29.07.2026 à 14:46
Gregory Radisic, Fellow at the Centre for Space, Cyberspace and Data Law; Senior Teaching Fellow, Faculty of Law, Bond University

L’ESSENTIEL
Un étage de fusée SpaceX va s’écraser sur la Lune, offrant aux scientifiques une occasion rare d’étudier la formation des cratères.
Il n’existe pratiquement aucun cadre international pour coordonner les activités susceptibles de modifier l’environnement de la Lune.
Un registre des activités lunaires comparable à ceux utilisés dans l’aviation ou le transport maritime permettrait de prévenir les accidents.
Le 5 août, un étage de fusée abandonné de SpaceX devrait s’écraser sur la Lune à une vitesse d’environ 8 700 km/h. Lancée en janvier 2025, la fusée avait envoyé deux atterrisseurs lunaires commerciaux en direction de notre plus proche voisine dans l’espace.
Sa mission achevée, la fusée ne disposait plus de suffisamment de carburant pour revenir sur Terre ou s’éloigner dans l’espace profond. Elle est donc restée sur une orbite instable jusqu’à ce que la gravité la place sur une trajectoire de collision avec la surface lunaire.
L’impact en lui-même ne présente aucun danger. En revanche, il met en lumière un problème réglementaire qui se profile. Alors que les États et les entreprises rivalisent pour établir une présence permanente sur la Lune, il n’existe pratiquement aucun cadre opérationnel permettant de coordonner des activités qui modifient durablement l’environnement lunaire.
Pour les astronomes, cet accident représente une véritable opportunité scientifique. Comme les chercheurs connaissent la taille de l’étage de fusée, sa vitesse et la zone approximative de l’impact, cette collision offre une occasion rare d’étudier précisément ce qui se produit lorsqu’un objet percute la Lune.
L’impact fournira des données qui permettront d’améliorer les modèles informatiques décrivant la formation des cratères et le comportement de la poussière lunaire. Les chercheurs s’attendent à ce que la collision creuse un cratère d’environ 20 à 30 mètres de diamètre et projette un nuage de poussière lunaire, appelée régolithe, à plusieurs kilomètres au-dessus de la surface.
Au-delà du nuage de poussière qu’il soulèvera, cet impact pose une question délicate : qui est habilité à décider quand l’humanité modifie durablement la Lune ? Contrairement à la Terre, la Lune ne possède pratiquement pas d’atmosphère et est dépourvue de phénomènes météorologiques. Par conséquent, les traces que nous y laissons subsistent très longtemps.
Plus de cinquante ans après les missions Apollo, les empreintes des astronautes sont toujours visibles. Si elles ne sont pas perturbées, elles pourraient perdurer pendant des milliers d’années. Les conséquences de collisions ou d’accidents resteront, elles aussi, visibles pendant tout aussi longtemps.
Agences spatiales, entreprises privées et chercheurs mènent désormais des activités sur la Lune en parallèle. Plusieurs pays ont affiché leur ambition d’y établir des stations scientifiques permanentes. Des entreprises privées espèrent acheminer du matériel, explorer les ressources lunaires, exploiter des satellites de communication en orbite lunaire et, à terme, soutenir une présence humaine durable.
À mesure que les activités se multiplient, le risque qu’une mission affecte involontairement une autre augmente lui aussi. Un nuage de poussière lunaire projetée à très grande vitesse par un atterrissage pourrait endommager des équipements, tels que des bases lunaires alimentées par l’énergie nucléaire ou des satellites, contaminer des expériences scientifiques, détruire un site d’importance patrimoniale, voire mettre en danger la vie de personnes présentes à la surface de la Lune.
Si une mission mal préparée venait à effacer les premières empreintes laissées par l’humanité sur la Lune ou à endommager un module lunaire Apollo, ce serait une perte patrimoniale pour l’ensemble de l’humanité.
Par chance, plus que grâce à une véritable planification, l’impact de l’étage de fusée est censé se produire à proximité du cratère Einstein, une région isolée et éloignée de la plupart des sites lunaires d’importance historique ou scientifique.
En provoquant cet impact, SpaceX a, sans le vouloir, acquis le pouvoir de modifier durablement la surface de la Lune. Pourtant, il n’existe pratiquement aucune procédure internationale permettant de décider si, quand et où de tels changements devraient être autorisés.
Au cœur du débat se trouve le Traité de l’espace de 1967, texte fondateur du droit spatial international, ratifié par 138 États. En vertu de ce traité, aucun pays ne peut revendiquer la souveraineté sur la surface lunaire. La Lune est au contraire considérée comme un espace devant être exploré et utilisé au bénéfice de toute l’humanité.
Si le traité interdit toute appropriation de la Lune, il reste en revanche remarquablement discret sur les modalités concrètes de sa gouvernance et sur la manière de réglementer les activités susceptibles d’en modifier durablement l’environnement.
Contrairement à la Terre, la Lune ne bénéficie d’aucun dispositif comparable à la protection du patrimoine mondial de l’Unesco, ni de lois nationales sur le patrimoine, ni de réglementation environnementale.
Il revient à chaque État de superviser les activités de ses propres entreprises spatiales afin de s’assurer qu’elles respectent le droit national et international. En théorie, cela signifie que le gouvernement américain est responsable des erreurs commises par SpaceX.
Les accidents sur la Lune pourraient également exposer une entreprise à une responsabilité financière importante, avec des risques juridiques associés. Les dommages causés à des équipements ou à des bases lunaires pourraient se chiffrer en millions de dollars. Des décès accidentels pourraient engager une responsabilité pénale. Quant aux dégradations d’un site à valeur scientifique ou patrimoniale, elles pourraient provoquer des incidents diplomatiques entre États.
Comment faire de la Lune un espace où entreprises, États et scientifiques peuvent mener leurs activités, tout en préservant ce patrimoine commun au bénéfice de toute l’humanité ?
Le Bureau des Nations unies pour les affaires spatiales (UNOOSA) et le Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique des Nations unies travaillent déjà à des pistes de solution. Plusieurs groupes de travail étudient la manière dont les États pourraient encadrer l’exploitation des ressources spatiales et mieux coordonner les activités menées sur et autour de la Lune.
Ces institutions se heurtent toutefois à une réalité difficile. L’UNOOSA ne dispose que d’une quarantaine d’employés pour remplir un mandat à l’échelle mondiale, tandis que le Comité des utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique ne se réunit que quelques semaines par an.
Dans le même temps, les entreprises privées investissent des sommes considérables dans la course à la Lune. Le cadre juridique n’a donc pas suivi le rythme de cette accélération et reste inadapté aux enjeux de l’environnement lunaire.
La communauté internationale n’a pas besoin de nouvelles lois. Elle doit surtout appliquer celles qui existent déjà. L’article XI du Traité de l’espace de 1967 invite déjà les États à partager des informations sur leurs activités spatiales. Ce qui relevait jusqu’ici d’une démarche volontaire est en train de devenir une nécessité opérationnelle.
