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09.09.2026 à 15:59

Ces hommes pionniers du féminisme, de Condorcet à Léon Blum

Anne-Sarah Bouglé-Moalic, Chercheuse associée au laboratoire HISTEME (Histoire, Territoires, Mémoires), Université de Caen Normandie

Depuis que des femmes luttent pour leurs droits, des hommes se tiennent à leurs côtés. Qui sont ces hommes qui se sont engagés, en France, de la fin du XVIIIᵉ siècle au XXᵉ siècle, pour l’émancipation des femmes ?
Texte intégral (2303 mots)
Le philosophe Condorcet, l’inventeur et militant Jules Allix, l’économiste Victor Considerant, le médecin et franc-maçon Georges Martin, le chef du gouvernement sous le Front populaire Léon Blum, l’écrivain Victor Margueritte (de gauche à droite et de haut en bas).

L’ESSENTIEL

  • Face aux violences sexistes et sexuelles, de plus en plus d’hommes disent publiquement leur soutien à la « cause des femmes ».

  • Cet appui n’est pas nouveau. Depuis que des femmes luttent pour leurs droits, des hommes se tiennent à leurs côtés.

  • Des cadres aux adeptes actifs, ce féminisme masculin est varié, mais a aussi été traversé d’ambiguïtés.


De tribunes en lettres ouvertes, jusqu’à l’intervention remarquée de l’astronaute Thomas Pesquet dans l’émission La Grande Librairie en mai 2026, les hommes que l’on peut qualifier de féministes sont de plus en plus nombreux.

Aujourd’hui, la plupart de ces appels masculins concernent la sécurité physique des femmes et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Certains réclament même la fin du patriarcat, c’est-à-dire d’une organisation sociale fondée sur la domination des hommes et leur offrant, au détriment des femmes, des privilèges de naissance, sans même qu’ils aient besoin de les conquérir.

Ces hommes ne sont pas les premiers à soutenir la cause des femmes. Bien avant eux, il y eut des pionniers, dont il est important de rappeler l’existence, même si l’on ne peut pas, bien entendu, calquer notre définition actuelle du féminisme sur la situation sociale et culturelle du XIXᵉ siècle et de la première moitié du XXᵉ siècle.

Il y a alors mille façons d’être féministe, et mille teintes de féminisme. On peut, par exemple, défendre l’accession des femmes à certaines professions, sans vouloir leur accorder les droits politiques ou bien leur accorder ces droits en étant nataliste et anti-avortement (une position encore largement consensuelle sous la IIIᵉ> République). Le féminisme peut aussi passer par une meilleure valorisation du rôle domestique des femmes… Autant de positions assumées par des féministes des deux genres.

Acceptons donc ici une définition large, comme volonté de progrès pour les femmes et d’un rôle social mieux valorisé, et voyons comment des hommes, philosophes à la pensée structurante, compagnons de route ou « adeptes actifs », se sont inscrits précocement dans cette grande histoire des féminismes.

De Condorcet à Fourier, des figures tutélaires

En 1914, plusieurs associations féministes se coordonnent pour une grande manifestation en faveur du suffrage des femmes. Leur marche a une destination bien précise et très symbolique : la statue de Condorcet (1743-1794), sur le quai de Conti, à Paris.

Le marquis philosophe est l’une des figures tutélaires du mouvement suffragiste. Il leur a en effet offert des arguments puissants dans plusieurs de ces écrits pétris d’humanisme et d’égalité, que ce soit dans ses Lettres d’un bourgeois de New Haven à un citoyen de Virginie (1788) et, surtout, dans l’article « Sur l’admission des femmes au droit de cité » paru dans Journal de la Société de 1789 en 1790.

Cet apport universaliste, fondé sur l’égale humanité des femmes et des hommes, qui doit se répercuter dans la loi, est complété dans les années 1830 par les réflexions de Saint-Simon (1760-1825) et de Fourier (1772-1837).

Saint-Simon prônait l’association de l’homme et de la femme et davantage d’égalité dans la société, dans une vision différentialiste, c’est-à-dire fondée sur la complémentarité des qualités « spécifiquement » masculines ou féminines. Le mouvement se met en quête de la « Femme-messie » qui complétera l’homme. La vision est donc quasiment religieuse, mais elle a encouragé beaucoup de femmes à s’engager sur le chemin de l’émancipation.

Fourier complète ce cadre spirituel et pratique en faisant de la mesure de l’émancipation des femmes un indicateur de l’émancipation sociale de toute la société, tout en prônant une vision plus socialiste que celle de Saint-Simon, dans laquelle le Progrès par l’industrialisation avait une place importante.

Un combat pour le suffrage universel

Les deux mouvements, saint-simonien et fouriériste, ont un écho immense auprès de beaucoup de femmes et d’hommes, durant tout le XIXᵉ siècle. Des femmes ont alors réalisé qu’elles pouvaient être les égales des hommes, au profit de l’humanité tout entière. Et des hommes ont été inspirés, eux aussi, par ces principes.

Victor Considerant (1808-1893) et Pierre Leroux (1797-1871), par exemple, sont les deux seuls élus à demander que les femmes soient incluses dans le suffrage universel, sous la IIᵉ République, et ils sont tous deux saint-simoniens. Toute une branche du socialisme du XIXᵉ siècle est issue de cette tradition, ouverte au féminisme.

Caricature de Léon Richer, par André Gill. via Wikimedia

S’inspirant de leurs théories, une poignée d’hommes s’engage avec ferveur dans le mouvement féministe. Ils sont les compagnons de route des féministes et, parfois, leurs compagnons de vie. Léon Richer (1824-1911), en particulier, co-anime le mouvement en faveur des droits civils des femmes avec Maria Deraismes (1828-1894). En 1869, il fonde un hebdomadaire, le Droit des femmes, quelques mois avant de créer l’association pour le droit des femmes en 1870.

Moins connu et plus polémique, le communard Jules Allix (1818-1903), proche de la féministe Louise Barberousse (1836-1900), accompagne le mouvement en faveur du suffrage des femmes dans les années 1880.

Des couples engagés

Un grand nombre de féministes sont en couple avec des hommes qui soutiennent leur action, qui les soutiennent aussi, parfois, dans leur difficile combat – rappelons que la société du XIXᵉ siècle et du premier XXᵉ siècle réprouve l’expression publique et politique des femmes.

