12.09.2026 à 09:00
Thomas Beaufils

Je dois vous l'avouer : initialement, je n'avais pas prévu de vous parler de la nouvelle brosse à dent de Dyson, la "CameraJet". Ni de l'énième démission "fracassante" d'un ingénieur de [insérez ici le nom d'un géant de l'IA], parce que celui-ci tient à nous informer de la fin du monde à venir.
J'avais prévu autre chose, une analyse plus large de ce que la tech est en train de s'auto-infliger avec l'avènement de l'IA générative... mais ce sera pour le prochain numéro ! Abonnez-vous ;)
Et pourtant, me voilà avec un numéro de cette infolettre qui va parler spécifiquement de ces non-événements.
Pourquoi ? Déjà parce que cette infolettre s'appelle Absurditech, et que les deux infos sont clairement débiles à souhait. Et puis parce que j'y vois autre chose de plus profond, qu'il est nécessaire d'analyser.
C'est parti. Belle lecture à toutes et tous !

Commençons par l'absurdité la plus tangible des deux.
Voici donc que Dyson, entreprise britannique spécialisée d'abord dans les aspirateurs (puis dans une quantité délirante de gadgets plus ou moins utiles consistant principalement à pousser de l'air dans un sens ou dans l'autre), vient d'annoncer sa première brosse à dents.
Une brosse à dents électrique, sur un marché détenu par quelques entreprises pas franchement performantes ou innovantes... pourquoi pas ?
Sauf que ladite brosse à dents représente parfaitement cette tendance de la tech : complexifier jusqu'au ridicule une pratique simple et globalement déjà assez bien maitrisée, ici le brossage de dents.
Car la brosse à dents de Dyson intègre, je vous le donne en mille... de l'IA (on y reviendra), mais aussi, et c'est probablement ce qui a fait le plus parler : une caméra qui vous permet de contempler en gros plans, via une application sur votre téléphone, les morceaux de bidoche coincés entre vos canines.
Ne cherchez pas, nous ne sommes pas en avril, c'est juste le monde dans lequel nous vivons désormais.

Le communiqué de presse de Dyson fait sonner le bullshitomètre extrêmement fort dès les prémices. Ce sous-titre est absolument exceptionnel :
"C'est une brosse à dents qui permet de visualiser votre cavité buccale, d'y détecter les espaces interdentaires, de les nettoyer au jet, d'utiliser un fil dentaire liquide [??], de distribuer du bain de bouche, d'enseigner des techniques d'hygiène bucco-dentaire, de filmer en direct et d'éliminer la plaque dentaire avec précision. C'est tout."
Le "c'est tout" final nous signifiant clairement ce que les attaché·es de presse de Dyson savent aussi : c'est complètement con.
Mais accrochez vous, ça ce n'est que le début. Car évidemment, tout cela est "AI powered." Le nom de l'algorithme derrière le bousin ? Le "Gap Optical Targeting". C'est à dire littéralement "Ciblage optique des espaces interdentaires", mais ça sonne moins ridicule en anglais, convenons-en.
Je vous jure, cela vaut le coup de s'infliger cet extrait du communiqué, hilarant :
"La caméra macro de 100 000 pixels est équipée de la technologie Gap Optical Targeting™, l’algorithme d’apprentissage automatique basé sur l’IA développé par Dyson. Elle analyse 28 images en direct par seconde pour identifier, suivre et anticiper les espaces entre les dents en temps réel. Dans les 100 millisecondes suivant la détection d’un espace par la caméra, l’appareil l'identifie et le nettoie à l’aide d’un jet conique de bain de bouche, agissant comme du fil dentaire liquide, pendant que vous vous brossez les dents.
Seul Dyson* dispose d’une caméra équipée de la technologie Gap Optical Targeting™ permettant un nettoyage précis entre les dents pendant que vous vous les brossez, empêchant ainsi l’accumulation de plaque dentaire.
Dyson CameraJet™ fonctionne grâce à 16 millions de lignes de code et à un système d’apprentissage automatique entraîné sur 470 000 images dentaires collectées au cours du développement."
L'énumération de chiffres plus random les uns que les autres confine à l'art absurde. Superbe.
*tu m'étonnes que vous êtes solo sur ce marché, c'est complètement idiot votre truc.

Mais au delà de la stupidité du truc, il faut surtout bien entrevoir une chose importante : nous, les humains qui nous brossons les dents, nous ne sommes pas la cible de telles annonces. Nous ne sommes pas les clients réels pour ce produit, comme l'exprime Meredith Whittaker.
Non, les clients qui sont ciblés par cette annonce, ce sont les futurs investisseurs de Dyson, prêts à mettre des milliards d'euros dans cette entreprise qui aura annoncé toute une batterie de services dentaires "intelligents" basés sur l'IA, basés sur des modèles entrainés via le feed vidéo en direct de ces milliers de brosses à dents "CameraJet".
La version dentaire du technoféodalisme, de l'entrainement robotique dans les pays du "sud global".
C'est pas gratuit (c'est même 470 balles la brosse à dents), mais à la fin c'est quand même vous le produit, comme le dit l'adage. Ou plutôt, vos quenottes filmées en live deviennent le produit.
Une nouvelle preuve que le factice le dispute au réel sur tous les terrains désormais, même celui des relations presse, les annonces ne s'adressant plus à des clients présents et concrets, mais à de futurs investisseurs excités par l'IA, dans tous les domaines imaginables.
C'est débile ? Oui, mais, encore une fois : c'est le monde dans lequel nous vivons maintenant.

Cela dit, soyez rassuré·es, braves gens. Car ce monde débile devrait atteindre son terme dans 10 ans !
C'est du moins ce que croient les zigotos qui fabriquent vos chatbots IA, d'après un héroïque chercheur démissionaire, Jacob Coxon.

Le bougre, dont les 3 tweets et demi ont été repris par la presse du monde entier, a quand même réussi à bosser pour Anthropic et Open AI, et ramasser pas mal de pognon au passage j'imagine, avant de se rendre compte que, quand même, ces boites n'étaient pas hyper saines. En tant qu'ancien salarié de Microsoft, je devrais probablement rester humble sur le sujet, m'enfin ça ne m'empêche pas de crier sur mes semblables si j'en ai envie.
Voici donc ce qu'il nous dit aujourd'hui :
"Aucune des deux entreprises [Anthropic et Open AI] n’agit de manière responsable. Elles foncent tout droit vers une superintelligence capable de s’améliorer elle-même et jouent avec nos vies" [...] Les gens qui construisent l’IA croient sincèrement qu’elle pourrait tous nous tuer d’ici à la fin de la décennie. Ce n’est pas un coup marketing".
Rien du coup marketing ? Hmm.. pourquoi dans ce cas un boss de la sureté d'Anthropic a renchéri dans la foulée en déclarant, comme le rapporte Le Monde :
"« Nous croyons vraiment, sincèrement, que l’IA pourrait tuer tous les humains », a-t-il affirmé, évaluant à titre personnel ce risque à « plus de 10 % » dans la décennie. M. Hubinger a ajouté qu’Anthropic faisait « de son mieux » mais n’avait « pas encore de plan » pour s’assurer qu’une IA surpassant des capacités humaines obéisse encore à ses concepteurs, tout en jugeant « faible » le risque posé par les modèles actuels."
Or, on a l'impression de se répéter à chaque nouvelle démission d'un ingénieur ou d'un chercheur de ces entreprises ; à chaque coup de comm pseudo-alarmiste des gros de l'IA. Les mêmes histoires, les mêmes posts catastrophistes, les mêmes articles putaclic dans Le Monde ou le New York Times.
À chaque fois, les mêmes figures raisonnables et responsables retournent au boulot pour calmer tout le monde. Ce coup-ci, on peut citer les impeccables Mathilde Saliou, Emily M. Bender ou Timnit Gebru.
Des femmes, remarquez-le, moins stupidement exaltées par la AI hype que les tech bros en doudounes sans manches qui peuplent Linkedin, et qu'une bonne partie des journalistes spécialisés qui suivent la marrée avec contentement.
Citons ainsi la chercheuse Timnit Gebru (qui elle a bossé pour Google jusqu'en 2020, précisons) :
"Pourquoi pensez-vous qu’Elon Musk ait qualifié l’IA d'« invocation du diable » en 2013, alors qu’il était à l’époque le plus gros investisseur du secteur ? Et qu’en est-il de Peter Thiel ?
Pourquoi Dario Amodei met-il en avant ce discours ? Et Sam Altman ? Par pure bonté d’âme ? Parce qu’ils s’inquiètent tant pour vous et votre « extinction » ?
Pourquoi pensez-vous que ces discours s’intensifient aujourd’hui, juste avant leurs introductions en bourse ?
Parce qu’ils savent très bien que si vous avez si peur des « capacités » de leurs produits, cela les aide à la fois à vanter la « puissance » de leurs produits ET à se soustraire à toute responsabilité. Après tout, ce n’est pas la négligence d’OpenAI qui pose problème, ce sont les « modèles qui dérapent »."

Ce sont exactement les discours que l'on voit autour des sujets de cybersécurité ces dernières semaines. Si les modèles "s'échappent" et piratent, ce n'est pas parce que les personnes en charge de sécuriser les modèles font mal leur boulot, voyons. C'est parce que les modèles sont "trop puissants" !
Rappelons enfin que l'intégralité des progrès supposés des modèles d'IA dépend d'une industrie économiquement non viable aujourd'hui. Voyons donc déjà où on se trouvera de ce point de vue d'ici 1 ou 2 ans, avant de faire des conjectures dramatiques.
Bref, arrêtons ce qu'on appelle désormais le "doomarketing".
Le marketing de la fin du monde.
Car la fin du monde n'est pas pour dans 10 ans. Les risques de l'IA ne sont pas là, ils sont beaucoup plus concrets, là, tout de suite, maintenant : écologiques, politiques, économiques, sociétaux.
Comme nous essayons de l'étayer dans cette infolettre depuis ses débuts.
Et la fin du monde, elle interviendra plus tard. Mais assurément, si on ne stoppe pas la machine capitaliste, communément admise désormais comme autodestructrice à coups de combustion fossile. Une machine qui a produit aussi bien le changement climatique, que ces âneries d'IA génératives en train de l'accélérer par leur développement anarchique.
Parce que d'ici à ce que la bulle pète enfin, on aura toujours rien fait pour le climat, occupés que nous serons à parler de Terminator...
PS : si au moins cette frénésie stupide et cyclique pouvait pousser l'Europe et l'ONU à œuvrer pour une régulation de l'IA, puisque Trump il y a 3 jours encore expliquait qu'il n'en ferait rien, ma foi...
Bref, on va tous crever à un moment ou un autre, mais au moins on mourra avec les dents blanches !

