21.10.2026 à 15:54
Mathilde Duflos, Maître de Conférences en Psychologie, Université de Tours

L’ESSENTIEL
En France, les grands-parents sont fortement impliqués dans la vie des enfants autistes.
Ils accompagnent leurs petits-enfants, soutiennent les parents et cherchent eux-mêmes à mieux comprendre l’autisme.
Pourtant, les structures de soins leur accordent encore peu de place.
En France, l’autisme concernerait 1 % de la population et on considère qu’un grand-parent sur 166 deviendra grand-parent d’un enfant autiste. Dans un pays, décrit par les associations et par les parlementaires comme très en retard dans le développement des soins pour les personnes autistes, la solidarité familiale est d’autant plus importante.
Parmi les grands-parents concernés,
plus de 30 % s’occupent de leur petit-enfant autiste au moins une fois par semaine,
30 % sont les premiers à identifier des symptômes autistiques chez leur petit-enfant,
et plus de 70 % participent aux décisions relatives à la prise en charge thérapeutique de leur petit-enfant.
Ainsi, malgré un manque de reconnaissance persistant de leur rôle dans les parcours de soins, l’implication des grands-parents dans la vie de famille est majeure.
Pour mieux comprendre la nature de cette implication et donner à entendre leur expérience, nous avons mené une étude auprès de dix grands-parents qui ont accepté de partager leur vécu. Leurs témoignages offrent un éclairage précieux sur la place qu’ils occupent auprès de leur petit-enfant avec un trouble du spectre de l’autisme.
Les grands-parents soutiennent les apprentissages de leur petit-enfant avec un trouble du spectre de l’autisme en anticipant et en planifiant des activités adaptées à ses compétences et à ses besoins d’apprentissage. Chaque temps partagé devient une occasion d’apprendre, et les grands-parents s’adaptent aux spécificités de l’autisme, par exemple en utilisant des méthodes de communication comme les pictogrammes et en ritualisant les apprentissages (en donnant un cadre temporel et visuel prévisible à l’enfant pour le rassurer).
Comme en témoigne la grand-mère d’un garçon de 13 ans autiste non verbal – c’est-à-dire qui n’acquiert pas ou n’utilise pas le langage parlé pour communiquer :
« On nous a toujours dit que, dans l’autisme, il fallait faire et refaire, dire et redire sans arrêt. Donc on le prépare et on lui dit : “Là, on va aux courses” et on lui montre le pictogramme, on lui dit “Dans le magasin, il ne faut pas crier, ça ne sert à rien”. Donc, quand on lui dit et qu’on lui répète les choses, quand on lui dit des consignes, par exemple, quand il fait des puzzles, il comprend très bien, il le fait. On lui dit tout ça pour qu’il enregistre et qu’il sache où il va aller, pour le préparer. »
Quand on parle d’autisme, on s’inquiète souvent des difficultés à créer du lien social, à comprendre les émotions des autres, voire de problèmes d’empathie.
Ainsi, de nombreux grands-parents prennent à cœur de pallier ces difficultés en aidant leur petit-enfant à devenir plus à l’aise dans ses interactions avec ses pairs, notamment à travers le jeu. La grand-mère d’un garçon autiste de 10 ans l’explique par ces mots :
« Mon rôle, ça a été de le soutenir et de l’aider à la communication, dans les domaines où c’était difficile pour lui. L’aider à accepter la présence d’autres enfants et d’autres personnes. Comme tous les autistes, il n’aime pas être entouré par d’autres humains. Il fallait lui apprendre à se socialiser. Ça fait partie de mon rôle, ça. Aller au parc, jouer avec des enfants… et il n’aimait pas du tout ça, donc moi, je me suis beaucoup investie dans ce domaine-là. Au quotidien, je ne me suis jamais substituée au psychologue qui s’occupait de lui ni aux spécialistes. Je n’avais pas cette formation et je ne pouvais pas l’acquérir, ce n’était pas le but. Le but c’était que je sois sa grand-mère, une grand-mère à l’écoute, une grand-mère efficace aussi puisqu’il y avait un cas particulier à traiter. »
Alors que les grands-parents s’étaient généralement mis en retrait des choix éducatifs de leur enfant devenu parent, l’autisme les conduit souvent à réinvestir leur rôle parental pour le ou la soutenir dans une expérience de la parentalité jugée atypique.
En effet, voyant leur enfant démuni face à une parentalité éloignée des représentations que l’on s’en fait traditionnellement, les grands-parents tendent ainsi à reprendre une place plus importante dans leur quotidien.
Ils peuvent notamment l’accompagner lors de rendez-vous médicaux, participer à des formations pour mieux comprendre l’autisme, garder régulièrement leurs petits-enfants pour lui permettre de travailler ou encore lui offrir une écoute et un soutien face à ses inquiétudes, tout en tentant de dissimuler les leurs. Certains vont jusqu’à dire : « Moi je sacrifierais tout, ça ne me dérangerait pas. »
Prêts à se sacrifier pour aider la famille à maintenir son équilibre, les grands-parents reconnaissent malgré tout avoir certains besoins.
