23.07.2026 à 16:34
Boris Leroy, Maître de conférences en écologie et biogéographie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Cam Ly Rintz, Doctorante en écologie marine et sociologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Notre espèce n’est pas la seule à souffrir des vagues de chaleur : c’est le cas de toute la biodiversité, et en particulier de la biodiversité marine. Un projet de recherche participative en cours s’intéresse à celle des estrans, sur les littoraux. L’enjeu ? Mieux détecter les changements globaux en cours, y compris ceux que la science n’avait pas nécessairement anticipés.
En l’espace de quelques semaines, la France a traversé pas moins de trois canicules entre fin mai et la mi-juillet. De nombreux records ont été battus en juin : mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Europe de l’Ouest et dans les océans à l’échelle mondiale.
Nous avons collectivement souffert de la canicule, mais l’espèce humaine n’est pas seule : la biodiversité aussi, au sens large, souffre de ces événements. Comment la biodiversité les vit-elle ? La science a des éléments de réponses, mais ils demeurent encore souvent incomplets.
La « science en train de se faire » recherche activement des réponses. Mais le processus de la recherche traditionnelle est long et limité par le manque de moyens. C’est là un intérêt majeur des sciences participatives : combiner « savoirs académiques » et « savoirs citoyens » pour repérer ce que la recherche seule ne verrait pas.
Ainsi, le projet ESPOIRS, qui s’inscrit dans le cadre du programme de sciences participatives BioLit, auquel nous participons, vise à comprendre comment certaines facettes méconnues bien qu’essentielles de la biodiversité des littoraux sont affectées par les vagues de chaleur.
L’enjeu est de détecter les changements attendus (ceux mesurables par les protocoles basés sur des hypothèses déjà formulées), mais également de détecter les signaux faibles de changements inattendus, qui restent actuellement dans l’angle mort de la science.
Les canicules sont un type parmi d’autres (inondations, tempêtes…) d’événements climatiques extrêmes. Ils sont définis par leur nature exceptionnelle au plan statistique : il s’agit de conditions climatiques rarissimes ou jamais observées dans les données historiques.
Malheureusement, du fait du changement climatique, ces événements sont désormais plus fréquents qu’auparavant (par exemple, les canicules marines sont deux fois plus fréquentes), mais aussi beaucoup plus intenses. Leur multiplication et leur intensification sont anticipées par les projections du GIEC pour les prochaines décennies.
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Au plan biologique, la science a déjà établi de nombreux effets négatifs des événements climatiques extrêmes sur les individus, causant du stress physiologique pouvant être mortel, avec des conséquences en cascade sur les écosystèmes.
Les organismes mobiles tentent d’éviter le stress physiologique. Les poissons marins peuvent par exemple parcourir des centaines de kilomètres à la recherche d’eaux plus fraiches. Quand ils ne peuvent pas fuir, les animaux se nourrissent davantage pour compenser les pertes d’énergie, ce qui les rend plus vulnérables aux prédateurs, à la chasse, ou à la pêche.
Les extrêmes du climat semblent être la principale cause dans les extinctions liées aux changements climatiques. Par exemple, la canicule marine extrême de 2013 à 2016 dans le Pacifique a causé des mortalités massives chez les mammifères et oiseaux, ainsi que des famines et des épidémies chez les étoiles de mer.
Lors d’un événement climatique extrême, tous les organismes en subissent les effets. Il leur faut ensuite un temps de récupération pour survivre. Cependant, quand les vagues s’accumulent, comme les canicules cette année, les organismes n’ont pas le temps de récupérer et le risque d’extinction est multiplié, d’autant plus quand l’intensité atteint des niveaux records.
Ce risque dépend ainsi de la résistance (capacité à résister à un événement extrême) et la résilience (capacité à recouvrer l’état pré-événement extrême) des écosystèmes. Les écosystèmes diversifiés sont plus résistants et résilients que les écosystèmes appauvris, ce qui a été établi sur les forêts : plus il y a d’espèces différentes, mieux la forêt résiste. A l’inverse, les écosystèmes déjà perturbés sont moins résistants et résilients, ce qui souligne l’importance de limiter les perturbations locales pour permettre à la biodiversité de survivre aux événements extrêmes.
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Pour autant, si la science documente de plus en plus de faits établis, toutes les synthèses scientifiques sur la question sont unanimes : les connaissances sont très parcellaires, les mécanismes et les conséquences sont encore mal compris. En outre, elles concernent généralement les organismes qui sont déjà les mieux connus – et souvent les plus charismatiques – tandis que les effets sur la plupart de la biodiversité restent méconnus. C’est particulièrement le cas pour la biodiversité marine.
La science cherche à comprendre les changements de biodiversité liés au climat, mais ces changements sont si complexes et diffus que la science, qui fonctionne par hypothèses et protocoles définis à l’avance, peine à les saisir dans leur globalité. L’une des raisons tient au manque d’observatoires déjà en place pour les détecter et les comparer à une mesure de référence dans le passé.
C’est là tout l’enjeu des savoirs citoyens qui peuvent être révélés par les sciences participatives : ils permettent de faire émerger des signaux faibles que la recherche n’a pas anticipés, ou n’a pas encore pu mesurer. C’est ce que nous proposons de faire à l’échelle des littoraux.
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Les sciences participatives englobent toutes les initiatives où scientifiques professionnels et non professionnels collaborent pour produire des connaissances scientifiques. Les sciences participatives répondent à une double problématique dans le cadre des changements globaux : aider la science à documenter des changements très complexes et légitimer l’envie d’agir des acteurs de la société.
C’est dans ce cadre que s’insère le projet de recherche ESPOIRS. À son origine, on trouve des scientifiques et des participants au programme BioLit, qui se sont mis autour de la table pour trouver des solutions pour adapter le programme existant pour mieux détecter les changements en cours. BioLit est porté par l’association Planète Mer et se décline en plusieurs thématiques, dont la première, “Algues brunes et bigorneaux”, a été créée en 2010 avec le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) face au constat de la régression des algues brunes sur les côtes européennes. Le protocole consiste à caractériser les algues brunes et recenser la macrofaune de l’estran (la zone comprise entre l’amplitude minimale et maximale des marées).
