30.07.2026 à 15:16
Quentin Grislain, Chercheur en géographie politique, Cirad

Et si la caméra était bien plus qu’un moyen de présenter des résultats scientifiques ? En réalisant un documentaire auprès d’agriculteurs des Hautes Terres de Madagascar, le chercheur Quentin Grislain, a découvert que sa caméra influençait aussi son enquête. Elle a fait émerger des échanges inattendus et transformé son rapport au terrain.
Dans les sciences sociales, le terrain se raconte le plus souvent par l’écriture. La réalisation d’un documentaire auprès d’agriculteurs dans les Hautes Terres de Madagascar m’a amené à reconsidérer ce postulat.
En effet, certaines dimensions de l’expérience vécue se laissent difficilement saisir par le texte. J’ai constaté que la caméra ne se contentait pas de rendre visibles les pratiques agricoles, les évolutions du paysage et les savoirs paysans : elle transformait aussi la manière d’enquêter, de dialoguer avec les personnes rencontrées et, plus tard, de restituer les résultats de la recherche.
Bien plus qu’un simple support de diffusion scientifique, le film est ainsi devenu un véritable outil de production et de circulation des connaissances qui a ouvert un espace inédit de dialogue entre chercheurs et habitants.
À l’origine, rien ne prédestinait cette enquête à devenir un documentaire. Mon travail portait sur les transformations des territoires ruraux dans une commune des Hautes Terres malgaches. Comme de nombreux chercheurs en sciences sociales, je menais des observations de terrain et des entretiens approfondis avec les habitants.
Mais au fil des semaines, une évidence s’est imposée. Les récits recueillis étaient indissociables des paysages dans lesquels ils s’inscrivaient. Les agriculteurs commentaient l’évolution des collines cultivées, montraient les parcelles héritées de leurs parents ou expliquaient les difficultés d’accès à l’eau directement au milieu des rizières. Certaines réalités semblaient difficiles à restituer à travers une écriture académique. Le projet de documentaire est né de cette volonté de montrer le terrain afin de mieux le comprendre.
Le documentaire a été réalisé sans financement spécifique, avec un équipement léger et une équipe réduite à trois personnes : le chercheur, sa compagne et une traductrice-interprète.
Réalisé en 2024, le tournage s’est déroulé dans une commune rurale enclavée, dépourvue d’accès à l’électricité. Chaque jour, il a fallu composer avec l’autonomie limitée des batteries et s’assurer du stockage des images. Mais ces contraintes ont fini par avoir un effet inattendu. En restant discret et peu intrusif, le dispositif de captation s’est intégré plus facilement au quotidien des habitants. La caméra a progressivement cessé d’être un objet étranger pour devenir un outil à part entière de l’enquête de terrain.
L’un des principaux intérêts du documentaire réside dans sa capacité à saisir des dimensions du réel, que la seule écriture peine à retranscrire.
Les paysages agricoles, par exemple, occupent une place centrale dans la compréhension des dynamiques rurales. Une image permet de percevoir immédiatement l’organisation des parcelles, les systèmes d’irrigation ou l’extension des cultures sur les versants. Là où plusieurs pages seraient parfois nécessaires pour décrire un territoire, quelques secondes de film donnent accès à une compréhension sensible de l’espace.
La caméra permet également de documenter les gestes. Le travail du sol, l’entretien des canaux d’irrigation ou les pratiques quotidiennes des familles agricoles s’expriment à travers des savoir-faire et des interactions avec l’environnement. Le film rend visibles ces dimensions souvent absentes des publications scientifiques classiques.
L’entretien filmé capte, en outre, davantage que des mots. Il enregistre les silences, les hésitations, les regards ou les émotions. La parole apparaît alors incarnée, replacée dans le contexte matériel et social qui lui donne sens.
Deux ans après le tournage, en juin 2026, le documentaire a été projeté dans la commune où il avait été réalisé.
La projection a réuni plusieurs dizaines d’habitants venus découvrir leur territoire, leurs voisins et parfois eux-mêmes sur grand écran. Certaines séquences ont suscité des réactions immédiates. Les vues aériennes du village ont provoqué l’étonnement, tandis que l’apparition de lieux familiers ou de figures locales a déclenché sourires et commentaires.
Surtout, les spectateurs ont largement reconnu les situations décrites dans le film. Les témoignages consacrés aux difficultés d’accès à l’eau, aux transformations du paysage ou aux contraintes foncières ont été spontanément validés par de nombreuses personnes présentes. Ce moment a nourri une discussion animée des résultats de la recherche, rarement possible à travers les supports académiques.
La projection n’a pas été qu’un exercice de validation. Elle a aussi donné lieu à des critiques, des compléments et de nouvelles interrogations.
Plusieurs habitants ont estimé que le film insistait davantage sur les difficultés rencontrées que sur les solutions développées localement. D’autres ont évoqué des problèmes peu abordés dans le documentaire, comme l’augmentation du coût des intrants agricoles ou les difficultés d’accès au financement.
Ces échanges ont produit de nouvelles informations et permis de réinterroger certaines interprétations effectuées lors du montage. En ce sens, la projection a prolongé l’enquête au lieu d’y mettre un terme.
Cette expérience rappelle que le documentaire peut occuper une place singulière entre recherche et espace public. Parce qu’il est accessible à des publics variés, il facilite la circulation des savoirs au-delà du monde académique. Les habitants ne sont plus seulement des personnes enquêtées : ils deviennent aussi spectateurs, critiques et parfois coproducteurs du sens donné aux résultats.
Cette dynamique de circulation dépasse le cadre de la projection locale. Au-delà des échanges immédiats suscités par le visionnage, une attente forte s’est exprimée autour de la diffusion future du film. Pour plusieurs participants, le documentaire ne devrait pas seulement être vu localement. Ils souhaitent qu’il soit diffusé auprès des décideurs politiques — notamment des ministères et services déconcentrés de l’État — afin de mettre en lumière des réalités qu’ils jugent largement méconnues de ceux qui élaborent les politiques de développement agricole.
À l’heure où les chercheurs sont de plus en plus invités à dialoguer avec la société, le documentaire apparaît comme un outil précieux. Non pas pour remplacer l’écriture scientifique, mais pour la compléter en ouvrant de nouveaux espaces de rencontre et de partage des connaissances.
Quentin Grislain est accueilli au FOFIFA (Centre national de la recherche appliquée au développement rural) à Madagascar. Il a bénéficié d’un financement de l’initiative DeSIRA DINAAMICC (UE) pour mener une recherche sur l’évolution de l’occupation territoriale, qui a servi de base à cet article.
