14.01.2026 à 15:18
Nishant Kumar, India Alliance Fellow, National Centre for Biological Science, Bangalore & Department of Biology, University of Oxford

On compte plus de 60 millions de chiens errants en Inde. Depuis le déclin des vautours à la fin des années 1990, l’apparition de nouvelles sources de nourriture issues des déchets leur permet d’accéder aux déjections des abattoirs, au nourrissage spontané et aux carcasses abandonnées (la disparition des vautours a entraîné l’absence de régulation des populations de charognards, comme les chiens et les rats). Le comportement de ces animaux opportunistes a évolué, révélant l’interdépendance complexe entre chaîne alimentaire, pratiques humaines et santé publique.
Quand j’étais enfant, dans l’Inde rurale, ma grand-mère donnait chaque après-midi au chien du village un demi-chapati et un bol de lait, manifestement insuffisants pour couvrir ses besoins. Le chien survivait en fouillant les environs et en récupérant de la nourriture auprès des maisons voisines. Des années plus tard, à Delhi, j’ai croisé des chiens errants refusant des biscuits tant ils recevaient de nourriture de la part des habitants du quartier, qui tous rivalisaient d’attention à leur égard.
En Inde, l’entrelacement de valeurs religieuses et culturelles a instauré une forte tolérance à l’égard des non-humains et de la faune sauvage, toutes classes sociales confondues. Une attitude ancrée dans des millénaires de coexistence. Les populations acceptent délibérément de s’exposer à des risques importants pour vivre avec les animaux. Mais cet équilibre se fragilise à mesure que les villes s’étendent et que les chiens deviennent plus territoriaux dans des espaces partagés toujours plus encombrés et jonchés de déchets.
L’Inde compte au moins 60 millions de chiens en liberté, selon un décompte vieux de plus de dix ans. Des enquêtes plus récentes en recensent environ 1 million rien qu’à Delhi. Dans le même temps, le pays concentre plus d’un tiers des décès dus à la rage dans le monde.
À la différence de la plupart des pays occidentaux, la culture et le droit indiens proscrivent l’abattage. Les chiens doivent être capturés, stérilisés, vaccinés puis – impérativement – réinstallés sur leur territoire initial. En pratique, ces règles sont fréquemment bafouées.
Tout change en août 2025. Après plusieurs attaques de chiens errants contre des enfants, la Cour suprême indienne ordonne brièvement la capture de tous les chiens des rues de Delhi et de sa région, avec leur placement en refuges ou en fourrières, promettant pour la première fois depuis des décennies des rues sans chiens.
La décision est inapplicable – il n’existe tout simplement pas de structures pour accueillir des millions d’animaux – et déclenche une vive réaction des associations de protection animale. Deux jours plus tard, la Cour fait machine arrière et rétablit la politique de stérilisation en vigueur.
Les décisions ultérieures ont resserré le périmètre d’application. En novembre 2025, la Cour a ordonné le retrait des chiens des écoles, des hôpitaux et des zones de transport public dans tout le pays, tout en imposant des restrictions à l’alimentation des chiens dans l’espace public et en encourageant la mise en place de clôtures pour les tenir à distance.
Plus récemment encore, le 7 janvier 2026, elle a demandé aux autorités de clôturer et de sécuriser l’ensemble des 1,5 million d’écoles et d’établissements d’enseignement supérieur de l’Inde contre les chiens, et ce, en seulement huit semaines. Mais, comme les précédentes injonctions, ce calendrier ambitieux fait abstraction des contraintes d’infrastructure et a peu de chances de réduire significativement la fréquence des morsures et des infections qui en découlent. La Cour entend actuellement les parties prenantes, cherchant une voie médiane entre le retrait à grande échelle des chiens et le respect du bien-être animal.
La nation est divisée. L’État semble incapable de tuer ces chiens, de les héberger dans des foyers ou de les contrôler. La question de leur devenir relève à la fois de la sécurité publique et de la protection animale, mais touche aussi à quelque chose de plus profond : le dernier chapitre de l’un des partenariats les plus remarquables de l’évolution.
À lire aussi : « Permis de tuer » ou sécurité publique ? En Turquie, une loi controversée sur les chiens errants
Les chiens sont la seule espèce de vertébrés à avoir suivi les migrations humaines hors d’Afrique, à travers tous les climats et tous les types de peuplement. Si le moment exact de leur domestication reste incertain, on sait que les chiens ont évolué pour vivre aux côtés des humains. Mais ce lien entre espèces se heurte aujourd’hui à un défi inédit : celui de l’urbanisation tropicale.
Au cours des derniers siècles, alors que les chiens gagnaient leur place dans nos foyers, les humains ont créé plus de 400 races, belles, laborieuses ou affectueuses. Cette coévolution est importante : elle a rendu les chiens sensibles aux signaux humains et capables de développer de forts liens avec des personnes ou des lieux précis. Dans l’Inde urbaine, où les chiens n’appartiennent à personne mais ne sont pas vraiment sauvages, ces liens se traduisent par un comportement territorial autour d’un foyer ou d’une personne qui les nourrit.
L’Inde offre une perspective inégalée sur cette relation. Historiquement, les chiens des rues jouaient le rôle d’éboueurs. Dans les quartiers plus modestes, ils le font encore. Mais dans les zones plus aisées, ils sont désormais nourris délibérément.
