23.09.2026 à 15:39
Judith Rochfeld, Professeure de droit privé à l'Ecole de droit de la Sorbonne - Université Paris 1, Panthéon-Sorbonne, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Célia Zolynski, Professeur de droit privé, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
L’ESSENTIEL
C’est un peu plus de 16,6 milliards de dollars que Meta, la société mère de Facebook, a accepté de verser selon un accord signé avec 29 États.
Le groupe de Mark Zuckerberg a également pris plusieurs engagements pour protéger davantage les mineurs utilisant ses plateformes.
Que fera, dans ces conditions, la Commission européenne ?
Le 26 août 2025, Meta a signé un accord avec 29 États des États-Unis (et d’autres acteurs joints à la procédure) l’engageant à verser 16,68 milliards de dollars (14,30 milliards d’euros) et à respecter plusieurs engagements en faveur de la protection des mineurs fréquentant ses plateformes Instagram et Facebook. La société de Mark Zuckerberg doit :
installer des limites d’utilisation quotidienne de deux heures pour les deux services ;
prévoir des empêchements d’usage de nuit ;
bannir les notifications pendant les heures de cours ;
configurer, par défaut, l’absence d’affichage des likes (métriques d’engagement particulièrement puissantes) ;
et interdire les filtres « esthétiques ».
Pourquoi accepte-t-elle une telle transaction ? Il faut, pour le comprendre, remonter quelques mois en arrière. Précisément, à deux décisions rendues les 24 et 25 mars 2026.
La première, d’un jury du Nouveau-Mexique, a condamné Meta à payer 375 millions de dollars (322,5 millions d’euros) pour avoir insuffisamment averti le public des dangers de l’utilisation par les mineurs de ses plateformes, et avoir même affirmé qu’elles étaient sûres et bénéfiques.
Or, des documents internes de 2015 et des témoignages d’anciens salariés ont permis de démontrer l’inverse. Le 7 août, dans cette même affaire, Meta a été condamnée à 567 millions de dollars (488 millions d’euros).
À lire aussi : La stratégie de Meta face à la justice américaine : éviter une défaite légale et reprendre le contrôle
Dans la seconde affaire, du 25 mars, un tribunal fédéral de Californie a déclaré Meta et YouTube responsables des dommages causés à une utilisatrice âgée de 20 ans, qui avait commencé à utiliser YouTube à 6 ans et Instagram à 9 ans. La plaignante alléguait que ces outils l’avaient plongée dans une addiction et avaient provoqué chez elle une dépression sévère avec anxiété, dysmorphie corporelle, automutilation et pensées suicidaires (des effets de l’usage des réseaux largement documentés par les rapports et les études scientifiques généraux qui se succèdent pour alerter sur les risques ; voir, par exemple pour la France, le dernier rapport de l’Anses sur les usages des réseaux sociaux numériques et la santé des adolescents, de décembre 2025). La conception négligente de leurs services ainsi que l’absence de prévention des risques ont été reconnues, et la victime a obtenu 3 millions de dollars de dommages et intérêts.
Les plateformes ont alors craint une « contagion » massive. En effet, ces décisions – la seconde particulièrement – n’intéressaient pas le seul cas individuel présenté mais un « contentieux multidistrict » (MDL) regroupant des milliers de poursuites, dont elle constituait le procès pilote (bellwether trial). En outre, de très nombreuses autres actions judiciaires sont en cours outre-Atlantique, à l’initiative des États, des familles, des districts scolaires.
Face au risque de condamnations multiples, des sociétés concurrentes avaient d’ailleurs choisi de transiger, par exemple ByteDance (la maison mère de TikTok) dans une affaire californienne et Snap Inc. (celle de Snapchat). Toutes redoutaient qu’on en arrive au tournant connu par les cigarettiers en 1998 lorsque, après des années de rejet de leurs responsabilités, quatre fabricants avaient accepté de verser 206 milliards de dollars (sur une durée de vingt-cinq ans) pour compenser les dépenses de santé liées au tabac et de limiter leurs pratiques publicitaires (Master Settlement Agreement). C’est que, surtout, les décisions évoquées innovaient sur le fond et traçaient une voie inquiétante pour les plateformes.
Pour bien le saisir, il faut rappeler que, depuis 1996, le Communication Decency Act et sa section 230 sur la « responsabilité des services en ligne interactifs » embarquent une interprétation du premier amendement à la Constitution américaine et de la liberté d’expression particulièrement favorable aux acteurs d’Internet : les services d’accès ne peuvent être considérés comme les auteurs ou les éditeurs des propos tenus par leurs utilisateurs (section 230 c 1). Ces entreprises ne peuvent être mises en cause pour le blocage et le filtrage de certains contenus, dès lors que leur bonne foi est attestée (section 230 c 2). Ils encourent une responsabilité « limitée » en tant qu’« hébergeurs », à la différence des « éditeurs » quant à eux responsables de la diffusion de leurs contenus.
Cette distinction a été adoptée en Europe au sein de la directive 2000/31/CE du 8 juin 2000 dite « e-commerce » (article 14) ainsi qu’en France dans la loi pour la confiance dans l’économie numérique du 21 juin 2004 (article 6).
Meta et YouTube répétaient d’ailleurs, dans les procès évoqués, que, en tant que passeurs de contenus conçus par d’autres, ils ne pouvaient être responsables des effets délétères observés et que l’étaient bien davantage les magasins d’application – qui ne vérifieraient pas suffisamment l’âge lors des téléchargements d’apps –, les parents – qui ne se serviraient pas convenablement des outils de contrôle mis à leur disposition, pourtant avérés comme insuffisants et contournables – et les mineurs, incapables de se réfréner…
Mais, précisément, cette analyse traditionnelle a été délaissée et les appréciations se sont déportées, des contenus des tiers, vers la conception de leurs propres services (« design liability »). C’est pour la conception addictogène de leurs services et de leurs interfaces que Meta et YouTube ont été sanctionnés, conception que ces entreprises maîtrisent totalement et dont elles tirent des profits colossaux, à la mesure de l’attention qu’elle capte, qui est monétisée en publicités et en informations ciblées, et dont les dangers rappelés composent les externalités négatives tout aussi colossales.
