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07.04.2026 à 17:39

Pourquoi les adultes qui adorent les parcs d’attractions Disney sont-ils si souvent victimes de préjugés ?

Adam Kadlac, Teaching Professor of Philosophy, Wake Forest University

Ce préjugé tenace révèle une forme de snobisme qui confond le divertissement avec un manque de sens et d’authenticité.
Texte intégral (2641 mots)
Que cherchent dans ce « royaume enchanté » les adultes qui adorent Disney ? Ian Langsdon/AFP via Getty Images

Si vous avez un jour laissé entendre que vous aviez envie d’aller (ou de retourner) à Disneyland Paris sans enfants, vous avez peut-être vu des amis hausser les sourcils, pousser des soupirs ou même vous lancer des regards méprisants… Le sujet paraît léger, mais on peut l’analyser sous un angle philosophique, autour de la question de l’authenticité.


Les critiques visant les adultes fans des parcs d’attraction Disney ne vient pas seulement du fait qu’ils pensent que Disney est réservé aux enfants, ou que c’est trop cher. Cette critique repose surtout sur ce que j’appelle « l’objection d’authenticité » : la conviction qu’il y a quelque chose de fondamentalement méprisable dans les visites de parcs à thème, car elles se déroulent dans un environnement entièrement « faux ». Les montagnes et les rivières artificielles, les manèges qui n’offrent rien de plus qu’une distraction, les gens déguisés en personnages fictifs…

Si certains expriment parfois ce point de vue sur le ton de la plaisanterie, d’autres estiment que cet environnement factice frôle l’abomination culturelle. Un forum en ligne américain cite explicitement le caractère artificiel des parcs Disney comme une raison de ne pas y aller, soulignant que « le personnel souriant, la musique d’ambiance, l’aménagement paysager parfait » peuvent donner une impression « inquiétante et excessivement contrôlée ».

La journaliste E. J. Dickson, elle-même fan de Disney, admet que les visiteurs des parcs Disney « dépensent volontiers des milliers de dollars (ou d’euros, à Paris, ndlr) pour une expérience émotionnelle authentique dont ils savent, au moins à un certain niveau, qu’elle n’est pas authentique du tout ». Et un avis représentatif de ce courant critique sur Trip Advisor qualifie Disneyworld d’« expérience fausse, commerciale et étouffante ». Si vous êtes un adepte de la décroissance et que vous n’aimez pas la chaleur, cette critique du parc est tout à fait justifiée : oui, Disney cherche clairement à gagner de l’argent, et il fait chaud en Floride.

Mais en tant que philosophe ayant récemment publié un livre, The Magic Kingdom and the Meaning of Life (non traduit en français), j’ai un peu plus de mal à comprendre les critiques qualifiant les parcs de faux.

Disney n’a pas honte de ce qu’il est

Les professeurs de marketing George Newman et Rosanna Smith soulignent que les philosophes ont généralement abordé la question de l’authenticité en se demandant si « les choses sont bien ce qu’elles prétendent être ».

Appliquons ce critère aux parcs Disney : se présentent-t-ils comme autre chose que des parcs d’attractions sur le thème de Disney ?

Un groupe d’hommes rassemblés autour d’une maquette de château et discutant entre eux
Walt Disney, à l’extrême gauche, discute des plans de Disneyland avec quelques-uns des ingénieurs de son entreprise – connus sous le nom d’« imagineers ». Earl Theisen/Getty Images

Il existe des raisons légitimes de se plaindre de l’authenticité de certaines expériences. Si vous achetez un billet pour une exposition Van Gogh, vous pourriez légitimement vous plaindre si vous découvriez que seules des reproductions étaient exposées. Le fait que vous n’ayez pas pu faire la différence en regardant les tableaux n’aurait aucune importance : vous n’auriez pas vécu l’expérience authentique de voir les œuvres originales de Van Gogh.

En revanche, les attractions Disney ne prétendent pas être autre chose que ce qu’elles sont.

Lorsque les visiteurs des Disney’s Hollywood Studios montent à bord de l’attraction Mickey and Minnie’s Runaway Railway, ils savent qu’ils ne se trouvent pas réellement dans un train fou conduit de manière incompétente par un chien doué de parole nommé Goofy. Si Disney avait commercialisé l’attraction comme étant autre chose – disons, un voyage en train à grande vitesse pour enfants –, il y aurait peut-être lieu de se plaindre de son caractère factice.

Ce n’est clairement pas ce à quoi s’attendent ceux qui font la queue pour vivre cette expérience. Monter à bord du Runaway Railway n’est peut-être pas votre façon préférée de passer le temps, mais il n’y a rien de factice dans ce qu’il prétend être.

Qui êtes-vous pour juger ?

