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11.06.2026 à 13:11

Le danger d’une IA utilisée par la justice

Raisul Islam Sourav, PhD Candidate in Legal Analytics, University of Galway

L’IA est désormais utilisée dans plusieurs pays pour statuer sur des affaires « de moindre importance ». Avec un risque de justice à deux vitesses.
Texte intégral (1654 mots)
Les systèmes algorithmiques nécessitent une supervision humaine continue. Les « hallucinations » ou erreurs, peuvent totalement annuler les gains de temps annoncés pour les tribunaux. Oleg Troino

Au Royaume-Uni, des directives suggèrent que les juges pourraient utiliser l’IA pour des travaux préparatoires. L’Estonie utilise un système d’IA semi-automatisé pour les recouvrement de petites créances. En Allemagne, un système est testé pour des litiges relatifs aux droits des passagers aériens. À Taïwan, l’IA aide les tribunaux dans des affaires de conduite en état d’ivresse ou de fraudes. Pourtant, les arguments en défaveur d’une utilisation de l’IA par la justice sont nombreux et doivent être pris en considération.


En quelques années seulement, l’intelligence artificielle générative a entraîné des changements significatifs dans de nombreux secteurs, de la santé à l’éducation, du divertissement à la finance, et même dans le domaine du droit.

L’utilisation de l’IA dans les décisions judiciaires pose des risques importants pour la justice. Des résultats erronés issus d’informations « hallucinées », des décisions discriminatoires et un manque de transparence font partie des préoccupations liées à l’introduction de cette technologie dans les tribunaux.

Pourtant, un certain nombre de juges à travers le monde l’ont déjà utilisée dans la prise de décision et la rédaction de jugements. C’est pourquoi certaines juridictions, dont le Royaume-Uni, ont publié des lignes directrices à l’intention des juges concernant l’usage de l’IA.

De manière générale, ces directives suggèrent que les juges peuvent utiliser l’IA comme un outil pour effectuer des travaux préparatoires, tels que la rédaction de résumés de documents longs, la traduction de documents juridiques, l’identification de précédents juridiques ou l’amélioration de la lisibilité des documents. Elles déconseillent son utilisation pour les fonctions judiciaires essentielles, notamment la prise de décision.

Récemment, certains hauts responsables judiciaires ont estimé que l’IA pourrait être utilisée pour trancher des affaires « à faible enjeu » ou moins complexes, à condition de prendre des précautions adéquates, comme maintenir un juge humain dans le processus.

Dans un discours prononcé en novembre 2024, le deuxième juge le plus haut placé du Royaume-Uni, Geoffrey Vos, a évoqué un « spectre » de décisions juridiques que l’IA pourrait bientôt prendre, ou contribuer à prendre.

Vos a déclaré que l’utilisation de l’IA pour des « décisions largement mécaniques, comme celles concernant le montant d’une pension ou de prestations, ou le calcul des dommages corporels et des pertes de revenus » permettrait probablement d’économiser du temps et de l’argent. Mais il a appelé à une réflexion sur la question de savoir si une telle utilisation violerait des droits humains fondamentaux.

Un an plus tard, Vos a de nouveau appelé à un « débat sérieux » sur les droits qui devraient être protégés pour les humains dans ce contexte. Il a également insisté sur le fait que l’IA devait être « utilisée de manière responsable, efficace et sûre dans les systèmes et processus juridiques ».

Plusieurs juridictions testent ou utilisent déjà l’IA dans ce type d’affaires « mécaniques ». L’Estonie utilise un système de petites créances semi-automatisé dans les procédures civiles pour des demandes pécuniaires allant jusqu’à 7 000 euros, avec des greffiers humains supervisant le processus.

Le tribunal de district de Francfort, en Allemagne, a testé un système d’IA nommé Frauke pour traiter les litiges relatifs aux droits des passagers aériens. Frauke analyse des affaires et décisions antérieures afin de produire des projets de jugements préconfigurés. Les juges assemblent ensuite les verdicts finaux à partir de ces textes après avoir statué, ce qui réduit considérablement le temps consacré à la rédaction.

Taïwan a expérimenté un outil basé sur l’IA pour aider les tribunaux, notamment en produisant des notifications de décision dans des affaires de conduite en état d’ivresse ou de complicité dans des fraudes. Le système d’IA génère un projet complet de décision comprenant les faits, le raisonnement juridique, les citations et le verdict final. Le juge examine ce projet et, après approbation, peut l’émettre comme jugement officiel, avec ou sans modifications.

Ces exemples montrent clairement que la principale motivation pour remplacer les juges humains dans certaines catégories d’affaires est l’efficacité. Par conséquent, d’autres juridictions explorent également la possibilité d’intégrer l’IA générative afin de statuer sur certains litiges sans intervention de juges humains.

Le coût de l’utilisation de l’IA générative comme juge

Les tribunaux sont surchargés, et des technologies comme l’IA générative promettent cohérence et efficacité. Mais cela représenterait un changement majeur par rapport à des pratiques vieilles de plusieurs siècles. Et cela risque de saper ce que certains juristes considèrent comme un principe fondamental de la justice : le droit d’être jugé par un être humain.

Le jugement d’une affaire ne consiste pas uniquement à parvenir à une décision. Il s’agit d’un processus global et équitable qui inclut le droit d’être entendu – présenter sa défense, mettre en balance des récits contradictoires et exercer un jugement à la lumière du droit et de l’équité.

Les outils algorithmiques, aussi avancés soient-ils, n’entendent ni ne « comprennent » même pas leurs propres productions, encore moins les valeurs humaines ou les contextes sociaux changeants. L’IA générative ne peut pas reconnaître la souffrance, la crédibilité, le remords ou la vulnérabilité comme le ferait un humain. Cela seul la rend inapte à occuper le siège d’un juge.

Classer les affaires comme simples ou complexes peut sembler pragmatique, mais c’est à la fois juridiquement et moralement dangereux. Ce qui constitue une affaire « simple, routinière ou mécanique » est en soi une décision humaine. Les litiges relatifs à des indemnisations ou à des prestations peuvent paraître simples sur le papier, mais elles peuvent avoir des conséquences importantes pour la personne qui saisit la justice.

