21.07.2026 à 18:06
Laurent Weill, Professeur d'Economie et de Finance, Université de Strasbourg
Caroline Perrin, Chercheuse postdoctorante | Commission européenne
Jérémie Bertrand, Professeur de finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management
Les préférences politiques sont généralement expliquées par le revenu, l’âge ou le niveau d’éducation. Toutefois, nos recherches suggèrent qu’un trait beaucoup plus inattendu pourrait aussi jouer un rôle : le fait d’être gaucher. À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, nous observons que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.
La question ressemble à une plaisanterie. Pourtant, nos recherches montrent qu’il existe bien un lien statistique entre le fait d’être gaucher et celui de se positionner politiquement à gauche.
Dans une étude récente faite dans le cadre de nos recherches universitaires, nous avons voulu déterminer si une caractéristique aussi banale que la latéralité – le fait d’être gaucher ou droitier – pouvait être liée aux opinions politiques.
Pour le savoir, nous avons mené une enquête auprès de 1 404 personnes dans 18 pays occidentaux, dont la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie ou encore l’Espagne. Les participants ont indiqué leur position politique sur une échelle en dix points allant de la droite à la gauche ainsi que leur latéralité. Nous avons ensuite comparé les réponses en tenant compte de nombreux facteurs comme l’âge, le revenu, le sexe ou le niveau d’éducation.
Il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif de chaque pays : l’enquête a été menée en ligne, avec une forte proportion de répondants au Royaume-Uni. Mais nos résultats restent similaires lorsque nous excluons ce pays de l’analyse. Nous avons choisi de nous concentrer sur des pays occidentaux afin d’éviter que des perceptions très négatives du fait d’être gaucher, encore présentes en Asie ou en Afrique, ne biaisent les réponses.
Premier résultat : les personnes qui se déclarent gauchères se positionnent significativement plus à gauche que les droitiers. L’écart est loin d’être anecdotique : les gauchers se situent en moyenne environ un demi-point plus à gauche sur une échelle politique en dix points. Cela peut paraître faible mais c’est plus important que le rôle du sexe : dans notre échantillon, les femmes se situent 0,4 point plus à gauche que les hommes.
Notre résultat le plus intéressant apparaît toutefois lorsque nous mesurons la latéralité autrement. Au lieu de demander simplement aux individus s’ils se considèrent comme gauchers, nous avons observé quelle main ils utilisent réellement dans plusieurs activités quotidiennes : écrire, utiliser des ciseaux, se brosser les dents ou lancer une balle.
Et là, le lien avec les opinions politiques disparaît. Ce résultat est important : si la biologie expliquait principalement leur positionnement politique, on devrait retrouver un effet en mesurant concrètement l’usage de la main gauche dans les gestes du quotidien. Or ce n’est pas le cas. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’utiliser majoritairement sa main gauche qui semble compter que le fait de se percevoir comme gaucher.
Cette interprétation est renforcée par un autre résultat : le lien entre le fait d’être gaucher et l’orientation politique est particulièrement marqué dans les pays latins comme la France, l’Espagne et l’Italie, où l’opposition entre « la gauche » et « la droite » structure fortement le débat politique. Plus cette distinction symbolique est présente dans le débat public, plus l’effet semble fort.
Ces résultats suggèrent donc que l’effet observé relève davantage de mécanismes identitaires et symboliques que de différences neurologiques profondes. Reste à comprendre pourquoi le fait de se percevoir comme gaucher pourrait être associé à une orientation plus à gauche.
La science politique s’est longtemps intéressée aux facteurs sociaux qui structurent les préférences électorales. Mais une littérature plus récente invite à élargir le regard : certains traits individuels, liés à la personnalité ou à des dispositions plus profondes, pourraient aussi contribuer à façonner l’orientation politique. Les chercheurs en sciences politiques Gerber et al. (2010) et Mondak (2010) ont ainsi montré le rôle de traits de personnalité comme l’ouverture à l’expérience ou l’extraversion dans les comportements politiques ; tandis que l’étude d’Alford, Funk et Hibbing (2005) a mis en évidence, à partir de données sur des jumeaux, la part biologiquement héritable de l’idéologie politique.
Dans notre cas, trois mécanismes peuvent aider à interpréter les résultats.
À première vue, la relation peut sembler purement linguistique : le mot « gauche » désigne à la fois une préférence manuelle et une idéologie politique. Néanmoins, plusieurs hypothèses suggèrent qu’une telle relation pourrait découler de processus psychologiques ou biologiques.
Un premier mécanisme est l’égotisme implicite : nous avons tendance à préférer inconsciemment ce qui nous ressemble. Des études montrent ainsi que les individus choisissent plus souvent des professions ou des lieux dont les noms sont proches des leurs. Aux États-Unis, les individus prénommés « Lawrence » deviennent ainsi plus fréquemment avocats (« lawyer »), tandis que les « Louis » vivent plus souvent à Saint Louis (Missouri). De même, les consommateurs sont davantage enclins à choisir une marque lorsque son nom commence par les mêmes lettres que leur propre prénom.
Ces mécanismes sont largement inconscients : les individus ne réalisent généralement pas que ces ressemblances influencent leurs préférences.
Dans cette logique, le mot « gauche » peut créer chez les gauchers une affinité subtile et inconsciente dans le domaine politique. Étant donné qu’ils utilisent fréquemment le mot « gauche » pour décrire une dimension fondamentale de leur identité, ils peuvent ressentir une affinité plus élevée vis-à-vis des mouvements politiques associés à la gauche.
Un second mécanisme repose sur le vécu social des personnes appartenant à un groupe minoritaire. Les gauchers représentent une part relativement faible de la population (de 10 à 15 %) et ont historiquement été confrontés à une stigmatisation sociale. Jusqu’aux années 1970, de nombreux enfants gauchers étaient encore forcés d’écrire de la main droite à l’école, notamment en France. Dans certaines cultures comme en Inde ou au Moyen-Orient, manger de la main gauche reste encore aujourd’hui mal vu.
Le langage lui-même conserve des traces de cette histoire. Ce n’est pas un hasard si le mot « gauche » désigne aussi en français quelqu’un de maladroit, et si « sinistra » signifie à la fois « gauche » et « sinistre » en italien.
Le fait d’appartenir à une minorité peut, dès lors, favoriser des attitudes valorisant davantage la tolérance et la protection des minorités des valeurs souvent associées à la gauche politique.