Si la forme initiale de l’objection relative à l’authenticité est relativement facile à déconstruire, une autre préoccupation se cache dans cette critique : l’idée que les fans de Disney seraient en quelque sorte faux eux-mêmes, en raison de leur goût pour ce monde artificiel.

La nature précise de cette critique est un peu difficile à caractériser. Mais elle implique la conviction que les personnes qui passent beaucoup de temps dans des environnements artificiels ont tendance à se bercer d’illusions d’une manière qui les empêche de comprendre et d’entrer en contact avec leur véritable moi. Des termes tels que « authenticité existentielle » ou « moi authentique » semblent saisir ce qui est en jeu.

La spécialiste des médias Idil Galip a souligné le fait que les parcs sont « conçus et testés auprès de groupes cibles ; il y a énormément de travail pour vendre ce genre d’expérience ». Il s’agit de provoquer « une rupture avec la société ordinaire ou la vie réelle ».

Ce lien supposé entre le monde factice de Disney et la corruption de son moi authentique est clairement mis en évidence dans les descriptions des soi-disant « adultes Disney ».

Dickson détaille ce point de vue dans son article de Rolling Stone, « Disney Adults » :

« Être fan de Disney à l’âge adulte, c’est se déclarer rien de moins qu’un idiot sans esprit critique, confortablement lové dans ses privilèges, figé dans un état d’adolescence permanente… refusant de reconnaître la triste réalité : les rêves ne se réalisent pas vraiment. »

Des cosplayers Disney -- vêtus de costumes allant de Buzz l’Éclair au Capitaine Crochet -- posent pour une photo de groupe
Internet adore se moquer des fans adultes de Disney en les qualifiant de peu sérieux et d’inauthentiques. Daniel Knighton/FilmMagic via Getty Images

Mais je m’inscris en faux contre l’idée selon laquelle l’amour de Disneyworld rendrait les gens faux ou inauthentiques.

Comme l’affirme la journaliste et blogueuse A. J. Wolfe dans son livre publié en 2025, Disney Adults, même les plus fervents adeptes de Disney échappent à toute catégorisation simpliste. Aucun d’entre eux, explique-t-elle, ne semble fuir sa véritable personnalité ni même essayer le moins du monde de vivre dans un monde imaginaire.

Par exemple, Wolfe dresse le portrait de Lady Chappelle, une tatoueuse britannique qui s’est installée à San Diego, où elle réalise exclusivement des tatouages sur le thème de Disney. Il y a aussi Brandon, une drag queen d’Hollywood qui a conçu une cuisine sur le thème du Carousel of Progress en l’honneur de l’attraction qui se trouve désormais au Magic Kingdom de Disney à Orlando, en Floride.

Ces personnes sont représentatives de la quasi-totalité des « Disney Adults » : ils sont passionnés par Disney, mais ils sont également passionnés par le tatouage, le drag et une myriade d’autres activités.

Pour les « Disney Adults », écrit Wolfe, l’affection pour Disney ajoute surtout « une touche de couleur et d’éclat – peut-être un sens, une motivation ou une inspiration si vous avez de la chance – au chef-d’œuvre complexe et en constante évolution qu’est [leur] vie ».

Et si cette complexité s’applique aux plus fervents fans de Disney, il est d’autant plus problématique de présenter les visiteurs occasionnels sous un jour aussi négatif.

Les vertus du « Royaume enchanté »

Si les parcs à thème ne sont pas votre tasse de thé, ce n’est pas grave. Vous pouvez mener une vie merveilleuse sans jamais mettre les pieds à Epcot ou à Animal Kingdom.

Mais comme je le souligne dans le Royaume enchanté et le sens de la vie, Disneyworld possède un certain nombre de qualités que ses détracteurs ont souvent tendance à ignorer.

Je pense que c’est un endroit aussi bien qu’un autre pour que des personnes de tous âges, de tous horizons et de toutes capacités se réunissent et se créent de précieux souvenirs. Lorsque je fais le manège Tiana’s Bayou Adventure avec ma femme et notre fille atteinte d’un handicap intellectuel, chacun y trouve son compte : juste ce qu’il faut de sensations fortes et d’histoire pour les adultes, sans que cela soit trop intense pour ma fille. C’est une combinaison difficile à trouver ailleurs.

De plus, comme nous sommes transportés loin de notre routine quotidienne, les parcs peuvent également offrir des occasions surprenantes de réflexion. Par exemple, j’ai beaucoup réfléchi aux attentes culturelles liées au bonheur pendant mes séjours à Disney. Dois-je essayer de maximiser mon plaisir pendant ce court séjour ? Ou simplement prendre chaque jour comme il vient ? J’ai appris à adopter cette dernière approche.

J’ai également appris à apprécier la valeur du plaisir anticipé, ce sentiment positif que l’on éprouve en attendant avec impatience quelque chose avant qu’il ne se produise. Cela m’est venu en réfléchissant à tout le temps que les gens passent à faire la queue dans les parcs d’attractions.

