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16.02.2026 à 16:57

Entre immigration et marché du travail, des liens plus complexes qu’il n’y paraît

Anthony Edo, Economiste, CEPII

L’impact de l’immigration sur le marché du travail concerne surtout les personnes les moins qualifiées, à commencer par celles arrivées lors de vagues d’immigration précédentes.
Texte intégral (2161 mots)

Objet de polarisation politique, l’immigration peut aussi être étudiée scientifiquement. Notamment son impact sur la croissance économique ou le marché de l’emploi. Les recherches les plus récentes montrent que la contribution de l’immigration à l’économie est plus subtile que ne le laissent penser les débats où la caricature s’impose souvent.


L’immigration est souvent perçue comme une menace pour les salaires et l’emploi. Les études consacrées aux conséquences de l’immigration sur le marché du travail offrent un regard plus nuancé. L’entrée de travailleurs immigrés dans une économie n’a globalement pas d’incidence sur le salaire et le taux d’emploi des natifs. L’immigration peut toutefois engendrer des effets redistributifs, créant ainsi des gagnants et des perdants au sein des pays d’accueil. Ce sont notamment les travailleurs natifs les moins qualifiés, ainsi que les immigrés déjà présents, qui sont les plus vulnérables face à l’immigration, notamment lorsque celle-ci est faiblement qualifiée.

La taille de l’économie s’ajuste à l’immigration

Quand il s’agit de penser l’impact de l’immigration sur le marché du travail, l’un des présupposés est de considérer que la quantité d’emplois disponibles dans l’économie est fixe et que les travailleurs sont interchangeables. Selon cette représentation simpliste du marché du travail, la hausse de la force de travail (induite par l’immigration) ne peut se traduire que par une intensification de la concurrence et une détérioration de la situation économique des travailleurs locaux.

Dans les faits, le niveau d’emploi varie proportionnellement à la population en âge de travailler, de sorte qu’une augmentation de cette population se traduit généralement par une hausse de même ampleur du nombre de personnes en emploi. La hausse de l’offre de travail liée à l’arrivée d’immigrés pourrait donc se traduire par un simple changement de taille de l’économie, avec davantage de travailleurs et de richesse produite, sans incidence sur le salaire ou le taux d’emploi moyen.

Si l’immigration de travailleurs exerçait des pressions concurrentielles sur le marché du travail, elle devrait également élargir la taille du marché et favoriser l’émergence de nouvelles opportunités d’emploi.

Hausse de la demande de biens et de la production

Par leur travail, les immigrés soutiennent la croissance économique et aident les entreprises à résorber leurs besoins en main-d’œuvre. Les immigrés, par leur consommation, augmentent également la demande de biens et services au sein des pays d’installation et favorisent la création d’emplois. Ils peuvent aussi contribuer à l’activité économique via leur activité entrepreneuriale.

Dans de nombreux pays de l’OCDE, comme en France, la part des travailleurs indépendants nés à l’étranger est supérieure à celle des natifs. Que ce soit par le biais de leur activité entrepreneuriale ou de leur très haut niveau de qualification, les immigrés favorisent les dépôts de brevets et l’innovation, source de progrès technique et de croissance à long terme qui, en retour devrait avoir, des effets bénéfiques sur les salaires et l’emploi.


À lire aussi : Les frontières des États-Unis vont rester ouvertes pour les immigrés hautement qualifiés en sciences et en technologies


Enfin, la hausse de la rémunération relative du capital par rapport au travail, induite par l’immigration, devrait favoriser l’investissement et la création d’entreprises. Cette accumulation de capital devrait restaurer le ratio capital-travail à son niveau initial (c’est-à-dire celui qui prévalait avant l’épisode migratoire) et compenser intégralement l’éventuel impact négatif de l’immigration sur le salaire moyen. En somme, l’augmentation de l’offre de travail liée à l’immigration devrait générer sa propre demande et n’avoir que des conséquences limitées pour les travailleurs locaux.

Un impact globalement neutre pour les natifs, mais négatif pour les immigrés déjà installés

La plupart des études empiriques concluent que la hausse de la population active induite par l’immigration n’a globalement pas d’effet sur le salaire moyen ni sur le taux d’emploi des natifs. C’est vrai des études qui comparent l’évolution des salaires et de l’emploi entre des localités affectées différemment par l’immigration, ou des études théoriquement fondées qui combinent modélisation du fonctionnement du marché du travail et simulations numériques.

Certaines études montrent même que l’immigration peut avoir des effets positifs sur la productivité et le salaire moyen des natifs. C’est notamment le cas lorsque la concurrence entre les nouveaux immigrés et les natifs est limitée, en raison de différences de niveaux de diplôme, de qualification, d’expérience professionnelle ou de compétences linguistiques.

Toutefois, si l’augmentation de l’offre de travail peut améliorer les opportunités économiques des natifs dont les compétences sont complémentaires de celles des immigrés, elle tend aussi à détériorer celles des travailleurs en concurrence directe avec les nouveaux arrivants, au premier rang desquels les immigrés déjà présents issus des vagues d’immigration passées.

Plusieurs études menées aux États-Unis, en France ou en Norvège, estiment que les effets concurrentiels de l’immigration induits par la hausse de l’offre de travail s’exercent davantage au sein de la population immigrée, pouvant ainsi conduire à une détérioration des salaires des immigrés issus des vagues précédentes.

Ce sont aussi l’une des conclusions du rapport détaillé de l’Académie nationale des sciences états-unienne de 2017, réalisé par une vingtaine d’experts (p. 5) :

« Lorsque des effets négatifs sur les salaires causés par l’immigration sont observés, ce sont généralement les immigrés déjà présents, souvent les plus proches substituts des nouveaux arrivants, qui sont le plus pénalisés. »

En creux, ce résultat suggère que l’immigration pourrait donc compromettre le processus d’intégration économique des immigrés déjà installés sur le territoire.

Les travailleurs natifs peu qualifiés sont vulnérables face à l’immigration

Si la réaction en moyenne du salaire et de l’emploi des natifs à l’immigration est faible, des effets différenciés, selon la structure de qualification des immigrés et de la position des natifs dans l’échelle des qualifications, peuvent toutefois être plus marqués. Un effet moyen proche de zéro ne signifie pas qu’il est nul ou négligeable pour tout le monde. Dans de nombreux cas, les natifs les moins qualifiés sont les plus vulnérables face à l’immigration du point de vue de leur situation sur le marché du travail.

C’est ce que constatent les auteurs d’un article paru en 2022 sur le lien entre les inégalités salariales et l’immigration au Royaume-Uni. Entre 1994 et 2016, l’immigration a eu un effet positif sur les salaires des travailleurs britanniques les mieux rémunérés, situés dans les déciles supérieurs de la distribution des salaires (au-delà du 75e percentile), et a exercé des pressions à la baisse sur les rémunérations des travailleurs les plus défavorisés, situés dans les déciles inférieurs de la distribution des salaires (en deçà du 25e percentile). Comme le concluent les auteurs, « l’immigration a donc contribué à l’augmentation des inégalités salariales observées au Royaume-Uni en renforçant les écarts de salaire parmi les travailleurs natifs ». Ce résultat s’explique par la forte présence des immigrés dans les segments les moins qualifiés du marché du travail, liée notamment à leur déclassement professionnel (le fait qu’ils occupent des postes en deçà de leur niveau de qualification).

Cette conclusion est comparable à celle de l’Académie nationale des sciences des États-Unis, qui souligne que les effets négatifs de l’immigration faiblement diplômée aux États-Unis dans les années 1990-2000 ont été préjudiciables aux salaires des natifs les moins diplômés, en raison d’une concurrence accrue au sein de ce segment peu qualifié du marché du travail.

