05.07.2026 à 11:31
Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine
Les erreurs d’analyse de Tel-Aviv et de Washington sont patentes. Fin février dernier, Israël et les États-Unis pensaient pouvoir rapidement venir à bout de la République islamique d’Iran. Le gouvernement Nétanyahou a cru que cette perspective lui offrait une occasion rêvée d’en finir avec le Hezbollah libanais, déjà affaibli après les affrontements de 2024. Quatre mois plus tard, le régime iranien est toujours là, de même que l’organisation paramilitaire du Sud-Liban, et Donald Trump semble de plus en plus désireux de se dégager au plus vite de ce bourbier, au point d’exercer des pressions sans précédent sur son allié privilégié.
Après la guerre des soixante-six jours de 2024 au sud du Liban – durant laquelle Tel-Aviv a accumulé des succès tactiques et infligé des revers notables à l’« Axe de la résistance » –, s’est ancrée chez bon nombre d’observateurs et d’analystes la conviction qu’Israël était devenu la puissance hégémonique au Moyen-Orient. Une conviction encore renforcée par le fait que cette guerre a été suivie de l’effondrement du régime Assad en Syrie en décembre de la même année, ce qu’Israël a présenté comme la conséquence des coups de boutoir qu’il avait assénés aux alliés de Damas.
Cette vision des choses reste répandue aujourd’hui. Pourtant, dernièrement, le terrain libanais a révélé les limites de la puissance israélienne. La reprise des hostilités par Israël en mars 2026 n’a pas abouti à l’écrasement du Hezbollah qu’avait promis Benyamin Nétanyahou. Au contraire, la détermination du mouvement chiite libanais ne faiblit pas. Pour Tel-Aviv, les combats terrestres sont de plus en plus coûteux, tant sur le plan humain que matériel.
Dans le même temps, la relation entre Israël et les États-Unis est parcourue de tensions dans un contexte marqué par la signature, le 17 juin dernier, du protocole d’accord visant à mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient : l’Iran exige dans ce cadre que les opérations militaires israéliennes au Liban prennent fin et qu’un agenda temporel pour un retrait israélien total du Sud-Liban soit élaboré.
Donald Trump, qui était toujours apparu comme un soutien systématique de Benyamin Nétanyahou, a récemment changé de ton, affirmant qu’« Israël se bat contre le Hezbollah depuis trop longtemps » et que « trop de gens ont été tués », avant d’ajouter : « Si Israël ne peut pas faire le boulot sans tuer tout le monde, le [président syrien] s’en occupera » – suggestion qu’Ahmed Al-Charaa s’est d’ailleurs empressé d’écarter.
Israël semble désormais dans l’impasse. Amos Harel, correspondant militaire du journal Haaretz estime à cet égard :
« Du point de vue d’Israël, c’est probablement le pire des scénarios : un bilan humain qui ne cesse de s’alourdir ; une réalité régionale dangereuse dans laquelle des accords problématiques lui sont imposés sur plusieurs fronts ; une crise politique interne ; et peut-être le problème le plus grave à long terme : une fracture grandissante avec l’administration américaine, pourtant amie. »
Israël qui, il y a quelques mois encore, ambitionnait d’imposer un nouveau rapport de force régional, de la Syrie à l’Iran en passant par le Liban, fondé sur sa suprématie militaire et le soutien inconditionnel de Washington, se retrouve en difficulté et peine à obtenir des résultats tangibles et pérennes sur le terrain libanais. L’explication tient avant tout au fait que Tel-Aviv a sous-estimé aussi bien la résilience du régime iranien que celle du Hezbollah.
Lorsque le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont lancé leur offensive surprise contre l’Iran et éliminé plusieurs hauts responsables du régime, l’idée selon laquelle la République islamique se trouvait au bord de l’effondrement irriguait les déclarations et les analyses. Benyamin Nétanyahou avait alors réussi à convaincre Donald Trump que le moment était opportun en lui tenant le discours suivant :
« L’économie iranienne est en ruine. Le peuple est au bord de la révolte. Les gardiens de la révolution perdent le contrôle. »
Dès lors, l’ampleur de la démonstration de force devait contraindre l’Iran à capituler ou, au moins, à créer un contexte favorable à une dynamique interne de changement de régime. Comme le note l’universitaire américain Alfred McCoy, Washington a refusé d’effectuer un débarquement qui aurait provoqué de nombreuses pertes humaines au sein de son armée et a tenté de mobiliser les minorités ethniques iraniennes, qui représentent environ 40 % de la population du pays, le Pentagone étant « conscient que les forces terrestres américaines se heurteraient à une résistance redoutable : la milice bassidj, forte d’un million d’hommes, les 150 000 gardiens de la révolution (spécialisés dans la guérilla asymétrique) et les 350 000 soldats de l’armée régulière iranienne ».
Le plan consistant à s’appuyer sur des groupes armés kurdes pour déstabiliser le régime iranien s’est révélé hasardeux, Donald Trump ayant ouvertement accusé les combattants kurdes irakiens d’avoir conservé les armes envoyées par son administration au lieu de les utiliser pour s’attaquer à l’Iran.
L’offensive américano-israélienne, qui tablait sur la faiblesse du régime de Téhéran et sur un soulèvement de la population iranienne, n’a pas eu l’effet escompté. Au contraire : l’Iran a non seulement répondu par des frappes de missiles balistiques visant Israël, des bases américaines dans la région ainsi que plusieurs alliés de Washington, mais a aussi fait de la fermeture du détroit d’Ormuz une véritable arme de guerre.
Ces erreurs d’analyse sur l’Iran n’ont pas été sans incidence quant à l’appréhension de la situation libanaise. En effet, Israël semblait persuadé que ses coups d’éclat de l’année 2024 – explosion simultanée de bipeurs et de talkies-walkies de nombreux membres du Hezbollah ; assassinat du secrétaire général du parti Hassan Nasrallah ; désorganisation de la structure de commandement par l’élimination de plusieurs hauts responsables et la destruction d’une grande partie de son arsenal – avaient obéré les capacités de nuisance de l’organisation.
