15.09.2026 à 17:40
Thomas Ehrhard, Maître de conférences, Université Paris-Panthéon-Assas
L’ESSENTIEL
La gauche a besoin des électeurs insoumis pour se qualifier au second tour de la présidentielle. En même temps, Jean-Luc Mélenchon serait le plus mal placé pour affronter Marine Le Pen en cas de duel, selon les sondages.
La question des alliances semble donc insoluble : le partenaire indispensable à la qualification est celui qui l’empêcherait de gagner.
Les résultats des municipales de 2026 montraient déjà le blocage d’un système de partis fragmenté et incapable de produire des majorités.
Au soir du second tour des élections municipales 2026, le 22 mars, Jean-Luc Mélenchon écrivait que le résultat « ouvre directement le cycle de l’élection présidentielle de 2027 ». Le commentaire politique a suivi : ces municipales seraient le premier tour de la présidentielle. Six mois plus tard, plus personne ne s’en réclame. Ni les vainqueurs ni les vaincus n’invoquent ces résultats pour justifier leur position.
Toutefois, cette disparition est trompeuse. Les municipales ont produit une information électorale précise dont les enseignements ont été tirés diversement. Et, c’est justement parce que la question n’a pas été tranchée que celle-ci structure aujourd’hui tout l’automne de la gauche.
Le verdict était net, à défaut d’être sans appel. Dans les villes de plus de 50 000 habitants, sur 17 fusions de listes entre socialistes, écologistes ou communistes et La France insoumise (LFI), 11 ont été perdues au second tour (Toulouse, Strasbourg, Besançon, Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Avignon, Argenteuil, Colombes, Clichy), pour 6 victoires (Lyon, Nantes, Grenoble, Tours, Aubervilliers, Villejuif). Sur les 13 villes où la gauche non insoumise avait écarté toute alliance, 9 ont été gagnées. La corrélation n’est pas une causalité, mais elle est nette et univoque. À Toulouse, le candidat insoumis allié au socialiste arrivé troisième pouvait espérer plus de 50 % des suffrages ; il n’en a obtenu que 46,13 %.
Pourtant, la lecture des nombres a été sujette à interprétations. Le député Aurélien Rousseau, proche de Raphaël Glucksmann, a formulé le mécanisme de ces fusions qui « n’ont pas été des additions, mais des soustractions ». Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, a été plus direct encore : « La France insoumise nous a fait perdre. »
Côté insoumis, Manuel Bompard a considéré que « 48 % à Toulouse, si ça, c’est un plafond de verre, ça me va ». La maîtrise des fondements de l’arithmétique électorale n’étant visiblement pas partagée, deux conclusions opposées en ont été tirées.
L’enquête électorale d’avril 2026 a confirmé l’ampleur du rejet : 81 % des Français seraient mécontents d’une victoire de Jean-Luc Mélenchon, 8 % seulement des sympathisants socialistes s’en satisferaient, et 73 % jugent peu ou pas probable de voter un jour pour LFI. L’information était disponible, chiffrée, récente. Or, un système de partis est censé apprendre de ses tests électoraux : les acteurs ajustent leur stratégie à ce que les urnes leur ont appris. Mais, c’est à cette étape indispensable, que le mécanisme s’est enrayé. Pourquoi ?
L’explication est simple, elle tient dans le fait que l’information à tirer des municipales est antithétique dans ses implications. LFI est arithmétiquement nécessaire au premier tour et électoralement éliminatoire au second. Aucune stratégie ne peut satisfaire les deux contraintes simultanément.
Les deux sont largement documentés. En juillet, l’Ifop créditait Jean-Luc Mélenchon de 15 % d’intentions de vote, niveau qu’il n’avait jamais atteint dans les enquêtes de l’institut, premier à gauche. Sa candidature capte quatre à cinq électeurs du Nouveau Front populaire sur dix. Aucune candidature de gauche ne peut espérer la qualification sans cet électorat. Mais, sa défaite au second tour semble également très probable, avec une ampleur telle qu’elle ne laisse pas de place au doute. Dans un second tour face à Marine Le Pen, il obtiendrait autour de 30 % des voix, un électeur socialiste sur deux s’abstiendrait, et il n’en récupérerait qu’un sur trois.
La leçon exprimant concurremment ces deux idées (« vous perdez avec » et « vous ne pouvez pas gagner sans ») ne peut pas être comprise comme une information électorale stratégique par des candidats en concurrence. Les partis ne peuvent que se diviser sur la moitié du verdict qu’ils retiennent à leur avantage.
De cela ont résulté des conséquences logiques avec une alternance de choix opposés sur la question des alliances. Le 9 juillet, les adhérents du Parti socialiste (PS) ont voté à 55,5 % pour une primaire réservée au pôle social-démocrate, contre 44,5 % pour la primaire ouverte à toute la gauche non insoumise que défendait leur premier secrétaire. Le PS s’est ainsi retiré d’une primaire unitaire qu’Olivier Faure avait co-initiée en novembre 2025. Le 25 août, en ratifiant les modalités de sa propre primaire avec Place publique, le PS a refusé d’inscrire, dans la charte des candidats, le principe de non-alliance avec LFI aux législatives de 2027 (accord PS-Place publique ratifié par le Conseil national du PS à 159 voix pour, 32 contre, 21 abstentions). Deux jours plus tôt, Raphaël Glucksmann s’était déclaré candidat sur la ligne inverse, affirmant : « Si je gagne cette primaire, il n’y aura plus jamais d’accord » avec La France insoumise. Le 30 août, Olivier Faure s’est porté candidat contre lui.
Ainsi, la question de mars n’a pas été tranchée et est restée l’axe de division du parti qui devait la trancher. Elle se rejoue, désormais, à l’intérieur même de la primaire. Le 7 septembre, François Ruffin, ancien insoumis, a demandé à y participer. Olivier Faure s’y est déclaré favorable (la primaire doit aller « de Ruffin à Glucksmann ») et une centaine d’élus socialistes l’ont soutenu par lettre ouverte. Raphaël Glucksmann l’a refusé, en défendant la procédure adoptée par le PS en juillet.
Outre la curieuse inversion des rôles entre un premier secrétaire allant contre la procédure adoptée par son parti et un candidat extérieur étant le plus légaliste, cette séquence est révélatrice de la permanence de la question. L’un raisonne en addition : chaque candidature intégrée favorise une qualification au premier tour ; l’autre raisonne en soustraction : chaque proximité avec l’ancien monde insoumis coûte au second tour. Ce sont les deux lectures de Toulouse.
Hors de la primaire, la gauche continue de se diviser. Les candidatures se multiplient : Marine Tondelier, dont le propre parti se divise sur l’opportunité de sa candidature, Fabien Roussel pour le Parti communiste français (PCF), voire Bernard Cazeneuve et Karim Bouamrane. Marine Tondelier en tire un constat implacable : la gauche « va dans le mur pour la troisième fois en trois présidentielles ».