30.07.2026 à 15:16
Olivier Bargain, Professeur, Directeur du magistère de sciences économiques, Université de Bordeaux
Les critiques d’une science économique hors sol et technocratique méritent d’être entendues, mais elles ignorent souvent la transformation profonde de la discipline. Devenue largement empirique, celle-ci mobilise l’identification causale pour analyser les politiques publiques et les comportements, tandis que ses approches normatives interrogent les choix éthiques qui fondent nos décisions collectives. Encore faut-il la critiquer pour ce qu’elle est devenue, et non pour ce qu’elle a été.
Dans une récente tribune, Gaspard Kœnig reproche aux (micro)économistes de se comporter « comme s’ils pratiquaient une science exacte », d’énoncer des conclusions « bien connues » et de s’être « déconnectés de toute réflexion éthique ». Si la charge séduit, c’est en partie parce qu’elle flatte une méfiance diffuse envers l’expertise et l’abstraction mathématique. Mais elle repose en partie sur une représentation dépassée de l’économie contemporaine, tout en invitant à reformuler les bonnes critiques.
Depuis trente ans, la discipline s’est profondément transformée. L’attention s’est déplacée des grands modèles à vocation universelle vers l’identification rigoureuse des effets causaux. La science économique est ainsi devenue largement empirique : il s’agit désormais moins de construire une explication générale que de déterminer les effets d’un phénomène donné, comme une pandémie ou un choc climatique, ou d’une politique publique, qu’il s’agisse d’une réforme fiscale, d’une politique éducative ou d’un programme d’aide à l’emploi.
Les effets étudiés ne se limitent plus aux comportements traditionnellement qualifiés d’« économiques », tels que l’investissement, la consommation ou l’emploi. Ils concernent aussi la santé, les performances scolaires, les comportements environnementaux, le bien-être ou encore la confiance. Cette extension à des questions sociétales plus larges, et les empiètements qu’elle peut entraîner sur le terrain des autres sciences sociales suscitent parfois des réticences. Elle traduit pourtant une ambition féconde : mobiliser les outils de l’inférence causale dans des domaines toujours plus nombreux.
On entend parfois que la recherche économique ne ferait que confirmer des évidences. C’est souvent l’inverse. Par exemple, une expérimentation randomisée menée au Kenya par Esther Duflo et ses coauteurs montre que regrouper les élèves par niveau, pratique souvent soupçonnée d’accroître les inégalités, améliore en réalité les résultats des élèves les plus faibles autant que ceux des plus forts.
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Et même lorsqu’un résultat paraît conforme à l’intuition, l’enjeu n’est pas seulement d’en connaître le signe. Il faut mesurer sa taille, son hétérogénéité (quelles sous-populations réagissent le plus à telle mesure ?), ses effets secondaires, etc. Notamment, mesurer la taille relative d’un effet par rapport à celle du dispositif mis en place permet d’anticiper l’ampleur des effets futurs en cas de réforme et de conseiller ainsi le décideur public dans la phase de conception des réformes.
Comme toute science empirique, il ne s’agit évidemment pas d’une science « exacte ». Les comportements humains sont hétérogènes, les anticipations changent les résultats, les données sont imparfaites. Ces limites structurent justement les méthodes empiriques modernes. Les intervalles de confiance, les tests de robustesse ou les analyses de sensibilité ne produisent pas une illusion de certitude ; ils reconnaissent explicitement les limites de nos connaissances. Donner un intervalle de confiance à un décideur public, ce n’est pas affaiblir le message : c’est indiquer honnêtement le degré d’incertitude autour d’un résultat.
Les économistes améliorent aussi leurs outils, à la fois en termes de justesse et de précision. En particulier, les expériences randomisées offrent des résultats plus justes que les vieilles méthodes économétriques tout en reposant sur un principe simple – comparer un groupe traité et un groupe de contrôle – et sur des hypothèses d’identification clairement énoncées et généralement vérifiables. Les données administratives, de leur côté, réduisent les erreurs de mesure et, parce qu’elles portent souvent sur de très grands échantillons, permettent d’estimer plus précisément des effets moyens (loi des grands nombres).
Les vraies critiques que l’on pourrait faire aux sciences économiques modernes sont d’une autre nature. La première concerne la hiérarchie des sujets. Les grandes revues d’économie valorisent fortement la qualité de l’identification causale, parfois plus que l’importance sociale de la question. Un article étroit, mais doté d’une démonstration impeccable, est généralement préféré à un article sur le chômage ou la pauvreté jugé moins convaincant causalement. Poussée à l’extrême, cette tendance a donné naissance au style « Freakonomics », qui trahit le goût de certains économistes pour des analyses exotiques ou surprenantes, parfois au prix d’un éloignement des enjeux socialement les plus importants. Ce type de biais, combiné à la pression intense exercée sur les chercheurs pour publier dans les meilleures revues, peut conduire les doctorants à privilégier des stratégies expérimentales ou quasi expérimentales offrant une identification causale convaincante, au détriment de la pertinence de la question posée et de son utilité sociale.
On pourrait croire que les recherches portant directement sur les politiques publiques échappent à ces critiques. Un second problème peut néanmoins se poser. Si les évaluations (quasi-)expérimentales ont beaucoup apporté, notamment en économie du développement, elles tendent à privilégier les questions qui se prêtent à une identification causale convaincante, souvent au moyen d’essais randomisés. Incitations scolaires, programmes de vaccination ou dispositifs de protection sociale : les politiques ainsi étudiées sont importantes. Mais certains facteurs plus macroéconomiques ou structurels, comme la fiscalité, les institutions ou le commerce international, sont plus difficiles à analyser selon ces critères, notamment faute de pouvoir construire un groupe de comparaison crédible. Une hiérarchie implicite peut alors s’installer entre les questions de recherche, non selon leur poids explicatif ou leur importance sociale, mais selon leur compatibilité avec une stratégie d’identification causale. Les travaux récents tendent à corriger en partie ce déséquilibre, en étendant l’analyse causale à des phénomènes plus structurels, en intégrant les effets d’équilibre général ou en combinant différentes approches. La forte centralité accordée aux essais « randomisés » demeure néanmoins.
