27.07.2026 à 15:16
Dr Carina Bury, Chargée d'enseignement, Université Paris Nanterre
Tandis qu’une partie du pays est touchée par des restrictions maximales d’utilisation de l’eau potable, le Parlement vient d’adopter la loi d’urgence agricole, qui prévoit le doublement des capacités de stockage de l’eau pour l’irrigation agricole à l’horizon 2035. Or, cette loi, conjuguée au contexte réglementaire français de la gestion de l’eau, contredit la Convention de Ramsar sur les zones humides, pourtant ratifiée par la France en 1986. La promulgation de cette loi est désormais suspendue, depuis le 24 juillet 2026, à la saisine du Conseil constitutionnel entreprise par plusieurs députés « insoumis » et écologistes.
A la fin juillet 2026, des dizaines de départements interdisent aux particuliers d’arroser leur jardin sous peine d’amende. Quelques jours plus tôt, le Parlement votait le doublement des capacités de stockage d’eau agricole d’ici 2035, dans le cadre de la loi d’urgence agricole.
L’agriculture consomme déjà, sur la période 2010-2018, 58 % de l’eau qui ne retourne pas dans les milieux naturels. Et cela, en grande partie, pour nourrir un cheptel de plus de 16 millions de bovins.
Les zones humides (étangs, lacs, marais…), elles, n’ont aucun droit à faire valoir. Le droit français ne les protège que de biais, par un calcul. Dans chaque bassin, on fixe la quantité d’eau que l’on peut pomper de façon que le milieu tienne encore huit années sur dix, l’été, quand les rivières sont au plus bas. Deux années sur dix, donc, on admet d’avance qu’il ne tiendra pas. Le manque n’est pas un accident : il est prévu au calcul.
Pire : la loi d’urgence agricole, adoptée le 21 juillet (mais pas encore promulguée, le Conseil constitutionnel doit désormais se prononcer), fait de l’état d’un marais un argument contre lui. En effet, quand un projet détruit une zone humide, celui qui le porte doit compenser ailleurs ; la loi prévoit désormais de doser cette contrepartie selon l’état du milieu. Plus un marais est déjà abîmé, moins on exigera de celui qui l’achève. À l’Assemblée, la rapporteure de la Commission du développement durable avait prévenu : abîmer un peu revient à s’ouvrir le droit d’abîmer tout à fait.
Or, la France s’est engagée par traité à préserver ses zones humides en ratifiant en 1986 la Convention de Ramsar. Les États parties ont depuis précisé que cela impose de leur allouer l’eau nécessaire à leur maintien.
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Remplir une piscine, arroser un jardin, laver une voiture, ces gestes sont désormais interdits dans beaucoup de départements sous peine d’amende.
Ils ne sont pourtant pas le cœur du problème. En effet, l’eau prélevée par le particulier est extraite du milieu, mais une large part lui revient au bout de la chaîne. Il faut distinguer l’eau prélevée de l’eau consommée, qui ne revient pas : elle est soit évaporée, soit absorbée par les plantes, dans tous les cas, perdue pour le cycle local.
Sur ce critère de l’eau consommée, le seul qui compte pour les nappes d’eau, l’agriculture est le premier poste : 58 % du total, devant l’eau potable (26 %). Cette consommation se concentre entre juin et août, quand les nappes sont déjà au plus bas.
On pourrait arguer que c’est nécessaire pour notre alimentation. Or, cette eau ne va pas directement dans nos assiettes. L’abreuvement des bêtes ne pèse qu’environ 1 % des prélèvements nationaux.
Autrement dit, le bœuf ne boit pas l’eau du marais, il la mange : sur trois millions d’hectares de maïs, la moitié est cultivée comme fourrage et le principal débouché du maïs grain reste l’alimentation animale. Là où les bassines doivent être construites – c’est-à-dire le bassin de la Sèvre niortaise et du Mignon – plus d’une exploitation irrigante sur deux élève des animaux.
Ce même mois de juillet 2026, le Parlement a inscrit dans la loi l’objectif de doubler les capacités de stockage d’eau à usage agricole d’ici 2035, facilitant la construction de ces ouvrages y compris en zones humides. Dans le même temps, ce texte supprime les réunions publiques au cours de la consultation préalable en vue d’un projet et renforce le poids du monde agricole dans les instances de gestion de l’eau.
La ministre de la Transition écologique Monique Barbut a jugé dans la presse que le texte modifiait
« bien au-delà » de l’urgence agricole « la politique qui organise le partage de la ressource en eau ».
Le fond du problème tient à ce que le droit accorde à chacun. Au particulier, une interdiction : il risque une amende. À l’irrigation agricole, qui consomme le plus, une promesse de doubler ses réserves. Au bœuf, enfin, dont l’alimentation commande toute cette eau, l’appui d’une loi qui facilite les projets d’élevage au nom de la « souveraineté » agricole. Le marais, lui, ne récolte que des miettes : un équilibre souhaitable, mais qui peut ne pas être respecté deux années sur dix.
Or, cette logique à géométrie variable sous-tend un certain ordre de priorité. On le comprend, les marais passent en dernier.
Le Marais poitevin illustre bien les difficultés auxquelles se heurte déjà la réglementation française sur l’eau du fait du changement climatique et de la multiplication des sécheresses. Il ne s’agit pas d’un marais parmi d’autres : il est inscrit depuis 2023 sur la liste des zones humides d’importance internationale au titre de la Convention de Ramsar sur près de 69 000 hectares.
En effet, le code de l’environnement impose que le volume prélevable tienne compte des zones humides, qui dépendent également de la nappe. Ainsi, le schéma d’aménagement et de gestion des eaux (SAGE) de la Sèvre niortaise fixe un niveau maximal de prélèvements à respecter, conformément à la règle des huit années sur dix. Or, la détermination de ce volume prélevable doit théoriquement, depuis 2021, tenir compte des effets du changement climatique.
Or, sur ce point, les juges ont récemment donné raison aux associations anti-bassines. En 2025, les juges de la Cour administrative d’appel de Bordeaux ont jugé « excessifs » les volumes d’irrigation accordés par l’État dans ce territoire. En 2024 déjà, plusieurs réserves de substitution, dont l’emblématique bassine de Sainte-Soline, avaient été suspendues en raison de la présence d’espèces protégées.
