01.08.2026 à 10:11
Deniz Torcu, Adjunct Professor of Globalization, Business and Media, IE University
L’ESSENTIEL
Les images de Ceuta ont imposé un registre plus sécuritaire dans le débat sur l’immigration en Espagne.
L’extrême droite s’est appuyée sur ces images pour banaliser son discours sur l’« invasion migratoire ».
Le gouvernement espagnol se retrouve contraint de défendre son récit d’une Espagne ouverte à l’immigration.
On estime que plus de 50 000 migrants sont entrés dans la petite enclave espagnole de Ceuta en l’espace d’une seule journée, après l’effondrement de fait du contrôle à la frontière. Cette ville autonome est située sur la côte nord du Maroc. Le gouvernement espagnol affirme que la quasi-totalité des migrants sont depuis retournés au Maroc, mais qu’au moins 57 personnes ont trouvé la mort.
Face aux interrogations sur les circonstances et les raisons d’un tel événement, le public n’a eu accès qu’à des images : des personnes nageant jusqu’à la plage du Tarajal, à Ceuta, ou escaladant les digues, des dizaines de milliers d’arrivées en une journée et une nuit, et des dizaines de morts. En l’absence de faits ou d’explications, ce sont d’abord ces images qui s’imposent dans les esprits. Or c’est précisément dans l’imaginaire collectif que se construit le rapport d’un pays à l’immigration.
La crise de Ceuta ébranle l’une des représentations les plus valorisantes que l’Espagne entretient d’elle-même. Après les longues années de dictature franquiste, le pays s’est progressivement présenté comme une société ouverte à l’immigration et à la diversité, tandis qu’une grande partie de l’Europe privilégiait un discours centré sur les murs, les frontières et la sécurité.
L’Espagne porte ce récit avec une réelle conviction : celle d’une nation située au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, façonnée par des siècles de brassages culturels. Et cette vision se traduit souvent dans les faits. Il y a seulement six mois, le pays a ainsi ouvert une voie vers la régularisation de centaines de milliers de personnes immigrées vivant et travaillant déjà sur son territoire.
Mais l’image qu’un pays se fait de lui-même, comme l’opinion publique, relève davantage d’une construction culturelle que d’un cadre juridique. Elle repose sur des émotions, ce qui la rend bien plus fragile — et bien plus vulnérable à la désinformation et aux instrumentalisations — que n’importe quelle loi.
L’évolution de l’opinion publique se lit presque en temps réel dans le vocabulaire employé. La veille encore, le discours sur l’immigration était relativement neutre et portait surtout sur l’intégration, les permis de travail ou les démarches administratives liées à l’installation des personnes migrantes.
Les images de Ceuta ont brusquement changé la donne en imposant un registre beaucoup plus dur. Les mots « invasion », « guerre », « déferlement » ou encore « contrôle » dominent désormais les prises de parole publiques et les réseaux sociaux.
Pour le grand public, cela signifie qu’une personne migrante qui pourrait être un voisin, un collègue ou le parent d’un camarade de classe devient une silhouette anonyme, réduite à un chiffre traversant une plage. Or il est bien plus difficile de s’émouvoir du sort d’un nombre que de celui d’une personne. Un langage qui ne parle qu’en statistiques peut ainsi se montrer d’une grande froideur sans paraître cruel.
Dans le même temps, une image — comme celles qui tournent en boucle à la télévision et sur les réseaux sociaux — convainc sans avoir besoin d’argumenter. Là où le discours cherche à persuader et peut être discuté, l’image offre un accès direct à l’émotion qu’elle suscite. Elle déplace ainsi le point de départ de toute conversation sur l’immigration.
Les images diffusées depuis Ceuta contraignent le gouvernement espagnol à se justifier, tandis que les discours les plus répressifs s’imposent comme relevant du simple bon sens. Des propos qui auraient paru excessifs ou choquants quelques jours plus tôt sont désormais perçus comme des descriptions objectives de la situation. Les positions modérées passent alors pour de la naïveté, et la charge de la preuve change de camp sans que personne n’ait besoin de le dire.
Sur le plan politique, ces images constituent une aubaine pour l’extrême droite européenne, qui sait parfaitement comment les exploiter. Même si elle perd le débat sur les faits ou les chiffres réels, elle peut l’emporter sur le terrain du récit, en présentant l’image d’une Espagne accueillante comme une illusion. En l’absence d’autres éléments de contexte, les vidéos et les photographies accomplissent une grande partie de ce travail à elles seules.
