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27.08.2026 à 11:59

Pourquoi il faut en finir avec le mythe de la forêt salvatrice

Guillaume Decocq, Professeur en sciences végétales et fongiques, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Francois Criscuolo, Docteur en écophysiologie, CNRS, Université de Strasbourg

Les forêts ne sont pas des boucliers miraculeux contre le changement climatique : leur capacité à stocker du carbone dépend de leur santé, de leur biodiversité et de leur gestion.
Texte intégral (3598 mots)

L’ESSENTIEL

  • Face au changement climatique, les forêts sont souvent présentées comme de salvateurs « poumons verts ». Pourtant, de plus en plus de forêts françaises émettent plus de CO₂ qu’elles n’en séquestrent.

  • Pour le comprendre, il faut savoir faire la distinction entre stocks et flux de carbone, mais également regarder la forêt dans son ensemble, au-delà des arbres qui la constituent.

  • Selon les essences présentes, le mode de gestion, l’utilisation faite du bois prélevé, les forêts peuvent être plus ou moins résilientes face au changement climatique.


Face au changement climatique, les forêts vont-elles pouvoir nous sauver ? L’idée est rassurante, mais elle repose sur une mauvaise compréhension du cycle du carbone et de ce qu’est véritablement une forêt, au-delà des arbres qui la constituent.

Le contexte actuel plus qu’inquiétant doit de fait nous obliger à remettre en cause ce mythe de la forêt salvatrice, voici pourquoi.

Qu’est-ce que la fixation de CO₂ ?

Commençons tout d’abord par démythifier une première chose : si les forêts et toutes les plantes de la planète peuvent stocker du carbone, ce n’est rien comparé aux océans et aux eaux de surface qui capturent chaque année 29 000 gigatonnes (Gt) de CO₂, contre 2 000 Gt pour les organismes photosynthétiques, dont beaucoup, soit dit en passant, vivent dans l’eau.

Quant à la photosynthèse, parlons-en. Cette faculté des végétaux chlorophylliens est souvent mal comprise. Elle permet aux plantes de produire des sucres nécessaires à leur développement en utilisant pour cela à la fois des molécules d’eau principalement puisées dans le sol par les racines et des molécules de CO₂ captées dans l’air par les feuilles.

Une photosynthèse intermittente

Ce processus n’est pas permanent : il peut fortement diminuer et même s’arrêter, notamment en période de sécheresse quand l’eau vient à manquer, la nuit lorsqu’il n’y a plus de lumière, en période de canicule (en été) ou de gel (en hiver) quand la température trop haute ou trop basse empêche l’activité métabolique.

Enfin, quand certains arbres perdent leurs feuilles à l’automne, ils perdent du même coup, la voie d’entrée du CO₂.

Fixation et séquestration du carbone

Une autre confusion est fréquente : la photosynthèse permet l’entrée du carbone dans la plante, c’est ce qu’on appelle la fixation du carbone. Ce n’est pas la même chose que la séquestration du carbone, qui s’inscrit dans la durée.

Pour que les forêts puissent être des auxiliaires à l’heure du changement climatique, il faut que, dans la durée, elles séquestrent davantage de carbone qu’elles n’en émettent. On pourra alors les qualifier de puits de carbone.

Les émissions de CO₂ de l’arbre

Ici, certains fronceront peut-être les sourcils. Comment ça, une forêt émet du CO₂ ? Tout à fait. Pour comprendre comment, il faut regarder ce qu’il se passe après la photosynthèse.

Ce processus permet donc à l’arbre de produire des sucres grâce à du CO₂ capté dans l’air et de l’eau puisée dans le sol. Ces sucres sont ensuite oxydés (grâce à l’oxygène O₂ de l’air) pour fournir l’énergie et fabriquer les tissus, nécessaires à sa croissance et à son développement, c’est ce qu’on appelle la respiration.

En consommant ces sucres, l’arbre rejette alors de l’eau et du CO₂. Dans certaines situations, l’hiver ou la nuit par exemple, un arbre continuera de respirer mais arrêtera sa photosynthèse, il émet donc plus de CO₂ qu’il n’en fixe.

PHOTOSYNTHÈSE ET RESPIRATION : DE QUOI PARLE-T-ON ?

  • Schématiquement, la photosynthèse chez les plantes est le processus qui utilise l’énergie solaire pour casser des molécules d’eau H₂O puisées dans le sol, en récupérer les atomes d’hydrogène (H) pour les fixer à des molécules de dioxyde de carbone (CO₂) captées dans l’air (en se débarrassant des atomes d’oxygène de l’eau sous forme d’oxygène, O₂) et, ainsi, produire des sucres CHO, base de la matière organique. Elle est réalisée par tous les organismes possédant de la chlorophylle : les plantes et les cyanobactéries.
  • Inversement, la respiration qui concerne tous les organismes vivants (à l’exception de quelques bactéries capables de se passer d’oxygène, chez qui la respiration est remplacée par la fermentation), y compris les plantes, correspond à la dégradation de la matière organique par oxydation, qui libère du CO₂, de l’eau et de la chaleur.

