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20.04.2026 à 15:39

La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité

Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En 2025, l’aide au développement a connu une forte baisse, révélant une crise politique et de légitimité. Les ONG, contestées au Nord et au Sud, doivent se réinventer.
Texte intégral (2423 mots)

En 2025, l’aide publique au développement a connu sa plus forte contraction jamais enregistrée. Mais réduire la situation actuelle à une affaire de volumes budgétaires serait manquer l’essentiel. Ce que traverse la coopération internationale est avant tout une crise politique et paradigmatique – une crise multidimensionnelle qui, de façon révélatrice, affecte en premier lieu les ONG occidentales, aujourd’hui.


Les chiffres publiés par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en avril 2026 sont d’une rare brutalité. L’aide publique au développement (APD) des pays membres du Comité d’aide au développement (CAD) a chuté en 2025 de 23,1 % en termes réels, soit la plus forte contraction annuelle jamais mesurée depuis la création de l’indicateur en 1969. Les volumes sont revenus à leur niveau de 2015, effaçant ainsi dix années de progression et, avec elles, une partie des engagements pris au moment de l’adoption de l’Agenda 2030. Selon l’OCDE elle-même, une nouvelle baisse de près de 6 % est anticipée pour 2026.

Cette chute historique est très largement imputable à une décision politique unique : le démantèlement de l’United States Agency for International Development (USAID), engagé dès janvier 2025 par la seconde administration Trump. Selon l’OCDE, l’APD états-unienne a été divisée par plus de deux en un an (– 56,9 %), ce qui constitue la plus forte réduction jamais enregistrée par un pays donateur. À elle seule, cette décision américaine est à l’origine des trois quarts de la baisse mondiale de l’APD en 2025. Elle a, par ricochet, accéléré les arbitrages à la baisse déjà engagés par d’autres grands donateurs – Allemagne, Royaume-Uni, Japon et France. Pour la première fois depuis 1995, ces quatre pays ont réduit leur APD simultanément deux années consécutives.

La France participe ainsi à ce mouvement. Après une diminution de 11 % en 2023 et une coupe supplémentaire de 13 % en 2024, le budget français consacré à la solidarité internationale a fait l’objet, depuis début 2024, de cinq coupes consécutives. Selon les estimations de Coordination SUD, la plateforme nationale des ONG françaises, l’APD française pourrait être réduite de 58 % en deux ans – et jusqu’à 64 % pour les lignes budgétaires du ministère de l’Europe et des affaires étrangères qui financent directement les ONG. L’objectif d’atteindre 0,7 % du revenu national brut en 2025, inscrit dans la loi d’août 2021, à défaut d’être officiellement abandonné, semble devenir un horizon lointain.

Une crise qui n’est pas seulement financière

Il serait tentant, face à ces données, de conclure à une « crise de financement » de la coopération internationale. L’analyse serait pourtant insuffisante. Car ce qui frappe, à mesure que l’on observe la succession des coupes, c’est la régularité avec laquelle elles sont arbitrées politiquement, et la faiblesse des résistances qu’elles rencontrent dans l’espace public – y compris lorsque, comme c’est le cas en France, 66 % de la population déclare soutenir l’action internationale de solidarité.

Ce paradoxe – un soutien populaire au principe même de la solidarité, mais un rejet croissant des organisations qui l’incarnent – mérite d’être pris au sérieux. Il tient pour partie à la managérialisation et à la bureaucratisation progressives d’un secteur éloigné, à mesure qu’il se professionnalisait, de l’ancrage militant dont il tirait historiquement sa légitimité. Il ouvre surtout la voie à ce que Félicien Faury nomme une forme de politisation négative – celle qui nourrit les rhétoriques populistes en désignant les ONG comme des acteurs technocratiques, déconnectés, voire complices d’un système dont elles étaient censées être les aiguillons.

Autrement dit, ce n’est pas la décision budgétaire qui pose question en soi. C’est sa faisabilité politique. Pendant des décennies, l’APD a rempli simultanément trois fonctions : une fonction humanitaire et de développement assumée ; une fonction géopolitique, discrète mais réelle ; et une fonction de légitimation démocratique pour les États donateurs, en particulier dans l’espace occidental. Ces trois fonctions sont aujourd’hui particulièrement mises à mal. Dans un nombre croissant de pays, la solidarité internationale n’est plus perçue comme un bien politique valorisable – elle est devenue, dans certains segments du débat public, un argument contre les gouvernements qui la pratiquent.

La crise est donc d’abord celle d’un cadre de légitimation. Elle affecte en premier lieu les ONG occidentales, dont le modèle organisationnel est historiquement adossé à ce cadre.

Des ONG prises dans une triple contestation

Les ONG françaises de solidarité internationale, dont les ressources cumulées avaient connu une croissance de 43 % entre 2016 et 2020, voient aujourd’hui leurs modèles économiques vaciller, en particulier dans le secteur humanitaire. L’APD transitant par les organisations de la société civile représentait 27 milliards de dollars (plus de 22,9 milliards d’euros) à l’échelle mondiale en 2024, soit 12,9 % de l’APD bilatérale – un chiffre en recul de 2,3 %. Les restructurations se multiplient, les plans de licenciements aussi.

Mais la contraction budgétaire n’est qu’une des dimensions du problème. Les ONG occidentales – comme je l’avais analysé dans un précédent article – sont prises dans une triple contestation qui rend leur repositionnement particulièrement délicat.

Au Sud, d’abord, où des États revendiquent une souveraineté renouvelée sur les flux d’aide et les modalités d’intervention. Les reconfigurations en cours en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali et au Burkina Faso, en sont l’illustration la plus visible, mais la dynamique est plus large. Elle s’accompagne d’une parole de plus en plus structurée d’organisations locales qui refusent de n’être que des sous-traitantes et portent une critique épistémique des catégories mêmes avec lesquelles le développement a été pensé.

Au Nord, ensuite, à travers deux critiques antagonistes qui, bien que non symétriques, convergent dans leurs effets. D’un côté, une critique populiste qui conteste le principe même d’une solidarité internationale financée sur fonds publics. De l’autre, une critique décoloniale qui interroge les rapports de pouvoir que l’aide perpétue et les formes de colonialité qu’elle véhicule. Ces deux critiques, à fronts renversés, participent conjointement à l’effritement de la légitimité publique des ONG. La première, plus agressive, se traduit par une offensive directe contre les libertés associatives elles-mêmes : plusieurs ONG de solidarité internationale – de SOS Méditerranée à La Cimade, en passant par France Terre d’Asile – ont fait l’objet d’entraves, de menaces de retrait de subventions ou de tentatives d’éviction de la commande publique, au nom d’un prétendu manquement à la neutralité politique.