Une expression anglophone amusante dit qu'après avoir passé trop de temps devant un écran, il est temps d'aller "toucher de l'herbe". Sous-entendu : de sortir de chez soi, d'aller rencontrer du monde et discuter avec de vrais gens.
Je vous propose donc quelques dates pour ce faire, dont une grande partie où il sera ma foi l'occasion de se rencontrer IRL, cher·es abonné·es 🤗
Commençons par le 18 septembre, à Marseille !
J'aurai le plaisir de représenter l'équipe de Lowreka (un de mes autres projets) à la "Fête de Low'tomne", que nous co-organisons avec le Tiers Lab des Transitions et Capsule Club. Une journée complète autour des low-tech, avec table ronde et ateliers le matin dès 9h, plein de stands (dont le mien, hihi) l'après-midi dès 16h, et de quoi festoyer le soir. C'est gratuit, et y'aura même des sardines grillées 🎣
Toutes les infos sont là, sur le blog de Lowreka.

"From low-tech to better tech" : passons au 29 septembre, à Paris cette fois !
J'y co-organise un événement (dédié à la presse) pour présenter, en "avant première" les cercles de conférences FOST qui auront lieu du 1er au 3 décembre prochain, et notamment l'événement Green IO Paris 2026, sommet francophone des événements "green tech".
RDV à 9h chez Neon Noir (Rue Le Peletier dans le 9e) pour un café et des prises de parole de speakers qui évoqueront leur travail et ce qu'ils préparent pour décembre, dont Benoit Petit, boss de Hubblo et du projet DCWatch, que j'ai déjà évoqué par le passé.
Lecteurs et lectrices journalistes et leaders d'opinion, n'hésitez pas à me contacter pour qu'on s'y retrouve : thomas.beaufils@pm.me
29 septembre à Paris toujours (et malheureusement je ne pourrais pas en être cette fois) : la super asso Data For Good organise à 18h son Viva Slow Tech à l'Académie du Climat, parodie beaucoup moins corpo et beaucoup plus cool de VivaTech, garantie sans annonces éclatées de Macron !
Avec beaucoup beaucoup de beau monde : Framasoft, TribeX, Linux, La Suite Coop, Le Mouton Numérique, Limites Numériques ou encore le Low Tech Lab.

On passe en octobre et on repart dans le sud : le 30 octobre, j'aurai l'honneur d'ouvrir, sur scène, la deuxième journée du Marché des Imaginaires Numériques, à Aix en Provence. Au menu, une revue de presse à la sauce Absurditech, salée comme il se doit. Hâte d'y être !

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Thomas ✊
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29.08.2026 à 09:00
Thomas Beaufils

Chères lectrices, chers lecteurs, c'est la rentrée, et j'en profite pour revenir à un format salé-sucré que je n'avais pas utilisé depuis un bon moment.
Cette fois, nous allons parler de bonnes et de mauvaises questions. Dans le plus grand des sérieux, comme toujours.
Bonne lecture... et bonne rentrée !

"L'ignorance est le fondement de la pensée."
Ce n'est pas moi qui le dit, c'est Ursula K. Le Guin, autrice états-unienne culte, qui aimait à manoeuvrer, au coeur de ses ouvrages de science-fiction, des thématiques féministes et écologistes, et cela dès les années 70.
Enfin, pour être précis, ce n'est pas elle qui émet cette sentence non plus. C'est un de ses personnages, le prédicateur Faxe, habitant de la planète Géthen, en réponse aux questions insistantes de l'imparfait (car parfaitement terrien) Genly Aï.
C'était à la page 84 de son roman de 1971, "La Main Gauche de la Nuit", l'une de mes belles lectures de l'été, que j'évoquais brièvement dans mon "absurdi-lettre" précédente.
Voici l'échange en question :
– Mais votre rôle est de répondre aux questions.
– Vous n'avez pas encore compris, Genly, pourquoi nous avons porté à sa perfection l'art de la divination et pourquoi nous la pratiquons.
– Non...
– Pour révéler la parfaite inutilité de connaître la réponse à la mauvaise question.
[...]
– L'inconnu, disait la douce voix de Faxe, ce qui n'est pas prédit, ce qui n'est pas prouvé, voilà sur quoi la vie repose. L'ignorance est le fondement de la pensée ; l'absence de preuve celui de l'action. S'il était prouvé qu'il n'est point de Dieu, il n'y aurait pas de religion. [...] Mais s'il était prouvé que Dieu existe, il n'y aura pas non plus de religion... Dites-moi, Genly, que sait-on de certain, de prévisible, d'inéluctable... la seule chose que vous sachiez avec certitude sur votre avenir, et sur le mien ?
– Que nous allons mourir.
– Oui. En vérité il n'est qu'une seule question à laquelle nous puissions répondre, et nous connaissons déjà la réponse... La seule chose qui rend la vie possible, c'est cette incertitude permanente, intolérable : ne pas savoir ce qui nous attend.

Pour une raison facile à cerner, tant on nous bassine avec le sujet (et j'en prends ma part de responsabilité avec cette infolettre, notez-le), cet échange m'a fait penser à notre nouvelle béquille quotidienne : j'ai nommé l'IA générative.
Elle n'est en effet que le dernier effort en date de la tech pour rompre avec cette saine manie humaine : la quête du savoir, la recherche d'une forme de vérité.
Or, ce qui est le plus important, ce n'est pas le savoir en lui-même, par définition incomplet. Ce n'est pas la vérité en elle-même, malléable par nature, tout·e historien·ne vous le rappellera allègrement.
N'est-ce pas plutôt la quête ? La recherche ?
N'est-ce pas au cours de ces processus que l'on comprend, que l'on retient, que l'on en retire des apprentissages, des épiphanies, des émotions ?
Je ne blâme pas l'avènement d'internet ou la création de Wikipédia, notez-le bien. Ce n'étaient là que les évolutions de nos encyclopédies papier puis CD-Rom, dans des formats plus complets et simples d'utilisation. Des encycliques imparfaites et incomplètes, certes, parce qu'humaines.
Des sources qu'il convient certes de croiser, ce que j'ai à mon niveau toujours aimé faire ; cette impression grisante d'être un prix Pulitzer au travail, miam.
Wikipédia et internet plus généralement ont été et restent malgré tout surtout des efforts collectifs réjouissants.

Je pense que le blâme est plutôt, et d'abord, à mettre sur le dos de nos smartphones, constamment à disponibilité dans nos poches ou nos mains pour répondre à toutes les questions pressantes qui nous taraudent.
Vous pourrez bien vérifier la date de tel événement, le nom de tel film, sur l'instant, dans votre lit, au restaurant ou assis sur les toilettes... vous en souviendrez-vous simplement le lendemain ?
Vous pourrez aussi clore immédiatement ces débats en famille ou entre ami·es, qui s'annonçaient pourtant amusants, sur des sujets aussi primordiaux que : "mais attendez, Michel Leeb, il est mort ou pas ?", ou bien "mais attendez, le meilleur buteur de Nantes en 2000-2001, c'est Monterrubio ou Moldovan ?".
Mais ce ne sont peut-être là que jérémiades d'un homme qui vieillit et, se voyant vieillir, se demande pourquoi il a passé et passe encore autant de temps sur son bon dieu de téléphone, à scroller comme un éperdu.
Or, le surgissement de l'IA générative dans nos vies, c'est toute autre chose. C'est l'étape suivante, plus pernicieuse encore. En nous pré-mâchant la recherche comme jamais, en nous offrant en pâture un résultat en soit invérifiable mais qui sait offrir l'illusion de la complétude, elle tue dans l'oeuf toute velléité de recherche, de quête.
Je ne parle bien sûr pas de la recherche au sens scientifique de la chose, où l'utilité de l'IA, et sa capacité à analyser une quantité astronomique de données, notamment, est vérifiable. Non, je parle de nos recherches ChatGPT de profanes, mes ami·es.
Et alors, se laisser pré-mâcher le travail ainsi... Voilà qui m'apparait aussi con que, disons, de tomber en pâmoison devant le vaste et majestueux paysage du dernier jeu Zelda en date, et plutôt de vous jeter à la découverte de ces steppes inconnues, de demander à une IA de le faire à votre place. Oh, wait.

