03.04.2025 à 17:49
Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
L’expression America First a une longue histoire aux États-Unis. Remis au goût du jour par Donald Trump durant sa campagne présidentielle de 2016, et à nouveau promu en principe fondateur de sa politique depuis son retour à la Maison Blanche en janvier 2025, ce slogan reflète une vision nationaliste et protectionniste qui, pratiquement depuis la naissance du pays, proclame la primauté des intérêts américains en matière de politique étrangère et commerciale.
« Nous sommes réunis aujourd’hui pour annoncer un nouveau décret qu’on entendra dans toutes les villes, toutes les capitales étrangères et tous les centres du pouvoir. À partir d’aujourd’hui, ce sera strictement l’Amérique d’abord. L’Amérique d’abord ! », déclare Donald Trump lors de son discours d’investiture le 20 janvier 2017. Cette formule, « America First », qui avait inquiété les dirigeants du monde entier, a été remise en avant lors de son retour à la Maison Blanche huit ans plus tard.
L’origine de ce slogan devenu un élément central de la rhétorique de Donald Trump remonte en réalité à bien plus tôt dans l’histoire des États-Unis.
En effet, l’isolationnisme ne date pas d’hier dans la politique étrangère des États-Unis. C’est une longue tradition américaine fondée sur l’idée selon laquelle le pays devait éviter de s’engager dans les affaires du monde pour se concentrer sur ses propres préoccupations internes.
C’est à la fin du XVIIIe siècle que cette vision de la politique extérieure trouve son origine, dans le célèbre dernier discours présidentiel de George Washington, « Farewell Adress » en 1796. Le premier président des États-Unis mettait en garde son peuple contre les alliances permanentes avec des puissances étrangères et préconisait plutôt une politique de neutralité et d’indépendance.
Au début du XXe siècle, cette tradition isolationniste a été mise à l’épreuve à plusieurs reprises, notamment avec la Première Guerre mondiale. Mais malgré la participation des États-Unis à la guerre (1917-1918), un très fort sentiment isolationniste est resté enraciné dans le pays. Après la guerre, une grande partie de l’opinion publique américaine souhaitait éviter une nouvelle implication dans les conflits européens. Cette distanciation s’est renforcée par la déception américaine face aux résultats du traité de Versailles, qui ne répondaient pas aux attentes de Washington en ce qui concerne la sécurité internationale.
C’est dans ce contexte des années 1920 que le slogan America First est né, scandé par ceux qui s’opposaient à l’entrée des États-Unis dans des engagements internationaux en lien avec les quatorze points du président Woodrow Wilson et la mise en place de la Société des nations.
La formule America First a été popularisée par le mouvement isolationniste des années 1940 America First Committee (AFC). Ce comité créé par des figures politiques et des intellectuels influents prônait le rejet de l’intervention américaine dans la Seconde Guerre mondiale et favorisait le protectionnisme.
À cette époque, l’expression America First a pris une signification plus forte sous l’influence de l’avocat Robert A. Taft, fils de l’ancien président William Howard Taft (1908-1912), et de l’aviateur Charles Lindbergh, devenu l’un des porte-parole du comité. Le but principal de l’America First Committee ? Faire pression sur le gouvernement des États-Unis pour que celui-ci n’implique pas le pays dans la guerre qui éclatait en Europe et en Asie.
L’America First Committee prônait une politique de non-intervention et s’opposait vigoureusement à l’adhésion des États-Unis aux efforts de guerre des alliés face à l’Allemagne nazie. Pour le comité, s’engager dans la guerre européenne – ou, plus tard, dans le conflit mondial – allait affaiblir les États-Unis et mettre en péril leur souveraineté. Le tout pour un conflit lointain et coûteux.
L’argument principal était le suivant : les États-Unis ayant la capacité de se défendre eux-mêmes, il n’est pas nécessaire de s’impliquer dans les conflits extérieurs. « L’Amérique d’abord » devait se concentrer sur ses intérêts internes, sur la consolidation de son économie et de sa sécurité, plutôt que jouer un rôle de police mondiale.
Le slogan « America First » a trouvé une résonance particulière dans la population américaine qui ne voyait pas l’intérêt d’intervenir dans les affaires européennes ou asiatiques, particulièrement après les horreurs et les pertes humaines de la Première Guerre mondiale. Le comité a ainsi réussi à mobiliser une grande partie de l’opinion publique contre l’intervention des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale.
Cette position a toutefois été contestée au fur et à mesure que l’Allemagne nazie étendait son contrôle sur l’Europe, et que les attaques japonaises se multipliaient dans le Pacifique. L’attaque de Pearl Harbor par le Japon le 17 décembre 1941 a changé la donne et forcé les États-Unis à entrer dans la guerre mettant fin à l’influence de l’AFC. L’opinion publique a alors radicalement basculé en faveur de l’intervention militaire, estimant que la sécurité nationale des États-Unis était désormais en danger. L’America First Committee s’est dissous peu après l’entrée des États-Unis dans le conflit, mais l’impact de ce mouvement sur la pensée politique américaine a persisté.
Le sentiment isolationniste et nationaliste a été réactivé à plusieurs reprises tout au long du XXe siècle, pendant la guerre du Vietnam, les crises économiques, et lors des débats sur le commerce international. Dans les années 1980 et 1990, à l’époque des présidences de Ronald Reagan et George H. W. Bush, bien que les États-Unis soient restés un acteur clé du système international, des voix isolationnistes se sont fait entendre, en réaction aux interventions militaires américaines et à la mondialisation.
Le populisme économique et la critique du libre-échange se sont développés dans des secteurs économiques affectés par la délocalisation et la mondialisation.
Le retour en force du slogan « America First » s’est manifesté de manière marquante sous la première présidence de Donald Trump, qui a réutilisé l’expression pour mettre en avant une politique économique protectionniste, une critique radicale du multilatéralisme et un net désengagement des affaires internationales par rapport aux présidences présidentes de Barack Obama et de George W. Bush.
Trump avait d’ailleurs fait de cette philosophie un axe central de sa campagne électorale de 2016, se présentant comme un défenseur des intérêts des travailleurs américains et des citoyens ordinaires par opposition aux élites politiques et économiques mondialisées.
Ce retour au nationalisme économique, associé à un rejet des accords commerciaux internationaux et des engagements militaires à l’étranger, a ravivé les vieux débats sur la place de l’Amérique dans le monde et son rôle dans les affaires mondiales.
Le succès du slogan « America First » repose également sur sa capacité à mobiliser des récits nationaux profonds. Les discours de Trump se sont appuyés sur une mythologie américaine mettant en avant la prospérité perdue (« Make America Great Again »), le peuple américain comme héros face aux élites corrompues et la nécessité de restaurer un ordre moral et économique qui aurait existé par le passé avant de s’effilocher.
Ces récits s’inscrivent dans une longue tradition politique, où l’Amérique est perçue comme une nation exceptionnelle, destinée à servir de modèle au monde.
La rhétorique de Trump, cependant, se distingue par une rupture avec l’idéal d’une Amérique cosmopolite et ouverte. En mettant l’accent sur le déclin supposé du pays, Trump a réactivé un discours populiste, opposant un peuple « véritablement américain » à des ennemis extérieurs (la Chine, l’Union européenne, l’immigration illégale) et intérieurs (les démocrates, les médias traditionnels, la bureaucratie).
En réactivant et modernisant la doctrine America First Donald Trump a redéfini la politique étrangère et économique des États-Unis selon une vision nationaliste et protectionniste.
Son approche repose sur un rejet du multilatéralisme au profit d’accords bilatéraux plus favorables à Washington, une volonté de relocaliser l’industrie américaine et une posture de fermeté face à la Chine et à l’Europe.
Toutefois, cette modernisation de la doctrine s’est accompagnée de tensions avec les alliés traditionnels des États-Unis et d’une polarisation accrue au sein du pays. Si ses partisans saluent un retour à la souveraineté économique et à une diplomatie musclée, ses détracteurs dénoncent un isolement international et des politiques aux conséquences incertaines sur le long terme.
L’héritage de cette doctrine reste donc sujet à débat : a-t-elle renforcé les États-Unis ou fragilisé leur leadership mondial ? Plus d’un siècle après son émergence, Donald Trump peut-il réellement se poser en héritier légitime de cette doctrine historique, ou en a-t-il dévoyé les principes pour servir une vision plus personnelle du pouvoir ?
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.04.2025 à 17:49
Gülçin Erdi, Directrice de recherche au CNRS, en affectation à l'Institut français d'études anatoliennes (IFEA) à Istanbul, Université de Tours
Le 19 mars dernier, l’arrestation pour « corruption » et « terrorisme » (cette dernière accusation ayant depuis été abandonnée) d’Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et principal opposant à Recep Tayyip Erdogan, a provoqué une vaste mobilisation en sa faveur de la société civile. Après un premier article consacré au contexte dans lequel ces événements surviennent, la sociologue Gülçin Erdi, spécialiste de la Turquie et notamment des questions urbaines, analyse ici la composition et les mots d’ordre des foules gigantesques qui se réunissent régulièrement pour contester, au-delà de la mise en détention de l’édile de la plus grande ville du pays, un système que les manifestants jugent largement corrompu et inefficace.
Dans le quartier de Saraçhane, un nouveau lieu emblématique de la contestation politique a émergé, surnommé par les manifestants le « nouveau Taksim », en référence à la contestation de 2013 qui s’était largement déployée autour de cette grande place du centre d’Istanbul.
Cette mobilisation est principalement motivée par un sentiment d’indignation face à un système politique perçu comme corrompu, et face à la détérioration économique et aux restrictions des libertés publiques. C’est ce qu’il ressort des slogans scandés par les participants, mais aussi des discussions que nous avons pu avoir avec eux, lors des nombreux rassemblements auxquels nous avons assisté depuis le début d’un mouvement, qui ne semble pas près de prendre fin.
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Une observation approfondie du mouvement révèle une prédominance notable, parmi les participants, de jeunes adultes âgés de 18 à 30 ans. Si l’on remarque également un certain nombre de personnes ayant pris part, en 2013, à l’occupation du parc Gezi, actuellement âgées de 40 à 50 ans, ce sont les jeunes qui jouent un rôle principal dans la mobilisation. Parmi eux, deux profils se distinguent particulièrement.
D’une part, des étudiants provenant des établissements universitaires les plus prestigieux d’Istanbul, aux parcours académiques souvent brillants, provenant de diverses facultés (aménagement urbain, sciences sociales, ingénierie, droit…). D’autre part, des jeunes non diplômés, motivés par un sentiment de ras-le-bol et une perception superficielle de la politique, leur engagement se limitant au nationalisme.
Il est à noter que la plupart des manifestants, en particulier les plus jeunes, dissimulent leur identité en couvrant leur visage, une mesure préventive contre une éventuelle détection par les forces de l’ordre. Les jeunes avec qui nous avons eu l’occasion de nous entretenir ont exprimé leur perception d’un climat de répression et de surveillance constante, tout en affirmant leur volonté d’éviter les conflits avec les forces de l’ordre, mais en participant activement à la manifestation, car, à leurs yeux, « il n’y a pas d’autre choix ».
La motivation de la majorité d’entre eux ne se limite pas uniquement à la libération d’Ekrem Imamoglu. Son arrestation est vue avant tout comme un événement symbolique et un prétexte pour descendre dans la rue. L’un de nos interlocuteurs exprime ainsi son exaspération croissante :
« J’en ai marre de l’insécurité et du futur incertain dans ce pays. Je suis étouffé. »
Un étudiant rencontré à Saraçhane abonde dans son sens :
« Nous nous éveillons quotidiennement avec la crainte que notre intégrité physique soit mise en péril à tout instant. »
Un autre, cagoulé et vêtu d’un foulard représentant Atatürk, assène :
« Tous les étudiants présents ici ont pour objectif de défendre la laïcité et de s’opposer au fascisme. […] À la tête de ce pays, il y a actuellement un dictateur et nous voulons le renverser. En ma qualité d’enfant d’Atatürk et de personne de gauche, je me trouve ici pour soutenir la République. »
Il ajoute que si les étudiants n’avaient pas manifesté, l’accusation de terrorisme à l’encontre d’Imamoglu n’aurait pas été retirée et qu’un kayyum (c’est-à-dire un administrateur désigné par l’État) aurait été nommé à la tête de la municipalité.
Les Stambouliotes sortis dans la rue ne croient pas à la culpabilité du maire et considèrent son arrestation comme une injustice supplémentaire dont ils sont les témoins, comme dit l’un des manifestants, « [après] l’accumulation de vingt ans d’oppression ».
« La situation est déterminée par la volonté d’un individu. Cette autorité est celle qui fixe les taux d’intérêt, les modalités de divertissement, etc. »
Frustrés par une situation politique et économique qui rend très difficile, voire impossible, la réalisation de bon nombre de leurs projets personnels, y compris l’acquisition de biens matériels tels qu’un véhicule ou un logement, les contestataires aspirent à un État plus juste, plus libre et plus démocratique, où la nécessité de recourir à des actions collectives, telles que des manifestations pour défendre leurs droits, ne serait pas une option nécessaire. Ils disent aussi vouloir vivre dans un environnement où l’accès à Internet ne soit pas entravé par des restrictions volontaires et des censures de comptes divers pour des raisons politiques et, au-delà, dans un pays où ils n’envieraient pas les habitants d’États démocratiques qui, selon eux, vivent plus librement et dans une plus grande prospérité.
Comme nous l’avons souligné, les jeunes manifestants se divisent en deux catégories en termes de niveau de diplôme ; cependant, l’homogénéité de leurs positions politiques est remarquable, ce qui contraste avec la grande diversité observée lors de mouvements sociaux précédents tels que Gezi. Il semble que les références de la jeunesse actuelle soient différentes en raison du contexte politique des quinze dernières années. Les symboles traditionnels de la communauté LGBT (notamment le drapeau arc-en-ciel) et du mouvement kurde sont quasi absents du quartier de Saraçhane. Ces symboles ne sont pas perçus de manière favorable.
La majorité des manifestants sont imprégnés d’un nationalisme et d’un kémalisme marqués, comme l’illustrent leurs références, devises et slogans. Les portraits d’Atatürk et les drapeaux turcs sont omniprésents, souvent accompagnés du signe des Loups gris, symbole de l’ultra-droite.
Pour autant, il serait erroné de voir dans ces manifestations des rassemblements avant tout mus par le nationalisme.
Les participants sont, dans la plupart des cas, des jeunes qui n’ont connu que le gouvernement de l’AKP et de Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 2003. Ils ont grandi dans un contexte où l’autoritarisme et le conservatisme ont progressivement pris le dessus. Le système éducatif a subi de multiples révisions, introduisant des références marquées à l’histoire ottomane et à l’islam. Parallèlement, la laïcité a été marginalisée, tandis que les confréries musulmanes ont connu une croissance significative dans le pays.
Cette montée en puissance des courants islamiques s’est notamment manifestée dans les recrutements et les contrats publics, marquant ainsi leur ascension au sein de l’appareil étatique à la suite du démantèlement de la confrérie Gülen, accusée d’avoir orchestré la tentative de coup d’État de juillet 2016.
Depuis le mouvement de Gezi, l’opposition au régime d’Erdogan s’articulait principalement autour de deux branches : le mouvement politique kurde et les courants kémalistes, lesquels se sont souvent associés au sentiment antimigrant, très sensible dans un pays qui a accueilli en moins de dix ans plusieurs millions de réfugiés et de migrants, principalement en provenance de Syrie, mais aussi d’Irak, d’Afghanistan et d’Iran. En Turquie, l’idée est répandue que ces migrants sont favorables à Erdogan, qui leur a apporté son soutien et a favorisé leur accueil, et qu’ils voteront en grand nombre pour lui une fois qu’ils seront naturalisés turcs.
Pour les jeunes issus de familles ordinaires, en quête d’identité et de repères politiques, les mouvements de gauche, affaiblis par la répression étatique depuis Gezi et dépourvus d’une base populaire significative, apparaissent aujourd’hui comme une alternative peu crédible. Ce sont les kémalistes qui incarnent la seule opposition tangible et clairement en confrontation avec l’appareil étatique.
Récemment, l’armée a renvoyé certains jeunes diplômés de l’institution militaire après qu’ils ont exprimé leur allégeance à la figure de Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République turque, en scandant « Nous sommes les soldats de Mustafa Kemal Atatürk ». Cette expression est un slogan largement diffusé à Saraçhane. Se dire kémaliste, aujourd’hui, ce n’est pas nécessairement embrasser toute la doctrine du fondateur de la République, ni partager en tous points les orientations du CHP, le parti kémaliste d’Ekrem Imamoglu ; c’est avant tout une façon d’exprimer son rejet d’Erdogan et de l’AKP.
Le 26 mars 2025, le dirigeant du CHP Özgür Özel a annoncé l’achèvement des manifestations à Saraçhane, avec pour objectif de propager la contestation à travers le pays, dans diverses localisations et sous différentes formes. Il a également appelé à un rassemblement massif à Maltepe, dans la banlieue est d’Istanbul, le 29 mars. Le succès a été au rendez-vous : selon les estimations de l’opposition, la manifestation de Maltepe aurait réuni environ deux millions de personnes. Bien que ce chiffre puisse paraître quelque peu exagéré, la mobilisation a été indubitablement importante, et l’ensemble des forces politiques d’opposition du pays, y compris le DEM, un parti d’opposition de premier plan étroitement lié à la cause kurde, y ont pris part.
Parallèlement, une campagne de boycott ciblant les chaînes de télévision progouvernementales qui ont refusé de couvrir les manifestations, ainsi que les entreprises dont elles dépendent, a été lancée. Les étudiants ont également initié la création d’une coordination interuniversitaire indépendante et ont commencé à organiser, indépendamment du CHP, des manifestations à Istanbul et dans d’autres villes, malgré les arrestations massives et les interventions brutales des forces de l’ordre.
Il devient d’ailleurs de plus en plus difficile pour le gouvernement de fermer les yeux sur le mécontentement croissant de la société face au traitement subi par les jeunes en garde à vue, qui suscite indignation et colère.
Comme le démontrent Valerie Bunce et Sharon Wolchik en se référant aux exemples postsoviétiques et d’Europe de l’Est, les périodes où la confiance dans l’intégrité et l’équité des élections est mise en doute, et où l’électorat perçoit la victoire du gouvernement comme inévitable, quelles que soient les circonstances, sont celles où les formes d’action non électorales telles que les protestations, les marches de masse et la désobéissance civile s’intensifient.
La Turquie, à l’heure actuelle, est le théâtre d’une dynamique comparable. Alors que l’opposition concentre ses efforts sur les procédures électorales depuis un certain temps, l’intensification des actions de mobilisation dans les espaces publics semble être étroitement liée à la perte de crédibilité de la croyance sociale, selon laquelle la transformation politique peut être atteinte par le biais des élections.
La mobilisation politique s’est étendue au-delà des grandes métropoles, gagnant de nombreuses petites villes conservatrices à travers le pays – un phénomène qui revêt une importance particulière en termes de participation citoyenne et d’impact sur le paysage politique.
Ces mobilisations locales et populaires ne sauraient être réduites à de simples réactions épidermiques sans lendemain ; même lorsqu’elles s’essoufflent, elles ont des effets à long terme qui transforment le comportement des électeurs et repositionnent les partis politiques. Il conviendra donc de poursuivre l’observation du pays dans les semaines à venir, notamment après la fin de la célébration de l’Aïd al-Fitr, dont les congés ont été étendus à la dernière minute par Erdogan jusqu’au 7 avril, probablement dans l’objectif de calmer les mobilisations.
Cependant, si les démonstrations de rue sont ralenties, de nouveaux répertoires d’action ont émergé. Dans plusieurs villes, à 20h30 chaque soir, les habitants frappent sur des casseroles en scandant « droit, loi, justice ». L’appel au boycott de la consommation lancé par la coordination des étudiants, pour le 2 avril, a été largement suivi dans les grandes métropoles, soutenu également par les petits commerçants qui n’ont pas ouvert leur magasin.
Dans ce contexte, on ne peut pas ne pas mentionner la position ambiguë de l’Union européenne – sans parler des États-Unis qui n’ont fait qu’exprimer leur inquiétude pour la stabilité politique d’un pays allié. Les responsables de l’UE se sont contentés de déclarations timides sans apporter un soutien clair aux protestataires, contrairement à la période de Gezi en 2013. Signe que le contexte politique n’est plus le même, et que nous vivons dans une époque où la realpolitik prime sur les principes de droits de l’homme et de démocratie pour les pays européens… qui ont pourtant massivement utilisé ces arguments pendant des décennies pour justifier leur refus de laisser la Turquie adhérer à l’UE.
La crédibilité de cette instance aux yeux des Turcs est de ce fait largement atteinte, d’autant que ses dirigeants considèrent la Turquie d’un point de vue avant tout sécuritaire : elle est appelée à jouer un rôle important dans la défense européenne, et à contenir les migrants qui cherchent à rejoindre les pays de l’UE en provenance du Proche-Orient et d’Afrique. Özgür Özel a par ailleurs accusé l’Europe de soutenir un autocrate en avertissant que la Turquie changera d’ici un an… et que l’Europe ne devrait pas venir frapper à sa porte à ce moment-là.
Gülçin Erdi a reçu des financements de l'ANR.
03.04.2025 à 17:46
Clodagh Harrington, Lecturer in American Politics, University College Cork
L’escalade du prix des œufs est devenue un problème politique majeur pour le gouvernement Trump, et il n’est pas près de disparaître. Hausse du panier moyen des Américains, épidémie de grippe aviaire, expulsion des migrants – qui représentent 70 % de la main-d’œuvre agricole –, l’œuf est au cœur d’enjeux politiques et géopolitiques majeurs.
Le prix des œufs a considérablement augmenté ces dernières années aux États-Unis. Une douzaine d’œufs coûtaient 1,20 USD en juin 2019. Aujourd’hui, le prix est d’environ 4,90 USD, avec un pic à 8,17 USD début mars.
Certains restaurants ont imposé des suppléments sur les plats à base d’œufs, attirant encore plus l’attention sur l’escalade des coûts. Et il y a aussi des pénuries dans les rayons des supermarchés.
Dans les mois à venir, les États-Unis prévoient d’importer jusqu’à 100 millions de produits de consommation de base. Des représentants du gouvernement s’adressent à des pays, de la Turquie au Brésil, pour s’informer sur les œufs destinés à l’exportation.
La secrétaire à l’agriculture, Brooke Rollins, qui avait précédemment déclaré que l’une des options de la crise était que les gens aient un poulet dans leur jardin a suggéré dans le Wall Street Journal que les prix sont peu susceptibles de se stabiliser avant quelques mois. Et Donald Trump a récemment partagé un article sur le réseau Truth Social appelant le public à « se taire sur les prix des œufs ».
La principale cause du problème est une épidémie de grippe aviaire qui a entraîné l’abattage de plus de 166 millions d’oiseaux aux États-Unis. Environ 98 % des poulets du pays sont produits dans des fermes industrielles, plus propices à la contagion.
Selon les Centers for Disease Control, la grippe s’est déjà propagée à plusieurs centaines de vaches laitières et à un être humain. Le département de l’agriculture des États-Unis a récemment annoncé un plan de 1 milliard de dollars pour contrer le problème, avec des fonds pour l’amélioration de la biosécurité, la recherche de vaccins et l’indemnisation des agriculteurs.
En janvier 2025, l’attachée de presse de Donald Trump à la Maison Blanche Karoline Leavitt a accusé l’administration précédente d’être à l’origine des prix élevés des œufs. Il est vrai que des oiseaux ont été abattus sous la surveillance du président Joe Biden, mais c’était et cela reste une pratique courante lors des épidémies de grippe aviaire et cela avait également été le cas sous les administrations Obama et Trump 1.
Cependant, cela montre à quel point la hausse du prix des œufs est devenue une question politique. Elle a été régulièrement mentionnée dans les discours de campagne comme un symbole des maux de l’économie états-unienne. Donald Trump a promis de fixer le prix des œufs rapidement s’il était élu, mais, jusqu’à présent, il n’en est rien.
Les prix sont toujours à la hausse. Même lorsque les prix baissent soudainement, comme ils l’ont fait cette semaine, les Américains savent à quel point ils étaient moins chers jusque récemment.
Il y a un certain nombre de raisons pour lesquelles le prix des œufs est devenu important pour les hommes et femmes politiques états-uniens. Tout d’abord, presque tout le monde achète des œufs. La pénurie et la hausse des prix qui s’ensuit font donc l’actualité et touchent les consommateurs de toutes les tranches de revenus. Ensuite, ils symbolisent les vulnérabilités économiques du pays. Enfin, les prix des œufs sont politiques en raison de la promesse de Trump de les faire baisser.
Les sondages ont montré que l’économie et l’inflation ont été des facteurs clés dans le choix des électeurs le jour du scrutin présidentiel de 2024. En février 2025, Donald Trump a accordé une interview à NBC News dans laquelle il a déclaré qu’il avait remporté les élections sur les thématiques de l’immigration et des… courses alimentaires !
En matière d’immigration, les électeurs fondent souvent leurs opinions sur ce qu’ils perçoivent comme étant vrai. Une rhétorique dure sur la construction d’un mur peut être associée au sentiment d’avoir un président qui prend des mesures fortes, que quelque chose de tangible se matérialise ou non.
Avec les courses alimentaires, la réalité l’emporte sur la perception. Le prix des œufs est imprimé sur la boîte et le coût est payé directement par les électeurs.
Ensuite, il y a les producteurs d’œufs. Les agriculteurs états-uniens avaient tendance à soutenir massivement Trump. Les zones rurales ont voté pour lui de plus en plus au long de ses trois tentatives électorales. Elles augmentent même leur soutien pour lui en 2020 après des guerres commerciales et des augmentations de prix qui les auraient affectées négativement.
Un autre facteur qui pourrait faire grimper les prix des œufs est qu’on estime que 70 % de la main-d’œuvre agricole est constituée de main-d’œuvre immigrée – dont 40 % sont sans papiers. Si les plans de l’administration Trump pour des tarifs douaniers élevés et des expulsions massives de migrants se concrétisaient, l’industrie agroalimentaire aurait du mal à fonctionner.
De nouvelles augmentations des prix des denrées alimentaires seront inévitables, avec une exacerbation potentielle en raison du gel du financement de certains programmes du département de l’agriculture des États-Unis que Trump a promulgué. En mars 2025, une réduction d’1 milliard de dollars a été annoncée, dont les conséquences se font déjà sentir chez les agriculteurs. Le message « douleur maintenant, pour gain plus tard » est une promesse politique délicate.
À l’ère des turbulences internationales, les élections sont largement gagnées sur des questions plus banales. Plus précisément, l’économie de la « table de cuisine » parle à chaque électeur, peu importe à quel point sa table est grande ou non.
Les Américains savent que, au Canada voisin, les prix des œufs n’ont pas augmenté de façon spectaculaire. Il n’y a pas eu de pénurie. Mais les prix au Canada ont toujours été plus élevés qu’aux États-Unis, du moins en partie parce que les normes agricoles diffèrent.
Les États-Unis n’ont pas de normes de bien-être élevées pour les travailleurs agricoles ni pour les animaux. Cette lacune doit être comblée afin d’aider à réduire le risque futur de grippe aviaire, mais cela risque encore d’augmenter les prix.
