26.10.2026 à 11:15
Pierre Lescoat, Professeur Assistant, Neoma Business School
L’ESSENTIEL
Le monde de la finance sait se montrer généreux avec ses banquiers d’affaires en fonction de leur performance annuelle.
Avec des départements de finance de marché encore réputés pour leur environnement très masculin, les rémunérations semblent toujours inégalitaires.
Pour comprendre ce phénomène, une étude donne la parole aux banquières d’affaires.
Les rémunérations dans les banques d’affaires restent parmi les plus lucratives de tous les secteurs d’activité confondus. Un simple junior travaillant à Wall Street peut espérer gagner 100 000 dollars états-uniens en salaire fixe, soit 87 500 euros ; son salaire variable peut monter à 100 % du salaire fixe dans le meilleur des cas.
La justification d’un tel salaire ? Le profit dégagé par la vente de produits et services financiers.
Dans notre étude, nous avons cherché à comprendre l’évaluation de la performance des professionnels en salle de marché et pourquoi, malgré les efforts menés par les banques, ces métiers lucratifs restent très masculins.
Avec Wall Street (1987), le Loup de Wall Street (2013) ou l’Outsider (2016), la culture populaire met en lumière le caractère très masculin et « viril » du monde de la finance, notamment des salles de marché. Dans ces fictions forcément stéréotypées, les héros sont des conquérants ; les femmes des faire-valoir.
Dans certaines banques, le sexisme est chose commune ; le harcèlement sexuel, a minima sous la forme de blagues, est, malgré les efforts des banques avant et après #MeToo, relativement banalisé. Les femmes doivent apprendre à ne pas être « caricaturées en pute en deux, trois mouvements », comme se souvient l’une des personnes que nous avons interviewées. Elles doivent gagner leur place et apprendre à jouer des codes de la féminité et de la masculinité pour être acceptées par leurs collègues masculins.
Malgré une évaluation commune aux hommes et aux femmes, la chercheuse Louise Marie Roth démontre que les femmes restent souvent désavantagées dans l’allocation des bonus, au demeurant très élevés.
Les carrières en finance débutent par un cursus scolaire où les hommes étudient et font la fête entre eux, comme le décrit très bien Stefan Leins dans son ouvrage Stories of Capitalism (2018). Ces sorties permettent de se créer un carnet d’adresses où les compagnons de soirées deviennent des clients. Mais, pour les femmes, la réalité est plus complexe. Une banquière interviewée rappelle :
« Je préfère ne pas sortir avec les clients le soir pour éviter que des bruits circulent sur moi. »
L’évaluation individuelle des performances n’est pas simplement l’allocation d’un pourcentage du profit généré par un individu pour la banque. Ceci est d’autant plus vrai chez les traders qu’il existe différents types de trading.
Dans notre chapitre sur l’évaluation de performance en finance, la majorité des traders que nous avons rencontrés contribuent aux profits d’une équipe et non à leurs propre profits. Ceci rend l’évaluation de la contribution au profit d’autant plus difficile puisque les positions prises peuvent se compenser entre membres d’une même équipe.
Or, le manager doit répartir son enveloppe de bonus entre les membres de son équipe sans pouvoir tracer la contribution au profit. Cette zone grise implique aussi bien un jugement qu’un calcul arithmétique de la contribution de chaque salarié.
Les stéréotypes genrés sont malheureusement communs lors des jugements évaluatifs, ce que peut montrer notamment le test de Harvard Implicit, sensibilisant au biais de genre implicite. Si les managers (hommes ou femmes) manquent d’informations quant à leurs propres stéréotypes, ces dernières et ces derniers (souvent plus nombreux) peuvent interférer avec leur évaluation de performance, notamment quand il existe une différence de genre entre l’évaluateur (ou l’évaluatrice) et l’évalué·e.
Les analystes financiers appliquent un système d’évaluation particulier que nous avons décrit dans un précédent article, à la fois par leurs clients et par leurs pairs. L’enjeu : être le plus visibles possible et garder une excellente réputation.
Comment garder une visibilité lors d’une absence de plusieurs mois comme lors d’un congé maternité ?
Les banquières interviewées expliquent que ces absences entraînent « mécaniquement » une moins bonne évaluation ; cette évaluation se fonde sur la capacité à aider un client sur une période donnée. Ceci peut aller jusqu’à une perte de confiance durable de certaines et le fait de devoir développer un nouveau carnet d’adresses. Paula explique :
« Je les (les supérieurs) ai revus, je leur ai demandé quelle était la nature du changement entre l’avant et l’après-période de maternité, en toute objectivité (…). Leur feedback : “Non, tu vas avoir un deuxième enfant, et on ne veut pas avoir le même souci” ».
Les systèmes d’évaluation, formalisés ou non, sont à l’origine de la répartition sociale des ressources au sein des organisations, déterminant bonus, promotions et, à terme, pouvoir. Notre étude souligne que certaines organisations commencent à remettre en cause la logique d’une performance uniquement individuelle en octroyant, par exemple, une part variable de rémunération à diviser entre les membres d’une même équipe ou d’un même binôme.
On peut alors se demander : l’attachement à une égalité de traitement et à une méritocratie individuelle basées sur des normes communes d’évaluation reste-t-il le principal obstacle à une transformation des pratiques d’évaluation ?
Pierre Lescoat a reçu des financements de l'ESCP Europe dans le cadre d'un contrat doctoral pour cette recherche.
26.10.2026 à 11:15
Frédéric Aubrun, Enseignant-chercheur en Marketing digital & Communication au BBA INSEEC - École de Commerce Européenne, INSEEC Grande École
Ishraf Zaoui, Enseignant-chercheur en Innovation Digitale et Intelligence Artificielle - BBA, INSEEC Grande École
L’ESSENTIEL
Pour coller au mieux au terrain, certaines marques globales déclinent localement leurs messages mondiaux.
Cette solution offre de nombreux avantages, en proposant notamment des références qui rapprochent la marque des consommateurs.
Mais qu’advient-il quand les choix locaux dérapent ? Comment reprendre la main ? Adidas a été confrontée à ce problème avec une campagne en faveur de l’inclusivité des personnes en situation de handicap.
Le 7 septembre 2026, Adidas présentait ses excuses après qu’une affiche diffusée dans ses magasins israéliens eut déclenché un appel mondial au boycott. Une opération d’inclusion destinée aux personnes amputées s’est transformée, en quelques jours, en signal géopolitique.
Le cas éclaire deux angles morts de la communication des marques mondiales : l’illusion du local et l’art difficile de l’excuse.