On voit ainsi Georges Lhermitte (1867–1943), mari de Maria Vérone (1874-1938), grande avocate et présidente, à partir de 1919, de la Ligue française pour le droit des femmes, enlever sa chaussure lors d’une réunion publique pour prouver que son épouse sait ravauder des chaussettes. C’est que, pour faire accepter l’émancipation des femmes, il faut rassurer en prouvant qu’elles continueront à jouer leur rôle au foyer…

On peut aussi citer le bel hommage posthume rédigé par Hubertine Auclert (1848-1914) dans le Radical, en janvier 1902 lors de la mort du mari de Léonie Rouzade (1839-1916), Auguste, suffragiste et libre-penseuse :

« Les féministes apprendront, avec peine, la mort de M. Auguste Rouzade, membre de la société Le Suffrage des Femmes, qui joignait à beaucoup d’autres mérites, celui si rare de savoir reconnaître et proclamer la supériorité intellectuelle de sa compagne, notre distinguée consœur Léonie Rouzade. »

Enfin, parmi de très nombreux exemples, il convient de mettre en lumière le rôle majeur de Georges Martin (1844-1916), mari de Marie-Georges Martin (1850-1914), qui fonde en 1901 le Suprême Conseil universel mixte Le Droit humain, permettant aux femmes de poursuivre leur parcours maçonnique vers les grades les plus hauts. La franc-maçonnerie est alors un véritable creuset républicain auquel appartiennent plusieurs figures du féminisme, femmes et hommes.

Militer pour l’émancipation des femmes à différents niveaux

À côté de ces « cadres masculins » du féminisme, les « adeptes actifs » sont innombrables, et il serait vain de vouloir être exhaustif, en particulier sous la IIIᵉ République. Chacun dans sa discipline a apporté sa pierre en démontrant que l’émancipation des femmes n’était pas un danger pour la société, que c’était au contraire une étape incontournable du progrès social.

Les hommes de lettres, bien sûr, se sont particulièrement illustrés. Victor Hugo (1802-1885) a ainsi été le premier président d’honneur de la Ligue française pour le droit des femmes, créée en 1882 par Maria Deraismes. Le roman la Garçonne s’est imposé comme modèle de femme émancipée dans les années 1920, faisant perdre à son auteur, Victor Margueritte (1866-1942), sa Légion d’honneur.

Des hommes politiques ont aussi été en première ligne de plusieurs combats féministes. On y trouve des socialistes, comme Marcel Sembat (1862-1922) ou Léon Blum (1872-1950), mais aussi des radicaux, comme Jules Siegfried (1837-1922), ou des hommes de centre droit, comme Paul d’Estournelle de Constant (1852-1924) ou Louis Marin (1871-1960), défenseur inlassable des droits politiques féminins.

Il faudrait aussi évoquer les nombreux journalistes qui ont acculturé les Français aux thématiques des droits des femmes au quotidien, mais aussi les acteurs de tant de disciplines qui ont soit fait place aux femmes, soit étudié les femmes pour sortir des clichés, notamment en psychiatrie ou en physiologie.

Une frilosité face au vote ?

À voir tous ces soutiens, on peut se demander pourquoi ils n’ont pas eu le succès espéré. Plus d’une fois, les hommes féministes ont été accusés de ne pas aller assez loin.

C’est que la position des hommes féministes ne manque pas parfois d’ambiguïté. Le féminisme ne fait pas tout. On place parfois au-dessus de lui de simples calculs politiques, ou un principe encore plus grand : celui de la République.

Or, bien des républicains, en particulier de la mouvance radicale, issue des pères fondateurs de la République, animée sans cesse par la crainte de la chute du régime, sont plus que frileux vis-à-vis du vote des femmes. Incapables de prévoir comment cet apport nouveau d’électrices s’orienterait, ils préfèrent tuer la réforme dans l’œuf.

Voilà sans doute ce qui brouille le souvenir de ces hommes féministes, qui ont malgré tout fait aboutir de nombreuses réformes en faveur des femmes dans le domaine du travail, de l’éducation, de la protection de la maternité ou de leurs droits civils, tout en prouvant que femmes et hommes faisaient partie d’une même humanité.

The Conversation

Anne-Sarah Bouglé-Moalic ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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09.09.2026 à 15:57

Peut-on vraiment détecter les textes générés par IA ?

François Rastier, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

La multiplication des textes générés par IA soulève des difficultés nouvelles dans l’ensemble de la vie sociale.
Texte intégral (2649 mots)
Il reste difficile, malgré l’apparition de logiciels de détection, de savoir si un texte a été généré par une intelligence artificielle ou par un humain. Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Il est très difficile, aujourd’hui, de savoir si un texte est produit par un humain ou par une intelligence artificielle, malgré des avancées législatives qui vont dans le sens d’un affichage de son usage.

  • Certains logiciels monétisent cette difficulté et proposent de détecter les textes produits par une IA, mais leur fiabilité reste difficile à prouver.

  • Si le règlement européen sur l’IA, l’IA Act, promet plus de transparence sur les contenus générés par IA, la majorité des utilisateurs, par défaut, tient pour authentiques les textes ainsi produits.


Les textes générés par intelligence artificielle (IA) ouvrent une situation nouvelle : relevant à leur manière du régime de la post-vérité par leur indifférence à toute catégorisation, ces textes ne sont ni vrais ni faux, ni authentiques ni falsifiés. Nulle autorité ne s’aviserait de s’en porter garant. Les firmes productrices des chatbots se contentent des mentions comme « Peut comporter des erreurs » et autres formules d’un vague précautionneux imitées des industries du tabac ou de l’agroalimentaire.

Prenons l’exemple de l’édition. Un nouveau problème d’authentification se pose aux journalistes comme aux éditeurs de journaux ou de livres. Comment savoir si un manuscrit reçu est l’œuvre d’un humain ou le produit d’une IA ? Cette question met évidemment en jeu la crédibilité des auteurs comme celle des éditeurs.

En amont, les IA ont été entraînées non seulement à partir de données personnelles et de documents en accès libre, mais aussi de textes sous droits. Couvert par un commode « secret industriel » ce pillage initial, euphémisé en fair use, ou « usage équitable », n’a pas été compensé par les quelques droits d’usage négociés discrètement par les éditeurs les plus importants.

Désormais, cependant, l’édition se doit en outre d’évaluer la part prise par l’IA dans les textes qui lui sont soumis pour publication. À la suite de divers scandales, les éditeurs tentent de rassurer leur public en publiant des recommandations destinées aux auteurs.

Or, pour les grands éditeurs scientifiques anglo-saxons, l’usage de l’IA générative ne remet pas en cause l’authenticité des manuscrits soumis : elle doit simplement apparaître dans les remerciements – ce qui est déjà lui reconnaître une personnalité, comme si elle était devenue une collègue. En somme, cet usage semble accepté, bon gré mal gré.

IA et littérature

Dans le domaine de la création littéraire, la notion d’auteur (humain) reste privilégiée. Ainsi, en 2024, la romancière japonaise Rie Kudan reçut le prestigieux prix Akutagawa pour un roman d’anticipation, mais suscita des critiques quand elle révéla malicieusement avoir eu recours à l’IA – pour 5 % du texte seulement assura-t-elle. Comme une prophétie autoréalisatrice, son roman décrit les effets de l’IA sur la société à venir.

