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05.05.2026 à 16:50

Vent de panique sur l’indépendance des banques centrales avec la nomination de Kevin Warsh et la succession de Christine Lagarde

Camila Villard Duran, Associate Professor of Law, ESSCA School of Management

Aux États-Unis, l’indépendance de la Fed est soumise aux pressions de Donald Trump. En Europe, la succession de Christine Lagarde ouvre la boîte de Pandore sur l’orientation de la BCE.
Texte intégral (1467 mots)

La nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale (Fed), considéré comme la « marionnette » de Donald Trump, interroge sur l’indépendance de la banque centrale états-unienne. Or, le dollar états-unien représente environ 57 % des réserves de change mondiales. En Europe, la succession de Christine Lagarde en 2027 ouvre la boîte de Pandore à la redéfinition de l’orientation de la politique monétaire et le profil du futur président.


Pendant les dernières décennies, l’autonomie des banques centrales s’est imposée comme un principe structurant de la gouvernance macroéconomique. L’argument était simple : soustraire la gestion de la monnaie aux pressions électorales devait permettre de maîtriser l’inflation et soutenir une croissance plus stable.

Ce modèle, apparu en réponse aux crises inflationnistes des années 1970 et 1980, s’est progressivement transformé en norme institutionnelle, acceptée par tous. En protégeant la banque centrale des pressions politiques de court terme, ce que l’on appelle l’incohérence temporelle, elle vise à garantir la crédibilité de la politique monétaire, à assurer la stabilité des prix et à éviter des décisions opportunistes susceptibles de fragiliser l’économie à long terme.

Dans un contexte de cycles politiques instables, garantir aux banques centrales le dernier mot relatif aux taux d’intérêt, à la régulation financière et à la supervision bancaire demeure essentiel. Ce principe est par exemple strict dans le cas de la Banque Centrale européenne (BCE), dont l’indépendance est juridiquement protégée.

Aux États-Unis, cette fragilité institutionnelle se manifeste par des pressions politiques directes de l’exécutif sur la politique monétaire et la gouvernance de la Fed – une situation qui contraste avec le cadre plus juridiquement verrouillé de la BCE. Car les banques centrales font face à un paradoxe : être à la fois protégées et réactives, détachées des contingences politiques quotidiennes, tout en étant attentives aux effets distributifs, au débat démocratique et aux dynamiques géopolitiques.

Calendriers électoraux aux États-Unis

Aux États-Unis, la position de la Réserve fédérale (Fed) est regardée de près. Le dollar états-unien représente environ 57 % des réserves de change mondiales. Toute remise en cause de la gouvernance de la Fed a de facto des répercussions mondiales. Les décisions de taux influencent directement le rendement des actifs libellés en dollars détenus par un large éventail d’acteurs, publics comme privés.

Durant le second mandat de Donald Trump, les pressions publiques sont devenues récurrentes. Le président a affirmé que les États-Unis devraient avoir « les taux d’intérêt les plus bas du monde ». La situation a pris une dimension nouvelle lorsque des poursuites pénales ont été engagées contre le président de la Fed Jerome Powell. Le contexte politique a été interprété comme révélateur d’une pression accrue sur l’autonomie opérationnelle de la Fed.

« Marionnette du président »

Jerome Powell n’est que le deuxième membre de la Réserve fédérale que Trump a cherché à révoquer de ses fonctions. Une controverse, portée devant la Cour suprême, mettait en lumière une tentative de révocation de Lisa Cook, la première femme afro-américaine à siéger au conseil des gouverneurs de la Fed. La question de savoir si une telle révocation pouvait intervenir for cause (c’est-à-dire, pour motif valable), puisque le Federal Reserve Act touche au cœur même de l’architecture institutionnelle de la Fed.


À lire aussi : Les pressions de Donald Trump sur la Fed annoncent-elles la fin du dollar ?


Les mandats longs et échelonnés ont précisément été conçus pour éviter la synchronisation entre cycles monétaires et calendriers électoraux. Affaiblir la protection contre la révocation reviendrait à redéfinir l’équilibre des pouvoirs entre l’exécutif et l’autorité monétaire.

L’épisode rappelle la décision Humphrey’s Executor v. United States en 1935, qui avait consolidé la position des agences indépendantes en limitant la révocation présidentielle.

Lors de son audition, Kevin Warsh a cherché à rassurer les sénateurs en affirmant qu’il ne serait pas « la marionnette du président » et qu’il n’avait pris aucun engagement en faveur d’une baisse des taux, tout en reconnaissant que l’indépendance monétaire « dépend avant tout de la Fed » elle-même – une formulation qui souligne le caractère désormais contingent de cette indépendance.

La BCE, modèle le plus abouti d’indépendance

Dans le cas de la Banque centrale européenne (BCE), les débats autour de la succession de Christine Lagarde en 2027 illustrent la tension persistante entre technocratie monétaire et légitimité politique. Ils révèlent des lignes de fracture entre États membres, tant sur le profil du futur président que sur l’orientation de la politique monétaire en termes d’inflation, de souveraineté ou de transition climatique.

La BCE représente pourtant le modèle institutionnel le plus abouti en matière d’indépendance. L’article 130 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne interdit explicitement à toute institution européenne, à tout gouvernement ou à tout autre organisme de chercher à influencer ses décisions. Contrairement à la Fed, dont l’indépendance repose sur une loi ordinaire – le Federal Reserve Act, que le Congrès peut en théorie modifier –, celle de la BCE est consacrée par un traité international, dont la révision requiert l’accord unanime de l’ensemble des États membres.

Contrairement au modèle états-unien, la nomination à la tête de la BCE implique le Conseil européen, sur recommandation du Conseil de l’Union européenne et après consultation du Parlement européen et du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne. Ce mécanisme expose néanmoins la fonction de président de la BCE à des arbitrages politiques entre États membres, où les considérations de nationalité, d’équilibre géographique et de sensibilité économique jouent un rôle déterminant.

Préserver l’État de droit

Les formules institutionnelles héritées de la fin du XXᵉ siècle semblent ne plus suffire.

L’enseignement est clair : l’autonomie des banques centrales n’est jamais autoentretenue. Elle subsiste tant que les règles juridiques, les institutions politiques et l’opinion publique la soutiennent activement. Dans un monde où la monnaie est devenue un actif stratégique et où les réseaux financiers peuvent être instrumentalisés, préserver une capacité de décision techniquement fondée revient aussi à préserver la démocratie et l’État de droit.

