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22.10.2026 à 15:47

Pourquoi un matériau est-il beaucoup plus « costaud » à petite qu’à grande échelle ?

Laurent Pizzagalli, Directeur de recherche CNRS, expert en physique des matériaux, Université de Poitiers

Chaque matériau a un seuil de résistance mécanique maximal qui lui est propre. De manière surprenante, ces seuils changent radicalement lorsque l’on passe de notre échelle macroscopique à des tailles nanométriques.
Texte intégral (1930 mots)

L’ESSENTIEL

  • Chaque matériau a un seuil de résistance mécanique maximal qui lui est propre. Au-delà d’une certaine pression, il va se déformer.

  • De manière surprenante, ces seuils changent radicalement lorsque l’on passe de notre échelle macroscopique à des tailles nanométriques.

  • Comment expliquer, physiquement, ce changement ?


Comme le dit le dicton, « tout ce qui est petit est mignon ». Mais il est plus rare d’entendre dire que ce qui est plus petit est plus costaud. Et pourtant c’est ce qu’il semble se passer pour de nombreux matériaux si on diminue leurs dimensions jusqu’à quelques dizaines de nanomètres (un milliardième de mètre). Des expériences et des simulations numériques montrent en effet que la résistance mécanique peut augmenter d’un facteur mille à ces échelles. Comment cela est-il possible ?

Revenons tout d’abord aux bases. Si on compresse un matériau, il se déforme généralement avec une amplitude faible et de manière élastique, c’est-à-dire réversible. Toutefois, au-delà d’un certain niveau de contrainte mécanique exercée, la déformation devient plastique donc irréversible. Ce seuil de résistance mécanique maximal dépend bien évidemment du type de matériau. L’acier est ainsi notoirement plus résistant que du plomb, et une pierre que du polystyrène. Physiquement, cette résistance est équivalente à une pression, laquelle s’exprime en pascal (Pa) dans le système d’unités international. Par exemple, la pression maximale que peut supporter un métal comme l’aluminium est une vingtaine de mégapascals, soit 2×107 Pa.

Pour se faire une idée plus précise de ces pressions, la figure ci-dessous montre une échelle illustrée par quelques cas très imaginaires. Ainsi, en supposant qu’on puisse faire tenir un éléphant de 3 tonnes sur la face d’un dé de 1 cm de côté (ce qui est hautement hypothétique j’en conviens), la pression exercée sur ce dernier sera de 300 mégapascals (soit 3×108 Pa). Si le dé est en aluminium, il sera donc déformé plastiquement (irréversiblement). Par contre, la pression exercée par un avion de 400 tonnes sur un plot de 1 mètre de côté ne sera que de 4 mégapascals, soit en deçà de la résistance maximale de l’aluminium. Mais si on pouvait faire reposer la plus haute tour du monde, le Burj Khalifa, et ses 500 000 tonnes sur ce plot, la pression exercée de 5 gigapascals (soit 5×109 Pa) le transformera en galette s’il est en aluminium (ou pour tout autre métal d’ailleurs).

Figure 1 : Échelle des pressions, avec des repères correspondants à divers sujets posés sur un objet de section égale à 1 cm² ou à 1 m². 1 MPa (mégapascal) est égal à 10⁶ Pa. 1 GPa (gigapascal) est égal à 10⁹ Pa. Laurent Pizzagalli, Fourni par l'auteur

Voyage dans le monde nanométrique

Ces quelques exemples appartiennent au monde macroscopique, à notre échelle. La situation change radicalement lorsqu’on diminue les dimensions caractéristiques de plusieurs ordres de grandeur, pour arriver dans le monde nanométrique. Des expériences récentes ainsi que de nombreuses simulations numériques ont montré que les résistances mécaniques maximales y étaient fortement augmentées. Par exemple, on estime que des nanoparticules d’aluminium de quelques dizaines de nanomètres de diamètre peuvent supporter des pressions maximales de 15 à 25 gigapascals (soit 1,5 à 2,5×1010 Pa) au cours de compressions, soit environ mille fois plus que l’aluminium dans le monde macroscopique.

L’explication de ce phénomène apparaît lorsqu’on examine comment les matériaux sont structurés aux différentes échelles. Malgré son apparence uniforme à l’échelle macroscopique, un métal pur est constitué de grains cristallins faisant généralement de 10 à 100 micromètres (soit 10-5 à 10-4 m), de l’ordre de grandeur de l’épaisseur d’un cheveu.

Représentation schématique de la microstructure en grain d’un métal classique, montrant plusieurs types d’imperfections structurales ou chimiques. Laurent Pizzagalli, Fourni par l'auteur

Ces grains, aux orientations cristallographiques variables, sont connectés entre eux par des joints de différentes natures structurales et/ou chimiques. Les régions à proximité de ces joints sont des endroits privilégiés pour des réorganisations structurales particulières ou des cavités. Si on se focalise sur un grain en particulier et que l’on réduit l’échelle d’observation bien en dessous du micromètre, on peut s’apercevoir que l’arrangement cristallin est loin d’être parfait, avec la présence de différents types de défauts ponctuels (lacunes, interstitiels, impuretés chimiques) ou étendus (dislocations, macles, cavités, inclusions diverses). Ces défauts peuvent également se retrouver en concentration plus ou moins importante au niveau des joints de grains.

Lorsque le matériau macroscopique est soumis à une pression supérieure à la résistance mécanique maximale, de multiples mécanismes peuvent s’activer à différentes échelles pour atténuer la contrainte subie. Ceux-ci peuvent se situer au niveau des grains, lesquels peuvent se déplacer et tourner les uns vis-à-vis des autres. Les cavités et les phases présentes aux joints peuvent également évoluer. Au sein des grains, les dislocations, qui sont un des principaux vecteurs de la déformation plastique dans les métaux, peuvent se déplacer, et interagir entre elles, ainsi qu’avec les autres défauts ponctuels ou étendus et les joints de grains. Ces mécanismes sont activés pour des contraintes allant généralement de quelques mégapascals à la centaine de mégapascals (soit bien en deçà des 15 à 25 gigapascals évoqués précédemment), et gouvernent les propriétés mécaniques des matériaux à notre échelle.

Des nanoparticules quasi parfaites

Revenons maintenant à nos nanoparticules de quelques dizaines de nanomètres. Des tailles aussi petites correspondent à une infime portion d’un grain (symbolisée par le point rouge sur la figure ci-dessus), et la probabilité d’y trouver des défauts ponctuels et étendus y est statistiquement très faible. De plus, même si de rares défauts étaient créés lors de la synthèse, les surfaces des nanoparticules sont des pièges efficaces pour les éliminer. Si on fait abstraction des surfaces, les nanoparticules sont donc souvent d’une pureté structurale et chimique sans égale. En l’absence de joints de grains et de défauts, les mécanismes cités ci-dessus permettant la déformation plastique à faible contrainte sont donc essentiellement désactivés dans les nanoparticules. Ceci explique pourquoi ces dernières vont pouvoir supporter des pressions bien supérieures à celle du matériau macroscopique avant de se déformer de manière irréversible elles aussi.

