03.07.2026 à 16:32
Gwarlann De Kerviler, Associate Professor - IÉSEG School of Management - LEM (Lille Economie Management, UMR 9221), IÉSEG School of Management
Fabienne Torrès-Baranes, Docteure en Sciences de l'Information et de la Communication, Université Paris-Panthéon-Assas
Sur l’écran, ils ont tout pour eux. Disponibles, moins coûteux et contrôlables par définition, les avatars virtuels pourraient être des influenceurs parfaits pour les marques sauf que… les humains font spontanément davantage confiance à l’un des leurs. Jusqu’à quand ?
Les créateurs de contenu sont omniprésents dans le paysage audiovisuel et sur les réseaux sociaux, devenant des intermédiaires incontournables dans l’accès aux informations et à la consommation. Leur capacité à capter l’attention, forger les opinions et modifier les envies interroge. Ce phénomène devient encore plus préoccupant avec l’émergence des influenceurs virtuels, qui n’ont pas de réalité humaine et ne dévoilent pas qui est vraiment derrière « leurs » préconisations. Aujourd’hui, les humains préfèrent systématiquement faire confiance à d’autres humains, même lorsque l’agent artificiel est plus performant (Dietvorst et coll.), mais qu’en sera-t-il demain ?
Aux États-Unis, le Pew Research Center (2024) montre que 21 % des adultes s’informent régulièrement via des « news influencers », et 65 % d’entre eux estiment que ces créateurs les aident à mieux comprendre l’actualité. En France, le Reuters Institute (2025) identifie la même dynamique : les créateurs de contenus éclipsent désormais les marques médias traditionnelles, en termes d’attention sur les réseaux sociaux. En 2025, 37 % des Français utilisent les réseaux sociaux pour s’informer. Chez les moins de 35 ans, le créateur Hugo Décrypte touche chaque semaine 22 % de cette tranche d’âge, autant voire plus que la plupart des médias traditionnels. Dans le même temps, seuls 29 % des Français déclarent faire confiance à l’information, plaçant la France en 41ᵉ position sur 48 pays étudiés.
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Léna Situations, elle, fait son entrée au musée Grévin. Une première pour une influenceuse française, et un symbole fort. Désormais, l’influence numérique s’installe dans le paysage culturel aussi sûrement que dans les stratégies des marques.
Le développement des influenceurs révèle un basculement : l’information ne circule plus seulement de la marque vers un public via un média (journaux, radio, TV, etc.), mais aussi d’individu à individu, via des intermédiaires qui sélectionnent, interprètent et mettent en forme les contenus auprès de leur communauté profilée et engagée. C’est ce que Lazarsfeld et Katz appellent la « médiation », qui permet à des leaders d’opinion d’être des acteurs clés dans la circulation des idées. Le phénomène n’est pas nouveau, mais les réseaux sociaux lui donnent une ampleur inédite par leur capacité de diffusion rapide à grande échelle.
Aujourd’hui, un influenceur est à la fois source d’inspiration, diffuseur d’informations et prescripteur commercial. Léna Situations ne recommande pas seulement des produits : elle diffuse un modèle à suivre, partage des conseils et des valeurs, suggère des modes de vie et des façons de voir le monde. L’influence ne se limite plus à favoriser l’achat : elle façonne aussi les repères, les normes et l’accès à l’information.
Face aux aléas de la médiation par un influenceur humain (risques de controverses, d’exigences démesurées ou de prises de position imprévisibles), certaines marques ont franchi un pas supplémentaire, en utilisant comme intermédiaire de communication des avatars générés par intelligence artificielle.
Lil Miquela, créée par la startup américaine Brud, cumule 2,3 millions d’abonnés sur Instagram. BMW l’a mise en scène pour promouvoir son modèle électrique iX2 dans une campagne baptisée « Make It Real », où l’avatar explore les fonctionnalités du véhicule dans un univers immersif mêlant décors réels et éléments numériques. Tout est calibré, maîtrisé, aligné avec l’univers de marque, sans les imprévus d’un tournage avec un humain.
La logique est avant tout stratégique : contrôle total du message, cohérence de marque, disponibilité permanente. Un avatar ne tombe pas malade, ne s’engage pas publiquement sur un sujet controversé et ne renégocie pas son contrat en cours de campagne. Pas de clause d’exclusivité, pas de risque réputationnel. Chaque contenu peut être produit sans les coûts logistiques d’un tournage avec un humain. Les influenceurs virtuels permettent une médiation maîtrisée. Mais cette maîtrise a un coût en termes d’image et de relationnel que la recherche commence à mesurer.
Les travaux scientifiques convergent : les influenceurs humains, qui font preuve d’empathie et qui peuvent vivre de vraies expériences, surpassent les avatars sur les dimensions clés de la persuasion. L’étude expérimentale de Dondapati et Dehury, publiée dans Computers in Human Behavior: Artificial Humans et menée auprès de 624 participants, le confirme sans ambiguïté. Les audiences rapportent des niveaux de relation parasociale significativement plus faibles avec les influenceurs virtuels (score moyen de 2,09 sur 5) qu’avec les humains (4,52). L’homophilie perçue, c’est-à-dire le sentiment de proximité et de ressemblance avec le créateur, est également inférieure pour les avatars. Et l’effet se traduit directement en intention d’achat.
Si l’amélioration des techniques permet de renforcer l’authenticité perçue des avatars en rapprochant le rendu de contenus réels, l’écart entre humains et avatars reste significatif. La relation parasociale, ce sentiment de lien personnel avec un créateur que l’on suit régulièrement, ne fonctionne pleinement que si l’on perçoit un être humain derrière l’écran, avec une histoire, des passions, des envies et des émotions. Un avatar, aussi bien conçu soit-il, ne pourra pas reproduire la vulnérabilité ni l’évolution personnelle qui nourrissent la relation d’un influenceur humain avec sa communauté.
