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12.10.2026 à 15:51

La violence d’être cloné : et si le deepfake n’était pas qu’un mensonge, mais aussi une atteinte à notre corps numérique ?

Adela Barbulescu, Ingenieur de recherche (audio-visual speech synthesis, multimodal AI, affective computing), Inria; Université de Bordeaux

De nombreux deepfakes sont des contenus pornographiques non consentis. Comment éviter que les traces que nous laissons en ligne puissent être transformées en atteinte à nos intimités ?
Texte intégral (2599 mots)
Nos traces numériques, que ce soit des photos, des vidéos, des sons ou des écrits, peuvent être détournées à des fins malveillantes (image réalisée avec Gemini). Adela Barbulescu, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Les deepfakes sont des images et des vidéos truquées générées à l’aide d’intelligences artificielles génératives. Un grand nombre d’entre elles sont des contenus pornographiques non consentis.

  • En se focalisant sur l’authentification de la véracité des contenus, on occulte une partie du problème : le tort fait aux victimes dont l’identité est volée pour être manipulée a des conséquences dans la vie physique.

  • Aujourd’hui, les protections juridiques sont fragmentées. En agissant en amont de la génération de deepfakes malveillants, pourrait-on mieux se protéger de ces atteintes à nos corps numériques ?


En 2018, la journaliste Rana Ayyub a subi une campagne de cyberharcèlement avec des vidéos pornographiques truquées utilisant son image pour la faire taire à la suite de ses enquêtes en Inde.

La violence de ce harcèlement, dénoncé par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, ne vient pas seulement du mensonge : la vidéo produite utilise le visage d’une femme réelle pour lui imposer une scène qu’elle n’a jamais vécue ni acceptée. Son identité et son intimité sont devenues une arme contre elle.

Le terme « deepfake », qui désigne une image, un son ou une vidéo généré ou modifié par un réseau d’apprentissage profond (deep learning) afin de reproduire l’apparence ou la voix d’une personne réelle, est souvent associé à des fins malveillantes. Les exemples sont nombreux.

La désinformation : en Slovaquie, lors des législatives de 2023, un faux enregistrement audio attribué au chef du parti pro-européen a été diffusé en plein silence électoral. La fraude : à Hong Kong, un salarié a viré près de 24 millions d’euros après une visio où tous les autres participants étaient des deepfakes ; tandis qu’en France, les tentatives de fraude par deepfake ont bondi de 700 % en un an. Les images intimes non consenties : une étude de 2019 recensait 96 % de contenus pornographiques non consentis parmi les vidéos deepfake en circulation ; et en 2026, Grok a été utilisé pour générer des millions de deepfakes à caractère sexuel sur X.

Ces affaires sont graves. Pourtant, elles ne disent pas tout. Quand une personne est clonée sans son consentement, ce n’est pas seulement l’argent ou la vérité qu’on lui enlève. C’est une part de soi : une atteinte à son visage, à sa voix, à ses gestes et à la confiance que les autres lui accordent.

La violence d’être cloné : une atteinte au corps numérique

Imaginez une vidéo où l’on voit votre visage. Vous y parlez avec votre voix, vous souriez, vous bougez. Pourtant, vous n’avez jamais tourné cette vidéo. Vous n’avez jamais dit ces mots. Quelqu’un a utilisé votre image et votre voix pour fabriquer un double de vous.

On peut désigner le « corps numérique » comme l’ensemble des signaux par lesquels on nous reconnaît : visage, voix, gestes, expressions, façon de parler et de bouger. Ce concept est une représentation numérique de l’humain physique, une prolongation du corps biologique. Ces signaux ne sont pas seulement des données ou des fichiers, ils forment la couche corporelle de notre identité numérique.

Les travaux en apprentissage automatique traitent les deepfakes comme un simple problème de vérification, proposant d’authentifier et de détecter le faux, en ignorant la personne dont le corps numérique a été instrumentalisé. Or, plusieurs études montrent que le fait de savoir que la vidéo est fausse n’atténue pas la souffrance de la victime, et peut même l’aggraver.

La recherche parle d’atteintes incarnées (ou embodied harms) pour désigner cette violence qui fracture le rapport au corps et à l’identité bien au-delà de l’écran. Quand la journaliste Rana Ayyub a été ciblée par des vidéos pornographiques synthétiques, l’impact a été immédiat : isolement, anxiété aiguë et sentiment d’effraction intime.

De plus, des études qualitatives sur les clones IA identifient une « doppelganger-phobie » (un Doppelgänger est le sosie d’une personne), un rejet émotionnel face au potentiel de ces contenus à s’approprier et à déplacer l’identité d’une personne, même sans contenu explicite.

Une histoire de la synthèse humaine

En informatique graphique, la synthèse humaine est le fait de produire numériquement l’apparence d’une personne : son visage, sa voix, ses mouvements. C’est la famille de techniques dont les deepfakes sont l’expression la plus récente.

La première image numérique, créée en 1957 grâce à un scanner à tambour rotatif, inventé par le National Institute of Standards and Technology (NIST, États-Unis). R. Kirsch/NIST

Pourtant, la synthèse humaine n’est pas née avec les modèles génératifs. En 1957, Kirsch, Cahn, Ray et Urban présentent la première numérisation d’image : un portrait de trois mois de Walden Kirsch, le fils du chercheur.

Depuis, cinéma, musique et jeu vidéo ont inventé avatars et voix de synthèse. L’intégration d’acteurs virtuels dans le cinéma s’installe après le film The Crow (1994) : à la mort de Brandon Lee en plein tournage, l’équipe termine les scènes manquantes en superposant numériquement son visage sur le corps d’une doublure, avec l’accord explicite de sa famille.

En 2007, la chanteuse virtuelle Hatsune Miku, dont la voix est synthétisée à partir d’échantillons enregistrés contractuellement par une comédienne, au moyen du logiciel Vocaloid de Yamaha, popularise un modèle de création où chacun peut commercialiser ses propres compositions avec sa voix.

