LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

06.06.2026 à 09:19

La poussière d’étoiles piégée dans la glace antarctique révèle des dizaines de milliers d’années de l’histoire du Système solaire

Dominik Koll, Honorary Lecturer, Nuclear Physics, Australian National University

En analysant de la poussière d’étoiles piégée dans la glace de l’Antarctique, des chercheurs ont mis au jour un indice inédit sur le déplacement du Système solaire à travers la galaxie. Une découverte qui pourrait éclairer l’origine de mystérieux nuages interstellaires.
Texte intégral (1810 mots)
L'Antarctique offre un terrain d'observation précieux où la neige s’accumule lentement et reste en grande partie préservée des perturbations. Derek Oyen/Unsplash, CC BY

Des atomes de fer 60, produits lors d’explosions stellaires, permettent de remonter le fil de l’histoire de notre environnement galactique. Leur présence dans la glace antarctique révèle une variation inattendue de la poussière interstellaire atteignant la Terre.


Quand vous pensez à l’espace, vous imaginez sans doute des étoiles, des planètes et des satellites. Pourtant, une grande partie de l’espace est remplie de nuages de gaz, de plasma et de poussières d’étoiles, appelés nuages interstellaires.

Rien que dans les régions proches de notre galaxie, on recense environ 15 nuages interstellaires distincts. Le Système solaire traverse actuellement l’un d’entre eux, baptisé de façon évocatrice le Nuage interstellaire local. On pense que l’origine et l’histoire de ces nuages sont étroitement liées à la naissance et à la mort des étoiles. Mais leurs traces sont également visibles ici même sur Terre, dans un endroit où l’on ne s’attendrait pas forcément à les trouver : la glace de l’Antarctique.

Mes collègues et moi étudions depuis plusieurs années la poussière d’étoiles piégée dans d’anciennes couches de neige et de glace antarctiques afin de retracer l’histoire de notre voisinage cosmique, y compris celle du Système solaire lui-même.

Dans une nouvelle étude publiée dans Physical Review Letters (https://doi.org/10.1103/nxjq-jwgp), nous avons mis en évidence un indice subtil qui révèle le déplacement de notre Système solaire à travers son environnement interstellaire local au cours des 80 000 dernières années.

Regarder le ciel en regardant vers le bas

L’astronomie consiste généralement à lever les yeux au ciel. Les télescopes collectent la lumière provenant d’étoiles et de galaxies lointaines, ce qui nous permet d’observer des événements sur d’immenses distances dans l’espace et le temps. À partir de ces observations, nous déduisons comment les étoiles naissent et meurent, comment les éléments chimiques se forment et comment l’Univers évolue.

Notre approche (https://theconversation.com/dust-from-exploding-stars-is-raining-down-on-earth-i-hunt-it-to-learn-how-the-elements-were-made-162242) renverse cette logique.

Au lieu d’étudier la lumière qui nous parvient, nous examinons les débris d’étoiles ayant explosé, directement ici sur Terre. Véritables fournaises cosmiques, les étoiles fabriquent dans leur cœur de nombreux éléments chimiques, du carbone et de l’oxygène jusqu’au calcium et au fer. Elles produisent également des isotopes rares (des variantes d’un même élément chimique), comme le fer 60.

Lorsque des étoiles massives explosent en supernovæ à la fin de leur existence, ces éléments sont projetés dans l’espace et deviennent de la poussière interstellaire.

De minuscules grains de cette poussière dérivent ensuite à travers la galaxie et finissent parfois par atteindre la surface de la Terre. Du fer 60 radioactif, véritable signature des explosions stellaires, est piégé à l’intérieur de ces grains. En recherchant ces atomes dans les archives géologiques terrestres (https://doi.org/10.1140/epja/s10050-025-01554-0), nous pouvons étudier des événements astrophysiques tels que les supernovæ, longtemps après que leur lumière s’est éteinte.

C’est ce qui rend l’Antarctique si précieux. Sa neige s’accumule lentement et reste en grande partie préservée des perturbations, formant une sorte d'enregistrement stratifié qui remonte sur des dizaines de milliers d’années. Chaque couche conserve une photographie du matériau présent dans notre voisinage cosmique à l’époque où elle s’est formée.

À la recherche de poussière d’étoiles dans la glace antarctique

Alors que nous étudions 500 kg de neige récente en Antarctique, nous avons découvert de manière inattendue cet isotope radioactif rare. D’où provenait-il ? Aucune supernova proche de la Terre ne s’était produite récemment.

Mais notre voisinage cosmique est rempli de 15 nuages interstellaires, et le Système solaire en traverse actuellement au moins un. La poussière d’étoiles serait-elle présente dans ces nuages avant d’être captée par la Terre ? Si c’est le cas, alors la quantité de poussière d’étoiles recueillie par notre planète devrait être liée à leur structure : plus ces nuages sont denses, plus ils contiennent de fer 60. C’était notre hypothèse en 2019 (https://doi.org/10.1103/PhysRevLett.123.072701).

Très vite, d’autres explications ont été avancées. Il y a plusieurs millions d’années, la Terre a reçu d’importantes pluies de fer 60 provenant de supernovæ massives (https://doi.org/10.1038/nature17196). Le fer 60 retrouvé dans la neige antarctique serait-il le dernier vestige, ou l’écho affaibli, de ce signal ancien ? Une pluie devenue simple bruine ?

Pour le vérifier, nous avons analysé une section de 300 kg de glace antarctique datant de 40 000 à 80 000 ans. Le processus est extrêmement minutieux. La glace doit être fondue puis traitée chimiquement afin d’isoler d’infimes quantités de fer, y compris le fer 60 contenu dans la poussière d’étoiles.

Nous avons ensuite utilisé la spectrométrie de masse par accélérateur, une technique extrêmement sensible permettant de compter les atomes individuellement, au sein du Heavy-Ion Accelerator Facility de l’Australian National University. Nos analyses ont consisté à dénombrer un à un les atomes de fer 60. Sur la base des mesures précédemment réalisées dans la neige de surface antarctique et dans des sédiments océaniques vieux de plusieurs milliers d’années, nous nous attendions à observer un niveau relativement stable de dépôt de fer 60.

Or, nous en avons trouvé moins. Pas zéro, mais une quantité nettement inférieure à celle que nous attendions.

