29.05.2026 à 09:48
Austin Sarat, William Nelson Cromwell Professor of Jurisprudence and Political Science, Amherst College

Entre 2000 et 2024, l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remises de diplômes aux États-Unis. Un phénomène qui illustre la difficulté croissante des universités à concilier diversité des opinions et sensibilité politique des campus.
Aux États-Unis, prononcer un discours de remise des diplômes à l’université était autrefois considéré comme un honneur particulier. Les intervenants se tenaient derrière un pupitre, vêtus de la traditionnelle toge et du mortier universitaires, et adressaient aux diplômés des conseils de vie et des paroles inspirantes au moment où ils s’apprêtaient à entrer dans une nouvelle étape de leur existence.
Aujourd’hui, toutefois, prendre la parole lors d’une cérémonie de remise des diplômes comporte des risques considérables, comme l’a récemment constaté Morton Schapiro, ancien président de l’université Northwestern. Celui-ci devait prononcer le discours de fin d’études du Georgetown University Law Center le 17 mai 2026, mais a annoncé le 6 mai qu’il ne participerait finalement pas à l’événement.
Des étudiants de la faculté de droit de Georgetown avaient protesté contre cette invitation et lancé une pétition pour qu’elle soit annulée, invoquant ce qu’ils décrivaient comme les « opinions controversées, sionistes et nuisibles » de Schapiro. Les étudiants faisaient notamment référence à une tribune dans laquelle Schapiro exprimait son soutien à Israël et au peuple juif quelques jours après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, qui ont fait 1 200 morts.
Schapiro est loin d’être un cas isolé. Ce n’est pas un hasard si l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE qualifie la période précédant les cérémonies de remise des diplômes universitaires de « saison des désinvitations », ou disinvitation season.
Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses universités à travers les États-Unis ont retiré leurs invitations à des personnalités chargées de prononcer les discours de remise des diplômes après que des étudiants ont protesté contre leur venue. Dans d’autres cas, les intervenants eux-mêmes ont renoncé à participer à pareil événement après la mobilisation d’étudiants opposés à leur prise de parole.
En tant que politiste ayant travaillé sur le Premier Amendement de la Constitution américaine et sur la liberté d’expression sur les campus universitaires, je vois dans l’annulation de la venue de Morton Schapiro à Georgetown un exemple d’un phénomène plus large : la difficulté persistante à accepter la confrontation avec des points de vue divergents, même au moment de célébrer l’obtention d’un diplôme.
Certains étudiants ne souhaitent entendre, lors de leur remise de diplôme, que des intervenants partageant leurs convictions. Ils exercent ce que les spécialistes du droit de la liberté d’expression appellent un « veto du chahuteur » (« heckler’s veto »), c’est-à-dire une situation dans laquelle la réaction – ou la réaction anticipée – du public suffit à empêcher une personne de prendre la parole. La liberté d’expression passe alors au second plan, et la cérémonie de remise des diplômes se réduit à un exercice de conformité idéologique.
La première cérémonie universitaire de remise des diplômes aux États-Unis a eu lieu en 1642, lorsque le Harvard College a organisé une cérémonie pour honorer ses neuf diplômés. Les étudiants étaient accompagnés de plusieurs des personnalités les plus éminentes de la colonie de la baie du Massachusetts, parmi lesquelles le gouverneur John Winthrop et son adjoint John Endicott, venus assister à l’événement.
Aucun discours de remise des diplômes n’était alors prévu. Au contraire, chaque diplômé prenait lui-même la parole et mettait en démonstration le fruit de son éducation classique en s’exprimant en latin et en anglais.
À partir du milieu du XIXe siècle, les cérémonies universitaires commencèrent à attirer sur les campus des personnalités extérieures reconnues, invitées à prononcer un discours devant les diplômés.
En 1837, par exemple, le poète et essayiste Ralph Waldo Emerson s’adressa aux diplômés de la société Phi Beta Kappa de Harvard University et lança un vibrant appel aux étudiants et intellectuels américains pour qu’ils mettent fin à ce qu’il appelait « notre long apprentissage auprès du savoir d’autres nations ».
En 1881, James A. Garfield devint le premier président américain en exercice à prononcer un discours de remise des diplômes, à l’occasion d’une cérémonie organisée à la United States Naval Academy, à Annapolis, dans le Maryland.
Vingt-quatre ans plus tard, le président Theodore Roosevelt prit la parole lors de la première cérémonie de remise des diplômes de Clark University, à Worcester, dans le Massachusetts. Il déclara alors à son auditoire : « J’ai toujours été profondément convaincu qu’il en va d’une nation comme d’un individu : les plus grands bâtisseurs doivent aussi être de grands rêveurs. »
Depuis lors, d’autres présidents ont utilisé leurs discours de remise des diplômes pour annoncer d’importantes initiatives politiques ou des accords majeurs, notamment en matière de politique étrangère.
En 1963, le président John F. Kennedy annonça aux étudiants diplômés de l’American University que les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique allaient entamer des négociations visant à interdire les essais nucléaires.
Deux ans plus tard, le président Lyndon B. Johnson profita du discours de remise des diplômes de l’université Howard pour annoncer le lancement d’une vaste initiative destinée à lutter contre les inégalités socio-économiques pénalisant les Afro-Américains.
À l’époque, les interventions de Kennedy, de Johnson ou d’autres personnalités de premier plan invitées à prononcer un discours de remise des diplômes ne suscitaient ni controverse majeure ni mouvement de protestation, contrairement à ce que l’on observe depuis quelques décennies.
Mais cette époque est révolue. Les temps ont changé.
Selon les estimations de FIRE, entre 2000 et 2024, on a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remise de diplômes. Nombre des personnalités visées par ces campagnes ont finalement renoncé à participer aux cérémonies.
Des cas de désinvitation d’intervenants se sont produits aussi bien dans de petits établissements privés que dans de grandes universités publiques. Dans bien des cas, l’annulation de l’invitation est précédée de pétitions et de manifestations organisées aussi bien par des militants conservateurs que progressistes.
Par exemple, en 2019, l’ancien sénateur démocrate du Nebraska Bob Kerrey s’est retiré de son rôle d’orateur de remise des diplômes à Creighton University. Cette décision est intervenue après que le Parti républicain du Nebraska eut dénoncé ses votes favorables au droit à l’avortement.
