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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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03.04.2026 à 12:15

Les médias français sont-ils racistes ?

Pascale Colisson, chercheure en science de l'information et de la communication, IPJ, associée à la chaire management diversités et cohésion sociale, Université Paris Dauphine – PSL

Le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko a été la cible de propos racistes sur Cnews. Mais au-delà de la chaîne de Vincent Bolloré, quels stéréotypes imprègnent la culture médiatique dominante ?
Texte intégral (2342 mots)

Allusion au fait que l’« Homo Sapiens descend des singes », au « chef de tribu », au « mâle dominant » : sur la chaîne Cnews, Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, a été victime de propos racistes. Ce dernier appelle à un grand « rassemblement citoyen » contre le racisme et les discriminations samedi 4 avril. Mais au-delà de ces attaques récentes, il est essentiel d’interroger les stéréotypes qui imprègnent la culture médiatique dominante.


Les propos tenus dans certains médias à l’encontre de maires noirs nouvellement élus provoquent réactions et indignations sélectives et interrogent la responsabilité des journalistes dans la perpétuation des stéréotypes racistes. Mais si certains propos véhiculés consciemment par une parole d’extrême droite cristallisent le débat, cela ne doit pas occulter le fait que ces biais racistes s’invitent depuis toujours, sous une forme plus ou moins consciente, dans les productions médiatiques.

Selon le sociologue Samuel Bouron, l’extrême droite diffuse ses idées en jouant sur la culture du buzz et la captation des affects, mais aussi sur les contraintes journalistiques en détournant leurs normes. Une stratégie portée par la recherche de l’audience fondée sur l’économie de l’attention et la surmédiatisation de certains faits, en particulier les faits divers contribuant à la fabrique de paniques morales, ce que le sociologue britannique Stanley Cohen définit par « une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles en général minoritaires, considérées comme “déviantes” ou néfastes pour la société ».

Les stéréotypes, constante de la production médiatique

Nombreux sont les rapports, études et travaux de recherche qui montrent comment les stéréotypes liés à l’origine, la couleur de peau, la religion, se croisant parfois avec le lieu de résidence, en particulier les banlieues, imprègnent de façon plus ou moins consciente et conscientisée les pratiques professionnelles. La sociologie du journalisme montre ainsi comment les acteurs et actrices du métier partagent une identité aux contours flous, marquée par des représentations sociales très ancrées, très souvent stéréotypées, et assez peu conformes à la réalité.

Dès 2000, des travaux sur la représentation des minorités dites visibles à la télévision sont réalisés, lesquels pointent la minorisation et la disqualification de ces minorités. C’est d’ailleurs à partir de 2000 que le CSA, ancêtre de l’Arcom, modifie le cahier des charges des télévisions publiques et les conventions des chaînes privées pour leur imposer de « prendre en considération, dans la représentation à l’antenne, la diversité des origines et des cultures de la communauté nationale ».

Par ailleurs, les chaînes publiques comme les chaînes privées doivent rendre un bilan annuel sur « la représentation des minorités », obligation étendue aux radios en 2005.

Pourtant, le baromètre de la diversité, publié tous les ans par le CSA puis par l’Arcom depuis 2012, signale que, sur la période 2013-2023, les personnes non blanches sont représentées en moyenne à hauteur de 15 %, mais dans les programmes d’information/magazine/documentaire, elles apparaissent deux fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre. Cette attitude négative relève souvent d’activités décrites comme marginales ou illégales.

Si, sur cette période, les personnes perçues comme noires étaient représentées en moyenne 1,5 fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre, on observe une recrudescence de leur représentation négative puisque, en 2023, elles étaient 4 fois plus souvent représentées parmi les personnes ayant une attitude négative que parmi les personnes ayant une attitude neutre.

Les Noirs ont un corps, les Blancs ont un cerveau

Les nombreux travaux de recherche dans le domaine du sport montrent de façon significative une récurrence des renvois aux dispositions naturelles et une dimension « animale » voire « sauvage » pour les athlètes de couleur, des qualités de stratèges, de tacticiens et d’éthique pour les athlètes blancs.‬

Dans un autre cadre, des travaux ont mis en lumière le positionnement médiatique de l’origine des personnes au prisme de l’égalité des sexes. Nacira Guénif-Souilamas a ainsi analysé le stéréotype de la « beurette » qui porte une injonction à l’émancipation, et donc d’intégration, avec en sous-texte les valeurs républicaines contre le machisme présupposé inhérent au « garçon arabe », perçu comme naturellement violent et prédateur et supposément opposé à l’égalité femme-homme.

Les traitements médiatiques de l’origine, de l’immigration ou encore de l’islam se rejoignent souvent au sein d’un même territoire, celui que l’on réduit au terme de « banlieue », une désignation très réductrice au regard de la multiplicité des situations économiques et sociales de ces grands ensembles urbains. Les « banlieues » concentrent ainsi une forme d’intersectionnalité des stéréotypes négatifs. Une réalité mise en lumière en particulier par l’analyse de la couverture médiatique de la banlieue par le « 20 heures » de France 2 réalisée par le sociologue Jérôme Berthaut en 2013.

Cela commence par la conférence de rédaction, puissant lieu de prescription des priorités éditoriales et des bonnes façons de faire du journalisme. Cela se poursuit par l’action sur le terrain où les contraintes qui pèsent sur les reporters les encouragent à opter pour des procédés de raccourcis qui favorisent, dès la phase de la collecte de l’information, la mobilisation, sous un mode non réflexif et relevant de la routine, de stéréotypes récurrents sur « les banlieues ». Ceci se poursuit au moment du choix final, dans la sélection des sources, des images gardées au montage, les commentaires et la validation de la hiérarchie.

Les travaux de Julie Sedel complètent l’analyse en relevant la place prépondérante donnée aux faits divers violents lorsque les médias traitent des quartiers défavorisés de banlieue :

« La montée d’un traitement “fait-diversier” des “banlieues”, qui s’est opéré dans les années 1990 dans la presse, constitue bien le symptôme d’une dépolitisation dans la mesure où est évacuée la dimension “sociale”, c’est-à-dire aussi, politique, conflictuelle, au profit d’un fétichisme des “faits” et, en particulier, des faits de délinquance », écrit-elle.

La composition des rédactions en question

D’un point de vue qualitatif, j’ai mené un travail de recherche sur la diversité dans les médias fondé sur des entretiens avec 40 jeunes journalistes travaillant dans tous types de médias, pour tenter d’éclairer le débat sur trois dimensions : 1) Comment le fait de ne pas se reconnaître dans le groupe dominant affecte la façon dont on se positionne dans une rédaction, à la fois de façon personnelle et professionnelle ; 2) Quels sont les freins qui limitent les personnes, dites de la diversité, dans le fait d’être pleinement reconnues pour ce qu’elles sont, et pleinement légitimes à exercer le métier de journaliste ; 3) Quelles sont leurs marges de manœuvre en matière de transformation organisationnelle et de production de l’information.