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Le problème de fond se joue à trois niveaux :
D’abord, la façon dont sont fixés les seuils depuis 2021. Les objectifs de niveau d’eau sont calibrés pour satisfaire l’ensemble des usages « en moyenne huit années sur dix ». Restent les années sèches (deux années sur dix), celles que le changement climatique rend plus sèches encore, où c’est le milieu naturel qui sort perdant. Un tel sacrifice n’est pas accidentel : il est inscrit dans la formulation de la règle.
C’est aussi la « solution » même qui est promue, consistant à stocker davantage d’eau, qui est contestable. Face à un milieu privé de son eau, la logique voudrait qu’on prélève moins ; au contraire, les réserves de substitution prélèvent autant, mais plus tôt dans l’année, dans un ouvrage conçu pour durer trente ans. C’est un exemple type de maladaptation au changement climatique, où le remède augmentera encore la vulnérabilité des milieux naturels.
Le troisième problème est dans la loi d’urgence agricole en elle-même, qui allège les obligations de compensation écologique pour les projets de retenues d’eau situés dans des zones humides déjà altérées. Elle permet aussi que les zones humides créées sur les bords d’une installation de stockage puissent compenser la destruction d’autres zones humides.
Dans le Marais poitevin, l’habitat le plus précieux – des tourbières alcalines, abritant des plantes qui n’existent nulle part ailleurs – est dégradé sur la totalité de sa surface, du fait notamment des abaissements de nappe. Cette dégradation, causée par les prélèvements, devient un motif juridique permettant de justifier sa moindre protection : plus un marais est abîmé, moins la loi le défend.
Or, l’argument de la loi, selon lequel la marge humide d’une bassine nouvellement créée peut compenser la destruction d’une tourbière, résiste difficilement à l’examen : 30 cm d’eau en moins, et c’est un écosystème millénaire qui disparaît. De surcroît, ces habitats se trouvent à l’intérieur du périmètre inscrit au titre de Ramsar, inscription qui oblige la France à signaler sans délai toute modification de leurs caractéristiques écologiques.
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Le respect du droit international n’est pas une option. La France est partie depuis 1986 à la Convention de Ramsar. Il s’agit du plus ancien traité_ mondial_ moderne d’environnement en vigueur, et c’est le seul consacré à un type d’écosystème. Son article 3(1) impose à la France de concevoir ses plans d’aménagement de façon à promouvoir l’« utilisation rationnelle » de toutes les zones humides de son territoire.
Ce qu’implique cette « utilisation rationnelle » a été précisé au fil du temps.
En 2002, la résolution VIII.1 a porté sur la détermination et l’allocation de l’eau nécessaire au maintien des fonctions écologiques des zones humides.
En 2005, la résolution IX.1 y a ajouté des lignes directrices sur la gestion des eaux souterraines. Le principe qui s’en dégage est simple : les besoins en eau d’une zone humide doivent être pris en compte dans tout plan de prélèvement à l’échelle du bassin versant.
Il existe une formule bien connue des juristes : pacta sunt servanda, les traités doivent être respectés. Elle a une conséquence moins citée : un État ne peut pas invoquer son propre droit pour justifier qu’il n’exécute pas un traité. Ce que le Parlement vote n’est donc pas, de ce point de vue, une affaire purement interne.
Un État qui ratifie un traité accepte que ses engagements descendent jusque dans ses propres lois. Et donc, de façon implicite, que sa façon de légiférer ne soit plus seulement une question de droit interne.
En clair, protéger un marais suppose des règles nationales, que le préfet et l’agence de l’eau sont tenus d’appliquer quand ils délivrent une autorisation de pompage. L’engagement international de la France ne s’arrête donc pas au Quai d’Orsay.
S’y ajoute une exigence de diligence. Les obligations d’un État ne sont pas figées au jour de la signature d’un traité international. Elles se mesurent à l’état des connaissances et à la situation du moment. Comme le changement climatique multiplie les années sèches, l’effort attendu de la France augmente. Une loi qui abaisse la protection au moment précis où il faudrait au contraire la relever n’est pas seulement insuffisante : elle va dans le sens inverse de ce que l’engagement impose.
Le droit européen y ajoute désormais de possibles sanctions : en 2021, la Cour de justice a condamné l’Espagne pour le parc de Doñana, pour ne pas avoir évalué l’effet des pompages souterrains sur la zone humide. La France pourrait faire l’objet d’une décision similaire pour le Marais poitevin.
Une nouvelle contrainte de l'UE s'applique depuis 2024 : le règlement européen sur la restauration de la nature impose de remettre en eau une part des tourbières drainées d’ici 2030.
Annuler les autorisations une par une par voie judiciaire, comme c’est actuellement le cas, des années après la construction, est l’arme la plus faible : elle ne vise que les gros projets sans toucher aux conditions qui les ont rendus possibles. En l’occurrence, le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux.
Celui-ci doit être révisé tous les six ans : c’est le seul endroit du droit français où l’on raisonne selon les bassins versants, qu’on tient compte des effets cumulés et avec une représentation des usagers au sein des instances de gouvernance. C’est le lieu de négociation où les besoins en eau des écosystèmes du marais doivent devenir un plafond opposable, plutôt qu’un vague objectif qui ne serait tenu que les bonnes années.
La question brûlante, cet été 2026, n’est pas de savoir comment économiser un peu d’eau en prenant sa douche ou en se lavant les dents. Elle est de savoir qui peut demander de l’eau, à quel titre et par quels moyens. L’irriguant dépose une demande, l’industriel négocie et le particulier, lui, se voit notifier une interdiction. Le marais ne demande rien : il n’a ni dossier ni siège au comité de bassin, et n’accède au juge que par le biais d’une association qui plaide en son nom. Il n’a qu’un traité, ratifié en 1986, qui oblige la France à lui garantir l’eau dont il vit.
C’est le seul usager dont le droit ne dépend pas d’un arbitrage local, et c’est pourtant le seul qui sort perdant chaque été. Un État peut décider de faire passer les bovins avant les marais. Mais il ne peut pas décider que cet arbitrage relève de sa seule appréciation, s’il a pris par ailleurs des engagements internationaux.
La saisine du Conseil constitutionnel sur la loi d’urgence agricole pourra-t-elle aboutir sur cette question de l’eau ? Le code de l’environnement énonce bien un principe de non-régression, selon lequel la protection de l’environnement ne peut faire l’objet que d’une amélioration constante.
