06.03.2026 à 17:02
Rémi Lefebvre, Professeur de science politique université Lille 2, Université de Lille
À un an de la présidentielle, les élections municipales 2026 sont « nationalisées » dans le récit médiatique et par certains partis politiques. Pourtant, les candidats locaux, comme la plupart des électeurs, demeurent fidèles à une logique locale et non partisane. Analyse.
Les élections municipales de 2026 se tiennent un an avant l’élection présidentielle. La précampagne présidentielle a d’ailleurs déjà commencé : des candidats sont déjà déclarés à une primaire de gauche (François Ruffin, Marine Tondelier…) ou à l’élection elle-même (Bruno Retailleau, Jérôme Guedj…). La configuration fait penser aux élections municipales de 2001 qui avaient précédé de quelques mois l’élection présidentielle (avril 2002). Cet effet de calendrier contribue à nationaliser les élections municipales.
Alors que ces élections sont locales par excellence et se jouent dans 35 000 communes et des contextes spécifiques (taille de communes, poids des maires sortants, variété de l’offre et des enjeux), les élections municipales sont construites comme un test pour mesurer les rapports de force politiques avant l’échéance présidentielle de 2027. Les soirs du premier et du second tour, un sens national va être donné à ces milliers de scrutins locaux.
En science politique, la thèse de la « nationalisation » de la vie politique locale a été formalisée dès les années 1980. Elle met en évidence un processus d’unification tendancielle des marchés électoraux. Selon ce modèle, le caractère « local » des élections tend à régresser ; les élus sont de plus en plus liés à un parti. Alors que, sous la IVᵉ République, et dans les années 1960, les coalitions sont variables selon les consultations et les régions, l’Union de la gauche dans les années 1970 tend à homogénéiser les alliances sur le territoire national, et les modes de fonctionnement partisan se centralisent : l’implantation des partis, de gauche puis de droite, progresse sur l’ensemble du territoire national, le nombre de candidats et élus non inscrits ou « apolitiques » baissent ainsi, y compris dans les petites communes.
Les élections locales tendent alors à être construites comme des mesures de rapports de force nationaux entre deux élections générales. Elles obéissent de plus en plus au modèle des « élections intermédiaires ». Celui-ci se construit autour d’une classification et d’une hiérarchisation, entre des « élections décisives » et des « élections intermédiaires », articulées dans un cycle électoral. Les élections intermédiaires, dites de « second rang », sont le plus souvent des élections locales. Plus une élection locale est éloignée d’une élection de renouvellement national, plus grande est la probabilité qu’elle revête une dimension nationale, surtout quand la majorité en place est impopulaire. La logique des élections intermédiaires » se manifeste par un recul du parti au pouvoir, un abstentionnisme plus fort chez les électeurs de la majorité, la progression des oppositions.
À partir de 2002, les cycles politiques nationaux ont de plus en plus d’influence sur les élections locales qui sont systématiquement défavorables au pouvoir en place ; l’Union pour un mouvement populaire (UMP) puis le Parti socialiste (PS) en ont fait les frais en 2008 et en 2014.
Les élections locales sont devenues un exutoire pour exprimer la défiance à l’égard des gouvernements en place selon un mécanisme de vote sanction. En conséquence, la stratégie des partis varie selon qu’ils sont dans la majorité gouvernementale ou dans l’opposition. Christophe Borgel, secrétaire national aux élections du PS, déclarait ainsi le 15 février 2013 au Figaro, non sans ironie :
« Évidemment, quand on est au pouvoir, on dit que les municipales sont un scrutin local, et quand on est dans l’opposition, on dit l’inverse. »
Les élections municipales de 2026 sont nationalisées, mais ne correspondent plus à ce schéma. Dans un contexte de fragmentation partisane et de confusion institutionnelle, elles ne prennent pas la forme d’une « gouvernementalisation » du scrutin.
L’enjeu n’est plus, comme en 2008 ou en 2014, de sanctionner le gouvernement en place. Même s’il est dominé par des forces proches du président de la République, sa base est plus large (il y a des ministres Les Républicains, LR) et Renaissance a très peu de maires sortants, donc susceptibles d’être sanctionnés. Les élections municipales ne sont donc pas gouvernementalisées mais présidentialisées.
La nationalisation est principalement produite par les médias qui construisent une intrigue et des enjeux nationaux ramenés aux partis dans leur globalité. Ce phénomène s’explique de deux manières : il n’est pas facile de traiter des milliers de configurations locales, les médias recherchent un effet de dramatisation. Cette nationalisation par le cadrage médiatique est d’autant plus forte que la presse locale est en crise (plus attentive aux enjeux locaux, elle est de moins en moins lue).
Les questions que les médias se posent sont du type : Combien de villes le Rassemblment nationale (RN) est-il en mesure de gagner ? Des villes vont-elles basculer à La France insoumise (LFI) ? Les écologistes peuvent-ils garder les dix grandes villes conquises en 2020 ? L’implantation territoriale des socialistes et des LR sera-elle maintenue ?… Des coups de projecteurs sont donnés sur des villes « test » qui focalisent l’attention médiatique : Paris, Marseille, Lyon, Roubaix, Le Havre… Les partis anticipent ces verdicts médiatiques de portée nationale en cherchant à investir le maximum de candidats d’autant plus que l’ancrage local est devenu essentiel pour eux.