Ces jeunes journalistes expriment toutes et tous le fait de vivre l’expérience minoritaire :

« Et comme d’habitude, je comptais en arrivant le nombre de personnes noires dans la rédaction, et j’étais toujours la seule, systématiquement la seule. »

Bien souvent, la prise en compte de la diversité ethno-raciale reste un impensé : il s’agit moins d’une volonté d’exclusion que d’une absence de prise en considération de la question soulevée :

« Bien sûr, on est ouverts, on est tous bienveillants, on n’est pas du tout racistes. Après les journalistes, ils sont tous blancs, les seuls Arabes, ils sont aux réseaux sociaux et les seuls Noirs, ils font le ménage. Mais on va t’expliquer que c’est parce qu’on n’a pas les profils et que, de toute façon, comme on ne voit pas les couleurs, quand on recrute, on ne fait pas attention. Bah oui, mais quand on ne voit pas les couleurs, on ne recrute que des gens blancs. »

Plusieurs témoignages évoquent des situations de racisme à la suite de certains faits d’actualité, en particulier ceux qui relèvent d’attentats, de terrorisme et d’islam. S’instaure un présupposé identitaire de leurs sympathies ou affinités, et un procès en militantisme récurrent dès qu’ils et elles tentent de proposer un autre récit médiatique.

Une différence d’appréciation qui se cristallise particulièrement sur certains sujets de société vus comme clivants, comme ceux de l’origine, de l’islam et du voile :

« Le directeur du web (d’une chaîne de télévision nationale) vient nous voir et nous dit : “Ah, super votre émission ! mais ce serait bien de montrer comment les femmes sont soumises, comment elles sont obligées de porter le voile.” Et on lui explique que notre sujet, c’était une petite femme de 1,60 m, voilée, qui prend des repris de justice pour les insérer socialement en leur faisant faire des maraudes, de l’aide humanitaire, etc. Et il fait comprendre un peu plus directement qu’il aimerait avoir ce sujet-là, sur les femmes voilées soumises, qui correspond à son imaginaire. »

Le choix médiatique de montrer à l’écran une femme portant le voile est si clivant qu’il peut générer une forme d’autocensure, anticipant sur les réactions présupposées de la hiérarchie :

« Pour le JT, moi, je n’ai jamais filmé une femme voilée. Je le savais, avec des collègues, qu’au montage, ça ne passait pas. Donc pourquoi aller filmer ? À part si tu fais un sujet sur l’islam. Mais, par exemple, un sujet sur l’informatique, une femme voilée qui est prof, tu ne peux pas aller la filmer. Ils ont tellement peur du téléspectateur ou de ce qu’ils projettent sur le téléspectateur, il y a un truc de l’ordre du : “On va se prendre 15 000 lettres, il va y avoir les tweets, machin, donc faisons simple.” »

Ces jeunes journalistes jouent de leur marge de manœuvre, même restreinte, pour semer des petites graines, en proposant un traitement de l’information, visant à sortir de l’assimilation de certaines personnes à certains sujets, qui relève souvent de stéréotypes très ancrés dans la profession :

« Pour le premier tour de l’élection présidentielle, j’ai recueilli des témoignages d’électeurs ou d’abstentionnistes et il y avait madame Martin, il y avait monsieur Sekou, éboueur à Pantin, qui a la nationalité française depuis quinze ans et pour qui le vote, c’est super important, il y avait une femme d’origine maghrébine, une jeune femme blanche. Mon objectif, c’est d’essayer d’aller vers des profils les plus différents possibles pour des sujets de monsieur et madame Tout-le-Monde. »

On voit à quel point la question du racisme et des stéréotypes dans les médias relève de causes multifactorielles, qui participent à la perpétuation d’un modèle dominant des récits. Le chemin est encore long et il commence par le fait de sortir d’une forme de déni, à tous les niveaux de l’organisation. Le mot de la fin sera celui d’un jeune journaliste :

« Je ne pense pas que le fait d’être d’autres origines ou d’avoir une histoire différente permette d’être un meilleur journaliste. Cela permet d’avoir un regard différent, une parole différente, ça oui. Je ne dis pas que quelqu’un qui a toujours vécu en milieu aisé, blanc, aseptisé, et d’une culture en particulier, ferait un moins bon journaliste, mais il aura un regard différent. En fait, je pense qu’il faut tous les regards et toutes les expériences pour raconter toutes les histoires qui composent une société, pour raconter le monde de la manière la plus fidèle possible. »

The Conversation

Pascale Colisson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.04.2026 à 10:59

Comment est fixé le prix d’un litre de carburant ?

Salomée Ruel, Professeur, Pôle Léonard de Vinci

Un litre de carburant est la somme de trois étages assez lisibles : le prix du baril de Brent, le couple logistique et distribution ainsi que les taxes (accise et TVA).
Texte intégral (3386 mots)
Pour un litre d’essence à 2,03 euros, le droit d’accise (ex-TICPE) représente 40,4 %, le pétrole brut 28,6 %, la distribution 14,4 %, la TVA 8,6 %. Gautier Normand/Shutterstock

Les prix à la pompe montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. Un paradoxe en apparence mystérieux. En réalité, un litre de carburant est la somme de trois paramètres : le produit, à savoir le pétrole brut qui est ensuite raffiné, le couple logistique et distribution, et surtout les taxes. Comprendre cette décomposition clarifie les éventuelles marges de manœuvre de l’État, des producteurs et des distributeurs.


Au début était le produit, l’« or noir ». Le carburant vient du pétrole brut, souvent indexé sur le prix du Brent, converti du dollar vers l’euro, puis transformé dans des raffineries. À l’ouverture de la bourse, le 15 février 2026, le prix d’un baril de Brent était de 68,54 dollars (59,77 euros), de 100,88 dollars (87,98 euros) le 24 mars 2026 et de 106,6 dollars (92,97 euros) le 30 mars 2026.

Décomposition du prix de SP95 en France en 2026. Roole

Logiquement, lorsque le prix d’un baril de Brent augmente (ou quand l’euro baisse), le coût de matières premières dans le prix final du carburant augmente lui aussi. À l’inverse, si le prix du pétrole brut diminue, mécaniquement le coût de matière première baisse, mais pas toujours instantanément ! En effet, il existe des délais liés aux stocks ou aux circuits d’approvisionnement.

Un ordre de grandeur aide à se repérer : un baril de Brent contient 159 litres. Une variation de dix dollars supplémentaires par baril (8,69 euros) fait monter le prix d’un litre d’essence de 6 cents de dollars (0,052 centime d’euro) « avant taxes », auxquels s’ajoutent les effets du taux de change et du raffinage.