La situation de cet automne ne fait, finalement, que mettre en évidence ce que les fusions municipales avaient révélé localement. Il faut donc renverser la lecture politique initiale : les municipales n’ont pas ouvert le cycle présidentiel qu’elles auraient dû clarifier, elles ont révélé, précocement, qu’il était déjà bloqué.
Dans un système de partis fragmenté où les injonctions du premier et du second tour sont contraires, l’information électorale ne produit pas d’ajustement stratégique, parce que chaque acteur peut invoquer la moitié du verdict qui lui convient.
Cette contradiction n’est pas propre à la gauche. Le scrutin majoritaire à deux tours l’impose à toutes les familles politiques, d’autant plus fortement que l’une des deux places qualificatives pour le second tour est assurée pour le Rassemblement national (RN), dont l’élimination au second tour n’est plus certaine, loin de là.
Néanmoins, cette contradiction pèse plus pour la gauche. Si, pour les autres le départage entre les candidats pourrait conduire à la victoire, pour la gauche, cette contradiction devient insoluble parce que le partenaire indispensable à la qualification (LFI) est aussi celui qui l’empêche de gagner au second tour.
En politique, pour paraphraser Henry Kissinger, les faits en eux-mêmes sont rarement explicites, tant leur signification, leur analyse et leur interprétation dépendent du contexte et des intérêts des acteurs. À plus de sept mois de l’élection présidentielle, les dynamiques de la campagne électorale contraindront, peut-être, les candidats et les partis de gauche à converger, en se souvenant des échecs passés (l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle en 2002), à moins que les imprévus de campagne (arrestation de Dominique Strauss-Kahn, accusé de viol, à New York en 2011) viennent en changer la fin annoncée.
Thomas Ehrhard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.09.2026 à 17:33
Sofia Borushkina, Researcher at The Robert Schuman Centre, European University Institute; Monash University
As the world’s largest country that spans eleven time zones and shares land borders with fourteen countries, Russia’s geography has always posed a difficult problem for government: how to maintain economic activity, infrastructure and basic services across an enormous territory with a highly uneven population.
More than four and a half years of war against Ukraine, sanctions and disrupted international connections have made that challenge considerably harder.
One place where the response to these mounting pressures is becoming visible is Russia’s national spatial policy.
In my newly published research with Anton Gorodnichev, we compare Russia’s 2019 and 2024 spatial development strategies and trace a substantial change in how the state approaches territorial planning. These strategies render Russia’s political choices visible: which places are expected to grow, which should be supported, and for what purpose.
In 2019, national spatial policy centred on 41 large urban agglomerations, expected to drive economic growth nationwide. Five years later, the new strategy identified 2,160 “support settlements” spread across the country, with a task of retaining population, providing essential services and maintaining territorial continuity. The challenge of governing a vast and uneven territory did not disappear. What changed was the government’s idea of what spatial policy should achieve.
Russia’s 2019 strategy belonged to an era when concentrating people and economic activity in large, well-connected cities was widely seen as a route to national prosperity. This was hardly a uniquely Russian idea: international organisations and urban economists had long promoted large metropolitan regions as engines of productivity and innovation, and Russia’s own turn toward agglomerations explicitly drew on European spatial policy, economic geography and the recommendations of international development institutions.
An urban agglomeration is essentially a large city and surrounding settlements linked through jobs, transport and services. The 2019 strategy identified 41 of them and expected them to concentrate investment, technology and population.
But the model assumed a particular set of conditions: available investment, access to international markets, and relatively free movement of capital, technology and people. The 2019 strategy still imagined development in those terms – competitiveness, international integration, connection to global economic networks. Following Russia’s invasion of Ukraine in 2022, many of those assumptions became much harder to sustain.
After the Russo-Ukrainian war escalated into a full-scale conflict, international sanctions intensified, foreign investment declined, trade and logistics were disrupted, economic links shifted away from Europe, and security and technological self-reliance became more prominent policy concerns. These pressures overlapped with longer-running problems, including demographic decline and large regional inequalities.
In this altered context, a previously peripheral idea – support settlements – became the organising principle of Russia’s 2024 Spatial Development Strategy. Instead of concentrating primarily on a few dozen large growth centres, the latest strategy seeks much broader territorial coverage. Its 2,160 support settlements are highly heterogeneous: most provide services to surrounding territories, while others have border security, scientific or strategic infrastructure functions.
The strategy is also more explicit than the previous one about where the government sees vulnerability. Its expanded category of “geostrategic territories” covers Kaliningrad, the Far East, the North Caucasus and the Arctic, and municipalities bordering countries Russia designates as unfriendly – in practice, mostly European Union member states. Together with the reorientation of trade and logistics corridors toward Asian markets, this reverses the prospects of regions whose development case had been shaped by their proximity to Europe. Places once presented as gateways are now treated as edges.
The Russian term opornyi punkt, translated here as “support settlement”, has no direct equivalent in international planning. Outside planning the term is used in military and policing contexts for a position that holds a line or anchors control over a district: a point that secures presence and basic functioning across a wider area.
That helps explain the 2024 strategy. Support settlements are meant to hold population and essential services in place across a far wider network than the agglomeration model covered. This has a practical rationale: it can preserve access to schools, healthcare and infrastructure where economic growth is weak. It also keeps the state present in parts of the country from which, on purely economic criteria, it would have been retreating.
For residents this cuts both ways. Keeping a school, a clinic and a road open in a small town is a real gain, and one that a policy built around a few dozen large cities never promised. But maintaining basic services is not the same as creating jobs, raising incomes or expanding opportunities for social mobility. More than 1,500 support settlements already have persistently low living standards. The new approach therefore risks making ‘not getting worse’ an acceptable measure of success for many peripheral places.
More broadly, the Russian case shows that policy models often appear universal because the conditions behind them are taken for granted.
Agglomeration-led development spread during an era of expanding trade, mobile capital and confidence in metropolitan growth. When those conditions weaken, even deeply embedded planning ideas can lose their force. Russia is no longer asking only where growth can be generated, but what needs to be kept functioning when growth itself becomes harder to count on.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Sofia Borushkina ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.09.2026 à 17:32
Simon Abelard, Enseignant-chercheur, EPITA
Ludovic Perret, Professeur en cryptographie post-quantique, EPITA
Martina Vigorito, Associate professor, EPITA
L’ESSENTIEL
Une grande partie de la cryptographie moderne repose sur l’existence de problèmes mathématiques difficiles à résoudre.
Ces problèmes sont conçus de telle sorte que le calcul qui permettrait de les résoudre n’est pas possible en pratique, soit parce qu’il prendrait des milliards d’années, soit parce qu’il nécessiterait de couvrir la Terre de superordinateurs.
