17.09.2026 à 17:29
Sophie Hennekam, Associate Professor in Human Resource Management, specialized in Diversity Management, Audencia
Laila Benraïss-Noailles, Professeur des universités en sciences de gestion, directrice adjointe, Université de Bordeaux; IAE Bordeaux - Université de Bordeaux
Loubna Tahssain-Gay, Directrice de recherche, ESSCA School of Management
La ménopause agit comme un révélateur puissant d’inégalités sociales et professionnelles déjà existantes. Une étude menée dans plusieurs pays, sur trois continents, suggère que, loin d’être une simple transition biologique, elle met en lumière la manière dont le genre, la classe sociale, la culture et l’organisation du travail s’entrecroisent pour façonner les parcours professionnels des femmes.
La ménopause est encore largement pensée comme une question médicale individuelle.
Pourtant, nous montrons dans notre recherche qu’elle est avant tout une expérience sociale, profondément marquée par la culture et la classe sociale, avec des conséquences très différenciées sur les carrières des femmes.
La ménopause ne produit pas, à elle seule, ces inégalités. Elle révèle et amplifie des mécanismes déjà à l’œuvre, dont les effets diffèrent selon les ressources professionnelles, sociales et culturelles dont disposent les femmes.
En France, la ménopause au travail commence tout juste à émerger dans le débat public, alors même qu’elle concerne 17 millions de femmes. Chaque année, environ 500 000 femmes entrent dans cette période de leur vie ; 87 % d’entre elles indiquent des incidences sur leur activité professionnelle. Le nombre de femmes en emploi concernées ne cesse d’augmenter, sous l’effet du vieillissement de la population active et du recul de l’âge de la retraite.
Longtemps tabou, ce sujet suscite désormais un intérêt politique croissant. En avril 2025, un rapport parlementaire a formulé 25 propositions visant à mieux intégrer la ménopause dans les politiques de ressources humaines et améliorer les conditions de travail des salariées concernées. Il marque une prise de conscience certes tardive, mais indispensable.
Notre recherche s’appuie sur 205 témoignages de femmes en emploi dans plusieurs pays, notamment en Chine, en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Zimbabwe et en Zambie. Elle analyse la manière dont elles vivent cette transition et met en évidence un constat central : les effets professionnels de la ménopause sont profondément inégalitaires.
La ménopause n’est pas interprétée de manière universelle. Elle est principalement appréhendée dans de nombreux contextes occidentaux à travers un prisme biomédical, qui met l’accent sur les symptômes, la fatigue ou la baisse de performance.
À lire aussi : Au-delà des bouffées de chaleur, les femmes doivent s’inquiéter des effets de la ménopause sur leur cœur
Même si les répercussions de la ménopause sur la santé des femmes ne doivent être ni ni niés, niminorés, cette médicalisation contribue à renforcer les stéréotypes liés à l’âge et au genre tout en alimentant des formes de stigmatisation au travail, en particulier dans les environnements compétitifs.
À l’inverse, dans les contextes africains et asiatiques analysés, la ménopause est perçue comme une transition sociale, parfois associée à un statut symbolique renforcé ou à une reconnaissance accrue. Certaines femmes interrogées décrivent cette période comme une étape de redéfinition de soi, y compris sur le plan professionnel. Une première femme interviewée témoigne :
« Après avoir traversé ces changements physiques et émotionnels, je me sens mieux armée pour gérer le stress et les situations difficiles. Je suis également devenue plus empathique envers les personnes confrontées à des difficultés personnelles, ce qui a renforcé mes compétences en matière de communication et de leadership. De plus, la ménopause m’encourage à fixer des limites plus saines et à donner la priorité à prendre soin de moi. »
Sur tous les continents, en revanche, les femmes qui cumulent plus fréquemment des emplois physiquement exigeants, peu flexibles et offrant peu de marges de négociation, assument davantage de responsabilités domestiques. Ce phénomène est largement documenté dans la littérature sociologique, notamment par les chercheuses Jan Windebank ou Tracey Warren.
Pour ces femmes, les symptômes de la ménopause peuvent devenir particulièrement difficiles à gérer. Elles disposent de moins de ressources organisationnelles et se sentent souvent moins légitimes à demander des aménagements.
Une personne interviewée rappelle que :
« Le plus dur, c’est sans aucun doute le travail physique. Je me fatigue assez vite et j’ai ensuite des bouffées de chaleur si, par exemple, je dois aider quelqu’un à prendre son bain. »
La sévérité des symptômes peut affecter la santé, la productivité et la présence au travail). Notre recherche met surtout en évidence un phénomène plus discret : l’auto-exclusion professionnelle.
« Je pense que la ménopause m’a empêchée de postuler à d’autres emplois auxquels j’aurais pu prétendre. Cela me rend très peu sûre de moi et limite mes choix », relate une personne interviewée.
De nombreuses femmes expliquent renoncer à des opportunités de promotion, de mobilité ou de formation, non par manque de compétences, mais par une anticipation d’un coût personnel trop élevé. Ce mécanisme marque particulièrement les trajectoires professionnelles féminines en contexte de précarité.
« Je pense que depuis que je suis entrée en périménopause, je m’intéresse moins à l’évolution de ma carrière. J’ai l’impression de n’avoir plus rien à apporter à un poste à plus grandes responsabilités. J’ai perdu la confiance que j’avais autrefois… Je me demande sans cesse si je fais bien mon travail », souligne une autre personne interviewée.
La ménopause devient un enjeu relevant de l’organisation du travail. Nous mettons en lumière que les difficultés rencontrées par les femmes tiennent moins aux symptômes eux-mêmes qu’à l’articulation entre les contraintes professionnelles et les ressources organisationnelles disponibles.
« Je n’ai pas parlé de mes symptômes à mon employeur. Mais si je le faisais, je ne recevrais aucun soutien », exprime une personne interviewée.
Les réponses organisationnelles reposent largement sur une logique implicite d’adaptation individuelle, supposant que les salariées disposent des marges de manœuvre nécessaires pour ajuster leur activité ou solliciter du soutien. Ces marges sont socialement différenciées :
Les femmes les mieux dotées en ressources professionnelles et organisationnelles sont davantage en mesure de composer avec la ménopause ;
Celles occupant des positions plus contraintes se trouvent plus exposées à la fatigue morale et au retrait professionnel.
En ce sens, les politiques organisationnelles existantes tendent à bénéficier prioritairement aux femmes disposant déjà de ressources, laissant de côté celles qui en auraient pourtant le plus besoin. Ceci confirme les appels récents à reconnaître la ménopause comme une véritable question de travail.
Les effets de la ménopause ne sont ni uniformes ni automatiques. Ils dépendent largement des ressources disponibles – individuelles, sociales et organisationnelles – dont disposent les femmes pour y faire face.