Alors comment ces nanoparticules quasi parfaites se déforment-elles ? Et bien les simulations numériques et les expériences montrent que pour les déformer plastiquement, il est nécessaire d’atteindre les conditions permettant d’y créer ex nihilo des défauts étendus comme les dislocations. Et que ceci n’est possible que si on réussit à accumuler une quantité importante d’énergie élastique au sein de la nanoparticule, grâce à des pressions de compression élevées par exemple. Ceci explique pourquoi il est nécessaire d’appliquer des pressions supérieures à la dizaine de gigapascals pour déformer plastiquement les nanoparticules de dimensions nanométriques. En résumé, à notre échelle, les propriétés mécaniques des matériaux sont essentiellement gouvernées par la microstructure en grains et les multitudes d’imperfections structurales et chimiques. Et la résistance mécanique extraordinaire des nanoparticules s’explique donc par l’absence de toutes ces imperfections.

The Conversation

Pizzagalli Laurent a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, ainsi que de l'Université de Poitiers.

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22.10.2026 à 15:46

Organoïdes humains : des objets biologiques nouveaux, un statut à définir

Vermot Cécile, enseignante-chercheuse en sociologie (PhD), SupBiotech

Adrien Bottacci, Doctorant, Aix-Marseille Université (AMU)

Anne Le Goff, Enseignante-chercheuse, SupBiotech

Aurélie Mahalatchimy, Chargée de recherche en droit au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), Aix-Marseille Université (AMU)

Fabien Milanovic, Sociologue, enseignant-chercheur, SupBiotech

Guylene Nicolas, Docteure en droit, professeure de droit public, Aix-Marseille Université (AMU)

Conçus à partir de cellules humaines, les organoïdes suscitent beaucoup d’espoir pour modéliser des organes et étudier certaines pathologies. Mais leur statut juridique reste flou.
Texte intégral (2410 mots)
Dans ce flacon, des organoïdes cérébraux humains. NIAID, CC BY-NC-ND

L’ESSENTIEL

  • Les organoïdes sont des mini-structures tridimensionnelles conçues à partir de cellules souches humaines et cultivées en laboratoire.

  • Ils suscitent beaucoup d’espoir pour modéliser des organes et étudier certaines pathologies.

  • Les organoïdes occupent aujourd’hui des statuts variés selon les pratiques de recherche, mais leur statut juridique reste flou. Il pourrait évoluer à l’occasion de la révision de la loi de bioéthique.


Les organoïdes humains cultivés en laboratoire à partir de cellules humaines se développent à un rythme rapide et suscitent un engouement scientifique croissant, notamment dans la recherche biomédicale. Pourtant, leur définition demeure incertaine, ce qui rend leur régulation complexe.

Dans ce contexte, le projet Organact propose un regard interdisciplinaire, articulant sociologie, anthropologie, droit et philosophie, pour éclairer les pratiques dont ils sont le support et les questions qu’ils suscitent. Cet article s’intéresse plus particulièrement à leur diversité et aux défis qu’elle pose pour les régulations, notamment statutaires.

Des entités biologiques pleines de promesses…

Le terme organoïde associe « organe » au suffixe « oïde » (du grec eidos), signifiant « qui ressemble à ». Organoïde veut donc dire « qui ressemble à un organe ». Les organoïdes correspondent ainsi à de mini-structures tridimensionnelles cultivées en laboratoire, à partir de cellules souches.

Ils ne sont pas des organes à part entière, mais reproduisent certaines de leurs caractéristiques (organisation, fonctions), tout en restant peu ou pas vascularisés.

Les organoïdes constituent des outils précieux pour modéliser le développement des organes et étudier l’étiologie de pathologies telles que les maladies génétiques ou les cancers. À cet égard, ils nourrissent de forts espoirs, notamment comme alternative partielle à l’expérimentation animale.

… mais également marquées par de fortes incertitudes

La production et l’usage des organoïdes posent néanmoins de nombreuses interrogations. Sont-ils des artefacts, des entités biologiques, ou autre chose encore ? Produits par ingénierie cellulaire, ils ne sont ni « naturels » au sens classique, ni de simples objets techniques. Dérivés de cellules humaines, leur développement est orienté hors du corps et requiert des dispositifs technologiques pour être maintenus en vie.

Ni totalement artificiels ni pleinement naturels, ils relèvent d’un entre-deux, souvent qualifié de « bio-objet », soulignant leur caractère hybride. Cette instabilité rend leur qualification délicate.

Afin de les intégrer à des pratiques biomédicales concrètes, il est nécessaire de leur attribuer un statut juridique. Faut-il en créer un nouveau ou les rattacher à des catégories existantes – et lesquelles ?

Ces enjeux sont d’autant plus complexes que les organoïdes diffèrent selon l’origine des cellules (patients ou donneurs sains) et selon le type de cellules utilisées : cellules souches pluripotentes embryonnaires ou induites, ou cellules souches adultes aux potentialités plus limitées. Les implications juridiques, sociales et éthiques varient ainsi considérablement.

La construction des statuts par les pratiques

Nos investigations empiriques montrent que, en recherche, les statuts des organoïdes se construisent et se négocient au quotidien, dans les laboratoires, les hôpitaux et les plateformes technologiques. Les chercheur·es décident quels types d’organoïdes produire, comment les manipuler, lesquels partager ou conserver. Ces choix traduisent des objectifs scientifiques, mais aussi des contraintes techniques, institutionnelles et éthiques.

Selon les pratiques observées, les organoïdes peuvent être des modèles de recherche sur des mécanismes physiopathologiques, des outils (pré-) cliniques pour le criblage de molécules, ou encore des entités à standardiser et mettre en circulation à grande échelle, notamment dans des dispositifs comme, en France, le Réseau national de production et de BioBanques d’OrgaNoïdes (RIBBON).

Ces pratiques suscitent des émotions qui affectent la manière dont les uns et les autres les appréhendent : émerveillement devant les capacités inédites des organoïdes, inquiétude face à des frontières scientifiques et juridiques encore floues, frustration liée aux délais d’autorisations administratives, soin particulier pour des entités que ces chercheurs ne considèrent plus comme de simples « produits de laboratoire ».

Ces observations suggèrent que les statuts des organoïdes sont flexibles et construits en situation, dans les interactions, variant selon les pratiques, les usages et les acteurs impliqués, plutôt que figés par une conception unique. En est-il de même pour leur statut juridique ?

Le droit face aux organoïdes : entre clarification et incertitude

La définition juridique des organoïdes demeure incertaine. Comme l’embryon ou d’autres biotechnologies, ils interrogent la distinction fondamentale entre les personnes (sujets de droit) et les choses (objets de droit), caractéristique des systèmes juridiques de tradition romano-germanique, comme en France.

Sont-ils de simples choses dont on peut disposer librement, ou sont-ils des personnes, avec leurs propres droits et libertés ? La réponse est… ni l’un ni l’autre, mais un peu entre les deux !

En droit français, les cellules humaines, sont qualifiées d’« éléments et produits du corps humain » soumis au régime des droits fondamentaux protégeant la personne. Elles ne peuvent être ni appropriées ni commercialisées, les dons doivent être gratuits et anonymes.

Le lien juridique entre le donneur et ses cellules demeure, notamment par l’exigence d’un consentement éclairé, enjeu central lorsque ces cellules sont utilisées à des fins de recherche ou médicale, comme pour produire des organoïdes.