À l’intérieur même des organisations, enfin, où des salariés contestent une inégalité devenue difficile à justifier : celle qui sépare, au sein d’une même organisation, les personnels recrutés localement dans les country offices des Suds et leurs homologues des sièges occidentaux – en termes de salaires, de perspectives de carrière, mais aussi de reconnaissance des savoirs et de l’expérience. À cela s’est ajoutée, depuis le mouvement Black Lives Matter de 2020 et plusieurs scandales publics, une prise de parole de personnels racisés au sein même des sièges occidentaux sur les cultures organisationnelles et les représentations dominantes. Documentée notamment par les rapports de Peace Direct (« Time to decolonise aid ») et les travaux de l’International Development Committee britannique, cette double critique interne constitue aujourd’hui l’une des remises en cause les plus structurées – et les plus difficiles à absorber – auxquelles le secteur ait été confronté.

Ce que le secteur privé ne pourra pas faire

Dans ce contexte, une partie du discours institutionnel s’est réfugiée dans une promesse : celle du secteur privé comme nouveau moteur du financement du développement. Philanthropie, blended finance, obligations à impact, partenariats public-privé. L’idée sous-jacente est qu’une architecture financière hybride pourrait compenser le retrait progressif des financements publics.

Une chose, pourtant, doit être dite clairement : le secteur privé ne remplacera pas l’APD en volume. Ce n’est pas une hypothèse politique, c’est une réalité arithmétique.

Les 32 grandes fondations philanthropiques qui rapportent leurs données à l’OCDE ont mobilisé 11,7 milliards de dollars en 2023, soit environ 5 % du total de l’APD des pays du CAD. Les fonds mobilisés par le secteur privé via les mécanismes de financement mixte, bien qu’en croissance, se concentrent pour l’essentiel sur les terrains où un modèle économique est viable– c’est-à-dire pas sur les contextes de fragilité extrême ni sur les biens publics mondiaux, qui restent entièrement dépendants de la solidarité publique.

Surtout, ces instruments opèrent une transformation de la grammaire de l’aide. Ils substituent progressivement une logique de retour sur investissement à une logique de droits ou d’intérêt général, orientent les priorités vers les contextes solvables, et déplacent le centre de gravité de la décision vers des acteurs dont les finalités ne sont pas (toujours) celles de la solidarité.

Vers une dégradation ou une refondation du secteur ?

Quelles sont les perspectives ? Trois trajectoires, combinables, semblent aujourd’hui envisageables pour le système d’aide.

La première est celle d’une continuité dégradée : le modèle actuel se maintient, sous perfusion, plus fragmenté et davantage dépendant de financements privés géopolitiquement orientés. Les ONG occidentales y survivent, mais au prix d’une réduction progressive de leur capacité transformatrice. C’est, à court terme, le scénario le plus probable.

La deuxième est celle d’une recomposition géopolitique déjà partiellement engagée. Les flux d’aide des pays non membres du CAD qui déclarent leurs données à l’OCDE sont passés de 1,1 milliard de dollars en 2000 à 17,7 milliards de dollars en 2022 – une multiplication par seize en deux décennies. La Chine a engagé 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) dans son Fonds de coopération Sud-Sud depuis 2015. La coopération Sud-Sud ne remplace pas, en volume, l’APD occidentale, mais elle construit peu à peu une architecture alternative, fondée sur d’autres présupposés normatifs – non-conditionnalité, réciprocité, non-ingérence – qui entrent directement en concurrence avec ceux du modèle occidental.

La troisième, plus exigeante, serait celle d’une refondation pluriverselle : l’émergence d’un nouveau cadre de légitimation, fondé sur la reconnaissance des savoirs situés, la co-construction des réponses et la remise en cause des asymétries historiques de pouvoir. Elle suppose, de la part des ONG occidentales, la capacité de se défaire de certaines évidences – évidences que leurs propres équipes, notamment dans les terrains d’intervention, questionnent déjà. Elle suppose aussi des acteurs publics capables de réinvestir une conception politique, et non seulement technique, de la solidarité internationale.

C’est à cette seule condition que l’on pourra parler, non pas d’un monde post-APD subi, mais d’un système de coopération véritablement recomposé. La question, au fond, n’est plus de savoir si le modèle actuel peut être sauvé dans sa forme. Elle est de savoir si, collectivement, les organisations de solidarité internationale – au sens large – sont capables d’en penser et d’en construire un autre.

The Conversation

Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.04.2026 à 15:38

La Bulgarie a adopté l’euro pour oublier son trauma de l’hyperinflation

Dominique Torre, Professeur de Sciences Economiques, Université Côte d’Azur

Après la Croatie admise en 2023, la Bulgarie est depuis le 1ᵉʳ janvier 2026 le 21ᵉ membre de la zone euro. Avec quels enjeux ? Retour historique.
Texte intégral (2514 mots)
Depuis le 1<sup>er</sup>&nbsp;janvier 2026, la Bulgarie est le 21<sup>e</sup>&nbsp;pays à adopter l’euro. ZoomViewer/wikimediacommons

Après la Croatie admise en 2023, la Bulgarie est, depuis le 1er janvier 2026, le 21ᵉ pays membre de la zone euro. C’est le résultat d’un long cheminement qui a débuté à la chute du régime autocratique de Todor Jivkov, en 1989, et à la suite du traumatisme de l’hyperinflation à 1 058,4 %, en 1997. Pourquoi cette adoption a-t-elle pris autant de temps ? Avec quels enjeux ?


Dimanche 19 avril 2026, l’ancien président bulgare prorusse Roumen Radev remporte les élections législatives avec 130 sièges sur 240 au Parlement.

Il hérite d’un pays ayant adopté l’euro, le 1er février 2026. Le lev – 1,95583 lev équivalait à 1 euro –, la monnaie historique, a disparu. La Banque nationale de Bulgarie (Българска народна банка) est devenue membre de l’Eurosystème de la zone euro.

Pourquoi cette décision ? Retour historique de 1990 à nos jours.