Attribuer ces affaires à une adjudication algorithmique risque de créer un système judiciaire à deux vitesses – dans lequel un groupe de citoyens peut présenter son affaire devant un juge humain, tandis que d’autres sont traités par des machines. Seuls les premiers, à mon sens, exercent pleinement leur droit à une audience et à un procès équitables devant un tribunal indépendant et impartial, tel que garanti par l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme.

De plus, l’argument de l’efficacité pourrait s’avérer illusoire. Les systèmes algorithmiques comme l’IA générative nécessitent une supervision humaine continue, des audits et des corrections. Les hallucinations ou erreurs, qu’elles résultent d’une conception défaillante ou de données d’entraînement biaisées, peuvent totalement annuler les bénéfices annoncés.

La confiance du public est essentielle dans tout système juridique. Si les citoyens perdent confiance dans les décisions automatisées, les recours augmenteront – aggravant encore l’arriéré déjà existant des affaires.

Les technologies émergentes comme l’IA générative peuvent être utiles pour gérer l’administration des tribunaux et réduire les charges administratives. Mais remplacer les juges humains, même dans des affaires supposément à faible enjeu, porte atteinte aux principes fondamentaux de la justice. L’efficacité ne devrait pas se faire au détriment des valeurs que le système judiciaire est censé protéger.

The Conversation

Raisul Islam Sourav ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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11.06.2026 à 13:11

Why Trump is putting an MMA fight cage in the White House

Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

It’s showtime! …Erecting a mixed martials arts arena at the White House and hinting that it might just become a permanent fixture is a nod to power that draws on force and spectacle.
Texte intégral (2587 mots)

The UFC Freedom 250 fight night, which will be held on June 14 is being presented as a patriotic celebration to mark the 250th anniversary of the United States. But in actual fact, the date doesn’t coincide with the birth of the nation, it falls on the President’s birthday.

By installing an MMA octagon on the most symbolically charged turf in American democracy, Donald Trump is doing more than celebrating a sport. He is staging a vision of power in which the head of state no longer serves the nation – he embodies it, as a champion who dominates and subdues.

With his administration navigating one of the gravest international crises of his second term, Trump appears consumed by two preoccupations: his plans for a grand White House ballroom and the UFC fight event scheduled on the South Lawn for June 14th. He has compared the structure being erected – a 27-meter-high octagon called “The Claw” to the Eiffel Tower, and has suggested it might never come down.

The event was deemed significant enough that according to Politico, the G7 schedule was adjusted G7 schedule was adjusted to avoid a conflict.

Claiming ownership of national symbols

Organisers have framed the event as a patriotic and apolitical celebration of American history: between bouts, the UFC plans to air segments honouring national heroes, the nation’s founding, and the 250th anniversary of the United States. Yet none of the commemorations invoked actually fall on that date. The 250th anniversary of independence will be marked on July 4 2026; the flag’s 250th anniversary comes in 2027; and the Army’s bicentennial was already observed in 2025.

The only milestone that actually falls on June 14 is Donald Trump’s 80th birthday. Under the cover of national commemoration, the event functions first as a presidential birthday party – and a political and financial operation.

The broadcast will air on Paramount+, whose parent company was acquired in August 2025 by David Ellison, the son of Oracle’s co-founder and a figure closely associated with Donald Trump. The audience has been carefully selected: military personnel selected by the Pentagon under specific fitness criteria will serve as the televised backdrop. Trump has personally acquired shares in TKO Holding Group, the UFC’s parent company, which he has been promoting for months. This is not a sporting event honoured by the president’s presence. It is a presidential event dressed up as an MMA gala.

A long-standing fascination with combat sports

Trump has long been drawn to combat sports and the spectacle of violence – this despite having avoided military service during the Vietnam War through a diagnosis of bone spurs provided by a physician who was a family acquaintance.

In the 1980s, he cultivated close ties with professional wrestling’s WWE. In 2007, he staged a scripted showdown with WWE owner Vince McMahon in an event billed as the “Battle of the Billionaires”.

Donald Trump attacks Vince McMahon, former professional wrestling promoter.

Professional wrestling operates according to the logic of kayfabe – a convention by which audiences are invited to engage with a narrative everyone knows to be scripted. This dynamic illuminates much about how Trump operates. He grasped early that politics worked on the same principle: he did not turn politics into spectacle, he revealed that it already was one.

The UFC, however, belongs to a different register. The fights are real. Trump’s interest dates to the early 2000s, when he hosted several UFC events at his Atlantic City casinos. Dana White, the UFC’s CEO, regularly recalls the support Trump allegedly provided when the organisation was still struggling for legitimacy. This closeness is not a recent enthusiasm – it reflects a long-standing relationship with a cultural world that has become central to a significant strand of the contemporary American right.

From civic hero to fighting champion

To appreciate the full weight of this choice, it helps to trace how the figure of the heroic American president has evolved. From the founding era onward, presidents have frequently been associated with a form of heroism – beginning with George Washington, whose greatness derived not from force but from his willingness to relinquish power after victory. Lincoln embodied moral authority rather than military might. In the twentieth century, the president-as-hero – from Roosevelt to Eisenhower – drew legitimacy from the idea of service: suffering, sacrifice, putting the nation before oneself. The democratic hero existed to serve something larger than himself.

That model began to fracture after September 11, 2001. American political rhetoric gradually displaced it with the notion of toughness – hardness, resilience, the will to dominate.

George W. Bush in full aviator flight gear, on his way to the plane that would take him aboard the Abraham Lincoln aircraft carrier, where he would deliver his famous ‘Mission Accomplished’ speech regarding the intervention in Iraq, on May 1 2003. Susan Sterner/White House

The hero was no longer expected merely to serve; he was expected to win. George W. Bush landing on an aircraft carrier in a flight suit, already gestured towards this shift. But it was still largely stagecraft.

The poster released by the White House to promote the June 14th event illustrates this transformation in striking terms.

The historic Uncle Sam – the lean, austere figure created in 1917 for military recruitment posters – has been replaced by a hyper-muscled colossus rendered in an openly AI-generated aesthetic.

The title reads: “America Needs a Champion.” The image draws heavily on ideals of physical strength and masculine authority. Political scientists and gender scholars use the term ‘hegemonic masculinity’ to describe cultural ideals of male authority associated with strength, dominance and competitiveness.

Days earlier, Trump had posted his own image as Uncle Sam on his Truth Social platform. The transformation is complete: the champion no longer represents the nation – he personifies it.