L’ordinateur quantique est le genre d’outil qui peut dynamiter la cryptographie, car il pourrait casser ces limites de calcul. On estime aujourd’hui qu’environ deux tiers des connexions à des sites web sont déjà sécurisées par des algorithmes post-quantiques.
Les promesses de l’ordinateur quantique sont nombreuses dans des secteurs comme l’industrie pharmaceutique pour laquelle il pourrait permettre d’inventer de nouvelles molécules ou de prédire leur efficacité thérapeutique. En cryptologie, en revanche, il a tout du cauchemar. En effet, l’avènement d’un ordinateur quantique suffisamment performant viendrait remettre en cause la sécurité de l’Internet, des données privées collectées et des moyens de paiements modernes.
À l’image d’un récent post des équipes de Google, chaque progrès en la matière est donc scruté avec attention par les scientifiques.
La méfiance des cryptologues à l’égard des ordinateurs quantiques tient au fait qu’une grande partie de la cryptographie moderne dite « asymétrique » ou « à clé publique » repose sur l’existence de problèmes mathématiques difficiles à résoudre. La cryptographie à clé publique est une révolution qui date du milieu des années 1970 et qui est essentielle à l’Internet sécurisé ainsi qu’aux paiements électroniques.
En effet, jusqu’à l’invention, en 1975, du protocole de Diffie-Hellman, on ne connaissait que la cryptographie dite symétrique, qui nécessite que chacun des deux interlocuteurs connaisse un secret partagé, posant alors la problématique de la transmission de ce secret.
Le protocole de Diffie-Hellman résout ce problème apparemment insoluble de la façon suivante : chaque personne possède deux clés, une secrète et l’autre publique. Ainsi, deux personnes (chez les cryptologues, il est d’usage de les appeler Alice et Bob) souhaitent communiquer, Alice va combiner sa clé secrète avec la clé publique de Bob et Bob va faire de même avec sa propre clé secrète et la clé publique d’Alice. La beauté du protocole de Diffie-Hellman consiste à garantir qu’en faisant ceci Alice et Bob obtiendront un secret commun sans avoir transmis une seule information secrète. De plus, ce protocole permet non seulement à Alice et Bob de communiquer, mais aussi à un nombre arbitraire d’utilisateurs : là où la cryptographie symétrique nécessitait l’échange de l’ordre de n² clés secrètes entre n utilisateurs, il suffit désormais que chacun possède une seule paire de clés, une publique et une privée, réduisant ainsi drastiquement la complexité de la gestion des clés.
Lorsqu’une personne génère une paire de clés, elle commence par générer aléatoirement une clé privée qu’elle sera la seule à connaître, puis elle en déduit une clé publique qu’elle diffuse (soit directement, soit en la mettant dans un annuaire). Pour des raisons évidentes de sécurité, il faut s’assurer qu’il n’est pas possible de calculer la clé secrète d’une personne à partir de sa clé publique. C’est précisément là qu’interviennent les problèmes mathématiques difficiles : nos systèmes sont conçus de telle sorte qu’un tel calcul ne soit pas possible en pratique, soit parce qu’il prendrait des milliards d’années, soit parce qu’il nécessiterait de couvrir la Terre de superordinateurs.
La notion de difficulté est bien sûr toute relative : s’il est difficile d’enfoncer une porte blindée à mains nues, il est bien plus simple de l’attaquer avec un chalumeau ou des explosifs. Or l’ordinateur quantique est précisément le genre d’outil qui peut dynamiter la cryptographie asymétrique. Cet état de fait est connu depuis l’algorithme de Shor inventé en 1995. Il s’agit d’un algorithme quantique qui permet de résoudre les deux grands problèmes mathématiques sur lesquels repose la cryptographie asymétrique depuis cinquante ans : la factorisation (étant donné le produit N=a*b, trouver les facteurs a et b) et le logarithme discret (étant donné un nombre g élevé à la puissance s, retrouver s). À l’époque, cela ne préoccupait guère les cryptologues tant la menace semblait lointaine : il semblait peu probable que l’on parvienne à créer un ordinateur quantique dans un futur suffisamment proche.
C’est en 2015 que tout bascule avec une prise de position de la National Security Agency (NSA) américaine soulignant l’urgence de se préparer à la menace quantique. Cette alerte sera suivie d’effet puisque le National Institute of Standards and Technology (NIST), une autre agence américaine, lance dès l’année suivante une campagne de normalisation visant à identifier les algorithmes cryptographiques du futur. L’objectif est de spécifier un algorithme qui sera utilisé par tout le monde et qui doit donc être fiable et efficace. Pour ce faire, le NIST a lancé un appel à soumissions et a choisi les meilleures propositions (en termes de fiabilité, performance et adéquation à certains cas d’usage).
Comme leurs prédécesseurs, ces nouveaux algorithmes reposent sur des problèmes mathématiques réputés difficiles afin de garantir qu’il est toujours impossible de retrouver les clés secrètes à partir des clés publiques. La différence principale tient au fait qu’on cherche désormais des problèmes mathématiques qui soient également difficiles à résoudre pour un ordinateur quantique.
Lors de la campagne du NIST, les chercheurs et les ingénieurs du monde entier ont proposé plus de quatre-vingts algorithmes supposés résister à l’ordinateur quantique. L’agence américaine les a passés en revue avec beaucoup de soin en se basant sur des critères de sécurité, bien sûr, mais aussi de performance et d’adéquation aux principaux cas d’usages. Il faut souligner l’effort de toute la communauté scientifique qui a tenté, parfois avec succès, de « casser » ces nouveaux algorithmes.
Les premières normes ont été publiées en 2024 par le NIST, ce qui illustre encore une fois le sérieux de la campagne et le fait que changer d’algorithmes de cryptographie ne peut se faire que dans le temps long. Il faut signaler que ce processus est toujours en cours afin d’identifier des normes alternatives, principalement dans l’optique de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Il s’agit d’avoir des solutions de repli si certains algorithmes venaient à être cassés dans le futur.
En parallèle de ce processus, la communauté scientifique a cherché à estimer à partir de quelle puissance un ordinateur quantique pourrait représenter une réelle menace pour la cryptographie actuelle. Cette notion de puissance s’envisage en nombre de qubits, l’analogue quantique des bits pour un ordinateur classique. Les qubits tirent profit de propriétés de la mécanique quantique telles que la superposition (un seul qubit contient une information plus riche qu’un bit classique qui ne peut valoir que 0 ou 1) et l’intrication (on peut créer des qubits dépendant les uns des autres). Cela signifie qu’un ordinateur quantique même avec « seulement » un million de qubits peut faire des calculs bien plus complexes qu’un ordinateur classique possédant plusieurs téraoctets (des millions de millions de bits) de mémoire vive.
