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24.07.2026 à 11:51

Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail

Hannah Fair, Lecturer in Human Geography, University of Southampton

Souvent méprisés, parfois contraints de se faire discrets pour ne pas embarrasser leurs clients, les dératiseurs et désinsectiseurs aiment pourtant profondément leur métier. Une recherche révèle les ressorts inattendus de cet épanouissement professionnel.
Texte intégral (1556 mots)
Le métier de dératiseur et désinsectiseur ne se résume pas à éliminer des nuisibles. Il demande des connaissances en biologie, un sens de l'enquête, de l'adaptation et beaucoup de psychologie. torook/Shutterstock

Pourquoi des personnes passent-elles leurs journées à traquer des rats, des punaises de lit ou des cafards… et adorent leur travail ? Une enquête menée auprès de professionnels montre que la résolution de problèmes, le contact humain et le sentiment d’être utile comptent davantage que les conditions difficiles.


Être dératiseur ou désinsectiseur consiste à s’attaquer à des animaux que la plupart d’entre nous feraient tout pour éviter. Pourtant, capturer des rats ou combattre des cafards s’avère être un travail étonnamment gratifiant.

Mes recherches montrent que ce niveau surprenant de satisfaction au travail s’explique par la diversité des missions, les défis quotidiens et les relations humaines qu’offre ce métier. Les professionnels que j’ai interrogés m’ont également expliqué que leur travail avait un impact positif sur la vie des gens.

Je l’ai découvert en passant les dernières années plongé dans l’univers de la dératisation et de la désinsectisation professionnelles. J’ai assisté à des salons spécialisés, lu la presse du secteur, interrogé des dératiseurs et désinsectiseurs et les ai accompagnés lors de leurs interventions.

Une chose m’a particulièrement frappé : la diversité des nuisibles auxquels ils sont confrontés, mais aussi celle des lieux où ils interviennent. Cette variété les oblige à faire preuve d’un véritable sens de l’enquête et de la résolution de problèmes.

Beaucoup d’imprévus

La plupart des dératiseurs et désinsectiseurs sont des généralistes, capables d’intervenir contre une grande variété de nuisibles, des rats et des souris aux guêpes, punaises de lit ou mites. Chaque infestation exige une compréhension fine du comportement de l’animal concerné.

Les professionnels que j’ai rencontrés m’ont expliqué que leur travail, notamment lorsqu’ils interviennent chez des particuliers, exige une grande capacité d’adaptation. Certains animaux apprennent par exemple à éviter les pièges ou développent une résistance à certains produits. Cette part d’imprévu empêche le métier de devenir monotone ou routinier.

Comme me l’a expliqué un dératiseur : « Il n’y a pas de cas type avec les rats ou les souris. C’est toujours différent. Les maisons changent, les situations changent, les points d’entrée changent. Les motivations des animaux et leurs sources de nourriture aussi. » Un autre résumait ainsi son métier : « Chaque journée est différente, et c’est ce qui la rend intéressante. Chaque intervention a ses particularités. Aucun chantier ne ressemble à un autre. »

Les dératiseurs et désinsectiseurs bénéficient aussi d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail, qu’ils soient indépendants ou salariés d’une grande entreprise. Beaucoup s’intéressent de près à la biologie, aux habitats et au comportement des animaux qu’ils combattent, et apprécient ce contact avec le monde vivant.

Nombre d’entre eux m’ont confié éprouver une véritable fascination, voire de la curiosité, pour les espèces auxquelles ils sont confrontés, certains allant jusqu’à avoir leurs favorites. Et malgré le fait que leur métier implique souvent de tuer des animaux, j’ai constaté un profond respect de la nature au sein de la profession.

Tout n’est cependant pas rose.

« Les gens vous prennent pour un Néandertalien »

Le métier oblige souvent à travailler dans des conditions peu enviables, par exemple dans des égouts ou des combles envahis de fientes d’oiseaux. Il soulève aussi des questions éthiques : certains professionnels m’ont confié ressentir, en privé, de la culpabilité ou un malaise lorsqu’ils doivent tuer certaines espèces.

Dans l’ensemble, les dératiseurs et désinsectiseurs se montrent pourtant soucieux du bien-être animal. Lorsqu’ils doivent recourir à des méthodes létales, ils cherchent le plus souvent à limiter autant que possible les souffrances des animaux.

Et bien que leur travail joue un rôle essentiel pour la santé publique, cette profession reste peu considérée socialement. Les compétences techniques et les connaissances qu’elle mobilise sont largement sous-estimées.

Comme me l’a résumé l’un des professionnels interrogés : « Les gens vous prennent pour une sorte de Néandertalien, un abruti qui assomme de petits animaux à fourrure avec un bâton. »

Plusieurs professionnels m’ont raconté que certains clients leur demandaient de garer leur véhicule à distance de leur domicile, d’entrer par une porte dérobée ou d’utiliser des camionnettes sans logo, afin de dissimuler le recours à un dératiseur ou un désinsectiseur. D’autres ont été confrontés à un mépris plus direct : des clients leur interdisaient d’utiliser leurs toilettes ou faisaient des remarques désobligeantes sur leur métier.

L’un de mes interlocuteurs, issu d’une entreprise familiale, m’a raconté que son fils adulte contrôlait des boîtes d’appât sous un évier dans la salle des professeurs d’une école lorsqu’il a entendu un enseignant lancer : « Oh la la… imaginez passer toute sa vie à faire ça. »

Souvent solitaire

Malgré l’autonomie qu’il offre, le métier de dératiseur et désinsectiseur s’exerce souvent en solitaire, ce qui peut entraîner un sentiment d’isolement et des difficultés psychologiques. Cet inconvénient est toutefois souvent compensé par les liens d’amitié très forts qui unissent les professionnels du secteur – y compris entre dirigeants de petites entreprises pourtant concurrentes – ainsi que par le sentiment d’être socialement utiles, notamment lorsqu’ils viennent en aide à des particuliers confrontés à une infestation. Cette aide peut d’ailleurs être déterminante, les infestations de nuisibles ayant souvent des répercussions importantes sur la santé mentale.

Comme me l’a confié l’un d’eux : « Je trouve ça incroyablement gratifiant de voir des gens passer d’un état de profonde détresse à un immense soulagement, avec une reconnaissance extraordinaire. » Un autre ajoutait : « J’aime apprendre à connaître mes clients, plaisanter avec eux, résoudre leurs problèmes et sentir qu’ils m’accordent leur confiance. »

Certains dératiseurs et désinsectiseurs privilégient même l’entraide au profit. Ils accordent parfois, de manière informelle, des réductions ou des visites supplémentaires aux retraités ou aux clients les plus modestes, ce qui renforce le sentiment d’exercer un métier utile et gratifiant.

