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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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03.08.2026 à 16:02

Route 66 : cent ans d’un mythe qui ne raconte pas toute l’histoire

Daniel Milowski, Adjunct Professor of History, Arizona State University

Symbole du rêve américain, de l’aventure et de la liberté, la Route 66 n’a pourtant jamais offert la même expérience à tous. Son histoire raconte aussi l’exclusion des voyageurs noirs et le déclin des petites villes qu’elle faisait vivre.
Texte intégral (2088 mots)

La Route 66 fête son centenaire en 2026. Mais derrière l’image d’Épinal de la « Mother Road » se cache une histoire plus complexe, où le marketing, les inégalités raciales et les mutations économiques ont façonné autant le mythe que la route elle-même.


Agissant de concert, l’American Association of State Highway Officials et le Bureau of Public Roads adoptèrent, le 11 novembre 1926, un système uniforme de numérotation des routes, accompagné d’une carte officielle. Ce nouveau système remplaçait le dédale de routes et d’itinéraires qui coexistaient jusque-là – comme la Lincoln Highway ou l’Old Trails Road – par un réseau officiel de routes numérotées, approuvé par les autorités routières fédérales et des États.

Depuis, quelques-unes de ces routes sont devenues de véritables icônes de la culture américaine. La Route 1 traverse ainsi la côte Est, du Maine jusqu’à la Floride. La Route 101 est célèbre pour ses panoramas spectaculaires sur l’océan Pacifique, tandis que la Route 6 a été immortalisée dans Sur la route, le roman culte de Jack Kerouac.

La plus célèbre reste sans doute la Route 66, surnommée la « Main Street of America » (« la rue principale de l’Amérique ») et la « Mother Road » (« la route mère »). Alors que les villes qui la jalonnent s’apprêtent à célébrer son centenaire, une question me vient pourtant à l’esprit : qu’est-ce que l’on célèbre exactement ?

En tant qu’historien de la Route 66, j’ai montré qu’il existe en réalité deux versions de cette route longue de 2 448 miles (3 940 kilomètres). Il y a d’abord la route bien réelle, qui incarne l’essor des infrastructures américaines au XXe siècle. Et puis il y a la route mythique : une icône culturelle empreinte de nostalgie, associée à une certaine vision du XXe siècle faite de romantisme, d’aventure, de liberté et de conquête de l’Ouest américain.

La Route 66 a bien failli ne jamais exister

Alors que les responsables des routes des différents États négociaient, dans les années 1920, les détails du nouveau réseau routier américain, ils accordaient une grande valeur aux numéros se terminant par un zéro, réservés aux grands axes transcontinentaux. L’idée était simple : ces routes attireraient le plus de circulation et, avec elle, les retombées économiques.

Le commissaire aux routes de l’Oklahoma, Cyrus Avery, était l’un des plus fervents défenseurs d’une liaison entre Chicago et Los Angeles, destinée à stimuler le trafic routier à travers le Midwest. Il proposa de lui attribuer le numéro 60, afin de bénéficier de ce prestigieux numéro réservé aux grands itinéraires nationaux.

Mais les représentants du Kentucky et de la Virginie s’y opposèrent, faisant valoir que l’itinéraire proposé par Avery ne reliait pas véritablement les deux côtes du pays. Ils suggérèrent à la place le numéro 62. Avery répliqua avec un numéro qui, selon lui, sonnait mieux : le 66.

Une fois cette querelle de numérotation réglée, la carte du premier réseau routier national des États-Unis fut approuvée. Il fallut toutefois encore douze ans pour que la Route 66 soit entièrement achevée, devenant ainsi la première route fédérale américaine intégralement revêtue d’un revêtement en dur sur toute sa longueur.

Aventure, rédemption et réinvention

S’il a fallu plus de dix ans pour achever la route dans son intégralité, la construction du mythe de la Route 66, elle, a commencé presque immédiatement. À peine les travaux avaient-ils débuté que Cyrus Avery, John T. Woodruff et d’autres figures influentes des villes situées le long de son tracé se réunissaient, en janvier 1927, pour créer la U.S. Highway 66 Association, avec pour objectif de promouvoir les voyages sur cette nouvelle route.

L’association se mit à promouvoir la Route 66 comme le meilleur itinéraire pour rejoindre la côte Ouest et alla jusqu’à déposer un slogan pour la route : « The Main Street of America » (« la rue principale de l’Amérique »). Elle parraina également des événements spectaculaires, comme la Trans-American Footrace, afin de faire connaître la Route 66.

Cette course, partie de Los Angeles le 4 mars 1928, bénéficia d’une très large couverture médiatique. Les journalistes racontaient avec emphase les exploits des coureurs, tout en dressant des portraits saisissants des paysages du Sud-Ouest américain. Peu à peu, la Route 66 s’est ainsi ancrée dans l’imaginaire collectif comme le symbole de l’aventure et du romantisme.

Pendant la Grande Dépression et les années du Dust Bowl, des milliers de migrants venus des Grandes Plaines et du Midwest empruntèrent la Route 66 vers l’ouest, dans l’espoir de reconstruire leur vie en Californie.

L’écrivain John Steinbeck baptisa la Route 66 la « Mother Road » (« route mère ») dans les Raisins de la colère, la comparant à un cordon ombilical conduisant les réfugiés de l’Oklahoma – les Okies – qui fuyaient le Dust Bowl vers une nouvelle vie en Californie. Employée par la Farm Security Administration, l’agence du New Deal chargée d’aider les populations rurales, la photographe Dorothea Lange a immortalisé ces mêmes réfugiés que Steinbeck mettait en scène dans son roman. Sa photographie de 1938, Family on the Road, montre un couple et ses deux jeunes enfants faisant de l’auto-stop sur la Route 66 près de Weatherford, dans l’Oklahoma, après avoir perdu leur ferme.

Ensemble, Steinbeck et Lange ont contribué à enrichir le mythe de la Route 66 de nouvelles significations, associées à la perte, mais aussi à la rédemption. Après la Seconde Guerre mondiale, la route est ensuite devenue l’un des symboles de la prospérité de l’après-guerre.

La chanson de Bobby Troup, « (Get Your Kicks) on Route 66 », enregistrée pour la première fois en 1946 par le Nat King Cole Trio, a fait de cette artère un véritable rite de passage de l’Amérique d’après-guerre. Des millions d’Américains partirent ensuite en vacances en famille vers le Sud-Ouest des États-Unis en empruntant la Route 66, dormant dans des motels familiaux en bord de route, dégustant des hamburgers dans des diners aux enseignes lumineuses et posant devant les attractions géantes qui jalonnaient le parcours.

