28.09.2026 à 16:23
Daniel Boy, Directeur de recherches émérite, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Les militants écologistes voteront en décembre pour acter leur stratégie présidentielle.
Le parti écologiste est fracturé : certains souhaitent une alliance avec La France insoumise (LFI), d’autres avec le Parti socialiste (PS). Le sénateur Yannick Jadot a été suspendu pour avoir soutenu Raphaël Gluksmann.
Quelles seraient les conséquences de ces différents choix (maintien d’une candidature verte, ou effacement au profit d’un autre parti) ?
Depuis quelques mois, la perspective des élections présidentielle et législatives plonge Les Écologistes dans une réflexion douloureuse sur la meilleure stratégie électorale à adopter. Malgré les efforts de leur secrétaire nationale Marine Tondelier, la solution d’une candidature unique de la gauche, issue d’une bien problématique primaire interpartis, semble définitivement écartée. Restent alors en théorie trois stratégies possibles : une alliance dès le premier tour de la présidentielle avec La France insoumise (LFI), le maintien d’une candidature indépendante des Écologistes, ou une alliance avec le Parti socialiste (PS).
On sait que la première solution est prônée par Sandrine Rousseau, la troisième sans doute souhaitée par le PS. Raphaël Glucksmann s’est du reste adjoint le concours de Yannick Jadot, sénateur écologiste et candidat lors de l’élection présidentielle de 2022. Ce dernier a finalement été suspendu pour trois mois par la direction des Écologistes qui lui reproche son soutien au candidat Place publique.
Dans ce contexte de tensions, le maintien d’une candidature écologiste indépendante demeure une possible solution de repli. Le mouvement des Écologistes est sans aucun doute divisé sur ce choix sans que l’on puisse évaluer quelle solution l’emporterait si les adhérents étaient consultés.
Pour mieux comprendre cette situation, il faut revenir sur les raisons pour lesquelles Les Écologistes se trouvent confrontés à ce dilemme. Depuis leur fondation (1984) Les Écologistes ont obtenu leurs meilleurs résultats électoraux à la fois à l’élection européenne et aux élections locales (régionales, municipales).
Les modes de scrutins, proportionnels ou mixtes, de ces élections leur ont toujours permis de garder une certaine indépendance tout en négociant des accords bénéfiques avec des partenaires. Mais en raison de leur mode de scrutin de type majoritaire à deux tours, les élections présidentielle et législatives, posent aux Écologistes des problèmes difficiles à gérer.
Pour la présidentielle, le verdict des urnes a toujours été sévère puisqu’à l’exception de Noël Mamère en 2002, aucun candidat écologiste n’a dépassé le seuil de 5 % des suffrages exprimés. Le cas des législatives est pour eux particulièrement complexe : en règle générale, les Écologistes ont toujours plafonné en moyenne nationale aux environs de 3 % à 5 % des suffrages exprimés. Pour échapper à cette borne, ils ont choisi à deux reprises de passer des accords électoraux et programmatiques avec le PS. Ces accords procuraient aux Écologistes un certain nombre de circonscriptions (29 en 1997, 63 en 2012) au sein desquelles un candidat écologiste était le seul représentant de la gauche unie. C’est à la seule condition de cette stratégie d’union que les Écologistes ont pu accéder à l’Assemblée nationale.
Dans les années récentes, la mutation progressive d’un système partisan bipolaire (gauche/droite) à un mode tripolaire (gauche/droite/extrême droite) et la montée continue de l’abstention impliquant un risque d’élimination au second tour des candidats n’ayant pas recueilli au moins 12,5 % des inscrits ont contraint les partis de gauche à choisir une stratégie d’union dès le premier tour (et non comme autre fois quand le premier tour avait désigné le meilleur candidat au sein de la gauche).
Pour maximiser leur présence au second tour, les formations de gauche ont donc adopté depuis 2022 une stratégie de partage des circonscriptions destinée à ce qu’un seul candidat représentant l’une des composantes de la coalition de gauche soit présent dans un nombre donné de circonscriptions. Restait donc à déterminer le quota de circonscriptions accordé à chacun des quatre partenaires de la gauche et le critère de ces attributions. De fait, il apparaît que le critère majeur de cette distribution a été la force électorale de chacun des partis estimée à son score lors de l’élection la plus récente, c’est-à-dire en 2022, lors de la présidentielle.
À ce jeu, le score de Jean-Luc Mélenchon en 2022 (21,9 %) assurait à LFI la grande majorité des circonscriptions (320) tandis que les 4,63 % engrangés par Yannick Jadot apportaient aux Écologistes le monopole de candidature de gauche dans seulement 97 circonscriptions. Concrétisé par la création de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) cette méthode fut reprise pour une nouvelle répartition de circonscriptions dans le cadre du Nouveau Front populaire (NFP). La prise en compte des bons résultats de Raphaël Glucksmann à l’élection européenne qui venait de se dérouler se traduisit pas un meilleur quota de circonscriptions pour le PS (169) tout en maintenant une domination pour LFI (227) et une petite diminution pour les Écologistes (88) (cf. Daniel Boy, Jean Chiche « Rapports de force à gauche révélateurs de tensions » dans Le Vote sans issues : chroniques électorales 2024). Retenons donc que si cette même méthode est appliquée lors des élections législatives qui suivront la présidentielle de 2027, le résultat obtenu par Jean-Luc Mélenchon et par le candidat social-démocrate, comparé à celui de Marine Tondelier fournira la clé de répartition des circonscriptions.
Revenons alors au dilemme des Écologistes : un accord des Écologistes avec LFI (un renoncement à présenter un candidat écologiste à la présidentielle pour faciliter l’accès de Jean-Luc Mélenchon au second tour) vaudrait sans doute promesse d’être récompensé par un très bon accord électoral pour les législatives suivantes. À l’inverse un accord avec le PS limiterait sûrement le bénéfice électoral attendu (le PS à moins de circonscriptions à offrir, car il partage souvent ses zones de force dans les grands centres urbains avec les Écologistes) et il entraînerait sans doute de la part de LFI une punition électorale. Maintenir un candidat écologiste serait une stratégie prudente puisque les Écologistes pourraient espérer une répartition au moins équivalente à celles de 2O22 et de 2024.
