13.02.2026 à 15:34
Raphaël Le Magoariec, Géopolitologue, spécialiste des sociétés de la péninsule Arabique et du sport, CITERES-EMAM, Université de Tours
Alors que l’Inde et le Pakistan se sont affrontés à coups de missiles en mai 2025, leurs sélections nationales de cricket vont se rencontrer ce dimanche dans le cadre de la Coupe du monde organisée par l’Inde et le Sri Lanka. Ce match très attendu a bien failli ne pas avoir lieu du fait des menaces de boycott exprimées par la partie pakistanaise. La compétition revêt également une importance majeure pour les pays du Golfe, qui accueillent d’importantes diasporas sud-asiatiques et qui cherchent à développer leur influence dans cette région.
Les Jeux olympiques d’hiver viennent de démarrer ; mais vu d’Asie du Sud, l’événement majeur de l’année se joue à des milliers de kilomètres des neiges italiennes, sur les pelouses indiennes et sri lankaises. Samedi 7 février, Jay Shah, président de l’International Cricket Council (ICC) et du Board of Control for Cricket in India (BCCI), et aussi fils du ministre indien de l’intérieur, a déclaré aux côtés de l’ancien capitaine indien Rohit Sharma, la Coupe du monde de cricket Twenty20 ouverte.
De New Delhi aux Caraïbes, loin de la vision olympique européenne, le cricket impose sa propre lecture du monde issue du Commonwealth, mêlant culture et sport dans une expression unique et éclatante.
Cette Coupe du monde, qui apparaît une nouvelle fois comme l’expression de l’hyperpuissance indienne dans le cricket, est marquée par le contexte géopolitique.
De l’annonce de la co-organisation du tournoi par l’Inde et le Sri Lanka, en 2021, à son lancement, en 2026, cet événement de premier plan révèle les ambitions de puissance des uns et des autres, qui viennent s’articuler autour de ce théâtre symbolique que constitue le stade de cricket. Pour bien comprendre cette dimension, il faut commencer par décortiquer ce qu’est ce sport, qui pour des populations n’étant pas originaires du Commonwealth apparaît étranger, et décrypter la signification de son qualificatif Twenty20.
Sport hérité de l’Empire britannique, le cricket oppose deux équipes de onze joueurs. Celle qui marque plus de points que l’adversaire remporte la rencontre. Basé sur l’affrontement entre batteurs et lanceurs, il suit des règles codifiées dès le XVIIIe siècle et valorise stratégie, patience et fair-play. Longtemps sport des élites, il trouve son expression la plus complète dans le test cricket, disputé sur quatre à cinq jours, qui récompense endurance, tactique et maîtrise du temps long. Ce format noble demeure néanmoins peu adapté aux exigences médiatiques et financières contemporaines.
Sous l’influence de la dérégulation économique et des impératifs d’audience, des formats plus courts émergent, culminant en 2003 avec l’apparition du Twenty20 (T20), où chaque équipe dispose de vingt séries de lancers, ce qui réduit la durée des matchs à environ trois heures. Plus spectaculaire et plus accessible, le T20 transforme le jeu et devient la vitrine du cricket mondialisé.
Ce support est privilégié par l’Inde afin d’accroître la massification de ce sport en vue de projeter son influence sportive et financière. La Coupe du monde T20 a ainsi été lancée par l’ICC en 2007, dans l’objectif de multiplier les compétitions et d’accroître les retombées financières. L’attribution de l’édition 2026 de cet événement bisannuel à l’Inde et au Sri Lanka, décidée en 2021, est venue appuyer cette logique. L’annonce de cette attribution a été faite à Dubaï, au siège de l’ICC, au cœur de ce hub, emblème de la dérégulation de l’économie mondiale et nouveau centre névralgique du cricket mondial depuis 2005, ce qui traduit la quête d’un profit économique sans limites.
Cet ancrage de l’ICC dans le Golfe illustre la bascule de l’histoire du cricket au tournant des années 2000 de la métropole britannique vers ses anciennes colonies. Désormais, le centre de gravité économique de ce sport se trouve sur le pourtour de l’océan Indien, entre le sous-continent indien, la péninsule Arabique et l’Afrique australe.
Cette recomposition est portée par l’Inde qui, en raison de son poids démographique et de la puissance de son marché médiatique, génère aujourd’hui entre 70 et 80 % des revenus de l’ICC. Cette domination se traduit institutionnellement par une captation d’environ 38,5 % des revenus redistribués par l’ICC au profit du BCCI sur le cycle 2024-2027, soit plus d’un milliard de dollars. New Delhi s’impose ainsi comme l’hegemon du cricket mondial, et les diasporas issues du sous-continent indien deviennent dans les pays où elles résident (à commencer par ceux du Golfe) d’importants marchés pour les droits de diffusion et le sponsoring.
Le déménagement du siège de l’ICC de Londres à Dubaï en 2005 ne s’explique pas seulement par des considérations d’ordre fiscal ; il s’agit aussi, et surtout, de trouver un point d’ancrage dans un hub où réside la deuxième plus grande diaspora indienne. La présence de celle-ci est si manifeste qu’il n’est pas rare que Dubaï soit surnommée « Dumbaï », en référence à Mumbai (nom de Bombay depuis 1995), la plus grande ville indienne. En outre, située au cœur des réseaux mondiaux, Dubaï constitue une interface de choix avec la région de l’océan Indien.
Dans ce contexte, la co-organisation de la Coupe du monde par l’Inde et le Sri Lanka prend une signification particulière. Attribuée, en 2021, alors que le clan Rajapaksa est encore au pouvoir à Colombo, elle s’appuie sur la légitimité sportive du Sri Lanka, héritée notamment de sa victoire lors de la Coupe du monde 1996. Pensé comme un partenariat structuré autour de l’hyperpuissance du cricket, l’Inde, l’accueil conjoint de cet événement par les deux pays reflète la stratégie diplomatique du gouvernement sri lankais de l’époque, à savoir équilibrer ses relations entre l’Inde et la Chine pour maximiser sa marge de manœuvre régionale.
Après le renversement du clan Rajapaksa en 2022, et les bouleversements politiques internes qui s’en sont suivis, la coorganisation a été maintenue, l’enjeu allant bien au-delà du cas de gouvernants corrompus et destitués.
Pour Colombo, cette Coupe du monde représente une garantie de visibilité internationale, de légitimité symbolique et de reconnaissance de sa diplomatie régionale. Dans un océan Indien marqué par des rivalités croissantes, le cricket fonctionne ainsi comme un instrument d’influence non coercitif, permettant à l’Inde de projeter son leadership sous les apparences d’une coopération sportive, tandis que le Sri Lanka conserve un statut d’acteur crédible sur la scène internationale, le cricket apparaissant comme un support des relations entre élites.
