24.10.2026 à 10:33
Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Enseignant-Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

L’ESSENTIEL
Dans les sociétés sorties de guerre, l’école doit composer avec des mémoires et des appartenances parfois antagonistes.
Programmes, manuels et formations des enseignants dépendent de décisions politiques autant que pédagogiques.
De la Bosnie au Liban, les choix éducatifs peuvent entretenir les séparations ou, au contraire, ouvrir des espaces de dialogue.
Qu’il s’agisse de conflits encore en cours ou de sociétés engagées dans l’après-guerre, la reconstruction des infrastructures et des services essentiels constitue un enjeu majeur. De l’Ukraine à Gaza, en passant par la Syrie ou le Soudan, les destructions rappellent l’ampleur des besoins matériels. Mais au-delà des routes à reconstruire, des hôpitaux à remettre en service et des écoles à réparer ou à rebâtir, une question demeure : que va-t-on enseigner lorsque les élèves retrouveront le chemin de la classe ?
La reconstruction éducative est souvent pensée comme un chantier matériel. Rouvrir les écoles ne suffit pas à reconstruire l’éducation : il faut également repenser les programmes, former les enseignants et réorganiser les institutions éducatives. L’école ne transmet pas seulement des connaissances ; elle forme des citoyens, construit une mémoire collective et prépare les générations appelées à reconstruire le pays.
Les recherches sur les États post-conflit montrent que l’éducation peut contribuer à restaurer la confiance, renforcer les institutions et consolider la paix. Mais, selon les choix politiques qui président à sa reconstruction, elle peut aussi prolonger les divisions héritées du conflit.
La véritable question n’est donc pas seulement quelle éducation reconstruire, mais qui la reconstruit : qui décide des programmes, des institutions, de la formation des enseignants et des universités ?
Dans une étude publiée en 2000, les chercheurs Kenneth Bush et Diana Saltarelli ont montré que l’éducation pouvait aussi bien contribuer à la paix que renforcer les tensions entre communautés.
Les systèmes éducatifs ne transmettent pas seulement des connaissances. Ils façonnent aussi une certaine vision de l’histoire, de la citoyenneté et du vivre-ensemble.
Cette dimension devient particulièrement sensible après un conflit. Les autorités doivent alors décider quels événements enseigner, quelles mémoires transmettre aux nouvelles générations et quelles valeurs promouvoir. Ces choix dépassent la pédagogie : ils participent directement à la reconstruction politique et institutionnelle du pays.
L’histoire montre cette ambivalence. Dans l’Allemagne nazie, écoles et universités ont été soumises à une forte mise au pas idéologique. Après 1945, leur réforme et leur dénazification ont au contraire participé au processus de démocratisation de l’Allemagne. En France également, l’école a joué un rôle central dans la construction nationale sous la IIIᵉ République. Ces exemples montrent que l’éducation n’est jamais un simple service public.
Mais la reconstruction éducative ne favorise pas toujours le rapprochement entre les communautés. En Bosnie-Herzégovine, certaines formes de ségrégation scolaire persistent plusieurs décennies après la guerre selon le modèle des « deux écoles sous un même toit ».
Les élèves fréquentent le même bâtiment mais suivent des programmes distincts selon leur appartenance ethnique. L’école devient ainsi le reflet des divisions politiques et communautaires qui continuent de structurer la société.
Au Liban, la coexistence d’établissements publics, privés et confessionnels s’accompagne d’une fragmentation des récits historiques et de la gouvernance éducative. L’absence d’un manuel d’histoire commun illustre les difficultés à construire une mémoire nationale partagée.
En Israël et dans les territoires palestiniens, l’analyse des programmes et des manuels scolaires révèle également des débats autour des récits historiques, des valeurs civiques et de la représentation de l’autre.
En Afrique du Sud, la réforme des programmes après l’apartheid a cherché à promouvoir une citoyenneté commune et une plus grande reconnaissance de la pluralité des expériences historiques.
Ces exemples montrent qu’il n’existe pas de modèle universel de reconstruction éducative. Ils rappellent aussi que l’éducation peut favoriser la réconciliation ou, au contraire, prolonger les divisions lorsqu’elle devient le lieu de mémoires concurrentes et de projets politiques opposés. La question est donc aussi celle de la gouvernance.
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Après une guerre, le défi ne consiste pas seulement à reconstruire des écoles ou à former des enseignants, mais à déterminer qui décide des contenus enseignés. Qui définit les programmes, choisit les manuels, forme les enseignants ou finance les établissements ? Ces choix, loin d’être uniquement techniques, influencent les savoirs transmis et la vision de la société portés par l’école.
En Bosnie-Herzégovine, la répartition des compétences éducatives entre différentes autorités territoriales contribue à la coexistence de programmes distincts, notamment dans l’enseignement de l’histoire. Leur harmonisation demeure un sujet de controverses politiques et identitaires. Au Liban, le ministère de l’éducation et les établissements confessionnels interviennent dans un système marqué par la diversité des acteurs. Les désaccords sur l’enseignement de l’histoire illustrent les difficultés à élaborer un récit commun.
Ainsi, ministères, collectivités, universités, organisations internationales, bailleurs de fonds, autorités religieuses ou partis politiques peuvent tous intervenir dans la définition des politiques éducatives, sans toujours poursuivre les mêmes objectifs.
Mais les politiques éducatives ne se traduisent pas mécaniquement dans les salles de classe. Les enseignants disposent d’une certaine marge d’interprétation. Dans leur pratique quotidienne, ils peuvent encourager le dialogue, confronter différentes perspectives historiques ou, au contraire, reproduire les divisions existantes. Cette autonomie reste néanmoins variable selon les systèmes éducatifs et les contraintes politiques.
Les enjeux de gouvernance éducative ne s’arrêtent pas aux portes des écoles. Ils concernent également les universités, dont l’autonomie et les orientations institutionnelles peuvent influencer leur contribution à la reconstruction du pays.
Ces établissements occupent une position particulière dans les sociétés post-conflit. Ils forment de futurs responsables publics et produisent des connaissances susceptibles d’éclairer l’élaboration des politiques publiques, même si leur influence réelle dépend du contexte institutionnel et politique.
Lorsqu’elles disposent d’une autonomie suffisante, les universités peuvent organiser des débats sur le passé, encourager des recherches indépendantes et créer des espaces de rencontre entre étudiants issus de communautés divisées.