Ces discussions étaient initialement centrées sur l’organisation du suivi dans le temps pour cibler les zones où les effets du changement climatique seront le plus visibles. Cependant, au cours des échanges, nous nous sommes rendu compte que nous avions toutes et tous une anecdote, des observations personnelles, voire des dires rapportés de nos proches, sur l’estran et ses changements.
Éric Feunteun, professeur au MNHN et responsable scientifique du programme BioLit, illustre, lors d’un atelier de co-construction :
« C’est au travers de ma grand-mère qu’on a imaginé BioLit. Parce qu’elle m’emmenait sur les estrans et elle m’expliquait : ça c’est des bigorneaux, ça c’est pas bon à manger […] Déjà elle disait “les choses changent”. »
Un constat partagé, comme en témoigne ce participant à BioLit lors d’un entretien sociologique :
« Je sais qu’y’avait des lieux, sur les plages quand j’étais gamin, y’avait des lieux iconiques que les gamins avaient dû nommer par le passé puis qui s’propageaient. La mare aux cochons, des trucs dans l’genre, et qu’t’allais voir. […] La mare aux cochons elle a changé par contre. Elle a plus sa jolie coloration rose, mais… voilà. Est-ce que c’est bon signe, est-ce que c’est pas bon signe ? J’en sais rien moi. »
Ce constat nous a amenés à ajouter au protocole deux cases blanches permettant aux bénévoles de partager librement toute observation relative à l’état et aux changements de l’estran échantillonné.
Autrement dit : les participants ne sont plus seulement guidés par un questionnaire fermé, celui-ci est désormais ouvert à des observations que nous n’aurions pas anticipées.
Cette approche expérimentale permet de pallier deux limites des suivis scientifiques classiques, à savoir :
une réactivité et une portée restreintes par des contraintes financières, administratives et logistiques ;
des protocoles standardisés qui limitent d’avance ce qui peut être observé.
Ainsi, grâce à un réseau de bénévoles investis, il devient possible de réagir rapidement et d’observer les conséquences immédiates d’un événement climatique extrême, en permettant également de recueillir perceptions et savoirs locaux.
Le principe est d’hybrider deux types de savoirs : les savoirs académiques et les savoirs citoyens. Les savoirs académiques se basent sur des relevés qui sont cadrés par un protocole standardisé, validé par des scientifiques. Les savoirs citoyens se basent sur l’expérience et la connaissance locale des participants de la société civile, qui sont premiers témoins des changements de leurs territoires. La fréquentation régulière d’un site, parfois depuis des générations, leur permet de développer une familiarité du territoire et un œil averti aux phénomènes inhabituels.
Ainsi, suite à une canicule, les bénévoles peuvent apporter deux types d’informations immédiates.
D’abord, les informations précises ciblées par le protocole, comme des mesures standardisées sur des espèces particulières, qui pourront être comparées avec le reste des données collectées dans ce programme et faire l’objet d’analyses statistiques.
Mais ils peuvent aussi faire remonter ce que l’on pourrait qualifier de premiers signaux d’alerte permettant de mettre le projecteur scientifique sur des changements potentiellement inattendus déjà en cours. L’accumulation de ces signaux permet aux scientifiques d’établir de nouvelles hypothèses sur la complexité des effets des changements climatiques.
Alors que les canicules sont amenées à devenir de plus en plus intenses et fréquentes, cet engagement conjoint entre science et société est un puissant levier qui donne voix aux citoyens pour mieux comprendre, ensemble, les effets des changements climatiques sur la biodiversité.
Boris Leroy a reçu des financements de l'ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d'une aide de l'État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.
Cam Ly Rintz a reçu des financements de l'ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d'une aide de l'État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.
23.07.2026 à 16:33
Samuel Cornell, Research Fellow in Public Health, The University of Queensland
La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été votée le 21 juillet 2026 en France. En Australie, où une interdiction similaire a été adoptée six mois plus tôt, les effets semblent pour l’heure mitigés, un grand nombre d’adolescents ayant conservés leurs comptes en ligne. Mais n’est-il pas en fait un peu tôt pour juger ces résultats ? L’objectif n’est-il pas de remodeler à long terme les normes sociales ?
Six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en Australie, le premier constat, aussi bien dans les médias que chez les enfants eux-mêmes, est sans appel : cette mesure ne fonctionne pas.
Une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans le British Medical Journal semble donner encore plus de poids à ce constat.
Dirigée par Courtney Barnes, chercheuse en santé publique à l’Université de Newcastle, l’étude a trouvé très peu d’éléments indiquant que les enfants avaient cessé d’utiliser les plateformes de réseaux sociaux soumises à des restrictions, telles que TikTok, X, Facebook et Instagram.
Mais la question de savoir si « les enfants contournent les contrôles d’âge sur les réseaux sociaux » n’est peut-être pas la bonne lorsqu’il s’agit d’évaluer, à long terme, le succès de cette expérience australienne, une première mondiale.
L’équipe à l’origine de cette nouvelle étude a suivi 408 adolescents âgés de 12 à 16 ans, en les interrogeant juste avant l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2025, puis, à nouveau, trois mois plus tard. Elle a comparé les adolescents dont l’âge était légèrement inférieur au seuil d’âge fixé à ceux dont l’âge était légèrement supérieur, afin d’isoler l’effet de la loi.
Ils ont constaté que plus de 85 % des moins de 16 ans continuaient à utiliser des plateformes soumises à des restrictions lors du suivi, principalement via leurs propres comptes.
Les deux tiers avaient été confrontés à une vérification d’âge, mais la forme la plus courante consistait simplement à leur demander d’indiquer leur âge. Une minorité utilisait de faux comptes ou la navigation privée pour accéder aux réseaux sociaux. En revanche, le recours à un VPN pour contourner l’interdiction était rare.
Lorsque les chercheurs ont vérifié si les moins de 16 ans utilisaient moins les réseaux sociaux que les jeunes d’un peu plus de 16 ans, qui étaient libres de conserver leurs comptes, ils n’ont constaté aucun écart significatif au niveau du seuil d’âge.
Les chercheurs ont fait preuve de transparence quant aux limites de l’étude. L’analyse manquait de puissance statistique (ce qui signifie que l’étude n’avait peut-être pas suffisamment de participants pour détecter un effet s’il existait). La taille des échantillons de part et d’autre du seuil était également réduite.
Ces résultats concordent toutefois avec une étude récente menée par l’eSafety Commissioner, qui a montré qu’environ 7 enfants sur 10 avaient conservé leurs comptes après l’entrée en vigueur de la loi.