France 24, 2025.

En France, les niveaux de diplôme des immigrés sont fortement polarisés. D’après le recensement de la population de 2022, 28 % des travailleurs immigrés avaient un niveau de diplôme inférieur ou équivalent au brevet des collèges (contre 10 % chez les natifs), tandis que près de 21 % étaient titulaires d’un diplôme de niveau bac + 5 ou supérieur (17 % chez les natifs). Aucune étude n’a évalué les effets de ces immigrés hautement qualifiés sur le marché du travail français. En revanche, l’augmentation globale de la part des immigrés entre 1976 et 2007 a eu des effets plutôt négatifs sur les salaires des ouvriers, en particulier les moins qualifiés, sans impact sur ceux des cadres et des professions intellectuelles supérieures.

Ces effets différenciés s’expliquent notamment par la forte proportion d’immigrés dans les métiers d’ouvriers, qui, en 2022, regroupaient 28 % des travailleurs immigrés (contre 18 % des natifs). Des résultats confirmés par une autre étude française, qui montre que, entre 1982 et 2016, l’immigration a pesé négativement sur les salaires des travailleurs natifs les moins diplômés, sans effet significatif sur ceux des plus diplômés.

L’une des contreparties de l’accroissement de la concurrence dans certains segments du marché du travail est qu’elle peut également exercer une pression à la baisse sur les prix des services qui y sont produits, en raison de la réduction des coûts de production liée à l’arrivée de nouveaux travailleurs. Des études ont ainsi montré que l’immigration, notamment peu qualifiée, représentait une source de gains de pouvoir d’achat pour les consommateurs des secteurs de la construction (charpentiers, peintres) et des services à domicile (garde d’enfants, ménage, jardinage).

En définitive, l’immigration est un vecteur de croissance économique qui génère des gains pour de nombreux acteurs au sein des pays d’accueil. Mais elle peut aussi représenter une source de concurrence préjudiciable aux travailleurs présents sur les mêmes segments du marché du travail que les nouveaux arrivants, comme les immigrés déjà installés sur le territoire ou les natifs faiblement diplômés. Tenir compte de l’ensemble de ces effets est essentiel pour appréhender l’impact économique de l’immigration dans toute sa complexité.

The Conversation

Anthony Edo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.02.2026 à 16:57

De l’art du deal à l’art de la diplomatie : comment gérer Donald Trump ?

Maxime Lefebvre, Permanent Affiliate Professor, ESCP Business School

Déclarations abruptes, provocations publiques… Donald Trump ne cesse de déstabiliser ses partenaires. Comment gérer son comportement en politique étrangère ?
Texte intégral (2452 mots)

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump multiplie les actions d’éclat et les déclarations explosives sur la scène internationale. Les partenaires traditionnels de Washington ont globalement su, au cours de cette année extrêmement tendue, trouver un modus operandi dans leur relation avec le très combatif – mais aussi, en maintes occasions, pragmatique – président des États-Unis.


Les adjectifs ne manquent pas pour caractériser Donald Trump dans son action internationale : narcissique et transgressif, imprévisible et erratique, fanfaron, maladroit, voire grossier, malhonnête, brutal… Sa communication à base de tweets et de « petites phrases », à usage autant interne qu’externe, place les dirigeants et les diplomaties du monde devant un défi redoutable, par exemple lorsqu’il publie sans vergogne des échanges censés rester privés et confidentiels (récemment un SMS d’Emmanuel Macron). Ce comportement déroutant multiplierait les incidents diplomatiques s’il n’émanait du leader de la première puissance mondiale, obligeant les partenaires des États-Unis à s’adapter et à faire bonne figure.

La diplomatie, dans les rapports des leaders étrangers avec Trump, reste nécessaire, de la même façon que le droit international conserve une valeur intrinsèque dans les rapports entre les nations. Malgré ses multiples violations, y compris par l’actuel président des États-Unis, la diplomatie reste l’art indispensable de communiquer, et parfois de compromettre, entre des acteurs qui ne partagent pas la même vision du monde, surtout lorsqu’ils se trouvent en désaccord sur tel ou tel dossier.

« L’art du deal » : une forme disruptive de politique étrangère

Le livre The Art Of the Deal (co-écrit par Donald Trump et le journaliste Tony Schwartz) remonte à 1987, bien avant que l’homme d’affaires ne se lance en politique. Le magnat de l’immobilier y décrit sa méthode disruptive de négociation, consistant à voir grand, à demander beaucoup, et à utiliser les médias à son avantage. C’est à la même époque qu’il commence à réclamer publiquement que les États-Unis instaurent des tariffs (c’est-à-dire des droits de douane), dans un contexte marqué par les succès économiques du Japon et le creusement du déficit commercial américain.

« Donald Trump est-il un bon négociateur ? », Le Monde*, 23 février 2025.
France 24, 28 octobre 2025.

Donald Trump n’avait pas pu pleinement mettre en œuvre sa politique durant son premier mandat, car il était mal préparé et avait été freiné par son administration, par exemple, dans ses velléités de rapprochement avec la Corée du Nord. Son second mandat a démarré avec une politique plus réfléchie et plus résolue : par des mesures commerciales agressives (la salve de tariffs annoncée lors du « Liberation Day » du 2 avril) ; par les menaces sur la souveraineté du Canada et du Groenland ; par l’exigence que les États latino-américains se plient à ses ordres en matière de contrôle de l’immigration, de lutte contre le narcotrafic ou de rapports avec la Chine ; par le retrait des États-Unis de certaines organisations multilatérales (déjà entamé en 2017-2020) ; et par la négociation à la hussarde de plusieurs accords de paix (notamment à Gaza).


À lire aussi : Le « Board of Peace » pour Gaza de Donald Trump : diplomatie de façade et remise en cause de l’ordre international


Cette attitude, si elle détonne par rapport aux administrations précédentes, n’est pas totalement exempte d’une certaine tradition américaine dans le rapport au monde. Les pressions sur les alliés, les sanctions unilatérales, l’extraterritorialité du droit américain, l’emploi unilatéral de la force, le rejet de certaines normes multilatérales (les États-Unis n’ont jamais ratifié la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer ni le statut de Rome créant la Cour pénale internationale, et ils se sont retirés de l’Unesco entre 1984 et 2003) ne sont pas des pratiques nouvelles. Mais Donald Trump y ajoute une brutalité, un égoïsme et un systématisme qui lui sont propres, au nom de l’idéologie « America First ».

Des limites pratiques

Le président américain a dit qu’il ne se fixait comme limites que celles de sa « propre morale ». Il y a cependant deux limites pratiques qui transparaissent de son action, et qui peuvent un peu rassurer ses partenaires.

En premier lieu, il n’aime pas les aventures militaires. D’une part, du fait de son tempérament (il n’a pas fait son service militaire et croit plus au business qu’à la guerre). D’autre part, à cause du rejet des engagements militaires par sa base électorale. Il entend garantir « la paix par la force », mais l’objectif est bien la paix. Il a démontré sa nette préférence pour des frappes et des opérations ciblées (en Syrie en 2017 et 2018, en Iran et au Nigeria en 2025, au Venezuela en 2026) au lieu d’engagements prolongés au sol.

Il confirme ainsi que la page de la « guerre contre le terrorisme », qui aurait coûté 8 000 milliards de dollars (soit 6 750 milliards d’euros) aux États-Unis entre 2001 et 2021, est tournée, sans renoncer à la poursuite de frappes militaires qui sont devenues, depuis les deux mandats de Barack Obama, le moyen d’action privilégié contre les groupes terroristes. L’opération au Venezuela est une bonne illustration d’une politique économe dans ses objectifs (en l’occurrence, l’enlèvement de Maduro et la lutte contre le narcotrafic et l’emprise chinoise, plutôt que le changement de régime) comme dans ses moyens.