En janvier 2026, Adidas lance dans 23 pays européens un service baptisé Single Shoe. Les personnes amputées ou présentant une différence de membre peuvent y acheter une chaussure à l’unité, pour la moitié du prix d’une paire. Conçu avec des associations spécialisées, dont ParalympicsGB, le dispositif devrait être ensuite étendu à l’Asie et au Moyen-Orient.
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En Israël, la filiale locale le promeut en magasin par une série d’affiches mettant en scène 11 athlètes en situation de handicap. Parmi eux, un ancien soldat, amputé de la jambe gauche durant son service dans l’armée israélienne. Début septembre, l’image quitte les boutiques, circule sur les réseaux sociaux et déclenche des appels au boycott relayés par l’acteur Javier Bardem. Les critiques opposent la visibilité offerte à cet ancien soldat au sort des milliers de Palestiniens amputés pendant la guerre à Gaza. Le 7 septembre, Adidas s’excuse, tout en qualifiant l’affiche d’« activation locale », distincte de sa stratégie mondiale.
Le sémiologue Roland Barthes montrait en 1964, dans sa « Rhétorique de l’image » (Communications, pp.40-51) que le texte accompagnant une photographie publicitaire remplit une fonction d’ancrage. Il fixe un sens parmi tous ceux que l’image rend possible. La légende d’Adidas, centrée sur l’accessibilité, jouait ce rôle. Mais une fois, l’affiche mise en ligne, la photo se détache de son texte d’origine, et, ce sont alors les légendes des comptes militants qui fournissent alors le nouvel ancrage.
La crise se lit comme une bataille perdue pour le contrôle du sens : la marque a produit l’image, d’autres ont écrit la légende qui l’accompagne in fine. Le glissement a été d’autant plus rapide qu’une partie des publications affirmait, à tort, que l’athlète avait pris part aux combats récents à Gaza. Associer un message commercial à un statut militaire, dans un conflit toujours ouvert, a suffi à déclencher la même lecture politique qu’une provocation délibérée.
Adidas n’est pas la première marque à invoquer le caractère local d’une décision pour protéger son image globale. En 2023 et en 2024, McDonald’s et Starbucks ont été visés par des boycotts internationaux après que leur franchise israélienne avait offert des repas à des soldats, dans un cas, et qu’un compte syndical américain eut soutenu la cause palestinienne, dans l’autre. Les deux groupes ont plaidé la décision locale. Cela ne les a pas empêchés d’enregistrer des baisses de ventes en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient, au point que McDonald’s a racheté ses 225 restaurants israéliens à son franchisé pour reprendre la main sur la communication.
La distinction entre « activation locale » et « campagne mondiale » a un sens juridique et opérationnel pour l’entreprise. Encore faut-il savoir si le siège validait les visuels de ses filiales, car Single Shoe est un programme du groupe, décliné localement. On ne le sait pas : Adidas n’a rien précisé sur ce point. Si cette validation existait, l’argument local ne tient plus. Si elle n’existait pas, c’est un défaut de gouvernance. La réponse importe peu au public : sur les réseaux sociaux, il ne voit qu’un logo. La frontière s’efface entièrement dans la réception dès que l’image dépasse le marché pour lequel elle a été conçue.
Adidas a fini par être rattrapée par ses propres décisions récentes. En juillet 2024, sous la pression des protestations israéliennes, l’entreprise avait retiré Bella Hadid (née de père palestinien, ndlr) d’une campagne évoquant les Jeux olympiques de Munich 1972. Deux ans plus tard, la mise en avant d’un ancien soldat israélien conduit une partie du public à dénoncer une incohérence.
Ce mécanisme a été décrit en marketing comme un activisme sélectif : une marque qui prend position sur un enjeu sociopolitique dans un contexte, mais se tait ou adopte la posture inverse dans un contexte comparable, suscite une perception d’hypocrisie qui dégrade durablement l’attitude des consommateurs. Le silence lui-même n’est pas neutre. Il est lu tantôt comme une réserve raisonnable, tantôt comme un aveu de complicité. En ajustant ses messages marché par marché, Adidas a fini par nourrir un sentiment d’inconsistance qui l’a fragilisée auprès des deux camps.
Si la marque n’avait pas retenu un athlète amputé avec un passé militaire, la campagne aurait-elle été critiquée ? Rien ne le laisse penser. Une communication mettant en scène des personnes handicapées, centrée sur la performance plutôt que sur l’inspiration compassionnelle, suscite de l’admiration et renforce l’authenticité perçue de la marque.
Ce n’est donc pas la visibilité donnée à un athlète amputé qui a déclenché la crise. Mais c’est la superposition d’un second marqueur, celui d’ancien soldat engagé dans un conflit en cours. Le registre géopolitique a agi comme un multiplicateur.
Dans sa théorie situationnelle de la communication de crise, le chercheur Timothy Coombs classe les réponses possibles selon le degré de responsabilité que le public attribue à la marque :
quand la crise est jugée accidentelle, minimiser suffit ;
quand elle est perçue comme évitable, seule une posture de reconstruction, c’est-à-dire l’aveu complet assorti d’excuses, protège la réputation.
Il souligne surtout qu’on ne peut pas combiner les deux registres.
C’est pourtant ce qu’a fait Adidas. Invoquer une « activation locale » revient à minimiser la gravité ; s’excuser depuis le siège mondial relève de l’aveu. Tenir les deux discours dans la même séquence expose la marque à une contradiction visible, qui affaiblit l’excuse au lieu de la crédibiliser.
Une explication managériale avancée au moment des excuses est souvent perçue comme une tentative d’esquive : elle réactive la méfiance plutôt qu’elle ne l’apaise. le choix de la scène a achevé de brouiller le message. Les excuses ont d’abord été publiées sur le compte Instagram régional d’Adidas Arabia de la marque, sous forme de story, un format éphémère, quand la controverse, elle, se joue à l’échelle mondiale.
Or, la cohérence exigée en communication de crise ne porte pas seulement sur le contenu du discours, mais aussi sur le lieu depuis lequel il est prononcé.
L’affaire Adidas prouve que l’impact d’une campagne locale dépasse largement les frontières de son marché de destination initial. Ses symboles, ses égéries et le contexte dans lequel elle s’inscrit seront lus ailleurs, par les publics qui n’ont pas de grille de lecture et que la viralité rend immédiatement présents. Et lorsque le dérapage survient, qualifier la décision de purement locale affaiblit la sincérité de l’excuse plus qu’elle ne la protège.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
26.10.2026 à 11:15
Raina Homai, Research Analyst, Audencia
Miruna Radu-Lefebvre, Professeur en Entrepreneuriat, Audencia
L’ESSENTIEL
Plus de 70 000 entreprises pourraient faire faillite d’ici à la fin de l’année 2026.