La nationalisation des acteurs partisans nationaux est variable. Elle est très forte à La France insoumise. En 2020, Jean-Luc Mélenchon ne cessait de déclarer pendant la campagne municipale : « Il n’y a pas de listes insoumises. » Les candidats insoumis se cachent alors derrière des listes citoyennes. A contrario, l’heure est en 2026 à une logique d’étendard et d’affichage. LFI part à la bataille en assumant sa différenciation partisane et une logique d’autonomie de ses listes au premier tour. La bataille du leadership présidentiel à gauche est engagée. Jean-Luc Mélenchon multiplie les meetings de soutien à des candidats insoumis locaux où ils abordent principalement des enjeux de politique nationale (Toulouse, Roubaix, Creil, Perpignan, Lyon…). Les écologistes et les socialistes, qui contestent fortement la candidature de Jean-Luc Mélenchon à travers un projet de primaire, sont beaucoup plus implantés localement que les insoumis. La politisation du scrutin municipal permet à LFI de peser dans le rapport de force à gauche et d’exercer un pouvoir de nuisance sur les anciens partenaires du Nouveau Front populaire (NFP). Dans de nombreuses villes, LFI pourrait être l’arbitre du second tour : les candidats écologistes et socialistes devront composer avec elle.
À la tête des écologistes, Marine Tondelier joue la légitimité de sa candidature présidentielle aux élections municipales. Elle est très présente sur le terrain pour défendre les maires sortants. Le PS cherche à garder son titre de premier parti de gauche au niveau local pour aborder le scrutin présidentiel dans les meilleures conditions de rapports de force. Il se vante de présenter 2 000 listes, un chiffre présenté comme historique.
Les dirigeants du RN nationalisent eux aussi le scrutin cherchant à provoquer « une vague » qui pourrait scander leur marche vers le scrutin présidentiel. Le président du RN, Jordan Bardella, s’offre même le luxe de se donner un objectif concret, et pas des moindres : « Je souhaite que nous puissions remporter la ville de Marseille. » Le nombre historique de listes – près de 650 – est mis en avant. « Nous entendons peser comme jamais dans notre histoire sur ce scrutin local », promet Jordan Bardella, lors de ses vœux à la presse, début janvier.
Cependant, tous les partis ne considèrent pas les élections municipales comme une rampe de lancement ou un banc d’essai pour 2027. Renaissance (ex-LREM) considère que c’est un obstacle à franchir. Le parti a peu d’élus locaux, un maillage local faible et des ambitions de victoires modestes et sans doute inaccessibles (Bordeaux, Lille, Annecy). Gabriel Attal est peu présent dans la campagne et cherche à enjamber le scrutin. Édouard Philippe, candidat Horizons au Havre, localise au maximum sa campagne dans la ville dont il est le maire, plutôt marquée électoralement à gauche.
Les candidats locaux mettent de manière générale très peu en avant leur étiquette partisane et mobilisent peu de considérations de politique nationale, tant la politique partisane est discréditée et le niveau local associé au pragmatisme. C’est parfois même le cas à LFI dans les villes où le parti a le plus de chances de gagner, comme Roubaix (Nord), où le candidat local David Guiraud met peu en avant le sigle, pour rassembler large.
Si le RN nationalise le scrutin municipal, ce n’est pas le cas de ses têtes de liste qui font localement souvent campagne sans même le logo du parti. Cette stratégie est un effet notamment de l’ancrage local croissant du mouvement, à travers son réseau de députés. Louis Aliot, l’actuel maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales) est un modèle en la matière. Il a réussi à conquérir la mairie de la capitale catalane en expurgeant de ses affiches et de ses tracts de campagne toute mention de son parti. Les tracts de Laure Lavalette, tête de liste du RN à Toulon, députée du Var, ne font état d’aucune référence au parti. Le but de ces candidats est d’élargir au maximum le socle électoral, mais aussi permettre à des personnalités de la société civile, ou des ralliés de droite, de rejoindre la liste. Ils évitent ce faisant de trop se marquer politiquement et se concentrent sur des enjeux locaux.
Enfin, qu’en est-il des électeurs ? Un sondage Odoxa du 20 février 2026 considère que les trois quarts des électeurs continuent de voter pour la liste qu’ils estiment la meilleure pour leur commune, mais que la politique nationale s’invite dans les urnes, avec 24 % (+ 5 % en trois mois) de Français qui voteront d’abord sur des enjeux nationaux. Il faut pourtant prendre ce type d’enquête avec prudence. Il n’est pas facile de démêler chez les électeurs ce qui relève de la politique locale et nationale, de l’image du candidat et de son étiquette.
La nationalisation du scrutin municipal est donc un phénomène complexe, aux ressorts multiples et contradictoires, qui porte en 2026 la marque de l’éclatement du système partisan.
Rémi Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.03.2026 à 16:58
Loredana Ureche-Rangau, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, spécialisation Finance, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Dubois Loïc, Maître de conférences en sciences de gestion (finance d’entreprise), Université de Lille
Hind Sami, Maître de conférences HDR en Finance, Université Lumière Lyon 2
À l’aube d’une nouvelle réglementation en faveur de la diversité de genre dans les instances dirigeantes, une question mérite d’être posée : au-delà des chiffres, ces règles influencent-elles réellement les dynamiques décisionnelles et la création de valeur ?
En France, la loi Rixain du 24 décembre 2021 cible une zone longtemps restée en retrait des politiques de parité : les postes de direction. Pour les entreprises d’au moins 1 000 salariés, une trajectoire progressive est imposée. Un quota de 30 % de chaque genre s’imposera le 1ᵉʳ mars 2026, puis sera porté à 40 % en 2029, sous peine de sanctions financières. Cette dynamique prolonge la loi Copé-Zimmermann, qui impose 40 % de chaque sexe dans les conseils d’administration. Au niveau européen, la directive Women on boards (2022) fixe, pour les sociétés cotées, un objectif de 40 % d’administrateurs non-exécutifs du genre sous-représenté, ou 33 % de l’ensemble des administrateurs.
Ces dispositifs ne visent toutefois pas les mêmes centres de pouvoir. Alors que la loi Copé-Zimmermann et la directive européenne portent sur les conseils d’administration, la loi Rixain s’attaque au cœur de l’action managériale en ciblant le sommet exécutif. Cette distinction invite à poser deux questions : en quoi la diversité de genre transforme-t-elle le fonctionnement des conseils d’administration ? Et que change-t-elle lorsqu’elle s’installe au plus haut niveau de la décision opérationnelle ?