Certes, pour l’heure, les engagements de Meta ne valent que pour les jeunes États-uniens et les Européens n’en bénéficieront pas. Ces promesses n’en serviront pas moins d’arguments pour l’application du règlement européen sur les services numériques (DSA). Parmi les plus de 15 enquêtes ouvertes sur son fondement depuis la fin de 2023 par la Commission européenne, il s’en trouve beaucoup, en effet, qui ont trait à la protection des enfants : le 10 octobre 2025, la Commission a demandé des informations à Snapchat, à YouTube, à l’App Store d’Apple et à Google Play pour évaluer leurs mesures de protection.
Les 6 février et 26 mars 2026, elle a publié les conclusions préliminaires d’une enquête formelle à l’encontre de TikTok et a ouvert une enquête à l’encontre de Snapchat. Le 10 juillet, elle a publié les conclusions de son enquête préliminaire sur Facebook et Instagram. À TikTok, il est reproché la conception addictogène de ses services (défilement continu de contenus ; envoi répété de notifications ou push, même la nuit, conduisant à consulter le téléphone de façon compulsive ; lancement automatique et sans fin de vidéos, etc.) – qu’elle doit donc modifier – ainsi qu’une mauvaise évaluation des risques pour le bien-être physique et mental de ses utilisateurs, dont les mineurs et les adultes vulnérables.
À Snapchat la Commission européenne reproche de ne pas vérifier correctement l’âge de ses utilisateurs, permettant aux moins de 13 ans de l’utiliser et aux moins de 17 ans de la fréquenter sans se voir fournir une version pour mineurs avec protection contre les pratiques de sollicitations d’ordre sexuel (« grooming ») ou de recrutement dans des réseaux criminels. À Meta, une sous-estimation des risques addictogènes de ses fonctionnalités.
Or, l’article 28 du Règlement sur les services numériques exige des plateformes qu’elles conçoivent leurs services de telle sorte à assurer une protection des mineurs, tandis que ses articles 34 et 35 imposent aux très grandes plateformes des analyses de risques, notamment quant à la conception de leurs services ; ils n’apparaissent donc pas respectés. Cela pourrait entraîner des sanctions allant jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial de chaque acteur. L’Union européenne pourrait ainsi accélérer le mouvement et se servir des reconnaissances et des engagements états-uniens pour intensifier sa protection des enfants.
Judith Rochfeld est membre du conseil d'administration de Digital New Deal
Personnalité qualifiée auprès de la CNCDH Membre de la Mission Enfants-Ecrans Direction de l'étude des dispositifs légaux relatifs à l'usage des réseaux sociaux pour les mineurs - Analyse du cadre juridique existant, des enjeux et des évolutions en cours, conduite pour l'ANSES dans le cadre du rapport et de l'avis sur les usages des réseaux sociaux numériques et santé des adolescents
23.09.2026 à 15:38
Erica D. Henn, Assistant Professor of Kinesiology and Exercise Science, Temple University

L’ESSENTIEL
Pratiqué à haut niveau, l’e-sport peut causer des blessures physiques importantes, mais aussi des souffrances psychologiques..
À mesure que de nouvelles études sur les blessures liées à l’e-sport ont été publiées, de nouvelles stratégies de traitement et de prévention ont vu le jour, calquées sur celles des sportifs de haut niveau.
Le traitement et la prévention des blessures pourraient être améliorés en considérant plutôt les compétiteurs d’e-sport comme des musiciens et des danseurs que comme des footballeurs ou des basketteurs.
Le joueur chinois d’e-sport Jian « Uzi » Zi-hao était bien plus qu’une simple star de League of Legends : il était si talentueux que son équipe avait articulé toute sa stratégie autour de ses capacités, concentrant ses ressources sur lui et un autre coéquipier, Shi « Ming » Sen-Ming, afin que ce duo puisse mener l’équipe à la victoire. Au cours de sa carrière, il a remporté plus de 500 000 dollars américains (plus de 438 000 euros) en prix de tournois.
Et pourtant, en 2020, Jian a annoncé sa retraite, sa carrière légendaire ayant été interrompue par des blessures chroniques au poignet et au bras. Il avait 25 ans.
Les jeux vidéo ont la réputation de clouer les gens au canapé. Mais pour ceux qui affrontent les meilleurs joueurs du monde, le jeu peut s’avérer étonnamment éprouvant, tant sur le plan physique que mental.
Les meilleurs joueurs d’e-sport ont souvent des emplois du temps très chargés. On attend d’eux qu’ils s’entraînent régulièrement, participent à des matchs d’entraînement et disputent des rencontres officielles. Même au niveau amateur, les joueurs d’e-sport évoquent le poids psychologique de leur discipline : jouer plusieurs heures par jour, tous les jours, pour perfectionner leurs compétences afin de pouvoir « grimper les échelons ».
Une étude de 2021 menée auprès de joueurs d’e-sport portugais a révélé que 37 % d’entre eux souffraient d’anxiété et de dépression, et que 45 % souffraient de troubles du sommeil. Les blessures physiques les plus courantes dans l’e-sport sont généralement des problèmes oculaires et des troubles musculo-squelettiques.
Une exposition prolongée aux écrans entraîne de nombreux types de troubles de la vision chez les gamers, allant de la fatigue oculaire, plus courante, à une diminution de la capacité de concentration. De plus, la lumière émise par les écrans semble contribuer aux troubles du sommeil en perturbant la sécrétion de mélatonine, l’hormone qui aide à réguler le cycle veille-sommeil.
De nombreux joueurs d’e-sport – professionnels ou non – sont également confrontés à des douleurs aux mains et aux poignets ; le fait d’appuyer de manière répétitive sur les boutons provoque des blessures telles que le syndrome du canal carpien, des tendinites et le « pouce du joueur », qui résulte d’une surutilisation ou d’une irritation des tendons autour du pouce et du poignet. Bon nombre des blessures liées à la surutilisation observées chez les joueurs de jeux vidéo sont également familières aux ouvriers travaillant à la chaîne, dont le travail peut impliquer des mouvements tout aussi répétitifs.
