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25.03.2026 à 15:27

Discriminations anti-musulmans : ce que révèle la défenseure des droits

Haoues Seniguer, Professeur associé, Sciences Po Lyon, laboratoire Triangle, ENS de Lyon; Université Paul Valéry – Montpellier III

La défenseure des droits Claire Hédon relève que les discriminations sont le plus souvent rapportées par les personnes musulmanes (34 % contre 19 % pour les autres religions, dont le judaïsme).
Texte intégral (1842 mots)

La défenseure des droits Claire Hédon a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion. Celui-ci étaye et objective, à partir de témoignages, de commentaires circonstanciés et légalement fondés, des discriminations qui affectent des personnes en raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam.


Le rapport de la défenseure des droits Claire Hédon constitue une contribution importante pour documenter la réalité de l’islamophobie en France. La défenseure relève :

« La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). »

La focalisation sur le voile islamique

Le rapport propose à cet effet une analyse juridique des réclamations de personnes s’estimant en être victimes. De telles discriminations oscillent entre stéréotypes de différentes espèces, et interprétations abusives du principe laïque.

Le voile, qui fait l’objet depuis plus de trois décennies d’une focalisation médiatique et politique, est le principal motif occasionnant des situations litigieuses. La défenseure souligne une « surreprésentation des femmes musulmanes portant le voile dans les saisines ». Ainsi 31 % des saisines du défenseur proviennent de femmes musulmanes contre 9 % pour les hommes musulmans.

La défenseure cite, par exemple, l’expérience d’une maman voilée désireuse d’accompagner la classe de sa fille scolarisée en CE2. Cette dernière se vit opposer une fin de non-recevoir par l’institutrice au motif qu’elle aurait été en charge d’un groupe d’élèves et qu’à ce titre il lui aurait été impossible, à cause de « la loi de la laïcité » : une lecture à l’évidence erronée de la loi du 15 mars 2004, qui ne s’applique qu’aux seuls élèves.

D’autres situations sont rapportées, avec une interprétation tout aussi infondée de ladite loi : des diplômées sont « interdites d’accès à la cérémonie de remise de leur diplôme », alors même que les anciens élèves et éventuels futurs étudiants ne sont pas soumis à l’obligation de neutralité. D’autres cas font état de discriminations dans l’enseignement supérieur pour port du foulard, pourtant tout à fait licite dans ce cadre. Et que certains partis et personnalités voudraient envers et contre tout absolument proscrire.

Plus préjudiciables encore sont les discriminations émanant de fonctionnaires ou d’autorités dépositaires de la force publique, censées connaître la loi, ses domaines d’application et faire montre d’exemplarité : un maire refusa la tenue, par une femme revêtue d’un voile, d’un stand sur un marché de Noël communal, l’astreignant à un devoir de neutralité, abusif en l’espèce, dans la mesure où il ne s’agissait pas d’une mission de service public. À ce titre, il est permis de dire que les femmes voilées sont exposées « à un harcèlement moral discriminatoire » jusques et y compris sur leurs lieux de travail.

Discriminations au travail

Les personnes de confession musulmane rencontrent aussi des difficultés d’insertion professionnelle particulières. Il ressort du rapport que lorsqu’elles travaillent, ces dernières occupent « moins souvent » des positions « qualifiées » (12 % de cadre et 22 % d’intermédiaire) ; elles sont « souvent employées » (36 %) ou ouvrières (30 %), « professions exposées à une forte rotation de main-d’œuvre ». Pour ce qui est du secteur privé, sur des postes à contrat précaires, 27 % de ceux qui les occupent sont musulmans « contre 13 % parmi ceux de confession chrétienne ou 16 % de ceux sans religion ». Le niveau de discriminations éprouvées « dans le déroulement de carrière » est plus prégnant chez les femmes que chez les hommes de confession islamique.

Autre cas emblématique de ce soupçon construit et perpétué cette fois-ci par de grands commis de l’État : un individu s’est vu empêché de candidater à un emploi de policier adjoint « en raison d’une marque sur le front (dermatose dévotionnelle appelée « tabaâ »), conséquence de sa pratique assidue de la prière musulmane », et qui est en outre généralement involontaire. Pour justifier une telle mesure, le préfet évoqua à la fois la crainte « d’un risque de radicalisation » et de non-respect des obligations de neutralité et de laïcité si le candidat devait être recruté.

Les situations de discrimination, est-il également précisé, touchent aussi bien le secteur public que le secteur privé ; il est même question d’un harcèlement « d’ambiance » qui traduit un doute ou un soupçon exacerbé sur des personnes physiquement assimilées à l’islam, comme ces « blagues répétées sur la religion » d’un salarié, lors de réunions de travail, « en raison de ses convictions religieuses », du colportage de rumeurs à son sujet, etc. C’est ce que l’on pourrait qualifier d’expression manifeste d’une culture du soupçon, avec le prétexte des violences djihadistes ou islamistes pour en légitimer le bien-fondé. La visibilité musulmane en serait soit un signe avant-coureur, soit un symptôme.

Quels sont les ressorts de ces discriminations ?

Un tel rapport est l’occasion de s’interroger plus avant sur les ressorts de ces discriminations religieuse ou ethnoreligieuse, en relevant certaines analogies, impérativement prudentes, avec d’autres périodes de l’histoire française.

Aujourd’hui, l’antisémitisme n’a pas disparu et l’islamophobie, ou haine anti-musulmans, l’a rejoint, apparaissant comme un racisme courant, presque banal. Mais à y regarder de près, il semble que les mêmes mécanismes soient à l’œuvre dans les deux cas de racisme, puisqu’il s’agit d’interroger « la légitimité présentielle » des uns et des autres autrement dit leur « francité » ou appartenance au corps des citoyens, à égalité avec les autres.

À la fin du XIXe siècle et au cours du siècle suivant, la République et la laïcisation furent dénoncées par certains comme des forces corruptrices, accusées de dissoudre la nation française et sa prétendue pureté ethnique. Parce qu’elles reposaient sur un principe d’indifférence à la couleur de peau, à l’origine ou à la religion, elles étaient soupçonnées de faciliter la « contamination » du pays par des éléments étrangers ou allogènes – au premier rang desquels les juifs – en leur ouvrant l’accès « aux charges de l’État », comme s’en offusquait notamment Maurice Barrès.

