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01.07.2026 à 17:18

« Je vais partir » plutôt que « je partirai » : comment le français parle de l’avenir

Anne Parizot, Professeur des universités en sciences de l'information et de la communication émérite, Université Bourgogne Europe

Pourquoi dit-on plus souvent « je vais partir » que « je partirai » ? Les recherches expliquent comment le français à l’oral transforme l’expression du futur.
Texte intégral (1803 mots)
À l’oral, le français privilégie souvent le futur proche ou le présent pour évoquer l’avenir. Onur Kurt/Unsplash, CC BY

Vous dites sans doute plus souvent « je vais partir » au lieu de « je partirai » et, comme « j’arrive dans deux heures » ou « on se voit demain », c’est une formulation très courante. Pourtant, le futur simple n’a pas disparu. Pourquoi certaines formes dominent-elles à l’oral tandis que d’autres restent privilégiées à l’écrit ?


Contrairement à une idée largement répandue, les linguistes n’observent pas une disparition du futur simple. Les grands corpus de français montrent surtout que le français mobilise depuis longtemps plusieurs façons d’exprimer l’avenir, dont l’usage varie selon que l’on parle ou que l’on écrit. Cette répartition, attestée de longue date dans les données, ne traduit donc pas une évolution récente de la langue.

Les langues ne se comportent pas comme des systèmes qui s’érodent : futur simple, futur proche et présent à valeur de futur ne sont pas en concurrence. Ces formes répondent à des contextes d’emploi différents et permettent d’exprimer diverses distances entre le présent et ce qui est à venir.

À l’oral, l’avenir est plus souvent présenté comme déjà engagé ou proche du présent ; à l’écrit, le futur simple conserve une place plus importante.

Dire l’avenir : plusieurs futurs, plusieurs distances

Le français ne dispose pas d’un seul futur, mais de plusieurs dispositifs temporels. Le futur simple (« je partirai »), le futur proche (« je vais partir »), le futur antérieur (« j’aurai fini ») ou encore le présent à valeur de futur (« je pars demain ») coexistent selon des logiques d’usage, sans être interchangeables.

Ces formes ne se distinguent pas uniquement par la chronologie. Elles expriment surtout des degrés de proximité, d’engagement, de certitude ou d’anticipation. Le futur simple construit souvent une projection relativement autonome du présent, comme une vue « depuis maintenant vers plus loin ». Le futur proche, en revanche, inscrit l’événement dans une continuité immédiate : il donne à voir un avenir déjà en cours de préparation, voire déjà enclenché.

Les temps verbaux ne sont pas de simples repères chronologiques, mais des formes d’inscription du sujet dans le discours. Dire « j’irai », c’est produire une projection distanciée ; dire « je vais partir », c’est manifester une continuité entre intention, décision et action, le futur est déjà engagé. Le futur n’est donc pas seulement un temps, mais une modalité de l’engagement énonciatif.

La différence entre « je partirai » et « je vais partir » est donc moins chronologique que relationnelle. Ces formes ne sont pas interchangeables, car elles construisent des avenirs différents.

Quand le présent suffit à dire le futur

Un trait du français contemporain est la capacité du présent à exprimer l’avenir sans marque morphologique de futur : « Je pars dans deux heures » ; « Le train arrive demain matin » ; « On se voit la semaine prochaine ». Ici, le présent ne décrit pas une action en cours à l’instant de l’énonciation, mais un événement projeté, déjà stabilisé dans un cadre temporel explicite.

Ce fonctionnement repose sur la combinaison du présent et de marqueurs temporels (« demain », « dans deux heures », « la semaine prochaine »), qui suffisent à lever toute ambiguïté. Le futur est alors présenté non comme une hypothèse, mais comme un événement inscrit dans un scénario validé par le contexte.

Le présent fonctionne ici comme une forme de « futur assuré » : il ne projette pas seulement, il programme. L’expression de l’avenir ne dépend donc pas uniquement de la morphologie verbale, mais d’un ensemble plus large de ressources discursives et contextuelles.

À l’oral, « je vais partir », 75 % du temps

Les données issues des grands corpus confirment une tendance bien documentée et qui semble exister dès les premières enquêtes du milieu du XXᵉ siècle : le futur proche (« je vais partir ») domine largement à l’oral spontané. Il représente souvent entre 60 % et 75 % des occurrences de futur (selon les situations d’interaction), contre 15 à 30 % pour le futur simple et 5 à 10 % pour le présent à valeur de futur.

Cette prédominance s’explique par la dynamique même de l’oral : l’interaction favorise les formes liées à l’intention immédiate, à la planification en cours ou à l’action imminente. Le futur proche s’adapte particulièrement bien à cette logique de co-construction du temps entre locuteurs.

À l’écrit, en revanche, le futur simple reste largement majoritaire dans les genres narratifs, argumentatifs ou institutionnels. Il permet de produire des énoncés détachés de la situation d’énonciation immédiate, plus aptes à exprimer des prévisions générales, des engagements abstraits ou des projections non contextualisées.

La langue ne supprime donc pas une forme : elle distribue les fonctions selon les contextes, les registres et les degrés de distance temporelle.

Penser le futur comme processus

En français oral, le futur ne s’éloigne pas : il se rapproche du présent. Les travaux de la linguiste Suzanne Fleischman montrent que les formes de futur émergent souvent de structures exprimant le mouvement, la volonté ou la trajectoire.

Le futur grammatical est ainsi le résultat d’une grammaticalisation progressive de structures orientées vers l’action. Dans de nombreuses langues, le futur provient de verbes de mouvement ou de modalité (want to, be going to en anglais). Cette origine explique sa dimension processuelle : le futur est d’abord ce qui est en train de se construire, avant d’être ce qui adviendra.

Dans cette perspective, le français oral ne simplifie pas le futur : il privilégie les formes qui présentent l’avenir comme un processus déjà engagé.

