02.06.2026 à 16:29
Mathieu Durand, Professeur des Universités en Aménagement et urbanisme, Chercheur au laboratoire ESO-CNRS. Co-responsable Master MIDEC (Déchets et économie circulaire). Directeur-adjoint du GDR CNRS Déchets Valeurs et Sociétés. Co-responsable de l'axe SHS du PEPR Recyclage, Le Mans Université
Pierre Desvaux, Chercheur, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Rémy Dufal, Maître de conférence en droit public - Directeur adjoint de l'Institut de droit de l'environnement (EVS, UMR 5600), Université Jean Moulin Lyon 3
Vincent Jourdain, Maître de conférences
La gestion des déchets pose aujourd’hui question. Depuis les années 1980, elle se caractérise par un fort désengagement des pouvoirs publics, à travers la mise en application de la responsabilité élargie des producteurs, ou REP. La gouvernance d’une autre matière, l’eau, pourrait pourtant inspirer le débat public et donner naissance à un nouveau modèle, davantage hybride.
En France, les déchets ménagers sont aujourd’hui gérés à travers une organisation mêlant acteurs publics et privés. En place pour certaines filières depuis 1992, elle rencontre désormais certaines limites. En cause notamment, le fonctionnement de son principal outil : la responsabilité élargie du producteur (REP).
Ce mécanisme consiste à confier aux producteurs et aux importateurs qui mettent sur les marchés des biens de consommation (emballages, meubles, électroménager, vêtements, etc.) l’obligation de « pourvoir ou de contribuer à la prévention et à la gestion des déchets » que deviendront un jour les objets qu’ils ont produits.
Il repose sur le paiement d’une contribution financière, dite « écocontribution ». Elle est versée par les producteurs, pour chaque bien de consommation vendu, à une structure privée appelée « éco-organisme » : c’est elle qui finance in fine la gestion des déchets pour le compte des producteurs qu’elle représente.
La REP constitue un changement de conception majeur dans la gouvernance de la matière par rapport aux mécanismes existants précédemment pour d’autres matières (l’eau, par exemple) : à la responsabilité juridique traditionnelle prévue par le Code de l’environnement en matière de déchets s’ajoute une responsabilité financière pesant non pas sur le producteur du déchet, mais sur le producteur de l’objet. Elle combine ainsi les logiques du principe de correction par priorité à la source et du principe pollueur-payeur.
L’objectif de la REP est donc double :
d’une part, disposer de moyens complémentaires (privés) pour la gestion des déchets, en sus des fonds publics,
et, d’autre part, inciter les metteurs en marché à écoconcevoir leurs produits.
Mais les résultats sont mitigés et invitent à repenser la gestion des déchets.
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Depuis les années 1990, le mécanisme a permis de distribuer plusieurs milliards d’euros sous forme de soutiens financiers (2,4 milliards en 2023). Une somme conséquente, même si ces fonds ne suffisent pas à couvrir tous les coûts auxquels le service public est exposé.
Sur la question de l’écoconception, l’un des principaux moyens retenus a été de moduler les écocontributions dues par le producteur afin de l’inciter à écoconcevoir son produit, à l’image d’un « bonus-malus ». Cela peut passer par la réduction du poids, l’amélioration de la réparabilité, etc. Mais les résultats sont mitigés : un récent rapport parlementaire relevait qu’il n’était « pas réaliste de faire reposer la majorité de l’organisation des filières sur ce mécanisme ».
La plupart des critiques de la REP expliquent ce constat, au moins en partie, par le fait d’avoir confié la gestion du système aux metteurs en marché. L’intérêt premier de ces derniers est de vendre des biens de consommation. Leur demander de gérer les rebuts issus de ces produits les place, en quelque sorte, face à un conflit d’intérêts.
La mise en place des filières REP est venue, dans les années 1980, de la convergence des discussions françaises et européennes relatives à l’application du principe pollueur-payeur pour la gestion des déchets. Celles-ci sont survenues dans une période marquée par les idées néolibérales d’allègement des effectifs et budgets de la fonction publique.
Le dispositif devait permettre la mise en œuvre d’une politique publique en laissant le soin au secteur privé d’assumer la prise en charge des moyens humains, organisationnels et financiers. Cette première étape a fonctionné : elle a permis, dans les années 1990, de déployer le recyclage de plusieurs matériaux qui ne l’étaient pas jusqu’alors.
La volonté des pouvoirs publics de « responsabiliser » les acteurs privés s’est aussi matérialisée par une gouvernance des filières REP confiée aux metteurs en marché. Les éco-organismes ont besoin d’un agrément de l’État, mais celui-ci doit rester distant des activités opérationnelles. Les instances de concertation entre acteurs (éco-organismes, collectivités locales, opérateurs, associations, services de l’État), au niveau national (Commission interfilière de responsabilité élargie des producteurs – Cifrep ou les comités des parties prenantes), n’ont qu’un rôle consultatif.
Le pouvoir de contrôle et de sanction des éco-organismes par les pouvoirs publics est donc mesuré. S’il existe, il est en pratique limité par la situation de quasi-monopole qui caractérise certaines filières. Le gouvernement a ainsi saisi, en janvier 2026, l’Autorité de la concurrence à ce sujet. Dans un tel contexte, sanctionner ou refuser l’agrément à un éco-organisme revient à mettre en danger les filières concernées – et donc le traitement de plusieurs milliers de tonnes de déchets.
Le service public local de gestion des déchets, dépendant de la REP pour ses missions de collecte et de traitement, a donc une influence paradoxalement très limitée sur l’organisation des filières. L’ampleur des enjeux financiers justifie l’engagement d’une réflexion sur la gouvernance de ce dispositif.
Le Parlement s’est, pour cette raison, récemment (re)saisi de ce sujet. La sénatrice Christine Lavarde (Les Républicains) a appelé à mobiliser la trésorerie des éco-organismes accumulée au fil des années (plus d’un milliard d’euros toutes filières confondues) pour réaliser des investissements.
Un an plus tôt, un rapport interministériel appelait à mettre sur pied une véritable autorité administrative de régulation des REP. Le 8 janvier 2026, le ministre délégué chargé de la transition écologique Mathieu Lefevre ouvrait la discussion sur un possible élargissement de l’administration des éco-organismes. Les élus du Rassemblement national, quant à eux, ont tout bonnement proposé une loi visant à supprimer les REP, jugées trop peu efficaces.
