30.05.2026 à 09:06
Laurent Mériade, Professeur des universités en sciences de gestion - Agrégé des facultés - IAE - CleRMa, Université Clermont Auvergne (UCA)
Avant de s’inscrire dans un établissement, les étudiants sont à l’affût d’indicateurs de qualité. Mais les labels, les accréditations ou les classements peuvent-ils renseigner sur les atouts pédagogiques d’un cursus ? Et en mesurant la conformité à des procédures, que disent-ils des performances réelles d’une école ou d’une université ?
Chaque année, des milliers de futurs étudiants scrutent les sites des grandes écoles et des universités à la recherche d’un sésame : le bon label, la bonne accréditation, la bonne place dans un classement. AACSB, EQUIS, classement de Shanghai, Times Higher Education – autant de sigles qui promettent l’excellence. Mais que mesurent-ils réellement ?
La réponse est moins rassurante qu’il n’y paraît. L’accréditation, c’est la reconnaissance officielle qu’un établissement respecte un ensemble de normes et de procédures définies par avance. La labellisation, c’est l’attestation de conformité à des critères de qualité dans des domaines précis (internationalisation, insertion professionnelle, innovation…).
Ces dispositifs évaluent donc avant tout le respect de règles, non la performance effective de l’établissement. Un glissement qui n’est pas anodin.
Conforme et performant : ces deux qualificatifs ne sont pas synonymes. Un établissement peut afficher des résultats médiocres tout en respectant à la lettre toutes les procédures d’une accréditation ou d’un label – par exemple, à l’université, le label « HR Excellence in Research » (HSR4R) de la Commission européenne qui valorise les établissements signataires de la « Charte européenne des chercheurs » et du « Code de conduite de recrutement des chercheurs », ou encore le Label Développement durable et responsabilité sociale DD&RS, lancé en 2015 par un collectif coordonné par France Universités et la Conférence des grandes écoles.
À l’inverse, un établissement innovant peut s’éloigner des standards requis sans pour autant offrir un enseignement de moindre qualité ou un impact sociétal insatisfaisant.
La conformité déterminerait la performance : voilà le raccourci trompeur que nos recherches mettent en lumière.
Ce que nous appelons le « paradoxe de la conformité » désigne ce phénomène troublant : plus un établissement accumule les labels et les accréditations, moins sa performance réelle – mesurée par la réussite des étudiants, la qualité des enseignements ou l’impact de la recherche – tend à progresser.
Par exemple, les établissements accrédités AACSB optimisent leur conformité, pas forcément leurs services aux étudiants et à la société. Selon une étude portant sur plus de 2 300 étudiants dans vingt-quatre business school accrédités, 45 % des étudiants interrogés ne signalent aucune amélioration significative de leurs compétences clés – pensée critique, raisonnement complexe et rédaction – au cours de leurs deux premières années et 36 % après 4 ans.
Les classements universitaires – qu’il s’agisse du classement de Shanghai, du Times Higher Education ou du QS World University Rankings – amplifient ce paradoxe en lui ajoutant plusieurs risques spécifiques, que nous documentons dans une publication scientifique récente.
Premier risque : une hiérarchisation souvent infondée. Ces classements reposent sur un nombre limité d’indicateurs – nombre de publications scientifiques, réputation académique, ratio étudiants/enseignants – qui favorisent mécaniquement les grandes universités anglo-saxonnes, richement dotées. Les universités françaises, essentiellement financées par l’État et de taille régionale, s’y retrouvent structurellement pénalisées.
Paradoxalement, beaucoup d’entre elles continuent de prendre ces classements pour boussole, alors qu’elles n’ont objectivement que peu de chances dans cette compétition. Elles se retrouvent à courir une course dont les règles ont été écrites pour d’autres. La League of European Research Universities (LERU), qui regroupe les meilleures universités européennes, se positionne d’ailleurs clairement contre ces classements.
Deuxième risque : l’uniformisation. En imposant les mêmes critères à toutes les universités du monde, ces accréditations et classements poussent les établissements à se ressembler, au détriment de leurs spécificités. Ce phénomène conduit à l’émergence d’un « idéal unique d’université » qui ne correspond à la réalité que d’une poignée d’établissements mondiaux.
Les universités de proximité (nombreuses en France et dans le monde), investies dans la réussite étudiante et le développement régional, n’ont guère intérêt à sacrifier leurs missions fondamentales pour grimper quelques places dans un palmarès mondial ou obtenir une accréditation internationale.
Troisième risque : les déviances et les mésusages. Lorsqu’un indicateur devient un objectif stratégique, les comportements s’adaptent pour l’optimiser – pas toujours de manière éthique. Des organismes d’accréditation proposent des prestations de conseil aux établissements qu’ils évaluent, créant un conflit d’intérêts manifeste.
Derrière la vitrine des accréditations et des classements, la réalité est souvent moins reluisante. Les évaluations scolaires et universitaires nationales et internationales – comme le programme PISA de l’OCDE ou les enquêtes du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) suggèrent que la performance réelle des élèves ou étudiants stagne, voire recule dans des établissements pourtant couverts de distinctions.
Les accréditations produisent des « apparences de performance » : l’établissement semble performant parce qu’il est conforme, non parce que ses étudiants progressent davantage ou que sa recherche impacte la société. Cela correspond à un « découplage » entre conformité et performance souvent permis par le « cérémonialisme » des accréditations et classements.
Or, l’« effet établissement » sur les salaires à la sortie de l’université, voire des grandes écoles, se réduit sensiblement : c’est d’abord le profil individuel de l’étudiant et le contexte du marché du travail qui déterminent son insertion. La réputation de l’établissement, construite sur des classements, des accréditations et des labels, perd beaucoup de sa substance à ce niveau d’analyse.
Critiquer les classements ou les accréditations ne revient pas pourtant à plaider contre l’évaluation des universités. Bien au contraire : les organisations publiques se doivent de rendre compte de leurs activités à leurs parties prenantes. Des dispositifs comme le HCERES, l’ANR ou les accréditations institutionnelles participent déjà utilement à ces évaluations. Mais une évaluation pertinente devrait être spécifique aux objectifs de chaque établissement, et non uniformément appliquée à des organisations de nature, de taille et de missions très différentes.
Le « paradoxe de la conformité » décrit ici ne concerne d’ailleurs pas que l’enseignement supérieur. Dans de nombreuses organisations publiques – hôpitaux, lycées, collèges, administrations, collectivités locales – la multiplication des normes et des procédures d’accréditation ou de classement est devenue un objectif en soi, parfois au détriment de la qualité effective du service rendu. La leçon est simple mais essentielle : être conforme, ce n’est pas être nécessairement bon. Avant de choisir un établissement – ou de lui faire confiance – cela vaut la peine de regarder derrière l’arbre des accréditations et des classements pour observer la forêt de la réalité.
