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31.01.2026 à 16:40

Qui sont les fans de Taylor Swift ?

Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux

À travers Taylor Swift, c’est toute une sociologie des émotions, des identités et des engagements contemporains qui se donne à voir.
Texte intégral (1310 mots)

Taylor Swift est aujourd’hui bien plus qu’une star de la pop. Artiste parmi les plus écoutées au monde, elle cristallise des passions, des controverses et des formes d’identification particulièrement intenses. Mais que dit réellement Taylor Swift du monde social ? Et surtout, que disent ses fans de nos sociétés contemporaines ?


À partir d’une enquête sociologique menée auprès de plus de 1 000 fans en France, je propose de déplacer le regard : il ne s’agit pas d’analyser uniquement l’artiste, mais de comprendre ce que son œuvre et sa figure produisent socialement. Qui sont les Swifties (les fans de la chanteuse) ? Comment se rencontrent-ils ? En quoi Taylor Swift accompagne-t-elle les trajectoires de vie ? Et que révèle son succès des attentes politiques, féministes ou morales de ses publics ? C’est ce qu’explore mon essai, Sociologie de Taylor Swift, qui vient de paraître.

Loin des clichés sur un fandom adolescent et irrationnel, l’analyse met en évidence des pratiques culturelles structurées, genrées, durables et socialement situées. À travers Taylor Swift, c’est toute une sociologie des émotions, des identités et des engagements contemporains qui se donne à voir.

Une sociologie des Swifties

Contrairement aux représentations médiatiques qui réduisent souvent les fans de Taylor Swift à des adolescentes exaltées, l’enquête montre une réalité bien plus nuancée. Du point de vue de l’âge, les Swifties qui ont répondu à mon enquête se situent majoritairement dans le jeune âge adulte : près de la moitié ont entre 18 et 34 ans, mais plus d’un tiers ont plus de 35 ans, attestant d’un attachement durable à l’artiste bien au-delà de l’adolescence.

Le genre constitue un marqueur central de ce fandom (de ce groupe de fans). Les femmes représentent près de 80 % des personnes interrogées tandis que les hommes restent minoritaires. L’enquête met aussi en évidence une présence significative de personnes non binaires ou transgenres, proportionnellement bien plus élevée que dans la population générale (5 %). L’identité sexuelle apparaît également comme un facteur structurant de la fanité : plus d’un quart des fans ayant participé à l’enquête se déclarent lesbiennes, gays, bisexuel·les ou queer. Ces chiffres confirment que l’univers de Taylor Swift constitue un espace d’identification particulièrement fort pour les minorités sexuelles et de genre (on nomme le fandom gay de Taylor le « Gaylord ».

Aimer Taylor Swift ne relève donc pas d’un simple goût musical, mais d’une pratique culturelle située, marquée par des expériences sociales, genrées et biographiques spécifiques.

Créer du lien grâce à Taylor Swift : sociabilités et communautés

Être fan de Taylor Swift, ce n’est pas seulement écouter de la musique : c’est aussi créer du lien. L’enquête montre que la communauté Swiftie fonctionne comme un véritable espace de sociabilité. Plus de 60 % des répondantes et répondants déclarent avoir noué des amitiés grâce à leur intérêt commun pour Taylor Swift, que ce soit en ligne, lors de concerts ou dans des contextes du quotidien.

Ces rencontres prennent des formes multiples : échanges sur les réseaux sociaux, discussions autour des paroles, participation à des événements collectifs ou rituels devenus emblématiques, comme l’échange de bracelets d’amitié. Les liens décrits sont souvent durables et émotionnellement investis, dépassant le simple cadre du fandom.

Cette sociabilité repose sur une grammaire affective partagée. Les chansons servent de supports à la discussion, à la confidence et parfois à l’entraide. Loin d’un fandom nécessairement conflictuel ou « toxique », les Swifties qui ont participé à l’enquête évoquent majoritairement des normes de bienveillance et de soutien mutuel, souvent attribuées à l’image publique et aux discours portés par l’artiste elle-même.

Une artiste qui accompagne les trajectoires de vie

La relation des fans à Taylor Swift s’inscrit dans le temps long. Plus de la moitié des personnes interrogées se déclarent fans depuis plus de dix ans, et une part importante explique avoir découvert l’artiste à l’adolescence. Cette ancienneté témoigne d’une fidélité rare dans les industries culturelles contemporaines.

Taylor Swift n’est pas seulement écoutée : elle accompagne les parcours de vie. Près de 70 % des fans déclarent que l’artiste occupe une place « importante » ou « très importante » dans leur vie. Pour beaucoup, ses chansons sont associées à des moments clés : ruptures amoureuses, amitiés, périodes de doute, maladies, transitions identitaires ou professionnelles.

Cette centralité s’explique par l’écriture intime et narrative de Taylor Swift, qui permet aux fans de projeter leurs propres expériences dans ses chansons. Le fandom fonctionne ainsi comme une ressource biographique : aimer Taylor Swift, c’est disposer d’un répertoire émotionnel et symbolique pour se raconter et traverser les épreuves du quotidien.

Valeurs, féminisme et engagements : une figure politique ambivalente

Mais pour comprendre les fans de Taylor, on pourra aussi interroger les liens entre ce fandom et valeurs politiques. Les données montrent que les fans de Taylor Swift se situent majoritairement du côté de valeurs progressistes, qu’elles soient environnementales ou féministes. Une large majorité se déclare favorable à l’égalité femmes-hommes, aux droits des personnes LGBTQIA+ et à la lutte contre les discriminations (entre 70 et 80 %).

Ces valeurs influencent directement les attentes vis-à-vis de l’artiste. Près de deux tiers des personnes interrogées estiment que Taylor Swift devrait prendre position publiquement sur certaines causes, notamment féministes ou sociales, même si une minorité défend son droit à la neutralité.