Hyperinflation depuis la chute du mur de Berlin

En 1997, la Bulgarie traverse une période d’hyperinflation avec un pic à 1 058,4 %. Dans une telle situation, la tentation des salariés est de convertir immédiatement le montant de leur salaire en devise étrangère, ce qui déprécie la monnaie domestique. Pour les commerçants, la situation pousse à ajuster les prix en permanence pour ne pas risquer de vendre à perte.

Les autorités politiques et monétaires adoptent alors un Currency Board, régime monétaire très contraignant mais efficace pour combattre l’inflation. Concrètement, arrimer la valeur du lev à une autre monnaie, comme l’euro ou le deutschemark.

Si le résultat de cette stratégie est payante, avec une inflation tombée à 22 % en 1998, la Bulgarie perd les leviers de sa politique économique.

Banque mondiale

En parallèle, un taux de croissance moyen trop faible et surtout trop volatil (– 9,12 % de croissance annuelle du PIB en 1992, 5,21 % en 1996 ou – 8,40 % en 1999) décourage les élites, qui quittent peu à peu le pays. Entre 1992 et 2001, le nombre d’habitants chute de 6 %. Les décideurs réfractaires à une expatriation restent en attente des bienfaits de l’Union européenne, à laquelle la Bulgarie adhère en 2007.

Malgré une demande répétée des autorités bulgares, l’Union européenne fait tarder les choses pour intégrer le pays dans la zone euro. Si les indicateurs quantifiables – niveau d’inflation, taux d’intérêt – ne sont pas tous au vert, l’Union européenne pointe surtout le taux de change artificiellement stable, condition nécessaire du Currency Board. De façon plus informelle, l’Union européenne s’alarme de l’instabilité des institutions et de leur difficulté à maîtriser – parfois en leur sein même – un niveau préoccupant de corruption.

Rattrapage économique de la Bulgarie

En juillet 2020, la Bulgarie rejoint le Mécanisme de taux de change européen (l’antichambre de la zone euro) avec un objectif du passage à l’euro en 2024. Après des années d’hésitation, son admission est décidée en juillet 2025.

Des questions persistent : les institutions sont-elles assez solides ? Une crise économique ou financière bulgare pourrait-elle se produire et miner l’Union monétaire ?

La décision d’intégration à la zone euro revient à répondre positivement à la première question. Si une crise venait à se développer en Bulgarie, les Bulgares soutenus par leurs voisins sauraient, pense-t-on, la maîtriser localement.

En 2025, les 100 milliards d’euros de produit intérieur brut (PIB) de la Bulgarie ne représentent que 0,7 % à 0,8 % du PIB de la zone euro, ce qui limite la puissance d’éventuels d’effets de propagation. Le rattrapage de la Bulgarie en termes réels (prenant en compte l’inflation) est très tangible depuis 2007 : le produit intérieur brut par tête, évalué à 41 % de la moyenne de la zone euro lors de son admission dans l’Union européenne, s’affiche aujourd’hui à 67 % de cette moyenne.

Passage à l’euro vu de Bulgarie

La classe politique bulgare a été majoritairement pro-européenne pendant des décennies. Elle a soutenu le passage à l’euro, puisque la monnaie diminuait les coûts de transaction et rendait plus sûres les banques, désormais surveillées selon les normes de la Banque centrale européenne. Ces dernières éloignent la Bulgarie de la situation de 1996 quand plus de 60 % des prêts n’étaient pas remboursés.

En 2026, cette classe politique souhaite attirer de nouveaux capitaux créateurs d’emplois. Comme dans d’autres pays d’Europe centrale, le nationalisme et l’euroscepticisme gagnent du terrain dans la classe politique bulgare. Roumen Radev, le président du pays a démissionné en janvier dernier. Après une présidence pro-européenne, son discours est plus ambigu :

« La rupture définitive entre les Bulgares et la classe politique s’est produite avec le refus du Parlement d’organiser un référendum sur la date d’introduction de la monnaie unique européenne. Les représentants du peuple ont refusé au peuple son droit de choisir. »


À lire aussi : Face à la dette publique, « trois » Europe et une seule monnaie


Les sondages effectués par l’institut bulgare Alpha Research indiquaient en mai 2026 que les électeurs favorables et défavorables à l’euro s’équilibrent – 49 % pour, 45,8 % contre. Selon le dernier Eurobaromètre de la Commission européenne, 49 % des Bulgares sont opposés à la monnaie unique en 2025. Les opinions défavorables l’emportaient largement en 2022, ce qui relativise l’impression mitigée de ces chiffres.

Bien sûr, les consommateurs craignent une perte de pouvoir d’achat, ce qui intervient toujours à la marge quand un pays passe à l’euro. Les dernières expériences ont montré que ce surcroît d’inflation est limité – de 0,2 % à 0,35 % – et temporaire.

On peut donc penser qu’il en sera de même en Bulgarie, et que ce passage sera bénéfique pour le pays.

Pourquoi les choses ont-elles tant traîné ?

En réalité, la Bulgarie revient de loin. Le Currency Board, ce régime monétaire qui l’a sauvée de l’hyperinflation en 1997, est à la fois une curiosité dans un monde de flottement généralisé des monnaies et un piège qui peut se refermer sur ceux qui l’adoptent… lorsqu’ils souhaitent rejoindre une union monétaire.

Ce système d’émission monétaire ressemble un peu à ce qu’était théoriquement l’étalon-or (une monnaie équivaut à un poids fixe d’or), assorti d’une convertibilité totale des billets en or. La Banque centrale bulgare, qu’on appelle dans ce cas la « caisse d’émission », ne peut apporter la liquidité en lev qu’en contrepartie d’une monnaie de réserve, à l’origine le deutchemark, puis l’euro, ou d’emprunts publics libellés dans cette monnaie de réserve.


À lire aussi : La Croatie dans la zone euro, l’aboutissement de 30 ans de redressement économique


L’accès aux liquidités en lev devient contraignant, ce qui réduit mécaniquement l’inflation – les banques sont limitées dans leurs prêts, et par ricochet évitent une envolée des prix et des salaires. La littérature académique explique que, au-delà de cet « effet de discipline », le mécanisme engendre de lui-même la confiance du public qui accepte de détenir des leva, au lieu de les convertir immédiatement en devises « fortes », comme le deutschemark ou l’euro. C’est ce qui s’est produit au moment de la stabilisation bulgare en 1998-1999.