Viennent ensuite les blessures au dos. Les joueurs peuvent rester assis pendant trois heures ou plus sans faire de pause, et cette position assise prolongée peut avoir des répercussions sur le bas du dos et la colonne vertébrale.
Le caractère sédentaire de l’e-sport a également conduit à une blessure moins connue – parfois mortelle – appelée thrombose veineuse profonde : un caillot sanguin, souvent dans la jambe, qui peut mettre la vie en danger s’il se déplace vers les poumons. En 2011, le joueur britannique Chris Staniforth – qui jouait parfois jusqu’à 12 heures d’affilée – est décédé des suites de cette affection.
À mesure que de nouvelles études sur les blessures liées à l’e-sport ont été publiées, de nouvelles stratégies de traitement et de prévention ont vu le jour.
Les meilleures équipes d’e-sport comptent désormais parmi leur personnel des kinésithérapeutes, des psychologues de la performance, des préparateurs physiques et même des masseurs-kinésithérapeutes au sein de leur équipe afin d’optimiser les performances et la récupération de leurs joueurs.
Les équipes intègrent souvent des activités physiques en groupe afin de renforcer la cohésion entre les joueurs et de réduire le risque de blessures. Pendant la compétition, un bon positionnement de la colonne vertébrale et des membres est devenu une stratégie essentielle de prévention des blessures. Par exemple, choisir une chaise qui favorise une posture droite peut réduire la douleur et le risque de blessure, en particulier lorsque les joueurs associent l’ergonomie à un programme d’exercices axé sur la force fonctionnelle, la mobilité et les étirements des membres supérieurs.
Lorsque l’e-sport a commencé à gagner en popularité auprès du grand public dans les années 1990 et au début des années 2000, ses défenseurs étaient impatients d’établir des comparaisons avec les sports traditionnels et les compétitions athlétiques. Ces parallèles ont contribué à asseoir la légitimité de l’e-sport et ont offert aux non-joueurs un cadre familier pour comprendre la compétition.
À mesure que l’e-sport est devenu un secteur très lucratif et un parcours professionnel lucratif, les joueurs et les équipes ont mis en place tout un réseau de personnel d’encadrement – entraîneurs, coachs et thérapeutes – à l’image de la structure des sports professionnels. Dans cette optique, de nombreuses recherches sur les blessures en e-sport se sont inspirées des méthodes d’entraînement des sports traditionnels.
Cependant, en tant que chercheuse en sciences de l’activité physique, je pense que les stratégies de traitement et de prévention des blessures pourraient être encore améliorées en considérant les compétiteurs d’e-sport davantage comme des musiciens et des danseurs que comme des footballeurs ou des basketteurs.
La recherche sur l’optimisation des performances et les blessures chez les artistes professionnels existe depuis des siècles, et je pense qu’elle représente une ressource précieuse et inexploitée. En effet, les contraintes physiques et mentales subies lors d’une prestation musicale présentent de nombreux points communs avec les compétitions d’e-sport : de longues périodes en position assise ; des mouvements de mains précis et minutieux ; et une prestation qui se déroule sans les conseils en temps réel d’un entraîneur.
Par exemple, des recherches en biomécanique ont mis en évidence des schémas similaires de fatigue musculaire de l’avant-bras chez les joueurs d’e-sport et les pianistes. Cependant, aucune étude n’a à ce jour directement comparé ces deux groupes.
Et que se passerait-il si l’intérêt porté à l’hypermobilité articulaire ou à la taille des mains chez les artistes de scène s’appliquait aux populations d’e-sportifs ? Les exercices d’échauffement populaires pour le piano pourraient-ils être efficaces pour les e-sportifs qui utilisent un clavier ?
Même les recherches sur des sports comme la course automobile pourraient offrir des informations précieuses. Comme pour les gamers, beaucoup de gens sous-estiment à quel point la course automobile peut être exigeante physiquement – et, oui, cela inclut le fait de rester assis pendant de longues périodes.
Les techniques de prévention et de rééducation ne cessent de s’améliorer. Même Jian, le joueur qui avait pris sa retraite en 2020, est revenu jouer pendant quelques « splits », ou saisons partielles, en 2022 et 2023.
En juillet 2023, la star de League of Legends Lee « Faker » Sang-hyeok a été relégué sur le banc en raison d’un syndrome du tunnel cubital, une blessure résultant d’une sollicitation excessive du bras et de la main.
Grâce à un programme de traitement comprenant notamment une modification de sa posture de jeu et une kinésithérapie intensive, Lee a pu reprendre la compétition à peine un mois plus tard. Il a ensuite remporté trois championnats du monde consécutifs, son équipe d’encadrement l’aidant à prévenir toute récidive de la blessure tout au long de chaque saison.
Grâce à sa rééducation, les fans de Lee pourront le suivre dans sa quête d’un quatrième titre de champion du monde de League of Legends, dont le coup d’envoi sera donné en octobre 2026 aux États-Unis.
Sienna Cinti a contribué à la recherche et à la rédaction de cet article.
Erica D. Henn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.09.2026 à 12:16
Xavier Boniface, Professeur d'histoire contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
KEY TAKEAWAYS
The Catholic Church of France will welcome Pope Leo XIV from September 25 to 28 2026.
The Pope will address young people at the Stade de France, thus following in the footsteps of his predecessor John Paul II in 1980.
This trip will provide the Pope with an opportunity to speak on artificial intelligence, and pay tribute to social Catholicism and the legacy of Robert Schuman, a leading figure in European and Christian democracy.
Pope Leo XIV is due to visit France from September 25 to 28. The planned tour itinerary for the papal visit – which has been the subject of prior consultation – and the main topics expected to be discussed are significant from both a political and a religious standpoint.