Taylor Swift apparaît ainsi comme une figure politique paradoxale : ni militante au sens classique, ni totalement neutre. Son engagement est perçu comme mesuré, parfois stratégique, mais néanmoins porteur d’effets symboliques forts. L’enquête montre que les fans ne sont pas passifs : ils discutent, critiquent et évaluent les prises de position de l’artiste à l’aune de leurs propres valeurs, révélant la politisation croissante de la culture populaire.

Au terme de cette enquête, une chose apparaît clairement : Taylor Swift elle est un fait social. Son œuvre, ses prises de parole et la communauté qu’elle fédère révèlent des transformations profondes de nos rapports à la culture, à l’intimité et au politique. Étudier Taylor Swift, ce n’est donc pas céder à l’air du temps : c’est prendre au sérieux ce que la pop dit du social, des émotions et des attentes collectives – souvent bien au-delà d’une seule génération.

The Conversation

Arnaud Alessandrin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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31.01.2026 à 09:16

Quelle est la véritable situation financière des universités françaises ?

Laurent Mériade, Professeur des universités en sciences de gestion - Agrégé des facultés - IAE - CleRMa, Université Clermont Auvergne (UCA)

Un nouveau décret financier a redéfini le périmètre du budget des universités, masquant une partie de leurs difficultés financières.
Texte intégral (1825 mots)

De nombreuses universités lancent l’alerte sur leurs difficultés financières. Pourtant, si l’on se réfère aux critères officiels fixés par un décret de soutenabilité mis en place en 2024, la situation semble beaucoup moins préoccupante. Qu’est-ce qui se cache réellement derrière ces nouveaux critères ? Dans quelle mesure nous informent-ils vraiment sur la situation financière des universités ?


En 2024, on dénombrait 60 universités françaises présentant de potentielles difficultés financières (principalement déficitaires). En 2025, alors que 80 % des universités présentent encore des budgets déficitaires et que les universités appellent au secours, officiellement, on ne compterait plus que 12 universités en difficulté. Par quel miracle, en moins d’un an, la situation financière des universités françaises a-t-elle pu se redresser de la sorte ?

La réponse à cette interrogation se trouve dans un décret de soutenabilité financière (n° 2024-1108) du 2 décembre 2024 qui modifie les critères d’évaluation des difficultés financières des universités. Ce décret introduit des indicateurs de soutenabilité financière qui considèrent qu’une université déficitaire (même depuis plusieurs années) n’est plus en difficulté financière. Elle ne l’est que si elle dépasse un seuil minimum de trésorerie (argent détenu sur le compte bancaire au Trésor public), de fonds de roulement (réserve d’argent détenue pour faire face à des dépenses programmées ou imprévues) et un seuil maximum de charges de personnel (rémunérations et cotisations sociales).

En réalité, l’introduction de ces trois nouveaux indicateurs (ou ratios) relâche certaines contraintes budgétaires des universités pour les forcer à utiliser massivement leurs réserves (trésorerie et fonds de roulement), comme cela est également demandé à de nombreux opérateurs de l’État dans le budget 2026 en cours de vote au Parlement.

Cependant, pour les universités, ces réserves ne sont souvent que très partiellement disponibles, car déjà pré-engagées pour financer des investissements à long terme, des contrats de recherche, de maintenance, de fourniture ou certains éléments de rémunérations (primes, promotions ou évolution programmée des salaires).

Décryptons ces nouveaux indicateurs. Ne créent-ils pas surtout une illusion, rendant plus présentable la situation financière des universités et plus acceptable le désengagement progressif de l’État ?

De nouvelles méthodes de calcul

Comme dans d’autres domaines, le diable se cache dans le détail des méthodes de calcul de ces indicateurs.

Selon ce nouveau décret, en fin d’année civile, la trésorerie et le fonds de roulement (FdR) d’une université doivent être respectivement supérieurs à 30 jours et à 15 jours de fonctionnement en crédits de paiement hors investissement. Ces deux premiers ratios sont calculés de la manière suivante :

Fourni par l'auteur

Le numérateur de ces ratios intègre la trésorerie ou le fonds de roulement générés par les ressources d’investissement. En revanche, le dénominateur ne prend pas en compte les dépenses d’investissement autorisées au cours de l’année (crédits de paiement).

Ce mode de calcul ne respecte pas une règle élémentaire de calcul des ratios de gestion financière qui impose d’utiliser un périmètre de calcul identique pour le numérateur et le dénominateur. Ici le numérateur comprend les investissements et le dénominateur est calculé hors investissement, ce qui augmente artificiellement la valeur du ratio et permet, artificiellement aussi, de dépasser les seuils minimums requis.

Un changement de périmètre budgétaire

Pour permettre le calcul de ces nouveaux indicateurs, le nouveau décret financier a redéfini le périmètre du budget de l’établissement, dénommé désormais « budget » et qui agrège le budget principal (en personnel, fonctionnement et investissement) et les budgets annexes (dont le budget annexe immobilier pour les universités qui en disposent) (article R. 719-52).

Ce changement ne permet plus de différencier, pour le calcul de ces indicateurs, les trésoreries et fonds de roulement réellement disponibles (pour payer le personnel et le fonctionnement) de ceux pré-engagés dans des opérations particulières (investissements, contrats de recherche notamment). En recalculant ces ratios pour la seule partie de trésorerie et fonds de roulement réellement disponibles à partir des informations financières du ministère de l’enseignement supérieur, le nombre de jours de trésorerie est en moyenne divisé par deux et par trois pour celui du fonds de roulement.

Ainsi, une université qui présente officiellement un ratio de trésorerie de 50 jours (donc significativement supérieur au seuil de 30 jours) ne détient probablement que 25 jours de trésorerie réellement disponibles. De même, la même université (ou une autre) qui présenterait un fonds de roulement de 30 jours (donc significativement supérieur au seuil de 15 jours) a toutes les chances de ne détenir seulement qu’environ 10 jours de fonds de roulement de fonctionnement disponible.

