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18.06.2026 à 17:05

Détroit d’Ormuz : quand les flux mondialisés deviennent des armes contre les démocraties

Antony Dabila, Relations internationales, Sciences Po

Alexandre Escudier, Chargé de recherche au Centre de recherches politiques de Sciences Po, Sciences Po

Les flux de marchandises, amplifiés par la mondialisation, offrent des prises aux acteurs qui veulent perturber ou rançonner les économies ouvertes.
Texte intégral (3148 mots)

La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, dans le golfe Arabo-Persique, a paralysé en quelques heures une fraction significative des approvisionnements mondiaux en hydrocarbures et en engrais phosphatés. Ce choc est le produit d’une vulnérabilité structurelle. Les points de fragilité accumulés en trois décennies de mondialisation offrent des prises importantes aux acteurs qui souhaitent perturber, contraindre ou rançonner les économies ouvertes.


Il n’a fallu que quelques jours aux marchés mondiaux pour répercuter le blocage du détroit d’Ormuz instauré par la marine iranienne, le 28 février 2026. Les cours des matières premières se sont emballés et les prix du gaz et du pétrole ont bondi de plus de 40 dollars (34,8 euros) en une semaine, sans que la mobilisation des réserves stratégiques des pays importateurs suffise à enrayer la hausse.

La centralité du détroit d’Ormuz ne constitue pas une nouveauté géopolitique. Il concentre à lui seul environ un cinquième des hydrocarbures échangés dans le monde, et sa vulnérabilité à une action hostile était connue, théorisée, intégrée aux doctrines de sécurité énergétique. Pourtant, lorsque l’interruption s’est concrétisée, aucun mécanisme de substitution n’a fonctionné à pleine capacité. Rares sont ceux qui auraient pu dresser la longue liste des matières critiques qui y transitent – et dont le monde se découvre désormais tributaire.

Cette rupture met en lumière ce que nous proposons d’appeler des « dilemmes de flux » : lorsqu’un État fait reposer sa capacité de production sur des flux externes qu’il ne contrôle pas, son intégration aux circuits mondiaux devient une source potentielle de vulnérabilité. Plus il tire profit de cette ouverture, plus il s’expose à ce qu’elle soit retournée contre lui. Le piège est d’autant plus redoutable que les bénéfices immédiats nourrissent des intérêts économiques puissants et des compromis politiques durablement institutionnalisés, tandis que les risques – lointains, diffus et longtemps jugés improbables – demeurent systématiquement sous-estimés jusqu’au jour où ils se matérialisent.

Les politologues Henry Farrell et Abraham Newman ont mis en évidence un mécanisme voisin sous le nom d’« interdépendance instrumentalisée » (weaponized interdependence). Selon eux, à rebours des illusions du « doux commerce », les réseaux globaux ne sont pas garants d’une pacification des relations interétatiques, car leurs nœuds dominants peuvent être transformés en « goulets d’étranglement » (chokepoints) à des fins de rétorsion.

Toutefois, leur analyse reste essentiellement topologique : elle identifie des ressorts de pouvoir au sein des réseaux matériels de la mondialisation, sans rendre compte des impasses internes qui empêchent les États dépendants de s’en extraire.

Ce que nous appelons ici « dilemmes de flux » désigne des mécanismes sociopolitiques plus profonds, par lesquels les bénéfices de l’ouverture consolident les intérêts et les compromis institutionnels qui la perpétuent – rendant la sortie politiquement plus coûteuse que le maintien d’une dépendance pourtant dangereuse.

Tant que le système international a paru propice à l’échange généralisé comme mode d’enrichissement le plus accessible, ces impasses domestiques sont demeurées invisibles aussi bien aux autocraties qu’aux démocraties. La modification des rapports de force aux niveaux global et régional les révèle brutalement. Elle impose de nouvelles précautions sécuritaires, sous peine de voir l’interruption des flux détruire une prospérité patiemment acquise par chaque régime politique partie prenante d’une même constellation internationale.

C’est particulièrement vrai pour les démocraties libérales, dont le centre de gravité social et la légitimité reposent sur la capacité à garantir simultanément la sécurité, la prospérité matérielle et les libertés individuelles de leurs citoyens.

