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15.01.2026 à 10:30

Faut-il en finir avec les incitations à mieux gérer nos déchets ? Le problème posé par les sciences comportementales

Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Réduire les déchets à coups d’incitations individuelles séduit les institutions. Mais cette approche masque les causes sociales, matérielles et politiques du problème.
Texte intégral (1894 mots)

Pour réduire les déchets, les politiques publiques misent de plus en plus sur les sciences comportementales, comme les « nudges » (dispositifs de suggestion). Cette idée est séduisante, mais elle déplace la responsabilité d’un problème systémique vers les individus. Les défauts de tris et autres dépôts sauvages sont alors souvent requalifiés comme de « mauvais comportements ». Le problème de cette approche ? Elle invisibilise les déterminants matériels, sociaux et politiques de la production des déchets.


Depuis une dizaine d’années, les collectivités territoriales, les agences nationales et une partie du secteur privé se sont engouffrées dans une voie présentée comme prometteuse : l’application des sciences comportementales à la réduction des déchets.

L’idée est que si les individus trient mal, jettent au mauvais endroit ou produisent trop de déchets, c’est qu’ils manquent d’information, de motivation ou parce que les dispositifs censés orienter leurs gestes (emplacement des bacs, lisibilité des consignes…) n’envoient pas les « bons signaux ». Des campagnes fondées sur les « nudges », des dispositifs incitatifs ou des signalétiques présentées comme « engageantes », sont alors présentées comme suffisantes pour transformer les comportements ordinaires et les pratiques quotidiennes.

Ce récit séduit. En effet, il permet d’agir vite, à moindre coût, et sans remettre en cause les logiques structurelles qui génèrent les déchets. Mais cette vision est réductrice. Elle repose sur une vision des conduites humaines qui méconnaît profondément les rapports sociaux, les conditions d’habiter, les trajectoires résidentielles, les inégalités matérielles et symboliques.

Surtout, elle déplace la question politique des déchets à l’échelle des individus. Ce faisant, elle en assigne la responsabilité aux habitants, présentés comme des acteurs indisciplinés mais rationalisables à coups de micro-incitations.


À lire aussi : Les mots de la gestion des déchets : quand le langage façonne nos imaginaires


Dispositifs défaillants et production institutionnelle de la stigmatisation

Sur le terrain, les observations ethnographiques montrent un paysage différent. Il est davantage structuré par des dispositifs sociotechniques, économiques, organisationnels que par les intentions individuelles.

Dans de nombreux quartiers, le tri est entravé par des infrastructures inadaptées. Citons par exemple les vide-ordures encore en usage qui empêchent toute séparation des flux à la source, l’absence d’espaces de stockage dans les logements, les bacs trop éloignés ou difficilement accessibles… certains dispositifs semblent conçus sans avoir tenu compte des pratiques quotidiennes de circulation des habitants. On peut ainsi penser aux points d’apport volontaire dispersés sur plusieurs centaines de mètres, qui imposent de longs trajets pour trier le verre, le papier et les plastiques.

Ces contraintes matérielles façonnent les gestes quotidiens, bien davantage qu’un prétendu manque de volonté ou de sensibilisation. S’y ajoute un autre phénomène, particulièrement saillant dans les quartiers populaires : des pratiques de circulation d’objets – don, récupération, redistribution informelle – se trouvent placées sous un régime de suspicions et de sanctions.

Autrement dit, ce qui relevait auparavant d’une économie populaire du réemploi est désormais requalifié en dépôts sauvages et incivilités. Et cela non pas parce que les pratiques auraient nécessairement changé, mais parce que leur visibilité est perçue comme un problème par les institutions.

Cette requalification transforme des logiques de subsistance ou de solidarité en manquements à la norme. Dans ce cadre, les acteurs institutionnels chargés de la gestion des déchets valorisent avant tout une logique de salubrité publique. Leur action se concentre alors sur l’évacuation, la disparition rapide des traces, l’entretien visuel de la voie publique. Le déchet y est traité comme un rebut dont il faut se débarrasser, et non comme une ressource susceptible d’être valorisée. Ainsi, des objets laissés temporairement dans l’espace public dans l’attente d’un repreneur ou d’un réemploi sont ramassés par les camions de collecte. Et ce faisant, définitivement soustraits à toute possibilité de réutilisation, parfois réduits à l’état de déchets ultimes par le broyage.

Ce glissement est lourd d’effets. Dans ces quartiers, les déchets deviennent des marqueurs sociaux. Ils servent à requalifier des groupes, à leur attribuer des comportements naturalisés, à désigner des « responsabilités » qui coïncident souvent avec des stigmatisations ethno-sociales préexistantes.

La propreté devient alors un instrument de classement. La figure de l’« habitant défaillant » se substitue aux défaillances structurelles des dispositifs sociotechniques, économiques et organisationnels. Rebut d’un côté, ressources de l’autre : la distinction n’est pas seulement technique, elle est sociale et politique. Elle organise la manière dont les territoires sont perçus, traités et hiérarchisés.


À lire aussi : Pollution, un mot qui permet aussi d’opérer un classement social


Les sciences comportementales masquent les vrais enjeux

Dans ce contexte, le recours aux sciences comportementales agit comme un masque. Il détourne l’attention des problèmes très concrets qui structurent la gestion des déchets au quotidien :

  • infrastructures défaillantes ou mal pensées (vide-ordures qui encouragent à jeter sans trier, locaux poubelles saturés, équipements peu lisibles),

  • conditions de travail éprouvantes (gardiens inexistants ou cantonnés à « tenir » les parties communes sans moyens ni formation sur le tri, prestataires de nettoiement soumis à des règles strictes et à des cadences élevées),

  • et des conflits permanents entre acteurs (bailleur, métropole, prestataires, habitants).

Au lieu de rendre ces dysfonctionnements visibles, l’analyse se concentre sur le dernier maillon de la chaîne : l’habitant, présenté comme celui qui se trompe, résiste ou ne fait pas assez d’efforts. C’est pourtant l’organisation du système qui crée les conditions mêmes de ces « mauvais gestes ».

Les éboueurs, les agents de tri, les services techniques et les décisions politiques disparaissent derrière une théorie simplifiée des comportements, où l’individu devient un point d’application dépolitisé. Pour les instituions, cette approche est séduisante à plusieurs titres :

  • d’abord parce qu’elle promet des résultats visibles à court terme ;

  • ensuite, parce qu’elle évite d’avoir à ouvrir le dossier – plus coûteux et plus conflictuel – de la réduction à la source, de la régulation de la production, ou de la reconfiguration des infrastructures (transformation matérielle et organisationnelle des dispositifs existants). Cela impliquerait ainsi de remettre en cause des équipements qui orientent structurellement les pratiques vers l’évacuation plutôt que vers la valorisation. Ou encore de redéfinir le rôle des acteurs de terrain – gardiens, agents de propreté, prestataires –, aujourd’hui cantonnés à une gestion de la salubrité visible ;

  • enfin, elle s’accorde avec une conception néolibérale de l’action publique où chacun est sommé d’être responsable de son empreinte.

