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10.07.2026 à 11:01

3I/Atlas, une comète venue d’une autre étoile qui ne ressemble à rien de connu dans le Système solaire

Matthew Hopkins, Postdoctoral Fellow, University of Canterbury

Vieille de près de 12 milliards d’années, la comète interstellaire 3I/Atlas est le plus ancien visiteur jamais observé dans notre Système solaire. Son extraordinaire composition chimique éclaire les premiers temps de la Voie lactée.
Texte intégral (1827 mots)
Une image de 3I/Atlas prise par le télescope spatial Hubble montre le cocon de poussière en forme de goutte qui s'échappe de son noyau solide et glacé. NASA, ESA, David Jewitt (UCLA); Image Processing: Joseph DePasquale (STScI)

Troisième objet interstellaire jamais détecté, 3I/Atlas ne ressemble à aucune comète du Système solaire. Sa composition et son âge exceptionnel en font un précieux témoin de la jeunesse de notre galaxie.


Des astronomes viennent de révéler de nouveaux détails sur la composition et l’âge d’une comète de passage, née autour d’une étoile lointaine. Ils concluent de leurs travaux que la composition de 3I/Atlas est radicalement différente de celle de tous les objets connus de notre Système solaire.

Trois études, publiées récemment et ici, apportent ainsi un nouvel éclairage sur les origines de cette comète hors du commun. 3I/Atlas semble s’être formée dans un environnement très froid, il y a environ 12 milliards d’années.

La comète est un objet interstellaire (interstellar object, ou ISO), c’est-à-dire un astéroïde ou une comète provenant de l’extérieur du Système solaire. Il s’agit du troisième objet de ce type jamais identifié, après 1I/ʻOumuamua et 2I/Borisov. Elle a été découverte il y a presque exactement un an, alors qu’elle arrivait de l’espace interstellaire sur une trajectoire traversant le Système solaire interne avant de s’en éloigner de nouveau.

Ces origines lointaines rendent les objets interstellaires particulièrement fascinants pour les astronomes, car ils constituent des fragments matériels d’autres systèmes planétaires, apportés jusqu’à nous par les courants gravitationnels de la galaxie et que nous pouvons étudier sans quitter le confort de notre propre Système solaire.

En tant que comète, 3I/Atlas contenait des glaces qui se sont sublimées, c’est-à-dire qu’elles sont passées directement de l’état solide à l’état gazeux. En se réchauffant sous l’effet du Soleil, ces gaz se sont échappés de la comète, donnant naissance à une spectaculaire chevelure (ou coma), l’enveloppe lumineuse qui entoure son noyau, ainsi qu’à une longue queue.

Une comète ne possède pas de source de lumière propre. La poussière présente dans sa chevelure réfléchit la lumière du Soleil, tandis que ses composés volatils (des substances qui se vaporisent ou se subliment facilement) émettent une fluorescence.

Mais il ne s’agit pas d’un simple spectacle lumineux : chaque molécule fluorescente laisse une empreinte spectrale dans la lumière qui parvient jusqu’à nos télescopes. Ces signatures permettent d’identifier les composés chimiques présents dans la comète.

Pour les révéler, les astronomes décomposent la lumière en ses différentes longueurs d’onde grâce à une technique appelée spectroscopie. Ils peuvent ainsi déterminer la composition chimique de la comète.

Un cocktail chimique inédit

Les observations ont révélé que 3I/Atlas renferme un mélange d’eau, de dioxyde et de monoxyde de carbone, de méthane, de cyanures, de sulfures, ainsi que d’atomes de fer et de nickel à l’état libre. Pris séparément, ces composés n’ont rien d’inhabituel : ils sont régulièrement détectés dans les comètes de notre propre Système solaire. En revanche, leurs proportions diffèrent nettement dans 3I/Atlas. Sa forte teneur en dioxyde de carbone (CO2) et sa faible abondance en ammoniac (NH3) trahissent son origine extérieure au Système solaire.

Les molécules constituées d’atomes appartenant à différents isotopes (des variantes d’un même élément chimique) présentent également des signatures spectrales légèrement différentes. Grâce à l’éclat de 3I/Atlas et à la puissance des plus grands télescopes, les astronomes ont pu distinguer ces signatures et mesurer les rapports isotopiques de la comète.

L’une des nouvelles études, publiée dans Nature, s’appuie sur les signatures spectrales de l’eau et du dioxyde de carbone mesurées par le télescope spatial James Webb pour déterminer le rapport entre les deux principaux isotopes du carbone, le 12C et le 13C, présents dans 3I/Atlas, ainsi que son rapport deutérium/hydrogène (D/H), le deutérium étant une forme lourde de l’hydrogène.

Ces résultats sont particulièrement enthousiasmants, car les rapports isotopiques d’un objet interstellaire comme 3I/Atlas sont censés refléter ceux du disque protoplanétaire dans lequel il s’est formé. Ils permettent donc de reconstituer avec une grande précision les conditions de sa formation, ainsi que les caractéristiques de l’étoile autour de laquelle il est né.

L’eau de 3I/Atlas présente un rapport deutérium/hydrogène (D/H) d’environ 1 %, soit une valeur nettement supérieure à celle mesurée dans toutes les comètes connues du Système solaire.

De telles concentrations en deutérium ne se rencontrent que dans des environnements extrêmement froids, où la température est inférieure à 30 kelvins (-243 °C). Dans ces conditions, les atomes d’hydrogène « ordinaires » sont progressivement remplacés par des atomes de deutérium, plus lourds, dans la glace d’eau qui recouvre de minuscules grains de poussière. Avec le temps, ces grains glacés s’agglomèrent pour former des comètes.

Une voyageuse venue des premiers âges de la galaxie

Le rapport 12C/13C de 3I/Atlas est lui aussi exceptionnel, bien supérieur à toutes les valeurs mesurées dans le Système solaire. Ce rapport isotopique fonctionne comme une véritable horloge cosmique. Au début de l’histoire de l’Univers, la première génération d’étoiles produisait un carbone très riche en 12C par rapport au 13C. Puis, au fil des cycles de naissance et de mort des étoiles, ce rapport a progressivement diminué. Si 3I/Atlas présente une valeur aussi élevée, c’est qu’elle s’est formée très tôt dans l’histoire de la Voie lactée, il y a environ 12 milliards d’années.

Des études menées peu après sa découverte avaient déjà suggéré que 3I/Atlas était probablement âgée d’au moins 7 milliards d’années, d’après sa vitesse. Son ancienneté est donc désormais étayée par plusieurs indices indépendants.

Si le ciel nocturne, au-delà des confins du Système solaire, peut sembler immuable, l’Univers comme notre galaxie évoluent bel et bien, à l’échelle de milliards d’années.

NEO Surveyor
La future mission NEO Surveyor de la NASA devrait permettre de découvrir d’autres objets interstellaires. NASA

Lorsque 3I/Atlas s’est formée, l’Univers était encore dans sa prime jeunesse et la Voie lactée était encore en train de se construire, au gré de violentes collisions et fusions avec d’autres galaxies.