Le mythe face à la réalité

Mais l’imagerie emblématique et les mythes qui entourent la Route 66 sont souvent en décalage avec la réalité de cette route. À mes yeux, la chanson de Bobby Troup résume parfaitement la tension entre ces deux visages de la Route 66.

En 1946, lorsque Nat King Cole enregistra « (Get Your Kicks on) Route 66 », lui et ses musiciens ne pouvaient en réalité guère profiter de la Route 66. La plupart des établissements qui la bordaient refusaient en effet de les servir. Les exemplaires du Green Book, le guide répertoriant les hôtels, restaurants et commerces accueillant les voyageurs noirs à l’époque des lois Jim Crow, montrent à quel point les options étaient limitées.

Il a fallu attendre l’adoption du Civil Rights Act de 1964, puis les actions menées par le ministère de la Justice pour faire appliquer cette loi, afin que les services et infrastructures touristiques le long de la Route 66 deviennent réellement accessibles à tous les Américains, quelle que soit leur couleur de peau.

Mais lorsque les motels, diners, garages et stations-service de la Route 66 sont enfin devenus accessibles à tous les voyageurs, le déclin de la route avait déjà commencé. Le Federal Aid Highway Act de 1956 a donné un coup d’accélérateur à la construction d’un nouveau réseau d’autoroutes. Ces infrastructures de l’après-guerre privilégiaient les déplacements rapides entre les grandes villes et leurs banlieues, où les Américains s’installaient alors en nombre.

Mais cette rapidité de déplacement s’est faite au détriment des petites villes contournées par les nouvelles autoroutes, privant de nombreux commerces de la Route 66 de la clientèle dont ils dépendaient pour survivre.

À la différence des établissements familiaux qui bordaient l’ancienne route, les sorties des nouvelles autoroutes étaient désormais dominées par les grandes chaînes nationales de motels, de restaurants et de stations-service. Soucieuses d’éviter tout contrôle du ministère de la Justice au titre des lois sur les droits civiques, ces enseignes affichaient clairement qu’elles accueillaient tous les voyageurs, incitant davantage encore les automobilistes à délaisser les anciens commerces de la Route 66.

Aujourd’hui, alors que la Route 66 fête ses 100 ans, un fossé subsiste entre le souvenir qu’en gardent certains et ce qu’elle a réellement représenté pour la majorité des Américains. La liberté de voyager et de « prendre son pied » sur cette route était largement réservée aux Blancs. Une grande partie de l’imaginaire associé à la Route 66 est née des campagnes de promotion des premières associations routières, qui s’adressaient avant tout à un public blanc. Il est peu probable que de nombreux voyageurs afro-américains ou latinos éprouvent la même nostalgie.

Aujourd’hui, la nostalgie de la Route 66 s’accompagne souvent d’une esthétique « Fifties », qui célèbre l’Amérique d’avant le mouvement des droits civiques comme une époque plus pure, plus simple et plus authentique. Cette Amérique idéalisée reflète davantage le pays dans lequel certains Américains d’aujourd’hui aimeraient vivre, c’est-à-dire une nation moins complexe, moins diverse, faite d’aventure, de romantisme et d’opportunités, que l’Amérique nuancée et plurielle dans laquelle ils vivent réellement.

The Conversation

Daniel Milowski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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02.08.2026 à 18:39

Demandez à un homme ou une femme de vous parler de développement personnel, ils n’emploieront pas les mêmes mots

Franck Jaotombo, Professeur AI & Quantitative Methods in Business, EM Lyon Business School

Une étude a passé les discours au crible d’une analyse lexicale. Au-delà d’être un gadget narcissique ou une potion miracle, il symbolise notre conception de l’entreprise.
Texte intégral (2052 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le marché florissant du développement personnel est tantôt soupçonné de nombrilisme, tantôt considéré comme un outil de manipulation managériale.

  • Une étude a passé au crible les discours sur le développement personnel, via un logiciel de statistiques textuelles.

  • Les femmes et les hommes ne mettent pas les mêmes mots derrière le terme moderne de développement personnel.


Stages, livres, applications, coachs, podcasts… le développement personnel est devenu un marché à part entière, celui de l’épanouissement de soi. Il s’est installé au cœur de l’entreprise, où il promet de muscler ces fameuses soft skills censées faire la différence.

Pourtant, demandez à dix personnes ce qu’est, au juste, le développement personnel : vous obtiendrez probablement dix réponses différentes. C’est précisément ce flou que j’ai voulu sonder lors de ma thèse. J’ai prolongé et systématisé cette démarche dans le cadre de mon habilitation à diriger des recherches.

Rappelons que le développement personnel n’est ni une collection de recettes de bonheur ni une simple mode managériale. C’est un processus d’apprentissage par lequel une personne, mobilisant son libre arbitre, cherche à mieux se connaître et à actualiser son potentiel sur trois plans indissociables : ce qu’elle pense et sait – cognitif –, ce qu’elle ressent – affectif – et ce qu’elle veut et entreprend – conatif. Les pratiques – coaching, thérapies, méditation ou formation – ne sont que des moyens de faciliter ce processus ; elles n’en sont jamais le cœur.

Reste à savoir ce qu’en pensent les principaux intéressés.

Pour ce faire, j’ai mené des entretiens auprès de managers, médecins, psychologues du travail, dirigeants, consultants ou salariés. Puis j’ai passé ces discours au crible d’une analyse lexicale, via la méthode Alceste et le logiciel iramuteq. Cette technique statistique repère les occurrences de mots puis regroupe les segments de textes en « mondes lexicaux ». J’ai couplé cette méthode à l’analyse des « spécificités » qui mesure les mots les plus ou les moins employés par un groupe de personne.

Clichés de genre

Un des premiers résultats de l’étude : les mots utilisés par les femmes pour parler de développement personnel ne sont pas les mêmes que ceux employés par les hommes. Parmi 697 mots analysés, seulement vingt sont davantage prononcés par les femmes contre 55 par les hommes.

