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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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19.03.2026 à 17:08

Médias : les atteintes à la liberté de la presse de plus en plus fréquentes en région

Pauline Amiel, Head of school EJCAM, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse

Les menaces, les violences ou les entraves d’accès à l’information sont en hausse, empêchant certains journalistes de couvrir la campagne municipale.
Texte intégral (1660 mots)

Les menaces, les violences ou les entraves d’accès à l’information sont en hausse, empêchant parfois les journalistes de presse locale de couvrir correctement la campagne pour les élections municipales.


« On vire la presse et on évite de la lire ; comme ça, on vivra mieux ! » Ces propos, prononcés par Christian Poiret, président du conseil départemental du Nord, le 10 janvier 2026, à l’occasion des vœux du maire de Féchain, est un exemple des nombreuses atteintes à la liberté de la presse locale relevées ces derniers mois.

Procédures-bâillons, entraves d’accès à l’information, intimidations verbales ou menaces judiciaires, cyberharcèlements, dénonciations publiques, agressions au cours d’une manifestation, vols ou casses de matériel, violences physiques, retrait ou conditionnement des financements publics, pressions politiques… En 2024, l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse recensait 91 atteintes au niveau national. Entre 2018 et 2023, plus de 220 incidents liés à la sécurité des journalistes locaux ont été recensés par le Mapping Media Freedom.

Cette tendance est à la hausse, selon le rapport de Reporters sans frontières qui dénonce en outre des menaces de mort, des prises de position publique hostiles estimant que « l’information locale est de plus en plus cadenassée avec des interdictions d’accès à des événements d’intérêt général ou des restrictions d’accès par les forces de l’ordre ». Cette hausse n’est, pour l’heure, pas encore chiffrée précisément.

Des atteintes provenant de personnes ou de groupes détenteurs de l’autorité publique ou de mandats représentatifs

Les agressions récentes sont particulièrement marquantes, notamment parce qu’elles proviennent parfois de personnes détentrices de mandat représentatif ou de l’autorité publique. En octobre 2025, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Fabrice Pannekoucke traitait Médiacités de « torchon » en plein hémicycle du conseil régional, car le média d’investigation locale avait révélé que son test d’un portail électronique à l’entrée des lycées était illégal.

Le 5 janvier, une cinquantaine d’ostréiculteurs, dont des représentants syndicaux, encagoulés, ont brûlé des pneus, bloqué le portail d’accès aux locaux et insulté des journalistes de Midi libre pendant plusieurs heures, manifestant leur mécontentement à la suite des articles qu’ils jugeaient à charge. Quelques semaines avant, des agriculteurs avaient pris pour cible ce média et ces journalistes dans le cadre d’une manifestation.

Plusieurs élus choisissent délibérément de ne plus communiquer avec les journalistes et préfèrent utiliser les réseaux sociaux ou les outils de communication de leurs institutions. Reporters sans frontières assure qu’« empêcher les journalistes d’avoir accès à des événements ou à des documents d’intérêt public est désormais chose courante en France : une atteinte caractérisée à la liberté de la presse et in fine au droit du public à l’information ».

L’ONG pointe également l’augmentation des procédures-bâillons. Ces poursuites judiciaires disproportionnées, excessives ou déraisonnables, qui visent à faire taire des personnes physiques ou morales, touchent particulièrement les médias d’investigation locale indépendants, tels que Médiacités, Marsactu ou encore Splann !. Elles jouent alors sur le déséquilibre de pouvoir, financier ou politique, pour faire pression sur le média.

Une couverture locale des élections municipales entravée

Cette situation est particulièrement préoccupante dans le contexte des élections municipales où la presse locale demeure un vecteur d’information de premier plan. Alors que la défiance envers les médias progresse, la presse locale est toujours un repère : 63 % des sondés du baromètre de la Croix font confiance aux médias locaux. C’est notamment le rôle d’animateur de débats publics qui est utile en temps de municipales.

Ainsi, l’Est éclair a lancé une consultation citoyenne pour mettre en avant les souhaits des habitants et les faire valoir auprès des candidats. De son côté, le Télégramme a créé une plateforme pour aider le public à se repérer dans les propositions. La Provence, quant à elle, a envoyé une équipe spéciale de journalistes pendant deux mois sur les marchés pour « demander aux habitants ce qu’ils attendent de cette élection municipale ».

Les médias locaux, à l’image de la Provence toujours, travaillent à renforcer le dialogue entre les candidats et les habitants, notamment dans l’espoir de lutter contre l’abstention. Dans le Vaucluse, les Alpes-de-Haute-Provence et les Bouches-du-Rhône, le quotidien régional organise 30 débats pour permettre ce dialogue.

Par ailleurs, les médias indépendants ne cessent d’innover pour lutter contre la désinformation, proposer du « fact-checking » des annonces des candidats et autres formats de vulgarisation des fonctions des mairies, comme le montre un partenariat de Médiacités, Marsactu, le Poulpe, Splann ! et Rue89 Strasbourg.

Maillage du territoire qui s’amenuise : vers des déserts informationnels en France ?

En France, 7 000 journalistes produisent l’information locale (presse quotidienne régionale ou départementale et presse hebdomadaire régionale, télévision locale) alors que les effectifs de la presse départementale ont été réduits de 20 % et ceux de la presse quotidienne régionale (PQR) de 9 % entre 2013 et 2023, selon les chiffres du ministère de la culture et de l’Arcom de janvier 2026.

La presse locale est menacée par la diminution des abonnements, des revenus issus de la publicité, par la non-rémunération des droits voisins par les Gafam, alors que les coûts d’impression et de distribution ne cessent d’augmenter. La bascule numérique et la diversification des activités engagées depuis longtemps, avec plus ou moins de succès, par les médias locaux traditionnels, ne parviennent pas à compenser cette érosion.

La question des déserts informationnels, qui désignent des territoires dans lesquels l’accès à une information fiable et de qualité est insuffisant, commence aussi à se poser en France. Ces deux dernières années, les deux rapports du Centre pour le pluralisme et la liberté dans les médias et de la Fondation Jean-Jaurès sur le sujet ont été clairs : la situation des territoires est fragile mais, pour le moment, aucun désert médiatique n’est recensé.

Pour autant, le maillage territorial s’érode : depuis dix ans, une centaine d’agences locales a disparu, la plupart dans des zones rurales. Ces fermetures, qui se couplent à la diminution du nombre de journalistes ou à la disparition de médias locaux d’investigation, satiriques ou indépendants, sont liées à la forte concentration du secteur.