Mais le législateur « ne se lie pas lui-même » : une nouvelle loi peut déroger à une loi antérieure. C’est donc la Charte de l’environnement, de valeur constitutionnelle, qui servira de mesure, comme en 2025 pour la loi Duplomb, qui avait été partiellement censurée. Mais quand bien même une censure interviendrait, elle ne toucherait qu’aux articles déférés, non aux règles qui organisent la répartition de l’eau.
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Dr Carina Bury a reçu des financements de la Fondation fédérale allemande pour l'environnement (Deutsche Bundesstiftung Umwelt) pour sa thèse sur la mise en oeuvre de la Convention de Ramsar.
27.07.2026 à 15:16
Jean-Paul Thuillier, Directeur du département des sciences de l’Antiquité, École normale supérieure (ENS) – PSL

Dans le film de Christopher Nolan, Ulysse apparaît à la fois comme un homme rusé et doté de capacités physiques hors normes. Mais dans l’épopée homérique, d’autres figures, comme Achille ou Atalante, semblent à première vue bien plus sportives que lui.
Tous les héros de la mythologie grecque, ces demi-dieux, sont des athlètes, et c’est aussi le cas de certaines héroïnes même si le sport féminin n’était pas très répandu dans la Grèce antique. Or, Ulysse n’apparaît pas au premier abord avec cette image de grand sportif, ce qui est quelque peu étonnant : marin, voyageur, Ulysse aux mille tours (polytropos) est considéré plutôt comme astucieux, ingénieux, l’homme de l’intelligence rusée, en grec ancien de la « mêtis ». S’il est sans doute aujourd’hui le personnage du monde mythologique grec le plus connu, en particulier des enfants, c’est bien sûr en raison des nombreux épisodes souvent très savoureux dans lesquels son astuce incroyable lui permet de tirer son épingle du jeu.
Malin qui comme Ulysse a su échapper aux redoutables Cyclopes, écouter le chant mélodieux des sirènes sans finir au fond des flots, séduire la magicienne Circé et la nymphe Calypso sans rester leur prisonnier, imaginer le stratagème du cheval de Troie pour entrer dans une ville aux fortifications imposantes. Une habileté diabolique et bien favorisée par certaines déesses. L’iconographie antique, qu’elle soit grecque ou étrusque, a fait de ces anecdotes un de ses thèmes favoris (par exemple Ulysse attaché au mât de son navire), et la popularité du roi d’Ithaque a traversé les siècles, comme le montre le film de Nolan. Mais faut-il s’en tenir à cette seule conclusion d’un prince habile entre tous, paradoxale pour un héros grec ?
Évidemment, les choses paraissent très différentes si l’on observe en premier lieu Héraklès, parangon de force physique et de virilité : ses « travaux » sont des exploits athlétiques et d’ailleurs son combat contre le lion de Némée est souvent représenté comme une véritable lutte sportive, par exemple sur les vases attiques à figures rouges ou noires.
Si l’on en vient aux héros de l’épopée homérique, c’est la figure d’Achille « aux pieds rapides » qui s’impose et s’oppose à celle d’Ulysse : lui est en revanche l’exemple même du héros athlétique, modèle de vertu guerrière et de vaillance. Le chant 23 de l’Iliade, l’épopée qui raconte sa colère et le siège de Troie, est presque tout entier consacré aux jeux funéraires donnés en l’honneur de Patrocle : on a pu parler à ce sujet d’« évangile agonistique, c’est-à-dire sportif ». Ces jeux comprennent huit épreuves : la course de chars qui occupe la plus grande place – et c’est bien normal puisque c’est l’épreuve aristocratique par excellence, le pugilat, la lutte, la course à pied, le duel armé, le lancer du disque, le tir à l’arc, et le lancer du javelot.
Si Achille ne participe pas aux compétitions, c’est uniquement parce que cette cérémonie est organisée pour son ami le plus cher, mais il ne manque pas de faire remarquer ou de faire avouer à ses compagnons qu’il remporterait à chaque fois la victoire, et d’abord dans l’épreuve-reine, la course de chars, s’il se mesurait aux autres qui sont pourtant eux-mêmes tous des héros de l’armée qui assiège Troie. Achille applique le précepte que lui a enseigné son père Pélée, et en ce sens il est bien l’archétype de tous les aristocrates grecs : « Être toujours le meilleur, et surpasser tous les autres (aien aristeuein, Iliade, 6,208 ; 11, 784). »
La comparaison pourrait être dure encore pour le marin de l’Odyssée si l’on suit une héroïne comme Atalante qui une grande sportive, et on pourrait presque dire une pentathlonienne avant la lettre : effet, cette vierge chasseresse ne se contente pas d’être une championne de la course à pied où elle domine tous les prétendants qui voudraient l’épouser, et dont la défaite entraîne pour eux des conséquences mortelles. Seul Hippomène réussira à la vaincre grâce à un subterfuge : les pommes d’or qu’il dépose le long de la piste, et auxquelles Atalante ne saura résister, ralentiront la vitesse de la concurrente.
Mais celle-ci est aussi représentée parfois en train de disputer une épreuve de lutte contre Pélée : un vase attique à figures noires conservé à Munich et un miroir étrusque gravé conservé au Vatican, datés du Ve siècle avant notre ère, nous ont transmis cette épreuve mixte assez surprenante pour l’époque. Atalante, qui participera à l’expédition des Argonautes, s’illustre encore au tir à l’arc et elle est présente lors d’une des chasses les plus célèbres de la mythologie grecque, la chasse au sanglier de Calydon.
Qu’un grand héros de la mythologie grecque soit un sportif n’a rien que de très normal dans la société grecque, à fortiori à l’époque archaïque. On a pu dire de cette culture hellénique qu’elle était agonistique, d’après le terme agôn qui en grec ancien renvoie en particulier à l’idée d’affrontement, de rivalité, de concours : une fois de plus, être le premier, le vainqueur, est essentiel.
Bien des aspects de cette société grecque révèlent la place offerte au sport : création des grands concours panhelléniques (les « agônes » en grec), et entre autres du concours olympique, Olympie restant pour toujours le haut lieu du sport hellénique ; présence d’édifices multiples mais toujours liés à la pratique sportive, à l’entraînement ou à la compétition officielle, stades, hippodromes, palestres, gymnases -on remarquera au passage que ces termes sont restés dans notre lexique.