Les mots les plus caractéristiques de chaque sexe, mesurés par leur indice de spécificité. Fourni par l'auteur

Chez les femmes, le vocabulaire surreprésenté converge vers l’intériorité, le ressenti et la relation : « intérieur », « imaginer », « rencontrer », « réfléchir », « sentir », etc. Chez les hommes, c’est presque l’inverse, mot pour mot : « outil », « technique », « performance », « résultat », « maîtrise », « efficace », « compétence ». Là où les unes décrivent un cheminement humain et subjectif, les autres parlent d’une boîte à outils au service de l’action.

En outre, plus un mot est caractéristique d’un sexe, plus il est déserté par l’autre. À lui seul, le mot « outil » revient 81 fois dans la bouche des hommes, contre 19 fois chez les femmes.

Le développement perçu par les femmes (à gauche) et les hommes (à droite). Fourni par l'auteur

On retrouve les stéréotypes de genre bien documentés par la recherche jusque dans le territoire intime du « travail sur soi ». Le pôle « agentique » associé au masculin – performance, autonomie, rationalité – est opposé au pôle « communionnel » associé au féminin – souci des autres, chaleur, sensibilité émotionnelle.

Même quand il s’agit de se transformer soi-même, les clichés de genre tiennent bon.

Euphémiser les rapports de domination

Au-delà du genre, trois grandes thématiques lexicales sur les façons de concevoir le développement personnel émergent des discours :

  • Le considérer comme un outil de bien-être au travail : gérer le stress, apaiser les conflits, prévenir les risques psychosociaux ;

  • Pour d’autres, c’est une démarche personnelle : mieux se connaître, évoluer, « devenir quelqu’un de plus conforme à ce que tu es au fond de toi » ;

  • Pour les derniers, c’est la formation et la professionnalisation au métier qui posent question.

Les trois mondes lexicaux du développement personnel. Fourni par l'auteur

Masquer une organisation défaillante

Deux dérives reviennent. La première est d’ordre organisationnel, où le développement personnel sert d’alibi pour masquer une organisation défaillante :

« Presser les gens comme des citrons… c’est la façon de manager une entreprise. C’est très utopiste de penser que le développement personnel va tout changer », résume une médecin du travail.

Cette critique, portée de longue date par les sociologues comme Élise Requilé, voit dans le développement personnel un moyen d’« euphémiser » les rapports de domination.

La seconde, plus insidieuse, fait porter à l’individu seul un mal-être d’abord produit par l’organisation :

« Le bien-être au travail, ce n’est pas lié à l’individu, mais à une organisation, à une façon de manager, de gérer, d’organiser le travail », rappelle une autre médecin du travail.

Proposer un stage de développement personnel devient alors un moyen commode de déléguer au salarié la charge de s’adapter, plutôt que de corriger ce qui dysfonctionne.

Ni gadget narcissique ni potion miracle

Faut-il pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain ? Non. Bien compris, le développement personnel n’est pas une invention du XXe siècle. Dans sa lecture de Socrate, le philosophe Pierre Hadot montre que le « souci de soi » serait indissociable du souci d’autrui et de la cité.

Développer sa liberté intérieure, ce ne serait pas se replier sur soi, mais se renforcer pour mieux s’engager dans le monde. Les concepts psychologiques qui sous-tendent aujourd’hui le développement personnel (sentiment d’efficacité personnelle, autodétermination, usage de ses forces) sont d’ailleurs solidement mesurés et validés.

Le développement personnel n’est donc ni le gadget narcissique que raillent ses détracteurs, ni la potion miracle que vendent ses marchands. Mais nos mots le trahissent : nous ne l’abordons pas tous de la même manière. Cette diversité n’est pas un défaut. C’est peut-être la première chose qu’une entreprise devrait entendre, avant de proposer le même stage à tout le monde.

The Conversation

Franck Jaotombo détient des parts dans Amalteya SAS et HOME Landerneau SAS.

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02.08.2026 à 15:34

Canicules, mégafeux, inondations : l’extrême droite à l’offensive

Juliette Quénéa, doctorante en sociologie, Université de Rennes

Laura Chazel, chercheuse en sciences politiques, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes; University of Edinburgh

Vincent Dain, Doctorant en science politique au Laboratoire Arènes, Université Rennes 1, Université de Rennes 1 - Université de Rennes

Canicules, incendies, inondations : comment se positionnent les partis d’extrême droite ? Analyse en France, en Espagne et aux États-Unis.
Texte intégral (1762 mots)

Alors que les événements climatiques extrêmes (vagues de chaleur, feux de végétation, inondations, etc.) se multiplient sous l’effet du dérèglement climatique, les acteurs d’extrême droite se sont récemment emparés du sujet pour avancer leur propre agenda anti-écologiste dans plusieurs pays occidentaux comme la France, l’Espagne ou les États-Unis.


On pourrait s’attendre à ce que l’exposition des citoyen·nes à des événements climatiques extrêmes renforce la conscience écologique, le soutien aux politiques climatiques, voire le vote en faveur de partis identifiés comme « pro-climat ». Pourtant, les travaux existants montrent que ce lien est loin d’être automatique. Et si une partie de l’explication tenait à la manière dont les acteurs politiques s’emparent de ces épisodes pour influencer l’opinion publique ? Les partis d’extrême droite, en particulier, s’évertuent aujourd’hui à créer du conflit autour de ces événements climatiques extrêmes afin de promouvoir leur propre agenda et d’en tirer un bénéfice politique.

Événements climatiques extrêmes et extrême droite

À première vue, la multiplication des événements climatiques extrêmes fragilise le positionnement des acteurs d’extrême droite. Elle atteste de manière flagrante la gravité d’un phénomène qu’ils s’attachent habituellement à minimiser, voire à nier. Il est en effet désormais solidement documenté que la fréquence et l’intensité de ces épisodes augmentent sous l’effet du dérèglement climatique.

Les dirigeant·e·s politiques d’extrême droite sont-ils désormais contraints de reconnaître cet état de fait ? L’examen de leurs prises de position récentes dans trois pays – France, Espagne, États-Unis – donne à voir des résultats contrastés. En France, la vague de chaleur historique de juin 2026 a offert au RN l’opportunité d’un aggiornamento de façade. Le parti cherche désormais à gommer plusieurs années de positions climatosceptiques en reconnaissant à demi-mot la brutalité des effets du dérèglement climatique à travers la canicule. « Il faut savoir dire en politique qu’on n’a pas été clairs et qu’on a même dit des bêtises », a admis le député Thomas Ménager, occultant les multiples saillies des cadres du RN contre l’« alarmisme » du GIEC ou leurs tentatives de détourner l’attention vers la lutte contre le « réchauffement islamiste ».

