03.09.2026 à 15:48
Guy Baudelle, Professeur émérite d'aménagement de l'espace-Urbanisme, Université Rennes 2

Dans le nord de la France, la progression du RN aux élections municipales de 2026 semble pouvoir s’expliquer par les difficultés sociales de l’ancien bassin minier. Mais cette lecture reste partielle. Entre le Nord et le Pas-de-Calais, deux anciens départements miniers, les écarts de résultats sont nets. Comment expliquer ces variations ?
Aux dernières municipales, le Rassemblement national (RN) semble avoir renforcé ses positions dans l’ancien bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais. Le parti à la flamme y a conservé ou remporté une douzaine de communes, dont Liévin, Oignies, Grenay, Billy-Montigny, Courcelles-les-Lens, Pont-à-Vendin. Ce succès s’explique principalement par les difficultés sociales de ce sillon industriel et sa culture politique traditionnellement protestataire.
L’examen plus détaillé de ce territoire de 1,2 million d’habitants montre toutefois que le vote RN n’est pas totalement corrélé aux indicateurs socio-économiques et que d’autres facteurs hérités de la longue exploitation charbonnière interviennent. Ils permettent notamment de comprendre pourquoi le département du Nord échappe toujours aux progrès de l’extrême droite, à la différence du Pas-de-Calais voisin.
Les élections municipales de mars 2026 ont conforté le Rassemblement national dans ses deux bastions : le Sud-Est méditerranéen et l’ancien bassin minier. Les ressorts de ces victoires varient selon les lieux, car le vote RN capte deux catégories opposées : une bourgeoisie aisée et âgée, idéologiquement libérale mais moralement conservatrice, voire traditionaliste, d’une part, et une population précarisée séduite par un discours populiste d’autre part.
On peut ainsi identifier une « séparation entre un vote frontiste bourgeois du sud, et un vote frontiste populaire du nord », pour reprendre les termes du politiste Arnaud Huc.
Dans les anciens bastions mono-industriels de grande industrie, le vote RN résulte avant tout « d’un désarroi économique et social, véritable sentiment d’abandon qui répond à la désindustrialisation », ce qui explique l’élection de maires RN dans les bassins houiller et sidérurgique de Lorraine.
Les communes RN de l’ancien bassin du Pas-de-Calais restent tout aussi durement éprouvées par la fin de l’exploitation charbonnière au début des années 1990 : le revenu médian annuel n’y atteint pas 18 000 euros (contre près de 24 000 euros en France), quatre d’entre elles figurant même parmi la douzaine de communes les plus pauvres du département (sur 850). Le taux de pauvreté y varie de 20 à 29 % (pour 13,6 % en moyenne nationale) en raison d’un chômage élevé (10,8 % dans le bassin de Lens contre 7,9 % en moyenne nationale).
Le lien entre vote populiste et précocité du déclin économique et démographique dans un contexte anxiogène de mondialisation a été démontré à l’échelle européenne, dessinant une « géographie du mécontentement ». Dans ces territoires en crise, la sensation de déclassement social s’accompagne du sentiment d’être « piégé » dans « des lieux sans importance » (places that don’t matter), faute de profiter d’opportunités équivalentes à celles offertes ailleurs. Le bassin minier est typique de ces zones en déclin démographique.
Déclin démographique de l’ancien bassin houiller (1962 à 2014)
Cette détresse sociale est un facteur explicatif plus pertinent que l’effet supposé de la part des immigrés dans la population locale dans les communes RN du bassin : 4 % et même 1,4 % à Marles et à Drocourt et 0,9 % à Houdain (contre 11,3 % en moyenne nationale). Cette explication est d’ailleurs qualifiée d’« enfumage » par le démographe Hervé Le Bras. Le Pas-de-Calais est même le département comptant le moins d’étrangers de France (2,5 %) !
Les catégories les plus précarisées et les moins formées sont, au contraire, globalement surreprésentées dans l’ensemble du bassin houiller, qui compte de 20 à 30 % de non-diplômés (contre 18 % en France) et une part d’ouvriers de 10 points supérieure à la moyenne. Or, d’une manière générale, le niveau d’éducation reste la variable la plus déterminante du vote RN dans ses bastions. C’est encore plus vrai dans le bassin minier où il est fortement corrélé aux niveaux des diplômes les plus faibles.
Ce vote s’inscrit en outre dans la culture politique protestataire de l’ancien pays minier, qui se traduit aussi par la robustesse du Parti communiste français (PCF) et par l’insignifiance de la droite républicaine. Dégagisme et refus radical du « système » conduisent des villes ouvrières à délaisser une gauche qui y avait pourtant régné sans partage pendant des décennies.
Le succès du RN s’explique aussi par un effet de voisinage et de mimétisme (tout comme dans le Midi, notamment le Vaucluse), selon un processus de diffusion spatiale de proche en proche : les villes gagnées sont voisines de municipalités déjà acquises.
Les facteurs socio-économiques ne sauraient donc suffire à expliquer la géographie électorale du Rassemblement national. Dans la région, la vallée métallurgique de la Sambre (Maubeuge) ou le Calaisis souffrent ainsi davantage du chômage (plus de 12 %) et de la pauvreté (avec des taux souvent supérieurs à 30 %) que le bassin minier du Pas-de-Calais, sans pour autant basculer vers le RN.
Les observateurs ont, du reste, relevé l’échec du RN dans des sous-préfectures (Lens, Douai) où la pauvreté est pourtant aussi marquée. Le parti n’a, en définitive, conquis que 13 communes sur les 175 que compte le bassin houiller, confirmant les résistances.
Les analystes n’ont, en revanche, guère expliqué pourquoi le bassin minier a totalement échappé aux progrès du RN dans le département du Nord (aucune municipalité conquise), à la différence du Pas-de-Calais. Le chômage y est pourtant plus fort (12,9 % dans le Valenciennois, deuxième taux le plus élevé en France hexagonale) et la paupérisation encore plus marquée (revenu de 14 600 euros et 41 % de pauvres à Denain) de sorte que, à l’échelle du bassin, la corrélation avec le chômage n’est pas avérée.
La moindre adhésion du Nord (à l’est) au RN était déjà visible à la présidentielle de 2022.
Vote pour Marine Le Pen à la présidentielle de 2022 dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais
Cette différence serait due au caractère plus récent de la stratégie d’implantation du RN dans le Nord.
Les causes sont en réalité plus lointaines, à savoir un héritage moins purement minier du fait d’un tissu industriel plus diversifié (sidérurgie, métallurgie, mécanique, verrerie, textile…), même si c’est dans ce département qu’a commencé l’aventure minière, dès 1720.
Dans le bassin du Pas-de-Calais, l’exploitation charbonnière n’a débuté qu’au mitan du XIXᵉ siècle, mais son ascendant a été plus brutal et exclusif, les puissantes compagnies minières ayant dissuadé l’installation d’autres activités afin de limiter la concurrence sur la main-d’œuvre. L’emprise du système paternaliste y assurait – à l’instar de l’État-providence – une prise en charge totale par le patronat du personnel (et des familles), « du berceau à la tombe », afin de les fixer définitivement dans le métier et de les rendre captifs de l’entreprise : logement gratuit, formation, soins, chauffage, sécurité, sport, loisirs, culte, transport, pension, etc. Charbonnages de France a poursuivi et même amplifié ce dispositif, à telle enseigne que plus du tiers du parc immobilier de l’ancien bassin du Nord-Pas-de-Calais appartenait aux Houillères en 1969, soit 113 000 logements.
Ce système a assuré l’ancrage professionnel et géographique de la population à tel point qu’il en limite encore le « capital spatial », autrement dit la capacité à se projeter ailleurs. L’identité sociale locale actuelle n’est certes pas réductible à une culture ouvrière nostalgique d’une prospérité idéalisée, mais on conçoit le vif traumatisme que représente la disparition d’un encadrement social séculaire opéré aussi bien par l’exploitant que par les syndicats, qui a laissé complètement désemparée une communauté, à l’univers mental et culturel jusqu’alors entièrement tourné vers la mine, soudainement abandonnée à son sort. Même les ingénieurs des mines ne virent survenir la fin de l’exploitation qu’« avec terreur ».
Comme le souligne le politiste Luc Rouban, le vote RN exprime ainsi le désarroi d’électeurs « déboussolés par l’effondrement des structures de contrôle social […] en place durant l’époque minière » et un besoin corrélatif de protection par l’État. La géographie du vote RN dans le Pas-de-Calais coïncide d’ailleurs assez bien avec celle des cités minières édifiées par l’exploitant, patrimoine immobilier encore fort de 64 000 logements désormais géré par un bailleur social, lointain témoin de l’emprise sociale de la mine.
Guy Baudelle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.09.2026 à 16:03
Alexandre Monnin, Responsable scientifique redirection écologique et soutenabilité forte, Centrale Méditerranée

L’ESSENTIEL
Longtemps, l’action publique s’est pensée comme un art de construire, d’aménager et d’étendre les infrastructures.
Face au changement climatique, une autre compétence émerge : décider de ce qui ne peut plus être maintenu, financé ou développé.
Routes abandonnées, permis suspendus, stations démontées : l’analyse de 74 cas de renoncement montre que cette transformation est déjà à l’œuvre dans les territoires.
À Caen (Calvados), un projet d’écoquartier a été suspendu après dix années de travail lorsque la montée des eaux attendue d’ici la fin du siècle s’est imposée au regard de l’actualisation des données scientifiques, annonçant des épisodes d’inondations récurrents et non plus exceptionnels. Dans le Pays de Fayence (Var), la délivrance de nouveaux permis de construire s’est heurtée au manque d’eau potable. En Ille-et-Vilaine, plusieurs contournements routiers ont été retirés de la programmation départementale.
Ici, une activité perd ses conditions matérielles d’existence. Ailleurs, le projet reste réalisable à court terme, mais dégrade les conditions d’habitabilité futures : une route supplémentaire, davantage d’artificialisation, un équipement de plus à entretenir. Le renoncement entre alors dans l’action publique. Il ne relève pas d’une injonction morale ou idéologique, mais d’un constat pragmatique.
À Caen, Thibaud Tiercelet, directeur général de la société publique locale d’aménagement, résume le basculement en expliquant que « la réalité a changé ». Les nouvelles données ont rendu obsolète le monde de référence dans lequel le quartier avait été conçu.
Le nouveau régime climatique rend ainsi caduc le cadre de référence dans lequel nombre de projets ont été et demeurent réglementairement possibles, alors même que les conditions de leur viabilité disparaissent à l’échelle de leur durée de vie. Dans certains cas, l’eau manque, la neige se raréfie, le trait de côte recule ou le risque d’inondation change de fréquence. On ne parle plus de risques ici (même si ceux-ci s’intensifient en parallèle), mais d’une réalité déjà transformée, qui rend dépassés les postulats à partir desquels certains projets, infrastructures et usages avaient été conçus.
Renoncer consiste alors à déterminer ce qui doit cesser, à réviser ce qui peut encore être promis, construit et maintenu, puis à préserver autrement les fonctions attendues ou réalisées.
Dans le cadre de notre recherche, nous avons documenté ce mouvement de soustraction, en recensant les renoncements, comme autant de décisions prises en amont, pour éviter que la catastrophe impose des arbitrages brutaux et privés d’alternatives. Ce travail constitue une première étape. Il sera prolongé par une enquête consacrée aux conditions qui permettent aux acteurs publics de prendre de telles décisions.
Nous avons, à ce jour, recensé 74 cas de renoncement.
A Céüze (Hautes-Alpes), le modèle économique de la station de ski ne tient plus ; à Grenoble (Isère), la non-reconstruction de la piscine Vaucanson se discute sur fond de coûts énergétiques et de maintenance ; en Ille-et-Vilaine, la crise financière des départements sert de déclencheur pour renoncer à de nouvelles routes, etc.
Le corpus rassemble plusieurs gestes : empêcher un projet de voir le jour, cesser de maintenir un équipement existant, organiser le retrait ou la transformation d’un héritage matériel. Il va de l’abandon d’une route au gel de permis, de la fermeture d’une station de ski à la déconstruction d’un parking.
Pris séparément, ces décisions paraissent hétérogènes. Ensemble, elles signalent l’émergence d’une tendance de fond qui devrait s’amplifier dans les années à venir. Peu d’acteurs revendiquent le vocabulaire de la redirection écologique. Leurs décisions traduisent pourtant l’un de ses diagnostics : maintenir des conditions d’habitabilité exige de savoir fermer ou empêcher certaines trajectoires.
Ces initiatives restent fragiles, car les règles qui organisent aujourd’hui l’action publique favorisent encore l’expansion plutôt que le retrait. Les politiques d’attractivité visent à attirer de nouveaux habitants, des entreprises, des investissements ou des touristes, notamment par le développement de l’offre foncière, immobilière et infrastructurelle. Lorsqu’elles sont évaluées au nombre d’implantations, de constructions ou de visiteurs supplémentaires, elles entretiennent un impératif de croissance. Cette orientation se retrouve dans des modèles économiques dont l’équilibre dépend du maintien, voire de l’augmentation, des volumes vendus : mètres carrés construits, déplacements, nuitées touristiques, eau et énergie consommées.
Une ligne budgétaire supprimée est bien visible. Le bilan complet d’un renoncement l’est beaucoup moins : économies futures d’entretien et de fonctionnement, artificialisation ou émissions évitées, ressources préservées. « Budgétiser » certaines de ces économies permettrait de les identifier et de les réaffecter à des investissements climatiques.
Enfin, les dispositifs de financement sont plus facilement mobilisés pour créer un équipement que pour prendre en charge sa fermeture, sa dépollution, sa renaturation ou la réorganisation des usages qui en dépendent.
Cette dynamique tient aussi au poids des capitaux fixes. Une infrastructure doit être utilisée afin d’amortir l’investissement consenti. L’économiste Henri Chevalier a montré comment, dans le cas de l’aviation commerciale ou de l’agriculture, cette logique produit des verrouillages et alimente la croissance. Une route nouvelle réorganise les déplacements et les implantations commerciales ou résidentielles qui se développent autour d’elle ainsi que les milieux qu’elle traverse. Une station de ski engage des flux touristiques, des emplois et des investissements immobiliers. Un quartier nouveau suscite des attentes de valorisation foncière, de recettes fiscales et de nouveaux équipements publics. Ces interdépendances compliquent ensuite leur remise en cause.
La difficulté de la décision tient aussi au fait qu’un arrêt entraîne des coûts : démonter un télésiège, signaler une route fermée, traiter les droits engagés sur un terrain devenu inconstructible… Le caractère juste du renoncement dépend de questions concrètes : qui perd un usage ou un revenu, qui est protégé, qui supporte le coût de la sortie et qui participe à la décision ? Sans financement du retrait et de l’après, l’économie immédiate reporte les coûts vers d’autres acteurs, les milieux ou le futur.
Toute fermeture ne constitue pas obligatoirement un progrès écologique. Pour en juger, il faut examiner ce que produit le renoncement : ce que la décision permet de préserver, les activités qu’elle risque de fragiliser et les équipements ou les pollutions qu’elle laisse derrière elle.
Utiliser des critères de soutenabilité et de durabilité aide à évaluer les situations au cas par cas. La soutenabilité interroge leur compatibilité avec les conditions d’habitabilité. La durabilité désigne leur capacité à être maintenue grâce à des infrastructures, des financements, des règles et des soutiens politiques. Leur croisement fait apparaître quatre situations.
À Lamballe-Armor (Côtes-d’Armor), la circulation automobile sur la D28 constituait un verrou : malgré la forte mortalité des amphibiens, la route continuait d’être utilisée parce que les déplacements étaient organisés autour d’elle. Sa fermeture a été accompagnée d’un itinéraire alternatif, du maintien des accès agricoles et de sa transformation en voie verte. L’usage dommageable cesse tandis que les fonctions utiles sont réorganisées.
Dans le Pays de Fayence, limiter les constructions pour préserver l’eau était une mesure soutenable, au sens où elle protégeait une ressource indispensable. Elle restait toutefois fragile tant qu’elle reposait sur une simple consigne politique. Son inscription dans le schéma de cohérence territoriale et dans la politique de gestion de l’eau lui donne davantage de chances de durer. Elle passe ainsi d’une « fragilité soutenable » à une « continuité soutenable ».
À Céüze, l’arrêt du ski a laissé des remontées mécaniques et des bâtiments sans usage. Tant que ces passifs ne sont ni démontés ni réaffectés, la fermeture produit un héritage négatif. Le démontage des remontées constitue donc une étape nécessaire pour organiser réellement la sortie.
Le renoncement ouvre un chantier qui dépasse la décision d’arrêt. Une route fermée conserve son bitume, une station de ski ses pylônes. Il faut financer la sortie, traiter ces héritages, répartir équitablement les coûts et organiser autrement les fonctions jugées utiles. C’est ce travail que désigne ici la redirection écologique. C’est là qu’émerge une compétence publique nouvelle : organiser ce qui doit cesser, être réduit, déplacé, démantelé, réparé ou réaffecté, puis suivre dans le temps les effets de ces transformations.
Notre étude révèle un manque sur ce dernier point : peu de renoncements font l’objet d’un suivi. Un gel des permis protège-t-il réellement l’eau ? Une route fermée réduit-elle la dépendance à l’automobile ou déplace-t-elle les flux ?
L’action publique locale a longtemps été équipée pour ajouter. Elle apprend désormais à renoncer, sans abandonner.
Alexandre Monnin a conduit, avec Claire Deligant, Émile Hooge, Oscar Hooge et Romain Barrallon, l’enquête sur les renoncements territoriaux présentée dans cet article.
Alexandre Monnin a reçu des financements de l'Institut pour la recherche de la Caisse des dépôts, de la MAIF et de la Ville de Grenoble.
01.09.2026 à 17:01
Guillaume Negri, Doctorant en sociologie, spécialisé en migrations et en jeunesse, Université Rennes 2
L’ESSENTIEL
La recherche d’un logement étudiant est un parcours du combattant.
Cette instabilité résidentielle a des répercussions bien au-delà de la rentrée universitaire sur les conditions d’études et de vie des jeunes.
Une recherche, menée en France et en Irlande, interroge les risques d’une citoyenneté différée.
À chaque rentrée universitaire, les mêmes scènes. Les files d’attente s’allongent devant les Crous, toutes les chambres universitaires ont été allouées, et les studios se visitent par grappes de candidats. La France compte aujourd’hui une chambre du Crous pour dix-sept étudiants, contre une pour quatorze en 2000, et l’offre publique ne couvre que 7 % des besoins selon le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse et le Conseil national de l’habitat.
De l’autre côté de la mer Celtique, l’Irlande fait pire encore. Fin 2025, il manquait près de 39 000 lits étudiants dans les quatre principales villes universitaires du pays. À Cork (dans le sud-ouest de l’Ilande, ndlr), où je mène une partie de mes recherches doctorales, la presse rapporte le cas d’un étudiant contraint à trois heures de trajet quotidien depuis Limerick (centre-ouest de l'Irlande, ndlr), faute de chambre abordable.
Le débat public raisonne en stocks et en flux. On y discute du nombre de places à construire et du niveau des loyers, et ces discussions enferment le problème dans l’horizon court de l’année universitaire, celui des affectations à boucler avant les premiers cours.
La sociologie des parcours de vie oblige à poser une question d’une autre portée temporelle, que ma thèse instruit en comparant la France et l’Irlande. Quelles sont les répercussions de cette instabilité résidentielle, éprouvée au seuil de la vie adulte, sur la suite d’une existence ?
Je fais l’hypothèse que le logement commande les autres étapes du passage à l’âge adulte, et que sa privation enclenche des retards en chaîne, dans la formation puis dans l’emploi. Ces retards frappent d’autant plus durement que la famille ne peut pas servir de filet.
Une précision de méthode s’impose ici : mon matériau, qualitatif, ne mesure pas ces effets de long terme ; il montre comment ils se forment, entretien après entretien, et pourquoi ils s’installent. C’est déjà beaucoup pour comprendre ce qu’une rentrée sans toit engage réellement.
Les sociologues de la jeunesse l’ont établi de longue date. On ne devient plus adulte en franchissant des seuils dans l’ordre attendu, le diplôme puis l’emploi, le départ de chez les parents puis la vie à deux. On y parvient au terme d’un processus long, fait d’allers-retours et de bifurcations.
Dans ce processus, le logement fait office de verrou. Impossible, sans adresse stable, de constituer le moindre dossier, qu’il s’agisse d’une inscription en formation, d’une bourse, d’un compte bancaire ou d’une couverture santé. Obtenir un stage ou un emploi relève alors de l’acrobatie. Même dormir et manger correctement cessent d’aller de soi.
Pour observer cette dépendance, mon enquête doctorale s’est tournée vers un public qui l’éprouve sous sa forme la plus brute, celui des jeunes exilés arrivés adolescents ou jeunes majeurs en France et en Irlande. Je les ai suivis à Rennes (Ille-et-Vilaine) et à Cork au fil de 43 entretiens biographiques ; beaucoup sont scolarisés ou en formation, et tous entrent dans la vie adulte privés du filet familial dont disposent la plupart de leurs camarades.
On pourra juger leur cas trop singulier pour éclairer la condition étudiante ordinaire. Je crois l’inverse. Ce verre grossissant fait apparaître des mécanismes qui concernent, à des degrés divers, toute la jeunesse étudiante.
Les trajectoires résidentielles que j’ai reconstituées sont rarement linéaires. On y passe d’un canapé prêté à un foyer, d’une colocation à un retour chez un proche ; certains connaissent la rue. Des chercheurs européens ont baptisé ces allers-retours trajectoires « yo-yo » dès le début des années 2000, et ils ne sont pas propres aux jeunes exilés.
À l’automne 2025, Amlé, le syndicat national des étudiants irlandais, décrivait devant les parlementaires des étudiants dormant sur des canapés ou enchaînant les semaines d’auberge de jeunesse en début de trimestre ; il faisait du logement « le premier obstacle » à l’accès aux études supérieures et à leur achèvement. À l’University College Cork, le syndicat local alertait, dès 2024, sur la situation des étudiants qui sautent des repas et renoncent au chauffage afin de payer leur loyer.
Chaque déménagement subi a un coût. Des heures à éplucher les annonces et à monter des dossiers, des trajets qui s’allongent, des nuits écourtées, des amitiés qui s’étiolent. Tout ce temps et toute cette énergie sont pris sur les études.
En France, l’enquête « Conditions de vie » de l’Observatoire national de la vie étudiante documente, édition après édition, le poids du logement dans les budgets et sur les conditions de travail des étudiants. Les conséquences suivent, presque mécaniques : des cours manqués, des examens ratés, des réorientations subies, parfois un abandon.
Le phénomène est désormais visible en Irlande, où des jeunes diffèrent leur entrée à l’université ou interrompent leur cursus faute de toit.
Pour rendre compte de ces parcours, je mobilise la notion de « vulnérabilisation », qui désigne non pas un état de fragilité constaté à un instant donné, mais un processus par lequel les difficultés engendrent les unes les autres.
Un logement perdu retarde une formation ; une formation interrompue ferme l’accès à un emploi stable ; sans emploi stable, pas de bail ; sans bail, retour à l’hébergement précaire. La boucle, une fois refermée, peut tourner des années sans que rien vienne l’interrompre de l’extérieur.
Le système français aggrave ce mécanisme pour ceux qui n’ont pas de famille-ressource. Notre modèle social repose largement sur l’hypothèse que la famille héberge, cautionne et dépanne, au point que la science politique qualifie de « familialisées » les politiques de jeunesse françaises.
À lire aussi : Faire les saisons en camion : « devenir adulte » autrement ?
Les jeunes privés de ce filet paient le prix fort, qu’il s’agisse des jeunes exilés, des sortants de l’aide sociale à l’enfance – pour qui le passage à la majorité constitue un point de bascule vers la pauvreté – ou des étudiants en rupture familiale. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) dénonçait encore en 2025 les « sorties sèches » des dispositifs de protection de l’enfance, sans solution de logement, qui conduisent des jeunes majeurs à la rue.
Certains des jeunes que j’ai rencontrés se trouvent, à 23 ou 25 ans, dans une situation que je propose d’appeler la « citoyenneté différée ». Formellement titulaires de droits, ils en repoussent sans cesse l’exercice effectif – étudier, travailler, habiter, participer à la vie de la cité – faute d’un ancrage résidentiel qui les rende praticables.
L’Irlande donne à voir, en grandeur nature, où mène le laisser-faire. Le logement étudiant y a été largement abandonné au marché, si bien que des établissements entiers, comme la Munster Technological University et ses 18 000 étudiants, ne disposent d’aucun parc résidentiel propre.