Ce système comporte des limites. La discipline s’applique aussi à l’État qui ne peut pas compter sur la caisse d’émission pour pratiquer une politique d’open market (achat et vente d’obligations publiques sur le marché monétaire) et l’aider à s’endetter à des coûts raisonnables. L’État bulgare emprunte ainsi en euros sur la place de Luxembourg à des prêteurs étrangers (la bourse de Luxembourg opère comme centre de cotation de valeurs internationales). Quant aux banques, elles ne peuvent compter sur un « prêteur en dernier ressort » en cas de coup dur, la caisse d’émission ne pouvant jouer ce rôle par définition.

En définitive

Les Bulgares se trouvent un peu plus liés au reste de l’Europe à laquelle ils fournissent depuis des années leurs médecins, leurs chercheurs et autres ingénieurs expatriés. L’État bulgare pourra bénéficier de meilleurs taux à Luxembourg qui restera sans doute le lieu d’émission de la dette bulgare, tant qu’il n’existe de marché local suffisamment développé.

En 2025, la Bulgarie se classe en 84ᵉ position du classement de l’indice de perception de la corruption. Transparency international

La Banque centrale européenne pourra jouer un rôle de prêteur en dernier ressort aux banques locales. Les transferts de biens, de services et d’argent seront fluidifiés au bénéfice des exportateurs. Ces avantages pourraient accroître les prix et les salaires, et limiter de ce fait la compétitivité différée de l’économie bulgare. Elle devra, quoi qu’il en soit, améliorer son score au niveau de l’indice international de perception de la corruption.

The Conversation

Dominique Torre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.04.2026 à 11:27

Parler de la beauté des entreprises ? Pas si absurde que cela !

Pierre-Jean Benghozi, Professeur économie-gestion, École polytechnique

Antonio Strati, professeur de sociologie de l'organisation, University of Trento

Parler de la beauté d’une entreprise, de son business model a-t-il un sens ? Pourquoi ne pourrait-on pas combiner esthétique et économie ?
Texte intégral (1270 mots)

On dit d’une entreprise qu’elle est performante, rentable… et parfois qu’elle est toxique ou dangereuse. Mais il est plus rare que l’on porte un jugement esthétique. Et pourtant, certaines entreprises sont plus « belles » que d’autres.

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la Revue française de gestion, qui a fêté ses 50 ans en 2025.


Comment ne pas être frappé par la séduction et le sentiment de « beauté formelle » qu’opèrent aujourd’hui – sur les analystes, les économistes, les managers et les observateurs – les nouvelles technologies, les modèles d’affaires inédits des plates-formes, les formes d’organisation étendues de certaines ONG ou entreprises à mission, les entreprises à la croissance fulgurante ou sachant se reconstruire, les écosystèmes d’Open innovation construits avec les parties prenantes et en mobilisant la production des consommateurs eux-mêmes ?

Rappeler que ces organisations sont vues sous un angle esthétique capte une dimension habituellement mal prise en compte par les travaux de gestion. C’est que la montée en puissance de la rationalisation à partir des révolutions industrielles a opéré un découplage qui semble aujourd’hui naturel entre beauté d’un côté, performance et rationalité de l’autre.

La coupure ne va pourtant pas de soi. Preuve en est donnée dans une des sciences pourtant apparemment la plus froide et logique : les mathématiques. Personne ne s’étonne qu’on y juge la qualité d’une démonstration non pas simplement à sa justesse, mais aussi à sa simplicité, sa brillance et son « élégance ».


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Une question esthétique

Depuis près d’un demi-siècle, l’esthétique des organisations est ainsi un domaine de recherche en pleine expansion, qui a fait l’objet, partout dans le monde, de nombreux articles et de plusieurs numéros spéciaux des grandes revues de gestion. Ces travaux ont vite été au-delà de la seule mise en avant d’un aspect négligé – la beauté et/ou la laideur perçue d’une entreprise – en élargissant et en enrichissant la manière de rendre compte des organisations.


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Au-delà de leur seule performance, ces dernières constituent des structures complexes et formelles, qu’il faut analyser comme un ensemble d’éléments (ressources, acteurs, compétences, etc.) connectés par de multiples relations (procédures de gestion, hiérarchie, évaluation, dépendance financière, échanges marchands, dépendance technique…) entre groupes d’acteurs différents.

Dans cette perspective, un même objectif donne lieu partout à des structures de production infiniment variées : des grandes organisations bureaucratiques aux petites structures constituées de manière ad hoc pour la réalisation d’un projet. À ce titre, les formes organisationnelles qui se manifestent dans les entreprises comme sur les marchés peuvent être très différentes, à la fois dans leur efficience et leur performance, bien sûr, mais aussi par la vision, la compréhension – voire la séduction – par lesquelles elles se donnent spontanément à voir.

Une évolution stylistique

Au-delà de la caractérisation de telle ou telle organisation, l’approche par l’esthétique incite en outre à s’interroger sur la succession de leurs formes. Y lire une évolution stylistique en souligne les différentes dimensions cachées. Car les organisations, comme les œuvres d’art, s’articulent avec tous les registres sociopolitiques et culturels de la réalité sociale : émotion et caractère sensible de la réception des productions et de l’engagement dans le travail (comme dans les arts plastiques), simplicité et impact de la mise en forme d’une création en coopération (à l’image de l’architecture et du cinéma), importance de l’expressivité dans les interactions interpersonnelles (ce que montrent le théâtre et le spectacle vivant).

À l’heure de la fascination opérée par l’intelligence artificielle, le détour par l’esthétique permet, au-delà, d’interroger l’interaction entre technologie et modalités de production, en mettant en regard la séduction formelle des solutions techniques avec leurs impacts structurels et économiques.

Alors que la créativité et l’innovation ont aujourd’hui une place et un rôle omniprésents dans les stratégies organisationnelles (elles ont, d’ailleurs, fait l’objet du dernier Nobel d’économie), le détour par les théories esthétiques permet de mieux penser les tensions qu’elles génèrent : entre, d’une part, une vision de la créativité relevant de la remise en cause des solutions existantes et, d’autre part, la nécessité, pour s’imposer et être reconnue, de s’inscrire en grande partie dans les standards, normes ou pratiques en place.

Un double mouvement

Il s’opère ainsi un double mouvement : les entreprises pionnières dans l’adoption de nouveaux modes de gestion (pensons aux Gafam, à Airbnb, à des entreprises low cost telles qu’EasyJet ou Ryanair) s’appuient sur des marchés et des cadres existants, mais deviennent ensuite elles-mêmes des modèles managériaux influençant les formes émergentes d’organisations ou d’écosystèmes, tout comme les artistes de l’avant-garde suscitent des courants ou des écoles artistiques.