Cette concentration n’est pas nouvelle, mais elle s’est renforcée ces dix dernières années. À tel point que le Centre pour le pluralisme et la liberté des médias indique dans son rapport de 2024 que le paysage médiatique français est considéré à « risque haut » pour son insuffisance d’infrastructures de médias locaux, la faiblesse de l’indépendance éditoriale et l’insuffisance de son inclusivité sociale. Là encore, les effets de cette concentration sont clairement identifiés : fragilisation de la crédibilité de l’information, biais idéologiques, risques d’autocensure, perte d’indépendance des journalistes et des rédactions, fragilisation économique, renforcement de la crise de confiance des publics.

The Conversation

Pauline Amiel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.03.2026 à 17:07

Quand le sourire devient un enjeu électoral pour les femmes candidates

Iona Astier, PhD Candidate in Economics, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Quentin Lippmann, Professeur des universités en sciences économiques, Aix-Marseille Université (AMU)

Léa Dispa, Chargée de médiation scientifique, Aix-Marseille Université (AMU)

Plus encore que de la part d’un homme politique, on attend d’une femme politique qu’elle sourie. Cette attente a-t-elle un effet électoral ?
Texte intégral (2091 mots)

Durant les municipales, les panneaux électoraux fleurissent dans nos communes. Regards francs, promesses locales, slogans calibrés. Et presque toujours, un sourire. Anodin ? Pas vraiment. Derrière cette expression du visage se joue une partition bien plus complexe qu’une simple question d’esthétique. Pour les femmes candidates, sourire est même une exigence politique silencieuse.


En 2016, lors de la convention démocrate, Hillary Clinton est davantage commentée pour son absence supposée de sourire et de chaleur que pour son programme. Quelques années plus tard, Élisabeth Borne, alors Première ministre, est à plusieurs reprises décrite comme « froide » ou « raide ». Dans son livre Vingt Mois à Matignon (2024), elle relate avoir été jugée plus sévèrement qu’un homme sur son attitude. Elle arbore d’ailleurs un franc sourire sur la couverture de son livre. Dans les deux cas, le reproche ne porte pas sur les idées, mais sur l’apparence, l’allure.

L’absence de sourire est donc plus souvent reprochée aux femmes. Mais est-ce que cette attente a un effet électoral ? Autrement dit, est-ce que l’absence de sourire est plus coûteuse électoralement pour une femme que pour un homme ?

Mesurer le sourire des candidats et candidates

Une récente étude menée à partir de plus de 9 000 professions de foi des législatives françaises de 2022 et 2024, met ce phénomène à l’épreuve de la réalité statistique (Lippmann, 2026). Ces professions de foi sont un support d’analyse précieux. En France, chaque électeur et électrice le reçoit avant le scrutin. Il présente à la fois le programme et la photographie du candidat ou de la candidate aux côtés des principaux cadors du parti politiques auxquels ils sont affiliés.

À l’aide d’outils d’intelligence artificielle, les émotions affichées sur les photographies ainsi que la présence ou non d’un sourire ont été mesurées. Près de 80 % des femmes sont classées comme « souriantes » sur leur photo contre moins de 60 % des hommes, soit un écart de 19 points de pourcentage. Les femmes apparaissent donc nettement plus souriantes que leurs homologues masculins.

Ce que coûte un sourire

L’analyse statistique montre également que cette différence n’est pas neutre électoralement. En exploitant les mêmes données issues des législatives de 2022 et 2024, nous avons mesuré l’impact du sourire sur les résultats électoraux en tenant compte de l’âge du candidat, de son parti politique, de sa profession, du département et du type de circonscription, ainsi que du contenu de la profession de foi.

À caractéristiques comparables, les hommes souriants et les femmes souriantes obtiennent environ deux points supplémentaires dans les urnes par rapport aux hommes ne souriant pas. Mais l’asymétrie apparaît chez les candidats qui ne sourient pas : une femme qui ne sourit pas obtient environ deux points de moins qu’un homme ne souriant pas. Pour un homme, sourire est donc un atout. Pour une femme, c’est davantage une condition pour éviter une pénalité.

graphique représentant l’effet estimé du sourire et du genre sur la part des voix au 1ᵉʳ tour
Effet estimé du sourire et du genre sur la part des voix au 1ᵉʳ tour DR. Fourni par l'auteur

Pour confirmer ces résultats, nous avons mené une expérience en ligne auprès de 1 000 personnes représentatives de la population française. Nous avons soumis aux participants des paires de photographies de candidats et candidates fictifs générées par intelligence artificielle. Pour chaque candidat fictif, deux versions de la même photographie ont été créées, l’une souriante et l’autre neutre, puis présentées aux participants afin de mesurer l’effet du sourire sur leurs intentions de vote.

À chaque participant, nous avons posé la question : « Si vous deviez choisir entre ces deux candidats, quelle est la probabilité que vous votiez pour le candidat A plutôt que pour le candidat B ? »

Les résultats préliminaires indiquent qu’une expression neutre réduit les intentions de vote pour tous les candidats, mais que cet effet est plus marqué pour les femmes. Ne pas sourire réduit leurs chances d’être choisies d’environ trois points de pourcentage supplémentaires par rapport aux hommes. Ces résultats, cohérents avec l’analyse des professions de foi, font actuellement l’objet d’un article scientifique en cours de rédaction.

Exemples de deepfakes utilisés dans l’expérience afin d’étudier l’effet du sourire sur les intentions de vote. DR. Fourni par l'auteur

La « double contrainte » des femmes en politique

Pourquoi cette injonction au sourire vise-t-elle plus fortement les femmes ? La psychologie a établi que les stéréotypes de genre font des femmes des personnes naturellement chaleureuses, attentives aux autres et peu enclines à l’agressivité, tandis que les hommes seraient associés à la compétitivité, à l’assurance et à la maîtrise émotionnelle. Mais lorsque les femmes accèdent à des positions de pouvoir, ces attentes entrent en tension.

Les femmes font face à une « double contrainte » : en tant que femmes, elles sont attendues sur le registre de la chaleur et de l’empathie alors qu’en tant que responsables politiques, elles doivent incarner l’autorité, la fermeté, qui sont des qualités associées au masculin. Si elles affichent trop de chaleur, elles risquent d’être jugées insuffisamment crédibles ou moins compétentes.

