LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

14.05.2026 à 17:41

Des archéologues ont découvert des dés vieux de 12 000 ans : voici ce qu’ils nous apprennent sur l’histoire du jeu

Aris Politopoulos, Assistant Professor in Archaeology and Cultural Politics, Leiden University

Angus Mol, Associate Professor in Archaeology, Leiden University

Walter Crist, Guest Researcher, Centre for Arts in Society, Leiden University

S’ils ne ressemblent pas à nos dés actuels, les dés préhistoriques retrouvés sur des sites d’Amérique du Nord démontrent combien ce type de jeu est ancien.
Texte intégral (1523 mots)

Les êtres humains ont toujours eu le goût du jeu. Mais pendant la majeure partie de notre histoire, le jeu n’a laissé que peu de traces. Contrairement aux outils ou aux ossements, les jeux se conservent rarement, et les plaisirs éphémères qu’ils procurent sont encore plus difficiles à retrouver.


La récente découverte de dés vieux de 12 000 ans, publiée dans American Antiquity, apporte un nouvel éclairage sur le caractère ludique des sociétés humaines dans un passé lointain.

L’archéologue Richard J. Madden a identifié 565 dés provenant de sites à travers l’Amérique du Nord, notamment dans le Wyoming, le Colorado et le Nouveau-Mexique. Ils datent du XIXe siècle et remontent jusqu’à 12 000 ans. La reconnaissance de ces artefacts comme étant des dés repousse de plusieurs milliers d’années les preuves matérielles du jeu chez l’homme, à travers ce que Madden interprète comme des preuves de jeux de hasard et de paris. Il estime que les Amérindiens jouaient aux dés 6 000 ans avant tout le monde.

Pour identifier ces objets comme des dés, Madden a rassemblé des données sur des objets comparables issues de publications archéologiques et de bases de données sur les vestiges, en s’appuyant sur une étude antérieure exhaustive des objets de jeu amérindiens.

Des dés binaires

Ces objets ne ressemblent pas aux dés à six faces que nous utilisons aujourd’hui. Il s’agit plutôt de dés binaires : des pièces plates, rondes ou rectangulaires marquées d’un côté et vierges de l’autre. Si vous êtes un fan de Donjons et Dragons comme nous, vous pourriez appeler un tel dispositif de lancer un d2. En effet, on peut comparer le lancer de l’un de ces dés anciens à un tirage au sort avec une pièce de monnaie – bien que cette découverte souligne également que les dés sont bien plus anciens que les pièces.

Richard Madden parle de sa découverte.

Lorsqu’on évalue des recherches révolutionnaires de ce type, il est essentiel de réfléchir à la nature des vestiges archéologiques de ce passé très lointain. Nous dépendons d’un éventail très limité d’objets, car beaucoup ne survivent pas dans le sol. Souvent, lorsque nous jouons, même aujourd’hui, nous n’utilisons aucun objet matériel. Pensez à un jeu de chat ou de cache-cache. Imaginez maintenant un jeu similaire se déroulant il y a 12 000 ans. Un archéologue pourrait-il jamais en trouver des traces ?

Même lorsque le jeu nécessite du matériel, comme dans les jeux de société, les traces ne sont souvent pas conservées.

En effet, des études ethnographiques des études ont montré que les gens jouent fréquemment à des jeux de société d’une manière qui ne laisse aucune trace archéologique. Pour de nombreux jeux, les gens creusent des trous et tracent des lignes au sol pour le transformer en plateau, et utilisent des pierres, des graines, des coquillages et même des excréments d’animaux séchés comme pions.

Les objets naturels font également l’affaire : des bâtons à deux extrémités et des cauris (coquillages) peuvent servir de dés binaires. Ce n’est pas seulement une pratique du passé ou propre à des contrées lointaines : partout dans le monde, on joue chaque jour en utilisant de manière créative toutes sortes d’objets – bouchons de bouteille, boîtes de conserve, ficelle, bâtons, cailloux et autres bricoles – qui ne sont pas facilement identifiables comme des jouets. C’est pourquoi, pour nous, archéologues qui étudions le jeu, les dés constituent des découvertes spéciales, car ce sont sans ambiguïté des outils qui servent à jouer.

Les dés anciens

Les archéologues trouvent des dés plus souvent que vous ne le pensez, sous toutes sortes de formes intéressantes. L’un des exemples les plus célèbres est celui des os astragales, les os de la cheville d’animaux à sabots (principalement des moutons et des chèvres). Ils possèdent quatre faces distinctes et ont été couramment utilisés comme dés.

L’un des jeux les plus anciens de l’histoire de l’humanité, le jeu des 20 cases (une version ultérieure du Jeu royal d’Ur), est connu pour avoir utilisé de tels dés, car des os d’astragale ont été retrouvés dans les tiroirs des boîtes de jeu. Dans de nombreux cas, plutôt que de prélever ces os sur des animaux abattus, les gens les reproduisaient dans d’autres matériaux tels que la pierre, le verre ou le métal. Des exemplaires en ivoire ont été découverts avec les jeux qui se trouvaient dans la tombe égyptienne de Toutankhamon. Cela suggère que les gens n’ont commencé à fabriquer des objets ressemblant à des dés qu’après avoir déjà utilisé des objets naturels adaptés à ce même usage.

Dans son étude, Madden soutient que les dés témoignent d’une évolution continue des jeux qui impliquent une dimension économique. Nous souhaitons orienter ce débat dans une autre direction. Le jeu existe en dehors du cadre des jeux d’argent ou des jeux qui impliquent des transactions, et l’analyse contextuelle nécessaire pour identifier véritablement le jeu d’argent dans le passé fait défaut dans cette étude. De plus, cette étude aborde le jeu exclusivement sous un angle fonctionnaliste, en particulier à travers des cadres évolutifs et économiques.

Nous avons fait valoir ailleurs que des études comme celles-ci tiennent rarement compte d’un point fondamental : le jeu existe souvent pour le seul plaisir de jouer. Parfois, on lance la pièce pour gagner, mais souvent, on la lance juste pour s’amuser.

Bien que nous ne soyons pas convaincus que ces anciens peuples amérindiens géraient des réseaux de jeux d’argent, il s’agit d’une découverte passionnante. Ce que ces dés, ainsi que d’autres trouvés dans des contextes archéologiques à travers le monde, mettent en évidence, c’est la beauté fascinante du jeu, aujourd’hui comme par le passé. Ainsi, la prochaine fois que vous lancerez des dés, sachez que vous participez au même esprit ludique – le suspense, la joie, la déception d’un mauvais lancer – que celui que ressentaient déjà les gens il y a 12 000 ans.