Pour qu’il puisse consentir de manière éclairée, le donneur ou la donneuse doit disposer de plusieurs informations cruciales : quel type d’organoïde sera créé (un organoïde de foie ne sera pas forcément aussi précieux à ses yeux qu’un organoïde cérébral) ? À quelles fins les organoïdes seront-ils créés ?

Des donneurs pourraient s’opposer à ce que leur don gratuit et altruiste soit utilisé par des entreprises privées dont l’objectif est de générer un profit. Les formulaires et modalités de consentement constituent donc un point nodal, devant concilier protection des personnes et faisabilité de la recherche.

À terme, un statut qui combinera règles françaises et européennes ?

À terme, si des organoïdes étaient utilisés chez l’humain, par exemple à des fins de réparation ou de régénération tissulaire, ils pourraient entrer dans la catégorie des… médicaments. Ils pourraient alors être soumis aux règles du marché en application du droit de l’Union européenne des « médicaments de thérapie innovante ». Alternativement, ils pourraient être assimilés à des organes ou à des préparations à base de substances d’origine humaine, plus proches du cadre français de protection de la personne.

C’est donc une combinaison de règles françaises et européennes et de cadres distincts, dont la plupart viennent d’être modifiés ou sont en cours de révision, notamment au niveau de l’Union européenne avec « le paquet pharmaceutique », qui pourraient s’appliquer aux organoïdes.

La discussion sur l’encadrement juridique des organoïdes est donc essentielle afin que les choix réglementaires reposent sur des décisions collectives éclairées.

Enjeux éthiques et mise en débat public

Si les organoïdes restent peu connus du grand public, les débats éthiques autour de certaines de leurs applications suscitent déjà des réactions, suggestion sur les termes à employer pour les qualifier, sur leur conservation à longue durée, leur appropriation et commercialisation, et la place de la responsabilité scientifique, sur la conservation de longue durée, l’appropriation et la commercialisation de tissus humains, ou la responsabilité scientifique notamment.

En France, ces questions sont discutées dans le cadre des lois de bioéthique depuis 1994. La dernière révision de la loi de bioéthique entrée en vigueur le 4 août 2021 prévoit son propre réexamen dans un délai de sept ans. Les organoïdes figurent parmi les sujets appelés à être débattus, au travers de forums régionaux et d’avis d’institutions telles que le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), notamment dans le cadre des États généraux de la bioéthique 2026, le Conseil d’État, l’Académie de médecine ou encore l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), avant d’éventuelles modifications législatives.

Ces débats invitent à s’interroger sur la nature même de l’éthique mobilisée, entre principes abstraits et responsabilités situées, notamment du point de vue des chercheur·es. Ils ouvrent plus largement sur les enjeux des sciences en démocratie, où la production des savoirs doit s’accompagner de délibérations collectives sur leur encadrement.

Perspectives et défis pour l’avenir

À mesure que les organoïdes prennent une place croissante dans la recherche biomédicale et émergent dans les pratiques de soin, il apparaît clairement que ce ne sont pas des entités dont les propriétés et les effets sont connus a priori.

Ils se stabilisent progressivement via les usages. Selon les contextes, la nature même de ce qui pose problème peut changer, entraînant des effets non homogènes. Cette diversité des organoïdes et leur statut encore indéfini soulignent la nécessité d’un encadrement adapté.

Le développement des organoïdes relève moins de règles déjà établies que d’un processus continu d’expérimentation collective. Clarifier leur statut apparait dès lors indispensable pour encadrer leur usage, poser des limites éthiques et anticiper de nouvelles pratiques de recherche et de soin.

Cette clarification suppose un dialogue continu entre scientifiques, juristes, régulateurs et citoyens. Étudier les statuts des organoïdes revient ainsi à observer la manière dont science, droit et société coproduisent les frontières contemporaines du vivant.


Le projet Les organoïdes en action – Organact a bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets (ANR-22-CE41-0012). L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

L'équipe Organact remercie l'ANR.

The Conversation

Vermot Cécile a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre du projet Organact (ANR-22-CE41-0012).

Adrien Bottacci a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre du projet Organact (ANR-22-CE41-0012).

Anne Le Goff a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre du projet Organact (ANR-22-CE41-0012).

Aurélie Mahalatchimy est membre de la "European Society for Blood and Marrow Transplantation" (EBMT) où elle est responsable du sous-comité "Technology and Regulatory Backbone" au sein du "Cellular Therapy & Immunobiology Working Party". Elle a reçu des financements de recherche de l'Agence Nationale de la Recherche (Organact 2022-2027; I-BioLex 2021-2026), de la Commission européenne (EuroGCT 2021-2026), du British Council (Springboard Programme for bilateral UK - France partnerships “European Union Health Law and Policy” 2023); de l'Organisation Mondiale de la Santé (« Multi-Partner Trust Fund Project Human Health Chapter ‘Development and Piloting of a Tripartite One Health Assessment Tool for AMR-relevant Legislation’” 2021); de la Délégation Académique à la Formation et à l’Innovation Pédagogique du Rectorat de l'Académie d'Aix-Marseille ("Transhumanisme et droit : favoriser les savoirs et questionnements des élèves citoyens- acteurs d’aujourd’hui et de demain" 2019-2021) ; du UK Economic and Social Research Council (REGenableMED 2014-2017).

Fabien Milanovic a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet Organact (ANR-22-CE4160012

Guylène Nicolas a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) dans le cadre du projet Organact (ANR-22-CE41-0012).

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22.10.2026 à 15:46

Parler de religion quand on est un démocrate dans un État républicain : le pari de James Talarico pour remporter l’élection sénatoriale au Texas

Frédéric Strack, chercheur en sciences politiques, Sciences Po; Université de Sherbrooke

Candidat à un poste de sénateur du Texas au Congrès fédéral, James Talarico n’est pas un démocrate ordinaire : il met sans cesse sa foi en avant, ce qui est généralement l’apanage des candidats républicains.
Texte intégral (2676 mots)

L’ESSENTIEL

  • James Talarico, 37 ans, siège depuis déjà huit ans au sénat du Texas. Il vise cette fois l’un des deux sièges de sénateur de l’État au Congrès fédéral.

  • Sa particularité : il fait de sa foi un élément central de ses discours de campagne alors que, généralement, ce sont les candidats républicains qui affichent le plus ostensiblement leurs convictions religieuses.

  • Le Texas n’a plus été représenté par un démocrate au Congrès fédéral depuis plus de trente ans ; une victoire de Talarico serait donc un séisme au Texas, et pourrait aussi contribuer à renverser l’équilibre au Congrès au profit de son parti.


Depuis quelques mois, un démocrate, le séminariste James Talarico, en pleine campagne sénatoriale, sillonne le Texas en martelant un aspect clé de son engagement politique : sa foi chrétienne.

D’ordinaire, ce sont les républicains qui parlent ouvertement de leur foi, les démocrates étant beaucoup plus discrets. Or, ce candidat multiplie les références à l’Évangile, dans ses meetings comme lors de ses interventions à la chambre basse du Texas où il siège depuis 2018, en faveur tant d’un accueil respectueux des immigrants et réfugiés, que des personnes trans ou concernées par un avortement.