Pourtant, cette logique se heurte à deux limites majeures.

La première tient aux résultats eux-mêmes de ces interventions comportementales. D’abord, leurs effets sont difficiles à mesurer. Elles peuvent également se révéler peu durables, puisque fortement dépendante des configurations sociales et matérielles dans lesquelles elles sont déployées. Enfin, elles peuvent modifier les comportements à court terme, mais ces ajustements se défont rapidement lorsque les incitations cessent, tant que l’organisation concrète reste inchangée. En pratique, les effets observés dans des cadres expérimentaux se révèlent difficiles à transposer durablement dans les contextes ordinaires.

La seconde limite est politique. En recentrant l’attention sur les comportements individuels, ces interventions contribuent à déplacer la responsabilité vers ceux qui disposent de la marge de manœuvre la plus étroite. Les habitants les plus précaires deviennent les premiers visés par ces dispositifs correctifs, alors même qu’ils subissent des infrastructures défaillantes et des conditions d’habiter plus contraignantes que d’autres.

Pendant ce temps, les ressorts structurels de la production de déchets demeurent intouchés. L’action publique se focalise ainsi sur ceux qui ont le moins de pouvoir d’action et épargne ceux qui déterminent réellement les volumes et les flux.

Sortir de la vision psychologisante de la gestion des déchets

En finir avec les sciences comportementales appliquées à la gestion des déchets ne signifie pas rejeter toute forme d’attention aux pratiques quotidiennes et individuelles. Cela implique plutôt de déplacer son centre de gravité. Pour cela, il convient de sortir d’une vision psychologisante, de réintroduire les dimensions matérielles, institutionnelles, historiques, politiques et sociales, et enfin de reconnaître que les déchets ne sont pas seulement une affaire d’individus mais aussi de systèmes.

Les infrastructures, les logiques économiques de production, la division sociale du travail, les politiques urbaines et les rapports de pouvoir façonnent bien davantage les volumes, les flux et les gestes que ne le feront jamais les autocollants sur un bac jaune.

Si les sciences comportementales ont pu offrir quelques outils ponctuels, elles ne constituent ni une théorie sociale ni une politique publique durable. La gestion des déchets exige une compréhension plus exigeante, celle d’un monde où la matérialité, les normes, la stigmatisation, les inégalités et les infrastructures s’entremêlent. S’y dérober en réduisant sa complexité à des micro-incitations n’est pas seulement inefficace, c’est aussi renoncer à penser ce que les déchets révèlent réellement de nos sociétés.

The Conversation

Camille Dormoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.01.2026 à 17:12

Iran : l’adhésion prudente des minorités ethniques au mouvement de protestation

Shukriya Bradost, Ph.D. Researcher, International Security and Foreign Policy, Virginia Tech

Les revendications des minorités ethniques iraniennes diffèrent de celles de nombreux habitants de Téhéran.
Texte intégral (3324 mots)
Manifestants à Téhéran, 10 janvier 2026. Fourni par l'auteur

Près de la moitié des Iraniens ne sont pas des Perses. Si les habitants des régions périphériques — Kurdistan, Baloutchistan, Azerbaïdjan… — soutiennent le mouvement de contestation, ils redoutent également un éventuel retour de la monarchie Pahlavi, qui ne leur a pas laissé que de bons souvenirs…


Lorsque les manifestations actuelles en Iran ont commencé au Grand Bazar de Téhéran le 28 décembre 2025, le gouvernement les a d’abord considérées comme gérables et temporaires.

Les marchands des bazars ont toujours fait partie des groupes sociaux les plus conservateurs du pays, profondément ancrés dans la structure économique de l’État et étroitement liés au pouvoir politique. Le gouvernement estimait donc que leurs protestations n’étaient pas de nature révolutionnaire et qu’il ne s’agissait que d’une campagne de pression de courte durée visant à stabiliser une monnaie, le rial, en chute libre et à freiner l’inflation — deux phénomènes menaçant directement les moyens de subsistance des commerçants.

Lors de sa première réaction publique au mouvement du bazar, le guide suprême iranien Ali Khamenei a ouvertement admis que les commerçants avaient des raisons d’être mécontents. C’était la première fois qu’il reconnaissait la légitimité d’une manifestation contestataire. Rappelant l’alliance historique entre l’État et le bazar, il a indiqué que le gouvernement considérait que les troubles étaient maîtrisables.

Les autorités n’avaient pas prévu ce qui allait se passer ensuite : les manifestations se sont étendues à plus de 25 provinces et constituent désormais un risque direct pour la survie du régime, lequel a réagi par une répression violente au cours de laquelle plus de 6 000 personnes auraient déjà été tuées.

Spécialiste des groupes ethniques iraniens, j’ai observé la façon dont ces groupes minoritaires, malgré leurs doutes quant à l’issue du mouvement et quant aux projets de certaines figures centrales de l’opposition, se sont joints à la contestation.

Les minorités ethniques se joignent à la manifestation

L’Iran est un pays d’environ 93 millions d’habitants dont l’État moderne s’est construit autour d’une identité nationale centralisée, ce qui masque une importante diversité ethnique. La majorité perse représente 51 % de la population ; 24 % des habitants du pays s’identifient comme Azéris ; le nombre de Kurdes est estimé à entre 7 et 15 millions de personnes, soit environ 8 à 17 % de la population totale. Enfin, les minorités arabe et baloutche constituent respectivement 3 % et 2 % des Iraniens.

Carte de la répartition des groupes ethniques en Iran. Wikimedia

Depuis le lancement du projet de construction nationale par la monarchie Pahlavi en 1925, les gouvernements successifs, qu’ils aient relevé de la monarchie ou de la République islamique qui l’a renversée en 1979, ont toujours considéré la diversité ethnique comme un défi sécuritaire et ont réprimé à plusieurs reprises des revendications en faveur de l’inclusion politique, des droits linguistiques et de la gouvernance locale.

Dans les manifestations actuelles, les régions où les minorités sont présentes en nombre se sont au départ moins mobilisées que lors de la dernière vague importante de manifestations : celle de 2022-2023, conduite sous le slogan « Femme, vie, liberté », déclenchée par la mort d’une Kurde iranienne nommée Jina Mahsa Amini.