Ce résultat suggère qu’une moindre quantité de poussière interstellaire atteignait la Terre à cette époque. Cette variation est remarquable, car elle s’est produite sur une période relativement courte à l’échelle de l’astrophysique. Elle ne correspond pas au scénario des dépôts de fer 60 issus des supernovæ qui ont atteint la Terre il y a plusieurs millions d’années, un phénomène qui s’inscrit, lui, sur des durées bien plus longues. Nous avons donc dû chercher une source plus modeste et plus locale pour expliquer la présence de cet isotope.

Le complexe moléculaire d’Orion est l’un des grands nuages interstellaires de notre galaxie. NASA/JPL-Caltech

Une histoire qui tombe à point nommé

Naturellement, les astronomes s’intéressent aussi de près aux nuages qui entourent le Système solaire. L’an dernier, une étude reconstituant l’histoire de ces nuages a conclu qu’ils provenaient très probablement d’une explosion stellaire (https://iopscience.iop.org/article/10.3847/1538-4357/adc920). Les chercheurs ont également estimé que le Système solaire traverse le Nuage interstellaire local depuis une période comprise entre 40 000 et 124 000 ans (https://iopscience.iop.org/article/10.3847/1538-4357/adb033).

Si cette hypothèse est correcte, alors la quantité de fer 60 recueillie sur Terre aurait dû varier au cours de cette même période, c’est-à-dire entre 40 000 et 124 000 ans avant aujourd’hui.

C’est ce que montrent nos résultats obtenus en Antarctique.

L’histoire ne s’emboîte toutefois pas parfaitement. Si ces nuages provenaient directement d’une étoile ayant explosé, nous devrions observer dans la glace antarctique des quantités de fer 60 bien plus importantes que celles que nous mesurons réellement.

Malgré cela, la trace de ces nuages est bien inscrite dans les archives géologiques terrestres. En remontant plus loin dans le temps et en analysant des glaces encore plus anciennes, nous pourrions bientôt percer le mystère de ces nuages interstellaires locaux et reconstituer plus complètement leur histoire ainsi que leurs origines encore incertaines.

The Conversation

Dominik Koll a reçu des financements de l'Australian Institute of Nuclear Science and Engineering (AINSE).

PDF

06.06.2026 à 09:18

La plus célèbre marche de l’histoire anglaise est-elle un mythe ?

Tom Licence, Professor of Medieval History and Consumer Culture, School of History, University of East Anglia

Et si la célèbre « marche miraculeuse » d’Harold n’avait jamais eu lieu ? En réexaminant les chroniques du XIᵉ siècle, l’historien Tom Licence avance que le roi anglais a utilisé sa flotte pour mener sa campagne contre les vikings, puis contre Guillaume le Conquérant.
Texte intégral (1748 mots)
La bataille d’Hastings (1066), aboutissement du récit de la tapisserie de Bayeux (ici, en illustration), oppose le roi Harold d’Angleterre aux troupes du duc Guillaume de Normandie ; la victoire de ce dernier ouvre la voie à la conquête normande de l’Angleterre. Wiki Commons

Une relecture des sources en latin et en vieil anglais remet en cause l’un des épisodes les plus célèbres de l’histoire anglaise. Harold n’aurait pas traversé le pays à marche forcée avant Hastings, mais se serait déplacé en grande partie par bateau.


En 1066, l’Angleterre est envahie par plusieurs puissances étrangères. Au nord, une armée menée par le roi Harald Hardrada de Norvège remonte vers York par l’estuaire du Humber. Au sud, le duc Guillaume de Normandie (futur Guillaume Ier le Conquérant) traverse la Manche avec des troupes venues de Normandie, de France, de Bretagne et du Ponthieu, avant de s’établir à Hastings.

Le roi Harold d’Angleterre doit alors quitter précipitamment Londres pour affronter les vikings, puis repartir en urgence vers le sud pour faire face à Guillaume. Plus de 400 kilomètres séparent sa victoire de Stamford Bridge (le 25 septembre) de Battle, où il est vaincu le 14 octobre lors de la bataille d’Hastings.

Cette marche « presque miraculeuse », selon les mots d’un historien, est entrée dans la légende d’Harold. Elle est aujourd’hui enseignée dans les écoles, reconstituée par des passionnés d’histoire vivante et représentée dans des fictions télévisées, comme la récente minisérie de la BBC King and Conqueror (2025).

Pour certains, cette marche forcée témoigne d’un remarquable talent de commandement. Pour d’autres, elle constitue une erreur fatale. L’historien Allen Brown a ainsi dénoncé la « précipitation irréfléchie et impulsive » d’Harold, tandis qu’Henry Loyn parlait de « témérité » pour avoir entrepris cette course folle vers le sud, qui aurait épuisé ses hommes et conduit à sa défaite à Hastings.

En préparant ma nouvelle biographie, Harold, Warrior King, je me suis replongé dans les sources en latin et en vieil anglais. Et ce que j’y ai découvert m’a surpris.

L’auteur à côté d’une statue d’Harold et d’Edith
Tom Licence à côté de la statue d’Harold et Edith, à West Marina Gardens, dans le Sussex de l’Ouest. Tom Licence, CC BY-SA

Revenons au début. Au printemps 1066, Harold avait rassemblé une armée et une flotte sur la côte sud afin de parer à une éventuelle invasion normande. Ces forces y demeurèrent jusqu’au 8 septembre. À cette date, la flotte de Guillaume n’était toujours pas apparue. L’armée fut alors renvoyée chez elle, tandis que la flotte mit le cap sur Londres.

Selon la Chronique anglo-saxonne, notre source contemporaine la plus fiable, ce n’est qu’après le retour de la flotte qu’Harold apprit que Harald Hardrada envahissait le nord du royaume.

En 1801, l’historien Sharon Turner interpréta l’expression de la Chronique anglo-saxonne « après le retour de la flotte » comme signifiant que les navires avaient tous regagné leurs ports respectifs. Edward Augustus Freeman, figure fondatrice des études sur l’année 1066, partagea cette lecture, et les historiens qui lui succédèrent en vinrent à considérer qu’Harold ne disposait plus de flotte lorsqu’il apprit l’invasion viking.

Une mention d’une flotte (lið) que Harold aurait ensuite déployée sur la rivière Wharfe, au sud de York, lors de son mouvement contre les vikings, fut dès lors interprétée comme la preuve qu’il avait réuni à la hâte une nouvelle force navale.

