14.05.2026 à 12:19
Fotini Vasilopoulos, Postdoctoral Researcher, Matilda Centre for Research in Mental Health and Substance Use, University of Sydney

Souvent perçu comme un simple moment de jeu, le fait de « faire semblant » joue en réalité un rôle clé dans le développement des enfants. Il pourrait même contribuer à prévenir certaines difficultés émotionnelles, selon une nouvelle étude.
Les jeux d’imitation constituent une dimension essentielle – et souvent magique – de l’enfance.
Les enfants disposent d’une imagination débordante qu’ils utilisent pour transformer des cailloux en vaisseaux spatiaux, des tables en cabanes ou des stylos en fées. Ils peuvent s’imaginer être « maman » ou « préparer le dîner ». Ils peuvent aussi inventer leurs propres personnages, mondes et concepts, sans lien avec ce que les adultes seraient capables d’imaginer.
La capacité d’imitation apparaît généralement entre 15 et 18 mois. Vers 20 mois, les enfants commencent à réellement imiter le monde qui les entoure. À partir de quatre ou cinq ans, le jeu devient plus complexe et implique des interactions avec les autres ainsi que l’incarnation de personnages.
Mais au-delà du fait qu’il s’agisse d’une étape du développement, y a-t-il d’autres bénéfices ? Notre étude suggère que le jeu d’imitation peut aussi favoriser la santé mentale.
Selon l’Organisation mondiale de la santé, environ un enfant ou adolescent sur sept est concerné par des troubles de santé mentale. La plupart des actions menées face à ce constat ciblent les problèmes une fois qu’ils sont apparus, et très peu s’intéressent aux fondements développementaux qui permettraient de les prévenir.
Dans notre étude, nous avons analysé des données portant sur plus de 1 400 enfants australiens participant à la Longitudinal Study of Australian Children.
Leur aptitude au jeu d’imitation a été évaluée par des professionnels de la petite enfance sur une période d’un an, lorsque les enfants avaient entre 2 et 3 ans. Il s’agissait notamment d’observer dans quelle mesure un enfant était capable de :
réaliser des jeux d’imitation simples, comme nourrir une poupée ou une peluche
utiliser un objet pour en représenter un autre, par exemple une serviette comme couverture ou une boîte comme maison
participer à des jeux d’imitation avec d’autres enfants, en utilisant des accessoires ou des déguisements pour incarner des rôles (faire comme si on était parent…)
Les résultats en matière de santé mentale ont ensuite été mesurés à partir des observations des parents et des professionnels de la petite enfance sur les difficultés émotionnelles et comportementales, recueillies lorsque les enfants avaient entre 4 et 5 ans, puis de nouveau entre 6 et 7 ans.
Nous avons observé que, chez les enfants de 2 à 3 ans, une plus grande aisance dans le jeu d’imitation est associée à moins de difficultés émotionnelles et comportementales à 4-5 ans, puis à 6-7 ans. Ces difficultés peuvent par exemple se traduire par des inquiétudes fréquentes ou des colères répétées.
Ces résultats se maintiennent même en tenant compte du milieu socioéconomique des enfants, de la santé mentale de leur mère, de leurs compétences langagières et de la qualité du lien avec leurs parents.
La régulation émotionnelle – c’est-à-dire la capacité à gérer ses émotions et à y répondre de manière adaptée – a été associée à la santé mentale pendant l’enfance et l’adolescence.
On suppose souvent que les enfants plus à l’aise dans le jeu d’imitation développent une meilleure régulation émotionnelle, car ce type de jeu leur permettrait de s’entraîner à cette compétence.
Mais lorsque nous avons examiné ce lien, nous n’avons pas trouvé d’association entre le jeu d’imitation, la régulation émotionnelle et les résultats en matière de santé mentale par la suite. Cela suggère que d’autres mécanismes de développement, encore mal compris, pourraient entrer en jeu.
Dans notre étude, nous avançons que ce que l’on appelle la « cognition incarnée » pourrait expliquer le lien entre le jeu d’imitation et le bien-être mental.
La cognition incarnée repose sur l’idée que penser ne se fait pas uniquement dans la tête : le corps et la manière dont il interagit avec le monde participent aussi aux processus cognitifs.
À lire aussi : Compter sur ses doigts aide-t-il un enfant à progresser en maths ?
Par exemple, lorsque les enfants apprennent à compter avec leurs doigts, le geste lui-même fait partie de la manière dont le concept mathématique se construit dans leur esprit.
De la même manière, jouer, imaginer et mettre en scène des situations ne relèvent pas seulement du divertissement. Ces activités aident les enfants à apprendre à penser, à ressentir et à réagir à leur environnement. C’est sans doute ce qui contribue, en retour, à une meilleure santé mentale.
Mais des recherches supplémentaires sont encore nécessaires pour en être certains.
En attendant, plusieurs gestes simples peuvent aider à encourager le jeu d’imitation chez votre enfant.
laissez le jeu se dérouler pour lui-même, sans chercher à en faire un « moment d’apprentissage ». Si l’enfant se trompe en comptant ou en nommant des objets pendant le jeu, mieux vaut privilégier la continuité du jeu plutôt que l’interrompre pour le corriger.
suivez l’initiative de l’enfant lorsque vous participez, un peu comme dans un échange au tennis. Attendre que l’enfant « lance la balle » permet de garder un jeu centré sur lui, même si de petites suggestions peuvent l’aider à démarrer s’il ne sait pas trop comment s’y prendre.
réagissez au jeu de l’enfant par de simples observations ou des remarques ouvertes, plutôt que par des consignes. Décrire ce qui se passe ou s’interroger à voix haute sur la suite peut enrichir le jeu sans le diriger. Par exemple : « que pourrait faire cette feuille ? » plutôt que « cette feuille peut servir de maison pour le cochon ».
entrez « dans le jeu » plutôt que de le piloter à distance. Les adultes peuvent demander à l’enfant quel rôle il souhaite leur donner, ou proposer d’incarner un personnage secondaire, comme un visiteur un peu perdu ou un client distrait.
