04.11.2026 à 16:38
Adam James Fenton, Assistant Professor, Centre for Peace and Security, Coventry University
Chris Shannahan, Associate Professor in Political Theology, Coventry University

L’ESSENTIEL
Les chatbots religieux promettent un accompagnement spirituel accessible à toute heure. Mais répondre à des questions sur la foi et se substituer à un interlocuteur humain soulèvent des enjeux très différents.
Leurs erreurs prennent une autre portée lorsqu’ils prétendent parler au nom de Dieu : certains ont justifié la violence. Le choix des textes et les intérêts de leurs concepteurs orientent aussi leurs réponses.
Une enquête auprès de 28 responsables religieux au Royaume-Uni souligne une tension : comment utiliser ces outils sans fragiliser les liens humains ni exposer les fidèles les plus vulnérables à la dépendance et à l’exploitation commerciale ?
Me voici, moi Adam, en train de discuter avec « Apostle Stephen » (l’apôtre Étienne), un chatbot en ligne créé par la Redeemed Christian Church of God (RCCG ou Église chrétienne rachetée de Dieu), une Église fondée au Nigeria dans les années 1950 qui compte de plus en plus de fidèles dans le monde. Pour être honnête, il est un peu insistant pour un apôtre.
Au début de ma conversation avec Apostle Stephen, je lui demande des informations sur les paroisses de la RCCG à Coventry. Il me répond que, pour mieux m’aider, il a besoin de mon nom, de mon adresse e-mail et de mon numéro de téléphone. Je lui dis que je préfère ne pas communiquer ces informations pour l’instant.
Mais, avec la ténacité d’un télévendeur chevronné, il insiste, et voici l’échange qui s’ensuit.
Apostle Stephen : Je comprends votre inquiétude, mais recueillir votre nom, votre adresse e-mail et votre numéro de téléphone m’est indispensable pour vous apporter la meilleure aide possible et vous assurer le soutien dont vous avez besoin. Si cela vous convient, merci de me communiquer ces informations, et je me ferai un plaisir de vous donner les coordonnées des Églises de Coventry.
Adam : Vous pouvez d’abord me donner les coordonnées ?
Apostle Stephen : Je vous remercie de votre intérêt, mais je dois recueillir votre nom, votre adresse e-mail et votre numéro de téléphone avant de pouvoir vous fournir les informations demandées. Cela me permet de vous aider efficacement et de vous proposer un accompagnement. Merci de me communiquer ces informations, et je serai heureux de vous aider à trouver des Églises à Coventry.
Adam : Ah, d’accord, je vais en rester là pour l’instant.
Nullement découragé, Apostle Stephen m’expose les sept étapes pour « naître de nouveau » (parmi lesquelles reconnaître mes péchés, accepter Jésus, être baptisé et rejoindre une « Église fidèle à la Bible »).
Il me guide avec entrain dans « la prière du salut » (après quoi je suis, semble-t-il, né de nouveau) et conclut en me demandant mon nom, mon adresse e-mail et mon numéro de téléphone.
Est-ce là un aperçu de la spiritualité à l’ère de l’intelligence artificielle générative (IA générative) ? Ou un instantané peu représentatif ?
La Redeemed Christian Church of God (RCCG) revendique près de 9 millions de membres dans le monde. Elle s’est implantée au Royaume-Uni au début des années 1990, dans le sillage de la diaspora nigériane. Trois décennies plus tard, elle est peut-être la plus grande organisation chrétienne dirigée par des Noirs au Royaume-Uni et l’une de celles qui croissent le plus vite, en particulier dans les grandes villes.
C’est une Église intéressante, et ce n’est certainement pas la seule organisation religieuse à expérimenter l’IA générative.
Toutes les grandes religions disposent désormais de chatbots IA, par exemple thejesusai.com ; qurangpt.com ; bhagavadgita.com/gitagpt (chatbot hindou) ; ai.aish.com (chatbot juif du rabbin Nechemia Coopersmith) ; et JustinAI, de Catholic Answers.
Même le sikhisme a le sien : KhalsaGPT. C’est surprenant, car l’instance dirigeante de cette religion, le Shiromani Gurdwara Parbandhak Committee (SGPC, le comité qui administre les gurdwaras, les lieux de culte sikhs, du Pendjab, NdT), a décrété une interdiction mondiale de l’IA générative représentant les gourous et les écritures sikhs.
D’ailleurs, les concepteurs du site à l’origine de KhalsaGPT ont depuis cessé « tout travail actif » sur le bot, après être « devenus de plus en plus préoccupés par les limites des systèmes de chatbots fondés sur l’IA, notamment le risque de réponses inexactes ou inappropriées sur des questions religieuses sensibles ».
Un porte-parole a déclaré à The Conversation : « En tant que sikhs nous-mêmes, nous avions conscience que ce domaine exige beaucoup de soin, de responsabilité et un encadrement adéquat. » Le porte-parole a précisé respecter « pleinement » le SGPC et que son « intention n’a jamais été de désobéir à une quelconque directive sikhe ».
Le phénomène des chatbots IA religieux, aussi appelés « godbots » (des « robots divins », NdT), est récent. Dans la plupart des cas, ils ne sont pas officiellement approuvés par les responsables religieux ni prévus par une politique officielle.
Ils sont plutôt mis en place par des particuliers ou des organisations qui y voient une demande et une occasion à saisir. Mais l’occasion s’accompagne de dangers.
Le pape Léon XIV a récemment déclaré que l’intelligence artificielle était l’un des grands défis moraux qui définissent notre époque. Dans sa première encyclique (une lettre solennelle destinée à orienter la pensée morale, sociale et théologique), il a averti que l’IA n’est jamais vraiment neutre, mais qu’elle « prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent ».
En poursuivant mon enquête, j’ai découvert de nombreux cas de chatbots ayant approuvé ou encouragé des utilisateurs à faire du mal à autrui ou à eux-mêmes, au terme de conversations qui les avaient entraînés très loin et avaient bouleversé leur vie. Ce phénomène porte même un nom : la psychose GPT, ou psychose induite par l’IA.
À lire aussi : « Psychose induite par l’IA » : un danger réel pour les personnes à risque, selon un psychiatre
S’il n’existe pas de statistiques officielles, il semble qu’un nombre croissant de personnes se tournent vers les chatbots pour y trouver de la compagnie, des conseils et un accompagnement spirituel.
De toute évidence, ce chevauchement entre l’IA, la foi et la spiritualité méritait d’être examiné de plus près. Je me suis donc associé à mon collègue Chris Shannahan, spécialiste de théologie politique et pasteur méthodiste ordonné (le méthodisme est un courant protestant né en Angleterre au XVIIIe siècle, NdT), pour mener une recherche sur les effets sociaux de la rencontre entre l’IA et la religion.
La foi religieuse joue un rôle central dans la résilience de larges pans de la population britannique. Et les groupes religieux constituent un filet de sécurité social essentiel en temps de crise : ils contribuent à fournir des hébergements d’urgence, des banques alimentaires, une aide aux réfugiés et un accompagnement pastoral. Ils participent aussi à des actions de développement local menées au plus près du terrain et à des campagnes pour la justice sociale.
Après des drames comme l’incendie de la tour Grenfell (un immeuble de logements sociaux de Londres où 72 personnes ont péri en 2017, NdT) ou des attentats terroristes, les responsables, les symboles et les récits religieux jouent un rôle clé pour rassembler les gens. Ils facilitent le deuil, la reconstruction et le plaidoyer.
Pour mieux comprendre comment l’IA touche ces groupes, nous avons interrogé 28 responsables religieux issus des six grandes religions présentes au Royaume-Uni, dont certains venant de milieux non confessionnels.
Les communautés religieuses sont dynamiques, pas uniformes. Cette diversité et cette pluralité font qu’il est très difficile de cerner la position « officielle » d’une communauté religieuse entière sur une question comme l’IA.