À l’inverse, si elles adoptent les codes de sérieux et de distance, valorisés en politique, elles s’exposent aux critiques de froideur, de « raideur » ou de manque d’empathie, comme l’ont vécu Hillary Clinton ou Élisabeth Borne. Cette double contrainte soulève une question stratégique : faut-il sourire pour être élue, quitte à devoir ensuite recomposer son image une fois en fonction ? Nos données ne permettent pas de répondre à cette question. Elle pointent néanmoins vers un paradoxe : les ressorts de la victoire électorale ne sont pas nécessairement ceux de l’exercice du pouvoir.

Pour les hommes, ce conflit est bien moins marqué. Les stéréotypes qui leur sont associés correspondent d’emblée à ceux liés à l’exercice du pouvoir. Cette concordance leur offre une plus grande liberté émotionnelle. Se montrer chaleureux n’est pas considéré comme une transgression, c’est une simple marque d’accessibilité, qui ne retire rien à leur crédibilité.

À l’inverse, si une femme répond aux attentes de chaleur et d’empathie traditionnellement associées au féminin, elle risque d’être perçue comme moins compétente. Le sourire devient alors un outil d’ajustement qui réduit la tension entre ces exigences contradictoires, une manière de « compenser » l’accès à une fonction de pouvoir encore perçue comme une transgression du rôle féminin. Cette contrainte oblige les femmes à investir davantage dans le contrôle de leur image.

À la charge politique s’ajoute alors une charge émotionnelle, une forme de « taxe invisible » qui représenterait une dépense d’énergie et de ressources que leurs homologues masculins n’ont pas à supporter. Si ce coût émotionnel est bien documenté théoriquement, les enquêtes menées directement auprès de femmes politiques sur ce vécu restent encore rares.

Composer avec les attentes

Face à ces contraintes, les femmes politiques peuvent adopter différentes stratégies. La première est la conformité : afficher chaleur et sourire pour répondre aux attentes genrées, au prix d’un effort supplémentaire. La seconde est la contestation en refusant ces normes et en assumant neutralité ou distance. Mais cette voie est électoralement risquée. Comme le montrent nos données, une candidate qui ne sourit pas s’expose à une pénalité dans les urnes que ses homologues masculins ne subissent pas.

Une troisième stratégie consiste à instrumentaliser ces contraintes. La politiste Frédérique Matonti a montré que le traitement médiatique stéréotypé des femmes politiques peut, dans certains contextes, se retourner en avantage. Dans le cas de Marine Le Pen, ce traitement a contribué à l’humaniser par contraste avec son père, servant ainsi sa stratégie de dédiabolisation du parti.

Un sourire peut sembler anodin. Mais lorsqu’on observe chez qui il est demandé, et à quel moment il est valorisé, alors il devient un révélateur des normes qui encadrent encore l’accès des femmes aux positions de pouvoir. Comprendre ces mécanismes, c’est ouvrir la voie à la réflexion et interroger ce que nous attendons, souvent inconsciemment, de celles et ceux qui nous gouvernent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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19.03.2026 à 09:43

Dans le Var, la progression de la cochenille-tortue du pin menace les paysages méditerranéens

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cette espèce exotique a déjà eu dans le passé des effets dévastateurs sur les forêts de pin italiennes.
Texte intégral (2752 mots)
Deux femelles adultes de _Toumeyella parvicornis_ fixées sur une tige de pin maritime protégées par une fourmi (_Crematogaster scutellaris_), à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Le département du Var, en France, est touché par l’arrivée de cet insecte venu d’Amérique du Nord qui s’attaque au pin maritime et au pin parasol. Si la cochenille-tortue du pin se propage, elle pourrait transformer durablement les paysages et l’écologie du pourtour méditerranéen.


Des terrasses qui collent, des voitures poisseuses… On croirait d’abord à une histoire de pollution, puis on lève la tête vers les pins parasols caractéristiques du littoral méditerranéen. On voit alors leurs aiguilles noircir, leurs silhouettes familières se dégarnir, leurs grosses branches dépérir puis se rompre.

Derrière ces symptômes constatés dans le Var se cache un minuscule insecte, qui prend une place gigantesque dans les préoccupations locales : la cochenille-tortue du pin (Toumeyella parvicornis). Venue d’Amérique du Nord, on l’a détectée pour la première fois en France en 2021 dans le golfe de Saint-Tropez, dans le Var – un département en première ligne pour les espèces exotiques.

Discrètes, célèbres ou redoutées

Mais qu’est-ce donc qu’une cochenille ? Insectes de l’ordre des hémiptères, apparentés aux pucerons, aux cigales ou encore aux punaises, elles se caractérisent par une biologie souvent discrète. Les femelles adultes sont peu mobiles et restent fixées sur la plante hôte pour se nourrir de sève, tandis que les rares mâles sont souvent de petite taille, ailés, et d’une courte durée de vie.

Beaucoup d’espèces portent une cuticule épaissie ou cireuse, parfois en forme de petit bouclier – d’où l’impression de petite écaille collée au rameau. Certaines cochenilles sont célèbres pour un usage ancien comme colorant – la cochenille du carmin, par exemple. D’autres sont redoutées en agriculture, en horticulture et en foresterie, car elles peuvent pulluler, affaiblir les plantes et favoriser des champignons par l’intermédiaire du miellat qu’elles produisent.

Il y a plus de soixante ans, le massif des Maures dans le Var avait déjà vu arriver une cochenille, Matsucoccus feytaudi. Alors qu’on ne lui connaît pas de dégâts notoires en région atlantique dont elle est endémique (Landes en France, Espagne, Portugal, etc.), elle a détruit dans ce massif 120 000 hectares de pins maritimes en vingt ans de présence.

Biologie et mécanismes de dégâts de la cochenille-tortue du pin

Mais venons-en à celle qui nous intéresse, la cochenille-tortue du pin. Originaire d’Amérique du Nord, Toumeyella parvicornis appartient à la famille des Coccidae.

Elle se fixe volontiers sur les jeunes rameaux de pins, perce les tissus végétaux et se nourrit directement de la sève. Ce vol de ressources affaiblit l’arbre, mais le mécanisme le plus visible est ailleurs : l’insecte rejette en quantité un miellat sucré qui rend tout collant, attire souvent les fourmis… et, surtout, nourrit la fumagine, un champignon noirâtre qui recouvre aiguilles et rameaux, y compris les strates inférieures.

gros plan sur une colonie de cochenilles sur une branche
Colonie de Toumeyella parvicornis avec femelles adultes et petites larves fixées (rougeâtres), à Grimaud dans le massif des Maures, octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Résultat : la photosynthèse est freinée et empêchée, l’arbre s’épuise, il perd des aiguilles et voit sa croissance stoppée. Des infestations fortes et répétées peuvent mener jusqu’au dépérissement et à la mort de l’arbre, souvent précédés de chutes de branches qui rendent les abords dangereux.