Les affirmations de deux récits latins anciens de la bataille, selon lesquelles Harold avait envoyé une flotte contre Guillaume à Hastings, ont également dérouté de nombreux historiens, ceux-ci étant déjà convaincus qu’il avait dissous sa flotte avant ces événements.

C’est cette absence apparente de flotte qui amena Freeman à supposer qu’Harold avait traversé le pays à marche forcée dans un sens, puis dans l’autre. Mais Freeman n’était pas le premier à le suggérer : dès 1670, John Milton écrivait, dans son ouvrage History of England, que le roi était revenu à Londres « en toute hâte ».

Ce que les chercheurs semblent ne pas avoir remarqué, c’est que lorsque la Chronique mentionne le retour de la flotte « à la maison » (home), elle désigne en réalité son retour à Londres. Dans son entrée pour l’année 1052, la même chronique emploie une formulation similaire en évoquant une flotte faisant route « vers Londres, son port d’attache ».

Ainsi, la phrase qui a longtemps conduit les historiens à penser qu’Harold avait dissous sa flotte indique en fait exactement le contraire : il l’a conservée tout au long de la campagne.

Une erreur vieille de plusieurs siècles

Une fois identifié ce qui semble être une erreur d’interprétation vieille de deux siècles, les pièces du puzzle se sont assemblées. La présence d’une flotte sur la rivière Wharfe devenait alors parfaitement logique : il s’agissait de la même flotte qu’Harold avait fait remonter depuis Londres et qu’il avait, selon toute vraisemblance, utilisée pour transporter des troupes.

De même, les premières sources mentionnant l’envoi par Harold de centaines de navires contre le camp de Guillaume à Hastings indiquent qu’après la bataille de Stamford Bridge, il avait renvoyé ces bâtiments vers Londres.

Le roi a peut-être même renforcé sa flotte grâce aux navires vikings capturés. La Chronique rapporte en effet que 300 navires vikings étaient entrés dans l’estuaire du Humber, mais que seuls 24 regagnèrent la Norvège.

Qu’en est-il alors de cette fameuse marche ? Lorsque j’ai examiné les sources en latin et en vieil anglais, je n’ai trouvé aucune référence explicite à celle-ci. Les textes évoquent bien Harold se hâtant de retourner vers le sud ou « déplaçant » son armée dans cette direction, mais la marche forcée elle-même n’y apparaît pas.

Certains chercheurs étaient toutefois tellement attachés à cette idée qu’ils l’ont parfois projetée sur les sources. Ainsi, les traducteurs du récit normand Gesta Guillelmi (vers 1071) ont rendu l’expression latine « revenant rapidement pour t’attaquer » (festinus redit in te) par « avançant contre toi à marche forcée ».

Freeman qualifiait cette marche de « presque miraculeuse ». Et, en effet, une telle prouesse aurait eu quelque chose de miraculeux. Un voyage par bateau, en revanche, n’aurait pris que quelques jours et aurait offert à l’armée anglaise l’occasion de se reposer. Puisque les sources suivent les déplacements de la flotte sans jamais mentionner une marche, tout porte à croire qu’Harold a utilisé des navires pour l’ensemble de ses opérations.

Si Harold s’est effectivement déplacé par voie maritime, il ne peut plus être accusé de « précipitation irréfléchie et impulsive », et les causes de sa défaite à la bataille d’Hastings doivent être recherchées ailleurs.

Cette recherche dessine ainsi un portrait différent du roi anglais. Loin du défenseur désespéré et isolé par voie terrestre que présente l’historiographie traditionnelle, attaqué de toutes parts depuis la mer, Harold apparaît comme un chef militaire maîtrisant lui aussi la guerre navale. À l’égal de ses adversaires étrangers, il savait combiner opérations terrestres et maritimes pour défendre l’Angleterre.

The Conversation

Tom Licence travaille pour l’University of East Anglia. Il reçoit des financements de la Leverhulme Trust.

PDF

05.06.2026 à 18:16

Classes prépas : modèle du passé ou passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA ?

Andreas Kaplan, Président, Kühne Logistics University; ESCP Business School

Alors que débute la phase d’admission sur Parcoursup, retour sur le modèle des classes prépas. Quels avantages garde-t-il à l’heure où se développent d’autres voies d’accès aux grandes écoles ?
Texte intégral (1561 mots)

Si elles ne sont plus aujourd’hui la seule voie d’accès aux grandes écoles, les classes préparatoires implantées dans les lycées permettent à leurs élèves de développer une pluridisciplinarité et une agilité précieuses dans un monde en pleine transformation. Regard sur ce modèle alors que débute la phase d’admission sur Parcoursup.


Régulièrement accusées d’incarner un modèle éducatif d’un autre temps, les classes préparatoires ne seraient-elles pas en réalité des formations particulièrement bien adaptées au monde à venir ? À l’heure où l’intelligence artificielle reconfigure en profondeur les métiers et les critères de recrutement, elles cultivent précisément des qualités recherchées : agilité d’apprentissage, capacité à appréhender la complexité, rigueur du raisonnement et résilience.

Rappelons que les classes préparatoires aux grandes écoles, ou CPGE, sont des cursus sélectifs en deux ans, implantés dans les lycées, qui préparent aux concours d’écoles d’ingénieurs, de management, aux écoles normales supérieures ou spécialisées. Fondées sur une pédagogie intensive, avec des devoirs réguliers, des interrogations orales, un encadrement rapproché et un rythme soutenu, elles ne délivrent pas de diplôme propre mais permettent des équivalences universitaires.

À la rentrée 2025, elles accueillaient un peu plus de 87 000 étudiants en France. Longtemps perçues comme la voie royale vers les grandes écoles, elles coexistent aujourd’hui avec d’autres parcours d’accès, notamment universitaires, post-bac ou parallèles.

Sur un marché du travail plus concurrentiel et incertain, les prépas développent des compétences durables et donc précieuses. À condition de rendre cette valeur plus lisible, elles pourraient être reconnues comme de puissants leviers d’employabilité, et non uniquement comme des antichambres des grandes écoles.

Un modèle entre héritage et modernité

À mesure que les connaissances deviennent obsolètes, l’avantage compétitif réside moins dans leur accumulation que dans la capacité à les structurer, à les mobiliser et, surtout, à continuer d’apprendre. De ce point de vue, les classes préparatoires apparaissent en remarquable adéquation avec les exigences contemporaines.