D’autres travaux complètent le tableau. Li et Ma (2023) identifient, par exemple, un problème de corporalité : l’absence de corps réel d’un avatar limite la projection émotionnelle du public. Lou et al. (2022) révèlent un effet de trahison perçue lorsque l’audience découvre la nature artificielle d’un influenceur qu’elle pensait humain : la confiance chute et, avec elle, l’engagement.
En somme, l’influence repose sur des mécanismes profondément humains (empathie, émotions partagées, authenticité, vulnérabilité, expériences vécues) que l’intelligence artificielle (IA) reproduit imparfaitement.
Si les avatars peinent à vendre, pourquoi s’en préoccuper ? Parce que même si l’attachement que peut leur témoigner un abonné est encore limité, ces IA introduisent une représentation idéale et déformée de la réalité, en termes d’apparence, de contenu et de mise en forme. Ce faisant, elles modifient les attentes des consommateurs, et de façon plus diffuse, et moins consciente, les normes et représentations sociales.
Par ailleurs, lorsqu’un avatar devient médiateur de contenus culturels ou informationnels, une question inédite se pose : auprès de qui vérifier les données ? Un influenceur humain a un parcours, une expertise identifiable, un visage et un identifiant auquel on peut s’adresser. Un avatar, lui, ne renvoie à aucun interlocuteur.
Le cas d’Anne Kerdi est éclairant. Cette influenceuse virtuelle bretonne, suivie par près de 13 000 abonnés sur Instagram valorise la culture, le patrimoine et l’environnement de la Bretagne. Ambassadrice du fonds de dotation Océanopolis Act pour la protection des littoraux, elle sélectionne des sujets, raconte des traditions, partage des événements. Si cela peut sembler inoffensif, une question de vérification des informations se pose. Elle prévient elle-même sur son profil : « en tant qu’IA, je peux faire des erreurs. Vérifiez mes informations. » Mais combien d’utilisateurs vérifient ? Rappelons que seuls 11 % des Français déclarent avoir reçu une éducation aux médias.
Ces éléments mettent en avant deux risques : un médiateur artificiel n’a pas d’expérience vécue, pas de responsabilité éditoriale, pas de comptes à rendre, et ne dit pas qui conçoit les contenus, où est puisée l’information, ni comment sont produites les réponses. La littérature sur la confiance dans l’IA le confirme. Dès lors, la confiance qui s’appuie généralement sur l’expertise, l’empathie et la transparence est difficile à accorder à un avatar.
Selon une étude Semrush (2026), les IA génératives puisent massivement dans les contenus des plateformes sociales (Reddit 11 %, LinkedIn 11 %, YouTube 9 %) pour construire leurs réponses. Les contenus produits par des avatars peuvent donc être alimentés par des expériences réelles qui se retrouvent ainsi recyclées dans les réponses de ces outils. Cette confusion des genres peut créer une fausse impression d’authenticité et réduire peu à peu la distance perçue entre influenceurs virtuels et humains.
Il devient très difficile de savoir, en tant que consommateur, dans quelle mesure un contenu est le reflet d’une émotion ressentie, d’une expérience vécue, d’une opinion humaine, ou si ce contenu est une synthèse artificielle conçue par une machine pour paraître authentique. La médiation artificielle ne se limite pas à ceux qui suivent un influenceur : elle contamine l’ensemble de l’écosystème informationnel.
Dans un paysage où la confiance dans les médias est au plus bas, la question n’est plus seulement de savoir si les influenceurs virtuels sont efficaces. Elle est de savoir si les consommateurs peuvent identifier qui leur parle, d’où proviennent les informations, et si les médiateurs qui façonnent leurs repères ont un vécu, une responsabilité, une éthique. La vraie question posée par les influenceurs virtuels n’est pas seulement technologique. Elle est aussi démocratique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
03.07.2026 à 16:32
Manon Kuffer, Docteure en civilisation américaine du XXième-XXIième siècle, Université de Lorraine

Alors que les menaces de retour de la guerre en Europe de l’Ouest remet au premier plan l’antagonisme « ennemis / alliés », l’histoire montre que ces catégories ne sont jamais figées. Après 1945, Hollywood participe à cette redéfinition : l’Allemagne, ennemi vaincu, devient progressivement un partenaire face à une nouvelle menace, l’Union soviétique.
En 1945, l’Allemagne nazie incarne l’ennemi absolu. Après plusieurs années de guerre et la découverte lors des procès de Nuremberg des crimes commis par le régime hitlérien, rien ne semble pouvoir réhabiliter son image auprès de l’opinion publique américaine. Pourtant, à peine quelques années plus tard, plusieurs films hollywoodiens proposent un regard bien plus nuancé sur les Allemands. Comment expliquer ce basculement ?
Ce changement n’est pas uniquement le fruit de choix artistiques. L’historien Brian Etheridge explique dans son ouvrage Enemies to Allies (2016) qu’il s’accompagne d’une transformation géopolitique majeure. Avec le début de la guerre froide, les États-Unis doivent désormais faire face à un nouvel adversaire : l’Union soviétique. L’ancien ennemi allemand devient progressivement un partenaire indispensable. Le cinéma hollywoodien va se faire le témoin de cette évolution et va même contribuer à la façonner.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, une question divise les Américains : les Allemands sont-ils collectivement responsables du nazisme ou en sont-ils eux-mêmes les victimes ? Comme l’a montré l’historienne Michaela Hoenicke Moore dans Know your Enemy (2010), ce débat est loin d’être théorique. Il conditionne directement les politiques d’occupation et de reconstruction.
Derrière cette opposition politique se joue aussi une bataille des représentations. Dans les années 1930 et 1940, l’Allemagne oscille déjà dans l’imaginaire américain entre deux présentations contradictoires : celle d’une voie particulière (Sonderweg) et celle d’une nation associée à la culture, à la modernité et à une certaine proximité avec les États-Unis prônée par le président Roosevelt.
Cette ambiguïté rend plus facile, après 1945, la possibilité d’un glissement progressif de l’ennemi vers l’allié.
Cette évolution apparaît très nettement dans plusieurs films hollywoodiens tournés à Berlin entre 1945 et la construction du mur en 1961.
