10.09.2026 à 16:59
Michele Bertacchi, Chercheur Inserm, Institut de Biologie Valrose, Université Côte d'Azur, Université Côte d’Azur
Michèle Studer, Directeur de Recherche de Classe Exceptionnelle (DRCE) Inserm, Université Côte d’Azur
L’ESSENTIEL
Les organoïdes sont des ébauches d’organes qui en reproduisent certaines caractéristiques.
Une équipe de recherche travaille sur des organoïdes cérébraux pour étudier le comportement de cellules de glioblastome (cancer du cerveau).
Améliorer ces modèles cérébraux pose des questions éthiques : pourraient-ils devenir des « mini-cerveaux » ?
Longtemps, les processus régissant le développement embryonnaire humain aux stades fœtaux précoces ont été difficilement accessibles, pour des raisons techniques et éthiques. Les chercheurs ont donc dû se tourner vers des modèles expérimentaux comme les animaux, utiles certes, mais parfois éloignés de la physiologie humaine. Une révolution a toutefois profondément transformé la biologie du développement ces dernières décennies : l’avènement des organoïdes. Il s’agit d’ébauches d’organes – du grec organon (« organe ») et – oïde (« qui ressemble à ») – c’est-à-dire de structures tridimensionnelles miniaturisées, dérivées de cellules souches pluripotentes cultivées en laboratoire, capables de reproduire certaines caractéristiques structurales et fonctionnelles d’organes humains (intestin, cerveau, rétine, foie, rein, pancréas, poumon et estomac notamment).
Dans le cas du cerveau, les organoïdes cérébraux sont des agrégats 3D de tissu neuronal, au sein desquels des cellules progénitrices génèrent des neurones. Ces neurones se différencient, se disposent en couches rudimentaires et établissent des connexions, formant des réseaux simplifiés. Ces derniers présentent une activité électrique spontanée qui rappelle, dans certaines limites, celle observée au cours du développement cérébral humain précoce (premier trimestre). Il s’agit donc d’une stratégie remarquable pour explorer des fenêtres du développement humain autrement inaccessibles.
Lorsque j’ai rejoint le laboratoire du Dr Michèle Studer à l’Institut de Biologie Valrose (IBV) de l’Université Côte d’Azur, j’ai commencé à développer et utiliser cette approche pour étudier le développement du cerveau. C’est un outil extraordinaire, qui permet de modéliser in vitro, dans une boîte de Petri, des étapes du développement cérébral. Dans le cas de manipulations génétiques, il permet de comprendre comment ces processus précoces, particulièrement délicats, sont perturbés dans des pathologies conduisant à des troubles du neurodéveloppement, comme les troubles du spectre de l’autisme, la déficience intellectuelle ou certaines formes d’épilepsie. Plus simples et accessibles qu’un cerveau humain, ces systèmes facilitent le travail expérimental. Par exemple, pour étudier le rôle d’un gène impliqué dans le développement cérébral, il suffit de comparer des organoïdes dérivés de cellules souches non modifiées, utilisés comme témoins, avec des organoïdes dérivés de cellules souches génétiquement modifiées, par exemple par mutation ou invalidation du gène.
Cependant, une limite apparaît rapidement : ces organoïdes restent très simplifiés par rapport à un cerveau humain. Or, si la simplification est utile, elle ne doit pas occulter des propriétés essentielles de l’organe étudié. La communauté scientifique s’est rendu compte d’un aspect fondamental : les maladies du neurodéveloppement n’affectent presque jamais qu’un seul type cellulaire ou qu’une seule région du cerveau. Elles impliquent souvent plusieurs types cellulaires, plusieurs régions, et les interactions entre ces cellules. C’est dans ce contexte qu’a émergé une nouvelle approche : augmenter la complexité des organoïdes afin de mieux refléter l’organisation du cerveau in vivo.
Une stratégie consiste à générer séparément des organoïdes avec des identités régionales distinctes – par exemple, correspondants aux parties dorsale et ventrale du cerveau – puis à les fusionner. Ces systèmes, appelés « assembloïdes », reproduisent notamment la migration naturelle de neurones inhibiteurs de la région ventrale vers la région dorsale, où ils s’intègrent aux circuits neuronaux. Ce type de modèle permet ainsi d’étudier, de manière simplifiée, des phénomènes clés du développement, comme la migration neuronale et l’équilibre entre excitation et inhibition, souvent altérés dans des troubles neurodéveloppementaux tels que certaines épilepsies d’origine génétique. Des systèmes encore plus complexes ont été développés, combinant plusieurs régions du système nerveux et même des tissus périphériques. Par exemple, des circuits multiétapes reliant des structures de type cérébral, moelle épinière et muscle ont été reconstitués, permettant d’observer des contractions musculaires en réponse à une stimulation neuronale.
D’autres approches consistent à utiliser des morphogènes, molécules qui reproduisent les signaux chimiques guidant l’organisation du cerveau pendant le développement embryonnaire. Ces signaux fournissent aux cellules des « coordonnées spatiales », leur indiquant où se positionner et comment s’organiser, permettant ainsi un contrôle accru de l’organisation et de la « régionalisation » des organoïdes, c’est-à-dire la formation de plusieurs régions au sein d’un même organoïde, sans qu’il soit nécessaire de les développer séparément puis de les fusionner. Ces modèles restent très simplifiés, mais se rapprochent progressivement de la complexité des systèmes biologiques réels.
Au-delà des neurones, le cerveau comprend une grande diversité de types cellulaires. Parmi eux, les cellules endothéliales forment les vaisseaux sanguins qui irriguent le tissu cérébral et contribuent à la barrière hématoencéphalique, une interface essentielle qui régule les échanges entre le sang et le cerveau et protège ce dernier des agressions extérieures. Les interactions entre neurones et vaisseaux jouent un rôle majeur dans de nombreuses pathologies. Par exemple, dans le glioblastome, les cellules tumorales peuvent migrer le long des vaisseaux sanguins et altérer l’intégrité de la barrière hématoencéphalique. Nous avons récemment développé des organoïdes cérébraux enrichis en cellules endothéliales, permettant de reproduire des structures proches de capillaires au sein du tissu neuronal. Bien qu’il n’y ait pas de circulation sanguine dans ces modèles, la présence de structures vasculaires augmente significativement la complexité et l’hétérogénéité cellulaire, ouvrant la voie à l’étude de nouvelles interactions biologiques.