The Conversation

Camila Villard Duran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.05.2026 à 15:19

Quarantaine flottante sur le « Hondius » : la longue histoire des crises sanitaires en mer ?

François Drémeaux, Enseignant-chercheur en histoire contemporaine, Université d’Angers

Face à l’incertitude sanitaire, les sociétés renouent avec des pratiques héritées de plusieurs siècles d’expérience maritime.
Texte intégral (3707 mots)

Le début d'épidémie, en cours à bord du MV Hondius, ce navire de croisière confronté à un foyer suspect d’infection à hantavirus et refoulé par les autorités du Cap-Vert, permet de souligner à la fois la difficulté et l’importance de la gestion des crises sanitaires en mer. Une perspective historique montre que les développements actuels reproduisent des schémas anciens.


Trois morts, cinq cas suspects, des passagers confinés en mer et un pays qui refuse l’accès à son port : l’épisode ravive des images récentes et d’autres plus lointaines ancrées dans l’imaginaire collectif, celles de navires en quarantaine au large, chargés de menaces invisibles.

À Marseille en 1720, la peste arrive par le Grand Saint-Antoine, de retour du Proche-Orient, et décime la ville au cours des mois qui suivent, notamment après de longues hésitations au sujet des mesures sanitaires à appliquer. Plus récemment, en 2020, le Diamond Princess, immobilisé au large du Japon avec ses 3 600 passagers au début de la pandémie de Covid-19, avait illustré la vulnérabilité des navires modernes face aux maladies infectieuses. Le Hondius s’inscrit dans cette lignée d’événements où la mer devient un espace d’isolement autant que de crise.

Navire de classe polaire, le Hondius appartient à la compagnie Oceanwide Expeditions. Il effectuait une croisière de quarante-six jours. Oceanwide Expeditions

Alors que les épidémies peuvent désormais se transmettre rapidement par l’intermédiaire des transports aériens, un tel incident en mer donne l’impression de pouvoir arrêter le temps et de maîtriser la situation. Pour les épidémiologistes, ce sont des cas d’école qui permettent d’étudier la maladie au ralenti ; pour les historiennes et historiens, c’est aussi l’occasion de constater l’efficacité de pratiques anciennes. Car, en mer, la gestion des épidémies obéit à des logiques spécifiques.

Jusqu’au début du XXe siècle, les longues traversées des paquebots constituaient des incubateurs potentiels pour les maladies infectieuses. Choléra, typhus ou fièvres diverses pouvaient se déclarer en cours de voyage et l’organisation sanitaire était alors pensée en conséquence. Selon les pays, des médecins embarqués deviennent peu à peu obligatoires à partir des années 1850, des protocoles d’isolement à bord sont mis en place et, surtout, les ports améliorent de rigoureux dispositifs de surveillance sanitaire. Les protocoles mis en place à Ellis Island à partir de 1892 pour contrôler les migrants européens qui débarquent aux États-Unis procèdent de cette logique.

Débarquement d’un malade, probablement fin XIXᵉ siècle. Collection particulière

La santé maritime et les empires occidentaux

Le long des lignes maritimes qui forment les épines dorsales de la mondialisation au XIXᵉ siècle, d’abord en Méditerranée puis au fil des expansions impériales, les Européens organisent un complexe système de surveillance sanitaire. À la fois pour se prémunir de leurs voisins, pour affirmer leur domination sur certains pays – notamment colonisés –, mais aussi pour assurer une circulation fluide des produits et des passagers entre eux, la santé maritime devient un enjeu impérial. À l’approche des côtes, des médecins dits arraisonneurs montaient à bord pour évaluer l’état sanitaire du navire.

En cas de suspicion, l’embarcation se voyait refuser la patente qui lui permettait la libre pratique de son commerce, et les passagers étaient dirigés vers un lazaret, lieu de quarantaine souvent situé à l’écart des villes. Ces infrastructures formaient un maillage essentiel de la sécurité sanitaire internationale. Elles ont progressivement disparu après la Seconde Guerre mondiale, sous l’effet combiné des progrès médicaux et du basculement vers le transport aérien, bien plus rapide.

Visite médicale des émigrants au Havre (aujourd’hui en Seine-Maritime), avant l’embarquement, le 18 septembre 1909. Collection French Lines & Compagnies, CC BY-NC-ND

Ce changement de temporalité a profondément modifié la dynamique des épidémies. Les périodes d’incubation des maladies n’ont pas changé, mais les durées de voyage, elles, se sont drastiquement réduites, y compris sur les navires de croisière dont l’objectif est souvent de multiplier les escales terrestres (un peu plus de sept jours en moyenne). Les croisières dites d’exploration dans des zones reculées et a fortiori les circuits dits de repositionnement d’un hémisphère à l’autre – comme celle que réalisait le Hondius jusqu’à présent – représentent précisément des exceptions par la multiplication du nombre de journées en mer, dans le cas présent entre Ushuaïa (Argentine) et Praia (Cap-Vert) et malgré des escales dans les îles de Géorgie du Sud et à Saint-Hélène.

En conséquence, les infections ont aujourd’hui davantage tendance à se manifester après le débarquement qu’en pleine mer. Le cas du Hondius, qui proposait ici un voyage de quarante-six jours, apparaît ainsi comme une résurgence d’un schéma ancien où la maladie se déclare à bord et impose une gestion en vase clos.

Les leçons de la pandémie de Covid-19

Il semble évident que des leçons ont été tirées de la pandémie de Covid-19. Lors de la quarantaine du Diamond Princess au Japon en 2020, le manque de clarté dans les informations données aux passagers et de formation du personnel ont été largement soulignés comme des facteurs aggravants. Le secteur de la croisière, en pleine expansion ces dernières années et représentant un marché de 37 millions d’individus en 2025, a vraisemblablement évolué sur le sujet puisque les personnels sont désormais formés et de stricts protocoles sont en place à bord.

Paradoxalement, avec les moyens de communication actuels, le huis clos du Hondius est rapidement devenu un événement global. Nos sociétés contemporaines, traumatisées par la pandémie de Covid-19, ont retrouvé des réflexes isolationnistes de précaution. À quelques encablures du port de Praia au Cap-Vert, le Hondius s’est vu refuser l’accès au territoire alors qu’un passager était déjà décédé à Saint-Hélène et deux autres avaient été évacués vers l’Afrique du Sud. Le directeur régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Europe Hans Kluge a jugé que « le risque pour l’ensemble du public demeure faible. Il n’y a aucune raison de céder à la panique ni d’imposer des restrictions de voyage ». Il n’empêche que la couverture médiatique dont bénéficie l’événement depuis le début de la crise en dit long sur les peurs de propagation.