La France prudente après l’expérience italienne

Comme beaucoup d’espèces exotiques, les raisons de la diffusion de la cochenille tient à un « alignement des planètes » défavorable : augmentation des échanges commerciaux de végétaux et de matériels, densité d’hôtes (plantations notamment) et hivers plus doux.

En France, les foyers actuellement identifiés se concentrent encore dans le Var, mais un premier cas a été relevé à Martigues, dans les Bouches-du-Rhône. Les impacts visibles ont été identifiés sur le pin parasol (Pinus pinea) et le pin maritime (Pinus pinaster).

Face à ce constat, les autorités sanitaires ont mis en place une surveillance et des recommandations de gestion : un repérage précoce, des précautions lors des travaux d’élagage, une limitation des déplacements de végétaux potentiellement infestés, et le signalement des symptômes.

Les dégâts restent encore relativement localisés à l’échelle nationale, mais l’expérience antérieure de l’Italie nous invite à la prudence. La cochenille-tortue du pin a été signalée dès 2014 en Campanie, dans la région de Naples, avant de gagner d’autres régions jusqu’à atteindre Rome, où le pin parasol constitue une icône paysagère et culturelle.

Les infestations ont entraîné des dépérissements massifs, et les gestionnaires ont dû intervenir sur des arbres adultes, parfois patrimoniaux. Plusieurs études récentes utilisant des indicateurs de croissance, des mesures physiologiques et de la télédétection ont pu mettre en évidence les liens entre l’intensité de l’attaque à la baisse de vitalité des pins et au risque de mortalité en Italie.

Après l’Italie et la France, l’espèce a aussi été signalée dans d’autres pays du bassin (par exemple, dans les Balkans), ce qui alimente la crainte d’une diffusion à l’échelle méditerranéenne, d’autant que le pin parasol est présent sur une large partie du pourtour méditerranéen.

Une menace écologique majeure

Le point crucial, souvent sous-estimé dans le débat public, tient au rôle du pin parasol et du pin maritime. Loin d’être de simples arbres d’ornement urbain, ils structurent les milieux naturels, parfois au cœur d’aires protégées.

Dans la réserve naturelle nationale de la plaine des Maures (Var), les pins parasols participent à des paysages uniques et à la structuration écologique locale. Ils façonnent une ambiance de plaine ouverte arborée très caractéristique.

La disparition ou le dépérissement de ces arbres n’aurait pas seulement un effet esthétique : elle affecterait la structure du milieu, les microclimats locaux et toute une biodiversité associée aux pins – faune, champignons, cortèges d’invertébrés, etc. Une grande partie du littoral du Var fait partie de l’aire du parc national de Port-Cros, directement menacée par cet insecte.


À lire aussi : Derrière les invasions biologiques, un remodelage silencieux des écosystèmes


Le pin maritime, comme le pin parasol, dépasse en outre largement le cadre méditerranéen. Il est présent également sur la façade atlantique, où il constitue l’essence dominante du massif landais et l’un des plus vastes ensembles forestiers d’Europe occidentale. Une extension de la cochenille-tortue vers ces régions – si elle s’y acclimatait et y trouvait les conditions propices – poserait donc des questions écologiques, paysagères et économiques à une tout autre échelle : santé des forêts, gestion sylvicole, risque d’affaiblissement face aux sécheresses et coûts de surveillance.

Plus largement, ce cas illustre comment un insecte de quelques millimètres peut, en interaction avec la mondialisation des échanges et le changement climatique, devenir un facteur de transformation durable des paysages et des écosystèmes, en s’associant aux modifications en cours, en modifiant l’identité visuelle et écologique de régions entières. L’enjeu dépasse donc la seule nuisance : il interroge notre capacité à anticiper et gérer les invasions biologiques avant qu’elles ne redessinent, silencieusement, nos horizons.

La cochenille-tortue des pins (Toumeyella parvicornis, Coccidae, Hemiptera). Source : Ysyeb/YouTube.

Des pistes de solutions au cas par cas

Face à cette invasion, les solutions restent jusqu’ici limitées, surtout sur de grands arbres. Il n’existe pas de « recette miracle » universelle. La gestion implique une approche intégrée, qui combine détection précoce, réduction des sources de dispersion, tailles ciblées quand c’est possible et maintien de la vitalité des arbres : arrosage raisonné en période sèche, protection des racines en contexte urbain, limitation des blessures.

paysage d’arbre rompu par les dégâts causés par un insecte
Dégâts de Toumeyella parvicornis sur pin parasol, défoliation et chute de branches, à Grimaud dans le massif des Maures, en octobre 2023. Romain Garrouste, Fourni par l'auteur

Des pistes existent aussi du côté des ennemis naturels de ces insectes. Comme pour d’autres cochenilles, certains prédateurs, notamment des coccinelles, peuvent consommer des cochenilles jeunes, et des communes testent parfois des lâchers d’auxiliaires. Mais l’efficacité à grande échelle dépend du bon choix d’espèces, du calendrier d’intervention et de la capacité des auxiliaires à suivre le rythme des pullulations.

Collectivités et particuliers, les bons réflexes à adopter

En tant que collectivités et en qualité de citoyens, comment contribuer à cette lutte ? Il s’agit d’abord d’apprendre à reconnaître les symptômes : miellat collant, fumagine noire, rameaux couverts de « petites carapaces » brunâtres, puis jaunissement.

Il faut ensuite éviter de déplacer des branches, rameaux ou végétaux de pins depuis une zone infestée vers une zone saine, et signaler les cas aux services compétents lorsqu’un nouveau foyer est suspecté.

Enfin, dans les espaces gérés, il s’agit de prioriser les arbres les plus sensibles (pins parasols, sujets en bord de route ou en ville) et intervenir le plus tôt possible : une fois l’arbre très affaibli, les chances d’inverser la trajectoire sont minces.

Une autre difficulté tient au manque de connaissances scientifiques produites en France sur Toumeyella parvicornis. Les données sur sa dynamique locale (nombre de générations par an selon les microclimats et les espèces d’arbres), ses ennemis naturels réellement efficaces, ses voies de dissémination et ses interactions avec le stress hydrique et les effets post-incendies restent encore à établir. Cette lacune contraste avec la situation italienne, où plusieurs travaux récents décrivent déjà la progression, les impacts sur la croissance des pins et des outils de suivi (dont la télédétection) qui peuvent aider les gestionnaires.