Apprendre le futur autrement

L’enseignement du français langue étrangère (FLE) reflète cette organisation. Le futur proche est généralement introduit très tôt, car sa structure (aller + infinitif) est transparente et rapidement mobilisable permettant aux apprenants de produire rapidement des énoncés orientés vers l’action.

Le futur simple intervient ensuite, une fois les bases communicatives stabilisées et que les besoins discursifs s’élargissent vers la narration, comme le rappellent des ressources pédagogiques de référence telles que le Point du FLE.

Cette progression pédagogique met en évidence une logique fondamentale : on n’enseigne pas d’abord des temps, mais des distances temporelles et discursives.

Une difficulté à se projeter ?

Certaines analyses associent la domination du futur proche à une forme de réduction de l’horizon temporel, voire à une difficulté à se projeter. En réalité, la langue enregistre les transformations du rapport au temps, mais ne les produit pas.

Aucune étude psychologique sérieuse n’a montré que dire moins souvent « je partirai » rendrait les individus moins capables de penser l’avenir. Les recherches en psychologie du temps montrent qu’il n’existe pas de lien direct entre formes grammaticales et capacité de projection dans l’avenir. Les représentations temporelles relèvent de constructions cognitives complexes, mobilisant mémoire, anticipation et contexte culturel.

Certaines études en sciences cognitives suggèrent néanmoins que les structures linguistiques peuvent influencer la manière dont le temps est conceptualisé, notamment à travers les métaphores spatiales (« avancer dans le temps », « laisser le passé derrière soi »). Ces expressions ne changent pas notre capacité à penser l’avenir, mais peuvent influencer la façon dont nous le représentons mentalement.

Différentes manières d’habiter le temps

À l’oral, le système verbal du français ne s’appauvrit pas : il s’organise autour d’un principe de proximité graduée de l’avenir. Entre « je partirai », « je vais partir » et « je pars demain », la langue ne choisit pas un seul futur, elle diversifie les manières de situe l’action à venir.

Ce qui distingue l’écrit de l’oral, ce n’est pas la capacité à se projeter, mais la manière de construire la distance entre le présent et ce qui vient. À l’oral, le futur n’est pas seulement une projection lointaine et autonome : il fonctionne comme un continuum allant de l’intention immédiate à l’hypothèse abstraite.

Le futur ne disparaît donc pas. Il s’exprime simplement autrement, en mobilisant plusieurs formes complémentaires qui permettent de nuancer notre manière de situer l’avenir dans le discours.

The Conversation

Anne Parizot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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01.07.2026 à 16:40

You can dream while you’re awake. The boundary between wakefulness and sleep is a lot blurrier than you’d think

Nicolas Decat, Doctorant, Sorbonne Université

Delphine Oudiette, Chercheure en neurosciences cognitives, Inserm

Dream-like states are not confined to sleep: the brain is able, very surprisingly, to produce the same mental experience independently of our state of vigilance.
Texte intégral (1625 mots)

Tonight, as you close your eyes in bed, something strange will happen to you: your mind will drift from an ordinary thought to a dream, but it will be impossible to say exactly when it happened. We tend to imagine that the boundary between being asleep and awake is clear: when we are awake, we think; when we are asleep, we dream. Yet, in our study, published in Cell Reports, we show that this boundary is more porous than you think. You can dream before falling asleep, and plan your day ahead after drifting off.

From thought to dream and everything in between

Think about what it means to be awake. Right now, as you read these lines: sounds reach you, light falls on you, fabric touches your skin. You are anchored in the world. Sleeping is somewhat the opposite. You are still, cut off from the outside world and inhabited by experiences constructed from within: dreams.

Between the two, there is a lapse of time. We do not switch from one state to the other, like flipping a light switch. It is a gradual transition in which brain activity slows down, muscles relax, breathing deepens. And the mind does not cease to function; it takes on other forms by producing thoughts related to the day or the day ahead, fleeting images, a few scraps of music, fragments of dreams… Researchers call this half-awake, half-asleep state of consciousness “hypnagogia”.

The problem is that these experiences are fleeting and ever-changing, hard to report, and even harder to classify. How do we move from “What am I going to eat tomorrow?” to “I am sitting on a train moving underwater”? Until now, researchers have tried to sort them into categories based on what they are (“This one seems bizarre, it must be a dream”) or on when they occur (“I exclude anything that happens during wakefulness”). The result: we knew that a multitude of experiences pass through the mind during the sleep onset period, but without being sure which ones, nor when or how the brain produces them. That is exactly what we set out to understand.

Letting the data speak

To get a clearer picture, we had to abandon predefined categories and let the data speak. We recorded the brain activity of 103 participants while they took a nap in the lab, using electroencephalography, or EEG: electrodes were placed across the scalp to capture neural signals and make it possible to distinguish wakefulness (fast alpha waves) from light sleep (slower theta and sigma waves, with sudden very slow waves and brief rhythmic bursts called sleep spindles).

We interrupted them with a sound at several intervals and asked a very simple question: “What was going through your mind just before the alarm?” Then we asked them to rate their experience along four dimensions: how bizarre (and non-ordinary), how fluid and continuous (or, on the contrary, fragmented) and how spontaneous it was (without voluntary control), as well as their impression of being awake or asleep.

In total, we collected 375 experiences during the sleep onset period. Rather than deciding ourselves what counted as a dream or a waking thought, we used a Machine Learning algorithm to group these experiences into “mental states” without defining in advance what they were supposed to be.

Taking the participants’ ratings on all four dimensions into account, the algorithm searched for groups of experiences that resembled one another – a bit as if it were looking for “families” on a four-coordinate map. Broadly speaking: fragments of memory (“an image of my father came to mind”), thoughts related to the surroundings (“I was listening to the sounds of the street”), dream-like imagery (“I was seeing little aliens”), and deliberate reflections (“I was thinking about what I was going to do tomorrow”).

The next question followed naturally: at what point between wakefulness and sleep does each of these states arise?