Autant dire que juger la santé financière d’une université sur la base du calcul actuel de ces deux ratios relève plus de la « roulette russe » que d’une observation objective et sincère.

Des charges courantes de fonctionnement comme variables d’ajustement

Pour ce qui concerne le troisième ratio financier, c’est moins son calcul qui est contestable (total charges de personnel/produits encaissables), même si les produits encaissables intègrent très majoritairement des ressources rigides et contraintes (subvention pour charges de service public), que celui de son seuil maximum (83 % des produits encaissables, 85 % pour les établissements à dominante sciences humaines et sociales).

Pourquoi 83 % (ou 85 %) ? Et pourquoi pas 70 % ? 75 % ? 80 % ? À titre de comparaison, en 2022, les charges de personnel des universités publiques des 38 pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) représentaient en moyenne 66 % de leurs dépenses totales (les universités françaises présentant le taux moyen le plus élevé à environ 77 %).

En fixant ce seuil d’alerte à 83 %, on autorise les universités à consacrer seulement 17 % (voire 15 %) de leurs produits encaissables à des charges de fonctionnement pourtant indispensables à la stabilité et la pérennité des universités (électricité, chauffage, entretien de locaux et du matériel, fournitures et services d’enseignement et de recherche, etc.).

Un calcul de ce ratio par catégories de personnel (enseignant, administratif, technique) à partir des dépenses totales, comme le réalise d’ailleurs l’OCDE, serait probablement plus pertinent et autoriserait des comparaisons internationales.

Un flou sur les difficultés financières réelles des universités

Finalement, l’ensemble de ces approximations ou insuffisances calculatoires peut soit donner une impression d’amateurisme dans le contrôle financier des universités françaises, soit, plus assurément, le sentiment d’une volonté de dissimulation de la réalité des difficultés financières tout en rendant les universités toujours plus comptables de celles-ci.

Un récent rapport d’information du Sénat de 2025 reconnaissait que la seule lecture des budgets et des indicateurs de soutenabilité financière des universités ne permet pas de faire le lien entre les données budgétaires des établissements et leurs activités.

À court terme, les fonds de roulement et trésoreries des universités n’étant pas des puits sans fond, il est probable qu’un grand nombre d’universités ne soit plus en mesure, très rapidement, d’assumer des engagements financiers récurrents (entretien des locaux et matériels, paiement des rémunérations, accueil physique de tous les étudiants).

À moyen terme, c’est la réalisation des principales missions de service public des universités (développement de l’accès à l’enseignement supérieur, réussite des étudiants, augmentation de leur employabilité, renforcement de la cohésion sociale et territoriale, développement de la recherche) qui sera profondément remise en cause.

The Conversation

Laurent Mériade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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30.01.2026 à 12:31

French (Dry) January : les consommateurs de vins sans alcool consomment de l’alcool

Rossella Sorio, Professeure Associée, Département Marketing ICN BS, ICN Business School

Insaf Khelladi, Full Professor en Marketing, Excelia

Sylvaine Castellano, Directrice de la recherche, EM Normandie

Après le Dry January, place au French January : boire avec modération, boire autrement ou ne pas boire. Témoignages de consommateurs français de vins « nolo » (« no-low », c’est-à-dire avec ou sans alcool).
Texte intégral (2111 mots)
Le French January invite à reconnaître la pluralité des pratiques entre boire avec modération, boire autrement ou ne pas boire. BearFotos/Shutterstock

Après le Dry January, place au French January : boire avec modération, boire autrement ou ne pas boire. Une étude sur les vins sans alcool ou à faible teneur en alcool (vins « nolo », pour no-low) analyse cette nouvelle tendance française invitant à dépasser un choix binaire entre consommation et abstinence. Explication avec le témoignage de consommateurs.


Notre analyse de près de 150 entretiens montre que les consommateurs de vins « nolo », ou no-low, en France ne sont ni majoritairement des abstinents stricts ni des individus contraints par des impératifs médicaux ou physiologiques. Le plus souvent, ces consommateurs réguliers d’alcool sont attachés au vin comme pratique sociale et culturelle, mais restent désireux de mieux maîtriser leur consommation et d’en moduler l’intensité et les occasions.

Nos résultats suggèrent que la sobriété s’inscrit moins dans une logique d’abstinence normative que dans des formes de régulation des pratiques et de gouvernement de soi. C’est dans cette tension, entre contrôle de soi et refus de l’abstinence normative, que s’inscrit aujourd’hui le débat entre Dry January et French January.

Cette régulation prend très concrètement la forme d’une alternance des produits selon les contextes. Un consommateur français dans notre étude de 2019 disait « Ce n’est pas pour arrêter de boire du vin, c’est pour mieux gérer selon les moments ». Un autre consommateur français dans notre étude de 2024 soulignait le caractère situationnel de ce choix : « Je bois du vin classique quand le moment s’y prête, et du sans alcool quand je dois conduire ou rester concentré ». Une autre personne interviewée ajoute « continuer à boire pour le plaisir, sans se sentir limité, et sans renoncer complètement au vin ».

Décryptage de ce paradoxe French (Dry) January.

Juste milieu entre le trop et le zéro

Le Dry January, lancé au Royaume-Uni en 2013, repose sur une logique claire : une abstinence totale pendant un mois, afin de favoriser une prise de conscience individuelle et de générer des bénéfices mesurables pour la santé. En France, cette initiative, portée depuis 2020 principalement par des associations de prévention, s’inscrit dans un contexte particulier, celui d’un pays où l’alcool, et en particulier le vin, occupe une place centrale dans les pratiques sociales et culturelles.

Face à cette logique de rupture temporaire, le French January s’est imposé comme une contre-proposition culturelle, défendue par la filière vitivinicole et largement relayé dans la presse. Cette orientation est explicitement formulée dans le manifeste du French January qui invite à « savourer plutôt que s’interdire », à reconnaître la pluralité des pratiques – boire avec modération, boire autrement ou ne pas boire – et à rechercher « un juste milieu entre le trop et le zéro ».