Immunité des agresseurs, vulnérabilité des démocraties

Il existe une asymétrie fondamentale du système international contemporain : d’un côté, l’immunité stratégique des agresseurs, c’est-à-dire leur capacité à modifier le statu quo territorial tout en restant à l’abri de toute rétorsion militaire directe ; de l’autre, la possibilité de perturber les principaux flux d’échanges dont dépendent les sociétés ouvertes – occidentales au premier chef, mais pas seulement. Nous désignons ce dernier aspect comme la « punissabilité » structurelle des démocraties : leur dépendance extrême aux flux mondiaux contraint leur liberté de réaction et offre aux agresseurs un levier de coercition complémentaire à la force militaire.

La punissabilité d’un flux d’interdépendance désigne le fait qu’il puisse être exploité par l’acteur qui en contrôle un segment critique afin de contraindre, pénaliser ou faire chanter l’unité politique dépendante. Elle n’est pas une propriété intrinsèque du flux lui-même : elle est le produit de la rencontre entre une structure de dépendance – sa criticité, sa concentration, sa faible substituabilité –, les capacités et les intentions de l’acteur en mesure de la contrôler. Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle : il active une punissabilité qui existait à l’état latent, inscrite dans la géographie des flux depuis des décennies.

Le détroit d’Ormuz illustre ce que nous appelons un « dilemme de sortie régional » : les hydrocarbures sont produits dans le Golfe, mais ne peuvent rejoindre le marché mondial que par un passage unique. Quiconque le verrouille ne frappe pas un acheteur en particulier, mais tous à la fois – d’où une pression diffuse que les importateurs peinent à convertir en riposte coordonnée.

« Détroit d’Ormuz : quels blocages ? », Le Dessous des cartes (Arte).

Six types de vulnérabilités circulatoires

Tous les dilemmes de flux ne se ressemblent pas. On peut en distinguer six sous-types, selon la position de la vulnérabilité le long de la chaîne circulatoire (de la zone d’extraction au point de réception), auxquels s’ajoute un type transversal qui en cumule plusieurs.

  • Le dilemme d’accès à la source concerne l’entrée même dans la zone de production. La vulnérabilité est ici politique et territoriale avant d’être logistique.

  • Le dilemme de sortie régional, dont Ormuz est l’exemple le plus net, porte sur le goulet par lequel une ressource quitte sa région de production. Sa punissabilité est indifférenciée : bloquer le passage affecte l’ensemble du marché mondial, puisque tous les acheteurs de la zone de production empruntent le même verrou. La puissance coercitive qui en résulte est donc massive mais aveugle : elle frappe aussi bien les alliés que les adversaires de celui qui contrôle le passage.

  • Le dilemme de transit interocéanique, dont le détroit de Malacca (Asie du Sud-Est) offre l’illustration classique, concerne un point de passage situé non plus à la sortie de la zone de production, mais sur l’itinéraire reliant cette zone à un acheteur déterminé. Sa punissabilité est sélective : la puissance qui contrôle le détroit peut cibler les navires d’un État particulier (par inspection, ralentissement ou interdiction) sans interrompre le flux global. Il confère donc une valeur coercitive potentiellement plus élevée dans une relation bilatérale asymétrique.

  • Le dilemme d’acheminement concerne les corridors de circulation terrestres ou sous-marins et leurs infrastructures névralgiques (pipelines, interconnexions électriques). La destruction des gazoducs Nord Stream, en mer Baltique, en 2022 en a fourni la démonstration la plus dramatique.

  • Le dilemme de réception terminale porte sur les points d’entrée dans l’économie dépendante : ports, terminaux de gaz naturel liquéfié, câbles sous-marins.

  • Enfin, le dilemme cumulatif, sans doute le plus grave, présente deux caractéristiques conjointes : une même chaîne d’approvisionnement est successivement exposée à plusieurs types de vulnérabilités circulatoires, parmi les cinq dilemmes énoncés ci-dessus ; et chacun d’eux est suspendu au bon vouloir d’un acteur distinct, de sorte que la sécurisation d’un seul segment ne saurait suffire à réduire le degré d’exposition agrégé de l’ensemble. La vulnérabilité de flux est ainsi sérielle, et non localisée en un seul point stratégique. La situation énergétique chinoise en offre l’exemple quasi canonique. L’accès aux hydrocarbures du Golfe enchaîne un dilemme de sortie régional (Ormuz, sous influence iranienne), un dilemme de transit interocéanique (Malacca, sous contrôle naval américain) et un dilemme de réception terminale (les ports du littoral, exposés en cas de blocus). Aucune parade isolée ne suffit à protéger l’ensemble de la séquence. C’est précisément pour desserrer cet étau que Pékin investit massivement dans une stratégie de non-punissabilité par diversification des routes, grâce aux corridors terrestres centrasiatiques et pakistanais – les fameuses « routes de la soie » (Belt and Road Initiative).