Dreaming while awake, thinking while asleep

This is where the results become surprising. We expected a simple scenario: rational thoughts during wakefulness, bizarre imagery during sleep. And some patterns did go in that direction: as people fell fast asleep, the mental state linked to the surroundings and the one linked to deliberate reflection became rarer.

But here is the core of our discovery: all four states appeared across the board – during wakefulness, sleep onset (stage N1), and in more established sleep (stage N2). What passes through our mind is not dictated by whether we are awake or asleep.

In practice, some cases turned out to be, frankly, paradoxical. One participant, who was perfectly awake (alpha waves on the EEG, a signature of wakefulness), reported: “Ants were climbing on me with crossword puzzles in the background.” Another participant asleep in stage N2 (sudden large slow waves on the EEG recording, a classic marker of sleep) simply said: “I was thinking about work.” We dream before falling asleep; we reflect while asleep.

One point still needed clarifying: the brain does not function in the same way during wakefulness and sleep; during sleep, it slows down, it becomes synchronised. So how can a dream-like experience arise both in wakefulness and in sleep? To understand this, we zoomed in: shorter time windows to capture rapid shifts in brain waves, 64 electrodes to cover the cortex precisely, and finer metrics of brain signals than those traditionally used.

We found brain signatures of mental states. Dream-like imagery, for example, was accompanied by weaker communication between distant brain regions, as if these areas of the brain were less able to talk to one another. The key point: these signatures were the same whether the person was awake or asleep. In other words, the brain can produce the same type of mental experience regardless of the state of vigilance.

How about you? What goes through your mind as you fall asleep? These results pose the following equally interesting questions: Do all people have the same mental experiences? In the same order? And does this tell us something about who we are?

To find out, we designed Drifting Minds, an online questionnaire of about twenty minutes that explores your mental experiences during the sleep onset period. Close to 5 000 people across five continents have already taken part. The goal is to identify sleep-onset profiles in the population and to see whether they depend on age, sex, and culture, but also whether they are linked to traits such as creativity, anxiety, mental imagery ability, or sleep quality.

At the end of the questionnaire, you discover your own sleep onset profile and can compare yourself with others. Take part here!

Deep down what we are trying to do is understand what the brain generates in this “in between” zone, and what it says about us. So tonight, as you close your eyes, you will once again pass through that strange corridor. Pay attention to that moment and what’s going through your mind just before you drift off…


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Delphine Oudiette received financing from the European Union funded (ERC consolidator grant) Horizon Europe program.

Nicolas Decat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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01.07.2026 à 14:28

Comment vit-on en Russie et en Ukraine, quatre ans après le début de la guerre ?

Grégory Rayko, Chef de rubrique International, The Conversation

Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation

Quatre ans après le début de la guerre, comment vit-on en Ukraine et en Russie ? Dans La Grande Conversation, la spécialiste Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Nanterre, éclaire ces réalités.
Lire + (264 mots)

La guerre a profondément transformé les sociétés ukrainienne et russe. Quatre ans après le début du conflit, comment vit-on en Russie et en Ukraine ?

Dans La Grande Conversation, une spécialiste de ces deux sociétés en mutation partage avec nous son expertise : Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Nanterre.


Retrouvez ici toutes les émissions de La Grande Conversation.

Comment vit-on, côté ukrainien, lorsqu’une partie importante du territoire est occupée ou annexée, que des millions de personnes ont dû fuir leur foyer pour se réfugier à l’étranger, que la mobilisation militaire implique des rotations constantes sur le front et que les bombardements rythment le quotidien, exposant durablement la population aux violences de guerre ?

Et côté russe, comment les populations s’adaptent-elles à un durcissement progressif du régime politique, à la montée d’un nationalisme omniprésent et à des coûts humains, économiques et symboliques croissants, dans un contexte où la guerre est présentée par les autorités comme existentielle ?

À travers cette émission, coproduite par The Conversation France et CanalChat Grand Dialogue, Anna Colin Lebedev analyse les transformations profondes à l’œuvre dans les deux pays, les formes d’adaptation des populations, ainsi que les effets sociaux, politiques et psychologiques d’un conflit appelé à durer.

The Conversation
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01.07.2026 à 12:36

Le 4-Juillet : une date inventée, un mythe construit, un récit disputé

Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po

Le 4-Juillet est le grand rite de la religion civile états-unienne. Et comme bien des rites, il est soumis, selon les périodes, à bien des interprétations différentes…
Texte intégral (3373 mots)
*La Déclaration d’indépendance*, de John Trumbull, peint entre 1815 et 1817, est fréquemment utilisé pour illustrer le jour où les États-Unis accédèrent à l’indépendance. Indice de la complexité de la mémoire de l’événement : le tableau ne montre en réalité pas la signature elle-même, mais la présentation d’un projet de cette déclaration au Second Congrès continental par la Commission des Cinq (John Adams, Benjamin Franklin, Thomas Jefferson, Robert Livingston et Roger Sherman), le 28 juin 1776. John Trumbull (1756-1843), Capitole des États-Unis

Chaque nation possède ses mythes fondateurs. Dans le cas des États-Unis, le plus important est sans doute celui du 4-Juillet. Mais en ce jour – qui, d’ailleurs, n’est en réalité pas celui de la proclamation de l’indépendance ! –, que célèbre-t-on exactement de l’autre côté de l’Atlantique ? Deux cent cinquante ans durant, des réponses variées et contrastées ont été apportées à cette question. Cette année, les fêtes somptuaires lancées par Donald Trump visent avant tout à promouvoir sa propre personne et sa vision de son pays.


L’indépendance des États-Unis n’a pas été déclarée le 4 juillet 1776. Elle l’a été le 2 juillet. Que s’est-il passé le 4 ? Le Congrès a adopté un texte. Un texte qui allait devenir, en deux siècles et demi, le document le plus sacré d’une nation qui ne se réclame d’aucune religion d’État. Le 4-Juillet est moins une date qu’un récit.