En second lieu, Donald Trump a montré plus d’une fois son grand pragmatisme, n’hésitant pas à reculer quand il s’est engagé trop loin. C’est le corollaire de sa méthode disruptive. Les réactions de l’opinion américaine, celles de la Bourse, mais aussi les limites posées par ses partenaires, finissent par influencer une administration où le président, entouré de fidèles, ne néglige pas les avis de prudence. Les tariffs promulgués lors du « Liberation Day » ont aussitôt été suivis d’une mise en pause, sous l’effet notamment de la réaction des marchés, au point que le Wall Street Journal a évoqué un « moment Mitterrand », traçant un parallèle entre la marche arrière enclenchée par Trump à cette occasion et le fameux tournant de la rigueur enclenché par le président socialiste français en 1983.

Dans le dossier Russie/Ukraine, le président américain a entendu les Européens et fait évoluer sa position dans un sens moins favorable à Moscou, jusqu’à accepter une forme d’engagement américain dans les futures garanties de sécurité à l’Ukraine. Sur le Groenland, il a reculé à Davos en renonçant à l’option militaire. Sur l’Iran, il a pris ses distances avec certaines velléités de renverser le régime pour se concentrer sur l’objectif de la négociation nucléaire.

France 24, 23 janvier 2026.

Ces volte-faces lui ont été reprochées (la formule TACO, « Trump Always Chickens Out », soit « Trump se dégonfle toujours » a un grand succès sur les réseaux sociaux) et il n’est pas sûr qu’ils soient payants auprès de l’électorat américain au moment des midterms. Mais ils montrent qu’il y a une place pour la diplomatie dans l’art de gérer Trump.

L’art de gérer Trump

Les dirigeants mondiaux sont désarçonnés et leurs nerfs soumis à rude épreuve. Beaucoup ont fait les frais de ses moqueries et de ses foucades, en particulier les dirigeants occidentaux ou ceux considérés comme hostiles, mais pas directement les dirigeants « forts » comme Xi Jinping et Vladimir Poutine. Certains n’ont pas craint de se ridiculiser, comme le secrétaire général de l’Otan Mark Rutte qui l’aurait appelé « Daddy ».

Néanmoins, les partenaires de l’administration américaine ont réussi avec le temps à établir une relation de travail avec elle et à obtenir des résultats. Emmanuel Macron a été le premier à organiser une rencontre entre Trump et le président ukrainien Zelensky, lors de la cérémonie de réouverture de Notre Dame en décembre 2024. La Commission européenne a conclu un « deal » commercial avec les États-Unis en juillet 2025, critiqué notamment en France, mais souhaité par de nombreux États qui voulaient préserver avant tout les liens économiques et commerciaux avec Washington. Le cap du sommet de l’Otan à La Haye en juin 2025 a été passé sans accroc, évitant le désengagement américain.

Alors que les relations avec le Canada se tendaient avec l’accumulation des contentieux (tarifs, revendications territoriales, relation à la Chine), la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum montrait au contraire son habileté dans ses relations avec le président américain. Emmanuel Macron, jusqu’à la confrontation récente sur le Groenland, a su aussi amadouer l’hôte de la Maison-Blanche, ce que ce dernier a reconnu à Davos (« J’aime beaucoup Emmanuel Macron ») tout en lui envoyant plusieurs piques.

Il en ressort une certaine méthode dans l’art de traiter le chef d’État américain. D’abord, la nécessité de garder la tête froide. Cela ne doit pas devenir une froideur, au moins de la part des partenaires et alliés. Il s’agit de garder son calme, de ne pas entrer dans la surenchère verbale, d’opposer aux foucades l’autorité du sérieux. Ensuite le dialogue et la coopération : parler, prendre les demandes américaines au sérieux, essayer de les comprendre, tenter d’y répondre, accepter et même rechercher le dialogue, rechercher et accepter des compromis. Enfin, la fermeté : marquer et énoncer les limites, rappeler les positions de principe, agir ou réagir avec mesure, renforcer sa position en cherchant des alliés.

La manière dont les Européens ont géré Donald Trump jusqu’ici est assez exemplaire : l’acceptation d’un compromis tarifaire évitant une guerre commerciale (l’accord de Turnberry) ; les lignes rouges marquées sur la régulation numérique ; la diplomatie appuyée sur des outils de puissance sur l’Ukraine (le renforcement de l’aide et la mise en place d’une « coalition des volontaires » pour apporter des garanties de sécurité à Kiev) ; la fermeté dans l’affaire du Groenland (la déclaration du 6 janvier et l’envoi d’une mission militaire) ; le report de la ratification de l’accord commercial. Mais les Européens ont toujours évité d’entrer dans une vaine confrontation, cherchant surtout à ménager l’avenir et à préserver le lien transatlantique, malgré les nombreux appels (surtout en France) à une attitude intransigeante.

Le rapport avec la Russie et la Chine apparaît plus formel, plus froid et plus égalitaire, car Trump les ménage davantage. Xi Jinping a pu apparaître comme dominant son partenaire par sa maîtrise de lui-même, lors de leur rencontre en Corée, même si certains ont voulu voir une tentative de Donald Trump de prendre l’ascendant. Sans doute la culture chinoise, qui accorde une grande importance aux apparences et au fait de ne pas perdre la face, est-elle difficilement compatible avec les excentricités du président yankee. Une situation similaire s’est produite lors de la rencontre avec Vladimir Poutine à Anchorage.

Derrière les tractations et les péripéties diplomatiques, ce qui se joue est évidemment plus profond, entre rapports de force mondiaux et avenir du camp occidental et de ses valeurs. Mais quelles que soient les évolutions à venir, la diplomatie restera plus que jamais nécessaire à la stabilité du monde. Elle doit s’articuler avec les rapports de puissance, et il est heureux qu’elle produise encore des résultats.

The Conversation

Maxime Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.02.2026 à 16:57

Trop peu, trop concentré : pourquoi l’investissement dans les start-up IA doit être repensé en Afrique

Claire Zanuso, PhD, économiste du développement, chargée de recherche et d'évaluation / Development economist, research and evaluation officer, Agence Française de Développement (AFD)

En Afrique, quatre pays se taillent la part du lion en matière d’investissements dans l’IA. Pourtant, plusieurs autres États du continent disposent d’un potentiel indéniable en la matière.
Texte intégral (3704 mots)

Un an après le Sommet pour l'action sur l'intelligence artificielle de Paris, la communauté internationale se réunira cette semaine, à New Delhi, dans le cadre du Sommet mondial sur l’intelligence artificielle, dont l’objectif sera notamment de favoriser la diffusion des utilisations de l’IA dans les pays en développement. En Afrique, les investissements Tech et IA restent concentrés dans les « Big Four » – Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria –, au détriment des autres pays du continent. Cette analyse explore les causes de ce déséquilibre et les leviers qu’il est possible d’employer pour mieux orienter les capitaux.


Cet article a été co-écrit avec Anastesia Taieb, chargée de projets innovation à l’AFD, et Emma Pericard, représentante de Digital Africa auprès de l’UE.

Entre 2015 et 2022, les investissements dans les start-up africaines ont connu une croissance sans précédent : le nombre de start-up recevant des financements a été multiplié par plus de sept, portés par l’essor du mobile, de la fintech et par un afflux massif de capitaux internationaux. Cependant, à partir de 2022, le resserrement des conditions économiques a entraîné un funding squeeze (diminution des investissements en capital-risque) qui a été plus important pour les start-up africaines que dans les autres régions du monde. Ce phénomène a renforcé la concentration des capitaux dans les pays où l’écosystème des start-up était le plus développé, à savoir l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Kenya et le Nigeria.