The Conversation

Aris Politopoulos a reçu des financements au titre de la subvention de démarrage « Archaeological Futures » et du prix Ammodo Science Award for Groundbreaking Research pour le projet Past♥Play. Aria est membre du conseil d'administration de la fondation Stichting VALUE.

Angus Mol a reçu des financements du Conseil néerlandais de la recherche (NWO) dans le cadre de la bourse NWO-VIDI « Playful Time Machines » et du prix Ammodo pour la recherche scientifique novatrice, pour le projet Past♥Play. Il est membre du conseil d'administration de la fondation VALUE.

Walter Crist a reçu des financements du programme COST (Coopération européenne en science et technologie) pour le projet GameTable : Techniques informatiques pour le patrimoine des jeux de société, et de Game-in-Lab pour le projet « Play and the City » : Étude du patrimoine culturel des jeux de la ville de Rome. Il siège au conseil d'administration de l'Institut chypriote-américain de recherche archéologique (CAARI).

PDF

14.05.2026 à 17:40

La propriété immobilière, un héritage culturel de l’agriculture

Vuillemey Guillaume, Professeur associé en finance, HEC Paris Business School

Le choix d’acquérir ou non son logement ne serait pas seulement une décision individuelle. Elle s’ancre dans un lointain passé paysan.
Texte intégral (1305 mots)

Acheter ou louer un appartement ou une maison est sûrement une décision financière que l’on imagine fondé sur des considérations intimes. Pourtant, les décisions des individus en matière de propriété immobilière seraient influencées par des croyances culturelles héritées. En cause : le passé agricole de leurs ancêtres.


Vos ancêtres cultivaient-ils les plaines d’une région agricole européenne comme l’Ukraine ou la Beauce ? Ou élevaient-ils du bétail près de la Corne de l’Afrique ? Loin d’être anecdotique, la question à cette réponse pourrait en partie déterminer si vous êtes ou non aujourd’hui propriétaire de votre logement.

Les résultats d’une vaste étude empirique que nous avons menée indiquent, en effet, que les représentations culturelles liées à la terre et au bétail – respectivement des actifs immobiles et mobiles – se transmettent de génération en génération. Ces conceptions contribuent encore aujourd’hui à expliquer la probabilité qu’un individu devienne propriétaire. En particulier, les personnes issues de sociétés historiquement fondées sur l’agriculture céréalière sont plus susceptibles de posséder un bien immobilier que les autres.

Une décision financière importante

« Faut-il acheter une maison/un appartement ou simplement louer ? » Il s’agit sans doute de la décision financière la plus importante pour la plupart des ménages, qui choisissent ainsi de faire de leur logement (plutôt que de l’or ou des actions) leur principal actif. Au-delà des considérations économiques (comme la capacité à rembourser un crédit sur 20 ans), la propriété immobilière est aussi influencée par la manière dont les individus perçoivent la sécurité, la valeur et le statut social associés à un logement.


À lire aussi : Crédit immobilier : les raisons d’un blocage du marché du logement


Or, ces préférences culturelles sont profondément enracinées : elles trouvent leur origine dans des sociétés agricoles anciennes où la richesse reposait principalement sur deux types d’actifs, l’un mobile (le bétail), l’autre immobile (la terre). Mais les champs et les troupeaux étaient bien plus que de simples actifs économiques. Ils imprégnaient la culture, à travers des mythes et d’un folklore, qui ont laissé des traces et influencent encore aujourd’hui les représentations – et, in fine, les taux de propriété immobilière.

Les individus issus de sociétés historiquement dominées par l’agriculture céréalière, où la terre était davantage valorisée que les actifs mobiles, restent enclins à privilégier les actifs immobiles et deviennent donc plus souvent propriétaires.

Le poids de l’héritage culturel

Pour étayer cette hypothèse, nous avons analysé un corpus ethnographique. Les données contenues dans une base de données mondiale relative au folklore montrent que, dans les sociétés fondées sur l’agriculture, les motifs liés à la terre sont davantage présents dans leurs récits, tandis que les sociétés pastorales mettent davantage en avant le bétail. Parmi les premières figurent la plupart des pays européens, depuis l’Antiquité grecque jusqu’au Moyen Âge, où la terre était associée au pouvoir et au prestige pendant des siècles.

On peut penser au Chat botté, où le chat rusé fait passer le fils du meunier pour un propriétaire terrien afin de lui assurer une fin heureuse. À l’inverse, dans des sociétés pastorales d’Afrique de l’Est comme celle des Nuer, les structures de pouvoir et les représentations sociales reposent sur le bétail.

Aujourd’hui, les pays occidentaux comme de nombreuses sociétés pastorales sont devenus des économies industrielles, voire post-industrielles, ayant laissé derrière eux la plupart de leurs institutions traditionnelles liées à la terre ou au bétail. Pourtant, ces héritages culturels persistent et continuent d’influencer la manière dont les sociétés perçoivent les actifs mobiles et immobiles.

Héritages persistants

L’examen des données actuelles de la zone OCDE (41 pays disposant de données homogènes) confirme largement l’hypothèse posée. Ce sont dans les pays ayant une forte tradition agricole fondée sur la terre que l’on trouve aussi aujourd’hui des taux de propriété immobilière plus élevés. L’effet est significatif : une augmentation d’un écart-type de l’importance relative des terres cultivées (par rapport aux pâturages) est associée à une hausse d’environ 6 points du taux de propriété.

Le même schéma apparaît à l’échelle régionale en Europe. Même en neutralisant les effets propres à chaque pays, les régions historiquement agricoles présentent des taux de propriété plus élevés. Ces résultats ne prouvent toutefois pas à eux seuls un lien de causalité. D’autres explications pourraient exister.

Ainsi, les représentations culturelles voyagent avec l’immigration, il faut distinguer l’influence de la culture de celle de l’expérience locale, comme les guerres, l’inflation ou d’autres facteurs pouvant aussi influencer la décision d’acheter un bien immobilier.

Le poids des cultures

Pour cela, nous avons analysé le comportement des immigrés de deuxième génération aux États-Unis. L’idée est que ces individus – un échantillon de plus de 5 000 personnes – vivent dans les mêmes institutions et le même système économique, mais héritent de cultures différentes selon le pays d’origine de leurs parents (145 pays).

