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02.07.2026 à 17:11

La Sagrada Familia, ou quand les microfossiles inspirent l’architecture

Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

La toute première étape de l’édition 2026 du Tour de France, samedi 4 juillet, met Barcelone à l’honneur. Saviez-vous que des microfossiles avaient inspiré l’architecture de la Sagrada Familia ?
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Vue de l’intérieur de la Sagrada Familia. La coupole s’appuie sur des piliers comme des segments de radiolaires se prolongent par des épines. CD_Photosaddict/Pixabay, CC BY-SA

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. La toute première étape de son édition 2026, le samedi 4 juillet, met Barcelone à l’honneur. La ville espagnole est connue pour sa fameuse basilique la Sagrada Familia, conçue par l’architecte Antoni Gaudi. Celui-ci s’est notamment inspiré, au plan esthétique, de la géologie et du vivant, et en particulier des microfossiles.


La toute première étape du Tour de France fait un détour par l’Espagne, plus précisément par Barcelone. La ville abrite l’emblématique Sagrada Familia, conçue par l’architecte espagnol Antoni Gaudi.

L’occasion de revenir sur les liens entre architecture, vivant et géologie, très présents dans l’Art nouveau, qui ont beaucoup inspiré Antoni Gaudi. Ces influences qui se retrouvent, comme on va le voir, dans le chef-d’œuvre de l’architecte.

Quand la nature inspire l’Art nouveau

Quelques radiolaires (Cyrtoidea) que l’architecte Binet préférait : il considérait Clathrocanium reginae (rangée supérieure, le deuxième à partir de la gauche) comme le plus beau et Pterocanium trilobum (le plus à droite de la rangée du milieu), celui qui aurait inspiré la porte monumentale. Ernst Haeckel, « Kunstformen der Natur » (1904)

L’Art nouveau, mouvement artistique né à la fin du XIXᵉ siècle, s’appuie sur l’esthétique (des lignes, des couleurs, des ornementations) de la nature et de ses structures. Prendre la nature comme référence, c’est alors réagir contre le rationalisme du début de l’ère industrielle.

Pour le biologiste allemand Ernst Haeckel (1834-1919), la nature est apparentée à l’art. Il fut notamment marqué par la symétrie des microorganismes tels les radiolaires. Ses dessins d’organismes du plancton, obtinrent une grande célébrité, en particulier ses ouvrages Kunstformen der Natur (Formes artistiques de la nature), parus de 1899 à 1904 sous la forme de nombreux cahiers.

Ses représentations de micro et de macroorganismes ont considérablement influencé l’art du début du XXᵉ siècle. Les meilleurs exemples de cette fusion sont visibles au Musée océanographique de Monaco, dont le lustre méduse de Constant Roux, mais aussi les quatre lampes « radiolarium » et les fresques réalisées à partir des dessins d’Ernst Haeckel.

Le lustre Radiolaire du Musée océanographique de Monaco.

Les radiolaires de l’exposition universelle et l’essor du fonctionnalisme

Il en est de même pour la porte monumentale, à l’exposition universelle de Paris en 1900, de l’architecte français René Binet (1866-1911). La publication par Binet d’Esquisses décoratives, inspirée de Haeckel, fut une des bases de l’Art nouveau.

La porte monumentale de l’exposition universelle de Binet est inspirée d’un groupe de radiolaires, les cyrtoïdes, et plus particulièrement du Pterocanium trilobum. Library of Congress, Domaine public via Wikimedia

Les formes naturelles résultent de leur aptitude à une fonction et de règles morphologiques. Tout cela inspire considérablement les architectes de l’époque.

L’architecte français Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) a écrit qu’il fallait « chercher la raison de toute forme car toute forme a sa raison » dans sa préface des Entretiens sur l’architecture. Ce courant de pensée culmine avec la publication, en 1917, de l’ouvrage de D’Arcy Wentworth Thompson (1860-1948) Forme et Croissance, qui connaît un immense succès auprès des architectes.

Pour les fonctionnalistes (du courant fonctionnaliste en architecture), la forme et l’apparence d’un bâtiment devraient découler de sa fonction. En 1923, le biologiste autro-hongrois Raoul Francé (1874-1943) écrit :

« La nécessité prescrit certaines formes pour certaines qualités. (…) Dans la nature, toute forme (…) est une création de la nécessité. »

Ces parallèles avec l’architecture sont repris par l’architecte français Le Corbusier (1887-1965), qui déclare :

« La biologie est désormais le maître mot en architecture et urbanisme. »

Les influences géologiques de Montserrat à Barcelone

En France, Eugène Viollet-le-Duc sera l’inspirateur de nombreux architectes de l’Art nouveau, qui triomphe à l’Exposition universelle de Paris en 1900. Barcelone aussi s’illustre par des monuments Art nouveau, parmi lesquels ceux de l’architecte Antoni Gaudí, avec la basilique de la Sagrada Familia commencée en 1882. Pour lui :

« L’architecture du futur construira en imitant la nature, parce que c’est la plus rationnelle, durable et économique des méthodes. »

Alors qu’il était étudiant, Antoni Gaudi avait travaillé à l’abbaye de Montserrat (Catalogne) dont le paysage l’a marqué à tel point que l’on considère parfois que les tours de la Sagrada Familia sont une ode à Montserrat.

Paysages autour de l’abbaye bénédictine Santa Maria de Montserrat (Catalogne, Espagne). P. De Wever, Fourni par l'auteur

Ses tours, semblables à des aiguilles de pierre, reproduisent la verticalité des pics de Montserrat, tandis que les façades, sculptées comme par l’érosion, rappellent les parois rocheuses. Ces falaises sont constituées d’un conglomérat qui résulte de l’érosion des Pyrénées.

Ce même type de roche donne des reliefs similaires ailleurs, eux aussi accueillant parfois également des hommes d’Église, comme dans les monastères des Météores, en Grèce.

Les formations rocheuses dans les Météores, formation géologique du nord de la Grèce. Un monastère niché dans un repli. Stathis Floros, CC BY-SA

Le biomimétisme en architecture, des radiolaires aux diatomées

Revenons-en aux radiolaires, et plus particulièrement à leurs microfossiles. Le squelette est le seul élément d’étude du micropaléontologue.

Or, la géométrie du squelette des radiolaires répond aux mêmes lois de physique fondamentale que celles qui régissent les interfaces entre fluides ou entre fluides et solides. Il existe aussi une similitude frappante de formes entre une association de bulles de savon et certains squelettes de ces organismes.

Une expérience permet de bien comprendre le processus lié aux volumes créés par des tensions superficielles moindres en plongeant des structures rigides en fil de fer dans un bain d’eau savonneuse. On observe alors des structures similaires, parce que les forces physiques jouent de la même façon.

Structures tétraédriques en fil de fer plongées dans un bain d’eau savonneuse. a. – Le tétraèdre sorti du bain montre des voiles d’eau savonneuse, formant une structure interne plus complexe. b. – Avec un tétraèdre arrondi : la forme interne, proche de la précédente, évoque le squelette d’un radiolaire connu (voir c). c. – Squelette d’un radiolaire actuel : Callimitra agnesae, dessiné par Haeckel. P. De Wever et al. 2001, Fourni par l'auteur

Les structures de la nature résultent, elles, de centaines de millions d’années d’essais et d’erreurs, qui tiennent par exemple à la résistance mécanique ou aux économies de moyens, notamment en matière d’énergie nécessaire pour déposer le matériau (siliceux ou calcaire…). Les formes qui en sont issues répondent à des nécessités physiques et chimiques. Il n’est guère surprenant qu’elles inspirent les architectes et qu’elles invitent à établir un pont entre art et science à travers le biomimétisme.

Au-delà de l’Art nouveau, ce monde microscopique a continué d’influencer les architectes de structures monumentales telles la Géode du parc de la Cité des sciences, porte de la Villette à Paris, inaugurée en 1985, ou encore la Biosphère du pavillon des États-Unis à l’Exposition universelle de Montréal en 1967.

On retrouve des structures semblables dans les œuvres de l’allemand Frei Otto pour le toit du parc olympique de Munich pour les Jeux olympiques de 1972 ou de Jörg Gribl avec le bâtiment des hippopotames du zoo de Berlin.