La France n’en est sans doute pas là ; son réseau d’œuvres universitaires, même sous-dimensionné, demeure un acquis. Encore faudrait-il cesser de traiter le logement des étudiants en simple intendance de rentrée. Une année perdue à chercher un toit ne se rattrape pas en juin ni aux sessions de rattrapage ; on la retrouve longtemps après dans les files des missions locales et des services sociaux, où l’on répare à grands frais, et pas toujours avec succès, ce qu’une chambre à loyer modéré aurait pu prévenir.
Guillaume Negri a reçu des financements de l'Université Rennes 2 et de la Région Bretagne pour la réalisation de son doctorat.
01.09.2026 à 16:59
Lee-Ann d'Alexandry, doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)
Fabien Girandola, Professeur de Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)
Lionel Souchet, Maître de Conférences en Communication et Psychologie Sociale, Aix-Marseille Université (AMU)

L’ESSENTIEL
Par crainte du jugement, pour éviter le conflit ou par simple appréhension, nous nous autocensurons fréquemment sur les sujets politiques.
Lorsque la peur du débat domine, les majorités silencieuses disparaissent et les minorités bruyantes prennent toute la place.
Lorsque les conditions sont réunies (information, modération, représentativité, sécurité), l’autocensure diminue et une plus grande diversité s’exprime.
Pause-café au bureau. Les élections approchent. Un collègue affirme que le Rassemblement national « change la donne ». Un autre évoque le potentiel retour de François Hollande. Vous avez un avis. Peut-être même un désaccord. Vous pesez vos mots. Vous évaluez les regards. Vous imaginez les conséquences. Et finalement, vous ne dites rien.
Cette scène banale révèle un mécanisme profondément humain : dès qu’il est question de politique, nous préférons souvent nous taire. Pourquoi ? Dans les régimes autoritaires, où la censure est explicite, ce silence s’explique aisément. Mais même au sein des démocraties libérales, prendre la parole peut être intimidant.
Aux États-Unis, la sénatrice Lisa Murkowski (membre du Parti républicain, ndlr) l’a reconnu lors d’un sommet à Anchorage en avril 2025 :
« Nous avons tous peur… Moi-même, je suis souvent très anxieuse à l’idée de prendre la parole, car les représailles sont réelles, et ce n’est pas bien. »
Lorsqu’une élue exprime publiquement une telle crainte, cela interroge le climat politique. Si cette déclaration surprend dans ce que l’on considère comme la plus grande démocratie du monde, elle rappelle surtout une réalité : la peur de s’exprimer n’a pas besoin de censure institutionnelle pour s’installer.
Par crainte du jugement, pour éviter le conflit ou par simple appréhension, nous nous autocensurons. La psychologie sociale montre que ce silence n’est pas anodin : il constitue un mécanisme de protection sociale, profondément enraciné dans nos interactions quotidiennes.
Il importe de distinguer deux niveaux souvent confondus.
La liberté d’expression est un principe juridique : le droit, garanti par la loi, d’exprimer ses opinions sans intervention arbitraire de l’État. Dans la plupart des démocraties, ce cadre demeure formellement protecteur. Pourtant, les indicateurs internationaux signalent un recul mesurable : l’Unesco relève une baisse d’environ 10 % des indicateurs mondiaux liés à la liberté d’expression depuis 2012, accompagnée d’une progression de l’autocensure chez les journalistes.
Ces dynamiques institutionnelles ne doivent toutefois pas masquer un phénomène distinct : l’autocensure volontaire dans des régimes où la liberté reste juridiquement protégée.
Aux États-Unis, 77 % des personnes interrogées déclarent se retenir régulièrement d’aborder la politique dans certaines situations. Il ne s’agit pas d’une interdiction formelle, mais d’une inhibition sociale. En France, 78 % des citoyens déclarent ne pas avoir confiance en la politique, signe d’un climat peu propice à la prise de parole. Lorsque le bénéfice perçu de l’expression s’effondre, le silence devient rationnel.
Comment expliquer ce paradoxe : une liberté formelle intacte, mais une parole retenue ?
La théorie de la « spirale du silence », formulée par Elisabeth Noelle-Neumann en 1974, propose un premier cadre. Lorsque nous percevons notre opinion comme minoritaire ou socialement risquée, la peur de l’isolement nous incite à la taire. Ce silence agit comme un effet boule de neige : le mutisme de chacun alourdit la masse, donnant l’impression que cette idée est encore plus rare qu’elle ne l’est réellement.
Une méta-analyse récente montre que la perception du climat d’opinion influence effectivement l’expression politique. L’effet est particulièrement fort dans les discussions avec des proches sur des sujets moralement sensibles. Autrement dit, la pause-café ou le dîner entre amis constituent des contextes où la spirale opère avec le plus d’intensité.
Contrairement à une idée répandue, cet effet n’est pas plus faible en ligne qu’hors ligne : la dynamique du silence fonctionne aussi sur les réseaux sociaux.
Les travaux de Pew Research Center autour des révélations d’Edward Snowden l’ont montré : 86 % des Américains se disaient prêts à discuter du sujet en face à face, mais seulement 42 % des utilisateurs de Facebook ou de Twitter étaient disposés à en parler en ligne. Plus frappant encore : les individus percevant un désaccord dans leur réseau numérique étaient également moins enclins à en parler hors ligne. Le silence observé en ligne peut ainsi contaminer les conversations physiques.
À ces mécanismes s’ajoutent les cascades informationnelles décrites par les trois économistes et chercheurs en finance Bikhchandani, Hirshleifer et Welch : face à l’incertitude, nous avons tendance à imiter les choix déjà visibles, en supposant que les premiers à s’exprimer disposent de meilleures informations. Peu à peu, une opinion paraît dominante simplement parce qu’elle a été exprimée en premier ou plus fortement.
Le silence n’est toutefois pas un destin inéluctable.
Des travaux récents, montrent qu’un consensus perçu comme biaisé ou injuste peut au contraire susciter une prise de parole corrective. Ce n’est pas la simple perception d’une majorité qui compte, mais le jugement porté sur sa légitimité. Si un individu estime que l’opinion dominante est erronée ou moralement problématique, et s’il se sent suffisamment légitime pour intervenir, il peut choisir de s’exprimer malgré le risque social.
La spirale du silence et l’action corrective ne s’opposent pas : elles coexistent. L’une domine lorsque le coût social perçu excède le bénéfice attendu. L’autre s’active lorsque l’enjeu moral ou identitaire rend le silence plus coûteux que la prise de parole.
Cette logique s’observe aujourd’hui dans des phénomènes tels que la cancel culture _ (boycott ou sanction publique pour des propos jugés inacceptables), ou le _call out (qui consiste à dénoncer publiquement ces propos). Selon le Pew Research Center, ces pratiques divisent profondément : pour certains, elles renforcent la responsabilité, pour d’autres, elles relèvent d’une forme de censure sociale. Dans ce contexte, la prudence devient rationnelle.
Aux Jeux olympiques d’hiver 2026, la patineuse Amber Glenn a ainsi réduit sa présence en ligne après des menaces liées à ses prises de position en faveur de la communauté LGBTQIA+. En Australie, l’annulation de l’Adelaide Writers’ Week a conduit plusieurs auteurs à organiser un événement alternatif pour défendre la pluralité des voix. Pour rappel : l’événement a été annulé à la suite d’un boycott massif (logique de cancel culture) provoqué par la déprogrammation d’une autrice palestino-australienne. Cette déprogrammation avait elle-même suscité de vives dénonciations publiques (logique de call out).
La démocratie se nourrit du débat et de l’expression des désaccords. Mais que se passe-t-il si tout le monde se tait ? Le miroir de l’opinion publique se fissure : les majorités silencieuses disparaissent tandis que les minorités bruyantes prennent toute la place. Le résultat est un débat public faussé, qui ne reflète plus la diversité réelle des points de vue.
Toutes les pressions sociales ne sont pas illégitimes : certaines critiques doivent pouvoir exister, surtout lorsqu’elles visent à prévenir discriminations ou agressions. Le vrai défi est de trouver l’équilibre : comment protéger la liberté d’expression tout en garantissant responsabilité et respect ?
Les recherches sur la délibération publique offrent des pistes concrètes. Les Deliberative Polls, développés par le professeur en sciences politiques James Fishkin, montrent qu’en conditions structurées – information équilibrée, modération, représentativité – les participants expriment des positions plus nuancées et moins conformistes. Lorsque le cadre sécurise l’expression et rend visible la diversité réelle des points de vue, l’autocensure diminue.
Mais au-delà de l’architecture institutionnelle, une autre voie consiste à renforcer les compétences individuelles. Plutôt que d’aménager l’environnement informationnel pour orienter subtilement les comportements, il s’agit de développer la capacité des citoyens à résister eux-mêmes à la pression conformiste : esprit critique, tolérance à la dissonance, capacité à distinguer désaccord et rejet social.
Autrement dit, la question n’est pas seulement de créer plus d’espaces de parole, mais de renforcer la souveraineté cognitive de ceux qui les habitent.
Lee-Ann d'Alexandry est l'autrice du Manuel pour ne plus être manipulé par les politiques, (De Boeck supérieur, 2026).
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
30.08.2026 à 19:18
Jean-François Cerisier, Professeur de sciences de l'information et de la communication, Université de Poitiers
L’ESSENTIEL
Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, l’État a multiplié les contraintes sur les jeunes utilisateurs de réseaux, mais la régulation des plateformes reste faible.
En censurant la loi sur l’interdiction des réseaux aux moins de 15 ans, le Conseil constitutionnel a reconnu une contrainte excessive sur les usagers.
La recherche scientifique a montré les dangers des réseaux, mais également leurs bénéfices en matière d’apprentissage ou de liberté d’expression.
Depuis dix ans, en France, l’État choisit systématiquement de répondre aux risques auxquels les réseaux sociaux exposent les jeunes par une politique normative fondée sur des interdictions d’usages. L’élaboration laborieuse et aujourd’hui infructueuse d’une loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans n’en est que l’avatar le plus récent.
Les enquêtes se suivent et montrent l’ampleur des équipements et des pratiques numériques des jeunes. Les adolescents sont très majoritairement équipés d’un smartphone dès leur entrée au collège et le « baromètre numérique » 2025 du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Credoc) montre que 96 % des 12-17 ans en sont équipés. Les plateformes de réseaux socionumériques, en particulier Instagram, Snapchat et TikTok, représentent en moyenne plus de trois des quatre heures quotidiennes de leurs usages.
D’une part, ces applications représentent en elles-mêmes les moyens numériques d’information, de communication et d’expression qu’ils privilégient. D’autre part, elles fonctionnent à la façon de portails et tendent ainsi à devenir des interfaces privilégiées d’accès au Web, substituant les recommandations algorithmiques des plateformes aux logiques de requêtes des moteurs de recherche.
Si la recherche scientifique a bien documenté la dangerosité des usages des réseaux sociaux juvéniles, elle a aussi montré qu’ils n’induisent pas nécessairement les comportements néfastes qui leurs sont attribués. En effet, ils permettent aussi de nombreux apprentissages informels, participent d’une éducation expérientielle à la citoyenneté et constituent un moyen d’expression et d’expérimentation de soi qui revêt une importance cruciale dans un environnement familial et sociétal qui peine à reconnaître la légitimité des identités juvéniles.
C’est avant tout cette dangerosité des réseaux sociaux qui occupe très largement l’espace médiatique, soulignée par des évènements extrêmes comme le suicide d’adolescents cyberharcelés par exemple. Certains, comme l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation au numérique (Open), dénoncent à cet égard une forme de panique morale qui témoigne de l’incompréhension et l’impuissance des adultes, à commencer par celles des parents.
Pourtant, tout l’enjeu consiste à protéger efficacement les jeunes tout en les préparant à vivre dans un monde où les réseaux sociaux jouent un rôle majeur.
Pour comprendre ce qui se joue en France depuis quelques années, on peut schématiquement opposer les stratégies des grandes plateformes internationales, essentiellement états-uniennes et chinoises, à celles de l’État. Pour les premières, il s’agit de capter l’attention et de susciter l’engagement des adolescents (comme ceux des adultes) au service de finalités mercantiles et idéologiques ne répondant à aucune finalité éducative.
Cela se concrétise notamment par le déploiement d’algorithmes de recommandation clivants, la quasi-absence de modération et l’implémentation de mécanismes de rétention attentionnelle addictifs comme le scrolling infini. En France, l’État cherche manifestement à concilier, quant à lui, des finalités parfois inconciliables.
La politique du président de la République à cet égard semble prise dans une tension entre trois rationalités : une rationalité économique, qui fait de l’innovation technologique l’un des moteurs de la croissance et de la compétitivité ; une rationalité géopolitique, qui érige la souveraineté technologique en condition de la puissance française et européenne ; et une rationalité éducative et humaniste, héritière des Lumières, qui assigne à l’État la responsabilité de former des individus autonomes, libres et capables d’exercer leur jugement critique.
Les relations du président de la République avec les géants de la tech, qui alternent entre séduction et critique sévère, illustrent bien cette valse-hésitation. Si Emmanuel Macron n’a pas été avare d’initiatives en faveur de l’investissement des Big Tech en France (VivaTech, Choose France, Sommet pour l’action sur l’IA…), il a également joué un rôle moteur dans la régulation européenne du numérique en portant l’idée de « souveraineté numérique » et en contribuant à faire aboutir des lois majeures comme le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA).
Force est de constater que ces tentatives de régulation ne produisent pas les effets escomptés. Toutes les plateformes de réseaux sociaux continuent à diffuser des contenus sans modération ou presque, aucune n’a renoncé à ce jour à ses algorithmes de captation de l’attention.
La responsabilité éducative de l’État intègre les obligations constitutionnelles de « protection de l’intérêt supérieur de l’enfant » et la défense d’une vision de l’éducation, en partie transcrite dans le Code de l’éducation, reposant sur les principes d’une éducation émancipatrice et citoyenne associée à l’exercice de la rationalité critique.
Pour exercer cette responsabilité, l’État dispose de différents leviers dont les deux principaux sont la régulation et l’action éducative. Comme le montre la chronologie des initiatives prises à l’échelle nationale depuis une dizaine d’années, la stratégie de l’État privilégie pourtant une régulation coercitive qui fait bien davantage peser les responsabilités d’usage sur les jeunes qu’elle ne contraint l’offre des plateformes. La plupart des grandes mesures adoptées depuis une dizaine d’années ont été impulsées, voire portées par le président de la République Emmanuel Macron lui-même.
Parmi elles :
la loi d’interdiction des smartphones votée et promulguée en 2018 dont il avait fait une promesse de campagne en 2017 ;
le dispositif « Portables en pause » déployé en 2024, destiné à rendre effective la loi de 2018 qui n’était ni appliquée ni applicable ;
la loi sur la majorité numérique de 2023 qui prévoyait déjà l’interdiction de l’inscription des moins de 15 ans aux réseaux socionumériques, sauf autorisation explicite de l’un des titulaires de l’autorité parentale, mais qui n’a pu être appliquée en raison d’une incompatibilité avec le droit communautaire ;
la proposition parlementaire déposée dans le cadre d’une procédure accélérée par la députée du groupe Ensemble pour la République Laure Miller, prévoyant à la fois l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et celle des smartphones au lycée. Après l’examen en commission, différentes navettes parlementaires et le travail d’une commission mixte paritaire, le texte a été approuvé par l’Assemblée nationale et le Sénat le 26 juillet 2026, mais censuré le 14 août par le Conseil constitutionnel.
La décision du Conseil constitutionnel repose sur l’inconstitutionnalité du principe d’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, tel qu’énoncé dans le premier article de la loi, parce qu’il porte « une atteinte disproportionnée » à la liberté d’expression.
Le conseil estime que la radicalité d’une interdiction systématique et totale des réseaux sociaux par une simple mesure d’âge ne permet pas de prendre en compte les fonctionnalités et contenus réels de chacune des plateformes, dépossède les parents de leurs responsabilités et interdit l’utilisation de plateformes permettant aux jeunes cette « liberté d’expression et de communication [qui] est d’autant plus précieuse que son exercice est une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés ».
Finalement, bien que le Conseil constitutionnel rappelle la légitimité de l’intention du législateur, dont le texte se présente comme une mesure de protection de l’enfance, il en conteste la nature.
En creux, l’invitation constitutionnelle à changer de stratégie.
Plusieurs lectures peuvent être faites de cette décision. Le président de la République, qui a immédiatement chargé le Premier ministre de préparer un nouveau texte plus « robuste », et la rapporteure du projet de loi, qui a annoncé sans attendre la relance du processus législatif, en font manifestement une lecture technique. Pour eux, il semble s’agir de trouver un nouveau compromis rédactionnel qui satisfera, sans changement de cap, les exigences des deux assemblées parlementaires, des institutions européennes et du Conseil constitutionnel.
Il est aussi possible d’avoir une autre lecture de la décision du Conseil constitutionnel, davantage centrée sur le fond de la question. L’obligation de garantir la liberté d’expression et de communication des jeunes est un appel à résister à la perspective d’une société de la surveillance et du contrôle, notamment parce que la vérification de l’âge s’imposerait à tous les utilisateurs.
Elle est aussi une invitation à reconnaître la légitimité des pratiques numériques juvéniles, à mettre en place les moyens d’une éducation adaptée à l’ère du numérique, des réseaux sociaux et des intelligences artificielles. Elle est, enfin, une incitation à légiférer sur les abus qui dévoient la liberté constitutionnelle, abus des utilisateurs des plateformes, mais aussi et d’abord ceux des concepteurs des plateformes elles-mêmes.
Jean-François Cerisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.08.2026 à 12:47
Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine

L’ESSENTIEL
À partir du 1er septembre, téléphones portables et objets connectés seront interdits au lycée, y compris pendant les récréations.
Interdire cet objet omniprésent dans la vie des jeunes et se focaliser sur les seuls dangers ne peut suffire à une véritable éducation numérique.
Les établissements devraient profiter de la mise en œuvre de la réforme pour construire une culture de la connexion et de la déconnexion avec les lycéens.
« Moi, par exemple, quand je suis en cours et qu’il y a une pause, je suis obligé d’aller sur mon téléphone. »
Donovan, 16 ans, en première, précise aussitôt : pas nécessairement pour consulter les réseaux sociaux, mais pour écouter de la musique :
« Ça me fait juste du bien, je décompresse, et après c’est bon, je peux repartir. »
À la rentrée 2026, Donovan et les autres lycéens vont pourtant devoir composer avec une nouvelle règle : l’utilisation du téléphone portable et des objets connectés est désormais interdite dans les établissements. Aux équipes éducatives d’en déterminer les modalités et les exceptions dans leur règlement intérieur.
Casiers, pochettes, téléphone au fond du sac ? Ces questions pratiques vont nécessairement se poser. Mais elles risquent d’en masquer une autre, autrement plus importante : qu’allons-nous faire, à l’école, de la relation que les adolescents entretiennent avec leur smartphone ?
Car mettre un téléphone hors de portée n’apprend pas à s’en servir.
Disons-le d’emblée : il existe d’excellentes raisons de ménager, au lycée comme ailleurs, des espaces sans téléphone.
Selon le baromètre « Enfance et numérique », réalisé par l’Ifop pour la Fondation pour l’enfance, 55 % des 8-15 ans interrogés déclarent qu’ils utilisent les écrans parce qu’ils s’ennuient. Mais, dans le même temps, 35 % disent souhaiter davantage de moments sans écran à la maison. Voilà qui complique sérieusement le portrait de l’enfant ou de l’adolescent qu’il faudrait arracher malgré lui à son écran.
Ainsi les jeunes eux-mêmes expriment le besoin de régulation. C’est peut-être là que commence véritablement l’éducation au numérique : non dans l’injonction à se connecter ou à se déconnecter, mais dans la capacité à choisir sa connexion.
Interrogés longuement sur leurs pratiques à l’occasion de notre enquête « Quand les adolescents racontent le smartphone », les lycéens rencontrés en perçoivent eux-mêmes les tensions.
Apolline, 16 ans, raconte ainsi les moments où elle se sent « oppressée » et n’arrive « plus à gérer » : elle désinstalle alors temporairement l’application concernée, avant de la réinstaller une fois la pression retombée. D’autres évoquent le temps qui file ou la culpabilité de s’être laissé absorber :
« Quand je perds du temps comme ça, je me sens nulle ! »
– Romane, 17 ans
Mais ils refusent tout autant que leurs usages soient réduits à cette difficulté. Mathias, 18 ans, rappelle que le smartphone est aussi « d’une grande utilité comme source d’information ».
Car à force de demander ce que les smartphones font aux adolescents, nous oublions parfois de regarder ce que les adolescents font avec eux.
Le smartphone n’est pas seulement un écran. Il est un terminal d’accès à une quantité considérable de ressources culturelles, sociales et informationnelles. Aissa, 15 ans, l’exprime à sa manière :
« J’ai tout le temps mon téléphone sur moi (…) parce que je lis plein de choses, je m’informe avec »,
avant d’évoquer les heures qu’elle consacre à la lecture sur Wattpad, son « passe-temps ».
C’est par leur smartphone que beaucoup d’adolescents découvrent une actualité, approfondissent une passion, rejoignent une communauté liée à un loisir, apprennent un geste technique ou rencontrent une question à laquelle ils n’avaient jamais pensé.
C’est également sur cet appareil qu’ils sont confrontés aux transformations contemporaines de l’information, un article journalistique peut aujourd’hui prendre la forme d’une vidéo verticale, d’un carrousel, ou encore d’une story.
L’éducation aux médias et à l’information (EMI) ne peut consister à tenir à distance l’objet par lequel une grande partie de l’expérience informationnelle contemporaine se réalise. Il faut au contraire pouvoir l’introduire dans certaines situations pour regarder ce qui s’y passe. Pourquoi cette vidéo m’a-t-elle été recommandée ? Qui l’a produite ? Pourquoi cette forme de récit me touche-t-elle davantage qu’une autre ?
L’information n’est pas seulement quelque chose que les adolescents doivent apprendre à vérifier ou à trier : ils la rencontrent, la recherchent, la partagent, la commentent – et peuvent éprouver le plaisir de s’informer, ce qu’une éducation aux médias centrée sur les dangers risque parfois d’oublier. Découvrir un sujet rencontré au détour d’une vidéo, suivre un créateur dont on apprécie la manière de raconter : ces expériences contribuent à la construction d’une culture et d’un rapport personnel au monde.
Savoir s’informer, ce n’est pas savoir se méfier. C’est savoir chercher, explorer, découvrir, comparer, approfondir… et y prendre plaisir.
Une éducation numérique réduite à la prévention des risques est une éducation amputée. Or l’institution affirme vouloir développer une culture numérique tout en produisant un discours fortement structuré autour des dangers.
Ainsi, les établissements sont invités à mener auprès des élèves, des personnels et des parents des actions de sensibilisation aux « effets nocifs d’une exposition non raisonnée aux écrans » et au « caractère addictif des réseaux sociaux ».
Bien sûr, les risques existent. Captation attentionnelle, cyberviolences, exposition à certains contenus, désinformation, collecte des données personnelles, logiques économiques des plateformes : l’école doit permettre aux élèves de comprendre ces phénomènes et de développer des moyens d’action.
Encore faut-il ne pas se tromper sur les enjeux. L’expertise collective publiée en 2026 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) invite à dépasser le seul temps d’écran pour considérer les pratiques réelles, les contenus, les motivations et le contexte des usages. Le smartphone ou les réseaux sociaux numériques ne sauraient être considérés, en eux-mêmes, comme la cause d’une souffrance. Ils peuvent en revanche contribuer à amplifier certaines vulnérabilités ; retirer le téléphone ne dispense donc nullement de repérer et d’accompagner les difficultés adolescentes.
Par ailleurs, on a tendance à faire peser la responsabilité sur des adolescents incapables de « lâcher leur téléphone ». Or, les usages s’inscrivent aussi dans une architecture industrielle de la captation conçue pour maximiser le temps d’utilisation et l’engagement. La régulation ne peut donc reposer sur la seule maîtrise individuelle des usages. C’est notamment le rôle des politiques européennes (notamment le Digital Services Act européen) censées imposer aux plateformes une réduction des risques liés aux designs addictifs, mais très insuffisamment appliquées aujourd’hui.
L’interdiction des téléphones au lycée peut devenir intéressante si elle n’est pas considérée comme une fin. Puisque les établissements disposent d’une marge pour déterminer les modalités concrètes de l’interdiction et ses exceptions, ils pourraient ouvrir un espace de discussion avec les premiers concernés.
Dans quelles situations la mise à distance du téléphone nous aide-t-elle réellement ? Quelles exceptions paraissent légitimes ? Quels usages informationnels, pédagogiques ou culturels souhaitons-nous préserver ?