Le Monde, 2019.

De tels mouvements sont impossibles à expliquer avec une approche purement descriptive et classificatoire. En matière artistique, la capacité de renouvellement des formes esthétiques est déterminante : le beau et le moderne naissent explicitement de cette nouveauté. En matière de gestion, penser l’évolution des modes managériales revient aussi à penser la manière dont certains fondamentaux, tels que la performance ou l’optimisation des process, se redéfinissent régulièrement dans de nouvelles modalités d’organisation ou d’action qui séduisent sous l’action d’entrepreneurs, de chercheurs ou de consultants.

Nulle forme ne peut être donnée comme belle hors de l’exercice de la subjectivité de chacun… tout comme les jugements de performance, de rentabilité et d’évaluation des coûts n’existent pas dans l’absolu, mais se rattachent toujours à la position et aux objectifs des acteurs qui les portent. Le jugement de beauté est à la fois dans l’œil des artistes qui produisent et dans les yeux des spectateurs ou des consommateurs qui reçoivent.

La question de l’esthétique permet donc de repenser, dans l’approche des organisations, une alternative entre subjectivité contingente et objectivité intrinsèque qui traverse les enjeux de la gestion mais remonte aux origines des philosophies esthétiques, et à laquelle Kant lui-même s’était heurté.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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20.04.2026 à 11:27

Parle-t-on trop d’entrepreneuriat ? Le cas de la presse française

Gaël Gueguen, Professeur en Stratégie et en Entrepreneuriat, TBS Education

La représentation des entrepreneurs dans la presse française a beaucoup changé depuis le début du XXIᵉ&nbsp;siècle. Tant dans la quantité d’articles que dans le caractère des récits journalistiques. Comment l’interpréter&nbsp;?
Texte intégral (1843 mots)

La représentation des entrepreneurs dans la presse française a beaucoup changé depuis le début du XXIᵉ siècle. Tant dans la quantité d’articles que dans le caractère des récits journalistiques. Nous avons étudié ces évolutions pour mieux comprendre les ressorts de l’« entrepreneurialisme » , ce courant de pensée qui érige l’entrepreneuriat comme un remède aux problèmes de la société.


L’entrepreneuriat est devenu un sujet grand public, il s’est même transformé en spectacle. Sur M6, aux heures de grandes écoutes, l’émission « Qui veut être mon associé ? » permet à des porteurs de projet de trouver des investisseurs. Il y a bien longtemps, en 1986, l’homme d’affaires Bernard Tapie avait déjà mêlé création d’entreprise et télévision avec l’émission « Ambitions » sur TF1 pour montrer le visage d’une France plus audacieuse, « enthousiaste et généreuse ».

Quand le président de la République Emmanuel Macron évoque la « start-up nation » française en 2017, son objectif est de présenter l’entrepreneuriat comme un moyen de transformer positivement un pays en permettant à des individus d’être acteurs de ces changements.

Du modèle managérial au modèle entrepreneurial

Les économistes David Audretsch et Roy Thurik ont posé pour hypothèse que, depuis le dernier quart du XXᵉ siècle, les pays occidentaux sont passés d’un modèle managérial, qui valorise la grande entreprise (privée ou publique), à un modèle entrepreneurial, valorisant les actions individuelles et le « Small is Beautiful », du titre du livre de l’économiste Ernst Schumacher. Si nous voulions caricaturer, l’entrepreneuriat est une dynamique porteuse de bénéfices et l’entrepreneur une figure inspirante.

Mais la mise en avant des réussites de la Silicon Valley, de jeunes pousses de la tech, des licornes ou décacornes (ces start-up valorisées à plus d’un milliard ou dix milliards de dollars) ne saurait occulter les dangers d’une schématisation abusive autour de l’imaginaire de la start-up et de l’entrepreneuriat. En effet, l’entrepreneuriat est un processus complexe et multiple, et ne doit pas être considéré comme un miracle. Un courant de recherche s’est ainsi développé pour une approche critique de l’entrepreneuriat.


À lire aussi : Les 25 licornes de Macron, une dangereuse fascination ?


Illustrant ce changement de modèle, l’entrepreneuriat connaît une forte exposition médiatique depuis une trentaine d’années. Cet engouement dépasse la simple sphère économique. Dans le secteur de l’intelligence artificielle, l’exposition médiatique de Mistral AI et celle de son cofondateur Arthur Mensch, tout comme le récit entourant Demis Hassabis et DeepMind, sont des exemples récents de cette exposition.

Google DeepMind, 2026.

L’« entrepreneurialisme » ou l’idéologie entrepreneuriale

La notion d’« entrepreneurialisme » nous apparaît comme pertinente pour étudier cette tendance. Il s’agit d’une idéologie qui envisage l’entrepreneuriat non plus comme une simple activité économique, mais comme une solution universelle aux maux de la société. Pour faire simple, il est bon d’entreprendre et tout le monde peut entreprendre ; souvenons-nous du propos d’Emmanuel Macron sur X :

Il est admis que les médias (spécialisés ou grand public) jouent un rôle central dans la construction des représentations. Les médias agissent comme des témoins et des acteurs de la culture d’un pays. Des travaux sociologiques, par exemple ceux d’Edward Herman et Noam Chomsky, rappellent que les médias orientent l’attention du public. Même s’ils ne dictent pas directement ce qu’il faut penser, ils définissent les thèmes qui doivent être considérés comme importants.

En ce qui concerne l’entrepreneuriat, le traitement médiatique est régulièrement critiqué pour son caractère uniforme, excessivement positif, voire héroïsé, qui met en scène des figures de réussite, souvent masculines et éloignées de la réalité quotidienne des entrepreneurs.

Façonner l’imaginaire collectif de l’entrepreneuriat

Partant de ce constat, nous avons mené une recherche afin d’avoir une vision globale de la façon dont la presse généraliste traite le sujet de l’entrepreneuriat sur un temps long. Deux grandes questions nous ont animés. Comment le discours sur l’entrepreneuriat a-t-il évolué au début du XXIᵉ siècle ? Et, de quelle manière les différents journaux, selon leur ligne éditoriale, façonnent-ils l’imaginaire collectif autour de la notion d’entrepreneuriat ?