Une première étape simple consisterait à créer un registre lunaire dans lequel les États déclareraient volontairement leurs activités prévues, les infrastructures installées à la surface de la Lune et les sites qu’ils considèrent comme présentant une valeur patrimoniale. L’UNOOSA gère déjà un registre international des objets spatiaux. Ce registre lunaire complémentaire permettrait d’y ajouter les informations opérationnelles que le registre des satellites n’a jamais eu vocation à recenser.
L’aviation dispose d’un système de « Messages aux navigants » (Notices to Airmen), qui informe les pilotes et les exploitants aériens des dangers pour la navigation ainsi que de toute autre information urgente susceptible d’affecter les vols. Le transport maritime utilise, lui, des Groupes d’avis aux navigateurs.
La Lune aurait besoin d’un dispositif équivalent : des « Notices to Lunar Operators » (avis aux opérateurs lunaires) normalisés. Ceux-ci permettraient de signaler, avant le lancement des missions, les sites d’atterrissage, les itinéraires des rovers et les activités susceptibles de projeter d’importants nuages de poussière lunaire.
Les appels se multiplient en faveur de l’organisation d’une quatrième Conférence des Nations unies sur l’espace extra-atmosphérique. Ce serait l’occasion, pour les gouvernements, les industriels et les scientifiques, de concevoir ensemble ces nouveaux outils de coordination.
Il est désormais trop tard pour empêcher l’impact de cette fusée. En revanche, le prochain accident pourrait peut-être être évité. Pour cela, tout dépendra moins des ingénieurs en aérospatiale que des juristes spécialisés en droit spatial ou des diplomates.
Gregory Radisic est maître de conférences au sein du Centre for Space, Cyberspace & Data Law. Il est également chercheur associé au For All Moonkind Institute on Space Law and Ethics, membre de l'International Institute of Space Law et de l'International Astronautical Federation.
29.07.2026 à 11:51
Déborah González, Profesora Contratada Doctora, Universidade de Santiago de Compostela
Raquel Jabares, Docente

Au Moyen Âge, le pèlerin bénéficiait d’un statut privilégié. Mais ceux qui détournaient les idéaux du pèlerinage s’exposaient aux moqueries des troubadours, dont les vers dressent un portrait savoureux des « faux voyageurs ».
Indépendamment du fait que ce soit ou non une année sainte jacquaire, c’est-à-dire une année où la fête de saint Jacques (25 juillet) tombe un dimanche, les rues de Saint-Jacques-de-Compostelle débordent de monde, entre les habitants, les pèlerins et la masse grandissante de ceux que l’on appelle les « turigrins » (des touristes qui se donnent l’apparence de pèlerins).
À n’importe quelle période de l’année, ces visiteurs affluent pour prendre un selfie sur les toits de la cathédrale, pique-niquer sans aucun civisme sur la place de l’Obradoiro ou encore se rendre jusqu’à la côte atlantique pour brûler symboliquement leurs bottes ou abandonner des chiffons en guise de « trace » de leur passage au bout du monde. Et quelle « trace » : un véritable amas de déchets !
L’esprit de ces voyageurs adeptes des spa resorts et du transport de bagages semble bien éloigné de l’idéal du pèlerinage célébré dans le Veneranda dies, l’un des textes les plus célèbres et les plus étudiés du Codex Calixtinus (un manuscrit du XIIe siècle consacré à saint Jacques, qui contient notamment le premier grand guide du pèlerin de Compostelle) :
« Le chemin du pèlerinage est une très bonne chose, mais il est étroit. Car étroit est le chemin qui conduit l’homme à la vie ; large et spacieux, en revanche, est celui qui mène à la mort. »
Ils restent toutefois fidèles au sens étymologique du mot : à l’origine, le « pèlerin » était simplement celui qui traversait des terres étrangères, loin de chez lui, en tant qu’étranger.
Si le Moyen Âge comptait déjà un vaste réseau de sanctuaires d’importance locale ou régionale, les trois grandes destinations de pèlerinage étaient d’abord Jérusalem et Rome, puis, plus tard, Saint-Jacques-de-Compostelle, à l’extrémité occidentale du monde alors connu.
Dans un passage de la Vita Nuova, Dante expliquait que le terme de « pèlerin » désignait plus particulièrement celui qui se rendait en Galice, car, parmi les apôtres, le tombeau de saint Jacques était le plus éloigné de sa patrie. Ceux qui voyageaient vers Jérusalem et Rome étaient, eux, appelés respectivement « palmiers » et « romieux ». Les textes de l’époque montrent toutefois que cette distinction terminologique n’a pas toujours été appliquée de manière aussi stricte.
Au-delà des motivations spirituelles, de la dévotion ou de l’accomplissement d’un vœu, d’autres raisons poussaient aussi à partir au Moyen Âge. Certains voyageurs étaient animés par la curiosité et le désir de découvrir le monde. Le pèlerinage pouvait également être imposé comme peine civile à la suite d’un délit (même si cette sanction a ensuite pu être remplacée par une compensation financière). Il arrivait enfin qu’une personne accomplisse un pèlerinage au nom d’une autre.
Quoi qu’il en soit, les pèlerins finirent par bénéficier d’un statut privilégié, protégé par des lois spécifiques. Sur le plan du salut, les XIe et XIIe siècles marquèrent également un tournant avec les premières indulgences accordées à ceux qui prenaient part aux croisades.
Mais ce prestige mettait-il le pèlerin médiéval, reconnaissable à son bourdon et à son aumônière, à l’abri des travers de la route ? Certains « pèlerins » faisaient-ils déjà l’objet de moqueries ou de critiques ? Les textes littéraires de l’époque permettent d’apporter des éléments de réponse.
Les slogans destinés à convaincre les fidèles d’entreprendre un pèlerinage ne datent pas d’hier, et la littérature en conserve de nombreux exemples. Dans la poésie occitane, le troubadour Marcabru est considéré comme l’initiateur de la canso de crozada, un genre poétique né dans le contexte des croisades.
Les cantigas des troubadours galaïco-portugais offrent une tout autre perspective et présentent des approches très diverses. Les « cantigas de sanctuaire » font la promotion d’ermitages, le plus souvent d’importance locale. D’autres sont consacrées au pèlerinage de Sanche IV à Saint-Jacques-de-Compostelle. D’autres encore prennent davantage de recul et abordent, sur un mode satirique, des thèmes liés à la Terre sainte, au pardon ou aux faux pèlerins.
Les chansons satiriques que nous évoquons offrent un véritable « instantané » du XIIIe siècle, à une époque où TikTok et Instagram n’existaient évidemment pas…
Le jongleur galicien Pero d’Ambroa, qui gravitait dans le cercle poétique d’Alphonse X, n’hésita pas à se vanter d’avoir entrepris un voyage en Terre sainte qu’il n’aurait pourtant jamais mené à son terme.
Cette fanfaronnade inspira plusieurs grands troubadours qui, conscients de la supercherie, consacrèrent tout un cycle de chansons satiriques à démasquer ce faux pèlerin. Ils l’accusaient d’avoir abandonné la croisade en cours de route, de voyager dans le luxe et de mentir sur son périple.