Le mot « deepfake » lui-même naît d’une rupture nette du consentement : en 2017, un utilisateur de Reddit surnommé « Deepfakes » partage des vidéos pornographiques d’actrices célèbres, utilisant une technique de substitution de visage (face swap) reposant sur un auto-encodeur.

C’est à cette époque que les techniques pour générer des deepfakes se sont enchaînées : les réseaux antagonistes génératifs (GAN) en 2014, puis les transformers en 2017, jusqu’aux modèles de diffusion en 2020, qui dominent la génération d’images aujourd’hui.

Consentement et frontière juridique

La recherche en informatique réduit le deepfake à un problème de criminalistique (ensemble de techniques mises en œuvre pour établir la preuve d’un délit ou d’un crime et en identifier l’auteur) : traque des incohérences de pixels et de la provenance cryptographique pour distinguer le vrai du faux.

Cette approche est réductrice, car elle vérifie l’authenticité de l’image, et non la légitimité de son existence. Le système juridique mobilise des protections fragmentées sur la propriété, sur la réputation ou sur la vie privée plutôt qu’un droit unifié à l’intégrité de l’identité numérique.

La loi visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique (loi SREN) de 2024 sanctionne la diffusion d’un deepfake, non l’atteinte à l’identité ; et l’article 50 de l’AI Act européen, appliqué depuis août 2026, impose de signaler les contenus générés par IA, protégeant le droit du public à être informé, mais pas l’intégrité de la personne représentée.

Ce vide oblige les parties à trouver des solutions au cas par cas. En France, 25 comédiens de doublage ont obtenu le retrait de 47 voix clonées en mettant en demeure les plateformes de clonage vocal Fish Audio et VoiceDub. Des artistes protègent leurs attributs, de Scarlett Johansson face aux abus d’OpenAI à Matthew McConaughey déposant sa voix et son image.

Mais renforcer cette protection soulève une difficulté : jusqu’où aller sans menacer la liberté d’expression ? C’est l’alerte des défenseurs des libertés numériques comme l’Electronic Frontier Foundation (EFF, Fondation des frontières numériques), une organisation de défense des droits sur Internet, pour qui une régulation doit cibler l’intention malveillante afin de ne pas étouffer la parodie et la satire.

C’est ce qui pousse des pionniers à réinventer le cadre. Par exemple, le Danemark a proposé d’accorder à chacun un droit direct sur son visage, sa voix et son corps, marquant la première tentative européenne de faire du consentement à l’identité numérique un droit à part entière : l’usage de l’image sans accord y deviendrait illicite en soi, sans que la victime ait à prouver un préjudice.

Protéger l’identité numérique : un nouveau standard

L’enjeu est de bâtir un véritable standard d’identité numérique : un cadre commun, partagé par tous, qui rende vérifiables l’origine d’un contenu et le consentement de la personne représentée. Des standards ouverts comme C2PA en posent une première pierre, en attachant aux médias des métadonnées infalsifiables sur leur provenance. Mais un tel standard n’a de valeur que s’il est adopté par tous et soutenu par un cadre juridique et technique capable de le faire respecter.

Aujourd’hui, la réponse technique dominante reste la détection a posteriori : repérer un contenu cloné une fois qu’il a déjà été produit et diffusé.

Une seconde approche, complémentaire, consiste à agir en amont : protéger le média à la source pour empêcher son détournement, à l’aide de techniques qui rendent images et voix plus difficiles à cloner par des modèles génératifs non autorisés.

C’est dans cette logique que s’inscrit BeepFake, projet en recherche et développement mené au sein de l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria, France), qui vise à protéger images, voix et vidéos avant leur diffusion, grâce à plusieurs mécanismes qui perturbent le clonage des traits de l’identité audiovisuelle (visage, voix). L’ambition : rendre le détournement plus difficile, renforcer la traçabilité et redonner aux personnes une capacité d’action.

Protéger le corps numérique, c’est garantir qu’aucun visage ne soit cloné, aucune voix échantillonnée, sans le consentement de la personne à laquelle ils appartiennent. Faire du consentement le point de départ, c’est faire de nos images et de nos voix le prolongement de nous-mêmes plutôt que l’instrument de notre dépossession.

The Conversation

Adela Barbulescu a reçu des financements de France 2030.

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12.10.2026 à 15:48

Aliments et boissons : peut-on tout fermenter ?

Élodie Choque, Maitre de conférence en microbiologie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Vous consommez sans aucun doute des aliments fermentés sans le savoir.
Texte intégral (1989 mots)

L’ESSENTIEL

  • La fermentation est de plus en plus tendance. Parmi les arguments apportés par ses promoteurs, on trouve notamment une plus grande digestibilité et une conservation accrue des aliments.

  • Il existe plusieurs types de fermentations, qui peuvent être combinés, comme c’est le cas pour le roquefort, le champagne et le pain au levain.

  • Cela signifie-t-il que tous les aliments peuvent être fermentés ? Peut-on manger trop d’aliments fermentés ?


Choucroute, yaourt, fromage, saucisson, vin ou bière sont les premiers aliments fermentés qui viennent à l’esprit. Mais c’est un monde beaucoup plus vaste qu’on ne le croit. En effet, le pain, la brioche, le chocolat, le café ou encore le poivre blanc peuvent aussi être considérés comme des aliments fermentés, et de nouveaux produits commencent à émerger sur le marché européen, comme le kéfir, le kombucha ou le kimchi. On estime que les aliments fermentés représentent en réalité entre 5 et 40 % de l’alimentation de chacun d’entre nous.