Sur le plan statistique, le basculement est net dans de nombreux pays. La représentation des femmes au sein des conseils d’administration a fortement progressé ces dernières années. À titre d’exemple, aux États-Unis, la part des femmes est passée de 12,2 % en 2014 à 28,5 % en 2023. En Europe, elle atteint 33,8 % en 2023, contre 22,6 % en 2016. Les codes de bonne gouvernance ainsi que les législations instaurant des quotas ont largement contribué à cette évolution.
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La présence de femmes administratrices est fréquemment associée, dans la littérature académique, à des impacts positifs. Elles seraient davantage enclines à valoriser l’interdépendance et la bienveillance, contribueraient à réduire les conflits au sein du conseil, et à renforcer l’attention des administrateurs. Des travaux suggèrent aussi une amélioration de la qualité du processus décisionnel et de la performance opérationnelle.
Les travaux académiques convergent vers une influence positive de la présence des femmes dans les instances dirigeantes. Cela se traduit-il par de meilleures performances financières ?
À cette question, la littérature demeure partagée. Malgré l’abondance des travaux menés depuis deux décennies, aucun consensus clair ne se dégage quant à l’impact de la diversité de genre sur la performance financière des entreprises : certaines études identifient un effet positif, d’autres n’observent aucune relation significative, et quelques-unes suggèrent même des effets négatifs. Un trait commun mérite toutefois d’être souligné : la majorité de ces recherches s’inscrivent dans un cadre national unique, c’est-à-dire dans un contexte institutionnel et culturel donné.
C’est précisément pour dépasser ces limites que nous montrons, dans un travail récent, que l’impact de la présence des femmes dans les conseils d’administration sur la performance financière dépend étroitement du contexte institutionnel – et en particulier de la culture nationale.
En analysant la réaction des marchés financiers à l’annonce de la nomination d’une femme, plutôt que d’un homme, à un poste de direction dans 43 pays entre 2002 et 2019, nous mettons en évidence des variations significatives des réactions boursières selon les pays. En mobilisant les dimensions culturelles du projet Global Leadership and Organizational Behavior Effectiveness (GLOBE), nous montrons que la culture nationale façonne ces réactions.
Dans les sociétés plus collectivistes, orientées vers l’avenir et centrées sur l’humain, les marchés financiers tendent à valoriser favorablement les nominations féminines. Nous observons également que la nature du poste concerné influence l’ampleur de la réaction. Il serait réducteur de considérer qu’une augmentation mécanique de la représentation des femmes au sommet des entreprises entraîne automatiquement une meilleure performance financière. Les règles et quotas peuvent modifier la composition des instances dirigeantes, mais ils ne suffisent pas nécessairement à transformer le sentiment des investisseurs ni les perceptions des marchés financiers. À cet égard, l’éducation, la diffusion de l’information et l’évolution progressive des normes culturelles apparaissent comme des leviers essentiels. Car au-delà des textes, ce sont aussi les représentations collectives qui influencent la valorisation des entreprises.
La littérature académique suggère que les femmes seraient plus enclines à privilégier des comportements éthiques et à adopter des prises de décision moins risquées. Peut-on en déduire que leur présence au sommet des entreprises favorise des pratiques comptables plus transparentes et plus éthiques ?
De nombreux travaux établissent un lien entre la présence de femmes dirigeantes et des pratiques plus prudentes, contribuant ainsi à améliorer la qualité de l’information publiée. Mais la réalité est plus nuancée. Dans une recherche en cours portant sur une vingtaine de pays sur vingt ans, nous montrons que le recours à la gestion des bénéfices par les femmes dirigeantes dépend fortement du contexte culturel. Dans les sociétés valorisant la performance, l’affirmation de soi ou une hiérarchie marquée, les femmes DAF peuvent y recourir autant, voire davantage, que leurs homologues masculins. Ces résultats s’interprètent à la lumière de l’effet « reine des abeilles » : dans des environnements fortement masculinisés, certaines dirigeantes adoptent des comportements alignés sur les normes dominantes.
Une fois encore, l’environnement institutionnel et en particulier la culture nationale apparaît déterminant : la diversité de genre ne produit ses effets que si elle s’inscrit dans un cadre culturel compatible.
En définitive, si l’idée selon laquelle une plus forte représentation des femmes au sein des instances dirigeantes serait nécessairement bénéfique est largement partagée, la réalité appelle à la nuance. En matière de performance financière comme de pratiques comptables, les effets ne sont ni automatiques ni universels. Le contexte institutionnel et culturel joue un rôle déterminant : il conditionne la capacité de cette diversité à produire pleinement ses effets.
Ainsi, si les nouvelles réglementations renforcent la présence des femmes dans les exécutifs des grandes entreprises, elles ne garantissent pas, à elles seules, une amélioration des performances tant que les normes sociales et les perceptions n’évoluent pas. En 2026, le débat ne porte plus sur le nombre, mais sur l’impact réel de la présence accrue des femmes au sommet des entreprises en matière de création de valeur et de solidité des pratiques financières.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
06.03.2026 à 14:42
Aleix Nadal, Analyst, Defence, Security and Justice team, RAND Europe

Les activités de satellites russes près d’appareils européens inquiètent les autorités. Entre espionnage orbital et démonstration de force, ces opérations pourraient annoncer une nouvelle phase de compétition stratégique dans l’espace.
Les autorités européennes ont récemment tiré la sonnette d’alarme après l’interception par la Russie de communications transitant par des satellites européens. Mais le problème ne date pas d’hier.
Ainsi depuis la première invasion de l’Ukraine en 2014, deux satellites russes suivent discrètement des engins spatiaux européens. Ils ont manœuvré suffisamment près pour faire craindre qu’il ne s’agisse pas seulement d’opérations d’observation.
En 2018, Florence Parly, alors ministre de la Défense avait accusé la Russie d’espionnage après que l’un de ces engins avait été repéré à proximité d’un satellite militaire franco-italien de télécommunications. Deux satellites d’Intelsat avaient été visés de manière similaire auparavant.