C’est ce que dénoncent notamment les vers de Pedro Amigo de Sevilha, qui révèlent que Pero d’Ambroa serait allé « s’installer dans la meilleure rue qu’il ait trouvée ». Plus mordant encore, Pero Gomez Barroso affirme ne lui avoir consacré aucune cantiga sur le sujet, puisqu’il n’aurait même jamais entrepris le voyage. Il menace en revanche de révéler à la cour d’autres affaires qui jetteraient le discrédit sur ce faux pèlerin.
La polémique était lancée. Pero d’Ambroa répondit lui-même à ces accusations, prenant part à cet échange satirique pour défendre son honneur et réaffirmer l’authenticité de son voyage.
Le cas de Pero d’Ambroa est loin d’être isolé. Un certain Sueiro Eanes devient à son tour la cible du troubadour Martín Soares, qui lui décoche une satire inspirée d’un prétendu pèlerinage en Terre sainte.
Dans sa chanson, Martín Soares s’en prend au chevalier en soulignant les incohérences géographiques, les étapes impossibles et l’absurdité de son itinéraire. Avec une ironie mordante, il suggère ainsi que la ville française de Marseille se trouverait au-delà de la mer, tandis qu’Acre serait plus proche et voisine du col de Somport, dans les Pyrénées.
Il poursuit la plaisanterie en imaginant qu’après avoir traversé différents lieux de la péninsule Ibérique, Sueiro Eanes pourrait repartir de Nogueirol… pour passer la nuit à Jérusalem.
Aujourd’hui, on peut sourire des pèlerins qui voyagent avec un service de transport de bagages. Mais le cercle littéraire d’Alphonse X s’est sans doute bien davantage amusé aux dépens de la « valise » de María Pérez, une soldadeira – artiste et danseuse itinérante du Moyen Âge – plus connue sous le nom de Balteira.
Sa proximité avec les troubadours de la cour d’Alphonse X lui valut d’être la cible de plusieurs chansons satiriques dénonçant sa vie de plaisirs et de débauche. Parmi les textes du cycle consacré à Balteira, les vers du troubadour Pero da Ponte se distinguent par leurs nombreux doubles sens : revenue de Terre sainte en tant que croisée, María rapportait avec elle le pardon de ses péchés, mais elle l’aurait peu à peu perdu en hébergeant, la nuit, quelques jeunes hommes.
Car, conclut malicieusement Pero da Ponte, le pardon doit être soigneusement conservé… Or la « valise » de María n’a pas de cadenas.
Déborah González est la chercheuse principale du projet REDES LÍRICAS (CNS2022-136047), consacré à la satire et au dialogue dans la poésie lyrique galaïco-portugaise. Ce projet est financé par le ministère espagnol de la Science, de l'Innovation et des Universités (MICIU-AEI) et par le programme NextGenerationEU.
Raquel Jabares fait partie de l'équipe de recherche du projet REDES LÍRICAS (CNS2022-136047), consacré à la satire et au dialogue dans la poésie lyrique galaïco-portugaise. Ce projet est financé par le ministère espagnol de la Science, de l'Innovation et des Universités (MICIU-AEI) et par le programme NextGenerationEU.
29.07.2026 à 11:50
Paulo Antonio Paranaguá, Historiador, sociólogo e doutor em História da Arte, Sorbonne Université

Au Suriname, les communautés marronnes, fondées par d’anciens esclaves ayant fui les plantations coloniales, incarnent une longue histoire de la résistance à l’esclavage. Réalisé vers 1862 par le photographe Selomoh del Castilho, le portait du capitaine Broos constitue l’un des rares témoignages visuels du marronnage au XIXe siècle. Paulo Antonio Paranaguá, auteur de História da America Latina em 100 fotografias (Bazar do Tempo, Rio de Janeiro, 2025 ; l’édition espagnole est prévue fin 2026), revient ici sur l’histoire de cette photographie et de sa redécouverte.
Selomoh del Castilho est un pionnier de la photographie du XIXe siècle, singulier à la fois par sa personnalité et par l’une de ses œuvres, qui a connu un destin inattendu au XXIe siècle.
Il est né le 20 juillet 1826 au Suriname, la Guyane néerlandaise, et est décédé le 20 juin 1914 à Paramaribo, la capitale de cette colonie. Selomoh (Salomon) était un Juif séfarade, comme l’indique l’orthographe portugaise de son patronyme. Il épousa une coreligionnaire, Hanna de Jacob Morpurgo (1838–1895). Ils eurent plusieurs enfants, certains portant des prénoms bibliques tels qu’Isaac, Élie, Esther ou Jacob.
Cette origine juive est liée à l’histoire du Brésil hollandais (1624-1654). En effet, de nombreux Juifs des Pays-Bas accompagnèrent l’aventure sud-américaine du prince Jean-Maurice de Nassau-Siegen et construisirent la synagogue de Recife, au Pernambouc (1637), la plus ancienne des Amériques. Lorsque les Portugais vainquirent et expulsèrent les Hollandais de leur colonie, ces derniers se réfugièrent plus au nord, en Guyane, dans les Caraïbes ou sur l’île de Manhattan, où ils fondèrent La Nouvelle-Amsterdam (actuelle New York).
En Guyane, certains de ces Juifs ont reproduit le modèle esclavagiste de la plantation de canne à sucre du nord-est du Brésil, dans la « Jodensavanne » (Savane juive), à 70 kilomètres de Paramaribo, sur les rives du fleuve Suriname. Les recherches archéologiques y ont découvert l’existence d’une synagogue et d’un cimetière juif datant du XVIIe siècle, avec plusieurs pierres tombales écrites en portugais, d’autres en espagnol, en hébreu ou en néerlandais.
Très peu de Juifs ont embrassé la photographie au XIXe siècle. À part Selomoh del Castilho, en Amérique du Sud, on ne trouve que Federico Lessmann (père et fils), au Venezuela. Même dans les pays où la communauté juive était mieux établie et présentait une plus grande diversité, il y a eu peu de photographes juifs à cette époque. Au XIXe siècle, on compte Mendel John Diness (Jérusalem), Maksymilian Fajans (Varsovie), Hermann Biouw (Hambourg), Bertha Beckmann (Leipzig), Adèle Perlmutter-Heilperin (Vienne), David Lionel Salomons (Londres), George Barron Goodman (Sydney), Shimmel Zohar et Solomon Nunes Carvalho (New York).
En revanche, la liste des photographes juifs à partir du XXe siècle est aussi vaste qu’éloquente. Elle inclut l’une des premières femmes professionnelles de la région latino-américaine et caraïbéenne, la Surinamaise Augusta Curiel (1873-1937), qui a inauguré son atelier à Paramaribo en 1904 et l’a maintenu actif pendant plus de trente ans. Son œuvre a été exposée en 2025 au musée de la Photographie d’Amsterdam (FOAM). Augusta Curiel fut précédée par une autre Surinamaise, Clarissa Heilbron (1869-1949), qui ouvrit son atelier à Paramaribo en 1889, mais quitta la photographie après son mariage avec Abraham Moses Salomons (1893).