Blâmer le précédent président n’est pas une position durable pour Donald Trump. Comme l’ancien président Harry Truman pourrait le lui rappeler : « La responsabilité s’arrête ici. »
Clodagh Harrington ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.04.2025 à 12:27
Antoine Bouët, Directeur, CEPII
Retour vers le futur. Un voyage dans le temps s’impose pour comprendre les conséquences potentielles des droits de douane mis en place en 2025 par la nouvelle administration Trump. Revenons donc sur les effets de ceux imposés lors de son premier mandat, en 2018 et 2019.
En 2018 et 2019, sous la première administration Trump, les droits de douane avaient concerné environ 300 milliards d’importations de panneaux solaires, machines à laver, acier, aluminium, puis de nombreux produits de Chine, d’Inde et d’Europe : dispositifs médicaux, téléphones, produits chimiques, textiles, avions, fromages, huiles d’olive.
Avec quels bénéfices ? Dans ses déclarations, en 2025, Donald Trump assigne plusieurs objectifs aux droits de douane : le rééquilibrage de la balance commerciale, la réindustrialisation du pays et la création d’emplois dans le secteur manufacturier. Il met en avant une augmentation des recettes publiques de l’État fédéral, tout en soulignant la nécessité de sanctionner la Chine pour ses pratiques jugées déloyales.
Le président états-unien espère attirer des investissements directs étrangers (IDE), qui chercheraient à contourner les barrières tarifaires imposées. Cet argument du tariff-jumping rappelle qu’une entreprise peut établir des filiales aux États-Unis pour éviter de hauts tarifs douaniers.
Pour Donald Trump, les droits de douane sont une taxe sur les exportateurs étrangers, non sur ses concitoyens. Ils ne pèsent pas sur les ménages et les entreprises états-uniennes, qui, dès lors, ne devraient pas voir les prix des biens qu’ils achètent augmenter.
S’il considère la possibilité de représailles commerciales, il en minore les effets, car les contre-représailles que les États-Unis exerceraient sont de nature à renforcer leur poids dans les négociations.
Voyons ce qu’il en a été de ces différents objectifs sous l’administration Trump 1.
Commençons par la balance commerciale (Graphique 1). Le déficit états-unien est passé de 870 milliards de dollars en 2018 à 1 173 milliards en 2022, puis 1 203 milliards en 2024. Si les importations ont connu un léger fléchissement en 2018, et surtout 2020 — année du Covid-19 —, elles ont ensuite repris une tendance haussière.
Les exportations ont enregistré une évolution similaire avec une hausse moins marquée en fin de période. Parmi les facteurs qui ont pu jouer un rôle : l’évolution du dollar. Avec la baisse des importations, la demande de monnaie étrangère se réduit – comme le yuan chinois, la roupie indienne ou l’euro –, ce qui favorise l’appréciation du dollar. Un dollar plus fort équivaut à des produits états-uniens plus chers pour les étrangers. Conséquence : une baisse des exportations du pays de l’Oncle Sam.
Voyons maintenant l’impact des droits de douane de Trump 1 sur la réindustrialisation. Les économistes David Autor, Anne Beck, David Dorn et Gordon Hanson ont estimé les conséquences de la guerre commerciale de 2018-2019 sur l’emploi au niveau des commuting zones (les zones où les individus vivent et travaillent) et ils ont constaté que les droits de douane de la première administration Trump n’ont pas eu d’effet sur l’emploi au niveau local.
Quant aux recettes douanières, elles ont bien augmenté à partir de mai 2018, puis en mai 2019 (Graphique 2). Pourtant, elles ne représentent qu’une faible partie des recettes de l’État fédéral : environ 1 % en 2018, 2 % en 2019, loin derrière les revenus tirés de la taxation sur le revenu des ménages ou le bénéfice des sociétés. Augmenter davantage les recettes douanières pourrait se faire, mais seulement au prix de distorsions considérables. Nous avons démontré que le droit de douane maximisant les recettes douanières serait une taxe d’environ 80 % sur les importations de tous les produits en provenance de tous les pays. Elle équivaut à un peu plus de 800 milliards de dollars, soit 15,3 % des recettes totales de l’État fédéral en 2024.
S’agissant de l’inflation, sujet sensible aux États-Unis, les droits de douane ont toutes les chances de l’accélérer. Comment ? Par les hausses de prix intérieurs qu’ils risquent fort d’engendrer, aussi bien pour les ménages que pour les entreprises achetant des biens nécessaires à leur activité. Les analyses empiriques montrent qu’il y a eu un pass-through des droits de douane aux prix des biens importés par les États-Unis en 2018-2019. Les entreprises répercutent directement la hausse de ces droits de douane sur leurs produits et services. Autrement dit, les prix avant droits de douane n’ont pas baissé.
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Le coût de ces droits a été quasi intégralement payé par les ménages américains. Mary Amiti, Stephen J. Redding et David E. Weinstein concluent que les droits de douane de l’administration Trump 1 ont augmenté le prix moyen des biens manufacturés aux États-Unis de 1 point de pourcentage. Les chercheurs Fajgelbaum, Goldberg, Kennedy et Khandelwal concluent à un pass-through complet. La perte de revenu réel pour les ménages et les entreprises qui achètent des produits importés a été de 51 milliards de dollars… soit de 0,27 % du PIB américain.
Quant aux droits de douane, dont une partie a été mise en place au titre de la section 301 du Tariff Act de 1974, il semblerait qu’ils n’aient pas pleinement atteint leur objectif. Ils avaient été créés pour sanctionner la Chine après une enquête américaine sur les politiques du gouvernement chinois liées aux transferts de technologie. Selon certains observateurs, une autre raison : réduire les dépendances des chaînes de valeur américaines vis-à-vis de ce pays.
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Si la part des exportations chinoises dans les importations états-uniennes de biens a bien baissé, l’évolution en valeur n’est pas claire. Les importations américaines en provenance de Chine ont en effet augmenté de 2016 à 2018, baissé en 2019 et 2020, puis de nouveau augmenté en 2022. À cette date, ils ont atteint 536 milliards de dollars et baissé à nouveau autour de 430-440 milliards sur les deux années suivantes.
En revanche les importations américaines ont clairement augmenté entre 2018 et 2024 en provenance de l’Inde – de 54 à 87 milliards de dollars –, du Mexique – de 344 à 506 milliards – et du Vietnam – de 49 à 137 milliards de dollars. Sur la période, la part de la Chine dans les importations états-uniennes a ainsi baissé de 21,5 % à 13,4 %, tandis que celle cumulée des trois autres pays augmentait de 16,9 % à 22,3 %.
Quelle explication potentielle à ces chiffres ? Des sociétés chinoises auraient pu installer des usines dans ces pays pour y fabriquer (ou y assembler ou y faire transiter) des produits traditionnellement fabriqués en Chine, pour les exporter ensuite vers les États-Unis. Cette stratégie contourne les droits de douane américains sur les biens en provenance (directe) de Chine.
Les chercheurs Alfaro et Chor ont constaté que des entreprises chinoises ont davantage investi, notamment au Vietnam et au Mexique. Ce moment coïncide avec l’imposition par les États-Unis de droits de douane discrétionnaires sur les importations en provenance de Chine. Ils ont également constaté une corrélation négative entre les variations de la part de la Chine dans les importations américaines par secteur et les variations de la part du Mexique et du Vietnam, mais aussi de l’Inde, de la Malaisie et de l’Indonésie : la baisse dans un secteur des exportations chinoises vers les États-Unis est corrélée au cours de cette période avec la hausse des exportations dans le même secteur de ces cinq pays vers les États-Unis.
Le rôle de pays connecteurs (G5) joué par l’Inde, l’Indonésie, la Malaisie, le Mexique et le Vietnam peut s’observer à partir du graphique 3. Entre 2018 et 2020, les exportations chinoises vers les États-Unis baissent substantiellement, davantage que celles du reste du monde vers les États-Unis. Les exportations chinoises vers le groupe des cinq pays connecteurs (G5) augmentent fortement, davantage que celles vers le reste du monde. Au total, les exportations mondiales de la Chine n’ont pas diminué à la suite des droits de douane sous la première administration Trump. Elles ont au contraire augmenté de 32 % entre 2017 et 2021.
Dans le même temps on observe bien une réallocation des exportations chinoises, en particulier vers les pays connecteurs (G5). Quant à ces derniers, ils ont à partir de 2017 augmenté significativement leurs exportations vers les États-Unis, de 62 % entre 2017 et 2022. En parallèle, leurs exportations vers le reste du monde ne s’accroissaient que de 46 %.
Les États-Unis sont-ils moins dépendants de la Chine en 2021 par rapport à 2017 ? Clairement, si on considère une relation directe, moins si les relations indirectes sont prises en compte.
Pour terminer, en ce qui concerne l’argument du tariff-jumping et l’impact des droits de douane sur les investissements étrangers aux États-Unis, aucune étude n’a tenté de le mesurer. À partir des seuls flux (Graphique 4), on observe plutôt un recul de ces investissements étrangers depuis 2016, hormis en 2021.
Ce que l’on sait, c’est que le coût des biens intermédiaires intervient dans les décisions des investisseurs. À cet égard, les droits de douane sur l’acier et l’aluminium ne jouent pas en faveur de l’implantation d’entreprises ayant besoin de ces biens dans leur processus de production.
Un argument qui pourrait justifier la décision de mettre en place des droits de douane : leur popularité, surtout auprès de ceux qui travaillent dans les secteurs où ces droits sont imposés. Les chercheurs du National Bureau of Economic Research (NBER) soulignent en effet que les habitants des régions les plus exposées aux droits de douane ont été plus susceptibles de voter pour la réélection de Donald Trump en 2020.
Un argument que ce dernier n’a pas mis en avant dans ses déclarations pour justifier sa « tarifmania », mais qui pourrait bien avoir pesé.
Antoine Bouët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.04.2025 à 16:55
Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)
François David, Professeur des Universités, Université Littoral Côte d'Opale
L’énergie déployée par Donald Trump et son administration pour mettre en œuvre un programme consistant, pour une large partie, à défaire profondément l’État fédéral et certaines mesures prises en contournement des lois existantes ont provoqué l’ire de plusieurs juges fédéraux et des remontrances de la Cour suprême. Si cette confrontation entre l’exécutif et le judiciaire venait à se durcir, le pays pourrait entrer dans une période extrêmement troublée, et il reviendrait peut-être à l’armée de jouer un rôle déterminant.
Face aux recours de toutes parts et aux injonctions judiciaires que provoquent les décrets/ordres exécutifs du président des États-Unis ainsi que les multiples atteintes administratives ou de confidentialité commises par le bureau de la gestion et du budget (OMB) ou le département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), les deux principaux outils à travers lesquels Donald Trump cherche à démanteler l’administration et une bonne partie des agences fédérales, peut-on envisager la possibilité d’une crise constitutionnelle prochaine ?
Si la Cour suprême des États-Unis désavouait le président ou les organes placés sous sa responsabilité exécutive et si ces derniers passaient outre les décisions de la Cour, en l’accablant d’opprobre, jusqu’où une telle confrontation pourrait-elle aller ?
Le moment semble se rapprocher où la Cour suprême devra se prononcer en ultime recours soit sur différentes plaintes collectives, soit sur les multiples injonctions émises par des juges fédéraux contre le gouvernement, comme elle l’a fait le 5 mars dernier, en donnant raison (en résumé) aux deux injonctions d’un juge de district du Rhode Island qui avait exigé, sans succès, la reprise des versements de fonds votés par le Congrès, provisionnés mais suspendus à l’Agence USAid.
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Le 18 mars 2025, le président de la Cour suprême John Roberts Jr est intervenu, fait rarissime, pour rappeler mais sans le nommer à Donald Trump que la bonne procédure quand on voulait contester une décision judiciaire fédérale était de faire appel plutôt que de réclamer la destitution (« impeachment ») du juge, une procédure exceptionnelle.
Le gouvernement a donc fait appel, le 20 mars, de l’ordre par lequel le juge de Washington James Boasberg (nommé successivement par Bush fils et Barack Obama, puis confirmé chaque fois par le Congrès) avait suspendu l’expulsion sans vérification scrupuleuse de 200 membres présumés d’un gang vénézuélien vers une prison du Salvador, sur la base contestable d’une loi d’exception du XVIIIe siècle.
Cet ordre a été émis avant le décollage de l’appareil qui emmenait ces expulsés vers le Salvador, ce qui peut signifier qu’il a été délibérément ignoré par les autorités, même si l’administration Trump affirme que l’injonction a été portée à sa connaissance alors que l’avion volait déjà au-dessus des eaux internationales.
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Trump a publiquement taxé le juge Boasberg de « dingue d’extrême gauche » et son secrétaire d’État, Marco Rubio, a reposté le message moqueur du président du Salvador Nayiub Bukele, allié de Trump ravi de l’assister dans ses procédures d’expulsion : « Oups… trop tard ! »
Si la Cour suprême reconnaissait, à l’occasion de cette affaire très symbolique, ou à l’occasion d’autres décisions à venir, que le président du pays ou des membres de son cabinet s’étaient rendus coupables d’un abus de pouvoir exécutif et/ou de la violation des lois et de la Constitution fédérale, il y a fort à parier que l’exécutif fédéral refuserait catégoriquement une telle interprétation.
Beaucoup d’observateurs s’attendaient à voir une Cour aux ordres de Trump, étant donné que les conservateurs y sont majoritaires et que trois juges particulièrement radicaux ont été nommés durant le premier mandat Trump. Mais sa décision du 5 mars et le rappel à l’ordre du juge Roberts montrent qu’elle est prête à faire front, contrairement à ce qu’on pensait.
Or, la Cour est souveraine. Depuis 1803, elle s’est attribué, avec l’arrêt Marbury v. Madison, le droit de juger de la constitutionnalité des décisions de l’exécutif, selon le texte de la Constitution, mais aussi selon ses principes et ses valeurs, lesquelles ont évolué au fil des décennies. La Cour est également garante de l’équilibre constitutionnel entre les pouvoirs, de leurs compétences respectives et de l’équilibre des compétences entre l’État fédéral et les États fédérés.
Que se passerait-il si le président des États-Unis et son entourage continuaient d’agir en ignorant délibérément les décisions défavorables à leurs actions et jetaient la Cour suprême en pâture à la vindicte populaire, en l’accusant d’aller à l’encontre des attentes du peuple souverain ?
Sous l’effet de l’indignation, un tel développement pourrait pousser inexorablement une partie de la population à se mobiliser massivement pour défendre la position d’un président qui apparaîtrait une fois de plus comme entravé dans son action par cet « État profond » qu’il ne cesse de pourfendre, tandis que l’autre partie s’alarmerait au contraire d’un basculement dans la « dictature ».
Devant la virulence des manifestants hostiles à ses projets, Donald Trump pourrait en appeler à ses partisans et aux « milices patriotes », resurgies comme un spectre de la marche sur le Capitole, le 6 janvier 2021. Il pourrait aussi chercher à utiliser les services les plus opérationnels de la police fédérale voire faire appel à la Garde nationale et à l’armée elle-même, en activant l’Insurrection Act de 1807, au nom de la protection du territoire national, enclenchant au passage la loi martiale. Les affrontements violents pourraient dégénérer dans les villes et les gouverneurs des États fédérés, selon leur bord politique, pourraient ordonner à leurs forces de sécurité de contenir l’un ou l’autre des camps.
Le pire n’est jamais sûr. Mais dans ce scénario catastrophe, la seule force institutionnelle capable de s’opposer frontalement à un tel engrenage serait paradoxalement celle qui a tous les moyens d’agir derrière le président : l’armée des États-Unis.
Cette dernière pourrait déclarer, à l’occasion même de son déploiement, qu’elle ne reconnaît plus le président comme son commandant en chef, parce qu’il outrepasse la Constitution. Toutefois, la probabilité d’une telle attitude paraît très faible, et ce, pour deux raisons.
Selon la Constitution, le président est le commandant en chef des armées. Si les généraux américains lui désobéissaient, ils seraient des factieux. Or le droit militaire en matière de felony est impitoyable.
De plus, quand dans le passé l’armée a pris parti dans un conflit constitutionnel, sa partie factieuse a directement contribué au déclenchement de la guerre civile (1861-1865) où un bon tiers des généraux et des officiers supérieurs étaient passés à la Confédération. Depuis, elle a interdiction formelle, à travers le Posse Comitatus Act de 1878, de se mêler des affaires du gouvernement civil, de la justice et des procédures judiciaires.
Cependant, le chef d’état-major interarmées (chairman of the Joint Chiefs of Staff), entouré des plus hauts gradés, pourrait décider en conscience que les corps militaires cessent d’obéir temporairement aux ordres d’un président qui se place au-dessus de la Constitution fédérale et qui ne se conforme pas aux décisions souveraines de la Cour suprême.
Déjà en juin 2020, au cours de son premier mandat, quand Trump avait avancé l’idée d’envoyer l’armée d’active pour disperser les manifestations consécutives à la mort de George Floyd, sa menace avait provoqué une levée de boucliers militaires de la part d’anciens hauts gradés, parmi lesquels deux anciens chefs d’état-major d’une des trois armées, l’amiral Michael Mullen (2007-2011) et le général Martin Dempsey (2011-2015), mais aussi James Miller, ancien sous-secrétaire à la défense chargé de la politique, le général John Allen, ancien envoyé spécial du président dans la coalition contre Daech, l’amiral James Stavridis, ancien commandant suprême des forces alliées en Europe, ou encore le général John Kelly, directeur de cabinet de la Maison Blanche de 2017 à 2019.
Le 5 juin de la même année, le Washington Post publiait une lettre de 89 anciens officiels de la défense – dont plusieurs anciens secrétaires à la défense comme Ashton Carter ou Leon Panetta – exprimant leur inquiétude face à la perspective que l’armée soit utilisée pour s’en prendre à des manifestants. Enfin, Jim Mattis, véritable légende du corps des Marines, premier secrétaire à la défense du premier mandat de Donald Trump, mais démissionnaire en décembre 2018, était sorti de son silence en juin 2020 pour condamner les divisions créées par ce dernier dans la société américaine et son instrumentalisation de l’armée.
Les dispositions du Titre 10 de l’US Code obligent les forces armées à être loyales envers la Constitution des États-Unis, pas envers le président de l’exécutif. Rappelons au passage que le président a la même obligation envers la Constitution.
De même, les forces armées sont censées obéir à des ordres légaux (vaste débat) et à refuser des ordres illégaux, une attitude qui est rappelée dans le cadre du Code of Conduct militaire. Ce document dresse la liste détaillée des situations où le corps militaire doit refuser des ordres contraires à l’éthique et au droit international des conflits armés.
L’armée peut bloquer toute tentative d’insurrection avec armes sur le territoire. Elle pourrait s’arroger de facto le pouvoir de maintien de l’ordre territorial jusqu’à ce que l’exécutif se plie aux décisions judiciaires fédérales et reconnaisse ses limites dans l’exercice de son autorité. Dans l’attente de cette résolution de crise, l’armée pourrait collaborer avec la justice des États, dans une sorte de qualified martial law, où la force armée maintient l’ordre, arrête les perturbateurs mais les remet au juge civil.
En un mot, l’armée pourrait devenir un dernier recours pour protéger les mécanismes et les rouages abîmés de la démocratie américaine, si jamais la souveraineté de l’appareil judiciaire fédéral était contestée et si le pays versait ouvertement, outre l’affrontement entre citoyens, dans l’arbitraire et la dictature larvée.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
02.04.2025 à 16:54
Gülçin Erdi, Directrice de recherche au CNRS, en affectation à l'Institut français d'études anatoliennes (IFEA) à Istanbul, Université de Tours
L’arrestation du maire d’Istanbul, qui devait affronter Recep Tayyip Erdogan à la prochaine présidentielle, a mis le feu aux poudres en Turquie. Une large partie de la population est en effet excédée par le durcissement politique constant du pouvoir, qui se déploie sur fond de graves difficultés économiques et de déréliction du système éducatif.
Les mobilisations récentes en Turquie, qui ont débuté à Istanbul le 19 mars, sont les plus vastes depuis le mouvement de Gezi en 2013, qui avait profondément ébranlé le pouvoir de l’AKP (le Parti de la justice et du développement, islamo-nationaliste, de Recep Tayyip Erdogan). Cette contestation trouve son origine dans l’arrestation, le 19 mars dernier d’Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et candidat du CHP (Parti républicain du peuple, kémaliste, laïque et social-démocrate) à l’élection présidentielle prévue pour 2028, ainsi que d’une centaine d’autres personnes, dont deux maires d’arrondissement d’Istanbul (Beylikdüzü et Sisli).
Imamoglu, accusé par le pouvoir de corruption dans le secteur immobilier et de soutien au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste, a remporté les élections municipales à trois reprises face à l’AKP. Sa dernière victoire, en mars 2024, est liée, d’une part, à sa capacité à unir différents courants politiques de gauche, dont le Parti de l’égalité et de la démocratie des peuples (DEM Parti), issu du mouvement politique kurde, et d’autre part à mettre en œuvre des projets sociaux, tels que l’ouverture de crèches, de cantines populaires et de résidences étudiantes, ainsi que des programmes de rénovation d’ampleur. Sous sa férule, des bâtiments et des sites industriels, mais aussi des édifices historiques en mauvais état ont été réhabilités.
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Ces projets, conçus pour servir la population d’Istanbul – avec par exemple l’installation de bibliothèques et de cafétérias à faible coût au sein des bâtiments restaurés – ont significativement contribué à la popularité d’Imamoglu, lui assurant un soutien considérable de l’électorat, à Istanbul mais aussi ailleurs dans le pays. D’où la profonde indignation que les poursuites judiciaires le visant ont suscitée au sein de la société turque.
Depuis le début de la pandémie de Covid-19, la Turquie est confrontée à de graves problèmes économiques qui se sont encore accentués depuis deux ans. L’inflation persiste, le taux de change du nouveau lira turc s’érode, la dette publique du pays s’accroît, le secteur industriel est en déclin et le coût de la vie pèse sur une large part de la population, dont les revenus sont érodés par l’inflation, malgré une croissance actuellement proche de 3,8 %.
Cette conjoncture économique est associée à un niveau de vie précaire, à une flexibilité accrue du marché du travail et à un taux de chômage élevé, notamment parmi la population des jeunes adultes âgés de 18 à 25 ans. Un nombre significatif de jeunes diplômés éprouve des difficultés à trouver un emploi qui correspond à leurs compétences, nous y reviendrons.
On observe un fort sentiment d’insécurité professionnelle et une paupérisation croissante affectant tant les actifs, spécialement les jeunes, que les retraités, dont les pensions ne couvrent plus les dépenses élémentaires telles que le loyer. Des difficultés exacerbées par l’affaiblissement des syndicats de travailleurs, un cadre législatif favorisant les intérêts des employeurs et diverses réglementations qui restreignent le droit de grève. La sécurité de l’emploi est globalement faible.
Malgré ce contexte économique pénible pour la population, les dispositifs d’aide sociale de l’État sont limités ou inexistants. L’assurance chômage, qui correspond à 40 % du salaire des quatre derniers mois, est soumise à des conditions d’accès rigoureuses et la durée de son octroi est limitée à dix mois au maximum. En outre, l’absence de politiques de logement social et d’aides spécifiques à l’accès au logement constitue un défi majeur pour les travailleurs, spécialement les précaires.
Par ailleurs, les Turcs sont nombreux à estimer qu’il existe une corrélation nette entre l’accès à l’emploi et la proximité avec l’AKP. L’opacité du déroulement des concours publics et les cas de clientélisme favorisant les proches des membres de l’AKP contribuent à la baisse du soutien des Turcs au gouvernement.
À ces difficultés s’ajoute une conjoncture politique particulièrement tendue. Depuis la tentative de coup d’État avortée de 2016, on observe un durcissement du caractère autoritaire du régime, qui instille délibérément un climat de peur, n’hésitant pas à engager des procès à l’encontre d’hommes politiques, de médias d’opposition, de journalistes, d’écrivains, de représentants syndicaux, d’étudiants et de citoyens ordinaires s’exprimant dans les médias télévisuels, pour « incitation à la haine et à l’hostilité à l’égard du président », ainsi que pour « injures publiques » et « propagande terroriste ».
À la suite d’événements majeurs tels que le séisme dévastateur de février 2023, les autorités ont régulièrement recours à des mesures de restriction des réseaux sociaux et de fermeture de sites d’information et de comptes de citoyens, souvent accusés de propagande terroriste quand ils critiquent le pouvoir.
Parallèlement à ce climat d’intimidation, les droits des femmes sont de plus en plus foulés aux pieds, et les féminicides atteignent des niveaux alarmants. Cette conjonction de facteurs a des répercussions sur le bien-être social en Turquie : le pays se situe entre la 112e et la 98e place sur l’indice mondial du bonheur.
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C’est dans ce climat de tension croissante que les mobilisations ont commencé, initiées par les étudiants de l’Université d’Istanbul, laquelle venait d’annoncer l’annulation du diplôme qu’Imamoglu y avait obtenu en 1994 – or la détention d’un diplôme universitaire est une condition sine qua non pour être candidat à l’élection présidentielle. S’estimant victimes d’une atteinte à la réputation de leur diplôme et de leur université, puisque celle-ci donnait l’image d’être au service du gouvernement, les étudiants se sont rassemblés devant le campus de leur université, situé à proximité du bâtiment de la mairie d’Istanbul, et ont réussi à surmonter le dispositif policier pour y accéder.
Le mécontentement couvait depuis longtemps chez ces jeunes nés dans les années 2000, ayant grandi dans un système éducatif qui, ces dernières années, a subi des réformes visant à promouvoir une éducation conservatrice et prosélyte, où l’enseignement de matières telles que la sociologie, les sciences physiques ou encore les mathématiques a été nettement réduit.
Depuis le milieu des années 2000, l’accès à une éducation de qualité devient un enjeu financier majeur pour les familles qui souhaitent inscrire leurs enfants dans des établissements scolaires privés, leur permettant de se soustraire à l’endoctrinement politique de l’État. Ces établissements privés pratiquent des frais de scolarité souvent exorbitants, ce qui contribue à l’aggravation des inégalités sociales. Par conséquent, de nombreux jeunes se trouvent dans l’incapacité de s’imaginer un avenir au sein de leur pays et se tournent souvent vers l’émigration.
Ceux qui obtiennent un diplôme universitaire ne sont pas nécessairement en mesure de trouver un emploi à la fois gratifiant sur le plan personnel et financièrement avantageux. En outre, l’accès à un emploi stable, ne suffit pas à garantir un épanouissement et un confort dans une économie incertaine qui empêche de faire des projets à moyen terme et dans un pays où la dégradation des libertés individuelles ne permet pas aux gens de vivre et d’organiser leur vie comme ils le souhaitent, même lorsqu’ils disposent d’un bon salaire.
Par ailleurs, la crise économique actuelle contribue à limiter la réalisation des projets personnels de vie, tels que le mariage, l’accession à la propriété ou l’achat d’une voiture. Ces facteurs cumulés peuvent conduire à un sentiment de désespoir et un mal-être accru chez les jeunes, qui se trouvent privés des rêves et des aspirations qu’ils avaient construits. Cette situation est exacerbée par une tendance croissante au clientélisme dans divers secteurs de la société, ce qui tend à renforcer les inégalités et l’insatisfaction.
Tout cela a explosé après l’arrestation d’Imamoglu, que la majorité des citoyens turcs perçoivent comme une tentative du pouvoir, lequel contrôle de plus en plus étroitement la justice, d’éliminer le seul candidat susceptible de contester la suprématie d’Erdogan lors des prochains scrutins. Le poids politique d’Imamoglu a en effet été étayé par la primaire symbolique qu’a organisée le CHP, après son arrestation, pour l’investir comme candidat officiel du parti face à Erdogan en vue de la prochaine présidentielle, à laquelle ont participé pas moins de 15 millions de citoyens.