Plusieurs évolutions sont ainsi esquissées, mais elles gagneraient à s’inspirer d’autres modèles de gouvernance de la matière déjà existants sur le territoire. Et en particulier, celle de l’eau.
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La gestion de l’eau et celle des déchets est, en réalité, bien plus large qu’il n’y paraît. Ces matières aquatiques ou détritiques sont vitales au fonctionnement des sociétés. Leur gestion s’inscrit dans le cadre de la gouvernance des communs.
Comme pour les filières REP avec les éco-organismes, la gestion de l’eau est administrée par des entités dédiées : les agences de l’eau, qui coordonnent et financent la politique de l’eau à l’échelle des bassins hydrographiques.
Le principe pollueur-payeur y est appliqué selon une logique proche de la REP :
d’un côté, les usagers de l’eau paient des redevances selon leurs atteintes à la ressource ;
de l’autre, les agences peuvent soutenir financièrement les actions menées en faveur de cette même ressource par une multitude d’acteurs (collectivités, agriculteurs, industriels, etc.).
Ces financements vont, par exemple, bénéficier à des activités de dépollution et de contrôle des eaux (la construction d’une station d’épuration, d’un barrage filtrant, des pratiques agricoles plus vertueuses, etc.).
Deux différences majeures existent toutefois :
la première réside dans la nature juridique des agences de l’eau, qui sont des établissements publics administratifs (contrairement aux éco-organismes, structures privées). Dans ce modèle d’administration déconcentrée, le personnel est composé d’agents publics. Les budgets, alimentés par une fiscalité propre, obéissent aux règles de la comptabilité publique ;
la seconde différence tient à la structure décisionnelle des agences de l’eau, dont l’action est orientée par des comités de bassin, souvent appelés « parlements de l’eau ». Composés de quatre collèges représentant les différents acteurs et usagers de l’eau (État, collectivités locales, ménages, industriels ou encore agriculteurs), ils regroupent des acteurs ayant a priori des intérêts divergents par rapport à l’usage des fonds.
À la différence des REP, le rôle de ces acteurs est décisionnel, et non pas seulement consultatif : ils adoptent les schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux (SDAGE) et définissent les actions à financer, à mettre en œuvre, les taux des redevances, etc.
Si le modèle des agences de l’eau n’est pas exempt de critiques, la plupart des difficultés rencontrées sont liées à la prépondérance de l’État et au peu de marge de manœuvre dont elles disposent.
Ces différences de modèles entre la gouvernance des déchets et de l’eau sont pour beaucoup la conséquence d’une conception différente, selon les époques, du rôle à donner aux pouvoirs publics. Mais dans les deux cas, il s’agit de gérer un commun et d’en limiter les impacts environnementaux au profit d’un nombre important d’acteurs. La solution se trouve peut-être dans l’invention d’un modèle hybride entre la prédominance des acteurs publics (dans le cas de l’eau) et leur effacement progressif (dans le cas des déchets).
Mathieu Durand a reçu des financements de l’ANR via le PEPR Recyclage (ANR-22-PERE-0002) et de l’Ademe (Projet REP'Rogram)
Pierre Desvaux a reçu des financements de l’Ademe via le PEPR Recyclage (SO RYLL - ANR-22-PERE-0011).
Rémy Dufal a reçu des financements de l’Ademe (Projet REP'Rogram).
Vincent Jourdain a reçu des financements de l’Ademe (Projet REP'Rogram)
02.06.2026 à 16:28
Thierry Ménissier, Professeur de philosophie politique, Université Grenoble Alpes (UGA)
Fabien Ohl, Professeur de sociologie, sciences du sport, faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne
Patrick Trabal, Professeur de Sociologie et Sciences et techniques des activités physiques et sportives, Université Paris Nanterre
Un seul record du monde est tombé durant les « Enhanced Games », « jeux augmentés », une compétition sportive dont les 42 athlètes participants étaient autorisés à se doper : celui du 50 mètres nage libre, battu de 7 centièmes de seconde par le nageur grec Kristián Goloméev, grâce à une combinaison intégrale. La tenue de ces jeux constitue cependant une excellente occasion de s’interroger sur ce qu’ils représentent et les questions qu’ils soulèvent, lesquelles ne sont pas forcément celles que l’on imagine de prime abord.
Les « Enhanced Games », ou « jeux augmentés », qui se sont tenus du 21 au 24 mai 2026 à Las Vegas (Nevada), autorisaient l’usage de substances dopantes et d’équipements technologiques normalement interdits. Ils ont été condamnés unanimement par les instances antidopage, et ont fait l’objet d’une charge critique très virulente, notamment dans les médias.
Alors que l’Inserm a récemment publié un état des lieux des connaissances sur le dopage, des scientifiques qui ont examiné cette littérature scientifique analysent les Enhanced Games : d’où viennent-ils et que portent-ils ? Au-delà des prophéties de malheur portées par les Cassandres, quelles conséquences génèrent-ils ou peuvent-ils produire ? En quoi relèvent-ils de l’éthique et en ce cas de quelle éthique parle-t-on ?
Les Enhanced Games s’inspirent des arguments de Julian Savulescu, professeur de bioéthique à l’Université d’Oxford, qui affirme que la légalisation du dopage permettrait un sport plus juste et meilleur pour la santé des athlètes. Ils sont promus par Aron D’Souza, juriste australien et investisseur en capital-risque. Celui-ci reprend et actualise les arguments de Savulescu en critiquant le sport olympique. Il affirme que la lutte antidopage est un échec et que les institutions de régulation, en particulier le Comité international olympique (CIO) et l’Agence mondiale anti-dopage (AMA), agissent en contradiction avec les valeurs qu’elles revendiquent. Les athlètes, y compris les athlètes dopés, sont présentés comme des victimes d’un système injuste et inefficace.
Pour donner du crédit à sa cause, D’Souza se réapproprie plusieurs valeurs associées au mouvement olympique. Il reprend notamment la rhétorique du CIO sur les liens entre sport et santé. Au lieu de priver les sportifs des progrès des sciences et des technologies, en raison des réglementations de la lutte antidopage, il affirme clairement son intention de les mettre au service de l’amélioration de l’humain. Les dernières avancées médicales seraient utilisées sous le contrôle d’un comité médical et scientifique de « classe mondiale ».