Si l’étoile autour de laquelle 3I/Atlas s’est formée avait une masse comparable à celle du Soleil, elle a probablement déjà achevé son existence. Les objets interstellaires qu’elle a éjectés peu après sa naissance, comme 3I/Atlas, lui ont ainsi survécu.

Au cours des dix prochaines années, de nouveaux télescopes de pointe dédiés à la découverte d’objets célestes, comme le NEO Surveyor de la NASA et l’observatoire Vera C. Rubin, au Chili, devraient multiplier par dix le nombre d’objets interstellaires connus. Cette moisson offrira aux astronomes une véritable archive fossile de l’évolution des systèmes planétaires tout au long de l’histoire de la Voie lactée.

The Conversation

Matthew Hopkins a reçu une bourse Elaine P. Snowden Fellow à l'université de Canterbury, en Nouvelle-Zélande.

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10.07.2026 à 11:00

Les algues ne sont pas des plantes… et six autres faits surprenants sur la flore aquatique

Alexander Bowles, Glasstone Research Fellow, Plant Science, University of Oxford

Des herbiers marins aux minuscules lentilles d’eau, les plantes aquatiques figurent parmi les organismes les plus innovants de la planète. Sept découvertes pour explorer cet univers méconnu.
Texte intégral (2748 mots)
L'utriculaire est une plante carnivore aquatique rare. Maximillian cabinet/Shutterstock

Des plantes sans racines, d’autres carnivores, certaines capables de fleurir sous l’eau… Les plantes aquatiques ont développé des adaptations spectaculaires qui défient notre vision du monde végétal.


À l’abri des regards, sous la surface des eaux, se déploie un monde végétal d’une étonnante inventivité et parmi les plus importants sur le plan écologique.

Comme je le souligne dans une publication récente, les plantes aquatiques ont développé une extraordinaire diversité d’adaptations pour vivre sous l’eau. Certaines fleurissent sous la surface, d’autres capturent des animaux grâce à d’ingénieux pièges. Voici sept faits qui montrent à quel point ces organismes remarquables bousculent nos idées reçues sur ce qu’est une plante et sur les stratégies qu’elle déploie pour survivre.

1. Les plantes n’en finissent pas de retourner à l’eau

Quand on pense aux plantes, on imagine spontanément les forêts, les prairies ou les champs. Pourtant, au cours de leur histoire évolutive, les plantes sont retournées à de nombreuses reprises dans le milieu aquatique, là même où elles sont apparues. Il y a environ 500 millions d’années, elles ont conquis les terres émergées. Depuis, nombre d’entre elles ont fait le chemin inverse. Les scientifiques estiment que le mode de vie aquatique est apparu indépendamment plus de 100 fois au sein de différents groupes de plantes.

Les nénuphars font flotter leurs feuilles à la surface, les lentilles d’eau dérivent librement et les herbiers marins vivent entièrement immergés dans l’océan. Certains de ces groupes sont retournés à l’eau il y a plus de 100 millions d’années. Cette réapparition répétée des plantes aquatiques constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de l’évolution convergente dans la nature.

2. Les plantes qui n’en sont pas

Parmi les organismes les plus visibles sous la surface de l’eau figurent les algues. Elles réalisent la photosynthèse et ressemblent souvent à des plantes sous-marines. Pourtant, malgré les apparences, les algues ne sont pas de véritables plantes.

Des algues
Les algues ne sont pas des plantes. divedog/Shutterstock

Les algues marines appartiennent en réalité à plusieurs lignées d’algues distinctes dans l’arbre du vivant. Les laminaires géantes, qui forment de véritables forêts sous-marines, sont des algues brunes. Le nori et la dulse sont des algues rouges, tandis que la laitue de mer appartient aux algues vertes.

Contrairement aux plantes, elles ne possèdent ni véritables racines, ni tiges, ni feuilles, et ne produisent ni fleurs ni graines. Leur ressemblance avec les plantes rappelle toutefois que l’évolution peut conduire à des formes très similaires chez des organismes pourtant très éloignés, lorsqu’ils sont confrontés aux mêmes contraintes environnementales.

3. Des plantes qui vivent dans les profondeurs

Les plantes ont besoin de lumière pour réaliser la photosynthèse, ce qui les cantonne généralement aux milieux terrestres ou aux eaux peu profondes. Pourtant, certaines mousses aquatiques survivent à des profondeurs étonnantes. La faucillette courbée (Drepanocladus aduncus) a ainsi été observée à 140 mètres sous la surface dans les eaux exceptionnellement limpides de Crater Lake, dans l’État américain de l’Oregon. Il s’agit de la plante aquatique connue poussant aussi sur terre qui vit à la plus grande profondeur, environ la hauteur de la cathédrale de Strasbourg.

Des mousses de grande profondeur ont également été recensées dans des lacs de Nouvelle-Zélande, d’Antarctique et d’autres régions. Elles prospèrent dans des environnements si profonds qu’ils sont presque totalement privés de lumière et où très peu d’animaux peuvent survivre.

4. Des plantes sans racines

Les racines sont l’une des caractéristiques emblématiques des plantes. Elles les ancrent dans le sol et y puisent l’eau ainsi que les nutriments. Pourtant, de nombreuses plantes aquatiques ont considérablement réduit leur système racinaire, et certaines semblent même avoir complètement perdu leurs racines.

La Wolffia est aussi surnommée le « caviar vert » en raison de ses qualités nutritionnelles. Suphap Donwun/Shutterstock

La vie sous l’eau change les règles du jeu. L’eau et les nutriments dissous entourent directement la plante, rendant les vastes systèmes racinaires beaucoup moins utiles que sur terre. De nombreuses espèces aquatiques absorbent ainsi les nutriments directement par leurs feuilles et leurs tiges.

Les lentilles d’eau en offrent l’un des exemples les plus extrêmes. Certaines espèces ne possèdent qu’une seule racine, contrairement à des parentes comme la grande lentille d’eau, qui en développe plusieurs. Quant aux espèces du genre Wolffia – les plus petites plantes à fleurs du monde –, elles n’ont plus aucune racine et flottent librement à la surface de l’eau. Un individu mesure à peine un millimètre de long et ses fleurs ne dépassent pas 0,3 millimètre.

5. Des plantes carnivores sous l’eau

Toutes les plantes aquatiques ne se contentent pas de la lumière du Soleil et des nutriments dissous dans l’eau. Certaines complètent leur alimentation en capturant et en digérant de petits animaux.

Les exemples les plus spectaculaires sont les utriculaires (Utricularia), un groupe de plantes aquatiques dépourvues de racines que l’on trouve dans les eaux douces du monde entier. Leurs feuilles se sont transformées en minuscules pièges en forme de vessie qui créent un vide en expulsant l’eau contenue dans leur cavité.

Les utriculaires sont un véritable cauchemar pour les minuscules animaux. JIANG TIANMU/Shutterstock

Lorsqu’un minuscule animal effleure les poils sensitifs situés à l’entrée du piège, une trappe s’ouvre brusquement et la proie est aspirée en moins d’une milliseconde. Les pièges des utriculaires figurent ainsi parmi les mouvements les plus rapides du règne végétal. S’ils capturent le plus souvent de petits invertébrés aquatiques, il leur arrive aussi de piéger des larves de poissons et des têtards.