Plus un récit qu’une date

Le 3 juillet 1776, John Adams, l’un des principaux Pères fondateurs, écrit à sa femme Abigail qu’il vient de vivre « l’époque la plus mémorable de l’histoire de l’Amérique » – et que le deuxième jour de juillet serait célébré à jamais. Il se trompait de deux jours.

Le 4-Juillet commémore non pas le vote d’indépendance, mais l’adoption de la version finale d’un texte rédigé principalement par Thomas Jefferson : la Déclaration d’indépendance. Peu de pays célèbrent un document avec une telle intensité. Il est vrai qu’il renvoie directement aux valeurs essentielles de la République : la liberté, l’égalité, les droits naturels et le consentement des gouvernés.

Pourtant, la Déclaration ne devient pas immédiatement un événement national. Elle est lue publiquement à Philadelphie le 8 juillet, devant l’armée de Washington le 9, atteint la Géorgie un mois plus tard, n’est signée par la plupart des délégués que le 2 août, et n’est connue à Londres qu’à la fin de l’été. Sa sacralisation rétrospective doit beaucoup à une coïncidence : Jefferson et Adams meurent tous deux le 4 juillet 1826, cinquante ans jour pour jour après la Déclaration. La coïncidence est aussitôt lue comme un signe du ciel, élevée au rang de miracle fondateur. La fête nationale est ainsi moins la transcription spontanée d’un événement qu’un objet de fabrication culturelle.

Entre récit disputé et symbole d’unité

La célébration du 4-Juillet a d’ailleurs été d’emblée un champ de bataille partisan. Dès les années 1790, elle suscite des affrontements entre fédéralistes, favorables à un gouvernement central fort, et républicains-démocrates, défenseurs d’une république plus décentralisée, chaque camp cherchant à s’approprier l’héritage révolutionnaire pour légitimer sa vision de la nation.

Par la suite, des esclaves affranchis, des abolitionnistes – à commencer par Frederick Douglass dans son célèbre discours « What to the Slave is the Fourth of July ? » (1852) –, puis des suffragistes et des communautés immigrées utilisent à leur tour les symboles fondateurs pour contester leur exclusion du récit dominant.

« Que représente, pour l’esclave américain, votre 4-Juillet ? Je réponds : un jour qui lui révèle, plus que tous les autres jours de l’année, l’injustice flagrante et la cruauté dont il est constamment victime. Pour lui, votre célébration est une mascarade ; votre liberté tant vantée, une licence impie ; votre grandeur nationale, une vanité démesurée ; vos cris de joie sont vides et sans cœur ; vos dénonciations des tyrans, une impudence effrontée ; vos cris de liberté et d’égalité, une moquerie creuse ; vos prières et vos hymnes, vos sermons et vos actions de grâce, avec tout votre déploiement religieux et votre solennité, ne sont pour lui que grandiloquence, fraude, tromperie, impiété et hypocrisie – un mince voile destiné à dissimuler des crimes qui feraient honte à une nation de sauvages. Il n’existe pas sur terre de nation coupable de pratiques plus choquantes et plus sanglantes que le peuple de ces États-Unis, en cet instant même. » – Frederick Douglass (1852). Historianspeaks.org

Ces mêmes symboles sont aussi des instruments d’intégration, voire d’assimilation. Au début du XXᵉ siècle, les cérémonies collectives de naturalisation organisées le 4 juillet font entrer symboliquement de nouveaux membres dans la communauté nationale à travers des rituels d’« américanisation » : défilés, discours civiques, omniprésence du drapeau.

Un rite de la religion civile américaine

Au fil du temps, le 4-Juillet s’impose comme l’un des principaux rites d’une véritable « religion civile » – notion forgée par Rousseau, adaptée aux États-Unis par le sociologue Robert Bellah dans les années 1960. Cette religion possède ses textes sacrés (la Déclaration d’indépendance, la Constitution), ses saints (George Washington, Abraham Lincoln), ses rites (le 4-Juillet, les investitures), ses lieux de pèlerinage (Independence Hall, Gettysburg, ou encore le mont Rushmore), ses temples (du Capitole au Lincoln Memorial), ses reliques (la Constitution originale, la Liberty Bell) et une croyance partagée dans la mission historique et morale de la nation.

Le 4-Juillet apparaît ainsi comme un puissant rituel durkheimien de réactivation périodique de l’appartenance nationale au sein d’une société profondément diverse.

Dans cette caricature de 1902 sur la célébration du 4-Juillet, légendée « Une fausse alerte le 4 juillet », l’Oncle Sam dit à Dame Paix : « Tout va bien. Il n’y a pas de combats. Le bruit que vous entendez, c’est juste ma famille qui fait la fête ! » « Puck magazine », 2 juillet 1902, Librarie du Congrès

Chaque été, une nation qui se définit par des idées – l’égalité, la liberté – rejoue la scène de sa propre naissance. L’Amérique, dont l’identité ne repose ni sur un territoire homogène ni sur une origine commune, constitue l’archétype de la « communauté imaginée » théorisée par Benedict Anderson : les nations ne préexistent pas aux récits qu’elles se racontent, elles se construisent et se perpétuent grâce à des mythes, des symboles et des rituels partagés, qui permettent à des millions d’individus de se représenter comme membres d’une même communauté historique et politique.

Un répertoire présidentiel séculaire

En tant qu’incarnations de la nation, les présidents ont parfaitement saisi les enjeux de cette fête : puiser dans le corpus mythique des éléments qui servent leur politique du moment, sans pour autant s’en éloigner complètement. D’où l’illusion d’une tradition continue, alors qu’il s’agit d’une recomposition permanente.

Le centenaire de 1876, célébré sous Ulysses S. Grant, associe réconciliation après la guerre de Sécession et célébration d’une Amérique industrielle tournée vers l’avenir.

Le bicentenaire de 1976, organisé par Gerald Ford après le Vietnam et le Watergate, prend la forme d’un rituel de guérison nationale. Ronald Reagan réaffirme ensuite un exceptionnalisme américain à vocation universelle, porté par la rhétorique de la « cité sur la colline », notamment lors du Liberty Weekend de 1986, tandis que George W. Bush réactive, après le 11 septembre, un patriotisme de guerre fondé sur la défense de la liberté et de la mission américaine dans le monde.