En collaboration avec le laboratoire du Dr Thierry Virolle, directeur de recherche au sein du même Institut, ces organoïdes ont été utilisés pour étudier le comportement de cellules de glioblastome, notamment leur migration préférentielle vers des structures neuronales ou vasculaires selon leurs caractéristiques. En augmentant la complexité du système, nous avons pu mieux comprendre les dynamiques d’invasion tumorale, notamment en identifiant des interrupteurs moléculaires capables de rediriger les cellules de glioblastome vers différents types cellulaires. En définitive, les organoïdes complexes représentent une nouvelle génération de modèles biologiques, se rapprochant davantage de l’organisation réelle des organes qu’ils reproduisent.
Mais jusqu’où peut-on pousser cette complexité ? Cette question est aujourd’hui au cœur des réflexions du domaine, notamment sur le plan éthique. Les organoïdes constituent déjà une alternative en accord avec les principes éthiques, précieuse face à l’expérimentation animale, tout en étant plus représentatifs de la physiologie humaine. Cependant, à mesure qu’ils deviennent plus complexes et atteignent des niveaux de maturation plus avancés – comparables à certains stades plus tardifs du développement fœtal, notamment au deuxième trimestre – de nouvelles interrogations émergent. S’agit-il toujours de simples modèles expérimentaux, ou de systèmes biologiques dotés de propriétés plus avancées ? Les organoïdes cérébraux complexes seront-ils un jour capables de développer des formes d’activité assimilables à celles d’un cerveau humain miniaturisé ? Si cette perspective reste encore éloignée pour les organoïdes actuels, elle commence néanmoins à être sérieusement discutée au sein de la communauté scientifique.
Michele Bertacchi a reçu un financement du Centre français des 3R - GIS FC3R (Inserm).
Michèle Studer a reçu des financements de l'Institut National du Cancer - INCA (PLBIO-2022) et de la Fondation pour la Recherche Médicale (FRM) en tant que FRM Equipe.
10.09.2026 à 16:59
Guillaume Simonet-Umaña, enseignant chercheur en adaptation aux changements climatiques, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)

L’ESSENTIEL
Depuis les années 1990, on sépare l’atténuation, qui s’attaque aux causes des changements climatiques, et l’adaptation, qui vise à en prévenir les conséquences.
Cette opposition demeure source de confusions et peut générer des maladaptations, c’est-à-dire des actions d’adaptation qui augmentent les gaz à effet de serre.
Il est donc peut-être temps d’adopter une approche systémique plus en adéquation avec les réalités complexes des échelles locales.
C’est un terme qui ne cesse d’arriver dès qu’il est question des changements climatiques : celui d’adaptation. Il est désormais régulièrement utilisé pour évoquer de nécessaires reconversions agricoles, pour justifier des rénovations thermiques de bâtiments ou à travers l’angle de la gestion des risques financiers.
Si ce mot survient aussi souvent pour désigner des choses aussi variées, ce n’est pas un hasard. Il a été instauré depuis 1992 dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’a, lui, adopté à partir de son deuxième rapport (1995).
Dans ces deux cas, l’adaptation est le terme choisi pour désigner l’une des deux réponses à mener face à une planète qui se réchauffe. Il s’agit alors de séparer, d’un côté, les actions portant sur les causes du problème en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES) à travers l’« atténuation », et de l’autre, les actions menées pour gérer les conséquences de ces nouvelles réalités climatiques via l’« adaptation ».
Mais a-t-il été pertinent de séparer ces deux types d’action ?
En tant que chercheur spécialisé sur les questions d’adaptation aux changements climatiques, je constate chaque jour combien cette division génère une certaine confusion.
En 2008, déjà, une grande partie des participants de l’atelier consacré à l’adaptation mis en place lors de l’élaboration du 1er Plan Climat de la ville de Paris me confiaient les difficultés rencontrées au moment de différencier des actions d’adaptation de celles de l’atténuation. Qu’ils aient été chargé de mission développement durable à EDF, architecte au service d’urbanisme de la Ville de Paris ou bien responsable environnement chez Veolia Eau, toutes les personnes interrogées ont été unanimes sur ce point.
J’ai retrouvé ensuite ces mêmes difficultés à différencier l’adaptation de l’atténuation tout au long de mes travaux de recherche sur le terrain, et ce, auprès d’une diversité de profils d’acteurs locaux : associations environnementales, citoyens et responsables municipaux du quartier de Milton-Parc de Montréal (2012), directeurs de service, chefs d’unités environnement et techniciens d’espaces verts de collectivités de taille moyenne (2015) ou encore gestionnaires et professionnels d’établissements sanitaires et médico-sociaux publics et privés (2024)…
À chaque fois, la majorité des interrogés peinait à cerner clairement ce qui caractérise une action d’adaptation. Je ne suis pas le seul à partager ce constat encore récemment relaté sur LinkedIn par un jeune consultant en adaptation climatique qui déplorait de rendre « difficilement palpable et compréhensible par le grand nombre ce qu’on entend réellement par « s’adapter » », précisant observer « des confusions extrêmement récurrentes avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre ».
Pour comprendre les difficultés que ce duo de mots peut générer, il est important de rappeler le contexte qui les a fait émerger à la fin des années 1990.
À l’époque, les changements climatiques sont avant tout considérés comme un problème technique et décorrélé des autres enjeux. Ainsi, dans la lignée des succès diplomatiques sur la réduction des substances qui altèrent la couche d’ozone (Protocole de Montréal, 1987) et sur la réduction des émissions transfrontières d’oxydes d’azote (Protocole de Sofia, 1988), le raisonnement est posé : « il suffit de s’entendre pour réduire les émissions de GES ».
Dès lors, bien que l’idée d’avoir à gérer les conséquences de la problématique soit timidement avancée, l’atténuation constituait en réalité la réponse prioritaire pour résoudre une problématique climatique encore faiblement comprise et acceptée. S’en suit le Protocole de Kyoto (1997), sa période d’engagement (2008-2012) puis l’échec qu’on lui connaît en termes de réduction des GES.
Pendant tout ce temps, la tangibilité des impacts climatiques n’a cessé de progresser en tous points de la planète, tout comme les avancées scientifiques sur le phénomène, et, en particulier ses interactions avec les multiples autres enjeux qui caractérisent les limites planétaires (crise de la biodiversité, pollutions diverses, altération de cycles biogéochimiques…). Le constat s’est imposé : la résolution des changements climatiques est immensément plus complexe qu’initialement envisagée. Petit à petit, l’adaptation a émergé et son duo avec l’atténuation s’est équilibré.