Dans un contexte où la République islamique d’Iran, parrain historique du Hezbollah, semblait sur le point de chuter, les Israéliens ont cru, début mars, que le moment était idéal pour neutraliser définitivement le mouvement chiite libanais.
Ces pronostics ont été déjoués. Le Hezbollah avait réorganisé et reconstruit son commandement en remplaçant sa structure pyramidale par une structure décentralisée, composée de petites unités ayant une connaissance limitée des opérations de leurs pairs afin de préserver le secret opérationnel. Tous les responsables identifiés par le Mossad dans le cadre de l’implication du Hezbollah dans la guerre en Syrie ont été remplacés.
Par ailleurs, l’organisation paramilitaire a démontré qu’elle disposait encore non seulement de combattants, mais aussi d’armements : les frappes d’artillerie, l’utilisation de missiles sophistiqués ou de drones à fibres optiques difficiles à intercepter ont illustré sa capacité de résistance et de nuisance.
La guerre sur le front libanais a donc essentiellement pris la forme d’une campagne aérienne de bombardements intensifs pour installer une zone tampon dont la frontière serait le fleuve Litani. En mars et en avril, 45 % des villages du Sud-Liban ont été endommagés et détruits, selon les données du Monde.
Depuis le 25 mai dernier, alors que Washington et Téhéran discutaient des termes d’un accord, Israël a élargi son offensive militaire contre le Hezbollah, et cherche à avancer au-delà de la « ligne jaune » (de défense avancée). Une stratégie qui semble dénuée de cap clair. Dans l’article déjà cité, Amos Harel constate que « beaucoup au sein de l’état-major général savent que les combats actuels n’ont aucun objectif stratégique utile ». « Dans cette guerre asymétrique, Israël ne peut pas éradiquer une force combattante qui est encore importante et bien armée », considère de son côté l’ancien diplomate français Denis Bauchard.
La situation est d’autant plus problématique que toute perspective d’accord final entre Washington et Téhéran reste conditionnée par l’exigence iranienne d’un arrêt de la guerre au Liban et d’un retrait israélien du sud du pays – exigence à laquelle le gouvernement israélien oppose une fin de non-recevoir, le ministre de la défense étant allé jusqu’à déclarer que l’armée israélienne resterait au Sud-Liban même si les États-Unis lui enjoignaient de s’en retirer.
Pour favoriser une désescalade, les États-Unis cherchent également à faire pression sur la partie libanaise. Ainsi, le gouvernement libanais a cédé aux injonctions américaines et signé un accord-cadre avec Israël qui, s’il venait à être appliqué, transformerait l’armée libanaise en force supplétive de l’armée israélienne. En effet, les termes de cet accord ne mentionnent jamais « le retrait » israélien, mais évoquent un « redéploiement » avec la création, à la lisière de la ligne jaune, de zones pilotes qui seraient confiées à l’armée libanaise et qui pourraient s’étendre à d’autres parties de la zone occupée par Israël ; si toutefois l’institution militaire libanaise venait à se montrer coopérative.
Cet accord suscite une opposition assez large au Liban : il est dénoncé par le Hezbollah et par le mouvement Amal (le plus grand parti chiite au Parlement), et vivement critiqué par Walid Joumblatt, leader politique de la communauté druze. Cette position a été suivie par le Courant patriotique libre, parti représentatif d’une partie du camp chrétien. L’opposition à cet accord transcende donc les clivages intercommunautaires.
Donald Trump a déjà exercé de fortes pressions sur son allié israélien pour l’empêcher de saboter le processus de négociation avec Téhéran. La tension culmine actuellement dans la relation bilatérale, sachant qu’un accord final avec l’Iran apparaît comme un développement indispensable pour le président américain : une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz aurait des effets désastreux sur l’économie de son pays et, donc, sur les chances de son parti aux élections de mi-mandat de novembre prochain.
Aux États-Unis, de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour critiquer le mémorandum d’entente avec l’Iran. Robert Malley, principal négociateur de l’accord nucléaire iranien de 2015 puis émissaire spécial pour l’Iran sous Joe Biden, juge que Trump a accepté des conditions pires que celles qu’il aurait pu obtenir par la voie diplomatique. Son constat est sans appel :
« Aujourd’hui, les faucons qui avaient été exaltés par l’opération “Epic Fury” sont furieux contre M. Trump pour avoir mis fin au conflit. Les colombes ne lui pardonneront pas de l’avoir déclenché. Tout le monde est perdant, et personne n’est satisfait. »
Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.07.2026 à 23:55
Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. L’itinéraire de la 17ᵉ étape, le 23 juillet, entre Chambéry en Savoie et Voiron dans l’Isère, fait passer les coureurs par les tours Saint-Jacques, dans le massif des Bauges, en Haute-Savoie. Une curiosité géologique locale à la légende pour le moins insolite.
Pour leur 17ᵉ étape, le 23 juillet, les coureurs du Tour de France entreront dans le massif des Bauges (Haute-Savoie) par une trouée : la vallée du Chéran.
Les paysages de montagnes provoquent souvent une émotion par leur simple esthétique. Lorsque leur compréhension atteste en outre d’un phénomène rare et extraordinaire, l’émerveillement en est décuplé.
Les tours Saint-Jacques font partie de ces lieux : sur le flanc sud-ouest du massif du Semnoz dans les Bauges, dominant le village d’Allèves (Haute-Savoie), ces pitons rocheux baptisés d’après la chapelle d’un ancien prieuré attirent l’attention. Autrefois surnommés les « aiguilles de Racheroche », ces trois monolithes calcaires dont le plus grand mesure 70 mètres de hauteur et culmine à 991 mètres d’altitude, intriguent. De loin, ils évoquent les ruines d’anciennes tours.
Comme beaucoup de lieux inhabituels, ces majestueuses aiguilles ont leur légende locale.