À quelques jours de l’élection, cette stratégie de campagne dans un deep red state, où les deux tiers de la population se déclarent chrétiens, a de quoi susciter l’intérêt.

Parler de religion en démocrate

Petit-fils d’un pasteur baptiste du sud du Texas, James Talarico a suivi des études de théologie avant d’intégrer un séminaire théologique presbytérien, à Austin. En 2018, il devient l’un des 150 représentants à la Chambre des représentants du Texas, après l’avoir emporté dans une circonscription jusque-là tenue par les républicains. Il a ensuite été réélu en 2020, 2022 et 2024.

En septembre 2025, il annonce son intention de concourir à l’un des deux sièges du Texas au Sénat fédéral aux midterms du 3 novembre 2026. Quelques mois plus tard, aux primaires démocrates en vue de ce scrutin, il bat Jasmine Crockett, qui bénéficiait pourtant d’une meilleure notoriété nationale : elle représente le Texas à la Chambre des représentants de Washington depuis 2023, et avait été invitée à prendre la parole lors de la convention démocrate de 2024.

Un épisode marquant, dont l’effet est difficile à mesurer, est celui d’une interview de James Talarico au célèbre animateur Stephen Colbert, interdite de diffusion sur la chaîne CBS, suite à des pressions semble-t-il de Donald Trump, puis mise en ligne par Colbert sur sa chaîne YouTube. James Talarico est alors apparu en opposant crédible et dangereux pour les républicains, et sa notoriété a explosé, ce qui a probablement contribué dans une certaine mesure à sa victoire face à Jasmine Crockett.

L’une des explications de ce succès inattendu tient certainement à la façon originale, pour un démocrate, dont Talarico se présente devant les électeurs. Tout au long de sa carrière politique, il a fait de l’évocation de sa foi sa marque de fabrique. S’il reprend à son compte une conception libérale et inclusive de la religion, il se distingue d’autres démocrates par l’articulation de sa foi avec ses idées politiques.

Quand ils mobilisent des références religieuses, les démocrates se montrent bien plus inclusifs que les républicains, en assurant une représentation de diverses minorités religieuses. En cela, James Talarico ne fait pas exception au sein de son parti. Pour n’en donner qu’un exemple, dans une interview à la chaîne de télévision MSN Now le 16 avril, il déclare : « Ne me dis pas ce que tu crois. Montre-moi comment tu traites les autres et je te dirai ce que tu crois. » Difficile d’être plus consensuel.

Toutefois, chez la plupart des démocrates, la religion apparaît comme un principe motivationnel, qui alimente et régule leur engagement politique. L’ancien président Joe Biden et l’ancienne présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi ont pu, en quelques occasions, évoquer leur foi catholique, mais sans l’intégrer à leur argumentaire politique. Quand ils la mentionnent dans leurs discours, les démocrates reprennent le thème de la religion civile – une religion qui définit quelques principes moraux dans lesquels chacun peut se reconnaître, plutôt que par son ancrage dans un héritage culturel ou théologique particulier.

Chez James Talarico, sa foi occupe une autre place : elle justifie sa position sur des enjeux actuels de la vie politique états-unienne, mais le place aussi en opposition au repli identitaire propre à une partie de la population du Texas contemporain.

Invoquer Jésus pour défendre la liberté religieuse

La théologie chrétienne le conduit à insister, dans son discours, sur Jésus et sur l’importance d’être fidèle à son message. Il n’a de cesse de rappeler l’impératif d’aimer son prochain comme soi-même, principe christique s’il en est.

Il le fait tout d’abord sur des sujets de politique générale, des coupes budgétaires dans les programmes de santé, aux raids de la police de l’immigration (ICE), en passant par la guerre en Iran et l’affaire Epstein. Ainsi, lors d’un meeting le 18 mars 2026, dans une église, il déclare :

« Le président des États-Unis vient de dire que j’ai insulté Jésus. Vous voulez savoir ce qui insulte Jésus ? Priver les malades de leur assurance santé tout en coupant les impôts des milliardaires. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Déporter les étrangers et séparer les bébés de leurs mères. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Bombarder des enfants innocents en Iran, et envoyer nos hommes et femmes courageux mourir dans une autre guerre sans fin. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Étouffer l’affaire Epstein puis refuser de poursuivre la moindre personne citée. Je ne suis pas un chrétien parfait, et je ne prétends pas l’être. Il n’y a eu qu’un seul chrétien parfait, et il a été crucifié il y a 2000 ans. Jésus nous l’a dit, et il nous a dit d’aimer nos prochains comme nous-mêmes. »

Mais c’est surtout au sujet de la liberté religieuse qu’il mobilise sa foi. Ainsi, le 20 février 2026, invité au talk-show « Real Time with Bill Maher », il déclare :

« En tant que chrétiens, on nous dit de suivre les deux commandements de Jésus : aimer Dieu et aimer notre prochain, et il n’y a pas d’exception à ce second commandement — aimer son prochain, quel que soit son origine, son genre, son orientation sexuelle, son statut migratoire ou son appartenance religieuse. Au Texas, je lutte constamment contre le nationalisme chrétien […] et je prends toujours la parole au nom de mes voisins juifs, musulmans, bouddhistes, sikhs et agnostiques athées parce que, en tant que chrétiens, nous sommes appelés à les aimer comme nous-mêmes, et leur imposer ma religion n’est pas de l’amour. »

C’est notamment cette défense de la diversité religieuse qui l’amène à rejeter des initiatives locales visant à renforcer la place du christianisme dans la vie publique. Il dénonce à ce titre l’adoption par le Congrès texan en 2023, d’une loi autorisant des aumôniers non certifiés et sans formation universitaire à assumer les fonctions de conseillers scolaires ; d’une autre, en 2025, imposant l’affichage des 10 commandements dans les écoles publiques ; ou encore l’adoption en 2026 par le conseil de l’éducation du Texas d’un programme de lecture obligatoire depuis la maternelle, incluant la Bible chrétienne.


À lire aussi : La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle


En plus de critiquer ces mesures pour leur violence envers les personnes qui ne se reconnaissent pas dans le christianisme (et qui représentent tout de même un tiers de la population texane), il les voit comme un aveu de faiblesse : procéder par imposition signale, à ses yeux, que le christianisme serait une « religion morte », alors qu’il faut s’efforcer d’alimenter une « foi vivante », qui se vit au quotidien plus qu’elle ne se clame.

C’est dans cette même logique qu’il rappelle l’importance de la séparation de l’Église et de l’État, au nom de la clause de non-établissement de religion (Non-Establishment Clause) et de la clause de libre exercice de la religion (Free Exercise Clause), qui figurent dans le premier amendement de la Constitution américaine.

Le défi de la campagne sénatoriale

La religion est un thème important de mobilisation pour le parti républicain. L’appui massif des évangéliques à cette formation fait l’objet de nombreux commentaires et études.


À lire aussi : Pourquoi les Hispaniques évangéliques ont-ils voté Trump ?


En reprenant à son tour ouvertement ce thème, James Talarico entend combattre les républicains sur leur propre terrain. Et cela, au moment où Donald Trump s’engage dans un duel à distance avec le Pape et où le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, justifie la guerre en Iran par des motifs religieux et estime que les journalistes critiquant l’intervention ressemblent aux ennemis bibliques de Jésus.

