14.01.2026 à 16:10
Hiba Camille Zielinski, Enseignante-Chercheur, EDC Paris Business School
Avec les fêtes de fin d’année, la course aux achats s’est intensifiée et révèle notre rapport accéléré au désir et au temps. En analysant les mécanismes d’attention et de saturation décrits par Hartmut Rosa et Shoshana Zuboff, le luxe pourrait offrir un contrepoint, en proposant un temps long en réponse à l’érosion du sens dans un monde saturé d’images.
Comme chaque année, à la fin de 2025, tout semble s’accélérer, comme si le monde avait appuyé sur une touche d’avance rapide : le choix, l’achat, les livraisons se succèdent sans pause, donnant l’impression que le temps s’est contracté et que l’attente n’a plus sa place. Mais c’est précisément dans cette période de frénésie que le luxe retrouve sa place. Non pas en participant à cette course, mais en rappelant que désirer prend du temps, qu’offrir est un geste, et que la valeur ne naît pas de l’urgence mais de la mémoire. Dans un monde saturé d’instantané, le luxe peut redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, une pédagogie de la lenteur.
Cette tension entre vitesse sociale et temps long est au cœur d’un basculement. Nous vivons à l’ère de ce que le sociologue Hartmut Rosa nomme l’accélération sociale : multiplication des flux, contraction du temps, injonction à aller toujours plus vite. Le désir n’y est plus un mouvement intérieur, mais une réaction programmée, stimulée par les écrans, les notifications, les tendances fulgurantes.
La philosophe et sociologue Shoshana Zuboff, avec la notion de capitalisme de surveillance, montre comment nos comportements sont transformés en données, puis en impulsions marchandes. Le cadeau n’est plus le fruit d’un choix mais d’un algorithme, d’une suggestion, d’un réflexe conditionné. L’objet se détache de toute signification pour devenir un simple élément du flux, un produit qui satisfait une seconde, puis disparaît.
Dans cet environnement, la mode et la beauté ont changé de statut. Elles ne répondent plus seulement à une esthétique, mais à une immédiateté émotionnelle. L’objet n’est plus ce que l’on choisit mais ce que l’on reçoit, dans un flux continu d’images et de recommandations. L’acte d’achat glisse du rituel à l’automatisme, de la décision à l’impulsion.
À lire aussi : Quand les imaginaires des marques nous inspirent
Face à cette vitesse, le luxe occupe un rôle particulier. Historiquement, il s’est construit sur une compréhension radicalement différente du temps. Le luxe français est né dans l’atelier, pas dans le flux. Il s’est façonné autour du geste lent, de la précision du savoir-faire, de la maîtrise de la main. Hermès, Chanel, Dior : ces maisons ne faisaient pas seulement des objets, elles faisaient des durées. Chaque couture, chaque finition, chaque forme était un acte de transmission, un apprentissage, une continuité. L’objet ne valait pas par son immédiateté, mais par sa capacité à durer, accompagner, traverser les années. Chez Hermès comme chez Chanel, l’attente faisait partie intégrante de l’expérience. La selle, le sac ou la robe étaient commandés, puis réalisés dans un temps assumé, parfois long, car la valeur de l’objet tenait précisément au fait qu’il ne pouvait être ni accéléré ni standardisé.
Comme l’a analysé Walter Benjamin dans l’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1936), la reproduction efface l’aura de l’objet, c’est-à-dire sa capacité à créer une présence singulière et mémorable et fournit un outil essentiel pour comprendre ce qui est en jeu aujourd’hui. Dans son texte de 1936, il affirme que l’œuvre perd son aura lorsqu’elle est répliquée sans singularité. L’aura, c’est cette qualité invisible qui fait qu’un objet porte en lui un morceau d’existence. Ce n’est pas son prix, ni sa rareté, mais sa capacité à créer une présence. Lorsque tout se ressemble, tout s’oublie. Lorsque tout va vite, rien ne s’imprime.
Le luxe risque parfois de perdre cette aura lorsqu’il cède à la tentation de la répétition, du logo omniprésent, ou d’une communication trop mimétique de la rapidité numérique. Mais il possède aussi l’un des rares leviers capables de résister à ce mouvement : le temps long. Sa valeur véritable n’est pas l’exclusivité, mais la durabilité symbolique.
Ce temps long n’est pas seulement un processus, c’est un point de vue culturel. Car le luxe a toujours eu un rôle double :
il inspire, en proposant une vision du beau, une manière d’habiter le monde ;
il écoute, en absorbant les sensibilités d’une époque pour les transformer.
Cette double dynamique lui permet d’offrir un contrepoint culturel à la frénésie contemporaine, en rappelant que la valeur se construit par transmission, et non par accumulation.
Ce rôle n’est pas moral mais relationnel. Il montre qu’un objet peut être autre chose qu’un réflexe, qu’un cadeau peut être un récit, qu’un geste peut porter une mémoire. C’est une responsabilité sociale et environnementale, bien sûr, protéger les métiers, préserver les ressources, valoriser le travail humain mais aussi une responsabilité symbolique : faire exister un autre rythme dans un monde qui s’épuise de courir.
Le sociologue Jean Baudrillard l’avait pressenti, en exprimant comment dans une société de profusion l’objet tend à perdre sa valeur symbolique et sa capacité à produire de la durée (le Système des objets, 1968) :
« Dans la profusion, l’objet perd son aura. »
Cette phrase résonne aujourd’hui avec une intensité nouvelle. Lorsque tout se multiplie, tout s’épuise. Lorsque tout est disponible immédiatement, plus rien n’est désirable.