Si la fermentation alimentaire a d’abord été une méthode de conservation très prisée avant l’apparition de la réfrigération et a façonné l’histoire culinaire mondiale, elle connaît aujourd’hui un véritable engouement. En effet, il a été démontré que les aliments fermentés avaient un effet bénéfique sur le microbiote intestinal, car ils apportent des probiotiques (bactéries vivantes bénéfiques), des prébiotiques (des fibres végétales) et des postbiotiques (des acides gras à chaîne courte) qui ensemble renforcent le microbiote et la barrière intestinale.

Mais tous les aliments peuvent-ils être fermentés ? Consommer des aliments fermentés présente-t-il autant d’intérêt qu’on peut le lire sur le Net ?

Un panorama non exhaustif des matières premières fermentées. Élodie Choque, Fourni par l'auteur

Qu’est-ce que la fermentation ?

La fermentation est un mécanisme biologique au cours duquel des micro-organismes (bactéries, levures, moisissures) consomment les sucres et les protéines présents dans l’aliment et les transforment en acides organiques, en éthanol, en gaz, en peptides et en composés aromatiques.

On distingue quatre grands types de fermentation alimentaire.

La plus connue reste la fermentation alcoolique, pendant laquelle des levures transforment des sucres simples en alcool et en dioxyde de carbone donnant, donnant naissance au vin, à la bière, ou au cidre. Cette fermentation est aussi à l’origine de la panification : la production de dioxyde de carbone aère la mie et l’alcool s’évapore lors de la cuisson du produit.

Lors de la fermentation acétique, des bactéries transforment l’alcool en acide acétique, ce qui donne du vinaigre ou un kombucha. On parle de vinaigre de vin ou de vinaigre de cidre car une première fermentation alcoolique est nécessaire pour que la fermentation acétique puisse avoir lieu.

La fermentation fongique (aussi appelé fermentation enzymatique) résulte de l’action de champignons filamenteux qui utilisent leurs enzymes pour casser les sucres et les protéines de l’aliment. C’est le processus qui permet l’obtention de la sauce soja, du miso ou encore du tempeh, mais aussi de certains fromages comme le roquefort ou le camembert.

Enfin, dans la fermentation lactique, des bactéries vont transformer des sucres simples en acide lactique et en gaz, en acide organique et parfois en alcool. C’est le processus qui permet l’obtention des yaourts, des fromages, de la choucroute, du kimchi ou encore de certaines viandes pour l’obtention du saucisson.

Certains aliments fermentés nécessitent la combinaison de deux fermentations. L’association d’une fermentation lactique et d’une fermentation fongique donnera la plupart des fromages et des saucissons. Le champagne, lui, résulte d’une double fermentation alcoolique, la première apporte l’alcool et la seconde apporte à la fois de l’alcool et des bulles de dioxyde de carbone lui conférant son côté pétillant. Le pain au levain, quant à lui, résulte lui de l’association d’une fermentation lactique et d’une fermentation alcoolique.

Des vertus santé, mais sans miracle

La fermentation alimentaire montre plusieurs avantages : (i) elle rallonge la durée de vie des aliments, (ii) elle améliore leurs qualités organoleptiques (telles que l’odeur, la texture ou le goût de l’aliment), (iii) elle réduit leur temps de cuisson.

La fermentation alimentaire peut être vue comme une « prédigestion » de l’aliment qui peut faciliter leur consommation. Les cornichons ou les olives, par exemple, sont difficilement consommables s’ils ne sont pas fermentés au préalable. De même, les bactéries lactiques consomment le lactose du lait permettant aux personnes intolérantes au lactose de consommer certains produits à base de lait sans craindre de symptômes trop violents (kéfir, les fromages hautement fermentés comme le parmesan ou encore les yaourts).


À lire aussi : L’intolérance au lactose est en réalité la norme chez l’humain, mais le racisme, le gouvernement des États-Unis et les intérêts commerciaux en ont fait un trouble


Ainsi, les aliments fermentés apportent aussi des avantages nutritionnels et de santé, ce qui explique la nouvelle tendance de leur développement sur le marché depuis une décennie.

De la même manière, la fermentation alimentaire permet de diminuer la présence de FODMAPS (oligosaccharides, disaccharides, monosaccharides et polyols fermentescibles) dans les matières premières. Ces sucres complexes mal assimilés par l’intestin grêle fermentent dans le colon et sont la cause des douleurs intestinales liées au syndrome de l’intestin irritable.

La fermentation alimentaire permet de dégrader et neutraliser les anti-nutriments présents naturellement dans certains aliments, empêchent l’assimilation de certains nutriments et minéraux (fer, zinc, magnésium, calcium) par l’organisme par exemple l’acide phytique dans les céréales complètes et les légumineuses ou le cyanure dans le manioc.

Les aliments fermentés enrichissent le microbiote et vous apportent des vitamines et des antioxydants. En effet, lorsqu’ils sont non pasteurisés ou non cuits, ils vous apportent des milliards de bactéries vivantes (les probiotiques, qui ont réalisé la fermentation) importantes pour maintenir la diversité de votre microbiote. De plus, lors de la fermentation alimentaire, les micro-organismes se développent et produisent naturellement des vitamines (B et K) ainsi que des molécules antioxydantes qui sont aussi bénéfiques à votre organisme.

Attention toutefois : si les aliments fermentés s’intègrent parfaitement dans une alimentation saine et variée, ils ne constituent pas des « super-aliments » miracles, notamment pour vos maux d’estomac. En effet, contrairement aux probiotiques de pharmacie conçus pour résister à l’acidité gastrique, la plupart de leurs bactéries sont détruites dans l’estomac avant d’atteindre le côlon. De plus, la pasteurisation des produits du commerce élimine souvent une partie de ces micro-organismes vivants.