In combat sports culture, the champion does not merely defeat his opponent – he submits him. Transposed into political metaphor, that describes precisely the relationship to power Trump is performing: less a vision of governance than a performance of dominance.

The White House’s X account

MMA as a political vehicle

This event is not just about imagery – it also reflects deeper shifts in American political culture.

Research has shown that the UFC has become a powerful vehicle for male socialisation, promoting a model of masculinity grounded in physical hierarchy and competition. In 2024, according to CIRCLE/AP VoteCast, 55 percent of men aged 18 to 29 voted for Trump – 14 points more than in 2020. The shift was even more pronounced among young Latino men.

The June 14th event fits squarely within this logic: consolidating a male electorate around an imagery of strength, at a moment when polling suggests Trump’s support is eroding. But the stakes go beyond electoral tactics. Unlike Putin or Kadyrov’, Trump does not enter the arena himself, he imports it to the White House to drape himself in the values it represents: warrior masculinity, physical hierarchy, and hyper-masculine dominance.

Power in a cage

The fight cage erected on the White House grounds is more than a publicity stunt. It reflects the logic of kayfabe, where performance stands in for reality and displays of strength replace lived experience. While the UFC celebrates the victorious warrior under the spotlight, the crisis with Iran highlights what Trump has been reluctant to confront politically: the human costs and risks of actual warfare.

The spectacle has inevitably drawn comparisons with Roman emperors and their gladiators. Yet Trump operates within a democracy where opposition remains visible and criticism can still be voiced openly. One source of his political resilience is his ability to absorb dissent into the spectacle itself. Outrage, denunciation and protest often become part of the performance, reinforcing the attention economy on which it thrives. This is a form of democratic kayfabe: politics that relies less on coercion than on the normalisation of spectacle.

The symbolic battle is not settled. Lawsuits have been filed in an effort to block the event, while the “No Kings” movement has planned demonstrations on June 14, presenting itself as the defender of the very founding principles the UFC fight claims to honour. Ultimately, the controversy raises a broader question beyond Trump himself: who defines the nation’s symbols and values – the leader who seeks to embody them, or the citizens who view resistance to power as a patriotic duty?


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11.06.2026 à 11:37

La catastrophe qui tarde : comprendre le « paradoxe de l’environnementaliste »

Jean-Michel Salles, Directeur de recherche en Economie de l'environnement, Université de Montpellier

Guy Richard, Directeur de l'expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), Inrae

Michel Colombier, Directeur scientifique, Iddri

Les climats se dérèglent, les écosystèmes se dégradent et pourtant, à l’échelle globale, revenu moyen par habitant, espérance de vie et niveaux d’éducation continuent d’augmenter. Comment expliquer ce paradoxe ?
Texte intégral (2507 mots)

Les climats se dérèglent, les écosystèmes se dégradent et pourtant, à l’échelle mondiale, le revenu moyen par habitant, l’espérance de vie et les niveaux d’éducation continuent d’augmenter. Ce décalage constitue l’un des paradoxes les plus dérangeants du débat environnemental contemporain. Explorer tous les facteurs explicatifs est primordial pour réfléchir aux manières d’agir et de communiquer à l’ère du changement climatique.


Depuis les années 1960, les alertes sur les conséquences écologiques de la croissance économique et de l’industrialisation se multiplient. Dégradation des écosystèmes, épuisement des ressources, pollutions, dérèglement climatique ou franchissement de limites planétaires : de nombreux travaux scientifiques décrivent des dynamiques susceptibles d’altérer durablement les conditions de vie humaines.

Et pourtant : l’espérance de vie mondiale augmente, la pauvreté extrême a reculé, du moins jusqu’aux crises récentes, les niveaux d’éducation progressent, le revenu moyen par habitant continue, à l’échelle mondiale, sa progression de long terme.

Ce décalage correspond à ce que des chercheurs ont appelé, au tournant des années 2010, « le paradoxe de l’environnementaliste » (environmentalist paradox, en anglais) : comment expliquer que le bien-être humain, mesuré par les indicateurs dominants, s’améliore alors même que les écosystèmes se dégradent ?

Ce paradoxe ne nie évidemment pas la crise écologique. Mais il en complique l’interprétation.

Millennium Ecosystem Assessment (2005), WWF Living Planet Report (2022), Banque mondiale.

Un constat dérangeant

En 2005, l’ONU publiait le Millennium Ecosystem Assessment. Ce rapport, motivé par le constat d’une dégradation généralisée des écosystèmes et des services que les sociétés humaines en retirent, a confirmé qu’une grande partie des écosystèmes mondiaux et des avantages perçus par les humains étaient en déclin.

Partant de là, en 2010, des chercheurs ont formalisé l’énigme : si les services écosystémiques qui soutiennent les sociétés humaines se dégradent, pourquoi les indicateurs de développement humain continuent-ils, eux, d’augmenter ?

Cette question n’est pas purement académique. Elle touche au cœur du débat politique contemporain. Si les alertes environnementales ne se traduisent pas par une dégradation visible et généralisée des conditions de vie, leur crédibilité peut être fragilisée. À l’inverse, si la prospérité actuelle repose sur une dégradation cumulative dont les effets sont différés, c’est l’inaction qui est plus risquée.

Première piste : le problème des indicateurs

Une première piste d’explication du paradoxe de l’environnementaliste s’est penchée sur les indicateurs utilisés.

Les indicateurs dominants du bien-être – produit intérieur brut (PIB) par habitant, espérance de vie, scolarisation ou leur combinaison au sein de l’Indice de développement humain (IDH) – captent essentiellement des dimensions matérielles et sanitaires.

Mais ils capturent mal, ou même pas du tout, la qualité des relations aux milieux, la résilience des territoires, la sécurité écologique future, les vulnérabilités intergénérationnelles.

Une partie du paradoxe tient à une dissociation entre flux et stocks : les indicateurs de bien-être mesurent des flux (revenu, production, consommation), tandis que les dégradations écologiques affectent des stocks (climat, biodiversité, sol), dont l’érosion peut rester longtemps invisible dans les indicateurs courants.