Il est dit que, un jour, un aigle emporta un agneau menacé par un loup afin de lui éviter d’être dévoré. L’agnelet, un peu gros et un peu trop lourd pour être emmené au loin par le volatile aurait été déposé sur l’un des trois pitons, hors d’atteinte du loup. Des années plus tard, un alpiniste y aurait découvert un bélier. Les Aléviens, émerveillés par ce geste inattendu, y auraient vu un signe divin.
L’aigle et l’agneau sont alors devenus symboles de paix et de protection du bourg. Les tours ont ainsi offert, à partir de cette histoire, son identité à Allèves.
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Le phénomène géologique de « paquet tassé », par lequel les roches glissent vers l’aval en ne perdant pas entièrement leur structure, est bien visible à travers les tours Saint-Jacques.
En réalité, de tels reliefs sont connus dans les Alpes en différents endroits et généralement appelés des « cheminées de fées ». Les « demoiselles coiffées » de Pontis, à l’est du lac de Serre-Ponçon (Alpes-de-Haute-Provence) sont les plus célèbres. Ces reliefs résultent d’une érosion différentielle qui décape des sédiments tendres (marnes, argiles sableuses, cendres…) sous un chapeau de roche plus résistante (bloc calcaire, bombe volcanique…)
Les tours qui dominent Allèves sont le fruit d’un processus bien plus complexe. La pente d’où s’élèvent ces tours constitue le flanc sud du massif du Semnoz, dont le sommet est composé de calcaires d’âge crétacé (Valanginien, de -140 millions à -136 millions d’années), dits « calcaires de Fontanil » ou encore « marbre bâtard ». Ce massif forme une voûte (un anticlinal) dont la pente plonge vers le sud-ouest.
Cette épaisse couche de calcaires repose sur des marnes et des calcaires marneux un peu plus anciens (Berriasien, de -145 millions à -140 millions d’années). Les marnes, bien plus plastiques que le calcaire, peuvent former une sorte de couche « savon » sur laquelle des blocs détachés de la falaise du haut, tels des icebergs au front d’un glacier, peuvent glisser vers la rivière du Chéran.
Mais certaines inconnues demeurent.
Trois propositions sont actuellement avancées pour expliquer la situation actuelle.
La première tiendrait à un simple phénomène érosif. Comme nous sommes sur la retombée d’un bombement, les couches sont inclinées vers le bas, vers la vallée. Elle sont parallèles – ou presque – à la pente. Soumises à l’érosion, des parties disparaissent, mais certains blocs résistent mieux et glissent plus bas. Elles constitueraient ainsi des buttes-témoins : les tours Saint-Jacques.
La deuxième postule un glissement de terrain en masse. Au front de la dalle calcaire, des blocs peuvent se détacher, un peu à l’image des icebergs qui se séparent de la banquise. Comme la dalle est inclinée, certains éléments reposant sur une couche plastique (les marnes du Berriasien) se mettent à glisser lentement tout en conservant leur position verticale.
La troisième explication fait appel à une logique plus complexe, associant séparation et glissement. La dalle calcaire du haut se serait fracturée en nombreux panneaux de tailles différentes. Ces éléments se seraient mis à glisser. Certains auraient basculé, d’autres se sont effondrés, auraient été érodés, en bref, certains seraient devenus invisibles dans la topographie au cours du temps. D’autres auraient résisté un peu mieux, se seraient fracturés en sous-blocs, continuant toutefois de glisser sans s’effondrer : les tours Saint-Jacques actuelles.
La deuxième théorie est, à l’heure actuelle, celle qui est privilégiée pour expliquer l’origine de ces structures. C’est aussi la mieux documentée. Les éléments n’auraient pas basculé en s’effondrant, mais en glissant tout doucement le long de la pente. Ils sont maintenant éloignés de plusieurs centaines de mètres de leur « port d’attache », de 700 mètres pour la plus haute et de 960 mètres pour la plus basse et la plus fine.
Et surtout, ils continuent à descendre, à une vitesse variable selon les éléments : de 2,1 cm/an pour la plus haute, de 1,8 cm/an pour le bloc du milieu et jusque 4,6 cm/an pour le plus fin, le plus bas, le plus rapide.
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Patrick De Wever ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.07.2026 à 23:54
Patrick De Wever, Professeur, géologie, micropaléontologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Au-delà du sport, le Tour de France donne aussi l’occasion de (re)découvrir nos paysages et parfois leurs bizarreries géologiques. L’itinéraire de la quatrième étape, le 7 juillet, entre Carcassone et Foix, fait passer les coureurs par le pic de Bugarach, dans les Corbières. Un lieu dont la curieuse morphologie a, de longue date, suscité toutes sortes de mythes et de légendes – ainsi qu’une certaine fascination contemporaine pour les adeptes du New Age.
Le nom de cette montagne viendrait de l’occitan Pueg – dont est issu le mot puech, qui est parfois utilisé à la place de pic –, lui-même issu du latin podium, c’est-à-dire un site élevé. Le nom de Bugarach, quant à lui, proviendrait du latin bulgarus (boulgres ou bougres, c’est-à-dire hérétiques). C’est le nom que l’on donnait, à l’époque médiévale, aux ancêtres des cathares.
Ce paysage singulier a depuis toujours suscité l’imagination et inspiré de nombreux mythes et légendes. Certains curieux pensent y trouver, pêle-mêle : des trésors cachés, une prétendue base extraterrestre, voire un hangar à ovni, une porte galactique, un lieu d’inversion magnétique, l’entrée d’Agartha, supposé royaume souterrain légendaire, ou encore du sanctuaire de l’Arche d’alliance…
Toutes fantaisistes que soient ces croyances, qui empruntent beaucoup au New Age pour les plus contemporaines, il est instructif d’observer à quel point ce lieu, encore aujourd’hui, déchaîne les imaginaires.
Commençons par la plus ancienne – et célèbre – de ces légendes, qui renvoie à la mythologie romaine.