Autre inconvénient : certains aliments fermentés ont une forte teneur en sel (kimchi, miso, choucroute), celui-ci s’étant concentré lors de la fermentation. Enfin, la présence résiduelle de FODMAP peut même aggraver les ballonnements chez les personnes souffrant du syndrome de l’intestin irritable, qui doivent faire attention à leur consommation. Il convient donc de les consommer pour le plaisir, sans excès et sans les prendre pour des traitements médicaux.

Tous les aliments peuvent-ils être fermentés ?

Au sens pratique et culinaire, la réponse est presque tous.

La fermentation alimentaire est une alliée santé de premier ordre qui transforme la quasi-totalité de nos ingrédients bruts en trésors digestifs et nutritionnels.

En revanche, au sens biologique du terme, la réponse est non : en effet, certaines conditions doivent être réunies pour que les micro-organismes puissent réaliser la fermentation. Ainsi les matières premières trop grasses (comme l’huile), les matières premières déshydratées (comme les fruits secs comme les noix), les aliments trop sucrés (comme le miel), trop salés ou contenant des conservateurs (car déjà transformés) résisteront à l’action des micro-organismes.

Quant à moi, je vous recommande l’association pomme-betterave, si vous vouliez vous lancer dans l’aventure de la fermentation. C’est ma préférée !


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Élodie Choque a reçu des financements de la région Hauts-de-France (dynamique Economie Ciculaire et Nouveaux Modèles de Développement).

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12.10.2026 à 15:47

Five ways to beat dating algorithms at their own game

Stefania Masè, Associate professor of marketing and communication, IPAG Business School

Alisa Minina Jeunemaître, Associate Professor of Marketing, EM Lyon Business School

Jamie Smith, Professor of Marketing, Escola de Administração de Empresas de São Paulo da Fundação Getúlio Vargas (FGV/EAESP)

There is a reason why algorithms make love at first swipe hard to come by. New research offers strategies for using dating apps wisely and breaking the “swipe cycle”.
Texte intégral (1390 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Decide what you want before you start swiping. An app can suggest people to meet, but it cannot decide what kind of relationship matters to you.

  • Set limits on your time and attention. More profiles and more matches do not necessarily bring you closer to a meaningful connection.

  • Treat the app as an introduction, not the whole relationship. If you want to get to know someone, make room for conversation and, when you both feel comfortable, a meeting beyond the app.


You open a dating app intending to spend ten minutes on it. An hour later, you are still swiping. You might have a few new matches, but are you any closer to meeting someone you actually like? Arguably, one of the benefits of dating apps is that they make introductions possible on a scale that would once have been hard to imagine.

They can help people meet outside their usual circles and offer a less daunting way to signal interest. But their design also shapes what we do: profiles arrive one after another, choices take seconds, and there is always the possibility that the next person will be a better match.

In our research, we examined 21 interviews with dating app users alongside public online discussions and French newspaper coverage. We found that people navigate three coexisting, sometimes competing ideas about dating. The first one is the romantic approach to dating where it is important to take time, build trust and look for a connection. The second, the shopping approach, treats dating more like browsing where a person can compare options, filter efficiently and keep their choices open. The third, the systems approach follows the app’s own rhythm: swipe, match, respond to prompts and keep engaging, without necessarily thinking about the long-term goals.

Most people do not fit neatly into just one of these approaches. Someone may hope for a lasting relationship while filtering profiles like a careful shopper. Another may enjoy casual dating but resent feeling pushed to make endless quick decisions. That tension helps explain why using an app can feel both useful and exhausting.

So how can you ‘beat’ a dating algorithm?

Despite years of research dedicated to looking for determinants of online dating success, there is no proven secret combination of swipes, photos or messages that will make a platform deliver the right partner.

Ask yourself instead, how can you stop the app’s rhythm from setting the terms of your romantic life? Here’s how:

  • Keep a clear picture of your intentions

Before opening the app, consider whether you want a committed relationship, casual dates or simply to meet people without deciding yet. Any of these is a valid aim. Knowing yours can help you choose whom to talk to and what to say. It can also make it easier to notice when you are following someone else’s expectations because it seems simpler than explaining your own. When a conversation starts to matter to you, share what you are looking for and ask what the other person wants, too. You need not settle everything immediately, but you should not have to guess indefinitely.

  • Choose when to stop browsing

One participant in our study, Rose, imposed a swiping ban on herself so she could focus on a few people she was genuinely interested in. Her choice did not reveal a flaw in the app’s code. It changed how she used the app. If you find yourself collecting matches without talking to them, try pausing new searches long enough to give existing conversations your attention.

  • Use filters and profiles as tools, not verdicts

Some people in our study carefully shaped their profiles, used several apps or filtered matches to save time. These tactics can be useful, particularly when they reflect what you genuinely value. But a profile offers only a partial view of a person. A match is a reason to begin a conversation, not evidence that a relationship will work. Critically, a lack of matches is not a measure of your worth. Research shows that low match rates on dating apps may lead to negative mental health outcomes because the apps create a false equivalence between algorithmic compatibility and personal worth.

  • Take promising connections beyond the swipe cycle

Participants seeking closeness often wanted more than an exchange of quick reactions. Some moved conversations off the app or made plans to meet, rather than continuing to browse indefinitely. You can do this at a pace that feels comfortable to both people. The point is to give a connection a chance to develop in a setting where the next profile is not constantly competing for attention.

The importance of psychological sovereignty

Finally, give yourself permission to leave. One participant in our study, Alan, deleted an app when dating began to feel like a game, though he sometimes returned later. Taking a break need not mean giving up on meeting someone. It can be a way to check whether the app is still helping you pursue what you want. We call this reclaiming psychological sovereignty. Put plainly, it means keeping hold of your ability to decide what matters to you, how much attention you give the app and when you have had enough. You cannot control who appears on your screen or how the platform ranks profiles, but you can decide what you do next.