Une catégorie fait exception : les entreprises familiales.
En plus de leurs actifs financiers, elles peuvent compter sur leur patrimoine immatériel, que ce soit leur histoire, leur culture ou leur réputation.
Une entreprise familiale française sur deux devrait changer de dirigeant dans les dix prochaines années. L’enjeu est considérable.
Dans un paysage économique où la durée de vie moyenne des entreprises ne cesse de diminuer, ces organisations défient le temps et traversent les générations. Une étude menée en 2024 à partir de données administratives françaises identifie 71 % de groupes familiaux parmi les 95 055 groupes de plus de dix salariés étudiés. Ils représentent 69 % de l’emploi et 65 % de la valeur ajoutée de l’échantillon.
De fait, les entreprises familiales occupent indéniablement une place majeure dans l’économie française.
Dans notre nouvel Observatoire national de l’entrepreneuriat familial, mené en 2025 auprès de 305 dirigeants d’entreprises familiales, 18 % de ces sociétés ont une longévité de plus de cinquante ans.
Alors, que font-elles de différent ?
La première caractéristique des entreprises familiales de plus de cinquante ans réside dans leur rapport au patrimoine immatériel. Cette notion étant complexe et multidimensionnelle, sa compréhension peut varier selon les chercheurs. Nous avons proposé, dans le questionnaire de notre rapport, une définition issue de plusieurs travaux de recherche en entrepreneuriat familial.
Le patrimoine immatériel se définit comme « l’ensemble des éléments non matériels qui contribuent à la valeur et à l’identité d’une entreprise. Cela inclut son histoire, les connaissances, les savoir-faire, les marques, les relations avec les clients, et la culture d’entreprise ».
Cette définition s’articule directement avec un concept anglophone en sciences sociales notamment, qu’on appelle la legacy, qui se définit comme « une trace immatérielle et persistante du passé qui façonnent les comportements stratégiques du présent ». Ainsi, l’histoire et la culture d’entreprise familiale sont des artefacts transmis et interprétés d’une génération à l’autre.
Dans notre rapport, 83 % des dirigeants d’entreprises familiales de plus de cinquante ans associent le patrimoine immatériel à l’histoire et aux traditions, contre 71 % dans l’ensemble de l’échantillon. De même, les entreprises ayant connu au moins trois générations familiales à leur tête valorisent la culture d’entreprise – 87 % contre 78 % en moyenne – et des valeurs transmises de génération en génération – 80 % contre 68 %.
« Pour nous, le patrimoine immatériel, c’est un héritage vivant, c’est une boussole. Deux de nos axes stratégiques sont comment mieux exploiter l’existant et comment mieux explorer de nouveaux territoires ? », souligne Willy Siret, directeur général d’une entreprise familiale.
Plus une entreprise familiale est ancienne, plus elle entend rester familiale. Dans notre rapport, 72 % des dirigeants d’entreprises familiales de plus de cinquante ans envisagent de confier la propriété de l’entreprise à un ou plusieurs membres de la famille décisionnaire contre 57 % en moyenne.
Ces résultats font apparaître un processus d’ancrage familial. Il se renforce avec le temps et accentue le phénomène de « dépendance au sentier », ou path dependency. Ce terme crée par l’économiste Paul David en 1985 désigne un processus dans lequel les choix et les trajectoires passés conditionnent fortement les décisions présentes et futures, ce qui rend difficile tout changement ou retour en arrière.
À lire aussi : « Le roi est mort. Vive le roi ! » Quelles métaphores pour les entreprises familiales dans la presse ?
Dans le cas des entreprises familiales, ce concept montre comment elles sont influencées par leur histoire et les décisions passées. Les entreprises évoluent sur des « trajectoires naturelles », leurs choix futurs étant façonnés par les expériences et les routines antérieures. Elles sont susceptibles de persister dans des modèles établis, même si d’autres options pourraient être plus performantes.
L’expérience des transmissions réussies renforce la confiance dans la capacité de la famille à perpétuer l’entreprise. S’ajoute une institutionnalisation progressive de la dimension familiale comme composante identitaire de l’entreprise. L’histoire familiale et l’histoire de l’entreprise se confondent au point qu’il devient difficile d’imaginer l’une sans l’autre.
« Le patrimoine immatériel pose la question du poids psychologique et de la responsabilité qui pèse sur ceux positionnés pour reprendre l’entreprise familiale : peuvent-ils faire autrement ? Comment peuvent-ils faire autrement, d’ailleurs ? », témoigne une actionnaire d’entreprise familiale.
Plus une entreprise familiale est ancienne, plus son chiffre d’affaires moyen est important. Parmi les entreprises de plus de cinquante ans dans notre rapport, 50 % réalisent un chiffre d’affaires supérieur à 5 millions d’euros, contre 24 % pour celles de moins de quinze ans.
La pérennité peut être synonyme de croissance. Les entreprises qui traversent les générations parviennent à croître et à se développer en capitalisant sur leur patrimoine immatériel – réputation, réseaux, savoir-faire – pour conquérir de nouveaux marchés.
Par ailleurs, 55 % des répondants considèrent le « capital financier » dans les composantes du patrimoine immatériel. Une vision qui peut paraître paradoxale ; le capital financier étant, par définition, une ressource matérielle et quantifiable. La raison ? Selon 95 % des dirigeants, il améliore la réputation de l’entreprise.
Mais les dirigeants identifient certains risques associés au patrimoine immatériel : 35 % disent qu’il limite la capacité d’attraction de nouveaux talents et 36 % considèrent qu’il complique la transformation de l’entreprise.
Notre rapport souligne que 97 % des dirigeants veulent préserver leur patrimoine immatériel, mais 67 % estiment qu’il doit être adapté, au moins en partie. La longévité n’est un atout que si elle s’accompagne d’une capacité permanente à se remettre en question.
« On voit que les nouvelles générations ne veulent plus faire comme les générations précédentes, c’est-à-dire adhérer corps et âme à l’entreprise familiale. Elles pensent aussi à une porte de sortie. (…) La valeur travail a évolué. Le sentiment d’appartenance se dilue et diminue de plus en plus au sein des nouvelles générations de salariés », souligne un expert interviewé.
Si la pérennité des entreprises familiales force l’admiration, elle soulève une question épineuse : cette longévité constitue-t-elle vraiment un atout, ou peut-elle devenir un piège ? Combien d’entreprises centenaires ont disparu pour avoir trop respecté la vision du fondateur face aux ruptures technologiques ou sociétales ?