Celles qui occupent des emplois autonomes, mieux reconnus et plus flexibles peuvent plus facilement ajuster leur activité, mobiliser du soutien ou redéfinir leur trajectoire professionnelle. À l’inverse, les femmes cantonnées à des postes contraints et moins aménageables se trouvent exposées à une dégradation de leurs conditions de travail et à des arbitrages défavorables pour leur carrière.
La ménopause apparaît comme un moment critique où des inégalités jusqu’alors latentes deviennent visibles : renoncements à des opportunités professionnelles, auto-exclusion de certaines trajectoires. Ces mécanismes contribuent à renforcer les écarts déjà observés en matière de progression de carrière, de reconnaissance et de santé au travail.
Penser la ménopause autrement, c’est dépasser une approche strictement individuelle ou médicale pour l’envisager comme un enjeu organisationnel et social à part entière. Cela implique de concevoir des politiques de ressources humaines capables de tenir compte de la diversité des situations vécues par les femmes, en intégrant explicitement les dimensions de conditions de travail et de culture organisationnelle.
À ce titre, la ménopause constitue un levier essentiel pour repenser les politiques d’égalité professionnelle, de santé au travail et de maintien en emploi des femmes tout au long de leur carrière.
Cet article a été corédigé avec Bruno Felix, professeur à Fundação Dom Cabral au Brésil.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
17.09.2026 à 17:29
Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
Une véritable reconnaissance du vote blanc pourrait-elle inciter les partis et les candidats à mieux prendre en compte les demandes des citoyens ?
En France, le résultat d’un scrutin est uniquement déterminé par l’addition de votes positifs, quels que soient l’abstention et les votes blancs ou nuls.
En Colombie, au Pérou, en Mauritanie ou en Mongolie, le vote blanc est comptabilisé. Il peut même, dans certains cas, invalider une élection.
Dans les démocraties représentatives contemporaines, les élections remplissent deux fonctions principales : choisir les dirigeants et exprimer les préférences politiques de la population. Mais ces deux fonctions doivent être connectées si on veut garantir la légitimité, la qualité et l’efficacité de la gouvernance. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Un scrutin peut désigner un vainqueur sans rapport avec les préférences véritables des citoyens. Avec pour conséquence de favoriser un sentiment d’illégitimité des élus et de réduire leur capacité pratique de gouverner efficacement.
D’où vient cette césure entre ces deux fonctions du système démocratique ? Du refus de la reconnaissance du vote blanc. Lorsque celui-ci est exclu des suffrages exprimés, l’élection permet certes de désigner des gouvernants mais elle ne permet pas de mesurer correctement le niveau d’insatisfaction des électeurs à l’égard de l’offre politique.
En France, les bulletins blancs sont comptabilisés séparément des votes nuls depuis la loi du 21 février 2014. Cependant, à la différence d’autres pays, comme la Colombie, le Pérou, la Mauritanie ou la Mongolie, ils ne toujours pas considérés comme des suffrages exprimés et n’ont donc pas le pouvoir d’invalider une élection. Alors que le vote blanc est censé permettre à des citoyens engagés de signaler leur insatisfaction à l’égard de l’offre politique proposée, ce message de « civisme critique » est totalement ignoré par nos dirigeants. En effet, le résultat d’un scrutin demeure uniquement déterminé par l’addition de votes positifs, quelle que soit l’ampleur de l’abstention, des votes blancs et des votes nuls. S’il veut politiquement peser, le citoyen est alors contraint de choisir un candidat qu’on lui présente. Aucune voie alternative ne lui est ouverte.
Ainsi, des candidats médiocres peuvent gagner des élections parce qu’ils apparaissent comme le moindre mal par rapport à leurs adversaires, sans répondre aucunement aux attentes de la société. En France, comme dans d’autres pays occidentaux, une grande partie des suffrages rassemblés par les deux extrêmes (droite et gauche) n’exprime pas un vote d’adhésion, mais un rejet à l’égard du candidat d’en face. Cette situation révèle la dégénérescence du processus démocratique, détruit par un marché politique qui nourrit l’inefficacité collective et déconnecte les citoyens de leurs gouvernants.
Selon la théorie du Public Choice, les systèmes démocratiques doivent être interprétés comme des marchés politiques dans lesquels les partis et les candidats offrent des programmes pour satisfaire les désirs des électeurs. Dans un marché économique, les consommateurs ne sont pas obligés d’acheter des produits qui ne correspondent pas à leurs attentes. Les citoyens devraient alors également pouvoir refuser de consommer les programmes politiques proposés. Or, dans un système électoral où seuls les votes positifs sont pris en compte, les citoyens n’ont pas cette liberté. Ils sont contraints de choisir entre des options qu’ils jugent parfois insatisfaisantes car on leur impose de consommer l’une d’entre elles.
Dès lors, les candidats n’ont d’autre contrainte que celle d’être rejetés moins fortement que leurs concurrents. Plutôt que de chercher à convaincre une majorité large d’électeurs, ils recherchent alors simplement l’appui de minorités organisées en lobbies, ayant naturellement avantage à soutenir des partis en échange de subsides et de protections en cas de victoire. Le processus débouche sur une antisélection qui désigne dans la théorie économique une situation dans laquelle les mécanismes de sélection du marché favorisent les acteurs les moins performants. Les dirigeants répondent de moins en moins aux besoins de l’ensemble des citoyens.
Pour certains analystes, une reconnaissance du vote blanc ouvrirait la boite de Pandore et bloquerait la démocratie. Au regard du décalage actuel entre l’offre et la demande de politiques publiques, il risquerait justement d’empêcher l’élection des candidats en occupant une place dominante. Certes, si jamais dans des élections, le poids du vote blanc devait s’avérer systématiquement majoritaire, on ne pourrait pas échapper à la nécessité de revoir de fond en comble nos mécanismes de représentation collective. Mais doit-on prévoir un tel scénario ?
En Mongolie, cet îlot de démocratie ancré entre la Russie et la Chine, un vote blanc qui dépasserait seulement 10 % des voix a le pouvoir d’invalider une élection. Mais jamais ce seuil n’a été atteint ! Dans les pays où le vote blanc est reconnu, aucun ne s’est retrouvé face à une crise de la gouvernance. Ceci est logique car lorsque les électeurs disposent de la possibilité de refuser en bloc des produits insatisfaisants, les partis deviennent obligés d’adapter leur offre à la demande, pour leur éviter d’être collectivement rejetés.