Ils et elles disent notamment avoir besoin de se sentir compétents. Si certains étaient déjà familiers de l’autisme à travers leur profession, pour la plupart, c’est un nouveau monde à comprendre, à apprivoiser. Ainsi, plusieurs grands-parents se renseignent sur des forums en ligne, auprès d’associations ou assistent à des formations pour mieux comprendre leur petit-enfant. C’est le cas de ce grand-père d’un garçon autiste non verbal de 4 ans :
« Ça me trotte dans la tête depuis un moment, parce que bon, il ne parle pas. Il ne parle pas et peut-être que ça va venir, mais je suis en train de me demander si je ne vais pas déjà prendre des cours pour apprendre le parler des gestes, parce que quand il va grandir encore un peu plus, si on veut entrer en relation avec lui, il va falloir qu’on apprenne son langage, s’il ne peut pas apprendre le nôtre. »
À la suite d’un diagnostic de nombreuses familles ressentent une stigmatisation sociale : des proches, amis et famille, ont tendance à s’éloigner. Ils sentent un regard social sur eux et sur l’enfant avec trouble du spectre de l’autisme lorsqu’ils sont en public.
Les grands-parents qui se sentent soutenus par leurs amis en sont particulièrement reconnaissant, comme en a notamment témoigné une grand-mère d’une fille de 4 ans et demi non verbale :
« Je ne suis pas du tout fermée sur moi-même. Le mercredi, toutes mes amies viennent m’aider, et c’est génial. Je conseille à plein de gens de le faire. Parce que moi, j’ai une douzaine d’amies qui se relaient, qui viennent le matin ou l’après-midi, bénévolement, pour me donner un coup de main. Et puis, on discute, ça permet de ne pas être toujours en train de parler de l’autisme de ma petite-fille même si on en parle aussi. »
Les grands-parents se tournent également vers des forums en ligne pour être en lien avec d’autres grands-parents. À l’inverse, ils ont parfois du mal avec les groupes de soutien en personne, composés de grands-parents qui vivent des réalités de l’autisme très hétérogènes, ce qui peut les amener à comparer la situation de leur petit-enfant à celle des autres et à prendre davantage conscience de l’importance de ses difficultés. La grand-mère d’un garçon autiste de 10 ans nous a ainsi rapporté :
« J’ai assisté à de très nombreuses réunions avec des spécialistes et des personnes qui, comme moi, étaient aidants – puisqu’on appelle ces personnes comme cela. Et, en fait, il y a une perte de temps considérable dans les témoignages de chaque personne, qui ne parle que pour son cas et qui fait perdre beaucoup de temps aux autres qui auraient des questions pertinentes à poser, mais qui ne peuvent pas. Donc je n’aime pas ce système. »
Finalement, les grands-parents, auxquels on refuse souvent l’entrée dans le cabinet du médecin ou l’inscription en formation et pour lesquels il existe peu d’espaces de soutien spécifiques, peinent à trouver leur place dans le parcours de soins de leur petit-enfant et sont rarement destinataires des interventions de prévention, alors même qu’ils tiennent un rôle central dans la vie familiale des enfants autistes.
Alors qu’il est toujours difficile en France d’offrir tous les soins nécessaires aux enfants avec trouble du spectre de l’autisme, repenser l’accueil des familles par les structures qui reçoivent ces enfants, comme les centres de ressources autisme, les centres médico-psychologiques (CMP) ou les instituts médico-éducatifs (IME), en offrant des formations destinées aux grands-parents et en s’assurant que les professionnels n’utilisent plus de discours culpabilisant envers les familles, pourrait contribuer à soutenir l’épanouissement de leurs petits-enfants.
Mathilde Duflos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:54
Clara Aoun, Maître de conférences en sciences de gestion (GRH), Université de Caen Normandie
Sébastien Bourdin, Professeur de géographie économique, IÉSEG School of Management
L’ESSENTIEL
D’un côté des emplois non pourvus ; de l’autre des demandeurs d’emploi. Comment cela est-il possible ?
Loin des solutions simplistes, faire correspondre offre et demande est un travail qui doit se faire avec précision, car une offre, ce n’est pas seulement un métier.
Le rapprochement ne peut se faire que localement, en coordonnant de multiples initiatives de plusieurs types d’acteurs. Une recherche a étudié la situation dans deux territoires.
Dans de nombreux territoires, des entreprises affirment ne pas trouver de candidats, tandis que des demandeurs d’emploi sont sans un emploi. Les enquêtes récentes de l’Insee et de France Travail sur les besoins en main-d’œuvre en témoignent. Alors que le taux de chômage atteint 8,3 % au deuxième trimestre de 2026 marquant une évolution par rapport au premier trimestre, 43,8 % des entreprises affirment des difficultés de recrutement avec 2,28 millions de postes qui restent à pourvoir pour 2026. Comment expliquer ce paradoxe ? Quelles réponses apporter ?
Ce paradoxe est souvent résumé par un décalage entre compétences disponibles et besoins des employeurs. La réalité est encore plus complexe. Entre une offre et une personne susceptible de l’occuper s’interposent la mobilité, le logement, la garde d’enfants, l’accès au numérique, l’information, la confiance en soi, les pratiques de recrutement ou l’attractivité du métier.