Grâce à cette mobilisation disruptive des sciences et des technologies, D’Souza prétend non seulement améliorer les performances des athlètes, mais aussi rendre le sport plus sûr pour tous. Cette stratégie, qui consiste à neutraliser les critiques en s’appropriant les valeurs affichées par ses détracteurs, peut créer une certaine confusion et brouiller les repères. Le récit se structure autour de promesses de progrès et d’un monde meilleur par les technosciences au service de la performance et de la conquête de nouveaux marchés.
L’appui revendiqué des sciences ne résiste cependant pas à la critique. D’Souza mobilise les réflexions de Savulescu pour affirmer que la plupart des athlètes sont incités à se doper dans le cadre du sport olympique. Il néglige néanmoins de mentionner que Savulescu s’appuie sur des modélisations de chercheurs en sciences économiques pour un raisonnement qui n’a pas de fondement empirique.
Pour étayer davantage l’idée d’un échec de la lutte contre le dopage, il sélectionne quelques travaux sur la prévalence du dopage et affirme que 40 à 99 % des athlètes sont dopés. Il fait pour cela référence à une enquête controversée, réalisée en 2011 dans le contexte d’un dopage d’État en Russie et d’une fédération d’athlétisme dirigée par un président corrompu, pour en tirer des conclusions générales, qui plus est en tordant certains chiffres.
Selon D’Souza, la mobilisation de « sciences » dites disruptives au service de la performance sportive a pour but « de construire une superhumanité » et ainsi de « changer le monde ».
Les ambitions politiques sont clairement affichées, tout comme leurs liens avec le mouvement MAGA. Parmi les premiers investisseurs, on trouve Peter Thiel, l’un des plus fidèles soutiens de Donald Trump parmi les milliardaires financeurs du mouvement MAGA. Il est rejoint par d’autres proches du président, comme le fils de ce dernier Donald Jr. Les promoteurs des Enhanced Games revendiquent également leur proximité avec le secrétaire d’État à la santé Robert F. Kennedy Jr adepte de programmes disruptifs, comme des traitements de substitution à la testostérone dans le cadre d’un programme antivieillissement.
La stratégie de discrédit de l’AMA et du CIO, des acteurs centraux de la lutte antidopage, est portée par le mouvement MAGA et son aversion à toute régulation. Les valeurs libertaristes sont en phase avec l’idée que la participation aux expérimentations technoscientifiques relève de choix et de responsabilités individuels, qui ne doivent pas être bridés par des régulations des institutions scientifiques et de leurs comités d’éthique.
Pour ces apôtres du marché et des transactions, faire des Enhanced Games un événement sportif de référence est d’abord un levier. L’objectif est d’occuper une place centrale sur le marché très prometteur des produits destinés à améliorer les performances humaines tout au long d’une vie que l’on cherche à prolonger.
Considérer le corps comme le plus bel objet de consommation est au cœur d’un renouvellement des stratégies en matière de santé. Les soins n’ont plus pour objectif de lutter contre la maladie, mais visent à une amélioration individualisée des performances corporelles envisagées comme un facteur clé de la santé. L’ambition affichée est de développer un nouveau segment de l’économie de la santé qui échappe aux contraintes des régulations.
D’Souza et ses associés espèrent tirer profit des images d’athlètes battant des records pour légitimer l’usage de substances et méthodes destinées à « améliorer » l’être humain. Ils se sont d’ailleurs rapidement positionnés sur ce marché en proposant, par exemple, une gamme de traitements à la testostérone et en vantant leur potentiel.
Inspirés par le transhumanisme, ces alchimistes de la performance espèrent utiliser le sport comme terrain d’expérimentation permettant d’apporter des « preuves » de l’effet bénéfique des substances et des méthodes qu’ils promeuvent.
Cette vision de la santé, du corps, du sport porte une critique sur la régulation. Les acteurs de la lutte contre le dopage la fondent sur un enjeu sanitaire (même si dans sa mise en œuvre, la convocation de cette valence reste discutable) et sur la nécessité de préserver la sincérité de l’épreuve sportive.
La devise de Pierre de Coubertin du dépassement de soi s’accompagne de certaines limites. Des questions comme « que peut-on faire du corps humain ? » ou « jusqu’où peut-il aller ? » en appellent d’autres, par exemple : « Jusqu’où peut aller la préparation de la performance ? » À ce titre, on peut considérer que le « débat » proposé par D’Souza, certes provocateur, n’est pas étranger à la régulation du dopage. On peut interroger les limites de la production de la performance de haut niveau en examinant sa réalité.
La prise en charge d’un jeune sportif au fort potentiel par le système fédéral produit des effets sur son développement affectif, cognitif et social. La charge de l’entraînement, la préparation biologique et scientifique, les contraintes d’un calendrier par rapport à la formation scolaire, universitaire ou professionnelle, tout comme les obligations des instances antidopage (passeport biologique, géolocalisation, etc.) sont autant de sujets dont certes, se préoccupent les institutions sportives, mais qui interrogent les limites du « Citius, Altius, Fortius » (« Plus vite, plus haut, plus fort »).
L’organisation de ces jeux « augmentés » vise donc à les rediscuter. Cela pourrait ouvrir la possibilité pour les institutions sportives et antidopage de défendre le fondement de l’idéal d’un « sport propre », slogan de l’AMA. Mais au lieu d’argumenter sur la vision et le projet politique et social fondant la compétition sportive, on peut être surpris par les prises de parole institutionnelles. Elles se structurent généralement de la façon suivante : on condamne ces Enhanced Games, car ils produiraient une rupture – ils seraient contraires à « l’esprit du sport » – et on envisage des sanctions contre tout sportif qui participerait à l’événement.
Les déclarations des instances antidopage peuvent apparaître comme relevant de la « panique morale », un concept utilisé par certains sociologues qui écrivent sur le dopage (Critcher, 2014), pour qualifier des réactions souvent disproportionnées à ce qui est considéré comme des déviances.
Les prises de parole surprennent par leur propension prédictive. Il semblerait que quoi qu’il arrive, ces jeux vont montrer quelque chose. Que la lutte antidopage est efficace ou non. Que le sport traditionnel doit être défendu ou l’inverse. Que l’on bascule dans une nouvelle ère du sport-spectacle ou non.
Le processus de la panique morale repose sur une capacité à autoentretenir le problème : en diabolisant ces Enhanced Games, des acteurs souvent issus des institutions sportives rappellent la nécessité de lutter contre le dopage, et tendent à considérer l’impact de ces jeux comme plus important qu’il ne l’est vraisemblablement.