Le carbone stocké par l’arbre n’est pas éternel

Cependant, la part de CO₂ captée lors de la photosynthèse qui est respirée par l’arbre lui-même est faible. La plus grande partie du carbone puisé dans l’atmosphère est incorporée dans l’amidon, la cellulose, la lignine (constituant fondamental du bois, ndlr), les racines, le tronc, les branches, les feuilles et les fruits de l’arbre.

Ce carbone-là sera donc stocké dans l’arbre tant que celui-ci sera en vie. Mais si ce dernier brûle, le CO₂ sera relargué dans l’atmosphère.

Si l’arbre meurt de maladie ou autre, il sera décomposé lentement, ce qui libérera également une grande partie du carbone sur le long terme.

Le rôle crucial de la biodiversité des sols

Mais si l’arbre pousse dans un écosystème en bonne santé, alors bactéries, champignons, vers de terre et autres organismes décomposeurs pourront également se nourrir du bois mort et incorporer une partie de son carbone dans la matière organique des sols et dans leur propre biomasse. Eh oui, en forêt, tous les organismes participent au stockage du carbone, pas seulement les arbres, d’où l’intérêt d’une biodiversité élevée.

C’est également ce qu’il se passe quand une feuille ou une branche morte tombe. Le sol forestier constitue ainsi souvent un stock de carbone bien plus important que la partie aérienne des arbres.

Quand une forêt devient source de carbone

Mais si une forêt brûle, si elle subit une sécheresse trop longue ou que trop d’arbres dépérissent à la suite d’attaques de pathogènes, elles peuvent se retrouver à être dans la durée une source de carbone, et non plus un puits.

C’est un phénomène inquiétant que l’on observe de plus en plus. On peut le constater, par exemple, en voyant le jaunissement des feuilles et leur chute en plein été ou les branches supérieures des arbres qui meurent : c’est du même coup la surface photosynthétique de l’arbre qui est réduite.

Un cercle vicieux qui s’installe

Affaiblis, les arbres deviennent également plus vulnérables aux infections et aux attaques de ravageurs, ce qui en accroît le taux de mortalité. Le cercle vicieux peut encore continuer : la surmortalité des arbres en forêt entraîne de facto une accumulation de combustible au sol et dans les airs. Par temps chaud et sec, même les végétaux vivants se dessèchent, ce qui en augmente l’inflammabilité.

En sachant cela, que peuvent donc les forêts et leurs sols à l’heure du changement climatique ? Celui-ci impose de réduire la quantité de CO₂ atmosphérique, le principal gaz à effet de serre. Pour cela, il faut nécessairement réduire les sources d’émissions de CO₂.

En parallèle, on peut également séquestrer durablement le CO₂ en favorisant la photosynthèse tout en préservant les stocks de carbone organique.

Comment favoriser la photosynthèse ?

La première question que l’on peut alors se poser est la suivante : comment favoriser la photosynthèse ? On ne peut pas augmenter le rendement de celle-ci, mais on peut augmenter la surface photosynthétique.

C’est l’objectif des politiques de reforestation et de lutte contre la déforestation, qui concernent surtout les forêts tropicales.

Les bienfaits des forêts stratifiées

On peut également agir sur la surface photosynthétique sans modifier la surface forestière en s’intéressant à la stratification de la végétation. Ainsi, un hectare de forêt avec une strate arborescente, une strate arbustive et une strate herbacée, a fortiori lorsqu’on privilégie les mélanges d’espèces aux caractéristiques morphologiques et physiologiques complémentaires (par exemple, de petits arbres d’ombre sous une canopée de grands arbres de lumière, avec un mélange feuillus-résineux), permet d’atteindre un rendement photosynthétique bien plus important qu’une plantation où tous les arbres sont de la même espèce et du même âge, surtout s’il s’agit d’un résineux exotique qui empêche le développement de strates arbustives et herbacées dans son sous-bois.

La stratification et la biodiversité des espèces arbustives permet ainsi de séquestrer jusqu’à 40 % de carbone en plus, tout en favorisant la biodiversité aérienne et souterraine.

De même, plus on diversifie les espèces d’arbre et plus on laisse de bois mort au sol, plus la diversité en espèces végétales, animales ou microbiennes sera élevée et plus le stockage de carbone dans les sols sera important.

Si on associe cette gestion des forêts à une restauration des zones humides, on multiplie les effets biodiversité, stockage de carbone et solutions anti-incendie.

Le stock de carbone et la filière bois

Le carbone séquestré par les arbres peut également avoir une seconde vie lorsque la forêt est exploitée pour produire diverses ressources à partir du bois. Le carbone peut alors être stocké durant plus ou moins longtemps selon la durée de vie des ressources produites.

C’est selon cette logique que les politiques publiques ont favorisé le matériau bois : parce que le bois de construction représente en théorie une forme durable de stockage de carbone organique. Ainsi, à l’heure du réchauffement climatique global, la forêt est présentée comme salvatrice : non seulement elle peut être un puits de carbone, mais elle stocke une partie du CO₂ séquestré dans un matériau qui peut se monnayer.

Pourtant, l’actualité nous montre que la réalité est tout autre et que le puits de carbone qu’elle était devient de plus en plus souvent une source.