Elle raconte que l’Aude aurait autrefois été une plaine immense et fertile sur laquelle veillaient des fées et des lutins, tels Bug et Arach. Soumise aux aléas de Cers – un vent, fils d’Éole le père des vents et tempêtes –, elle obtenait pourtant de piètres récoltes. Les deux lutins auraient alors imploré Jupiter de les aider à calmer les outrances de Cers. En réponse, le dieu aurait dressé ce promontoire protecteur baptisé d’après les lutins, Bugarach, qui rendit à la plaine de Roussillon et au plateau des Corbières leur prospérité.
Plus tard, l’histoire cathare continuera d’alimenter les mythes et les imaginaires autour du pic de Bugarach. Il abriterait un trésor – celui des cathares ? Des Templiers ? Des Wisigoths ? Le Saint-Graal ? Certaines rumeurs vont jusqu’à imaginer qu’il s’agirait de l’Arche d’alliance, renfermant les tables de la loi.
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Dans les années 1960, mystiques et hippies s’installent dans la région, font revivre les mythes et en alimentent de nouveaux. Certains assurent notamment qu’une base extraterrestre serait cachée dans ses nombreuses cavités, liées au réseau karstique développé depuis une dizaine de millions d’années dans le calcaire de la montagne.
À la clé, la croyance qu’il s’agirait d’un « haut lieu énergétique » qui réunirait « tous les ingrédients permettant de s’ouvrir à d’autres plans de conscience » (sic). Certains avancent même y avoir observé des « distorsions du temps » ou des « trous spatio-temporels ».
Ces croyances ont atteint leur paroxysme en 2012, lorsqu’un canular, attribuant la prédiction à Nostradamus, a annoncé la fin du monde pour le 21 décembre 2012. La prétendue base extraterrestre de Bugarach est alors vue par certains comme un refuge, l’espoir étant que ses occupants supposés puissent sauver quelques « élus » grâce à leur vaisseau, transformé pour l’occasion en nouvelle arche de Noé.
Cette rumeur, si forte, conduisit la préfecture de l’Aude à interdire l’accès au pic et à ses galeries souterraines, de même que le survol de la montagne entre le 19 et le 23 décembre 2012.
Dans les évocations de fin du monde annoncée pour le 21 décembre 2012, ce site était supposé être épargné en sa qualité de « montagne inversée ». En réalité, la montagne n’est pas vraiment inversée : les couches supérieures y sont plus anciennes que les couches inférieures.
Mais nul besoin de convoquer les extraterrestres pour en comprendre les raisons.
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Un peu de géologie permet de comprendre la naissance de cet étonnant sommet. Les Pyrénées se sont formées quand la péninsule Ibérique, à savoir l’Espagne et le Portugal, a commencé à se rapprocher de la France, il y a environ 50 millions d’années. Les terrains qui se sont rencontrés et affrontés ont constitué un bourrelet, un relief.
Certaines couches ont alors formé des plis qui se sont couchés. Les niveaux plus plastiques, tels le sel et le gypse déposés au Trias (il y a 250 millions d’années), ont permis que des couches glissent les unes sur les autres. Elles se sont délaminées, comme les pages d’un livre souple que l’on plie. Certains plis se sont étirés et ont chevauché les terrains voisins.
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L’érosion a ensuite fait son œuvre : les éléments les plus hauts ont été les plus sévèrement attaqués, si bien qu’il ne reste parfois que la partie inverse du pli. Certaines parties du pli montrent des couches verticales, les parties dures résistent à l’érosion et forment des pics.
Le relief particulier est lié à la structure de l’ensemble, issue d’un plissement couché. Les couches supérieures sont ainsi plus anciennes (Jurassique, 135 millions d’années) que les couches inférieures (Crétacé, 80 millions d’années), ce qui lui a valu la réputation de « montagne inversée ».
Certains éléments de géologie liés ce phénomène, qui n’ont rien d’extraordinaire en soi mais donnent à ce mont isolé une allure bien particulière, ont contribué à la mythologie du lieu. La montagne a été supposée protectrice, car elle était susceptible de cacher des choses dans son réseau karstique.
L’origine des « couches inversées », au plan géologique, était un peu difficile à comprendre, ce qui a conduit à les interpréter comme « magiques ». Les imaginaires ont fait le reste.
Un autre fait scientifique insolite est associé à cette montagne. Le méridien 0 passe à 2 kilomètres du pic de Bugarach, et surtout, c’est sur cette montagne que Jean-Baptiste Delambre et Pierre Méchain, astronomes et mathématiciens, ont posé l’un des jalons fondateurs du système métrique universel à la fin du XVIIIᵉ siècle. Ils ont ainsi entrepris de mesurer un bout de l’arc terrestre (de Dunkerque à Barcelone, soit le quart d’un méridien). Ces travaux, poursuivis par Arago, ont permis de définir le « mètre étalon », qui correspond à la dix millionième part du quart de la longueur d’un méridien terrestre.
Patrick De Wever ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.07.2026 à 13:11
R. Grant Gilmore III, Director, Historic Preservation and Community Planning Program, College of Charleston

Au XVIIIᵉ siècle, Saint-Eustache était l'un des plus grands centres commerciaux de l'Atlantique. Son statut de port franc permit aux insurgés américains de contourner le blocus britannique et d'obtenir les ressources indispensables à leur indépendance.
La Révolution américaine est souvent racontée comme l'épopée héroïque de treize colonies se soulevant contre un puissant empire et remportant leur indépendance, avec l'aide de la France.
La réalité est toutefois plus complexe. À l'approche du 250ᵉ anniversaire de l'indépendance des États-Unis, il est utile de se rappeler que la victoire militaire n'a pas reposé uniquement sur le courage et les idéaux, mais aussi sur le commerce, le crédit, le transport maritime et l'accès aux approvisionnements militaires.
Le centre de ce commerce ne se trouvait pas dans les treize colonies, mais au sud de la Floride loyaliste, dans la grande Caraïbe. C'est là que s'est développé le cœur de l'économie atlantique, porté par l'appétit insatiable pour le sucre, qui s'était répandu dans toute l'Europe à la fin du XVIIIᵉ siècle. À elle seule, la Jamaïque produisait autant de richesses que l'ensemble des treize colonies.