Le French January reformule les enjeux de santé publique dans un cadre narratif différent, en revendiquant une sobriété choisie et non imposée, appelée à s’inscrire dans la durée plutôt que dans la seule parenthèse du mois de janvier.

Limites du « tout ou rien »

Cette coexistence de deux initiatives révèle une polarisation très française du débat. D’un côté, une sobriété conçut comme abstinence temporaire, de l’autre, une sobriété pensée comme régulation des pratiques. Cette polarisation est souvent caricaturée en opposition entre « hygiénistes » et « épicuriens », alors même que les données scientifiques rappellent une réalité incontestable : toute consommation d’alcool comporte un risque.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’alcool est responsable de millions de décès chaque année, et il n’existe pas de seuil de consommation totalement sans risque. Mickaël Naassila, chercheur et président de la Société française d’alcoologie, insiste sur une bascule culturelle réelle : recul des croyances dans un alcool « protecteur », acceptation croissante de la non-consommation, notamment chez les jeunes, et meilleure connaissance des risques.


À lire aussi : Et si l’alcool disparaissait de la planète ?


Cette bascule reste incomplète et entravée par des blocages politiques et institutionnels. Contrairement au tabac, il n’existe pas en France de véritable « plan alcool ». Les campagnes de prévention sont souvent limitées à la lutte contre les excès ou les dépendances, au détriment de la prévention primaire. Dans ce contexte, le Dry January joue un rôle important : il rend visible la non-consommation, légitime le refus de boire et permet à certains individus de développer des compétences psychosociales pour réguler leurs pratiques.


À lire aussi : Alcool et Dry January : Relever le « Défi de Janvier » est toujours bénéfique, même en cas d’échec


Les limites du « tout ou rien » sont également documentées. Des travaux récents suggèrent que l’abstinence temporaire peut produire des effets de compensation après janvier, et qu’elle touche principalement des consommateurs occasionnels, sans nécessairement atteindre les publics les plus vulnérables.

Ces constats ne disqualifient pas le Dry January  ils rappellent simplement qu’un changement durable des comportements ne peut reposer sur un seul dispositif normatif.

Vins « nolo », l’angle mort du débat

C’est précisément ici que les recherches en marketing, en comportement du consommateur et en sociologie des marchés peuvent enrichir le débat. La transition vers une consommation d’alcool plus responsable ne dépend pas uniquement des messages de santé publique, mais aussi de la manière dont les produits et les pratiques sont catégorisés, légitimés et émotionnellement valorisés.

Les vins sans alcool ou à faible teneur en alcool (vins « nolo ») constituent un révélateur particulièrement intéressant. Souvent présentés comme des alternatives responsables, ils se situent pourtant dans une zone de tension. D’un côté, ils répondent à une demande croissante de réduction de la consommation ; de l’autre, ils souffrent d’un déficit de légitimité, notamment lorsqu’ils sont associés à une logique de privation ou de contrainte temporaire.

Cette alternance est d’autant plus importante que, pour une majorité de consommateurs interrogés, les vins « nolo » ne sont pas conçus comme des substituts du vin, mais comme des options complémentaires. Nos enquêtes de 2019 et 2024 insistent sur le fait qu’ils continuent à consommer du vin avec alcool pour certaines occasions, tout en recourant au vin sans alcool pour rester pleinement dans le moment social, sans se sentir mis à l’écart. Cette alternance est d’abord liée aux occasions de sociabilité :

« Boire du vin, c’est surtout un moment pour être ensemble, pour partager un repas », explique un consommateur français.

Dans ce contexte, le vin sans alcool est mobilisé non pas comme un substitut, mais comme un ajustement, comme exprimé par un autre consommateur français :

« Ce n’est pas un vin de repas pour moi, plutôt quelque chose pour l’apéritif ou quand on veut rester sobre », souligne une personne interviewée.

Cette distinction entre usages est également très présente dans les discours des consommateurs. Pour les consommateurs français, le vin sans alcool « n’est pas fait pour remplacer le vin », mais pour répondre à des situations spécifiques : « un déjeuner d’affaires », « un événement en journée » ou « un moment où l’on veut rester lucide ».

Produits « free-from » alcool

Nos travaux sur les produits « free-from » montrent que, dans les catégories hédoniques comme le vin, la suppression d’un attribut central – ici l’alcool – peut altérer la valeur perçue, l’authenticité et le plaisir anticipé. Le risque est alors double : soit le vin « nolo » est perçu comme un simple substitut fonctionnel, dépourvu de valeur émotionnelle ; soit il est rejeté comme un « faux vin », ni pleinement vin, ni véritable alternative.

Nos entretiens mettent en évidence une tension entre attentes hédoniques et logiques de régulation. Pour certains consommateurs, l’alcool demeure indissociable du plaisir associé au vin, au point que le vin sans alcool est perçu comme ne permettant ni de « se détendre » ni d’« oublier ses émotions négatives ».

Dans ce contexte, le French January peut offrir un cadre discursif différent. En valorisant la pluralité des choix – boire moins, boire autrement, ou ne pas boire –, il permet de repositionner les vins « nolo » non comme une solution miracle, ni comme un gadget marketing, mais comme une option parmi d’autres dans un répertoire de pratiques responsables. Cette recatégorisation est essentielle : elle conditionne l’acceptabilité sociale de ces produits et leur capacité à s’inscrire durablement dans les usages.

Consommation d’alcool plus responsable

Cette opportunité est ambivalente. Si la modération est invoquée sans rappel explicite des risques liés à l’alcool, elle peut contribuer à brouiller les messages de santé publique. À l’inverse, si les vins « nolo » sont présentés comme une réponse suffisante aux enjeux sanitaires, ils risquent de créer une illusion de solution, détournant l’attention des changements plus profonds nécessaires dans les pratiques.