Des recherches préliminaires à Delhi menées avec ma collègue Bharti Sharma montrent que les chiens s’organisent en meutes autour de foyers précis, où quelques personnes qui les nourrissent régulièrement peuvent couvrir presque 100 % de leurs besoins alimentaires. Cela permet des densités de chiens bien plus élevées que ce que le rôle d’éboueur pourrait supporter.
C’est ici que la coexistence ancienne se heurte à l’urbanisme moderne. Les rues indiennes sont des espaces multifonctions. Dans les climats tropicaux, les récupérateurs de déchets et les travailleurs manuels opèrent souvent la nuit
– exactement aux heures où les chiens se montrent les plus territoriaux et où les habitants plus aisés qui les nourrissent dorment.
Dans les climats tropicaux, les chiffonniers et les ouvriers travaillent souvent la nuit – précisément aux heures où les chiens se montrent les plus territoriaux et où les habitants plus aisés qui les nourrissent dorment.
Les chiens ont adapté leur comportement – aboiements, poursuites, morsures occasionnelles – de manière à être involontairement récompensés par ceux qui les nourrissent, tout en créant des dangers pour les autres. Les chiffres sont inquiétants : des millions de morsures et des milliers de décès dus à la rage chaque année.
Pour autant, une réaction contre les décisions de la Cour suprême était inévitable. Avec la gentrification, qui redéfinit qui peut décider de l’organisation de la vie urbaine, un conflit de valeurs est apparu : certains défendent la présence partagée des animaux, d’autres privilégient l’élimination des risques.
Les villes indiennes ont peut-être atteint leur « apogée de coexistence ». Malgré les nuisances quotidiennes – aboiements, poursuites – des millions de personnes continuent de nourrir ces chiens. Pourtant, le même chien qui remue la queue devant ses nourrisseurs familiers peut mordre un inconnu. Il ne s’agit pas d’agression irrationnelle, mais d’une protection territoriale née d’un lien profond avec une communauté humaine spécifique.
Les villes occidentales ont abattu leurs chiens errants il y a longtemps, car les priorités sociales y étaient plus homogènes. La diversité de l’Inde empêche un tel consensus. Il faudra sans doute encore de vingt à trente ans avant que l’ensemble de sa population urbaine considère la présence de chiens territoriaux comme intolérable.
À mesure que l’Inde s’urbanise, elle doit choisir entre préserver des espaces pour des relations anciennes, antérieures aux villes elles-mêmes ou suivre la voie occidentale d’un contrôle total. Le rituel de ma grand-mère, donnant son demi-chapati, incarnait un ancien accord : un investissement minimal, une coexistence pacifique et un bénéfice mutuel. Les chiens de Delhi, suralimentés et défendant leur territoire, incarnent aujourd’hui une nouvelle intimité plus intense – et il n’est pas certain que cette situation soit bénéfique pour les deux espèces.
Nishant Kumar bénéficie d’un financement de la DBT/Wellcome Trust India Alliance Fellowship. Il est chercheur associé à cette bourse au National Centre for Biological Science, TIFR, à Bangalore, en Inde, son accueil à l’étranger étant assuré par le Département de biologie de l’Université d’Oxford. Il est également cofondateur et scientifique en chef d’un think-tank de recherche basé à Delhi, Thinkpaws : www.Thinkpaws.org.
14.01.2026 à 14:32
Pierre-Charles Pradier, Maître de conférences en Sciences économiques, LabEx RéFi, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

The cocaine market exploded between 2014 and 2023. Production in Colombia increased more than sevenfold to nearly 2,700 tonnes, according to the United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC).
Behind the scenes, drug traffickers find equally illicit ways to pay their suppliers and foot soldiers, or to spend the proceeds of their criminal trade. Their solution? Money laundering. It is estimated that 25% of the funds collected is laundered.
Criminals generally launder money in three stages: firstly, they inject it into the financial system; secondly, they layer it with the aim of obscuring the origin of the funds, and finally, they integrate it into the financial system, a process aimed at legitimising the money. This typology does not take into account the fact that money laundering is sometimes partial, i.e. it stops at the first stage. Let us consider an example.
Take the money from cocaine originating from the main exporter of coca: Colombia. Some of it is laundered entirely on site, by reinjecting the cash into legitimate businesses – restaurants, hairdressers, etc. – while another part is used to pay for the goods. To do this, it has long been sufficient to provide cash – in banknotes – which is then laundered in Colombia.
In Europe, the cash is exchanged for €500 notes by accomplices working in banks and then entrusted to money mules. The latter take the plane with sums of between £200,000 and £500,000.
It is this link in the drug trafficking chain – bulk cash smuggling – that has allowed cryptocurrencies to emerge as a key cog in narco traffic.
To fully get one’s head around the use of cryptocurrencies in drug money laundering, one needs to understand how cash smuggling works. An article by Peter Reute and Melvin Soudijn (the former is a criminologist and the latter an intelligence officer with the Dutch police) has made it possible to accurately measure the costs of this operation. They accessed the accounting records of traffickers in six cases tried for offences that took place between 2003 and 2008. Between them, they accounted for €800 million transported between the Netherlands and Colombia.
The costs amounted to around 3% for changing small denominations into €500 notes, the same amount to pay the mule, and slightly less for their travel expenses. The heavy surveillance at Amsterdam-Schiphol Airport meant that they had to fly from elsewhere in Europe. Factoring in additional costs, the transport of funds to Colombia alone costs between 10% and 15%, or even up to 17% of the amounts moved.
In concrete terms:
The cocaine leaves Colombia.