Dating apps can open doors, but it is important to remember that you are the one who is in control. You get to choose whether to walk through this door, keep looking, or put your phone away, and no algorithm can make this decision for you.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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12.10.2026 à 15:05

« Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté

Annabelle Allouch, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Katharine Throssell, Docteure en science politique, Marie Sklodowska Curie Fellow, Université catholique de Louvain (UCLouvain); Sciences Po Bordeaux

Les lycéens français se plaignent de ne pas être entendus par les institutions. Un sentiment qui s’exprime très fortement dans la mobilisation actuelle et se nourrit des déceptions face à Parcoursup.
Texte intégral (1442 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen entame sa quatrième semaine d’action, avec une grande manifestation prévue mardi 13 octobre.

  • Parmi les jeunes mobilisés, beaucoup se plaignent de ne pas être écoutés par l’école et les institutions.

  • Le dispositif d’orientation dans l’enseignement supérieur, Parcoursup, cristallise le sentiment d’incompréhension.


Une chose frappe à la lecture des pancartes des mobilisations lycéennes de ces dernières semaines : au même titre que de voir leurs enseignants remplacés et de ne pas pâtir de plafonds qui tombent dans les classes, les lycéens demandent à être entendus. Comme ils le disent, ils se considèrent « non pas mal éduqués mais mal écoutés ».

Cette revendication exprime le décalage entre les multiples sources de stress qu’ils expriment (manque de professeurs et d’investissements, et insécurité face à l’avenir) et les réponses jugées inadaptées du gouvernement.

La centralité de l’enjeu de l’écoute est d’ailleurs perceptible dans la plateforme de doléances mise en ligne par le ministère (qui ne manque pas d’évoquer les cahiers proposés aux gilets jaunes) ; ainsi que par le temps « banalisé » d’écoute dans l’établissement.

Une socialisation politique par la manifestation

Les travaux d’Annick Percheron sur la socialisation politique ont mis en évidence l’existence d’une double lecture du rapport des jeunes à la politique : d’un côté, les jeunes incarnent une innocence fantasmée et, par définition, apolitique ; de l’autre, leur politisation s’associe souvent pour les acteurs publics à un nécessaire recadrage.

Ce paradoxe est parfaitement illustré par la violence de la répression de la police, et par l’un des mots d’ordre du mouvement :

« Trop jeunes pour être écoutés, mais assez grands pour se faire gazer. »

Les travaux dans ce domaine ont, par ailleurs, montré l’impact personnel et politique de l’engagement précoce dans des mouvements sociaux (par exemple, Mai-68).

La prolifération des slogans qui renvoient à cet héritage (« La génération 6/7 refait Mai-68 ») souligne à quel point ces évènements peuvent produire des récits culturels et intergénérationnels, qui contribueront à une socialisation au politique au-delà des participants eux-mêmes.

À partir de nos enquêtes respectives sur les enfants de 10 ans à 17 ans face aux crises contemporaines pour l’une et sur les pratiques politiques des lycéens et des étudiants avant et après Parcoursup pour l’autre, nous postulons que le rapport à la citoyenneté des jeunes sera affecté par deux éléments concomitants : l’expérience de ne pouvoir exprimer sa frustration dans des espaces légitimés par l’institution, qu’elle soit politique ou scolaire, et celle du sentiment de ne pas être écouté par le pouvoir politique.

Les formes de la non-écoute

Dans le cadre d’une enquête sur le rapport des adolescents aux crises contemporaines et à la démocratie, nous avons mené des entretiens avant et pendant le mouvement lycéen, auprès de manifestants et de non-manifestants.

Avant le mouvement, le sentiment de ne pas être écouté renvoyait surtout à l’institution scolaire : manque d’opportunité de débats, superficialité des instances dites de « démocratie » scolaire, etc.

Dans les entretiens récents, cette non-écoute rejaillit sur d’autres institutions, notamment la police, dont la violence constitue pour certains le révélateur de la relation asymétrique qu’ils entretiennent avec le pouvoir :« Dès qu’on s’exprime, on se fait réprimer dans la violence », explique une manifestante de 16 ans (issue d’une famille politisée). On s’insurge aussi contre les propos de certains politiques sur ce point, « “Les jeunes n’ont qu’à s’asseoir et se taire” – ça m’a révoltée ! », note une manifestante de 17 ans (venant d’une famille peu politisée).

Plus largement, cette critique renvoie à l’idée que « normalement l’État est censé écouter directement le peuple » (fille, 17 ans, famille peu politisée) et au sentiment que le voir « dériver, c’est inquiétant pour la démocratie… ça m’a rappelé ce qu’on voit en cours d’histoire » (garçon, 17 ans, famille peu politisée).

Même chez les non-manifestants, voir leurs pairs se faire gazer politise ce constat de non-écoute. Ainsi, ces manifestations semblent nourrir l’appréciation d’un écart entre une idée abstraite d’État démocratique et la réalité constatée : ce qui constitue un apprentissage politique, que l’on soit sur le blocus ou non.

Sur Parcoursup : la sourde oreille

Dans le cadre de notre enquête sur Parcoursup avec Delphine Espagno-Abadie, nous avons identifié un processus qui illustre particulièrement bien la résurgence du sentiment de non-écoute.

La réforme Orientation et réussite des étudiants (ORE) de 2018 (qui crée la plateforme Parcoursup) entraîne non seulement la multiplication des épreuves, mais aussi la reconfiguration des espaces de discussion du jugement scolaire. Cela génère une angoisse qui s’ajoute à la distance créée par la dématérialisation de l’accès dans le supérieur.

Cette mise à distance des lycéens s’incarne par des formes faibles d’explication du jugement scolaire, particulièrement réduites et standardisées en cas de refus. C’est le cas de la mention fréquente « Le niveau scolaire (ou la motivation) apparaît insuffisant pour la formation, au regard de celui d’autres candidats »). Mais comment reconnaître la légitimité d’un jugement aussi succinct ?