C’est ici que le luxe retrouve sa force : il ne vaut que s’il conserve une distance, une rareté qui n’est pas économique mais temporelle. Le luxe est une expérience d’attente. Un désir qui mûrit, qui se construit, qui se prépare.
À l’heure où la génération Z (née entre 1998 et 2010) oscille entre anxiété, surcharge et besoin de réassurance, le luxe peut redevenir un espace de stabilité.
Les travaux de la chercheuse Susan Fournier sur les relations à la marque montrent que les consommateurs cherchent moins une possession qu’un lien relationnel inscrit dans la durée.
Ce qui compte n’est plus l’objet en lui-même, mais la manière dont il nous accompagne, nous ressemble, ou nous rassure. Le luxe, lorsqu’il demeure fidèle à son essence, peut offrir cet attachement qui ne se consomme pas, mais se cultive.
Loin de la course aux cadeaux instantanés, le luxe peut rappeler qu’un objet transmis possède une force que la vitesse ne pourra jamais remplacer. Une force de présence et une force de mémoire. Le cadeau peut alors devenir aussi un objet de réassurance émotionnelle.
Et si, dans une société épuisée par l’accélération, c’est l’occasion du luxe de se réinventer non plus comme industrie du prestige, mais comme pédagogie de la lenteur et de la durée. Car l’enjeu du luxe n’est donc plus d’impressionner, mais de laisser une empreinte. Car ce que l’on garde et qui importe vraiment, finalement, ce n’est pas l’objet du désir mais l’empreinte laissée par ce dernier.
Hiba Camille Zielinski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.01.2026 à 15:53
Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne et chercheur au laboratoire Habiter le Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Le secteur culturel se trouve aujourd’hui pris en étau. D’un côté, les attaques se multiplient : restrictions budgétaires, controverses autour d’un élitisme supposé, accusations de déconnexion ou de coût excessif. De l’autre, les acteurs du secteur, malgré leur engagement, peinent à regarder leur situation avec lucidité : une grande partie de la population demeure à distance de l’offre culturelle, tandis que beaucoup d’institutions continuent d’agir comme si leurs propositions s’adressaient « à tout le monde ».
Les difficultés que rencontre le milieu culturel sont parfois évoquées par les acteurs du secteur culturel, mais aussitôt amorties par des formules qui neutralisent leur portée. L’argument du manque de moyens est souvent présenté comme une explication suffisante, comme si l’énoncer résolvait le problème. L’échec de la démocratisation culturelle est constaté, mais compensé par des « j’ai envie d’y croire » ou « j’ai le droit d’être idéaliste ». Autant de manières de maintenir un récit devenu fragile. Dans ces moments, la croyance tient lieu d’analyse et empêche d’examiner les causes structurelles des tensions actuelles.
Or ces causes ne tiennent pas uniquement au contexte budgétaire ou politique. Elles sont aussi liées à la persistance de trois idées fausses qui continuent de structurer le secteur et d’orienter la manière dont la culture se raconte à elle-même, selon une croyance magico-lyrique, disait Jean Caune.
Cette affirmation repose sur une définition restrictive, qui identifie la culture aux œuvres reconnues par l’histoire de l’art et par les institutions. Vu sous cet angle, une partie du public apparaît effectivement éloignée. Mais si l’on envisage la culture à partir des expériences esthétiques vécues que chacun d’entre nous peut vivre (même hors institution), le constat change. L’expérience du beau, de l’émotion existe partout, dans tous les milieux sociaux, mais elle s’appuie sur des pratiques et des sociabilités différentes. Les formes institutionnelles ne sont qu’une partie de ce paysage. Les pratiques culturelles de nombreux Français relèvent de moments festifs, de loisirs expressifs, de pratiques variées où l’artistique se mêle au plaisir et à la relation aux autres. On parle bien de culture néanmoins, parce que ces moments sont tous structurés autour d’une expérience esthétique qui mobilise des formes artistiques, même si elles ne correspondent pas aux canons de l’histoire de l’art. Dire que certains « n’ont pas accès » revient à confondre absence de fréquentation des institutions et absence de pratiques culturelles et à invisibiliser des pratiques bien réelles, mais non reconnues comme telles.
Ce deuxième postulat, encore solidement ancré, suppose que certaines formes artistiques possèdent une valeur évidente pour tous. Il continue de guider de nombreuses programmations et une part majeure du financement public. Pourtant, dans la réalité, ces œuvres suscitent souvent indifférence, évitement, voire répulsion chez une large partie de la population. Non (seulement) parce que les publics seraient insuffisamment éduqués, mais parce que ces œuvres appartiennent à un univers symbolique particulier, façonné par des groupes sociaux précis – en premier lieu les professionnels de la culture identifiés aux classes supérieures.
Leur présentation comme « universelles » sert alors de justification à une hiérarchie esthétique qui ne dit pas son nom. Malgré des évolutions avec les droits culturels, elle permet de financer majoritairement des formes consacrées tout en reléguant au second plan les pratiques festives, vernaculaires, relationnelles ou populaires, pourtant largement partagées. L’erreur consiste à prendre un goût particulier – celui des élites culturelles – pour une norme collective, et à imposer cette norme au nom de l’intérêt général. Cette confusion empêche de reconnaître qu’il existe, dans la société, plusieurs régimes légitimes de culture. Certains, ceux des professionnels, reposent sur la contemplation artistique, d’autres sur l’hédonisme et le plaisir, d’autres encore sur l’intérêt relationnel et la dimension sociale de la pratique. Les traiter comme secondaires ou « non culturels » revient à nier la diversité des expériences esthétiques qui structurent aujourd’hui les usages culturels réels.