La non-punissabilité comme horizon stratégique

Dans quelle mesure les démocraties libérales peuvent-elles faire face à ces vulnérabilités circulatoires ? La notion de non-punissabilité désigne l’ensemble des stratégies visant non à supprimer les chaînes de dépendances (objectif souvent irréaliste à court terme), mais à en empêcher l’instrumentalisation coercitive : faire en sorte que l’acteur contrôlant un segment critique ne puisse pas, ou ne veuille pas, s’en servir comme levier de pression. Il ne s’agit plus de rétablir un équilibre de puissance classique entre États, mais de restructurer l’architecture même des flux pour en neutraliser le potentiel punitif.

Cinq leviers complémentaires peuvent être mobilisés à cet effet :

  • la diversification des sources et des routes réduit la concentration des passages obligés et multiplie les alternatives en cas d’interruption ;

  • le stockage stratégique introduit une inertie temporelle qui amortit les effets immédiats d’une coupure ;

  • la réciprocité de la dépendance (rendre la rupture mutuellement coûteuse) diminue l’incitation à punir ;

  • la projection de puissance sur les segments critiques (présence navale dans un détroit, capacité de riposte sur un corridor terrestre) dissuade l’acteur qui contrôle le passage d’en exploiter le potentiel coercitif, ce qui équivaut à de la non-punissabilité par dissuasion ;

  • la substitution technologique, enfin, désamorce la vulnérabilité à sa racine : en remplaçant une ressource par une autre de moindre criticité d’approvisionnement, on se soustrait peu à peu à la vulnérabilité potentielle d’un flux menacé, ce qui rend tel ou tel point de passage stratégiquement indifférent. Le développement du nucléaire civil ou des énergies renouvelables produites sur le sol national, en réduisant la dépendance aux hydrocarbures importés, illustre ce levier.

Ces cinq instruments ne sont pas alternatifs mais complémentaires. Leur combinaison forme ce que l’on pourrait appeler une « architecture de résilience circulatoire ».

Le paradoxe de l’opération « Epic Fury »

En frappant les capacités balistiques et le programme nucléaire iranien, Washington cherchait à résoudre l’un des foyers de tension les plus anciens du système international et à démontrer que la puissance prédominante, à l’échelle globale, pouvait encore imposer un ordre régional spécifique. Mais les conséquences circulatoires de l’opération ont, jusqu’ici, produit l’effet inverse : la fermeture d’Ormuz a transformé la punissabilité latente du détroit en instrument de rétorsion massive, déstabilisant des marchés bien au-delà du théâtre d’opérations.

Ce paradoxe révèle une tension structurelle : réduire un foyer de violence ne suffit pas si l’opération elle-même active d’autres vulnérabilités circulatoires. La non-punissabilité n’est donc pas seulement un objectif à atteindre en temps de paix ; elle doit être intégrée comme contrainte opérationnelle dans la planification des interventions militaires comme dans la conduite de la politique économique. Car toute stratégie économique ignorant la dimension circulatoire risque de déplacer la vulnérabilité plutôt que de la réduire.

Rien ne garantit, en outre, que les segments contrôlés par des acteurs provisoirement neutres ou amicaux le demeurent : comme l’a montré le retournement russe sur le gaz à partir de 2021, qui a ruiné en quelques mois la stratégie allemande du « changement par le commerce » (Wandel durch Handel), une crise peut suffire à les faire basculer vers l’hostilité ou, plus simplement, vers la poursuite exclusive de leurs propres intérêts (en l’occurrence géostratégiques, en Ukraine).

Résilience polycentrique : repenser l’architecture des flux

La nouvelle configuration du système international impose désormais aux États de se doter d’une architecture de non-punissabilité : en diversifiant les sources d’approvisionnement en énergie, en matières premières critiques, en composants technologiques ; en créant des redondances dans les chaînes logistiques de sorte qu’aucun point de strangulation unique ne puisse être instrumentalisé ; et en développant avec les grands opérateurs logistiques privés (armateurs, opérateurs portuaires, gestionnaires de plateformes) des partenariats de sécurisation des flux qui ne dépendent pas exclusivement des alliances entre États. Présents sur plusieurs chaînes circulatoires à la fois, ces opérateurs disposent de canaux logistiques de substitution considérablement renforcés depuis les ruptures de la pandémie de Covid-19. Lorsqu’un point de passage est bloqué, le flux bascule entre acteurs privés, avant même que la diplomatie et la géostratégie modifient le jeu en termes de puissance coercitive.