Dès la cérémonie d’ouverture, sur le bord du terrain, les sponsors golfiens dominent. Emirates et DP World, les deux fleurons du transport de Dubaï, ainsi qu’Aramco, le géant pétrolier saoudien, sont en haut de l’affiche. Sobha, la société du promoteur immobilier originaire du Kerala, Palath Narayanan Menon, basée à Dubaï, complète cet ensemble.
Entre gain d’influence et ambitions de puissance étatique, ces sociétés du Golfe influent sur le cricket mondial. Sobha s’affirme comme l’incarnation de l’influence des réseaux indiens aux Émirats arabes unis. À travers ces investisseurs, pour Dubaï, puis à l’arrière-plan Abu Dhabi et maintenant l’Arabie saoudite, le cricket rime avec diversification. Avec ce sport, leur tropisme penche vers l’est, il est conçu pour parler à l’Asie du Sud en vue de poursuivre l’édification de leur vision multipolaire.
Le cricket apparaît pour les monarchies du Golfe comme un vecteur d’influence au service de leur diversification économique et de la sécurisation de leur environnement régional. Il s’affirme comme un espace de convergence avec les milieux économiques et politiques du sous-continent indien dont le marché et leurs capacités militaires sont devenus indispensables. Mais sur le terrain, c’est une autre géopolitique qui se joue.
Inde-Pakistan : le match tant attendu, prévu pour le 15 février, a bien failli ne pas se jouer. Shehbaz Sharif, le premier ministre pakistanais, avait annoncé, le 5 février, que la sélection pakistanaise ne prendrait pas part à cette rencontre historique, déclarant qu’elle ne jouerait pas contre l’Inde en signe de solidarité avec le Bangladesh après le retrait de ce dernier du tournoi.
Le boycott de la compétition par le Bangladesh avait été annoncé fin janvier 2026. Les autorités de Dacca avaient justifié cette décision par des craintes sécuritaires liées au déplacement de la sélection nationale en Inde, évoquant non seulement des risques logistiques pour les joueurs et le staff, mais aussi un climat de tensions politiques croissant, alimenté par le nationalisme hindou promu par le premier ministre Narendra Modi et des incidents récents perçus comme menaçants pour les sportifs bangladais. Islamabad a alors saisi l’occasion pour accentuer la pression sur l’ICC, cherchant à obtenir l’absence de sanctions à l’encontre du Bangladesh et une reconnaissance institutionnelle de sa position, tout en annonçant son intention de boycotter cette affiche parmi les plus emblématiques et lucratives du cricket mondial.
Pour le Pakistan, ce boycott motivé par la contestation de la puissance indienne, Islamabad ne manquant aucune occasion pour protester contre sa mainmise sur le cricket mondial, n’était que temporaire. Cette action eut néanmoins l’avantage de tendre une épée de Damoclès au-dessus de ce duel rare et de ce fait si lucratif, très recherché tant par les institutions du cricket que par les diffuseurs, pour lesquels ce match constitue un temps fort en termes d’audience et de revenus.
Face à la crise, l’ICC a engagé de longues discussions avec le Pakistan Cricket Board (PCB) et d’autres parties prenantes pour préserver l’intégrité du calendrier et maintenir ce rendez‑vous tant attendu. Au terme de ces négociations, le Pakistan a finalement renoncé à son boycott et accepté de jouer, permettant ainsi au match de se tenir comme prévu lors de cette édition 2026.
Cette opposition s’inscrit toujours dans un climat de tensions latentes, ce qui contribue à son attrait médiatique et populaire. Le terrain devient alors, pour Islamabad comme pour New Delhi, un espace central d’instrumentalisation politique et symbolique, où gouvernants, hommes d’affaires, artistes et sportifs contribuent à mettre en scène leurs aspirations nationalistes dans un contexte géopolitique chargé. Ainsi, en février 2025, alors que le Pakistan accueillait l’ICC Champions Trophy, la cérémonie de remise du trophée a été organisée pour des questions de sécurité en terrain délocalisé, à Dubaï, et aucun représentant du PCB n’était présent au pied du podium, comme il est de coutume.
Les crispations se sont accentuées à la suite de l’opération « Sindoor », à savoir une série de frappes de missiles indiens ayant eu lieu, du 7 au 10 mai 2025, contre plusieurs cibles situées au Pakistan et au Cachemire sous administration pakistanaise. Les affrontements ont encore dégradé les relations bilatérales à l’approche de la Coupe du monde. C’est dans ce climat de tensions exacerbées que la compétition s’est ouverte, la perspective de la tenue (ou non) de la rencontre au sommet Inde-Pakistan occupant une place centrale dans les esprits des observateurs et des supporters.
Après de nombreuses discussions entre l’ICC et le PCB, et au terme d’une séquence diplomatique largement médiatisée, le Pakistan, on l’a dit, a finalement infléchi sa position. Cette volte-face est intervenue après que l’ICC s’est engagée à ne pas pénaliser le Bangladesh pour son retrait et à lui accorder, à l’avenir, l’organisation d’un événement majeur.
La rencontre aura donc bien lieu. Le cricket demeure néanmoins soumis à une pression géopolitique constante, structurée par les rivalités internes à l’espace de l’océan Indien, dans lequel l’Inde exerce une hégémonie qui pourrait, durant cette Coupe du monde, être remise en cause… sur le plan sportif uniquement.
Raphaël Le Magoariec a reçu des financements d'IHEDN.
13.02.2026 à 13:22
Kate Davies, PhD candidate, Nottingham Trent University

Pendant des siècles, le hérisson a été tour à tour craint, persécuté, puis idéalisé. Des mythes médiévaux aux campagnes de protection actuelles, son histoire éclaire la manière dont nos récits façonnent notre rapport à la faune sauvage.
Les hérissons font partie de la culture humaine depuis des millénaires. Selon les sociétés, ils ont été tour à tour associés à la fertilité, à la protection et à la guérison, mais aussi à la peur, aux superstitions et à la méfiance.
Aujourd’hui, 17 espèces de hérissons sont présentes en Europe, en Afrique et en Asie. Beaucoup vivent à proximité immédiate des humains, une cohabitation étroite qui a contribué à façonner les récits que l’on raconte à leur sujet.
Bien avant l’apparition de l’écriture, des représentations évoquant le hérisson apparaissaient déjà dans des formes d’art symbolique liées à la fertilité et au renouveau, ce qui suggère que ces animaux comptaient pour les humains depuis bien plus longtemps que ne le révèlent les sources écrites.
Dans l’Égypte ancienne, ils étaient considérés comme des guides et des protecteurs, admirés pour leur capacité à survivre à l’hiver grâce à l’hibernation, un puissant symbole de renaissance. Toutefois, les Égyptiens les chassaient également et utilisaient leurs piquants dans des remèdes populaires, notamment ceux supposés soigner la calvitie.