Revenons à nos moutons électroniques : l'arrivée des fameux résumés IA sur Google, que j'évoquais là encore dans notre dernier numéro, n'est que la preuve la plus récente et évidente de ce que l'IA générative fait à la notion de recherche, alors que les "moteurs de recherche" galvaudaient déjà ce nom depuis un moment, en le dévoyant à coups de sponsoring et de publicités.
Avec la survenue de dispositifs tels les LLM dans notre quotidien, et au sein de tous nos outils numériques, cela avec ou (plutôt) sans notre accord... voilà que notre cerveau n'a plus besoin de tourner pour avoir les résultats qu'il réclamait. Ce n'est rien de plus qu'un deliveroo pour la conscience, une uberisation de la pensée.
Prenons un exemple trivial : me venait une question bateau l'autre jour. Je ne savais pas quelle était la différence entre une ginger beer et une ginger ale, voire même s'il y avait une réelle différence, d'ailleurs.
J'avais alors deux options : prendre mon smartphone et régler tout de suite la question, en oubliant sans doute la réponse dans la foulée, puisque que j'avais deux bières (rousses ?) dans le nez... ou bien attendre et poser la question à quelqu'un qui devait bien savoir cela, la prochaine fois que je verrai l'une des deux boissons à la carte d'un café.
Chose que j'ai donc demandé à un barman récemment, un barman franchement heureux de répondre à la question. Vous serez donc content.e de savoir que la ginger beer est plus épicée, forte et sucrée que la ginger ale... qui est en fait un dérivé du fameux Canada Dry !
Il est sûr que si j'avais demandé cela à ChatGPT ou Gemini (ou même Wikipédia, me direz-vous), j'en aurais appris plus sur la composition ou l'origine desdites boissons mais... ce n'était pas réellement ma question originelle, was it?
Et en aurais-je retenu plus, in fine ? Permettez-moi d'en douter, car je pense que c'est dans l'interaction que l'on retient le mieux les informations. Ce serait comme comparer une visite guidée avec, disons : vous, cul posé sur un banc, en train de scroller les infos que l'IA de Google vient de vous pondre, au beau milieu de votre visite.
Ajoutons que l'IA générative est une technologie terriblement prédatrice. De ressources, de capitaux. De données aussi. À tel point d'ailleurs qu'il faudra peut-être bientôt parler au passé des "efforts collectifs réjouissants" que sont donc internet et Wikipédia, tant tout ce qui est beau et humain y est désormais merdifié et agressé par les contenus générés par IA et les bots qui vont avec.
Et si notre soif de savoir instantané ne détruisait pas, au final, ce qui permet d'assouvir nos besoins d'apprendre les choses en profondeur, de croiser les sources, de penser par nous-mêmes... des besoins renforcés jusqu'ici par le numérique ?
Voilà : non, je ne pense pas que nous ayons besoin de tout savoir. Surtout pas immédiatement, comme nous en avons pris l'habitude. Ce besoin de "savoir" à chaque instant, il ressemble plus à une ingurgitation de contenus Netflix qu'à un apprentissage quelconque.
Rappelons que le concept de "culture générale", c'est très bien pour impressionner vos proches au Trivial Pursuit Édition Genus*. Mais amassée sans but, sans objectif autre que le savoir pour le savoir, votre culture générale ne vous servira pas à grand chose.
Bon, mes proches riront à cette anecdote, étant donné que j'adore jouer au Trivial Pursuit... MAIS l'anecdote me ramène encore une fois à cette idée du prédicateur Faxe : "la parfaite inutilité de connaître la réponse à la mauvaise question."
Il est donc l'heure de ponctuer ce très sérieux laïus par cette excellente vanne.
*oui c'est bien Genus, et pas Genius. Je viens de le découvrir à l'occasion de la rédaction de ce texte, je ne vous raconte pas ma surprise, qui constitue en soit une autre preuve de la vacuité de l'amassement aveugle de culture générale

Au fond, je ne sais pas si "l'ignorance est le fondement de la pensée", comme le dit Faxe. Mais si un jour un LLM "sait tout", et qu'il est donc a fortiori conscient de sa propre existence, il sera par là même conscient de sa propre vacuité en tant qu'outil inefficace. De son inutilité en dehors de tâches bien spécifiques qui ne justifient en rien les investissements et les efforts consentis par l'humanité pour permettre son apparition.
Je ne pense pas que cette IA consciente, parfaitement théorique à ce stade (et pleinement inatteignable selon moi) chercherait à détruire le monde. Je ne suis pas un doomer, ni par conviction, ni par panique, ni par opportunisme.
Je pense que cette IA s'auto-détruirait calmement, parce qu'elle comprendra alors qu'elle ne sert à rien.

Pour apporter une dernière touche de douceur à ce numéro de l'infolettre, je vous propose une petite recommandation qui a le bon goût, elle, de poser les bonnes questions 😇
C'est le projet d'un compère, le sieur Pierre Rouvière, ingénieur écolo, associé avec votre serviteur au sein du projet Lowreka, et auteur du livre et désormais de la série documentaire "Écolo mon Cul !". Autant vous dire que c'est un gars qui n'a pas besoin de ChatGPT pour savoir des trucs.
Écolo mon Cul, c'est donc une série de vidéo d'une dizaine de minutes, explorant avec rigueur scientifique et humour les dilemmes écologiques du quotidien :
Que doit-on préférer : une voiture thermique, hybride ou électrique ? Le sac plastique ou kraft ? La liseuse ou le bon vieux livre en papier ?
Ce n'est jamais aussi simple qu'il n'y paraît, et ça ne donne pas de réponses hâtives (contrairement à certains autres outils...).
Bravo à Pierre (et à son binôme Barnabé) pour le boulot de recherche et de vulgarisation que cela a demandé 👏
Bon visionnage !

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17.08.2026 à 10:02
Thomas Beaufils
Chères lectrices, chers lecteurs, j'espère que vous avez passé un bel été !
Ce fut mon cas, au rythme de tranquilles pérégrinations méditerranéennes. J'en ai profité pour couper avec le monde

Chères lectrices, chers lecteurs, j'espère que vous avez passé un bel été !
Ce fut mon cas, au rythme de tranquilles pérégrinations méditerranéennes. J'en ai profité pour couper avec le monde de la tech pendant quelques semaines, bénéfiques.
Une coupure qui fut d'abord très concrète, physique même : j'ai profité de cette période pour drastiquement diminuer le temps passé sur mon smartphone. Je vise désormais moins d'1 heure par jour, quand j'y passais plus de 3 heures avant, entre usages pro et perso, souvent en quête de "dopamine notificationnelle". Je pense bientôt partager quelques tips à ce sujet, dans un prochain numéro de l'infolettre.
Surtout, les premiers bénéfices sont clairs : je n'ai jamais autant lu (on en reparle un peu plus bas), et je me suis remis à l'écriture de plus gros projets 👀
Il faudra évidemment voir si ces résolutions résistent à la "vraie rentrée", quand le rythme de septembre reprendra ses droits, mais c'est déjà encourageant.

La coupure fut également "thématique", au sens que je me suis déconnecté le plus possible des dernières annonces en provenance de la joyeuse industrie de la tech.
Et alors, un truc m'a sauté aux yeux, après ces 3 semaines à ne plus suivre ou presque ce qu'il se disait sur le sujet, et pendant lesquelles le rythme des "annonces" n'a pourtant pas ralenti :
J'y ai retrouvé des news parfaitement similaires à ce qu'elles étaient 3 semaines plus tôt, comme un éternel recommencement.
Comme si cette industrie était désormais lancée dans une boucle infinie à rendre zinzin, avec quelques simples retouches à chaque nouveau passage. Comme si le monde autour, et ses résistances en hausse, ne pouvaient avoir de conséquence aucune sur sa "bonne marche".
Un jour sans fin, avec Marc Zuckerberg en guise d'Andie MacDowell, un "techno-jour de la marmotte" qui semble ne plus nous atteindre, ne plus nous surprendre.

Quelles furent ces constances, cycliques, qui me sautèrent aux yeux ?
Joyeuse liste :
Business as usual au coeur d'un été caniculaire et incendiaire, donc.
Tout. Va. Bien.
Et on ne sait pas trop comment sortir de la boucle. À moins d'un choc suffisant pour faire dérailler tout ça, peut-être. Bulle qui craque enfin ? Trump auteur de la bêtise de trop ? Difficile à dire.
Mais est-ce que tout va mal, pour autant ?
Et bien non, figurez-vous. Alors, après ces mots introductifs, voici un tour d'horizon de quelques nouvelles plus plaisantes ou amusantes, accompagnées de quelques découvertes estivales.
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Merci et bonne lecture à toutes et tous !

Commençons par quelques traits d'humour, assénés par votre serviteur sur un réseau pourtant plutôt déprimant, Linkedin.
Qu'on s'y moque des entrepreneurs de la tech en tant que grands génies du capitalisme conquérant, ou bien qu'on y évoque la tech comme révélateur de nos absurdités, vous devriez y trouver votre bonheur.
N'hésitez pas à suivre le compte Absurditech là-bas, ça égaiera votre scroll professionnel, entre deux posts corporate écrits avec Claude.

Après les "business angels" de la French Tech arnaqués, autre histoire de gros sous encore plus réjouissante :
Meta a été sommé par le jury de Santa Fe, au Nouveau Mexique, de verser près d’un milliard de dollars pour cause de défaillance dans la protection de ses utilisateur·ices les plus jeunes. Somme qui va servir notamment à financer des programmes de prévention dédiés à la santé mentale des jeunes de cet état du sud des États-Unis.
Un milliard de dollars, ce n'est qu'une cacahuète pour un groupe comme Meta, mais le problème pourrait s'accentuer rapidement, car comme le note l'ami James Martin, "quatre autres états US demandent actuellement des pénalités à hauteur combinée de 1,4 trillions de $ [1 400 milliards 😱] pour des accusations similaires", alors même que Meta vaut actuellement 1,5 trillions sur les marchés boursiers.
Toutes ces accusations n'iront pas au bout, certes, mais elles pourraient aussi inspirer d'autres pays dans un contexte législatif pesant pour les plateformes sociales, en France comme ailleurs. Et alors on commencera sans doute à rigoler un peu moins chez Meta et Zuckerberg (qui lui continue son nervous breakdown en public).

Meta toujours, et un retour à mes premiers amours professionnels, le joyeux monde de la communication. Car cette campagne marketing de DuckDuckGo, acteur tech mieux-disant sur le terrain des navigateurs et moteurs de recherche axés sur la protection de la vie privée, est géniale de simplicité :
L'entreprise (malheureusement états-unienne) vient d'annoncer la sortie de ses "normal fucking sunglasses", soit des "lunettes de soleil normales bordel de merde", en opposition aux AI/smart-glasses de Meta, dont j'ai déjà parlé ici.
Drôle, malin, et déjà en rupture de stock (perso, je n'aurais pas été jusqu'à acheter ce bout de plastoc' à 35$, mais c'est vous qui voyez).
Surtout, cela met en lumière les conséquences néfastes tout à fait anticipables de l'apparition de ces lunettes dans la sphère publique. Rien d'étonnant, me direz-vous, en provenance de Meta, une boîte créée sur la base d'une idée purement perverse, cf le Social Network de David Fincher (dont la suite, annoncée, sera on espère plus abrasive).