Prix d’un baril de Brent au 31 mars 2025, 73,76 dollars ; au 31 mars 2026, 115,04 dollars. Boursorama

Du dépôt pétrolier vers la station-service

Une autre partie du prix concerne le transport, le stockage et la vente de carburant depuis les dépôts pétroliers vers les stations-service.

Ces coûts logistiques augmentent année après année du fait de l’inflation – 5,2 % en 2022 et 0,9 % en 2025. Des salaires plus hauts ou une mise aux normes auront des conséquences sur le prix du carburant. D’après l’Insee, depuis 2022, les coûts de transport-distribution ont augmenté « plus modérément » que le pétrole brut et le raffinage, mais tout de même d’environ + 9 centimes d’euros par litre sur la période étudiée.

Avant même la marge des stations-service, une part du prix reflète des marges en amont, notamment la marge de raffinage et les conditions du marché de gros. Elles peuvent varier rapidement, notamment en cas de tensions logistiques.

Autre point important : malgré les débats, la marge nette d’une station-service reste généralement faible. De 2 centimes d’euros par litre pour les stations en grande distribution à environ 8 centimes d’euros par litre pour des stations plus onéreuses du réseau des indépendants.

Les consommateurs peuvent suivre en temps réel les prix des carburants dans les stations-service de l’Hexagone. Gouv.fr

Taxes de l’État

Les taxes, fixées par l’État et complétées par les régions, sont la part la plus visible du prix d’un litre de carburant. Elles représentent entre 50 % et 60 % du prix final, selon le type de carburant et le niveau du baril. Résultat : quand le prix du brut varie, seule une partie du prix à la pompe peut s’ajuster, le reste étant fiscal et donc relativement rigide.

Deux éléments sont à prendre en compte :

  • L’accise (ex-taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques, ou TICPE), qui représente 36 % du prix à la pompe du gazole et 39 % de celui du sans-plomb (SP95). Le montant fixe par litre (en 2026, hors majorations régionales, est de 68,29 centimes d’euros par litre pour l’essence et 59,40 centimesd’euros par litre pour le gazole. L’accise nationale est stable depuis 2018.

  • La taxe sur la valeur ajoutée (TVA), à 20 % depuis 2006, qui s’applique sur le prix hors taxe, mais aussi sur l’accise. Quand le prix du produit monte, la TVA augmente mécaniquement.

En 2025, toutes les régions, sauf la Corse, ont adopté la majoration maximale du taux de l’accise.

Effets contre-intuitifs d’une baisse de taxe

Du côté de l’État, le principale marge de manœuvre est fiscale. Par exemple, modifier l’accise temporairement ou durablement, et jouer sur des dispositifs de compensation comme les « remises » universelles ou ciblées.

En 2026, le gouvernement de Sébastien Lecornu privilégie un plan de soutien de 70 millions d’euros avec des « aides ciblées ».


À lire aussi : Comment la révolution iranienne engendra le second choc pétrolier de 1979


Toute baisse de taxe a un coût budgétaire très significatif, car l’accise sur les carburants reste une recette majeure. En 2022, les remises sur les prix à la pompe avaient coûté plus de huit milliards d’euros à l’État ; en 2023, les chèques carburants près d’un milliard.

À noter un élément essentiel contre-intuitif : quand les prix augmentent, les automobilistes finissent souvent par réduire leur consommation. Or, l’accise est perçue par litre. Par conséquent, si les volumes baissent, les recettes d’accise baissent aussi, ce qui peut annuler (voire inverser) le gain de TVA lié à un prix plus élevé.

Marges (faibles) des distributeurs

Affiche de l’« opération transparence » carburant. 40 millions d’automobilistes, CC BY-NC

Côté distributeurs, les stations-service, comme celles Shell, Avia, TotalEnergies, Carrefour, Leclerc ou Esso, peuvent ajuster leurs marges. Sur un produit très concurrentiel comme le carburant, il n’est question que de quelques centimes seulement.

C’est pourquoi la Fédération nationale de l’automobile et l’association 40 millions d’automobilistes (opposée aux radars urbains et aux pistes cyclables à Paris après le confinement) ont lancé le 19 mars 2026 « l’opération transparence ». L’enjeu : afficher à leur caisse le détail précis du prix d’un litre de carburant.

« Rockets and Feathers »

« Les prix montent comme une fusée, mais descendent comme une plume. » En économie, ce phénomène est connu sous le nom de Rockets and Feathers. Une étude sur le marché britannique souligne que les prix de détail s’ajustent plus rapidement quand les coûts augmentent que lorsqu’ils baissent. Une autre étude, aux États-Unis, confirme cette contradiction.

Évolution des prix des carburants en France de 2007 à 2026. Roole, CC BY-NC

Cette asymétrie apparaît pour plusieurs raisons.

Délais et stocks

Une station vend « aujourd’hui » du carburant acheté « hier ». Si le brut baisse, le prix « théorique » baisse tout de suite, mais le carburant en cuve a été payé à l’ancien coût.

À l’inverse, quand les coûts montent, le risque de vendre à perte rend l’ajustement plus rapide. Car, la vente à perte est une pratique commerciale interdite.


À lire aussi : Pourquoi les frappes sur l’Iran nous rappellent qu’il est urgent d’abandonner le pétrole


Coûts d’ajustement et de coordination

Dans beaucoup de réseaux de distribution, les prix sont modifiés « par salves » plutôt qu’en continu. Les stations ne révisent pas leur affichage à chaque microvariation du marché, mais à des moments précis (par exemple, une ou deux fois par jour), souvent en regardant les prix des stations voisines. Ce mode d’ajustement peut rendre les baisses plus lentes, parce que la station attend davantage d’informations (confirmation de la baisse) ou le « bon moment » pour s’aligner.

Comportement des automobilistes

Quand les prix flambent, les consommateurs comparent plus, changent de station, et la concurrence « s’active » : d’où les mises à jour de prix plus régulières. Quand les prix baissent, la pression concurrentielle est généralement moins intense. La baisse se diffuse alors plus lentement.

Taxes « rigides »

La présence d’une accise fixe, ou « rigidifie », le prix. Quand le produit baisse, la part fiscale reste la même. Logiquement, la baisse totale à la pompe est mécaniquement moins spectaculaire que la variation du pétrole (et donc, parfois moins visible).

Coûts à long-terme

Quand l’actualité géopolitique se tend, notamment dans le détroit d’Ormuz, c’est surtout le « paramètre produit » qui s’emballe, puis qui se transmet implacablement vers les pompes des stations-service. Par conséquent, les automobilistes voient leur facture en carburant augmenter inexorablement.

Pour pallier ces hausses tarifaires, l’État dispose d’un levier réel via les taxes (TVA et droit d’accise), mais il est politiquement sensible et coûteux pour les finances publiques.