Les résultats confirment notre hypothèse : les descendants de sociétés historiquement fondées sur les cultures agricoles ont une probabilité plus élevée d’être propriétaires. Ce résultat reste robuste après avoir contrôlé de nombreux facteurs tels que le revenu, l’éducation, l’origine ethnique, la localisation géographique, la situation matrimoniale ou la structure du foyer.

Pour s’assurer de la solidité de l’explication, il convient de tester des explications alternatives. Le résultat mis en évidence précédemment persiste même après la prise en compte de facteurs tels que le PIB, les inégalités, la démocratie, l’état de droit ou des indicateurs culturels plus larges.

Les données suggèrent qu’il ne s’agit pas simplement d’une « culture générale de la propriété ». Ce qui prédit la propriété chez les immigrés de deuxième génération, c’est la part de la propriété dans le pays d’origine qui s’explique par les conditions agricoles et les caractéristiques des sols. Cela renforce l’idée d’un héritage culturel spécifique lié à l’agriculture.

The Conversation

Vuillemey Guillaume ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

14.05.2026 à 17:38

Rosalind Franklin, la « dark lady » de la structure de l’ADN ou comment on exclut les femmes des sciences

Clotilde Policar, Professeure, directrice des études sciences à l'ENS, École normale supérieure (ENS) – PSL

Que nous apprend l’histoire de Rosalind Kranklin sur l’exclusion des femmes des carrières scientifiques ?
Texte intégral (2604 mots)

Rosalind Franklin, la « dark lady » de l’ADN, mourrait le 16 avril 1958 d’un cancer de l’ovaire. Cristallographe avertie, spécialiste d’analyses de structure moléculaire, elle commence sa carrière indépendante (après sa thèse) à Paris au CNRS. Que nous apprend son histoire sur l’exclusion des femmes des carrières scientifiques ?


Dans les années 1950, une véritable course scientifique pour la découverte de la structure de l’ADN est lancée. Elle implique principalement trois équipes, celle de Linus Pauling à Caltech (États-Unis), et deux au Royaume-Uni : celle de James Watson et Francis Crick à Cambridge et celle de Maurice Wilkins du département de biophysique du King’s College à Londres dirigé par John Randall.

C’est dans ce contexte que ce dernier propose à Rosalind Franklin de monter sa propre équipe d’analyse structurale pour étudier la structure de l’ADN : l’enjeu est de taille, et Rosalind Franklin s’installe à Londres en janvier 1951. Les relations sont très vite tendues avec Maurice Wilkins, qui ne la vit pas comme une chercheuse indépendante (on dirait aujourd’hui « principal investigator »), mais plutôt comme travaillant dans son équipe, comme sa collaboratrice, voire son assistante ainsi que la désigne Watson. John Randall est probablement responsable de ne pas l’avoir accueillie dans des conditions claires pour ses collègues.

Elle travaille avec un doctorant, Raymond Gosling, et cherche à aligner les fibres d’ADN pour enregistrer des clichés de diffractions aux rayons X. Un des problèmes expérimentaux est l’existence de deux structures entremêlées dont la proportion dépend du degré d’humidité. Rosalind Franklin se propose de préparer un échantillon avec une unique structure pour avoir une image plus claire et elle y parvient. Le cliché n°51, devenu célèbre, lui permet d’obtenir, avec Raymond Gosling, la preuve expérimentale de la structure hélicoïdale. Mais ce cliché est dévoilé à James Watson par Maurice Wilkins : il lui a été transmis par Raymond Gosling, et il n’y a aucune trace d’un accord de Rosalind Franklin (ni Watson, ni Wilkins n’évoquent Franklin quand ils relatent cet échange dans leurs livres respectifs).

Ce cliché est la pierre angulaire expérimentale qui manquait aux réflexions de Watson et Crick sur la structure de l’ADN. Ils rédigent alors un article qu’ils destinent à Nature. Leur proposition a le mérite de justifier la stabilité de la structure en interaction par paires via des liaisons hydrogène : c’est important mais ne devrait pas occulter l’apport de Franklin dont le travail constitue la preuve expérimentale de la double hélice avec la présence du squelette phosphate à l’extérieur de la structure.

Les publications dans Nature

En 1953, John Randall, rencontrant l’éditeur de Nature, Lionel Brimble, apprend la publication imminente de la proposition de Watson et Crick, et il le convainc, sans évoquer celui de Franklin, de publier l’article de Wilkins, lui aussi sur la structure de l’ADN. Rosalind Franklin, déjà lassée par l’environnement peu inclusif de King’s College, est sur le départ pour aller à Birkbeck College où elle arrivera en mars 1953. Elle a déjà quasiment terminé de rédiger son propre travail sur l'ADN. Il lui fallut, apprenant que l’article de Watson et Crick et celui de Wilkins allaient être publiés, exiger elle-même, alors que l’avancée de sa recherche était parfaitement connue à King’s College, que le sien paraisse dans le même numéro.

Trois articles seront donc publiés en 1953, l’un après l’autre, sous un chapeau commun « Molecular structure of nucleic acids » : l’article de Watson et Crick, qui apparaît en premier, celui de Wilkins puis celui de Franklin. Une note de l’article de Watson et Crick indique clairement que leur proposition théorique repose sur les travaux expérimentaux, non publiés jusqu’alors, de Wilkins et de Franklin.

Remerciements de Watson et Crick article Nature. Traduction : Nous sommes très reconnaissants au Dr Jerry Donohue pour ses conseils et ses remarques constructives, notamment en ce qui concerne les distances interatomiques. Nous avons également été inspirés par la connaissance de la nature générale des résultats expérimentaux non publiés et des idées du Dr M. H. F. Wilkins, du Dr R. E. Franklin et de leurs collaborateurs au King’s College de Londres. L’un d’entre nous (J.D.W.) a bénéficié d’une bourse de la Fondation nationale pour la paralysie infantile.

Aujourd’hui, les canons d’un article scientifique veulent qu’on décrive tout d’abord les résultats « bruts », expérimentaux, qui sont analysés, décodés, pour amener à une discussion plus théorique des implications de ce qui a été mis au jour. Ici, l’éditeur a mis l’article théorique devant les deux articles expérimentaux. Certes sous un chapeau commun « Molecular structure of DNA », mais qui, aujourd’hui, est uniquement référencé (Web of science fin 2025) comme lié à l’article de Watson et Crick ! C’est sans doute, justement, parce qu’il est le premier de la série de trois. N’aurait-on pas pu imaginer un unique article avec les contributions expérimentales appuyant la proposition théorique ?