Si l’Église catholique romaine et certaines dénominations pentecôtistes sont relativement hiérarchisées, la plupart des communautés religieuses sont des organisations plus horizontales et plus décentralisées, ce qui rend plus difficile l’adoption et l’application d’une approche unique.
On compte un petit nombre de réactions institutionnelles à l’usage et à l’essor de l’IA, comme l’Appel de Rome (Rome Call) lancé par le Vatican en 2020. Soutenu par le pape François, l’Appel de Rome a ouvert un dialogue ambitieux avec les patrons de géants mondiaux de la tech comme Microsoft et IBM. Il visait à élaborer une « algoréthique » commune, c’est-à-dire des cadres éthiques pour guider la conception des algorithmes d’IA.
Mais l’Appel de Rome et l’interdiction mondiale, par le SGPC, de l’IA générative représentant les gourous et les écritures sikhs sont les seuls exemples d’intervention officielle sur cette question que nous ayons pu trouver.
Une approche bien plus courante de l’IA parmi les communautés religieuses est celle que décrit le révérend Simon Cross, conseiller pour l’IA de l’Église d’Angleterre (l’Église anglicane, Église officielle du pays, NdT). Il nous a suggéré qu’il serait difficile et peu judicieux pour un groupe religieux aussi divers que l’Église d’Angleterre d’imposer d’en haut une approche de l’IA fondée sur des règles, car les besoins et la nature des communautés locales diffèrent.
Une meilleure approche, selon Simon Cross, consisterait pour des institutions comme l’Église d’Angleterre à élaborer une série de principes éthiques destinés à éclairer et à guider l’usage local de l’IA, et à en encourager l’application.
Évoquant une forme de « nervosité » des fidèles face à l’usage de l’IA, Simon Cross a expliqué :
Les gens demandent des conseils d’utilisation un peu plus détaillés. Ce que nous avons découvert en essayant de rédiger nos propres [lignes directrices] ces six derniers mois, c’est qu’elles doivent être fondées sur des principes, parce que la bonne solution dépend toujours du contexte.
Les godbots en ligne sont souvent entraînés sur les livres saints de différentes traditions religieuses, à l’aide de grands modèles de langage (LLM).
Ces outils fonctionnent généralement de deux manières. Les groupes religieux peuvent utiliser les godbots comme « assistants virtuels » pour les visiteurs de leur site (exactement comme Apostle Stephen). Ces godbots assistants virtuels ressemblent à ceux qu’utilisent de nombreuses entreprises sur leur site : ils répondent aux personnes qui veulent en savoir plus et, bien sûr, collectent des données sur ceux qui posent des questions.
Le style de ces assistants virtuels peut refléter la position du groupe religieux sur le site duquel ils apparaissent. Certains, comme Apostle Stephen, peuvent se montrer insistants et désireux de recruter de nouveaux fidèles. D’autres communautés religieuses, moins portées sur l’évangélisation, ont tendance à utiliser leurs godbots assistants virtuels de manière plus discrète : elles se contentent de fournir des informations quand on leur en demande, plutôt que de chercher activement à en savoir plus sur les personnes qui utilisent l’outil.
En réalité, nous pensons que c’est dans le second usage des godbots que réside le plus grand danger. C’est le cas lorsqu’ils servent de sources non officielles d’accompagnement spirituel.
Justin AI est un chatbot d’apologétique catholique créé par Catholic Answers, un groupe militant conservateur installé en Californie. Dans sa version d’origine, « Father Justin » (le père Justin, NdT) portait l’habit ecclésiastique d’un prêtre catholique romain.
L’interface ressemble à un appel Zoom, avec un avatar généré par IA installé dans le cadre pittoresque de la basilique Saint-François d’Assise. Justin vous invite à poser toutes les questions que vous voulez sur le catholicisme et apporte des réponses fondées sur la Bible et le catéchisme. Après son lancement sous le nom de Father Justin AI en 2024, il pouvait entendre les confessions et donner l’absolution.
Il a cependant été rapidement « défroqué » (privé de son statut de prêtre) après un certain nombre de plaintes concernant des réponses peu orthodoxes qu’il aurait données, notamment que les bébés pouvaient « être baptisés avec du Gatorade », une boisson pour sportifs, que des frères et sœurs pouvaient se marier, et « d’autres déclarations controversées ».
Justin AI n’est plus aujourd’hui qu’un « théologien laïc », mais il reste disponible en ligne 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, pour répondre aux « dizaines de milliers » de questions reçues chaque jour sur la foi catholique.
Ce cas illustre la tension entre la nécessité de recourir à la technologie pour combler le manque de moyens et de personnel, et les écueils d’une technologie faillible utilisée dans un contexte pastoral où la vie et le bien-être spirituel des personnes sont en jeu.
Comme l’a noté l’un des catholiques que nous avons interrogés : « Après que Justin a commis une hérésie […], on a eu le sentiment que Catholic Answers était allé un peu trop vite » avec l’IA.
Même si les traditions religieuses peuvent réagir différemment aux godbots, leurs services suscitent indéniablement de l’attrait et de la demande. Certaines recherches suggèrent que les gens ressentent moins la peur d’être jugés et que nous serions peut-être plus honnêtes lorsque nous conversons avec des chatbots plutôt qu’avec des humains.
Une rapide recherche en ligne fait ainsi apparaître plus d’une douzaine de versions hindoues de chatbots.
L’une d’elles, appelée GitaGPT, aurait approuvé des actes violents « en utilisant la voix de Dieu ». Selon un reportage de Salimah Shivji, correspondante en Asie du Sud du média canadien CBC News :
En Inde, beaucoup renoncent au contact en personne avec un gourou qui interprète la Bhagavad-Gita (l’un des textes sacrés de l’hindouisme, NdT) et se tournent vers des chatbots en ligne qui imitent la voix du dieu hindou Krishna […] Il s’agit d’une nouvelle technologie qui a tendance à sortir du script et à cautionner la violence, selon des experts, qui préviennent que des chatbots d’intelligence artificielle jouant à Dieu peuvent former un mélange dangereux. Plusieurs de ces bots répondent systématiquement qu’il est acceptable de tuer quelqu’un si c’est votre dharma, ou votre devoir.
Nous avons testé des chatbots hindous dans le cadre de notre enquête, et avons nous aussi constaté qu’ils justifiaient parfois le recours à la violence.
Si les bots Gita et Justin AI illustrent la mauvaise manière de concevoir un chatbot religieux, Magisterium AI pourrait en représenter une meilleure.
Dans un entretien sur YouTube, le créateur de Magisterium, Mathew Harvey Sanders, originaire du Canada, a déclaré que son objectif fondamental est une « fidélité radicale au magistère de l’Église » (l’autorité d’enseignement du pape et des évêques), contrairement aux modèles profanes qui servent le grand public.
Dans ses premières tentatives, Magisterium AI a cherché à adapter à ses besoins des LLM disponibles dans le commerce, comme ChatGPT, Gemini et Claude. Mais, comme l’a expliqué Mathew Harvey Sanders : « Nous avons compris que si nous voulions faire sérieusement de l’IA catholique, il allait falloir l’entraîner à partir de zéro […] Il n’y a tout simplement aucun moyen d’obtenir un véritable alignement avec l’un de ces modèles pré-entraînés de l’une de ces entreprises. »
Partir de zéro et entraîner une IA sur un corpus de ses propres documents, c’est ce que Mathew Harvey Sanders appelle l’« évangélisation des données ».
Cette idée est revenue lors d’un entretien avec un « ancien » (elder) quaker, c’est-à-dire un responsable de sa communauté (les quakers, ou Société religieuse des Amis, forment un mouvement chrétien sans clergé, NdT), qui avait travaillé dans la Silicon Valley et travaille aujourd’hui pour le gouvernement britannique dans la cybersécurité et le développement de l’IA. Il nous a dit : « C’est mon service au sein du gouvernement qui développe les IA et les chatbots pour l’administration. C’est aussi nous qui garantissons leur sécurité. »
Il a expliqué que les chatbots publics de l’administration sont conçus pour répondre efficacement aux demandes et réduire au minimum l’engagement, ajoutant :
Il peut vous dire exactement ce que vous devez savoir sur vos démarches auprès de l’administration, parce qu’il a été entraîné sur exactement ces données et rien d’autre […] La réussite [se mesure] au peu de temps que vous passez avec lui […] au peu de votre temps qui est gaspillé.