Le conflit iranien rend cette exigence particulièrement visible. Durant la guerre froide, les crises demeuraient davantage compartimentées : à la manière des cloisons étanches d’un paquebot, des disjoncteurs stratégiques limitaient leur propagation d’un théâtre d’opérations à l’autre. Cette relative étanchéité ne tenait pas seulement à la discipline des grandes puissances ; elle résultait aussi d’interdépendances moins profondes, moins concentrées et moins mondialisées.

La mondialisation des chaînes d’approvisionnement a rebranché les conflits « en série » plutôt qu’en dérivation : un choc en un point du réseau se propage désormais à l’ensemble du circuit. Restaurer des « disjoncteurs stratégiques » entre les crises ne relève donc pas seulement de la diplomatie ou de la puissance militaire. Cela passe aussi, et peut-être d’abord, par l’architecture des flux dont dépend la capacité même des démocraties à réagir.

Le conflit en cours en Iran est donc bien davantage qu’un épisode de plus dans la longue série de crises survenues depuis 1945. Il constitue le test grandeur nature d’une réalité qui engage l’avenir de la sécurité collective : l’asymétrie entre des acteurs déstabilisateurs (comme l’Iran), que leur position dans les réseaux protège des représailles, et des démocraties structurellement vulnérables à la coercition circulatoire, de par leurs dépendances d’approvisionnement. Apprendre à la gérer suppose d’anticiper, en amont de toute crise régionale, les dilemmes de flux qu’elle est susceptible d’activer – selon les six types que nous avons ici distingués.

Contenir l’enchaînement des conflits suppose de réduire cette punissabilité structurelle en construisant une architecture de résilience géoéconomique qui rende les démocraties moins vulnérables au chantage. C’est à cette condition que les flux cesseront d’être des armes qu’un acteur hostile finira tôt ou tard par retourner contre nous, et redeviendront ce qu’ils sont dans leur principe : des vecteurs de circulation, et non des instruments de coercition.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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18.06.2026 à 17:04

La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ?

Hugo Corten, Doctorant en sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Abelardo de la Espriella, classé à l’ultradroite, est favori à la présidentielle colombienne de dimanche.
Texte intégral (2145 mots)

Ce qu’il faut retenir :

  • Abelardo de la Espriella, candidat anti-establishment, a créé la surprise au premier tour de l’élection présidentielle colombienne en devançant la gauche.

  • Le bilan du président sortant Gustavo Petro est lourdement terni par l’échec de sa politique de « paix totale » (Paz Total).

  • Face à celui qui promet la tronçonneuse économique et une politique ultrarépressive, son adversaire au second tour, Iván Cepeda, successeur désigné de Petro, joue la carte judiciaire.


Aux yeux des observateurs de la vie politique colombienne, un tel triomphe aurait sans doute paru relever d’une divagation fiévreuse : le 31 mai, à mesure que le précompte se précisait, la tendance se confirmait pourtant bel et bien. Le candidat d’ultradroite, Abelardo de la Espriella, n’était pas seulement en train de dépasser la droite traditionnelle, il était en train de l’écraser ; il n’allait pas seulement talonner la gauche unitaire, mais bien la devancer.

L’avocat pénaliste de 47 ans, autodénommé El Tigre (le Tigre), s’érige donc en grand vainqueur de ce premier tour, et en favori pour le second tour prévu le dimanche 21 juin face au candidat de la gauche, Iván Cepeda.

La surprise de la Espriella

Encore relativement peu connu du grand public il y a quelques mois, de la Espriella a réussi à attirer 43,74 % des suffrages. En deuxième position, Iván Cepeda, sénateur du Pacto Histórico et héritier du président actuel Gustavo Petro, en a obtenu 40,9 %. Un record pour un candidat de gauche au premier tour de l’élection présidentielle, mais une déception au regard de l’écart entre les ambitions affichées pendant la campagne et ses presque 675 000 voix de retard. En troisième position, la grande perdante de ce scrutin, Paloma Valencia, sénatrice du Centro Democrático (droite conservatrice), obtient seulement 6,92 % des suffrages, soit 1 639 685 voix.