Affaire classée, donc ? L’interdiction est un échec ? Pas tout à fait.
Il était illusoire de penser que cette interdiction empêcherait du jour au lendemain tous les jeunes de moins de 16 ans d’utiliser les réseaux sociaux. Toute technologie en ligne présente des vulnérabilités intrinsèques qui peuvent être exploitées ou des fonctionnalités dont les mécanismes peuvent être contournés.
Au contraire, cette interdiction permet au gouvernement de faire pression sur les entreprises de réseaux sociaux afin qu’elles se conforment à ses directives, lui donnant ainsi un pouvoir plus important qu’auparavant pour les encadrer et limiter leur influence.
Cette interdiction doit être envisagée dans une perspective de plus long terme. Sa logique s’apparente davantage à une autre forme de législation en matière de santé publique : l’approche générationnelle désormais appliquée à la lutte contre le tabagisme.
La loi britannique sur le tabac et les cigarettes électroniques, qui a reçu la sanction royale en avril 2026, interdit la vente de tabac à toute personne née le 1er janvier 2009 ou après cette date.
L’objectif n’est pas d’inciter les fumeurs d’aujourd’hui à arrêter, mais de faire grandir une génération pour laquelle fumer ne deviendra jamais une norme. La loi australienne sur les réseaux sociaux fait un pari similaire : si l’accès est retardé suffisamment longtemps, les réseaux sociaux pourraient perdre leur emprise sur l’enfance, à l’instar de ce qui s’est produit progressivement avec les cigarettes.
C’est cette mesure qui compte, et c’est un test bien plus lent et moins certain que de compter le nombre d’adolescents qui utilise encore Instagram six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction.
Certes, cette approche comporte un bémol.
Depuis des décennies, la consommation de tabac fait l’objet d’une dénormalisation dans le cadre d’une approche de santé publique, et son offre a été restreinte de multiples façons : hausse des prix, emballages neutres, interdictions publicitaires.
Il est difficile d’exercer une pression similaire sur l’utilisation des réseaux sociaux. En effet, ceux-ci sont « gratuits », pratiquement illimités et conçus pour maximiser l’engagement.
Changer ainsi les normes d’une génération en matière de réseaux sociaux ne fonctionne que si la pression exercée sur les plateformes est implacable, et maintenue pendant des années, et non pas abandonnée dès que les premiers titres de presse qualifient cette démarche d’échec.
Mes recherches sur l’utilisation des réseaux sociaux et la prise de risques ont mis en évidence les mêmes difficultés : les normes sont tenaces. Les réseaux sociaux récompensent les contenus à risque et modifient ce qui est considéré comme normal ou acceptable. Il est peu probable que de telles normes changent du jour au lendemain.
Mais à long terme, voire à l’échelle d’une génération, on peut imaginer que le fait que des enfants utilisent des réseaux sociaux puisse apparaître comme une idée rétrograde pour les générations futures.
Naturellement, les lois qui « interdisent » certaines choses ont souvent des conséquences imprévues, voire néfastes. Lorsque les lois rendant obligatoire le port du casque à vélo ont été introduites en Australie au début des années 1990, l’une des conséquences a été que certaines personnes ont tout simplement moins utilisé leur vélo.
La nouvelle étude publiée dans le British Medical Journal va dans ce sens : un petit nombre de jeunes se tournent vers de faux comptes, la navigation privée ou des applications de messagerie. Certains pourraient se réfugier dans des recoins moins visibles d’Internet, plus difficiles à surveiller que les plateformes grand public.
Il ne faut pas en conclure que cette interdiction est un échec. Cela signifie simplement que nous l’évaluons selon un calendrier qui ne correspond pas à la logique de sa conception.
Les chercheurs le soulignent eux-mêmes : les plus grands bénéfices pourraient concerner les enfants de moins de huit ans, qui n’ont pas encore commencé à utiliser les réseaux sociaux, plutôt que les adolescents, dont les habitudes sont déjà bien ancrées et pour lesquels l’usage des réseaux sociaux est devenu la norme.
Selon leurs estimations, il faudra peut-être attendre une dizaine d’années avant que ses effets complets ne deviennent perceptibles.
L’Australie s’est portée volontaire pour servir de laboratoire à l’échelle mondiale, et d’autres pays lui emboîtent désormais le pas. Pour évaluer équitablement les restrictions d’âge imposées aux réseaux sociaux, encore faut-il mesurer ce qui compte réellement.
Samuel Cornell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:32
Joan Le Goff, Professeur des universités en sciences de gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
La directive européenne sur la transparence des rémunérations entre dans son processus d’adoption en France, suscitant les espoirs des salariés et quelques réticences des employeurs, notamment du fait de sa complexité et de son coût. Au-delà de ces aspects, elle renvoie à des questions moins visibles mais plus complexes sur la nature et les effets des outils de gestion.
Est-ce la fin d’un tabou ? La question « Et toi, combien gagnes-tu ? » va-t-elle devenir obsolète en France ? Le 5 juin, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a enfin annoncé la transmission au Conseil d’État d’un projet de loi visant à transposer la directive européenne sur la transparence des rémunérations. « Enfin », car la directive date déjà de 2023 et la date butoir pour lancer le processus était fixée au 7 juin dernier : difficile de parler d’empressement à s’emparer de ce sujet de la part des gouvernements qui se sont succédé !
Quelles sont les avancées au cœur de la directive européenne 2023/970 sur la transparence des rémunérations ? Officiellement, ce texte qui s’applique à tous les employeurs des secteurs public et privé dans l’UE, sans distinction de secteur d’activité mais à partir d’un effectif plancher de 100 personnes, vise à lutter contre les écarts de rémunération non justifiés entre hommes et femmes et à faciliter la détection et les recours contre les discriminations. Du fait de son périmètre européen, il est en outre supposé conduire à une harmonisation des pratiques entre les États membres, sachant que tous les types de contrats de travail sont concernés.
Pour les salariés, l’impact semble bénéfique. Lors de la phase de recrutement, les employeurs devront indiquer dans les offres d’emploi ou avant l’entretien la fourchette de rémunération ou le salaire de départ, tout en ayant interdiction de demander l’historique salarial du candidat. Ensuite, chaque employé pourra être informé, à sa demande, du niveau moyen de rémunération pour des postes équivalents, ventilé selon le sexe. Ce droit à l’information donne également accès aux critères de fixation des salaires et d’évolution de carrière, supposés être objectifs et neutres. Si un décalage supérieur à 5 % apparaît sans être justifié, il faut que l’employeur le corrige, en accord avec les représentants du personnel.
