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18.09.2026 à 11:08

En Antarctique, le guano des manchots devient rose, et ce n’est pas une bonne nouvelle

Casey Youngflesh, Assistant Professor of Biological Sciences, Clemson University

Lorsque les colonies de manchots ne sont plus entourées de glace de mer, les manchots ont tendance à manger davantage de krill que de poissons.
Texte intégral (3216 mots)
Un manchot Adélie nageant dans l’océan. Casey Youngflesh, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les images satellite permettent de suivre l’évolution des colonies de manchots Adélie, et notamment l’évolution de la couleur de leurs excréments.

  • Des chercheurs ont remarqué que le guano des oiseaux de certaines colonies devient rose, ce qu’ils rattachent à un changement de régime alimentaire, basculant des poissons vers le krill, plancton des mers froides formé de petits crustacés.

  • Ce changement alimentaire n’est pas trivial : les poussins nourris au krill sont plus légers que ceux nourris aux poissons à l’âge adulte et ont moins de chances de survie à l’âge adulte.


La couleur des excréments de manchots Adélie, observée depuis l’espace, offre un bon aperçu de l’évolution de l’écologie et de l’environnement de l’Antarctique au fil du temps.

Les manchots Adélie comptent parmi les prédateurs les plus nombreux de l’océan Austral. Ils se nourrissent dans l’océan, mais nichent sur des affleurements rocheux disséminés tout autour du continent antarctique.

Les colonies de manchots comptent souvent des centaines de milliers d’oiseaux nicheurs, qui produisent une grande quantité de guano, à tel point qu’il est facilement identifiable depuis l’espace, grâce aux satellites Landsat de la Nasa.

 Une vue satellite d’un groupe de petites îles, entre lesquelles flotte de la glace, montre que certaines de ces îles sont roses, tandis que d’autres ne le sont pas
Un graphique de la Nasa montre plusieurs des îles Danger, en Antarctique, désormais teintées de rose par le guano des manchots Adélie, dont le régime alimentaire est riche en krill. Sans ces colonies, ces îles ressembleraient davantage à l’île Darwin. NASA Earth Observatory/Michala Garrison

Une équipe multidisciplinaire de chercheurs, que j’ai dirigée, a utilisé des milliers d’images satellite remontant jusqu’aux années 1980 pour étudier ces traces de guano de manchots. L’enjeu était de déterminer le régime alimentaire de ces oiseaux et son évolution, en fonction des changements environnementaux. Ces derniers ont en effet des répercussions sur leur survie.

Nous avons notamment constaté que, lorsqu’une colonie est entourée de glace de mer abondante, les manchots Adélie qui y vivent ont tendance à se nourrir davantage de petits poissons. Lorsque la banquise est moins abondante, ils dépendent davantage du krill, ces petits crustacés ressemblant à des crevettes.


À lire aussi : L’océan Austral : une richesse écologique hors du commun et un rôle clé pour le climat


La couleur de la nourriture et celle des excréments

Le krill possède un exosquelette rose que les manchots ne digèrent pas entièrement, ce qui confère à leur guano une teinte rosée. C’est justement la couleur du guano qui nous permet de déterminer ce que mangent les manchots.

Cette méthode s’appuie sur une approche quantitative que nous avons mise au point, qui consiste à analyser la couleur du guano et à établir un lien entre celle-ci et la part du krill dans le régime alimentaire des manchots.

Pour établir ce lien, nous avons collecté du guano de manchot à plusieurs endroits. À l’aide d’un spectromètre, nous avons déterminé la couleur de chaque échantillon telle qu’un satellite la percevrait. Cette opération a été réalisée dans un petit laboratoire de fortune installé à bord d’un navire en Antarctique, qui sent probablement encore aujourd’hui le guano de manchot. Nous avons également analysé la composition de ce guano, à l’aide d’outils issus de la chimie environnementale, afin de déterminer le régime alimentaire à l’origine de cette couleur.

Une personne est penchée au-dessus d’une table sur laquelle sont disposés plusieurs petits morceaux de tissu de différentes couleurs
Casey Youngflesh étale du guano de manchot afin de préparer son analyse. Casey Youngflesh, CC BY

Ces informations, associées à une modélisation statistique, nous ont permis de déterminer ce que mangent les manchots en nous basant sur la couleur de leur guano telle qu’observée par satellite. Plus largement, cela nous donne un aperçu de ce qui se passe au sein du réseau trophique (c’est-à-dire, le réseau de relations prédateurs/proies de l’écosystème, ndlt) marin antarctique dans son ensemble, des informations qui resteraient autrement cachées sous la surface de l’océan austral. À notre connaissance, il s’agit de la première initiative visant à surveiller directement, depuis l’espace, ce que mangent ces animaux.

Une vue aérienne montre deux cercles formés par une colonie de manchots sur la terre ferme, près d’un rivage rocheux et glacé
Une photo prise par un drone montre à quel point les colonies de manchots, en bas à gauche, se distinguent par leur couleur du terrain environnant. Thomas Sayre-McCord/WHOI/MIT, CC BY

À partir des données issues d’environ 4 000 images satellite, nous avons pu étudier les variations du régime alimentaire des manchots dans le temps et dans l’espace. De fait, nous avons constaté que les manchots se nourrissent effectivement d’aliments différents selon les régions du continent antarctique et que leur alimentation varie aussi bien au cours de l’année que d’une année à l’autre.

Les relations entre banquise, les réseaux trophiques et les populations de manchots

Nos données montrent comment le changement climatique modifie le régime alimentaire des manchots et comment le réseau trophique antarctique, dans son ensemble, évolue en conséquence.

Depuis les années 2010, la banquise a connu un recul spectaculaire en Antarctique, plusieurs années ayant enregistré de nouveaux records historiques de couverture minimale. Moins de glace de mer signifie moins de poissons, ce qui est une mauvaise nouvelle pour les manchots : les poussins de manchots Adélie sont généralement plus lourds lorsqu’ils sont nourris au poisson plutôt qu’au krill. De plus, les poussins plus lourds ont davantage de chances de survivre jusqu’à l’âge adulte.

Nos résultats montrent que dans les régions où les manchots consomment moins de poissons, leur nombre a diminué au cours des dernières décennies sur l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce. À l’inverse, les colonies de manchots qui consomment davantage de poissons ont davantage de chances de rester stables ou de s’agrandir.

De nombreux manchots sont perchés au-dessus de leurs poussins, au milieu des rochers, de la terre et du guano
Une colonie de manchots Adélie avec leurs poussins, sur l’île du Roi-George, en Antarctique. Michael Polito, University of California Santa Cruz, CC BY

Malheureusement, le recul à large échelle de la banquise devrait se poursuivre à l’avenir. Les manchots Adélie sont également confrontés aujourd’hui à une concurrence accrue de la part d’autres espèces marines – sans parler des humains – pour l’accès aux poissons et au krill.

Une photo en gros plan montre un manchot penché en avant, le bec ouvert, face à deux minuscules poussins gris et noirs qui tendent la tête vers lui, la bouche grande ouverte
Un manchot Adélie adulte nourrit deux petits sur l’une des îles Danger, en Antarctique. Michael Polito, University of California Santa Cruz, CC BY

Par exemple, dans la région de la péninsule antarctique, située juste au sud de l’Amérique du Sud, les populations de baleines à fanons, qui se nourrissent principalement de krill, ont considérablement augmenté depuis la fin de la chasse commerciale à la baleine il y a plusieurs décennies. Dans le même temps, les manchots papous ont étendu leur aire de répartition vers le sud, en direction de l’Antarctique à mesure que le climat se réchauffe, ce qui augmente le nombre de prédateurs chassant dans ces eaux.

Les chalutiers pêchent désormais également de grandes quantités de krill destinés à l’alimentation des poissons et à la fabrication de compléments alimentaires pour l’humain, ce qui pourrait exercer une pression supplémentaire sur les manchots Adélie dans ces régions.

Une découverte rendue possible par les images satellite

Ce n’est qu’en exploitant des milliers d’images satellite que notre équipe de recherche a pu comprendre comment le régime alimentaire des manchots Adélie varie selon les différentes zones de répartition de l’espèce, comment il évolue au fil des saisons et comment il s’adapte aux changements environnementaux observés au cours des dernières décennies.

Les informations fournies par les satellites sont particulièrement précieuses pour les régions isolées et difficiles d’accès telles que l’Antarctique. Les autres méthodes de collecte de ces données nécessiteraient des moyens considérables en termes de personnel, de planification, de déplacements et de logistique de survie.