Au cours du XIXe siècle, et notamment face aux grandes pandémies cholériques, des réglementations internationales ont été élaborées pour harmoniser les réponses et repousser les dangers sanitaires. En 1887, par exemple, les pays du cône sud-américain adoptent la convention de Rio pour protéger leurs relations commerciales internes et se prémunir des épidémies extracontinentales. Ces réglementations sanitaires maritimes sont alors strictement appliquées, notamment par l’Argentine, car ces dispositifs participent également à affirmer l’indépendance des États face aux pressions des puissances occidentales. Le refus du Cap-Vert d’accueillir le Hondius peut être lu par ce prisme. C’est un acte de précaution, mais aussi une décision politique de souveraineté.

Le médecin maritime, un acteur encore essentiel

Photographie d’un médecin de la Compagnie des messageries maritimes à la fin du XIXᵉ siècle. Collection French Lines & Compagnie, CC BY-NC-ND

Au cœur de ces événements se trouve une figure souvent oubliée : le médecin maritime. Héritier des médecins de la marine militaire, son rôle s’est structuré au sein de la marine marchande au XIXᵉ siècle, notamment en France au fil des réformes de 1876 et 1896 qui professionnalisent la médecine embarquée. Aujourd’hui encore, une formation spécialisée subsiste en France à Brest (Finistère), préparant des praticiens à intervenir à bord ou depuis la terre mais toujours « en situation maritime ». L’épisode du Hondius souligne l’importance de ces compétences, à l’intersection de la médecine, de l’épidémiologie et de la logistique en milieu contraint.

La spécificité du milieu maritime ne tient pas seulement à l’isolement. Elle concerne aussi les vecteurs de maladies et, en l’occurrence, l’infection à hantavirus, lequel est suspecté dans cette affaire, se transmet par les rongeurs. Même s’il est hautement improbable que le mal vienne des entrailles du navire mais plutôt d’une escale, l’événement rappelle que la lutte contre les rats est une constante de l’histoire navale.

Les mesures drastiques mises en place au XIXᵉ siècle sont efficaces et permettent un net recul des populations de muridés à bord. La fumigation des cales en particulier, ou tout simplement l’installation de disques métalliques sur les amarres pour empêcher les rats de monter à bord comptent parmi les progrès majeurs. Malgré cela, la présence des rongeurs à bord n’est jamais totalement éradiquée. Paradoxalement, le nombre de rats retrouvés morts – mais sains après autopsie – à la fin d’une traversée était souvent considéré comme un indicateur indirect de l’état sanitaire du navire. La présence d’un cadavre animal pesteux signalait l’alerte sanitaire, avant même qu’un cas humain se manifeste.

Illustration d’un dispositif placé sur les amarres pour empêcher les rats de monter à bord des navires. Dessin de A. L. Tarter, années 1940. Wellcome Collection, CC BY-NC-ND

Ces éléments rappellent que la mer reste un environnement à part, où les équilibres sanitaires sont fragiles. Ils invitent ainsi à réinvestir des champs d’études parfois négligés, à la fois dans le domaine maritime et sanitaire. Depuis quelques années, les historiennes et les historiens du fait maritime se penchent davantage au chevet des gens de mer. Une journée d’études consacrée à la santé en milieu maritime, intitulée « Prévenir et Guérir – Organiser la santé en mer (XVIIᵉ-XXᵉ siècle) », se tiendra par ailleurs le 13 mai prochain à l’Université d’Angers (Maine-et-Loire), signe que ces questions continuent de mobiliser les chercheuses et les chercheurs.

Loin d’être une simple anomalie, l’épisode du Hondius agit ainsi comme un révélateur. Il montre que, malgré les transformations des mobilités et des systèmes de santé, certaines configurations anciennes peuvent ressurgir. Et que, face à l’incertitude sanitaire, les sociétés renouent, parfois presque instinctivement, avec des pratiques héritées de plusieurs siècles d’expérience maritime.


La journée d’études « Prévenir et Guérir », sur l’histoire de la santé en mer, se tiendra le 13 mai 2026 à l’Université d’Angers (Maine-et-Loire).

Affiche de la journée d’études « Prévenir & Guérir » sur l’histoire de la santé en mer, le 13 mai 2026 à l’Université d’Angers. steamer.hypotheses.org/3570, CC BY
The Conversation

François Drémeaux a reçu des financements de la commission européenne dans le cadre d'un contrat Marie Skłodowska-Curie Actions pour le programme de recherche SHIPPAN (Shipping Pandemics).

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05.05.2026 à 11:57

Stimulation magnétique cérébrale : un traitement de cinq jours pourrait aider les enfants autistes à mieux communiquer, selon une nouvelle étude

Barbara Jacquelyn Sahakian, Professor of Clinical Neuropsychology, University of Cambridge

Christelle Langley, Postdoctoral Research Associate, Cognitive Neuroscience, University of Cambridge

Fei Li, Professor of Pediatrics, Shanghai Jiao Tong University

Qiang Luo, Associate Principal Investigator of Neuroscience, Fudan University

Il est difficile d’aider les enfants présentant un trouble du spectre autistique et une déficience intellectuelle à mieux communiquer et à améliorer leurs compétences sociales. Un nouvel outil pourrait améliorer la situation.
Texte intégral (1514 mots)
La stimulation magnétique transcrânienne pourrait permettre d’améliorer la communication d’enfants souffrant d’un trouble du spectre de l’autisme. New Africa/Shutterstock.com

Il est particulièrement difficile d’aider les enfants atteints à la fois par un trouble du spectre de l’autisme et une déficience intellectuelle à mieux communiquer. Les résultats d’une étude récente ouvrent une nouvelle piste pour améliorer leur situation : la stimulation magnétique transcrânienne, une technique non invasive et indolore.


On estime, sur la base de travaux menés aux États-Unis, qu’environ 30 à 35 % des enfants autistes présentent une déficience intellectuelle.

Ces enfants ont moins de chances de bénéficier d’une prise en charge que ceux qui n’en sont pas atteints, notamment parce que les médecins ne sont pas toujours au fait des approches à adopter, et parce que les divers contrats d’assurance couvrent plus ou moins bien les frais afférents aux déficiences intellectuelles. Et ce, alors même que leurs besoins sont plus importants que ceux des autres enfants autistes, ce qui pèse davantage sur leurs familles. Cette population est par ailleurs trop souvent négligée par les travaux de recherche.