Bâtiment des hippopotames au jardin zoologique de Berlin, érigé en 1996, par l’architecte Jörg Gribl avec la coopération de M. F. Manleitner – ouvrir l’image en grand🔍. Kristof Magnusson, CC BY-SA

Plus curieux encore, car il ne s’agit pas de copie cette fois, mais d’une ressemblance fortuite : il est tout à fait extraordinaire de constater que la structure du dôme de Sainte-Sophie à Istanbul, évoque celle d’une diatomée alors même qu’à l’époque de sa construction (VIᵉ siècle) on ne connaissait pas encore la forme des diatomées ! Or, ce dôme est justement construit avec de la diatomite, seule roche suffisamment légère, pour une telle taille. Ou quand la science rejoint, des siècles plus tard, l’imagination des architectes.

Comparaison de la coupole du dôme de Sainte-Sophie (Istanbul, Turquie) vue de l’intérieur dans son état actuel (à gauche), avec un dessin de diatomée de Haeckel (à droite). Haeckel 1904/Eusebius, CC BY

Une précédente version de ce texte a été publiée le 8 juin 2026 sur le site_ Planet Terre _de l’ENS Lyon.

The Conversation

Patrick De Wever ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.07.2026 à 17:09

Comment mes recherches sur l’amitié m’ont aidée à comprendre ma propre solitude

Marie-Elisabeth Lei Pihl, Postdoctoral Researcher in the Department of Communication, University of Copenhagen

Malgré une vie bien remplie, une chercheuse spécialisée dans l’amitié ne parvenait pas à se défaire d’un sentiment de manque. Travaux scientifiques et romans lui ont permis de mieux comprendre les ressorts de la solitude.
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De plus en plus de personnes déclarent se sentir seules, y compris lorsqu’elles sont entourées. Piotr Arnoldes/Pexels, CC BY

Nous accordons souvent la priorité au couple, à la famille et au travail, reléguant l’amitié au second plan. Pourtant, à mesure que les liens sociaux s’effritent, l’amitié apparaît comme une ressource essentielle pour élargir nos horizons, nourrir notre curiosité et donner du sens à nos vies.


Il y a quelques années, j’ai acheté une maison. Jeunes diplômés, mon mari et moi avions eu toutes les peines du monde à convaincre les banques de nous accorder un prêt immobilier. Et pour compliquer les choses, j’étais issue des sciences humaines, un parcours qui ne garantissait pas exactement une insertion professionnelle facile.

Après avoir essuyé plusieurs refus, nous avons finalement réussi à convaincre un conseiller bancaire bienveillant de nous faire confiance. Du jour au lendemain, nous nous sommes retrouvés installés en banlieue, dans une maison de 190 mètres carrés, avec deux enfants et un trampoline dans le jardin.

Un soir d’été, alors que les enfants dormaient, nous étions assis sur la terrasse, baignés par les derniers rayons du soleil. Nous avions bien mangé, allumé quelques bougies et buvions un verre de vin. Cela ressemblait à la soirée parfaite…

Sur le papier, nous avions réalisé notre rêve. Le problème, c’est que je ne le ressentais pas ainsi. J’avais l’étrange impression qu’il manquait quelque chose, alors même que j’adore ma famille. Ce qui manquait, c’étaient des amis. Et si je me sentais seule, je n’étais pas la seule dans ce cas. Des études montrent que beaucoup d’entre nous ont déjà éprouvé ce sentiment de solitude.

Mes recherches portent sur l’amitié et, ces dernières années, je me suis plongée dans tout ce qui touche à ce sujet, des études scientifiques aux textes littéraires. C’est d’ailleurs surtout la littérature qui m’a offert un regard nouveau, à la fois professionnel et personnel, sur ce que sont les amis et sur ce que l’amitié peut être.

Autrement dit, j’ai tout ce que les comédies romantiques et la culture populaire nous présentent comme essentiel : un partenaire, des enfants, un emploi et un crédit immobilier. Mais cela ne suffit pas tout à fait.

Et cela m’a amenée à me demander si le parcours de vie que beaucoup d’entre nous – moi comprise – suivons ne comporte pas, en réalité, des défauts intrinsèques. Cette trajectoire laisse-t-elle trop peu de place aux relations fondées sur le choix et l’égalité ? À ces relations qui ne consistent pas à fonder une famille, mais à nouer des amitiés ?

En manque d’amitié

Nous sommes élevés pour suivre un scénario social bien précis. Un scénario dans lequel la carrière, le mariage et les enfants occupent le devant de la scène, tandis que l’amitié se voit attribuer un rôle secondaire.

Beaucoup d’entre nous laissent derrière eux leur jeunesse – période où l’amitié occupe souvent une place centrale – au profit de la relation amoureuse « sérieuse » associée à l’âge adulte. Plus largement, certaines personnes considèrent l’amitié comme une sorte de cerise sur le gâteau, plutôt que comme la pâte qui lui donne sa cohésion.

Mais que se passe-t-il si ce scénario ne nous rend pas heureux ? Et si nous nous privions de quelque chose d’essentiel ? Dans son ouvrage fondateur, la Femme mystifiée, l’écrivaine et militante féministe Betty Friedan a décrit le profond mal-être ressenti par de nombreuses femmes dans les années 1960.

L’un des arguments centraux du livre est le suivant : les femmes qui restent au foyer pour s’occuper des enfants sont condamnées à l’insatisfaction en raison de structures sociales plus larges qui les maintiennent dans cette situation. Un phénomène qu’elle a qualifié de « problème sans nom ».

Bien sûr, le fait d’être fatiguée de prendre soin des autres et de ne pas être au centre de sa propre vie jouait un rôle important dans mon sentiment de tristesse et de manque. Mais cela n’expliquait pas tout : j’avais un emploi et des activités en dehors de la maison, contrairement à de nombreuses femmes des années 1960. J’avais des projets, des envies. L’analyse de Friedan ne rendait donc pas entièrement compte de mon problème.

Un phénomène du milieu de vie

Vous reconnaîtrez peut-être ce sentiment de manque d’amitié, même si vous ne vivez pas en banlieue, ne passez pas vos journées à gérer une vie de famille ou ne vous identifiez pas comme une femme. Peut-être avez-vous construit votre existence de façon très différente de la mienne et vous êtes-vous pourtant déjà demandé où étaient passés vos amis. Car au fond, à quel moment nos amis disparaissent-ils de nos vies ? C’est particulièrement au milieu de la vie qu’il devient difficile de trouver du temps pour eux.

Les psychologues américains Willard Hartup et Nan Stevens ont montré que nous passons moins de 10 % de notre temps d’éveil avec nos amis durant les années où le travail et la famille accaparent l’essentiel de notre temps et de notre énergie. Une autre étude, également menée aux États-Unis, aboutit à une conclusion similaire : plus de 40 % des adultes interrogés ont déclaré souhaiter être émotionnellement plus proches de leurs amis et aimeraient passer davantage de temps en leur compagnie.

Concrètement, nous passons aujourd’hui moins de trois heures par semaine avec nos amis, contre six heures il y a une décennie. Une division par deux, tout simplement. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large qui traverse nos sociétés : de moins en moins de personnes adhèrent à des partis politiques, l’appartenance aux institutions religieuses recule, et la participation aux syndicats ou aux clubs sportifs locaux diminue également. Des transformations que le politologue américain Robert D. Putnam a décrites dans son ouvrage de 1995, Bowling Alone (non traduit en français).

Et ce phénomène touche l’ensemble du monde occidental. Même au Danemark, où je vis et où les traditions associatives sont particulièrement fortes, on observe la même tendance : nous rencontrons tout simplement moins souvent les autres, passons de plus en plus de temps seuls et nous nous sentons davantage seuls. Or, être seul ne signifie pas nécessairement se sentir seul – ce dernier état étant une expérience subjective –, mais la solitude physique augmente bel et bien le risque de solitude ressentie.

Dans mon propre cas, l’amitié occupait une grande place au début de ma vingtaine. Je vivais en résidence universitaire et, rétrospectivement, ce qu’il y avait de mieux dans cette période, c’est que je n’avais pas besoin d’organiser quoi que ce soit pour avoir une vie sociale.

Il y avait toujours quelqu’un dans la cuisine avec qui discuter. Toujours quelqu’un avec qui prendre un café. C’était une vie où l’amitié était intégrée au quotidien. Alors pourquoi quitter ce type de vie collective ? Pourquoi avoir des enfants, tout simplement, et, dans mon cas, déménager en banlieue ?

C’est une question légitime, et je me la suis souvent posée. La réponse la plus simple est que je suis tombée enceinte et que les enfants n’étaient pas autorisés dans les résidences étudiantes. À cela s’ajoute le fait que le logement dans les grandes villes – comme Copenhague – est devenu pratiquement inaccessible aux jeunes et aux jeunes familles. Pour le dire franchement, nous sommes poussés hors des villes.