La position défendue par D’Souza s’appuie sur des thèses similaires à celles de l’universitaire Andy Miah. Dans son ouvrage au titre provocateur (« Athlètes génétiquement modifiés »), ce bioéthicien critique l’absence de débats sur la lutte antidopage. Les institutions sportives choisissent de clore le débat, pensant pouvoir faire l’économie d’une argumentation sur un raisonnement l’éthique en se réfugiant notamment derrière le spectre des effets du dopage sur la santé des sportifs.
Une étude se veut rassurante sur ce point mais les conditions de l’étude, sa méthodologie et son financement la disqualifient, comme le souligne FranceInfo. Dans son expertise sur le dopage, les experts du groupe de l’Inserm ne peuvent statuer sur les conséquences sanitaires des sportifs participants à cette compétition sportive dans la mesure où on ne connaît pas les protocoles de dopage (sans doute, ne les connaîtrons-nous jamais). Ce qui ne signifie évidemment pas que de telles conséquences sont inexistantes ni sans gravité.
Face à cette inconnue, peut-on craindre un processus de « ruissellement » qui pourrait inciter de jeunes athlètes, envieux de la gloire (et de l’argent) obtenus par des champions non contraints par des réglementations antidopage, à se doper, au mépris des conséquences ultérieures pour leur santé ?
Une étude souvent citée pour répondre à cette question est celle de Bob Goldman, publiée en 1984. À la suite d’une enquête menée auprès d’athlètes de haut niveau, ces chercheurs ont affirmé que la moitié d’entre eux accepteraient de prendre un médicament garantissant le succès sportif, alors même qu’ils avaient été informés qu’il entraînerait également leur décès dans les cinq ans.
Cependant, d’autres auteurs reprenant la question sont parvenus à des taux beaucoup plus faibles, puisque seul 1 % des sportifs de leur échantillon accepterait le marché faustien). Il sera intéressant d’enquêter sur ces effets de ruissellement supposés, puisque cette compétition des Enhanced Games est maintenant terminée.
Si l’invocation éthique est tentante pour critiquer les Enhanced Games, il n’est pas certain qu’elle soit concluante, en tout cas en fonction des arguments classiques.
D’une manière générale, les conditions d’exercice du sport de haut niveau et de compétition sont en effet dominées par la recherche systématique de performance, dans l’entraînement des corps et des esprits, les moyens matériels employés et le déroulement des compétitions.
S’il n’est pas explicitement aussi « amélioré » que le revendiquent les organisateurs des Enhanced Games, le sport de haut niveau et de compétition est tout de même fortement soumis à l’implémentation d’innovations en tout genre. Dans ces conditions, il y a une réelle difficulté à qualifier les Enhanced Games de non éthiques, sauf si l'on adopte une conception naturaliste pour qualifier le sport ordinaire. Or, adopter une telle position est difficile puisque la visée classique de la performance (principe du sport de compétition et de haut niveau) conduit à considérer le corps des athlètes comme quelque chose de façonné et de construit, voire quasiment comme un lieu d’expérimentation.
Pris en rigueur de termes, le discours éthique est par essence de type évaluatif et sa portée se veut normative, c’est-à-dire qu’il vise une transformation de l’action des personnes qui se réclament de lui. La finalité de l’éthique consiste en effet à s’attacher à vivre de manière digne et juste.
Dans cette perspective, l’évaluation éthique est susceptible d’adopter trois formes de raisonnement. Il s’agit de la forme de raisonnement déontologique, faisant appel au sens du devoir et aux droits de la conscience individuelle, de la forme utilitariste qui repose sur le calcul entre les coûts de l’action et ses bénéfices pour l’existence, enfin de la forme arétaïque (dite aussi perfectionniste), à savoir, d’un type d’évaluation fondé sur la recherche de l’excellence personnelle ou sur des valeurs considérées comme supérieures.
Qu’en est-il, selon ces critères, des Enhanced Games ? On peut considérer qu’y participer relève d’une forme de raisonnement utilitariste, apparemment plutôt économique qu’éthique, voire contraire à l’esprit de l’éthique. Cependant, cette manière de raisonner concerne également la démarche ordinaire des athlètes (et de leur environnement professionnel) dans leur recherche de la performance.
Ce type de raisonnement peut même paradoxalement représenter une forme de justification par les acteurs du monde sportif de haut niveau et de compétition de l’acceptation des Enhanced Games : les athlètes augmentés peuvent être considérés comme les maximisateurs rationnels de leur action.
Par ailleurs, les Enhanced Games contreviennent-ils aux droits de la conscience, en suivant l’appel du déontologisme ? Ce n’est pas du tout certain puisque les participants, nullement contraints, semblent pleinement volontaires pour ces épreuves et doivent être tenus pour responsables des conséquences de leurs actes, par exemple sur leur propre santé.
Enfin, l’esprit de compétition et la recherche de l’excellence à travers la performance peuvent être évoqués par les athlètes comme par les organisateurs ou par tous les acteurs intéressés par leur tenue. En ce sens, en interprétant le caractère intrinsèquement athlétique de cette forme de raisonnement (né dans la Grèce antique), une position éthique inspirée par le perfectionnisme semble tout à fait possible sur le sujet des Enhanced Games.
Les formes traditionnelles de l’argumentation éthique ne semblent donc pas en mesure de disqualifier les Enhanced Games.
En revanche, deux types d’arguments peuvent nuancer ce constat. D’abord, ce qui se trouve mis en question du point de vue éthique, c’est la notion d’esprit sportif. Ces « jeux augmentés » peuvent être qualifiés d’élitistes en ce qu’ils vont concentrer une considérable masse de moyens (matériels, financiers, humains) en vue de réaliser des exploits littéralement surhumains – car hors de portée aussi bien des personnes normales que de la plupart des sportifs ordinaires. En tout cas, c’est ce que leurs organisateurs ont affirmé et espéré.
Or, cela contrevient bel et bien à l’esprit sportif, une idée éthiquement riche qui porte des valeurs telles que l’équité, la générosité et le fair-play et se trouve caractérisée par une forte valeur d’exemplarité dans la société démocratique, bien au-delà du monde sportif professionnel. Envisagé à l’aune de l’esprit sportif, même compte tenu des défauts de sa version compétitive évoqués plus haut, le sport n’est pas essentiellement quelque chose d’égoïste ni même strictement lié à un idéal de performances quantifiées. C’est d’ailleurs ce qu’entend signifier le Code mondial antidopage en considérant l’esprit sportif comme une valeur cardinale.