Ces opérations dites de « proximité et de rendez-vous » (RPO), au cours desquelles un engin spatial manœuvre délibérément pour s’approcher d’un autre objet ou opérer à proximité de lui dans l’espace, deviennent de plus en plus courantes en orbite géostationnaire (GEO), où les satellites restent pratiquement immobiles au-dessus d’un même point de la Terre.
Les opérations RPO ne sont pas intrinsèquement malveillantes. Elles peuvent par exemple servir à ravitailler un satellite afin d’en prolonger la durée de vie, ou à retirer des satellites hors service et des débris pour maintenir les orbites dégagées en vue de futures missions.
Mais la technologie qui permet d’améliorer la manœuvrabilité des satellites est à double usage — elle peut avoir des applications à la fois civiles et militaires. Toute la difficulté consiste donc à déterminer l’intention derrière ces manœuvres et, le cas échéant, à y répondre de manière appropriée.
Lancés respectivement en 2014 et en 2023, les deux « inspecteurs » russes Luch/Olymp 1 et 2, des satellites très secrets, s’inscrivent dans les efforts de Moscou pour identifier d’éventuelles vulnérabilités techniques dans les satellites des pays de l’Otan.
Si tel avait été leur seul objectif, les responsables européens auraient eu peu de raisons de s’en inquiéter ou de protester. S’approcher d’un satellite pour en analyser les caractéristiques n’a rien de nouveau et ce type de mission n’est pas propre à la Russie.
Par le passé, les satellites d’inspection du programme américain Geosynchronous Space Situational Awareness Program (GSSAP) se sont approchés à moins de dix kilomètres d’autres satellites dans certaines missions. Même des entreprises commerciales commencent désormais à proposer des services d’inspection.
Une entreprise australienne appelée HEO a récemment survolé un satellite chinois classifié afin d’en révéler certaines caractéristiques techniques. En théorie, ce type d’informations pourrait, à l’avenir, être utilisé pour perturber le fonctionnement de satellites.
Cependant, les satellites russes ont souvent suivi le même engin spatial pendant des mois, s’approchant parfois à moins de cinq kilomètres de leur cible. Un comportement qui ne correspond pas vraiment au profil d’une mission d’inspection de satellites, laquelle consiste normalement à simplement passer à proximité, prendre des images puis repartir rapidement sur une autre trajectoire.
Les satellites GSSAP, par exemple, opèrent généralement par paires, selon une approche en tenaille : l’un évolue au-dessus de l’orbite géostationnaire (GEO) pour inspecter l’arrière du satellite ciblé, tandis que l’autre se place légèrement en dessous afin d’en observer l’avant.
Les satellites Luch, eux sont essentiellement des plateformes de « renseignement d’origine électromagnétique » (ce qu'on appelle plus communément « Sigint »). En les positionnant entre un satellite cible et sa station au sol, la Russie peut intercepter le signal et espionner les communications de satellites européens, comme ceux exploités par Eutelsat, une entreprise française, ou par Intelsat, une société luxembourgo-américaine. Ces satellites européens fournissent notamment de la bande passante aux armées européennes pour leurs communications sécurisées.
Pris isolément, ces satellites doivent donc être considérés comme des outils de surveillance plutôt que comme des armes antisatellites — c’est-à-dire des engins capables de perturber ou de neutraliser un autre satellite. Les satellites russes se contentent ici de collecter des informations. À ce titre, ils ne constituent pas, en eux-mêmes, une menace majeure pour la sécurité.
Mais l’espace reste étroitement lié aux dynamiques géopolitiques qui se jouent sur Terre. Toute opération spatiale russe doit ainsi être comprise comme s’inscrivant dans une stratégie plus large visant à engranger des avantages stratégiques — qu’il s’agisse d’obtenir un avantage militaire face à l’Ukraine ou de contraindre les pays européens à retirer leur soutien à Kiev.
Dans cette perspective, les opérations menées par les satellites Luch pourraient être interprétées non seulement comme un effort « Sigint », mais aussi comme un avertissement adressé aux pays européens : leurs satellites restent vulnérables à d’éventuelles perturbations.
Comme l’a souligné le général de division Michael Traut, commandant du Commandement spatial allemand, les satellites Luch ont probablement aussi intercepté les liaisons de commande de leurs cibles. Ces liaisons correspondent à des transmissions supposées sécurisées envoyées depuis les stations au sol vers les satellites afin de leur transmettre des instructions opérationnelles.
Si cela se confirme, la Russie pourrait potentiellement reproduire les signaux de liaison montante utilisés par les stations au sol pour contrôler les satellites, ce qui lui permettrait de perturber à l’avenir les opérations spatiales européennes.
Si ce scénario vous semble familier, c’est qu’il rappelle la campagne hybride menée par la Russie contre les câbles sous-marins européens. Celle-ci s’est traduite par des années de cartographie clandestine des infrastructures occidentales et, plus récemment, par une série d’actions visant à sectionner des câbles à fibre optique.
Les opérations de proximité menées ces dernières années par les deux satellites Luch pourraient ainsi annoncer des actions plus lourdes à l’avenir, si la Russie échoue à dissuader l’Europe de poursuivre son soutien à l’Ukraine.
Que peut faire l’Europe dans ce scénario ? Une première étape bienvenue a été de rendre publiques des informations sur les activités russes en orbite géostationnaire. Jusqu’ici, les opérations spatiales étaient le plus souvent enveloppées de secret.
Davantage de transparence pourrait permettre de délégitimer ces pratiques aux yeux de la communauté internationale, tout en justifiant le développement par l’Europe de ses propres capacités de contre-espace à des fins de défense.
De fait, plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni et l’Allemagne, plaident désormais plus ouvertement pour le déploiement de leurs propres capacités de défense spatiale. La Russie a par ailleurs déjà démontré d’autres moyens d'action en orbite reposant sur des opérations de proximité et pouvant être utilisées comme armes antisatellites.