Mais la mise en pratique à l’échelle locale de cette dichotomie « atténuation – adaptation » continue de se heurter à des barrières concernant leur distinction. Cette difficulté se retrouve dans les plans climat des collectivités, notamment dans leur première génération. Par exemple, est-ce que « développer la végétalisation urbaine » ou « lutter contre la précarité énergétique » sont des actions d’adaptation, comme le mettent en avant certaines collectivités ? Ou bien, comme le proposent d’autres, ce sont des actions qui rentrent dans un volet économique, social, énergétique, de santé, de protection de la biodiversité ou encore d’autonomie alimentaire ? Une recherche rapide d’illustrations censées différencier les deux réponses montre de nombreux chevauchements qui, de toute évidence, freine la mise en place d’actions.
Les réflexions scientifiques sur les contours à donner à l’adaptation ont également évolué depuis les années 1990, notamment grâce aux retours d’expériences et à l’apport des sciences humaines et sociales. Résultat : dans le glossaire du tome 2 du dernier rapport du Giec (2022), on retrouve 18 (!) définitions qui contiennent le terme « adaptation ». Quatre sont nouvelles (« adaptation fund », « adaptation gap », « adaptation pathways » et « adaptive governance ») tandis que quatre autres ont disparu (« adaptability », « adaptation assessment », « adaptation constraint » et « adaptation opportunity ») par rapport au rapport de 2014.
Cette évolution permet de poser un constat : l’adaptation aux changements climatiques est l’archétype même d’un « problème pernicieux » (wicked problem en anglais), c’est-à-dire qu’elle ne dispose pas de formulation définitive possible.
En pratique, cet effort de vouloir à tout prix différencier atténuation et adaptation freine l’action, comme en témoigne la « maladaptation ». Introduite dans le rapport du Giec de 2001, la maladaptation est redéfinie dans celui de 2022 comme une action d’adaptation qui aggrave « le risque de conséquences néfastes liées au climat… » en y précisant « … y compris par une hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES) ». Ce qui n’est pas précisé est l’inverse : est-ce qu’une « bonnadaptation » est une action d’adaptation qui vise à baisser les émissions de GES ?
Sur le terrain, on s’aperçoit bien vite qu’une action relève de l’adaptation selon les enjeux, l’interprétation et les intérêts propres à chaque acteur, ce que résume l’Institut international sur le développement durable (IISD) : « Chaque élément de compréhension de ce qu’est l’adaptation est accompagnée d’un ensemble de définitions et de partis pris qui lui est propre. »
Un Ehpad peut présenter la rénovation de l’isolation thermique de ses bâtiments comme une action d’adaptation en valorisant les gains en termes de confort thermique et de protection pour ses populations résidantes vulnérables. Procédant aux mêmes travaux d’isolation, un autre Ehpad peut tout à fait arguer qu’elle le fait dans l’objectif de réduire ses émissions de GES de par l’économie de climatisation ou chauffage que cela entraîne. Dans ce dernier cas, on peut également qualifier cela d’« adaptation silencieuse » : bien que non désignée comme une action d’adaptation, elle participe pourtant à faire face aux impacts climatiques, dans cet exemple, aux fortes chaleurs et aux grands froids.
À lire aussi : L’adaptation silencieuse : ces transformations qui échappent aux politiques publiques
Faudrait-il donc choisir désormais d’autres mots ? C’est ce que suggère Ian Burton. Ce professeur retraité de géographie de l’Université de Toronto a contribué aux premiers rapports du Giec en étant l’un des premiers chercheurs à s’être intéressé à l’adaptation. Voici ce qu’il m’a dit quand j’ai pu l’interroger à ce sujet :
« Je suis convaincu qu’il aurait mieux valu pour la communauté internationale, y compris les autorités locales et nationales ainsi que le secteur privé, que la dichotomie entre atténuation et adaptation ne soit pas instaurée dans le texte de la CCNUCC : il aurait suffi de préconiser une approche intégrée mobilisant toutes les mesures de réponse possibles et de les désigner sous le terme d’ajustements. »
Regret ou souhait ? Toujours est-il qu’il semble important de regarder au-delà des définitions pour encourager l’intégration d’actions climatiques dans les politiques publiques locales. Ce regard peut être élargi en adoptant une focale systémique plutôt qu’une focale strictement climatique, c’est-à-dire en gardant en tête que les changements climatiques s’inscrivent dans une dynamique de changement global qui touche toutes les échelles de la planète de manière continue et progressive.
L’enjeu climatique n’est pas uniquement une question de lexique. La séparation abstraite entre atténuation et adaptation a fait perdre beaucoup de temps et empêche encore de nombreuses initiatives d’émerger ou de gagner en efficacité. Au-delà d’une meilleure communication auprès des acteurs locaux, il semble important d’inciter avant toute chose de mettre en place toute action qui vise à transformer les activités et les territoires en vue de les faire correspondre durablement aux nouvelles réalités climatiques et environnementales qui s’installent.
Guillaume Simonet-Umaña ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.09.2026 à 16:58
Margarida Romero, Research associate, Universitat Internacional de Catalunya; Université Côte d’Azur; Instituto de Investigación en Inteligencia Artificial (IIIA - CSIC)
L’ESSENTIEL
Si l’usage de l’IA générative explose, le niveau des élèves a commencé à chuter avant l’apparition de ces outils.
Parmi les systèmes éducatifs les plus performants, les modes de recours à l’IA sont très différents.
L’enquête PISA incite à distinguer les usages qui se substituent à l’effort cognitif de ceux qui peuvent le soutenir.
Les résultats de PISA 2025 sont préoccupants. Entre 2015 et 2025, la moyenne des pays de l’OCDE a diminué de 22 points en mathématiques, soit l’équivalent d’un peu plus d’une année d’apprentissage, et de 28 points en lecture. Par ailleurs, 20 % des jeunes de 15 ans se situent désormais sous le niveau de compétence de base dans les trois domaines évalués, contre 16 % en 2022.
La France n’échappe pas à cette tendance. Entre 2022 et 2025, elle a perdu 18 points en lecture et 16 points en mathématiques, tandis que les résultats en sciences sont restés relativement stables (-4 points). L’OCDE souligne que ces résultats comptent désormais parmi les plus faibles jamais mesurés pour le pays.
À lire aussi : PISA 2025 et classements scolaires : nous posons-nous les bonnes questions ?
Lorsque les résultats PISA baissent de cette façon, avec une telle ampleur, la tentation est forte, pour les familles, les enseignants et plus largement la société, de chercher un responsable. En l’occurrence, cette baisse serait-elle due à l’intelligence artificielle ?
Mais avant d’accuser l’intelligence artificielle (IA), il faut regarder la chronologie : la dégradation des résultats s’inscrit dans une tendance amorcée avant la pandémie de Covid-19 et, donc, bien avant la généralisation de l’IA générative.