Les analyses présentées ici sont directement tirées de notre article de recherche « Employabilité : un écosystème territorial pour en surmonter la complexité », publié dans la Revue internationale du travail. Notre étude repose sur 159 entretiens menés auprès de demandeurs d’emploi, d’entreprises, d’élus, d’associations, d’organismes de formation et de services publics dans deux contextes français : l’agglomération de Caen, en Normandie, et une commune du sud de la France, engagée dans l’expérimentation « Territoires zéro chômeur de longue durée ».
À lire aussi : Hauts-de-France, Pays de la Loire… quelle solidarité à l’épreuve des inégalités territoriales ?
L’employabilité désigne généralement la capacité à trouver un emploi, à le conserver et à évoluer professionnellement. Cette définition peut faire peser l’essentiel de la responsabilité sur l’individu. À lui de se former, d’adapter son projet, de mieux se présenter ou de devenir plus mobile.
Nos résultats invitent à déplacer le regard. Les compétences, l’expérience, le réseau et la confiance en soi interagissent avec les attentes des employeurs, les conditions de travail, l’offre de formation, les transports et les politiques publiques. Une personne peut posséder les compétences requises et rester éloignée de l’emploi faute de véhicule, de solution de garde d’enfant ou d’information. À l’inverse, une entreprise peut parler de « pénurie de main-d’œuvre » alors que les horaires, la rémunération, l’image du métier ou le manque d’intérêt découragent les candidatures.
Une politique de l’employabilité ne peut donc pas demander aux seuls demandeurs d’emploi de s’adapter. Les entreprises ont, elles aussi, une responsabilité. Nous parlons d’« employeurabilité » pour désigner leur capacité à créer des emplois accessibles, à recruter autrement, à former les personnes ayant un potentiel, à attirer et fidéliser leurs salariés. Cette dimension est déterminante pour les petites entreprises, qui disposent de peu de temps et de compétences internes pour définir leurs besoins, valoriser leurs métiers ou accompagner une prise de poste. L’écosystème peut mutualiser un appui en ressources humaines, organiser des immersions et aider à revoir des critères de sélection trop rigides.
Chaque territoire a ses caractéristiques qu’il faut prendre en compte afin de mettre en place des solutions adaptées. Le même diplôme et la même expérience n’offrent pas les mêmes possibilités selon le lieu de résidence. Dans une zone rurale ou périurbaine, quelques kilomètres deviennent un obstacle décisif lorsque les transports collectifs sont rares et que les déplacements absorbent une part importante du salaire attendu.
Les besoins des entreprises varient d’un bassin d’emploi à l’autre. Les politiques nationales garantissent des droits et des financements, mais leur mise en œuvre doit partir des caractéristiques locales : profils des demandeurs d’emploi, tissu d’entreprises, métiers recherchés. Prendre en compte ces spécificités suppose de ne plus considérer séparément les demandeurs d’emploi, les entreprises et les dispositifs publics.
Dans notre article, nous désignons par « écosystème territorial de l’employabilité » l’ensemble des acteurs interdépendants qui, à l’échelle d’un territoire, interviennent dans la formation, l’orientation, le recrutement, l’accompagnement social, le financement, le développement économique et la mise en œuvre des politiques publiques. Leur simple présence ne garantit toutefois pas l’efficacité de l’ensemble : encore faut-il qu’ils parviennent à articuler leurs interventions. Or, c’est précisément là que se situe la principale difficulté.
Dans les deux territoires étudiés, de nombreuses solutions existent déjà. Des associations aident à rédiger un CV ou à reprendre confiance. Des organismes de formation adaptent leurs programmes. Des collectivités soutiennent la mobilité ou l’accès au numérique. France Travail met en relation entreprises et candidats. Des structures locales accompagnent aussi les petites entreprises dépourvues de service de ressources humaines.
Le problème vient moins de l’absence d’initiatives que de leur fragmentation. Nos enquêtes montrent alors l’importance des intermédiaires territoriaux. Une cellule emploi intercommunale ou une association locale peut jouer le rôle de « chef d’orchestre » :
Dans le bassin d’emploi de Caen, ces intermédiaires contribuent par exemple à articuler accompagnement professionnel, ateliers de mobilité et formations. Dans la commune du Sud, des réunions entre acteurs ont permis de clarifier leurs compétences respectives et leurs complémentarités autour des personnes durablement privées d’emploi et de monter des projets entrepreneuriaux en se basant sur les ressources locales.
Notre étude analyse la manière dont les acteurs s’organisent et se coordonnent. Elle met en évidence des tensions : concurrence pour les financements, rapports de pouvoir entre grandes institutions et petites associations, divergences de priorités et difficulté à maintenir une coopération dans la durée.