En 2024, Dickinson College a annulé l’invitation adressée à Michael Smerconish pour son discours de remise des diplômes. Cette décision faisait suite à une tribune étudiante rappelant que, vingt ans plus tôt, Smerconish avait déclaré que, « pour assurer la sécurité de l’Amérique, la TSA devrait cibler délibérément les Arabes et les musulmans lors des contrôles, car ils ressemblent aux auteurs des précédents attentats terroristes ».
« Quelqu’un comme Mike Smerconish représente-t-il d’une quelconque manière les réussites et les aspirations des étudiants de Dickinson ? Si Dickinson aime réellement ses étudiants et les valorise, ne devrait-elle pas les honorer avec une personnalité qui reflète cet attachement ? », écrivaient les signataires dans leur tribune. Des manifestations ont suivi, et le président de l’établissement a finalement cédé à la pression.
En 2025, l’écrivain Salman Rushdie a renoncé à prononcer le discours de remise des diplômes du Claremont McKenna College, à Claremont, en California, après que des membres de la Muslim Student Association ont demandé à l’université de retirer son invitation. Ils reprochaient à Rushdie, qui se définit lui-même comme un « athée intransigeant », de « dénigrer une communauté religieuse mondiale » dans ses écrits et ses prises de parole publiques.
Lors d’un discours de remise des diplômes prononcé en 2015 à l’Emory University, il avait notamment déclaré : « J’ai parfois l’impression que nous vivons à une époque d’une grande crédulité. Les gens semblent prêts à croire à peu près n’importe quoi. Dieu, par exemple. »
Ces dernières années, la guerre entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza a en effet alimenté de nombreuses controverses autour des cérémonies de remise des diplômes et conduit à plusieurs annulations d’invitations, en raison des positions prises par certains intervenants sur le conflit.
Dans le même temps, plusieurs orateurs ont prononcé des discours jugés controversés, voire offensants, par certains diplômés et observateurs extérieurs. En 2024, par exemple, Harrison Butker, joueur des Kansas City Chiefs, est intervenu lors de la cérémonie de remise des diplômes du Benedictine College et a encouragé les femmes à devenir femmes au foyer.
Ce qui nous ramène à Morton Schapiro.
« J’ai présidé 28 cérémonies de remise des diplômes en tant que président d’université et doyen », a écrit Schapiro dans un message adressé aux étudiants de la faculté de droit de Georgetown. « Je considère que ces cérémonies sont avant tout destinées à célébrer les diplômés et ceux qui les ont soutenus. Je me réjouissais à l’idée de prononcer un discours sur l’humilité et la gratitude, mais je ne souhaite pas que ma présence détourne l’attention de cette journée de fête. »
L’humilité et la gratitude font souvent défaut durant cette « saison des désinvitations ». En 2017, Drew Gilpin Faust, alors présidente de l’Harvard University, semblait avoir conscience de ce manque lorsqu’elle a adressé un message en faveur de la liberté d’expression aux diplômés lors de son discours de remise des diplômes.
« Faire taire des idées ou se complaire dans une orthodoxie intellectuelle indépendante des faits et des preuves entrave notre accès à des idées nouvelles et meilleures, et nous empêche de rejeter pleinement et lucidement les mauvaises », avait-elle averti.
La saison des remises de diplômes met précisément cette mise en garde à l’épreuve. Comme le soulignait Faust : « Les universités doivent incarner l’idée que la vérité ne peut pas être simplement proclamée, mais qu’elle doit être établie — par l’argumentation raisonnée, l’examen critique et parfois même par des remises en question inconfortables qui constituent le fondement même de la recherche de la vérité. »
Austin Sarat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.05.2026 à 09:00
Xosé López-García, Periodismo digital, comunicación digital, Universidade de Santiago de Compostela
Cristian Augusto Gonzalez Arias, Investigador, Pontificia Universidad Catolica de Valparaiso; Universidade de Santiago de Compostela

Historiquement, le journalisme a contribué à diffuser de nouveaux mots et à nommer les transformations du monde. Si les textes générés par l’IA deviennent dominants, cette dynamique d’innovation linguistique pourrait s'affaiblir.
Que devient le langage public lorsqu’une part croissante des textes qui circulent dans la presse, sur Internet et sur les réseaux sociaux commence à être rédigée par des machines ? La question ne concerne pas seulement le journalisme en tant qu’activité professionnelle. Elle peut aussi affecter la richesse de la langue que nous utilisons pour comprendre, décrire et débattre du réel.
Historiquement, la presse a été l’un des espaces où la langue commune s’est développée et enrichie. Elle n’est évidemment pas le seul moteur du changement linguistique, mais elle constitue l’un des lieux où les sociétés mettent en circulation de nouveaux mots, de nouvelles tournures et de nouvelles façons de nommer des phénomènes émergents. Plusieurs travaux sur le langage journalistique et les néologismes montrent d’ailleurs que les journaux ont longtemps joué un rôle essentiel dans la création et la diffusion de vocabulaire nouveau, en particulier lorsqu’il s’agissait de rendre compte d’événements, de technologies ou de transformations sociales auprès d’un large public.
Ce rôle pourrait s’affaiblir si une part importante de l’écriture journalistique était déléguée à des systèmes d’IA générative. Les grands modèles de langage reposent, de manière générale, sur la prédiction du mot – ou plus précisément du « token » – le plus probable au sein d’une séquence. Ils produisent ainsi des textes fluides et plausibles, mais tendent également à privilégier les régularités statistiques, les formulations les plus fréquentes et les tournures déjà stabilisées.
Cela ne signifie pas, en soi, que le langage se dégrade automatiquement. Le problème apparaît lorsque cette logique devient dominante dans la production des textes qui alimentent l’espace public.
Le risque devient plus sérieux lorsque ces systèmes commencent à être entraînés à partir de textes produits par d’autres IA. C’est ce que plusieurs travaux récents décrivent sous le nom de model collapse, ou « effondrement du modèle » : un processus de dégénérescence dans lequel les données générées par un modèle finissent par contaminer l’entraînement des générations suivantes.
Appliqué au langage, cela signifie que si les systèmes apprennent de plus en plus à partir de textes synthétiques, et si ces textes en viennent à saturer le Web et l’espace public, le réservoir linguistique disponible pour les futurs entraînements se rétrécit. Plus il y a de textes artificiels, moins les modèles sont exposés à la diversité réelle des usages humains de la langue. À terme, cela peut entraîner un appauvrissement du langage dans différents domaines.