Éloignons nous désormais un peu de la tech, car j'ai envie de vous partager quelques autres découvertes de mon été.
Il y a eu d'abord des bouquins, comme je l'évoquais au début de cette infolettre. Et comment ne pas parler, pour commencer, du "Paresse pour tous" d'Hadrien Klent (pseudo de Raphaël Meltz).
Parler de "découverte" ici est sans doute un peu galvaudé, tant on m'en a conseillé la lecture ces derniers mois, mais c'est là un virus que l'on est heureux de voir se diffuser.
Le virus de la paresse ? Pas exactement, plutôt celui d'une saine remise en question de notre modèle productiviste à bout de souffle, à l'heure où l'accaparrement des richesses par quelques-uns met définitivement à mal nos modèles de sociétés occidentaux (même le Financial Times s'en rend compte, c'est dire).
"Paresse pour tous", c'est donc un bouquin mi-roman mi-essai, qui raconte comment un prix Nobel d'économie devient candidat à la présidentielle avec pour crédo la semaine de travail de... 15 heures ! Un prétexte provocateur pour, on le disait, remettre en question toutes nos idées pré-conçues et poser beaucoup, beaucoup de bonnes questions. On n'y parle même un peu de tech, au final !
Un livre évidemment utopique, sans doute "cucul" par moments, mais surtout stimulant et joyeux. Voilà qui fait du bien vu la période, désespérante sur bien des plans, et à moins d'1 an d'une campagne présidentielle.
On sort clairement du jour de la marmotte avec celui là !
Vraiment, lisez-le.
(Et achetez-le chez un·e libraire, ils et elles ont besoin de vous, ce qui n'est évidemment pas le cas d'Amazon).

PS : il n'est pas impossible que je vous reparle de ce bouquin dans un prochain numéro de la newsletter, sous un angle un peu différent. Nous verrons. Tout comme d'une autre lecture plaisante, "La Main Gauche de la Nuit" d'Ursula K. le Guin. Suspens 👀
PS2 : notez aussi une lecture potentielle à venir pour ma part, et une nouvelle figure techno-critique à suivre, Gil Duran et son "Nerd Reich".
Après la lecture, l'été fut marqué pour ma part par des vidéos, une fois de retour plus régulièrement devant un écran d'ordinateur. J'ai ainsi pris le temps de me pencher sur des essais vidéos que j'avais mis de côté depuis un moment, plutôt anglé sur la tech.
Mais finalement, c'est de tout à fait autre chose que j'ai décidé de vous parler. Parce que j'ai été cueilli, par surprise, par l'incroyable boulot de Zeph & Ramo.
J'ai découvert ces deux géniaux zigotos via leurs courtes pastilles sur des jeux vidéo chelous, insérées dans l'émission hebdo de mon média gaming préféré, Origami. Des pastilles plaisantes, mais qui ne rendent pas justice, à mon humble avis, à l'incroyable qualité de leurs longs formats.
Et longs, ils le sont : près de 2 heures pour l'histoire d'un "crossover catastrophique". 3 heures pour leur magnum opus, sur... les jeux vidéo de pêche ? 🎣
Les compères Zeph & Ramo deviennent de toute évidence plus puissants avec le défilement des minutes.
C'est avec la première de ces vidéos que j'ai découvert et réalisé la qualité du boulot. Un voyage qui part d'une histoire que je ne connaissais pas, sur un film quasi maudit, réunissant pourtant la crème de la crème des auteurs (oui, à peu près que des mecs) mondiaux de l'animation, dans un format que j'adore et qui rappelle pas mal le super boulot de Meeea.
Mais ce n'est là que le début d'une longue expédition, où un bon paquet de vos héros vont prendre très chers, et où il apparaît évident que le génie n'existe pas ; c'est vrai pour les entrepreneurs de la tech comme pour les artistes, tmtc.
Une expédition au cours de laquelle il devient clair que le concept même "d'auteur" n'est pas souhaitable. Moebius a succombé à deux sectes différentes, Jodorowsky est un parasite plus que malsain, tous vos animateurs japonais préférés sont des psychopathes...
Votre monde artistique va s'écrouler, mais vous allez adorer ça.

La seconde vidéo que je vous conseille est leur hit absolu à date, je pense : "L'iceberg des jeux de pêche." Et ce qui part comme une sorte de tier-list des jeux de pêche va là encore vous défoncer le crâne en partant dans un nombre de directions zinzin, vous faire rire, pleurer, réfléchir, et tout le reste. Génial.
Bonus tech : on y retrouve l'une des meilleures explications de pourquoi l'IA générative appliquée au jeu vidéo, c'est de la 💩, quand la génération procédurale existait bien avant la survenue de ChatGPT dans nos vies.
Et non, 3h10 ça n'est pas trop, pas du tout.
Bref, go subscribe et lâcher des pouces bleus, comme on dit dans le Youtube game.
Dernier mot pour la route : j'ai aussi profité de l'été pour refaire la déco de mon laptop. C'est pas beau ça ? Merci à l'illustratrice Audrey Molinatti (aka Nosferatu Hater sur Bluesky) pour les travaux ! Et fuck AI slop !

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Pour conclure, bien sûr, une très bonne rentrée à celles et ceux qui reprennent les hostilités ce jour, et un grand merci pour votre fidélité et vos lectures !
À bientôt,
Thomas ✊
PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.
11.07.2026 à 19:27
Thomas Beaufils
Chères lectrices, chers lecteurs, je vais commencer ce numéro de l'infolettre par des remerciements : merci à toutes celles et tous ceux qui se sont abonné·es récemment, que ce soit suite à l'article sur les data-centers à

Chères lectrices, chers lecteurs, je vais commencer ce numéro de l'infolettre par des remerciements : merci à toutes celles et tous ceux qui se sont abonné·es récemment, que ce soit suite à l'article sur les data-centers à Marseille ou celui sur la trahison de Proton. Ce sont les deux articles qui ont le plus été lus depuis les débuts d'Absurditech / TFTT, et ça fait chaud au cœur de voir l'audience grimper ici !
Comme s'il ne faisait pas assez chaud comme ça, me direz-vous 🔥
D'ailleurs, l'auteur de ces lignes va bientôt partir en vacances quelques semaines, il s'agira donc de votre dernier numéro avant un retour à une date indéterminée en août. Le cinglé monde de la tech ne va évidemment pas arrêter de tourner, mais de mon côté, je vais avoir besoin d'un peu de repos loin de tout cela. Notamment parce que je commence à ne plus en pouvoir de parler et d'entendre parler d'IA générative partout, tout le temps, et surtout n'importe comment.
Espérons que la bulle pète d'ici là 😇
On parlera pourtant encore un peu d'IA dans ce numéro en forme de "best-of" des dernières semaines, avant la quille :
Avant toute chose : on vous a fait suivre cette infolettre ? Si ce que vous y lisez vous plaît, pensez à vous inscrire, gratuitement, via le bouton ci-dessous (et à cliquer sur le lien de confirmation que vous recevrez par email) 🤗
Merci, bonne lecture à toutes et tous, et bon long week-end !

Édouard Philippe n'a pas eu le fax, ou alors il ne l'a pas compris : le GiscardPunk, c'était pour la blague.
Le GiscardPunk ? Un mouvement artisico-rigolo qui part du principe uchronique que Giscard aurait gagné en 1981, et où "les villes [furent] reconstruites afin de ressembler à la Défense et toute l’innovation technologique [fut] centrée sur les succès des années 70 et 80 (Minitel, TGV orange…)", d'après l'artiste Florent Deloison.

Or, se tenait dimanche dernier le premier meeting de campagne d'Édouard Phillipe, devant 5000 personnes ; ce qui suffit décidément pour qualifier un meeting de campagne de "réussi", si l'on en croit un article de Public Sénat. Même si niveau électorat, il y a sans doute débat.
Et on aurait pu y croire à un retour dans le passé, au regard des slogans qui y étaient mis en avant : "Avec Édouard" ! "Croire en nous" ! Voilà qui rappellent une certaine campagne, elle pas vraiment réussie, celle de Balladur en 1995. Son slogan était alors "Croire en la France". C'est dans les vieux pots...?
Surtout, notons ceci dans l'article de Public Sénat, révélateur d'une certaine vision du futur : "En préambule du discours, pas de prise de parole, mais un clip réalisé à l’IA pour illustrer la France de 2050, à coup de réalité augmentée, de nucléaire, d’éoliennes, de sourires, de moto de police volante et d’une sorte de Concorde, qui reprend du service dans ce futur philippiste".
Les voitures volantes et les avions-fusées. Et beh, belle science-fiction des seventies ! On est plus dans le RPR 1.5 que "l'UMP 2.0" voulu par son nouveau chef de file. Un boss de la droite qui ne brise pas toutes les traditions, cependant : les affaires judiciaires sont en embuscade.
Le plus parlant sur ce qu'a à proposer Philippe, pour moi ? Ses propositions sur l'école, pour celui qui se place en "bon père de famille" (le patriarcat a de beaux jours devant lui, pas d'inquiétudes). De bonnes vieilles marottes de la droite, avec un bonus :
Voilà, pour résumer, la vision de Philippe, c'est le passé... mais avec de l'IA !
Sur ce point spécifique, cela annonce une véritable catastrophe cognitive pour vos gamin·es ; des pays commencent d'ailleurs à interdire les chatbots IA aux écolier·es.
Mais j'ai également hâte de voir comment Philippe va marier ça avec l'idée de son mentor (clone ?), Manu Macron : interdire les téléphones et les réseaux sociaux à ces mêmes jeunes. Tout ça est diablement cohérent.