Réservés à une élite d’athlètes favorisés, les Enhanced Games paraissent au contraire sous-tendus par une idéologie prônant l’élitisme néolibéral qui mobilise des athlètes considérés comme des « entrepreneurs d’eux-mêmes » et dont l’ensemble est animé par une logique capitaliste largement discutable en termes d’éthique.
Ensuite, les questions morales sont actuellement renouvelées par l’exigence environnementale, laquelle fournit pour l’éthique un cadre d’exercice très élargi par rapport aux sujets moraux classiquement définis. Fortement portés par la logique entrepreneuriale, rêvant d’un essor mondial très dispendieux en moyens matériels, les Enhanced Games paraissent totalement indifférents à ces transformations, tandis qu’on ne peut plus aujourd’hui évoquer la responsabilité environnementale du sport comme quelque chose d’éthiquement indifférent.
De notre point de vue, les Enhanced Games pourraient être l’occasion de rediscuter de certaines réalités du sport comme du projet des promoteurs de ces jeux augmentés. Des questions qui ne relèvent pas de l’éthique, mais de la politique.
Les représentants des instances antidopage auraient peut-être dû opter pour une stratégie d’évitement : en ignorant ces jeux et en prenant garde de ne pas participer à leur médiatisation, ils auraient évité de se retrouver piégés dans un débat pour lequel ils ne semblaient pas suffisamment préparés.
Après avoir choisi de saisir cette occasion pour réaffirmer les valeurs du sport, il ne leur reste plus d’autres choix que de s’emparer réellement des questions politiques en déconstruisant la « vision » des promoteurs de l’événement, et en examinant sans complaisance des questions qui marquent une relative proximité entre la situation actuelle de la compétition sportive et ces jeux qu’elles jugent problématiques.
Et lesdites questions sont nombreuses, qu’il s’agisse de la réalité de la production de la performance, des réalités sanitaires des sportifs de haut niveau, des fondements de la lutte antidopage (et de ses questions corollaires : la participation des sportifs à la définition des règles, la liberté du sujet, le respect de la vie privée), de la marchandisation du spectacle sportif ou encore des considérations environnementales liées au sport de haut niveau et à l’organisation d’événements sportifs.
Ont également participé à l’élaboration de cet article, au nom du groupe d’expertise collective Inserm « Dopage et pratiques dopantes en milieu sportif » :
François Carré, Laboratoire Traitement du signal et de l’image (LTSI), UMR 1099 Inserm – Université de Rennes 1, Rennes ;
Louise Carton, Inserm U 1172 – Lille Neuroscience & Cognition, équipe Troubles cognitifs dégénératifs et vasculaires ; Département de pharmacologie médicale, Faculté de médecine de Lille, Université Lille-Nord-de-France, Lille ;
Katia Collomp, Laboratoire Complexité, innovation, activités motrices et sportives (CIAMS), Pôle STAPS, UFR Sciences et Techniques, Université d’Orléans, Orléans ;
Aymery Constant, École des hautes études en santé publique (EHESP), Département des sciences humaines et sociales, Rennes ;
Karine Corrion, Laboratoire Motricité humaine, expertise, sport, santé (LAMHESS, UPR 6312), Campus STAPS – Sciences du sport, Université Côte d’Azur, Nice ;
Éric Janssen, Unité DATA, Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), Paris ;
Maryse Lapeyre-Mestre, Département de médecine, Service de pharmacologie médicale et clinique, Université de Toulouse ; UMR 1295 CERPOP (Centre d’épidémiologie et de recherche en santé des populations) Inserm – Université de Toulouse ;
Guillaume Martinent, Laboratoire sur les vulnérabilités et l’innovation dans le sport (L-VIS) (EA 7428), UFR STAPS, Université Claude-Bernard Lyon I, Villeurbanne ;
Mathias Poussel, Centre universitaire de médecine du sport et activité physique adaptée (CUMSAPA), Antenne médicale de prévention du dopage (AMPD) – Grand Est, Service des examens de la fonction respiratoire, CHRU de Nancy Brabois ; UR 3450 DevAH (Développement, adaptation et handicap), Régulations cardio-respiratoires et de la motricité, Université de Lorraine ; Vandœuvre-lès-Nancy.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
02.06.2026 à 16:25
Sumesh Sasidharan, Civis3i Senior Research Fellow, Faculty of Medicine AMU, Aix-Marseille Université (AMU)

AI-powered digital twin technology could transform how doctors understand and treat heart disease. But if the medical data used to build these virtual models overlook biological differences between women and men, the promise of truly personalised medicine may remain incomplete.
Artificial intelligence is beginning to reshape how doctors study and treat heart disease. One of the most ambitious ideas is the “digital twin”: a computer model built from a patient’s medical data that allows researchers to simulate how a disease might develop and how treatments might work.
In cardiology, these models combine medical imaging, clinical records and biological data to create a virtual version of the heart. In the future, doctors could potentially test treatment strategies on this digital model before applying them to the patient.
But an important scientific question is emerging: What if the medical data used to build these models are missing important biological differences between women and men?
As digital health technologies move closer to clinical practice, ensuring these tools reflect the full diversity of human biology is becoming increasingly important.
In our research at Aix Marseille University on patient-specific computational models of inflammatory heart disease (MYOCAR3 funded by Civis Alliance), we are beginning to see how differences in immune responses between women and men could influence how these diseases develop and how they might appear in future digital models.
Digital twins are attracting growing attention across Europe as a way to advance precision medicine.
Instead of treating patients based on average responses observed in large populations, researchers hope to build personalised models that capture the unique biological characteristics of each individual. Several European initiatives are exploring this approach.
The European Virtual Human Twin Initiative (VHT), supported by the European Commission, aims to accelerate the development of digital twin technologies for healthcare. Other projects, such as SimCardioTest, focus on building patient-specific cardiovascular models to improve diagnosis and treatment planning.
These efforts bring together engineers, clinicians and data scientists to better understand complex heart diseases. But the success of these models depends heavily on one crucial factor: the quality and representativeness of the data used to build them.
Over the past decade, researchers have increasingly recognised that biomedical research has sometimes treated male biology as the default.
A widely cited analysis published in Nature reported that male animalshistorically outnumbered females by roughly five to one in many preclinical studies.
In cardiovascular medicine, this imbalance matters.