Cela dit, j’étais aussi un peu lasse des fêtes des autres et du désordre des autres. Et parfois, on a simplement envie de boire son café seul. S’il avait été possible de rester dans une forme d’habitat partagé compatible avec la présence d’enfants tout en conservant une cuisine privée, je l’aurais fait sans la moindre hésitation. Mais ce type de solution est rare. Nous revenons donc au scénario social que j’évoquais plus tôt.

Ce que l’on pourrait appeler à la fois les structures sociales et l’organisation matérielle de nos lieux de vie laisse peu de place à des modes d’existence qui sortent du modèle du couple, de la famille nucléaire ou de la vie en solitaire (alors même que plus de personnes que jamais vivent désormais seules). D’où une aspiration croissante à de nouvelles normes autour de l’amitié et de la vie en communauté.

La littérature et la compagnie des autres

Certains soutiennent que la famille est une institution oppressive qui devrait être purement et simplement abolie. Cette position s’inscrit dans le prolongement du féminisme radical des années 1970. Des penseuses comme Shulamith Firestone défendaient ainsi l’idée que la reproduction devrait être confiée à la technologie afin de libérer totalement les femmes de cette charge. Plus récemment, Sophie Lewis a développé un argument similaire. Dans son ouvrage Pour en finir avec la famille , elle plaide pour le démantèlement de la structure sociale de la famille au profit d’une culture du soin plus collective.

Je comprends les motivations qui sous-tendent ce type d’arguments. Mais si des personnes souhaitent tomber amoureuses et avoir des enfants ensemble au sein d’un couple, alors elles doivent pouvoir le faire. Peu importe ce qu’un intellectuel peut en penser. Les familles posent-elles parfois problème ? Peuvent-elles nous rendre plus isolés en accaparant du temps qui pourrait être consacré aux amitiés ? Oui, dans les deux cas.

Peuvent-elles aussi être une source de joie et de sens ? Tout autant. La raison pour laquelle j’évoque cette critique de la famille est qu’elle reflète une tendance plus large dans les livres, les films et la culture en général : une volonté croissante de remettre en question nos modes de vie et la place que l’amitié devrait occuper dans nos existences. J’ai déjà écrit sur cette évolution, en expliquant que l’amitié gagne en importance et en proposant trois pistes pour comprendre pourquoi.

L’une de ces explications est la progression de la solitude, qui rend l’amitié d’autant plus précieuse qu’elle devient plus rare.

Une autre tient au fait que l’amitié peut aujourd’hui conférer du statut et du prestige dans un monde façonné par les réseaux sociaux et la culture de l’image.

Enfin, j’avancerais qu’il existe une curiosité culturelle croissante pour l’idée que les amitiés puissent servir de cadre de vie au même titre que les relations amoureuses l’ont historiquement fait.

La star de la littérature française Édouard Louis figure parmi les auteurs les plus en vue qui s’interrogent aujourd’hui sur l’amitié. Dans Changer : méthode (2021), il raconte comment sa vie a été marquée par un éloignement progressif de sa famille. À la place, il recherche différentes amitiés qui l’aident à échapper à un milieu ouvrier homophobe du nord de la France et à se rapprocher du monde littéraire parisien.

Il décrit comment son amitié avec Elena, une jeune femme issue de la classe moyenne, bouleverse complètement sa vision du monde, puis comment il se lie d’amitié avec les intellectuels français Didier Eribon et Geoffroy de Lagasnerie. Ce dernier a décrit leur amitié à trois comme un « mode de vie » et une « forme de vie radicale » rompant avec l’ordre établi.

On pourrait objecter que de telles représentations culturelles de l’importance de l’amitié constituent l’aboutissement de l’individualisme contemporain. Pour Édouard Louis, il s’agit de vivre exactement comme il souhaite vivre, totalement affranchi des conventions et des attentes sociales. Une démarche qui renvoie effectivement à une forme très contemporaine d’individualisme.

Mais elle exprime aussi un désir profond des autres et de la vie en communauté. Il semble poser la question suivante : est-il possible de renverser les conventions sociales existantes pour inventer nos propres normes en matière d’amitié et de vie collective ? Louis comme Geoffroy de Lagasnerie répondent par l’affirmative : oui, cela est possible.

Rompre avec les conventions

Les récits de l’écrivain danois Thomas Korsgaard consacrés à Tue présentent un parallèle intéressant avec ceux d’Édouard Louis : Tue est issu d’un milieu modeste, non universitaire, de province et, comme Édouard Louis, il quitte son environnement d’origine pour s’installer en ville et se construire une nouvelle vie.

Dans son roman Man skulle nok have været der (Il aurait sans doute fallu être là, non traduit en français), publié en 2021, Korsgaard raconte les débuts mouvementés de Tue à Copenhague. Pendant longtemps, celui-ci vit dans une grande précarité, presque sans domicile, avant de rencontrer Victoria (une sorte d’équivalent danois d’Elena) qui lui apprend les codes sociaux de la bourgeoisie intellectuelle. Peu à peu, il entame la même transformation que celle décrite par Édouard Louis.

L’histoire culturelle et littéraire offre également de nombreux exemples d’amitiés féminines ayant permis à certaines personnes de vivre en dehors des normes établies et d’être pleinement elles-mêmes. L’écrivaine suédoise Selma Lagerlöf ne s’est jamais mariée et a entretenu des relations très étroites avec d’autres femmes. De même, la vie et l’œuvre de Virginia Woolf ont été profondément marquées par des amitiés féminines intenses.

Pendant de nombreuses années, il n’était pas considéré comme suspect ou déplacé que des femmes entretiennent entre elles des relations romantiques, voire à la frontière de l’érotisme. Dans bien des cas, celles-ci étaient perçues comme de simples amitiés intimes.

L’homosexualité masculine, en revanche, a souvent suscité l’hostilité et la réprobation selon les époques et les contextes historiques, à l’exception notable de la Grèce antique et de certaines sociétés classiques.

Les récits d’Édouard Louis, de Thomas Korsgaard, de Geoffroy de Lagasnerie et de bien d’autres témoignent tous d’un puissant désir de rompre avec les structures qui nous dictent la manière dont nous devrions vivre. Ils nous rappellent aussi l’importance de nous demander si nous vivons selon nos propres critères – ou selon ceux de quelqu’un d’autre.

L’amitié à l’âge adulte

Le sentiment de manquer d’amis, celui qui m’a frappée ce soir-là sur la terrasse, renvoie peut-être à quelque chose de plus profond que le simple fait de ne pas avoir beaucoup de personnes à inviter à son anniversaire ou à appeler un jour de pluie. C’est avant tout ce que la littérature m’a permis de comprendre. Mon besoin d’amitié ne relevait pas tant d’un besoin d’être entourée. Il s’agissait davantage d’un besoin d’élargir mon horizon et d’entendre d’autres points de vue.

Ce n’étaient pas seulement mes amis qui me manquaient ; c’étaient aussi des perspectives différentes, de nouvelles idées et d’autres façons de penser. Les amitiés peuvent nous aider à découvrir et à explorer des aspects insolites et non conventionnels de l’existence et, ce faisant, à remettre en question l’ordre établi, à l’image des représentations que l’on trouve dans la littérature. En somme, elles peuvent nous amener à voir le monde autrement.

Lorsque j’étais à l’école primaire, l’une de mes plus proches amies était une femme d’environ 70 ans qui s’était occupée de moi lorsque j’étais enfant. Alors même qu’elle n’était plus ma baby-sitter, j’ai continué à aller la voir. Elle s’appelait Lise et était née en 1928. Avec son humour noir, ses boucles de cheveux et sa garde-robe remplie de chaussures à talons, son appartement était mon refuge préféré. Elle était d’origine juive et, à l’âge de 15 ans, elle avait fui les nazis au Danemark à bord d’un bateau de pêche suédois.

J’adorais ses histoires et, au-delà, tout ce qu’elle était. Elle cuisinait très mal, me faisait toujours des cadeaux et était d’une élégance irréprochable. Notre amitié transcendait toutes les frontières habituelles. Elle était atypique, voire étrange. Mais c’était exactement ce dont nous avions besoin, l’une comme l’autre.

Que peut-on faire ?

Inspirés par les nombreux exemples que nous offre la littérature, pouvons-nous mener une vie dans laquelle les amis occupent davantage de place, où les amitiés sont autorisées à bousculer nos certitudes sur l’existence ? Et ce, même si nous ne sommes ni prêts ni désireux de jeter aux oubliettes la famille et toutes les autres conventions sociales ?