Ce débat ne devrait pas être lu comme un affrontement entre deux camps irréconciliables, mais comme le symptôme d’une transition normative inachevée. Là où la santé publique explique pourquoi il faut réduire la consommation d’alcool, les sciences sociales et du management permettent de comprendre pourquoi certaines manières de formuler, de vendre et de catégoriser la sobriété fonctionnent… ou échouent.

Une consommation d’alcool plus responsable ne se construira ni par la seule abstinence ponctuelle ni par une modération vague et dépolitisée. Elle suppose des messages clairs sur les risques, des cadres normatifs cohérents, et une réflexion approfondie sur la place des marchés et des émotions dans nos choix. À ce prix seulement, le débat pourra gagner en maturité, et en efficacité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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30.01.2026 à 12:16

« Ce que tu veux, c’est ce que tu es » : « Gourou » ou la violence invisible de la positivité toxique

Isabelle Barth, Secrétaire général, The Conversation France, Université de Strasbourg

Le film Gourou pointe certains excès du développement personnel. Mais, dans certaines conditions, le coaching reste pertinent.
Texte intégral (1536 mots)
Le comportement du personnage interprété par Pierre Niney dans _Gourou_ reflète-t-il avec exactitude la réalité du coaching ? Ou est-il caricatural ? WY Productions/Ninety Films/Studiocanal/M6 Films/Photographe Jérôme Prébois

Dans Gourou, le nouveau film de Yann Gozlan, Pierre Niney interprète un coach en développement personnel qui pousse les limites trop loin. Si les excès du bien-être méritent d’être critiqués, le coaching, sous certaines conditions, reste un outil qui peut être utile… à condition de ne pas lui demander ce qu’il ne peut pas faire. La croyance en une toute-puissance (de soi, du coach ou du coaching), voilà le danger !


« Ce que tu veux, c’est ce que tu es ! » Dans le film Gourou, ce mantra répété jusqu’à l’épuisement par le public à l’initiative du « gourou » (incarné par Pierre Niney) n’est pas un simple slogan de motivation, c’est le symptôme d’une idéologie dans laquelle nous baignons dans nos sociétés occidentales (c’est un prérequis indispensable de se situer dans ce cadre culturel) : celle qui prétend que la volonté suffit à tout, que le bonheur est un choix individuel, que la souffrance relève d’un défaut personnel.

Le film en fait une ritournelle hypnotique, révélant la face sombre de cette croyance devenue hégémonique : car la réalité est qu’elle culpabilise, elle isole, elle invalide.

Le gourou : une figure moderne de l’emprise

Traditionnellement, le terme « gourou » désigne un maître spirituel (à l’origine dans la religion brahmanique). Mais les sciences sociales ont montré son évolution vers une figure plus ambiguë : celle d’un individu charismatique qui exerce une influence disproportionnée sur un groupe en promettant transformation, sens et salut personnel. Les travaux de Janet Jacobs et de Benjamin Zablocki sur les dynamiques sectaires montrent que le gourou moderne n’a plus besoin de religion : il lui suffit d’un récit séduisant et performatif pour réunir autour de lui une communauté soudée qui croit en sa promesse de réussite totale.

Dans le film Gourou, cette figure est incarnée par un maître du développement personnel qui exige une adhésion sans faille à son credo. Il ne guide pas : il prescrit. Il ne propose pas : il impose. Et surtout, il réduit toute souffrance à un manque de volonté. C’est là que le film touche juste : il montre comment l’emprise peut se construire non par la contrainte, mais par la promesse de bonheur.


À lire aussi : Le coaching en entreprise : une mode, des paradoxes


Les exemples contemporains abondent. Dans les entreprises, on peut trouver des ateliers de « gestion émotionnelle » proposés à des salariés soumis à des cadences intenables. Sur LinkedIn, des cadres racontent leur burn out comme une « aventure inspirante ». Sur Instagram, des influenceurs affirment que « la maladie est un message de l’Univers ». Dans tous ces cas, la souffrance est requalifiée en défaut de mindset, et la porte de sortie est de rebondir, mais nous ne sommes pas des balles en caoutchouc !

C’est cette dénonciation de la « positivité toxique » qui est, à mon sens, l’angle le plus intéressant et interpellateur du film.

La positivité toxique : une norme sociale qui invalide

La positivité toxique n’est pas une invention de scénariste. La psychologue Barbara Held parle dès 2002 de « tyranny of the positive attitude », une tyrannie douce qui exige d’afficher un optimisme constant. Dès 2002, Whitney Goodman a popularisé le terme toxic positivity pour désigner cette injonction à nier les émotions négatives. Quant à Sara Ahmed, elle montre dans The Promise of Happiness (2010) que le bonheur est devenu une norme morale : ceux qui ne s’y conforment pas sont perçus comme des perturbateurs.

Cette idéologie produit un mécanisme central : l’invalidation émotionnelle. Les psychologues parlent d’emotional invalidation pour désigner cette dynamique où l’on explique à quelqu’un que ce qu’il ressent n’est « pas utile », « pas constructif », ou « pas la bonne manière de voir les choses ». Dans Gourou, cette invalidation est systémique : toute émotion « basse » est immédiatement interprétée comme un manque de volonté ou un défaut de caractère. La tristesse devient une erreur, la colère une faute morale, la fatigue un manque d’ambition.

Cette invalidation fragilise les individus, les coupe de leur propre expérience, et les rend dépendants d’un discours qui prétend les sauver tout en les dépossédant de leur réalité. Le film illustre bien une dérive, mais s’adosse aux polémiques autour du coaching qui font les choux gras des médias.

Ne pas jeter le coaching… avec l’eau du bain !

Le coaching occupe aujourd’hui une place ambivalente. Le lien entre positivité toxique et coaching est souvent fait. Pour certains chercheurs (on peut citer les travaux de Roland Gori ou ceux d’Eva Illouz et Edgar Cabanas dans leur livre Happycratie, 2018) le coaching contemporain, loin de se limiter à un accompagnement professionnel, s’est transformé en industrie du développement personnel. Pour ces critiques, le coaching promeut une vision individualiste du bonheur : chacun serait responsable de son état émotionnel, indépendamment des conditions sociales, économiques ou politiques.