Ce mode de vie carnivore permet aux utriculaires de prospérer dans des eaux pauvres en nutriments, où la plupart des autres plantes peinent à survivre.

6. Une pollinisation portée par les courants

Quand on pense à la pollinisation des plantes, on imagine volontiers des abeilles butinant de fleur en fleur par une belle journée ensoleillée. Mais sous l’eau, la pollinisation devient beaucoup plus compliquée. Au lieu de compter sur les insectes ou le vent, de nombreuses plantes aquatiques, comme les herbiers marins, utilisent directement les courants pour transporter leur pollen jusqu’à sa destination.

Sur terre, les plantes attirent leurs pollinisateurs en diffusant des parfums dans l’air. Sous l’eau, en revanche, ces signaux volatils sont inefficaces. Cette contrainte a conduit à un changement évolutif : les plantes entièrement aquatiques, comme les herbiers marins, ont perdu les gènes responsables de la production de ces composés odorants. Ne procurant plus d’avantage, ils ont progressivement disparu au cours de l’évolution.

7. Les herbiers marins et les mangroves, de puissants puits de carbone

Les herbiers marins et les mangroves capturent et stockent le carbone dans leurs tissus ainsi que dans les sédiments qui les entourent, ce qui les classe parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Ensemble, ils emmagasinent ce que les scientifiques appellent le « carbone bleu » : le carbone piégé dans les écosystèmes côtiers, où il peut rester stocké pendant des siècles, voire des millénaires.

Les mangroves stockent des quantités de carbone insoupçonnées. Ethan Daniels/Shutterstock

À l’échelle mondiale, ces écosystèmes – herbiers marins et mangroves – stockent 11,5 milliards de tonnes de carbone. Les mangroves représentent à elles seules le plus grand réservoir de carbone bleu, avec 6,5 milliards de tonnes.

Qu’elles capturent leurs proies en quelques fractions de milliseconde, poussent dans une quasi-obscurité ou stockent du carbone pendant des siècles, les plantes aquatiques témoignent de l’extraordinaire capacité du vivant à s’adapter.

The Conversation

Alexander Bowles a reçu une bourse « Glasstone Fellowship » à l'Université d'Oxford.

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10.07.2026 à 10:59

La « malédiction » du « Titanic » et la vie oubliée de la fille du capitaine

Caroline Cauchi, Reader in Creative Writing, University of Hull

Après le naufrage du « Titanic », Helen Melville Smith hérite d’une identité publique qu’elle n’a pas choisie. Son parcours montre comment les récits historiques peuvent enfermer des vies complexes dans des histoires de fatalité.
Texte intégral (1530 mots)

Réduite pendant des décennies au rôle de « fille du capitaine du Titanic », Helen Melville Smith fut aussi une pionnière de l’aviation, une passionnée d’automobile et une femme qui refusa de se laisser définir par le deuil. Son histoire révèle les angles morts de notre mémoire collective.


Un paquebot réputé insubmersible, un iceberg et une catastrophe entrée dans la culture populaire : le naufrage du Titanic est l’un des événements les plus souvent racontés de l’histoire moderne. Mais cette familiarité a un prix. À force d’être répétés, les récits simplifient ce qui s’est réellement passé et réduisent les personnes qui l’ont vécu à une histoire trop schématique.

Les récits du naufrage du Titanic se concentrent souvent sur le drame lui-même, en oubliant ce qui s’est passé ensuite. Bien après la catastrophe, celle-ci a continué de marquer profondément de nombreuses vies, y compris celles de personnes qui n’étaient même pas à bord du navire.

L’une d’elles est Helen Melville Smith, la fille du capitaine Edward Smith, qui commandait le paquebot lors de son voyage inaugural. En menant les recherches pour mon nouveau roman, Daughter of the Titanic (non traduit), j’ai été de plus en plus frappée non par l’ampleur de la catastrophe elle-même, mais par les vies silencieusement façonnées par ses conséquences. Melville avait 14 ans lorsque son père disparut avec le navire, en avril 1912. Du jour au lendemain, elle hérita non seulement d’un deuil intime, mais aussi d’une identité publique qu’elle n’avait pas choisie : celle de « la fille du capitaine », à jamais associée à une tragédie dont elle n’avait pas été témoin, mais à laquelle elle ne pouvait échapper.

La suite de son existence est souvent racontée sous l’angle de la fatalité. Au cours des décennies suivantes, son mari mourut dans un accident, sa mère fut tuée dans un accident de la route, son fils trouva la mort pendant la Seconde Guerre mondiale et sa fille succomba à la poliomyélite.

Pris ensemble, ces événements peuvent facilement être interprétés comme une prétendue « malédiction du Titanic ». Aussi récemment qu’en juillet 2025, un article du Daily Mail revenait sur la vie de Melville en suivant cette logique, présentant des drames sans lien entre eux comme les chapitres d’un destin inexorable.

Les travaux en psychologie et les recherches sur la construction narrative du sens montrent depuis longtemps que les êtres humains sont naturellement enclins à rechercher des motifs et des liens, en particulier après des événements traumatiques. Comme l’a montré le psychologue Jerome Bruner, nous donnons du sens à notre expérience en la transformant en récit, en organisant les événements dans une histoire qui leur confère une cohérence. Lorsque plusieurs tragédies surviennent, nous avons tendance à les relier pour en faire une suite porteuse de sens.

Le Titanic renforce encore cette tendance. Parce que la catastrophe occupe une place si importante dans la mémoire collective, elle exerce une sorte de gravité narrative. Les vies qui lui sont liées sont happées dans son orbite, interprétées à travers son prisme et réduites à de simples prolongements de son histoire. Le naufrage est ainsi devenu, à bien des égards, un mythe moderne : un événement historique transformé en récit symbolique, à travers lequel on interprète des existences bien postérieures.

Pourtant, Melville ne se résume pas à la catastrophe. Elle apprit à piloter des avions à une époque où l’aviation en était encore à ses débuts et demeurait particulièrement dangereuse. Elle conduisait des voitures de sport, fréquentait les milieux mondains et artistiques, et conserva une certaine notoriété qui nuance l’image d’une vie entièrement écrasée par le drame. Les photographies prises plus tard la montrent élégante, sûre d’elle et pleinement engagée dans la vie publique, malgré les épreuves qu’elle avait traversées.

À l’époque, l’aviation et l’automobile étaient associées à la modernité, au glamour et au goût du risque. L’enthousiasme de Melville pour ces deux passions laisse entrevoir une femme attirée par l’expérience plutôt que par le repli sur soi. Il se dessine ainsi le portrait non seulement d’une fille, d’une épouse et d’une mère endeuillée, mais aussi d’une femme restée curieuse, socialement active et déterminée à vivre pleinement.

Les récits publics cherchent souvent à figer les individus dans un rôle, en particulier lorsqu’ils sont liés à un grand événement historique. Pourtant, les personnes concernées continuent de façonner leur existence d’une manière qui déborde ces récits. L’histoire de Melville n’est donc pas seulement celle d’une succession de pertes. C’est aussi celle d’une négociation permanente entre l’expérience intime et les attentes du public, entre une identité héritée et la volonté de tracer sa propre voie.