L’urgence en France, pour la recherche, est donc de cartographier finement l’extension du phénomène, en utilisant la télédétection et des drones par exemple, de mesurer l’impact sur la croissance des pins et, surtout, d’identifier les régulations naturelles efficaces, qui passent par l’identification génétique des arbres.

Par exemple, quelles coccinelles et autres prédateurs ou parasitoïdes attaquent réellement la cochenille dans le Var ? À quelle période de l’année ? Avec quel niveau de contrôle ? Sans ces données, il est difficile d’évaluer ce qui marche, ce qui coûte cher pour peu d’effets, et ce qui pourrait être déployé à grande échelle sans risques écologiques secondaires.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDIV (ANR), MRAE, MTE, National Geographic,

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19.03.2026 à 09:42

Le scarabée japonais à la conquête de l’Europe : un insecte sous haute surveillance

Sylvain Poggi, Chercheur en écologie quantitative et analyse de données, Inrae

Davide Martinetti, Chercheur en Biostatistique et Processus Spatiaux, Inrae

Leyli Borner, Ecologue et statisticienne

Sans une surveillance efficace et des mesures de lutte appropriées, le scarabée japonais pourrait coloniser une grande partie de l’Europe continentale dans les prochaines années.
Texte intégral (2671 mots)
Le scarabée japonais _Popillia japonica_ a été détecté pour la première fois dans le Grand-Est en juillet 2025. Inrae/Borner, Fourni par l'auteur

Sans une surveillance efficace et des mesures de lutte appropriées, le scarabée japonais (Popillia japonica), détecté en France pour la première fois dans la région Grand-Est en juillet 2025, pourrait coloniser une grande partie de l’Europe continentale dans les prochaines années.


C’est un coléoptère au régime varié. Le scarabée japonais peut s’alimenter sur plus de 400 espèces de plantes hôtes. Ses larves se nourrissent principalement des racines de graminées, en particulier celles des gazons, des prairies et surfaces enherbées, tandis que les adultes attaquent de nombreuses cultures agricoles (vignes, fruits à noyau, etc.), mais également des espèces ornementales telles que les rosiers.

Les dégâts potentiels sont considérables : aux États-Unis, les dégâts sont estimés à plusieurs centaines de millions de dollars par an, en incluant à la fois les pertes de production et les coûts de lutte.

Le scarabée japonais est de ce fait sous haute surveillance en France, où il a été détecté pour la première fois dans le Grand-Est en juillet 2025. Cette détection a de quoi inquiéter, mais elle était hélas prévisible : dès mai 2022, un rapport d’expertise collective de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) anticipait son introduction comme inéluctable en France hexagonale.

Une espèce exotique envahissante bien documentée

Originaire du Japon, le scarabée japonais est une espèce exotique envahissante dont les routes d’invasion sont bien connues (Figure 1). Accidentellement introduit aux États-Unis en 1916, il s’y est progressivement installé et s’est disséminé jusqu’au Canada.

À partir des années 1970, il a colonisé l’archipel des Açores, puis fut signalé pour la première fois en Europe continentale près de Milan (Italie) en 2014. Il s’est propagé en Suisse, dès 2017, et a été intercepté dans d’autres pays européens : Pays-Bas (2019), Allemagne (2022), Slovénie (2024) et, en 2025, en France, en Espagne, en Belgique et en Autriche.

Figure 1 : Historique d’invasion du scarabée japonais. Fourni par l'auteur

Cette invasion a suivi trois étapes classiques : l’entrée, l’établissement et la dissémination de l’espèce. Dans le cadre du projet européen IPM-Popillia, nous avons développé des cartes de risque pour chacune de ces étapes à l’échelle de l’Europe, afin d’aider les services phytosanitaires et les décideurs à mettre en place des stratégies de surveillance efficaces. Voici ce que nous avons appris.

Le scarabée japonais : une invasion à nos portes

Le scarabée japonais se déplace principalement grâce aux activités humaines : il s’introduit dans de nouvelles régions par le transport de personnes et de marchandises, ce qui est caractéristique d’un insecte « auto-stoppeur ».

Nous avons évalué le risque d’introduction dans chaque région européenne (Figure 2) en analysant les flux de voyageurs et de marchandises par avion, par train et en camion, à partir du foyer principal d’invasion (localisé en Italie du Nord et au sud de la Suisse). Les zones étudiées correspondent aux unités NUTS3, définies par l’Union européenne, qui correspondent à des zones de la taille d’un département ou d’une petite province.

Figure 2 : Cartes de risque d’introduction du scarabée japonais en Europe continentale depuis le foyer principal d’invasion (en noir) par voie aérienne (A), ferroviaire (B), routière (C), et par une combinaison de ces trois modes (indice composite, D). Les couleurs chaudes correspondent à un risque plus élevé. Adapté de Borner et al. (2024). Fourni par l'auteur

Où le scarabée japonais pourrait-il s’établir ?

Une fois introduite, une population de scarabées peut-elle survivre et se reproduire ? C’est ce que l’on appelle l’étape d’établissement. Les conditions climatiques, l’usage des sols et l’environnement local déterminent si ces populations peuvent se maintenir durablement.

Grâce à des modèles de distribution d’espèces, nous avons relié les données de présence du scarabée dans les zones colonisées, issues notamment des plateformes de sciences citoyennes, avec des informations environnementales géoréférencées.

La carte de risque d’établissement (Figure 3) montre que les contreforts des Alpes, le nord des Balkans et les rives orientales de la mer Noire sont très favorables à l’insecte. Le sud-ouest de la France, la Bretagne, l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique et les Pays-Bas présentent un risque plus modéré.

Figure 3 : Carte de risque d’établissement du scarabée japonais en Europe continentale. Les couleurs chaudes correspondent à un risque plus élevé. Adapté de Borner et al. (2023). Fourni par l'auteur

Comment l’espèce continue-t-elle de se propager ?

Les scarabées japonais émergent une fois par an sous les latitudes tempérées et sont responsables de la progression du front d’invasion en été via leur vol actif. Ils se déplacent pour se nourrir, s’accoupler et pondre leurs œufs, qui poursuivent ensuite leur développement dans le sol tout l’hiver.

L’interaction entre le cycle de vie de l’insecte et les conditions locales gouverne la vitesse à laquelle il se propage dans différentes régions d’Europe (Figure 4).