Oui, nombreux sont ceux qui souhaitent simplement utiliser l’univers de Disney – parcs d’attractions, films ou autres – pour échapper au train-train quotidien. Mais la recherche d’une telle évasion constitue-t-elle une plus grande menace pour l’authenticité que de s’évader en jouant à des jeux vidéo, en regardant du sport, en lisant des romans érotiques ou en consommant de la drogue et de l’alcool ?

Est-il possible de se perdre dans la fantaisie ? Bien sûr – tout comme il est possible de se perdre dans sa carrière, ses relations ou ses loisirs. Mais à l’ère des comptes de réseaux sociaux soigneusement orchestrés, du marketing d’influence et du double langage politique, les mondes artificiels de Disney pourraient bien offrir plus d’authenticité qu’on ne le pense.

The Conversation

Adam Kadlac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.04.2026 à 16:37

Corps vieillissants, désirs vivants : une révolution discrète se joue sur les écrans

Manon Cerdan, Doctorante chercheuse, Vieillesse et Médias, Université Paris-Panthéon-Assas

La vie sexuelle et affective des seniors est de plus en plus représentée sur nos écrans, en France comme à l’international.
Texte intégral (1705 mots)
*Au Bain des Dames*, César 2026 du meilleur court-métrage documentaire, de Margaux Fournier. Caviar Paris/Les films de Nout

Entre renouvellement des imaginaires, persistance de stéréotypes et émergence de nouvelles formes de narration, les représentations de la sexualité des personnes âgées au cinéma et dans les séries révèlent l’évolution de notre rapport collectif au vieillissement et au désir.


La saison des cérémonies de récompenses se termine, et en regardant dans le rétroviseur, une tendance se dessine : la vieillesse a désormais sa place au cinéma, y compris dans les œuvres primées.

Amy Madigan est couronnée à 75 ans pour son rôle de vieille femme terrifiante dans Évanouis de Zach Cregger ; le César du meilleur court-métrage documentaire a été attribué au Bain des Dames, de Margaux Fournier. Sans oublier le succès du film Maspalomas, de Jose Mari Goenaga et Aitor Arregi aux Goya – marqué notamment par le prix du meilleur acteur pour José Ramon Soroiz, lui aussi âgé de 75 ans.

Mais cette visibilité nouvelle ne se limite pas à une simple reconnaissance des personnes âgées : elle révèle un déplacement plus profond des représentations. Dans Au Bain des Dames ou Maspalomas, c’est en effet la sexualité de personnes de plus de 70 ans qui est mise en scène, sujet longtemps relégué aux marges, voire frappé d’invisibilité. La production audiovisuelle apparaît ainsi comme un espace privilégié pour interroger les normes sociales, bousculer les tabous liés à l’âge et redéfinir les contours de l’intimité à un âge avancé.

La sexualité des vieux : un impensé et un « in-montré » jusqu’à la fin des années 2000

Aborder la question du vieillissement impose souvent de définir une catégorie d’âge. Exercice de haute voltige tant la vieillesse – comme la jeunesse – est une période de la vie, d’une part relativement longue, et, d’autre part vécue différemment par les individus. Comment peut-on créer des catégories figées là où il semble qu’il y ait plus quelque chose de l’ordre du continuum ponctué de moments de bascule ? Comment passe-t-on du jeune retraité dynamique au résident d’Ehpad ? Les fictions s’embarrassent rarement de ce type de précision et s’appuient sur un certain nombre de symboles – et thématiques – pour caractériser la vieillesse du personnage.

Pendant longtemps, jusqu’à la fin des années 2000, la sexualité n’apparaît pas comme l’une de ces thématiques. Elle est plutôt un « impensé » de la vieillesse, comme le dit la sociologue Rose-Marie Lagrave, constatant que « la sexualité des vieux reste honteuse, cachée, réprimée et reléguée dans les coulisses de la société ». Elle poursuit sa réflexion en considérant que « seules les fictions romanesques semblent ménager un espace transgressif à des aveux impossibles ».

Peut-être pourrait-on élargir son propos aux fictions audiovisuelles. Ainsi, en 2012, la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Ariane Beauvillard, dans son livre sur la vieillesse dans les films et séries françaises, note dans sa conclusion une « nouveauté qui apparaît depuis ces dernières années : quasiment absente ou cantonnée à quelques références et légères suggestions, la sexualité du troisième âge s’insère progressivement dans les films qui traitent de la vieillesse ». Elle cite alors plusieurs films français, dont Ensemble, c’est tout, de Claude Berri (2007), Faut que ça danse !, de Noémie Lvovsky (2007), les Invités de mon père, d’Anne Le Ny (2010), ou encore les Petits Ruisseaux, de Pascal Rabaté (2009). Elle ne fait pas mention du cinéma international mais, à ce moment-là, sont également sortis le film sud-coréen Trop jeunes pour mourir, de Park Jin-pyo (2002), et le film allemand Septième Ciel, d’Andreas Dresen (2008).