Sans un éventail complet d’outils, incluant des moyens d’autodéfense, l’Europe pourrait se retrouver exposée à des actions spatiales plus agressives et auxquelles elle n’est pas suffisamment préparée. Protéger sa dépendance aux services spatiaux — des communications militaires à la connectivité indispensable pour l'économie — implique donc de faire de la sécurité en orbite un élément central de sa stratégie.
Aleix Nadal ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.03.2026 à 14:40
Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po
L’attaque contre l’Iran affaiblit un allié capital de Moscou. Il y a un an déjà, ce dernier n’avait pas sauvé son autre partenaire régional, Bachar Al-Assad. La prudence russe sur l’Iran démonétise le Kremlin dans le « Sud global ». Pour autant, la Russie peut aussi tirer des bénéfices de la déstabilisation du Moyen-Orient : l’attention mondiale se détourne de l’Ukraine ; les prix des hydrocarbures augmentent ; un changement de régime à Téhéran créerait un précédent justifiant les attaques contre Volodymyr Zelensky à Kiev…
La Fédération de Russie est-elle d’ores et déjà, après la République islamique d’Iran, la grande perdante de la guerre aéronavale menée par Israël et les États-Unis tout à la fois contre le régime des mollahs, contre le programme nucléaire iranien, contre l’appareil sécuritaire et contre le réseau international de cette puissance régionale ?
Le partenariat global russo-iranien signé en janvier 2025 n’assurera pas la défense de l’Iran, hormis les protestations formulées publiquement par les autorités russes quelques heures après le début des frappes.
Après la chute de la famille Al-Assad en Syrie, la Russie semble privée d’un relais essentiel dans la région et, plus largement, sur la scène mondiale. Pour autant, il est sans doute très prématuré d’annoncer la fin de l’influence russe au Moyen-Orient.
Même si Moscou a enregistré, ces dernières années, certains succès diplomatiques sur le continent africain, ses réseaux d’alliances s’effritent : renversement du régime syrien en décembre 2024, enlèvement spectaculaire du président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier 2026, mort du guide suprême iranien Ali Khamenei et possible effondrement de la République islamique… La Russie a perdu des soutiens de poids sur la scène internationale pour sa lutte d’influence contre l’Occident et pour son invasion de l’Ukraine. D’évidence, le soutien de Moscou ne donne pas d’assurance-vie aux dirigeants alliés — et cette conclusion est d’ores et déjà tirée dans le « Sud global ».
Même si la République islamique d’Iran reste en place, la Russie perd, du fait de son durable affaiblissement, un levier d’influence dans la région. Surtout, la crédibilité internationale de Moscou est plus qu’écornée : le partenariat stratégique signé en janvier 2025 avec l’Iran n’est manifestement que d’une aide limitée, malgré l’excellence reconnue des systèmes russes des systèmes de défense anti-aérienne.
Ni sur le plan stratégique (accord de défense), ni sur le plan diplomatique (actions au Conseil de Sécurité des Nations unies), ni sur le plan capacitaire (exportations de matériels de défense), l’alliance russe ne paraît efficace ou protectrice. Engagées dans des opérations militaires de grande ampleur et de haute intensité sur des théâtres disjoints, la Fédération de Russie et la République islamique d’Iran ne peuvent s’épauler car les matériels militaires de chacun des partenaires vont à leurs fronts respectifs. Cet enseignement sera tiré cette fois-ci à Delhi et à Pékin, destinations privilégiées des matériels de défense russe en vertu d’accords de défense anciens.
Ultime revers, la Russie perd, avec l’opération israélo-américaine, son rôle de médiateur pour négocier des accords de non-prolifération avec l’Iran. Après une série de discussions purement bilatérales entre États-Unis et Iran puis après les frappes lourdes contre les sites iraniens, l’Iran n’a plus besoin d’avocat sur la scène internationale et la Russie ne peut plus se poser en intermédiaire entre Téhéran et le reste de la communauté internationale. Cette évidence est manifeste aux États-Unis comme en Europe.
Impuissante, décrédibilisée, marginalisée et inutile dans les affaires iraniennes, la Russie subit en ce moment une série de revers indiscutables dans la région et dans le monde.
Certaines conséquences de la guerre actuelle contre l’Iran sont plus difficiles à évaluer et peuvent présenter des avantages conditionnels et inattendus pour Moscou.
Sur le plan politique, un changement de régime (hypothétique en l’état actuel) à Téhéran serait en soi une mauvaise nouvelle pour le Kremlin : la lutte constante de la présidence Poutine contre les « révolutions de couleur » des années 2000, les protestations de Moscou contre la chute de Milosevic en Serbie en 2000, celle de Kadhafi en Libye en 2011 et, plus récemment, celle de Ianoukovitch en Ukraine en 2014, constituent un axe directeur de sa diplomatie. Toutefois, le renversement de dirigeants par la force militaire à Caracas comme à Téhéran donne indiscutablement un précédent objectif pour justifier des attaques contre la présidence Zelensky en Ukraine et contre tel ou tel autre dirigeant de l’ancien espace soviétique. En d’autres termes, Donald Trump essaie de faire à Téhéran ce que Vladimir Poutine aurait voulu réaliser à Kiev.
Sur le plan des matériels de défense, Moscou avait importé des drones Shahed d’Iran dans la première phase du conflit contre l’Ukraine. Mais, à la faveur des destructions réalisées en Iran, la Russie, qui désormais produit les Shahed elle-même, peut s’imposer sur les anciennes « parts de marché » iraniennes de ce secteur en croissance — à condition toutefois de ne pas consommer tous ses matériels sur le front ukrainien.
La plus grande inconnue concerne l’inflexion que cette guerre donnera au rapprochement entre Poutine et Trump médiatisée par la rencontre en Alaska le 15 août 2025. D’un côté, Moscou est engagé diplomatiquement et militairement aux côtés de l’Iran, ciblé par les États-Unis. Mais, d’un autre côté, Moscou peut aussi instaurer avec Washington une forme de troc, qui verrait le Kremlin réagir avec modération à la chute de la République islamique en contrepartie de concessions notables de la Maison-Blanche sur le dossier ukrainien.