La troisième critique porte sur le contexte. Devenus experts de méthodes (quasi) expérimentales robustes, les économistes peuvent les appliquer à des domaines qu’ils connaissent imparfaitement. Ils peuvent identifier assez correctement l’effet causal d’un dispositif tout en ignorant les institutions et normes sociales qui conditionnent cet effet. Cela peut conduire à surestimer la généralité d’un résultat. La réplication devient alors un passage obligé, car on ne sait pas toujours si un effet observé dans un environnement donné se reproduira ailleurs. Parallèle aux efforts de réplication, un meilleur dialogue avec les autres sciences sociales devrait s’engager et permettre de mieux interpréter et comprendre les mécanismes sous-jacents et le rôle du contexte social et institutionnel.
Il faut toutefois noter que beaucoup de travaux modernes, notamment en économie du développement, partent désormais d’entretiens avec les acteurs de terrain et les personnes potentiellement concernées par le programme étudié. Cette phase qualitative fournit beaucoup d’information sur le contexte. De plus, en ce qui concerne les politiques publiques nationales, plusieurs centres d’évaluation tentent de métisser les outils économiques avec ceux d’autres disciplines. À côté des centres classiques comme l’Institut des Politiques publiques, le centre PRISM de l’Université de Bordeaux croise économie, psychologie et santé publique, tandis que le LIEPP de Sciences Po Paris mobilise la sociologie et les sciences politiques.
Reste la critique éthique. Si Gaspard Kœnig a raison de rappeler que l’économie ne peut se réduire au calcul technique, il est cependant inexact de dire qu’elle serait déconnectée de toute réflexion morale. L’économie n’a jamais cessé de dialoguer avec la philosophie, comme le rappelle l’influence majeure de John Rawls.
Une branche entière, l’économie normative, consiste à expliciter les principes éthiques qui sous-tendent les choix collectifs et les critères d’évaluation sociale. Les travaux d’Amartya Sen, John Roemer ou Marc Fleurbaey montrent que la formalisation mathématique peut prolonger la réflexion morale. L’économie normative part d’axiomes simples qui traduisent des exigences morales élémentaires – efficacité parétienne, priorité aux plus défavorisés, compensation des circonstances subies, responsabilité individuelle – puis examine quels critères d’évaluation sociale sont compatibles avec ces exigences. Elle ne prétend pas découvrir scientifiquement ce qui est juste. Elle rend explicites les arbitrages éthiques qui restent souvent implicites dans le débat public.
Dans ce domaine, le vrai problème est plutôt que l’approche normative est devenue moins visible au sein de la discipline économique. Pour faire carrière, il est difficile de se spécialiser en économie axiomatique. Les revues spécialisées sont peu nombreuses (on peut citer Social Choice and Welfare). Il existe pourtant un champ où ces considérations restent très présentes et donnent lieu à des applications empiriques concrètes : l’économie de la santé. En effet, évaluer une politique sanitaire ou le degré d’inégalité d’accès aux soins nécessite d’expliciter les dimensions normatives des calculs coût-bénéfice ou les critères de justice mobilisés, par exemple le rôle de la responsabilité individuelle (effort) par rapport à celui des circonstances (chance).
En somme, la critique de Kœnig trouve un écho, mais pas exactement là où il le situe. Le problème n’est pas que l’économie produise nécessairement des réponses triviales ni qu’elle prétende être devenue une science exacte. Ses outils modernes sont au contraire extrêmement utiles pour mesurer les effets des politiques publiques et améliorer leur conception.
La difficulté tient plutôt à la hiérarchie des questions qu’instaure parfois la discipline. La recherche économique tend à privilégier les objets qui se prêtent à une identification causale convaincante, quitte à reléguer au second plan des enjeux socialement cruciaux ou des facteurs explicatifs plus structurels. À cela s’ajoute la marginalisation relative des approches normatives, qui peut laisser croire que l’accumulation de résultats empiriques suffit à orienter la décision publique.
Remédier à ces déséquilibres suppose de mieux articuler les différentes approches de la discipline : identification causale, analyse des mécanismes, économie du bien-être et explicitation des choix normatifs. C’est à cette condition que l’économie pourra continuer à contribuer utilement au bien commun.
Olivier Bargain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.07.2026 à 15:15
Geoffrey Mollé, Chercheur en géographie urbaine, IMT Mines Alès – Institut Mines-Télécom
L’ESSENTIEL
Dans les principales zones urbaines françaises, les logements se vendent d’autant plus cher que l’on monte dans les étages : plus de lumière, plus de vue, moins de vis-à-vis.
Ces hauts étages sont pourtant les plus vulnérables à la chaleur en période de canicule, selon une enquête geographique récente.
Les habitants des étages élevés des « immeubles de belle hauteur », souvent des résidences de standing, ont acheté leur appartement à prix d’or, ce qui ne les empêche pas d’être désemparés face aux canicules.
Alors que la France connaît déjà son quatrième épisode caniculaire – et a connu cet été 2026 le plus intense jamais enregistré – le débat public s’est tout naturellement focalisé sur les « bouilloires-thermiques », mot-valise qui combine le défaut d’isolation thermique des logements et la vulnérabilité aiguë aux fortes chaleurs de leurs habitants.
Une récente étude de la Fondation pour le Logement montre que les quartiers populaires cumulent ces situations délétères. Les habitants des chambres de bonne, sous les toits en Zinc de Paris, sont particulièrement exposés.
Ce cadrage de l’habitabilité des milieux urbains en période de forte chaleur laisse toutefois dans l’ombre la question de la hauteur des logements, et pas seulement du dernier étage. Car en France, l’habitat urbain continue de se verticaliser.
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Depuis 2014, les 30 premières unités urbaines (ce qui correspond aux 30 principales agglomérations du pays) accueillent de plus en plus d’immeubles résidentiels de quinze ou seize étages (96 livrés, 88 en chantier ou en instruction à fin 2022). Ces tours « nouvelle génération », parfois appelées « immeubles de belle hauteur » pour ne pas utiliser le mot « tour », s’adressent à des ménages aisés.
Elles vendent précisément ce que les canicules rendent insoutenable : une ouverture paysagère, une exposition atmosphérique à l’air extérieur des métropoles. Or mon enquête dans les tours des agglomérations lyonnaise, stéphanoise et grenobloise montre que dans le neuf, les logements les plus chers, les plus hauts, sont parfois les plus invivables l’été.
En France, le prix de l’immobilier grimpe avec l’étage. Selon une étude du portail MeilleursAgents, un appartement au dernier étage d’un immeuble avec ascenseur se vend 15 % plus cher qu’un rez-de-chaussée en province, 19 % à Paris. Les rares travaux sur le gradient vertical des prix du logement confirment l’existence d’une « prime d’étage » positive, à laquelle s’ajoute celle de l’orientation. À Shanghai, un logement exposé sud vaut en moyenne 14 % de plus.