Si désormais les jeunes retraités ne surprennent plus vraiment lorsqu’ils vivent des histoires d’amour et de désir, la génération des plus de 70 ans, elle, s’impose à son tour sur le terrain de l’intime.

Un renouveau des représentations de la sexualité dans le bel âge

Depuis 2010, de nouveaux exemples de films montrant la sexualité des plus âgés, notamment des femmes, émergent tant dans le cinéma français – Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot (2013), avec Catherine Deneuve à l’aube de ses 70 ans ; Rose, d’Aurélie Saada (2021), avec Françoise Fabian âgée de 86 ans ; les Jeunes Amants, de Carine Tardieu (2022), avec Fanny Ardant âgée de 70 ans – qu’international – citons Mes rendez-vous avec Leo, de la Britannique Sophie Hyde (2022), ou Mon gâteau préféré, des Iranien·es Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha (2025).

Les séries télévisées ne sont pas en reste, sans toutefois que le sujet y soit le thème principal. Si la série HBO Tell me you love me (2007) ouvrait la voie et montrait frontalement la sexualité de différents couples, dont un couple de septuagénaires, Netflix a également investi la thématique avec l’emblématique Grace &amp ; Frankie (2015-2022) interprétée par Jane Fonda et Lily Tomlin, ou la Méthode Kominski (2018–2021) avec Michael Douglas. Citons aussi la série multirécompensée HBO Hacks (2021-) dans laquelle on suit la vie sexuelle du personnage principal, Deborah Vance, humoriste vieillissante qui doit se réinventer.

De l’intérêt de montrer la sexualité avec des personnages âgés

Enjeux amoureux, quête intime et individuelle, parcours initiatique, questionnement des normes, relations de pouvoir… La sexualité offre des possibilités narratives variées. Lorsqu’elle est mise en scène à travers des personnages âgés, elle permet de revisiter, sous un angle renouvelé, des peurs à la fois intimes et universelles, souvent associées à la « première fois » ou à la redécouverte du plaisir. Ainsi, dans Rue Málaga (2026), de Maryam Touzani, lorsque Carmen Maura évoque un plaisir qu’elle croyait perdu après des années d’abstinence, l’identification ne passe pas tant par l’âge du personnage que par sa position de « débutante » : une expérience à laquelle chacun peut se rattacher, quel que soit son âge.

La vieillesse enrichit la représentation de la sexualité en ouvrant de nouvelles perspectives narratives. C’est notamment le cas dans la série Septième Ciel (2023), d’Alice Vial, créée par Clémence Azincourt, où Jacques et Rose, résidents en maison de retraite, se libèrent des injonctions de performance. Leur relation laisse davantage de place à la sensualité, à la lenteur et à des formes de plaisir qui dépassent la seule pénétration.

L’âge devient ainsi un levier pour renouveler le traitement de la sexualité et interroger les normes qui encadrent à la fois la vieillesse et la sexualité. On peut établir un parallèle avec les Teen Series, qui peuvent participer de l’éducation sentimentale et sexuelle – comme l’a montré la chercheuse Dominique Pasquier à propos de Hélène et les Garçons. Ces fictions, qui mettent en scène des sexualités maladroites, imparfaites, parfois drôles ou non hétérosexuelles, ne s’adressent pas uniquement aux adolescents. Elles attirent un public plus large, en quête de représentations diversifiées et moins normatives, permettant de redéfinir ce qui est perçu comme « normal », « acceptable » ou simplement possible.

Les réalisatrices semblent s’emparer avec une attention particulière de cette thématique, en mettant en scène des femmes qui vieillissent sans renoncer au désir, comme en témoignent les exemples cités. Ce mouvement est particulièrement visible dans les séries. Toutefois, réduire cet élan vital à la seule dimension de la sexualité serait insuffisant. Le renouvellement des représentations passe aussi par la mise en avant de trajectoires professionnelles et sociales actives.

Des séries comme les Enquêtes de Vera, Harry Wild ou Céleste, illustrent cette évolution : leurs héroïnes, loin des figures stéréotypées de la vieillesse, continuent de travailler et de s’inscrire pleinement dans le monde. En somme, les fictions contemporaines contribuent à redéfinir les contours du vieillissement féminin, en montrant qu’une femme d’un âge avancé ne se résume plus à une figure de grand-mère isolée, mais peut incarner une pluralité de rôles, de désirs et de possibles.


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The Conversation

Manon Cerdan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.04.2026 à 16:37

Rapprochement entre l’art et le monde du luxe : qui se sert de qui ? Et pour quoi faire ?