Il y aurait cependant tout intérêt à ce que ces investissements soient mieux répartis sur le continent. Au-delà de la stimulation des économies, les innovations technologiques de ces start-up représentent un important levier de développement car elles proposent des solutions adaptées au contexte local : solutions financières spécifiques, amélioration de la productivité agricole, renforcement des systèmes de santé et d’éducation, réponse aux enjeux climatiques prioritaires, etc.

Évolution des financements en capital et en dette accordés aux start-up technologiques en Afrique entre 2019 et 2024. Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Concentration des investissements dans les Big Four

Au début des années 2020 émerge l’expression de « Big Four » pour qualifier les principaux marchés tech africains : Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria. Cette notion, certainement inspirée du terme Big Tech, implique qu’il existerait des « pays champions » dans le domaine des technologies.

Au début des années 2020 émerge l’expression de « Big Four » pour qualifier les principaux marchés tech africains : Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria. Cette notion, certainement inspirée du terme Big Tech, implique qu’il existerait des « pays champions » dans le domaine des technologies.

En 2024, les Big Four ont capté 67 % des financements en equity tech (investissements contre des parts d’entreprises technologiques). Dans le détail, les pourcentages captés par chaque pays se répartissaient ainsi : environ 24 % pour le Kenya, 20 % pour l’Afrique du Sud et 13,5 % respectivement pour l’Égypte et le Nigeria.

Cette concentration des financements n’est pas seulement géographique : elle présente également une forte dimension sectorielle. On observe que les capitaux sont majoritairement dirigés vers des secteurs perçus comme moins risqués tels que la finance numérique « fintech », au détriment, par exemple des edtech ou cleantech, c’est-à-dire, respectivement, les technologies consacrées à l’éducation et à l’environnement.

Environ 60 à 70 % des montants levés en Afrique proviendraient d’investisseurs internationaux, notamment pour les tours de financement supérieurs à 10-20 millions de dollars. Ces investissements, souvent concentrés dans les marchés structurés, constituent les transactions les plus visibles mais aussi les moins risquées.

Des écosystèmes périphériques naissants et un potentiel insuffisamment converti en investissements

Si les « Big Four » concentrent la majorité des investissements, plusieurs pays africains disposent aujourd’hui d’un potentiel avéré en matière d’IA et d’un vivier de start-up prometteuses, sans pour autant capter des volumes d’investissement à la hauteur de ce potentiel.

Des pays comme le Ghana, le Maroc, le Sénégal, la Tunisie ou le Rwanda forment un groupe émergent dont les membres disposent de fondamentaux favorables à l’IA mais restent sous-financés. Ce décalage est d’autant plus frappant que le Ghana, le Maroc et la Tunisie, qui possèdent tous un vivier de start-up dynamique, regroupent à eux seuls environ 17 % des entreprises technologiques africaines hors « Big Four ». Par ailleurs, les structures financières locales ne parviennent pas à couvrir ces besoins dans ces géographies perçues comme périphériques.

Cette difficulté à attirer les investissements s’explique notamment par des écosystèmes institutionnels et d’affaires qui doivent être renforcés, la performance des entreprises technologiques reposant sur l’existence d’écosystèmes entrepreneuriaux structurés qui permettent l’accès à la connaissance, à une main-d’œuvre qualifiée, ainsi qu’à des dispositifs d’accompagnement (accélérateurs, incubateurs et investisseurs).

Enfin, il est nécessaire de rappeler que ces faiblesses s’inscrivent dans un contexte plus large : en 2020, l’ensemble du continent africain ne représentait que 0,4 % des flux mondiaux de capital-risque et ne pesait que 2,5 % du marché mondial de l’IA ; les pays émergents hors « Big Four » se trouvent donc mécaniquement pénalisés dans cette compétition déjà très concentrée.

Répartition des investissements en capital-risque (equity) dans les start-up technologiques africaines par pays. Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Orienter les investissements pour préparer les pays à l’IA

Afin d’attirer des capitaux vers ces start-up IA, un pays doit lui-même être prêt pour l’IA. L’adoption de l’IA au niveau d’un pays ne dépend pas seulement de facteurs technologiques : L’AI Investment Potential (AIIPI) est un travail de recherche qui souligne que cette adoption repose également sur des facteurs économiques, politiques et sociaux. Ainsi, pour augmenter son potentiel en IA, un pays devra non seulement renforcer ses infrastructures énergétiques et de connectivité mais également son niveau de gouvernance, l’efficacité de ses pouvoirs publics et son capital humain.

Les actions à privilégier varient selon le stade d’avancement en IA des pays. Dans les pays plus avancés, comme l’Afrique du Sud ou le Maroc, l’enjeu est davantage de soutenir la recherche, d’optimiser les applications de l’IA et d’attirer des investissements stratégiques. Dans des pays avec un score plus modéré, les priorités portent sur la consolidation des infrastructures de connectivité, du capital humain et des cadres réglementaires.

La plate-forme aipotentialindex.org permet, entre autres, de visualiser les résultats de l’index au niveau mondial et les domaines dans lesquels les pays peuvent investir pour augmenter leur potentiel d’investissement en IA (recherche, efficacité de l’action publique, connectivité, capital humain, stratégies IA, etc.). L’AIIPI permet aux investisseurs non seulement de repérer les pays avancés en IA mais également ceux où le potentiel est sous-exploité. Pour les décideurs publics et les acteurs du développement, il offre un cadre de priorisation des réformes et des investissements.

Visualisation du potentiel d’investissement en IA en Afrique : plus la couleur est sombre, plus le potentiel est élevé. aipotentialindex.org
Outil « Profil des Pays » appliqué au Ghana. Le Ghana présente un fort potentiel d’investissement en IA. Des start-up comme Ghana Liquify, soutenue par Digital Africa, qui facilite le paiement des factures pour les PME, témoignent de son émulation entrepreneuriale. aipotentialindex.org

Fonds souverains et dispositifs dédiés aux nouvelles technologies

Une fois la stratégie d’investissement en IA d’un pays définie, se pose la question des instruments de financement de l’IA. À l’échelle continentale, plusieurs instruments dédiés aux technologies et à l’IA émergent. Des établissements financiers de développement, tels que la Banque africaine de Développement ou encore de la Banque ouest-africaine de Développement lancent des initiatives visant à soutenir la croissance de l’économie numérique du continent.

À l’échelle nationale, les fonds souverains africains (Sovereign Wealth Funds, SWFs) constituent une voie supplémentaire permettant de soutenir le financement de l’IA et des start-up sur le continent. Ces fonds, comme le Fonds Mohammed VI au Maroc ou le Pula Fund au Botswana mobilisent l’épargne publique pour le développement économique à long terme et travaillent en partenariat avec des banques de développement.

Les partenariats, des leviers puissants pour le financement de start-up

Financer les infrastructures numériques et IA ne suffit pas pour avoir un écosystème de start-up capables de stimuler l’économie. Les partenariats public-privé internationaux jouent aussi un rôle notable : l’initiative Choose Africa 2, portée par l’AFD et Bpifrance, vise à répondre aux contraintes de financement de l’entrepreneuriat sur le continent, en particulier lors des phases les plus précoces. À ce stade, des dispositifs de soutien, comme ceux de Digital Africa, associant acteurs publics et partenaires locaux, permettent des investissements de faibles montants de jeunes start-up « Tech for Good », dont les technologies génèrent un impact social et environnemental stratégique.