En donnant à entendre un autre langage religieux, James Talarico a peut-être trouvé une manière de battre son adversaire républicain, l’attorney general du Texas (équivalent du ministre de la justice) Ken Paxton, accusé notamment de corruption, de favoritisme et d’obstruction à la justice dans plusieurs affaires (il a été visé par une procédure de destitution en 2023, mais acquitté par le Sénat du Texas). Les sondages lui donnent en tout cas, depuis plusieurs semaines, une légère avance.

Le site web de Talarico propose à la vente des tshirts proclamant « I’m a Talafreako », tournant ainsi en dérision le président Trump, qui a employé ce terme à plusieurs reprises pour se moquer du candidat démocrate. store.jamestalarico.com

La bataille n’est cependant pas aisée. Tout d’abord, le Texas n’a plus eu de sénateur démocrate depuis 1993 et les démocrates n’ont pas gagné d’élection à l’échelle de l’État depuis 1994. En 2018, une autre campagne avait suscité l’espoir des démocrates texans, celle de Beto O’Rourke, candidat au poste de sénateur face à Ted Cruz, un poids lourd du parti républicain. Malgré un cycle de midterms défavorable à l’administration Trump, il avait finalement dû concéder la défaite.

Ensuite, aussi controversé soit-il, Ken Paxton a réussi, lors de la primaire républicaine, à défaire John Cornyn qui avait pourtant été sénateur du Texas pendant 24 ans et avait réussi à lever deux fois plus d’argent (60 millions de dollars contre environ 30).

Une éventuelle victoire de Talarico aurait des conséquences bien au-delà de l’État, puisqu’elle représenterait un camouflet pour Donald Trump, qui s’est personnellement impliqué dans la campagne au Texas aux côtés de Paxton, multipliant les insultes à l’égard du candidat démocrate, qu’il n’appelle pas autrement que « Talafreako », jeu de mots douteux entre son nom et le mot « freak » (« monstre », « individu bizarre ») ; surtout, elle pourrait participer à faire basculer le Sénat du côté démocrate, les sondages indiquant à ce stade que le contrôle de la Chambre haute est encore incertain (alors qu’il y a encore quelques mois, les républicains étaient donnés largement favoris).

The Conversation

Frédéric Strack a reçu des financements l'Université de Sherbrooke dans le cadre d'un postdoctorat.

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22.10.2026 à 15:44

Pourquoi nous avons de plus en plus de mal à lire des textes longs – et comment entretenir cette capacité

Frédéric Bernard, Maître de conférences en neuropsychologie, Université de Strasbourg

Quelles sont les conditions essentielles à préserver pour que la lecture reste un moyen pour chacun de se construire et de donner forme à son expérience ?
Texte intégral (1557 mots)

L’ESSENTIEL

  • La dernière enquête internationale PISA a révélé une baisse du niveau en lecture, en particulier des textes longs.

  • Outre des capacités d’attention, la lecture dite « profonde » dépend de l’écho que le texte suscite en chacun.

  • Quelles conditions préserver pour que la lecture reste un moyen de se construire et de donner forme à son expérience ?


Les jeunes de 15 ans comprendraient moins bien les textes qu’ils lisent qu’il y a quelques années. Et la baisse de leurs performances serait particulièrement marquée lorsque les textes sont longs. C’est l’un des constats de la dernière édition de l’enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves), menée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Parmi les causes régulièrement invoquées pour expliquer cette dynamique négative figure la captation de notre attention par certains dispositifs numériques, dont les mécanismes seraient conçus pour maximiser notre engagement. Ce phénomène s’ajouterait à un mouvement plus ancien d’accélération de nos sociétés décrit par le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa.

Notre rapport au temps et à l’information serait ainsi devenu de moins en moins compatible avec la lecture prolongée : notre capacité à nous engager dans ce que Maryanne Wolf, professeure émérite en éducation à l’UCLA, appelle la « lecture profonde » se serait progressivement érodée, nous faisant peut-être glisser vers cette « civilisation du poisson rouge » décrite par le dirigeant de presse Bruno Patino.

Mais parler de « lecture profonde » peut être trompeur. Il ne s’agit pas d’une capacité cognitive unique que nous posséderions plus ou moins. Lire longuement un texte en cherchant à le comprendre mobilise au contraire un ensemble de processus qui doivent fonctionner de concert.

Lire pour construire du sens

Pour Maryanne Wolf, la lecture profonde désigne précisément cet ensemble de processus qui permettent d’aller au-delà du décodage et de la compréhension littérale d’un texte : mobiliser ses connaissances antérieures, produire des inférences (c’est-à-dire activer des informations qui ne sont pas exprimées de façon explicite) et des analogies, adopter éventuellement le point de vue d’autrui, mais aussi analyser et évaluer de façon critique ce que l’on vient de lire.

Au-delà de la dimension cognitive, cette lecture peut aussi être envisagée du point de vue de l’expérience des lecteurs. Les travaux de l’anthropologue Michèle Petit montrent combien lire peut constituer une manière de donner forme à son expérience, de construire du sens et de se construire soi-même.

Maryanne Wolf en a elle-même fait l’expérience. Dans Lecteur, reste avec nous !, elle raconte combien il lui est devenu difficile de retrouver la disponibilité nécessaire pour lire intégralement un roman exigeant qu’elle avait autrefois aimé. Accaparée par ses activités et par un environnement favorisant des lectures plus rapides et fragmentées, elle constate que sa manière de lire s’est elle-même transformée.

Son témoignage pose une question essentielle : de quoi avons-nous besoin pour entretenir notre capacité à entrer dans une lecture profonde et surtout à nous y maintenir ?

Des ressources cognitives

Plusieurs études consacrées aux difficultés d’attention apportent des éléments de réponse. En 2013, Amanda Miller et ses collègues ont montré que des enfants âgés de 9 ans à 10 ans présentant un trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) se rappelaient moins d’idées centrales d’un texte de 263 mots que des enfants du même âge sans TDAH.

Selon les auteurs, maintenir leur attention pendant la lecture pourrait mobiliser chez ces enfants davantage de ressources, qui ne seraient alors plus disponibles pour relier entre elles les idées centrales et construire une représentation cohérente du texte.

La même année, Pnina Stern et Lilach Shalev ont également mis en évidence, chez des adolescents avec et sans TDAH, une association entre leurs performances à une tâche d’attention soutenue et leur compréhension de textes. Ces travaux rappellent ainsi combien l’attention soutenue constitue l’une des conditions de la lecture profonde. Lire un texte long suppose de maintenir suffisamment longtemps son attention pour relier progressivement les informations et construire une représentation cohérente de ce qu’on lit.

Une question d’intérêt porté au texte

Mais notre capacité à rester attentif à un texte ne dépend pas seulement des ressources cognitives dont nous disposons. Elle dépend aussi de l’intérêt que nous lui portons. C’est ce qu’illustre une étude de Sabine Krawietz et de ses collègues publiée en 2012.