Les numéros verts gérés par les rectorats ne proposent pas non plus d’explicitation au jugement des formations, mais des solutions de compensation. Il s’agit moins d’écouter les plaintes des élèves que de les conserver dans les canaux de la plateforme pendant les différentes phases. Alors que la réforme devait valoriser le choix personnel et authentique du lycéen éclairé par un travail d’orientation au long cours, la faiblesse des espaces de négociation et d’écoute fait de Parcoursup un couperet, dont la sélectivité ne se justifie, par ailleurs, pas toujours par le prestige ou la rareté de la formation recherchée.

On voit alors comment un tel système peut non seulement entraîner un fort sentiment d’injustice (« Pourquoi suis-je mal classée dans une formation pour laquelle je suis motivée ? ») qui va nourrir les formes de contestation « à bas bruit » (la plainte sur les terrasses des cafés ou dans les repas de famille) comme les luttes ouvertes dans la rue, ainsi que nous le montre le mouvement actuel.

L’importance de la demande d’écoute dans les revendications lycéennes nous fournit ainsi une illustration des travaux de Laurent Lardeux et de Vincent Tiberj pour qui les revendications des jeunes sont les « révélateurs des apories de nos démocraties ». Elle nous montre aussi à quel point les apories de la démocratie sont aussi la fondation d’une socialisation politique. Comme dit une pancarte : « Si on ne nous écoute pas, on crie. »

The Conversation

Katharine Throssell a reçu des financements européens pour cette recherche en tant que Marie Sklodowska Curie Fellow.

Annabelle Allouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.10.2026 à 12:53

Raphaël Glucksmann désigné par les sociaux-démocrates : pourquoi les primaires ne sont pas forcément des machines à perdre

Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France

Parfois présentées comme des « machines à perdre », les primaires ont de nombreuses vertus : sélection des candidats, médiatisation, choix démocratique. La victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire socialiste va-t-elle créer une dynamique en sa faveur ?
Texte intégral (1422 mots)

L’ESSENTIEL

  • Raphaël Glucksmann a largement remporté la primaire réunissant les candidats de la gauche sociale-démocrate (Parti socialiste, Place publique, Gauche républicaine et socialiste).

  • Parfois présentées comme une « machine à perdre », les primaires ont de nombreuses vertus : sélection des candidats, médiatisation, choix démocratique.

  • Distancé dans les sondages par Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe et Marine Le Pen, Raphaël Glucksmann bénéficiera-t-il d’une nouvelle dynamique ?


L’organisation de primaires pour sélectionner un candidat à la présidentielle est relativement récente. Elle permet de limiter le nombre de candidats de la même tendance et donc faciliter la sélection de l’un des prétendants du même segment de l’électorat pour le tour décisif. Cette procédure est apparemment vertueuse parce qu’elle évite que se renouvelle ce qui était arrivé à Lionel Jospin au premier tour présidentiel de 2002, éliminé de peu par la multiplicité des candidatures de gauche. Elle assure une large publicité – avec un ou plusieurs débats télévisés entre les prétendants – pour faire connaître les orientations d’une tendance. Elle peut être aussi considérée comme un outil de participation démocratique puisqu’elle associe les adhérents dans une primaire interne ou même les simples sympathisants dans une primaire ouverte alors qu’autrefois le candidat était « auto-sélectionné » ou désigné par les instances des partis. Accessoirement elle peut dégager des bénéfices pour le ou les partis organisateurs, lorsque les votants doivent payer leur inscription.

Mais la primaire n’a pas toujours bonne presse. Elle est souvent présentée par ses détracteurs comme une « machine à perdre », car le débat public de la primaire met en évidence les divisions d’un camp, ce qui peut être un handicap pour le tour décisif. Elle est aussi rejetée pour des raisons idéologiques par ceux qui estiment que l’élection présidentielle doit être « la rencontre d’un candidat avec son peuple ».

La première primaire – interne aux adhérents – fut organisée fin 2006 par le Parti socialiste (PS). Celui-ci avait adopté peu avant une modification du tarif de l’adhésion (seulement 20 euros), ce qui avait fait adhérer environ 100 000 personnes, doublant ainsi le nombre d’adhérents au PS. Face à Laurent Fabius et à Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal avait acquis une aura importante, lui permettant de l’emporter. Cela avait été un atout pour sa campagne présidentielle, et on ne peut pas affirmer que c’est la mise en évidence des divisons entre candidats lors de la primaire qui lui aurait fait perdre l’élection présidentielle (avec 46,9 % au second tour, face à Nicolas Sarkozy).

Fin 2011, les socialistes innovent avec une primaire ouverte aux sympathisants du PS et des radicaux de gauche. C’est un succès de participation : 2,7 millions de votants au premier tour et près de 2,9 millions au second. Là aussi, la primaire aura été un tremplin important pour la victoire de François Hollande à la présidentielle. Au même moment, les écologistes ont organisé une primaire interne (33 000 inscrits). Le Parti communiste français (PCF) avait aussi organisé un vote de ses adhérents pour choisir entre un soutien à Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche) et la désignation d’André Chassaigne (député communiste du Puy-de-Dôme).

Une nouvelle primaire socialiste, organisée tardivement en janvier 2017, réunit environ 2 millions de votants dans un contexte de grande division du parti entre les soutiens du président Hollande et les « frondeurs ». C’est un frondeur, Benoît Hamon, qui sort des urnes. La primaire l’a beaucoup fait monter dans les sondages présidentiels, mais il régresse au fil de la campagne et finit à 6,4 %. Une primaire écologiste a aussi lieu, mais l’élue se retirera de la présidentielle au vu de ses faibles scores dans les sondages.