Le coaching reposerait alors sur une logique d’auto-optimisation permanente : devenir la meilleure version de soi-même, corriger ses « blocages », éliminer ses « pensées limitantes ». Cette rhétorique, en apparence émancipatrice, produit un effet pervers : elle transforme les difficultés structurelles en problèmes psychologiques individuels.

L’individu responsable de tous les maux ? Vraiment ?

Dans Gourou, le maître-coach incarne cette dérive. Il ne questionne jamais les causes des souffrances ; il accuse les individus de ne pas « vouloir assez ». Il ne libère pas ; il enferme dans une spirale où chaque faille devient une preuve d’insuffisance personnelle.

Mais réduire toute la profession à ces dérives serait injuste. Le coaching, lorsqu’il est exercé avec éthique, offre un espace d’écoute, de clarification et de progression réelle. De nombreux travaux, notamment en psychologie du travail, montrent qu’un accompagnement bien mené peut renforcer l’autonomie, soutenir la prise de décision et aider à traverser des transitions complexes. Le problème n’est donc pas le coaching en soi, mais son instrumentalisation par une idéologie du « tout dépend de toi ». Gourou pointe ces excès, et enfonce la porte déjà bien entrouverte de la valeur d’un métier qui, pratiqué avec rigueur, peut réellement aider.

Ce que « Gourou » dit de notre société

Le film révèle une violence invisible, enveloppée de bienveillance, mais profondément normative. Une violence qui dit : « Tu n’as pas le droit d’être triste. » Une violence qui exige que chacun soit son propre coach, son propre thérapeute, mais aussi son propre bourreau en s’imposant des défis sans avoir forcément les ressources pour les relever. Une violence qui simplifie le monde pour éviter de regarder en face ce qui ne va pas.

Il est temps de rappeler une évidence : la tristesse n’est pas un échec, la colère n’est pas un défaut, le doute n’est pas une faiblesse. Ce sont des émotions humaines, légitimes, nécessaires. Gourou invite à refuser la dictature du sourire et à retrouver le droit fondamental d’être humain, donc… imparfait.

The Conversation

Isabelle Barth ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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29.01.2026 à 16:03

Quel type de télétravailleur êtes-vous ? Quand les maths éclairent votre profil

Niousha Shahidi, Full professor, data analysis, EDC Paris Business School

Caroline Diard, Professeur associé - Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education

Sana Henda, Professeur en Gestion des Ressources Humaines, ESC Amiens

Nous classons les choses sans même y penser : ranger les livres de la bibliothèque selon le genre, classer les e-mails… pour certains classements plus compliqués, les maths peuvent nous aider.
Texte intégral (1562 mots)

Chaque jour, sans même y penser, nous classons les choses : ranger les livres de la bibliothèque selon le genre, classer les e-mails… Mais comment classer des éléments quand on ne dispose pas d’une classification existante ? Les mathématiques peuvent répondre à ce type de questions. Ici, une illustration sur le télétravail.


Dans le cadre du télétravail, nous nous sommes posé la question de savoir si les télétravailleurs peuvent être regroupés en fonction de leur perception de l’autonomie et du contrôle organisationnel.

Ceci nous a permis de justifier mathématiquement que deux grandes classes de télétravailleurs existent, et que leur vision du télétravail diffère. Ceci peut permettre aux managers et aux services de ressources humaines d’adapter le management de chacun en fonction de son profil.

Classer, c’est mesurer la similarité

Nous avons considéré 159 télétravailleurs. Pour classer les individus, il faut d’abord mesurer à quel point ils se ressemblent. Pour cela on identifie des « profils type » à partir de l’évaluation de « construits », qui sont des ensembles de critères qui traitent le même sujet.

Dans notre étude, les construits principaux sont le contrôle et l’autonomie. On évalue ces deux construits grâce à plusieurs questions posées aux télétravailleurs, par exemple « J’ai l’impression d’être constamment surveillé·e par l’utilisation de la technologie à la maison ». Ceux-ci donnent leur réponse sur une échelle en 5 points (de 1-pas du tout d’accord à 5-tout à fait d’accord).

Ensuite, chaque télétravailleur est représenté par une ligne de données : ce sont les réponses du télétravailleur dans l’ordre des critères. Par exemple pour le collaborateur 1, on peut voir les réponses (3, 1, 3, 2…), voir figure.

tableau
Extrait des réponses des différents collaborateurs en fonction des critères choisis. Données de Diard et al. (2025), Fourni par l'auteur

Pour regrouper les télétravailleurs, il faut d’abord mesurer à quel point ils se ressemblent. Pour cela, on mesure la distance entre les profils (en utilisant des distances euclidiennes). Cette notion de distance est très importante, car c’est elle qui quantifie la similitude entre deux télétravailleurs. Plus deux profils sont proches, plus ils auront vocation à être dans la même classe.

Si on considère autant de classes que de personnes, la séparation est parfaite mais le résultat est sans intérêt. L’enjeu est donc double : avoir un nombre raisonnable de classes distinctes tel que, dans chaque classe, les individus soient suffisamment semblables.


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Combien de classes choisir ?

Nous avons utilisé la méthode de classification ascendante hiérarchique, qui consiste à regrouper les individus les plus semblables possibles dans une même classe tandis que les classes restent dissemblables.

Plus précisément, au début, chaque télétravailleur est traité comme une classe et on essaie de regrouper deux ou plusieurs classes de manière appropriée pour former une nouvelle classe. On continue ainsi « jusqu’à obtenir la classe tout entière, c’est-à-dire l’échantillon total ». L’arbre aussi obtenu (dendrogramme) peut être coupé à différents niveaux.