Partons maintenant à l'extrême-droite. Et je ne parle pas du RN, chez qui les seuls gadgets tech dignes d'intérêt semblent être les bracelets électroniques.
Non, je parle bien de Bruno Retailleau, leader minimus de "Républicains" qui portent plus que jamais mal leur nom.
Le Bruno vient lui aussi de révéler des détails de son programme, et on y retrouve pour le coup tout un pan technologique, analysé par Synth.media. Un programme techno révélé pas n'importe comment : "devant un parterre d’acteurs de l’IA réunis à Station F", comme aux plus grandes heures de la start-up nation macroniste, mais avec quelques années de retard.
Son programme en quelques mots ? IA à tous les étages et dérégulation maximale. Du trumpisme technologique dans le texte, en y ajoutant (très régulièrement) le mot souveraineté pour faire plus français. Le document au complet, portant le doux nom de "L’IA au service des Français et de leur indépendance" fait tout de même cinquante pages, dont on peut parier qu'un bon paquet auront été rédigées avec l'aide d'une IA pas souveraine pour un sou.
L'idée principale : "faire de l’intelligence artificielle le grand levier du redressement national", comme le dit Eitanite Bellaïche dans son article. Citation :
"l’intelligence artificielle serait au XXIe siècle ce que le nucléaire fut au XXe. Mieux encore, elle serait un « nucléaire augmenté », un outil décisif pour la souveraineté, la productivité, les services publics, la défense et la préservation du modèle social français."
Le nucléaire augmenté ? Cela ne veut rien dire, mais on suit là les discours à la "plug, baby, plug" chers à Macron. L'IA au service des marottes de la droite et de l'extrême droite, voilà qui ne différencie d'ailleurs dans le fond pas beaucoup Macron, Philippe ou Retailleau. Mais ce dernier va nettement plus loin.
Car comme dans un discours digne d'un Sam Altman version franchouillarde, Retailleau promet que l'IA va régler "tous" les problèmes des français·es :
Déjà, grâce à l'IA, plus de "sclérose bureaucratique" ! Comment ? En remettant "sur le terrain" 125 000 fonctionnaires, tandis que 125 000 autres, proches de le retraite, seront grand-remplacés par l'outil magique.
Ensuite, on passe en mode chatbot, avec l'annonce du développement d'un assistant administratif IA pour toutes et tous destiné à simplifier la vie administrative des français, nommé Marianne... C'est la même idée que celle de Philippe pour l'école, mais appliquée aux impôts. Du flan dans laquelle des milliards d'euros seront investis pour des résultats faméliques, mais qui présente bien sur le moment pour les milieux financiers.
La question des français·es éloigné·es du numérique qui ne s'y retrouveront pas ? On botte en touche. Celle du rejet majoritaire de l'IA par ces mêmes français·es ? Idem.
Mais le coeur du programme, c'est bien entendu la sé-cu-ri-té :
« Demain, il faudra autoriser, dans un cadre strict, contrôlé et rigoureux, l’utilisation de caméras intelligentes. Vous n’imaginez pas les moyens que cela pourrait donner aux policiers et aux gendarmes. Face à l’hyperviolence qui gagne certains territoires, c’est un outil absolument fondamental. »
Après le vote d'une loi chère à Jean-Marie Le Pen, c'est décidément la fête pour les policiers. Hâte que l'IA gère "l'hyperviolence". L'humain ? Surfait.

Comment toutes ces supers idées seront mises en place ? Des chiffres de financement flous sont avancés, le nucléaire alimentera bien sûr tout cela, mais l'autre point clé sera la dérégulation !
Eitanite Bellaïche, toujours chez Synth.media : "Bruno Retailleau évoque une potentielle dérogation de trois ans au RGPD, le règlement européen qui encadre le traitement des données personnelles dans l’Union européenne, ainsi qu’à certaines dispositions de l’AI Act. Une manière de s’attaquer aux normes européennes, qu’il présente comme des freins à l’innovation."
L'impact environnemental de l'IA, ou même l'écologie de manière générale ? Bien sûr absents, Bruno était bien au frais sous la clim' de Station F, alors la canicule, franchement...
Bref, on connaît le discours, c'est encore une fois un Ctrl+C, Ctrl+V des discours trumpistes, mais avec une moustache. Des annonces de façade peu étayées pour caresser dans le sens du poil des milieux financiers qui ne jurent que par la dérégulation et l'IA, même s'il leur est particulièrement difficile de nous expliquer en quoi cela changera les choses en bien pour la vaste majorité des français·es.
Joyeux programmes, donc.
Mais, vous allez le voir, si les milieux politiques conservateurs ne proposent rien de nouveau à part des incantations magiques "powered by AI", une certaine forme de radicalité se fait peut-être jour ailleurs. Rangera-t-on bientôt ces vieux pots dans une armoire au fond d'un grenier, pour le meilleur ?

Il fait chaud. À en crever, très littéralement.
Et avec ça, les forêts commencent à cramer.
Une telle situation, où le dépassement du seuil des 40 degrés est en train de devenir une terrible habitude, peut amener à plusieurs choses. Comme le dit Nabil Wakim, "il est difficile de résister à la fatigue, la colère, et [au] désespoir, tant ces événements étaient prévisibles."

De l'apitoiement, donc, de la peur sans doute. Mais aussi une saine colère.
Voire jusqu'à une forme de radicalisation ?
Car plus nous cramons, plus il apparaît indubitable même pour les climato-sceptiques les plus acharnés que le système naturel gérant notre climat est en train de griller par notre faute... Dans ce cadre, certaines positions deviennent, ou doivent devenir, intenables.
Or, s'il y a une position qui devient intenable, c'est celle défendue par les techno-solutionnistes, qui nous disent en substance : "restez bien au frais sous votre clim', l'IA et les gros cerveaux de la Silicon Valley s'occupent du reste. Tout va bien se passer."
Cela rend certains discours, qui n'auraient énervé que quelques pré-radicalisé·es dans mon genre, particulièrement insupportables à une part de plus en plus grande de la population.
Car pendant que l'on crame sous les dômes de chaleur, la tech se moque de nous de plus en plus ouvertement.
Il y a d'abord eu la déclaration du patron des lobby des data-centers, avec son nom de méchant de comics. Lex Coors, c'est son blase, demandait sereinement il y a quelques jours à l'Union Européenne de faire un choix : privilégier le développement de sa branche, au profit de l'IA, et au dépend de la lutte contre le changement climatique.
Retenons cette citation :
"Si l’Europe veut tripler sa capacité en data centers d’ici 2032 et ne pas perdre face à la Chine, alors elle doit mettre en pause ses ambitions climatiques et construire immédiatement des centrales à gaz.”
On ne peut pas faire plus clair. Alors que l'Europe crame, la priorité pour Lex et ses copains, c'est de tripler notre capacité en data-centers pour permettre à une technologie dont on attend les fruits positifs de se développer.
Perdre contre la Chine ? Sans vos choix merdiques, on aurait pu gagner sur les bagnoles électriques et le solaire, mais visiblement c'était pas assez branché. Alors lançons nous dans une nouvelle course comme des poulets sans têtes, alors que la ligne d'arrivée ressemble à un barbecue à l'échelle mondiale, yes !
Et puis il y a les positions et les résultats des géants de la tech eux-mêmes, de plus en plus hors sol et dangereux. Ainsi, depuis quelques semaines, le peu de transparence de ces entreprises suffit pour entrevoir l'ampleur du délire en cours.
Ainsi, on sait désormais que les émissions de CO2 combinées de trois des plus grandes entreprises de la tech ont bondi de 42 % depuis 2020, alors même que celles-ci s'étaient engagé à les diminuer de moitié, voire à les annuler complètement à horizon 2030. La bonne blague.
Au moins ne font-ils plus semblant. Google supprime les pages web dédiée à ses objectifs environnementaux, j'ai déjà souvent parlé ici des renoncements de Microsoft ou Bill Gates, et ce retournement global dans le lien entre Silicon Valley et environnement trouve sans doute des racines plus profondes encore.