Les économies caribéennes reposaient sur le travail des personnes réduites en esclavage, le commerce international et des approvisionnements venus du monde entier afin que le sucre continue d'affluer et que les recettes fiscales des puissances coloniales européennes soient maximisées. Une grande partie de ce soutien transitait par une petite île néerlandaise des Caraïbes orientales, aujourd'hui méconnue de la plupart des Américains : Saint-Eustache.
Je suis archéologue et, pendant huit ans au début de ma carrière, j'ai vécu à Saint-Eustache, où j'ai été archéologue de l'île et directeur fondateur du St. Eustatius Center for Archaeological Research.
À peine grande de 8 miles carrés (environ 21 kilomètres carrés), Saint-Eustache – ou Statia, comme l'appellent ses habitants – se situe au nord-ouest de Saint-Christophe-et-Niévès. Sans cette minuscule île, l'armée continentale américaine aurait peut-être manqué des armes, de la poudre à canon et des autres fournitures indispensables à sa survie.
L'importance de Statia tient d'abord à sa géographie. L'île surgit abruptement des eaux bleu profond de l'Atlantique et de la mer des Caraïbes. Son volcan endormi, appelé le Quill, domine toute la partie méridionale de l'île.
Contrairement à d'autres îles caribéennes plus élevées, Statia ne recevait pas suffisamment de précipitations pour être particulièrement propice à la culture intensive de la canne à sucre. Elle présentait donc moins d'intérêt pour les grandes puissances sucrières du XVIIIᵉ siècle, notamment la Grande-Bretagne et la France.
Si Statia n'avait guère d'atouts pour les plantations, elle excellait en revanche comme port de commerce. La baie d'Oranje, sur la côte ouest de l'île, offrait l'un des mouillages côtiers les plus profonds et les plus sûrs des Amériques. Les grands navires marchands pouvaient s'approcher du rivage, décharger leur cargaison puis repartir rapidement après avoir été rechargés.
Le long de la baie s'étendait un front de mer animé, bordé d'entrepôts, de boutiques et de maisons de commerce. Au milieu du XVIIIᵉ siècle, cette étroite bande littorale était devenue l'un des principaux centres commerciaux du monde atlantique.
Les Néerlandais s'établirent à Saint-Eustache dans les années 1630, à peu près au moment où ils développaient la colonie de La Nouvelle-Amsterdam, l'actuelle ville de New York. Les marchands, familles et investisseurs néerlandais évoluaient au sein d'un vaste réseau atlantique reliant l'Europe, l'Afrique, les Caraïbes et l'Amérique du Nord. Ces liens commerciaux favorisaient la confiance, le crédit et les opportunités à travers de très longues distances.
Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les empires européens cherchaient à contrôler le commerce colonial par le mercantilisme. Les colonies étaient censées enrichir la métropole en fournissant des matières premières et en achetant des produits manufacturés par des circuits commerciaux approuvés. Les taxes, droits de douane et restrictions commerciales profitaient aux gouvernements impériaux et aux négociants, mais renchérissaient le coût de la vie pour les colons, les commerçants et les planteurs.
Les colons britanniques d'Amérique du Nord supportaient mal ces restrictions, mais les négociants néerlandais étaient disposés à les aider à les contourner. Pendant des générations, les navires néerlandais ont transporté des marchandises à travers tout l'Atlantique, proposant souvent des produits à des prix inférieurs à ceux que les marchands britanniques pouvaient légalement pratiquer.
Les découvertes archéologiques réalisées sur des sites tels que la plantation de Pope’s Creek, en Virginie, demeure de la famille Washington, attestent de la présence de céramiques néerlandaises, de pipes en terre cuite et de briques jaunes. Bien avant la Révolution, le commerce néerlandais était déjà profondément intégré à la vie des colonies.
En 1754, la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales demanda au gouvernement des Provinces-Unies de faire d'Oranjestad, la capitale de Saint-Eustache, un port franc. Sa requête fut acceptée. Le résultat fut spectaculaire : les marchandises pouvaient transiter par l'île avec très peu de restrictions et sans les lourdes taxes en vigueur ailleurs. Les autorités tiraient leurs revenus de la location des terrains, des entrepôts et des habitations, plutôt que de taxer chaque cargaison.
Des marchands venus de tout le monde atlantique saisirent rapidement cette opportunité. Les navires arrivaient chargés de textiles, d'outils, de denrées alimentaires, d'armes, de produits de luxe et de matières premières. Ils transportaient aussi des Africains captifs, déportés de force dans le cadre de la traite transatlantique, puis vendus, détenus, contraints au travail et victimes de violences. Les personnes réduites en esclavage et leurs descendants étaient indispensables non seulement aux plantations de l'île, mais aussi aux foyers, aux quais, aux entrepôts et aux réseaux commerciaux qui faisaient fonctionner cette économie.
Saint-Eustache devint, selon une formule souvent associée à l'île, « l'entrepôt du monde ». En termes actuels, elle fonctionnait comme un centre logistique d'Amazon pour l'Atlantique du XVIIIᵉ siècle. Cette prospérité reposait toutefois en grande partie sur l'esclavage et sur les rapports de domination qui permettaient au commerce impérial de prospérer.
Cette réussite ne passa pas inaperçue d’Adam Smith, souvent considéré comme le père de l'économie, voire du capitalisme. Dans son ouvrage de 1776, La Richesse des nations, Smith contribua à faire de l'économie une discipline moderne. Bien qu'il ne se soit jamais rendu à Saint-Eustache, il y évoque l'île, qui constituait à ses yeux un exemple concret de ce qu'un commerce plus libre pouvait produire : prospérité, rapidité, diversité et dynamisme commercial.
Le même système qui fit la richesse de l'île en faisait aussi une menace pour les puissances impériales. La Grande-Bretagne et la France fondaient leur puissance sur un commerce colonial étroitement contrôlé, mais Saint-Eustache démontrait ce qu'il était possible d'accomplir lorsque les marchandises circulaient avec moins de contraintes. L'île montrait aussi que des marchands, des réseaux de crédit et des familles d'armateurs pouvaient ébranler les empires sans tirer un seul coup de feu.