Enfin, Bill Clinton et Barack Obama mettent davantage l’accent sur la diversité et l’inclusion, sans jamais s’éloigner du même socle, comme en témoigne la généralisation des cérémonies de naturalisation organisées le 4 juillet sous la présidence Obama.

Un 250ᵉ anniversaire hors norme

Donald Trump n’invente ni le rite ni le mythe. Sa volonté de faire du 4-Juillet un moment central du récit national n’a rien d’inédit, pas plus que sa rhétorique de l’exceptionnalisme américain ou de l’élection providentielle des États-Unis, déjà mobilisée par Reagan ou Bush.

Là où il rompt nettement avec la tradition présidentielle, c’est en durcissant ce récit pour le recentrer sur sa propre figure, en le militarisant et en en faisant un instrument de confrontation politique. La commémoration nationale n’a plus seulement pour fonction de célébrer la nation : elle sert désormais à désigner ceux qui la menaceraient et celui qui serait appelé à la sauver.

Parmi les innovations décidées à l’occasion du 250ᵉ anniversaire des États-Unis : la fabrication d’une série de passeports à l’effigie de Donald Trump. Compte de Donald Trump/Truth Social

Cette évolution se manifeste dès le Salute to America du 4 juillet 2019, organisé au pied du Lincoln Memorial avec chars, avions de chasse et démonstrations militaires, puis dans son discours du Mont Rushmore du 3 juillet 2020, où il dénonçait une prétendue cancel culture menaçant l’histoire et l’identité américaines.

En 2026, la logique se radicalise : les célébrations du 250ᵉ anniversaire, autour de la Grande Foire des États-Unis (Great American State Fair, mélange de fête foraine et d’exposition mettant en valeur les États qui composent le pays) organisée à Washington du 25 juin au 10 juillet et du programme Freedom 250, combinant gala d’arts martiaux mixtes, Grand Prix automobile et revues navales, tendent à faire de la commémoration elle-même un objet de confrontation partisane.


À lire aussi : Pourquoi Trump installe une cage de combat devant la Maison-Blanche


Plus encore, la figure de l’« ennemi intérieur » – élites, universités, médias, opposants – occupe désormais une place centrale dans le récit trumpien. La nouveauté n’est pas d’utiliser la commémoration à des fins politiques, mais d’en faire un instrument explicite de mobilisation partisane, articulé autour de la figure d’un chef présenté comme le seul capable de restaurer la grandeur nationale.

Que le 250e anniversaire se déroule dans un contexte de crise nationale n’est pas inédit : 1876, c’était la difficile reconstruction d’une unité nationale encore fragile onze ans après la sanglante guerre de Sécession ; 1976 était marquée par les séquelles du scandale du Watergate qui avait abouti deux ans plus tôt à la démission de Richard Nixon.

Ce qui diffère en 2026, c’est l’orientation du récit. Là où les commémorations précédentes projetaient la nation vers l’avenir, Trump oriente principalement le sien vers un passé fantasmé. Make America Great Again, America First, la référence récurrente à un « nouvel âge d’or » : tous ces slogans supposent l’existence d’une grandeur passée à restaurer. La nouveauté n’est pas tant la nostalgie elle-même que sa centralité dans la définition du projet politique.

Même lorsque Trump mobilise un imaginaire futuriste — intelligence artificielle, conquête spatiale –, il ne faut pas s’y tromper : son futur n’ouvre pas sur quelque chose d’inédit, il certifie que l’Amérique était, depuis ses origines, destinée à la grandeur. C’est un récit réactionnaire au sens propre – un avenir qui regarde en arrière.

Ce que le 250e anniversaire révèle, enfin, c’est que le débat dépasse l’opposition entre démocrates et républicains : il porte sur une question plus fondamentale. Que célèbre-t-on exactement lorsqu’on célèbre l’Amérique ?

Le récit trumpien ne vise plus seulement à définir ce qu’est la nation ; il tend aussi à préciser qui en serait le dépositaire légitime. Derrière l’invocation d’un âge d’or perdu, c’est une certaine image de l’Amérique qui se dessine – blanche, chrétienne, socialement conservatrice –, dont les transformations démographiques et culturelles récentes auraient menacé l’identité historique. Le débat ne porte plus seulement sur ce qu’est l’Amérique, mais sur qui peut légitimement prétendre l’incarner.

The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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01.07.2026 à 12:35

250 ans après, les griefs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis restent étonnamment actuels

Robert Parkinson, Professor of History, Binghamton University, State University of New York

Au-delà de ses grandes formules sur la liberté et l’égalité, la Déclaration d’indépendance est un acte d’accusation contre le pouvoir britannique. Ses 27 doléances éclairent les origines concrètes de la révolution américaine.
Texte intégral (2398 mots)
En relisant les 27 griefs de la Déclaration d’indépendance, on découvre une histoire de justice contestée, de pouvoir arbitraire, de mobilisation populaire et de conflits autour de l’immigration, des terres et de la citoyenneté. World Digital Library

Deux cent cinquante ans après la Déclaration d’indépendance, ses célèbres principes éclipsent souvent les 27 doléances adressées à George III. Pourtant, ces accusations racontent les peurs, les colères et les aspirations qui ont conduit les colons américains à rompre avec la Couronne britannique.


La Déclaration d’indépendance des États-Unis, avec son texte manuscrit en lettres cursives sur un parchemin, ressemble à une relique venue d’un passé lointain. De même, on pourrait penser que les 27 griefs formulés contre le roi George III, son gouvernement et le peuple britannique dans le corps du document n’ont guère de résonance aujourd’hui. Après tout, quel rapport les doléances précises des colons de 1776 pourraient-elles bien avoir avec l’année 2026 ? Les passages de la Déclaration qui méritent vraiment d’être connus seraient plutôt les phrases célèbres des premiers paragraphes, consacrées aux vérités tenues pour évidentes, à la quête du bonheur et à l’égalité de tous les êtres humains.