Les hérissons ont aussi, au fil de l’histoire, endossé des rôles plus inquiétants. Dans certaines régions de Chine, les premiers récits évoquaient des esprits de hérissons capables de se transformer en êtres humains et d’apporter le malheur. Des traditions plus tardives en faisaient à l’opposé des protecteurs sacrés du foyer et des guérisseurs.
En Grande-Bretagne, les hérissons ont longtemps souffert d’une image largement négative, jusqu’à une période relativement récente. Au Moyen Âge, ils étaient étroitement associés à la sorcellerie. Une croyance très répandue voulait que les sorcières puissent se transformer en hérissons afin de perpétrer leurs méfaits. On pensait aussi qu’ils se glissaient la nuit dans les champs pour voler le lait directement au pis des vaches.
Selon une autre croyance ancienne, les hérissons transportaient des fruits volés sur leurs piquants. Les illustrations médiévales les représentaient souvent traversant des vergers, des pommes fichées sur le dos, une image qui perdure encore aujourd’hui dans les livres pour enfants et jusque dans les décorations de gâteaux d’anniversaire. Certains mythes anciens subsistent également : des personnes bien intentionnées continuent par exemple de leur proposer du lait, alors même que les hérissons sont intolérants au lactose.
Si certaines de ces histoires subsistent aujourd’hui comme de simples curiosités pittoresques, d’autres ont eu des conséquences bien plus graves. Les hérissons ont ainsi été officiellement classés parmi les « vermines » en vertu du Preservation of Grain Act (loi sur la protection des récoltes céréalières) de 1532, parmi une longue liste d’animaux.
Les paroisses étaient tenues de les tuer, une prime de trois pence étant versée pour chaque hérisson abattu, une somme importante pour l’époque. Les communautés qui n’atteignaient pas les quotas imposés pouvaient même être sanctionnées par des amendes. Les hérissons sont restés inscrits sur ces listes de nuisibles pendant des siècles.
On estime qu’entre 1660 et 1800, sur une période de 140 ans, près de 500 000 hérissons ont été éliminés de cette manière – un total proche de celui que compte aujourd’hui la population britannique actuelle de hérissons. Et les hérissons n’étaient pas les seuls : chats sauvages, loutres ou encore martres des pins (pour ne citer qu’eux) ont eux aussi été persécutés selon les mêmes logiques. Après de forts déclins, ces espèces figurent aujourd’hui parmi les plus strictement protégées par la loi au Royaume-Uni.
Bien que cette loi ait fini par être abrogée, la mise à mort des hérissons s’est poursuivie jusqu’au XIXe siècle et au début du XXe, en particulier sur les domaines de chasse. Les archives indiquent que des dizaines de milliers d’individus étaient tués chaque année durant cette période, avant que les chiffres ne commencent à reculer entre les années 1960 et le début des années 1980. Ce recul peut traduire une évolution des mentalités et l’adoption de lois de protection de la faune, mais il est aussi possible qu’il reflète une raréfaction des hérissons.
Aujourd’hui, au Royaume-Uni du moins, les hérissons bénéficient d’une image très différente. En 2016, ils ont été élus mammifère préféré des Britanniques, devançant largement le renard roux, arrivé en deuxième position. Cet attachement du public a nourri des campagnes de préservation dans les jardins, le développement de structures caritatives dédiées et l’essor d’un réseau croissant de centres de soins, qui prennent en charge des animaux malades ou blessés, souvent avec le soutien de particuliers qui aménagent activement leurs jardins en pensant aux hérissons.
Si les attitudes à l’égard des hérissons se sont nettement améliorées au cours des dernières décennies, cela n’a toutefois pas suffi à enrayer leur déclin. L’espèce a récemment été reclassée comme « quasi menacée » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature. Comprendre notre parcours culturel et l’évolution de notre regard sur les hérissons permet d’éclairer à la fois notre volonté de les protéger et certaines des erreurs que nous continuons à commettre.
Le parcours du hérisson, autrefois perçu comme un nuisible redouté et aujourd’hui érigé en icône des jardins, illustre la puissance des récits humains, capables à la fois de nuire à la faune sauvage et de susciter sa protection. Mais l’affection, à elle seule, ne suffit pas.
Les mythes qui ont jadis servi à justifier sa persécution subsistent encore sous des formes plus atténuées, influençant des comportements bien intentionnés mais parfois préjudiciables. Aujourd’hui, les hérissons ont besoin de protection. Des gestes simples – comme mettre à disposition une coupelle d’eau peu profonde, aménager des jardins favorables aux hérissons, prévoir des issues de secours dans les bassins ou limiter l’usage des pesticides – peuvent contribuer à préserver ce mammifère désormais très apprécié.
Kate Davies ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.02.2026 à 12:41
Christian de Perthuis, Professeur d’économie, fondateur de la chaire « Économie du climat », Université Paris Dauphine – PSL
Le président Trump a annoncé l’abrogation de l’Endangerment Finding, un texte de l’Agence environnementale américaine (EPA) à la base de toutes les régulations fédérales concernant les émissions de gaz à effet de serre (GES) du pays. Après le retrait de l’accord de Paris et des institutions internationales traitant du climat, c’est un renforcement du backlash climatique qui souffle sur les États-Unis.
L’abrogation de l’Endangerment Finding (qu’on peut traduire par « constat de mise en danger »), annoncée depuis la Maison-Blanche, le 12 février 2026, marque un retour en arrière de près de vingt ans.
Ce texte de l’EPA réunit en effet les éléments scientifiques permettant l’application d’une décision de la Cour suprême des États-Unis datant de 2007, qui appelait l’Agence environnementale américaine (EPA) à inclure les six principaux gaz à effet de serre parmi les rejets atmosphériques qu’elle a mission de réguler.
Nouvelle illustration du backlash climatique de l’Amérique trumpienne, cette abrogation promet de multiples contentieux juridiques qui remonteront sans doute jusqu’à la Cour suprême, dont la décision de 2007 n’a pas été abrogée.
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Titre d’un livre de Susan Faludi paru en 1991, l’expression « backlash » a connu son heure de gloire aux États-Unis dans les années 1990. Elle désignait alors toute régression en matière de droits civiques, en particulier ceux des femmes et des minorités.
Le backlash est revenu en force en 2025, avec le démarrage du second mandat de Donald Trump. La guerre contre les droits civiques a repris avec une grande violence pour les migrants. Elle a été étendue à tout ce qui touche le changement climatique, autrement dit aux droits environnementaux, ainsi qu’à la science.
La guerre anti-climat a été déclarée le premier jour de la présidence. Le 20 janvier 2025, parmi les innombrables décrets signés par Donald Trump, figurait celui annonçant le retrait des États-Unis de l’accord de Paris sur le climat et un autre visant la relance des énergies fossiles.