Des plantations commerciales au bilan carbone questionnant

De fait, la volonté d’avoir des forêts résilientes face au changement climatique et rentables d’un point de vue économique génère le développement d’un certain modèle : celui de plantations commerciales d’arbres supposément mieux adaptés aux sécheresses, car provenant de zones du monde plus arides. La plantation de ces espèces (surtout des résineux, comme le cèdre de l’Atlas, le pin de Monterey, le pin à encens, etc.) nécessite un travail mécanique du sol accompagné d’une fertilisation et, parfois, de traitements herbicides.

Ces pratiques empruntées à l’agriculture sont évidemment dévastatrices pour l’écosystème, l’environnement et in fine le climat, d’autant plus qu’elles font appel à de lourds engins forestiers très émetteurs de CO₂ et d’autres polluants et provoquent un déstockage massif du carbone des sols – bien plus important que celui lié au dépérissement lui-même.

Des monocultures très fragiles

Plus grave, ces monocultures sont beaucoup plus vulnérables aux attaques de ravageurs, aux sécheresses et aux incendies, qui provoquent le relargage brutal du CO₂ stocké dans cette biomasse. Ce non-sens écologique est souvent un non-sens économique, puisque le taux de succès des plantations est souvent faible, les épisodes récurrents de sécheresse et de canicule tuant massivement les jeunes plants qui n’ont pas eu le temps de développer suffisamment leurs racines.

De plus, les jeunes plantations étant très attractives vis-à-vis des ongulés, les rares survivants échappent difficilement à la dent des herbivores en l’absence de coûteuses protections. S’ensuit un retour très lent de la forêt, qui mettra souvent plus de quinze ans à redevenir un puits plutôt qu’une source de carbone.

Ainsi, d’un cercle vicieux où la forêt dépérissante aggrave l’effet de serre plutôt que de le réduire, on passe très vite à une spirale infernale quand il s’agit d’intensifier la sylviculture et d’artificialiser la forêt pour tenter d’adapter la production de bois rémunérateur dans une périlleuse fuite en avant, sans recul sur l’écosystème forestier et ses fonctions climatiques.

L’utilisation du bois : un facteur déterminant

Le devenir du bois issu des forêts pose aussi question. Sur les 57 millions de mètres cubes de bois récoltés chaque année en France hexagonale, 39 millions (68,4 %) sont utilisés comme bois-énergie (en autoconsommation ou commercialisé comme tel ou sous forme des déchets des usines de première et seconde transformation).

Le carbone stocké de ce bois sera donc immédiatement relargué dans l’atmosphère dès qu’il sera brûlé. Dix autres millions (17,5 %) partent dans l’industrie du papier, carton panneaux, etc., ce qui représente un stockage de court-moyen terme. Donc finalement, la proportion du bois prélevé qui continue de stocker durablement le carbone (bois d’œuvre) est relativement faible (14 %).

Des rotations qui s’accélèrent

Les politiques extractivistes ont également favorisé le racourcissement des rotations des plantations forestières en arguant du fait que les jeunes arbres en pleine croissance séquestreraient davantage de CO₂. Ce n’est pas faux, mais cela occulte le fait que le rajeunissement favorise aussi le déstockage massif des peuplements plus âgés et des sols malmenés par l’exploitation et la replantation.

De plus, l’argument des adeptes de la sylviculture intensive selon lequel une forêt âgée – dont les arbres ont dépassé l’âge d’exploitabilité – ne séquestreraient plus de carbone, mais émettraient autant de CO₂ qu’elles en fixent, a déjà été largement infirmé par la recherche scientifique.

Bien sûr, le fait que l’essentiel du stock de carbone se trouve dans le sol forestier est également passé sous silence dans cette même logique, puisque les pratiques d’exploitation, de replantation et d’entretien provoquent son érosion.

Le bénéfice mensonger des arbres à croissance rapide

Une autre idée reçue est que les espèces d’arbre à croissance rapide seraient beaucoup plus efficaces à séquestrer le CO₂ que celles à croissance lente, un prétexte trompeur pour délaisser chênes, hêtres, sapins et autres essences spontanées de nos forêts au profit de résineux indigènes (comme le pin maritime « amélioré » génétiquement) ou exotiques (comme le sapin Douglas) et de feuillus à bois tendre (par exemple, les peupliers hybrides, les eucalyptus ou encore l’arbre « magique » Paulownia tomentosa).

Effectivement le volume de bois accumulé par ces arbres en quelques années est souvent impressionnant, mais il s’agit de bois « tendres », c’est-à-dire à densité très faible. Pour un même volume de bois, une espèce à croissance lente stocke donc une quantité de carbone bien plus importante. Il n’y a même aucun lien entre la quantité de carbone séquestrée et la vitesse de croissance d’un arbre, puisque c’est la longévité de l’arbre qui importe.

Quelles forêts pour demain ?

Que conclure de tous ces constats ? Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause le rôle de puits de carbone de la forêt française : il est crucial. Mais pour que la forêt continue d’assurer ce rôle, il est urgent de préserver les forêts (notamment les forêts anciennes et les forêts humides), de restaurer les écosystèmes dégradés (en favorisant le reboisement naturel), de favoriser l’économie circulaire et la réutilisation du matériau bois, d’éviter le greenwashing en améliorant les certifications sur des critères réactualisés à l’aune des données scientifiques et en mettant en place des bilans carbone complets des filières. La forêt est un écosystème complexe qui ne saurait être réduit à ses arbres.