Je suis professeur d’histoire et j’étudie la Déclaration d’indépendance depuis près d’un quart de siècle. Ce texte occupe une place centrale dans les quatre ouvrages que j’ai consacrés à la fondation des États-Unis, en particulier dans mon livre récemment paru, Tyrants and Rogues: Understanding the Declaration of Independence (Tyrans et rebelles : comprendre la Déclaration d’indépendance, juin 2026, non traduit en français).

À mes yeux, les questions qui préoccupaient le plus les dirigeants de la révolution, en 1776, restent d’une étonnante actualité pour les Américains : une justice partisane, l’exercice arbitraire du pouvoir, des responsables publics qui ne rendent pas de comptes à leurs administrés, des citoyens privés de voix dans les décisions qui touchent leur famille, ou encore les politiques en matière d’immigration et de citoyenneté.

Plus encore, l’étude de ces doléances montre à quel point la révolution a reposé sur les citoyens ordinaires. Sans leur indignation politique et leur participation à la rébellion, l’indépendance américaine n’aurait jamais vu le jour.

D’où vient l’autorité ? Quelles sont les limites de la force, de la contrainte et du pouvoir ? À qui les responsables publics doivent-ils rendre des comptes, et qui décide de l’État de droit ? Que se passe-t-il lorsque ces tensions dégénèrent en violence, voire en guerre civile ? Ces questions sont tout aussi actuelles au XXIᵉ siècle qu’elles l’étaient au XVIIIᵉ.

Tyrans et colons

Les premières phrases de la Déclaration comptent parmi les plus célèbres jamais écrites. Mais on trouve aussi, plus loin dans le texte, des passages d’une grande force, qui énoncent clairement ce que les colons de 1776 jugeaient absolument inacceptable.

Les colons y dénoncent les efforts du roi pour rendre « l’armée indépendante du pouvoir civil et supérieure à celui-ci ». Ainsi, lorsque les habitants du Rhode Island se plaignirent que le navire britannique Gaspee s’en soit pris sans ménagement à leurs bâtiments dans sa traque des contrebandiers, la Royal Navy balaya les protestations du gouvernement colonial d’un revers de main.

La Déclaration d’indépendance dénonce également les atteintes portées à la justice : la volonté du roi de rendre « les juges dépendants de sa seule volonté » et celle du Parlement de « priver » les Américains « des avantages du procès devant un jury ». Les colons accusent aussi le Parlement de « supprimer [leurs] chartes, d’abolir [leurs] lois les plus précieuses et de modifier fondamentalement la forme de [leurs] gouvernements ».

Ainsi, en 1774, en réponse à la Boston Tea Party, le Parlement retira au Massachusetts sa charte coloniale et réforma en profondeur son gouvernement, en remplaçant de nombreux postes électifs par des fonctions pourvues par nomination. C’est sur ces fondements que reposait la révolution de 1776 : pour les colons, ils définissaient ce qu’était un tyran.

Les oubliés de l’histoire

L’étude des doléances fait également apparaître une galerie de personnages bien plus diverse que les 56 hommes blancs qui ont signé la Déclaration. Presque tous étaient riches, et la majorité d’entre eux possédaient des esclaves.

Lorsqu’on s’intéresse aux événements qui se cachent derrière les griefs de la Déclaration, on découvre que les personnes racisées sont présentes, bien que souvent invisibilisées – et pas seulement à travers la tristement célèbre référence de Thomas Jefferson aux « impitoyables sauvages indiens » dans le dernier grief. Dans les années qui ont précédé la guerre d’indépendance, les Afro-Américains et les peuples autochtones faisaient déjà entendre leur voix et affirmaient leur présence.

Par exemple, le dernier grief de la Déclaration évoque des « insurrections intérieures » (domestic insurrections). Au XVIIIᵉ siècle, le terme « domestic » était un euphémisme pour désigner les personnes réduites en esclavage. Le Congrès faisait ainsi référence à la proclamation d’émancipation de Lord Dunmore, qui promettait la liberté aux esclaves rejoignant les rangs britanniques. Les historiens estiment qu’au moins 1 000 personnes sont ainsi parvenues à rejoindre Lord Dunmore et à obtenir leur liberté. Beaucoup d’autres ont tenté leur chance.

D’autres critiques, qui semblent sans lien avec ces questions – comme le recours du roi au veto royal, la conscription forcée dans la marine britannique (impressment) ou encore l’affaiblissement du pouvoir judiciaire – portent, eux aussi, la marque de groupes minoritaires. Le septième grief, par exemple, reproche au roi d’avoir entravé l’immigration vers les colonies.

Mais lorsqu’il est question d’« élever les conditions des nouvelles concessions de terres », on s’intéresse en réalité aux peuples autochtones ; à l’époque, toute référence aux terres américaines renvoyait nécessairement à cette question. Ces « conditions » comprenaient notamment la ligne de proclamation de 1763, une mesure destinée à préserver les frontières des territoires autochtones. Cette politique était le résultat de plus de dix années de résistance des peuples autochtones, qui s’étaient battus pour défendre leurs terres.

La foule derrière la cause

Des hommes et des femmes ordinaires, dans les villes comme dans les campagnes des colonies, se trouvent également derrière la longue liste de griefs de la Déclaration. Sans leur mobilisation, le mouvement révolutionnaire n’aurait jamais pris son essor.

Un esprit de contestation populaire se cache derrière des formules qui peuvent aujourd’hui paraître désuètes. Ainsi, le dixième grief dénonce les « essaims de fonctionnaires » envoyés pour « dévorer les ressources » des colons. Cette expression, empruntée à la Bible, fait référence aux dizaines d’agents des douanes dépêchés à Boston à la fin des années 1760.