La vie après la catastrophe

La vie de Melville met aussi en lumière un problème plus général dans notre manière de raconter l’histoire. Les catastrophes ne s’achèvent pas lorsque la crise immédiate prend fin. Elles continuent longtemps à façonner les représentations, les réputations, les identités et les interprétations, parfois sur plusieurs générations. Pourtant, les récits populaires privilégient presque toujours le moment de l’impact plutôt que ses conséquences. Le Titanic est sans cesse reconstruit comme un spectacle (le naufrage, l’héroïsme, les défaillances) tandis que les effets plus discrets et durables passent au second plan.

En privilégiant l’événement plutôt que ce qui lui succède, nous réduisons l’histoire à une succession de moments spectaculaires, au lieu de la considérer comme un processus qui se prolonge dans le temps. La vie de Melville offre un contrepoint à cette vision en déplaçant le regard de la catastrophe elle-même vers ses effets persistants. Pourquoi sommes-nous si enclins à voir, dans une succession de drames, les signes du destin, d’une malédiction ou d’une fatalité ? Et que se passe-t-il lorsque ces schémas narratifs sont plaqués sur des vies bien réelles ?

Dans le cas de Melville Smith, l’idée d’une « malédiction du Titanic » impose une cohérence là où il n’y en a peut-être aucune, condensant des décennies d’existence en un récit unique, simple à comprendre. Ce faisant, elle en vient à présenter le simple fait d’avoir survécu comme une forme de malheur.

Ce processus n’a rien de neutre. Les historiens, les journalistes et les romanciers – dont je fais partie – contribuent à façonner la manière dont les vies sont retenues par la mémoire collective et, parfois, réduites à un récit simplificateur. Cela nous confère une responsabilité éthique : résister à la tentation d’imposer des schémas narratifs qui rendent les existences plus cohérentes ou plus satisfaisantes qu’elles ne l’ont réellement été, et rester attentifs à leurs contradictions, à leur complexité et à leur réalité.

La vie de Melville résiste à ce type de conclusion toute faite. Elle est marquée par l’indépendance, la persévérance et les contradictions, autant de dimensions qui s’accordent mal avec le récit qu’on a voulu lui imposer. Prendre cette réalité au sérieux, ce n’est pas seulement redonner sa place à une figure oubliée, c’est aussi reconnaître les limites des grilles de lecture à travers lesquelles nous cherchons à la comprendre.

L’histoire du naufrage du Titanic se poursuit dans les existences qu’il a façonnées – des vies qui ne peuvent être réduites à cette seule tragédie sans perdre ce qui faisait leur profonde humanité.

The Conversation

Caroline Cauchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.07.2026 à 10:59

Avant Epstein, le scandale sexuel qui a forcé la Grande-Bretagne à changer sa loi

Claire Cunnington, Research associate, University of Sheffield

Caroline Derry, Professor of Feminism, Law and History, The Open University

En 1885, des journalistes et des militantes dénoncent un réseau impliquant de riches notables dans l'exploitation sexuelle de jeunes filles. Leur enquête fait évoluer la législation britannique, mais laisse les principaux responsables à l'abri des poursuites.
Texte intégral (2609 mots)
L'enquête du « Pall Mall Gazette » fut reprise dans de nombreuses publications. Ici l'Illustrated Police News du 2 mai 1885. Royal Historic Society

Loin d'être une spécificité de notre époque, les scandales mettant en cause des hommes puissants pour des abus sexuels existaient déjà au XIXe siècle. Retour sur une affaire qui a transformé le droit britannique tout en laissant la plupart des responsables impunis.


Des médias mettent au jour un scandale : un réseau d'hommes riches et puissants abuse de jeunes adolescentes. L'indignation se propage rapidement et l'opinion publique exige des autorités qu'elles rendent les preuves publiques et traduisent les responsables en justice. Pourtant, le système protège nombre d'entre eux et rares sont ceux qui subissent de véritables conséquences. Il ne s'agit pas de Jeffrey Epstein, mais d'un scandale qui a éclaté dans le Londres victorien.

Nos recherches s'intéressent aux femmes et aux jeunes filles au cœur de cette affaire. En juillet 1885, le Pall Mall Gazette publie une série d'articles sous le titre « The Maiden Tribute of Modern Babylon » (« Le sacrifice des jeunes filles de la Babylone moderne »). Ils révèlent l'existence d'un système d'abus et de traite de jeunes filles. Dès leur publication, le scandale éclate. Le Parlement est submergé de pétitions et une immense manifestation est organisée à Hyde Park.

Les députés sont contraints de réagir en adoptant une loi qui relève de 13 à 16 ans l'âge légal du consentement des jeunes filles aux relations sexuelles. Les archives de ces événements sont conservées à la Women’s Library de la London School of Economics, dont une partie est présentée dans l'exposition actuelle, The Women’s Library at 100.

William Thomas Stead en 1881. The W.T. Stead Resource Site

Le scandale marquait l'aboutissement de plusieurs années de campagne en faveur d'un relèvement de l'âge du consentement. Jusque-là, les projets de loi allant dans ce sens étaient restés lettre morte au Parlement. Selon les rumeurs qui circulaient parmi les militants et les responsables politiques, certains députés étaient eux-mêmes coupables d'abus sur de jeunes filles. Certains opposants soutenaient même ouvertement qu'une telle réforme risquerait d'exposer leurs propres fils à des poursuites judiciaires.

Face à l'inaction des pouvoirs publics, les militants se tournèrent vers W.T. Stead, rédacteur en chef du Pall Mall Gazette. La militante féministe Josephine Butler, des responsables de l'Armée du Salut et Stead menèrent une enquête sur l'exploitation sexuelle des enfants, se rendant aussi bien dans des maisons closes que dans des foyers d'accueil. Pour démontrer que le recrutement et la traite de très jeunes filles étaient bien une réalité, Stead alla jusqu'à « acheter » une adolescente de 13 ans, Eliza Armstrong, avant de l'envoyer en France, où elle fut prise en charge par l'Armée du Salut.

Josephine Butler le résume ainsi dans une lettre à une amie : « Oh ! Quelles horreurs nous avons vues ! »

Le scandale londonien

Les articles entraînaient les lecteurs au cœur du mécanisme de recrutement et d'exploitation de jeunes filles. Ils décrivaient toute une industrie organisée autour de leur exploitation : des recruteurs et tenanciers de maisons closes, des médecins qui « certifiaient » leur virginité, ainsi que des sages-femmes chargées de soigner leurs blessures après les abus.

La série fut rapidement reprise par des journaux du monde entier sous le nom de « scandale de Londres », suscitant toutes les spéculations sur l'identité des hommes mis en cause. À New York, on racontait que de nombreuses personnalités américaines fréquentaient les établissements de la célèbre tenancière de maisons closes Mrs Jeffries. Le journal militant The Sentinel alla jusqu'à désigner certains de ses clients : des députés, des lords, des ducs, le prince de Galles et le roi Léopold II de Belgique.