Reconnaître le vote blanc et en faire une menace sérieuse sur le résultat d’une élection, c’est donc paradoxalement garantir qu’il resterait limité en obligeant les partis à satisfaire les besoins des citoyens sous peine d’être individuellement comme collectivement exclus du marché. Mais c’est donc également produire une incitation à réduire l’abstention. En effet, dans un système où seuls sont pris en compte les suffrages positifs, un bulletin blanc est un geste politiquement inefficace, sans conséquence réelle sur l’issue du scrutin. De nombreux citoyens insatisfaits de l’offre politique préfèrent donc rationnellement choisir la stratégie d’abstentionnisme plutôt que celle du vote. À l’inverse, si déposer dans l’urne un bulletin blanc a de sérieuses chances d’influer sur le résultat d’une élection, la volonté d’y participer y est accrue.
Pour reprendre l’exemple de la Mongolie, l’abstention y est structurellement plus faible que dans nombre de pays occidentaux. À titre d’illustration, les chiffres de participation aux élections législatives sont toujours supérieurs à 70 % alors qu’en France elles n’ont mobilisé en 2017 comme en 2022 que moins de 50 % du corps électoral. Dans ce contexte, reconnaître le vote blanc ne devrait pas être interprété comme un risque de blocage, mais bien au contraire comme une véritable soupape permettant de restaurer la légitimité du processus politique, en évitant la sélection de nos dirigeants par des votes en trompe-l’œil.
Au même titre qu’une grande partie de l’abstention, le vote blanc nous alerte sur la crise de représentation de nos institutions démocratiques. Mais le refus de le reconnaître comme suffrage exprimé est l’explication même de cette crise de représentation. Dans ce contexte de défiance croissante envers nos dirigeants, la montée en puissance des mouvements populistes et de la violence qui les accompagnent sont des réactions logiques à ce mépris des citoyens. A chaque nouveau soubresaut, ce sont des masses toujours plus importantes de la population qui doutent de la valeur de la démocratie face à des élus paralysés dans leur action par leur faible représentativité.
Reconnaître le vote blanc comme un suffrage exprimé, c’est donc revitaliser la démocratie, en stoppant les dérives du marché politique vers la polarisation, l’illibéralisme et la tentation de régimes autoritaires ; c’est également une invitation plus large à réactualiser l’ensemble de nos mécanismes d’expression des préférences électorales, bien trop rigides pour répondre aux enjeux d’un XXIᵉ marqué par de profondes mutations technologiques et sociétales.
Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.09.2026 à 17:29
Laëtitia Langlois, Maître de conférences en études politiques britanniques, Université d’Angers
L’ESSENTIEL
Il y a peu, Nigel Farage, patron du parti d’extrême droite Reform UK, enchaînait les succès électoraux et les sondages flatteurs. Mais la situation a évolué.
Accusé d’avoir reçu des dons illégaux, quelque peu ridiculisé par une élection partielle où son principal adversaire se présentait comme « le comte Tête de Poubelle », Farage doit aussi s’adapter à la personnalité du nouveau premier ministre Andy Burnham, bien plus proche des classes populaires que Keir Starmer.
Si Nigel Farage recule légèrement dans les sondages, il ne faut pas pour autant en conclure que son temps est passé. Ses thèmes de prédilection demeurent au cœur des débats, et il reste aujourd’hui l’adversaire numéro un du gouvernement travailliste.
Après un été marqué par des affaires financières et des accusations de financement illégal, une victoire en demi-teinte dans sa circonscription de Clacton-on-Sea (Essex, Angleterre) et une nette baisse dans les sondages depuis l’arrivée au pouvoir du très populaire nouveau premier ministre travailliste Andy Burnham, la dynamique exceptionnellement favorable qui portait Nigel Farage semble – pour la première fois depuis des mois – marquer le pas.
Cet essoufflement ne doit cependant pas masquer la force politique majeure que représente le leader d’extrême droite et son parti, Reform UK, dans un pays où les questions d’immigration et d’identité nationale restent des préoccupations centrales de l’électorat.
Tout commence le 13 mai 2026. Une semaine seulement après la retentissante victoire de Reform UK aux élections locales où ce parti remporte près de 1 500 sièges de conseillers locaux et prend le contrôle de 14 collectivités, Nigel Farage est visé par une enquête de la commission d’éthique du Parlement britannique à propos d’un don de 5 millions de livres (soit environ 6 millions d’euros) versé par le milliardaire Christopher Harbone au leader d’extrême droite britannique.
Ce don considérable, effectué à la veille des élections de juillet 2024 auxquelles Nigel Farage était candidat dans la circonscription de Clacton-on-Sea, n’a pas manqué de soulever bien des interrogations. D’un point de vue éthique et déontologique, tout d’abord, le don – non déclaré – contrevient au code de conduite de la Chambre des communes qui exige que les dons perçus dans les douze mois précédant une élection soient déclarés afin de garantir les règles de transparence du financement des partis.
En outre, les opposants de Farage soulignent le risque de conflit d’intérêts lié à ce don, Christopher Harborne ayant fait fortune dans le secteur des cryptomonnaies.
Enfin, pour celui qui a toujours dénoncé les élites corrompues, être mêlé à une telle affaire ne peut que fissurer l’image d’intégrité et de probité de son parti d’autant qu’une seconde affaire, tout aussi sulfureuse, éclate quelques mois plus tard.
Le 4 septembre 2026, alors que se tient le congrès de Reform UK à Birmingham, une enquête de Verbatim Media, menée par deux journalistes infiltrés au sein du parti, révèle comment des proches de Farage ont tenté de dissimuler des promesses de dons – en l’occurrence fictives, car les deux investisseurs étaient en réalité les journalistes d’investigation eux-mêmes – provenant supposément des États-Unis et destinés à financer des sondages favorables à Reform UK. Or, au Royaume-Uni comme en France, le financement de partis politiques par des dons étrangers est une pratique illégale. Devant l’ampleur du scandale et le tollé provoqué par ces révélations, les deux membres de Reform UK mis en cause – James Orr et Dan Jukes – sont contraints de démissionner. Dans la foulée, la London Metropolitan Police annonce l’ouverture d’une enquête.
Ces affaires sont pour le moins embarrassantes pour Nigel Farage, mais sa contre-attaque est immédiate : optant pour une stratégie de défense qui ressemble à s’y méprendre à celle de Donald Trump, il nie en bloc les accusations tout en les présentant comme un complot de l’establishment qui vise à nuire à sa réputation et à freiner la progression de son parti.
Dans un coup d’éclat savamment orchestré, Farage annonce sa démission de son poste de député, provoquant ainsi une élection partielle anticipée dans sa circonscription. Fidèle à sa rhétorique populiste, il déclare qu’il s’en remet au jugement des électeurs (« The people of Clacton should be the judges of my actions ») et présente la nouvelle élection comme un affrontement du peuple contre l’élite (« This will be a people versus the establishment election »).
Cependant, ce qui devait être une élection en forme de plébiscite pour Farage s’est rapidement transformé en une véritable farce le privant de l’affrontement avec l’establishment qu’il avait lui-même souhaité mettre en scène et réduisant considérablement la portée de sa victoire.