Le dirigeant du principal parti de droite espagnol, le Parti populaire (PP), a déjà établi un lien entre les arrivées à Ceuta et la politique de régularisation massive mise en place par le gouvernement espagnol en février, avançant une affirmation sans fondement selon laquelle cette mesure aurait créé un « effet d’appel ».
Le chef du parti d’extrême droite Vox est allé plus loin en qualifiant immédiatement ces arrivées d’« invasion » menée par des hommes en âge de combattre. L’entrepreneur américain Elon Musk a tenu le même discours, allant jusqu’à comparer les images de Ceuta à une scène du film de zombies World War Z (2013).
Mais pour l’extrême droite, l’enjeu dépasse largement un simple cycle médiatique. À partir du moment où son vocabulaire cesse de paraître extrême, la droite traditionnelle est poussée à reprendre les mêmes termes sous peine d’apparaître faible. Une fois le débat déplacé sur ce terrain, ceux qui défendent l’image d’une Espagne ouverte et accueillante se retrouvent d’emblée en position défensive, contraints de se justifier avant même d’avoir commencé à argumenter.
Au lendemain de la crise de Ceuta, c’est peut-être cela que l’Espagne risque de perdre : la capacité de défendre son récit d’un pays accueillant envers l’immigration et attaché à la diversité, sans devoir d’abord s’en excuser.
Deniz Torcu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.08.2026 à 09:45
María López Belloso, Profesora e Investigadora de la Facultad de Ciencias Sociales y Humanas de la Universidad de deusto, Universidad de Deusto
L’ESSENTIEL
Plus de 40 000 personnes sont entrées en 24 heures à Ceuta, enclave espagnole située sur la côte marocaine.
Cette crise mêle enjeux migratoires, tensions diplomatiques et rivalités géopolitiques.
La réponse doit concilier contrôle des frontières, État de droit et protection des droits humains.
Depuis le 31 juillet 2026, Ceuta est confrontée à une crise frontalière d’une ampleur sans précédent. Selon les premières estimations des forces de sécurité, plus de 40 000 personnes seraient entrées dans l’enclave espagnole en l’espace de 24 heures. Certaines sources ont avancé provisoirement le chiffre de 49 000, mais aucun bilan officiel consolidé n’a encore été publié, et cette estimation a été retirée sans explication publique du site du Département de la sécurité nationale.
Au moment où nous écrivons ces lignes, au moins 41 personnes ont trouvé la mort, noyées en tentant de contourner à la nage la digue frontalière.
Le nombre d’arrivées est particulièrement difficile à absorber pour une ville qui compte environ 83 600 habitants. Les capacités d’accueil de Ceuta étaient déjà saturées avant cette nouvelle vague d’entrées. Après l’arrivée d’environ 1 500 personnes au cours de la semaine précédente, les structures destinées aux mineurs non accompagnés fonctionnaient, selon le président de la ville autonome, à 2 400 % de leur capacité. Il a qualifié la situation d’« urgence humanitaire et sociale absolue ».
Ceuta n’est pas seulement confrontée à une crise migratoire, mais à une crise multifactorielle où se conjuguent inégalités structurelles, tensions diplomatiques, dépendance de l’Europe à l’égard du Maroc, capacités d’accueil limitées et polarisation politique. Son analyse nécessite de croiser une perspective internationale — centrée sur l’externalisation du contrôle des frontières et les alliances géopolitiques — avec une approche interne, attentive aux conséquences sur l’État de droit, les services publics, la cohésion sociale ainsi que les discours politiques et médiatiques.
L’utilisation des mouvements migratoires comme instrument de pression politique ne relève pas d’une simple hypothèse. La politologue américaine Kelly M. Greenhill désigne par l’expression coercive engineered migration (« migration coercitive orchestrée ») l’utilisation délibérée, ou la menace, de flux migratoires afin d’obtenir des concessions de la part d’autres États.
À Ceuta, cette dynamique doit être replacée dans une succession de crises frontalières observées depuis 2005, et ne pas être considérée comme un épisode isolé. En mai 2021, plus de 5 000 personnes étaient entrées dans la ville après un assouplissement des contrôles marocains, en pleine crise diplomatique provoquée par l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario.