Je suis convaincue que c’est possible. Mais cela suppose de résister, au moins un peu, à l’importance accordée aujourd’hui au choix individuel et à l’individualisme, et de faire quelque chose qui n’est plus vraiment à la mode : envoyer un message au lieu de faire défiler son écran. S’engager. Inviter quelqu’un chez soi. Peut-être même quelqu’un que l’on n’aurait jamais considéré comme un ami. Mais qui pourrait pourtant se révéler précieux dans notre vie.

Cela suppose aussi de considérer les inconnus comme des amis potentiels. Car au fond, l’amitié n’est rien d’autre que cela : des inconnus que l’on apprend à connaître, à apprécier et à qui l’on accorde sa confiance – une définition que je développe plus en détail dans mon livre Venskab fra Aristoteles til Snapchat (l’Amitié d’Aristote à Snapchat, non traduit en français).

Dites bonjour à votre voisin. Souriez et échangez quelques mots avec les personnes que vous croisez dans les magasins ou dans le bus, car ces fameuses « relations faibles » sont en réalité très bénéfiques : elles renforcent notre sentiment d’appartenance. Parfois, c’est aussi simple que cela : soyez aimable.

Il est également utile d’aller vers celles et ceux qui, sur le papier, ne nous ressemblent pas. Et ce faisant, de dépasser l’idée selon laquelle les semblables s’attirent pour nouer des liens avec des personnes différentes de nous, comme l’ont fait Édouard Louis, Tue chez Thomas Korsgaard ou encore Geoffroy de Lagasnerie.

Cela implique aussi de reconnaître que l’amitié peut prendre de multiples formes et qu’elle n’a pas besoin de ressembler aux fêtes parfaites ou aux baby showers qui envahissent les réseaux sociaux. Pour certains, la lecture d’un livre ou le fait de passer du temps dans la nature peut même susciter un sentiment d’amitié, y compris lorsque ces activités se pratiquent dans la solitude.

Aussi étrange que cela puisse paraître, l’amitié ne nécessite peut-être même pas toujours la présence d’autres personnes. J’ai récemment assisté à une conférence donnée à Copenhague par le sociologue allemand et penseur Hartmut Rosa, dont les réflexions sur la résonance m’ont beaucoup aidée à penser l’amitié. Selon Rosa, nous entrons en résonance avec d’autres êtres, mais aussi avec le monde au sens large – et pas uniquement avec d’autres personnes.


À lire aussi : La pédagogie de la résonance selon Hartmut Rosa : comment l’école connecte les élèves au monde


Pour ma part, j’ai commencé à réunir plus souvent des amis, y compris des personnes que je n’avais pas vues depuis longtemps. Ce n’est pas particulièrement comparable à la vie étudiante : les gens viennent souvent avec leurs enfants, et une partie du temps est consacrée à construire des Lego ou à arbitrer des disputes. Mais cela n’a finalement que peu d’importance. Ce qui compte pour moi, c’est que nous puissions nous faire une place les uns aux autres à travers les différentes étapes de la vie.

J’ai également élargi ma conception de l’amitié pour y inclure les interactions du quotidien, qu’il s’agisse de quelques mots échangés avec d’autres parents à la crèche, de déjeuners entre collègues ou de messages amicaux envoyés en ligne.

Car il n’est pas nécessaire d’avoir un vaste cercle d’amis. À mes yeux, l’amitié est avant tout une pratique. C’est une manière d’être au monde, quelque chose que l’on fait plutôt que quelque chose que l’on possède. Ce changement de perspective a véritablement apaisé mon sentiment de manque. Aujourd’hui, je regarde ma vie de banlieue sous un autre jour. J’ai compris qu’il ne me manquait rien ; il s’agit simplement de passer à l’action.

Abandonner l’idée selon laquelle l’amitié devrait nécessairement prendre une forme bien précise m’a également beaucoup aidée. Car les amitiés existent sous une infinité de formes : des micro-interactions du quotidien aux liens qui durent toute une vie. Peut-être même avec un arbre ou un chien ?


Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat entre Videnskab.dk et The Conversation. Vous pouvez lire la version danoise de cet article ici.

The Conversation

Marie-Elisabeth Lei Pihl a reçu des financements de la fondation Carlsberg.

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02.07.2026 à 11:40

Face aux défis de l’anthropocène, l’écotoxicologie doit s’adapter pour améliorer ses capacités de prédiction

Thomas Sol Dourdin, Chercheur post-doctoral, La Rochelle Université

Cassandre Aimon, Chercheuse, Inrae; Université de Bordeaux

Marie-Agnès Coutellec, Directrice de recherche, Inrae

Née dans les années 1960, l’écotoxicologie doit aujourd’hui s’adapter et évoluer face aux nouveaux défis environnementaux.
Texte intégral (1901 mots)

L’écotoxicologie est une discipline scientifique encore jeune. Née dans les années 1960, sa mission est de comprendre les contaminations des écosystèmes par les polluants chimiques ainsi que leurs impacts pour éclairer la décision publique. Mais elle doit aujourd’hui s’adapter et évoluer face aux nouveaux défis environnementaux.


Depuis les années 1960, l’écotoxicologie s’est imposée comme une discipline clé pour comprendre les effets des substances chimiques sur l’environnement. À la croisée de la toxicologie et de l’écologie, elle étudie la contamination des écosystèmes, la circulation et la transformation des polluants chimiques, ainsi que leurs impacts sur les organismes et les processus écologiques. Son but ultime est d’éclairer les décisions publiques encadrant l’usage de ces composés.

Pour cela, elle s’est principalement focalisée sur le développement et l’utilisation de protocoles standardisés d’évaluation rapide du risque environnemental, conçus pour générer des résultats fiables, comparables, facilement communicables et donc rapidement exploitables pas les décideurs. Ces approches constituent aujourd’hui le cadre d’évaluation du risque environnemental (ERA), un socle de réglementations nationales et internationales. Parmi elles, on peut citer le règlement européen REACH, qui vise à protéger la santé humaine et l’environnement des risques associés aux substances chimiques.

Mais cette standardisation, à savoir l’établissement de tests aux conditions normées et supposés réplicables dans tout laboratoire, laisse de côté de nombreux processus dits « éco-évolutifs ». En effet, la contamination environnementale a aujourd’hui, au-delà de ses effets de court terme étudiés dans des conditions simples, d’autres impacts à long terme, des effets intergénérationnels, autrement dit, des conséquences populationnelles et écosystémiques. Autant de dimensions que l’écotoxicologie, aujourd’hui, ne sait pas mettre en évidence.

C’est en particulier le cas dans le contexte des changements environnementaux globaux que nous connaissons, qui posent des questions inédites pour l’écotoxicologie. Les xénobiotiques en particulier, c’est-à-dire les substances présentes dans un organisme mais qui lui sont étrangères, comme les pesticides, pourraient jouer un rôle significatif en modifiant le potentiel adaptatif des organismes.

Dans ce contexte, la pertinence de l’écotoxicologie est parfois questionnée. Mais de notre côté, nous pensons que la discipline peut évoluer pour s’adapter et mieux prédire les effets des polluants.


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Des tests efficaces… mais incomplets

L’écotoxicologie repose aujourd’hui sur des tests normalisés, généralement validés par l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), qui sont établis de façon à être robustes (à la fois fiables et faisables) et réplicables par différents laboratoires. Toutefois, ces protocoles prennent rarement en compte ce qui se passe après l’exposition. Or, certains effets peuvent apparaître bien plus tard, parfois à l’âge adulte après une exposition embryonnaire, voire affecter les générations suivantes.

C’est le cas de certains perturbateurs endocriniens, pour lesquels une exposition précoce peut entraîner des troubles de la reproduction sur plusieurs générations. Si ces phénomènes commencent à être inclus dans certains cadres d’évaluation, ils restent encore largement sous-estimés.

Ces lacunes s’ajoutent à d’autres. Citons par exemple l’absence de prise en compte de possibles effets cocktails car les tests portent sur des substances isolées (pourtant présentes en mélanges complexes dans l’environnement), l’utilisation presque exclusive d’espèces animales modèles ou la simplification des conditions de laboratoire. Tout ceci ignore les interactions écologiques et les variations environnementales.