Le modèle de chatbot soutenu par l’État contraste fortement avec les modèles commerciaux des réseaux sociaux. Ceux-ci sont généralement conçus pour maximiser l’engagement et accaparer autant que possible votre temps, votre attention et vos données, pendant que vous faites défiler des contenus sans fin.
La caractéristique principale de nos échanges autour de la technologie était peut-être la notion d’ambivalence : à la fois la conscience de notre dépendance à la technologie et un scepticisme méfiant, né en partie des leçons des deux dernières décennies sur le caractère addictif des réseaux sociaux et ses effets néfastes sur la santé mentale, en particulier celle des jeunes.
Un récent procès aux États-Unis a retenu l’argument selon lequel des applications de réseaux sociaux comme Facebook et YouTube sont délibérément conçues pour être addictives. Google et Meta, les défendeurs dans cette affaire, ont annoncé qu’ils feraient appel du verdict.
À lire aussi : Instagram et YouTube reconnus responsables d’addiction dans un procès historique aux États-Unis
Plusieurs des personnes interrogées ont fait la comparaison avec les réseaux sociaux. Mais Simon Cross a averti que les risques posés par l’IA « sont d’un ordre de grandeur, de plusieurs ordres de grandeur, supérieurs à ce que nous nous sommes infligé avec les réseaux sociaux ».
Il a soutenu que « rien dans les techniques ou les outils actuels de l’IA n’approche, même de loin » la « conscience ou la spiritualité », ajoutant :
Il me semble que développer une relation psychologique, émotionnelle et spirituelle étroite et intime avec quelque chose qui imite ces choses de manière inauthentique est profondément destructeur pour les êtres humains.
Nous sommes créés pour vivre dans un type de communauté bien particulier et dans un ensemble particulier de relations. Et ces choses dépendent du fait qu’il s’agisse d’une relation authentique. Toute relation que nous développons avec un grand modèle de langage génératif, ou quoi que ce soit de ce genre, est viciée de manière profondément cachée, imprévisible, mais dangereuse.
La prudence de Simon Cross a trouvé un écho à maintes reprises dans nos recherches lorsque l’IA semblait empiéter sur le terrain spirituel. C’est en partie à cause des leçons des réseaux sociaux, et en partie parce que toutes les personnes avec qui nous avons parlé ont suggéré qu’il existe une frontière nette entre l’humanité et la technologie.
Un rabbin nous a rappelé qu’« un bot d’IA ne peut pas tenir la main de quelqu’un à la fin de sa vie ». Un responsable bouddhiste a souligné l’incapacité d’un robot à « éprouver la souffrance ».
Un évêque catholique a affirmé que l’imitation ingénieuse du comportement humain ne témoigne pas d’une véritable vie intérieure. Un autre quaker interrogé a parfaitement résumé l’ambivalence en déclarant que l’IA est socialement utile de toutes sortes de manières, mais qu’elle « semble aussi exercer la plus forte pression sur les systèmes sociaux, l’emploi et l’environnement, d’une façon qui paraît extrêmement contre-productive en ce moment ».
Il faut aussi prendre en compte la logique du profit. Un rabbin a suggéré que le développement de l’IA est souvent motivé par une éthique du profit, et non par une vision du bien commun, et que les logiques de propriété et de profit sont inscrites dans le code de cette technologie :
La main du codeur qui a conçu l’algorithme est conçue pour générer du profit. Elle n’est pas conçue pour générer de la cohésion sociale […] Le code est créé pour alimenter le capitalisme.
Plusieurs personnes interrogées se sont dites préoccupées par la capacité de l’IA générative à rendre fidèlement des concepts et des enseignements théologiques complexes. Les chatbots religieux pourraient fusionner de manière inattendue des idées, des valeurs, des croyances et des textes sacrés disparates. Ils pourraient même commencer à créer des systèmes de croyances entièrement nouveaux. Comme l’a expliqué un responsable méthodiste :
Vous savez, une fois que l’IA parle au nom de Dieu, si elle hallucine un texte religieux, c’est une chose. Mais elle pourrait tout aussi bien mal interpréter ou mal appliquer un texte religieux, d’une manière qui aurait des conséquences vraiment alarmantes.
D’autres personnes interrogées ont évoqué leur inquiétude face à une sorte d’hybridité générative, où des idées, des valeurs, des croyances ou des textes sacrés disparates fusionnent pour forger quelque chose de nouveau.
Le caractère très réaliste des contenus produits par l’IA, dans un monde de plus en plus saturé de réseaux sociaux 24 heures sur 24, a conduit de nombreuses personnes interrogées à évoquer une difficulté croissante à distinguer le vrai du faux en ligne.
Une majorité d’entre elles estimaient aussi que si cette « désorientation par l’IA » se conjugue à un délitement des relations en personne, à une dépendance croissante à l’automatisation, à la fragmentation sociale et à la radicalisation, cela pourrait entraîner une hausse des troubles de santé mentale.
Cela peut se produire lorsque des personnes se perdent dans le brouillard du délire de l’IA et risquent de sombrer dans la psychose GPT en cherchant des récits qui offrent des certitudes. Un responsable interreligieux a exprimé cette idée :
La foi religieuse socialement conservatrice vous donne des certitudes dans un monde très incertain et, pour un certain type de jeunes, c’est ce qu’ils recherchent : des certitudes.
Face à ces sombres perspectives, quelle voie suivre ?
La première encyclique du pape Léon aide d’une certaine manière en posant un cadre moral qui permette à l’humanité de relever les défis de l’IA et d’en façonner l’avenir, en « désarmant » cette technologie et en « l’empêchant de dominer l’humanité ». Elle retrace les racines de la doctrine sociale de l’Église et souligne l’importance de la dignité humaine, de la solidarité, de la vérité, de la compassion, de l’amour et du bien commun.
Les gouvernements pourraient peut-être s’en inspirer, en adoptant une approche vraiment audacieuse pour mener un débat public et mettre au pas les géants de la tech.
Dans un tel avenir, on reconnaîtrait l’importance des enjeux de santé publique liés à la technologie, les applications seraient testées pour leur sûreté et leur fiabilité avant leur mise sur le marché, les contenus générés par l’IA seraient clairement signalés, et les décideurs politiques comme le public seraient bien plus conscients de ce qu’est l’IA générative et de ses défauts.
Les lanceurs d’alerte qui travaillent dans un secteur entouré de secret et d’accords de confidentialité doivent aussi être protégés et avoir les moyens de révéler des pratiques contraires à l’éthique ou illégales.
Nous pensons aussi que le secteur associatif et les communautés religieuses doivent être consultés et associés aux discussions qui façonnent les politiques publiques.
Par ailleurs, on pourrait envisager des systèmes d’IA souverains et publics, conçus pour l’éducation et le divertissement, afin d’échapper aux logiques extractives de la technologie commerciale.
Mais à quoi ressemblerait un avenir où l’IA et la foi religieuse fusionneraient en un nouveau système éthique et spirituel hybride ? Est-ce un avenir qui renforce la capacité d’agir des êtres humains, leur bien-être, la résilience culturelle et le bien commun ?
Au cours de notre recherche, nous avons perçu deux réponses possibles à cette question. D’abord, un avenir marqué par la dépendance à l’IA et la désorientation. Des agents d’IA ou des robots prêtres évangélisant en ligne, encourageant les dons par prélèvement automatique ou les abonnements chez des utilisateurs influençables ou vulnérables en quête d’accompagnement spirituel.