Le paradoxe pourrait donc être lié à ce que l’on mesure ou non, et une partie du débat récent a donc porté sur l’élargissement des cadres d’évaluation pour prendre en compte les contributions de la nature (nature’s contributions to people, en anglais), la comptabilité du capital naturel, les indicateurs de bien-être multidimensionnels. Pour autant, même en enrichissant les indicateurs, le constat global demeure : les indicateurs de performance socioéconomique n’ont pas encore basculé.

Deuxième piste : la grande substitution énergétique et technologique

L’hypothèse la plus robuste aujourd’hui est celle de la substitution massive des services de la nature rendue possible par l’énergie fossile et l’innovation technique. L’agriculture industrielle a, ainsi, accru les rendements.

Les infrastructures hydrauliques compensent, pour leur part, les perturbations locales des régimes de précipitation. Les systèmes de santé réduisent, enfin, la mortalité indépendamment de la qualité écologique immédiate. Autrement dit, les sociétés modernes ont développé une capacité d’amortissement et d’adaptation. Mais cette capacité repose elle-même sur une intensification matérielle et énergétique sans précédent.

Les travaux récents sur les flux de matières montrent que l’extraction mondiale continue de croître : à l’échelle globale, croissance et pressions environnementales restent encore très souvent corrélées.

Le paradoxe ne réfute pas les limites écologiques ; il montre plutôt la capacité temporaire des sociétés industrielles à en différer les effets grâce à une mobilisation massive d’énergie et de ressources.

Résilience ou illusion de stabilité ?

Une autre lecture du paradoxe convoque la notion de résilience : les systèmes socioécologiques peuvent absorber des perturbations importantes sans s’effondrer immédiatement. Ils disposent d’inerties, de redondances, de capacités d’adaptation. Mais cette résilience peut être trompeuse.

Les recherches sur les points de bascule (tipping points) suggèrent que des systèmes apparemment stables peuvent franchir brutalement des seuils critiques. Le climat, les écosystèmes forestiers ou les calottes glaciaires présentent ainsi des dynamiques non linéaires. Un exemple inquiétant est la déforestation en Amazonie qui pourrait modifier le régime des précipitations et transformer la forêt humide en savane, avec des conséquences sur le climat global.

Dans cette perspective, l’absence d’effondrement observable aujourd’hui ne constitue pas une preuve de sécurité, mais possiblement une phase de latence. Le paradoxe environnementaliste serait alors l’expression d’une robustesse apparente précédant une transformation plus profonde.

Une question d’échelle et d’inégalités

Les moyennes globales masquent également des réalités contrastées. Pour certaines populations les inondations, les sécheresses ou les méga-incendies liés au changement climatique sont déjà synonymes d’insécurité alimentaire, de pertes de moyens de subsistance ou de migration forcée. Le paradoxe apparaît surtout à l’échelle agrégée. À l’échelle locale ou du point de vue de la distribution des effets, la corrélation entre dégradation écologique et vulnérabilité est souvent plus nette.

Ainsi, le débat s’est déplacé vers la notion d’« espace sûr et juste » (safe and fair space, en anglais) une notion proposée en 2012 par l’économiste britannique Kate Raworth. Elle vise à souligner que, pour aller vers un monde vivable, l’éradication de la pauvreté était une étape nécessaire. Mais comment concilier désormais respect des limites planétaires et réduction des inégalités sociales sachant que la prospérité observée en moyenne coexiste avec des dépassements écologiques et des injustices sociales ?

Le risque politique du paradoxe

Une chose est certaine : le paradoxe environnementaliste est politiquement ambivalent. Il pourrait être interprété soit comme :

  • la preuve que les scénarios catastrophistes étaient excessifs ; la dégradation écologique a des effets limités sur le bien-être humain parce qu’elle est moins grave qu’annoncée ou parce que les sociétés humaines ont une capacité d’adaptation suffisante ;

  • ou bien comme la démonstration que les sociétés ont jusqu’ici réussi à en différer les coûts, mais non à les éliminer. Ce sont donc les outils d’observation et d’anticipation qui sont inadéquats pour rendre compte de la réalité de la situation.

Dans le premier cas, le paradoxe nourrit le scepticisme et la tentation du statu quo. Dans le second, il renforce l’argument en faveur de politiques préventives et prudentes. La tension entre ces deux lectures traverse aujourd’hui les débats publics.


À lire aussi : Inaction climatique : et si on était victime du biais de « statu quo » ?


Robustesse systémique et dépendance aux stocks

Un point central de la littérature récente concerne la dépendance aux stocks accumulés : énergie fossile, capital naturel, infrastructures héritées. La prospérité contemporaine repose sur une croissance de la consommation de ces stocks, unique dans l’histoire humaine.

La question devient alors : cette configuration est-elle reproductible à long terme ? Le paradoxe pourrait être celui d’une modernité soutenue par des conditions biophysiques transitoires dont le maintien impliquerait soit de limiter le nombre des bénéficiaires – c’est ce que suggère le néo-malthusianisme en appelant à la limitation des naissances – ou bien d’espérer que le génie humain et le progrès technique permettent de les prolonger – c’est ce que prétendent les technosolutionnistes ou les cornucopiens.


À lire aussi : Les cornucopiens sont parmi nous ! Mais qui sont-ils ?


Effondrement ou transformation ?

Le terme « effondrement » suppose une rupture brutale et généralisée. Or, les dynamiques observées pourraient être plus graduelles, différenciées, transformantes plutôt que destructrices.

La littérature scientifique récente insiste davantage sur la trajectoire des systèmes, les transitions socioécologiques, les capacités d’adaptation institutionnelle, les risques systémiques.

Le débat s’est ainsi déplacé d’une question simple « Allons-nous nous effondrer ? » – voire « Quand allons-nous nous effondrer ? » – à une interrogation plus complexe : sous quelles conditions et sous quelles formes la dégradation écologique finira-t-elle par affecter le bien-être humain, et selon quelles modalités et temporalités ?

Ce que révèle vraiment le paradoxe

Le paradoxe environnementaliste ne disqualifie ni les alertes scientifiques ni les progrès du développement humain. Il invite à dépasser l’opposition simpliste entre catastrophisme et optimisme technologique, et rappelle que les effets des dégradations environnementales sont souvent différés, inégalement répartis et masqués par la puissance matérielle des sociétés industrielles.