Heart disease remains the leading cause of death worldwide, responsible for nearly 18 million deaths each year, according to the World Health Organization.
Yet heart disease does not affect women and men in exactly the same way. Symptoms, disease mechanisms and responses to treatment can differ.
Inflammatory heart disease provides a striking example. Myocarditis, an inflammation of the heart muscle, can occur after viral infections and, in rare cases, after vaccination.
Global estimates suggest that myocarditis affects around 1.8 million people each year and occurs two to four times more frequently in men than in women, particularly among young adults.
Research published in journals such as Circulation suggests that these differences may be linked to variations in immune responses, hormonal influences and cardiac tissue biology.
For scientists developing digital heart models, this raises an important question: if datasets do not fully capture these biological differences, can digital twins accurately reproduce how the disease behaves in different patients?
These concerns are part of a broader shift in biomedical research towards what is known as sex and gender-sensitive medicine.
This emerging field recognises that both biological sex and sociocultural gender factors influence health, disease progression and responses to treatment.
Researchers are increasingly working to integrate these dimensions into medical research, clinical practice and healthcare education.
For example, the University Hospital Zurich Heart Centerhas developed consultations dedicated to gender-sensitive cardiology. Researchers analyse international datasets, identify patterns across large patient cohorts and generate new clinical data to better understand how sex and gender influence cardiovascular disease.
At the same time, European scientific collaborations are working to strengthen how sex differences are considered in research.
The European Initiative COST Action EU-SABV is the first Europe-wide effort that focuses on improving how “sex as a biological variable” is integrated into biomedical research, helping ensure studies produce findings that are both rigorous and relevant for diverse patient populations.
Together, these efforts aim to generate better data sets, the essential foundation for reliable digital health technologies.
Digital twins represent one of the most exciting frontiers in cardiovascular medicine. In the future, these models could allow doctors to simulate disease progression, test therapies virtually and tailor treatments to individual patients.
But the promise of digital medicine ultimately depends on the data that shape these models.
If those data fail to reflect biological differences between women and men, even the most advanced algorithms may miss part of the picture.
Ensuring that digital twins reflect the full diversity of human biology will, therefore, be essential. Only then can these technologies fulfil their promise of truly personalised medicine, not for an “average” patient, but for every patient.
This article was co-written with Morgane Evin (PhD – Aix-Marseille University) Hao Gao, (PhD – University of Glasgow) and Dr Franck Thuny (Hôpital Nord, APHM in Marseille).
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
L’auteur remercie l’Alliance européenne des universités civiques pour le financement de la bourse CIVIS 3i pour l’étude de recherche MYOCAR3.
02.06.2026 à 14:20
Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Sommes-nous vraiment libres de nos opinions, ou nos choix sont-ils façonnés à notre insu par des stratégies d’influence toujours plus sophistiquées ?
À l’heure des réseaux sociaux, des campagnes de désinformation et des algorithmes qui orientent notre attention, la question de la manipulation de l’information est devenue un enjeu central pour nos démocraties. Comment se fabriquent les croyances ? Quels sont les mécanismes qui influencent nos perceptions et nos décisions ? Et dans quelle mesure sommes-nous capables de leur résister ?
Pour répondre à ces questions, The Conversation France recevait jeudi soir l’historien David Colon, auteur de La Guerre de l’information. Au cours de cet échange modéré par Laurent Bainier, directeur de la rédaction, il est notamment revenu sur les stratégies déployées par les propagandistes des États autoritaires pour manipuler l’information. « Ce qu'ils exploitent le plus, aujourd'hui, c'est la fragilité économique des médias », souligne-t-il.
Un échange éclairant pour comprendre comment opèrent les stratégies d’influence contemporaines, mesurer leur impact réel sur nos sociétés et identifier les moyens de préserver un esprit critique dans un environnement informationnel toujours plus saturé.
Retrouvez dès maintenant le replay du webinaire ci-dessous :
02.06.2026 à 12:29
Joffrey Zoll, MCU-PH en physiologie, faculté de médecine, Université de Strasbourg
Victor Frumholz, Etudiant en biologie/Stagiaire au CRBS à Strasbourg, University of South Alabama
La première semaine du tournoi des Internationaux de France de tennis à Roland-Garros, à Paris, a été marquée par les chaleurs caniculaires sous lesquelles joueuses et joueurs ont dû batailler sur les courts. Quels mécanismes physiologiques permettent à ces athlètes de s’adapter, jusqu’à un certain point, à des températures élevées, sachant que le tennis est un sport dans lequel le corps est mis à rude épreuve de manière spécifique ? Quelles précautions les joueuses et joueurs amateurs, qui ne disposent pas des mêmes capacités d’adaptation, doivent-ils prendre ? On fait le point.
Sous le soleil de Roland-Garros (Paris), les joueurs de tennis ne luttent pas seulement contre leur adversaire. Lorsque les températures dépassent 30 °C, pour atteindre parfois 35 °C, la chaleur devient, elle-même, un véritable défi physiologique.
À lire aussi : Joueuses de tennis : derrière les paillettes de Roland-Garros, la fragilité des carrières sportives
Cette année, lors des Internationaux de France, le Norvégien Casper Ruud a, lui-même, décrit avoir eu « l’impression d’être un zombie » lors de son premier tour face au Russe Roman Safiullin. Victime d’un important coup de chaud, il expliquait après le match avoir eu des vertiges, des difficultés à voir la balle et la sensation que son organisme n’arrivait plus à se refroidir correctement. Après avoir perdu onze jeux consécutifs et encaissé un set 6-0, celui qui fait partie des meilleurs joueurs mondiaux a finalement réussi à reprendre le contrôle du match après près de quatre heures d’effort, sous une température supérieure à 30 °C.
Au premier tour du tournoi 2026, quatre abandons ont été recensés, alors que le tournoi en compte généralement beaucoup moins. Derrière ces images spectaculaires se cache une réalité physiologique complexe : lors d’un effort intense sous forte chaleur, l’organisme lutte en permanence contre l’hyperthermie, c’est-à-dire l’augmentation excessive de la température corporelle.
L’être humain doit maintenir sa température interne autour de 37 °C afin d’assurer le bon fonctionnement de ses organes, notamment du cerveau. Or, pendant un effort physique intense, les muscles produisent énormément de chaleur. Ainsi, même dans des conditions de température dites « normales », la température corporelle augmente lors d’un effort intense et peut atteindre de 38,5 à 39 °C chez des sportifs entraînés.