Dans la crise actuelle, la Russie peut toutefois exploiter plusieurs opportunités.
À brève échéance, la hausse des prix des hydrocarbures peut augmenter les recettes des sociétés russes et, indirectement, les recettes fiscales de l’État fédéral russe. La Chine et l’Inde sont en effet déjà des clients importants pour la Russie. Elles seront tentées de solliciter encore davantage leurs fournisseurs russes en cas de blocage durable du détroit d’Ormuz. Ce bénéfice de court terme doit être tempéré : d’une part, les hausses de prix ne peuvent être répercutées que sur les achats réalisés au jour le jour, pas sur les contrats de fourniture de long terme ; d’autre part, la hausse des prix des matières énergétiques peut être enrayée par une hausse de production de la part d’acteurs majeurs des marchés du gaz (Algérie, Russie elle-même) et du pétrole.
Toujours dans l’immédiat, Moscou peut exploiter le report de l’attention internationale du théâtre ukrainien au Moyen-Orient afin de renforcer encore ses actions contre les populations et les infrastructures dans la profondeur en Ukraine. Et cela, d’autant plus que les armements utilisés par les Européens et les Américains au Moyen-Orient ne pourront pas prendre la direction de l’Ukraine (même si le soutien américain en matériels s’amenuise de toute façon pour l’Ukraine).
À la faveur de la confusion actuelle (le trop fameux brouillard de la guerre), la Russie peut également saisir l’occasion de multiplier les actions en dessous du seuil (cyberattaques, subversion, etc.) contre des États européens fortement mobilisés en faveur de l’Ukraine.
Enfin, à moyen terme, la Russie peut mettre à profit les conséquences de l’opération israélo-palestinienne pour revoir sa stratégie au Moyen-Orient. À l’égard des régimes égyptien et saoudien, elle peut se poser en alternative de stabilisation face à la suprématie militaire de la « Sparte » israélienne et à l’aventurisme guerrier de l’administration Trump. À une Turquie échaudée par la désorganisation durable des équilibres régionaux (spécialement en cas de crise des réfugiés en provenance d’Iran), elle peut proposer de renforcer les coopérations alternatives à l’Otan. Enfin, à l’allié chiite laissé seul face à l’attaque militaire massive, elle peut proposer un soutien pour la reconstruction de ses dispositifs de défense.
À court terme, la Russie a tout à perdre de l’opération contre l’Iran. Mais il convient de ne pas sous-estimer sa résilience dans la région.
Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.03.2026 à 16:34
Jean de Kervasdoué, Professeur d'économie de la santé, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

France’s vision of universal healthcare and America’s health insurance premium-reliant system are worlds apart. On October 1 2025, the US Federal Government shut down after an insufficient number of Democrat votes amid disputes over health policy led to a federal government budget deadlock
The longest shutdown in US history could have had dramatic consequences for part of the population, particularly for millions of Americans who would have lost their health insurance. President Trump is on a mission to dismantle policies introduced by Barack Obama (and maintained under the Biden administration) to improve access to health insurance for the most disadvantaged.
On top of the anticipated decline is the incredibly questionable policy of US Secretary of State for Health, Robert Francis Kennedy Jr, and his highly controversial views on vaccines.
Meanwhile, despite a 17.5 billion deficit and a need for reform, in terms of quality and access to medical care, France’s Assurance Maladie national healthcare system remains a “land of plenty”.
A good starting point for explaining France’s national health service to Americans would be to step back in time.
In 1939, a US citizen’s life expectancy at birth was seven years higher than for a French citizen. Things have changed since then. In 2024, it was more than three and a half years lower: life expectancy stood at 79 in the United States compared to 82.5 in France. In 2025, however, healthcare expenditure per capita was equivalent to 12,627 euros in the United States (14,885 dollars), and 6,249 euros in France (7,367 dollars).
At national level, this translates into so-called health costs (mainly medical fees), representing 17.2% of GDP in the US and 11.4% in France. While changes in life expectancy are linked to lifestyle and eating habits (leading to obesity and diabetes), the effectiveness of medicine is playing an increasingly important role.
It is likely that the quality of healthcare for the majority of people is both better and more accessible in France.
When it comes to paying for medical care, France has a simple system: it is a country where you are covered by health insurance from birth. All legal residents are automatically registered with the health insurance system and, therefore, receive free healthcare for the most serious conditions, or care that is largely reimbursed within the compulsory health insurance scheme and covered by top-up insurance plans.
In the US, there is a three-tier social security system: Medicare for the over 65s and people with disabilities, Medicaid for the poorest, and the Veterans Health Administration for veterans.
Thirty long-term serious conditions such as cancer, type 1 or 2 diabetes or psychiatric illnesses are fully covered (treatment is fully reimbursed) by the compulsory state health cover that is offered to all French citizens.
If we add top-up health insurance – now almost universal – patients in France actually only end up paying 7.8% of their healthcare costs. Admittedly, French citizens or their employers will have contributed in financing compulsory or top-up health insurance.
For most French people, there are few or no financial barriers to entry. These barriers have been further reduced for dental care, optical care and hearing care thanks to a universal policy implemented by Emmanuel Macron called “100% healthcare”.
On the whole the French system is more generous than those of comparable countries.
Patients are encouraged to register with a general practitioner with whom visits are then fully reimbursed. If they choose to consult a different health professional, it will only cost them a few euros more. Patients are can make same day appointments to see several specialists whose fees are largely reimbursed, that is unless they don’t charge rates higher than those set by the National Health Service (known as “excess fees”), a common practice in certain medical specialities.
Like in the United States, France has public hospitals, private clinics and private non-profit clinics. All 31 of France’s university hospitals are state-funded.
France does, however have a higher percentage of private (for-profit) hospitals than the United States. In 2024, 33% of clinics in France were private compared to 20% in the US.