Une politique territoriale de l’employabilité ne consiste donc pas à multiplier les programmes. Elle suppose un diagnostic partagé, un financement explicite de la coordination et une gouvernance où entreprises, services publics, associations, collectivités et personnes concernées confrontent leurs besoins, et dialoguent autour d’un objectif commun
L’enjeu est de dépasser l’opposition entre les politiques centrées sur les individus et celles centrées sur les lieux. Les premières risquent d’ignorer les contraintes du territoire ; les secondes peuvent oublier la singularité des parcours. L’approche la plus prometteuse est celle des « personnes dans les territoires » qui visent à accompagner chaque individu tout en agissant sur les conditions locales pour rendre l’emploi possible, accessible et durable.
Tant que l’on cherchera une cause unique aux difficultés de recrutement et au chômage, les réponses resteront partielles. L’emploi se construit dans une chaîne coordonnée. Il suffit qu’un seul maillon cède pour que la rencontre entre une personne et une entreprise n’ait pas lieu.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:53
Sophie Morlaix, Professeure en Sciences de l'Éducation, Directrice de l'IREDU, Université Bourgogne Europe
L’ESSENTIEL
L’éducation, longtemps le premier poste de dépense publique en France, a été dépassée par la charge de la dette.
Les écarts entre les dépenses pour un écolier, un collégien, un lycéen et un étudiant sont toutefois très importants.
Par rapport aux pays de l’OCDE, le classement de la France n’est pas mauvais, mais tout dépend de quel niveau d’enseignement on parle.
La question des moyens destinés à l’éducation par les pouvoirs publics est au centre des préoccupations lycéennes et étudiantes ces dernières semaines. Savoir si cette dépense est suffisante a, depuis des décennies, intéressé les économistes de l’éducation, notamment ceux de l’Institut de recherche sur l’éducation (Iredu, Université Bourgogne-Europe). Son fondateur Jean-Claude Eicher participera dès les années 1970 à l’élaboration du premier compte satellite de l’éducation en France.
Les dépenses d’éducation sont, depuis, envisagées comme un investissement de long terme dans le capital humain, la cohésion sociale et la capacité productive du pays. Selon la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), le service statistique officiel du ministère de l’éducation nationale, avec un budget de presque 200 milliards pour l’éducation en 2025, la France lui consacre environ 6,7 % de son PIB. La part dévolue au second degré, collège et lycée, est la plus importante (environ 37 %), comparativement au premier degré, maternelle et primaire (30 %) ou au supérieur, à l’université ( 23 %).
Alors, quelle est la situation du financement de l’éducation en France ? Et quelles différences avec les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ?
En France, le financement de l’éducation est majoritairement public. Il repose sur plusieurs acteurs : principalement l’État – 55 % –, les collectivités territoriales – 23 % – et, dans une moindre mesure, d’autres administrations – 4 % –, auxquels s’ajoutent les ménages à hauteur de 8 % et les entreprises à hauteur de 10 %. L’État prend principalement en charge la rémunération des personnels enseignants et une part importante du fonctionnement du système éducatif.
Les collectivités territoriales contribuent notamment aux dépenses matérielles et immobilières : les communes pour les écoles, les départements pour les collèges et les régions pour les lycées. Les entreprises participent notamment au financement de l’apprentissage et de la formation professionnelle. Les ménages supportent certaines dépenses liées à la scolarité et aux études, telles que les fournitures, les transports, l’hébergement et une partie des frais de formation.
Les dépenses varient selon les niveaux d’enseignement et les besoins des établissements. En 2025, la dépense moyenne annuelle s’établit à 9 440 euros par élève pour le premier degré, 11 780 euros pour le second degré – collèges et lycées – et à 13 350 euros en moyenne pour le supérieur. Mais les besoins diffèrent selon les territoires, les établissements et les publics accueillis.
Le lycée représente un niveau d’enseignement relativement coûteux pour la France. Selon la DEPP, en 2024, la dépense annuelle moyenne atteint 13 020 euros par élève en lycée général et technologique, contre 14 700 euros en lycée professionnel. La comparaison internationale confirme cette particularité (OCDE, 2025). La France dépensait ainsi environ 24,5 % de plus que la moyenne de l’OCDE par élève du second cycle du secondaire.
Cet écart est notable : pour l’enseignement primaire et le premier cycle du secondaire – collège –, les dépenses françaises par élève étaient au contraire inférieures aux moyennes de l’OCDE en 2022.
Plusieurs facteurs peuvent contribuer à cette situation : les coûts de personnel, l’organisation des filières générales, technologiques et professionnelles, ainsi que les équipements nécessaires aux formations techniques.
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À l’université, la dépense moyenne annuelle par étudiant en France s’établit à 12 460 euros en 2024, contre 13 300 euros pour l’ensemble de l’enseignement supérieur. Cette différence s’explique notamment par la diversité des formations : les classes préparatoires aux grandes écoles et les sections de techniciens supérieurs présentent des dépenses moyennes plus élevées. La dépense publique par étudiant dans l’enseignement supérieur français est très proche de la moyenne de l’OCDE.
Même si la question de savoir combien la France dépense pour les lycées et pour les universités est intéressante, celle de comprendre comment les moyens sont alloués et quels résultats ils produisent l’est certainement davantage.