Dans l’éducation, rôle de la « gymnastique », des activités physiques et sportives, aussi important que celui des disciplines intellectuelles et artistiques (la « mousikè »). Une victoire olympique est presque aussi valorisée qu’une victoire militaire en tant que général, et certains athlètes, de façon certes exceptionnelle, finissent même par recevoir un véritable culte religieux, et devenir ainsi des héros, des demi-dieux dans le sens plein du terme et non pas simplement de façon métaphorique comme aujourd’hui dans le langage journalistique, étant parfois même dotés de pouvoirs miraculeux : c’est le cas de Théagène de Thasos. Enfin, chacun connaît l’importance du sport dans l’art grec, une source d’inspiration majeure pour tous les artistes, peintres ou sculpteurs, et, parmi nombre de chefs-d’œuvre, il suffit de citer le Discobole de Myron ou l’Aurige de Delphes.
Il n’empêche qu’on reste presque surpris quand on constate la place incroyable accordée au sport dans l’Iliade, cette épopée qui signe le début de la littérature occidentale. Le thème sportif serait-il moins présent dans l’autre poème épique d’Homère centré sur le personnage d’Ulysse et son retour à Ithaque ? En réalité, il n’en est rien quand on regarde le déroulement de l’Odyssée.
Ulysse accomplit par trois fois des exploits sportifs qui interviennent à des moments clés de l’épopée, à des tournants de l’action. Au chant 8 (186-194), Ulysse l’emporte au lancer du disque lors du concours organisé en son honneur par les Phéaciens : après avoir été traité de non-athlète, de commerçant par un concurrent, ce qui est insupportable pour un noble grec comme lui, qui a une haute idée du sport, il relève donc le défi, et le naufragé qu’il était retrouve toute sa confiance.
Au chant 18 (1-123), de nouveau défié par le mendiant Iros qui ne veut pas de lui à la table des prétendants, il l’écrase dans un pugilat et montre qu’il est un grand athlète, digne de redevenir roi d’Ithaque.
C’est enfin au chant 19 (572-587) le concours de tir à l’arc qui confirme sa pleine légitimité : Ulysse peut transpercer douze haches alignées, un exploit balistique quelque peu incertain mais typique, comme on le voit en Égypte, des tests de légitimation du pouvoir royal. En fait, on a pu constater qu’un vingtième des deux épopées homériques était dévolu au thème sportif !
Si l’on revient au chant 23 de l’Iliade, on constate alors que Ulysse a bien participé aux jeux funéraires célébrés en l’honneur de Patrocle, comme tous les grands héros présents au siège de Troie, à l’exception d’Achille pour les raisons que nous avons vues. On le retrouve même dans deux épreuves, puisqu’il dispute le match de lutte contre le grand Ajax, fils de Télamon, puis la course à pied : ces deux compétitions n’ont rien de mineur, on les retrouve plus tard dans les cinq épreuves du pentathlon, et la lutte (en grec palê) est à l’origine du mot palestre.
Or, il est intéressant de suivre l’issue de ces deux épreuves. En lutte, les deux adversaires n’arrivent pas à se départager, Achille arrête le combat car l’armée grecque a besoin de ces combattants qui finiraient par prendre un mauvais coup dans la mesure où la lutte antique était pénible et dangereuse. Un match nul en quelque sorte, moins glorieux sans doute qu’une nette victoire. À la course à pied où Ulysse retrouve contre lui un autre Ajax, le fils d’Oïlée cette fois, il aurait bien pu perdre si Athéna, sa protectrice, n’avait pas fait un croche-pied à Ajax qui termine le nez dans la bouse de vache… Ulysse athlète incontestable, mais qui n’oublie jamais la ruse.
Jean-Paul Thuillier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.07.2026 à 12:13
Nathalie Lallemand-Stempak, Maitresse de conférences en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Aleksandra Kobiljski, Directrice de recherche en histoire moderne et contemporaine, CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Re conditionner le textile pourrait être un moyen de réduire l’empreinte écologique du secteur. Dans la seconde moitié du XXe siècle, le Japon pratiquait encore la réutilisation à grande échelle des tissus pour créer de nouveaux habits. Comprendre le fonctionnement de ce modèle donne des pistes pour inventer un nouveau modèle de production et de consommation.
À l’échelle mondiale, l’industrie textile est le quatrième secteur ayant le plus d’impact sur l’environnement. Elle représente environ 8 % des émissions de gaz à effet de serre et 20 % de la pollution mondiale d’eau potable. Corollaire d’une production toujours croissante, le cycle de vie des vêtements est de plus en plus court. Ce phénomène génère à son tour une quantité massive de déchets, à l’origine de catastrophes environnementales.
Si la France est en avance sur l’Europe dans l’application d’une responsabilité élargie du producteur (REP) à la filière textile, ses résultats restent néanmoins décevants. En 2023, seuls 32 % des textiles et chaussures mis sur le marché des particuliers ont été collectés. Et moins de 60 % des produits textiles collectés sont considérés comme réutilisables, faute d’une qualité suffisante.
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En réponse à ce problème, la durabilité appliquée au secteur textile s’articule aujourd’hui autour de deux leviers principaux : réduire la production – soit, faire moins, mais mieux ; et généraliser la collecte et le recyclage. Le premier est souvent présenté comme inévitable pour limiter l’impact environnemental de la filière. Cependant, il suppose de remettre en cause le modèle économique des acteurs qui dominent aujourd’hui le marché mais aussi de modifier les habitudes de consommation de la société. D’un autre côté, la rentabilité de l’activité de recyclage incite à maintenir des niveaux de production élevés, en contradiction avec l’objectif de réduction de son empreinte.
Dans ce débat, une troisième voie existe, pourtant rarement évoquée, en dépit d’une volonté affichée, le « reconditionnement ». Distinct de la simple notion de « seconde main », le terme désigne un ensemble de techniques et de pratiques reposant sur l’entretien, la réparation, l’échange, l’adaptation et la réutilisation et visant à prolonger la durée de vie des produits, quel que soit leur utilisateur. Son impact environnemental est marginal, tout en favorisant la création d’emploi local, notamment dans le tri, la réparation et le « re design » et en répondant aux habitudes de renouveau des consommateurs. Pourtant, son développement, et a fortiori sa généralisation, sont généralement considérés comme difficile, voire impossible dans un contexte de consommation de masse.