L’une de leurs spécificités est la pluridisciplinarité. Dans la voie commerciale, par exemple, passer des mathématiques à la géopolitique, aux langues ou à la philosophie apprend à changer de cadre, à structurer la complexité et à raisonner sous contrainte. Cette circulation entre disciplines développe une agilité cognitive précieuse : elle apprend moins à accumuler qu’à passer d’un cadre de raisonnement à un autre. Elle nourrit aussi un jugement capable d’articuler enjeux économiques, technologiques, sociaux et éthiques, devenu stratégique face à l’imbrication croissante des transformations.

Les prépas développent également une rigueur analytique essentielle : décomposer la complexité, formuler des hypothèses, construire un raisonnement solide, argumenter une position. Dans des environnements saturés de données et d’outils numériques, il ne suffit plus d’utiliser des technologies : il faut en comprendre les limites et en maîtriser l’incertitude.

Leur rythme soutenu forme aussi un rapport particulier au temps, à l’effort et à la contrainte. Confrontés à une multiplicité d’exigences dans un temps restreint, les élèves apprennent à organiser leur travail, à hiérarchiser les priorités, à gérer l’échec et à prendre du recul face à l’évaluation. Sans célébrer la pression pour elle-même, cette expérience peut ainsi produire des compétences d’organisation, d’endurance, d’adaptation et de résilience.

Et pourtant, cette modernité des compétences contraste avec une organisation encore très traditionnelle : épreuves manuscrites, forte centralité du cours, hiérarchies scolaires marquées, place importante accordée à l’évaluation et au classement. Spécifique au système français, le modèle des CPGE demeure aussi peu lisible à l’international.

Des atouts pour l’emploi à afficher

L’enjeu n’est pas de transformer en profondeur les classes préparatoires, mais d’en expliciter davantage la valeur. Au-delà de leur fonction de préparation aux concours, ne devraient-elles pas affirmer une vocation professionnelle plus explicite ? Leur articulation avec les grandes écoles demeure structurelle, notamment en l’absence de diplôme propre. Mais cette dépendance n’exclut pas une reconnaissance plus autonome : celle d’un programme intensif préparant des étudiants capables d’évoluer dans un marché du travail reconfiguré par l’intelligence artificielle.

Les pratiques de recrutement évoluent dans ce sens. Les entreprises accordent une importance croissante aux compétences effectivement maîtrisées, au-delà des seuls diplômes. Le recrutement fondé sur les compétences s’impose progressivement, comme en témoignent certaines grandes entreprises ayant assoupli leurs exigences et développé des certifications alternatives.

Google, par exemple, a introduit ses Career Certificates comme alternatives aux diplômes universitaires de premier cycle, en promettant aux candidats qui les obtiennent un entretien d’embauche équivalent à celui accordé à un diplômé de licence.

C’est en ce sens que les classes préparatoires peuvent être pensées comme un passeport pour l’emploi. Leur valeur ne tient pas seulement au concours ou à l’école intégrée ensuite, mais aux compétences qu’elles rendent identifiables. À condition d’être mieux explicitées, évaluées et comprises par les recruteurs, ces compétences pourraient faire des prépas un signal propre de compétences transférables dans un marché du travail transformé par l’IA.

Repenser les modalités de recrutement

Cette relecture peut aussi répondre à une critique persistante : celle de la reproduction des élites. Si les classes préparatoires veulent être reconnues pour les compétences qu’elles développent, la question se pose également en amont, au moment de leur recrutement. Accorder davantage de place au potentiel et aux compétences transversales, plutôt qu’aux seuls résultats scolaires, souvent liés à l’environnement social et familial, contribue à élargir l’accès aux prépas sans en affaiblir l’exigence.

Une telle évolution prolongerait l’esprit des prépas de proximité, implantées dans des lycées moins traditionnellement associés à l’excellence scolaire afin de rapprocher ces formations de publics géographiquement ou socialement éloignés.

Certaines initiatives visent à mieux identifier les potentiels qui échappent aux critères académiques classiques. L’ESCP, par exemple, propose un concours spécifique mobilisant des évaluations en situation, comme la cuisine en groupe ou la construction de Lego à l’aveugle, afin d’identifier des compétences telles que la résilience, l’adaptabilité ou le leadership. Sans être généralisée, cette logique se retrouve dans d’autres dispositifs sélectifs, des conventions d’éducation prioritaire de Sciences Po aux programmes d’égalité des chances de l’ESSEC ou de HEC.

Les travaux sur l’ouverture sociale des grandes écoles montrent toutefois que les dispositifs de diversification ne suppriment pas mécaniquement les logiques de sélection ; ils peuvent aussi redéfinir les formes légitimes du mérite.

Dans l’enseignement supérieur comme dans les entreprises, on observe en tout cas la même évolution : l’attention se porte davantage sur les compétences et les potentiels. Ce déplacement ouvre une fenêtre d’opportunité pour les classes préparatoires. À condition de rendre leurs acquis plus visibles, elles peuvent dépasser l’image parfois datée qui leur est associée pour s’affirmer comme un véritable passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA.

The Conversation

Andreas Kaplan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

05.06.2026 à 18:15

Plus productive, mais pas plus rentable : le paradoxe de l’agriculture française depuis 1960

Jean-Philippe Boussemart, Professeur émérite de sciences économiques et membre du Lille Economics Management, Université de Lille

Si, en matière de production agricole, la France est la première de la classe de l’Union européenne avec 17 %, son modèle économique n’est pas aussi profitable que le laisse penser cette bonne note.
Texte intégral (1507 mots)

Si, en matière de production agricole, la France est la première de la classe de l’Union européenne avec 17 %, son modèle économique n’est pas aussi performant que le laisse penser cette bonne note. Car, derrière la modernisation sur tous les fronts, l’agriculture stagne en matière de rentabilité.


Depuis les années 1960, l’agriculture française s’est profondément transformée. Les exploitations se sont agrandies, la mécanisation s’est accélérée, les rendements ont fortement augmenté et la production s’est insérée dans des marchés de plus en plus mondialisés. Peu de secteurs ont connu une mutation aussi rapide.

Cette modernisation a produit des gains de productivité spectaculaires. Entre 1959 et 2025, la productivité agricole a progressé en moyenne de près de 2 % par an.