La catastrophe tarde peut-être, ou bien elle est déjà là, mais sous des formes moins visibles, plus diffuses, différentes de celles qui étaient imaginées. Dans tous les cas, le paradoxe ne referme pas la question écologique. Il oblige à la poser autrement – et plus rigoureusement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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10.06.2026 à 17:00

Marjane Satrapi, the woman who helped the world understand Iran

Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Marjane Satrapi will be remembered for her eye-opening film Persepolis which transformed not only Westerners but also exiled Iranians’ understanding of Iran in a simple yet powerful way.
Texte intégral (1832 mots)

The news of Iranian-French artist Marjane Satrapi’s death, on June 4 2026, at the age of just 56, has stirred emotions that extend far beyond the world of comics and the film industry. Tributes have been paid to an outspoken, strong-willed, freedom-loving artist, and a tireless critic of the Islamic Republic of Iran. None of this is inaccurate. Yet the significance of her work is not limited to this.

Marjane Satrapi achieved something rare: she made Iran understandable. More than that, she captured its human essence. Her humour, her penchant for self-deprecation, and the importance she attached to family stories and personal contradictions all point to aspects deeply rooted in Iranian culture, where tragedy and comedy often coexist within the same narrative.

Making Iran understandable to non-Iranians

For decades, Iran had often been viewed through a lens focusing primarily on strategy and security. For the Western world, the country was inextricably linked to the 1979 Islamic Revolution, the American hostage crisis, the Mullahs and theocracy, regional tensions and international sanctions. The Iranians themselves were often overshadowed by their regime. It is this perspective that Satrapi helped to transform.

When Persepolis came out between 2000 and 2003, her autobiographical account of life in Iran was far from a conventional political analysis. The graphic novel recounted a childhood, a family, and an adolescence marked by revolution and war. It was this approach that gave it its power. By telling the story of Iran from the perspective of a child and a young woman, Marjane Satrapi enabled a wide audience to grasp a reality that was foreign to them. The country no longer appeared as an abstract entity, but as a society inhabited by individuals faced with choices, contradictions, hopes and disillusionment.

Its adaptation into an animated film in 2007 further expanded its international audience and helped introduce millions of viewers to this different side of Iran.

A poster for Persepolis the movie in a Warsaw bus shelter (Poland), February 2008. Ivonna Nowicka/Wikimedia, CC BY-SA

Persepolis, an ‘eye-opener’ on Iran

For many Westerners, Persepolis was also an unexpected revelation: behind the slogans, diplomatic crises and revolutionary crowds lay families, teenagers, arguments, dreams and worries with which they could identify. In this way, it revealed what major events often leave in the shadows. Iran ceased to be an international problem and became a human society again. This ability to connect undoubtedly explains why her work continues to resonate with new generations.

Twenty-six years after the publication of the first volume, Persepolis remains for many a first encounter with Iranian society.

Few works have played a comparable role in the discovery of contemporary Iran.

But the role of a “bridge builder” between two cultures does not fully capture who Marjane Satrapi was. Her work does not simplify Iran; it captures its diversity and tensions. She depicts parents who are progressive yet attached to certain traditions; individuals who bend the rules without necessarily rejecting their society; exiles who are critical of Iran but sometimes disillusioned with the West; characters who retain their ability to laugh in the face of repression.

One of the great strengths of Persepolis is that it depicts multiple layers of experience simultaneously. Political repression coexists with humour. Social constraints never overshadow individual strategies. Tradition does not preclude the desire for modernity. Conformism exists, but so does dissent. The Iran that emerges from the pages of the graphic novel is neither a static country nor a uniform society.

These many facets of Iranian society stand in contrast to the often simplistic images via which Iran is perceived abroad. This focus on individuals rather than abstractions also runs through other comics Satrapi authored, such as Embroideries or Chicken with Plums, in which she explores family relationships, social norms, and the desires and frustrations of an Iranian society rarely depicted in all its complexity.

Making exile understandable to the Iranian diaspora

However, the significance of Persepolis is not limited to the view of Iran from the outside. The work has also struck a particular chord with many Iranians living in Europe, North America or elsewhere, in that it recounts an experience that is often difficult to put into words: that of exile. Not the heroic or tragic exile of grand national narratives, but that of everyday life. That of misunderstandings, cultural clashes and miscommunications. That of those trying to find their place in a new society without entirely abandoning their original roots. Persepolis very accurately captured how expectations collide with reality.

Footage from an interview on French TV with Marjane Satrapi from the INA archives (don’t forget to activate English subtitles).

The West, as imagined, from Tehran is not always what Iranians discover on arrival. Social norms, human relationships, friendships and romantic experiences do not necessarily match the picture they had in mind. This is undoubtedly one of the reasons why so many Iranians from immigrant backgrounds have identified with his story.

Looking beyond the Iranian context, Satrapi puts into words a more universal experience: that of being caught between two worlds. Living amidst multiple languages, cultures and memories, without fully belonging to any of them. Her work has thus offered many Iranians in the diaspora a mirror in which they recognise their own existential questions.

This aspect may be less visible than her political commitment to political causes. Yet it is essential. For whilst Satrapi has enabled Westerners to better understand Iran, she has also offered many exiles the tools to reflect on their own journeys. In her own way, she has built a bridge in both directions. This mediating role undoubtedly explains the special place her work occupies. She never glosses over Iran’s contradictions. Nor does she portray the West as an ideal horizon or a source of systematic disillusionment. On the contrary, she highlights the complexity of multiple identities.

Today, as Iran remains at the heart of international tensions, the protests, repression and human tragedies unfolding across the country sometimes struggle to find their place amidst geopolitical analyses.

Marjane Satrapi’s work, however, reminds us of an often-forgotten truth: no country can be reduced to its political regime.

More than twenty-five years after the comic book was printed, Persepolis remains one of the few works capable of making Iran decipherable without excusing it, critical without caricaturing it, and human without idealising it. This is undoubtedly what explains its enduring appeal.

The official trailer of Persepolis, Marjane Satrapi’s eye-opening animated film masterpiece on everyday life in Iran.

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10.06.2026 à 16:07

Affaire Lyhanna : la justice est-elle coupable ?