Un autre point critique de ces tests concerne la diversité génétique au sein des espèces. Pour garantir la reproductibilité, les expériences utilisent généralement des lignées d’organismes standardisées, c’est-à-dire génétiquement homogènes, considérant la variabilité génétique comme un « bruit » à éliminer. Cette simplification pose problème.

  • D’une part, elle limite la représentativité des résultats : une seule souche ne reflète pas nécessairement la réponse de toute une espèce.

  • D’autre part, elle empêche de comprendre les capacités d’adaptation des populations, notamment face aux pesticides, pour lesquels de nombreuses résistances génétiques sont identifiées chez les espèces cibles.

Cela pose un véritable problème non seulement aux utilisateurs et aux fabricants des substances testées, mais aussi en matière de santé publique.


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Des effets évolutifs encore mal intégrés

Les polluants ne se contentent en outre pas d’affecter les organismes à court terme : ils peuvent aussi influencer leur évolution. Cette dimension reste pourtant peu considérée dans l’évaluation du risque.

Les organismes disposent de plusieurs mécanismes pour répondre aux stress environnementaux. À court terme, ils peuvent ajuster leur physiologie grâce à la plasticité phénotypique, qui désigne le fait qu’un génotype exprime différents phénotypes selon l’environnement. Certains de ces ajustements reposent sur des mécanismes épigénétiques, qui modulent l’expression des gènes sans en modifier la séquence.

Or, ces mécanismes peuvent être influencés par les contaminants. Ils peuvent modifier les processus développementaux, la physiologie ou la reproduction. Certaines de ces modifications peuvent même être transmises à la descendance, ouvrant la voie à des effets intergénérationnels encore mal décrits. Cette plasticité épigénétique permet aux organismes de répondre rapidement à un stress environnemental, parfois de façon réversible, mais elle soulève des questions sur la stabilité de ces réponses et leur influence sur la dynamique évolutive des populations.

Parce que oui, les polluants peuvent aussi, à plus long terme, orienter l’évolution des populations. L’adaptation repose alors sur une combinaison de processus macroévolutifs et microévolutifs (la microévolution décrivant les changements au sein d’une même espèce, et la macroévolution ceux qui portent plutôt sur la spéciation et l’évolution des groupes d’espèces), en lien avec les pressions actuelles.

Ces processus peuvent donner lieu à l’émergence rapide de résistances, par sélection de variants génétiques, à l’apparition de mutations avantageuses ou encore à la transmission de modifications épigénétiques induites par l’environnement. L’évolution des résistances aux pesticides en est une illustration frappante. Ces dynamiques, parfois rapides, montrent que les polluants ne modifient pas seulement l’état de santé des organismes, mais aussi leur trajectoire évolutive.

Ces processus – plasticité, héritage épigénétique, évolution génétique – influencent profondément la manière dont les populations réagissent aux polluants, mais sont encore rarement pris en compte dans les évaluations réglementaires.

Vers une écotoxicologie plus prédictive

Face aux défis environnementaux actuels, la prise en compte de toutes ces interactions par l’écotoxicologie devient impérative : elle ne peut plus se contenter d’évaluer des effets à court terme dans des conditions simplifiées. Il est à cet égard réconfortant de noter l’émergence de nouvelles approches. Par exemple :

  • à l’échelle évolutive, certaines méthodes statistiques s’appuient par exemple sur les relations de parenté entre espèces, ou encore la conservation de familles de protéines cibles pour identifier un signal phylogénétique permettant de prédire la sensibilité des unes à partir de la sensibilité des autres ;

  • à l’échelle des populations, les outils de génomique facilitent la détection de signatures d’adaptation ou de plasticité en réponse aux polluants, mettant en évidence des dynamiques microévolutives ;

  • enfin, certaines études tentent de mettre en évidence les compromis induits par l’adaptation aux contaminants : celle-ci est susceptible d’augmenter la sensibilité à d’autres stress, voire de réduire la capacité générale d’adaptation des organismes, exacerbant potentiellement les effets délétères des autres changements globaux sur la biodiversité dans son ensemble.

Ces avancées contribuent à intégrer une nouvelle dimension dans l’évaluation du risque : la vulnérabilité des espèces et des populations, qui dépend non seulement de leur exposition aux polluants, mais aussi de leur capacité à y répondre et à s’y adapter.

Repenser le risque à l’ère de l’anthropocène

Alors que la biodiversité décline à un rythme sans précédent, la pollution chimique est identifiée par la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) comme l’un des principaux facteurs de cette crise. Les pesticides, conçus pour être toxiques, en sont une illustration particulièrement frappante.

L’écotoxicologie doit dès lors évoluer en intégrant l’ensemble des processus écoévolutifs et en tenant compte des différents rythmes auxquels ils se déroulent. Ceci permettrait d’améliorer à la fois la capacité prédictive de l’écotoxicologie et sa pertinence vis-à-vis des dynamiques écosystémiques.

L’enjeu est de taille : il ne s’agit plus seulement d’accompagner la mise sur le marché des substances chimiques, au rythme des priorités définies par les pouvoirs publics, mais de comprendre leur influence sur la capacité d’adaptation des organismes aux changements environnementaux.

Une écotoxicologie plus intégrative des processus écoévolutifs pourrait ainsi permettre d’améliorer à la fois la capacité prédictive de l’écotoxicologie et sa pertinence pour répondre aux défis environnementaux du XXIᵉ siècle.

The Conversation

Marie-Agnès Coutellec a reçu des financements de: INRAE, ANSES, ANR, CNRS.

Cassandre Aimon et Thomas Sol Dourdin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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02.07.2026 à 11:40

Sommes-nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction

Romain Garrouste, Chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (ISYEB), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

La manière dont la sixième extinction est mise en images doit être questionnée, car elle façonne notre perception de l’effondrement du vivant.
Texte intégral (2893 mots)

Nous sommes désormais saturés d’images mettant en scène la transformation des paysages et l’effondrement de la biodiversité sous l’effet des activités humaines. Ce « photographocène », contraction de « photographie » et d’« anthropocène », façonne non seulement nos imaginaires, mais aussi nos capacités d’action. Quand bien même cette démarche entend alerter, elle tombe parfois dans l’esthétisation et tronque notre perception de la catastrophe en cours. Dans ces conditions, comment penser une véritable écologie du regard ?

À l’occasion des quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle et des deux cents ans de la photographie, cet article propose de revenir sur une transformation décisive des sciences : l’entrée des images dans la fabrique des savoirs et leur appropriation par les scientifiques.


Certains parlent d’anthropocène pour décrire la période que nous vivons, même si elle n’est pas officiellement reconnue par les géologues. Il n’en reste pas moins que la période actuelle est profondément marquée par les activités humaines, qui modifient le climat, les cycles géochimiques, la biosphère (c’est-à-dire, l’ensemble du vivant) et sa composition (certaines espèces disparaissant au profit d’autres, par exemple les espèces anthropophiles).

Mais on pourrait tout autant parler de « photographocène ». Nous connaissons surtout l’anthropocène à travers des images : glaciers qui fondent, forêts en feu, mégafeux ou lumières nocturnes vues depuis l’espace, mines à ciel ouvert, marées noires, zones industrielles avec panache de fumée, constructions à perte de vue… S’y ajoutent aussi de belles images de nature et de paysages qui peuvent parfois paraître « naturels », alors qu’ils ont été considérablement transformés (agrosystèmes notamment, comme le bocage ou les prairies).

Or, nous ne vivons pas seulement la crise écologique de façon sensible. Nous la vivons aussi à travers les images. La théoricienne de la photographie Ana Peraica a proposé en 2020 le terme de « photographocène » pour décrire ce phénomène. Tandis que l’anthropocène renvoie à une période marquée par un ensemble de processus physico-biologiques, la photographocène désigne, pour sa part, le moment où ces transformations sont enregistrées, documentées, narrées et débattues par la photographie.

Le spectacle de la sixième extinction de masse

Depuis quelques dizaines d’années, on parle de plus en plus de « sixième extinction de masse » pour décrire l’accélération des disparitions d’espèces.

Les biologistes débattent encore de la définition stricte d’« extinction de masse », mais convergent sur un point : les taux actuels de disparition d’espèces et d’effondrement de populations dépassent largement les régimes connus dans les archives fossiles.

Mais cette sixième extinction est aussi devenue un événement visuel. Le projet Extreme Ice Survey du photographe James Balog, par exemple, installe des caméras sur des glaciers pour produire des time-lapse de leur recul. Largement relayées dans le National Geographic et le film Chasing Ice, ces images ont marqué les esprits.

