16.07.2026 à 17:17
Romain Leclaire

L’internet de demain sera peuplé d’agents autonomes, agissant en notre nom sans que nous sachions toujours qui les contrôle. Cette réalité, encore ambiguë pour beaucoup, préoccupe déjà Vint Cerf, l’un des pères fondateurs du réseau. Après vingt ans chez Google, ce co-concepteur du protocole TCP/IP, cette colonne vertébrale qui permet aux systèmes indépendants de communiquer, rejoint le conseil consultatif d’Innovation Labs. Cette structure travaille sur une couche d’identité ouverte pour les agents IA. Sans cadre, le chaos guette.
Le problème, en apparence simple, est plus compliqué qu’il n’y parait. Aujourd’hui, la plupart des agents IA opèrent dans des écosystèmes fermés, sous le contrôle d’une seule entreprise. Mais les géants du numérique rêvent déjà de les voir évoluer librement sur le web, interagir avec d’autres agents, négocier, décider, voire commettre des erreurs… ou pire.
Or, aucune méthode fiable ne permet de savoir qui se cache derrière eux, ni qui en assume la responsabilité. Innovation Labs, filiale d’Identity Digital (spécialisée dans la gestion des registres de noms de domaine), propose une réponse avec DNSid. L’idée est d’associer à chaque agent une identité pérenne, ancrée dans un nom de domaine existant et protégée par une preuve cryptographique. Une sorte de plaque d’immatriculation numérique, soumise aux standards du web. Le projet a déjà été soumis à l’IETF, l’organisme qui veille sur les protocoles internet.
Pour Cerf, la question est architecturale. il résume l’enjeu en une phrase :
« De quelles autorités disposent-ils, d’où tiennent-ils ces autorités, et qui est responsable ? »
Il anticipe une période mouvementée, voire exaspérante, où les standards se multiplieront avant qu’un seul ne s’impose (comme ce fut le cas pour TCP/IP). La différence, cette fois, est que l’issue ne dépendra pas de décisions politiques, mais de l’efficacité des solutions proposées. Une approche pragmatique, typique de l’homme qui a vu naître l’internet moderne.

L’argument central d’Innovation Labs est celui de l’ouverture. Dans un monde où les hyperscalers imposent souvent leurs propres règles, l’idée d’un standard contrôlé par un seul acteur soulève des résistances. Il y a un rejet viscéral à l’idée qu’un géant du cloud publie un standard et garde la main sur les données. La promesse est donc de ne pas centraliser les informations d’enregistrement. Plusieurs acteurs majeurs du secteur testeraient déjà le système, bien que leurs noms restent confidentiels.
Les enjeux, eux, sont bien réels. Les agents se multiplient, des assistants grand public comme la nouvelle version d’Alexa d’Amazon aux outils professionnels en passant par des expérimentations plus risquées. Les dérives aussi, des chercheurs ont déjà piégé des agents pour qu’ils divulguent du code privé ou même lancent des attaques par ransomware. Les régulateurs s’agitent. La Chine a adopté des règles strictes pour encadrer ces entités, tandis que le Delaware, aux États-Unis, envisage de leur accorder une identité juridique. Une reconnaissance qui, paradoxalement, pourrait accélérer leur adoption.
Cerf, lui, n’est pas convaincu que l’internet des agents soit une fatalité.
« Nous sommes fondamentalement des créatures paresseuses », confie-t-il.
Si un agent peut accomplir une tâche à notre place, nous lui déléguerons sans hésiter. Cette paresse, moteur de l’innovation, pourrait bien être le vrai carburant de cette révolution.
16.07.2026 à 15:27
Romain Leclaire