Benoît Heilbrunn, Professeur de marketing, ESCP Business School

Les passerelles entre art et luxe se multiplient. Comment analyser ce rapprochement ? Que dit-il du capitalisme contemporain ?
Texte intégral (2577 mots)

Entre le monde du luxe et celui de l’art, les ponts sont de plus en plus nombreux. Que vont chercher les groupes du luxe dans les musées ? Qu’y gagnent-ils réellement ? Et, surtout, comment analyser ce rapprochement entre deux univers autrefois séparés ?


Fondations d’art contemporain, expositions patrimoniales, collaborations artistiques, flagships conçus comme des musées… Le rapprochement entre luxe et art constitue aujourd’hui une infrastructure majeure du capitalisme culturel. La Fondation Louis-Vuitton à Paris, la Fondazione Prada à Milan, la Pinault Collection (Bourse de commerce) ou la Fondation Cartier participent d’un redéploiement stratégique du luxe dans l’espace institutionnel de la culture.

Présentée comme une évidence, cette convergence mérite pourtant d’être interrogée. Elle signale une transformation plus profonde : la neutralisation progressive des frontières symboliques entre création, exposition et valorisation marchande.

Renforcer la cohérence des marques

Dans un environnement saturé d’images, de références et de collaborations, la puissance d’une marque ne tient plus seulement à sa capacité de créer des objets, mais à sa faculté d’organiser un monde. Gucci sous Alessandro Michele ne proposait pas simplement des vêtements : la maison déployait un univers dense, traversé de citations artistiques et de réminiscences historiques.


À lire aussi : Entre le luxe et le sport, un mariage risqué ?


Prada, à travers la Fondazione Prada, ne se contente pas de soutenir la création contemporaine ; elle articule expositions, architecture et collections dans une continuité esthétique qui renforce la cohérence de la marque. La maison de luxe ne se définit plus seulement comme créatrice, mais comme instance de sélection, de hiérarchisation et de mise en relation.

Curation et autorité

Pour comprendre cette mutation, il faut revenir à la question de l’autorité, dont la curation constitue aujourd’hui une expression privilégiée. Les grandes maisons se sont dotées de fondations et investissent l’art, le design, la gastronomie ou l’édition. Leur crédibilité repose désormais sur leur capacité à se poser comme instances dotées d’une autorité symbolique. Dans sa conférence de 1969, « Qu’est-ce qu’un auteur ? », Michel Foucault montre que l’auteur n’est pas d’abord un individu créateur, mais une fonction discursive : un principe d’unité, de cohérence et de légitimation des discours.

C’est précisément cette fonction que les marques de luxe cherchent aujourd’hui à endosser. Face à la fragmentation culturelle, à l’accélération des tendances et à la prolifération des signes, la production incessante de nouveautés ne suffit plus à faire autorité. La marque devient alors moins créatrice que curatrice. La curation constitue ainsi une réponse stratégique à une crise d’autorité. Il s’agit de fonder un principe de cohérence dans un univers où les hiérarchies du goût se délitent. On passe d’une autorité fondée sur le jugement à une autorité fondée sur l’agencement.

L’économie de l’enrichissement : produire de la valeur par le récit

Les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre ont montré que le capitalisme contemporain ne crée plus seulement de la valeur par la production industrielle, mais par un processus d’enrichissement : les objets voient leur valeur accrue lorsqu’ils sont inscrits dans un récit, une généalogie, un dispositif patrimonial. La marchandise est ainsi requalifiée par contextualisation. Sa valeur dépend de sa capacité à être enchâssée dans une histoire.

Le luxe constitue un terrain exemplaire de cette dynamique. Les expositions Dior au musée des Arts décoratifs à Paris ou au Victoria & Albert Museum à Londres en offrent une illustration claire. Les robes deviennent archives, jalons d’une histoire stylistique et incarnations d’un héritage fondateur. La scénographie mobilise la chronologie, la figure tutélaire de Christian Dior et les filiations entre directeurs artistiques successifs. Le produit est recontextualisé comme œuvre ; il est extrait symboliquement de la logique du prêt-à-porter pour entrer dans celle du patrimoine.

Médiapart, 2018.

La valeur issue de l’histoire racontée

Hermès mettait autrefois en scène son Festival des métiers, où les artisans exposaient leur savoir-faire en public. Aujourd’hui, cette logique se poursuit sous d’autres formes, comme le festival Transforme porté par la Fondation d’entreprise Hermès, qui met en relation artistes, publics et métiers. Dès lors, la valeur ne tient plus seulement à la matière, mais à l’histoire : celle d’un savoir-faire transmis et d’une tradition préservée. Même les produits les plus contemporains, comme les sneakers de luxe ou les éditions limitées issues de collaborations streetwear, sont désormais accompagnés de narrations détaillées : références à l’architecture brutaliste, à l’art minimal, à la culture hip-hop ou aux archives de la maison.