This is an “apostolic journey”, not a “state visit”: it is first and foremost as the head of the Catholic Church, the successor to the Prince of the Apostles, that the Pope is coming to France to meet with members of the Catholic community. Admittedly, he is also a head of state – of Vatican City – and, as such, he will be received by French president Emmanuel Macron and several other political leaders : his visit therefore also has an official dimension.
Leo XIV’s interest in France may stem from his personal history, as his paternal grandmother was from Le Havre and his father took part in the landings in Normandy and Provence. Like all popes up to Benedict XVI, and unlike his predecessor Francis, he speaks French, one of the Vatican’s official languages, and had visited France even before his pontificate.
But broader considerations must also be taken into account. The timing is favourable, with a papal visit taking place well in advance of the campaign for the presidential election, as was the case with John Paul II’s first trip to France, in June 1980. This should make it possible, if not to prevent, then at least to limit attempts to exploit the visit for political gain, particularly by candidates hoping to win the Catholic vote.
For Leo XIV, the youth debate is primarily religious. France was once regarded as “the Eldest Daughter of the Church’, according to a popular adage hailing back to the late 19th century. In this respect French Catholicism undoubtedly exerted a significant influence through its pastoral, liturgical and intellectual initiatives that were rolled out from the 1930s up until the 1960s. Admittedly, for over half a century, the Catholic Church has been experiencing a collapse, which Pope Francis implicitly criticised it for, considering Europe to be "a little weary” : this might explain his decision not to visit France as such, even though he had been there on three occasions (visiting Strasbourg, Marseille and Corsica).
But Pope Leo XIV sees things differently. On May 28 2025, three weeks after his election, he wrote to the bishops of France to mark the centenary of the canonisation of three of his compatriots, Jean Eudes, Thérèse of Lisieux and Jean-Marie Vianney, in the hope that this anniversary might inspire “a new missionary zeal”. This reflects the Pope’s view of the importance of France’s spiritual heritage.
Despite the difficulties facing the Church in France and the crisis triggered by the sexual abuse scandals, the threefold increase in the number of adult baptisms points to a relative resurgence of Catholicism since 2022. The reasons behind this development, which appears to run counter to the trend observed until then, and despite its limitations – the number of these adult baptisms does not offset the decline in the number of infant baptisms – are raising questions as far afield as Rome. The catechumens are mainly young people, aged between 18 and 40.
This section of the population remains a pastoral priority for the popes. John Paul II launched the World Youth Days (WYD) and, during his travels, would meet with young people, as he did in 1980 at the Parc des Princes stadium. Leo XIV is upholding this tradition by organising a vigil at the Stade de France, where 80,000 people are expected (50,000 congregated there in 1980).
The shrine at Lourdes is another symbol of the vitality and influence of Catholicism in France, even though visitor numbers to the spiritual destination are tending to fall slightly. The Pope visited the site while he was still a seminarian.
The Pope intends to honour this major place of pilgrimage by meeting with the sick – whose care is one of the sanctuary’s defining features – and with victims of sexual violence. With foreigners representing 60 % of visitors, Lourdes lies at the crossroads of the national and international dimensions that characterise the Pope’s journey.
The speech he will deliver at Unesco is primarily part of this global perspective. No Pope has spoken from this platform since John Paul II in 1980. Benedict XVI addressed ‘the world of culture’ at the Collège des Bernardins in 2008. Accepting an invitation from the Director-General of Unesco, Pope Leo XIV will speak there about the challenges associated with the use of artificial intelligence, particularly in the fields of education, information and artistic creation.
This statement echoes his first and recent encyclical letter, Magnifica Humanitas, “on the protection of the human person in the age of AI”. In this regard, the Pope and Unesco share the same cultural concerns.
The Pope’s stop in Metz, with its focus on Europe, is another aspect of the papal visit bearing an international dimension. Popes John Paul II, in 1988, and Francis, in 2014, had delivered speeches to MEPs in Strasbourg, within an institutional setting.
Pope Leo XIV opted for a symbolic visit to the Moselle Prefecture. This department, neighbouring Belgium and bordering two countries, was tossed back and forth between France and Germany from 1870 to 1945, through a series of wars, before being dubbed the “crossroads of Europe”.
But it is first and foremost to Robert Schuman that the Pope, who shares the same first name, intends to pay tribute. The politician, one of the “Fathers of Europe”, is buried in Scy-Chazelles, near Metz, where he lived for many years. A process for his beatification is underway, and Pope Francis has recognised him as “venerable”. A member of the Popular Republican Movement, Robert Schuman was associated with Christian democracy.
This movement stemmed from social Catholicism, which Leo XIII (1878–1903) promoted in his encyclical Rerum Novarum (1891). However, at that time, the Pope envisaged it solely as “beneficial Christian action amongst the people” (encyclical Graves de Communi, 1901). Having become a genuine political movement, Christian democracy has continued to draw on the principles of social Catholicism (subsidiarity, solidarity, participation), the legacy of which Pope Leo XIV, through his choice of name, embodies.
Konrad Adenauer and Alcide De Gasperi came from this background, as did Schuman. It was they who began to build Europe with the European Coal and Steel Community (ECSC). The aim was to reconcile the former belligerents by drawing on shared interests. Peace is therefore at the heart of the European project.
Pope Leo XIV’s planned address at the Robert Schuman Centre, following an interfaith meeting, will, in fact, be entitled “At the roots of Europe for peace and unity”.
During the Pope’s visit to France, peace, Europe and the implications of AI for human dignity may well be the most political and international aspects of the trip, while developments in French Catholicism and youth issues bear more directly religious significance. However, these various aspects are complementary in the Holy See’s vision to encourage Catholics – and young people in particular – to become involved in building a world of peace and promoting human dignity.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Xavier Boniface ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.09.2026 à 12:01
Joan Fitzpatrick, Reader in Renaissance Literature, Loughborough University

L’ESSENTIEL
Depuis l’Antiquité, l’ivresse oscille entre quête de transcendance et condamnation morale.
Les anciens remèdes contre la gueule de bois misaient surtout sur la prévention, la marche et le sommeil.