Les écarts entre les pays sont importants. Alors que la France se situe autour de la moyenne de l’OCDE, des systèmes éducatifs comme Singapour, le Japon, la Corée ou l’Estonie obtiennent des résultats nettement supérieurs dans les trois domaines évalués.
Parmi les systèmes éducatifs les plus performants, les stratégies d’intégration de l’IA sont pourtant très différentes. Au Japon, une proportion particulièrement élevée d’élèves déclare ne jamais ou presque jamais utiliser de chatbots d’IA pour le travail scolaire, et l’Estonie présente également une fréquence d’utilisation relativement faible. À l’inverse, Singapour montre qu’un usage plus fréquent de l’IA peut coexister avec des résultats scolaires très élevés.
L’OCDE souligne notamment que Singapour et la Corée ont développé des politiques de grande ampleur en faveur de l’apprentissage numérique, Singapour intégrant explicitement les outils d’IA. Malgré des stratégies très différentes, le Japon, l’Estonie et Singapour obtiennent donc des résultats élevés.
Plus largement, la question de l’IA s’inscrit dans celle des usages numériques et de leur capacité à soutenir ou, au contraire, à perturber l’apprentissage. La distraction numérique constitue à cet égard un indicateur révélateur : alors que 28 % des élèves de l’OCDE déclarent que leurs camarades sont distraits par des appareils numériques pendant la plupart ou la totalité des cours de sciences, cette proportion est inférieure à 10 % au Japon, en Corée et dans plusieurs juridictions chinoises. Préserver des espaces d’attention et d’effort cognitif constitue ainsi un enjeu essentiel pour favoriser un usage éducatif pertinent des technologies.
PISA 2025 montre à quel point l’IA s’est rapidement intégrée aux activités d’apprentissage. Seuls 14 % des élèves des pays de l’OCDE déclarent n’avoir jamais ou presque jamais utilisé de chatbot d’IA pour aucune des quatre activités étudiées. L’usage le plus fréquent consiste à « m’aider à apprendre », suivi de la recherche préliminaire d’informations, de la rédaction de textes et du résumé de lectures.
Les élèves qui déclarent ne pas utiliser l’IA tendent à obtenir de meilleurs résultats que ceux qui l’utilisent, mais l’OCDE souligne que cette association ne permet pas d’établir de relation causale.
Certains élèves peuvent, par exemple, recourir davantage à l’IA précisément parce qu’ils rencontrent plus de difficultés. Par ailleurs, pour résumer des textes ou effectuer des recherches préliminaires, les utilisateurs modérés, qui utilisent l’IA entre une fois par mois et deux fois par semaine, obtiennent de meilleurs résultats que les utilisateurs très occasionnels comme ceux qui y recourent presque quotidiennement.
Si l’IA permet de déléguer certaines activités cognitives nécessaires à l’apprentissage, comme résumer, écrire, argumenter ou résoudre des problèmes, elle peut aussi servir d’étayage lorsqu’elle fournit un indice, une explication ou un retour permettant à l’élève de poursuivre sa réflexion.
Il est donc essentiel de distinguer les usages qui se substituent à l’effort cognitif de ceux qui contribuent à le soutenir et favorisent un apprentissage plus personnalisé. Le modèle #ppAI6 permet de distinguer ces différents niveaux d’usage, depuis la délégation excessive à l’IA jusqu’aux usages créatifs et transformateurs.
Les données PISA ne permettent pas d’attribuer à l’IA la baisse des résultats, puisque cette tendance avait commencé avant sa généralisation. Elles renforcent cependant une idée essentielle : la manière dont l’IA est utilisée importe. L’OCDE souligne d’ailleurs que l’IA devrait contribuer à l’apprentissage exigeant des élèves plutôt que remplacer leur effort, la compréhension nécessitant que l’élève réalise lui-même le travail cognitif.
Dans un monde où obtenir une réponse devient toujours plus facile grâce à l’IA, apprendre exige de continuer à maintenir l’effort cognitif et à le réguler face à des tâches complexes. Parmi les nombreux défis actuels du système éducatif, il est donc nécessaire d’aider les élèves à réguler leurs usages de l’IA, à l’école comme en dehors, afin que cette technologie soutienne l’effort d’apprendre au lieu de le remplacer.
Margarida Romero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.09.2026 à 16:58
Marius Perrin, Doctorant en politique comparée, Sciences Po
Saga Oskarson Kindstrand, Doctorante en politique comparée, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Depuis 2022, les Démocrates de Suède (SD, classés à l’extrême droite) soutiennent le gouvernement de droite en place, exerçant une influence majeure sur la politique migratoire, pénale et climatique du gouvernement de coalition.
Le virage à droite n’a toutefois pas produit de dynamique électorale durable : les partis de la coalition actuelle sont devancés dans les sondages par ceux de la gauche et du centre.
Les élections du 13 septembre pourraient donc ouvrir une période d’incertitude politique, l’opposition étant elle-même profondément divisée.
Le 13 septembre, les Suédois éliront leur Parlement, le Riksdag, ainsi que leurs conseils municipaux et régionaux. Il y a quatre ans, les élections de 2022 avaient semblé marquer un tournant décisif vers la droite de la vie politique du pays. Le long isolement du principal parti d’extrême droite, les Démocrates de Suède, avait alors pris fin à la faveur d’une coopération sans précédent avec la droite traditionnelle : sans participer directement au gouvernement, les SD le soutenaient au sein d’une coalition formalisée.
Au cours des quatre années écoulées, la coalition est restée remarquablement stable et a mis en œuvre une grande partie de son programme. Les élections de 2026 permettront de déterminer si le virage à droite de ces quatre dernières années représente un réalignement politique durable ou si, malgré son impact sur les politiques publiques, il n’a pas permis de gagner un soutien durable des électeurs.
Fondés en 1988 au cœur de l’extrême droite suédoise, les Démocrates de Suède (SD) ont longtemps occupé une position marginale, exclus par un cordon sanitaire de toute collaboration politique. Cette trajectoire s’est infléchie avec l’arrivée à leur tête de Jimmie Åkesson en 2005 et le lancement d’une stratégie de normalisation.
Les SD ont franchi le seuil des 4 % nécessaires pour entrer au Parlement en 2010 et ont par la suite progressé à chaque élection nationale, jusqu’en 2022 quand ils sont devenus le deuxième parti de Suède avec 20,5 % des suffrages (derrière le parti social-démocrate, 30,3 %), devançant de peu Les Modérés (Moderata samlingspartiet ou Moderaterna – libéral-conservateur, 19,1 %).