De nos jours, sur les réseaux sociaux et sous la plume de certains leaders d’opinion ou de quelques rares académiques, un fonctionnaire d’État ou un homme politique de type maghrébin, et éventuellement musulman, pourra être facilement soupçonné de faire de « l’entrisme » ou de pratiquer une tactique de « dissimulation » (taqya), en vue de cacher ses véritables intentions séditieuses, au service de l’islam politique.

Entrisme et séparatisme constituent ainsi deux accusations commodes, dans la mesure où elles peuvent directement ou indirectement cibler des musulmans visibles dans l’espace public en faisant l’économie d’un procès en racisme. C’est en ce sens que la stigmatisation à l’égard des musulmans est qualitativement différente de celle qui visait jadis, plus frontalement, les juifs, et ce, de manière on ne peut plus indistincte.

C’est contre la République qu’a pu s’exprimer l’antisémitisme, or, par un retournement extraordinaire, c’est au nom de cette même République et de sa laïcité que l’islamophobie peut se donner libre cours, en prétextant une lutte contre « l’islamisation ».

L’essayiste Renaud Camus offre un bon exemple à la fois d’une migration de l’antisémitisme d’antan vers une islamophobie bon teint par le recours au prétendu « grand remplacement » pour vitupérer « le changement de peuple et de population », dont témoigneraient « des rues entières, des avenues, des quartiers entiers […], d’innombrables rames de métro, des quais de gare, des minarets, des femmes voilées ».

En objectivant de multiples discriminations dans le secteur privé et public, le rapport de la défenseure des droits confirme, de façon décisive, l’existence d’une culture suspicieuse à l’égard des manifestations – réelles ou supposées – d’islamité dans l’espace public. Ce travail doit être prolongé par des analyses historiques et sociologiques plus robustes, notamment par l’approfondissement méticuleux des analogies entre antisémitisme et islamophobie.

The Conversation

Haoues Seniguer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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25.03.2026 à 15:27

IA : pourquoi former une « tête bien faite » n’a jamais été aussi crucial

Clément Duhart, Directeur de la Stragie et de l'Innovation, IONIS Education Group

À l’ère de la surcharge informationnelle, former une « tête bien faite » ne consiste plus à accumuler des savoirs, mais à apprendre à juger de leur profondeur, de leur validité et de leur inscription dans le réel.
Texte intégral (1578 mots)

Alors que l’intelligence artificielle générative produit des textes, des images et des raisonnements toujours plus convaincants, une question éducative essentielle émerge : que signifie encore comprendre ? À l’ère de la surcharge informationnelle, former une « tête bien faite » ne consiste plus à accumuler des savoirs, mais à apprendre à juger de leur profondeur, de leur validité et de leur inscription dans le réel.


Des étudiants peuvent rendre aujourd’hui des travaux irréprochables sur la forme : structurés, argumentés, parfois brillants. Pourtant, lorsqu’on les interroge, un malaise affleure. Ils peinent à expliquer ce qu’ils ont réellement compris, à justifier leurs choix, à relier ce qu’ils ont produit à une expérience vécue ou à une situation concrète. L’intelligence artificielle (IA) générative n’est pas toujours la cause directe de cette situation, mais elle en est un révélateur puissant. Car si produire de l’information n’a jamais été aussi simple, comprendre ce que l’on fait n’a jamais été aussi exigeant.

Connaître, savoir, comprendre : une distinction devenue centrale

À l’ère de l’IA, la question éducative ne peut plus être pensée en termes d’accumulation de connaissances. Elle impose de clarifier ce que l’on entend par connaître, savoir et comprendre, et d’interroger la manière dont ces dimensions s’articulent dans les processus d’apprentissage.

Deux grandes traditions épistémologiques permettent d’éclairer cette distinction. Le scientifique Michael Polanyi a montré que toute connaissance humaine comporte une part irréductiblement tacite : elle est enracinée dans l’expérience, l’action et l’engagement du sujet. « Nous savons plus que ce que nous pouvons dire », écrit-il, soulignant que la compréhension précède souvent sa formulation explicite. Cette connaissance en acte, souvent implicite, se construit dans le faire, l’essai, l’erreur et la confrontation au réel.

À l’inverse, le philosophe Gaston Bachelard a établi que le savoir scientifique ne procède pas d’un simple prolongement de l’expérience. Il exige une rupture avec les évidences premières et avec l’opinion, au prix d’un travail de construction rationnelle, critique et abstraite. « La science ne procède pas de l’opinion », rappelait-il, insistant sur la nécessité de former l’esprit à poser des problèmes plutôt qu’à accumuler des réponses.

Former une « tête bien faite », ce n’est donc ni accumuler des savoirs abstraits, ni se contenter d’une expérience brute. C’est apprendre à tenir ensemble ces deux dimensions : l’expérience vécue et la construction conceptuelle, l’action et la réflexivité.

Ce que l’IA sait faire – et ce qu’elle ne peut pas faire

Les systèmes d’intelligence artificielle excellent précisément là où le savoir est formalisable : calcul, synthèse, reproduction, mise en forme. Ils prennent en charge une part croissante du savoir explicite, stabilisé, calculable. Mais ils opèrent dans un régime spécifique : celui de la corrélation statistique et de la production d’énoncés plausibles.

L’IA ne connaît pas le monde, elle ne le comprend pas. Elle n’a ni expérience, ni rapport incarné au réel, ni accès aux conditions de pluralisme des phénomènes qu’elle décrit. L’information qu’elle génère est par nature probabiliste – elle repose sur des calculs de vraisemblance issus de corrélations statistiques plutôt que sur une compréhension des causes, contingente – elle dépend des données, des contextes d’énonciation et des paramètres techniques, et révisables – en ce sens qu’elle peut être corrigée, contredite ou reformulée à tout moment sans que cela n’implique une progression interne de la compréhension.

Cette distinction est aujourd’hui au cœur des travaux contemporains sur les usages éducatifs de l’IA, qui montrent que l’automatisation de certaines tâches cognitives peut, si elle est mal encadrée, appauvrir l’exercice du jugement critique.