Est-ce important ? Il semble que oui : même si les nombres de citations doivent être manipulés avec précaution, on doit constater que le premier article, celui de Watson et Crick, est cité plus de 12 000 fois, alors que celui de Franklin et Gosling, ca. 1140 fois et celui de Wilkins, Stokes et Wilson ca. 740 fois (chiffres issus du site Web of science fin 2025).

Le Nobel : les femmes oubliées

On dit souvent que Rosalind Franklin n’a pas pu avoir le prix Nobel avec Watson, Crick et Wilkins en 1962 car il n’est pas décerné à titre posthume. Mais, on oublie alors que la règle qui l’interdit date de 1974. Avant 1962, au moins deux prix Nobel ont été attribués à titre posthume (Erik Axel Karlfeldt en 1931 et Dag Hammarskjöld en 1961). Mais voilà, il y a trois lauréats au prix de 1962, nombre maximal pour un prix Nobel, et Rosalind Franklin a été le « quatrième homme » (!), comme ce fut le cas de Jocelyn Bell, découvreuse des pulsars ou de Lise Meitner pour la fission nucléaire. Alors que le prix Nobel n’affiche qu’un peu plus de 6 % de lauréates, beaucoup sont citées comme étant sur cette « quatrième » marche !

Rosalind Franklin a été systématiquement écartée d’un réseau d’échanges (y compris d’échange de données, celles du cliché 51) et de discussions dans un environnement fortement sexiste. Par exemple, le salon des enseignants-chercheurs à King’s College est à l’époque interdit aux femmes. Or, ces endroits permettent des rencontres informelles cruciales dans les rapports entre scientifiques.

Sans ressentiment, semble-t-il, contre Watson et Crick, elle quitte le King’s College peu de temps après pour mener à Birkbeck College des travaux pionniers fondamentaux sur la structure des virus.

L’éditorial de Nature du 27 avril 2023, 70 ans après la publication des trois articles, discute de cette question et conclut :

« Malheureusement, cela reste vrai : le titre d’un article publié dans Nature (en 2022) « Les femmes sont moins reconnues que les hommes dans le domaine scientifique », en dit long. La diversité, l’équité et l’inclusion sont des concepts que certains considèrent encore comme des modes passagères et comme un anathème pour la « bonne » science. L’histoire de l’ADN prouve pourtant qu’ils sont les fondements d’une collaboration fructueuse et du progrès scientifique ».

Une exclusion insidieuse pérenne : que faire ?

Il est important de faire évoluer le vocabulaire : pourquoi ne pas choisir de parler de la « double hélice de Franklin, Watson et Crick » ? Et surtout il faudrait raconter cette histoire, en cours à l’école, au lycée, à l’université : c’est aussi de notre responsabilité en tant qu’enseignants, enseignantes, universitaires de transmettre des messages à nos publics étudiants sur la place des femmes en sciences. S’il ne s’agit évidemment pas de taire les noms de Watson et Crick, pensons, de manière inclusive, à mentionner ceux de Franklin et des autres femmes scientifiques : Jeanne Barret en botanique, Ada Lovelace pionnière de la programmation informatique, Lise Meitner et la découverte de la fission nucléaire, Maud Menten pour les modèles cinétiques de catalyse enzymatique, Marie Tharp pour les cartes des fonds sous-marins et sa contribution à la théorie de la tectonique des plaques, Marthe Gautier dans le contexte de la découverte de l’origine chromosomique du syndrome de Down, Chien-Shiung Wu pour ses études sur les interactions faibles, Jocelyn Bell pour les pulsars, et toutes les autres…

Les oublier, c’est ancrer chez les jeunes femmes l’idée que le monde de la science est fait pour les hommes et les en exclure : c’est le mécanisme aujourd’hui bien connu de la menace du stéréotype, concept proposé en 1995 par Claude Steele et Joshua Aronson : le stéréotype (par exemple, « les femmes sont moins douées que les hommes en sciences », « les garçons sont moins doués que les filles en dessin »), même s’il est sans fondement biologique, induit chez celles et ceux qui le connaissent, et particulièrement qui en sont victimes, un comportement qui le confirme.

Comme Rosalind Franklin, les femmes sont toujours partiellement exclues des lieux de sciences et des lieux de pouvoir scientifique mais c’est plus subtil qu’une salle des professeurs exclusivement masculine comme c’était le cas à King’s College. Le film Picture a Scientist notamment nous en montre des exemples : parcours de recrutement puis de carrière plus difficiles, espaces de travail plus réduits, parole non entendue, efforts plus importants demandés aux femmes, ou même réflexions faites sur les tenues vestimentaires…

Il faut en parler et promouvoir le recueil de données genrées pour permettre l’identification de ces biais, prérequis à leur prise en compte et aux actions pour les contrer. Si c’est souvent fait pour documenter les effets de genre sur les recrutements (et vérifier que les processus sont vertueux), cela n’est pas ou peu le cas pour les conditions de travail (soutien aux activités des femmes, allocations d’espace de travail, bureaux partagés ou non, contributions aux tâches collectives, sursollicitation singulièrement pour des tâches peu gratifiantes pour la carrière en lien avec l’exigence de quotas…). Ne faut-il pas envisager, le temps que la parité devienne effective, des mesures compensatoires pour que les femmes ne soient pas pénalisées dans les carrières scientifiques ? On pourrait penser à renforcer les aides au moment du congé maternité par exemple : sans défavoriser les collègues masculins, cela contribuerait à rendre, par là même, ces carrières plus accueillantes pour les jeunes filles. Car, aujourd’hui plus que jamais, face aux défis qui menacent notre planète, nous avons besoin de tous les cerveaux pour trouver des solutions et on ne peut pas se permettre d’exclure de facto la moitié de la population ! Beaucoup de chemin reste à parcourir pour une société scientifique plus juste et plus efficace !


Je remercie vivement Sophie Vriz d’avoir attiré mon attention sur la note de Watson et Crick dans l’article de 1953, Elisabeth Bouchaud de m’avoir signalé que l’interdiction des prix Nobel posthumes date de 1974 et pour sa magnifique série de pièces de théâtre « Les Fabuleuses » à la Reine Blanche, Dominique Guianvarc'h de m'avoir signalé le nom “dark lady” de l'ADN, et à toutes celles et tous ceux qui, comme Bernold Hasenknopf, systématiquement, chaque année, citent les femmes scientifiques dans leurs cours.