À mesure que les technologies satellitaires continuent de s’améliorer, avec une résolution toujours plus élevée, des intervalles plus courts entre les prises d’images et de nouveaux capteurs destinés à la collecte d’informations, de nouvelles possibilités s’offrent à nous, chercheurs, pour transformer en profondeur la manière dont nous surveillons certaines espèces sauvages, fournissant ainsi des informations essentielles sur l’évolution du monde et sur la manière dont l’humanité pourrait s’adapter à ces changements.

The Conversation

Casey Youngflesh a reçu des financements de la NASA.

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17.09.2026 à 17:35

Miquelon : comment relocalise-t-on un village menacé par les eaux ?

Xénia Philippenko, Maîtresse de conférences en Géographie humaine, Université Littoral Côte d'Opale

Delphine Grancher, Chercheuse, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Ywenn De La Torre, Directeur Régional, géomorphologie, risques littoraux, changement climatique, BRGM

Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager. Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.
Texte intégral (2846 mots)
Le village de Miquelon est implanté à seulement deux mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est donc menacé de submersion. Dominic Smith/Flickr, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager.

  • Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.

  • Si ce déménagement a pu finalement démarrer, c’est notamment grâce à l’implication des habitants, au rachat de leur maison d’origine et à la construction d’un nouveau village pensé pour durer.


Que peut-on proposer aux habitants d’un village qui menace d’être submergé ? Lorsqu’en 2014, il se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français de l’Atlantique Nord, François Hollande n’a pas vraiment de solution à suggérer aux 600 habitants de Miquelon-Langlade et à leurs 340 maisons situées à 2 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Uniquement une interdiction de nouvelles constructions à partir de 2018.

À l’époque, dans les couloirs des administrations, on parle pourtant déjà de relocalisation. Dans le village, on s’insurge et on manifeste contre une mesure qui semble exagérée, une décision imposée d’en haut, prise sans consultation ni information de la population.

Pourtant, douze ans plus tard, le projet de relocalisation du village est bien entamé et de premières maisons commencent déjà à sortir de terre à 1,5 kilomètre du village d’origine. En dépit des résistances initiales, le déménagement du village entier a donc pu se concrétiser, mais comment expliquer ce succès ?

Du déni à la prise de conscience forcée

Pour les Miquelonnais, le changement de positionnement s’amorce d’abord avec des vents violents : en novembre 2018, deux tempêtes avec des rafales dépassant les 150 km/h provoquent de nombreux dégâts sur les bâtiments ainsi que l’inondation de 32 maisons en pleine nuit. Le village se retrouve à devoir gérer une situation de crise pour assurer la sécurité des habitants et réduire les dégâts autant que possible.

Le choc causé par l’événement engendre un retournement d’opinion : le changement climatique est bien là, la relocalisation devra se faire, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas encore parler d’adhésion, il s’agit plutôt d’une résignation.

Quatre ans après, l’ouragan Fiona en 2022 fait l’effet d’un dernier coup de massue psychologique : l’ouragan, dont la trajectoire a frôlé l’archipel, provoque des destructions et des dégâts majeurs dans les provinces canadiennes voisines de Terre-Neuve et des îles de la Madeleine. Les Miquelonnais le savent : si l’ouragan était passé chez eux, les dégâts auraient été autrement plus importants et graves qu’en 2018.

Le village actuel de Miquelon-Langlade, au raz de l’eau. Xénia Philippenko, 2021., Fourni par l'auteur

C’est donc finalement à la demande des habitants, alertés par les tempêtes, et sous l’impulsion d’une nouvelle équipe municipale, que la relocalisation devient un projet de territoire, à partir de 2020, et finit par se concrétiser grâce au soutien des acteurs institutionnels du territoire (préfecture, services de l’État, Collectivité territoriale).

Où se relocaliser ?

Se pose alors la question du site d’implantation du nouveau village. En 2020, la Collectivité territoriale, administration territoriale propriétaire du foncier de l’archipel, propose d’abord un déplacement vers la presqu’île du Cap où les altitudes plus élevées garantissent la mise en sécurité des biens et des personnes. Mais cet emplacement isolé n’a pas la faveur de nombreux habitants qui préfèrent rester sur l’île de Miquelon, où ils sont mieux connectés à l’île voisine de Langlade (ou Petite Miquelon).

Sur l’insistance de la population et de la municipalité, c’est finalement le deuxième site qui est choisi : les Miquelonnais iront vivre à 1,5 kilomètre du site initial du village, à une altitude de 10 mètres minimum pour tenir compte des projections scientifiques d’élévation du niveau de la mer.

Non sans tensions, la Collectivité territoriale accepte pour cela de modifier son document d’aménagement (le Schéma territorial d’aménagement et d’urbanisme) afin d’ouvrir à la construction un espace jusqu’alors naturel, qu’elle cède pour 1 euro symbolique. Une fois le projet validé, le processus s’est poursuivi par des fouilles d’archéologie préventive sur le site du futur village, des études d’impacts environnementaux, et une longue phase de cadrage financier et juridique sur les modalités de réalisation de la relocalisation.

Ces modalités clarifiées, les parcelles ont été attribuées sur la base du volontariat.

S’adapter de façon soutenable

Dès 2022, habitants et mairie commencent ainsi à penser ensemble le projet d’aménagement du nouveau village, avec l’aide d’une agence d’urbanisme et d’architecture. Mais plutôt que de rebâtir à l’identique, une réflexion plus large est menée pour ne pas seulement déplacer le village mais aussi mieux le reconstruire.

Le projet final propose ainsi une isolation énergétique performante, des pistes cyclables, des logements collectifs, et un habitat « refuge » en cas de tempêtes majeures ou d’inondations pour les habitants qui ne se seront pas encore déplacés.

Cette attention à la soutenabilité du projet dans un monde soumis aux changements climatiques et environnementaux est également permise par l’échelle de temps envisagée : la relocalisation de Miquelon est planifiée sur une période de cinquante à soixante-dix ans. Ce délai permet une souplesse dans la gestion du projet et permet d’intégrer au fur et à mesure les nouvelles connaissances scientifiques. Cela donne aussi aux populations le temps de s’habituer à un tel chamboulement de leur quotidien.

Penser l’abandon d’un territoire

Ce bouleversement est primordial à prendre en compte, car la perte d’un territoire peut provoquer la perte d’habitudes spatiales et mentales, de souvenirs et d’émotions liées aux lieux fréquentés ou encore d’un voisinage. Cela peut avoir des conséquences psychologiques fortes à l’échelle de l’individu et des conséquences néfastes sur les liens communautaires, d’où l’importance d’accompagner ces changements à travers des initiatives collectives et un accompagnement social.

À Miquelon, cela s’est traduit jusqu’ici par des initiatives intergénérationnelles (marches symboliques des enfants), des événements conviviaux spontanés, des projets artistiques (expositions, résidences d’artistes) ou encore l’organisation d’un colloque consacré à cette question par la municipalité.

Se pose enfin la question du devenir des bâtiments du village actuel. Les ménages qui ont accepté de se relocaliser vendent à la mairie leur parcelle dans le village historique. Après trois ans, temps accordé aux ménages pour faire leur transition d’une maison à l’autre, la commune détruit les anciennes constructions puis renature les parcelles.

Selon l’emplacement de la parcelle et les espèces végétales présentes, la mairie prévoit soit de laisser la nature reprendre ses droits, soit d’accompagner l’évolution des parcelles vers des espaces de biodiversité spécifiques (choix des espèces végétales et entretien léger), soit d’hybrider les deux approches. Se pose également la question de la rénovation des infrastructures collectives (caserne de pompiers, production d’énergie, etc.). À partir de quand doit-on envisager de les déplacer ?

Qui paye ? Se relocaliser coûte cher

Détruire les constructions, planter des espèces végétales sur les parcelles abandonnées, construire de nouvelles maisons, créer de nouvelles routes ou raccorder le nouveau village aux réseaux d’électricité et d’eau potable : tout cela coûte cher et nécessite un accompagnement financier multiple.

Le Fonds dit Barnier, voué à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles et à la prévention des risques naturels, a été mobilisé pour indemniser les ménages. L’État a fait une estimation des maisons des habitants volontaires et les a achetées via la mairie. Avec la somme donnée, les ménages construisent leur maison sur la nouvelle parcelle, qui peut être jusqu’à 40 % plus petite que leur parcelle d’origine.

Le coût total de ces rachats est estimé actuellement à 70 millions d’euros. Les travaux de voirie, comme le raccordement aux réseaux urbains ou la création de nouvelles routes, ont eux été pris en charge par la mairie, aidée de la préfecture. Pour tout cela, enfin, un prêt longue durée d’un million d’euros a été contracté par la Mairie auprès de la Banque des territoires.