Gardez à l’esprit que le jeu n’a pas besoin d’être complexe ni pédagogique. Il doit simplement nourrir l’imagination des enfants. Et comme le suggère notre étude, il peut aussi, ce faisant, contribuer à protéger leur santé mentale.
Lucinda Grummitt, Sasha Bailey, Louise Birrell, Iroise Dumontheil, Gill Francis, Eliza Oliver, Olivia Karaolis, Robyn Ewing, Michael Anderson, Maree Teesson et Emma L. Barrett sont également auteurs du travail de recherche évoqué dans cet article.
L’étude mentionnée dans cet article est financée par la Serpentine Foundation et le National Health and Medical Research Council (NHMRC), via la bourse de recherche NHMRC Investigator Grant (APP1195284) attribuée à Maree Teesson.
13.05.2026 à 14:33
Tatiana Giraud, Directrice de recherches en biologie évolutive, Université Paris-Saclay
Qui n’a jamais agrémenté un message d’une petite fleur ou d’un singe moqueur ? Les emojis font désormais partie de notre quotidien mais que disent-ils de notre rapport au vivant ? C’est la question que nous avons voulu poser à l’académicienne des sciences Tatiana Giraud, chercheuse en biologie évolutive et autrice de La Biodiversité en Infographies, aux Éditions Tana.
The Conversation : Si l'on regarde les 133 émojis disponibles pour représenter les animaux, les plantes, les champignons et les microorganismes sur Emojipedia, peut-on dire qu'ils représentent fidèlement la biodiversité ?
Tatiana Giraud : Non ! On observe en fait dans les émojis les mêmes biais que dans l’imaginaire collectif. C’est une représentation dominée par les vertébrés, et même surtout les mammifères et les oiseaux. Dans les émojis qui existent, on voit également une sur-représentation des animaux domestiqués, comme les chiens, les chats, les poules. Il y a aussi quelques espèces éteintes comme le dodo, plusieurs dinosaures également, et il y a même des espèces imaginaires comme la licorne ou le dragon. C’est d’ailleurs assez amusant, il y a des espèces imaginaires mais il manque plein d’espèces réelles.
Qu’est-ce qui manque pour représenter fidèlement la biodiversité ?
T. G. : Si l’on voulait que les émojis représentent plus fidèlement la biodiversité, il faudrait qu’il y ait plus d’insectes. Car sur les 2,15 millions d’espèces de plantes, d’animaux et de microorganismes que l’on connaît aujourd’hui, 49 % sont des insectes.
Si l’on regarde maintenant le poids du vivant, il faudrait beaucoup plus de plantes. Car si l’on s’intéresse à la biomasse, c’est-à-dire à combien pèsent les organismes sur terre, ce sont les plantes qui gagnent haut la main : elles représentent 80 % de la biomasse des êtres vivants.
Si l’on regarde enfin les branches dans l’arbre généalogique de la vie sur notre planète, il faut avoir en tête qu’il y a beaucoup plus de lignées de microorganismes que d’animaux ou de plantes.
Les microorganismes sont de nature extrêmement variée, on y trouve deux grands groupes de bactéries très différentes, et aussi des microorganismes eucaryotes, dont les champignons mais aussi plein d’autres lignées mal connues…
Concernant les champignons, on constate que les deux seuls émojis qui leur sont dédiés représentent des carpophores, c’est-à-dire, la partie aérienne des champignons, soit ce que l’on mange généralement chez les champignons comestibles, qui correspond à leur fructification, l’organe qui produit leurs spores sexuées.
Mais la plupart des champignons vivent surtout sous forme de filaments dans le sol, ou sont des moisissures sur des plantes ou des fruits. C’est sans doute plus difficile à représenter en émojis. Pourtant, cela ne veut pas dire que les champignons se cantonnent à la sphère de l’infiniment petit. Le plus grand organisme vivant sur terre jamais mesuré est un champignon, Armillaria solidipes, identifié dans l’Oregon aux États-Unis, dont le mycélium, soit un ensemble de filaments très fins, s’étend sur presque 10 km2. Son poids est estimé à 35 000 tonnes et il serait âgé de 8650 ans.
Les champignons, c’est justement votre grand domaine de recherche. Est-ce difficile de travailler sur un pan de la biodiversité qui est peu présent dans nos imaginaires ?
T.G. : Oui, à plusieurs niveaux ! Pour attirer des étudiants d’abord. C’est plus difficile quand on leur parle de moisissures ou de champignons que quand on leur dit qu’ils vont travailler sur des tortues, des baleines ou des tigres.
C’est aussi compliqué pour publier des études scientifiques. On doit davantage justifier l’intérêt quand on traite de champignons que quand on travaille sur l’humain ou sur les vertébrés. On note un biais d’intérêt même au sein de la communauté scientifique. Quand on travaille par exemple sur la formation des espèces, on va avoir tendance à citer des exemples de ce phénomène chez les animaux ou les plantes. Mais quand on essaie d’expliquer comment les espèces se forment chez les champignons, cela intéresse tout de suite beaucoup moins de monde.
Quelles stratégies avez-vous du coup mises en place pour faire valoir l’intérêt et l’importance de vos objets de recherche ?
T.G. : Parfois, on insiste sur le fait que les champignons peuvent être de bons modèles pour répondre à des grandes questions qui sont complexes à élucider si l’on se concentre uniquement sur les animaux et les végétaux. Je travaille par exemple sur l’évolution des chromosomes sexuels, afin d’essayer de comprendre pourquoi certains perdent leurs gènes.
Chez les mammifères, et notamment les humains, les chromosomes X et Y sont deux chromosomes sexuels : en général, XX donne un développement femelle et XY un développement mâle. Le chromosome X et Y échangent très peu de morceaux d’ADN entre eux, sauf dans de petites zones à leurs extrémités. Or, les échanges d’ADN aident normalement à réparer les erreurs introduites par mutations sur les chromosomes. Le chromosome Y ne recombine jamais et il manque ainsi ce mécanisme de réparation, ce qui lui a fait perdre progressivement la plupart de ses gènes, et l’a fait rétrécir.