À ce jour, le Japon constitue la seule exception du G20 à avoir pratiqué le reconditionnement textile à grande échelle. Non pas au temps des artisans d’autrefois, mais en plein XXe siècle, entre les années 1920 et 1960, quand un kimono teint sur deux vendu à Kyoto, centre de la production nationale, était reconditionné. Loin de l’image d’Épinal présentant une population culturellement prédisposée à la sobriété, cette pratique trouve son origine dans le goût des Japonais pour la mode dans un contexte de ressources limitées. En effet, pendant plus de deux siècles, l’archipel a fonctionné en quasi-autarcie, produisant relativement peu de coton, tandis que la soie restait l’apanage d’une infime minorité : la haute strate de la classe guerrière, qui ne représentait elle-même qu’environ 7 % de la population. Face à une demande que l’offre en vêtements neufs pouvait pas satisfaire, le reconditionnement émerge comme une réponse.
Dès le XVIIIe siècle, la filière se structure. À Tokyo, deux marchés principaux coexistent :
l’un, dédié au commerce de gros, vend des textiles neufs issus de stocks invendus des saisons précédentes et qu’il faut remettre au goût du jour ;
le second est un marché d’occasion où les articles sont vendus sans être remis à neuf, mais où le tri revêt une importance cruciale. On y trie les textiles encore vendables localement de ceux destinés à d’autres marchés.
La vente au détail y côtoie ainsi le commerce de gros, et une part importante des acheteurs est composée de colporteurs qui participent aux enchères du matin avant d’écouler leur marchandise dans l’après-midi ou via les enchères du soir. Plusieurs marchés régionaux, alimentés par les textiles en provenance des métropoles, complètent ce réseau à l’échelle du pays.
Loin d’être une pratique de subsistance prémoderne vouée à disparaître avec la modernisation, à partir des années 1920, le reconditionnement textile au Japon évolue et devient une industrie à part entière. Se met alors en place un écosystème complexe, associant des compétences techniques diverses et hautement spécialisées – réparation, re-teinture, nettoyage, détachage, refaçonnage – dont les différents métiers s’organisent en corporations, syndicats et associations professionnelles.
Le shikkai – (dont le nom signifie littéralement « marchand de toutes choses ») est une figure centrale du reconditionnement. Ni fabricant ni simple revendeur, il est avant tout un coordinateur. C’est lui qui orchestre l’ensemble du cycle de vie d’un vêtement, de sa première teinture jusqu’à ses reconditionnements successifs. Il évalue l’état du tissu, conseille le client sur les options de reconditionnement, supervise le parcours des pièces qui leur sont confiées, mobilise un réseau d’artisans hautement spécialisés, contrôle chaque étape du processus, puis restitue la pièce finie. Le shikkai peut également servir de point de vente, mais son principal atout réside dans sa proximité avec le client et dans sa capacité à orchestrer cet écosystème artisanal. In fine, c’est la fonction d’intermédiaire qualifié de proximité qui fait du shikkai le pivot de toute la filière.
On distingue trois facteurs clés de succès du reconditionnement textile au Japon :
Premièrement, la culture vestimentaire est fondée sur un vêtement à la structure simple et standardisée, pour les hommes comme pour les femmes : le kimono. La valeur perçue du vêtement ne résidant pas dans sa coupe mais dans la qualité et la quantité du tissu qui le compose, ainsi que dans la richesse et le design de ses motifs, sa réparabilité est un critère intégré dans la conception même du produit.
Deuxièmement, l’habit constitue une forme de capital et d’épargne mobilisable. En témoigne l’exemple d’une maison guerrière au bord de la faillite qui, en 1842, parvient à récupérer l’équivalent de la moitié de son revenu annuel en vendant son stock de vêtements. Ce principe traverse l’ensemble des groupes sociaux jusqu’au XXe siècle. Ainsi, l’expression « mener la vie de bambou » – vendre progressivement ses vêtements pour assurer sa subsistance – est encore très répandue au Japon après 1945. Lorsqu’ils sont trop usés pour être revendus en l’état, les kimonos servent encore à la fabrication de cols, de bordures, d’éponges, ou de housses, procurant une source de revenus modeste mais stable.
Enfin, la société dispose d’un vaste vivier d’artisans dotés d’une haute technicité couvrant un large spectre de microspécialisations liées à la prolongation de durée de vie des textiles. Cet ensemble est structuré en réseau, avec un maillage territorial fin permettant de limiter considérablement la perte de valeur lors du passage d’un état à un autre. Il associe des services de proximité coordonnés par des acteurs dédiés à de grands pôles commerciaux nationaux capables de gérer des flux importants. Les compétences en matière de tri et de préparation y jouent un rôle central, bien qu’elles demeurent mal documentées, car largement exercées par des femmes dans des contextes informels.
Alors qu’en France une loi visant à réduire l’impact environnemental de l’industrie textile a été promulguée le 8 juillet 2026 après un long parcours parlementaire, certains s’inquiètent déjà du caractère insuffisant de ce texte pionnier. L’expérience japonaise du reconditionnement à grande échelle montre pourtant que la conciliation entre désir de consommation et durabilité environnementale n’est pas une utopie, mais une possibilité historiquement documentée. Elle suppose cependant de déplacer la création de valeur de l’achat de produits neufs vers leur entretien, et de rendre désirable leur réparation, leur transformation et leur circulation prolongée.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
27.07.2026 à 12:11
Wim Vandekerckhove, Professeur en éthique des affaires, EDHEC Business School
15 % des salariés estiment qu’il y a des irrégularités dans leur organisation. Très peu d’entre eux font part de ces préoccupations à la direction ou via un canal dédié aux lanceurs d’alerte. Alors, avant que la vie d’un collègue soit en danger, comment signaler un dysfonctionnement ?
Qu’il s’agisse du scandale pharmaceutique du Mediator en France ou du tollé suscité par l’affaire dite du « Dieselgate », lorsqu’un scandale éclate, on entend souvent parler d’un ou deux lanceurs d’alerte, en se demandant pourquoi tous ceux qui étaient au courant n’ont rien dit alors que les conditions d’une catastrophe étaient réunies, sous leurs yeux.
Alors pourquoi la plupart des gens restent-ils silencieux lorsqu’ils sont témoins d’actes répréhensibles ?
Une étude récente menée par Transparency International sur les lancements d’alerte en entreprise révèle que 15 % des employés estiment que des irrégularités ont lieu sur leur lieu de travail. Les deux tiers d’entre eux déclarent faire part de leurs préoccupations à d’autres personnes, le plus souvent à leur supérieur hiérarchique direct.