Le système électoral proportionnel rendant les majorités parlementaires dépendantes d’alliances inter-partisanes, la montée des SD a profondément déstabilisé l’équilibre entre les traditionnels blocs de gauche et de droite. L’absence de majorité stable pour chacun des blocs a conduit à la formation d’accords inter-blocs complexes imposant de lourdes concessions, comme l’accord de janvier 2019 (januariavtalet), particulièrement délicat pour le gouvernement social-démocrate au pouvoir de 2014 à 2022 en raison notamment des clauses sur la libéralisation du marché locatif imposées par ses partenaires libéraux.
En 2022, maintenir l’isolement des SD était ainsi devenu de plus en plus difficile pour une droite qui ne pouvait plus envisager de revenir au pouvoir sans leur soutien. À la suite des élections, le Modéré Ulf Kristersson a formé un gouvernement comprenant Modérés, Chrétiens-Démocrates (KD, 5,3 %) et Libéraux (L, 4,6 %), et s’appuyant sur les SD. Cette coalition a été formalisée à travers l’accord programmatique dit de Tidö (Tidöavtalet). Tout en restant en dehors du gouvernement, les SD ont acquis une influence considérable sur son programme et un accès direct à la chancellerie.
La caractéristique la plus frappante de l’expérience Tidö est peut-être sa stabilité. Malgré une majorité parlementaire extrêmement faible de seulement trois mandats en comptant ceux des SD (sur 349 sièges au total) et le regroupement de partis aux profondes divergences idéologiques, la coalition a survécu à l’intégralité de la mandature, ce qui a permis au gouvernement de mettre en œuvre une grande partie de son programme. En 2025, ce dernier a ainsi indiqué que les ministères préparaient davantage de propositions législatives pour examen que durant toute autre année depuis 2000.
L’immigration et la justice pénale ont occupé une place centrale dans cette activité législative, ce que de nombreuses voix du monde juridique et universitaire ont dénoncé comme une rupture (par exemple, dans Aftonbladet ou dans Dagens Nyheter). Face à l’inquiétude croissante suscitée par le crime organisé, le gouvernement a renforcé les pouvoirs de la police et durci les sanctions pénales, tout en restreignant considérablement l’immigration et les conditions d’obtention de permis de séjour.
On peut citer comme exemples de telles mesures la prime de « remigration » (återvandringsbidrag) incitant les personnes migrantes résidant légalement sur le territoire à quitter le pays en échange d’une compensation financière, ou encore l’abaissement de la majorité pénale à 14 ans.
Le gouvernement a également largement abandonné les ambitions climatiques du pays, ce qui a conduit à une hausse des émissions de gaz à effet de serre en 2024. Ces réformes reflètent certes l’influence grandissante des SD, mais aussi un glissement plus large, au sein de la droite suédoise, vers des positions autrefois associées principalement à l’extrême droite.
Cependant, ce changement de cap ne se limite pas aux partis de Tidö. Les sociaux-démocrates (Sveriges Socialdemokratiska Arbetareparti ou SAP), dirigés par Magdalena Andersson, ont largement soutenu l’approche du gouvernement en matière d’immigration et de justice pénale, votant en faveur de 65 % de ses propositions sur l’immigration. Cette position nettement plus stricte se reflète dans le programme du parti social-démocrate, refondé en 2025 et notamment inspiré du voisin danois, connu pour sa radicalité en matière de politique migratoire. Ces quatre dernières années ont donc révélé le consensus grandissant entre les trois principaux partis suédois autour de ces questions.
Pourtant, ni la mise en œuvre d’une grande partie du programme, ni ce consensus politique émergent ne semblent trouver d’écho auprès des citoyens, les partis de Tidö se retrouvant devancés par l’opposition dans pratiquement tous les sondages depuis 2023.
Les Libéraux, dont les sièges au Parlement sont essentiels à la coalition actuelle, ont constamment enregistré des intentions de vote inférieures au seuil des 4 % et pourraient donc perdre leur représentation parlementaire pour la première fois depuis leur fondation en 1934. Les Modérés et les Démocrates de Suède enregistrent aussi des intentions de vote légèrement inférieures aux résultats de 2022.
La faiblesse des partis de l’alliance interroge sur le virage à droite amorcé en 2022. Est-il allé plus loin que ce que les électeurs suédois étaient prêts à accepter ? Kristersson s’est désormais engagé, en cas de victoire, à former un gouvernement qui, pour la première fois, inclura les SD. Pourtant, près d’un électeur sur cinq du Parti modéré reste opposé à l’entrée des SD au gouvernement.
Des résistances similaires semblent émerger face à la politique migratoire actuelle. Cela s’est manifesté lors de la controverse sur les « expulsions d’adolescents » (tonårsutvisningar), concernant des jeunes ayant grandi en Suède et menacés d’expulsion à leur majorité. Une vaste campagne d’opposition a suscité une attention considérable et a fini par amener le gouvernement – ainsi que les sociaux-démocrates, qui avaient initialement soutenu cette politique – à faire marche arrière.
La politique étrangère est en revanche pratiquement absente de cette campagne, alors que les trois plus grands partis se sont rangés derrière la proposition d’adhésion du pays à l’Otan lancée, dans un revirement historique, par les sociaux-démocrates en 2022.
Une défaite de la coalition ne déboucherait pas nécessairement sur une alternative gouvernementale claire.
Les quatre partis d’opposition, allant du centre à la gauche, sont restés unis dans leur rejet des SD sans pour autant s’accorder sur un programme ou un gouvernement commun. Le Parti du centre, l’un des plus libéraux en matière de politique économique, refuse de soutenir un gouvernement incluant le Parti de gauche (Vänsterpartiet), héritier du parti communiste, tandis que ce dernier a affirmé qu’il n’accepterait plus de soutenir un gouvernement sans y participer lui-même. En outre, le parti a été confronté à une série de polémiques impliquant des candidats accusés d’antisémitisme ou de soutien au terrorisme, entraînant l’exclusion de plusieurs d’entre eux.
Ces controverses récentes ont permis à la droite de présenter une potentielle coalition que dirigerait Magdalena Andersson comme radicale et instable. Le recul des sociaux-démocrates dans les sondages ces derniers jours semble confirmer les difficultés de la gauche – même si l’on observe des divisions de plus en plus flagrantes ces dernières semaines au sein de la droite elle-même.
Une symétrie frappante s’est ainsi installée dans la campagne. Le SAP et ses alliés qualifient la coalition sortante de « gouvernement SD », en insistant sur l’influence de l’extrême droite, tandis que les partis de Tidö cherchent, à l’inverse, à axer le scrutin sur l’influence que le Parti de gauche exercerait sur un éventuel gouvernement Andersson.