Faire participer les lycéens, c’est leur permettre de prendre part à la construction concrète d’une règle qui organise leur quotidien.
C’est aussi les considérer comme des sujets capables de réfléchir à leurs propres pratiques, d’en identifier les tensions, d’exprimer leurs besoins et de participer à la définition d’un cadre collectif. Non pour négocier chaque minute d’utilisation du smartphone, mais pour construire collectivement une culture de la connexion et de la déconnexion.
Cette question est aussi traversée par de fortes inégalités : tous les adolescents ne disposent pas des mêmes ressources pour comprendre les environnements numériques et diversifier leurs pratiques. À l’école de ne pas réserver aux mieux accompagnés la possibilité de faire du smartphone un outil d’émancipation.
Il ne s’agit finalement ni de célébrer le téléphone portable ni de le diaboliser, mais d’apprendre à vivre avec lui : savoir le sortir pour une activité choisie, mais aussi le ranger et retrouver pleinement la conversation, le livre, le cours, le paysage par la fenêtre… Une connexion épanouie est une connexion choisie, consciente, maîtrisée, et suffisamment sereine pour que l’on puisse aussi décider de l’interrompre.
L’interdiction du téléphone au lycée peut contribuer à cet apprentissage, à condition de ne pas faire cette éducation sans ceux qu’elle prétend éduquer. Sans association des adolescents à la réflexion, celle-ci risque de demeurer ce qu’elle est juridiquement : une interdiction. Les y associer, c’est peut-être précisément ce qui peut la transformer en éducation.
Anne Cordier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.08.2026 à 12:42
Hélène Thiollet, Chargée de recherche au CNRS, CERI Sciences Po, spécialiste des politiques migratoires, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, 141 d’entre elles en sont mortes.
Plutôt que de chercher une cause unique ou des intentions cachées, les sciences sociales décrivent un faisceau de mécanismes à l’œuvre.
Il est essentiel de distinguer les faits des récits politisés et les dynamiques structurelles des intentions supposées des acteurs.
Fin juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes ont franchi en quelques heures la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. Entre 72 et 141 personnes sont mortes. En quelques heures, le drame est devenu une « crise migratoire » et les mêmes événements ont produit des récits radicalement différents. L’extrême droite espagnole et l’administration états-unienne parlent d’« invasion » ; quelques jours plus tard, une nouvelle tentative de passage annoncée sur les réseaux sociaux est déjà qualifiée par Europe 1 de « nouvel assaut migratoire ». En France, CNews associe Ceuta à la menace terroriste, tandis que les organisations de défense des droits mettent en avant les morts et les droits humains bafoués.
Mais que s’est-il réellement passé ? Le Maroc a-t-il délibérément « ouvert » la frontière pour faire pression sur Madrid ? Cette dernière question a rapidement écrasé les autres. Elle est politiquement efficace : elle transforme une catastrophe frontalière en affrontement entre États, désigne des responsables et nourrit les récits complotistes. Elle masque les mécanismes sociaux, politiques et diplomatiques qui ont rendu l’événement possible et nourrit la polarisation politique du débat autour des migrations.
Cette polarisation n’est pas propre à Ceuta. Nos recherches sur la couverture médiatique des migrations en France montrent que la qualification de « crise migratoire » repose sur des mécanismes récurrents de dramatisation, d’attribution des responsabilités et de polarisation. Cette polarisation commence généralement à droite de l’échiquier politique mais se diffuse progressivement dans l’ensemble du débat public.
L’hypothèse d’un Maroc qui laisse passer des dizaines de milliers de personnes n’est pas absurde. En 2021, Rabat avait relâché les contrôles autour de Ceuta dans un contexte de crise diplomatique avec Madrid. Aujourd’hui, le rapprochement de l’Espagne avec l’Algérie, rivale du Maroc et soutien du Front Polisario, comme les relations entre Maroc et États-Unis alimentent les soupçons.
Mais un contexte stratégique et des intérêts convergents ne démontrent pas une intention. Les premières analyses du renseignement espagnol, relayées notamment par le média tunisien indépendant Webdo, ne permettraient pas d’établir que l’État marocain aurait préparé une opération de cette ampleur. Elles évoquent en revanche un relâchement des contrôles.
Surtout, la focalisation sur une stratégie marocaine occulte les conditions sociales du mouvement. Le sociologue Mehdi Alioua insiste côté marocain sur le chômage et le sous-emploi d’une partie de la jeunesse marocaine, le poids du travail informel et la faible couverture sociale, mais aussi le décalage entre massification de l’éducation, aspirations à la mobilité sociale et perspectives économiques.
Fin juillet s’y ajoutent une concentration exceptionnelle de population sur le littoral autour de Ceuta et la mobilisation d’une partie de l’appareil sécuritaire par les cérémonies de la Fête du Trône.
Côté espagnol, la croissance économique, les besoins de main-d’œuvre et une politique de régularisation très visible rendent le pays attractif : plus d’un million de personnes avaient demandé à bénéficier du nouveau dispositif fin juin 2026. Il concerne des personnes déjà présentes en Espagne et majoritairement latino-américaines (67 %), mais les Marocains constituent la deuxième nationalité représentée (13,3 %), derrière les Colombiens. Les passages terrestres irréguliers enregistrés à Ceuta ont certes augmenté entre 2025 et 2026. Mais attractivité espagnole et difficultés sociales marocaines dessinent surtout une structure d’opportunités dans laquelle la rumeur d’une frontière momentanément franchissable peut devenir extrêmement puissante.
Un arrêt du 29 juin 2026 de la Cour suprême espagnole a justement fait l’objet d’un buzz fallacieux : les personnes interceptées en mer ne peuvent être soumises au régime exceptionnel de renvoi à la frontière propre à Ceuta et à Melilla. Une distinction juridique complexe est devenue sur les réseaux sociaux la promesse beaucoup plus simple d’une frontière ouverte aux nageurs.
Ces explications ne s’excluent pas : une stratégie opportuniste peut se greffer sur un mouvement social ; un gouvernement laisser faire ce qu’il n’a pas organisé ; une rumeur produire des effets qu’aucun acteur ne maîtrise. Les scientifiques doivent donc articuler les explications. Ils peuvent documenter les pratiques et leurs effets, beaucoup plus sûrement que les intentions secrètes des gouvernements.
En effet, les migrations sont façonnées par les écarts économiques entre territoires, les transformations démographiques et sociales, l’emploi, les aspirations individuelles et les réseaux familiaux et transnationaux. Les politiques migratoires comptent, mais peuvent déplacer les routes ou modifier la composition des migrations sans nécessairement en déterminer le volume. C’est l’un des principaux résultats d’une vaste synthèse comparative sur les déterminants des migrations et les effets des politiques migratoires.
Les frontières ne sont pas pour autant impuissantes : elles trient les migrants et migrantes. Comme le rappelle Anne-Laure Amilhat-Szary, les frontières sont des dispositifs qui rendent certaines mobilités possibles et d’autres difficiles, coûteuses ou dangereuses, pas des lignes sur une carte.
Elles créent aussi des opportunités ou augmentent les coûts diplomatiques. Le Maroc, la Turquie, la Libye ou, selon une configuration différente, la Biélorussie, occupent ainsi des positions géographiques susceptibles d’être converties en ressources politiques. En leur déléguant une partie du contrôle des migrations et de l’asile et en leur transférant des moyens, l’Union européenne étend la portée de ses politiques, mais accroît aussi leur vulnérabilité. Le « laisser-passer » devient alors un levier potentiel, précisément parce que l’Europe a conféré une valeur politique exceptionnelle au franchissement irrégulier de ses frontières.
Avec Antoine Pécoud, nous avons rappelé ce paradoxe de la « diplomatie migratoire » : faire du contrôle des migrations un objectif de politique étrangère augmente la valeur de la coopération des voisins de l’Europe. J’ai introduit la notion de « migrantisation de la diplomatie » : visas, réadmissions, frontières, ou diasporas ne sont plus seulement des enjeux de négociation ; ils deviennent une ressource dans les relations internationales et les transforment.
On peut alors, se demander : pourquoi les migrations sont-elles si centrales ?
En France comme ailleurs en Europe, les migrations polarisent de plus en plus le débat public. Elles occupent une place croissante dans les élections et accompagnent la progression des partis d’extrême droite. Pourtant, cette polarisation ne reflète mécaniquement ni les flux migratoires, ni les opinions publiques, ni même les politiques conduites.
Côté flux, nos recherches sur la presse française montrent que l’intensité du discours de « crise migratoire » ne suit pas celle des arrivées ou des demandes d’asile : en France, on a ainsi pu avoir une « crise migratoire » en 2015 sans augmentation correspondante de l’immigration.
Côté opinions, les données de l’European Social Survey dessinent une évolution également contre-intuitive. En France, la part des personnes souhaitant restreindre fortement l’immigration provenant de pays pauvres hors d’Europe passe de 50,1 % en 2002 à 30,9 % en 2023 ; pour les immigrés perçus comme de même origine ethnique que la majorité, de 36,3 % à 16,8 %. Il faut donc distinguer hostilité à l’immigration et saillance politique de l’enjeu migratoire qui polarise les opinions.
Enfin, polarisation idéologique et politiques migratoires ne coïncident pas davantage. Des recherches comparatives montrent que l’idéologie partisane pèse surtout sur l’intégration, l’asile ou le traitement des sans-papiers, beaucoup moins sur l’immigration de travail et familiale, plus contrainte par l’économie et les besoins de main-d’œuvre.
L’Italie de Giorgia Meloni l’illustre : à une rhétorique extrêmement dure sur les arrivées irrégulières répond une politique active d’immigration de travail. Son gouvernement a ainsi prévu 136 000 entrées en 2023, 151 000 en 2024 et 165 000 en 2025.
Il est alors intéressant de rappeler non seulement que les migrants et les exilés sont une ressource pour pays de destination et d’origine, mais aussi que faire de la migration un objet politique permet de créer, d’accumuler et de redistribuer des ressources. Celle-ci peut être captée par différents acteurs, publics ou privés, et se convertir : une position géographique, des flux de personnes ou d’argent peuvent produire du capital diplomatique, politique ou symbolique, lui-même convertible en pouvoir, en votes ou en ressources économiques. C’est ce que j’appelle une rente migratoire.
Cette rente est parfois géographique et diplomatique. Maroc, Turquie, Libye ou Biélorussie disposent, de manières différentes, d’une ressource liée à leur situation aux frontières de l’Europe.
Elle est aussi politique. Les partis peuvent mobiliser des électeurs en dramatisant les passages irréguliers ; les gouvernements afficher leur fermeté ; leurs adversaires dénoncer l’inefficacité ou le coût humain de ces politiques.
Enfin, la rente est économique : les migrants génèrent des ressources, et la gestion des frontières est aussi un marché. Pour les passeurs bien sûr, mais aussi et surtout pour les institutions politiques : construction, surveillance, drones, biométrie, logiciels, collecte de données, enfermement et expulsions associent acteurs publics et entreprises privées.
Frontex a ainsi vu son budget passer de 5 millions d’euros en 2005 à 1,12 milliard en 2025. Et ces bureaucraties ne sont pas de simples exécutantes techniques, elles sont elles-mêmes politisées : l’enquête de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) sur l’ancienne direction de Frontex a révélé la forte politisation des pratiques de l’agence (refoulements illégaux, non-respect des droits fondamentaux et des lois européennes).
Son ancien directeur Fabrice Leggeri, devenu député européen du Rassemblement national, illustre de manière particulièrement visible la porosité entre administration et politique, la politisation de la bureaucratie et la conversion de capital administratif en capital électoral.
Cela ne signifie pas que tous ces acteurs souhaitent ou organisent des « crises migratoires » : ce serait retomber dans le piège complotiste. Une rente n’exige pas que celui qui en bénéficie ait créé la situation qui la produit. Elle permet au contraire de comprendre comment des ressources matérielles et immatérielles peuvent s’accumuler, circuler entre acteurs publics et privés et se convertir les unes dans les autres.
Comprendre Ceuta suppose donc de ne pas demander seulement qui a provoqué la crise, mais ce qu’elle produit, pour qui, et comment ses effets deviennent à leur tour des ressources, en distinguant les faits des récits et les dynamiques structurelles des intentions supposées.
Hélène Thiollet est présidente de l'association Desinfox Migrations.
27.08.2026 à 15:43
Pierre-Nicolas Baudot, Maître de conférences, Université de Rouen Normandie
L’ESSENTIEL
En 1972, le Parti socialiste promet le « droit de vote aux étrangers aux élections locales ». Il y renoncera en 1990.
Depuis, cette mesure est régulièrement annoncée, mais jamais mise en œuvre. Comment expliquer le destin de ce projet avorté ?
À partir de la fin des années 1980, la pression exercée par la droite et l’extrême droite sur le thème de l’immigration place les socialistes en position défensive.
En 1972, Changer la vie – le programme de gouvernement du Parti socialiste (PS) – promet le « droit de vote aux étrangers aux élections locales ». En 1981, il constitue la 80ᵉ des 110 propositions du candidat François Mitterrand. Sept ans plus tard, ce dernier estime que « l’état des mœurs » ne le permet pas, avant que le PS entérine finalement son renoncement en 1990.
Rituellement annoncée depuis, mais systématiquement ajournée, cette mesure demeure irrémédiablement associée dans le commentaire politique à un « serpent de mer », une « Arlésienne » ou « un rendez-vous manqué ».
À travers sa trajectoire au sein du PS, elle apparaît comme un révélateur de la fabrique et du destin des promesses en politique.
Si la présence du droit de vote des étrangers dans le programme de François Mitterrand est souvent évoquée, le processus qui l’y conduit dans les années 1970 est moins connu. Sa présence résulte d’une trajectoire heurtée, qui traduit la position complexe du PS entre les milieux syndicaux et associatifs et la compétition politique, entre la « deuxième gauche » et le partenaire communiste.
Le droit de vote des étrangers aux élections locales est porté, dans les années 1970, par le mouvement associatif. Il est directement lié à la sédentarisation de l’immigration, mais également à une approche culturelle des immigrés qui encourage des revendications ne se limitant pas au monde du travail. Outre les mobilisations d’immigrés en faveur de « l’égalité des droits », cette proposition est défendue par des associations, comme la Fédération des associations de soutiens aux travailleurs immigrés (Fasti) ou la Ligue des droits de l’homme (LDH), et des acteurs syndicaux comme certaines franges de la CFDT. Ensemble, ils constituent une galaxie engagée dans le « militantisme de solidarité » avec les immigrés.
À la même période, le PS est marqué par une dynamique de centralisation et d’expertisation qui le conduit à multiplier ses domaines d’intervention pour capter de nouveaux espaces sociaux et politiques. L’activisme d’une partie du mouvement social auprès des immigrés fait ainsi du droit de vote aux étrangers une opportunité politique pour un parti en quête de nouveaux relais électoraux. Cependant, le PS est à la même période engagé dans une union avec le Parti communiste français (PCF). Or, celui-ci entretient dans les années 1970 un rapport avec les immigrés que Johanna Siméant a pu qualifier de « problématique ». Le parti peine à les mobiliser, tandis que la gestion de leur logement entraîne des tensions dans les municipalités communistes. Dans les organisations communistes, les immigrés sont souvent invités « soit à lutter dans [leur pays d’origine], soit à se diluer dans la classe ouvrière française », selon Olivier Milza.
Dès lors, le rapport du PS au droit de vote des étrangers fluctue en fonction de son entente avec le PCF. S’il le défend en 1972, le PCF s’en tient au même moment à « des droits d’expression et d’organisation ». Le Programme commun de gouvernement, qui scelle l’union du PS, du PCF et des radicaux la même année, se limite alors à « la consultation régulière des associations représentatives de toutes les catégories d’habitants et d’usagers, y compris les étrangers dans des conditions à définir ». Tant que dure l’union, jusqu’en septembre 1977, le PS calque son discours sur cette formulation et cesse ses références au droit de vote.
Il faut attendre la rupture de l’union de la gauche pour que le droit de vote, comme le droit d’association, réapparaissent dans le discours socialiste. Ils sont tous deux défendus dans la proposition de loi déposée par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale en 1978 (article 3 et article 6) et portés à la tribune du congrès de Metz en 1979. Alors que le PS s’engage dans une stratégie de distinction avec le PCF, le droit de vote contribue à signaler l’originalité socialiste, singulièrement auprès des classes moyennes salariées et des milieux de solidarité.
La présence de la promesse du droit de vote des étrangers aux élections locales dans le programme socialiste de 1981 dépend donc en particulier de l’adresse qu’elle permet aux milieux de soutien aux travailleurs immigrés et à une partie de la « deuxième gauche ». Elle relève d’un contexte politique précis, déterminé par la position du PS dans l’opposition et le rapprochement sensible des perspectives d’alternance.
L’arrivée au pouvoir des socialistes, le 10 mai 1981, s’accompagne de mesures symboliquement fortes, comme la régularisation de quelque 130 000 travailleurs immigrés. Cependant, le droit de vote des étrangers n’est pas mis en œuvre. Cette nouvelle décennie voit même une montée des tensions politiques autour de l’immigration, qui a pour conséquence d’éloigner un peu plus les perspectives d’application de cette promesse.
La sédentarisation de l’immigration, l’apparition d’une « seconde génération » et la croissance de discours qui y sont hostiles ont pour conséquence de multiplier des réflexions sur l’unité culturelle du pays – y compris en lien avec l’évolution du paysage religieux. Les effets de ce contexte sur la valeur politique de l’immigration prennent un tour particulier à partir des élections municipales de 1983 et européennes de 1984. Celles-ci marquent l’émergence politique du Front national, notamment sur des thématiques d’immigration et d’insécurité. En miroir, la multiplication de mobilisations antiracistes contribue également à accroître la visibilité des immigrés et à encourager la polarisation des débats à leur sujet.
Ce contexte incite une partie du PS à promouvoir l’antiracisme, mais il conduit également certains élus à souligner la sensibilité de leurs électeurs aux arguments de l’extrême droite et l’inanité des discours moraux pour les contrer. Si elle continue d’être promue dans le secteur associatif, la promesse du droit de vote des étrangers se trouve prise au PS dans des désaccords stratégiques internes quant à la gestion de la « question des immigrés » et à son instrumentalisation par la droite et l’extrême droite. À la fin des années 1980, la place de l’immigration dans le débat politique et la pression objective qu’exercent la droite et l’extrême droite alimentent le sentiment de vulnérabilité des socialistes sur ce thème. En 1989, la conquête d’une première mairie FN aux élections municipales (_ Saint-Gilles, dans le Gard, ndlr_) puis l’affaire de Creil (Oise) – première affaire du « voile » – ne font que renforcer cette situation.
Au printemps 1990, Michel Rocard, premier ministre, réunit l’ensemble des partis (hors FN) en amont du débat sur l’immigration à l’Assemblée nationale. Le Bureau national du PS observe alors que « [l’immigration n’est] pas un thème où nous pouvons positiver ». Il appelle, en réponse, à « ne pas parler que de cela [et à] trouver autour de l’action du gouvernement, de la campagne du parti de quoi décaler les axes ». Plus précisément sur le droit de vote, il estime qu’« on est en train de commettre une erreur. Ce sera l’élément qui pourra fédérer la droite et l’extrême droite. Un argument pour récupérer une partie de notre base sociale ».
Le cabinet de Pierre Mauroy, premier secrétaire du PS, constate également qu’il « paraît inopportun de créer un abcès de fixation sur une question importante mais non décisive ». La direction du parti annonce dans la foulée renoncer à cette promesse – suscitant toutefois des contestations en interne. La croissance électorale de l’extrême droite et la crainte du profit que la droite pourrait en tirer conduisent finalement les dirigeants socialistes à se déprendre d’une proposition progressivement perçue comme une opportunité offerte à ses adversaires.
En définitive, le droit de vote des étrangers paraît finalement pour ce qu’il n’a cessé d’être dans l’offre socialiste : un produit d’appel électoral.
Valorisé dans les années 1970 pour l’adresse qu’il permet aux milieux de solidarité et aux défenseurs du libéralisme culturel, il est démonétisé dans les années 1980 et 1990 lorsqu’il apparaît comme coûteux au sein des milieux populaires et bénéfiques pour les adversaires politiques.
La trajectoire du droit de vote des étrangers à gauche dépend donc des potentiels de mobilisation qui lui sont associés et de la valeur attribuée plus largement à l’immigration dans le débat public. Si ce changement de valeurs s’ancre dans la compétition politique, il tient également à la trajectoire du PS lui-même. Au cours de cette période, ses relations avec le monde associatif et syndical s’érodent. Dans le même temps, ses ressources institutionnelles progressent. Les intérêts électoraux s’en trouvent alors maximisés au sein du parti, autant que la place des professionnels de la politique.
Une version longue de article a été publiée dans la revue Parlements.
Pierre-Nicolas Baudot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.08.2026 à 15:25
Audrey Denis-Bosio, historienne, Sorbonne Université

L’ESSENTIEL
Passionné d’archéologie, Napoléon III finance sur ses propres deniers les premières grandes campagnes de fouilles consacrées aux origines gauloises et gallo-romaines de la France.
Cette politique fait naître de nouvelles institutions, des méthodes de fouille plus rigoureuses et un grand musée consacré aux antiquités nationales.
Derrière les fouilles d’Alésia ou de Bibracte se joue un projet plus vaste : utiliser le passé pour construire la France contemporaine.
« La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’Univers. » Cette citation, attribuée à Vercingétorix, est gravée depuis 1865 au pied de sa statue qui surplombe le village d’Alise-Sainte-Reine, en Côte-d’Or, site très probable d’Alésia.
Érigée à la demande de Napoléon III, cette statue incarne le récit national que l’empereur des Français cherche alors à construire en faisant des Gaulois les ancêtres de la nation française.
Napoléon III s’intéresse jeune à Jules César, qui influence sa personnalité et son idéal du pouvoir. Fasciné par ce dernier, il se passionne pour la République romaine et les peuples qui vivaient à cette époque. Dès 1857, les découvertes rapportées dans la forêt de Compiègne (Oise) éveillent son intérêt pour l’archéologie.
La ville est bien connue de l’empereur. Il s’y rend presque chaque année afin d’y organiser les « Séries de Compiègne » : d’octobre à décembre, la Cour et les personnalités les plus connues de l’empire sont invitées à le côtoyer durant une semaine, au château et dans ses environs. En 1857, Napoléon III visite un site fouillé depuis plusieurs années dans la forêt : Champlieu.
Fasciné par les vestiges, il décide de renforcer les moyens consacrés aux recherches autour de Compiègne. Il confie leur conduite à Albert de Roucy. Celui-ci effectue les dégagements des vestiges et se charge de la découverte et de la conservation des objets. Il s’attèle à retrouver les sites gaulois et gallo-romains dans toute la forêt de Compiègne, dont le mont Chyprès, le mont Berny ou Saint-Pierre-en-Chastres.
Lors de ses visites, l’empereur est accompagné par des invités de marque, comme le roi du Danemark ou le tsar de Russie.
Passionné, Napoléon III souhaite reproduire l’exemple compiégnois au niveau national et finance la pratique archéologique de sa cassette personnelle.
Pour le souverain, l’archéologie s’inscrit également dans une démarche politique. Il s’agit de construire une nouvelle image de l’Empire français, associant puissance politique nationale et influence antiquisante.
La double généalogie, romaine et gauloise, inscrit le Second Empire dans une filiation ancienne et prestigieuse. Elle légitime le pouvoir impérial en le présentant comme l’héritier d’une civilisation glorieuse. L’archéologie devient un instrument au service d’un roman national en construction, dont les fouilles, les monuments et les musées assurent la diffusion.
La Gaule et la politique gallo-romaine deviennent un exemple pour le Second Empire à plusieurs niveaux :
sociétal : l’étude de la hiérarchie, de la justice, du droit romain et des habitudes quotidiennes gallo-romaines vise à améliorer la société et son quotidien très réglementé du XIXᵉ siècle ;
politique : Napoléon III prend comme exemple la politique républicaine romaine et souhaite incorporer certaines formes institutionnelles (dans la relation entre les différentes chambres notamment) ;
urbanistique : dans le cadre de la transformation des villes, le modèle gallo-romain inspire la forme des plans urbains et des bâtiments publics ;
militaire : étudier les armes et de la stratégie militaire ancienne doit permettre d’améliorer l’armée du Second Empire, en pleine réorganisation ;
culturel : l’art et les représentations gallo-romaines doivent être explorés et diffusés par l’école, les universités et les musées ;
technologique : les fabrications gauloises et romaines ayant résisté au temps doivent servir de modèles à des objets du quotidien plus durables.