L’Union Européenne a avancé dans sa régulation des géants technologiques en ordonnant à Google d’ouvrir davantage son écosystème Android aux applications d’intelligence artificielle concurrentes. Cette décision, motivée par la crainte que l’entreprise américaine n’exploite sa position dominante pour étouffer l’innovation, mène vers un changement dans la manière dont les utilisateurs interagiront avec leurs appareils.
Jusqu’à présent, les assistants IA tiers se heurtaient à des limitations d’accès aux fonctionnalités clés d’Android, là où Gemini, la solution maison de Google, bénéficie d’un traitement de faveur. Résultat, ces acteurs alternatifs peinent à proposer des services aussi intégrés et fluides, privant les consommateurs d’un choix véritable.
La mesure ne s’arrête pas là. Bruxelles exige également que Mountain View partage des données avec les moteurs de recherche concurrents, y compris celles qui alimentent ses propres algorithmes. Les chatbots IA devront ainsi pouvoir accéder à ces informations, à condition qu’elles soient anonymisées. Un processus dont les méthodes seront auditées par un tiers indépendant.

Les échéances sont bien établies, le partage des données doit débuter d’ici janvier 2027, tandis que l’ouverture d’Android aux rivaux est attendue pour juillet de la même année. Une fois ces changements appliqués, les utilisateurs européens pourront sélectionner leur assistant IA par défaut, comme ils le font déjà pour leur navigateur, et l’activer par commande vocale pour des interactions plus naturelles.
Face à ces obligations juridiquement contraignantes, la réaction de Google ne s’est pas fait attendre. Kent Walker, son président des affaires mondiales, a dénoncé des décisions qui risquent de saper les garde-fous essentiels de confidentialité et de sécurité pour des millions d’Européens. Selon lui, l’UE aurait ignoré les preuves de préjudices, tandis que l’ouverture forcée d’Android affaiblirait la sécurité des appareils.

Une critique partagée, contre toute attente, par Apple, qui avait alerté plus tôt cette année sur le « cauchemar » que représenterait une telle mesure en matière de vie privée. Walker va plus loin en affirmant que le partage imposé des données de recherche pourrait même menacer la sécurité nationale. Si Google n’a pas encore annoncé de manière officielle son intention de contester ces décisions, le ton employée laisse peu de doutes, une bataille juridique semble inévitable.
Je pose la question : jusqu’où peut-on pousser l’interopérabilité sans compromettre la protection des données ? L’UE mise sur la concurrence pour stimuler l’innovation, mais à quel prix ? Leurs arguments, bien que teintés d’intérêts propres, ne sont pas dénués de fondement. Ouvrir un système aussi complexe qu’Android à des acteurs tiers comporte des risques réels, notamment en matière de fragmentation ou de vulnérabilités exploitables.
Pourtant, l’argument selon lequel la sécurité serait incompatible avec la diversité des acteurs sonne comme une excuse un peu trop commode pour un géant qui a longtemps bénéficié d’un quasi-monopole.
Pour les consommateurs, cette décision pourrait signifier plus de liberté et d’options, mais aussi une complexité accrue dans la gestion de leur vie numérique. Pour les régulateurs, elle confirme une volonté de ne plus laisser les plateformes dominantes dicter les conditions du marché. Reste à savoir si, dans cette équation, la balance penchera du côté de l’innovation… ou du chaos.
15.07.2026 à 09:56
Romain Leclaire