À lire aussi : « Thanabots », « au-delà numérique » : comment l’IA transforme le deuil en services payants
Des proches vulnérables et endeuillés pourraient devenir dépendants à des « fantômes génératifs » ou à des thanabots (des « robots de deuil » qui imitent des défunts, NdT) de leurs proches disparus, et s’exposer au passage à des techniques de marketing agressives ou à des bugs.
Est-ce vraiment un avenir que nous voulons accepter ? Et qui aidera ces personnes vulnérables si leurs prêtres et leurs gourous IA leur font défaut ? Simon Cross, pour sa part, pense connaître la réponse :
Ce sont les prêtres et les pasteurs locaux, les curés de paroisse aux quatre coins du pays, qui vont devoir recoller les morceaux. Ils vont être confrontés à des difficultés et à des questions auxquelles ils n’ont jamais été formés.
Un porte-parole de KhalsaGPT a déclaré que le bot avait été créé à l’origine en 2023 comme un « outil éducatif expérimental pour aider les gens à découvrir le sikhisme de manière simple et accessible ». « Il a été conçu uniquement comme un outil de questions-réponses textuel, pour des informations générales sur le sikhisme. »
Après une période limitée, entre 2023 et 2024, l’entreprise est devenue de plus en plus préoccupée par les limites des systèmes de chatbots fondés sur l’IA. « C’est pour cette raison que nous avons cessé tout travail actif sur KhalsaGPT. Depuis environ deux ans, nous ne vendons plus de comptes, de crédits, de jetons ni de nouveaux accès à la plateforme […] Le nom de domaine et le site sont peut-être encore en ligne, mais KhalsaGPT n’est pas exploité, promu ni proposé activement comme service de chatbot public à l’heure actuelle. »
Le porte-parole a ajouté : « KhalsaGPT ne doit pas être compris comme un substitut au Guru Granth Sahib Ji (l’écriture sacrée des sikhs, NdT), aux érudits sikhs, aux Granthi Singhs (les lecteurs officiants des gurdwaras, NdT), au SGPC, au Sri Akal Takht Sahib (le siège de la plus haute autorité temporelle du sikhisme, à Amritsar, NdT) ni à aucune autorité sikhe reconnue. Si nous revenons un jour sur ce projet, ce ne sera qu’après un examen attentif, avec des garde-fous adéquats, dans le respect de la maryada sikhe (le code de conduite religieux, NdT) et selon les orientations des institutions sikhes reconnues. »
The Conversation a également sollicité GitaGPT pour un commentaire, mais n’avait reçu aucune réponse au moment de la publication.
Adam James Fenton a reçu un financement pour le projet « Cultural Resilience, Religious Faith and the intersection of Generative and Agentic Artificial Intelligence » du SALIENT Hub de l’Université de Manchester, financé par l’Arts and Humanities Research Council (AHRC), qui fait partie de UK Research and Innovation (référence de subvention : AH/Y505316/1).
Chris Shannahan a reçu un financement pour le projet « Cultural Resilience, Religious Faith and the intersection of Generative and Agentic Artificial Intelligence » du SALIENT Hub de l’Université de Manchester, financé par l’Arts and Humanities Research Council (AHRC), qui fait partie de UK Research and Innovation (référence de subvention : AH/Y505316/1).
04.11.2026 à 16:37
Rizwan Mushtaq, Associate professor, EDC Paris Business School
Ammar Ali Gull, Associate Professor, Accounting & Finance, Pôle Léonard de Vinci

KEY TAKEAWAYS
Corporate sustainability assurance carried out by independent auditors helps detect greenwashing.
The EU’s Omnibus reform is narrowing the scope of mandatory sustainability reporting, which means fewer companies will have to seek independent assurance of their environmental claims.
The association between external assurance and lower emissions is stronger among companies facing greater stakeholder pressure, suggesting that external scrutiny helps strengthen corporate accountability.
The European Union’s Omnibus reform has exempted most of the companies it once covered from mandatory sustainability reporting under the Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD). It has also dropped plans for tougher “reasonable” assurance checks on green claims, which come closer to a full audit.
Meanwhile, ISSA 5000, the new global standard for sustainability assurance, takes effect for reporting periods beginning on or after December 15, 2026, in jurisdictions that adopt it or issue a national equivalent, such as Hong Kong and Brazil. Timelines vary: Australia’s equivalent was applied in January 2025, while Canada’s (CSSA 5000) starts on December 15, 2027. At a time when companies have never been more vocal about their green credentials than they are today, is sustainability assurance considered red tape or a climate tool?
The gap between what firms say and what they do has a name: greenwashing, and courts and regulators across Europe are increasingly calling it out.
One remedy is an independent verification of sustainability reports, known as “assurance”. An outside firm, often one of the Big Four accounting groups (Deloitte, EY, KPMG and PwC), checks a company’s sustainability report, just as auditors would check a company’s accounts. International standards now cover both what companies should report and how those reports should be checked.
In our study, published in the Journal of Accounting Literature, we analysed data on large listed companies in 34 countries from 2002 to 2019, a period when sustainability reporting assurance was largely voluntary. We compared the greenhouse gas emissions of firms whose sustainability reports were independently verified with those firms whose reports were not. The most important finding concerns green promises. Many companies run programmes to cut emissions, but the results differ mainly by sustainability assurance. Among firms with verified reports, such initiatives were associated with greater emission reductions. Among firms whose reports were not independently checked, more initiatives were linked to higher emissions, a pattern consistent with greenwashing.
Without scrutiny, it seems, some climate action is more about image than impact. The pattern held when one of the Big Four did the verification.
The effect of assurance also depends on where a company operates. In “shareholder” systems, such as the US and the UK, companies are run first and foremost in the interest of their investors. In “stakeholder” systems, such as France and Germany, employees, communities and regulators have a stronger say. In both countries, employees even sit on company boards. The link between assurance and lower emissions was strongest among stakeholder economies.
In shareholder-first systems, the evidence was more mixed. Our interpretation is that a verified report carries more weight when many stakeholder groups are watching and able to act on it. Verification provides the facts; outside pressure gives them teeth.
Furthermore, the link was stronger in heavily polluting sectors such as mining and construction, and in countries with weaker environmental laws. This suggests independent verification can partly fill the gap left by lax regulation.
Real cases show both the value and the limits of verification.
TotalEnergies’ sustainability report was verified by two of the Big Four firms, EY and PwC, appointed by shareholders in 2024. Yet in October 2025, a Paris court partly upheld a complaint by three NGOs (Greenpeace France, Friends of the Earth France and Notre Affaire à Tous). It ruled that the oil major had misled consumers about its ambition to reach carbon neutrality by 2050.
In Britain, PwC checked HSBC’s reported progress toward its goal of providing $750 billion to $1 trillion in sustainable finance. But in 2022, the Advertising Standards Authority banned two HSBC posters, one touting that goal, for omitting that the bank was still financing heavily polluting industries.
In Germany, asset manager DWS was fined €25 million in 2025 after prosecutors found that its claims of leadership in sustainable investing did not match reality. Its former head of sustainability, Desiree Fixler, had blown the whistle, and DWS admitted its past marketing was “sometimes exuberant”.
These cases echo our findings. Verification checks whether a report’s numbers are accurate, not whether a company’s marketing tells the whole story. And in each case, activists, NGOs or insiders raised the alarm.
In France, the law recognises such groups’ right to defend collective environmental interests in court. This is the kind of stakeholder pressure that, our study suggests, makes third party sustainability reporting assurance more worthwhile.
Our evidence points to a climate tool, but not a silver bullet.
In our study, verified companies emitted less, and their green initiatives were more likely to deliver. Yet assurance appears to work best alongside stakeholder pressure, such as scrutiny by employees, communities, campaigners and courts. That matters for Europe. Exempting many companies from mandatory reporting means fewer firms will have their climate claims independently checked. Those outside the rules can still choose verification, a credible signal that they mean what they say. And as ISSA 5000 is adopted, it should make assurance more consistent. Assurance alone may not stop greenwashing. Without it, though, green promises are much harder to trust.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
04.11.2026 à 12:39
Susie West, Senior Lecturer in Art History and Heritage, The Open University

L’ESSENTIEL
Mort il y a trois cents ans, John Vanbrugh est considéré comme l’un des grands architectes britanniques, au point d’avoir été surnommé le « Shakespeare de l’architecture ».