D’un point de vue historique, l’objectif des fouilles est de comprendre comment vivaient les ancêtres des Français, avant et après la conquête romaine de la Gaule, et de savoir ce qu’il en reste sous le Second Empire. Au milieu du XIXᵉ siècle, les connaissances sur cette période demeurent limitées. L’organisation politique et sociale des Gaulois, leurs activités économiques et sociales ou leurs formes d’habitat restent beaucoup moins connues que celles des autres périodes de l’histoire de France.
Napoléon III concentre ses demandes sur un moment clé : la guerre des Gaules. Pour retrouver les lieux de batailles principaux, les archéologues s’appuient sur les informations laissées par Jules César dans son ouvrage les Commentaires.
À partir de 1859, plusieurs sites déjà repérés par les érudits, mais jamais fouillés méthodiquement, comme Bibracte (Saône-et-Loire/Nièvre), Gergovie (Puy-de-Dome) ou Uxellodunum (Lot), font l’objet de campagnes archéologiques. Le plus emblématique d’entre eux, Alésia, dont la localisation à Alise-Sainte-Reine faisait encore débat, est fouillé dès 1860.
L’empereur place ses hommes de confiance, chargés de contrôler les fouilles et de lui rapporter les découvertes. Ces acteurs sont secondés par une nouvelle institution créée en 1858, la Commission topographique des Gaules, qui a pour mission de créer des cartes représentant la Gaule avant et après la conquête romaine.
De nouvelles pratiques archéologiques se répandent également, comme l’archéologie expérimentale. Par exemple, Napoléon III participe à la reconstruction et assiste à la mise à l’eau d’un navire de guerre romain, une trirème, reproduite à l’échelle et testée en conditions réelles sur la Seine. Des armes romaines sont reproduites, testées et comparées aux armements contemporains, afin de comprendre les ressorts de la puissance militaire romaine.
Afin de regrouper toutes les connaissances archéologiques acquises, l’empereur demande la création du musée gallo-romain de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) en 1862. Celui-ci est innovant pour l’époque, en mettant l’accent sur les explications, la classification et la conservation des objets. Le musée se dote d’un atelier de moulage afin d’échanger des objets avec d’autres pays européens. Une bibliothèque est accessible à tous, comme l’ensemble du musée, que l’empereur inaugure le 29 mai 1867.
L’Histoire de Jules César (1865), rédigée par Napoléon III, regroupe la majorité des recherches effectuées par son équipe. L’ouvrage résume la passion et la vision politique de Napoléon III qui, le disant dans son introduction, se considère comme un « historien ». Le monarque aura, en tout cas, contribué à poser les fondements d’une archéologie scientifique et institutionnalisée en France.
Audrey Denis-Bosio a reçu des financements de la Fondation Napoléon.
25.08.2026 à 16:28
Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Le Rassemblement national tente de capter l’héritage gaulliste, alors que son ancêtre, le Front national, est lié à des partisans de Vichy et de l’Algérie française.
Le projet de référendum constitutionnel du RN épouse la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France.
L’image du gaullisme s’oppose à celle du macronisme : de Gaulle incarne le renforcement de l’État et une légitimité tirée de l’appel au peuple.
L’espace politique français a vu se multiplier les références au gaullisme, de la part des commentateurs, des intellectuels, mais aussi des candidats à l’élection présidentielle de 2027. Il en va ainsi du Rassemblement national (RN), alors même que Jean-Marie Le Pen était en totale opposition au gaullisme et que le noyau dur du FN réunissait des anciens collaborateurs de Vichy à des partisans de l’Algérie française.
Mais il en va également ainsi et, peut-être de manière surprenante, de post-macronistes comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal, qui en appellent à l’autorité de l’État tout en étant imprégnés, pour l’un, de la vision néolibérale d’Alain Juppé et de Nicolas Sarkozy et, pour l’autre, de managérialisme macronien.
Par ailleurs, plusieurs enquêtes montrent que la figure du général de Gaulle reste très valorisée chez les Français comme à l’étranger et suscite le plus grand respect d’une forte majorité des personnes interrogées.
La question qui se pose est alors de savoir ce qui se joue dans cette référence au gaullisme. Une première explication est celle de la captation d’héritage afin de renforcer le processus de normalisation du RN et de faire oublier l’histoire de l’extrême droite, notamment dans son rapport à la colonisation.
L’idée serait que le RN construirait le récit d’une fausse filiation, reprenant indûment à son compte la poursuite d’un projet souverainiste tout en le déformant par sa volonté d’en faire un projet étroitement nationaliste, comme semblent l’indiquer les propositions de révision constitutionnelle qu’il envisage s’il arrive au pouvoir.
Cette récupération va jusqu’à utiliser l’article 11 de la Constitution – soit la procédure de référendum – pour modifier le texte constitutionnel en court-circuitant le Parlement, dont on peut penser qu’il n’offrirait pas de majorité absolue au RN en 2027, à l’instar du général de Gaulle qui avait utilisé cet article, en 1962, pour instaurer l’élection du président au suffrage universel direct ou, en 1969, pour réformer la composition du Sénat, ce qui avait suscité et suscite encore le désaveu d’une grande majorité de juristes.
Sur le fond, néanmoins, on voit que le RN entend ressusciter dans ce projet de référendum constitutionnel la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France. Il s’agit bien de s’extraire de la politique ordinaire pour effectuer, comme en 1958, une rupture historique dans une geste salvatrice.
Le recours à l’article 11, qui permet de se prononcer sur l’organisation des pouvoirs publics, les politiques économiques et sociales ou les services publics, devient en effet le signe d’un appel direct au peuple en passant par-dessus le « système ». Cette révision, qui aurait pour but de constitutionnaliser certains des objectifs politiques du RN, comme le contrôle de l’immigration, la défense de l’identité française, la préférence nationale ou la primauté du droit national sur les normes internationales, s’inscrit dans une stratégie qui fait appel au peuple non plus comme acteur politique ou social, mais comme acteur constituant. C’est ici que l’on peut mener une autre analyse.
Comme le montre l’enquête Fractures françaises de 2025, l’électorat RN se caractérise par une très forte nostalgie passéiste : si 74 % des enquêtés estiment en moyenne « qu’en France, c’était mieux avant », cette proportion monte à 92 % parmi ceux qui ont voté Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2022.
On peut donc lire cette tentation constituante, à l’instar de celle que propose, certes dans une autre perspective, La France insoumise (LFI) et son projet de VIᵉ République, comme la réponse à ce qui mine la vie politique depuis 2017, à savoir l’inadaptation profonde des formules politiques récentes à la société française confrontée à une impuissance publique qu’elle peut constater au quotidien dans le vote du budget, la lutte contre les incendies de forêt ou la cybercriminalité qui vide tranquillement les banques de données fiscales ou scolaires.
Le RN s’est engouffré dans l’effondrement du modèle d’État-providence à la française supposant des services publics forts et des élites dévouées à l’intérêt général plus qu’à leur carrière dans le privé. Le gaullisme devient alors la solution miracle alliant le renforcement de l’État et de son autorité à sa légitimation par l’appel direct au peuple.
Le gaullisme présidentiel, que l’on doit distinguer du gaullisme d’appareil perclus de compromissions partisanes notamment à partir de 1974, alliait le volontarisme politique à la démocratisation de la vie politique par le recours au référendum ou à la responsabilité du chef de l’État. C’est un projet de lutte contre l’impuissance publique et la crise de confiance dans la démocratie qui caractérisent la IVᵉ République comme le macronisme finissant.
On peut tenter de définir le gaullisme par trois principes. Le premier est celui d’un présidentialisme précaire soumis à l’approbation du peuple. Qu’une élection législative ou qu’un référendum soit perdu et le mandat présidentiel est remis en cause.
Le second est le culte de l’État comme gardien de l’intérêt général au-dessus des partis et de leurs stratégies électorales ou gouvernementales, ce qui impose une distance institutionnelle entre le président de la République et le premier ministre.
Le troisième est la souveraineté nationale, sur le plan militaire (arme nucléaire) comme sur les plans technologique (grands programmes aérospatiaux ou ferroviaires, énergie nucléaire civile), économique (relation distante des marchés financiers comme à l’égard de ce qui n’est pas encore l’Union européenne, mais la CEE, aux compétences plus réduites) et, bien évidemment, international (la France mettant à distance les États-Unis comme l’URSS et se faisant leader des non-alignés).
À ce titre, le gaullisme, né de la Seconde Guerre mondiale, a reçu une seconde légitimation par sa politique de décolonisation après que la crise algérienne a fait sauter la IVᵉ République. Il a surmonté l’indignité de Vichy comme l’indignité coloniale en proposant un nouveau modèle politique à l’international.
Force est de constater que le macronisme reste l’un des principaux moteurs politiques du vote RN, car il a, en quelque sorte, mené l’anti-gaullisme à son apex. Ceci par son indifférence à l’échec politique (lors des élections européennes de 2019 ou législatives de 2024, sans parler des municipales de 2026). Mais aussi par la fragilisation de l’État dont il a démantelé les corps les plus prestigieux (le corps préfectoral créé par Bonaparte ou le corps diplomatique) tout en mettant les agents de terrain dans la plus grande difficulté à exercer décemment leurs métiers (comme le montre l’appel récent des sapeurs-pompiers à la grève). Enfin, par son incapacité à restaurer la France comme puissance arbitrale et conciliatrice sur la scène internationale ou dans l’illusoire souveraineté numérique face aux Gafam et à l’IA qui mobilisent désormais autant de capitaux qu’un État développé.
Il ne faut donc pas prêter au RN plus de machiavélisme qu’il n’en a. Il récolte désormais les fruits gâtés, et donc sans avoir à beaucoup secouer l’arbre, de la séquence politique ouverte en 2017. Construite sur des promesses de progrès économique et d’innovation supposant une société confiante en ses dirigeants et en elle-même, cette séquence s’est conclue par une crise démocratique sans précédent, un niveau de défiance record dans les institutions nationales et une société en miettes qui a perdu ses repères, y compris le vote de classe.
La référence au gaullisme n’est que la figure de l’anti-macronisme de droite, qui attire d’ailleurs de plus en plus les anciens électeurs des Républicains et dont le RN s’est fait le porte-drapeau.
Mais l’heure est passée de la fameuse formule miracle qui doit faire renaître la France mythifiée d’autrefois, celle de la souveraineté nationale et de la décision efficace. Le RN, comme les autres partis, va devoir se confronter à deux facteurs que le gaullisme originel n’a pas connus.
Le premier est celui de l’argent : l’argent public est introuvable, l’argent privé est omniprésent.
Le général de Gaulle disait en octobre 1966, lors d’une conférence de presse, que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », alors que la dette publique représentait en 1962 moins de 25 % du PIB. Mais, aujourd’hui, c’est bien le cas, lorsque cette proportion est de 117 % pour un montant dépassant 3 500 milliards d’euros. L’UE comme le FMI et surtout les marchés financiers n’attendront pas éternellement que la situation budgétaire française s’améliore et le RN, s’il accède au pouvoir, devra choisir entre couper dans les dépenses publiques au détriment des catégories populaires qui votent massivement pour lui ou bien augmenter la fiscalité au détriment des catégories moyennes et supérieures qui l’ont rejoint et lui offrent une majorité potentielle.
Le second, bien plus profond et sans doute plus grave, tient au déplacement des centres de pouvoir au profit des grandes entreprises et des marchés.
L’impuissance publique est-elle réparable ? La politique peut-elle encore changer la vie alors que le moindre ordinateur ou logiciel vient d’ailleurs ? Peut-on affirmer que la souveraineté, qui n’est désormais ni monétaire, ni militaire, ni technologique, ni culturelle, ni même alimentaire puisse encore avoir un sens autre qu’historique ?
La société française a anticipé ce mouvement bien avant les dirigeants politiques en s’investissant désormais bien plus dans la sphère privée ou associative que dans la vie militante. Le rapport au politique a changé, il est devenu plus instrumental et plus sceptique. Et le RN, tout comme les autres forces politiques, va devoir faire avec cette nouvelle anthropologie politique.
Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.08.2026 à 10:35
Pauline Amiel, Head of school EJCAM, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse
L’ESSENTIEL
En 2026, 4 % des articles de presse écrite et des sujets audiovisuels concernaient l’environnement. Une proportion montée à 10 % au cours de l’été.
Le réchauffement climatique peine à s’imposer face aux logiques médiatiques actuelles : info en continu, infotainment, réseaux sociaux.
La désinformation est également en hausse, notamment sur les chaînes du groupe Bolloré et sur des radios privées.
« Vous n’avez pas été très convaincants. » Sur BFMTV, ce 26 juin 2026, en plein épisode de canicule, un chroniqueur de la chaîne d’informations en continu accuse les scientifiques de ne pas avoir suffisamment bien communiqué sur les effets du réchauffement climatique et donc d’être responsables de l’inaction actuelle.
Réponse cinglante du climatologue Christophe Cassou, expert du Giec, présent en plateau :
« C’est assez honteux ce que vous venez de dire là. De rejeter la responsabilité sur les scientifiques, c’est inadmissible. Les rapports sont là, le Giec est là. »
La séquence a marqué les esprits, alors que l’été a été frappé par des records de température, des incendies monstres et des canicules à répétition. Quelle est la responsabilité des médias dans le manque d’information et la désinformation relative à la crise environnementale ?
Le constat de la sous-information est sans appel. Depuis 2024, l’Observatoire des médias sur l’écologie (OME) mesure la part des sujets environnementaux dans les contenus d’information des médias. En avril 2026, seuls 4,8 % des articles publiés par l’ensemble de la presse écrite et 4 % des sujets audiovisuels en France concernent les crises environnementales, selon l’observatoire créé par un consortium d’ONG engagées pour un meilleur traitement médiatique des questions climatiques, financé entre autres par l’Agence de la transition écologique (Ademe).
Les questions environnementales résistent aux formats ordinaires de l’actualité et aux routines journalistiques. Parce qu’elles articulent des temporalités longues, des savoirs scientifiques complexes, des responsabilités politiques, économiques et individuelles souvent distribuées, elles se conjuguent mal avec l’approche simplificatrice générée par l’information en continu, l’infotainment et les formats courts.
Plus largement, le modèle actuel du journalisme considère comme relevant de « l’actu » ce qui sort de l’ordinaire. Le changement climatique n’est donc visible que lorsqu’il y a une catastrophe ou un évènement – un méga-incendie, par exemple.
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Ce modèle correspond à l’actualité dite « chaude ». Pour preuve, depuis la première canicule jusqu’aux incendies qui ont touché la France cet été 2026, le temps médiatique consacré au climat a augmenté : 10,6 % du temps d’antenne des radios et TV a été consacré aux « crises environnementales » en juillet par l’OME, (il était de 12,8 % en août 2025). Le climat est donc rendu visible dans les médias quand il fait événement, alors même que les enjeux du réchauffement relèvent souvent de processus longs, cumulatifs et systémiques.
Cette approche par la crise et l’événement, comme en cette période de canicule, correspond à un cadrage épisodique. Le cadrage épisodique est une forme de traitement journalistique qui raconte un problème public à partir d’un cas concret, d’un événement ou d’un individu, réduisant ainsi sa complexité.
Or, les recherches montrent que ce cadrage tend souvent à favoriser des lectures individualisantes des problèmes de société. Selon Philip Solomon Hart, les publics exposés à un cadrage épisodique des questions climatiques ont tendance à moins soutenir les politiques publiques de lutte contre le réchauffement que ceux exposés à un cadrage thématique plus contextualisé. Se focaliser sur les touristes évacués à cause des incendies en Gironde ou sur les pyromanes plutôt que lier les mégafeux au réchauffement climatique est un cadrage épisodique qui empêche le public d’avoir une vision d’ensemble.
Bien sûr, des différences importantes existent selon les médias. Sur France Info TV, en mai 2026, 54 % des séquences consacrées à la canicule ont mentionné le changement climatique tandis qu’Arte, RFI, France Culture et France24 sont les chaînes qui contextualisent le plus les causes. Ainsi, les médias audiovisuels publics paraissent traiter le plus complètement ce sujet, contrairement à certains médias privés, tels que CNews, Europe 1 et BFMTV, qui ne le mentionnent que dans 20 % de leurs séquences environ.
En mai, l’ONG QuotaClimat a révélé un cas de désinformation toutes les 20 minutes sur Sud Radio, CNews et Europe 1. Globalement, 62 cas de mésinformation climatique sont relevés sur l’ensemble des médias audiovisuels français, entre le 23 et le 30 mai.
Sur CNews et Europe 1, la désinformation passe par une euphémisation de la situation (par exemple, « La vague de chaleur n’est pas exceptionnelle », selon Pascal Praud dans l’émission « l’Heure des pros 2 » sur CNews, le 21 mai 2026), par des témoignages individuels du type « Je me souviens, quand j’étais enfant, j’avais chaud », la remise en question des causes humaines du réchauffement climatique ou encore la mise en avant du technosolutionnisme.
Selon l’Ademe, la désinformation sur le climat est plutôt en augmentation et elle n’est donc pas uniquement le fait de journalistes. En effet, les médias sont régulièrement soumis à des stratégies d’influence de lobbies ou de partis liés à ces lobbies qui visent à orienter la lecture des sujets environnementaux. On peut citer les débats sur le glyphosate, les OGM ou le climatoscepticisme. Plus récemment, lors de l’examen de la loi d’urgence agricole, nombre de responsables politiques interviewés par les chaînes d’information en continu ont ignoré les conclusions scientifiques sur la toxicité des pesticides ou l’usage des mégabassines.
Le changement climatique, au-delà d’un sujet d’actualité, est avant tout un sujet de société qui pose la question de notre avenir commun. Le rôle des médias et des journalistes dans la mise en récit est essentiel, comme le rappelle le sixième rapport du Giec, publié en 2023 qui assure que
« les médias jouent un rôle crucial dans la formation des perceptions, la compréhension et la volonté d’agir du public vis-à-vis du changement climatique ».
Le chercheur Jean-Baptiste Comby a montré la lourde responsabilité de certains médias qui ont contribué à culpabiliser les publics et à déplacer la question climatique sur le terrain des comportements individuels, des gestes écocitoyens et de la morale de la consommation.
Plus grave, le « blanchiment de la désinformation, les attaques et dénonciations dans les médias » font partie intégrante d’un modus operandi de décrédibilisation de la science, selon le chercheur David Chavalarias.
CNews est la chaîne qui propage le plus de désinformation climatique : selon plusieurs ONG, 174 cas y ont été recensés en 2025. QuotaClimat a saisi le Conseil d’État à ce sujet, le 1er juillet, espérant que l’instance pousse l’Arcom à reconsidérer sa décision de ne pas sanctionner la chaîne, rappelant ainsi que le régulateur avait, en 2024, sanctionné financièrement CNews pour une séquence similaire de désinformation climatique, à hauteur de 20 000 euros.
Sud Radio a, elle aussi, été sanctionnée en juin 2024, pour « plusieurs déclarations qui venaient contredire ou minimiser le consensus scientifique existant sur le dérèglement climatique actuel, par un traitement manquant de rigueur et sans contradiction », tenues à l’antenne en 2023. L’Arcom a aussi rappelé à l’ordre la chaîne en juillet 2024.
Il n’existe pas de dispositions législatives relatives spécifiquement au traitement des enjeux écologiques, mais, face à l’ampleur de la désinformation et de ses enjeux, la question de la régulation doit être posée.
Pauline Amiel est membre bénévole du conseil scientifique de l'Observatoire des médias sur l'Ecologie.
21.08.2026 à 12:56
Mathilde Plard, Chercheuse CNRS - UMR ESO, Université d’Angers
L’ESSENTIEL
La 23ᵉ édition de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc se tiendra du 24 au 30 août 2026.
L’États-Unienne Rachel Entrekin est devenue en mai 2026 la première femme à remporter le Cocodona 250, en Arizona, une compétition phare de la discipline.
Alors qu’elles excellent sur les très longues distances, les femmes sont sous-représentées. Pourquoi ?
Pendant 56 heures et 9 minutes, sans presque dormir, l’États-Unienne Rachel Entrekin a couru à travers l’Arizona. Le 9 mai 2026, la kinésithérapeute de 34 ans est devenue la première femme à remporter le Cocodona 250 (long de 402 kilomètres, ndlr) au classement général – l’un des ultra-trails les plus durs d’Amérique du Nord. Elle a pulvérisé le record absolu de l’épreuve et devancé le premier homme de plus d’une heure (iRunFar).
Comme à chaque exploit féminin depuis trente ans, la presse a salué un « moment historique ». Mais derrière la performance, un fait n’est jamais quantifié : ces victoires ne sont pas des accidents – elles dessinent une régularité.
L’ultra-trail – toute course nature au-delà de la distance du marathon (42 km), le plus souvent en montagne – cache un paradoxe. Plus la distance s’allonge, moins les femmes s’inscrivent ; mais plus elle s’allonge, plus leurs performances se rapprochent de celles des meilleurs hommes.
Deux bases de données ouvertes que j’ai constituées – TRAILGENDER (95 pays, 15 848 éditions) et ITRA Phase 0 (126 pays, 21 177 épreuves) –, à partir des classements de l’Association internationale de trail-running (ITRA), le documentent à une échelle inédite.
Sur 10 kilomètres les femmes forment 40 % des partant·es, et la meilleure réalise un temps 19 % plus long que le meilleur homme. Sur 100 miles (160 km) : 16 % de femmes, mais seulement 4,5 % d’écart. Au-delà de 200 kilomètres – le terrain d’Entrekin –, moins de 10 % de femmes, et 3 % d’écart.
La physiologie confirme cet avantage relatif sur l’extrême. Une revue de référence parue dans Sports Medicine en 2021 établit que l’écart entre meilleures performances, d’environ 10 % au marathon, tombe « aussi bas que 4 % » en ultra-endurance – grâce à une meilleure résistance à la fatigue et à une gestion plus économe de l’énergie –, mais que ces atouts ne comptent « que dans les épreuves d’endurance extrême », précisément celles que les femmes disputent le moins.
Cet avantage a un revers, longtemps négligé : les ultra-traileuses comptent parmi les plus exposées au déficit énergétique relatif dans le sport – un décalage durable entre les calories brûlées à l’entraînement et celles réellement avalées, qui dérègle les hormones, fragilise les os, affaiblit l’immunité et peut interrompre les cycles menstruels. Le Comité international olympique n’en a fixé la définition qu’en 2023.
L’endurance n’est pas qu’affaire de watts. Une enquête canadienne de 2026 a suivi sept coureuses pendant un ultra de six jours. Les premiers jours, chacune traite sa douleur comme un problème individuel à régler – et plusieurs la dissimulent, pour ne pas « paraître faibles ». Au troisième jour, l’épuisement fait céder cette carapace : elles se mettent à courir ensemble, à nommer ce qu’elles endurent, à s’entraider aux ravitaillements. À l’arrivée, elles ne mesurent plus leur réussite au nombre de kilomètres, mais au fait d’avoir tenu ensemble. Une façon de courir l’ultra que la culture sportive dominante, tout entière tournée vers l’exploit solitaire, n’avait pas prévue.
Alors pourquoi si peu de départs ? La réponse est sociale, et la géographie le montre. Sur la même distance, mon atlas mondial de la féminisation recense 34 % de finisheuses au Canada, 31 % aux États-Unis… et 17 % en France, pourtant premier marché mondial. Mêmes corps, participation du simple au double : l’obstacle tient aux conditions d’accès – ce que les études de genre appliquées au sport, de la sociologue française Catherine Louveau aux chercheuses Holly Thorpe et Adele Pavlidis, documentent depuis trente ans.
Les enquêtes auprès des coureuses et les comparaisons entre coureuses et coureurs le confirment : temps d’entraînement rogné par les tâches domestiques, coût du matériel et des dossards, manque de modèles, insécurité à s’entraîner seule, de nuit. Celles qui s’alignent sur 100 miles ou 250 miles (402 km) forment une cohorte doublement sélectionnée : d’abord par la société, ensuite seulement par la course. On prend alors pour une exception biologique ce qui est le produit d’un filtre social.
Entrekin n’a rien inauguré. Depuis près d’un siècle et demi, chaque génération a vu une femme battre les hommes – puis l’a oubliée.
Dès 1878, à Brooklyn, la « pédestrienne » britannique Ada Anderson couvre un quart de mile toutes les quinze minutes, jour et nuit, près de 28 jours durant, devant des milliers de spectateurs. Un siècle plus tard, entre 1989 et 2003, l’Américaine Ann Trason gagne quatorze fois la Western States 100, course reine du 100 miles, et finit deux fois deuxième au classement général. En 2017, Courtney Dauwalter remporte le Moab 240 dix heures devant le deuxième ; en 2019, la Britannique Jasmin Paris gagne la Spine Race en tirant son lait aux ravitaillements, avant de devenir en 2024 la première femme à finir la Barkley Marathons, à moins de deux minutes de la barrière horaire. Faute de mémoire médiatique, chaque exploit est de nouveau célébré comme une « première ».