En termes de politique extérieure, la dénonciation de l’accord de Paris a été complétée en janvier 2026 par le retrait des États-Unis de la convention-cadre des Nations unies sur le réchauffement climatique et du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). En se retirant de la convention-cadre, l’Amérique trumpienne s’est affranchie de toute obligation en matière climatique.
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Le retrait du Giec illustre un autre volet du backlash : la guerre déclarée contre les sciences du climat et toutes les institutions qui les hébergent.
Si les universités et les centres indépendants comme le World Resources Institute (WRI) ou le Berkeley Earth ont pu résister, trois grandes administrations fédérales ont été directement affectées : l’administration en charge de l’atmosphère et de l’océan (NOAA), les centres de recherche sur le climat de la NASA et l’agence environnementale (EPA), en charge de l’établissement de l’inventaire des émissions de gaz à effet de serre. Ces trois institutions produisent nombre de données et de modélisations utilisées par les scientifiques du monde entier.
Sur le plan de la politique intérieure, l’abrogation de l’Endangerment Finding ouvre la voie à la suppression de l’ensemble des régulations environnementales touchant le climat, notamment dans les transports et l’énergie. Elle a été préparée par la publication du rapport de juillet 2025 du Département de l’énergie, qui relativisait les impacts du réchauffement climatique, instillant le doute sur ses origines anthropiques et affirmant, dans son résumé pour décideurs, que « des politiques d’atténuation excessivement agressives pourraient s’avérer plus néfastes que bénéfiques ».
La question des preuves scientifiques était déjà au cœur de la décision d’avril 2007 de la Cour suprême des États-Unis, dite Massachusetts v. EPA, qui enjoignait à l’EPA d’intégrer les gaz à effet de serre (GES) parmi les polluants atmosphériques qu’elle avait en charge de réglementer. Ce faisant, la Cour a retourné, par une faible majorité (5 contre 4), la jurisprudence antérieure qui reposait sur les supposées incertitudes scientifiques quant au lien entre les émissions de GES et le changement climatique.
C’est à nouveau en contestant les diagnostics des sciences du climat que l’Amérique trumpienne tente de s’affranchir de toute responsabilité face au changement climatique. Cela ne va pas manquer de multiplier les contentieux judiciaires, qui risquent fort de remonter jusqu’à la Cour suprême, dont la décision de 2007 enjoignant à l’EPA de réguler les émissions de gaz à effet de serre n’a pas été abrogée.
L’abrogation de l’Endangerment Finding vise à inscrire dans la durée la stratégie trumpienne. Celle-ci est guidée par le rétroviseur, avec la promesse de retrouver un paradis énergétique reposant sur une abondance d’énergie fossile livrée à bas coût à la population.
C’est au nom de cette chimère que les dispositifs de soutien aux énergies renouvelables et à l’électrification des usages ont été démantelés en moins d’un an. Cela a conduit les constructeurs américains à mettre un grand coup de frein sur la voiture électrique. Dans les énergies renouvelables, la filière éolienne a été particulièrement visée, avec le gel ou l’arrêt de la plupart des grands projets offshore déjà engagés, généralement portés par des entreprises européennes.
Simultanément, le secteur des énergies fossiles a été cajolé par la « grande et belle loi budgétaire » qui prévoit, entre autres, la cession de nouvelles concessions pétrolières dans le golfe du Mexique et sur les terres fédérales, des allègements fiscaux sur les forages, le report de la redevance sur le méthane, la réduction des redevances minières pour le charbon, l’extension de son extraction sur les terres fédérales et enfin des crédits d’impôt pour le « charbon métallique » utilisé dans les hauts-fourneaux.
Ce cocktail de mesures a contribué à la remontée, estimée à 2,4 %, des émissions de gaz à effet de serre du pays en 2025. La tendance à la baisse des émissions observée depuis 2005 risque ainsi d’être interrompue.
Le tête-à-queue américain peut-il faire dérailler les scénarios globaux de sortie des énergies fossiles ? En 2025, les États-Unis ont été à l’origine de 13 % des émissions mondiales de carbone fossile. Tout dépendra de la façon dont va réagir le reste du monde.
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Dans le reste du monde, ce n’est pas le backlash, mais l’accélération de la transition énergétique qui prévaut.
La Chine en est devenue l’acteur pivot. Grâce à un investissement sans pareil dans les énergies bas carbone, elle est en train de franchir son pic d’émission à 8 tonnes de CO2 par habitant, quand les États-Unis ont franchi le leur à 21 tonnes, et l’Europe à 11 tonnes. La question clé est désormais celle du rythme de la décrue après le pic.
Devenue le fournisseur dominant des biens d’équipement de la transition énergétique, la Chine a contré la fermeture du marché américain en redirigeant ses ventes vers le Sud global, qui accélère ses investissements dans l’économie bas carbone. L’agressivité trumpiste a même réussi à rapprocher la Chine de l’Inde.
L’accélération de la transition bas carbone est particulièrement forte en Asie. En 2025, l’Inde a stabilisé les émissions de son secteur électrique, grâce à la montée en régime du solaire. La même année, on a vendu, en proportion, plus de véhicules électriques au Viêt-nam ou en Thaïlande que dans l’Union européenne, et le Pakistan s’est couvert de panneaux photovoltaïques.
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Dans ce contexte, l’Europe s’enferme dans une position défensive face aux États-Unis, subissant les coups les uns après les autres. Les vents du backlash climatique trouvent même des relais au sein de l’Union européenne, où une partie de la classe politique cherche désormais à freiner, voire stopper, la transition bas carbone.
Cette attitude est contreproductive. Le vieux continent importe la grande majorité de son énergie fossile, et pourrait au contraire reconquérir une partie de sa souveraineté économique en accélérant sa transition énergétique. Cela contribuerait également à relever son taux d’investissement, car l’économie bas carbone est plus capitalistique que celle reposant sur l’énergie fossile.
L’Europe devrait, enfin, mobiliser toutes ses ressources scientifiques pour faire face aux attaques lancées contre les sciences du climat. Aux « faits alternatifs » que cherchent à imposer les « ingénieurs du chaos » – du nom de l’essai éponyme paru en 2019 – sur les réseaux sociaux, il est temps d’opposer avec détermination les faits scientifiques.
Christian de Perthuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.02.2026 à 10:09
Belinda Zakrzewska, Assistant Professor of Marketing, University of Birmingham
Flavia Cardoso, Associate Professor in Business and Economics
Jannsen Santana, Assistant Professor in Marketing, TBS Education
Le show de mi-temps du Super Bowl signé Bad Bunny n’a pas seulement battu des records d’audience. À travers une mise en scène chargée de symboles, le rappeur portoricain a transformé un spectacle grand public en manifeste culturel, articulant mémoire coloniale, identité et activisme.