The Conversation

Clotilde Policar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

14.05.2026 à 12:21

Guerre en Iran : la solidité du Kenya de nouveau à l’épreuve

Gaëlle Balineau, Économiste du développement, Agence Française de Développement (AFD)

Jusqu’ici, le Kenya a plutôt bien résisté aux crises sanitaires, économiques et politiques, mais si la guerre en Iran venait à durer, la fragilité de son économie serait exposée.
Texte intégral (1914 mots)

Depuis 2020, le Kenya, qui vient de co-présider avec la France, à Nairobi, le sommet « Africa Forward » des 11 et 12 mai, a subi sans sombrer la pandémie de Covid-19, mais aussi des sécheresses, une flambée des prix des matières premières et les effets de l’instabilité régionale. Cette résistance affichée cache une fragilité structurelle : l’investissement est faible, la dépendance énergétique est élevée, et les tensions sociales et politiques persistent. Alors que la guerre en Iran a un impact direct sur l’économie du pays, le shilling et les réserves de change tiendront-ils cette fois ?


Depuis 2020, le Kenya a subi les mêmes chocs externes que le reste du monde – Covid-19, hausse du prix des matières premières, durcissement des conditions de financement, reconfiguration de l’ordre géopolitique et économique mondial. Mais dans le cas kényan, il faut y ajouter les sécheresses récurrentes en Afrique de l’Est, les invasions de criquets et la proximité de conflits armés – voire guerres civiles – en Éthiopie, au Soudan et dans la région des Grands Lacs (RDC, Rwanda).

S’il est important de souligner que le Kenya parvient globalement à résister à ces chocs externes, le répit pourrait n’être que de courte durée. À court terme, la guerre en Iran pourrait de nouveau déstabiliser le pays. À moyen et à long terme, d’importantes réformes sont nécessaires pour réduire les vulnérabilités du pays en augmentant l’investissement, la productivité et l’inclusivité d’une économie en partie capturée par les élites dirigeantes.

Entre 2020 et 2022, le Kenya a évité une triple crise

Durant la pandémie de Covid-19, les autorités kényanes ont mis en place différentes mesures, incluant confinements, couvre-feu, port du masque, restrictions de déplacement et vaccination. Les chiffres du ministère de la santé font état de 5 638 morts, dans un pays de quelque 55 millions d’habitants. Même si des études montrent que ces chiffres pourraient être sous-estimés, la surmortalité aurait été limitée à la vague Delta (variante du SARS-CoV-2) et aux plus de 65 ans. Le Kenya a évité une crise sanitaire d’ampleur.

En revanche, la pandémie, mais aussi les sécheresses et la hausse du prix des matières premières due à l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont provoqué une dégradation de la situation économique du pays et de celle de ses habitants, en particulier des plus vulnérables : si la récession a été contenue à 0,3 % en 2020, le taux de pauvreté (fixé au seuil de 4,20 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat) est passé de 56,8 % à 65,6 % entre 2019 et 2020.

À la veille des élections présidentielles et générales d’août 2022, l’inflation était en passe d’atteindre son pic à 9-10 %, les subventions au prix du pétrole et d’autres soutiens « Covid-19 » s’estompaient, et des manifestations virulentes contre la hausse du coût de la vie avaient lieu. Dans ce contexte, les élections ont été qualifiées de « triomphe pour la démocratie kényane » dans la mesure où elles se sont déroulées sans heurts majeurs comparé à un historique de violences – souvent qualifiées à tort d’« ethniques ».

2023-2024 : le spectre « ghanéen » d’un défaut sur la dette externe

Pour autant, la structure économique du Kenya reste fragile. L’image de la start-up nation, sixième économie d’Afrique à la croissance de 5 %, attirant les investisseurs du monde entier dans le secteur des technologies de l’information et de la communication, coexiste avec une autre réalité : l’économie kényane, basée sur l’agriculture et les services, pâtit de la faiblesse des investissements (cf.graphique 1), est peu productive, et exporte principalement des matières premières agricoles peu transformées (thé, café, fleurs coupées).

Les recettes du tourisme (2,9 % du PIB en 2024), et les devises apportées par les migrants (3,4 % du PIB) ne sont pas suffisantes pour équilibrer le compte courant, structurellement déficitaire du fait de la dépendance aux importations d’énergie, de biens d’équipement et alimentaires lors des sécheresses.

Ainsi, au plus fort de la crise énergétique post-invasion de l’Ukraine, le déficit du compte courant a atteint 5 % du PIB en 2022, dont 4,5 points liés aux importations d’énergie. L’accès à des devises est donc nécessaire vu le besoin de financement externe du Kenya, qui atteint 5,8 % du PIB en 2022 (cf. graphique 2).

Or, le pays attire moins d’investissements provenant de l’étranger que le Rwanda, l’Ouganda, la Tanzanie, et les pays de sa classe de revenu en moyenne (cf. graphique 3).

En 2022, le recours aux marchés internationaux était par ailleurs exclu, les spreads kenyans ayant atteint 14 % en juillet 2022, reflet du resserrement monétaire dans les pays riches, mais aussi de l’incertitude liée à la période préélectorale. S&P, Fitch et Moody’s avaient ainsi toutes dégradé la note souveraine du Kenya en six mois, entre décembre 2022 et mai 2023. Dès lors, le Kenya a dû puiser dans ses réserves de change pour couvrir ses besoins de financements externes.

En mai 2023, les réserves sont au plus bas depuis 2019 (cf. graphique 4), et la perspective d’un défaut sur le remboursement de l’Eurobond de 2 milliards de dollars, arrivant à échéance en juin 2024, emballe les marchés qui ont en tête le défaut du Ghana en 2022. Sinon auto-réalisatrices, ces anticipations auront eu de lourdes répercussions sur les fuites de capitaux, les conditions de financement, l’épuisement des réserves de change et la dépréciation du shilling : après des années de parité maintenue autour de 100 KES/1 USD, le shilling a atteint un point bas historique à 162 en janvier 2024 (soit une dépréciation réelle de 16,9 % sur l’année 2023).

Après des mois de diplomatie et de communication active du gouvernement, et avec un très fort soutien des bailleurs, le FMI a approuvé en urgence un prêt exceptionnel de 941 millions de dollars en janvier 2024. Cet apport se combinant à l’émission de 1,5 milliard d’Eurobond en février 2024 à la faveur du desserrement monétaire international, le Kenya remboursera son Eurobond.