Plus les productions de l’IA deviennent convaincantes, plus le risque est grand de confondre cohérence formelle et compréhension réelle, à savoir paraître véridique en lieu et place d’un énoncé prudent et ouvrant le dialogue.

Mesurer la complexité : une compétence qui s’apprend

Face à cette situation, un enjeu éducatif majeur émerge : la capacité à mesurer la complexité des choses. Distinguer ce qui relève de la surface informationnelle de ce qui engage une compréhension structurée. Apprécier les niveaux de profondeur d’un problème, d’un système ou d’une situation.

Or cette capacité ne se décrète pas. Elle se construit progressivement par l’expérience du réel. Elle suppose un travail actif de confrontation entre ce que l’on anticipe théoriquement et ce que révèle l’épreuve de la réalisation concrète. C’est dans l’écart, toujours instructif, entre le modèle et l’expérience que s’affinent les critères de jugement et que se développe une intelligence véritablement située, au sens où elle articule savoir formalisé et connaissance vécue.

Le savoir ne devient opérant qu’à condition d’être éprouvé, mis en tension avec le réel, réajusté à la lumière de ses résistances et de ses surprises. Inversement, l’expérience brute, si elle n’est pas reprise dans un cadre réflexif et conceptuel, demeure muette et difficilement transmissible. La formation doit donc organiser les conditions de cette circulation exigeante entre théorie et pratique, abstraction et incarnation.

Une révolution pédagogique autant que technologique

L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement nos outils. Elle intervient au cœur même des fonctions cognitives supérieures : mémoire externalisée, accès instantané à l’information, génération de raisonnements apparents. Là où les technologies précédentes amplifiaient des capacités humaines déjà constituées, l’IA en reconfigure désormais l’équilibre.

L’enjeu éducatif se déplace en conséquence. Il ne s’agit plus principalement d’apprendre à produire ou à restituer de l’information mais d’apprendre à en évaluer la profondeur, la cohérence, les conditions de validité et les effets dans le réel. Cette mutation rejoint les analyses du sociologue Edgar Morin sur la pensée complexe, qui soulignent la nécessité de former des esprits capables de relier, de contextualiser et d’affronter l’incertitude plutôt que de réduire le réel à des réponses simplifiées.

Des travaux récents en sciences cognitives et en sciences de l’éducation montrent d’ailleurs que l’usage substitutif de l’IA peut conduire à une forme de délégation cognitive excessive, réduisant l’engagement intellectuel et la mémorisation à long terme, là où un usage réflexif et critique peut au contraire renforcer l’apprentissage.

Former des ingénieurs – et des citoyens – capables de juger

Former une tête bien faite à l’ère de l’IA implique ainsi de ne pas confondre délégation cognitive et renoncement intellectuel. Il s’agit de former des sujets capables de faire usage de systèmes puissants sans s’y soumettre, capables de maintenir une exigence de sens là où la machine ne produit que de la forme.

Chez IONIS, le développement des IONIS Institute of Technology (I2T) sur nos campus procède d’une conviction forte : si nos étudiants ingénieurs doivent maîtriser les technologies de l’intelligence artificielle, ils doivent tout autant apprendre à en éprouver les limites par la confrontation au réel. Le laboratoire, l’atelier et l’expérimentation deviennent alors des lieux centraux de formation du jugement.

Former de bons ingénieurs – et plus largement des citoyens éclairés – consiste à cultiver un esprit critique, mesuré et évolutif, nourri par l’expérience concrète, le faire et le défaire. À l’ère de l’IA, la question essentielle n’est donc pas seulement ce que nous attendons de la machine mais bien ce que nous attendons de l’humain : sa capacité à comprendre, à créer et à décider avec discernement dans des environnements incertains et technologiquement augmentés.

The Conversation

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25.03.2026 à 15:27

Italy: Middle East crisis pushes the Meloni government away from the US

Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur

Italy’s stance on the Middle East conflict reveals a tendency to tread cautiously to protect both its own and shared European interests while distancing itself from the United States.
Texte intégral (1399 mots)

The situation in the Middle East represents a negative framework for Italy, which, like its European partners, is a mere spectator watching a conflict that it does not endorse.

Italy is both an exporting nation, sensitive to global economic cycles, and a country characterised by its dependence on fossil fuels, with Italian electricity production largely powered by natural gas.

Both the rise in gas prices and a slowdown in global trade pose a dangerous economic pincer for Italy. This widely shared assessment within the Italian political class underpins Italy’s critical stance towards the conflict.

EU alignment versus handling US relations with care

It is also important to note a shift in Italy’s positioning. Since the beginning of Trump’s presidency, Giorgia Meloni’s government has shown conciliation towards Trump.

While Italy maintained a form of European orthodoxy – supporting Ukraine, expressing a favourable position towards Denmark regarding Greenland – it also tried to please both sides, paranoidly avoiding initiatives that could be perceived as distancing itself from Washington, especially due to concerns over tariffs. From this perspective, Italy remained in the background regarding European defence initiatives led by France and the United Kingdom, from the Coalition of the Willing to the new concept of “Forward Deterrence,” which sees France collaborating with major European countries, including Germany.

In some ways, this Italian caution may have contributed to a misjudgment by the Italian government, which, for example, did not anticipate Germany’s growing distance from the United States.

In February, Italy’s participation as an observer in Trump’s “Board of Peace” had already raised many questions.

This choice by Meloni’s government appeared as a continuation of an open line towards the American administration, a traditional position she has repeatedly voiced when evoking her vision of Western unity, conceived as a fundamental project. At the time, the left-wing opposition expressed its discontent, while even the Vatican showed its perplexity.

Italy seeks distance on Iran

Following Israel’s and the United States’ military action against Iran, the Italian Prime Minister expressed euphemistic distancing from the United States, declaring in the Chamber of Deputies that the actions of the United States and Israel were taking place outside international law. This amounted to an implicit rejection by Italy, which remains constitutionally committed to legality. Although not a direct condemnation of the Trump administration, this moment marked a turning point, breaking with a government that had previously appeared consistently lenient towards Trump’s positions.

This shift was later confirmed by Italy’s signing, alongside Canada, France, Germany and the United Kingdom, of a letter refusing to send military capabilities to the Strait of Hormuz following a request by Donald Trump.