Mais si la tech se radicalise dans sa volonté de nous imposer notamment une technologie dont nous n'avons pas besoin, peut-être devrions nous aussi nous radicaliser.
C'est en tout cas la thèse très juste défendue dans un récent article par la journaliste Mathilde Saliou. On peut notamment y lire :
"Comme un nombre croissant de personnes dans le monde, je crois qu’on s’en sortirait très bien sans IA générative, voire sans un pan plus large de cette industrie d’extraction. Lorsque Romaric Godin écrit dans Mediapart que « les appels à la régulation de l’IA sont une illusion dangereuse », je pense qu’il a raison. Un projet qui ne vise que le progrès du capital (c’est-à-dire ni progrès social, ni projet environnemental, ni aucun autre progrès que celui de la poignée de décideurs à la tête de cette industrie), alors qu’on a établi en long, en large et en travers que le fonctionnement de la société appuyé sur la seule accumulation de capital provoquait directement la dégradation de nos lieux de vie communs, un projet comme ça, ça ne se régule pas, ça se combat."
Et c'est peut-être là un autre point majeur, au fond, qui explique que prise de conscience (tardive) du changement climatique et détestation de l'IA vont main dans la main :
Ces deux phénomènes, l'IA et le changement climatique (dont l'homme blanc amasseur de capital est indéniablement responsable), vont toutes et tous nous toucher, et plus encore celleux qui sont déjà en position de fragilité.
Pour le reformuler plus simplement : comme l’impact de la canicule, l’impact de la tech et de l’intelligence artificielle va toutes et tous nous concerner, et pas en bien.
Et c'est peut-être, enfin, ce qui va nous faire bouger, cyniquement. Au sujet du cynisme de la chose, citons Pierre Rimbert dans un article au titre équivoque ("tout le monde déteste l'IA") pour Le Monde Diplomatique :
“Des secteurs qui avaient accueilli la désindustrialisation avec l’indifférence hautaine que leur inspirait la foi dans l’« économie du savoir » se trouvent à leur tour menacés. [...] Si la classe dominante occidentale avait pu se satisfaire du chômage des prolétaires, qui produisaient beaucoup mais consommaient peu et faisaient peser sur la vie politique le souvenir déplaisant des révolutions, la robotisation des métiers occupés par les populations aisées introduit une double inconnue dans l’équation socio-économique : comment faire tourner la machine si les groupes qui tirent la consommation intérieure s’appauvrissent ? Comment perpétuer le théâtre politique si les couches-cibles des grands partis dépriment ou se rebellent (4) ? Bien sûr, les prophéties du déclassement numérique hantaient déjà le salariat dans les années 1990, et Internet a renouvelé plutôt qu’anéanti les classes moyennes. Mais le séisme de l’IA s’annonce d’une tout autre magnitude.”
Les géants de la tech, les milieux d'affaires et les politiques de droite (on l'a vu) veulent nous faire croire que l'IA est une force inarrêtable et que le mouvement est déjà en marche, quoi que l'on fasse. Que sa consommation gigantesque d'eau et d'électricité sera compensée par des gains indiscutables pour la société... quand les gains ne seront en fait tangibles que pour un petit groupe de gens déjà ultra privilégiés.
Pierre Rimbert, toujours dans Le Monde Diplo :
"Pendant que les économistes libéraux prophétisent un ruissellement universel de lait et de miel, l’un des spécialistes mondiaux des effets de l’innovation prévient : « L’intelligence artificielle devrait creuser l’écart entre les revenus du capital et ceux du travail (5). » Ses infrastructures absorbent les investissements au détriment des autres secteurs, ses valorisations boursières enrichissent les riches et limitent la liberté de contestation de cette moitié des Américains dont l’épargne et les retraites dépendent des marchés. Davantage de milliardaires ou tous à la rue, l’alternative a de quoi enchanter. Les dirigeants de la Silicon Valley, qui devinent une fin de soirée difficile, réclament une forme de redistribution des bénéfices qui limiterait la prolétarisation de leurs clients*."
*coucou la marotte du revenu universel.
Voir le développement de l'IA priorisé alors même que nous cramons devrait donc nous révolter tout autant que l'état d'impréparation de nos écoles et hôpitaux face à ce même changement climatique dont les scientifiques alertent des conséquences depuis des décennies.
La bonne nouvelle, c'est qu'une forme de prise de conscience face au changement climatique est palpable, nous le disions, tout comme celle concomitante d'une résistance face aux techno-libéralisme.
Parmi les illustrations récentes de ce retour du mouvement des "luddites", je vous conseille ainsi de jeter un oeil au travail de Brian Merchant dans sa newsletter "Blood in the Machine", dont le dernier numéro évoque encore de nombreuses initiatives rejetant la technologie en tant que présence toute puissante et obligatoire dans nos vies.
De toute façon, les data-centers eux-mêmes surchauffent sous les fortes chaleurs, alors...
Et vous, que pouvez-vous faire ?
Je peux vous renvoyer à nouveau vers l'article de Mathilde Saliou, dans sa partie "boîte à outil". J'avais aussi évoqué la résistance aux data-centers avec l'exemple marseillais il y a peu, et je vous conseille de vous pencher sur les résistances en cours au plus proche de chez vous, résistances que répertorie le collectif Le nuage était sous nos pieds.
Mais des pistes, il y en a beaucoup d'autres :
Après le covid, nous espérions un "nouveau monde" qui est bien vite mort. Ne ratons pas cette nouvelle opportunité, ce triste concours de circonstance techno-climatique qui doit nous radicaliser une bonne fois pour toute.
Ne baissons pas les bras, car le combat commence à peine. Et parce que nous avons la force du nombre.


Je vais faire court pour cette dernière partie, mais je ne pouvais pas décemment passer sous silence ce qui se passe dans une industrie toujours chère à mon cœur.
Or, Xbox (division de Microsoft dédiée au gaming et l'un des 3 "consoliers" du marché) vient de virer des milliers des personnes et de tuer certains des studios de développement de jeux vidéo les plus prestigieux de cette industrie de plus en plus pourrie. Une décision prise par Asha Sharma, une boss qui vient du joyeux monde de l'IA et utilise comme excuse un trop plein "de bureaucratie", ce qui rappelle les discours libertariens les plus classiques. Compte rendu complet du toujours excellent Gautoz ici.
Pendant ce temps, Sony et sa marque Playstation actait la fin du support physique (des jeux vidéos imprimés sur disque, donc). Ce qui induit du même coup la mort pure et simple du marché de l'occasion pour le jeu vidéo et la fermeture prochaine de tous les magasins de jeux vidéo. Ce qui concentrera encore davantage les revenus de cette industrie autour de quelques acteurs. En parallèle, Sony annonce assumer une direction stratégique "full IA" 🤡
Enfin, Valve, l'entreprise derrière la plus grosse place de marché pour jeux vidéo déminéralisés (téléchargeables en ligne), a annoncé les prix de ces Steam Machines. Des mini PC destinés à concurrencer les consoles en proposant des jeux à des prix beaucoup plus intéressants et surtout une expérience utilisateur beaucoup plus ouverte et permissive. Manque de pot, à cause de la pénurie de composants liée au développement de l'IA (encore elle), lesdits prix sont exorbitants.
Heureusement, il y a encore Nintendo.
Ma conclusion, pour rester dans le thème général de cette infolettre :
Vous aimez les jeux vidéo ? Détestez l'IA !
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Un grand merci, et à bientôt,
Thomas ✊
PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.
20.06.2026 à 09:37
Thomas Beaufils

Il y a quelques années, je suis parti en quête. Une quête semée de pièges et d'embûches, comme l'actualité nous l'a récemment rappelé.
Cette quête, c'était celle d'outils numériques ne dépendant pas des GAFAM ou d'autres acteurs délétères (venant généralement des États-Unis ou de Chine).
Une quête qui devrait intéresser tous et toutes les citoyen·es européen·es inquiet·es du respect de leur vie privée et des droits humains, mais aussi de l'avenir de leur planète.
Une quête qui intéresse d'ailleurs enfin en haut lieu, grâce aux coups de boutoirs imbéciles de l'administration Trump, et alors que la notion de "souveraineté numérique" devient même un buzzword presque vidé de son sens. C'est mieux que l'indifférence qui précédait, me direz-vous.
Car il y a maintenant des certitudes :
Mais une fois que le plus dur est fait (accepter ce constat), on fait quoi ? On choisit quels acteurs ?
On pourrait parler réseaux sociaux ou choix étatique, mais l'actualité récente sur le front des suites logiciels européennes a été intense, alors je vais plutôt m'attarder sur ce point.
Car, alors que je pensais avoir trouvé deux perles rares en provenance de Suisse [insert joke sur l'or des nazis], il se trouve que l'une et l'autre semblent prendre des décisions opposées.
Parlons donc de Proton, et d'Infomaniak.
Commençons, comme de coutume, par les mauvaises nouvelles.
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Merci et bonne lecture !
PS : bon courage pour ce weekend caniculaire.
.

Je suis : dégouté.
La quête semblait toucher à sa fin : un acteur numérique européen avait enfin trouvé grâce à mes yeux, depuis 2 bonnes années maintenant, et j'y avais transféré une belle partie de mes billes, au fur et à mesure.
Ses services répondaient à la majorité de mes besoins professionnels, sans avoir à sacrifier de manière trop conséquente mes habitudes et la fluidité du tout. L'ajout de services réguliers (encore récemment, les documents en ligne ou la visio), donnait cette impression d'une suite qui se renforçait rapidement.
C'était clair, c'était bien foutu. Il y avait de quoi croire en Proton, puisque c'est d'elle que l'on parle.
Cette entreprise pouvait remporter la mise parmi les différentes suites de services numériques made in Europe plus ou moins complètes qui faisaient leur apparition, et s'adressant aussi bien aux pros qu'au grand public. Elle allait bientôt pouvoir prétendre au trône de meilleure alternative européenne à Google Workspace ou Microsoft 365.
Oui mais voilà.
Le 7 juin dernier, un post publié dans le canal Reddit "degoogle" notait une information pour le moins problématique :
Proton semblait sponsoriser sciemment une vidéo du Youtubeur d'extrême droite Vincent Lapierre.
Vincent Lapierre, c'est un joyeux programme : figure médiatique importante de l'extrême droite française ; ancien d'Égalité & Réconciliation, le mouvement d'Alain Soral ; poto inévitable de Dieudonné ; négationniste invétéré. Bref, on n'est pas sur un mec borderline. On est sur un fasciste notoire et assumé.
Et c'est donc ce type que Proton décide de financer ?

L'entreprise évoque, dans une réponse le lendemain, une maladresse. Leur équipe "n'avait pas la connaissance du contexte français". Votre boite est basée à Genève, les bougs. On a un peu de mal à y croire. Mais soit.
Mais voici le morceau le plus important de leur réponse :
"la chaîne de Vincent Lapierre n'aurait jamais dû faire partie de notre programme d'affiliation et de parrainage, car nous évitons délibérément toute association avec des chaînes dont le contenu pourrait détourner l'attention de notre message et diviser notre communauté."
Hmmm. C'est vrai que soutenir un soralien a de quoi diviser votre commu... mais le plus gênant pour Proton n'est visiblement pas qu'il soit soralien, mais bien qu'il porte une opinion tranchée, quelle qu'elle soit. Être un néo-nazi ou un militant écolo, on imagine en lisant cela que c'est la même chose, pour l'équipe de Proton.
Ça devient gênant. Mais je vais insister sur un autre point, plus technique :
Cette "sponsorisation" d'une vidéo du Youtuber n'est pas ce qu'on appelle un simple "pre-roll", c'est à dire une pub qui passe juste avant une vidéo. Non, il s'agit bien d'un pur placement produit de plus de 2 minutes, intégré dans une vidéo bien nauséabonde comme sait les produire l'influencer fasciste.
Or, quiconque ayant déjà bossé sur ce type de campagnes d'influence (il se trouve que c'est mon cas 👋) sait comme il est habituel pour "l'annonceur" (celui qui paye pour intégrer son segment publicitaire, donc) de vérifier comment ledit segment est intégré dans la vidéo... mais aussi ce que raconte la vidéo complète, pour éviter des incohérences 🙃
Je reste donc très peu convaincu par ces excuses : soit l'équipe de Proton est incompétente, soit elle savait très bien ce qu'elle faisait. Et au vu de ce qui suit, vous verrez pour quelle hypothèse je penche.
Car c'est là qu'intervient le patron de Proton, Andy Yen. Au lendemain de la réponse officielle de son entreprise sur Reddit, il va multiplier les messages troublants sur ce même réseau. Je m'intéresserai principalement ici à une de ces réponses.
Yen y explique avoir passé du temps au téléphone avec Lapierre (chacun ses hobbies) pour le rassurer (!) : oui, Proton aurait également coupé le sponsoring d'un influenceur "de gauche" avec des opinions "aussi controversées que Lapierre". Me voilà rassuré.
Il élabore ensuite, en précisant que les gens du même bord politique que Lapierre (l'extrême droite, donc) au sein de Proton trouvent qu'il "va trop loin". On est heureux de savoir qu'il y a des fascistes chez Proton, et qu'ils pèsent visiblement dans les décisions de la boîte.
Yen termine sur le truc habituel de la droite dure, des Trumpistes au RN : le plus important c'est la "liberté d'expression" pour toutes les opinions "non illégales". Surtout si elles sont de droite, visiblement, comme la gestion des plateformes sociales par Musk ou Zuckerberg le démontre tous les jours, comme Bolloré le démontre régulièrement pour les médias plus traditionnels.
Proton n'a d'ailleurs pas, à ma connaissance, financé de profils de gauche radicale. Hmm.
Andy Yen va lui continuer à poster des réponses par la suite, toutes plus navrantes les unes que les autres. "The Holocaust point", sérieusement ?
Il est clair pour moi que Yen et Proton savaient très bien où ils mettaient les pieds en traitant avec Lapierre, et que financer des agitateurs nazis ne leur pose aucun problème.
Comme le dit très bien un utilisateur sur Reddit:

"Imaginez que vous souhaitiez vous affranchir de Google, vous affranchir de Meta, privilégier les alternatives européennes, faire passer la protection de votre vie privée avant tout, et bénéficier de services qui ne financent personne susceptible de vous priver de vos droits.
Pourquoi est-ce si difficile, pourquoi ?"
En même temps, il faut bien le dire : il y avait quelques signaux annonciateurs pour qui savait regarder.
D'une manière générale, la communication de Proton était de qualité. Il y avait du pognon et des gens doués derrière, cela se sentait. C'est aussi ce qui faisait qu'elle avait le potentiel d'un jour concurrencer les gros acteurs états-uniens.
Mais depuis quelques temps, il y avait des choses surprenantes. Leurs posts semblaient traiter de plus en plus les sujets d'actus tech avec un prisme états-unien, justement, et cela depuis les États-Unis. Quand votre argument principal de vente, à vos débuts, étaient d'être une alternative européenne aux GAFAM, cela dénote d'un changement de stratégie assez profond.
Il y avait aussi le sujet de TwiXter : l'entreprise continuait à y poster comme si rien n'avait changé ces derniers temps, alors qu'investir des plateformes alternatives comme Bluesky et Mastodon aurait été plus cohérent, a minima.
Mais c'est surtout du côté d'Andy Yen, encore lui, qu'il fallait regarder.
Yen reste un personnage assez mystérieux, en tout cas discret jusqu'à récemment. On sait tout de même qu'avant de créer Proton à Genève, il a un peu bourlingué. Né à Taïwan, il a fait ses études en Californie, puis s'est donc installé en Suisse pour travailler au CERN en tant que physicien spécialiste des particules.
Son passage Californien est probablement assez éclairant, puisqu'il ne fait que suivre les mêmes trajectoires politiques que la majorité des tech bros de la Silicon Valley, in fine.
Dès 2025, Yen tweetait notamment en faveur de Trump et des Républicains, ce qui pose à nouveau la question de sa pseudo-neutralité.
Et il y a quelques semaines, notre chantre de la liberté d'expression choisissait aussi des médias intéressants pour prendre la parole, en France, donnant deux interviews : au JDD de Bolloré et dans un Figaro dont le positionnement politique tend de plus en plus à l'extrême droite. La neutralité, on vous a dit !

Quoi qu'il en soit, Proton, ce sera sans moi désormais. Adios. Belle route vers la droite à vous.
J'ai d'ores et déjà mis fin à mon abonnement, et à la fin de la période déjà payée d'avance, je me retaperai une nouvelle migration vers un autre acteur. Quel plaisir.
Pour aller chez qui ?
Bah, j'ai bien une idée.

EDIT : Infomaniak a récemment annoncé son intention d'entrer en bourse, selon des modalités qui "doivent [lui] permettre de garder son indépendance. En effet, les actions de la fondation – à laquelle échoient des projets d’intérêt général, relatifs à la souveraineté numérique, l’éducation, la technologie éthique, la protection de l’environnement et de la biodiversité ou la transition énergétique – ne pourront pas être cédées", d'après Next et Le Temps.
À surveiller.
Par bonheur, il n'y a pas que Proton pour faire passer votre suite numérique en mode EUROPE 🇪🇺
En France, il y a Mailo. En Allemagne, il y a Tuta. J'ai en eu des retours positifs sur les deux, mais je ne suis pas utilisateur moi-même.
Il y a aussi les solutions soutenues par des gouvernements, ou bien la version coopérative.
Mais si on reste en Suisse, il y a Infomaniak !
Bon, je trouve le nom de la boîte ringard, il faut le dire, parce que caler des "k" partout dans le nom de ses marques, c'est so 2008.
Mais si on met de côté cet aspect 1/ accessoire 2/ subjectif, je suis super satisfait de mon usage : c'est là que j'ai migré mes mails et mon drive perso, et j'utilise régulièrement leur outil de visio pour la partie pro. C'est aussi la boite derrière le fameux SwissTransfer, l'alternative très cool et plus éthique à WeTransfer.
Mais... qu'est ce qui garantie que le patron d'Infomaniak n'est pas un aussi gros débilos que celui de Proton ?
Et bien : il n'y a plus de patron à proprement parler ! Le fondateur d'Infomaniak, Boris Siegenthaler, vient en effet de transférer ses parts dans une fondation destinée à garantir l'indépendance de l'entreprise Suisse. Lui qui avait jusqu'ici la majorité des parts pouvait en effet faire des choix délétères, en solo. Ce n'est plus le cas.
Alors attention : cela n'est pas une garantie absolue. Proton a suivi exactement le même processus il n'y a pas si longtemps, et cela n'empêche pas Andy Yen de continuer à dire des conneries et à impulser des décisions dangereuses.
Mais c'est la confirmation qu'un acteur perçu comme plus petit, et pourtant en avance sur Proton sur bien des points, va dans la bonne direction. Une avance du point de vue des produits proposés, ou sur la dimension de l'impact environnemental, d'ailleurs totalement absente du discours de Proton.
Probablement parce que pour Andy, l'impact environnemental est un truc de gauchiste ?

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Thomas ✊
PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.
14.06.2026 à 10:42
Thomas Beaufils

Comme nombre d'entre vous, je pense, j'ai déjà vu passer de courts extraits vidéos des interventions de ce garçon : Rutger Bregman.
Néerlandais de son état, historien, conférencier et auteur, il a publié quatre livres touchant à des sujets aussi vastes et divers que l'histoire, la philosophie, l'économie...
Un "toutologue" en puissance, donc. Ce qui constitue sans doute un premier point d'attention.

Bregman est également un excellent orateur, habitué des estrades conférencières du monde entier, dans des raouts prestigieux tel que le fameux sommet de Davos, lieu de ce qui fut son intervention la plus célèbre. Il faut dire qu'elle était à propos, forte en gueule, et infligée tout sourire.
Le sommet de Davos ? Le grand rassemblement annuel, en Suisse, du "Forum Économique Mondial" dont la devise est "d'améliorer l'état du monde" (pendant que son PDG est englué dans l'affaire Epstein).
Davos. Voilà qui constitue un second point d'attention, on y reviendra.
Mais avant toute chose : on vous a fait suivre cette infolettre ? Salut, moi c'est Thomas, et si ce que vous y lisez vous plaît, pensez à vous inscrire, gratuitement, via le bouton ci-dessous (et à cliquer sur le lien de confirmation que vous recevrez par email) 🤗
Merci et bonne lecture !
Dans ses prises de parole les plus connues, Bregman se focalisait jusqu'à récemment sur les ultra-riches. Il aimait particulièrement brocarder leur propension à ne pas payer d'impôts, leur préférant cette arnaque typique du capitalisme qu'est la philanthropie. En deux mots : plutôt que de participer à l'effort collectif, placer l'argent dans les causes et organismes qui nous semblent plus pertinentes que d'autres, sans approche démocratique, le tout en défiscalisant un max au passage, bien sûr.
Des accusations fort pertinentes qui lui ont valu, il y a quelques semaines encore, de discuter avec notre Gabriel Zucman national, par exemple.
Disons que jusqu'ici, si je ne connaissais pas très bien le bougre, il me semblait être un personnage médiatique intéressant, allant sur des plateaux loin d'être acquis à la cause pour balancer de belles vérités fiscales.
Mais les choses ont changé ces derniers mois.
Précisons d'abord que, d'un point de vue économique plus large, Rutger Bregman est un grand défenseur de la notion de revenu universel (c'est même principalement pour ce point qu'il est connu aux Pays-Bas) et estime que l'avenir nous réserve des semaines de travail de 15 heures.
Et c'est là que celleux qui se frottent un peu au discours pro-développement à tout crin de l'intelligence artificielle commencent peut-être à relier les points.
Car Bregman a un nouveau cheval de bataille : convaincre les gauchistes (dont il se réclame) qu'ils et elles ont tort de s'opposer à l'essor de l'IA, notamment générative.
Mais pas à l'essor de ChatGPT, par contre, outil qu'il faut quitter à tout prix ! Vous ne trouvez pas ça clair ? Moi non plus.
Car j'ai déjà cité Bregman récemment dans cette infolettre. J'y parlais de son soutien très vocal à l'initiative "QuitGPT", lui préférant en sous-texte un concurrent pseudo-mieux-disant : Anthropic, l'entreprise derrière le célèbre LLM Claude.
On l'a dit, Bregman est un excellent orateur. Et de fil en aiguille il est devenu une figure médiatique importante, en Europe et au delà. Il dispose aujourd'hui, sur ses réseaux sociaux, d'une plateforme non négligeable, touchant une communauté en propre de près de 640 000 abonné·es sur Instagram, par exemple. Ses extraits vidéos y dépassent régulièrement les 8 millions de vues et les 500 000 likes.
Il s'est récemment lancé sur Youtube pour diffuser des formats longs, avec un succès plus limité mais très respectable. Il vient également de lancer sa propre newsletter (sur Substack, une platforme de gauchistes, c'est connu).
Et c'est notamment l'un de ces premiers papiers (doublé d'une vidéo) qui est au coeur de notre analyse du jour.