À ces considérations de stratégie électorale, il faut maintenant ajouter la question des affinités idéologiques. Le PS se présente aujourd’hui dans une configuration idéologique clairement orientée à gauche ne se revendiquant jamais d’une social-démocratie, mais luttant contre un capitalisme « autoritaire, débridé, ou prédateur ». Sur cette base, rien ici qui puisse choquer des adhérents et sans doute une majorité d’électeurs écologistes. Sur les questions environnementales, une série de mesures techniques sont proposées, sans rien de très spectaculaire, mais en intégrant l’essentiel des exigences écologistes.
Un point particulier concerne la question du nucléaire qui a longtemps empoisonné les relations entre socialistes et écologistes. Dans le projet socialiste actuel, la formule « Le nucléaire autant que nécessaire, les énergies renouvelables autant que possible » ne lève pas toutes les ambiguïtés, car elle ne dit rien d’un point crucial : peut-on admettre (comme les formations du centre, de la droite et de l’extrême droite) de mettre en chantier de nouvelles centrales nucléaires (type EPR2) « si nécessaire » ? Le point est d’autant plus crucial que Raphaël Glucksmann s’est déclaré partisan de cette solution (contrairement à son référent écologiste, Yannick Jadot).
Avec LFI, les relations sont plus complexes. Sur les questions environnementales, les prises de position vont souvent au-delà de ce que préconise le programme écologiste. Une mesure emblématique est proposée : il s’agit de constitutionaliser la « Règle verte » c’est-à-dire l’obligation de « ne pas prélever sur la nature plus de ressources renouvelables que ce qu’elle peut reconstituer, ni de produire plus de déchets que ce qu’elle peut supporter ». Mais on compte des divergences notables sur l’Europe, violemment mise en question par LFI, alors que les Écologistes ne s’inquiètent qu’avec retenue de ses politiques néo-libérales. Restent les doutes sur la poursuite de l’aide à l’Ukraine en guerre et, plus grave encore, le soupçon d’une bienveillance à l’égard de Poutine. Deux points qui renforcent la possibilité d’une crise majeure au sein des Écologistes si le choix était fait de soutenir Jean-Luc Mélechon dès le premier tour.
Le maintien de la candidature de Marine Tondelier aurait finalement une dernière vertu : celle d’affirmer que les Écologistes, bien que gravement mis en question par la concurrence des insoumis, présentent une offre politique plus ouverte, plus tolérante, peut-être moins violente. Car faute de se distinguer de ses dangereux concurrents, le parti des Écologistes, qui a subi bien des échecs ces derniers mois, pourrait bien être une espèce en voie de disparition.
Cet article est publié en partenariat avec la revue Telos.
Daniel Boy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.09.2026 à 16:22
Nicolas Martin, Chercheur en écophysiologie de l'arbre, Inrae
Hervé Cochard, Directeur de recherche en écophysiologie, Inrae
Isabelle Maréchaux, Chercheuse, Inrae
Julien Lamour, Chercheur en écophysiologie végétale, spécialisé sur les espèces tropicales, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

To survive during periods of drought, trees halt photosynthesis, a highly water-intensive process during which, for every molecule of CO₂ absorbed by a tree leaf, an average of around 400 water molecules are released. Entire forests then may end up emitting more CO₂ than they capture.
This is alarming given that droughts are becoming increasingly frequent and that forests play a key role in climate change mitigation policies. Although quantifying the CO₂ captured by the world’s forests remains a difficult task. It is estimated that they capture around a quarter of the CO₂ emitted by human activities.
However, when faced with extreme water shortages, forests can cease to act as carbon sinks. To understand why, we need to look at the leaves of the trees.
Tree leaves are the main point of entry for CO₂ into the forest ecosystem. They act as genuine chemical factories, capturing solar energy to convert CO₂ that is present in the air into sugar (i.e. photosynthesis). These sugars meet the plant’s energy needs. They also enable trees to grow and, in doing so, to store more CO₂ emitted by human activities.
The surface of the leaves is partly covered with stomata, tiny slits that can open and close. It is through these pores that CO₂ enters the tree. This movement of CO₂ requires no energy from the tree. It occurs naturally from the environment where CO₂ is more abundant – the atmosphere – to the environment where it is less so, in this case the interior of the leaf.
However, the opening of the stomata does not just allow CO₂ to enter. It also results in water loss for the tree, as the cells inside the leaves contain far more water vapour than the atmosphere, even in the most humid regions. This is known as tree transpiration. On average, for every molecule of CO₂ absorbed by a stoma, around 400 water molecules escape at the same time.
Stomatal transpiration is essential for plant growth and metabolism. It can amount to several hundred litres of water – the equivalent of several bath tubs – per day, depending on the size of the tree during the growing season, and several tens of thousands of litres per day for one hectare of forest. These large quantities of water are drawn from the soil by the tree’s roots.
To transport water from the roots to the leaves, plants need an efficient hydraulic system. The driving force behind this transport network, which works against gravity, is the evaporation of water at the stomata. This creates a tension that “pulls” the columns of water upwards, like a giant straw, thanks to the strong cohesion between water molecules.
This principle was formulated at the end of the 19th century by the Irish botanist Henry Horatio Dixon, and was thus termed “tension-cohesion”. It explains how transpiration is a passive mechanism, requiring no energy expenditure on the part of the tree.
Yet the force required to lift water to the treetops is colossal. Imagine that water is drawn up as if through a straw several tens of metres long, but that this straw is filled with obstacles: the walls of the vessels, the cells… The result? The force required to lift the water to the top of the tree is equivalent to that needed to pump water from a well several hundred metres deep!
In these extreme conditions, water is in what is known as a “metastable” state, meaning that it can suddenly turn into a gas if the pressure rises any further: if this happens, it is known as cavitation. When cavitation occurs, it generates air bubbles within this network, known as the tree’s hydraulic system. Gas embolisms then prevent the flow of water, causing the hydraulic system to fail. The leaves and other tissues of the tree gradually dehydrate until they dry out irreversibly.
Cavitation is an irreversible phenomenon that occurs during extreme droughts, often linked to a lack of rainfall combined with heatwaves. In such situations, on the one hand, it becomes increasingly difficult to extract water from the soil as it dries out; this is known as soil drought. On the other hand, as the atmosphere heats up, the air becomes drier and evaporation from the leaves accelerates, which increases stress on the plant and speeds up the depletion of soil moisture. This is known as atmospheric drought.
During periods of drought, trees therefore face a dilemma: whether to open their stomata to facilitate the photosynthesis necessary for the tree’s metabolism and growth, or to close them to conserve water and protect their hydraulic system from irreversible damage.