Ces primes rémunèrent un accès à la lumière, à la vue dégagée, à l’air, au calme supposé des sommets urbains. Les promoteurs des nouvelles tours en ont fait leur argument central : « Prenez de la hauteur, vous verrez la différence », promettait un programme parisien.
Cette hiérarchie est aussi sociale : dans les immeubles neufs, les premiers étages accueillent les logements dits « abordables », les derniers d’onéreux duplex. « Il y a vraiment une fracture sociale à la verticale », résume une chargée de mission habitat de la métropole de Lyon.
Résultat, depuis 2018, plus aucun projet de tour recensé n’intègre durablement de logement social.
Entre 2019 et 2021, j’ai mené 70 entretiens dans une quinzaine de tours de l’agglomération lyonnaise, anciennes et récentes, sociales et de standing, complétés par des entretiens à Saint-Étienne et à Grenoble.
En haut des tours neuves, la déconvenue thermique a tout de suite été un sujet de discussion.
« On est cuits. Là où on était, on avait un rafraichissement par le sol, là on n’a rien du tout et moi j’ai du 30/33 °C en étant beaucoup plus proche du soleil », raconte Marie-France, 65 ans, depuis son logement au seizième étage acheté 875 000 euros dans une tour livrée en 2019 à Lyon-Confluence.
Deux étages plus bas, un autre retraité décrit :
« un appartement invivable l’été » ; « quand vous avez des canicules, la chaleur ne s’évacue plus parce qu’elle est bien isolée, et vous dormez dans des chambres à 32 °C ».
Le point décisif est que ces logements ne sont pas des passoires. Ce sont des produits neufs conformes aux réglementations (RE2020).
Leur surchauffe n’est pas un défaut de fabrication et découle même de ce qui fait leur prix. Les étages élevés bénéficient également d’un ensoleillement « optimal », sans ombre portée. L’absence de vis-à-vis, n’est donc pas seulement une forme de tranquillité vis-à-vis du voisinage : c’est aussi l’absence de masque au rayonnement du soleil et une plus grande distance avec les arbres rafraichissants au sol.
L’isolation haute performance, enfin, qui permet de se couper du bruit du boulevard urbain, retient la chaleur la nuit. Et ouvrir la fenêtre pour aérer, lorsque la vitesse du vent le permet, fait entrer ce que la hauteur n’enraye pas, comme le bruit qui monte.
« Ou je veux le bruit, ou je veux la vue », résume Marie-France. Il faudrait désormais compléter : « ou la chaleur, le bruit, le vent, ou la vue ».
Pourtant, rien de nouveau sous le soleil. En 1957, un inspecteur général de la santé décrivait déjà les étages élevés des grands ensembles comme « de véritables fournaises l’été ». Le problème était connu, mais la vue semble avoir gagné en valeur immobilière avec le renforcement des politiques de densification urbaine.
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Dans la même résidence que Marie-France, Ophélie, 34 ans, institutrice, occupe un premier étage ombragé donnant sur le jardin en cœur d’îlot. Elle ironise :
« Ah ben on peut pas avoir un logement lumineux et être au frais ! »
Mais la hiérarchie verticale des étages commence à perdre de son effet graduel.
Le couple du quatorzième me dit louer un studio à la montagne « dès que la canicule arrive sur le bulletin météo » et envisagerait même de « faire machine arrière » en déménageant, deux réflexes (la fuite vers une résidence secondaire à l’océan ou à la montagne et/ou un déménagement pur et simple) corroborés par une récente étude de Leboncoin sur l’inconfort thermique.
Pourtant, le marché immobilier ne semble pas suivre l’épreuve des corps. En pleine canicule, les professionnels de l’immobilier constatent que les derniers étages et les expositions sud restent très valorisées.
Pire : les solutions techniques développées par le Cerema pour améliorer le confort d’été des logements collectifs, comme les volets roulants à lame orientable, sont « non préconisés dans les étages hauts et exposés au vent ».
Des recherches récentes suggèrent que les marchés finissent par apprendre. Aux États-Unis, le risque d’inondation non intégré aux prix représente 121 à 237 milliards de dollars de survalorisation immobilière ; face à la montée des eaux, les acheteurs ont fini par exiger une décote, mais la capitalisation d’un risque nouveau n’est « ni instantanée ni automatique ».
Il n’a fallu qu’une quinzaine d’années pour que les urbanistes marseillais revoient à la baisse la hauteur des immeubles sous les effets du mistral. Combien de canicules faudra-t-il encore pour que la vulnérabilité des étages élevés à la chaleur fasse l’objet d’enquêtes, de rapports et de mesures dédiés ?
À lire aussi : Écoles en surchauffe : un problème qui se joue avant tout à l’échelle des salles de classe
La variabilité de l’exposition à la chaleur en fonction de la hauteur est avérée. L’effet cheminée, par exemple, peut concentrer chaleur et polluants dans les étages supérieurs. L’épidémiologie a mis en évidence une surmortalité aux derniers étages lors de la canicule de 2003 à Paris.
Ces savoirs ne circulent pourtant pas jusqu’aux enquêtes de géographie sociale qui, depuis quelques années, prennent au sérieux la façon dont les citadins vivent la chaleur. Les enquêtes coordonnées par Guillaume Faburel dans le sud de la France et par Géraldine Molina dans la métropole nantaise montrent que les corps et les logements ne sont pas égaux devant les surchauffes urbaines. Mais ces travaux analysent avant tout l’effet du quartier, du type de bâti ou du profil du ménage, au détriment de l’étagement.
Or l’étagement fait la ville. Habiter en milieu urbain, c’est vivre à un certain endroit du mille-feuille vertical. En exagérant le trait, on pourrait dire que le cas des tours révèle la production, étage par étage, d’inégalités climatiques hautement différenciées selon les coordonnées tridimensionnelles de l’habitant et de son logement.
Cet aspect structurant de l’urbanité contemporaine vis-à-vis de la chaleur pourrait avoir des implications colossales puisqu’il mettrait potentiellement en défaut le renforcement des politiques de densification des métropoles actuellement à l’œuvre.
À lire aussi : Canicule et urbanisme : arrêtons de densifier nos villes !