Le portrait de Mrs Jeffries publié par le journal. Sheffield Gender History

Sous la pression de l'indignation populaire, les députés adoptèrent dès le mois d'août le Criminal Law Amendment Act. Outre le relèvement de l'âge du consentement des jeunes filles, cette loi créa dans l'urgence de nouvelles infractions liées au recrutement de jeunes filles à des fins d'exploitation sexuelle et à la tenue de maisons closes.

Certaines de ces dispositions eurent toutefois pour effet d'accroître la répression contre les femmes plutôt que contre ceux qui les exploitaient. Ainsi, lorsque deux travailleuses du sexe ou plus partageaient un même logement pour assurer leur sécurité, elles pouvaient être poursuivies pour tenue de maison close — une disposition toujours en vigueur aujourd'hui. Un amendement de dernière minute présenté par le député Henry Labouchere criminalisa également toute relation sexuelle consentie entre hommes. C'est sur le fondement de cette nouvelle infraction que le écrivain Oscar Wilde fut condamné une dizaine d'années plus tard.

Ironie de l'histoire, seuls Stead et plusieurs de ses collaborateurs furent finalement condamnés à l'issue de cette affaire. Ils furent emprisonnés pour l'enlèvement d'Eliza Armstrong. Pendant ce temps, les hommes accusés par les militants d'avoir exploité sexuellement des mineures ne furent ni poursuivis ni sanctionnés.

Les leçons pour aujourd'hui

Cette histoire offre plusieurs enseignements. Le premier est que certaines personnes très puissantes n'ont aucun intérêt à voir disparaître l'exploitation sexuelle des enfants, ce qui rend les réformes réellement efficaces particulièrement difficiles à mettre en œuvre. Ce n'est que sous la pression de l'opinion publique que de nouvelles lois furent finalement adoptées en 1885. Mais élaborée dans l'urgence, marquée par le conservatisme de l'époque et la volonté de préserver les intérêts des élites masculines, cette législation demeurait profondément imparfaite et empreinte de moralisme.

Le deuxième enseignement est que les victimes et les survivantes de violences sont trop souvent accusées, ignorées ou instrumentalisées à des fins politiques. La couverture médiatique du scandale du « Maiden Tribute » servit ainsi différents objectifs. En France comme aux États-Unis, elle fut présentée comme la preuve de la décadence de l'aristocratie. Quant aux jeunes filles exploitées, la bonne société les considérait comme des « filles perdues ». Comme l'affirmait le député Charles Hopwood à la Chambre des communes, les jeunes filles des classes populaires « qui se retrouvaient dans la rue […] étaient familiarisées avec ces choses dès leur plus jeune âge et étaient tout à fait capables de se débrouiller seules ».

MP Charles Hopwood
Le député Charles Hopwood affirmait que les jeunes filles des classes populaires « qui allaient dans les rues […] étaient familiarisées avec ces choses dès leur plus jeune âge et étaient parfaitement capables de se débrouiller seules ». WikiCommons

En rejetant la faute sur les victimes, l'attention se détournait des recruteurs, comme Mrs Jeffries, qui offraient aux jeunes filles une échappatoire à l'extrême pauvreté ou les attiraient avec de fausses promesses d'emplois légitimes. Les méthodes de recrutement et de contrainte décrites dans les années 1880 ressemblent fortement à celles utilisées aujourd'hui dans les réseaux de traite. Même les jeunes filles qui tiraient un bénéfice financier de leur exploitation en subissaient de lourdes conséquences sur leur santé physique et mentale.

Troisième enseignement : les institutions déploient souvent des efforts considérables pour dissimuler ce type d'abus. Dans le Londres victorien, des policiers étaient achetés, et l'un de ceux qui refusa de se laisser corrompre fut poussé vers la sortie. Plus tôt en 1885, des militants avaient engagé des poursuites privées contre Mrs Jeffries après que la police eut refusé d'aller plus loin dans l'enquête. Pendant le procès, le juge rappela à plusieurs reprises aux témoins de ne pas citer le nom des clients, et Mrs Jeffries plaida coupable avant la fin des débats, évitant ainsi que sa clientèle prestigieuse ne soit révélée. Elle s'en tira avec une simple amende au lieu d'une peine de prison. En 1887, elle fut de nouveau poursuivie en vertu de la nouvelle loi ; ses clients, eux, ne le furent jamais.

Il n'est jamais facile d'amener les puissants à rendre des comptes. Parmi les principales figures mises en cause dans le scandale du Maiden Tribute, une seule personne finit en prison : Mary Jeffries. Les hommes, eux, n'eurent jamais à répondre de leurs actes, si ce n'est à travers les rumeurs qui circulaient sur leur implication.

Cette histoire livre ainsi plusieurs enseignements pour aujourd'hui : exercer une pression constante sur les responsables politiques afin qu'ils agissent rapidement et efficacement, se méfier des dirigeants qui instrumentalisent les affaires d'abus pour conquérir le pouvoir, enquêter sans relâche sur les mécanismes de corruption institutionnelle et veiller à ce que l'argent et l'influence ne permettent pas aux auteurs de violences d'échapper aux conséquences de leurs actes. Plus que tout, il faut écouter les victimes et les survivantes, et placer leur parole au cœur de toute réponse.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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09.07.2026 à 17:27

Damanhur : pourquoi cette utopie italienne survit depuis cinquante ans. Et que peut-elle nous apprendre ?

Xavier Pavie, Philosophe, Professeur à l'ESSEC, Directeur de programme au Collège International de Philosophie, ESSEC

Damanhur est un éco-village situé à une cinquantaine de kilomètres de Turin. Comment fonctionne cet espace ? Comment le lieu a-t-il évolué depuis sa création il y a cinquante ans ? Qu’en retenir ?
Texte intégral (3383 mots)

Connaissez-vous Damnhur, dans le Piémont, une communauté italienne qui développe un mode de vie alternatif ? Que vous y souscriviez ou non, il est intéressant de se pencher sur le fonctionnement de cette microsociété. Son étude livre un éclairage, par contraste, des sociétés capitalistes.


Malgré leur longévité remarquable et leur capacité à maintenir des formes originales d’organisation collective, des communautés comme Auroville en Inde, Findhorn en Écosse, Christiania au Danemark, Tamera au Portugal ou encore Damanhur en Italie, demeurent rarement des destinations privilégiées pour les voyages d’études, les learning expeditions et autres séminaires.

Pourtant, leur résilience dans le temps invite à dépasser les jugements rapides pour comprendre les mécanismes qui assurent leur pérennité. Ces expériences ont souvent en commun une dimension spirituelle. Une spiritualité généralement détachée des religions instituées, mais qui interroge néanmoins les représentations dominantes de la rationalité moderne. Cette caractéristique peut expliquer une partie des réticences qu’elles suscitent jusqu’à parfois être accusée de dérives sectaires. D’où l’importance de se rendre sur place pour y étudier les enseignements qu’elles offrent ne se réduisent pas à cette dimension. Ils concernent autant l’innovation que la gouvernance, l’organisation du travail, les modes de décision collective, la gestion des ressources ou encore la construction du lien social.

Un industriel visionnaire

La fédération de Damanhur constitue un cas particulièrement éclairant parmi les communautés intentionnelles contemporaines. Fondée à la fin des années 1970 dans la vallée de Valchiusella, au nord de l’Italie, entre Turin et Ivrée, elle a progressivement transformé une vision philosophique et spirituelle en une communauté durable dotée d’institutions, d’activités économiques et d’infrastructures propres.