Une question importante se pose alors : comment choisir le nombre de classes ? Il existe plusieurs méthodes. Par exemple, la méthode du coude : le point où la courbe (variance intra-classe en fonction du nombre de classes) « fait un coude » correspond au nombre de classes à retenir. Cela signifie que si « on ajoute une classe de plus, on gagne peu en précision ». Dans notre étude, le nombre de classes retenu est deux.

Afin d’améliorer notre classification, nous poursuivons avec une méthode de classification non hiérarchique (k-means) qui répartit à nouveau les télétravailleurs dans deux classes (mais ceux-ci sont légèrement différents) tout en minimisant la distance aux « centres » de classes (scores moyens des critères de chaque classe trouvés précédemment).

Nous découvrons alors deux classes de télétravailleurs mieux répartis : les « satellites-autonomes » et les « dépendants-contrôlés ».

La classification au service du manager

Une fois la classification trouvée, on s’intéresse alors à analyser les scores moyens par rapport aux autres construits du modèle, en l’occurrence l’expérience du télétravailleur. Les « satellites autonomes » ont une vision globalement plus positive de leur travail que les « dépendants contrôlés » et estiment que leurs conditions de travail se sont améliorées depuis la mise en place du télétravail.

Il existe bien sûr des limites à notre étude : il faudra en tester la robustesse, répéter l’analyse avec des sous-échantillons ou d’autres échantillons de télétravailleurs et encore tester plusieurs méthodes de classification. Une nouvelle enquête pourra montrer si le nombre ou la nature des classes que nous avons trouvées évolue. Mais il est important de noter que ce résultat (deux profils de télétravailleurs) est le fruit d’une démarche mathématique et statistique rigoureuse, qui complète les études antérieures qualitatives.

La classification est un outil bien connu en matière de gestion des ressources humaines. Par exemple, elle consiste à « peser » le poste et le positionner dans une grille prédéfinie en comparant son profil aux caractéristiques de quelques postes repères. Chaque convention collective dispose d’une grille de classification. C’est la loi du 23 décembre 1946 et les arrêtés Parodi-Croizat du 11 avril 1946 qui avaient ouvert la voie de la classification des ouvriers en sept échelons.

À l’aide des mathématiques, notre classification montre que le télétravail ne peut pas être géré comme un dispositif unique. Chaque profil correspond à des besoins et à des dynamiques organisationnelles spécifiques. Savoir qu’il existe deux profils majoritaires permet de proposer des actions différenciantes dans l’accompagnement des télétravailleurs.

Les mathématiques sont ici un outil au service du manager et aident à voir des structures invisibles dans un ensemble complexe de données. Il s’agit d’un outil d’aide à la décision.

The Conversation

Rien à déclarer

Caroline Diard et Niousha Shahidi ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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29.01.2026 à 16:03

L’IA arrive dans le jugement olympique. Qu’est-ce qui pourrait (bien) se passer ?

Willem Standaert, Associate Professor, Université de Liège

Alors que le Comité international olympique (CIO) adopte le jugement assisté par l’IA, en quoi cette nouvelle technologie peut-elle bouleverser le sport ?
Texte intégral (2005 mots)

Alors que le Comité international olympique (CIO) adopte le jugement assisté par l’intelligence artificielle, cette technologie promet une plus grande cohérence et une meilleure transparence. Pourtant, les résultats de la recherche suggèrent que la confiance, la légitimité et les valeurs culturelles comptent autant que la précision technique.


En 2024, le CIO a dévoilé son agenda olympique de l’intelligence artificielle (IA), positionnant celle-ci comme un pilier central des futurs Jeux olympiques. Cette vision a été renforcée lors du tout premier Forum olympique sur l’IA, organisé en novembre 2025, où athlètes, fédérations, partenaires technologiques et décideurs politiques ont discuté de la manière dont l’IA pourrait soutenir le jugement, la préparation des athlètes et l’expérience des fans.

Aux Jeux olympiques d’hiver de 2026 de Milan-Cortina qui démarrent vendredi 6 février, le CIO envisage d’utiliser l’IA pour soutenir le jugement en patinage artistique (épreuves individuelles et en couple, hommes et femmes), en aidant les juges à identifier précisément le nombre de rotations effectuées lors d’un saut.

Son utilisation s’étendra également à des disciplines, telles que le big air, le halfpipe et le saut à ski (des épreuves de ski et de snowboard où les athlètes enchaînent des sauts et figures aériennes), où des systèmes automatisés pourront mesurer la hauteur des sauts et les angles de décollage. À mesure que ces systèmes passent de l’expérimentation à un usage opérationnel, il devient essentiel d’examiner ce qui pourrait bien se passer… ou mal se passer.

Sports jugés et erreurs humaines

Dans les sports olympiques tels que la gymnastique et le patinage artistique, qui reposent sur des panels de juges humains, l’IA est de plus en plus présentée par les fédérations internationales et les instances sportives comme une solution aux problèmes de biais, d’incohérence et de manque de transparence. En effet, les juges doivent évaluer des mouvements complexes réalisés en une fraction de seconde, souvent depuis des angles de vue limités, et ce pendant plusieurs heures consécutives.

Les analyses post-compétition montrent que les erreurs involontaires et les divergences entre juges ne sont pas des exceptions. Cela s’est à nouveau matérialisé en 2024, lorsqu’une erreur de jugement impliquant la gymnaste américaine Jordan Chiles lors des Jeux olympiques de Paris a déclenché une vive polémique. En finale du sol, Chiles avait initialement reçu une note qui la plaçait à la quatrième place. Son entraîneur a alors introduit une réclamation, estimant qu’un élément technique n’avait pas été correctement pris en compte dans la note de difficulté. Après réexamen, la note a été augmentée de 0,1 point, permettant à Chiles d’accéder provisoirement à la médaille de bronze. Cette décision a toutefois été contestée par la délégation roumaine, qui a fait valoir que la réclamation américaine avait été déposée hors délai, dépassant de quatre secondes la fenêtre réglementaire d’une minute. L’épisode a mis en lumière la complexité des règles, la difficulté pour le public de suivre la logique des décisions, et la fragilité de la confiance accordée aux panels de juges humains.