La recette du bonheur au travail

Le secteur cherche aujourd’hui activement à recruter de nouveaux professionnels, mais ce métier n’est pas fait pour tout le monde. Pour ma part, je m’attacherais probablement trop à mes colocataires rongeurs involontaires pour avoir un jour recours à un dératiseur.

La lutte contre les nuisibles soulève en outre des questions complexes, qu’il s’agisse du bien-être animal ou des effets environnementaux des produits chimiques utilisés. Mes recherches auprès des dératiseurs et désinsectiseurs donnent ainsi un aperçu des ingrédients qui rendent un travail à la fois agréable et porteur de sens.

Parmi eux figurent la diversité des missions, l’autonomie, les relations avec les autres et le sentiment d’exercer une activité utile à la société. Et si un métier comme la lutte contre les nuisibles peut réunir toutes ces qualités, alors son avenir semble plein de promesses.

The Conversation

Hannah Fair reçoit des financements de l'Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni et a auparavant bénéficié d'un soutien de la Royal Geographical Society. Dans le cadre de ses recherches sur le secteur britannique de la dératisation et de la désinsectisation, elle est membre du groupe de travail sur les relations avec le monde universitaire de la British Pest Control Association (BPCA).

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24.07.2026 à 11:50

« Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves

Zdenka Sokolickova, Postdoctoral Researcher, Arctic Centre, University of Groningen

Christy Hehir, Senior Lecturer in Tourism and Events, University of Surrey

Elizabeth Cooper, Postdoctoral Researcher, Arctic Centre, University of Groningen

L’Antarctique attire chaque année davantage de touristes. Mais pour certains guides, voir les glaciers fondre et les colonies de manchots se remplir de visiteurs est devenu moralement insupportable. Ils racontent pourquoi ils ont décidé de partir.
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Observer le changement climatique au plus près, tout en contribuant à amener toujours plus de visiteurs sur l’un des écosystèmes les plus fragiles au monde : c’est le dilemme qui a poussé plusieurs guides touristiques à quitter l’Antarctique.


« On voyait d’immenses pans de glacier s’effondrer dans la mer, et on avait juste envie de pleurer. Mais tous les touristes applaudissaient. Et vous vous disiez… “Vous ne voyez vraiment pas le lien ?” »

Ces mots sont ceux d’un ancien guide touristique en Antarctique que nous avons interrogé. Pour tous les passionnés de nature, difficile d’imaginer un métier plus enviable. Pendant plusieurs mois, ils vivent au milieu des manchots, des orques et des glaciers, tout en faisant découvrir à leurs visiteurs l’un des endroits les plus extraordinaires et préservés de la planète.

Mais pour certains guides, comme ceux que nous citons dans cet article, ce privilège est progressivement devenu impossible à concilier avec leurs convictions. Voir les effets du changement climatique se manifester sous leurs yeux, tout en contribuant à amener chaque année des milliers de visiteurs supplémentaires sur le continent, les a finalement poussés à abandonner le métier dont ils avaient pourtant toujours rêvé.

Le tourisme en Antarctique connaît une croissance fulgurante. Plus de 120 000 visiteurs s’y sont rendus durant la saison 2025-2026, et ils pourraient être 450 000 chaque été d’ici une dizaine d’années. Notre nouvelle étude montre comment les guides touristiques en Antarctique sont confrontés à un profond dilemme : faire découvrir à un nombre toujours plus important de visiteurs un écosystème extrêmement fragile, tout en contribuant à l’une des formes de tourisme les plus émettrices de CO2.

« J’y étais lors de la journée la plus chaude jamais enregistrée, en 2020. Je randonnais sur un glacier en tee-shirt, je pilotais des Zodiac sans gants. C’était vraiment triste. Les effets du changement climatique vous sautent littéralement au visage. »

Nous avons interrogé 25 anciens guides en Antarctique qui ont choisi de quitter leur métier (tous les témoignages sont anonymisés). Tous expliquent n’avoir plus été capables de concilier leurs convictions avec les conséquences du tourisme dont ils étaient témoins au quotidien.

« Très souvent, les manchots n’avaient que quelques heures de répit pendant la nuit. Le reste du temps, des centaines de personnes traversaient les colonies sans interruption. »

Si les opérateurs touristiques affirment souvent qu’un voyage en Antarctique permet de sensibiliser les visiteurs aux enjeux environnementaux, ces anciens guides disent avoir été frappés par leur méconnaissance de l’impact des activités humaines sur cet écosystème.

Des manchots
Des manchots à l’horizon. TC Photography/Unsplash, CC BY-SA

Aucun de ces guides n’a quitté son métier sur un coup de tête. Leur décision est le fruit d’années de réflexion, de doutes et de conflits moraux.

« Nous étions constamment tiraillés entre deux aspirations : l’enthousiasme de travailler en Antarctique, dans ces régions isolées que nous aimions tant, et le sentiment de participer au développement de l’industrie touristique. »

« Je ne peux plus prendre part à cette mascarade qu’est le tourisme de croisière en Antarctique à l’ère du changement climatique. Comment pourrais-je continuer à y emmener des gens, leur parler du changement climatique et ne rien faire contre ? »

Le parcours de ces anciens guides en Antarctique montre que les changements les plus profonds sont rarement le fruit d’une décision soudaine. Ils résultent souvent d’un long cheminement, douloureux, marqué par les compromis et les remises en question. Pour beaucoup, le fait d’agir pendant des années à l’encontre de leurs convictions a fini par peser sur leur bien-être.

« Au fond, je me demande ce que je pourrai dire à mes enfants quand je serai sur mon lit de mort. Est-ce que je pourrai les regarder dans les yeux et leur dire : “J’ai essayé” ? Je ne crois pas que j’aurais pu le faire si j’avais continué ce travail. »

L’histoire de ces guides, qui ont renoncé à l’un des métiers les plus fascinants du tourisme mondial, montre avec force que renoncer à un mode de vie jugé non durable peut avoir un coût personnel bien réel.

« Aujourd’hui encore, l’Antarctique reste, dans mon esprit, l’environnement le plus sauvage et le plus extraordinaire qui soit. C’est un lieu qui mérite d’être protégé à tout prix. Or j’ai le sentiment que le tourisme, et notre simple présence là-bas, produisaient exactement l’effet inverse. »

Nombre des personnes interrogées restent profondément attachées à l’Antarctique et regrettent parfois d’avoir quitté ce métier. Ces sentiments contradictoires font partie intégrante des décisions prises par souci de protéger les autres, y compris des environnements aussi lointains et fragiles.

« Est-ce que j’aimerais prendre un avion demain pour retourner au bord de la banquise et emmener des gens sur la glace ? Oui, une grande partie de moi en a encore envie. Mais je sais aussi que je me sentirais terriblement mal après l’avoir fait. »

Aimer, puis partir

Pour les personnes que nous avons interrogées, prendre soin de l’Antarctique a finalement signifié renoncer au tourisme sur le continent. Leurs témoignages montrent que l’éloignement n’affaiblit pas nécessairement le sentiment de responsabilité. Protéger l’Antarctique a fini par signifier le quitter, et beaucoup disent s’être sentis mieux après leur départ. Parfois, la meilleure façon de préserver un lieu que l’on aime est simplement de le laisser en paix.