Guerre en Iran, élections en 2027 : une situation tendue

En 2024-2025, le Kenya se relève de ces multiples chocs externes dans une situation très contrastée. Les indicateurs macroéconomiques affichent de bonnes performances, mais la situation socio-politique est tendue.

Contrairement à ses pairs régionaux, le Kenya est loin d’avoir retrouvé son niveau de pauvreté pré-pandémie : celui situé sous le seuil de 3 dollars/jour a même augmenté de 37,7 % à 43,8 %. Des manifestations d’ampleur, réprimées par la force, ont eu lieu en 2024 lorsque le gouvernement propose un projet de loi de finances destiné à redresser les comptes publics, qui reposait sur des taxes sur les produits du quotidien et le numérique, notamment. Le gouvernement abandonnera une partie des mesures mais, dans un contexte de capture du pouvoir économique par les élites dirigeantes, il ne se résout pas à mener certaines réformes structurelles nécessaires pour stimuler l’économie (plus fermée que ses pays pairs ou de référence (cf. graphique 1) ni à adopter une politique de réduction du déficit public qui ne reposerait pas sur une taxation affectant de façon disproportionnée les plus pauvres. Ces blocages ont mené à l’arrêt anticipé du programme du FMI dans le pays en 2025.

Si la guerre en Iran se prolongeait, l’impact serait important, via les mêmes canaux externes et internes que ceux qui ont fait tanguer le Kenya en 2023-2024 : le pétrole représente environ 20 % des importations depuis 2021 (dont la moitié des Émirats arabes unis et un quart supplémentaire des autres États du Golfe). Ainsi, la balance commerciale devrait être fragilisée par la hausse de la facture énergétique, et encore davantage si la hausse du prix des billets d’avion faisait baisser le tourisme.

Le déficit du compte courant est ainsi prévu à 4,1 % par le FMI (contre 3,4 % avant la guerre). Si ces tendances devaient se poursuivre, le risque est fort d’assister à une dépréciation du shilling, à une fuite des capitaux et à un durcissement des conditions de financement international. Pour l’instant, les spreads ont légèrement augmenté au début de la guerre, mais ils sont revenus à leur niveau préguerre fin avril. Du côté des réserves, la crise au Moyen-Orient arrive à un moment où elles sont, tant en volume (environ 13 milliards de dollars) qu’en équivalent-mois d’importations (5,5) à un niveau historiquement haut.

Cependant, la baisse toute récente visible sur le graphique 4, en partie liée à un remboursement anticipé de titres de dette juste après une émission comme en 2024, pourrait aussi être le signe que le Kenya commence à puiser dans ses réserves pour payer ses importations et/ou pour soutenir le shilling.

Du côté interne enfin, le pétrole représente 12 % du panier de consommation des Kenyans, et l’alimentation, sujette à la hausse du prix des engrais, 36 %. La hausse des prix de l’énergie a déjà un impact visible sur l’inflation : à +5,6 % en avril 2026 par rapport à avril 2025, et +6,5 % rien que pour les prix des transports entre mars et avril 2026, c’est la plus forte hausse depuis le pic d’avril 2022. Or, avec un déficit public initialement prévu à 5,6 % du PIB en 2026 par le FMI, mais qui devrait maintenant atteindre 6,4 %, le gouvernement a très peu de marges de manœuvre pour soutenir une population déjà largement éprouvée… à un an d’une élection présidentielle qui pourrait bien s’accompagner une nouvelle fois d’une montée des tensions.

The Conversation

Gaëlle Balineau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

14.05.2026 à 12:21

Les K-SMP : les discrètes sociétés militaires privées sud-coréennes

Valère Llobet, Doctorant en Science Politique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Développement, évolution et état des lieux des K-SMP, les sociétés militaires privées sud-coréennes.
Texte intégral (2206 mots)
Photo affichée sur la page d’accueil du site de la société militaire privée sud-coréenne Black Iron. https://blackironcompany.com/

Moins visibles que leurs homologues chinoises, les sociétés militaires privées sud-coréennes, que l’on nomme également les K-SMP ou K-PMC en anglais, sont aujourd’hui en pleine expansion, notamment en Asie. Bien que le développement de sociétés militaires privées au service de Séoul ait commencé à partir du conflit en Irak de 2003, le pays entretient un rapport très différent à ces organisations, en comparaison de celui que l’on peut observer en Europe de l’Ouest ou encore en Amérique du Nord.


L’émergence des K-SMP s’explique d’abord par la création, en Corée du Sud, des premiers acteurs privés œuvrant dans le domaine de la sécurité. En effet, avant toute volonté d’externalisation des activités militaires, le pays a vu apparaître à partir des années 1950 une série de petites sociétés dédiées au soutien des forces armées. D’abord au service de l’armée américaine pour assurer des livraisons de produits frais aux troupes stationnées dans le pays, ces sociétés vont se tourner progressivement vers la protection d’installations militaires et offrir de véritables services de sécurité. Avec la Guerre du Vietnam (1955-1975) et le retour des troupes sud-coréennes qui ont participé au conflit, le secteur de la sécurité privée en Corée du Sud va se développer, passant de 800 personnes en 1971 à 150 000 en 2013, avec environ 4 500 entreprises enregistrées.

Le lien entre Séoul et Washington va profondément influencer l’armée sud-coréenne. Celle-ci assiste notamment à l’usage progressif de sous-traitants par les troupes américaines durant leurs différents engagements conjoints — notamment en Irak en 2004 quand la division sud-coréenne Zaytun est déployée au Kurdistan irakien — mais également sur le territoire coréen, où certaines SMP américaines ont obtenu des contrats auprès des forces américaines stationnées sur place.

Si l’on ajoute à cela les tensions toujours persistantes entre Séoul et Pyongyang et les nombreuses opérations de maintien de la paix à l’international auxquelles a participé la Corée du Sud, on comprend pourquoi l’armée sud-coréenne est aujourd’hui l’une des forces armées les plus puissantes du monde de par sa modernité et son expérience.

Démographie et réglementation : les moteurs du développement des K-SMP

En complément de ces éléments historiques, deux facteurs favorisent le développement des K-SMP. Le premier est la démographie. La Corée du Sud est aujourd’hui confrontée à l’effondrement de son taux de natalité et à une décroissance démographique depuis 2020.

L’enjeu du maintien des capacités militaires du pays se pose d’autant plus que l’armée de Séoul est en partie dépendante de la conscription masculine. Pour y faire face, le pays a déjà recours à la sous-traitance, notamment dans les domaines de la logistique, de la sécurisation d’installations militaires, du cyber ou de l’entretien et de la maintenance de matériels.