Pour répondre à ces questions, nous avons étudié le traitement de l’entrepreneuriat dans les cinq principaux quotidiens généralistes nationaux français (le Monde, le Figaro, Libération, la Croix et l’Humanité) sur une période allant de 2001 à 2022. En analysant plus de 6 000 articles, qui comportaient, tous, le terme « entrepreneuriat », par des méthodes d’analyse textuelle, nos résultats permettent d’identifier une transformation majeure : le passage d’une représentation macro, centrée sur l’économie et la politique, à une représentation micro, orientée sur l’individu, son parcours et son vécu. Ce glissement témoigne d’une plus grande hétérogénéité dans le traitement de l’entrepreneuriat et contribue à une diffusion plus large de l’« entrepreneurialisme » dans la culture française.

Nos résultats révèlent aussi que le volume d’articles traitant de l’entrepreneuriat a progressivement augmenté, passant d’une centaine par an au début des années 2000 à un pic de plus de 500 articles en 2017, année électorale, avant de connaître une légère diminution. Les journaux marqués à droite ou au centre (le Figaro et le Monde) produisent la majorité des contenus sur le sujet.

Macro et microreprésentations

La macroreprésentation est prédominante dans les journaux de gauche (l’Humanité et Libération) et était majoritaire durant la première décennie d’observation (2001-2012). L’entrepreneuriat y est envisagé de façon globale, impersonnelle et institutionnelle comme un système. Il est traité sous l’angle de l’action publique, de la croissance économique, des mesures fiscales ou lié à l’emploi. Il se retrouve également dans le débat politique, notamment lors des différentes campagnes présidentielles. En outre, des réflexions sur l’idéologie entrepreneuriale, le capitalisme et le système économique lui sont associées.

La microreprésentation est davantage portée par un journal de droite comme le Figaro et a pris une ampleur croissante, devenant majoritaire sur la période la plus récente (2018-2022). Il s’agit d’un entrepreneuriat plus incarné, car il concerne les expériences concrètes des acteurs de l’entrepreneuriat. Cette représentation se retrouve fréquemment dans des articles traitant de l’enseignement supérieur ou de l’innovation technologique dans le monde des start-up. Elle va envisager les carrières des entrepreneurs sous forme biographique, souvent pour relater des success stories. L’entrepreneuriat y est abordé sous l’angle du parcours de vie, de la famille, des aspirations, mais aussi des lieux où se déroule l’entrepreneuriat. La microreprésentation humanise donc l’entrepreneur.

Dans la presse, un glissement clair de la représentation de l’entrepreneur

L’évolution temporelle des résultats montre un glissement clair. Au début des années 2000, la presse parlait d’entrepreneuriat principalement comme d’un levier de politique économique ou d’un sujet de débat idéologique. Progressivement, le discours s’est déplacé vers le récit et l’expérience individuelle. Nous assistons à une banalisation de la figure de l’entrepreneur, qui n’est plus seulement une statistique économique mais qui devient un personnage familier, dont on raconte les rêves, les échecs et l’environnement familial.

Nous constatons une diversité croissante des thèmes abordés. Par exemple, les journaux situés au centre, comme le Monde et la Croix, présentent le traitement le plus diversifié, naviguant entre les aspects économiques, sociaux et humains. À droite, le Figaro reste plus focalisé sur les aspects managériaux et biographiques. Tandis qu’à gauche, l’Humanité et Libération privilégient des angles politiques et sociétaux.

Ces résultats confirment que l’entrepreneuriat est désormais un fait social, irriguant les rubriques économie, politique, société ou éducation des journaux. En passant d’un discours abstrait sur les politiques gouvernementales à des récits sur les projets de vie, nous pensons que la presse contribue à la normalisation de l’idée selon laquelle l’entrepreneuriat est une option possible, voire souhaitable, pour tous.

Il est impossible de dire si l’on parle trop d’entrepreneuriat, mais nous pouvons affirmer que son traitement par la presse est plus hétérogène. C’est en ce sens que nous concluons à une montée de l’« entrepreneurialisme ».

The Conversation

Gaël Gueguen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.04.2026 à 11:27

Les salariés des associations sont dorénavant fiers de leur métier – moins de la grandeur de la cause

Jean-Claude Dupuis, Professeur à lGENSIA-RH (ex IGS-RH), Institut catholique de Lille (ICL)

Nombre d’associations ne se considèrent plus comme « missionnaires », mais comme des organisations composées tout simplement de professionnels fiers de leur métier.
Texte intégral (1599 mots)
L’attachement des salariés est moins lié à la vocation de l’organisation qui les emploie qu’aux métiers qu’ils exercent. Une révolution dans le milieu associatif. Lighthunter/Shutterstock

Nombre d’associations ne se considèrent pas comme des organisations militantes ou porteuses d’une mission, mais plutôt comme des organisations composées tout simplement de professionnels fiers de leur métier. Témoignage de directeurs généraux d’association dans le secteur social et médico-social – qui est un des grands employeurs privés à but non lucratif. Le management associatif ne serait-il plus une affaire de valeurs ?


Certains chercheurs, comme le sociologue Thomas Chevallier ou Julien Talpin et Pierre Bonnevalle, s’alarment d’une remise en question de l’autonomie politique et stratégique des associations par les pouvoirs publics. Cette actualité va de pair avec l’idée que les associations seraient par nature des « organisations missionnaires » au sens donné à cette expression par le gestiologue Henry Mintzberg : une organisation animée par une vision et un projet politiques en propre, pour ne pas dire portée par une idéologie.

Reste que l’analyse en pratique des associations invite à nuancer une telle représentation et, donc, une telle remise en question. En nous fondant sur une recherche inédite consacrée aux pratiques de directeurs généraux d’associations du secteur social et médico-social, nous soulignons que les associations concernées sont bien plus des organisations professionnelles que des organisations missionnaires.

Le secteur social et médico-social est un des grands employeurs de l’ensemble privé non lucratif en France, gage d’une certaine représentativité du monde associatif. En 2024, il comptait 39 350 structures employeuses (95 % d’associations et 5 % de fondations) et représentait environ 1 202 000 salariés.