Le sujet, pourtant, s’organise. L’ITRA a lancé une Women’s Trail Day ; des associations imposent des standards d’équité aux organisateurs – Trail Sisters aux États-Unis, SheRACES au Royaume-Uni, fondée par Sophie Power, dont la photo allaitant son bébé à un ravitaillement de l’UTMB 2018 a contribué à la politique de report de dossard pour grossesse adoptée en 2023 ; des médias portés par des femmes donnent la parole aux coureuses, des podcasts Culotte & TRAIL et Femme de trail à la revue Grand Trail ou au magazine américain RunHer. Ces avancées comptent.
Un chiffre, enfin, appelle la prudence. Pour courir l’UTMB, il ne suffit pas de s’inscrire : il faut passer par une loterie. On y entre en accumulant des « pierres », gagnées en terminant d’autres courses du circuit de la marque – une à quatre selon la distance. Plus on en possède, plus on pèse lourd dans le tirage : les coureurs sélectionnés pour 2026 en comptaient 11 en moyenne. Autrement dit, la place se gagne d’abord en enchaînant les épreuves, donc en disposant du temps, de l’argent et de la disponibilité que cela suppose.
Or, les femmes ne représentent que 18 % des candidatures déposées pour l’UTMB 2026, alors même que l’organisation communique sur une féminisation « à petits pas ». Ce pourcentage dit seulement combien ont franchi cette première porte. Il ne dit pas combien voulaient courir, ni combien se sont finalement élancées : ces effectifs-là, course par course et par sexe, ne sont pas rendus publics. Tant qu’ils resteront invisibles, on continuera de prendre les effets d’un système de sélection pour un manque d’envie. Sans les effectifs réels, y lire une « moindre envie » féminine reviendrait à prendre un filtre pour une préférence.
Le paradoxe ne se lèvera ni par un exploit isolé ni par une moyenne qui grimpe. Il faudra des données ouvertes et désagrégées, des audits, et un travail de mémoire qui inscrive Ann Trason, Courtney Dauwalter, Jasmin Paris ou Rachel Entrekin dans une histoire continue, aux côtés de Kilian Jornet et Eliud Kipchoge.
C’est aussi ce que nous chercherons à comprendre dans une thèse que je codirige avec deux collègues (Deschamps et Hallez) et l’équipe de la clinique du coureur, à partir de l’automne 2026 : ce qui, au-delà du corps, permet à ces femmes de tenir. Les chercheurs appellent cela la « flexibilité psychologique » – cette capacité à accueillir l’inconfort au lieu de lutter contre lui, à réviser son objectif en pleine course plutôt qu’à s’y accrocher jusqu’à la rupture, à laisser passer une vague de découragement sans y lire un verdict. Sur trente heures d’effort, cette compétence-là pèse peut-être autant que la consommation maximale d’oxygène.
Rachel Entrekin a gagné une course. Sa victoire ne prouve pas que l’égalité est advenue : elle montre ce dont une femme est capable lorsqu’elle parvient jusqu’à la ligne de départ. La vraie question est celle de toutes les autres – celles qui n’y parviennent jamais.
Mathilde Plard a contribué au n°1 de la revue Grand Trail au podcast Culotte & TRAIL fait partie de ses corpus de recherche
20.08.2026 à 15:07
Valère Ndior, Professeur de droit public, Université de Bretagne occidentale
L’ESSENTIEL
Le Conseil constitutionnel a censuré, mi-août, la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans au motif d’atteinte à la liberté d’expression et à la vie privée.
Plutôt que d’interdire l’ensemble des réseaux sociaux, la loi, qui sera réécrite en septembre, devrait neutraliser les fonctionnalités toxiques en fonction de l’âge.
Une réponse européenne est indispensable pour contraindre les plateformes à appliquer ces règles de prévention des risques.
Par une décision du 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’article 1er de la loi qui devait interdire l’accès des mineurs de moins de 15 ans aux réseaux sociaux.
Adoptée le 21 juillet dans le sillage du rapport d’une commission d’enquête ayant documenté les effets du réseau social TikTok sur les mineurs, saluée par le chef de l’État qui avait aussitôt convoqué des représentants de plateformes à l’Élysée, elle ne pourra finalement pas s’appliquer en septembre 2026.
Le texte avait été déféré par deux saisines parallèles de l’opposition : La France insoumise (LFI) le 23 juillet et les socialistes le lendemain. Fait notable, aucune ne contestait l’objectif de la loi. Toutes deux reconnaissaient la nécessité de protéger les mineurs des risques suscités par les réseaux sociaux, mais dénonçaient le dispositif envisagé.
Le Conseil constitutionnel lui-même a reconnu que le législateur mettait en œuvre l’exigence constitutionnelle de protection de l’intérêt supérieur de l’enfant et poursuivait l’objectif de valeur constitutionnelle de prévention des atteintes à l’ordre public. Il a néanmoins censuré l’article 1er de la loi pour deux motifs.
Le premier tient à ce que l’application de la loi engendrerait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression. En effet, l’interdiction est formulée en des termes généraux et frappe indistinctement tous les services visés (quels que soient leurs fonctionnalités, leurs contenus ou les risques qui leur sont associés, y compris ceux dont la dangerosité pour les mineurs n’est pas établie), et tous les mineurs, sans égard pour leur âge, leur maturité ou l’appréciation de leurs parents. Faute d’une « appréciation particulière du risque », le législateur estime que l’atteinte n’est « ni adaptée, ni nécessaire, ni proportionnée » à l’objectif poursuivi.
Le second motif tient à la vie privée : interdire l’accès aux moins de 15 ans oblige tout un chacun, adultes compris, à prouver son âge avant de pouvoir se connecter. Or, en s’abstenant de fixer les conditions et les limites de cette vérification généralisée, le législateur n’a prévu aucune des garanties légales qu’exige la protection de la vie privée. L’absence d’un tel verrou suffisait à entraîner la censure.
Juridiquement, la censure était prévisible et résulte des impasses rencontrées tout au long de l’écriture de la loi. Dès son avis du 8 janvier 2026, le Conseil d’État avait pointé l’absence, dans une précédente version, de définition des notions de « plateforme » et de « réseau social », l’incompatibilité potentielle avec le droit de l’Union européenne (UE) et les risques d’atteinte aux exigences de proportionnalité. Les parlementaires ont tenté de colmater ces brèches au fil des amendements apportés au texte, qu’il s’agisse par exemple de passer d’une obligation pesant sur les plateformes à une interdiction visant le mineur, de s’appuyer sur les définitions empruntées au droit de l’UE ou de prévoir le recours à une approche par liste fixée par arrêté.
Le problème est que ces approches ont peiné à appréhender leur objet. La loi risquait d’englober aussi bien des jeux vidéo dotés de fonctionnalités sociales que des messageries privées dès lors qu’elles intègrent des fonctions de diffusion, à l’instar des « chaînes » WhatsApp. En cherchant à interdire l’utilisation d’un outil difficile à saisir juridiquement, le texte a fini par présenter une architecture instable. Une interdiction mal pensée manque sa cible et ne produit pas les effets escomptés.
La réglementation européenne a pesé de manière décisive sur le processus législatif. Le règlement européen sur les services numériques (DSA) procède à ce que l’on appelle une harmonisation maximale. Dans son champ, les États ne peuvent ajouter d’obligations nationales à la charge des plateformes. La protection des mineurs relève plus précisément de son article 28, précisé par des lignes directrices. Avant même la censure, la Commission européenne avait rendu, le 6 juillet 2026, un avis circonstancié : sans contester le principe d’un âge minimal, elle jugeait que la loi empiétait sur le cadre de coopération harmonisé du DSA.
Le législateur s’est donc exécuté : il a expurgé le texte des obligations qui pesaient sur les plateformes. À l’issue de ce toilettage, la loi se contentait d’interdire l’accès, sans organiser la moindre vérification ni prévoir de garanties. Ce qui rendait la loi compatible avec le droit de l’UE est donc précisément ce qui l’a rendue contraire à la Constitution : elle ne pouvait satisfaire les deux à la fois.
C’est là que se joue l’avenir de la régulation des réseaux sociaux et des plateformes en général. Plutôt que d’interdire une catégorie instable et évolutive par essence, il convient d’identifier et de hiérarchiser les risques réels, qui ne sont ni de même nature ni de même intensité. Le Conseil d’État l’avait d’ailleurs souligné : une interdiction indistincte met sur le même plan des réseaux aux effets délétères documentés (exposition à des contenus nocifs, mécaniques de captation de l’attention, risques de harcèlement ou prédation) et des services sans danger avéré, tels des espaces collaboratifs éducatifs.
Le droit européen appréhende déjà en partie ces enjeux. Les lignes directrices de l’article 28 du DSA imposent une sécurité dès la conception et « par défaut », et considèrent que les fonctionnalités engendrant un usage excessif sont, en principe, déjà prohibées. La piste la plus solide n’est donc pas d’exclure les mineurs en bloc, mais de neutraliser les fonctionnalités toxiques pour tous les utilisateurs et d’en moduler l’accès selon l’âge.
C’est le sens du rapport d’experts remis à la Commission européenne en juillet 2026, qui recommande une interdiction avant 13 ans et un accès encadré, sur des services « sûrs » par défaut, jusqu’à 18 ans, ou de l’avis de l’Anses, pour qui seuls les réseaux respectant un cahier des charges technique devraient être accessibles aux mineurs. Une telle approche protège sans priver purement et simplement les adolescents d’un espace de socialisation et d’information.
Encore faut-il que les plateformes jouent le jeu, ce dont on peut douter. Aux États-Unis, Meta est impliqué dans plusieurs contentieux. Une coalition d’États fédérés accuse l’entreprise d’avoir conçu ses services pour rendre les adolescents captifs. Les documents internes versés aux débats dépeignent une entreprise qui, bien que consciente des dangers qu’elle suscite, n’a pas agi pour les prévenir. Confier la protection des plus vulnérables à ceux dont le modèle économique repose sur l’attention captée ne saurait suffire.
La censure n’a pas refroidi les promoteurs de la loi. La députée d’Ensemble pour la République (EPR) Laure Miller a aussitôt annoncé vouloir relancer le processus législatif et rectifier le tir, au nom de la protection des enfants. Le chef de l’État a chargé le premier ministre Sébastien Lecornu de préparer un nouveau texte plus « robuste ». L’objectif semble être de faire aboutir le projet avant la fin de l’actuel mandat présidentiel, tout en rejetant la responsabilité d’un éventuel échec sur le juge constitutionnel ou sur l’Union européenne.
La France n’est pas seule à (tenter de) légiférer en la matière. L’Australie a instauré, depuis décembre 2025, une interdiction visant les utilisateurs de moins de 16 ans. Ainsi, 4,7 millions de comptes ont été restreints, mais des contournements massifs rappellent que la fermeture de comptes ne traite pas les problèmes de fond. L’Espagne, l’Autriche, le Danemark, le Royaume-Uni ou la Grèce légifèrent ou explorent cette possibilité. Du côté de la Commission européenne, la présidente Ursula von der Leyen plaide pour un approche concertée à l’échelle de l’UE.
C’est peut-être là que mène la décision rendue le 14 août par le Conseil constitutionnel. En rappelant qu’un État seul ne peut ni définir les réseaux sociaux ni organiser la vérification d’âge sans heurter le droit européen, elle conforte, en creux, ceux qui plaident pour une réponse européenne. La question n’est plus de savoir s’il faut protéger les enfants en ligne – le consensus existe –, mais de quelle manière et avec quelle effectivité.
Valère Ndior est membre de l'Institut universitaire de France et dirige, à l'Université de Brest, un programme de recherche consacré aux réseaux sociaux (2022-2027). Ce dernier bénéficie d'une subvention publique. L'auteur ne reçoit aucune instruction ni directive.
20.08.2026 à 15:01
Marine Fontaine, Maîtresse de conférences en STAPS, Université Gustave Eiffel
L’ESSENTIEL
Inventée en 1969 au Mexique, la pratique du padel s’est installée en France à partir des années 1990.
Le principe du jeu à quatre, la continuité entre murs et terrains en font une discipline conviviale, qui attire vers les sports de raquette un public plus large.
Aujourd’hui, le padel a rejoint la Fédération française de tennis, et il intéresse le monde de la recherche : celle-ci se penche notamment sur le caractère accessible de ce nouveau sport.
Importé du Mexique dans les années 1970, le padel est devenu en quelques années l’un des sports qui évoluent le plus vite en France. Entre croissante du nombre de pratiquants, émergence de nouveaux terrains, intérêt croissant des investisseurs et intégration au sein de la Fédération française de tennis, il s’impose à un niveau qui se situe bien au-delà de l’effet de mode. Ce sport de raquette compte désormais plus de 400 000 pratiquants, 1 240 clubs et 4 050 pistes sur l’ensemble du territoire.
Derrière ces chiffres, qu’est-ce qui explique cet engouement ? Comment ce sport s’est-il progressivement installé en France pour prendre une place de plus en plus importante dans le paysage sportif français ?
Depuis 1945, l’État et les fédérations sportives ont joué un rôle central dans la démocratisation du sport en France, en structurant une offre institutionnelle (équipements, licences, compétitions). Cette dynamique a porté ses fruits : entre 1949 et 2023, le nombre de licences sportives délivrées est passé de 1 867 000 en 1949 à 16 500 000 en 2023, soit environ neuf fois plus. Portée par la réduction du temps de travail et la hausse du pouvoir d’achat, la pratique sportive est devenue une affaire de masse.
Pourtant, à partir des années 1980, un écart se creuse entre le nombre de pratiquants et celui de licenciés. En 1985, un sportif sur deux pratiquait hors de toute structure institutionnelle ; en 2015, c’était trois sur quatre. Le modèle fédéral, organisé et codifié, semble avoir atteint la fin de son « âge d’or ». Le sport institutionnel ne capte plus qu’une part minoritaire de l’activité physique réelle des Français.
Ce décrochage ne traduit pas un désintérêt pour le sport. Il reflète une transformation des attentes. Les pratiquants ne cherchent plus nécessairement la performance ; ils veulent de l’autonomie, du plaisir immédiat, de la convivialité et le moins de contraintes possible. Ils investissent de nouveaux espaces et adoptent des pratiques plus libres et auto-organisées, comme les sports de pleine nature ou les sports urbains. Face à ce constat, les acteurs privés ont réussi à créer un véritable marché pour répondre aux nouvelles attentes.
Conscients de cette évolution, les fédérations sportives ont progressivement cherché à se réinventer, en innovant pour tenter de reconquérir des pratiquants et d’en attirer des nouveaux. Dans le domaine sportif, l’innovation peut prendre plusieurs formes : la rénovation d’une pratique existante ; l’introduction d’un nouveau sport inspirée d’un autre secteur sportif (du surf de vague au surf de neige) ou issue de l’hybridation d’activités existantes (footgolf, kitesurf, etc.) ; ou encore la transformation d’une pratique existante par l’adaptation de ses règles, de son environnement de pratique ou de son équipement.
Le beach tennis, le padel ou encore le kitesurf illustrent cette tendance à l’hybridation et à l’adaptation, dans laquelle les fédérations cherchent à répondre aux aspirations d’une nouvelle génération de sportifs sans pour autant renoncer à leurs missions de structuration et d’encadrement.
La pratique du padel s’inscrit dans cette logique et illustre ces mutations. Inventé en 1969 à Acapulco, quand l’homme d’affaires mexicain Enrique Corcuera fait aménager un terrain délimité par des murs dans sa propriété, ce sport gagne d’abord l’Espagne dans les années 1970 grâce au marquis Alfonso de Hohenlohe. Très populaire, il compte plus de 3,5 millions de pratiquants, avec une augmentation de 101 % du nombre de licenciés entre 1998 et 2011. En Argentine, il s’impose comme le deuxième sport le plus pratiqué, avec plus de 4 millions de pratiquants.
Cette nouvelle pratique répond aux nouvelles attentes des sportifs. Ses caractéristiques spécifiques – terrain réduit (20 mètres sur 10 mètres), jeu à quatre, continuité du jeu grâce aux murs, faible demande physiologique – en font une discipline accessible et attrayante pour tous.
En France, ce sont d’abord les entrepreneurs privés qui ouvrent les premières salles à la fin des années 1990, créant une offre adaptée à la demande. La Fédération française de padel est ensuite fondée en 1992 par d’anciens rugbymen du Paris Université Club, dont les frères Baigts, dans le but de structurer et développer la pratique sur le territoire national.
Pendant plus de vingt ans, le padel se développe ainsi, porté par un réseau d’acteurs privés et une fédération indépendante aux moyens limités.
Alors que la Fédération française de tennis (FFT) connaît une baisse d’effectifs, avec une perte de plus de 266 000 licenciés, elle saisit l’opportunité que représente l’essor du padel.
En 2014, un arrêté ministériel publié au Journal officiel transfère à la Fédération française de tennis la délégation de service public prévue à l’article L. 131-14 du Code du sport. Ce transfert marque le véritable point de départ de l’encadrement institutionnel du padel français : ce qui relevait jusqu’alors de l’initiative privée entre dans le giron du sport fédéral. La FFT se charge désormais de la promotion, de l’organisation et du développement de l’activité pour toutes et tous.
Le padel constitue aujourd’hui un espace en mutation, prix entre deux logiques. D’un côté, le modèle fédéral ne semble plus répondre à l’ensemble des aspirations socioculturelles contemporaines des pratiquants ; de l’autre, les acteurs privés qui investissent un marché en forte croissance font face au manque d’équipements sportifs en milieu urbain.
C’est pour comprendre ce processus d’institutionnalisation et les enjeux liés au développement du padel qu’a été lancé le projet Padel, acteurs et dynamiques d’institutionnalisation (PADIN), mené au laboratoire ACP de l’Université Gustave-Eiffel et soutenu par l’I-SITE Gustave-Eiffel.
En combinant enquête par questionnaire et entretiens semi-directifs, il vise à éclairer la manière dont les différents acteurs – institutionnels, privés, fédéraux – contribuent au développement du padel sur le territoire de l’Île-de-France. Il s’agit également de comprendre si ce sport est véritablement accessible à toutes et tous ou s’il creuse, à son tour, les inégalités d’accès à la pratique sportive.
Marine Fontaine a reçu un financement de l'I-site de l'Université Gustave Eiffel.
19.08.2026 à 15:35
Tony Ferri, Enseignant en criminologie et philosophie pénale, Institut catholique de Lille (ICL)

L’ESSENTIEL
La loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans ( finalement censurée par le Conseil constitutionnel ) aurait imposé une vérification d’âge à tous les utilisateurs.
La loi Ripost prolonge jusqu’en 2030 un dispositif de vidéosurveillance algorithmique initialement limité aux Jeux olympiques de Paris 2024.
D’autres exemples (bracelet électronique, monétisation des données) illustrent les risques d’extension des outils de surveillance.
Le 21 et le 22 juillet 2026, le Parlement a adopté une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, imposant de fait une vérification d’âge à l’ensemble des utilisateurs. Le même mois, une seconde loi passée avec beaucoup moins d’écho médiatique, la loi de « Réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens » (loi Ripost) prolongeait jusqu’en 2030, et étendait à l’intérieur des bâtiments, un dispositif de vidéosurveillance algorithmique conçu à l’origine comme strictement temporaire, pour la durée des Jeux olympiques de Paris 2024.
Deux lois, deux publics visés (les mineurs d’un côté, les foules dans l’espace public de l’autre), mais un même mécanisme : un dispositif de contrôle pensé pour une population ou une occasion restreinte qui finit par s’étendre bien au-delà de sa cible initiale.
C’est cette hypothèse, celle de ce que j’appelle l’hypersurveillance, qu’il s’agit de mettre à l’épreuve à travers quatre terrains très différents.
Le premier terrain n’est pas le numérique, mais la prison. La surveillance électronique (au moyen d’un bracelet) a été introduite en France dans les années 1990 pour une population très circonscrite : des condamnés en fin de peine, jugés peu dangereux, à qui l’on épargnait l’incarcération. Trente ans plus tard, le dispositif s’est banalisé : longtemps stable autour de 10 000 bracelets actifs depuis 2013, leur nombre a bondi de 47 % en deux ans pour atteindre 16 200, selon les données de l’Observatoire international des prisons, sans que cette hausse s’accompagne d’une baisse équivalente de la population carcérale. Une tendance que confirment les statistiques officielles les plus récentes du ministère de la justice, qui recensent 17 600 personnes condamnées exécutant leur peine hors détention au 1er janvier 2026, en hausse de 9,8 % sur un an.
Le président de l’Association nationale des juges de l’application des peines observe lui-même un phénomène de banalisation de la surveillance électronique à tous les stades de l’exécution des peines. La criminologie anglo-saxonne nomme ce phénomène le net widening, l’extension du filet pénal : plutôt que de se substituer à l’emprisonnement, le bracelet est venu s’y ajouter, élargissant la population sous main de justice plutôt que de la restreindre.
Ce cheminement n’est pas propre à la prison. C’est l’hypothèse que je voudrais vérifier ici, sur trois autres terrains : celle d’une infrastructure technique qui, une fois posée pour un motif précis et consensuel, ne reste presque jamais cantonnée à cet objet.
La loi sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux en offre une première illustration. Pour interdire l’accès aux seuls moins de 15 ans, il faut nécessairement vérifier l’âge de l’ensemble des utilisateurs : on ne peut isoler une sous-population sans faire passer, par le même sas, la totalité de la population.
Le mécanisme retenu, recommandé par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) et repris dans le référentiel de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), repose sur un « tiers de confiance » : une entité extérieure à la plateforme vérifie l’âge (par le biais d’une pièce d’identité, d’une estimation faciale ou d’un autre moyen) et ne transmet au service qu’une confirmation binaire, sans révéler l’identité, un principe que les pouvoirs publics ont nommé « double anonymat ».
L’association La Quadrature du Net a toutefois montré que ce terme est trompeur : le dispositif n’offre pas d’anonymat à proprement parler, seulement un cloisonnement des données entre la plateforme et le vérificateur. Ce cloisonnement suppose une architecture technique parfaitement conçue, déployée et auditée pour tenir sa promesse.
Le Conseil constitutionnel vient toutefois de censurer, le 14 août 2026, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, en relevant notamment que le dispositif ne comportait pas les garanties propres à assurer le respect de la vie privée. Cette censure ne signifie pas pour autant que la question de la protection des mineurs ou celle de la vérification de leur âge soit abandonnée : elle souligne au contraire la tension que soulève la mise en place d’un tel mécanisme à l’échelle de l’ensemble des utilisateurs.
Ce que révèle cette analyse, au fond, c’est la généralisation d’un contrôle d’identité en ligne qui concernera des dizaines de millions d’utilisateurs majeurs que la loi ne visait pourtant pas. On ne punit personne, on protège ; mais on ne protège qu’en identifiant, et la littérature en Surveillance Studies a un nom pour ce que devient une infrastructure d’identification une fois posée : le function creep, ou dérive de finalité, à savoir la tendance, documentée notamment dans le cas du fichier européen Eurodac, d’un dispositif à s’étendre progressivement à des usages que sa justification initiale ne prévoyait pas.
Ce mouvement ne concerne pas seulement les lois. Il est aussi, plus silencieusement, à l’œuvre dans le modèle économique des grandes platesformes elles-mêmes, ce que la sociologue Shoshana Zuboff a nommé le « capitalisme de surveillance » : nos comportements en ligne, nos déplacements, nos émotions y sont traduits en données, puis en prédictions vendues sur un marché des comportements futurs.
Je ne prétends pas que la comparaison avec le geste législatif soit d’une intention identique : que des entreprises cherchent structurellement à tout monétiser relève d’un modèle d’affaires assumé, tandis que des parlementaires, aux sensibilités politiques diverses, ne votent évidemment pas une loi de protection des mineurs dans l’intention de contrôler la population entière. Mais structurellement, au niveau de l’effet plutôt que de l’intention, les deux dynamiques se rejoignent : dans un cas comme dans l’autre, une infrastructure conçue pour un motif circonscrit (protéger, améliorer un service) en vient à faire de la population entière la matière d’un contrôle qu’aucun acteur n’avait besoin de vouloir dès l’origine pour qu’il advienne.