Face à cette situation, le législateur sud-coréen a réagi. Certes, d’un côté, le contrôle des armes à feu demeure strict dans le pays, ce qui limite de facto la marge de manœuvre des sociétés militaires privées, mais, de l’autre, la réglementation autour des K-SMP a petit à petit évolué, notamment en ce qui concerne les missions de protection des navires face aux actes de piraterie. Des travaux en la matière ont été initiés à partir de 2014 et il existe aujourd’hui un véritable cadre légal pour les sociétés privées assurant ces missions, avec un système de licence pour les entreprises et un contrôle de leurs personnels.

L’emploi et la reconversion d’anciens membres des forces armées, des services de renseignement ou encore des forces de police est d’ailleurs favorisé par le cadre réglementaire coréen qui impose des limites d’âge pour occuper un poste de commandement (officier, inspecteur de police, etc.), mais également une durée maximale de temps en fonction. À l’issue de cette période, la personne est placée en retraite de son institution — ce qui, bien sûr, favorise le secteur privé, lequel peut récupérer des personnels expérimentés à la recherche d’une deuxième carrière après un long passage dans les services régaliens.

État des lieux du marché des K-SMP (2003 à aujourd’hui)

On retrouve des traces de Sud-Coréens travaillant comme « conseillers en sécurité » en Afrique durant la guerre froide et les conflits de décolonisation. Toutefois, le phénomène de développement des K-SMP en tant que telles semble remonter au conflit en Irak en 2003. En effet, en parallèle de l’engagement militaire sud-coréen aux côtés des États-Unis, on retrouve dès ce conflit les traces d’une première société militaire privée coréenne, la New Korea Total Service ou NKTS.

Fondée en 2003 à Séoul, NKTS débuta ses opérations au Moyen-Orient en décembre de la même année en obtenant des contrats en Jordanie, en Arabie saoudite, au Koweït, en Irak et aux Émirats arabes unis. Au total, la société aurait employé environ 100 Coréens — anciens des forces spéciales ou encore des services de police — et 300 employés issus des pays où elle était implantée.

NKTS offrait des services de protection aux personnes, de gardiennage, de la sécurité bâtimentaire ou encore des services de formation destinés à des forces étatiques, mais également à des personnes se rendant dans des zones de conflit comme l’Irak. En outre, la société possédait un centre de formation et une filiale, le Global Industrial Group (GIG), qui commercialisait des équipements de sécurité, de protection ou encore de nombreux scanners et détecteurs de métaux.

Au final, malgré une assurance affichée dans les médias et des projets de croissance, la société n’a pas perduré.

Depuis, de nouvelles sociétés ont émergé, avec notamment deux acteurs majeurs. La première, Black Iron, a été fondée par Eric Ku, un ancien membre des forces spéciales sud-coréennes. Black Iron offre des services de protection de navires, de formation au combat mais également de protection des personnes et des infrastructures, ainsi que ce qui semble être de l’intelligence économique. Elle emploierait également d’anciens policiers et militaires et notamment d’anciens membres des forces spéciales. Le groupe déclare être actif en Israël, en Autriche, au Brésil, en Arabie saoudite ou encore aux États-Unis et en Indonésie où la société posséderait des succursales dans ces deux derniers.

Plus récemment, Black Iron a développé ses activités en Thaïlande. En plus de ces services de formation, la société servirait également d’intermédiaire pour la vente de matériel militaire sud-coréen comme des drones ou encore des simulateurs pour parfaire la formation des forces armées thaïlandaises. Notons que la société s’assume très clairement comme une SMP, utilisant même le terme de mercenaire dans sa communication

Concernant la seconde société, il s’agit de Bullet-K une SMP installée à Séoul. Cette dernière serait active depuis le début des années 2000 et œuvre dans les domaines de la protection des navires, des personnes, des infrastructures ou encore dans les domaines du renseignement et de l’intelligence économique — missions de détective privé, due diligence, etc.

Ajoutons à cela le domaine de la formation, dans lequel la société revendique avoir offert ses services en Afghanistan, en Irak ou encore au Nigeria. Au total, le groupe aurait travaillé dans 17 pays et notamment en Libye. Précisons que cette société, à l’instar de Black Iron, revendique le terme de SMP et, comme sa concurrente, elle disposerait de personnels issus des services de renseignement et des forces spéciales sud-coréens.

Logo de Bullet K.

Aujourd’hui, les marchés ouverts aux acteurs privés de la sécurité et de la défense en Corée du Sud semblent se multiplier. Bien que leur niveau de développement soit largement inférieur à celui du voisin chinois, la Corée du Sud est l’un des rares pays de la région qui développe des sociétés agissant en dehors de ses frontières, à la différence de Taïwan ou encore du Japon, ce dernier ne semblant pas posséder de SMP.

De plus, l’extension des ventes d’armes de Séoul à l’étranger, par exemple des chars et des obusiers à la Pologne depuis 2022, pourrait également offrir de nouveaux débouchés à l’avenir pour les K-SMP, ces dernières pouvant offrir leurs expertises pour former les armées acquéreurs de matériel sud-coréen.

The Conversation

Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

14.05.2026 à 12:20

Quand les villes montrent la voie en matière de climat, les citoyens suivent

Corinne Faure, Professor of Marketing, GEM

Joachim Schleich, Professor of Energy Economics, GEM

Une étude inédite vient faire mentir l'idée selon laquelle les citoyens se reposeraient sur les efforts faits par les collectivités en matière de politiques climatiques.
Texte intégral (1837 mots)

Une étude inédite vient faire mentir l’idée selon laquelle les citoyens se reposeraient sur les efforts faits par les collectivités en matière de politiques climatiques. Réalisé à Grenoble, ce travail montre au contraire que les citoyens sont d’autant plus prêts à s’engager dans la lutte contre le changement climatique quand ils savent que les pouvoirs locaux s’y investissent.


Plus les effets du réchauffement climatique deviennent visibles, plus la lutte contre le changement climatique devient locale. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) l’a clairement indiqué : les initiatives locales et municipales telles que la rénovation des bâtiments publics, le développement des transports en commun et la création de pistes cyclables sont essentielles pour limiter l’augmentation de la température du globe. Les actions locales prennent encore plus d’importance alors que, dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, on observe un fort backlash climatique au niveau national.

Mais lorsqu’une municipalité prend l’initiative de devenir un leader en matière de climat, comment ses citoyens réagissent-ils ?