C’est pour cela qu’il est devenu beaucoup plus petit que le X et qu’on dit qu’il s’est « dégénéré ». C’est une réalité qui interpelle : pourquoi est-ce que cela a évolué comme cela ? Le chromosome Y va-t-il disparaître ?
C’est difficile de répondre à cette question si on étudie seulement les mammifères, ils ont déjà tous des vieux chromosomes et ils ont tous les mêmes. Donc si on veut comprendre comment ça a évolué au départ, il faut étudier des situations où ces chromosomes sont encore jeunes. Or, justement, on a montré que chez certains champignons ces chromosomes évoluaient de façons répétées, et pourtant il n’y a même pas de sexes différents : on n’a pas des femelles et des mâles chez les champignons.
C’est très étonnant, car on a longtemps pensé que les chromosomes sexuels devenaient aussi différents parce qu’ils déterminent les sexes mâles et femelles, et qu’il y avait plein de différences entre les mâles et femelles. L’hypothèse était donc qu’il fallait bien arrêter les échanges réguliers de matériel génétique entre le X et le Y pour faire tous ces caractères différents entre mâles et femelles. Mais en fait, on observe exactement la même chose chez les champignons alors qu’il n’y a pas de sexes différents. Ça montre donc bien qu’il y autre chose qui pousse ces chromosomes sexuels à stopper les échanges génétiques. Mais si on étudiait uniquement les mammifères, on ne pourrait pas savoir cela.
Une autre façon, sinon, d’intéresser les gens aux champignons, c’est d’étudier ceux que les gens aiment bien, par exemple les moisissures qui affinent le camembert ou le roquefort pour essayer de comprendre comment on les a fait évoluer pour faire du bon fromage.
Les champignons liés aux maladies émergentes peuvent également susciter l’intérêt. C’est le cas des Cordyceps sur lesquels j’ai pu travailler et qui ont été médiatisés avec le succès de la série The Last of us. Les Cordyceps sont des champignons qui peuvent infecter plusieurs insectes, des fourmis et des chenilles notamment. En les infectant, ils vont changer le comportement de ces insectes en prenant le contrôle de leur cerveau. Mais il reste pour l’instant très improbable d’imaginer que les Cordyceps puissent infecter l’humain, comme cela se passe dans cette série américaine !
Dans la recherche, certains animaux sont privilégiés par rapport à d’autres. Les oiseaux par exemple, semblent avoir bien plus de succès que les insectes. Si l’on regarde par exemple sur Google Scholar, le moteur de recherches d’articles scientifiques, on constate que, quand on tape birds, on nous propose 7,9 millions publications scientifiques. Quand on tape insects, il n’y en a que 5,8. Comment expliquer que la recherche néglige potentiellement certaines catégories de la biodiversité ?
T. G. : Les oiseaux ont toujours été l’objet de beaucoup d’intérêts, et le plaisir intrinsèque qu’il y a à les regarder n’est sans doute pas étranger aux intérêts scientifiques qu’ils suscitent.
Cet intérêt peut ensuite s’auto-entretenir. Car plus il y a un corpus de données présentes, plus on peut poser de questions poussées. Pour les oiseaux on va avoir des phylogénies complètes permettant de reconstituer l’évolution des organismes vivants. C’est la clef pour répondre à beaucoup de questions. Chez les champignons au contraire, il nous manque plein d’informations pour reconstituer l’évolution des espèces. Mais c’est aussi ce qui me passionne chez les champignons : il y a de ce fait énormément de choses à découvrir, car c’est un champ inexploré, mais c’est sans doute un peu plus risqué.
C’est cela qui vous a amené à travailler sur les champignons ?
T. G. : À l’origine, c’est plutôt le hasard, je cherchais un sujet de thèse, et l’INRAE en avait publié un sur la pourriture grise de la vigne, causée par le champignon Botrytis cinerea. J’ai donc candidaté et j’ai vite trouvé ça passionnant, car il y avait énormément de choses à défricher pour comprendre l’évolution des champignons pathogènes de plantes, notamment comment il coévoluent avec leurs plantes hôtes.
Les champignons évoluent en effet généralement très vite, car ils produisent des milliards de spores, et donc un grand nombre de mutations différentes chaque génération, et ils peuvent avoir plusieurs générations par an. On observe d’ailleurs que les champignons pathogènes de cultures contournent en général très rapidement les gènes de résistance qu’on introduit dans nos plantes cultivées, en un ou deux ans ils évoluent de nouvelles virulences.
Un autre aspect intéressant des champignons est qu’ils sont très importants écologiquement, ils sont un peu les éboueurs de la nature : ils décomposent la matière organique morte, ce qui permet aux nutriments de retourner dans le sol et d’être à nouveau disponibles pour la croissance des plantes ou des micro-organismes. Les champignons sont aussi assez pratiques à étudier, car ils ont en général de tout petits génomes, qu’on peut donc séquencer assez facilement. On peut aussi les garder vivants à -80 °C pendant des années. C’est d’ailleurs un autre aspect fascinant des champignons : ils ne vieillissent pas, et trente ans plus tard, ils n’ont pas fini de me passionner !
Les emojis présentent surtout la diversité des espèces, mais la biodiversité, est-ce que ce n’est que cela ? Est-ce qu’il ne faut regarder que le nombre d’espèces pour l’évaluer ?
T. G. : Non, il y a aussi la diversité génétique au sein d’une même espèce. C’est capital, car c’est cela qui permet l’adaptation à de nouveaux environnements ou des conditions changeantes. En effet, l’adaptation se produit par sélection naturelle, qui trie parmi la diversité génétique existante. On connaît bien par exemple la diversité à l’intérieur de l’espèce humaine, avec des variations pour la couleur de la peau, qui est une adaptation à la quantité d’UV à des latitudes données : aux tropiques, trop d’UV induisent des mutations qui peuvent causer des maladies, et la mélanine de la peau protège les humains contre ces UV.