Une troisième hypothèse est d’ordre neurobiologique. La préférence pour la main gauche ou droite reflète en partie l’organisation du cerveau, façonnée très tôt dans le développement. Chez les gauchers, les fonctions cérébrales sont en moyenne un peu moins réparties entre les deux hémisphères, avec davantage d’échanges entre eux. Certains chercheurs associent cette organisation à une plus grande flexibilité cognitive et à une ouverture plus forte aux idées nouvelles, des traits souvent liés aux sensibilités politiques de gauche.
Mais nos résultats invitent à relativiser cette explication biologique : l’effet apparaît lorsque les personnes se déclarent gauchères, pas lorsque l’on mesure seulement leurs gestes de la main gauche dans les activités quotidiennes.
Bien sûr, notre étude ne signifie pas que tous les gauchers votent à gauche, ni qu’il suffirait de changer de main pour changer d’idéologie. Que Fidel Castro et Benyamin Nétanyahou aient tous deux été gauchers montre que les gauchers ne peuvent être réduits à une catégorie électorale homogène.
En revanche, ces travaux rappellent un élément essentiel : nos opinions politiques sont probablement moins rationnelles que nous le pensons. Elles peuvent aussi être influencées par des expériences sociales et des associations symboliques dont nous n’avons même pas conscience.
Et cela ouvre une question fascinante : combien d’autres caractéristiques apparemment anodines influencent silencieusement nos choix politiques ? Les chercheurs commencent à en recenser, comme le fait d’avoir des sœurs qui rendrait les hommes plus conservateurs.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:06
Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
L’essentielCliquez pour lire les trois points à retenir Donald Trump promeut le « SAVE America Act », une réforme destinée à renforcer les contrôles d’identité des électeurs Ses partisans y voient un moyen de protéger les élections contre les fraudes et les ingérences étrangères, notamment chinoises ; ses opposants dénoncent un texte susceptible de restreindre l’accès au vote de certaines catégories de la population. Malgré des chances limitées d'être adopté avant les midterms de novembre, le « SAVE America Act » devrait continuer d'alimenter le débat sur la démocratie électorale. Replier
Le 16 juillet dernier, à moins de cent dix jours des élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, dans une Amérique plus polarisée que jamais et alors que l’actualité internationale demeure dominée par la reprise des frappes américaines contre l’Iran, Donald Trump a créé la surprise en s’adressant solennellement à la nation depuis la Maison-Blanche.
L’exercice est relativement rare. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, le chef de l’État s’est bien plus souvent exprimé lors de meetings, de conférences de presse ou encore sur Truth Social que par le biais d’allocutions officielles depuis le Bureau ovale. La dernière intervention télévisée de cette nature remontait à plusieurs mois et concernait essentiellement les opérations militaires américaines au Moyen-Orient.
Cette fois, le président a volontairement délaissé les questions diplomatiques pour aborder un sujet qui lui est cher depuis près de six ans : l’intégrité, c’est-à-dire le caractère fiable et neutre, des élections américaines.
Alors que les républicains espèrent conserver leur majorité et renforcer leur emprise sur le Congrès lors des élections de novembre prochain, Donald Trump a replacé la sécurité du processus électoral au cœur du débat politique national. Présentée comme une allocution institutionnelle et non partisane, son intervention visait officiellement à restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions démocratiques.
Il a néanmoins rapidement donné à son discours une dimension beaucoup plus politique en affirmant que les États-Uniens avaient été privés de toute transparence sur plusieurs éléments essentiels concernant l’élection présidentielle de 2020.
Pour comprendre les enjeux de cette intervention, il convient de rappeler que, aux États-Unis, l’organisation des élections repose sur un modèle extrêmement décentralisé. Contrairement à de nombreuses démocraties occidentales, aucune autorité électorale nationale ne supervise directement l’ensemble du scrutin. La Constitution confie aux États fédérés la responsabilité d’organiser les élections, tandis que les comtés (il y en a 3 077 au total) assurent très concrètement l’inscription des électeurs, l’administration des bureaux de vote, le dépouillement et la certification des résultats.
La procédure de vote elle-même varie considérablement d’un État à l’autre. Certains États privilégient le vote anticipé en personne, d’autres autorisent largement le vote par correspondance, tandis que plusieurs conservent essentiellement le vote effectué le jour du scrutin. Cette diversité reflète la tradition fédéraliste américaine mais rend également le système plus complexe à harmoniser et à sécuriser.
Depuis le début des années 2000, les machines de vote électronique se sont progressivement imposées dans une grande partie du pays. Les technologies utilisées diffèrent cependant selon les juridictions. Certaines machines enregistrent directement le vote sur un support électronique (« Direct Recording Electronic », ou DRE), tandis que d’autres impriment un bulletin papier vérifiable par l’électeur avant son dépôt dans l’urne ou sa numérisation.
Depuis les controverses ayant suivi l’élection présidentielle de 2020, un nombre croissant d’États privilégient désormais des systèmes hybrides associant enregistrement électronique et preuve papier telle que le « voter-verifiable paper audit trail ».
Depuis plusieurs années, les autorités fédérales alertent régulièrement sur les tentatives d’ingérence étrangères visant à fragiliser la confiance des citoyens dans le processus démocratique américain.
Après les accusations d’interférences russes lors de l’élection présidentielle de 2016, les services de renseignement ont progressivement identifié une montée en puissance des opérations conduites par la République populaire de Chine dans le cyberespace.
C’est précisément cet aspect que l’administration Trump a souhaité remettre en lumière. Dans plusieurs documents récemment déclassifiés et publiés par la Maison-Blanche, l’exécutif affirme que des groupes de pirates informatiques liés à Pékin ont multiplié les opérations d’espionnage contre des institutions américaines, des infrastructures critiques et des réseaux gouvernementaux. Ces documents évoquent notamment les activités du groupe APT31 (Advanced Persistent Threat 31), également connu sous l’appellation Zirconium. Ce groupe, qui serait lié au ministère chinois de la Sécurité d’État, est considéré par les agences occidentales comme l’une des principales unités de cyberespionnage de Pékin.
Depuis plus d’une décennie, APT31 est accusé d’avoir conduit des campagnes de phishing sophistiquées, des opérations d’intrusion dans des réseaux gouvernementaux, des vols de propriété intellectuelle et des actions de surveillance visant des responsables politiques, des parlementaires, des chercheurs et des organisations critiques aux États-Unis comme en Europe.
C’est dans ce contexte que Donald Trump entend faire adopter le « SAVE America Act ».