Pour la même élection présidentielle, la droite et le centre décident également de sélectionner leur candidat dans une primaire ouverte. C’est un grand succès populaire : 4,4 millions de votes au second tour. François Fillon crée la surprise : il est élu avec 66,5 % des voix alors que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, qui passaient pour les favoris, ont été éliminés. C’est probablement une caractéristique des primaires – surtout ouvertes – de faire mentir les pronostics journalistiques. À la sortie de ces primaires, François Fillon semblait avoir de bonnes chances de devenir le prochain président de la République. Mais la révélation d’une « affaire » portant sur l’emploi fictif de son épouse, suivie d’une mise en examen en mars 2017 pour détournement de fonds publics, lui font perdre plusieurs points dans les sondages. Son élimination au premier tour de l’élection présidentielle n’est pas due à la primaire, mais bien aux conséquences de sa mise en accusation.

En 2022, alors que la droite a perdu beaucoup d’électeurs depuis 2017, Les Républicains (LR) décident – après avoir tenté de désigner leur candidat en fonction des résultats des sondages – d’organiser une primaire limitée aux adhérents (près de 149 000 personnes à la veille du scrutin). Valérie Pécresse en sort vainqueur, mais cela ne lance pas une dynamique de campagne, vu le caractère limité de cette primaire interne. La même histoire se déroule au PS, avec une primaire interne (seulement 22 150 votants, du fait du fort déclin du parti) gagnée par Anne Hidalgo. Les écologistes ont aussi organisé une primaire ouverte (près de 123 000 inscrits). Ces primaires de 2022 ne peuvent, pour autant, être considérées comme des « machines à perdre » : elles montrent surtout la faiblesse des forces politiques concernées.

Pour l’élection présidentielle de 2027, une première primaire vient d’être remportée dès le premier tour par Raphaël Glucksmann, avec 66,2 % des suffrages, loin derrière les autres candidats (Olivier Faure devant se contenter de 14,5 %). C’est l’indication du rejet de l’union avec Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) par la gauche sociale-démocrate. C’est aussi l’illustration de la méfiance d’une large partie de l’opinion pour les profils partisans. C’est probablement enfin la marque d’un « vote utile » en faveur du candidat de gauche non mélenchoniste qui semble le mieux placé en vue de la présidentielle.

Finalement, nombre des primaires évoquées ont créé une dynamique importante pour les candidats en position de l’emporter à la présidentielle. Une nouvelle étape commence donc pour Raphaël Glucksmann qui était plutôt ce dernier mois à la baisse dans les sondages, passant de 11,5 % à 9,6 % entre début septembre et le 12 octobre.

Il faudra observer les prochains sondages pour voir si les résultats de la primaire lui permettent de progresser de façon significative. Il est, pour l’instant, largement dominé par Marine Le Pen (23,8 %), Jean-Luc Mélenchon (16,6 %) et Édouard Philippe (16 %). Le fossé est large pour espérer une qualification de Raphaël Glucksmann en vue du second tour. Mais toutes les élections présidentielles réservent des surprises qui peuvent redistribuer les cartes !

The Conversation

Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.10.2026 à 10:40

Les artistes ne rendent pas les salariés créatifs : ils les autorisent à le redevenir

Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business

Sophie Reboud, Professeur, Chercheur en management des PME et innovation, Burgundy School of Business

Thomas Blonski, Professeur assistant en stratégie et entrepreneuriat, ICN Business School

Faire venir un artiste, est-ce la bonne solution pour stimuler la créativité dans une entreprise ? Leur (vrai) pouvoir n’est peut-être pas là où l’on croit…
Texte intégral (1754 mots)

L’ESSENTIEL

  • Résidences, ateliers, séminaires : les entreprises font de plus en plus appel à des artistes pour stimuler la créativité de leurs équipes.

  • La créativité ne se transmet pas comme une méthode. Mieux vaut en être conscient avant de se lancer.

  • Ces rencontres fonctionnent surtout lorsqu’un intermédiaire construit un espace où les salariés se sentent autorisés à créer.


« Qu’importe leur valeur ? La muse est toujours belle… »
– Alfred de Musset.

Depuis une vingtaine d’années, les résidences d’artistes, les ateliers de création et les séminaires artistiques se multiplient dans les organisations, ce que la recherche n’a pas manqué d’observer, à l’instar de Schiuma, de Taylor & Ladkin, ou plus récemment dans un ouvrage qui leur est consacré. Un plasticien vient travailler dans une usine, un metteur en scène anime un comité de direction, un musicien accompagne une équipe de recherche. L’objectif affiché est presque toujours le même : développer la créativité des salariés.

L’idée paraît aller de soi. Après tout, qui, mieux qu’un artiste, pourrait apprendre à être créatif ? Pourtant, cette intuition est loin de faire consensus dans la recherche. Artistes et managers ne poursuivent pas les mêmes objectifs, ne travaillent pas sous les mêmes contraintes et ne donnent pas le même sens au mot « créativité », ce qui a été synthétisé par Ancelin Bourguignon, Dorsett et Azambuja. Dès lors, comment une compétence développée dans un atelier pourrait-elle être transférée dans une entreprise ?

Deux créativités qui s’ignorent

C’est cette question que nous explorons dans notre article « Les conditions de l’interstice créatif. Comment la médiation des interventions artistiques en organisation active et légitime la créativité » (à paraître). Notre enquête repose sur 25 entretiens avec 11 dirigeants ou managers, 10 intermédiaires et 4 artistes impliqués dans ces projets. Le résultat est plus surprenant qu’il n’y paraît : les salariés n’apprennent pas la créativité des artistes. Ils retrouvent plutôt une créativité qu’ils avaient progressivement cessé d’utiliser.


À lire aussi : Comment se servir de l'art pour former au management ?


Dans l’entreprise, une idée est généralement considérée comme créative si elle est à la fois nouvelle et adaptée à un problème. Or, la création artistique obéit à d’autres critères : elle peut rester incertaine, refuser l’utilité immédiate et n’être reconnue que longtemps après sa production.