It is sold by intermediaries in Europe.
The money collected from this sale is turned into 500 euro notes, at the cost of a 3% fee.
The €500 notes are entrusted to mules, at the cost of a 3% fee.
The mules travel to Colombia, at the cost of 3% fee.
The cash arrives in Colombia to pay for the drugs, then is laundered on the spot, again at a cost.
According to the authors, anti-money laundering regulations have succeeded in significantly increasing the costs of smuggling, particularly transport, but not the selling price, as we consider France’s booming cocaine market. Indeed, national consumption has increased ninefold since 2000. To circumvent these regulations, traffickers are relying on the 500-euro note.
In a twist on 4 May 2016, the European Central Bank (ECB) decided to stop issuing 500-euro notes. The number of these notes in circulation fell from 614 million at the end of 2015 to just under 220 million by mid-2025.
’It has been decided to permanently discontinue the production of the 500-euro note and to remove it from the “Europe” series, taking into account concerns that this denomination could facilitate illegal activities,’ the bank explained.
That same year, a new financial asset burst onto the scene: bitcoin.
As 500-euro notes grew scarcer from 2016, Bitcoin contributed to redrawing the map of cash trafficking.
Instead of an integrated chain where cash returns to the source of the drugs to pay for deliveries, we are witnessing a process of specialisation. On the one hand, drug traffickers exchange their cash for cryptocurrencies, which they use to pay for their supplies in Colombia. On the other, a money laundering network collects the banknotes and transports them along easier routes, such as those leading to Dubai (United Arab Emirates).
How do we know this? Thanks to, for example, Operation Destabilise by the UK’s National Crime Agency. The press release describes an international money laundering network controlled by Russians. They used an exchange platform that did not exercise its duty of care, Garantex, for cryptocurrency transactions, and Dubai, for cash transactions.
The money laundering network collected cash from drug traffickers and paid them in crypto tokens (particularly USDT-Tether), charging only 3% in fees. Compared to the 10% to 15% that transport cost in Colombia before the 500-euro note was phased out, this represents a saving of 70% to 80%.
Cryptocurrencies – initially Bitcoin and now stablecoins such as USDT-Tether – have enabled drug traffickers to save on the cost of sending cash by choosing the safest routes. It is too early to know whether the significant increase in transatlantic drug trafficking, as reported in a recent investigation by the Financial Times, is linked to this technical innovation.
In concrete terms, the new method follows this new route between drug traffickers and money laundering networks:
The cocaine leaves Colombia.
It is sold by intermediaries in Europe.
The money collected from this sale is exchanged for USDT-Tether cryptocurrencies, with a 3% fee.
The USDT-Tether cryptocurrencies are sent to Colombia to pay for the drugs.
For the money laundering network, the cash is entrusted to mules, who travel to Dubai, for a 1% fee.
In Dubai, the cash is laundered for a 1% fee.
It’s reasonable to believe that the recent anti-money-laundering rules on crypto-asset service providers in countries that have signed the Crypto-Asset Reporting Framework will complicate matters for criminal organizations. We can also trust the latter will pinpoint the smallest loopholes and exploit them.
The invention of cryptocurrencies has set back the fight against organized crime by years, but the “coalition of the willing”, including Switzerland, the Bahamas, Malta and France, is finally getting organized.
In France, the fight against money laundering is being strengthened by a law “aimed at freeing France from the trap of drug trafficking”, passed in June 2025. A specialized national public prosecutor’s office has been created. A raft of measures is being put in place, from the administrative closure of front businesses (by prefects rather than mayors, who are too exposed) to the freezing of drug traffickers’ assets and initiatives against the mixing of crypto-assets.
But traffickers are adapting to avoid being caught, as we will see in a second article.
Pierre-Charles Pradier worked for the Directorate of Territorial Surveillance in the 1990s.
14.01.2026 à 14:24
Thomas Stocker, Emeritus Professor of Climate and Environmental Physics, University of Bern
Le mercredi 14 janvier 2026, la première bibliothèque de carottes de glace au monde a été inaugurée à Concordia, en Antarctique. Des échantillons provenant de glaciers du monde entier commencent à y être stockés. Ils permettront notamment aux générations futures de continuer à étudier les traces des climats passés piégés dans la glace, alors que les glaciers de tous les continents fondent à un rythme effréné.
Grâce à sa température moyenne de -50 °C, cette carothèque souterraine pourra préserver du réchauffement climatique des carottes de glace déjà prélevées dans les Andes, au Svalbard (archipel norvégien en mer du Groenland), dans les Alpes, dans le Caucase ou dans les montagnes du Pamir au Tadjikistan, et ce, sans assistance technique ni réfrigération.
Ancien coprésident du groupe de travail Science du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le climatologue et physicien suisse Thomas Stocker est aujourd’hui président de la Fondation Ice Memory, à l’initiative de ce projet en collaboration avec l’Université Grenoble Alpes et l’Université Ca’ Foscari de Venise. Il explique l’urgence de cette initiative qui se projette sur le temps long.
The Conversation : Pouvez-vous nous donner un exemple concret de la façon dont ces carottes de glace stockées en Antarctique pourraient être utilisées par les scientifiques du futur ?
Thomas Stocker : Prenons l’exemple d’un nouveau composé chimique présent dans l’atmosphère, comme un pesticide. Si, dans cinquante ans, un ou une scientifique souhaite connaître la concentration de ce composé en 2026, par exemple dans les Alpes européennes ou en Asie, il se tournera vers une carotte de glace.