Une politique éducative doit être appréciée au regard de son efficacité entendue au sens large, c’est-à-dire des effets qu’elle produit sur les apprentissages, sur les parcours des individus, les inégalités qu’elle permet de résorber ou encore le bien-être des bénéficiaires, et non uniquement au regard de son coût budgétaire.
Dans le contexte de progression très faible des dépenses en volume, l’évaluation de l’efficacité des financements, de leur répartition territoriale et de leur adéquation aux besoins éducatifs apparaît déterminante. Renforcer le rapport coût-efficience de la dépense publique au sens large est un véritable enjeu pour assurer la qualité de l’enseignement et l’égalité des chances. Compte tenu du montant de la dépense publique pour l’éducation, le défi est certainement de mieux l’orienter, en articulant maîtrise budgétaire, résultats mesurables et justice sociale.
Pour les lycées, les comparaisons internationales montrent que la dépense par élève est relativement élevée, en partie en raison de la diversité des filières et du poids des services annexes.
Les travaux du Conseil d’analyse économique invitent, par exemple, à partir d’exemples d’évaluation très concrets, à privilégier les interventions pédagogiques dont l’efficacité est étayée, à mieux accompagner les élèves en difficulté et à réexaminer les dispositifs coûteux dont les résultats sont incertains.
Pour les universités, les résultats des évaluations sont à consolider. Il convient de développer des évaluations propres à l’enseignement supérieur, qui prennent en compte non seulement la réussite et l’insertion professionnelle, mais également la recherche, l’égalité des chances et les bénéfices collectifs de la formation.
Sophie Morlaix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:53
Julie Lairesse, Docteure en sciences du langage, de l'information et de la communication, Université de Limoges

L’ESSENTIEL
Vous avez sûrement remarqué ces affiches et affichettes aux motifs et couleurs standardisés, générés par intelligence artificielle, qui fleurissent un peu partout sur Internet ou dans nos rues.
Ces images privilégient systématiquement certains traits esthétiques au détriment d’autres.
Si l’usage de l’IA pour fabriquer des affiches à peu de frais continue à s’imposer, cette esthétique pourrait se transformer en nouvelle norme visuelle.
Il suffit de se promener dans une rue commerçante ou de faire un tour sur les réseaux sociaux pour reconnaître ce type de visuel : fond très travaillé, typographie rappelant le marqueur, ornements décoratifs, textes en diagonale, teinte un peu jaunie, ombrés multiples.
Certains articles évoquent une « pandémie de flyers ChatGPT » ou une « épidémie d’affiches générées par IA ». Un tel constat mérite d’être posé avec rigueur : ces affiches se ressemblent-elles vraiment, jusqu’à former un style identifiable ou s’agit-il d’un simple ressenti, amplifié par l’attention qu’on porte désormais à ce sujet une fois qu’on a appris à le repérer ? Et n’y a-t-il pas un risque que ces affiches se multiplient au point de nourrir l’entraînement des IA de demain ?
Une méta-analyse publiée en 2026 a agrégé plusieurs études portant sur la cocréation humain/intelligence artificielle (IA) : elle conclut à un effet d’homogénéisation statistiquement significatif et robuste, après contrôle du biais de publication.
Ce résultat ne concerne pas l’affiche spécifiquement, mais il établit, à l’échelle de la création assistée par IA en général, que la convergence de style constatée n’est pas une simple impression.
Dans une recherche consacrée à un domaine voisin, la conception de sites web par IA, une équipe de l’Université de Washington observe par ailleurs que ces systèmes génératifs ont une tendance intrinsèque à l’uniformisation, reproduisant les conventions stylistiques dominantes de leurs données d’entraînement.
Ces travaux confirment qu’il existe bien un style IA reconnaissable. Reste à comprendre pourquoi il s’est imposé si vite, et s’il s’agit d’une norme au sens propre du terme.
La récurrence de certains attributs visuels, tels que la saturation, les effets spectaculaires ou les typographies imposantes, n’est pas pour autant un hasard esthétique. Dans un article publié en 2026, le philosophe Alexandre Declos introduit et analyse la notion de « biais esthétique » en IA générative : ces modèles privilégient systématiquement certains traits esthétiques au détriment d’autres, tout en présentant ce biais comme une neutralité. Declos souligne que ce biais menace d’homogénéiser la production artistique et le goût et contribue à la formation de « bulles esthétiques ».
C’est précisément ce mécanisme que l’on retrouve dans l’affiche IA : sa composition et sa densité visuelle ne relèvent pas d’un choix de conception, mais d’une préférence structurelle du modèle, présentée à tort comme un rendu neutre.
Pour s’interroger sur l’idée d’une nouvelle norme, il faut d’abord s’entendre sur la notion même de « norme ». Au sens réglementaire, une norme suppose un choix collectif : une règle qu’on décide de suivre parce qu’elle sert un objectif partagé.
Pour l’affiche, on peut penser à la lisibilité, à la cohérence de marque ou à la hiérarchie de l’information. Ce que produisent les modèles génératifs relève d’un phénomène différent : une convergence statistique plutôt qu’une décision collégiale prise par des experts du domaine.