Laurent Willemez, Professeur de sociologie, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Une partie de la classe politique accuse la justice de défaillance après le meurtre de la jeune Lyhanna. Quelle est la situation de l’institution judiciaire ? Quelles réponses apporter ?
Texte intégral (2008 mots)

Une partie de la classe politique accuse la justice de défaillance après la mort de la jeune Lyhanna, 11 ans, et la découverte du parcours judiciaire de l’homme suspecté de son meurtre. Manque de communication entre les tribunaux, personnels débordés, explosion des plaintes pour violences sexuelles : le sociologue Laurent Willemez nous propose un état des lieux de l’institution judiciaire et une réflexion sur les réponses à apporter.


Depuis la découverte du parcours judiciaire de l’homme suspecté du meurtre de la jeune Lyhanna à Fleurance (Gers), certains acteurs politiques lancent des accusations virulentes contre la magistrature et pointent les dysfonctionnements de la justice. La prise de position la plus forte est sans doute celle de Bruno Retailleau, président des Républicains, qui remet en cause, comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises, « l’indépendance » de la justice et le « corporatisme » des magistrats. L’attaque contre les acteurs de l’institution judiciaire vient du ministre de la justice lui-même, Gérald Darmanin, qui met en scène son volontarisme en convoquant les procureurs généraux. Au-delà de ces postures politiques, ce drame permet de revenir sur quelques spécificités propres à l’institution judiciaire française.

Le parquet mis en cause

Dans cette affaire, on constate une tonalité différente des critiques habituelles envers les « juges », souvent répétées après un fait divers dramatique. En effet, ce ne sont pas les magistrats du siège (qui prennent les décisions) qui sont en cause, mais bien leurs collègues parquetiers et parquetières, qui ont en charge l’exercice de l’action publique et la direction de l’enquête, en collaboration avec les forces de l’ordre (police et gendarmerie).

Le statut des membres du parquet est d’ailleurs bien spécifique dans la mesure où ceux-ci sont subordonnés à l’exécutif, en l’occurrence au garde des sceaux, ministre de la justice. Si celui-ci ne peut plus imposer des décisions sur des individus, il continue de rédiger des circulaires de politique pénale à l’intention des procureurs généraux (dirigeant les différents parquets des ressorts au sein de leur cour d’appel), qui les font appliquer par les procureurs des tribunaux judiciaires, dont le rôle est central dans le fonctionnement de la justice française.

Les multiples interventions du ministre de la justice semblent d’abord avoir pour fonction de se défausser d’une inaction dans le domaine des violences conjugales et sexuelles. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la « chaîne pénale », dont les dysfonctionnements semblent avoir conduit au drame, intègre les forces de l’ordre : ici la gendarmerie, ce qui est assez peu relevé. En bref, ce n’est pas un juge d’instruction ou une juge d’application des peines qui sont ici accusés, mais bien le cœur de l’appareil répressif de l’État.

Des dysfonctionnements organisationnels liés au numérique

Dans l’affaire Lyhanna, qu’en est-il des dysfonctionnements de la chaîne pénale et plus largement de l’institution judiciaire ? Ni les différentes brigades de gendarmerie ni les différents parquets, et en particulier celui d’Auch, ne semblent avoir agi face aux faits antérieurement reprochés à la personne soupçonnée du viol et du meurtre de l’enfant, ou même n’en ont pas été informés. La question posée est donc d’abord celle de faiblesse des outils de communication entre les différents acteurs.

Ce qui est notamment en cause, c’est le « retard » du ministère de la justice en termes de communication numérique sur les alertes et les pièces des dossiers. Les plans de « transformation numérique de la justice » se sont pourtant multipliés avec la « procédure pénale numérique » (PPN), censée être déployée dans toutes les juridictions françaises, au moins pour les délits. Les difficultés constatées sont pourtant nombreuses, notamment dans les petites juridictions, dans la transmission des dossiers. À cet égard, le Gers fait pourtant figure de « bon élève » de la procédure numérique avec des taux importants de « dématérialisation » des procédures, comme le montrent des données issues de notre enquête en cours sur la « transformation numérique de la justice »

Quoi qu’il en soit, il est assez rare que les enjeux du déploiement des outils numériques au sein de l’État s’invitent dans le débat public, et l’on peut imaginer que l’affaire Lyhanna pourrait avoir pour conséquence une accélération de cette politique au sein du ministère de la justice. Une accélération qui nécessitera incontestablement plus de moyens (en achat de matériel, en formation, etc.).

Une justice débordée

Ces difficultés organisationnelles s’accompagnent d’un enjeu beaucoup plus fort, celui des faibles moyens en personnel et de la surcharge de travail, comme j’ai pu l’exposer dans Sociologie de la magistrature, coécrit avec Yoann Demoli. Cette surcharge de travail est vraie pour l’ensemble de la magistrature, siège et parquet réunis.

Les parquets sont souvent des organisations de petite taille, composés d’agents, et pas seulement des magistrats, qui travaillent à flux tendu dans une urgence perpétuelle, quelle que soit la taille de la juridiction (même si, bien entendu, du fait de sa taille et du niveau de criminalité en Seine-Saint-Denis, le parquet de Bobigny connaît une situation particulière.

Un des dispositifs organisationnels centraux des parquets est la permanence, dans laquelle se succèdent les parquetiers et parquetières et qui, souvent pendant une semaine, répondent jour et nuit aux sollicitations des forces de l’ordre en prenant des décisions très rapidement. Ce qui est appelé « traitement en temps réel » (TTR) des affaires conduit à un travail extrêmement intense et émotionnellement très coûteux. De nombreux magistrats vivent des conditions de travail difficiles liées à la fois au débordement du travail sur le reste de leur vie et au sentiment de « travail empêché ».

Ces formes de souffrance au travail ont pu conduire à des suicides ou à des décès de magistrates pendant l’audience ; l’ensemble a donné lieu à des prises de position des syndicats de magistrats et même, en 2021, à une « tribune des 3 000 » alertant sur ces difficultés. Et si ces dernières ne sont pas documentées officiellement, c’est peut-être parce que le ministère de la justice peine à admettre ces réalités de burn out que j’ai pu rencontrer dans mes enquêtes.

De la même manière, les réflexions sur la charge de travail des magistrats semblent finalement très peu nombreuses, et le colloque de 2023 organisé à la Cour de cassation sur cette question fait figure de moment exceptionnel de réflexion de la justice sur ses propres pratiques.

