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30.07.2026 à 17:28

Vente de la Coupe du monde : le bras de fer entre la FIFA et l’Europe

David Rowe, Emeritus Professor of Cultural Research, Institute for Culture and Society, Western Sydney University

En proposant de créer une filiale commerciale valorisée 20 milliards de dollars, Gianni Infantino a déclenché un affrontement inédit avec l’UEFA. Derrière ce conflit se joue l’avenir du football mondial.
Texte intégral (1753 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le président de la FIFA Gianni Infantino veut ouvrir les compétitions mondiales à des investisseurs privés via une nouvelle filiale commerciale.

  • L’UEFA et plusieurs fédérations européennes dénoncent un projet contraire à l’esprit de ces compétitions et évoquent un boycott.

  • Au-delà de ce bras de fer, c’est l’avenir de la gouvernance et de la commercialisation du football mondial qui se joue.


Un peu plus d’une semaine après la finale de la Coupe du monde masculine 2026, remportée par l’Espagne face à l’Argentine, le football mondial semble au bord d’une guerre ouverte. Au cœur du conflit se trouve une proposition du président de la FIFA, Gianni Infantino, qui souhaite céder à des investisseurs privés une participation dans une nouvelle filiale chargée d’exploiter les droits commerciaux des principales compétitions de la FIFA.

Le projet est si controversé que plusieurs fédérations européennes ont même évoqué un possible boycott des prochaines Coupes du monde. Pourquoi la proposition d’Infantino suscite-t-elle une telle levée de boucliers ? Et pourquoi autant de pays s’y opposent-ils ?

La « FIFA Forward Enterprise »

L’idée de Gianni Infantino est de créer une filiale commerciale dotée de 20 milliards de dollars américains (environ 17,3 milliards d’euros, baptisée FIFA Forward Enterprise (FFE), qui serait chargée de gérer les principales compétitions de la FIFA, notamment les Coupes du monde masculine et féminine ainsi que la Coupe du monde des clubs.

Le projet devrait être approuvé par les 211 fédérations nationales membres de la FIFA. Celles-ci pourraient ensuite accéder à ces financements pour soutenir leurs programmes de développement.

Si Gianni Infantino présente cette initiative comme une « démocratisation du football à l’échelle mondiale », son projet de privatisation partielle de la FIFA a suscité une vive opposition.

Hier, Gianni Infantino a accentué la pression sur les fédérations membres de la FIFA pour qu’elles approuvent le projet d’ici au 19 septembre. Il a annoncé que chaque fédération recevrait 40 millions de dollars (environ 35 millions d’euros) de financement si elle votait en faveur de la proposition. En revanche, en cas de rejet, leur financement serait réduit de près de 75 %.

Cette initiative constitue aussi une nouvelle illustration des liens étroits qu’entretient Gianni Infantino avec le président américain Donald Trump et son entourage. Parmi les investisseurs privés pressentis figure Thrive Eternal, une société de capital-risque fondée et dirigée par Joshua Kushner, frère de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump.

La stratégie d’Infantino

Bien que Gianni Infantino ait été secrétaire général de l’UEFA, il considère de plus en plus que son avenir – et celui de la FIFA – se joue en dehors de l’Europe. Il a ainsi noué des relations politiques et commerciales étroites aux États-Unis, premier marché mondial du sport, ainsi qu’au Moyen-Orient, devenu l’un des investisseurs les plus ambitieux et les mieux dotés financièrement dans le sport mondial.

En reprenant une stratégie initiée par l’ancien président de la FIFA João Havelange, Gianni Infantino s’est assuré le soutien de nombreuses fédérations en augmentant les financements distribués à un plus grand nombre de pays. Il a également élargi le nombre de participants aux Coupes du monde masculines et féminines. Il compte sur la majorité des fédérations membres pour le réélire en 2027 pour un dernier mandat de quatre ans, mais aussi pour faire approuver la création de la FIFA Forward Enterprise.

Depuis qu’il a succédé en 2016 à Sepp Blatter, discrédité par une vaste affaire de corruption, Infantino a supervisé des Coupes du monde masculines organisées dans des régimes peu libéraux – la Russie en 2018 et le Qatar en 2022 – puis en 2026 aux États-Unis de Donald Trump, un pays dont plusieurs observateurs estiment que la qualité démocratique est en recul.