En ce sens, la notion de norme réglementaire ne s’applique pas. Le chercheur en design Anthony Masure situe le basculement récent dans un progrès technique précis : les modèles génératifs sont devenus capables d’intégrer du texte de façon fiable directement dans l’image, ce qui explique pourquoi ce style, déjà possible auparavant, s’est répandu aussi vite ces derniers mois plutôt que progressivement depuis l’apparition des premiers générateurs.
À force de produire ce type de design, le générateur ne risque-t-il pas de s’autoalimenter avec ses propres productions ? Et donc de perdre en qualité ? Une équipe de chercheurs d’Oxford, de Cambridge, de Toronto et de l’Imperial College a démontré, en 2024, qu’un entraînement indiscriminé sur des contenus déjà générés par IA provoque des défauts irréversibles : les cas rares de la distribution d’origine finissent par disparaître, un phénomène nommé model collapse.
Ce résultat, établi d’abord sur des modèles de langage, a depuis été répliqué spécifiquement sur des modèles génératifs d’images : une équipe de l’Université Rice a montré, en 2024, qu’un modèle entraîné de façon répétée sur ses propres réalisations perd progressivement en qualité ou en diversité visuelle, un phénomène qu’elle nomme le « trouble autophagique des modèles ». Une autre équipe, associant le centre Inria de Lyon, est arrivée à des conclusions similaires.
Ces études n’ont pas été menées sur des générateurs d’affiches spécifiquement, mais sur des modèles génératifs d’images en général, l’extrapolation au cas de l’affiche reste donc une inférence plausible, non une démonstration directe.
Ce resserrement statistique s’accompagne d’un paradoxe qu’éclaire la sémiotique. Ces affiches sont aujourd’hui repérables précisément parce qu’elles échouent à respecter des principes de composition élémentaires : l’écart avec la norme graphique constitue, en lui-même, un signe.
Mais à mesure que cet écart se réitère à grande échelle, il risque de subir ce que Roland Barthes décrivait comme le passage d’une connotation à une dénotation : un sens second, initialement perçu comme signifiant (« ceci trahit une fabrication par IA »), se naturalise avec la récurrence jusqu’à devenir le sens premier de l’objet (« ceci est simplement une affiche »).
C’est par ce processus, plutôt que par un choix réglementaire, qu’une norme de fait pourrait s’installer : non pas décrétée, mais absorbée dans la doxa à force de répétition. Au risque, à terme, d’influencer les repères esthétiques des graphistes eux-mêmes, formés dans un environnement visuel saturé de ce style.
Il s’agit là d’une hypothèse théorique, cohérente avec le mécanisme observé par ailleurs : elle mériterait, pour être validée, une enquête de réception menée sur des publics réels, que nous ne possédons pas à ce jour.
Il convient toutefois de nuancer ce diagnostic sur deux points. D’abord, les études sur le model collapse identifient aussi des conditions d’évitement : l’injection régulière de données fraîches, humaines et vérifiées, permet de prévenir la dégradation, ce qui pourrait ralentir ou inverser le phénomène.
Ensuite, l’argument sémiotique de la banalisation n’est pas mécanique : un mécanisme inverse veut qu’un signe devenu trop commun perde sa capacité distinctive, ouvrant la voie à l’émergence d’un nouveau signe de différenciation, ce que l’équipe de l’Université de Washington formalise sous le terme de « friction productive », consistant à réintroduire des points de résistance volontaires dans le processus de génération. Rien ne permet donc d’affirmer, en l’état des connaissances, que la trajectoire est irréversible.
Pour répondre à cette question, il faut accepter de la scinder en deux. Une norme choisie, au sens réglementaire du terme ? Non : rien dans les mécanismes décrits ici ne relève d’une décision collective de graphistes ou d’un cahier des charges partagé. Une norme de fait ? Au sens d’un standard visuel qui s’impose par la répétition plutôt que par le choix ? C’est le risque.
L’outil lui-même n’est pas en cause : utilisée par un professionnel comme point de départ, avant reprise en main de la composition et de la hiérarchie visuelle, l’IA générative peut parfaitement servir une affiche singulière. Le risque documenté ici concerne plutôt l’usage de commodité, à grande échelle, qui tend à substituer une moyenne statistique à un choix graphique intentionnel, avec la possibilité, à terme, que cette moyenne redéfinisse silencieusement, dans nos perceptions comme dans la pratique du métier, ce à quoi une affiche « normale » est censée ressembler.
Julie Lairesse ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:48
Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Donald Trump instrumentalise les violences en marge de la journée de manifestation du 17 octobre en France dans l’espoir de mobiliser l’électorat républicain aux élections de mi-mandat du 3 novembre prochain.
Au-delà de cette échéance électorale immédiate, le camp trumpiste présente depuis longtemps l’immigration et l’islam comme des menaces pour la civilisation occidentale.
Ils appellent donc les Européens à voter en faveur des partis nationalistes et espèrent renforcer une sorte de solidarité entre, d’une part, le Parti républicain des États-Unis et, de l’autre, les formations d’extrême droite européennes.