Créer un ordinateur quantique avec un nombre de qubits assez grand est un véritable défi technologique et l’on voit apparaître deux phénomènes : d’un côté, les ordinateurs quantiques proposés par les principaux acteurs du marché contiennent de plus en plus de qubits (de l’ordre de la centaine) tandis que les chercheurs optimisent l’algorithme de Shor pour qu’il soit toujours moins gourmand en qubits. Le jour où le nombre de qubits nécessaires sera inférieur au nombre de qubits disponibles sur un ordinateur quantique, la cryptographie actuelle ne sera plus sûre.
Une récente annonce de Google suggère que ce jour est plus proche que nous le pensions : une de leurs équipes estime qu’il suffirait de 500 000 qubits pour casser les principaux algorithmes utilisés aujourd’hui. Même si un tel nombre de qubits reste plus de cent fois supérieur à ce qui se fait de mieux à l’heure actuelle, c’est tout de même vingt fois moins que la précédente estimation ! Il s’agit donc à juste titre d’une avancée significative qui peut légitimement nous amener à revoir nos prévisions.
Dans ce contexte, le rapport Quantum Technologies and Quantum-Safe Cryptography du Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik (BSI, Office fédéral de la sécurité des technologies de l’information) met également en évidence un risque concret lié au scénario dit « Harvest Now, Decrypt Later » (récolter maintenant, déchiffrer plus tard), dans lequel des adversaires collectent dès aujourd’hui des données chiffrées dans l’attente de futurs ordinateurs quantiques capables de les déchiffrer.
Face à cette menace, les agences de sécurité de nombreux états ont déjà commencé à planifier l’inévitable transition vers des normes cryptographiques dites post-quantiques, c’est-à-dire résistantes à l’ordinateur quantique. En Europe comme aux États-Unis, ces agences recommandent de remplacer la cryptographie actuelle par la cryptographie post-quantique entre 2030 et 2035, selon la sensibilité des applications visées. Pour les entreprises comme pour les acteurs publics, la cryptographie post-quantique n’est donc pas une option, à tel point que de nombreux acteurs de la défense, du secteur bancaire ou de l’Internet n’ont pas attendu qu’on leur impose cette transition. On estime aujourd’hui qu’environ deux tiers des connexions à des sites web sont déjà sécurisés par des algorithmes post-quantiques, et les utilisateurs de la messagerie instantanée Signal font d’ores et déjà confiance à la cryptographie post-quantique (peut-être à leur insu).
Il n’empêche que la transition post-quantique demeure une tâche titanesque et d’autant plus urgente qu’elle ne se fera pas en un jour : s’il a déjà fallu huit ans pour aboutir aux normes cryptographiques post-quantiques, de nombreux secteurs doivent encore acheter des produits commerciaux intégrant ces normes et les déployer d’ici cinq à dix ans. À cette urgence s’ajoute le cas des secrets à long terme, ces données produites aujourd’hui mais qui doivent rester confidentielles pour les décennies à venir et qu’il faut donc dès aujourd’hui protéger par de la cryptographie post-quantique. C’est d’autant plus critique pour les matériels ne pouvant pas évoluer : il serait par exemple impensable qu’un satellite lancé aujourd’hui ne soit pas capable de résister à la menace quantique.
L’annonce de Google doit renforcer notre sentiment d’urgence car nous ne disposons peut-être pas d’autant de temps que nous ne l’espérions : certaines voix annoncent qu’ils pourraient être nécessaire d’accélérer ce déploiement afin d’être prêts dès 2029, ce qui montre bien à quel point ces travaux sont pris au sérieux.
Face à une telle révolution, il serait contre-productif de sombrer dans le défaitisme ou la paranoïa car ce défi porte autant de risques que d’opportunités. Pour de nombreux acteurs du marché qui ont su négocier le virage, ce rebattage des cartes est l’occasion de capter de nouveaux leviers de croissance. Pour les autres, il est crucial de ne pas se laisser distancer car le sujet quantique n’est pas uniquement l’apanage des ingénieurs : les décideurs auront un rôle essentiel à jouer afin de planifier et d’investir intelligemment dans l’inévitable renouvellement de leur infrastructure cryptographique.
C’est aussi un enjeu d’éducation et de culture scientifique face auquel les enseignants et les enseignants-chercheurs sont en première ligne. Il faut renouveler l’enseignement de la cryptographie au niveau post-bac, afin de former la nouvelle génération à la cryptographie post-quantique.
Pour ne pas rater ce train, Pierre-Alain Fouque, Pascal Lafourcarde et Ludovic Perret viennent de publier le premier livre de cours consacré au post-quantique, destiné aux étudiants en master et d’école d’ingénieurs, mais aussi en formation continue. Ce livre a pour objectif de comprendre la menace quantique, les nouvelles normes de cryptographie post-quantique et les enjeux liés à la transition de nos infrastructures numériques vers une cryptographie résistante au quantique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
15.09.2026 à 17:31
Thomas Aguilera, Maître de conférences en science politique, Sciences Po Rennes
Anaïs Teyton, Postdoctoral Researcher, Irset, Université de Rennes
Noémie Letellier, Épidémiologiste, Inserm
Paula Margarita Salazar, Ingénieure de recherche, École des hautes études en santé publique (EHESP)
Tarik Benmarhnia, Épidémiologiste, University of California, San Diego
L’ESSENTIEL
Les fumées de feux de forêt produisent des effets majeurs sur la santé des populations.
Des données internationales montrent que les groupes sociaux les plus vulnérables sont particulièrement concernés.
En Californie, on parle d’« injustice environnementale face aux feux ». Des travaux sont en cours pour documenter aussi ce risque en France.
L’année 2026, en France, se distingue par des feux de forêt et de végétation qui confirment ce que les spécialistes prévoyaient mais surprennent par leur ampleur inédite.
L’enjeu de santé publique lié aux fumées de feux qui était resté, jusqu’à récemment, relativement discret, semble émerger sur la scène publique.
En France, l’extension du risque incendie se matérialise à travers deux dynamiques bien documentées par les modèles depuis quelques années et déjà illustrées par les années 2022 et 2025 : l’ensemble du territoire national – dont la Bretagne – est désormais concerné, et la saison des feux s’étend dans l’année.
Les deux incendies de Fontainebleau (Seine-et-Marne), non loin de la capitale, puis celui de Gironde, parti de Saumos le 22 juillet et qui a frôlé la métropole de Bordeaux, ont également confirmé l’importance de repenser l’aménagement des interfaces ville-forêt qui représentent les espaces les plus à risque.
À lire aussi : L’urbanisation du massif des Landes de Gascogne, facteur aggravant des incendies
En juillet 2025, à Marseille, l’incendie des Pennes-Mirabeau – qui avait touché l’Estaque – avait montré que le risque concernait pleinement les populations et les politiques urbaines. Aux États-Unis, on évoquera le grand feu d’Eaton Fire à Los Angeles qui a détruit en janvier 2025 une partie de la localité d’Altadena et tué 19 personnes.