Si les thérapies par la parole et les programmes comportementaux peuvent aider certains de ces enfants, ces approches doivent être mises en œuvre par des spécialistes. Or, leur nombre est insuffisant, y compris dans les pays à hauts revenus.

Ces divers constats nous ont amenés à tester un autre type d’intervention : l’application de brèves impulsions magnétiques ciblées, destinées à stimuler des régions précises du cerveau. Cette technique, connue sous le nom de stimulation cérébrale non invasive ou neuromodulation, ne nécessite ni chirurgie, ni anesthésie, ni médicament.

Des salves d’impulsions

Placé à proximité du cuir chevelu, un dispositif génère un champ magnétique qui varie rapidement. Sans danger, celui-ci traverse la boîte crânienne et stimule l’activité des neurones sous-jacents. Cette approche est utilisée depuis des années pour traiter la dépression, et les chercheurs explorent de plus en plus la possibilité qu’elle puisse également atténuer les difficultés sociales et communicationnelles qui constituent un symptôme cardinal de l’autisme.

La version que nous avons testée repose sur une technique appelée stimulation par bouffées thêta (theta-burst stimulation). Plutôt que d’envoyer des impulsions une à une, elle les délivre en salves rapprochées. Chaque séance s’en trouve considérablement raccourcie par rapport aux protocoles classiques – un avantage de taille lorsqu’il s’agit de demander à de jeunes enfants de rester assis et de coopérer.

Dans notre étude, publiée dans le British Medical Journal, chaque séance ne durait que quelques minutes, et le protocole complet s’étalait sur cinq jours seulement. Un groupe d’enfants recevait une stimulation réelle, l’autre une stimulation fictive.

Lors de cette condition placebo, l’équipement était appliqué de manière identique et produisait des vibrations, mais aucune impulsion n’était délivrée. Ce dispositif permettait de comparer les résultats sans qu’aucun des deux groupes ne sache ce qu’il avait reçu, garantissant ainsi la fiabilité des observations.

Cent quatre-vingt-quatorze enfants ont participé à l’étude. L’âge moyen était d’environ 6,5 ans. Près de la moitié des participants présentaient un quotient intellectuel inférieur à 70, le seuil en deçà duquel on parle généralement de déficience intellectuelle (tous avaient cependant obtenu un score supérieur à 50 – le minimum requis pour garantir un diagnostic fiable et une participation pertinente à l’étude).

Les enfants ont été recrutés sur plusieurs sites, par voie d’affichage dans des consultations externes et par l’intermédiaire de registres cliniques locaux. Tous les représentants légaux ont donné leur consentement écrit.

Les parents ont rempli un questionnaire portant sur les capacités de leur enfant en matière de communication sociale avant le traitement, immédiatement après, puis un mois plus tard.

Des résultats prometteurs, mais encore préliminaires

Les résultats indiquent que le protocole a significativement amélioré la communication sociale chez les enfants atteints de troubles du spectre autistique. Au regard des standards de la recherche clinique, l’effet observé peut être considéré comme important. Les améliorations constatées au bout de cinq jours étaient toujours présentes un mois plus tard. En outre, les capacités langagières des enfants ont également progressé.

Aucun effet indésirable grave n’a été signalé, les effets secondaires mineurs se sont tous résolus spontanément.

Il existe peu de données concernant l’efficacité des prises en charge sur les enfants autistes présentant une déficience intellectuelle, car ils sont souvent exclus des essais cliniques. Le seul fait que cet essai en ait inclus un nombre significatif est, en soi, notable. Ces travaux ne constituent cependant qu’une première étape, et de nombreuses inconnues demeurent.

On ignore encore si les bénéfices persisteront au-delà d’un mois, et pour combien de temps. Le nombre de séances nécessaire pour les maintenir devra encore être déterminé. Il faudra aussi évaluer les effets de la transposition de cette approche du laboratoire au contexte d’une consultation ordinaire.

Pour conclure, soulignons que la stimulation cérébrale ne se substitue pas aux prises en charge comportementales. L’équipement nécessaire pour la mettre en place n’est ni bon marché ni disponible partout. Toutefois, les approches classiques requièrent souvent – lorsqu’elles sont disponibles – de mettre en place des séances quotidiennes avec un professionnel, plusieurs semaines durant, ce qui représente aussi un investissement en temps, en argent et en ressources spécialisées.

Pour les familles déjà durement éprouvées par la situation, une cure de cinq jours est une tout autre affaire. Si celle-ci s’avère déboucher sur des progrès modestes mais durables, en matière de capacité à communiquer, la portée de ce type de prise en charge pourrait être considérable, tant pour l’enfant que pour ses proches, améliorant sensiblement leur bien-être et leur qualité de vie.

The Conversation

Barbara Jacquelyn Sahakian bénéficie d'un financement du Wellcome Trust. Ses travaux de recherche s'inscrivent dans le cadre des axes de recherche « Santé mentale » et « Neurodégénérescence » du Centre de recherche biomédicale (BRC) de Cambridge, rattaché au NIHR. Elle perçoit des droits d'auteur de la part de Cambridge University Press pour son ouvrage *Brain Boost: Healthy Habits for a Happier Life*.

Christelle Langley bénéficie d'un financement du Wellcome Trust. Ses travaux de recherche s'inscrivent dans le cadre des axes de recherche « Santé mentale » et « Neurodégénérescence » du Centre de recherche biomédicale (BRC) de Cambridge, rattaché au NIHR. Elle perçoit des droits d'auteur de la part de Cambridge University Press pour son ouvrage *Brain Boost : Healthy Habits for a Happier Life*.

Fei Li bénéficie d'un financement de la Fondation nationale des sciences naturelles de Chine. Elle est rattachée au département de pédiatrie du développement et du comportement de la Société de pédiatrie de l'Association médicale chinoise.

Qiang Luo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.05.2026 à 11:55

Comment transmettre à ses enfants de bonnes habitudes alimentaires et une saine image de leur corps ?

Courtney P. McLean, Research Fellow, School of Psychological Sciences, Monash University

Chelsea Arnold, Clinical Psychologist and Research Fellow (Lead Clinician), Monash University

Pour aider vos enfants à développer un rapport serein à la nourriture et à leur corps, voici quatre écueils à éviter et trois pistes à explorer.
Texte intégral (1765 mots)
Il est important d’aider les enfants à développer un rapport sain à l’alimentation, et à l’image de leur corps. Jose Luis Peleaz Inc/Getty

Un nombre conséquent d’enfants et d’adolescents présentent des conduites alimentaires problématiques. En tant que parent, comment donner le bon exemple et aborder avec ses enfants les questions de nourriture et d’image du corps ? Voici quelques pistes.