Cette capacité de pression est renforcée par l’externalisation de la politique migratoire européenne, qui a transféré une partie du contrôle des frontières à des pays tiers comme le Maroc. Dans le même temps, la présentation de ces arrivées comme une menace pour la sécurité alimente le processus de « sécurisation », qui tend à privilégier la protection de l’État au détriment de la sécurité et des droits des personnes migrantes elles-mêmes (2017).
Le Parlement européen a d’ailleurs condamné explicitement en juin 2021 l’utilisation par le Maroc du contrôle des frontières, de la migration et, en particulier, des mineurs non accompagnés comme moyen de pression politique contre l’Espagne. Le Barcelona Centre for International Affairs (CIDOB) a qualifié cet épisode de cas emblématique de weaponisation of migration (« instrumentalisation de la migration »), c’est-à-dire l’utilisation de personnes migrantes comme instruments de coercition entre États.
Si, en 2021, la pression exercée par le Maroc avait été expliquée par l’accueil du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, dans un hôpital de Logroño, il ne faut pas oublier que la rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie cette même année avait entraîné la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe, privant le royaume chérifien d’une source de revenus et d’un levier d’influence.
En 2026, le contexte immédiat est différent, même si plusieurs développements diplomatiques récents sont susceptibles d’avoir contrarié Rabat. Le 20 juillet, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a ainsi effectué une visite officielle en Algérie et annoncé la tenue d’une réunion bilatérale de haut niveau à l’automne. Le gouvernement espagnol a de nouveau qualifié l’Algérie, principal rival régional du Maroc, de « partenaire stratégique » et de « nation amie ».
Le 23 juillet, la commission de la Justice du Congrès des députés a approuvé le texte d’une proposition de loi visant à faciliter l’accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration espagnole. Le texte doit encore être adopté par le Parlement.
La concomitance de cette initiative avec le rapprochement diplomatique entre l’Espagne et l’Algérie, ainsi qu’avec la crise frontalière, a alimenté l’hypothèse selon laquelle Rabat chercherait à rappeler le coût que pourrait avoir, à ses yeux, toute décision espagnole contraire à ses intérêts concernant le Sahara occidental.
L’externalisation du contrôle migratoire a fait du Maroc un partenaire indispensable, mais aussi une source de dépendance. En 2023, la Commission européenne a consacré 152 millions d’euros au renforcement de la gestion des frontières marocaines. Cette délégation de compétences confère à Rabat une capacité d’influence sur la coopération migratoire.
Cette dépendance est d’autant plus problématique que la capacité à contenir les départs ne garantit pas la fiabilité démocratique du partenaire. L’ONG américaine Freedom House, dont la mission est de promouvoir la démocratie et les droits humains dans le monde, classe le Maroc parmi les pays « partiellement libres », avec un score de 37 sur 100, et souligne la prédominance politique et économique de la monarchie.
L’ONG internationale indépendante Human Rights Watch, qui enquête sur les atteintes aux droits humains dans plus de 90 pays, relève dans son rapport 2026 une intensification de la répression contre les journalistes, les militants et les défenseurs des droits humains, ainsi que des poursuites visant les personnes qui défendent l’indépendance du Sahara occidental. Les autorités ont notamment recours à des accusations de diffamation, de diffusion de fausses informations, d’offense aux institutions ou d’atteinte à la monarchie pour restreindre l’espace de la critique politique.
Ce contexte conduit à poser une question délicate : jusqu’à quel point l’Europe peut-elle présenter comme un garant fiable de ses frontières un régime qui restreint durablement la liberté de la presse, réprime la dissidence et utilise sa coopération internationale pour renforcer sa position sur le Sahara occidental ?
L’axe Maroc–Israël–États-Unis s’est consolidé en 2020 avec la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv et la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté revendiquée par le Maroc sur le Sahara occidental. Il s’est encore renforcé en 2021 avec la signature d’un mémorandum de coopération militaire. Cet alignement contraste avec la dégradation des relations entre l’Espagne et Israël, ainsi qu’avec les tensions croissantes entre Madrid et Washington.
La crise de Ceuta a mis ces tensions en lumière. L’ambassadeur israélien auprès des Nations unies a remis en cause la souveraineté espagnole sur la ville, tandis que la Maison-Blanche a imputé la responsabilité de la crise aux politiques « mondialistes » et « d’extrême gauche » du gouvernement espagnol.