Aujourd’hui, le défi est d’en accroître la résilience face aux changements climatiques, ce qui suppose d’inventer une nouvelle ingénierie forestière. Comme toute ingénierie, elle doit s’appuyer sur des bases scientifiques solides et actualisées, et suppose la confrontation de différents savoirs.

Face à la complexité, toute solution simple serait un leurre. Les arguments environnementaux de la « lutte contre l’effet de serre et les changements climatiques » ne devraient plus servir de caution écologique aux politiques publiques qui promeuvent le retour brutal d’une vision productiviste et non durable de la forêt, qui sert uniquement les intérêts des lobbies industriels et économiques, au détriment des autres usagers de la forêt.

Ils doivent au contraire intégrer les dimensions « écosystémique » et sociale de la forêt, même si les institutions détestent la complexité et que les politiques publiques procèdent toujours par simplification des enjeux qu’elles visent à réguler. Tout l’enjeu pour les scientifiques est d’éclairer les débats autour des politiques climatiques et économiques de la gestion forestière et de la filière bois.

The Conversation

Francois Criscuolo est membre du collectif des riverains de la scierie SIAT à Oberhaslach, qui a mené entre 2021 et 2023 un dialogue avec l'entreprise pour réduire les nuisances sonores et liées à la pollution.

Guillaume Decocq ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.08.2026 à 15:27

Canicules et pollution : quelle évolution entre 2003 et 2026 ?

Bertrand Bessagnet, Director of Research, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Arineh Cholakian, Modelisation atmosphérique, chimie de l'atmosphère, Sorbonne Université

Guillaume Siour, Ingénieur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Laurent Menut, Chercheur CNRS en physique de l'atmosphère, Sorbonne Université

Romain Pennel, Ingénieur de recherche en calcul scientifique, École polytechnique

Sylvain Mailler, Chercheur en modélisation de la qualité de l'air, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)

L’instauration, ces dernières années, de politiques de lutte contre la pollution atmosphérique a permis d’éviter le pire lors des vagues de chaleur extrême en Europe au cours de l’été 2026.
Texte intégral (2500 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les vagues de fortes chaleurs sont propices à la formation des pics de pollution à l’ozone.

  • Lors de la canicule d’août 2003, les niveaux atteints avaient été spectaculaires.

  • L’instauration, depuis plus de vingt ans, de politiques de lutte contre la pollution atmosphérique a permis d’éviter le pire lors des vagues de chaleur européennes du printemps et de l’été 2026.


La canicule de juin 2026 a frappé l’Europe avec une intensité remarquable. Températures dépassant les 35 à 40 °C le jour, restant élevées la nuit, ciel dégagé, atmosphère stagnante, tous les ingrédients étaient réunis pour produire un épisode majeur de pollution à l’ozone aux conséquences néfastes pour la santé humaine et celle des écosystèmes.

Pourtant, contrairement à la canicule historique d’août 2003, cette pollution à l’ozone n’a pas atteint les niveaux extrêmes du passé. Ce constat n’est pas dû au hasard : il est le résultat direct de vingt années de politiques de réduction des émissions de polluants atmosphériques, qui ont profondément transformé la chimie de l’atmosphère européenne.

Le « mauvais ozone »

Pour comprendre cette évolution, il faut revenir sur ce qu’est la pollution à l’ozone. L’ozone dont il est question ici est troposphérique. Il est parfois appelé « mauvais ozone » pour le distinguer de l’ozone stratosphérique, qui forme, de 15 kilomètres à 35 kilomètres d’altitude, la couche d’ozone qui nous protège des ultraviolets (UV) du soleil.

Le mauvais ozone, lui, apparaît dans la basse atmosphère que nous respirons. Il se forme lors de forts ensoleillements à partir de composés dits « précurseurs d’ozone » : les oxydes d’azote issus du trafic routier, de la combustion industrielle ou des feux, et les composés organiques volatils émis notamment par les véhicules et les solvants. C’est pour cela qu’il est particulièrement scruté lors des canicules.


À lire aussi : Les paradoxes de l’ozone, à la fois protecteur, polluant et gaz à effet de serre


En Europe et particulièrement en France, la pollution à l’ozone est étudiée notamment avec le modèle CHIMERE, qui permet la réalisation de simulations et de prévisions. C’est lui qui nous a permis de comprendre l’ampleur de l’évolution entre 2003 et 2026.

Août 2003 : l’épisode fondateur qui a révélé la vulnérabilité de l’Europe

Pour saisir le chemin parcouru, il faut commencer par mieux comprendre le point de départ : la canicule d’août 2003 reste l’un des événements atmosphériques les plus marquants en Europe. Les conditions météorologiques étaient également exceptionnellement favorables à la formation d’ozone.

À cette époque, les émissions de dioxyde d’azote et de composés organiques volatils (COV) à l’origine du mauvais ozone étaient très élevées, en particulier celles issues du transport, de l’industrie et des solvants. Le résultat fut spectaculaire : des concentrations d’ozone dépassant 180 microgrammes par mètre cube (µg/m3) sur de vastes régions, et même 240 µg/m3 dans certaines zones françaises, comme le rappelle l’étude réalisée par le climatologue Robert Vautard et ses collaborateurs.