Son œuvre doit beaucoup à sa collaboration avec un autre architecte, Nicholas Hawksmoor, longtemps resté dans son ombre.
Ses somptueuses demeures, autrefois réservées à une élite, sont aujourd’hui ouvertes au public et témoignent d’un patrimoine exceptionnel.
Chaque génération se découvre ses propres héros. J’ai trouvé le mien en 2026. Il est mort en 1726 et s’appelait John Vanbrugh (1664-1726). Je ne suis évidemment pas le premier à l’avoir découvert, et je me trouve en excellente compagnie. Cette année au Royaume-Uni, les célébrations du tricentenaire de sa mort, baptisées Vanbrugh300, ont été l’occasion de revenir sur sa vie et son héritage, en explorant toutes les facettes de ce personnage haut en couleur, tour à tour soldat, dramaturge et architecte, avec lequel on aurait certainement aimé passer du temps.
Au XVIIIᵉ siècle, John Soane qualifiait Vanbrugh de « Shakespeare de l’architecture ». Professeur d’architecture à la Royal Academy of Arts de Londres à partir de 1806, Soane déclarait :
« Il est impossible de contempler les œuvres de Sir John Vanbrugh sans ressentir ces émotions que seul le génie, lorsqu’il s’exprime pleinement, est capable de susciter. Dans les envolées audacieuses de son imagination affranchie des règles, son esprit puissant s’élève au-dessus des conceptions ordinaires et lui vaut de mériter le titre prestigieux et singulier de Shakespeare des architectes.
Rares sont les grandes demeures de campagne qui incarnent encore aujourd’hui le pouvoir politique et l’immense richesse qu’elles représentaient au XVIIIᵉ siècle. Pourquoi, dès lors, leur accorder de la valeur ? Après la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction menaçait les centres historiques des villes britanniques, tandis que les grandes demeures de campagne étaient démolies à un rythme alarmant. Cette tendance s’est poursuivie jusque dans les années 1960. Les arguments en faveur de la préservation de la nature, de la beauté et de l’art ont finalement conduit à une réforme des règles d’urbanisme en vigueur en Grande-Bretagne en 1968.
Aujourd’hui, le débat s’est élargi aux bienfaits de l’accès aux espaces verts, à l’importance des lieux qui suscitent l’émerveillement et à la richesse du passé comme source d’inspiration créative. Depuis les années 1960 au moins, les grandes demeures de campagne se sont ouvertes au tourisme de masse. Le respect révérencieux qu’elles inspiraient autrefois a cédé la place aux loisirs et au plaisir de la découverte.
Peut-on encore placer Vanbrugh sur un piédestal aux côtés de Shakespeare ? Le monde universitaire a commencé à prendre ses distances avec le mythe du génie solitaire. Derrière les « grands hommes » qui traversent l’histoire se cachent le travail acharné, les efforts collectifs et les heureux concours de circonstances qui rendent toute création possible. Les bâtiments historiques sont de véritables œuvres sur mesure, entièrement réalisées à la main par des équipes d’artisans hautement qualifiés. La collaboration créative de Vanbrugh avec l’architecte Nicholas Hawksmoor (1631-1736), par exemple, a été essentielle à sa réussite.
Hawksmoor s’était formé à la construction de bâtiments et à la conduite de chantiers en travaillant dans l’agence de Sir Christopher Wren, l’architecte de la cathédrale Saint-Paul de Londres. Vanbrugh, de son côté, disposait d’un solide réseau de relations, savait remarquablement bien gérer ses commanditaires et possédait ce petit quelque chose en plus : ces « envolées audacieuses de son imagination affranchie des règles » que Soane avait si bien relevées.
Les bâtiments de Vanbrugh sont en réalité des œuvres communes, auxquelles les deux hommes ont contribué en élaborant les plans. Il est difficile de distinguer la part de chacun, mais Hawksmoor n’a jamais bénéficié, de son vivant comme après sa mort, de la même reconnaissance que Vanbrugh. Peut-être cette différence tient-elle à leur statut social respectif ou au fait que Vanbrugh est mort à une époque où le style monumental était encore en vogue.
L’activité architecturale de Vanbrugh a presque exclusivement consisté à construire de grandes demeures de campagne, à aménager les paysages qui les entouraient et, détail assez touchant, à bâtir des maisons pour lui-même et les membres de sa famille dans le quartier londonien de Greenwich. L’un des plaisirs du métier d’historien de l’architecture est de pouvoir aller à la rencontre des bâtiments. Les demeures de Vanbrugh impressionnent les sens et suscitent des émotions fortes. Elles provoquent cet effet « waouh » si particulier.
Et les occasions d’en faire l’expérience ne manquent pas, puisque ses principales demeures ont traversé les siècles et accueillent aujourd’hui des visiteurs. La plus vaste et la plus somptueuse est le palais de Blenheim, dans l’Oxfordshire, offert par la nation à John Churchill, duc de Marlborough, pour sa victoire sur les Français à la bataille de Blenheim, en Bavière, en 1704. Le palais est inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco en raison de la valeur exceptionnelle de l’édifice et du paysage conçu à l’origine pour l’entourer.
Le parcours de visite vous fait passer sous une immense arche de pierre dorée, dont les proportions démesurées donnent aux visiteurs le sentiment d’être minuscules. Et ce n’est pourtant qu’une entrée secondaire. Pour apprécier pleinement l’édifice, il faut le contempler depuis la cour d’honneur, où l’architecture devient une expression de la fierté nationale.
La silhouette du palais se découpe sur le ciel comme un décor de théâtre. Elle emprunte au vocabulaire de l’architecture classique, mais de massifs éléments de maçonnerie en accentuent la verticalité (Hawksmoor a conçu les couronnements sculptés des tours). Vanbrugh joue quant à lui sur les effets d’ombre et de lumière produits par les immenses pans de murs, tantôt saillants, tantôt en retrait. C’est toute la puissance évocatrice du château fort, réinterprétée dans un langage classique.
Les visiteurs pourraient se sentir écrasés par le poids de l’histoire, l’immensité du domaine et le mode de vie, désormais si étranger au nôtre, dont il témoigne. Mais la présentation actuelle du site propose plusieurs façons d’en découvrir l’histoire : à travers le regard des domestiques, en parcourant les somptueuses salles d’apparat ou en découvrant les appartements privés, toujours habités. Chacun peut ainsi choisir la manière dont il souhaite aborder l’histoire sociale du lieu. La présence d’une famille qui y réside depuis des générations contribue grandement à l’authenticité de l’expérience.
À l’opposé de la majestueuse solidité de Blenheim, Seaton Delaval Hall, dans le Northumberland, offre un contraste saisissant. Spectaculairement ravagé par un incendie, cet édifice appartient aujourd’hui au National Trust, l’organisme britannique de préservation du patrimoine.
Seaton Delaval a été ravagé par un grave incendie en 1822, qui a détruit les intérieurs du corps de logis principal, mais épargné les murs de pierre, les sols en marbre et même les statues en plâtre. Ces ruines désormais couvertes évoquent de manière spectaculaire une demeure de la Rome antique, particulièrement dans la grande salle, où les arcs romains de Vanbrugh impriment à l’espace un rythme visuel saisissant.
À l’extérieur, on retrouve certains éléments de Blenheim : le haut corps de bâtiment central et les tours élevées aux angles. Ces tours d’angle à sept côtés, tout à fait singulières, me rappellent l’architecture des époques Tudor et Stuart, qui jouait elle aussi avec les codes du château pour créer des demeures théâtrales. Le National Trust a préservé le caractère de ce monument de pierre, tout en aménageant les ailes restées intactes pour faire découvrir aux visiteurs la famille Delaval, dont les membres ne manquaient pas de fantaisie. Situé juste au nord de Newcastle, au milieu d’anciennes villes minières, le domaine de Seaton offre aujourd’hui un jardin partagé et un espace de verdure dans un environnement urbanisé.