Pour l’instant, cependant, pas de changement de cap significatif pour les politiques d’aménagement urbain. Les effets des phénomènes d’îlot de chaleur urbain continuent de s’intensifier et, avec eux, ceux de la dépendance croissante à la climatisation, qui commence à être intégrée par les prix du marché et les balcons des tours.
Cercle vicieux : sur un quartier lyonnais modélisé pendant la canicule de 2019, les climatiseurs de façade ont élevé la température de l’air d’environ 1,75 °C. La réponse individuelle repousse le problème vers le bas, vers la rue, vers les logements modestes des premiers niveaux, vers ceux qui n’ont pas payé la vue, et retarde le moment où il faudra le penser collectivement. Les habitants des tours font déjà rentrer l’étagement dans leurs arbitrages quotidiens. Et vous ?
Geoffrey Mollé a reçu une bourse doctorale de la Chaire "Habiter Ensemble la Ville de Demain" du LabEx Intelligence des Mondes Urbains pour réaliser ses recherches sur les tours résidentielles.
30.07.2026 à 15:15
Lylette Lacôte-Gabrysiak, Maître de conférences en sciences de l'information et de la communciation, Université de Lorraine

Les romans de la littérature dite « jeune adulte » comportent des caractéristiques communes, bien que la catégorie reste encore un peu floue sous certains aspects.
Née aux États-Unis, la littérature pour jeunes adultes est apparue en France au tournant des années 1980 avec la création de collections dédiées. Elle est vraiment devenue populaire avec l’émergence de la série Harry Potter, pourtant publiée en tant que roman jeunesse par les éditions Gallimard mais considérée assez largement par les professionnels du livre et les critiques comme des romans pour adolescents.
Ainsi, aux habituelles mentions d’un âge minimal indicatif (« pour les plus de 13 ans », « pour les plus de 15 ans ») sur les couvertures des livres et dans les outils professionnels, a pu parfois se substituer la mention « young adult » sans plus de précisions même si celle-ci était souvent considérée comme une sous-catégorie des romans jeunesse.
Depuis peu, la base de données des livres disponibles en France du Cercle de la librairie, Electre, mentionne, au niveau du public visé par une publication, la catégorie « Jeune adulte » au même niveau que la catégorie « Adulte » avec deux sous-catégories « pour les plus de 16 ans » et « pour les plus de 18 ans » mais ces ajouts sont récents et la position des éditeurs n’est pas totalement fixée. On peut penser que ce changement est dû aux polémiques liées à la dark romance et à son public souvent constitué de jeunes filles mineures jugées trop jeunes pour ces lectures inadaptées.
Pourtant, les livres incriminés sont parus dans des collections pour adulte où aucune mention d’âge n’est préconisée. Ils sont considérés outre-Atlantique comme faisant partie du « new adult » contenant des scènes de nature sexuelle explicite et visant des lectrices et de lecteurs majeurs – en France cette catégorie est très peu présente et c’est la « New Romance », marque déposée par Hugo Publishing, le principal éditeur du genre, qui s’y substitue.
Destinée, comme son nom l’indique, à un public de jeunes adultes, ce nouveau genre montre dès l’abord son ambiguïté : qu’est-ce qu’un jeune adulte ? Si la teneur des romans et l’absence de scènes de nature sexuelle explicite permettent de situer la cible visée par les éditeurs dès l’adolescence (elle-même indéfinie en termes d’âge), jusqu’à quel âge peut-on lire ces romans ? A priori, l’une des caractéristiques du genre est de pouvoir être lu, également, par des adultes plus si jeunes, ce qui a été le cas notamment des séries adaptées au cinéma comme Harry Potter mais aussi Hunger Games, Twilight et autres Divergente. Cette littérature fait souvent l’objet d’adaptations audiovisuelles, ce qui participe à son large succès.
Les romans de cette catégorie peuvent être aussi bien des romans d’amour (la romance a fait une entrée forte et remarquée dans le jeune adulte), de science-fiction ou de fantasy, des romans policiers ou d’apprentissage voire de la sick-lit (comme le célébrissime Nos étoiles contraires de John Green, dans lequel les deux héros, amoureux l’un de l’autre, sont atteints d’une maladie grave).
Malgré leur diversité de genre, ils ont des traits communs : les héros ont entre 10 et 20 ans, il y a beaucoup de personnages féminins (comme il y a beaucoup de lectrices et d’autrices dans le jeune adulte), la famille est absente ou peu présente. Le cadre peut être réaliste ou pas du tout (le héros peut avoir des pouvoirs, vivre dans un monde totalement imaginaire), l’histoire peut se dérouler dans le passé, le présent ou le futur (y compris dystopique où il s’agit de survivre sur une terre dévastée). Les références (musique, personnes connues, livres, expressions) renvoient à une culture jeune ou scolaire.
Dans l’histoire, on note la présence forte des premières fois (entrée au lycée ou à la fac, premières amitiés, amours, trahisons… ), la présence d’un obstacle à surmonter, la mise en avant du courage du héros et de ses valeurs. Le roman est écrit à la première ou à la troisième personne en focalisation interne (on entre dans la tête du personnage).
Il s’agit de plaire à des adolescents en pleine construction, attirés par des aventures qu’ils peuvent vivre par procuration et susceptibles de les aider à trouver leur voie et leur voix. Tout est fait pour permettre l’identification. On peut y voir une illustration d’une des modalités de l’effet-personnage théorisé par Vincent Jouve : le personnage est souvent perçu comme une personne et un prétexte pour vivre des expériences inédites.
Le style est assez simple, il y a beaucoup de dialogues, l’histoire est vive, prenante, parfois difficile (mais on peut aussi aimer pleurer en lisant une fiction), c’est avant tout une littérature d’aventure et, à ce titre, une littérature populaire. C’est peut-être la raison qui pousse des post-adolescents et des adultes plus mûrs à l’apprécier : non seulement il s’agit de littérature consentante – art d’agrément qui relève de l’artisanat et fleurit à l’écart de la critique, notamment des romans sentimentaux ou historiques, selon Dominique Viart – mais aussi d’histoires sans longues descriptions ou effets de style, ce qui peut être recherché par des lecteurs, et des lectrices, qui trouvent ces ouvrages particulièrement divertissants.
La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.