The evolution of trees over geological time has led to the emergence of a behaviour that resolves this dilemma. The stomata open and close dynamically, within a matter of minutes, to minimise water loss when conditions are unfavourable for photosynthesis, such as when light levels decrease. In drought conditions, all vascular plants close their stomata.
Meanwhile, forests will continue to emit CO₂. Firstly, CO₂ resulting from the consumption of sugars produced by photosynthesis and required for their metabolism. Secondly, CO₂ emitted by trees that die as a result of drought and thereby release into the atmosphere the carbon they had stored during their lifetime. These two factors can therefore cause a forest to cease being a carbon sink and become a carbon source, a reversal that can be exacerbated by certain types of forestry practices, particularly those based on large-scale intervention.
However, drought tolerance can vary considerably from one tree to another and from one species to another, depending on the vulnerability of its water-conducting system to embolism. Stomatal closure has evolved to make the most of the available water, taking into account the species’ ability to resist embolism.
A tree with a more vulnerable hydraulic system, such as the birch, will tend to close its stomata earlier than a tree with a more resistant hydraulic system, such as the holm oak. In fact, all trees operate at the threshold of embolism, even the most resistant ones living in very arid areas. Consequently, all the world’s forests are vulnerable to an increase in droughts caused by climate change.
Indeed, when droughts exceed the reference conditions to which trees are adapted, the physiological impacts become critical, because, even after the stomata have closed, residual water loss continues through the leaves and stems’ cuticles. This phenomenon can lead to leaf drop, embolism within the vascular system and the desiccation of buds, ultimately resulting in the death of the tree.
Therefore, to understand and predict forests’ ability to act as carbon sinks, we must understand and predict how water varies over time and space.
It has sometimes been argued that climate change and the increase in atmospheric CO₂ concentrations would have a fertilising effect on vegetation, based on a seemingly irrefutable logic: more CO₂ means more photosynthesis, more growth and larger carbon sinks. However, this overlooks the fact that climate change also means more intense and frequent droughts, which deprive trees of their “currency”.
And besides, even if the trees had enough water, CO₂ increases photosynthesis, but also reduces stomatal opening, because the more CO₂ there is in the air, the more of it can be absorbed with a smaller stomatal opening. This is beneficial for the plant, as it conserves water, but on a large scale, it reduces transpiration and forest-engineered rainwater recycling, in turn. The water that is transpired by trees is therefore critical for the stability of climatic conditions across the continents.
For instance, it is estimated that up to 50% of rainfall in western Amazonia comes from water transpired by the eastern part of the Amazon basin and carried by the trade winds. The closure of stomata in the east may therefore reduce rainfall in the west. And these knock-on effects could jeopardise the stability of this famous “green lung”.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Nicolas Martin received funding from France's national research agency (ANR) and Horizon Europe. This article is the fruit of research work carried out across the PsiHub workshop network (psihub.inrae.fr/past-workshops), funded by INRAE-ECODIV. He is also a member of the board of directors of the Forêt Méditerranéenne association.
Hervé Cochard received funding from France's national research agency (ANR), FAEDER, and the H2020 European research fund, and from the French Ministry for Agriculture and Food Sovereignty.
Isabelle Maréchaux received funding from Labex Center for the study of biodiversity in Amazonia, ANR-10-LABX-25-01 , France's national research agency (ANR) Biodiversa + European Research programme. This article is the fruit of research work carried out across the PsiHub workshop network (psihub.inrae.fr/past-workshops), funded by INRAE-ECODIV.
Julien Lamour received funding from the "Next Generation Ecosystem Experiments - Tropics" project, a research US government-backed program geared towards gaining a better understanding of the role tropical forests play in the climate, and the French national research agency’s "Amazonian Landscapes in Transition" project.
28.09.2026 à 12:19
Engin Iyidogan, Professor de finance, SKEMA Business School
L’ESSENTIEL
Pour limiter les erreurs de l’intelligence artificielle (IA), les entreprises peuvent s’offrir un modèle plus fiable ou renforcer leur processus de vérification de ses réponses.
Comme le souligne une recherche, cet arbitrage dépend essentiellement de la valeur stratégique de leurs usages.
Une traduction maladroite d’une réunion en interne utilisée en marketing n’a pas le même poids qu’un mauvais conseil juridique.
En pratique, toute entreprise qui déploie un assistant conversationnel se heurte tôt ou tard au même problème : l’outil produit une réponse fausse, mais formulée avec assurance. On appelle cela une « hallucination » ; une réponse plausible contient une information inventée.
Le premier réflexe ? Changer d’outil en choisissant un modèle plus récent, plus cher et réputé plus fiable. L’autre voie consiste à conserver son modèle bon marché et à faire relire ses réponses par un humain. Les deux démarches visent le même résultat : moins de réponses erronées transmises au client. Les deux ont un coût. Dans une étude récente, nous modélisons ce choix.
Cet arbitrage est déjà très concret. La Banque de France observe une diffusion très large de ces outils dans les entreprises françaises, même si leurs gains de productivité restent limités.
Il faut déjà le préciser : choisir un modèle plus fiable ne supprime pas le travail de contrôle. Une étude parue en 2025 a testé des outils juridiques professionnels présentés « sans hallucination ». Dans les tests, entre 17 % et 33 % des réponses contenaient des informations fausses ou attribuaient à une source des affirmations qu’elle n’étayait pas.
Ce contrôle peut prendre plusieurs formes : adosser l’outil à une base de sources validées, produire plusieurs réponses et ne garder que celles qui concordent ou faire relire la réponse par un salarié. Aucune de ces méthodes n’est gratuite. Chacune mobilise des ressources de calcul ou du temps de travail.
À lire aussi : Pourquoi les IA génératives hallucinent-elles ?
Notre modèle met en regard ces deux dépenses. D’un côté, le coût d’accès au modèle payé à son fournisseur. De l’autre, le coût du contrôle organisé par l’entreprise elle-même. Dans les deux cas, l’entreprise achète la même chose : de la fiabilité.
Mais quelle solution revient le moins cher ?
Notre exemple illustre un point de bascule possible. Lorsque les usages à portée stratégique deviennent plus fréquents, payer davantage pour un modèle plus fiable peut devenir préférable à un modèle bon marché assorti d’un contrôle plus poussé. La réduction du risque d’erreur justifie le surcoût.
Ce qui déclenche cette bascule, dans notre modèle, n’est pas l’arrivée d’une génération de modèles plus performants, mais la composition des usages de l’entreprise, c’est-à-dire la part de ses requêtes pour lesquelles une réponse fausse coûte réellement cher.