À lire aussi : Dionysos vs Apollon : expériences esthétiques et milieux sociaux
Cette croyance est devenue un réflexe défensif : si la culture produit du lien, elle serait légitime par principe. Pourtant, la culture engage des identités, des manières de se situer, des frontières symboliques. Dire ce que l’on pratique ou ce que l’on apprécie revient à exprimer une appartenance, parfois une prise de distance. Une même pratique peut rapprocher certains individus et groupes sociaux et tenir d’autres à l’écart. Le lien qui en découle est donc variable, parfois fragile, parfois conflictuel, loin de l’image d’un ciment social universel. Ainsi, les formes culturelles qui véhiculent des messages politiques, comme certains textes de rap, ne créent par l’adhésion des personnes qui font l’objet de leurs critiques, voire de leurs invectives, par exemple envers les policiers. Le lien qui s’établit entre ces derniers et de jeunes chanteurs, certes social, est surtout conflictuel.
Cette croyance a un autre effet, plus discret : elle évite d’examiner ce que financent réellement les politiques publiques. L’argent public ne soutient pas toutes les pratiques culturelles, mais un ensemble restreint de formes considérées comme légitimes. Les pratiques festives, quotidiennes ou relationnelles, pourtant largement partagées, demeurent marginales dans les arbitrages. De même, sont exclues des financements des formes artistiques qui seraient trop politisées ou revendicatives. En découle également un formatage de l’offre artistique institutionnelle : en recherchant un lien consensuel, les productions deviennent policées, ni trop expérimentales, ni trop politiques, sans exubérance surtout. En invoquant un lien social supposé, on contourne la question essentielle : quelles cultures sont effectivement soutenues, avec quelles attentes ? Lesquelles restent en marge, et pour quels publics ?
L’ensemble de ces croyances rassurantes a longtemps protégé la politique culturelle de ses angles morts. Elles ne suffisent plus. La situation actuelle exige d’autres repères : reconnaître la diversité des pratiques, comme le font déjà certaines collectivités territoriales ; admettre les hiérarchies existantes ; assumer les choix que produit l’argent public. La culture n’a pas besoin de récits unifiants, mais d’un diagnostic lucide. C’est seulement en clarifiant ce qui est soutenu, pour quels motifs et au bénéfice de qui, que la politique culturelle pourra se réinventer et répondre aux attentes d’une société plus diverse qu’elle ne l’a jamais été.
Fabrice Raffin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.01.2026 à 15:18
Nishant Kumar, India Alliance Fellow, National Centre for Biological Science, Bangalore & Department of Biology, University of Oxford

On compte plus de 60 millions de chiens errants en Inde. Depuis le déclin des vautours à la fin des années 1990, l’apparition de nouvelles sources de nourriture issues des déchets leur permet d’accéder aux déjections des abattoirs, au nourrissage spontané et aux carcasses abandonnées (la disparition des vautours a entraîné l’absence de régulation des populations de charognards, comme les chiens et les rats). Le comportement de ces animaux opportunistes a évolué, révélant l’interdépendance complexe entre chaîne alimentaire, pratiques humaines et santé publique.
Quand j’étais enfant, dans l’Inde rurale, ma grand-mère donnait chaque après-midi au chien du village un demi-chapati et un bol de lait, manifestement insuffisants pour couvrir ses besoins. Le chien survivait en fouillant les environs et en récupérant de la nourriture auprès des maisons voisines. Des années plus tard, à Delhi, j’ai croisé des chiens errants refusant des biscuits tant ils recevaient de nourriture de la part des habitants du quartier, qui tous rivalisaient d’attention à leur égard.
En Inde, l’entrelacement de valeurs religieuses et culturelles a instauré une forte tolérance à l’égard des non-humains et de la faune sauvage, toutes classes sociales confondues. Une attitude ancrée dans des millénaires de coexistence. Les populations acceptent délibérément de s’exposer à des risques importants pour vivre avec les animaux. Mais cet équilibre se fragilise à mesure que les villes s’étendent et que les chiens deviennent plus territoriaux dans des espaces partagés toujours plus encombrés et jonchés de déchets.
L’Inde compte au moins 60 millions de chiens en liberté, selon un décompte vieux de plus de dix ans. Des enquêtes plus récentes en recensent environ 1 million rien qu’à Delhi. Dans le même temps, le pays concentre plus d’un tiers des décès dus à la rage dans le monde.
À la différence de la plupart des pays occidentaux, la culture et le droit indiens proscrivent l’abattage. Les chiens doivent être capturés, stérilisés, vaccinés puis – impérativement – réinstallés sur leur territoire initial. En pratique, ces règles sont fréquemment bafouées.
Tout change en août 2025. Après plusieurs attaques de chiens errants contre des enfants, la Cour suprême indienne ordonne brièvement la capture de tous les chiens des rues de Delhi et de sa région, avec leur placement en refuges ou en fourrières, promettant pour la première fois depuis des décennies des rues sans chiens.