Mais lorsque la température extérieure augmente fortement, évacuer cette chaleur devient beaucoup plus difficile. Dans un sport comme le tennis, le problème est accentué par l’exposition directe au soleil, la chaleur accumulée par la terre battue et la faible circulation d’air sur le court.
À partir de 39 °C de température centrale environ, les performances physiques et cognitives commencent généralement à diminuer de façon importante. Lorsque la température continue d’augmenter, l’organisme entre progressivement dans une zone de stress thermique important susceptible de provoquer un malaise ou, dans les situations les plus sévères, un véritable coup de chaleur d’effort, une urgence médicale caractérisée par une hyperthermie sévère associée à des troubles neurologiques.
Pour éviter cette surchauffe, l’organisme met en place plusieurs mécanismes de défense étroitement liés. Le principal système de refroidissement est la transpiration. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas la sueur elle-même qui refroidit le corps, mais son évaporation. Lorsque l’eau passe de l’état liquide à l’état gazeux à la surface de la peau, cette transformation absorbe de l’énergie thermique provenant du corps, ce qui permet ainsi de le refroidir.
Afin de rendre ce système plus efficace, le corps augmente également le débit sanguin vers la peau grâce à la vasodilatation cutanée. Une partie importante du sang est ainsi redirigée vers les zones superficielles afin de favoriser les échanges thermiques et l’évaporation de la sueur.
Mais cette redistribution du flux sanguin possède un coût physiologique important. Une partie du débit sanguin disponible pour les muscles actifs est mobilisée pour le refroidissement cutané. Cette compétition entre refroidissement du corps et alimentation des muscles contribue à diminuer les capacités d’effort et participe notamment à la baisse de la quantité maximale d’oxygène que l’organisme peut utiliser sur un temps donné (ou VO₂ max) sous forte chaleur.
La transpiration entraîne également des pertes importantes en eau et en sodium. Lors d’un match sous forte chaleur, un joueur peut perdre plusieurs litres de sueur par heure. Une déshydratation même modérée – environ 2 % du poids corporel – suffit déjà à diminuer les capacités physiques et cognitives.
Tous les sports ne réagissent pas de la même manière aux fortes températures. Le tennis cumule plusieurs caractéristiques qui rendent cet effort particulièrement difficile.
D’abord, les matchs peuvent durer très longtemps, parfois plus de quatre ou cinq heures lors des tournois du Grand Chelem. Ensuite, le jeu alterne sans cesse entre accélérations explosives, changements de direction, frappes puissantes et temps de récupération relativement courts.
Mais la chaleur ne perturbe pas uniquement les muscles. Le cerveau est lui aussi fortement affecté.
Des études montrent que la déshydratation et une augmentation de la température corporelle altèrent progressivement les capacités de concentration, le temps de réaction et la prise de décision. La perception de l’effort augmente également fortement. Autrement dit, à intensité identique, l’effort semble beaucoup plus difficile sous forte chaleur.
Le cerveau agit également comme un véritable système de protection. Lorsque la température corporelle devient trop élevée, il réduit progressivement l’intensité de l’effort afin de limiter les risques de surchauffe. Cette diminution de performance peut apparaître avant même que les muscles ne soient totalement épuisés.
Dans un sport aussi technique et tactique que le tennis, cette baisse de lucidité peut suffire à faire basculer un match. Sur plusieurs heures de jeu, les joueurs doivent prendre des milliers de microdécisions – placement, trajectoire, puissance ou choix tactiques – dont certaines peuvent directement influencer l’issue d’un set ou d’un match.
Les joueurs professionnels développent au fil des années de nombreuses adaptations leur permettant de mieux tolérer la chaleur.
L’une des plus importantes est l’acclimatation thermique. Après plusieurs jours d’entraînement sous forte chaleur, les premières adaptations apparaissent déjà : la transpiration débute plus rapidement, la fréquence cardiaque augmente moins fortement et la température corporelle devient plus stable pour un même effort. Après plusieurs semaines d’exposition répétée, ces adaptations deviennent plus marquées et plus durables.
Le volume de sueur produit augmente également, ce qui améliore les capacités de refroidissement. En parallèle, les glandes sudoripares deviennent plus efficaces pour réabsorber le sodium avant son élimination à la surface de la peau. Les athlètes acclimatés perdent donc proportionnellement moins de sodium malgré une sudation souvent plus importante.
Le volume sanguin augmente également, améliorant ainsi la stabilité cardiovasculaire, les capacités de thermorégulation et le maintien des apports en oxygène vers les muscles.
Ces adaptations sont particulièrement travaillées avant certains tournois comme l’Open d’Australie, où les températures extrêmes sont fréquentes.
Mais cette année, les conditions semblent avoir surpris davantage de joueurs lors de la première semaine du tournoi de Roland-Garros. Les tournois préparatoires en terre battue disputés à Rome ou à Madrid se sont déroulés dans des conditions relativement fraîches, ce qui a probablement limité l’acclimatation préalable avant l’arrivée à Paris. Cette variabilité climatique plus brutale pourrait devenir de plus en plus fréquente avec le changement climatique.
Ces problématiques ne concernent pas uniquement les joueurs professionnels. Chaque été, des milliers de joueurs de tennis amateurs disputent eux aussi des compétitions sous de fortes chaleurs.
Chez les sportifs amateurs, il est essentiel de faire passer un message simple :
abandonner un match reste infiniment préférable à poursuivre un effort qui mettrait potentiellement sa santé en danger.
Avec le changement climatique, les épisodes de fortes chaleurs deviennent plus fréquents et plus intenses dans de nombreuses régions du monde. Les grandes compétitions sportives devront de plus en plus intégrer cette nouvelle réalité.
À Roland-Garros, la chaleur ne représente plus seulement un inconfort. Elle devient un facteur majeur de performance, de récupération, de sécurité et parfois même de « survie physiologique » sur le court.
Mais ces conditions extrêmes révèlent aussi quelque chose de fascinant dans le sport de haut niveau : la capacité des athlètes à continuer à prendre des décisions, à gérer leurs émotions et à maintenir leur engagement physique malgré une contrainte physiologique majeure. Dans des matchs où chaque point peut faire basculer l’issue de la rencontre, réussir à conserver sa lucidité sous forte chaleur devient une performance en soi.