In France, private practice physicians are free to set up practice wherever they wish and are paid on a fee-for-service basis. In the majority of cases, doctors’ fees are set by the national health insurance system and are much lower than in the United States: 30 euros for a visit with a general practitioner in France, $150 in the United States, or 127 euros.
It goes without saying that in France, the State is heavily involved in regulating its national health service.
Opening a pharmacy is impossible without administrative authorisation, for instance. The State, through its regional health agencies, controls all hospitals – public or private. It manages the register for all medical procedures, pricing and reimbursement rates for each medicine, X-ray or biological test a doctor prescribes. At national level, the State is responsible for appointing all directors and doctors in public hospitals, which employed nearly 1.1 million people at the end of 2021.
High-quality private establishments are present in France (they employed 315,000 people in 2022 and, I would again lay emphasis on how private doctors are free to set up their own practices and prescribe care as they see fit.
Despite everything, the French system is one of the most expensive in the Western world. Hospital stays account for a large proportion of expenditure. France has many specialists, and medication consumption is high.
TheAmerican system is is even more expensive, and, in reality, more inefficient because competition between private insurers does not lead to a reduction in the cost of services – as is often the case in a market economy – it results in inflation in insurance premiums. Backed firmly by their belief in the absolute and systematic benefits of all forms of competition, wealthy individuals in the United States take out insurance policies to cover the fees of renowned doctors and stays in luxury hospitals. In doing so, they ramp up the costs of medical goods and services.
Over time, US healthcare providers’ tariffs (having been made solvent by part of the demand) have increased, leading to inflation. The high expenditure of the US health service, which is an inherently inflationary system, compared to other Western countries, is mainly due to a difference in the pricing of medical goods and healthcare professionals’ fees.
The reforms during Barack Obama’s term in office did nothing to curb this inflation. Donald Trump says he wants to tackle this by putting pressure on drug prices in particular.
It is plain to see that universal health insurance allows for operational control over medical and hospital fees and the price of prescription drugs. This is the norm in OECD countries, such as France. This does not mean that doctors or nurses are poorly paid, or that there is no access to medical breakthroughs, but rather that regulation is safeguarded, i.e. not left to a market which, in the specific case of healthcare, mainly produces inflation.
To conclude with a brief arithmetic demonstration: public health expenditure, financed by taxes and compulsory contributions, represents 43% of healthcare expenditure in the US, or 4,532 euros per capita per year (43% of the 10,517 euros in current healthcare expenses). In France, these expenses represent 79.4% or 4,195 euros or 4,863 dollars – 79.4% of 5,273 euros in current healthcare expenses per person per year, with the remainder being covered by patients themselves or their top-up health insurance plans.
In other words, US taxes provide more funding for the healthcare system in absolute terms! Can we safely say that this makes the United States more “socialist” in its approach? Obviously, there is no supporting evidence to suggest this, but it is clear that Americans pay twice for their healthcare: once through their taxes and a second time via their insurance premiums.
People in the US have long been aware of this and have become staunch supporters of universal health insurance, introduced by the late Senator Ted Kennedy, the youngest of the Kennedy brothers. The chances of such a reform making it onto the political agenda in the short term are nil because, to conclude with a quote from Marcel Proust’s Swann’s Way:
“The facts of life do not penetrate the sphere in which our beliefs are cherished; as it was not they that engendered those beliefs, so they are powerless to destroy them.”
Beliefs in the universal efficiency of the market are therefore as firm as they are costly, and are now more alive than ever.
Jean de Kervasdoué ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.03.2026 à 16:27
Cyril Voyant, Research Director – Renewable Energy Forecasting & Applied Physics, Mines Paris - PSL
David Taieb, Professeur des universités - Praticien hospitalier. Chef du département hospitalo-universitaire de Médecine Nucléaire AP-HM, Aix-Marseille Université (AMU)
Dominique Barbolosi, Professeur des universités, Aix-Marseille Université (AMU)
Marie Fusella-Giuntini, Doctorante, Université de Corse Pascal-Paoli
En couplant intelligence artificielle et modélisation mathématique, un consortium français d’équipes de recherche développe un outil pour, à terme, administrer, en fonction du profil de chaque patient, les doses d’iode radioactif utilisées pour traiter certains types de cancers de la thyroïde. Mais le chemin est encore long avant de voir émerger cette médecine quantitative, prédictive et personnalisée.
La radiothérapie métabolique par iode radioactif repose encore sur des protocoles standardisés qui ignorent la variabilité biologique des patients. (Appelée aussi radiothérapie interne vectorisée, la radiothérapie métabolique consiste à administrer les sources radioactives pour traiter les tumeurs par voie orale ou par perfusion intraveineuse, ndlr.)
En combinant intelligence artificielle prédictive et modélisation mathématique, une équipe française propose une approche radicalement plus précise : un traitement réellement personnalisé, ajusté patient par patient.
Prenons un exemple fictif. Sophie, 52 ans, et Thomas, 48 ans, partagent le même diagnostic : un cancer différencié de la thyroïde avec métastases. Tous deux reçoivent le protocole standard : 3,7 gigabecquerel (GBq) d’iode radioactif (iode 131) administré par voie orale en une seule injection. Six mois plus tard, le contraste est saisissant. Chez Sophie, les marqueurs tumoraux ont chuté de 90 % et les métastases régressent. Chez Thomas, aucune amélioration : sa tumeur continue de croître, insensible au traitement. Il est devenu réfractaire à l’iode radioactif.
Cette injustice biologique n’est pas une fatalité. Elle révèle l’un des défis majeurs de la cancérologie moderne : l’immense variabilité interindividuelle dans la réponse aux traitements. Un défi que la combinaison de l’intelligence artificielle et de la modélisation mathématique commence enfin à relever.