Au contraire, aux hautes latitudes, trop peu d’UV limite notre synthèse de vitamine D, et il vaut mieux ne pas en avoir trop de mélanine dans la peau ; d’autres populations humaines sont adaptées à vivre aux hautes altitude avec peu d’oxygènes, ou à nager en apnée pendant 20 minutes pour pêcher. Dans les émojis on voit que cette diversité génétique n’est présente que chez les chiens ou chez d’autres animaux domestiqués.
Tatiana Giraud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.05.2026 à 12:28
Laferrière Aude, En délégation CNRS au sein de l'UMR ICAR (UMR - ENS de Lyon, Université Lyon 2, CNRS), ENS de Lyon; IAE Saint-Etienne
Une étude s’est plongée dans des sms et mails envoyés par des pères et jugés blessants ou intimidants par les mères qui les ont reçus, dans des contextes de séparations conflictuelles ou violentes, révélant un florilège de remarques misogynes.
La coparentalité, en cas de séparation, peut tourner à la communication forcée quand elle s’éloigne de son objectif de construction d’un projet commun pour l’enfant et qu’elle vire à la destruction symbolique de l’autre.
Pour reprendre les mots de la chercheuse en psychologie sociale Andreea Gruev-Vintila, spécialiste du contrôle coercitif, la coparentalité peut alors se muer en « contreparentalité » et constituer un « boulevard » pour dénigrer, intimider, et harceler en permanence l’autre parent.
À lire aussi : Contrôle coercitif : pourquoi ce concept transforme l’appréhension des violences faites aux femmes et aux enfants
J’ai voulu cerner et caractériser linguistiquement ce qui, dans les échanges coparentaux, est ressenti comme une violence par les destinataires, afin de l’objectiver, étant donné que les comportements verbaux ou psychologiques violents sont parfois difficiles à qualifier juridiquement.
Pour constituer ce corpus d’étude, je me suis rapprochée d’acteurs pouvant accompagner les coparents lors des séparations conflictuelles ou violentes (associations d’aide aux victimes de violences conjugales, travailleurs sociaux, psychocriminologues, psychologues…). Par ce biais, vingt mères m’ont fourni des écrits électroniques – SMS et mails – de l’autre parent (masculin) qu’elles ont identifiés comme les blessant ou les intimidant.
Concernant cette nature non mixte du corpus, c’est de facto qu’elle l’est : aucun des rares hommes rencontrés dans les associations ou les patientèles ne s’est déclaré concerné. Les études le montrent : d’une part, les hommes se reconnaissent rarement comme victimes, en raison des stéréotypes de genre qui leur font éprouver de la honte à subir des violences conjugales ; d’autre part, ce sont les hommes qui commettent majoritairement les violences.
Pour mener ces analyses linguistiques, j’adopte la conception actionnelle du langage qui l’envisage comme un outil pour agir sur ce qui nous entoure. Toute prise de parole est une forme d’action sociale produisant des effets réels.
C’est à ce titre que je parlerai d’acte de langage en empruntant mes outils à la sociolinguistique et à la pragmatique, qui vise à étudier les effets du langage. Plus précisément, je m’appuie sur les multiples travaux réalisés depuis les années 2000 par le groupe de recherche sur la violence verbale.
Que l’évaluation de la violence puisse être variable d’un individu à l’autre n’empêche pas que le corpus présente ce que ce groupe de recherche appelle un faisceau d’« actes de condamnations d’autrui » (reproches, accusations, menaces…) partageant un potentiel agressif. Voici six actes de condamnation qui ressurgissent d’une correspondance à l’autre, telles des routines langagières, empreintes de stéréotypes misogynes. Ils sont illustrés ici par des phrases extraites du corpus d’étude.
L’insulte et plus largement la qualification péjorative constituent des attaques directes à l’image de la cible. Elles stigmatisent, tout en masquant le jugement personnel sous des allures de vérité irréfutable, constituant en ce sens des coups de force énonciatifs : le locuteur impose une idée sans permettre de la discuter.
Qui plus est, elles mobilisent ici le stéréotype misogyne de la femme fourbe : celui qui envoie le message se pose alors comme celui qui met au jour et déjoue les stratégies malveillantes imputées à la mère séparée. Ce faisant, l’insulte se pare d’un semblant de légitimité, comme s’il s’agissait d’un acte d’autodéfense du père séparé face aux agissements condamnables dont il serait victime.
Le dénigrement de la coparente passe par des « reproches sur l’être » : elle est essentialisée sous une facette péjorative, ici par mobilisation du cliché de la femme vénale, qui se combine souvent à celui de l’ex-vengeresse qui aurait pour but de mettre à terre son ex-conjoint.
Formulé à l’égard de la mère, il peut se décliner en accusation de détournement de la pension alimentaire à des fins personnelles : « Sur la pension que je te verse, se pourrait-il qu’il reste de quoi acheter des chaussures à notre enfant ? », questionne l’un des pères. Un tel message double alors le reproche de femme cupide par celui de mère égoïste et négligente.
L’acte de condamnation est parfois aggravé par l’idée d’une disqualification publique. Le locuteur présente son jugement personnel comme cautionné par d’autres personnes (ici, une masse anonyme).
Cet argument dit de l’appel au peuple renvoie, parmi les stratégies de l’agresseur, à celle de « recruter des alliés ». Une médisance qui peut faire éprouver à la mère des sentiments d’humiliation la conduisant à s’auto-exclure.
Une véritable « rhétorique du diagnostic » est déployée, qui consiste à attribuer une pathologie psychique à la femme pour discréditer la mère. La locution « au fond de toi » révèle une « effraction » qui consiste à « pénétrer dans le territoire psychique de l’autre […], à penser pour l’autre », comme le relève la psychiatre et psychanalyste Marie-France Hirigoyen.
En outre, ces représentations de mères en proie à des débordements émotionnels et physiques sont profondément sexistes, mobilisant le stéréotype de la femme émotive, fragile et hystérique-terme qui revient dans certains messages. Enfin, ce portrait de la coparente en mère névrosée et nocive témoigne d’une stratégie de diabolisation par laquelle l’émetteur se construit, par contraste et monopole, l’image du parent sain et protecteur.