En Espagne, le parti d’extrême droite Vox a tenu un tout autre discours lors des inondations qui ont dévasté une partie de la province de Valence et provoqué la mort de plus de 200 personnes en octobre 2024. Ses dirigeants se sont empressés de se démarquer du « consensus climatique » en arguant que « la goutte froide le [phénomène météorologique à l’origine des inondations] a toujours existé ». Cette naturalisation de l’aléa, procédé emblématique du climatonégationnisme, vise précisément à contester l’influence du changement climatique d’origine anthropique dans la survenue de la catastrophe pourtant attestée par les études d’attribution.

Aucune remise en question non plus du côté de Donald Trump à la suite des incendies qui ont embrasé une partie de la région de Los Angeles en janvier 2025. Le président des États-Unis ne mentionne à aucun moment un lien avec le dérèglement climatique et campe sur les positions climatonégationnistes déjà exprimées à l’occasion des incendies qui ont ravagé l’État de Californie en 2020. Exhorté par les autorités de l’État à prendre en compte les savoirs scientifiques sur le changement climatique, il répondait alors : « ça va commencer à se rafraîchir, attendez juste de voir ».

L’inversion du blâme : la faute aux écologistes

Si la reconnaissance du rôle du dérèglement climatique dans la survenue des aléas varie selon les cas, les partis d’extrême droite mobilisent un même ressort discursif pour désigner les responsables supposés de l’inadaptation des sociétés à ces épisodes. Par un mécanisme d’inversion du blâme, les politiques environnementales et les écologistes sont ainsi accusés d’entraver la prévention des risques et d’accroître la vulnérabilité des populations.

En Espagne, Vox a relayé les contre-vérités qui accusent les acteurs écologistes d’avoir provoqué les inondations en encourageant la destruction supposée de barrages et l’interdiction de nettoyer les cours d’eau. Bien que largement démentie, cette assertion s’accompagne d’un travail de disqualification idéologique et morale des écologistes, repeints en « éco-criminels » et en « apôtres d’une religion climatique ». À l’expression employée par le président socialiste, « le changement climatique tue », l’extrême droite espagnole oppose le slogan : « le fanatisme climatique tue ».

Le même procédé est à l’œuvre dans le discours de Donald Trump face aux incendies à Los Angeles. Pour le président des États-Unis, l’acharnement des écologistes à vouloir protéger l’éperlan du Delta, une espèce de poisson menacée de disparition, aurait empêché d’acheminer la ressource en eau vers le sud de la Californie et, par conséquent, privé les secours des moyens nécessaires pour lutter contre la propagation des incendies. Là encore, l’explication ne résiste pas à l’épreuve des faits.

En France, le RN n’est pas en reste. Ces dernières semaines, Marine Le Pen comme Jordan Bardella n’ont pas manqué l’occasion de faire porter la responsabilité de l’impréparation du pays sur une « écologie de la décroissance » réfractaire à la climatisation. La même stratégie est mobilisée face aux incendies qui sévissent actuellement en Gironde : le porte-parole du RN, Julien Odoul a accusé « les Verts » de refuser les débroussaillages. En 2022 déjà, lors des précédents feux dans le département, Laure Lavalette accusait des « écolos un peu dingos » d’avoir empêché la réalisation de pare-feux au nom d’une conception de la forêt sanctuarisée, laissée « sous cloche » et soustraite à toute intervention humaine.

Solutionnisme technologique et dérégulation environnementale

S’ils blâment les mesures environnementales et les écologistes, les partis d’extrême droite s’accordent sur des réponses d’adaptation technosolutionnistes et profitent des événements climatiques extrêmes pour promouvoir leur agenda de dérégulation environnementale.

Le grand plan d’équipement en climatisation proposé par le RN face aux vagues de chaleur en est une illustration. Balayant les conséquences écologiques qu’impliquerait la mise en œuvre d’une telle mesure – surconsommation d’énergie, réchauffement général, etc. –, ce cadrage permet au parti de réaffirmer son soutien à la filière nucléaire, de ne pas remettre en cause sa défense des énergies fossiles, tout en continuant à s’opposer par ailleurs au déploiement des énergies renouvelables.

Du côté de l’extrême droite espagnole, les inondations de Valence sont l’occasion d’insister sur l’inaction générale à laquelle confinerait l’écologie politique, guidée par la « théorie selon laquelle les fleuves doivent couler de leur source jusqu’à la mer, sans qu’aucun barrage, déversoir ou autre ne vienne entraver le cours naturel des fleuves ». C’est dans cette logique que Gil Lázaro, député de Vox, accompagne en mars 2025 la motion de censure déposée contre le gouvernement d’un grand plan prévoyant la construction de nouveaux réservoirs et barrages.

Les incendies de Los Angeles sont quant à eux devenus un prétexte à la relance par Donald Trump d’un ancien projet d’acheminement des eaux du nord de la Californie vers la vallée centrale et le sud de l’État. Initialement défendus en 2020 pour soutenir l’agro-industrie, ces grands travaux avaient été rejetés par le gouverneur démocrate de Californie en raison de ses conséquences néfastes pour la biodiversité et de son caractère infondé scientifiquement.

L’instrumentalisation des événements climatiques extrêmes s’inscrit dans une tendance à la promotion de la dérégulation environnementale dans l’Union européenne comme aux États-Unis. L’extrême droite s’impose ainsi comme l’acteur de premier plan d’un grand mouvement de détricotage des avancées écologiques : de la sortie des Accords de Paris pendant le premier mandat de Trump, au combat de Vox contre la loi européenne de restauration de la nature, en passant par les propositions du RN de baisser drastiquement les dépenses en faveur de l’environnement.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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02.08.2026 à 15:33

Feux de forêt : quels sont les facteurs qui influencent le plus leur comportement ?