Depuis, les jurys semblent plus suspicieux, mais parfois à leur détriment. Gagnant du prix Commonwealth de la meilleure nouvelle, Jamir Nazir dut rendre sa récompense. Mais après un long procès, et sur la foi « de brouillons, d’ébauches, de plans, de documents horodatés et de notes », il eut gain de cause en juillet 2026 et le montant de son prix fut même doublé à titre de dédommagement.

Les indices stylistiques restent d’autant plus conjecturaux que les humains et les IA imitent réciproquement leur langage, par un effet mimétique de code-switching (alternance codique, ndlr) pour les premiers et, pour les IA, par « un alignement » programmé qui les conduit à se régler sur les propos que leur adressent leurs utilisateurs.

La détection de l’IA par l’IA ?

Pour lever les doutes, on a alors recours à des logiciels d’IA spécialisés dans la détection – en application peut-être d’un adage de Mark Zuckerberg, qui affirme que l’IA peut réparer les dommages qu’elle cause, comme jadis la lance d’Achille pouvait magiquement guérir les blessures. Et de fait, les doutes semés par les textes artificiels se sont assez épaissis pour donner matière à un nouveau secteur économique voué à la détection des IA, et que nous nommerons l’« industrie du soupçon ». Elle parvient à monétiser la confusion semée par les textes artificiels.

Dans ce domaine, la firme la plus importante reste Pangram, fondée en 2018. Son directeur, Max Spero, presse les éditeurs de « modérer strictement le contenu généré par IA » (« strictly moderate AI-generated content ») et n’a pas hésité à dénoncer nommément des journalistes, notamment ceux du New York Times. Les accusations, reprises par The Atlantic, suscitèrent une polémique qui s’assourdit toutefois quand James Taranto, dans le Wall Street Journal, montra que les mêmes articles, soumis à Pangram, obtenaient des scores différents à divers moments de la journée.

À l’heure actuelle du moins, les logiciels d’IA destinés à détecter les textes artificiels sont tout aussi opaques et trompeurs que ceux qui ont produit ces textes. Ils se contentent d’aligner des pourcentages : par exemple, le témoignage encore inédit, l’Expérience humaine, de Thierry Crouzet, soumis par son auteur au logiciel Justdone, serait écrit à 61 % par une IA. Il s’interroge : « Je ne serais qu’à 39 % humain ? » Il lui suffit d’ailleurs de soumettre son texte à d’autres outils de détection pour voir varier son pourcentage d’humanité…

Comme ces pourcentages sont calculés à partir d’indices opaques, ces logiciels ne font pas mieux que les lecteurs suspicieux, mais somme toute pire, car ils présentent des conjectures comme des résultats et multiplient ainsi les faux positifs comme les faux négatifs. Aussi, craignant sans doute des injustices et surtout des procès, de grandes universités, comme Austin, Yale, Berkeley ou le MIT, ont décidé d’interdire l’usage des détecteurs d’IA.

Une humanisation artificielle ?

Cependant leur succès ne se dément pas, car l’on prend volontiers les sorties machines pour des résultats. Et outre, ces détecteurs d’IA reposent sur des technologies duales et proposent benoîtement de maquiller les textes générés par IA pour les « humaniser » et se garantir ainsi des accusations, qu’elles soient justifiées ou non.

Ainsi Justdone propose : « Préservez l’authenticité de vos écrits en identifiant les contenus générés par l’IA. Précision de 99,8 %. » Grammarly, pour sa part, « détecte et corrige le contenu généré par IA » et se présente comme un logiciel « d’humanisation ». Inutile de souligner le paradoxe d’une originalité machinale promue par des slogans comme : « Rendez votre texte 100 % original. »

Le recours à une humanisation artificielle ne trahirait-il pas une démission éthique ? Il fait en tout cas les affaires des entreprises de détection, et l’on comprend mieux pourquoi le directeur de Pangram dénonçait des « coupables » : l’intimidation devenait telle que des auteurs en viennent à utiliser son IA pour se prémunir de l’accusation d’avoir utilisé l’IA…

La confusion s’accroît ainsi. Par exemple, accusé par Pangram de publier 41 % de posts longs et 30 % de posts courts générés par IA, le grand réseau professionnel LinkedIn a mis en place un bouton qui permet à ses utilisateurs de marquer les textes qu’ils suspectent de la mention désobligeante AI slop. C’est un moyen d’entraîner son propre détecteur d’IA, mais par des conjectures qui restent incontrôlables. La perplexité s’accroît encore quand on s’avise que LinkedIn met obligeamment à disposition de ses abonnés premium un générateur de textes, et que sa maison mère est actionnaire d’OpenAI.

En somme, on ne saurait s’en remettre aux détecteurs d’IA, puisqu’ils conservent toute l’opacité des chatbots qu’ils sont censés caractériser.

Retenons enfin que cette étrange « humanisation » participe sans doute de la convergence entre textes artificiels et textes « humains » ou plus exactement culturels. Non seulement les auteurs sont peu à peu influencés par les textes artificiels qu’ils lisent, notamment s’ils usent fréquemment des chatbots, mais ils s’en remettent de plus en plus à l’IA pour corriger ceux qu’ils écrivent, avec l’espoir d’écarter les soupçons qui affectent à présent tout le monde, d’autant plus que n’importe quel robot peut jurer sur l’honneur qu’il n’en est pas un – pour peu qu’on le lui demande.


À lire aussi : Comment les IA génératives grand public influencent le langage des publications académiques


Perspectives scientifiques et réglementaires

La comparaison entre textes artificiels et textes « humains » appelle un programme de recherche coordonné qui tiendrait compte des procédures de comparaison exploitées de longue date par la lexicométrie et la textométrie. Sur d’autres langues que le français, divers travaux comparatifs ont été menés, sur l’anglais notamment, et principalement à partir de diverses déclinaisons de ChatGPT. Quelle que soit la langue, les résultats sont concordants, malgré la diversité des méthodes, ce qui confirme l’objectivité des traits relevés.

Ainsi, par des méthodes de stylométrie, Przystalski et coll. mettent en évidence, par contraste avec les textes « humains » la monotonie des constructions syntaxiques, la prévisibilité de la structure des phrases, une fréquence encore affaiblie des mots rares, des schémas de ponctuation caractéristiques, et une expressivité limitée. Terčon et Dobrovoljc soulignent aussi un style impersonnel, marqué par la fréquence de nominalisations et des déterminants et une rareté relative des adjectifs et des adverbes. Étudiant des travaux universitaires, Herbold et coll. notent aussi l’abondance des nominalisations (caractéristiques des discours stéréotypés, pour ne pas dire des langues de bois).

Indépendamment d’un programme de linguistique comparative, et sachant que les performances imitatives des chatbots s’accroissent avec l’aide souvent involontaire des utilisateurs, la seule solution pour détecter les textes artificiels reste l’obligation pour les firmes qui les produisent de les caractériser en amont, par des métadonnées et/ou des mentions affichées. Entré en vigueur le 2 août 2026, l’IA Act élaboré par l’Union européenne impose, pour la première fois, un tel marquage sur son territoire – du moins à compter du 2 décembre, les grandes entreprises ayant obtenu un premier délai.