Ces seuils européens de 180 µg/m3 (information) et 240 µg/m3 (alerte) pour l’ozone ont été définis dans la directive européenne « qualité de l’air » 2024/2881, à partir d’analyses toxicologiques et épidémiologiques montrant qu’une exposition de courte durée au‑delà de ces niveaux entraîne des effets respiratoires mesurables, d’abord pour les groupes sensibles puis pour l’ensemble de la population.

Cet épisode a ainsi servi de déclencheur politique. Il a mis en lumière la nécessité de réduire les émissions de précurseurs de l’ozone, et a contribué à l’adoption de normes plus strictes au niveau européen.

2003–2026 : vingt ans de transformation silencieuse

Depuis 2003, l’Europe a engagé une réduction massive des émissions de précurseurs d’ozone. Les émissions de dioxyde d’azote (NOx) ont chuté de plus de 50 %, celles des composés organiques volatils (COV) ont également fortement diminué. Les sources les plus polluantes ont été régulées avec notamment le renforcement des normes, passant d’Euro IV à Euro VI pour les véhicules, l’utilisation moindre du charbon dans la production électrique, la mise en place de zones à faibles émissions (ZFE) dans les grands centres urbains et la mise en place de nombreuses réglementations dans l’industrie.

Ces mesures ont profondément modifié la chimie de l’atmosphère. Même si les canicules sont désormais plus fréquentes et plus intenses en raison du changement climatique, elles ne produisent plus lors des pics les mêmes niveaux d’ozone qu’au début des années 2000.

Rejouer la canicule de juin 2026 dans un « monde parallèle »

Pour prendre la mesure de ces évolutions vertueuses, les travaux de modélisation numériques sont utiles. On peut modifier virtuellement la météorologie ou les émissions, mais également un autre paramètre important : les conditions aux frontières du territoire, ou « conditions limites », que l’on étudie.

Une condition limite dans un modèle de qualité de l’air à domaine limité, c’est simplement l’air qui arrive depuis l’extérieur du domaine et que le modèle doit connaître pour pouvoir calculer correctement ce qui se passe à l’intérieur. Ici, afin de mesurer l’impact réel des politiques européennes de réduction des émissions, le modèle CHIMERE a été utilisé pour simuler la canicule de juin 2026 dans trois configurations utilisant les mêmes conditions météorologiques que celles de juin 2026 :

  1. la situation réelle, avec les émissions (dans les faits, les plus récentes publiées) et les conditions aux frontières européennes réelles de juin 2026 ;

  2. la simulation avec les émissions de juin 2003 et les conditions aux frontières européennes typique de juin 2003 ;

  3. la simulation avec les émissions de juin 2003 et les conditions aux frontières européennes réelles de juin 2026.

Cette approche permet de répondre à une question simple mais essentielle : que se serait-il passé si l’Europe n’avait pas réduit ses émissions d’origine humaine depuis 2003 ?

Des bénéfices évidents

Les résultats sont sans appel : l’ozone aurait été bien plus élevé en juin 2026 sans les politiques sur l’air.

La carte montre simplement que si l’Europe avait encore connu les émissions de pollution de 2003 et les conditions aux frontières typiques de cette année-là, l’ozone aurait été beaucoup plus élevé dans la plupart des régions. On parle de différences de l’ordre de plusieurs dizaines d’unités, donc clairement visibles particulièrement en France.

Seules quelques zones montrent des différences contrastées minimes : dans des zones très polluées comme, par exemple, au large des Pays-Bas. La complexité de la chimie de l’ozone y apparaît clairement : certains gaz des émissions détruisent normalement l’ozone ; quand on réduit ces émissions, on retire aussi ce « nettoyage », donc l’ozone peut légèrement monter. C’est un petit effet souvent local, normal en chimie atmosphérique, même si l’ozone baisse globalement partout ailleurs.

Visualisation des différentes simulations. Fourni par l'auteur

Les séries temporelles moyennées des maximums journaliers d’ozone aux stations rurales en France montrent également que les configurations 2 et 3 dépassent systématiquement les observations réelles et la simulation de référence 1.

Les différences atteignent de 20 à 30 µg/m3 pendant les jours les plus chauds, ce qui est considérable, mais cette moyenne lisse les contrastes : elle cache, en réalité, des écarts locaux bien plus forts, que l’on ne découvre qu’en regardant les données station par station. Certaines stations de mesures sont ainsi davantage influencées par les émissions polluantes issues de zones industrielles ou fortement urbanisées.

Fourni par l'auteur

Les émissions intra-européennes sont le facteur dominant de ces différences notamment au plus fort de l’épisode. Les conditions aux frontières du domaine, c’est-à-dire la pollution importée, jouent un rôle secondaire comme le montre le faible écart entre les courbes rouge (2) et bleu (3). La hausse des concentrations est donc principalement due à la réduction des émissions européennes.

Le diagnostic est solide parce que le modèle reproduit très bien la situation réelle (1) : la courbe simulée et la courbe des « observations » sont presque superposées. Autrement dit, si le modèle arrive déjà à reproduire fidèlement ce qui s’est réellement passé, on peut avoir confiance dans ce qu’il dit lorsqu’on change les données d’entrée.