Thomas Curt, Directeur de recherche en risque incendie de forêts, Inrae

Christelle Hély, Directrice des études EPHE, Université de Montpellier

Florent Mouillot, Directeur de recherche au Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Jean-Luc Dupuy, Directeur de recherche, Inrae

Julien Ruffault, Chercheur postdoctoral sur les incendies de forêts, Inrae

Renaud Barbero, Chercheur en climatologie, Inrae

Le climat, les activités humaines et la végétation sont les trois grands facteurs qui contrôlent les feux et en modifient parfois le comportement, voire la dangerosité.
Texte intégral (2128 mots)

Le climat, les activités humaines et la végétation sont les trois grands facteurs qui contrôlent les feux et en modifient parfois le comportement, voire la dangerosité. Dans l’ouvrage « Feux de végétation : comprendre leur diversité et leur évolution », paru en 2022 aux éditions Quae, les chercheurs Thomas Curt (coordination scientifique), Christelle Hély (coordination scientifique), Renaud Barbero (auteur), Jean-Luc Dupuy (auteur), Florent Mouillot (auteur), Julien Ruffault (auteur) dressaient un panorama des incendies à l’échelle globale.

Nous reproduisons ci-dessous un extrait du chapitre consacré au comportement des feux. De quoi mieux comprendre l’influence de facteurs tels que le vent, la teneur en humidité de la végétation mais également le type de végétation, son caractère continu ou discontinu et la pente.


Les feux de végétation sont contrôlés par les interactions entre trois facteurs : le climat, la végétation et les actions humaines. La plupart des régions du globe – et tous les continents – sont affectées par des feux, mais les caractéristiques de ces derniers varient.

C’est pourquoi on s’intéresse à leurs régimes, un terme qui recouvre à la fois le comportement des feux, leur nombre par an, leur taille moyenne, leur continuité spatiale, leur type dominant (feu de surface ou feu de cimes) et leurs impacts sur une région ou sur un écosystème donné. […]

Comment les feux de végétation naissent-ils et se propagent-ils ? Un feu de végétation consiste en un phénomène de combustion qui se propage sur une étendue boisée ou végétalisée en consommant une fraction de la matière végétale. Pour qu’un

feu apparaisse, trois ingrédients doivent être réunis :

  • une source de chaleur,

  • un combustible (la matière qui « brûle »)

  • et un comburant (l’oxygène de l’air).

La source de chaleur peut être un impact de foudre, un point chaud initial (un mégot, des particules incandescentes de diverses origines) ou un foyer initial (feux domestiques, usages professionnels du feu lors de travaux agricoles ou forestiers, allumage volontaire). Une fois que le feu a éclos, il se propage, pourvu que la végétation soit assez sèche, abondante et continue.

[…]

Les facteurs qui influent sur le comportement des feux

S’il y a peu de combustible ou que ce dernier est trop humide […] le feu ne peut pas se propager. Si, au contraire, le combustible est abondant et sec, la propagation du feu est certaine.

Entre ces deux situations, la propagation est incertaine, c’est-à-dire qu’une éclosion ne conduira pas toujours à une propagation : on parle de « conditions marginales de propagation ».

Gravure montrant une branche de pin d’Alep (Pinus halepensis), ses cônes et ses aiguilles.

Par exemple, pour des litières d’aiguilles de pin d’Alep, le comportement du feu devient incertain au-delà d’une teneur en eau d’environ 15 % ou en dessous d’une charge de matière sèche d’environ 2 t/ha.

Ces seuils sont très variables selon les dimensions, la forme et la composition chimique des éléments végétaux servant de combustible. Ils dépendent aussi vraisemblablement du vent, qui favorise la propagation, comme cela peut être déterminé en laboratoire à l’aide d’un ventilateur. Mais il faut se souvenir que le vent, dans la nature, est très variable. Par conséquent, même s’il y a des rafales de vent, il est très probable que le vent sera assez faible à un moment donné pour que le feu s’éteigne faute de combustible, ou parce que ce dernier est trop humide dans ces conditions marginales.

Toutes les études scientifiques montrent que, en dehors des conditions marginales, les facteurs affectant le plus la propagation du feu sont le vent et la teneur en eau des combustibles morts. Chacun de ces facteurs varie en effet quotidiennement avec la météorologie, et induit de fortes variations de la vitesse du feu. La teneur en eau de la végétation vivante, à l’échelle du couvert, est en revanche beaucoup plus stable, mais son effet sur la propagation a probablement été longtemps sous-estimé.


À lire aussi : Incendies 2022 : comprendre la dynamique des feux en Europe grâce aux « pyrorégions »


Plus la sécheresse est intense ou le vent fort, plus les feux sont rapides

Le vent a un effet assez linéaire sur la propagation du feu. Dans les formations boisées, forêts ou landes arbustives, la vitesse du feu est de l’ordre de 10 % de celle du vent ; cette approximation est valable dans une large gamme de vitesses de vent allant jusqu’à 70 km/h. Cette règle est une moyenne pour une grande variété de formations boisées à travers le monde, et ne doit pas être appliquée à l’aveugle dans le cadre d’une formation bien précise.

Cette règle nous indique toutefois que, pour un vent augmentant de 10 à 60 km/h (les extrêmes de vent les plus courants dans les incendies), la vitesse du feu augmente en ordre de grandeur dans les mêmes proportions, soit un facteur 6.

Entre des conditions de sécheresse modérée et extrême, un facteur 2 à 3 semble s’appliquer quant à l’effet de la teneur en eau des combustibles sur la vitesse du feu.

Les feux gravissent facilement les pentes

La pente est un facteur aggravant la propagation des feux. Ainsi, une règle simple établit qu’un feu montant une pente verra sa vitesse doubler par rapport à sa propagation sur un terrain plat pour une inclinaison de 20 %, tripler pour une inclinaison de 30 %, et quadrupler pour une inclinaison de 40 %.

En revanche, la vitesse d’un feu descendant une pente sera peu modifiée par la valeur de cette pente et dans tous les cas sera beaucoup plus lente que dans le sens de la montée. Cette règle n’est évidemment pas gravée dans le marbre : le relief modifiant le vent localement, ses effets sont complexes, et peuvent conduire à de grandes variations dans le comportement des feux.

Ainsi, un feu peu intense en fond de vallon peut se transformer en un feu embrasant rapidement un versant de colline. À l’inverse, un feu poussé par le vent vers une crête aura des difficultés à descendre le versant opposé à cause d’une pente et de vents localement défavorables derrière la crête.


À lire aussi : Feux de forêt, mégafeux : comment mieux prévoir leur propagation et limiter les risques ?


Adapter l’analyse à la végétation

Enfin, la quantité, les dimensions et la forme des éléments combustibles, ainsi que la structure spatiale de la végétation affectent le comportement des feux. Ces facteurs supplémentaires expliquent les différences observées entre diverses formations végétales, et exigent d’adapter les règles ou les modèles à chaque type de végétation. En première approche, la quantité de combustible affecte linéairement la puissance du feu (autrement dit, la quantité de combustible consommée est proportionnelle à la quantité disponible).