C’est là reconnaître enfin une responsabilité aux producteurs de « contenus », comme aussi aux utilisateurs professionnels. Comme les plateformes prétendent limiter leur rôle à celui d’hébergeurs, elles en restent cependant exemptées, ce qui semble exorbitant, alors que les autres médias sont tenus pour responsables de ce qu’ils diffusent.

S’il faut malgré tout saluer ce courageux retour à la raison juridique, la question des usages individuels reste évidemment ouverte, et rien encore n’empêchera des fraudeurs d’effacer ou de modifier les métadonnées des textes artificiels. En outre, ces métadonnées ne sont lisibles que par certains logiciels et restent hors de portée du grand public. Enfin, les résumés générés par IA, ceux que priment désormais les moteurs de recherche, comme Google, restent exemptés de marquage explicite.

La suspicion qui affecte désormais tous les textes, « humains » ou non, risque donc de perdurer malgré tout. Le problème qui se pose à nous n’est pas celui de la vérité : un texte artificiel peut être lu comme factuellement vrai, un texte naturel peut fourmiller de mensonges, mais la question de l’authenticité doit être posée avant tout.

Même si un texte inauthentique peut être déchiffré, il convient d’en suspendre l’interprétation, en suivant la mise en garde de Friedrich Schlegel, dans sa Philosophie de la philologie (1797) : « Il est inutile d’interpréter les textes inauthentiques. »

En d’autres termes, le critère de l’authenticité reste préjudiciel. Seule l’authenticité permet de légitimer une interprétation et de porter un jugement relevant de la raison pratique, c’est-à-dire de l’éthique. Or, personne ne peut répondre d’un texte artificiel, et il échappe de fait à toute responsabilité : la notion douteusement psychologisante d’hallucination reste trompeuse. En outre, de même qu’un texte qui mélange le vrai et le faux doit être récusé, car le faux l’emporte toujours, un texte composite qui mêle le naturel et l’artificiel, l’authentique et l’inauthentique devient l’objet d’une suspicion légitime.

Toutefois, comme le doute ne peut guère être levé, une crédulité plus ou moins résignée se généralise, si bien que la majorité des utilisateurs tient pour assurés les propos de l’IA. Ainsi, l’affichage des résumés IA en tête des réponses sur les moteurs de recherche semblait déjà, début 2025, suffire à 83 % du public.

The Conversation

François Rastier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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09.09.2026 à 13:16

Les survivants de la peste nous ont laissé des graffitis, de rares archives… et une leçon pour l’après-Covid

Alex Brown, Associate Professor of Medieval History, Durham University

Pourquoi la Peste noire est-elle presque absente de nombreux témoignages médiévaux malgré son impact colossal ? L’histoire de sa mémoire offre de précieuses leçons pour la commémoration de la pandémie de Covid-19.
Texte intégral (1678 mots)
Après la Peste noire, beaucoup de survivants évitaient d’évoquer la maladie. Pourtant, quelques graffitis, archives et témoignages ont traversé les siècles (sur un mur de l’église Sainte-Marie d’Ashwell, en Angleterre). Jack1956/Wikipédia, CC BY

Graffitis gravés sur les murs des églises, quelques chroniques et actes de justice : les rares traces laissées par les survivants de la Peste noire en Europe, de 1346 à 1353, montrent que la mémoire d’une pandémie dépend autant de ce qui est conservé que de ce qui est volontairement oublié.


Les souvenirs des pandémies sont souvent source de tensions. Ils peuvent être contestés, douloureux et politiquement sensibles. Alors que la pandémie de Covid-19 s’éloigne peu à peu, gouvernements, communautés et familles s’interrogent sur la manière dont elle devrait être commémorée.

Les initiatives vont de mémoriaux personnels dédiés aux proches disparus à des programmes officiels de commémoration. Observer la façon dont les sociétés du passé ont gardé la mémoire des pandémies peut nous aider à réfléchir à la manière de commémorer aujourd’hui la pandémie de Covid-19.

L’épidémie de peste de 1346 à 1353, connue sous le nom de Peste noire, fut l’une des pandémies les plus meurtrières de l’histoire. On estime qu’entre un tiers et deux tiers de la population de l’Europe médiévale y ont succombé.

La peste n’a toutefois pas disparu. La société a continué de subir des flambées épidémiques tout au long des siècles suivants. Comme le montre mes recherches, malgré son omniprésence, la peste est peut-être devenue un sujet tabou pour les survivants, même si quelques initiatives individuelles destinées à en préserver la mémoire nous sont parvenues.

Un sujet tabou

Si les contemporains évitaient de parler de la peste, c’est notamment parce qu’ils pensaient que la maladie pouvait se transmettre par la seule imagination. Évoquer la peste risquait, selon eux, d’en favoriser l’apparition. Dans sa chronique, rédigée dans la décennie qui suivit la Peste noire, le frère carme Jean de Venette (v. 1308-1368) écrivait :

« Il y eut durant ces deux années 1348 et 1349 un nombre de victimes tel que l’on ne jamais entendu dire ni vu ni lu dans les temps passés. La maladie et la mort venaient aussi par imagination, relation et contagion, car celui qui était en bonne santé et visitait un malade échappait rarement au péril de la mort. »

D’autres partageaient cette conviction selon laquelle s’inquiéter de la peste augmentait le risque d’en être victime. Le médecin scandinave Bengt Knutsson (dit Benedictus Kanut, mort en 1462, NdT) recommandait ainsi de « ne pas craindre la mort, mais de vivre dans la joie et d’espérer vivre longtemps ». Évoquer la peste revenait, semblait-il, à l’inviter.

Le traumatisme a sans doute aussi joué un rôle majeur dans la réticence de certains survivants à se remémorer les épidémies. Ceux qui avaient traversé la Peste noire avaient été témoins d’horreurs que beaucoup préféraient ne pas revivre. Les morts étaient si nombreux que, les cimetières étant saturés, on creusait d’immenses fosses dans lesquelles les défunts étaient déposés en rangées superposées. Dans sa chronique florentine, Marchionne di Coppo Stefani (1336-c. 1385) comparait avec une macabre précision l’alternance de terre et de corps dans ces fosses communes à « des couches de lasagnes recouvertes de fromage ». Certains souvenirs valaient sans doute mieux être ensevelis.

Le caractère conflictuel de la mémoire de la peste apparaît également à la fin du XVᵉ siècle, lorsqu’une épidémie divisa une communauté du North Yorkshire. Un groupe estimait que les victimes étaient mortes de la peste, tandis qu’un autre décrivait la maladie comme une « pyned sekenes » (« maladie douloureuse »), probablement une affection pulmonaire. Ce désaccord était loin d’être anodin, car le nom donné à la maladie façonnait la manière dont elle serait mémorisée. La qualifier de peste revenait à l’associer à l’épidémie la plus redoutée du Moyen Âge ; lui donner un autre nom permettait de la ranger dans une catégorie différente, sans doute moins chargée de peur.