Lorsque l’UEFA a de nouveau obtenu l’organisation du Mondial 2030, confié à l’Espagne et au Portugal, Infantino a orchestré un partage inédit de la compétition avec le Maroc ainsi qu’avec l’Uruguay, le Paraguay et l’Argentine. Cette décision a eu pour effet de faire basculer l’édition suivante vers l’Asie, ouvrant la voie à l’attribution de la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite, un proche allié d’Infantino.

Tout comme il a travaillé étroitement avec Donald Trump pour marginaliser l’UEFA, Gianni Infantino a également renforcé sa collaboration avec le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane.

Cette relation s’est notamment traduite par une tentative avortée en 2018 de créer une Ligue des nations mondiale, un projet qui aurait fragilisé les compétitions les plus prestigieuses de l’UEFA : la Ligue des champions et le Championnat d’Europe.

Face aux critiques européennes qui l’accusent de se rapprocher de dirigeants autoritaires, Infantino balaie ces reproches en les qualifiant de « leçons de morale à sens unique » et d’« hypocrisie ». Les journalistes n’ont pas été épargnés non plus.

Plus tôt cette semaine, Gianni Infantino semblait viser directement l’UEFA et les médias dans un long message publié sur Instagram. Il y dénonçait « ceux qui passent leur temps et leur énergie à nous détester », ajoutant que « notre monde a besoin d’amour, pas de haine ; de tolérance, pas de divisions ; de célébration, pas de deuil ».

Le football mondial au bord de la fracture

Il n’était certainement pas question d’amour, de tolérance ou de célébration du côté de l’UEFA lorsque Donald Trump a fait pression sur Gianni Infantino pour obtenir une réduction de la suspension de l’attaquant américain Folarin Balogun pendant la Coupe du monde 2026, afin qu’il puisse disputer le match contre la Belgique.

Si la FIFA a assuré que cette décision relevait uniquement de sa commission de discipline indépendante, beaucoup ont soupçonné que ce revirement avait été obtenu sous la pression de son président.

L’UEFA n’est toutefois pas exempte de reproches. Son mode de gouvernance a lui aussi fait l’objet de critiques, tout comme son fonctionnement, souvent accusé de favoriser les plus grands clubs et les fédérations les plus riches, au détriment du reste du football européen.

Un boycott inédit des prochaines Coupes du monde, accompagné d’un refus des dizaines de millions de dollars promis par la FIFA, représenterait un coût considérable pour les fédérations concernées. Au regard des logiques financières très agressives qui dominent également chez les principaux acteurs de l’UEFA, un tel sacrifice paraît toutefois peu probable.

L’instance européenne semble plutôt déterminée à faire échouer le projet de FIFA Forward Enterprise, ou au moins à en obtenir une profonde révision, afin de préserver ses propres intérêts.

Les autres confédérations de la FIFA – notamment celles d’Asie, d’Afrique et d’Océanie – verraient probablement d’un bon œil un affaiblissement de la domination historique de l’UEFA. Mais l’inquiétude est plus large face aux évolutions du football mondial, que beaucoup jugent de plus en plus soumises à une logique d’hypercommercialisation. La Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (CONCACAF), qui vient tout juste d’organiser la Coupe du monde, s’est elle aussi jointe aux critiques contre le projet de FIFA Forward Enterprise.

Certains observateurs estiment même que Gianni Infantino préparerait déjà sa reconversion après la fin de son mandat, en 2031, en se réservant un poste très lucratif au sein de la branche commerciale de la FIFA qu’il est aujourd’hui en train de créer. Si ce scénario se concrétise, Gianni Infantino continuera de représenter une épine dans le pied de l’UEFA bien après avoir quitté le siège de la FIFA, à Zurich.

The Conversation

David Rowe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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30.07.2026 à 15:16

La caméra au service de la recherche : l’expérience d’un documentaire à Madagascar

Quentin Grislain, Chercheur en géographie politique, Cirad

Si la recherche en sciences sociales nous est souvent transmise par écrit, elle se prête aussi à l’image, comme le montre le récit entourant le tournage d’un documentaire.
Texte intégral (2928 mots)
Scène de tournage du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar », réalisée au sein d’une parcelle agricole. © Mathilde Le Graciet, Fourni par l'auteur

Et si la caméra était bien plus qu’un moyen de présenter des résultats scientifiques ? En réalisant un documentaire auprès d’agriculteurs des Hautes Terres de Madagascar, le chercheur Quentin Grislain, a découvert que sa caméra influençait aussi son enquête. Elle a fait émerger des échanges inattendus et transformé son rapport au terrain.