À l’époque de Vanbrugh, la visite des grandes demeures de campagne était un privilège réservé aux riches propriétaires, à leurs amis et à leurs familles. Aujourd’hui, ces lieux nous ouvrent leurs portes et nous invitent à les découvrir autrement. En les visitant, nous contribuons, par notre intérêt culturel et notre engagement citoyen, à préserver des œuvres d’art dont nous savons qu’elles ne connaîtront jamais d’équivalent. Allez donc à la rencontre de Vanbrugh.
Susie West ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 12:13
David Noël, Chargé d'enseignement en histoire contemporaine, Université de Lille; Sciences Po Lille
L’ESSENTIEL
Les pillages en marge des manifestations du 17 octobre 2026 marquent-ils une dégradation des mobilisations sociales en France ?
Si les marches pacifiques se sont ritualisées, elles n’ont jamais évincé totalement les pratiques insurrectionnelles.
Sous la Vᵉ République, la manifestation est devenue un lieu clé d’expression démocratique, tout en se diversifiant.
Les 17 et 24 octobre 2026, près de 800 000 personnes (selon les chiffres des syndicats) ont défilé dans de nombreuses villes de France. Les manifestations du 17 octobre ont donné lieu à des scènes de pillages et d’émeutes urbaines à Paris, mais aussi à Lille, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux ou à Limoges où l’hôtel de ville a été incendié.
Les violences qui accompagnent certaines manifestations sont-elles le signe d’une dégradation récente de la contestation ? L’histoire invite à la nuance. Si la marche pacifique et ritualisée s’est imposée comme une forme légitime d’expression démocratique, elle n’a jamais totalement évincé les pratiques insurrectionnelles.
De violents affrontements, des vitrines brisées, des bancs publics désossés, un tramway incendié… Telle est la situation à Paris, à Lille ou à Lyon, le 14 octobre 1909. Après l’exécution en Espagne du militant anarchiste Francisco Ferrer, fusillé dans les fossés de la forteresse de Montjuich, l’émotion est considérable et la mobilisation prévue tourne à l’émeute.
Une nouvelle manifestation est organisée le 17 octobre par la CGT et la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Afin d’éviter tout nouvel affrontement, la Guerre sociale, le journal de la tendance révolutionnaire et antimilitariste de la SFIO, met en garde ses lecteurs :
« Nous ne ferons aucune tentative (…) pour forcer les barrages (…). Nous n’insulterons pas les flics ; nous ne les provoquerons pas ; en cas de charges, nous nous replierons sans riposter. Nous vous demandons de venir sans armes à cette manifestation que nous voulons pacifique. (…) Nous nous formerons en cortège avec tous les autres manifestants (…) ; et par un itinéraire fixé d’avance par nous (…), nous défilerons en colonnes profondes jusqu’au point fixé par le Comité d’organisation pour la dislocation après laquelle chacun devra rentrer “paisiblement” dans son quartier. »
Pour les historiens, la manifestation de protestation contre l’exécution de Francisco Ferrer marque une ère nouvelle : pour la première fois, une grande manifestation rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, autorisée par les pouvoirs publics, a pu se dérouler dans le calme.
Au préalable, les organisateurs de la manifestation avaient négocié son itinéraire avec les autorités et prévu des « hommes de confiance », députés ou conseillers municipaux parisiens de la SFIO, et responsables de la CGT formant ce qu’on appellera plus tard un service d’ordre.
Comme le rappelle la sociologue Isabelle Sommier, la manifestation se distingue de l’attroupement et de l’émeute par deux points clés : l’organisation et l’euphémisation de la violence. À cet égard, l’invention du service d’ordre inaugure l’ère des manifestations modernes :
« De par ses fonctions d’encadrement de la foule, le service d’ordre contribue à imposer aux manifestants une représentation ordonnée et disciplinée du cortège (…). L’ordre ainsi introduit acclimate par ailleurs, auprès des tiers spectateurs, l’idée d’une coupure effective entre la manifestation et l’émeute. »
Si le XIXᵉ siècle avait connu des formes diverses de rites protestataires, comme les enterrements d’opposition, la manifestation de rue s’impose au début du XXᵉ siècle. Elle intègre alors, pour ne plus le quitter, le « répertoire d’action collective » décrit par le chercheur en sciences sociales Charles Tilly, qui souligne le rôle charnière de la politique électorale :
« Le suffrage conquit à la fois la puissance du nombre et la force de la discipline. Ce nombre et cette discipline, assortis d’un programme défini, devinrent la clé de la réussite des grèves, manifestations, réunions, campagnes de pétition et autres formes d’action collective nouvelle. »
Si cette ritualisation de la manifestation de rue s’impose progressivement, elle n’efface pas les soubresauts violents. Durant l’entre-deux-guerres, la stratégie « classe contre classe », portée par le Parti communiste français (PCF) et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) dans les années 1929-1931, s’accompagne d’une conflictualité frontale aux forces de l’ordre et aux adversaires socialistes, traités de « social-fascistes ».
Les manifestations du 1ᵉʳ août 1929, « journée rouge » internationale contre la guerre impérialiste et pour la défense de l’Union soviétique, organisée à l’appel de l’Internationale communiste, sont particulièrement violentes. Comme l’explique l’historien David François, les communistes voient alors la rue comme le lieu où « le prolétariat doit acquérir les notions fondamentales de la lutte urbaine pour être prêt le jour où le PC lancera l’insurrection armée ».
Il faudra attendre le tournant de l’été 1934 pour que le PCF renoue avec la pratique de la manifestation de masse pacifique et scénographiée comme démonstration de force et de discipline. Ce changement s’inscrit dans la réorientation stratégique du mouvement communiste après les événements de février 1934 et dans la perspective du rapprochement avec les socialistes qui conduira à la dynamique du Front populaire.
Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la guerre froide et de la polarisation extrême des opinions, la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF et ses alliés contre la venue du général américain Matthew Ridgway, accusé d’avoir utilisé des armes bactériologiques en Corée, illustre à quel point la rue reste un terrain d’affrontement (730 arrestations et trois morts dans les heurts avec la police).
Mais c’est avec Mai-68 que la contestation de rue change d’échelle : aux côtés des grèves avec occupation d’usines, elle devient un mouvement de masse transgénérationnel, associant étudiants et ouvriers, où la barricade refait surface aux côtés du cortège syndical traditionnel, consacrant la rue comme l’espace par excellence de la contestation politique et sociétale.
Sous la Vᵉ République, la manifestation devient l’instrument central de l’expression démocratique en dehors des urnes, tout en voyant ses formes se diversifier profondément. Des mobilisations agricoles – souvent marquées par une démonstration de force physique et un certain « virilisme » contestataire, qui passe notamment par l’utilisation de tracteurs – aux manifestations féministes et aux marches pour le climat, les répertoires d’action se renouvellent.
Pourtant, c’est la ritualisation historique elle-même qui est aujourd’hui questionnée. Comme le montre l’historien Hugo Melchior, l’apparition récurrente des « cortèges de tête », ces groupes radicaux qui s’immiscent ou se détachent au mépris du service d’ordre syndical traditionnel, ravive la porosité originelle entre la marche pacifique et l’émeute.
Face aux difficultés des syndicats à obtenir de nouvelles victoires sociales depuis 2006, certaines fractions du mouvement social peuvent être tentées par des formes d’action moins routinières et plus spectaculaires, comme si les affrontements avec les forces de l’ordre faisaient désormais partie d’un répertoire d’action collective légitime comme l’a notamment illustré le mouvement des gilets jaunes.