Mais si la carotte de glace n’a pas été prélevée et stockée en Antarctique, ce ou cette scientifique sera incapable de répondre à cette question. Grâce aux carottes de glace stockées à Concordia, cependant, il ou elle pourra prélever un échantillon, mesurer la concentration de ce composé dans la glace prélevée il y a cinquante ou cent ans, reconstituer les données et répondre à cette question.
Mais pour permettre aux futurs scientifiques de répondre à toutes les questions qu’ils se poseront, nous devons agir rapidement. Un article scientifique très récent, publié dans Nature, s’est penché sur l’évolution globale de la fonte des glaces et prévoit que le nombre de glaciers qui disparaissent augmentera jusqu’en 2040 environ, ce qui représenterait le pic annuel de la fonte des glaciers dans le monde.
À partir de là, la fonte des glaciers se réduira. Les chiffres vont baisser, non pas parce qu’on aura arrêté le réchauffement climatique, mais parce que, un par un, ces glaciers auront disparu, et il restera de moins en moins de glaciers qui fondent. Donc, vers 2040, on va atteindre un pic de fonte des glaciers, ce qui détruira au passage les archives environnementales prestigieuses et précieuses qu’ils représentent.
Dans les Alpes, nous avons connu un réchauffement environ deux fois plus rapide que le réchauffement moyen mondial, et nous sommes donc entrés dans une véritable course contre la montre. Nous devons prélever ces carottes de glace avant que l’eau provenant de la fonte estivale pénètre dans la glace.
Depuis vos premiers travaux, vous avez pu bénéficier de nombreuses avancées méthodologiques et technologiques qui nous permettent de « faire parler » la glace. Quels sont vos espoirs en la matière ? Quels facteurs pourraient contribuer à exploiter encore davantage les échantillons de glaciers qui seront conservés à Concordia ?
T. S. : Je ne peux qu’extrapoler à partir de ce que nous avons appris et expérimenté en science au cours des cinquante dernières années. Nous avons effectivement assisté à l’arrivée de nouvelles technologies qui permettent d’analyser les paramètres de la composition élémentaire, la concentration des gaz stockés dans la glace et qui, comme des clés, vous ouvrent soudainement la porte à toute une série d’informations inédites sur notre système environnemental.
Ce que je peux donc imaginer à partir de là, ce sont de nouvelles méthodes optiques permettant de déterminer la composition isotopique de différents éléments dans diverses substances chimiques, des outils d’analyse de haute précision qui pourraient être inventés dans les prochaines décennies et qui permettraient d’atteindre le niveau du picogramme, du picomole ou du femtomole, afin de nous renseigner sur la composition de l’atmosphère, sur ses composants, tels que la poussière, les minéraux provenant de diverses régions qui se sont déposés dans ces carottes de glace, afin de nous informer sur la situation, l’état de l’atmosphère dans le passé.
Vous êtes professeur émérite de physique climatique et environnementale. Pour quelles autres disciplines le projet Ice Memory est-il utile ?
T. S. : On peut penser à la biologie. Si vous trouvez des restes organiques ou de l’ADN dans ces carottes de glace, c’est de la biologie. On peut aussi étudier la composition chimique de l’atmosphère. C’est alors de la chimie. On peut même se demander quelle est la composition minérale des petites particules de poussière qui se déposent dans ces carottes de glace. C’est un travail de géologue. Vous disposez donc de toute une gamme de domaines scientifiques différents qui peuvent tirer de nouvelles informations à partir de ces carottes de glace.
Le projet Ice Memory ne fait pas que rassembler différentes disciplines scientifiques, il aspire aussi à fédérer des scientifiques du monde entier. Quel défi cela représente-t-il à une époque où les tensions géopolitiques ne cessent de croître ?
T. S. : Ice Memory est l’un de ces exemples où le multilatéralisme est activement mis en pratique par la communauté scientifique. Il s’agit d’une offre faite aux scientifiques du monde entier, dans tous les pays, afin qu’ils puissent utiliser ce sanctuaire unique situé à Concordia. Pour nous, il s’agit vraiment d’une activité emblématique qui dépasse les frontières et les divisions politiques afin de préserver les informations provenant de la planète Terre, non seulement pour la prochaine génération de scientifiques, mais aussi pour l’humanité en général.
Nous invitons également tous les pays qui possèdent des glaciers sur leur territoire à participer et à soutenir leur communauté scientifique afin de forer des carottes de glace dans ces régions et de suivre l’exemple du Tadjikistan. ce dernier est le premier pays à avoir fait don d’une carotte de glace, 105 mètres de glace précieuse provenant d’un site unique, le glacier Chukurbashi, à la fondation Ice Memory afin qu’elle soit stockée en Antarctique.
Pendant la guerre froide, l’Antarctique était l’un des rares endroits sur Terre où Russes et Américains pouvaient échanger leurs idées et mener ensemble des recherches scientifiques. L’Antarctique peut-elle encore être un lieu où le dialogue remplace la rivalité ?
T. S. : Je suis absolument convaincu que l’environnement unique de l’Antarctique, si riche en nature et en vie, et si particulier sur notre planète, fait que les considérations relatives à la position et aux valeurs de chaque pays sont secondaires. La priorité absolue, comme nous l’avons pratiquée au cours des cinquante dernières années d’activité scientifique sur le terrain, est vraiment de comprendre notre système climatique, d’observer la nature du point de vue de l’Antarctique et de la protéger.
