la soutiennent, selon un sondage Reuters-Ipsos publié cette semaine.

On n’a observé aucun « effet de ralliement autour du drapeau » depuis le déclenchement d’Epic Fury. Les élus du Congrès, très sensibles à l’opinion de leurs électeurs, n’hésitent pas à s’opposer à Trump sur cette question. Beaucoup s’exposeraient à un retour de bâton électoral s’ils affichaient publiquement leur soutien à la guerre.

Exemple parmi d’autres : le sénateur républicain de l’Utah John Curtis a publié un article dans lequel il déclare qu’il ne soutiendra pas la guerre si le délai de 60 jours expire sans l’accord du Congrès. D’autres républicains ont fait écho à cette position.

Que se passera-t-il si Trump ignore la date butoir ?

Compte tenu de son mépris général pour la Constitution et le droit écrit, Donald Trump ignorera très probablement l’obligation légale de mettre fin à la guerre. Il pourrait, comme Nixon en 1973, arguer que la loi sur les pouvoirs de guerre est inconstitutionnelle, et cherchera sûrement à la contester devant les tribunaux.

Tout dépendra alors de la réaction du Congrès. Les démocrates envisageraient d’intenter une action en justice contre l’administration, bien que de tels recours se soient jusqu’ici révélés d’une efficacité limitée.

Le président pourrait également faire valoir que la « loi ne s’applique pas », car les forces américaines ne sont actuellement pas engagées dans des hostilités directes en Iran — un argumentaire déjà employé par Barack Obama lorsque le délai de 60 jours avait expiré lors des opérations militaires américaines en Libye en 2011.

Le 2 mars, quand Trump a adressé une notification officielle au Congrès, il a tenu à préciser qu’il agissait en vertu de son « autorité constitutionnelle en tant que commandant en chef et chef de l’exécutif » — mais aucune de ces deux fonctions ne lui confère le pouvoir d’engager les États-Unis dans une guerre sans l’approbation du Congrès. Il n’a d’ailleurs pas évoqué la loi sur les pouvoirs de guerre, se contentant de déclarer que son rapport était « conforme » à celle-ci — une formulation standard utilisée par ses prédécesseurs, qui ont tous fait preuve d’une certaine réticence à respecter ses dispositions.

Par le passé, lorsque les présidents et le Congrès se sont affrontés au sujet de la loi sur les pouvoirs de guerre, ils sont généralement parvenus à un compromis au cas par cas, souvent favorables au président. Mais cette fois-ci, la donne pourrait changer. Trump gère mal une guerre impopulaire, avec des majorités très fragiles au Sénat (53 républicains et 45 démocrates) et à la Chambre des représentants (218-212), à six mois des élections de mi-mandat.

Si rien ne change d’ici le 1er mai, la loi de 1973 pourrait connaître son heure de gloire en devenant, pour la première fois depuis son apparition, un véritable instrument de confrontation entre les pouvoirs exécutif et législatif.

The Conversation

John Hart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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29.04.2026 à 16:33

Le monopole syndical existe-t-il vraiment ?

Rémi Bourguignon, Professeur des Universités, IAE Paris-Est, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

De quoi parle-t-on quand on évoque le « monopole syndical » ? L’expression souvent utilisée peut prêter à confusion. Retour sur la réalité d’un soi-disant monopole et de ses effets.
Texte intégral (1994 mots)
Mais pourquoi persiste-t-on à parler de monopole syndical ? Martin Winkler/Unsplash, CC BY

L’idée selon laquelle il faudrait mettre fin au monopole syndical pour redynamiser la démocratie sociale française fait son chemin depuis une dizaine d’années. Il faudrait faciliter la participation aux élections professionnelles des salariés non organisés sous la forme d’un syndicat voire leur permettre, sous certaines conditions, de prendre en charge la négociation collective. Alors que cette idée est revenue dans le débat social à la suite des prises de position de plusieurs économistes, il apparaît qu’elle repose sur une ambiguïté qui rend les enjeux peu perceptibles. Décryptage.


Pour réformer le fonctionnement de la démocratie sociale française, une proposition de réforme fait l’objet de vifs et récurrents débats depuis une dizaine d’années : la fin du monopole syndical. Cette proposition figurait en bonne place dans le programme politique de François Fillon lorsqu’il était candidat à l’élection présidentielle et a fait l’objet, dans la même période, d’un projet de loi déposé par le sénateur Jean-Louis Masson.