La Chaire Entrepreneuriat Familial & Société d'Audencia a reçu des financements du CIC Banque Privée pour la réalisation de l'Observatoire National de l'Entrepreneuriat Familial édition 2025.
Miruna Radu-Lefebvre a reçu des financements de la Chaire Entrepreneuriat Familial & Société d'Audencia (CIC Ouest, CM Equity, CIC Banque Privée, LNA Santé).
25.10.2026 à 08:06
Samuel Auclair, Coordinateur scientifique « Gestion de crise » du BRGM - Ingénieur risque sismique - Copilote du défi « Résilience Industrielle et Territoriale » au pôle SAFE - Auteur du livre “Le séisme sous toutes ses coutures”, BRGM
Agathe Roullé, Responsable de l'Equipe Risques Sismique et Volcanique, BRGM
Konstantinos Trevlopoulos, Ingénieur-Chercheur
Pierre Gehl, Chercheur Risque Sismique
Yoann Legendre, Géologue des environnements volcaniques au BRGM
L’ESSENTIEL
En France, où les séismes sont rares, nous avons tendance à oublier ceux du passé.
L’expérience acquise lors de ces événements est donc perdue plutôt que valorisée.
Analyser les réponses à ces séismes ou à ceux ayant eu lieu dans d’autres pays permet de tirer des enseignements.
« Là où la Terre a déjà tremblé, elle tremblera encore. » En tant que sismologues, nous savons à quel point cet adage est de bon conseil et qu’il doit nous interroger sur notre capacité collective à faire face demain aux mêmes séismes destructeurs survenus aussi bien hier qu’il y a quelques siècles. Mais il en va des séismes comme des actualités : les événements récents remplacent les plus anciens dans notre mémoire collective, et le souvenir des catastrophes tend à s’effacer en deux générations seulement pour disparaître presque totalement après un siècle. Si les Pyrénéens se rappellent encore du séisme qui détruisit une partie du village d’Arette en 1967, ils ignorent très largement qu’en 1660 la région de Bagnères-de-Bigorre fut frappée par un séisme plus de 80 fois plus puissant, d’une magnitude estimée à 6,5.
Si le scénario d’un séisme comme celui de 1967 pose des défis importants en matière de gestion de crise et de relèvement du territoire, celui de 1660 – ressemblant aux séismes italiens de L’Aquila (2009) et d’Amatrice (2016), qui ont chacun fait plusieurs centaines de victimes et causé des destructions généralisées – présentait quant à lui toutes les caractéristiques d’une crise hors cadre, c’est-à-dire dépassant les moyens à notre disposition pour les prendre en charge.
La France dispose pourtant d’un système de gestion de crise structuré et maintes fois éprouvé, fondé notamment sur le dispositif Orsec (pour « organisation de réponse de Sécurité civile ») et sur une organisation reposant sur le principe de subsidiarité : la gestion de la crise est d’abord assurée au niveau local, puis les moyens sont renforcés lorsque les capacités disponibles sont dépassées. Mais la France n’a pas le même niveau d’expérience en matière de gestion de crise post-séisme que celui que l’Italie a dû se construire dans la douleur, contrainte de réagir face à la récurrence très importante de ces événements.
Ainsi, les séismes constituent pour la France ce que l’agence des Nations unies pour la réduction du risque de catastrophes qualifie de « HILP », c’est-à-dire des événements à forts impacts mais à faible probabilité (high impact – low probability). Cette situation limite considérablement les capacités d’apprentissage en conditions réelles, et laisse ainsi une grande place à l’improvisation avec des parties prenantes n’ayant pas ou peu de points de repère partagés. Et c’est là précisément le nœud du problème : l’expérience s’acquiert, mais ne se transmet que difficilement !
Survenus à quelques années d’écart loin des zones les plus sismiques de France, les séismes modérés du Teil (2019, Ardèche) et de La Laigne (2023, Charente-Maritime) sont venus ébranler quelques-unes de nos certitudes. Ces deux séismes de magnitude voisine de 5,0 n’ont fort heureusement pas été meurtriers – passant ainsi au second plan de l’actualité nationale. Ils ont néanmoins occasionné des destructions très importantes, estimés à entre 200 millions et 350 millions d’euros de dégâts pour celui de 2023, et mis en lumière des difficultés qu’aucun exercice n’avait jusque-là relevées, tels que la capacité à faire face à des situations nécessitant la conduite de diagnostics en masse visant à établir le niveau d’endommagement des bâtiments.
Il est pourtant rare que les acteurs de la gestion du risque sismique daignent s’intéresser à de si petits séismes lors des fréquents exercices de crise organisés en France, leur préférant des scénarios de plus grande envergure. Cela témoigne d’une compréhension collective limitée de l’étendue des conséquences et de la diversité des problématiques post-séisme, dans les sociétés où ce phénomène est rare. Cela interroge sur l’efficacité réelle que peuvent avoir des plans d’urgence et des exercices de mise en situation.
Face à ce constat, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), institution pour laquelle nous travaillons, a souhaité faire le bilan des expériences passées, issues de séismes réels ou d’exercices, en France comme à l’étranger. L’objectif était de tirer des leçons applicables à la France pour améliorer l’efficacité de la gestion de crise en cas de séisme, dans la phase aiguë des premiers jours mais également avec la perspective de plus long terme de relèvement du territoire.
Nous avons pour cette étude rassemblé un important corpus documentaire constitué à la fois de littérature scientifique livrant les retours d’expérience de séismes internationaux, et de « littérature grise » (rapports techniques, notes internes, etc.) portant sur différents types d’événements sismiques, réels ou simulés. Mais comparaison n’est pas raison, et les leçons spécifiques identifiées dans des contextes particuliers ne sont pas nécessairement transposables en l’état à la France.
C’est pourquoi nous avons eu recours à une approche de revue de littérature dite « narrative », comme une porte ouverte à de nouveaux récits sur lesquels asseoir notre préparation aux séismes. Cette approche consiste à explorer des sources documentaires pour mettre en perspective les connaissances disponibles et construire un récit cohérent autour d’un sujet précis.
Ce travail repose également sur un constat important : si les séismes et les exercices passés permettent de tirer des enseignements, ceux-ci ne sont pas toujours pris en considération par la communauté étudiant et gérant le risque sismique. Pour qu’il y ait véritablement apprentissage, ces enseignements doivent être transformés en actions : modification d’une procédure, formation de personnels, ou encore adoption de nouveaux outils. Cette distinction est importante et souligne que la multiplication de rapports de retour d’expérience ne garantit pas, à elle seule, que les enseignements soient effectivement partagés et intégrés.