Les Kurdes ont commencé à se joindre aux manifestations actuelles le 3 janvier, dans la petite ville de Malekshahi (province d’Ilam). S’est ensuivie une violente descente des forces de sécurité contre des manifestants blessés à l’intérieur de l’hôpital d’Ilam, qui a provoqué l’indignation au-delà de la communauté locale et attiré l’attention internationale.

Depuis, les manifestations se sont poursuivies à Ilam. Dans la province voisine de Kermanshah, en particulier dans la région pauvre de Daradrezh, elles ont éclaté en raison de la précarité économique et de la discrimination politique dont les Kurdes sont victimes.

Une approche stratégique de la protestation

Les communautés d’Ilam et de Kermanshah continuent de subir une exclusion fondée sur leur identité kurde. Et ce, malgré le fait qu’elles partagent leur foi chiite avec le pouvoir en place à Téhéran — un facteur qui leur a historiquement permis d’avoir un meilleur accès au gouvernement que la population kurde sunnite.

À la suite du meurtre de plusieurs manifestants à Ilam et Kermanshah, les partis politiques kurdes ont publié une déclaration commune appelant à une grève dans toute la région.

Il convient de souligner que les dirigeants kurdes n’ont pas appelé à manifester, mais uniquement à faire grève. Lors du soulèvement « Femme, vie, liberté », le gouvernement avait traité les villes kurdes comme des zones rebelles, qualifiant les manifestations de « menace pour l’intégrité territoriale de l’Iran » et utilisant cette justification pour procéder à des massacres et à des exécutions massives.

En optant cette fois-ci pour des grèves, les dirigeants kurdes ont cherché à manifester leur solidarité avec le mouvement qui touche l’ensemble du pays tout en réduisant le risque de subir un nouveau massacre.

Téhéran, 10 janvier 2026. Fourni par l’auteur, CC BY

L’appel a été suivi : presque toutes les villes kurdes se sont retrouvées à l’arrêt.

Le Baloutchistan, dans le sud-est de l’Iran, a rapidement suivi le Kurdistan. Après les prières du vendredi 9 janvier, des manifestations ont éclaté, également motivées par la marginalisation ethnique et religieuse que la région subit depuis longtemps.

L’Azerbaïdjan iranien, une région située dans le nord-ouest du pays, s’est joint à la contestation plus tard et plus prudemment. Cette manifestation tardive et modeste reflète la position favorable dont jouissent actuellement les Azéris au sein des institutions politiques, militaires et économiques iraniennes. Historiquement, du XVIe siècle à 1925, les Turcs azéris chiites ont dominé l’État iranien, l’azéri étant la langue de la cour.

La période de la monarchie Pahlavi a marqué une rupture : la langue azérie a été interdite et l’autonomie locale réduite. Mais depuis 1979, la République islamique a partiellement restauré l’influence azérie, autorisant les religieux à s’adresser à leurs fidèles dans leur langue maternelle et intégrant des personnes d’origine azerbaïdjanaise dans le gouvernement central à Téhéran. L’actuel guide suprême, Ali Khamenei, est d’ailleurs d’origine azérie.

Une longue histoire de répressions

Des mouvements politiques de nature ethnique ont vu le jour dans tout l’Iran immédiatement après la révolution de 1979, que de nombreux groupes minoritaires avaient soutenue dans l’espoir d’obtenir une plus grande inclusion et des droits plus étendus.

Mais ces mouvements ont été rapidement réprimés : la République islamique a écrasé les soulèvements dans l’Azerbaïdjan iranien, le Baloutchistan, le Khouzestan et d’autres régions périphériques.

Le Kurdistan a été l’exception : la résistance, les affrontements militaires et les violences étatiques, y compris les massacres, s’y sont poursuivis pendant plusieurs années.

Cette répression et l’impact de la guerre Iran-Irak, durant laquelle la mobilisation nationale a éclipsé les griefs internes, ont étouffé les revendications des minorités ethniques tout au long des années 1980. Celles-ci ont refait surface dans les années 1990, notamment sous l’impulsion d’un renouveau culturel et de la formation d’identités transfrontalières après l’effondrement de l’Union soviétique. Au Kurdistan iranien, la lutte armée a largement évolué en une lutte civile, tandis que de l’autre côté de la frontière, au Kurdistan irakien, les forces peshmergas ont conservé leurs armes et leur entraînement militaire. Le gouvernement iranien a considéré ce réveil comme une menace stratégique et a réagi en décentralisant les autorités sécuritaires et militaires afin de pouvoir réprimer rapidement les manifestations sans attendre l’approbation de Téhéran.

Les revendications divergentes des manifestants

Ces précédents expliquent pourquoi les manifestations actuelles en Iran ont été, du moins au début, plus centralisées que les soulèvements précédents. Les régions où vivent des minorités ethniques ne sont pas indifférentes au changement, mais leurs habitants sont sceptiques quant à l’issue du mouvement.

De nombreux manifestants des villes à majorité persane réclament des libertés sociales, une reprise économique et une normalisation des relations avec l’Occident, en particulier avec les États-Unis. Mais les communautés ethniques expriment des revendications supplémentaires : décentralisation du pouvoir, reconnaissance des droits linguistiques et culturels, et véritable partage du pouvoir au sein de l’État.

Depuis plus de quatre décennies, les revendications des minorités ethniques sont qualifiées par la République islamique de séparatistes ou de « terroristes » et ont donné lieu à de nombreuses arrestations et exécutions. Cette rhétorique a également influencé les principaux groupes d’opposition dominés par les Perses — couvrant tout le spectre idéologique, de la gauche à la droite, et opérant principalement en exil — qui perçoivent les exigences des minorités ethniques comme une menace pour l’intégrité territoriale de l’Iran.

La crainte d’un retour du chah

Reza Pahlavi, le fils exilé du dernier chah d’Iran, se positionne comme le leader de l’opposition et une figure de transition. Ce qui ne va pas sans inquiéter les communautés ethniques.

Le bureau de Pahlavi a publié une feuille de route pour un gouvernement de transition qui contraste fortement avec ses déclarations publiques selon lesquelles il ne cherche pas à monopoliser le pouvoir. Ce document présente Pahlavi comme un leader doté d’une autorité extraordinaire. Dans la pratique, la concentration du pouvoir qu’il propose sous sa direction ressemble fortement à l’autorité actuellement exercée par le guide suprême iranien.