Lorsque les colonies américaines déclarèrent leur indépendance en 1776, elles avaient désespérément besoin de matériel militaire. Le Congrès continental savait que les idéaux ne suffiraient pas à vaincre la Grande-Bretagne. Les futurs États-Unis avaient besoin de mousquets, de canons, de munitions, d'uniformes, de tissus, de vivres et de crédit.
Saint-Eustache était idéalement placée pour leur fournir tout cela.
Les marchands de l'île entretenaient depuis longtemps des liens avec l'Amérique du Nord, et plusieurs des Pères fondateurs connaissaient bien ces réseaux. Alexander Hamilton, qui a grandi dans les Caraïbes, passa sa jeunesse dans l'univers du commerce maritime, de la comptabilité et du crédit. Sa famille entretenait des liens avec la région, et le commerce caribéen contribua à façonner sa compréhension de la finance et du pouvoir.
Saint-Eustache devint rapidement une véritable bouée de sauvetage pour la Révolution américaine. Les représentants américains s'y approvisionnaient en matériel avant de l'expédier vers les colonies. Les cargaisons arrivaient d'Europe à Statia, puis étaient réacheminées vers l'Amérique du Nord. Les armes et la poudre à canon, impossibles à obtenir par les circuits officiels, pouvaient être achetées dans ce port franc néerlandais.
En novembre 1776, un événement modeste en apparence, mais historique, se produisit dans la baie d'Oranje. Le brick américain Andrew Doria arriva avec à son bord un exemplaire de la Déclaration d'indépendance et arborant les Continental Colors, l'ancêtre de la bannière étoilée. Conformément aux usages maritimes, le navire américain tira une salve d'honneur. Le fort Oranje lui répondit par une salve de ses canons.
Cet échange est entré dans l'histoire sous le nom de « premier salut ». De nombreux historiens y voient la première reconnaissance officielle de l'indépendance américaine par une puissance étrangère. Le geste fut bref, mais sa portée considérable : en répondant à cette salve, Saint-Eustache reconnaissait publiquement le pavillon et l'autorité des nouveaux États-Unis.
La Grande-Bretagne comprit immédiatement l'importance de cet acte. L'île n'était pas un simple comptoir commercial : elle contribuait à soutenir la rébellion. Au cours des années suivantes, une grande partie de la poudre à canon, des munitions, des étoffes et des autres fournitures qui permirent à l'effort de guerre américain de se poursuivre transita par les entrepôts et le port de Statia.
L'histoire de Saint-Eustache rappelle qu'une révolution ne se gagne pas uniquement par la force des idées. La Révolution américaine a certes reposé sur les agriculteurs, les soldats, les diplomates et les penseurs politiques, mais aussi sur les marchands, les marins, les entrepôts… et le crédit.
Sans Saint-Eustache, sans le commerce néerlandais et sans l'accès à un port franc dans les Caraïbes, les États-Unis n'auraient peut-être pas survécu assez longtemps pour célébrer le moindre anniversaire de leur indépendance. La Révolution américaine fut certes une lutte pour l'indépendance politique, mais aussi un combat pour le contrôle du commerce. Et dans cette bataille, une minuscule île contribua à changer le cours de l'histoire mondiale.
R. Grant Gilmore III ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.07.2026 à 12:42
Sergi Muria Maldonado, Professor de Didàctica de les Matemàtiques, Universitat de Barcelona
Anton Aubanell Pou, Professor de l'Institut de Formació Continuada i professor jubilat de Didàctica de les Matemàtiques, Universitat de Barcelona
Jordi Font González, Professor de Didàctica de les Matemàtiques, Universitat de Barcelona

Les mathématiques jouent un rôle dans la beauté de la Sagrada Família. De ses proportions aux formes géométriques, l’édifice de Gaudí montre comment les nombres peuvent façonner une architecture à la fois stable, lumineuse et profondément symbolique.
L’année 2026 marque le centenaire de la mort d’Antoni Gaudí, l’architecte de la basilique de la Sagrada Família à Barcelone. Si la beauté de l’édifice est déjà exceptionnelle en elle-même, elle gagne encore en profondeur lorsque l’on découvre les formes mathématiques qui sous-tendent son architecture singulière.
En explorant les principes mathématiques qui structurent l’ensemble, l’harmonie visuelle du monument prend une nouvelle dimension, révélant une architecture où fonctionnalité, équilibre et cohérence se renforcent mutuellement.
Sans aucun doute, la personne qui a le plus profondément étudié les mathématiques de la Sagrada Família est Claudi Alsina i Català. Formé en mathématiques à l’université de Barcelone, il a également dirigé la thèse de doctorat de l’actuel architecte en chef du chantier, Jordi Faulí.
Dans ses mémoires, Alsina écrit :
« Tout le monde se demandait si la conception de la Sagrada Família reposait sur un module et un système de proportions guidant l’ensemble des relations métriques de l’édifice. […] Un samedi après-midi, assis à mon bureau, chez moi, avec tous les documents et toutes les données relatifs à ce mystérieux système de proportions – s’il existait vraiment… –, je l’ai découvert. Le module de 7,5 mètres et les rapports entre les diviseurs de 12 (1 :4, 1 :3, 1 :2, 3 :4, 2 :3, 1) semblaient expliquer une multitude de choses. »
Il n’est pas surprenant que le nombre 12 occupe une place centrale dans la structure de l’édifice. Gaudí a conçu la Sagrada Família comme une synthèse entre architecture et symbolisme religieux, et le 12 est omniprésent dans la Bible : les douze fils de Jacob, les douze tribus d’Israël, les douze apôtres ou encore la couronne de douze étoiles du Livre de l’Apocalypse n’en sont que quelques exemples.