La menace réduit la liberté de choix de la cible à deux options : obéir ou être sanctionnée. Véritable ultimatum, elle cumule une fonction intimidatrice – en instrumentalisant les institutions, ici judiciaires, pour faire peur (argument du bâton) – et une fonction injonctive puisqu’il s’agit de faire obéir la cible.
« Je te prie de respecter les horaires. 17h30, ce n’est pas 17h45. En cas d’écart, tu récupéreras tes enfants au commissariat », écrit également un père. Ici, les enfants sont aussi instrumentalisés. Leur évocation en victimes collatérales met en place un chantage affectif. En outre, l’acte de reproche adressé à la destinataire (ici son manque de ponctualité aux passations) agit comme une légitimation de la menace, présentée comme une simple réaction du père à un manquement de la mère. Dès lors, c’est elle qui est tenue pour responsable du comportement masculin menaçant (stratégie d’inversion des rôles).
Les menaces judiciaires ont aussi un pouvoir d’extorsion élevé car elles jouent non seulement sur la crainte de la mère de voir le mode de garde révisé mais aussi d’avoir à (re)vivre l’épreuve psychologique du passage au tribunal, ainsi que l’effort financier associé (menace économique).
Ce type de sombre prophétie pour la mère mobilise plusieurs stratégies. S’y retrouve tout d’abord l’instrumentalisation de l’enfant, dans cette menace de « coalition », par laquelle « un parent tente de faire alliance avec l’enfant contre l’autre parent », selon la définition du psychologue clinicien Nicolas Favez. Cette triangulation faisant circuler un discours dénigrant sur la mère orchestre « le sabotage de la relation mère/enfant » (Andreea Gruev-Vintila).
De plus, s’y lit « le contrôle du récit », qui laisse penser aux femmes « qu’elles n’auront pas d’issue car leur vérité sera sanctionnée face au récit triomphant de l’agresseur » (Gruev-Vintila, toujours).
Alors que ces actes de condamnation se montrent comme individualisés, ajustés à ce qui serait la personnalité « dysfonctionnelle » de la coparente, leur récurrence dans le corpus révèle qu’ils relèvent d’une violence sociale, systémique.
Dresser aux mères un procès en incompétence vise à les blesser et à les déstabiliser en détériorant leur confiance en elles. La répétition – facteur aggravant de la violence verbale – de ces discours dépréciatifs instaure un harcèlement moral à même de perturber au quotidien l’exercice de la parentalité maternelle et par rebond, à fragiliser l’enfant.
Dès lors, il s’avère fondamental d’identifier ces violences verbales avançant sous le masque légitimant de la coparentalité, pour que les mères puissent s’en protéger et les différents acteurs de la chaîne pénale (force de l’ordre, officiers de la police judiciaire, magistrats, etc.), les détecter. C’est à ce profilage linguistique que je consacre mes recherches.
Laferrière Aude ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.05.2026 à 10:47
Igor Shishlov, Affiliate Professor - Climate Change Economics, HEC Paris Business School
For most policymakers, export credit agencies (ECAs) are financial tools that boost national companies’ business endeavours abroad. But a recent research project conducted by Philipp Censkowsky, Paul Waidelich, Igor Shishlov, and Bjarne Steffen reveals the profound impact they have on the energy transition. Our study analysed 921 energy-finance deals backed by ECAs from 31 countries between 2013 and 2023.
We used commercial transaction data to track how much ECAs invested in fossil fuels versus renewable energy. We also examined key policy shifts to understand how international agreements influence the decisions ECAs make.
Are ECAs slowing down or speeding up the low carbon transition? For years, export credit agencies have been key players in global trade finance, providing state-backed loans, insurance and guarantees to support national exporters. But their role in the energy transition is now under scrutiny.
While some ECAs have made strides in shifting finance away from fossil fuels, many remain deeply entangled in financing oil, gas and even coal — the dirtiest fuel of them all.
Our research underscores this reality. ECAs are major enablers of energy infrastructure worldwide, and their continued support for fossil fuels is at odds with international climate commitments.
These agencies have historically played a crucial role in financing fossil fuel projects by de-risking investments for private lenders. This influence is massive — comparable to multilateral development banks — yet their role in shaping the energy transition has been largely underexplored in academic research.
In our study, we found a clear trend:
ECAs are slowly pivoting towards renewable energy, but fossil fuel projects still receive a large share of support, even as international pledges like the Glasgow Statement call for the phasing out of international fossil fuel financing.
Our paper shows that, in 2013, only 9% of ECA energy commitments went to renewable energy technologies (RETs). By 2023, that share had jumped to over 40%.
While this suggests a significant shift, the total dollar amount of fossil fuel financing remains high.
Certain ECAs, particularly those in Europe, have made stronger commitments to “greening” their portfolios, while others — like those in Japan, South Korea and China — continue to support fossil fuel infrastructure.
Breaking down financing patterns reveals important nuances:
Coal financing has has sharply declined among OECD ECAs, following the adoption of international restrictions. However, some non-OECD countries continue to finance coal projects, particularly in emerging economies.
Oil and gas projects still dominate ECA commitments, especially in the early stages of production and transportation. Even as financing for coal declines, oil and gas deals receive billions in state-backed support.
Wind energy leads the charge in renewables financing, with large offshore projects securing significant ECA backing. Solar and hydrogen projects, while growing, still lag behind.
One of the most striking findings of our research is that ECA-backed renewable energy investments are overwhelmingly concentrated in high-income countries.
Developing nations — where clean energy investment is most needed — receive little support, a trend driven by the high perceived financial risks, and a lack of strong policy incentives.
Why do some ECAs lead in the energy transition while others lag behind?
A key factor is their mandate and political will of their respective governments. Many ECAs are designed primarily to promote national exports and domestic job creation, with little regard for climate or sustainability objectives. This narrow focus has made it difficult for ECAs to pivot away from fossil fuels, even when their governments have pledged to do so.
Some countries, however, are starting to rethink this approach. In the UK and the Netherlands, studies have shown that shifting export finance from fossil fuels to renewables can actually create more domestic jobs. ECAs in countries that have integrated climate goals into their mandates — like those in the Export Finance For Future (E3F) coalition — tend to be leading the way in shifting finance towards renewables.