À lire aussi : Le droit est-il impuissant au sujet de l’égalité de rémunération femmes-hommes ?
Ces progrès potentiels ont été salués par les syndicats comme la CFDT ou la CGT, qui y voient une opportunité à la fois de réduire des inégalités et d’accroître le pouvoir de négociation des salariés.
Si elles affichent la volonté de continuer à réduire les différences de salaires entre hommes et femmes et considèrent généralement la transparence proposée comme un élément favorable (notamment en termes d’attractivité, dans une période de tensions à l’embauche), les entreprises expriment quant à elles des réserves qui ne sont pas toutes infondées.
Cette nouvelle exigence nécessitera en effet un travail analytique sur l’ensemble des postes, des points de situation réguliers et une gestion des demandes individuelles qui ne manqueront pas d’être nombreuses dans les premiers temps, par un effet de curiosité prévisible. Or, les équipes en charge des ressources humaines sont déjà sursollicitées, notamment dans les petites et moyennes entreprises, et absorber ce surplus de travail sera forcément compliqué. Enfin, les définitions floues des points de comparaison et des justifications devant être apportées aux éventuels écarts de salaires ouvrent la voie à des contentieux difficiles à arbitrer.
Même réels, les bénéfices seront modestes pour les salariés et pour la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes. Tout d’abord, il faut rappeler que si l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes dans le secteur privé s’élève à 21,8 % en 2024, ce montant se ramène à 3,6 % si l’on raisonne à poste et compétences identiques au sein d’un même établissement. Cela reste trop et ce problème doit impérativement être résolu. Mais, on le comprend, le nouveau dispositif ne concerne qu’une petite partie d’un différentiel qui est surtout lié à des disparités de temps de travail, de statuts, de secteurs d’activité ou de choix de carrière (souvent contraints). Les causes de ces phénomènes excèdent largement le périmètre de la réforme.
De même, les partisans de la directive mettent en avant que les recruteurs devront annoncer les salaires dès le recrutement. Or, c’est déjà le cas des deux tiers des offres d’emploi. Sur ce point et contrairement aux préjugés, la France affiche une transparence relativement élevée en Europe, supérieure par exemple à celle de l’Allemagne.
Cette réforme restreint par principe l’individualisation des rémunérations au-delà de 5 %. Ce plafond va entraîner des phénomènes de limitation de l’effort des personnes les plus performantes, selon un mécanisme bien documenté, par exemple dans le lissage des évaluations pédagogiques ou la rémunération des équipes. Au départ, les moins bons bénéficient du travail de la tête de groupe, puis celle-ci minore ses efforts, jugés insuffisamment valorisés ou profitant bien trop aux « passagers clandestins » moins investis. Conséquence de cette désincitation : la réussite globale est moins bonne qu’avant la mutualisation de l’évaluation.
L’effet prévisible sera le même ici, avec de plus une forte probabilité de voir naître des tensions entre collègues et une altération des relations de travail. Car le jugement des employés sur les procédures d’évaluation de leurs performances (primes, promotions, etc.) alimente leur sentiment de justice au sein de l’entreprise. Ces jalousies pourront désormais se transformer en revendications. Par précaution, les entreprises seront frileuses à créer des traitements différenciés, même en cas d’implication personnelle notable ou de résultats hétérogènes.
Comme souvent, la quête d’égalité se transforme en source d’iniquité et la nouvelle norme va conduire à un traitement impersonnel et mécanique de la rémunération, variable pourtant essentielle de la motivation au travail. D’autant que les directions des ressources humaines devront repenser toutes leurs données, depuis la cartographie des emplois jusqu’au niveau des rémunérations, en se focalisant sur le respect de la norme plus que sur la reconnaissance individuelle. De façon classique, les minima salariaux de chaque catégorie vont servir de niveaux de référence lors des recrutements, permettant aux managers de s’abriter derrière le caractère impératif de la réglementation.
Une autre fragilité de la réforme est qu’elle repose sur un critère malléable puisqu’il faut définir des activités de « valeur égale » au sein des entreprises. Or, plus cette définition sera restrictive, plus la population concernée dans chaque ensemble sera faible et les écarts peu importants. La multiplication artificielle des catégories d’emploi permettra ainsi de rendre cette nouvelle transparence sans effet en termes de justice sociale. Grâce à ce jeu sur l’indicateur de référence, le levier managérial va se déplacer vers le changement de catégorie, promotion déguisée permettant l’expression de l’arbitraire.
En revendiquant une démarche de transposition pragmatique, sans aller au-delà de la directive européenne, la position du gouvernement est sans doute de bon aloi, même si elle est certainement moins liée à une analyse des effets pervers structurels du dispositif qu’à une volonté de ménager à la fois patronat et partenaires sociaux.
Finalement, un résultat en demi-teinte est prévisible : cette transparence imparfaite entraînera un surcroît d’égalité dans les entreprises mais au prix d’une perte d’équité et donc, par ricochet, d’une baisse de motivation des employés.
Joan Le Goff ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:31
Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations, mutuelles, associations – s’érigent en contre-système d’un modèle d’entreprise lucrative. Mais elles tendent à adopter tous les codes des entreprises auxquels elles s’opposent. C’est ici que la saga One Piece peut nous aider à comprendre ce paradoxe. Qui du Gouvernement Mondial ou de l’équipage du Chapeau de Paille finira par avoir le dernier mot ?
Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations mutuelles et associations – vivent un paradoxe durable. Plus elles cherchent à peser face à un ordre économique dominant, plus elles tendent à en emprunter les outils : indicateurs quantifiés, plans pluriannuels, théories du changement formalisées.
La saga manga japonaise One Piece – plus de 530 millions de volumes créée par Eiichirō Oda et vendus depuis 1997 – apporte, par décalage, des éléments de réponse intéressants pour appréhender ce paradoxe.
Mes recherches sur les organisations de solidarité internationale m’ont conduit à explorer ce paradoxe par la fiction populaire, comme un détour inattendu. Comme le souligne le chercheur Amaury Grimand en s’appuyant sur Les Simpsons, la culture populaire « autorise des lectures alternatives de la réalité organisationnelle ». Avant lui, Barbara Czarniawska avait fait du récit un outil central d’analyse des institutions.