« J’avais le sentiment d’agir constamment à l’encontre de ce que je savais juste, et je crois que mon corps le ressentait lui aussi. Le jour où j’ai décidé de partir, je me suis senti tellement mieux. C’était comme si je pouvais enfin respirer à nouveau. »

Si vous vous êtes déjà demandé si votre travail était en accord avec vos valeurs, ces parcours offrent une réflexion éclairante sur l’équilibre entre carrière, bien-être et responsabilité environnementale. L’histoire de ces guides invite aussi à regarder autrement la meilleure façon de protéger l’Antarctique : en acceptant parfois de ne pas y aller.

The Conversation

Zdenka Sokolickova reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

Christy Hehir reçoit un financement du programme PT-REPAIR ADAPT de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO). Les travaux présentés s'inscrivent dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003), auquel elle collabore à titre bénévole.

Elizabeth Cooper reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

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24.07.2026 à 11:49

Arêtes de poisson, quarantaine et vaccination : les armes des Aborigènes contre la variole

Heidi Norman, Professor of Australian and Aboriginal History, Faculty of Arts, Design and Architecture, Convenor: Indigenous Land & Justice Research Group, UNSW

Nicholas Pitt, Postdoctoral Fellow, School of Humanities & Languages, UNSW

Longtemps, les historiens ont surtout étudié les origines de l’épidémie de variole qui a ravagé le sud-est de l’Australie au début des années 1830. De nouvelles recherches montrent que les peuples aborigènes ne furent pas seulement des victimes…
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Les peuples wiradjuri, gomeroi et wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole. Ici les plaines de Bathurst et la colonie de Nouvelle-Galles du Sud, représentées par Augustus Earle. Mitchell Library, State Library of New South Wales

Une étude fondée sur un rapport médical oublié de 1831 éclaire d’un jour nouveau l’épidémie de variole qui frappa les peuples aborigènes du sud-est de l’Australie. Elle montre qu’ils ont activement combattu la maladie, tout en poursuivant leur lutte contre les colons.


Alors que les nations aborigènes menaient une série de campagnes coordonnées et stratégiques pour défendre leur Pays ancestral contre les colons envahisseurs, une épidémie de variole se propagea dans le sud-est de l’Australie entre 1830 et 1832. Elle frappa de manière disproportionnée les peuples aborigènes, faisant de très nombreuses victimes parmi les Premières Nations exposées au virus.

Jusqu’à présent, les recherches historiques se sont principalement intéressées aux origines de cette épidémie, à son bilan humain et à la responsabilité éventuelle des colons. Pourtant, les guerres menées par les peuples aborigènes à la fin des années 1830 montrent que de nombreuses communautés avaient survécu à cette première épidémie. Comment les Aborigènes ont-ils réagi et réussi à faire face à cette nouvelle maladie meurtrière ?

En nous appuyant sur un rapport médical peu connu de 1831 rédigé par le médecin militaire John Mair, notre étude récemment publiée propose un regard différent sur les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan, installés dans les plaines et les régions fluviales de l’actuel ouest et nord-ouest de la Nouvelle-Galles du Sud. Elle éclaire leur expérience de la maladie qu’ils appelaient « Boulol » dans les plaines du nord-ouest et « Thunna Thunna » dans les vallées de la Lachlan et de Wellington.

Nos recherches ont mis au jour trois réponses distinctes à cette épidémie, qui rappellent les principales stratégies de lutte contre les maladies adoptées à travers le monde — et qui restent encore largement utilisées aujourd’hui.

Des efforts pour isoler les malades et limiter les contacts

L’épidémie des années 1830 n’était sans doute pas la première vague de variole à frapper les peuples des plaines et des régions fluviales. En 1831, plusieurs hommes âgés vivant à proximité d’un élevage de bétail racontèrent au gérant de la station qu’ils avaient contracté la maladie dans leur enfance. Les cicatrices caractéristiques qu’ils portaient en étaient la preuve.

Il est probable que ces hommes avaient été infectés lors de l’épidémie de 1789 ou 1790, peu après l’apparition de la variole autour du campement des colons à Sydney Cove, avant que la maladie ne franchisse les montagnes pour gagner l’intérieur des terres. Ces anciens — comme d’autres habitants âgés des plaines — connaissaient donc déjà cette maladie, notamment grâce aux vastes réseaux d’échanges commerciaux et de communication qui reliaient le littoral aux régions de l’intérieur. Il n’est alors pas surprenant qu’ils aient élaboré des stratégies réfléchies pour faire face à cette nouvelle épidémie, notamment en éloignant les populations des foyers d’infection et des zones les plus densément peuplées.

Dans ce même domaine d’élevage, le régisseur observa qu’un petit groupe vivait à l’écart d’un groupe plus important touché par la maladie. Ce que le gardien de troupeaux interpréta comme de l’hostilité relevait peut-être en réalité d’une mesure d’isolement strict. Cette pratique rappelle les quarantaines, parfois imposées avec violence, dans les sociétés anglophones.

Un autre exemple provient d’un grand domaine d’élevage situé à Wallerawang, près de l’actuelle ville de Lithgow. Un groupe, « convaincu du caractère contagieux de la maladie », s’enfuit jusqu’à Emu Plains, à une centaine de kilomètres au sud-est, de l’autre côté de la chaîne de montagnes, afin d’échapper à l’épidémie.

Là encore, les Wiradjuri de la région de Wallerawang semblent avoir compris que la variole se transmettait d’une personne à l’autre. Une fois l’épidémie passée, ils revinrent. Nous le savons car, une dizaine d’années plus tard, l’éleveur James Walker rapporta qu’il se réjouissait de leur retour, dont il dépendait pour faire fonctionner son exploitation.

Élaborer des traitements

Les peuples aborigènes des plaines et des régions fluviales ne se contentèrent pas de fuir la maladie : ils mirent également en place des traitements pour soigner les malades. Le bagnard évadé George Clarke, surnommé « le Barbier », vécut plusieurs années parmi les Gomeroi. Il a laissé une description détaillée de la manière dont les guérisseurs Gomeroi traitaient la maladie.

Dans un premier temps, les malades étaient plongés dans de l’eau froide. Mais comme cette méthode n’empêchait pas les décès, elle fut abandonnée au profit d’autres traitements. Les cheveux étaient brûlés au plus près du cuir chevelu. Les guérisseurs poursuivaient ensuite les soins en « perçant les pustules à l’aide d’une arête de poisson aiguisée », avant d’en extraire le liquide à l’aide d’un instrument plat.