Tout d’abord, lorsque la diversité des données diminue et que les modèles s’appuient principalement sur des schémas déjà établis, les biais présents dans les données d’entraînement risquent d’être renforcés plutôt que corrigés. La littérature récente sur l’évolution des modèles de langage met précisément en garde contre le fait que les processus récursifs peuvent amplifier des préjugés existants au lieu de diversifier les points de vue.
Par ailleurs, l’écriture tend à se ressembler de plus en plus à elle-même : les mêmes structures syntaxiques, les mêmes tonalités intermédiaires, les mêmes formulations et les mêmes façons d’organiser les paragraphes reviennent sans cesse. Cette évolution est particulièrement importante pour le journalisme, car la presse ne se contente pas de transmettre des informations : elle fait le lien entre des savoirs spécialisés et un large public, hiérarchise les enjeux, traduit des vocabulaires techniques et expérimente de nouvelles formulations. Lorsque la langue de l’espace public devient trop uniforme, sa capacité à s’adapter finement à la nouveauté s’affaiblit.
Dans ce contexte, les mots rares ou spécialisés, les constructions moins fréquentes ainsi que certains nuances pragmatiques — comme l’ironie, l’ambiguïté ou certaines variations du point de vue — tendent à reculer. L’augmentation de la proportion de textes synthétiques dans les données d’entraînement est associée à une dégradation des performances et à une représentation plus pauvre de la diversité du langage humain. En termes simples, le système préserve mieux le centre que les marges.
Or, nombre d’innovations linguistiques naissent précisément dans ces marges : sous la forme d’usages instables, de détournements ponctuels ou de solutions locales inventées pour nommer une réalité nouvelle. Si le système privilégie systématiquement les formulations les plus probables, ces formes émergentes disposent de moins d’espace pour circuler et s’imposer.
Il ne faut pas comprendre cet enjeu comme une opposition abstraite entre « l’humain » et « la machine », mais plutôt comme la différence entre une langue nourrie par les contingences de la vie sociale et une prose produite à partir de régularités déjà apprises.
L’enjeu ne se limite pas à une diminution du nombre de mots différents. Il concerne aussi la capacité à établir des distinctions fines. Lorsque le langage devient plus vague, plus répétitif ou plus prévisible, les outils dont dispose une société pour décrire les problèmes, nuancer les positions et débattre dans l’espace public s’appauvrissent eux aussi.
À une échelle plus large, la question n’est donc plus seulement de savoir ce qui arrive à un modèle d’IA, mais ce qui arrive à l’écosystème linguistique public dans son ensemble. Si le Web se remplit de textes synthétiques, lecteurs, journalistes et institutions seront progressivement exposés à une langue publique moins diverse. Certains travaux récents vont jusqu’à évoquer une forme de « contamination » de l’écosystème numérique par les données synthétiques et montrent que la manière dont se combinent données réelles et artificielles est déterminante pour éviter des dégradations plus importantes.
Il convient toutefois de ne pas exagérer le risque. Les travaux de recherche ne concluent pas que tout usage de l’IA entraîne inévitablement un effondrement ou une dégradation. Certaines études montrent que lorsque les données synthétiques sont mélangées à des données réelles, plutôt que de les remplacer entièrement, les mécanismes de dégradation ne se manifestent pas de la même manière et les erreurs peuvent rester limitées. Autrement dit, le problème ne réside pas dans un usage ponctuel de l’IA ni dans une combinaison prudente de données synthétiques et humaines, mais dans le remplacement massif de l’écriture humaine suivi du recyclage de cette production artificielle comme s’il s’agissait d’un langage vivant.
Avec l’intégration de l’IA dans les routines de production journalistique, le journalisme gagne en efficacité. Mais que perd une société lorsque la langue qui circule dans l’espace public devient plus uniforme, plus prévisible et moins ouverte à la nouveauté ? Si la presse renonce, même partiellement, à sa fonction d’écriture, de traduction, de nomination et d’expérimentation linguistique, ce ne sont pas seulement les pratiques professionnelles qui se transforment. C’est aussi l’un des principaux espaces où la langue commune a historiquement pu s’enrichir, se renouveler et élargir son champ des possibles qui s’en trouve affaibli.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
28.05.2026 à 17:52
Laetitia Mimoun, Associate Professor in Marketing at ESCP Business School, ESCP Business School
Lez Trujillo Torres, Assistant Professor, University of Illinois Chicago
It is time to recognise the diversity of paths that lead to motherhood, including those that fail, those that take years, and those that lead nowhere. When you think of Mother’s Day, which is widely celebrated across the world in the month of May, and in France on the last Sunday of May each year, you might think: Nice lunch, kids’ crafts and lots of hugs.
Yes, it is a moment of joy for many. But for millions of women, this spring Sunday is also a day of silent pain: women whose pregnancies ended in miscarriage, whose fertility treatment came to nothing, who gave up after years of exhausting hope, or who simply never had the child they longed for. These women are rarely at the centre of the celebrations. And yet their experiences reveal something important about how societies continue to think about fertility, womanhood and time.
Infertility remains deeply difficult to talk about publicly. Many women still feel expected to carry it quietly and privately, and without making others uncomfortable.
Even now, discussing miscarriage, failed fertility treatment, or involuntary childlessness is often treated as a form of oversharing or inappropriate.
But silence has consequences. In our recent study, we argue that infertility is not simply a medical issue or an emotional struggle. It is also a structural and deeply gendered experience of time.
The burden of infertility, including its emotional labour, time and financial costs, physical demands and social stigma, continues to fall disproportionately on women, who are then expected to suffer in silence and develop their own ways of coping with it.
In France, approximately one woman in four faces difficulties conceiving and miscarriage affects nearly one in five pregnancies.
Hundreds of thousands of couples turn to assisted reproductive technology (ART) each year, a procedure whose success rates fall well short of what one might hope. For example, an IVF procedure has less than one out of three chances of resulting in a baby for women under 35 and this success rate drops significantly with age.
For many women, the path towards motherhood is long, uncertain, and physically consuming. Yet women who travel that road without success, or who abandon it halfway, are often rendered invisible, as though only the final outcome matters.