Lors d’une réunion d’équipe, ils peuvent demander s’ils ont bien compris la procédure, ou interroger un collègue pour savoir si ce qu’ils sont censés faire est conforme à la politique de l’entreprise. À ce stade, ils expriment alors une préoccupation, mais cela ne fait pas nécessairement d’eux des lanceurs d’alerte, ou du moins ils ne se considèrent pas comme tels.
Nos recherches antérieures indiquent que la réaction la plus courante face à ce faible niveau de partage des préoccupations est que l’employé est ignoré.
Pour la plupart d’entre nous, le fait d’être ignoré, dès cette étape, est la raison principale pour laquelle nous n’allons pas plus loin. Très peu d’employés feront en effet part de leurs préoccupations à la direction ou via un canal dédié aux lanceurs d’alerte.
Selon Navex, l’un des leaders européens dans la gestion de systèmes et de logiciels d’alerte interne au sein des entreprises, le nombre moyen d’employés signalant des irrégularités via un canal dédié (lorsqu’il existe) est de 1,57 pour 100 employés.
À quel point ce chiffre est-il faible ?
Imaginons une entreprise de 200 employés. L’étude de Navex suggère que, lorsque les salariés qui expriment des doutes sont ignorés (comme évoqué précédemment), seuls trois d’entre eux feront part de leurs préoccupations via un canal interne de signalement. En résumé, théoriquement, si vous avez 200 employés et que 30 d’entre eux sont témoins d’un acte répréhensible, 27 gardent le silence et seuls 3 osent parler.
Le fait de s’exprimer dépend en grande partie du type d’acte répréhensible. Nous sommes plus enclins à signaler les actes qui constituent une menace pour la santé ou la sécurité d’une personne, et moins enclins à signaler ceux qui concernent une violation de la politique de l’entreprise. Mais voici le hic : avant que la vie de quelqu’un ne soit en danger, nous avons déjà passé beaucoup de temps à garder le silence face à la pente glissante des violations de la politique de l’entreprise.
Notre silence face aux « fautes mineures » constitue un apprentissage comportemental qui encourage en réalité le silence face aux fautes plus graves dont nous pourrions être témoins.
Depuis 2019, la directive européenne sur le lancement d’alerte impose à toutes les organisations de plus de 50 salariés de disposer d’un canal interne de lancement d’alerte et d’avoir la capacité d’assurer un suivi rigoureux des signalements reçus par ces canaux.
La transposition dans la législation nationale des 27 États membres de l’Union européenne est en place depuis un certain temps. Grâce à des mesures de protection renforcées et à des exigences en matière de canaux de signalement, l’objectif de la directive européenne était de créer un environnement permettant aux employés de faire part de leurs préoccupations en toute sécurité et efficacement.
Selon nos recherches, les employeurs et employés utilisent des logiques différentes. Ce qui semble freiner les employés, c’est l’impression que le fait de s’exprimer comporte des risques. Ils ne sont pas convaincus que le signalement d’irrégularités à leur employeur donnerait lieu à des mesures concrètes et qu’ils ne subiraient aucune conséquence négative pour avoir fait part de leurs préoccupations. En d’autres termes, les employés restent silencieux parce qu’ils ne font pas confiance aux canaux de signalement.
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Cela contraste avec l’excès de confiance observé chez les dirigeants. Ils pensent que les questions importantes seront abordées, mais craignent que les canaux de communication ne soient utilisés à mauvais escient. Nos travaux de recherche auprès de professionnels de la conformité suggèrent que la haute direction souhaite conserver le contrôle total des cas de signalement interne.
Il n’en reste pas moins que les organisations ont encore beaucoup à faire pour s’améliorer. Dans le cadre du projet BRIGHT soutenu par la Commission européenne (Building Resilience through Integrity, Good Governance, and Honesty Training), un outil d’auto-évaluation Speak Up Self Assessment (SUSA) en ligne et gratuit a été créé. Il est développé à l’intention des professionnels de l’intégrité à travers l’Europe afin qu’ils puissent évaluer eux-mêmes la culture de lancement d’alerte et les systèmes de signalement au sein de leurs organisations.
Cet outil est conçu pour fournir un retour d’information sur la manière dont des entreprises telles que le groupe français EDF, par exemple, se conforment aux exigences de l’Union européenne, à la norme ISO 37002:2021 et aux lignes directrices de la Chambre de commerce internationale (CCI).
Les données de SUSA indiquent que des canaux de signalement existent, mais qu’ils sont trop souvent de mauvaise qualité. Alors que la plupart des organisations semblent espérer une solution miracle, ce qu’il faut réellement, c’est un effort continu de la part de la direction pour instaurer et renforcer une culture du dialogue.
Nous ne devons pas nous reposer sur nos lauriers en espérant que le silence de l’ancienne génération soit en voie de disparition, laissant la place à la voix de la nouvelle génération.
Au contraire, une étude menée par Protect, la principale organisation caritative britannique qui soutient et conseille les lanceurs d’alerte, montre que la génération Z est encore plus silencieuse que les baby-boomers.
Cette récente étude a révélé que les jeunes travailleurs (âgés de 18 à 24 ans) sont moins enclins à s’exprimer que tout autre groupe d’âge, quel que soit le type d’irrégularité. La majorité silencieuse, confrontée à des obstacles tels que la peur et le sentiment d’impuissance, semble s’agrandir, ce qui devrait être une vraie source de préoccupation.
Wim Vandekerckhove a reçu des financements de la Commission Européenne pour coordonner le projet BRIGHT et développer l'outil d'auto-évaluation Speak-Up Self-Assessment (SUSA) ( http://www.susatool.com ).
26.07.2026 à 09:38
Vera Moerbeek, Doctorante en physique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université de Perpignan Via Domitia
Due to the falling price of silicon solar cells, as well as their manageable size, the sight of solar panels on household rooftops has become a familiar one. However, solar energy, as many other sustainable forms of energy, is intermittent. At peak moments, such as on sunny summer days, the grid is flooded with solar energy, while during the evening and in winter, when energy tends to be most in demand, supply is less. In order to secure energy availability on demand, storage needs to be integrated into the grid.