Figure 4 : Carte de vitesse locale de propagation du front de colonisation du scarabée japonais en Europe continentale. Fourni par l'auteur

Des cartes de risque pour mieux prévenir

Nos cartes de risque permettent de visualiser trois aspects essentiels :

  1. Risque d’introduction : où l’espèce peut arriver via les transports humains.

  2. Risque d’établissement : où les conditions environnementales sont favorables à sa survie et sa reproduction.

  3. Risque de dispersion active : où l’insecte peut se déplacer naturellement grâce à son vol.

Considérées séparément, mais plus encore combinées, ces cartes constituent un outil précieux pour anticiper et limiter la progression du scarabée japonais. Elles aident à définir des zones prioritaires pour la surveillance, à coordonner les actions transfrontalières et à adapter les mesures de confinement selon la vitesse de propagation locale.

La surveillance des espèces exotiques envahissantes : un enjeu crucial

Les invasions biologiques sont en forte croissance depuis deux siècles, et la tendance devrait se poursuivre avec l’intensification du commerce, des transports et du changement climatique. Entre 1980 et 2019, les dommages liés aux invasions se sont élevés à 1 208 milliards de dollars (plus de 1 049 milliards d’euros) à l’échelle mondiale, avec une augmentation de 702 % des pertes déclarées entre 1980-1999 et 2000-2019.

Dans ce contexte, il est donc crucial d’améliorer la prévention, la surveillance et la réponse rapide afin de stabiliser, voire de réduire à terme, le nombre de nouvelles invasions. Nos cartes de risque viennent compléter les outils existants pour optimiser les stratégies de surveillance permettant d’activer les mesures appropriées pour lutter contre les espèces exotiques envahissantes.

En pratique, toute observation d’un scarabée japonais doit être signalée à votre Direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Draaf), en précisant le lieu de l’observation.

The Conversation

Sylvain Poggi a reçu des financements de I'Union Européenne dans le cadre du projet IPM-Popillia (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

Davide Martinetti a reçu des financements de IPM-Popillia project, (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

Leyli Borner a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet IPM-Popillia (European Union Horizon 2020 Research and Innovation Programme, Grant No. 861852).

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19.03.2026 à 09:42

Le nématode du pin, un redoutable globe-trotteur

Hervé Jactel, Directeur de recherche, Inrae

Partout où il s'est installé, le nématode du pin a tué des millions d'arbres. Son arrivée dans les Landes françaises ne présage donc rien de bon.
Texte intégral (2616 mots)
Un nématode du pin _Bursaphelenchus xylophilus_ mâle, un _Monochamus galloprovincialis_, l’insecte vecteur de la maladie du flétrissement, et un pin desséché. L. D. Dwinell, USDA Forest Service/Gilles San Martin /Mateinsixtynine, CC BY

Partout où il s’est installé, le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus a tué des millions d’arbres. Son arrivée dans les Landes françaises ne présage donc rien de bon. Pour lutter contre cette espèce invasive, il faut bien sûr connaître son cycle de vie et la façon dont la maladie qu’il véhicule se transmet d’arbre en arbre. C’est ce que nous explique le spécialiste d’entomologie forestière Hervé Jactel.


Le nématode du pin Bursaphelenchus xylophilus, responsable de la maladie du flétrissement, est sans conteste le pire agent pathogène pour les forêts de pin du continent eurasiatique. Il s’agit d’un ver microscopique qui, une fois dans l’arbre, se nourrit des vaisseaux du bois, et bloque la circulation de la sève. Les symptômes sont, dans un premier temps, le rougissement des aiguilles puis leur chute, ensuite la courbure des pousses (d’où le nom de flétrissement), puis enfin la mort de l’arbre en quelques semaines seulement.

Bursaphelenchus xylophilus (adulte mâle). David Pires (INIAV, PT), Fourni par l'auteur

Partout où il a été introduit, il a provoqué la mort de millions d’arbres. Cette espèce exotique envahissante (classée organisme de quarantaine en Europe) est originaire d’Amérique du Nord où elle ne cause pas de dégâts, car les pins nord-américains sont résistants. En revanche, elle s’avère très agressive envers les espèces de conifères avec lesquelles elle n’a pas longtemps cohabité.

Une série d’invasions en Asie

Comme pour toutes les espèces invasives, le nématode du pin se joue des frontières terrestres ou maritimes. Il est arrivé en 1905 au Japon sans doute par l’intermédiaire d’une cargaison de bois venue des États-Unis. Il a, depuis, causé la perte de 95 % de la ressource en pins du pays. Il a ensuite été détecté en Chine en 1982, à Nankin (Nanjing en chinois), possiblement à cause de l’importation depuis les États-Unis de matériaux de construction d’un grand télescope. Il est désormais présent dans 18 provinces et a tué plus de 50 millions d’arbres.

Des travaux de modélisation ont montré que cette rapide expansion est surtout due à une propagation assistée par l’humain, avec des déplacements de plusieurs centaines de kilomètres par an sans doute liés au transport de matériaux en bois contaminés. Les dégâts sont tout aussi considérables en Corée (10 millions d’arbres morts en dix ans) malgré toutes les mesures d’éradication et de contrôle mises en place.

Détecté en Europe depuis 1999

Au Portugal, où il a été détecté en 1999, il occupe désormais plus de la moitié de la surface des forêts de pin maritime et a réduit de 30 % leur production. Des analyses génétiques ont montré que les populations de nématode du pin arrivées au Portugal étaient d’origine asiatique et non américaine. L’hypothèse est que du bois contaminé aurait été utilisé pour la construction de l’un des pavillons asiatiques de l’Exposition universelle de Lisbonne en 1998.

Des foyers sont également présents en Espagne depuis 2008, non loin de la frontière portugaise. Alors que certains semblent éradiqués, le foyer en Galice connu depuis une dizaine d’années est officiellement hors de contrôle et progresse de manière inquiétante.

Dans tous ces pays, le rythme de mortalité est d’environ un  million d’arbres par an.

Autant dire que la menace est grave pour la forêt des Landes en France, où le pin maritime est omniprésent et où un premier foyer vient d’être découvert fin 2025 à Seignosse. Les 500 kilomètres qui séparent les foyers du nord du Portugal et de Galice du sud des Landes indiquent que, là encore, c’est le transport par l’être humain qui est à l’origine de cette invasion.

Un coléoptère qui transmet la maladie d’arbre en arbre

La maladie du flétrissement du pin est une maladie à transmission vectorielle. Le nématode du pin ne peut pas passer d’un arbre à l’autre sans l’aide de son insecte vecteur, capable de voler, qui est dans tous les pays infectés un coléoptère longicorne xylophage du genre Monochamus.