This was one of the strongest patterns in the women’s testimonies we analysed.
What becomes striking in these accounts is how differently time is experienced by men and women.
Women are still expected to build families within socially prescribed timelines: at the “right” age, in the “right” relationship, at the “right” stage of life. These norms are so deeply ingrained that women face constant reminders that they are failing to meet them.
One woman in the study, a Scottish psychologist who struggled through infertility, miscarriages, and termination for medical reasons for years, tells us:
“Birthdays for the last few years have been heavy. Years ticking by with the uncertainty of infertility, meant my birthday turned from a celebration to something I dreaded.”
For her, like for many women in the infertility journey, every appointment, every failed cycle, every birthday that passes without a pregnancy becomes a marker of being “out of sync” with what society expects.
Meanwhile, the labour of managing infertility remains largely invisible and highly gendered. Women’s time in the fertility journey is less valued, less protected, and less compensated than men’s. The hours spent researching clinics, managing hormone schedules, taking time off work for procedures, processing grief after failed cycles – this labour is largely invisible and largely gendered.
In the study, we uncover the many ways women use to reclaim their relationship with time.
First, women attempt to publicly reject society’s standardised timeline in favour of a personal one. Rather than measuring themselves against the norm (e.g., “I should have had a child by now”), women reframe their journey in terms of their own unique circumstances, detaching their sense of self-worth from society’s reproductive calendar.
For example, another woman in the study explains how the dates of her series of miscarriages and unsuccessful IVFs and their associated due dates spread across her calendar until it became “a minefield”. For her, recurrent pregnancy loss (RPL) meant she had to rethink how she keeps track of things.
Second, women actively attribute meaning and worth to the time spent in fertility treatment, even when it has not yet – or may never – result in a child.
Women recognise courage, endurance and love that drive each attempt.
One woman told us how she still valued the “lost years”, that is, the 5.5 years of trying to conceive because they also reminded her of “the tiny hands I never got to hold”, that of the babies she lost. For her, the time invested in infertility treatment had value in itself. This is a profound reframing in a culture that tends to measure reproductive time only by its outcome.
Third, women allow themselves to create records, rituals, or narratives around the fertility journey and its losses. Women mark failed cycles, lost pregnancies, and difficult milestones not to dwell on failure, but to honour the reality of what they have lived through. This is the case of a woman in the study who memorialised her eight pregnancies (of which six did not result in a child and thus the six white mini pumpkins, pictured).
These stories help us resist the idea that women facing infertility are simply passive victims of circumstances. Rather, we argue, they should be viewed as agents, actively shaping the meaning of their own experiences, even within a system that is often indifferent or hostile to those experiences.
Why do so many women feel they have to privately manage this pain in the first place?
Part of the answer lies in what sociologists call the “motherhood mandate”: the persistent idea that motherhood is a natural, expected, almost obligatory stage in a woman’s life, achievable on a relatively predictable timeline.
In France, this pressure remains particularly strong, especially as declining birth rates are increasingly framed as a national concern and political discourse invokes the need for “demographic rearmament”.
Pronatalist policy has long been a pillar of the Republican state, and mothers occupy a central symbolic place in France’s national imagination. This normative model leaves little room for the messy, non-linear reality of fertility struggles.
The idealisation of timely motherhood creates silence around journeys that did not reach their destination on schedule or at all.
Women who have experienced a miscarriage or failed fertility treatment often hesitate to speak about it, for fear of not being understood, or of receiving awkward consolations. Many describe a profound loneliness, compounded by the sense of having fallen behind on a timeline they never agreed to follow.
What these stories reveal is how much infertility remains private. Women are expected to carry the waiting, the uncertainty, the physical burden of treatment, and the emotional fallout largely on their own, even though the pressures shaping these experiences are deeply social.
Recognising this is the first step towards changing it.
Healthcare providers need to take seriously not only the medical but also the emotional and time burden associated with fertility treatment. Employers need to offer meaningful support for workers undergoing ART.
Friends and family need to learn to sit with discomfort instead of rushing to offer reassurance or simplistic advice. And it means a broader cultural shift away from the idea that a woman’s worth is tied to whether she becomes a mother, and when.
In France, some progress has been made: the 2021 law extending ART to all women broadened access to fertility treatments and fertility preservation.
The official recognition of perinatal grief, including the option to register a stillborn child in the family record book, is an important step. But the structural inequalities in how women’s reproductive time is valued, which we document so clearly in this new research, have barely been touched upon.
This Mother’s Day, we should celebrate mothers. But we should also encompass women who spent years trying to become one, women in the middle of fertility treatment, women living through miscarriage, and women whose journeys did not end where they hoped they would.
Motherhood is not a single, universal destination reached on a standardised timeline. It is a multitude of paths: some luminous, some terrifying, some that reach their destination and some that stop abruptly in the middle. The women on those harder paths are not behind schedule. They are living their own time. It is past time we recognised it.
This article draws on “Out of Sync with Societal Expectations: How Gendered Consumer Timework Shapes Women’s Experiences in Fertility Services”, authored by Dr Laetitia Mimoun and Dr Lez Trujillo-Torres, published in the Journal of the Association for Consumer Research.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
28.05.2026 à 17:52
Étienne Espagne, Économiste, Agence Française de Développement (AFD)
Jean-Baptiste Jacouton, Chargé de recherche, Agence Française de Développement (AFD)
Laura Sabogal Reyes, Spécialiste des banques publiques et de la finance du développement, Agence Française de Développement (AFD)
L’agenda climatique ambitieux fixé en 2015 par l’accord de Paris est aujourd’hui mis à mal par l’instabilité générée par les chocs climatiques et géopolitiques. La part des énergies fossiles peine à reculer malgré l’émergence des secteurs de la transition énergétique. Dans ce contexte, il apparaît urgent de mieux coordonner l’action des ministères des finances et celle des banques de développement, qui peuvent construire conjointement des politiques économiques et des stratégies de financement plus résilientes.
Dix ans après la signature de l’accord de Paris, nous semblons entrer dans une nouvelle période de l’agenda climatique, de plus en plus difficile et instable à mesure que des chocs climatiques affectent plus fortement les pays. De nouveaux secteurs bas carbone émergent, sans parvenir à réduire la part globale des fossiles. Dans le même temps, la domination économique de ces secteurs se combine à des enjeux de reconfiguration géopolitique accélérée.