Au gré des expériences acquises en Europe depuis une quinzaine d’années, il est possible de tirer une multitude d’enseignements transposables au contexte français en matière de gestion opérationnelle des séismes. Nous en avons répertorié une quinzaine, qui concernent aussi bien la préparation de la gestion de crise en amont, que la surveillance des risques, le relogement des populations sinistrées, la remise en état des réseaux et des infrastructures essentielles, ou même la préservation du patrimoine culturel.
Sans rentrer ici dans les détails de ces enseignements, nous soulignons que les choix réalisés dès les premières heures après un séisme influencent durablement les dynamiques de reconstruction, et que la transition entre temps court et temps long constitue un enjeu majeur de gouvernance. Cela a été particulièrement visible au Teil : après plusieurs semaines, lorsque les renforts sont repartis, les acteurs locaux se sont retrouvés épuisés avec une double tâche à accomplir : reconstruire le territoire tout en assurant la reprise de la vie quotidienne. Il est ainsi utile d’appréhender la préparation à un séisme en trois phases successives et étroitement liées.
D’abord, la phase de la réponse, qui débute immédiatement après le séisme et est dominée par les impératifs de sécurité des populations. Ensuite vient la phase de transition, plus floue mais essentielle, qui vise à assurer le passage entre les logiques d’urgence et celles de reconstruction. Enfin, la phase de reconstruction à proprement dite, qui s’inscrit dans le temps long. En ce sens, la nouvelle doctrine nationale relèvement du territoire constitue une étape importante à saluer, qui inscrit le relèvement du territoire en continuité avec la gestion de crise.
Si nous appelons aujourd’hui de nos vœux que les enseignements pointés dans notre étude puissent demain devenir des apprentissages utiles pour préparer la France à faire face aux séismes, nous plaidons également pour la mise en place d’un processus formalisé d’échanges d’expériences avec nos voisins du bassin méditerranéen disposant d’une plus grande expérience.
C’est en ce sens que nous avons initié, avec le soutien de la Commission européenne et de l’Union pour la Méditerranée, le projet FASTER, focalisé sur l’estimation précoce des impacts dans les premières heures après la survenue d’un séisme. Il devrait permettre d’identifier des bonnes pratiques utiles aussi bien aux pays les moins expérimentés, qu’à ceux les plus exposés au risque sismique : les uns pour se doter de nouveaux dispositifs, les autres pour améliorer les leurs.
Samuel Auclair est membre de l'Association Française du Génie Parasismique (AFPS). Il a reçu des financements de l'Agence Nationale pour la Recherche (ANR) et de l'Union européenne.
Agathe Roullé a reçu des financements du Ministère de l'environnement via la Direction Générale de la Prévention des Risques (DGPR). Elle est membre de l'Association Française de Génie Parasismique (AFPS).
Konstantinos Trevlopoulos est membre de l'Association Française du Génie Parasismique (AFPS). Il a reçu des financements du Ministère de l'Environnement via la Direction Générale de la Prévention des Risques (DGPR), de l'Agence Nationale pour la Recherche (ANR) et de l'Union Européenne (Programme Horizon).
Pierre Gehl est membre de l'Association Française du Génie Parasismique (AFPS). Il a reçu des financements du Ministère de l'Environnement via la Direction Générale de la Prévention des Risques (DGPR), de l'Agence Nationale pour la Recherche (ANR) et de l'Union Européenne (Programme Horizon).
Yoann Legendre a reçu des financements du Ministère de l'Environnement via la Direction Générale de la Prévention des Risques (DGPR), de l'Agence Nationale pour la Recherche (ANR) et de l'Union Européenne (Programme Horizon).
25.10.2026 à 08:06
Hervé Chneiweiss, Président du Comité d'éthique de l'Inserm, Inserm; Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université
François Hirsch, Membre du comité d'éthique de l'Inserm, Inserm
L’ESSENTIEL
Les nouvelles techniques de biologie moléculaire permettent de modifier de plus en plus précisément certaines lettres de l’ADN dans des embryons humains.
Ces techniques d’« édition du génome » présentent des risques encore mal maîtrisés, et les situations médicales qui justifieraient de les employer sont par ailleurs extrêmement rares.
Leur mise en œuvre soulève des questionnements éthiques, au nombre desquels figure le risque d’émergence d’un « eugénisme de marché ».
Les techniques d’édition du génome progressent rapidement. Après les premiers outils CRISPR-Cas9, capables de couper l’ADN à un endroit déterminé, des méthodes plus récentes permettent de remplacer directement une unique « lettre » du génome par une autre.
Cette nouvelle approche, appelée « édition de base », a l’avantage de ne pas nécessairement provoquer de cassure des deux brins de la molécule d’ADN, contrairement aux techniques précédentes. Cela permettrait de réduire certains des dommages chromosomiques qui avaient été observés lors des premières expériences de modification génétique d’embryons humains.
Deux études récentes illustrent le potentiel de l’édition de base. L’une examine la possibilité de modifier certains gènes dans des embryons humains sans provoquer les anomalies chromosomiques majeures (cassures chromosomiques ou délétion d’une partie du chromosome) constatées au cours d’expériences antérieures. L’autre utilise l’édition du génome pour comprendre le rôle du gène NANOG dans les tout premiers stades du développement.
Ces travaux constituent des avancées scientifiques importantes. Ils ne doivent pourtant pas être interprétés comme une étape naturelle vers l’utilisation clinique d’embryons génétiquement modifiés à des fins reproductives. Car une possibilité technique ne constitue ni une indication médicale ni une autorisation éthique.
Si les auteurs des deux publications ont eu recours à l’édition génomique, les usages qu’ils en ont faits doivent être clairement distingués.
Dans le premier cas, l’édition du génome d’embryons humains surnuméraires (des embryons qui avaient été produits dans le cadre d’une fécondation in vitro, mais n’ont pas été implantés et dont les patients ont autorisé leur utilisation à des fins de recherche) a servi à mesurer l’efficacité et les risques biologiques de la technique elle-même. Les résultats indiquent que celle-ci a permis d’éviter les dommages constatés avec les techniques classiques.
Dans le second cas, l’édition du génome a été utilisée comme un instrument de recherche fondamentale : modifier un gène dans des embryons de souris et dans des embryons humains surnuméraires a permis d’observer son rôle dans le développement embryonnaire.
Cette seconde approche peut être particulièrement précieuse. Les mécanismes du développement humain ne sont pas toujours identiques à ceux observés chez la souris ou dans d’autres modèles animaux. L’étude consacrée à NANOG montre précisément que certains processus embryonnaires diffèrent chez l’être humain et la souris.