Élever ses enfants de façon à ce qu’ils aient un rapport apaisé à l’alimentation et à leur corps est l’une des meilleures approches pour favoriser le développement d’une bonne estime de soi, et les protéger contre le développement de troubles du comportement alimentaire.

Toutefois, l’exercice peut s’avérer délicat lorsqu’on rencontre soi-même des difficultés vis-à-vis de ce sujet. Quels comportements adopter – et lesquels éviter ? On fait le point.

Qu’entend-on par « conduites alimentaires problématiques » ?

L’expression « conduites alimentaires problématiques » désigne un ensemble de comportements (et d’attitudes) dysfonctionnels vis-à-vis de son alimentation, de son poids et de son corps. Ceux-ci peuvent se traduire par la mise en place de régimes, par l’exclusion de certains aliments ou groupes d’aliments, par le fait de sauter des repas, de se livrer à des jeûnes, de s’adonner à une pratique sportive excessive, ou de connaître des épisodes d’hyperphagie (ingestion de grandes quantités de nourriture).

Les conduites alimentaires problématiques ne mènent pas systématiquement au développement d’un trouble du comportement alimentaire (TCA) (on dénombre trois TCA : l’anorexie, la boulimie et la frénésie alimentaire, NdT). Néanmoins, les TCA sont généralement précédés par des conduites alimentaires problématiques, en particulier par le fait de suivre des régimes.

Les préoccupations liées à l’alimentation et à l’image corporelle sont fréquentes et peuvent apparaître dès le plus jeune âge : à l’échelle mondiale, on estime que 22 % des enfants et des adolescents présentent des conduites alimentaires problématiques, avec une prévalence plus élevée chez les filles.

De nombreux facteurs influencent la perception qu’ont les enfants de la nourriture et de leur corps : les représentations véhiculées par les médias, l’estime de soi et les attitudes familiales, notamment.

Étant donné que les enfants observent et reproduisent la manière dont leurs parents parlent de leur corps et de la nourriture, il peut s’avérer judicieux de leur proposer un modèle fondé sur l’emploi d’un langage positif ou neutre et sur des comportements alimentaires sains. Voici quelques pistes pour y parvenir.

Quatre écueils à éviter

1. Classer les aliments en « bons » et « mauvais »

Évitez de parler de régime, de perte de poids ou de qualifier les aliments de « bons » ou « mauvais » : cela revient à faire de l’alimentation une question morale. Dire, par exemple, que l’on a « fait n’importe quoi aujourd’hui » lorsque l’on a mangé des aliments sucrés, ou que l’on a « été raisonnable » en respectant son régime, entretient la culpabilité et la honte autour de l’acte de manger.

Mieux vaut privilégier un discours centré sur la façon dont les différents aliments nourrissent notre corps, ou sur le plaisir et la satisfaction qu’ils procurent.

2. Commenter le corps des autres

Faire des remarques sur le corps, le poids ou les habitudes alimentaires d’autrui – qu’il s’agisse d’un proche, d’un inconnu ou d’une célébrité – peut inciter les enfants à se comparer aux autres et à porter un jugement sur eux-mêmes. Si votre enfant fait une remarque sur le physique de quelqu’un, vous pouvez, par exemple, lui répondre que chacun est différent : certaines personnes sont plus grandes, d’autres sont plus petites, certaines ont un corps plus imposant, d’autres un corps plus menu, une couleur de peau différente, etc.

Célébrer ainsi la diversité des morphologies enseigne aux enfants que la valeur d’une personne n’est pas déterminée par son poids.

3. Faire des compliments centrés sur l’apparence

Lorsque vous félicitez votre enfant, concentrez-vous sur des aspects qui n’ont rien à voir avec le poids, l’apparence physique ou l’alimentation. Vous pouvez, par exemple, lui dire : « C’était très généreux de ta part de partager tes jouets » ou « J’ai vu comme tu t’es appliqué pour tes devoirs. » De même, lorsque l’on s’adresse à un enfant que l’on ne connaît pas, le premier réflexe est de le complimenter sur son apparence (« Comme tu es joli ! »).

Or, mieux vaut commenter son énergie, son humour, son style ou sa créativité : « J’adore ton sens du style » ou « Tu as une énergie formidable. »

4. Dénigrer son propre corps

En matière d’image du corps, il est essentiel que vous soyez positif, car vos enfants vous ont pour modèle. Des travaux de recherche ont révélé qu’entendre un adulte critiquer son propre corps incite les enfants à adopter également un discours négatif sur le leur.

Tâchez de ne pas vous focaliser sur l’apparence, mais plutôt de souligner la force, la bonne santé ou la fonctionnalité de votre propre corps : « Ces bras me permettent de te serrer fort » ou « Mes jambes sont faites la marche ».

Trois pistes à explorer

1. Ayez confiance en la capacité de votre enfant à s’autoréguler

Même si cela peut sembler difficile, essayez de faire confiance à votre enfant : il mangera autant – ou aussi peu – que son corps en a besoin. Les enfants sont, en effet, tout à fait capables de s’autoréguler pour répondre aux besoins de leur organisme. Leur apprendre à écouter les signaux que leur envoie leur corps – comme la faim et la satiété – contribue à construire une relation positive à l’alimentation.

Beaucoup de parents souhaitent que leurs enfants terminent leur assiette avant de quitter la table. Mais cette exigence peut engendrer des conflits autour de la nourriture, et mener les enfants à négliger leurs signaux corporels.

Vous pouvez tout à fait demander à vos enfants de rester à table jusqu’à la fin du repas, sans que cette demande ne soit liée à la quantité de nourriture consommée.

Les apports alimentaires pouvant varier en quantité comme en qualité d’un jour à l’autre, pour vous rassurer, tâchez plutôt de considérer l’alimentation de votre enfant sur l’ensemble de la semaine, au lieu de vous focaliser sur un repas ou une journée en particulier.

2. Cultivez votre propre plaisir de manger

Si vous avez vous-même une alimentation variée et que vous savez apprécier et savourer votre nourriture, vous deviendrez un précieux modèle pour votre enfant. À l’inverse, si vous rencontrez des difficultés avec votre propre image corporelle ou votre alimentation, il peut être nécessaire que vous déconstruisiez certaines injonctions liées aux régimes (quand manger, quoi manger, en quelle quantité…). Si cette démarche vous semble ardue, solliciter l’aide d’un professionnel peut s’avérer utile.