Surfaces brûlées et nombre de départs de feux de forêt en France : 2026, une année historique
En France, avec plus de 119 000 hectares parcourus par 14 320 incendies dès la fin juillet, 2026 a dépassé le record annuel de 1976 (environ 88 000 hectares). L’incendie de Saumos (Gironde) est quant à lui devenu, avec plus de 42 000 hectares, le plus grand feu français depuis l’incendie des Landes de Gascogne d’août 1949 (50 000 hectares et 82 morts).
Une nouvelle géographie semble donc se dessiner dans le paysage français : celle de mégafeux proches de métropoles et de territoires touristiques ou productifs, qui créent leur propre vent et leur propre nuage d’orage, appelé pyrocumulonimbus.
À l’été 2026, davantage qu’à l’accoutumée, cette situation a contribué à faire émerger dans l’espace public deux enjeux.
Le premier correspond aux risques économiques à court, moyen et long termes : au-delà des pertes de la saison touristique, les paysages sont durablement affectés, limitant potentiellement leur attractivité dans les prochaines années, les questions des assurances et de la reconstruction sont maintenant pleinement posées poussant l’État à se positionner. L’autre enjeu est celui des risques sanitaires.
Certaines recherches de même que les médias évoquent parfois le difficile retour des habitants sur les lieux après un incendie. À l’international, les travaux ont mis en évidence les impacts en termes de santé mentale (en lien avec les pertes matérielles, conséquences, économiques, et traumas possibles en lien avec l’exposition aux feux) notamment au Canada, en Australie ou en Californie mais aussi en France.
En France, si les enjeux sanitaires sont à ce jour encore peu traités, rarement les fumées n’avaient été aussi présentes sur les scènes politique et publique que cet été 2026, notamment en Gironde : le gouvernement a annoncé l’envoi de milliers de masques FFP2 à Bordeaux, les médias ont fait leur une sur l’air irrespirable dans la ville de Bordeaux.
Reste à savoir si cet enjeu, traité cet été dans une perspective court-termiste de nuisances respiratoires ponctuelles, va constituer un véritable problème de santé publique durable sur l’agenda politique, et si son cadrage va intégrer la dimension inégalitaire, comme c’est le cas dans d’autres pays comme en Californie où l’on parle d’injustice environnementale.
Les fumées produites par les feux de végétation sont constituées d’un mélange complexe de polluants, dont des particules fines, qui ne s’arrêtent pas aux périmètres des incendies. Non seulement elles affectent les poumons et les corps des habitants, pompiers et agriculteurs en première ligne, mais elles voyagent aussi sur des dizaines, voire des centaines, de kilomètres puis retombent sur des territoires qui n’ont pas vécu d’incendie et dont les habitants n’ont vu les flammes qu’à la télévision.
Or, ces fumées ne touchent pas tout le monde de la même façon : ce sont surtout les personnes en situation de précarité socio-économique qui sont les plus exposées, les plus vulnérables et les plus affectées.
La littérature internationale, a bien démontré que les panaches de fumées des feux produisaient des effets sur la santé des populations (risques cardiovasculaires et respiratoires notamment, mais aussi neurologiques) et ce, sur de longues distances et de façon très différenciée socialement.
Une zone densément peuplée sous le panache de fumée, même éloignée du feu, peut ainsi concentrer davantage de personnes exposées qu’une zone proche du foyer mais peu habitée, et connaître de ce fait un risque global élevé, dès lors que s’y conjuguent une forte exposition (densité démographique) et une vulnérabilité marquée (précarité sociale).
En France, la littérature et les expertises sont balbutiantes sur le sujet mais en cours de développement. En juin 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié une note d’expertise collective qui actualise, pour la première fois depuis 2012, l’état des connaissances sur les effets sanitaires des feux de végétation. Sa conclusion est sans ambiguïté : les particules fines (PM 2,5) issues des fumées d’incendie sont plus toxiques que celles de la pollution de fond habituelle liées au trafic routier ou aux autres sources émettrices.
À concentration égale, le surrisque d’hospitalisation pour causes respiratoires est jusqu’à dix fois plus élevé pour les particules de feux de forêt que pour celles du trafic. Une étude européenne incluant des données françaises retrouve un excès de risque également, cette fois pour la mortalité.
Le problème, souligne l’Anses, c’est que nos indices de qualité de l’air, ceux qui nous disent chaque jour si l’air est « bon » ou « médiocre », sont calibrés sur la pollution aux particules ordinaires. Ils excluent, de fait, la signature spécifique des fumées issues de la combustion de forêts et de végétation qui a lieu principalement l’été. Autrement dit, les jours où le panache passe, l’indicateur officiel peut afficher un risque sous-estimant le danger réel.
L’Anses va plus loin. Parmi les populations les plus vulnérables à ces fumées, elle cite explicitement, à côté des enfants, des femmes enceintes et des personnes âgées, les personnes « en situation de précarité socio-économique ». Les raisons sont concrètes : logements mal isolés qui laissent entrer l’air extérieur, habitat suroccupé, absence de véhicule pour évacuer, accès limité à l’information, pathologies chroniques plus fréquentes, et moyens insuffisants aux solutions d’adaptation et de reconstruction (par exemple : évacuation rapide, mise à l’abri sur place, purificateurs d’air, masques).
Tous ces résultats sont empiriquement bien étayés à l’international.
C’est précisément ces inégalités d’exposition et de vulnérabilité face à la fumée des feux que notre équipe a cherché à mesurer en France. Pour cela, nous avons mené une étude préliminaire en croisant la base de données nationale des incendies (BDIFF) – soit 42 517 feux entre 2009 et 2024, à l’échelle de 36 805 communes de France hexagonale – et l’Indice de défavorisation environnementale (European Deprivation Index, ou EDI) qui combine revenu, emploi, éducation, qualité du logement et accès aux services.
Il apparaît d’ores et déjà que les populations résidant dans les communes les plus défavorisées (du cinquième quintile, Q5) ont connu 5,7 fois plus de feux et 5,7 fois plus de surface brûlée que les communes les plus aisées (à noter que les feux n’étaient pas plus grands dans les communes pauvres, la taille médiane d’un incendie étant identique qu’il survienne dans des communes pauvres ou non).
Quand on tient compte du nombre d’habitants exposés, l’écart augmente fortement : le fardeau, mesuré en « personnes-hectares », est 25 fois plus lourd dans les communes défavorisées, où vivent 15,3 millions de personnes, contre 1,9 million dans les communes les plus favorisées.
Et cette inégalité ne semble pas conjoncturelle : même lors des années à faible activité, les communes défavorisées restent, en moyenne, 4,2 fois plus souvent touchées. C’est donc une caractéristique stable du paysage français. Derrière ce différentiel d’exposition, ces premiers résultats suggèrent un différentiel de vulnérabilité (c’est-à-dire, des effets plus délétères sur la santé à un même niveau d’exposition aux fumées).