Selomoh del Castilho exerça la photographie entre 1857 et 1894, avec un atelier à l’angle de la Heerenstraat et de la Klipstenenstraat, des rues situées au centre de Paramaribo. Bien qu’il s’intéressât également aux beaux-arts, il transmit les techniques de sa profession à deux de ses fils, Alfred del Castilho (1875-1913), qui adopta le nom de The American Photographer pour son atelier sur la Heerenstraat, et Raphael del Castilho (1862-1943), qui transféra son atelier à la Domineestraat et mourut à New York.
Selomoh travailla avec le daguerréotype – un procédé qui permettait de fixer des images uniques sur une plaque de cuivre recouverte d’argent –, l’ambrotype – – reposant sur une plaque de verre amovible, recouverte d’une émulsion au collodion humide – et le format carte de visite. Ses expériences avec la couleur rappellent le futur autochrome des frères Lumière. En 1867, dans une publicité du Koloniaal Nieuwsblad, journal important de Paramaribo, il se présente comme photographist.
Malheureusement, peu de photos de Selomoh del Castilho ont été identifiées et conservées. La plus importante est sans doute le portrait du Kapitein (capitaine) Broos (1821-1880), chef des Bakabusi Sama, Bakabusi Nengre, Brooskampers ou Bushinengue (Noirs de la forêt).
Les frères Broos et Kaliko étaient les chefs d’un camp d’anciens individus esclavisés en fuite, formé en 1740, sur les rives de la rivière Surnaukreek, un affluent du fleuve Suriname. Ce type de rebelles étaient appelés Nègres Marrons dans les colonies françaises, Cimarrones dans les colonies espagnoles, Maroons dans les colonies anglaises et Quilombolas au Brésil.
Au Suriname, les rebelles résistèrent les armes à la main aux persécutions et aux attaques militaires jusqu’à un an avant l’abolition officielle de l’esclavage dans les colonies des Pays-Bas aux Caraïbes et en Amérique du Sud (1863). Une période de transition de dix ans s’ensuivit, avec du travail forcé. Les autorités coloniales négocièrent alors un traité de paix avec les Brooskampers en échange de terres. Le portrait du capitaine Broos a été pris à Paramaribo à cette occasion.
Dans le Brésil impérial, jusqu’à l’abolition en 1888, les individus esclavisés fugitifs étaient des hors-la-loi. Les photographies de Noirs brésiliens, prises à l’époque pour des raisons pseudoscientifiques (Louis Agassiz) ou commerciales (Christiano Jr, Alberto Henschel), représentaient des personnes réduites en esclavage ou des affranchis ; en aucun cas des Quilombolas ou des fugitifs. Luiz Felipe de Alencastro, ancien titulaire de la chaire d’Histoire du Brésil à la Sorbonne, Ynaê Lopes dos Santos, professeure d’histoire des Amériques à l’Université Fédérale Fluminense, et Sergio Burgi, conservateur en chef de la photographie à l’Institut Moreira Salles, partagent cette observation.
À Cuba, un autre pays d’abolition tardive, en 1886, la situation est analogue : les Noirs photographiés au XIXe siècle sont des personnes esclavisées ou des affranchis, confirme le spécialiste Rufino del Valle au Taller y Museo de la Fotografia Cabrales del Valle, à La Havane. Enfin, la riche collection caraïbéenne du Schomburg Center for Research in Black Culture de la Bibliothèque publique de New York ne contient aucune photo de Nègre Marron ou Maroon du XIXe siècle.
En somme, au XIXe siècle latino-américain et caribéen, le seul Noir qui se soit rebellé contre l’esclavage portraituré par un appareil photo est le capitaine Broos. Ce portrait est donc exceptionnel et unique.
La pose respecte les conventions de l’époque : assis, vêtu de blanc ou en tons clairs, portant des habits décontractés et une écharpe colorée autour du cou, une main posée négligemment sur sa jambe, Broos regarde la caméra, très sérieux, possiblement avec une expression de méfiance ou de défi. La photo a vraisemblablement été prise dans l’atelier de Selomoh del Castilho ou dans un autre espace neutre, peut-être à la suite d’une commande officielle. La recherche historique n’a pas élucidé les questions à ce propos, admet Eveline Sint Nicolaas, conservatrice au Rijskmuseum (Amsterdam), coorganisatrice de la formidable exposition Slavernij/Slavery (« Esclavage », 2021) et coautrice du magnifique ouvrage Suriname in beeld (Terra, 2025).
Ce portrait est contemporain de la célèbre photographie états-unienne connue sous le titre Scourged Back (dos flagellé), prise par McPherson & Oliver, à Baton Rouge, état de Louisiane, le 2 avril 1863.
Le portraituré était un homme esclavisé fugitif, dénommé Peter ou Gordon selon les sources, parvenu à s’échapper d’une plantation de coton après un châtiment au fouet qui lui avait laissé des cicatrices dorsales terribles. L’image fut utilisée comme un argument contre l’esclavage par la propagande abolitionniste en pleine Guerre de Sécession (1861-1865). L’une des trois versions de la photo fut même diffusée en format carte de visite, alors très populaire. En 2025, ce document visuel a été censuré dans des institutions fédérales et des parcs nationaux par la présidence de Donald Trump, qui prétend expurger l’histoire des États-Unis.
Cependant, la différence entre ces deux photos est évidente. L’une montre le chef d’une communauté rebelle invaincue, présenté en toute dignité face à la caméra ; le second est une victime, un individu sans visage ni identité certaine, présentant au photographe son dos voûté et meurtri, pour preuve de son martyre.
Certes, les deux images constituent des documents inestimables sur l’histoire de l’esclavage. Il est néanmoins permis de s’interroger sur leur notoriété tellement dissemblable. L’écart entre une grande nation comme les États-Unis et un petit pays sud-américain, ainsi que leur poids respectif dans l’histoire de la photographie, est-elle vraiment suffisante comme explication ? La différence entre une victime, aussitôt instrumentalisée dans la presse de l’époque, et un leader rebelle longtemps oublié, ne révèle-t-elle quelque chose sur les perceptions à l’œuvre et les images en construction ?
La photo de Selomoh del Castilho est conservée aux Archives d’Utrecht (Pays-Bas) après un don de la Fraternité évangélique active au Suriname. Il y a quelques années, une copie du portrait du capitaine Broos a été emportée par des Surinamais d’ascendance africaine au Ghana, où elle a été exposée au Mémorial de l’esclavage d’Assin Manso. La photo a également été exhibée dans les locaux d’une association surinamaise à Amsterdam. Le portrait a été progressivement approprié par des artistes, des institutions et des entités intéressées par l’histoire coloniale ou les études postcoloniales. Amsterdam possède même un Broos Institute, qui propose un recentrage africain dans la recherche et les études doctorales en Europe.
L’image acquit ainsi une dimension iconique, qui montre la capacité de la photographie à transmettre des aspects sous-estimés ou effacés de la mémoire et de l’histoire. Malgré les conventionnalismes du portrait du XIXe siècle, la photo du capitaine Broos fut réinterprétée à l’aune des attentes du XXIe siècle : elle devint un symbole de rébellion et de liberté, de survie et de résistance, d’autodétermination et d’identité. Une icône méconnue, paradoxale, car prisée par les uns et ignorée par la plupart des autres.