Dans les sciences sociales, le terrain se raconte le plus souvent par l’écriture. La réalisation d’un documentaire auprès d’agriculteurs dans les Hautes Terres de Madagascar m’a amené à reconsidérer ce postulat.

En effet, certaines dimensions de l’expérience vécue se laissent difficilement saisir par le texte. J’ai constaté que la caméra ne se contentait pas de rendre visibles les pratiques agricoles, les évolutions du paysage et les savoirs paysans : elle transformait aussi la manière d’enquêter, de dialoguer avec les personnes rencontrées et, plus tard, de restituer les résultats de la recherche.

Affiche du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar ». Cliquer pour zoomer, Fourni par l'auteur

Bien plus qu’un simple support de diffusion scientifique, le film est ainsi devenu un véritable outil de production et de circulation des connaissances qui a ouvert un espace inédit de dialogue entre chercheurs et habitants.

Quand le terrain appelle une mise en image

À l’origine, rien ne prédestinait cette enquête à devenir un documentaire. Mon travail portait sur les transformations des territoires ruraux dans une commune des Hautes Terres malgaches. Comme de nombreux chercheurs en sciences sociales, je menais des observations de terrain et des entretiens approfondis avec les habitants.

Mais au fil des semaines, une évidence s’est imposée. Les récits recueillis étaient indissociables des paysages dans lesquels ils s’inscrivaient. Les agriculteurs commentaient l’évolution des collines cultivées, montraient les parcelles héritées de leurs parents ou expliquaient les difficultés d’accès à l’eau directement au milieu des rizières. Certaines réalités semblaient difficiles à restituer à travers une écriture académique. Le projet de documentaire est né de cette volonté de montrer le terrain afin de mieux le comprendre.

Paysage des Hautes Terres de Madagascar (commune de Mandritsara). Sergio Castro Pacheco, Fourni par l'auteur

Des moyens de tournage modestes

Le documentaire a été réalisé sans financement spécifique, avec un équipement léger et une équipe réduite à trois personnes : le chercheur, sa compagne et une traductrice-interprète.

Réalisé en 2024, le tournage s’est déroulé dans une commune rurale enclavée, dépourvue d’accès à l’électricité. Chaque jour, il a fallu composer avec l’autonomie limitée des batteries et s’assurer du stockage des images. Mais ces contraintes ont fini par avoir un effet inattendu. En restant discret et peu intrusif, le dispositif de captation s’est intégré plus facilement au quotidien des habitants. La caméra a progressivement cessé d’être un objet étranger pour devenir un outil à part entière de l’enquête de terrain.

Scène de tournage du film. Quentin Grislain, Fourni par l'auteur

Ce que la caméra donne à voir

L’un des principaux intérêts du documentaire réside dans sa capacité à saisir des dimensions du réel, que la seule écriture peine à retranscrire.

Les paysages agricoles, par exemple, occupent une place centrale dans la compréhension des dynamiques rurales. Une image permet de percevoir immédiatement l’organisation des parcelles, les systèmes d’irrigation ou l’extension des cultures sur les versants. Là où plusieurs pages seraient parfois nécessaires pour décrire un territoire, quelques secondes de film donnent accès à une compréhension sensible de l’espace.

La caméra permet également de documenter les gestes. Le travail du sol, l’entretien des canaux d’irrigation ou les pratiques quotidiennes des familles agricoles s’expriment à travers des savoir-faire et des interactions avec l’environnement. Le film rend visibles ces dimensions souvent absentes des publications scientifiques classiques.

Entretien filmé en extérieur avec un agriculteur expliquant les pratiques d’entretien des canaux d’irrigation (extrait du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar »). Quentin Grislain, Fourni par l'auteur

L’entretien filmé capte, en outre, davantage que des mots. Il enregistre les silences, les hésitations, les regards ou les émotions. La parole apparaît alors incarnée, replacée dans le contexte matériel et social qui lui donne sens.

Le regard des enquêtés sur leur histoire filmée

Deux ans après le tournage, en juin 2026, le documentaire a été projeté dans la commune où il avait été réalisé.