Des adultes jeunes et âgés devaient lire les cinq premiers chapitres de Guerre et Paix de Tolstoï, tandis que les chercheurs évaluaient la fréquence avec laquelle leur esprit s’éloignait du texte. Contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, les participants les plus âgés, malgré une mémoire de travail moins performante, présentaient moins de vagabondage de la pensée que les plus jeunes. Mais ils trouvaient également le texte plus intéressant.

Lorsque les chercheurs contrôlaient statistiquement cet intérêt, la différence de vagabondage entre les deux groupes d’âge disparaissait. L’intérêt porté au texte semble donc contribuer à expliquer pourquoi les lecteurs âgés parvenaient davantage à y maintenir leur attention.

L’intérêt apparaît ainsi comme l’un des facteurs susceptibles de favoriser le maintien de l’attention pendant la lecture. Mais il ne résume probablement pas à lui seul ce qui nous conduit à nous y engager. Comme le suggèrent les travaux de Michèle Petit, une lecture peut aussi prendre sens par ce qu’elle permet aux lecteurs d’élaborer de leur propre expérience.

Plus largement, l’enjeu que représente un texte dépend de la situation dans laquelle nous le rencontrons : nous pouvons lire pour comprendre une question qui nous préoccupe, acquérir des connaissances dont nous avons besoin, préparer un travail ou entrer dans un univers qui nous importe.

Se soustraire aux sollicitations concurrentes

Encore faut-il que les conditions de lecture permettent de maintenir cet engagement. Le support lui-même peut y contribuer. Les études comparant la lecture sur papier et sur écran mettent notamment en évidence un avantage du papier pour la compréhension des textes documentaires. Sa matérialité fournit par ailleurs des repères spatiaux et sensorimoteurs qui peuvent aider les lecteurs à situer et à ordonner les informations au fil de la lecture. Le papier semble ainsi offrir des conditions particulièrement favorables à une lecture attentive et approfondie, sans que celle-ci soit pour autant impossible sur écran.

Disposer d’un temps suffisamment long et pouvoir se soustraire momentanément aux sollicitations concurrentes constituent d’autres conditions susceptibles de favoriser une lecture prolongée. L’enjeu n’est donc pas simplement d’inciter à lire plus longtemps, mais de préserver des situations dans lesquelles une attention prolongée peut effectivement être mobilisée et dans lesquelles nous avons suffisamment de raisons de la mobiliser.

Entretenir notre capacité à lire des textes longs suppose ainsi de considérer à la fois les ressources attentionnelles du lecteur, les raisons qu’il a de les mobiliser et les conditions qui rendent cette mobilisation possible. Pour éviter d’entrer ou de demeurer dans une « civilisation du poisson rouge », il s’agit alors moins de nous contraindre à rester attentifs que de continuer à créer des situations dans lesquelles lire longuement mérite notre attention.

The Conversation

Frédéric Bernard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.10.2026 à 15:43

Ultimatum de Trump à la Cour pénale internationale : un catalyseur de la souveraineté européenne ?

Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School

Donald Trump a franchi une étape dans les menaces contre la Cour pénale internationale. L’UE a-t-elle les moyens de riposter ? Le peut-elle ? L’euro numérique serait-il un outil plus efficace ?
Texte intégral (1865 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’attribution du prix Nobel de la paix à Navanethem Pillay, ex-magistrate de la CPI, a relancé le courroux trumpien à l’égard de cette institution internationale. La CPI a reçu jeudi 22 octobre le prix Sakharov.

  • L’Union européenne dispose de moyens pour répondre, notamment le « règlement de blocage ».

  • Dans le passé, le recours aux instruments financiers et numériques des États-Unis a montré l’importance d’avoir un outil européen de paiement. L’euro numérique serait-il la bonne arme pour réagir ?


Instaurée par le statut de Rome de 1998 et en fonction depuis le 1er mai 2002, la Cour pénale internationale (CPI), qui siège à La Haye (Pays-Bas), est une juridiction internationale qui poursuit les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité ou génocides, ainsi que, depuis 2010, les crimes d’agression commis par des personnes physiques (y compris les chefs d’État ou de gouvernement) sur le territoire d’un des 125 États parties (dont tous les pays de l’Union européenne) indépendamment de la nationalité des criminels. Elle a reçu jeudi 22 octobre le prix Sakharov, un prix qui récompense des personnes ou des organisations ayant oeuvré pour la défenses des droits de l'Homme et des libertés fondamentales..

Cette logique universelle est dénoncée par les États non membres, au premier rang desquels figurent les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde, mais également la Turquie et Israël. Ils mettent pour cela en avant un argument de souveraineté, puisqu’ils estiment que leurs ressortissants ne devraient pas relever de la compétence de la Cour.

Les plus virulents sont les États-Unis. Pour mémoire, si le président Clinton avait bien signé le statut de Rome, le 31 décembre 2000, il ne l’avait pas ensuite envoyé au Sénat pour ratification du fait de certaines « préoccupations ». Le président Bush a ensuite informé l’ONU, en mai 2001, qu’il annulait la signature.

Hostilité croissante des États-Unis envers la CPI

Le Congrès a ensuite voté, en août 2002, l’American Service-Members Protection Act qui autorise le président des États-Unis à utiliser tous les moyens, y compris militaires, pour libérer les soldats américains qui seraient détenus par la Cour. Le lancement d’une enquête de la Cour sur des crimes de guerre potentiels lors de l’occupation de l’Afghanistan en avril 2019 a déclenché les premières mesures de rétorsion individuelles en interdisant l’accès au territoire américain à la procureure de la CPI Fatou Bensouda.


À lire aussi : Autonomie monétaire stratégique : l’Union européenne à l’épreuve de Trump


Si elle n’a rien trouvé à redire à l’inculpation de Vladimir Poutine en mars 2023, l’administration Biden a fermement condamné l’émission de mandats d’arrêt délivrés, le 21 novembre 2024, notamment contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et contre l’humanité à Gaza.

Un démantèlement « made by » Trump

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a transformé cette hostilité en une guerre ouverte, son secrétaire d’État Marco Rubio affirmant, le 14 juillet 2026, sa volonté de démanteler « brique par brique » cette Cour. Dans ce contexte, le président américain, obsédé de longue date par l’attribution du prix Nobel de la paix, a subi un camouflet planétaire avec la remise, le 9 octobre, du prix 2026 à Navanethem Pillay, une ex-magistrate de la CPI dont la personnalité et le parcours sont à son exact opposé.

Piqué au vif, il a réagi le jour même en adressant un nouvel ultimatum à la CPI. Concrètement, l’administration Trump donne six mois jusqu’au 9 avril 2027 à la Cour et à ses 125 États membres pour répondre à ses exigences et lever les enquêtes contre les soldats américains et les responsables israéliens. Passé ce délai, elle paralysera son fonctionnement en l’inscrivant sur la liste américaine des entités sanctionnées.

Carte bancaire bloquée pour le juge Guillou

Après l’inculpation des dirigeants israéliens, Washington avait déjà pris des sanctions individuelles en août 2025 contre les juges qui avaient participé à la décision, dont le juge français Nicolas Guillou. Les conséquences pratiques de ce diktat furent immédiates : fermeture de comptes auprès de plusieurs entreprises américaines, impossibilité d’utiliser des cartes de paiement américaines, impossibilité de se rendre aux États-Unis et annulation d’une réservation d’hôtel en France effectuée par Expedia.