Keeping energy options open with Tehran

Further factors help explain this position. Italy has always cultivated its relationship with Tehran. Iran had been a privileged partner in Italy’s energy policy, established by ENI under Enrico Mattei since 1957, an agreement that, in some ways, endured even after the 1979 revolution.

Despite sanctions, Italian diplomacy has always sought to maintain channels of dialogue with Tehran. On the other hand, Italians have always been, rightly, extremely critical of military ventures aimed at regime change. In 2011, they had warned – though unheeded – that the fall of Gaddafi’s regime would lead to a scenario of great instability. They were also disillusioned by the withdrawal from Afghanistan, a theatre in which they had invested heavily and where they perceived a form of American betrayal.

Generally, Italy, a country marked by pacifism, does not believe in solutions imposed by force. Thus, the March 2026 attack represents a worst-case scenario for Italians: it creates a risk for their economy, marks a rupture with a country long considered a partner, and defines a military spiral that Italians know to be harmful. This conflict, along with pressures at home, has put the Meloni government in a state of crisis, as it has made Atlantic loyalty a hallmark, in keeping with the line expressed by the Italian right since Silvio Berlusconi.

The Italian context

Italian domestic politics have been characterised by competition over the recent government-backed justice referendum – a key test for Meloni, who, despite this defeat, is continuing as PM. The events in Minneapolis and the blatant violations of freedoms by U.S. federal forces have contributed to Italy’s cautious stance towards judicial reform, perceived as an untouchable shield for democracy.

References to Trump now act as a repellent for the entire Italian political class, including the right. This factor played a role in the vote against the referendum, which is a major blow for Meloni. It is also worth noting that the visit of Palantir CEO Peter Thiel to Rome in March 2026 sparked both calculated political indifference and an outcry among Catholic circles: Thiel was labelled a heretic and an opponent of the social doctrine of a religious institution that remains steadfast in its defence of democracy.

This distance from America’s tech-right contrasts with the warm welcome Giorgia Meloni had reserved for Elon Musk until 2024.

The radicalisation of Trump’s position is pushing the Italian government to clarify its pro-European choice, a painful evolution for a political camp whose visceral Atlanticism feels betrayed by the United States.


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25.03.2026 à 10:08

French local elections: political scientist on what’s next for the hard right and radical left

Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

What’s the upshot of France’s 2026 local elections? Did the vote put the two front-running parties RN and LFI in a stronger position for the Presidential race?
Texte intégral (1963 mots)

In the wake of the final round of France’s local elections, we asked political pundit Frédéric Sawicki what the mayoral vote tells us about the political future of the two main contenders – Rassemblement National (RN) and La France Insoumise (LFI)?


The Conversation: What was the outcome of France’s 2026 mayoral elections?

Frédéric Sawicki: Let’s start by recalling that, in 9 out of 10 municipalities, the elections were conclusive right from the first round. The second round mainly concerned urban France. In one in two cities, at least three lists were running against each other, confirming the tripolarisation of the political arena. Overall, political stability dominates because, unlike in 2008 or 2014, these mayoral elections were not an opportunity to sanction a majority or a government, due to a massive lack of lists of candidates representing the “presidential majority.”

Consequently, the few shifts from one camp to another are often explained by local concerns. If the Parti Socialiste (PS), France’s centre-left establishment, wins Saint-Étienne, it may well have something to do with the sex tape scandal surrounding the outgoing mayor. And vice versa in Brest in Brittany where the PS lost, which the ailing reputation of the outgoing mayor who had been in office since 2001, no doubt had a hand in. There are multiple cases of this.

We also note a certain number of “sociological constants.” France’s largest cities always vote massively to the left. In cities with tourist economies, a strong presence of independent professions, small employers, retailers, military-related populations (in Toulon, for example), or well-off retirees (Nice, Menton or Cagnes-sur-Mer), the vote is strongly right or far-right leaning.

On the whole, we noticed as many swings from the right to the left and vice versa, as movements within each camp: socialist or communist cities became LFI territory (Saint-Denis, Vénissieux), “green party” cities shifted towards the centre left (Strasbourg or Poitiers). On the other end of the spectrum, some right-wing or centre right cities shifted to the far right or to its allies, for example, as was the case in Nice with Eric Ciotti.

The slides from left to right were few and far between and were balanced with slides in the opposite direction. Over the municipalities of more than 50,000 inhabitants, the left and the ecologists lost Bordeaux, Clermont-Ferrand, Brest, Avignon, Besançon, Poitiers, Cherbourg, but won Saint-Étienne, Nîmes, Amiens, Roubaix, Aubervilliers and Pau.

RN’s wins in smaller towns were quite a result…

F.S.: One of the new phenomena to come out of the vote is the solid bolstering of far right party Rassemblement National’s “mayoral anchorage”. In 2020, the RN claimed only 17 cities, including seven with more than 20,000 inhabitants. This time, it won 60. Toulon or Nîmes were, without doubt, huge losses for RN, but they managed to win over many medium-sized cities, such as Carpentras, La Seyne-sur-Mer, La Flèche, Vierzon, Montargis, Liévin… RN strongholds are primarily located in the former mining Pas-de-Calais area, the Côte d'Azur, and also in Occitania (Agde, Castres, Carcassonne, Montauban).

The RN has particularly anchored its presence in the cities it conquered in 2014 and 2020; strengthening its credibility is essential for the RN ahead of the 2027 presidential elections.

Did LFI – the radical left party come out of these local elections any stronger?

F.S: LFI’s breakthrough became apparent as it won over several cities with more than 30,000 inhabitants – Saint-Denis, Roubaix, Saint-Paul and Le Tampon (France’s overseas territory – Island of La Réunion), Vénissieux, Vaux-en-Velin, La Courneuve, Creil, which is far from insignificant considering they started from scratch. However, this breakthrough must be put into context.

France’s radical left suffered losses in situations where they had taken the lead from the left (in Toulouse or Limoges). The party led by Jean-Luc Mélenchon failed to reclaim towns from the right, with the exception of Roubaix.