Au lendemain du scrutin du 13 août, les résultats sont sans appel. Avec 63 % des voix, Nigel Farage s’impose largement. Cependant, ce très bon score doit être relativisé au regard des conditions très singulières dans lesquelles l’élection s’est déroulée.
Refusant de faire le jeu de Farage, les principaux partis britanniques – le Parti travailliste (Labour Party), le Parti conservateur (Conservative Party) et les Libéraux-Démocrates (Liberal Democrats) – ont choisi de ne pas participer au scrutin et de ne présenter aucun candidat face au leader de Reform UK.
Plus cocasse encore, en lieu et place d’un duel avec les représentants de l’establishment, Farage s’est retrouvé opposé à une trentaine de candidats au profil pour le moins fantaisiste, au premier rang desquels son principal adversaire, Count Binface (littéralement « comte Tête de Poubelle »), dont les propositions allaient de la nationalisation de la chanteuse Adele au blocage du prix des croissants.
Dans ce contexte, la campagne a rapidement pris des allures de parodie électorale, si bien que ce qui peut à première vue apparaître comme une très belle victoire doit être fortement nuancé, d’autant que le score final de Farage s’est révélé inférieur à celui prédit par les sondages et que, parallèlement, Count Binface a réalisé un score historique de près de 27 % des voix.
Le résultat de Farage fait écho à la baisse de Reform UK observée dans les sondages depuis quelques semaines. Si elle a longtemps devancé les deux grands partis traditionnels, la formation se retrouve aujourd’hui plusieurs points derrière le Parti travailliste.
Les affaires ont incontestablement contribué à l’érosion de la popularité de Farage, mais elles ne sauraient à elles seules expliquer le recul de Reform UK dans les sondages. Un autre facteur a modifié la donne : l’arrivée d’Andy Burnham à Downing Street.
Après plusieurs mois particulièrement difficiles, marqués par les répercussions de l’affaire Epstein, qui a éclaboussé l’une des personnalités du Labour les plus en vue depuis des décennies, Peter Mandelson, des revers politiques et une sévère déroute aux élections locales, et alors qu’il était de plus en plus fragilisé au sein de son propre parti, Keir Starmer démissionne de son poste de premier ministre le 22 juin dernier.
Il est immédiatement remplacé par Andy Burnham qui, quelques jours plus tôt, avait remporté l’élection partielle de Makerfield (Angleterre). Redoutable communicant, à l’aise en public et offrant l’image d’un homme sympathique et simple, Burnham se distingue nettement de son prédécesseur dont l’apparente austérité et la raideur avaient largement contribué à instaurer une certaine distance avec l’électorat.
Le « roi du Nord », surnom donné à Burnham dans sa ville de Manchester dont il fut le maire pendant près de dix ans, possède toutes les qualités qui ont fait le succès de Farage : proximité, aisance, capacité à apparaître comme un homme soucieux des préoccupations quotidiennes des Britanniques.
Cette nouvelle approche se manifeste d’ailleurs dans ses premières propositions : supprimer la TVA sur les factures d’électricité et bloquer les prix des tickets de transport en commun (hors Londres), des propositions concrètes et simples qui s’adressent à un électorat populaire particulièrement sensible aux questions de pouvoir d’achat.
Ainsi, qu’il s’agisse de la forme et du fond, Burnham incarne un nouveau visage du Parti travailliste, plus accessible et plus humain, qui résonne parfaitement avec les attentes de l’opinion publique britannique. Preuve de cet engouement pour le nouveau premier ministre, les sondages placent désormais le Parti travailliste en tête devant Reform UK et le Parti conservateur. Cet inversement de tendance est éminemment symbolique : pour la première fois depuis des mois, Farage et son parti ne font plus la course en tête.
Attention cependant à ne pas en tirer de conclusions trop hâtives. Burnham n’est au pouvoir que depuis quelques semaines et les réalités budgétaires du pays vont immanquablement s’imposer au nouveau gouvernement et l’obliger à faire des choix, peut-être douloureux, lors de l’élaboration du prochain budget.
Par ailleurs, Nigel Farage reste un acteur politique incontournable seul capable de bouleverser le traditionnel bipartisme britannique et ses thèmes de prédilection
– immigration, identité nationale – dominent toujours largement le débat national, et continueront sans doute de le faire jusqu’aux prochaines législatives, qui auront lieu en 2029.
La baisse de Reform UK dans les sondages ne doit pas être interprétée comme un recul des idées que porte le parti de Farage. Certes, les affaires qui ont ponctué l’été ternissent l’image du leader et de sa formation, mais l’essoufflement constaté semble davantage relever d’une situation temporaire liée à la conjonction de différents facteurs que d’une désaffection appelée à s’inscrire dans la durée.
En quelques années, le parti s’est imposé comme une force politique durable dans le paysage britannique. Sa percée historique aux élections locales de mai 2026, avec près de 1 500 sièges remportés et une implantation croissante dans des bastions traditionnellement à gauche, confirme son ancrage électoral et sa capacité à attirer des électeurs tant parmi les conservateurs que parmi les travaillistes.
Surtout, le parti continue de peser sur l’agenda politique national, en imposant notamment les questions d’immigration et d’identité nationale. Dans un pays où les tensions identitaires sont si profondes et l’hostilité si virulente à l’égard de l’immigration, comme en témoignent notamment les événements survenus à Douvres et à Portsmouth, les 4 et 5 septembre derniers, Farage peut espérer continuer de capitaliser longtemps sur les inquiétudes et les colères qui animent une grande partie de l’électorat britannique.
Laëtitia Langlois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.09.2026 à 17:28
Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes et soviétiques, Université de Rennes 2, chercheuse au CERCLE (Université de Lorraine), Université Rennes 2
L’ESSENTIEL
Des milliers de Russes, en désaccord avec la politique du Kremlin, vivent aujourd’hui en Occident. Parmi eux, des personnalités politiques et de la société civile tentent d’organiser cette communauté hétéroclite.
Entre eux, les débats vont bon train sur la responsabilité des citoyens russes vis-à-vis de la guerre en Ukraine, sur le soutien ou non aux sanctions, ou encore sur l’attitude à avoir à l’égard des Russes restés au pays, qui risquent gros à exprimer ouvertement la moindre contestation.
L’analyse de trois débats ayant eu lieu sur la place publique en août 2026 permet de repérer les principales interrogations soulevées.
Trois discussions publiques impliquant, deux par deux, cinq personnalités de l’opposition russe et un diplomate occidental ont attiré l’attention le mois dernier car elles posaient, de façon calme et courtoise – ce qui n’est pas toujours le cas au sein de cette opposition – des questions centrales et signalaient, en outre, que la dissidence russe des années 1960-1980 redevient une référence.