Le 9 octobre 2026, les États-Unis vont donc plus loin en s’attaquant directement au fonctionnement même de la Cour, en prévoyant un gel de ses avoirs aux États-Unis et l’interdiction d’entrée aux États-Unis pour tous ses personnels.

Une arme de l’Union européenne

Face à ces attaques toujours plus violentes, l’Union européenne dispose d’un instrument juridique conçu pour répondre à certaines applications extraterritoriales de sanctions étrangères : le règlement (CE) n° 2271/96 du 22 novembre 1996, généralement appelé « règlement de blocage ».

Il comporte trois mécanismes essentiels :

  • l’interdiction faite aux opérateurs européens de se conformer, sauf autorisation expresse, aux législations étrangères figurant dans son annexe ;

  • la neutralisation de certains effets de décisions judiciaires étrangères ;

  • et la possibilité de demander réparation des préjudices subis.

Bruxelles tergiverse

En l’état, le champ d’application ne comprend pas les sanctions américaines contre la CPI. Il faudrait donc l’élargir, ce qui ne nécessite pas de nouveau règlement puisque son article 1er autorise la Commission européenne à l’ajouter à son annexe par acte délégué. C’est, d’ailleurs, la voie qu’elle avait suivie le 6 juin 2018 pour étendre le mécanisme de blocage aux sanctions américaines rétablies contre l’Iran après le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire sous la première présidence Trump.

Aujourd’hui, la Commission, contrairement au Parlement européen qui a voté pour la mise en œuvre du règlement de blocage, privilégie le dialogue avec Washington malgré l’échec de cette politique dans l’accord inégalitaire sur les droits de douane de juillet 2025.

Où est la souveraineté financière ?

La crise de la CPI et les sanctions financières prises notamment contre le juge Guillou révèlent une contradiction fondamentale : l’Union européenne dispose d’une monnaie commune, mais demeure largement dépendante d’acteurs étrangers pour effectuer ses moyens de paiements.

En effet, Visa et Mastercard dominent les paiements par carte et PayPal, Apple Pay et Google Pay sont très présents dans les transactions numériques. C’est ainsi qu’un paiement effectué en euros peut dépendre d’un réseau ou d’un prestataire soumis à la législation américaine.

France Culture, 2026.

Lancé en 2024 par l’European Payments Initiative qui regroupe plus de 30 banques en octobre 2026, Wero permet d’effectuer des paiements instantanés entre comptes bancaires européens, sans passer par les réseaux internationaux de cartes. Son développement progressif vers les paiements commerciaux pourrait contribuer à réduire la dépendance européenne aux opérateurs américains. Wero demeure toutefois une solution privée, fondée sur des établissements bancaires commerciaux, qui peuvent eux-mêmes être exposés aux sanctions américaines d’autant qu’ils utilisent des services américains. Il ne constitue donc pas une protection complète, mais plutôt une première étape vers une diversification des infrastructures de paiement.

L’euro numérique, une solution ?

Le projet d’euro numérique porté par la Banque centrale européenne a une ambition bien plus large. Contrairement à Wero, qui organise de simples transferts de monnaie bancaire commerciale, l’euro numérique constituera une forme de monnaie de banque centrale accessible aux particuliers et permettra d’effectuer des paiements dans toute la zone euro à travers une infrastructure européenne, en ligne et hors ligne. Plus globalement, la même logique s’applique à l’ensemble des infrastructures numériques. La CPI a, d’ailleurs, commencé à diversifier ses outils informatiques, notamment en remplaçant certaines solutions de communication de Microsoft par OpenDesk, une solution allemande.

L’offensive existentielle en cours contre la CPI est un révélateur de la dépendance européenne à l’égard des technologies numériques et des infrastructures monétaires américaines. Mais le coup de sang de Trump dépité le jour du Nobel 2026 pourrait bien marquer le début de l’émancipation monétaire et financière du Vieux Continent… au grand dam des multinationales américaines.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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22.10.2026 à 15:42

Colère sociale et vote de rupture : pourquoi la présidentielle de 2027 s’annonce explosive

Arnaud Mercier, Professeur en Information-Communication à l’Institut Français de presse (Université Paris-Panthéon-Assas), Université Paris-Panthéon-Assas

Le sentiment de colère s’exprime dans la rue, par des manifestations ou des émeutes, comme le 17 octobre. Il peut aussi favoriser un vote de rupture.
Texte intégral (2954 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les difficultés à boucler les fins de mois, le sentiment de déclassement ou d’insécurité alimentent la colère. Elle s’exprime par des manifestations pacifiques ou par des violences urbaines, comme le 17 octobre.

  • Plusieurs partis, aux orientations opposées, savent mobiliser ce ressentiment pour transformer le rejet des gouvernants en force électorale.

  • Des jacqueries de l’Ancien Régime au vote protestataire, l’accumulation de frustrations peut engendrer des crises ou des ruptures politiques majeures.


Tant de passions tristes taraudent en profondeur la société française et tant d’offres électorales jouent sur ce ressentiment que les ingrédients sont désormais réunis pour composer un cocktail électoral explosif. Cette situation n’est pas sans rappeler les jacqueries, ces brefs soubresauts émeutiers qui ont traversé durant des siècles les campagnes françaises (Jacques étant un prénom populaire associé au statut de paysan, il a fini par désigner, par métonymie, les paysans).

Frustrations accumulées et jacqueries

L’historien Jean Nicolas dans son panorama des mouvements de révolte sous l’Ancien Régime établit que la première cause de rébellion est la pression fiscale (39 %), suivie des enjeux de subsistance dus à de mauvaises récoltes, des hausses des prix des denrées de base, etc. (17 %). Les jacqueries, formes paroxystiques d’une exaspération violente, sont les marqueurs de rancœurs et de frustrations accumulées.

Face à un trop-plein de tensions, la pression se libère d’un coup, de façon éruptive et véhémente. Le déchaînement de violence du 17 octobre – en parallèle aux manifestations de protestation sociale – contre des symboles de la République (mairie de Limoges, résidence de la préfète de Gironde, commissariat municipal de Marseille…) et contre des commerces (pour les piller, les vandaliser, voire les incendier) illustre ce que peut être une jacquerie à l’ère contemporaine.

Les Français à l’épreuve des passions tristes

L’historien du politique Pierre Rosanvallon décrit les Épreuves de la vie que les Français affrontent de plus en plus, au sens de « l’expérience d’une souffrance, d’une difficulté de l’existence, de la confrontation à un obstacle qui ébranle au plus profond les personnes », et aussi au sens de « façon d’appréhender le monde, de le comprendre et de le critiquer sur un mode directement sensible ». Jérôme Fourquet, de l’Ifop, évoque, en 2024, un « désarrimage des catégories populaires » réduites à une « économie de la débrouille ».

Pierre Rosanvallon cartographie alors quatre épreuves, couplées à une série de passions tristes, face auxquelles il confronte des aspirations compensatrices.

Epreuves, émotions et aspirations conséquentes
Tableau des passions tristes. Arnaud Mercier à partir de Pierre Rosanvallon, « les Épreuves de la vie », Fourni par l'auteur

À la lecture de ce tableau, on reconnaît aisément le climat psychologique morose qui s’est installé en France.