But without clear and binding international rules, many ECAs cite their mandates as an excuse to continue financing fossil fuels. For example, the Export–Import Bank of the United States (EXIM) has justified continued oil and gas support under its “non-discrimination” clause, even though the US government under the Biden Administration has pledged to end international public finance for fossil fuels.
A fragmented policy landscape creates loopholes. When one country’s ECA pulls out of fossil fuel financing, others may step in to fill the gap.
This “free-rider” dynamic may weaken the impact of national-level climate commitments, and underscores the need for stronger international cooperation.
The most important global policy framework for ECAs is the OECD Arrangement on Officially Supported Export Credits, which already includes restrictions on coal financing. But negotiations to expand these rules to oil and gas have stalled, despite pressure from climate advocates and progressive governments.
Former US President Joe Biden’s administration attempted to push for stricter rules in late 2023 but failed to secure agreement from key countries like South Korea and Turkey, which is set to host COP31 - the next UN Climate Change Conference.
In our paper, we argue that reviving global dialogue on ECA climate policy beyond the OECD is crucial. Without a coordinated approach, fossil fuel-dependent economies will continue to resist change, and financing for clean energy will remain unevenly distributed.
So, what can policymakers do to accelerate the transition? Here are three key recommendations:
Redefine ECA mandates: National governments should integrate climate and sustainability objectives into their ECA policies, ensuring that export finance aligns with broader climate commitments.
Expand international agreements: Strengthening the OECD Arrangement on Officially Supported Export Credits to include oil and gas restrictions would create a level playing field and prevent countries from undermining each other’s progress.
Improve financing mechanisms for developing countries: High capital costs and political risks make it difficult for emerging economies to attract clean energy investment. ECAs could help by offering financial support and lower-cost loans for renewable energy projects in developing countries.
Ultimately, ECAs are a powerful but underutilised tool in the fight against climate change.
If policymakers take bold action to reform export finance, these institutions could become catalysts for a just and rapid energy transition. But without stronger mandates and international cooperation, they risk being a barrier rather than a solution.
The impact of ECAs depends on whether governments align their mandates with climate goals.
Redirecting finance from fossil fuels to renewables, expanding support in developing economies, and strengthening international agreements, could make ECAs a driving force in decarbonisation.
This article is based on the original study “Quantifying the shift of public export finance from fossil fuels to renewable energy” published in Nature Communications in January 2025, co-authored by Philipp Censkowsky of HEC Lausanne, Paul Waidelich of ETH Zurich, Igor Shishlov of Perspectives Climate Group and HEC Paris, and Bjarne Steffen of ETH Zurich.
Igor Shishlov works for Perspectives Climate Group, where he previously conducted research on export credit agencies funded by Both ENDS, the European Climate Foundation, Oxfam America, and the Nordic Council of Ministers.
13.05.2026 à 10:37
Emmanouil Flaounas, Senior researcher in atmosphere and climate sciences, Swiss Federal Institute of Technology Zurich
Davide Faranda, Directeur de recherche CNRS, Université Paris-Saclay

En mars 2026, un cyclone baptisé « Jolina » a causé d’importants dégâts dans toute l’Afrique du Nord. En 2020 et 2023, les tempêtes Ianos et Daniel ont causé de graves dégâts en Grèce, et Daniel a poursuivi son chemin jusqu’en Libye. Elle y a provoqué une catastrophe humanitaire, dans la ville de Derna, où des milliers de personnes ont été déclarées mortes ou portées disparues.
Ces cyclones de type tropical se produisent dans une région pourtant non tropicale, la mer Méditerranée. Ils sont connus depuis les années 80 et on les appelle « médicanes », un mot-valise formé à partir de « Méditerranée » et « hurricane » (ouragan, an français).
Comme toutes les tempêtes, les médicanes ne connaissent pas de frontières. Lorsqu’ils balayent la côte méditerranéenne, l’une des régions les plus densément peuplées et les plus vulnérables au monde (la population totale des pays méditerranéens en 2020 était d’environ 540 millions de personnes, dont environ un tiers vivait dans des zones côtières), leurs effets s’étendent sur plusieurs pays.
Ces tempêtes tirent leur énergie du réservoir qu’est la chaleur de la mer. À cause du changement climatique, la température de la Méditerranée augmente, et le réservoir grandit. Ce phénomène associe des effets atmosphériques et océaniques couplés, et il est urgent de mener davantage de recherches afin d’améliorer les systèmes d’alerte précoce et la préparation des populations — tant en matière de protection civile que concernant la manière dont nous ferions face à un événement catastrophique qui dépasserait notre niveau de préparation.
L’un des premiers articles de recherche sur le sujet, datant de 1983, s’ouvrait par la phrase : « Parfois, mère Nature fait de son mieux pour nous tromper », accompagnée d’une image satellite d’un cyclone présentant une structure nuageuse en spirale bien organisée et un œil sans nuages en son centre, étonnamment similaire à ce que l’on s’attendrait à voir… sous les tropiques. Ces propos laissaient entrevoir la surprise de découvrir un phénomène aussi impressionnant et contre-intuitif qu’une structure de tempête de type tropical en Méditerranée.
Depuis lors, des progrès significatifs ont été réalisés dans la compréhension des médicanes grâce aux collaborations scientifiques internationales. En 2025, un effort de recherche collectif a abouti à une définition formelle de ce phénomène autrefois contre-intuitif.

Ce qu’il faut retenir de cette définition, c’est que les médicanes partagent d’importantes caractéristiques physiques avec les cyclones tropicaux, mais ne leur sont pas identiques. Les inondations dues à des précipitations intenses et étendues constituent leur danger le plus grave, s’étendant souvent bien au-delà du centre du cyclone et couvrant des zones à l’échelle nationale ou internationale. Enfin, et c’est crucial : les vents sont très violents à proximité de leur centre, ce qui signifie qu’il faut pouvoir déterminer précisément leur trajectoire et le lieu où ils arrivent sur les côtes si on veut mieux prévenir les impacts liés aux tempêtes de vent et aux ondes de tempête.