Laurent Mériade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.05.2026 à 08:47
Camille Daujeard, Archéozoologue, chargée de Recherche, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Le projet RINO est né de la découverte de traces singulières observées sur des dents de rhinocéros d’un site préhistorique de la vallée du Rhône. L’étude des restes dentaires de rhinocéros du site paléolithique moyen de Payre (vers 250 000-130 000 ans avant le présent) a en effet permis de mettre en évidence des marques qui pourraient indiquer leur utilisation comme outils par Néandertal – un comportement inédit.
À l’inverse de la figure emblématique du mammouth, la place du rhinocéros dans les comportements de subsistance des humains préhistoriques et les relations qu’ils ont entretenues tout au long du paléolithique sont peu connues. Pourtant, bien avant les représentations pariétales de la grotte Chauvet (Ardèche), il y a plus de 30 000 ans, cet animal a été consommé et utilisé à d’autres fins qu’alimentaires. La découverte de marques inhabituelles sur des dents de rhinocéros dans plusieurs sites du paléolithique du sud de la France soulève une question : ces marques pourraient-elles être le résultat d’une activité humaine intentionnelle ?
L’utilisation d’ossements de grands herbivores, y compris de rhinocéros, comme outils pour retoucher et raviver les tranchants de pierres taillées (« retouchoirs ») est un comportement bien connu, dès les périodes anciennes du paléolithique. Les dents de rhinocéros sont nombreuses dans les sites du paléolithique d’Europe et d’Asie et seules quelques rares études font l’hypothèse d’une récupération intentionnelle de celles-ci par les groupes humains.
Il y a plus de 200 000 ans, à Payre, dans le sud-est de la France, ou encore sur le site de Panxian Dadong, en Chine, qui a livré une centaine de dents isolées de rhinocéros asiatique (Rhinoceros sinensis), des dents de rhinocéros présentant des fractures et des marques récurrentes ont été retrouvées. Ces observations ont conduit à s’interroger sur leur utilisation comme outils, et à explorer d’autres assemblages à rhinocéros de cette période du paléolithique en Europe. Serait-on là face à un comportement encore inconnu chez Néandertal ?
Cette question est à l’origine du projet RINO et de la publication qui vient de paraître dans la revue Journal of Human Evolution : « Elucidating the use of rhinoceros teeth by Neanderthals: Between experiments and the fossil record » (« Élucider l’utilisation des dents de rhinocéros par Néandertal : entre registres expérimental et fossile »), issue d’une collaboration scientifique internationale.
Il s’agit de la première étude approfondie et interdisciplinaire sur l’utilisation des dents de rhinocéros par Néandertal. Cette étude combine des analyses de restes fossiles et des expérimentations archéologiques sur des dents de rhinocéros actuels.
Les dents de rhinocéros possèdent en effet des caractéristiques morphologiques (taille, poids, caractère préhensible, surface occlusale plane et résistance à la fracturation) qui ont pu motiver leur usage à des fins techniques.
Dans le cadre du projet RINO, 12 sites archéologiques ont été sélectionnés pour leurs traces d’activité humaine et leur abondance en dents de rhinocéros.
Afin d’avoir un référentiel de comparaison permettant de distinguer des traces naturelles de traces d’origine anthropique, comme suspectées, nous avons également inclus dans cette étude des séries dentaires provenant de sites paléontologiques d’Europe de l’Ouest et de collections ostéologiques de rhinocéros actuels. Ces séries comprennent au total 168 dents de rhinocéros provenant de quatre sites paléontologiques du Pléistocène en Europe occidentale : Wasserbillig (Luxembourg), Oetrange (Luxembourg), Cova del Rinoceront (Espagne) et Les Plumettes (Saône-et-Loire).
Nous avons également analysé 236 dents provenant de la collection comparative de la salle d’anatomie comparée du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) à Paris, avec l’objectif de reconnaître les altérations susceptibles d’avoir affecté les dents de rhinocéros tout au long de leur vie.
Une analyse des microtraces d’usure dentaire liées aux processus de mastication a été menée sur les dents de rhinocéros fossiles, afin de pouvoir écarter l’hypothèse d’une origine liée à l’alimentation du vivant de l'animal.
Par ailleurs, une part importante du projet concernait la démarche expérimentale. L’utilisation de molaires et de prémolaires de rhinocéros comme percuteurs par des tailleurs experts devaient permettre d’établir un référentiel complet des marques obtenues, et d’identifier la fonction de ces outils.
La principale difficulté rencontrée a été celle de l’acquisition de dents actuelles de rhinocéros pour effectuer ces expérimentations. Après de nombreuses recherches, avec l’aide d’Alexis Lécu, vétérinaire au Muséum national d’histoire naturelle, trois parcs zoologiques nous ont prêté du matériel dentaire, les zoos de Peaugres (Ardèche), de Sigean (Audes) et Montpellier (Hérault). Les extractions ont été effectuées par Benjamin Drouet à Peaugres et par Antoine Joris à Sigean.
Les expérimentations de percussion (retouche, taille, utilisation comme enclume) ont pu ainsi être menées sur 18 dents de rhinocéros, à l’aide d’outils lithiques en quartz et en silex. L’objectif était de reconnaître et d’identifier les traces laissées par l’action humaine.
Un dernier volet de référentiel expérimental visait à reproduire des phénomènes naturels d’abrasion (sédiments) et de compaction que peuvent subir des dents durant leur fossilisation. Ces expérimentations ont été menées au sein du laboratoire de taphonomie de Madrid (LeaT laboratory).
Les résultats obtenus révèlent la présence de marques similaires à celles de Payre ainsi qu’à celles produites lors des expérimentations archéologiques, dans deux autres sites néandertaliens : El Castillo (Espagne) et Pech-de-l’Azé II (Dordogne). Dans ces deux sites, qui comptent au total 281 dents analysées, les espèces de rhinocéros concernées sont le rhinocéros de prairie (Stephanorhinus hemitoechus) et le rhinocéros de Merck (Stephanorhinus kirchbergensis). Ce dernier représente la plus grosse forme de rhinocéros fossile européen connue pour cette période.
Les traces observées sur le matériel dentaire diffèrent en revanche clairement des altérations de surface observées dans les collections de référence paléontologiques et modernes ainsi que de celles générées lors des expérimentations d’abrasion et de compaction sédimentaire. Par ailleurs, l’analyse des microtraces d’usure confirme qu’elles ont été produites après la mort de l’animal.