À ce rythme, l’agriculture française produit aujourd’hui presque quatre fois plus par unité de ressources mobilisées – travail, machines ou équipements, énergie, engrais ou pesticides – qu’à la fin des années 1950.

Mais ces gains de productivité se sont-ils traduits par une amélioration durable de la rentabilité ou de la profitabilité (rapport entre l’ensemble des recettes et l’ensemble des coûts) ?

Pour répondre à cette question, nous avons analysé les comptes nationaux de l’agriculture publiés par l’Insee sur près de sept décennies. Cette approche de long terme permet de dépasser les fluctuations annuelles et de mieux comprendre les mécanismes économiques qui structurent le secteur.

Produire plus ne signifie pas forcément gagner plus

Dans le débat public, la situation économique des agriculteurs est souvent évaluée à partir du revenu annuel. Cet indicateur conjoncturel est utile, mais il ne suffit pas à mesurer la rentabilité structurelle de l’activité. Une exploitation peut dégager un revenu certaines années tout en voyant sa performance économique se fragiliser à long terme.

Pour mesurer cette performance, il faut calculer la profitabilité en comparant les recettes à la totalité des coûts : travail (y compris non salarié), matériel, bâtiments, foncier loué et en propriété, assurances, intérêts d’emprunt ou encore engrais, alimentation animale, énergie, eau, etc.

Autrement dit, la question est simple : 100 euros dépensés pour produire permettent-ils de générer durablement plus de 100 euros de valeur ?

Deux grands mécanismes expliquent l’évolution de cette profitabilité :

  • le premier est la productivité. Lorsqu’un agriculteur produit davantage avec les mêmes ressources, son efficacité technique progresse, ce qui contribue à l’amélioration de la profitabilité ;

  • le second est l’évolution des prix. Même avec une bonne productivité, la rentabilité peut se dégrader si les prix de vente augmentent moins vite que ceux des charges.

C’est précisément ce qui s’est produit sur la longue période.

Gains de productivité considérables

Sur près de soixante-dix ans, les performances techniques de l’agriculture française ont été remarquables. Les progrès génétiques, la mécanisation, l’amélioration des intrants, la modernisation des bâtiments ou encore le développement de l’irrigation ont permis de produire beaucoup plus avec moins de travail.


À lire aussi : Productivité agricole : deux siècles de lois qui ont tout changé


Entre 1959 et 2025, la productivité globale des facteurs a ainsi augmenté de 1,98 % par an en moyenne. Avec une telle progression, la situation économique des exploitations françaises aurait dû s’améliorer fortement.

Pourtant, ce n’est pas ce que montrent les données.

Davantage de charges

Notre principal résultat : les gains de productivité ont entièrement été absorbés par une évolution défavorable des termes de l’échange, définis comme le rapport entre les prix de vente et les prix des charges. Cette dégradation relative des prix explique pourquoi les gains de productivité ne se sont pas traduits par une amélioration durable de la rentabilité de l’agriculture française.

Entre 1959 et 2025, la profitabilité moyenne s’établit à 104 %. En moyenne, 100 euros engagés ont généré 104 euros de valeur. Cette moyenne masque une forte amplitude : un pic à 125 % en 1972, un point bas à 92 % en 2009. Surtout, la tendance de long terme est légèrement négative : – 0,22 % par an (Cf. Graphique 1).

Comment expliquer cette érosion de la rentabilité malgré une performance productive remarquable ?

La réponse tient dans la dynamique des prix. Sur la longue période, les termes de l’échange se sont dégradés en moyenne de 2,20 % par an. Les prix de vente ont progressé moins vite que les coûts. Les gains de productivité de 1,98 % par an ont été totalement absorbés par l’évolution défavorable des prix relatifs – ou termes de l’échange (Cf. Graphique 2).

Mondialisation et grande distribution

Cette évolution s’inscrit dans un contexte de mondialisation et d’intensification de la concurrence européenne. Les producteurs ont dû accroître leur productivité pour rester compétitif face à des pays aux coûts de production plus faibles ou soumis à des contraintes sanitaires et environnementales moins strictes.

Dans le même temps, la concentration de la grande distribution et des industries agroalimentaires a renforcé le pouvoir de négociation de l’aval des filières. Ce dernier a accentué la pression sur les prix payés aux producteurs afin de proposer des prix bas aux consommateurs. Ainsi, les gains de productivité de l’agriculture de 1,98 % par an ont été en grande partie, voire totalement, absorbés par la dégradation des prix relatifs ou des termes de l’échange (Cf. Graphique 2).

Les subventions atténuent quelque peu cette érosion. Hors aides, la profitabilité marchande recule de 0,37 % par an. Les soutiens publics contribuent ainsi pour environ + 0,15 point par an à la trajectoire globale.

Trois grandes périodes depuis les années 1960

L’évolution de la rentabilité de l’agriculture française n’a pas été uniforme.

Entre 1959 et le début des années 1970

La modernisation agricole est extrêmement rapide. Les gains de productivité sont très élevés et compensent entièrement la détérioration des prix. La profitabilité se maintient à un niveau relativement favorable.

À partir des années 1970 et jusqu’à la fin des années 2000

Les gains de productivité restent importants, mais ne suffisent plus à compenser la pression sur les prix agricoles. La profitabilité s’érode progressivement dans un contexte de concurrence accrue et de baisse des prix agricoles réels.

Depuis 2009, la situation évolue de nouveau

Les prix agricoles se redressent davantage, mais dans un environnement très volatil. Dans le même temps, les gains de productivité ralentissent fortement. La profitabilité s’améliore légèrement, sans retrouver pour autant une trajectoire durablement favorable.

Les gains de productivité ne garantissent pas la performance économique

L’enseignement principal de ces soixante-sept années de données est clair : l’agriculture française est devenue beaucoup plus productive, mais cet avantage a été largement neutralisé par l’évolution défavorable des prix relatifs. Concrètement, les prix des produits ont évolué moins vite que ceux des charges.

Au-delà des moyennes nationales, les situations sont évidemment hétérogènes. Les grandes cultures, l’élevage laitier, la viticulture ou les productions spécialisées connaissent des trajectoires distinctes. Certaines orientations ont bénéficié d’améliorations ponctuelles de leurs termes de l’échange ; d’autres ont subi des pressions plus marquées.

La tendance d’ensemble reste instructive.