Dans un second article qui sera tout publié tout prochainement, nous analyserons plus en détail la mobilisation actuelle, ses mécanismes et ses perspectives.
Gülçin Erdi a reçu des financements de l'ANR
01.04.2025 à 16:14
Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School
L’amélioration de l’accès à la fécondation in vitro (FIV) est une cause chère à Donald Trump, qui vient de signer un décret en ce sens. Or, le couplage de la FIV avec le diagnostic préimplantatoire (DPI) largement pratiqué aux États-Unis pourrait ouvrir la voie à des projets eugénistes.
« Je suis le père de la FIV ! » Le 16 octobre 2024, trois semaines avant l’élection présidentielle qu’il allait remporter contre Kamala Harris, Donald Trump s’autoproclamait, devant une assistance exclusivement féminine, « père de la fécondation in vitro » (FIV). Ce n’était pas la première fois au cours de sa campagne qu’il s’exprimait sur l’épineuse question de la FIV : en août 2024, à Potterville (Michigan), il avait déjà fait cette promesse :
« Sous l’administration Trump, votre gouvernement paiera ou votre compagnie d’assurance sera obligée de payer tous les coûts associés aux traitements de FIV. »
Porté par cet engagement, il a signé, le 18 février 2025, un décret exécutif portant sur « l’examen » des moyens pour réduire les coûts de la FIV et pour en faciliter l’accès. Ce décret demande qu’une liste de recommandations politiques à ce sujet soit soumise dans les 90 jours suivant sa promulgation.
Donald Trump semble, de prime abord, vouloir aider les familles. Mais la normalisation de la naissance des enfants à partir d’un tri des embryons conçus par FIV, en fonction de leur patrimoine génétique, pourrait se révéler dangereuse et éthiquement inacceptable. Assisterons-nous à la mise en œuvre d’une nouvelle politique eugéniste aux États-Unis ? Et quel impact l’exécution de la promesse de Trump aura-t-elle sur l’industrie américaine de la fertilité dans sa globalité ?
L’eugénisme – qui signifie étymologiquement « bonne naissance » – désigne l’ensemble des méthodes et pratiques visant à l’amélioration de la population humaine par le contrôle sélectif de la reproduction.
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On distingue l’eugénisme positif, qui tend à favoriser la reproduction des individus jugés « supérieurs », de l’eugénisme négatif, dont le but est de limiter la reproduction de personnes considérées « inférieures ».
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Ces formes d’eugénisme ont déjà toutes deux été pratiquées dans l’histoire récente des États-Unis.
L’eugénisme positif, d’abord, a émergé au début du XXe siècle dans le cadre des foires d’État, quand étaient organisés des concours pour élire le « bébé en meilleure santé » (« better babies »), qui évoluèrent, avec la préoccupation des eugénistes pour l’hérédité, en concours de « la famille la plus apte » (« fitter families »).
L’eugénisme négatif s’est manifesté à la même période à travers des politiques de stérilisation forcée de certaines catégories de la population – notamment les « faibles d’esprit », les malades mentaux, les handicapés physiques, les pauvres, les criminels, les Afro-Américains, etc. La première est adoptée en 1907 dans l’Indiana, avant de s’étendre dans un nombre considérable d’autres États.
L’arrêt Buck v. Bell, émis par la Cour suprême des États-Unis, le 2 mai 1927, joua un rôle central dans la légitimation et l’adoption des lois de stérilisation eugénique dans plusieurs États.
Carrie Buck, née en 1906, a été placée peu après sa naissance dans une famille d’accueil, chez John et Alice Dobbs, sa mère ayant été internée dans un asile de Virginie. À l’âge de 17 ans, elle est violée par le neveu d’Alice Dobbs et tombe enceinte. Sans doute pour se défaire de l’embarras de cette grossesse, les Dobbs la font interner dans la même institution où se trouve sa mère, pour « faiblesse d’esprit » et « promiscuité ». La direction de l’établissement exige alors que Carrie, qui donne naissance à une fille en 1924, soit stérilisée contre son gré. La même année, une loi autorisant la stérilisation forcée de personnes « faibles d’esprit » est votée dans l’État de Virginie. Le cas de Carrie est remonté jusqu’à la Cour suprême, qui confirme la constitutionnalité de la loi de Virginie en 1927.
La déclaration du juge Oliver Wendell Holmes, prononcée à l’issue du jugement, justifie ouvertement le caractère eugéniste de cette loi, dans le cadre de laquelle Carrie sera stérilisée le 19 octobre 1927 :
« Il vaut mieux pour le monde entier qu’au lieu d’attendre d’exécuter les descendants dégénérés pour crime, ou de les laisser mourir de faim pour leur imbécillité, la société puisse empêcher ceux qui sont manifestement inaptes de perpétuer leur espèce. Le principe qui soutient la vaccination obligatoire est assez fort pour couvrir la section des trompes de Fallope (…) Trois générations d’imbéciles, c’est assez ! »
De 1907 jusqu’à la fin du XXe siècle, plus de 60 000 personnes furent ainsi stérilisées contre leur gré dans 32 États des États-Unis, dont environ 20 000 en Californie. En Caroline du Nord, les femmes afro-américaines constituaient le groupe le plus touché, suivies par les femmes blanches, puis par les hommes noirs et enfin les hommes blancs.
Un rapport de l’ONG américaine Center for Investigation Reporting révèle que plusieurs détenues ont été victimes de stérilisations contraintes en Californie il y a quelques années.
Pendant l’entre-deux-guerres, de nombreux pays s’inspirent des lois de stérilisation eugénique des États-Unis : Suisse (1928), Danemark (1929), Norvège, ou encore Finlande et Suède (1935)… Surtout, l’Allemagne nazie, par l’adoption de la loi du 14 juillet 1933, impose la stérilisation aux personnes atteintes de maladies héréditaires et mentales. Plus de 300 000 personnes seront stérilisées de force en cinq ans, au point que Joseph DeJarnette, membre d’un mouvement de promotion de la stérilisation forcée en Virginie, déclara :
« Les Allemands nous battent à notre propre jeu… »
Dans le film d’anticipation d’Andrew Niccol Bienvenue à Gattaca, sorti en 1997, les humains sont classés en deux catégories : les « valides », nés à partir d’un tri des embryons conçus par FIV, sur la base de leur patrimoine génétique, et les « non valides », conçus naturellement et soumis aux aléas de la nature. Seuls les premiers, considérés comme les élites, peuvent occuper des postes clés dans la société. Les seconds, vus comme des humains de second ordre, sont cantonnés à une vie subalterne. Ce thriller eugéniste est-il appelé à devenir réalité ?
À ce jour, la liste des recommandations visant à améliorer l’accès à la FIV pour les Américains n’a pas été officiellement communiquée, les 90 jours requis par le décret n’étant pas encore écoulés. De fait, il n’est pas possible d’affirmer avec certitude qu’une nouvelle forme d’eugénisme « sous couvert » de la FIV soit en train d’être mise en œuvre outre-Atlantique.
Toutefois, compte tenu des concours de « better babies » et de « fitter families » et de la pratique massive de stérilisations eugéniques par le passé aux États-Unis, de l’avancement des techniques d’assistance médicale à la procréation (AMP) ainsi que de l’enthousiasme de Donald Trump pour la FIV, il n’est pas impossible qu’un tel scénario se produise dans les années à venir.
Assistés de leur médecin et de leur conseiller génétique, les futurs parents pourraient être « incités » à concevoir un designer baby (bébé sur mesure) par FIV en choisissant le « meilleur » embryon après un « contrôle qualité » programmé et voulu par une politique eugéniste positive, plutôt que par la reproduction naturelle — et ce, même en l’absence de problèmes d’infertilité.
Cette possibilité est d’autant plus plausible qu’aux États-Unis le diagnostic préimplantatoire (DPI), qui permet à l’origine de détecter la présence d’éventuelles anomalies chromosomiques ou génétiques chez les embryons conçus après une FIV, est quasi généralisé : 83,3 % des cliniques de fertilité proposent, par exemple, le DPI pour permettre aux parents de choisir le sexe de l’enfant souhaité. Certaines d’entre elles, telles que Fertility Institutes, offrent également la possibilité de choisir la couleur de ses yeux.
Genomic Prediction, une autre société américaine en médecine reproductive, commercialise, quant à elle, une offre « premium » de DPI, le DPI-Polygénique, qui permet aux futurs parents d’évaluer les risques de plusieurs maladies polygéniques – causées par la mutation d’un grand nombre de gènes – chez les embryons conçus par FIV. En vertu du score de risque polygénique, les futurs parents peuvent ensuite sélectionner le « meilleur » embryon qu’ils souhaitent implanter dans l’utérus de la mère.
Le potentiel intellectuel de l’enfant représente également un enjeu important pour nombre d’Américains. Selon une étude publiée dans la revue Science, 28 % des Américains accepteraient d’avoir un bébé génétiquement modifié afin de maximiser les chances de leur future progéniture d’accéder aux meilleures universités, et 38 % seraient prêts à avoir recours à la sélection des embryons en fonction de leur QI. Pour rappel, si la conception de bébés OGM reste interdite, on sait qu’elle est possible depuis la naissance de Lulu et Nana en Chine en 2018. Il en ressort qu’une partie significative des citoyens des États-Unis ne s’opposerait pas à des politiques relevant de l’eugénisme positif.
Depuis la naissance en 1981 d’Elizabeth Carr, premier « bébé éprouvette » américain, la FIV représente environ 2 % des naissances aux États-Unis, soit près de 100 000 chaque année. Un véritable business lucratif de la FIV s’est mis en place dans le pays.
Le coût moyen d’une FIV aux États-Unis s’élève à 12 000 dollars. S’y ajoutent des frais relatifs aux traitements hormonaux, estimés de 3 000 à 4 000 dollars par cycle de FIV. La probabilité d’une grossesse après une première FIV étant faible, plusieurs cycles de FIV peuvent être nécessaires pour espérer donner naissance à un enfant grâce à cette technique.
Or, il n’existe pas de système universel de santé aux États-Unis, et les lois sur la prise en charge de la FIV varient d’un État à un autre. Seuls quelques-uns ont adopté des lois obligeant les assurances privées de santé (via les employeurs ou à titre individuel) à couvrir ou à offrir les soins liés à l’infertilité, dont la FIV. Enfin, le programme Medicaid, qui fournit une assurance maladie aux individus à faible revenu, ne couvre pas non plus les frais liés à la FIV dans tous les États fédérés.
Dès lors, certaines grandes entreprises, à l’image de Google ou Apple, ont saisi cette situation comme une opportunité stratégique pour proposer à leurs employés, femmes et hommes, une couverture des frais d’AMP, afin d’attirer et de fidéliser les talents dans un marché du travail de plus en plus compétitif.
En 2023, le marché de la FIV aux États-Unis représentait 5,28 milliards de dollars. Il devrait atteindre 7,24 milliards de dollars en 2030.
Ce marché recouvre d’autres marchés connexes tels que celui des ovocytes (398,5 millions de dollars en 2024), celui du sperme (1,8 milliard de dollars en 2023) et celui de la gestation pour autrui (GPA), estimé à 27,61 milliards de dollars en 2023.
Il est indéniable que la facilitation d’accès à la FIV, que ce soit ou non dans un but eugénique, conduira à une croissance exponentielle de l’industrie américaine de la fertilité et lui sera pleinement profitable.
Pour conclure, cette situation se traduira, en parallèle, par une hausse de la demande de gamètes et de GPA, aggravant les risques de marchandisation et d’exploitation, ainsi que les risques médicaux déjà existants pour les mères porteuses et les donneuses d’ovocytes, qui pourraient être tentées de multiplier ces pratiques face à la demande et au regard de leur situation économique.
À lire aussi : Femmes porteuses aux États-Unis : la question complexe de leur rémunération
À ce propos, dans son ouvrage Confessions of a Serial Egg Donor, Julia Derek met en lumière le business des banques d’ovocytes. Elle raconte l’histoire vraie d’une donneuse d’ovocytes aux États-Unis, une étudiante d’université qui, par besoin d’argent, avait subi jusqu’à 12 cycles de stimulation ovarienne afin de produire un nombre maximal d’ovocytes, jusqu’à ce que son corps lâche…
Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
31.03.2025 à 16:25
Myriam Benraad, Responsable du Département International Relations and Diplomacy, Schiller International University - Enseignante en relations internationales, Sciences Po
Gaza, Ukraine, Syrie, Soudan… L’Arabie saoudite manœuvre entre Washington, Moscou et Téhéran et s’invite à toutes les négociations internationales. Après des années d’isolement, que cache cette stratégie diplomatique ? Comment le prince héritier Mohammed Ben Salmane est-il parvenu à s’imposer comme un médiateur incontournable, au Moyen-Orient et au-delà ?
Alors que beaucoup pensaient que son image et sa réputation avaient été irrémédiablement ternies par l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, à Istanbul, en octobre 2018 – dans lequel il ne reconnut jamais de responsabilité directe –, et plus largement par un long passif de violations des droits humains, d’affaires de corruption et de scandales financiers dans son entourage, ainsi que pour son intervention brutale dans la guerre au Yémen, le prince saoudien Mohammed Ben Salmane (MBS), 39 ans, fils de l’actuel roi Salmane et officiellement héritier du royaume depuis 2017, a opéré son grand retour sur la scène régionale et internationale.
Ces dernières années, soucieux de placer le royaume, dont il héritera un jour, mais dont il est d’ores et déjà l’homme fort, au rang de protagoniste clé au Moyen-Orient en tant que médiateur tout trouvé pour le règlement des crises régionales, MBS n’a cessé de densifier ses canaux de communication avec diverses parties en conflit, du Soudan à l’Ukraine, de la Syrie à Gaza. Le tout en appuyant au premier chef la diplomatie américaine et en se gardant de toute critique ouverte à l’égard de la Russie. De « paria », MBS serait-il devenu un interlocuteur incontournable ?
De sa qualité d’hôte des discussions entre Washington et Moscou sur le futur de l’Ukraine jusqu’à son rôle dans la négociation d’un « jour d’après » à Gaza qui permettrait également, en faisant d’une pierre deux coups, de détendre la relation entre les États-Unis et l’Iran, l’Arabie saoudite semble sur tous les fronts.
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Après un isolement diplomatique entrecoupé de frêles phases de réchauffement, comme lors du premier mandat de Donald Trump (2017-2021), MBS a aujourd’hui pour objectif de peser de tout son poids dans le concert des « grands » de ce monde, s’affichant au service d’une recomposition positive et constructive du Moyen-Orient. Dans un entretien avec la chaîne télévisée américaine Fox News en septembre 2023, il déclarait ainsi :
« Nous avons de nombreuses relations sécuritaires et militaires qui renforcent la position de l’Arabie saoudite. »
Mais cette approche est-elle si nouvelle ? Si l’on ne saurait nier le tournant « global » pris par la diplomatie saoudienne sur une période récente, Riyad a toujours eu pour priorité d’éviter coûte que coûte un embrasement généralisé.
Cette anxiété s’était manifestée au cours des guerres du Golfe, de 1990 et 2003, et a retrouvé une actualité brûlante avec l’implosion du Proche-Orient à la suite des tueries du 7-Octobre en Israël.
Soudain, les espoirs d’une normalisation des rapports d’Israël avec ses voisins, un temps portés par les accords d’Abraham, se sont effrités, tandis que décuplaient les tensions entre Tel-Aviv et Washington au sujet de la situation humanitaire prévalant dans la bande de Gaza.
En outre, la dernière année et demie a été marquée par des échanges de tirs de missiles entre Israël et l’Iran et, depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, par des menaces américaines à l’encontre du régime de Téhéran. Et, bien que ce dernier soit traditionnellement un adversaire régional majeur de l’Arabie saoudite, celle-ci redoute le chaos qui pourrait y survenir si la République islamique venait à chuter – tout comme elle redoutait les effets de la guerre d’Irak au tournant du nouveau millénaire.
Dans l’absolu, le royaume, qui reste le premier exportateur mondial d’hydrocarbures, le pays le plus riche du Moyen-Orient et le lieu de naissance de l’islam, a toujours occupé une place géopolitique motrice. Parallèlement à son hard power énergétique s’est développé un soft power qui renforce son aura traditionnelle dans le monde arabe et musulman. Après les attentats du 11-Septembre, l’Arabie saoudite avait de surcroît renforcé sa présence médiatique, avant de se lancer dans l’industrie du sport et du divertissement. Elle devrait ainsi accueillir la Coupe du monde de football de 2034, entre autres initiatives lui permettant de rehausser son capital symbolique et d’asseoir ses intérêts stratégiques.
Derrière cet activisme en politique étrangère qui le réhabilite partiellement auprès du monde extérieur, existe chez MBS un agenda de politique intérieure évident.
Le dirigeant est affairé au renforcement de sa légitimité et de sa puissance par l’imposition d’un projet hypernationaliste dont chaque Saoudien, à domicile comme à l’étranger, représente, en quelque sorte, un « sous-produit ». MBS entend non seulement préserver son régime de toute déstabilisation, mais poursuit par ailleurs une entreprise de restructuration de l’économie en anticipant un déclin des revenus pétroliers au cours des prochaines décennies qui n’équivaut cependant pas à un renoncement à la rente.
Rappelons qu’à son arrivée aux commandes, l’Arabie saoudite s’était engagée dans un colossal plan de développement, baptisé « Vision 2030 », au fondement de cet hypernationalisme destiné à transformer le royaume en un hub commercial de premier plan et à en faire une destination lucrative pour tous les investisseurs internationaux. Dix ans après son lancement, ce projet faramineux, dont il est encore difficile d’apprécier pleinement les réalisations et les bénéfices, ne se résume plus à la seule marque d’un prince jeune et fougueux goûtant pour la première fois au pouvoir, mais constitue un véritable enjeu existentiel.
De fait, MBS voit au-delà d’une simple logique de renégociation des prérogatives entre clans ; il souhaite consolider son autorité pour s’ériger en chef le plus puissant de l’histoire du royaume. C’est bien sur ce point que ses deux stratégies, intérieure et extérieure, convergent : sans une diplomatie proactive, axée autour de la stabilisation du Moyen-Orient, MBS sait qu’il ne pourra accomplir ses desseins internes.
On est loin de la posture agressive qu’il avait adoptée par le passé ; à présent, MBS privilégie une dynamique de désescalade des tensions, avec l’Iran notamment – un début de détente entre ces deux poids lourds régionaux avait pris place en 2023 à travers le rétablissement de relations cassées sept ans plus tôt.
Cette revanche silencieuse aboutira-t-elle aux résultats escomptés ? Est-ce vraiment le commencement d’une « nouvelle ère de la diplomatie saoudienne » rompant avec sa posture de confrontation d’il y a une décennie ?
S’il est manifeste que l’Arabie saoudite tend à redevenir un centre de gravité de la diplomatie arabe et moyen-orientale en accueillant de nombreuses conférences et maints sommets au sein de ses frontières, et en facilitant un dialogue autrement impossible entre des acteurs aliénés, elle fait aussi face à plusieurs limites et défis. Une interrogation porte en particulier sur sa capacité effective à arbitrer des crises à répétition.
Dans le cas du Soudan, l’Arabie saoudite n’est pas un médiateur mais un acteur à part entière du conflit du fait de son appui militaire et financier au camp du général conservateur Abdel Fattah al-Burhan, opposé à Mohammed Hamdan Dogolo. Concernant la Syrie, la visite en février 2025 d’Ahmed al-Charaa, le nouvel homme fort de Damas, n’aura ni permis l’arrêt des violences sur le terrain ni abouti à des initiatives pérennes pour la reconstruction de ce pays ravagé par la guerre. Quant à Gaza, le rejet de la proposition de Donald Trump d’une prise de contrôle de l’enclave méditerranéenne ne s’est pas traduit non plus par une énonciation claire des modalités de l’aide que Riyad pourrait apporter aux Palestiniens.
Il faudra donc s’armer de patience pour juger du caractère performatif – ou non – des promesses faites par MBS quant à l’avenir d’un Moyen-Orient actuellement en pleine tourmente.
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.03.2025 à 16:34
Benoît Pelopidas, Professeur des universités de classe exceptionnelle / fondateur du programme d'étude des savoirs nucléaires, Sciences Po
La cause paraît entendue : l’extension aux alliés de la France de la dissuasion nucléaire française et le réarmement conventionnel massif du continent sont largement présentés, aussi bien par les dirigeants du pays que par la plupart des médias, comme des solutions quasi impératives face à la menace russe et au désengagement des États-Unis de la défense du continent. Pourtant, l’évidence de cette nécessité s’écroule dès que l’on étudie la campagne de communication stratégique qui la produit. C’est la première étape nécessaire à une réflexion sérieuse sur une stratégie de défense française et européenne.
Ces dernières semaines, les médias ont largement présenté la mise en place d’une dissuasion nucléaire européenne couplée au réarmement conventionnel de l’UE (Ursula von der Leyen a annoncé à cet égard un objectif de dépenses de 800 milliards d’euros sur quatre ans) comme des réponses évidemment désirables voire nécessaires à la menace russe et au désengagement américain. Il s’agit là d’une opération de communication stratégique qui se manifeste d’au moins trois façons, détaillées ici afin de vous permettre de les reconnaître. Nous laissons donc de côté l’évaluation de la menace russe, qui mérite une analyse à part entière, pour nous concentrer sur les réponses proposées et la production des illusions d’évidence et de nécessité. Dès que nous cesserons d’être séduits par ces fausses évidences, une réflexion stratégique sérieuse sur la défense de la France et de l’Europe pourra commencer.
À lire aussi : Face au danger nucléaire, les effets d’un discours expert désinvolte
On entend à longueur d’articles parler de « parapluie nucléaire », de « protection », voire de « bouclier nucléaire ». Grande nouvelle vieille d’au moins soixante-cinq ans : rien de tel n’existe.
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Le parapluie est capable de nous garder au sec quand la pluie tombe. Si la pluie nucléaire devait tomber, il n’y aurait pas de parapluie, de quelque nationalité que ce soit. Au moins depuis le couplage de missiles balistiques impossibles à intercepter à des explosifs thermonucléaires dans les années 1950 et au début des années 1960, on reste à la merci de l’accident technologique et de la détermination de l’ennemi qui voudrait prendre le risque de subir une riposte. Or l’arsenal de la Russie est dimensionné à partir de notions telles que la limitation des dommages (c’est-à-dire la destruction du plus grand nombre possible d’armes ennemies avant qu’elles puissent être lancées contre Moscou) ; si la dissuasion devait échouer, le fait de disposer d’armes nucléaires sur notre sol nous transformerait en cible prioritaire.
De même, offrir notre parapluie à autrui ne nous engage pas à commettre un acte violent pour lui ou elle. Au contraire, offrir un « parapluie nucléaire », c’est s’engager à utiliser la force nucléaire, avec les conséquences que l’on sait, si un allié était attaqué. Outre le problème que pour l’allié non plus il n’y a pas de parapluie et que la crédibilité d’une telle promesse est très discutable, il s’agit ici de s’engager à commettre un acte d’une grande violence et d’être prêt à en subir les conséquences ou de perdre sa crédibilité.
Enfin, le parapluie nous rend strictement indépendant des variations de la météo. Il nous met à l’abri quoi qu’il se passe. Mais dans le monde des missiles balistiques, nous restons intégralement dépendants de la volonté de l’ennemi le plus hostile qui serait prêt à courir le risque de la riposte et de la possibilité qui demeure de lancement accidentel dans tout pays qui cible la France.
La métaphore du parapluie décrit les effets souhaités de la politique proposée, pas ses effets. Ceux qui l’utilisent soit ignorent une réalité connue depuis 65 ans, soit renversent la réalité en répétant les éléments de langage du discours officiel et en présentant des intentions comme des effets avérés.
Couplés à la qualification de l’arsenal nucléaire français par le terme « dissuasion » et à l’affirmation de la possibilité d’une « autonomie stratégique » dans un monde nucléarisé, ces trois renversements créent des illusions de protection et de défense en situation de vulnérabilité. En réalité, nous restons à la merci à la fois de l’accident et de l’ennemi le plus hostile.
Le deuxième signe que les voix porteuses de ce discours font de la communication stratégique, c’est qu’elles ne se soucient pas des possibles effets pervers de la politique proposée. La seule limite mentionnée communément est le problème de la crédibilité, qui exigerait de produire davantage d’armes nucléaires françaises et de relancer la création de matières fissiles.
Or, tout politiste sait qu’aucune politique n’aboutit à tous ses effets désirés et seulement à ses effets désirés. Faire croire cela, c’est précisément faire de la communication. Quels sont donc les effets pervers plausibles de cette politique ?
D’abord, historiquement, puisque ces propositions ont eu pour effet de relégitimer l’arsenal nucléaire français et de justifier des investissements dans le domaine, cela pourrait contribuer à alimenter la course aux armements en créant de nouvelles cibles utilisables par nos adversaires pour justifier l’augmentation de leurs arsenaux.
Ensuite, proclamer qu’un arsenal nucléaire est nécessaire à la sécurité du continent réaffirme la désirabilité des armes nucléaires et rend plus difficile de mener une politique de non-prolifération nucléaire crédible et efficace, à laquelle la France est attachée.
Par ailleurs, relancer la machine industrielle pour fabriquer des armes va augmenter l’empreinte carbone de la France et de l’Union européenne, dont les actions sont jugées insuffisantes pour tenir leurs engagements en matière de lutte contre le réchauffement climatique.
De plus, la montée des eaux et le changement climatique qui s’accélère vont exiger d’augmenter les dépenses pour protéger chaque arme nucléaire, et donc a fortiori chaque arme nucléaire supplémentaire si l’arsenal devait s’étendre. Ces armes seront donc des coûts d’opportunité dans un contexte de ressources rares et de besoins croissants.
En outre, il faudrait identifier précisément les acteurs bénéficiaires de ces politiques. N’oublions pas, en effet, que l’investissement dans l’armement a eu un effet d’entraînement sur le civil bien moindre qu’annoncé ; que des soupçons de corruption ont été avancés dans le secteur ; que Thalès, Dassault et MBDA, bénéficiaires directs du plan annoncé, sont encore sous le coup d’une plainte de 2022 pour complicité de crimes contre l’humanité et crimes de guerre dans le cadre de la guerre au Yémen, et de soupçons plus récents relatifs à l’usage des armes qu’ils ont vendu à Israël, qui les a employées contre des civils palestiniens.
Enfin, la renucléarisation et remilitarisation du continent européen, avancées au nom de la lutte contre la menace russe, si elles devaient avoir lieu, ne porteraient leurs fruits que dans quelques années et, de ce fait, pourraient être directement contre-productives. En effet, en Slovaquie, en Hongrie, en Roumanie et peut-être en France, des partis pro-russes sont des tenants probables du pouvoir lors des prochaines échéances électorales… et dès lors les bénéficiaires des armes construites pour défaire leur projet politique.
Troisième indice révélateur de l’opération de communication en cours : le discours ambiant n’explore pas d’alternatives, comme si la seule était l’abandon de l’Ukraine. Alors que le réarmement produit et coïncide avec un abandon de nos engagements environnementaux, cela apparaît comme un sacrifice vertueux au nom de la défense de l’Ukraine. Or, il n’y a pas de dilemme entre le respect de nos engagements de sobriété énergétique et le soutien à Kiev ou la sécurité du continent européen face à la menace russe. On s’en aperçoit dès que l’on cesse de réduire l’aide possible à l’Ukraine et la sécurité à la fourniture ou à la possession d’armes.