Aujourd’hui, la plupart des Américains connaissent certains de ces épisodes célèbres, comme les habitants de Boston jetant des cargaisons de thé dans le port (séquence appelée le Boston Tea Party) pour protester contre le Tea Act de 1773. Mais, à de nombreuses reprises, des citoyens ordinaires ont exprimé leur colère politique en lançant des pierres contre les représentants du pouvoir, en saccageant les maisons de responsables gouvernementaux, en incendiant des navires et des forts de la Couronne, avant de prendre finalement les armes et de marcher au combat.

Ces fameux « essaims » de fonctionnaires ? Leur présence a suscité une vive agitation à Boston, jusqu’à provoquer des jets de pavés contre des officiers britanniques et l’incendie de l’une de leurs embarcations sur le Boston Common.

Les griefs énoncés dans la Déclaration témoignent de la colère profonde et durable que les réformes impériales britanniques ont suscitée dans les colonies. Ils offrent aussi une vision plus complète – et plus complexe – des États-Unis au moment de leur naissance.

Des hommes derrière le roi

Deux cent cinquante ans plus tard, il est naturel que les Américains aient largement oublié les personnes que les colons tenaient pour responsables des injustices qu’ils dénonçaient. Dans la Déclaration, Thomas Jefferson et le Congrès concentrent leurs attaques sur un roi tyrannique. Mais, selon eux, George III était entouré de nombreux collaborateurs qui conspiraient contre le peuple américain.

Parmi eux figuraient des membres du gouvernement du roi, comme les lords North, Hillsborough et Mansfield ainsi que des officiers militaires, tels que le général Thomas Gage, le lieutenant William Dudingston et l’amiral Samuel Graves. Si la plupart des Américains d’aujourd’hui n’ont probablement jamais entendu parler de ces hommes, leurs noms étaient familiers à tous en 1776.

Ils comptaient également parmi eux des représentants de la Couronne nommés par le roi, comme les gouverneurs royaux Josiah Martin, Lord Dunmore et William Tryon, qui prit les armes contre des fermiers de Caroline du Nord révoltés contre les impôts et la corruption des autorités.

Pour les Américains d’aujourd’hui, ces griefs peuvent paraître abstraits et désincarnés. Mais, pour les colons, chacun d’eux avait un visage. Derrière chaque accusation se trouvait une personne chargée de mettre en œuvre la politique du roi. Les dirigeants de la révolution en vinrent à la conviction que les agissements de ces responsables rendaient impossible le maintien des Treize Colonies au sein de l’Empire britannique. Ils craignaient que, en renonçant à l’indépendance, les Américains ne perdent la possibilité d’obtenir justice, de faire entendre leur voix et de vivre sous un gouvernement représentatif.

En 1825, Thomas Jefferson décrivit la Déclaration d’indépendance comme « l’expression de l’esprit américain ». Les griefs en faisaient pleinement partie : ils reflétaient les difficultés auxquelles avaient été confrontés des hommes et des femmes ordinaires, issus de tous les horizons. Les Américains d’aujourd’hui peuvent encore tirer des enseignements de leur manière d’y répondre.

The Conversation

Robert Parkinson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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01.07.2026 à 12:35

« Juneteenth Independence Day » : le long combat des Afro-Américains pour l’accès à l’éducation après l’abolition de l’esclavage

Rodney Coates, Professor of Critical Race and Ethnic Studies, Miami University

Contraction des mots « June » (juin) et « nineteenth » (dix-neuvième), le Juneteenth, qui marque l’émancipation des esclaves, est devenu un jour férié en 2021 aux États-Unis.
Texte intégral (2139 mots)
La salle de classe des demoiselles Cooke, Bureau des affranchis, Richmond (Virginie), en 1866. Jas. E. Taylor/Wikimedia Commons

Contraction des mots « June » (juin) et « nineteenth » (dix-neuvième), le Juneteenth, qui marque l’émancipation des esclaves aux États-Unis, est devenu un jour férié en 2021. L’histoire de cette fête nationale nous rappelle que des lois très répandues dans le Sud interdisaient aux esclaves le droit à l’éducation et que le combat pour la liberté va de pair avec l’accès au savoir.


L’abolitionniste et écrivain Frederick Douglass (v.1818-1895) est connu pour de nombreuses raisons, mais l’une des plus importantes est sans doute sa conception du lien entre l’éducation et l’esclavage. Douglass, lui-même, est né esclave dans le Maryland, sur la côte Est.

Dans son autobiographie de 1845, il a raconté comment l’une de ses propriétaires, Mme Auld, avait commencé à lui apprendre à lire lorsqu’il était enfant. Le mari de Mme Auld lui avait ordonné de cesser de donner des cours à Douglass.

« C’est précisément à ce stade de mon apprentissage que M. Auld découvrit ce qui se passait et interdit aussitôt à Mme Auld de continuer à m’instruire, lui disant, entre autres, qu’il était illégal, mais aussi dangereux, d’apprendre à lire à un esclave », écrit Douglass.

« Pour reprendre ses propres mots, il a ajouté : “Si tu donnes le doigt à un nègre, il prendra le bras. Un nègre ne doit rien savoir d’autre que d’obéir à son maître.” »

Le 31 janvier 1865, le Congrès a adopté le 13ᵉ amendement, abolissant ainsi l’esclavage. Ce n’est que le 19 juin 1865 que la nouvelle de cet amendement est parvenue aux personnes asservies de Galveston, au Texas, marquant ainsi l’origine de la fête du « Juneteenth ».

L’administration Biden a déclaré le « Juneteenth » jour férié fédéral en 2021. Aujourd’hui, cette date du 19-Juin commémore la fin de l’esclavage aux États-Unis. Mais l’histoire des personnes autrefois réduites en esclavage a continué à s’écrire de manière complexe bien après le Juneteenth, notamment en ce qui concerne leur parcours scolaire.

Le Juneteenth a clairement montré que la liberté ne s’arrêtait pas lorsque cesse l’aliénation physique, mais supposait aussi la fin de l’esclavage mental, puisque des lois interdisaient aux personnes asservies d’accéder à l’éducation dans les États du Sud.