John Mair, qui interrogea Clarke, estimait que ces traitements étaient conformes aux meilleures pratiques médicales alors reconnues dans le monde pour soigner la variole. Médecin très qualifié, il était diplômé de l’université d’Édimbourg et avait été formé dans les plus grands hôpitaux britanniques et français.

Il retrouva dans son manuel de médecine des traitements similaires, notamment le rasage de la tête et le percement des pustules. Il jugeait tout à fait plausible que les savoirs médicaux aborigènes aient permis de réduire la mortalité liée à la variole et d’en atténuer les symptômes.

Le parcours même de George Clarke dans le bush témoigne de l’efficacité des pratiques Gomeroi. « Le Barbier » fut arrêté à deux reprises en 1831, en avril puis en octobre, avant et après l’épidémie. À chaque fois, il était accompagné de guerriers Gomeroi. La variole ne les avait pas empêchés de poursuivre leur combat contre ceux qui envahissaient leurs terres.

Se faire vacciner

Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan réagirent également à l’épidémie en acceptant de se faire vacciner. La variole était le premier virus contre lequel un vaccin fut mis au point. Dans les années 1830, cette technologie n’avait toutefois qu’une trentaine d’années d’existence et présentait encore d’importantes limites en matière d’efficacité et de sécurité.

Convaincu de l’intérêt de la vaccination, Mair en proposait déjà aux enfants des colons à Sydney. Lorsqu’il entendit les premières rumeurs d’une épidémie à l’ouest, il envoya des doses de vaccin, avant de pratiquer lui-même des vaccinations. Il savait toutefois que cette stratégie ne pouvait fonctionner qu’à condition d’être acceptée par les peuples aborigènes. Il constata alors rapidement que ceux-ci se faisaient vacciner avec beaucoup d’empressement, contrairement aux colons de Sydney, chez lesquels il avait observé « peu d’enthousiasme » pour cette pratique.

À la lecture des écrits de Mair, nous en concluons que ces Wiradjuri, dont les noms ne nous sont pas parvenus, ont choisi de lui faire confiance. Malgré les incertitudes qui entouraient encore cette pratique, ils acceptèrent une intervention qu’ils comprenaient probablement comme un moyen d’empêcher le retour de la variole.

Lorsque la vaccination n’était pas possible, au moins un groupe de colons proposait une alternative plus risquée : la variolisation. Une technique qui consistait à inoculer volontairement du pus prélevé sur des malades de la variole afin de provoquer une forme supposée bénigne de la maladie, censée protéger contre une infection ultérieure. Cette méthode était généralement efficace, même si elle présentait un risque de décès pouvant atteindre 3 %.

Lorsque la vaccination échoua à endiguer l’épidémie, Arthur Ranken, éleveur installé sur les rives de la Lachlan, pratiqua la variolisation sur plusieurs Wiradjuri et convainquit ses voisins, John et Jeremiah Grant, d’en faire autant. Les frères Grant procédèrent par étapes : ils testèrent d’abord la méthode sur dix personnes appartenant aux « tribus de Miles et de Camberrang », puis l’étendirent à d’autres membres de la communauté, avant que Jeremiah Grant ne se soumette lui-même à la procédure.

Cette procédure offrait bien une protection, mais au prix d’un risque beaucoup plus élevé. Les éleveurs y eurent peut-être recours avant tout pour préserver leur main-d’œuvre aborigène. Au XVIIIe siècle, la variolisation était devenue une pratique courante dans les plantations esclavagistes des Caraïbes et des Amériques pour cette raison. Arthur Ranken avait d’ailleurs des frères qui étaient à la fois médecins et propriétaires d’esclaves.

Ranken et les frères Grant semblent toutefois avoir négligé une étape essentielle de la variolisation : la mise en quarantaine stricte des personnes traitées. En omettant cette précaution, ils laissèrent les patients en convalescence transmettre la variole à d’autres, alors qu’eux-mêmes étaient désormais protégés.

Les conséquences

L’épidémie de variole du début des années 1830 fut sans aucun doute un événement dévastateur, qui fit de nombreuses victimes et marqua durablement les survivants. Mais s’en tenir à ce seul constat revient à raconter une histoire incomplète.

Les peuples Wiradjuri, Gomeroi et Wailwan des plaines et des régions fluviales ne sont pas restés passifs face à la variole, pas plus qu’ils ne l’étaient face aux autres formes de violence coloniale. Ils mobilisèrent avec discernement leurs savoirs traditionnels, leur sens de l’observation et leur intuition pour soigner les malades et lutter contre l’épidémie, en s’appuyant sur des réseaux d’échanges couvrant de vastes territoires où la maladie avait déjà sévi.

Moins de dix ans après l’épidémie, entre 1838 et 1844, les Gomeroi, les Wiradjuri et les Wailwan menèrent un soulèvement considéré comme l’un des temps forts de la résistance à la colonisation. Dans certaines régions, ils contraignirent même les colons à battre en retraite. La variole n’avait ni anéanti leurs cultures, ni entamé leur détermination à défendre leur Pays ancestral.

The Conversation

Heidi Norman a reçu des financements de l'Australian Research Council et de Greater Sydney Parklands.

Nicholas Pitt a reçu des financements de l'Australian Laureate Fellowship de l'Australian Research Council ainsi que de la School of Humanities and Languages de l'UNSW Sydney.

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24.07.2026 à 11:48

Le Royaume-Uni face au scandale des adoptions forcées de l’après-guerre

Lindsey Earner-Byrne, Professor of Contemporary Irish History, Trinity College Dublin

Janet Greenlees, Associate Professor of Health History, Glasgow Caledonian University

Dans une société où la honte était profondément ancrée dans les traditions religieuses, jusqu’à un demi-million d’enfants ont été confiés à l’adoption au Royaume-Uni et en Irlande sans le consentement de leur mère.
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Au milieu du XXᵉ siècle, les mentalités à l'égard de la maternité différaient profondément selon que les femmes étaient mariées ou non. Imperial War Museums

L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement le traumatisme des adoptions forcées. Cette page sombre de l’histoire révèle comment l’État et les institutions religieuses ont longtemps organisé la séparation des mères et de leurs enfants.


Début juillet, Keir Starmer, alors premier ministre britannique, a présenté ses excuses devant la Chambre des communes pour les adoptions forcées qui ont marqué l’histoire de l’Angleterre. Dans les tribunes se trouvaient des mères et des adultes adoptés directement concernés par ces pratiques.

Dans ses excuses, Keir Starmer a salué leur courage et leur résilience pour avoir mené, sans relâche, leur combat en faveur de la vérité et de la justice. Il a qualifié ces adoptions forcées de « tache sur notre histoire ».

« À toutes celles et tous ceux qui ont été touchés par ces pratiques, je veux dire ceci : la honte n’est pas la vôtre. Elle ne l’a jamais été. La honte est la nôtre », a-t-il déclaré.