Il pourrait donc être très difficile de former un gouvernement cohérent après le 13 septembre, alors que la gauche n’a plus obtenu de majorité en Suède depuis 2006.
Parallèlement, le système traditionnel fondé sur deux blocs se fragmente aussi au niveau local. Depuis 2022, près de la moitié des 290 communes suédoises sont dirigées par des coalitions dépassant les clivages traditionnels, parfois dans le but d’écarter les SD. Toutefois, la politique locale est aussi devenue un terrain de normalisation pour le parti : les SD ont intégré des coalitions dans 39 communes à la suite du scrutin de 2022.
Les élections du 13 septembre ne détermineront donc pas seulement qui gouvernera la Suède ; elles permettront également de mesurer l’ampleur de la transformation du paysage politique national et d’évaluer la pérennité de cette mutation.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
10.09.2026 à 16:57
Bernard Jeannot-Guerin, Enseignant chercheur en études culturelles, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
Céline Dion entame, samedi 12 septembre, une série de mégaconcerts à la Plenitude Arena (anciennement Paris La Défense Arena).
La Québécoise s’est hissée au rang d’icône internationale, portée par une palette vocale hors norme, une capacité à incarner une figure de star accessible et des spectacles grandioses.
L’album D’Eux (1995), composé par Jean-Jacques Goldman, a constitué un tournant dans sa carrière francophone.
Ambassadrice de la nouvelle chanson québécoise depuis ses débuts dans les années 1980, Céline Dion incarne tout à la fois un pan du matrimoine chansonnier contemporain et l’universalisation de la francophonie. Sous l’égide de son impresario puis époux René Angélil, celle qu’on appelle familièrement « Céline » est devenue une agente de la promotion du Québec dans le monde.
Forte d’une aura romanesque nourrie par son répertoire, la petite fille native de Charlemagne, près de Montréal, s’est imposée comme une icône internationale et davantage : elle campe un mythe incarné puisque ressuscité sur la tour Eiffel à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris 2024. Retour sur quelques éléments qui l’ont fait accéder à ce statut.
Révélée en France au début des années 1980 dans une émission de Michel Drucker, elle marque les esprits tant il existe un contraste entre l’adolescente « toute gênée, mal fagotée » et la maturité de son étendue vocale ainsi que la particularité de son timbre, dénotant un certain maniérisme qui rappelle les figures désormais classiques de la chanson française (roulement des –r– à la Mireille Mathieu et vibrato à la Piaf).
Plus de dix ans plus tard, la sortie de l’album D’eux, en 1995, composé par Jean-Jacques Goldman, assoit d’abord le succès francophone de l’artiste. Mais le compositeur lui permet avant tout d’affiner son art vocal : il lui conseille de « déchanter », et Céline Dion se tourne vers une interprétation plus intimiste.
Dans cet album, elle met sa palette vocale au service de styles variés (le blues dans « le Ballet », le gospel dans « Prière païenne » et bien sûr les ballades « Pour que tu m’aimes encore » et « Je sais pas »). Elle y fait entendre ce que la « chanson rive gauche » plébiscitait naguère – la stylistique ciselée d’un texte – sans omettre les qualités orchestrales de la chanson dite de variété.
Comme le note l’historien Ivan Jablonka dans l’ouvrage qu’il consacre à Jean-Jacques Goldman, ce dernier a inventé « une playlist de nos vies », mais également un miroir de la vie des artistes pour lesquels il écrit. C’est frappant pour l’album composé pour Céline Dion.
D’Eux contribue en effet à nourrir l’historiographie de la chanteuse : le titre de l’album renvoie à la collaboration artistique avec Goldman, mais résonne volontiers comme une allusion à la relation amoureuse entre René Angélil et son égérie (leur mariage en grande pompe est célébré le 17 décembre 1994 en la basilique Notre-Dame de Montréal, au beau milieu de la création de l’album). Autre référence à la vie de Céline Dion, le titre « Vole », qui conclut l’album, est un hommage à sa nièce décédée de la mucoviscidose.
Parallèlement à l’immense succès de cet opus (avec plus de 10 millions d’exemplaires écoulés, c’est l’album francophone le plus vendu de l’histoire), d’autres interprètes québécois gagnent une spectaculaire popularité.
Ainsi, la version de la comédie musicale Starmania, mise en scène par le Montréalais Lewis Furey, sous la direction de Luc Plamondon (Michel Berger décède en 1992), qui occupe en continu les grandes scènes françaises depuis 1993, et surtout la déferlante Notre-Dame de Paris en 1999 (du duo Richard Cocciante et Luc Plamondon), mettent en lumières des artistes émergents (Isabelle Boulay, Garou…) ou confirmés (Daniel Lavoie) issus de la Belle Province, bien après Félix Leclerc, Robert Charlebois ou Diane Dufresne.
La musicologue Catherine Rudent montre d’ailleurs combien les médias ont construit tout un marketing autour des « grandes voix québécoises », une étiquette qui recouvre des réalités musicales différentes.
Comme le relève Frédéric Demers dans Céline Dion et l’identité québécoise, la chanteuse incarne l’ambivalence de l’identité québécoise actuelle, à savoir un grand désir d’ouverture à l’autre mêlé à la volonté de préserver un héritage culturel francophone.
Céline Dion en devient l’agente la plus reconnue : elle revivifie le répertoire de la chanson lyrique francophone en la colorant de flexions vocales héritées de la soul anglosaxonne. Par là même, elle dessine une passerelle entre les deux rives de l’Atlantique.
Ce qui participe de l’iconicité de l’artiste, c’est la manière même dont René Angélil a façonné l’adolescente de 13 ans en vedette puis en diva. De la métamorphose physique à la mise en scène de sa vie de femme, il n’a eu de cesse de peaufiner la représentation de Céline Dion.
Le couple, fusionnel tant dans l’intimité que dans la vie professionnelle, a construit tout une carrière en rapprochant – jusqu’à les confondre – la vie de l’artiste, la figure scénique de Dion et l’instance qui dit « je » dans les chansons (ce que le spécialiste de la chanson française Stéphane Hirschi a théorisé), perpétuant une hagiographie de la chanteuse d’albums en concerts, de reportages en plateaux télé et en films.
Cette ascension peut se rapprocher de la figure archétypale biblique de « l’humble qui s’est élevée », permettant au public de se projeter dans la star, perçue comme proche.
Modèle adulé, elle suscite un rapport d’identification de par ses origines modestes, invitant chacun à se demander « Pourquoi pas moi ? », comme l’analyse Edgar Morin, dès 1957, dans Les Stars.