Cette conclusion éclaire différemment les tensions actuelles du monde agricole. Les difficultés rencontrées aujourd’hui ne relèvent pas seulement des crises récentes ou des aléas climatiques. Elles s’inscrivent dans une dynamique économique de long terme.

La question centrale devient la suivante : comment maintenir une agriculture capable de rester durablement profitable dans un contexte de forte concurrence internationale, de transition écologique et de volatilité croissante des marchés ?

La réponse dépendra autant des innovations techniques que des mécanismes de formation des prix, des politiques publiques et du partage de la valeur au sein des filières alimentaires.

The Conversation

Membre de l'Académie d'Agriculture de France.

PDF

05.06.2026 à 16:22

Affaire Lyhanna : protéger avant qu’il ne soit trop tard, sans renoncer à l’État de droit

Anne-Blandine Caire, Professeur de droit privé et de sciences criminelles - École de Droit - Université d'Auvergne, Université Clermont Auvergne (UCA)

Après le meurtre de Lyhanna, et la mise en cause d’un homme visé par plusieurs plaintes pour viols, la classe politique dénonce des dysfonctionnements de la justice.
Texte intégral (1903 mots)

Après l'enlèvement et le meurtre de Lyhanna, 11 ans, un homme, déjà mis en cause par trois plaintes pour viols sur mineurs, mais jamais condamné, est suspecté. De nombreux responsables politiques de tous bords ont dénoncé des dysfonctionnements de la justice, qui n’aurait pas protégé d’éventuelles victimes de cet homme. La juriste Anne-Blandine Caire s’interroge sur les possibilités d’une action judiciaire préventive efficace dans le respect de la présomption d’innocence et de l’État de droit.


Après chaque drame impliquant un enfant, une même question revient : les autorités auraient-elles pu agir plus tôt ? C’est une question légitime qui dissimule une tension profonde traversant les sociétés démocratiques contemporaines.

Les affaires Marina Sabatier et Lyhanna l’illustrent de manière saisissante. Différentes dans leurs circonstances comme dans les questions spécifiques qu’elles soulèvent, ces deux affaires posent toutefois un même problème fondamental : comment protéger sans basculer dans une logique de contrôle préventif incompatible avec l’État de droit ?

Deux contextes, une même difficulté

Marina Sabatier est décédée sous les coups de ses parents le 6 août 2009 après des années de maltraitance. Bien avant l’issue tragique des sévices subis par la fillette, plusieurs de ses blessures avaient été constatées, notamment dans le cadre scolaire. Des signalements avaient été effectués et plusieurs institutions avaient été alertées sans mesurer pleinement le danger qu’elle encourait. Ce tragique fait divers avait révélé les difficultés rencontrées pour apprécier un danger à partir d’informations dispersées.

L’affaire Lyhanna concerne elle aussi la prévention du passage à l’acte. Les premiers éléments rendus publics suggèrent que certaines informations avaient été portées à la connaissance des autorités avant le drame. Comme dans l’affaire Marina, le débat porte donc sur la manière dont les institutions recueillent, évaluent et traitent des signaux d’alerte. Mais cette fois, il ne s’agit pas d’identifier une victime en danger mais de déterminer jusqu’où l’État peut agir lorsqu’il existe des inquiétudes ou des soupçons sans qu’une culpabilité ait été judiciairement établie.

En somme, ces deux affaires convergent. L’une concerne la protection d’un enfant dans la sphère familiale. L’autre interroge la manière dont les institutions appréhendent des situations perçues comme potentiellement dangereuses. Toutes deux révèlent une même difficulté : comment agir alors même que les institutions ne disposent jamais, au moment où elles doivent décider, de la certitude que le drame apporte rétrospectivement ?

Agir dans l’incertitude

Dans les deux cas, les autorités ont dû prendre des décisions à partir d’indices partiels, de signalements à interpréter et d’informations dont la portée n’était pas toujours immédiatement perceptible. Les décisions les plus importantes doivent souvent être prises dans ces zones grises où les faits ne sont pas encore pleinement établis.

En matière de protection de l’enfance, le droit français l’a bien compris. Les dispositifs d’information préoccupante, d’assistance éducative ou de placement ne supposent pas qu’une maltraitance soit déjà démontrée. Ils reposent sur l’idée qu’un risque suffisamment sérieux pour la santé, la sécurité ou le développement d’un enfant peut justifier une intervention avant même que le danger ne soit pleinement avéré.

Cette logique préventive s’appuie sur les enseignements de la criminologie et de la victimologie. Ces disciplines ont mis en évidence l’existence de facteurs de vulnérabilité, de mécanismes d’emprise, de phénomènes d’escalade des violences ou encore de configurations particulièrement propices à la victimisation. Elles permettent d’améliorer le repérage des situations préoccupantes et d’éclairer l’action des institutions. Elles ne fournissent cependant jamais de certitudes sur le comportement futur des individus.

Lorsqu’il s’agit d’une personne soupçonnée de représenter un danger sans avoir encore commis l’infraction redoutée, la situation devient toutefois plus délicate. Le risque n’est plus seulement celui d’une intervention trop tardive. Il est aussi celui d’une intervention excessive portant atteinte aux libertés individuelles.

Une plainte n’est pas une condamnation. Un signalement n’est pas une preuve. Une réputation n’est pas une culpabilité. Les institutions peuvent prendre ces éléments en considération sans les confondre avec une culpabilité établie.

L’État de droit repose précisément sur cette distinction. Une personne ne peut être privée de sa liberté ou sanctionnée au seul motif de soupçons. C’est le sens même de la présomption d’innocence. Celle-ci ne protège pas seulement les individus contre l’arbitraire ; elle rappelle aussi qu’entre le risque pressenti et la culpabilité démontrée existe un espace que le droit ne peut abolir.

Toute la difficulté consiste alors à concilier la protection des victimes potentielles avec les exigences de l’État de droit. Une démocratie ne peut ignorer les connaissances accumulées sur les mécanismes de la violence et de la victimisation. Mais elle ne peut pas davantage transformer une probabilité ou un facteur de risque en preuve de culpabilité.

Le paradoxe contemporain

C’est ici que se révèle le paradoxe. La société contemporaine demande aux institutions de prévenir les drames tout en respectant la présomption d’innocence et les libertés fondamentales.