La décision est inapplicable – il n’existe tout simplement pas de structures pour accueillir des millions d’animaux – et déclenche une vive réaction des associations de protection animale. Deux jours plus tard, la Cour fait machine arrière et rétablit la politique de stérilisation en vigueur.
Les décisions ultérieures ont resserré le périmètre d’application. En novembre 2025, la Cour a ordonné le retrait des chiens des écoles, des hôpitaux et des zones de transport public dans tout le pays, tout en imposant des restrictions à l’alimentation des chiens dans l’espace public et en encourageant la mise en place de clôtures pour les tenir à distance.
Plus récemment encore, le 7 janvier 2026, elle a demandé aux autorités de clôturer et de sécuriser l’ensemble des 1,5 million d’écoles et d’établissements d’enseignement supérieur de l’Inde contre les chiens, et ce, en seulement huit semaines. Mais, comme les précédentes injonctions, ce calendrier ambitieux fait abstraction des contraintes d’infrastructure et a peu de chances de réduire significativement la fréquence des morsures et des infections qui en découlent. La Cour entend actuellement les parties prenantes, cherchant une voie médiane entre le retrait à grande échelle des chiens et le respect du bien-être animal.
La nation est divisée. L’État semble incapable de tuer ces chiens, de les héberger dans des foyers ou de les contrôler. La question de leur devenir relève à la fois de la sécurité publique et de la protection animale, mais touche aussi à quelque chose de plus profond : le dernier chapitre de l’un des partenariats les plus remarquables de l’évolution.
À lire aussi : « Permis de tuer » ou sécurité publique ? En Turquie, une loi controversée sur les chiens errants
Les chiens sont la seule espèce de vertébrés à avoir suivi les migrations humaines hors d’Afrique, à travers tous les climats et tous les types de peuplement. Si le moment exact de leur domestication reste incertain, on sait que les chiens ont évolué pour vivre aux côtés des humains. Mais ce lien entre espèces se heurte aujourd’hui à un défi inédit : celui de l’urbanisation tropicale.
Au cours des derniers siècles, alors que les chiens gagnaient leur place dans nos foyers, les humains ont créé plus de 400 races, belles, laborieuses ou affectueuses. Cette coévolution est importante : elle a rendu les chiens sensibles aux signaux humains et capables de développer de forts liens avec des personnes ou des lieux précis. Dans l’Inde urbaine, où les chiens n’appartiennent à personne mais ne sont pas vraiment sauvages, ces liens se traduisent par un comportement territorial autour d’un foyer ou d’une personne qui les nourrit.
L’Inde offre une perspective inégalée sur cette relation. Historiquement, les chiens des rues jouaient le rôle d’éboueurs. Dans les quartiers plus modestes, ils le font encore. Mais dans les zones plus aisées, ils sont désormais nourris délibérément.
Des recherches préliminaires à Delhi menées avec ma collègue Bharti Sharma montrent que les chiens s’organisent en meutes autour de foyers précis, où quelques personnes qui les nourrissent régulièrement peuvent couvrir presque 100 % de leurs besoins alimentaires. Cela permet des densités de chiens bien plus élevées que ce que le rôle d’éboueur pourrait supporter.
C’est ici que la coexistence ancienne se heurte à l’urbanisme moderne. Les rues indiennes sont des espaces multifonctions. Dans les climats tropicaux, les récupérateurs de déchets et les travailleurs manuels opèrent souvent la nuit
– exactement aux heures où les chiens se montrent les plus territoriaux et où les habitants plus aisés qui les nourrissent dorment.
Dans les climats tropicaux, les chiffonniers et les ouvriers travaillent souvent la nuit – précisément aux heures où les chiens se montrent les plus territoriaux et où les habitants plus aisés qui les nourrissent dorment.
Les chiens ont adapté leur comportement – aboiements, poursuites, morsures occasionnelles – de manière à être involontairement récompensés par ceux qui les nourrissent, tout en créant des dangers pour les autres. Les chiffres sont inquiétants : des millions de morsures et des milliers de décès dus à la rage chaque année.
Pour autant, une réaction contre les décisions de la Cour suprême était inévitable. Avec la gentrification, qui redéfinit qui peut décider de l’organisation de la vie urbaine, un conflit de valeurs est apparu : certains défendent la présence partagée des animaux, d’autres privilégient l’élimination des risques.
Les villes indiennes ont peut-être atteint leur « apogée de coexistence ». Malgré les nuisances quotidiennes – aboiements, poursuites – des millions de personnes continuent de nourrir ces chiens. Pourtant, le même chien qui remue la queue devant ses nourrisseurs familiers peut mordre un inconnu. Il ne s’agit pas d’agression irrationnelle, mais d’une protection territoriale née d’un lien profond avec une communauté humaine spécifique.
Les villes occidentales ont abattu leurs chiens errants il y a longtemps, car les priorités sociales y étaient plus homogènes. La diversité de l’Inde empêche un tel consensus. Il faudra sans doute encore de vingt à trente ans avant que l’ensemble de sa population urbaine considère la présence de chiens territoriaux comme intolérable.
À mesure que l’Inde s’urbanise, elle doit choisir entre préserver des espaces pour des relations anciennes, antérieures aux villes elles-mêmes ou suivre la voie occidentale d’un contrôle total. Le rituel de ma grand-mère, donnant son demi-chapati, incarnait un ancien accord : un investissement minimal, une coexistence pacifique et un bénéfice mutuel. Les chiens de Delhi, suralimentés et défendant leur territoire, incarnent aujourd’hui une nouvelle intimité plus intense – et il n’est pas certain que cette situation soit bénéfique pour les deux espèces.