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Le troisième terrain, plus feutré encore, se joue dans la rue. La vidéosurveillance algorithmique – des caméras couplées à des logiciels d’intelligence artificielle capables de détecter des mouvements de foule ou des comportements jugés suspects – avait été autorisée par la loi du 19 mai 2023 comme une expérimentation strictement temporaire, cantonnée aux grands rassemblements des Jeux olympiques de Paris 2024, et censée s’achever le 31 mars 2025.
Le bilan de cette expérimentation, dressé par un rapport du Sénat, est resté modeste au regard de l’ambition affichée : le dispositif n’a été mis en œuvre, tous utilisateurs confondus, qu’à 47 reprises, pour une trentaine de manifestations couvertes et dans une soixantaine de lieux, pour un coût budgétaire global d’environ 0,9 million d’euros. Le Conseil constitutionnel a d’ailleurs censuré, le 24 avril 2025, une première tentative de prolongation du dispositif jusqu’en 2027 : les « sages » ont jugé que cette disposition, glissée dans une loi sur la sûreté dans les transports, constituait un « cavalier législatif » sans lien avec l’objet du texte – une censure de procédure, non un jugement sur le fond du dispositif lui-même.
Cela n’a pas empêché la relance du texte, sous un autre véhicule législatif : la loi Ripost, adoptée le 21 juillet 2026, prolonge désormais l’expérimentation jusqu’en 2030 et l’étend, pour la première fois, à l’intérieur des bâtiments accueillant du public, ouvrant du même coup, pour le secteur privé de la sécurité, un marché estimé à 6 milliards d’euros – un secteur déjà en forte croissance : le chiffre d’affaires des entreprises françaises de vidéosurveillance a progressé de 7,8 % en 2024.
D’un cadre pensé pour un événement sportif fini et un périmètre restreint, on est ainsi passé, en trois ans et malgré un bilan mitigé, à un dispositif permanent, élargi, et désormais porteur d’intérêts économiques qui rendent son retrait politiquement improbable.
Prison, réseaux sociaux, plateformes numériques, espace urbain : quatre terrains qui n’ont, en apparence, rien en commun. Mais, dans chaque cas, une séquence comparable se dessine. Un dispositif de contrôle naît pour une cible précise, dans un contexte qui rend son acceptation facile : la réinsertion des condamnés, la protection des enfants, l’amélioration d’un service, la sécurité d’un grand événement. Puis, par la force de son infrastructure technique désormais disponible, il s’étend, se prolonge, se banalise, bien au-delà de sa justification initiale. Dès lors, la question n’est plus seulement : qui surveille ? Elle est devenue : que reste-t-il d’une liberté qui exige, pour s’exercer, d’être d’abord rendue visible (un bracelet pour sortir, une pièce d’identité pour se connecter, une caméra pour circuler) ?
L’hypersurveillance désigne précisément ce processus : le moment où l’exception du contrôle devient la condition ordinaire de la liberté.
Je ne conteste aucun de ces objectifs pris isolément : protéger des mineurs ou sécuriser des rassemblements sont des préoccupations légitimes. Ce que je crois utile de nommer, c’est ce qu’ils installent ensemble et durablement. La Cnil elle-même, dans un avis de 2022, mettait en relief que ces outils ne constituent pas une simple évolution technologique, mais une modification de la nature des dispositifs, un changement de nature, donc, et pas seulement de degré, dans le rapport qu’une société entretient avec ceux qu’elle observe. C’est cette normalisation silencieuse, plus que chacune de ces lois prises séparément, qu’il convient de continuer à interroger.
Tony Ferri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.08.2026 à 15:06
Marlène Dulaurans, Professeure des Universités en Sciences de l'Information et de la Communication, spécialisée en criminologie appliquée au numérique, Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)
L’ESSENTIEL
Le 5 août, la justice a condamné les streameurs Naruto et Safine à des peines de prison avec sursis pour « violences en réunion et provocation à la haine ».
Est-ce une décision laxiste, alors que leur souffre-douleur Jean Pormanove est mort en direct lors de leur émission de streaming ?
Dans les affaires médiatisées, le public attend une punition exemplaire tandis que la justice ne condamne qu’en fonction des règles de droit.
Le 5 août 2026, le tribunal correctionnel de Nice (Alpes-Maritimes) a rendu son jugement dans l’affaire Pormanove : les streameurs Owen Cenazandotti, dit « Naruto », 27 ans, et Safine Hamadi, dit « Safine », 24 ans, ont été condamnés à des peines de prison avec sursis et à un bannissement numérique inédit de six mois. Un verdict qui n’a pas apaisé les débats. Bien au contraire, il les a ravivés sur les réseaux sociaux.
Plusieurs internautes y dénoncent des sanctions dérisoires, appliquées par une justice trop clémente, « laxiste » et « déconnectée », incapable de répondre à la gravité des faits reprochés. Beaucoup espéraient que ce procès apporte une réponse au drame qui a conduit à la mort du streameur Raphaël Graven, dit « Jean Pormanove ». Pourtant, ce jour-là, il n’avait pas à répondre à cette question.
Le sentiment d’incompréhension qui entoure aujourd’hui le verdict tient peut-être moins à la décision elle-même qu’au décalage entre l’histoire que l’opinion publique croyait voir jugée et celle que le tribunal était juridiquement chargé d’examiner.
Pour beaucoup, l’affaire Pormanove tient en une scène tragique : celle d’un homme immobile, à qui l’on jette une bouteille d’eau et qui ne réagit pas, filmé par une caméra qui continue de tourner alors que rien ne se passe. Ce corps allongé est celui de l’influenceur Raphaël Graven, retrouvé sans vie, après 298 heures de diffusion ininterrompue sur la plateforme Kick. Des milliers de spectateurs assistent à cette séquence en temps réel, sans véritablement comprendre tout de suite ce qui est en train de se dérouler. C’est cette image, plus que le dossier lui-même, qui a fixé le récit collectif de l’affaire.
Comme l’ont mis en exergue Élisabeth Claverie et Luc Boltanski (2007) à travers la notion de « forme affaire », un fait divers fortement médiatisé dépasse son seul objet judiciaire pour devenir alors une affaire publique réinterprétée et réappropriée par une pluralité d’acteurs, bien au-delà du prétoire auquel il aurait dû se cantonner. L’affaire Pormanove n’a pas échappé à cette trajectoire, devenant dans l’espace public celle du « streameur mort en direct ».
Pourtant, ce n’était pas l’objet du procès jugé le 5 août. L’enquête ouverte sur les causes du décès avait été classée sans suite dès février, l’autopsie ayant conclu à une cause médicale. Le tribunal correctionnel de Nice était appelé à juger un autre dossier, celui des violences en réunion, de la diffusion d’images violentes et de la provocation à la haine commises sur Jean Pormanove, mais pas seulement. Une autre victime, Stéphane G., dit « Coudoux », quadragénaire placé sous curatelle, a subi les mêmes sévices de la part des deux mêmes hommes, entre 2023 et 2025.
Ce décalage se joue en miroir, car la mort omniprésente dans l’imaginaire collectif est absente du dossier judiciaire tandis que Coudoux, absent du récit public, est pour sa part au cœur des poursuites. Sa présence rappelle que les faits jugés ne se limitaient pas à Jean Pormanove. Ils s’inscrivaient, au contraire, dans un système répété sur plusieurs années.
Le grand public s’est en réalité trompé de procès ou, plutôt, il n’a vu qu’un seul épisode d’une affaire qui s’est jugée en plusieurs temps, devant plusieurs juridictions, sur des fondements chaque fois différents. La mort, elle, a échappé à toute juridiction, car l’enquête a été classée avant même l’ouverture du procès.
Les violences infligées à Jean Pormanove et à Coudoux étaient jugées à Nice ce 5 août. La plateforme Kick, elle, fait l’objet d’une enquête pénale distincte, ouverte à Paris fin août 2025 et toujours en cours, ainsi que d’une action civile de l’État, jugée dès décembre, soit quatre mois avant le verdict de Nice.
Quatre volets, quatre calendriers, deux juridictions… Aucune salle d’audience ne pouvait contenir à elle seule toute la complexité d’une affaire aussi tentaculaire.
Mais connaître cette fragmentation ne suffit pas à apaiser le sentiment d’inachevé. Ce que le public attendait, c’était un jugement unique, capable de répondre à un système global – les humiliations, les violences répétées ou la diffusion permanente de ce spectacle en ligne durant douze jours –, dont Jean Pormanove ne serait peut-être jamais sorti vivant. Mais le droit pénal ne raisonne pas de cette manière-là. Il juge des faits un par un, et exige pour chacun la preuve d’un lien de cause à effet. C’est cette différence de méthode qui explique le sentiment d’incompréhension.
Ce jugement rendu le 5 août en est la parfaite illustration. Si Owen Cenazandotti, dit Naruto, a été reconnu coupable de violences en réunion et de provocation à la haine, les chefs d’abus de faiblesse et de diffusion de contenus violents n’ont pas été retenus. Cette relaxe partielle ne signifie pas que l’emprise décrite n’a pas existé. Elle signifie seulement que le droit, pour condamner, a besoin de preuves précises que l’enquête n’a pas permis de réunir sur ces deux points.
Reste une question que ce raisonnement juridique, aussi rigoureux soit-il, ne résout pas : pourquoi le public attend-il autre chose d’un procès que la seule application du droit ?
Denis Salas, dans la Volonté de punir. Essai sur le populisme pénal (2005), montre que l’opinion dans les affaires les plus médiatisées, attend du droit pénal une fonction qu’il n’a jamais eue, à savoir canaliser une indignation collective par une sanction à la hauteur du traumatisme vécu. Cette attente rejoint ce que l’anthropologue René Girard décrivait déjà dès les années 1970, comme la nécessité pour toute société de désigner une victime sacrificielle dont la punition restaure symboliquement l’ordre trahi. Le sursis, bien que juridiquement fondé, ne peut remplir ici cette fonction. Il n’offre pas la sanction que l’émotion collective réclame, car à la différence du droit, elle est difficilement réductible aux frontières d’une procédure.
Ce jugement du 5 août a condamné Naruto à deux ans d’emprisonnement avec sursis et Safine à dix-huit mois avec sursis, des peines qui ont concentré l’essentiel des réactions sur les réseaux sociaux. Beaucoup d’internautes les assimilent à une absence de sanction, leur donnant l’impression qu’ils échappent aux conséquences de leurs actes.
Pourtant, le sursis est une peine à part entière inscrite au casier judiciaire. Et réduire ce verdict au seul débat sur le sursis ferait passer à côté de sa principale innovation : l’interdiction de diffusion.
En effet, en appliquant la nouvelle peine complémentaire créée par la loi visant à « sécuriser et à réguler l’espace numérique » (SREN) du 21 mai 2024, le tribunal a également interdit aux condamnés d’utiliser les comptes ayant servi à commettre les infractions sur la plateforme Kick, sans les priver pour autant de tout accès à Internet. La mesure ne bannit donc pas les individus du numérique, elle les empêche de publier sur les services concernés. Elle vise l’acte de publication, et non de consultation. Avec une durée de six mois, le tribunal a d’ailleurs retenu la peine maximale que prévoit le texte du Code pénal (en dehors des cas de récidive).
Or, cette évolution traduit une adaptabilité de la philosophie de la peine. Jusque-là, le droit pénal sanctionnait principalement l’auteur de l’infraction, indépendamment du support par lequel elle avait été commise. Une agression restait une agression, qu’elle se déroule dans la rue ou derrière un écran. Avec cette nouvelle loi, il commence aussi à agir sur l’environnement dans lequel les faits ont été commis. Il ne s’agit plus de punir celui qui a frappé, mais de lui retirer, au moins temporairement, l’espace même qui rendait ces violences visibles et monétisables. C’est une différence de nature, pas seulement de degré. La peine ne vise plus uniquement l’acte, mais les conditions qui l’ont rendu possible et rentable.
Cette logique rejoint les travaux du criminologue Ronald Clarke, sur la prévention situationnelle, qui soulignait dès les années 1980 que, au-delà de la sanction des auteurs, il était nécessaire de réduire également les opportunités offertes par l’environnement ayant facilité le passage à l’acte.
Le bannissement numérique s’inscrit dans cette lignée, mais à une échelle restreinte. Il neutralise provisoirement l’usage que deux hommes faisaient du numérique, sans toucher à la plateforme elle-même, qui continue d’exister telle quelle pour d’autres créateurs.
Toutefois, cette adaptation demeure incomplète et ne règle qu’une partie du problème, car si le bannissement frappe deux streameurs, il ne touche en rien aujourd’hui la plateforme qui a hébergé, monétisé et algorithmiquement favorisé cette économie du sadisme pendant des mois, sans que sa responsabilité n’ait été examinée dans ce procès. Le tribunal a condamné aujourd’hui des individus. Il n’a pas, et ne pouvait pas, requalifier le modèle économique, non par choix mais par compétence.
En effet, un tribunal correctionnel juge des personnes physiques pour des infractions précises, pas des entreprises pour la manière dont elles organisent leurs revenus. Pour cela, il faut un autre fondement juridique, une autre procédure et souvent une autre juridiction. Ce n’est donc pas que la justice ignore la plateforme, c’est qu’elle ne pouvait pas l’atteindre par ce biais-là.
Cette voie n’est pas la seule empruntée par la justice, car, dès le 25 août 2025, le parquet de Paris avait ouvert une enquête préliminaire visant directement Kick pour « fourniture de plateforme en ligne illicite », aggravée par la circonstance de « bande organisée », avant de la transformer, le 27 janvier 2026, en information judiciaire pour « blanchiment et non-assistance à personne en danger », après le silence de ses dirigeants face aux convocations. En parallèle, l’État avait déjà obtenu, le 19 décembre 2025, la suppression judiciaire de la chaîne « Jean Pormanove » et l’interdiction de toute republication des contenus.
Trois procédures, trois calendriers, un seul constat : la responsabilité de la plateforme est bien engagée, mais jamais au même rythme ni devant la même juridiction que celle des deux hommes condamnés à Nice.
Le 5 août n’a donc pas soldé l’affaire Pormanove. Il n’en a refermé qu’un chapitre, celui de deux hommes qui ont fait de la souffrance d’autrui un spectacle rentable. Le reste – la plateforme, les profits, les responsabilités – continue de s’écrire ailleurs, à un autre rythme, devant d’autres juges.
Le droit, contrairement à l’opinion publique, ne compose jamais un récit d’un seul tenant. Il la juge par fragments et laisse au temps le soin d’en assembler les morceaux. L’affaire Pormanove l’aura rappelé une nouvelle fois : le droit pénal dit le droit, mais il ne raconte pas toute l’histoire.
Marlène Dulaurans ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.08.2026 à 10:37
Hélène Ducourant, Sociologue, Laboratoire Territoires Techniques et Sociétés, CNRS, Ecole des ponts, Université Gustave Eiffel
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L’allocation de rentrée scolaire, ARS, est versée aux familles modestes ayant des enfants scolarisés de 6 à 18 ans. Son montant varie de 426 à 466 euros.
Cette allocation fait parfois l’objet de polémiques : que font les familles modestes de cet argent ?
Une enquête menée auprès de parents vivant sous le seuil de pauvreté nous renseigne sur l’usage de cette allocation.
Le 18 août 2026, près de trois millions de familles recevront l’allocation de rentrée scolaire (ARS). Créée en 1974, cette prestation est versée sous condition de ressources aux familles ayant des enfants scolarisés de 6 à 18 ans. Son montant varie, cette année, de 426 à 466 euros par enfant selon l’âge. Pour les familles modestes, cette somme constitue un apport important dans un budget contraint tout au long de l’année et son versement donne le signal de départ des courses de rentrée.
Mais cette allocation fait aussi, rituellement, l’objet de controverses. Les figures du soupçon ont évolué : au parent autrefois accusé de boire l’allocation au bistrot a succédé celui qui achèterait un magnétoscope, un écran plat, puis un smartphone ou encore une console de jeux. À ces procès en mauvais usage s’ajoute un autre débat, portant sur l’écart entre le montant de l’aide et le coût réel de la rentrée. Après tout, quelques cahiers, une trousse et un agenda ne devraient pas coûter si cher !
Avec l’Observatoire Emmaüs des budgets contraints et les associations SOS Familles Emmaüs, nous avons réalisé une enquête par entretiens auprès de 20 parents vivant sous le seuil de pauvreté. Dix-neuf enquêté·es sont des femmes et 12 élèvent seul·es leurs enfants. L’objectif : comprendre comment se prépare la rentrée lorsque le budget est contraint toute l’année et comment l’ARS est utilisée.
L’ARS n’est pas une prestation affectée, son usage n’est pas contrôlé, et les familles peuvent en disposer comme elles le souhaitent. Pourtant, sa destination ne fait guère de doute. Dimitry, ancien magasinier-cariste aujourd’hui sans emploi et père seul de deux enfants, le dit spontanément :
« Ah oui, c’est pour les enfants ! Dès que ça arrive, c’est “ça” pour les vêtements, “ça” les affaires scolaires (…). »
Cette séparation fait écho aux travaux de la sociologue états-unienne Viviana Zelizer sur le « marquage » de l’argent : toutes les sommes d’un ménage ne sont pas pensées comme fongibles ou interchangeables. Ici, l’ARS est d’abord de l’argent fléché vers les enfants.
Un résultat frappant de l’enquête concerne la « tenue de rentrée ». Pour les familles qui recourent autant que possible à la seconde main ou à la récupération, l’ARS permet d’acheter du neuf. Fatima, agente de service hôtelier en clinique et mère de trois enfants, explique :
« Je suis sur Vinted, mais pas pour la rentrée. Pour le premier jour de la rentrée, voilà, je lui fais plaisir. »
Il s’agit aussi d’éviter que les enfants se sentent en décalage avec leurs camarades. Samia, accompagnante d’élèves en situation de handicap (AESH) en arrêt maladie de longue durée et mère célibataire de trois enfants, résume :
« Presque la même chose que tout le monde, c’est pas plus bas, c’est pas plus haut, mais voilà, je reste raisonnable. »
Cette préoccupation s’accentue avec l’âge. Au collège et au lycée, vêtements, baskets ou cartable participent à la possibilité d’être « comme les autres ».
La sociologue états-unienne Patricia Berhau souligne que deux adolescents peuvent porter des baskets comparables alors que, pour l’un, l’achat a été banal et sans enjeu et que, pour l’autre, il a fallu économiser, arbitrer et trouver la bonne affaire. Dans les familles enquêtées, il a souvent fallu attendre l’ARS.
Ces dépenses n’ont rien d’un achat compulsif. La rentrée suppose de trier, de récupérer, d’établir des listes, de comparer les enseignes, de repérer les promotions et de parcourir plusieurs magasins.
Les travaux d’Ana Perrin-Heredia sur les budgets populaires ont montré l’importance au quotidien de ces compétences budgétaires, très souvent mises en œuvre par les femmes. On les retrouve activées à propos du choix des fournitures, par exemple. Dominique, inventoriste de nuit à mi-temps et mère de deux enfants, sait par exemple que certains crayons d’une grande enseigne de loisirs créatifs s’usent trop vite. Les produits des marques distributeurs des hypermarchés sont particulièrement recherchées par les enquêté·es.
L’achat de baskets revient dans plusieurs entretiens. Mélanie, infirmière scolaire en mi-temps thérapeutique et maman solo de deux garçons adolescents, explique :
« Ils sont super raisonnables. Ils aiment bien avoir une bonne paire de baskets, sinon le reste ils s’en foutent. Je les ai élevés comme ça. »
Le prix élevé des baskets de marque est aussi parfois au cœur des controverses sur les usages de l’ARS. La sociologue Lindsay DuBois l’a observé en Argentine au sujet de l’Asignación Universal por Hijo, une allocation destinée aux familles pauvres créée en 2009. Cette dernière est souvent utilisée pour acheter des baskets et entraîne bien des discussions, elles peuvent être vues par les familles comme participant à la dignité et à l’intégration des enfants, mais par les détracteurs comme la preuve d’un mauvais usage de l’argent public.
L’enquête met enfin en évidence une anxiété budgétaire liée à l’avancée dans la scolarité. Elle existe aussi dans les classes moyennes ou supérieures, mais se concentre souvent plus tard sur la période des études supérieures : logement, frais de scolarité, mobilité. Dans les familles rencontrées, elle apparaît dès l’école primaire ou le collège. Mariam, employée de ménage et maman solo de quatre enfants, explique :
« Je vois un peu plus loin, je vois que les enfants, ils vont grandir (…) de temps en temps, je me dis : “Est-ce que j’arriverai à être prête pour acheter les choses que, eux, veulent ou non ?” »
Les poussées de croissance rendent cette inquiétude très concrète. Daniela, qui effectue ponctuellement des missions d’intérim et élève quatre enfants, plaisante :
« Ah oui, je sais pas comment ils font pour grandir comme ça ! Surtout aussi les pieds. (…) j’ai dit [à mon fils] : “Mais arrête s’il te plaît, s’il te plaît arrête, j’en peux plus !” »
Ainsi, les dépenses de rentrée ne se réduisent pas aux seules fournitures scolaires, parfois prises en charge par les municipalités. Les usages de l’ARS décrits ici montrent comment les familles profitent du desserrement ponctuel de la contrainte budgétaire pour faire plaisir aux enfants, mais aussi pour atténuer les écarts matériels qui les séparent de leurs camarades.
L’étude a été réalisée par Hélène Ducourant, Fanta Koné, Nicolas Boisard, Léonie Clarac-Dutillieux, Margot Klein, Gwenaëlle Vincelle.
Hélène Ducourant ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.08.2026 à 15:12
Thierry Toutin, chercheur associé en criminologie, Centre de recherche de la police nationale
L’ESSENTIEL
Plus de 400 incendiaires ont été interpellés en France à la suite des incendies de juillet 2026.
Quels sont les profils des personnes mises en cause ?
Pyromanes et psychopathes, incendiaires par vengeance, pour motifs économiques ou politiques : que dit la criminologie ?
En 1938, le philosophe Gaston Bachelard écrivait :
« Œuvre de jouissance, le feu est aussi œuvre de destruction, le feu se dématérialise, se déréalise, il devient esprit. Un incendie détermine un incendiaire presque aussi fatalement qu’un incendiaire allume un incendie. Le feu couve dans une âme plus sûrement que sous les cendres, et l’incendiaire est le plus dissimulé des criminels. »
Criminel mystérieux et difficile à appréhender pour l’entendement commun, l’incendiaire – communément appelé « pyromane » – intrigue. Qui est-il ?
Les profils sont en fait nombreux, de l’individu indemne du moindre trouble mental jusqu’à la personne au discernement aboli, au sens pénal du terme. L’homme incendiaire, la femme incendiaire, les adolescents et les enfants incendiaires, agissent tous, chacun en ce qui les concerne, pour des motifs variés et parfois obscurs. Très peu étudié par la criminologie française, l’incendiaire reste dans l’ombre.
Les incendiaires sont désignés généralement sous le terme de « pyromanes », par la sphère médiatico-politique. Or, il n’est pas certain que toutes les personnes arrêtées soient des « pyromanes ». La prudence indique que le diagnostic de pyromanie ne peut être dressé que par un expert psychiatre qui a examiné le suspect. Parmi les quelque 400 individus incendiaires qui ont été interpellés,, nous ne savons pas encore quelle est la part précise qu’occupent les « pyromanes », ni celles des « négligents », ni celle des individus alcoolisés. Nous connaissons juste la proportion de mineurs – 156 au total – sans savoir s’ils avaient agi par pulsions pyromaniaques, par ludisme, par vengeance ou par mimétisme.
Lorsque l’on étudie l’incendie criminel et l’incendiaire, il est très difficile de donner un aperçu statistique de la situation en France.
Comme le rappelait une proposition de loi de 2022 visant à combattre la pyromanie, il y aurait environ 300 000 incendies par an en France, toutes origines confondues, dont 10 % seraient d’origine criminelle. Ce qui signifie qu’il y aurait environ 30 000 incendies criminels commis chaque année dans notre pays.
Du côté des sanctions pénales, les sources officielles indiquent entre 900 et 1 000 condamnations par an d’incendiaires (dont la proportion de pyromanes au sens strict du terme n’est pas connue). Ce qui peut paraître peu par rapport au nombre d’incendies criminels estimés (environ 30 000). Mais, il convient de noter que plusieurs incendies peuvent être attribués à un seul et même auteur, que tous les incendies volontaires ne sont pas élucidés et que toutes les affaires élucidées ne débouchent pas forcément sur une condamnation.
Enfin, en ce qui concerne le taux d’élucidation des incendies, s’il est généralement faible par rapport à d’autres infractions graves, c’est parce que le feu détruit souvent tous les indices matériels, privant les enquêteurs de preuves. Dans ce cas, faute d’avoir pu prouver l’origine criminelle de l’incendie en question, ce dernier ira grossir les chiffres des incendies pour causes « suspectes », « douteuses » ou « indéterminées »…
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Il n’existe pas de classifications officielles récentes des divers types d’incendiaires. En France, les classifications sont rares et anciennes, l’une datant de 1947 et l’autre de 1979.