LFI specifically poised itself as an essential partner, with the threat of bringing down the centre-left PS if no alliance was formed. However, when the socialists and allies refused the merger, they were rarely defeated. LFI therefore failed to demonstrate its ability to hit hard – the example of Paris was emblematic, but Rennes and Montpellier are other fine examples.

Finally, in the context of alliances with the environmentalists, in particular, we note LFI losses in cities such as Strasbourg, Poitiers, Besançon. When the alliances made it possible to win (Grenoble, Lyon, Tours), LFI will not be represented at executive level because the mergers were only a “technicality.” The LFI representatives therefore remain confined to the role of opponent, which doesn’t give the party the ability to govern and appearing as a party “purely of the opposition” poses a real problem for obtaining supreme (presidential) power in 2027.

We noticed that the centre and the right strengthened their alliance during the mayoral runoffs…

F.S.: There were a lot of lists where the centre right, Horizons, MoDem and Renaissance, joint forces with conservative candidates, Union des démocrates et indépendants (UDI) or Les Républicains (LR), from the first round. In the second round, many alliances were formed. This municipal election is therefore part of the continuity of the parliamentary alliance between the central block and the right since 2022 and especially since 2024, and foreshadows what could happen in the presidential election. After the second round, we heard calls for LR, Horizons and the Macronists to have a common arrangement and one candidate. With his win in Le Havre, Édouard Philippe delivered a speech aimed at federating these forces – even though the battle remains very open.

There has been a lot of talk about “infighting within the left-wing,” with a clear divide between part of the socialists and LFI. What are the stakes for 2027?

F.S.: The fracture between those who refuse any alliance with LFI and the others has been reinforced with this vote. But what we notice is that the autonomous centre hardly exists any more, the central block is now clearly uniting with the right. So what is the alliance strategy of those who, like Raphaël Glucksmann or François Hollande, advocate a rapprochement with the centralists? If the Socialist Party comes out stronger after this election, it’s because it joined forces from the first round, with the ecologists, the communists, Place publique and former LFI supporters. The only path that seems to be emerging for the left is to work on this foundation by making it stronger – without LFI – while showing LFI voters that they are not “inaudible” and that their aspirations are heard.

Some observers feared a “fusion” between the right and the far right. While this didn’t happen at party level, we have, on the other hand, witnessed moderate right-wing and far right-wing voters becoming closer…

F.S.: Local initiatives to bring the RN closer to conservative candidates were immediately condemned by LR. The fact that Bruno Retailleau did not call for Christian Estrosi to vote against Éric Ciotti in Nice caused outrage. On the other hand, voters’ choices at the ballot showed substantial porosity between the right and the far right. The presence of LFI candidates acting as a foil, RN voters voted LR to block the left, and LR voters voted RN for the same reason. It’s clear in Brest, Clermont-Ferrand, Limoges, Besançon, and Marseille that conservative LR Martine Vassal’s electorate (LR) was halved between the first and second rounds, in favour of Franck Allisio (RN).

Finally, who came out as the winner? Does this mean RN might be heading for success in 2027?

F.S.: The RN enjoyed a positive dynamic, strengthening its local presence is an important step in the right direction ahead of the senatorial elections, but also presidential and next legislative elections. That said, the FN remains on the outside looking in with regards to France’s largest cities, which is a major weakness for setting its sights on the Élysée palace. How could a party claim power at the national level while being absent in the cities where most of France’s intellectual and economic activity is concentrated? The RN represents around 30% of voters: it can win in 2027 against an isolated Jean-Luc Mélenchon, or if the left (excluding LFI) and the right remain divided. The potential success of the RN in 2027 is therefore not inevitable provided that the left or the right come together. This is what François Mitterrand managed to do in 1981 and 1988. That’s what Jacques Chirac did in 1995, like Nicolas Sarkozy in 2007. It is now up to the political forces to play… their cards right.


Interview by David Bornstein, Political Editor at The Conversation France.


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25.03.2026 à 09:48

Eco-anxiety: how do young people relate to the climate crisis?

Daniella Watson, Research fellow, Imperial College London

Emma Lawrance, Lead Policy Fellow for Mental Health, Imperial College London

New research questions the “eco-anxiety” label and whether it really encompasses the complexity of the emotional, mental or physical distress young people feel over the planet’s woes.
Texte intégral (1506 mots)

“Eco-anxiety” and “climate-anxiety” are the most widely known terms describing what people feel in response to being aware of the climate crisis.

We conducted a review of published academic papers including original research articles and review papers, and found surprising results on how young people aged 10-29 years actually experience being aware of global warming and climate change and its effects.

While you might have experienced climate anxiety or know about it, you might not know what it is.

Researchers do not have agreed definitions. In the papers we examined as part of our study, eco-anxiety was defined 41 times and climate-anxiety defined 24 times.

The main inconsistency between definitions of eco-anxiety stems from the extent to which it is related to anxiety. Some definitions position eco-anxiety as an extension of generalised anxiety or as having characteristics of anxiety disorders. Whereas some do not actually mention anxiety at all in the definition and may instead use concepts like “concern or worry,” which muddies the conceptual waters.

Natural disasters versus human-made disasters

Another discrepancy is whether the definitions relate to just climate-related changes, or wider environmental changes, and whether or not the feelings relate to human-caused changes only.

Some definitions consider these terms to describe experiences coming from awareness of climate and ecological change, whereas others consider “eco” and climate-anxiety to be experienced in response to more direct climate events.

In reality, all of this is likely to be going on, and our previous research has shown that eco-anxiety levels are significantly higher in US youth aged 16-24 years who self-report exposure to climate change hazards.

Although eco-anxiety and climate-anxiety are the most commonly used terms, our review found a total of 173 experiences describing how young people think, feel and behave in response to being aware of the climate crisis. They include: Solastalgia, symptoms of depression, sleep disruptions, financial strain and hope, along with other experiences not documented in the academic literature.

A breakdown of key climate change awareness concepts

As there were so many experiences described, we organised them into six interrelated categories and sub-categories (see the chart below).

Map of the key concepts and developed 6 categories and subcategories of young people’s experiences of climate change awareness. Courtesy of Daniella Watson, CC BY

It is important to address and be inclusive of the full spectrum of young people’s experiences beyond climate-anxiety, including the impacts on physical health such as sleep, physical activity and eating behaviours, social and cultural practices, and spiritual and community wellbeing.