Aucun traitement moderne n’a encore prouvé de manière fiable son efficacité.
Quiconque s’est déjà réveillé avec la gueule de bois en connaît les effets physiques et psychologiques : maux de tête, nausées, dégoût de soi, regrets, voire une certaine honte face au comportement désinhibé qui a accompagné l’ivresse.
À l’ère des smartphones, la honte suscitée par le souvenir embrumé de ses agissements de la veille est forcément plus vive encore lorsque des photos restent en ligne pour toujours, exposées au regard et au jugement de tous. Le vieil adage selon lequel le meilleur remède contre la gueule de bois consiste à ne pas trop boire la veille n’est guère utile à ceux qui en souffrent.
La consommation excessive d’alcool s’inscrit dans une longue tradition culturelle. Dans le Banquet, de Platon (vers 385-370 avant notre ère), qui relate une soirée arrosée au cours de laquelle les convives débattent de la nature de l’amour, l’ivresse tapageuse d’Alcibiade, arrivé sans y être invité, contraste avec la capacité de Socrate à boire avec excès tout en restant maître de lui-même et sans souffrir de la gueule de bois.
Les fidèles de Dionysos, dieu grec du vin, prônaient quant à eux l’ivresse comme moyen d’atteindre un état de transcendance. Ainsi, dans un recueil d’hymnes de la Grèce antique adressés à différentes divinités et attribués au poète mythique Orphée, l’Hymne orphique 29 invoque Dionysos pour qu’il accorde au fidèle « sa bienveillance ».
Les Grecs et les Romains considéraient qu’il était dangereux et barbare de boire du vin non coupé d’eau. L’historien antique Hérodote rapporte que Cléomène Ier, roi de Sparte, serait devenu fou après avoir bu du vin pur avec des Scythes, ces redoutables tribus nomades de guerriers réputés sauvages, originaires de l’ancienne Sibérie.
Dans la Bible, Noé s’enivre avec le vin de la vigne qu’il a plantée après avoir été épargné par le Déluge. Son fils Cham le découvre étendu dans sa tente, plongé dans une stupeur alcoolique, et s’empresse d’en informer ses deux frères, Sem et Japhet. Ceux-ci couvrent Noé sans regarder sa nudité. Lorsque Noé se réveille et « apprend ce que son plus jeune fils a fait. », il maudit la descendance de Cham.
Les spécialistes de la Bible ont interprété de diverses manières l’acte de Cham
– ce qu’il aurait « fait » à Noé – comme relevant du voyeurisme, de la castration ou d’un viol incestueux. Selon les chercheurs John Sietze Bergsma et Scott Walker Hahn, il s’agirait plus précisément d’un inceste avec sa mère, car, dans d’autres passages de la Bible, la nudité du père est synonyme de celle de la mère.
Bien sûr, rien de tout cela n’explique pourquoi Noé ne semble éprouver aucune culpabilité de s’être enivré. La même question se pose plus loin dans la Genèse, lorsque Loth boit à deux reprises au point que ses filles ont des relations sexuelles avec lui, deux nuits de suite et apparemment à son insu, afin d’avoir des enfants. Le récit ne dit pas si Noé ou Loth souffrent de la gueule de bois, même si l’irascibilité de Noé le laisse fortement penser.
Le christianisme a conservé l’approbation antique d’une consommation modérée d’alcool, tout en faisant de la perte de contrôle due à l’ivresse une manifestation du péché de gourmandise. Jusqu’à la Réforme, le vin a conservé un statut particulier dans l’Europe continentale et la Grande-Bretagne médiévales : transformé en sang du Christ et consommé par le prêtre dans le cadre de l’Eucharistie, il constituait aussi un marqueur du rang social dans le monde profane.
Seuls les riches avaient les moyens de s’enivrer au vin. Si les manuels de savoir-vivre de l’Angleterre moderne mettaient en garde contre les dangers d’une consommation excessive de vin pour la santé, les autorités rendaient généralement la bière forte et l’ale – les boissons alcoolisées moins coûteuses consommées par les pauvres – responsables de l’ivresse et des comportements antisociaux.
Dans l’Angleterre médiévale et moderne, les tavernes étaient considérées comme des lieux de perdition, comme le montre clairement le poème du XIVᵉ siècle de William Langland, Pierre le laboureur. Le poème raconte comment le personnage de la Gourmandise, qui se rend à l’église, est détourné de son chemin par Betty la brasseuse.
Dans le guide du XVIᵉ siècle A Compendious Regiment, or A Dietary of Health (Précis de règles de vie ou régime pour la santé), l’auteur Andrew Boorde décrit ainsi les effets de l’ivresse :
« L’esprit ou les sens s’émoussent (…), l’appétit disparaît ; la tête est légère et douloureuse. »
Il semble faire référence aux effets d’une consommation excessive d’ale ou de bière, puisqu’il mentionne « le ver du malt, qui fait si furieusement le diable dans la tête que le monde entier tourne comme monté sur des roues ». Le ver du malt désignait à la fois un charançon qui infestait le malt utilisé pour brasser la bière et, par extension, un grand buveur.
Nos ancêtres pourraient-ils aider les buveurs d’aujourd’hui à soigner leur gueule de bois ? Comme de nos jours, l’accent était surtout mis sur la prévention.
Boorde et ses contemporains se tournaient vers les auteurs de l’Antiquité pour tenter de prévenir les effets désagréables d’une consommation excessive d’alcool. Ils citaient régulièrement les autorités classiques, qui recommandaient de manger certains aliments avant de commencer à boire. Les amandes, le chou, les coings cuits, l’absinthe et même les poumons de chèvre étaient ainsi réputés bénéfiques.
Ils avaient également des conseils pour se sentir mieux après avoir trop mangé et trop bu. Les auteurs de traités diététiques recommandaient une activité physique modérée, notamment la marche, ainsi que le sommeil. Se faire vomir ne devait être envisagé qu’en dernier recours.