Travaux de voirie du nouveau village et première maison sortie de terre. Xénia Philippenko, 2026, Fourni par l'auteur

Impliquer les habitants dans le projet de leur territoire

À l’exception du point de départ initial en 2014, les différentes phases de la relocalisation ont fortement impliqué la population. Cela s’est traduit par des manifestations spontanées des habitants, par la rencontre entre les acteurs institutionnels et les habitants inquiets, par des réunions publiques régulières.

Le choix du site du nouveau village s’est fait en concertation avec eux, et les habitants ont pu choisir d’être volontaires pour la relocalisation. Depuis 2023, des ateliers de travail pluriannuels ont lieu, pour prendre en compte les retours des habitants et créer un village à leur image.

L’attention portée à l’intégration des habitants dans le processus a permis de maintenir la confiance de la population dans les acteurs, même si des détracteurs au projet existent toujours. En effet, une relocalisation réussie ne signifie pas une absence d’opposants ou d’erreurs. Ils existent et doivent être pris en compte, regardés en face, écoutés : la question finale est de les mettre en perspective face au défi que représente le changement climatique pour les sociétés humaines et se demander, in fine, ce qui profite à plus long terme au bien commun.

Quels enseignements tirer de la relocalisation de Miquelon ?

Le cas de Miquelon n’est malheureusement pas reproductible en l’état : trop d’éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d’autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l’adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le climat dans l’un de ses derniers rapports.

En premier lieu, cette relocalisation n’est faite ni dans l’urgence ni dans un contexte de post-catastrophe, comme cela a souvent été le cas jusqu’ici. L’adaptation prend du temps, elle doit être anticipée et c’est ce que fait Miquelon en se positionnant d’emblée sur du très long terme.

Deuxièmement, on constate que la relocalisation a été facilitée par un fort portage politique local, une synergie de tous les acteurs concernés et une adhésion relative de la population. Troisièmement, les dispositifs financiers pour le rachat des maisons exposées ont joué un rôle non négligeable pour rassurer les ménages. Enfin, c’est l’accompagnement de la population sur le long terme et son implication qui garantissent le succès d’un tel projet.

Le cas de Miquelon n'est malheureusement pas reproductible en l'état : trop d'éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d'autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l'adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le Climat dans l'un de ses derniers rapports.

Pour autant, le succès actuel peut se révéler de courte durée si les dynamiques actuelles ne se maintiennent pas dans le temps. Un changement de maire, des perturbations géopolitiques aux conséquences en cascade ou des arbitrages financiers face aux coûts de l'adaptation : il suffit d'un caillou pour gripper toute la machine. L'adaptation nécessite certes de l'argent, mais aussi du temps et de la continuité, un défi que le village de Miquelon aura à relever pour mener jusqu'au bout la relocalisation, dans 70 ans.


Les auteurs remercient Lydie Goeldner-Gianella et Gonéri Le Cozannet pour leur accompagnement et leurs conseils précieux durant ces années de travail commun sur les littoraux et l’adaptation au changement climatique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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17.09.2026 à 17:35

De l’usine au parc d’attractions « Dragon Ball » : quand la puissance change de paysage

Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

L’annonce d’un nouveau parc de loisirs dans l’Ouest parisien a réveillé l’antienne du déclin. Le loisir symboliserait la fin de la puissance. Et si c’était surtout le signe d’un imaginaire désuet…
Texte intégral (2563 mots)
L’imaginaire du parc d’attractions renvoie à une civilisation de loisirs, loin de la puissance industrielle. Une erreur de perspective ? Thomas Stadler/Unsplash

L’ESSENTIEL

  • L’annonce de la création d’un parc d’attractions près de Cergy, dans le Val-d’Oise, a suscité un débat. Ce projet symboliserait le déclin industriel de la France.

  • Derrière la controverse se trouve l’opposition entre industrie, synonyme de puissance, et tourisme, qui symboliserait le déclin, voire la décadence.

  • Ce débat est intéressant pour ce qu’il dit des imaginaires de la puissance. Celle-ci n’a pas disparu avec les cheminées des usines. Elle s’est déplacée.


Il est tout de même étonnant qu’en 2026 il suffise d’annoncer un grand parc d’attractions pour réveiller l’une des oppositions les plus ancrées de notre imaginaire économique. Il y aurait des nations qui produisent et d’autres qui se distraient, il y aurait ceux qui fabriquent le monde et ceux qui se contentent d’en jouir.

La désindustrialisation ne désignerait plus seulement une transformation de la structure économique. Elle deviendrait le symptôme d’un déclassement anthropologique. Après avoir construit des centrales, des TGV et l’avion supersonique Concorde, nous construirions désormais des montagnes russes. Nous fabriquions le futur. Nous organiserions désormais notre temps libre.

Quand la puissance avait une forme

Les réactions suscitées par le projet porté par Qiddiya Investment Company sur l’ancien site de Mirapolis, près de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise), en offrent un exemple presque caricatural. Plusieurs milliards d’euros d’investissement sont annoncés, plusieurs dizaines de milliers d’emplois potentiels sont évoqués, et l’univers du manga Dragon Ball pourrait notamment inspirer l’un des parcs, une fois la question des droits du créateur est réglée.


À lire aussi : Pourquoi les adultes qui adorent les parcs d’attractions Disney sont-ils si souvent victimes de préjugés ?


L’origine saoudienne des capitaux est évidemment problématique. Qu’un acteur lié à la stratégie de diversification du royaume investisse massivement dans une infrastructure culturelle et touristique française mérite que l’on s’interroge sur les nouvelles géographies du capital, les stratégies d’influence et le soft power.

Derrière cette interrogation légitime, en sourd une autre, plus diffuse : comment une ancienne puissance industrielle peut-elle se réjouir d’accueillir un parc d’attractions là où elle devrait rêver de nouvelles usines ?

Une forme symbolique autant qu’une puissance économique

Imaginons un instant que les mêmes milliards soient consacrés à une usine de semi-conducteurs. Avant même d’en connaître la rentabilité, la provenance des composants, le montant des subventions nécessaires ou la réalité des emplois créés, l’investissement bénéficierait d’un crédit symbolique considérable. Nous parlerions de souveraineté, de reconquête productive et de retour de la France dans la course industrielle.

L’industrie n’est pas seulement un secteur économique ; elle est l’une des grandes formes symboliques sous lesquelles la modernité a appris à reconnaître sa puissance. Nous avons construit pendant deux siècles une équivalence presque spontanée entre produire, transformer et dominer. La puissance véritable devrait s’exercer sur quelque chose qui lui résiste. Elle doit vaincre une matière, maîtriser une énergie, réduire une distance. Elle est d’autant plus convaincante qu’elle peut exhiber l’obstacle qu’elle a surmonté.

De la nécessité d’une résistance physique

L’anthropologue Gilbert Durand permet de comprendre pourquoi certaines formes matérielles peuvent acquérir une puissance symbolique très supérieure à leur fonction pratique.

Dans ce qu’il appelle le « régime diurne de l’imaginaire » dominent notamment les schèmes de verticalité, d’ascension et d’affrontement. La modernité industrielle a trouvé dans cette constellation une extraordinaire réserve d’images. Le barrage, la cheminée, le gratte-ciel, la fusée, le tunnel ou la centrale ne sont jamais seulement des équipements. Ils mettent en scène une relation entre un sujet et ce qui lui résiste. La fusée transforme la maîtrise de la propulsion en victoire sur la pesanteur et le Concorde promettait presque de vaincre le temps lui-même.

Tous ces objets ont en commun de matérialiser un pouvoir d’agir. Des systèmes politiques aussi différents que les États-Unis du New Deal, l’Union soviétique, la Chine maoïste ou la France gaullienne ont puisé dans cette grammaire visuelle de la modernité qui plie la matière, l’espace, l’énergie et le temps. La puissance moderne s’est ainsi donné une esthétique. Elle devait être visible, matérielle, verticale et, si possible, monumentale.

Quand l’usine produisait du collectif

L’usine est probablement l’un des dispositifs qui a le mieux condensé cet imaginaire. Elle rend visible une transformation et raconte presque naïvement sa propre causalité. La matière y entre, le produit en sort tandis que machines, gestes et énergie rendent visible le travail de la transformation. Ce que nous regrettons dans l’usine n’est peut-être pas seulement ce qu’elle produisait, mais la manière dont elle nous permettait de représenter notre propre puissance.