Climate awareness: exploring the cultural and colonial factors

Researchers like us are working with lived experience experts around the world to co‑design research and support tools that genuinely reflect the diverse ways people understand and are affected by climate change. Because awareness of the climate crisis is shaped by history, identity, place, and power, it is essential that research is developed with people whose lives are directly touched by these dynamics.

One example of how lived experience expertise has expanded the field comes from a contributor who challenged and deepened existing definitions of eco‑anxiety. They explained:

“I think we perceived [climate-anxiety] as more of an embodied and intergenerational, deep wound that comes out of colonisation, colonial legacies and something that was a lot more personal.”

Our research uncovered no existing definitions of climate change or eco-anxiety that acknowledge the impact of colonial history on individuals’ experiences of environmental distress. By collaborating with experts in lived experience, we have deepened and sharpened our understanding in this area.

Another example of our work with lived experience experts to codesign a research evaluation of The Resilience Project’s youth‑led intervention prompted us to adopt a broader definition of resilience: not simply “bouncing back”, but balancing strength, softness and self‑care so young people can sustain climate‑care activities in ways that are genuinely protective and long‑term.

The way forward

Taken together, our findings show that young people’s experiences of being aware of the climate crisis are far more complex, varied, and culturally situated than the terms eco‑anxiety or climate‑anxiety can capture.

While these labels have become dominant in public and academic conversations, the evidence reveals a much broader landscape of emotional, social, cultural, and structural impacts: from intergenerational grief and disrupted sleep to financial strain, solastalgia, and profound reflections on justice and inequality.

The lack of consistent definitions not only limits scientific clarity but also risks narrowing how we understand and support young people living through a rapidly changing world.

If researchers, practitioners, and policymakers want to design meaningful interventions and supportive environments, they must move beyond narrow psychological framings and engage with the full spectrum of people’s lived realities.

This means codesigning research, measures, and policies with those most affected; recognising the structural and historical forces that shape climate anxiety; and ensuring that the language we use reflects the world as people actually experience it. We recognise that news outlets and social media play an important role in shaping public understanding, which is why we chose to write this article and others like it, and to share our messages with the BBC Climate Question and other media platforms.


Created in 2007 to help accelerate and share scientific knowledge on key societal issues, the Axa Research Fund – now part of the Axa Foundation for Human Progress – has supported over 700 projects around the world with researchers from 38 countries on key environmental, health & socioeconomic risks. To learn more, visit the website of the AXA Research Fund or follow @ AXAResearchFund on LinkedIn.

The Conversation

Emma Lawrance received funding from AXA Research Fund. Emma was Director of the Climate Cares Centre at Imperial College London when this research was undertaken, and is now the Senior Research Fellow in climate change and mental health at the University of Oxford.

Daniella Watson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.03.2026 à 17:04

« Guerre asymétrique » : une formule récente pour un phénomène plurimillénaire

Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire -- Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)

Si la notion de guerre asymétrique a été conceptualisée de fraîche date, la réalité à laquelle elle renvoie n’est certainement pas une nouveauté.
Texte intégral (3279 mots)
*Furor teutonicus* représente la bataille de Teutobourg, en l’an 9 de notre ère. Dans une forêt de l’Allemagne actuelle, trois légions romaines tombent dans une embuscade mise en place par une coalition de tribus germaniques et sont massacrées. Paja Jovanović, 1888

La guerre asymétrique, formule devenue omniprésente depuis quelques décennies dans les analyses des conflits contemporains, est en réalité un phénomène aussi ancien que la guerre elle-même. Partout, toujours, des belligérants moins puissants que leurs adversaires ont cherché à employer les moyens les plus variés pour venir à bout de leurs ennemis plus nombreux et mieux équipés.


L’asymétrie fait désormais partie du vocabulaire des états-majors et des autorités politiques engagées sur des théâtres extérieurs. Les publications sur le sujet se sont également fortement multipliées depuis quelques années, et la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a confirmé, depuis février 2026, l’importance de ce phénomène.

Le terme est désormais tellement utilisé qu’on en oublierait presque qu’il était, il y a encore quelques années, totalement inconnu du grand public, et à peine mentionné dans les cercles d’experts. La situation a fortement changé avec ce que de nombreux observateurs qualifient de période post-guerre froide, née sur les ruines du World Trade Center en septembre 2001, et en marge de la guerre contre le terrorisme et des conflits de basse intensité opposant des puissances à des acteurs beaucoup plus faibles, qu’ils soient étatiques ou non.

Pourtant, ce type de conflit est bien plus ancien que les interventions des forces des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003.

Définition de la guerre asymétrique

Étymologiquement inscrite dans la négation, l’asymétrie est indissociable de la symétrie, mais aussi de la dissymétrie, moins souvent évoquée, dont elle se distingue cependant assez nettement. La symétrie caractérise la « juste proportion », notamment en matière d’architecture. Ainsi, la symétrie suppose au moins deux éléments pouvant être comparés. L’asymétrie est l’absence volontaire de symétrie, et la dissymétrie est un défaut de symétrie – généralement par erreur, mais cela peut être volontaire dans certains cas. Dans ces conditions, l’asymétrie semble plus catégorique que la dissymétrie, car la « juste proportion » y est absente et ne peut pas être corrigée.

Au niveau stratégique, la symétrie est perçue comme le combat à armes égales ; la dissymétrie est la recherche par l’un des combattants d’une supériorité qualitative et/ou quantitative (on parle ici de « stratégie du fort au faible ») ; et l’asymétrie correspond à la démarche inverse, qui consiste à exploiter toutes les faiblesses de l’adversaire pour être le plus nuisible possible.

En s’appuyant sur le constat d’un déséquilibre capacitaire, l’asymétrie est donc une stratégie du faible au fort qui consiste à refuser les règles du combat imposées par l’adversaire et à contourner ses forces, rendant ainsi toutes les opérations totalement imprévisibles.