Imaginer un simple transfert revient donc à considérer la créativité comme un paquet que l’artiste apporterait dans l’entreprise. Il lui suffirait de montrer sa méthode pour que les salariés la reproduisent. Or, les pratiques observées ne suivent pas ce scénario.

Sortir des routines

Les managers veulent que leurs équipes sortent de leurs routines, mais comprennent mal le prix, le temps ou l’incertitude du travail artistique. Les artistes y trouvent des matériaux, des moyens et de nouveaux terrains d’exploration, mais craignent d’être réduits à un outil de management. Quant aux participants, rarement à l’origine du projet, ils peuvent se demander pourquoi le budget de l’opération n’a pas été versé sous forme de prime.

Un retour vers les coquilles Saint-Jacques étudiées par le sociologue Michel Callon s’impose : il avait observé dans les années 1970 trois chercheurs qui tentaient d’enrayer la raréfaction de l’espèce en baie de Saint-Brieuc (Côtes-d’Armor). Appelant pêcheurs et collègues, et fixant les larves sur des collecteurs, ils ont réuni des acteurs qui ne partageaient pas les mêmes objectifs et qui ne parlaient pas la même « langue ». Callon nomme cet alignement « traduction » : formuler un problème commun et construire un point de passage partagé.

Le médiateur, un « mur absorbant »

Dans les interventions artistiques, ce rôle de traducteur revient à ce que nous appelons un intermédiaire : consultants, associations ou structures spécialisées. Ils écoutent la demande souvent vague de l’entreprise, choisissent un artiste, imaginent un format compatible avec sa pratique, puis ajustent le projet à mesure qu’il avance.

Ils expliquent à l’entreprise pourquoi une démarche artistique ne livre pas un résultat entièrement prévisible et aident l’artiste à comprendre ses contraintes. L’un des intermédiaires interrogés compare sa fonction à celle d’un « mur absorbant » : il reçoit les critiques d’un côté, puis n’en laisse passer que quelques gouttes de l’autre.

Surtout, les intermédiaires déplacent les obstacles particuliers vers une épreuve commune. Au lieu de demander aux salariés d’« être créatifs », ils leur proposent de réaliser une œuvre, une performance ou un objet avec l’artiste. Ce projet devient un « point de passage obligé ». Chacun y contribue pour ses propres raisons.

Une parenthèse où l’on peut essayer

Trois mécanismes se combinent alors. Le premier est l’apprentissage par la pratique. Les participants ne regardent pas l’artiste créer : ils manipulent, proposent, testent et recommencent. La créativité devient une expérience avant de devenir un discours.

Le deuxième tient à la présence de l’artiste. Sans fournir de recettes, il montre qu’il est possible d’avancer sans connaître le résultat, de traiter l’erreur comme une piste et de rendre visible une idée imparfaite. Il fonctionne moins comme un professeur que comme un modèle provisoire d’autorisation.

Le troisième mécanisme est temporel. L’intervention ouvre une parenthèse à distance des urgences, des procédures et de l’évaluation habituelle. Pendant quelques heures ou quelques jours, les participants peuvent suspendre leur autocensure et prendre un risque limité.

Cette combinaison crée un « interstice » (au sens de Berthoin Antal et Strauβ) : un espace protégé, entre le monde de l’art et celui de l’entreprise, où les règles ordinaires sont momentanément assouplies. La créativité n’y est pas importée. Elle y devient à nouveau praticable et légitime.

Pour autant, la présence d’un artiste ne constitue pas une formule magique. Sans soutien visible de la direction, sans temps réellement libéré ou sans médiation, l’intervention peut rester un événement sympathique, voire susciter du rejet. L’interstice doit être construit, puis protégé.

Notre enquête ne permet pas non plus d’affirmer qu’une expérience ponctuelle transforme durablement la culture d’une organisation. Elle peut constituer une première étape vers l’innovation, à condition que le droit d’essayer, de proposer et de se tromper survive au retour dans le travail quotidien.

La créativité est peut-être déjà là

Ce résultat conduit à déplacer la question. Depuis plusieurs années, les entreprises cherchent comment rendre leurs salariés plus créatifs. Elles multiplient les formations, les méthodes de design thinking ou les collaborations avec des artistes. Notre enquête invite à poser une autre question : et si les salariés étaient déjà créatifs ?

Arte TV, 2025.

Le véritable enjeu serait alors moins de leur enseigner la créativité que d’identifier les mécanismes qui, au quotidien, l’inhibent progressivement, la peur de l’erreur, les routines, les contraintes de temps, les rapports hiérarchiques ou encore l’autocensure.

Sous cet angle, les interventions artistiques n’apparaissent plus comme un transfert de compétences entre deux mondes. Elles constituent surtout un révélateur. Elles montrent que la créativité dépend peut-être moins des individus que des environnements dans lesquels ils évoluent. Et c’est sans doute là que réside leur principal enseignement : avant de chercher des salariés plus créatifs, les organisations gagneraient peut-être à construire des situations où chacun se sent réellement autorisé à le (re)devenir.

Alors, les vers de Musset, dans Namouna (1832), prennent une résonance nouvelle. Si « la muse est toujours belle, même pour l’insensé, même pour l’impuissant », c’est que la création n’est pas réservée à quelques êtres d’exception. Dans l’organisation, l’artiste ne descend pas du ciel pour transmettre un don qui lui appartiendrait : il ouvre un passage par lequel chacun peut retrouver ses propres capacités créatives. Encore faut-il que l’organisation permette à ses salariés de l’emprunter…

« Qu’importe leur valeur ? La muse est toujours belle,
Même pour l’insensé, même pour l’impuissant ;
Car sa beauté pour nous, c’est notre amour pour elle.
Mordez et croassez, corbeaux, battez de l’aile.
Le poète est au ciel ; et lorsqu’en vous poussant
Il vous y fait monter, c’est qu’il en redescend. »

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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