À lire aussi : Penser le monde d’après : l’utopie de la « République de l’Économie sociale et solidaire »


Son implantation dans ce territoire n’est pas anodine. La région porte l’héritage d’Adriano Olivetti, industriel visionnaire qui défendait une conception profondément humaniste de l’entreprise, articulant développement économique, culture, éducation et bien commun. Sans s’inscrire directement à sa suite, Damanhur prolonge à sa manière cette intuition selon laquelle une communauté humaine ne peut être réduite à sa seule fonction productive et doit penser conjointement l’économie, le territoire, la culture et la qualité de la vie collective.

Fourni par l'auteur

Dans un contexte marqué par les crises écologiques, sociales et politiques, Damanhur apparaît ainsi comme un laboratoire vivant de résilience collective. Son expérience offre un terrain d’observation précieux pour comprendre comment une organisation parvient à maintenir dans le temps un projet commun, à renouveler ses institutions et à concilier vision, gouvernance et pérennité.

Naissance d’une utopie

L’histoire commence avec la création du Centre Horus à Turin en 1975. Quelques années plus tard, les premiers membres s’installent dans la vallée sous l’impulsion d’Oberto Airaudi, connu sous le nom de Falco Tarassaco. Celui-ci développe progressivement une vision mêlant spiritualité, écologie et organisation communautaire, avec l’ambition de construire une société capable d’articuler développement humain, créativité et vie collective.

Dès l’origine, Damanhur constitue une expérimentation sociale à grande échelle. La communauté entend explorer de nouvelles façons d’habiter un territoire, de produire, d’apprendre et de vivre ensemble. Elle s’inscrit ainsi dans une tradition humaniste qui considère que l’économie, la culture, l’éducation et la vie collective ne peuvent être pensées séparément.

L’une des questions les plus intéressantes que soulève Damanhur est celle de sa gouvernance. Comment une communauté fondée sur un projet spirituel peut-elle préserver sa cohésion sur plusieurs décennies sans dépendre uniquement de l’autorité de son fondateur ?

La circulation des expériences

La vie collective s’organise autour de petites unités d’habitation appelées Nuclei, regroupant généralement une dizaine à une vingtaine de personnes. Les membres changent régulièrement de noyau afin de favoriser la circulation des expériences et d’éviter la formation de groupes fermés.

Au fil du temps, Damanhur a progressivement transformé l’autorité initialement incarnée par Falco Tarassaco en institutions capables de lui survivre. Sa constitution a été révisée à de nombreuses reprises et le pouvoir est aujourd’hui réparti entre plusieurs organes chargés de l’administration, de la vie spirituelle et de la résolution des conflits. Les responsables sont élus pour une durée limitée et leur action fait l’objet d’évaluations régulières.

Cette évolution illustre ce que le sociologue Max Weber appelait la « routinisation du charisme », soit le passage d’une organisation fondée sur une personnalité exceptionnelle à un système institutionnel capable d’assurer sa continuité dans le temps.

Un acteur majeur de la région

L’une des singularités de Damanhur est d’avoir construit sa pérennité en s’intégrant à l’économie locale plutôt qu’en s’en isolant. En créant des emplois, en réhabilitant des bâtiments industriels et en participant au développement du territoire, la communauté est progressivement passée du statut d’expérience marginale à celui d’acteur reconnu de la région.

Cette orientation se matérialise notamment à travers Damanhur Crea, installé dans une ancienne usine Olivetti à Vidracco. Le choix du lieu fait écho à l’héritage de l’industriel. Le site accueille aujourd’hui diverses activités liées à l’architecture écologique, à l’artisanat, au bien-être et aux services.

La communauté cherche également à renforcer son autonomie à travers l’agriculture, l’écoconstruction, la production énergétique locale et une monnaie complémentaire, le Crédito, utilisée parallèlement à l’euro. Pour les Damanhuriens, cette autonomie n’est pas une fin en soi mais une condition permettant de préserver la liberté d’expérimentation sociale et culturelle qui constitue le cœur du projet.

Des temples clandestins devenus attractions

Aucune analyse de Damanhur ne peut faire l’impasse sur les Temples de l’humanité. Creusé clandestinement dans la montagne pendant plus de quinze ans, cet ensemble souterrain constitue aujourd’hui l’emblème de la communauté. Répartis sur plusieurs niveaux et composés de différentes salles thématiques – consacrées notamment à l’eau, à la terre, aux métaux ou aux miroirs –, les temples matérialisent la vision spirituelle développée par les fondateurs.

Pour les Damanhuriens, ces espaces participent à une démarche de transformation personnelle et collective fondée sur l’idée d’une connexion entre l’être humain, la nature et les différentes dimensions du vivant. Quelles que soient les croyances que l’on accorde à cette vision, les temples jouent un rôle central dans la construction de l’identité collective de la fédération.

Fourni par l'auteur

Paradoxalement, c’est leur découverte par les autorités italiennes en 1992 qui va contribuer à la reconnaissance publique de Damanhur. Ce qui aurait pu conduire à la disparition du projet s’est progressivement transformé en un processus de patrimonialisation. Aujourd’hui, les temples attirent des milliers de visiteurs chaque année et constituent l’un des principaux vecteurs de visibilité de la communauté.

L’image de Damanhur n’est pas sans ombre. D’anciens membres, rassemblent témoignages critiques et enquêtes dénonçant conditionnement psychologique, irrégularités fiscales et manœuvres d’influence politique locale. Sur le plan judiciaire, le fondateur a fait l’objet d’accusations de fraude fiscale réglées par accord amiable avec le fisc, sans condamnation pénale. Une procédure relative au statut des travailleurs a quant à elle donné lieu à une décision de la Cour suprême italienne en 2018, imposant que les membres soient rémunérés conformément au droit du travail.

À ce jour, aucune condamnation pénale pour dérive sectaire n’a été prononcée. Ces tensions ne sont d’ailleurs pas propres à Damanhur : la plupart des communautés intentionnelles connaissent, à un moment ou un autre, leur lot de dissidences et de départs, dont les motivations mêlent souvent désillusion sincère, conflits personnels et réinterprétation rétrospective de l’expérience vécue.

Recherche, éducation et expérimentation

L’originalité de Damanhur ne réside pas uniquement dans son organisation sociale ou sa dimension spirituelle. La communauté se présente également comme un espace permanent d’expérimentation. Parmi les domaines les plus singuliers, figure le travail consacré aux relations entre l’être humain et le monde végétal. Les recherches menées autour de la « Musique des plantes » ou des dispositifs PlantTunes reposent sur l’idée que les végétaux peuvent être intégrés à de nouvelles formes d’interaction et de communication avec les humains.

Au-delà de la validité scientifique de ces travaux, leur intérêt réside dans la place qu’ils occupent dans l’imaginaire collectif de la communauté : ils traduisent une volonté constante d’explorer des voies alternatives de connaissance et de remettre en question les frontières traditionnelles entre nature et culture.