La science moderne permet-elle d’espérer un remède fiable contre la gueule de bois ? Une étude récente publiée dans la revue Addiction conclut que l’acide tolfénamique, le pyritinol et l’extrait de clou de girofle, plus facile à se procurer, « méritent des recherches plus approfondies », même si ce constat repose sur « des données probantes de très faible qualité ».
Les auteurs de traités diététiques médiévaux vantaient les vertus réparatrices du clou de girofle et ses bienfaits contre les maux d’estomac. Mais l’idée même qu’il puisse exister un « remède » contre la gueule de bois repose peut-être sur le postulat contestable qu’il serait possible de réparer les dommages que l’on s’est soi-même infligés au corps et à l’esprit en buvant excessivement.
Dans son divertissant ouvrage On Drink, publié pour la première fois en 1972, l’écrivain britannique Kingsley Amis consacre un chapitre entier à la gueule de bois, dont il distingue les symptômes physiques et métaphysiques, émotionnels et psychologiques.
Amis recommandait de traiter la gueule de bois métaphysique par des « lectures de gueule de bois » et de la « musique de gueule de bois » : des livres et des morceaux propres à susciter un état d’esprit particulier. Selon lui, « il faut d’abord se sentir plus mal émotionnellement avant de commencer à aller mieux ».
Éprouver pleinement sa gueule de bois plutôt que d’en masquer les effets serait essentiel pour expier le « péché » d’une indulgence excessive. Une idée qui n’est pas si éloignée de l’idéal médiéval de mortification.
Joan Fitzpatrick a reçu des financements de la British Academy.
23.09.2026 à 12:01
John Plunkett, Associate Professor of Victorian Culture, Department of English and Creative Writing, University of Exeter

L’ESSENTIEL
Dès 1838, à Londres, une agence immobilière proposait des visites immersives grâce au cosmorama.
Ce dispositif produisait un effet 3D en faisant observer des images à travers une lentille convexe.
Très populaire au XIXᵉ siècle, le cosmorama préfigurait les visites virtuelles et fut ensuite supplanté par le stéréoscope.
Si vous envisagez de déménager ou si vous êtes simplement curieux de savoir à quoi ressemblent les logements de vos voisins, votre premier réflexe sera peut-être de consulter un site d’annonces immobilières en ligne : Rightmove ou Zoopla au Royaume-Uni, Zillow aux États-Unis ou Magic Bricks en Inde.
Ces plateformes proposent des plans en 3D des biens ainsi que des visites vidéo, parfois assorties d’outils interactifs. Tout cela semble très moderne. Pourtant, à Londres, un agent immobilier précurseur proposait déjà à ses clients des visites virtuelles en 3D bien avant l’avènement de la photographie commerciale.
Au Royaume-Uni, la profession d’agent immobilier est apparue au milieu du XIXᵉ siècle, alors que l’urbanisation rapide et l’accroissement de la mobilité sociale et géographique entraînaient une forte hausse de la demande de logements.
Mais à cette époque où la photographie n’existait pas encore, comment les nouveaux riches de l’ère victorienne pouvaient-ils découvrir les biens qu’ils étaient susceptibles d’acquérir grâce aux fortunes amassées dans le commerce ou l’industrie ? Brooks & Green, une agence immobilière londonienne haut de gamme, trouva une solution novatrice.
En 1838, année du couronnement de la reine Victoria, cette agence immobilière d’Old Bond Street commença à faire la promotion d’une forme précoce de technologie visuelle immersive appelée « cosmorama », afin de proposer aux acheteurs potentiels une visite virtuelle des propriétés qu’elle vendait.
Un cosmorama permettait d’observer des peintures ou des gravures d’artistes à travers une grande lentille convexe, qui agrandissait l’image et accentuait la profondeur de la perspective, créant ainsi un effet 3D rudimentaire.
Un cadre carré noirci placé entre la lentille et l’image en dissimulait les bords, renforçant chez le spectateur l’impression d’observer une vaste scène à travers une ouverture profonde. D’ingénieux jeux de lumière accentuaient encore la profondeur et l’effet immersif.
Pour créer cette vue au cosmorama, un artiste expérimenté devait se rendre dans la propriété afin d’y réaliser des croquis. Pendant vingt ans, Brooks & Green fit la promotion de sa « galerie cosmoramique », préfiguration des visites virtuelles numériques. C’était près d’un demi-siècle avant que la photographie ne soit couramment utilisée dans les annonces immobilières.
L’agence immobilière faisait beaucoup de publicité dans la presse londonienne. Une annonce de 1842 affirmait que sa galerie immobilière présentait « plusieurs centaines de vues de différentes propriétés ». Les acheteurs potentiels de l’une d’entre elles pouvaient découvrir « une perspective aérienne, le plan du site et l’élévation architecturale d’une demeure, les paysages environnants et les caractéristiques d’un parc, ainsi que les jardins d’agrément ».
Le cosmorama était censé offrir une expérience beaucoup plus réaliste et détaillée qu’une brochure écrite, sans que les riches acheteurs londoniens aient à parcourir des kilomètres pour visiter le bien concerné.
Mais ce service était assurément inaccessible aux familles ordinaires. Seuls les manoirs et domaines les plus prestigieux avaient une valeur suffisante pour être représentés de cette manière. L’entrée de la galerie Brooks & Green était en principe gratuite, mais il fallait disposer d’une carte d’admission, probablement accordée uniquement à ceux qui semblaient avoir les poches suffisamment bien garnies.
Durant la première moitié du XIXᵉ siècle, le cosmorama fut l’une des formes de spectacle visuel les plus répandues en Europe et dans les Amériques. Il fut présenté pour la première fois à Paris en 1808 par un entrepreneur de spectacles français, l’abbé Constant Gazzera. Son succès entraîna la multiplication des expositions dans toute l’Europe au cours des années 1820 et 1830.