Dans un cadre strictement réglementé, sans projet d’implantation de l’embryon résultant de telles manipulations, la recherche sur des embryons humains peut donc contribuer à mieux comprendre les premiers stades de notre développement, les causes de certaines infertilités ou les mécanismes conduisant à des anomalies embryonnaires.
Mais il existe une différence fondamentale entre modifier un embryon pour produire des connaissances et modifier un embryon destiné à devenir un enfant. Dans le premier cas, l’expérience s’arrête au laboratoire. Dans le second, la modification affecte un individu qui ne peut évidemment pas y consentir et peut être transmise à ses descendants. Cette dimension héréditaire change la nature morale de l’intervention.
Il est important de comprendre que l’absence d’anomalies chromosomiques détectables pendant les premiers jours du développement (la durée de ces deux expérimentations) ne signifie pas que la technique soit sûre.
En effet, au-delà des cassures et autres délétions qui peuvent toucher les chromosomes, les techniques d’édition du génome peuvent avoir des effets « hors cible » : des modifications non désirées peuvent survenir ailleurs dans le génome. Évaluer ces effets présente des difficultés, notamment parce que l’efficacité de la technique employée varie en effet selon le gène ciblé, l’outil utilisé et les modalités d’introduction dans la cellule.
Autre problème : la modification apportée en recourant à l’édition du génome peut ne pas être présente dans toutes les cellules de l’embryon, produisant ce que l’on appelle un « mosaïcisme ».
D’autres effets sont plus difficiles encore à prévoir. Une modification apparemment précise peut influencer le fonctionnement d’autres gènes, perturber le développement d’un organe ou produire des conséquences qui ne deviendront visibles que plusieurs années après la naissance.
Or, en l’état actuel des connaissances, il est impossible d’évaluer complètement ces risques avant la naissance d’un enfant. Il faudrait donc ensuite en assurer le suivi pendant toute sa vie, voire observer les effets de la modification dans les générations suivantes.
Nous connaissons aujourd’hui très bien la séquence de l’ADN et de nombreux mécanismes moléculaires, mais nous comprenons encore imparfaitement comment l’ensemble du génome produit un organisme et ses caractères, notamment le rôle des régions non codantes, de l’épigénétique (les modifications réversibles de l’ADN ou des histones au cours de l’histoire de la cellule) et des interactions entre gènes et environnement.
L’histoire récente de la génétique a, d’ailleurs, été marquée par plusieurs révisions importantes de nos modèles. Les techniques d’édition du génome progressent très vite, mais elles restent récentes et leur précision technique ne supprime pas l’incertitude biologique : modifier une séquence est une chose, prévoir toutes les conséquences de cette modification à long terme en est une autre.
Si une observation rassurante pendant quelques jours de développement embryonnaire constitue une donnée scientifique intéressante, elle ne constitue en aucun cas un « certificat de sécurité ».
Une autre question est souvent négligée : dans quelles situations la modification du génome d’un embryon serait-elle médicalement indispensable ?
Pour de nombreuses maladies dues à une mutation dans un seul gène, le diagnostic génétique préimplantatoire permet déjà, dans certaines situations, d’identifier les embryons qui ne portent pas la mutation familiale. Il devient alors possible d’éviter la transmission de la maladie en implantant ces embryons sans recourir aux techniques d’édition du génome.
Les recommandations internationales qui ont envisagé, à titre théorique, un éventuel recours futur à l’édition héréditaire du génome l’ont donc limité à des situations exceptionnelles : maladie monogénique grave due à une mutation clairement identifiée, en absence d’autre solution raisonnable et avec un niveau de sécurité très élevé.
Un tel recours ne pourrait être envisagé qu’exceptionnellement, si tout était sûr et après analyse approfondie. On cite en général le cas – fort improbable – d’un couple qui se serait rencontré dans la salle d’attente d’un conseil en génétique et dont chacun des membres serait atteint d’une maladie autosomique récessive grave. Dans une telle situation, le diagnostic préimplantatoire serait inutile, car tous les embryons seront de toute façon atteints.
Une situation plus réaliste concernerait un cas où, malgré plusieurs tentatives, le diagnostic préimplantatoire ne détecte aucun embryon non atteint par la maladie.
De telles situations sont beaucoup plus rares que ne le laisse entendre l’enthousiasme suscité par la technologie. La question pertinente n’est donc pas seulement : « Sommes-nous capables de modifier cet embryon ? » Elle est plutôt : « Quel besoin médical non satisfait rendrait cette modification nécessaire, alors que d’autres options reproductives existent ? »
En l’état actuel des connaissances, l’édition du génome embryonnaire apparaît souvent moins comme la réponse à un besoin médical établi que comme une technologie à laquelle on cherche une application.
Le risque éthique ne se limite pas aux accidents biologiques. Il concerne aussi la représentation de la procréation que ces technologies pourraient progressivement imposer : celle d’un embryon dont le génome deviendrait un objet à sélectionner, à corriger puis à améliorer.
Certaines entreprises proposent déjà des services de sélection embryonnaire fondée sur des analyses génétiques étendues. C’est, par exemple, le cas de la société californienne Orchid Health, qui propose un dépistage génétique complet de l’embryon, ou celui de Nucleus Genomics, qui propose de l’« optimisation génétique ». D’autres mettent en avant des scores polygéniques censés estimer la probabilité de développer des maladies fréquentes ou de présenter certains caractères complexes. Ces scores ne prédisent pourtant pas le destin d’une personne.
La plupart des maladies communes et des caractéristiques humaines résultent d’interactions complexes entre de nombreux variants génétiques, le développement biologique, l’environnement, les conditions sociales, l’éducation, la culture ainsi que le hasard.
Transformer ces probabilités en critères de sélection des embryons revient à donner une apparence de certitude à des associations statistiques souvent incertaines.
Le vocabulaire de la prévention pourrait alors glisser vers celui de la performance : choisir l’embryon présentant le risque théorique le plus faible, puis celui qui serait supposé disposer des meilleures caractéristiques, voire promettre aux parents le « meilleur enfant possible ».
Cet eugénisme potentiel serait différent des politiques autoritaires du passé. Il ne serait pas nécessairement imposé par un État. Il pourrait résulter de l’addition de décisions individuelles prises par des parents, orientées par des offres commerciales et encouragées par la concurrence entre cliniques ou entre pays.
Chaque choix pourrait apparaître libre et raisonnable. Leur accumulation modifierait pourtant progressivement les normes sociales. Refuser une procédure de sélection pourrait finir par être considéré comme une prise de risque irresponsable. Certaines caractéristiques seraient implicitement présentées comme préférables tandis que le handicap, la maladie ou la différence seraient davantage perçus comme des échecs évitables.