Les événements répondant à cette définition formelle se produisent en moyenne moins de trois fois par an. Cette fréquence limitée signifie que nos données statistiques sont encore trop peu nombreuses pour tirer des conclusions définitives sur les lieux où les médicanes se produisent.
Les changements liés aux modifications du climat ne sont pas rassurants.
Des avancées récentes désignent la température de surface de la mer comme un facteur clé de l’intensification des tempêtes : une mer plus chaude entraîne une évaporation accrue et des flux de chaleur plus importants vers l’atmosphère, fournissant l’énergie nécessaire au développement et à l’intensification d’un médicane. Or, selon l’Atlas du service Copernicus sur le changement climatique, la Méditerranée s’est réchauffée d’environ 0,4 °C par décennie entre 1990 et 2020, une tendance claire, qui s’accélère.
Si ce chiffre peut sembler faible au quotidien, ses implications physiques sont loin d’être négligeables. En effet, une augmentation de seulement 1 à 2 °C peut entraîner une hausse significative des vitesses de vent et des taux de précipitations. De plus, le chiffre ci-dessus représente une moyenne à l’échelle du bassin (c’est-à-dire pour l’ensemble de la mer Méditerranée) ; localement, lors d’événements de médicane individuels, des températures de surface de la mer supérieures de 2 °C ou plus à la normale ont déjà été enregistrées.
Une étude récente permettant d’établir un lien entre l’intensité d’un médicane et le changement climatique a été publiée en 2022 et s’est concentrée sur la tempête « Apollo » (2021), montrant que des températures de surface de la mer plus chaudes et une atmosphère plus chaude avaient accru la disponibilité en humidité et les fortes précipitations sur la Sicile.
Des analyses ultérieures de Daniel ont également révélé que les précipitations extrêmes sur l’est de la Méditerranée et la Libye avaient été intensifiées par le changement climatique.
Plus généralement, des recherches récentes indiquent que les précipitations augmentent de façon plus nette que l’intensité des vents (des changements dans les vents sont également détectés lors de certains événements).
Aujourd’hui, climameter.org, un consortium international qui réalise des études d’attribution rapide selon un protocole évalué par des pairs, surveille les médicanes et les cyclones méditerranéens grâce à des études d’attribution rapide des phénomènes extrêmes émergents.
La recherche collaborative entre la communauté scientifique et les agences de protection civile a joué un rôle central dans le développement de systèmes d’alerte précoce et l’amélioration de la préparation.
L’une de ces initiatives est le projet MEDICANES de l’Agence spatiale européenne — qui se penche notamment sur le médicane Jolina de mars 2026 à l’heure où nous écrivons ces lignes.
En fin de compte, pour nous adapter efficacement aux changements climatiques et plus particulièrement à des médicanes plus violents en Méditerranée, il nous faut de meilleurs modèles de prévision climatique qui livrent des estimations plus fiables et plus précises des phénomènes extrêmes liés aux cyclones.
Une approche de bout-en-bout qui traduit les résultats de la recherche scientifique en informations exploitables pour adapter la prévention et la protection civile est à la fois opportune et essentielle, notamment pour la planification de la résilience des infrastructures et les systèmes d’alerte précoce visant à réduire la vulnérabilité et les impacts socio-économiques.
Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le Progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des Mutuelles d’Assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la Recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.
Les projets Templex (ANR-23-CE56-0002) et EXTENDING (ANR-22-EXTR-0005) sont soutenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Emmanouil Flaounas a reçu des financements de l'Agence Spatiale Européenne (MEDICANES project with Contract No. 4000144111/23/I-KE).
Davide Faranda a reçu des financements de ANR et ERC (Horizon).
13.05.2026 à 09:56
Marie-Francoise Roy, emerita professor in mathematics

Les femmes ne représentent qu’un tiers des chercheurs dans le monde, mais sont encore moins intégrées dans les structures de pouvoir des organisations scientifiques. Une étude mondiale étudie leur présence aux postes d’influence, afin de faire émerger des bonnes pratiques.
Le monde universitaire peine à atteindre l’égalité des sexes. Les femmes y sont sous-représentées à tous les niveaux, dans la recherche et encore plus aux postes de direction au sein des organisations scientifiques. C’est aussi le cas pour les académies des sciences (institutions prestigieuses au sein des systèmes scientifiques nationaux) et les unions scientifiques (organisations internationales représentant les communautés disciplinaires).
Aujourd’hui, les femmes représentent près d’un tiers des effectifs de recherche à l’échelle mondiale. Selon l’UNESCO, elles représentaient 31,1 % des chercheurs dans le monde en 2022, contre 29,4 % en 2012. Elles sont particulièrement sous-représentées en ingénierie et en technologie (un quart, voire moins), tandis que la parité est globalement atteinte en sciences sociales et humaines.
Cependant, la représentation des femmes au sein des effectifs ne se traduit pas automatiquement par un accès équivalent aux postes de direction. Une étude mondiale récente montre que les femmes restent sous-représentées dans les organisations qui influencent les agendas et les normes scientifiques, reconnaissent l’excellence scientifique et conseillent les gouvernements.
Ce rapport de 2026 s’appuie sur des données provenant de plus de 130 académies scientifiques et unions scientifiques internationales, ainsi que sur une enquête menée auprès de près de 600 scientifiques. Il a été réalisé par l’International Science Council, the InterAcademy Partnerhip et le Standing Committee for Gender Equality in Science, et fait suite à des études menées en 2015 et 2020. Je suis l’une des auteures du rapport de 2026, avec Léa Nacache et Catherine Jami.
Les académies nationales des sciences illustrent l’ampleur des inégalités entre les sexes. En 2025, les femmes représentaient en moyenne 19 % des membres de ces instances. Ce chiffre représente une amélioration par rapport aux résultats des deux études précédentes : 12 % en 2015 et 16 % en 2020. Cependant, ce nombre reste bien inférieur à la proportion des femmes au sein de la communauté scientifique mondiale. Et la moyenne masque de fortes disparités : dans certaines académies, les femmes représentent moins de 5 % des membres ; dans d’autres, elles avoisinent les 40 %.