Rendre la formation illégale

En 1739, la révolte des esclaves de Stono a eu lieu en Caroline du Sud. Craignant que des esclaves alphabétisés ne complotent de futures révoltes, la Caroline du Sud a adopté en 1740 une loi anti-alphabétisation interdisant d’enseigner la lecture aux esclaves.

La plupart des États du Sud lui ont rapidement emboîté le pas en adoptant leurs propres lois anti-alphabétisation entre 1740 et 1834, dans l’espoir d’empêcher toute nouvelle rébellion d’esclaves. Ces lois s’appliquaient aussi bien aux Noirs esclaves qu’aux Noirs libres.

Malgré ces lois, des milliers d’esclaves ont tout de même appris à lire et à écrire dans le Sud d’avant la guerre de Sécession. L’alphabétisation était un moyen d’accéder à la liberté.

Entre-temps, la première école libre africaine destinée aux enfants noirs a été fondée à New York en 1787. Cette école, qui ne comptait qu’une seule salle de classe, a accueilli à ses débuts 40 élèves, dont la plupart avaient des parents qui avaient été esclaves. Six autres écoles similaires ont été créées grâce à des fonds publics avant 1824.

Juneteenth et le chemin vers la liberté

Le Juneteenth revêt une histoire complexe qui témoigne de la foi et de la résilience des anciens esclaves, mais aussi de la haine et de la résistance à l’égard de ces personnes qui ont accédé à la liberté.

Cela nous rappelle également que la véritable liberté doit inclure le droit à l’éducation.

En 1865, les anciens esclaves ont réagi de diverses manières à leur liberté retrouvée, passant de la gratitude et la joie au désespoir et au sentiment de perte.

De nombreuses personnes anciennement asservies ont décidé de quitter les plantations et les États du Sud pour retrouver les membres de leur famille et les communautés dont l’esclavage les avait séparés.

École pour esclaves affanchis, Plantation James, Caroline du Nord (1866). Wikimédia

D’autres ont choisi de rester là où elles avaient été réduites en esclavage, cherchant à vivre leur liberté dans un environnement familier. En définitive, la grande majorité des personnes affranchies est restée dans le Sud.

Quels que soient leurs choix, les quelque 4 millions d’anciens esclaves ont mis les États-Unis au défi de reconnaître leur affranchissement et de les accueillir comme des égaux.

Sans relâche, ils se sont efforcés de s’affirmer en tant que citoyens libres au sein de la nation. L’un des principaux objectifs de ces personnes récemment affranchies était d’accéder à l’éducation.

Apprendre à lire, à écrire et bien plus encore

Après la guerre de Sécession, les personnes nouvellement affranchies se rassemblaient dans des églises, des maisons, des caves, des remises, des lieux de culte et même à l’ombre des arbres, dans les champs où elles cultivaient la terre pour apprendre à lire et à écrire. Elles acquéraient également des compétences professionnelles de base, telles que la capacité à lire et à comprendre les contrats de travail.

Bon nombre des enseignants n’avaient suivi aucune formation officielle, et certains d’entre eux étaient des personnes noires de la région qui avaient appris à lire par elles-mêmes.

Parmi les autres éducateurs figuraient des enseignants blancs originaires du Sud et du Nord, envoyés par des églises et des associations caritatives.

Des associations caritatives et des organisations religieuses du Nord, notamment l’American Missionary Association et la National Freedman’s Relief Association, finançaient parfois ces écoles gratuites destinées aux anciens esclaves noirs.

Cependant, la majeure partie des fonds destinés à financer ces écoles provenait des Américains récemment affranchis, qui prenaient en charge eux-mêmes les frais de scolarité de leurs enfants.

Alors qu’environ 90 % de la population noire des États du Sud était analphabète en 1865, ce pourcentage est tombé à 70 % en 1880.

Parcours dans l’enseignement supérieur

Les Noirs récemment affranchis ont également commencé à disposer de davantage de possibilités d’accès à l’enseignement supérieur.

Le premier établissement d’enseignement supérieur historiquement fréquenté par des personnes noires, l’université de Cheyney, a été fondé en Pennsylvanie en 1837, bien avant la guerre de Sécession. Au total, quatre établissements de ce type avaient vu le jour à la fin de la guerre de Sécession, en 1865.

C’est à ce moment-là que la véritable libération a commencé, alors qu’un nombre croissant d’établissements offraient la liberté académique aux Afro-Américains, qui, sans cela, n’auraient pas pu fréquenter la plupart des universités.

Au cours des quinze années qui ont suivi la guerre de Sécession, 59 établissements au total avaient ouvert leurs portes aux étudiants noirs.

En 1867, en vertu d’une loi du Congrès, l’université Howard a été fondée à Washington, D. C. Elle proposait non seulement des cours fondamentaux, mais aussi des formations en droit, en médecine, en sciences de l’éducation et en pharmacie.

Une promesse qui passe par l’éducation

Une toute nouvelle série de défis et d’opportunités attendait les Afro-Américains anciennement réduits en esclavage qui cherchaient la liberté vers le Nord. La plupart d’entre eux sont arrivés dans des villes, telles que Chicago et New York, où ils ont rencontré un certain soutien, mais ont également été confrontés à la discrimination raciale et à la pauvreté.

Leurs vies étaient constamment empreintes d’hostilité, tant sur le plan juridique que racial.

L’éducation figurait parmi les principales priorités des personnes libres, qui cherchaient à acquérir de nouvelles compétences et à progresser dans la vie. Elles apprenaient non seulement les bases de la lecture et du calcul, mais aussi des compétences professionnelles, les devoirs civiques et des connaissances approfondies dans des domaines professionnels, tels que le droit, la médecine, la pharmacie et l’enseignement.

En fin de compte, le « Juneteenth » offrit une promesse de liberté, mais l’éducation était indispensable pour la concrétiser.

The Conversation

Rodney Coates ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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