Dans ce processus, il y a une convergence entre le sujet portraituré et le photographe, dont la rencontre n’était pas prédestinée. Tous deux incarnent le traumatisme d’un déplacement forcé et brutal. Les ancêtres de Broos ont été enlevés d’Afrique par la traite transatlantique des personnes esclavisées, « le plus grave crime contre l’humanité » selon l’Assemblée générale des Nations unies (25 mars 2026). Certains de ces Africains déportés se sont réfugiés dans la brousse sud-américaine pour échapper à l’esclavage et ainsi reprendre le contrôle de leur vie.
Les Juifs furent expulsés de la péninsule Ibérique, menacés de torture et de mort par l’Inquisition. Le refuge de beaucoup d’entre eux fut Amsterdam, la nouvelle « Jérusalem du Nord ». Plus tard, certains cherchèrent la Terre promise en Amérique du Sud, au Pernambouc et en Guyane. Selomoh del Castilho ne se contenta pas de transmettre la tradition, ni d’exercer les métiers caractéristiques de sa communauté ; il embrassa une nouvelle profession, typique de la modernité naissante, qu’il enseigna à deux de ses fils.
Par leur initiative et leur effort, Broos et Del Castilho ont déjoué le déterminisme. L’interaction entre eux esquisse une convergence entre la diaspora africaine et la diaspora juive. En extrapolant, elle préfigure l’alliance entre Noirs et Juifs dans la lutte pour les Civil Rights (droits civiques) aux États-Unis dans les années 1960.
Paulo Antonio Paranaguá ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.07.2026 à 11:48
Luc Demarconnay, Docteur en histoire, Sorbonne Université

Quand les policiers et les gendarmes peuvent-ils avoir recours à leurs armes ? Ces usages sont-ils bien encadrés par la loi ? Ou les forces de l’ordre disposent-elles de prérogatives trop importantes ? La proposition de loi sur la présomption de légitime défense, votée le 7 juillet 2026 à l’Assemblée, a ravivé des débats anciens, qui datent même de la Révolution française. C’est là que se met en place la conception contemporaine d’une force publique armée. Retour sur cette histoire qui éclaire les enjeux actuels.
L’adoption par l’Assemblée nationale, le mardi 7 juillet 2026, d’une proposition de loi instaurant une présomption d’usage légitime des armes au profit des policiers et des gendarmes a ravivé une controverse ancienne. Les forces de l’ordre disposent-elles d’un cadre juridique devenu inadapté à la violence contemporaine ou, au contraire, bénéficient-elles déjà de prérogatives excessives ?
Ce débat n’est pas nouveau, et l’histoire montre que ses principaux termes ont été posés dès la Révolution française.
Lorsque les députés de l’Assemblée constituante créent la gendarmerie nationale, le 16 février 1791, ils ne se contentent pas de rebaptiser l’ancienne maréchaussée. Ils élaborent une conception entièrement nouvelle de la force publique armée, dont les principes continuent aujourd’hui encore de structurer la droit français d’usage des armes.
Sous l’Ancien Régime, la maréchaussée est déjà une institution ancienne et solidement implantée sur le territoire. Organisée à partir du XIIIe siècle pour maintenir l’ordre dans la troupe et sur ses arrières, empêcher les pillages et rattraper les déserteurs, la maréchaussée voit progressivement ses missions s’étendre à tous les vols ou crimes commis sur les grands chemins, quel que soit le statut de l’auteur, militaire ou civil, puis aux atteintes à l’autorité royale ou à la sécurité publique.
Force de police, la maréchaussée est aussi une juridiction permanente d’exception, qui juge immédiatement et en dernier ressort les auteurs de certains délits, comme l’indique Jean-Noël Luc.
Cette conception de l’ordre public change cependant profondément de signification avec la Révolution. Les constituants veulent désormais construire un État fondé sur la souveraineté de la Nation. Ils se nourrissent pour cela des nombreuses réflexions qui se développent durant les Lumières, et notamment celle de Jacques de Guibert, en grande partie méconnue aujourd’hui.
Dans son essai De la force publique considérée dans tous ses rapports, publié en 1790, l’auteur distingue la « force publique du dehors », destinée à la guerre, de la « force publique du dedans », chargée de maintenir l’ordre intérieur. Il justifie ainsi le maintien d’une maréchaussée, « le moyen le plus efficace de police que le [pouvoir exécutif] ait dans ses mains », tout en affirmant qu’elle ne doit plus être l’instrument d’un roi mais l’instrument de la Loi. Les autorités civiles, écrit-il, doivent « la requérir et non lui commander ».
Il n’est donc pas étonnant de retrouver une grande partie des principes de Guibert dans le rapport sur l’organisation de la force publique présenté par Rabaut-Saint-Etienne devant l’Assemblée constituante, le 21 novembre 1790. Ce texte marque le passage de la théorie à la loi. Il refuse aussi bien une armée déployée au maintien de l’ordre qu’une garde nationale mobilisée en permanence. La France possède déjà, explique-t-il, une institution adaptée, la maréchaussée, à condition qu’elle soit entièrement placée au service de la Loi.
Cet esprit de l’action publique est d’ailleurs inscrit dans le marbre dès le décret du 10 août 1789 « pour le rétablissement de la tranquillité publique », réitéré par la loi du 3 août 1791 relative « à la réquisition et à l’action de la force publique contre les attroupements ».
Lorsque la loi du 16 février 1791 transforme la maréchaussée en gendarmerie nationale, les députés de l’Assemblée constituante ne préservent donc pas une force militaire ancienne, pas plus qu’ils ne créent une force militaire supplémentaire. Ils instituent « une force publique […] pour l’avantage de tous et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée », comme le stipule l’article 12 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Préservé, son statut militaire n’apparaît plus comme une exception. Il devient le moyen d’assurer la disponibilité, la discipline et l’implantation territoriale d’une institution chargée d’exécuter les décisions de la puissance publique dans le respect du droit.
Contrairement aux soldats, dont l’emploi de la force relève de la conduite de la guerre, les gendarmes interviennent quotidiennement au contact de la population. Ils doivent faire respecter la Loi sans se comporter comme une troupe combattante. Cette double identité – militaire par son statut, policière par ses missions principales – explique que la question de l’usage des armes se pose immédiatement dans des termes particuliers.
Il n’est donc pas surprenant que les premiers textes fondateurs de la jeune gendarmerie nationale ne reconnaissent pas à ses militaires une faculté générale de faire usage des armes. Ils limitent ce recours à des hypothèses précisément définies par le droit. La loi du 28 germinal an VI (17 avril 1798), qui organise durablement l’institution, leur confie des pouvoirs étendus, mais les rattache toujours à une mission précise : arrêter les malfaiteurs, disperser les attroupements illégaux, protéger les autorités ou assurer l’exécution des décisions de justice.