One Piece se prête à l’exercice avec une lucidité rare : elle met en scène à la fois un système hégémonique – le Gouvernement Mondial – et un collectif déviant qui tente de fonctionner autrement – l’équipage du Chapeau de Paille.
Au cœur de l’intrigue, on trouve l’« Âge Vide » : une période de cent ans dont le Gouvernement Mondial a détruit toute trace. Cet acte relève d’un choix délibéré, celui d’effacer les savoirs qui témoignaient d’un ordre alternatif. D’une certaine façon, cela s’apparente à ce que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos appelle l’épistémicide, soit cette destruction organisée des savoirs incompatibles avec l’ordre dominant.
C’est précisément l’arme principale des systèmes hégémoniques : rendre impensables les alternatives, et se présenter comme une évidence incontournable.
On pourrait y voir une analogie avec les organisations de l’économie sociale et solidaire qui peinent à exister dans les récits économiques dominants, où le terme entreprise désigne encore par défaut la seule société lucrative.
Le premier travail d’un contre-système apparaît défensif : préserver la mémoire de ce qui a été fait autrement, et de ce qui pourrait continuer à l’être.
Le Gouvernement Mondial est lui-même né d’un acte de violence fondateur : l’écrasement, il y a huit cents ans, d’un royaume qu’il a fallu détruire pour fonder l’« ordre ». Cette mécanique – l’élimination des concurrents pour établir une domination – menace tous les pouvoirs, y compris ceux qui prétendent contester.
Les sciences de gestion l’ont théorisé. La chercheuse Léa Dorion parle de dissonances pour désigner ces contradictions ; elles ne sont pas simplement des dysfonctionnements à corriger, mais des héritages structurels avec lesquels il faut composer. Cela peut concerner une ONG dont le modèle économique est contraint par les intentions géopolitiques de ses bailleurs, une coopérative qui doit rester compétitive sur le marché qu’elle dénonce, une mutuelle solidaire qui gère ses provisions comme un assureur privé, etc.
Pour des organisations non lucratives, ces dissonances sont le prix à payer pour exister dans un monde dominé par des logiques marchandes.
Le manga ajoute une nuance précieuse : aucun système n’est monolithique. Au sein même de la Marine, bras armé du Gouvernement Mondial, certains officiers comme l’amiral Aokiji ou le vice-amiral Garp restent fidèles à une justice qu’ils sentent trahie par leur propre institution. Des fissures existent partout. L’enjeu n’est donc pas d’opposer un système à son contre-système hermétique, mais de comprendre les circulations qui s’opèrent entre eux – et les risques qu’elles font peser sur les organisations qui prétendent à l’alternative.
Ces circulations ont un nom. Les chercheurs Paul DiMaggio et Walter Powell parlent d’isomorphisme institutionnel pour désigner la tendance des organisations à adopter les mêmes cadres de gestion. Les travaux en sciences de gestion rappellent que plus une ONG cherche à s’émanciper face à ses bailleurs, plus elle risque de reproduire leurs modèles gestionnaires.
Face au Gouvernement Mondial, le créateur de One Piece Eiichirō Oda imagine l’équipage de Luffy. Ce n’est pas un collectif parfait – et c’est bien pour cela qu’il est intéressant. Chacun de ses membres principaux incarne une caractéristique structurante de ce que pourrait être un contre-système crédible.
Nico Robin, archéologue traquée pour sa capacité à déchiffrer les Poneglyphes, porte la mémoire des dominés. Elle est la figure de ces savoirs situés que la philosophe Donna Haraway opposait, dès 1988, à la prétention d’un regard scientifique surplombant et neutre. Les associations de défense des droits, les collectifs féministes, les approches décoloniales préservent ce type de savoir.
Sanji, le cuisinier, refuse de laisser quiconque mourir de faim, y compris ses ennemis. C’est, d’une certaine manière, la figure de l’éthique du care théorisée par la philosophe américaine Joan Tronto : une attention inconditionnelle aux vulnérables qui fonde le travail quotidien des associations d’urgence, des banques alimentaires, des maraudes, etc.
Franky, ingénieur autodidacte, construit le navire de l’équipage avec des matériaux détournés. Il incarne ce que le philosophe Édouard Glissant appelait la créolisation : l’art de bricoler – c’est-à-dire faire avec les moyens du bord – sans modèle unique imposé. Les coopératives de production, les fab labs solidaires, les tiers-lieux vivent de cette intelligence-là, qui mélange outils du secteur marchand et finalités qui le contestent.
Luffy, capitaine sans hiérarchie formelle, refuse l’alignement de ses équipiers sur une vision commune. C’est, d’une certaine manière, ce que l’anthropologue colombien Arturo Escobar nomme la pluriversalité – l’ambition de « construire un monde où cohabitent plusieurs mondes ».
Là où la standardisation des outils gestionnaires tend à imposer une même grammaire à des organisations pourtant très diverses, l'équipage de Chapeau de Paille conservent la pluralité de leurs cadres – cosmologies, normes, codes. À l’échelle du récit lui-même, les archipels que l’équipage traverse – Wano, Alabasta, Skypiea, Drum – conservent leurs lois, leurs pratiques, leurs souverainetés propres face à l’ordre uniformisant imposé par le Gouvernement Mondial.
« Comparaison n’étant pas raison », le manga d’Eiichirō Oda n’est bien évidemment pas un manuel sur l’économie sociale et solidaire (ESS). Il offre autre chose : un déplacement du regard. Le contre-système n’est pas qu’une question d’outils, c’est aussi une manière de composer avec la mémoire des subalternes, le soin porté aux vulnérables, le bricolage organisationnel, ou la pluralité irréductible des mondes que l’on rassemble.
Plusieurs cadres théoriques rassemblés dans l’ouvrage collectif récent Saisir le management des organisations de l’économie sociale et solidaire donnent corps à ces gestes : éthiques du care, épistémologies du Sud, hybridité organisationnelle, organisations alternatives.
Trois pistes (parmi d’autres) en découlent :
Intégrer aux outils de reporting une analyse réflexive des choix narratifs et des renoncements opérés ;
Expliciter les tensions entre logiques institutionnelles plutôt que les agréger dans des indicateurs synthétiques ;
Concevoir des dispositifs de gouvernance qui maintiennent le dissensus comme principe organisationnel plutôt que de viser l’alignement consensuel.