Debout pour défendre son métier

En 1989, l’économiste et anthropologue Philippe d’Iribarne parlait de la logique d’honneur « aussi exigeante dans les devoirs qu’elle prescrit que dans les privilèges qu’elle permet de défendre ». Avec une histoire à la fois aristocratique et révolutionnaire, les Français seraient particulièrement attachés à la noblesse du métier qu’ils exercent. Avoir un métier permettrait d’appartenir à un groupe professionnel si ce n’est à un corps, de s’inscrire dans la grandeur d’une tradition porteuse d’une forme d’honorabilité que l’on aurait le devoir de maintenir, à la fois en étant digne et en s’opposant à ce quiconque manque de respect à son égard.

Cela semble être particulièrement le cas dans le secteur social et médico-social où les professionnels sont prompts à se lever vent debout pour défendre leurs métiers. Ceux et celles qui s’affairent sont, en effet, des travailleurs au service de leur métier : assistant du service social, éducateur spécialisé, auxiliaire de puériculture, infirmier, etc.

Cela se traduit par une mobilité horizontale bien plus importante que dans les champs où la professionnalisation est une force moins prépondérante. L’attachement est relatif non pas tant à l’organisation employeuse qu’au métier. Les mobilités professionnelles sont monnaie courante, d’une association à une autre, du privé non lucratif au public. L’important est de pouvoir continuer à exercer au mieux son métier avec honneur. Bref, la tonalité dominante et commune des organisations du champ n’est pas tant d’être missionnaires que d’être professionnelles.

« La vie associative n’existe pas »

Cette analyse est le fruit d’un des six binômes chercheur/directeur général qui ont participé à la recherche participative sur le métier de directeur général d’association. Il a pour cadre une association de taille moyenne du département des Alpes-Maritimes, gérant 18 établissements et services sociaux et médico-sociaux, et, employant 400 professionnels engagés au service de 700 personnes en situation de handicap.


À lire aussi : Comment les organisations à but non lucratif se transforment face à la baisse des subventions publiques


Le statut associatif de cette organisation pourrait laisser à penser que nous serions en présence d’une organisation à dominante militante, ou missionnaire. L’analyse révèle que cela n’est pas le cas. La dimension associative n’y est pas centrale. Réponse à deux questions que nous leur avons posées.

« Quelle est la part de la dimension associative dans votre projet ? »

« Les gens adhèrent au projet. […] Mais on pourrait avoir un autre statut, cela ne changerait pas grand-chose. […] La vie associative n’existe pas », souligne le directeur général.

« On boit un coup de temps en temps, et c’est tout », ajoute le président de l’association. La tonalité organisationnelle qui domine est professionnelle, à tel point que ses dirigeants acceptent volontiers de parler d’« association de professionnels ».

« Vous êtes même une association de professionnels ? »

« C’est une bonne définition », estime le président interviewé. « C’est tout à fait ça », approuve le directeur général.

Les professionnels sont la partie centrale de l’association. Cela va de soi autant pour le président de l’association que pour le directeur général.

« Le président n’incarne pas l’association », affirme le président.

« Les professionnels se reconnaissent dans l’opérationnel. Ce sont les acteurs du terrain qui incarnent l’association », confirme le directeur général.

Du management artisanal

Parler de « management artisanal » ne signifie pas que les pratiques managériales seraient peu performantes. Cette notion fait référence au fait que les pratiques des directeurs généraux d’association du secteur social et médico-social, tout du moins, ceux qui ont participé à la recherche, apparaissent être avant tout pragmatiques, issues de « bricolages » au sens noble du terme.

Leurs pratiques stratégiques prennent appui sur le cours de l’action, dont ils n’hésitent pas à prendre l’initiative. C’est la mise en mouvement du réel qui leur permet fondamentalement de décider. Il s’agit de tester, d’expérimenter, pour savoir.

« J’engage et je vois (ce qui se passe alors) », affirme ainsi le directeur général de l’association.

Contrairement à l’image spontanément admise par le sens commun d’un dirigeant rationnel dans ses choix et ses actes, l’activité du directeur général d’association de l’action sociale et médico-sociale semble d’abord pragmatique. Elle suppose de composer avec des tendances différentes, des pressions contraires, de surfer sur les événements, de prendre appui sur des propriétés émergentes imprévues pour les optimiser, d’intervenir dans un horizon inconnu.

« Si on n’accepte pas un peu de risque et d’incertitude, une adaptabilité aux situations, on n’avance pas. C’est ce qui fait le sel de la fonction que j’occupe », souligne un autre directeur général ayant participé à la recherche participative.

Bricolage sophistiqué

Les situations d’activité sont caractérisées par une logique de « bricolage », fortement influencée par le patrimoine expérientiel du directeur général. L’improvisation dont ils paraîtraient faire preuve au quotidien relève en réalité d’une intuition très sophistiquée, car reposant sur une recomposition permanente de l’expérience. Il s’agit donc d’un « bricolage sophistiqué » dans lequel les directeurs généraux mettent beaucoup d’eux-mêmes.

Le management associatif n’est donc pas qu’une affaire de valeurs. Dans les associations de l’action sociale et médico-sociale étudiées, il prend plutôt la forme d’un management pragmatique, ancré dans l’action et le travail réel. Bien entendu, cela est en affinité avec le fait que les organisations fabriquées sont avant tout des organisations professionnelles et non pas des organisations missionnaires.

The Conversation

Jean-Claude Dupuis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.04.2026 à 11:25

Investir dans l’art… puis dans les artistes : les nouvelles collaborations des entreprises

Thomas Blonski, Professeur assistant en stratégie et entrepreneuriat, ICN Business School

Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business

Au-delà de l’achat d’œuvres, des relations beaucoup plus fortes se nouent entre les artistes et les entreprises, dessinant un nouveau modèle de collaboration.
Texte intégral (1546 mots)

Longtemps pensé comme un placement ou un outil d’image, l’art occupe désormais une place plus stratégique dans les entreprises. De la collection à la résidence, l’artiste devient progressivement un partenaire organisationnel à part entière. C’est une nouvelle économie collaborative qui se dessine de cette façon.


Au tournant des années 2000, de nombreuses entreprises occidentales se sont mises à acheter des œuvres d’art. Incitations fiscales, amélioration de l’image, diversification des actifs : l’« art comme investissement » semblait aller de soi. Vingt ans plus tard, une évolution plus discrète est à l’œuvre. Les entreprises n’investissent plus seulement dans des œuvres, mais aussi dans des artistes.

À partir d’une enquête fondée sur 23 entretiens menés auprès de dirigeants, d’artistes et d’intermédiaires (galeries, structures spécialisées), nous avons cherché à comprendre ce déplacement progressif : comment passe-t-on de l’achat d’une œuvre à l’organisation d’une résidence d’artiste, puis à des programmes de formation à la créativité ?