Dans l’étude de 1947 (celle de Raymond Faralicq), cinq types d’incendiaires sont identifiés :
Dans la catégorie des « détraqués cérébraux », Raymond Faralicq évoque le cas d’un incendiaire reflétant l’époque. Ce dernier fut arrêté après la commission de « 41 incendies d’urinoirs, [de] kiosques à journaux, [d’]édicules de marchés, 20 incendies de voitures de paille et 11 incendies de magasins à fourrage… ». Dans cette affaire, l’auteur des faits sera arrêté et « interné dans un asile d’aliénés » après avoir été reconnu irresponsable de ses actes.
Dans l’étude de 1979, la classification (Pierre Grapin, Les Incendies, Collection « Que Sais-je ? », PUF) repose sur quatre catégories d’incendiaires :
Ces classifications anciennes nécessitaient une mise à jour que nous avons proposée en 2025. Les auteurs d’incendies volontaires y sont regroupés en quatre groupes : incendiaires conflictuels, économiques, idéologiques et pathologiques.
Incendiaires par motivations conflictuelles (conflits de voisinage, vengeances conjugales, vandalisme urbain). On y trouve également les incendiaires agissant par règlement de comptes, notamment dans le cadre du narcotrafic dont la mise à mort d’un individu brûlé constitue un avertissement aux rivaux et aux témoins gênants.
Incendiaires par motivations économiques. Ce groupe concerne les incendiaires « fraudeurs » au préjudice des compagnies d’assurance ou visant l’appât du gain.
Incendiaires par motivations idéologiques et politiques.
Incendiaires à connotation pathologique. Dans ce groupe, on distingue les profils pathologiques et les pyromanes.
Si les psychotiques sont généralement reconnus irresponsables pénalement en raison de l’abolition de leurs facultés psychiques ou neuropsychiques (article 122-1 du Code pénal), pour les pyromanes – incendiaires à répétition – la responsabilité pénale est généralement engagée. La pyromanie relève du trouble du contrôle des impulsions, selon la Classification internationale des maladies (CIM) de l’OMS). Il s’agit de l’impossibilité de résister à l’impulsion d’allumer de manière compulsive des incendies. Ce trouble s’accompagne d’une fascination et d’un plaisir intense, pour ne pas dire jouissif, à contempler les incendies, comme l’ensemble des évènements en résultant.
Après le diagnostic des psychiatres experts judiciaires, il sera tenu compte de l’état des facultés psychiques ou neuropsychiques des individus mis en cause, considérées altérées au sens de l’article 122-1, al.2 du Code pénal. Ceux-ci sont donc tenus pour responsables de leurs actes, mais leur comportement semi-pathologique sera pris en compte lors du prononcé de la peine et de son exécution.
Au XIXᵉ siècle la pyromanie était désignée sous le terme de « monomanies incendiaires », par les aliénistes de l’époque, tels que Jean-Étienne Esquirol (1772-1840) et Valentin Magnan (1835-1916).
« Les auteurs classiques européens considéraient la pyromanie comme une obsession-impulsion consciente, une impulsion obsédante appartenant plus ou moins au registre de la névrose obsessionnelle. »
– selon le psychiatre Michel Bénézech.
Progressivement le terme de « pyromanie » s’est imposé au cours du XXᵉ siècle.
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Si l’on s’intéresse uniquement aux individus qui mettent le feu dans les bois et les forêts françaises, on observe (mais il n’existe aucune statistique précise) que deux types de profils dominent en particulier : ceux des « incendiaires pyromanes » et ceux des « incendiaires négligents » (l’individu qui connaît les risques et qui ne respecte pas les règles de sécurité).
Sont-ils les seuls ? Ce n’est pas certain, dans la mesure ou l’on aurait tendance à oublier les mineurs incendiaires qui agissent par mimétisme, provocation et surenchère, à la faveur du retentissement médiatique qui en est fait, et les individus sous imprégnation alcoolique, qui agissent par désœuvrement, par vengeance ou pour nuire.
Quid des fameux pompiers pyromanes ? ll n’existe pas de statistiques fondées sur la catégorie professionnelle des auteurs d’incendies volontaires. Ce qui ne permet pas d’affirmer que les pompiers pyromanes sont nombreux ni plus nombreux que dans toutes autres professions. Parmi les quelques cas recensés, il s’agit essentiellement de « pyromanes » attirés par le feu, qui sont ensuite devenus pompiers et non l’inverse, celui de pompiers devenus pyromanes.
Thierry Toutin est l’auteur d’ Incendies volontaires et profilage criminel, éditions Eska, 2025.
Thierry Toutin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.08.2026 à 13:06
Magalie Sabot, Psychocriminologue à l'Office central pour la répression des violences aux personnes, Centre de recherche de la police nationale; Université Paris Cité

L’ESSENTIEL
La signature du tueur en série Jack l’Éventreur est présente sur de nombreuses lettres envoyées à la police londonienne à la fin du XIXᵉ siècle.
Rien ne permet d’attribuer avec certitude ces lettres à une même personne, et de nombreux faux auraient été produits.
Comment a évolué l’approche de la police scientifique dans l'analyse des courriers revendiquant des crimes ?
Le 27 septembre 1888, une lettre rédigée à l’encre rouge parvient aux bureaux de la Central News Agency de Londres. Signée « Votre dévoué, Jack l’Éventreur », elle tourne en dérision les efforts des enquêteurs chargés d’élucider les meurtres commis dans l’East End londonien.
Son auteur revendique implicitement les crimes et laisse entendre que d’autres suivront. Cette correspondance constitue la première apparition connue du pseudonyme appelé à devenir l’un des noms les plus célèbres de l’histoire criminelle :
« Cher patron,
J’entends sans cesse que la police m’a attrapé, mais ils ne m’auront pas de sitôt. J’ai ri quand ils ont fait leurs intéressants en déclarant être sur la bonne piste. Cette histoire sur le tablier de cuir n’est qu’une vaste blague. J’en ai après les putes et je n’arrêterai pas de les éventrer jusqu’à ce qu’on me boucle. Du beau travail, mon dernier boulot. Je n’ai même pas laissé à la fille le temps de couiner. Comment penseraient-ils m’attraper maintenant ?
J’adore mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes amusants petits jeux. J’ai gardé un peu du liquide rouge dans une bouteille de bière au gingembre lors de mon dernier boulot afin de pouvoir écrire avec, mais c’est devenu épais comme de la colle et je ne peux pas l’utiliser. L’encre rouge fera l’affaire, je pense. Ha. Ha. Au prochain travail, je trancherai les oreilles de la dame et les enverrai aux officiers de police, histoire de m’amuser un peu. Gardez cette lettre sous le coude jusqu’à ce que je travaille un peu plus, après sortez-la. Mon couteau est si beau et si bien aiguisé que j’ai envie de l’utiliser tout de suite, si l’occasion se présente. Bonne chance.
Votre dévoué,
Jack l’Éventreur
Ne m’en voulez pas d’utiliser un surnom.P.-S. Je n’ai pas réussi à poster ça avant de m’être débarrassé de toute l’encre rouge sur les mains. Vraiment pas de chance. Ils disent que je suis un docteur maintenant. Ha ha »
Initialement considérée comme un canular, la lettre acquiert une crédibilité nouvelle après la découverte du corps de Catherine Eddowes, le 30 septembre 1888. Quelques semaines plus tard, George Lusk, président du Whitechapel Vigilance Committee, reçoit un colis contenant la moitié d’un rein humain accompagnée d’une lettre connue sous le nom de « From Hell ».
Voici sa traduction (reproduisant les fautes d’orthographe en anglais) :
« De l’enfer
M. LuskMonsieur,
Je vous ai envoyé la moitié du
Rin que j’ai pris d’une femmes
consarvé pour vous lautre pertie
je l’ai frite et mangée c’était très bont Je
pourrais vous envoyer le couto ensanglanté qui
l’a pris si seulement vous attandez un peut plusse
longtemps.signé
Attrapez-moi quand
vous Pourrez
M’sieur Lusk. »
En raison de la présence de l’organe et de sa possible concordance avec les mutilations observées sur la victime, cette correspondance demeure l’une des rares dont l’authenticité a été sérieusement envisagée.
Le 3 octobre 1888, Scotland Yard diffuse largement des reproductions de la lettre « Dear Boss » dans l’espoir qu’un citoyen puisse reconnaître l’écriture de son auteur. La médiatisation de l’affaire produit toutefois un effet inattendu. Après la diffusion de la lettre, plusieurs centaines de courriers sont adressés à la police et à la presse. Au total, près de 350 lettres attribuées à Jack l’Éventreur seront recensées, bien que seules quelques-unes aient été considérées comme potentiellement authentiques.
La comparaison d’écritures ne doit pas être confondue avec la graphologie « dans sa nature, ses objectifs et ses moyens », indiquent les services de l'unité nationale de police judiciaire. La comparaison d’écritures consiste à rechercher si plusieurs documents ont été rédigés par une même personne en étudiant les caractéristiques graphiques observables.
Le principe repose sur le constat que chacun apprend initialement un même modèle d’écriture, mais s’en éloigne progressivement au fil du temps. Les habitudes personnelles conduisent à simplifier certains gestes graphiques ou, au contraire, à les enrichir. L’expert recherche alors ces particularités individuelles : manière d’attaquer une lettre, de relier deux caractères, l’orientation des traits, le rythme graphique ou encore occupation de l’espace sur la page.
L’idée selon laquelle les écritures du XIXᵉ siècle étaient plus homogènes n’est pas sans fondement. À l’époque où les lettres de Jack l’Éventreur ont été écrites, les modèles scolaires étaient alors davantage standardisés et la pratique de l’écriture concernait une part plus restreinte de la population. Pour autant, il n’existe ni « belle » ni « mauvaise » écriture : seules comptent les habitudes graphiques développées par chaque scripteur. Celles-ci évoluent sous l’effet du vieillissement, d’éventuelles pathologies, des conditions de rédaction ou encore de l’instrument utilisé.
L’expertise documentaire ne se limite pas à l’écriture manuscrite. À une époque où de nombreuses revendications criminelles ou terroristes étaient rédigées à la machine à écrire, les pionniers de la discipline, comme Philippe Guichard, ont réalisé un important travail de recensement des différents modèles et de leurs défauts mécaniques. Ces imperfections pouvaient alors constituer de véritables signatures techniques permettant de rapprocher plusieurs documents.
La discipline s’est progressivement professionnalisée. Des formations universitaires ont vu le jour et les méthodes d’expertise font l’objet de travaux d’harmonisation au niveau européen, notamment sous l’impulsion du réseau European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). Malgré cela, les experts demeurent particulièrement prudents dans leurs conclusions. Comme disait déjà Edmond Locard, fondateur du laboratoire de police scientifique de Lyon, en 1920 :
« L’expertise des documents écrits est sans aucun doute la partie la plus difficile de la technique policière. »
De nos jours, les lettres écrites sous le pseudonyme de Jack l’Éventreur auraient vraisemblablement été traitées par les services spécialisés de la police scientifique, notamment du pôle national Documents-Écritures (au sein du service national de police scientifique, SNPS).
Ces experts interviennent sur de nombreux supports : lettres anonymes, courriers de menaces, testaments, chèques, documents dactylographiés ou documents sécurisés. Leur mission ne consiste pas seulement à comparer des écritures. Ils peuvent également analyser l’authenticité d’un document, identifier l’origine d’un matériel d’impression, révéler des mentions effacées ou altérées et effectuer des rapprochements entre plusieurs dossiers.
Si les lettres écrites sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » constituent une forme historique de communication dissimulée, les espaces numériques offrent aujourd’hui de nouvelles possibilités d’expression sous couvert de faux profils ou de pseudonymes.
Les plateformes en ligne sont ainsi devenues le support de nombreux comportements agressifs, menaçants ou discriminatoires. Ceux-ci illustrent la persistance de mécanismes psychologiques déjà observables dans les courriers historiques : expression d’une hostilité à distance, réduction de la responsabilité perçue et absence de confrontation directe avec le destinataire du message.
Le mécanisme d’« anonymat dissociatif » permet ainsi à certaines personnes de compartimenter leurs comportements en ligne de leur identité habituelle. Les actes réalisés sous un nom d’emprunt réduisent le sentiment de responsabilité personnelle et peuvent favoriser l’expression de conduites qui demeureraient inhibées dans des interactions directes.
Dans cette perspective devenir Jack l’Éventreur, le temps d’une lettre seulement, permettait d’explorer une part sombre de soi-même, une position de toute-puissance ou de transgression. L’acte d’écriture offrirait ainsi un cadre où certaines tendances agressives et fantasmes habituellement réprimés pourraient s’exprimer.
Les fausses déclarations sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » complexifient surtout le travail des enquêtes criminelles. Tel que mentionné par Cassell (1999) :
« Prouver l’innocence d’une personne peut s’avérer tout aussi difficile que de prouver sa culpabilité. »
Plusieurs travaux ont montré que ces revendications mensongères peuvent être motivées par la recherche d’attention, le besoin de reconnaissance ou l’identification à une figure criminelle médiatisée.
Le phénomène de pseudologia fantastica est, quant à lui, un comportement caractérisé par une tendance chronique à produire des récits fictifs élaborés dans lesquels le sujet occupe une position centrale. Le cas du criminel Henry Lee Lucas illustre cette difficulté : il revendiqua plusieurs centaines d’homicides dont une grande partie se révéla matériellement impossible à lui attribuer.
Mais certains criminels, comme Dennis Rader, ont réellement entretenu une correspondance avec la police sous un pseudonyme. En signant « BTK » (pour « Bind, Torture, Kill » ; en français, « Attache, torture, tue »), ce tueur en série au profil sadique prolongeait ainsi symboliquement ses crimes, tout en nourrissant son besoin de domination et de contrôle sur les enquêteurs.
Aujourd’hui, l’authenticité de nombreuses lettres attribuées à Jack l’Éventreur demeure contestée. Deux journalistes travaillant pour la presse londonienne auraient reconnu avoir participé à la rédaction de certains courriers. Leur motivation était de maintenir l’intérêt du public pour l’affaire, alimenter la couverture médiatique et favoriser les ventes de journaux.
L’utilisation d’un pseudonyme de criminel peut ainsi également constituer un outil permettant d’obtenir de la notoriété, de l’attention médiatique, de l’influence sociale ou un gain économique.
Cette réflexion conserve une résonance contemporaine. Dans les affaires criminelles fortement médiatisées, la recherche d’informations inédites, de témoignages exclusifs ou de révélations susceptibles de susciter l’intérêt du public peut parfois contribuer à brouiller la frontière entre l’enquête, les spéculations et la fascination autour de la figure du meurtrier.
L’histoire des lettres de Jack l’Éventreur apparaît non seulement comme un objet criminologique, mais également comme un phénomène social participant à la construction du mythe collectif autour du criminel.
Article écrit en collaboration avec Philippe Guichard, adjoint au sous-directeur de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance spécialisée (DNPJ).
Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.08.2026 à 14:17
Stephanie Shreffler, Religious Collections Librarian/Archivist and Associate Professor, University Libraries, University of Dayton
Bridget Retzloff, Assistant Professor and Coordinator of Art Collections and Exhibits, University of Dayton

L’ESSENTIEL
Les États-Unis ont une sainte patronne depuis près de 180 ans : la Vierge Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception.
Cette histoire éclaire les liens complexes entre catholicisme, identité nationale et mémoire américaine.
En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et le pays connaît une forte hausse des conversions.
Chaque année, au mois de mars, des dizaines de milliers d’Américains descendent dans les rues et envahissent les bars pour célébrer la Saint-Patrick, le saint patron de l’Irlande. En décembre, ce sont les Américains d’origine mexicaine qui célèbrent la fête de Notre-Dame de Guadalupe, la sainte patronne du Mexique.
Mais saviez-vous que les États-Unis ont eux aussi leur propre sainte patronne ? Il y a près de deux cents ans, en mai 1846, les évêques et prêtres catholiques ont proclamé la Vierge Marie patronne des États-Unis d’Amérique, sous le vocable de l’Immaculée Conception, en référence à la croyance selon laquelle elle a été conçue sans péché originel.
Selon le catéchisme de l’Église catholique, qui résume la doctrine catholique, un saint est une personne qui « mène une vie en union avec Dieu par la grâce du Christ et reçoit la récompense de la vie éternelle ». Les catholiques peuvent vénérer les saints et leur demander d’intercéder auprès de Dieu en leur faveur. Certains sont reconnus, officiellement ou non, comme les « patrons » de situations, de conditions, d’identités ou de lieux particuliers, en raison de leur vie terrestre.
Nous sommes bibliothécaires à l’Université de Dayton, dans l’Ohio, où nous travaillons à la Marian Library et à l’U.S. Catholic Special Collection. Nous avons récemment conçu une exposition numérique présentant des objets qui retracent l’histoire de cette dévotion à Marie en tant que l’Immaculée Conception aux États-Unis. Ces pièces témoignent à la fois du patriotisme américain et de la foi catholique.
Marie est connue sous de nombreux noms et titres, parmi lesquels la Vierge Marie, Marie de Nazareth, Notre-Dame de Lourdes, la Sainte Mère de Dieu, la Reine du Ciel, le Siège de la Sagesse ou encore la Rose mystique.
L’un de ses titres les plus importants est celui d’Immaculée Conception, qui renvoie à la croyance catholique selon laquelle Marie a été préservée à sa conception du « péché originel » et était ainsi digne de devenir la mère de Jésus-Christ. L’Église catholique enseigne que tous les autres êtres humains naissent marqués par le péché originel, conséquence de la désobéissance d’Adam et Ève à Dieu dans le jardin d’Éden.
À l’origine, l’idée selon laquelle Marie aurait été préservée du péché originel a longtemps fait l’objet de débats au sein de l’Église catholique. Cette doctrine n’a été érigée en dogme que le 8 décembre 1854 par le pape Pie IX. Depuis, les catholiques célèbrent chaque année la fête de l’Immaculée Conception le 8 décembre. Bien avant cette reconnaissance officielle, la dévotion à l’Immaculée Conception avait déjà profondément influencé l’art et l’enseignement de l’Église catholique.
Comment Marie, sous le titre de l’Immaculée Conception, est-elle devenue la patronne des États-Unis ?
John Carroll, premier évêque catholique des États-Unis (1790), a voué toute sa vie une profonde dévotion à Marie. En 1791, avec d’autres membres du clergé catholique américain, il consacra le diocèse de Baltimore à Marie, lui demandant de « préserver de tout mal » les fidèles du diocèse.
Un demi-siècle plus tard, en 1846, un concile réunissant des prêtres et des évêques venus de tout le pays proclama officiellement Marie, sous son titre de l’Immaculée Conception, patronne de l’ensemble des États-Unis, en lui demandant « le secours de ses prières ».
La dévotion à l’Immaculée Conception demeure aujourd’hui un élément important de la vie spirituelle de nombreux catholiques américains, même si beaucoup ignorent qu’elle est la patronne des États-Unis. Cette dévotion se manifeste notamment par les nombreuses églises placées sous l’appellation de l’Immaculée Conception, les bijoux à son effigie ainsi que par l’inscription de la fête de l’Immaculée Conception parmi les fêtes d’obligation aux États-Unis, des jours où les catholiques sont tenus d’assister à la messe.
Le 7 février 1847, le Vatican approuva officiellement la demande faisant de Marie, en tant qu’Immaculée Conception, la patronne des États-Unis. Cette reconnaissance intervint sept ans avant que le pape proclame officiellement le dogme de l’Immaculée Conception, preuve de la popularité de cette dévotion bien avant sa consécration doctrinale.
De nombreux objets conservés dans la collection de la Marian Library, notamment des images pieuses, témoignent également de la dévotion des catholiques américains envers Marie l’Immaculée Conception. Une image pieuse est un petit objet de dévotion, facile à emporter, qui représente généralement Jésus ou un saint sur son recto. Au verso figurent le plus souvent une prière, un texte de dévotion, un passage des Écritures ou la commémoration d’un événement important.
L’une de ces images pieuses représente Marie sous les traits de l’Immaculée Conception, au-dessus de l’inscription :
« Immaculée Marie, patronne des États-Unis, priez pour nous. »
Au verso, elle commémore le bicentenaire des États-Unis, célébré en 1976, et reprend la devise officielle du pays : « In God We Trust » (« Nous plaçons notre confiance en Dieu »).
L’image de Marie est une reproduction de l’Immaculée Conception de l’Escurial, un tableau du peintre espagnol du XVIIᵉ siècle Bartolomé Esteban Murillo, conservé au Museo del Prado de Madrid. Cette œuvre s’inscrit dans une tradition artistique qui traduit visuellement la théologie de l’Immaculée Conception.
Marie est représentée vêtue d’un manteau bleu, une couleur associée à la foi, à l’humilité, au ciel et à la mer. Les pigments bleus étant extrêmement coûteux à la Renaissance, cette couleur était réservée aux personnages les plus importants, en particulier dans les représentations de la Vierge Marie.
D’autres symboles, en revanche, sont propres à Marie l’Immaculée Conception. Elle se tient debout sur un croissant de lune, une image inspirée de la « femme de l’Apocalypse » décrite dans le Livre de l’Apocalypse :
« Une femme revêtue du soleil avait la lune sous les pieds et une couronne de douze étoiles sur la tête. »
Les théologiens catholiques interprètent cette figure comme une référence à Marie, qui devient ainsi la mère de tous les chrétiens.
Dans d’autres représentations de l’Immaculée Conception, Marie apparaît avec un serpent sous les pieds, une couronne de douze étoiles ou encore un dragon, autant de symboles inspirés du chapitre 12 du Livre de l’Apocalypse.
Autre objet majeur de la dévotion catholique, le chapelet invite les fidèles à méditer sur la vie de Jésus et de Marie. Le mot désigne à la fois un objet matériel – une succession de 50 grains ou nœuds enfilés sur un cordon – et un ensemble de prières, notamment le « Je vous salue Marie » et le « Notre Père ». En faisant glisser les grains entre leurs doigts, les catholiques comptent les prières qu’ils récitent.
L’American Rosary conservé dans notre collection a été conçu en 1956 par Marie George, de New York, même si les archivistes ignorent aujourd’hui qui était exactement cette dernière. Il est composé de grains aux couleurs patriotiques rouge, blanc et bleu et comporte une médaille miraculeuse, qui représente Notre-Dame de l’Immaculée Conception. Une carte jointe au chapelet invite les catholiques à offrir leurs prières « pour la paix dans le monde, dans la justice et la charité ».
Pendant une grande partie de l’histoire des États-Unis, les catholiques ont souvent été victimes de préjugés et de discriminations. Au milieu du XIXᵉ siècle, lorsque Marie en tant qu’Immaculée Conception fut proclamée patronne des États-Unis, la majorité protestante du pays se méfiait profondément de la fidélité des catholiques envers le pape.
L’image pieuse du bicentenaire et le chapelet américain du siècle suivant, tous deux consacrés à l’Immaculée Conception, montrent que les catholiques américains cherchaient encore à démontrer que leur foi et leur patriotisme étaient parfaitement compatibles.
En 2026, année du 250ᵉ anniversaire des États-Unis et du 180ᵉ anniversaire du patronage de Marie, cette histoire peut sembler lointaine. En 2025, l’Église catholique a élu le premier pape né aux États-Unis, Léon XIV, et les États-Unis connaissent en 2026 une forte hausse des conversions au catholicisme. Pourtant, les catholiques continuent de demander à Marie, patronne des États-Unis, d’intercéder non seulement pour eux-mêmes, mais aussi pour leur pays.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
12.08.2026 à 15:22
Caroline Muller, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine ; membre de l'IUF. Spécialiste d'histoire du XIXe siècle, du catholicisme et d'histoire des femmes et du genre, Université Rennes 2

L’ESSENTIEL
La confession est souvent envisagée comme une pratique spirituelle individuelle, touchant l’intimité et le secret des consciences.
Mais au XIXe siècle, en France, elle était bien plus que cela : une pratique sociale centrale, engageant l’ensemble de la communauté.
Cette histoire éclaire la question du secret de la confession, qui a fait débat à propos des violences sur mineurs.