Cela nous donne l’occasion de nous immerger véritablement, de collaborer et d’échanger des idées sur des questions scientifiques spécifiques qui nous concernent tous, car elles concernent l’avenir de cette planète que nous partageons.
Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.
Thomas Stocker est président de la Fondation Ice Memory.
14.01.2026 à 12:28
Nathan MacDonald, Professor of the Interpretation of the Old Testament, University of Cambridge
L’apparition de la toute première carte dans une Bible, au début du XVIe siècle, a profondément transformé la manière de représenter la Terre sainte – et, plus largement, le monde. Elle a participé à la naissance d’un monde organisé en États-nations… dont nous subissons encore aujourd’hui l’héritage.
Il y a cinq siècles paraissait la première Bible contenant une carte. L’anniversaire est passé inaperçu, pourtant il célèbre un évenement qui a changé durablement la fabrication des Bibles. Cette carte figurait dans l’Ancien Testament publié en 1525 par Christopher Froschauer à Zurich, et elle a circulé largement dans l’Europe centrale du XVIe siècle.
Pourtant, malgré son importance dans l’histoire de la Bible, cette innovation n’a pas vraiment été un succès. La carte est inversée sur l’axe nord-sud (elle se lit donc à l’envers). La Méditerranée se retrouve à l’est de la Palestine, et non à l’ouest. Une anecdote qui montre à quel point la connaissance européenne du Moyen-Orient restait limitée à l’époque – au point qu’aucun membre de l’atelier d’impression ne s’en soit rendu compte.
La carte avait été dessinée environ dix ans plus tôt par le célèbre peintre et graveur de la Renaissance Lucas Cranach l’Ancien, installé à Wittenberg dans l’actuelle Allemagne. Rédigée en latin, elle représente la Palestine avec plusieurs lieux saints importants comme Jérusalem et Bethléem. En bas, on distingue les montagnes du Sinaï et le chemin emprunté par les israélites lors de leur fuite de l’esclavage en Égypte.
En regardant de près, on distingue les israélites et leurs tentes, ainsi que plusieurs petites scènes illustrant les épisodes de leur voyage. Le paysage est toutefois plus européen que moyen-oriental, ce qui reflète l’ignorance des imprimeurs concernant cette région. On voit des villes fortifiées entourées d’arbres et, contrairement à la réalité, le Jourdain serpente fortement vers la Mer Morte, tandis que le littoral présente davantage de baies et d’anses.
Au siècle précédent, les Européens avaient redécouvert le géographe gréco-romain du IIe siècle, Ptolémée, et avec lui l’art de produire des cartes précises utilisant latitude et longitude, dans la mesure où l’on pouvait alors estimer cette dernière (elle s’est considérablement améliorée dans les siècles suivants). Avec l’essor de l’imprimerie, la « Géographie » de Ptolémée avait conquis l’Europe : on avait publié son traité scientifique et ses cartes du monde antique avaient été largement reproduites.
Les imprimeurs ont toutefois rapidement découvert que les acheteurs souhaitaient des cartes contemporaines. De nouvelles cartes de la France, de l’Espagne ou encore de la Scandinavie furent bientôt publiées. À nos yeux, elles sont véritablement modernes : le nord est placé en haut de la page et la localisation des villes, des fleuves et des côtes y est représentée avec une grande précision.
Ces cartes ont rapidement supplanté la cartographie médiévale et son approche symbolique du monde, comme la célèbre mappemonde d’Hereford du monde connu vers 1300, où il s’agissait davantage de transmettre une signification culturelle ou religieuse que d’atteindre une précision géographique. Avec une exception, toutefois : la Palestine.
Les premiers éditeurs de Ptolémée proposaient à leurs lecteurs une « carte moderne de la Terre sainte »… qui n’avait en réalité rien de moderne. C’était une carte héritée du Moyen Âge, conçue non pas à partir de la latitude et de la longitude, mais grâce à une grille permettant d’estimer les distances entre les lieux. Elle était orientée avec l’est en haut de la page et l’ouest en bas. On y voyait les grands sites du christianisme, et la Palestine y était découpée selon les territoires des tribus.
La carte de Cranach mêle ces deux approches. En haut et en bas, elle affiche des lignes de méridien, mais la côte est inclinée de sorte que toute la carte est orientée vers le nord-est en haut de la page.
On a l’impression que Cranach ne savait pas tout à fait quel type de carte produire. La représentation se veut réaliste et moderne, mais elle reste chargée de géographie symbolique : en parcourant la carte du regard, on voyage avec les israélites depuis l’esclavage en Égypte jusqu’à la Terre promise, en passant par tous ses lieux emblématiques, comme le mont Carmel, Nazareth, le Jourdain ou Jéricho.
Cette carte illustre bien le peu d’intérêt que l’Europe portait à la Palestine, alors sous domination ottomane. Ce que recherchaient les lecteurs européens, c’était cet espace hybride qu’est la « Terre sainte » : un lieu appartenant à notre monde, mais qui, en même temps, en échappait.
Les villes qui y étaient représentées étaient celles ayant prospéré deux millénaires plus tôt et qui, pour les chrétiens, avaient en un sens davantage de réalité. Elles appartenaient à cet espace imaginaire façonné par les Écritures et la prédication des églises.