Ainsi, au-delà même du parquet, on constate que l’ensemble de la magistrature française est sous pression depuis de nombreuses années, du fait de la faiblesse des effectifs. La comparaison est souvent faite avec les pays européens tels qu’ils sont mesurés au niveau du Conseil de l’Europe (et non pas, comme il est souvent indiqué par erreur, au niveau de l’Union européenne), par la Commission européenne pour l’efficacité de la justice.

En 2022, la France a ainsi dépensé 77 euros par habitant quand l’Allemagne en a dépensé 136, et la Pologne 138. On compte par ailleurs 11,3 juges pour 100 000 habitants (et 3,2 parquetiers) en France contre 24,7 juges pour 100 000 habitants (et 7,7 parquetiers) en Allemagne. L’effort important annoncé par l’ancien ministre, Éric Dupont-Moretti, en 2023 d’augmenter le nombre de postes de magistrats de 1 500 et celui de greffiers de 1 800 sur cinq ans, mettra du temps à faire sentir ses effets. Par ailleurs, il ne suffira pas à résorber l’écart avec les autres pays européens.

Explosion des plaintes pour violences sexuelles

Si la question des moyens ne constitue pas la seule variable explicative, elle est donc un des éléments importants de l’équation que doivent résoudre, au sein des juridictions, les autorités judiciaires. Le drame pose aussi une question cruciale du traitement judiciaire des violences sexuelles et sexistes.

Depuis les années 2000 et les différents #MeToo depuis 2017, de plus en plus de victimes portent plainte et la justice doit juger de plus en plus d’infractions de ce type. Les violences sexuelles, qu’elles soient ou non intrafamiliales, sont ainsi devenues un contentieux de masse.

Selon les chiffres publiés en 2023 par le ministère de la justice, on constate une augmentation de 14 % des condamnations pour violences sexuelles entre 2017 et 2022. Ce sont en particulier les condamnations pour harcèlement sexuel qui se multiplient, avec une augmentation de presque 100 %.

Le directeur général de la gendarmerie nationale, déclarant que l’affaire Lyhanna est « est un échec pour nous », a rappelé l’augmentation vertigineuse de cas à traiter par ses services. En 2019, « nous avions, pour l’ensemble de la gendarmerie, 28 000 plaintes annuelles pour des violences sexuelles et sexistes et des viols, 65 % concernant des mineurs ». Six ans plus tard, en 2025, avec 50 000 plaintes enregistrées « on a quasiment multiplié par deux les plaintes pour violences sexuelles et sexistes et pour viols ».

Si tous les chiffres ne sont pas disponibles, les entretiens avec des magistrats, qu’ils soient parquetiers, juges d’instruction ou présidents d’audiences correctionnelles, montrent l’importance croissante de ce contentieux, devenu massif et qui renforce encore la saturation des tribunaux. On peut alors se demander, à l’instar du Syndicat de la magistrature et de l’Union syndicale des magistrats, si la transformation de la législation ou l’accroissement de l’arsenal répressif sont des solutions viables, la seule réponse possible semblant d’abord passer par l’accroissement des effectifs de magistrats et de greffiers, seule mesure à même d’apporter une réponse pénale rapide et systématique aux violences sexuelles que notre société n’accepte plus.

The Conversation

Willemez Laurent a reçu des financements de l'Institut Robert Badinter (IRB)

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10.06.2026 à 16:06

Pourquoi Trump installe une cage de combat devant la Maison-Blanche

Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

L’installation, que Trump veut pérenne, d’une arène de MMA symbolise un pouvoir fondé sur la force et le spectacle.
Texte intégral (2306 mots)

L’« UFC Freedom 250 », la soirée de MMA qui se tiendra dans une cage installée spécialement sur la pelouse sud de la Maison-Blanche, le 14 juin, est présenté comme une célébration patriotique dans le cadre du 250ᵉ anniversaire de la naissance des États-Unis. C’est en réalité un événement à la gloire du président, puisque ce jour-là, ce ne sera pas l’anniversaire du pays, mais le sien. Les arts martiaux mixtes, avec leur imagerie de violence et de domination, correspondent pleinement à la vision que Trump se fait de la politique.


Que signifie politiquement le fait d’installer une cage de combat dans le jardin de la Maison-Blanche ?

En faisant ériger un octogone d’arts martiaux mixtes (MMA) sur la pelouse présidentielle, Donald Trump ne célèbre pas un sport. Il met en scène une vision du pouvoir où le chef d’État ne sert plus la nation – il la personnifie en champion qui domine et soumet.

Alors que son administration fait face à l’une des crises internationales les plus lourdes de son second mandat, Trump semble surtout obsédé par deux choses : sa gigantesque salle de bal et le combat d’arts martiaux mixtes organisé par l’Ultimate Fighting Championship (UFC) sur la pelouse de la Maison-Blanche, le 14 juin. Il compare l’arène installée – une structure métallique de 28 mètres entourant l’octogone, surnommée « The Claw » (la griffe) – à la tour Eiffel, allant jusqu’à suggérer de ne jamais la démonter.

L’événement a été jugé suffisamment important pour que le calendrier du G7 soit ajusté afin d’éviter tout chevauchement.

Appropriation symbolique de la nation

Les organisateurs présentent l’événement comme une célébration patriotique et apolitique de l’histoire américaine : entre les combats, l’UFC diffusera des séquences consacrées aux héros nationaux, à l’indépendance et au 250ᵉ anniversaire des États-Unis.

Pourtant, aucune des grandes commémorations évoquées ne tombe réellement ce jour-là : le 250ᵉ anniversaire de l’indépendance sera célébré le 4 juillet 2026, celui du drapeau en 2027, tandis que celui de l’armée américaine a déjà été marqué en 2025. Le seul anniversaire qui tombe exactement le 14 juin est celui de Donald Trump, qui aura 80 ans. Sous couvert de commémoration nationale, l’événement fonctionne d’abord comme une fête d’anniversaire présidentielle, doublée d’une opération politique et financière.

La diffusion est prévue sur Paramount+, dont la maison mère a été rachetée en août 2025 par David Ellison, fils du cofondateur d’Oracle et figure proche de l’écosystème trumpien. Le public a été soigneusement sélectionné : des militaires recrutés par le Pentagone selon des critères morphologiques serviront de décor télévisé.