Cela suppose à la fois l’utilisation de forces non prévues à cet effet et surtout insoupçonnables (comme les civils) ; d’armes contre lesquelles les moyens de défense ne sont pas toujours adaptés (dernièrement, les drones) ; de méthodes situées hors du cadre de la guerre conventionnelle (guérilla, terrorisme) ; de lieux d’affrontement imprévisibles (centres-villes, lieux publics) ; et de l’effet de surprise, cette dernière caractéristique étant sans doute la plus importante, car elle permet de réduire le déséquilibre entre les belligérants.

Employant des moyens techniquement simples, l’asymétrie peut ainsi être assimilée à l’« arme du pauvre », dans la mesure où elle permet à de multiples acteurs ne disposant que de moyens très limités d’avoir une capacité de nuisance totalement disproportionnée.

Il est également possible que des acteurs puissants optent délibérément pour une stratégie de guerre asymétrique, confondant même ce concept avec celui de « génie militaire », comme si celui-ci supposait finalement le triomphe au-delà de toutes les espérances, le niveau des forces engagées étant très faible en comparaison aux résultats obtenus. Dès lors qu’elle peut être privilégiée par le faible comme par le fort, la guerre asymétrique est ainsi une ruse déployée à une échelle pouvant varier.

Alternative par défaut ou par choix à une confrontation frontale dite traditionnelle, et réponse à la recherche de dissymétrie par les puissants, la guerre asymétrique se généralise. Compte tenu de l’improbabilité de guerres entre les grandes puissances et de l’implication quasi systématique de ces dernières dans des confrontations entre des acteurs plus faibles, la question de savoir si tous les conflits contemporains sont par nature des guerres asymétriques mérite a minima d’être posée.

La stratégie du faible au fort

La notion de guerre asymétrique trouve dans l’histoire de multiples exemples de sa mise en application, tant au niveau stratégique que tactique.

Sur tous les continents, de nombreux cas nous permettent de vérifier en grandeur nature les résultats obtenus par le choix de l’asymétrie dans des conflits armés. Détail important, il convient de noter que les moyens asymétriques ont été utilisés à la fois par des États et par des groupes non étatiques, quelle que soit leur importance. Mais une chose est certaine : l’asymétrie n’est pas un fait nouveau.

Les empires ne purent s’y soustraire – les barbares qui pillèrent Rome et les révoltés à plusieurs époques dans l’histoire de Chine disposaient de moyens nettement inférieurs à ceux de leurs adversaires – et certaines grandes batailles offrirent même l’occasion aux faibles de vaincre les forts là où les rapports de force ne leur laissaient a priori pas la moindre chance – la victoire écrasante des Anglais sur la chevalerie française à Azincourt en 1415 est sans doute l’exemple le plus significatif, mais il n’est pas isolé.

De manière répétitive et sur des théâtres très différents, on relève la même équation : là où les empires, les royaumes les plus riches et les plus puissants ont voulu exploiter leur supériorité pour s’imposer durablement, leurs adversaires ont développé par défaut des stratagèmes leur permettant de contourner les moyens de cette puissance. C’est ainsi que, tout au long de l’histoire, se sont mises en place des guerres asymétriques, les adversaires étant au final rarement au même niveau.

Seules les batailles du XIXᵉ siècle, inaugurées lors des campagnes napoléoniennes et organisées sur les bases définies par Carl von Clausewitz (introduisant le concept de victoire écrasante en opposition aux « guerres en dentelle » des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles), et plus encore la Première Guerre mondiale ont été l’occasion d’assister à des guerres réellement symétriques, dans lesquelles les belligérants étaient de force presque égale et ne devaient leur victoire qu’à des circonstances particulières et/ou au génie tactique de leurs généraux. Parfois, ces batailles s’éternisaient, aucun des combattants n’étant en mesure de prendre le dessus, les tactiques et les moyens utilisés étant, approximativement, les mêmes de part et d’autre.

Les déséquilibres capacitaires hérités de la révolution industrielle, des guerres de colonisation et de la décolonisation marquèrent le retour de l’opposition du fort au faible (guerre dissymétrique), et l’utilisation par ce dernier de stratégies de contournement avec des résultats parfois surprenants pour y répondre (guerre asymétrique).

Les guerres d’Algérie et du Vietnam, la résistance à l’occupation soviétique de l’Afghanistan, l’opération en Somalie, la guerre de Tchétchénie ou encore la campagne menée au Kosovo – ou plus exactement les tactiques de camouflage et de leurres observées sur le terrain dans les rangs des forces serbes – sont des exemples plus récents de guerre asymétrique. Cette manière de faire la guerre est contraire aux règles chevaleresques au Moyen Âge, au respect des conventions sociales pendant les siècles modernes, et à une certaine idée de l’éthique et du droit de la guerre dans les périodes plus récentes. En clair, la guerre asymétrique fut longtemps diabolisée et assimilée en Occident à des pratiques indignes des États.

De la Bible aux Mongols, en passant par Sun Tzu

Dans la tradition occidentale, l’origine mythologique de l’asymétrie est cependant plus glorifiante, et peut être attribuée à l’épisode biblique du jeune David, triomphant du Philistin Goliath aux abords de Jérusalem. Face à un géant, disposant par ailleurs d’armes puissantes, le jeune berger s’est servi de son génie pour éviter le combat, utilisant une simple fronde et frappant mortellement son adversaire à la tête. Le rapport de force était totalement déséquilibré, et c’est pourtant le plus faible qui a triomphé. La Bible mentionne que, « ainsi, avec une fronde et une pierre, David fut plus fort que le Philistin ; il le terrassa et lui ôta la vie, sans avoir d’épée à la main ».

Ce combat symbolise la victoire de la bravoure face aux moyens, et de l’intelligence face à la force physique. Dès lors, les fidèles comprennent que, si la cause qu’ils défendent est juste, peu importe les moyens dont ils disposent, ils pourront parvenir à leurs fins pour vaincre leurs adversaires. Pour devenir roi, plus besoin d’être puissant, du moins au vu des critères traditionnels. Seuls comptent le génie et l’aptitude à vaincre n’importe quel type d’adversaire. L’asymétrie est ainsi perçue comme un moyen de récompenser les mérites quand la force brute ne le permet pas, mais elle n’est pas considérée comme un choix stratégique.