Nous pouvons donc conclure que les traces identifiées sur les dents de rhinocéros de ces deux sites du paléolithique moyen – El Castillo (Espagne) et Pech‑de‑l’Azé II (France) – sont d’origine humaine. Ces dents ont probablement servi comme percuteurs dans la confection d’outils lithiques (silex, quartz), jouant un rôle dans la chaîne opératoire au paléolithique moyen. Au vu de l’état d’usure des dents utilisées, les Néandertaliennes et Néandertaliens semblent avoir eu une préférence pour des dents de rhinocéros âgés. Il est possible qu’ils se soient concentrés sur de vieux animaux, parce qu’ils représentaient potentiellement des proies plus faciles, ou des charognes. Leur morphologie dentaire, plus aplatie, était sans doute aussi plus adaptée à leur utilisation.
Cette étude permet d’élargir nos connaissances sur les comportements néandertaliens, leurs choix techniques et la diversité des matières premières collectées et utilisées, tout en apportant un nouvel éclairage sur leur utilisation des ressources animales. Malgré cette nette avancée dans le champ de nos connaissances, cette découverte ouvre également de nouvelles et nombreuses questions, qui restent pour le moment encore en suspens :
Qu’est-ce que cette découverte apporte à nos connaissances de Néandertal et de ses relations à son environnement ?
Quelles étaient les stratégies d’acquisition (chasse, charognage, piégeage) et d’utilisation des rhinocéros par Néandertal ? Étaient-elles les mêmes pour tous les types de rhinocéros rencontrés à ces périodes en Europe ? Leurs particularités morphologiques, éthologiques et écologiques et leur disponibilité au sein des biotopes ont-elles influé sur ces comportements ?
Le caractère inédit des marques mises en évidence montre tout l’intérêt de ces recherches, qui ouvrent comme on l’a vu beaucoup de questions qui restent encore à explorer. Il est par ailleurs peu probable qu’une utilisation de dents de rhinocéros comme matière première ait été un comportement limité dans le temps et dans l'espace. C’est pourquoi une révision majeure des séries dentaires de rhinocéros issues des nombreuses collections de sites paléolithiques doit être engagée à la lumière de ces nouvelles observations.
Actuellement, nous ne savons pas si c’est un comportement général ou spécifique aux groupes néandertaliens d’Europe de l’Ouest. Mais que l’on mette en évidence le caractère « universel » ou original de l’utilisation de ces dents, cette découverte ouvre des perspectives en lien avec la connaissance de l’étendue, de la fonction et de la portée symbolique de ce comportement.
Nous remercions le projet RINO (Sorbonne Université et Muséum national d’histoire naturelle) et l’IRN TaphEN (CNRS) pour leur soutien financier. Nous tenons également à exprimer notre gratitude envers toutes les personnes qui nous ont autorisés à accéder aux collections archéologiques et paléontologiques et aux laboratoires qui nous ont accueillis. Enfin, nous adressons nos sincères remerciements aux parcs zoologiques de Peaugres, Sigean et Montpellier (France) pour nous avoir fourni les dents de rhinocéros utilisées lors des expérimentations, avec une mention spéciale à Alexis Lécu, vétérinaire au MNHN, pour son aide précieuse dans cette recherche.
Camille Daujeard a reçu des financements de Sorbonne Université, du Muséum national d'Histoire naturelle, et de l'IRN Taphen (CNRS).
29.05.2026 à 11:18
Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po ; Université du Québec en Outaouais (UQO)
Antoine Lemor, Chercheur postdoctoral au Réseau francophone international en conseil scientifique (RFICS) — Université de Sherbrooke / Postdoctoral researcher at the Réseau francophone international en conseil scientifique (RFICS) — Université de Sherbrooke, Université de Sherbrooke
La normalisation des idées d’extrême droite passe aussi par des partis considérés comme plus modérés. C’est ce que montre une enquête sur les déclarations de politique générale des premiers ministres depuis 1959. L’un des résultats les plus marquants est le rôle des chefs de gouvernements « centristes » (notamment Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal) dans la diffusion des idées d’extrême droite.
« Victoire idéologique » : en janvier 2024, Marine Le Pen n’a pas hésité à qualifier ainsi la loi « Pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration », adoptée par le gouvernement Attal. Une année plus tard, François Bayrou, figure centriste de la majorité, s’inquiétait publiquement d’une « submersion » migratoire. Ces éléments de langage illustrent un phénomène plus large : les idées d’extrême droite, autrefois marginales, semblent avoir trouvé leur place dans les discours et les pratiques de responsables politiques qui ne lui sont pas traditionnellement affiliés.
Comment en est-on arrivé là ? Que révèle cette évolution sur la transformation du débat politique en France ?
Pour répondre à cette question, nous avons analysé l’ensemble des déclarations de politique générale prononcées depuis 1959, soit trente discours au total. Ces textes, souvent longs et programmatiques, constituent un matériau unique : ils condensent les priorités du gouvernement lors de son entrée en fonction et fixent le cap politique devant l’Assemblée nationale. Autrement dit, ils offrent une photographie formelle et régulière de l’idéologie au sommet de l’État.
Afin de mesurer la présence d’idées d’extrême droite, nous avons construit un indicateur, le score idéologique d’extrême droite (Sied). Basé sur sept grandes dimensions que l’ont retrouve dans la plupart des définitions de l’extrême droite – nationalisme, anti-immigration, anti-démocratie, anti-progrès, autoritarisme, traditionalisme et anti-égalitarisme –, il permet de repérer, à l’aide d’outils de traitement automatique du langage, la part de ces idées dans chaque discours.
Les résultats sont sans équivoque : la part d’idées d’extrême droite dans les déclarations de politique générale progresse de manière continue depuis le milieu des années 1970, selon une dynamique de long terme qui dépasse largement les alternances partisanes (voir graphique). Après des niveaux élevés au début de la Vᵉ République – notamment sous Michel Debré et Georges Pompidou, dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne –, la courbe connaît un net reflux au cours des années 1970.
À partir de cette période, la tendance s’inverse durablement. Le score idéologique d’extrême droite augmente progressivement dans les années 1980 et 1990, marque un palier relatif au tournant des années 2000, puis repart nettement à la hausse à partir des années 2010. Les discours les plus récents atteignent ainsi des niveaux comparables à ceux observés dans les moments les plus conflictuels du début des années 1960, mais dans un contexte institutionnel bien plus stable que celui du début du régime.