Dans son arrêt du 4 juin 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que les autorités françaises n’avaient pas pris les mesures suffisantes pour protéger la petite Marina Sabatier des mauvais traitements qu’elle avait subis jusqu’à sa mort, en violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. La Cour a notamment relevé des défaillances dans la circulation des informations, la coordination des services et l’évaluation du danger.

S’agissant de l’affaire Lyhanna, plusieurs éléments préoccupants (trois plaintes pour viols sur mineures entre 2022 et 2026 et un signalement dès 2017) avaient apparemment été portés à la connaissance des autorités. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre prévention et État de droit, mais de déterminer comment les institutions peuvent mieux intégrer ce type d’informations dans l’évaluation des situations à risque sans les transformer en présomptions de culpabilité.

Une transformation profonde du droit

Les affaires Marina et Lyhanna mettent en lumière une évolution silencieuse mais considérable du droit contemporain et des attentes sociales.

Longtemps, le droit a été conçu pour réagir à des faits accomplis. Une infraction était commise, une responsabilité établie, puis une sanction prononcée. Or, à l’heure actuelle, les citoyens attendent davantage des institutions que la simple sanction des atteintes survenues : ils souhaitent qu’elles préviennent de telles atteintes lorsqu’elles sont plausibles.

Cette évolution est particulièrement visible dans le champ de la protection de l’enfance. Le projet de loi relatif à la protection des enfants, déposé en mai 2026, en fournit une illustration significative. Qu’il s’agisse du renforcement des contrôles d’honorabilité des personnes travaillant au contact des mineurs ou de la création de nouveaux mécanismes d’intervention lorsqu’un danger grave est suspecté, plusieurs de ses dispositions reposent sur une même logique : ne plus attendre que le dommage soit certain pour agir. Il s’agit d’intervenir plus tôt, alors même que toutes les incertitudes n’ont pas encore disparu.

Le déplacement est considérable. La question n’est plus seulement : « Qui est responsable ? » Elle devient aussi : « À partir de quel moment un risque est-il suffisamment sérieux pour justifier une intervention ? »

L’incertitude n’a pas disparu. Elle est devenue l’un des objets mêmes de l’action juridique. Or cette interrogation ne peut être résolue par le seul droit. Elle suppose de mobiliser les connaissances produites par la criminologie et la victimologie. Ces disciplines permettent d’identifier certains facteurs de vulnérabilité, de mieux comprendre les mécanismes de victimisation, les phénomènes d’emprise ou encore certaines trajectoires de passage à l’acte. Elles ne visent pas à prédire l’avenir avec certitude, mais à fournir aux institutions des outils indispensables pour évaluer les situations de risque.

C’est là que se manifeste une transformation plus discrète mais décisive. Le législateur ne raisonne plus seulement à partir d’actes commis. Il raisonne aussi à partir de vulnérabilités identifiées, de risques de victimisation et de dommages qu’il cherche à prévenir. Les rationalités criminologiques et victimologiques influencent ainsi de plus en plus directement la production du droit.

Faut-il s’en inquiéter ? Pas nécessairement. Certaines atteintes sont trop graves pour que l’institution se contente d’attendre. Mais cette évolution comporte une contrepartie essentielle : plus le droit intervient en amont de la certitude, plus les garanties procédurales doivent être exigeantes.

La protection des personnes vulnérables et le respect des libertés fondamentales ne sont pas des objectifs concurrents. Ils constituent les deux conditions de légitimité d’une même politique juridique.

Le véritable défi n’est donc pas de choisir entre prévention et État de droit. Il est de construire des institutions capables de mieux prendre en compte les connaissances disponibles sur les risques de victimisation sans transformer ces risques en présomptions de culpabilité. C’est probablement autour de cette tension que se construit désormais une part croissante du droit contemporain.

The Conversation

Anne-Blandine Caire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

05.06.2026 à 10:01

Aux États-Unis, le droit à la réparation victime collatérale de la guerre d’Hollywood contre les magnétoscopes

Oana Godeanu-Kenworthy, Teaching Professor of American Studies, Miami University

Pourquoi est-il parfois plus simple d’acheter un appareil neuf que de le faire réparer ? Pour répondre à cette question, il faut remonter aux années 1980, lorsque l’industrie du cinéma cherchait à empêcher la copie de ses films sur cassette vidéo.
Texte intégral (2059 mots)
Conçues à l’origine pour protéger les œuvres culturelles contre la copie illégale, certaines dispositions du droit d’auteur américain limitent aujourd’hui la réparation de nombreux objets du quotidien. Un héritage inattendu des guerres du magnétoscope. Steve Jurvetson/Wikimedia Commons, CC BY

Des verrous numériques qui bloquent la réparation des tracteurs aux logiciels propriétaires des appareils électroménagers, les obstacles actuels au droit à la réparation trouvent leurs racines dans la lutte contre le piratage audiovisuel menée par Hollywood il y a quarante ans.


Les États-Unis qui tentent de réparer un objet constatent régulièrement que cela dépasse leurs moyens financiers ou techniques, puis finissent par en acheter un neuf. Dans ce pays en effet, la réparation des appareils électroniques et électroménagers n’est plus réellement une option depuis des décennies, en particulier pour les équipements intégrant des logiciels propriétaires.

Ce genre de situations absurdes se multiplie. Il peut coûter presque aussi cher d’acheter une nouvelle imprimante que de remplacer sa cartouche d’encre. Le département de la Défense américain n’est pas en mesure de réparer certains des systèmes d’armes qu’il achète, car les droits de propriété intellectuelle restent détenus par les fabricants. De son côté, l’entreprise de matériel agricole John Deere empêche les agriculteurs d’accéder aux logiciels nécessaires à la réparation de leurs propres moissonneuses-batteuses et tracteurs : l’achat couvre bien la machine physique, mais pas le logiciel qui la fait fonctionner.

L’une des conséquences, outre les coûts supplémentaires générés et la frustration légitime des consommateurs, est l'impact environnemental de cette situation. Les États-Unis sont le deuxième producteur mondial de déchets électroniques derrière la Chine, avec environ 19,5 kg de déchets électroniques par personne et par an. Or, seuls 25 % de ces déchets électroniques sont recyclés.

C’est dans ce contexte qu’est né le mouvement en faveur du « droit à la réparation », qui revendique la possibilité pour les consommateurs de réparer eux-mêmes les produits qu’ils achètent, ou de faire appel à un réparateur indépendant, sans se heurter à des obstacles financiers, juridiques ou techniques injustifiés.