Des partenariats entre institutions africaines et européennes, tels que l’initiative Choose Africa 2 portée par l’AFD et Bpifrance, visent à répondre aux contraintes de financement de l’entrepreneuriat sur le continent, en particulier lors des phases les plus précoces. À ce stade, des dispositifs d’amorçage associant acteurs publics et partenaires locaux, dont Digital Africa, permettent des investissements de petits montants afin de financer des start-up contribuant à la diffusion d’infrastructures numériques et s’inscrivant dans une approche « Tech for Good », dont les technologies génèrent un impact social et environnemental positif essentiel pour le continent.

Ces mécanismes, sans suffire à corriger les déséquilibres d’investissement, peuvent néanmoins contribuer à élargir l’accès au financement au-delà des écosystèmes traditionnellement les mieux dotés.

Un portage politique, stratégique et juridique central

Les investissements financiers ne suffisent pas et doivent être portés par une ambition politique. Les dispositifs législatifs et stratégiques mis en place au niveau national et continental constituent des leviers structurants pour l’essor des start-up digitales en Afrique.

D’une part, les stratégies portées par l’Union africaine – la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique, la Stratégie continentale d’intelligence artificielle ou encore le Pacte numérique africain – fournissent des feuilles de route pour que les États puissent accélérer la transformation numérique des pays. Il existe également des dispositifs nationaux, comme en Tunisie avec la loi Startup, ou les stratégies nationales sur l’IA, comme celle publiée par le Ghana qui affiche son ambition de devenir le « Hub IA de l’Afrique ».

Enfin, un engagement politique majeur a été pris en avril dernier, lors du Global AI Summit de Kigali où 52 pays africains ont annoncé la création d’un Fonds africain pour l’IA de 60 milliards combinant des capitaux publics, privés et philanthropiques. Cette initiative illustre une volonté stratégique de l’Afrique : se positionner sur ces nouveaux enjeux technologiques. Néanmoins, ces fonds IA pourraient rencontrer des défis de gouvernance et de structuration financière. En effet, le risque demeure qu’ils puissent reproduire des asymétries déjà existantes dans les fonds souverains si des mécanismes de transparence ne sont pas mis en place. Leur impact dépendra donc de l’instauration de normes et d’outils de pilotage adaptés aux défis technologiques émergents.

Ces dispositifs créent les premières conditions nécessaires à l’émergence de solutions d’IA locales ainsi qu’un cadre stratégique structurant. Leur impact sur la confiance des investisseurs dépendra toutefois de leur articulation avec des financements adaptés et les capacités locales.

The Conversation

Claire Zanuso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.02.2026 à 16:54

Financer la santé mondiale : ce que la baisse de la contribution française au Fonds mondial dit de sa politique étrangère et de son rapport au multilatéralisme

Stéphanie Tchiombiano, Maitresse de conférence associée dans le département de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La France devrait, cette année, diminuer sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Un revirement diplomatique historique.
Texte intégral (2153 mots)

La France devrait cette année, pour la première fois, diminuer sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Une décision qui souligne le fossé grandissant entre ses déclarations officielles en faveur du multilatéralisme sanitaire et la réalité de ses engagements financiers.


Malgré une forte mobilisation des ONG et des acteurs de la santé mondiale, le gouvernement français devrait diminuer de 58 % sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, provoquant l’effroi général du monde du VIH. Le financement trisannuel français passerait de 1‚6 milliard d’euros à 660 millions d’euros jusqu’en 2028.

Cette décision s’inscrit dans un double contexte de diminution continue de l’aide publique au développement de la France depuis 2023 et de baisse drastique des financements de la santé mondiale depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump (quasi-suppression de l’Agence des États-Unis pour le développement international USAID, fin du financement à Gavi, l’Alliance du vaccin, retrait de 66 organisations internationales dont l’Organisation mondiale de la santé, OMS, et des accords de Paris). Jusqu’alors, les États-Unis représentaient le tiers de l’aide publique internationale en matière de santé.


À lire aussi : La France, championne de la lutte mondiale contre le VIH/sida ? Retour sur 40 ans de diplomatie face à la pandémie


Certes, quelques pays comme l’Espagne ou le Luxembourg ont augmenté leur contribution au Fonds mondial, mais ces efforts restent très insuffisants pour compenser le retrait partiel des financeurs historiques : États-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne.

Les ressources du Fonds mondial sont en effet très concentrées : près de 33 % provenaient jusqu’alors des États-Unis, une part comparable de l’Union européenne, et environ 40 % si l’on inclut le Royaume-Uni. Dans ce contexte, la décision française constitue un signal politique fort, aux conséquences multiples : pour les populations des pays bénéficiaires avant tout, pour le Fonds mondial lui-même, mais aussi pour la place de la France dans la gouvernance mondiale de la santé.

Un désengagement en rupture avec une histoire politique

La décision est d’autant plus marquante que la France a été, depuis la création du Fonds mondial en 2002, l’un de ses soutiens les plus constants. Elle n’avait jusqu’ici jamais diminué sa contribution. Premier contributeur public européen et deuxième mondial, la France a cumulé près de 9,5 milliards d’euros de promesses de dons en vingt-cinq ans. Depuis 2011, une partie de cet engagement finance également L’Initiative, facilité complémentaire qui fournit des assistances techniques et des financements additionnels destinés à renforcer l’impact des programmes du Fonds mondial sur le terrain.

Au-delà des montants, cet engagement relevait d’un choix politique. La France s’est longtemps positionnée comme un acteur important de la santé mondiale, défendant l’idée d’une nécessaire solidarité mondiale en matière de santé, et déclarant notamment que certains produits de santé devaient être considérés comme des biens communs mondiaux, depuis le discours de Jacques Chirac sur l’accès aux antirétroviraux en 1997 jusqu’aux discours d’Emmanuel Macron à propos des vaccins contre le Covid-19.

La lutte contre le sida constitue l’un des principaux « marqueurs » de son action internationale. La baisse de la contribution française rompt donc avec une continuité historique et affaiblit une symbolique politique forte, notamment vis-à-vis des pays à revenu limité et des partenaires européens.

Le Fonds mondial, une organisation pas comme les autres

Ce désengagement interroge d’autant plus que le Fonds mondial n’est pas une organisation internationale ordinaire. Dans les pays où il a investi, les décès liés au sida ont été réduits d’environ 74 % entre 2002 et 2024 et on sait aujourd’hui à quel point les progrès liés aux maladies infectieuses ont contribué à l’augmentation de l’espérance de vie mondiale, grâce. Ces acquis restent toutefois fragiles : l’histoire des épidémies montre à quel point les reculs sont rapides lorsque les financements se tarissent.

Sur le plan institutionnel, le Fonds mondial incarne une forme originale de gouvernance. Il ne dispose pas de représentations nationales, fonctionne sur une gouvernance hybride associant États, ONG et secteur privé, et redistribue une partie du pouvoir décisionnel au niveau des pays, à travers les Country Coordinating Mechanisms. Si ses marges d’améliorations sont encore grandes, il constitue ainsi un modèle singulier entre souveraineté des États et gouvernance globale, dans un moment historique d’appel à la décolonialisation de la santé mondiale. Son approche communautaire, intégrant les organisations de la société civile et les personnes concernées, met également au cœur de l’action les droits humains – une dimension aujourd’hui directement menacée par la contraction des ressources et l’offensive idéologique états-unienne.

Dans ce contexte, la baisse généralisée des contributions révèle un affaiblissement silencieux de la solidarité internationale en santé et une fragilisation du multilatéralisme au profit de logiques plus transactionnelles (on pense évidemment à la nouvelle « America First Global Health Strategy » et à toutes les conventions bilatérales que les États-Unis sont en train de signer avec des États africains. Le débat dépasse largement la question budgétaire : il met en lumière des arbitrages politiques et une redéfinition du rôle de l’État donateur. Le gouvernement français utilise quasi textuellement les mêmes mots que Donald Trump : la politique de la France doit dorénavant « répondre davantage à ses valeurs et à ses intérêts ». Mais l’intérêt même de la France n’est-il pas justement de financer le Fonds mondial ?