En ce sens, la fiction populaire peut appuyer l’analyse organisationnelle. Elle rend disponibles, pour des organisations qui tentent de tenir une posture critique sans renoncer à l’utilité de leur action, des configurations imaginatives que l’instrumentation gestionnaire classique ne produit pas par elle-même. Les sciences de gestion – et l’ESS – auraient, à notre sens, tort de la laisser aux seuls amateurs et amatrices du genre.
Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:31
Nathan Abrams, Professor of Film Studies, Bangor University
La personnalité et le parcours de Travis Bickle, interprété par Robert de Niro dans le célèbre film de Martin Scorsese, Taxi Driver, recelaient déjà bien des traits propres au masculinisme contemporain.
Alors que des volutes de vapeur s’élèvent et se dissipent depuis les plaques d’égout de New York dans les premières images de Taxi Driver, on aperçoit le regard inquiet de Travis Bickle, incarné par Robert de Niro dans un rôle qui a marqué sa carrière.
Deuxième collaboration fructueuse entre Martin Scorsese et De Niro, le duo a ensuite tourné huit autres longs métrages. Scorsese incarnait une nouvelle génération de réalisateurs, repoussant les limites du « Nouvel Hollywood » – une époque qui a brisé les règles du système des studios pour produire des œuvres plus brutes, plus sombres et prêtes à explorer les dessous du rêve américain. Ce type de cinéma correspondait davantage à l’atmosphère morose des années 1970 qu’aux films optimistes de la décennie précédente.
Depuis plusieurs années maintenant, dans le cadre de mon module « L’Amérique au cinéma », l’un de mes cours porte sur Taxi Driver, sorti au Royaume-Uni il y a 50 ans, en 1976. Ce cours vise à montrer comment le cinéma représente l’histoire américaine. Taxi Driver en est un excellent exemple, et les étudiants continuent d’y réagir de manière intéressante.
1976 était l’année de l’élection présidentielle, qui opposait le successeur de Richard Nixon, tombé en disgrâce, le républicain Gerald Ford, au cultivateur de cacahuètes démocrate originaire de Géorgie, Jimmy Carter.
La guerre du Vietnam se poursuivait et les États-Unis étaient démoralisés et désillusionnés par le massacre de My Lai, la révélation des Pentagon Papers, l’effraction du Watergate et la tentative de dissimulation, ainsi que la démission de Nixon qui s’ensuivit. La paranoïa était à son comble. L’ennemi n’était plus seulement extérieur – c’était une période de dégel des relations pendant la guerre froide – mais intérieur.
On assiste alors à un essor des thrillers paranoïaques sur fond de complot, comme Les Hommes du président, Klute, Les Trois Jours du Condor et
The Parallax View, dont s’inspire Taxi Driver. Son atmosphère nocturne et hallucinatoire nous amène à nous demander si tout cela existe ou ne se passe que dans la tête de Bickle.
Bien que les États-Unis se soient retirés du Vietnam trois ans plus tôt, ce conflit occupait toujours le devant de la scène dans l’esprit des Américains. Saigon est tombée en 1975, réunifiant le pays et marquant l’échec total de la politique impérialiste américaine dans cette région.
La masculinité de Bickle mêle la mythologie américaine de la violence à l’allure du Mohawk. En faisant de lui un vétéran du Vietnam, le film a mis ces questions au premier plan, ainsi que celles auxquelles les vétérans étaient confrontés après leur retour au pays : la solitude, l’aliénation et le syndrome de stress post-traumatique. Taxi Driver appartient à ce genre consacré aux vétérans de la guerre du Vietnam de retour au pays.
Il immortalise un New York des années 1970 bien loin des rues « disneyfiées » de la ville d’aujourd’hui, dévoilant un Times Square autrefois peuplé de peep-shows, de proxénètes, de prostituées et d’escrocs. Désindustrialisée et délabrée, la ville était au bord de la faillite ; la criminalité sévissait, la drogue et les ordures étaient omniprésentes, son économie stagnait.
New York était alors un endroit très dangereux, empreint de racisme et de misogynie, une véritable Sodome et Gomorrhe biblique. Le chaos, la criminalité, la corruption et la décadence morale consternent Bickle. Il note dans son journal intime : « Tous les animaux sortent la nuit : les putes, les salopes puantes, les pédés, les queens, les folles, les drogués, les junkies – malades, vénaux. » Lorsqu’il écrit : « Un jour, une vraie pluie viendra et balayera toute cette racaille des rues », il rêve d’une vengeance et d’une justice dignes d’un déluge.
Taxi Driver n’était pas le premier grand rôle de De Niro à l’écran, et il n’était pas non plus le premier choix de Scorsese – c’était Harvey Keitel, mais celui-ci avait refusé le rôle pour incarner à la place le proxénète Sport Higgins dans le film. Ce film vint néanmoins couronner une trilogie qui consolida la réputation de De Niro à Hollywood, comprenant Mean Streets et Le Parrain II.
Acteur adepte de la Méthode (soit des principes d’interprétation théâtraux inventés et mis en œuvre par le professeur d’art dramatique russe Constantin Stanislavski), De Niro s’est préparé de manière intensive pour ce rôle, passant des semaines à conduire un taxi à New York avant le tournage. Avec le film précédent, Mean Streets, cela a contribué à forger l’image de De Niro à l’écran en tant que dur à cuire et gangster dans des films tels que Raging Bull,
Les Affranchis, Cape Fear et Casino. Ses rôles ultérieurs dans Analyze This et Meet the Parents parodient ce personnage.
La transformation physique de Bickle préfigure les antihéros plus musclés et hypermasculins des années 1980. Bien qu’il se mette à s’entraîner de manière obsessionnelle, il reste maigre comme un clou, ce qui le distingue physiquement des stars de l’ère Reagan telles qu’Arnold Schwarzenegger et Sylvester Stallone.
Harvey Keitel, Jodie Foster et Cybil Shepherd figuraient également au casting. Le scénariste Paul Schrader y a insufflé ses propres expériences de vie ainsi que les réflexions d’écrivains tels que Fiodor Dostoïevski, Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Bernard Herrmann, l’un des compositeurs préférés d’Hitchcock, a composé la bande originale, qu’il n’a achevée que quelques heures avant sa mort.