La projection a réuni plusieurs dizaines d’habitants venus découvrir leur territoire, leurs voisins et parfois eux-mêmes sur grand écran. Certaines séquences ont suscité des réactions immédiates. Les vues aériennes du village ont provoqué l’étonnement, tandis que l’apparition de lieux familiers ou de figures locales a déclenché sourires et commentaires.

Projection collective du film dans la commune rurale de Mandritsara. Quentin Grislain, Fourni par l'auteur

Surtout, les spectateurs ont largement reconnu les situations décrites dans le film. Les témoignages consacrés aux difficultés d’accès à l’eau, aux transformations du paysage ou aux contraintes foncières ont été spontanément validés par de nombreuses personnes présentes. Ce moment a nourri une discussion animée des résultats de la recherche, rarement possible à travers les supports académiques.

Le documentaire comme espace de dialogue et de circulation des savoirs

La projection n’a pas été qu’un exercice de validation. Elle a aussi donné lieu à des critiques, des compléments et de nouvelles interrogations.

Plusieurs habitants ont estimé que le film insistait davantage sur les difficultés rencontrées que sur les solutions développées localement. D’autres ont évoqué des problèmes peu abordés dans le documentaire, comme l’augmentation du coût des intrants agricoles ou les difficultés d’accès au financement.

Ces échanges ont produit de nouvelles informations et permis de réinterroger certaines interprétations effectuées lors du montage. En ce sens, la projection a prolongé l’enquête au lieu d’y mettre un terme.

Cette expérience rappelle que le documentaire peut occuper une place singulière entre recherche et espace public. Parce qu’il est accessible à des publics variés, il facilite la circulation des savoirs au-delà du monde académique. Les habitants ne sont plus seulement des personnes enquêtées : ils deviennent aussi spectateurs, critiques et parfois coproducteurs du sens donné aux résultats.

Échange avec les participants à la suite de la projection du film. Mathilde Le Graciet, Fourni par l'auteur

Cette dynamique de circulation dépasse le cadre de la projection locale. Au-delà des échanges immédiats suscités par le visionnage, une attente forte s’est exprimée autour de la diffusion future du film. Pour plusieurs participants, le documentaire ne devrait pas seulement être vu localement. Ils souhaitent qu’il soit diffusé auprès des décideurs politiques — notamment des ministères et services déconcentrés de l’État — afin de mettre en lumière des réalités qu’ils jugent largement méconnues de ceux qui élaborent les politiques de développement agricole.

À l’heure où les chercheurs sont de plus en plus invités à dialoguer avec la société, le documentaire apparaît comme un outil précieux. Non pas pour remplacer l’écriture scientifique, mais pour la compléter en ouvrant de nouveaux espaces de rencontre et de partage des connaissances.

The Conversation

Quentin Grislain est accueilli au FOFIFA (Centre national de la recherche appliquée au développement rural) à Madagascar. Il a bénéficié d’un financement de l’initiative DeSIRA DINAAMICC (UE) pour mener une recherche sur l’évolution de l’occupation territoriale, qui a servi de base à cet article.

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29.07.2026 à 16:20

L’Ukraine peut-elle gagner la guerre ?

Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po

Les frappes ukrainiennes sur le territoire russe représentent un changement d’approche porteur d’effets bénéfiques à Kiev, mais ne suffiront pas, à elles seules, à assurer une victoire militaire.
Texte intégral (2465 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’Ukraine parvient de plus en plus à causer des dommages importants à divers équipements un peu partout sur le territoire de la Russie.

  • Parallèlement, Volodymyr Zelensky enregistre certains succès diplomatiques au G7, à l’OTAN ou encore dans les pays du Golfe.

  • Ces signes encourageants ne doivent pas être surinterprétés : Kiev est encore loin d’être en capacité de repousser l’armée russe hors des zones ukrainiennes que celle-ci contrôle.


Depuis plusieurs semaines, la guerre russo-ukrainienne semble prendre un nouveau cours.

Les drones et les missiles de Kiev frappent le territoire russe de façon de plus en plus massive, de plus en plus précise, de plus en plus profonde et de plus en plus méthodique. Le rapport de force entre les deux ennemis s’en trouve altéré : le champ de bataille n’est plus seulement le territoire ukrainien, il s’est élargi au territoire de la Russie européenne, que ce soit en mer d’Azov, à proximité de Moscou et de Saint-Pétersbourg, dans la région de la Volga et jusque dans l’Oural.