Lylette Lacôte-Gabrysiak ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.07.2026 à 10:41
Mathieu Pédrot, Maitre de conférences - Géosciences et Environnement, Université de Rennes
Francisco Cabello Hurtado, Maître de Conférences, Université de Rennes
Nolenn Kermeur, Docteure en Geochimie, Université de Rennes
Utiliser des plantes pour dépolluer les sols, c’est ce que propose la phytoremédiation. Cette aire de recherche est en pleine expansion alors que les inquiétudes liées aux métaux toxiques se multiplient. Mais un problème demeure : ces processus basés sur les plantes restent encore assez lent. Pour remédier à cela, une étude inédite aux résultats prometteurs a pu tester les capacités des laitues à absorber le cadmium en ajoutant des nanoparticules de magnétite pour accélérer la dépollution.
La contamination des sols par le cadmium constitue aujourd’hui un enjeu environnemental majeur. Issu notamment des activités industrielles et de l’utilisation d’engrais phosphatés en agriculture. Ce métal toxique peut s’accumuler dans les écosystèmes et perturber durablement leur fonctionnement.
Le cadmium est en effet un élément métallique ne présentant aucun rôle biologique, aucune fonction physiologique n’étant actuellement connue. Il se distingue ainsi par une toxicité élevée, même à faibles concentrations, affectant aussi bien les microorganismes que les plantes, les animaux et l’humain. Le cadmium peut également être bioaccumulé, c’est-à-dire s’accumuler dans les tissus d’un organisme, les processus d’absorption excédant les processus d’élimination.
Il peut aussi être transféré au sein de la chaîne alimentaire, ce qui soulève d’importantes préoccupations sanitaires et environnementales. Pour remédier à l’augmentation des concentrations en cadmium dans les sols, les scientifiques développent des approches innovantes, dont la phytoextraction, une technique qui utilise les plantes pour extraire les polluants du sol.
Ce procédé repose sur la capacité de certaines plantes à absorber les métaux présents dans le sol et à les accumuler dans leurs parties aériennes (tiges, feuilles, fleurs, fruits, etc.). Ces parties peuvent ensuite être récoltées, et ainsi extraire progressivement les polluants des sols.
Deux grandes stratégies sont utilisées en phytoremédiation. La première consiste à utiliser des plantes hyperaccumulatrices, capables de stocker des concentrations très élevées de métaux dans leurs tissus biologiques. Parmi les espèces les plus connues figurent le tabouret des bois (Noccaea caerulescens) pour le zinc et le cadmium, ou encore la fougère rubanée (Pteris vittata) pour l’arsenic.
Cette forte capacité d’accumulation permet de concentrer les contaminants dans une quantité relativement limitée de matière végétale, ce qui facilite la gestion des déchets issus de la dépollution et peut, dans certains cas, permettre la récupération et la réutilisation des métaux.
La seconde stratégie repose sur l’utilisation de plantes produisant une grande quantité de biomasse, comme certaines graminées, saules ou peupliers. Bien que ces espèces accumulent généralement moins de contaminants dans leurs tissus, leur forte production de matière végétale permet d’extraire des quantités significatives de polluants au fil du temps.
Dans les deux cas, la quantité totale de contaminants extraite dépend à la fois de la concentration accumulée dans les tissus végétaux et de la quantité de biomasse produite. Les plantes hyperaccumulatrices compensent leur faible production de biomasse par des concentrations élevées en contaminants, tandis que les plantes à forte biomasse compensent leurs concentrations plus faibles par une production végétale importante.
Cependant, ces deux approches présentent une limite commune : la dépollution reste généralement lente et nécessite souvent plusieurs années, voire plusieurs décennies, avant d’obtenir une réduction significative des concentrations dans les sols. L’efficacité de cette technique dépend également de la biodisponibilité des contaminants, c’est-à-dire de la fraction réellement accessible aux plantes.
En effet, un métal toxique peut être présent dans le sol sans pouvoir être absorbé par les racines. Plus un contaminant est biodisponible, plus il pourra être prélevé et accumulé dans les tissus végétaux. La biodisponibilité influence donc directement la concentration de contaminants pouvant être atteinte dans les plantes et, par conséquent, la vitesse de dépollution du milieu.
C’est dans ce contexte qu’interviennent les nanoparticules de magnétite (Fe3O4), des particules de fer de taille nanométrique capables d’interagir avec les métaux et de modifier leur comportement dans l’environnement. Naturellement présentes dans certains sols et sédiments, ces nanomagnétites sont également utilisées dans le domaine biomédical, notamment comme agent vecteur pour le transport ciblé de médicaments, en raison de leur faible toxicité et de leur bonne compatibilité avec les tissus biologiques. Nous avons voulu mettre en lumière le potentiel de ces nanoparticules de magnétite pour améliorer significativement les processus de phytoremédiation.
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Pour cela, nous avons cultivé des laitues (Lactuca sativa) dans des sols contaminés en cadmium, avec ou sans ajout de nanomagnétites. Nous avons choisi cette plante pour sa croissance rapide, associée à une forte production de biomasse aérienne. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une espèce végétale reconnue comme hyperaccumulatrice de cadmium.
Les résultats sont sans équivoque : la présence de nanomagnétites double la quantité de cadmium accumulée dans les feuilles de laitue ([Cd] >120 mg.kg-1 de masse sèche foliaire). Les concentrations atteignent ainsi des niveaux caractéristiques de plantes hyperaccumulatrices ([Cd] >100 mg.kg-1 de masse sèche foliaire).
Cela signifie que des espèces végétales courantes, comme la laitue, pourraient devenir des outils efficaces de dépollution lorsqu’elles sont associées à ces nanomagnétites. Il est important de souligner que cette approche s’inscrit dans une logique de dépollution, et non de production alimentaire. Les plantes utilisées dans ce contexte ne sont pas destinées à la consommation, mais à être récoltées pour extraire les contaminants du sol. Cette distinction est essentielle pour comprendre l’intérêt de la démarche.
Nous noterons par ailleurs que l’ajout de nanomagnétites s’accompagne d’une diminution de la biomasse foliaire produite, les laitues étant légèrement plus petites. Cet effet ne constitue toutefois pas un frein à la dépollution des sols.
En effet, malgré cette réduction de croissance, la laitue conserve une production de biomasse suffisante pour extraire des quantités significatives de cadmium du sol. Surtout, les feuilles présentent des concentrations en cadmium nettement plus élevées, ce qui permet d’obtenir une biomasse plus riche en contaminants.
Cette combinaison est particulièrement avantageuse dans une stratégie de phytoextraction : elle maintient une extraction efficace du métal tout en réduisant les volumes de végétaux à récolter, transporter et traiter. Une biomasse plus concentrée en cadmium facilite également les étapes ultérieures de gestion ou de valorisation, par exemple dans une perspective de récupération du métal, tout en limitant les coûts associés.