Nishant Kumar bénéficie d’un financement de la DBT/Wellcome Trust India Alliance Fellowship. Il est chercheur associé à cette bourse au National Centre for Biological Science, TIFR, à Bangalore, en Inde, son accueil à l’étranger étant assuré par le Département de biologie de l’Université d’Oxford. Il est également cofondateur et scientifique en chef d’un think-tank de recherche basé à Delhi, Thinkpaws : www.Thinkpaws.org.
14.01.2026 à 14:32
Pierre-Charles Pradier, Maître de conférences en Sciences économiques, LabEx RéFi, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

The cocaine market exploded between 2014 and 2023. Production in Colombia increased more than sevenfold to nearly 2,700 tonnes, according to the United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC).
Behind the scenes, drug traffickers find equally illicit ways to pay their suppliers and foot soldiers, or to spend the proceeds of their criminal trade. Their solution? Money laundering. It is estimated that 25% of the funds collected is laundered.
Criminals generally launder money in three stages: firstly, they inject it into the financial system; secondly, they layer it with the aim of obscuring the origin of the funds, and finally, they integrate it into the financial system, a process aimed at legitimising the money. This typology does not take into account the fact that money laundering is sometimes partial, i.e. it stops at the first stage. Let us consider an example.
Take the money from cocaine originating from the main exporter of coca: Colombia. Some of it is laundered entirely on site, by reinjecting the cash into legitimate businesses – restaurants, hairdressers, etc. – while another part is used to pay for the goods. To do this, it has long been sufficient to provide cash – in banknotes – which is then laundered in Colombia.
In Europe, the cash is exchanged for €500 notes by accomplices working in banks and then entrusted to money mules. The latter take the plane with sums of between £200,000 and £500,000.
It is this link in the drug trafficking chain – bulk cash smuggling – that has allowed cryptocurrencies to emerge as a key cog in narco traffic.
To fully get one’s head around the use of cryptocurrencies in drug money laundering, one needs to understand how cash smuggling works. An article by Peter Reute and Melvin Soudijn (the former is a criminologist and the latter an intelligence officer with the Dutch police) has made it possible to accurately measure the costs of this operation. They accessed the accounting records of traffickers in six cases tried for offences that took place between 2003 and 2008. Between them, they accounted for €800 million transported between the Netherlands and Colombia.
The costs amounted to around 3% for changing small denominations into €500 notes, the same amount to pay the mule, and slightly less for their travel expenses. The heavy surveillance at Amsterdam-Schiphol Airport meant that they had to fly from elsewhere in Europe. Factoring in additional costs, the transport of funds to Colombia alone costs between 10% and 15%, or even up to 17% of the amounts moved.
In concrete terms:
The cocaine leaves Colombia.
It is sold by intermediaries in Europe.
The money collected from this sale is turned into 500 euro notes, at the cost of a 3% fee.
The €500 notes are entrusted to mules, at the cost of a 3% fee.
The mules travel to Colombia, at the cost of 3% fee.
The cash arrives in Colombia to pay for the drugs, then is laundered on the spot, again at a cost.
According to the authors, anti-money laundering regulations have succeeded in significantly increasing the costs of smuggling, particularly transport, but not the selling price, as we consider France’s booming cocaine market. Indeed, national consumption has increased ninefold since 2000. To circumvent these regulations, traffickers are relying on the 500-euro note.
In a twist on 4 May 2016, the European Central Bank (ECB) decided to stop issuing 500-euro notes. The number of these notes in circulation fell from 614 million at the end of 2015 to just under 220 million by mid-2025.
’It has been decided to permanently discontinue the production of the 500-euro note and to remove it from the “Europe” series, taking into account concerns that this denomination could facilitate illegal activities,’ the bank explained.
That same year, a new financial asset burst onto the scene: bitcoin.
As 500-euro notes grew scarcer from 2016, Bitcoin contributed to redrawing the map of cash trafficking.
Instead of an integrated chain where cash returns to the source of the drugs to pay for deliveries, we are witnessing a process of specialisation. On the one hand, drug traffickers exchange their cash for cryptocurrencies, which they use to pay for their supplies in Colombia. On the other, a money laundering network collects the banknotes and transports them along easier routes, such as those leading to Dubai (United Arab Emirates).
How do we know this? Thanks to, for example, Operation Destabilise by the UK’s National Crime Agency. The press release describes an international money laundering network controlled by Russians. They used an exchange platform that did not exercise its duty of care, Garantex, for cryptocurrency transactions, and Dubai, for cash transactions.
The money laundering network collected cash from drug traffickers and paid them in crypto tokens (particularly USDT-Tether), charging only 3% in fees. Compared to the 10% to 15% that transport cost in Colombia before the 500-euro note was phased out, this represents a saving of 70% to 80%.
Cryptocurrencies – initially Bitcoin and now stablecoins such as USDT-Tether – have enabled drug traffickers to save on the cost of sending cash by choosing the safest routes. It is too early to know whether the significant increase in transatlantic drug trafficking, as reported in a recent investigation by the Financial Times, is linked to this technical innovation.
In concrete terms, the new method follows this new route between drug traffickers and money laundering networks:
The cocaine leaves Colombia.
It is sold by intermediaries in Europe.