À Londres, les Cosmorama Rooms ouvrirent leurs portes en 1821, au 29 St James’s Street, avant de déménager à Regent Street en 1823. Cette galerie figura parmi les attractions incontournables de Londres pendant plus de trente ans. Regent Street n’étant située qu’à environ 1,6 kilomètre d’Old Bond Street, elle a peut-être inspiré à un employé ambitieux de Brooks & Green l’idée d’utiliser cette innovation pour promouvoir les biens de l’agence.
Également présenté dans toute l’Europe, dans des jardins d’agrément, des établissements de vulgarisation scientifique, des bazars commerciaux et des fêtes foraines, le cosmorama dut son succès à l’urbanisation et à la croissance démographique, qui avaient fait émerger un public de classe moyenne suffisamment nombreux. Il proposait une nouvelle forme d’exposition visuelle immersive, accessible à des publics qui n’auraient jamais fréquenté une galerie d’art.
Le mot « cosmorama » signifie « vues du monde » en grec. Le dispositif servait principalement à présenter des paysages pittoresques, des sites européens célèbres et des intérieurs architecturaux remarquables, comme l’éruption du Vésuve, les canaux de Venise ou l’intérieur de la basilique Saint-Pierre de Rome. L’intérêt suscité par cette invention témoignait du désir croissant du public de se cultiver et de découvrir les merveilles du vaste monde.
Mais le cosmorama ne constitue qu’un volet de l’histoire des spectacles visuels immersifs du début du XIXᵉ siècle. D’autres technologies populaires, comme les boîtes d’optique, les panoramas et les dioramas, donnaient elles aussi au public l’impression de voyager sans se déplacer.
Les panoramas étaient de vastes peintures circulaires – l’équivalent des cinémas Imax de l’époque – tandis que les dioramas étaient des spectacles illusionnistes reposant sur des maquettes en trois dimensions. Dans le même temps, des montreurs ambulants de boîtes d’optique parcouraient les fêtes foraines du pays pour présenter des scènes représentant des événements nationaux ou des meurtres sensationnels. La fréquentation des spectacles d’images était entrée dans les habitudes quotidiennes.
J’ai découvert les publicités de Brooks & Green pour son cosmorama au cours de mes recherches dans le cadre d’un projet historique dirigé par l’Universidade Lusófona de Lisbonne, qui a cartographié les expositions de cosmoramas en Europe et ailleurs dans le monde. Au total, le projet Curiositas: Peeping Before Virtual Reality a recensé plus de 650 cosmoramas au Portugal, en Espagne et au Royaume-Uni.
De nombreux autres dispositifs de ce type furent présentés dans des pays aussi éloignés les uns des autres que ceux d’Amérique du Nord, le Brésil, Cuba et l’Australie. Le célèbre entrepreneur de spectacles américain P. T. Barnum installa une galerie cosmoramique dans son American Museum, à New York.
Le cosmorama finit par être supplanté par le stéréoscope, qui permettait lui aussi de vivre une expérience photographique en 3D en regardant à travers des lentilles. Le cosmorama constitue ainsi l’un des premiers chapitres de notre fascination pour les mondes virtuels : ce désir d’être transportés hors de nous-mêmes, au-delà de notre environnement immédiat, et plongés dans un autre univers.
John Plunkett ne travaille pour aucune entreprise ou organisation susceptible de tirer profit de cet article, ne les conseille pas, ne détient aucune participation dans celles-ci et n’a reçu aucun financement de leur part. Il n’a déclaré aucune autre affiliation pertinente que son poste universitaire. Il est coauteur de Popular Visual Shows 1800-1914: Picturegoing from Peep Shows to Film (Oxford University Press, 2025).
23.09.2026 à 12:00
Maxime Hatterer, Doctorant en histoire contemporaine, CY Cergy Paris Université
L’ESSENTIEL
L’arrestation de deux journalistes français au Togo, fin juillet 2026, révèle les difficultés persistantes auxquelles sont confrontés les médias dans un pays dirigé depuis près de soixante ans par la famille Gnassingbé.
Des décennies durant, le Togo a été un élément important du « pré carré » français en Afrique.
Dernièrement, le rapprochement de Lomé avec Moscou et la volonté de jouer les intermédiaires entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) fragilisent le partenariat franco-togolais, sans pour autant entraîner sa rupture.
Détenus en prison depuis le 27 juillet 2026 au Togo, les deux journalistes français Gaël Mocaër et Perez Pezzani ont pu regagner le sol français le 3 septembre 2026. Venus dans le cadre d’un tournage pour l’émission de France Télévisions les Routes de l’impossible, ils avaient été arrêtés dans le nord du Togo, région qui connaît depuis fin 2021 de graves incursions djihadistes en provenance du Burkina Faso.
Pour légitimer cette arrestation, la Haute Autorité togolaise de régulation de la communication écrite avait évoqué, dans un communiqué, un tournage sans autorisation ainsi que l’utilisation illégale d’un drone. Des motifs contestés par la société de production qui emploie les deux journalistes.
Il faut souligner que le Togo est un régime autoritaire, dirigé d’une main de fer par la famille Gnassingbé depuis 1967 – d’abord par Gnassingbé Eyadéma, au pouvoir de 1967 à 2005, puis par son fils Faure Gnassingbé, à la tête du pays depuis 2005. Cette longue domination politique familiale impose de nombreux obstacles aux journalistes, qu’ils soient togolais ou étrangers. Intimidations, arrestations et restrictions de la liberté de la presse sont ainsi devenues monnaie courante. Le cas du journaliste togolais Ferdinand Ayité, directeur du média indépendant l’Alternative et contraint à l’exil politique en France depuis 2024, est à cet égard révélateur des difficultés rencontrées par les journalistes au Togo.
L’arrestation des deux journalistes français s’inscrit en réalité dans un contexte plus large, celui de la dégradation des relations diplomatiques entre Lomé et Paris. Il faut rappeler que, depuis la fin des années 1960, le Togo constitue un pilier de l’influence française en Afrique de l’Ouest. Cependant, depuis quelques années, Lomé semble chercher à diversifier ses partenariats et à renforcer ses relations avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger.