Après plusieurs jours de controverse – au cours desquels Donald Trump s’était plaint du choix des artistes, avait déclaré qu’il n’assisterait pas à l’événement, et qu’une programmation alternative « 100 % américaine » serait mise en avant –, le rappeur portoricain Bad Bunny est monté sur scène lors du très attendu spectacle de mi-temps du Super Bowl, dimanche 8 février.
Les attentes étaient élevées, comme en témoigne le nombre inédit de téléspectateurs. Le show de Bad Bunny a généré plus de 135,4 millions de vues, surpassant les 133,5 millions de Kendrick Lamar en 2025 et les 133,4 millions de Michael Jackson en 1993.
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Les médias ont principalement présenté l’événement comme une célébration de la diversité, suscitant en retour une réaction hostile chez les partisans de Donald Trump et certains commentateurs conservateurs. Les critiques visaient Bad Bunny non seulement pour son opposition ouverte à l’administration Trump, mais aussi au motif qu’il ne serait « pas un artiste américain » (comprendre : « états-unien »), malgré le fait que Porto Rico est un territoire des États-Unis. Sa performance a montré comment l’authenticité peut se construire à travers un activisme anticolonial.
Si l’authenticité est souvent vue comme quelque chose de réel, vrai ou sincère, elle repose en réalité sur une qualité relationnelle qui peut être liée au comportement d’une personne de trois façons : par la connexion aux personnes ou aux lieux ; par la conformité aux conventions ou leur remise en cause ; et par la cohérence entre le message et les actions. Lors de la mi-temps du Super Bowl, Bad Bunny a incarné ces trois dimensions.
L’authenticité s’est manifestée notamment par la présence de canne à sucre sur scène, une culture qui a façonné les économies coloniales des Caraïbes. Les plantations appartenaient aux colonisateurs et reposaient sur l’exploitation violente des peuples autochtones et des Africains réduits en esclavage. En mettant la canne à sucre au centre du décor, la performance a rappelé les fondements de la richesse coloniale et a réhabilité un symbole d’oppression en tant que vérité historique plutôt que comme mémoire idéalisée.
La présence de l’icône portoricaine Ricky Martin a renforcé ce sentiment de connexion lorsqu’il a interprété Lo Que Le Pasó A Hawaii, de Bad Bunny. Par ses paroles, la chanson met en garde les Portoricains contre la perte de leur identité culturelle face aux pressions d’assimilation à l’influence états-unienne. La performance de Martin a souligné ce message, en présentant la préservation culturelle comme une forme essentielle de résistance anticoloniale.
Lady Gaga a ajouté une dimension symbolique forte. Sa robe bleu clair renvoyait à la version originale de 1895 du drapeau portoricain, avant que sa teinte ne soit assombrie pour s’aligner sur celle du drapeau des États-Unis. Elle portait un hibiscus rouge – emblème national de fierté et de résistance – ainsi que des fleurs blanches, évoquant ensemble les couleurs du drapeau. Elle incarnait ainsi le respect, la participation et la solidarité plutôt que la séparation ou l’effacement.
Les artistes naviguent souvent entre conformité et transgression, et Bad Bunny a parfaitement maîtrisé cet équilibre. En tant qu’artiste portoricain évoluant dans une industrie qui pousse souvent à abandonner ses origines, il a au contraire créé un espace culturel hybride : un spectacle de mi-temps du Super Bowl en espagnol. Il a ainsi agi au sein du système tout en remettant en cause l’idée que l’anglais doive dominer et que les figures grand public doivent correspondre à un modèle culturel étroit.
L’artiste a également bousculé le récit dominant qui réduit l’« Amérique » aux États-Unis, en reconnaissant l’ensemble du continent américain. Après avoir déclaré « God Bless America », il a énuméré tous les pays du continent, du sud au nord.
En citant les pays, Bad Bunny a inversé la hiérarchie géopolitique traditionnelle. Ce geste évoquait l’œuvre América Invertida de l’artiste uruguayen Joaquín Torres-García et son idée selon laquelle « le Sud est notre Nord », remettant en cause l’idée que la légitimité culturelle ou politique doive venir du « Nord ».
Enfin, la cohérence s’est manifestée par des clins d’œil à l’activisme de longue date de Bad Bunny. L’explosion d’un lampadaire avant l’interprétation d’El Apagón renvoyait directement à son clip de 2022, qui prend la forme d’un documentaire dénonçant la négligence des infrastructures et la privatisation de l’électricité par des entreprises états-uniennes. Ce moment reliait le divertissement aux réalités coloniales vécues à Porto Rico.
La brève apparition d’El Sapo Concho, mascotte de son dernier album, a ajouté une autre dimension symbolique. Presque disparu en raison des perturbations écologiques liées à l’exploitation coloniale des ressources, ce crapaud portoricain est devenu un symbole de survie face aux dommages structurels. Sa présence dans le show rappelait que l’impact du colonialisme est autant environnemental que culturel.
De la même façon, lorsque Bad Bunny a remis un Grammy à une version plus jeune de lui-même, il renforce son message : « Si je suis ici, c’est parce que j’ai toujours cru en moi. » Dans un contexte où les populations issues de nations colonisées font face à la discrimination et à la marginalisation, beaucoup ont vu la culture des colonisateurs comme un moyen d’ascension sociale. Son geste a ainsi réaffirmé la confiance en soi comme un acte de résistance.
À la fin du spectacle, un panneau lumineux affichait « The only thing more powerful than hate is love » (La seule chose plus puissante que la haine, c’est l’amour). Bad Bunny tenait alors un ballon de football portant l’inscription : « Together, We Are America. » (Ensemble, nous sommes l’Amérique.)
Cette image proposait un idéal panaméricain fondé sur la solidarité plutôt que sur la domination. À travers des symboles de résilience collective, l’artiste présentait ainsi l’authenticité comme une forme d’activisme anticolonial ancrée dans l’amour, la mémoire et la communauté.
Ces choix visuels étaient intentionnels et s’inscrivaient dans des années de prises de position publique, de musique et d’engagement. Chaque élément renforçait un récit cohérent de résistance, démontrant que l’authenticité n’est pas seulement une performance, mais le résultat d’un activisme anticolonial constant.
En imbriquant histoire, symbolismes et convictions personnelles à chaque instant de sa performance, Bad Bunny a démontré que l’art peut devenir un vecteur d’action politique et culturelle, fondé sur l’amour, la tolérance et l’inclusion.
Flavia Cardoso a reçu des financements du gouvernement chilien (Fondecyt) et de la Fondation Luksic.
Belinda Zakrzewska et Jannsen Santana ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
13.02.2026 à 09:23
Luc Aquilina, Professeur en sciences de l’environnement, Université de Rennes 1 - Université de Rennes
Pierre Brigode, Maître de conférences en hydrologie, École normale supérieure de Rennes
Les inondations qui touchent le Sud-Ouest de la France provoquées par la tempête Nils pourraient alimenter à nouveau le débat sur le rôle l’aménagement du territoire dans la survenue de ces événements. Les inondations sont pourtant des phénomènes complexes et le rôle des aménagements reste difficile à estimer.