La première de ces discussions a eu lieu, d’ailleurs, entre un ancien dissident et ex-prisonnier politique, Alexandre Podrabinek, 73 ans – qui a joué un rôle clé pour dénoncer les répressions psychiatriques dans les années 1970-1980 –, et un historien renommé, Andreï Zoubov, 74 ans, qui a mené une brillante carrière académique et a longtemps été proche de l’Église orthodoxe russe officielle, tout en s’opposant à certaines actions du pouvoir. L’historien a émigré en septembre 2022 ; le dissident est resté en Russie.
Andreï Zoubov – « l’une des personnes les plus sensées et pondérées » de l’émigration, selon Podrabinek – a accordé à Radio Liberté, début août, une interview publiée sous un titre un peu réducteur : « Les habitants de la Russie continuent de considérer le pouvoir soviétique comme “le leur” ». Deux questions s’entrecroisaient donc : celle du rapport des Russes à leur passé soviétique, c’est-à-dire, aussi, à la violence et à l’impérialisme ; et celle de leur rapport à leurs autorités en général.
Ce titre a fait réagir Alexandre Podrabinek sur sa page Facebook : pour lui, les émigrés ne peuvent pas parler « des sentiments et des priorités du peuple » avec lequel ils ne vivent plus. En outre, « les gens sont tous différents », « il n’y a jamais une opinion unique sur quoi que ce soit », et beaucoup craignent de s’exprimer. Une double rupture était ainsi soulignée : celle, très aiguë, entre les Russes qui ont quitté la Russie et ceux qui y sont restés ; et celle entre ce qui est dit en Russie et ce qui y est pensé.
Podrabinek a d’ailleurs relevé une question posée à Zoubov par le journaliste de Radio Liberté Moumine Chakirov, « lui aussi émigré » : « Pourquoi n’y a-t-il pas aujourd’hui de protestations massives ? » L’ancien dissident a rétorqué : « Pourquoi ? Pour la raison pour laquelle, Moumine, tu es parti en Occident au lieu de rester en Russie et de participer aux protestations de masse. Les gens craignent de perdre leur vie et leur liberté. »
Podrabinek est aussi revenu sur les propos de Zoubov – il y a eu « très peu de révoltes » pendant la collectivisation et la Grande Famine (Holodomor) – et a interpellé l’historien :
« Qu’y a-t-il là d’étonnant, Andreï Borissovitch ? Vous non plus vous n’avez pas protesté contre le pouvoir soviétique […]. Vous avez protégé votre vie et votre carrière universitaire. Pourquoi croyez-vous qu’un paysan, durant les années sombres de la période stalinienne, estimait moins sa vie ? »
Que signifient le silence, le manque apparent de réaction et de contestation, dans un pays où règne la violence et où les conséquences de certaines déclarations peuvent être terribles ? Andreï Zoubov estime que les Russes ont, dans leur grande majorité, réellement adhéré au pouvoir soviétique et en sont restés marqués. Podrabinek et d’autres rappellent la violence que ce pouvoir a déchaînée contre ceux qui ne l’acceptaient pas. La question est sous-jacente : les Russes souhaitent-ils la liberté et la démocratie, et sont-ils capables de construire un État de droit ?
La deuxième discussion revient précisément sur l’attitude à avoir face au pouvoir russe actuel. Elle a eu lieu entre deux émigrés qui siègent tous deux au sein de la délégation de l’opposition russe admise à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) (rappelons que la Russie, en tant qu’État, a été exclue du Conseil de l’Europe en mars 2022) : Andreï Volna, chirurgien, la petite soixantaine, exerce bénévolement dans un hôpital militaire ukrainien depuis septembre 2023 ; Vladimir Kara-Mourza , 44 ans, que le Kremlin a tenté deux fois d’empoisonner, a été condamné à vingt-cinq ans de camp, puis échangé après deux ans de détention, le 1ᵉʳ août 2024, avec d’autres détenus, contre des espions russes emprisonnés dans divers pays occidentaux.
Le 11 août, Volna a adressé à Kara-Mourza une « lettre ouverte », sur Facebook. Il y parle avant tout de leur responsabilité face à la jeunesse russe. Des jeunes, en Russie, ont, en effet, tenté de défendre le parti Iabloko qui, connu pour ses positions anti-guerre, a été écarté des élections législatives du 18 au 20 septembre, et Kara-Mourza a dit voir en eux « l’avenir de la Russie ».
Volna l’approuve, mais il souligne que cet « avenir peut tarder à arriver ». Ses paroles sont terribles : « Ce qui nous unit, pas nous concrètement, mais nos générations, c’est que nous avons perdu notre pays. » Et s’ils ont « perdu la vie qui était la [leur], là-bas, en Russie », c’est parce qu’ils croyaient en « la force d’une opposition non violente » et en la possibilité d’élections. Il ajoute : « Nemtsov et Navalny ont payé cette conviction de leurs vies », et, pour Kara- Mourza aussi, le prix a été très élevé.
C’est toutefois l’Ukraine – rappelle le médecin russe – qui a payé et continue de payer le prix le plus terrible pour cette défaite des démocrates russes : « Elle le paie de son sang. Et ce n’est pas une figure de style. Vous le savez. Elle le paie au prix de centaines de milliers de vies. »
Volna admet ne plus croire aux « élections » – systématiquement falsifiées en Russie – ni en l’efficacité d’une « opposition non violente ». Certes, étant émigrés, le destinataire de sa missive et lui-même « n’ont pas le droit », estime-t-il, d’appeler ceux qui se trouvent en Russie à des actions violentes, mais ils ne peuvent pas non plus les inciter à répéter leurs propres erreurs – à savoir privilégier la contestation pacifique –qui ont conduit « à la catastrophe ».
Kara-Mourza lui répond le jour même. Il dit comprendre la position de Volna, sans pour autant la partager. Il évoque la dissidence des années 1960-1980 – pour lui, « ce qu’il y a eu de mieux dans notre pays au XXᵉ siècle » – et souligne les choix de celle-ci : agir sans violence, pour et dans le respect de la loi.
C’est dans cette lignée que Kara-Mourza veut s’inscrire face au « régime de bandits » actuel. Il n’est pas non plus d’accord avec Volna lorsque celui-ci considère que la guerre contre l’Ukraine est conduite non par le seul régime, mais par toute la Russie.