Notre étude montre que les idées d’extrême droite ne circulent pas seulement dans les partis qui s’en revendiquent. Des premiers ministres de droite, du centre et même de gauche ont, à des degrés divers, repris des expressions ou des cadrages caractéristiques de ce registre idéologique.
Ce phénomène n’a rien d’étonnant. Comme le rappelle le politologue américain Cas Mudde, l’extrême droite ne crée pas ex nihilo : elle radicalise des idées déjà présentes dans la société – l’attachement à la nation, la valorisation de l’ordre ou la méfiance envers l’égalité. La notion de nation en offre un bon exemple : elle peut être comprise de manière ouverte, comme un projet politique commun ou, au contraire, comme une communauté fermée, définie par la naissance ou la supposée appartenance raciale.
En valorisant ces interprétations exclusives, les premiers ministres ont, depuis les années 1970, contribué à estomper la frontière entre discours d’extrême droite et langage institutionnel. Le constat est d’autant plus frappant que les déclarations de politique générale – ces discours solennels où un chef de gouvernement présente son programme devant l’Assemblée nationale – sont réputées consensuelles, destinées à rassembler une majorité. Or, même dans ce cadre codifié, le lexique s’est déplacé : des termes autrefois impensables s’y sont imposés, élargissant peu à peu les limites du dicible.
Traditionnellement, les chercheurs expliquent la diffusion des thèmes d’extrême droite par la cooptation électorale : des partis reprennent ponctuellement certains éléments du programme de leurs adversaires pour séduire leur électorat. Nicolas Sarkozy, par exemple, avait multiplié les références à l’« identité nationale », en 2007 et en 2012.
Mais nos résultats montrent que cette logique ne suffit pas. Même à des périodes où cette stratégie n’était pas payante électoralement, on observe une hausse du score idéologique d’extrême droite dans les discours de premiers ministres issus du centre ou de la gauche. Autrement dit, la diffusion ne résulte pas seulement d’un calcul stratégique : elle traduit un déplacement durable du langage politique.
C’est ici que le concept de « métapolitique » prend tout son sens.
Cette idée a été développée à l’extrême droite par la Nouvelle Droite, un courant intellectuel né en 1969 autour du think tank Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (Grece) qui avait pour ambition de réhabiliter une pensée réactionnaire voire fasciste à l’échelle européenne, après la Seconde Guerre mondiale. Pour cela, la métapolitique repose sur une idée simple : avant de prendre le pouvoir, il faut transformer la société et, pour cela, il faut réinventer les mots, les symboles et les cadres de pensée qui la structurent.
Autrement dit, il s’agit de façonner le sens commun pour le rendre plus perméable à ses idées plutôt que de convaincre directement sur la base d’un programme politique clairement identifiable. Une stratégie revendiquée par certains membres éminents de l’extrême droite française comme Marion Maréchal.
La notion de « fenêtre d’Overton » peut aider à comprendre un principe sous-jacent à la métapolitique. Une idée auparavant impensable peut devenir politiquement légitime si elle est régulièrement évoquée, débattue ou reformulée dans des termes plus neutres. Chaque fois qu’un responsable politique – même modéré – mobilise une rhétorique sécuritaire, anti-immigration ou anti-égalitaire, il contribue, volontairement ou non, à élargir cette fenêtre : ce qui paraissait extrême hier devient aujourd’hui une opinion ordinaire.
En modifiant les cadres symboliques et les associations de sens, des responsables politiques qui ne sont pas affiliés à l’extrême droite ont contribué – bon gré mal gré – à un processus métapolitique favorable à la diffusion de ses idées. Ce faisant, ils ont contribué à les faire entrer dans le langage du pouvoir, jusqu’à les rendre familières au-delà des acteurs qui s’en revendiquent traditionnellement.
Depuis 2017, la façon dont l’exécutif parle d’immigration, notamment en reprenant, encore plus que ne le fait Marine Le Pen, la métaphore du flux prêt à déborder en est un bon exemple.
L’un des résultats les plus marquants de notre étude est le rôle du centre politique dans la diffusion des idées d’extrême droite. Les premiers ministres qui s’en réclament – et qui se présentent souvent comme des figures de modération – ont paradoxalement contribué à accélérer ce glissement vers l’extrémisme.
Si certains premiers ministres de droite (comme Michel Debré, Jacques Chirac ou Édouard Balladur) atteignent ponctuellement des score idéologique d’extrême droite (Sied) particulièrement élevés, d’autres sont plus bas (Jacques Chaban-Delmas, Maurice Couve de Murville ou Jean-Pierre Raffarin). La droite se caractérise ainsi par une dispersion interne sur le Sied qui laisse entrevoir l’intervention d’autres facteurs contextuels dans la mobilisation des idées d’extrême droite. Par exemple, la nomination de Jacques Chaban-Delmas est marquée par la volonté d’une ouverture aux sociaux-démocrates de Georges Pompidou. Cela se reflète par la très commentée « nouvelle société » dans le discours de Chaban-Delmas qui dénonce un pays de « castes » et des inégalités excessives.
À l’inverse, les premiers ministres issus du centre présentent des niveaux de Sied durablement élevés et relativement homogènes, en particulier dans la période récente (Édouard Philippe, Jean Castex et Gabriel Attal). L’écart maximal observé au sein du centre – entre Élisabeth Borne et Jean Castex – ne dépasse pas 3 points sur l’échelle du Sied, alors qu’il dépasse 8 points entre Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré, les deux premiers ministres de droite aux scores les plus opposés.
Cette configuration se retrouve dans la distribution des scores : parmi les cinq premiers ministres affichant les Sied les plus élevés, on compte trois personnalités de droite et deux du centre, tandis que les cinq scores les plus faibles regroupent une personnalité de gauche et quatre de droite. Le centre occupe ainsi de manière plus constante le haut du spectre : à l’exception d’Élisabeth Borne, l’ensemble des premiers ministres centristes se situent au-dessus de la médiane, ce qui en fait un vecteur plus régulier de normalisation de ce registre idéologique.
Dans leurs déclarations de politique générale, plusieurs premiers ministres centristes mobilisent un lexique technocratique et sécuritaire convergeant.
Édouard Philippe évoque ainsi la « pression migratoire » et les « tensions » qu’elle ferait peser sur la cohésion nationale, dans une logique de gestion administrative des flux. Jean Castex appelle pour sa part à « rétablir l’autorité de l’État » face à une « coalition d’ennemis de la République » mêlant terrorisme, séparatisme et extrémisme. Gabriel Attal, enfin, recourt à de multiples reprises à la métaphore du « réarmement » – de l’État, de l’école ou des politiques publiques – inscrivant l’action gouvernementale dans un registre martial.