L’objectif est d’empêcher le vote des non-citoyens américains, et plus globalement de garantir l’intégrité des élections qui est également menacée par les cyberattaques de la Chine.
Save est l’acronyme de « Safeguard American Voter Eligibility » qui peut être traduit par « loi visant à garantir l’éligibilité des électeurs américains ». Déposé au Congrès en janvier 2026 à l’initiative de responsables républicains, ce projet de loi prévoit notamment l’obligation de présenter une preuve de citoyenneté états-unienne lors de l’inscription sur les listes électorales, un renforcement des procédures de vérification de l’identité des électeurs avec photo à l’appui, ainsi qu’un contrôle accru des listes électorales.
Dans son allocution, Donald Trump a pris soin de présenter cette réforme comme une démarche dépassant les clivages partisans. Il a affirmé qu’il ne s’agissait « ni d’une victoire républicaine ni d’une victoire démocrate », mais d’une réforme destinée à protéger chaque électeur américain. Il a exhorté les téléspectateurs à contacter leurs représentants et leurs sénateurs afin de soutenir le « SAVE America Act », martelant que la confiance dans les élections constitue le fondement même de toute démocratie.
Pour ses partisans, la démarche apparaît difficilement contestable sur le principe. De nombreux pays démocratiques imposent déjà une pièce d’identité ou une preuve de citoyenneté pour participer aux élections. Les républicains soutiennent que ces exigences relèvent du bon sens administratif et qu’elles permettraient de prévenir d’éventuelles fraudes, même marginales.
Les démocrates, de même que plusieurs associations de défense des droits civiques, formulent cependant une analyse très différente. Selon eux, les cas documentés de vote illégal demeurent extrêmement rares et ne justifient pas une réforme aussi ambitieuse. Ils craignent que certaines dispositions du texte rendent plus difficile l’inscription de catégories d’électeurs disposant de documents administratifs incomplets ou difficiles à obtenir, ce qui est plus souvent le cas des Noirs et des immigrés de fraîche date, lesquels votent moins pour les républicains que pour les démocrates.
Sur le plan parlementaire, les perspectives d’adoption du « SAVE America Act » apparaissent toutefois limitées.
Bien que les républicains disposent d’une majorité à la Chambre des représentants, le texte se heurte à une opposition importante au Sénat.
Sauf recours à une procédure exceptionnelle ou modification substantielle du projet, son adoption nécessiterait de rallier plusieurs sénateurs démocrates afin d’atteindre le seuil requis pour mettre fin à l’obstruction parlementaire (il faut que le projet de loi remporte 60 voix ; à l’heure actuelle, les républicains en ont 53). Dans le climat actuel de forte polarisation, un tel scénario paraît peu probable. En pratique, les chances de voir cette réforme entrer en vigueur avant les élections de novembre demeurent donc faibles.
Reste une interrogation fondamentale. Cette initiative traduit-elle une volonté authentique de moderniser les procédures électorales américaines ou constitue-t-elle avant tout un instrument destiné à accroître les chances des républicains de sortir vainqueurs des élections de mi-mandat ? Les deux hypothèses ne sont d’ailleurs pas incompatibles. Une réforme peut répondre à une préoccupation institutionnelle réelle tout en servant des objectifs politiques. Dans une démocratie aussi polarisée que les États-Unis, où chaque modification des règles électorales est immédiatement interprétée à travers un prisme partisan, il devient particulièrement difficile de dissocier les considérations juridiques des calculs électoraux.
Quelles que soient les motivations profondes de Donald Trump, son allocution marque une nouvelle étape dans l’évolution du débat américain sur la démocratie électorale. En choisissant de replacer cette question au cœur de l’agenda politique à quelques semaines d’un scrutin décisif, le président confirme que, plus de cinq ans après la crise de 2020, l’intégrité des élections demeure l’un des sujets les plus sensibles de la vie publique américaine. Si le « SAVE America Act » a peu de chances d’être adopté dans sa forme actuelle avant le 3 novembre, le débat qu’il suscite devrait continuer à structurer la campagne des midterms et, plus largement, les discussions sur l’avenir des institutions démocratiques américaines.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:05
Xavier Boniface, Professeur d'histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
L’incendie de la cathédrale de la Dormition de Kiev, à la suite d’une nuit de frappes russes sur la capitale ukrainienne du 14 au 15 juin, met en lumière la dimension religieuse de la guerre en Ukraine et la portée symbolique de ce haut lieu de l’orthodoxie. Depuis l’indépendance de l’Église orthodoxe d’Ukraine vis-à-vis du patriarcat de Moscou en 2018, la laure des Grottes (une laure est un grand monastère dans le monde orthodoxe) est devenue l’un des principaux foyers des tensions entre Kiev, Moscou et leurs Églises respectives. Au-delà des destructions matérielles, les lieux saints sont également un enjeu de pouvoir, d’identité nationale et d’influence spirituelle.
Dans la nuit du 14 au 15 juin 2026, à Kiev, des drones ou des missiles ont endommagé la cathédrale de la Dormition, entraînant l’incendie de sa toiture, et touché dix-huit autres édifices à l’intérieur de la laure des Grottes.
La Russie a rejeté toute responsabilité et a affirmé que le drame avait été la conséquence de l’explosion d’un missile anti-aérien d’origine américaine utilisé par les Ukrainiens.
Pour comprendre les enjeux liés au bombardement de l’édifice, qui a suscité une émotion internationale, il convient de revenir sur la situation religieuse en Ukraine, particulièrement tendue depuis 2014 et la dégradation des relations avec la Russie qui a débouché sur la guerre à grande échelle lancée par celle-ci en 2022.
La laure des Grottes de Kiev, ou de Kiev-Petchersk, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, a été fondée au milieu du XIe siècle. C’était alors un monastère troglodyte, qui s’est ensuite développé pour devenir, en dépit de nombreuses vicissitudes (il a été détruit à plusieurs reprises du fait des invasions tataro-mongoles), un centre spirituel et intellectuel de premier ordre pour l’orthodoxie slave, notamment aux XIIe-XIIIe siècles, avant sa renaissance aux XVIIe et XVIIIe siècles.
La laure comprend une centaine d’édifices majoritairement baroques, dont plusieurs églises, qui sont dispersés dans des souterrains et en surface sur près de 30 hectares.
La cathédrale de la Dormition est l’un des principaux bâtiments de ce vaste complexe monastique. Édifiée dans le dernier tiers du XIe siècle, elle est fortement endommagée au XIIIe, puis restaurée. De nouveau sinistrée à la fin du XVe siècle, elle est décimée dans un incendie en 1718 avant d’être reconstruite en 1730, avec plusieurs coupoles dans le style baroque ukrainien.