Les producteurs de pétrole, comme le Canada, l’Arabie saoudite ou le Kazakhstan, influencent l’amont via le niveau de production et le prix d’un baril de pétrole brut (Brent). Les distributeurs jouent surtout sur la vitesse de répercussion des prix, avec des bénéfices limités.

Ces marges de manœuvre existent, mais elles sont rarement immédiates, et presque toujours assorties d’un coût à moyen terme et long terme.

The Conversation

Salomée Ruel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.04.2026 à 16:07

Les végétariens ont-ils vraiment moins de chance de vivre centenaires que les mangeurs de viande ?

Chloe Casey, Lecturer in Nutrition and Behaviour, Bournemouth University

Si l’on est végétarien ou végétalien, a-t-on moins de chances de vivre centenaire que si l’on est mangeur de viande ? La réponse à cette question n’est pas aussi simple qu’il y paraît.
Texte intégral (1519 mots)
Les bienfaits des régimes à base de végétaux ne sont toujours pas remis en question, mais les besoins alimentaires évoluent au fil de l’existence, et il faut en avoir conscience. Bondar Illia/Shutterstock.com

Selon une étude publiée en début d’année, les personnes s’abstenant de manger de la viande pourraient être moins susceptibles d’atteindre l’âge de 100 ans que celles qui en consomment. Toutefois, avant de remettre en question votre régime végétalien ou végétarien, sachez que ces travaux appellent une analyse plus nuancée.


Des travaux de recherche publiés en début d’année ont révélé que des individus suivant un régime excluant la viande avaient une moindre probabilité de vivre centenaires les ceux qui en consommaient. Cette conclusion a été tirée à partir de l’analyse de données collectées durant le suivi, jusqu’en 2018, de plus de 5 000 adultes chinois âgés de 80 ans et plus. Tous avaient participé à l’Enquête longitudinale chinoise sur la longévité en bonne santé (« Chinese Longitudinal Healthy Longevity Survey »), une étude représentative, menée à l’échelle nationale et débutée en 1998.

De prime abord, ce résultat semble contredire ceux produits par les recherches menées durant des des décennies, qui démontrent que les régimes à base de plantes sont bénéfiques pour la santé. Les régimes végétariens, par exemple, ont été systématiquement associés à des risques moindres de maladies cardiaques et d’accidents vasculaires cérébraux, de diabète de type 2 et d’obésité. Ces vertus découlent en partie d’un apport plus élevé en fibres et d’une consommation réduite de graisses saturées.

Dès lors, comment expliquer ce paradoxe ? Avant de tirer des conclusions définitives, plusieurs facteurs déterminants doivent être pris en considération.

Les besoins de l’organisme évoluent avec l’âge

Cette nouvelle étude s’est concentrée sur des adultes de 80 ans et plus, dont les besoins nutritionnels diffèrent sensiblement de ceux des individus plus jeunes. En effet, à mesure que nous vieillissons, des modifications physiologiques altèrent à la fois nos apports alimentaires et nos besoins en nutriments.

Notre dépense énergétique diminue, et dans le même temps, notre masse musculaire, notre densité osseuse et notre appétit déclinent elles aussi souvent. Ces changements accroissent le risque de malnutrition et de fragilité.

À l’inverse, la majeure partie des preuves relatives aux bienfaits des régimes excluant la viande provient d’études menées sur des adultes jeunes, plutôt que sur des populations âgées et fragiles.

Certaines recherches suggèraient déjà que les non-consommateurs de viande les plus âgés font face à un risque plus élevé de fractures, en raison d’apports moindres en calcium et en protéines.

En fin de vie, les priorités nutritionnelles changent. Il ne s’agit plus de se focaliser sur la prévention des pathologies chroniques à long terme, mais plutôt sur le maintien de la masse musculaire et la prévention de la perte de poids. Il s’agit de s’assurer que chaque bouchée avalée soit riche en nutriments.

Les conclusions de l’étude pourraient donc avant tout refléter les conséquences de ces défis nutritionnels propres au grand âge, plutôt qu’un problème intrinsèquement lié aux régimes à base de végétaux.

Il est en outre crucial de souligner que ces résultats ne contredisent en rien le fait que de tels régimes ont des bénéfices sanitaires pour les adultes plus jeunes et en meilleure santé.

Le paradoxe de l’obésité

Un point fondamental de ces travaux mérite également d’être souligné : la probabilité moindre d’atteindre 100 ans chez les non-consommateurs de viande n’a été observée que chez les participants présentant une insuffisance pondérale. Aucune association de ce type n’a été relevée chez les adultes âgés de poids normal.

Or, on sait déjà qu’au grand âge, l’insuffisance pondérale est fortement corrélée à une augmentation du risque de fragilité et de mortalité. Le poids corporel semble donc être un facteur clé pour expliquer ces résultats.

Il convient également de rappeler qu’il s’agit d’une étude observationnelle, ce qui signifie qu’elle met en évidence des associations plutôt que des rapports de cause à effet. Dans ce type d’études, la concomitance de deux phénomènes n’implique pas nécessairement que l’un engendre l’autre.

Ces observations s’alignent par ailleurs avec ce que l’on nomme le « paradoxe de l’obésité » : au cours du vieillissement, présenter un poids corporel légèrement plus élevé est souvent lié à une meilleure survie tardive.

À ce sujet, il faut noter que la diminution de la probabilité de devenir centenaire n’était pas manifeste chez les non-consommateurs de viande dont l’alimentation incluait du poisson, des produits laitiers ou des œufs. Or, ces produits fournissent des nutriments essentiels au maintien de la santé musculaire et osseuse, notamment des protéines de haute qualité, de la vitamine B12, du calcium et de la vitamine D.

Les adultes âgés qui avaient suivi ces régimes étaient tout aussi susceptibles de vivre jusqu’à 100 ans que les consommateurs de viande. Les chercheurs suggèrent que l’inclusion de quantités modestes d’aliments d’origine animale pourrait aider à prévenir la dénutrition et la perte de masse musculaire maigre chez les personnes très âgées, par comparaison avec les régimes strictement végétaux.

Ce que ces travaux impliquent pour un vieillissement en bonne santé

Plutôt que de chercher à déterminer si un régime est universellement supérieur à un autre, le message clé à retenir est que la nutrition doit être adaptée à chaque stade de la vie. Nos besoins énergétiques déclinent avec l’âge (en raison de la baisse de la dépense énergétique au repos), mais certains de nos besoins en nutriments augmentent.

Les adultes âgés doivent continuer à veiller à se procurer des apports adéquats en protéines, vitamine B12, calcium et vitamine D – tout particulièrement pour préserver la masse musculaire et prévenir la fragilité. Durant le grand âge, la prévention de la malnutrition et de la perte de poids devient souvent prioritaire sur la prévention des maladies chroniques qui risqueraient de survenir sur le long terme.