Aujourd’hui, les protocoles de radiothérapie métabolique par iode radioactif reposent essentiellement sur des schémas standardisés, établis empiriquement depuis des décennies. Ces protocoles « taille unique » ignorent une réalité biologique fondamentale : tous les cancers ne se comportent pas de la même manière.
La différence entre Sophie et Thomas tient à un paramètre invisible à l’œil nu mais déterminant : le temps de doublement tumoral sous traitement (TD). Chez les répondeurs comme Sophie, le TD est long, parfois plusieurs mois ou années. Les cellules cancéreuses se divisent lentement. L’iode radioactif a le temps d’agir, de s’accumuler dans les cellules thyroïdiennes et de les détruire par irradiation interne. Des activités modérées souvent suffisent pour y arriver à bout.
Chez les non-répondeurs comme Thomas, le TD est court, quelques semaines seulement. Les cellules prolifèrent rapidement et peuvent même exprimer des mécanismes de résistance malgré une captation d’iode. Le schéma standard n’est pas adapté et les délais inter-cures trop longs, laissent à la tumeur tout le loisir de progresser entre les traitements.
L’enjeu est double : pour Sophie, éviter le surtraitement qui entraîne toxicités inutiles et risques de séquelles radio-induites (c’est-à-dire induites par la radiothérapie, ndlr) ; pour Thomas, intensifier et fractionner le traitement pour donner une chance à sa thérapie de fonctionner.
C’est précisément ce défi que relève un consortium de recherche français inédit. Leur approche marie deux mondes habituellement séparés : l’intelligence artificielle prédictive et la simulation mathématique directe.
Dès les premières semaines suivant un traitement initial, l’intelligence artificielle (IA) analyse les trajectoires de thyroglobuline, un marqueur sanguin reflétant l’activité de la tumeur. En croisant ces données avec l’historique clinique, les paramètres biologiques et les résultats d’imagerie, l’IA apprend à identifier les profils de patients. Son rôle consiste à prédire en amont le temps de doublement tumoral ainsi que les paramètres cellulaires clés : taux de captation de l’iode, vitesse de prolifération, sensibilité à l’irradiation.
Ces prédictions, impossibles à obtenir jusqu’à présent autrement qu’en procédant à des biopsies répétées ou en faisant appel à des techniques d’imagerie médicale lourdes (scintigraphie corps entier à l’iode 131, tomographie par émission de positons – tomodensitométrie, TEP-TDM – au FDG, ou TEP à l’iode 124, complétées par des séquences IRM spécifiques), deviennent le socle d’une médecine véritablement personnalisée.
Une fois le profil biologique du patient établi par l’IA, intervient la modélisation par équations différentielles. Il ne s’agit plus de statistiques mais de physique et de biologie : le modèle simule, en temps réel, les dynamiques couplées entre la décroissance radioactive de l’iode injecté, l’évolution de la population de cellules tumorales et les variations du marqueur sanguin qui reflète l’activité de la tumeur (la thyroglobuline).
Grâce à ce « jumeau numérique hybride » (IA et modélisation déterministe) du patient, le clinicien peut tester virtuellement des dizaines de scénarios thérapeutiques en quelques secondes : faut-il augmenter ou réduire l’activité injectée ? Vaut-il mieux une injection unique ou plusieurs doses fractionnées ? Quand administrer la dose suivante pour maximiser l’effet tout en limitant la toxicité ? Le résultat est un schéma thérapeutique sur mesure, optimisé pour chaque patient.
Bien que de nombreux patients atteints de cancer thyroïdien pourraient être traités avec des doses moindres sans perte d’efficacité, certains ne répondent pas aux protocoles standards et deviennent réfractaires à l’iode. Pour ces derniers, chaque mois perdu en traitement inefficace est un mois où la tumeur progresse. Identifier précocement ces profils et adapter rapidement le protocole peut changer le pronostic.
L’outil en cours de développement, RAIR-Sim, n’est pas une boîte noire. Il restera sous contrôle médical total. Le médecin nucléaire pourra explorer les simulations, ajuster les hypothèses, confronter les résultats à son jugement clinique. L’IA et la simulation ne remplacent pas le médecin : elles augmentent sa capacité de décision.
Ce projet illustre une tendance de fond en oncologie : le passage d’une médecine empirique vers une médecine quantitative, prédictive et personnalisée. Mais le chemin reste long. Des essais prospectifs sont nécessaires pour prouver l’intérêt clinique à grande échelle. Il faut intégrer ces outils dans les logiciels hospitaliers existants et former les oncologues et les médecins nucléaires à ces approches. Les outils d’aide à la décision par IA doivent également obtenir les marquages CE et autorisations sanitaires.
Les opportunités sont immenses : extension à d’autres cancers comme ceux du sein, de la prostate ou les lymphomes, couplage avec l’imagerie fonctionnelle, intégration de biomarqueurs moléculaires. L’alliance de l’IA et de la modélisation mathématique n’est pas qu’un exploit technique. C’est un changement de paradigme : chaque patient devient unique, chaque traitement devient une décision éclairée par des données, des prédictions et des simulations.
Sophie et Thomas ne devraient plus recevoir le même traitement. Grâce à une entente pluridisciplinaire, ils ne le recevront bientôt plus. La médecine personnalisée sort des laboratoires. Elle entre dans les services de médecine nucléaire, une équation à la fois.
Ce travail est mené par un consortium interinstitutionnel français réunissant l’Université de Corse (Mme Marie Fusella Giuntini et le professeur Laurent Capocchi), l’Université d’Aix-Marseille et l’Inserm (le professeur Dominique Barbolosi), l’École des Mines-PSL (le professeur Cyril Voyant) ainsi que l’Hôpital de la Timone à Marseille (le professeur David Taieb).
Le logiciel RAIR-Sim sera prochainement en accès libre. Les premières versions de test sont disponibles ici.
DT is a cofounder, stakeholder, and the chief medical officer (CMO) of SILON Therapeutics and reports receiving advisory board honoraria from Novartis.
Cyril Voyant, Dominique Barbolosi et Marie Fusella-Giuntini ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.