Plus la part des usages à fort enjeu est grande, plus l’effort de vérification nécessaire est important, et donc coûteux. Deux entreprises équipées du même outil peuvent avoir intérêt à faire des choix opposés. Utiliser cet outil dans un service client généraliste ou dans un service de conformité n’expose pas aux mêmes risques.
Encore faut-il préciser ce qu’est un « fort enjeu ». Deux ordres de grandeur se cachent derrière ce mot, et notre modèle les sépare : ce que rapporte une bonne réponse d’une part, et ce que coûte une réponse fausse d’autre part. La seconde porte un nom, l’« aversion aux hallucinations », et elle ne se déduit pas de la première. Deux services peuvent gagner le même temps sur un premier jet.
Alors qu’une formule marketing maladroite se réécrit, une réponse fausse sur une obligation réglementaire se paie. C’est cette seconde grandeur qui range les usages à fort enjeu : le conseil juridique, la santé et l’octroi de crédit tout en haut de l’échelle, la traduction interne ou le résumé de réunion tout en bas. Le tri de candidatures, lui, occupe une position plus inconfortable. Le gain attendu y est modeste, le coût d’une erreur ne l’est pas.
Reste à savoir qui exécute ce contrôle : soit l’entreprise elle-même, soit un prestataire qui lui vend un service déjà vérifié. Une étude portant sur 3 143 entreprises souligne que les entreprises européennes font souvent les deux à la fois, achetant des solutions prêtes à l’emploi et développant leurs propres outils en interne.
Notre modèle éclaire ce dosage minutieux. Quand le contrôle est externalisé, la facture couvre trois éléments : l’accès à l’intelligence artificielle, le travail de vérification et la marge économique du prestataire.
La marge du prestataire peut sembler n’être qu’un supplément négociable ; c’est tout le contraire. Pour le client, négocier pour baisser cette marge revient à acheter une autre prestation moins cher parce que le contrôle y est moins poussé.
Le contrôle en interne soulève une question distincte que notre modèle ne tranche pas.
Si l’entreprise cherche à éviter de payer la marge d’un prestataire, elle doit encore organiser et suivre le travail de vérification. L’internalisation ne garantit pas, à elle seule, sa qualité. Le travail de vérification ne disparaît jamais ; il change de forme. Facturé par le prestataire, ce dernier devient du temps de travail en interne que les budgets isolent rarement en tant que tel.
Si l’entreprise repère l’erreur, elle sanctionne son prestataire. Mais que se passe-t-il lorsqu’elle ne la repère pas ?
Le risque est réel, car une hallucination est précisément une réponse fausse qui a l’air juste. Or, dans notre modèle, le prestataire vérifie parce qu’il craint de perdre le contrat et la marge qu’il en tire. Si le client laisse passer les erreurs, cette crainte s’estompe. Le prestataire peut alors relâcher son contrôle sans que cela se voie.
Notre modèle ne prend en compte que les erreurs qui coûtent à l’entreprise. Une réponse fausse peut pourtant nuire à d’autres : un client mal renseigné, un candidat écarté à tort, etc. Reste à savoir qui paiera les pots cassés.
Engin Iyidogan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.09.2026 à 12:10
Gilles Paché, Professeur des Universités en Sciences de Gestion, Aix-Marseille Université (AMU)
L’ESSENTIEL
La généralisation du repas à un euro accroît la fréquentation de restaurants universitaires déjà fortement sollicités.
Servir davantage de repas à l’heure du déjeuner suppose d’adapter toute la chaîne logistique des Crous.
L’enjeu ne se limite donc pas au financement de la mesure, il réside aussi dans la capacité à absorber la demande supplémentaire.
Depuis le 4 mai 2026, tous les étudiants peuvent bénéficier du repas à un euro dans les restaurants universitaires. Pour accompagner la mise en œuvre, l’État a prévu 50 millions d’euros en 2026, destinés notamment à compenser la baisse du prix payé et à financer des mesures d’accompagnement pour les Crous (centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires).
Une récente étude rappelle toutefois que si l’alimentation étudiante dépend du prix, l’accessibilité physique et cognitive joue également un rôle majeur pour favoriser l’évolution des pratiques. Cette observation vaut aussi pour la restauration universitaire : rendre le repas moins cher stimule la demande. Encore faut-il disposer des moyens pour absorber ce surcroît.
La question qui se pose désormais est donc moins celle du prix que celle de la capacité physique à assurer le service. Un repas à un euro dans un « Resto U » n’est pas une simple question budgétaire, mais renvoie à une chaîne logistique complexe : denrées à commander et éventuellement à stocker, cuisines à dimensionner, équipements à faire fonctionner, personnels à recruter, lignes de self à alimenter, tables à libérer et salles à nettoyer…
À lire aussi : Pour un ministère de l’Aménagement et de la Logistique
Cette chaîne doit en outre fonctionner dans un temps contraint, car, selon les Crous, 55 % des passages se concentrent entre 12 heures et 13 heures, dont 30 % sur la tranche 12 heures-12 h 30. Ce qui compte dans un Resto U est donc le nombre de repas qu’il est possible de servir en « flux tendus ». Avec le repas à un euro, et l’explosion induite de la demande, la contrainte semble avoir été largement mésestimée.
Les difficultés ne sont pas apparues avec la généralisation du repas à un euro, même si celle-ci les accentue. Depuis la pandémie de Covid-19 et les crises géopolitiques successives, les Crous font face à une progression rapide de leur fréquentation. En 2023-2024, plus de 42,8 millions de repas ont été servis, soit environ 6 millions de plus en un an. Le Sénat relève que 4,5 millions de repas supplémentaires sont notamment liés à la mise en œuvre du repas à un euro pour les étudiants boursiers et en situation de précarité, conduisant à une situation d’hyperpression. Le réseau des Crous a encore franchi un seuil en 2025 avec 44,2 millions de repas, soit 600 000 de plus qu’en 2024.
Cette trajectoire ascendante change la manière d’envisager la dimension capacitaire. La généralisation du repas à un euro intervient alors que l’activité de restauration des Crous est sous tension, notamment en matière de ressources humaines.
Un rapport du Sénat avait d’ailleurs anticipé la difficulté, estimant que l’universalisation du repas à un euro « ne pourrait [pas] être absorbable pour les Crous du fait de l’afflux de repas qui en résulterait ». Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de savoir combien coûte aux finances publiques un repas à un euro (environ 8 euros en 2026…), mais aussi « combien de repas supplémentaires peut-on effectivement mettre à disposition des étudiants dans de bonnes conditions ? ».