Un manifestant brandit la photo d’un homme sur laquelle est inscrit « Roi Reza Pahlavi »
Reza Pahlavi, le fils du défunt souverain iranien Mohammad Reza Pahlavi, a vu son soutien augmenter parmi les manifestants, comme ceux que l’on voit ici en Allemagne le 12 janvier 2026. John Macdougall/AFP

Pour les groupes ethniques minoritaires, cette perspective est particulièrement préoccupante. La feuille de route qualifie leurs revendications de menaces pour la sécurité nationale, reprenant ainsi les discours étatiques traditionnels plutôt que de s’en éloigner. Cette position explicite a renforcé le scepticisme dans les régions périphériques à l’égard du système qui pourrait venir remplacer la République islamique si celle-ci venait à chuter.

Contrairement à l’ayatollah Khomeini en 1979, dont la vision révolutionnaire était délibérément vague quant au statut futur des groupes ethniques, le projet actuel des dirigeants de l’opposition dépeint un ordre politique centralisé qui exclut l’inclusion ethnique et le partage du pouvoir.

Pour les communautés dont les langues ont été interdites et dont les régions ont été systématiquement sous-développées pendant la monarchie, la résurgence des slogans monarchistes dans les villes centrales renforce la crainte qu’un changement de pouvoir aboutisse à une nouvelle marginalisation des régions périphériques du pays.

Le mouvement de contestation peut-il ignorer les sentiments des régions provinciales ?

Les manifestations actuelles révèlent donc plus qu’une simple résistance à un régime autoritaire. Elles mettent en évidence une division fondamentale sur la signification du changement politique et sur ceux à qui il profitera.

Dans un pays aussi divers sur le plan ethnique que l’Iran, où des millions de personnes appartiennent à des communautés ethniques non persanes, un ordre politique durable ne peut être fondé sur un pouvoir centralisé dominé par une seule identité ethnique.

Toute transition future, qu’elle passe par une réforme du système actuel ou par un changement de régime, aura plus de chances de réussir si elle s’inscrit dans un cadre politique qui reconnaît et intègre les revendications de toutes les régions et communautés. Sans cette inclusion, la confiance dans le processus de changement restera difficile à gagner et les espoirs d’un avenir meilleur s’amenuiseront.

The Conversation

Shukriya Bradost est affiliée au Middle East Institute.

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14.01.2026 à 16:33

Sur quelles recommandations un dentiste s’appuie-t-il pour prescrire, ou non, des antibiotiques ?

Maruxa Zapata Cachafeiro, Profesora de Salud Pública, Universidade de Santiago de Compostela

Mª de la Almudena Rodríguez Fernández, Profesora de Medicina Preventiva y Salud Pública, Universidade de Santiago de Compostela

Selon une étude récente, les recommandations relatives à la prescription d’antibiotiques en dentisterie, quand elles existent, sont de qualités inégales d’un pays à l’autre.
Texte intégral (1392 mots)
En odontologie aussi, il est indispensable d’agir contre l’antibiorésistance en mettant à la disposition des chirurgiens-dentistes des guides de bonne pratique fiables pour accompagner leurs prescriptions d’antibiotiques. Ungvar/Shutterstock

Selon une étude récente, les recommandations relatives à la prescription d’antibiotiques en odontologie sont très variables et de qualités inégales d’un pays à l’autre… quand elles existent.


Nous savons tous qu’il faut faire bon usage des antibiotiques. Dans votre centre de santé, vous avez probablement vu une affiche ou une publicité qui alertent sur leur perte d’efficacité. Actuellement, la résistance des bactéries à ces médicaments est l’une des principales menaces qui pèse sur la santé mondiale.

Nous avons tous contribué, dans une plus ou moins grande mesure, à la situation dans laquelle nous nous trouvons. En tant que patients, nous sommes nombreux à avoir sauté une dose d’antibiotiques, à ne pas avoir terminé le traitement préconsié ou à avoir directement pris les comprimés qui nous restaient d’un traitement précédent. Une autre part importante de la responsabilité incombe au secteur de la santé, car les antibiotiques sont souvent prescrits de manière inutile ou inappropriée.

La solution apparaît pourtant évidente. Si les professionnels ne prescrivaient ces médicaments qu’en cas de nécessité et que les patients suivaient leurs conseils, cette partie du problème serait résolue. Mais ce n’est pas si simple. Du moins pour les dentistes.

Que penseriez-vous si votre dentiste vous prescrivait des antibiotiques alors que leur principe actif porte la mention « à déterminer » ? C’est pourtant bien cette prescription que ce professionnel de santé devrait suivre, dans certains cas, s’il utilisait comme unique source d’informations les guides de bonne pratique clinique auxquels il a accès.

Tous les pays ne disposent pas d’un guide de référence

Ces guides correspondent à un ensemble de recommandations élaborées par des experts et des organismes tels que les ministères de la santé, les syndicats professionnels de dentistes (et autres organisations professionnelles représentatives de la profession, ndlr) ou l’Organisation mondiale de la santé, afin d’aider à la prise de décision. Ces recommandations sont basées sur une revue systématique des preuves scientifiques disponibles.

Cependant, comme nous l’avons découvert dans notre récente étude, dans laquelle nous avons analysé les recommandations qui existent au niveau international en matière de prescription d’antibiotiques, celles-ci ne sont pas toutes de qualité et de fiabilité équivalentes. D’ailleurs, tous les pays ne disposent pas de guides de ce type.

Tout d’abord, nous avons constaté que tous les dentistes ne disposent pas d’un document de référence : seuls neuf pays ont publié des recommandations sur la prescription d’antibiotiques pour les pathologies bucco-dentaires. De plus, seules 10 des 17 guides analysés peuvent être classés comme « recommandés » en fonction de leur qualité. Deux guides sont même classés comme « non recommandés ».

Les dentistes de Belgique, d’Espagne, d’Écosse et du Royaume-Uni sont les plus chanceux, car ce sont eux qui ont accès aux guides de meilleure qualité.

En Espagne, par exemple, le document qui répondait aux critères pour être considéré comme un guide de pratique clinique est le Guide thérapeutique antimicrobien de la région d’Aljarafe. Il a été créé par le ministère régional de la santé d’Andalousie et mis à jour dans le cadre du Plan national de résistance aux antibiotiques du ministère de la santé.

D’autres organismes ont également publié des recommandations, notamment le ministère chilien de la santé, le Collège royal des chirurgiens d’Angleterre, l’Organisation mondiale de la santé, le Centre fédéral d’expertise des soins de santé belge (KCE), l’Association dentaire américaine et le Programme écossais d’efficacité clinique dentaire.

(Pour la France, l’étude se réfère aux recommandations de l’Agence du médicament concernant la « Prescription des antibiotiques en pratique bucco-dentaire », ndlr).

Quels antibiotiques les dentistes prescrivent-ils ?