Cette lisibilité a une finalité politique. Elle permet de désigner des acteurs, d’identifier un lieu et finalement de construire un sujet collectif. Des ouvriers fabriquaient, des ingénieurs concevaient, une entreprise produisait, un État équipait le territoire et une collectivité pouvait dire « Nous avons construit cela ». L’usine ne produisait donc pas seulement des objets, mais aussi ce « nous ». Et c’est précisément cette dramaturgie que le parc d’attractions semble inverser.

La disparition… de la puissance

Dans l’univers expérientiel, la puissance appartient à celui qui est capable de construire l’environnement qui transformera le sujet. La résistance était la condition même de la manifestation de la puissance industrielle, alors que dans l’économie expérientielle elle devient une friction, c’est-à-dire quelque chose que le dispositif doit faire disparaître. Attendre inutilement, ne pas comprendre, se perdre ou rencontrer un obstacle sont autant d’échecs de conception.

C’est peut-être là que naît le soupçon de frivolité qui accompagne le parc. L’usine semble manifester une puissance parce qu’elle transforme ostensiblement quelque chose qui lui résiste. Le parc paraît seulement satisfaire des désirs parce qu’il organise un univers dans lequel la résistance a précisément été supprimée. Pourtant, produire un monde sans résistance exige paradoxalement une formidable infrastructure technique. Plus l’expérience paraît fluide, plus la machinerie nécessaire à cette fluidité est complexe.

La différence tient alors moins à la technique elle-même qu’à son régime de visibilité. Là où l’usine exhibait volontiers ses machines, qui constituaient les signes mêmes de sa puissance, le parc doit faire exactement l’inverse. Le moteur disparaît derrière le mouvement, le rail derrière l’aventure, et le logiciel derrière la fluidité du parcours. La puissance expérientielle réussit lorsqu’elle devient invisible.

Une économie des signes et des représentations

La sociologue Sharon Zukin a montré dans son analyse comparée du complexe industriel de River Rouge (Michigan) et de Disney World (Floride) que les transformations urbaines ne sont jamais seulement économiques ou architecturales. Elles passent par une économie des signes et des représentations.

Le capital produit des paysages qui matérialisent et organisent des rapports de pouvoir. Le paysage est l’économie devenue sensible, une certaine manière d’inscrire le pouvoir dans l’espace. Le complexe industriel de River Rouge de Ford, à Dearborn près de Detroit, incarnait l’ancien paysage productif en rendant visible le processus de transformation de la matière en produit.

Disney World paraît constituer son opposé. Or, comme le montre Zukin, Disney World est l’un des lieux où le capitalisme apprend à produire autrement. Dans l’usine classique, l’humain utilise la machine pour transformer la matière. Dans le parc, toute une machinerie est mobilisée pour transformer momentanément l’être humain. Elle agit sur son attention, son excitation, sa peur et finalement sa mémoire. Le visiteur devient la matière travaillée du parc. La montagne russe produit industriellement une émotion longtemps liée à l’irruption d’un danger réel. Mais elle fabrique désormais une peur calculée, testée, certifiée dont toute la réussite consiste à maximiser l’impression subjective de danger en réduisant autant que possible le danger objectif.

On comprend alors que Taylor et Ford n’ont pas disparu à Disney World. L’organisation scientifique du travail cherchait à rendre prévisible la production des objets. L’organisation scientifique du loisir cherche à rendre prévisible la production des expériences. Dans les deux cas, il s’agit de réduire la part du hasard. Le pouvoir ne fait que changer de scénographie. Nous continuons à chercher la puissance dans ce qui se dresse alors qu’elle réside de plus en plus dans ce qui nous aménage, enveloppe et oriente.

Qui peut encore dire « nous » ?

Le projet francilien est plus qu’une nouvelle occasion de déplorer la désindustrialisation. On pourrait certes y voir, dans une veine légèrement houellebecquienne, l’image d’une France capable de transformer son patrimoine, ses paysages et son attractivité en ressources économiques. La Carte et le Territoire avait assez bien saisi cette possibilité d’une nation passant du statut de puissance historique à celui de destination. Le cas saoudien permet de brouiller l’opposition morale entre la noblesse de l’industrie et la frivolité du tourisme.

Notre imaginaire reste largement prisonnier de son ancienne morphologie industrielle. Nous reconnaissons immédiatement la puissance lorsqu’elle prend la forme d’une centrale nucléaire ou d’une usine de semi-conducteurs. Nous avons davantage de mal lorsqu’elle réside dans une propriété intellectuelle, un univers fictionnel ou la capacité à faire entrer des millions de personnes dans un même monde symbolique.

Pourtant, faire habiter une multitude d’individus dans un univers organisé, orienter leurs déplacements, mobiliser leur attention, provoquer leurs émotions, attacher ces affects à des personnages et à des récits constitue bien une manière d’exercer la puissance. Un imaginaire n’est une force motrice que lorsqu’il se donne les moyens matériels de sa circulation. La fonction du parc est justement de donner du génie civil à l’imaginaire.

M6 Infos, 2026.

Mais la question de la puissance est aussi celle du « nous » qu’elle permet de fabriquer. Il y avait bien sûr beaucoup de fiction dans le « nous » industriel, qui effaçait les conflits, les hiérarchies et les intérêts contradictoires. Toute communauté politique suppose une part de fiction. Benedict Anderson l’a montré en définissant la nation comme une communauté imaginée. Une communauté ne tient pas seulement parce que ses membres se connaissent ou travaillent effectivement ensemble, mais parce qu’ils disposent de représentations, de récits et de dispositifs matériels qui leur permettent de s’imaginer appartenir au même monde. L’usine, le barrage, le TGV ou la centrale ont aussi rempli cette fonction. Ils matérialisaient un « nous » en donnant une forme visible à une capacité collective d’agir.

Une crise de la représentation de la puissance

Le parc ne rassemble plus autour de ce que nous sommes capables de produire ensemble, mais autour de ce que nous sommes capables d’éprouver ensemble. Grâce à Dragon Ball, des individus qui ne partagent ni travail ni territoire peuvent habiter momentanément le même univers fictionnel et éprouver les mêmes émotions. C’est alors la fréquentation d’un même monde symbolique qui structure le lien.

La question est de savoir quelle consistance peut avoir un « nous » constitué par la circulation des mêmes récits, des mêmes personnages et des mêmes affects. River Rouge permettait de rendre la puissance assignable. On pouvait dans un même espace faire tenir imaginairement le capital, le travail, la technique, le territoire et le produit. C’est cette coïncidence qui autorisait le récit national de la puissance industrielle. L’usine permettait de condenser cette complexité dans un lieu et de lui attribuer un sujet en transformant une chaîne de dépendances en représentation de souveraineté.

Le parc donne à voir la dissociation de ce que l’usine permettait précisément de faire tenir ensemble. Dans le projet francilien, le territoire est français, le capital saoudien, l’un des imaginaires convoqués japonais, les technologies et les prestataires transnationaux, tandis que les publics recherchés débordent évidemment l’espace national. Il manque la possibilité de rabattre la puissance qu’il mobilise sur un sujet collectif unique. C’est peut-être cela que la nostalgie industrielle exprime confusément.

Elle regrette moins une économie de la matière qu’un régime de représentation dans lequel la puissance pouvait encore être localisée, territorialisée et finalement conjuguée à la première personne du pluriel. Et c’est précisément pourquoi l’opposition entre usine et parc est trompeuse. Elle nous fait prendre une crise de représentation de la puissance pour une disparition de la puissance elle-même.

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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17.09.2026 à 17:34

Qu’est-ce que le « fascisme de la fin des temps » dénoncé par Naomi Klein ?

Luke Munn, Research Fellow, Digital Cultures & Societies, The University of Queensland

Dans « End Times Fascism » et « The Nerd Reich », Naomi Klein, Astra Taylor et Gil Durán analysent l’essor du technofascisme et le rôle de la Silicon Valley, de l’IA et des milliardaires de la tech dans la diffusion de nouvelles idéologies autoritaires.
Texte intégral (4586 mots)

L’ESSENTIEL

  • Naomi Klein et Astra Taylor décrivent dans un nouveau livre un Fascisme de la fin des temps qui considère l’effondrement comme inévitable et mise sur la survie d’une élite.

  • Dans The Nerd Reich, Gil Durán enquête sur les milliardaires de la Silicon Valley qui mettent leur fortune et les technologies au service de projets autoritaires.

  • Les deux ouvrages interrogent ainsi le technofascisme : la manière dont l’IA, les algorithmes et les plateformes transforment et diffusent les idéologies fascistes.