Mais son intérêt ne se limite pas à sa portée symbolique. D’un point de vue mathématique, le 12 est un nombre particulièrement propice à l’établissement de proportions, car il possède de nombreux diviseurs. Ce sont précisément les rapports entre ces diviseurs qui, selon Alsina, expliquent une grande partie du système de proportions de la basilique.
Au regard de ces fondements à la fois symboliques et mathématiques, le lien entre les éléments structurels et le nombre 12 n’a donc rien d’étonnant.
En nous appuyant sur les travaux d’Alsina, nous vous proposons une brève visite de la Sagrada Família sous un angle mathématique. Les dimensions du temple sont étroitement liées au nombre 12 et à un module de 7,5 mètres. L’édifice mesure ainsi 90 mètres de long (7,5 × 12), 60 mètres de large (7,5 × 8), tandis que la nef principale atteint 45 mètres de largeur (7,5 × 6).
Les hauteurs obéissent au même principe : la voûte la plus élevée est celle de l’abside, avec 75 mètres (7,5 × 10), suivie de la voûte du transept, haute de 60 mètres (7,5 × 8). Viennent ensuite la voûte de la nef, à 45 mètres (7,5 × 6), celle des bas-côtés, à 30 mètres (7,5 × 4), et enfin le chœur, dont la hauteur est de 15 mètres (7,5 × 2).
La tour de Jésus est la tour centrale et la plus haute du temple. Avec ses 172,5 m (7,5 × 23), sa hauteur fait écho à celle de la colline de Montjuïc. Elle est surmontée d’une croix à quatre branches, haute de 17 mètres et large de 13,5 mètres. Autour d’elle s’élèvent les quatre tours des Évangélistes, qui culminent à 135 m (7,5 × 18).
Avec ses 138 mètres, la tour de Marie est la deuxième plus haute de la basilique. Elle est coiffée d’une étoile à douze branches reposant sur trois bras de soutien. D’un diamètre de 7,5 mètres, cette étoile est constituée d’un dodécaèdre régulier, dont chacune des faces est prolongée par une pointe pentagonale en forme de pyramide. Les reflets de la lumière du jour et son éclairage intérieur nocturne lui confèrent une beauté unique.
Les polyèdres sont eux aussi omniprésents dans les tours de la Sagrada Família, comme l’explique cette étude. Les quatre tours de la façade de la Gloire sont coiffées de dodécaèdres, celles de la façade de la Nativité d’octaèdres irréguliers tronqués, et celles de la façade de la Passion de cubes tronqués.
Au sommet de chacune des douze tours s’élève un pinacle au-dessus des polyèdres. Les tours dédiées aux évangélistes sont couronnées d’icosaèdres réguliers (des solides composés de vingt faces) renfermant des projecteurs qui illuminent la grande croix dominant la tour de Jésus. Juste au-dessus de chaque icosaèdre se trouve une sculpture représentant symboliquement l’évangéliste correspondant. Le temple compte également de nombreux polyèdres étoilés, particulièrement sur la façade de la Nativité.
Les arcs en chaînette constituent l’un des principaux éléments structurels du temple. Cette forme est particulièrement efficace pour transmettre les charges vers le sol sans nécessiter d’autres éléments de soutien. On les retrouve dans le système de colonnes inclinées qui soutient les voûtes des nefs intérieures, dans les voûtes et les plafonds eux-mêmes, ainsi que sur la façade de la Nativité.
À l’intérieur de la Sagrada Família, on distingue quatre types de colonnes. Toutes sont des colonnes à torsion en double hélice. Leur base polygonale prend la forme d’une étoile aux contours arrondis et résulte de l’intersection de deux colonnes salomoniques opposées. Chacune se prolonge par un nœud d’où émergent plusieurs ramifications, semblables aux branches d’un arbre, qui soutiennent avec une remarquable efficacité les tours et la toiture du temple.
Les verrières du toit sont, elles aussi, des hyperboloïdes à une nappe.) Comme elles sont constituées de lignes droites, leur construction est plus simple tout en optimisant la captation et la diffusion de la lumière.
D’autres nombres dissimulés dans le temple revêtent une forte portée symbolique. C’est le cas, par exemple, du baldaquin situé au-dessus du maître-autel, un heptagone régulier de 5 mètres de diamètre dont les sept côtés représentent les sept dons du Saint-Esprit.
Sur la façade de la Passion figure également un carré magique dont toutes les lignes, colonnes et diagonales totalisent 33, un nombre aux évidentes connotations religieuses. Il semble s’inspirer du carré magique représenté dans la gravure Melencolia I d’Albrecht Dürer.
Mettre au jour les mathématiques qui se cachent derrière la Sagrada Família ne fait qu’accroître la beauté de l’édifice et l’admiration que suscite le génie d’Antoni Gaudí.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
03.07.2026 à 16:33
Yanyan Hong, Adjunct Fellow in Communication, Media and Film Studies, Adelaide University

Diffusée sur Netflix, la nouvelle série coréenne Que ça vous serve de leçon fait débat et suscite la curiosité bien au-delà des frontières du pays en explorant les difficultés et les défis de l’école aujourd’hui.
Début juin 2026, moins d’une semaine après sa sortie, la nouvelle série coréenne de Netflix Que ça vous serve de leçon (Teach You a Lesson), réalisée par Hong Jong-chan, s’est hissée en tête du classement mondial des séries non anglophones de la plateforme.
Adaptée du webtoon (bande-dessinée en ligne, à scroller sur un écran, ndlr) à succès Get Schooled (2020), cette série de dix épisodes mettant en scène une unité de justiciers soutenue par le gouvernement qui tente de remédier aux dysfonctionnements dans les établissements scolaires est rapidement devenue un succès retentissant très bien noté en ligne.
Décrite dans un article de Forbes comme « l’une des séries dramatiques feel-good les plus addictives de l’année », la série a connu un succès fulgurant en Asie et au-delà.
Derrière l’action, le drame et les affrontements spectaculaires se cache une question qui préoccupe les parents, les éducateurs et les décideurs politiques partout dans le monde : à quoi sert l’éducation lorsque la salle de classe elle-même est en crise ?