Ainsi, un objet comme le Dior Medium Book Tote « Les Fleurs du Mal ») apparaît sur StockX non comme un simple accessoire, mais comme un produit déjà enchâssé dans un imaginaire littéraire et patrimonial qui voisine avec d’autres modèles intitulés Bonjour tristesse, Dracula, Les liaisons dangereuses, et même Madame Bovary ! Le produit ne vaut plus seulement par sa matière, sa rareté ou son usage, mais par le faisceau d’associations culturelles qui l’accompagne. L’objet est enchâssé dans un dispositif discursif.

Cette généralisation produit un effet paradoxal. Si tout peut être patrimonialisé, si toute collection devient archive potentielle, si toute collaboration devient événement culturel, qu’est-ce qui distingue encore l’œuvre de l’objet commercial ? L’enrichissement généralisé tend à homogénéiser les régimes de valeur. La différence entre l’art comme espace critique et la marchandise comme objet d’échange se trouve fragilisée par la capacité du capitalisme à digérer le récit patrimonial.

Hybridation des espaces : boutique-musée, musée-vitrine

Cette dynamique ne concerne pas seulement les objets ; elle affecte également les espaces. La Fondazione Prada à Milan, conçue par Rem Koolhaas, constitue un exemple emblématique. Installée dans une ancienne distillerie industrielle, elle propose des expositions, des cycles de cinéma et des conférences, tout en participant à la stratégie globale de la marque. À Paris, la Fondation Louis-Vuitton qui est abritée dans un bâtiment signé Frank Gehry, joue un rôle analogue. L’architecture elle-même fonctionne comme capital symbolique. Les expositions internationales et la programmation ambitieuse contribuent à produire un halo culturel autour de LVMH. Le mécénat ne se réduit pas à un geste philanthropique : il s’inscrit dans un écosystème de valorisation.

Inversement, les musées adoptent progressivement des logiques proches de celles des marques. Les expositions immersives consacrées à Van Gogh, Klimt ou Monet transforment l’expérience de la contemplation en un spectacle sensoriel. Le visiteur est invité à vivre une expérience plutôt qu’à exercer un jugement esthétique. Le Musée des Arts décoratifs fonctionne comme une plate-forme particulièrement révélatrice de cette hybridation.

Les expositions consacrées à Yves Saint Laurent, Dior ou Jean Paul Gaultier ou Schiaparelli ne sont pas de simples hommages historiques. Elles opèrent comme dispositifs de certification culturelle. La maison exposée accède au statut d’acteur patrimonial ; le musée bénéficie en retour d’une fréquentation massive et d’une visibilité médiatique accrue. On observe ainsi une convergence structurelle : la marque adopte les codes de l’institution ; l’institution adopte des logiques d’« événementialisation », de visibilité et de dépendance au mécénat proches de celles de la marque.

Le luxe comme condition matérielle de l’institution artistique

Le rapprochement entre luxe et art ne peut être compris indépendamment des transformations du financement culturel. En France, la loi du 1ᵉʳ août 2003 relative au mécénat – dite loi Aillagon »- – du nom du ministre de la culture qui la fit voter – constitue un tournant décisif. En permettant aux entreprises de bénéficier d’une réduction d’impôt de 60 % du montant de leurs dons, elle a favorisé l’essor du mécénat d’entreprise. Les grands groupes du luxe figurent désormais parmi les principaux financeurs du secteur culturel.

Cette intervention s’inscrit dans des stratégies de long terme : création de fondations, partenariats structurants, financement d’expositions majeures, soutien aux acquisitions patrimoniales. Elle modifie en profondeur les conditions de possibilité de l’activité muséale. Historiquement, le musée public s’est construit comme un espace d’autonomie relative, fondé sur une séparation entre valeur artistique et valeur marchande. Comme l’a montré Pierre Bourdieu dans les Règles de l’art, le champ artistique repose sur une tension constitutive entre logique économique et logique symbolique. Or la dépendance croissante aux financements privés reconfigure cette tension.

Une interdépendance croissante

La sociologue Raymonde Moulin avait déjà mis en évidence cette interdépendance croissante entre institutions muséales et marché. Les musées consacrent les œuvres ; le marché finance les institutions. Lorsqu’une maison de luxe bénéficie d’une rétrospective dans une institution prestigieuse, l’exposition agit comme un dispositif de certification symbolique : elle inscrit la marque dans l’histoire de l’art et renforce son capital symbolique. Le luxe n’est plus seulement un objet exposé : il devient un acteur structurel du financement culturel.

Le cas de la Fondation Maeght illustre une mutation plus large encore du champ artistique. Créée en 1964 comme fondation privée indépendante, entièrement financée à l’origine par Aimé et Marguerite Maeght, elle incarnait un modèle d’autonomie rare dans le paysage culturel français. Or, confrontée à la hausse des coûts, à la concurrence internationale et à la contraction relative des financements publics, la fondation a dû adapter son modèle économique. Les récents travaux d’extension – financés à près de 70 % par des fonds privés – ainsi que l’accueil d’événements liés au monde de la mode, comme le défilé Jacquemus en 2024, témoignent de cette évolution.