De l’œuvre au partenariat

Les lois sur le mécénat adoptées au début du XXIe siècle ont joué un rôle déclencheur. En France, il s’agit de la loi Aillagon de 2003, avec des équivalents au Royaume-Uni (2000), en Allemagne (2000), mais aussi en Italie (2000) et d’autres pays européens. Les avantages fiscaux ont incité des entreprises qui n’avaient aucun lien direct avec le monde de l’art à constituer des collections, soutenir des expositions ou financer des institutions.


À lire aussi : L’art contemporain, un langage et une méthode pour penser un futur improbable


Dans ce cadre, l’investissement artistique est pensé selon une double logique. D’un côté, il s’agit d’un actif : certaines études montrent que l’art peut constituer un outil de diversification patrimoniale pour une entreprise, même si certains chercheurs, tels Mandel ainsi que Lindenberg et Oosterlinck, montrent que les rendements sont incertains et difficiles à anticiper. De l’autre, l’œuvre produit un effet symbolique, puisqu’elle renforce l’image de marque, signale un engagement culturel et installe l’entreprise dans un univers de prestige.

Mais très vite, un constat s’impose aux dirigeants interrogés : acheter une œuvre et l’accrocher dans un hall d’entrée ne suffit pas. « Le niveau zéro, c’est mettre une œuvre au mur, résume un intermédiaire. Si on le fait, autant aller plus loin. »

Une logique du « tant qu’à faire »

Ce « autant aller plus loin » est au cœur de la dynamique observée. Nous l’avons qualifiée de logique du « tant qu’à faire » (might as well). Puisque l’entreprise investit dans l’art, autant en exploiter toutes les potentialités de façon opportuniste.

Après son investissement initial dans le mécénat, l’entreprise découvre en effet qu’elle a désormais accès à un réseau : artistes, galeristes, commissaires d’exposition, collectionneurs. Les relations nouées autour de l’achat d’une œuvre ouvrent d’autres possibilités. Pourquoi ne pas créer un prix d’art contemporain ? Pourquoi ne pas organiser une résidence d’artiste au sein du siège social ?

Au-delà du patrimoine

C’est ainsi que se multiplient, y compris dans des secteurs éloignés du monde culturel, comme, par exemple, l’automobile, l’immobilier, ou encore les vins et spiritueux), des prix d’entreprise, des partenariats avec des institutions muséales ou des programmes de résidence.

L’objectif n’est plus seulement patrimonial. Il devient relationnel et symbolique : gagner en légitimité dans les « mondes de l’art », selon l’expression du sociologue Howard Becker, et renforcer la crédibilité culturelle de la marque.

L’art comme expérience organisationnelle

Un second déplacement s’opère ensuite. Au contact des artistes, les entreprises découvrent autre chose que des œuvres : des manières de travailler. Les résidences, initialement conçues comme des opérations d’image ou de mécénat, deviennent des espaces d’interaction entre artistes et salariés. Des ateliers sont organisés, des projets collaboratifs voient le jour. Les équipes sont confrontées à l’incertitude, à l’expérimentation, à des formes de création qui échappent aux routines managériales.

Certains dirigeants décrivent explicitement ce basculement. L’artiste n’est plus seulement celui qui produit une œuvre, mais celui qui peut transmettre une approche du travail, de la créativité ou de la résolution de problèmes.

À ce stade, de nouvelles formes d’intermédiation apparaissent. Aux galeries traditionnelles s’ajoutent des structures hybrides, par exemple Mona Lisa Factory ou Viarte, capables de traduire le langage artistique en objectifs organisationnels, comme la créativité, la cohésion d’équipe ou encore l’innovation. L’investissement initial dans l’art se transforme alors en investissement organisationnel dans l’artiste.

D’acheteur à acteur

Ce que révèle cette trajectoire consiste en un enchaînement de rationalités. Au départ, la logique est principalement financière : bénéficier d’un cadre fiscal favorable et, éventuellement, d’une valorisation patrimoniale. Très vite, une rationalité symbolique s’y ajoute, puisque l’art confère du prestige, de la distinction, une forme de capital symbolique. Enfin, une rationalité organisationnelle émerge : l’expérience esthétique est convertie en apprentissage collectif, en ressource managériale, en outil de transformation interne.

Ce processus n’est ni linéaire ni planifié d’emblée. Il est progressif et cumulatif. Chaque étape ouvre la voie à la suivante. Parce que l’entreprise a acheté une œuvre, elle a rencontré un artiste ; parce qu’elle a rencontré un artiste, elle a imaginé une résidence ; parce qu’elle a organisé une résidence, elle a envisagé un programme de formation.

Construire la réputation

Cette évolution n’est pas neutre pour les artistes. Recevoir un prix d’entreprise, mener une résidence ou intervenir dans un programme de formation constitue une ligne supplémentaire dans un curriculum vitae. Les entreprises deviennent ainsi des acteurs à part entière des trajectoires artistiques, aux côtés des galeries, des musées et des institutions publiques.

Elles participent à la construction de la réputation et à la circulation des artistes. Dans certains cas, les collaborations contractuelles avec des entreprises sont même perçues comme plus lisibles et plus sécurisées financièrement que certaines relations au sein du monde de l’art.

Moins qu’un aboutissement, l’« art comme investissement » apparaît comme un point d’entrée dans cet univers. Ce qui commence comme un achat d’actif se transforme, par ajustements successifs, en partenariat organisationnel.

Une nouvelle économie collaborative

Cette dynamique contribue à l’émergence d’une économie collaborative spécifique, reliant artistes, entreprises et intermédiaires spécialisés. Elle brouille les frontières traditionnelles entre mécénat, marché de l’art et management.

Reste une question ouverte : jusqu’où cette logique peut-elle aller ? À force d’intégrer l’artiste dans l’organisation, le risque d’une réduction de l’art à un simple outil managérial existe-t-il vraiment ? Ou, à l’inverse, ces collaborations contribuent-elles à réellement redéfinir les rapports entre création et entreprise ?

Loin de l’image d’une simple instrumentalisation, cette recherche montre que la relation entre entreprises et artistes est devenue plus dense, plus réflexive et plus structurante qu’elle ne l’était au début des années 2000. L’œuvre n’est plus seulement accrochée au mur. Elle ouvre la porte à une autre manière de penser l’organisation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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