Pris ensemble, ces cadrages contribuent à installer durablement dans le langage du pouvoir des représentations historiquement associées à l’extrême droite, sous des formes euphémisées.
En cherchant à incarner la raison et le compromis, le centre a souvent repris les thèmes de l’extrême droite pour mieux les encadrer ou les « rationaliser ». Mais cette stratégie produit l’effet inverse : elle légitime ces thèmes en les inscrivant dans le langage gouvernemental.
En se définissant comme le pôle de la modération, le centre adopte une posture d’arbitre plutôt que de compétiteur dans le jeu démocratique. Or, tout en jouissant d’une position de force lorsqu’il est au pouvoir, le centre tend à renvoyer dos à dos l’extrême droite et la gauche. C’est une formule doublement gagnante pour l’extrême droite qui se voit normaliser (en devenant un extrême parmi d’autres) tandis que l’un de ses principaux adversaires se trouve diabolisé, la gauche étant désormais présentée comme extrémiste.
Cette dynamique ne se limite pas à des calculs électoraux ponctuels. Elle s’inscrit dans une transformation structurelle. Comme l’expliquent les économistes Julia Cagé et Thomas Piketty, l’expansion du centre, en affaiblissant les partis de gauche et de droite traditionnels, a contribué à polariser le champ politique. En se présentant comme « au-dessus des clivages » tout en mettant en œuvre des politiques largement alignées sur l’agenda de la droite (voire en reprenant certains de ses cadrages) le centre opère un déplacement du référentiel politique. Ce processus contribue à rendre discutables puis acceptables des thèmes et des diagnostics initialement portés par l’extrême droite.
Comme le rappelle l’historien Johann Chapoutot, cette tension entre libéralisme économique et réaction n’est pas nouvelle. Dans son dernier essai, il montre comment les élites libérales de la République de Weimar ont cru pouvoir canaliser les forces autoritaires en les intégrant au jeu institutionnel – avant d’en être les premières victimes. Le parallèle historique souligne la fragilité d’un centre qui, en voulant instrumentaliser l’extrême droite, finit parfois par lui ouvrir la voie.
Tristan Boursier a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ) et du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ)
Antoine Lemor a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec (FRQ).
29.05.2026 à 09:48
Austin Sarat, William Nelson Cromwell Professor of Jurisprudence and Political Science, Amherst College

Entre 2000 et 2024, l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remises de diplômes aux États-Unis. Un phénomène qui illustre la difficulté croissante des universités à concilier diversité des opinions et sensibilité politique des campus.
Aux États-Unis, prononcer un discours de remise des diplômes à l’université était autrefois considéré comme un honneur particulier. Les intervenants se tenaient derrière un pupitre, vêtus de la traditionnelle toge et du mortier universitaires, et adressaient aux diplômés des conseils de vie et des paroles inspirantes au moment où ils s’apprêtaient à entrer dans une nouvelle étape de leur existence.
Aujourd’hui, toutefois, prendre la parole lors d’une cérémonie de remise des diplômes comporte des risques considérables, comme l’a récemment constaté Morton Schapiro, ancien président de l’université Northwestern. Celui-ci devait prononcer le discours de fin d’études du Georgetown University Law Center le 17 mai 2026, mais a annoncé le 6 mai qu’il ne participerait finalement pas à l’événement.
Des étudiants de la faculté de droit de Georgetown avaient protesté contre cette invitation et lancé une pétition pour qu’elle soit annulée, invoquant ce qu’ils décrivaient comme les « opinions controversées, sionistes et nuisibles » de Schapiro. Les étudiants faisaient notamment référence à une tribune dans laquelle Schapiro exprimait son soutien à Israël et au peuple juif quelques jours après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, qui ont fait 1 200 morts.
Schapiro est loin d’être un cas isolé. Ce n’est pas un hasard si l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE qualifie la période précédant les cérémonies de remise des diplômes universitaires de « saison des désinvitations », ou disinvitation season.
Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses universités à travers les États-Unis ont retiré leurs invitations à des personnalités chargées de prononcer les discours de remise des diplômes après que des étudiants ont protesté contre leur venue. Dans d’autres cas, les intervenants eux-mêmes ont renoncé à participer à pareil événement après la mobilisation d’étudiants opposés à leur prise de parole.
En tant que politiste ayant travaillé sur le Premier Amendement de la Constitution américaine et sur la liberté d’expression sur les campus universitaires, je vois dans l’annulation de la venue de Morton Schapiro à Georgetown un exemple d’un phénomène plus large : la difficulté persistante à accepter la confrontation avec des points de vue divergents, même au moment de célébrer l’obtention d’un diplôme.
Certains étudiants ne souhaitent entendre, lors de leur remise de diplôme, que des intervenants partageant leurs convictions. Ils exercent ce que les spécialistes du droit de la liberté d’expression appellent un « veto du chahuteur » (« heckler’s veto »), c’est-à-dire une situation dans laquelle la réaction – ou la réaction anticipée – du public suffit à empêcher une personne de prendre la parole. La liberté d’expression passe alors au second plan, et la cérémonie de remise des diplômes se réduit à un exercice de conformité idéologique.
La première cérémonie universitaire de remise des diplômes aux États-Unis a eu lieu en 1642, lorsque le Harvard College a organisé une cérémonie pour honorer ses neuf diplômés. Les étudiants étaient accompagnés de plusieurs des personnalités les plus éminentes de la colonie de la baie du Massachusetts, parmi lesquelles le gouverneur John Winthrop et son adjoint John Endicott, venus assister à l’événement.
Aucun discours de remise des diplômes n’était alors prévu. Au contraire, chaque diplômé prenait lui-même la parole et mettait en démonstration le fruit de son éducation classique en s’exprimant en latin et en anglais.
À partir du milieu du XIXe siècle, les cérémonies universitaires commencèrent à attirer sur les campus des personnalités extérieures reconnues, invitées à prononcer un discours devant les diplômés.
En 1837, par exemple, le poète et essayiste Ralph Waldo Emerson s’adressa aux diplômés de la société Phi Beta Kappa de Harvard University et lança un vibrant appel aux étudiants et intellectuels américains pour qu’ils mettent fin à ce qu’il appelait « notre long apprentissage auprès du savoir d’autres nations ».
En 1881, James A. Garfield devint le premier président américain en exercice à prononcer un discours de remise des diplômes, à l’occasion d’une cérémonie organisée à la United States Naval Academy, à Annapolis, dans le Maryland.