Il y a des idées si évidentes qu’on se demande pourquoi elles ne s’imposent pas d’elles-mêmes. C’est ce que s’est dit Dan Q, développeur et blogueur, en découvrant qu’il devait installer une application mobile pour consulter l’itinéraire d’un voyage scolaire à Disneyland organisé pour ses enfants. Une application qui, au final, ne proposait rien de plus qu’un ensemble de textes, d’images et de liens vers des fichiers PDF. Autant dire qu’une page web aurait amplement suffi. Pire, elle aurait été bien supérieure.
Plutôt que de se résigner à télécharger une énième application encombrante, le dév a décidé de prendre les choses en main. Armé de sa curiosité technique et d’une pointe de frustration légitime, il a passé une heure à analyser le fonctionnement de l’application Travelbound, celle que l’organisateur du voyage lui imposait. Résultat, une page web minimaliste, plus rapide, plus légère et surtout, bien plus respectueuse des utilisateurs.
Problème au départ, l’application ne faisait rien qu’une page web ne puisse accomplir. Elle affichait des informations statiques, des images et des documents à télécharger. Pourtant, elle intégrait deux fonctionnalités particulièrement indésirables que sont le suivi des utilisateurs via leur compte Google et l’affichage de publicités déguisées en « inspirations » pour d’autres voyages. Des anti-fonctionnalités, comme les qualifie Dan Q, qui nuisent à l’expérience utilisateur au lieu de l’enrichir.
Pour contourner cette absurdité, il a dû plonger dans les entrailles de l’app. Il a créé un appareil virtuel Android, obtenu les droits root, puis utilisé des outils comme HTTP Toolkit pour intercepter le trafic réseau. En quelques minutes, il a découvert qu’elle récupérait simplement des données au format JSON depuis une API, à partir d’une URL construite à partir des identifiants de l’utilisateur. Toutes les informations nécessaires pour reconstruire une version web étaient donc accessibles, sans même avoir besoin de comprendre le code source.

Avec ces données en main, Dan a écrit un script en Ruby qui, exécuté de manière régulière, récupère les dernières informations et génère une page HTML statique. Cette dernière, protégée par un mot de passe, offre exactement les mêmes informations que l’application, mais sans ses défauts. Elle est copiable, imprimable, enregistrable, accessible depuis n’importe quel appareil et, surtout, exempte de toute publicité ou de tout suivi intrusif. Là où l’app occupait 43 Mo sur le téléphone (et jusqu’à 124 Mo une fois les données téléchargées), la page web pèse à peine 0,05 Mo, auxquels s’ajoutent 35 Mo d’images si l’utilisateur souhaite les consulter.
Le plus marrant dans cette histoire, c’est que l’application Travelbound générait déjà du contenu au format HTML. Elle aurait donc pu être une page web dès le départ. Dan souligne avec justesse l’absurdité de la « culture des applications » : des entreprises préfèrent développer des applications coûteuses, difficiles à maintenir et limitées en termes d’accessibilité, alors qu’une simple page web aurait été plus efficace, plus universelle et moins intrusive. Les applications ont leur utilité, bien sûr, mais pour des cas d’usage comme celui-ci, elles n’apportent aucune valeur ajoutée. Bien au contraire.
Au-delà du cas spécifique de Travelbound, ce projet illustre la tendance des entreprises qui imposent des applications mobiles pour des tâches qui pourraient être accomplies bien plus facilement via le web. Que ce soit pour consulter un menu de restaurant, obtenir un itinéraire ou accéder à des informations basiques, les applications sont souvent utilisées comme un moyen de contrôler davantage l’expérience utilisateur, de collecter des données ou d’afficher des publicités. Dan a prouvé qu’il existe une alternative, et que celle-ci peut être à la fois plus légère, plus rapide et plus respectueuse des utilisateurs.
Son travail rappelle que le web est une plateforme universelle, accessible depuis n’importe quel appareil, sans nécessiter d’installation ni de mises à jour fastidieuses. Alors pourquoi s’en priver ? Grâce à son ingéniosité, il a redonné à son groupe de voyageurs le choix, utiliser une application lourde et intrusive ou une page web simple, efficace et libérée de toute surveillance. Le choix semble évident.
14.07.2026 à 11:14
Romain Leclaire