Il est évident que les achats européens d’hydrocarbures russes permettent au Kremlin de financer la guerre et son armée, de sorte que la réduction de ces achats est, en soi, une aide à l’Ukraine. La marge d’amélioration en termes de réduction de la facture d’hydrocarbures russes et d’aide à l’Ukraine sans sacrifier nos engagements en matière de lutte contre le changement climatique est considérable. Elle apparaît dès que l’on observe que, comme le montre une étude menée par le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA) en mars 2025, depuis février 2022 les 27 États membres de l’UE ont acheté pour plus de 205 milliards d’euros d’hydrocarbures russes, soit plus de quatre fois les 49,2 milliards d’euros d’aide militaire apportée à l’Ukraine.
L’UE affirme qu’elle s’est émancipée des hydrocarbures russes, mais une marge substantielle demeure. Près de 40 % des hydrocarbures achetés par les pays de l’UE27 à l’Inde, la Chine et la Turquie au cours des trois premiers trimestres 2024 sont d’origine russe. Rien que sur les quatre premiers mois de l’année 2024, la France a acheté pour 600 millions d’euros de gaz naturel liquéfié en provenance de Russie.
Il est faux de dire que la défense de l’Ukraine exige de sacrifier nos engagements climatiques. Bien au contraire, des progrès dans le sens de la réduction de la dépendance aux énergies fossiles bénéficieraient à l’Ukraine en réduisant notre contribution financière indirecte à l’effort de guerre russe.
En conclusion, la saturation médiatique relative au « parapluie nucléaire européen » couplée à la remilitarisation de la France et du continent à toutes les caractéristiques d’une opération de communication stratégique qui relève de l’intoxication. Le diagnostic de cette opération d’intoxication présente trois opportunités.
D’abord, il permet de distinguer les lobbyistes/communicants des analystes. Seuls les premiers peuvent commettre toutes les erreurs identifiées dans cet article : naturalisation des éléments de langage du discours officiel pro-armement (nucléaire) comme catégories d’analyse (« parapluie nucléaire », « la dissuasion », la possibilité de la « protection »), acceptation d’affirmations d’effets désirés des politiques comme preuves de leurs effets avérés, et absence de considération de politiques alternatives ou d’effets pervers plausibles de la politique proposée.
Ces critères permettent ainsi de faire le tri entre communication stratégique et défense recevable de la politique proposée, qui exigerait de ne commettre aucune de ces fautes. S’ajoute à cela l’identification des conflits d’intérêts de ceux qui s’expriment, nombre des voix qui défendent la « dissuasion nucléaire européenne » étant issues d’institutions ayant un conflit d’intérêts direct et un rôle explicite dans la promotion de l’arsenal nucléaire national. Le conflit d’intérêts n’est pas nécessaire à la caractérisation de communicant/lobbyiste, mais il constitue un indicateur suggérant un biais.
Ensuite, des alternatives, compatibles avec la tenue de nos engagements environnementaux, existent et doivent être explorées.
Enfin, les exigences climatiques, stratégiques et démocratiques appellent toutes à une réflexion stratégique impartiale, qui refuse les financements porteurs de conflits d’intérêts, récuse les fautes identifiées ci-dessus et reconnaisse la multiplicité des menaces existentielles auxquelles nous sommes confrontés.
Benoît Pelopidas a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, du Conseil Européen de la Recherche, de la Commission européenne et d'un PIA. Ces financements sont fondés sur l'évaluation par les pairs. Il a fondé le premier programme de recherche sur le phénomène nucléaire qui refuse tout financement porteur de conflit d'intérêt (https://www.sciencespo.fr/nk/fr/content/financement.html) et a objectivé le problème dans le secteur dans plusieurs publications scientifiques (dont https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/00471178221140000).
30.03.2025 à 16:34
Cécile Pelaudeix, est chercheuse associée en sciences politiques à Pacte Sciences Po Grenoble-UGA, Université Grenoble Alpes (UGA)
Donald Trump veut annexer le Groenland, dans l’apparente indifférence, voire avec l’assentiment de Vladimir Poutine. Le Danemark refuse de céder son territoire autonome, dont les habitants ont récemment porté au pouvoir une coalition dont trois partis sur quatre sont indépendantistes. Au-delà des enjeux liés aux richesses naturelles de l’immense île arctique, ce qui se joue ici, c’est aussi la défense du Groenland, aujourd’hui assurée par les États-Unis dans le cadre de l’OTAN.
En janvier 2025, le président Trump proclame la volonté des États-Unis de prendre le contrôle du Groenland et menace le Danemark, dont l’île est un territoire autonome, de mesures de rétorsion économiques ou militaires si son exigence n’est pas satisfaite.
Ces propos choquent les responsables politiques européens, danois et groenlandais. La posture ouvertement expansionniste de Washington remet en cause le lien transatlantique, et avec lui, l’architecture de sécurité pour le Groenland. En réponse, le ministre français des Affaires étrangères et de l’Europe, Jean-Noël Barrot, mais aussi le président du Comité militaire de l’Union européenne, Robert Brieger, suggèrent dès la fin du mois de janvier l’envoi de troupes européennes au Groenland.
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Ces condamnations unanimes ne suffisent pas à décourager la nouvelle équipe en place à la Maison Blanche. En mars, le projet de visite à Nuuk, la capitale, et Sisimiut, la deuxième ville du Groenland, d’une délégation américaine conduite par le vice-président J. D. Vance, sans invitation officielle, est vivement condamné par les autorités danoises et groenlandaises. Le 26 mars, Donald Trump proclame cyniquement dans le Bureau ovale que le monde a besoin que les États-Unis possèdent le Groenland, et que le Danemark doit céder le Groenland aux États-Unis.
Devant les protestations danoise et groenlandaise, le programme de visite de la délégation américaine est revu à la baisse, mais le symbole reste fort : c’est à la base spatiale américaine de Pituffik que J. D. Vance s’est rendu le 28 mars.
Jusqu’à présent, ce sont avant tout les États-Unis qui assurent la sécurité du Groenland. Mais il ne faut pas oublier que c’est à la demande de l’OTAN qu’ils gèrent la base de Pituffik (nommée Thulé jusqu’en 2023), depuis l’accord de défense de 1951 signé avec le Danemark – amendé en 2004 pour inclure le Groenland comme partenaire. Cet accord ne remet nullement en question la souveraineté au Groenland du Royaume du Danemark, souveraineté que les États-Unis ont déjà reconnue en 1916.
Ce sont également les membres de l’OTAN qui, avec les exercices Northern Viking, renforcent leur position dans la zone GIUK (Groenland, Islande et Royaume-Uni), qui est devenue une préoccupation stratégique majeure en raison de la projection de puissance navale de la Russie.
Or dans une stupéfiante déclaration faite le 27 mars lors du Forum international de l’Arctique à Mourmansk, Vladimir Poutine a semblé soutenir le projet américain d’annexion du territoire : « Il s’agit, dit-il, de projets sérieux de la part des États-Unis en ce qui concerne le Groenland. Ces projets ont des racines historiques anciennes. » Il précise : « Le Groenland est une question qui concerne deux pays spécifiques. Cela n’a rien à voir avec nous. »
Le rapprochement économique souhaité par Moscou et Washington dans le contexte des négociations sur la guerre en Ukraine pourrait-il avoir des ramifications dans l’Arctique ? Kirill Dmitriev, conseiller du président Poutine pour les investissements étrangers et la coopération économique, affirme : « Nous sommes ouverts à une coopération en matière d’investissement dans l’Arctique. Il pourrait s’agir de logistique ou d’autres domaines bénéfiques pour la Russie et les États-Unis. » « Mais avant de conclure des accords, ajoute-t-il, il faut que la guerre en Ukraine prenne fin. »
La première ministre danoise, Mette Frederiksen, veut croire que le lien transatlantique reste solide. Cependant, si l’affaiblissement de ce lien soulève des questions sur la sécurité du Groenland, la marche du territoire autonome vers l’indépendance introduit un autre facteur.
La sécurité du Groenland est inévitablement déterminée par sa relation avec l’ancienne puissance coloniale. Aujourd’hui, le Groenland est autonome dans plusieurs domaines de l’administration, mais la sécurité et la défense notamment restent du ressort du Danemark. Cependant, le gouvernement groenlandais, le Naalakkersuisut, souhaite de plus en plus être impliqué dans les prises de décision relatives à ces domaines. Espérant des retombées économiques et la valorisation des savoirs locaux, il aspire à prendre progressivement en charge certains aspects de la politique de sécurité.
Le territoire autonome a été consulté pour la première fois de façon significative sur les questions de défense lors de la mise en place de l’accord de défense conclu le 27 janvier 2025 entre le gouvernement du Danemark et les partis représentés au Parlement danois, d’une valeur de 2 milliards d’euros. L’accord entend améliorer la surveillance, l’affirmation de la souveraineté et la résilience sociétale dans la région, soutenir les alliés et la mission de l’OTAN. Les parties veulent également renforcer la coopération en matière de renseignement et de recherche et moderniser les installations du Commandement conjoint de l’Arctique à Nuuk. À cet effet, trois nouveaux navires de patrouille arctique sont prévus.
Dans ce contexte, les résultats des élections législatives tenues au Groenland le 11 mars signalent un désir marqué pour un développement économique renforcé permettant l’accès à l’indépendance.
Les deux partis qui ont dominé la vie politique du Groenland depuis 50 ans, le parti écologiste de gauche Inuit Ataqatigiit (IA) et le parti social-démocrate Siumut, ont vu leur soutien combiné chuter de moitié au profit du parti de centre droit Demokraatit (29,9 % des voix), favorable à une politique économique libérale au Groenland, en particulier pour le secteur de la pèche, et du parti nationaliste populiste Naleraq (24,5 %). Comme tous les partis groenlandais à l’exception d’Atassut (parti libéral-conservateur ayant récolté 7,5 % aux dernières législatives), Naleraq souhaite l’indépendance du Groenland mais il revendique une indépendance immédiate. La large coalition gouvernementale formée le 27 mars réunit les partis Demokraatit, Inuit Ataqatigiit, Siumut et Atassut, mais elle exclut Naleraq, une décision qui traduit la volonté de ne pas fragiliser le devenir du Groenland à un moment où Washington martèle sa volonté de mettre la main sur l’île.
Durant sa campagne, le parti Demokraatit a insisté sur le fait que le Groenland n’était pas à vendre, tout en souhaitant une indépendance du Groenland soutenue par un accord de libre association avec le Danemark ou avec les États-Unis. La libre association désigne des accords internationaux entre de petits États et une grande puissance qui leur garantit sécurité, défense et aide financière significative, comme le Traité de libre-association de 1986, qui régit les relations entre les États-Unis et des micro-États du Pacifique comme la Micronésie, les îles Marshall et les Palaos. Cette option semble avoir fait long feu alors que des manifestations anti-américaines se déroulent devant le Consulat des États-Unis à Nuuk. IA et Siumut recommandent une participation à l’OTAN en complément de la défense nationale danoise, IA précisant que le Groenland pourrait siéger au sein de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN.
La majorité des femmes et des hommes politiques du Groenland cherchent un partenariat en matière de sécurité qui complémente celui qui existe entre le territoire autonome et le Danemark. Ce désir d’un arrangement post-colonial se reflète aussi clairement dans la recherche d’une diversification des partenaires économiques avec, par exemple, l’Islande, le Royaume-Uni, les États-Unis et les pays asiatiques. L’Union européenne n’apparaît pas de façon saillante dans les propositions des partis politiques, peut-être en raison des accords déjà signés en vertu du Traité du Groenland de 1985 qui associe le Groenland et l’UE. L’UE verse chaque année 13,5 millions d’euros au Groenland pour qu’il ouvre ses eaux aux navires de pêche de l’UE, et 3 millions d’euros pour soutenir la pêche durable. À cela s’ajoutent 225 millions d’euros pour la période 2021-2027 afin de soutenir l’éducation et la croissance verte.
En ce qui concerne les matières premières, l’UE et le Groenland ont signé en novembre 2023 un accord de partenariat stratégique, sous la forme d’un protocole d’accord visant à établir des chaînes de valeur durables pour les matières premières. Naaja H. Nathanielsen, alors ministre des affaires étrangères, du commerce, des ressources minérales, de la justice et de l’égalité des genres du Groenland, a indiqué que cet accord serait soutenu par une feuille de route afin de garantir des résultats concrets profitant aux deux parties, mais que l’UE devait encourager les États membres à investir.
En termes de défense et de sécurité, les options du Groenland ne sont pas si variées. Outre le fait de compter sur les États-Unis et le Danemark, elles consistent en deux possibilités non exclusives : l’OTAN et la défense européenne.
Pour les Groenlandais qui veulent être maîtres de leur destin, toute dépendance exclusive à l’égard des États-Unis est problématique. Selon un récent sondage, 85 % d’entre eux s’opposent à la politique américaine en la matière.
S’appuyer exclusivement sur l’OTAN pourrait également être une décision incertaine. Si les États-Unis se retirent de l’OTAN, comme Trump l’a menacé à plusieurs reprises, la légitimation de leur gestion de la base de Pituffik disparaîtrait. Et si les États-Unis ne constituent plus une assurance fiable contre la projection de la puissance navale de la Russie et ses menaces hybrides, mais menacent plutôt le Groenland lui-même comme ils le font de façon insistante, les partenaires européens et les capacités de l’Union européenne entrent en jeu. Les États qui ont participé aux exercices Northern Viking - la Norvège, le Royaume-Uni et la France - deviendraient certainement des acteurs plus importants, de même, possiblement, que l’Islande, qui certes n’a pas de forces armées propres mais représente un « porte-avions insubmersible ».
Quelles que soient les options retenues, elles ne seront pertinentes pour la sécurité du Groenland que si elles sont choisies librement par le peuple groenlandais. Entre la menace de l’expansionnisme américain et le contexte post-colonial, c’est peut-être l’UE, avec sa structure juridique et ses valeurs, qui pourrait offrir aux Groenlandais la meilleure chance de déterminer leur sécurité selon leurs propres termes.
Cécile Pelaudeix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.03.2025 à 16:33
Alain Naef, Assistant Professor, Economics, ESSEC
Après la guerre des droits de douane, bienvenue dans la guerre des dettes souveraines. L’administration de Trump suggère de ne pas rembourser ses créanciers, dont la Chine fait partie. Assiste-t-on à la fin de la suprématie du dollar ?
La nouvelle administration Trump expérimente beaucoup en matière économique. Elle a appris que les droits de douane, bien qu’ils augmentent les recettes fiscales, génèrent aussi des problèmes internes. Ils entraînent des représailles commerciales, rendent les biens étrangers plus coûteux, et provoquent ainsi de l’inflation – ou une hausse des prix. Jusqu’ici tout va bien.
Une proposition récente évoque désormais un défaut sélectif sur la dette américaine. Selon le Financial Times citant Bloomberg, Trump a suggéré que
« l’équipe d’Elon Musk chargée d’améliorer l’efficacité gouvernementale aurait trouvé des irrégularités lors de l’examen des données du département du Trésor américain, ce qui pourrait amener les États-Unis à ignorer certains paiements ».
Le terme « ignorer certains paiements » est un euphémisme. En clair, cela signifie envisager un défaut sélectif, autrement dit ne pas rembourser tous leurs créanciers… particuliers comme étatiques.
Ne pas rembourser ses créanciers permet de choisir volontairement de payer certains mais pas d’autres. Trump évoque cela comme moyen de pression géopolitique ou comme une source de revenus pour l’État. Le défaut permet de réduire la dette nationale. Mais c’est une idée risquée. Elle menace la confiance dans le dollar. Qui veut acheter des obligations d’État qui pourraient valoir zéro, selon l’humeur du souverain ?
L’économiste Barry Eichengreen a récemment questionné la suprématie du dollar en première page de Financial Times, un événement en soi. Selon Eichengreen, la proposition de Stephen Miran – le principal conseiller économique de Trump – de taxer les détenteurs étrangers de titres du Trésor fédéral risquerait de compromettre la stabilité financière internationale. Le but est de dévaluer le dollar, pour rendre les exportations américaines plus compétitives. Officiellement, l’administration envisage une « commission d’utilisation » prélevée sur les intérêts versés aux investisseurs étrangers. Il faudrait payer pour se servir du dollar, propriété des États-Unis.
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Le gouvernement Trump joue sur les mots en renommant l’impôt « commission d’utilisation ». Ce prélèvement direct sur les intérêts permet d’éviter les traités fiscaux internationaux. En pratique, ce sont uniquement les investisseurs étrangers qui paient. Une discrimination déguisée.
Comme Brad Setser l’a récemment montré sur le réseau social Threads, plus de la moitié des détenteurs de dette américaine – des détenteurs d’obligations du Trésor des États-Unis – sont des particuliers ou des entreprises américaines… qui seraient probablement épargnés par ce défaut. Alors, qui d’autre détient cette dette ? Deux gouvernements figurent en haut de la liste : le Japon et la Chine.
Le Japon est pour l’heure encore un pays allié et pourrait être exonéré. Même si l’administration Trump montre moins d’enthousiasme envers l’Europe et ses partenaires historiques, l’alliance géopolitique avec les États-Unis pourrait encore jouer un rôle.
La Chine, quant à elle, détient encore environ 4 % des obligations américaines en circulation. Si ce chiffre peut paraître faible, il représente une somme considérable. Plus important encore, la Chine a de l’argent en jeu, avec plus de 700 milliards de dollars placés dans ses réserves de change officielles, montant probablement supérieur en tenant compte des réserves non officielles. Les institutions semi-publiques chinoises, comme les banques et les grandes entreprises, détiennent potentiellement des montants encore plus élevés.
À lire aussi : La Chine principal créancier mondial, une fragilité de plus pour les pays émergents et en développement
Brad Setser a récemment indiqué sur Threads que la Chine réduit progressivement ses avoirs en bons du Trésor américain. On ignore les montants exacts vendus, mais les transactions passant par Euroclear, en Belgique, offrent un aperçu. Depuis 2014, la Chine semble effectivement se désengager progressivement du dollar américain. Elle est passée d’un créancier possédant 18 % des actions américaines à un peu plus que 4 % aujourd’hui.
La Chine reste néanmoins le deuxième détenteur étranger d’obligations américaines. Imaginez maintenant que les experts de DOGE ou d’autres proches de Trump décident, pour des raisons de politique intérieure, d’un défaut sélectif envers la Chine.
La géopolitique pourrait jouer dans les deux sens. La Chine réduirait son exposition avant que des idéologues proches de Trump ne prennent l’initiative. Alternativement, elle poursuivrait ses propres objectifs géopolitiques en réduisant préventivement ce risque en cas de tensions futures.
La Russie avait, elle aussi, liquidé toutes ses obligations américaines avant d’envahir l’Ukraine. Le risque de défaut sélectif ou d’attaque financière était trop grand. Lorsque j’étais à la Banque centrale, mes collègues et moi ne nous en étions aperçus qu’après l’invasion, bien que l’information ait été sous nos yeux (ce que nous avions présenté dans un article après coup).
La Chine détient encore une quantité importante d’obligations américaines. Si elle hésitait à entreprendre cette manœuvre géopolitique audacieuse, elle se rapprocherait d’une situation où, d’un point de vue financier, le feu vert serait donné. L’idée d’un défaut sélectif pourrait ainsi accélérer les ventes d’obligations américaines par la Chine.
Si un défaut sélectif devait se produire réellement, les conséquences géopolitiques ne seraient pas forcément le premier souci. Cela signifierait avant tout que l’essence même des investissements financiers à l’échelle mondiale serait bouleversée. Les obligations du Trésor américain représentent, par définition, l’actif le plus sûr disponible, selon les manuels de macroéconomie.
Si cet actif réputé sûr venait à faillir, les capitaux chercheraient immédiatement refuge ailleurs sans forcément en trouver. Il n’y a par exemple pas assez de bons du trésor allemand, et ceux d’autre pays sont plus risqués. Cela correspond précisément à la définition d’une crise financière mondiale. Nous n’en sommes certes pas encore là. Mais si l’administration Trump devait expérimenter avec les défauts sélectifs comme elle le fait avec les droits de douane, les conséquences seraient bien plus catastrophiques et immédiates.
Alain Naef a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR).
27.03.2025 à 17:04
Ross Bennett-Cook, PhD Researcher, Carnegie School of Sport, Leeds Beckett University
L’histoire de la Colombie en tant que plaque tournante du trafic de drogue joue toujours un rôle majeur pour attirer les visiteurs dans le pays.
Quand vous pensez à la Colombie, quelles images vous viennent à l’esprit ? Pour certains, il peut s’agir du café ou peut-être de la diversité des paysages et des cultures du pays. Pour beaucoup d’autres, ce sera les cartels, le crime et la cocaïne.
L’histoire de la Colombie en tant que plaque tournante du trafic de drogue joue un rôle majeur dans l’attraction des visiteurs pour ce pays – une forme de voyage connue sous le nom de dark tourism. Mais le gouvernement colombien et une grande partie de la population sont pressés de se débarrasser de cette association sordide.
Un nouveau projet de loi en cours d’examen par le Congrès colombien propose d’interdire la vente de souvenirs représentant le célèbre baron de la drogue Pablo Escobar et d’autres criminels condamnés. La loi proposée entraînerait des amendes pour ceux qui enfreignent les règles et une suspension temporaire des entreprises.
La Colombie est devenue un important producteur de cocaïne dans les années 1970, alimentée par la demande en Amérique du Nord. Dirigé par Escobar, le cartel de Medellín a dominé ce commerce, contrôlant environ 80 % de l’approvisionnement en cocaïne des États-Unis.
En 1988, le magazine Time a surnommé Medellín la « ville la plus dangereuse » du monde. Les attentats à la voiture piégée, les assassinats, les enlèvements et la torture font partie de la vie quotidienne. Lors d’une tentative ratée d’assassinat du candidat à la présidence César Gaviria en 1989, Escobar était même derrière l’attentat à la bombe d’un vol commercial qui a tué les 107 passagers et membres d’équipage à bord.
En 1991, le taux d’homicides à Medellín était de 381 pour 100 000 habitants, avec 7 500 personnes assassinées dans la ville cette année-là seulement. En comparaison, il y a eu un total de 980 morts en 2024… dans toute la France.
Aujourd’hui, Medellín est beaucoup plus paisible. Depuis la mort d’Escobar en 1993, son taux d’homicides a chuté de 97 % en raison de l’intensification de la répression sécuritaire et des accords de paix entre les gangs de narcotrafiquants.
La Colombie a maintenant une industrie touristique en plein essor, battant des records. Medellín est même devenue un endroit branché pour les nomades numériques en raison de sa vie nocturne animée, de ses paysages époustouflants et de son excellent climat.
Pourtant, lorsque j’ai visité la Colombie en 2024, il était difficile de ne pas s’enticher d’Escobar. Son visage est partout : sur des porte-clés, des aimants, des tasses et des t-shirts, tandis que l’on voit souvent des sosies poser pour des photos. Même les aéroports – le dernier endroit où je m’attendrais à être associé à la drogue – stockent des souvenirs d’Escobar.
Un rapide coup d’œil sur le site de TripAdvisor « les meilleures choses à faire à Medellín » montre que le musée Pablo Escobar est numéro un. Presque toutes les visites de la ville sont liées au célèbre chef de cartel, y compris les visites dans les quartiers qu’il contrôlait (et souvent terrorisant), ses cachettes et le lieu de sa dernière fusillade avec la police.
L’essor du narcotourisme peut être largement attribué à l’énorme popularité de Narcos, une série acclamée par la critique sur Netflix qui met en scène la vie d’Escobar. Mais des émissions comme Narcos ont été critiquées par certains experts pour avoir glorifié le style de vie des cartels, en se concentrant sur l’argent, le glamour et le sexe plutôt que sur les dures réalités de la vie au sein du trafic de drogue en Colombie.
Selon le chercheur en « tourisme noir » Diego Felipe Caicedo, les médias populaires liés à la culture des narcotrafiquants dépeignent souvent les membres du cartel comme des héros réussissant à vaincre la structure de classe établie par le système capitaliste d’élite.
Cela a abouti à un héritage dissonant de personnes comme Escobar. Pour certains, il est un personnage de type Robin des Bois qui construisait des maisons et donnait aux pauvres. Pour d’autres, il est une figure maléfique et un meurtrier vicieux. Et bien qu’Escobar ait utilisé une partie de sa fortune pour améliorer les quartiers défavorisés, beaucoup y ont vu une tactique pour acheter la loyauté des populations et masquer ses activités criminelles.
Le romantisme d’Escobar met en colère beaucoup de Colombiens qui détestent l’idée qu’un magnat de la drogue meurtrier soit l’image la plus reconnue du pays. Dans une ville où presque toutes les familles connaissent quelqu’un qui a été touché par les conséquences violentes du trafic de drogue, les victimes de Medellín vivent maintenant avec des rappels placardés sur les devantures des magasins, les étals des vendeurs et les t-shirts des touristes.
Pourtant, ceux qui comptent sur ce commerce de souvenirs sont furieux de la possibilité de devoir arrêter leurs activités lucratiques. Dans de nombreuses destinations en développement, la vente de souvenirs est un moyen accessible de tirer parti du tourisme et peut servir de porte d’entrée pour sortir de la pauvreté.
Le commerce des souvenirs est une question d’offre et de demande – les vendeurs ne vendent des souvenirs Escobar que parce qu’ils sont les plus populaires. Ainsi, peut-être devrait-on se concentrer sur le changement d’attitudes et d’intérêts des touristes, plutôt que de pénaliser les vendeurs ?
Camille Beauvais, chercheur en histoire colombienne, suggère qu’il appartient aux autorités locales de prendre le contrôle du récit par la commémoration et l’éducation. Cela pourrait suivre l’exemple du musée antimafia à Palerme, en Italie, qui est conçu pour reconnaître le courage de la ville et de ses habitants face à l’activité criminelle.
De telles tentatives pourraient détourner les touristes des visites sensationnalistes vers une représentation plus nuancée et historiquement précise de cette période turbulente. Mais les autorités colombiennes ont, jusqu’à présent, tenté d’ignorer cette période importante de l’histoire du pays.
Ce n’est qu’en 2022 que la Commission vérité colombienne a publié un rapport officiel sur les causes profondes de la violence en Colombie, y compris les échecs gouvernementaux et internationaux dans la lutte contre les narcotrafiquants.
À lire aussi : Dark tourism: why atrocity tourism is neither new nor weird
Cependant, certains groupes en Colombie ont déjà essayé de développer un récit alternatif. En 2019, l’ONG Colombia ConMemoria (La Colombie se souvient) a créé un « Narcostore » en ligne, un faux site de souvenirs rempli de produits sur le thème de l’Escobar.
Lorsque les visiteurs cliquaient pour acheter l’article, ils étaient redirigés vers des témoignages vidéo de personnes touchées par le trafic de drogue, dont beaucoup avaient perdu des amis ou des parents à cause de la terreur d’Escobar. Le site a atteint 180 millions de visiteurs dans le monde.
Le narcotourisme ne semble pas disparaître. La fascination pour le vrai crime, la drogue et les cartels est plus populaire que jamais. Mais peut-être que ces touristes devraient prendre un moment pour réfléchir à ce qu’ils pourraient ressentir si quelqu’un qui avait assassiné leurs proches devenait un aimant à frigo souvenir pour que les gens se souviennent de leur pays.