The money collected from this sale is exchanged for USDT-Tether cryptocurrencies, with a 3% fee.
The USDT-Tether cryptocurrencies are sent to Colombia to pay for the drugs.
For the money laundering network, the cash is entrusted to mules, who travel to Dubai, for a 1% fee.
In Dubai, the cash is laundered for a 1% fee.
It’s reasonable to believe that the recent anti-money-laundering rules on crypto-asset service providers in countries that have signed the Crypto-Asset Reporting Framework will complicate matters for criminal organizations. We can also trust the latter will pinpoint the smallest loopholes and exploit them.
The invention of cryptocurrencies has set back the fight against organized crime by years, but the “coalition of the willing”, including Switzerland, the Bahamas, Malta and France, is finally getting organized.
In France, the fight against money laundering is being strengthened by a law “aimed at freeing France from the trap of drug trafficking”, passed in June 2025. A specialized national public prosecutor’s office has been created. A raft of measures is being put in place, from the administrative closure of front businesses (by prefects rather than mayors, who are too exposed) to the freezing of drug traffickers’ assets and initiatives against the mixing of crypto-assets.
But traffickers are adapting to avoid being caught, as we will see in a second article.
Pierre-Charles Pradier worked for the Directorate of Territorial Surveillance in the 1990s.
14.01.2026 à 14:24
Thomas Stocker, Emeritus Professor of Climate and Environmental Physics, University of Bern
Le mercredi 14 janvier 2026, la première bibliothèque de carottes de glace au monde a été inaugurée à Concordia, en Antarctique. Des échantillons provenant de glaciers du monde entier commencent à y être stockés. Ils permettront notamment aux générations futures de continuer à étudier les traces des climats passés piégés dans la glace, alors que les glaciers de tous les continents fondent à un rythme effréné.
Grâce à sa température moyenne de -50 °C, cette carothèque souterraine pourra préserver du réchauffement climatique des carottes de glace déjà prélevées dans les Andes, au Svalbard (archipel norvégien en mer du Groenland), dans les Alpes, dans le Caucase ou dans les montagnes du Pamir au Tadjikistan, et ce, sans assistance technique ni réfrigération.
Ancien coprésident du groupe de travail Science du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le climatologue et physicien suisse Thomas Stocker est aujourd’hui président de la Fondation Ice Memory, à l’initiative de ce projet en collaboration avec l’Université Grenoble Alpes et l’Université Ca’ Foscari de Venise. Il explique l’urgence de cette initiative qui se projette sur le temps long.
The Conversation : Pouvez-vous nous donner un exemple concret de la façon dont ces carottes de glace stockées en Antarctique pourraient être utilisées par les scientifiques du futur ?
Thomas Stocker : Prenons l’exemple d’un nouveau composé chimique présent dans l’atmosphère, comme un pesticide. Si, dans cinquante ans, un ou une scientifique souhaite connaître la concentration de ce composé en 2026, par exemple dans les Alpes européennes ou en Asie, il se tournera vers une carotte de glace.
Mais si la carotte de glace n’a pas été prélevée et stockée en Antarctique, ce ou cette scientifique sera incapable de répondre à cette question. Grâce aux carottes de glace stockées à Concordia, cependant, il ou elle pourra prélever un échantillon, mesurer la concentration de ce composé dans la glace prélevée il y a cinquante ou cent ans, reconstituer les données et répondre à cette question.
Mais pour permettre aux futurs scientifiques de répondre à toutes les questions qu’ils se poseront, nous devons agir rapidement. Un article scientifique très récent, publié dans Nature, s’est penché sur l’évolution globale de la fonte des glaces et prévoit que le nombre de glaciers qui disparaissent augmentera jusqu’en 2040 environ, ce qui représenterait le pic annuel de la fonte des glaciers dans le monde.
À partir de là, la fonte des glaciers se réduira. Les chiffres vont baisser, non pas parce qu’on aura arrêté le réchauffement climatique, mais parce que, un par un, ces glaciers auront disparu, et il restera de moins en moins de glaciers qui fondent. Donc, vers 2040, on va atteindre un pic de fonte des glaciers, ce qui détruira au passage les archives environnementales prestigieuses et précieuses qu’ils représentent.
Dans les Alpes, nous avons connu un réchauffement environ deux fois plus rapide que le réchauffement moyen mondial, et nous sommes donc entrés dans une véritable course contre la montre. Nous devons prélever ces carottes de glace avant que l’eau provenant de la fonte estivale pénètre dans la glace.
Depuis vos premiers travaux, vous avez pu bénéficier de nombreuses avancées méthodologiques et technologiques qui nous permettent de « faire parler » la glace. Quels sont vos espoirs en la matière ? Quels facteurs pourraient contribuer à exploiter encore davantage les échantillons de glaciers qui seront conservés à Concordia ?
T. S. : Je ne peux qu’extrapoler à partir de ce que nous avons appris et expérimenté en science au cours des cinquante dernières années. Nous avons effectivement assisté à l’arrivée de nouvelles technologies qui permettent d’analyser les paramètres de la composition élémentaire, la concentration des gaz stockés dans la glace et qui, comme des clés, vous ouvrent soudainement la porte à toute une série d’informations inédites sur notre système environnemental.