Depuis le début de la campagne, la quasi-totalité des sondages donnait Iván Cepeda en tête. Derrière lui devait se jouer un coude-à-coude serré entre la vieille droite oligarchique incarnée par Valencia et la nouvelle droite anti-establishment (antisystème) – ou, du moins, se présentant comme telle. La réalité du vote a, une fois encore, dépassé la fiction des sondages.

La gauche trop triomphaliste ?

L’espoir parcourait les mouvements de gauche : l’élection pouvait être remportée dès le premier tour. Il faut dire que le mandat de Gustavo Petro a laissé quelques marqueurs forts pour son électorat : hausse du salaire minimum, protection accrue des travailleuses et travailleurs, extension de la couverture retraite, une réforme agraire enfin mise en marche.

Sur la scène internationale, la Colombie s’est par ailleurs constituée comme porte-voix de l’anti-impérialisme et des puissances écologiques du Sud global. Ainsi, il a inlassablement dénoncé la politique israélienne à Gaza, qu’il qualifie de génocide – à l’instar de nombreuses ONG israéliennes et internationales ainsi que de la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU –, et rompu ses relations avec Israël. Il a également pris en charge l’organisation de la COP16 sur la biodiversité à Calí en 2024.

Toutefois, outre ces points de satisfaction, des scandales majeurs ont lourdement entaché ce premier mandat progressiste de l’histoire colombienne : corruption, dépassements de plafonds de campagne, détournements de fonds publics, abus de pouvoir, mais aussi une grave crise du système de santé.

L’échec le plus lourd, ou du moins le plus central dans la perspective présidentielle, se situe assurément sur le plan de la sécurité. L’approche de Paz Total prônée par Petro et Cepeda, qui consistait à négocier avec l’ensemble des groupes armés, n’a donné lieu à aucune démobilisation d’ampleur. Plus embarrassant encore, elle permit aux organisations criminelles d’étendre leur contrôle sur de vastes pans du territoire. Si le taux d’homicides ne s’en est pas vu affecté – il est resté stable –, les déplacements forcés, les enlèvements et les extorsions ont connu une nette recrudescence. Dans un pays où la sécurité et la corruption figurent parmi les premières places sur la liste des préoccupations de l’électorat, il faisait peu de doute que cet héritage sécuritaire pèserait lourd sur la candidature de Cepeda.

Il semble pourtant que le Pacto Histórico n’ait pas pris la juste mesure de la situation ; ni sur cet héritage, ni sur l’état réel de l’échiquier politique national. Car la coalition progressiste a actuellement prise sur moins du quart du Sénat, et moins du cinquième de la Chambre. Elle reste lourdement minoritaire, et donc dépendante de ses alliances avec les forces du centre et de la droite modérée. Or ses relations avec ces formations se sont âprement distendues ces trois dernières années. À cause de visions politiques divergentes, certes, mais aussi du fait de l’usure provoquée par les coups de sang du président Petro – dont le conseil des ministres télévisé de février 2025 a constitué le point d’acmé. Le Pacto Histórico s’est progressivement retrouvé isolé. Un isolement qui pourrait coûter cher à son candidat au second tour.

Virage à l’extrême pour la droite conservatrice

De son côté, la droite a connu ses propres tumultes internes. Après quatre années passées à l’écart des responsabilités, ses figures de proue se sont engagées dans une course à la surenchère sécuritaire, en dénonçant le laxisme – voire l’accointance – du gouvernement à l’égard des guérillas et des narcotrafiquants.

À l’issue d’une consultation interne – dont de la Espriella avait été exclu –, c’est Paloma Valencia, option déjà radicale, qui fut désignée candidate officielle de son camp. Petite-fille d’un ancien président (Guillermo León Valencia Muñoz, 1962-1966), sa candidature incarnait la continuité avec la main de fer de l’uribisme, (courant hégémonique de la droite depuis plus d’une vingtaine d’années, du nom d’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010), mais en une version modernisée : une femme était candidate, et son colistier, Juan Oviedo, était ouvertement homosexuel.

De la Espriella, lui, a joué la carte inverse : celle de l’outsider politique animé d’une virilité masculine exubérante. Durant sa campagne, le « Tigre » a multiplié les railleries contre la politique politicienne, les saillies homophobes, les insultes misogynes, les comportements harcelants, mais aussi les procès – plus d’une centaine – intentés à l’encontre des journalistes trop peu conciliants à son goût.