Penser la logistique, c’est précisément penser ensemble les flux, les infrastructures, les capacités et les besoins, plutôt que de considérer séparément chacun des éléments, comme le précisait Aurélien Rouquet avec sa défense d’un « ministère de l’aménagement et de la logistique ». Dans une chaîne de service, cette vision systémique conduit à une règle élémentaire : la capacité globale est déterminée par ses maillons les plus contraints.
Une cuisine peut produire davantage sans que cela fasse disparaître une file d’attente à la caisse. Une salle peut accueillir davantage d’étudiants sans que les lignes de distribution suivent. Recruter ne sert pas davantage si les locaux, les équipements ou les espaces de circulation forment autant de goulets d’étranglement.
Les pouvoirs publics n’ignorent pas totalement la question puisque des investissements ont été engagés avant la généralisation du repas à un euro. Le gouvernement défend ainsi la création de 3 157 places supplémentaires à la rentrée 2024 et 2 613 à la rentrée 2025, précisément pour répondre à la hausse continue de fréquentation. Le dispositif comprend également des moyens supplémentaires consacrés aux personnels et aux infrastructures. Le constat n’est donc pas celui d’une absence d’action, mais plutôt celui d’un écart entre la stimulation de la demande et les capacités nécessaires pour y faire face.
C’est ici que se situe un décalage temporel à l’origine de ce que les économistes appellent un « effet d’hystérésis » : une décision tarifaire peut être prise rapidement à l’échelle nationale, tandis qu’une capacité de restauration se construit lentement au fil des études, des financements, des marchés publics, des travaux, des équipements et des recrutements. La réponse publique reconnaît désormais cette contrainte.
Le gouvernement indique ainsi consacrer 5 millions d’euros aux investissements urgents dans les infrastructures de restauration. Il mentionne également des réflexions sur l’organisation plus efficace de la pause méridienne. En d’autres termes, la logistique est bien identifiée comme une condition de réussite, mais elle intervient après que le prix a immédiatement stimulé la demande, comme si l’on avait mis la charrue avant les bœufs…
La généralisation du repas à un euro révèle une difficulté plus générale de l’action publique : une politique peut stimuler la demande sans que l’offre suive le rythme. Le phénomène est connu dans les systèmes de santé. Lorsque la demande de soins excède les capacités disponibles, l’ajustement ne passe pas par les prix, mais par les délais.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) souligne ainsi que les temps d’attente augmentent lorsque la demande dépasse l’offre, contrainte par les personnels, équipements et infrastructures. Ce mécanisme éclaire le cas de la restauration universitaire. Une baisse du prix génère davantage de repas sans créer ni caisses supplémentaires, ni mètres carrés, ni personnels. Quand le prix baisse sans que la capacité augmente, le rationnement ne disparaît pas, il change de forme en se transformant en congestion, en attente et en temps perdu.
Une étude menée dans un restaurant universitaire américain conclut certes qu’une allocation plus efficace des personnels vers les postes les plus sollicités réduit sensiblement les temps d’attente, mais une telle optimisation partielle ne saurait se substituer à un accroissement des capacités lorsque la demande additionnelle excède durablement l’offre.
Dans les Restos U français, l’évaluation doit donc intégrer les places disponibles, la capacité de production horaire, les effectifs mobilisables, les surfaces disponibles et les temps de rotation. L’enjeu réside ici dans l’adéquation (pour l’instant, ratée) entre ambition sociale de la mesure et capacités matérielles requises pour sa mise en œuvre.
Le repas à un euro nous rappelle qu’une politique publique ne peut être évaluée uniquement à partir de son coût budgétaire. Le prix d’une prestation sera parfois décidé pour répondre à des objectifs sociétaux (légitimes), tandis que la construction d’une capacité logistique se pense dans le temps long.
En ce qui concerne le repas à un euro, la promesse tarifaire a été placée au premier plan sans que la planification des opérations soit traitée avec la même urgence. Ainsi qu’on pouvait le craindre, les conséquences furent très vite visibles, avec des files d’attente qui s’allongent, un temps de déjeuner qui se réduit, et des étudiants qui renoncent parfois à se nourrir, comme les chaînes de télévision se sont plu à le médiatiser en septembre 2026.
La réaction ne s’est pas fait attendre de la part du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (Cnous). Dès le 24 septembre, il a été demandé aux Crous de bloquer par affichage l’accès de nouveaux étudiants à chaque Resto U dès lors que la capacité maximale d’accueil est atteinte. En clair, il s’agit d’empêcher les équipes de poursuivre leur activité au-delà de ce qu’elles peuvent assurer en toute sécurité.
Pour les étudiants, voilà une belle occasion de redécouvrir une vieille leçon logistique. Lorsque la demande excède fortement les capacités disponibles et que le prix ne joue pas son rôle de régulateur, c’est tout simplement une gestion de la pénurie qui s’impose. Hélas, il s’agit d’une étude de cas qui sort des salles de cours pour trouver une application concrète à l’entrée des Restos U.
Gilles Paché ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.09.2026 à 11:06
Marie Fruiquière, Architecte DE - Urbaniste. Docteure en Urbanisme et Aménagement du territoire, Cheffe de projet Stratégie Funéraire Métropolitaine, Ville et Eurométropole de Strasbourg - Chercheure associée, laboratoire Architecture, Morphologie / Morphogenèse Urbaine et Projet (AMUP), ENSA Strasbourg
Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou l’incinération seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?
Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.
Ce premier épisode est consacré aux cimetières. Ces lieux dévolus au repos éternel ne sont pas immuables et doivent parfois être déplacés. Mais « translater » un cimetière n’est pas une mince affaire…
L’ESSENTIEL
Les conséquences du dérèglement climatique pourraient engendrer l’augmentation du nombre de déplacements de cimetières dans les prochaines décennies.
Les « translations » de cimetières sont des chantiers complexe, qui peuvent s’étaler sur de très nombreuses années.
Les projets de déménagement de cimetières sont sensibles, notamment parce qu’ils redéfinissent le rapport des familles à leurs défunts et à la sépulture.
Au-delà de leur apparente permanence, les cimetières sont des espaces en mouvement. Relativement récent dans sa forme actuelle, le cimetière a, par le passé, été amené à déménager à plusieurs reprises.