Vingt-quatre ans plus tard, le président Theodore Roosevelt prit la parole lors de la première cérémonie de remise des diplômes de Clark University, à Worcester, dans le Massachusetts. Il déclara alors à son auditoire : « J’ai toujours été profondément convaincu qu’il en va d’une nation comme d’un individu : les plus grands bâtisseurs doivent aussi être de grands rêveurs. »
Depuis lors, d’autres présidents ont utilisé leurs discours de remise des diplômes pour annoncer d’importantes initiatives politiques ou des accords majeurs, notamment en matière de politique étrangère.
En 1963, le président John F. Kennedy annonça aux étudiants diplômés de l’American University que les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique allaient entamer des négociations visant à interdire les essais nucléaires.
Deux ans plus tard, le président Lyndon B. Johnson profita du discours de remise des diplômes de l’université Howard pour annoncer le lancement d’une vaste initiative destinée à lutter contre les inégalités socio-économiques pénalisant les Afro-Américains.
À l’époque, les interventions de Kennedy, de Johnson ou d’autres personnalités de premier plan invitées à prononcer un discours de remise des diplômes ne suscitaient ni controverse majeure ni mouvement de protestation, contrairement à ce que l’on observe depuis quelques décennies.
Mais cette époque est révolue. Les temps ont changé.
Selon les estimations de FIRE, entre 2000 et 2024, on a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remise de diplômes. Nombre des personnalités visées par ces campagnes ont finalement renoncé à participer aux cérémonies.
Des cas de désinvitation d’intervenants se sont produits aussi bien dans de petits établissements privés que dans de grandes universités publiques. Dans bien des cas, l’annulation de l’invitation est précédée de pétitions et de manifestations organisées aussi bien par des militants conservateurs que progressistes.
Par exemple, en 2019, l’ancien sénateur démocrate du Nebraska Bob Kerrey s’est retiré de son rôle d’orateur de remise des diplômes à Creighton University. Cette décision est intervenue après que le Parti républicain du Nebraska eut dénoncé ses votes favorables au droit à l’avortement.
En 2024, Dickinson College a annulé l’invitation adressée à Michael Smerconish pour son discours de remise des diplômes. Cette décision faisait suite à une tribune étudiante rappelant que, vingt ans plus tôt, Smerconish avait déclaré que, « pour assurer la sécurité de l’Amérique, la TSA devrait cibler délibérément les Arabes et les musulmans lors des contrôles, car ils ressemblent aux auteurs des précédents attentats terroristes ».
« Quelqu’un comme Mike Smerconish représente-t-il d’une quelconque manière les réussites et les aspirations des étudiants de Dickinson ? Si Dickinson aime réellement ses étudiants et les valorise, ne devrait-elle pas les honorer avec une personnalité qui reflète cet attachement ? », écrivaient les signataires dans leur tribune. Des manifestations ont suivi, et le président de l’établissement a finalement cédé à la pression.
En 2025, l’écrivain Salman Rushdie a renoncé à prononcer le discours de remise des diplômes du Claremont McKenna College, à Claremont, en California, après que des membres de la Muslim Student Association ont demandé à l’université de retirer son invitation. Ils reprochaient à Rushdie, qui se définit lui-même comme un « athée intransigeant », de « dénigrer une communauté religieuse mondiale » dans ses écrits et ses prises de parole publiques.
Lors d’un discours de remise des diplômes prononcé en 2015 à l’Emory University, il avait notamment déclaré : « J’ai parfois l’impression que nous vivons à une époque d’une grande crédulité. Les gens semblent prêts à croire à peu près n’importe quoi. Dieu, par exemple. »
Ces dernières années, la guerre entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza a en effet alimenté de nombreuses controverses autour des cérémonies de remise des diplômes et conduit à plusieurs annulations d’invitations, en raison des positions prises par certains intervenants sur le conflit.
Dans le même temps, plusieurs orateurs ont prononcé des discours jugés controversés, voire offensants, par certains diplômés et observateurs extérieurs. En 2024, par exemple, Harrison Butker, joueur des Kansas City Chiefs, est intervenu lors de la cérémonie de remise des diplômes du Benedictine College et a encouragé les femmes à devenir femmes au foyer.
Ce qui nous ramène à Morton Schapiro.
« J’ai présidé 28 cérémonies de remise des diplômes en tant que président d’université et doyen », a écrit Schapiro dans un message adressé aux étudiants de la faculté de droit de Georgetown. « Je considère que ces cérémonies sont avant tout destinées à célébrer les diplômés et ceux qui les ont soutenus. Je me réjouissais à l’idée de prononcer un discours sur l’humilité et la gratitude, mais je ne souhaite pas que ma présence détourne l’attention de cette journée de fête. »
L’humilité et la gratitude font souvent défaut durant cette « saison des désinvitations ». En 2017, Drew Gilpin Faust, alors présidente de l’Harvard University, semblait avoir conscience de ce manque lorsqu’elle a adressé un message en faveur de la liberté d’expression aux diplômés lors de son discours de remise des diplômes.
« Faire taire des idées ou se complaire dans une orthodoxie intellectuelle indépendante des faits et des preuves entrave notre accès à des idées nouvelles et meilleures, et nous empêche de rejeter pleinement et lucidement les mauvaises », avait-elle averti.
La saison des remises de diplômes met précisément cette mise en garde à l’épreuve. Comme le soulignait Faust : « Les universités doivent incarner l’idée que la vérité ne peut pas être simplement proclamée, mais qu’elle doit être établie — par l’argumentation raisonnée, l’examen critique et parfois même par des remises en question inconfortables qui constituent le fondement même de la recherche de la vérité. »
Austin Sarat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.05.2026 à 09:00
Xosé López-García, Periodismo digital, comunicación digital, Universidade de Santiago de Compostela
Cristian Augusto Gonzalez Arias, Investigador, Pontificia Universidad Catolica de Valparaiso; Universidade de Santiago de Compostela

Historiquement, le journalisme a contribué à diffuser de nouveaux mots et à nommer les transformations du monde. Si les textes générés par l’IA deviennent dominants, cette dynamique d’innovation linguistique pourrait s'affaiblir.
Que devient le langage public lorsqu’une part croissante des textes qui circulent dans la presse, sur Internet et sur les réseaux sociaux commence à être rédigée par des machines ? La question ne concerne pas seulement le journalisme en tant qu’activité professionnelle. Elle peut aussi affecter la richesse de la langue que nous utilisons pour comprendre, décrire et débattre du réel.