Son évaluation est par conséquent cruciale pour estimer cette grandeur fondamentale. Les éléments fins s’enflamment et se consument rapidement, alors que les éléments plus gros s’enflamment difficilement mais brûlent longtemps. Les premiers vont ainsi servir de support principal à la propagation du feu, tandis que les seconds vont aussi contribuer à sa puissance et à ses effets sur les plantes et sur le sol.

D’une manière générale, une végétation très discontinue horizontalement est défavorable à la propagation du feu, de même qu’une canopée haute bien séparée du sous-bois sera défavorable au passage du feu vers les cimes des arbres.

Ces facteurs structuraux ont parfois des effets antagonistes. Ainsi, une éclaircie dans un peuplement forestier (c’est-à-dire une réduction du taux de couvert des arbres) favorise à moyen terme l’embroussaillement du sous-bois et la pénétration du vent, ce qui augmente la vitesse du feu. Mais par ailleurs, cette éclaircie rend la végétation discontinue, diminuant le risque de voir un feu se propager de cime en cime !


À lire aussi : Les « forêts » de pins maritimes d’Aquitaine, des nids à incendie ?


Les feux en conditions extrêmes

Plus les conditions de vent et de sécheresse deviennent extrêmes, moins la structure et le détail de la composition de la végétation sont importants pour déterminer la propagation du feu. Cela tient au fait que la transmission de l’énergie devient très efficace par vent fort, et que l’inflammation de la végétation sous cet apport de chaleur est beaucoup plus rapide pour des teneurs en eau faibles. Le feu parcourt alors de grandes surfaces et libère de grandes quantités d’énergie en peu de temps.

Par exemple, en octobre 2017 au Portugal, 250 000 hectares de forêts et de landes ont été brûlés en dix heures dans la même région. Le feu étant intense, il peut aussi enflammer des combustibles plus gros, comme des branches, qui vont brûler plus longtemps que les feuilles ou les rameaux fins. Ces conditions seront favorables à la formation de pyrocumulus et de pyrocumulonimbus qui, comme nous l’avons vu, peuvent altérer la circulation atmosphérique autour du feu. Ce phénomène s’accentue quand la biomasse combustible est abondante.

On peut alors assister au développement d’une véritable tempête de feu, c’est-à-dire un feu très intense, créant de puissants mouvements d’air et de flammes et présentant un comportement imprévisible.


À lire aussi : Comment les feux de forêt créent leurs propres conditions météo et de nouveaux types de nuages


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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02.08.2026 à 15:33

Construire des cabanes : un jeu d’enfants qui interroge nos liens avec la nature

Valentin Alibert, Attaché Temporaire d'Enseignement et de Recherche, Université Bretagne Sud (UBS); Université Bordeaux Montaigne

Que nous disent les cabanes des imaginaires de l’enfance ? Et comment permettent-elles aux plus jeunes de se sentir petit à petit dans la nature comme chez eux ?
Texte intégral (2220 mots)

L’ESSENTIEL

  • Construire des cabanes, c’est un moyen d’apprendre à vivre en collectivité. Mais c’est aussi une invitation à la rêverie.

  • Quand ils réalisent une cabane, les enfants s’approprient l’espace qui les entoure. Certains détails qui peuvent passer inaperçus aux yeux des adultes ont un sens très fort pour eux.

  • Les cabanes aiguisent le regard des enfants sur la nature, notamment sur les végétaux, et les incitent à arbitrer entre contraintes extérieures et imagination.


Les cabanes invitent à la rêverie. Elles fascinent, stimulent les architectes et les artistes, de la cité de l’architecture et du patrimoine, au Festival des cabanes des sources du lac d’Annecy. Elles convoquent l’imaginaire d’un « habiter » plus proche de la nature.

Ce sont également des territoires emblématiques de l’enfance. Qui n’a pas un jour construit une cabane ? Dominique Bachelart, chercheuse en sciences de l’éducation, souligne la richesse de ces constructions : « Que ce soit une hutte sommaire en branchages, un creux dans un arbre, un refuge loin des habitations, le terme générique de cabane désigne l’espace dans lequel on s’abrite ».

Des travaux en anthropologie retracent leur essor à des fins pédagogiques. Les mouvements d’éducation populaire qui se déploient au début du XXe siècle s’appuient sur les abris de loisirs pour mettre en œuvre leurs actions éducatives. Il s’agit par exemple d’apprendre aux jeunes à vivre en collectif. Les mouvements de scoutisme transmettent notamment l’art du froissartage, c’est-à-dire des techniques pour assembler des morceaux de bois avec de la corde afin de construire du mobilier (table, vaisselier, cabane dans les arbres).

Plus généralement, les cabanes sont des territoires que les enfants aménagent de façon autonome, selon leurs préférences et leurs capacités d’action. Ce sont ces constructions que j’ai étudiées en préparant ma thèse en géographie : Cabanes, jeux et imaginaires : des territoires des enfants aux valeurs de la nature.

En quoi permettent-elles aux enfants de construire des liens d’attachement avec la nature, voire de s’y sentir petit à petit comme chez soi, même si c’est de façon éphémère ?

La cabane comme œuvre intime

Le terrain de recherche concerne les sorties en forêt avec un groupe de scoutisme laïque, les Éclaireuses et Éclaireurs de France (EEDF). Ce groupe organise une à deux sorties par mois dans un bois de l’agglomération de Bordeaux, toujours le même. Ma thèse analyse comment des enfants, surtout âgés de 6 à 11 ans, s’approprient cette forêt qui au départ ne leur est pas familière. Lors des rencontres, les cabanes sont apparues comme une activité emblématique des temps libres.

Observez par exemple cette cabane construite au milieu d’un bosquet d’arbousiers par une fillette de 7 ans.

Cabane construite par une fillette de 7 ans, en avril 2023.  : Valentin Alibert, Fourni par l'auteur

A priori vous ne voyez pas grand-chose. Pourtant, lors d’une visite guidée, elle m’explique le sens des différents objets qu’elle place. Elle a fait une sonnette (1) en accrochant une petite branche de pin. Elle a imaginé « une petite lumière à l’entrée ». En rentrant sur la gauche, elle me dit qu’il y a une « chambre ». La porte de cette pièce imaginaire est incarnée par une branche de l’arbousier (2). Elle montre ensuite le « lit » qu’elle a matérialisé en disposant des aiguilles de pin au sol (3). Elle projette dans la courbure du tronc de l’arbousier un siège à son échelle, au sein duquel elle peut s’assoir (4). Les morceaux de bois qu’elle dispose en équilibre représentent le « feu » (5).