En novembre 1941, la cathédrale est en grande partie détruite par une explosion dont l’origine reste débattue. Selon les uns, le NKVD (ou l’Armée rouge) aurait miné l’édifice (les Soviétiques avaient déjà détruit de nombreuses églises depuis les années 1930), tandis que d’autres affirment que ce sont les nazis qui l’ont anéanti — le procès de Nuremberg a retenu cette dernière version.
L’église a été presque entièrement réédifiée en 1995 ; sa valeur patrimoniale est donc plus symbolique qu’historique.
L’Église orthodoxe est constituée de 14 Églises autocéphales (outre six Églises autonomes), c’est-à-dire ayant leur propre hiérarchie et refusant tout chef suprême, souvent à l’échelle d’un pays ou d’un groupe de pays.
Les neuf plus importantes ou les plus anciennes ont à leur tête un patriarche. Celui de Constantinople a une primauté d’honneur dans l’orthodoxie, mais pas d’autorité hiérarchique sur les autres.
En 1589 a été institué le patriarcat de Moscou, car les liens s’étaient distendus avec Constantinople du fait de la conquête turque en 1453. En 1686, le métropolite de Kiev (titulaire d’un siège épiscopal important) finit par se rattacher à Moscou après avoir dépendu de Constantinople. Kiev devient le siège d’un exarchat (représentation locale de l’Église orthodoxe russe).
En 1990 celui-ci a donné naissance à l’Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Moscou (EOU-PM), qui bénéficie alors d’une très grande autonomie. Toutefois, deux ans plus tard, des responsables religieux créent une Église orthodoxe ukrainienne du patriarcat de Kiev, autoproclamée mais reconnue par aucune autre Église l’orthodoxe.
Fin 2018, l’EOU-PM a connu une scission avec la proclamation de l’autocéphalie (c’est-à-dire l’indépendance) de l’Église orthodoxe d’Ukraine du patriarcat de Kiev (EOU-PK). Celle-ci est issue de l’union de l’Église dissidente fondée en 1992 et d’une autre petite Église créée en 1920, dissoute en 1930 et rétablie en 1989. Soutenue par le pouvoir ukrainien, la nouvelle EOU-PK attire aussi une partie des paroisses et des monastères de l’EOU-PM. Le contexte de conflit avec la Russie dans le Donbass et en Crimée depuis 2014 a accéléré les événements. Surtout, l’EOU-PK est reconnue en janvier 2019 par le patriarche de Constantinople — qui met en avant sa primauté d’honneur, de plus en plus contestée par Moscou. Trois autres patriarcats seulement suivent Constantinople. En revanche l’EOU-PK est immédiatement rejetée par le patriarcat de Moscou.
Pour la Russie, voir l’Église orthodoxe ukrainienne se proclamer indépendante vis-à-vis de Moscou constituait un geste hostile car il mettait en cause son influence spirituelle — et donc son soft power — sur l’Ukraine, toujours perçue comme un territoire ex-soviétique. C’était aussi une prise de distance avec la place que Kiev occupe dans la mémoire religieuse et politique de la Russie : c’est là en effet qu’en 988 eut lieu le baptême des sujets du prince Vladimir de la Rus’ de Kiev. Pour Moscou, c’était le baptême de la Russie, c’était l’acte fondateur de son empire.
La guerre à grande échelle lancée en février 2022 n’a fait qu’accroître les tensions entre les Églises russe et ukrainienne, mais aussi entre les croyants ukrainiens restés fidèles au patriarcat de Moscou d’une part, et les autorités politiques de Kiev d’autre part.
En décembre 2022, les autorités ukrainiennes, propriétaires des lieux, ont mis fin au bail qui autorisait les moines de l’EOU-PM à utiliser la cathédrale de la Dormition et un autre bâtiment de la laure, et ont attribué ces édifices à l’EOU-PK. L’expropriation des religieux devait intervenir le 29 mars 2023, mais la communauté restée fidèle au patriarcat de Moscou a refusé de quitter la Laure. Leur métropolite, Onuphre, et plusieurs clercs ont finalement été expulsés le 6 juillet 2023.
Les responsables russes ont qualifié ces mesures prises par les autorités ukrainiennes de « persécution ». Ces mesures ont par ailleurs inquiété des instances internationales, comme le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme qui les a jugées « discriminatoires ».
Les moines et le clergé de la laure étaient perçus par certains Ukrainiens comme des traîtres à la cause de leur pays, malgré les prises de distance affichées par le métropolite Onuphre à l’égard de Moscou. En 2022, celui-ci avait déclaré l’EOU-PM « indépendante » vis-à-vis de la Russie et condamné l’invasion. Dans les faits, à quelques exceptions près, leur fidélité au patriarcat de Moscou est davantage d’ordre liturgique et culturel que politique.
Pour marquer sa prise de possession de la cathédrale, le métropolite de l’EOU-PK, Épiphane y a célébré le Noël orthodoxe le 7 janvier 2023 en présence de nombreux pèlerins.
L’incendie de la cathédrale et l’émotion qu’il a suscitée — un émoi qui fait écho, en France, à celui qu’avait provoqué l’incendie de la cathédrale de Reims en 1914 — témoignent de la forte charge symbolique attachée à cet édifice. La réaction de Moscou, qui cherche à rejeter la responsabilité de l’attaque sur Kiev, montre qu’elle est consciente de la réprobation internationale que cet épisode peut entraîner.
Il n’en reste pas moins que depuis plusieurs années déjà, les Russes ont détruit plus de 500 édifices culturels et religieux en Ukraine. S’il est avéré qu’ils ont sciemment bombardé la cathédrale, leur geste pourrait être interprété comme une volonté de punir l’Ukraine pour son émancipation à l’égard de la tutelle religieuse de Moscou et d’annihiler le caractère sacré de l’édifice, à défaut de pouvoir le reprendre. C’est la lecture qu’a faite de cet événement le métropolite Épiphane, qui a dénoncé « un nouveau crime russe contre l’humanité, contre l’histoire et contre le christianisme » commis par « l’Antéchrist du Kremlin ».
On l’aura compris : la dimension religieuse est prégnante dans la guerre en Ukraine, à telle enseigne que le pays apparaît comme une « autre terre sainte » par la sacralisation de son territoire, par son histoire confessionnelle et par ses monuments orthodoxes emblématiques.