Ces œuvres montrent une ville complètement détruite, divisée et occupée par les vainqueurs. Les premières images sont souvent parlantes : des personnages américains observent Berlin depuis un avion.
Symboliquement, les vainqueurs surplombent et contemplent les ruines du IIIᵉ Reich. Cependant, derrière cette mise en scène d’une réaffirmation de la victoire s’écrit progressivement un autre récit.
Les Berlinois n’apparaissent plus seulement comme les représentants du régime nazi : la plupart sont des femmes confrontées à la faim et aux pénuries, qui les contraignent à recourir au marché noir et à la prostitution alimentaire.
Le regard porté sur les vaincus commence à changer. Les Allemands ne sont plus uniquement perçus comme de responsables du nazisme et de ses crimes, mais comme des individus fragiles, qu’il faut protéger.
C’est dans ce contexte que la figure de la Fräulein (la demoiselle) allemande occupe une place centrale. Souvent jeune, séduisante et débrouillarde, elle survit dans les ruines de Berlin grâce à sa résilience. Cette présence féminine s’explique aussi par une réalité démographique : dans l’Allemagne d’après-guerre, les femmes entre 20 et 40 ans sont trois fois plus nombreuses que les hommes.
Le film A Foreign Affair (la Scandaleuse de Berlin, 1948), réalisé par Billy Wilder, en offre l’un des exemples les plus frappants. Son héroïne, interprétée par Marlene Dietrich, entretient des liens avec d’anciens dignitaires nazis tout en suscitant l’empathie des spectateurs. Elle n’est ni totalement coupable ni totalement innocente. Inscrite dans cette zone grise, c’est toute l’ambiguïté de l’Allemagne d’après-guerre qu’elle incarne.
Il en va de même pour The Big Lift (La Ville écartelée , 1950) un semi-documentaire de George Seaton. Le GI Danny McCullough (Montgomery Clift) et l’opérateur radio Hank Kowalsky (Paul Douglas) sont envoyés à Berlin durant le pont aérien de 1948-1949, qui est une réponse au blocus imposé par les Soviétiques. Dans la capitale ravagée, ils sont accueillis par les locaux, parmi lesquels se trouve la mystérieuse Frederika Burkhardt (Cornell Borchers), dont Danny va tomber sous le charme. Frederika se présente comme veuve de guerre éplorée, son mari étant tombé sur le front de l’Est. Cependant, Danny va apprendre par son ami Kowalsky, ancien prisonnier de guerre, que Frederika est une fine calculatrice qui mène un double jeu.
Les films berlinois échappent au manichéisme traditionnel de la guerre froide en redistribuant les cartes victimes / coupables. L’historien Florian Weiss nous rappelle :
« Forte de l’aide à la reconstruction, l’Allemagne de l’Ouest n’est-elle pas devenue – à l’instar de la Fräulein dans la détresse, pour laquelle le GI est autant un protecteur qu’un soutien – la fiancée des États-Unis ? »
Dans ces films, les relations entre soldats américains et femmes allemandes sont au cœur de l’intrigue. À première vue, il s’agit de simples histoires sentimentales. En réalité, elles constituent une métaphore des nouvelles relations entre les deux pays.
Ce déplacement d’un conflit politique vers la sphère intime montre la façon dont le cinéma hollywoodien des débuts de la guerre froide a simplifié les enjeux géopolitiques en récits romantiques. Ces histoires d’amour permettent de rendre compréhensibles les rapports de force internationaux pour un public large. Cela passe par des formes narratives immédiatement lisibles : désir, dépendance, protection, trahison ou réconciliation.
Ces romances fonctionnent alors comme de récits de transition : elles accompagnent le passage symbolique de l’ennemi à l’allié. Mais elles produisent aussi des stéréotypes durables, en ce que les soldats doivent alors réaffirmer leur position de vainqueurs et leur masculinité, mise à mal par cette fraternisation, pourtant interdite, avec les populations locales. Les rapports de genre deviennent donc étroitement liés aux rapports de pouvoir internationaux.
Avec l’escalade de la guerre froide, Hollywood participe à la construction d’un nouvel imaginaire de l’ennemi, désormais incarné par l’Union soviétique. Le cinéma d’espionnage, les récits paranoïaques ou les films de science-fiction traduisent cette nouvelle peur collective. Citons par exemple : I Was a Communist for the FBI (Gordon Douglas, 1951) et Invasion of the Body Snatchers (l’Invasion des profanateurs, Don Siegel, 1956), The Day the Earth Stood Still (Le jour où la Terre s’arrêta, Robert Wise, 1951).
Les films berlinois éclairent, quant à eux, la situation internationale à distance des États‑Unis : le soldat américain se doit d’agir comme un ambassadeur des États-Unis dans une Allemagne de l’Ouest de plus en plus alignée, voire inféodée, aux intérêts américains.
Les films berlinois déstabilisent donc les rôles de genre traditionnels pour mieux les reconstruire. Ce recentrage des normes traditionnelles de genre devient alors l’illustration d’une relation diplomatique germano-américaine très étroite. Bien que les films ne reflètent pas directement la réalité sociale et politique de l’après-guerre, ils contribuent à la construction d’un imaginaire collectif.
Le caractère ambigu des Fräulein n’est pas uniquement le résultat d’un déplacement de peurs plus directement « politiques » vers le registre des rapports de genre, ni la seule illustration d’une peur masculine de l’émancipation féminine. Dans les films berlinois, ces deux interprétations sont intrinsèquement liées et se renforcent mutuellement. L’anticommunisme américain doit donc y être considéré comme une appréhension généralisée. Il englobe à la fois la crainte de ce qui est perçu comme étranger, féminin, la peur du communiste ainsi que celle de l’ancien nazi.
Les ennemis d’hier ne sont donc pas nécessairement ceux d’aujourd’hui ou de demain. En montrant comment Hollywood, au début de la guerre froide, a contribué à transformer l’image des Allemands, passés du statut d’adversaires à celui d’alliés, les films berlinois rappellent que les figures de l’ennemi sont des constructions historiques et culturelles en constante évolution.