Dans un tel contexte, les régimes à base de plantes demeurent également des choix sains, mais qui peuvent exiger de mettre en place une planification rigoureuse et, dans certains cas, une complémentation alimentaire pour garantir l’adéquation nutritionnelle, particulièrement chez les plus âgés.

En définitive, nos besoins nutritionnels à 90 ans peuvent être radicalement différents de ceux que nous avions à 50 ans. Les conseils diététiques se doivent de refléter ces évolutions tout au long de l’existence. Ce qui est optimal pour vous aujourd’hui pourrait nécessiter des ajustements avec le temps. Et c’est parfaitement normal.

The Conversation

Chloe Casey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.04.2026 à 16:07

« Fichiers Epstein » : quand la transparence alimente les récits complotistes

Florian Dauphin, Sociologue, Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Sur TikTok, YouTube ou Instagram, la publication massive d’archives des « fichiers Epstein » alimentent des récits complotistes allant du cannibalisme au satanisme.
Texte intégral (2412 mots)

Sur TikTok, YouTube ou Instagram, les « fichiers Epstein » alimentent des récits complotistes, allant du cannibalisme au satanisme. Paradoxalement, la publication massive d’archives n’a pas dissipé les soupçons, elle semble même les avoir renforcés. Pourquoi ?


Le 30 janvier 2026, dans le cadre de l’Epstein Files Transparency Act, le département de la justice des États-Unis a mis en ligne 3,5 millions de pages, plus de 2 000 vidéos et 180 000 images liées à l’affaire Epstein – du nom de l’homme d’affaires accusé d’avoir organisé un réseau de trafic sexuel de mineures, impliquant moult personnalités influentes.

Une fois versées dans l’espace numérique, ces archives deviennent une matière fragmentable, circulante et susceptible de multiples réappropriations. Et cette dynamique est loin d’être marginale. Le 16 mars 2026, le TikTok Creative Center classait #epstein en 4ᵉ position des hashtags « News & Entertainment » en France sur les 120 derniers jours, avec 18 000 posts. Sur Instagram, #epsteinfiles affichait 456 000 publications. Ces indicateurs ne prouvent pas que l’ensemble des contenus relèvent du complotisme. Ils montrent en revanche l’existence d’un environnement propice à la réappropriation virale des fichiers. Dès lors, plus les archives sont nombreuses, plus elles peuvent être invoquées sans être réellement vérifiées.

Des dossiers comme source d’autorité

Les « fichiers Epstein » ne circulent pas seulement comme une source d’information. Ils fonctionnent aussi comme une ressource d’autorité. Leur simple invocation suffit à donner du poids à une affirmation.

Sur les plateformes, cette logique nourrit des rapprochements abusifs, des surinterprétations visuelles et des attributions mensongères. Ainsi, les lèvres de certaines personnalités, comme Epstein lui-même ou Jack Lang, présentées en ligne comme gonflées, sont interprétées comme de prétendus indices de cannibalisme.

Jack Lang : capture réalisée le 11 mars 2026, issue d’une publication TikTok du compte Fas’Tessy. Le visuel reprend le titre d’un article satirique du Gorafi : « Caroline Lang assure qu’elle n’a jamais entendu parler de Jack Lang »
Capture réalisée le 11 mars 2026. Le TikToker a utilisé et annoté avec la mention « cannibale » le visuel d’un article satirique du Gorafi : « Caroline Lang assure qu’elle n’a jamais entendu parler de Jack Lang. » Publication TikTok du compte Fas’Tessy, Fourni par l'auteur

Certains contenus attribuent aussi directement aux dossiers des révélations qui n’y figurent pas. Une publication relayée sur Telegram par le canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés, affirme ainsi que de « nouveaux documents relatifs à Epstein révèlent » que Leonardo DiCaprio aurait consommé de la « viande d’enfant », avant d’inviter à consulter « la suite sans censure ».

Certaines images sont aussi faussement rattachées aux « fichiers Epstein » pour accréditer des accusations de cannibalisme : les unes mettent en cause la chanteuse Lady Gaga alors qu’elles proviennent en réalité d’une performance artistique documentée lors du Watermill Center Summer Benefit de 2013 ; les autres sont tirées d’une bande-annonce fictive de film d’horreur, ensuite présentée comme la trace d’une scène réelle liée à l’affaire.

Capture réalisée le 21 février 2026 sur Telegram. Elle provient du canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés
Capture réalisée le 21 février 2026 sur Telegram. Elle provient du canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés. Canal Telegram « Les masques tombent », Fourni par l'auteur

C’est là qu’intervient un mécanisme décisif. Parce que la masse documentaire est immense, hétérogène et difficile à parcourir pour le public ordinaire, il devient coûteux de vérifier. Cette difficulté pratique ouvre un espace favorable aux approximations, aux glissements et aux attributions mensongères. L’autorité des dossiers ne tient donc pas seulement à ce qu’ils contiennent, mais aussi au fait que très peu de personnes peuvent réellement en contrôler l’ensemble.

Des dossiers mobilisés pour renforcer des imaginaires préexistants

TikTok, YouTube ou Instagram jouent ici un rôle important, non seulement par l’ampleur de leur diffusion, mais par la forme même des contenus qui y circulent. Le format court, le montage rapide, le ton affirmatif et la logique de révélation favorisent des énoncés spectaculaires, peu contextualisés, mais fortement mémorables.

Beaucoup de vidéos reposent sur une rhétorique de la révélation. Elles promettent d’exposer ce qui serait caché, de faire parler les dossiers et de contourner les médiations journalistiques. Ce cadrage donne à l’internaute l’impression d’accéder à une vérité dissimulée, sans passer par les médiations ordinaires de l’enquête ou de la vérification.

Ces récits ne surgissent pas de nulle part. Ils réactivent des imaginaires complotistes déjà bien installés, notamment ceux associés à QAnon, au Pizzagate ou aux récits autour de l’adrénochrome, qui mettent en scène des élites pédocriminelles, sataniques ou prédatrices. Les « fichiers Epstein » ne créent pas ex nihilo ces récits. Ils leur donnent une nouvelle apparence de crédibilité, en permettant de prétendre qu’ils s’ancrent dans des documents réels.

Une vidéo TikTok, publiée début février 2026, illustre bien ce basculement. Son autrice y affirme, sur fond de musique dramatique, que « les dossiers Epstein révèlent que nous ne sommes pas gouvernés par des êtres humains, mais par autre chose », avant d’évoquer des « rituels sataniques », des sacrifices d’enfants, du cannibalisme, puis des « entités » censées se nourrir de « l’agonie des victimes ».