La déclaration financière de Trump fait aussi apparaître l’achat d’actions de TKO Group Holdings, maison mère de l’UFC, au moment même où il promeut l’événement. Ce n’est pas un événement sportif honoré par la présence du président. C’est un événement présidentiel habillé en gala de MMA.

Une fascination ancienne pour les sports de combat

Donald Trump a toujours été fasciné par les sports de combat et le spectacle de la violence, alors qu’il a lui-même échappé au service militaire pendant la guerre du Vietnam grâce à un diagnostic d’« éperon osseux » établi par un podologue ami de son père.

Dans les années 1980, il noue des liens étroits avec la fédération de catch professionnel WWE. En 2007, lors d’un match appelé « Bataille des milliardaires », il s’est mis en scène dans une rivalité fictive avec son propriétaire Vince McMahon.

Le catch fonctionne selon la logique du kayfabe, une convention qui invite le public à adhérer à une histoire dont chacun connaît pourtant le caractère scénarisé. Cette mécanique éclaire utilement le fonctionnement de Donald Trump. Il a compris très tôt que la politique fonctionnait selon le même principe : il n’a pas transformé la politique en spectacle, il a révélé qu’elle l’était déjà.

L’UFC appartient toutefois à un autre registre. Ici, les combats ne sont pas simulés. Trump s’y intéresse dès les années 2000 et accueille plusieurs événements dans ses casinos d’Atlantic City (New Jersey). Dana White, PDG de l’UFC, rappelle régulièrement le soutien que lui aurait apporté Trump lorsque l’organisation cherchait encore à s’imposer. Cette proximité ne relève donc pas d’un engouement récent, mais d’une relation ancienne avec un univers culturel devenu central dans une partie de la droite américaine contemporaine.

Du héros civique au champion combattant

Pour comprendre la portée de ce choix, il faut revenir à la figure présidentielle héroïque américaine. Depuis l’indépendance, les présidents américains ont souvent été associés à une forme d’héroïsme, à commencer par George Washington, dont la grandeur tient moins à ses victoires militaires qu’à son geste de 1783 : refuser le pouvoir absolu et rentrer dans sa ferme plutôt que de gouverner. Abraham Lincoln incarne l’autorité morale plutôt que la puissance militaire. Au XXᵉ siècle, les présidents-héros – de Roosevelt à Eisenhower – tirent leur légitimité de la notion de service : ils souffrent, ils se sacrifient, ils servent la nation avant eux-mêmes. Le héros démocratique est au service d’une cause qui le dépasse.

Ce modèle a commencé à se fissurer après le 11 septembre 2001. La rhétorique politique américaine lui a progressivement substitué la notion de « toughness » – la dureté, la résistance, la volonté de dominer.

George W. Bush, en tenue d’aviateur, prêt à embarquer pour se rendre sur le porte-avions Abraham-Lincoln, où il prononcera son célèbre discours « Mission accomplie » à propos de l’intervention en Irak, le 1ᵉʳ mai 2003. Susan Sterner/White House

Le héros ne devait plus seulement servir, il devait gagner. George W. Bush atterrissant sur un porte-avions en combinaison de pilote militaire avait déjà quelque chose de ce basculement. Mais ce n’était encore qu’un décor.

L’affiche publiée par la Maison-Blanche pour promouvoir l’événement du 14 juin illustre cette mutation de manière saisissante. L’Oncle Sam de l’affiche de recrutement de 1917, figure maigre et austère, est remplacé par un colosse à la musculature hypertrophiée, dans une esthétique IA totalement assumée.

Le titre, « America Needs a Champion ». Cette hypertrophie martiale dit une masculinité hégémonique. Quelques jours auparavant, Trump s’était lui-même représenté en Oncle Sam sur son réseau Truth Social.

Le glissement est complet : le champion ne représente plus la nation, il la personnifie. Le président n’est plus le serviteur de l’Amérique – il est l’Amérique. Dans la culture des sports de combat, le champion ne se contente pas de vaincre, il soumet. Transposée en métaphore politique, cette approche décrit exactement le rapport au pouvoir que Trump met en scène : non pas la gouvernance mais la domination.

Le MMA comme vecteur politique

La portée de cet événement est autant esthétique que sociologique. Plusieurs études ont montré que l’UFC est devenu un puissant vecteur de socialisation masculine, représentant un modèle de virilité fondé sur la hiérarchie physique et la compétition. Ce modèle a un rendement électoral documenté. En 2024, selon l’analyse CIRCLE/AP VoteCast, 55 % des hommes de 18 à 29 ans ont voté pour Trump – soit 14 points de plus qu’en 2020. La progression est encore plus marquée chez les jeunes hommes latinos.

L’événement du 14 juin s’inscrit dans cette logique : consolider un électorat masculin autour d’un imaginaire de la force, alors que les sondages signalent une érosion du soutien au président.

Toutefois, l’enjeu dépasse la tactique électorale. Trump ne se rend pas au stade, il fait monter le sport de combat à la Maison-Blanche afin de projeter sur sa personne les valeurs des arts martiaux : virilité guerrière, hiérarchie du corps, domination physique et hypermasculinité.

Le pouvoir mis en cage

La cage installée à la Maison-Blanche n’est donc pas une simple opération de divertissement : la mise en scène remplace l’expérience réelle. Pendant que l’UFC célèbre le guerrier triomphant dans l’arène, la crise iranienne rappelle ce que Trump ne veut pas assumer politiquement : le prix humain d’une guerre réelle.

Ce spectacle de violence a naturellement suscité des comparaisons avec les empereurs romains et leurs gladiateurs. Mais Trump agit dans une démocratie où la critique reste possible. Sa force politique tient précisément à sa capacité à intégrer la contestation au spectacle : cynisme, dénonciations et protestations finissent par nourrir ce qu’ils prétendent combattre. C’est un « kayfabe d’État démocratique » : une mise en scène du pouvoir qui s’impose moins par la répression que par la normalisation.

Le terrain symbolique reste disputé. Des recours juridiques ont été déposés pour faire annuler l’événement, et le mouvement No Kings a prévu des manifestations ce même 14 juin, en réinvestissant précisément les symboles que l’événement prétend célébrer : le drapeau, la date, l’espace public. Cela pose une question qui dépasse Trump : qui peut revendiquer la nation, le dirigeant qui cherche à en monopoliser les symboles ou les citoyens qui font de la résistance un acte patriotique ?

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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