« L’heure de vérité a sonné pour l’Occident », peut-on lire dans une récente annonce de recrutement de Palantir. Cette entreprise de la Silicon Valley fournit de plus en plus de services de « renseignement » fondés sur les données aux services de renseignement, à la police et aux armées, mais aussi à de grandes entreprises et à des organisations à but non lucratif. « Dans les usines, les blocs opératoires et sur les champs de bataille, proclame l’annonce, nous bâtissons pour dominer. »

Comment comprendre cette convergence entre technologies de pointe et violence assumée, entre une intelligence artificielle « rationnelle » et une vision primitive du monde qui semble renouer avec le langage du sang et du sol, des amis et des ennemis, du « nous » et du « eux » ? Dans les tribunes, les émissions-débats et les analyses politiques, un mot s’est imposé : fascisme.

En tant que terme, le « fascisme » est éminemment provocateur, mais semble appartenir à une autre époque. Il évoque les images saisissantes de foules de partisans en bottes martelant le sol, répétant les mêmes slogans et reproduisant les mêmes saluts, sous des bannières aux lettres noires et aux couleurs rouge sang. Pourtant, ces images sont généralement associées aux régimes politiques de l’Europe de l’entre-deux-guerres, il y a un siècle : vestiges poussiéreux d’une époque révolue où le « mal » avait été identifié puis anéanti.

Qu’est-ce donc que le fascisme aujourd’hui ? En quoi peut-il aider à expliquer les dynamiques technologiques, sociales et politiques contemporaines ? Deux ouvrages récents tentent d’établir un diagnostic : End Times Fascism And the Fight for the Living World (qui sortira en français en février chez Actes Sud sous le titre Le Fascisme de la fin des temps, NDLR), de l’essayiste Naomi Klein et de la cinéaste Astra Taylor, et The Nerd Reich : Silicon Valley Fascism and the War on Democracy, du journaliste Gil Durán.

« Le fascisme de la fin des temps »

Pour Klein et Taylor, ce que nous observons aujourd’hui n’est pas une répétition, mais une évolution. Les idéologies fascistes se sont greffées sur une vision apocalyptique plus large. « Le fascisme de la fin des temps est un fascisme qui repose sur la conviction que quelque chose d’immense est en train de s’achever et qui répond à cette vérité dérangeante par une cruauté assumée », écrivent-elles.

Dans cette vision, l’effondrement de nos systèmes économiques, institutionnels et environnementaux est tenu pour acquis. Les inégalités économiques explosent, entre logements devenus inabordables et flambée du coût de la vie. Les écosystèmes se dégradent, tandis que l’on atteint les limites planétaires. Et ce ne sont là que quelques-unes de ces crises qui se superposent.

Le nouveau livre de Naomi Klein et Astra Taylor, « End Time Fascism »

Mais une vision apocalyptique du monde, ancrée dans le fondamentalisme religieux, considère que la crise ne doit pas être résolue, mais accélérée. Le dysfonctionnement et le chaos sont nécessaires à l’avènement d’un monde plus glorieux : ils sont les douleurs qui précèdent une grande renaissance. Religion apocalyptique et fascisme politique se rejoignent sur ce point : le monde actuel est corrompu et ne peut être sauvé ; il doit être réduit en cendres puis entièrement rebâti – à moins qu’il ne faille tout simplement le fuir pour accéder à un paradis supérieur.

Pour les tenants de cette vision, la fin des temps est arrivée. Seule l’adhésion à cette transition accélérée, où le vainqueur rafle toute la mise, permettra aux élites désignées de survivre, voire de prospérer. Klein et Taylor explorent ce fil conducteur dans les trois grandes parties de leur ouvrage.

« Messianic Dreams » retrace la naissance et l’essor du rêve sioniste, jusqu’à sa déclinaison actuelle sous la forme d’un projet de refondation génocidaire à Gaza, où la glorieuse étape suivante d’une société se construit sur les cendres d’une autre. Les autrices expliquent que cette entreprise ne relève pas seulement d’une « juste vengeance » ou de la « sécurité nationale », mais poursuit un objectif cosmologique bien précis : « nous rapprocher tous sensiblement de la fin des temps annoncée par les prophéties ».

« Escape to the Cloud » analyse la foi fervente des géants de la tech dans une superintelligence artificielle et dans l’utopie – ou la dystopie – à double tranchant qu’elle ferait advenir. Dans cette perspective, les discours sur le risque existentiel que ferait peser la « singularité » – le moment où l’IA deviendrait consciente et où les frontières entre humains et machines s’effondreraient – servent essentiellement les intérêts de ceux qui les portent, en orientant les investissements et l’attention vers le développement technologique. Ils confortent ainsi le pouvoir de ceux qui le détiennent déjà.

(Ces discours sur le risque existentiel, qui ne datent pas d’hier, ont récemment fait la une de l’actualité, avec des mises en garde venues de toutes parts : du haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme aux anciens employés du secteur, en passant par le « parrain de l’IA », NDLR).

Enfin, « Prepper Nation » examine la volonté de bunkériser les États-Unis face aux menaces futures et d’en expulser les étrangers, accusés d’en corrompre la pureté. Dans cette vision, les élites comptent survivre à l’apocalypse en créant leurs propres infrastructures technologiques, leurs propres États ethniques et circuits financiers, et même leurs propres bunkers – au sens littéral du terme.

Pour Klein et Taylor, combattre le fascisme de la fin des temps suppose d’abord de s’attaquer à son postulat central : l’idée que le monde est condamné, tel un navire en perdition qu’il serait désormais impossible de sauver. Elles placent leurs espoirs dans le fait d’« être ici » et de « rester », plutôt que de partir. Elles nous invitent à accepter notre réalité abîmée et à entreprendre le travail lent et chaotique nécessaire pour l’améliorer, plutôt que de l’abandonner – avec la démocratie – à un ordre autoritaire pratiquant la politique de la terre brûlée.

Zohran Mamdani, le maire progressiste de New York, qui a mené une remarquable campagne de terrain et célèbre la diversité culinaire, les fêtes et les communautés de la ville, est présenté comme l’un des défenseurs de cet état d’esprit ancré dans « l’ici et maintenant ».

End Times Fascism est un ouvrage stimulant et captivant, qui entrelace habilement différents travaux journalistiques pour construire une analyse cohérente de notre situation politique actuelle. Il faut notamment saluer la manière dont les autrices distinguent soigneusement les versions dévoyées du judéo-christianisme, instrumentalisées par des entrepreneurs fascistes – mélange de guerre sainte et de guerre culturelle menées par les Élus –, des interprétations communément admises de la doctrine.

Comme l’explique l’ouvrage, ce sont précisément les injonctions chrétiennes ancestrales à aimer son prochain – y compris le migrant – qui ont en partie motivé la mobilisation antifasciste contre les expulsions menées par l’ICE dans le Minnesota. Des Églises et des organisations confessionnelles ont participé aux manifestations, distribué des repas et apporté leur aide. Les fondamentalistes d’extrême droite, au contraire, sélectionnent dans la Bible les passages qui les arrangent, tout en ignorant ses injonctions essentielles à « pratiquer la justice, marcher humblement et aimer la miséricorde » (Michée 6,8) : accueillir l’étranger plutôt que de l’expulser en le désignant comme l’Autre.

Astra Taylor
Astra Taylor.

Mais si l’ouvrage incarne ce que le journalisme grand public peut produire de meilleur, il en présente aussi les limites. Klein et Taylor se concentrent résolument sur des personnes, des lieux et des événements, plutôt que de tenter d’analyser leurs idéologies de manière plus systémique. Il en résulte que le fascisme de la fin des temps se trouve associé aux actions d’hommes puissants et égocentriques, des responsables politiques aux magnats de la tech. Le président américain Donald Trump, en particulier, constitue le fil rouge du livre et réapparaît sans cesse au fil des pages.

Ainsi, lorsque Klein et Taylor affirment, à la fin de l’ouvrage, que le fascisme de la fin des temps ne se résume pas à Trump et qu’il perdurera après la disparition de ces hommes, cette thèse entre en contradiction avec le propos même du livre. Une fois les élites puissantes mises de côté, il devient difficile de se représenter ce fascisme de la fin des temps. À quoi ressemble-t-il lorsqu’il quitte la une des journaux et échappe aux élites pour s’inscrire dans la vie quotidienne ?

Le « Nerd Reich »

Dans The Nerd Reich, le journaliste Gil Durán, qui vit depuis longtemps à San Francisco, tourne son regard vers la Silicon Valley. Il s’intéresse à la manière dont « les hommes les plus riches du monde construisent un nouvel ordre politique ». Son ennemi déclaré est Peter Thiel – également présent dans End Times Fascism –, le milliardaire cofondateur de PayPal et de Palantir : « un homme qui fusionne affaires, politique et religion en un terrifiant concentré de pouvoir ».