Un bénéfice sanitaire majeur

Cette progression peut nous réjouir, car l’ozone est un oxydant puissant. Il provoque des irritations des voies respiratoires, une aggravation de l’asthme, une augmentation des hospitalisations. En juin 2026, la baisse des émissions a réduit l’exposition de millions de personnes, en particulier dans les régions les plus touchées par la chaleur.

L’ozone peut également abîmer les feuilles des végétaux et ralentir la croissance des plantes, ce qui fragilise les écosystèmes naturels. Dans les cultures agricoles, il réduit également le rendement de manière notable, car les plantes exposées produisent moins de biomasse et donc moins de grains ou de fruits.

Le message est clair, les politiques « air » fonctionnent. La canicule de juin 2026 aurait pu être un « retour à août 2003 », mais, heureusement, ne l’a pas été. Dans un climat où les canicules deviennent plus fréquentes, ces politiques sont un rempart essentiel.

Néanmoins, gardons en tête que, à l’échelle mondiale, les concentrations de mauvais ozone ont en moyenne tendance à augmenter, notamment sous l’effet du réchauffement climatique, qui favorise sa formation si l’on reste à émissions constantes. Autrement dit, ces progrès ne doivent pas conduire à baisser la garde : il faut continuer à réduire les émissions au niveau global pour éviter que le réchauffement climatique en cours ne reprenne le dessus.


Remerciements : ce travail a bénéficié d’un accès aux ressources de calcul haute performance (HPC) du Très Grand Centre de calcul (TGCC) du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), gérées par GENCI (A0190116867).

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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25.08.2026 à 16:28

Y a-t-il trop de bois mort dans nos forêts ?

Damien Marage, Géographe et écologue, Professeur des Universités, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Le bois mort est mal-aimé et malmené. Accusé à tort de générer des incendies et de propager des épidémies, il est en réalité une composante essentielle de la forêt.
Texte intégral (4037 mots)

L’ESSENTIEL

  • Il y a en moyenne cinq fois plus de bois mort dans les forêts françaises aujourd’hui qu’il y a vingt ans.

  • Le bois mort est souvent accusé de provoquer des fléaux tels que des incendies ou des épidémies. C’est infondé.

  • Le bois mort est, au contraire, fondamental à l’écosystème forestier. C'est même un indicateur de la biodiversité des forêts.


Les épisodes caniculaires, les sécheresses successives, les attaques parasitaires, les tempêtes sont en partie à l’origine de l’augmentation de la quantité de bois mort dans les forêts de l’Hexagone. Selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), son volume moyen a été multiplié par cinq en vingt ans, passant de 5 mètres cubes par hectare à 25 mètres cubes par hectare (m3/ha).

Face à cette réalité, on peut entendre une petite musique monter : le bois mort serait un fléau tant il encombrerait les parcelles, qui seraient à cause de lui mal entretenues, plus inflammables, plus propices à la propagation de ravageurs… Ainsi présenté, le bois mort ne serait que problème. Tâchons d’y voir plus clair.

Le bois mort : une composante primordiale des forêts

Commençons par un constat paradoxal : le bois mort est plein de vie.

Une multitude d’espèces spécialisées dépendent de caractéristiques forestières particulières, résultant du vieillissement – appelé sénescence en botanique – puis de la mort des arbres.

En pleine possession de ses moyens, un arbre vivant protège son tronc, ses branches et ses racines des insectes, des champignons et des pathogènes par les barrières physiques et chimiques que constituent l’écorce et des molécules complexes que sont tannins, résines et latex.

Mais lorsqu’il est affaibli en raison d’une perturbation ou d’un stress ou bien parce qu’il vieillit naturellement, ces défenses s’amenuisent et vont permettre à des myriades d’organismes de s’immiscer sous l’écorce, dans son aubier (partie du bois juste derrière l’écorce) et jusqu’au duramen (partie centrale d’un tronc).

Ainsi, plus de 40 % de la diversité biologique des écosystèmes forestiers relève d’organismes « recycleurs de bois » appelés « saproxylophages ». On distingue parmi eux les espèces saproxyliques, qui ne consomment que le bois mort en décomposition, et les espèces xylophages, qui réalisent leur cycle de vie dans le bois (mort ou vivant).

Le recyclage du bois mort

La quantité d’arbres morts sur pied et au sol par unité de surface représente la nécromasse de la forêt. Son recyclage se déroule en trois temps, d’abord celui de la colonisation, puis celui de la décomposition et, enfin, celui de l’humification.

Lors de la première phrase, des centaines d’espèces de champignons, comme l’amadouvier responsable de la « pourriture blanche » ou bien la « moisissure noire », vont venir coloniser le bois mort.

Ensuite, la phase de décomposition est généralement liée aux insectes dont beaucoup de coléoptères, notamment la famille des cérambycidés (capricornes ou longicornes) qui se nourrissent de bois mort. On compte en leur sein certaines espèces emblématiques, comme le lucane cerf-volant, la rosalie des Alpes, le grand capricorne du chêne ou le pique-prune.