En outre, le titre X de la loi détaille les « moyens d’assurer la liberté des citoyens contre les détentions illégales et autres actes arbitraires ». Il y est clairement mentionné qu’« il est expressément défendu à tous, et en particulier aux dépositaires de la force publique, de faire aux personnes arrêtées aucun mauvais traitement ni outrage, même d’employer contre elles aucune violence, à moins qu’il y ait résistance ou rébellion : auquel cas seulement ils sont autorisés à repousser par la force les violences et voies de fait commises contre eux dans l’exercice des fonctions qui leur sont confiées par la loi ».
Quant aux dispositions générales prévues à l’article XVII, non seulement elles prévoient les sommations préalables de l’autorité publique, « Obéissance à la loi : on va faire usage de la force ; que les bons citoyens se retirent », répétées à trois reprises, mais elles précisent les cas où les gendarmes sont autorisés à « déployer la force des armes » :
« si des violences ou voies de fait sont exercées contre eux-mêmes […] s’ils ne peuvent défendre autrement le terrain qu’ils occupent, les postes ou personnes qui leur sont confiés, ou enfin si la résistance est telle qu’elle ne puisse être vaincue autrement que par le développement de la force armée ».
Loin de consacrer un privilège au profit des gendarmes, la loi organise donc simultanément la protection des citoyens contre l’arbitraire et la protection des dépositaires de la force publique lorsqu’il sont eux-mêmes victimes de violences. Cette articulation entre responsabilité et efficacité constitue ainsi le cœur du droit français de l’usage des armes.
Cette distinction majeure ne révèle-t-elle pas en réalité une ambition plus large ? Comment ne pas faire le lien avec la définition que Max Weber donnera, quelques décennies plus tard, de l’État comme institution revendiquant avec succès le monopole de la violence physique légitime ? La singularité des textes révolutionnaires réside dans le fait que cette violence légitime est immédiatement pensée comme une violence juridiquement encadrée.
En d’autres termes, le législateur révolutionnaire cherche moins à autoriser la violence qu’à l’organiser par le droit. Le gendarme est armé parce qu’il représente l’autorité de l’État, mais cette autorité demeure encadrée par un ensemble de règles destinées à prévenir l’arbitraire.
En dépit des changements de régimes et des crises qui vont se succéder, et qui vont conduire le législateur à adapter à plusieurs reprises les conditions d’usage des armes par les forces de l’ordre, les questionnements des années révolutionnaires demeurent étonnamment d’actualité.
Chaque réforme réactive la même interrogation : comment permettre aux personnes chargées de protéger la population d’agir efficacement sans les soustraire au contrôle du droit ? C’est précisément cette question que soulève aujourd’hui la proposition de loi du 7 juillet dernier. L’histoire ne dit pas si cette évolution est opportune. En revanche, elle rappelle une évidence souvent oubliée : la doctrine française d’usage des armes n’est pas née pour faciliter le recours à la force. Elle a été conçue pour rendre compatible l’exercice de la contrainte publique avec les principes de l’État de droit.
Luc Demarconnay, docteur en histoire, chercheur associé au Centre d'histoire du XIXe siècle de Sorbonne Université et affilié à la chaire d'histoire HiGeSeT de la gendarmerie, sert au sein de la direction des ressources humaines de la gendarmerie nationale.
29.07.2026 à 11:47
Sylvain Forichon, Docteur en Histoire romaine et Ingénieur de recherche, Université Bordeaux Montaigne
Conspué pendant la finale de la Coupe du monde et moqué ensuite sur les réseaux sociaux pour s’être attardé sur le podium, Donald Trump s’est placé sans le savoir dans la longue tradition des empereurs romains dont la présence et le comportement durant les grandes festivités organisées dans le gigantesque Circus Maximus étaient toujours guettés et parfois critiqués par leurs contemporains.
La présence de Donald Trump lors de la finale de la Coupe du monde de la FIFA le 19 juillet dernier au MetLife Stadium, près de New York, n’est pas passée inaperçue en raison des sifflets qui ont retenti lors de son entrée sur la pelouse, sans oublier qu’à l’issue de la rencontre, il s’est attardé sur le podium pour la photo tandis que les joueurs de l’équipe d’Espagne exultaient en brandissant leur trophée.
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L’absence du président argentin Javier Milei lors de cette même finale, qui opposait pourtant son propre pays à l’Espagne, a été tout autant commentée dans la presse, tandis que la famille royale espagnole, elle, avait fait le déplacement.
Rappelons que la venue de Donald Trump au match 3 de la finale NBA entre New York et San Antonio au Madison Square Garden le 8 juin dernier avait été tout autant remarquée. Non seulement, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, un président en exercice assistait à un match de finale NBA, mais là encore des huées et des sifflets ont retenti au moment où l’image de Donald Trump apparaissait sur un écran géant tandis qu’était entonné l’hymne américain.
Cette attention portée à la présence, comme à l’absence, de même qu’aux réactions de dirigeants politiques lors de grandes rencontres sportives, sans oublier l’accueil que leur réservent les autres spectateurs, n’est pas un phénomène propre au XXIe siècle, comme nous le rappellent notamment plusieurs textes datant de l’Empire romain et parvenus jusqu’à nous.
En effet, ce sujet est régulièrement abordé par des auteurs grecs et latins tout au long de l’époque impériale, notamment en ce qui concerne les spectacles du Circus Maximus à Rome. Ce vaste édifice était situé au centre de la capitale de l’Empire, entre la colline de l’Aventin et celle du Palatin, où résidait généralement l’empereur lorsqu’il était à Rome. Ses premiers aménagements dateraient du VIe siècle av. J.-C.
Plusieurs fois endommagé par des incendies, le Circus Maximus n’a eu de cesse d’être transformé et agrandi jusqu’à la fin de l’Empire romain. Il aurait pu contenir jusqu’à 250 000 personnes — encore que ce chiffre reste discuté — à partir du début du IIe siècle apr. J.-C. (soit trois fois le nombre de places du MetLife Stadium). Il était non seulement le plus grand cirque, mais aussi le plus vaste édifice de spectacle de l’Empire romain, toutes catégories confondues. Il accueillait les jeux du cirque (courses de chars et autres compétitions hippiques principalement), mais aussi des chasses, pendant des journées entières, voire plusieurs jours à maintes reprises dans l’année, notamment à l’occasion des jeux annuels organisés par des magistrats en l’honneur d’une divinité.
D’autres festivités pouvaient aussi être données au cirque, en particulier pour célébrer l’anniversaire de l’empereur, commémorer une victoire militaire ou honorer la mémoire d’un membre défunt et divinisé de la famille impériale.
Rappelons, si besoin est, que les combats de gladiateurs ne faisaient pas partie du programme des jeux du cirque. Ces affrontements à Rome ont eu lieu à l’origine sur les forums, puis, à partir de la fin du Ier siècle av. J.-C., dans des amphithéâtres. Le fameux Colisée, appelé amphithéâtre Flavien dans l’Antiquité, n’a été inauguré qu’en 80 apr. J.-C. Les amphithéâtres, par leur forme circulaire et leur taille plus réduite, étaient beaucoup mieux adaptés à l’organisation des combats de gladiateurs. Ce type d’édifice ne doit en aucun cas être confondu avec les cirques, des monuments généralement beaucoup plus grands, dont la piste très allongée était conçue pour accueillir les courses hippiques, en particulier de chars.