Comme l’a souligné Keir Starmer, ces excuses officielles s’inscrivent dans le prolongement de celles déjà présentées par les gouvernements d’Écosse, du pays de Galles, d’Irlande du Nord et de la République d’Irlande – ainsi que dans d’autres pays – afin de reconnaître cette histoire traumatique.

Au cours des trois décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, les historiens estiment qu’entre 300 000 et 500 000 enfants ont été retirés à leur mère au Royaume-Uni et en République d’Irlande. La plupart de ces femmes étaient célibataires, et leurs enfants ont été proposés à l’adoption sans leur consentement libre et éclairé.

Si ces excuses sont largement saluées, militants et chercheurs soulignent qu’elles arrivent très tard. Une culture de la honte, enracinée dans les traditions catholiques, protestantes et d’autres courants religieux depuis le XIXe siècle, a perduré tout au long du XXe siècle. Notre recherche montre bien que ce système n’était pas seulement discriminatoire : il a aussi eu un coût humain considérable et causé des dommages durables à toutes les familles concernées. Comme l’a reconnu Keir Starmer dans sa déclaration, les autorités ont abusé de leur pouvoir pour exploiter des femmes vulnérables et leurs nourrissons.

Des affiches militantes collées sur un mur en Irlande
En Irlande comme au Royaume-Uni, les militants et les associations se battent depuis longtemps pour obtenir justice. William Murphy/Flickr, CC BY-SA

Une histoire de la honte

Le modèle de protection sociale qui s’est imposé en Grande-Bretagne et en Irlande après la Seconde Guerre mondiale était fondamentalement genré. Les femmes et les enfants n’avaient droit à une aide qu’en tant qu’épouses, veuves ou enfants d’un homme assurant les revenus du foyer. Cette organisation était renforcée par un système économique privilégiant le modèle du « soutien de famille » masculin, qui rendait pratiquement impossible pour les femmes – et plus encore pour les mères célibataires – d’accéder à l’indépendance financière grâce à leurs propres revenus.

Les gouvernements du Royaume-Uni et d’Irlande n’ont pas apporté aux mères célibataires, alors qualifiées de « mères non mariées », ni à leurs enfants dits « illégitimes », le soutien financier ou le logement dont ils avaient besoin. Ces termes étaient eux-mêmes destinés à stigmatiser les relations sexuelles hors mariage. Pourtant, seule la femme portait le poids de la honte lorsqu’une grossesse en résultait.

Les mères célibataires étaient présentées comme une menace pour l’ordre moral et économique de la société. Les envoyer dans des établissements où elles accouchaient avant que leur bébé soit confié à l’adoption était considéré comme une mesure moralement justifiée. Le secret était au cœur de ce système : il entretenait la honte des femmes et conditionnait leur « réintégration » dans la société à leur soumission aux règles imposées.

En 1943, le ministère britannique de la Santé a instauré des subventions pour les foyers maternels (mother-and-baby homes) en Angleterre ; en Écosse, cette mesure est entrée en vigueur l’année suivante. Ces financements bénéficiaient aussi bien à des établissements gérés par des organisations religieuses ou laïques qu’à des organismes d’adoption agréés. Ils ont favorisé l’ouverture de nouveaux foyers, la professionnalisation du secteur de l’adoption et une forte hausse du nombre d’adoptions.

En Irlande, les mother-and-baby homes étaient majoritairement administrés par des organisations catholiques ou, lorsqu’ils étaient protestants, par des associations laïques. Ces établissements étaient financés par des fonds publics, des dons caritatifs et le travail non rémunéré des mères qui y étaient placées.

Ces réseaux de contrôle dépassaient les frontières et s’inscrivaient profondément dans un ensemble de structures religieuses, politiques – à l’échelle nationale comme locale – et sociales. Les gouvernements britannique et irlandais acceptaient volontiers que la prise en charge de ces femmes et de ces enfants vulnérables soit considérée avant tout comme une question morale et religieuse. Ils apportaient un certain financement, mais exerçaient très peu de contrôle sur ces institutions.

À partir des années 1950, l’adoption est devenue la réponse privilégiée des pouvoirs publics à ce que l’on appelait alors « l’illégitimité ». Les droits des parents adoptifs à devenir parents étaient systématiquement placés au-dessus de ceux des mères biologiques et de leurs bébés, ces derniers étant de plus en plus dépeints comme des personnes délinquantes, égoïstes ou vivant « aux crochets » de l’État.

Une stigmatisation durable

En 1972, l’Irlande a instauré une modeste allocation destinée aux mères célibataires. Cette mesure ne traduisait pas une évolution des mentalités, mais répondait avant tout à la volonté de dissuader les femmes de se rendre en Grande-Bretagne pour avorter.

En Angleterre et au pays de Galles, les premières dispositions législatives accordant aux mères célibataires un droit au logement ainsi qu’une prestation publique pour les familles monoparentales, non soumise à condition de ressources, ont été adoptées en 1974. L’Écosse a suivi en 1977.

À partir des années 1980, pour diverses raisons, le nombre d’adoptions a diminué dans l’ensemble de ces pays. Depuis, les familles monoparentales sont devenues beaucoup plus nombreuses. Selon les données de l’Office for National Statistics, en 2021, 15,4 % des enfants au Royaume-Uni vivaient avec un seul parent ; en Irlande, cette proportion atteignait 25 %.

Les familles monoparentales ont toujours été, dans leur grande majorité, dirigées par des femmes. C’est en Écosse que cette proportion est la plus élevée, avec 92 %. En Angleterre, au pays de Galles, en Irlande du Nord et en République d’Irlande, elle s’établit autour de 86 %. Les familles dirigées par une femme restent plus exposées aux difficultés économiques, sociales et sanitaires : elles sont davantage touchées par la pauvreté et connaissent, en moyenne, des résultats moins favorables en matière de santé et d’éducation que les familles biparentales.

Si les mentalités ont évolué, les préjugés, eux, persistent. Des organisations telles que One Parent Families Scotland, Gingerbread et One Family en Irlande constatent toutes que ces mères continuent de subir une stigmatisation liée à leur statut de parent isolé.

En 2013, la Première ministre australienne Julia Gillard a présenté des excuses officielles aux Australiens touchés par les adoptions forcées. Depuis, les gouvernements d’Irlande, d’Irlande du Nord, d’Écosse et du pays de Galles ont, eux aussi, adopté différentes formes de reconnaissance.

En Irlande, lorsque le rapport final de la commission d’enquête mandatée par le gouvernement a été publié en 2021, le Taoiseach (premier ministre), Micheál Martin, a présenté ses excuses pour les mauvais traitements infligés aux femmes et aux enfants dans ces établissements. En revanche, il ne s’est pas excusé pour les adoptions obtenues sous la contrainte, ni pour les violations des droits humains qu’elles constituent.

Depuis les excuses présentées en 2023 aux mères et aux familles touchées par les adoptions forcées, les gouvernements écossais et gallois n’ont pas accordé de véritable valeur aux témoignages des survivants. Selon les auteurs, cette attitude leur a fermé l’accès à la justice et à toute forme de réparation.