De gauche à droite : lucane cerf-colant, rosalie des Alpes, grand capricorne du chêne et pique-prune
De gauche à droite : lucane cerf-colant, rosalie des Alpes, grand capricorne du chêne et pique-prune. Clame Reporter, Peter Krimbacher, Lidewijde, Magnefl/Wikimedia, CC BY

Enfin, la phase d’humification est réalisée par des organismes détritivores (champignons, acariens, collemboles, oribates, bactéries), qui se nourrissent de la matière organique en état avancé de décomposition et incorporent les restes de bois dans l’humus qu’ils contribuent à former. Cette action renforce le stockage du carbone dans le sol forestier, qui, en France, est souvent plus important que le carbone stocké dans la partie aérienne de la forêt. L’humidification permet également de restituer des éléments minéraux essentiels à la santé des arbres et de la forêt.

La durée de ces trois phases varie de cinq ans à plus de cent ans en fonction de l’essence, de la taille des débris et du contact avec le sol.

Un signe du bon état écologique des forêts

Le recyclage du bois mort mobilise lors de toutes ces phases un ensemble de chaînes alimentaires complexes auxquels prennent part des crustacés (les cloportes), des mollusques (le discret Discus), des microorganismes, des oiseaux – comme les pics qui forent le bois à la recherche d’insectes ou pour concevoir un nid – ou des mammifères, à l’instar des chauves-souris comme le murin de Bechstein.

Le Murin de Bechstein niche souvent dans des vieux arbres
Le murin de Bechstein niche souvent dans de vieux arbres. Dietmar Nill/Wikimedia, CC BY

Dans le réseau national des réserves forestières, qui rassemble les forêts protégées, les volumes et les densités d’arbres morts sur pied et de bois mort au sol sont deux à quatre fois supérieurs aux valeurs moyennes nationales. Ces volumes peuvent dépasser les 100m3/ha.

Cette nécromasse est largement reconnue comme un indicateur composite et complexe de la biodiversité des forêts, du bon état écologique des forêts et comme une mesure de l’efficacité des efforts de protection de la biodiversité. Ces espaces forestiers protégés représentent cependant moins de 2 % de la superficie des forêts hexagonales.

Des dispositifs pour protéger le bois mort

Informés et conscients des enjeux du bois mort, les forestiers ont réalisé des efforts importants pour sa prise en compte dans les forêts gérées. De petites parcelles forestières conservées volontairement pour favoriser les arbres âgés, les arbres morts et la biodiversité associée ont, par exemple, été créées. On les appelle « îlots de vieillissement et de sénescence ».

Des trames de vieux bois ont également été mises en place afin de créer une continuité de vieux arbres au sein d’une forêt permettant de faire prospérer la biodiversité inféodée aux vieux arbres ou aux arbres morts. Un plan national d’action consacré notamment aux vieux bois a, en outre, été élaboré en 2022.

C’est une évolution satisfaisante pour les biologistes, les écologues et les protecteurs de la nature, mais pas toujours pour la foresterie ou la société en général. Pour quelles raisons ?

Les procès faits au bois mort

D’abord, l’exploitant forestier et le scieur veulent du bois sain : personne ne construit de charpente en bois pourri ! Le forestier « ampute » donc le cycle forestier de cette longue phase de sénescence. Il y a logiquement, par conséquent, moins d’arbres sénescents et de bois mort dans les forêts exploitées que dans les non exploitées.

Ensuite, le bois mort peut provoquer des incendies. Lorsqu’il est sec sur pied, c’est un bon combustible et une véritable chandelle tendue vers le ciel, qui attire la foudre. De longues dates, les Canadiens et États-Uniens de la côte ouest sont accoutumés à ces cycles de grands incendies forestiers provoqués par celle-ci.

Toujours aux États-Unis et au Canada, le bois mort dérivant crée des amoncellements appelés embâcles sur les grands cours d’eau dont les barrages hydroélectriques ne peuvent alors plus fonctionner. Il faut donc en réduire la quantité dans les versants forestiers adjacents et les éliminer.

Le bois mort est également accusé de favoriser la pullulation d’insectes, comme les scolytes, des coléoptères qui pondent sous l’écorce des résineux affaiblis et peuvent se propager vers des forêts saines.

Forêt d’épicéas scolytés dans les Vosges en 2020
Forêt d’épicéas scolytés dans les Vosges, en 2020. Michel L./Vosges, CC BY

Il faut alors tout couper sans hésitation et avec la plus grande diligence. Les arrêtés préfectoraux des trois régions de l’est de la France (l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne) sont là pour en témoigner : des millions d’épicéas scolytés ont ainsi été récoltés, souvent par coupe rase, amputant alors le sol d’un possible retour d’éléments minéraux.

Enfin, le bois mort est perçu par la plupart d’entre nous comme étant sale, le signe d’une forêt mal gérée, difficile d’accès et rendue dangereuse par la chute des branches ou des troncs morts.

Tous ces procès faits au bois mort sont-ils justes ? Reprenons point par point les griefs dont il est la victime.

Alors, si encombrant que cela le bois mort ?

À propos de de l'exploitation du bois mort, il faut d'abord savoir qu'il est tout à fait possible de l’utiliser, car les propriétés mécaniques restent identiques, un certain temps. Les bois scolytés, les frênes atteints de chalarose, par exemple, peuvent être employés, seules quelques légères colorations peuvent constituer un défaut visuel. L’État l’indique bien dans ses prescriptions.