Ce que je peux donc imaginer à partir de là, ce sont de nouvelles méthodes optiques permettant de déterminer la composition isotopique de différents éléments dans diverses substances chimiques, des outils d’analyse de haute précision qui pourraient être inventés dans les prochaines décennies et qui permettraient d’atteindre le niveau du picogramme, du picomole ou du femtomole, afin de nous renseigner sur la composition de l’atmosphère, sur ses composants, tels que la poussière, les minéraux provenant de diverses régions qui se sont déposés dans ces carottes de glace, afin de nous informer sur la situation, l’état de l’atmosphère dans le passé.
Vous êtes professeur émérite de physique climatique et environnementale. Pour quelles autres disciplines le projet Ice Memory est-il utile ?
T. S. : On peut penser à la biologie. Si vous trouvez des restes organiques ou de l’ADN dans ces carottes de glace, c’est de la biologie. On peut aussi étudier la composition chimique de l’atmosphère. C’est alors de la chimie. On peut même se demander quelle est la composition minérale des petites particules de poussière qui se déposent dans ces carottes de glace. C’est un travail de géologue. Vous disposez donc de toute une gamme de domaines scientifiques différents qui peuvent tirer de nouvelles informations à partir de ces carottes de glace.
Le projet Ice Memory ne fait pas que rassembler différentes disciplines scientifiques, il aspire aussi à fédérer des scientifiques du monde entier. Quel défi cela représente-t-il à une époque où les tensions géopolitiques ne cessent de croître ?
T. S. : Ice Memory est l’un de ces exemples où le multilatéralisme est activement mis en pratique par la communauté scientifique. Il s’agit d’une offre faite aux scientifiques du monde entier, dans tous les pays, afin qu’ils puissent utiliser ce sanctuaire unique situé à Concordia. Pour nous, il s’agit vraiment d’une activité emblématique qui dépasse les frontières et les divisions politiques afin de préserver les informations provenant de la planète Terre, non seulement pour la prochaine génération de scientifiques, mais aussi pour l’humanité en général.
Nous invitons également tous les pays qui possèdent des glaciers sur leur territoire à participer et à soutenir leur communauté scientifique afin de forer des carottes de glace dans ces régions et de suivre l’exemple du Tadjikistan. ce dernier est le premier pays à avoir fait don d’une carotte de glace, 105 mètres de glace précieuse provenant d’un site unique, le glacier Chukurbashi, à la fondation Ice Memory afin qu’elle soit stockée en Antarctique.
Pendant la guerre froide, l’Antarctique était l’un des rares endroits sur Terre où Russes et Américains pouvaient échanger leurs idées et mener ensemble des recherches scientifiques. L’Antarctique peut-elle encore être un lieu où le dialogue remplace la rivalité ?
T. S. : Je suis absolument convaincu que l’environnement unique de l’Antarctique, si riche en nature et en vie, et si particulier sur notre planète, fait que les considérations relatives à la position et aux valeurs de chaque pays sont secondaires. La priorité absolue, comme nous l’avons pratiquée au cours des cinquante dernières années d’activité scientifique sur le terrain, est vraiment de comprendre notre système climatique, d’observer la nature du point de vue de l’Antarctique et de la protéger.
Cela nous donne l’occasion de nous immerger véritablement, de collaborer et d’échanger des idées sur des questions scientifiques spécifiques qui nous concernent tous, car elles concernent l’avenir de cette planète que nous partageons.
Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.
Thomas Stocker est président de la Fondation Ice Memory.
14.01.2026 à 12:28
Nathan MacDonald, Professor of the Interpretation of the Old Testament, University of Cambridge
L’apparition de la toute première carte dans une Bible, au début du XVIe siècle, a profondément transformé la manière de représenter la Terre sainte – et, plus largement, le monde. Elle a participé à la naissance d’un monde organisé en États-nations… dont nous subissons encore aujourd’hui l’héritage.
Il y a cinq siècles paraissait la première Bible contenant une carte. L’anniversaire est passé inaperçu, pourtant il célèbre un évenement qui a changé durablement la fabrication des Bibles. Cette carte figurait dans l’Ancien Testament publié en 1525 par Christopher Froschauer à Zurich, et elle a circulé largement dans l’Europe centrale du XVIe siècle.
Pourtant, malgré son importance dans l’histoire de la Bible, cette innovation n’a pas vraiment été un succès. La carte est inversée sur l’axe nord-sud (elle se lit donc à l’envers). La Méditerranée se retrouve à l’est de la Palestine, et non à l’ouest. Une anecdote qui montre à quel point la connaissance européenne du Moyen-Orient restait limitée à l’époque – au point qu’aucun membre de l’atelier d’impression ne s’en soit rendu compte.
La carte avait été dessinée environ dix ans plus tôt par le célèbre peintre et graveur de la Renaissance Lucas Cranach l’Ancien, installé à Wittenberg dans l’actuelle Allemagne. Rédigée en latin, elle représente la Palestine avec plusieurs lieux saints importants comme Jérusalem et Bethléem. En bas, on distingue les montagnes du Sinaï et le chemin emprunté par les israélites lors de leur fuite de l’esclavage en Égypte.
En regardant de près, on distingue les israélites et leurs tentes, ainsi que plusieurs petites scènes illustrant les épisodes de leur voyage. Le paysage est toutefois plus européen que moyen-oriental, ce qui reflète l’ignorance des imprimeurs concernant cette région. On voit des villes fortifiées entourées d’arbres et, contrairement à la réalité, le Jourdain serpente fortement vers la Mer Morte, tandis que le littoral présente davantage de baies et d’anses.