The pumped hydroelectric storage plant is one example of widespread technology for storing energy by pumping water from a lower reservoir to a higher one, and electricity is generated on demand by letting the water flow back through turbines. The expansion of these plants, however, is limited by the amount of suitable geographical sites. A technology that does not bear these constraints is the electrochemical battery. Lithium-ion batteries present in everyday electronics are examples of these. On a larger scale, companies are starting to invest in large batteries supporting the grid. The dominant technology for such large batteries is currently lithium iron phosphate (LFP). A report by the International Energy Agency (IEA) predicts lithium demand to multiply by more than 40 times in 2040 compared to 2020, largely caused by this need. Lithium mining, however, comes with considerable geopolitical and humanitarian concerns. If lithium mining has a significantly negative impact on local health, water supply, biodiversity and soil, can we maintain that it’s helping us to move towards a sustainable future?
Another alternative is thermal energy storage, in which energy is stored in the form of heat.
Due to the high energy density, abundance and low cost of storage materials, thermal storage seems very promising for longer duration storage. This is the principle behind solar water heaters. On a bigger scale, it is mainly used in combination with concentrated solar power plants (CSP), such as the Crescent Dunes Solar Energy Project in the USA or Andasol Solar Power Station in Spain, for example. In these installations, the first step is to convert solar energy to heat using large mirrors, either parabolic or smaller flat ones tracking the Sun, which concentrate sunlight and heat a large reservoir of molten salt. The second step consists of converting heat into electricity: the heat stored in the salt powers a turbine.
Thermal storage implemented in this way has remained marginal, because the turbines used in CSP become more efficient as they become larger, meaning that the concept is generally not cost-effective at lower scales and therefore requires very large plants, involving big startup investment and maintenance costs. Even though smaller CSP plants with integrated thermal storage exist, such as the linear Fresnel plant at Llo in southern France, they remain even more uncommon.
The efficiency of thermal storage poses a challenge, since heat is notoriously difficult to convert to “useful” energy, including electricity: the efficiency of this process is fundamentally limited by what is known as Carnot’s law. For example, at 300°C, the theoretical maximum conversion efficiency is about 50%, meaning the actual efficiency is going to be even lower. In comparison, lithium-ion batteries, which are not limited by the same physical law and have been optimised for decades, surpass 90%.
While the efficiency of heat to electricity conversion would be improved at higher temperatures, turbines hardly withstand such elevated temperatures.
However, there is another way to turn heat into electricity, namely via radiation: this is the principle behind the solar cells you see on rooftops and solar farms. Typical solar cells convert energy from the Sun. In contrast, the idea behind so-called thermophotovoltaic devices (TPV for short) is to harvest the (mostly infrared) radiation from a very hot object, where energy is stored, and turn it into electricity. For example, silicon melts at 1414°C and graphite can be heated up to more than 2000°C. At these high temperatures, the Carnot limit is pushed up to 83% and 87% respectively. In practice, experiments at MIT and the University of Michigan have now pushed conversion efficiency to beyond 40%.
The most recently developed device, which is now being introduced on the market, feature a storage medium in the form of a block of graphite or silicon, for example, heated by electricity. It is therefore similar to a lithium-ion battery but it operates by doing successive energy conversions from “electricity to heat to electricity” instead of from “electricity to chemical energy to electricity”.
However, it would be interesting to heat up our storage medium directly by the Sun, so that the device becomes a direct source of renewable energy.
In our setup at PROMES laboratory, conveniently located in the sunny south of France, the storage medium (graphite during our first tests) was heated with concentrated radiation from the Sun, using a parabolic mirror and a tracking mirror, and can be dubbed “solar to heat to electricity” or storage-integrated solar TPV (SISTPV). It’s the first prototype of a SISTPV system. An important advantage compared to CSP with molten salt storage is that the TPV battery could be cost-effective at a much smaller scale.
Although substantial work remains to improve both the efficiency of TPV cells in themselves and thermal batteries’ overall efficiency, SISTPV offers a promising avenue for supporting the transition to renewable energy. By combining energy collection, storage and electricity generation in a single, compact and potentially cost-effective device, it transforms an intermittent energy source - the Sun - into a firm one, making solar energy available on demand.
Vera Moerbeek received funding from l'École doctorale "énergie et environnement" (ED305).
26.07.2026 à 09:37
Nicolas Curien, Professeur émérite honoraire du CNAM, Académie des technologies
Thierry Weil, Chaire Futurs de l'industrie et du travail (CERNA, I3, CNRS), Membre de l’Académie des technologies, Mines Paris - PSL

Dans un espace informationnel bouleversé par les plateformes numériques et l’intelligence artificielle, les informations toxiques constituent un défi majeur pour les démocraties. Leur prolifération impose de penser une réponse globale, qui articule régulation, adaptation et renforcement de la culture scientifique.
Qu’elles soient émises par des entreprises pour préserver leurs marchés, par des États cherchant à justifier leurs prétentions territoriales, par des militants promouvant leur agenda ou par des individus en quête de reconnaissance, les informations toxiques saturent aujourd’hui l’espace informationnel. Les informations toxiques sont définies comme tout contenu dégradant la capacité des destinataires à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans l’intérêt général.
Face à ce TsuNumi (tsunami numérique) d’informations douteuses ou sorties de leur contexte, d’opinions présentées comme des faits, de vérités alternatives, il est difficile de savoir qui croire et que penser. Sombrer dans un relativisme consistant à mettre toutes les informations sur le même plan devient tentant, avec des effets délétères sur la démocratie.
Car celle-ci ne repose pas seulement sur le suffrage universel et sur l’État de droit. Elle s’appuie aussi sur la pratique du débat public, fondé sur l’accès de chacun à des informations fiables. Or comment aujourd’hui garantir cet accès, dans un espace informationnel et cognitif vicié, entretenu par un modèle économique reposant sur la captation de l’attention ? Quelles mesures prendre pour lutter efficacement contre les informations toxiques ?
À l’exception de X (anciennement Twitter), les grandes plateformes numériques se sont engagées à respecter un code de conduite sur la désinformation dans tous les pays de l’Espace économique européen. Il contient plusieurs mesures utiles : mettre en place des réseaux de fact checking, partager des informations sur les sources et techniques de désinformation, réduire voire éliminer le financement publicitaire des relais d’infox. En février 2025, la Commission a officialisé ce code de conduite au titre du règlement sur les services numériques (DSA) mais son efficacité, qui repose sur un esprit de co-régulation entre la Commission et les acteurs, reste incertaine.