Ross Bennett-Cook ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.03.2025 à 17:01
Valentina Napolitano, Sociologue, chargée de recherche à l'IRD (LPED/AMU), spécialiste des questions migratoires et des conflits au Moyen-Orient, Institut de recherche pour le développement (IRD)
En ce mois de mars, la population syrienne a fêté pour la première fois l’anniversaire du début de la révolution contre le régime. Toutefois, cinq mois après la chute de Bachar al-Assad, le nouveau régime inquiète bon nombre d’habitants. Dans un climat plus qu’incertain, certains Syriens qui avaient fui la guerre sont rentrés pour tenter de participer à la reconstruction du pays, mais la tâche est colossale et leurs efforts sont souvent entravés par le nouveau pouvoir.
Au lendemain de la chute du régime le 8 décembre 2024, consécutive à l’opération militaire éclair menée par les troupes d’Ahmed al-Charaa, des foules en liesse se rassemblaient dans l’ensemble des villes et des villages syriens, ainsi que dans les pays étrangers où des millions de personnes ont fui au cours des années précédentes.
Trois mois plus tard, de nouveaux rassemblements eurent lieu pour commémorer le début de la révolution contre le pouvoir despotique des Assad en 2011 ; mais, cette fois, la joie des participants, nettement moins nombreux, était bien plus mesurée. Le contexte était il est vrai particulièrement pesant : la période a été marquée par des affrontements violents entre des éléments de l’ancien régime et des membres des forces de sécurité du nouveau, qui ont eu lieu à Homs et sur la côte syrienne, principalement habitée par des populations alaouites, communauté dont est issu le président déchu, et qui ont fait près de 1400 victimes, dont de nombreux civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme.
Dans cette Syrie post-Assad, les actualités politiques s’enchaînent à un rythme effréné. Une controversée déclaration constitutionnelle vient d’être signée, précédée par une conférence de dialogue national, peu inclusive et organisée dans la précipitation, ainsi que par des accords conclus avec les représentants des communautés kurdes et druzes sur la gestion de leurs territoires, sur fond de tensions régionales avec Israël et le Liban.
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Parallèlement, les initiatives émanant de la société syrienne se multiplient. Pour de nombreux Syriens, elles sont d’ailleurs le seul espoir de pouvoir contribuer activement à la reconstruction politique, socio-économique, matérielle et culturelle du pays. Elles proviennent essentiellement du tissu associatif, qui au cours de ces 14 années de révolution et de guerre, a continué à travailler dans la clandestinité à l’intérieur du pays ou qui était contraint à se réorganiser en exil. Elles puisent aussi dans des réseaux politiques et sociaux plus anciens. La réorganisation de ce tissu associatif, au croisement entre les différents territoires à l’intérieur de la Syrie et en exil, constitue un enjeu majeur de cette période post-Assad.
Ce qui est frappant dans cette Syrie libérée de 54 ans d’un régime tortionnaire, c’est surtout la liberté d’expression retrouvée dans les espaces publics, où auparavant régnaient la peur et la crainte mutuelle. Chaque jour, à Damas et dans d’autres villes du pays, des débats, des ciné-clubs, des formations et des distributions d’aides sont organisés.
Ainsi, le Rassemblement civil de Jaramane, né après la chute du régime par des citoyens et des activistes dans le domaine de l’information et de l’aide humanitaire dans cette ville située au sud-est de Damas, a pour objectif de créer un espace de débat posant les bases d’un État civil fondé sur la citoyenneté et non sur des appartenances confessionnelles ou ethniques. Cette question est centrale alors même que le débat public sur le futur de la Syrie se construit autour de catégories de pensée, telles celles de « communauté » ou de « minorité », imposées autant par l’ancien régime que par les acteurs étrangers, et réitérée par l’actuel pouvoir. Or ces catégories de pensée doivent au contraire être dépassées afin de souder un nouveau pacte social fondé sur les droits et la justice.
Le Rassemblement civil a organisé plusieurs manifestations, notamment pour réclamer la tenue d’une conférence de dialogue national et pour s’opposer aux exactions commises par l’État d’Israël, qui bombarde périodiquement le territoire syrien, a avancé ses troupes au-delà de la ligne d’armistice de 1974, et cherche à alimenter les divisions de la société en s’érigeant comme un défenseur des droits des minorités. Une autre action de protestation a été organisée en opposition au licenciement de centaines d’employés du secteur public.
L’association Notre début (Bidayetna) s’est elle aussi structurée autour de militants des droits humains et d’intellectuels. Elle se veut un espace de débats sur la question de la paix civile (al-selm al-ahli). Les conférences publiques qu’elle organise à Damas, Homs et Idleb ont pour objectif de construire un dialogue avec d’autres composantes sociales du pays, en dehors des milieux intellectuels de la capitale, sur la question de la justice transitionnelle, sur le cas des prisonniers et des disparus, ou encore sur les fondements de la nouvelle constitution.
« Cette période doit être la période du politique à proprement parler », explique un des fondateurs de l’initiative, « car le régime déchu pensait que seuls ses soutiens étaient des citoyens. Tous les autres n’avaient pas le droit d’exister ! » Cette organisation souhaite favoriser un nouveau rapport à la citoyenneté parmi les Syriens et les Syriennes : son but est d’écouter et de récolter leurs idées.
Cette liberté d’expression retrouvée dans les espaces publics reste néanmoins fragile et soumise à de fortes tensions. Des hommes armés surveillent toujours les places et les rues. Ils dispersent régulièrement les rassemblements, prétextant la présence de potentiels éléments perturbateurs affiliés à l’ancien régime.
La marche silencieuse organisée à Damas le 9 mars pour appeler le gouvernement à déclarer un deuil national en mémoire des victimes alaouites des massacres des jours précédents a été dispersée par des tirs de sommation après des affrontements violents ayant opposé ses participants à ceux d’une contre-manifestation hostile aux alaouites.
D’autres réunions publiques organisées autour de la question de la justice transitionnelle — notamment par le groupe de travail incluant Syrian Archives et le Centre syrien pour les études et les recherches juridiques, deux organisations qui documentent les violations de droits de l’homme, promeuvent les principes de justice et défendent les victimes — ont été annulées sans explication par les autorités syriennes.
C’est tout le paradoxe de la période actuelle : l’effervescence est réelle mais la liberté d’expression est entravée, l’État de droit n’est pas encore rétabli et les blessures de la guerre demeurent ouvertes.
Depuis la chute du régime, la justice transitionnelle est un préalable indispensable : d’une part, pour tourner la page d’un passé sombre marqué par la répression ; d’autre part pour fonder les bases du futur pacte social entre tous les habitants de la Syrie.
Durant les années de guerre, alors qu’aucune transition politique ne semblait se profiler, la question était déjà investie par les Syriens en exil qui, face à l’impossibilité d’accéder à la Cour pénale internationale, ont commencé à explorer le principe de compétence universelle et des voies alternatives pour la justice. Des plaintes ont été déposées en Allemagne, en Autriche, en Suède, en Norvège et en France, et ont débouché sur la délivrance de mandats d’arrêt contre plusieurs hautes personnalités des services de renseignement syriens, dont deux — le colonel Anwar Raslan, responsable de la section investigation, et Eyad al-Gharib, officier de renseignement au sein de la redoutée branche 251 — ont été arrêtées en Allemagne.
Les Syriens se sont organisés principalement autour d’associations de victimes telles que Families for Freedom, l’association de familles Caesar, ou encore la coalition des familles de personnes kidnappées par l’État islamique.
Depuis décembre dernier, ces organisations, auparavant actives à l’étranger ou dans la clandestinité, se sont mobilisées à l’intérieur de la Syrie. La place al-Marjeh, dans le centre de Damas, est devenue dès le lendemain de la chute du régime un lieu de rencontre des mères des personnes disparues, qui espéraient pouvoir retrouver leurs proches suite à l’ouverture des prisons. Les photos des disparus ont été collées autour de l’obélisque et ailleurs dans la ville.
Les familles se sont aussi organisées autour d’une « Tente de la Vérité » (Khaymet al-haqiqa), qui a pour objectif de collecter des documents et de mettre en contact les familles des victimes dans différents quartiers et villes de Syrie afin de faire pression sur l’actuel gouvernement pour qu’il mette en œuvre un véritable processus de justice transitionnelle concernant l’ensemble de parties en conflit, dont les groupes qui actuellement gouvernent le pays.
Depuis la rencontre d’Al-Charaa avec les familles des victimes au Palais présidentiel et l’annonce, dans le cadre de la déclaration constitutionnelle, de la création d’un organisme qui serait directement en charge de la justice et de la question des prisonniers et des disparus, aucune avancée réelle n’a eu lieu. La préservation des documents, des preuves et des restes humains retrouvés dans les prisons et les fosses communes demeure un élément essentiel des revendications de ce collectif.
Autre élément remarquable de cette période : le retour en Syrie de nombreux activistes qui avaient été contraints à s’exiler. Ils sont rentrés pour poursuivre sur place leur action en matière d’information, de plaidoyer et d’aide humanitaire. Après plus d’une décennie d’absence, ces Syriens sont revenus dans leurs villes et villages d’origine afin de retrouver leur proches mais aussi pour contribuer à la reconstruction du pays et à l’organisation de l’aide aux très nombreuses personnes dans le besoin : la majorité de la population vit sous le seuil de pauvreté.
Bareeq for education and developpement fondée en 2015, à Amman, en Jordanie, par des Syriens installés entre la Jordanie et les pays du Golfe, proposait aux réfugiés syriens des cours de soutien scolaire et d’alphabétisation ainsi que des formations professionnelles. Elle a récemment entamé des activités en Syrie à travers le financement de bourses d’étude et de micro-projets professionnels.
« C’est ma vie » (Hadhihi hayati), autre organisation caritative créée à l’initiative d’un entrepreneur syrien en Jordanie, qui dès 2012 fournissait de l’aide à des enfants et à des familles syriennes réfugiées dans le camp de Zaatari, en Jordanie, ainsi que dans la région d’Idleb, s’est aussi empressée d’organiser des campagnes de distribution de produits de première nécessité dans l’ensemble du pays.
Tout ce tissu associatif, entre l’intérieur de la Syrie et les territoires où les Syriens ont migré, représente une ressource importante pour la reconstruction du pays. Mais les sanctions économiques, toujours en vigueur, entravent les flux monétaires. Et les politiques migratoires restrictives risquent de décourager la coopération entre Syriens de l’intérieur et de l’extérieur, alors même que ces derniers peuvent perdre les droits acquis dans les pays hôtes.
La capacité de la société syrienne en exil à investir à nouveau le terrain dans son pays d’origine est surtout liée à la réglementation que le nouveau pouvoir de Damas adoptera pour encadrer ses organisations. Pour le moment, certaines organisations créées à l’étranger préfèrent conserver un statut d’organisation internationale. D’autres ne souhaitent pas être enregistrées, pour ne pas se soumettre au contrôle des autorités actuelles.
Jusqu’à présent, le pouvoir ne fait guère d’efforts pour intégrer l’ensemble des composantes de cette société civile qui s’est structurée au cours des dernières années. Une partie marginale d’entre elles ont été invitées à prendre part à la conférence de dialogue national organisée le 25 février dernier, dont les résultats ont été largement décevants.
Alors que les initiatives de la société civile syrienne se multiplient, témoignant des transformations sociales majeures et de l’héritage des années de la révolution et de la guerre, et contribuant à alimenter le débat démocratique dans un pays libéré de 54 ans d’autoritarisme, la capacité de ces groupes à réellement œuvrer pour la reconstruction de la Syrie reste suspendue à des contraintes internes et externes qui pour le moment les dépassent.
Valentina Napolitano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.03.2025 à 17:01
Olivier Ferrando, Enseignant-chercheur à l'Université catholique de Lyon, spécialiste des sociétés d'Asie centrale, UCLy (Lyon Catholic University)
Alors que les rédactions du monde entier scrutent les moindres faits et gestes de l’administration Trump pour tenter de résoudre la guerre en Ukraine, deux autres républiques ex-soviétiques – le Kirghizstan et le Tadjikistan – viennent de mettre un terme à plus de trente-cinq ans de litige frontalier : les présidents des deux pays ont en effet signé, le 13 mars 2025, un traité bilatéral actant le tracé définitif de leur frontière. Il s’agit d’un exemple de coopération bilatérale réussie dans un espace confronté à l’héritage de nombreux conflits frontaliers ou territoriaux.
Le traité qui vient d’être signé à Bichkek est historique à plus d’un titre. D’abord, il est le dernier d’une longue série d’accords bilatéraux initiés en 1991, au lendemain de l’indépendance des cinq républiques centrasiatiques, afin de délimiter et de démarquer des frontières tracées de manière imparfaite par le régime soviétique au début du XXe siècle, et modifiées jusque dans les années 1970. Avec le traité du 13 mars, il ne reste plus de frontière contestée et « une paix éternelle est désormais instaurée en Asie centrale » selon les termes du président kirghiz Sadyr Japarov.
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Ensuite, cet accord survient moins de trois ans après le dernier conflit armé qui avait atteint un paroxysme dans l’escalade de la violence entre les deux voisins et semblait les condamner à un cycle immuable de tensions frontalières.
Enfin, ce traité est le résultat d’une entente directe entre représentants des services de sécurité kirghiz et tadjiks, après une tentative infructueuse de médiation de la Russie en 2022 et face à l’inaction de l’Organisation du Traité de sécurité collective, pourtant garante de la paix régionale et à laquelle les deux États sont parties depuis 1994.
Une Commission mixte pour la délimitation de la frontière avait été mise en place dès 1989 entre les Républiques socialistes soviétiques tadjike et kirghize, à la suite d’un conflit lié à l’extension de terres irriguées sur un territoire agricole contesté.
Entrée réellement en fonction au début des années 2000, cette Commission a rapidement permis de fixer la moitié des 1 000 kilomètres de frontière, essentiellement dans les zones montagneuses inhabitées. Mais l’absence de tracé précis le long des régions densément peuplées occasionna une série de conflits de voisinage, puis des heurts entre gardes-frontières, avant de dégénérer en véritables affrontements armés en avril 2021 (55 morts), puis en septembre 2022 (144 morts).
À cette date, 300 kilomètres de frontière – les plus contestés – n’avaient toujours pas été délimités. La principale difficulté provenait du fait que les deux pays s’appuyaient sur des sources cartographiques inconciliables.
D’un côté, le Tadjikistan se référait à des supports datant des années 1920, dont les tracés restaient très approximatifs. De l’autre, le Kirghizstan fondait ses arguments sur la Déclaration d’Alma-Ata de 1991 instituant la Communauté des États indépendants, qui proclamait « le respect mutuel de l’intégrité territoriale » des États membres dans leurs frontières de 1991, prenant donc en compte certains gains territoriaux survenus tout au long du XXe siècle.
Il semble que les autorités tadjikes aient finalement renoncé aux avantages territoriaux que les cartes les plus anciennes leur attribuaient, en échange de concessions de la part de leurs homologues kirghizes. À la surprise générale, un court communiqué de presse conjoint des services de sécurité annonçait le 4 décembre 2024 que les deux délégations s’étaient accordées sur l’ensemble du tracé de la frontière, sans plus de précision.
C’est donc le 13 mars dernier que les deux chefs d’État ont signé un paquet de seize accords de coopération, à l’occasion de la visite d’État du président tadjik Emomali Rahmon, annoncée seulement la veille de son déplacement.
Tous les documents ont été détaillés à l’exception du principal – le traité frontalier – dont le contenu est resté des plus confidentiels jusqu’à sa ratification par le Parlement du Kirghizstan le 19 mars. Les autorités kirghizes voulaient sans doute éviter toute contestation interne du tracé définitif : moins de deux ans et demi plus tôt, en novembre 2022, le traité frontalier signé avec l’Ouzbékistan avait en effet donné lieu à un mouvement de protestation que le pouvoir de Bichkek avait finalement réprimé avec sévérité.
Depuis l’indépendance des deux pays, l’absence de démarcation précise du territoire national n’avait cessé d’envenimer le quotidien des habitants résidant dans les zones frontalières, tant pour leur mobilité que pour l’utilisation des ressources naturelles, notamment dans la vallée du Ferghana, marquée par une forte densité humaine et des ressources limitées.
Bien que les populations et leurs élus n’aient pas été associés au processus de négociation, la signature du traité frontalier semble poser les bases d’un développement régional apaisé. Au regard de l’intrication complexe des populations tadjikes et kirghizes le long de la frontière, les échanges de territoire convenus dans le traité restent limités – tout au plus quelques centaines d’hectares de terres agricoles. Seule exception : le territoire autour du village kirghiz de Dostouk sera transféré au Tadjikistan afin d’assurer une continuité routière entre la zone montagneuse en amont, où résident près de 100 000 Tadjiks, et le chef-lieu du district. Les 70 familles kirghizes expropriées devraient recevoir un logement et une parcelle de dix ares dans la périphérie de la capitale régionale Batken, distante d’une vingtaine de kilomètres.
Coupant court à toute objection, le président du Comité pour la sécurité nationale du Kirghizstan a relativisé l’importance de ce transfert :
« C’est difficile pour les deux parties, mais lorsqu’il s’agit de trouver une solution pour la frontière étatique, l’intérêt de chaque village ne saurait l’emporter. »
Pour faciliter la mobilité des populations à l’intérieur du territoire national malgré le tracé capricieux de la frontière qui oblige à passer par des routes du pays voisin, les négociateurs se sont accordés sur l’octroi d’un statut « neutre » à ces sections routières dont la longueur varie de quelques centaines de mètres (Tört-Kötchö au Tadjikistan) à quelques kilomètres (Arka et Ak-Saï au Kirghizstan).
À la différence de Dostouk, il ne s’agit pas ici d’un transfert de souveraineté mais d’une suppression du contrôle assuré jusqu’alors par les gardes-frontière à l’entrée et à la sortie des sections routières et qui compliquait grandement le transit des personnes et marchandises tant la corruption et les excès de zèle étaient courants. Cet engagement à une « neutralisation » réciproque des points sensibles de la frontière est certainement la mesure la plus audacieuse du traité, tant leur extrême militarisation était devenue ces dernières années la principale source de tension entre les deux pays.
Concrètement, pour le Tadjikistan, les 40 000 habitants de l’enclave de Voroukh devraient pouvoir rallier librement le district d’Isfara via la section « neutre » d’Ak-Saï. Plus encore, les 500 000 habitants des districts de Konibodom et d’Isfara seront directement reliés à leur capitale régionale Khoudjand sans contrôle le long de la section d’Arka. En contrepartie, le Tadjikistan laissera libre le passage de Tört-Kötchö, véritable cordon ombilical pour le district kirghiz de Leïlek. Ce corridor avait été un point névralgique des conflits armés de 2021 et 2022, entraînant l’isolement complet des 120 000 habitants du district.
Afin de faciliter la mobilité et de favoriser les synergies interethniques, les deux présidents se sont également engagés à rétablir des lignes de bus desservant indistinctement les villages tadjiks et kirghiz le long des itinéraires « neutres » et qui avaient disparu en raison précisément du durcissement des contrôles.
Outre cette détente annoncée de la circulation locale, le traité frontalier permet de rétablir la liberté de mouvement des personnes et des marchandises entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, après quatre années de fermeture des frontières. Le jour de la signature du traité et avant même la ratification par les Parlements, les deux principaux postes-frontière étaient rouverts en grande pompe, avec la participation en ligne des deux présidents, et les liaisons aériennes étaient rétablies entre les deux capitales.
Le président kirghiz n’a d’ailleurs pas tardé à relancer l’idée d’un visa unique en Asie centrale, qui permettrait aux touristes étrangers de voyager librement dans la région, sur le modèle du visa Schengen.
Enfin, la délimitation de la frontière prend en compte la question des ressources hydriques, qui constituait un facteur récurrent de tensions, notamment lors du conflit armé d’avril 2021.
Le traité clarifie par exemple le statut du barrage de Golovnoï, situé en territoire tadjik mais jusqu’ici contrôlé exclusivement par les autorités kirghizes. Le barrage alimente en effet un canal de remplissage du réservoir de Törtkoul, situé en territoire kirghiz et d’une importance vitale pour l’agriculture irriguée de cette région aride. Le traité établit un mécanisme de contrôle partagé des vannes du barrage qui donnera un droit de regard aux autorités tadjikes sur les volumes d’eau prélevés et devrait mettre un terme aux rumeurs, souvent infondées, de violation des quotas hydriques par le Kirghizstan.
Ces dernières années, les présidents tadjik et kirghiz refusaient toute concession à la résolution du litige frontalier, tant ce conflit constituait une ressource salutaire pour asseoir la légitimité du régime sur un territoire menacé — et ce, au prix d’une dérive autoritaire et liberticide. La volonté politique qui a permis d’aboutir à ce traité historique ouvrira, espérons-le, un nouveau chapitre dans les relations entre les deux pays, d’ores et déjà consolidées par la création d’un Conseil intergouvernemental conjoint. Mais elle pourrait également avoir un retentissement régional à l’occasion du sommet trilatéral, une première historique, qui réunira les chefs d’État du Kirghizstan, du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan le 31 mars prochain à Khoudjand, capitale régionale du Ferghana tadjik.
Face au modèle transactionnel et vertical promu par Donald Trump en Ukraine, et alors que la Russie a les yeux durablement tournés vers l’Ouest, le processus de réconciliation entre le Kirghizstan et le Tadjikistan, piloté par les intéressés eux-mêmes et attaché à promouvoir des solutions locales pour une paix durable, pourrait constituer une alternative crédible pour la résolution d’autres conflits frontaliers ou territoriaux hérités de l’époque soviétique, par exemple entre la Géorgie et l’Abkhazie, la Moldavie et la Transnistrie, ou encore l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui se sont d’ailleurs entendus le même jour sur l’aboutissement d’un accord de paix qui mettrait fin à quarante ans de conflit.
Olivier Ferrando est membre du Conseil d'administration de l'organisation non-gouvernementale ACTED.
26.03.2025 à 16:34
Matthieu Crozet, Professeur d'économie à l'Université Paris Saclay, conseiller scientifique au CEPII, CEPII
Les échanges commerciaux entre les États-Unis et la Russie n’étaient pas très élevés avant le déclenchement des sanctions visant Moscou. Si Donald Trump décide de retirer son pays du front des pays sanctionnant la Russie, les conséquences ne seront donc pas immédiatement significatives.
Une chose que nous a apprise l’actualité internationale de cette dernière décennie, c’est qu’il faut prêter une oreille attentive aux discours politiques, surtout quand ils émanent de responsables populistes ou autoritaires : aussi extravagants qu’ils puissent paraître, ils sont souvent l’expression d’une conviction profonde, associée à une volonté d’agir.
De la même façon qu’il fallait écouter Vladimir Poutine quand il affirmait vouloir soumettre l’Ukraine, il faut aujourd’hui prendre au sérieux les déclarations prorusses de l’administration Trump.
Les nombreuses marques de bienveillance du nouveau président des États-Unis à l’égard de la Russie de Vladimir Poutine et des oligarques russes annoncent un retrait de Washington des deux fronts du conflit ukrainien. Le retrait du front armé est d’ores et déjà engagé, avec l’interruption du soutien militaire, humanitaire et logistique à l’Ukraine.
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Le retrait du front des sanctions économiques qui pèsent sur la Russie depuis 2014 est aussi à l’ordre du jour. Le 3 mars 2025, Reuters a en effet indiqué que la Maison Blanche avait demandé au département d’État et au Trésor fédéral de dresser une liste de sanctions susceptibles d’être assouplies. On ne sait pas encore lesquelles seraient allégées, ni quand, ni quelles en seraient les contreparties, mais un retrait des États-Unis de la coalition occidentale est une hypothèse probable.
Or, l’efficacité des sanctions économiques repose largement sur l’asymétrie des forces en présence. Plus le poids économique des pays qui imposent les sanctions est élevé, plus la pression sera forte, avec des possibilités de contournement limitées, et un coût réduit pour ces pays. La formation d’une large coalition est ainsi une condition du succès, et le désengagement des États-Unis ne peut que mettre à mal les efforts pour contenir les capacités économiques de la Russie.
Les conséquences de ce retrait sont difficiles à évaluer. On peut toutefois avancer des arguments rassurants, car autant l’aide militaire des États-Unis a joué un rôle crucial sur le front, autant ce sont les autres pays de la coalition qui ont été en première ligne sur celui des sanctions.
Pour des raisons géographiques et culturelles, les États-Unis ne sont pas un partenaire majeur de la Fédération de Russie. Avant la mise en place des sanctions (en 2014, puis en 2022), à peine 5 % des exportations russes de biens hors énergie étaient destinées au marché américain (Graphique 1).
Côté importations, la proportion est encore moins importante : de 3 à 4 % des biens importés en Russie provenaient des États-Unis. À l’inverse, les pays d’Europe occidentale, l’Ukraine, mais aussi le Japon et la Corée sont des partenaires économiques naturels de la Russie. Si l’on ajoute les autres pays de la coalition, qui inclut d’autres partenaires commerciaux mineurs de la Russie, comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, le poids de cet ensemble dans le commerce extérieur russe est sans commune mesure avec celui des États-Unis : en 2021, ces pays représentaient en effet plus du tiers des exportations russes (hors énergie) et près de la moitié des importations.
De ce fait, les pays européens et le Japon ont assumé l’essentiel du coût associé aux trains de sanctions commerciales qui se sont succédé depuis 2022.
Pour donner un ordre de grandeur, la baisse des exportations vers la Russie, entre 2021 et 2023, a représenté environ 1 % du PIB pour la Slovaquie, pour la Finlande et pour la République tchèque, 0,44 % pour l’Allemagne, de l’ordre de 0,2 % pour la France et l’Italie… et moins de 0,03 % pour les États-Unis (Graphique 2).
Une quantification plus précise confirme le faible impact qu’aurait la levée des sanctions américaines. À partir d’une estimation de l’impact des sanctions sur le commerce bilatéral, puis d’une simulation d’un modèle théorique permettant de prendre en compte les mécanismes d’entraînement liés aux chaînes de valeur et aux variations de revenu, l’effet estimé des sanctions de 2022 est significatif, mais d’une ampleur modeste.
Elles auraient engendré une baisse du niveau de vie de 2,62 % pour les Russes. Dans cet ensemble, la part imputable aux États-Unis est négligeable, comme le montre la simulation d’un scénario où Washington n’aurait pas participé aux sanctions cette année-là : la perte pour la Russie n’aurait été ramenée qu’à 2,60 %, soit 0,02 % de moins – un changement bien modeste.
Ces estimations ont cependant leurs limites et la vigilance reste de mise. Même si le potentiel de commerce avec les États-Unis reste faible, une levée unilatérale des sanctions offrirait tout de même une bouffée d’air bienvenue à l’économie russe.
Elle pourrait permettre l’accès à des biens sensibles à double usage (civil et militaire). Une suppression des sanctions financières américaines aurait pour conséquence de relancer l’investissement en Russie – aujourd’hui étranglé par des taux d’intérêt prohibitifs – et de faciliter les stratégies de contournement en réduisant les contraintes sur les paiements internationaux.