En Colombie, des étudiants ont ainsi mené des projets avec des associations et des communautés touchées par le conflit armé, dans le cadre du service-learning (ou apprentissage par le service), une démarche qui relie engagement de terrain et formation universitaire. Mémoire, développement local, dialogue communautaire : ces initiatives visaient à renouer des liens entre étudiants, institutions et habitants.
Reconstruire une école est un chantier d’ingénierie ; reconstruire un système éducatif est un choix de société. Après une guerre, la question n’est pas seulement de savoir combien d’écoles seront rebâties, mais quel avenir elles construiront.
Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.10.2026 à 10:32
Alice Riou, Full Professor - Marketing et Innovation, EM Lyon Business School

L’ESSENTIEL
Samedi 17 octobre, Céline Dion donnait son dernier concert à la Plenitude Arena (Paris-Nanterre), avant un retour prévu en mai 2027. Comme espéré, ces prestations ont rencontré un grand succès.
Au-delà des qualités artistiques de l’interprète de My Heart Will Go On, ce retour hyper gagnant révèle une économie de l’éternel retour.
Aller voir Céline Dion, c’est retrouver une émotion à la fois connue et renouvelée. Les marques qui s’y associent l’ont bien compris : la nostalgie est un levier puissant du marketing.
À l’automne 2026, le retour sur scène de Céline Dion a suscité une ferveur exceptionnelle. Après six ans d’absence, comment expliquer le soutien indéfectible du public et des marques à cette chanteuse ? Le succès de ses 16 concerts parisiens est un cas d’école instructif pour comprendre les ressorts du marketing de la nostalgie.
Avec Céline Dion, le public suit les aléas d’une vie très médiatisée, marquée par le succès dans les années 1980, puis par les drames depuis les années 2010. En 2016, elle perd son mari, René Angélil, et son frère à deux jours d’intervalle. Et la maladie va prendre le relais.
En 2020, c’est la pandémie qui l’oblige à annuler les dernières dates du Courage World Tour. Puis la maladie passe de l’échelle du monde à l’échelle de l’intime. En 2022, Céline Dion révèle être atteinte d’une maladie neurologique rare qui affecte sa voix. L’incertitude s’installe quant à un éventuel retour sur scène, mais, au fil du temps, les fans développent pour l’artiste un fort attachement parasocial, lien émotionnel unilatéral.
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Aimer une personnalité sur plusieurs décennies permet d’ancrer les différentes versions de soi-même : elles résident dans le premier T-shirt acheté dans les années 1990 jusqu’au tote-bag rapporté du concert de 2026. Dans un monde qui accélère, ces objets et ces expériences deviennent de précieux marqueurs de temps.
Outre sa longévité, c’est aussi la trajectoire de Céline Dion qui renforce l’attachement du public. Comme un phœnix renaît de ses cendres, Céline Dion remonte sur scène et enchaîne les étapes classiques du « voyage du héros », décrit par Joseph Campbell en 1949. Ce n’est pas nouveau, les trajectoires qui ne sont pas linéaires fascinent. Le succès de l’Odyssée, de Christopher Nolan (2026), tient en partie à l’empathie du public pour Ulysse, archétype du héros tragique grec.
Dans le cas des concerts, le public ne revient pas seulement pour retrouver ce qu’il connaît ; mais pour le découvrir sous un jour nouveau. En retrouvant sa Céline, il retrouve une figure familière, mais il la regarde avec d’autres yeux parce qu’il a changé. Il mesure ainsi le chemin parcouru par lui-même.
Le cinéma hollywoodien a su exploiter cette économie de l’éternel come-back des Batman et autres Superman. Grâce au cas James Bond, des chercheurs ont montré que la longévité d’un storytelling à succès autour d’une personnal brand était due à la tension entre conservatisme et innovation. Le public s’attend à reconnaître des traits familiers tout en espérant déceler des nouveautés dans ces films ou ces concerts tant attendus, véritables « franchises de nostalgie ».
La mise en scène du retour de Céline Dion orchestre précisément cette tension entre permanence et transformation. La tenue Chanel portée lors de son concert final, le 17 octobre 2026, faisait écho à la robe qu’elle portait aux Oscars en 1997. Ce n’était pas simplement une reprise du passé vestimentaire : c’était une manière de faire dialoguer deux moments de sa carrière et de donner à voir le temps écoulé.
Trois ans auparavant, Madonna avait fait de la rétrospective le principe de toute une tournée. Pour l’occasion, Jean-Paul Gaultier avait réinterprété le fameux soutien-gorge conique. L’art de fabriquer du jamais-vu avec du déjà-vu.
Néanmoins, les mécanismes de succès de ces artistes-héros s’appuient sur un phénomène supplémentaire, puisque ce ne sont pas des acteurs successifs qui incarnent le personnage. C’est la même personne qui revient, transformée par le temps et par les épreuves. Pendant les concerts, la nostalgie est incarnée, au sens littéral, en chair et en os.
Cette perpétuelle métamorphose explique en partie l’engagement des grandes marques au côté de Céline Dion. Cette mue rendue visible est porteuse de vulnérabilité et donc de proximité.
En se mettant à nu, Céline Dion donne corps à l’authenticité, valeur très recherchée en marketing. Surtout quand la communication est essentiellement digitale ou portée par des égéries au succès lisse. Les marques craignent le bad buzz quand elles recourent à l’IA pour façonner leur publicité et elles savent depuis longtemps que leur directeur artistique n’est pas forcément leur meilleur influenceur. Dans ce contexte, une ambassadrice comme Céline Dion, à la fois tragique et héroïque, révèle un « capital marque » à exploiter.
Lorsque L’Oréal Paris choisit Céline Dion en 2019, la marque ne célèbre pas la nostalgie de ses succès passés. Elle célèbre sa capacité à transformer chaque rupture biographique en nouveau chapitre de son identité. Pari réussi puisque la marque de cosmétiques est promue « Partenaire beauté officielle » pour ses concerts en 2026. Il y a cinq ans, L’Oréal Paris achetait une célébrité. Dorénavant, la marque s’associe à un récit collectif de résilience, de retrouvailles et d’acceptation de soi. La star y contribue activement.
En invitant ses spectateurs à déposer leurs photos et leurs vidéos sur une plateforme en ligne, Céline Dion transforme les souvenirs personnels du concert en contenus susceptibles d’être réutilisés par ses partenaires commerciaux. L’émotion des fans devient une ressource marketing. Fanvids précise que le spectateur conserve ses droits d’auteur, mais qu’il accorde au sponsor une licence mondiale, perpétuelle, cessible et gratuite. Un cadeau à la mesure de l’attachement émotionnel généré.