Ce mélange étonnant d’ancien et de moderne a eu des effets particulièrement importants lorsqu’il s’est agi de cartographier la Palestine selon les douze territoires tribaux. Les douze tribus issues de Jacob symbolisaient, pour les chrétiens, la légitimité de leur héritage : celui d’Israël, de ses lieux saints et de tout ce qu’ils incarnaient – l’accès à la Jérusalem céleste. Sur ces cartes, les lignes inscrivaient visuellement les promesses éternelles faites par Dieu.
Or, à l’époque moderne, ces mêmes lignes commencèrent à marquer les frontières entre États souverains. Les cartes de la Terre sainte, soigneusement découpée entre les tribus d’Israël, ont ainsi influencé durablement les cartographes. Au fil du XVIe siècle, de plus en plus de cartes dans les atlas ont représenté un monde découpé entre des nations distinctes, dotées de frontières clairement définies.
Le fait qu’une carte découpée en territoires figure dans la Bible donnait, en apparence, une caution religieuse à un monde rempli de frontières. Des lignes qui symbolisaient autrefois l’étendue illimitée des promesses divines servaient désormais à marquer les limites de souverainetés politiques.
Dans les Bibles elles-mêmes, les cartes s’étaient installées pour de bon. Dans les années qui suivirent, les imprimeurs testèrent différentes configurations, mais ils finirent par retenir quatre cartes essentielles : celle des errances des israélites dans le désert, celle des territoires des douze tribus, celle de la Palestine au temps de Jésus, et celle des voyages missionnaires de l’apôtre Paul.
Il y avait là une belle symétrie : deux cartes pour l’Ancien Testament, deux pour le Nouveau. Mais aussi deux cartes de voyages et deux cartes de la Terre sainte. Ces équilibres visuels mettaient en scène les liens entre les évènements : l’Ancien Testament s’accomplit dans le Nouveau, et le judaïsme trouve son aboutissement dans le christianisme.
L’apparition de la première carte dans une Bible marque donc un moment historique fascinant – mais aussi troublant. Elle a transformé la Bible en un objet proche d’un atlas de la Renaissance, tout en s’appuyant sur l’idée d’une supériorité chrétienne : la Terre sainte telle que l’imaginaire chrétien la concevait reléguait la Palestine contemporaine à l’arrière-plan, et le christianisme se posait en héritier ultime du judaïsme.
Cette carte fut également l’un des instruments ayant contribué à façonner le monde moderne des États-nations. Et d’une certaine façon, nous vivons encore aujourd’hui les conséquences de ce tournant.
Nathan MacDonald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.01.2026 à 12:28
Saroash Shahid, Reader in Dental Materials, Queen Mary University of London

Longtemps, l’idée que les civilisations antiques auraient inventé l’orthodontie a fasciné chercheurs et grand public. Des fils d’or et des bandes dentaires retrouvés dans des tombes semblaient en apporter la preuve. Mais l’archéologie raconte aujourd’hui une histoire bien différente.
Les anciens Égyptiens et les Étrusques auraient été les pionniers de l’orthodontie, utilisant de délicats fils d’or et du catgut (un type de fil fabriqué à base de boyaux d’origine animale) pour redresser les dents. C’est une histoire que l’on retrouve depuis des décennies dans les manuels de dentisterie, présentant nos ancêtres comme étonnamment modernes dans leur quête du sourire parfait. Mais lorsque des archéologues et des historiens de la dentisterie ont enfin examiné les preuves de près, ils ont découvert que l’essentiel relevait du mythe.
Prenons la contention d’El-Qattah en Égypte, datée d’environ 2500 av. J.-C. Le fil d’or retrouvé avec les restes anciens ne remplissait pas du tout la fonction que l’on imaginait. Plutôt que de tirer les dents pour les aligner, ces fils servaient à stabiliser des dents branlantes ou à maintenir des dents de remplacement en place. Autrement dit, ils fonctionnaient comme des prothèses, pas comme des appareils orthodontiques.
Les bandes d’or découvertes dans les tombes étrusques racontent une histoire similaire. Il s’agissait probablement d’attelles dentaires destinées à soutenir des dents fragilisées par des maladies des gencives ou des blessures, et non de dispositifs visant à déplacer les dents vers de nouvelles positions.
Il existe d’ailleurs des raisons pratiques assez convaincantes pour lesquelles ces dispositifs anciens n’auraient de toute façon pas pu fonctionner comme des appareils orthodontiques. Des tests réalisés sur des appareils étrusques ont révélé que l’or utilisé était pur à 97 %, mais l’or pur est remarquablement mou.
Il se plie et s’étire facilement sans se rompre, ce qui le rend inutilisable en orthodontie. Les appareils dentaires fonctionnent en exerçant une pression continue sur de longues périodes, ce qui nécessite un métal à la fois solide et élastique. L’or pur en est tout simplement incapable. Essayez de le tendre suffisamment pour redresser une dent, et il se déformera ou se rompra.
Reste ensuite la question intrigante de l’identité des personnes qui portaient ces bandes d’or. Beaucoup ont été retrouvées sur des squelettes de femmes, ce qui suggère qu’il s’agissait peut-être de symboles de statut ou de bijoux décoratifs plutôt que de dispositifs médicaux. De manière révélatrice, aucune n’a été découverte dans la bouche d’enfants ou d’adolescents – précisément là où l’on s’attendrait à les trouver s’il s’agissait de véritables appareils orthodontiques.
Mais la révélation la plus fascinante est peut-être celle-ci : les populations anciennes ne connaissaient pas les mêmes problèmes dentaires que ceux auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui.