Au regard de la documentation dont nous disposons, la conduite de l’empereur au cirque n’était régie par aucun texte normatif. Pour autant, certains comportements ont suscité la réprobation des auteurs anciens et/ou du peuple romain selon les témoignages parvenus jusqu’à nous. Ainsi, Auguste (empereur de 27 av. J.-C. jusqu’à sa mort en 14 apr. J.-C.) aurait eu pour habitude d’assister aux jeux du cirque avec attention, du moins en apparence, car il se souvenait que le peuple avait reproché à son père adoptif Jules César de passer son temps à lire et à répondre à des lettres ou à des pétitions plutôt qu’à observer la compétition.
Marc Aurèle (empereur de 161 à 180 apr. J.-C.) aurait eu la même fâcheuse habitude, ce qui suscita, là encore, des sarcasmes populaires. Auguste avait bien compris qu’il ne suffisait pas d’être présent, il fallait aussi partager l’intérêt de la foule pour les courses. Aussi, lorsqu’il lui arrivait de devoir s’absenter, il présentait ses excuses au public et prenait soin de recommander ceux qui devaient présider les jeux à sa place.
D’autres empereurs sont allés encore plus loin. Poussés par une passion sincère (ou feinte ?) pour les jeux du cirque, ils montrèrent ostensiblement leur soutien pour l’une des quatre factions — ou écuries — rivales qui s’affrontaient lors des courses et qui se distinguaient chacune par une couleur : la blanche, la verte, la rouge et la bleue. Ainsi, Caligula (37-41) ou Lucius Verus (161-169) ont soutenu la faction des Verts, tandis que Vitellius (éphémère empereur de Rome d’avril à décembre 69) supporta celle des Bleus.
Mais prendre part aux rivalités entre les factions du cirque et leurs partisans n’apportait pas que de la popularité à l’empereur. Lucius Verus fut un jour insulté au cirque par des supporters de la faction bleue. Cela pouvait aussi être dangereux pour le reste de l’assistance. Vitellius aurait fait exécuter des membres de la plèbe parce qu’ils auraient dénigré à haute voix, depuis les gradins, la faction bleue qu’il soutenait. De même, Caracalla (211-217), partisan de la faction bleue, aurait ordonné à ses soldats de massacrer à l’aveugle les spectateurs dans le cirque sous prétexte que certains d’entre eux venaient de tourner en dérision son cocher favori.
Mais le comportement qui semble avoir été le plus critiqué fut celui de Néron (54-68) qui serait, au regard de nos sources, le seul empereur de Rome à avoir osé conduire un char publiquement sur la piste du Circus Maximus
Une telle attitude est unanimement critiquée par les auteurs des textes antiques dont nous disposons, en particulier par Tacite. Bon nombre d’entre eux considéraient en effet que la passion de leurs contemporains pour les courses de chars était surtout le propre de la plèbe et des esclaves. Se passionner pour ces compétitions revenait donc à partager les goûts des plus basses couches sociales de Rome. De plus, les cochers étaient majoritairement des esclaves ou des affranchis, du moins pour ceux dont nous connaissons la condition sociale. Par conséquent, se donner en spectacle en tant que cocher dans le cirque était contraire à la dignité d’un empereur romain.
Mais le Circus Maximus, comme les autres édifices de spectacle à Rome, était aussi un lieu où les Romains exprimaient parfois leurs opinions à l’égard du prince — qu’il soit présent ou pas d’ailleurs — ou à l’égard de membres de son entourage ou de leur politique.
Bien avant Donald Trump, plusieurs empereurs, mais aussi des magistrats, ont été sifflés ou hués dans des édifices de spectacle à Rome, dont le Circus Maximus. Plusieurs témoignages textuels évoquent en effet des interventions inopinées de manifestants en ce lieu qui utilisaient différents modes d’expression : applaudissements inattendus, silence imprévu, acclamation adressée en apparence à l’un des cochers mais qui, par son sens équivoque, semble comporter aussi un message subliminal pour l’empereur.
Plus rarement, des huées ou des injures se sont fait entendre. Parfois, des spectateurs ont demandé à l’empereur d’affranchir un cocher de condition servile qu’ils avaient trouvé particulièrement talentueux. L’empereur se devait au moins de répondre dans ce cas, positivement ou négativement, à la demande de la foule.
Quant aux railleries qui pouvaient parfois être entendues, si certains empereurs ont réagi violemment, il apparaît que l’indulgence était plutôt de mise, car cela permettait aussi à l’empereur de prendre le pouls de l’opinion publique à Rome et de jauger son degré de popularité. D’ailleurs, au IVe siècle apr. J.-C., si ce n’était déjà le cas auparavant, chaque acclamation entonnée au cirque à Rome était soigneusement consignée par écrit, alors que les empereurs étaient de plus en plus fréquemment et longuement absents de la capitale.
Il apparaît, in fine, que le comportement d’Auguste au cirque a constitué un modèle du genre durant plusieurs décennies, voire plusieurs siècles : être présent, manifester de l’intérêt, répondre aux demandes de l’assistance. Cette manière d’être, empreinte de modération et de bienveillance, semble être restée un idéal qui a perduré jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Occident et même tant que des courses ont eu lieu dans le Circus Maximus, jusqu’au milieu du VIe siècle apr. J.-C.
Ainsi, le roi Théodoric (493-526) évoque dans une de ses lettres l’habitude séculaire qu’aurait eue la foule au cirque de s’exprimer librement : « Mais au spectacle, qui chercherait la dignité des mœurs ? […] Quoi que dise là le peuple en fête, on ne peut le considérer comme un outrage. C’est un lieu où les excès sont tolérés : si leur caquet est supporté patiemment par les princes, il est prouvé que cela contribue à la gloire de ces derniers. » L’avenir nous dira s’il en est de même de nos jours pour les dirigeants politiques…
Sylvain Forichon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.07.2026 à 10:55
Gilles Paché, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, Aix-Marseille Université (AMU)
KEY TAKEAWAYS
The massive wildfires currently raging in Gironde are not only putting the fire and emergency services to the test.
Firefighting also requires the development of efficient logistics to evacuate a vast area without bringing it to a standstill.
Previous disasters have highlighted the central role played by logistics, which, rather than merely supporting the emergency services, is a key factor in determining their effectiveness.
While a fire raged across more than 42,000 hectares in Gironde in late July 2026, threatening the outskirts of the Bordeaux metropolitan area, the mass evacuations of residents, shown repeatedly on 24-hour news channels, will no doubt go down in history. Dozens of towns emptied of their inhabitants, endless queues of cars and camper vans, a constant stream of boats heading for Arcachon… an 8,000-capacity exhibition centre in Bordeaux was even transformed into a vast reception hub… This staggering reality reflects a change of scale: wildfires are no longer only threatening forest areas but are now posing a threat to how entire regions function, their transport infrastructure, public facilities and the continuity of essential services.