Une erreur sanitaire aux effets globaux

Sur le plan sanitaire, les risques sont bien documentés. Cette diminution s’ajoute aux réductions massives des programmes bilatéraux américains (tels que les programmes présidentiels de lutte contre le sida, PEPFAR ou le paludisme, PMI), et menacent d’inverser des progrès durement acquis. Selon une étude du Lancet, les progrès réalisés contre le VIH, la tuberculose et le paludisme sont conditionnés à un financement conséquent et durable, et risquent de s’effriter rapidement si les investissements sont insuffisants dans les prochaines années.

Les pays à revenu faible ou intermédiaire, en particulier en Afrique qui concentre près des deux tiers de l’épidémie mondiale de VIH, sont les premiers concernés. Le modèle communautaire, pilier de l’efficacité des réponses aux trois maladies, est directement fragilisé. En l’absence de sursaut des autres acteurs, les chercheurs du Barcelona Institute for Global Health estiment que plus de 22,6 millions de décès supplémentaires pourraient survenir d’ici à 2030 dans les pays à faible et moyen revenu du fait de la baisse concomitante des aides américaines, britanniques, allemandes et françaises en matière de santé.

Mais les pays riches ne sont pas à l’abri. La reprise des épidémies ailleurs a des effets globaux : le VIH progresse désormais davantage hors d’Afrique, notamment en Europe de l’Est, en Asie centrale et au Moyen-Orient ; la tuberculose, y compris multirésistante, réapparaît en France.

Par ailleurs, ce désengagement intervient paradoxalement à un moment d’innovations majeures, comme la PrEP injectable de longue durée ou les nouveaux vaccins contre le paludisme, qui pourraient transformer durablement la santé mondiale à un coût relativement maîtrisé.

Un signal politique préoccupant

Au-delà de la santé, la baisse de la contribution française révèle un désalignement croissant entre le discours en faveur des biens publics mondiaux et les pratiques budgétaires. Elle affaiblit l’influence diplomatique et normative de la France, ainsi que son soft power en santé mondiale.

Le financement du Fonds mondial n’est effectivement pas un simple transfert financier : c’est un acte de politique étrangère. Il conditionne la capacité à peser sur les orientations stratégiques, à construire des coalitions et à défendre un multilatéralisme normatif face à des logiques plus bilatérales. Pour une puissance moyenne comme la France, l’investissement dans le multilatéralisme – et plus spécifiquement dans la santé, domaine dans lequel elle dispose d’une expertise reconnue – constitue un levier central d’influence internationale.

C’est ce qu’on appelle en science politique la « diplomatie de niche » : les puissances moyennes ont tout intérêt à concentrer leur attention sur les domaines dans lesquels elles disposent d’un niveau élevé de ressources et de réputation, en mettant l’accent sur leur leadership technique et leur rôle de facilitateur dans les négociations internationales ou la formation de coalitions.

Un révélateur des transformations en cours

La baisse de la contribution française au Fonds mondial apparaît ainsi comme un arbitrage révélateur : contraintes budgétaires, priorisation accrue, passage d’une solidarité politique à une solidarité conditionnelle et instrumentalisée. Elle pose une question fondamentale : que reste-t-il du multilatéralisme lorsque même les instruments sur lesquels un État a le plus investi deviennent des variables d’ajustement ?

Au-delà de la santé mondiale, cette décision engage la crédibilité de la France dans la gouvernance globale. Elle marque une occasion manquée de montrer que, dans un contexte de crises multiples, certains pays restent des partenaires fiables. Le débat sur le Fonds mondial devient ainsi un test politique majeur du rapport de la France au multilatéralisme – et de la solidité de ses engagements dans la tempête.

The Conversation

Stéphanie Tchiombiano est membre du think tank Santé mondiale 2030

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16.02.2026 à 16:53

Home care: The Dutch model that challenges bureaucracy

Sharda S. Nandram, Full Professor Business & Spirituality & Hindu Spirituality & Society, Vrije Universiteit Amsterdam

Puneet K. Bindlish, Assistant Professor - Hindu Spirituality - Spiritual Care, Vrije Universiteit Amsterdam

Raysa Geaquinto Rocha, Lecturer at the University of Essex and Assistant Professor at the VU Amsterdam, European Academy of Management (EURAM)

Silver economy: an in-home help service provider in the Netherlands is revolutionising care delivery for the elderly with a streamlined, patient-centred approach that trusts community nurses and caregivers.
Texte intégral (2872 mots)

Bureaucracy once swallowed Dutch home care. Buurtzorg flipped the script by trusting nurses and focusing on purpose.

Europe’s aging population is calling for home care services that deliver care and support to individuals within their homes.

“By the 1990s, home care in the Netherlands had been reorganised. The provision of home nursing and home help were integrated and most nursing home organisations merged into large, regional home care organisations.”

Research shows that traditional home care restructuring in the Netherlands narrowed community nurses’ roles to technical tasks, replaced many care activities with cheaper helpers, and created managerial layers unfamiliar with frontline work, undermining continuity and quality of care.

In a talk at Erasmus University, Jos de Blok, a nurse and home care innovation manager who co-founded Buurtzorg Nederland in 2006, explained that before Buurtzorg, Dutch home care had become highly fragmented and product-driven. Care was divided into standardised “products” or packages, each linked to a specific task and time allocation.

Jos de Blok’s Buurtzorg model: Organisation of care – Erasmus University.

Buurtzorg was explicitly designed as a response to this fragmentation, replacing product-based care and centralised coordination with small, autonomous neighbourhood teams that take responsibility for the whole person rather than for isolated tasks.

“Many community nurses were frustrated with the efficiency-driven, bureaucratic way care was delivered, leading to new models such as Buurtzorg being founded by former community nurses.”

Humanity above bureaucracy

De Blok’s radical idea: prioritise patient needs over administrative efficiency. His approach raises a crucial question for all organizations: What enables organisations to remain human-centred in systems designed for control and efficiency?

Buurtzorg Nederland and its different entities currently employs around 14,000 professionals, the vast majority of whom are nurses working in self-managing teams. These teams, numbering over 900, provide home care in neighbourhoods and villages nationwide. The organisation operates with very low overhead, supported by a small central back-office of only a few dozen staff, while most employees work directly with clients.

Internationally the Buurtzorg model has attracted significant interest and is being implemented or piloted in more than 24 countries, including Sweden, Japan, and the United Kingdom. Its outreach suggests that the Buurtzorg approach, with its emphasis on continuity of care, professional autonomy, and neighbourhood-based relationships, is increasingly seen as a viable alternative to traditional, highly bureaucratic home care systems. Further financial details on Buurtzorg’s operations can be found in the 2024 annual report.

“Buurtdiensten” are neighbourhood support services developed in line with the Buurtzorg model’s principles. Unlike traditional home nursing, these services focus on practical, everyday assistance – such as household help and independent living support – delivered by a consistent caregiver who works with the client and their informal network to promote autonomy and well-being. The concept is part of Buurtzorg’s broader suite of community-based services alongside initiatives like Buurtzorg T (psychiatric care) and Buurtzorg Jong (youth services).

Buurtzorg’s 6 core company values

Our new study “Crafting the Virtuous Corporation Through Spiritual Discernment” published in the Journal of Business Ethics explores how Buurtzorg answers this question by following six principles of “spiritual discernment”. We understand spiritual discernment in the sense of a “practice” that enables organisations to navigate the complex interplay between internal goods (excellence in “practices”) and external goods (financial success) in creating their virtuous corporate character.