Xavier Boniface ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:04
Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. L’itinéraire de la 17e étape le 22 juillet 2026, entre Chambéry et Voiron, fait passer les coureurs par le massif des Bauges. Contre toute attente, on peut trouver de l’or dans la partie occidentale du massif, pourtant totalement calcaire : une anomalie géologique, car l’or est généralement associé au granite ou au quartz ! Ils auraient été apportés là par les glaciers qui recouvraient jadis le massif.
Des mines d’or sont connues depuis longtemps dans les Alpes, notamment dans le massif de l’Oisans. Mais on retrouve aussi de l’or en des lieux plus inhabituels, par exemple au niveau de la rivière du Chéran, qui passe sous le pont de l’Abime. Ici, les roches sont totalement calcaires, il n’y a ni granite, ni masses de quartz, où l’on peut généralement retrouver des paillettes d’or.
L’origine de l’or du Chéran a longtemps été un mystère – qui aurait même causé la ruine de Madame de Warens (proche de Jean-Jacques Rousseau) en 1754, qui croyait à la possibilité de construire des mines d’or dans la région. Mais aujourd’hui, on connaît les raisons de sa présence. Explications.
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L’or que nous exploitons trouve son origine dans les profondeurs de la Terre. Les gisements d’or accessibles résultent de processus géologiques, qui ont permis de transférer et de concentrer cet élément dans des zones spécifiques de la croûte terrestre. Il s’agit principalement de processus magmatiques, sédimentaires et hydrothermaux, auxquels sont associées des circulations de fluides.
Une mine d’or est un site d’extraction ou un gisement d’or. Cet or peut être natif (c’est-à-dire, constitué soit essentiellement d’un seul élément chimique, soit en association avec d’autres éléments chimiques précis) ou inclus dans du minerai d’où l’on peut l’extraire.
Différentes techniques existent pour extraire l’or. Concernant l’or que l'on trouve dans des roches ou dans des sédiments qui résultent de l’altération de la roche-mère, il ne subit pas de transformation. Il s’agit en effet d’un élément extrêmement stable et inaltérable.
On le retrouve alors dans des sédiments alluviaux. Les minéraux lourds, comme les paillettes d’or, se déposent préférentiellement dans les zones où la vitesse de l’eau diminue, telles que les méandres des rivières, les zones de confluence, ou encore à l’intérieur de poches d’alluvions. Ce mécanisme aboutit, au fil du temps, à la concentration de ces minéraux dans des dépôts localisés appelés « placers ». Le terme « placer » provient du mot espagnol « placer », signifiant « lieu sablonneux ».
Comme d’autres métaux, l’or est présent à l’état de traces dans beaucoup d’autres roches terrestres, mais sa concentration est multipliée par mille à un million dans les gisements exploités.
Les gisements d’or se trouvent dans des roches très siliceuses, et généralement des roches d’origine magmatiques, tels les granites et même plus précisément associés à des filons de quartz. En France, les plus connues sont celles du Limousin et de Bretagne. On les trouve aussi dans des sédiments issus de ces roches, sortes de sables fins de certaines vallées dans les Pyrénées et les Alpes.
L’or peut être facilement séparé des autres grains grâce à sa grande densité. En effet, l’or est bien plus lourd que le plomb et que les autres minéraux. Ainsi, un litre d'or pèse plus de 19 kg, contre seulement 11 kg pour le plomb. C’est ainsi que l’orpailleur peut l’extraire en jouant avec la gravité, grâce à la technique de la batée.
Des mines d’or sont connues depuis toujours dans les Alpes, notamment dans le massif de l’Oisans, dont les roches correspondent bien à celles habituellement connues pour en contenir. C’est-à-dire, des granites, comme dans le massif Central, par exemple sur les sites de Saint-Yrieix-la-Perche ou Salsigne.
Au nord-ouest du massif des Bauges, sur le flanc sud du Semnoz, la rivière du Chéran passe sous le Pont de l’Abime, près de 100 m plus haut, avant de descendre vers la Vallée du Rhône. Elle est connue pour avoir été explorée pour son or – et même un or très pur si l’on en croit Pline l’Ancien qui disait que là était l’or le plus pur des Gaules. L’orpaillage se faisait surtout au niveau du village d’Allèves, au pont de l’Abime et en aval, vers Alby-sur-Chéran.
L’exploitation, connue des Romains, s’arrêta vers la fin du XVIIIe siècle, même s’il y eut un fugace regain d’intérêt au XIXe siècle lors de la ruée vers l’or en Californie. Fugace, mais célèbre, car c’est à cette époque qu’un dénommé « La Biola », Joseph Domenge de son état civil, a trouvé en 1863, non plus les habituelles paillettes, mais une pépite de plus de 43,5 grammes (soit env. 2cm3), de 23 carats : presque de l’or pur ! Elle est aujourd’hui exposée au musée d’Annecy.
Une question se pose alors : on se trouve pourtant à la sortie occidentale du massif des Bauges, qui est totalement calcaire. Il n’y a ni granite, ni masses de quartz. On ne devrait donc pas trouver d’or ici, alors quel est ce prodige ? La seule explication plausible est qu’il y ait été apporté d’ailleurs. Mais comment a-t-il pu arriver là ?
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Il y a quelques 40 000 ans, à l’époque glaciaire, le Massif des Bauges était noyé sous la glace. En effet, lors des glaciations quaternaires, le glacier isérois, issu des bassins de la Tarentaise et du Beaufortain, atteignait environ 1800 à 2000 m d’épaisseur au niveau d’Albertville. Il passait donc au dessus de tous les cols de l’est du massif des Bauges et s’écoulait d’est en ouest dans le massif. Il atteignait encore 1200 m d’épaisseur au niveau du pont de l’Abime. Les glaciers descendaient ensuite jusqu’à proximité de Bourg-en-Bresse et jusqu’à Lyon.
Or, les glaciers de montagne transportent beaucoup de matériaux (de très gros à très fin), qu’ils ont « râpé » en se déplaçant. On les retrouve notamment dans les moraines, c’est-à-dire des débris rocheux érodés ayant été transportés par un glacier ou une nappe de glace.
On rencontre, par exemple sur le Parking du pont de l’Abîme, une ancienne moraine. Elle fut longtemps ignorée, jusqu’à ce que des travaux d’aménagement routier la révèle. On y a trouvé des éléments et même des blocs de roches de la Tarentaise et du Beaufortain, provenant donc de près de 50 kilomètres plus à l’est.