Loin de refléter simplement les rapports de force internationaux, Hollywood participe à leur mise en récit et à leur légitimation. Cette histoire éclaire ainsi la manière dont les sociétés redéfinissent, selon les contextes politiques, ceux qu’elles perçoivent comme des menaces ou comme des partenaires.
Manon Kuffer a reçu des financements de la Société des Anglicistes de l'Enseignement Supérieur (SAES) et de l'Association Française d'études américaines (AFEA) pour une bourse de mobilité à la Margaret Herrick Library de Los Angeles. Sa thèse a été financée par un contrat doctoral de l'Université de Lorraine.
02.07.2026 à 17:20
Gilles Pison, Anthropologue et démographe, professeur émérite, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN); Ined (Institut national d'études démographiques)
Catherine Scornet, maître de conférences au département de sociologie, Aix-Marseille Université (AMU); Institut de recherche pour le développement (IRD)
The population of Vietnam reached the 100 million mark in 2023. Fifty years ago, in 1976, when it was reunified as the Socialist Republic of Vietnam, the country had fewer than half as many inhabitants (46 million). A hundred years ago, it had only one sixth as many (16 million) (Figure 1). When we compare the current demographics to other Asian countries, we can identify patterns specific to Vietnam.
Its population is likely to continue growing and could reach a peak of 110 million by the mid-21st century, according to the United Nations’ medium population projections. These projections anticipate that the population may then shrink back down to 92 million by the year 2100. They assume that fertility, estimated at an average of 1.9 children per woman in 2023, will decline to 1.7 children per woman by 2100.
How has the population of Vietnam reached 100 million? Why is it likely that growth will soon stop? What will the country’s population look like in the future?
The significant increase in Vietnam’s population during the 20th and early 21st century is linked to the country’s demographic transition. Like everywhere in the world, mortality has fallen, particularly child mortality, leading to an excess of births over deaths that has fuelled population growth. The pace of growth reached a high of over 3% per year in the mid-1950s and has since slowed year on year, primarily due to falling fertility.
In 2023, the average number of babies born to Vietnamese women is 1.9, as previously mentioned; this figure was around 6 in the 1960s and early 1970s. Figure 2 (below) allows for a comparison of fertility trends in Vietnam with those in three other East and Southeast Asian countries: China, South Korea, and Thailand.
Eighty years ago, concerned about rapid population growth, the authorities in North Vietnam implemented a policy to limit births. In 1963, the government first limited families to three children, establishing two or three children each spaced 5 to 6 years apart as the norm.
The policy then became more restrictive in 1988, with the rule changing to one or two children per couple. It applied to families living in towns or in densely populated areas (industrial zones, rural regions of the Red River and Mekong Deltas, and the coastal plain provinces).
On the other hand, the policy was less strict towards ethnic minorities from poor, isolated, and sparsely populated regions, who were permitted to have three children.
Did Vietnam’s birth limitation policy cause its decline in fertility? This question can be posed to all countries in the Global South, particularly in Asia, where governments have tried to limit births when the population was growing rapidly and where fertility has significantly declined. It is the case in South Korea, China, and Thailand, where the decline happened earlier and more rapidly than in Vietnam, with fertility rates reaching even lower levels in 2023, respectively, 0.7, 1.0, and 1.2 children per woman (Figure 2).
The Chinese government, for example, started trying to limit births from the mid-1950s, but the policy was not confirmed until the 1970s and was subsequently made more restrictive, notably in 1979 with the one-child policy.
In Thailand, fertility fell at the same time as in China and equally rapidly. But instead of being coercive, its policy since the 1970s has consisted of incentives, such as the liberalisation of abortions and sterilisation, as well as financial support for schooling and household farming for couples having a maximum of two children. The rapid fall in fertility occurred in South Korea several years earlier, accompanied by measures aimed at promoting contraception and sterilisation, but also without coercive measures.
Vietnam’s birth limitation policy ended up somewhere between that of China’s coercive one and those of South Korea and Thailand, both of which used incentivising measures.
The actual impact of these policies, however, is difficult to measure. While fertility fell equally rapidly in the 1970s and 1980s in China and Thailand, this was primarily because families in these countries wanted fewer children at that time—just as in other countries during periods of improved education and living conditions.
Concerned about its rapidly ageing population (see the population pyramids in Figure 3), the Vietnamese government gradually relaxed the one- or two-child policy in the late 2010s before completely abandoning it in 2025 to advocate two-child families. As in other areas, Vietnam followed China’s example with this policy reversal, the latter having abolished its one-child policy in 2015. China subsequently implemented the “three-child policy” in 2021, apparently to no effect so far, as Chinese fertility has never been lower.
Generally speaking, 105 boys are born for every 100 girls. In Vietnam, the proportion of male newborns has increased since the 2000s, with the male-to-female birth ratio reaching 114 boys per 100 girls in the second half of the 2010s (Figure 4). A similar increase had been observed 20 years previously in South Korea and China, precursors in this respect.
The increase is explained by a strong desire in these countries to have at least one boy and by couples’ selective abortion of girls to achieve this. More precisely, the phenomenon results from the convergence of three factors: reduced family size, desire for a son at any costs, and the broad availability of ultrasound scans.
However, this pattern is not observed in all Asian countries: Thailand is a notable exception. In India, it is only observed in the north of the country. Likewise, in Vietnam, the north is more affected than the south, with a particularly high male-to-female birth ratio seen in the Red River Delta and the mountainous regions of the north (Figure 5).
This north–south divide is linked to cultural differences. The Red River Delta, in the north, was occupied by China for more than a thousand years and is the region of Vietnam most heavily influenced by Chinese culture and Confucian traditions.
In regions like this, boys are often preferred because they bear responsibility for continuing the family lineage and fulfilling the obligation of filial piety manifested through the worship of ancestors. The Mekong Delta in the south, on the other hand, was for several centuries part of the Khmer Empire and is culturally similar to Cambodia and Thailand.