Dans un registre différent, une vidéo publiée sur YouTube affirme s’appuyer « uniquement sur les documents officiels mis en ligne par le département de la justice des États-Unis », des rapports du FBI, des e-mails et des pièces d’enquête. Cette mise en scène de l’enquête documentaire donne au propos une apparence de sérieux. Mais elle s’accompagne d’une escalade entre éléments établis, indices ambigus et hypothèses extrêmes : satanisme, eugénisme, infanticides rituels, cannibalisme.

Le cas du « beef jerky » est révélateur. Dans plusieurs échanges de mails rendus publics par le département de la justice des États-Unis, Epstein apparaît comme amateur de viande séchée. La vidéo, mentionnée plus haut, prétendant s’appuyer uniquement sur des documents officiels, reprend une interprétation déjà présente dans d’autres contenus en ligne : elle suggère que l’expression ne désignerait pas réellement de la viande séchée, mais un code caché pour parler de viande humaine, voire d’enfants, alors même qu’aucune preuve ne vient étayer cette lecture.

Les dossiers ne sont alors plus seulement lus pour ce qu’ils disent, mais mobilisés pour donner du crédit à des récits déjà disponibles.

Les « fichiers Epstein » servent ici de point de départ à un récit totalisant qui déborde très largement leur contenu. Ils ne sont plus mobilisés pour documenter une affaire, mais pour donner une apparence de crédibilité à une vision du monde où les élites seraient habitées par des forces démoniaques.

La transparence massive peut aussi nourrir le soupçon

L’un des paradoxes de l’affaire Epstein est donc le suivant : rendre des documents publics ne suffit pas à produire une vérité partagée. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et les médias, la transparence peut même renforcer le soupçon, surtout lorsqu’elle paraît incomplète. C’est le cas des fichiers Epstein, dont certains documents ont été caviardés (des noms ont été dissimulés), et d’autres tout simplement non diffusés.

Une vidéo de France 24 démontant quelques fake news liées à l’affaire Epstein.

Une vidéo publiée par France 24 démonte plusieurs intox liant l’affaire Epstein à des scènes de cannibalisme, en recontextualisant des images virales faussement reliées aux fichiers. Mais une partie des commentaires d’internautes sous la vidéo lit ce travail non comme un rétablissement des faits, mais comme une preuve supplémentaire de dissimulation. Certains accusent ainsi la chaîne de vouloir « blanchir cette élite » ou de « noyer le poisson », tandis que d’autres estiment que « plus vous démentez, plus on réalise l’horreur ». Le démenti devient alors lui-même un élément du soupçon.

Les « fichiers Epstein » illustrent ainsi, de manière emblématique, comment des archives judiciaires, une fois mises en circulation en ligne, peuvent cesser d’être seulement des documents à consulter pour devenir des instruments de légitimation de récits trompeurs, voire extrêmement spéculatifs. L’enjeu n’est donc pas seulement de vérifier les faits, ni même de comprendre pourquoi certains récits rencontrent une telle adhésion, il est aussi de mieux accompagner la circulation de ces archives, de les contextualiser, d’expliciter ce qu’elles montrent et ce qu’elles ne montrent pas et de proposer des repères de lecture accessibles, par exemple sous la forme de synthèses pédagogiques ou d’outils interactifs permettant de vérifier l’authenticité d’un document cité en ligne.

À l’ère des archives numériques de masse, la transparence ne suffit pas. Sans médiation, elle peut elle-même devenir une nouvelle infrastructure pour les récits complotistes.

The Conversation

Florian Dauphin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.04.2026 à 16:07

Malgré de lourdes pertes humaines en Ukraine, la Russie ne risque pas de manquer de soldats de sitôt

Charlie Walker, Associate Professor of Comparative Sociology, University of Southampton

Bettina Renz, Professor of International Security, University of Nottingham

Bonus d’engagement élevés, soldes nettement supérieures à la plupart des salaires accessibles dans le civil… L’État russe ne lésine pas sur les moyens pour attirer de nouvelles recrues.
Texte intégral (1927 mots)

Des centaines de milliers de combattants russes ont déjà été mis hors de combat depuis le début de l’invasion de l’Ukraine, en février 2022, mais l’armée dispose encore de ressources importantes, avant tout du fait de l’effort financier massif consenti par l’État pour attirer sous les drapeaux de très nombreux hommes issus de régions pauvres.


Mi-mars, la Russie a lancé son offensive de printemps en Ukraine, déclenchant un assaut majeur sur la « ceinture de forteresses » de villes fortement défendues dans la région orientale ukrainienne de Donetsk. En l’espace de 24 heures, près de 1 000 drones et missiles ont visé des infrastructures civiles, énergétiques et de transport sur une vaste partie du territoire, dans le but de saturer les défenses aériennes ukrainiennes.

Durant l’année écoulée, le savoir-faire technologique de l’Ukraine lui a permis de tuer et de blesser plus de soldats russes qu’il n’en avait été recruté. Mais selon les estimations du commandant en chef des forces armées ukrainiennes Oleksandr Syrskyi, le Kremlin prévoit d’incorporer plus de 400 000 nouvelles recrues en 2026, poursuivant ainsi sa stratégie dite du « hachoir à viande » : il s’agit de submerger l’Ukraine sur les lignes de front par le seul poids du nombre, tout en sapant le moral national en détruisant ses infrastructures énergétiques.

Le hachoir à viande

Bien sûr, ce « hachoir à viande » entraîne un niveau élevé de pertes du côté russe. Cela conduit certains observateurs occidentaux à suggérer que Vladimir Poutine pourrait être contraint de venir à la table des négociations simplement parce que son armée ne parvient pas à recruter suffisamment de troupes pour continuer ainsi.

L’idée que la Russie aura du mal à recruter suffisamment de soldats provient aussi de l’analyse de certaines de ses guerres passées, où le traitement déplorable de ses soldats et vétérans a parfois engendré des échecs notables.

Durant la guerre soviéto-afghane dans les années 1980 et la première guerre russo-tchétchène dans les années 1990, les organisations de mères de soldats à travers la Russie ont mis en lumière les conditions dans lesquelles leurs fils servaient leur pays. Les mauvaises conditions de vie au sein de l’armée, le bizutage et la corruption – ainsi que le fait que l’État n’a pas apporté un soutien et une reconnaissance adéquats aux vétérans et aux familles des soldats tombés au combat – ont terni l’image de l’armée russe. Cela a conduit à une nette dégradation des relations entre la société et l’armée, et à de sérieux problèmes de recrutement et de fidélisation des soldats.

Ce thème reste omniprésent dans les reportages occidentaux sur la guerre. Les médias accordent une grande attention à l’esquive du service militaire, à la démoralisation des militaires et à l’indiscipline sur le front ukrainien, ainsi qu’au mauvais traitement médical des soldats. L’enrôlement de détenus purgeant des peines de prison, ainsi que de troupes provenant d’alliés comme la Corée du Nord et la Serbie, est également très présent dans la couverture médiatique occidentale.