Historiquement, la presse a été l’un des espaces où la langue commune s’est développée et enrichie. Elle n’est évidemment pas le seul moteur du changement linguistique, mais elle constitue l’un des lieux où les sociétés mettent en circulation de nouveaux mots, de nouvelles tournures et de nouvelles façons de nommer des phénomènes émergents. Plusieurs travaux sur le langage journalistique et les néologismes montrent d’ailleurs que les journaux ont longtemps joué un rôle essentiel dans la création et la diffusion de vocabulaire nouveau, en particulier lorsqu’il s’agissait de rendre compte d’événements, de technologies ou de transformations sociales auprès d’un large public.
Ce rôle pourrait s’affaiblir si une part importante de l’écriture journalistique était déléguée à des systèmes d’IA générative. Les grands modèles de langage reposent, de manière générale, sur la prédiction du mot – ou plus précisément du « token » – le plus probable au sein d’une séquence. Ils produisent ainsi des textes fluides et plausibles, mais tendent également à privilégier les régularités statistiques, les formulations les plus fréquentes et les tournures déjà stabilisées.
Cela ne signifie pas, en soi, que le langage se dégrade automatiquement. Le problème apparaît lorsque cette logique devient dominante dans la production des textes qui alimentent l’espace public.
Le risque devient plus sérieux lorsque ces systèmes commencent à être entraînés à partir de textes produits par d’autres IA. C’est ce que plusieurs travaux récents décrivent sous le nom de model collapse, ou « effondrement du modèle » : un processus de dégénérescence dans lequel les données générées par un modèle finissent par contaminer l’entraînement des générations suivantes.
Appliqué au langage, cela signifie que si les systèmes apprennent de plus en plus à partir de textes synthétiques, et si ces textes en viennent à saturer le Web et l’espace public, le réservoir linguistique disponible pour les futurs entraînements se rétrécit. Plus il y a de textes artificiels, moins les modèles sont exposés à la diversité réelle des usages humains de la langue. À terme, cela peut entraîner un appauvrissement du langage dans différents domaines.
Tout d’abord, lorsque la diversité des données diminue et que les modèles s’appuient principalement sur des schémas déjà établis, les biais présents dans les données d’entraînement risquent d’être renforcés plutôt que corrigés. La littérature récente sur l’évolution des modèles de langage met précisément en garde contre le fait que les processus récursifs peuvent amplifier des préjugés existants au lieu de diversifier les points de vue.
Par ailleurs, l’écriture tend à se ressembler de plus en plus à elle-même : les mêmes structures syntaxiques, les mêmes tonalités intermédiaires, les mêmes formulations et les mêmes façons d’organiser les paragraphes reviennent sans cesse. Cette évolution est particulièrement importante pour le journalisme, car la presse ne se contente pas de transmettre des informations : elle fait le lien entre des savoirs spécialisés et un large public, hiérarchise les enjeux, traduit des vocabulaires techniques et expérimente de nouvelles formulations. Lorsque la langue de l’espace public devient trop uniforme, sa capacité à s’adapter finement à la nouveauté s’affaiblit.
Dans ce contexte, les mots rares ou spécialisés, les constructions moins fréquentes ainsi que certains nuances pragmatiques — comme l’ironie, l’ambiguïté ou certaines variations du point de vue — tendent à reculer. L’augmentation de la proportion de textes synthétiques dans les données d’entraînement est associée à une dégradation des performances et à une représentation plus pauvre de la diversité du langage humain. En termes simples, le système préserve mieux le centre que les marges.
Or, nombre d’innovations linguistiques naissent précisément dans ces marges : sous la forme d’usages instables, de détournements ponctuels ou de solutions locales inventées pour nommer une réalité nouvelle. Si le système privilégie systématiquement les formulations les plus probables, ces formes émergentes disposent de moins d’espace pour circuler et s’imposer.
Il ne faut pas comprendre cet enjeu comme une opposition abstraite entre « l’humain » et « la machine », mais plutôt comme la différence entre une langue nourrie par les contingences de la vie sociale et une prose produite à partir de régularités déjà apprises.
L’enjeu ne se limite pas à une diminution du nombre de mots différents. Il concerne aussi la capacité à établir des distinctions fines. Lorsque le langage devient plus vague, plus répétitif ou plus prévisible, les outils dont dispose une société pour décrire les problèmes, nuancer les positions et débattre dans l’espace public s’appauvrissent eux aussi.
À une échelle plus large, la question n’est donc plus seulement de savoir ce qui arrive à un modèle d’IA, mais ce qui arrive à l’écosystème linguistique public dans son ensemble. Si le Web se remplit de textes synthétiques, lecteurs, journalistes et institutions seront progressivement exposés à une langue publique moins diverse. Certains travaux récents vont jusqu’à évoquer une forme de « contamination » de l’écosystème numérique par les données synthétiques et montrent que la manière dont se combinent données réelles et artificielles est déterminante pour éviter des dégradations plus importantes.
Il convient toutefois de ne pas exagérer le risque. Les travaux de recherche ne concluent pas que tout usage de l’IA entraîne inévitablement un effondrement ou une dégradation. Certaines études montrent que lorsque les données synthétiques sont mélangées à des données réelles, plutôt que de les remplacer entièrement, les mécanismes de dégradation ne se manifestent pas de la même manière et les erreurs peuvent rester limitées. Autrement dit, le problème ne réside pas dans un usage ponctuel de l’IA ni dans une combinaison prudente de données synthétiques et humaines, mais dans le remplacement massif de l’écriture humaine suivi du recyclage de cette production artificielle comme s’il s’agissait d’un langage vivant.
Avec l’intégration de l’IA dans les routines de production journalistique, le journalisme gagne en efficacité. Mais que perd une société lorsque la langue qui circule dans l’espace public devient plus uniforme, plus prévisible et moins ouverte à la nouveauté ? Si la presse renonce, même partiellement, à sa fonction d’écriture, de traduction, de nomination et d’expérimentation linguistique, ce ne sont pas seulement les pratiques professionnelles qui se transforment. C’est aussi l’un des principaux espaces où la langue commune a historiquement pu s’enrichir, se renouveler et élargir son champ des possibles qui s’en trouve affaibli.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
28.05.2026 à 17:52
Laetitia Mimoun, Associate Professor in Marketing at ESCP Business School, ESCP Business School
Lez Trujillo Torres, Assistant Professor, University of Illinois Chicago
It is time to recognise the diversity of paths that lead to motherhood, including those that fail, those that take years, and those that lead nowhere. When you think of Mother’s Day, which is widely celebrated across the world in the month of May, and in France on the last Sunday of May each year, you might think: Nice lunch, kids’ crafts and lots of hugs.