Cette ambition se prolonge à travers l’Olami Damanhur University, structure chargée de transmettre les savoirs développés au sein de la fédération. L’université propose des séminaires, des formations et des programmes consacrés notamment à la gouvernance communautaire, au développement personnel, à l’écologie ou encore à la création de communautés intentionnelles. Damanhur ne cherche donc pas seulement à expérimenter pour elle-même ; elle entend également diffuser ses apprentissages au-delà de ses frontières.

Travel with Mansoureh 2020.

L’avenir d’une utopie

Si Damanhur est née dans une vallée du Piémont, son influence dépasse aujourd’hui largement les frontières italiennes. La communauté a développé un réseau international de groupes affiliés et de sympathisants présents en Europe, en Amérique du Nord, au Japon ou encore en Australie. Cette ouverture s’appuie notamment sur le projet Vajne, destiné à maintenir les liens entre la fédération et ses membres vivant à l’extérieur, ainsi que sur sa participation à des réseaux internationaux tels que le Global Ecovillage Network.

Cette capacité d’ouverture constitue sans doute l’une des clés de sa longévité. Comme de nombreuses communautés intentionnelles, Damanhur a dû faire face aux défis du renouvellement générationnel, de l’institutionnalisation et de la disparition de son fondateur. Jusqu’à présent, elle semble avoir répondu à ces enjeux par une adaptation continue de ses institutions, de sa gouvernance et de ses modes d’engagement.

L’ambition affichée aujourd’hui dépasse la seule pérennité de la communauté elle-même. Damanhur entend contribuer, à travers ses activités éducatives, culturelles et internationales, à la réflexion sur de nouvelles formes de vie collective dans un contexte marqué par les crises écologiques et sociales contemporaines.

Que peut-on apprendre de Damanhur ?

Que l’on adhère ou non à ses croyances, Damanhur constitue un terrain d’observation exceptionnel. Alors que de nombreuses initiatives alternatives disparaissent après quelques années, cette communauté a réussi à traverser un demi-siècle d’histoire en combinant vision collective, institutions durables, activités économiques et capacité d’adaptation.

Son principal enseignement réside peut-être moins dans sa spiritualité que dans sa faculté à articuler des dimensions souvent séparées dans les organisations contemporaines : la quête de sens, la gouvernance, l’économie, l’éducation et le rapport au territoire. À ce titre, Damanhur apparaît moins comme une utopie réalisée que comme un laboratoire vivant qui interroge nos manières de faire société et d’imaginer des formes alternatives de vie collective.

Au-delà du cas de Damanhur, les communautés intentionnelles, les expériences utopiques et plus largement les formes d’organisation situées à la marge des modèles dominants constituent des sources d’apprentissage souvent sous-estimées. Qu’il s’agisse de communautés écologiques, de lieux autogérés, de mouvements contre-culturels ou d’autres formes de vie collective, ces expériences explorent des questions qui traversent aujourd’hui nos sociétés : comment renforcer la solidarité ? Comment concilier autonomie et coopération ? Comment produire et consommer autrement ? Comment redonner du sens à l’action collective ?

Expérimenter des formes inédites

Aucune de ces expériences n’est parfaite. Elles connaissent leurs tensions, leurs contradictions et parfois leurs échecs, tout comme les organisations conventionnelles. Leur intérêt réside ailleurs : dans leur capacité à expérimenter des solutions inédites et à ouvrir des espaces de réflexion que les institutions établies peinent parfois à explorer.

Damanhur. Fourni par l'auteur

Dans un monde largement structuré par les impératifs de performance, de rentabilité et d’efficacité, ces communautés offrent la possibilité d’un véritable réveil humaniste. Non parce qu’elles détiendraient les réponses aux défis contemporains, mais parce qu’elles nous invitent à réinterroger des questions fondamentales : qu’est-ce qu’une vie collective réussie ? Comment articuler liberté individuelle et responsabilité commune ? Quelle place accorder à la coopération, au sens ou encore au rapport au vivant ?

L’enjeu n’est sans doute pas de reproduire ces modèles à l’identique. Il est plutôt d’accepter de les considérer comme des laboratoires à ciel ouvert, dont les réussites comme les limites peuvent nourrir notre réflexion. Les explorer permet moins de trouver des solutions toutes faites que d’élargir le champ des possibles et de remettre en question certaines de nos certitudes sur les manières d’organiser le travail, l’économie et la vie en société.

The Conversation

Xavier Pavie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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09.07.2026 à 17:26

Avec « The Mandalorian », comprendre les enjeux derrière les métaux rares

Olivier Pourret, Enseignant-chercheur en géochimie et responsable intégrité scientifique et science ouverte, UniLaSalle

Elodie Pourret-Saillet, Enseignante-chercheuse en géologie structurale, UniLaSalle

La fiction n’invente pas autant qu’elle révèle. En imaginant un métal rare dont le contrôle influence le destin d’une galaxie entière, « Star Wars » parle de notre avenir.
Texte intégral (2849 mots)
Un détour par la fiction pour mieux comprendre les enjeux stratégiques et environnementaux de l’exploitation des terres rares. Allociné

Armures étincelantes, forges ancestrales et batailles galactiques : dans l’univers de Star Wars, le « beskar » occupe une place à part. Ce métal légendaire, au cœur de l’identité mandalorienne, est réputé presque indestructible. Il résiste aux tirs de blaster et autres pistolasers, supporte des températures extrêmes et constitue un héritage transmis de génération en génération.


Avec la sortie en salle, le 20 mai dernier, de The Mandalorian and Grogu, premier film Star Wars à retrouver les écrans de cinéma depuis l’Ascension de Skywalker en 2019, le « beskar », matériau légendaire, revient au centre du récit. Présenté comme quasiment indestructible, capable de résister aux tirs de blaster et même aux sabres laser, le beskar appartient évidemment au domaine de la fiction.

Pourtant, derrière cette invention scénaristique se cache une réalité étonnamment familière : notre monde dépend lui aussi de matériaux rares, concentrés dans quelques régions du monde, convoités par les grandes puissances et devenus indispensables au fonctionnement des technologies modernes. La galaxie de Star Wars n’est peut-être pas aussi éloignée de nos préoccupations géologiques qu’elle en a l’air.

Un métal fictif qui ressemble à nos ressources stratégiques

Dans The Mandalorian, le beskar est bien davantage qu’un simple matériau. Il est rare, convoité, difficile à extraire et étroitement associé à une région unique de la galaxie : la planète Mandalore. Sa possession confère un avantage décisif, qu’il soit militaire, politique ou symbolique.

Cette situation n’est pas sans rappeler celle de certaines matières premières que géologues et économistes qualifient aujourd’hui de « critiques » ou de « stratégiques ». Ces ressources sont indispensables au fonctionnement de technologies essentielles, mais leur production demeure concentrée dans un nombre limité de pays, créant des dépendances parfois importantes.

Les terres rares en constituent sans doute l’exemple le plus connu. Derrière ce nom se cache un groupe de 17 éléments chimiques utilisés dans les aimants permanents des éoliennes, les moteurs de véhicules électriques, les smartphones ou encore certains équipements militaires. D’autres métaux, comme le cobalt, le gallium, le germanium ou l’indium, jouent également un rôle central dans les batteries, les semi-conducteurs ou les écrans tactiles.