Tout n’est pas négatif : en général, dans la plupart des cas, les guides disponibles s’accordent à dire que le dentiste doit prescrire en premier choix l’amoxicilline (un dérivé de la célèbre pénicilline de Fleming). Selon les études, c’est l’un des principes actifs les plus prescrits par les dentistes, qui font donc bien leur travail.

Les guides s’accordent également sur la durée de ce traitement, même si certains ne font aucune référence à la durée.

Cependant, la concordance diminue lorsque nous analysons les principes actifs recommandés pour traiter des maladies spécifiques. Et le problème est encore plus important lorsque le patient est allergique à l’amoxicilline (ce qui est relativement fréquent, puisque jusqu’à 25 % de la population pourrait l’être). Dans ce cas, les recommandations deviennent très disparates. 29 % des guides recommandaient le métronidazole, 24 % l’azithromycine, 24 % la clindamycine, 18 % les céphalosporines et 6 % la doxycycline. Pourtant ces différences ne sont pas justifiées.

Comment améliorer les guides de bonne pratique

Ces documents peuvent être améliorés sur différents aspects concrets : la rigueur des preuves, la manière de présenter les informations et l’applicabilité des recommandations relatives à la prescription d’antibiotiques.

Améliorer tous ces aspects pourrait faciliter l’utilisation de ces guides et aider les dentistes à prendre les meilleures décisions. De plus, ces derniers seront moins enclins à s’informer auprès d’autres sources qui, a priori, pourraient présenter davantage de biais, à l’image de l’industrie pharmaceutique dont les intérêts commerciaux peuvent entrer en ligne de compte.

L’objectif final apparaît clairement : nous devons réduire les consommations inutiles d’antibiotiques. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés. Le problème de la résistance aux antibiotiques n’est plus une menace, c’est une réalité. En Europe, environ cent décès par jour sont attribuables à des infections causées par des bactéries résistantes aux antibiotiques. Il est urgent d’agir ensemble, et nous avons besoin que les professionnels de santé disposent de sources fiables et pratiques leur permettant d’être certains qu’ils prennent la meilleure décision pour leurs patients.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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14.01.2026 à 16:23

Comment fonctionne l’hérédité ? Une nouvelle étude explore le rôle de l’épigénétique

Vincent Colot, Directeur de recherche, École normale supérieure (ENS) – PSL

Pierre Baduel, Chargé de recherche en génétique, École normale supérieure (ENS) – PSL

On transmet à sa descendance ses gènes, son ADN. Mais certaines espèces peuvent également transmettre un autre type d’information, dite épigénétique, qui indique quels gènes peuvent ou non s’exprimer.
Texte intégral (2427 mots)

On transmet à sa descendance ses gènes, son ADN. Mais certaines espèces peuvent également transmettre un autre type d’information, dite épigénétique, qui indique quels gènes peuvent ou non s’exprimer. Une nouvelle étude parue dans Science explore les mécanismes qui permettent cette transmission chez les plantes.


Comment fonctionne l’hérédité ? Ou, en d’autres termes, par quels mécanismes moléculaires un organisme peut-il transmettre certaines caractéristiques à sa descendance via la reproduction sexuée ?

Depuis les années 1940, on sait que l’ADN porte l’information génétique transmise de génération en génération. Mais différentes observations chez les plantes indiquent que toutes les différences héritables observées entre individus, comme un retard de floraison ou un changement de la pigmentation du maïs, ne sont pas dues à des mutations de la séquence de l’ADN.

Dans notre étude publiée en novembre 2025 dans Science, nous montrons que l’épigénétique contribue, chez les plantes, aux différences héritables entre individus, notamment en réponse à des stress environnementaux comme la sécheresse.

Les modifications dites « épigénétiques » n’affectent pas la séquence de l’ADN proprement dite, mais plutôt sa capacité à favoriser ou non l’expression des gènes. Dans notre étude, nous élucidons certains des mécanismes par lesquels des modifications épigénétiques, en l’occurrence la méthylation de l’ADN (voir encadré), peuvent être transmises, chez les plantes, sur des dizaines de générations… ou au contraire être rapidement rétablies dans leur état initial.


À lire aussi : Épigénétique, inactivation du chromosome X et santé des femmes : conversation avec Edith Heard


Le mystère de la plante qui fleurissait tard

Arabidopsis thaliana est une plante que les scientifiques utilisent beaucoup, à tel point que l’on parle de « plante modèle ». Lorsqu’en 2000 un important retard de floraison a été observé dans une souche de laboratoire d’A. thaliana les recherches se sont naturellement d’abord concentrées sur l’identification de la mutation de la séquence d’ADN potentiellement responsable de ce retard. Or, aucune mutation n’a été identifiée en lien avec ce retard de floraison !… En cause : une perte de méthylation de l’ADN au niveau d’un gène, désigné FWA.

Qu’est-ce que la méthylation de l’ADN ?

  • On dit que l’ADN est méthylé lorsqu’il porte une modification chimique particulière : il s’agit d’un groupement chimique « méthyl- » ajouté dans le cycle de certaines bases (la cytosine, abbréviée C) de l’ADN.
  • Chez les plantes, la méthylation de l’ADN est le plus généralement inhibitrice, c’est-à-dire qu’elle limite l’expression des gènes avoisinants, lorsqu’elle est densément présente sur toutes les cytosines d’une région donnée.
  • Chez les mammifères, on ne trouve la méthylation de l’ADN que dans le contexte CG (une cytosine suivie d’une guanine) et elle est inhibitrice lorsqu’elle est présente sur des régions denses en CG, appelées îlots de CG.

Normalement, le gène FWA d’A. thaliana qui code un répresseur de la floraison est méthylé, ce qui le rend « silencieux », c’est-à-dire qu’il ne s’exprime pas. Dans la souche de laboratoire présentant un retard de floraison, la méthylation de ce gène a disparu – par accident ; le gène FWA est alors réactivé, ce qui conduit à retarder la floraison.

Or, cette perte de la méthylation de FWA est transmise de façon fidèle à la descendance sur au moins plusieurs dizaines de générations. Ceci explique l’hérédité du retard à la floraison… alors même que la séquence du gène FWA (et du reste du génome !) reste inchangée.

Pourquoi de telles observations chez les plantes et non chez les mammifères ?

Les mammifères, comme les plantes, utilisent la méthylation de l’ADN pour réguler l’expression des gènes (voir encadré plus haut). En revanche, il n’existe pas de caractères épigénétiques héritables chez les animaux dans la nature (bien qu’il y ait des exemples au laboratoire sur des séquences transgéniques de mammifères).


À lire aussi : Nous héritons de la génétique de nos parents, mais quid de l’épigénétique ?