Ainsi, l’or trouvé dans le Bauges ne viendrait non pas des calcaires baujus – ce qui semblait illogique au plan géologique – mais de roches cristallines (granites, gneiss…) des Alpes internes, et qui auraient été là apportées par les glaciers qui recouvraient jadis le Massif des Bauges.
Une autre hypothèse existe, tout en relevant de la même logique. Cette origine pourrait être plus ancienne encore, et alors non pas glaciaire, mais liée à l’érosion marine, bien plus vieille encore : entre 20 et 10 millions d’années dans les marnes et grès molassiques tertiaires.
Le mystère de l’or du Chéran est aujourd’hui levé, mais la leçon reste entière : nos paysages sont le résultat d’une longue histoire au cours de laquelle sont superposés, entremêlés des éléments de temporalités très différentes. En définitive, pour qui veut découvrir le passé en les étudiant, les roches ne sont pas un simple grimoire, mais bien un palimpseste.
Patrick De Wever est membre de SGF : Société Géologique de France, SGN Société Géologique du Nord, SAGA société amicale des géologues amateurs, AGA : Association géologique auboise
21.07.2026 à 18:03
Michel Miné, Professeur du Cnam, titulaire de la chaire Droit du travail et droits de la personne, Lise/Cnam/Cnrs, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
Ce qu’il faut retenir :
· Tout employeur doit évaluer les risques liés à l’exposition des travailleurs à des épisodes de chaleur intense et mettre en œuvre une politique de prévention.
· Des seuils de 28 °C, 30 °C et 33 °C sont reconnus pour la préservation de la santé des travailleurs.
· En cas de carence de l'entreprise, les salariés peuvent compter sur le CSE, les médecins du travail, l’inspection du travail ou les préfets.
Comme l’indique le ministre du Travail, le changement climatique entraîne la survenue de vagues de chaleur plus fréquentes, plus longues et plus intenses. Elles constituent désormais une réalité affectant chaque année les personnes au travail, plus particulièrement les « premiers de corvée » qui œuvrent à l’extérieur ou exercent leurs métiers dans des lieux où la température est déjà élevée.
De fortes dégradations des conditions de travail et de la santé des salariés sont constatées : aggravation de la pénibilité, malaises, déshydratation, risques psychosociaux dus aux situations de tension, coups de chaleur, accidents liés à l’altération de la vigilance et surmortalité au travail.
Des accidents du travail mortels en lien possible avec la chaleur sont notifiés par le ministère du Travail : sept en 2024 et neuf en 2025. La majorité est survenue dans le cadre d’une activité professionnelle de construction et travaux (BTP) ou d’agriculture. Des enquêtes sont en cours concernant des accidents du travail mortels survenus en mai et juin 2026.
Alors, que dit le droit ?
Le décret du 27 mai 2025 relatif à la protection des travailleurs contre les risques liés à la chaleur constitue une première étape de l’adaptation du code du travail aux nouvelles réalités climatiques. Un arrêté du 27 mai 2025 détermine le niveau de danger de chaque vague de chaleur, épisode de chaleur intense et période de canicule, par le biais du dispositif de vigilance élaboré par Météo-France – niveaux de vigilance jaune, orange ou rouge.
En application de son obligation légale de sécurité, tout employeur est « obligé d’assurer la sécurité et la santé des travailleurs dans tous les aspects liés au travail ».
L’employeur doit évaluer les risques liés à l’exposition des travailleurs à des épisodes de chaleur intense, en intérieur ou en extérieur, avec la contribution des représentants des travailleurs au comité social et économique (CSÉ).
Puis le document unique d’évaluation des risques professionnels répertorie les risques liés aux fortes chaleurs, pour chaque unité de travail en tenant compte de l’impact différencié de l’exposition au risque en fonction du sexe. Ce DUERP est accessible à tous les travailleurs concernés dans l’entreprise.
Dans le prolongement, l’employeur doit définir et mettre en œuvre, après consultation des élus du CSE, une politique de prévention efficace pour protéger les salariés au regard de ces risques.
Dans chaque entreprise d’au moins cinquante salariés, un programme annuel de prévention des risques professionnels et d’amélioration des conditions de travail (PAPRIPACT) fixe « la liste détaillée des mesures devant être prises au cours de l’année à venir au regard de ces risques, précisant pour chaque mesure ses conditions d’exécution, des indicateurs de résultat et l’estimation de son coût, ainsi qu’un calendrier de mise en œuvre ».
Selon la démarche de prévention primaire, qui s’attaque aux causes des risques, prévues par la loi et par un accord national interprofessionnel, l’employeur doit en premier lieu « éviter le risque », éviter la rencontre de l’être humain avec le danger constitué par les fortes chaleurs, « Combattre le risque à la source » et « Adapter le travail à l’homme » (les méthodes de travail notamment).
Ne pouvant supprimer le danger, il doit limiter l’exposition des travailleurs par différentes mesures :
« La mise en œuvre de procédés de travail ne nécessitant pas d’exposition à la chaleur » ;
« Des moyens techniques pour réduire le rayonnement solaire sur les surfaces exposées » ;
« L’adaptation de l’organisation du travail, et notamment des horaires de travail, afin de limiter la durée et l’intensité de l’exposition et de prévoir des périodes de repos » avec par exemple la modification des horaires en commençant plus tôt – si les moyens de transport le permettent –, l’allongement des durées des pauses, etc.
Le travail est à adapter suivant les secteurs.
En complément, selon la démarche de prévention secondaire, qui s’attaque aux effets des risques, l’employeur doit mettre à disposition des travailleurs de « l’eau potable fraîche », des « équipements de protection individuelle », etc.
Le recours au télétravail peut permettre d’éviter des conditions de transport en commun éprouvantes, mais n’est pas une solution satisfaisante pour les salariés dont les logements sont encore plus mal isolés que leurs bureaux.
Quand un département est placé en vigilance orange ou rouge, les entreprises dont l’activité est affectée par la canicule peuvent solliciter le bénéfice de l’activité partielle.
Des dispositions spécifiques sont prévues par le Code rural et pour le bâtiment et les travaux publics, notamment le régime d’indemnisation intempéries applicable lors des canicules.
En revanche, les travailleurs dits indépendants qui livrent des repas à domicile, sous la subordination des plateformes numériques, sont oubliés.
Le code du travail peut être complété par des dispositions conventionnelles, de branche et d’entreprise, portant sur la prévention de l’exposition aux « températures extrêmes ».
Par ailleurs, des dispositions seraient à abroger comme le décret permettant de supprimer le repos hebdomadaire pendant les périodes de vendanges, les températures pouvant alors être élevées et la durée hebdomadaire du travail portée à 60 heures.