Ironie de l’histoire, en investissant dans les concerts de Céline Dion, les marques ne font pas que s’associer à un événement. Elles contribuent à créer les souvenirs qui alimenteront le marketing de la nostalgie de demain.
Alice Riou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.10.2026 à 10:31
Jean-Philippe Bouilloud, Professeur d’organisation et de sociologie des sciences, ESCP Business School
L’ESSENTIEL
Le mouvement des lycéens français n’est pas le signe d’une guerre entre les générations qui opposerait les plus jeunes aux boomers.
Il est le révélateur d’un malaise qui témoigne de trois inquiétudes concernant la qualité du système scolaire, l’environnement et l’emploi à l’ère de l’IA.
Loin de demander une rupture, les jeunes manifestants demandent une vie bonne et juste… comme celle qu’ont vécue, pensent-ils, leurs ascendants.
Rarement le titre de Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation nous aura semblé autant d’actualité. S’il ne touche pas obligatoirement toute la société, il touche assurément l’ensemble d’une génération née au XXIᵉ siècle, mais aussi ses parents et son milieu social. Certes, on sait qu’une génération n’est pas homogène, et que toute généralisation est simplificatrice. Mais les lycéens qui manifestent aujourd’hui appartiennent à une cohorte homogène en âge.
Ce conflit est-il un conflit générationnel, comme on pourrait le supposer ? De l’extérieur, la perception est souvent celle d’un conflit générationnel entre une population jeune et le reste d’une Europe vieillissante. Certes, il y a des reproches qui sont faits aux baby-boomers, nés au début de la période dite des « trente glorieuses », c’est-à-dire les trente ans de l’après-guerre (1945-1973), et qui ont connu une expansion économique et un relatif plein emploi qui fait aujourd’hui rêver.
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Pour autant, ce n’est pas un conflit générationnel, et le partage des revendications des lycéens par une bonne partie des parents d’élèves, comme par une majorité de la population, montre que le problème est ailleurs.
Leurs revendications ne datent pas d’hier et permettent de comprendre que de nombreux parents d’élèves se sont retrouvés auprès de leurs enfants dans les premières manifestations, ainsi que des enseignants, pour montrer leur soutien face à la dégradation des conditions de travail dans les lycées. Aux lycéens et à leurs revendications initiales se sont joints des mouvements politiquement plus radicaux, voire révolutionnaires ou anarchistes, et des groupes opportunistes qui ont profité du désordre pour piller magasins et commerces, en dehors de tout projet politique réel : selon un bilan officiel au 14 octobre 2026, « 937 membres des forces de l’ordre, 248 élèves et 149 membres du personnel éducatif ont été blessés depuis le début du mouvement lycéen »), et les seules manifestations du 17 octobre ont donné lieu à plus de 1 800 interpellations (sur 7 950 gardes à vue, selon le Parisien, depuis le début du mouvement, ndrl).
Ce foisonnement d’acteurs et de revendications brouille le message initial des lycéens, et ne laisse voir que les restes fumants d’un champ de bataille. Ce sont cependant ces préoccupations générationnelles des lycéens que je veux essayer d’évoquer ici.
En définitive, ce mouvement semble à la croisée de plusieurs thématiques anxiogènes, et il faudrait, non pas parler de convergence des luttes, mais plutôt de convergence des inquiétudes.
Le mouvement semble à la convergence de trois facteurs qui sont aussi des sources d’inquiétude :
le constat de la dégradation du service public éducatif,
l’anxiété écologique,
et les difficultés nouvelles du marché du travail pour les jeunes, lié notamment au développement de l’IA.
Ces trois facteurs constituent un terreau fertile pour les anxiétés psychosociales.
Les revendications principales des lycéens paraissent légitimes et concernent l’amélioration des conditions de travail : remplacement des enseignants manquants, réduction des journées de travail trop longues, réduction du nombre d’élèves par classe, réparation et entretien des étatblissements vétustes, amélioration ou suppression de Parcoursup, la plateforme très décriée qui affecte de façon souvent peu compréhensible les étudiants dans les filières de l’enseignement supérieur. Cela fait écho au constat général de la dégradation des conditions de travail dans le système scolaire français et de sa relative inefficacité en comparaison de ses voisins, ce que vient confirmer année après année l’enquête PISA. En vingt-cinq ans, la France est passée de la 12ᵉ à la 29ᵉ place en classement général, avec une dégradation dans tous les domaines mesurés, en lecture, en mathématiques et en science.
Certes, le périmètre des pays qui participent à l’enquête s’est élargi, mais la mesure en nombre de points montre clairement une dégradation des performances des élèves, dans un contexte où les résultats des pays de l’OCDE se tassent depuis plusieurs années. Or ce n’est pas faute de cours : les lycéens français ont 34 heures par semaine de cours, alors que la Finlande en a 18,8 heures, et des scores bien meilleurs que ceux de la France (12ᵉ au global, contre 29ᵉ pour la France). Or, l’imaginaire français de l’école, gratuite, publique et obligatoire supposait comme postulat initial la qualité de son enseignement, qui ouvrait les portes d’un avenir qui récompensait les bons résultats scolaires.
Maintenant, la confiance en l’école s’est largement érodée, et sans alternative favorable : comme le dit justement le sociologue français François Dubet, « Il n’y a pas d’avenir hors de l’école, et l’école ne peut garantir aucun avenir ». Conjuguée au sentiment d’injustice sociale vécue dans certains quartiers défavorisés, cette exaspération face à un déclin de la seule possibilité d’ascension sociale est considérée comme une trahison du projet républicain.
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Mais il y a aussi, en toile de fond, l’éco-anxiété dont semble souffrir une part importante des jeunes. La très sérieuse Agence de la transition écologique (Ademe), estime en 2025 que « 16,6 millions de Français présentent des symptômes de détresse psychologique liés à l’environnement », et cela semble toucher principalement les jeunes et les 25-34 ans.
L’été anormalement chaud que nous venons de connaître n’est pas de nature à lever ces anxiétés. Le réchauffement climatique est largement attribué, dans nombre de discours, au système de production capitaliste de l’après-guerre. La convergence de ces préoccupations scolaires et écologiques se traduit, par exemple, par la venue médiatisée de la militante suédoise Greta Thunberg en soutien dans un des lycées de la région parisienne.