Couverture du livre « The Nerd Reich »

Pour Durán comme pour d’autres, Thiel est la figure centrale d’une nouvelle forme de fascisme portée par la Silicon Valley, que ce soit concrètement, par ses dons, ou idéologiquement, par ses livres et ses discours. S’aventurant de plus en plus au-delà du monde de la tech, Thiel livre des diagnostics politiques et propose des visions de l’avenir qui trouvent un écho favorable dans les cercles du pouvoir.

D’où viennent ces idées ? Durán estime qu’elles trouvent leur origine dans L’Individu Souverain, un ouvrage prospectif publié en 1997, consacré au passage à l’ère de l’information et signé par William Rees-Mogg, ancien rédacteur en chef du Times britannique, et le conseiller financier James Dale Davidson. Curieusement, Durán ne se livre jamais vraiment à une lecture approfondie de ce livre qu’il considère pourtant comme un texte fondateur. Il préfère en souligner quelques thèses essentielles et retracer l’accueil général qui lui a été réservé.

Le cercle des riches fascistes décrit par Durán s’étend des entrepreneurs de la tech aux responsables politiques. Il comprend des personnalités bien connues comme Elon Musk, le vice-président JD Vance et Sam Altman, le directeur général d’OpenAI. Mais il compte aussi des figures moins célèbres, comme l’entrepreneur en cryptomonnaies Balaji Srinivasan, qui souhaite que la Silicon Valley opère une « sécession définitive » d’avec les États-Unis, ou l’investisseur en capital-risque Marc Andreessen, qui exalte l’accélération du « technocapital » et dénigre la démocratie.

Chacun à sa manière a tiré parti de la fortune accumulée dans la finance et la tech pour s’arroger une influence politique et sociale et imposer sa vision de la société et de l’État.

Qu’y a-t-il exactement de fasciste chez ces individus et dans leurs idées ? Pour Durán, le fascisme technologique « combine des technologies puissantes » comme l’IA, les cryptomonnaies et les réseaux sociaux « au service d’objectifs autoritaires » qui profitent à « un petit groupe d’oligarques étroitement liés entre eux ». Ceux-ci cherchent à privatiser ce qui relève du bien public et à « éliminer la démocratie », écrit-il.

Pourtant, le livre ne propose pas d’analyse plus approfondie ni plus systémique du fascisme technologique. Quelles sont ses valeurs fondamentales ? Comment ces technologies servent-elles concrètement des objectifs autoritaires ? Et quelles pourraient en être les conséquences au-delà des luttes de pouvoir qui se jouent dans la bulle américaine ?

Ce qui se rapproche le plus d’une réponse tient en deux paragraphes expéditifs, à la page 240. On y apprend que le fascisme technologique « adapte cette idéologie à l’ère de l’IA » en contrôlant « la réalité au moyen d’algorithmes » et en lançant « la prochaine génération de drones robots tueurs ». Le tout serait alimenté par un système de capital-risque qui, « à court de licornes, doit désormais chasser les Antéchrists pour étancher sa soif insatiable d’accélération ».

Gil Duran
Gil Durán. Simon & Schuster

La force comme la faiblesse de The Nerd Reich tiennent donc à son approche journalistique. Fort de dix années d’expérience dans les rédactions, Durán émaille son récit d’informations puisées au cœur de la Silicon Valley.

Il retrace ainsi, étape par étape, les manœuvres qui ont entouré les élections au conseil municipal de San Francisco, où un afflux d’argent venu des géants de la tech visait à faire basculer la politique locale du camp progressiste vers le camp conservateur. Il décrit le tout dans un langage particulièrement imagé – évoquant par exemple « une image dégoulinante de cosplay fasciste » –, qui ne laisse aucun doute sur le regard qu’il porte sur ces hommes et leurs manœuvres.

Cette approche présente toutefois un inconvénient : les chapitres se fragmentent en dizaines de portraits et d’anecdotes centrés sur des personnages, que seul un fil ténu relie. Le lecteur se trouve entraîné dans un tourbillon de noms, de dates et de lieux. Garry Tan, directeur général de l’incubateur de start-up Y Combinator. Sam Bankman-Fried et sa plateforme d’échange de cryptomonnaies FTX, fondée sur la fraude. Michelle Stephens et son organisation Acts 17, qui organise des événements destinés à rapprocher technologie et christianisme. Bryan Johnson, convaincu de pouvoir vivre éternellement grâce à des produits comme son propre élixir sur mesure, une forme de « poudre de perlimpinpin ». Et Curtis Yarvin, blogueur politique dont les idées antilibérales ont trouvé un écho à Washington.

Dans chaque cas, le lecteur glane quelques bribes sans qu’un véritable fil conducteur se dégage. En quoi, exactement, le long récit consacré au parcours de Yarvin – y compris sa vie amoureuse et sa consommation de psychédéliques – éclaire-t-il ses idées, de plus en plus influentes, visant à transformer l’État en start-up ? Au lecteur de tirer ses propres conclusions.

Le technofascisme et les citoyens ordinaires

Dans ces deux ouvrages, le prisme adopté pourrait être qualifié de celui du « grand homme » : le responsable politique puissant, le fondateur de start-up technologique plein d’assurance ou l’investisseur en capital-risque aux poches profondes, capable de mobiliser d’immenses ressources pour transformer ses visions en réalités fascistes. Cette galerie d’adversaires puissants se prête à des récits saisissants : ce sont des personnes bien réelles que l’on peut désigner et mettre en cause.

Mais cette focalisation sur des élites peu recommandables laisse plusieurs questions essentielles sans réponse. D’où viennent ces pulsions fascistes ? Comment ont-elles été adaptées à notre époque ? Quels griefs et quels désirs sont au cœur de cette idéologie ? Et comment ces valeurs sont-elles mises en forme, racontées et diffusées de manière à séduire les citoyens ordinaires ?

Aujourd’hui, nous sommes entourés de plateformes, de modèles et d’algorithmes qui exaltent la raison et la rationalité. Pourtant, sur le plan politique, nous assistons au retour du mythe, de l’intolérance et de la barbarie. Ces deux forces ne constituent pas un paradoxe, mais un programme. Le technofascisme mobilise les technologies de pointe pour conforter des idéaux autoritaires et des valeurs réactionnaires qui divisent le monde selon l’origine, le genre et les frontières.

Mais comment ces deux forces se renforcent-elles mutuellement ? Quel rôle la dimension « techno » joue-t-elle dans le technofascisme ? J’y vois trois fonctions essentielles.

La technologie amplifie les visions fascistes en leur donnant une traduction concrète et en mettant en œuvre la différenciation et la domination. Le partenariat conclu par Palantir avec l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) pour organiser des expulsions fondées sur l’exploitation des données en offre un parfait exemple récent. Des idéaux fascistes se trouvent ainsi transformés en un dispositif concret composé de plateformes, de logiciels et de serveurs, qu’il suffit de louer et de faire fonctionner.

Deuxièmement, la technologie aliène. Elle crée un vide de sens que viennent combler de puissants récits mythologiques, capables de répondre aux frustrations et de rétablir un ordre dans le monde. Des grands récits comme la théorie du grand remplacement, selon laquelle les immigrés non blancs remplaceraient les populations blanches, réduisent des crises complexes à des figures concrètes. Les récentes manifestations anti-immigration en Australie en ont fourni un exemple inquiétant. Elles ont transformé un ensemble complexe de tensions – de la hausse du coût de la vie aux inquiétudes climatiques – en un mythe puissant désignant un unique bouc émissaire : le migrant.

Enfin, la technologie manipule. Elle crée des environnements qui exploitent les désirs tout en favorisant, au fil du temps, le développement d’idéologies fascistes. Les influenceurs de la manosphère transforment la misogynie, le sentiment d’insécurité et la xénophobie en contenus viraux. D’anciens militants radicalisés décrivent un effet d’engrenage, dans lequel les médias ont joué un rôle essentiel en les poussant progressivement vers des positions plus à droite. Ils ont fini par adhérer à des visions violentes et déshumanisantes qui ne peuvent être qualifiées que de fascistes.

Pris ensemble, ces deux ouvrages éclairent les dynamiques fascistes qui semblent imprégner toujours davantage notre époque. Ce problème n’appartient ni à d’autres lieux ni à d’autres temps : il se pose à nous, ici et maintenant. Comme l’a souligné un chercheur après trois décennies consacrées à l’étude des personnalités autoritaires : « J’étudie des gens ordinaires, pas des nazis. » Comprendre la logique profonde de ce phénomène fasciste constitue la première étape pour le combattre et le contrer.