Depuis plusieurs années, l’Europe est frappée par des inondations majeures aux bilans humains terribles : 243 morts en juillet 2021 en Allemagne, en Belgique, au Luxembourg et aux Pays-Bas, 17 morts en mai 2023 en Italie du Nord, 27 morts en septembre 2024 lors de la tempête Boris en Europe Centrale, de l’Allemagne à la Roumanie, et 237 morts en octobre 2024 dans le sud de Valence. Plus près de nous, les inondations de la Vilaine de ce mois de janvier 2026 et celles de l’année dernière ont ravivé pour les habitants le spectre des inondations du passé.
Ces évènements frappent les esprits et font la une des médias, surtout s’ils se déroulent en Europe. Très vite, des causes liées à l’aménagement du territoire sont invoquées. En Espagne, l’extrême droite a condamné les écologistes qui ont prôné l’arasement des barrages. Vérification faite, il ne s’est agi que de la suppression de « barrières » peu élevées et le lien avec les barrages n’est pas attesté. En Bretagne, à l’inverse, suite à la crue de la Vilaine début 2025 et à l’inondation de plusieurs quartiers de Rennes et de Redon, plusieurs coupables ont été rapidement désignés dans les médias. Le changement climatique d’abord, puis le remembrement des territoires ruraux et le drainage des parcelles agricoles qui ont accompagné la révolution verte des années 1960 et 1970 ont été pointés du doigt.
Les scientifiques de l’eau soulignent le rôle des aménagements passés sur les sécheresses et les tensions autour de la ressource en eau. Pour autant, l’attribution des causes à des événements exceptionnels comme les crues intenses s’avère difficile. Faut-il chercher un seul coupable, ou bien plusieurs ? Changement climatique et modification des usages des sols contribuent à la genèse des inondations, mais leurs implications respectives dans ces évènements varient selon le type d’inondation ainsi qu’au cours du temps.
Isoler la part de responsabilité du changement climatique dans la survenue d’un événement climatique extrême est ce qu’on appelle un processus d’attribution. La science de l’attribution, relativement récente, est nécessaire pour quantifier les impacts du changement climatique dans des processus complexes et variables. Un exemple récent est l’étude menée suite aux pluies torrentielles d’octobre 2024 en Espagne, qui a montré que ce type d’épisode pluvieux présente jusqu’à 15 % de précipitations supplémentaires par rapport à un climat sans réchauffement. En d’autres termes, environ une goutte d’eau sur six tombée lors de cet épisode peut être imputée au changement climatique.
Si l’attribution des pluies est aujourd’hui de mieux en mieux maîtrisée, celle des crues reste moins bien déterminée. On confond souvent l’attribution de la pluie et celle de la crue, alors qu’elles ne sont pas équivalentes. Entre le moment où la pluie tombe et celui où la rivière déborde, il se passe beaucoup de choses au niveau du bassin versant : selon le degré d’humidité et la nature du sol et du sous-sol ou bien la manière dont il a été aménagé, il peut agir comme tampon ou accélérer les flux d’eau. Deux bassins versants différents auront des réponses également différentes pour un même volume de pluie, et un même volume de pluie tombant sur un même bassin versant peut avoir des conséquences très différentes selon le moment de l’année. La survenue d’une crue dépend donc de la combinaison de deux dés : la pluie qui tombe sur le bassin versant et la capacité de ce bassin à l’absorber.
Les études d’attribution des pluies montrent avec certitude que le réchauffement climatique — et donc les activités humaines qui en sont la cause — intensifient les pluies fortes et les rendent de plus en plus fréquentes. Si nos futurs étés seront plus secs, les hivers seront eux plus humides, notamment dans le nord de la France. Qu’en est-il du deuxième dé, la capacité d’absorption des bassins versants ? Le changement climatique l’affecte également, en modifiant l’humidité des sols au fil des saisons. Mais cette capacité dépend aussi largement des transformations opérées par certaines activités humaines.
C’est le cas par exemple des barrages, conçus pour stocker l’eau lors des saisons humides et qui ont la capacité de tamponner la puissance des crues. Mais d’autres phénomènes sont impliqués, comme l’urbanisation, qui imperméabilise les sols en remplaçant champs et prairies par du béton et de l’asphalte. Ces surfaces imperméables réduisent fortement l’infiltration et favorisent le ruissellement. Même si l’urbanisation reste marginale à l’échelle des grands bassins versants, elle peut jouer un rôle majeur localement, notamment en zones périurbaines, où les petits cours d’eau sont souvent canalisés ou recouverts.
Les aménagements agricoles comptent également. Le remembrement, qui a fait disparaître des milliers de haies et fossés au profit de grandes parcelles plus facilement exploitables pour des machines agricoles, a profondément modifié la circulation de l’eau. En parallèle, d’autres transformations ont réduit la capacité du paysage à retenir l’eau lors des pluies fortes, comme la pose de drains en profondeur dans les sols agricoles qui vise à évacuer l’excédent d’eau des terres trop humides durant l’hiver. La création de digues et de canaux pour limiter l’expansion des rivières, le creusement des cours d’eau et la rectification de leurs berges les ont recalibrées pour les rendre linéaires. Ces différents aménagements ont des effets importants. Ils modifient le cycle de l’eau continental en accélérant globalement les flux vers la mer. Les niveaux des nappes ont déjà été affectés par ces modifications. Dans les vastes marais du Cotentin, nous avons montré que le niveau moyen des nappes a chuté d’environ un mètre depuis 1950, alors que les aménagements des siècles précédents avaient déjà diminué ces niveaux. Le changement climatique va renforcer cette diminution des niveaux de nappe au moins sur une grande partie du territoire hexagonal.
Ces facteurs jouent différemment selon la surface des bassins versants et leur localisation : l’urbanisation a un effet très fort sur les crues des petits bassins versants côtiers de la Côte d’Azur, qui ont une surface inférieure à 10 km2, mais un effet moindre sur le bassin versant de la Vilaine, qui compte 1 400 km2 à Rennes après la confluence avec l’Ille. À l’inverse, les pratiques agricoles ont un effet plus important sur les crues du bassin de la Vilaine que sur ceux de la Côte d’Azur.
Aujourd’hui, il est difficile de quantifier précisément la part relative de ces facteurs dans l’occurrence des crues observées. En amont des cours d’eau, certaines transformations peuvent ralentir la propagation des crues en augmentant des capacités de stockage locales, par exemple dans les sols, les zones humides ou les plaines inondables, tandis qu’en aval, l’accélération des flux et leur addition tendent à dominer. Chacun des aménagements décrits influence la manière dont un bassin versant absorbe ou accélère l’eau, mais l’addition de leurs effets crée une interaction complexe dont nous ne savons pas précisément faire le bilan.