De leur côté, le photographe Edward Burtynsky et ses collaborateurs documentent mines, décharges et infrastructures à grande échelle dans The Anthropocene Project. Ces photographies sont devenues des icônes de l’anthropocène : elles structurent ce que nous imaginons quand nous pensons réchauffement, pollution, artificialisation, etc.

Aperçu du travail d’Edward Burtynsky.

Mais que regardons-nous exactement à travers ces images ? Qu’est-ce qu’on voit, et surtout qu’est-ce qu’on ne voit pas ? C’est ici qu’intervient l’idée d’une « écologie du regard ».


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Une écologie du regard pour interroger l’anthropocène

Classiquement, l’écologie étudie les relations entre les êtres vivants, avec leurs milieux ainsi qu’avec les grands cycles géochimiques et thermiques de la planète.

Par analogie, on peut parler d’écologie du regard pour désigner l’attention portée à ce qui est rendu visible – ou invisible – par les images. Quels lieux sont montrés, quelles espèces, quels corps ? Depuis quels points de vue et avec quelles conséquences sur notre compréhension des choses ? Quelles émotions sont provoquées en les voyant ?

L’expression circule dans les mondes de l’art et de l’architecture. On la retrouve par exemple dans le livre de Martine Francillon, qui relie représentations de l’arbre, écologie environnementale et « écologie mentale ».

Le directeur artistique Christophe Laloi a lui aussi utilisé l’expression dès 2007, par exemple avec une projection intitulée « Climax – Pour une écologie du regard » aux Rencontres d’Arles.

En 2020, l’historienne de l’art Bénédicte Ramade a montré comment une partie de la photographie environnementale oscille entre alerte éthique et esthétisation du désastre, au risque de produire lassitude et distance plutôt que mobilisation. De son côté, Ana Peraica parle d’« images totales » : vues satellites, orthophotographies, cartographies interactives qui donnent l’illusion d’un surplomb neutre sur la planète.

Dans ce contexte, le photographocène se confond avec l’anthropocène tel qu’il est montré dans ces images. L’écologie du regard, qui désigne une approche critique et sensible de l’observation du vivant, consiste à les interroger.

Qui est visible dans les images de la sixième extinction ?

On peut distinguer trois grandes caractéristiques du photographocène.

D’abord, le fait que les grands récits visuels de la crise mettent souvent en avant des paysages spectaculaires (glaciers effondrés, mégafeux, carrières géantes, littoraux artificialisés, inondations,etc.) et des espèces charismatiques (ours polaire, orang-outan, grands prédateurs et bien entendu les baleines et le panda).

Pendant ce temps, une grande partie de la biodiversité – insectes, invertébrés marins, microfaune du sol, plantes « ordinaires », champignons – reste quasi invisibles. Pourtant, les études montrent des déclins rapides pour beaucoup de ces groupes, que l’on sait être d’importance majeure dans le fonctionnement des écosystèmes.

Le deuxième élément tient au point de vue. Les images emblématiques de la photographocène sont souvent des vues aériennes (drone, avion, satellite) ou accélérées (time lapse). Elles rendent visibles des transformations imperceptibles à l’échelle d’une vie humaine, mais installent aussi notre regard à distance, comme si nous contemplions la Terre depuis un ailleurs abstrait – comme dans les images de la Terre vue du ciel, de Yann Arthus-Bertrand – ou comme si nous n’en faisions plus vraiment partie.

Court-métrage tourné et réalisé par Yann Arthus-Bertrand dans le cadre de l’exposition « Vues d’en haut » pour le compte de Metz Métropole.

Enfin, il y a la répétition. Les mêmes motifs reviennent : incendie, iceberg, pipeline, fumées, ours blanc fatigué ou à terre, celui-ci étant devenu un véritable emblème. Les recherches en communication environnementale suggèrent pourtant que cette répétition d’images catastrophistes, sans récit d’action possible, peut conduire à une forme de fatigue du regard, voire à des formes de déni, plutôt qu’à l’engagement recherché.


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Vers une « photographie de conservation » responsable

La « photographie de conservation » offre un contrepoint intéressant au photographocène.

Popularisée notamment par le photographe américain Boyd Norton, puis portée par des artistes comme Cristina Mittermeier, cofondatrice de l’International League of Conservation Photographers, cette pratique revendique explicitement un objectif : mettre la photographie au service d’actions concrètes de protection de la nature.

Exposition de Cristina Mittermeier en Italie, début 2026.

Il ne s’agit plus seulement de produire de « belles images » de l’anthropocène, mais de documenter des menaces précises, ou encore de donner davantage de visibilité à des espèces ou à des communautés locales. Cela permet de nourrir des campagnes de plaidoyer, des décisions politiques, et dans certains cas, d’accompagner la recherche scientifique, par exemple en participant à des inventaires d’espèces.

Dans le cadre d’une écologie du regard, la photographie de conservation rappelle que le choix des sujets, des cadrages, des contextes peut faire basculer une image de simple symptôme à outil pour infléchir, même un peu, le cours de la sixième extinction. Il en va de même de la manière dont les photographies sont partagées avec les ONG, les scientifiques ou encore les habitants d’un territoire.

Articuler exigence scientifique et écriture visuelle

Plusieurs photographes français travaillent, chacun à leur manière, à cette écologie du regard en articulant exigence scientifique et écriture visuelle.

Le biologiste et photographe sous-marin Laurent Ballesta mène depuis plus de dix ans les expéditions Gombessa au sein d’Andromède Océanologie. Ces projets associent « mystère scientifique, défi de plongée et promesse d’images inédites », comme « des cœlacanthes à 120 mètres de fond », « 70  requins de Fakarava la nuit », selon la page du projet. Ses images, diffusées notamment par National Geographic, ne se contentent pas de montrer des espèces spectaculaires : elles construisent une immersion dans des écosystèmes méconnus, en lien direct avec des protocoles scientifiques. À la clé, un véritable récit d’exploration, où des espèces souvent minuscules sont magnifiées par la prise de vue.

Affiche du film la Panthère des neiges.

On peut aussi songer au photographe animalier Vincent Munier, qui développe depuis plusieurs décennies, un travail au long cours sur les milieux froids et la faune discrète. Par exemple : chouettes harfangs, loups arctiques, grues, hiboux, ou encore les panthères des neiges au Tibet. Son film la Panthère des neiges, coréalisé avec Marie Amiguet, repose sur une esthétique de la patience et de la non-spectacularisation : beaucoup de temps passé à ne rien voir et à simplement habiter un paysage, avant que l’animal apparaisse. C’est une forme d’éloge du temps long, en regard de nos sociétés de consommation ultrarapides, y compris en termes de consommation de médias.

Le photographe Frédéric Larrey, enfin, travaille sur les littoraux, les cétacés et les grands prédateurs, avec la maison d’édition et de diffusion Regard du Vivant. Son ouvrage Littoral propose un portrait aérien des côtes françaises qui articule beauté formelle et enjeux de conservation. Dans Tibet, en harmonie avec la panthère des neiges, il s’est lui aussi intéressé au grand félin discret, en mêlant éthologie photographique et attention aux relations entre bergers et prédateurs.

Ces démarches n’utilisent pas nécessairement le vocabulaire du photographocène, mais elles incarnent très concrètement une autre écologie du regard : moins centrée sur le choc et le spectaculaire, plus attentive aux milieux, aux relations, au temps long de l’observation et aux usages concrets des images pour la conservation et la sensibilisation du public et des habitants des régions traversées.

Parler de photographocène, ce n’est donc pas simplement ajouter un néologisme de plus à la liste des mots en « -cènes ». C’est aussi rappeler une évidence que l’on sous-estime souvent : dans l’anthropocène, le destin du vivant est aussi lié à la manière dont nous le regardons.


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Trois questions pour un photographocène plus incarné

Nos photographies de la sixième extinction ne sont ni neutres ni secondaires : elles sélectionnent certains lieux, certaines espèces, certains points de vue. Mais ce faisant, elles en occultent d’autres. Elles proposent des récits de catastrophe, de nostalgie, parfois de résistance.

Une écologie du regard invite à se poser, au minimum, trois questions simples.

  • Que montrons-nous systématiquement – et que laissons-nous hors champ ?

  • Depuis quel point de vue regardons-nous la crise écologique (plongée, survol, immersion, cohabitation, regard animal, regard scientifique, images et imageries par dispositifs : microscopes électroniques, synchrotrons, lumières non conventionnelles, etc.) ?