Tandis que l’asymétrie correspondait, dans la civilisation occidentale, à une intervention divine offrant la ruse au jeune David, s’est développée en Asie orientale une véritable pensée stratégique proposant l’asymétrie comme moyen de guerre. Au VIᵉ siècle avant notre ère, une époque où la Chine traversait la période chaotique dite des « royaumes combattants », Sun Tzu s’est penché sur les meilleurs stratagèmes permettant de limiter ses propres dégâts, tout en multipliant ceux de l’adversaire, même si celui-ci est plus fort. Sa pensée – dont l’objectif est de faire croire à l’adversaire qu’il maîtrise la situation de manière à pouvoir le duper plus facilement – s’est répandue en Asie orientale, puis progressivement dans le reste du monde.

Après l’œuvre de Sun Tzu, de nombreux autres théoriciens chinois se lancèrent dans la rédaction d’études sur la guerre. Shang Yang, contemporain de Sun Tzu, et sa guerre défensive, ou Sima Qian (fin du IIᵉ siècle avant notre ère) et ses biographies des généraux marquèrent ainsi l’histoire de la guerre dans la civilisation chinoise, avec la nécessité de miser sur les stratégies de contournement quand les conditions de la victoire ne sont pas remplies.

Pour les théoriciens chinois de la guerre, si la victoire reste l’objectif ultime, comme en Occident, les moyens pour y parvenir sont multiples, et passent notamment par la patience et l’analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de l’adversaire. Dès lors, même le faible a ses chances contre le fort, à condition de savoir refuser le combat quand celui-ci est perdu d’avance, et de porter ses attaques au bon moment et au bon endroit.

Sun Tzu fut également l’un des premiers stratèges à s’interroger sur « ce qu’il faut avoir prévu avant le combat », faisant des préparatifs et du renseignement l’une des clés de la victoire. Pour lui, un général doit savoir cinq choses avant de s’engager dans la bataille : 1) savoir s’il peut combattre et quand il faut cesser ; 2) savoir s’il faut engager peu ou beaucoup ; 3) savoir gré aux simples soldats autant qu’aux officiers ; 4) savoir mettre à profit toutes les circonstances ; 5) savoir que le souverain approuve tout ce qui est fait pour son service et sa gloire.

Ces différentes recommandations sont particulièrement entendues des acteurs asymétriques, qui comprennent qu’elles doivent impérativement être remplies, d’abord dans un but de survie, et le cas échéant afin de remporter le combat.

L’islam des premiers temps fut de son côté également caractérisé par la stratégie indirecte d’un peuple disposant de moyens rudimentaires, mais parvenant rapidement à vaincre ses adversaires et à étendre son influence. Les Mongols, face à un empire chinois infiniment plus peuplé et nettement plus avancé, mais aussi les Ottomans et les peuples d’Afrique, notamment face aux conquérants occidentaux, développèrent également des stratégies asymétriques avec des résultats spectaculaires.

De la guérilla aux conflits contemporains

C’est avec la guérilla et les théories qui y sont associées puis, plus récemment, avec le terrorisme transnational dont les puissances firent les frais que la guerre asymétrique est progressivement revenue en vogue en Occident.

De l’Espagne dominée par l’empire napoléonien à Che Guevara, en passant par Lawrence d’Arabie ou Mao Zedong, les moyens de guerre proposés dans le cadre de la guérilla sont totalement asymétriques. C’est en s’infiltrant au sein même des territoires adverses qu’ils obtiennent des succès, pas en s’attaquant frontalement à des forces armées supérieures en nombre et en matériel.

La guérilla s’est immédiatement imposée comme l’arme du faible, voire de l’inculte en matière militaire, face au soldat professionnel bien armé, bien entraîné et mené par un général instruit. La guérilla fut aussi et surtout théorisée, sur la base des expériences et des testaments de ces acteurs. Le plus célèbre de ces « nouveaux testaments » de l’asymétrie est incontestablement la Guerre de guérilla, écrit par Che Guevara en 1959, dans lequel est démontré qu’une armée populaire peut battre une armée régulière, quels que soient les moyens dont les « combattants de la liberté » disposent. Guevara considérait qu’il n’est pas nécessaire de s’appuyer sur une large base, mais qu’un petit foyer ou un petit groupe d’idéalistes en armes, établi loin des villes, peut entraîner l’adhésion de tous les mécontents et des révolutionnaires.

Le terrorisme peut-il de son côté être considéré comme une manifestation de guerre asymétrique ? Indiscutablement, l’invisibilité et le caractère imprévisible des attaques terroristes sont asymétriques, car ils se caractérisent par la faiblesse des moyens engagés. Le terrorisme transnational apparaît ainsi comme le degré ultime de la guerre asymétrique, car il s’intègre à l’intérieur même des sociétés qu’il combat, ce qui le rend d’autant plus difficile à détecter et à prévenir.

Le terrorisme transnational et le risque qu’il fait peser sur la sécurité dans les sociétés contemporaines fut à l’origine du regain d’intérêt pour les guerres asymétriques, et c’est sans surprise que, après 2001, ce concept a fait une entrée fracassante dans les réflexions des états-majors, au point d’inspirer des innovations stratégiques, comme la contre-insurrection déployée en Irak, avec des résultats mitigés mais qui confirment une nécessaire adaptation du fort aux pratiques du faible.

Un type de guerre qui n’est pas près de disparaître

La fin de la bipolarité a ouvert le champ à des formes de conflits restées relativement silencieuses tout au long du XXᵉ siècle, dans sa deuxième partie surtout, opposant des adversaires aux moyens limités, soit des États faibles, soit des acteurs non étatiques, et consacrant ainsi ce que certains analystes qualifièrent de « retournement du monde ». Ce regain de violence a poussé Washington, seule superpuissance rescapée de la guerre froide, à s’interroger sur les menaces dont les États-Unis (et par extension le « monde » dans son ensemble) pourraient désormais faire l’objet.

Dans un contexte marqué par une remise en cause de plus en plus prononcée de la puissance américaine, tant dans ses aspects politico-diplomatiques que militaires (les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan ont renforcé ce phénomène), la guerre asymétrique semble avoir de beaux jours devant elle et impacte ainsi considérablement les conflits contemporains. Le cas de l’opération menée par Israël et les États-Unis en Iran vient le confirmer.

The Conversation

Barthélémy Courmont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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