Après deux ans de mise en œuvre du DSA, sur la dizaine de procédures qui ont été initiées au titre de sa violation, seules quatre ont été clôturées. Trois d’entre elles ont donné lieu à des engagements des entreprises incriminées. Pour Ali Express, le renforcement des systèmes de détection des produits illégaux. Pour Tik Tok, d’une part le retrait de son programme de récompenses jugé trop addictif, d’autre part la transparence de son répertoire publicitaire. La quatrième procédure a débouché sur la condamnation d’X/Twitter à 120 M€ d’amende. Ce montant, dérisoire par rapport aux profits tirés des comportements délictueux, est intégré au cost of doing business et n’a donc aucun réel effet incitatif.
Le cadre européen ne pèche donc pas tant par son architecture, certes perfectible, que par la timidité de sa mise en application, d’une part due à la complexité du dispositif, d’autre part à la crainte de représailles de la part de la gouvernance nord-américaine : aux États-Unis, particulièrement depuis la réélection de Donald Trump en 2024, la régulation de l’espace numérique est perçue comme une entrave inadmissible à la liberté d’expression.
Mais la régulation, pour importante qu’elle soit, n’est qu’une des composantes d’un vaste dispositif de lutte contre les informations toxiques.
D’après nos travaux, qui ont conduit aux conclusions d’un rapport de l’Académie des technologies paru en juin 2026, trois types de lutte doivent être simultanément menés.
des mesures d’atténuation des émissions toxiques et de leurs effets ;
des modalités d’adaptation à un contexte dans lequel le faux et le manipulatoire ne pourront être totalement éradiqués ;
des initiatives de contre-offensive visant à donner l’envie et les moyens de faire valoir le vrai.
En amont de la chaîne de l’infox, de multiples actions sont envisageables, venant renforcer le cadre réglementaire. Nous recommandons notamment que ce cadre :
exige des plateformes une chasse aux faux comptes et une meilleure détection d’agents non humains coordonnés entre eux pour diffuser de l’infox ;
confère aux algorithmes de recommandation des plateformes et aux systèmes d’IA génératives un statut de responsabilité éditoriale, analogue à celui de la presse et des médias audiovisuels ;
impose un principe de pluralisme dans la présentation des réponses fournies par ces outils numériques, lorsqu’il s’agit de sujets se rattachant à un débat d’intérêt général.
Autre instrument, et non le moindre, pour tarir l’infox : couper son financement publicitaire, qui se chiffre en dizaines de milliards de dollars. Le non-respect des engagements de démonétisation figurant dans le règlement DSA devrait être lourdement sanctionné. L’Arcom devrait être habilitée à contrôler le montant des recettes publicitaires lié aux campagnes de désinformation visant le public français. Des mécanismes devraient être instaurés afin que des annonceurs de bonne foi ne financent pas l’infox à leur insu. Des taxes devraient être levées sur la revente de listes d’abonnés et de données personnelles.
Se tournant maintenant vers l’aval de la chaîne, selon le psychiatre Serge Tisseron, l’information toxique exploite les fragilités psychologiques et sociales, qu’elle contribue à renforcer. Ainsi, les « infoxiqués » sont-ils pour une grande part des personnes en manque de respect, d’écoute et de visibilité. Afin de réduire leur appétence pour les vérités alternatives, il faudrait donc alléger leur colère et leur frustration, les considérer avec bienveillance, prendre le temps d’aller à leur rencontre et de les entendre. C’est une tâche immense à laquelle des agents conversationnels peuvent contribuer.
S’agissant ensuite d’adaptation, il est préalablement nécessaire de mieux comprendre la nuisance à combattre. L’effort de recherche sur les pathologies de l’information doit être poursuivi en l’étendant à l’ensemble des domaines où sévissent le faux ou le manipulatoire : quelle est la genèse des informations toxiques, comment prolifèrent-elles, quelles sont leur nature, leur volumétrie et leurs impacts, quelle est l’efficacité des remèdes envisageables ?
Ensuite, l’éducation aux médias et à l’information, animée en France par le CLEMI, à l’école au collège et au lycée, est indispensable. D’une part, pour stimuler la prise de conscience de nos biais cognitifs, comme celui de confirmation, par lequel nous accordons plus de foi aux informations confortant nos croyances a priori. D’autre part, pour développer l’esprit critique : non pas se méfier de tout, mais doser les degrés de confiance accordés à diverses sources. Notons que les faussaires informationnels dévoient l’esprit critique, dont souvent ils se réclament.
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Concomitamment, les médias audiovisuels et leurs déclinaisons en ligne, ainsi que les sources en amont (AFP) doivent contribuer à améliorer la qualité de l’information : notamment, en accroissant l’espace réservé aux documentaires et débats sur la science, la technologie et l’industrie.
Le fact checking et les investigations sur les opérations de désinformation, ainsi que l’encyclopédie collective Wikipédia, globalement très fiable à défaut d’être infaillible, doivent être considérés comme des missions d’intérêt général et bénéficier de financements adéquats.
Par souci de transparence, les grandes plateformes en ligne (réseaux sociaux, YouTube, Amazon…) devraient avoir l’obligation de calculer et d’afficher un score d’artificialité pour leurs contenus les plus viraux. Ce score combinerait deux composantes : d’une part la probabilité que le contenu soit créé par l’IA, d’autre part celle que la viralité soit poussée par un réseau de faux comptes coordonnés.
Par ailleurs, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027, il apparaît nécessaire de renforcer la capacité nationale en matière de lutte contre les ingérences numériques étrangères.
S’agissant enfin de contre-offensive du vrai contre le faux, une action prioritaire mais de longue haleine consiste à construire un socle de savoir scientifique de base au sein de la population dans son ensemble. Il nous apparait qu’un effort particulier doit cibler les grands dirigeants et le personnel politique, afin qu’ils disposent des connaissances nécessaires pour effectuer des choix éclairés sur les questions sociétales à forte composante technologique.
Les experts, les enseignants, les éducateurs, les scientifiques mais aussi les personnes qui, sans que ce soit leur métier, contribuent à transmettre un rapport exigeant à l’information jouent un rôle clé dans la contre-offensive. Ils peuvent être des modèles et des prescripteurs de l’attitude souhaitable face à l’information et la connaissance, faite à la fois d’une quête collaborative de vérité et d’une reconnaissance de notre ignorance dans certains registres.
Une plateforme donnant accès à une mosaïque de ressources pédagogiques destinées aux différents types d’enseignants et d’apprenants devrait être créée et continuellement mise à jour. Les soldats de la résistance à l’information toxique doivent être convenablement armés.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.