Il s’est parallèlement engagé à « étriper la gauche » et à envoyer ses opposants politiques dans les geôles états-uniennes. C’est donc cette option-là, l’ultradroite virile anti-establishment, qui a devancé de près de 37 % la droite conservatrice d’appareil.

Recompositions et dynamiques politiques de l’entre-deux-tours

Iván Cepeda et Abelardo de la Espriella représentent donc deux profils opposés, tant sur le fond que sur la forme, tant par leur histoire que par leurs propositions. D’un côté, un tempérament stoïque, mesuré, entré dans la vie publique après l’assassinat en 1994 de son père, le sénateur communiste Manuel Cepeda, par des paramilitaires d’extrême droite (groupes armés privés ayant mené une campagne systématique d’extermination visant les militants de gauche dans les années 1980 et 1990). Iván Cepeda s’est ensuite engagé dans une carrière au Congrès comme porte-voix des victimes de crimes d’État. De l’autre, un tempérament histrionique, impulsif, tapageur, ayant fait fortune comme avocat de paramilitaires, de leurs alliés politiques et de plusieurs figures de la criminalité économique.

L’un promet la poursuite de programmes sociaux et de négociations avec les groupes armés, l’autre des allègements des impôts pour les entreprises, une baisse de 40 % des dépenses de l’État, la construction de dix mégaprisons et la prise de contrôle sur la totalité du territoire national dans les 100 jours suivant son entrée à la Casa de Nariño.

La dynamique de report de voix entre ces adversaires est, a priori, favorable à de la Espriella. Sans grande surprise, la perdante Paloma Valencia a appelé à voter pour ce dernier. Un appel relayé au niveau régional par ses alliés du continent : Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador, ou encore Daniel Noboa en Équateur.

Entre cette option ultradroitière et l’option sociale-démocrate de Cepeda, les forces du centre et du centre droit ont, comme ailleurs et souvent, quelques difficultés à s’orienter. Sergio Fajardo par exemple, arrivé en quatrième position après avoir recueilli plus d’un million de voix, a explicitement exclu toute adhésion à ces « deux extrêmes ». Toutefois, un accord avec quelques figures importantes du centre a été conclu ce mardi à Bogota.

À quelques jours du scrutin, aucun débat n’a encore eu lieu. De la Espriella poursuit ses provocations et ses insultes, et multiplie les visuels produits par IA le mettant en scène comme sauveur de la nation. Cepeda a quant à lui opté pour une méthode distincte, bien qu’offensive également. Le 11 juin, il a déposé une plainte auprès des autorités compétentes à l’encontre de la Espriella pour crimes contre l’humanité, association de malfaiteurs aggravée, financement du terrorisme et enrichissement illicite – toutes accusations fondées sur la proximité du candidat avec les paramilitaires.

Le premier mise sur l’hostilité à l’égard du pétrisme en agitant le chiffon rouge du « castro-chavisme » ; le second parie sur la prise de conscience du caractère scabreux, voire mafieux, de son adversaire pour mobiliser parmi les abstentionnistes, mais aussi pour rediriger une partie de l’électorat en sa faveur.

Or, à ce jeu-là, il n’est pas certain que la gauche l’emporte. Car comme le résultat du premier tour l’a confirmé, la haine, le mépris, les insultes et les agressions ne sont pas, en eux-mêmes, des repoussoirs. Dans un contexte de montée en tension sécuritaire, bien dirigés et bien investis, ces éléments s’avèrent au contraire capables de générer des rentes électorales considérables – plus importantes semble-t-il que l’amélioration des conditions matérielles d’existence. Reste à savoir si cette dynamique suffira à porter celui qui promet la tronçonneuse de Milei et des paramilitaires jusqu’à la Casa de Nariño, ou si le second tour marquera au contraire la constitution tardive d’un front uni face à l’ultradroite.