Des textes réglementaires demeurent à préciser pour devenir opérationnels et assurer la protection effective des travailleurs. En voici quelques illustrations.
Dans les locaux fermés où les travailleurs sont appelés à séjourner, l’air est renouvelé de façon à « éviter les élévations exagérées de température ». Aucune indication précise n’y figure.
À lire aussi : Travailler en cas de forte chaleur, que dit le droit ?
Et encore, dans le secteur du bâtiment et travaux publics (BTP), « il est interdit d’affecter les jeunes aux travaux les exposant à une température extrême susceptible de nuire à la santé ». À quel niveau se situe cette « température extrême » ?
Pour l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) et la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés (CNAMTS), la chaleur peut constituer un risque professionnel ayant de graves effets sur la santé, augmentant les risques d’accidents du travail. Les seuils sont de 30 °C pour une activité sédentaire et de 28 °C pour un travail nécessitant une activité physique. Le travail au-dessus de 33 °C présente des dangers pour la santé des travailleurs.
La CNAMTS préconise l’évacuation des locaux au-delà de 34 °C, en cas d’« arrêt prolongé des installations de conditionnement d’air dans les immeubles à usage de bureaux ».
En cas de température « élevée », au regard notamment des recommandations de l’INRS, et de carence de l’entreprise en matière de prévention, plusieurs droits peuvent être mobilisés pour protéger la santé des travailleurs.
Tout représentant des travailleurs au CSE peut déclencher un droit d’alerte pour « danger grave et imminent ». L’employeur doit procéder immédiatement à une enquête avec l’élu du CSE et prendre les mesures nécessaires pour permettre aux travailleurs « d’arrêter leur activité et de se mettre en sécurité en quittant immédiatement le lieu de travail. »
En cas de divergence sur la réalité du danger ou la façon de le faire cesser, le CSE est réuni d’urgence, dans un délai n’excédant pas 24 heures. À défaut d’accord entre l’employeur et la majorité du CSE sur les mesures à prendre, l’inspection du travail est saisie immédiatement par l’employeur.
Lorsque le médecin du travail constate la présence d’un risque comme une température élevée pour la santé de travailleurs, « il propose par un écrit motivé et circonstancié des mesures visant à la préserver ». « L’employeur prend en considération ces propositions et, en cas de refus, fait connaître par écrit les motifs qui s’opposent à ce qu’il y soit donné suite ».
L’inspecteur du travail lorsqu’il « constate un risque sérieux d’atteinte à l’intégrité physique d’un travailleur » résultant de l’inobservation de certaines dispositions du code du travail peut saisir le juge judiciaire statuant en référé pour voir « ordonner toutes mesures propres à faire cesser le risque » telles que la fermeture temporaire d’un atelier ou chantier.
Sur le rapport de l’inspection du travail constatant une situation dangereuse, le directeur régional du travail peut mettre en demeure l’employeur de prendre « des mesures ou actions de prévention du risque professionnel lié à l’exposition aux épisodes de chaleur intense ». Cette procédure qui prévoit un délai de mise en conformité de 8 jours n’a pas d’effet immédiat sur la situation des travailleurs concernés.
Lors de la canicule en juin, des arrêtés préfectoraux ont décidé de suspendre les activités de chantier dans le secteur du BTP, réalisées en extérieur, entre 12 heures et 20 heures ou entre 13 heures et 22 heures, pendant toute période de vigilance rouge. Ces arrêtés sont fort pertinents et révèlent les insuffisances de la législation.
Il serait en particulier nécessaire d’étendre le pouvoir d’arrêt temporaire de travaux des Inspecteurs du travail, déjà prévu dans différentes situations (chute de hauteur, etc.), au risque causé par les températures élevées.
Le salarié peut de sa propre initiative se retirer de « toute situation de travail dont il a un motif raisonnable de penser qu’elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ».
Il peut le faire en fonction de son appréciation subjective du danger lié à la chaleur, selon ses paramètres personnels (état de santé, sexe, âge, etc.), au regard des mesures préventives prises ou non par l’entreprise, des horaires de travail, etc. Le salarié continue alors de percevoir sa rémunération et ne peut être ni sanctionné ni licencié.
En cas de dégradation de la santé causée par l’exposition à de fortes chaleurs, dans tout contentieux, civil, social ou pénal, le Document unique d’évaluation des risques professionnels, conservé par l’employeur pendant 40 ans, sera examiné. Les carences de l’employeur en matière d’évaluation et de prévention pourront donner lieu à réparation indemnitaire pour les salariés, notamment par le biais de la reconnaissance de la faute inexcusable de l’employeur, et à sanction pour l’entreprise défaillante (le défaut de tenue ou de mise à jour est sanctionné par une amende administrative ou pénale.
Michel Miné est membre du Réseau académique de la Charte sociale européenne (RACSE).
21.07.2026 à 18:00
Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC - École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École
Ce que Madonna met en scène depuis le printemps n’est pas la promotion de son nouvel album mais bien un écosystème de marque complet, où le disque lui-même semble presque devenir le produit dérivé de sa propre campagne.
Le 4 juin 2026, Madonna surgit sans prévenir sur une scène suspendue au-dessus de Times Square. Cinquante mille personnes se massent dans le carrefour new-yorkais, la circulation s’arrête, les images inondent les réseaux sociaux en quelques minutes.
Le lendemain soir, la star présente en avant-première mondiale au Festival de Tribeca un film de treize minutes accompagnant son nouvel album, avant de converser sur scène avec le journaliste et animateur Anderson Cooper. Un mois plus tard, le 3 juillet, Confessions II paraît enfin, salué par la critique comme son meilleur disque en vingt ans. Et le 19 juillet, la chanteuse de 67 ans s’est produite à la mi-temps de la finale de la Coupe du monde de football au MetLife Stadium, aux côtés de Shakira, Justin Bieber et BTS ; il s’agit du premier show de mi-temps de l’histoire de la compétition.
Cette accumulation donne le tournis, et c’est précisément l’effet recherché.
Tout part d’un choix éditorial : Confessions II est la suite assumée de Confessions on a Dancefloor (2005), l’un des plus grands succès commerciaux de la chanteuse. Madonna y retrouve le producteur Stuart Price, reprend les codes visuels de l’époque (la pochette fait écho à celle de 2005, dans une position similaire mais inversée) et justifie ce retour par une formule qui peut faire office de baseline : « Le monde traverse une période très sombre et les gens ont besoin de danser ».