Le film s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps : il a reçu quatre nominations aux Oscars et a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes de 1976. Au-delà des critiques, Bickle est devenu l’incarnation même d’un jeune homme rancunier, en colère, se détestant lui-même, socialement inadapté et animé d’un dangereux complexe du sauveur.
L’un d’entre eux, John Hinckley, est devenu obsédé par le film, a commencé à harceler Foster et a tenté d’assassiner le président Ronald Reagan en 1981 dans le but d’attirer son attention.
Certaines scènes et répliques du film sont devenues cultes. Pour la spécialiste du cinéma Amy Taubin, la réplique improvisée « You talkin’ to me ? » est devenue « sans doute la scène la plus citée de l’histoire du cinéma ». On peut notamment citer Vincent Cassel qui l’imite (en français) dans La Haine en 1995 : « C’est à moi que tu parles ? »
Fight Club (1999) est un remake moderne de Taxi Driver, mettant en scène un autre acteur adepte de la méthode, Edward Norton, un narrateur tout aussi peu fiable qui souffre lui aussi d’insomnie. Bickle a également inspiré le personnage principal de Joker en 2019.
S’il était tourné aujourd’hui, cependant, il s’intitulerait Uber Driver. Mais dans ce cas, Travis Bickle serait très probablement plongé dans la « manosphère » misogyne et en ligne des arts martiaux mixtes et du mouvement Maga, admirant des personnalités comme Andrew Tate et se livrant avec ardeur à la guerre des mots sur Internet plutôt que de s’aventurer dans la jungle urbaine.
Il serait accro à Pornhub plutôt qu’au cinéma pour adultes où Bickle emmène Betsy. Il aurait accès à un fusil semi-automatique AR-15. À propos de Taxi Driver, plus tôt cette année, le scénariste Schrader a évoqué les hommes comme Bickle : « On les appelle désormais les “incels”. »
Nathan Abrams ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 09:58
Boulos Samia, Docteur en Sciences de l'Environnement, Aix-Marseille Université (AMU)
Amandine Durand, Ingénieure en analyse chimique, Aix-Marseille Université (AMU)
Brice Temime-roussel, Ingénieur de Recherche en analyse chimique, Aix-Marseille Université (AMU)
Etienne Quivet, Enseignant-chercheur en chimie de l'atmosphère, Aix-Marseille Université (AMU)
Henri Wortham, Professeur en Chimie de la pollution atmosphérique, Aix-Marseille Université (AMU)
Sylvain Ravier, Ingénieur en analyses chimiques, Aix-Marseille Université (AMU)
On a longtemps pensé que les pesticides évaporés après l’épandage ne restaient que peu de temps dans l’atmosphère. On sait désormais qu’ils peuvent voyager sur des milliers de kilomètres. Une étude inédite nous permet d’en savoir plus sur la façon dont ces substances se déplacent dans l’air.
Sans le savoir, vous respirez peut-être des pesticides, même si vous habitez loin des champs où ils ont été épandus.
Car une fois libérés dans l’atmosphère, ces molécules ne disparaissent pas toujours rapidement : associés à des particules en suspension, ils peuvent entamer un véritable voyage, persister plus longtemps dans l’air et parcourir jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres.
Invisible et encore peu étudiée, cette seconde vie des pesticides soulève des questions majeures sur leur devenir dans l’atmosphère, leur transport à longue distance et notre exposition potentielle. Tâchons donc de faire le point sur ce que l’on sait, ce que l’on est en train de découvrir et ce que l’on ignore encore.
Quand on évoque les pesticides, l’attention se porte le plus souvent sur les sols, l’eau ou l’alimentation. L’air reste encore souvent un angle mort des politiques et du débat public. Pourtant, pendant et après leur application, une fraction substantielle des pesticides épandus peut rejoindre l’atmosphère – jusqu’à 60 % dans certaines conditions – sous forme de gaz, de gouttelettes ou de poussières contaminées.
Après leur mise en suspension, ces polluants peuvent alors voyager, se transformer et se déposer très loin de leur site d’émission, contaminant alors les régions les plus reculées. Ce phénomène est connu depuis les années 1960, mais son importance reste encore largement sous-estimée.
Cela s’explique notamment par la manière dont les pesticides sont représentés dans les modèles scientifiques. Par simplification, ceux-ci ont longtemps considéré que les pesticides présents dans l’atmosphère se trouvaient uniquement sous forme de gaz. Or, une partie peut aussi se fixer à des particules, comme des poussières ou des aérosols en suspension dans l’air.
Et cette forme particulaire change tout : notre nouvelle étude, montre que les pesticides fixés sur des particules atmosphériques peuvent se dégrader jusqu’à 132 fois plus lentement que prévu par les modèles ne prenant en compte que la phase gazeuse.
Ainsi, lorsqu’ils sont associés à des particules, certains pesticides peuvent avoir dans l’atmosphère des temps de demi-vie allant de quelques jours à plusieurs mois. Autrement dit, il faut attendre tout ce temps pour que leur concentration diminue seulement de moitié. Ces délais peuvent sembler courts, mais à l’échelle de l’air, c’est déjà long : portés par les vents, ces pesticides ont alors largement le temps de parcourir de nombreux kilomètres, bien au-delà des champs où ils ont été appliqués.
À lire aussi : Des pesticides dans les nuages : les dessous d’une étude inédite
Cette seconde vie des pesticides dans l’air n’est donc pas seulement qu’une question scientifique : elle soulève aussi des enjeux sanitaires, environnementaux et réglementaires. Car avant d’être utilisés dans les champs, les pesticides doivent obtenir une autorisation de mise sur le marché, fondée sur une évaluation de leurs risques pour la santé humaine et les écosystèmes.
Aujourd’hui, les pesticides sont soumis à un processus d’évaluation encadré par le règlement européen (CE) n° 1107/2009, qui impose aux producteurs de démontrer que leurs produits ne présentent pas de risques inacceptables pour la santé humaine, l’environnement et les écosystèmes.
Parmi les critères pris en compte figure la capacité des substances à persister dans l’atmosphère et à être transportées sur de longues distances. Or, selon l’annexe D de la convention de Stockholm de 2001 sur les polluants organiques persistants (POPs), une substance, dont le temps de résidence dans l’atmosphère est supérieur à deux jours dans l’air, est considérée comme susceptible de parcourir plusieurs centaines de kilomètres.