L’aversion à évoquer les expériences liées à la peste était telle que des historiens ont avancé qu’« en tant que mémoire collective, elle était en train d’être progressivement effacée de l’histoire ».

Un exemple particulièrement frappant provient de la pratique juridique de l’Angleterre médiévale. Pour prouver qu’un héritier avait atteint l’âge requis pour hériter d’une terre, des témoins devaient se remémorer des événements marquants survenus au cours de sa vie, comme des naissances, des décès ou des mariages. Pourtant, parmi les 10 181 témoignages recueillis entre 1246 et 1430, seuls 13 mentionnent explicitement la peste. Le souvenir de la maladie était peut-être trop douloureux pour être évoqué.

Il existe aussi une explication plus prosaïque à ces silences. Ce qui nous est parvenu dans les archives relève souvent du hasard. Peu de contemporains ont laissé de récits personnels de leur expérience, et les documents juridiques ou financiers étaient généralement très codifiés, guère propices à de longs témoignages sur des tragédies intimes. Notre compréhension de la mémoire de la peste dépend donc largement des sources qui subsistent.

Même s’il est difficile de retrouver les expériences individuelles de la peste, l’empreinte durable qu’elle a laissée sur la culture médiévale est incontestable. L’essor de la Danse macabre, qui représente la Mort entraînant dans une ultime ronde des personnes de toutes les conditions sociales, reflète les profondes angoisses suscitées par l’idée de mourir soudainement sans y être préparé.

Les hommes et les femmes du Moyen Âge trouvaient aussi des moyens plus personnels de conserver la mémoire de leur expérience. Les graffitis gravés sur les murs des églises offrent un aperçu des horreurs de la peste et du désir de laisser une trace individuelle.

Une inscription de l’église Sainte-Marie d’Ashwell (Hertfordshire, Angleterre) qualifie la peste de « pitoyable, féroce et violente ». Une autre, gravée dans l’église Saint-Edmond d’Acle, dans le Norfolk, se conclut ainsi :

« Aussi, tant que dans ce monde la peste, cette bête sauvage, fait rage heure après heure, pleurez par la prière et le souvenir la puissance meurtrière de la mort. »

D’autres inscriptions, non datées, témoignent de pertes plus intimes encore. Dans l’église Sainte-Marie de Gamlingay, dans le Cambridgeshire, on peut simplement lire :

« Ici repose Margaret, dans sa dixième année. »

La peste est donc peut-être devenue un sujet tabou pour de nombreux survivants, désireux d’oublier les horreurs qu’ils avaient vécues. Mais une partie de ces silences s’explique aussi par la nature même des sources sur lesquelles travaillent les historiens. Les voix qui nous sont parvenues sont le fruit du hasard, des pratiques de conservation des archives et des choix de ceux qui ont jugé quelles expériences méritaient d’être préservées.

Cette histoire nous offre une leçon précieuse aujourd’hui. La manière dont les historiens de demain se souviendront de la pandémie de Covid-19 dépendra non seulement de ce que les populations ont vécu, mais aussi de ce qui aura été consigné, conservé et commémoré.

The Conversation

Ces recherches ont été menées grâce à un financement du Leverhulme Trust, dans le cadre du projet « Modelling the Black Death and Social Connectivity in Medieval England » (« Modéliser la Peste noire et les réseaux sociaux dans l'Angleterre médiévale »).

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09.09.2026 à 12:50

Pourquoi la France a interdit l’absinthe : l’histoire d’un bouc émissaire qualifié de « poison national »

Tao Wang, Professor of Strategy, EM Lyon Business School

Désigner un coupable face à un problème complexe est un réflexe ancien. L’histoire de l’interdiction de l’absinthe en France montre comment ce mécanisme fonctionne.
Texte intégral (2024 mots)

Pendant des décennies, l’absinthe fut accusée de rendre fou, de provoquer l’épilepsie et de menacer l’avenir de la nation française. Une nouvelle étude montre comment la « Fée verte » est devenue un bouc émissaire… et pourquoi ce mécanisme reste d’une brûlante actualité.


Le puissant breuvage vert émeraude à base d’armoise, d’anis vert et de fenouil, surnommé la « Fée verte », fut longtemps célébré par la société française, des artistes, de Baudelaire à Van Gogh. Au début du XXᵉ siècle, la France consommait à elle seule plus d’absinthe que le reste du monde réuni. Pourtant, en l’espace de quelques décennies, la boisson fut interdite et qualifiée de « poison national ».

Comment en est-on arrivé là ? Notre analyse, récemment publiée dans Organization Studies, s’appuie sur des archives historiques, des journaux, des publications médicales et des documents de propagande couvrant la période 1870-1915. Elle met en évidence un processus méthodique de désignation d’un bouc émissaire, qui se déploie en trois cycles successifs d’intensité croissante.

Comment l’absinthe est devenue l’ennemi public numéro 1 en France

Tout est parti de préoccupations bien réelles suscitées par cette boisson, dans un contexte marqué par un alcoolisme galopant, la défaite militaire face à la Prusse (1870) et les inquiétudes quant au déclin de la nation.

Bien que leurs travaux soient loin d’être conclusifs, certains scientifiques forgèrent le terme d’« absinthisme » pour désigner une pathologie spécifique. Selon eux, l’absinthe provoquait des symptômes qui lui étaient propres, notamment l’épilepsie et la folie.

C’est là que la dynamique devient particulièrement intéressante. Face à la montée du sentiment anti-alcool, les producteurs de boissons similaires – des apéritifs élaborés à partir d’ingrédients presque identiques, comme l’anis, le pastis ou l’anisette – prirent stratégiquement leurs distances avec l’absinthe.

Les affiches publicitaires des années 1880 opposaient explicitement des toniques « sains » à une absinthe « mortelle ». Elles représentaient la mort guettant les buveurs d’absinthe, tandis que de belles femmes accompagnaient les consommateurs des produits concurrents.

Les producteurs de vin se joignirent eux aussi à cette offensive pour des raisons économiques. Après que le phylloxéra eut dévasté les vignobles français, ils cherchaient à reconquérir leurs parts de marché. En présentant leur combat comme une cause patriotique (le vin incarnant le patrimoine français face à une absinthe décrite comme un poison étranger), ils s’allièrent aux mouvements de tempérance et aux responsables politiques.

Enfin, les producteurs d’absinthe eux-mêmes finirent par se retourner les uns contre les autres. Les producteurs de Pontarlier (Doubs), berceau historique de l’absinthe, s’en prirent à la « mauvaise absinthe » fabriquée à Paris, espérant se sauver en sacrifiant leurs concurrents. Cette fragmentation interne scella le destin de la boisson. Lorsque la Première Guerre mondiale éclata, son interdiction fut rapidement adoptée et présentée comme une victoire de la civilisation française.