3. À défaut de positivité, visez la neutralité

Tout le monde ne parvient pas à atteindre la « positivité corporelle », cet état d’esprit qui permet de se dire « Je me sens bien dans mon corps ». Si vous êtes dans ce cas, vous pouvez plutôt viser la neutralité corporelle. Cette approche, qui consiste à accepter et à respecter son corps tel qu’il est, implique de reformuler ses pensées et ses ressentis à l’égard de son corps. Par exemple, au lieu de vous dire « J’ai pris du poids », envisagez plutôt que votre corps a le droit de changer.

Quels signaux doivent alerter ?

Connaître les signes de conduites alimentaires problématiques est utile pour les repérer chez vos enfants. Si vous observez que leur alimentation ou leur poids changent brusquement, ou si vous avez d’autres motifs d’inquiétude, il peut être judicieux d’engager la conversation à ce sujet. Parler de nourriture et d’image du corps peut se faire à tout âge.

L’important est de favoriser le dialogue et d’inviter son enfant à exprimer ses sentiments et ses réflexions sur son corps et son poids. S’il fait une remarque négative sur lui-même, sur son alimentation ou sur son poids, essayez d’en comprendre les raisons. Écoutez-le sans porter de jugement.

Et si vous êtes préoccupé par sa santé physique et mentale, n’hésitez pas à demander de l’aide. Vous pouvez vous tourner vers votre médecin traitant ou vers des professionnels de santé spécialisés dans les troubles alimentaires, tels que des diététiciens ou des psychologues.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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05.05.2026 à 11:53

Trouble des conduites alimentaires ou alimentation perturbée : où se situe la différence ?

Gemma Sharp, Researcher in Body Image, Eating and Weight Disorders, Monash University

Tous les comportements alimentaires problématiques ne mènent pas systématiquement à des troubles des conduites alimentaires. Où se situe la frontière ?
Texte intégral (2016 mots)
En matière de comportements alimentaires, la limite entre normal et pathologique n’est pas toujours évidente. Piksel/Getty

Les conduites alimentaires problématiques ne mènent pas systématiquement au développement d’un trouble du comportement alimentaire. Mais certaines d’entre elles – en particulier les régimes amaigrissants – peuvent parfois constituer des signes avant-coureurs.


Suivre un régime amaigrissant ou pratiquer une activité physique intensive est fréquent, voire encouragé, dans nos sociétés où le soin apporté à son apparence physique et la volonté de préserver au mieux sa santé figurent en bonne place. Par ailleurs, il n’est pas rare que certaines personnes limitent ou suppriment certains aliments en raison de besoins diététiques spécifiques, ou après avoir pris conscience de l’existence d’allergies alimentaires.

Si ces comportements ne sont pas forcément problématiques, dans certains cas, ils peuvent être le signe d’une relation malsaine à la nourriture. Toutefois, il est possible d’avoir des conduites alimentaires problématiques sans pour autant se voir diagnostiquer un trouble du comportement alimentaire.

Où se situe la frontière ? Et qu’est-ce qu’un trouble du comportement alimentaire à proprement parler ?

Alimentation perturbée : de quoi parle-t-on ?

Le concept d’alimentation perturbée recouvre un ensemble d’attitudes et de comportements négatifs vis-à-vis de la nourriture et de l’acte de manger, lesquels sont susceptibles d’engendrer un schéma alimentaire déséquilibré.

L’alimentation perturbée peut se traduire par :

  • le recours aux régimes amaigrissants ;

  • le fait de sauter des repas ;

  • l’éviction de certains groupes d’aliments ;

  • des épisodes d’hyperphagie (envie de manger beaucoup et vite, NDLR) boulimique ;

  • un usage détourné de laxatifs et de médicaments amaigrissants ;

  • des vomissements provoqués (parfois qualifiés de « purges ») ;

  • la pratique compulsive d’exercice physique.

On parle d’« alimentation perturbée » lorsque ces comportements ne sont pas suffisamment fréquents ou sévères pour correspondre aux critères diagnostiques d’un trouble des conduites alimentaire (ou troubles des comportements alimentaires, TCA).

Toutes les personnes qui adoptent ces conduites ne développeront pas nécessairement un TCA. Cependant, l’apparition d’un TCA est généralement précédée d’une alimentation perturbée – en particulier par la pratique de régimes amaigrissants.

Qu’est-ce qu’un trouble du comportement alimentaire ?

Les troubles des conduites alimentaires sont des pathologies psychiatriques complexes qui peuvent affecter le corps, le psychisme et la vie sociale d’un individu. Ils se caractérisent par des perturbations persistantes de la façon dont une personne pense, ressent et se comporte à l’égard de l’alimentation et de son propre corps.

Pour poser un diagnostic de TCA, les professionnels de santé s’appuient sur la combinaison d’un entretien clinique général et de questionnaires standardisés. Ces outils permettent d’évaluer la fréquence et la sévérité des comportements ainsi que leur retentissement sur le fonctionnement quotidien des personnes concernées.

Parmi les TCA figurent l’anorexie mentale, la boulimie nerveuse, l’hyperphagie boulimique – aussi appelée « frénésie alimentaire ».

(Comme le souligne le site du Psycom, organisme public français destiné à informer, orienter et sensibiliser sur la santé mentale, la classification internationale des maladies range les TCA dans la famille plus large des troubles de l’alimentation ou de la nutrition. Les autres troubles de cette famille, plus rares que les trois cités précédemment, comprennent le trouble de l’apport alimentaire évitant-restrictif ou ARFID – les personnes concernées sont très sélectives vis-à-vis de leurs aliments ; le Pica, dans lequel la personne peut manger des substances non comestibles ; le trouble de rumination-régurgitation, dans lequel la personne régurgite et remâche les aliments, NDLR).

Troubles des conduites alimentaires, alimentation perturbée : quelle prévalence ?

Les chiffres de prévalence varient considérablement d’une étude à l’autre, en fonction de la façon dont sont définis les comportements et les attitudes à risque.

Selon les estimations, 8,4 % des femmes et 2,2 % des hommes développeront un TCA au cours de leur vie. Ce risque est particulièrement élevé à l’adolescence.

L’alimentation perturbée est également très répandue chez les jeunes : 30 % des filles et 17 % des garçons âgés de 6 ans à 18 ans déclarent adopter ce type de comportements.