Lorsqu’elle est à la fois persistante, toxique et susceptible de s’accumuler dans les organismes vivants, elle doit être classée comme POP. Son autorisation de mise sur le marché peut alors être refusée ou retirée afin de limiter son impact à long terme sur l’environnement et la santé.
À ce jour, le potentiel de transport des pesticides sur de longues distances est généralement évalué à l’aide d’un modèle d’estimation proposé en 1993 par les chercheurs américains William M. Meylan et Philip H. Howard, spécialistes de la chimie de l’environnement. Ce modèle s’appuie sur les travaux pionniers réalisés en 1987 par Roger Atkinson, chimiste britannique de l’atmosphère, sur les réactions atmosphériques.
Ce modèle repose sur l’hypothèse suivante : la persistance d’un pesticide dans l’atmosphère peut être estimée à partir de la vitesse de sa réaction en phase gazeuse avec le radical hydroxyle, ou OH. Très réactif et formé principalement sous l’effet du soleil, ce radical est souvent considéré comme l’un des principaux « nettoyeurs » naturels de l’air. En journée, sa réaction avec les pesticides constitue ainsi l’une des principales voies de leur dégradation dans l’atmosphère.
Ainsi, on a longtemps pensé que ces règles toujours utilisées suffisaient à empêcher la dispersion des pesticides hors des zones agricoles. Pourtant, les observations racontent une tout autre histoire.
Les récents travaux menés par le chercheur français Ludovic Mayer et ses nombreux collaborateurs en 2024 montrent que plusieurs dizaines de pesticides sont aujourd’hui détectés dans l’atmosphère européenne, y compris dans des régions très éloignées des sites d’épandages comme les massifs montagneux ou l’Arctique.
Comment expliquer ces distances parcourues ? Une grande partie de ces molécules est dite semi‑volatile : elles peuvent à la fois passer dans l’air sous forme de gaz et se fixer sur des surfaces, comme les particules en suspension. Ainsi, dans l’atmosphère, elles se répartissent entre la phase gazeuse et la phase solide en s’associant aux particules atmosphériques.
Les particules peuvent offrir une forme de protection aux pesticides en limitant leur dégradation, par la lumière solaire ou les oxydants atmosphériques. Certains pesticides se logent ainsi dans les porosités des particules, tandis que d’autres peuvent être recouverts d’un film d’eau en conditions humides, formant une sorte de micro-environnement protecteur.
Ainsi protégés, les pesticides particulaires persistent plus longtemps et peuvent donc être transportés sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres.
L’idée que les polluants se comportent différemment selon s’ils sont sous forme gazeuse ou associés à des particules n’est pourtant pas nouvelle. Des travaux menés sur d’autres composés semi‑volatils, comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), ont déjà montré qu’ils se dégradent plus lentement lorsqu’ils sont fixés sur des particules. Ces composés, dangereux pour la santé humaine, sont principalement émis lors de combustions incomplètes, par exemple celles des carburants, du bois, du charbon ou des feux de forêt.
Le Laboratoire de chimie de l’environnement, de l’Université Aix-Marseille s’est donc intéressé à ce phénomène mais en se posant une nouvelle question : et pour les pesticides ?
Dans cet objectif une atmosphère simplifiée a été recréée en laboratoire dans un réacteur de petite taille, d’environ 500 cm3. Des particules de silice ont été utilisées pour mimer les particules atmosphériques et servir de support aux pesticides.
Ces particules, chargées en pesticides, ont ensuite été introduites dans le réacteur atmosphérique parcouru, pendant plusieurs heures, par un flux d’air contenant les principaux oxydants atmosphériques (ozone et radicaux hydroxyles). A intervalles de temps réguliers, un échantillon de particule est prélevé dans le réacteur pour mesurer la quantité de pesticides résiduelle et suivre leur disparition progressive.
Notre étude a porté sur neuf pesticides fréquemment utilisés en France, notamment en viticulture : boscalid, cyperméthrine, cyprodinil, deltaméthrine, folpel, pendiméthaline, spiroxamine, tébuconazole et trifloxystrobine. Ces molécules, ont été choisies parce qu’elles sont fréquemment détectées dans l’air et sont représentatives de différentes classes de pesticides.
Les résultats nous ont permis de constater que lorsqu’ils sont associés aux particules, ces pesticides ne se dégradent pas aussi rapidement que prévu. Leur temps de demi‑vie peut atteindre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il varie ainsi d’environ 6 jours à plus de 200 jours avec l’ozone, et de 7 jours à plus de 50 jours avec les radicaux hydroxyles.
A titre de comparaison, les modèles utilisés pour évaluer leur devenir dans l’atmosphère et ne considérant que la phase gazeuse, prévoient une dégradation des pesticides en seulement quelques heures à moins de deux jours.
Conclusion : loin d’être éphémères, les pesticides peuvent persister dans l’atmosphère et être transportés par les vents sur de très grandes distances, bien au‑delà des zones d’application. Leur capacité à être transportés sur de plus ou moins longues distances dépend de leur réactivité mais aussi de leur répartition entre les phases gazeuse et particulaire de l’atmosphère. Comprendre cette répartition, c’est finalement éclairer une part essentielle de la « vie réelle » des pesticides dans l’air que nous respirons.
Avec le changement climatique, le problème risque de s’amplifier : la chaleur et la sécheresse favorisent les ravageurs, ce qui peut augmenter l’usage de pesticides. Mais la chaleur agit aussi après épandage : elle favorise leur évaporation dans l’air, où ils se transforment sous l’effet du soleil. Or, ces nouveaux composés ne sont pas toujours moins dangereux : certains peuvent être aussi, voire plus toxiques, comme le phosgène issu de la cyperméthrine.
Tout cela montre l’urgence de développer des cadres d’évaluation du devenir atmosphérique qui prennent en compte à la fois la dégradation en phase particulaire et les échanges gaz‑particules, ainsi que de renforcer en continu le suivi pérenne des pesticides à l’échelle nationale en France, afin de mieux comprendre ce que nous respirons réellement.
Boulos Samia a reçu un financement d'Aix-Marseille Université.
Amandine Durand, Brice Temime-roussel, Etienne Quivet, Henri Wortham et Sylvain Ravier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.