La malocclusion – l’encombrement et le mauvais alignement des dents, aujourd’hui si fréquents – était extrêmement rare autrefois. Des études menées sur des crânes de l’âge de pierre montrent une quasi-absence de chevauchement des dents. La différence tient à l’alimentation.
Nos ancêtres consommaient des aliments durs et fibreux qui exigeaient une mastication intense. Tout ce travail de la mâchoire favorisait le développement de mâchoires fortes et larges, parfaitement capables d’accueillir toutes leurs dents.
À l’inverse, les régimes alimentaires modernes sont mous et transformés, offrant peu d’exercice aux mâchoires. Résultat : nos mâchoires sont souvent plus petites que celles de nos ancêtres, tandis que nos dents restent de la même taille, ce qui entraîne l’encombrement que l’on observe aujourd’hui.
Puisque les dents de travers étaient quasiment inexistantes dans l’Antiquité, il n’y avait guère de raison de développer des méthodes pour les redresser.
Cela dit, les populations anciennes ont parfois tenté des interventions simples pour corriger certaines irrégularités dentaires. Les Romains fournissent l’une des premières références fiables à ce qui peut être considéré comme un véritable traitement orthodontique.
Aulus Cornelius Celsus ou Celse, médecin et auteur romain du Ier siècle apr. J.-C., indiquait que lorsqu’une dent d’enfant poussait de travers, il fallait la repousser doucement chaque jour avec un doigt jusqu’à ce qu’elle se déplace vers la bonne position. Bien que rudimentaire, cette méthode repose sur le même principe que celui utilisé aujourd’hui : une pression douce et continue peut déplacer une dent.
Après l’époque romaine, les progrès furent minimes pendant des siècles. Toutefois, au XVIIIe siècle, l’intérêt pour le redressement des dents refit surface, au prix de méthodes parfois particulièrement douloureuses.
Faute d’accès à des instruments dentaires modernes, certains avaient recours à des « cales gonflantes » en bois pour créer de l’espace entre des dents trop serrées. Une petite cale de bois était insérée entre les dents ; en absorbant la salive, le bois se dilatait et forçait les dents à s’écarter. Rudimentaire et atroce, sans doute, mais cette pratique marquait une étape vers la compréhension du fait que les dents pouvaient être déplacées par la pression.
La véritable orthodontie scientifique débute avec les travaux du dentiste français Pierre Fauchard en 1728. Souvent considéré comme le père de la dentisterie moderne, Fauchard publie un ouvrage fondateur en deux volumes, Le Chirurgien dentiste, qui contient la première description détaillée du traitement des malocclusions.
Il met au point le « bandeau » – une bande métallique courbe placée autour des dents afin d’élargir l’arcade dentaire. Il s’agit du premier instrument spécifiquement conçu pour déplacer les dents à l’aide d’une force contrôlée.
Fauchard décrit également l’utilisation de fils pour soutenir les dents après leur repositionnement. Son travail marque un tournant décisif, faisant passer l’orthodontie des mythes antiques et des expérimentations douloureuses à une approche scientifique qui conduira, à terme, aux appareils dentaires modernes et aux aligneurs transparents.
Avec les progrès de la dentisterie aux XIXe et XXe siècles, l’orthodontie devient une spécialité à part entière. Les bagues métalliques, les arcs, les élastiques, puis l’acier inoxydable rendent les traitements plus fiables.
Des innovations ultérieures – bagues en céramique, appareils linguaux et aligneurs transparents – rendent ensuite le processus plus discret. Aujourd’hui, l’orthodontie s’appuie sur des scans numériques, des modèles informatiques et l’impression 3D pour une planification des traitements d’une précision remarquable.
L’image de populations antiques portant des appareils dentaires en or et en catgut est certes séduisante et spectaculaire, mais elle ne correspond pas aux faits.
Les civilisations anciennes avaient conscience de certains problèmes dentaires et ont parfois tenté des solutions simples. Elles n’avaient toutefois ni le besoin ni la technologie permettant de déplacer les dents comme nous le faisons aujourd’hui.
La véritable histoire de l’orthodontie ne commence pas dans l’Antiquité, mais avec les avancées scientifiques du XVIIIe siècle et au-delà – une histoire déjà suffisamment passionnante sans qu’il soit nécessaire d’y ajouter des mythes.
Saroash Shahid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.01.2026 à 12:28
Sara Read, Lecturer in English, Loughborough University

Aujourd’hui populaires sur les réseaux sociaux, les patchs anti-boutons ne sont pas une invention moderne : leur ancêtre, la « mouche », décorait déjà le visage des élégantes et des coquettes du XVIIe siècle.
Vous avez sans doute déjà croisé des personnes qui se promènent avec de petits stickers sur le visage. Peut-être avez-vous vu des lunes, des étoiles, des nuages ou même des visages souriants orner les joues et le menton des gens que vous rencontrez. Peut-être en portez-vous vous-même. Si certaines personnes les utilisent comme des accessoires de mode, ces autocollants colorés sont en réalité des « patchs anti-imperfections » médicamenteux, conçus pour traiter les boutons ou l’acné.
Certains de ces patchs contiennent un gel qui s’attaque à l’imperfection en cours d’apparition en la maintenant humide afin de favoriser la cicatrisation. D’aucuns préfèrent des patchs en film quasi transparent afin d’en tirer les mêmes bénéfices, mais de manière plus discrète.