La mission des unions scientifiques internationales est de contribuer au développement et à la structuration de leur discipline, d’organiser des congrès internationaux et de décerner des prix. Ces unions présentent un profil quelque peu différent de celui des académies. En moyenne, les femmes occupent désormais 40 % des postes de direction au sein des unions internationales qui ont répondu à notre enquête. Mais là aussi, les progrès sont inégaux. Des inégalités disciplinaires profondes subsistent, notamment pour les prix scientifiques les plus prestigieux.
Notre rapport examine les raisons de ces tendances, le fonctionnement concret des institutions et les moyens de faire évoluer la situation. Ces conclusions sont importantes car les académies et les unions scientifiques jouent un rôle majeur dans la gouvernance de la science. Les déséquilibres persistants entre les sexes au sein de ces instances soulèvent donc des questions non seulement d’équité, mais aussi de légitimité et d’efficacité. La légitimité de la science dépend en partie de la capacité de ses institutions à refléter la diversité de la communauté scientifique. Or, la légitimité est essentielle dans un contexte de défis mondiaux — du changement climatique aux pandémies — où la confiance du public envers la science est fragile.
Les disparités entre les sexes dans les instances dirigeantes de la science sont souvent expliquées par un effet retard : si moins de femmes ont intégré certains domaines il y a plusieurs décennies, elles sont aujourd’hui moins nombreuses à occuper des postes à responsabilité ou à être éligibles aux nominations dans les académies ou aux prix scientifiques. La dynamique des viviers joue un rôle, tout comme les écarts traditionnels entre les disciplines. Mais ces facteurs n’expliquent pas tout.
La plupart des organisations scientifiques déclarent avoir des procédures de nomination, d’élection et d’attribution formellement ouvertes et fondées sur le mérite. Pourtant, les données montrent que les femmes sont systématiquement sous-représentées dans les listes de nominés par rapport à leur présence parmi les scientifiques éligibles.
Notre analyse souligne l’importance des processus institutionnels. Qui est autorisé à soumettre une candidature ? Comment les candidats et candidates qualifiés sont-ils identifiés ? Les critères de nomination sont-ils transparents ? Quelle importance est accordée à la réputation et aux réseaux informels ?
Dans 90 % des académies interrogées, la nomination repose sur les personnes déjà membres. Dans un contexte où les membres sont majoritairement masculins, de telles procédures tendent à perpétuer les déséquilibres existants. Même en l’absence de discrimination explicite, les réseaux de parrainage informels et les mécanismes de visibilité professionnelle influencent le choix des candidats et des candidates. L’évaluation des candidats potentiels est donc façonnée par des dynamiques sociales et institutionnelles, et non uniquement par les réalisations et le mérite individuels.
Notre enquête sur les initiatives en faveur de l’égalité des genres a montré que les actions de sensibilisation et d’encouragement, à elles seules, ont eu un impact limité. Elles doivent s’accompagner de réformes structurelles. Dans la plupart des organisations, les mesures en faveur de l’égalité des genres manquent de structures dédiées, de mandats formels, de budgets ou de mécanismes de suivi.
Les résultats quantitatifs ont été complétés par les réponses à un sondage mené auprès de scientifiques actifs dans des organisations scientifiques. Ces réponses ont permis de mieux comprendre le fonctionnement concret du fonctionnement des structures.
Les femmes qui rejoignent des organisations scientifiques déclarent participer à des niveaux comparables à ceux des hommes. Elles siègent dans des comités, assistent à des réunions et contribuent aux activités. Cependant, nous avons constaté que cet engagement ne se traduit pas par une progression ou une reconnaissance équivalente.
Les femmes sont trois fois plus susceptibles que les hommes de signaler des obstacles à leur avancement au sein de leur organisation scientifique. Elles sont 4,5 fois plus nombreuses à déclarer manquer des événements importants en raison de leurs responsabilités familiales. Et lorsqu’elles peuvent y assister, elles déclarent six fois plus souvent ne pas avoir le sentiment de pouvoir participer à égalité avec les hommes.
En parallèle, les femmes sont 2,5 fois plus susceptibles que les hommes de signaler des expériences de harcèlement ou de microagressions dans le cadre de leurs activités au sein d’organisations scientifiques. Elles expriment également une moindre confiance dans la transparence des processus de sélection et dans les mécanismes de signalement et de traitement des comportements inappropriés.
Des entretiens qualitatifs ont permis de documenter les stratégies que les femmes développent pour évoluer dans ces environnements. Il s’agit notamment de la création de réseaux exclusivement féminins, de l’investissement dans l’engagement international pour échapper aux contraintes de leurs cultures locales ou encore de la mise en place de plaidoyers collectifs pour le changement. Ces stratégies semblent efficaces et les organisations devraient les encourager.
Le rapport ne préconise pas un modèle unique ni des objectifs fixes applicables partout. Les organisations scientifiques sont très diverses. Cependant, les données et les études de cas présentées dans le rapport mettent en évidence un ensemble de leviers institutionnels clés susceptibles d’influer sur le changement.
À titre d’exemple, dans les académies où les règles et les structures formelles ont été révisées, les progrès en matière de représentation des femmes ont été plus durables. Il est essentiel d’identifier et de généraliser systématiquement ces bonnes pratiques.
La conclusion principale est sans équivoque : la sous-représentation des femmes dans la gouvernance scientifique n’est pas due à leur manque de compétences. Elle reflète des pratiques institutionnelles ancrées dans des cultures qui se sont développées au sein de communautés scientifiques dominées par les hommes.
Si la science aspire à servir la société dans son ensemble, les instances qui la définissent et la représentent doivent être disposées à examiner leur fonctionnement et la composition de leurs instances.
Des collègues nombreuses et nombreux ont contribué à l’élaboration et à l’amélioration du rapport sur lequel se fonde cet article, préparé en collaboration avec Peter McGrath (InterAcademy Partnership) et Léa Nacache (International Science Council).
Marie-Francoise Roy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.