Le 19 octobre, en meeting dans le Kansas, Donald Trump lance à ses partisans :
« Si vous voulez voir ce qui est en jeu dans cette élection, regardez simplement ce qui se passe en France, une nation autrefois grande qui est conquise, pillée et réduite en cendres par des migrants, des djihadistes et des communistes qui haïssent le christianisme. »
Ce n’était pas sa première sortie sur ce sujet. Dans les premiers jours d’octobre, tandis que les revendications du mouvement social français parti des lycées mi-septembre se sont rapidement élargies à la dénonciation du coût de la vie, et plus encore après le 17 octobre, Trump, son vice-président J. D. Vance et d’autres responsables du Parti républicain ont imputé la responsabilité des violences et des pillages qui ont émaillé la grande journée de mobilisation à l’immigration et à « l’islam ».
Cet intérêt pour l’actualité française est bien entendu lié à l’imminence des élections de mi-mandat, qui auront le lieu le 3 novembre. La droite états-unienne, qui risque fort de perdre sa majorité à la Chambre des représentants et, possiblement, au Sénat fait feu de tout bois pour instiller l’idée, au sein de l’électorat, qu’une victoire démocrate provoquerait le même « chaos » que celui qu’elle observe actuellement de l’autre côté de l’Atlantique.
Dès le 6 octobre, Trump présente les protestations des lycéens français comme un épisode de la supposée conquête islamiste à l’œuvre dans le pays – et cela, alors qu’aucun lien n’est établi par les autorités françaises entre ce mouvement et l’islam ou l’immigration. Peu importe, pour le locataire de la Maison-Blanche, la cause est entendue : une nation « autrefois grande » est menacée dans son existence même par une force étrangère.
Si la France intéresse autant Trump, Vance et leurs alliés, c’est parce que, à leurs yeux, elle fournit une illustration particulièrement efficace de leur discours politique. Quand ils affirment qu’un pays associé à un immense patrimoine, à une histoire prestigieuse et à une culture mondialement connue est en danger de mort du fait de l’islam et de l’immigration, ils placent la campagne des midterms sur un plan historique, civilisationnel.
Car ce que dit Trump de la France relève moins du commentaire désintéressé que d’une instrumentalisation politique dans le contexte de la campagne des élections de mi-mandat. Les événements en cours en France offrent au président une formidable occasion de présenter ces élections comme un enjeu existentiel. Il s’agit avant tout de mobiliser les électeurs républicains tentés par l’abstention.
Dès l’été, Trump présentait les démocrates comme des ennemis intérieurs, mêlant accusations de communisme et de djihadisme, notamment contre Abdul El-Sayed, candidat démocrate musulman au Sénat dans le Michigan, devenu l’une de ses cibles favorites. Qu’El-Sayd et consorts l’emportent aux États-Unis, martèle désormais le président, et le pays sera livré au même triste sort que la France.
Lors de son meeting au Kansas, le 19 octobre, que nous avons déjà évoqué, Trump fait de la France le négatif du monde MAGA. Selon lui, la « destruction en cours » de la France, étendue à l’Europe, rend d’autant plus urgente la préservation ou la restauration de la grandeur américaine. Mais, au fond, ce discours va au-delà d’une simple rhétorique de campagne. Il reprend le récit plus large de l’extrême droite nationaliste. Une manifestation, même violente, qui appartient normalement au champ du conflit social et politique est présentée comme une guerre civilisationnelle faite de conquérants et de vaincus. Trump n’hésite pas à se poser en conseiller clairvoyant mais ignoré d’Emmanuel Macron, à qui il ne cesserait de s’adresser en ces simples termes : « Fermez vos frontières ou vous perdrez la France. »
Trump reprend ici la posture traditionnelle du prophète de la jérémiade américaine : déploration du déclin, avertissement ignoré, promesse de redressement. Mais le déclin est celui des autres. Les violences à Paris et dans les autres villes françaises deviennent la confirmation de son diagnostic et Macron, le dirigeant sourd à ses recommandations et, de ce fait, incapable de protéger son pays.
On retrouve dans cette vision des choses la structure de la théorie du prétendu « grand remplacement » de Renaud Camus et un récit populiste qui oppose des élites coupables et des populations « importées », à un peuple « pur » dépossédé.
Les populations étrangères sont présentées simultanément comme destructrices du patrimoine et consommatrices des ressources nationales, profitant de « l’État-providence payé par les citoyens français qui travaillent dur ». Trump associe la « gauche mondialiste » aux Dumocrats (« démocrétins »), désignés comme « le parti des antioccidentaux, des marxistes et des migrants hostiles du tiers-monde ».
Migrants, djihadistes, communistes, élites mondialistes et démocrates se fondent dans un ennemi composite. La France sert d’illustration du danger que constitue cet ennemi, car « ce qui est en train d’arriver à la France, ils veulent que cela arrive à notre pays ».