En Californie, de nombreux travaux, dont ceux réalisés par une partie de notre équipe, documentent depuis des années ces inégalités qui sont problématisées autour des injustices environnementales à la fois par les chercheurs, les experts, les militants et des politiques publiques. Les communautés amérindiennes, noires, hispaniques, résidant dans les quartiers pauvres, sont identifiées comme surexposées et plus vulnérables. Et cette reconnaissance scientifique irrigue l’action publique : plans d’adaptation ciblés, dispositifs de compensation, air conditionné et purificateurs pour les personnes les plus précaires.
En France, cette question est pour l’instant absente de la recherche sur les feux, du débat d’experts, de l’agenda médiatique et politique. Pourquoi ?
Ce n’est pas seulement une affaire d’échelle mais de cadrage, de choix politiques et de trajectoires institutionnelles passées. Chez nous, le feu de forêt est surtout traité comme un problème de sécurité civile : on l’attaque, on l’éteint, on le noie, on protège les vies humaines, on « défend les points sensibles », les infrastructures et les biens. Cette approche, jugée comme efficace jusqu’à aujourd’hui, a permis de limiter la propagation des incendies et le nombre de morts directs. Mais elle a contribué à confiner le risque dans une logique de gestion de crise, même si des changements sont bien à l’œuvre depuis 2022 notamment.
De plus, le modèle français d’État-providence fonctionne moins sur un régime de compensation de groupes ou de territoires spécifiques (par contraste avec le modèle libéral résiduel californien, moins solidaire mais concentré sur les plus désavantagés), et donc moins enclin à intégrer la problématique des inégalités face aux feux, d’autant plus que la variable raciale (qui pèse fortement dans les inégalités face aux fumées de feux) est invisibilisée en France.
Dans ce contexte institutionnel, les effets sanitaires différés de la fumée, et a fortiori leur dimension sociale, ne sont pas pris en compte, à l’exception des travaux en santé publique de l’Anses et d’une expertise discrète qui s’est développée via la question de la santé des pompiers.
À lire aussi : Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches
Or, reconnaître le fait que les feux de végétation affectent davantage les plus vulnérables permettrait de faire évoluer le cadrage de ce risque.
Concrètement, il serait possible de faire figurer la contribution spécifique des feux dans les indices de qualité de l’air ; d’intégrer un gradient social dans la surveillance sanitaire post-incendie ; de cibler protection, information, purificateurs, aide au logement, vers les communes et quartiers les plus défavorisés et les plus exposés et bien sûr d’intégrer davantage les politiques d’aménagement du territoire, de santé publique et de gestion du risque incendie.
Thomas Aguilera est membre de l'Institut Universitaire de France et a reçu des financements de la Maison des Sciences de l'Homme de Bretagne (projet FDV BZH).
Anaïs Teyton est post-doctorante à l’Inserm. Ses recherches sont financées par AXA.
Noémie Letellier a reçu des financements de l'Inserm, l'ANSES, l'ADEME et du programme santé du mécénat AXA.
Paula Margarita Salazar Torres a reçu des financements de l'EHESP, sur un poste rattaché à un projet de recherche de l'IRSET (Inserm) portant sur l'exposition aux feux de végétation en France.
Tarik Benmarhnia est membre de l'University of California, San Diego et EHESP. Il a reçu des financements de l'ANR, l'ANSES, l'ADEME, Axa, Horizon Europe.
15.09.2026 à 13:04
Alain Lalande, Maitre de conférences, Université Bourgogne Europe
L’ESSENTIEL
La dissection aortique est une affection cardiovasculaire particulièrement grave, entraînant un taux de mortalité élevé.
Sa forme chronique évolue souvent vers un anévrysme de l’aorte qui risque d’entraîner sa rupture.
Un nouveau projet de recherche ambitionne de créer, pour chaque patient, un « jumeau numérique », autrement dit un modèle personnalisé permettant de prédire l’évolution de la maladie.
La dissection aortique est une pathologie cardiovasculaire grave, potentiellement fatale. Elle résulte de la déchirure de la couche interne de la paroi de l’aorte, la plus longue artère du corps humain, qui transporte le sang riche en oxygène du cœur vers les organes.
Le sang qui s’infiltre entre les différentes couches de la paroi de l’aorte les sépare et crée un « faux chenal » (le vrai chenal étant le passage habituel du sang dans l’artère). Ce faux chenal fragilise l’aorte, et peut mener à sa rupture. Par ailleurs, il peut progresser dans la paroi, et toucher d’autres artères, les fragilisant elles aussi.
La prise en charge chirurgicale des formes les plus graves de dissection aortique doit être rapide, car son taux de mortalité est très élevé.
L’un des problèmes majeurs concernant la dissection aortique est que, même après un traitement chirurgical, les patients peuvent développer une forme chronique, laquelle présente le risque d’évoluer vers un anévrysme augmentant le risque de rupture.
Pour tenter d’anticiper une telle évolution, le projet « Aortic Dissection Evaluation Prediction from Digital Twin » (ADEPT) a été mis en place. Celui-ci vise à mettre au point un jumeau numérique personnalisé de l’aorte pour les patients atteints de dissection aortique chronique, afin de prédire leur risque de développer un anévrysme.
Alors que pour l’instant, seuls des critères anatomiques sont utilisés, le projet ADEPT ambitionne d’intégrer un grand nombre de données différentes afin de fournir une évaluation multifactorielle du risque.
Chaque année, en France, environ 5 adultes pour 100 000 habitants sont victimes de dissection aortique. En 2022, selon Santé publique France, 2 726 patients avaient été hospitalisés pour une dissection aortique (1 729 hommes et 997 femmes). L’âge moyen des patients hospitalisés était de 67,1 ans.
Le risque de dissection aortique augmente à mesure que l’on vieillit. Le facteur de risque dominant est l’hypertension artérielle (76,6 %), suivi des antécédents d’athérosclérose (27 %), d’un anévrysme aortique connu (16 %), d’une chirurgie cardiaque antérieure (16 %), du syndrome de Marfan (5 %), d’une cause iatrogène (autrement dit, provoquée par un acte médical ou un médicament ; 4 %) et de la consommation de cocaïne (1,8 %). Les hommes sont davantage touchés que les femmes.
Selon la localisation de la déchirure à l’origine de la dissection aortique, celle-ci est classée soit en dissection de type A, soit en dissection de type B. Le type A, correspond à une dissection qui touche l’aorte ascendante (située juste après le cœur), tandis que pour le type B la dissection affecte exclusivement la crosse aortique et l’aorte descendante.
La dissection de type A constitue une urgence chirurgicale vitale. Son taux de mortalité est très élevé, de l’ordre de 50 % à deux jours, et jusqu’à 80 % à une semaine si elles ne sont pas opérées en urgence.