Lors d’événements exceptionnels comme la crue de Valence, ce sont avant tout les volumes de pluie qui déclenchent la crue et ses conséquences, le changement climatique pouvant intensifier ces précipitations. Les aménagements du territoire influencent de manière secondaire la façon dont l’eau s’écoule et se concentre dans les bassins versants. Il n’en reste pas moins que ces deux effets jouent un rôle de plus en plus important dans les événements de moindre ampleur, dont les impacts sont néanmoins importants et dont l’occurrence a déjà augmenté et va encore s’accentuer dans le futur. Pour deux degrés de réchauffement, l’intensité des crues décennales (d’une ampleur observée en moyenne une fois tous les 10 ans) augmentera potentiellement de 10 à 40 % dans l’Hexagone, et celle des crues centennales (observées en moyenne une fois tous les siècles) de plus de 40 %.
Ces événements ont provoqué des prises de position politique virulentes. Certains, en particulier à droite de l’échiquier politique, ont remis en question les politiques récentes de restauration de l’état naturel des cours d’eau, de protection des zones humides et de destruction des barrages. Elles ont conduit à des appels à la suppression de l’Office français de la biodiversité lors des manifestations agricoles, proposition reprise par le sénateur Laurent Duplomb devant le Sénat le 24 janvier 2024.
Les aménagements les plus récents, défendus par de nombreuses structures territoriales, visent à redonner au cycle de l’eau, et en particulier aux rivières, des espaces plus larges et à recréer ou protéger des zones humides. Tous ces aménagements conduisent à ralentir les flux et donc luttent contre les inondations, tout en préservant la biodiversité à laquelle notre santé est liée. Les zones humides sont par exemple les meilleurs ennemis des moustiques tigres, en permettant le développement de leurs prédateurs. Bien qu’ils exigent de concéder des terres agricoles aux milieux naturels, ces aménagements nourrissent les nappes qui restent le meilleur réservoir pour le stockage de l’eau des saisons humides.
Remettre en question les politiques de recalibration des cours d’eau, de remembrement et de drainage, tout comme l’imperméabilisation des zones urbaines, est une nécessité imposée par l’adaptation au changement climatique. Il s’agit de limiter ou éviter les tensions entre les besoins des activités humaines et les besoins des écosystèmes qui pourraient en faire les frais. Les inondations catastrophiques ne sont qu’en partie liées aux aménagements et ne peuvent pas justifier à elles seules les politiques de retour à l’état naturel des cours d’eau, qui sont en revanche une réponse aux sécheresses estivales à venir. Pour autant, ces inondations majeures sont là pour nous alerter sur les effets du changement climatique. Les étés vont devenir plus secs et les ressources vont manquer, mais les événements extrêmes vont également se multiplier. Une vie en catastrophes nous attend si nous ne transformons pas nos modes de consommation et de production. Tel est le message porté par les inondations. Sera-t-il mieux entendu que les appels des hydrologues ?
Luc Aquilina est co-titulaire de la chaire Eaux et territoires de la fondation de l’Université de Rennes qui reçoit des fonds d’Eau du Bassin Rennais, Rennes Métropole et du Syndicat Mixte Eau 50.
Pierre Brigode a reçu des financements de l'Université de Rennes, du Centre national de la recherche scientifique et de l'Agence nationale de la recherche.
12.02.2026 à 16:15
François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris - PSL
L’huître est clivante : elle séduit les amateurs gourmets et dégoûte ses détracteurs. Mets de fête, longtemps réservées aux mois en « r », les huîtres ont échappé à leur destin depuis que l’humain s’est mêlé de leur génétique. Aliment naturel, ce mollusque est réputé pour être sain, si l’on survit à ce qui pourrait être le plus grand des dangers : ouvrir sa coquille.
Noël est passé, la consommation d’huîtres a chuté. La France se retrouve coupée en deux : les amateurs qui en mangent toute l’année et les mangeurs occasionnels qui rejoignent alors les rangs de celles et ceux qui n’en avalent jamais. La France du littoral contre celle de l’intérieur.
Examinons sérieusement, mais dans la bonne humeur, cette fracture française trop ignorée dans notre monde, pourtant si friand d’oppositions binaires. Quel que soit votre camp, renforcez ou questionnez vos comportements en découvrant les causes de ce fossé séparant les Français.
Traçons tout d’abord le profil des uns et des autres. Si vous ne consommez pas d’huîtres, sachez que vous êtes loin d’être seuls. Un tiers de la population française n’en mange jamais. Vous en avez peut-être goûté un jour mais vous n’aimez pas cela. Ou même pas essayé, rebuté par l’idée d’ingérer un animal ou par conviction religieuse. Souvent, vous craignez aussi que les huîtres ne conviennent pas à toute la famille.
Si vous êtes un consommateur occasionnel, vous en avez mangé à Noël ou au Nouvel An ; éventuellement aussi lors d’autres repas festifs. Vous formez le plus grand bataillon des consommateurs d’huîtres. Vous les achetez au supermarché et vous manquez d’expertise pour les choisir. Vous n’aimez pas trop les ouvrir.
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Enfin, si vous êtes un consommateur régulier, comme 20 % des Français, vous habitez le plus souvent près de la mer et en consommez toute l’année. Vous achetez vos huîtres auprès d’un ostréiculteur ou d’un écailler du marché. Vous savez faire la différence entre les huîtres numéro 2, 3 ou 4, les fines et les spéciales. Vous éprouvez même un certain plaisir et de la fierté à les ouvrir.
Trouvez-vous les huîtres délicieuses ? Comme Maupassant qui décrit les huîtres d’un souper dans Bel-Ami (1885) « mignonnes et grasses, semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles et fondant entre le palais et la langue ainsi que les bonbons salés ». Ou bien dégoûtantes, comme ce personnage d’une nouvelle de Tchekhov, un enfant pauvre de Moscou, forcé à manger des huîtres. Il les découvre « hideuses, aux yeux brillants et à la peau visqueuse ».
Il est vrai que ce coquillage se mange vivant. À ma connaissance, c’est le seul animal ainsi ingurgité sous nos latitudes. Piquez de la pointe de votre couteau le bord d’une huître, elle se rétractera à moins qu’elle se soit endormie sous la glace. Âmes sensibles, s’abstenir. Ou manger les huîtres cuites – il y a pléthore de recettes. Renonciation aussi des végétariens, au moins tant que la chair d’huître végétale n’a été inventée, à partir d’algues par exemple.
Dans les enquêtes, l’aspect cru et vivant ainsi que le mauvais goût et l’odeur sont invoqués en premier par les non-consommateurs. À l’inverse, les mangeurs d’huîtres soulignent leurs qualités gustatives et leur parfum iodé.