The Conversation

Luke Munn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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17.09.2026 à 17:34

Museums on prescription: how cultural activities are becoming crucial to the public health debate

Maria Elena Buslacchi, socio-anthropologue, chercheuse post-doc à L'Observatoire des publics et pratiques de la culture, MESOPOLHIS UMR 7064, Sciences Po / CNRS / Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU)

Research on how heading to a museum could be good for the brain and general wellbeing suggests that culture fixes are an important resource for public health and social cohesion.
Texte intégral (2335 mots)
"Museotherapy" is gaining ground. In Europe, cultural pursuits are connecting communities and improving collective wellbeing, according to the Culture as Care Report. Loic Manegarium/Pexels, CC BY

KEY TAKEAWAYS

  • On June 18, European institutions declared culture to be a strategic priority for the European Union.

  • It is now recognised that cultural activities produce tangible and positive psychological, physiological, social and behavioural responses that are good for your health.

  • “Museotherapy”, or museum-based art therapy, is gaining ground, and the first museum visits on prescription have already been issued.


On June 18 2026, on the sidelines of the European Council in Brussels, the European Parliament, the European Commission and the Council of the European Union signed a joint declaration making culture a strategic priority for the first time.

This text, “Europe for Culture – Culture for Europe”, sets out twelve key principles intended to inspire, if not guide, member states’ cultural policies. Among these principles is culture’s impact on health. The Commission explicitly references the conclusions of a report by experts from member states, entitled Culture for Health, which highlights the beneficial effects of culture on health and wellbeing.

Culture is no longer championed merely as heritage – a source of attachment and a sense of belonging for individuals – or as an economic driver within the creative industries. It is becoming a resource for public health and social cohesion.

Culture as care

This shift is part of a wider trend that is inspiring pilot initiatives and policy directions at various levels, by placing a new priority on neuroscience research into how cultural practices affect the brain and wellbeing. The European network Culture Next has, in fact, just published a report, “Culture as Care: Participation, Health and Collective Well-Being in European Cities”, which directly builds on the terms of the declaration.

In the report, culture is described not as a substitute for social, health or educational policies, but as that which fosters care through participation itself – via the meeting places and cultural spaces accommodating mutual recognition and collective action that it makes possible.

The report places particular emphasis on young people, calling for a move beyond an “access” approach (bringing young people to cultural institutions) to recognise the role they already play as creators and organisers, often outside institutional frameworks (in line with a perspective more closely aligned with the principle of the “right to culture”).

A health ecosystem

The European Commission’s “Culture and Health – Time to Act” report (2025) calls for the development of a health ecosystem to address a range of socio-health issues that characterise the European continent today and which are contributing to a gradual deterioration in general health conditions, both physical and mental& nbsp;: post-pandemic burnout, an ageing population, increasing social isolation, a worrying geopolitical context and growing inequalities.

The concept of a health ecosystem was first put forward in the World Health Organisation (WHO) report published in 2019, entitled “What is the evidence on the role of the arts in improving health and wellbeing?” (“What are the real benefits of engaging in the arts for health and well-being?”. According to this report, artistic activities simultaneously engage aesthetic appreciation, imagination, sensory stimulation, emotional response and cognitive stimulation, which trigger concrete and positive psychological, physiological, social and behavioural responses that benefit health.

Pioneering initiatives

In reality, these reports merely institutionalise a movement that had already begun among a handful of pioneering cultural institutions. The Museum of Modern Art in New York (MoMA) was one of the first museums to make it official, with the help of healthcare professionals, a cultural programme tailored to a clinically defined audience: people living with Alzheimer’s disease.

Since 2006, the Meet Me at MoMA programme has offered monthly interactive, guided tours of the collections during hours when the museum is closed to the public. The aim is to provide a space for expression and exchange for people in the early and intermediate stages of the disease, drawing on iconic works of modern art. This marks a first step toward recognising the role that museums can play in promoting wellbeing.

In 2018, Art Historian Nathalie Bondil, then Director of the Montreal Museum of Fine Arts, launched the “Museum on prescription” scheme in collaboration with French-speaking Canadian doctors: a partner doctor can recommend a patient to visit the museum when they anticipate it would be beneficial for their health.

Nathalie Bondil, who has since become Museum & Exhibitions Director at the Arab World Institute in Paris, has helped to promote this model across Europe, notably through the concept of “museum therapy”, which is now recognised and promoted by public institutions in France, such as the National Heritage Institute (INP) and the École du Louvre, as part of their training programmes for museum professionals and future professionals.

Museums on prescription

Experiments in museums are multiplying. In Belgium, an initiative run by the City of Brussels and CHU Brugmann enables healthcare professionals to offer patients a prescription for a free visit to a museum (along with one accompanying person), just as they would prescribe medication.

In northern France, Louvre-Lens, an offshoot of the Louvre Museum in Paris has included the fight against health inequalities among the commitments set out in its scientific and cultural programme, and in 2023, the museum launched the free “Louvre-Lens-Thérapie” programme, available on medical prescription.

This exchange of practices is also accompanied by steps toward endorsement through training. Since 2024, Claude-Bernard Lyon 1 University has been offering a university diploma Prescriptions culturelles : Santé et Arts, or Cultural Prescriptions: Arts and Health (taught in French) and coordinated by Nathalie Bondil herself alongside Pierre Lemarquis, a neurologist, and Laure Mayoud, a clinical psychologist.

This marks the transition from an experimental phase of museum-based intervention to a stage where the aim is now to embed it within a transferable, theoretical and educational framework, at the intersection of museology, neuroscience and the social sciences. However, to achieve this, scientific evidence of its effects going beyond the pioneering studies is yet to be provided.

Conclusive but nuanced results

In Canada, a study conducted to examine the effects of “doctor’s orders” to single visit to the Montreal Museum of Fine Arts (MMFA, Montreal, Quebec, Canada) on the wellbeing and quality of life of patients living in Montreal (Quebec, Canada), suggests that museums could play a valuable role as partners in patients’ care pathways within primary and secondary healthcare settings.

In the United Kingdom, a quantitative study conducted in seven museums in central London and Kent assessed psychological wellbeing as part of a new social prescription initiative for older people, entitled “Museums on Prescription”, and concluded that “museums can play a key role in offering museum programmes to older people to improve their psychological wellbeing over time.”

In Caen, France, an Inserm study aimed at measuring the benefits of museum visits on different groups of people was one of the highlights of Caen’s Millennium celebrations in 2025.

In Italy, a similar study was carried out as part of the ASBA project (Anxiety, Stress, Brain-friendly Museum Approach) under the direction of Annalisa Banzi, a researcher at the Centre for the History of Biomedical Thought at the University of Milano-Bicocca, in collaboration with the Università Statale di Milano.

The anxiety and stress levels of 350 members of the public and dozens of museum reception and outreach staff were measured by recording electrocortical activity and through questionnaires before and after their participation in various cultural activities at the museum. The results quantify the reduction in perceived anxiety and stress levels – which can fall by a quarter – and the improvement in the participants’ psychophysical wellbeing.

The increasing frequency of opportunities for collective reflection on the subject – for example, the conference Who Cares? Museums, Wellbeing and Resilience, organised by the Network of European Museum Organisations (NEMO) in Horsens, Denmark, in October 2025 – attests both to its relevance and to the need to take a step back from a rapidly expanding phenomenon, while not obscuring the boundaries and tensions between the artistic and therapeutic fields. From a Social science perspective, the framework of socialisation, for example, is a prominent aspect that remains largely unexplored in research.

Recent studies show that the influence of museum representations and practices passed on within the family from a very young age also has a major impact on the transformation of the visiting experience into a sense of wellbeing – a transformation that wildly varies according to socio-demographic profiles.

Our personal encounter with the museum as an institution, but also with staff and other visitors, as well as everything that takes place “around” the visit, is also worth studying. The journey, the breaks, a snack at the museum café, buying a bookmark in the museum shop – the whole package that accompanies the aesthetic experience of the artwork must not be overlooked in the analysis. This does not undermine the social role of the museum space; on the contrary, it encourages us to continue reflecting on how to rethink it in these terms.