C’est ce que nous avons appelé ailleurs la « période de mi-transition ». De par ses instabilités intrinsèques, elle produit une tentation forte, au plan politique, de se cantonner à des politiques économiques réactives. Or, celles-ci risquent de renforcer des dépendances passées ou aggraver les vulnérabilités présentes.
Outre la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, nous assistons par exemple au recul de certains pays de l’Union européenne sur le sujet de la renégociation du marché carbone (EU-ETS), ou encore au scepticisme de certains pays émergents vis-à-vis de transformations structurelles pourtant inévitables.
Pour éviter qu’une telle période ne se transforme en un régime durable de crises successives, les acteurs financiers publics doivent développer des politiques économiques de transition proactives et des stratégies de financement plus résilientes face à ces instabilités. C’est en particulier le cas pour les ministères des finances et les Banques nationales de développement.
Pour les banques centrales, la construction de scénarios fournit un cadre pour analyser les risques physiques liés au changement climatique. Par exemple, pour évaluer les conséquences des catastrophes naturelles sur les actifs financiers, ou bien les risques de transition, c’est-à-dire les impacts économiques négatifs susceptibles de survenir pendant le processus de transition vers des économies bas carbone.
Ces scénarios visent à améliorer la surveillance, la stabilité et la résilience des systèmes financiers. Ils aident à définir la réglementation prudentielle (soit l’ensemble des mécanismes qui permettent de s’assurer de la stabilité financière des banques et de limiter le risque de faillite) et les exigences en matière de reporting qui s’appliquent aux institutions financières et aux assureurs.
La construction de tels scénarios climat s’est largement développée au sein de réseaux tels que le Network for Greening the Financial System (NGFS). Mais les scénarios produits par les banques centrales présentent des limites pour une application à des acteurs directs des politiques publiques. En effet, ils ne sont pas prescripteurs pour ce qui est des politiques publiques que les États doivent mener pour respecter leurs engagements climatiques.
À lire aussi : DAF et risques climatiques : pourquoi l’inaction devient le principal risque financier des entreprises
De nombreux États, souvent sous la coordination des ministères de l’environnement, se sont engagés depuis l’accord de Paris dans des stratégies de décarbonisation. Celles-ci sont centralisées et consolidées par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), organisme de l’ONU en charge de l’organisation des COP.
Les contributions nationales déterminées (Nationally Determined Contributions, ou NDC en anglais) et les stratégies de long terme (Long Term Strategies, ou LTS en anglais) permettent d’objectiver l’effort qu’un pays consent à produire et à le partager à la communauté internationale.
Ces engagements donnent une cible à atteindre. Celles-ci peut se décliner dans des mesures sectorielles plus ou moins précises selon les pays. Mais ils restent la plupart du temps silencieux sur les outils à déployer et sur les arbitrages politiques à mener.
Des initiatives ont surgi pour pallier ce manque :
par exemple, les Deep Decarbonization Pathways (DDP) pour explorer de quelle manière les pays pourraient atteindre la neutralité carbone ;
plus récemment, les « Climate Change and Development Reports » de la Banque Mondiale, ont proposé un état des lieux exhaustif de la situation de chaque pays membre vis-à-vis de ses possibles impacts climatiques et possibilités de transition.
Mais les changements en termes d’économie politique qu’impliquerait une telle transformation, les enjeux de transformation structurelle, de politiques industrielles, leurs impacts fiscaux, sur la dette, ou encore sur les stratégies de financement en restent largement absents.
Pourtant, une littérature abondante démontre l’interconnexion des enjeux climatiques avec les enjeux budgétaires. La structuration récente de coalitions rassemblant des ministères des Finances autour de ces enjeux en témoigne.
Un premier enjeu tient à la vulnérabilité des pays face aux chocs climatiques. Et en particulier, aux déséquilibres budgétaires de court et moyen terme qui peuvent en découler. On parle de « spirale dette-climat » lorsque les conséquences sur les finances publiques du changement climatique contraignent la capacité des gouvernements à mettre en œuvre les politiques d’adaptation, d’atténuation et de soutien des plus vulnérables.
Un deuxième enjeu questionne l’efficacité des instruments à la main des gouvernements pour mettre en œuvre les politiques climatiques. Il peut par exemple s’agir de la taxation des secteurs émissifs, des subventions ou exonérations fiscales au bénéfice des secteurs bas carbone, de la mise en place de marchés carbone… Les transformations structurelles des économies pour répondre à la crise climatique peuvent aussi générer des chocs socio-économiques. Il peut s’agir, par exemple, de pertes d’emploi dans certains secteurs, qu’il convient de compenser. Elles peuvent également générer des opportunités qui se traduisent par des avantages compétitifs dans de nouveaux secteurs, ou encore des cobénéfices liés à la santé et au bien-être.
Pour faire face à ces problèmes, il est possible de mobiliser différents combinaisons de politiques publiques de façon à ne laisser aucun agent économique de côté.
Alors que les scénarios climat apparaissent comme des outils fondamentaux pour les ministères des finances dans la planification et l’élaboration de stratégies, 70 % des ministères des finances dans le monde déclarent ne pas intégrer les risques climatiques dans leurs cadres de politiques publiques.
La mise en œuvre de ces scénarios varie selon le niveau de développement des pays. Les économies à haut revenu les intègrent plus souvent dans les processus et politiques budgétaires, quoique de manière récente et souvent partielle.
Rassemblées au sein du système Finance in Common (FiCS), les 550 banques publiques de développement (BPD), incluant des banques multilatérales et nationales, jouent un rôle croissant dans le financement du développement international. Elles totalisent plus de 22 000 milliards de dollars (plus de 18 920 milliards d’euros) d’actifs et opèrent à travers la planète dans la mise en œuvre de financements de long terme. Au sein de cet écosystème, 370 banques nationales de développement constituent des institutions puissantes à la main des gouvernements pour répondre aux enjeux de la mi-transition.
De nombreuses études démontrent leur rôle pour financer les plans de développement nationaux, politiques climatiques incluses. Une récente étude du think tank Climate Policy Initiative montre que les engagements climatiques des BPD ont augmenté de 20 % depuis 2015 pour atteindre 307 milliards de dollars (263,6 milliards d’euros) en 2023, après un pic à 377 milliards (323,7 milliards d’euros) en 2022.