Bien que les recherches sur ce point soient encore émergentes, il semble que l’alimentation perturbée et les TCA sont encore plus fréquents chez les personnes de genre non conforme (c’est-à-dire celles dont l’identité ou l’expression de genre diffère des normes de genre associées au sexe qui leur a été assigné à la naissance, NDLR).

Peut-on prévenir les troubles du comportement alimentaire ?

Certaines données indiquent que les programmes de prévention qui ciblent les facteurs de risque – tels que les régimes amaigrissants et les préoccupations liées à la silhouette et au poids – peuvent se montrer efficaces à court terme, dans une certaine mesure.

Le problème vient du fait que la plupart des travaux qui ont été menés sur le sujet n’ont été poursuivis que durant quelques mois. Il est donc impossible de déterminer si les participants ont développé ou non un trouble du comportement alimentaire à plus long terme.

Par ailleurs, la majorité de ces études ont été menées auprès des adolescentes qui terminaient leurs études secondaires ou de jeunes femmes fréquentant l’université. À ces âges, les troubles du comportement alimentaire se sont généralement déjà manifestés : ces travaux ne sont donc pas très éclairants quant à la prévention des TCA. Par ailleurs, ils négligent également une grande partie des personnes à risque.

L’orthorexie est-elle un trouble des conduites alimentaires ?

Le terme « orthorexie » (du grec ortho, « droit », « exact », et orexia, « appétit ») désigne une obsession pathologique de l’alimentation « saine », caractérisée par un régime alimentaire restrictif et l’éviction de tout aliment jugé « malsain » ou « impur ».

Le débat qui vise à déterminer de quel côté de la frontière entre troubles des conduites alimentaires et alimentation perturbée se situe l’orthorexie n’est pas encore clos, et ce comportement fait encore l’objet de controverses. Actuellement, l’orthorexie ne figure pas dans les manuels de diagnostics officiels. Ces conduites alimentaires perturbées doivent cependant être prises au sérieux, car elles peuvent entraîner une dénutrition, une dégradation des liens sociaux et une altération globale de la qualité de vie.

Par ailleurs, en raison de la popularité croissante de certains régimes alimentaires (cétogène, paléo, etc.), du jeûne intermittent ou de la volonté de supprimer certains constituants (comme le gluten, par exemple), il peut parfois s’avérer délicat de déterminer le moment à partir duquel les préoccupations liées à l’alimentation deviennent pathologiques.

On considère, par exemple, qu’environ 6 % de la population souffre d’une allergie alimentaire. Des données récentes suggèrent que ces personnes présenteraient un risque accru de développer des formes restrictives de troubles de l’alimentation ou de la nutrition, telles que l’anorexie ou le trouble de l’apport alimentaire évitant-restrictif (ARFID).

Pour autant, adopter un régime alimentaire particulier, comme le véganisme, ou souffrir d’une allergie alimentaire ne conduit pas automatiquement à une alimentation perturbée ou à un TCA. Il importe de prendre en considération les motivations individuelles qui sous-tendent le choix de consommer ou d’éviter certains aliments. Ainsi, une personne végane peut restreindre certains groupes alimentaires en raison de ses convictions en matière de droits des animaux, et non en raison de symptômes relevant de l’alimentation perturbée.

Les signaux d’alerte

Si vous vous interrogez sur votre propre rapport à la nourriture, ou sur celui d’un proche, voici quelques signes auxquels prêter attention :

  • une préoccupation excessive pour la nourriture et sa préparation ;

  • la suppression de groupes alimentaires entiers ou le fait de sauter régulièrement des repas ;

  • une obsession pour le poids ou la silhouette ;

  • des fluctuations pondérales importantes ;

  • une pratique compulsive de l’exercice physique ;

  • des changements d’humeur et un repli sur soi.

En cas de doute, il est toujours préférable de demander de l’aide le plus tôt possible. Et surtout, il faut garder à l’esprit qu’il n’est jamais trop tard pour le faire…


Pour en savoir plus

La page consacrée aux TCA sur le site du Psycom.

The Conversation

Gemma Sharp bénéficie d'une bourse de recherche du NHMRC. Elle est professeure, directrice fondatrice et membre du Consortium for Research in Eating Disorders, un organisme caritatif agréé.

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05.05.2026 à 11:53

Troubles des conduites alimentaires : pourquoi la notion de rétablissement ne se résume pas à l’alimentation ou au poids

Catherine Houlihan, Senior Lecturer in Clinical Psychology, University of the Sunshine Coast

Andrew Allen, Senior Lecturer in Clinical Psychology, University of the Sunshine Coast

Dan Fassnacht, Associate Professor in Psychology, University of the Sunshine Coast

Kathina Ali, Senior Lecturer in Clinical Psychology, University of the Sunshine Coast

En matière de trouble des conduites alimentaires, juger du rétablissement à l’aune des symptômes cliniques uniquement peut créer un décalage avec le ressenti des patients.
Texte intégral (1824 mots)
La notion de rétablissement, dans le contexte des troubles des conduites alimentaires, est encore souvent fondée essentiellement sur l’amélioration des symptômes cliniques. A.C./Unsplash

En matière de trouble des conduites alimentaires, pour définir ce qu’est le rétablissement, on s’intéresse généralement à la présence ou à l’absence de symptômes cliniques. Mais ce critère n’est pas celui qui compte le plus pour les personnes concernées.


Les troubles du comportement alimentaire (TCA) ne sont pas de simples affections physiques. Ce sont des pathologies psychiatriques complexes qui perturbent profondément la relation des individus avec eux-mêmes, avec leur corps et avec autrui.

Se rétablir d’un TCA est un processus long et complexe. La prise en charge de telles affections vise généralement à diminuer les pensées et les comportements dysfonctionnels qui les caractérisent, qu’il s’agisse de se livrer à des régimes amaigrissants extrêmes, d’avoir des accès hyperphagiques (envie de manger beaucoup et vite), des conduites purgatives, une image corporelle négative ou encore, dans certains cas, de présenter un poids très faible.

Or, considérer que le rétablissement n’est atteint que lorsque les symptômes cliniques ont été maîtrisés (permettant, par exemple, de revenir à un poids considéré comme « sain ») peut mener à négliger certaines dimensions essentielles de la guérison. En effet, en matière de rétablissement, la dimension psychologique ainsi que le vécu subjectif des personnes concernées par les TCA jouent un rôle déterminant.