Nos recherches mettent en évidence un schéma récurrent. D’abord émergent de véritables inquiétudes sociales, liées à la santé, à l’identité nationale ou à la sécurité publique. Puis un bouc émissaire commode est désigné : suffisamment proche des acteurs jugés « acceptables » pour porter leurs fautes, mais assez différent pour pouvoir être exclu.

Point essentiel : les acteurs susceptibles de devenir à leur tour des boucs émissaires cherchent activement à se repositionner, allant jusqu’à rejoindre leurs accusateurs pour échapper au blâme. Ce mécanisme alimente une dynamique d’escalade : à mesure que le groupe visé se réduit, les attaques se font plus virulentes. Nous qualifions ce phénomène de « structures d’opportunité de la stigmatisation » : des circonstances qui ouvrent de nouvelles fenêtres propices à la désignation de nouvelles cibles. En France, la défaite militaire, la crise du phylloxéra, puis, finalement, la guerre ont chacune contribué à accélérer ce processus.

Reconnaître les mécanismes contemporains du bouc émissaire

Si l’interdiction de l’absinthe en France en 1915 peut sembler appartenir à un passé lointain, les mécanismes qui l’ont rendue possible restent étonnamment actuels. Le bouc émissaire constitue un puissant mécanisme social. Il transforme souvent l’incertitude, la peur ou les conflits politiques en accusations dirigées contre certaines personnes ou certains groupes, à partir de récits partiels, sélectifs, voire tout simplement faux, mais répétés jusqu’à être tenus pour vrais.

Surtout, l’efficacité du bouc émissaire tient au fait que les preuves deviennent souvent secondaires lorsqu’il s’agit de désigner des coupables, d’alimenter une panique morale et, au bout du compte, de provoquer de réels dommages sociaux.

La pandémie de Covid-19 en a fourni une illustration frappante. La peur de l’infection a conduit, dans de nombreux cas, à des agressions verbales ou physiques contre des personnes d’origine asiatique, que certains en sont venus à considérer comme responsables de la propagation du coronavirus. Les rumeurs, la peur et les fausses croyances sur les modes de transmission ont alimenté la discrimination envers les malades et les groupes marginalisés, davantage sous l’effet de l’anxiété et de la désinformation que des preuves scientifiques.

Fait révélateur, cette stigmatisation n’a pas disparu lorsque les connaissances scientifiques se sont précisées ni lorsque les autorités politiques ont clarifié les véritables modes de transmission du virus. Les personnes d’origine asiatique ont continué à subir des actes d’hostilité longtemps après l’établissement d’un consensus scientifique sur l’épidémiologie du virus.

Le cas de l’absinthe révèle le même mécanisme : une fois qu’un bouc émissaire est désigné, la dynamique qui s’est enclenchée façonne la manière dont les faits sont perçus, au lieu d’être corrigée par eux.

Les réseaux sociaux, nouveaux boucs émissaires ?

Un exemple en train de se jouer sous nos yeux est particulièrement éclairant : le débat sur les réseaux sociaux et la santé mentale des jeunes. Depuis 2012 environ, les taux d’anxiété, de dépression et d’automutilation chez les adolescents ont fortement augmenté dans de nombreux pays occidentaux.

La question est donc la suivante : qu’est-ce qui a provoqué cette dégradation ? La réponse qui s’est imposée est simple : les réseaux sociaux. Parmi les parents se disant au moins un peu préoccupés par la santé mentale des adolescents, 44 % estiment que les réseaux sociaux sont aujourd’hui le principal facteur de leur mal-être. Aux États-Unis, le Surgeon General (homologue du Directeur général de la santé, en France, NdT) a publié plusieurs mises en garde sur leurs effets potentiellement nocifs, tandis que les responsables politiques se sont empressés de proposer des interdictions et des restrictions.

Le livre à succès de Jonathan Haidt, The Anxious Generation (2024), est devenu le manifeste de cette thèse. Selon lui, la transformation radicale de l’enfance sous l’effet des smartphones serait à l’origine d’une véritable épidémie de troubles mentaux. Pourtant, le tableau dressé par la recherche scientifique est bien plus nuancé que ne le laisse penser le consensus de l’opinion publique. Les études montrent que l’usage des réseaux sociaux est associé à une hausse des cas de dépression, d’anxiété et de comportements suicidaires chez les adolescents. Toutefois, l’ampleur de ces effets reste souvent modeste, et les chercheurs continuent de débattre de la part de la crise actuelle de la santé mentale des jeunes qui peut être directement imputée aux réseaux sociaux.

Cela ne signifie pas pour autant que les réseaux sociaux sont inoffensifs. Les inquiétudes concernant l’amplification algorithmique des contenus, les perturbations du sommeil ou encore la vulnérabilité des plus jeunes sont parfaitement légitimes. Mais la volonté de leur attribuer la responsabilité de cette crise a peut-être devancé les preuves disponibles. Ce qui rend ce cas particulièrement révélateur, c’est l’écart entre la force des convictions et l’état des connaissances scientifiques. L’idée que les réseaux sociaux sont en train de « détruire » une génération a fini par s’imposer comme une évidence, répétée si souvent que la remettre en question peut sembler provocateur, voire irresponsable.

En faisant des réseaux sociaux les principaux responsables, on évite de s’attaquer à des questions plus difficiles : la précarité économique, la pression scolaire, l’affaiblissement des structures qui créent du lien social ou encore les défaillances des systèmes de prise en charge de la santé mentale.

Quand le blâme devient une évidence

Le schéma est désormais familier : une inquiétude bien réelle, une cible commode, des acteurs qui prennent leurs distances avec les plus critiqués, et des responsables politiques en quête de solutions visibles. Cela ne signifie pas qu’il faille minimiser les préoccupations concernant les effets des technologies sur les jeunes. Mais cela invite à se méfier de nos propres certitudes et de notre besoin de désigner rapidement un responsable. Lorsqu’une société est traversée par l’inquiétude et cherche des explications, la cible la plus visible devient souvent celle qui concentre l’hostilité, qu’elle mérite ou non cette responsabilité.

Le désir d’identifier des responsables clairement désignés face à des problèmes complexes est profondément humain. Mais l’histoire de l’absinthe, comme ses nombreux échos contemporains, nous rappelle que la certitude quant aux coupables reflète souvent davantage les mécanismes sociaux du bouc émissaire qu’un examen rigoureux des faits. À une époque où les inquiétudes autour de la santé, de l’immigration, de l’identité ou encore des inégalités se multiplient, cette prudence est plus nécessaire que jamais.

Le destin de la Fée verte nous rappelle qu’il est toujours tentant de désigner un coupable, avec le sentiment d’être dans son bon droit. Un siècle plus tard, l’absinthe est de nouveau légale en France, et les dangers qui lui étaient attribués relèvent en grande partie du mythe. Dans un siècle, quel regard porterons-nous sur les boucs émissaires que nous désignons aujourd’hui ?