Peut-être est-ce aussi pour cela que certaines victoires à Roland-Garros semblent provoquer des émotions si intenses : au-delà de l’adversaire, les joueurs viennent parfois de gagner un combat contre leurs propres limites physiologiques.
Valentin Fourcade, doctorant à l’Université de Strasbourg est également coauteur de cet article.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
02.06.2026 à 12:20
Nicole Steller, Assistant Professor, ESCP Business School; European Academy of Management (EURAM)
Albena Björck, Associate Professor, Head Global Business Lab, ZHAW School of Management and Law
Guido Möllering, Chair professor, Witten/Herdecke University
Chief Purpose Officers: Do firms really need them? For decades, the shareholder primacy model dominated corporate strategy, often displacing explicit discussions of broader organizational purpose. Today, in a world shaped by AI, economic uncertainty, and constant organizational change, many stakeholders want companies to stand for something more than short-term results. As a result, the term “purpose”, defined as the reason a firm exists in society, has become a powerful business buzzword, especially following the Business Roundtable’s 2019 statement on corporate purpose. However, the more companies talk about purpose, the fewer employees seem to believe them.
Research suggests corporate purpose may be “too good to be true”. Employees increasingly experience purpose rhetoric as vague, superficial, and disconnected from everyday work realities. Companies make ambitious promises about values and responsibility to connect with society, yet the day-to-day remains dominated by growth targets, efficiency pressures, and quarterly results.
Employees notice the gap between what organisations say and what they actually do.
This growing complexity has fostered a new executive role that has quietly emerged: the Chief Purpose Officer, or CPO.
Ubisoft, Virgin Atlantic, Cisco, Sephora, and KPMG, to name a few, have introduced purpose-focused leadership roles in recent years.
Their task is simple in theory but difficult in practice: making sure a company’s stated purpose influences real decisions. Rather than competing with financial goals, CPOs help clarify how purpose and performance can be aligned, especially when leaders face difficult trade-offs about growth, stakeholders, and long-term responsibility.
Our recent study of 44 Chief Purpose Officers across industries such as gaming, travel, and beauty found that these executives work at the intersection of strategy, culture, and ethics to transform their organisations into more purpose-driven entities.
They help by connecting lofty purpose statements to the reality of organisational life.
In practice, this means asking difficult questions during leadership meetings:
Some CPOs redesign hiring and reward systems so employees are evaluated partly on their contributions to strengthening the organisation’s purpose. Others develop “purpose metrics” that executives discuss alongside financial performance.
Some examples are surprisingly concrete. One executive told us their company had ended relationships with clients whose practices conflicted with its values. Another described leadership meetings where executives openly discussed their emotional reactions to climate-related events. Some make purpose visible in simple, tangible ways. One CPO, for example, created a “light bulb wall”: each time an employee acts in a way that brings the organisation’s purpose to life, a new bulb is switched on. Over time, the wall becomes a visible reminder that purpose is enacted through everyday decisions and small, repeated actions.
At first glance, CPOs’ practices may appear unusual. In reality, they reflect a deeper transformation in management itself, trying to integrate moral and emotional considerations into strategic decision-making.
CPOs set out to reshape how organisations think about their societal role. They foster emotional engagement around shared values. They build relationships across stakeholders and departments. And they embed purpose into tangible structures such as incentives, metrics, and governance systems. In short, they attempt to transform abstract ideals into operational reality.
The big question is whether companies need a dedicated executive for this work. While the role may overlap with functions such as HR, CPOs add value by linking purpose to long-term strategy and governance. As purpose is not static, CPOs support purpose evolution. They ensure that decisions reflect the organization’s responsibilities toward employees, customers, and communities, turning purpose into a practical guide for business.
Critics argue that Chief Purpose Officers risk becoming symbolic figures with little real influence. If one executive champions purpose while finance and operations teams control the actual decisions, nothing changes.
As a result, in some organisations, the role can become a form of corporate theatre: a visible commitment to values without meaningful structural reform. And lastly, purpose is also difficult to measure. Unlike sales or profits, its impact is harder to quantify. That makes it easy for sceptics to dismiss the role as another management fad.
Our research suggests that CPOs only make a difference under certain conditions.
The organisation must genuinely use purpose as a decision-making filter and link purpose with strategy.
The CPO must have both legitimacy and authority. They must report directly to the CEO and participate in strategic meetings.
Leadership must visibly model purpose, especially when it conflicts with short-term profit. If the CEO abandons purpose when it becomes inconvenient, the entire effort collapses into theatre.
When these conditions are present, organisations can change in tangible ways. Hiring practices evolve. Supplier relationships shift. Incentive systems are redesigned. Purpose begins to shape everyday decisions and becomes strategically relevant.
So, do firms need Chief Purpose Officers? Increasingly, yes.
In a business world marked by technological disruption, social pressure, and growing distrust of corporate rhetoric, firms face pressure from all directions at once. They must remain profitable, innovate quickly, attract talent, respond to social expectations, and adapt to technological change. Purpose does not replace these goals. It helps connect them.
This is where Chief Purpose Officers can make a difference.
Their role is about helping organisations clarify what they stand for when facing difficult trade-offs and competing priorities.
CPOs cannot solve these tensions alone. But they can help organisations turn purpose from a marketing message into a tangible, organisational reality that can be experienced in the workplace.
Society is raising the bar for responsible business. The European Union’s Corporate and Sustainability Reporting Directive and Green Deal now require large firms to align finance and operations with stated sustainability commitments and report on their impact. Yet compliance alone does not create purpose.
A company may report strong environmental performance while still lacking a clear reason for existing beyond shareholder returns. A Chief Purpose Officer is one emerging and fragile answer that helps close this gap by ensuring that a company’s purpose genuinely shapes financial and operational decisions, driving the transformation of European businesses toward more responsible and sustainable models.
List of top executive appointments dedicated to upholding best practices:
Paradoxically, several CPOs in our study suggested that their ultimate success would be to make the position less necessary over time by embedding purpose into the organisations systems, routines, and decision-making processes.
Yet the very emergence of the Chief Purpose Officer points to a broader shift in modern capitalism: companies are increasingly expected to demonstrate how their purpose shapes how they create value, govern themselves, and respond to society’s demands.
The full research on how to implement purpose in organisations is available in “Dynamic Strategifying: How do Chief Purpose Officers make purpose strategic and strategy purposeful?”, published in Long Range Planning (2025), and “Too good to be true? The ambivalent consequences and managerial challenges of purpose implementation,” in European Management Review (2026).
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.