The Conversation

Hugo Corten a reçu des financements du Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS)

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18.06.2026 à 17:01

L’accord de paix avec l’Iran doit exiger la libération de Narges Mohammadi et des autres prisonniers d’opinion

Shadi Rouhshahbaz, PhD Candidate, Peace and Conflict Studies, The University of Melbourne; University of Newcastle

L’Iran compte des milliers de prisonniers d’opinion, dont Narges Mohammadi, prix Nobel de la paix 2023. Leur sort n’est aucunement évoqué dans l’accord entre Trump et Téhéran.
Texte intégral (2091 mots)
Narges Mohammadi, Nobel de la paix 2023, reste aujourd’hui privée de liberté et dans un état de santé précaire, placée sous surveillance médicale et sécuritaire à son domicile de Téhéran après avoir frôlé la mort en détention. Compte X Narges Foundation

Alors que Washington et le régime des mollahs ont signé un accord pour mettre fin à près de quatre mois de conflit, le sort de la militante des droits humains Narges Mohammadi, pourtant figure emblématique de la lutte pour la liberté en Iran, demeure un angle mort des discussions.


Peu de femmes iraniennes sont aussi reconnues pour leur combat en faveur de la liberté en Iran que Narges Mohammadi, lauréate entre autres distinctions du prix Nobel de la paix du prix Andreï Sakharov, du Prix Olof Palme et des prix PEN et Unesco pour la liberté de la presse. Pourtant, son sort, de même que celui des autres prisonniers politiques iraniens, n’inquiète guère les responsables politiques qui pourraient agir en faveur de sa libération.

Lors des négociations qui ont abouti à la signature, ce 18 juin, d’un protocole d’accord entre l’administration Trump et les autorités de Téhéran pour mettre fin à leur guerre après près de quatre mois de conflit, le cas de Mohammadi n’a, selon toute vraisemblance, jamais été soulevé. L’Iran ne s’est pas engagé à libérer les prisonniers politiques, et rien n’indique que la partie américaine ait formulé une telle exigence au cours des discussions.

Il y a un peu plus d’un mois, Mohammadi luttait pour sa vie. Âgée de 54 ans, la militante a possiblement subi deux crises cardiaques alors qu’elle était détenue dans le nord du pays. Après deux semaines d’efforts pour obtenir l’accès à des soins médicaux, elle a obtenu une libération conditionnelle contre une caution exorbitante et a été admise dans un hôpital de la capitale. À la mi-mai, elle a été transférée depuis le service de soins intensifs où elle se trouvait à son domicile à Téhéran, où elle demeure placée sous surveillance médicale et étroite protection sécuritaire.

Lutter contre le régime

Depuis plus de vingt ans, Mohammadi s’emploie à documenter et à dénoncer les atteintes aux droits humains commises par le régime iranien. Parmi celles-ci figurent le recours à la peine de mort comme outil de contrôle social, ainsi que l’utilisation de la torture et de ce qu’elle nomme la « torture blanche » – soit l’isolement carcéral prolongé. Elle s’est également élevée contre un système d’apartheid de genre visant à brider le corps et la parole des femmes.

À la tête du Centre des défenseurs des droits de l’homme, une ONG iranienne, elle a documenté les abus, soutenu les prisonniers d’opinion et leurs familles, et milité pour l’abolition des exécutions et de l’isolement cellulaire. Pendant ses rares périodes de liberté, et surtout en prison, elle a poursuivi son travail sans relâche, recueillant les récits d’autres détenues pour en faire un réquisitoire contre l’État carcéral.

Arrêtée à au moins treize reprises depuis 1998, la dernière fois remontant à décembre 2025, Mohammadi a été condamnée, au total, à plus de 40 ans de prison.

Elle fait partie des milliers de prisonniers d’opinion que compte l’Iran. Depuis des décennies, les autorités iraniennes procèdent en toute impunité à des arrestations arbitraires à grande échelle. Elles ont arrêté aussi bien des adversaires réels du régime que des dissidents présumés, ainsi que des « prisonniers pour dettes » (ceux qui ne sont pas en mesure de s’acquitter de leurs obligations financières).

Face à la vague de contestation populaire qui a déferlé sur l’Iran fin 2025 et début 2026, les autorités ont procédé à l’interpellation de plus de 50 000 personnes, parmi lesquelles figuraient des défenseurs des droits de l’homme, des avocats, des professionnels de santé, des étudiants et même des enfants. On estime que des milliers d’autres ont été arrêtées depuis le début de la guerre.

Un grand nombre de ces prisonniers sont incarcérés dans des centres de détention secrets et non officiels gérés par les services de sécurité et de renseignement, où ils sont soumis à des tortures visant à leur extorquer des aveux. Certains encourent désormais la peine capitale.