This is not about religion or mysticism; it’s about systematically asking what truly matters and what should guide choices to maintain moral clarity while pursuing legitimate business goals.

1. Serving: does this truly help our purpose?

The first principle asks whether activities genuinely help clients, teams, or the organization’s purpose. If something serves mainly to satisfy bureaucratic requirements, it gets eliminated. At Buurtzorg this principle is applied very pragmatically. Instead of accepting all standardised administrative requirements inherited from traditional home care organisations, The company redesigned its care processes and information systems around what genuinely helps clients and teams. For example, documentation and intake procedures were simplified and embedded in Buurtzorg’s own digital platform – BuurtzorgWeb, which focuses on information that supports care delivery, continuity, and professional judgement.

Administrative activities that existed mainly to satisfy managerial control or reporting layers were reduced or eliminated. As founder Jos de Blok has repeatedly emphasised, teams record what is meaningful for the client and the team, rather than filling in forms “because the system demands it.” This approach has significantly reduced administrative burden and allowed nurses to spend more time on care rather than paperwork. Buurtzorg applies this ruthlessly.

Most home care organisations use assessment systems that catalogue what patients cannot do. These systems generate data for billing and compliance purposes, but they offer little guidance for actual patient care. Buurtzorg rejected this entirely.

Instead, nurses assess what patients actually need. This shift may sound simple, but it proves radical. One nurse described approaching an elderly client who had family members willing to help but was uncertain about how to proceed. Rather than following a standardised checklist, the nurse took the time to understand the family dynamics and coach relatives on providing appropriate support. It means some visits take longer. Some require no formal medical intervention at all. The serving principle requires asking whether each activity truly benefits rather than whether it merely satisfies administrative requirements.

2. Attuning: match the method to the work

The second principle acknowledges that different activities require varying levels of engagement. Some tasks can be automated or standardised efficiently. Others demand deep attention to individual circumstances.

Buurtzorg nurses distinguish between what they call mindless and mindful activities.

Mindless activities (routine scheduling, standard documentation, supply re-ordering, and time registration), follow predetermined expectations, scheduling, basic documentation, and supply ordering. These can be systematised without losing value. Technology handles them efficiently.

Mindful activities, by contrast, require professional attention, contextual judgement, and relational engagement. These include assessing a client’s changing health or social situation, interpreting subtle signals such as increased anxiety or decline in self-care, adapting care plans in dialogue with clients and families, coordinating with informal caregivers or other professionals, and making ethical decisions when standard protocols do not fit individual circumstances. Such activities cannot be reduced to checklists or time slots without undermining care quality. Should this patient’s informal support network be more involved? Is the current care plan still appropriate given changes in the patient’s condition?

Healthcare systems often attempt to standardise mindful activities by translating complex human situations into detailed protocols and decision trees. A common example is care planning for frail older adults with multiple conditions: organisations prescribe fixed assessment tools, predefined risk scores, and mandatory intervention pathways that determine when family members should be involved, how frequently care should be delivered, and which professional is responsible, regardless of local context or personal relationships. While designed to ensure consistency and control, such protocols can reduce professional judgement to box-ticking and overlook subtle but crucial contextual factors, such as trust, family dynamics, or gradual changes in a patient’s coping ability. Buurtzorg structures its workforce into small, self-governing teams of approximately 10–12 nurses responsible for the holistic care of 50–60 patients in a neighbourhood. This team size facilitates close coordination, shared accountability, and continuity of care, and is central to Buurtzorg’s integrated, person-centred model of community nursing.

Buurtzorg deliberately takes the opposite approach. It automates what is genuinely routine, such as scheduling regular visits, registering standard care actions, or ordering supplies, while protecting space for professional judgement precisely where uncertainty, interpretation, and human values are involved. Decisions about mobilising informal support, adjusting care intensity, or responding to changes in a client’s wellbeing remain with the nursing team. In doing so, Buurtzorg foregrounds human virtues such as attentiveness, practical wisdom (phronesis), responsibility, and relational sensitivity as core elements of high-quality, client-centred care, rather than attempting to standardise them away.

The organisational logic of Buurtzorg Nederland can be understood as a deliberate response to VUCA conditions in healthcare. In “Integrating Simplification at Buurtzorg Nederland,” Sharda Nandram argues that Buurtzorg addresses complexity not by adding rules and control, but by radically simplifying structures and decentralising authority to self-managing teams, while using technology to reduce administrative load. This perspective aligns with the analysis by Frank Martela and Sharda Nandram who show how the company scales self-management without middle managers by automating routine tasks and deliberately preserving professional judgement in complex, human situations.

3. Trusting: autonomy with accountability

The third principle determines the level of autonomy professionals receive. When trust runs high – embodying virtues such as integrity, honesty and loyaulty people exercise their expertise freely.

Buurtzorg’s 1,400 nurses and domestic caregivers in the Netherlands work in self-managing teams with minimal hierarchical oversight. Just 20 regional coaches and a small back office support them. Teams decide on care, schedules, and hiring.

This creates natural accountability. Teams answer to each other and to patients, not to distant managers. When problems arise, the team addresses them collectively in meetings.

One financial controller explained that the system works because nurses take responsibility seriously when genuinely empowered:

“Because that is, of course, one of the great things about this profession: you can organize your own work. You can schedule your own appointments and decide when to come. So, you have a lot of freedom and they trust you.”

The trust principle doesn’t mean abandoning all oversight. It means distinguishing between activities where professional judgement should prevail and situations requiring standardised procedures. For routine compliance tasks, some structure makes sense. For complex care decisions, professional autonomy proves essential.

4. to 6. Needing, rethinking, and common sense principles – Continuous reassessment

The final three principles (needing, rethinking and common-sense) provide ongoing checks and embody the virtues of practical wisdom, discernment, and pragmatism, forming a cornerstone of Buurtzorg’s operational philosophy. They prevent the organisation from becoming rigid or bureaucratic over time.

The needing principle at Buurtzorg is a “fundamental law” that defines the company vision of placing the client at the centre of its activities. It insists that patients’ needs, not prescribed care packages, drive decisions. A comparative study by KPMG (published in 2015), commissioned by the Dutch Ministry of Health examining Buurtzorg’s added value found that its self-managing nursing teams deliver substantially fewer hours of care per client than other home care organisations when adjusted for case mix; suggesting a stronger alignment between actual need and delivered care rather than simply billing all allocated hours. Dutch healthcare funding allocates specific hours for different patient categories.

In 2013, Buurtzorg clients received, on average, 108 hours of home care per year compared with 168 hours for other providers, yet reported high satisfaction and quality of care. This suggests Buurtzorg nurses refuse to provide unnecessary care simply because funding allows it, focusing instead on what genuinely supports the patient.

The rethinking principle requires constant evaluation of whether current approaches still serve their purpose. Buurtzorg’s founder regularly challenges teams through blog posts on the company’s intranet and discussions like, “Is this still the best way to work? Are we adding unnecessary complexity? What would happen if we simplified further?”

The common-sensing principle acts as a reality check. One team needed to adjust their approach for crisis situations. Rather than creating elaborate procedures, they simply agreed to contact each other and their regional coach for complicated questions.

Putting Buurtzorg’s holistic principles into practice

The Buurtzorg model provides a framework for healthcare organisations to integrate ethical decision-making while maintaining operational efficiency. It encourages organisations to define and serve an ultimate purpose or end toward which activity is directed that resonates with employees, fostering a sense of meaning and client centredness. This approach can enhance the quality of care and patient satisfaction by developing coherence between organisational goals and employees’ moral values and motivations.