Dans chaque album se joue l’illusion d’une figure artistique fidèle à elle-même (« On ne change pas » dans D’eux), qui partage avec ses fans les mêmes aléas de la vie (« Mon ami m’a quittée », « D’Amour ou d’amitié », dans les Chemins de ma maison, 1983) et qui se distingue par un sens de la performance hors du commun.
La star joue aussi sur une fictionnalisation d’elle-même. Le documentaire I am: Celine Dion, sorti juste avant les JOP de 2024, s’inscrit dans une logique promotionnelle. Elle s’y montre malade et incertaine de se produire à nouveau
– elle y raconte son combat contre le syndrome de la personne raide (SPR). Puis remonte sur scène à l’occasion de la cérémonie d’ouverture, le 26 juillet 2024, orchestrée par Thomas Jolly, incarnant l’idée de la résurrection de l’artiste.
Toute de blanc vêtue, dans une robe Dior, et exhumant un « Hymne à l’amour » aux lointains accents de Piaf, elle réalise, sous une pluie battante, son rêve de chanter à la tour Eiffel. Dame de fer et viscéralement debout, elle témoigne d’une performance olympienne. Le mythe Dion touche désormais au mystique : moins de deux ans plus tard, au printemps 2026, l’annonce de ses concerts parisiens passe par une évangélisation médiatique, car la bonne nouvelle s’affiche par fragments de chansons dans les rues de Paris. Céline revient…
Si les nombreux albums en anglais lui ont permis de s’américaniser – les albums Falling into You, en 1996, et Let’s Talk About Love, en 1997, dans lequel figure « My Heart Will Go On » (bande original de Titanic, film le plus vu de l’histoire en France), ont été enregistrés comme la plupart des albums en anglais aux États-Unis –, Céline Dion a également permis au spectacle musical français de se tourner davantage vers la scène anglosaxonne, perpétuant dans le sillage de la chanson québécoise une dimension a-nationale de la francophonie.
Sans jamais avoir chanté dans Starmania, elle en interprète néanmoins un titre en anglais en 1992, pour l’album Tycoon. Avec « Ziggy » (« Un garçon pas comme les autres » en français), elle contribue à universaliser cette chanson. Un an auparavant, c’est le fameux « Blues du businessman » qui s’imposait dans l’album Dion chante Plamondon. Cette promotion des chansons phares de l’opéra-rock le plus célèbre de la francophonie a nécessairement contribué à le populariser.
C’est donc tout naturellement qu’on la sollicite pour interpréter en anglais les singles de deux hyperspectacles musicaux français qui ont marqué le tournant des années 2000 : « Vivre » de Notre-Dame de Paris devient « Live (For The One I Love) » et « L’envie d’aimer » des Dix Commandements devient « The Greatest Reward ».
Les deux titres sont réorchestrés pour donner la pleine mesure de son étendue vocale et pour créer de véritables morceaux de bravoure télévisuels comme scéniques. La pompe des arrangements orchestraux, l’usage du belting (voix de poitrine haute), des mélismes ou vocal runs (glissements rapides entre plusieurs notes sur une même syllabe) et des breaking voices (cassures vocales) témoignent d’une réappropriation très soul de ces chansons de comédie musicale.
L’album A New Day Has Come (2002) constitue un tournant majeur dans sa carrière scénique : mis en scène au Colosseum du Caesars Palace de Las Vegas (Nevada), il renouvelle le modèle de concerts en résidence : à défaut de tournées, le spectacle se joue, comme à partir de ce 12 septembre à la Plenitude Arena (anciennement Paris La Défense Arena, ndlr), dans une même infrastructure sur un temps donné.
Du Stade de France au Colosseum du Caesars Palace de Las Vegas, dans des shows réglés comme du papier à musique, Céline Dion s’illustre dans un décorum hyper-esthétisé, et devient l’élément central d’une dramaturgie spectaculaire empreinte de storytelling. D’après la chercheuse en études théâtrale Erin Hurley, qui s’est intéressée aux spectacles de Las Vegas, la chanteuse incarnerait une figure du simulacre tant sa vie est hyperréalisée par la chanson.
Les mégaconcerts que Paris va accueillir, s’ils confirment ce modèle spectaculaire, signent également, après six ans d’absence sur scène, le retour historique d’une artiste désormais élevée au rang d’icône.
Bernard Jeannot-Guerin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.09.2026 à 16:57
Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’ESSENTIEL
Après l’arrivée d’un chroniqueur de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles sur France Inter, les salariés de Radio France se mettent en grève dimanche 13 et lundi 14 septembre.
La direction de la radio publique justifie son choix au nom de pluralisme. Mais cette approche du pluralisme, consistant à accumuler des chroniqueurs engagés politiquement, est-elle pertinente ?
En Belgique, une autre approche du pluralisme a été promue : les politiciens d’extrême droite peuvent s’exprimer dans les médias publics, mais jamais en direct, afin de permettre aux journalistes de contextualiser leurs propos.
L’arrivée sur France Inter de Charles Sapin, directeur adjoint de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, en tant qu’éditorialiste politique, a déclenché une levée de boucliers chez les salariés de Radio France. Tandis que les médias de droite parlent de « comédie ringarde des frondeurs du service public », Éric Zemmour dénonce « une agence de propagande de la gauche ». La ministre de la culture Catherine Pégard a mis en garde contre « la chasse aux sorcières ».
La Société des journalistes de France Inter rappelle que l’hebdomadaire a été condamné à plusieurs reprises pour injures racistes ou pour provocation à la haine, ce qui constitue pour elle une ligne rouge. Les membres de la rédaction ont constaté que, dans le même temps, le journaliste de Libération Thomas Legrand était contraint de quitter l’antenne. « Le pluralisme ne peut servir de prétexte à la légitimation des discours de haine, condamnables ou condamnés, sur nos antennes », ont déclaré les salariés de la station lors d’une assemblée générale, qui a voté la grève pour les 13 et 14 septembre.
Céline Pigalle, la directrice de France Inter, a répondu qu’il fallait regarder « la photo d’ensemble », « le rôle du service public » étant d’exprimer « le pluralisme » des opinions. Et que ce recrutement s’inscrit dans une volonté « d’organiser la conversation entre toutes les opinions ».