Ces déclarations témoignent d’une instrumentalisation diplomatique de la crise et d’une convergence rhétorique à l’égard de l’Espagne, mais elles ne constituent pas une preuve de l’existence d’une action coordonnée visant à faciliter l’ouverture de la frontière.
L’arrêt rendu par la Cour suprême le 8 juillet n’interdit pas à proprement parler les « refoulements à chaud » des migrants tentant d’entrer à la nage à Ceuta et Melilla. Il écarte en revanche le recours à la procédure exceptionnelle de « rejet à la frontière » pour les personnes interceptées en mer, au motif qu’elles n’ont pas franchi un dispositif matériel de contrôle, comme la clôture frontalière.
Cette décision a toutefois fait l’objet d’une interprétation simplifiée largement relayée au Maroc, ce qui a pu encourager les traversées en faisant naître l’idée que les personnes arrivant à la nage ne seraient pas renvoyées.
Pour le président du gouvernement espagnol, les réseaux de passeurs ont instrumentalisé cette décision de justice. L’arrêt a ainsi pu jouer un rôle de facteur facilitateur, sans pour autant expliquer à lui seul l’ampleur de la crise ni la réduction simultanée des contrôles frontaliers côté marocain.
Les crises frontalières créent un contexte propice à la radicalisation du débat public. Une étude met en évidence un durcissement de la rhétorique politique et une banalisation des discours racistes. Lors de la crise de 2021, le parti d’extrême droite Vox a consacré plus de 70 % de ses publications à Ceuta et à la migration.
Une autre étude a montré que 80 % des messages haineux analysés portaient sur la confrontation politique, et non sur les causes ou les solutions aux enjeux migratoires.
Dans la crise actuelle, des expressions comme « invasion », « hommes en âge de combattre » ou « sicaires » participent à cette représentation des personnes migrantes comme une menace collective. Les médias ne sont pas nécessairement à l’origine de ces discours, mais ils peuvent contribuer à les banaliser lorsqu’ils reprennent des cadrages alarmistes sans les contextualiser ni les mettre en perspective.
Dans une crise de cette nature, les droits humains ne constituent pas un obstacle à la gestion des frontières, mais en fixent les limites juridiques et éthiques. La découverte de plus de 40 corps dans les eaux de Ceuta met en évidence le coût humain d’une politique qui fait de la frontière un espace de danger extrême.
L’Espagne a l’obligation de protéger les vies humaines, de garantir les opérations de sauvetage et d’examiner individuellement chaque situation, en portant une attention particulière aux mineurs, aux demandeurs d’asile et aux victimes de la traite des êtres humains.
Mais les principales victimes restent toujours les personnes migrantes elles-mêmes. Le Maroc peut les utiliser comme moyen de pression, les partis politiques comme argument électoral, et certains discours les réduire à une menace anonyme.
Tandis que les États se disputent influence et responsabilités, ces personnes risquent leur vie et s’exposent à l’absence de protection, aux refoulements arbitraires et à leur déshumanisation dans le débat public. La réponse ne devrait pas opposer les droits des habitants de Ceuta à ceux des personnes qui arrivent, mais veiller à ce que ces deux populations — et en particulier les plus vulnérables — ne continuent pas de payer le prix de stratégies politiques sur lesquelles elles n’ont aucune prise.
María López Belloso reçoit des financements de plusieurs programmes de recherche, notamment Horizon Europe. Elle est également membre de l'ONG Barakaldo con el Sahara-SALAM.
31.07.2026 à 10:17
Elliot Convery-Fisher, Research Fellow in Socio-Ecology of Fire Management, Royal Botanic Garden Edinburgh
Kate Parkins, Bushfire Risk Analyst, The University of Melbourne
L’ESSENTIEL
L’Australie dispose d’un système d’alerte parmi les plus aboutis au monde face aux feux de végétation.
Les alertes sont largement comprises, mais elles ne suffisent pas toujours à convaincre les habitants d’évacuer.
Trouver le bon équilibre entre informer suffisamment et éviter la saturation reste un défi.
Les incendies de forêt deviennent une caractéristique du climat plus chaud et plus sec du Royaume-Uni, comme c’est déjà le cas dans une grande partie de l’Europe. En juillet 2026, d’importants incendies ont ravagé plusieurs régions du Royaume-Uni en quelques jours. Parmi les plus marquants, un feu a embrasé Arthur’s Seat, l’ancien volcan situé au cœur d’Édimbourg. À la suite de cet incendie, les Scottish Greens (parti écologiste écossais) ont qualifié les feux de forêt d’ « urgence nationale ».