En Irlande du Nord, en revanche, un rapport publié en 2021 sur les mother-and-baby homes et les blanchisseries de la Madeleine (Magdalene laundries) a conduit le gouvernement à lancer un programme « Vérité et réparation » (Truth and Recovery Programme). Le groupe d’experts indépendant doit publier son rapport détaillé le 9 juillet.

L’Angleterre est le dernier pays des îles Britanniques à reconnaître officiellement cette page honteuse de son histoire. Cette reconnaissance constitue une première étape essentielle sur la voie de la justice pour les survivants. Comme l’a souligné Keir Starmer, toutefois, des excuses ne suffisent pas à elles seules. Le gouvernement doit écouter les témoignages des survivants et mettre en place des réparations complètes. À défaut, ces excuses risquent de n’être que des paroles creuses, dénuées de portée réelle.

Keir Starmer s’est également engagé à financer une plate-forme nationale en ligne qui offrira un point d’accès unique aux personnes souhaitant retrouver les archives relatives à leur adoption, ainsi que l’accompagnement nécessaire dans leurs démarches.

Afin de tirer les leçons de cette histoire et d’empêcher qu’une telle situation ne se reproduise en Angleterre, le premier ministre a également annoncé la création d’un projet de collecte de témoignages destiné à recueillir les récits des personnes dont la vie a été bouleversée par les adoptions forcées. S’adressant enfin aux militants qui ont porté ce combat pendant des décennies, il a déclaré : « Cela n’aurait jamais dû arriver, et vous n’auriez jamais dû avoir à vous battre aussi longtemps pour que ce jour advienne. »

The Conversation

Lindsey Earner-Byrne a reçu des financements de l'Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l'histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).

Janet Greenlees a reçu des financements de l'Arts and Humanities Research Council (AHRC) en 2024 pour mener des recherches sur l'histoire des familles monoparentales (subvention n° 2562291).

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24.07.2026 à 10:47

Coupe du Monde 2026 : le football a-t-il gagné ?

Laurent Grün, Enseignant-chercheur, Université de Lorraine

Le football au sens large n’est pas sorti vainqueur d’une compétition démesurée, marquée par la personnalité de Donald Trump et l’inféodation à celui-ci de Gianni Infantino.
Texte intégral (2812 mots)

Ce qu’il faut retenir

  • La Coupe du monde a été décevante en termes purement footballistiques, avec de nombreux matches de bas niveau et d’innombrables problèmes d’arbitrage.

  • Au-delà du terrain de jeu, le prix exorbitant des places, les décisions de l’administration américaine à l’égard de l’arbitre somalien et de l’équipe iranienne, et les ingérences directes de Trump laissent un goût amer.

  • L’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices : le patron de la FIFA Gianni Infantino sera reconduit à son poste l’année prochaine et poursuivra la course vers la gigantomanie de la compétition.


Au lendemain de la victoire de l’équipe d’Espagne de football, unanimement qualifiée de méritée dans la presse internationale, certains titres célébraient « la victoire du football ». Par cette expression, les médias du monde entier se réjouissent du triomphe de l’équipe ayant produit le jeu le plus séduisant, au détriment de celles — dont l’Argentine parvenue en finale est le parangon — qui se sont acharnées à refuser de jouer, à souscrire à des stratégies extrêmement défensives, doublées souvent de méthodes d’intimidation de l’adversaire allant bien au-delà du tolérable.

Pour autant, le football a-t-il vraiment gagné à l’issue de cette compétition 2026 ?

Côté terrain : matches décevants, arbitrage contesté, « pauses fraîcheur » douteuses

Le football ne se résume pas au jeu. Ses dimensions économiques, sociales, culturelles, politiques… sont largement étudiées depuis les années 1990 et suscitent toujours débats, analyses, polémiques, mais également études académiques.

De ce fait, il paraît judicieux de distinguer ce qui est de l’ordre du terrain de ce qui ne l’est pas, même si ces deux aspects sont interdépendants l’un de l’autre. Pour ce qui est du jeu proprement dit, que penser du contenu des matches ? Cette Coupe du monde, malgré une finale qui compte parmi les plus décevantes de l’histoire récente, a livré quelques rencontres à l’issue incertaine jusqu’au bout, qui ont ravi les amateurs de suspense : Belgique-Sénégal, Pays-Bas-Maroc, Portugal-Croatie, Allemagne-Paraguay, sans oublier tout le parcours de l’Argentine, dont les affrontements contre le Cap-Vert, l’Égypte, la Suisse, l’Angleterre et enfin l’Espagne ont tous été acharnés.

En revanche, les tours préliminaires ont donné lieu à bon nombre de matches dont l’intérêt sportif laissait à désirer. La faute sans doute à ce nouveau système qui consacre la présence, pour la première fois, de 48 équipes, ce qui permettait non seulement aux deux premiers de chacune des seize poules de quatre équipes, mais également aux huit meilleurs troisièmes, de se qualifier pour les seizièmes de finale. Autant dire qu’il y eut peu de surprises notables.

Le 14 juin, à Houston, Allemagne-Curaçao, opposant la 10ᵉ équipe au classement FIFA à la 82ᵉ, s’est achevé sur le score de 7-1 en faveur des Allemands. TheG3NERAL John 3 :16/Wikimedia

Ce choix de rassembler 48 équipes lors de la phase finale incombe principalement à Giovanni Infantino, l’omnipotent président de la FIFA, même si cette mesure a été votée à l’unanimité par le Conseil d’administration de l’institution. Avec l’augmentation substantielle du nombre de rencontres, passé de 64 lors des éditions précédentes à 104, la manne financière supplémentaire est indéniable pour l’instance dirigeante du football.

La FIFA se glorifie d’une Coupe du Monde lors de laquelle plus de buts ont été marqués en moyenne (2,85) que lors de l’édition 2022 au Qatar (2,5) et d’un jeu plus « propre », en raison d’un nombre de fautes sifflées en diminution par rapport à l’édition 2022.

En réalité, l’attitude de certaines équipes pose de nombreuses questions relatives à cette baisse des fautes, dans la mesure où toutes les infractions n’ont sans doute pas été réellement sanctionnées. En effet, pour ne citer que ces exemples, plusieurs joueurs argentins (contre l’Angleterre ou l’Espagne) et paraguayens (contre l’Allemagne ou la France) ont pu échapper à des sanctions alors qu’ils se sont livrés tout au long des matches à de véritables agressions délibérées envers leurs adversaires.

Certes, les consignes envers le corps arbitral étaient de « laisser jouer » un maximum, ce qui est bénéfique pour le spectacle autant que l’esprit du jeu… à condition que la faute commise ne soit pas dangereuse et ne profite pas à son auteur.