Tout se passe comme si l’Ukraine portait le feu de plus en plus loin de son propre territoire et de plus en plus près du cœur de l’Eurasie.

C’est toute la stratégie militaire de l’Ukraine qui a évolué : empêcher les avancées territoriales russes dans le bassin du Don (Donbass), réaliser des incursions dans les zones frontalières russes (comme dans la région de Koursk et dans celle de Belgorod en 2023-2024) et se protéger des bombardements ennemis ne sont plus les seules tactiques. Kiev frappe désormais les grandes villes russes fortement défendues, les infrastructures militaires et civiles (entrepôts, raffineries, centrales) et les approvisionnements de la Crimée, par terre et par mer.

Carte présentant les frappes conduites par les forces ukrainiennes sur le territoire russe (capture d’écran, cliquer pour zoomer). ArmyInform/Defense Forces of Ukraine

Vue de Paris, de Bruxelles et de Londres, l’Ukraine passait de la défensive à l’offensive. Comme si l’agressé voulait rendre coup pour coup à l’agresseur. Comme si la guerre devait être ressentie et portée en Russie même. Comme si, en somme, les ennemis s’affrontaient sur un pied d’égalité.

Ces attaques peuvent-elles changer l’issue de la guerre• ? Quels résultats peuvent-elles produire sur les plans militaire et diplomatique dans les prochains mois ? Assistons-nous aux prémices d’une défaite russe ? Ou bien ces succès permettent-ils « seulement » au gouvernement ukrainien d’affermir son image auprès de Washington et de Bruxelles au moment où le pays traverse une crise politique interne avec le remplacement de la première ministre, du ministre de la défense et du chef d’état-major sur décision du président Zelensky ?

L’Ukraine, superpuissance militaire ?

Le printemps et l’été 2026 ont marqué un changement quantitatif et qualitatif pour les forces armées ukrainiennes. Les frappes de plus en plus nombreuses, fréquentes, précises, sophistiquées et profondes constituent l’aspect le plus visible et médiatisé d’une inflexion militaire générale.

Ces frappes ont en effet été rendues possibles par une multitude de facteurs dont elles ont été le symptôme éclatant : la capacité des troupes terrestres à stabiliser la ligne de front ; la capacité des pouvoirs publics à stimuler l’innovation en matière de drones et de missiles dans la base industrielle et technologique de défense ukrainienne ; la capacité des investisseurs et des industriels ukrainiens à produire en masse des drones et des missiles diversifiés ; la collecte de renseignements militaires (humains et techniques) actualisés sur les cibles ; l’acquisition de technologies et de savoir-faire en matière de guidage, de télécommunications, d’intelligence artificielle embarquée ; le raccourcissement des chaînes de commandement ; l’interpénétration entre la communication de guerre et les opérations militaires, etc.

En somme, la campagne aérienne 2026 contre la Russie opère une « révolution opérative » : grâce à ces frappes, l’Ukraine n’apparaît plus seulement comme une victime se défendant pour sa survie sous perfusion d’équipements occidentaux, mais comme une puissance militaire et industrielle en essor rapide capable de porter de rudes coups à la Russie bien à l’arrière de la ligne de front. L’Ukraine opère dans la profondeur stratégique.

Si l’effet de cette campagne est incontestablement positif pour le moral des soldats, la mobilisation des civils et l’image internationale du pays, peut-on en conclure que la victoire est à portée de main pour l’Ukraine et que la Russie est au bord de la défaite ?

Il faut se garder d’un effet d’optique.

Les batailles se livrent dans les airs, mais les guerres se gagnent au sol

Les frappes ukrainiennes ont beau mettre en évidence la vulnérabilité de la Russie dans le domaine de la défense anti-aérienne et dans la profondeur de son territoire, les défis militaires et politiques restent nombreux et considérables.

La tactique qui préside à la campagne aérienne contre le territoire russe atteste l’immensité des besoins des forces armées ukrainiennes. Les lacunes de ces forces subsistent : le manque de combattants qui résulte tout à la fois du choix politique de limiter l’enrôlement des jeunes et de la fuite à l’étranger de conscrits potentiels ; la dépendance à l’égard des équipements étrangers dans le domaine des équipements terrestres lourds et des défenses anti-aériennes ; l’occupation de 20 % du territoire par les forces armées et les administrations russes depuis plusieurs années (2014 pour la Crimée) ; la crise des finances publiques qui contraint l’Ukraine à chercher constamment des dons, prêts et garanties auprès de ses soutiens.