Quelques jours avant le début du carême de 1888, un incident provoque les murmures et bientôt des protestations des habitants de Carfantain, une petite commune proche de Rennes (Ille-et-Vilaine) : curé du lieu, le recteur L. (En Bretagne, le curé est appelé « recteur », ndlr) a refusé d’entendre en confession une partie des paroissiens. Le dénommé Louis L., 63 ans, cultivateur, fait partie de ceux qui écrivent à l’évêque :
« Je suis arrivé à une heure et demie de l’après-midi au confessionnal : nous étions d’hommes et de femmes à attendre au nombre de quarante environ. Lorsque vers les six heures moins le quart, le recteur est arrivé à l’église, un petit bruit de satisfaction général s’est produit après cette longue attente. »
Les paroissiens manifestent bruyamment leur soulagement de voir arriver le curé si longuement attendu, eux qui patientent dans le froid depuis près de quatre heures. Cette manifestation discrète de mécontentement contrarie le curé qui, s’estimant outragé, renvoie l’essentiel des présents – dans l’idée sans doute aussi de réduire le temps qu’il s’apprête à passer au confessionnal. Louis L. explique qu’il était prêt à patienter au moment où le curé le renvoie :
« J’ai dit à mon pâtre qui était là de passer que j’allais l’attendre. Monsieur le Recteur a levé le rideau du confessionnal en me disant “N’attendez pas, je ne vous confesserai pas, ni avant ni après" ; de sorte que je suis retourné chez moi tellement impressionné que j’en suis resté malade toute la semaine. »
Cette scène nous invite à nous replonger dans un moment de vie sociale et spirituelle globalement oublié en France, alors même que ce passé n’est pas si lointain : l’attente puis le passage au confessionnal, qui concernait encore, au moins une fois par an, 51 % des Français·es en 1952. Si la pratique de la confession concerne toujours aujourd’hui des millions de gens dans le monde, son usage s’est effondré en France, tout comme l’assistance à la messe dominicale évaluée aujourd’hui à moins de 2 % de la population.
Faire l’histoire de la confession demande alors de faire l’effort de nous projeter dans un monde peu éloigné dans lequel l’ensemble de la population d’une commune allait présenter l’état de sa conscience au curé de paroisse ou à l’un de ses confrères. Aller se confesser ne relevait donc pas simplement d’une pratique spirituelle individuelle, puisque le paroissien était sous le regard d’une communauté qui savait qui se confessait, à qui, quand, tout en contrôlant étroitement le comportement du curé.
Sacrement de l’Église catholique qui a eu plusieurs noms et a pris des formes variées, la confession est pour tout catholique une obligation annuelle, formalisée depuis le quatrième concile du Latran (1215), qui se déroule dans le cadre du confessionnal. Elle consiste à énoncer ses péchés à un prêtre afin d’obtenir le pardon. Bien des historiens s’y sont déjà intéressés : Jean Delumeau, en particulier, lui a consacré de nombreux travaux dans les années 1980.
Dans l’ensemble cependant, le mot de « confession » a tendance à nous emmener sur le terrain de l’individuel, du privé, de l’intime, et du lien entre une conscience, un confesseur et Dieu. Si nous revenons à Carfantain en 1888, c’est pourtant bien une protestation collective qui s’élève : le refus répété du curé de confesser provoque finalement la décision des paroissiens d’écrire à l’évêque ; ils défendent leur droit à un accès convenable au confessionnal, en matière d’horaires comme de qualité d’écoute.
Ne pas se confesser, c’est rester dans un état de péché, ne pas pouvoir s’approcher de l’autel pour communier et, dans l’ensemble, risquer son salut, en particulier quand on a une santé fragile et que l’on craint de mourir subitement. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est interdit au curé de quitter sa paroisse inopinément : en cas de maladie mortelle d’une de ses ouailles, il doit pouvoir administrer les derniers sacrements et assurer le salut des âmes.
À Carfantain, nous n’avons malheureusement pas de traces de la réponse de l’évêque dans les archives. En général cependant, l’évêché commence par mener son enquête sur les agissements du curé, avant d’écrire ou de rendre visite au curé si c’est jugé nécessaire. Mais ce n’est pas la seule administration concernée par ces situations : les conflits laissent aussi des traces dans les archives du ministère des cultes.
Des dizaines de dossiers semblables existent dans les archives départementales, classées sous l’appellation de « police des cultes » : c’est là que l’administration consigne, jusqu’en 1905 au moins, les conflits liés aux cultes. On y trouve des histoires de curés jugés trop sévères, trop absents, et qui dans l’ensemble ne se comportent pas comme les paroissiens et paroissiennes le souhaiteraient.
Une partie de ces dossiers nous montrent la confession non pas telle que la théologie la définit, mais telle que les fidèles eux-mêmes l’envisagent dans leur vie quotidienne. Jusqu’en 1905 et la loi de séparation des Églises et de l’État, le curé de chaque paroisse est, par le jeu du concordat, un fonctionnaire qui reçoit une solde. À ce titre, il fait l’objet d’un suivi et d’une surveillance administrative comme les autres agents de l’État – activités qui laissent des traces dans les archives.
Un paroissien mécontent peut donc aussi bien s’adresser à l’évêque qu’au préfet. En 1897, à Montromant, bourg de 500 personnes dans les monts du Lyonnais, c’est le maire qui prend la plume pour écrire au préfet. Une jeune mère de famille, explique-t-il, est allée se confesser ; le curé est entré avec elle « dans certains détails très minutieux sur la cohabitation » (comprendre : sur sa vie intime) lui expliquant qu’elle devait, sous certaines conditions, refuser des relations sexuelles à son mari, et cela, même s’il se fâchait.
Il s’agit sans doute là, très simplement, d’un rappel à l’obligation d’une sexualité procréative et d’une interdiction de pratiquer le « retrait » permettant de limiter les naissances. Le mari, furieux, décide d’aller « demander raison » au curé ; et le maire intervient pour éviter le scandale.
Cette petite scène met en présence tout un jeu d’autorités concurrentes : celle du confesseur, convaincu que rien de ce qui touche à la vie du couple ne lui échappe quand il s’agit d’appliquer le dogme de l’Église en matière de sexualité ; celle du mari, qui vit cette ingérence comme une atteinte à sa position ; celle du maire enfin, qui s’institue gardien de la paix conjugale et relaie l’affaire à l’administration.
Dans cette histoire, la confession échappe largement au confessionnal, puisque l’écho des échanges parvient jusqu’à la préfecture du Rhône.
D’autres paroisses montrent une mobilisation plus collective. À Bérat (Haute-Garonne), gros bourg viticole et agricole de plus d’un millier d’habitants, une pétition signée par plusieurs dizaines de paroissiens dénonce, en 1844, un curé accusé tout à la fois d’entretenir une liaison avec une veuve et de poser des questions déplacées en confession.
Le grief touchant à la confession n’est ici qu’un élément parmi d’autres, mais il est révélateur : ce qui se dit derrière la grille circule, se commente, nourrit la rumeur, et finit par s’écrire dans une lettre à plusieurs mains.
Ces deux affaires nous montrent à quel point la confession du XIXᵉ siècle n’est pas réductible au secret ou à la conscience des individus. Le confessionnal n’est pas qu’un lieu d’aveu : il peut devenir un point de friction où se mesurent, très concrètement, les périmètres de l’autorité d’un curé face à celles d’un mari, d’un maire, d’une communauté paroissiale.
Bien sûr, ces dossiers de police de culte comportent un biais : on y voit apparaître les moments qui posent problème, et l’ordinaire de la confession y est beaucoup moins visible, en particulier son rôle de réconfort, de réconciliation et de soutien des âmes, bien montré par les historiens et historiennes par ailleurs. Les confesseurs et autres directeurs de conscience accueillent, par exemple, confidences et discussions touchant à la vie conjugale et familiale, en particulier de la part de paroissiennes soucieuses de la discrétion des échanges.
Dans le quotidien des curés et autres desservants, cette attention aux uns et aux autres se traduit par de très longues heures passées au confessionnal : on trouve trace des lassitudes provoquées par la confession dans la plupart des biographies consacrées aux prêtres du siècle. Il arrive au curé d’Ars (Ain) Jean-Marie-Baptiste Vianney de passer douze heures par jour dans son confessionnal.
Écrire cette histoire invite alors à se replonger dans le quotidien des paroisses du XIXᵉ siècle, des plus fidèles aux plus distantes de l’Église, pour y retrouver l’ordinaire des expériences et interactions des paroissiens : une jeune mère de famille, un cultivateur soucieux de son salut, un père inquiet pour sa fille, un maire hostile au curé ou cherchant au contraire à préserver l’harmonie dans sa commune.
De cette vie collective de la confession, si dense au XIXᵉ siècle, il ne reste aujourd’hui presque rien en France. La pratique a reflué, les confessionnaux ont bien souvent été déplacés, ou restent vides dans beaucoup d’églises. Il reste pourtant dans les archives de quoi documenter de ce que la confession a longtemps été au-delà du confessionnal et de la dimension spirituelle du sacrement de pénitence. Ces traces offrent alors de la matière pour écrire une histoire sociale du XIXᵉ siècle à hauteur de l’expérience des paroissiens et des paroissiennes et de leurs préoccupations.
Cela nous offre un autre point de vue sur la question du secret de la confession, sujet relancé par les travaux de la commission indépendante sur les abus dans l’Église et qui suscite bien des débats puisque l’Assemblée nationale a finalement renoncé à supprimer le secret de la confession en cas de violences sur mineurs.
L’histoire sociale de la confession nous révèle que ce qui se passe dans le confessionnal n’y reste jamais totalement circonscrit, en particulier quand celui ou celle qui se confesse a des raisons de se plaindre. Cela nous invite à déplacer le regard et à réfléchir aux silences de l’entourage et à l’invisibilisation des plaintes plutôt qu’à son secret.
Caroline Muller a reçu des financements de l'Institut Universitaire de France.
12.08.2026 à 15:19
Marion Davin, Associate professor, Aix-Marseille Université (AMU)
Mouez Fodha, Professeur des Universités, Economiste, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Thomas Seegmuller, macroéconomie, économie de l'environnement, économie démographique, Aix-Marseille Université (AMU)
Léa Dispa, Chargée de médiation scientifique, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Cet été, l’Europe suffoque. Derrière les bilans sanitaires et les records de température, une question s’impose : faut-il s’adapter au réchauffement ou poursuivre la réduction des émissions de gaz à effet de serre ?
Les vagues de chaleur que nous traversons ravivent les débats autour des politiques climatiques. Faut-il accroître les efforts de réduction des émissions, intensifier les investissements en adaptation, ou combiner les deux ? Dans le contexte de rigueur budgétaire que nous traversons, cet arbitrage soulève une question encore peu présente dans les débats : celle du séquencement.
À quel moment faut-il mettre le curseur sur l’adaptation, et à quel moment sur l’atténuation ? Le concept de « distance au point de bascule » permet d’y répondre.
La distance au point de bascule mesure la proximité d’une économie avec un seuil critique, au-delà duquel un effondrement économique et environnemental peut survenir. C’est cette distance qui détermine à la fois l’ampleur et la nature des politiques climatiques à mettre en œuvre.
À lire aussi : Faut-il commencer à s’acclimater au réchauffement ou redoubler d’efforts pour le limiter ?
Les événements récents l’illustrent concrètement. Les canicules se succèdent à un rythme inédit : celle de juin dernier a duré onze jours et s’est traduite, selon Santé publique France, par un excès de mortalité d’environ 5 764 décès (+ 36 %), entre le 17 juin et le 2 juillet 2026. Ces données constituent une première estimation et devront être confirmées par les analyses plus précises du bilan de fin de période de surveillance estivale, à l’automne.
Au-delà du bilan humain dramatique, ces épisodes pèsent sur les infrastructures et la productivité. Cette intensification des dommages climatiques peut être le signe que la distance qui nous sépare du point de bascule se réduit. Comme des recherches scientifiques le montrent, le risque de franchissement de points de bascule augmente à mesure que le réchauffement progresse.
Le mécanisme que nous considérons est le suivant : la pollution dégrade la productivité globale, puisqu’elle abîme les infrastructures, affecte la santé, réduit les rendements. Moins de productivité, c’est moins de revenus, moins d’investissements, et donc moins de capacité à financer des politiques climatiques. Et les dommages n’augmentent pas de façon linéaire : passé un certain seuil, ils peuvent s’accélérer brutalement. Un cercle vicieux s’enclenche, conduisant à une dégradation continue de l’économie.
À long terme, une économie peut s’orienter vers deux scénarios :
une faible pollution associée à une croissance économique soutenable,
Entre les deux se situe une zone à risque, que nous qualifions de « piège climatique ». Dans cette zone, la pollution progresse plus vite que l’activité économique. La croissance économique ralentit, tandis que les dommages environnementaux s’accumulent. Si rien n’est fait, l’économie glisse progressivement vers le point de bascule.
Ce scénario n’est pas inévitable. Mais la nature de la réponse dépend précisément de la position de l’économie dans cette zone.
Lorsque la pollution est encore modérée (la distance au seuil de bascule est grande), les politiques de réduction des émissions sont les plus efficaces. Elles permettent d’éviter l’accumulation de dommages et préservent la croissance à long terme. En revanche, lorsque la pollution est élevée (la distance se réduit), les priorités doivent changer. Les dommages sur la productivité deviennent si importants qu’il faudrait d’abord protéger l’activité : renforcer les infrastructures, les systèmes de santé, les dispositifs d’alertes et de protection… Les politiques d’adaptation passent alors au premier plan.
Ainsi, plus l’économie est proche du point de bascule, plus la réponse politique doit être rapide et ambitieuse. Cette réponse impose un effort financier accru en faveur de l’adaptation, qui peut passer par deux voies : la réallocation des ressources existantes à recettes fiscales inchangées, au détriment de l’atténuation, ou la hausse globale des prélèvements fiscaux.
Deux mécanismes expliquent ce résultat. D’une part, lorsque la pollution est élevée, ses effets négatifs sur la productivité sont tels que l’adaptation devient urgente pour préserver la création de richesses. D’autre part, les deux types de politiques n’ont pas les mêmes effets dans le temps. L’adaptation produit des effets immédiats : elle améliore la production, les revenus et donc les recettes fiscales, ce qui permet de financer davantage d’actions climatiques. À l’inverse, l’atténuation agit avec un décalage. Elle réduit la pollution aujourd’hui, mais ses bénéfices économiques n’apparaissent que dans le futur.
Ce séquencement a aussi une dimension générationnelle. Les politiques de réduction des émissions sont les plus bénéfiques à long terme, car elles limitent les dommages futurs. Mais à court terme, ces politiques ont un coût pour les générations qui les subissent immédiatement, notamment en raison de la hausse des impôts. Les politiques d’adaptation, à l’inverse, améliorent rapidement les conditions économiques et sont donc plus favorables aux générations présentes. Elles sont aussi, de ce fait, politiquement plus acceptables. Le séquencement des politiques climatiques est ainsi un arbitrage entre présent et futur, au cœur des décisions publiques.
Ce que suggèrent ces travaux est une logique en deux temps : quand l’économie approche du point de bascule, il est prioritaire de renforcer l’adaptation afin d’éviter un basculement irréversible. Une fois la situation stabilisée, les efforts peuvent progressivement se réorienter vers la réduction des émissions, afin de limiter les dommages à long terme.
Cette approche permet de concilier deux objectifs souvent perçus comme contradictoires : préserver l’activité économique aujourd’hui et garantir sa soutenabilité.
Dans un contexte de réchauffement accéléré, le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre adaptation et atténuation, mais de déterminer à quel moment chacune de ces stratégies doit être mobilisée. Car plus la distance au seuil critique se réduit, plus les marges de manœuvre disparaissent, et plus les décisions deviennent urgentes.
Cette approche, pourtant simple, reste toutefois difficile à mettre en œuvre. Les incertitudes scientifiques qui subsistent quant aux seuils critiques climatiques (leur niveau de déclenchement, leur probabilité et leurs conséquences), les intérêts économiques en présence, les pressions de certains groupes d’acteurs et l’inertie de la décision publique constituent autant d’obstacles à son application.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
12.08.2026 à 12:34
Bryan Muller, Docteur en Histoire contemporaine, Université de Lorraine
« Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! Mais Paris libéré ! Libéré par lui-même, libéré par son peuple avec le concours des armées de la France » Le 25 août 1944, depuis l’hôtel de ville de la capitale, le général de Gaulle lance ces mots célèbres aux Françaises et aux Français, scellant sa posture mythique de héros de la Libération et de la France libre. Comment cette représentation a-t-elle été forgée et comment s’est-elle transformée, sur les écrans et dans les librairies ?
Comme chaque année, la France commémore entre juin et août les débarquements (6 juin 1944 en Normandie, 15 août 1944 en Provence) ainsi que la libération progressive du territoire national. La figure du général de Gaulle n’est jamais loin, ce qui est assez ironique puisque ce dernier refusait catégoriquement de participer à certaines commémorations – en particulier celle du 6 juin 1944 – au motif qu’elles ne valorisaient pas la France, mais des puissances (alliées) étrangères.
Durant ces commémorations, le souvenir de Charles de Gaulle et de la France libre est fréquemment convoqué. Revenons donc sur la construction de la figure particulière de Charles de Gaulle dans la mémoire nationale.
L’appel du 18 juin 1940 et la fondation de la France libre à Londres propulsent Charles de Gaulle sur le devant de la scène médiatique, politique et diplomatique. Condamné à mort par le régime de Vichy, le 2 août 1940, pour trahison et désertion, son nom est voué aux gémonies par les vichystes, qui le présentent comme un traître vendu à la ploutocratie anglo-saxonne et aux puissances financières juives, voire comme un agent communiste de Staline.
Les caricaturistes vichystes connaissant mal l’apparence de Charles de Gaulle, ils ont tendance à le représenter de dos ou dans la pénombre. Les rares caricatures qui le griment se distinguent par la grande différence qui peut exister entre elles, certaines le faisant grand et filiforme, d’autres petit et gros. Le discours reste toutefois constant et vise à discréditer le général de Gaulle.
Pour les opposants au régime de Vichy et les partisans de la France libre, cet homme fort méconnu du grand public est avant tout un nom et un symbole. Il faut bien avoir à l’esprit que le visage du général de Gaulle ne se diffuse massivement auprès de la population qu’à partir de la Libération de la France en 1944-1945. Son nom est alors associé à son visage (son uniforme de général de brigade était déjà mobilisé par les vichystes pour le représenter).
La France libérée se reconstruit autour du Gouvernement provisoire de la République française puis de la toute jeune IVᵉ République. Durant cette période, le général de Gaulle se positionne rapidement contre l’instauration d’un régime qu’il juge trop parlementaire. La création du Rassemblement du peuple français (1947-1953/1955), unique mouvement gaulliste fondé et dirigé par Charles de Gaulle, se donne pour mission de combattre le « régime des partis ». Il continue en parallèle de participer à de multiples commémorations et voyages mémoriels dans le pays.
Au départ, le régime lui assure une assistance et une protection importante en tant que dignitaire. Mais ses attaques répétées contre le régime, doublées par son rôle partisan (président fondateur du RPF), incitent les institutions menacées à lui retirer ces aides à l’automne 1948 et à lui interdire l’accès à la radio (sous contrôle de l’État).
La plupart des Français et des partis politiques le reconnaissent comme l’homme du 18-Juin et le père de la France libre. En revanche, le Parti communiste français (PCF) et ses satellites (dont la CGT) lui contestent la primauté sur la Résistance. Bien qu’ils ne parviennent pas à occulter complètement leurs adversaires, les gaullistes parviennent tout de même à imposer progressivement leur récit. Un mythe résistancialiste, qui veut que la majorité des Français aurait résisté (mythe du « Tous résistants »), s’installe dans la mémoire collective.
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Le général de Gaulle occupe une place centrale dans ce récit. La panthéonisation de Jean Moulin en 1964, les commémorations au Mémorial du Mont-Valérien et la sortie de la Bataille du rail, de René Clément, contribuent à nourrir ce discours.
Le mythe résistancialiste est mis à mal à partir des années 1970, peu après la mort du général de Gaulle, avec la diffusion en 1971 du Chagrin et la Pitié, de Marcel Ophüls, puis la publication de la France de Vichy, 1940-1944, par Robert O. Paxton, en 1972. En 1974, les salles de cinéma projettent Lacombe Lucien, de Louis Malle, un film qui montre une société française très collaborationniste et dont une poignée d’individus seulement résistent – et encore, ce seraient des résistants peu engagés, dépolitisés, parfois opportunistes et rancuniers.
Cette désacralisation du « Tous résistants » s’accompagne de la démystification des gaullistes. Les œuvres de fiction portant atteinte à l’honneur et à l’intégrité de ces derniers s’enchaînent. C’est le cas du film Adieu Poulet, de Pierre Granier-Deferre, en 1975, qui montre des colleurs d’affiches brutaux n’hésitant pas à tuer pour faire élire leur candidat aux municipales de 1971. C’est le cas aussi du long-métrage le Juge Fayard dit « le Shériff », en 1977, dans lequel le service d’ordre gaulliste, le Service d’action civique (SAC), est présenté comme un groupuscule de bandits et de politiciens corrompus qui assassinent un magistrat (le juge Fayard du film est directement inspiré de François Renaud, juge d’instruction lyonnais, assassiné le 3 juillet 1975).
Cette tendance ne change pas au fil des décennies, chaque fiction diabolisant toujours plus les gaullistes (même dans Crime d’État, où le gaulliste Robert Boulin est héroïsé uniquement pour mieux diaboliser l’ensemble des autres gaullistes – réduits à des politiciens corrompus et des bandits – visibles à l’écran).
À l’inverse, la figure du général de Gaulle reste préservée. Personne n’ose l’incarner à l’écran de son vivant, le réalisateur de Paris brûle-t-il ?, René Clément, allant même jusqu’à expliquer cette absence par une phrase restée célèbre : « Je peux incarner le diable [Hitler], mais je ne peux pas représenter le bon Dieu. » Il faut attendre son décès en 1970 pour que certains réalisateurs osent le mettre en scène à l’écran.
La première occurrence remonte à 1973 dans Chacal, avec Adrien Cayla-Lagrand dans le rôle du Général traqué par l’OAS. Les représentations sur le grand et le petit écran restent rares ; elles sont toujours en phase avec l’idée d’un homme brave et inflexible. Le mythe gaullien est ainsi préservé.
Le XXIᵉ siècle voit la figure du général de Gaulle connaître quelques changements. Certaines œuvres picturales prennent désormais la liberté de tourner en ridicule Charles de Gaulle en le transformant en vieillard sénile.
C’est le cas de la BD De Gaulle à la plage, adaptée ensuite en mini-série sur Arte, qui montre un de Gaulle aigri après que les Français l’ont massivement désavoué aux élections législatives de 1951 et aux municipales de 1953. Une vision humoristique de l’homme du 18-Juin qui se retrouve aussi dans Un général, des généraux, avec un de Gaulle décrépit qui reviendrait au pouvoir en 1958 uniquement grâce à la bêtise des putschistes. Cette vision reste toutefois minoritaire, le général de Gaulle restant encore une incarnation figée dans le mythe qu’il a forgé de son vivant.
La volonté de l’humaniser se retrouve dans les derniers films, qui adoptent cependant une approche très différente. Dans De Gaulle (2020), Gabriel Le Bomin veut humaniser l’homme du 18-Juin en insistant sur ses doutes, ses craintes et son attachement à sa famille (notamment à sa femme et à sa fille Anne). Six ans plus tard, Antonin Baudry préfère insister (quitte à l’exagérer) sur l’isolement du général de Gaulle et le décalage profond que son attitude provoque sur ses interlocuteurs – le réalisateur veut en faire un Don Quichotte, au point d’amplifier, voire même de réinventer son caractère, de Gaulle étant connu à l’époque pour sa froideur et non sa grandiloquence.
Le statut légendaire du général de Gaulle reste encore profondément ancré dans l’imaginaire collectif. Un souvenir qui est si inscrit dans la mémoire nationale qu’il est devenu presque incontournable de se réclamer de tout ou partie de son héritage lorsque l’on fait de la politique. Aujourd’hui, les multiples partis politiques se revendiquent presque tous de l’homme du 18-Juin. À droite et à l’extrême droite, les idées politiques du Général (le gaullisme) sont également disputées par ses prétendus héritiers. Les socialistes et les communistes invoquent le libérateur et père de la France libre, tout comme, parfois, les politiques sociales du président de Gaulle. À La France insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon compare sa politique étrangère à celle du général de Gaulle et loue son anticonformisme des années 1920-1940.
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Alors que la France enchaîne les crises économiques, politiques et sociales, dans les années 2010, le général de Gaulle devient un refuge mémoriel rassurant. Pour nombre de Français, il est associé à la dernière grande période de richesse, de puissance et d’influence de la France, à une époque idéale où la grandeur de la France paraissait encore évidente.
Bryan Muller est membre de la Société française d'Histoire politique (SFHPo).