Kara-Mourza assure que de nombreuses personnes, en Russie, ne soutiennent ni la dictature ni la guerre et que des millions auraient voté pour un parti anti-guerre si celui-ci avait pu se présenter aux élections – que ne l’ont-elles fait avant, pourrait-on soupirer, sachant que Iabloko n’a obtenu que des résultats très faibles au cours des vingt dernières années (4 % aux législatives de 2003, 1,5 % à celles de 2007, puis 3,4 % en 2011, 2 % en 2016 et 1,3 % aux dernières en date, en 2021)…
Le troisième débat de ce mois d’août 2026 avait pour protagonistes Ilia Iachine, politicien de 43 ans, émigré de force – lui aussi a été « échangé » en compagnie de Kara-Mourza le 1ᵉʳ août 2024, alors qu’il était en détention depuis juin 2022 –, qui a créé en juin 2026 un parti cherchant à rassembler les opposants russes, et Nigel Gould-Davies, chercheur et diplomate britannique, spécialiste de la politique russe et ex-ambassadeur au Bélarus – car les Occidentaux ont également leur mot à dire dans ces réflexions.
Dans un article publié le 1ᵉʳ août dans The Spectator, le Britannique se demande si « l’opposition russe en exil » veut vraiment « le meilleur pour l’Europe ». Rappelant que la Russie a déclenché « la plus grande invasion en Europe depuis 1945 », assassine, sabote et espionne sur tout le continent, il estime que l’Europe, pour des raisons de sécurité, doit sélectionner strictement les Russes auxquels elle accorde des visas, contrairement à ce que demande une partie de l’opposition russe en exil.
Gould-Davies souligne aussi que de nombreux exilés politiques russes s’opposent aux sanctions économiques occidentales visant leur pays et se retrouvent ainsi sur la même ligne que le Kremlin, pour des raisons parfois directement opposées : le pouvoir russe demande la suppression de ces sanctions parce qu’elles le gênent, lui et ses proches, alors que des exilés, dont Mikhaïl Khodorkovski, assurent qu’elles sont inefficaces contre la guerre, mais rendent plus difficile la vie des Russes « ordinaires ».
En fait, note le Britannique, une majorité de cette opposition continue à vouloir avant tout défendre les Russes, car « elle espère pouvoir un jour gouverner la Russie » et ne souhaite donc pas donner à ceux-ci l’impression que les exilés souhaitent l’effondrement économique du pays. En revanche, l’Europe veut achever la guerre de façon à ce que la Russie ne puisse plus représenter une menace à l’avenir.
Iachine lui répond dans le Moscow Times – journal créé à Moscou en anglais en 1992, qui a désormais un site en anglais et en russe, basé à Amsterdam depuis 2022 et le début de la guerre contre l’Ukraine. Il reprend, sans le citer, l’une des thèses clés du célèbre dissident soviétique Andreï Sakharov (1921-1989, Prix Nobel de la paix en 1975) : « La sécurité de l’Europe à long terme est impossible sans l’émergence d’une Russie démocratique. »
Certes, admet-il, les actions du Kremlin sont « une menace globale pour la sécurité européenne », mais, assure-t-il à son tour, de nombreuses personnes en Russie veulent « construire une Russie meilleure qui ne sera plus une menace », et elles sont donc « les alliées de l’Europe », même si elles ont trop peur pour protester contre la guerre.
Gould-Davies réplique, toujours dans le Moscow Times. Il convient qu’une Russie démocratique et post-impérialiste serait une garantie pour la sécurité européenne. Mais, demande-t-il, que font les émigrés et l’opposition politique russe en exil pour concrétiser ce but, à part exprimer des exigences à l’égard de l’Occident ? Ils ont pourtant un rôle à jouer pour convaincre leurs compatriotes restés en Russie, mais semblent souvent craindre d’irriter ceux-ci.
Gould-Davies souligne que, « malgré toutes leurs différences », des figures importantes de la dissidence – Andreï Sakharov, Vladimir Boukovski, Alexandre Soljénitsyne, Alexandre Guinzbourg, etc. – avaient en leur temps appelé l’Occident à imposer des sanctions à l’URSS, par exemple après l’invasion de l’Afghanistan. Cette intelligentsia soviétique « se voyait comme une conscience morale, plutôt que comme un groupe de politiciens en devenir », et elle souhaitait que le pouvoir soviétique soit affaibli et isolé afin que le régime change. Gould-Davies estime, comme Kara-Mourza, que cela a fonctionné, et appelle donc l’opposition politique russe en exil à réfléchir à ce que disaient et faisaient les dissidents.
Même les carrures intellectuelles et morales qu’étaient certains dissidents soviétiques n’ont pas réussi – pour des raisons multiples qui ne dépendaient le plus souvent pas d’eux – à faire de la Russie un État démocratique, bienveillant pour ses habitants et pacifique à l’égard de ses voisins.
Mais que des débats soient menés par des opposants à Poutine sur les buts et les moyens à privilégier ne peut être que positif. À condition que ces débats permettent de régler les désaccords qui, en divisant l’opposition en exil, empêchent celle-ci d’agir avec l’unité, l’efficacité politique et la visibilité désormais indispensables.
Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.09.2026 à 17:25
Frédéric Gonthier, Professeur de science politique, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
L’ESSENTIEL
Le recours au référendum et les appels à la souveraineté populaire s’imposent dans les discours de nombreux candidats et candidates à la présidentielle.
Le référendum n’est pas une garantie de renforcement démocratique, il peut, au contraire, être un moyen d’affaiblir l’État de droit et les contre-pouvoirs.
Un processus de « déconsolidation démocratique » touche de nombreux pays. Il est souvent légitimé par la volonté de « redonner la parole au peuple ».
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, la démocratie s’installe dans la campagne en traversant les clivages partisans. Jean-Luc Mélenchon propose de rendre la souveraineté du peuple « permanente » par le référendum. Gabriel Attal entend consulter les Français·es très régulièrement, « pourquoi pas tous les ans », tandis qu’Édouard Philippe souhaite rendre l’utilisation du référendum « plus habituelle ». Bruno Retailleau, lui, promet de « redonner la parole au peuple ». Et Marine Le Pen entend faire du référendum un instrument central, notamment pour inscrire la « priorité nationale » dans la Constitution, instaurer un référendum d’initiative populaire et soumettre directement au vote des sujets comme l’immigration, le voile ou la fin de vie.
Même instrument, donc, mais pas nécessairement mêmes objectifs politiques ni même pouvoir accordé aux citoyen·nes. Une chose est le référendum au service d’un projet de transformation institutionnelle et d’intervention accrue des citoyen·nes. Une autre est le référendum comme adjuvant pour relégitimer les gouvernant·es dans un système représentatif fragmenté.
Et une dernière est le référendum mobilisé pour faire prévaloir la décision majoritaire contre des obstacles ou des garde-fous institutionnels. Cette utilisation du référendum comme un outil plébiscitaire destiné à contourner les contre-pouvoirs s’inscrit dans une séquence bien identifiée dans les recherches sur la déconsolidation démocratique, une notion qui désigne la fragilisation de l’attachement aux normes et aux institutions démocratiques dans des régimes jusque-là considérés comme consolidés.