The Conversation

Tao Wang ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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09.09.2026 à 12:50

Pourquoi ne parle-t-on pas davantage de la guerre civile dans les classes espagnoles ?

Néstor Banderas Navarro, Profesor de Didáctica de las Ciencias Sociales, Universitat de València

Quatre-vingt-dix ans après le début de la guerre civile, son enseignement reste limité dans les écoles espagnoles. Et le manque de temps n’explique pas tout…
Texte intégral (1700 mots)
Enseigner la guerre civile espagnole (1936-1939) ne consiste pas seulement à raconter un conflit : c’est aussi transmettre les fondements de la démocratie. EF Stock/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • La guerre civile espagnole (1936-1939) est peu enseignée de l’autre côté des Pyrénées, malgré son importance historique et démocratique.

  • Programmes, manuels et formation des enseignants laissent subsister de nombreuses lacunes.

  • Des approches pédagogiques innovantes permettent de mieux transmettre cette histoire et ses enjeux.


La guerre civile espagnole (1936-1939) est un épisode de l’histoire contemporaine de l’Espagne qui a conduit à l’instauration d’une dictature répressive de près de quarante ans. Quatre-vingt-dix ans après son déclenchement, ce conflit demeure un traumatisme profondément ancré dans la mémoire collective du pays et continue d’alimenter les débats idéologiques et politiques.

Son enseignement est essentiel, non seulement pour comprendre ce passé relativement récent, mais aussi pour fournir les connaissances indispensables à la construction d’une éducation civique et démocratique avant la fin de la scolarité obligatoire.

Mais est-ce vraiment le cas ? Les élèves espagnols quittent-ils l’enseignement obligatoire en ayant étudié et compris cet épisode de l’histoire, ses origines et ses conséquences ?

Un sujet encore négligé ?

Les lois sur l’éducation ont souvent changé ces dernières années de l’autre côté des Pyrénées, mais toutes ont eu en commun de ne pas accorder à cette période le temps et la place qu’elle mérite dans les programmes scolaires.

Si quelques avancées ont été introduites avec la dernière loi sur l’éducation, la réalité demeure que les enseignants disposent de très peu de temps pour expliquer ce qu’a été la guerre civile, comment elle s’est déroulée et pourquoi elle a éclaté.

Ce sujet n’est abordé qu’en dernière année de l’enseignement secondaire obligatoire (4º de l’Educación Secundaria Obligatoria, l’équivalent de la classe de 3ᵉ en France), dans le cadre du cours d’histoire, qui compte seulement trois heures par semaine. Or, ce programme couvre non seulement l’histoire contemporaine de l’Espagne, mais aussi celle de l’Europe ainsi que les grands mouvements et jalons de l’histoire de l’art. Dans certaines communautés autonomes, comme Madrid, la Murcie ou l’Estrémadure, le programme est recentré sur le XXᵉ siècle, ce qui permet de consacrer davantage de temps à ces événements.

Les élèves qui poursuivent leurs études au lycée après la scolarité obligatoire suivent, en terminale (2º de Bachillerato), un cours d’histoire de l’Espagne. Celui-ci est consacré aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, même si certaines communautés autonomes y ajoutent des périodes plus anciennes (par exemple, depuis la Préhistoire à Madrid, ou depuis l’Antiquité en Murcie).

Dans ces conditions, il est très difficile d’aborder la guerre civile et la dictature avec toute l’attention et la profondeur qu’elles méritent. D’où les importantes lacunes des élèves sur ces questions : confusion sur la chronologie de base, incapacité à replacer la guerre civile dans son contexte européen, mise sur le même plan moral des deux camps, méconnaissance de la nature profonde de la répression…

Ce déficit de connaissances se traduit parfois par une vision relativement indulgente d’une partie de la population espagnole à l’égard du franquisme.

Des lacunes qui ne s’expliquent pas seulement par le manque de temps

Au-delà du peu de temps consacré à la guerre civile en classe, d’autres facteurs limitent également la qualité de son enseignement.

Le premier concerne les manuels scolaires, qui restent les supports les plus utilisés dans les cours d’histoire. Malgré des progrès indéniables dans la qualité de leurs contenus et de leurs ressources pédagogiques, ils accordent encore une place insuffisante à des questions essentielles telles que la répression, la dimension de genre ou les conséquences sociales de la guerre.

Par exemple, ils évoquent encore trop peu la réalité locale de la répression, à travers des exemples liés à l’environnement des élèves. De même, lorsqu’ils intègrent les femmes au récit historique, ils abordent rarement de manière approfondie les formes spécifiques de répression qu’elles ont subies ainsi que les résistances et les transgressions qu’elles ont incarnées.

Deuxième facteur : la formation des enseignants, pourtant essentielle pour compenser les limites des manuels scolaires, dépend largement des programmes des universités. Or, dans de nombreux cursus d’histoire, on retrouve les mêmes difficultés que dans les programmes de fin de collège : des contenus beaucoup trop vastes et une place insuffisante accordée à l’histoire récente, pourtant marquée par de profondes tensions.

Autrement dit, de nombreux professeurs d’histoire eux-mêmes n’ont pas bénéficié, au cours de leur formation universitaire, d’un enseignement approfondi sur cette période.

Des récits enseignés sans esprit critique

Au-delà du manque de temps consacré à la guerre civile, la manière dont elle est parfois enseignée pose également problème. Les cours tendent encore à reproduire certains récits peu critiques, selon lesquels le conflit était inévitable ou la Deuxième République – le régime en place au moment du soulèvement militaire qui a déclenché la guerre – porterait une responsabilité équivalente à celle des insurgés ou, du moins, partagée avec ces derniers. Ces interprétations ont été largement façonnées par la dictature franquiste afin de légitimer son pouvoir.

Enfin, la progression récente de l’extrême droite, en Espagne comme dans de nombreux autres pays, constitue un défi supplémentaire. En raison notamment de ses positions ambiguës, voire ouvertement favorables au franquisme, et de son rejet des politiques de mémoire, elle a contribué à banaliser et à légitimer l’apparition, dans les salles de classe, de discours conflictuels et de réactions de rejet. Ceux-ci reprennent souvent des récits largement diffusés sur les réseaux sociaux au sujet de la guerre civile, très éloignés des connaissances établies par des décennies de recherche historique.

Des pistes encourageantes

Face à cette situation, il est essentiel de mettre en lumière les bonnes pratiques développées par certains enseignants, comme le montre l’ouvrage récemment publié, Franquismo enseñado. Historia reciente y memoria democráticas en las aulas (le Franquisme enseigné. Histoire contemporaine et mémoire démocratique dans les salles de classe, non traduit en français).

Une partie du corps enseignant, en particulier ceux qui sont attachés à la transmission de la mémoire démocratique et à un enseignement de l’histoire favorisant l’esprit critique, fait des choix pédagogiques réfléchis lorsqu’elle aborde la guerre civile.