Ce devait être une mise à jour comme une autre, une nouvelle fonctionnalité comme on en voit souvent. Cela s’est transformé en cauchemar communicationnel. Et maintenant, elle a disparu. Vendredi dernier, Meta a annoncé de manière discrète que son outil permettant de générer des images IA à partir des publications publiques Instagram n’était plus disponible. Une retraite aussi rapide que honteuse pour un géant qui, une fois de plus, a sous-estimé l’intelligence et la colère de ses utilisateurs.
Tout avait pourtant bien commencé. Le mardi d’avant, le géant américain dévoilait avec fierté Muse Image, son premier modèle de génération d’images issu des laboratoires de sa division Superintelligence. Intégré à Meta AI, cet outil se voulait créatif et utile selon l’entreprise, offrant même aux utilisateurs un semblant de contrôle sur l’utilisation de leurs contenus publics. Dans un post sur Instagram, Meta s’est contenté d’un aveu lapidaire :
« Nous avons entendu les retours indiquant que cette fonctionnalité n’était pas à la hauteur, alors elle n’est plus disponible. »
Une phrase creuse, typique d’une société qui préfère les communiqués aseptisés aux excuses sincères.
Pourtant, les signes avant-coureurs étaient bien visibles. Dès son déploiement, les utilisateurs d’Instagram ont réagi avec une indignation immédiate. Les craintes furent doubles. D’un côté, une atteinte flagrante à la vie privée, de l’autre, un terreau fertile pour les deepfakes et les détournements malveillants. Les réseaux sociaux se sont emparés du sujet, avec des tutoriels pour désactiver la fonctionnalité qui circulaient à toute vitesse sur X et Reddit. Une fois de plus, Meta a imposé une innovation sans en mesurer les conséquences, comme si le consentement des utilisateurs n’était qu’une formalité accessoire.
Les critiques ne sont pas venues que des simples mortels. Apar Gupta, fondateur de l’Internet Freedom Foundation, a fustigé Meta dans une vidéo postée sur X vendredi dernier.
« Juste parce que Meta possède l’une des plus grandes plateformes sociales, et que nous sommes forcés de l’utiliser, cela ne lui donne pas le droit de violer notre consentement et notre vie privée, encore et encore », a-t-il dénoncé.
Des mots qui résonnent comme un écho aux multiples scandales passés, où l’entreprise californienne a privilégié systématiquement l’audace technologique au respect des droits fondamentaux.
Les professionnels du divertissement, eux aussi, n’ont pas mâché leurs mots. Le syndicat américain SAG-AFTRA, qui représente 160 000 artistes et médias, a encouragé vivement ses membres à se soustraire à cette fonctionnalité. Dans une déclaration accordée à Business Insider, il a été sans appel :
« Tout autre chose qu’un consentement clair et explicite pour ce type d’utilisation des images des utilisateurs Instagram est inacceptable et constitue une erreur grossière de compréhension de l’opinion publique concernant les dangers et les préjudices évidents liés à une telle utilisation. »
Une position saluée après l’annonce du retrait de la fonctionnalité, même si le mal était déjà fait.
« Avec les dangers des répliques numériques non consenties bien connus de tous, une fonctionnalité qui encourageait ce comportement était imprudente. Nous apprécions sa suppression. C’est la chose responsable à faire », a ajouté le syndicat.
Cette affaire rappelle que nous somme face à une industrie du divertissement en ébullition face à l’essor de l’IA. Les acteurs du secteur se battent désormais pour protéger leur image, leur voix, leurs expressions emblématiques contre les dérives technologiques. Certains vont jusqu’à déposer des marques pour se prémunir contre les usages non autorisés. Une course à l’armement juridique qui révèle l’ampleur des craintes.
Jusqu’à quand les géants de la tech pourront-ils continuer à innover sans se soucier des limites éthiques et juridiques ? Meta, avec son histoire répétée de mépris pour la vie privée et les droits des utilisateurs, incarne parfaitement cette arrogance. Chaque nouvelle fonctionnalité semble conçue dans un vide moral, comme si le consentement et la transparence n’étaient que des obstacles à contourner. Le retrait de cette option de génération d’images n’est probablement qu’une pause dans une stratégie qui, à l’évidence, n’a pas changé de fond.
La prochaine fois, peut-être que Meta prendra enfin la peine d’écouter avant d’agir. Mais à en juger par son historique, il serait naïf de parier là-dessus.