Sur ce paysage mélancolique se greffent de façon récente les inquiétudes liées au chômage, car les 15-24 ans représentent la catégorie la plus touchée par le chômage (19,8 %), pour une moyenne nationale de 7,7 %.
S’ajoute la nouvelle réalité de l’IA, comme en écho à l’algorithme décrié de Parcoursup, dans une sorte d’inquiétude numérique qui menace aussi le travail. Ainsi, face à une université qui ne tient plus ses promesses, dans un environnement écologique dégradé, le monde du travail lui-même se dérobe…
Les interviews multiples de lycéens et leurs revendications font état régulièrement du désir d’être entendus, d’avoir « voix au chapitre ». Ces manifestations peuvent être vues comme le désir de prendre son destin en main, d’être « insoumis », pour reprendre le nom d’un parti politique qui fait florès chez les jeunes qui s’opposent à un monde économique et social perçu comme négatif et régi par des seniors que leurs résultats disqualifient.
Faisons l’hypothèse que, dans un espace social irrigué par les réseaux sociaux, les occupations d’institutions scolaires sont à la fois l’occasion de se réapproprier brièvement, même illusoirement, des lieux de connaissance et de travail au quotidien, et aussi de tisser un véritable lien social. Face au « temps linéaire » du quotidien qui éparpille les individus derrière les écrans, les réseaux sociaux jouent le rôle d’une institution intermédiaire entre l’individu et la société, et ce mouvement est l’occasion de remettre des relations humaines au centre, et de réaffirmer la force du groupe, qui se constitue ainsi pour contester l’ordre établi et conjurer ses inquiétudes. Il y a dans ce mouvement des dimensions de « fête », dans l’humour déployé sur nombre de banderoles ou la musique des défilés. Mais, comme le rappelait Roger Caillois dès 1939, la fête moderne, cela peut être aussi la guerre, c’est-à-dire l’affirmation du groupe dans un déploiement de violence.
Ce mouvement fait converger des inquiétudes qui vont au-delà du monde lycéen et concernent aussi le monde du travail au sens large. Encore une fois, les lycéens des manifestations initiales ne luttent pas pour moins travailler, mais pour pouvoir effectuer un travail satisfaisant dans des conditions satisfaisantes, c’est-à-dire pour avoir une vie bonne, et juste.
Jean-Philippe Bouilloud enseigne à ESCP BS et à l'Université de Paris Cité
24.10.2026 à 10:30
Gilles Lafargue, Professeur des Universités en psychologie et neurosciences cognitives, Laboratoire C2S, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA)
L’ESSENTIEL
L’affaire Thélyson Orélien, dont l’éditeur canadien a annoncé qu’il avait utilisé l’intelligence artificielle générative pour son roman C’était ça ou mourir, révèle un changement profond dans notre façon de produire et de lire des textes de fiction.
Mais pourquoi l’origine supposée d’un texte modifie-t-elle à ce point ce que le lecteur croit avoir lu ?
Plusieurs expériences récentes de psychologie expérimentale montrent que, dans un texte, nous cherchons du sens ou des émotions, mais aussi la présence d’un autre esprit.
C’était ça ou mourir, premier roman de Thélyson Orélien, était l’un des phénomènes de la rentrée littéraire 2026. Déjà récompensé par plusieurs prix, il figurait dans les premières sélections des prix Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis. Le roman était notamment décrit comme « profondément humain », son écriture qualifiée de « visuelle et humaine » tandis que d’autres saluaient « la beauté d’une langue poétique » ou évoquaient « un choc de lecture ».
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Le jour même de l’attribution du prix Fnac, des soupçons d’utilisation de l’intelligence artificielle générative apparaissent sur les réseaux sociaux et bouleversent brutalement la réception du livre. Dans le Monde, l’écrivain Thomas B. Reverdy exprime très directement le trouble suscité par cette incertitude. Une machine, reconnaît-il, peut parfaitement l’émouvoir, mais s’il apprend ensuite qu’elle est à l’origine du texte, cette émotion cesse de l’intéresser, car « ça ne s’adressait pas à moi ».
La formule est très révélatrice. L’émotion a bien eu lieu, change seulement après coup ce que le lecteur croit savoir de l’origine du texte qu’il a lu, bouleversant rétroactivement la signification qu’il attribue à sa propre expérience de lecture.
Beaucoup de lecteurs pourraient certainement se reconnaître dans ce trouble. Car lire, c’est peut-être aussi supposer que quelqu’un s’adresse à nous, qu’il a pensé chacun de ses mots et y a mis un peu de lui. Que cette présence devienne incertaine, et c’est toute la réception de l’œuvre qui se trouve sens dessus dessous.
Au-delà de cette polémique, dont l’intérêt ne dépend pas du bien-fondé des soupçons, l’affaire est révélatrice d’un changement profond, celui de l’entrée dans une époque où un écrivain peut recourir à l’IA à toutes les étapes de son travail, de la recherche d’idées à la rédaction elle-même, sans que le lecteur puisse le déceler. Approche peut-être aussi le moment où la seule lecture d’un texte ne permettra plus de distinguer une œuvre entièrement humaine d’une production largement artificielle.
Pourquoi l’origine supposée d’un texte modifie-t-elle à ce point ce que le lecteur croit avoir lu ? Plusieurs travaux récents en psychologie expérimentale montrent qu’un même texte peut être évalué différemment selon qu’il est présenté comme l’œuvre d’un humain ou d’une intelligence artificielle.
Une expérience menée par Maja Stanko-Kaczmarek, psychologue à l’Université Adam-Mickiewicz de Poznań (Pologne), fournit une illustration expérimentale très simple de ce phénomène. Publiée dans The Journal of Creative Behavior en 2025, elle a porté sur 123 participants auxquels était présenté le même poème écrit par un humain. Seule variait l’information donnée sur son origine. Selon les participants il était présenté comme écrit par un humain, produit par une intelligence artificielle ou d’origine non précisée. Lorsqu’il était attribué à une IA, le poème était jugé moins original, moins réussi esthétiquement et moins engageant émotionnellement.
Une autre étude, publiée en 2024 par Brian Porter et Edouard Machery de l’Université de Pittsburgh, conduit à un résultat tout aussi étonnant. Des lecteurs non spécialistes de poésie devaient distinguer des poèmes produits par ChatGPT-3.5 de textes de poètes reconnus. Ils y parvenaient moins bien que ne l’aurait fait le hasard et étaient même plus enclins à considérer les poèmes générés par l’IA comme humains. Dans une seconde expérience, lorsque les lecteurs n’étaient pas informés de leur origine, les poèmes générés par IA obtenaient aussi de meilleures évaluations que les poèmes humains sur plusieurs dimensions, notamment le rythme et la beauté.