Les controverses suscitées par cette mesure ont été réamorcées ces derniers mois par les prises de position d’économistes occupant une place centrale dans le débat social. Pierre Cahuc et André Zylberberg sont ainsi les auteurs d’une tribune parue dans le journal les Échos dans laquelle ils appellent à remettre en cause le « monopole syndical » aux élections professionnelles selon lequel seuls les syndicats peuvent se présenter au premier tour de ces élections. Une « rente » qui nuirait non seulement à l’emploi, mais aussi à la démocratie sociale elle-même, nous disent les deux économistes qui proposent d’ouvrir ces élections en permettant aux salariés non investis par une organisation syndicale de pouvoir constituer une liste candidate.

Pouvoir de négocier

Gilbert Cette, économiste à Neoma Business School et président du Conseil d’orientation des retraites, propose, de son côté, de remettre en cause le monopole syndical sur la négociation collective selon lequel seuls les syndicats sont habilités à négocier avec les employeurs. Avec Jacques Barthélémy puis dans un ouvrage coécrit avec Guy Groux et Richard Robert ainsi que dans de nombreuses interventions médiatiques, il propose que, sous certaines conditions, le pouvoir de négocier soit retiré aux syndicats pour être confié à l’instance élue du personnel, le comité social et économique (CSE). La mise en cause du monopole syndical sur la négociation collective avait déjà fait l’objet d’intenses discussions en 2016 à un moment où les organisations patronales demandaient à ce que le référendum d’entreprise puisse se substituer à la négociation avec les syndicats. Certains juristes se questionnaient alors sur la constitutionnalité du monopole syndical.

Qu’il s’agisse de la présentation de candidats au premier tour des élections professionnelles ou du droit de négocier avec l’employeur, les auteurs de ces propositions suggèrent de remettre en cause le monopole syndical pour laisser plus de place aux travailleurs non syndiqués. Mais que faut-il entendre par « monopole syndical », et y a-t-il réellement monopole syndical ?


À lire aussi : Syndicats : moins d'encartés, mais une image toujours positive auprès des salariés


Une expression ambiguë

En réalité, cette expression, sans être totalement fausse, est suffisamment ambiguë pour biaiser le débat public. Le non-spécialiste a, en effet, de quoi ne rien y comprendre. Pierre Cahuc et André Zylberberg parlent d’un monopole syndical tout en indiquant qu’il est réservé à un grand nombre d’organisations. D’ailleurs, comme une manifestation de leur embarras, les deux économistes parlent, dans la même tribune, d’un « quasi-monopole ». De même, pour Gilbert Cette et ses coauteurs, la principale entrave à la démocratie sociale est le trop grand nombre d’organisations syndicales. Leur principale proposition, qu’ils nomment la « mère des batailles », est de parvenir à réduire le nombre de syndicats. Là aussi, étrange conception du monopole que ce monopole partagé par un trop grand nombre d’acteurs.

L’ambiguïté, et donc la complexité, du débat tient à ce qu’il existe deux acceptions du monopole syndical. Une première acception est celle renvoyant à un droit de représentation exclusif. Christian Morel rappelle, à cet égard, qu’à l’époque du New Deal et de la rédaction des lois américaines sur la négociation collective dans les années 1930, deux idées de la démocratie étaient en discussion :

« D’un côté, celle de la représentation proportionnelle : selon cette philosophie, plusieurs syndicats pouvaient représenter une même collectivité de salariés. D’un autre côté, celle de la représentation majoritaire, selon laquelle le syndicat détenant la majorité devait disposer du monopole de la représentation. »

Et de rappeler que c’est la seconde qui l’a emporté de sorte que le monopole syndical prévaut dans les entreprises nord-américaines et, plus généralement, dans les systèmes anglo-saxons de relations professionnelles. Lorsqu’un syndicat parvient à s’implanter dans un établissement, il dispose d’un droit de représentation exclusif. Le système français, pour sa part, rejette le principe du monopole syndical et en prend même le contre-pied par un pluralisme particulièrement marqué.