Cette logique de suite, empruntée à Hollywood et à ses franchises, transforme la nostalgie en actif stratégique. Nous l’avions analysée dans nos travaux sur le traitement médiagénique de Batman : les grands univers de fiction hollywoodiens ne se contentent pas d’enchaîner les suites, ils transforment leur promotion en expérience immersive, à l’image de la campagne « Why So Serious ? » qui invitait les spectateurs à devenir citoyens de Gotham un an avant la sortie de The Dark Knight. Madonna transpose exactement cette mécanique de franchise à la pop : elle sécurise l’attention d’un public acquis, celui qui dansait sur « Hung Up » en 2005, tout en offrant un point d’entrée narratif aux nouvelles générations. On ne découvre pas un album mais on habite son univers.
L’apparition surprise de Madonna à Coachella pendant le concert de Sabrina Carpenter illustre cette mécanique : la chanteuse y portait la même tenue que vingt ans plus tôt, lors de son passage au festival pour l’ère Confessions originelle, avant d’interpréter en duo le single « Bring Your Love ». Le clin d’œil s’adresse aux fans historiques tandis que le duo avec l’icône pop du moment s’adresse à leurs enfants.
Le deuxième pilier de la campagne illustre une hyperpublicitarisation, c’est-à-dire une hypertrophie de la communication des marques, qui se déploient en dehors des espaces publicitaires dédiés et instillent des discours à finalité promotionnelle dans tous les interstices potentiellement fertiles de l’espace médiatique et culturel.
Depuis avril, les utilisateurs de Grindr, application de rencontre LGBTQ, voient surgir dans leur grille un profil affiché « à 0 mètre » de leur position : celui de Madonna. En cliquant, ils tombent sur un message vocal (« Bonjour Grindr, c’est mother. Je voulais aller là où se trouve l’action la plus chaude ») et sur la précommande d’un vinyle picture disc exclusif. L’application présente l’opération comme la plus importante activation commerciale de son histoire, prolongée par une soirée confidentielle au club The Abbey de West Hollywood puis par le lancement du Mois des Fiertés à Times Square. En investissant cet espace pour communiquer, Madonna ne fait pas de publicité auprès de la communauté gay : elle réinvestit un espace culturel qu’elle contribue à façonner depuis quarante ans, et l’opération est reçue comme un hommage plus que comme une intrusion.
On retrouve la même logique avec TikTok qui a construit autour de l’album sa plus grande campagne musicale de l’année : une première écoute mondiale diffusée en direct depuis la soirée de lancement londonienne, en compagnie de Bob The Drag Queen, une expérience intégrée à l’application (défis interactifs, récompenses, cadres de profil) et surtout deux pop-up stores éphémères, les « House of Confessions », ouverts simultanément à New York et à Londres les 3 et 4 juillet, avec installations immersives, espaces de création de contenus pensés pour être filmés et vinyle en édition limitée estampillé TikTok.
Ces dispositifs relèvent de ce que le marketing nomme l’activation de marque : la création d’évènements auxquels la cible participe physiquement, pour mémoriser la marque et renforcer sa relation émotionnelle avec elle. Du concert surprise de Times Square à la soirée « Club Confessions » de The Abbey, toute la campagne fonctionne sur ce registre participatif. La plateforme ne diffuse plus la promotion mais devient le lieu physique et numérique où l’album s’expérimente. Nos travaux sur les nouveaux espaces d’influence montrent d’ailleurs comment ces dispositifs plateformisés brouillent les frontières entre contenu, commerce et communauté, la plateforme devant elle-même publicité.
Troisième étape de cet écosystème de marque, le film de 13 minutes « Confessions II » réalisé par le duo TORSO et construit autour des six premiers titres de l’album.
Présenté à Tribeca devant un public privé de téléphones (verrouillés dans des pochettes scellées), truffé de seize apparitions de célébrités, de Benedict Cumberbatch à Kate Moss en passant par Julia Garner et Lourdes Leon, la fille de Madonna, il a ensuite été mis en ligne sur YouTube trois jours plus tard. « Une vidéo, ça fait… cheap. C’était bien quand il n’y avait que MTV et moi. Cette époque-là est révolue » a justifié Madonna sur la scène du Beacon Theatre, actant la mort du clip promotionnel classique.
Ce glissement du clip vers l’œuvre cinématographique renvoie aux concepts de médiagénie et de transmédiagénie forgés par le chercheur Philippe Marion : certains récits possèdent une capacité d’étoilement et de propagation à travers différents médias. Dans nos travaux sur les récits de marque, nous faisions l’hypothèse que plus un récit de marque est médiagénique, plus il s’impose comme un récit médiatique à part entière, faisant oublier son origine commerciale. C’est exactement ce qui se joue ici : légitimé par un festival de cinéma, démultiplié sur YouTube, réservé en exclusivité aux 2800 spectateurs de la première, le film n’est plus perçu comme une publicité pour l’album mais comme une œuvre. La marque Madonna s’étoile de support en support, chacun apportant sa valeur propre au récit.
Reste la question générationnelle que la campagne traite avec une précision chirurgicale. Duo avec Sabrina Carpenter pour la génération Z, collaborations avec Stromae, Feid et Martin Garrix pour élargir les territoires musicaux et géographiques, chanson coécrite avec sa fille Lourdes Leon pour la dimension intime, et sur TikTok, où la chanteuse compte plus de cinq millions d’abonnés, un « Madonna Summer » qui voit de jeunes utilisateurs danser sur des titres sortis avec leur naissance. La nostalgie des uns devient la découverte des autres, et l’algorithme se charge de la conversion.
Le show de la mi-temps de la finale de la Coupe du Monde de football, dimanche 19 juillet, a parachevé l’édifice. Devant 80 000 spectateurs et des milliards de téléspectateurs, Madonna a ouvert le concert au son de “Music”, surgissant dans l’arène du MetLife Stadium à bord d’un buggy conduit par Ronaldo et Ronaldinho, les deux légendes brésiliennes du ballon rond. Onze minutes de spectacle qui ont étiré la pause réglementaire de quinze à vingt-sept minutes : même le temps du football se plie désormais au temps du divertissement et des marques. Madonna y a rejoué, à l’échelle planétaire, ce que toute sa campagne raconte depuis trois mois et ce qu’elle affirme elle-même dès l’ouverture de l’album : « La piste de danse n’est pas qu’un lieu, c’est un seuil, un espace rituel où le mouvement remplace les mots ».
Frédéric Aubrun ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.