Or, en oubliant de sanctionner ce bellicisme exacerbé, l’arbitrage a pu donner à certaines équipes l’impression qu’elles pouvaient exercer « leurs talents » en toute impunité. Ce constat vaut par ailleurs pour l’ensemble des équipes sur certaines phases de jeu. Ainsi, lors de chaque corner, on a assisté à une véritable foire d’empoigne, avec tirages de maillots, ceinturages, luttes au corps à corps, projections à terre de l’adversaire.

L’arbitrage a donné lieu à un autre rendez-vous manqué, malgré des évolutions positives destinées à accélérer le jeu, comme lors des changements de joueurs, des expulsions, malgré les avertissements adressés aux joueurs coupables d’avoir masqué avec leur main des propos tenus envers l’adversaire.

Ce rendez-vous manqué, c’est celui des contestations de chaque décision arbitrale. Lors de chaque faute, y compris les plus évidentes, non seulement son auteur, mais également ses coéquipiers se précipitaient vers l’arbitre pour vociférer, parfois à quelques centimètres de son visage. Les adversaires les plus proches n’étaient pas en reste et venaient systématiquement exiger des sanctions plus fermes, à grand renforts de gestes. Ces images insupportables pour les amoureux du beau jeu sont évidemment suivies par les footballeurs amateurs, dont de nombreux jeunes, et ne manquent pas d’interpeler quant à l’exemplarité fournie par les footballeurs de haut niveau. On a l’impression qu’à l’instar de ce qui se passe au hockey sur glace, où des joueurs spécialistes jouent le rôle d’intimidateur, la FIFA tolère ce genre de comportement parce que cela fait partie du folklore. Pourtant, en la matière, la plupart des autres sports collectifs, y compris ceux au sein desquels l’impact physique est le pus important, ont réglé ce problème de respect de l’arbitrage avec beaucoup de réussite.

Enfin, un exemple significatif d’évolution du jeu a été mis en évidence par l’adoption systématique des « pauses fraîcheur », systématiquement sifflées par les spectateurs présents dans les stades, et pas seulement ceux qui étaient climatisés.

Institutionnalisées au milieu de chaque mi-temps, elles ont eu pour conséquence de diviser les rencontres en quatre quarts-temps, à l’instar de ce qui se passe dans les sports vedettes aux États-Unis tels que le basket-ball et le football américain.

Les effets de ces pauses supplémentaires sont indéniablement économiques. En effet, les diffuseurs, et bien évidemment la FIFA, profitent des deux minutes trente supplémentaires pour enchaîner des spots publicitaires particulièrement rémunérateurs, alors même que les températures ressenties lors de nombreux matches ne justifient pas cette interruption.

Hors terrain : prix délirants, atteintes aux droits, ingérence de Trump

Il y a aussi, voire surtout, énormément à redire sur les à-côtés de la compétition.

D’abord, le prix des billets, à plusieurs centaines d’euros l’unité en moyenne, a tenu à l’écart une partie des fans de base habitués des éditions précédentes, évidemment les moins nantis financièrement.

Surtout, les atteintes liberticides de l’administration Trump ont été mises en évidence dans un rapport d’Amnesty International qui témoigne des exactions alarmantes de la police fédérale de l’immigration américaine (ICE) envers des dizaines de milliers d’étrangers et, à l’instar de ce qui avait été reproché au pouvoir qatari en 2022, d’atteintes cruciales aux droits des femmes et des personnes LBGTI+. Même si l’apolitisme revendiqué par les dirigeants de la FIFA tient du mythe depuis longtemps, l’interventionnisme du président des États-Unis a cette fois révélé au grand jour les compromissions des dirigeants de l’instance.

La vassalisation de Giovanni Infantino aux injonctions de Donald Trump s’est traduite par le refoulement de l’arbitre somalien Abdulkadir Artan, déclaré indésirable sur le territoire américain pour des liens supposés, et fermement contestés par l’intéressé, avec l’organisation terroriste Al-Shebab, de même que par le traitement totalement inéquitable infligé à l’équipe nationale d’Iran, contrainte d’effectuer des heures de voyage supplémentaires avant et après ses rencontres pour se rendre à son camp de base au Mexique, en raison de son interdiction de résider aux États-Unis.

Cette inféodation de la FIFA a atteint des sommets inégalés avec l’épisode de l’annulation de la suspension de l’attaquant états-unien Folarin Balogun avant le huitième de finale contre la Belgique. Balogun ayant reçu un carton rouge direct en seizièmes de finale contre la Bosnie, il était automatiquement suspendu pour le match suivant. Mais après que Trump a personnellement contacté Infantino, celui-ci a annulé la suspension au mépris de toutes les règles en vigueur et faisant fi des réactions indignées de nombreuses fédérations, à commencer par celle de la Belgique.

Comment s’étonner de cet exercice décomplexé du pouvoir, alors que le dirigeant suisse de la FIFA voue à Trump une admiration sans borne, au point de lui avoir décerné au prix d’une flagornerie extrême, un « prix spécial de la paix » lors du tirage au sort de la Coupe du Monde 2026 ?

L’Infantinisation du football

Infantino, qui a su étouffer dans l’œuf toute velléité d’opposition au sein de la vénérable institution du football, au prix de manœuvres électorales habiles, notamment auprès des fédérations africaines, sud-américaines et celles du Moyen-Orient, est quasiment assuré d’être réélu lors des prochaines élections de 2027.

Et dans ce cas, rien ne pourra s’opposer à ses projets d’extension de la compétition, pourtant jugés totalement néfastes par bon nombre d’experts. En effet, en 2030, la compétition à 64 équipes (!) se tiendra dans trois pays (Maroc, Espagne, Portugal), avec l’adjonction de trois matches supplémentaires dans chacun des états que sont le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine, ce qui aura pour effet de faire rivaliser l’impact carbone de la future édition avec celui de 2026, de loin le plus élevé de l’histoire des Coupes du monde. De surcroît, l’intérêt sportif de nombreuses rencontres sera encore moindre que lors de l’édition 2026, et la santé des joueurs encore plus menacée avec l’allongement de la durée de la compétition.

Et que dire du choix de l’Arabie saoudite et de son sponsor la Saudi Arabian Oil Company (Aramco, entreprise la plus émettrice de CO2 au monde) pour organiser la Coupe du monde 2034 ? Cette désignation a été prononcée par acclamation (!) à l’issue d’un simulacre de fonctionnement démocratique, après que l’omnipotent Giovanni Infantino ait pris soin de modifier les règles du jeu afin de décourager toute velléité de concurrence. Bref, les problématiques environnementales surgies en 2022 ne sont pas près de disparaître, bien au contraire.