Tout cela sans compter que les États-Unis pourraient aussi aller au-delà d’un simple retour à la situation de 2021 : après tout, aucun signe ces dernières semaines ne permet d’écarter la perspective d’une administration américaine qui encouragerait une coopération économique volontariste avec la Russie. Rappelons d’ailleurs que la conversation téléphonique Trump-Poutine du 18 mars a donné lieu, sur le site de l’ambassade des États-Unis à Moscou, à un résumé se concluant par ces mots :
« Les deux dirigeants ont convenu que l’amélioration des relations bilatérales entre les États-Unis et la Russie offrirait des avantages considérables. Il s’agira notamment de conclure d’énormes accords économiques et d’assurer la stabilité géopolitique une fois la paix rétablie. »
Matthieu Crozet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.03.2025 à 16:31
Emma Lei Jing, Assistant Professor, Neoma Business School
Les discussions lancées sur des sujets sensibles se transforment souvent en chambre d’échos, ces bulles informationnelles où les personnes partagent les mêmes croyances. Comment en sortir pour aller au-delà de nos désaccords ? Étude de cas avec le débat sur la toxicomanie au Canada.
Retraites, conflit israélo-palestinien, élection de Donald Trump, les controverses sont légion en ce début d’année 2025 et… polarisent les opinions. Les algorithmes « intelligents » surfent sur cette vague en créant des bulles de filtres, ou bulles informationnelles. Nos réseaux sociaux nous donnent à voir ce qui est censé nous intéresser le plus, en fonction des contenus que nous partageons le plus ou sur lesquels nous cliquons davantage. Sommes-nous condamnés à l’irréconciliable ?
Ce phénomène est bien connu des chercheurs en sciences sociales, qui parlent de chambres d’écho. Dans ces espaces, les arguments et les émotions sont amplifiés et répétés par des individus partageant les mêmes croyances. Les chambres d’écho résultent de processus sociaux continus dans lesquels les gens s’enferment eux-mêmes sur la base d’interprétations divergentes de ce qui est « bon » ou « mauvais ». Se crée alors autour de ces personnes une bulle informationnelle que les perspectives opposées peinent à pénétrer.
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Notre étude de cas porte sur une nouvelle approche controversée de lutte contre la toxicomanie au Canada – la réduction des méfaits. Nous nous demandons comment des discussions lancées sur ce sujet sensible se transforment en chambre d’écho ? Quel est le rôle des émotions dans ce processus d’isolement des opinions et d’escalade des désaccords ?
La réduction des méfaits vise à réduire les conséquences négatives de la toxicomanie, sans en exiger l’abstinence. Elle inclut des mesures comme la distribution de seringues propres et la mise en place de sites de consommation supervisée. Introduite en 2008 en Alberta au Canada, cette politique a radicalement transformé le débat public, créant des clivages entre partisans et opposants.
Cet exemple nous a permis de développer un modèle sur la dynamique des contestations pouvant mener à des chambres d’écho, dans le champ des addictions.
Notre étude souligne le rôle essentiel des émotions morales. Contrairement aux émotions fondées sur des intérêts personnels, les émotions morales concernent le bien-être de la société. Dans ce type de débat, la prise de position initiale de chacun dépend souvent de sa vision du bien et du mal. Or, il n’existe pas d’accord universel sur ce qui est juste.
En conséquence, chaque parti considère qu’il défend ce qui est juste et bon pour la société. Il suffit d'observer les réactions polarisées suite à l'élection présidentielle américaine de 2024.
À mesure que l'expression de ces émotions morales s’intensifie, un fossé se creuse entre les deux groupes opposés. Cette polarisation croissante transforme peu à peu l'espace de débat en territoires idéologiques hermétiques, véritables chambres d’écho, où ne résonnent plus que des arguments confortant les croyances préexistantes.
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En intégrant ces émotions morales dans leurs discours, les individus intensifient leurs désaccords et renforcent les divisions dans le débat public. En fait, ces émotions alimentent l’escalade de ces conflits. Chacun est persuadé, presque de façon viscérale, que l’autre a tort. Si bien que ce qui était au départ une prise de position sur une question morale se transforme progressivement en un rejet, pas uniquement de l’idée opposée, mais aussi de ceux qui la portent.
Par exemple, dans la société états-unienne moderne, la division entre les républicains et les démocrates s’accentue en raison de la présence de ces émotions. Nous avons pu observer dans les discours une augmentation des émotions négatives comme la frustration, la colère et le dégoût envers l’opposition.
In fine, ces émotions éloignent les acteurs (citoyens) les uns des autres. Le débat s’éteint, puisque les discours et les arguments antagonistes ne sont plus entendus. Nous mettons en lumière que l’émergence des chambres d’écho est fortement liée à un biais autour de la notion de moralité. Chaque camp perçoit l’opposition comme moralement mauvaise, dès lors qu’elle s’oppose à sa vision de ce qui est bon pour la société.
Cette évolution progressive des débats vers des chambres d’écho est catalysée par des événements déclencheurs attirant l’attention ou suscitant l’émotion. Ils séparent encore plus les différents clans. Braquer les projecteurs sur la question qui divise encourage les personnes qui ne l’ont pas encore fait à prendre parti. La crise des opioïdes de 2012 en est symptomatique. Le débat est réalimenté par de nouveaux acteurs et de nouveaux discours, avec un poids toujours aussi important des émotions susmentionnées. Par exemple, lorsqu’un gouvernement conservateur canadien a considérablement réduit les pratiques de la réduction des méfaits, les personnes engagées dans le débat ont commencé à renoncer à convaincre l’autre partie ; ils entraient dans leur propre chambre d’écho.
Pour atténuer ces effets, nous suggérons aux acteurs publics de présenter les débats de manière pragmatique. Par exemple : aborder la réduction des inconvénients comme un moyen de diminuer les coûts des soins de santé.
Au sein des organisations, les débats sur des sujets controversés risquent souvent de polariser les opinions et de fragiliser la cohésion d'équipe. Notre recherche démontre que les managers jouent un rôle crucial dans la régulation de ces dynamiques. En observant attentivement l'évolution des discussions, ils peuvent intervenir au moment opportun pour éviter l'escalade émotionnelle.
La clé réside dans leur capacité à instaurer un cadre d'échange structuré, privilégiant un langage neutre et analytique. Cette approche permet d'examiner les différentes perspectives sous l'angle de leur valeur pragmatique plutôt que sous un prisme moral qui classerait les opinions comme justes ou fausses. En déplaçant ainsi le débat du terrain des convictions vers celui des solutions concrètes, les managers favorisent un dialogue constructif où la diversité des points de vue devient une ressource plutôt qu'une source de division.
Cet article a été rédigé par Elizabeth Goodrick de Florida Atlantic University, Trish Reay de l’Université d’Alberta et Jo-Louise Huq de l’Université de Calgary.
Emma Lei JING a reçu des financements pour cet projet de recherche de The Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.
26.03.2025 à 16:28
Delphine Deschaux-Dutard, Maître de conférences en science politique, Université Grenoble Alpes, Université Grenoble Alpes (UGA)
Bastien Nivet, Docteur en science politique (École de management), Pôle Léonard de Vinci
Face aux puissances révisionnistes que sont les États-Unis de Trump et la Russie de Poutine, l’Union européenne cherche à renforcer son autonomie stratégique. Des plans sont mis sur la table, les sommets se multiplient, mais les 27 sont encore très loin de partager une vision commune en matière militaire, comme en témoigne, entre autres, la difficulté qu’ils ont à s’entendre sur des achats d’armement mutualisés.
La scène surréaliste qui a opposé Donald Trump à Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale de la Maison Blanche, le 28 février 2025, puis la brutale annonce par les États-Unis de la cessation de leur soutien militaire et en matière de renseignement à l’Ukraine (avant une nouvelle volte-face suspendant cette « pause » quelques jours plus tard) ont saisi d’effroi de nombreux chefs d’État et de gouvernement européens, tant elles marquent une rupture dans la conception que l’UE se fait des relations internationales, depuis l’édification en 1945 du système onusien, fondé sur la charte de San Franscisco, qui place en son cœur les principes d’intégrité territoriale, de dialogue et de résolution pacifique des différends.
Au regard de l’évolution très rapide de l’ordre international sous l’action combinée de puissances révisionnistes, telles que la Russie ou la Chine, et du nouveau positionnement américain depuis le début du second mandat Trump, qui a vu Washington adopter une conception purement transactionnelle des relations internationales, l’Europe serait-elle en train de sortir de l’Histoire ? Peut-elle continuer à se comporter comme un agneau dans un monde de carnivores ?
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Si les annonces se sont multipliées depuis début mars 2025 concernant la montée en puissance de l’échelon européen en matière de défense, il importe, pour bien faire la distinction entre les effets d’annonce et la limite de leur effet performatif, de rappeler d’où vient l’UE en matière de réflexion stratégique et de conception de la puissance.
Contrairement à une vision très répandue, la construction européenne n’a jamais été qu’une simple construction économique interne, un marché, un « espace ». Permettre aux Européens de participer aux affaires du monde avec leurs capacités et leurs approches propres en a été un objectif réitéré et progressivement affiné, depuis les premières communautés des années 1950 jusqu’à l’UE à 27, aujourd’hui.
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La déclaration Schuman du 9 mai 1950 affirmait déjà que l’une des ambitions essentielles d’une Europe organisée était sa « contribution au monde », et soulignait sa fonction fondamentale en matière de préservation de la paix et sa vocation à nouer des relations pacifiques avec les autres acteurs. De premières politiques de coopération et d’aide au développement ont ensuite tissé, dès les années 1960, dans le cadre de la Communauté économique européenne créée en 1957, un riche réseau de relations extérieures avec de nombreux États, d’abord principalement africains, puis plus diversifiés.
Dès la déclaration de Copenhague de 1973 sur l’identité européenne, l’Europe des neuf États membres d’alors articulait plus précisément une vision européenne spécifique de l’ordre international et de la contribution particulière que les Européens entendaient y jouer. Elle actait notamment la nécessité – dans un contexte de concentration de la puissance –, que l’Europe « parle d’une seule voix » et posait les principes fondamentaux sur lesquels devait reposer cette influence internationale à construire : recherche de la coopération et du dialogue entre acteurs internationaux, attachement au développement et à l’action des institutions internationales, du droit, de la justice et du développement.
En établissant les bases institutionnelles d’une politique étrangère et de sécurité commune dans le Traité sur l’Union européenne signé à Maastricht, en février 1992, dans un contexte de transition et d’incertitudes post-guerre froide, les États membres ont réaffirmé et précisé plus avant ces principes et valeurs.
Enfin, des processus comme celui de la stratégie européenne de sécurité (SES) de 2003, la stratégie globale de sécurité de 2016, ou encore la « boussole stratégique » européenne de 2022, ont précisé plus avant et de façon publique les éléments de la « vision européenne du monde » sous-tendant les relations extérieures de l’UE. Il ressort de ces documents, malgré leurs limites conceptuelles et diplomatiques, une posture internationale de l’UE avec des caractéristiques identifiables :
primauté du droit et de la négociation sur le rapport de force et le recours à la violence pour le règlement des différents ;
attachement au multilatéralisme, à la coopération internationale, au droit international et aux institutions internationales ;
reconnaissance du nécessaire usage d’outils militaires dans certaines situations, si possible sous mandat de l’ONU ;
volonté collective d’influer sur l’environnement international, par l’association des outils de soft power (ou puissance civile) et, plus récemment, de hard power.
Ces caractéristiques dessinent une ambition de « volonté d’influence mais un rejet de la puissance » et empruntent très largement à une lecture libérale des relations internationales, plaçant en son centre les principes de coopération et de démocratie et donnant la primauté à la négociation et la résolution pacifique des différends au détriment de la force, qu’elle soit militaire ou argumentaire.
Or, l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et la vision du monde et la pratique diplomatique de la nouvelle administration américaine depuis le début de l’année 2025 prennent à rebours cette vision européenne et risquent, dans certains cas, de la rendre caduque.
L’UE a donc multiplié les annonces, depuis février 2025, en vue de se réarmer et de renforcer son autonomie stratégique vis-à-vis d’une OTAN au sein de laquelle Donald Trump menace régulièrement de limiter drastiquement l’engagement américain. Mais y a-t-il une réelle révolution stratégique collective en marche à Bruxelles ? Ou bien cette « heure de l’Europe », régulièrement annoncée depuis l’implosion de la Fédération yougoslave en 1991, sera-t-elle encore reportée ?
La défense européenne et, plus largement, la construction européenne évoluent au gré des crises.
La crise actuelle n’y fait pas exception, ayant conduit la Commission européenne à annoncer un plan de 800 milliards d’euros (le plan ReArm Europe) afin d’accélérer l’armement de l’UE. Ce plan vient s’ajouter aux nombreux outils, créés depuis 2022, en vue de conduire à une montée en puissance de l’industrie européenne d’armement, dont le Règlement européen visant à renforcer l’industrie européenne de la défense, au moyen d’acquisitions conjointes (EDIRPA), le plan de soutien à la production de munitions en Europe (ASAP), ou encore le plan stratégique EDIS dont l’objectif est de favoriser les acquisitions conjointes en matière d’armement au sein de l’UE.
Ces outils s’ajoutent à l’aide militaire apportée à Kiev à travers la Facilité européenne de paix (6,1 milliards entre 2022 et 2024) et la réflexion lancée par la Commission européenne, en mars 2025, sur la création d’un fonds européen qui permettrait d’envoyer de 20 milliards à 40 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine dans les mois à venir.
De même, certains pays de l’UE font preuve d’un activisme fort visant à promouvoir une réelle défense européenne, à l’instar, entre autres, de la France – qui réinvestit le concept d’autonomie stratégique européenne qu’elle brandit régulièrement depuis plus d’une décennie –, de la Pologne ou plus récemment d’une Allemagne rendue soucieuse par le délitement du lien transatlantique et qui a déclaré, par la voix de son futur chancelier Friedrich Merz, au soir des élections législatives du 23 février 2025, que la défense européenne devait prendre son indépendance.
Pour autant, tous ces outils et ces mouvements politico-diplomatiques ne sauraient à eux seuls constituer une politique, et encore moins une posture stratégique pour l’UE.
Le Livre blanc sur la défense européenne (intitulé Readiness 2030, ou Être prêt pour 2030) présenté par la Commission, le 19 mars 2025, liste certes tous les outils et moyens à utiliser… mais continue de considérer l’OTAN comme la pierre angulaire de la sécurité européenne.
En effet, malgré l’urgence, les 27 semblent bien loin de partager une vision collective harmonisée de la puissance collective européenne. En matière d’armement, par exemple, au-delà des milliards annoncés par la Commission, les États ne sont pas parvenus à s’accorder sur la définition de critères d’achat de matériel militaire qui consacreraient enfin une nécessaire préférence européenne. Si la France plaide en ce sens, ses partenaires, fortement dépendants du matériel militaire non européen, ne partagent pas (ou pas encore) cette vision.
De même, les sommets entre pays européens se multiplient, tantôt à Paris, tantôt à Londres, mais toujours en dehors du cadre de l’UE, ce qui établit, de fait, une diplomatie de club qui ne permet guère d’avancée européenne collective en matière de réflexion sur la puissance de l’UE dans le monde.
Même si, avec l’annonce du plan ReArm Europe et d’un futur livre blanc de la défense européenne pour mai 2025, l’UE semble se mettre plus que jamais en ordre de marche pour se doter d’une défense substantielle, cela ne fait pas encore d’elle une puissance globale reconnue par les autres puissances internationales, comme le démontrent les négociations bilatérales entre Washington et Moscou autour de la question d’un cessez-le-feu en Ukraine, et la délocalisation à Riyad (Arabie saoudite) des discussions sur le sujet, en parallèle des multiples réunions organisées par les chefs d’État et de gouvernement français et britannique.
Car la puissance dépend aussi de la perception que se font les autres acteurs, et en la matière, si l’UE semble attirer les citoyens canadiens ces dernières semaines, elle est loin de convaincre l’ensemble des puissances internationales telles que les États-Unis, la Russie ou encore l’Inde et la Chine. Dans un monde où la politique de puissance a fait son grand retour ces dernières années et où les pays les plus puissants privilégient les négociations bilatérales au détriment du multilatéralisme, il est grand temps que les États européens se rendent compte que l’UE n’est pas une voie possible pour exister sur la scène internationale, mais la seule s’ils espèrent continuer à défendre les valeurs sur lesquelles le projet européen s’est construit : paix et dialogue diplomatique, plutôt que force et raison du plus fort.
Delphine Deschaux-Dutard a reçu des financements de l'ANR.
Bastien Nivet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.03.2025 à 16:47
Samim Akgönül, Université de Strasbourg
Pour mieux comprendre ce qui se joue actuellement en Turquie, où des manifestations massives ont lieu sans discontinuer depuis l’arrestation, le 19 mars, du maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, il convient de s’intéresser à des mots turcs – sans véritable traduction française – qui ont fait leur apparition, ou leur réapparition, dans l’espace public et qui traduisent la réécriture des règles politiques à laquelle se livre actuellement le pouvoir du président Recep Tayyip Erdogan.
Arrêté le 19 mars, avec plusieurs dizaines de ses collaborateurs, d’élus et de membres du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste), pour des accusations de « corruption », de « terrorisme » et d’« aide au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) », le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, 53 ans, élu en 2019 et réélu en 2024, a été démis de ses mandats et incarcéré le 23 mars.
Le pouvoir a également entrepris de remettre en cause ses acquis académiques, car, selon la Constitution, le président de la République doit être diplômé d’une université. Or, le diplôme universitaire d’Imamoglu, obtenu il y a 32 ans à l’Université d’Istanbul, vient d’être annulé sous la pression du pouvoir. Ironiquement, Recep Tayyip Erdogan est lui-même soupçonné de ne pas avoir réellement obtenu le diplôme universitaire dont il se prévaut, et ne peut présenter aucune preuve de fréquentation universitaire (photos, témoignages, etc.), même si l’université dont il prétend être diplômé assure qu’il y était bien étudiant.
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Cette brutale mise à l’écart d’un personnage politique incontournable en Turquie, séduisant tant l’électorat séculier que les milieux conservateurs, et qui était pressenti pour être le candidat de l’opposition face à Erdogan à la présidentielle de 2028, a immédiatement suscité une vaste réaction. Depuis une semaine, le pays est balayé par une vague d’immenses manifestations réunissant des centaines de milliers de personnes exprimant leur solidarité avec l’édile emprisonné. On y retrouve des jeunes comme des universitaires, en passant par des citoyens issus de villes traditionnellement fidèles à l’AKP. Tandis que les médias classiques restent étrangement silencieux et que X a déjà bloqué, à la demande d’Ankara, de nombreux comptes d’opposition, les chiffres avancés par le secrétaire général du CHP évoquent un million de manifestants.
Dans ce contexte explosif, il est utile de s’arrêter sur certains termes spécifiques, très présents dans le débat public turc actuel, qui reflètent finement la situation actuelle d’un pays en ébullition.
Premier terme : Gizli tanık, en français « témoin secret ». En Turquie, le recours aux « témoins secrets » a été légalisé par la loi n° 5726 sur la protection des témoins, adoptée le 27 décembre 2007 et publiée au Journal officiel le 5 janvier 2008, à une époque où le mouvement güleniste dominait l’appareil judiciaire en accord avec l’AKP au pouvoir.
Ce système de Gizli tanık empêche l’interrogatoire contradictoire des témoins et facilite le placement en détention provisoire, puis la condamnation, de tout suspect dans les affaires politiques : il suffit qu’un témoin secret dépose contre eux.
Cette pratique a été introduite pour la première fois en 2007 dans les procès Ergenekon. Par la suite, elle a été employée contre les Kurdes dans les procès de l’Union des communautés du Kurdistan (KCK), en 2009. Elle continue d’être utilisée dans diverses affaires judiciaires aujourd’hui. C’est ce « témoin secret » qui a été utilisé par le pouvoir pour porter à l’encontre d’Imamoglu des accusations de corruption et de terrorisme.
Notre deuxième terme, kayyum, renvoie à la figure cruciale du « tuteur ». En Turquie, il désigne une personne nommée par un tribunal ou par une autorité civile pour gérer un bien, notamment immobilier, ou une institution. Cette mesure intervient lorsque le dirigeant d’une institution est dans l’incapacité d’exercer ses fonctions ou qu’il est démis de ses fonctions pour des raisons définies par la loi.
L’application de la nomination de kayyum aux municipalités en Turquie a été légalisée par le décret-loi n° 674, publié le 1er septembre 2016, durant l’état d’urgence instauré après la tentative de putsch du 15 juillet 2016. Ce décret a conféré au ministère de l’intérieur le pouvoir de destituer les maires accusés d’être liés à des organisations terroristes et de nommer des administrateurs à leur place.
À la suite de l’adoption de cette réglementation, de nombreuses municipalités, en particulier celles dirigées par le parti pro-kurde HDP, ont été placées sous tutelle administrative. Depuis 2016, au total 160 nominations de kayyum ont été effectuées.
Parmi les griefs retenus contre Imamoglu figure l’existence d’un accord électoral, baptisé « Pacte urbain », conclu avec le HDP avant les élections municipales de 2024. Paradoxalement, cette accusation survient alors même que le pouvoir mène en coulisses des négociations avec Abdullah Öcalan, leader historique du PKK, dans l’optique d’un désarmement du mouvement kurde.
Le 23 mars 2025, à l’aube, le juge a ordonné la mise en détention provisoire d’Ekrem Imamoglu sous le chef d’accusation de « corruption », tandis que l’accusation de « terrorisme », la seule permettant la nomination d’un kayyum à Istanbul, restait en discussion.
Notre troisième terme est Gezi, qui veut littéralement dire « promenade ». Il désigne un parc situé en plein cœur d’Istanbul, adjacent à la place Taksim, un haut lieu de la mobilisation politique.
Le « mouvement de Gezi » fait référence à une vague de contestation qui a éclaté en Turquie en mai 2013 à la suite d’un projet de réaménagement urbain menaçant ce parc, l’un des rares espaces verts du centre d’Istanbul. Initialement portée par des écologistes, la mobilisation s’est rapidement transformée en un vaste mouvement de protestation contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, accusé d’autoritarisme et d’ingérence croissante dans la vie publique, la volonté de raser le parc étant assimilée à un souhait d’ôter à l’opposition un lieu de rassemblement traditionnel.
La protestation avait alors été violemment réprimée par les forces de l’ordre, et Gezi est devenu un symbole de la résistance démocratique en Turquie, marquant une fracture durable entre le pouvoir et une partie de la société civile.
Les protestations actuelles rappellent ce mouvement par certains aspects, mais cette fois, la motivation est strictement politique. L’objectif est de dénoncer par-dessus tout, la manipulation des règles démocratiques par le pouvoir.
La participation ou non des milieux kurdes à ces événements n’est pas anodine. Alors qu’en 2013, les Kurdes ne s’étaient mobilisés que de manière individuelle, dans un contexte de processus de paix avec l’AKP, aujourd’hui, le parti pro-kurde DEM (qui a remplacé le HDP en 2023), pourrait officiellement apporter son soutien aux rassemblements pro-Imamoglu. Alors que son ancien chef Selahattin Demirtas, derrière les barreaux depuis 2016, a été condamné l’année dernière à 42 ans d’emprisonnement et qu’Öcalan lui-même a récemment appelé à l’auto-dissolution du PKK, la position du DEM est scrutée de près.
Si les Kurdes, de manière organisée, se joignent aux protestations en faveur d’Ekrem Imamoglu, le nouveau mouvement a une chance d’aboutir. En revanche, si, comme lors de Gezi, les organisations politiques kurdes, au premier rang desquelles le DEM et le PKK, se montrent réticentes afin de ne pas entraver le processus de paix en cours avec Ankara, alors les jeunes désorganisés se retrouveront, une fois encore, démunis face aux gaz lacrymogènes. Bien entendu, c’est au CHP qu’il appartient de prendre la tête du mouvement. Mais l’expérience militante du mouvement kurde dépasse largement celle des jeunes des classes moyennes qui soutiennent le CHP ; trop individualistes, insuffisamment engagés, ces citoyens ont beaucoup à apprendre, en matière de mobilisation, des Kurdes qui, eux, luttent depuis des décennies.
Traduction : « Refuser la défaite, modifier les règles en cours de partie et user de mauvaise foi pour consolider le pouvoir. » En clair, c’est le mauvais perdant qui n’accepte pas la défaite avant même d’avoir été défait ! Ce terme est largement employé par les manifestants pour désigner le comportement de l’AKP – un comportement qui rappelle celui de ce même parti, il y a presque dix ans.
Après les élections législatives de juin 2015 en Turquie, l’AKP avait perdu sa majorité absolue, mais des violences provoquées à la fois par le PKK et les forces militaires, notamment liées à la question kurde, avaient perturbé le processus politique. Cette situation avait créé un climat d’insécurité et d’instabilité, ce qui avait conduit à des élections anticipées en novembre 2015 ; celles-ci allaient permettre à l’AKP de regagner une majorité absolue, renforçant ainsi la position de Recep Tayyip Erdogan.
Aujourd’hui, cette tactique peut être appliquée de nouveau pour écarter un opposant potentiel avant les prochaines échéances électorales. Un élément nouveau s’ajoute à ce tableau complexe : la solidarité avec Imamoglu affichée par de nombreux maires occidentaux, qui dénoncent publiquement l’atteinte aux principes démocratiques et au respect de l’État de droit en Turquie.
Toutefois, ce soutien ne pourrait-il pas être manipulé par le pouvoir turc à des fins de propagande ? Dans un climat où chaque geste de soutien international est scruté, force est de constater que cette solidarité pourrait être détournée afin de renforcer l’image d’un pays isolé ou pour détourner l’attention des véritables enjeux internes.
En définitive, la situation en Turquie demeure extrêmement fragile. À Istanbul, une métropole de plus de 15 millions d’habitants, le pari de neutraliser un opposant politique de ce calibre comporte des risques considérables, surtout dans un contexte où la jeunesse et les universitaires se mobilisent avec vigueur.
Marquée par des renversements imprévisibles, la trajectoire turque laisse entrevoir l’éventualité que la résistance populaire finira par contraindre le pouvoir à reculer, permettant ainsi à Imamoglu de conserver, au-delà des geôles actuelles, un avenir politique prometteur. Mais, nous avions dit la même chose pour Selahattin Demitas, pourtant en prison depuis près de… dix ans.
Samim Akgönül ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.03.2025 à 16:43
Gwendal Piégais, Post-doctorant en histoire contemporaine, University College Dublin
L’administration Trump exerce un brutal chantage à la paix sur le président Zelensky : un cessez-le-feu contre des terres rares voire des centrales nucléaires. Pour choquant que nous apparaisse ce troc, il n’a malheureusement rien d’inédit dans l’histoire de l’Ukraine. Il y a plus de cent ans, les riches ressources du pays étaient déjà au cœur de nombreux marchandages entre la jeune République populaire ukrainienne et les puissances occidentales – au premier rang desquelles la France.
Née en novembre 1917 sur les décombres d’un Empire russe ravagé par la Grande Guerre puis par la révolution, la jeune République populaire ukrainienne tente par tous les moyens d’obtenir des soutiens extérieurs dans sa lutte pour sa souveraineté. Elle signe en 1918, à Brest-Litovsk, une paix séparée avec les puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman, Bulgarie). Surnommé « Paix du pain », ce traité reconnaît l’indépendance et la souveraineté de l’Ukraine en échange du versement à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie d’un million de tonnes de céréales. Déjà, les ressources naturelles ukrainiennes étaient l’objet d’un marchandage.