Behind the sheer scale of the fire in France’s Aquitaine region, which is almost on a par with the fire of the summer of 1949 (52,000 hectares burnt), lies a less visible reality. The spectacular images of the flames mask another battle: that of managing the flow of people and resources. Alongside the firefighting efforts, hundreds of thousands of people must be evacuated, main roads kept open for emergency vehicles, emergency shelters well stocked, and a multitude of public and private organisations require coordination. The daily updates published by the Gironde Prefecture have highlighted that these operations draw as much on coordination capacities as firefighting resources. Once a certain threshold is reached – a threshold that was well and truly exceeded by the end of July 2026 – does the fight against any of these wildfires not become, first and foremost, a logistical challenge?
Within a matter of hours, as the fire spiralled out of control, more than 220,000 people were ordered to leave their homes or holiday accommodation in Gironde; dozens of towns were evacuated, road, motorways and rail networks across the French region were closed, while thousands of firefighters continued to battle an unprecedented blaze, described at a press conference as a veritable ‘firestorm’ by the departmental director of the Gironde Fire and Rescue Services (SDIS), the spread of which depended on the wind, drought and the topography. In this context, firefighting poses a major challenge in terms of traffic management.
While the scale of the situation is significant, it remains poorly understood. As long as the flames threaten just a few homes, the priority is to protect people and property, but when evacuations involve tens of thousands of people, it becomes necessary to simultaneously manage and coordinate the flow of vehicles, people, information, emergency services, fuel, food and equipment. The nature of the crisis then changes. It starts to look a lot less like a rescue operation than a vast logistics chain set up in an emergency, with a large, more or less easily accessible area becoming its ‘headquarters’.
The wildfire in Fort McMurray, Alberta (Canada), is one of the most striking examples of the shift in scale. In May 2016, nearly 90,000 residents fled the town within a matter of hours. The fire was spreading so rapidly that part of the population first had to be evacuated northwards – that is, towards the flames(!) – before being able to return southwards later under escort. The authorities were no longer simply managing a fire but a complete reorganisation of traffic flows over several hundred kilometres. Research into this erratic evacuation suggests that the main challenge at the time was to maintain the functionality of the transport network, despite the rapid advance of the massive fire front.
Usually designed to transport goods to consumers, a supply chain follows an exactly opposite flow during an evacuation, as in Gironde. The population must be evacuated from an area that is gradually becoming uninhabitable, while at the same time bringing in the resources needed for the rescue operation to that very area. Two conflicting flows therefore coexist. On the one hand, residents must leave, and on the other, firefighters, vehicles, water tankers, medical teams and supplies must enter. Both use the same roads, the same junctions – in short, shared logistical infrastructure.
This situation explains why the decision to evacuate cannot be taken at the last minute, when transport infrastructure has been compromised by advancing wildfire. Every vehicle that leaves the threatened area quickly frees up space for the firefighters. Evacuation is therefore not merely a measure to protect the population; it becomes a prerequisite for enabling the efficient deployment of emergency services. In the United States, the Federal Emergency Management Agency’s action plan thus recommends, in accordance with a detailed roadmap, planned evacuations in order to keep both escape and access routes for the emergency services clear.
Such reasoning does not, moreover, apply solely to forest fires. Following Hurricane Katrina’s passage through New Orleans in August 2005, studies on crisis management indicated that the disaster had primarily highlighted a difficulty in coordinating the various operations: the evacuation of residents, the delivery of relief supplies and the restoration of essential services. The challenge was, therefore, not merely to have additional resources at one’s disposal, but to prevent the available infrastructure from becoming a bottleneck. Katrina thus helped to establish a key principle in humanitarian logistics, namely that, during a major disaster, performance depends as much on the flow of resources as on their quantity.
A classic principle of complex systems management is that their functioning depends less on overall capacity than on the robustness of the most constrained elements. An infrastructure may have ample resources yet remains vulnerable if a critical point reaches its limit. A large-scale evacuation follows this principle: it does not matter how many sports halls are available if the roads leading to them are gridlocked… Crises actually reveal the hidden vulnerabilities of systems, in particular their interdependencies and breaking points, as noted by the OECD.
It is therefore natural for crisis managers to constantly consider the presence of potential vulnerabilities: a motorway junction, a bridge, a railway line or a town where all the roads converge on a single route. In a mass evacuation scenario, the resilience of a region therefore depends less on the total number of infrastructure facilities available than on the ability of a few essential networks to remain operational and ensure the continuity of transport. A few critical points thus immediately become key factors to identify when preparing regions for extreme events.
In early November 2018, during the Camp Fire that ravaged the town of Paradise, California, more than 50,000 residents had to be evacuated via a road network that was under severe strain. Subsequent analyses carried out by the National Institute of Standards & Technology show that the challenge was not only to get people out quickly, but also to adapt traffic management in real time to the changing fire front. The authorities therefore opened contraflow lanes, altered routes on an ad hoc basis and created temporary refuge areas when certain roads became impassable. The Paradise fire has now become a textbook example of successful evacuation planning in the face of megafires.
The comparison with a traditional supply chain, however, quickly reaches its limits. A population is not a flow of goods, as residents interpret instructions, hesitate, sometimes disobey, help one another or adapt their behaviour based on the information available to them. Far from media portrayals, research in disaster psychology emphasises that scenes of widespread panic remain exceptional and that spontaneous acts of solidarity often play a decisive role in the success of an evacuation. John Drury and his colleagues even suggest that the real risk lies more in the myths surrounding collective behaviour than in the behaviour itself.
Sud Ouest – July 2026 (regional news footage in French)
Since the Fukushima nuclear accident in March 2011, it has become apparent that the evacuation of certain groups of people can pose a significant risk. Investigations carried out after the disaster showed that the hasty evacuation of residents from hospitals and care homes for the elderly had, in some cases, led to serious health consequences. Since then, evacuation plans have distinguished more clearly between independent and dependent populations in order to tailor the arrangements for their care. The protection of the population is therefore never simply a matter of moving an indistinct mass of individuals as quickly as possible.
Civil protection has long been built around the ability to respond to disasters. With the increasing frequency of extreme weather events, evacuating the population as effectively as possible while maintaining the essential functions of the affected area is becoming an equally strategic challenge, requiring preventive (long-term) planning combined with enhanced organisational agility (very short-term). This shift brings civil protection services closer to a field long associated with industry and commerce: the effective management of complex supply chains.
In short, a culture of resilience, capacity management, deliberate redundancy and consideration of constraints are now becoming indispensable tools for planning for large-scale evacuations. The 2026 fires in the Gironde thus illustrate a genuine disruption, revealing just how much anticipation, inter-agency coordination and the constant adaptation of those on the ground determine the success of operations to protect populations faced with increasingly unpredictable phenomena. In the face of megafires, logistics must no longer be reduced to merely supporting the emergency services; on the contrary, it is becoming one of the keys to their effectiveness.
Gilles Paché ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.