Le football a perdu

En résumé, lorsque certains médias prétendent que lors de cette Coupe du Monde 2026 « le football a gagné », ils se trompent lourdement. Certes, l’équipe qui pratiquait l’un des jeux les plus séduisants a gagné, et c’est tant mieux pour le ballon rond. En revanche, sur le terrain, la politique d’arbitrage laxiste envers les équipes les plus agressives, dans le mauvais sens du terme, n’a pas envoyé de message positif envers les amateurs du beau jeu. Et les sempiternels actes d’intimidation et de contestation perpétrés par les joueurs au moindre coup de sifflet de l’arbitre ternissent toujours davantage l’image du football, alors que la Coupe du monde 2026 aurait pu constituer un terrain d’expérimentation idéal pour réfréner ce type de comportement agressif.

Et hors du terrain, en raison des ingérences politiques totalement désinhibées de la part de Donald Trump et de la dénaturation de la compétition par Giovanni Infantino et ses sbires, le football a perdu, contredisant les déclarations tapageuses du locataire de la Maison Blanche sur la portée humaine, culturelle et sociale de l’évènement.

Et malheureusement, cet échec n’est pas prêt à être remis en question, surtout pas lors des éditions de 2030 et 2034.

The Conversation

Laurent Grün est membre du comité de rédaction de la revue Football(s).

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24.07.2026 à 10:10

La surprenante araignée qui chasse les moustiques et préfère nos vieilles chaussettes

Fiona Cross, Researcher in Animal Cognition, University of Canterbury

Ces minuscules prédatrices ont une seule mission : traquer et éliminer les moustiques, surtout ceux gorgés de sang.
Texte intégral (1679 mots)

Avec ses grands yeux, son cerveau minuscule et son goût prononcé pour les moustiques porteurs de sang, Evarcha culicivora intrigue les chercheurs. Ses capacités cognitives pourraient changer notre regard sur les araignées.


Enfant, la simple vue d'une araignée me faisait hurler et courir me mettre à l'abri. J'étais convaincu que les araignées étaient mes ennemies. J'avais l'impression qu'elles en avaient après moi. Aujourd'hui, c'est l'inverse : je cours vers les araignées au lieu de les fuir. Et je le dois en partie à une espèce bien particulière, affectueusement surnommée la « tueuse de moustiques ».

Les « tueuses de moustiques » (Evarcha culicivora) sont de petites araignées d'environ 5 mm de long. Elles appartiennent à la famille des salticidés (Salticidae), la plus vaste famille d’araignées. Comme toutes les araignées sauteuses, ces minuscules prédatrices possèdent une excellente vue et traquent leurs proies avec la discrétion et la précision de petits félins.

Les araignées sauteuses vivent presque partout dans le monde – on en a même trouvé sur le mont Everest. Elles présentent une grande diversité de formes, de tailles et de couleurs. Le moyen le plus simple de les reconnaître est de les regarder : si elles vous fixent en retour avec deux grands yeux à l'avant de la tête, il s'agit d'une araignée sauteuse.

Comme la plupart des araignées sauteuses, elles se nourrissent principalement d'insectes. Les « tueuses de moustiques » ne font pas exception et consomment une grande variété d'espèces. Mais elles ont une proie de prédilection. À l'image du Terminator incarné par Arnold Schwarzenegger, ces petites prédatrices ont une mission : traquer et éliminer les moustiques.

Une araignée sur une feuille
Une tueuse de moustique. Fiona Cross, CC BY-NC-ND

Les tueuses de moustiques poussent toutefois cette préférence à l'extrême. Elles apprécient tout particulièrement les moustiques gorgés de sang. Si on leur présente un moustique ayant récemment pris un repas de sang en même temps qu'un autre insecte – ou même qu'un moustique à jeun –, elles choisissent le moustique gorgé de sang neuf fois sur dix.

Ces moustiques constituent un élément essentiel du régime alimentaire de cette araignée. Ils jouent aussi un rôle dans sa reproduction. Après avoir dévoré un moustique gorgé de sang, les tueuses de moustiques acquièrent une véritable « odeur de sang », qui attire ensuite les individus du sexe opposé.

Elles aiment le rouge et les chaussettes sales

Ces araignées vivent dans la région du lac Victoria, à cheval sur le Kenya et l'Ouganda. Les maladies transmises par les moustiques, comme le paludisme, y sont très répandues et causent la mort de centaines de milliers de personnes chaque année.

Les moustiques du genre Anopheles, qui peuvent transmettre le paludisme, sont dits anthropophiles : ils apprécient la proximité des humains. Ils sont attirés par notre souffle ainsi que par l'odeur de nos pieds. Rester près de nous leur permet de trouver plus facilement leurs repas de sang.

Les tueuses de moustiques vivent elles aussi à proximité des humains. Et, étonnamment, elles apprécient également l'odeur de nos pieds. Comme les Anopheles, elles sont davantage attirées par des chaussettes déjà portées que par des chaussettes propres. À ce jour, les tueuses de moustiques sont les seules araignées connues pour être anthropophiles. Vivre près de nous leur permet probablement de trouver plus facilement leurs proies préférées.

Mes recherches se sont ensuite intéressées à cette préférence alimentaire et à la manière dont ces araignées utilisent leur minuscule cerveau. De façon remarquable, elles sont capables d'identifier un moustique gorgé de sang à son odeur ou à son apparence, même si elles n'ont jamais auparavant vu ni mangé de moustique. Cela suggère que cette préférence pour les moustiques gorgés de sang est inscrite dans leur patrimoine biologique, autrement dit qu'elle est innée.

Une araignée suspendue.
Une araignée sous une feuille. Fiona Cross, CC BY-NC-ND

Mes recherches ont également cherché à déterminer si la couleur rouge revêt une importance particulière pour ces araignées. Au fil de la digestion, le sang contenu dans un moustique gorgé de sang s'assombrit. Or, cette teinte plus foncée devient moins attirante pour ces araignées.

L'importance du rouge ne se limite pas à leurs proies : elle concerne aussi leur propre apparence. Les femelles tueuses de moustiques sont principalement brunes, tandis que les mâles arborent un petit visage rouge vif. Si l'on masque ce rouge avec un trait d'eye-liner noir, les mâles reconnaissent moins facilement un rival potentiel. Les femelles, elles aussi, se montrent moins enclines à choisir un mâle dont le visage rouge est dissimulé, préférant ceux qui affichent un rouge éclatant à découvert.

Les tueuses de moustiques sont inoffensives pour l'être humain et ne sont pas des vampires : elles sont incapables de nous mordre pour boire notre sang. Elles ne permettront pas non plus d'éradiquer le paludisme. En particulier, il ne suffirait pas d'introduire ces araignées dans d'autres habitats pour résoudre le problème.

Elles n'en jouent pas moins, comme les autres araignées sauteuses, un rôle important dans les écosystèmes. Alors, la prochaine fois qu'une araignée se retourne pour vous observer, prenez le temps de la regarder à votre tour : votre nouvelle amie à huit pattes est peut-être une araignée sauteuse.

The Conversation

Fiona Cross a reçu des financements du Royal Society of New Zealand Marsden Fund.

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