The imbalance in the sex ratio at birth has been decreasing for several years and it may ultimately return to its normal level, as it has in South Korea. However, generations of Vietnamese children with a significant surplus of boys have already been born. These generations are likely to experience the consequences of this imbalance throughout their lives, particularly when they are old enough to start looking for a long-term partner: girls, in the minority, will have no trouble finding a partner, whereas some boys may find themselves without one.
Population projections need to take the phenomena into account: the first generations affected, those born in the mid-2000s, are now old enough to have children; women, of whom there are fewer, will give birth to fewer children in total, not enough to replace their generation.
For a ratio of 105 boys per 100 girls, each woman needs to bear 2.1 children to ensure replacement. For a ratio of 113 boys per 100 girls, as in the second half of the 2010s, this figure needs to be 2.2. Population growth in Vietnam could slow down even more quickly than the fertility decline would suggest. Population ageing would then occur more rapidly, as is already the case in South Korea and China, where sex selection began 20 years earlier than in Vietnam.
Will fertility in Vietnam follow the same pattern as that of its neighbours? After declining from the 1970s to the 1990s, the total fertility rate seems to have stabilised at around two children per woman since 2000. Will it remain at this level or fall to even lower levels, as it has already done in the two major regions of the South (Southeast and Mekong Delta) and as in South Korea, China, and Thailand?
These countries have thus far led the way for Vietnam in terms of fertility trends. Vietnam’s fertility rate could fall even further over the coming years if it continues to follow the example of its neighbours.
This text is adapted from an article published by the authors in Population & Societies, 645, “Vietnam: home to 100 million people today, how many tomorrow?”.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Gilles Pison received funding from the French National Research Agency and the National Institutes of Health (NIH) the United States federal government.
Catherine Scornet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.07.2026 à 17:17
Patricia Morada Macabulos, PhD Candidate, Psychology and Cognitive Neuroscience, Macquarie University
Anina Rich, Professor, Performance & Expertise Research Centre and School of Psychological Sciences, Macquarie University

Sollicités en permanence par les notifications de nos ordinateurs ou de nos téléphones, nous avons l’impression que notre attention se morcelle. Et à raison, car notre cerveau n’est pas vraiment « multitâche ». Heureusement, il est possible de reprendre la main sur notre concentration.
« Ding ! » – ce son de notification, conçu pour capter notre attention, ne nous est que trop familier. En moyenne, un adulte qui utilise un smartphone aux États-Unis recevrait chaque jour au moins 46 notifications push, soit une toutes les 20 minutes environ, durant les heures de veille.
Or, des résultats de recherches démontrent que ces fonctionnalités destinées à capter l’attention augmentent le stress et réduisent la productivité. Elles peuvent même avoir des conséquences mortelles : sur les routes australiennes, la distraction liée au téléphone coûte la vie à 29 personnes chaque année.
Dans nos sociétés modernes, se concentrer sur une seule tâche à la fois est devenu un défi qui peut sembler impossible à relever. Pourtant, il existe des moyens de reprendre le contrôle de notre attention.
Notre attention sélective, autrement dit le processus par lequel nous nous concentrons sur les informations pertinentes en ignorant le reste, dépend de la mise en réseau de différentes régions de notre cerveau.
Concrètement, ce sur quoi nous dirigeons notre attention dépend d’un équilibre entre nos objectifs et ce qui se passe autour de nous. Cela signifie que des événements soudains peuvent capter notre attention et la détourner de ce que nous sommes en train de faire.
D’un point de vue évolutif, on pense que ce mécanisme d’attention sélective a été privilégié, car il permet de renforcer la sécurité. Si, pendant que l’on cueille des baies en forêt, un soudain bruissement de feuilles se fait entendre à proximité, mieux vaut que notre attention se détourne de notre activité pour se focaliser sur ce son, car il peut s’agir d’un prédateur prêt à attaquer.
Aujourd’hui, toutefois, ce même mécanisme est détourné de sa fonction par nos environnements modernes, au profit de choses bien moins importantes ou urgentes – par exemple, par la vibration qui signale qu’une nouvelle demande de contact est arrivée sur notre smartphone.
Les plateformes numériques sont conçues pour capter et retenir instantanément notre attention, en exploitant les systèmes de récompense et de motivation du cerveau. C’est pourquoi il peut être plus difficile de résister aux distractions qui offrent une forme de récompense, comme un like sur une publication. Cela complique également la capacité à rester concentré sur des tâches qui requièrent une attention soutenue.
Des recherches suggèrent que ces interruptions fréquentes pourraient réduire notre aptitude à rester focalisé sur une activité. Cette diminution d’attention ne résulterait pas d’une altération de nos capacités fondamentales à nous concentrer, mais plutôt d’une augmentation de la fréquence à laquelle nous passons d’une activité à l’autre.
Disons-le tout net : la capacité à être « multitâche », autrement dit à pouvoir accomplir deux tâches exigeantes en même temps, relève du mythe. En réalité, notre capacité d’attention est limitée : nous ne pouvons pas traiter simultanément tout ce qui se passe autour de nous. Être « multitâche » revient en réalité à alterner entre les tâches, c’est-à-dire à basculer rapidement de l’une à l’autre plutôt que de les mener réellement de front.
Or, les travaux de recherche ont démontré sans ambiguïté que cette alternance nuit à la performance sur l’une des tâches, voire sur les deux. Et ce, quelle que soit la familiarité ou la prévisibilité de la tâche concernée.
De nombreux facteurs peuvent influencer notre capacité à rester attentif, de la qualité de notre sommeil à l’existence éventuelle de certains troubles, comme le trouble déficit de l’attention avec hyperactivité (TDAH).
Il est cependant possible de « muscler notre attention » grâce à quelques ajustements de notre mode de vie.