Des nécropoles romaines aux cimetières paroissiaux en passant par les cimetières contemporains, ces chantiers de « translation de cimetières » ont notamment accompagné les grandes évolutions sociétales sur les pratiques funéraires.
Ces scénarios de translations de cimetières n’appartiennent pas seulement au passé, mais constituent une actualité bien présente au regard des défis environnementaux, interrogeant parallèlement les enjeux relatifs à la création de nouveaux cimetières.
D’un point de vue historique dans le contexte français, les premières migrations de sépultures sont liées au développement du christianisme, lequel a conduit au rapprochement des sépultures vers les lieux sacrés. Mais au 16e siècle, le fonctionnement des cimetières paroissiaux s’est complexifié dans les milieux urbains, en raison du manque de place et des problématiques sanitaires liées à l’accumulation des corps en décomposition.
En plus d’interdire les inhumations dans les églises, la déclaration royale du 10 mars 1776 ordonne alors l’agrandissement ou le transfert des cimetières pouvant nuire à la salubrité de l’air. En 1780, la fermeture du cimetière parisien des Innocents, suite à l’effondrement de son charnier, marque l’un des déménagements de cimetière les plus célèbres. Ce déplacement a en effet non seulement engendré la création des catacombes, mais aussi celle des grands cimetières parisiens (aujourd’hui intramuros) comme le Père-Lachaise.
À la même période, le décret du 23 prairial an XII (12 juin 1804) pose les bases de la législation funéraire, encore en vigueur aujourd’hui dans le Code général des collectivités territoriales, notamment en matière de translation et de création de cimetières.
Plus récemment, d’autres facteurs ont pu conduire à la translation de tout ou partie de cimetières. Citons, par exemple, la création de barrages hydroélectriques dans les années 1960-1970, qui a conduit à la reconstruction de villages entiers, comme à Bord-les-Orgues et Naussac, ou encore les projets d’infrastructures de transport, tels que celui qui a mené au déplacement, en 2010, de l’ancien cimetière de l’hôpital psychiatrique de Navarre, à Évreux (connu sous l’appellation « cimetière des fous »), situé sur le tracé d’un contournement autoroutier.
Dans une vision davantage prospective, ce sont les conséquences du dérèglement climatique qui pourraient engendrer l’augmentation du nombre de translations de cimetières dans les prochaines décennies.
Les exemples internationaux accréditent cette hypothèse. Ainsi, en 2014, le cimetière d’Oso, dans l’État de Washington, aux États-Unis, a dû être relocalisé temporairement sur un terrain moins instable, en raison d’un glissement de terrain massif. En Angleterre, à Happisburg, c’est l’érosion qui menace le cimetière, établi à flanc de falaise.
En France, il existe déjà des situations critiques, comme à Jugon-les-Lacs, en Bretagne, non loin de Dinan, où le conseil municipal, après de premières délibérations en 1986 et 1991, a confirmé en juillet 2022 la décision de fermer le cimetière autour de l’église, car il se situe en zone inondable. Sur le littoral, la submersion marine projetée montre que les villes côtières, dont certaines sont très urbanisées, pourraient également voir leurs cimetières engloutis, comme à Dunkerque ou Saint-Malo. Non moins sensibles, les régions de montagne connaissent leurs propres risques, comme à La Bérarde, ensevelie par une lave torrentielle liée à la fonte des glaciers en juin 2024.
Bien que la question des cimetières soit encore peu abordée dans ces scénarios, et à défaut de stratégies d’évitement, d’atténuation ou de résolution des enjeux climatiques, de tels évènements imposent aujourd’hui pour certains d’envisager leurs translations au risque, en cas d’inaction, de les voir disparaître sous les flots et la boue.
Mais comment procède-t-on pour déménager un cimetière ?
Toute translation est avant tout conditionnée à l’ouverture d’un nouveau cimetière, ou au fait qu’un cimetière existant dispose de suffisamment de place pour accueillir l’ensemble des restes mortels du cimetière à déménager.
Dans le cas d’une ouverture, les dispositions réglementaires du Code général des collectivités territoriales donnent des indications sur la surface du cimetière et ses capacités d’inhumations : nombre présumé des défunts, taille des sépultures et des entre-tombes, etc. Elles posent également un cadre en termes de localisation (terrains les plus élevés exposés au nord, profondeur de la nappe phréatique, etc.) et d’aménagements, tels que la mise en place d’un ossuaire dans l’enceinte du cimetière pour accueillir les restes mortels exhumés.
À l’échelle du territoire, les documents d’urbanisme comme le plan local d’urbanisme (PLU) renseignent des contraintes supplémentaires, comme l’existence d’orientations d’aménagements et de programmation qui définissent les stratégies d’aménagements du territoire en fonction des besoins, notamment l’identification, la quantification et la spatialisation du besoin en logements, ou l’identification d’une zone à enjeux pour la création de zones d’activités, etc. De manière semblable, les trames environnementales, à l’instar de la trame verte et bleue, constituent des réseaux de continuités et de réservoirs écologiques où les aménagements sont souvent limités pour éviter la fragmentation des milieux naturels.
Ces conditions s’avèrent parfois difficiles à concilier dans les milieux urbains, où le foncier se raréfie et se morcelle et où les quelques terrains disponibles sont rarement attribués de manière prioritaire aux espaces funéraires.
La création du nouveau cimetière fait par ailleurs l’objet d’une procédure complexe et chronophage, avant que puissent enfin être réalisées les premières (ré-)inhumations : processus délibératifs communaux (voire intercommunaux), transactions foncières, obtention des autorisations d’urbanisme nécessaires, diagnostics préopérationnels (hydrogéologique, écologique, archéologique, etc.), études ou enquêtes publiques sont autant d’étapes préalables avant le démarrage des travaux.
Enfin, dès lors que le nouveau cimetière est livré, la translation en elle-même peut débuter.
Le cimetière étant un équipement public, le pouvoir de décision d’une translation revient généralement au conseil municipal (sauf si la compétence funéraire a été reprise par un Établissement public de coopération intercommunale tel qu’une métropole). Une fois la décision de translation arrêtée, le processus de déménagement s’opère en trois phases juridiquement qualifiées.
Lorsque la translation d’un cimetière a été actée, l’attribution de nouvelles sépultures n’y est plus possible. Des inhumations peuvent cependant encore être réalisées dans les caveaux existants s’il y reste des places disponibles (sauf si le terrain du cimetière à fermer est reconnu d’utilité publique - à l’image des infrastructures énergétiques ou de transport par le passé).