Par ailleurs, des cas de fraude ont également été observés : on se souvient notamment du scandale de jugement en patinage artistique lors des Jeux olympiques d’hiver de Salt Lake City en 2002. À l’issue de l’épreuve en couple, des accusations ont révélé qu’une juge aurait favorisé un duo en échange d’un soutien promis dans une autre compétition, mettant au jour des pratiques d’échanges de votes au sein du panel de juges. C’est précisément en réponse à ce type d’incidents que des systèmes d’IA ont été développés, notamment par Fujitsu en collaboration avec la Fédération internationale de gymnastique.

Ce que l’IA peut (et ne peut pas) corriger dans le jugement

Nos recherches sur le jugement assisté par l’IA en gymnastique artistique montrent que la question ne se résume pas à savoir si les algorithmes sont plus précis que les humains. Les erreurs de jugement proviennent souvent des limites de la perception humaine, ainsi que de la vitesse et de la complexité des performances de haut niveau, ce qui rend l’IA attrayante. Cependant, notre étude impliquant juges, gymnastes, entraîneurs, fédérations, fournisseurs de technologies et fans met en lumière une série de tensions.

L’IA peut être trop exacte, évaluant les routines avec un niveau de précision qui dépasse ce que les corps humains peuvent réalistement exécuter. Par exemple, là où un juge humain apprécie visuellement si une position est correctement tenue, un système d’IA peut détecter qu’un angle de jambe ou de bras s’écarte de quelques degrés seulement de la position idéale, pénalisant une athlète pour une imperfection imperceptible à l’œil nu. Si l’IA est souvent présentée comme objective, de nouveaux biais peuvent émerger à travers la conception et la mise en œuvre des systèmes. Par exemple, un algorithme entraîné principalement sur des performances masculines ou sur des styles dominants peut pénaliser involontairement certaines morphologies. En outre, l’IA peine à prendre en compte l’expression artistique et les émotions, des éléments considérés comme centraux dans des sports tels que la gymnastique et le patinage artistique. Enfin, si l’IA promet une plus grande cohérence, son maintien exige une supervision humaine continue afin d’adapter les règles et les systèmes à l’évolution des disciplines.

Les sports d’action ont une autre logique

Nos recherches montrent que ces préoccupations sont encore plus marquées dans les sports d’action comme le snowboard et le ski freestyle. Beaucoup de ces disciplines ont été ajoutées au programme olympique afin de moderniser les Jeux et d’attirer un public plus jeune. Pourtant, des chercheurs avertissent que l’inclusion olympique peut accélérer la commercialisation et la standardisation, au détriment de la créativité et de l’identité de ces sports.

Un moment emblématique remonte à 2006, lorsque la snowboardeuse américaine Lindsey Jacobellis a perdu la médaille d’or olympique après avoir effectué un geste acrobatique consistant à saisir sa planche en plein saut en plein saut alors qu’elle menait la finale de snowboard cross. Ce geste, célébré dans la culture de son sport, a entraîné une chute qui lui a coûté la médaille d’or.

Les essais de jugement par IA aux X Games

Le jugement assisté par l’IA ajoute de nouvelles couches à cette tension. Des travaux antérieurs sur le halfpipe en snowboard avaient déjà montré comment les critères de jugement peuvent, avec le temps, remodeler subtilement les styles de performance. Contrairement à d’autres sports jugés, les sports d’action accordent une importance particulière au style et à la prise de risque, des éléments particulièrement difficiles à formaliser algorithmiquement.

Pourtant, l’IA a déjà été testée lors des X Games 2025, notamment pendant les compétitions de snowboard SuperPipe, une version de grande taille du halfpipe, avec des parois plus hautes permettant des sauts plus amples et plus techniques. Des caméras vidéo ont suivi les mouvements de chaque athlète, tandis que l’IA analysait les images afin de produire une note de performance indépendante. Ce système était testé en parallèle du jugement humain, les juges continuant à attribuer les résultats officiels et les médailles.

Cet essai n’a toutefois pas modifié les résultats officiels, et aucune comparaison publique n’a été communiquée quant à l’alignement entre les notes produites par l’IA et celles des juges humains. Néanmoins, les réactions ont été très contrastées : certains acteurs saluent une plus grande cohérence et transparence, tandis que d’autres ont averti que les systèmes d’IA ne sauraient pas quoi faire lorsqu’un athlète introduit une nouvelle figure – souvent très appréciée des juges humains et du public.

Au-delà du jugement : entraînement, performance et expérience des fans

L’influence de l’IA dépasse largement le seul cadre du jugement. À l’entraînement, le suivi des mouvements et l’analyse de la performance orientent de plus en plus le développement technique et la prévention des blessures, façonnant la manière dont les athlètes se préparent à la compétition. Parallèlement, l’IA transforme l’expérience des fans grâce à des ralentis enrichis, des visualisations biomécaniques et des explications en temps réel des performances.

Ces outils promettent davantage de transparence, mais ils cadrent aussi la manière dont les performances sont interprétées, avec davantage de « storytelling » autour de ce qui peut être mesuré, visualisé et comparé.

À quel prix ?

L’Agenda olympique de l’IA reflète l’ambition de rendre le sport plus juste, plus transparent et plus engageant. Toutefois, à mesure que l’IA s’intègre au jugement, à l’entraînement et à l’expérience des fans, elle joue aussi un rôle discret mais puissant dans la définition de ce qui constitue l’excellence. Si les juges d’élite sont progressivement remplacés ou marginalisés, les effets pourraient se répercuter à tous les niveaux : formation des juges, développement des athlètes et évolutions des sports eux-mêmes.

Le défi auquel sont confrontés les sports du programme olympique n’est donc pas seulement technologique ; il est institutionnel et culturel. Comment éviter que l’IA ne vide de leur substance les valeurs qui donnent à chaque sport son sens ?

The Conversation

Willem Standaert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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