L’étude montre également que les nanomagnétites modifient le comportement du cadmium dans le sol en réduisant sa fraction la plus mobile. Concrètement, en présence de ces nanomagnétites, les quantités de cadmium entraînées par l’eau qui traverse le sol diminuent fortement. Cette réduction limite les transferts du contaminant vers les couches profondes du sol et pourrait ainsi réduire les risques de contamination des eaux souterraines.
Bien que le cadmium soit davantage retenu dans le sol, sa biodisponibilité reste suffisante pour permettre une absorption importante par les plantes. Les nanomagnétites remplissent donc une double fonction : elles favorisent l’extraction du cadmium par les végétaux tout en limitant sa dispersion dans l’environnement.
Au-delà des plantes, nous avons également examiné le devenir du cadmium au sein d’une chaîne alimentaire simplifiée comprenant des vers de terre et des escargots. L’objectif était d’étudier les interactions entre le cadmium présent dans le sol et ces deux organismes vivants en considérant deux modes d’exposition distincts. Les vers de terre sont principalement exposés par l’ingestion de grandes quantités de sol lors de leur alimentation, tandis que les escargots entrent en contact avec le contaminant par voie cutanée lors de leurs déplacements à la surface du sol.
Les résultats montrent que les vers de terre accumulent des quantités importantes de cadmium. Toutefois, cette accumulation est principalement liée à la contamination initiale du sol et à l’ingestion de particules de sol. La présence de nanomagnétites ne modifie pas significativement cette bioaccumulation, qui reflète avant tout l’exposition directe des vers de terre au sol contaminé.
En revanche, un effet intéressant est observé chez les escargots. Contrairement aux vers de terre, leur accumulation de cadmium diminue en présence de nanomagnétites. Ce résultat suggère que ces nanomagnétites peuvent réduire la biodisponibilité du cadmium pour certains organismes, contribuant ainsi à limiter son transfert dans la chaîne alimentaire et son impact sur les organismes vivants du sol.
Par ailleurs, les nanomagnétites elles-mêmes sont faiblement retrouvées dans les organismes étudiés, ce qui indique une mobilité limitée dans ce système expérimental. Cela constitue un élément rassurant quant à leur comportement environnemental, même si des études complémentaires restent nécessaires pour évaluer leurs effets à long terme.
Cette étude met donc en évidence le potentiel des nanomagnétites pour améliorer les stratégies de phytoremédiation des sols contaminés. Toutefois, de nombreuses questions demeurent quant aux mécanismes qui contrôlent la biodisponibilité des contaminants dans les sols. Pourquoi certains métaux deviennent-ils plus facilement accessibles aux plantes tout en restant moins mobiles dans l’environnement ? Quelles approches pourraient permettre d’agir sur les processus se déroulant à l’interface entre l’eau, le sol et les plantes afin de modifier les formes chimiques des contaminants, et ainsi leur mobilité et leur biodisponibilité ?
Ces questions sont au cœur de nos futurs travaux qui visent à mieux comprendre les facteurs physiques, chimiques et biologiques qui gouvernent le transfert des contaminants vers les organismes vivants. Une meilleure connaissance de ces mécanismes permettra de développer des stratégies de dépollution plus efficaces, plus ciblées et mieux adaptées à la diversité des sols contaminés.
Mathieu Pédrot a reçu des financements de l'ANR (projet n° ANR-25-CE04-3722), du CNRS, de la région Bretagne et de l'Université de Rennes. Il est membre de l'Université de Rennes.
Francisco Cabello Hurtado a reçu des financements de l'ANR, de l'Université de Rennes et du CNRS. Il est membre de l'Université de Rennes.
Nolenn Kermeur a bénéficié d'un financement du Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation sous la forme d'un contrat doctoral.
29.07.2026 à 16:28
Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po; Université du Québec en Outaouais (UQO)
Océane Corbin, PhD Student and research coordinator, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Une fusillade survenue lundi 22 juin à Montréal a fait trois morts, dont l’assaillant, qui a laissé derrière lui un manifeste puisant dans l’idéologie masculiniste. Un patchwork idéologique qu’il serait vain de chercher à positionner sur l’échiquier politique. Seule constante : la haine des femmes et la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité de celles-ci.
Le 22 juin 2026, le quartier montréalais de Côte-des-Neiges a été le théâtre d’une fusillade qui a fait trois morts : un policier, un résident du secteur et le tireur lui-même, abattu par la police. L’auteur a laissé un manifeste d’une centaine de pages, fidèle au vocabulaire et à la « philosophie » « incel » (pour involuntary celibate, « célibataire involontaire »), cette sous-culture masculiniste structurée par la haine des femmes. À noter que les termes incel tout comme celui de masculiniste, proviennent de ces communautés elles-mêmes et qu’ils sont forgés dans le but de légitimer la haine portée par ces mouvements comme le souligne la chercheuse Stéphanie Lamy.
Nous avons pu lire ce document. Premier constat : il résiste à toute classification politique nette sur l’axe gauche-droite. Pour justifier l’« hypergamie » qu’il prête aux femmes – qu’il présente comme une loi biologique les poussant à préférer systématiquement des partenaires plus riches pour exploiter leurs ressources financières –, l’auteur recycle la théorie marxiste de la lutte des classes – les hommes célibataires y forment le véritable prolétariat, opprimé par une classe « bourgeoise » qu’il dit aussi « judéo-bourgeoise ». Il y greffe un darwinisme social assumé, convoquant La Filiation de l’homme de Darwin pour naturaliser une prétendue guerre des sexes, avant de verser dans l’appel explicite à la lutte armée contre des forces de l’ordre jugées corrompues.
Vouloir trancher si l’auteur était « de gauche » ou « de droite » est donc un faux problème : son texte est un patchwork idéologique. Mais sous ce désordre apparent, une constante : l’antiféminisme. Quelle que soit la référence convoquée, les ennemis désignés restent les mêmes : les femmes, les féministes, les personnes LGBTQ+.
Cette impossibilité de ranger le manifeste sur l’axe gauche-droite n’est pas anecdotique : elle illustre ce que les chercheurs nomment l’extrémisme à la carte (salad bar extremism), ces trajectoires violentes qui puisent dans des griefs hétéroclites – antiflicage, anticapitalisme, antisémitisme, rejet de la pornographie – sans jamais former une doctrine cohérente. Comme le souligne l’analyse du manifeste par notre collègue, un seul fil relie ces fragments : la misogynie.