Enfin, des travaux publiés en 2026 par une équipe coordonnée par Danica Dillion permettent de mieux comprendre ce phénomène. Dans l’une des six études, plus de 1 000 participants ont lu un même extrait de fiction, présenté selon les cas comme écrit par un humain, par une IA ou issu d’une collaboration entre les deux. Les chercheurs montrent qu’une œuvre paraît d’autant plus authentique qu’elle semble révéler un esprit, c’est-à-dire donner accès à l’expérience vécue, aux émotions et aux intentions de son créateur. Cette perception est altérée même lorsque le texte est présenté comme principalement écrit par un humain, avec une contribution limitée de l’IA.
La polémique autour de Thélyson Orélien a fourni au grand public l’équivalent d’une expérience grandeur nature. Et elle en dit peut-être moins sur les capacités littéraires de la machine que sur les mécanismes psychologiques du lecteur, qui découvre avec l’IA qu’il ne cherche pas seulement dans le texte du sens ou des émotions, mais aussi la présence d’un autre esprit derrière eux. Comment comprendre l’importance que le lecteur semble accorder à cette présence derrière les mots ?
Une partie de la réponse tient à l’histoire biologique de la cognition humaine. La sélection naturelle a favorisé des processus sensibles à la présence d’agents et à l’attribution d’intentions, d’émotions et de buts à partir de leurs comportements ou d’autres signes organisés.
Cette disposition est si forte qu’elle conduit souvent les humains à percevoir de l’intentionnalité là même où il n’y en a pas. Dès 1944, Heider et Simmel montraient que de simples figures géométriques en mouvement sont spontanément décrites comme poursuivant des buts, éprouvant des émotions ou entretenant même des relations sociales.
L’écriture mobilise à son tour ces mécanismes de cognition sociale, bien plus anciens qu’elle. Ce que l’IA vient brutalement ébranler aujourd’hui n’est pas cette mécanique, largement automatique, mais la croyance ancestrale selon laquelle certains signes complexes témoignent de l’existence d’un esprit à leur origine. Des systèmes artificiels sont désormais capables de produire de tels signes et de susciter les mêmes inférences d’intentionnalité sans qu’ils soient nécessairement l’expression des pensées, des intentions ou des émotions d’un esprit humain.
L’histoire montre que cette disposition à rechercher une intention derrière des signes n’a pas toujours été accompagnée du besoin d’identifier derrière un texte un auteur unique. Une part considérable du patrimoine littéraire et religieux s’est transmise sans auteur clairement identifié, souvent au terme de réécritures successives. Dans les cultures manuscrites, les copistes eux-mêmes pouvaient modifier les textes qu’ils transmettaient.
La figure de l’auteur comme origine singulière de l’œuvre s’est progressivement imposée dans la culture littéraire moderne, notamment avec le développement de l’imprimerie puis l’essor de la propriété littéraire.
Au XXᵉ siècle, Roland Barthes conteste cette conception devenue presque naturelle. Dans la Mort de l’auteur, il refuse de faire de l’intention de l’écrivain la clé ultime du texte, l’auteur devient « scripteur » tandis que le sens se construit dans l’acte de lecture.
L’IA fait aujourd’hui surgir un paradoxe. Alors même que la théorie littéraire a depuis longtemps relativisé la place de l’auteur, les lecteurs du XXIᵉ siècle découvrent brutalement, avec l’avènement de l’IA, combien ils restent attachés à l’idée qu’un esprit humain singulier se trouve derrière les mots qu’ils lisent.
Dans la Bibliothèque de Babel, publiée en 1941, Jorge Luis Borges décrit une bibliothèque où se trouvent tous les livres de 410 pages que permettent les différentes combinaisons de 25 signes. D’innombrables chefs-d’œuvre s’y trouvent donc nécessairement aussi, mais sans auteur. Dès lors que tous les textes existent déjà, le problème n’est plus de les produire, mais de les trouver, de les reconnaître et de juger lesquels méritent d’être lus.
C’est quelque chose de similaire que l’IA générative fait surgir dans le monde réel. Elle rend possible une production presque illimitée de textes, sans supprimer pour autant le choix, la sélection ou la transformation. Imaginons Baudelaire disposant d’une IA générative. L’enjeu est moins de supposer qu’il aurait pu confier à l’IA l’écriture des Fleurs du mal que de se demander ce qu’il aurait pu tirer de la profusion d’associations qu’elle aurait mise à sa disposition.
Il existe désormais tout un continuum d’usages entre un texte entièrement écrit sans IA et un texte écrit de bout en bout par une machine. Dans ce nouvel espace saturé de possibilités, l’auteur pourrait se définir moins par le fait d’avoir produit sans aucune assistance chaque mot que par sa capacité à mettre les ressources de l’IA au service d’une intention artistique singulière, en transformant et en agençant les matériaux dont il fera finalement une œuvre à part entière.
L’affaire Thélyson Orélien conduit à dissocier la valeur du texte de ce que le lecteur suppose de son origine. Un roman ne perd pas ses qualités littéraires du seul fait qu’apparaissent des soupçons sur la manière dont il a été écrit. Celles-ci ne peuvent pas être entièrement suspendues à ce que le lecteur croit savoir de son auteur.
Mais si l’usage de l’IA ne suffit pas à invalider la valeur du texte, il oblige en revanche à redéfinir ce que signifie en être l’auteur. La question n’est déjà peut-être plus seulement : une machine peut-elle écrire un grand roman ? Elle devient aussi : de quel esprit, ou de quelle âme, une œuvre écrite avec une machine reste-t-elle la trace ?
Cet article a été co-écrit avec Peggy Lafargue, professeure agrégée de lettres modernes.
Gilles Lafargue ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.10.2026 à 10:27
Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France
L’ESSENTIEL
À l’approche de la présidentielle 2027, les sondages préélectoraux se multiplient en France.
Les sondages éclairent les rapports de force, mais peuvent aussi influencer électorat et responsables politiques.
Leur fiabilité est bien meilleure pour le second tour que pour le premier. Leurs effets sur le vote restent difficiles à mesurer.