1. Limiter les distractions liées aux dispositifs électroniques
Vous pouvez pour cela activer le mode « Concentration » de votre téléphone. Celui-ci limite automatiquement les distractions en filtrant les notifications reçues, en particulier pendant le travail ou la conduite. Vous pouvez aussi désactiver toutes les notifications des applications, et définir des plages horaires précises pour les consulter – dix minutes avant le déjeuner, par exemple – utilisant une minuterie pour vous y tenir.
Certaines applications permettent un suivi du temps d’écran. Elles peuvent être utiles, mais évitez celles qui transforment en jeu le temps passé loin de votre téléphone. En effet, de façon plutôt ironique, ces fonctionnalités ludiques sont, elles aussi, conçues pour capter votre attention… Privilégiez plutôt des outils qui vous décourageront d’utiliser vos appareils et qui vous procureront des données susceptibles de vous aider à prendre du recul sur vos usages des écrans.
2. Choisir des activités qui exigent de la concentration
Les données scientifiques sont claires : le fait de constamment alterner entre différentes tâches affaiblit notre concentration. Pour y remédier, privilégiez les activités qui requièrent une attention soutenue.
Des recherches ont démontré que s’adonner à des activités « immersives », telles que la pratique d’un instrument de musique ou d’un sport de compétition, plusieurs fois par semaine peut améliorer la capacité de concentration. Cela pourrait s’expliquer par le fait que ces activités exigent, pour atteindre les objectifs visés, de rester attentif sur des périodes prolongées.
Vous pouvez également utiliser des outils tels que les minuteurs Pomodoro, qui vous aideront à alterner des intervalles de 25 minutes de concentration sur une tâche avec des pauses de cinq minutes.
3. Réduire l’utilisation de la technologie
Des études ont révélé que les personnes qui évitent d’utiliser leurs appareils avant de dormir et qui ne les gardent pas avec eux dans la chambre dorment mieux. D’autres travaux indiquent également que ces pratiques peuvent améliorer la concentration le lendemain.
Lorsque vous disposez d’un peu de temps libre, résistez à l’envie de saisir immédiatement votre appareil. Des résultats de recherche suggèrent que s’accorder régulièrement des pauses pour laisser son esprit vagabonder permet au cerveau de traiter l’information et de tisser de nouveaux liens entre différents concepts et expériences, ce qui laisse le champ libre à la créativité.
En définitive, reprendre le contrôle de son attention n’exige pas nécessairement de se plier à des règles rigides ou d’observer des routines strictes. Cela commence par l’intention d’accomplir divers petits gestes destinés à nous rendre davantage « présent ».
L’attention est une ressource précieuse : investissons-la judicieusement.
Anina Rich bénéficie d'un financement du Conseil australien de la recherche. Elle est codirectrice de « Rethinking the Brain », une entreprise spécialisée dans les neurosciences éducatives.
Patricia Morada Macabulos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.07.2026 à 17:16
Joëlle Zask, Maîtresse de conférences en philosophie sociale, membre de l'IUF, Aix-Marseille Université (AMU)

Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire, donner à manger, c’est l’acte le plus ordinaire qui soit. Mais à quelles conditions nourrir sans asservir ? Dans quelle mesure l’alimentation peut-elle poser la première pierre d’une société plus démocratique ?
Recevoir d’autrui à manger est une nécessité vitale. Tous et toutes autant que nous sommes dépendons d’autrui à plusieurs stades de notre vie, à la naissance, dans l’enfance, dans la vieillesse et la maladie, et même au quotidien, puisque personne dans le monde actuel ne produit la totalité de la nourriture dont il a besoin.
La question qui se pose est fondamentale : comment convertir cette nécessité de recevoir d’autrui à manger en une libération d’auto-développement et d’accomplissement de soi ? Et réciproquement, comment donner à manger à autrui de manière à l’accompagner vers son indépendance ?
Du biberon aux cantines, du glanage à l’aide alimentaire, le fait de nourrir l’autre, banal et omniprésent, recouvre toute une diversité de situations, avec des asymétries plus ou moins grandes, et un enjeu politique fort, au cœur des démocraties depuis leurs premières formulations théoriques.
En voici un aperçu à travers quelques exemples, tirés de mon enquête Donner à manger. Politique d’un geste ordinaire (éd. Premier Parallèle, 2026).
Pas d’indépendance politique sans indépendance alimentaire ; pas de cité libre en l’absence d’une autonomie matérielle, écrivait Aristote, penseur de la politeia. Pas de peuple libre en l’absence d’une nourriture locale, avait affirmé vers 1750 le père de la patrie corse et du constitutionnalisme, Pasquale Paoli, selon qui le châtaignier était tout à la fois « arbre à pain » et « arbre de la liberté ».
La condition d’une vie véritablement libre réside tout autant dans un certain contrôle sur nos conditions de vie les plus matérielles que dans notre participation active à la vie publique. L’institution de la citoyenneté repose sur une économie, au sens littéral du terme, une oikonomía.
Or, il est aisé de remarquer que le système alimentaire mondial a évolué de manière à supprimer la « souveraineté alimentaire » des pays, des régions, des localités, affectant tout autant les capacités d’autogouvernement local que les régions colonisées pour produire et livrer les denrées nécessaires. Par exemple, le taux d’autosuffisance de l’Île-de-France, pourtant fortement agricole, oscille entre 10 et 20 % et Paris disposerait d’une autonomie alimentaire de 5 à 7 jours.
En outre, le processus d’industrialisation des méthodes de production des aliments débouche sur l’art d’enrégimenter au maximum les mangeurs au profit des produits proposés. La rentabilité de l’agriculture et des produits issus de l’industrie agroalimentaire repose en effet sur la captation et la subordination d’une masse de plus en plus grande de « consommateurs ».
Leur perte d’indépendance se marque à tous les niveaux : perte de capacité de production, dépendance à l’égard de marchés lointains, perte d’accès à la terre et perte des connaissances agroalimentaire, perte des savoirs culinaires et des savoir-faire traditionnels (et ce dans les contrées les plus préservées), ce que l’anglais « food illiteracy » exprime clairement. À quoi s’ajoutent bien sûr les actions en faveur du développement d’addictions à des produits transformés de manière à favoriser des comportements de dépendance, notamment ceux, nous le savons, au sucre.