Les patients doivent être adressés sans tarder à un chirurgien cardiaque capable de prendre en charge cette pathologie. L’opération consiste à supprimer la portion de l’artère atteinte, afin d’éviter la rupture. Il s’agit d’une chirurgie lourde et très délicate. Après une chirurgie de dissection aortique de type A, plusieurs séquelles sont possibles, à court et à long terme. Les principales sont neurologiques (survenue d’un accident vasculaire cérébral, par exemple), cardiaques (insuffisance aortique, insuffisance cardiaque ou troubles du rythme, par exemple une fibrillation auriculaire), aortiques, vasculaires et respiratoires.
Quels symptômes doivent alerter ? Les symptômes qui doivent alerter sont principalement une douleur brutale et très intense survenant dans la poitrine ou dans le dos, parfois décrite comme une sensation de déchirure. Cette douleur peut également s’étendre vers l’abdomen. Autres signaux d’alerte : un malaise, une perte de connaissance, un essoufflement soudain ou l’apparition de signes neurologiques (difficulté à parler ou trouble de la vision).
La dissection de type B est le plus souvent prise en charge médicalement, en administrant notamment un traitement visant à lutter contre la tension artérielle. Dans certains cas, la pose d’une endoprothèse peut être envisagée. La dissection aortique de type B évolue fréquemment vers une forme chronique nécessitant un suivi prolongé.
La dissection aortique de type B est compatible avec une vie quotidienne relativement normale, mais elle nécessite une surveillance cardiovasculaire à vie. Cela implique généralement un contrôle strict de la tension, un traitement médical et une surveillance régulière de l’aorte par scanner ou IRM, avec parfois des restrictions sur les efforts très intenses. Cette forme chronique de dissection chronique peut rester stable pendant des années, mais expose à une dilatation progressive de l’aorte, un anévrysme, une nouvelle dissection ou, plus rarement, une rupture.
Le problème est que les dissections aortiques de type B évoluent vers une dégénérescence anévrysmale dans près de 60 % des cas. Pour prédire ce type d’évolution, le projet ADEPT propose une approche innovante, fondée sur la mise au point d’un jumeau numérique spécifique de chaque patient.
Actuellement, la prise en charge de la dissection aortique chronique se fait à partir de considérations anatomiques tels que le diamètre de l’aorte, la taille de la porte d’entrée de la dissection, la perméabilité du faux chenal. Cependant, il est maintenant reconnu que l’anatomie, et en particulier le diamètre seul, ne permet pas d’anticiper une évolution de la dissection aortique chronique vers un anévrysme qui nécessiterait une prise en charge chirurgicale.
Le projet ADEPT ambitionne d’améliorer l’anticipation de ce risque évolutif, et d’optimiser le suivi clinique des patients dans le cadre d’une chirurgie de type A entraînant une dissection chronique de type B. Il s’appuiera sur des données issues de différentes technologies : imagerie, modélisation du flux sanguin, caractérisations biomécanique et histologique du tissu aortique, analyse de marqueurs sanguins.
L’objectif est de réaliser un jumeau numérique spécifique pour chaque patient, à partir de l’ensemble de ces données :
Données biomécaniques : la biomécanique est l’étude des propriétés mécaniques des tissus biologiques et de leur réponse aux forces physiques. Dans le cas de la dissection aortique, la biomécanique peut fournir des informations précieuses sur les facteurs qui contribuent au développement et à la progression de la dissection aortique. Concrètement, lors de la chirurgie de dissection de type A, des échantillons de la partie opérée seront prélevés et soumis à divers tests (de résistance, de fatigue) afin de déterminer les effets sur le tissu aortique des contraintes auxquelles est soumise l’artère (contraintes qui finissent par la déformer). La composition du tissu sera aussi étudiée (le pourcentage de diverses sortes de protéines intervenant dans l’élasticité de l’aorte – comme l’élastine et le collagène – sera notamment calculé). Toutes ces informations seront directement intégrées dans le jumeau numérique du patient.
Données d’IRM de flux en quatre dimensions : des séquences d’imagerie en IRM de type flux 4D permettront d’obtenir une modélisation 3D du flux sanguin au sein de l’aorte du patient au cours du cycle cardiaque. À partir de cette modélisation en 3D (facilitée par l’avènement d’outils d’intelligence artificielle permettant de traiter un grand nombre d’images), différents paramètres seront automatiquement extraits au niveau de la paroi de l’aorte et au sein de sa lumière (l’espace libre à l’intérieur de l’artère où circule le sang). Cette modélisation numérique poussée sera la base du jumeau numérique.
Données de marqueurs sanguins : ce projet vise à identifier des marqueurs sanguins de la dissection aortique, autrement dit des protéines dont l’augmentation dans le sang pourrait indiquer un risque de survenue d’événement indésirable. Il s’agira, par exemple, de détecter certaines enzymes dont on sait qu’elles jouent un rôle clé dans la dégradation de la paroi de l’aorte. Pour les détecter précisément, des sondes moléculaires fluorescentes sont développées. Ces capteurs seront capables de « s’allumer » lorsqu’une enzyme spécifique est active.
Données de fantômes de dissection aortique : dans ce contexte, un fantôme est un modèle artificiel reproduisant les caractéristiques anatomiques et physiques d’un organe. Concrètement, il s’agira de valider la modélisation 3D/4D obtenue à partir de l’IRM sur des aortes constituées de matériaux synthétiques. La forme des fantômes devra être la plus réaliste possible et se basera sur des examens d’imagerie obtenus sur des patients. La conception de ces fantômes constituera un défi, notamment au niveau du « flap » (la lame de tissu résultant de la déchirure, séparant vrai et faux chenal). L’expérimentation sur plusieurs fantômes avec des anatomies différentes permettra de renforcer le modèle numérique et donc le jumeau numérique. À partir de la création de fantômes spécifiques à chaque patient, on peut simuler une opération chirurgicale de type pose d’endoprothèse. Ce système pourra être utilisé pour la formation des jeunes chirurgiens.
Nous espérons que ce jumeau numérique permettra, pour chaque patient, de mieux estimer le risque de rupture d’anévrysme suite à une dissection aortique. Une fois le processus mis au point, cette modélisation affinera leur prise en charge et leur suivi, sans alourdir les procédures d’examen.
À propos du projet : Le projet « Aortic Dissection Evaluation Prediction from Digital Twin » (ADEPT) est un projet collaboratif réunissant l’Université Bourgogne Europe, le CHU Dijon Bourgogne et deux entreprises : ennoïa et CASIS. D’un coût total estimé à 4,8 millions d’euros, il a reçu une subvention de l’Union européenne au titre du programme FEDER-FSE+ Bourgogne Franche-Comté et massif du Jura 2021-2027 d’un montant total d’environ 3,6 millions d’euros.
Dans le cadre du projet ADEPT, Alain Lalande a reçu des financements FEDER-FSE+ Bourgogne Franche-Comté et Massif du Jura (2021-2027). En tant que porteur du projet ADEPT, Alain Lalande a un lien de conseil avec les sociétés CASIS (Cardiac simulation & Imaging software) et ennoïa, associées à ce projet.