En dehors de ces éventuelles inhumations, le cimetière doit rester en l’état et sans usage durant les cinq années qui suivent la délibération, en écho au délai de rotation minimal durant lequel les dépouilles ne peuvent être exhumées qu’à la demande de l’autorité judiciaire ou de la famille. Ainsi, la commune ne peut d’office procéder à des transferts de restes mortels.
Durant ce délai, les familles ont la possibilité de demander l’exhumation de leurs défunts pour qu’ils soient réinhumés gracieusement dans le nouveau cimetière, sur un emplacement égal en superficie à la concession initiale. L’exhumation se fait aux frais de la commune, mais cette dernière peut exiger que les familles titulaires de la concession prennent en charge la dépose, la repose ou la démolition du monument, ainsi que les éventuelles dépenses de pompes funèbres.
La deuxième phase débute une fois ces cinq ans passés. La commune peut alors procéder d’office aux exhumations et transferts de restes mortels encore présents. Les tombes non déménagées par les concessionnaires et ayants droit ont théoriquement vocation à être transférées avec le bénéfice de la concession, si cette dernière n’est pas arrivée à échéance. Néanmoins, à défaut de demande, la pratique consiste souvent dans le regroupement des restes dans un ossuaire.
Une fois les exhumations finalisées, le cimetière peut faire l’objet d’un déclassement du domaine public permettant de « louer » le terrain désaffecté à un tiers, à condition qu’il ne fasse l’objet d’aucune fouille ou fondation pour des constructions jusqu’à ce que les conditions de la troisième phase ne soient réunies.
La dernière étape est celle de l’aliénation du cimetière, autrement dit de la cession de la propriété du terrain. Cette aliénation ne peut avoir lieu qu’après cinq ans d’affermage et dix ans après la dernière inhumation. La commune peut alors, si elle le souhaite, vendre le terrain du cimetière.
Au final, il est difficile d’estimer la durée moyenne d’une translation tant les variables sont nombreuses : raison et urgence de la translation, nombre de sépultures à transférer, durée du projet de conception et construction du nouveau cimetière, le cas échéant, comprenant les éventuelles acquisitions, les études, les travaux et tous les aléas d’un chantier, etc. Bref, à défaut de pouvoir donner un temps moyen, nous pouvons ici rappeler qu’à Jugons-les-Lacs, le projet de translation du cimetière a débuté il y a déjà 40 ans.
En raison non seulement de la logistique, mais aussi du poids financier qu’ils représentent, les chantiers de déménagement de cimetières restent à ce jour relativement rares. L’orchestration d’un tel chantier soulève en effet des questions organisationnelles complexes pour les communes.
Au-delà des temporalités longues, ces opérations impliquent un suivi assidu. Celui-ci doit être poursuivi malgré d’éventuels changement au sein du personnel municipal, et quelle que soit la succession des agendas politiques ou autres évènements dépassant les conditions d’exercice de l’institution publique locale.
En outre, ces déménagements nécessitant souvent la création d’un nouveau cimetière, ils impliquent des enjeux fonciers et environnementaux qui peuvent rajouter une complexité supplémentaire.
De ce fait, historiquement, ces opérations de transferts n’ont pas toujours été menées, comme en témoigne la présence récurrente de cimetières au pied de certaines églises. Cependant, les enjeux climatiques pourraient contraindre dans les prochaines années les décideurs à devoir considérer l’éventualité de translations contemporaines.
La translation d’un cimetière est un chantier à deux visages. D’un côté, elle peut constituer un levier de transformation des espaces et pratiques funéraires. Ouvrir un nouveau cimetière permet de faire évoluer sa gestion technique et administrative et son aménagement, en proposant par exemple des sépultures alternatives ou en y laissant davantage de place pour les natures.
De l’autre côté, la fermeture de l’ancien cimetière peut entraîner la perte d’un patrimoine funéraire ou des contradictions avec les logiques de limitation de l’artificialisation des sols ou d’optimisation des ressources (financières, foncières, naturelles, etc.).
Pour terminer, soulignons que les translations de cimetière redéfinissent le rapport des familles à leurs défunts et à la sépulture.
Les recherches qui se sont penchées sur la question des déplacements de villages ont révélé la sensibilité de « l’objet cimetière ». Celui-ci cristallise l’ancrage à un territoire, et son déménagement peut parfois être garant du bon déroulé du déplacement des populations, au-delà du relogement des vivants.
Les exemples du passé peuvent nous aider à appréhender certains écueils, qu’il s’agisse de la désorganisation des exhumations ou du mauvais phasage pour l’ouverture du nouveau cimetière. Ils permettent aussi de clarifier certaines procédures sur le plan juridique, notamment la publicité autour des exhumations, ou le statut des restes mortels exhumés d’une concession active par la commune.
Enfin, en fonction de leur éloignement, l’emplacement des nouveaux cimetières peut venir questionner la mise à distance de la mort, voire son invisibilisation.
Derrière le travail d’anticipation du déménagement se joue donc aussi la construction des récits pour (et par) ceux qui restent. L’enjeu est qu’ils puissent eux aussi, à côté des institutions territoriales et étatiques, être acteurs de ces grands changements, qui pourraient prendre place dans un monde incertain.
Remerciements :
- Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;
- Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;
- Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle Funéraire Public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction Culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.
Marie Fruiquière est membre de la Ville et Eurométropole de Strasbourg et participe à ce titre à l'Union du Pôle Funéraire Public. Ses recherches ont précédemment bénéficié de financements de l'Association Nationale de la Recherche et de la Technologie, de la Ville et Eurométropole et de la Fondation Palladio. Aucun de ces acteurs n'a participé à la rédaction ou à la relecture de cet article ni ne tire profit de cet article.
27.09.2026 à 11:03
Antoine Marie, Chercheur post-doctorant, Sciences Po; École normale supérieure (ENS) – PSL
Maxime Audinet, Assistant Professor in International Relations and International Communication, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)
KEY TAKEAWAYS
• On September 24, the European Union sanctioned Xenia Fedorova, the Russian former head of the French arm of Russia Today (RT) and media commentator for the Bolloré group for her role in engaging in foreign information manipulation and interference (FIMI). It follows a French expulsion order against the Russian propagandist in July 2026.
• Accused of spreading Kremlin propaganda, she counterattacks by presenting herself as the victim of “single-minded thinking” spread by mainstream media in Western countries.