En contradiction absolue par rapport aux prétentions de l’agriculture industrielle à « nourrir la planète », les faits relatifs aux pathologies alimentaires, à la dénutrition, à la malnutrition, à l’addiction et au lent empoisonnement des gens aux composants toxiques touchent, toutes catégories confondues, plus d’un être humain sur deux. Nous sommes malades de la nourriture. Pis, les pathologies dont nous souffrons sont également celles de notre environnement naturel et de nos démocraties désormais combattues sur tous les fronts.
Afin de mettre en exergue les gestes, les dispositifs, les habitudes qui consistent à bien donner à manger, la différence entre aliments et nourriture s’impose. Alimenter consiste à maintenir en fonctionnement tel ou tel mécanisme. L’essence alimente le moteur, l’argent alimente mon compte en banque, l’aliment est une ration qui maintient l’organisme en vie.
Nourrir (de nutrire, en latin) signifie en revanche prendre soin, préserver, élever, faire croître. L’aliment réduit la stature humaine à celle d’un consommateur passif, souvent infantilisé, tandis que la nourriture réalise l’humain dans toutes ses possibilités à la fois physiques et culturelles, matérielles et spirituelles.
Pour savoir comment bien donner à manger, il faut se départir de l’habitude d’opposer l’âme et le corps. La nourriture est un trait d’union entre eux. Ce qui me nourrit fait l’objet d’une intériorisation qui impacte à la fois mes organes et mon esprit. Contrairement à ce qui se limite à nous alimenter, la nourriture s’accompagne d’une réflexivité. Dans le livre de l’Exode (Exode 16 : 15), la fameuse manne qui tombe pendant quarante ans du ciel signifie littéralement « qu’est-ce que c’est ? » (« man hou »). Pas de nourriture sans question sur la nourriture.
Ainsi, bien donner à manger consiste à créer un espace dialogique au sein duquel peuvent émerger et s’énoncer des questions sur la nourriture. Dans d’autres termes, cela signifie que la personne destinataire, loin d’être passive, participe activement à la situation nourricière. Elle en fait une « expérience » individualisée en fonction de laquelle elle oriente le cours de son existence et développe sa personnalité.
Dans l’acte de bien donner à manger, la nourriture n’est pas imposée, elle est offerte. Elle fait l’objet d’une proposition à la constitution de laquelle le mangeur peut contribuer. Par exemple, le nouveau-né, au sein ou au biberon, n’est idéalement ni écrasé contre soi ni livré à lui-même. Il est tenu durant le nourrissage de manière à permettre un contact visuel avec la donatrice ou le donateur, à créer un espace de gesticulation et de jeu, à instaurer un va-et-vient de sons et de mimiques, et ainsi de suite.
Les échanges qui s’instaurent, et qui sont essentiels pour la croissance mentale et physique de l’enfant, n’adviendraient pas en l’absence du repas, mais ils ne s’y réduisent pas. Bien donner à manger est une nécessité requalifiée par les initiatives des partenaires de l’interaction, comme muée en liberté.
Il en va de même concernant les personnes dites en perte d’autonomie dont beaucoup souffrent d’une « anorexie de la vieillesse ». Comment conserver, voire réaugmenter, l’indépendance qui leur reste ? Afin d’être nourricière, et non alimentaire, l’aide au repas consiste en une interaction.
Par exemple, au plateau-repas succède une assiette dans laquelle sont disposées des denrées adaptées sur le plan de la texture, des saveurs et de la taille. Aux couverts traditionnels sont substitués des couverts coudés, des assiettes à rebord, parfois le « manger main ». Un échange, au minimum fait de sourires et d’encouragements, s’instaure.
Bien que relatif à une situation tout à fait asymétrique, le repas demeure la première pierre de l’édifice social le plus inclusif qu’on puisse imaginer.
Considérons donc aussi les cantines scolaires, les repas servis dans les collectivités locales, à l’hôpital, en prison, dans les Ehpad, aux migrants naufragés dont l’estomac est détraqué après des voyages épuisants, des tortures et de longs séjours en mer, les personnes de plus en plus nombreuses qui souffrent de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin (MICI) et sont nourries par intraveineuse 12 heures sur 24, les centaines de millions de victimes de la faim, les personnes sans domicile, indigentes et sous emprise de drogues diverses, etc., et l’on constatera que l’acte de donner à manger, loin d’être anecdotique ou accessoire, est au cœur de nos problématiques socio-politiques les plus brûlantes.
Joëlle Zask ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.07.2026 à 17:16
Frédérique Sandretto, Chargée d'enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur; Sciences Po
Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis dépasse le cadre d’une simple commémoration. Survenant dans un contexte de forte polarisation politique, il suscite des débats qui illustrent la multiplication des lectures concurrentes de l’histoire. Donald Trump, comme ses opposants, cherche ainsi à s’approprier l’héritage de 1776, avec en point de mire l’approche des cruciales élections de mi-mandat qui se tiendront en novembre prochain.
Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance, célébré le 4 juillet 2026, intervient à un moment où la mémoire nationale est devenue, aux États-Unis, un enjeu politique majeur. Rarement un anniversaire national aura été autant chargé d’enjeux symboliques, politiques et mémoriels.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche il y a un an et demi, la polarisation idéologique qui ne cesse de s’intensifier et les interrogations sur la signification contemporaine de 1776 transforment cette commémoration en un moment de redéfinition du récit américain. Loin d’être un simple rituel civique, l’anniversaire devient un miroir des tensions qui traversent la société et un instrument de légitimation pour les acteurs politiques.
La Déclaration d’indépendance demeure la matrice intellectuelle du système politique américain. Adoptée le 4 juillet 1776, elle ne se limite pas à proclamer la rupture avec la Couronne britannique : elle fonde une théorie politique reposant sur les droits naturels, le consentement des gouvernés et le droit de résister à la tyrannie.