Trente sondages préélectoraux ont déjà été publiés concernant l’élection présidentielle d’avril-mai 2027 et leur rythme va évidemment s’accélérer dans les prochains mois.
Ce qui incite à ouvrir, à nouveau frais, une réflexion sur la validité de ces outils d’information et sur leur intérêt : sont-ils une chance ou un problème pour les démocraties ? Permettent-ils un meilleur fonctionnement de celles-ci ou au contraire les abîment-ils ?
Au début du XXe siècle, on découvre progressivement comment on peut connaître les caractéristiques d’une population en sélectionnant seulement un tout petit groupe parmi celle-ci : dans les années 1920, des études marketing sont réalisées aux États-Unis sur la consommation des ménages, le lectorat de la presse et de la radio. Ces nouveaux outils de connaissance sont ensuite appliqués au domaine politique.
Lors de l’élection présidentielle américaine de 1936, Archibald Crossley, George Gallup et Elmo Roper, hommes de médias et de marketing, utilisent tous trois ces nouvelles méthodes d’échantillon représentatif en interrogeant quelques milliers de personnes pour prévoir le résultat du vote : via ces tout premiers sondages d’opinion politique, ils pronostiquent une large réélection de Roosevelt.
En parallèle, la revue Literary Digest mise sur le nombre : elle organise une vaste consultation auprès de ses lecteurs pour connaître leur intention de vote et reçoit plusieurs millions de réponses. Cet agglomérat très nombreux mais non représentatif du corps électoral pronostique, à tort, la défaite de Roosevelt qui gagne très largement la présidentielle.
L’épisode légitime alors la nouvelle manière de mesurer l’opinion, le sondage, même si les marges d’erreur sont à l’époque assez importantes.
Cette méthodologie est introduite en France deux ans plus tard, en 1938, par le sociologue Jean Stoetzel qui fonde l’Institut français d’opinion publique (Ifop), le premier institut de sondage français. Mais les sondages restent peu nombreux en France jusqu’au début de la Ve République.
C’est l’élection présidentielle de 1965 qui leur donne une sorte de légitimité, en prédisant avec justesse le ballotage du général de Gaulle au premier tour, alors que tout le monde pensait qu’il serait élu dès le premier.
Les sondages deviennent ensuite très nombreux en période électorale présidentielle : 24 en 1974 du 9 avril au 5 mai, 111 en 1981 de janvier à mai, 153 en 1988, 157 en 1995, 193 en 2002, 293 en 2007, 409 en 2012, 560 en 2017, 467 en 2022 (cette baisse en 2022 s’explique notamment par l’absence d’élections primaires ouvertes pour les principaux courants politiques).
Les fondateurs des instituts de sondage voient en celui-ci un outil démocratique : avec un petit échantillon représentatif, le sondage donnerait une image exacte de ce que pense l’ensemble de la population. Pour eux, la répétition des sondages politiques sur tous les grands sujets constituerait autant de référendums citoyens. Cela devrait améliorer le fonctionnement de la démocratie, les hommes politiques pouvant s’inspirer des résultats pour mieux répondre aux demandes de la population.
Mais avec leur multiplication, dès le début des années 1970, les sondages sont critiqués par des hommes politiques (ils se sentent délégitimés par ces nouveaux représentants des opinions), mais aussi par des universitaires. Pour ces derniers, les sondages ne seraient qu’une illusion, une représentation faussée.
Le texte du sociologue Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas » (1973 et 1980), a été beaucoup repris par les détracteurs des sondages. D’après lui, le sondage créerait ce qu’il prétend mesurer et il imposerait des problématiques à travers le questionnaire, manipulant ainsi les enquêtés et leur faisant répondre ce que les sondeurs veulent. Il « atomiserait » également l’opinion en interrogeant des individus en dehors de leurs liens sociaux. Il ferait, enfin, comme si tous les enquêtés avaient la même influence, alors que l’opinion d’un militant a plus de poids social que celle des nombreux citoyens peu politisés : il sous-estimerait donc la dynamique des débats publics.
Aujourd’hui, le débat est toujours présent.
Les sondages électoraux permettent aux citoyens de connaître, au moins approximativement, le rapport de force entre les candidats, les caractéristiques des électorats et leurs opinions sur de nombreux sujets.
Mais, ce faisant, les sondages ont un effet sur le vote des électeurs. Ils accentuent notamment le vote utile, ou « vote stratège » : l’électeur ne vote pas toujours pour son candidat préféré (appartenant à une tendance minoritaire), mais pour le plus proche de ses idées ayant des chances de l’emporter.
La formulation des questions peut également introduire des biais dans les réponses, notamment selon la connotation des mots. Toutefois, des études ont montré que les personnes interrogées ne se laissaient pas facilement abuser par des questions manquant de neutralité, notamment lorsqu’elles avaient des opinions politiques structurées.
Établir quels sont les effets des sondages est très difficile, voire même quasiment impossible. Durant une campagne électorale, les influences auxquelles les électrices et les électeurs sont exposés sont trop nombreuses pour qu’il soit possible d’isoler ce qui relève spécifiquement des sondages. Ces effets varient, en outre, selon l’élection, la campagne ou les candidats en présence. Seul élément relativement stable : l’influence des sondages semble être plus importante sur les stratégies des responsables politiques que sur l’électorat.
En France, les effets potentiels sur le jeu électoral ont conduit les pouvoirs publics à réglementer la production et la diffusion des sondages. De 1977 à 2002, leur publication est interdite la dernière semaine avant une élection pour que le citoyen puisse décider son vote sans influence néfaste des sondages. Depuis 2002, la publication des sondages électoraux est seulement interdite après la fin de la campagne électorale officielle, le vendredi à minuit, pour ne pas brider la liberté d’expression pendant les débats de campagne.
Une commission de contrôle de ces outils est aussi créée en 1977. Les instituts de sondages doivent adresser une notice à la commission pour chaque sondage électoral afin d’expliciter leur méthodologie. Cette commission existe toujours et publie sur son site les notices et ses recommandations.
Son travail a été surtout très important dans les premières années de son existence pour stigmatiser certaines pratiques douteuses. Elle a aussi contribué à réguler la pratique des redressements – le fait de corriger les données brutes d’un sondage, à l’aide de méthodes de pondération, pour rendre l’échantillon plus représentatif de la population étudiée.