Ce mouvement n’est pas spécifique à Maeght : il traduit une transformation structurelle du champ artistique, dans laquelle même les institutions historiquement autonomes doivent désormais composer avec des partenariats et des ressources issues du marché.

Le 19M (2025). Le 19M est un lieu parisien soutenu par la maison Chanel.

Vers un luxe sans extériorité ?

L’anthropologue Mary Douglas a montré que toute culture repose sur des opérations de séparation et de classement. Classer, c’est distinguer, hiérarchiser et instituer de la valeur. Le musée constitue précisément l’un de ces dispositifs de séparation.

Comme l’ont montré Tony Bennett et Carol Duncan, il ne se contente pas d’exposer des objets : il institue un espace ritualisé qui transforme leur statut. L’objet exposé est extrait – au moins en apparence – des circuits ordinaires de l’échange marchand. Cette séparation n’est jamais totale, mais elle demeure structurante. Elle maintient la fiction d’une extériorité de l’art par rapport à la marchandise.

De manière analogue, le luxe a longtemps reposé sur une logique de séparation. La boutique Chanel rue Cambon, la maison Hermès du faubourg Saint-Honoré ou Cartier place Vendôme n’étaient pas de simples points de vente. Architecture, mise en scène des vitrines, vocabulaire et dispositifs de seuil participaient de leur puissance symbolique. Or, cette séparation s’est progressivement évaporée.

Une valeur expérentielle

À la Fondation Louis-Vuitton ou à la Fondazione Prada, l’architecture spectaculaire, la programmation « curatoriale », les cafés design, les librairies spécialisées et les terrasses panoramiques composent un écosystème sensoriel complet. Les flagships intègrent des installations artistiques et des espaces culturels. Le client y circule comme dans une galerie. Inversement, les expositions Dior ou Schiaparelli au Musée des Arts décoratifs génèrent des files comparables à celles d’un lancement de produit. L’exposition devient événement, expérience partageable. Ce qui compte n’est plus tant l’objet que la charge affective et narrative qui l’accompagne. La valeur devient expérientielle.

Mais cette logique expérientielle entre en tension avec la structure historique du luxe. Le luxe supposait un dehors : un espace dont l’accès n’était ni immédiat ni indifférencié. Or, à force de tout rendre connectable – art, patrimoine, gastronomie, design, culture populaire – le luxe tend à dissoudre cette extériorité. Il se transforme ainsi en dispositif d’intensification esthétique de la marchandise. Il ne produit plus une distance mais un flux.

Or, sans frontière, il n’y a plus véritablement d’institution. Il n’y a que des dispositifs de circulation et d’agrégation d’affects. Le luxe pourrait alors ne devenir qu’une émotion esthétique immédiatement convertible en transaction. La question décisive devient alors de savoir comment instituer de la valeur durable dans un monde où tout peut être exposé, connecté, partagé et vendu. Autrement dit, le luxe peut-il survivre à la disparition du dehors symbolique qui le fondait ?

The Conversation

Benoît Heilbrunn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.04.2026 à 17:34

L’histoire hors norme de Mabel Stark, la plus célèbre dresseuse de tigres des États-Unis

Alessandro Meregaglia, Associate Professor and Archivist, Boise State University

Infirmière devenue dresseuse de tigres, Mabel Stark a fait trembler les foules dans les plus grands cirques américains. Son destin éclaire une page méconnue de l’histoire du spectacle.
Texte intégral (2502 mots)
Dans l'un de ses numéros les plus célèbres, Mabel Stark luttait avec un tigre. Circus and Allied Arts Collection, Illinois State University's Special Collections, Milner Library

Au début du XXᵉ siècle, Mabel Stark, une ancienne infirmière, devint la dresseuse de tigres la plus célèbre des États-Unis. Son parcours raconte à la fois l’ascension d’une femme dans un univers masculin et les dangers permanents du dressage de fauves.


Pour les esprits les plus affûtés du show-business, il y a toujours un nouveau filon à exploiter. Prenez Joe Exotic, qui malgré sa condamnation en 2020 pour un complot de meurtre commandité et pour des violations de l’Endangered Species Act, la loi étatsunienne sur les espèces menacées d’extinction, a pu continuer à faire la une.

Depuis le début de sa peine de 21 ans, la star de « Tiger King » a lancé une marque de cannabis, vendu de l’art numérique et commencé à travailler sur un album provisoirement intitulé « Jungle Rhapsody: A Tiger King Experience ». Sa dernière trouvaille consiste à vendre des appels téléphoniques personnels depuis sa cellule – « Quel meilleur cadeau de Saint-Valentin pourriez-vous offrir à l’être aimé ? », a-t-il écrit sur Instagram en janvier 2026.