Au cœur de la démocratie sociale

Alors, de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque le monopole syndical dans le système français ? En fait, pas d’un monopole syndical au sens où ces droits seraient réservés à un acteur exclusif mais d’un principe au cœur de la démocratie sociale française, à savoir un encadrement collectif de la représentation des salariés. On pourrait également dire un contrôle syndical sur cette représentation. En termes plus clairs, pour s’investir dans la représentation de leurs collègues et dans la négociation avec l’employeur, les salariés doivent s’inscrire dans le cadre d’une organisation collective, extérieure à l’entreprise et disposant d’une personnalité morale.

Ces organisations s’appellent syndicats et ont pour mission de constituer les listes au premier tour des élections professionnelles et de mandater des négociateurs auprès de l’employeur. Ce sont ces organisations qui portent la responsabilité de l’action de leurs militants sur le terrain. C’est en ce sens qu’il s’agit d’un contrôle syndical. Mais si l’on doit parler de monopole, c’est un monopole accordé à un statut, celui de syndicat. Pas un monopole accordé à un acteur.

En effet, l’ensemble des salariés ont la possibilité de se constituer en syndicat et, s’ils remplissent quelques critères, peuvent se présenter aux élections professionnelles. Si, à l’issue de ces élections, ils ont démontré leur représentativité, ils pourront prendre part aux négociations collectives. Le droit de se présenter aux élections professionnelles est donc parfaitement ouvert pourvu que les salariés qui le souhaitent inscrivent leur action dans le cadre d’une organisation collective responsable.

Une ouverture déjà présente

La loi indique notamment qu’elle est ouverte aux organisations syndicales « qui satisfont aux critères de respect des valeurs républicaines et d’indépendance, légalement constituées depuis au moins deux ans et dont le champ professionnel et géographique couvre l’entreprise ou l’établissement concernés ». Bref, si des salariés ont déposé des statuts, font preuve de transparence financière, respectent les valeurs républicaines et sont indépendants de l’employeur, ils peuvent se présenter aux élections professionnelles.

Opposer le monopole syndical à des élections ouvertes obscurcit la question. Car, à ce compte, il fait peu de doute que l’élection ouverte est préférable. Mais ce n’est précisément pas la question puisque l’élection est déjà ouverte. Ce qui est contesté par celles et ceux qui appellent à mettre fin au monopole syndical est, en réalité, moins une rente qui biaiserait la représentativité des négociateurs qu’une prérogative.

Le monopole syndical, pris en ce sens, serait plutôt à rapprocher du monopole médical selon lequel seuls les médecins sont habilités à prescrire des médicaments bien que les médecins soient en concurrence. De la même manière, si l’accès au premier tour des élections professionnelles et à la négociation collective est réservé aux organisations syndicales, celles-ci sont mises en concurrence et l’accès aux statuts de syndicats est possible pour tous les salariés.

Arte, 2024.

Reposer le débat dans le bon cadre

Le débat sur la fin du monopole syndical invite ainsi à se demander si la représentation du personnel et la négociation collective doivent s’inscrire dans le cadre d’une action collective portée par une organisation identifiée et responsable ou si elle peut être le fait d’une collection de salariés plus ou moins coordonnés et organisés.

La forme syndicale joue actuellement un rôle important. Tout d’abord, elle offre une personnalité morale aux salariés qui s’y engagent, ce qui contribue à leur indépendance vis-à-vis de l’employeur et leur ouvre des modalités d’action dont ne disposent pas des salariés qui constitueraient une liste candidate dite non syndiquée.

Elle est surtout une organisation fondée sur des principes démocratiques et doit constituer, à ce titre, un espace permettant de mettre en discussion la diversité des intérêts et des visions qui traversent le monde du travail pour faire advenir, par la délibération, des revendications les plus partagées possibles. C’est au regard de cette fonction que le syndicalisme est habituellement considéré comme l’institution centrale de la démocratie sociale.

La contestation du monopole syndical est nourrie par l’idée selon laquelle les syndicats ne rempliraient, en réalité, plus cette fonction. Si le débat sur la vitalité de la démocratie syndicale est tout à fait légitime et bienvenu, l’argument selon lequel l’affaiblissement voire la suppression des prérogatives syndicales est de nature à renforcer la démocratie sociale reste à étayer.

The Conversation

Rémi Bourguignon a reçu des financements de recherche de France Stratégie, l'agence d'objectifs de l'IRES, la fédération CFE-CGC Métallurgie

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