Publiés récemment, les résultats de notre nouvelle étude révèlent que lorsque le bien-être global des patients s’améliore – par exemple, lorsqu’ils développent un sentiment d’acceptation de soi ou ressentent de l’espoir –, ces derniers sont davantage enclins à se déclarer comme ayant « personnellement » récupéré de leur trouble. Et ce, quand bien même ils présentent encore certains symptômes cliniques.

Comment mesure-t-on le rétablissement ?

En matière de TCA, il n’existe pas de définition unanime de ce qu’est le rétablissement. À ce sujet, la plupart des travaux de recherche existants se sont focalisés sur les symptômes. Selon cette approche, on considère qu’un patient est rétabli lorsqu’aucun critère diagnostique (épisode de boulimie, de frénésie alimentaire, de conduite purgative…) n’a été constaté, sur une période donnée (par exemple douze mois consécutifs).

Des recherches plus récentes soulignent, quant à elles, l’importance du « rétablissement personnel ». Cette notion implique qu’en matière de rétablissement, les dimensions relevant du bien-être psychologique sont tout aussi essentielles que celles relevant des symptômes cliniques.

Ainsi, en 2020, une revue de la littérature scientifique concernant des travaux de recherche qui se sont focalisés sur le point de vue des personnes atteintes de TCA, a révélé que le soutien dont elles ont fait l’objet, l’espoir qu’elles ont ressenti, la prise de conscience de leur identité, leur autonomisation, le sens et la finalité donnés à leur vie, leur « empowerment » (autonomisation) et l’autocompassion (manifester de la compassion envers soi-même en cas de faiblesse, de souffrance ou d’échec, NdT) occupaient une place centrale dans leur parcours de rétablissement.

Les personnes souffrant de TCA rapportent également qu’intégrer ces dimensions dans les objectifs thérapeutiques – plutôt que de cibler seulement les symptômes cliniques – leur semble non seulement pertinent, mais aussi générateur d’un sentiment d’émancipation. Par ailleurs, des travaux indiquent que cette approche peut améliorer les résultats à long terme et la qualité de vie des patients, réduisant ainsi le risque de rechute.

Pourtant, jusqu’à présent, peu d’études se sont penchées sur la manière dont les dimensions personnelles et cliniques pourraient être intégrées à la prise en charge et ainsi participer conjointement au processus de rétablissement. Comprendre comment y parvenir relève d’une véritable urgence, car les TCA figurent parmi les troubles psychiatriques dont le risque de mortalité potentielle est le plus élevé. En outre, le rétablissement des patients est souvent lent.

Ce que nous avons fait et ce que nous avons découvert

Notre nouvelle étude a été menée auprès de 234 adultes ayant vécu ou vivant actuellement avec un trouble du comportement alimentaire. La majorité des volontaires s’identifiait comme femme (89 %) et leur âge moyen était de 28 ans.

Dans l’ensemble, moins d’un quart des personnes participantes (22,6 %) répondaient aux critères d’amélioration clinique, ce qui signifie qu’un grand nombre d’entre elles restaient engagées dans des conduites alimentaires restrictives ou étaient encore préoccupées par leur alimentation et leur image corporelle. En revanche, plus de la moitié (52,1 %) d’entre elles estimaient être rétablies.

Ce « rétablissement personnel » englobait l’acceptation de soi ainsi que le fait de pouvoir entretenir des relations interpersonnelles positives, d’avoir le sentiment d’avoir progressé, d’avoir une plus grande capacité de résilience et une autonomie accrue, et d’observer une diminution des comportements liés au TCA.

Si l’amélioration clinique des symptômes favorisait certes le rétablissement personnel, près des deux tiers (63,9 %) des personnes participantes qui se considéraient comme « personnellement rétablies » ne satisfaisaient pas à la définition clinique du rétablissement (autrement dit, elles présentaient encore certains symptômes de TCA).

Ce constat met en lumière l’existence d’un décalage potentiel entre une définition du rétablissement centrée sur les symptômes et ce que signifie réellement le rétablissement pour les personnes qui le vivent.

Au cours de cette étude, nous avons également cherché à savoir si le rétablissement personnel différait en fonction du diagnostic. L’ensemble des personnes participantes avaient reçu à un moment ou un autre de leur vie un diagnostic d’anorexie (68,4 %), de boulimie (8,5 %) ou de frénésie alimentaire (aussi appelée parfois « hyperphagie boulimique » – 8,1 %).

Nos résultats révèlent que, en matière de taux de rétablissement personnel, il n’existe aucune différence significative selon le type de diagnostic. Cela suggère que, quel que soit le TCA rencontré, l’expérience du rétablissement personnel est largement similaire.

Pourquoi ces résultats sont-ils importants ?

Lorsque le succès thérapeutique est évalué presque exclusivement à l’aune de listes de symptômes et de critères cliniques, on risque de ne pas voir – et de ne pas valoriser – les progrès qui comptent le plus pour la personne que l’on accompagne.

Pour cette raison, nous suggérons de ne pas s’en tenir uniquement aux recommandations cliniques : il est important de demander également aux personnes qui entament un parcours de rétablissement ce que la guérison représente pour elles. Une telle démarche pourrait également contribuer à améliorer les taux de recours aux soins pour les TCA, qui restent actuellement faibles. Elle pourrait aider les cliniciens et cliniciennes à définir des objectifs thérapeutiques porteurs de sens pour les patients et patientes, qui refléteraient mieux la nature psychologique de ces troubles, et pas seulement leurs manifestations physiques.

Si vous faites partie des personnes concernées par un TCA et que certains aspects vous paraissent importants en matière de rétablissement, n’hésitez pas à en faire part à l’équipe soignante. Le rétablissement revêt des formes différentes d’une personne à l’autre, et vos objectifs personnels comptent.

L’objectif d’atteindre un bien-être peut, entre autres, consister à renouer avec ses proches, à se reconstruire une identité ou, tout simplement, à reprendre le contrôle de sa vie quotidienne, le tout en parallèle de l’amélioration des symptômes cliniques.

Ce constat revêt aussi une importance systémique : le financement des services spécialisés dans les TCA et les décisions prises en matière de politiques de santé reposent encore largement sur des indicateurs cliniques. Si ces derniers ne rendent pas compte des dimensions du rétablissement personnel, il est probable que l’on sous-estime le nombre de personnes en voie de guérison et que l’on conçoive des dispositifs de soins fondés sur une vision du rétablissement plus étroite que ce que les données scientifiques permettent aujourd’hui d’étayer.


Pour en savoir plus

La page consacrée aux TCA sur le site du Psycom, organisme public français destiné à informer, orienter et sensibiliser sur la santé mentale.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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