Le Togo a ainsi présenté une nouvelle stratégie visant à se positionner comme un « pont » entre les pays de l’AES, en rupture avec la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et la communauté internationale. Le ministre des affaires étrangères Robert Dussey a d’ailleurs confirmé que Lomé envisageait sérieusement d’intégrer l’AES. Ce repositionnement diplomatique intervient alors que le pays traverse une période de tensions politiques, notamment autour de réformes constitutionnelles très controversées. Autant d’éléments qui viennent compliquer les relations historiquement étroites entre la France et le Togo.
Le Togo est un petit pays côtier d’Afrique de l’Ouest d’environ 10 millions d’habitants situé dans le golfe de Guinée, entre le Bénin à l’est, le Ghana à l’ouest et le Burkina Faso au nord. C’est un État que l’on évoque rarement et qui reste relativement discret dans les médias.
Ancienne colonie allemande, anglaise, puis française, le pays accède à l’indépendance le 27 avril 1960 et fait ainsi son entrée dans la communauté internationale. Sylvanus Olympio devient le premier président du Togo indépendant en 1961.
Dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963, Olympio est assassiné à Lomé par un commando militaire, au sein duquel se trouve le lieutenant Étienne Gnassingbé. Il est alors remplacé par Nicolas Grunitzky, lui-même renversé quatre ans plus tard, le 13 janvier 1967, lors d’un coup d’État mené par Étienne Eyadéma, qui prend ensuite les commandes du pays. Devenu Gnassingbé Eyadéma, il dirige fermement le Togo, empêche toute tentative de changement et instaure un parti unique : le Rassemblement du peuple togolais (RPT).
Il ne lâche un peu de liberté qu’au début des années 1990 en accordant le multipartisme, sous les pressions françaises. Il décède en 2005 mais cela ne signifie pas pour autant la fin de l’époque Eyadéma : son fils, Faure Gnassingbé, est désigné président par les militaires. À la suite des conseils de Jacques Chirac et aux pressions des États voisins, il est contraint d’organiser des élections « démocratiques », qui seront toutefois, comme les suivantes, très contestées par l’opposition. Élu en 2005 puis réélu en 2010, en 2015, en 2020 et en 2025, Faure Gnassingbé, âgé aujourd’hui de 60 ans, est toujours à la tête de l’État togolais.
Jusqu’à sa mort, Gnassingbé Eyadéma a été l’un des principaux alliés de la France dans la région. Une figure de ce que les historiens et les journalistes politiques ont appelé la « Françafrique ».
Le général Eyadéma a tissé des liens personnels étroits avec plusieurs dirigeants français, notamment Valéry Giscard d’Estaing. La pérennité du régime d’Eyadéma repose en bonne partie sur les accords militaires franco-togolais qui permettaient à Paris d’intervenir militairement lorsque le pouvoir est menacé, contribuant ainsi à sa stabilité et à sa survie politique. La tentative de coup d’État contre Eyadéma à Lomé, en 1986, en constitue une illustration : des soldats français furent alors déployés dans la capitale afin d’assurer la protection du président togolais.
Gnassingbé Eyadéma s’est imposé progressivement en Afrique de l’Ouest comme un médiateur régional incontournable dans la gestion des crises. Fin stratège et habile diplomate, il participe activement à la création de la Cédéao aux côtés du Nigeria. Il développe avec ses voisins une diplomatie du « bon voisinage », malgré des tensions persistantes avec le Ghana. Cette position lui permet de devenir un relais privilégié de la politique française en Afrique de l’Ouest.
Lorsque son fils Faure Gnassingbé reprend les rênes du pays en 2005, rien ne laisse présager une remise en cause de cette relation privilégiée. La France demeure le partenaire principal du pouvoir togolais, et Faure Gnassingbé entretient des relations cordiales avec les présidents français successifs. Les liens entre les deux États se renforcent encore un peu plus sur le plan sécuritaire avec la montée de la menace terroriste dans le nord du pays depuis 2021.
La France intervient dans ce domaine, notamment à travers le renforcement des capacités des forces armées togolaises engagées dans la lutte contre les groupes djihadistes. Cette proximité se retrouve également sur le plan économique, notamment avec le groupe français Bolloré, soupçonné d’avoir sous-facturé, via Havas, des prestations de communication pour favoriser la réélection de Faure Gnassingbé en 2010, en contrepartie de la concession du port de Lomé.
Le déclin des relations entre Paris et Lomé est relativement récent. Il intervient dans un contexte plus large : celui du recul de l’influence française dans la région du Sahel au profit notamment de la puissance russe. La politique d’Emmanuel Macron dans cette région s’est soldée par un échec marqué par le retrait militaire de la France et la dégradation durable de ses relations diplomatiques avec les pays de la région.
C’est dans ce contexte que Lomé adopte une diplomatie plus multilatérale en cherchant à diversifier ses alliances de défense face aux pressions sécuritaires au Sahel. Ainsi, Lomé s’est considérablement rapproché de Moscou, ce rapprochement étant marqué par la signature d’un accord de coopération militaire et une rencontre officielle entre Faure Gnassingbé et Vladimir Poutine à Moscou, en novembre 2025. De plus, le Togo, pays membre de la Cédéao, est très proche des militaires au pouvoir dans les trois pays membres de l’AES, pro-russe. Fidèle à sa diplomatie du « bon voisinage », Lomé essaie de rapprocher ces deux organisations dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. C’est la nouvelle stratégie « Togo-Sahel 2026-2028 ».
Ces évolutions ne marquent pas pour autant la fin des relations entre Paris et Lomé, mais elles ont contribué à fragiliser leur partenariat historique. Une situation qui préoccupe Paris, d’autant plus que la Russie cherche à étendre son influence dans la région en essayant de faire du Togo l’un de ses principaux alliés dans le golfe de Guinée. La visite de Jean-Noël Barrot à Lomé, les 23 et 24 avril 2026, témoigne ainsi de la volonté française de réaffirmer son partenariat avec le Togo et de défendre une offre de coopération face à la concurrence de nouveaux acteurs.
Maxime Hatterer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.