This article was written in collaboration with Andrea Esposito, an expert in neuroaesthetics, who holds a Master’s degree in Art History from Ca’ Foscari University of Venice and is a visiting researcher at the University of Milan-Bicocca (ASBA project) and at the Faculty of Behavioural and Social Sciences at the University of Groningen.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Maria Elena Buslacchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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17.09.2026 à 17:33

Ig Nobel de physique 2026 : à la recherche de l’urinoir idéal… sans éclaboussures

Fabrizio Bucella, Full Professor, Université Libre de Bruxelles (ULB)

L’urinoir idéal ne ferait pas d’éclaboussures. Résultat : moins d’eau consommée pour le nettoyage, et une forme plus accessible à des utilisateurs en situation de handicap.
Texte intégral (1964 mots)
Quatre formes d’urinoir ont été testées : deux commerciales et deux issues des expériences récompensées par le prix Ig Nobel de physique 2026. Kaveeshan Thurairajah, Xianyu (Mabel) Song, J. D. Zhu, Mia Shi, Ethan A. Barlow, Randy C. Hurd, Zhao Pan, « PNAS Nexus », 4, 4, 2025., CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les Ig Nobel récompensent chaque année des recherches qui font d’abord rire, puis réfléchir.

  • Cette année, le Ig Nobel de physique a été décerné à une équipe qui a trouvé la forme de l’urinoir idéal.

  • Avec celui-ci, pas d’éclaboussures ! Moins d’eau consommée pour le nettoyage des alentours, et une forme plus accessible à des utilisateurs en situation de handicap.


Les Ig Nobels, ce sont des prix scientifiques officiels remis à des recherches scientifiques officielles, mais complètement loufoques. Le jeu de mots Ignobel fait référence à ignoble qui, en anglais, ne veut pas dire « horrible » mais « vil », sans la noblesse des Nobel.

Si les prix sont annoncés en septembre, c’est en vérité toute l’année que l’association Improbable Research met en avant des recherches invraisemblables. Elle est dirigée par Marc Abrahams, un journaliste américain, mathématicien de formation et qui a dirigé pendant des années le Journal of Irreproducible Results. Abrahams a fondé en 1994 la revue satirique Annals of Improbable Research, qui est un délice à lire et à relire. Depuis 1991, il a mis en place la cérémonie des Ig Nobel, ces Nobel alternatifs sur des recherches improbables mais réelles. D’habitude, la cérémonie se déroulait à Harvard, mais vu la situation politique tendue aux États-Unis vis-à-vis de la communauté scientifique, elle a pour la première fois été délocalisée cette année à Zurich, en Suisse.

La cérémonie est elle-même placée sous le signe potache, dans un humour très anglo-saxon. La salle lance des avions en papier à chaque pause avion annoncée par le maître de cérémonie, les récipiendaires viennent déguisés et les Ig Nobels sont remis par de véritables Prix Nobel.

Cette année, l’Ig Nobel de physique valait son pesant de cacahouètes. Il a récompensé une recherche toute récente, publiée en avril 2025 dans PNAS Nexus par l’équipe de Zhao Pan de l’Université de Waterloo en Ontario (Canada), sur les urinoirs. Cette équipe est occupée à travailler le sujet depuis treize ans – c’est dire qu’ils ont de l’expérience. Les chercheurs sont partis d’un constat amer : les urinoirs renvoient souvent l’urine à l’extérieur, ce qui est somme toute incongru pour un dispositif censé la retenir. L’objectif était donc de fabriquer un urinoir qui n’éclabousse pas.


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À la recherche de l’angle idéal

Il leur fallait d’abord trouver l’angle « magique » sous lequel un urinoir n’éclabousse pas (l’angle formé par le jet de pipi incident et la paroi de l’urinoir), pour ensuite fabriquer un urinoir dont la surface ferait en tout point au maximum cet angle magique, évitant ainsi les éclaboussures.

Pour mesurer l’angle idéal, les chercheurs ont fabriqué une buse (un embout de tuyau) qui servait d’urètre synthétique et ils l’ont remplie d’eau colorée. Ensuite, ils ont projeté l’eau depuis l’urètre-buse vers une plaque de verre, en faisant varier l’inclinaison de la plaque. Conclusion : l’angle idéal est de 30 degrés. Au-dessus de 30 degrés, le pipi incident éclabousse. Au-dessous de cet angle, le liquide projeté suit la paroi.

Imagerie rapide d’un jet coloré dans un urinoir commercial. Sur la droite, trois tests avec la buse-urêtre et des angles de 90 degrés, de 60 degrés et de 30 degrés entre le jet et la paroi : on voit les éclaboussures et le jet qui suit la paroi dans le dernier cas. Kaveeshan Thurairajah, Xianyu (Mabel) Song, J. D. Zhu, Mia Shi, Ethan A. Barlow, Randy C. Hurd, Zhao Pan, « PNAS Nexus », 4, 4, 2025., CC BY-NC

En réalité, c’est un peu plus subtil : c’est seulement la composante normale (perpendiculaire à la paroi) du jet incident qui provoque l’éclaboussure. En d’autres termes, quand le jet arrive perpendiculairement à la paroi, toute la vitesse est normale à la paroi et le risque d’éclaboussure est maximal. Au fur et à mesure que l’angle diminue, la composante normale diminue comme le sinus de l’angle. Au bout d’un moment, la composante normale n’est plus assez puissante, le jet n’éclabousse plus et il coule le long de la paroi de l’urinoir.

Notons que 30 degrés est, en toute quiétude, l’angle que fait le chien lorsqu’il fait pipi contre le réverbère… sans s’en mettre partout. La Nature est bien faite.

L’urinoir parfait

La suite du problème devient un simple problème géométrique. Il faut fabriquer une surface telle que, quel que soit le jet projeté contre cette surface, l’angle fasse toujours 30 degrés.

Mathématiquement, il faut poser que la tangente à la courbe en chaque point fait un angle constant avec la direction du jet qui arrive en ce point. C’est une simple équation différentielle du premier ordre, dont la solution donne une « courbe équiangulaire », qui prend la forme d’une spirale logarithmique ou spirale de Bernoulli. On l’appelle aussi parfois « nautile » ou « spirale du nautile », d’où le nom de Nautilus qui a été donné à l’urinoir.

Ce modèle est vraiment magique, car en plus de sa propriété anti-éclaboussure, il possède un rebord bas, ce qui fait qu’il convient à toutes les tailles et même aux personnes en fauteuil roulant, c’est ce qui justifie le terme accessibility dans le titre de l’article.

Et la gravité ?

L’astuce est que lorsqu’on fait pipi, on projette certes le pipi vers l’urinoir, mais la trajectoire est une trajectoire parabolique due à la gravité – ce qu’a montré Galilée.

Dans ce cas de trajectoire parabolique, la solution au problème ne se résout plus analytiquement mais numériquement. L’urinoir peut même être adapté à la taille des utilisateurs, pour les écoles par exemple. Ce deuxième modèle a été baptisé Cornucopia, car il ressemble quelque peu à une corne d’abondance.

Vraiment moins d’éclaboussures ?

La physique étant une science expérimentale, il a encore fallu tester l’urinoir des scientifiques. Après avoir réalisé un prototype en mousse recouverte de résine synthétique, les chercheurs ont récupéré leur buse-urètre et ils ont aspergé de fausses mictions quatre urinoirs : l’urinoir standard utilisé aux États-Unis, l’urinoir qui a été détourné par Marcel Duchamp, Fontaine, (mais qu’ils ont utilisé dans sa position d’origine) et les deux urinoirs de leur fabrication, le Nautilus et le Cornucopia. Les puristes noteront que les deux urinoirs traditionnels étaient en porcelaine et les deux urinoirs synthétiques en mousse couverte de résine.

Les éclaboussures ont été évaluées grâce à une grande feuille posée sur le sol (mesure qualitative) et ensuite pesée (mesures quantitatives). Les conclusions des chercheurs font froid dans le dos. Les urinoirs scientifiques n’éclaboussent quasiment pas. L’éclaboussure totale d’un urinoir scientifique est de 1,4 % celle d’un urinoir non scientifique.

Les chercheurs ont estimé que si l’on prend les 56 millions d’urinoirs publics aux États-Unis, on projette au sol un million de litres de pipi par jour. En plaçant des urinoirs scientifiques, on économiserait 10 millions de litres d’eau par jour pour le nettoyage.

Une recherche qui part d’un problème du quotidien et qui le résout proprement avec une solution inventive et, ensuite, de la géométrie appliquée à la mécanique des fluides a mérité l’Ig Nobel de physique. Comme le dit leur devise, les Ig Nobel sont des recherches qui font d’abord rire et puis réfléchir. Dans un univers parallèle, cette recherche aurait mérité le Nobel tout court.

The Conversation

Fabrizio Bucella ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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