Il est tout à fait possible de passer juste à côté de cette cabane sans percevoir le territoire qui a été produit. Cette appropriation est pourtant importante pour cette enfant. Elle construit petit à petit un chez-soi qui reprend certaines caractéristiques des espaces domestiques.

La sonnette incarne le seuil. Elle lui permet de contrôler et de ritualiser l’entrée de sa maison. Elle aménage également une pièce fonctionnelle, une chambre, avec un objet emblématique : le lit. Quant aux alignements verticaux et réguliers (5), je suppose que c’est une forme de mise en ordre esthétique. Ils représentent un objet important de l’imaginaire du foyer : le feu. En l’occurrence, la cabane est une œuvre intime qui fait sens pour la personne qui l’aménage.

Symbolique des végétaux

Pour construire des cabanes, les enfants sont également attentifs aux végétaux. Ils ramassent des bâtons, sélectionnent des feuilles. Ils cueillent des fougères ou de la mousse pour symboliser des canapés ou des surfaces confortables. Dans un autre registre sensoriel, je constate que le piquant du houx est fréquemment mobilisé pour mettre en visibilité les limites des cabanes.

La cabane de « la famille du houx » construite par deux filles de 8 et 9 ans (avril 2023). de Valentin Alibert, Fourni par l'auteur

Sur la photographie ci-dessus, les deux filles qui construisent leur cabane élaborent progressivement un lien d’attachement spécifique avec le houx. Elles le réutilisent fréquemment et le houx devient le végétal emblématique de leurs différentes cabanes. Certains végétaux permettent aux enfants d’élaborer des identités collectives qui relient les membres d’une même cabane entre eux et avec la nature.

D’un jeu à l’autre, les végétaux se chargent de significations nouvelles. Les aiguilles de pin sont parfois des pièges contre les ennemis, parfois des suspensions décoratives. Des feuilles a priori ordinaires acquièrent une importance toute particulière, surtout lorsqu’elles permettent de symboliser des fonctions et des imaginaires que les enfants peinent parfois à communiquer.

S’approprier l’espace extérieur

Le terrain d’étude, un mouvement de scoutisme, peut donner l’impression que la démonstration est restreinte. Elle concernerait uniquement les sorties des Éclaireuses et Éclaireurs de France où certains groupes sociaux, les classes moyennes et supérieures, sont surreprésentés. Pourtant ma recherche n’est pas une thèse sur le scoutisme, les résultats permettent de comprendre les constructions de cabanes susceptibles d’avoir lieu dans d’autres contextes. Les scouts laïques m’ont offert un terrain d’étude qui m’a permis de prêter attention sur trois ans aux actions des enfants pour s’approprier une forêt urbaine.

Les constructions de cabane, ou plus largement l’invention d’un chez-soi, parfois très éphémère, peuvent surgir dans de nombreuses situations ordinaires du quotidien : dans un jardin, un parc, une cour d’école, une forêt, un camping, ou encore à la plage.

Les châteaux de sable, le tracé des lignes sur le rivage, la disposition de coquillages ou de bois flottés, parfois alignés pour dessiner des contours, rappellent que les enfants sont des acteurs géographiques qui s’approprient l’espace selon les contraintes qui s’exercent sur eux.

Délimitation tracée devant la tente avec des pommes de pins (week-end campé, mai 2023). Photo : Valentin Alibert, Fourni par l'auteur

Les cabanes, même si elles sont peu matérialisées, démontrent que les enfants produisent des territoires selon leurs besoins, leurs valeurs, leurs imaginaires. Encore faut-il qu’ils aient la possibilité concrète de pratiquer des espaces extérieurs et que nous prêtions attention à ce qu’ils font.

Un récent rapport du Haut Conseil de la famille, de l’enfance et de l’âge documente que les enfants jouent de moins en moins à l’extérieur en général et au contact de la nature en particulier. Pourtant, de nombreux travaux attestent que les expériences directes de nature permettent aux enfants d’être plus heureux et en meilleure santé.

The Conversation

Pour permettre à Valentin Alibert de réaliser cette recherche, une convention de partenariat a été signée entre un groupe local des Éclaireuses et Éclaireurs de France et l'Université Bordeaux Montaigne (2021-2024).

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02.08.2026 à 15:32

Retour sur le pic d’inflation de 2022 résolu en seulement deux ans. Un héritage des leçons de 1973 ?

Cynthia Tabet, Docteur et chercheuse en Économie, Enseignante et référente pédagogique, Faculté Jean Monnet (Droit, Économie, Management), Université Paris-Saclay, Université Paris-Saclay

Retour de l’inflation en France en 2022, cinquante ans après le choc pétrolier. Même crise, réponse radicalement différente. Pourquoi ? L’héritage de 1973.
Texte intégral (1654 mots)

En 2022, la France connaît un pic d’inflation suite à la guerre en Ukraine. Cinquante ans après le choc pétrolier, la crise est similaire, mais les réponses sont radicalement différentes. Pourquoi ? Qu’en est-il de l’héritage de 1973 ?


En 2022, l’inflation française a dépassé 6 %, replongeant le pays dans une situation inédite depuis les années 1980. Pour les économistes, le miroir historique est immédiat : 1973. Car le premier choc pétrolier n’est pas une simple curiosité historique. C’est le moment où s’est enclenchée une dynamique inflationniste qui mettra plus d’une décennie à être maîtrisée.

Précisons d’emblée : le choc pétrolier n’a pas à lui seul créé l’inflation des années 1970. Des tensions préexistaient : la fin du système de Bretton Woods en 1971 et l’abandon de la convertibilité or-dollar avaient fragilisé les économies occidentales. Les hausses salariales des Trente Glorieuses avaient déjà porté l’inflation française à plus de 7 % avant l’embargo.

Le choc pétrolier a agi comme un accélérateur, pas comme un déclencheur isolé.

Un double choc sans précédent

En 2022, la flambée des prix du gaz après l’invasion de l’Ukraine a replongé les Français dans une angoisse oubliée : celle de l’énergie qui coûte trop cher.