En affirmant que « tous les hommes possèdent des droits inaliénables », elle inaugure une conception nouvelle de la légitimité politique, rompant avec les fondements dynastiques et religieux de l’Ancien Monde. La Constitution de 1787, la séparation des pouvoirs, le fédéralisme et la protection des libertés individuelles s’inscrivent dans cet horizon intellectuel.
Depuis deux siècles et demi, chaque génération politique relit 1776 à travers ses propres préoccupations : Lincoln l’invoque pour justifier l’abrogation de l’esclavage ; Roosevelt y voit un fondement moral dans le cadre de sa lutte contre les totalitarismes ; Reagan s’y réfère au nom de l’exceptionnalisme américain. Cette plasticité explique la centralité persistante de la Déclaration dans la culture politique des États-Unis.
C’est dans ce contexte qu’a été conçu le programme America 250. Son ambition dépasse largement l’organisation de cérémonies commémoratives. Il s’agit d’une entreprise de refondation mémorielle visant à produire un récit national capable de rassembler une société fragmentée.
Bien que les festivités culminent en 2026, le projet trouve son origine dans une loi adoptée par le Congrès le 22 juillet 2016 et promulguée par le président Barack Obama, créant l’United States Semiquincentennial Commission. Cette commission fédérale indépendante constitue l’organe officiel de pilotage des célébrations nationales. Elle est composée de membres désignés par le Congrès, de représentants de l’exécutif, ainsi que de personnalités issues des secteurs culturel, éducatif, patrimonial et économique. Son organisation repose sur le principe du bipartisme afin de garantir une gouvernance équilibrée et de faire de cet anniversaire un événement fédérateur dépassant les alternances politiques.
America 250 se présente comme un dispositif fédérateur, mobilisant institutions fédérales, États fédérés, écoles, universités, musées, organisations civiques et acteurs culturels. L’objectif est de faire de l’année 2026 une séquence pédagogique d’ampleur nationale, destinée à transmettre l’histoire américaine aux nouvelles générations et à réaffirmer les principes fondateurs de la République.
Cette ambition prend une dimension particulière dans un contexte où les débats sur l’esclavage, la mémoire coloniale, les discriminations ou les violences raciales occupent une place centrale dans l’espace public. America 250 se veut une réponse à la fragmentation mémorielle, un moyen de réinscrire la nation dans une continuité historique commune. Mais cette entreprise se heurte à une question fondamentale : existe-t-il encore un récit national partagé aux États-Unis ? L’initiative révèle ainsi une tension entre volonté de cohésion et pluralité des interprétations, entre pédagogie civique et instrumentalisation politique.
L’année 2026 est marquée par une multiplication d’événements sur l’ensemble du territoire. Philadelphie, lieu d’adoption de la Déclaration, constitue l’épicentre des commémorations, avec lectures publiques, conférences, rassemblements autour de l’Independence Hall et de la Liberty Bell. À Washington, le National Mall accueille concerts patriotiques, spectacles multimédias et expositions de documents historiques, dont certains rarement présentés au public. Les États fédérés organisent reconstitutions, programmes éducatifs et cérémonies civiques. L’ensemble compose une scénographie mémorielle d’une ampleur inédite, destinée à inscrire 2026 dans la longue durée des grands anniversaires nationaux.
Mais cette célébration n’est pas politiquement neutre. Les célébrations interviennent quelques mois seulement avant les élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, ce qui confère à la mémoire nationale une dimension stratégique. Donald Trump mobilise depuis plusieurs années une rhétorique centrée sur la restauration de la grandeur américaine et sur la défense des valeurs fondatrices de la République. Dans son discours, les révolutionnaires de 1776 deviennent les précurseurs d’un combat contemporain pour la souveraineté nationale, la protection des frontières et la défense du peuple américain.
Trump cherche ainsi à inscrire son action dans une continuité historique prestigieuse et à renforcer sa légitimité dans un contexte électoral incertain. La gauche états-unienne, de son côté, insiste sur les promesses inachevées de la Déclaration et sur les luttes successives pour élargir les droits civiques. L’anniversaire devient ainsi le théâtre d’une concurrence mémorielle structurante.
Cette conflictualité s’inscrit dans une évolution historiographique plus large. Longtemps perçus comme des figures consensuelles, Washington, Jefferson, Madison ou Hamilton font désormais l’objet d’une relecture critique. Les historiens ont mis en évidence les contradictions entre les principes universalistes de 1776 et les réalités sociales de l’époque : esclavage, exclusion des femmes, traitement brutal des populations amérindiennes. Il ne s’agit pas d’un rejet, mais d’un changement de paradigme mémoriel : les fondateurs ne sont plus des icônes intouchables, mais des acteurs historiques complexes dont l’œuvre doit être contextualisée.
L’esprit des Pères fondateurs apparaît ainsi comme un ensemble de principes généraux — souveraineté populaire, limitation du pouvoir, gouvernement représentatif, méfiance envers la concentration de l’autorité — plutôt qu’une doctrine unifiée. Les désaccords entre Jefferson et Hamilton illustrent la diversité intellectuelle de la période. Les fondateurs deviennent des « ressources symboliques » mobilisées pour légitimer des projets politiques divergents.
Cette évolution marque le passage d’une mémoire consensuelle à une mémoire concurrentielle. Paradoxalement, cette conflictualité témoigne de la vitalité persistante de leur héritage : deux cent cinquante ans après 1776, les Américains continuent de débattre avec leurs fondateurs.
On l’aura compris : derrière les cérémonies et les festivités organisées à l’occasion du 250ᵉ anniversaire de l’indépendance, une lutte pour le contrôle du récit national est en cours.
En réinvestissant les symboles de 1776, Donald Trump cherche à présenter son mouvement comme le prolongement contemporain de l’œuvre des Pères fondateurs. Son objectif est moins de commémorer l’histoire que de la mobiliser au service d’une vision particulière de l’avenir du pays. Les élections de mi-mandat de 2026 constitueront un premier test de l’efficacité de cette stratégie.
Cet article est publié en partenariat avec Conférence Sciences Po.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.