Dès lors, les griefs des exploitants forestiers ont peut-être parfois une autre origine : lorsqu’une grande partie de bois mort afflue sur le marché, du fait des ravages d’un pathogène par exemple, cela fait chuter les cours du bois et empêche les autres propriétaires, non touchés, de vendre du bois « frais ».

Concernant ensuite les incendies, commençons par rappeler un chiffre qui parle de lui-même : 97 % des incendies en Europe sont directement ou indirectement d’origine humaine. Les travaux scientifiques ne démontrent pas de lien entre quantité de bois mort et surface incendiée.

On sait, en revanche, que leur fréquence et intensité sont moindres lorsque la végétation est clairsemée et peu dense, comme c’est le cas dans les systèmes agro-sylvo-pastoraux, qui allient production agricole et production forestière. Avec le déclin de ces territoires ruraux, une accumulation de biomasse, résultat de l’abandon d’activités agro-sylvo-pastorales, s’est produite, mais avec peu de bois mort car ce sont de jeunes boisements.

Dans ces paysages, comme partout ailleurs, le bois mort au sol joue du reste le rôle d’une éponge. Gorgé d’eau, il la restitue à l’écosystème.

Une autre chose qu’on ne sait pas toujours, c’est que les incendies de forêt sont également corrélés à l’instabilité sociale, comme le chômage. On s’attend donc à ce que davantage d’incendies se déclarent dans des territoires en déclin social continu dans les zones rurales en voie de dépeuplement.

Parallèlement à cette réalité, l’étalement urbain accroît les risques d’incendie dans les zones touristiques et périurbaines.

Ainsi, la forêt est peut-être surtout une construction sociale qu’il faut inclure dans les politiques d’aménagement de nos territoires.

C’est ce que l’on constate également avec les embâcles (amoncellement naturel ou artificiel de matériaux, ndlr). Nous savons aujourd’hui, grâce aux travaux des hydrogéomorphologues qu’ils sont importants dans le fonctionnement des cours d’eau : ils déterminent le débit, piègent les sédiments et la matière organique qui fournit de la nourriture, des refuges et une couverture protectrice aux poissons. Les embâcles complexifient ainsi la morphologie des cours d’eau et, aussi, notre rapport à ce processus.

Venons-en maintenant aux insectes dits « ravageurs ». Non, ils ne détruisent pas systématiquement les forêts saines.

Déjà dans les années 1920, la question s’était posée avec la même acuité qu’aujourd’hui lors de la création du premier parc national suisse. Les conclusions d’Auguste Barbey, entomologiste forestier de renommée internationale, furent sans équivoque : point de danger.

Si l’on prend, par exemple, les scolytes qui ravagent actuellement l’est de la France, les réelles causes de leur prolifération sont bien connues : des sécheresses qui se multiplient avec le changement climatique et qui affaiblissent les arbres et les rendent plus colonisables par les scolytes, des paysages où les monocultures d’épicéa se succèdent sans diversité d’espèces pouvant faire barrière, des hivers doux qui permettent à davantage d’individus de survivre jusqu’au printemps…

Que vive le bois mort !

Que retenir de tout cela ? Le bois mort ne peut nuire aux forêts puisqu’il en est une composante intrinsèque fournissant gîte et couvert à un nombre considérable d’espèces qui participent en retour à la fertilité des sols. En quantité et en qualité, il est le signe d’une forêt en bon état écologique.

Face aux incendies, aux embâcles comme aux pathogènes qui ravagent les massifs français, ne nous trompons donc pas d’ennemis. Avec une trajectoire d’augmentation des températures de 4 °C d’ici à la fin du siècle et 10 fois plus de jours de vagues de chaleur, les feux de forêt devraient augmenter de 70 % en 2050 par rapport à la période 2000-2020.

Oui, il y a des forêts plus vulnérables que d’autres aux incendies, oui il existe des conditions météorologiques plus propices, oui nous avons raison de nous inquiéter de l’étalement urbain en périphérie des massifs, de l’abandon des territoires ruraux.

Mais non, le bois mort n’est pas dangereux ; non, il n’est pas de trop en forêt.

Pourquoi alors le bois mort a-t-il un statut de paria alors qu’il était une ressource indispensable à la vie des communautés rurales du XIXᵉ siècle? C’est parce que nos sociétés sont de plus en plus coupées de cette fabuleuse destinée du bois mort. Nous sommes ainsi devenus ignorants de la longueur des cycles forestiers, déconnectés de la lenteur de décomposition du bois mort, et nous considérons bien souvent la forêt comme un simple parc de loisir.

Ainsi, la chute potentielle de bois mort le jour où le vent souffle est perçue comme un désagrément. Aurons-nous la capacité de différer la satisfaction de nos désirs pour que d’autres humains, ou autres qu’humains, puissent jouir à l’avenir de forêts paisibles et sensibles ?


Guy Lempérière, entomologiste forestier, ancien chercheur au Laboratoire d’écologie alpine (LECA) de l’Université de Grenoble-Alpes et directeur de recherche à l’IRD a contribué à la rédaction de cet article.

The Conversation

Damien MARAGE a reçu des financements de l'ANR. Il est membre du Conseil national de la protection de la nature et expert auprès du comité français de l'UICN.

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