Ce scénario avait pourtant déjà un précédent. En octobre 1973, les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) décrètent un embargo pétrolier contre les pays occidentaux. Le prix du brut est multiplié par quatre en quelques mois, passant d’environ 3 à 12 dollars états-uniens le baril.

Pour la France, qui importe alors plus de 76 % de son énergie, le choc est brutal : son modèle de croissance fondé sur une énergie bon marché s’effondre en quelques semaines.

La décision états-unienne de suspendre la convertibilité du dollar en or, deux ans plus tôt, avait déjà mis fin à l’ordre monétaire international d’après-guerre. La France doit faire face aux deux crises simultanément. Avant 1973, la croissance annuelle française dépassait en moyenne 5 % du PIB. Ce rythme ne sera plus jamais durablement retrouvé.

Comment l’inflation a contaminé toute l’économie

La hausse du pétrole se diffuse dans toute l’économie par trois mécanismes.

D’abord, la hausse des coûts de production : tous les secteurs énergivores (sidérurgie, agriculture, transports) répercutent leurs surcoûts sur leurs prix. L’inflation se généralise. Face à ce type de choc, comme l’a montré l’économiste James Hamilton dans ses travaux sur les chocs pétroliers, les gouvernements se trouvent devant un dilemme : soutenir l’activité aggrave l’inflation, freiner l’inflation aggrave le chômage.

Ensuite, la spirale prix-salaires. Les conventions collectives françaises de l’époque comportent des clauses d’indexation automatique : quand les prix montent, les salaires suivent automatiquement. Ce qui était censé protéger les travailleurs devient un moteur de l’inflation.

Enfin, les anticipations : ménages et entreprises s’attendent à ce que l’inflation dure et adaptent leurs comportements en conséquence. Les salariés négocient des hausses de salaire plus élevées, les entreprises fixent leurs prix à la hausse par précaution, les épargnants réduisent leurs dépôts. L’inflation devient alors partiellement autoentretenue ; chacun anticipe ce que l’autre va faire, et ce faisant, le provoque. C’est ce mécanisme des anticipations que les économistes de l’Insee ont documenté dès 1984 dans leurs travaux sur la boucle prix-salaires en France.

La stagflation : limites des politiques de demande face aux chocs d’offre

La France des années 1970 vit une situation inédite : l’inflation et le chômage augmentent en même temps. C’est ce que les économistes appellent la stagflation, une récession accompagnée d’une forte inflation.

Jusqu’alors, ils s’appuyaient sur les travaux de l’économiste William Phillips, qui avait établi dans les années 1950 une relation stable entre inflation et chômage : quand les prix montent, le chômage baisse, et inversement. Face à un choc sur les coûts de production, cette relation inverse ne s’observe plus. Les entreprises voient leurs factures énergétiques exploser ; elles augmentent leurs prix et réduisent leur production en même temps.


À lire aussi : Comment la révolution iranienne engendra le second choc pétrolier de 1979


Le gouvernement français se retrouve alors face à un dilemme. Relancer l’économie par la dépense publique ? Cela aggrave l’inflation. Freiner l’inflation en réduisant la dépense publique ? Cela aggrave le chômage. Un choc d’offre et un choc de demande appellent des réponses différentes, et les instruments disponibles ont été conçus pour le second.

1983 : le tournant de la rigueur

Face à une inflation persistante au-dessus de 10 %, le gouvernement français engage en mars 1983 le « tournant de la rigueur » : fin de l’indexation automatique des salaires, ancrage du franc au deutschemark et réduction des déficits. L’objectif est de briser les anticipations inflationnistes en s’engageant à maintenir la stabilité des prix, quelles qu’en soient les conséquences économiques.

Ce coût est effectivement lourd. Entre 1980 et 1985, l’inflation recule de 13,6 % à 5,8 %, mais le chômage passe de 6,3 % à 9,8 %. Les économistes Olivier Blanchard et Lawrence Summers ont analysé ces séquelles sous le terme d’« hystérèse » : les récessions profondes dégradent durablement le marché du travail, bien au-delà de leur durée immédiate. Cette rupture constitue l’acte fondateur de l’architecture monétaire européenne, du Système monétaire européen jusqu’à la Banque centrale européenne (BCE) indépendante.

2022 : un choc analogue, une réponse transformée

Le retour de l’inflation en 2022 présente des similitudes structurelles avec 1973 : choc énergétique d’origine géopolitique, risque de spirale prix-salaires. Le gaz russe a joué le rôle que le pétrole du Moyen-Orient avait occupé un demi-siècle plus tôt. Mais la réponse des autorités monétaires a été radicalement différente.

En 1973-79, les taux d’intérêt restaient inférieurs à l’inflation, ce qui revenait à alléger la charge de la dette et à décourager toute discipline des prix. Résultat : l’inflation s’est ancrée pendant près d’une décennie.

Face au choc de 2022, la BCE, héritière directe des choix de 1983, a relevé ses taux de 0 % à 4 % en dix-huit mois. L’inflation française, après un pic à 7,3 % en février 2023, est revenue sous 2,5 % dès 2024, sans que la dynamique salariale ne s’emballe.

En 1973, il avait fallu dix ans. Les économistes Ben Bernanke et Olivier Blanchard confirment dans leurs travaux de 2023 que cette différence tient avant tout à la qualité des institutions monétaires et à leur capacité à agir de façon rapide et crédible.

1973-2022 : une leçon apprise, des défis à venir

Le premier choc pétrolier a démontré que l’inflation peut s’autoentretenir pendant une décennie, et qu’y mettre fin exige un coût social considérable : neuf ans d’inflation au-dessus de 9 %, un chômage passé de 2,6 % à près de 10 %. C’est cette mémoire économique, inscrite dans les choix de 1983, qui a différencié la réponse à 2022.

Cette réussite ne signifie pas pour autant que les défis futurs seront similaires. Cet héritage a émergé dans un contexte d’énergie abondante et de mondialisation croissante. Ce contexte s’est profondément modifié. Transition énergétique, fragmentation des chaînes d’approvisionnement mondiales, vieillissement démographique, dettes publiques élevées : ces facteurs pourraient rendre les chocs d’offre plus fréquents et plus difficiles à absorber.

Cinquante ans après l’embargo de l’OPEP, la question n’est plus de savoir si les années 1970 reviendront à l’identique. Elle est de savoir si les institutions construites depuis 1983 restent efficaces face à des chocs d’offre plus fréquents et d’une nature différente.

The Conversation

Cynthia Tabet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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