La raison n’est pas encore clairement établie, mais la communauté scientifique soupçonne qu’il existe des différences dans la manière dont ces deux groupes d’organismes reprogramment la méthylation de l’ADN à chaque génération.

En effet, nous savons aujourd’hui que les mammifères, mais non les plantes, effacent et rétablissent de manière quasi totale la méthylation de l’ADN le long de leur génome à chaque génération. Ainsi donc, des altérations accidentelles de l’état de méthylation des séquences du génome seraient plus facilement héritables chez les plantes.

Bien que frappants, les exemples décrits jusqu’à présent d’une telle hérédité « épigénétique » (comme dans le cas de FWA) n’avaient pas permis d’établir les mécanismes régissant ce mode additionnel de transmission des caractères.

C’est à cette question que nous nous sommes attelés : en comparant systématiquement des lignées expérimentales et naturelles d’A. thaliana, nous avons obtenu une première démonstration formelle de l’ampleur de l’héritabilité épigénétique dans la nature (chez les plantes) et des mécanismes qui la régissent.

L’hérédité épigénétique dans nos lignées de laboratoire

Pour cela, nous avons d’abord exploité des lignées expérimentales d’A. thaliana générées et caractérisées depuis vingt ans par notre équipe et qui ne diffèrent que dans leurs états de méthylation de l’ADN le long du génome.

Plus précisément, nous avons intentionnellement localisé les différences de méthylation d’ADN au niveau d’« éléments transposables » ou « transposons » (voir encadré ci-dessous). En effet, les éléments transposables sont chez les plantes les cibles principales de la méthylation de l’ADN, qui limite ainsi leur activité mais peut également affecter l’activité des gènes avoisinants.

Qu’est-ce qu’un élément transposable ?

  • Les éléments transposables ou transposons sont des éléments génétiques qui ont la capacité de se déplacer le long du génome, soit _via_ un intermédiaire ARN (on parle dans ce cas de rétrotransposons), soit directement par excision et réinsertion (transposons à ADN).
  • De par leur capacité à se propager dans le génome, les éléments transposables représentent des fractions significatives de l’ADN des génomes eucaryotes (45 % chez l’humain, 85 % chez le maïs !). Cependant, la grande majorité des éléments transposables du génome sont des copies dérivées d’événements de transposition anciens et ont perdu toute capacité de mobilisation depuis, ce sont donc essentiellement des fossiles.
  • Lorsque les éléments transposables sont mobiles, les mutations qu’ils génèrent en s’insérant au sein ou à proximité des gènes ont souvent des effets majeurs. Par exemple, la mobilisation d’un transposon a été impliquée dans l’apparition spontanée de l’hémophilie de type A chez l’humain. Chez les plantes, les mutations causées par des éléments transposables ont été notamment exploitées en agriculture.
  • Les éléments transposables, mobiles ou non, sont le plus souvent maintenus dans un état épigénétique dit « répressif », notamment par la méthylation de l’ADN chez les plantes et les mammifères.

Nous avons ainsi montré pour 7 000 éléments transposables présents le long du génome d’A. thaliana qu’une perte de méthylation de l’ADN peut être héritée sur au moins une dizaine de générations, parfois jusqu’à 20… et sans doute beaucoup plus, mais pas infiniment néanmoins.

En étudiant en détail cette transmission épigénétique dans plus d’une centaine de lignées expérimentales, nous avons établi que plus un élément transposable est présent en grand nombre de copies dans le génome, plus il est la cible d’un contrôle épigénétique intense et, dès lors, plus rapidement la méthylation de l’ADN est restaurée sur cet élément lors de la reproduction sexuée.

Dans la nature

Fort de ces résultats, nous avons entrepris ensuite de chercher dans 700 lignées d’A. thaliana isolées dans la nature des pertes héritables de la méthylation de l’ADN de la même amplitude et sur les mêmes 7 000 éléments transposables.

Résultat : environ un millier d’éléments transposables (soit plus de 15 % des 7 000 étudiés) présentent, dans au moins une lignée naturelle, une perte héritable de méthylation de l’ADN très similaire à celle induite expérimentalement dans les lignées de laboratoire.

Qui plus est, nous avons montré que cette perte de méthylation de l’ADN est le plus souvent héritée indépendamment des variations de la séquence d’ADN entre lignées naturelles, et qu’elle est donc bien d’ordre épigénétique.

Ainsi donc, le potentiel de transmission épigénétique révélé expérimentalement au laboratoire est bel et bien le reflet, au moins en partie, de ce qui se passe dans la nature.

Le lien avec les stress environnementaux

Une différence majeure distingue néanmoins les variations épigénétiques expérimentales de celles retrouvées dans la nature : si les premières affectent sans discrimination tout type d’éléments transposables, les secondes sont préférentiellement restreintes à ceux d’entre eux situés à proximité de gènes, notamment des gènes impliqués dans la réponse aux stress biotiques (réponse aux pathogènes) ou abiotiques (variation de température ou d’humidité par exemple).

Cet enrichissement est d’autant plus lourd d’implications, que nous avons pu clairement établir que, comme leur contrepartie expérimentale, les variations épigénétiques naturelles modulent l’expression des gènes voisins.

Par exemple, la perte de méthylation de l’ADN d’un élément transposable situé à proximité d’un gène de réponse au froid et à la sécheresse magnifie l’induction de ce dernier d’un facteur 5 ! De plus, les lignées expérimentales présentant cet élément transposable sous sa forme déméthylée répondent plus vite à la sécheresse que celles portant la version méthylée. Or, les lignées naturelles porteuses de la version déméthylée proviennent de régions du globe où les événements de gel et de sécheresse sont plus fréquents en été, ce qui suggère que la perte de méthylation de l’ADN donne prise à la sélection naturelle.

L’origine de ces pertes de méthylation de l’ADN dans la nature reste néanmoins à établir. Une hypothèse est que l’environnement joue un rôle d’inducteur, mais nos observations et un bilan complet de la littérature apportent peu de soutien à cette théorie. Nous pensons plutôt que ces variants héritables de méthylation de l’ADN apparaissent de manière aléatoire et récurrente, et sont ensuite sélectionnés par l’environnement en fonction de leurs impacts sur l’expression des gènes.

Ces travaux, s’ils ne remettent certainement pas en cause l’importance prépondérante des variations de séquence de l’ADN dans l’origine des différences héritables entre individus, démontrent néanmoins que les variations épigénétiques peuvent elles aussi y contribuer significativement, du moins chez les plantes.


Le projet Prise en compte des éléments transposables et de leur variation épigénétique dans les études de la relation génotype-phénotype — STEVE est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR) qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Vincent Colot a reçu des financements de l'ANR et de l'Union européenne

Pierre Baduel a reçu des financements de l'ANR et de la FRM.