Yes, it is a moment of joy for many. But for millions of women, this spring Sunday is also a day of silent pain: women whose pregnancies ended in miscarriage, whose fertility treatment came to nothing, who gave up after years of exhausting hope, or who simply never had the child they longed for. These women are rarely at the centre of the celebrations. And yet their experiences reveal something important about how societies continue to think about fertility, womanhood and time.
Infertility remains deeply difficult to talk about publicly. Many women still feel expected to carry it quietly and privately, and without making others uncomfortable.
Even now, discussing miscarriage, failed fertility treatment, or involuntary childlessness is often treated as a form of oversharing or inappropriate.
But silence has consequences. In our recent study, we argue that infertility is not simply a medical issue or an emotional struggle. It is also a structural and deeply gendered experience of time.
The burden of infertility, including its emotional labour, time and financial costs, physical demands and social stigma, continues to fall disproportionately on women, who are then expected to suffer in silence and develop their own ways of coping with it.
In France, approximately one woman in four faces difficulties conceiving and miscarriage affects nearly one in five pregnancies.
Hundreds of thousands of couples turn to assisted reproductive technology (ART) each year, a procedure whose success rates fall well short of what one might hope. For example, an IVF procedure has less than one out of three chances of resulting in a baby for women under 35 and this success rate drops significantly with age.
For many women, the path towards motherhood is long, uncertain, and physically consuming. Yet women who travel that road without success, or who abandon it halfway, are often rendered invisible, as though only the final outcome matters.
This was one of the strongest patterns in the women’s testimonies we analysed.
What becomes striking in these accounts is how differently time is experienced by men and women.
Women are still expected to build families within socially prescribed timelines: at the “right” age, in the “right” relationship, at the “right” stage of life. These norms are so deeply ingrained that women face constant reminders that they are failing to meet them.
One woman in the study, a Scottish psychologist who struggled through infertility, miscarriages, and termination for medical reasons for years, tells us:
“Birthdays for the last few years have been heavy. Years ticking by with the uncertainty of infertility, meant my birthday turned from a celebration to something I dreaded.”
For her, like for many women in the infertility journey, every appointment, every failed cycle, every birthday that passes without a pregnancy becomes a marker of being “out of sync” with what society expects.
Meanwhile, the labour of managing infertility remains largely invisible and highly gendered. Women’s time in the fertility journey is less valued, less protected, and less compensated than men’s. The hours spent researching clinics, managing hormone schedules, taking time off work for procedures, processing grief after failed cycles – this labour is largely invisible and largely gendered.
In the study, we uncover the many ways women use to reclaim their relationship with time.
First, women attempt to publicly reject society’s standardised timeline in favour of a personal one. Rather than measuring themselves against the norm (e.g., “I should have had a child by now”), women reframe their journey in terms of their own unique circumstances, detaching their sense of self-worth from society’s reproductive calendar.
For example, another woman in the study explains how the dates of her series of miscarriages and unsuccessful IVFs and their associated due dates spread across her calendar until it became “a minefield”. For her, recurrent pregnancy loss (RPL) meant she had to rethink how she keeps track of things.
Second, women actively attribute meaning and worth to the time spent in fertility treatment, even when it has not yet – or may never – result in a child.
Women recognise courage, endurance and love that drive each attempt.
One woman told us how she still valued the “lost years”, that is, the 5.5 years of trying to conceive because they also reminded her of “the tiny hands I never got to hold”, that of the babies she lost. For her, the time invested in infertility treatment had value in itself. This is a profound reframing in a culture that tends to measure reproductive time only by its outcome.
Third, women allow themselves to create records, rituals, or narratives around the fertility journey and its losses. Women mark failed cycles, lost pregnancies, and difficult milestones not to dwell on failure, but to honour the reality of what they have lived through. This is the case of a woman in the study who memorialised her eight pregnancies (of which six did not result in a child and thus the six white mini pumpkins, pictured).
These stories help us resist the idea that women facing infertility are simply passive victims of circumstances. Rather, we argue, they should be viewed as agents, actively shaping the meaning of their own experiences, even within a system that is often indifferent or hostile to those experiences.
Why do so many women feel they have to privately manage this pain in the first place?
Part of the answer lies in what sociologists call the “motherhood mandate”: the persistent idea that motherhood is a natural, expected, almost obligatory stage in a woman’s life, achievable on a relatively predictable timeline.
In France, this pressure remains particularly strong, especially as declining birth rates are increasingly framed as a national concern and political discourse invokes the need for “demographic rearmament”.
Pronatalist policy has long been a pillar of the Republican state, and mothers occupy a central symbolic place in France’s national imagination. This normative model leaves little room for the messy, non-linear reality of fertility struggles.
The idealisation of timely motherhood creates silence around journeys that did not reach their destination on schedule or at all.
Women who have experienced a miscarriage or failed fertility treatment often hesitate to speak about it, for fear of not being understood, or of receiving awkward consolations. Many describe a profound loneliness, compounded by the sense of having fallen behind on a timeline they never agreed to follow.
What these stories reveal is how much infertility remains private. Women are expected to carry the waiting, the uncertainty, the physical burden of treatment, and the emotional fallout largely on their own, even though the pressures shaping these experiences are deeply social.
Recognising this is the first step towards changing it.
Healthcare providers need to take seriously not only the medical but also the emotional and time burden associated with fertility treatment. Employers need to offer meaningful support for workers undergoing ART.
Friends and family need to learn to sit with discomfort instead of rushing to offer reassurance or simplistic advice. And it means a broader cultural shift away from the idea that a woman’s worth is tied to whether she becomes a mother, and when.
In France, some progress has been made: the 2021 law extending ART to all women broadened access to fertility treatments and fertility preservation.
The official recognition of perinatal grief, including the option to register a stillborn child in the family record book, is an important step. But the structural inequalities in how women’s reproductive time is valued, which we document so clearly in this new research, have barely been touched upon.
This Mother’s Day, we should celebrate mothers. But we should also encompass women who spent years trying to become one, women in the middle of fertility treatment, women living through miscarriage, and women whose journeys did not end where they hoped they would.
Motherhood is not a single, universal destination reached on a standardised timeline. It is a multitude of paths: some luminous, some terrifying, some that reach their destination and some that stop abruptly in the middle. The women on those harder paths are not behind schedule. They are living their own time. It is past time we recognised it.
This article draws on “Out of Sync with Societal Expectations: How Gendered Consumer Timework Shapes Women’s Experiences in Fertility Services”, authored by Dr Laetitia Mimoun and Dr Lez Trujillo-Torres, published in the Journal of the Association for Consumer Research.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.