C’est la fonction que la recherche prête à l’antiféminisme : un ciment symbolique (gender as symbolic glue) capable de souder des univers politiques par ailleurs incompatibles. Conservateurs religieux, complotistes, ethnonationalistes – et désormais des individus se réclamant de l’anticapitalisme – désignent les mêmes ennemis sans partager le reste de leur programme.
L’analyse comparée des manifestes extrémistes le confirme : la misogynie en constitue le dénominateur le plus constant, transversal aux étiquettes idéologiques. Cet antiféminisme est d’autant plus efficace qu’il prospère sur un fond social déjà tolérant à son égard.
Comme l’analyse la sociologue Mélissa Blais, spécialiste de l’antiféminisme et autrice d’un ouvrage sur l’attentat de Polytechnique (au cours duquel 14 femmes ont été assassinées en 1989 à Montréal), la rage exprimée dans ces manifestes s’appuie moins sur une doctrine cohérente que sur la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité des femmes. C’est cette grammaire du ressentiment, et non telle ou telle filiation théorique, qui arme la violence.
Le manifeste ne s’embarrasse d’aucune nuance sur ce point : les femmes y sont réduites à une ressource (l’intimité) qu’elles « distribueraient » injustement à une minorité d’hommes « favorisés », les célibataires formant la classe spoliée. De cette comptabilité découle une double désignation de l’ennemi : les hommes qui accaparent cette ressource et les femmes, sommées de la redistribuer.
C’est précisément cette indétermination qui facilite la normalisation. Tant qu’un discours violent peut être rattaché à un camp clairement identifié, il reste contestable.
Son absence d’ancrage politique unique et identifiable rend ce discours plus difficile à discréditer : il se reformule aussi bien dans un lexique anticapitaliste qu’un registre identitaire. Par conséquent, il peut être relayé par tous les bords sans que chacun se sente concerné par les dérives des autres : sa violence finit par apparaître non plus comme un extrémisme, mais comme un grief ordinaire que l’on peut formuler partout. L’antiféminisme se banalise d’autant plus vite qu’il se retrouve affilié à tout bord politique, même ceux considérés opposés.
C’est aussi pourquoi la convergence entre antiféminisme et extrême droite peut être lue comme le symptôme d’une stratégie plus large de normalisation idéologique (parfois appelée métapolitique) orchestrée par l’extrême droite elle-même. Cette stratégie consiste à faire circuler des idées réactionnaires et radicales en les dissimulant dans un discours misogyne et antiféministe culturellement banalisé. Ces idées semblent ainsi plus acceptables pour certains que si elles étaient présentées sous leur bannière politique initiale.
Cette leçon devrait éclairer le débat français, où la prise de conscience est récente et partielle. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) commence tout juste à intégrer le masculinisme à son champ de surveillance, en alertant sur une menace « plus jeune et plus dangereuse ». L’an dernier, pour la première fois, la justice antiterroriste s’est saisie d’un projet d’attentat « incel » déjoué, après l’interpellation d’un adolescent de 18 ans près de Saint-Étienne qui projetait de s’en prendre à des femmes.
En juillet 2026, la délégation aux droits des femmes du Sénat a franchi un pas supplémentaire avec un rapport unanime, « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes », qui qualifie le masculinisme non plus de simple tendance en ligne mais de mouvement politique structuré, menaçant à la fois les droits des femmes et le socle démocratique, et pointe une menace terroriste « en lien avec la mouvance incel et proche de l’ultradroite ».
Mais ce tournant s’accompagne d’un cadrage qui en limite la portée. Dans son travail de renseignement, la DGSI a récemment communiqué dans la presse et via une note d’information sur sa façon d’appréhender le problème. Elle rattache la menace incel à son suivi de l’ultradroite, et le rapport sénatorial reprend cette proximité en décrivant l’ultradroite comme trouvant dans le discours masculiniste un « levier de mobilisation » auprès des jeunes. Ce rattachement n’est pas faux : nos travaux montrent que l’antiféminisme fonctionne souvent comme un tremplin vers des idéologies réactionnaires.
Mais faire du masculinisme un simple satellite de cette famille idéologique revient à ne voir qu’une partie de la menace : la violence misogyne peut frapper sans passeport partisan. C’est ce que nous enseigne la tuerie de Montréal et d’autres qui l’ont précédée.
Bien que plusieurs membres de la communauté scientifique et des médias aient souligné l’affiliation du tireur à l’idéologie incel, certains utilisateurs actifs sur des forums incels la contestent. En effet, selon les critères de certains d’entre eux, la tuerie serait un « échec » puisqu’il n’y a pas de femmes parmi les victimes alors que le manifeste indique clairement les considérer comme ressources à distribuer, et les hommes ayant accès à ces ressources, comme cibles à abattre.
Quant à ceux qui ont pris connaissance du manifeste, ils le décrivent comme une forme de plagiat de l’idéologie de la pilule noire – la conviction fataliste selon laquelle le succès amoureux et sexuel serait entièrement déterminé par la génétique et l’apparence physique, condamnant sans recours les hommes jugés « laids » à une solitude définitive –, qui constitue le socle de la mouvance.
Des utilisateurs se réjouissent de la visibilité médiatique que cet événement apporte, tandis que d’autres craignent une surveillance accrue. Ces réactions contradictoires soulignent l’hétérogénéité de ce contre-mouvement.
L’enjeu, pour les pouvoirs publics, est d’éviter une lecture trop étroite. S’il y a des convergences réelles entre masculinisme et ultradroite, autant du point de vue des mouvements sociaux que du point de vue sécuritaire – la DGSI évoque une « potentialité terroriste forte » et fait de la mouvance incel « la forme la plus préoccupante du masculinisme » –, cette approche reste insuffisante pour bâtir des politiques publiques capables d’endiguer cette radicalisation.
Les femmes, premières visées, ne s’y trompent pas : au lendemain de la fusillade, beaucoup ont dit leur effroi face à une violence qui résonne avec d’autres actes qu’elles subissent quotidiennement : violence intrafamiliale, agressions sexistes et sexuelles, viol et féminicide. La leçon de Côte-des-Neiges est que la prochaine attaque ne portera peut-être pas les couleurs attendues. Le combat contre la violence masculiniste ne se gagnera pas en surveillant un camp, mais en comprenant un langage transversal, celui du ressentiment de certains hommes érigé en programme politique.
Tristan Boursier a reçu des financements du CRIDAQ (Québec)
Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l'antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).