D’ailleurs, « mesuré depuis février 1995, l’indicateur d’optimisme des Français face à l’avenir s’établit à 18 % en cette rentrée 2026, dont 27 % de “très pessimistes” » écrit le directeur de l’Ifop Frédéric Dabi. Hors le choc de la dissolution de l’Assemblée nationale de juin 2024, « jamais l’indicateur n’était descendu aussi bas sur l’ensemble de la série », poursuit-il.

De même, dans leur Inventaire des peurs françaises (2026), les politologues Anne Muxel et Pascal Perrineau pointent que « l’ordre des affects pouvant emporter la décision s’est modifié. On vote moins par adhésion que par réaction ou opposition ». En conséquence, les peurs recensées dans leur livre « peuvent être le substrat du vote ». Peurs « du déclassement économique, de la maladie, celle de l’étranger, celle de la régression sociale, celle de la pollution, celle d’une retraite trop tardive ou encore celle de la violence sociale ».

Le désir ardent que ça change

Depuis le mouvement des gilets jaunes, les signes d’exaspération sont de plus en plus visibles. En atteste la grande enquête pilotée par le Cevipof, dont la vague 3 est parue en septembre 2026.

Quand on interroge plus de 10 000 personnes sur leur état d’esprit à chaque présidentielle, il en ressort que le climat psychique des Français se dégrade.

Dans la même enquête, le désir de changer vraiment le cours de la vie politique est général, mais accentué pour les électeurs proches des positions les plus radicales. Ce qui ne signifie néanmoins pas que tous ces enquêtés sont devenus des extrémistes sur le plan idéologique.

Attentes d’un vrai changement
Attentes d’un vrai changement. Arnaud Mercier à partir de la vague 3 de l’enquête Cevipof, 2026, Fourni par l'auteur

Pour autant, pour 46 % d’enquêtés français, « les élections ne permettent pas le changement », chiffre qui atteint 51 % dans les catégories populaires. Face à cette « impuissance électorale », décrite par le politologue Luc Rouban, s’installe l’idée que seul un « grand coup de balai » permettra d’accomplir les changements espérés.

« Y en a marre ! », ou les ferments d’une jacquerie électorale

Or, les sondages d’intention de vote pour la présidentielle donnent à voir la possibilité de traduire les exaspérations accumulées en un vote plus pulsionnel qu’idéologique.

Le slogan rassembleur d’une majorité de Français pourrait être : « Y en a marre ! » Le bulletin de vote devient alors une arme pour abattre les vestiges d’une classe politique gouvernementale jugée défaillante. Malgré des objectifs divergents pour mettre fin aux troubles ressentis, les expressions variées de cette potentielle jacquerie électorale ont un point commun, celui de la « colère citoyenne ».

Colère qui peut convaincre des électeurs de sortir des cadres d’un vote dit « raisonnable », car en faveur des dites « forces de gouvernement », au profit de candidats incarnant des positions très protestataires, incarnant une alternative radicale.

Les sympathisants des partis les plus radicaux sont, d’ailleurs, convaincus que la colère gronde.

Je pense que la France est en colère et très contestataire
« Je pense que la France est en colère et très contestataire. » Arnaud Mercier à partir de l’enquête « Fractures françaises » de 2025, Fourni par l'auteur

Se cristallise donc une forte volonté d’affirmer un désir de rupture radicale avec dix années de gouvernance Macron, qui aura frustré, voire désespéré, nombre de nos concitoyens, après avoir incarné une forme de dégagisme tranquille.

La situation est d’autant plus anxiogène que les marges de manœuvre budgétaires de l’État se sont réduites. La France doit désormais composer avec une dette publique qui atteint 119 % du PIB et avec la remontée du coût de son financement. La charge des intérêts pèse de plus en plus sur les finances publiques et limite la capacité à recourir à une relance budgétaire de grande ampleur.

Plus grave, pour réduire les déficits, de nouvelles ponctions fiscales sont programmées. Pouvant toucher les classes populaires et les classes moyennes, elles ne peuvent qu’aggraver l’exaspération et nourrir une jacquerie électorale.

Une rhétorique du ressentiment

Toutes ces vulnérabilités socio-économiques encouragent un discours jouant sur le pathos, les peurs et les colères pour offrir un exutoire aux « petits », aux « sans grade », à celles et ceux qui se vivent comme déclassés ou risquant de l’être, comme victimes ou méprisés socialement.

Certains politiciens s’emparent de cette « logique du ressentiment » et jouent sur un discours de victimisation, décrivant des forces du mal, instituées en bouc émissaire. Selon l’historien des idées Marc Angenot :

cette rhétorique du ressentiment vise à « montrer la situation présente comme injustice totale à l’égard d’un groupe, [à] persuader de l’inversion des valeurs et [à] expliquer la condition inférieure des siens en renvoyant ad alteram partem (à une autre partie) tous les échecs essuyés ; [à] valoriser donc la position victimale et le mode d’être du dominé ; [à] dévaloriser les valeurs que chérit le dominant et qui vous sont inaccessibles en les montrant à la fois comme dédaignables, chimériques, arbitraires, ignobles, usurpées et causatrices de préjudice ».

Ainsi, Jean-Luc Mélenchon assimile les exigences budgétaires de l’Union européenne à une « Europe austéritaire » ; choix terminologique efficace pour associer la rigueur financière à un acte autoritaire considéré par essence d’austérité. Il attaque aussi ses adversaires par des propos dévalorisants, livrant notamment les journalistes à la vindicte : « les petits génies de l’atlantisme, qui pullulent dans l’officialité médiatique », imputant aux médias traditionnels une « logique pétainiste » en les qualifiant de « presse à buzz », façon de s’appuyer sur l’impopularité sondagière de la profession pour jouer à « eux contre nous », un nous qu’il entend incarner et défendre.

Côté extrême droite, Éric Zemmour fait parler les Français en faisant de leur rejet des partis politiques après les législatives de 2024, l’indice d’un ressentiment politique profond :

« Ils ont dit : “Ces gens qui nous dirigent, qui se prétendent plus intelligents que nous, ces organisations qui vivent à nos crochets et ne pensent plus rien, ne font plus rien, ne valent plus rien, nous les rejetons en bloc. Ils s’accrochent à nous. Ils pèsent sur nous. Ils nous entraînent vers le fond. Dans leur naufrage général, ils sont en train de nous noyer”. »

Même agitation d’une menace existentielle dans le discours de motion de censure de Marine Le Pen, en décembre 2024, où elle se pose en défenseur des opprimés, accentuant la menace gouvernementale par une métaphore aussi martiale qu’anxiogène :

« Ce budget ne s’attaque pas seulement à la France, il prend en otage les Français, et singulièrement les plus vulnérables, les retraités modestes, les personnes malades, les travailleurs pauvres… »

À chaque fois, le monde est hostile, le présent est sombre et l’avenir plus noir encore, et l’appel à la mobilisation est un enjeu de survie. Chaque tribun décrit un univers anxiogène et souffle sur les braises de la colère pour entretenir, à son profit, le feu d’une possible jacquerie électorale.

The Conversation

Arnaud Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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