Comme le beskar, ces ressources se distinguent moins par leur valeur marchande que par leur importance stratégique.

Production mondiale de cobalt. Olivier Pourret, données USGS, Fourni par l'auteur
Production mondiale de terres rares. Olivier Pourret, données USGS, Fourni par l'auteur

Leur répartition géographique est également très inégale. En 2025, la Chine assure près de 69 % de la production mondiale de terres rares et domine largement leur transformation industrielle. La République démocratique du Congo fournit quant à elle près des trois quarts du cobalt extrait dans le monde. Cette concentration crée une dépendance structurelle pour les grandes puissances industrielles, à l’image de celle que connaît la galaxie fictive de Star Wars vis-à-vis du beskar de Mandalore.

Quand la géologie rejoint la science-fiction

Les créateurs de Star Wars n’ont évidemment pas conçu le beskar comme un objet géologique. Pourtant, les propriétés qu’ils lui attribuent présentent une certaine cohérence avec ce que nous connaissons des matériaux les plus performants développés par l’industrie moderne.

Le beskar est présenté comme un alliage plutôt que comme un élément pur. Ce choix est particulièrement crédible. Dans le monde réel, les matériaux aux propriétés mécaniques exceptionnelles résultent presque toujours d’associations complexes entre plusieurs éléments chimiques.

L’acier inoxydable combine ainsi fer, chrome et nickel. Les alliages de titane utilisés dans l’aéronautique incorporent de l’aluminium et du vanadium. Les superalliages employés dans les turbines aéronautiques peuvent contenir une dizaine d’éléments différents afin de résister simultanément aux contraintes mécaniques, à l’oxydation et aux températures extrêmes.

La résistance thermique du beskar évoque également certains métaux réfractaires bien connus des géologues et des métallurgistes. Le tungstène, par exemple, possède la température de fusion la plus élevée parmi les métaux connus, atteignant 3 422 °C. Le rhénium, plus rare encore, est utilisé dans les composants soumis à des températures particulièrement élevées, notamment dans l’industrie aéronautique.

Barres, cristaux et tube de tungstène. Alchemist/Wikimedia, CC BY

Quant à sa capacité à absorber des impacts sans se rompre, elle rappelle les recherches menées depuis une vingtaine d’années sur les alliages à haute entropie. Ces matériaux de nouvelle génération associent plusieurs éléments en proportions voisines, produisant des combinaisons inédites de dureté, de résistance mécanique et de résistance à la corrosion.

Bien sûr, aucun de ces matériaux ne pourrait réellement arrêter un sabre laser. Mais la logique scientifique qui sous-tend le beskar apparaît moins fantaisiste qu’il n’y paraît au premier abord.

Des ressources au cœur des rapports de puissance

La comparaison devient encore plus frappante lorsqu’on s’intéresse à la géopolitique des ressources.

Dans l’univers du Mandalorian, le contrôle du beskar constitue un enjeu de pouvoir majeur. Les conflits qui entourent son extraction, sa circulation et sa réappropriation participent directement à l’équilibre politique de la galaxie. L’histoire récente fournit plusieurs exemples comparables.

En 2010, dans un contexte de tensions territoriales avec le Japon, la Chine a temporairement restreint ses exportations de terres rares. L’événement a provoqué une forte inquiétude parmi les industriels dépendants de ces matériaux et a accéléré les réflexions sur la diversification des approvisionnements.

Plus récemment, Pékin a instauré des restrictions à l’exportation concernant le gallium, le germanium, puis d’autres matériaux stratégiques utilisés dans les semi-conducteurs et les technologies de défense.

Ces épisodes rappellent que les matières premières critiques ne constituent pas seulement des ressources économiques. Elles représentent également des instruments d’influence et de souveraineté.

Face à ces enjeux, l’Union européenne a adopté en 2024 le Critical Raw Materials Act, destiné à renforcer la sécurité d’approvisionnement en matières premières critiques, à développer les capacités de recyclage et à diversifier les sources d’importation. Les États-Unis poursuivent des objectifs similaires à travers différents programmes de soutien à l’industrie minière et métallurgique.

Face à cette dépendance, deux grandes stratégies s’offrent aux pays importateurs : diversifier les sources d’extraction ou apprendre à récupérer ce que l’on a déjà consommé. C’est cette deuxième voie, celle du recyclage, que la série illustre, sans le savoir, avec une grande précision.

Le recyclage, ou l’art mandalorien appliqué à nos déchets

L’un des aspects les plus intéressants de la série réside peut-être dans la place accordée au recyclage du beskar. À plusieurs reprises, le personnage de l’armurière récupère d’anciens fragments de métal pour les fondre et leur donner une nouvelle forme. Dans la fiction, ce geste possède une dimension culturelle et spirituelle forte : il permet de préserver un héritage tout en l’adaptant aux besoins du présent.

Cette pratique fait écho à un défi bien réel. Aujourd’hui, moins de 1 % des terres rares contenues dans les produits en fin de vie sont effectivement recyclées. Les obstacles sont nombreux : faibles concentrations dans les objets, difficultés de démontage, coûts élevés des procédés de récupération ou encore insuffisance des filières de collecte.

Pourtant, les millions de véhicules électriques, d’éoliennes et d’équipements électroniques actuellement en circulation constituent déjà un immense gisement urbain de métaux stratégiques.

De nombreux programmes de recherche européens et asiatiques cherchent ainsi à développer de nouvelles méthodes permettant de récupérer le néodyme des aimants permanents ou le cobalt contenu dans les batteries. À leur manière, ces chercheurs pratiquent eux aussi une forme de forge moderne : ils transforment les déchets technologiques d’aujourd’hui en ressources stratégiques de demain.

Ce que le beskar révèle de notre monde

Au fond, The Mandalorian ne raconte pas une histoire de métallurgie. La série parle avant tout d’identité, de transmission, de mémoire collective et de résilience culturelle.

Mais si le beskar occupe une place aussi centrale dans cet univers, c’est précisément parce qu’il matérialise ces enjeux sous une forme immédiatement compréhensible. La rareté de la ressource, la dépendance qu’elle crée et les conflits qu’elle suscite donnent une profondeur supplémentaire aux thèmes explorés par la fiction.

Comme souvent, la science-fiction agit ici comme un miroir. Elle déplace les questions dans une galaxie imaginaire pour mieux éclairer celles qui traversent notre propre société.

Les terres rares, le cobalt ou le gallium ne bénéficient pas de l’aura mythique du beskar. Leurs noms sont moins évocateurs et leurs propriétés moins spectaculaires. Pourtant, ils jouent un rôle tout aussi déterminant dans les transformations technologiques, énergétiques et géopolitiques du XXIᵉ siècle.

La fiction n’invente donc pas tant qu’elle ne révèle. En imaginant un métal rare dont le contrôle influence le destin d’une galaxie entière, Star Wars nous invite à porter un regard nouveau sur les ressources dont dépend notre propre avenir.

Ignorer cette réalité, c’est avancer dans la galaxie sans armure : vulnérable, exposé, dépendant des autres.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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