Ces technologies seraient en outre accessibles en priorité aux personnes capables de les financer. Les inégalités économiques pourraient ainsi se doubler de nouvelles inégalités biologiques supposées ou revendiquées.
Le principal danger n’est donc pas seulement qu’un chercheur isolé franchisse à nouveau un jour une ligne rouge, comme l’avait fait le chercheur chinois He Jiankui en 2018. Pour mémoire, ce dernier avait utilisé la technique CRISPR-Cas9 pour modifier l’ADN de plusieurs embryons afin de tenter de les rendre résistants à l’infection par le VIH (virus de l’immunodéficience humaine, responsable du sida).
Ce projet a mené à la naissance en octobre 2018 de jumelles, Lulu et Nana, puis d’un troisième bébé, Amy. Ces travaux, problématiques à la fois d’un point de vue biologique et éthique, avaient déclenché de nombreuses protestations et avaient valu à He Jiankui d’être condamné à trois années de prison ferme pour pratique illégale de la médecine ainsi qu’à une amende de 380 000 euros. Or, à la fin de l’année 2025, He Jiankui a annoncé poursuivre ses expérimentations en matière d’édition du génome, évoquant de potentielles collaborations avec des équipes nord-américaines (quand bien même il ne semble pas autorisé à quitter le territoire chinois).
Au-delà de ce type d’initiative, il existe un autre danger en matière d’édition du génome : celui de la banalisation progressive d’un marché international de la sélection et de l’optimisation reproductive.
La réponse ne doit pas être le refus de toute recherche sur l’embryon humain. Une telle recherche peut être légitime lorsqu’elle répond à une question scientifique importante, qu’elle est autorisée par la loi, évaluée par des instances indépendantes, fondée sur un consentement éclairé et menée dans la transparence. Elle doit toutefois rester explicitement séparée de toute finalité reproductive.
Implanter un embryon dont le génome a été intentionnellement modifié soulèverait des questions d’irréversibilité, de consentement des générations futures, de transmission héréditaire et de transformation des normes sociales. Les données scientifiques disponibles ne justifient pas aujourd’hui de franchir cette frontière.
En France, une telle utilisation reproductive est interdite. Elle est également contraire à l’esprit de la convention d’Oviedo du Conseil de l’Europe, qui exclut les interventions ayant pour but de modifier le génome de la descendance.
Mais les interdictions nationales ne suffisent pas. Les activités de recherche, les investissements privés et les services de procréation sont désormais transnationaux. Une gouvernance internationale est donc indispensable afin d’éviter le contournement des règles par le tourisme médical ou l’implantation d’entreprises dans les pays les moins exigeants. Un premier pas dans cette direction avait été fait après le scandale causé par la révélation des travaux de He Jiankui.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait alors créé un comité consultatif d’experts sur l’élaboration de normes mondiales relatives à la gouvernance et à la surveillance de l’édition du génome humain (WHO Expert Advisory Committee on Developing Global Standards for Governance and Oversight of Human Genome Editing). Celui-ci a publié ses recommandations en 2021 et a notamment proposé la création d’un registre international des essais cliniques utilisant l’édition du génome – aujourd’hui en ligne.
Une responsabilité particulière pour la recherche publique
Les organismes publics de recherche ne peuvent pas se contenter de produire des connaissances en laissant à d’autres la responsabilité de leurs usages.
Lorsque les recherches touchent à la reproduction, à l’hérédité et aux générations futures, la responsabilité scientifique implique aussi d’anticiper les détournements possibles, de résister aux promesses excessives et d’expliquer clairement les limites des résultats obtenus.
Elle suppose également de définir des règles concernant les collaborations avec des entreprises dont les activités portent sur la sélection embryonnaire, les prédictions polygéniques ou l’optimisation génétique.
Il ne s’agit pas d’opposer la science et l’éthique. L’éthique permet au contraire de distinguer ce qui relève de la connaissance légitime de ce qui transformerait prématurément une expérience scientifique en intervention sur de futurs enfants.
Le progrès de l’édition de base rend possible une exploration plus précise du développement humain. C’est une raison de soutenir une recherche fondamentale rigoureuse et étroitement encadrée (laquelle recherche est très souvent soutenue par des associations de patients atteints de maladies génétiques).
Ce n’est pas une raison pour considérer comme inévitable la naissance d’enfants génétiquement modifiés. Nous devons accueillir les progrès de la connaissance sans les confondre avec une permission d’agir. Plus la technique devient puissante, plus le jugement éthique devient nécessaire.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
25.10.2026 à 08:05
Gilles Ivaldi, Chercheur en science politique - CEVIPOF, Sciences Po
L’ESSENTIEL
À quelques mois de la présidentielle, les attitudes populistes sont prédominantes dans l’opinion publique française.
Face à Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen mobilise mieux les électrices et électeurs populistes.
L’avantage populiste de la candidate RN opère en particulier à droite et chez les non-affiliés idéologiquement.
Partout en Europe et dans le monde, le populisme constitue un puissant moteur de mobilisation de toutes les formes de ressentiment économique, culturel ou politique. En France, le populisme est au cœur de la stratégie politique de leaders tels que Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, comme le montrent les classifications internationales des partis.
Le populisme repose sur trois concepts fondamentaux et liés entre eux que sont le peuple, l’élite et la volonté populaire. L’appel au peuple est au centre de la vision populiste. Ce peuple est systématiquement opposé à une élite jugée corrompue ou coupée des aspirations véritables du peuple. Ce dernier est vu comme la source exclusive du pouvoir politique et sa souveraineté doit s’exprimer sans entraves ni restrictions d’aucune sorte.
Les idées du populisme – appel au peuple, rejet des élites et volonté populaire toute-puissante – traversent aussi les opinions publiques. La littérature académique a établi de longue date le rôle joué par les attitudes populistes dans l’orientation du choix électoral en France et plus largement en Europe ou aux États-Unis.
La vague 3 de l’Enquête électorale française (ENEF) du Cevipof, réalisée début septembre 2026, témoigne de l’ampleur des attitudes populistes dans l’électorat français. Ces attitudes sont mesurées à partir d’une batterie classique de six questions qui combinent les trois principales idées du populisme – peuple, élites et souveraineté – et dont la validité a été testée dans de nombreuses études du vote populiste.
Près de neuf personnes interrogées sur dix (89 %) pensent que « les hommes politiques parlent trop et n’agissent pas assez ». Le sentiment d’un fossé entre les citoyens et leurs représentants est présent chez 70 % des enquêtés, et un peu plus de la moitié (53 %) disent préférer « être représentés par un citoyen ordinaire plutôt qu’un politicien professionnel » ; pour 40 % des répondants, « en politique, lorsqu’on parle de compromis, c’est qu’on renonce en réalité à ses principes ».