Le droit à la réparation semble constituer l’un des rares sujets faisant consensus entre démocrates et républicains au Congrès américain. Le Warrior Right to Repair Act, présenté en 2025 par un élu démocrate, et le Repair Act, porté par un élu républicain, sont deux initiatives législatives en cours visant à créer un cadre juridique fédéral qui faciliterait et réduirait le coût de la réparation des appareils pour les utilisateurs américains. Ces deux textes se heurtent toutefois à une vive opposition de la part de groupes industriels.

En tant que chercheur spécialiste de la culture américaine, j’ai constaté au fil de mes recherches que les origines des obstacles juridiques et techniques à la réparation des produits remontent aux débats des années 1980 sur les nouveaux médias et les mécanismes de protection du droit d’auteur.

Hollywood et les magnétoscopes

L’essor rapide des magnétoscopes à cassette vidéo (VCR) à la fin des années 1970 a transformé les films et les émissions de télévision, qui sont passés du statut d’expériences éphémères à celui de biens de consommation tangibles. Comme je le montre dans mon livre, « Videotape », malgré les revenus supplémentaires que cette évolution pouvait générer, Hollywood s’est alarmé du fait que les utilisateurs étaient désormais capables de copier des films sur cassette vidéo et a tenté de freiner cette technologie. Les interdictions actuelles concernant la réparation s’inscrivent dans le prolongement de cette histoire.

Les premières dispositions américaines relatives au droit d’auteur ont été inscrites dans la loi de 1790 sur le copyright. Au fil du temps, la législation a été adaptée pour intégrer les nouvelles technologies, mais l’esprit qui sous-tend ces évolutions est resté fidèle à l’intention initiale : protéger les intérêts économiques des créateurs tout en garantissant un accès suffisant à l’information afin de favoriser le progrès de la société dans son ensemble.

Jusqu’à la seconde moitié du XXᵉ siècle, la doctrine américaine du fair use, qui autorise dans certaines circonstances l’utilisation d’œuvres protégées sans l’accord de leurs ayants droit, permettait aux juges d’éviter que le droit d’auteur ne porte atteinte à l’intérêt général. Des institutions telles que les bibliothèques publiques, les clubs de lecture, les universités ou encore les organisations de presse ont bénéficié de cette approche juridique. Ce principe a été inscrit dans le droit américain avec le Copyright Act de 1976.

Lorsque les studios de cinéma ont attaqué Sony en justice en 1976 afin d’empêcher la fabrication et la commercialisation des magnétoscopes, ils soutenaient que ces appareils encourageaient la violation du droit d’auteur. Mais en 1984, la Cour suprême des États-Unis a estimé que l’enregistrement de programmes télévisés pour un usage personnel ne constituait pas une infraction au droit d’auteur, élargissant ainsi l’interprétation du principe de fair use.

L’industrie du cinéma s’est alors concentrée sur la recherche d’une solution technologique au problème du piratage ainsi que sur l’obtention de protections juridiques plus strictes pour ses produits.

Les studios ont identifié le disque numérique polyvalent, ou DVD, comme une alternative plus sûre à la cassette VHS. À ses débuts, le DVD était un support uniquement destiné à la lecture. Il a fallu plusieurs années de développement supplémentaires avant que l’enregistrement ne devienne possible à un coût abordable. Même alors, la procédure restait bien plus complexe pour les utilisateurs que l’enregistrement sur cassette vidéo.

En 1997, à peine un an après le lancement du DVD, tous les studios membres de la Motion Picture Association of America ont rejoint le DVD Forum, adopté collectivement ce nouveau format et commencé à abandonner progressivement la commercialisation des films sur cassette vidéo.

Droit d’auteur et verrous numériques

Puis est apparue la gestion des droits numériques, plus connue sous son appellation anglaise de « digital rights management » (DRM). Ce terme désigne l’ensemble des outils technologiques développés par l’industrie pour contrôler l’accès des utilisateurs aux contenus. Il s’agit notamment de logiciels de chiffrement et de divers mécanismes d’authentification ou de contrôle qui limitent les usages possibles des contenus numériques. Certains dispositifs, par exemple, empêchent le téléchargement ou le partage d’un fichier.

Le Digital Millennium Copyright Act (DMCA), promulgué par le président Bill Clinton en 1998, a fourni le cadre juridique général permettant à ces verrous technologiques de s’étendre bien au-delà de l’industrie du divertissement, notamment aux logiciels. Cette loi reflétait un rapprochement d’intérêts entre les industries du divertissement et du logiciel.

Le DMCA a renforcé les sanctions existantes contre les infractions au droit d’auteur en ligne et a criminalisé les technologies permettant de contourner les verrous numériques. La loi a été adoptée alors même que des critiques mettaient en garde, à l’époque comme par la suite, contre le risque qu’elle freine l’innovation et augmente les coûts supportés par les consommateurs.

Depuis 1998, un nombre croissant de produits de consommation, des jouets aux lave-vaisselle, intègrent des micropuces et des logiciels propriétaires protégés par le droit d’auteur. En raison du Digital Millennium Copyright Act, les réparateurs indépendants ne peuvent ni modifier ni contourner ces logiciels propriétaires. S’ils le faisaient, ils pourraient être poursuivis pour violation des droits de propriété intellectuelle du fabricant, comme c’est le cas pour les équipements agricoles de John Deere. Certains appareils électroniques sont même conçus de manière à rendre toute intervention sur le produit pratiquement impossible.

Les fabricants soutiennent que seuls eux-mêmes, ou des techniciens agréés, peuvent et doivent réparer leurs produits. Or, ces réparations sont souvent très coûteuses. Lorsque faire réparer un appareil revient presque aussi cher que d’en acheter un neuf, de nombreux consommateurs choisissent de remplacer l’objet et de jeter un produit pourtant réparable.

Une contestation croissante des interdictions de réparer

Les évolutions technologiques ont souvent tendance à dépasser le cadre juridique existant. Alors que plus de 80 % des Américains se déclarent favorables au droit à la réparation, il reste à voir quand — et même si — le droit américain finira par s’adapter aux conséquences inattendues d’une législation conçue à l’origine pour protéger les droits de propriété intellectuelle des industries créatives, mais qui pèse aujourd’hui sur le portefeuille des consommateurs.

The Conversation

Oana Godeanu-Kenworthy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
12 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