En Europe du Sud, il s’agit de l’espèce méditerranéenne Monochamus galloprovincialis. L’insecte vecteur transporte les nématodes dans ses trachées (tubes conduisant l’air aux différents organes) et les dissémine d’un arbre à l’autre à deux étapes de son cycle de développement.

Deux modes de transmission

À leur émergence de l’arbre où ils se sont développés, les jeunes adultes doivent se nourrir sur de jeunes pousses de pin en bonne santé pour acquérir l’énergie nécessaire pour faire fonctionner leurs muscles moteurs du vol et produire des ovocytes (les œufs avant leur fécondation).

C’est pendant cette phase de maturation sexuelle que l’essentiel de la charge en nématode est transmise à l’arbre. Cette transmission est passive, car les nématodes ne sont pas injectés mais sortent d’eux-mêmes des trachées, attirés par l’odeur de la résine qui s’écoule des morsures de l’insecte sur l’écorce des pousses de pin.

Monochamus galloprovincialis (adulte femelle), se nourrissant sur une pousse verte de pin maritime. Inge van Halder, Fourni par l'auteur

Les nématodes gagnent alors le réseau de canaux de résine où ils peuvent se multiplier si l’arbre n’est pas résistant et si les températures sont suffisamment élevées. Le nématode du pin produit une nouvelle génération tous les quatre et cinq jours à 25 °C. En quelques semaines, la population de nématodes peut donc augmenter de façon exponentielle, conduisant à une obstruction des canaux de sève et à la mort de l’arbre par embolie.

Le deuxième mode de transmission des nématodes par les insectes vecteurs intervient, mais dans une moindre mesure, lorsque la femelle fécondée cherche un arbre hôte dépérissant pour effectuer sa ponte, car c’est l’habitat le plus favorable au développement de sa descendance.

Cet arbre peut être dépérissant parce qu’affaibli par une grave sécheresse, le passage d’un feu (les Monochamus sont attirés par l’odeur de la fumée), une attaque de scolytes (des coléoptères xylophages), une infection par un champignon ou par le nématode lui-même (si un Monochamus l’avait auparavant contaminé lors de son repas de maturation). La femelle pond ses œufs un par un dans des encoches creusées dans l’écorce des arbres. Les nématodes qui restaient dans ses trachées peuvent alors pénétrer dans l’arbre par ces blessures de l’écorce. Les jeunes larves de l’insecte creusent ensuite une galerie sous l’écorce pour se nourrir aux dépens des tissus où circule la sève de l’arbre chargée de sucres. C’est pourquoi les arbres supports de ponte ne doivent pas être morts (pas complètement secs) mais seulement moribonds.

Ensuite, les autres stades larvaires se développent lentement dans les tissus du bois alors que les nématodes survivent en se nourrissant de champignons à l’intérieur de ces mêmes tissus. Attirés par l’odeur des insectes, les nématodes présents dans le bois se regroupent dans la loge où la larve s’est transformée en nymphe et s’insèrent dans les trachées du jeune adulte avant que celui-ci n’émerge de l’arbre, emportant avec lui quelques centaines à quelques milliers de nématodes. Au total, le cycle de reproduction de l’insecte vecteur Monochamus dure un an, avec une période d’arrêt du développement pendant l’hiver.

Des coléoptères qui peuvent voler sur plusieurs dizaines de kilomètres dans leur vie

Pour boucler le cycle de la maladie, un arbre hôte doit donc être visité deux fois par des Monochamus, une fois par un Monochamus jeune adulte (mâle ou femelle) qui transmet les nématodes lors de son repas et induit donc le dépérissement de l’arbre, et une deuxième fois par un Monochamus femelle fécondée, attirée par l’arbre dépérissant, et dont les insectes de la génération fille assurent la récupération puis le transport des nématodes hors de l’arbre infecté.

Les insectes vecteurs de l’espèce M. galloprovincialis sont doués d’une grande capacité de vol, capables de se déplacer sur plusieurs dizaines de kilomètres durant toute leur vie d’adulte.

Monochamus galloprovincialis (adulte mâle) prêt à s’envoler
Monochamus galloprovincialis (adulte mâle), prêt à s’envoler. Gilles San Martin, Fourni par l'auteur

Contrairement aux incendies de forêt qui ravagent en quelques jours des grandes surfaces de plantations de pin, si elle n’est pas éradiquée, la maladie du flétrissement provoquée par le nématode progresse inéluctablement mais lentement, de quelques kilomètres par an, avec une petite proportion d’arbres morts par parcelle chaque année (5 à 10 %). Il conviendrait donc d’envisager d’ores et déjà des mesures pour ralentir le front de progression de la maladie, en cas d’échec de l’éradication, et pour reconstituer les forêts impactées.

Le temps long du dépérissement des forêts infectées par le nématode du pin devrait donc permettre d’évaluer différentes options de renouvellement forestier.

The Conversation

Hervé Jactel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.03.2026 à 18:12

Retraite repoussée, dépression avancée ? Ce que la qualité de l’emploi change pour la santé mentale des seniors

Alexandra Lugova, Doctorante en économie, Université Savoie Mont Blanc

Bérangère Legendre, Professor, Université Savoie Mont Blanc

Jérémy Tanguy, Maître de conférences en Economie, Université Savoie Mont Blanc

Michele Belloni, Associate Professor, Università di Torino

Une étude qui a mobilisé des données dans 14 pays européens montre que repousser l’âge de départ à la retraite peut nuire à la santé mentale de celles et ceux qui avancent en âge.
Texte intégral (1728 mots)

La question de reculer, ou non, l’âge de la retraite fait débat en France. Dans ce cadre, une étude qui a mobilisé des données dans 14 pays européens montre que rester plus longtemps en emploi peut nuire à la santé mentale après 50 ans… sauf si ces personnes bénéficient de bonnes conditions de travail.


La dépression affecte environ 280 millions de personnes dans le monde, ce qui en fait l’un des troubles en santé mentale les plus répandus. En Europe, près de 7 % de la population souffre de dépression chronique, soit environ 1 personne sur 14.

Selon une étude de la Drees publiée en 2025, qui s’appuie sur des chiffres de 2019, la France serait le pays d’Europe le plus touché par les syndromes dépressifs, avec un taux estimé à 11 % de sa population.

Si toutes les générations sont concernées, la prévalence de la dépression est particulièrement élevée chez les personnes en emploi qui avancent en âge, car elles sont souvent confrontées à l’isolement, à la perte de repères ou à la dégradation de leurs conditions de travail.