Malgré l’armistice de Rethondes, qui rend caduc ce traité, cet épisode n’en reste pas moins représentatif du rapport des puissances européennes à l’Ukraine au moment de sa première indépendance. Cette perception de ce pays comme un grenier à blé ou comme une immense mine à exploiter, les dirigeants de la République populaire ukrainienne tentent justement d’en tirer profit.
Ils sont bien conscients qu’il faut que l’Ukraine surgisse – a minima mentalement – sur une carte de l’Europe orientale où la Russie, en tant qu’ancienne alliée et partenaire privilégiée de la France et de la Grande-Bretagne, occupe tout l’espace. Rappelons qu’à la conférence de Versailles, le premier ministre britannique Lloyd George s’était tourné vers un de ses collaborateurs pour demander qui donc était ce « général Kharkov », ignorant qu’on évoquait là une ville en Ukraine.
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Mais les territoires ukrainiens occupaient une place de choix dans la géographie économique des entrepreneurs et politiciens français rêvant de sucre, charbon, et blé en abondance, à une époque où les craintes de pénurie et de tensions économiques sont grandes. C’est donc par l’économie et l’industrie que les diplomates ukrainiens tentent de défendre la cause de l’Ukraine.
Après le retrait des Allemands et des Austro-Hongrois de la scène ukrainienne, l’Armée rouge progresse vers les rivages de la mer Noire. C’est alors que le directoire ukrainien – avec à sa tête Volodymyr Vynnytchenko, puis Symon Petlioura – prend langue avec la coalition menée par la France, qui a débarqué en décembre 1918 à Odessa et en Crimée pour soutenir les forces antibolchéviques. Les diplomates ukrainiens arrivent à Paris pour présenter leurs revendications à la Conférence de la paix, mais également à Istanbul ou à Athènes pour défendre leur cause auprès des Alliés.
Les richesses ukrainiennes sont longuement décrites dans de nombreuses brochures, comme dans ce mémoire transmis au Quai d’Orsay en août 1919, intitulé « Relations économiques entre l’Ukraine et la France » par Woldemar Timochenko. Membre de l’Institut économique de l’Académie des sciences d’Ukraine, il tente de démontrer qu’une bonne part des intérêts économiques français dans l’Empire russe sont en fait positionnés dans les industries métallurgiques et minières ukrainiennes.
Conscient de l’importance des emprunts russes pour l’épargnant français, Timochenko propose de surcroît que l’Ukraine endosse cette dette, au moment où Lénine la répudie. Un règlement de ces créances imposerait à l’Ukraine de verser chaque année une centaine de millions de francs, ce que l’académicien estime possible « en augmentant ses exportations en France ». Timochenko pense ainsi attirer le soutien de la France afin de la lier au destin de l’Ukraine.
Cette entreprise de sensibilisation à la cause ukrainienne, et à l’intérêt que Paris pourrait retirer de son soutien, n’est pas l’apanage de quelques intellectuels ou diplomates. Alors que les forces ukrainiennes affrontent l’Armée rouge, des coopératives et entreprises installées en Ukraine prennent contact avec le ministère français des affaires étrangères pour proposer à la France des « marchandises et des matières premières des régions ukrainiennes ».
L’objectif est d’ouvrir au gouvernement ukrainien une ligne de crédit pour puiser dans les stocks de l’armée française en cours de liquidation afin d’équiper l’armée ukrainienne « en vue d’une lutte efficace contre le bolchevisme. »
Ces démarches ne sont pas sans effet à Paris, puisque le ministère de l’agriculture et du ravitaillement fait savoir au Quai d’Orsay, en septembre 1919, qu’il « attacherait un très grand prix » à recevoir des denrées alimentaires ukrainiennes. L’Ukraine trouve à Paris des interlocuteurs certes favorables, mais sans doute pas aussi pressés qu’elle le souhaiterait.
Car, en Ukraine, les armées de Petlioura affrontent les bolcheviks autant que les armées blanches, mais sont surtout terrassées par le typhus. Lorsque le directoire propose des tonnes de « sucre ou de graines de betteraves » à la France, c’est pour arracher à Paris des « marchandises de première nécessité » telles des chaussures, des vêtements, des médicaments, des pansements.
La République populaire ukrainienne n’obtint jamais de la France le soutien escompté, Paris misant dans la région à la fois sur le nouvel État polonais et sur l’Armée des volontaires commandée par le général Denikine, puis par le général Wrangel. Après la défaite définitive des forces antibolcheviques en Crimée en 1920, c’est une Ukraine soviétique et une Pologne ressuscitée qui finissent par prendre le contrôle des territoires revendiqués par la République populaire ukrainienne.
La France adopta également une approche transactionnelle dans son soutien aux forces de Denikine qui combattait pour le rétablissement d’une Russie unie, intégrant l’Ukraine. Là encore, le soutien français n’était pas gratuit. Ainsi, plusieurs accords avec Denikine, puis avec Wrangel, prévoyaient que la France offre un soutien matériel accru à l’Armée des volontaires, en échange d’accords commerciaux en faveur de Paris, avec des contreparties industrielles à saisir en Ukraine.
Même dans leurs rapports avec l’ancien allié russe, les diplomates et militaires français restaient pétris d’une vision impériale et, pour certains d’entre eux, coloniale. Le personnel français en contact avec les Ukrainiens comme avec les Russes avait souvent eu, en effet, une expérience antérieure aux colonies.
Alors en mission auprès du général Wrangel, à l’été 1920, le général Mangin – célèbre en France pour sa promotion de la Force noire – ne manque pas de décrire l’Ukraine en des termes qu’il aurait pu employer pour une colonie française. Il vante ainsi tout l’intérêt qu’il y a, pour la France, à saisir « les richesses minérales de ses tréfonds. […] », à exploiter ce pays « très riche mais [qui] attend encore son heure de développement. » Pour bien des diplomates, politiciens et militaires occidentaux de l’époque, l’Ukraine n’attendait pas son État national, mais son digne exploitant.
Gwendal Piégais a reçu des financements du European Research Council.
25.03.2025 à 16:40
Radovan Gura, Maître de conférences en sciences politiques, Univerzita Mateja Bela, Banská Bystrica
Gilles Rouet, Professeur des universités, Directeur, Institut Supérieur de Management – IAE de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
La Slovaquie est traversée par une crise sociale et politique majeure. Pour protester contre le gouvernement, et plus particulièrement contre le premier ministre, Robert Fico, la société civile se mobilise : manifestations massives, multiplication des pétitions… autant de moyens d’action pour dénoncer les dérives autoritaires de Fico et appeler à sa démission.
Alors que la société slovaque apparaît aujourd’hui profondément divisée, la scène politique du pays se caractérise par une instabilité croissante et une montée en puissance des discours populistes. Plusieurs événements successifs ont attisé les mécontentements et les protestations qui se focalisent désormais sur la personnalité du premier ministre, Robert Fico.
Les élections législatives d’octobre 2023 ont vu s’affronter deux visions radicalement opposées de la politique slovaque : d’un côté, des partis progressistes qui prônent une plus grande intégration européenne et des réformes en profondeur ; de l’autre, des formations populistes et eurosceptiques qui développent un discours nationaliste et identitaire, critique envers l’UE et l’OTAN, et très compréhensif à l’égard de la Russie de Vladimir Poutine. Au premier rang de celles-ci, on retrouve le SMER-SD, le parti social-démocrate et populiste de Robert Fico, qui avait déjà exercé la fonction de premier ministre de 2006 à 2010, puis de 2012 à 2018. En capitalisant sur le mécontentement d’une partie de l’électorat, le SMER-SD a réussi à mobiliser un large soutien, notamment dans les régions les plus défavorisées du pays, et à porter une nouvelle fois son leader à la tête du gouvernement.
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En 2024, l’élection présidentielle, qui s’est soldée par la victoire de Peter Pellegrini, un allié de Robert Fico (le rôle du président est moins important, en matière de pouvoir exécutif, que celui du premier ministre), puis les élections européennes, où le SMER-SD a été légèrement devancé par le parti libéral et pro-UE Slovaquie progressiste, ont encore accentué les divisions. Celles-ci avaient été exacerbées, entre les deux scrutins, par l’attentat qui a failli coûter la vie à Robert Fico, le 15 mai 2024. Les discours de haine et les attaques personnelles se sont ensuite multipliés.
Le pouvoir est actuellement exercé par une coalition gouvernementale très fragile, regroupant des partis aux idéologies parfois divergentes, alors que la Slovaquie doit concilier ses intérêts nationaux avec les exigences de l’Union européenne. S’y ajoute la corruption, un problème endémique qui continue d’éroder la confiance des citoyens dans les institutions et freine le développement du pays.
Lors de ces différentes élections, le SMER-SD a surtout bénéficié du soutien des habitants des zones rurales et des personnes âgées. Ces dernières ont été séduites par son discours populiste sur la protection sociale, le rejet des élites, la critique de l’immigration et la priorité donnée à « la paix aux frontières slovaques » (entendre : le refus d’un alignement sur l’appui de la plupart des pays de l’UE à l’Ukraine en guerre), discours largement relayé par les médias progouvernementaux et sur les réseaux sociaux, y compris par l’usage de fake news.
Face à la montée du populisme et à l’inquiétude liée à la fragmentation de la population, une partie de la société civile slovaque se mobilise depuis les dernières élections législatives pour défendre les valeurs démocratiques et les droits humains, en particulier la protection contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle.
Des manifestations et des actions citoyennes sont régulièrement organisées pour exprimer le mécontentement de la population et demander des changements. Des dizaines de milliers de personnes se rassemblent chaque semaine, surtout à Bratislava et à Kosice, la deuxième ville du pays. D’abord réunies pour protester contre la suppression du bureau du procureur spécial en charge de la lutte anticorruption, elles ont ensuite dénoncé les attaques du pouvoir contre les médias indépendants et l’alignement de Fico sur Vladimir Poutine dans le dossier ukrainien, avant d’exprimer leur opposition radicale à Robert Fico et à son gouvernement au sens large.
Dans le même temps, de nombreuses initiatives ont été prises pour promouvoir la démocratie, les droits humains et les valeurs européennes. À travers l’organisation de campagnes de sensibilisation et de débats publics, les ONG, mouvements citoyens et médias indépendants jouent actuellement un rôle essentiel dans l’information des citoyens. Le conflit qui a opposé une partie de la société civile au ministère de la culture sur des questions liées à la liberté d’expression et à la protection du patrimoine culturel a mis en évidence les tensions entre les défenseurs des valeurs démocratiques et un gouvernement accusé de vouloir restreindre les libertés individuelles.
En décembre, l’apparition de Robert Fico à la télévision russe et la confirmation de sa présence aux commémorations du Jour de la victoire du mois de mai 2025 à Moscou ont suscité des réactions importantes. Les partis d’opposition appellent à manifester partout en Slovaquie. Malgré le froid hivernal, les manifestations rassemblent plus de 60 000 manifestants à Bratislava et des dizaines de milliers dans les autres villes.
Une autre forme de protestation a pris une ampleur inédite en Slovaquie : pétitions et lettres ouvertes se sont multipliées, s’adressant au gouvernement slovaque et s’attaquant à la personnalité même de Robert Fico.
Magda Vasaryova, ancienne secrétaire d’État aux affaires étrangères et ambassadrice en République tchèque, dénonce ainsi, dans une pétition publiée début novembre 2024, les agissements du premier ministre :
« Nous protestons contre ses démarches volontaristes qui depuis longtemps discréditent la République slovaque auprès des alliés et des États coopérants […]. Aucun pouvoir obtenu lors d’élections libres ne peut être transformé en une tentative de gouverner à vie au mépris des règles d’un État démocratique. »
Une deuxième pétition est initiée par des psychiatres et psychologues qui s’alarment du comportement du premier ministre, « caractérisé par un style de plus en plus autoritaire, la manipulation des faits, le mensonge, la diffamation » :
« Votre comportement politique et vos positions proclamées polarisent la société et […] génèrent frustration et mécontentement. Il semble que l’agressivité et l’explosivité émotionnelle dans vos apparitions publiques soient devenues plus prononcées après la tentative d’assassinat dont vous avez été victime. […] Nous espérons que vous développerez votre capacité d’introspection et que vous aurez la possibilité de corriger votre comportement politique, y compris d’envisager de quitter la haute politique. »
D’autres pétitions et lettres ouvertes réunissent des milliers de signataires – universitaires, entrepreneurs, investisseurs, membres d’associations. Elles traduisent leur indignation vis-à-vis de la gestion des affaires publiques et de la politique étrangère et leur inquiétude face aux attaques verbales contre les ONG et les associations citoyennes qui « rappellent les anciens régimes totalitaires (fascistes et communistes), qui ont suivi des étapes similaires pour établir un ordre politique non démocratique ».
En réaction, les soutiens du gouvernement s’emparent eux aussi de ce nouveau moyen de mobilisation. Ils diffusent leurs propres pétitions, comme celle du 27 janvier 2025, qui dénonce les ONG financées par des « forces étrangères », accusées de remettre en cause la « souveraineté nationale », la « démocratie » et la « stabilité politique » – les manifestations étant, selon eux, organisées « sous l’influence de forces étrangères ».
En janvier 2025, la Slovaquie a été la cible d’une série de cyberattaques de grande ampleur. Des infrastructures critiques comme les services du cadastre ou la Compagnie générale d’assurance maladie ont été touchés, à différents degrés de gravité.
Robert Fico y a vu un complot visant à aggraver les tensions et à déstabiliser la République slovaque. Il a dénoncé une tentative de coup d’État grâce à un plan d’occupation de bâtiments gouvernementaux, de blocage des routes et d’organisation de grèves nationales. Pour lui, les responsables de ces cyberattaques ne sont autres que les représentants de l’opposition, d’ONG financées par l’étranger, d’une grande partie des médias antigouvernementaux slovaques et d’agents étrangers – ceux-là mêmes qui participeraient aux désordres en Géorgie ou qui auraient provoqué le soulèvement populaire en Ukraine en 2014.
En outre, le gouvernement slovaque continue de s’isoler sur la scène européenne, notamment en raison de ses prises de position vis-à-vis de l’Ukraine ou de l’État de droit. Les tensions peuvent encore s’aggraver si le gouvernement persiste dans ses réformes autoritaires et/ou si l’économie continue de stagner. L’UE peut aussi décider d’intensifier sa pression sur le gouvernement et de lancer des procédures contre Bratislava pour atteinte à l’État de droit. Et sans changement de ligne de la part du pouvoir, la mobilisation citoyenne se poursuivra.
La crise politique et sociale actuelle est telle qu’elle pousse une partie du corps social à se mobiliser selon des modalités anciennes (les manifestations) et plus récentes (les pétitions en ligne). À travers ces mobilisations, la société civile s’attaque non seulement à une ligne idéologique contestée, mais aussi à la personnalité et au comportement d’un seul homme, le premier ministre. Sa démission, attendue comme en 2018 – elle était alors intervenue après le scandale national provoqué par l’assassinat par balles d’un journaliste qui enquêtait sur la corruption du pouvoir, ainsi que de sa fiancée – ne suffirait toutefois pas à résoudre tous les problèmes…
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
24.03.2025 à 16:23
Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES - UCLy (Lyon Catholic University)
La France est une puissance militaire crédible et reconnue. Mais son armée ne pourrait pas résister longtemps à un conflit de haute intensité. Dans le contexte actuel – retour de la guerre en Europe, affaiblissement de l’OTAN, imprévisibilité de l’administration Trump –, Paris a décidé d’accroître significativement ses dépenses de défense.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, nous a rappelé que la paix n’est pas une situation normale, même après tant de décennies de paix sur le continent. Par ailleurs, le retour à la Maison Blanche de Donald Trump en janvier 2025 apparaît comme le possible début d’un renversement d’alliances : d’alliés ancrés dans l’OTAN, les États-Unis semblent s’être rétrogradés au statut de simple partenaire de l’Europe. A minima, la posture de Trump réduit de facto le caractère dissuasif de l’OTAN, la Russie n’étant plus persuadée que Washington, protecteur de l’Europe depuis 1945 soit prêt, le cas échéant, à s’engager militairement pour la défense du Vieux Continent.
Dans ce contexte, la défense française ne peut plus demeurer immobile et l’exécutif français doit pleinement prendre en compte la nouvelle situation géopolitique et la nouvelle donne opérationnelle (guerre de haute intensité sur le territoire européen) sur un plan national, mais également sur un plan européen. Entre atouts évidents mais aussi lacunes structurelles et nécessité d’une plus grande autonomie face à l’affaiblissement de l’OTAN, où en est réellement notre appareil militaire ?
La France reste une puissance militaire reconnue en Europe, avec une armée dotée d’un large spectre de capacités.
Contrairement à certains pays qui ont fait le choix de spécialiser leurs forces, la France conserve un modèle d’armée complet, comprenant une force nucléaire avec une capacité de dissuasion stratégique océanique (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins), aérienne et aéronavale ; une armée de terre expérimentée, capable d’opérer en milieux complexes et maîtrisant la coopération interarmes (infanterie, blindée, artillerie) et interarmées (notamment entre l’armée de terre et l’aviation) ; une marine puissante, avec un porte-avions (le Charles-de-Gaulle) ; une flotte de sous-marins d’attaque et des frégates modernes ; et une force aérienne réactive, capable d’opérer rapidement grâce aux Rafale, aux drones et à une logistique de projection éprouvée.
Enfin, l’armée française est la seule armée en Europe à disposer d’une expérience opérationnelle quasi continue. Ces trente dernières années, l’engagement de la France en Bosnie, au Kosovo, dans le cadre des opérations au Sahel (Barkhane), ou encore en Syrie, a permis de roder les unités aux opérations extérieures (OPEX). Ce vécu leur donne une incomparable capacité d’adaptation face à des environnements hostiles.
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Pour autant, au regard de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, et face au spectre de nouvelles attaques que le régime de Moscou pourrait lancer une fois son appareil militaire reconstitué dans les années à venir, les capacités de l’armée française demeurent insuffisantes.
En réponse aux nouvelles menaces, la France a adopté, le 13 juillet 2023, une loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 qui prévoit un budget de 413 milliards d’euros sur sept ans. Il s’agit d’un effort notable visant à moderniser les forces armées françaises et à garantir leur résilience face aux conflits de haute intensité.
Cette LPM est l’expression d’une augmentation significative des dépenses militaires : elle annonce une hausse progressive du budget annuel de la défense, qui atteindra 69 milliards d’euros en 2030, contre environ 44 milliards d’euros en 2022. L’objectif est de renforcer trois axes majeurs.
Premièrement, la guerre en Ukraine a fait apparaître une évidence : la France ne dispose pas de stocks de munitions suffisants pour tenir une confrontation de haute intensité au-delà de quelques jours. La LPM prévoit donc une augmentation des stocks de munitions conventionnelles, incluant les obus de 155 mm. La modernisation de l’artillerie se poursuit avec l’achat de nouveaux canons Caesar qui sont, par ailleurs, un véritable succès à l’exportation, compte tenu de leur précision extraordinaire, largement médiatisée depuis 2022. Les capacités de guerre électronique incluant des outils de brouillage seront elles aussi renforcées pour contrer les nouvelles menaces.
Deuxièmement, la LPM prévoit également une augmentation de la disponibilité des équipements, des infrastructures et de l’entraînement des forces. Cela inclut le maintien des chars Leclerc modernisés et une amélioration de l’entraînement des troupes, avec un accroissement des exercices interarmées et interalliés.
L’innovation technologique et la modernisation de la dissuasion sont également un pan important de la dernière LPM. Cette dernière prévoit le développement, conjointement avec l’Allemagne du Système de combat aérien du futur (Scaf) – un système d’armes aériennes interconnectées pour remplacer le Rafale –, ainsi que le renforcement, dont le caractère indispensable est devenu évident avec la guerre en Ukraine, de la flotte de drones de combat et de surveillance, qui intégrera des systèmes autonomes avancés.
En outre, le programme de sous-marins nucléaires de nouvelle génération se poursuit, de même que le développement du nouveau missile intercontinental M51.3, garantissant la crédibilité de la dissuasion française.
La montée en puissance de l’armée française est réelle, mais plus qualitative que quantitative. L’augmentation du volume d’unités, de chars et d’avions de combat n’est pas encore à l’ordre du jour, alors que les armées polonaise et allemande, elles, se sont clairement donné cet objectif.
En outre, plusieurs défis majeurs demeurent. Même en cas de volonté de montée en capacités, ce que le président Macron a laissé sous-entendre quand il a récemment évoqué une augmentation significative de notre part du PIB consacrée à la défense, la capacité industrielle à répondre aux besoins pose question.
Notre outil industriel doit être adapté pour produire plus d’armes et de munitions : plusieurs années seront nécessaires pour augmenter notre capacité de manière substantielle. En outre, la France n’est pas souveraine en matière de composants critiques (technologies numériques et semi-conducteurs). Autre fragilité industrielle : les divergences entre États membres au sujet de projets communs comme le Scaf et le char du futur franco-allemand MGCS, ce qui ralentit leur mise en œuvre. En effet, les industriels rencontrent des difficultés à converger sur un schéma d’allocation des briques du projet selon une logique de répartition par nationalités.
Historiquement, la France a toujours défendu une position de relative indépendance vis-à-vis de l’OTAN. Mais avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la question de la crédibilité de l’OTAN devient encore plus pressante.
Le président américain a déjà déclaré que les États-Unis ne garantiraient plus automatiquement la défense des pays européens en cas d’agression et laissé entendre que ces derniers devaient assumer seuls leur défense, sous peine de ne plus bénéficier du parapluie militaire américain, les exhortant à consacrer plus de 5 % de leur PIB à la défense. Un niveau qu’aucun pays, y compris la Pologne et les États-Unis eux-mêmes, n’est parvenu à atteindre.
Parallèlement, l’attitude conciliante de Donald Trump vis-à-vis de Vladimir Poutine inquiète particulièrement les États d’Europe centrale et orientale, qui comptaient jusqu’ici sur l’OTAN pour leur protection.
La France et l’Europe peuvent-elles se défendre seules ?
La seule modernisation et la montée capacitaire de quelques armées européennes (française, allemande, polonaise…) en ordre dispersé ne peut suffire. Face à cette situation, une montée en puissance de la coopération militaire européenne devient impérative.
Dans cette optique, plusieurs axes de renforcement sont envisagés. Il apparaît nécessaire d’accélérer l’intégration des armées européennes en renforçant les coopérations bilatérales et en multipliant les exercices communs ; et de développer des fonds de défense mutualisés, pour permettre aux États européens d’investir ensemble dans des équipements stratégiques, comme l’a proposé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.
Ces politiques seraient de nature à établir une politique d’armement plus intégrée afin d’éviter la dispersion des programmes militaires et de garantir une meilleure interopérabilité des forces. La France, par son poids militaire, doit jouer un rôle central dans cette vision, mais elle ne pourra porter seule l’autonomie stratégique européenne. Des partenaires comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne devront également prendre leurs responsabilités pour bâtir une défense commune efficace.
Il reste que face à ce besoin d’autonomie stratégique, des interrogations demeurent : certains pays ne seront-ils pas tentés d’amadouer Donald Trump en lui promettant d’acheter davantage de matériels américains ?
De nombreux pays européens sont déjà dépendants des États-Unis en matière d’armement, en termes d’achat de matériel, d’utilisation et de maintenance. Cette dépendance va durer. Néanmoins, pour les achats futurs, ces pays devront s’interroger sur la viabilité d’une telle dépendance.
Une bonne nouvelle dans toute cette incertitude : le futur chancelier allemand Friedrich Merz semble se rapprocher des positions du président Macron en faveur d’une souveraineté européenne en matière de défense.
La France reste une puissance militaire crédible, avec des forces bien entraînées et un appareil technologique avancé. Mais l’armée française serait incapable de résister plus de quelques jours à un conflit de haute intensité. Avec une OTAN affaiblie et une politique américaine pour le moins agressive vis-à-vis du Vieux Continent, la France et l’Europe doivent impérativement renforcer leurs capacités militaires propres, autant sur le plan qualitatif que quantitatif. L’augmentation du budget de la défense, que l’on peut constater dans plusieurs pays européens, est un bon signe de la prise de conscience nécessaire à une telle évolution. Cependant, il sera nécessaire d’aller plus loin pour garantir une autonomie stratégique réelle, quand bien même des choix budgétaires douloureux devront être opérés.
L’armée française est-elle prête ? Elle l’est pour des engagements limités et rapides, mais elle doit accélérer sa transformation, en concertation étroite avec ses partenaires européens, pour garantir sa souveraineté en cas de conflit majeur.
La proposition du ministre français de la défense de porter à terme le budget de la défense à 100 milliards d’euros par an est un signal fort.
Laurent Vilaine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2025 à 16:16
Prof. Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)
Contrecoup de la dégradation des relations entre la France et ces trois États, dirigés par des militaires arrivés au pouvoir au cours de ces dernières années grâce à des putschs, le Mali, le Niger et le Burkina Faso sortent de l’Organisation internationale de la Francophonie. Un coup d’éclat d’autant plus marquant que tous trois en ont été des acteurs majeurs au cours de sa longue histoire.
À quelques heures de la célébration annuelle de la Journée internationale de la Francophonie, trois États africains du Sahel (le Niger, le Burkina Faso et le Mali) se retirent presque simultanément de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Le retrait de ces trois États, tous membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), semble s’inscrire dans la continuité de la dégradation des relations entre ces pays et la France, depuis la prise de pouvoir par les militaires, successivement au Mali en 2020, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en 2023.
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Si, dans sa lettre adressée aux ambassadeurs de son pays, le 17 mars dernier, le secrétaire général du ministère nigérien des affaires étrangères indique sobrement que « le gouvernement nigérien a décidé souverainement du retrait du Niger de l’Organisation internationale de la Francophonie », ce à quoi la porte-parole de la Francophonie a réagi en estimant que l’Organisation était le « dommage collatéral d’une situation géopolitique qui la dépasse », le retrait du Mali est, en revanche, soutenu par une accusation directe à l’égard de l’Organisation, exprimée dans la note verbale du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale de la République du Mali, adressée au ministère de l’Europe et des affaires étrangères de la République française, le 18 mars 2025 :
« L’OIF, au lieu d’accompagner le Mali dans la réalisation des aspirations légitimes de son peuple, s’est illustrée par l’application sélective des sanctions et le mépris de la souveraineté du Mali. »
S’agit-il, pour ces trois États, d’une rupture de fond avec la Francophonie ou d’une crise diplomatique passagère liée essentiellement à la dégradation des relations entre ces pays du Sahel et la France, qui se trouve être le pays hôte du siège de l’OIF ? De même, le timing choisi, à savoir l’approche de la Journée internationale de la Francophonie que l’on célèbre annuellement dans tout l’espace francophone, est-il vraiment fortuit ou doit-on y déceler un message quelconque ? Ce triple retrait risque-t-il d’avoir quelque incidence dans d’autres pays francophones du continent africain qui, faut-il le rappeler, est l’épicentre et le cœur battant de la Francophonie ?
Avec le retrait du Niger, la Francophonie perd non seulement l’un de ses membres fondateurs mais aussi, dans une certaine mesure, le pays d’où elle tire ses origines : il convient de rappeler que c’est à Niamey, sous l’impulsion du président nigérien de l’époque, Hamani Diori, l’un des pères de la Francophonie institutionnelle, que l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), dont l’OIF est l’héritière, a vu le jour, le 20 mars 1970.