Amnesty International estime qu’au moins 2 159 personnes ont été exécutées en Iran en 2025, soit plus du double du total enregistré en 2024. Depuis le début de la guerre, l’organisation indique qu’au moins 36 personnes ont été exécutées sur la base d’accusations à caractère politique.

Au nom de qui négocie-t-on la paix ?

L’administration Trump œuvre actuellement à la conclusion d’un nouveau « grand accord » avec Téhéran, qui promet d’apaiser les tensions actuelles, de rouvrir le détroit d’Ormuz et de contraindre l’Iran à renoncer à son programme nucléaire.

Depuis des décennies, les puissances occidentales suivent le même schéma de négociations avec l’Iran. Ces pourparlers ont tendance à se concentrer sur les instruments de la puissance dure : arsenal militaire, niveaux d’enrichissement de l’uranium, régime des sanctions, dissuasion. En revanche, ce qui est rarement abordé lors de ces négociations avec l’Iran, c’est le sort des prisonniers politiques ou l’importance des droits des femmes et des droits humains en général.

Les gouvernements, les institutions multilatérales et les médias affichent souvent leur solidarité symbolique avec le peuple iranien. Pourtant, lorsqu’ils disposent réellement d’un moyen de pression sur Téhéran dans le cadre des négociations, les dirigeants occidentaux invoquent volontiers « l’équilibre » et le « pragmatisme » – reléguant les droits humains au rang de préoccupation subsidiaire.

Mohammadi a passé des années à décortiquer, preuves à l’appui, les rouages de la répression en Iran. De sa cellule de prison, elle a été l’une des porte-voix les plus écoutées du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Mais elle n’a jamais siégé à la table des négociations. Ce phénomène dépasse l’Iran. Dans les conflits à travers le monde, des femmes comme Mohammadi sont saluées comme les « voix de la liberté », tout en étant largement exclues des instances où se décident les cessez-le-feu et les transitions politiques.

Les données des Nations unies et diverses études indépendantes continuent de montrer que les femmes restent dramatiquement sous-représentées en tant que négociatrices, médiatrices et signataires dans les processus de paix, malgré des décennies d’engagement en faveur de la diplomatie et de la recherche de la paix.

Ce que les négociateurs de paix devraient exiger

Après la signature de l’accord de paix provisoire, les négociations avec l’Iran entreront dans une phase plus délicate, axée sur le programme nucléaire de Téhéran.

Les Occidentaux gagneraient toutefois à clarifier la nature de la paix qu’ils entendent bâtir, et à quel prix. La « stabilité » ne saurait être acquise au détriment de l’appareil répressif qui a failli coûter la vie à Mohammadi et qui a tué tant d’autres au fil des ans.

Un accord de paix durable avec l’Iran ne devrait pas se limiter à un simple arrangement en matière de sécurité, mais constituer un cadre plus large de gouvernance et de sécurité humaine. Il faudrait commencer par exiger de l’Iran qu’il libère les prisonniers politiques, y compris Mohammadi.

Les négociateurs pourraient également tenter d’obtenir des engagements qui permettraient les progrès suivants :

Il ne sera pas facile d’amener le régime à accepter ces conditions. Mais si la communauté internationale a su faire preuve d’une inventivité remarquable dans l’édification d’un arsenal de sanctions, elle peut tout aussi bien mobiliser cette même ingéniosité pour placer ces exigences dans un accord qui se veut porteur de paix.

Honorer Narges Mohammadi ne saurait se réduire à la publication d’un communiqué de soutien ou à l’attribution d’une nouvelle distinction. C’est insister sur le fait que son combat définit ce qui est acceptable dans tout accord avec Téhéran. Cela signifie également veiller à ce que les défenseurs des droits des femmes aient leur place à la table des négociations.

The Conversation

Shadi Rouhshahbaz est associée au sein du groupe de réflexion Metafuture, conseillère principale en consolidation de la paix à l'Agency for Peacebuilding et ambassadrice de la paix de la Commission européenne au sein de One Young World. Elle a été boursière du programme « Women Peacemaker » 2023 à la Kroc School for International Peace and Justice de l’université de San Diego, ainsi que boursière du programme « Nuclear Disarmament Next Generation Foresight Practitioner » 2023 à la School of International Futures. Elle a également fondé en 2019 PeaceMentors, la première initiative de consolidation de la paix menée par des jeunes femmes en Iran.

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