Retraite repoussée : quelle santé mentale des travailleurs âgés ?

Cette réalité soulève des inquiétudes alors que de nombreux pays européens allongent la durée de vie professionnelle pour garantir la viabilité de leurs systèmes de retraite.

Depuis plus d’une décennie, la plupart des pays européens ont mené des réformes repoussant l’âge de départ à la retraite pour garantir la soutenabilité financière de leurs systèmes de pension. Mais quelles sont les répercussions sur la santé mentale des travailleurs âgés ?

Nous avons voulu répondre à cette question en mobilisant les données de 14 pays européens et en mettant en lumière un facteur souvent négligé dans le débat public : la qualité des conditions de travail.

Nos résultats montrent que travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… sauf si les conditions de travail sont bonnes. Autrement dit l’impact d’une réforme ne dépend pas uniquement de son contenu, mais aussi des conditions dans lesquelles elle est déployée. Le type d’emploi qu’occupent les travailleurs ciblés par l’allongement de la durée d’activité conditionne l’impact de la réforme sur la santé mentale.

Travailler plus longtemps nuit à la santé mentale… en moyenne

Nous avons croisé deux grandes bases de données européennes afin de dresser un panorama exhaustif de l’effet des réformes allongeant la carrière sur la santé mentale des travailleurs européens :

Les données de plus de 10 000 travailleurs européens âgés de 50 à 54 ans entre 2011 et 2015 ont ainsi pu être mobilisées.

Le score Euro-D constitue l’indicateur principal de santé mentale utilisé dans cette étude. Il permet de comptabiliser les symptômes de dépression sur une échelle en 12 points. Un score supérieur à 3 indique une dépression chronique. Résultat : chaque année supplémentaire imposée avant la retraite augmente le nombre de symptômes de dépression et la probabilité d’avoir une dépression chronique, en particulier lorsque la prolongation dépasse un an.

Des disparités selon le métier et les conditions de travail

Mais cette moyenne cache de fortes disparités. Le métier exercé et les conditions de travail influencent l’impact des réformes rallongeant la carrière. On observe également des écarts frappants selon la qualité de l’environnement de travail.

Pour comprendre ces écarts, nous avons classé les emplois selon six dimensions de qualité :

  • environnement physique (bruit, températures, substances dangereuses),

  • environnement social (harcèlement, soutien des collègues, qualité du management),

  • autonomie et usage des compétences,

  • qualité du temps de travail (horaires, flexibilité),

  • intensité du travail (rythme, pression),

  • perspectives de carrière (sécurité de l’emploi, évolution de carrière possible).

Nous avons alors comparé les effets des réformes entre deux groupes pour chacune de ces dimensions : un premier groupe exerçant dans des conditions de travail que nous qualifierons de dégradées, un second groupe exerçant dans de bonnes conditions de travail.

Les résultats sont sans appel. Chez les personnes exposées à un environnement social dégradé (absence de soutien, harcèlement, management toxique), repousser le départ à la retraite de plus d’un an entraîne une hausse de 22 % des symptômes dépressifs par rapport à la moyenne observée dans le groupe non exposé à la réforme.

À l’inverse, les travailleurs évoluant dans un environnement social favorable voient leur santé mentale s’améliorer lorsque l’âge de départ augmente. Travailler plus longtemps peut alors renforcer leur sentiment d’utilité et de lien social.

L’analyse des perspectives de carrière aboutit à un résultat similaire : dans des emplois précaires, l’allongement de la vie professionnelle accroît les symptômes dépressifs de 28 %, alors qu’elle les réduit dans les métiers offrant de la stabilité et des perspectives d’évolution. Les effets délétères, bien que moins forts, sont également marqués dans les emplois à faible autonomie.

Des réformes perçues comme injustes et difficiles à encaisser

Pourquoi une même réforme peut-elle engendrer des effets aussi contrastés ? Parce que prolonger l’activité dans un emploi pénible, sans perspectives d’évolution, sous pression ou dans un environnement hostile, accroît la détresse. Or, à 50 ou 55 ans, la tolérance face à ces pressions diminue, en particulier lorsque l’horizon de la retraite, perçu comme proche, est repoussé.

Des études antérieures ont montré que le ressenti d’injustice et d’insécurité est central : les personnes proches de la retraite, confrontées à un changement de règles du jeu, se sentent flouées. La perception de ne pas avoir de contrôle sur leur avenir professionnel provoque stress, frustration et symptômes dépressifs.

Notre étude confirme également que les emplois sans autonomie ni reconnaissance (faible usage des compétences, peu de marges de manœuvre) accentuent les effets délétères. À l’inverse, les travailleurs en capacité de décider, de s’adapter, d’apprendre ou de transmettre souffrent moins, voire bénéficient de cette prolongation, notamment en termes de bien-être psychologique.

Quelles politiques publiques pour concilier travail et santé mentale ?

Faut-il pour autant renoncer à toute réforme des retraites ? Non. Mais il faut intégrer pleinement la santé mentale dans les politiques d’emploi des seniors. Cela implique d’aller au-delà du seul âge de départ et d’anticiper les conditions dans lesquelles les travailleurs vieillissent au travail.

Cela passe par :

  • la réduction du stress professionnel dans les métiers les plus exposés ;

  • l’adaptation des postes aux compétences et à la santé des seniors ;

  • le développement de la formation continue pour faciliter les transitions au cours de la carrière ;

  • et, surtout, l’amélioration de l’environnement social au travail, en formant les managers et en favorisant le soutien professionnel.

Ces mesures sont essentielles non seulement pour le bien-être des individus, mais aussi pour éviter des départs anticipés coûteux pour le système de protection sociale : arrêts de travail, invalidité, chômage, etc.

Vers une réforme juste et soutenable

Notre étude apporte un message clair : l’impact des réformes des retraites sur la santé mentale dépend de la qualité du travail. Un allongement de carrière imposé dans de mauvaises conditions peut engendrer une vague silencieuse de mal-être et de dépressions. À l’inverse, un emploi de qualité peut faire de la fin de carrière une période utile et satisfaisante.

Alors que le vieillissement de la population rend inévitable l’adaptation des systèmes de retraite, il est urgent que les pouvoirs publics articulent les politiques de retraite avec celles du maintien en emploi.

Travailler plus longtemps, oui, mais dans des conditions adaptées.

The Conversation

Bérangère Legendre a reçu des financements de la chaire Bien être et santé mentale (BEST).

Alexandra Lugova, Jérémy Tanguy et Michele Belloni ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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