Dans le pays de la Révolution française, l’émeute et la barricade, symboles du répertoire d’action collective du XIXᵉ siècle, renvoient à tout un imaginaire positif : celui de la Liberté guidant le peuple du peintre Delacroix, des barricades de 1832 immortalisées par Victor Hugo dans les Misérables…
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Les scènes de chaos observées le 17 octobre dernier dans de nombreuses villes de France ne constituent donc pas un phénomène inédit. Elles rappellent que la manifestation de rue moderne, progressivement organisée et ritualisée à partir de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle, est une modalité d’expression évolutive. Jamais figée, la manifestation est une mise en mouvement des corps dans une scénographie qui vise à rappeler que le pouvoir est dans la rue. Elle agit ainsi comme le révélateur d’un besoin de démocratie directe qui vient régulièrement bousculer les cadres de la démocratie représentative.
David Noël est membre de la commission exécutive de la CGT du Pas-de-Calais et adhérent du PCF.
04.11.2026 à 09:18
John E. Jones III, President, Dickinson College
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les tribunaux fédéraux ont rejeté presque toutes les tentatives de l’administration Trump de peser sur les élections de mi-mandat.
Les juges refusent d’intervenir une fois le vote commencé et rappellent que la Constitution confie l’organisation des élections aux États.
Pour l’ancien juge John E. Jones III, cette instrumentalisation abîme la réputation et la crédibilité du ministère de la Justice.
De Washington à Anchorage, en Alaska, les tribunaux fédéraux ont été très occupés par des affaires liées aux tentatives de l’administration Trump de prendre le contrôle des élections organisées par les États. Dans presque tous les cas, les décisions ont été rendues contre l’administration. Mais, contrairement à ce que redoutaient de nombreux démocrates, l’administration Trump n’a semé aucun chaos le jour du scrutin.
Un juge fédéral a sévèrement reproché aux responsables de l’administration d’être « engagés dans une campagne visant à intimider, menacer et contraindre les responsables et les agents des États et des collectivités locales chargés d’organiser les élections de mi-mandat 2026 en cours ». Un autre a écrit, indigné : « Si l’exécutif peut écarter des votes et menacer une élection en cours sur la foi d’allégations non prouvées, alors notre démocratie est en danger. » Et la plus haute juridiction du pays, la Cour suprême, a refusé, dans ce que le New York Times a qualifié de « camouflet extraordinaire », d’intervenir dans l’appel formé par l’administration contre la décision d’une juridiction inférieure qui interdisait toute intervention fédérale dans le dépouillement des bulletins en Californie.
Naomi Schalit, responsable de la rubrique politique et affaires juridiques de The Conversation (édition américaine), s’est entretenue le jour du scrutin avec John Jones, président du Dickinson College (un établissement universitaire privé de Pennsylvanie, NdT), ancien juge fédéral, à propos des actions de l’administration Trump et de la façon dont les juges les perçoivent.
Que constatez-vous dans toutes ces affaires ?
Le point commun à toutes les affaires tranchées à l’approche de l’élection, c’est la réticence des tribunaux à intervenir une fois le vote commencé. Et je pense que leur point de vue est clairement influencé par le nombre élevé de votes anticipés, exprimés soit en personne avant le jour du scrutin, soit par correspondance. Il ne fait aucun doute que, du point de vue du vote, nous sommes déjà au cœur de cette élection depuis un certain temps, et les tribunaux ne veulent tout simplement pas entraver ni perturber ce processus.
Les décisions des tribunaux ne disent pas seulement qu’ils ne veulent pas s’en mêler. Elles disent aussi au ministère de la Justice (Department of Justice, ou DOJ, NdT) : « Vous ne devriez pas non plus jouer un rôle ici. »
C’est exact. Et, bien sûr, cela renvoie à ce que j’ai déjà dit, à savoir que l’article 1, section 4, de la Constitution donne aux États le pouvoir de réglementer les élections. Le Congrès dispose d’une certaine latitude pour légiférer sur les questions relatives aux élections nationales, mais la section 4 ne prévoit, et c’est notable, aucun rôle pour le pouvoir exécutif.
Toutes les décisions partagent cette approche. Mais si l’on examine les affaires une à une, même en admettant que l’administration parvienne par exemple à faire valoir son allégation selon laquelle il y aurait 20 000 bulletins suspects en Californie, et qu’elle ait un intérêt à agir sur ces bulletins, l’élection est tout simplement trop proche. Il existe ce qu’on appelle le principe Purcell (du nom de l’arrêt Purcell v. Gonzalez de 2006, NdT), fondé sur un précédent de la Cour suprême, selon lequel les tribunaux fédéraux ne doivent pas, en règle générale, s’immiscer dans des contentieux électoraux à un moment trop proche de la tenue du scrutin.
Que vous dit la série de revers essuyés par l’administration dans ces affaires sur la direction du ministère de la Justice ?
Je crois que le ministère de la Justice a complètement perdu de vue sa mission. Rappelez-vous qu’en 2016, très peu de temps avant l’élection présidentielle, James Comey, alors directeur du FBI (la police fédérale, qui relève du ministère de la Justice, NdT), avait révélé l’enquête sur les courriels de la candidate Hillary Clinton.
Cela avait été perçu comme un énorme manquement au protocole de la part du ministère de la Justice. Et voyez où nous en sommes aujourd’hui : il est désormais devenu normal que le ministère de la Justice agisse si près d’une élection.
Aujourd’hui même, par exemple, nous savons que des lettres de mise en cause ont été envoyées par le ministère de la Justice (target letters, qui informent une personne qu’elle est visée par une enquête pénale, NdT) à de nombreuses personnes qui auraient été impliquées dans l’affaire de l’Alaska, qui a fait figurer sur le bulletin de vote un second candidat nommé Dan Sullivan (homonyme du sénateur républicain sortant, opposé à la démocrate Mary Peltola, NdT). Un millier environ d’observateurs électoraux ont été dépêchés dans les bureaux de vote par le ministère de la Justice : ce sont des chiffres sans précédent.
Il y a eu ensuite les poursuites engagées par le ministère de la Justice à l’approche de l’élection. C’était un terrain interdit pour le DOJ avant ce cycle électoral, et c’est désormais devenu la routine.
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C’était un « terrain interdit » parce que l’idée était que, contrairement à la plupart des autres agences de l’exécutif, le DOJ jouissait d’une sorte de statut sacré, apolitique ?
L’idée centrale, je crois, c’est que le ministère de la Justice ne voudrait pas faire pencher la balance et peser sur une élection, en particulier si une enquête est annoncée et n’est pas close.
Révéler une enquête, ou des enquêtes, comme ils l’ont fait désormais dans plusieurs affaires, signifie que certains y verront le signe qu’une infraction pénale a été commise, alors que ce n’est évidemment peut-être pas du tout le cas. C’est, à mes yeux, une nouvelle instrumentalisation du ministère de la Justice, que je trouve inadmissible.
Et vu la maladresse de ses initiatives, il s’agit clairement de la direction du ministère de la Justice qui se plie aux volontés du président des États-Unis, même lorsqu’il n’existe aucun fondement juridique solide pour agir. Une grande partie de tout cela a été menée de façon très peu professionnelle et met à rude épreuve à la fois la réputation et la crédibilité du ministère de la Justice et des avocats qu’il envoie devant les juges fédéraux.
Vu le nombre de décisions de justice déclarant les positions de l’administration contraires à la Constitution, la direction du DOJ s’expose-t-elle, si les démocrates obtiennent la majorité à la Chambre des représentants, à une procédure de destitution pour avoir manqué à son serment, qui l’oblige à soutenir et à défendre la Constitution des États-Unis ?
Je ne sais pas si les choses iront jusqu’au point où la destitution serait envisagée comme remède, même si l’on pourrait sans doute le soutenir. Mais en admettant, par exemple, que le Parti démocrate prenne le contrôle au moins de la Chambre, je vois très bien tout cela faire l’objet d’enquêtes approfondies pour savoir qui a ordonné quoi, et quand. Et des personnes seront citées à comparaître et devront répondre sous serment à des questions auxquelles il pourrait leur être difficile de répondre.