Loin d’être une mode récente, les patchs de beauté ont une longue histoire sous leur précédent nom de mouche. La tendance a pris son essor une première fois dans l’Europe du XVIIe siècle, avec des patchs fabriqués en papier, en soie ou en velours, voire en cuir fin, découpés en formes de losanges, d’étoiles ou de croissants de lune.
Ils pouvaient être fabriqués dans de nombreuses couleurs, mais on privilégiait généralement le noir, parce qu’il offrait un contraste parfait avec le teint pâle idéalisé des hommes et des femmes de la haute société occidentale, teint qu’ils envisageaient comme un marqueur de statut social, indiquant qu’ils ne travaillaient pas en plein air. La pièce Blurt, Master-Constable de 1602 explique un autre attrait des mouches : lorsqu’elles étaient bien disposées, elles pouvaient « attirer les yeux des hommes et provoquer leurs regards ».
Les mouches sont fréquemment mentionnées dans les textes de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle. Tout comme aujourd’hui, ces patchs avaient une double fonction. Dans sa pièce de 1601 Jack Drum’s Entertainment, John Marston explique ainsi : « Les mouches sont portées, certaines par fierté, certaines pour retenir l’écoulement, et certaines pour cacher une croûte. »
Ainsi coexistaient des pièces portées par coquetterie, et d’autres – parfois thérapeutiques – destinées à assécher des plaies. Elles servaient également à dissimuler les cicatrices laissées alors par des maladies comme la variole ou la syphilis.
C’est ce dernier usage qui a conduit les moralistes à s’opposer aux mouches. Un livre anonyme de 1665 affirmait qu’un aumônier du roi d’Angleterre Charles Ier avait prononcé un sermon les comparant à la marque de Caïn. Il allait jusqu’à laisser entendre que le port de ces accessoires favorisait les épidémies de peste : « Les mouches et les grains de beauté artificiels […] étaient les précurseurs d’autres taches et marques de la peste. »
D’autres moralistes semblaient davantage préoccupés encore par le fait que, tout comme le maquillage, leur fonction était de présenter une fausse apparence, susceptible de tromper son monde. Cette critique s’est généralisée au XVIIIe siècle, lorsque l’usage des mouches s’est retrouvé associé à une conduite sexuelle jugée légère.
La Carrière d’une prostituée, de William Hogarth (1731), est une série de tableaux représentant la chute d’une jeune fille de la campagne, Moll Hackabout. Nouvellement arrivée à Londres, elle est trompée par la tenancière de maison close Elizabeth Needham. Le visage de Needham est couvert de ces mouches.
Le diariste Samuel Pepys mentionne ces patchs à plus d’une douzaine de reprises dans son journal entre 1660 et 1669. Il les rencontre pour la première fois au printemps 1660, lors d’un voyage d’affaires à La Haye, où il croise « deux très jolies dames, très à la mode et portant des mouches noires, qui chantaient joyeusement tout le long du trajet ».
Le lendemain, au cours d’une promenade en ville, il note :
« Tout le monde à la mode parle français ou latin, ou les deux. Les femmes, pour beaucoup d’entre elles, sont très jolies, bien vêtues, élégantes et portent des mouches noires. »
Il précise également que ces dernières étaient souvent humidifiées avec de la salive afin de les faire tenir. En mai 1668, il se souvient avoir vu Lady Castlemaine – maîtresse de Charles II – réclamer une mouche que portait sa servante, la mouiller dans sa bouche puis l’appliquer sur son propre visage. Nous savons aussi, grâce à Pepys, que Jacques, duc d’York, appréciait lui aussi de porter une ou deux mouches.
Dès le mois d’août de la même année, Pepys note dans son journal que son épouse Élisabeth portait des patchs lors d’un baptême. Il semble toutefois l’avoir oublié lorsqu’il écrit en novembre : « Ma femme m’a paru très jolie aujourd’hui, car c’était la première fois que je lui avais donné la permission de porter une mouche noire. » Lui-même arbora une mouche en septembre 1664, lorsqu’il se réveilla avec la bouche couverte de croûtes.
La mode des mouches connut son apogée durant la Restauration Stuart (1660-1700), lorsque les royalistes revenus d’exil rapportèrent des modes françaises qu’ils jugeaient le summum du raffinement.
L’écrivaine anglaise Mary Evelyn expliquait ainsi que « mouches » était le terme français en vogue pour désigner les « patchs noirs », un terme parfois utilisé également en anglais. Son poème Mundus Muliebris : Or The Ladies Dressing-Room Unlock’d, and Her Toilets Spread, publié à titre posthume en 1690, constitue une satire mordante des modes francophiles du Londres de la Restauration, auxquelles Evelyn estimait que seules les personnes vulgaires pouvaient céder.
S’il est difficile d’imaginer que les personnes qui portent aujourd’hui des patchs anti-boutons puissent faire l’objet du même type de critiques moralisatrices qu’autrefois, il existe néanmoins certains recoins d’internet où l’on se moque de celles et ceux qui sortent en public avec ces stickers.
Qu’ils soient efficaces ou non, les patchs anti-boutons restent un accessoire inoffensif. À partir de la fin du XVIIe siècle, les ouvrages commencent à mentionner les boîtes à mouches, de petits écrins ouvragés spécialement conçus pour les ranger.
Les personnes à la mode aimaient se montrer avec une petite boîte en argent, destinée à contenir leurs mouches en velours ou en soie. Peut-être faut-il y voir la prochaine étape du retour à la mode de ces patchs anti-boutons.
Sara Read ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.