La commission s’est aussi beaucoup intéressée à la légitimité de questions sur le second tour, alors qu’on ne connaît pas les résultats du premier. Elle a longtemps estimé qu’il ne faudrait pas les autoriser, mais n’a pas le pouvoir de les interdire. En 2017, elle demande que, si les instituts ne testent et ne publient qu’une hypothèse de second tour, ce soit toujours celle des deux candidats arrivés en tête de la prévision sondagière. Mais elle estime légitime d’en présenter plusieurs lorsque les résultats mesurés entre candidats étaient proches. En vue de l’élection de 2022, elle accepte que soient publiées des hypothèses de second tour pour des candidats n’ayant obtenu qu’environ 10 % des estimations sondagières de premier tour.
Indépendamment des sondages électoraux, beaucoup portent sur de nombreux sujets de société comme la peine de mort, l’euthanasie, la liberté sexuelle ou la GPA, etc. Ils donnent une image de l’opinion publique à un moment donné sur ces thèmes, avec une majorité et une ou plusieurs minorités. On peut mesurer les évolutions au fil du temps mais on ne peut jamais être sûr de leur correspondance exacte avec la réalité, à la différence des sondages préélectoraux qui vont être confirmés ou infirmés par le résultat de l’élection.
Il faut d’abord dire que les sondages ne sont pas une prévision du résultat du scrutin. Ils sont seulement une image du résultat du scrutin s’il avait lieu aujourd’hui, puisque les rapports de force peuvent bouger très sensiblement au cours de la campagne électorale.
Appréhender la justesse du pronostic n’a donc de sens que pour le dernier sondage publié par chaque institut, deux ou trois jours avant l’élection. Les sondages publiés pour le second tour présidentiel donnent une prévision juste sur qui sera élu, car on peut redresser les résultats bruts en fonction du vote du premier tour. Pour les premiers tours, la réponse est moins évidente.
En 2022, les écarts entre le dernier sondage publié et le résultat du premier tour (10 avril) ne sont jamais très importants. La différence est souvent proche de la marge d’erreur, sauf pour Mélenchon, sous-estimé de 3 à 4 points, ce qui peut s’expliquer par sa forte dynamique en dernière période.
Mais après certaines élections présidentielles, notamment 1995 et 2002, les sondages ont été considérés par certains comme erronés parce qu’ils ne donnaient pas le bon ordre d’arrivée entre les candidats. En 1995, Jacques Chirac, donné en tête, n’arrive qu’en second, alors que Lionel Jospin, donné second, arrive premier. Le biais est d’environ 3 points. Il est plutôt moins important en 2002, mais les sondages ne prévoyaient pas l’élimination de Lionel Jospin et la sélection de Jean-Marie Le Pen.
Outils fragiles, les sondages doivent être utilisés avec prudence. Il faut savoir les étudier attentivement afin d’en tirer des connaissances sur les électorats et les enjeux d’une élection, pour qu’ils puissent constituer des outils utiles au débat démocratique.
Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.10.2026 à 16:40
Elyamine SETTOUL, Maitre de conférences en science politique, Equipe Sécurité Défense, CNAM Paris, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
L’ESSENTIEL
Djihadisme et ultradroite reposent sur des idéologies distinctes, mais les trajectoires de radicalisation révèlent de fortes convergences.
En dix ans, la France a accumulé des connaissances et des savoir-faire importants sur ces trajectoires à travers le djihadisme.
L’enjeu est désormais de transposer ces acquis à l’ultradroite et de structurer la prévention en amont, avant que la violence ne s’intensifie et ne débouche sur des crimes de masse.
Le 25 septembre dernier, les militants d’ultradroite Loïk Le Priol et Romain Bouvier ont été condamnés respectivement à vingt-six et dix-neuf ans de prison, le premier pour le meurtre du rugbyman argentin Federico Martin Aramburu, le second pour tentative de meurtre. Fin août 2026, un policier affecté dans les Yvelines, soupçonné de préparer un projet d’action terroriste et présenté comme proche de l’ultradroite, a été mis en examen et placé en détention provisoire. Quelques semaines plus tard, un adolescent de 15 ans était interpellé à Lyon, soupçonné d’avoir préparé une action violente contre un lycée de la ville sur fond d’adhésion à une idéologie d’ultradroite suprémaciste et raciste.
Ces affaires sont différentes et doivent être considérées comme telles. Leur succession invite néanmoins à regarder plus attentivement les processus de radicalisation, mais aussi de désengagement (les trajectoires par lesquelles certains individus prennent progressivement leurs distances avec la violence et les milieux dans lesquels ils étaient engagés). Et sur ces points, les connaissances que la France a accumulées sur le djihadisme pourraient être très utiles.
Mes recherches menées auprès de personnes engagées dans le djihadisme et dans l’ultradroite montrent que, derrière des antagonismes idéologiques évidents, certains mécanismes sociaux et biographiques peuvent présenter d’étonnantes convergences : désir d’héroïsation, restauration de l’estime de soi ou encore nostalgie d’un passé mythifié. Comparer ces galaxies ne revient pas à les assimiler : leurs doctrines et leurs généalogies diffèrent profondément. La comparaison permet précisément de distinguer ce qui relève de chaque idéologie de mécanismes plus généraux de l’engagement radical.
L’une des convergences les plus frappantes concerne ce que l’on pourrait appeler les logiques de restauration narcissique. Chez certains individus rencontrés, l’engagement radical vient retravailler des expériences d’humiliation, de déclassement, d’échec ou d’insignifiance. Comme me le confiait l’un d’eux :
« Avant cet engagement chez les identitaires, j’étais discriminé, disqualifié. Avec cet engagement, j’étais devenu un vrai leader, un recruteur de militants dans le monde numérique et j’étais reconnu et respecté dans ces mouvances. »
Un autre expliquait :
« En rejoignant l’EI, je pensais rejoindre un grand projet et avoir un rôle dans l’Histoire. »
Celui qui se percevait comme invisible devient combattant ; celui qui éprouvait un sentiment d’impuissance devient défenseur d’une communauté menacée ; celui qui se vivait comme sans prise sur son existence s’inscrit dans un combat présenté comme historique.
Ces expériences ne conduisent pas mécaniquement à la radicalisation. Mais l’idéologie peut transformer une blessure individuelle en injustice collective, lui donner sens et permettre une forme d’ennoblissement de soi.
À cette restauration individuelle répond parfois une restauration imaginaire du collectif. Les univers djihadistes peuvent mobiliser l’image d’un califat unifié, puissant et vertueux ; ceux de l’ultradroite fantasmer une Europe ethniquement homogène, blanche et chrétienne. Saladin, Jérusalem, les Croisades, Charles Martel ou les Templiers deviennent alors des ressources symboliques détachées de leur contexte historique.