Parallèlement, le gouvernement gallois a déclenché son plan de crise pour lutter contre les incendies qui continuaient de se propager dans le nord du pays, tout en alertant sur le manque d’hélicoptères disponibles pour combattre les flammes. D’autres services d’incendie britanniques ont également indiqué être soumis à une pression extrême.
En 2025, les services d’incendie et de secours d’Angleterre et du pays de Galles sont intervenus sur près de 1 000 feux de végétation, un record qui dépasse celui établi en 2022. Les projections des experts indiquent que ce type de journées extrêmes devrait devenir plus fréquent.
Selon les données de l’Ordnance Survey,l’agence nationale de cartographie britannique, plus d’un million de Britanniques vivent dans des zones exposées aux incendies. « Les habitations identifiées se trouvent dans un paysage morcelé, généralement dépourvu de coupe-feu entretenus, contrairement à ce qui est courant dans d’autres régions du monde », explique Duncan Moss, coprésident d’un groupe national chargé de conseiller le gouvernement sur les feux de végétation.
À ce jour, le Royaume-Uni ne dispose pas d’une stratégie unifiée de gestion des feux de végétation. Si l’Écosse a publié un plan d’action en mars, la gestion en Angleterre repose largement sur des organismes publics indépendants comme Forestry England, même si le gouvernement britannique a récemment annoncé la création de nouvelles équipes spécialisées dans la lutte contre les feux de végétation en Angleterre.
Au Royaume-Uni, le public est principalement informé des feux de végétation par les médias, ainsi que par les organismes chargés de la gestion des espaces naturels et d’autres institutions publiques. Pourtant, les feux de forêt demeurent un risque largement sous-estimé, en raison d’une connaissance encore insuffisante de leurs dangers et de leurs conséquences. De nombreuses collectivités réclament donc une information plus claire sur la manière de réagir.
Une solution envisagée consiste à envoyer des alertes d’urgence en temps réel directement sur les téléphones portables des personnes concernées. Le Royaume-Uni dispose déjà d’un système national d’alerte, mais celui-ci n’a jusqu’à présent été utilisé que pour les inondations et les tempêtes.
Nous estimons toutefois que ces alertes ne devraient constituer qu’un élément d’une stratégie de communication plus large. Le Royaume-Uni se trouve aujourd’hui à un moment décisif pour améliorer la compréhension du public, non seulement des risques, mais aussi de la complexité des feux de forêt. Car il n’existe pas de réponse universelle : chaque incendie est différent.
Les feux de forêt peuvent être à la fois destructeurs et bénéfiques. Pour réduire les risques de manière préventive, les gestionnaires allument parfois de petits feux contrôlés, de faible intensité, afin d’éliminer une partie de la végétation susceptible d’alimenter de futurs incendies et de limiter leur intensité. Cette pratique est largement utilisée dans d’autres pays.
Bien gérer les feux de forêt ne se résume donc pas à diffuser des alertes précoces. Cela suppose aussi que le public comprenne comment cohabiter avec le feu en toute sécurité.
L’Australie a mis en place un système d’alerte face aux risques d’incendie forgé par une longue histoire de feux dévastateurs. Peu de pays ont développé un dispositif aussi complet. Il repose sur deux volets : l’un évalue le niveau de risque avant qu’un incendie ne se déclare, l’autre indique à la population comment réagir lorsqu’un feu est en cours.
Mis en place en 2022, l’Australian Fire Danger Rating System fournit un système d’alerte harmonisé à l’échelle nationale. Il vise à informer le public du niveau de danger que présenterait un incendie s’il venait à se déclarer.
Le système comporte quatre niveaux d’alerte. Chacun est associé à des messages clairs et à des consignes précises sur les mesures à prendre avant et pendant les journées à risque :
modéré : planifier et se préparer ;
élevé : se tenir prêt à agir ;
extrême : agir immédiatement pour protéger les personnes et les biens ;
catastrophique : quitter les zones exposées aux feux pour assurer sa survie.
Les niveaux de danger sont calculés et diffusés par les services de lutte contre les incendies des États et territoires australiens. Ils prennent en compte les conditions météorologiques, le degré de sécheresse de la végétation et le comportement potentiel d’un incendie.