Dans ce contexte, les autorités russes déploient de vastes campagnes de communication, présentant le métier de soldat comme un « vrai travail » pour de « vrais hommes », ce qui peut apparaître comme une tentative peu probante de rendre le métier des armes plus attrayant.


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Et le fait que les soldats semblent se battre uniquement pour de l’argent – ou parce qu’ils y sont contraints – laisse entendre que le soutien réel à la guerre est faible. La tentative de mutinerie d’Evgueni Prigojine en 2023 a offert un exemple concret et spectaculaire du risque d’implosion dont est porteuse la militarisation du pays.

Reconstruire la citoyenneté militaire en Russie

Pour autant, la guerre actuelle diffère en plusieurs points esseniels des guerres précédentes de Tchétchénie et d’Afghanistan. Poutine est déterminé à empêcher toute rupture de relations entre la société et l’armée. Depuis les années 2000, il entreprend un effort concerté pour réinventer la relation entre l’armée, l’État et la société russe – précisément pour éviter que cette situation ne se répète.

Les guerres d’Afghanistan et la première guerre de Tchétchénie ont toutes deux étés marqués par une rupture de ce contrat social entre les soldats et l’État que nous qualifions de « citoyenneté militaire ». Il s’agit de la relation réciproque par laquelle l’État accorde aux soldats des formes de reconnaissance sociale et juridique – salaires décents, accès au logement et à des soins de santé de qualité, soutien aux familles, et un certain respect social – en échange de l’accomplissement du service militaire.

Ces formes de réciprocité se sont clairement effondrées après les guerres d’Afghanistan et la première guerre de Tchétchénie. Elles ont créé entre l’armée et l’État une fracture qui s’est manifestée par la marginalisation sociale et politique des soldats, ainsi que par le désengagement voire la contestation de nombreux hauts gradés militaires. En réponse, la Russie a entrepris des changements profonds et durables. Un conseil civique a été créé en 2006 sous la tutelle du ministère de la Défense – présidé par le cinéaste patriotique Nikita Mikhalkov – spécifiquement pour guider ce processus.

Cela a été suivi en 2008 par la Stratégie pour le développement des forces armées russes. Dans ce cadre, la Russie a introduit pour ses soldats d’importants avantages matériels liés au logement, aux retraites, aux salaires et aux garanties sociales. Le journal interne du ministère de la Défense russe, Krasnaïa Zvezda (l’Étoile rouge), a affirmé que, grâce à ces réformes, « les soldats sous contrat deviennent la classe moyenne du pays ». Ces efforts et ces formulations reflètent l’importance que le Kremlin accorde au fait d’être au moins perçu comme cherchant à résoudre ce problème historique.

Ce programme de réformes s’est accompagné d’un travail de reconstruction du patriotisme militaire. Des organisations de la société civile, comme le Régiment immortel, contribuent à mobiliser la tradition militaire dont la Russie est si fière, héritée de la Seconde Guerre mondiale (connue en Russie sous le nom de « Grande Guerre patriotique »).


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Ces formes de reconnaissance matérielle et symbolique ne séduiront évidemment pas tous les hommes russes. Poutine a été contraint, au cours de la guerre, d’instaurer des règles strictes et des punitions sévères pour empêcher l’esquive du service militaire et l’émigration massive des hommes en âge de servir.

Mais d’un autre côté, de nombreux Russes vivent encore dans la précarité en raison de la difficile transition économique du pays après l’effondrement de l’Union soviétique dans les années 1990. Pour beaucoup de jeunes et moins jeunes hommes dans les régions de la Russie provinciale en désindustrialisation, l’armée est toujours perçue comme la seule perspective d’ascension sociale, surtout ces dernières années du fait des nouveaux avantages fournis aux soldats.

Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas de préoccupations concernant les conditions au sein de l’armée, la qualité de la protection sociale pour les soldats et leurs familles, et – en fin de compte – la légitimité de la guerre en Ukraine. La relation que l’État russe a tenté de rétablir avec la société, et avec ses hommes en particulier, reste problématique. Elle est encore marquée par des tensions que Poutine cherche soit à résoudre, soit à dissimuler. Et la désertion reste un problème significatif pour l’armée russe.

Mais les salaires militaires élevés et les primes d’engagement continuent d’attirer un flux régulier de recrues. Il convient donc de remettre en question l’idée selon laquelle les relations entre l’armée et la société vont se déliter et forcer la Russie à négocier. Compte tenu du coup de pouce apporté à l’économie russe par la guerre actuelle au Moyen-Orient, l’Occident ferait mieux de se concentrer sur la manière dont il peut aider l’Ukraine sur le champ de bataille.

The Conversation

Charlie Walker a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council et de Russia Strategic Initiative.

Bettina Renz a reçu des financements de Russia Strategic Initiative.

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02.04.2026 à 16:06

Violences conjugales à Madagascar : comment une vidéo peut-elle aider à briser le silence ?

Delphine Boutin, Maître de conférences en économie du développement, Bordeaux School of Economics, Université de Bordeaux

Nina Filipkowski, Doctorante en économie du développement, Bordeaux School of Economics, Université de Bordeaux

Rita Abdel Sater,, Économiste, chargée d'évaluation d’impact, Agence Française de Développement (AFD)

À Madagascar, les violences domestiques restent largement sous-déclarées. Une étude montre qu’une courte vidéo peut améliorer l’identification des violences et encourager leur signalement.
Texte intégral (2164 mots)
Visionnage de la vidéo de sensibilisation aux violences conjugales, Antsirabe, Madagascar. Nathalie, une animatrice sociale de l'IMF., Fourni par l'auteur

À Madagascar, une loi criminalise les violences domestiques depuis 2020. Mais les défaillances institutionnelles dans la prise en charge des victimes et des survivantes de violences ainsi que le poids des normes sociales imposent souvent le silence. Une étude montre qu’une courte vidéo, diffusée sur les réseaux de microfinance, peut lever les barrières de l’information et transformer les comportements, même au sein du couple.


Dans le monde, près d’une femme sur trois subit des violences au cours de sa vie : un constat qui impose d’identifier des leviers d’action réellement efficaces. À Madagascar, la violence domestique est une réalité systémique mais encore largement invisible. Si les statistiques nationales font état de 41 % de femmes victimes, ce taux grimpe à 59 % dans certaines régions comme le Vakinankaratra (dans le centre de l’île). En janvier 2020, l’adoption de la loi n° 2019-008 renforce la protection des victimes, marquant un tournant juridique majeur. Pourtant, sur le terrain, le silence persiste.