C’est un récit inscrit dans la sphère trumpiste. Le vice-président J. D. Vance, pressenti comme possible candidat pour 2028, dénonce lui aussi les « progressistes occidentaux » qui « ont importé le tiers-monde en France », puis avertit ses concitoyens :
« On les avait prévenus que cela finirait ainsi, et ils n’ont pas écouté. (…) C’est l’avenir que les démocrates du Congrès recherchent pour votre pays. »
Rien de nouveau ici pour Vance. On se souvient qu’il avait déjà présenté la migration de masse comme une menace existentielle pour l’Europe lors de son intervention très remarquée durant la Conférence sur la sécurité de Munich, en février 2025, moins d’un mois après son entrée en fonctions.
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Mike Johnson, président républicain de la Chambre, assure de son côté que « la France sombre dans le chaos parce qu’elle a voulu des frontières ouvertes – tout comme les démocrates socialistes aux États-Unis ». Le sénateur texan Ted Cruz, parle, lui, de « suicide culturel » européen puis de « croisades inversées » (Reverse Crusades), qui détruiraient l’Europe, et voit dans la France une « préfiguration de ce qui attend l’Amérique si nous n’arrêtons pas cela ici ».
La dimension religieuse est aussi électorale. Trump le dit sans détour :
« J’ai le vote chrétien le plus fort de toute l’histoire. J’ai le vote évangélique, le vote chrétien. »
Il cherche à imposer le récit d’une véritable guerre religieuse entre un « nous » occidental associé au christianisme et des populations qui « haïssent le christianisme » et « la civilisation occidentale elle-même », une vision également défendue par le secrétaire « à la guerre » Pete Hegseth.
L’insistance sur le christianisme élargit ainsi, dans le discours trumpiste, la nation à une civilisation assiégée : avec l’Italie et l’Allemagne, la France devient un morceau d’un Occident menacé. L’énumération transforme le cas français en phénomène continental.
Cette vision prolonge celle du discours de Varsovie du 6 juillet 2017, où Trump présentait déjà la survie de l’Occident comme une question de volonté, de frontières et de fidélité à son héritage. La Pologne y incarnait la résistance tandis que la France figure aujourd’hui la capitulation. Dans tous les cas, l’Europe fournit donc plusieurs rôles au même récit civilisationnel. En février 2017, à la Conservative Political Action Conference (CPAC), Trump affirmait que « Paris n’est plus Paris ». L’Europe est donc le modèle d’origine que seuls les États-Unis peuvent aujourd’hui incarner.
Ce récit trouve un écho dans la doctrine officielle. Ainsi la Stratégie de sécurité nationale (NSS) publiée en décembre 2025 associe le risque d’un « effacement civilisationnel » de l’Europe aux politiques migratoires, à la chute de la natalité et à la perte des identités nationales. Le texte salue la progression des partis qualifiés de patriotiques et préconise d’encourager, au sein des nations européennes, une résistance à leur orientation actuelle. La NSS ne parle pas d’un remplacement orchestré par les élites : le déclin y résulte de politiques, pas d’un plan. Mais elle désigne bien des responsables et identifie des alliés pour une restauration.
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Le trumpisme s’inscrit ainsi dans une extrême droite transatlantique qui partage une même représentation de la nation menacée, des populations jugées incompatibles et des élites accusées de trahison. Disposant en politique étrangère d’une latitude considérable, l’administration Trump a les moyens de peser sur l’avenir politique européen. Mais, à ce stade, rien n’indique que cette convergence idéologique se traduise par des opérations menées depuis Washington pour favoriser l’accession au pouvoir du Rassemblement national, le parti qui a clairement les faveurs de Trump dans le contexte français actuel.
Cette influence peut aussi venir d’acteurs privés, alliés de Trump. Elon Musk, qui avait pris parti pour l’AfD en Allemagne début 2025, a présenté en juillet Marine Le Pen comme « le dernier espoir de la France ». En réponse au récent message de Trump sur la France, il a écrit qu’on assiste à « une invasion au ralenti, mais une invasion tout de même ». Le 13 octobre, le ministre français des affaires étrangères Jean-Noël Barrot l’a accusé de harcèlement en ligne visant à influencer les débats nationaux et a mis en garde contre une ingérence lors de la présidentielle de 2027. C’est une déclaration, pas un fait établi. Mais le propriétaire de X, avec plus de 240 millions d’abonnés, n’est pas un soutien comme les autres.
La vision des violences françaises diffusée par le camp trumpiste s’inscrit donc dans un cadre préétabli. Transformé en conflit d’appartenance, le conflit social en cours est instrumentalisé de façon à former un acte d’accusation contre les dirigeants qui auraient livré leur pays à des forces étrangères hostiles, et contre les démocrates qui prépareraient le même avenir aux États-Unis. La France n’est pas un pays à comprendre, ni même le vrai sujet. Elle sert uniquement de supposée preuve de la justesse d’un récit qui désigne d’avance les coupables… et les héros qui peuvent les empêcher de parvenir à leurs sinistres fins.
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:20
Aurélie Djavadi, Cheffe de rubrique Éducation + Société, The Conversation
Laurent Bainier, Directeur de la rédaction The Conversation France, The Conversation
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Dans Le Grand Entretien, une spécialiste des mathématiques et des questions éducatives partage son expertise : Laure Saint-Raymond, professeure au Collège de France et membre de l’Académie des sciences depuis 2013.
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