Ces recherches s’accordent à dire que nous sommes entrés dans une vague d’autocratisation qui ressemble peu aux ruptures autoritaires du XXᵉ siècle. Aujourd’hui, les démocraties libérales s’érodent le plus souvent de l’intérieur, sous l’action de gouvernants arrivés au pouvoir par des élections compétitives. Ils prêtent serment sur une Constitution, gouvernent avec des majorités parlementaires et continuent d’organiser des élections. Surtout, ils ne promettent pas moins de démocratie : ils prétendent au contraire en restaurer une version plus authentique et plus efficace, débarrassée des élites, des juges, des médias ou des experts qui empêcheraient le peuple de gouverner.
L’instrumentalisation du référendum est à resituer dans cette perspective. L’appel à la souveraineté populaire n’est pas nouveau, mais l’invocation du peuple pour contourner les institutions est l’une des caractéristiques des formes contemporaines de recul démocratique. On retrouve ainsi, d’un pays à l’autre, une sorte de répertoire commun. D’abord, délégitimer les contre-pouvoirs en s’appuyant notamment sur un référendum ou une initiative citoyenne. Puis renforcer progressivement l’exécutif et réduire l’autonomie des institutions chargées de le contrôler. Enfin, lorsque cela devient possible, agir sur les règles électorales, l’accès aux médias ou les conditions mêmes de la compétition politique. Les institutions ne disparaissent pas, mais leur capacité à contraindre le pouvoir s’amenuise.
La déconsolidation démocratique ne prend donc pas nécessairement la forme d’une rupture spectaculaire. Même lorsqu’elle s’accompagne d’épisodes très visibles, elle procède souvent par une accumulation de transformations qui fragilisent progressivement les contre-pouvoirs. C’est une séquence graduelle et cumulative. Chaque réforme, prise isolément, peut sembler limitée, technique, parfois même défendable. C’est leur accumulation qui finit par déplacer l’équilibre des pouvoirs. Ce caractère progressif rend la déconsolidation démocratique difficile à identifier quand elle est en cours.
En fait, la déconsolidation n’implique pas tant un abandon affiché de la démocratie que sa réinterprétation illibérale. Avant de modifier les institutions, les entrepreneurs de déconsolidation cherchent à transformer la manière dont les citoyen·nes les perçoivent. Les juges seraient politisés, les journalistes militants, les fonctionnaires hostiles au peuple, les chercheurs idéologues, les associations partisanes. Convaincre que les institutions sont déjà corrompues permet de présenter leur affaiblissement non comme une attaque contre la démocratie, mais comme sa nécessaire restauration.
L’usage plébiscitaire du référendum répond à cet objectif. Illibéralisme politique et déconsolidation démocratique vont ainsi souvent de pair : l’illibéralisme qualifie la conception politique qui subordonne les droits et les contre-pouvoirs à la volonté majoritaire, alors que la déconsolidation renvoie plutôt au processus institutionnel par lequel ces garanties démocratiques s’affaiblissent effectivement.
Le malaise démocratique est souvent décrit à travers la défiance, l’abstention ou la « fatigue » des citoyen·nes, comme si la principale menace pesant sur la démocratie venait d’un désengagement populaire ou d’une demande croissante d’autorité. En fait, les citoyen·nes dans leur grande majorité sont insatisfaits mais ne rejettent pas la démocratie libérale. Il ne suffit donc pas de compter celles et ceux qui veulent « plus de démocratie » ou « plus d’autorité ». Il faut comprendre quels arbitrages les citoyen·nes font entre souveraineté populaire et État de droit, efficacité gouvernementale et contrôle du pouvoir, décision majoritaire et droits des minorités…
Comprendre comment les citoyen·nes arbitrent leurs préférences démocratiques est d’autant plus important que la polarisation partisane peut brouiller ces arbitrages. Les citoyen·nes ont en effet tendance à tolérer des atteintes aux garanties démocratiques lorsqu’elles sont commises par leur propre camp politique ou qu’elles permettent d’éviter la victoire du camp adverse. L’attachement abstrait à la démocratie ne garantit pas toujours la défense concrète de ses règles. Jusqu’où sommes-nous prêts à sacrifier certains principes démocratiques pour obtenir les politiques ou les dirigeants que nous préférons ?
En fait, derrière la saillance du référendum dans les discours des candidat·es à l’élection présidentielle s’affrontent des conceptions différentes de la démocratie. Le référendum peut répondre au désir de peser davantage sur des décisions dont les citoyen·nes se sentent dépossédé·es. Mais une démocratie ne se réduit pas au principe majoritaire. Tout dépend de ce sur quoi on vote, de qui déclenche la consultation, de la qualité de la délibération qui la précède, des droits que la majorité peut remettre en cause et des contre-pouvoirs qui subsistent… Une chose est la souveraineté qui élargit le pouvoir des citoyen·nes ; une autre est celle qui transforme la victoire en autorisation de s’affranchir de l’État de droit.
C’est pourquoi l’élection présidentielle sera aussi une compétition pour définir ce que signifie gouverner démocratiquement. Lorsque les candidat·es promettront de « rendre le pouvoir au peuple » une fois élu·es, il faudra demander : Quel pouvoir ? À quel peuple ? Par quelles institutions ? Avec quels droits pour celles et ceux qui se retrouvent minoritaires ? Et avec quels contre-pouvoirs face aux vainqueurs ?
L’élection de 2027 mettra finalement en concurrence plusieurs réponses à une question centrale : quelle démocratie voulons-nous ? Que cette question soit disputée n’est pas seulement un symptôme de crise. C’est aussi et surtout la preuve que la démocratie est redevenue un enjeu politique de premier plan.
Une Convention citoyenne pour la démocratie s’est ouverte à Lille (Nord), le 12 septembre 2026. Elle réunit citoyen·nes, parlementaires et membres de la société civile pour réfléchir à l’équilibre des pouvoirs et à la représentation politique dans le cadre du programme DemoCIS.
Frédéric Gonthier a reçu des financements de DemoCIS, ANR-24-RSHS-0001, France 2030, AMI SHS 2024.
17.09.2026 à 11:30
Yvan Dossmann, Enseignant-chercheur en Mécanique des Fluides, Université de Lorraine
Mario Humbert, Doctorant en mécanique des fluides, Université de Lorraine

L’ESSENTIEL
Les continents de plastique qui flottent à la surface des océans ne représentent qu’une infime fraction de la masse totale de plastique qu’abrite l’environnement marin.
Où est passé le plastique manquant ? Plusieurs études suggèrent que les courants de turbidité, véritables « avalanches » sous-marines liées à l’écoulement des sédiments côtiers, les transportent vers les fonds marins.
Leurs effets sur la biodiversité des grands fonds, elle-même difficile à étudier, sont mal connus, mais pourraient impacter toute la chaîne alimentaire.