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14.01.2026 à 16:22

The first ice core library in Antarctica to save humanity’s climate memory

Thomas Stocker, Emeritus Professor of Climate and Environmental Physics, University of Bern

With an average temperature of -50°C, Antarctica’s first-ever 100% natural sanctuary protects endangered ice cores from global warming.
Texte intégral (1678 mots)
Ice Core Storage at the Ice Memory Sanctuary in Concordia, Antarctica. Gaetano Massimo Macri/Ice Memory Foundation, Fourni par l'auteur

On Wednesday, January 14, 2026, the coolest library on Earth was inaugurated at the Concordia station, Antarctica. Samples from glaciers rescued worldwide are now beginning to be stored there for safekeeping. This will allow, among other things, future generations to continue studying traces of past climates trapped under ice, as glaciers on every continent continue to thaw out at a fast pace.

With its temperature of -50°C, the archive sanctuary built below the surface at Concordia will allow endangered ice cores extracted from the Andes, Svalbard, the Alps, the Caucasus, and the Pamir Mountains in Tajikistan to escape global warming without the need for technical intervention or refrigeration.

Former co-chair of the IPCC’s “Science” working group, Swiss climatologist and physicist Thomas Stocker is now president of the Ice Memory Foundation, which initiated this project, together with the University of Grenoble Alpes (France) and Ca’ Foscari University of Venice (Italy). He explains the urgency for this long-term initiative.


The Conversation: Could you give us a concrete example of how these ice cores stored in Antarctica could be used by scientists in the future?

Thomas Stocker: We can take the example of a new substance found in the atmosphere, like a pesticide. If in fifty years from now, a scientist wants to know what the concentration of that compound was in the year 2026, say in the European Alps or in Asia, they can now turn to an ice core.

If the ice core had not been collected and stored in Antarctica, the scientist would simply be at a loss to answer the question. But thanks to these ice cores that are now being safeguarded in Antarctica, researchers can analyse a sample of that core in Antarctica, measure the compound from the ice that was collected fifty or one hundred years ago, and reconstruct the data to answer that question.

But in order to allow future scientists to answer the many questions that will arise, we need to act quickly. A very recent article in Nature takes a global view of glacier loss and predicts that the number of glaciers to vanish will increase until around 2040, at which point annual glacier loss worldwide is set to peak.

Thereafter numbers will decline not because global warming has halted, but because one by one, glaciers disappear off the face of the earth, leaving fewer glaciers in a state of meltdown, a prospect which, in turn, ultimately destroys the prestigious and precious environmental archives available.

Temperatures in the Alps are rising about twice as fast as the global average, so it’s essentially a race against time. We need to secure these ice cores when water from the melting surface in summer has not yet penetrated the ice.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


Since you started working, you have undoubtedly seen many methodological and technological advances that have enabled us to make the ice “talk”. What are your hopes for future generations? What factors would allow for further “dialogue” with the ice core that will be stored at Concordia?

T.S.: I can only extrapolate from what we have learned and experienced in science over the last fifty years. We witnessed the arrival of new technology that, all of a sudden, offers the analysis of parameters of elemental composition, of the concentration of gases trapped within the ice that suddenly, like a key, opens a door to a whole new series of information about our environmental system.

So what I can see happening is new optical methods to determine the isotopic composition of different elements in various chemical substances, the likelihood of high-precision analytical tools being invented in the next decades or so that go down to the picogram level or or femtomole level, to tell us something about atmospheric composition, and particles such as dust and minerals from various regions which have been deposited in these ice cores that give us information about the conditions or state of the atmosphere in the past.

How were the snow caves built for ice core storage?

You are an Emeritus Professor of Climate and Environmental Physics. Which other fields will the Ice Memory project be useful for?

T.S.: Biology comes to mind. If you find organic remains or DNA in these ice cores, that’s biology. You can question the chemical composition of the atmosphere. That’s chemistry. If you question what’s the mineral composition of small dust particles that are deposited in these ice cores. That’s geology. And so, you have a whole range of different branches of science that can draw new information from these ice cores.

The Ice Memory Project brings together different scientific disciplines, as well as scientists of many nationalities. How challenging can this be in a time of increasing geopolitical tensions?

T.S.: Ice Memory is a case in point for how multilateralism plays out in the scientific community. It’s an opportunity for scientists in every nation to make use of this unique sanctuary in Concordia. And for us, it’s really an iconic endeavour that goes beyond frontiers, beyond political divisions, to really safeguard data from planet Earth, not only for the next generation of scientists, but for humanity in general.

We also urge all nations who have glaciers on their territory to participate and support scientific community-led ice coring expeditions in these areas, and to follow Tajikistan’s example. Tajikistan was the first nation to donate an ice core, 105 metres of precious ice from a unique location (the Kon Chukurbashi ice cap, for preservation in the Ice Memory foundation’s storage sanctuary in Antarctica.

Pamir Mountains ice core handed over by Tajikistan for Antarctic preservation.

During the Cold War, Antarctica was one of the few places on Earth where Russians and Americans could exchange ideas and conduct scientific research together. Could Antarctica still be a place where dialogue replaces rivalry?

T.S.: I am absolutely convinced that the unique environment Antarctica offers that’s so rich with nature and life, and so special on our planet, means that considerations surrounding each country’s position and values are secondary. The top priority, as we have demonstrated over the past fifty years of scientific exploration in the field, is really to understand our climate system, observe nature from the perspective of Antarctica, and to protect it. This gives us the opportunity to truly immerse ourselves, work together, and exchange ideas on specific scientific issues that concern us all, and in particular, concern the future of the planet we share.

Interview by Gabrielle Maréchaux, Environment Journalist at The Conversation France.

The Conversation

Thomas Stocker is the president of the Ice Memory Foundation.

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14.01.2026 à 16:10

Le luxe face à l’accélération sociale : pour une pédagogie de la lenteur

Hiba Camille Zielinski, Enseignante-Chercheur, EDC Paris Business School

Et si la véritable valeur du luxe n’était pas dans le prix des produits, mais dans un rapport apaisé au temps. Temps du désir avant l’achat et durée de vie du produit acquis…
Texte intégral (1543 mots)

Avec les fêtes de fin d’année, la course aux achats s’est intensifiée et révèle notre rapport accéléré au désir et au temps. En analysant les mécanismes d’attention et de saturation décrits par Hartmut Rosa et Shoshana Zuboff, le luxe pourrait offrir un contrepoint, en proposant un temps long en réponse à l’érosion du sens dans un monde saturé d’images.