  • Quels types d’images nous aident réellement à nous sentir concernés et à agir, plutôt qu’à nous résigner ?

Est-ce que les relations entre art et sciences aident à ce questionnement ? Il est probable que oui, quand ces relations co-construisent des projets narratifs où l’esthétique et la science dialoguent

Pour aller vers un photographocène plus incarné, la question ne serait plus seulement de se demander « comment représenter l’anthropocène ? », mais : quel regard voulons-nous cultiver pour continuer à cohabiter avec le vivant, à l’heure de la sixième extinction ? Cela suppose probablement de déplacer nos appareils autant que nos habitudes : vers des milieux moins visibles, des espèces moins spectaculaires, des régimes de lumière différents – y compris ceux que les autres vivants perçoivent, et que nous commençons seulement à apprendre à voir.

The Conversation

Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDiv, Labex CEBA, Institut de la Transition environnementale de Sorbonne Univ., MRAE, National Gegraphic, ANR

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02.07.2026 à 10:12

Ce que l’on sait des récents séismes au Venezuela, et des risques qui subsistent

Sylvain Barbot, Professor of Earth Sciences, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

La faille qui a rompu au Venezuela présente un mouvement et des risques similaires à celle de San Andreas en Californie. Elles ont toutes deux déjà été à l’origine, par le passé, de séismes d’une violence extrême.
Texte intégral (2482 mots)

Le Venezuela et sa capitale, Caracas, ont été frappés par deux puissantes secousses sismiques le 24 juin 2026, à seulement quelques secondes d’intervalle. Les deux séismes, de magnitude 7,2 et 7,5, ont provoqué l’effondrement de bâtiments dans plusieurs villes du nord du pays, faisant plus de 2 200 morts et piégeant de nombreuses autres personnes, selon les autorités.

Le géophysicien Sylvain Barbot explique ce que l’on sait à ce stade de cette double secousse et les risques qui subsistent. Chercheur à l’Université de Californie du Sud, il dresse également un parallèle avec la faille de San Andreas, aux États-Unis.


Les séismes sont des phénomènes naturels qui se produisent généralement aux limites des plaques tectoniques de la Terre. Ces plaques, qui constituent la croûte terrestre, ont une épaisseur de plusieurs dizaines de kilomètres et portent les océans comme les continents. Elles sont en mouvement permanent, mais pas de manière fluide ni régulière.

Le Venezuela se situe à la frontière entre deux de ces plaques : la plaque sud-américaine et la plaque caraïbe. En glissant l’une contre l’autre, elles peuvent se bloquer, accumulant des contraintes jusqu’à ce qu’elles cèdent brutalement, provoquant un séisme.

Carte des plaques tectoniques sous le Venezuela et dans les régions environnantes
Le Venezuela est situé sur la plaque sud-américaine, à proximité de la plaque caraïbe, qui s’étend sous la mer des Caraïbes. Les cercles indiquent les séismes de magnitude 5,5 ou plus survenus entre 1900 et 2019. La plupart se sont produits sur les limites des plaques ou à proximité de celles-ci. U.S. Geological Survey

Le 24 juin 2026, deux fortes secousses sismiques se sont produites à 39 secondes d’intervalle, toutes deux d’une magnitude supérieure à 7. Il pourrait s’agir de deux séismes distincts ou d’un seul séisme comportant deux phases de rupture. Les scientifiques ne le savent pas encore, car les données sont toujours en cours d’analyse.

L’hypothèse de deux séismes distincts est tout à fait plausible. En 2023, la Turquie a connu un « doublet » sismique, avec deux séismes de magnitude supérieure à 7 survenus à huit heures d’intervalle. Dans ce cas, il s’agissait clairement de deux événements distincts.


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Au Venezuela, les deux secousses n’étaient espacées que de quelques secondes. Par le passé, de très longues failles ont subi des déplacements sur différents segments lors de séismes de cette ampleur, donnant l’impression qu’il s’agissait de deux séismes distincts alors qu’ils correspondaient en réalité à deux ruptures d’un même événement sismique.

Qu’est-ce qui déclenche des séismes aussi destructeurs ?

Les séismes sont déterminés par la manière dont les roches résistent aux contraintes de cisaillement et de pression. Ces contraintes peuvent s’accumuler pendant des années, voire des décennies, jusqu’à dépasser la résistance des roches, qui finissent alors par se rompre. À partir de ce moment, la contrainte se propage et la rupture s’étend.

Il ne s’agit pas d’un mouvement progressif. En quelques secondes, les plaques se déplacent brutalement, provoquant un séisme. Ce phénomène se produit à plusieurs kilomètres sous la surface, où la température et la pression sont très élevées.

Ce phénomène est difficile à reproduire en laboratoire et met en jeu de nombreux processus, relevant aussi bien de la mécanique que de la chimie ou de la circulation des fluides. Son résultat est toutefois simple : une rupture se produit, au cours de laquelle des masses rocheuses glissent les unes contre les autres, créant une fracture qui brise tout sur son passage et provoque d’importants dégâts.

Le système de failles du Venezuela est-il comparable à celui de la faille de San Andreas, en Californie ?

Les failles impliquées dans le séisme au Venezuela et la faille de San Andreas, en Californie, sont très similaires. Il s’agit de failles transformantes, où les plaques glissent horizontalement l’une par rapport à l’autre selon un mouvement en décrochement.

Même les vitesses de déplacement sont assez proches. Au Venezuela, les deux plaques glissent l’une par rapport à l’autre à une vitesse moyenne d’environ 20 millimètres par an. Le long de la faille de San Andreas, ce mouvement est légèrement plus rapide, de l’ordre de 30 millimètres par an.

Animation montrant un déplacement horizontal du sol qui décale une route
Le mouvement en décrochement lors d’un puissant séisme sur une faille transformante, comme la faille de San Andreas en Californie. U.S. Geological Survey

Ces failles produisent également des séismes de forte magnitude à des fréquences comparables. Sur la faille de San Andreas, les scientifiques estiment qu’un séisme de magnitude 7 ou plus se produit en moyenne tous les 170 ans environ, même si cet intervalle varie selon les segments de la faille. Il ne s’agit toutefois pas d’un mécanisme d’horlogerie : ces séismes peuvent survenir beaucoup plus fréquemment… ou beaucoup plus rarement.

Le dernier « Big One » du sud de la Californie remonte au séisme de Fort Tejon, en 1857, un puissant tremblement de terre de magnitude 7,9. Une étude récente suggère que les contraintes accumulées le long de la partie sud de la faille de San Andreas sont aujourd’hui plus importantes qu’à n’importe quel moment au cours des mille dernières années. Si les hypothèses de cette étude sont correctes, la faille pourrait être proche de rompre. Mais la fréquence des grands séismes est très variable : le prochain pourrait survenir dans cent ans… ou demain. Personne ne peut le prédire.

Ces failles ont déjà produit de nombreux séismes par le passé. C’est à lui seul un argument en faveur de normes parasismiques strictes pour les bâtiments et les infrastructures, comme les ponts ou les hôpitaux, ainsi que de plans de préparation aux situations d’urgence.

Les scientifiques ont-ils identifié des signes annonciateurs permettant de prévoir un séisme imminent ?

Les scientifiques cherchent activement à identifier des précurseurs fiables qui permettraient d’alerter avant une rupture sismique, mais aucun signal suffisamment fiable n’a encore été mis en évidence.

Il existe des cas anecdotiques où des essaims de petits séismes ont précédé une rupture majeure et qui, rétrospectivement, auraient pu constituer des indices précoces d’un grand séisme à venir. Mais ce n’est pas systématique.

L’apprentissage automatique a permis de mettre en évidence des modifications régulières de la microsismicité précédant les ruptures majeures, et certaines études sur la physique des séismes ont commencé à expliquer pourquoi ce phénomène se produit.


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Il y a donc de bonnes raisons d’espérer qu’à l’avenir, nous serons capables de relier ces différents indices et de mieux comprendre les mécanismes en jeu. Mais nous n’en sommes pas encore là.

En revanche, il est possible d’émettre des alertes à très court terme. Lorsqu’un séisme débute, il génère plusieurs types d’ondes sismiques qui se propagent à des vitesses différentes. Les plus rapides arrivent en premier et peuvent être détectées, ce qui permet aux scientifiques de prévoir l’arrivée des deuxième et troisième trains d’ondes, plus lents et généralement plus destructeurs.