Les déchets plastiques sont omniprésents dans l’environnement marin, avec des impacts écologiques et sanitaires préoccupants. Cette problématique est de plus en plus médiatisée : les images de continents flottants de plastiques sur les océans du globe, obtenues lors de campagnes océanographiques associées à des actions de dissémination scientifique de grande ampleur (la mission Tara Microplastiques ou l’expédition Septième Continent, par exemple), ont marqué les esprits.
Cependant, ces plastiques de surface ne représentent qu’une faible fraction de la masse totale des plastiques injectés dans les mers et océans, que ce soit par les rivières depuis les zones côtières ou les navires.
Qu’advient-il de cette masse de plastique manquante ? Quel est son impact sur les écosystèmes marins et terrestres ? Coule-t-elle simplement depuis les zones d’injection ? Est-elle ramenée sur la côte par la houle et les vagues ? L’étude des écoulements sous-marins permet de répondre à cette question.
Dans les zones côtières – et notamment à proximité des estuaires – se déclenchent fréquemment des écoulements sédimentaires appelés courants de turbidité. Il s’agit de véritables avalanches sous-marines se propageant sur des centaines de kilomètres à des vitesses avoisinant 20 km/h, phénoménales au regard des masses de matière transportées, mille fois plus denses que l’air.
Ces courants charrient avec eux non seulement les sédiments, mais également de grandes quantités de particules plastiques vers les fonds marins. C’est pourquoi la dynamique de ces courants et la manière dont ils transportent les plastiques vers les profondeurs sont étudiés sur le terrain et dans les laboratoires. Il s’agit de l’un de nos projets de recherche.
À lire aussi : Que deviennent les déchets plastiques rejetés dans l’océan depuis les côtes et les rivières ?
En montagne, les avalanches sont déclenchées par une perturbation dans le manteau neigeux, autrement stable, qui provoque un écoulement de flocons en suspension dans un volume d’air principalement guidé par la topographie du terrain.
De manière analogue, les courants de turbidité dans l’eau sont provoqués par des perturbations sous-marines, tels des glissements de terrain, des crues de rivières ou encore la marée. Elles dévalent les pentes sous-marines depuis le plateau continental (qui correspond au prolongement des continents sous la surface des océans, d’un point de vue géophysique) vers les fonds océaniques. Selon les zones géographiques, ces évènements peuvent se reproduire jusqu’à une centaine de fois par ans.
Lors de leur avancée, ces courants interagissent avec le plancher océanique. Ils déposent de nouvelles couches sédimentaires, appelées turbidites, et érodent, à chaque passage, des canyons sous-marins, creusant ainsi des sillons de propagation pour les courants suivants. Ils sont également convoyeurs d’oxygène et de nutriments vers l’océan profond.
Ces courants de turbidité peuvent être étudiés en laboratoire au travers d’expériences en conditions contrôlées (dans des canaux) et de simulations numériques. Ces études permettent de mieux comprendre les facteurs qui influencent la dynamique globale du courant et les mécanismes locaux, tels les dépôts sédimentaires lors de l’écoulement. Les propriétés des sédiments, du fluide et de la pente peuvent alors être explorées par des mesures optiques et acoustiques très précises.
Des modèles physiques permettent ensuite de transposer ces résultats pour extrapoler les propriétés des écoulements à échelle réelle, où l’accès à la mesure scientifique est plus limité. Ces travaux contribuent à anticiper les risques liés à ces courants, notamment la prévention de rupture de câbles sous-marins lors de leur passage. Mais qu’en est-il des plastiques injectés depuis la surface ?
À lire aussi : Recycler les plastiques pour protéger les océans, une illusion face à la surproduction ?
Des mesures en mer ont suggéré un lien entre courants de turbidité et microplastiques. L’analyse d’une campagne de prélèvement menée dans la mer Tyrrhénienne (une partie de la mer Méditerranée, à l’ouest de la Sardaigne) a mis en évidence de fortes disparités entre les zones de dépôt sur les fonds océaniques.
Elle a également montré une forte coïncidence géographique entre les zones « enrichies » en plastiques et les routes principales des courants profonds. L’idée de plastiques « lourds », qui couleraient verticalement après un éventuel transport par les courants de surface, est donc remise en cause par ces observations.
Plus récemment (étude publiée en 2025), la même équipe a mené une campagne spécifique dans le canyon de Whittard, à 300 kilomètres au large des côtes britanniques. Celle-ci a confirmé que les courants de turbidité qui y sont générés jouent le rôle d’autoroutes privilégiées pour le transport des microplastiques, jusqu’à des profondeurs dépassant les 3 000 mètres.
Les prélèvements ont mis en lumière des disparités plus fines dans la répartition des microplastiques piégés dans les turbidites. Le courant de turbidité opère, en particulier, un tri naturel entre différentes familles de plastiques : les fibres textiles allongées et déformables et les particules plastiques rigides sont piégées à des profondeurs différentes.
Pour mieux comprendre ces mécanismes de transport et de séparation des particules, nous avons mené des expériences en laboratoire grâce aux infrastructures du Laboratoire énergies et mécanique théorique et appliquée (LEMTA) de l’Université de Lorraine à Nancy et au Laboratoire de physique de l’ENS de Lyon. L’objectif de ces expériences, qui consistent à suivre les trajectoires de particules plastiques transportées par un courant de turbidité modèle, était de décrire l’histoire de ces particules, en lien avec la dynamique complexe du courant.
De fait, nos résultats montrent que la dynamique tourbillonnaire de l’écoulement envoie les particules vers l’aval du courant. Ce contrôle par la dynamique du courant n’est pas sans conséquence pour l’écologie marine et, par extension, la santé humaine. En effet, les courants de turbidité transportent non seulement des sédiments et des microplastiques, mais aussi des nutriments et de la matière organique indispensables aux écosystèmes des grands fonds.
Les microplastiques s’accumulent ainsi dans des zones particulièrement riches en biodiversité, exposant davantage ces écosystèmes à la pollution. Par ce mécanisme, les microplastiques pourraient être transférés le long de la chaîne alimentaire, jusqu’aux espèces consommées par l’homme, même si les répercussions sanitaires de cette exposition restent encore pour l’heure mal connues.
Longtemps considérés comme des milieux isolés, les grands fonds apparaissent aujourd’hui comme l’un des réceptacles de notre pollution plastique. Comprendre la physique des courants qui les alimentent est devenu indispensable pour anticiper le devenir des plastiques dans l’océan et pour mieux protéger ces écosystèmes encore largement méconnus.
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Le projet PALAGRAM est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Dossmann Yvan a reçu des financements de l'Agence Nationale de la recherche (https://anr.fr/Projet-ANR-19-CE30-0041)
Mario Humbert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.