Autrement dit, sur le plan strictement militaire, il y a loin des frappes aériennes réussies et médiatisées à un succès terrestre. Cette vérité opérative est valable en Ukraine comme en Iran et sur tous les autres théâtres. Certes, les actions menées contre la logistique russe (militaire et civile) affaiblissent l’agresseur, mais elles ne permettent ni de limiter les bombardements russes, qui ont dernièrement redoublé d’intensité, ni de stopper l’effort de guerre de la Russie ou même de prévenir toute nouvelle offensive russe dans le Donbass.

Cette rupture militaire doit, pour fructifier et produire des effets de long terme, être complétée par une initiative politique.

Zelensky, entre tournées diplomatiques et crise politique interne

Toute la difficulté est que la présidence ukrainienne n’est pour le moment pas en situation de convertir les gains militaires en victoire politique.

En effet, la vie politique ukrainienne semble patiner. Il est vrai que la présidence Zelensky continue d’engranger les succès internationaux : invitation au sommet du G7 d’Évian en France, rencontres avec Donald Trump, participation au sommet de l’OTAN à Ankara, obtention de prêts de la part du FMI comme de l’UE, présence à Paris le 14 juillet pour le défilé au milieu de la famille européenne, offres de services aux États du Golfe en matière de lutte anti-drones, etc. L’Ukraine et son président parviennent à attirer la lumière, à s’assurer les sympathies et à rappeler sa résilience parmi ses soutiens.

C’est à soi seul un résultat remarquable : il prémunit l’Ukraine contre une subversion de l’ennemi, contre les risques de putsch militaire, contre une faillite assurée de ses finances publiques et contre le discrédit que voulait jeter sur lui l’administration Trump.

Toutefois, la vie politique ukrainienne pâtit toujours de ses faiblesses conjoncturelles et structurelles. Les scandales de corruption sont récurrents au moins depuis la démission de l’ancien directeur de cabinet du président, M. Yermak. Cela atteste la capacité de contrôle des institutions sur les décideurs mais également de la faible qualité de la gouvernance qui préexistait à la guerre. L’absence d’élections générales (due à l’union sacrée, à la loi martiale et au fait que le corps électoral est mutilé par les annexions) place les autorités ukrainiennes à la merci des critiques émises par l’administration Trump.

Enfin et surtout, les résultats de la campagne aérienne de 2026 peuvent être annulés à tout moment par une reprise de la pression américaine. Actuellement accaparée par la guerre contre l’Iran, l’administration Trump reprendra tôt ou tard son obsession pour une paix rapide et bâclée entre Russie et Ukraine, sous menaces de retrait du soutien américain.

Quelle issue possible pour l’Ukraine ?

À ce stade, plusieurs options sont ouvertes pour Kiev.

Soit l’Ukraine revient à une stratégie militaire plus classique de reconquête territoriale graduelle afin de rééquilibrer le rapport de force politique avec la Russie et d’obtenir une paix moins défavorable que ne le laisse présager l’occuption d’une partie de son territoire. Cela requerrait de sa part la mobilisation de nouvelles troupes, la concentration des frappes sur la Crimée, le Donbass et les zones frontalières, et surtout la solidification du lien avec Washington.

Soit elle réclame des négociations rapides et directes avec la Russie, sous l’influence de l’administration Trump. Il faudra alors qu’elle limite ses frappes sur la Russie, sanctuariser la ligne de front et de modère le nationalisme intérieur.

Soit elle amplifie sa stratégie de frappes sur le territoire russe afin d’exalter la fierté nationale. Le risque est alors d’encourir l’ire de Washington et de faire face à des bombardements redoublés de la part de Moscou.

En tout état de cause, le choix de la stratégie ne relève pas principalement du nouveau chef d’état-major ukrainien, Mykhailo Drapatyi, car la stratégie à adopter face à la Russie ne se réduit pas à une opération militaire. C’est aux autorités politiques supérieures et donc aux Ukrainiens eux-mêmes que ce choix revient éventuellement.

The Conversation

Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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