Après les premières ondes, appelées ondes P, arrivent les ondes S, ou ondes de cisaillement, qui sont un peu plus puissantes. Viennent ensuite les ondes de surface. Les premières ondes P peuvent déclencher les systèmes d’alerte précoce, offrant seulement quelques secondes de réaction, mais cela suffit pour interrompre le trafic, fermer les gazoducs, arrêter les trains à grande vitesse et sécuriser les infrastructures sensibles aux secousses. Cela peut également laisser juste assez de temps pour se mettre à l’abri et éviter d’être tué par l’effondrement d’un bâtiment, au bureau comme à la maison.

Quels sont désormais les risques pour le Venezuela ?

Les géologues connaissent bien la tectonique de cette région, car ils cartographient ces failles et étudient leur comportement depuis des décennies. Mais pour comprendre précisément cet événement, les scientifiques doivent se rendre sur le terrain afin d’évaluer l’ampleur des dégâts et de mesurer l’étendue de la rupture.

Par ailleurs, les séismes entraînent d’autres risques. Après les secousses, la région reste pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, plus exposée aux glissements de terrain, car les roches ont été déstabilisées.

Cela signifie que les prochaines fortes pluies risquent de déclencher des glissements de terrain. Le Venezuela doit donc s’attendre à de nouveaux dégâts, à d’autres dangers et, malheureusement, à de nouvelles pertes humaines.

The Conversation

Sylvain Barbot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.07.2026 à 09:54

From the Fourth of July to Bastille Day: How France and America reinvent their nations through ritual

Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

Two revolutions, two republics and the enduring power of national myths and civic festivities come to the fore in July as France and the US both celebrate national holidays.
Texte intégral (2072 mots)

Why do France and the United States – two nations that claim to be founded on universal principles rather than common ancestry – place such extraordinary importance on their national holidays? And what do today’s battles over these celebrations reveal about the crisis of democratic national narratives?

France and the United States are two exceptional cases of nation-building: both claim to derive their legitimacy from universal political principles rather than ethnic origin. Their holidays therefore do more than commemorate a historical event – they periodically recreate the nation itself. Yet the contemporary politicisation of these rituals points to a deeper transformation: the debate is no longer simply about what the nation is, but about who can legitimately claim to embody it – and the answer, in both countries, is now fiercely contested.

Two revolutions, two universalisms

Unlike most nations, France and the United States define themselves through political ideals rather than shared ethnicity, language or religion. Both emerged from revolutionary ruptures; both claim universal significance; both present citizenship as a political rather than ethnic identity, built on abstract principles rather than ancestry. As Benedict Anderson showed in Imagined Communities, such nations are not given by blood but constructed through shared narrative – and the most rigorous theorisation of this idea is French: Ernest Renan’s 1882 lecture What Is a Nation? defined the nation as a “daily plebiscite”, founded as much on what a people chooses to forget as on what it remembers.

The two universalisms nonetheless diverge. The American Revolution is narrated as a story of independence – a federal republic built on liberty, providence and a genuinely new social order, from the Declaration of Independence to Lincoln’s Gettysburg Address. The French Revolution is told as a story of internal rupture – a centralised, indivisible republic built on equality and reason, enacted through revolutionary festivals designed to forge a new citizenry almost from scratch.

Two civil religions

Sociologically, both holidays function as civil religion: sacred dates, founding heroes, sacred texts, collective rituals that bind a community without reference to any church. Bellah’s 1967 essay Civil Religion in America remains the foundational account: the Founding Fathers, the Constitution, the Lincoln Memorial, Arlington, and the providential language of presidential inaugural speeches all function as the liturgy of an American civic faith.

France built an equivalent structure through ostensibly secular means. Historian Pierre Nora described French republican memory as a genuine “civil and civic religion” complete with its own emblems, hymns and temples – the Marseillaise, Bastille Day, the Pantheon. The official symbols of the French Republic – flag, anthem, motto, Marianne – are themselves the liturgy of this civic faith.

A French survey carried out in 2015 found 93 percent of French respondents attached to the tricolor flag, associating it above all with the Republic, the Revolution and liberty – a civic creed not unlike Bellah’s account of American ritual, even if the circumstances were exceptional.

Neither country eliminated political religion. Both reinvented it.

Invented, not inherited

National holidays are not expressions of historical continuity; they are periodic reinventions, reshaped by each generation to answer the crises of its present. Historian Eric Hobsbawm’s notion of “invented tradition” captures this: traditions survive precisely because they are continually remade, not because they are frozen in time.

The American Bicentennial of 1976 is the clearest case. As historian Jill Lepore recently recounted, the celebration was meant to bind a country bruised by Vietnam and Watergate – instead it became a battleground, denounced by the Congressional Black Caucus as “a fraud on the American people” and boycotted by civil-rights leaders, before settling into the comfortable patriotic memory we associate with it today.

France offers its own version. When François Mitterrand walked alone into the Panthéon in 1981, laying roses on the tombs of Jean Jaurès (the socialist martyr), Jean Moulin (the Resistance hero) and Victor Schoelcher (the abolitionist), he was not simply paying his respects – he was staging a vision of the Republic, choreographed to present a new political era as the natural heir to France’s deepest traditions.

Tradition, in both countries, turns out to be something each generation has to re-argue, not something it simply inherits.

From shared ritual to contested memory

The defining political struggle today is about who has the legitimate authority to speak in the nation’s name.

In both countries, nationalist movements now seek to reactivate a more homogeneous, more heroic and more exclusive memory of the nation: nostalgia for lost unity, suspicion of professional historians, open warfare over collective memory. Yet the myths on which these movements draw long predate contemporary populism. The roman national (national romance) built around peasants, terroirs and rural roots runs far deeper than any single presidency. Historian Suzanne Citron traced it – an image of France as an ancient, continuous community stretching from Vercingetorix (a Gallic chieftain who united the Gauls c.82 BP to 46 BP) to the present – back to the school textbooks of the French Third Republic, and French presidents across the political spectrum have mobilised it ever since: Jacques Chirac asserted that France “plunges its roots” into its agriculture and rurality; Macron has spoken in identical terms, defending “a ruralité that exists nowhere else” and “an art of living that has always been at the heart of our identity”.Yet agriculture today employs barely 2.7% of the French workforce. When practically no one farms any more, the peasant becomes everyone’s ancestor.

The same dynamic is visible in how France’s highest civic institution is being used and contested. Since 2017, President Emmanuel Macron has used a series of pantheonisation ceremonies to construct a particular vision of republican memory, honouring figures from Simone Veil and Josephine Baker to, most recently, historian Marc Bloch.

Marc Bloch became the first historian to enter Paris’ famous Pantheon (France 24).

In pantheonising Bloch, Macron framed the ceremony as a response to historical revisionism and “identitarian withdrawal” – and Bloch’s own family demanded that the Rassemblement national be excluded.

President Emmanuel Macron paid tribute to Marc Bloch’s teachings “that compel us to move forward, against the spirit of defeatism” (France 24).

The Pantheon has become a battlefield: less a site of shared national memory than a space where competing versions of the Republic’s inheritance are actively contested.

Yet the comparison with the United States reveals how differently this contestation operates. Donald Trump’s relationship to the Fourth of July is intensely personalised: an “enemy within”, a narrative of national salvation built around his own figure as a divinely chosen leader and culminating in the America250/Freedom250 commemorations. The French case works differently. Rather than a single charismatic saviour, French nationalist rhetoric leans on the older vocabulary of the Republic itself – sovereignty reclaimed, a people “given back” its country – drawing on a long-standing republican vocabulary rather than building a new cult of personality around a single leader. Linguist Cécile Alduy’s statistical analysis of French political discourse identifies exactly this operation: a persistent national romance – one that conjures an older, more homogeneous vision of who truly belongs.

In this sense, Trump personalises a civil religion built around providence, while French nationalism nationalises a republican memory it claims to inherit rather than invent. One channels restoration through an explicit culture-war enemy; the other channels it through a vocabulary of continuity that predates any single leader by generations.

Who gets to embody the nation?

National holidays have never been politically neutral.

The question that distinguishes our moment is different: who has the legitimate authority to define the nation, speak in its name, and embody its values? Renan’s “daily plebiscite” was meant to describe how a people collectively renews its consent to belong together – but a plebiscite can always return a different answer, which is exactly what is now being contested on both sides of the Atlantic.

Formerly, these rituals were designed to produce a common “we”. Increasingly, they have become arenas in which competing groups contest who truly belongs at all.

The contemporary crisis of national celebrations may ultimately reveal a deeper transformation: the debate no longer concerns what the nation is, but who can legitimately claim to embody it.


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The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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