15.09.2026 à 10:29
Jack Swab, Assistant Professor Department of Geography & Sustainability, University of Tennessee
Derek H. Alderman, Chancellor's Professor of Geography, University of Tennessee
L’ESSENTIEL
La projection Equal Earth représente plus fidèlement la taille réelle des continents, notamment celle de l’Afrique.
La projection de Mercator reste utile pour la navigation, mais déforme fortement les superficies.
Le soutien de l’ONU à Equal Earth vise aussi à corriger une représentation du monde héritée de rapports de pouvoir coloniaux.
L’ONU a adopté une résolution non contraignante recommandant la projection Equal Earth, une carte qui représente plus fidèlement la taille réelle des masses continentales. La projection aujourd’hui la plus couramment utilisée, appelée projection de Mercator, exagère fortement la superficie des terres situées vers les pôles Nord et Sud, ce qui fait paraître l’Afrique beaucoup plus petite. Sur la projection de Mercator, les pays proches des pôles peuvent apparaître de deux à quatorze fois plus grands qu’ils ne le sont réellement. La projection Equal Earth réduit au minimum ces distorsions, faisant ainsi paraître l’Afrique plus grande en comparaison.
Nous avons demandé à Jack Swab et Derek Alderman, cartographes et géographes qui étudient le pouvoir social et communicationnel des cartes, de nous expliquer ce changement.
Une projection cartographique est une technique utilisée par les cartographes pour transformer la Terre, sphérique et en trois dimensions, en une carte plane en deux dimensions, comme celles que nous voyons sur un mur ou un écran d’ordinateur. Lorsque les cartographes aplatissent le globe, la carte se déforme, ce qui modifie les formes et les superficies. Aucune projection cartographique ne permet de représenter la Terre sans distorsion, mais certaines sont mieux adaptées que d’autres à certains usages.
Le travail du cartographe consiste à choisir parmi des centaines de projections différentes, en tenant compte de la région sur laquelle la carte est centrée et de l’usage qui en sera fait. Aucune projection n’est la meilleure dans toutes les situations. La nouvelle projection Equal Earth est mieux adaptée que celle de Mercator à la réalisation de cartes du monde à l’échelle planétaire destinées à l’enseignement, à la communication auprès du grand public et à l’élaboration des politiques publiques.
Si la projection de Mercator représente mal la superficie des masses continentales, elle ne va pas pour autant disparaître complètement. Elle reste par exemple très utile pour la navigation, car elle permet de conserver un cap constant à la boussole entre deux points sans avoir à le recalculer.
C’est pourquoi la plupart des services de cartographie en ligne, comme Google Maps ou Apple Plans, s’appuient sur une variante de la projection de Mercator pour fournir des itinéraires. Pour la navigation, la projection Equal Earth serait moins efficace que celle de Mercator.
La cartographie est une activité décentralisée et aucune autorité unique ne réglemente le choix des projections utilisées. En adoptant cette résolution, l’ONU a surtout voulu soutenir l’idée générale selon laquelle Equal Earth est une projection plus juste, qui représente plus équitablement la superficie réelle des terres émergées. Et si cette initiative se situe à l’échelle mondiale, des mouvements se développent aussi au sein des communautés de cartographes pour faire d’Equal Earth la projection utilisée par défaut pour les cartes du monde.
À elle seule, la résolution de l’ONU ne suffira pas à faire adopter Equal Earth à l’échelle mondiale. Il faudra pour cela réviser délibérément les cartes utilisées dans les manuels scolaires, les bases de données, les productions médiatiques et les discussions diplomatiques, ce qui nécessitera du travail et des investissements financiers.
La projection Equal Earth a été mise au point par des cartographes et connaît un grand succès auprès de la profession depuis sa présentation en 2018. Il est désormais possible d’acheter des cartes murales utilisant cette projection, qui a déjà été adoptée par de nombreux médias. Cela dit, chacun devra faire le choix de privilégier Equal Earth par rapport aux autres projections.
Les résistances à la projection Equal Earth sont restées assez limitées. Plusieurs pays se sont abstenus lors du vote à l’Assemblée générale des Nations unies, mais la plupart l’ont fait pour d’autres raisons. L’Ukraine, par exemple, a exprimé des inquiétudes quant à la représentation sur la carte de la péninsule de Crimée, dont le statut est contesté et qui est présentée comme un territoire disputé sur le site d’Equal Earth.
Cette intervention a suscité une réponse de la Russie, ainsi que des remarques d’autres pays au sujet de territoires disputés. La résolution de l’ONU portait toutefois sur la manière de représenter le monde et non sur le tracé de frontières politiques particulières – un point sur lequel la Russie et l’Ukraine se sont accordées. Ces échanges relevaient donc essentiellement de prises de position géopolitiques sur des questions étrangères à la projection cartographique elle-même.
Les États-Unis ont fait figure d’exception en étant le seul pays à voter contre la projection Equal Earth. Ils ont affirmé que cette proposition s’inscrivait dans un « projet radical et idéologique » dont il n’appartenait pas aux Nations unies de débattre. Les délégués américains ont contesté les formulations établissant un lien entre les distorsions de la projection de Mercator, l’héritage colonial et la marginalisation de l’Afrique. Cette position n’est guère surprenante puisque l’administration actuelle nie l’existence de systèmes structurels d’inégalités.
Il est difficile de ne pas voir l’hypocrisie à l’œuvre. Les États-Unis voudraient empêcher les autres pays de débattre des implications politiques de la cartographie, alors même que le président Trump se livre à sa propre instrumentalisation nationaliste des cartes. Pour des raisons manifestement idéologiques et sans aucune concertation internationale, il a décidé unilatéralement de rebaptiser le golfe du Mexique « golfe d’Amérique » et le lac Ontario « lac America ».
Les pays africains ont défendu l’idée que la projection Equal Earth constituait une forme de « justice cognitive ». Celle-ci repose sur le constat que les individus ont souvent tendance à associer la puissance et l’importance d’un territoire à la taille qu’il semble avoir sur les cartes. La représentation traditionnelle de l’Afrique comme un continent plus petit que l’Europe ou l’Amérique du Nord reflète généralement l’importance supposée de ces différentes régions du monde.
La projection Equal Earth pourrait faciliter l’enseignement, la diffusion et la mise en débat d’une autre représentation de l’Afrique et de la place qu’elle occupe dans le monde. Les pays africains comptent aujourd’hui parmi ceux dont l’économie et la population connaissent les croissances les plus rapides. Une projection cartographique ne peut, à elle seule, changer les mentalités. Mais, alors que les pays africains cherchent à peser davantage dans les affaires internationales, corriger la carte mentale des dirigeants mondiaux constitue une étape importante pour mieux faire reconnaître la place et les droits du continent.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.