Dans une interview au Monde, la présidente de Radio France Sibyle Veil souligne « qu’il n’y a pas, en cette rentrée, de radio plus pluraliste que France Inter ». Elle justifie son choix par la présence d’autres journalistes aux idées présumées différentes : la journaliste du Figaro magazine Guyonne de Montjou, l’ancien directeur d’Alternatives économiques Christian Chavagneux, l’ancien directeur de Libération Dov Alfon, le secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès Gilles Finchelstein ou Camille Vigogne Le Coat du Nouvel Obs. Elle ajoute : « Nous souhaitons que toutes les sensibilités puissent s’exprimer sur nos antennes. »
Le nouveau casting de France Inter vient compléter la présence de polémistes d’extrême droite dans les médias du service public, après ceux du privé : France 2 embauche la catholique traditionnaliste et conservatrice Eugénie Bastié, star du Figaro et de Cnews. Au-delà, Sonia Mabrouk, venue des médias Bolloré, arrive sur BFM TV ce qui a crispé la rédaction de la chaîne, les syndicats de journalistes l’accusant d’« importer la ligne de CNews ».
Dans cette affaire, la question du pluralisme est un leurre, déployé depuis longtemps par l’extrême droite. Ainsi, dans le dernier numéro (33, été 2012) de la revue Médias, dirigée par Robert Ménard et sa compagne Emmanuelle Duverger, figurait un pseudo sondage, réalisé via Twitter auprès de 105 journalistes (sur plus de 35 000), qui proclamait fièrement que « 74 % des journalistes votent à gauche » (en réalité, les chiffres indiquaient 64 %, mais personne n’est à l’abri d’une erreur). Ce chiffre, présenté comme une vérité révélée, est repris depuis par tous les politiciens de droite et d’extrême droite.
Pourtant, depuis 2012, le paysage médiatique a profondément changé. Dans une étude publiée en 2024, « Médias, à droite toute ? » les chercheurs Nicolas Kaciaf et Enrique Klaus montraient la « montée en visibilité de l’extrême droite dans les médias dominants ». Les anciens de Valeurs actuelles (Alexis Brézet, Guillaume Roquette) ou d’autres médias très conservateurs (Vincent Trémolet de Villers, ancien du Spectacle du monde), ont été blanchis de leur passé extrémiste en passant au Figaro, et s’installent depuis dans les médias audiovisuels publics et privés.
La décision du Conseil d’État rendue le 13 février 2024 donnant raison à l’ONG Reporters sans frontières, qui accusait la chaîne d’information CNews de manquer de pluralisme, a semé le trouble dans les médias audiovisuels. Elle a entraîné une délibération de l’Arcom (17 juillet 2024) qui élargit l’obligation de pluralisme au-delà du seul personnel politique à l’ensemble des intervenants et des sujets traités. Mais il n’est évidemment pas question des journalistes, car l’Arcom ainsi que tous les conseils de déontologie respectent la liberté éditoriale. Ce sont les intervenants non politiques, « les experts de plateaux », qui développent des commentaires, qui sont concernés, à la différence des journalistes qui parlent de faits.
Le pluralisme, ce n’est pas accueillir toutes les opinions de chroniqueurs, sinon il faudrait aussi recevoir des trotskistes, des royalistes et des bonapartistes, et pourquoi pas des trumpistes et des poutiniens. Le faux équilibre entre une journaliste du Nouvel Obs un jour et un journaliste de Valeurs actuelles un autre jour résulte de la pression de l’extrême droite, confortée par la commission de Charles Alloncle.
Le pluralisme, c’est accepter que tous les partis représentés dans les assemblées puissent s’exprimer, mais le véritable journalisme d’information du public exige que l’on puisse contextualiser leurs propos, voire les contredire :
« Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres. »
– Charles Prestwich Scott, fondateur du Manchester Guardian, 1929
Et ils peuvent être contredits.
Cette confusion entre pluralisme politique et journalisme d’information, qui ne propose pas d’opinions politiques, est la source du malentendu. Dans cette affaire, les éditorialistes et les chroniqueurs ont un statut intermédiaire et entretiennent cette confusion en envahissant les plateaux.
Les commentateurs peuvent bien avoir une carte de presse, ce n’est pas pour cela qu’ils font du journalisme. Sur ce sujet de la confusion entre journalisme et politique, il est intéressant de se pencher sur le cas belge.
Le « cordon sanitaire » à l’égard de l’extrême droite a été acté en Belgique après les élections du 24 novembre 1991, qui ont vu la percée du parti nationaliste et xénophobe le Vlaams Blok, devenu depuis le Vlaams Belang. Ce code de bonne conduite est un accord tacite entre partis démocratiques et médias pour exclure l’extrême droite de toute alliance politique ou de l’estrade des émissions en direct.
Le cordon politique engage les partis démocratiques à ne pas s’allier ni former de coalition avec les formations d’extrême droite (comme le Vlaams Belang) au niveau communal, régional ou fédéral.
Le cordon médiatique est spécifique à la Belgique francophone : il interdit aux médias audiovisuels publics et régionaux de donner la parole en direct à des représentants de l’extrême droite. Les interventions se font en différé afin de permettre aux journalistes de contextualiser et de contrer immédiatement les propos jugés contraires aux droits humains.
Plusieurs avis du Conseil de déontologie journalistique de Belgique francophone et du Conseil supérieur de l’audiovisuel belge ont estimé que cette pratique n’était pas contraire à la déontologie et au respect du pluralisme puisque toutes les tendances politiques avaient le droit de parole : les politiques d’extrême droite peuvent s’exprimer, mais en différé, et les médias peuvent refuser d’accepter à l’antenne des journalistes qui contreviennent aux règles démocratiques et prêchent la haine.
En Flandre, la percée du Vlaams Belang se maintient, mais il est cantonné dans l’opposition. En Wallonie, les partis populistes restent marginaux ; est-ce grâce au « cordon sanitaire » médiatique ou à l’absence de leader ? Nul ne le sait. Depuis quelques années, le « cordon sanitaire » médiatique est contesté par ceux qui estiment que les réseaux sociaux ont bouleversé la donne de la fabrique de l’opinion. Mais c’est un autre débat.
Tout ceci montre que les journalistes dignes de ce nom font de l’information et non de la propagande, de quelque bord qu’elle soit. C’est aussi le cas en France.
Accumuler des chroniqueurs sous prétexte de pluralisme politique est une erreur, une méprise ou un coup porté à l’audiovisuel public. En effet, les deux solutions qui se présentent maintenant sont néfastes : soit Charles Sapin est maintenu à l’antenne, ce qui signifie que France Inter était précédemment partiale et donne raison à Charles Alloncle ; soit Charles Sapin est retiré de l’antenne, ce qui donne raison à l’extrême droite qui considère que l’audiovisuel public est un repaire de gauchistes. Dans les deux options, en cas de victoire de l’extrême droite en 2027, cela ouvre la porte à la privatisation ou à la mainmise du pouvoir et à « l’assainissement » des rédactions, comme ce fut le cas dans la Hongrie d’Orban ou dans l’Amérique de Trump.
Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.