• In doing so, she exploits a clever rhetorical and cognitive mechanism: rather than trying to convince us, the aim is to turn our own aspiration to critical thinking against “official” sources, to push Russian propaganda.
The European Council has decided to adopt restrictive measures against Xenia Fedorova for her role in Russia’s continued hybrid activities, and in particular for engaging in foreign information manipulation and interference (FIMI), “thereby undermining democracy and stability in the EU and its member states”.
The former head of the French network of Russia Today (RT) until the ban of this Russian state media outlet by the European Union after Russia’s 2022 invasion of Ukraine, Xenia Fedorova had found, early 2025, a prime platform in the media outlets owned by French media mogul Vincent Bolloré: CNews, Europe 1, JDNews. It was via these channels that she regularly defended the Kremlin’s positions on the war in Ukraine, minimising the Russian invasion, or downplaying the documented abduction of Ukrainian children reported by the international press.
In late July 2026, France issued a deportation order against Fedorova, after Interior Minister Laurent Nuñez accused her of being “a channel for disinformation campaigns run by Russian authorities”, while the Minister for Europe and Foreign Affairs Jean-Noël Barrot branded her a “card-carrying propagandist”. Fedorova disputes these labels – she has filed appeals against the deportation proceedings, without success – and presents herself as a marginalised, even “banned” voice from a restrictive French media landscape (echoing the title of her book, published in 2025 by Fayard, a publishing house owned by Vincent Bolloré).
It is this last argument that deserves closer attention. As outlined in Maxime Audinet’s latest book on Russia Today (RT), Fedorova’s rhetorical method consists of relaying, without the slightest criticism, the official Russian narratives on the war in Ukraine and other topics, all the while presenting RT as a “counter-hegemonic” and “alternative” media outlet standing up to a supposed “single-minded thinking” of Western media.
The established account – which finds, through multiple independent and expert sources, Russian aggression and the illegal annexation of Ukrainian territories – is never engaged with on its merits. It is instead recast as a “dominant”, institutional narrative, and therefore suspect by construction. Fedorova’s own speech, meanwhile, dons the garb of the persecuted outsider that authoritarian establishment forces would supposedly like to silence.
This process is not improvised, nor is it simply a matter of Fedorova’s personal skill. It exploits a mechanism well documented by cognitive science: epistemic vigilance.
According to the work of Dan Sperber, Hugo Mercier, and their colleagues, humans possess intuitive capacities to assess not only the content of a message, but also the reliability of its source – particularly its capacity, willingness and interest in deceiving us. The more powerful a source appears, the more it seems positioned to manipulate us and capable of harming us should it try to deceive us. As a result, the more powerful a source – for instance because it is governmental – the more this informational filter is likely to be triggered, especially in the minds of citizens with low trust in political institutions.
Epistemic vigilance is a generally healthy reflex: it keeps us from believing just anyone at their word and from being exploited. Communication could only have evolved, over the course of our species’ history, because it was, on average, advantageous for both those who send and those who receive messages – something only possible if instances of deception can be detected.
But this vigilance mechanism can be hijacked, exploited for ends contrary to individuals’ interest in knowing the truth. By labelling the true Western narrative on Ukraine as “single-minded thinking” in order to discredit it, Fedorova activates this aspiration to critical, independent thinking among a public that has legitimately been burned by real precedents of lies or contradictions in governmental discourse. Among these lies and contradictions, one can cite the lies of the G.W. Bush administration regarding supposed Iraqi weapons of mass destruction in 2003, but also France’s contaminated blood scandal, the signing of the Lisbon Treaty despite the “no” vote on the European Constitution project, or the inconsistencies of Emmanuel Macron and his government regarding the effectiveness of masks during the COVID-19 pandemic.
Ordinary citizens who are receptive to Fedorova’s and Russian propaganga often do not realise the reasons why the European discourse on Ukraine is more reliable than the Russian one. The European discourse has been produced by institutions that broadly follow collective, distributed, and professional fact-checking procedures like independent audit and expertise, peer review, cross-referencing of sources. A European expert or journalist who publishes a major error about who triggered the war in Ukraine risks torching their reputation, and potentially loosing their job. The fact those institutions operate in European, by and large democratic nations with free elections, political pluralism and an independence of powers means their claims are subject to a much higher degree of scrutiny, to stronger demands for transparency and integrity than the Kremlin’s discourse.
Meanwhile, Fedorova’s own source, the Russian state – an aggressor state defending its own narrative of a conflict it started – escapes the same suspicion, even though it ought to be the prime target of it.
This is not an isolated invention. Political communication specialist Ilya Yablokov showed, as early as 2015 in the journal Politics, that RT builds a significant part of its editorial strategy on mobilising conspiracy theories aimed precisely at delegitimising Western narratives by portraying them as instruments of a hidden power, all while presenting Russian positions as the authentic voice escaping this control.
Social scientists Christopher Paul and Miriam Matthews theorised a similar type of Russian disinformation effort under the name of the “firehose of falsehood”: the production of a massive volume of false content, disseminated continuously across multiple channels, with no concern for internal consistency.
According to the authors, the goal of this latter type of disinformation is often not so much to convince the audience of one particular alternative version of the facts, but rather to produce a generalised cynicism: the idea that the truth is unknowable anyway, that no one can be trusted, which renders any rational debate grounded in shared facts pointless. Sometimes, sowing doubt is enough: it is not always necessary to secure acceptance of a given claim.
It would be tempting to conclude that the public, who is convinced by this kind of “anti-establishment” discourse, is simply ‘gullible’. It is, in a sense, the opposite. As Sperber, Mercier, and their colleagues point out in their work on epistemic vigilance, the dominant bias in human cognition is not to believe others too readily. It is rather a form of epistemic conservatism, a difficulty in granting another person’s testimony – including that of a legitimately informed or expert source – the trust it would deserve.
The paradox of this type of conspiratorial discourse is that scepticism, supposedly meant to protect us, ends up turning against the institutions – professional academics, investigative journalists, ministries of European democracies – which, despite their imperfections, remain the best equipped to establish facts, thanks to collective editorial and methodological procedures.
Trust is then redirected towards far less verified and regulated sources, such as the official discourse of the Russian state, which has no internal counterbalancing power, on the grounds that these are “non-dominant”, “unofficial” voices – an appeal that seduces minds with low political trust and a desire for independence.
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Antoine Marie received funding from France's national research fund (ANR) as part of his research.
Maxime Audinet received funding from France's national research fund (ANR) as part of his research.