For businesses seeking to apply this framework, implementation entails several key shifts.

  1. Develop explicit criteria for evaluating activities beyond efficiency or profitability. Ask whether each activity serves your core purpose.

  2. Distinguish activities that require a human touch in client interactions from those that benefit from standardisation. Protect professional judgement where it matters, while automating tasks that don’t require human practical wisdom.

  3. Cultivate a broader rationality, one that lets moral and human values shape action alongside financial reasoning. This isn’t about rejecting structure or accountability but about ensuring that systems serve a purpose rather than replace it.

Across contexts what transfers is the commitment to discernment that keeps means and ends distinct. The goal is to build systems that support the greater good. In metric-driven workplaces, this framework offers a structured alternative that acknowledges business realities while insisting some things matter more than the bottom line.


The European Academy of Management (EURAM) is a learned society founded in 2001. With over 2,000 members from 60 countries in Europe and beyond, EURAM aims at advancing the academic discipline of management in Europe.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Sharda Nandram in the past advised Buurtzorg with Self Management research.

Puneet K. Bindlish et Raysa Geaquinto Rocha ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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16.02.2026 à 11:02

Dégradation alarmante de la santé mentale des jeunes et des seniors en entreprise

Julien Granata, Professeur à Montpellier Business School - Responsable d'axe de la Chaire MIND, Montpellier Business School

Magalie Marais, Management Responsable & Organisations Alternatives, Montpellier Business School

« Fear Of Missing Out » (FOMO) contre « Fear Of Becoming Obsolete » (FOBO), chaque génération doit faire face à des facteurs spécifiques de dégradation de la santé mentale en entreprise.
Texte intégral (1327 mots)

Un livre blanc consacré au « “care” pour repenser des organisations » vient d’être publié. Il met en lumière la nécessité d’une prise en compte spécifique des vulnérabilités des salariés jeunes et moins jeunes en entreprise, « Fear Of Missing Out » contre « Fear Of Becoming Obsolete ». L’idée : passer d’une logique de réaction à une logique de prévention.


Alors qu’un Français sur quatre sera confronté à un trouble mental au cours de sa vie selon le ministère du travail, l’étude Ipsos 2024 « Mind Health Report » révèle que, dans 75 % des cas, le travail en constitue un facteur déterminant. L’activité professionnelle, longtemps perçue comme un espace de socialisation et d’épanouissement, devient pour beaucoup une source de fragilisation psychique, allant du stress chronique à l’épuisement, voire aux idées suicidaires.

Dans le cadre de la chaire MIND de MBS School of Business, un think tank consacré au « “care” pour repenser des organisations au service du vivant » a été créé en 2024. Il a donné lieu à la production d’un livre blanc autour notamment des enjeux de prise de soin au travail.

Les travaux menés ont mis en lumière l’importance du lien humain et de la qualité des relations dans la préservation de la santé mentale, puisque « chaque personne connaît au cours de son existence des moments de vulnérabilité ». Ils ont permis d’identifier de nouveaux facteurs de dégradation, amplifiés par le contexte post-pandémie de Covid-19 et par l’hyperconnexion.

Stress numérique

Avec 45 % des collaborateurs en souffrance psychologique en 2025, contre 25 % en 2018, il y a bel et bien un après la pandémie de Covid-19. Depuis la crise sanitaire, le télétravail et l’usage intensif des outils numériques se sont durablement installés. Si ces évolutions offrent davantage de flexibilité, elles contribuent aussi à fragiliser les équilibres psychiques. Le stress digital, l’infobésité et les sollicitations multicanaux fragmentent l’attention et entretiennent un sentiment d’urgence permanent.

La peur de manquer une information essentielle, ou « Fear Of Missing Out » (FOMO), entraîne une vigilance excessive, qui érode progressivement les capacités de concentration. Cette peur de louper quelque chose d’important conduit à vérifier plusieurs fois par jour les nombreuses notifications et courriels, entrainant une fragmentation cognitive par des interruptions nocives pour les capacités d’attention.

Vulnérabilités des jeunes et des moins jeunes

Les fragilités psychiques se manifestent de façon hétérogène en fonction de l’âge.

Le fait d’être jeune, longtemps considéré comme facteur de protection mentale, devient un facteur de risque depuis la pandémie de Covid-19. Près de 21 % des 18-24 ans sont concernés par la dépression et le stress en 2021, contre 12 % en 2017. Des facteurs explicatifs spécifiques touchent particulièrement la jeunesse comme l’isolement social, causé par le départ du foyer familial et l’éloignement des proches.

La solitude est renforcée par l’hyperconnexion aux réseaux sociaux au détriment de relations réelles. Le contexte géopolitique et économique rend les plus jeunes moins confiants envers l’avenir, et ce désenchantement conduit à du quiet quitting une forme de démission silencieuse au travail. Pas étonnant que ces derniers souffrent plus d’écoanxiété et se mettent à déserter les postes à responsabilités.


À lire aussi : Santé mentale des jeunes : chronique d’une crise annoncée


Concernant les seniors au travail, c’est-à-dire les plus de 45 ans, les déplacements professionnels engendrent plus de fatigues et les responsabilités familiales peuvent générer une surcharge mentale. Ces salariés plus expérimentés peuvent faire face à d’autres défis personnels comme des situations de vie dégradées par le veuvage, la monoparentalité ou la maladie. Même si l’IA-anxiété semble s’être généralisée, les moins jeunes sont plus enclins à développer un sentiment de défiance envers l’utilisation de ces technologies.

Les seniors sont plus sujets au Fobo « Fear Of Becoming Obsolete », une crainte d’un grand remplacement par des machines ou des plus jeunes au travail.

« Care » et intergénérationnel

Préserver la santé mentale au travail implique aujourd’hui de dépasser une approche strictement procédurale. Les démarches de prévention gagnent à s’inscrire dans le care, c’est-à-dire une culture organisationnelle portée sur l’attention aux personnes. Un management par le care consiste à veiller à prendre soin de soi, des autres, et plus largement du vivant.

La mise en place de plans de prévention en santé mentale (PPSM), complémentaires des dispositifs Qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) et Risques psychosociaux (RPS), permet de passer d’une démarche réactive à une démarche préventive. Au lieu d’adresser des problématiques générales pilotées uniquement par les directions des ressources humaines, ils rendent les salariés acteurs du dispositif dans la proposition d’outils et d’actions ciblées.

D’après le baromètre Qualisocial de 2025, seules 23 % des entreprises proposent un PPSM complet malgré des effets bénéfiques avérés sur l’amélioration de la santé et l’engagement des salariés. Ces dispositifs permettent d’accompagner les situations individuelles et de construire des actions collectives pour des publics aux besoins spécifiques comme les aidants familiaux, les jeunes isolés, les salariés souffrant de troubles du neurodéveloppement, les femmes ménopausées, etc.

Au-delà des outils, c’est la qualité du lien qui fait la différence. Un véritable management intergénérationnel fondé sur le mentorat, le parrainage, les projets mixtes ou le job sharing, favorise la reconnaissance mutuelle des besoins et aide à lutter contre les stéréotypes. L’ouverture d’espaces de dialogue sur les vulnérabilités vécues, portés par les salariés eux-mêmes, permet également de restaurer la confiance et de prévenir les tensions intergénérationnelles. Ces espaces contribuent à instaurer une culture où la parole est possible, qu’importe l’âge, où la fragilité n’est plus synonyme de faiblesse mais de responsabilité collective.

The Conversation

Julien Granata est cofondateur du think tank "Le Care pour repenser des organisations au service du vivant" et membre de la Chaire MIND

Magalie MARAIS est cofondatrice du think tank "Le Care pour repenser des organisations au service du vivant" et membre de la Chaire MIND

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