Au siècle précédent, les Européens avaient redécouvert le géographe gréco-romain du IIe siècle, Ptolémée, et avec lui l’art de produire des cartes précises utilisant latitude et longitude, dans la mesure où l’on pouvait alors estimer cette dernière (elle s’est considérablement améliorée dans les siècles suivants). Avec l’essor de l’imprimerie, la « Géographie » de Ptolémée avait conquis l’Europe : on avait publié son traité scientifique et ses cartes du monde antique avaient été largement reproduites.
Les imprimeurs ont toutefois rapidement découvert que les acheteurs souhaitaient des cartes contemporaines. De nouvelles cartes de la France, de l’Espagne ou encore de la Scandinavie furent bientôt publiées. À nos yeux, elles sont véritablement modernes : le nord est placé en haut de la page et la localisation des villes, des fleuves et des côtes y est représentée avec une grande précision.
Ces cartes ont rapidement supplanté la cartographie médiévale et son approche symbolique du monde, comme la célèbre mappemonde d’Hereford du monde connu vers 1300, où il s’agissait davantage de transmettre une signification culturelle ou religieuse que d’atteindre une précision géographique. Avec une exception, toutefois : la Palestine.
Les premiers éditeurs de Ptolémée proposaient à leurs lecteurs une « carte moderne de la Terre sainte »… qui n’avait en réalité rien de moderne. C’était une carte héritée du Moyen Âge, conçue non pas à partir de la latitude et de la longitude, mais grâce à une grille permettant d’estimer les distances entre les lieux. Elle était orientée avec l’est en haut de la page et l’ouest en bas. On y voyait les grands sites du christianisme, et la Palestine y était découpée selon les territoires des tribus.
La carte de Cranach mêle ces deux approches. En haut et en bas, elle affiche des lignes de méridien, mais la côte est inclinée de sorte que toute la carte est orientée vers le nord-est en haut de la page.
On a l’impression que Cranach ne savait pas tout à fait quel type de carte produire. La représentation se veut réaliste et moderne, mais elle reste chargée de géographie symbolique : en parcourant la carte du regard, on voyage avec les israélites depuis l’esclavage en Égypte jusqu’à la Terre promise, en passant par tous ses lieux emblématiques, comme le mont Carmel, Nazareth, le Jourdain ou Jéricho.
Cette carte illustre bien le peu d’intérêt que l’Europe portait à la Palestine, alors sous domination ottomane. Ce que recherchaient les lecteurs européens, c’était cet espace hybride qu’est la « Terre sainte » : un lieu appartenant à notre monde, mais qui, en même temps, en échappait.
Les villes qui y étaient représentées étaient celles ayant prospéré deux millénaires plus tôt et qui, pour les chrétiens, avaient en un sens davantage de réalité. Elles appartenaient à cet espace imaginaire façonné par les Écritures et la prédication des églises.
Ce mélange étonnant d’ancien et de moderne a eu des effets particulièrement importants lorsqu’il s’est agi de cartographier la Palestine selon les douze territoires tribaux. Les douze tribus issues de Jacob symbolisaient, pour les chrétiens, la légitimité de leur héritage : celui d’Israël, de ses lieux saints et de tout ce qu’ils incarnaient – l’accès à la Jérusalem céleste. Sur ces cartes, les lignes inscrivaient visuellement les promesses éternelles faites par Dieu.
Or, à l’époque moderne, ces mêmes lignes commencèrent à marquer les frontières entre États souverains. Les cartes de la Terre sainte, soigneusement découpée entre les tribus d’Israël, ont ainsi influencé durablement les cartographes. Au fil du XVIe siècle, de plus en plus de cartes dans les atlas ont représenté un monde découpé entre des nations distinctes, dotées de frontières clairement définies.
Le fait qu’une carte découpée en territoires figure dans la Bible donnait, en apparence, une caution religieuse à un monde rempli de frontières. Des lignes qui symbolisaient autrefois l’étendue illimitée des promesses divines servaient désormais à marquer les limites de souverainetés politiques.
Dans les Bibles elles-mêmes, les cartes s’étaient installées pour de bon. Dans les années qui suivirent, les imprimeurs testèrent différentes configurations, mais ils finirent par retenir quatre cartes essentielles : celle des errances des israélites dans le désert, celle des territoires des douze tribus, celle de la Palestine au temps de Jésus, et celle des voyages missionnaires de l’apôtre Paul.
Il y avait là une belle symétrie : deux cartes pour l’Ancien Testament, deux pour le Nouveau. Mais aussi deux cartes de voyages et deux cartes de la Terre sainte. Ces équilibres visuels mettaient en scène les liens entre les évènements : l’Ancien Testament s’accomplit dans le Nouveau, et le judaïsme trouve son aboutissement dans le christianisme.
L’apparition de la première carte dans une Bible marque donc un moment historique fascinant – mais aussi troublant. Elle a transformé la Bible en un objet proche d’un atlas de la Renaissance, tout en s’appuyant sur l’idée d’une supériorité chrétienne : la Terre sainte telle que l’imaginaire chrétien la concevait reléguait la Palestine contemporaine à l’arrière-plan, et le christianisme se posait en héritier ultime du judaïsme.
Cette carte fut également l’un des instruments ayant contribué à façonner le monde moderne des États-nations. Et d’une certaine façon, nous vivons encore aujourd’hui les conséquences de ce tournant.
Nathan MacDonald ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.