L’huître fait partie des fruits de mer, d’où le côté naturel que les consommateurs lui associent spontanément. Mais, contrairement à la coquille Saint-Jacques ou à la crevette grise, elle a quitté son caractère sauvage. Bel-Ami mangeait des huîtres plates cueillies sur l’estran et les compères qui, chez Boileau et La Fontaine, se disputent une huître qu’avalera finalement un troisième larron l’ont trouvée sur une plage. La découverte d’une huître sur l’estran suggère qu’une exploitation ostréicole n’est sans doute pas loin. Surexploitée au dix-neuvième siècle, l’huître plate sauvage, native de nos côtes, a quasiment disparu.
Si l’huître est un fruit de mer, elle est le produit de l’aquaculture. Une aquaculture que l’on serait néanmoins tenté de qualifier de douce, de quasi-naturelle, puisque l’huître, contrairement au saumon, croît sans aliments industriels ni médicaments vétérinaires.
Tout dépend cependant si l’huître est née en écloserie ou en mer ainsi que de son nombre de chromosomes. Reproduite en mer, elle aura vécu sa vie larvaire au gré des courants et des vagues avant de se fixer aux collecteurs posés par les ostréiculteurs. Aux branchages, pierres, coquilles et tuiles d’autrefois, les naissains sont désormais captés dans des assemblages de coupelles ou de tubes en PVC, plus rarement en plastique biosourcé. Née à terre entre quatre murs, elle aura connu un début de vie en milieu contrôlé, vie qu’elle poursuivra un temps en nurserie dans des bacs alimentés en eau de mer avant de découvrir enfin la vie marine.
L’essor des écloseries a été favorisé par l’invention de l’huître triploïde, rencontre d’un gamète à 10 chromosomes et d’un autre qui en compte 20. Souvenez-vous de vos cours de biologie ou d’éducation sexuelle : les gamètes n’embarquent qu’une moitié des chromosomes de chacun de leurs parents. L’huître triploïde est donc issue du mariage d’une huître diploïde normale (deux fois 10 chromosomes) et d’une huître tétraploïde (quatre fois 10 chromosomes) fabriquée en laboratoire. Évidemment, cela fait peur et renforce le camp des non-consommateurs. L’huître serait devenue un être transgénique, un OVM (organisme vivant modifié) !
Mais soyons rassurés. On dispose d’un temps de recul suffisamment long pour établir solidement l’absence de contamination des zones de captage naturel des huîtres normales. Manger des huîtres triploïdes n’entraîne pas non plus de risques pour la santé humaine. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a tranché la question. En outre, l’élevage de l’huître diploïde est majoritaire. Il couvre les trois quarts de la production ostréicole.
Il est vrai que l’origine diploïde ou triploïde des huîtres est rarement communiquée aux consommateurs. Il n’y a pas d’obligation légale en la matière. Pas de signes faciles à déceler non plus. En revanche, si vos huîtres consommées l’été ne contiennent pas de laitance, il s’agit à coup sûr de triploïdes. Ces huîtres étant stériles, elles ne produisent pas cette substance blanchâtre visqueuse principalement composée de gamètes. C’est d’ailleurs ce qui explique l’intérêt commercial et économique de la triploïde. Pas de reproduction, pas de laitance qui rebute les consommateurs et cantonne la consommation aux mois de l’année en « r ». L’huître triploïde peut se consommer toute l’année. Par ailleurs, sans dépense d’énergie de l’animal pour se reproduire, le cycle d’élevage peut être ramené à deux ans au lieu de trois.
Quant au goût différent entre les huîtres modifiées et celles non modifiées, la question reste ouverte. La composition chimique présente bien quelques différences objectives. Mais il n’est pas évident d’en saisir les effets sur le plan olfactif et gustatif. Le seul test à l’aveugle dont j’ai connaissance n’est pas convaincant faute d’un protocole scientifique digne de ce nom.
Pompant plusieurs litres d’eau chaque heure pour se nourrir de plancton, l’huître est tributaire de la qualité de l’eau qu’elle filtre. Microalgues toxiques, virus et bactéries sont ses ennemies mais aussi les nôtres quand nous les dégustons. Un risque d’intoxication entraînant diarrhées, nausées et vomissements est bien réel. La France dispose cependant d’un réseau efficace de surveillance sanitaire et d’alerte pour le réduire à de faibles proportions. Les autorités n’hésitent pas à interdire la commercialisation des huîtres s’il le faut. Ainsi, en décembre 2023, les huîtres du bassin d’Arcachon ont raté les repas de fêtes.
Le vrai danger est plutôt de se blesser en ouvrant les huîtres ! Les Français semblent d’ailleurs ne pas s’y tromper comme le suggèrent leurs réponses aux sondages. Ils sont 87 % à avoir confiance dans la production d’huîtres en France ; les craintes sanitaires sont peu évoquées alors que la très grande majorité des sondés reconnaissent l’existence de ce risque.
Ainsi, la mention de ces craintes vient très loin derrière les images négatives ayant trait au dégoût, que ce soit pour les Français dans leur ensemble ou pour les non-consommateurs. Pour ces derniers, la difficulté à ouvrir les huîtres est citée juste après la crainte de tomber malade comme raison justifiant le choix de ne pas en consommer. Dans une autre enquête portant sur un plus faible échantillon, elle est même placée devant.
Ce faisceau de présomptions n’apporte pas la preuve que l’ouverture des huîtres est bien objectivement le plus grand danger. Il faudrait pouvoir comparer le nombre de personnes intoxiquées à celui d’ouvreurs d’huîtres blessés. Des données manquantes dans les deux cas. En outre, déclarer que les huîtres sont difficiles à ouvrir ne signifie pas forcément que l’on s’est entaillé la peau de la main en tentant l’opération.
L’ouverture des huîtres est en tout cas un frein à leur consommation. Pour la faciliter, de nombreuses méthodes, plus ingénieuses et cocasses les unes que les autres, ont été inventées. Citons le fil à couper l’huître consistant à passer un cordon en inox dans l’huître en la faisant bâiller dans une eau saturée en sel. Refermée, il suffira ensuite à la maison de tirer ce fil pour provoquer l’ouverture. Ou encore le cachet de cire alimentaire fermant un trou percé exprès, laissant plus facilement entrer la pointe du couteau. Ou enfin, l’ouv-huître, un outillage ad-hoc, créé par un ostréiculteur de Pontivy, Michel Lannay. Il a remporté le concours Lépine et a même été couronné au concours mondial des inventeurs. Sa prestation vidéo vaut le détour.
Vous n’allez sans doute pas modifier votre habitude alimentaire à l’issue de cette lecture. J’espère qu’elle vous aura seulement rendu plus tolérant à l’égard de ceux qui ne font pas comme vous. Que mangeurs et non-mangeurs d’huîtres puissent partager la même table, les uns dégustant leurs mollusques marins, et les autres une autre entrée qu’ils trouveront délicieuse.
François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.