L’un des militants d’ultradroite rencontrés au cours de mes recherches s’était ainsi fait tatouer sur le bras « Deus Vult » (« Dieu le veut »), formule associée dans l’imaginaire contemporain à l’appel à la première croisade, signe de la place que peut occuper ce passé réinventé dans la construction identitaire.
La structure temporelle est comparable : le présent est interprété comme décadence, le passé comme grandeur perdue et l’avenir comme restauration. C’est ce que le sociologue Zygmunt Bauman appelait la « rétrotopie » : l’horizon utopique se déplace vers un passé reconstruit et idéalisé.
Ces idéologies n’invitent donc pas simplement à revenir en arrière : elles utilisent le passé pour rendre à nouveau l’avenir désirable. Restauration individuelle et restauration collective peuvent ainsi se renforcer : réparer symboliquement le monde permet aussi, pour certains acteurs, de se réparer eux-mêmes.
Le numérique a profondément transformé les espaces de socialisation radicale. Les environnements en ligne permettent notamment d’être exposé, parfois successivement, à des contenus issus d’univers complotistes, masculinistes, racistes, néonazis ou accélérationnistes – ces derniers misant sur l’aggravation du chaos et de la violence pour précipiter l’effondrement du système.
Ces circulations et combinaisons entre différents répertoires idéologiques sont parfois décrites par l’expression « salad bar extremism » : certains acteurs puisent dans plusieurs univers, parfois contradictoires, pour construire leur propre vision du monde.
Les trajectoires peuvent ainsi procéder par agrégation : des fragments idéologiques s’accumulent au fil des recommandations algorithmiques, des forums, des messageries privées, des vidéos courtes et des communautés numériques. S’y mêlent humour transgressif, théories du complot, fascination pour les armes, discours masculinistes et même parfois célébration d’auteurs de tueries de masse.
Ces circulations peuvent franchir des frontières idéologiques a priori étanches. Évoquant les vidéos de propagande djihadiste, l’un des militants d’ultradroite que j’ai rencontré reconnaissait ainsi leur pouvoir d’attraction :
« Il faut avouer qu’ils sont très forts au niveau communication » ; « même si tu n’es pas musulman, c’est attirant ».
Pour les professionnels confrontés à ces situations – éducateurs, acteurs du renseignement ou magistrats –, la frontière entre conviction idéologique et provocation n’est pas toujours simple à déterminer.
Colère, humiliations, frustrations affectives ou sexuelles et sentiment de déclassement peuvent également être exposés en ligne, recevoir une validation collective puis être progressivement réinterprétés à travers une grille politique.
Ces dynamiques conduisent à un constat : les intersections entre ultradroite, masculinisme, complotisme et sous-cultures numériques doivent constituer un objet de recherche à part entière.
L’histoire récente invite à se méfier des réponses tardives. En matière de radicalisation djihadiste, la France ne commence à structurer une véritable politique publique de prévention qu’à partir de 2014, dans le contexte notamment des départs vers la Syrie et l’Irak.
Les attentats de 2015 provoquent ensuite un changement d’échelle : formation des professionnels, cellules préfectorales de suivi, dispositifs de signalement et de prise en charge, programmes de désengagement, financement de recherches et création de fonctions spécialisées. En 2018, le plan national « Prévenir pour protéger » mobilise ainsi vingt départements ministériels autour de soixante mesures.
Une grande partie des instruments dont nous disposons aujourd’hui a donc été construite alors que la menace était déjà devenue manifeste.
Le précédent djihadiste incite à la prudence. Après les attentats de 1995-1996, une longue accalmie a pu faire croire à l’éloignement durable de la menace. Jusqu’aux crimes de Mohammed Merah en 2012, prélude à la vague d’attentats des années suivantes.
L’absence d’attentats de masse d’ultradroite en France ne signifie pas l’absence de passages à l’acte. Le 31 mai 2025, à Puget-sur-Argens, Hichem Miraoui a été tué et un autre homme blessé dans une attaque raciste et antimusulmane dont s’est saisi le Parquet national antiterroriste. Et seize attentats ou projets d’attentats imputables à l’ultradroite ont été déjoués depuis 2017.
Une menace ne se mesure donc pas uniquement au nombre de morts qu’elle a déjà produits. Elle s’apprécie aussi à travers les projets déjoués, les trajectoires individuelles et les transformations des écosystèmes idéologiques. C’est précisément avant le passage à l’acte que la prévention prend tout son sens.
Face au djihadisme, la France dispose désormais d’un ensemble de compétences et de dispositifs spécialisés : référents radicalisation, médiateurs du fait religieux en prison, psychologues et éducateurs spécialisés, quartiers d’évaluation et de prise en charge de la radicalisation, mais aussi programmes individualisés comme le PAIRS. En une décennie, un véritable écosystème de métiers, de savoirs et de pratiques s’est constitué.
La réponse à l’ultradroite violente est moins structurée, notamment en matière de prévention et de désengagement. Cela ne signifie pas que rien n’existe : les services de renseignement et l’administration pénitentiaire accordent désormais une attention accrue à ces profils.
L’un des militants d’ultradroite que j’ai suivi au cours de mes recherches est ainsi sorti de détention après avoir purgé une lourde condamnation sans bénéficier d’un programme spécialisé de désengagement. Son cas pose une question simple : que proposons-nous à une personne qui souhaite prendre ses distances avec ce type d’engagement ?
Il ne s’agit pas de créer une nouvelle bureaucratie, mais de transposer aux autres radicalités les acquis de la lutte contre le djihadisme, en repérant mieux les processus de déclassement et d’humiliation, de restauration personnelle, de socialisation numérique et d’hybridation idéologique.
Prévenir ces trajectoires ne signifie ni surveiller une opinion politique ni criminaliser un électorat. Dans une démocratie, des idées radicales peuvent s’exprimer tant qu’elles demeurent dans le cadre fixé par la loi. La politique publique doit commencer là où apparaissent des discours apologétiques de haine ou des vélléités de passage à la violence.
Nous disposons déjà d’une partie des connaissances, des professionnels et des outils nécessaires. N’attendons pas qu’une tragédie nous contraigne à construire dans l’urgence ce que nous pouvons encore bâtir aujourd’hui.
Elyamine SETTOUL ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.