Les relations entre la France et le Niger, suspendu de l’Organisation francophone depuis le coup d’État militaire du 26 juillet 2023 n’ont cessé de se dégrader jusqu’au retrait du 17 mars 2025. Un départ que la porte-parole de l’OIF Oria K. Vande Weghe a jugé regrettable lors d’une intervention sur RFI, tout en laissant entendre que la coopération avec Niamey ne prenait pas nécessairement fin pour autant :
« La volonté de la secrétaire générale, ce sera de solliciter l’avis des États pour voir dans quelle mesure l’OIF peut rester engagée auprès des populations de ces pays-là. On a des projets en cours. Le retrait du Niger des instances de la Francophonie, est-ce que cela doit nécessairement pénaliser les populations auxquelles nous sommes attachées ? L’Organisation internationale de la Francophonie a à cœur les communautés francophones, y compris dans les pays non membres. Donc, il n’y a pas de raison que ça cesse pour le Niger. »
Si la note verbale précitée du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale du Mali accuse l’OIF de s’être « illustrée par l’application sélective des sanctions », le même document contient un rappel historique qui ne manque pas d’intérêt et souligne même l’attachement du Mali aux valeurs et aux idéaux promus par la Francophonie :
« La République du Mali, membre fondateur de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), devenue par la suite l’Organisation internationale de la Francophonie, a contribué, de manière significative, à la construction et au renforcement de cette organisation. Le Mali a, à maintes occasions, démontré son attachement aux valeurs et idéaux promus par la Francophonie. »
Un tel rappel historique et cette convergence de vues soulignée, relativement aux valeurs et idéaux promus par la Francophonie, sont indéniablement une ouverture pour l’avenir des relations entre l’OIF et Bamako qui est le berceau de la Déclaration devenu le texte normatif de référence de la Francophonie. En effet, la Déclaration de Bamako du 3 novembre 2000 dote l’organisation internationale des moyens d’action en cas de rupture de la légalité démocratique ou de violations graves des droits humains dans un État membre.
La note verbale portant retrait de l’État malien de l’OIF préserve donc une certaine marge pour d’éventuelles discussions futures ; reste à voir quels seraient alors les éléments à partir desquels de telles discussions pourraient incidemment être engagées.
Si, pour le moment, rien de particulier ne filtre du retrait du Burkina Faso, intervenu en même temps que celui du Niger, il est presque certain que la problématique soit sensiblement la même que celle des deux autres États du Sahel.
En effet, cet État sahélien, qui est également un membre fondateur de la Francophonie et qui en fut longtemps l’un des piliers, a une grande proximité idéologique avec ses voisins malien et nigérien.
Cette proximité idéologique est en grande partie liée à la prise de pouvoir par l’armée dans ce pays également, à leur opposition commune à l’ancienne puissance coloniale (la France, donc), au retrait concerté de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont ils sont aussi des États membres fondateurs, et à la volonté de développer à l’international de nouveaux partenariats ; ce qui va se traduire notamment par un net rapprochement avec la Fédération de Russie.
Le retrait d’un État d’une organisation internationale, tout comme son adhésion, est un phénomène classique qui relève de son imperium, autrement dit de sa souveraineté-liberté. Ce phénomène s’est d’ailleurs régulièrement manifesté dans les relations internationales, y compris au cours de ces dernières années ou décennies.
Ainsi en est-il précisément du retrait effectif des trois États sahéliens du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, le 29 janvier 2025, comme celui du Royaume-Uni de l’Union européenne, depuis le 31 janvier 2020, ou comme celui du Burundi de la Cour pénale internationale (CPI), qui a pris effet à partir du 17 octobre 2017, celui du Royaume du Maroc de l’Union africaine en 1984 et de son retour dans la même organisation en 2017, ou encore celui des États-Unis de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) en 2017 et de leur retour dans la même organisation en 2023, etc.
Il n’est donc pas impossible que les trois États africains du Sahel qui viennent de se retirer de l’Organisation internationale de la Francophonie réintègrent un jour cette même organisation dont ils sont historiquement, nous l’avons souligné, des membres fondateurs ainsi que des piliers et des symboles importants.
Si l’idée que la Francophonie serait une victime collatérale « d’une situation géopolitique qui la dépasse » peut être jugée fondée, l’Organisation francophone peut aussi éventuellement en tirer les enseignements nécessaires et prendre des dispositions relatives à des situations de cet ordre qui, malheureusement, ne manquent pas dans les organisations internationales.
Reste alors l’accusation récurrente et épineuse du « deux poids-deux mesures » à laquelle les organisations internationales sont en réalité presque toutes confrontées et qui se trouve au cœur du retrait des trois pays sahéliens qui estiment infondées les critiques exprimées à leur égard par l’OIF depuis que des militaires y ont pris le pouvoir. En effet, de telles accusations ont été régulièrement formulées à l’égard des Nations unies, de la Cour pénale internationale, de l’Union africaine (y compris au sujet de la situation politique des États africains du Sahel au cours de ces dernières années) ou encore de la Cedeao dont le Burkina Faso, le Mali et le Niger se sont aussi retirés tout récemment, etc.
On l’aura compris : les retraits et retours d’États dans des organisations internationales sont des affaires relativement courantes, en quelque sorte inévitables, du fait même du fonctionnement de ces grandes institutions qui peinent parfois à convaincre l’ensemble de leurs membres de la justesse et de l’équité de leurs déclarations.
Prof. Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.03.2025 à 16:56
Myriam Ben Saad, Associate professor, Kedge Business School
Depuis la chute du mur de Berlin, la mondialisation a le vent en poupe. Selon l’adage, chaque pays apporte sa pierre à l’édifice d’un produit fabriqué. Avec l’émergence d’une guerre tarifaire sans précédent, assiste-t-on au bouleversement des chaînes de valeur mondiales ? Avec quels perdants et quels gagnants ?
Les nouvelles mesures tarifaires de Donald Trump frappent de plein fouet les chaînes de valeurs mondialisées. Elles pénalisent notamment les producteurs français d’alcool avec des taxes à hauteur de 200 %, mais également l’ensemble des maillons économiques interdépendants. L’idée : inciter à produire aux États-Unis.
Ces soubresauts mettent en lumière l’importance des chaînes de valeur mondiales. Ces dernières ont profondément transformé les dynamiques de production et d’échange en fragmentant la fabrication des biens à travers plusieurs pays. Cette organisation optimise les coûts et la spécialisation, mais elle lance également des défis. Du smartphone assemblé en Asie, avec des composants en provenance de divers régions du monde, à l’automobile fabriquée avec des pièces provenant de plusieurs continents, la production internationale est désormais hautement fragmentée.
Si ces chaînes de valeur influencent la compétitivité des échanges, qui supporte réellement ces taxes et à quel moment du processus de production ?
Il existe plusieurs types de taxes. Prenons l’exemple du smartphone. Ce produit très sophistiqué est soumis à plusieurs types de taxes, principalement des droits de douane à l’importation. Ces taxes peuvent être proches de 0 % dans l’Union européenne. Elles augmentent dans certains pays comme l’Inde, atteignant 10 à 20 %. Ces différences de droits de douane sont dues à des objectifs économiques et commerciaux distincts. L’Inde utilisent le droit de douane pour protéger et encourager la production locale et réduire la dépendance aux importations. La TVA est généralement autour de 20 % pour ce produit.
Sans oublier les barrières non tarifaires (BNT). Elles comprennent essentiellement les normes techniques et les certifications, les barrières sanitaires et de sécurité, les normes sur le recyclage, les interdictions des substances dangereuses. Ces barrières non tarifaires compliquent la fluidité des échanges, fragmentent les chaînes de valeurs et poussent vers leur régionalisation.
Les droits de douane ne sont pas une taxe uniforme appliquée de manière égale à tous les pays ou à toutes les étapes de la chaîne de valeur. Ils varient considérablement en fonction de la nature du bien échangé. Chaque maillon de la chaîne, qu’il s’agisse de l’extraction des matières premières, de l’assemblage ou de l’exportation des produits finis, présente des coûts différents et des bénéfices variés.
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Les pays qui se trouvent aux premières étapes de la chaîne, par exemple, ceux qui exportent des matières premières ou des produits peu transformés, peuvent subir des taxes élevées sur les biens qu’ils importent pour la transformation. À l’inverse, les pays qui se trouvent plus près de la fin de la chaîne, là où les produits sont finalisés et exportés, peuvent être confrontés à des taxes supplémentaires sur les biens qu’ils cherchent à exporter. Cela peut nuire à leur compétitivité internationale.
Les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et maintenant plusieurs autres pays – sont souvent positionnés sur les premières étapes de la chaîne : extraction, production de matières premières ou assemblage de composants simples. Ils peuvent être les plus exposés à des droits de douane élevés sur les intrants nécessaires à leur production. Ces pays peuvent être désavantagés si les produits finis qu’ils exportent sont frappés de taxes supplémentaires.
Les pays développés, du G7 et du G8, bénéficient généralement d’une position privilégiée sur les étapes plus avancées de la chaîne. Ils peuvent néanmoins subir les conséquences de l’augmentation des droits de douane, notamment sur les composants qu’ils importent pour l’assemblage de produits finis. Les droits de douane peuvent également affecter les pays développés lorsqu’ils tentent d’exporter des biens sophistiqués, limitant ainsi leur accès à de nouveaux marchés.
L’industrie automobile est fortement impactée par les droits de douane à différentes étapes de la chaîne de valeur. L’importation d’acier en Allemagne depuis l’Inde subit une taxe de 10 %, augmentant le coût de production. Les composants électroniques chinois sont frappés par un droit de 5 % à l’exportation, ce qui alourdit la facture pour les constructeurs allemands.
Enfin, si les États-Unis appliquent un droit de 20 % sur les voitures importées d’Allemagne, cela renchérit leur prix pour les consommateurs états-uniens et réduit leur compétitivité face aux véhicules produits localement.
Nos travaux ont apporté un éclairage sur la manière dont les droits de douane affectent différemment les pays en fonction de leur position dans la chaîne de valeur mondiale. Plus une économie exporte des biens à forte valeur ajoutée, plus il est exposé à des barrières tarifaires.
Les pays qui exportent des produits de haute technologie ou à forte valeur ajoutée – composants électroniques, véhicules ou machines spécialisées – sont souvent les plus vulnérables aux barrières commerciales. Ces produits nécessitent des chaînes de valeur complexes, impliquant des étapes multiples de production réparties entre plusieurs pays. Les droits de douane ont un effet boule de neige, perturbant plusieurs maillons de la chaîne. Ils entraînent une hausse des coûts pour les producteurs. Les pays exportateurs de biens sophistiqués se retrouvent pénalisés par des taxes plus élevées, ce qui freine leur compétitivité sur les marchés mondiaux.
Une réflexion plus approfondie sur la manière de réguler les droits de douane pourrait permettre une meilleure répartition des bénéfices au sein des chaînes de valeur mondiales.
Cette régulation pourrait se traduire par des politiques différenciées en fonction du niveau de développement du pays. Autrement dit, différencier les droits de douane pour les pays en développement afin de les aider à se positionner dans des chaînes de valeur à haute valeur ajoutée tout en protégeant les industries locales.
Et également encourager des pratiques écologiques et sociales responsables à travers des réductions de droits de douane pour les pays respectant des normes strictes de durabilité.
Ainsi une régulation équitable est nécessaire pour réduire les inégalités entre pays, encourager les pays vulnérables à se positionner sur les chaînes de valeur mondiales et promouvoir un commerce durable et responsable. Il s’agirait de trouver un équilibre entre la protection des industries locales et le maintien de la compétitivité des marchés mondiaux.
Myriam Ben Saad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.03.2025 à 16:53
Iris Lambert, PhD candidate in political sciences and international relations, Sciences Po
Dès le lancement de sa lutte armée contre le gouvernement turc en 1984, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a installé ses bases dans les montagnes du Kurdistan irakien. Avec les années, c’est là que le conflit armé s’est principalement délocalisé, provoquant nombre de déplacements forcés et de victimes civiles. À l’heure de l’ouverture d’un nouveau processus de paix entre la Turquie et le PKK, c’est aussi, en bonne partie, dans la partie irakienne du Kurdistan que se joue l’avenir de l’organisation.
Le 27 février dernier, Abdullah Öcalan, 75 ans, fondateur et leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné sur l’île turque d’Imrali depuis 1999, a appelé son organisation à mettre en place un cessez-le-feu puis à se dissoudre.
Cette déclaration historique nourrit l’espoir de voir s’achever un conflit qui a fait plus de 40 000 morts en quatre décennies.
Au crépuscule du 15 août 1984, trente-six hommes armés sortent du hameau abandonné de Mivroz, au creux des reliefs rocheux et escarpés du nord de l’Irak, traversent la frontière turque et, en quelques heures seulement, atteignent le village d’Eruh. Dans la nuit tombante, un groupe de combattants prend d’assaut la caserne militaire de la bourgade, tandis qu’un autre entre dans la mosquée pour déclamer un message via les haut-parleurs. Que les villageois ne prennent pas peur, annoncent les soldats : ils sont là pour les libérer du « fascisme colonial turc » et pour faire advenir « une société démocratique » fondée sur « l’indépendance nationale » kurde.
Ces militants du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), près de six ans après la fondation de l’organisation en 1978, déclarent ce jour-là, officiellement, le début de la lutte armée contre le gouvernement turc.
Le PKK est un organisme politique armé né en Turquie de l’association de militants kurdes souhaitant lutter contre le gouvernement d’Ankara (au départ, le but est d’obtenir l’indépendance du Kurdistan entier, mais au cours des années 2000, cet objectif évolue pour privilégier l’autogestion localisée au sein même des États, conformément aux préceptes du « confédéralisme démocratique » développé par Ocalan). Toutefois, sa lutte s’est rapidement délocalisée dans les pays voisins, à l’image de cette première offensive orchestrée par le PKK depuis les montagnes du Kurdistan irakien. Aussi, c’est peut-être là, entre autres, que pourrait se jouer le futur de l’organisation : dissolution ou transformation ?
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De fait, bien plus qu’une simple base arrière, le Kurdistan irakien accueille depuis les années 1980 non seulement les troupes du PKK, mais également ses quartiers généraux retranchés dans les Monts Qandil, réputés imprenables et situés dans l’est, près de la frontière avec l’Iran. Cette présence de la guérilla sur le sol irakien est d’abord le fruit de la supériorité militaire de l’armée turque qui est parvenue, à mesure que le conflit s’embrasait, à repousser les unités du PKK hors de son territoire.
Très tôt, Abdullah Ocalan scelle des accords avec les groupes armés locaux, eux-mêmes aux prises avec Bagdad : avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dès 1983, puis avec l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) en 1988. Ces alliances de circonstance vacilleront l’une après l’autre, entraînant des affrontements armés sanglants entre les différentes factions au cours des années 1990.
Vers la même période, le PKK trouve un terrain d’entente avec Saddam Hussein, alors à la tête de l’Irak, qui autorise la guérilla à maintenir ses bases militaires à la frontière turque en échange d’informations sur les mouvements des rebelles du PDK.
Pourtant, en parallèle, les autorités de Bagdad laissent le champ libre à Ankara pour mener des frappes sur les positions du PKK dans un périmètre de 5 kilomètres à l’intérieur du territoire irakien.
Aujourd’hui, le conflit s’est de facto déporté au Kurdistan irakien. Si le PKK continue sporadiquement de frapper directement en Turquie – par exemple, à l’automne 2024, un commando-suicide avait attaqué le siège des industries de défense turque –, la majeure partie des combats opposant la guérilla aux forces armées turques se déroulent dans les monts Matine et les monts Gara, situés dans le nord de l’Irak.
Depuis le printemps 2022, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est engagé dans une offensive dite « Claw-Lock » qui vise à établir un « corridor de sécurité » à la frontière turco-irakienne, ainsi qu’à sécuriser le passage d’une future « route du développement » devant relier le port irakien de Bassora, dans le golfe arabo-persique, à la Turquie puis à l’Europe à horizon 2028. Les affrontements et les bombardements turcs ont provoqué de nombreux déplacements forcés et près de 78 morts civils dans le Kurdistan irakien depuis 2022, d’après l’ONG Airwars.
Depuis peu, après une série de négociations avec Ankara, les autorités irakiennes ont officiellement interdit l’organisation du PKK sur leur sol.
Les conséquences d’une éventuelle cessation des hostilités entre le PKK et la Turquie pourraient donc en premier lieu se faire sentir au Kurdistan irakien, où plusieurs milliers de civils espèrent pouvoir retourner dans leurs villages. À la suite de la déclaration historique d’Abdullah Ocalan, le PKK a annoncé depuis sa base de Qandil un cessez-le-feu unilatéral s’appliquant à ses « forces principales en Turquie » mais aussi « à toutes les structures, ainsi qu’aux équipes spéciales de fedai (escadrons suicides), aux YPS (unités de défense civile), aux MAK (unités du martyr Aziz Güler) et aux autres unités d’autodéfense ».
Néanmoins, la possibilité d’une véritable dissolution continue de dépendre, d’après le groupe, d’une éventuelle libération de son leader et de l’instauration en Turquie de « politiques démocratiques et de bases légales » devant assurer la mise en place du processus de paix. Des exigences pour l’heure jugées inacceptables par Ankara, qui a exigé le 6 mars dernier une dissolution « immédiate et sans condition » du PKK.
Les représentants des partis kurdes qui se partagent le pouvoir au sein du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK, l’entité autonome fédérale du nord de l’Irak) jouent un rôle certes périphérique mais néanmoins important pour le futur du PKK, de ses combattants et de ses sympathisants dans la région.
Cette mission d’intermédiaire entre la guérilla et les autorités turques avait déjà été endossée, dans les années 1990, par le leader historique de l’UPK, Jalal Talabani, ce qui avait permis d’aboutir à la première déclaration de cessez-le-feu unilatéral de la part de la guérilla en 1993. Récemment, une délégation de députés turcs (issus du parti kurde Parti démocratique des peuples, DEM) en charge en leur nom propre, mais avec l’aval d’Ankara, du dialogue avec Abdullah Ocalan a rencontré à plusieurs reprises les chefs du PDK et de l’UPK, ainsi que le président du GRK Nechirvan Barzani, pour faire avancer les discussions sur le sort d’Ocalan et l’avenir du PKK.
Si le rôle exact que jouent les autorités kurdes irakiennes dans les négociations reste difficile à discerner, un processus de paix entre le gouvernement turc et le PKK pourrait également jouer sur le traitement des sympathisants de la guérilla au Kurdistan irakien. C’est que depuis quelques années, et notamment à la suite d’une forme d’âge d’or du PKK dans la région après l’engagement de ses combattants contre l’État islamique, les militants s’inscrivant dans la mouvance pro-PKK ont été férocement criminalisés en Irak. Les partis politiques adhérant à l’idéologie d’Abdullah Ocalan ont été interdits, à l’image du Kurdistan Society Freedom Movement (Tevgera Azadî) qui s’est vu interdire d’activité en août 2024, les assassinats ciblés se sont démultipliés et de nombreux activistes et journalistes ont été arrêtés.
Outre l’espoir d’un allègement de leur traitement souhaité par les organisations civiles sympathisantes du PKK, certaines sources liées aux autorités du Kurdistan irakien ont fait valoir la possibilité que le GRK offre l’asile politique aux cadres supérieurs du PKK qui ne pourraient bénéficier d’une amnistie en Turquie dans le cadre du processus du paix. Reste à savoir quelle serait la forme que pourrait prendre cet accueil, et si les activités politiques du parti pourraient elles aussi s’adapter à ces nouvelles configurations. On l’aura compris : aujourd’hui comme hier, c’est aussi dans les montagnes du Kurdistan irakien que se joue l’avenir du PKK.
Reste à savoir ce qu’une potentielle dissolution du PKK pourrait signifier pour l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), à dominante kurde, qu’Ankara accuse d’être affiliée au PKK. À la suite des déclarations d’Ocalan, Mazlum Abdi, le chef des file des Forces démocratiques Syriennes (FDS), la branche armée de l’AANES, a déclaré que ses troupes en Syrie n’étaient pas concernées par l’appel au désarmement, tout en rappelant la nécessité d’un cessez-le-feu dans la région.
Iris Lambert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.03.2025 à 16:57
Karim Diop, Chercheur en santé publique, Centre régional de recherche et de formation à la prise en charge clinique de Fann, Dakar - Sénégal (CRCF), Université Alioune Diop de Bambey
Bernard Taverne, Anthropologue, médecin, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Gabriele Laborde-Balen, Anthropologue, Centre Régional de Recherche et de Formation à la prise en charge Clinique de Fann (CRCF, Dakar), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Guillaume Breton, Médecin infectiologue. Référent pathologies infectieuses et recherche de l'ONG Solthis. Médecin attaché service de maladies infectieuses, Hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris, Sorbonne Université
Des médicaments antirétroviraux injectables à longue durée d’action sont désormais utilisables pour traiter le VIH dans différents pays occidentaux, dont la France. Ils pourraient également représenter une alternative aux comprimés en Afrique. Mais des chercheurs sénégalais et français font face à des blocages pour lancer une étude d’évaluation de l’acceptabilité et de l’efficacité de ces traitements.
Avec 39 millions de personnes contaminées dans le monde, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la lutte contre VIH demeure un défi majeur de santé publique sur l’ensemble de la planète et la transmission du virus se poursuit. L’Afrique reste particulièrement touchée puisque c’est sur ce continent que vivent la majorité des personnes vivant avec ce virus.
Depuis 2019, en Afrique, pour la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, l’usage des combinaisons d’antirétroviraux à doses fixes à base de dolutégravir est recommandé par l’OMS. Ces combinaisons permettent un traitement sous la forme d’un comprimé journalier unique, bien toléré, ce qui améliore considérablement la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH.
Néanmoins, prendre un traitement quotidien par voie orale reste une contrainte pour de nombreuses personnes, ce qui peut occasionner des difficultés dans la prise régulière des médicaments. L’observance thérapeutique demeure donc un enjeu crucial pour l’efficacité de ce traitement à vie.
Aussi le développement de nouvelles stratégies thérapeutiques est nécessaire pour répondre à la diversité des besoins des personnes vivant avec le VIH et des contextes sanitaires et sociaux. Les thérapies antirétrovirales injectables à longue durée d’action peuvent offrir une alternative prometteuse à la thérapie orale quotidienne.
Ces thérapies antirétrovirales injectables ont montré leur efficacité dans la prévention de l’infection à VIH à travers la stratégie de prophylaxie pré-exposition ou « PREP », mais également comme traitement des personnes vivant avec le VIH.
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En Europe et en Amérique du Nord, la combinaison associant deux antirétroviraux (cabotégravir et rilpivirine) injectables tous les deux mois est autorisée depuis 2020. Cette formulation est inscrite comme stratégie thérapeutique dans les recommandations de plusieurs pays sur ces continents, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France.
En Afrique, en 2025, elle n’est accessible que dans cinq pays (Afrique du Sud, Botswana, Kenya, Ouganda, Zimbabwe) à travers des études conduites par les industriels propriétaires des brevets. Dans les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, où la stigmatisation vis-à-vis du VIH est encore persistante, les antirétroviraux injectables pourraient améliorer l’observance thérapeutique et la qualité de vie des patients. Ces traitements pourraient élargir l’offre de soins dans le cadre d’une prise en charge différenciée comme recommandé par l’OMS.
Au Sénégal, dès 2021, afin d’anticiper l’usage à venir de ces médicaments, nous avons conduit une première étude qualitative d’acceptabilité des antirétroviraux injectables. Cette étude – « Traitements injectables contre le VIH », ou Tivih – a été menée, avec le soutien financier de l’ANRS–Maladies infectieuses émergentes (ANRS-MIE), par une équipe qui associe des chercheurs et cliniciens sénégalais et français qui ont une ancienne et solide expérience dans le domaine des antirétroviraux en Afrique.
L’étude Tivih a été mise en œuvre en 2021-2022 dans trois services de prise en charge du VIH à Dakar. Des entretiens et des observations ont été réalisés auprès de 42 personnes vivant avec le VIH (dont 12 femmes et 30 hommes, parmi lesquels 20 hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes) et 13 professionnels de santé et responsables nationaux de programmes de lutte contre le sida.
Les résultats ont montré que les antirétroviraux injectables sont perçus comme une nouvelle chance de traitement qui permettrait de s’affranchir des contraintes associées au secret de la maladie. Ils garantiraient l’allègement des fardeaux psychologique, logistique et social associés jusqu’ici aux comprimés et diminueraient la crainte de stigmates.
Cet enthousiasme est toutefois nuancé par un rapport ambivalent aux injections et par la crainte d’effets secondaires. Par ailleurs, certaines contraintes liées à la médicalisation des soins sont à anticiper, parmi lesquelles l’obligation de se rendre strictement tous les deux mois à l’hôpital pour l’injection et, avec elle, l’enjeu du glissement de la question de l’observance thérapeutique à celle de l’observance des rendez-vous pour les injections.
Enfin, les résultats mettent en évidence à la fois certaines conditions propices à l’introduction des antirétroviraux injectables au Sénégal – sur la base de l’expérience passée d’introduction d’innovations thérapeutiques – et des défis organisationnels importants, notamment en matière d’approvisionnement et de pérennisation.
Les résultats de cette étude suggèrent l’intérêt et la nécessité de préparer l’introduction des antirétroviraux injectables dans les stratégies thérapeutiques du Sénégal.
Dans la suite de cette recherche, en janvier 2023, l’ANRS–MIE a accordé à notre équipe un nouveau financement pour conduire au Sénégal une étude sur la faisabilité, l’acceptabilité et l’efficacité du traitement injectable auprès d’une cohorte prospective de 140 personnes adultes vivant avec le VIH, suivies pendant une année, afin de produire des données scientifiques au plus près de la « vraie vie ».
Deux ans plus tard – en mars 2025 –, nous n’avons toujours pas pu débuter cette recherche. Malgré plusieurs échanges et garanties d’engagement des autorités sénégalaises et de l’ANRS-MIE, il est impossible d’obtenir de la part des industriels propriétaires des brevets ces médicaments ni gratuitement ni à l’achat. Le Sénégal ne semble pas faire partie de leurs priorités…
Ainsi, une évaluation indépendante se voit bloquée, ce qui retarde d’autant la production de données probantes qui seront pourtant indispensables pour orienter les recommandations de l’OMS sur l’usage de ces médicaments pour les pays d’Afrique de l’Ouest.
Ces restrictions pourraient retarder l’accès à large échelle des antirétroviraux injectables jusqu’en 2030, car évaluer l’efficacité comme l’acceptabilité de ces médicaments nécessite du temps.
Cela nous ramène aussi aux sombres années 1997–2000, lorsque les traitements antirétroviraux étaient commercialisés par les industriels propriétaires des brevets au prix de 10 000 dollars par personne et par an, ce qui empêchait les populations vivant en Afrique, notamment, d’accéder à ces traitements.
L’Onusida constate que les objectifs mondiaux de lutte contre le sida ne seront pas atteints en 2025 (l’un des objectifs pour 2025 consistait à passer sous la barre des 250 000 décès). Sachant que les indicateurs sont particulièrement faibles en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, ne pas être en mesure d’évaluer les antirétroviraux injectables constitue un frein à la mobilisation internationale et à l’accès aux nouveaux traitements pour les personnes vivant avec le VIH dans ces régions du monde.
Dr Karim Diop a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.
Bernard Taverne a reçu des financements de l'ANRS Maladies Infectieuses Émergentes, de Sidaction - Ensemble contre le Sida et d'Expertise France.
Gabriele Laborde-Balen a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.
Guillaume Breton est salarié de l’ONG Solthis.