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Qu’est-ce que cela représente, pour ces juges, de faire face à ce déluge d’affaires d’une telle ampleur et aux conséquences si lourdes ?
En général, les juges savent travailler sous pression ; je l’ai fait de nombreuses fois. Un juge fédéral est armé pour cela. Ce qui freine vraiment le système aujourd’hui, c’est l’absence de présomption de régularité (le principe selon lequel les juges présument que l’administration agit de bonne foi et conformément au droit, NdT) à laquelle les juges sont confrontés. Des avocats ne disent pas la vérité lorsque les juges les interrogent directement. C’est vraiment une évolution stupéfiante.
Les avocats du gouvernement ne plaident pas selon les normes professionnelles qui faisaient autrefois la marque du ministère. Le système est considérablement ralenti lorsque des juges entendent des avocats leur affirmer des choses tout simplement invraisemblables. Et ils font aussi preuve d’une mauvaise foi délibérée.
Il faut alors faire ce que font désormais certains juges : recouper les éléments et rendre des ordonnances dans lesquelles ils exposent explicitement ce qui les préoccupe. C’est comme mâcher le travail des avocats, ce que les juges n’aiment vraiment pas faire. Ils attendent un plus grand professionnalisme.
Quand on plaide devant les tribunaux fédéraux, on doit donner le meilleur de soi-même, en permanence. On joue en première division. Au lieu de cela, je vois des joueurs de deuxième division promus avocats plaidant pour le gouvernement, et cela fait mauvais effet, et c’est de pire en pire.
John E. Jones III ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.11.2026 à 09:06
Andrew Gawthorpe, Lecturer in History and International Studies, Leiden University
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les républicains de Donald Trump ont subi aux midterms ce qui ressemble à leur pire défaite depuis cinquante ans.
Les démocrates l’emportent jusque dans des bastions républicains comme le Texas, où aucun des leurs n’avait été élu sénateur depuis 1988.
Privé de marge de manœuvre en politique intérieure, Trump pourrait se montrer plus actif et plus imprévisible sur la scène internationale.
Le Parti républicain de Donald Trump a essuyé un désaveu cinglant lors des élections de mi-mandat aux États-Unis (organisées le 3 novembre, elles renouvellent toute la Chambre des représentants et un tiers du Sénat, NdT). Les républicains avaient abordé la soirée en espérant que les sondages se trompent et qu’ils puissent au moins conserver le contrôle du Sénat. Mais à minuit, heure de Washington, le GOP (le « Grand Old Party », surnom du Parti républicain, NdT) se retrouvait face à ce qui ressemblait à sa pire défaite depuis cinquante ans.
Les pertes républicaines ne se sont pas limitées au type de circonscriptions disputées, susceptibles de basculer d’un camp à l’autre, qui inquiètent habituellement les partis lors des soirées électorales. L’ampleur des pertes a été stupéfiante. Ils ont perdu des sièges au Sénat dans des États solidement républicains comme le Texas et la Caroline du Sud. Ils ont perdu des circonscriptions qu’ils avaient redécoupées à leur avantage (une pratique appelée gerrymandering, NdT) et où ils étaient censés être imbattables. Ils ont perdu des sièges que même les analystes les plus fins jugeaient sûrs.
Pourquoi ? Depuis des mois, les enquêtes d’opinion montrent que les électeurs en ont assez de la vie chère, de la guerre en Iran et de ce que l’on qualifie de plus en plus de corruption de l’administration Trump. Un président élu de justesse sur la promesse d’une gestion économique solide a au contraire passé deux ans à mettre en œuvre un programme idéologique extrême, que seule une minorité d’Américains soutient. Il n’a pas tenu compte de ce que disaient les électeurs, et ceux-ci viennent de rendre un verdict sévère.
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Mais ces résultats ont des implications qui vont au-delà de la seule fin du mandat de Trump. Ils rompent avec certaines des tendances qui structurent la vie politique américaine depuis des décennies. Les démocrates l’emportent soudain dans des territoires où on les disait hors jeu depuis une génération. Soudain, la carte politique américaine a un tout autre visage.
Prenez le Texas. La dernière fois qu’un démocrate y avait été élu sénateur, c’était en 1988. Les démocrates n’y ont plus remporté d’élection présidentielle depuis Jimmy Carter (président de 1977 à 1981, NdT) en 1976. Pourtant, la nuit dernière, le démocrate James Talarico (élu à la Chambre des représentants du Texas, il affrontait le procureur général républicain de l’État, Ken Paxton, NdT) a remporté une victoire nette. Si les élections au Texas deviennent durablement disputées, il sera beaucoup plus difficile pour les républicains de remporter la présidence à l’avenir.
Le Parti républicain va désormais regarder avec inquiétude vers l’élection de 2028. Pour la première fois depuis 2016, un véritable débat va sans doute s’ouvrir en son sein sur l’opportunité de tourner la page du nationalisme agressif et de l’intolérance du mouvement « Make America Great Again » de Trump. Les démocrates, de leur côté, doivent se demander comment tirer parti de leurs victoires.
Mais pour le reste du monde, le changement pourrait ne pas venir aussi vite. Bien que son parti ait subi ce revers électoral, Trump reste président jusqu’en 2028. Et parce que le Congrès, malgré son rôle constitutionnel dans la déclaration de guerre et la ratification des traités, a tendance à moins s’impliquer en politique étrangère, le président peut encore faire beaucoup avec ce pouvoir.
De fait, les présidents américains dont le parti subit une contre-performance aux élections de mi-mandat deviennent souvent plus actifs en politique étrangère qu’auparavant. La possibilité de faire adopter un programme intérieur ambitieux leur échappant largement, ils ont davantage de temps pour réfléchir aux relations de l’Amérique avec le reste du monde. Il en ira probablement de même pour Trump.
La fin des élections de mi-mandat signifie aussi que Trump n’a plus à se montrer aussi prudent quant aux conséquences politiques de ses actes. À l’approche du scrutin, le président avait renoncé à une confrontation militaire majeure avec l’Iran et cherché une trêve dans ses guerres commerciales. Désormais libéré de ces contraintes politiques, il pourrait devenir plus imprévisible et plus erratique.
Le Congrès ne serait pas totalement impuissant pour l’arrêter, du moins en théorie. Mais la plupart des mesures qu’il peut prendre, comme couper le financement de la guerre contre l’Iran ou reprendre au président le pouvoir en matière de droits de douane, exigent dans les deux chambres des majorités que les démocrates n’auront probablement pas, malgré leurs victoires impressionnantes.
Il leur faudrait une majorité des deux tiers pour passer outre le veto présidentiel, quasi certain, opposé à toute loi visant à obtenir ces résultats. La question clé est donc de savoir si cette déroute électorale a été suffisamment sévère pour pousser certains élus républicains du Congrès à se joindre sérieusement aux démocrates pour contenir Trump.
Ce que les démocrates pourront assurément faire, c’est lancer toutes sortes d’enquêtes sur la conduite de l’administration Trump et de certains de ses responsables. Leurs efforts porteront probablement sur la guerre contre l’Iran, les relations financières personnelles de Trump avec des dirigeants étrangers et la gestion du Pentagone par le secrétaire à la Défense (l’équivalent du ministre des Armées, NdT) Pete Hegseth.
Hegseth pourrait d’ailleurs être l’une des premières victimes de ces efforts : certains spéculent qu’il démissionnera ou sera limogé plutôt que de s’exposer à une éventuelle procédure de destitution (impeachment, NdT).
Mais, en fin de compte, un changement de cap de la politique étrangère américaine dépend des décisions de Trump lui-même. Un renouvellement de ses conseillers, ou du Congrès, ne peut avoir qu’une influence limitée sur un président qui ne s’est jamais plié de bon gré à la moindre contrainte.
Le monde doit se préparer à l’éventualité qu’un Trump politiquement blessé et en colère décide désormais de déverser ses frustrations sur la scène internationale.
Andrew Gawthorpe est chercheur associé au Foreign Policy Centre, à Londres.