Comme chaque année, à la fin de 2025, tout semble s’accélérer, comme si le monde avait appuyé sur une touche d’avance rapide : le choix, l’achat, les livraisons se succèdent sans pause, donnant l’impression que le temps s’est contracté et que l’attente n’a plus sa place. Mais c’est précisément dans cette période de frénésie que le luxe retrouve sa place. Non pas en participant à cette course, mais en rappelant que désirer prend du temps, qu’offrir est un geste, et que la valeur ne naît pas de l’urgence mais de la mémoire. Dans un monde saturé d’instantané, le luxe peut redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, une pédagogie de la lenteur.

Cette tension entre vitesse sociale et temps long est au cœur d’un basculement. Nous vivons à l’ère de ce que le sociologue Hartmut Rosa nomme l’accélération sociale : multiplication des flux, contraction du temps, injonction à aller toujours plus vite. Le désir n’y est plus un mouvement intérieur, mais une réaction programmée, stimulée par les écrans, les notifications, les tendances fulgurantes.

La philosophe et sociologue Shoshana Zuboff, avec la notion de capitalisme de surveillance, montre comment nos comportements sont transformés en données, puis en impulsions marchandes. Le cadeau n’est plus le fruit d’un choix mais d’un algorithme, d’une suggestion, d’un réflexe conditionné. L’objet se détache de toute signification pour devenir un simple élément du flux, un produit qui satisfait une seconde, puis disparaît.

Le luxe comme résistance

Dans cet environnement, la mode et la beauté ont changé de statut. Elles ne répondent plus seulement à une esthétique, mais à une immédiateté émotionnelle. L’objet n’est plus ce que l’on choisit mais ce que l’on reçoit, dans un flux continu d’images et de recommandations. L’acte d’achat glisse du rituel à l’automatisme, de la décision à l’impulsion.


À lire aussi : Quand les imaginaires des marques nous inspirent


Face à cette vitesse, le luxe occupe un rôle particulier. Historiquement, il s’est construit sur une compréhension radicalement différente du temps. Le luxe français est né dans l’atelier, pas dans le flux. Il s’est façonné autour du geste lent, de la précision du savoir-faire, de la maîtrise de la main. Hermès, Chanel, Dior : ces maisons ne faisaient pas seulement des objets, elles faisaient des durées. Chaque couture, chaque finition, chaque forme était un acte de transmission, un apprentissage, une continuité. L’objet ne valait pas par son immédiateté, mais par sa capacité à durer, accompagner, traverser les années. Chez Hermès comme chez Chanel, l’attente faisait partie intégrante de l’expérience. La selle, le sac ou la robe étaient commandés, puis réalisés dans un temps assumé, parfois long, car la valeur de l’objet tenait précisément au fait qu’il ne pouvait être ni accéléré ni standardisé.

Comme l’a analysé Walter Benjamin dans l’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1936), la reproduction efface l’aura de l’objet, c’est-à-dire sa capacité à créer une présence singulière et mémorable et fournit un outil essentiel pour comprendre ce qui est en jeu aujourd’hui. Dans son texte de 1936, il affirme que l’œuvre perd son aura lorsqu’elle est répliquée sans singularité. L’aura, c’est cette qualité invisible qui fait qu’un objet porte en lui un morceau d’existence. Ce n’est pas son prix, ni sa rareté, mais sa capacité à créer une présence. Lorsque tout se ressemble, tout s’oublie. Lorsque tout va vite, rien ne s’imprime.

La vertu du temps long

Le luxe risque parfois de perdre cette aura lorsqu’il cède à la tentation de la répétition, du logo omniprésent, ou d’une communication trop mimétique de la rapidité numérique. Mais il possède aussi l’un des rares leviers capables de résister à ce mouvement : le temps long. Sa valeur véritable n’est pas l’exclusivité, mais la durabilité symbolique.

Ce temps long n’est pas seulement un processus, c’est un point de vue culturel. Car le luxe a toujours eu un rôle double :

  • il inspire, en proposant une vision du beau, une manière d’habiter le monde ;

  • il écoute, en absorbant les sensibilités d’une époque pour les transformer.

Cette double dynamique lui permet d’offrir un contrepoint culturel à la frénésie contemporaine, en rappelant que la valeur se construit par transmission, et non par accumulation.

Ce rôle n’est pas moral mais relationnel. Il montre qu’un objet peut être autre chose qu’un réflexe, qu’un cadeau peut être un récit, qu’un geste peut porter une mémoire. C’est une responsabilité sociale et environnementale, bien sûr, protéger les métiers, préserver les ressources, valoriser le travail humain mais aussi une responsabilité symbolique : faire exister un autre rythme dans un monde qui s’épuise de courir.

BFM Business, 2025.

L’art d’attendre

Le sociologue Jean Baudrillard l’avait pressenti, en exprimant comment dans une société de profusion l’objet tend à perdre sa valeur symbolique et sa capacité à produire de la durée (le Système des objets, 1968) :

« Dans la profusion, l’objet perd son aura. »

Cette phrase résonne aujourd’hui avec une intensité nouvelle. Lorsque tout se multiplie, tout s’épuise. Lorsque tout est disponible immédiatement, plus rien n’est désirable.

C’est ici que le luxe retrouve sa force : il ne vaut que s’il conserve une distance, une rareté qui n’est pas économique mais temporelle. Le luxe est une expérience d’attente. Un désir qui mûrit, qui se construit, qui se prépare.

La recherche de liens

À l’heure où la génération Z (née entre 1998 et 2010) oscille entre anxiété, surcharge et besoin de réassurance, le luxe peut redevenir un espace de stabilité.

Les travaux de la chercheuse Susan Fournier sur les relations à la marque montrent que les consommateurs cherchent moins une possession qu’un lien relationnel inscrit dans la durée.

Ce qui compte n’est plus l’objet en lui-même, mais la manière dont il nous accompagne, nous ressemble, ou nous rassure. Le luxe, lorsqu’il demeure fidèle à son essence, peut offrir cet attachement qui ne se consomme pas, mais se cultive.

Loin de la course aux cadeaux instantanés, le luxe peut rappeler qu’un objet transmis possède une force que la vitesse ne pourra jamais remplacer. Une force de présence et une force de mémoire. Le cadeau peut alors devenir aussi un objet de réassurance émotionnelle.

Et si, dans une société épuisée par l’accélération, c’est l’occasion du luxe de se réinventer non plus comme industrie du prestige, mais comme pédagogie de la lenteur et de la durée. Car l’enjeu du luxe n’est donc plus d’impressionner, mais de laisser une empreinte. Car ce que l’on garde et qui importe vraiment, finalement, ce n’est pas l’objet du désir mais l’empreinte laissée par ce dernier.

The Conversation

Hiba Camille Zielinski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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