Les travaux de recherche consacrés à l’alignement des banques publiques de développement mettent en évidence la nécessité de renforcer les capacités des banques nationales en matière d’action climatique.
Néanmoins, l’adoption de scénarios climat par les banques publiques de développement reste peu documenté. Les premières observations indiquent qu’elles les utilisent principalement pour réaliser une analyse des risques physiques et des risques de transition sur leur portefeuille.
Sur la base d’estimations à horizon 2040, l’Agence française de développement a ainsi estimé qu’environ 60 % de ses clients risquaient de faire face à une catastrophe naturelle dans les prochaines années. Dans son dernier rapport annuel, la Development Bank of Southern Africa (DBSA) indique avoir recours à des scénarios climat pour analyser son portefeuille et définir des objectifs financiers adaptés.
Jusqu’à la fin des années 2010, peu d’études ont interrogé l’action des BPD en matière d’inégalités. En travaillant étroitement avec les ministères des finances autour de scénarios climat et nature, cela permettrait pourtant de développer une compréhension plus fine des conséquences de l’action des BPD en matière de distribution des richesses dans l’économie.
Pour jouer pleinement leur rôle dans le financement des politiques publiques, les BPD doivent avant tout disposer d’un mandat explicite de la part de leur gouvernement actionnaire. Une élaboration conjointe de scénarios climat et nature contribuerait à préciser le mandat des BPD, en leur ouvrant de nouveaux champs d’intervention en matière d’action climatique. Il s’agit notamment d’identifier un portefeuille de projets prioritaires à fort potentiel transformationnel pour les économies, tout en facilitant la sélection des instruments financiers les plus adaptés.
En tant qu’institutions financières de long terme, les BPD sont appelées à jouer un rôle central pour garantir le succès des plateformes pays. C’est le cas au Brésil, où la Banco Nacional de Desenvolvimento Economicô e Social (BNDES) sert de secrétariat à la plateforme consacrée au financement du climat et de la transformation écologique, en coordination avec le ministère des finances brésilien.
Enfin, une coopération étroite entre les ministères des finances et leurs banques nationales, notamment par la construction de scénarios climat conjoints, doit permettre d’éclairer les mécanismes de transmission du risque bancaire au risque souverain et vice versa. Les garanties publiques, l’exposition des BPD aux titres souverains ou encore le financement d’entreprises publiques constituent autant de canaux de transmission des risques.
L’intégration des scénarios climat dans les processus politiques constitue un changement stratégique nécessaire dans la période actuelle. Lorsqu’elles mobilisent des scénarios climatiques pour orienter leur prise de décision, les BPD ne devraient pas se limiter à un simple rôle passif.
En tant qu’opérateurs financiers à la main des gouvernements, elles ont vocation à devenir centrales dans la construction de scénarios climat-nature. Pour cela, elles doivent activement participer au dialogue avec les ministères des finances, les banques centrales et les autorités de régulation, afin de contribuer à l’élaboration et à l’appropriation collective des scénarios climatiques.
Construire une vision prospective commune des politiques économiques nécessaires pour accélérer les dynamiques de transition contribuerait à reconstruire un multilatéralisme de l’action, dans un contexte où la géopolitique des grandes puissances s’impose par la force.
Dans la perspective de la COP31 sur le climat à venir en novembre en Turquie, de la COP17 sur la biodiversité portée par l’Arménie, l’ouverture d’un tel chantier avec une coalition de pays volontaires sera déterminante pour structurer et porter cette réponse ambitieuse, à l’orée d’une deuxième décennie de l’accord de Paris lourde d’incertitudes.
Jean-Baptiste Jacouton est chargé de recherche à l'Agence française de développement (AFD).
Laura Sabogal Reyes et Étienne Espagne ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
28.05.2026 à 17:51
Serge Besanger, Professeur à l’ESCE International Business School, INSEEC U Research Center, ESCE International Business School
Souvent louée comme un modèle social efficient, la flexisécurité scandinave est aussi largement méconnue. Elle mobilise d’importants moyens pour réduire « quoi qu’il en coûte » ou presque la durée du chômage. Ce faisant, la main-d’œuvre peut aller plus rapidement des secteurs en déclin vers les secteurs en fort développement. C’est ce qui en fait un modèle de compétitivité.
La flexisécurité scandinave est souvent présentée comme une sorte de compromis élégant, presque nordique dans l’âme entre licenciement facile et protection sociale généreuse. Une espèce de miracle social-démocrate où tout le monde serait à la fois libre et protégé. Cette vision, pour rassurante qu’elle apparaisse, n’en est pas moins largement fausse.
La flexisécurité ne compense pas la précarité par des allocations. L’idée est plus brutale : rendre la notion même de précarité obsolète, en organisant une mobilité permanente. On ne protège pas les emplois, on protège la capacité à en retrouver un autre.
Contrairement à l’idée reçue selon laquelle ce serait en quelque sorte « un modèle sympa mais hors de prix », les pays scandinaves ne dépensent pas davantage que d’autres pour la politique de l’emploi ; ils dépensent différemment.
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Au Danemark – pays le plus souvent présenté comme le plus « généreux » dans l’accompagnement des travailleurs licenciés, les subventions à l’emploi (emplois aidés, incitations) représentent un montant similaire à celui de la France, soit entre 0,2 et 0,3 % du PIB. La protection de l’emploi est quasi inexistante, ce qui permet une forte mobilité du travail. Le marché est caractérisé par des flux élevés d’entrées et sorties de l’emploi.
Le point sur la très faible protection de l’emploi est documenté par l’OCDE via l’indicateur Employment Protection Legislation (EPL). Au Danemark, l’EPL est de 1,5, soit le score le plus faible parmi les pays de l’OCDE (plus ce score est faible, plus il est facile de licencier). En France, il est de 3,0 ; soit le score le plus élevé, avec celui de l’Italie.
En contrepartie de la facilité de licenciement au Danemark, les allocations chômage peuvent atteindre jusqu’à 90 % du salaire antérieur pour les bas revenus, pendant une durée maximale d’environ 2 ans pour les assurés.