En économie, il existe une théorie bien établie appelée « l’effet d’éviction ». Cette théorie suggère que lorsque le gouvernement fournit un bien public comme la protection du climat, les citoyens peuvent avoir le sentiment qu’ils n’ont plus besoin de contribuer.

Cependant, nos récentes recherches publiées dans la revue Climate Policy suggèrent une réalité plus optimiste. Lorsqu’une ville met activement en avant son rôle de pionnière en matière de climat, cela n’incite pas les citoyens à se reposer sur leurs lauriers. Au contraire, cela les incite à investir dans la lutte contre le changement climatique.

L’expérience de Grenoble

Pour comprendre comment les initiatives municipales en faveur du climat influencent les comportements individuels, nous nous sommes intéressés à l’agglomération de Grenoble, en France. Si la ville elle-même compte environ 150 000 habitants, la zone urbaine autour en dénombre environ 700 000.

Grenoble est une ville pionnière en matière de durabilité urbaine : elle a été la première municipalité française à adopter un plan climat dès 2005, a été une des premières villes au monde à rendre son réseau de transport en commun entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite, a abandonné l’usage de produits chimiques pour l’entretien des espaces verts dès 2008, et est aujourd’hui la deuxième métropole en France pour l’usage du vélo. En récompense de ces succès, Grenoble a reçu en 2022 le prix de « Capitale Verte Européenne ». Ce prix est délivré chaque année par la Commission européenne pour récompenser et encourager une ville européenne qui se distingue par ses actions en faveur de l’environnement et de la qualité de vie de ses habitants.

Juste avant que Grenoble ne lance ses activités dans le cadre du programme « Capitale Verte », nous avons mené une expérience aléatoire auprès de plus de 600 citoyens de l’agglomération grenobloise.

Nous les avons répartis en deux groupes :

  • Le groupe témoin n’a reçu aucune information spécifique sur les réalisations de la ville en matière de climat.

  • Le groupe d’intervention a reçu un bref « coup de pouce » l’informant que Grenoble avait été désignée Capitale Verte Européenne 2022, soulignant que la ville avait déjà réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 49 % depuis 2005.

Nous avons ensuite posé une question simple aux participants des deux groupes : quel est le montant maximal que vous seriez prêt à payer à titre privé pour compenser les émissions de gaz à effet de serre que vous avez produites l’année dernière ?

L’effet d’entraînement fonctionne

Les résultats étaient frappants. Le simple fait d’informer les citoyens sur le rôle de pionnier de leur ville en matière de climat a eu un effet d’entraînement considérable sur leur volonté déclarée personnelle d’agir.

Les participants à qui l’on avait rappelé les réalisations écologiques de Grenoble ont déclaré être prêts à débourser en moyenne environ 128 € par an pour compenser leur empreinte carbone. Ceux qui n’avaient pas reçu ces informations n’étaient prêts à payer qu’environ 103 € en moyenne. Cela représente une différence de 25 €, soit une augmentation de 25 % de l’engagement financier, simplement grâce à la lecture de quelques phrases sur les succès de leur ville en matière de politique climat.

En analysant les données plus en détail, nous avons constaté que cette forte augmentation de l’engagement climatique s’est produite de deux manières distinctes :

  1. Attirer de nouvelles personnes : communiquer sur les réalisations de Grenoble en matière de climat a fait passer de 75 à 81 % le nombre de personnes déclarant être prêtes à payer quelque chose (plutôt que rien). Ce rappel a donc réussi à transformer des citoyens non engagés en participants actifs.

  2. Motiver les personnes déjà engagées à en faire davantage : pour ceux qui ont déclaré être prêts à payer pour compenser leurs émissions, le fait de découvrir le rôle de premier plan joué par la ville les a motivés à augmenter leur contribution de 16 € en moyenne.

Sur qui cet effet d’entraînement est-il le plus fort ?

Nous souhaitions également savoir si certaines catégories démographiques étaient plus réceptives à ce type de message. Nos analyses ont révélé que ce « coup de pouce » s’avérait particulièrement efficace auprès de groupes spécifiques.

Tout d’abord, l’effet était le plus marqué chez les jeunes citoyens. Recevoir l’information sur le succès de la ville en matière de lutte contre le réchauffement climatique a considérablement renforcé la disposition déclarée à payer pour compenser leurs propres émissions de carbone chez les participants âgés de moins de 40 ans, qui représentaient environ 60 % de notre échantillon. Au-delà de 40 ans, l’impact du leadership climatique de la ville sur l’engagement financier personnel a commencé à s’estomper.

Deuxièmement, le message a trouvé un écho particulièrement fort auprès des ménages à revenus moyens (ceux gagnant entre 2 000 et 3 500 € net par mois). Il est intéressant de noter que nous n’avons constaté aucune différence significative dans la manière dont les hommes et les femmes ont réagi, et que les attitudes environnementales préexistantes des citoyens n’ont pas non plus influencé l’efficacité du message.

Implications pour les municipalités et les pouvoirs publics

Depuis des décennies, la théorie économique classique met en garde contre le risque que des citoyens égoïstes « se reposent » sur les efforts environnementaux publics. Notre étude suggère que, dans le contexte de l’action climatique locale, c’est l’inverse qui se produit : le leadership municipal favorise la participation citoyenne.

Pour les municipalités, les implications sont claires : il ne suffit pas de mener à bien le travail difficile de la protection du climat ; il faut également mettre en avant ce travail.

Le récent rapport du Haut Conseil pour le Climat) met en avant la nécessité de politiques climatiques plus ambitieuses et mieux mises en œuvre au niveau des collectivités territoriales. Pour les villes les plus actives, remporter des prix tels que celui de Capitale Verte Européenne, rejoindre des réseaux tels que la Convention Mondiale des Maires pour le Climat et l’Energie ou atteindre les objectifs d’émissions sont en soi des réalisations impressionnantes. Mais leur valeur est décuplée lorsque les villes communiquent activement ces succès à leurs habitants. Que ce soit par le biais des réseaux sociaux, de tableaux de bord en temps réel, de festivals sur le développement durable ou de rapports d’avancement, tenir les citoyens informés des victoires climatiques municipales semble établir une norme sociale puissante.

Lorsqu’une ville prouve qu’elle prend la crise climatique au sérieux, elle envoie à ses habitants le message que leurs actions individuelles comptent aussi. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, montrer l’exemple n’est pas seulement une belle intention : c’est un outil politique efficace.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

PDF
12 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