Concrètement, ces enseignants replacent le conflit dans son contexte international, l’abordent sous l’angle de l’histoire sociale et culturelle, mettent en valeur le rôle des individus et des acteurs collectifs, donnent toute leur place aux expériences des soldats, des femmes, des enfants et des exilés, ou encore accordent une attention particulière à la répression.

Tout cela passe par l’utilisation de sources historiques variées, qui s’éloignent de l’approche essentiellement militaire à travers laquelle la guerre civile est souvent enseignée. Il peut s’agir, par exemple, de recourir à des témoignages oraux disponibles dans de nombreux fonds d’archives, d’analyser des photographies historiques, d’organiser des parcours pédagogiques pour retrouver les traces du conflit dans les villes et les villages (tranchées, bâtiments, etc.) ou encore d’utiliser des romans graphiques.

En définitive, ces bonnes pratiques montrent qu’un engagement volontaire des enseignants est indispensable pour compenser les insuffisances structurelles des programmes et faire de l’histoire récente de l’Espagne un objet d’enseignement certes sensible, mais essentiel pour donner aux élèves les outils nécessaires à l’exercice de la citoyenneté démocratique.

The Conversation

Néstor Banderas Navarro ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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09.09.2026 à 12:49

Derrière la tapisserie de Bayeux, les brodeuses effacées de l’Histoire

Stephanie Brown, Lecturer in Criminology, University of Hull

La tapisserie de Bayeux est souvent présentée comme un monument de l’histoire des rois et des conquérants. Pourtant, derrière cette fresque médiévale se cache le travail minutieux de femmes dont les noms ont été effacés de la mémoire.
Texte intégral (1181 mots)
Chef-d’œuvre de l’art médiéval, la tapisserie de Bayeux raconte la bataille d’Hastings en 1066. Mais elle raconte aussi, en creux, une autre histoire : celle des femmes qui l’ont probablement réalisée et dont le rôle a longtemps été relégué au second plan. BL Royal 20 C V, f. 30v, illuminated manuscript/Wiki Commons/Canva

Près de mille ans après sa création, la tapisserie de Bayeux fait son retour au Royaume-Uni. Elle sera exposée au British Museum, à Londres, du 10 septembre 2026 au 11 juillet 2027. Si elle est célébrée comme le récit de la conquête normande, elle est aussi l’œuvre d’un collectif de brodeuses dont l’histoire est restée largement invisible.


Pour la première fois depuis près de mille ans, la tapisserie de Bayeux revient au Royaume-Uni. Cette broderie de 70 mètres de long sera exposée au British Museum à partir du 10 septembre. Elle retrace la conquête normande de 1066 et la bataille d’Hastings en 1066. Sous la forme d’une bande dessinée avant l’heure, elle raconte l’histoire d’Harold II et de Guillaume le Conquérant.

Pendant des siècles, la tapisserie a été considérée comme l’incarnation même de la « grande histoire des grands hommes ». Pourtant, comme la plupart des broderies du Moyen Âge, elle a presque certainement été réalisée par des femmes.

Dans les travaux consacrés à la tapisserie, ce fait n’est souvent mentionné que brièvement, avant que l’attention ne se reporte sur les hommes de pouvoir, en particulier Odon de Bayeux, généralement considéré comme son commanditaire.

Cet angle mort reflète un schéma historique bien connu : les hommes sont retenus comme les mécènes et les décideurs tandis que le travail ayant permis de créer l’œuvre disparaît de la mémoire. L’absence de noms pour désigner ses réalisatrices n’est pas anodine. Elle contribue à faire de la tapisserie un récit de conquête et de pouvoir plutôt qu’une démonstration d’un savoir-faire collectif.

Les deux tapisseries

Il existe une réplique victorienne grandeur nature de la tapisserie de Bayeux au Reading Museum. Cette tapisserie britannique raconte la même histoire de l’année 1066, mais, cette fois, celles qui l’ont réalisée sont connues.

En 1885, la brodeuse pionnière Elizabeth Wardle (1834-1902) entreprend d’en réaliser une copie à l’échelle 1 sur 1. Fondatrice de la Leek Embroidery Society, elle dirige un atelier réputé pour l’excellence de ses broderies, récompensé à de nombreuses reprises et sollicité pour des commandes venues de tout le pays.

Elizabeth Wardle se rend à Bayeux pour étudier l’original et se persuade que l’Angleterre doit posséder sa propre version. À partir de calques réalisés d’après des photographies conservées par ce qui est aujourd’hui le Victoria and Albert Museum, elle coordonne le travail d’une équipe de 35 femmes chargées de reproduire l’intégralité de la tapisserie.

Ces brodeuses s’attachent à représenter fidèlement l’original, mais quelques modifications typiquement victoriennes subsistent. Les bordures de la tapisserie médiévale comportent plusieurs personnages nus. Dans la version de Reading, l’un d’eux porte désormais un pantalon. Cette retouche est souvent attribuée aux brodeuses. En réalité, elles copiaient des images déjà modifiées par le personnel masculin du South Kensington Museum (aujourd’hui, le Victoria and Albert Museum), qui avait censuré les photographies afin de les rendre conformes aux sensibilités de l’époque victorienne.

Le projet a nécessité environ un an de travail. Cette œuvre est remarquable en elle-même : bien plus qu’une simple copie, elle constitue un témoignage des pratiques artistiques du XIXᵉ siècle, du travail collectif et de la manière dont l’époque victorienne se représentait le passé.

Une œuvre en mouvement

Certaines voix se sont opposées aux projets de transfert de la tapisserie médiévale de Bayeux vers Londres, allant jusqu’à qualifier cette opération de « crime contre le patrimoine ». Selon les critiques, l’œuvre est trop fragile et trop précieuse pour être déplacée, et lui faire courir un tel risque relève de l’inconscience.

La copie victorienne, en revanche, a beaucoup plus voyagé que son illustre modèle médiéval. Après son achèvement, elle a été présentée dans de nombreuses villes britanniques, mais aussi en Allemagne et aux États-Unis. Une fois acquise par le Reading Museum en 1895, elle a également été exposée au château de Windsor à l’intention de la reine Victoria. Avant son installation permanente à Reading, en 1993, elle a continué à parcourir le Royaume-Uni et l’étranger jusqu’au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

Chacune des femmes ayant participé à la réalisation de la tapisserie victorienne a signé son travail en brodant son nom dans la bordure inférieure. Ces signatures transforment profondément l’œuvre. Ce qui, dans l’original, demeure un travail anonyme devient ici une contribution personnelle, identifiable et fièrement revendiquée.

Le contraste entre les deux tapisseries est saisissant. L’une efface l’identité de ses créatrices ; l’autre la met au contraire en avant. Ensemble, elles montrent à quel point le travail des femmes peut être facilement invisibilisé, mais aussi comment cette invisibilisation peut être remise en cause.

The Conversation

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