Jobcenters, l’équivalent de France Travail, coûte 0,2 % du PIB, c’est-à-dire le double de son homologue français. Chaque conseiller danois gère entre 15 et 25 demandeurs d’emploi (France Travail : entre 60 et 120). Les jobcenters sont des structures municipales placées sous la responsabilité des maires. Leur mission est de s’adapter aux besoins économiques du territoire. Traduction : si le chômage augmente, ce n’est pas un lointain « Copenhague », mais bien le maire qui devra rendre des comptes.
Si la France traite le chômage comme un processus administratif, le Danemark le traite comme une urgence opérationnelle et locale : les jobcenters assurent jusqu’à deux entretiens par semaine, accompagnés d’ateliers obligatoires. Le système repose sur un principe simple : pas de droit sans devoirs immédiats.
Le demandeur d’emploi doit accepter les offres dites « raisonnables », participer aux formations imposées et prouver activement sa recherche. Dans le cas contraire, la sanction, pouvant aller jusqu’à la suspension des allocations, est immédiate. En effet, les aides sociales, ou Kontanthjælp comme on dit localement, sont également gérées par les municipalités.
Cette pression forte s’accompagne d’un investissement massif en formation et en coaching, atteignant près de 0,5 % du PIB selon l’OCDE (France : 0,2 %). Les Danois nomment le Gyldne Trekant (le « Triangle d’or ») la combinaison de l’hyperflexibilité des entreprises, de la sécurité des revenus et de la politique active d’insertion.
Le modèle suédois, lui, est à la fois centralisé et privé. L’Arbetsförmedlingen, agence publique suédoise pour l’emploi, fait essentiellement appel à des contractuels. Elle agit comme une acheteuse de services, déléguant l’essentiel du travail à des coachs, des cabinets de reclassement et des organismes de formation rémunérés au résultat. Au total, la Suède affiche des performances solides sur le marché du travail, avec une forte participation au marché du travail (plus de 80 % des 20-64 ans), ce qui la rapproche des standards danois en termes d’insertion et de fluidité.
Le système norvégien est en revanche étatique et centralisé, avec une idée clé assez simple : un seul guichet pour le social et l’emploi. L’Arbeids- og velferdsetaten gère également les allocations. Le système est aussi conditionnel que celui de ses voisins : les formations sont obligatoires, de même que l’acceptation des offres. Cette organisation s’accompagne d’excellents résultats ; la Norvège enregistre un taux de chômage très faible, autour de 3 à 4 % en 2024, soit un niveau comparable à celui du Danemark, avec, de surcroît, une durée moyenne de chômage relativement courte.
Malgré leurs divergences au plan organisationnel, les pays scandinaves poursuivent tous un même objectif, la performance économique, qu’ils atteignent en grande partie grâce à la flexibilité du marché de l’emploi. Cette organisation ne se limite pas à améliorer l’allocation du travail ; elle crée aussi un environnement propice à l’investissement et à l’innovation.
C’est précisément ici que se manifeste l’un des effets les plus sous-estimés de la flexisécurité : son impact sur l’investissement en recherche et développement. Au Danemark, les dépenses de recherche et développement (R&D) atteignent environ 2,9 % du PIB, contre 2,2 % en France. Dans le domaine particulièrement stratégique de la tech, les dépenses de R&D danoises se montent à 1,85 % du PIB, contre seulement 0,4 % en France.
En Suède, l’effort est encore plus marqué, avec des dépenses de R&D autour de 3,4 à 3,6 % du PIB, soit l’un des niveaux les plus élevés au monde, porté par un écosystème très innovant.
Cet écart important ne s’explique pas uniquement par des choix industriels ou technologiques. Il tient aussi et surtout à un cadre institutionnel qui réduit fortement les coûts et les incertitudes liés aux restructurations. En facilitant les ajustements de main-d’œuvre, ce modèle libère des ressources financières et managériales que les entreprises peuvent réallouer vers des activités à plus forte valeur ajoutée, au premier rang desquelles figure l’innovation.
Ainsi, loin d’opposer flexibilité sociale et performance économique, les pays scandinaves montrent que la première peut devenir un levier direct de la seconde, en soutenant durablement l’effort de R&D et la capacité d’adaptation des entreprises.
À cet effet, les restructurations industrielles sont beaucoup plus rapides dans ces pays. En France, une restructuration coûte en moyenne trente-huit mois de salaire. À l’inverse, dans les pays nordiques, une restructuration peut être menée en quelques semaines, sans surcoûts administratifs ou salariaux. Or, la recherche en économie met en évidence une relation inverse frappante : les pays où les coûts de restructuration sont les plus faibles (Danemark, Suède) sont aussi ceux qui investissent le plus en R&D. L’économie française présente un niveau d’investissement nettement inférieur, en ayant un système plus rigide et protecteur. Cela suggère que la flexibilité du marché du travail ne se limite pas à un enjeu d’emploi, mais constitue également un déterminant clé de la capacité d’innovation.
Les pays nordiques n’ont pas toujours été des modèles de flexisécurité ; ils reposaient autrefois, comme la France, sur une forte protection de l’emploi, un poids important du secteur public et une logique de stabilisation des carrières, avant d’opérer une transformation radicale vers des marchés du travail beaucoup plus flexibles et centrés sur la mobilité.
Au fond, la flexisécurité scandinave n’a rien d’un compromis tiède. C’est un système assez radical, presque contre-intuitif, qui a fait un pari simple : organiser les flux plutôt que figer les positions. Au cœur de ce modèle se trouve une idée simple mais puissante : il est plus efficace de sécuriser les trajectoires professionnelles que de protéger les postes de travail eux-mêmes.
Ce fonctionnement permet une réallocation rapide de la main-d’œuvre vers les secteurs les plus innovants. En définitive, la flexisécurité n’est pas seulement un modèle social. Elle est un véritable modèle de compétitivité nationale fondé sur une exigence : dans un monde en mutation rapide, la sécurité ne réside pas dans la stabilité des positions, mais dans la capacité à évoluer en permanence.
l'auteur est membre du comité consultatif de Kongsberg Innovation
28.05.2026 à 17:13
James Gilbert, Senior Lecturer in Zoology, University of Hull

La santé reproductive des abeilles solitaires (osmies) est affectée par les fortes chaleurs. Les insectes, mâles et femelles, même si c’est chez les mâles que la chute est la plus forte, voient la qualité des gamètes produites baisser s’ils ont été exposés à des températures caniculaires pendant leur développement. Ces abeilles sauvages sont pourtant des pollinisatrices vitales, notamment pour la production fruitière dont nous dépendons.