Ce décalage entre ce qu’impose le cadre légal et la réalité s’explique par le poids des normes sociales ancré dans la culture malgache : 41 % des femmes et 29 % des hommes considèrent qu’il est encore justifié qu’un homme batte sa femme dans certaines circonstances (DHS, 2021). Le foyer est protégé par un tabou social tenace : « Ny tokatrano tsy ahaka » (« Ce qui se passe à la maison doit rester secret »). Dès lors, comment encourager les victimes à rompre ce silence ?

La microfinance : un levier de confiance inexploité

Pour répondre à ce défi, nous avons cherché un canal capable d’atteindre les victimes dans un cadre de confiance, en dehors des institutions officielles, souvent perçues comme intimidantes.

Nous avons étudié l’impact d’un dispositif combinant un documentaire vidéo de quinze minutes et une formation renforcée des travailleuses sociales au sein d’une institution de microfinance (IMF), Vahatra, soutenue par l’Agence française de Développement.

Le choix de l’IMF n’est pas fortuit. Premièrement, les IMF disposent déjà d’une infrastructure opérationnelle en place : visites à domicile, rendez-vous réguliers, personnel en contact étroit avec les bénéficiaires, permettant d’intégrer facilement des actions de sensibilisation et d’orientation. De plus, les IMF constituent des espaces de confiance. Les relations construites dans la durée en font des lieux relativement sûrs, où les femmes peuvent se rendre sans éveiller de soupçons et où la parole peut émerger plus aisément.

Cette étude, qui s’inscrit dans un corpus de travaux croissant sur l’efficacité des interventions audiovisuelles contre les violences basées sur le genre (VBG) (Peterman, 2025 ; Alsina et coll., 2024), a pour spécificité de mesurer des comportements réels de signalement plutôt que de simples attitudes déclarées.

Tournage de la vidéo. Nina Filipkowski, Fourni par l'auteur

La vidéo, conçue en collaboration avec une psychologue et des cinéastes malgaches, s’articule autour de trois piliers : identifier les formes de violence (y compris économique et psychologique) ; informer sur les recours existants (médecins, police, juristes) ; et affirmer qu’aucune violence n’est acceptable. Chaque scénario animé est ponctué par le message d’action : « Je signale » (« Hitatitra aho »).

Une progression significative des connaissances chez les femmes

Pour évaluer l’efficacité de ce dispositif, nous avons mis en place un essai randomisé contrôlé. Entre avril et décembre 2023, la vidéo a été diffusée à 1 429 bénéficiaires lors des journées d’allocation de prêts dans sept agences situées à Antsirabe, chef-lieu de la région du Vakinankaratra. Dans le même temps, 1 500 autres bénéficiaires, qui n’ont pas vu la vidéo, constituaient le groupe de contrôle. Au sein de chacune de ces agences, les mois au cours desquels la vidéo était diffusée ont été assignés aléatoirement parmi les 9 mois de la période d’étude, créant un groupe de bénéficiaires ayant vu la vidéo durant les mois de diffusion et un groupe de contrôle, des bénéficiaires n’ayant pas vu la vidéo durant les mois où la vidéo n’a pas été diffusé. Cette randomisation nous a permis de comparer rigoureusement l’évolution de leurs connaissances et de leurs comportements.

Une enquête finale, menée 5 à 12 mois après le visionnage de la vidéo, révèle des effets durables mais différenciés selon le genre. Chez les femmes, l’impact sur les connaissances est substantiel. On observe une amélioration de l’identification des violences sexuelles (+13 %) et psychologiques (+6 %). Plus significatif encore, leur connaissance des recours possibles a augmenté de 17 %, et leur reconnaissance de l’IMF comme ressource d’aide a plus que doublé (+130 %). L’intervention a également abaissé le seuil de tolérance : les femmes sont plus enclines à recommander un signalement dès le premier acte de violence (insulte, gifle ou rapport sexuel forcé).

Chez les hommes, l’impact est plus nuancé. Si l’identification de la violence économique a progressé (+24 %), la connaissance des procédures formelles de signalement reste stable. Nos entretiens qualitatifs montrent que les hommes privilégient la médiation familiale ou communautaire, craignant qu’un recours à la police ne marque un point de non-retour pour le couple. Cependant, un effet inattendu a été observé. Les hommes ayant visionné la vidéo déclarent avoir perpétré 36 % moins de violences physiques, sans que cela ne se soit traduit par une augmentation d’autres formes de violence envers les femmes.

Le rôle central des travailleuses sociales

Si l’intervention a amélioré les connaissances et les intentions de signalement, qu’en est-il des comportements réels ? Les données d’enquête ne révèlent pas d’augmentation significative du nombre de signalements, probablement en raison de taux de signalement extrêmement faibles (entre 1 % et 8 %), de biais de sous-déclaration persistants malgré nos méthodes de collecte innovantes, et d’une période d’observation limitée (5 à 12 mois).

En revanche, les données administratives de l’IMF montrent que le nombre de signalements effectifs a triplé durant l’année de l’intervention, passant de 7 à 21 cas. Cette hausse s’explique par la combinaison des deux composantes de l’intervention : la vidéo a sensibilisé les bénéficiaires, tandis que la formation a permis aux travailleuses sociales de mieux repérer les signes de violences et d’instaurer le climat de confiance nécessaire pour que les victimes se confient à elles.

Une médecin et deux cinéastes lors du tournage de la vidéo. Nina Filipkowski, Fourni par l'auteur

Au-delà de l’information : le défi d’une réponse systémique

L’un des enseignements majeurs de cette étude est l’efficacité d’un appui institutionnel. En utilisant les réseaux de microfinance plutôt que des campagnes de sensibilisation isolées, l’intervention bénéficie d’un climat de confiance préexistant et d’un coût de mise en œuvre faible, estimé à environ 4 euros par bénéficiaire. Cette approche permet d’atteindre des populations en situation de vulnérabilité sans créer d’effet de « backlash » (représailles ou aggravation des violences), un risque souvent redouté dans les programmes de lutte contre les violences conjugales.

Cependant, les résultats suggèrent que des messages universels ne suffisent pas. Si les femmes ont massivement intégré les procédures de signalement, les hommes, bien qu’ayant réduit leurs actes de violence physique, demeurent hermétiques aux circuits de recours officiels. Pour ces derniers, la vidéo semble avoir agi comme un déclencheur de changement comportemental individuel plutôt que comme un levier d’adhésion aux institutions. La prévention doit désormais développer des stratégies spécifiques ciblant les normes de masculinité et les croyances sur la résolution des conflits familiaux.

En définitive, si une vidéo de quinze minutes ne peut à elle seule déraciner des normes sociales séculaires, elle prouve qu’un dispositif pragmatique, couplé à un accompagnement humain formé, constitue un premier maillon concret pour briser le cycle de l’impunité. Le défi est désormais de pérenniser ces actions au-delà du stade pilote pour transformer cette prise de conscience en une protection durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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