Ces alertes sont diffusées au public par plusieurs canaux :
des panneaux installés le long des routes indiquant le niveau de danger en vigueur ;
les bulletins météo et les applications météorologiques, qui intègrent les niveaux de risque d’incendie ;
les sites Internet et applications des services d’urgence des différents États ;
les médias, notamment ABC Emergency, le service public australien dédié aux situations d’urgence, qui fournit des informations actualisées et des conseils pour protéger les personnes et les biens.
Lorsqu’un incendie se déclare, c’est l’Australian Warning System (AWS) qui prend le relais. Ce dispositif diffuse directement des alertes au public pour chaque feu.
Mis en place en 2021, ce système national vise à fournir une information cohérente pour l’ensemble des risques majeurs : feux de végétation, inondations, tempêtes, cyclones, épisodes de chaleur extrême ou autres phénomènes météorologiques violents. Auparavant, les alertes étaient émises séparément par chaque État, avec des niveaux d’alerte, une terminologie et des systèmes de communication différents selon les territoires et les types de risque.
L’Australian Warning System comprend trois niveaux d’alerte :
Alerte de vigilance (jaune) : un incendie est en cours, mais il ne présente pas de danger immédiat. Il est recommandé de rester informé au cas où la situation évoluerait.
Surveillez la situation et agissez (orange) : le niveau de menace augmente. Les conditions évoluent et il faut commencer immédiatement à prendre des mesures pour vous protéger, ainsi que votre famille.
Alerte d’urgence (rouge) : il s’agit du niveau d’alerte le plus élevé. Vous pouvez être en danger et devez agir sans attendre. S’il est trop tard pour évacuer, mettez-vous immédiatement à l’abri. Tout retard peut mettre votre vie en danger.
À partir du 1er octobre 2026, l’Australie ajoutera un nouveau niveau à son dispositif d’alerte. AusAlert enverra des messages d’urgence directement sur tous les téléphones portables compatibles situés dans une zone touchée par une catastrophe locale ou nationale. Cette mesure fait suite aux recommandations d’une commission royale d’enquête, qui a estimé que ce type d’alerte deviendrait un outil essentiel face à la multiplication des catastrophes naturelles.
La multiplication des canaux de diffusion est volontaire afin de renforcer la résilience du système, mais elle n’élimine pas tous les risques. Lors d’un incendie dans le centre de l’État de Victoria, en janvier 2026, une panne de courant a saturé les réseaux mobiles tandis que le feu détruisait un important relais de télécommunications. De nombreux habitants se sont alors retrouvés privés d’accès aux alertes officielles, aux applications d’urgence et aux consignes diffusées par les médias.
Lors des feux de végétation de 2019-2020 en Australie, on estime que plus de 60 000 personnes ont suivi les consignes d’évacuation et quitté les zones à risque. Les alertes officielles ont très probablement joué un rôle déterminant, mais la gravité de la crise était aussi visible de tous : d’épais nuages de fumée recouvraient des régions entières et les médias diffusaient en continu les évacuations de masse.
Cependant, une étude menée auprès de personnes touchées par les feux de végétation en Nouvelle-Galles du Sud en 2017 montre que, si la plupart jugeaient les alertes faciles à recevoir et à comprendre, cela ne signifiait pas pour autant qu’elles suivaient les recommandations des services de secours. Beaucoup ont choisi de rester pour tenter de défendre leur habitation.
Tous les systèmes d’alerte sont confrontés au même dilemme : trop de messages finissent par provoquer une fatigue informationnelle, tandis qu’une communication insuffisante peut coûter des vies. L’Australie a passé des décennies à perfectionner son système d’alerte. Le défi le plus difficile reste toutefois de convaincre les habitants de suivre les consignes lorsqu’un danger survient.
Elliot David Convery-Fisher travaille pour le Jardin botanique royal d'Édimbourg et l'université d'Édimbourg. Il est financé par le programme britannique d'aide au développement international (UK International Development), dans le cadre du projet « Achieving Sustainable Forest Management through Community Protected Areas in Madagascar », soutenu par le Biodiverse Landscapes Fund (référence ecm 62237).
Kate Parkins travaille à l'université de Melbourne, en Australie. Elle a reçu des financements de recherche du ministère de l'Énergie, de l'Environnement et de l'Action climatique de l'État de Victoria, de Natural Hazards Research Australia et de plusieurs services de lutte contre les incendies des États australiens. Elle est membre de la Société d'écologie d'Australie (Ecological Society of Australia).