Il n’existe pas encore beaucoup d’études sur les effets des vagues de chaleur sur les abeilles. Les rares études disponibles se concentrent sur des conditions météorologiques extrêmes susceptibles de tuer une abeille adulte.
Cependant de nouvelles recherches que j’ai menées au Royaume-Uni avec des collègues montrent que les populations d’abeilles solitaires (aussi appelées osmies) pourraient être bien plus sensibles qu’on ne le pensait aux phénomènes météorologiques extrêmes comme la vague de chaleur connue par l’Europe fin mai 2026.
Pour comprendre ce qui arrive à ces abeilles par temps chaud, mon équipe a reproduit la vague de chaleur de trois jours qui a frappé le Royaume-Uni en juillet 2022. Nous avons soumis un groupe de larves d’osmies rousses Osmia bicornis à trois jours où les températures atteignaient quotidiennement 40 °C.
Les osmies rousses sont des abeilles solitaires courantes dans les jardins britanniques (mais aussi français, ndlt). Elles constituent des pollinisatrices importantes pour les pommiers et d’autres arbres fruitiers. Parallèlement, un groupe témoin a été exposé aux températures habituelles du mois de juillet à Hull (au nord-est de l’Angleterre, ndlt), où l’étude a été menée, avec des pics quotidiens avoisinant les 25 °C.
Par la suite, nous avons traité les deux groupes de la même manière et les avons laissés tisser leurs cocons et hiberner normalement. Neuf mois plus tard, toutes les abeilles sont sorties en bonne santé : il semblait donc, dans un premier temps, que la vague de chaleur n’avait eu aucun effet. Mais c’était avant que nous n’ayons évalué leur santé reproductive.
Chose stupéfiante, chez les mâles du groupe exposé à la vague de chaleur, l’activité des spermatozoïdes avait diminué de moitié par rapport au groupe témoin, et leur nombre avait baissé d’un tiers. Chez les femelles, on a constaté une réduction de 15 % tant de la taille que du nombre d’ovules en développement.
En somme : la vague de chaleur avait anéanti la fertilité de ces abeilles, et en particulier chez les mâles.
Ces chiffres sont alarmants, car ils indiquent que les populations d’abeilles solitaires sont bien plus sensibles aux chaleurs extrêmes qu’on ne le pensait jusqu’alors. Il faudra en tenir compte dans l’évaluation des répercussions globales du changement climatique. Même les abeilles ne sont pas mortes sur le coup, leur fertilité a été gravement affectée.
Cela signifie qu’une vague de chaleur survenue une année donnée pourrait entraîner une chute spectaculaire du nombre d’abeilles l’année suivante, et donc une pollinisation moins efficace pour des cultures essentielles telles que les pommes, les cerises et le colza.
Cela rendrait les producteurs de fruits encore plus dépendants de la location temporaire de ruches d’abeilles mellifères pour pallier les déficits de pollinisation. Et ce, alors que les recherches montrent de plus en plus que les abeilles sauvages, dont les services sont gratuits, sont de meilleures pollinisatrices que les abeilles mellifères.
Chez les abeilles mellifères et les bourdons, la vie en groupe est essentielle pour résister aux conditions météorologiques extrêmes. Grâce à leurs ruches sociales, les abeilles mellifères peuvent s’adapter de façon flexible aux périodes de fortes pluies et de vents violents en réaffectant les tâches accomplies par les abeilles ouvrières. Celles-ci peuvent rapidement passer, par exemple, de l’entretien du nid à la recherche de nourriture.
Les abeilles mellifères et les bourdons sont également capables de s’adapter aux variations de température. Les nids sont maintenus à des limites de température strictes, certaines ouvrières se transformant même en radiateurs vivants lorsque les températures baissent, faisant vibrer leurs ailes pour produire de la chaleur qui maintient le couvain à la température idéale pour sa croissance.
Les nids de bourdons débutent par une seule reine qui hiberne pendant l’hiver, puis commence seule à la constitution de sa couvée. De nouvelles recherches ont révélé les secrets de leur résilience : par exemple, les reines de bourdons en hibernation peuvent survivre sous l’eau pendant jusqu’à une semaine lorsque leur nid est inondé.
À lire aussi : Comment les reines bourdons peuvent-elles survivre plusieurs jours sous l’eau ?
Cependant, les abeilles mellifères et les bourdons ne constituent pas la majorité des abeilles. Contrairement aux abeilles mellifères et aux bourdons, la plupart des abeilles sont solitaires, ce qui signifie qu’elles n’ont pas de congénères pour les aider lorsque les temps sont durs : elles travaillent entièrement seules.
Les nids de ces abeilles solitaires sont à la merci des éléments : elles sont donc bien plus vulnérables au changement climatique que les abeilles sociales.
Bien sûr, les vagues de chaleur ne sont pas la seule menace qui pèse sur les abeilles. Elles doivent faire face à toute une série d’autres problèmes : pesticides, maladies, carences nutritionnelles et perte d’habitat, pour n’en citer que quelques-uns.
La priorité est désormais d’étudier comment les abeilles touchées par les vagues de chaleur font également face à ces autres problèmes. Notre laboratoire dirige une étude financée par le gouvernement britannique visant à examiner comment le changement climatique influe sur les besoins nutritionnels des abeilles sauvages en phase de croissance, et comment les abeilles mères répondent à ces besoins.
Nos premiers résultats sont prometteurs : ils suggèrent que les abeilles en croissance ont besoin d’un équilibre nutritionnel différent selon la température à laquelle elles sont élevées. Nous cherchons désormais à déterminer si les osmies mères sont sensibles à ces besoins et si elles sont capables d’adapter le pollen qu’elles butinent pour y remédier.
Les périodes de chaleur extrême sont de plus en plus fréquentes, même dans les pays habituellement tempérés. Ces études montrent que les conditions météorologiques extrêmes, bien qu’elles ne tuent pas nécessairement les abeilles sur le coup, peuvent gravement nuire à la population d’abeilles, avec des conséquences à long terme pour la pollinisation ainsi que pour toute la chaîne alimentaire dont l’humain dépend.
James Gilbert bénéficie actuellement d'un financement de l'UKRI (BBSRC) et l'étude mentionnée dans cet article, dont James est coauteur, a été financée par l'UKRI (NERC).