Enfin, l’appel à la souveraineté populaire s’impose comme une revendication majeure : pour plus de huit répondants sur dix (83 %), « les hommes politiques à l’Assemblée nationale doivent suivre la volonté du peuple ». Et 63 % des enquêtés sont également d’accord avec l’affirmation selon laquelle « les décisions politiques les plus importantes devraient être prises par le peuple et non par les hommes politiques ».
Prises séparément, ces opinions peuvent renvoyer à une conception de la démocratie ou à la critique des élites. Exprimées conjointement, elles permettent en revanche d’attester d’une vision populiste chez les individus.
Évolution des attitudes populistes 2017-2027
Source des données et méthodologie : Cevipof.
Ces niveaux de populisme sont globalement comparables à ceux mesurés en 2017, tandis que l’on avait observé une baisse significative en 2022. Il y a cinq ans, le populisme avait reculé sur l’ensemble des indicateurs, avec une baisse de l’ordre de 12 points en moyenne, dans un contexte marqué par les inquiétudes suscitées par le déclenchement de la guerre en Ukraine.
Cette année, la crise sociale et politique dans laquelle s’ouvre la précampagne présidentielle paraît bel et bien de nature à (ré)activer les attitudes populistes dans de très larges segments de l’électorat.
Les attitudes populistes, telles qu’elles peuvent être mesurées à partir de la moyenne des réponses à ces différentes questions, se distribuent sur l’ensemble du spectre politique et sont généralement plus fortes à ses deux extrémités.
Les données de la vague 3 de l’Enquête électorale le confirment : le populisme est au plus haut aux deux bouts de l’axe, avec toutefois une évolution notable. Entre 2017 et 2027, les niveaux moyens de populisme ont augmenté de manière significative à droite, notamment sur les trois positions les plus à droite de l’axe (8, 9 et 10) alors qu’ils sont restés relativement stables à gauche.
Niveaux moyens de populisme en fonction du positionnement individuel sur l’échelle gauche-droite (2017-2027)
Source des données et méthodologie : Cevipof.
Tout comme en 2017 et 2022, le populisme continue d’exercer un effet significatif sur les probabilités de vote telles que mesurées ici à partir des intentions de vote déclarées début septembre, indépendamment des caractéristiques sociologiques des individus – genre, âge, diplôme ou profession – ou de leur orientation politique.
Probabilités de vote pour le premier tour de l’élection présidentielle selon le niveau de populisme individuel
Source des données et méthodologie : Cevipof.
Les individus les plus populistes sont statistiquement plus enclins à se tourner vers un candidat ou une candidate portant ces idées. Cet effet ne s’exerce pas avec la même amplitude cependant. En moyenne, Marine Le Pen gagne autour de 13 points à mesure que l’on progresse d’une unité sur l’échelle de populisme. À titre de comparaison, Jean-Luc Mélenchon ne gagne que 4 points en moyenne et Éric Zemmour moins de deux. Plus au centre de l’échiquier politique, le populisme diminue fortement la probabilité de voter pour Raphaël Glucksmann ou plus encore Édouard Philippe.
Cet avantage populiste de Marine Le Pen opère surtout au sein de deux groupes clés d’électrices et d’électeurs.
Un premier groupe réunit celles et ceux qui se situent au centre et à droite de l’échiquier politique (positions 5, 6 et 7). Chez les plus populistes d’entre eux, Marine Le Pen parvient à dépasser sa moyenne alors qu’elle demeure en deçà pour les moins populistes.
Un même effet est visible chez les non-affiliés qui ne déclarent aucune préférence idéologique : les individus qui ont un fort niveau de populisme y votent beaucoup plus que la moyenne en faveur de la candidate d’extrême droite.
Cet effet de « boost » du populisme est loin d’être négligeable : ces deux groupes représentent respectivement 26 % et 13 % de l’électorat global dans l’enquête. Au sein du premier, Marine Le Pen recueillerait autour de 23 % des voix et jusqu’à 42 % dans le second. Grâce, pour partie, au populisme, ces électrices et ces électeurs viendraient s’ajouter au gros des troupes lepénistes qui se concentrent sur les positions les plus à droite de l’axe idéologique.
En miroir, à gauche, Jean-Luc Mélenchon ne bénéficie pas d’un même effet de mobilisation supplémentaire du populisme. Le vote en sa faveur se concentre sans surprise sur les positions les plus à gauche de l’axe (0, 1 et 2). En revanche, l’effet de « boost » attribuable au populisme n’opère que sur une seule catégorie adjacente, celle des individus qui se situent sur le troisième échelon de l’axe idéologique, mais qui ne représentent que 10 % de l’ensemble de l’électorat dans l’enquête.
Surtout, à l’inverse de Marine Le Pen, le populisme n’exerce aucun effet notable chez les non-affiliés – « ni droite ni gauche » ou « sans réponse » –, où la probabilité de vote pour le leader des insoumis demeure très largement inférieure à la moyenne, quel que soit par ailleurs le niveau de populisme. Jean-Luc Mélenchon y recueillerait à peine 6 % des suffrages au premier tour de la présidentielle contre, nous l’avons vu, 42 % pour Marine Le Pen.
À quelques mois de l’échéance présidentielle d’avril-mai 2027, les données de la vague 3 de l’Enquête électorale du Cevipof permettent d’éclairer un aspect important de la dynamique actuelle de la candidate d’extrême droite en mettant en lumière l’avantage populiste dont semble bénéficier la cheffe de file du Rassemblement national face à Jean-Luc Mélenchon.
Ces résultats mériteront naturellement d’être confirmés au moment du vote. Le match de 2027 ne se jouera à l’évidence pas sur le seul facteur populiste. De multiples enjeux promettent d’occuper l’agenda présidentiel – pouvoir d’achat, dette ou déficits, climat, immigration, santé, insécurité, Europe, Ukraine, pour n’en citer que quelques-uns.
À ce stade de la précampagne, la candidate du RN paraît toutefois mieux à même d’exploiter les sentiments populistes qui dominent dans une large partie de l’électorat.
Depuis plusieurs semaines, Marine Le Pen multiplie à cet égard les signaux de radicalité et les discours populistes. L’ancrage droitier du populisme, tel qu’il ressort des données de l’enquête, donne incontestablement un avantage supplémentaire à la candidate du RN dans sa conquête d’un peuple de droite, qui demeure indispensable à sa victoire en 2027.
L’analyse complète, parue le 13 octobre 2026, est disponible dans les Notes de recherche du Cevipof.
Gilles Ivaldi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.