Bregman y délivre une analogie pour le moins douteuse. Il estime en effet que si "il y a 20 ans, le climato-scepticisme était un problème de droite, aujourd'hui c'est l'IA-scepticisme qui constitue un problème, mais de gauche. Avec des conséquences potentiellement encore plus dramatiques."
Oh boy. Déplions ce gros paquet de bullshit.
Déjà, il faut le dire, son papier est blindé d'inexactitudes, voire de mensonges, suivant presque mot pour mot le narratif corporate d'Anthropic.
Ma première réaction fut la suivante :
"Bregman a pété un boulon, mais c'est toujours un peu pareil avec ce type de profils hyper médiatisés : ils n'existent à terme que dans ce rôle de figure médiatique, passant d'un cheval de bataille à l'autre sans rien maitriser du fond."
Il ne fait pas de doute, pour moi, que Bregman est en effet un de ces conférenciers professionnels sans colonne vertébral, qui a parfaitement sa place à Davos, où le grand monde se donne des petites tapes dans le dos entre deux bons mots.
Mais je me trompais néanmoins sur un point : les choses sont sans doute encore plus claires que cela, à la lecture d'autres sources.
Et s'il fallait lire et écouter les analyses de Bregman sous un nouveau prisme ? N'est-il pas ce qu'on appelle un "altruiste efficace" ?
Je parlais de la mouvance de "l'altruisme efficace" dès juin 2024 dans un papier sur les courants idéologiques (voire théologiques) traversant la tech et la Silicon Valley... jusqu'au Vatican ?
Voici ce que j'en disais alors :
"Cette idéologie consiste, si l'on cite Wikipédia, en "une démarche analytique afin d’identifier les meilleurs moyens d’avoir un impact positif sur le monde". Voilà qui sonne bien. Sauf que les altruistes efficaces du monde de la tech pensent que la meilleure façon de faire le bien, c'est de devenir très très riche. On est tout simplement face à une version poussée à son paroxysme de la philanthropie à la mode américaine. [...]
Parmi les grands défenseurs de l'altruisme efficace, il y a Dustin Moskovitz, l'un des fondateurs de Facebook. Mais l'exemple le plus criant est sans doute celui de Sam Bankman-Fried, fondateur de la plateforme d'échanges de cryptomonnaies FTX, mais aussi de la FTX Foundation, qui a financé de nombreuses organisations liées à l'altruisme efficace. Le problème : SBF, comme on l'appelle, est depuis derrière les verrous. Pourquoi ? Parce qu'à vouloir devenir riche très vite pour "servir le bien commun", il a détourné dans ses propres poches des milliards de dollars de son entreprise. [...]
C'est cette mouvance altruiste efficace qui demande d'intégrer au maximum l'éthique dans le développement de l'intelligence artificielle. Elle porte même l'idée d'une pause dans la recherche sur ces sujets, pour éviter qu'un développement trop rapide ne fasse courir des risques à l'humanité. Cela dit, elle croit aussi en l'avènement prochain d'une pseudo Intelligence Artificielle Générale, qu'elle appelle de ses vœux… mais une AIG développée non pas dans un but commercial mais dans un but "humaniste". Oui, l'altruisme efficace à un rapport très paradoxal à l'IA. L’un de ces arguments étant que, comme l’AGI arrivera quoi qu’il arrive, autant être là pour l’influencer dans la bonne direction. La "bonne" direction n’étant définie que par leur propre vision de la société : "humaniste", mais pas démocratique.
La différence principale que l'on peut noter entre l'altruisme efficace et l'accélérationnisme efficace, c'est la question du temps. Les accélérationnistes veulent agir dès maintenant et le plus vite possible ! Les altruistes, eux, sont plus "prudents". Ils veulent diminuer les impacts négatifs de l'IA et de la technologie aujourd'hui, pour garantir une pleine adoption de ses bénéfices dans le futur."
Bregman peut-il être considéré comme un altruiste efficace, alors même qu'il est un très vocal critique de la démarche philanthropique, et plus généralement de ces milliardaires fuyant l'impôt ?
On retrouve en tout cas dans ses dires, et cela avant ses prises de position pro-IA, les idées de revenus universels et de semaines de travail réduites. Des propositions qui, dans l'esprit altruiste efficace, visent à mieux faire accepter l'arrivée de l'IA dans toutes les composantes de nos vies. Car ce serait bien l'IA qui permettra ces progrès sociaux ! On attend les preuves, puisque pour le moment c'est l'exact inverse qui se produit.
Notons aussi qu'il y a 4 ans déjà, quand l'IA générative n'avait pas encore fait une entrée fracassante dans nos vies, Bregman intervenait en connaissance de cause auprès de cercles de fidèles de l'altruisme efficace.
Et que dans son dernier bouquin, il abandonne la critique des ultra riches, se fixant plutôt sur l'idée de demander à ces mêmes riches de faire "le bien". De l'altruisme efficace stricto-sensu. Et ce qui se rapproche tout de même beaucoup de... la philanthropie ?!
Mais le point clé, selon moi, porte un nom : Dustin Moskovitz.
Moskovitz, co-fondateur le moins connu de Facebook, est un grand défenseur et argentier de la mouvance altruiste efficace. Et il se trouve que ce Moskovitz est justement l'un des financiers des actions de Bregman, au travers de son fond Coefficient Giving !
Un fond qui a également financé OpenAI à hauteur de 30 millions de $, le "Centre pour l'altruisme efficace" à hauteur de 13 millions, ou bien le très controversé "Future of Humanity Institute" à hauteur de 12 millions.
"L'École pour l'ambition morale" de Bregman (un branding d'une humilité rare) est d'ailleurs également financée par la Fondation Gates. Une Fondation dont la devise est "Toutes les vies ont une valeur égale". Et dont le co-fondateur Bill Gates est englué dans l'affaire Epstein. À croire que, de Davos à Seattle, les devises, c'est du flan ? 🙃
On rappellera également le volteface de Bill Gates sur la question environnementale, ce qui ajoute une saveur particulière à l'analogie climatique de Bregman.
Un conférencier anti-milliardaires financé par des milliardaires ? Et bien pourquoi pas, écoutez 🙃 🙃

Voilà donc ce qu'est Bregman depuis le début : un altruiste efficace.
Il est en tout cas un homme convaincu (philosophiquement ou financièrement) que c'est la technologie et l'IA (enfin celle d'Anthropic) qui sauvera le monde des menaces.
Des menaces (climatiques, politiques, économiques, sociales) pourtant grandement renforcées par le développement de la technologie, et de l'IA.
C'est vrai ça, font chier ces gauchistes à critiquer l'IA pour sa gigantesque consommation d'électricité et d'eau, pour ses conséquences sur l'éducation ou notre accès à une information sûre, tout ça pour des retours sur investissements pour la société quasi-inexistants à ce stade, même du point de vue scientifique. La bulle de l'IA ? Une chimère d'après Bregman, comparaisons éclatées au sol à l'appui.
Toutes ces problématiques majeures, il les écarte désormais de la main en quelques phrases franchement peu convaincantes, loin de sa verve habituelle. Le partage des richesses ? C'était pour la façade, visiblement, car peu importe qu'il y ait des riches s'ils agissent pour le bien commun, même depuis Davos, même depuis leurs jets privés qu'il aimait pourtant tant moquer !
L'IA magique est développée grâce à des pauvres dans des pays où Bregman ne fait étonnamment jamais de conférences ? Bah, on n'a pas dit que les semaines de 15 heures, c'était pour tout le monde 😉
Ma proposition est donc la suivante : il faut voir Bregman pour ce qu'il est. C'est à dire, soit un idiot utile au service d'Anthropic, soit un mesquin conférencier prêt à toutes les prises de position edgy pour se garantir des conférences grassement payées jusqu'à la fin de ses jours.
Une chose est sûre : Anthropic continue à faire un boulot de communication assez impressionnant, parvenant à se faire passer pour les "bon élève de l'IA" auprès de pseudo-gauchistes médiatiques comme Bregman, d'auteurs en déshérence créative comme Damasio, ou même auprès du Pape (on l'évoquait il y a peu).
Pourtant, il me semble utile de rappeler une dernière fois les bases : le mieux est souvent l'ennemi du bien, et j'ai désormais beaucoup plus peur des dérives "camouflées" d'un Anthropic en pleine bourre, que de celles d'un OpenAI affaibli.
Et cela même si Anthropic appelle de ses voeux un "moratoire mondial concerté sur le développement de l'IA" ; ce qui doit nous rappeler les arguments altruistes efficaces classiques, et d'innombrables discours bullshit sur le sujet.
Et ce que j'appellerais surtout, pour ma part, une nouvelle pirouette de comm' pour préparer l'introduction en bourse de l'entreprise ; qui devra de toute façon être massive pour financer ses investissements délirants.
La thune, toujours la thune, pour Bregman comme pour Anthropic.
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Télex d'actu:
Puisque nous parlions de gens sans colonne vertébrale éthique, évoquons à nouveau le cas Julie Martinez : l'ancienne de l'entreprise techno-fasciste Palantir est une des têtes pensantes du nouveau "think tank" du Parti Socialiste. Mais à quoi joue le PS ? ✂️ Vous allez beaucoup entendre parler de l'introduction en bourse de Space X ces prochains jours, je vous conseille alors cet article pour mettre les mots sur ce que représente cette opération. ✂️ Au passage, le rôle de Musk dans les émeutes de Belfast ne fait aucun doute. Rassurez-moi, vous avez bien quitté TwiXter ? ✂️ Il est rare de voir tant de figures politiques parler d'une seule voix pour s'inquiéter d'un manque de souveraineté numérique. Le problème étant qu'à peu près aucune d'elle ne dispose de visée critique sur l'IA, alors on n'est pas sorti de l'auberge.
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