Que ça vous serve de leçon dépeint une société coréenne dans laquelle la montée de la violence à l’école et le déclin de l’autorité enseignante ont poussé le système éducatif à ses limites.
Le ministre sud-coréen de l’éducation Choi Gang-seok, incarné par Lee Sung-min, crée le Bureau de protection des droits à l’éducation après que sa fille, enseignante, a trouvé la mort de manière tragique sous les coups d’un élève.
L’unité se voit dotée de pouvoirs juridiques exceptionnels lui permettant d’intervenir dans les établissements scolaires en difficulté.
À sa tête se trouve Na Hwa-jin, interprété par Kim Mu-yeol. C’est un homme d’action, gendre du ministre et ancien capitaine des forces spéciales devenu inspecteur.
Hwa-jin fait équipe avec Im Han-rim, un personnage excentrique mais extrêmement bien entraîné, et Bong Geun-dae, un garçon maladroit en société mais doué sur le plan technique.
À l’instar de la célèbre série coréenne Taxi Driver (2021), mais dans le cadre de la salle de classe, chaque épisode aborde un nouveau cas lié au harcèlement, à la corruption, à la fraude scolaire, à la délinquance juvénile, aux jeux d’argent, au trafic de drogue ou à l’exploitation.
Les victimes se tournent vers le Bureau de protection des droits à l’éducation lorsque les institutions leur font défaut, et celui-ci intervient pour rendre une justice rapide et cathartique.
Les cas traités vont du fils gâté d’un homme politique influent, protégé des conséquences de ses actes d’intimidation, à un établissement d’enseignement professionnel où la violence est valorisée, en passant par un étudiant influenceur qui utilise les réseaux sociaux comme une arme contre ses professeurs (avec des conséquences tragiques).
D’autres épisodes abordent la tricherie aux examens, les parents autoritaires et la pression liée à la compétition. Bon nombre d’entre eux s’inspirent même de faits réels, notamment une affaire survenue en 2023 à Séoul, au cours de laquelle une jeune enseignante s’est donné la mort après avoir subi le harcèlement de parents d’élèves.
En mettant au premier plan ces récits personnels bouleversants, la série met en lumière les dysfonctionnements du système éducatif à travers le regard des personnes qui en sont victimes.
Comme le répond le ministre Choi à ceux qui accusent le bureau d’agir par esprit de vengeance :
« Nous ne sommes ni du côté des enseignants ni de celui des élèves. Nous sommes du côté des victimes. »
Dans cette série, si l’enfant d’un homme politique harcèle ses camarades, c’est le politicien lui-même qui est renversé. Si un enseignant exploite un élève intègre, il est appelé à rendre des comptes.
La réalité est souvent bien plus rude. C’est pourquoi ce genre de fantasme procure une forme de réconfort.
Parallèlement, Que ça vous serve de leçon a été critiquée pour avoir glorifié la violence et les châtiments corporels à travers des récits dans lesquels des adolescents en difficulté, des parents violents et des enseignants corrompus sont punis physiquement ou humiliés en public.
Pourtant, son succès suggère que le public recherche davantage qu’une simple justice expéditive. Les dialogues porteurs d’espoir et les personnages marquants procurent une échappatoire au quotidien, tout en invitant à réfléchir aux défaillances des systèmes éducatifs réels.
Au cœur de la série, il y a la volonté de prendre le parti des victimes. L’une des répliques les plus marquantes intervient lorsque Hwa-jin déplore l’effondrement de l’autorité à l’école :
« Si les adultes en viennent à craindre les enfants, le monde est condamné. »
À maintes reprises, la série revient sur le besoin d’être vu et entendu. Les victimes sont encouragées à s’exprimer. Comme le dit Hwa-jin à un élève victime de harcèlement, si sa souffrance reste cachée, personne ne saura qu’il a besoin d’aide.
La série s’éloigne également de l’opposition manichéenne entre héros et méchants. On apprend qu’un jeune délinquant incarcéré dans un centre de détention pour mineurs a lui-même été une victime par le passé, une personne dont la souffrance est passée inaperçue jusqu’à ce qu’elle débouche sur de la violence. Sa supplique adressée à Hwa-jin – « Pourrais-tu me promettre une seule chose ? Peux-tu faire en sorte que personne ne finisse comme moi ? » – semble s’adresser autant au public qu’au personnage.
C’est cette question, bien plus que n’importe quelle scène de combat ou confrontation dramatique, qui permet d’expliquer pourquoi Que ça vous serve de leçon a conquis un public du monde entier.
Le pouvoir de fascination de cet univers fictif s’étend bien au-delà de la Corée du Sud. La série est notamment devenue virale en Chine pendant la période du gaokao – le très sélectif examen national d’entrée à l’université –, en résonnance avec des inquiétudes largement partagées autour de la pression scolaire, de l’équité et de l’égalité des chances.
Des études indiquent que la confiance dans l’éducation moderne est en recul dans de nombreux pays, dont l’Australie. Les parents s’inquiètent du harcèlement, les enseignants font état d’une charge de travail ingérable et d’une autorité en déclin, tandis que les décideurs politiques peinent à concilier les exigences contradictoires imposées aux établissements scolaires.
Parallèlement, la série est profondément ancrée dans la culture sud-coréenne de la réussite scolaire à tout prix, où les performances académiques sont étroitement liées à l’ascension sociale et où l’éducation revêt une importance émotionnelle et économique considérable.
Dans le dernier épisode, Hwa-jin dit à l’étudiant responsable de la mort de sa femme :
« Les opportunités ne tombent pas du ciel, on les mérite quand on les veut vraiment. »
Cette réplique résume une conviction très répandue en Asie de l’Est et au-delà : l’éducation est la meilleure chance d’accéder à une vie meilleure.
Mais que se passe-t-il lorsque les enseignants, les parents et les décideurs politiques ne disposent pas des moyens nécessaires pour faire face aux problèmes qui se présentent à eux, et que certains en paient le prix ? Dans ce cas, à quoi sert réellement l’éducation ?
Yanyan Hong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.