Mais avant Joe Exotic, il y avait Mabel Stark. Souvent présentée comme la plus célèbre dresseuse de tigres américaine, la « Tiger Queen » était réputée pour son audace et son charisme.

En menant des recherches sur Caxton Printers, l’éditeur de l’autobiographie de Stark, je suis tombé sur des archives inédites consacrées à la longue carrière de Stark dans le dressage d’animaux. Comme Joe Exotic, Stark avait le sens du spectacle. Mais, fait plus remarquable encore, elle a réussi à faire carrière sous le regard scrutateur d’un milieu dominé par les hommes, tout en s’occupant de ses animaux avec affection plutôt qu’avec la peur.

D’infirmière à dresseuse de tigres

Née Mary Ann Haynie en 1888 ou 1889 – l’année exacte reste un mystère – Stark grandit à Princeton, dans le Kentucky. À l’âge de 8 ans, elle assista à son premier spectacle de cirque, où les numéros d’animaux dressés la fascinèrent.Il lui fallut attendre deux décennies avant d’avoir l’occasion d’essayer elle-même le dressage.

En vacances en Californie, alors qu’elle travaillait comme infirmière, Stark rencontra Al Sands, le directeur du cirque Al G. Barnes. Après avoir appris qu’elle s’intéressait au dressage d’animaux, il l’embaucha sur-le-champ.

Stark commença par monter à cheval et dresser des chèvres. Il lui fallut encore plusieurs années avant de travailler avec des tigres. Mais une fois lancée, sa carrière décolla. Les foules se pressaient pour voir la « Tiger Girl » lutter avec de grands félins et éblouir le public en commandant jusqu’à une douzaine de tigres à la fois. Son numéro de lutte avec son tigre préféré, Rajah – dans lequel le duo roulait trois ou quatre fois au sol – devint l’un des numéros de fauves les plus célèbres des États-Unis. Elle mit ce succès à profit pour rejoindre le cirque Ringling – le plus grand cirque des États-Unis – pour un salaire deux fois plus élevé.

Alors que sa notoriété grandissait, elle collabora avec la scénariste Gertrude Orr pour raconter l’histoire de sa vie. « Hold That Tiger » parut en librairie en 1938. Caxton Printers, une petite maison d’édition située dans l’Idaho rural, publia l’ouvrage et le commercialisa principalement auprès d’un jeune public. Le livre rencontra le succès, se vendant suffisamment bien pour être réimprimé à plusieurs reprises.

Connue pour donner la parole à des auteurs débutants et à des écrivains issus de groupes sous-représentés, Caxton Printers trouva un créneau éditorial dans les livres consacrés au monde du cirque. La maison publia également des ouvrages sur le premier employeur de Stark, Al Barnes, ainsi que sur les frères Ringling et sur le célèbre dresseur de lions Louis Roth, avec qui Stark fut un temps mariée.

Le pouvoir féminin dans l'arène

Stark avait parfaitement conscience de la voie qu’elle était en train d’ouvrir. « J’ai délibérément choisi un domaine dans lequel aucune autre femme ne s’était spécialisée », écrit-elle dans son autobiographie.

La sagesse conventionnelle de l’époque, ajoutait-elle, voulait que « les tigres soient considérés comme trop dangereux pour qu’une femme puisse les dresser ». Sa volonté de défier ces conventions a compté. Comme l’a noté l’historienne du cirque Janet M. Davis, « les performances des femmes dans le cirque célébraient la puissance féminine » et représentaient « une alternative saisissante aux normes sociales de l’époque ».

Dans l’Amérique du début du XXᵉ siècle, les femmes ne pouvaient peut-être ni voter ni siéger dans des jurys dans la plupart des États, mais sur la piste du cirque, elles captaient l’attention du public, montant à cheval à cru, affichant force et endurance, et réalisant des prouesses acrobatiques défiant la gravité.

Le rythme de Stark était implacable. Elle se produisait presque tous les jours avec des cirques itinérants et perfectionnait sans cesse son numéro. En 1938, elle travailla simultanément avec des tigres et des lions, une première pour une dresseuse. Elle entra de nouveau dans l’histoire en présentant un numéro avec 12 tigres dans une même cage.

Mabel Stark se produisait dans une cage avec 12 tigres. Cinema Libre Studios

Que ce soit en raison des exigences de son emploi du temps ou de sa préférence pour ses fauves, les relations de Stark avec les hommes fonctionnaient rarement. Au cours de sa vie, elle se maria quatre fois, et divorça à trois reprises.

« J’aime ces grands félins comme une mère aime ses enfants », confia-t-elle à un ami. Mais « avec mes maris, je n’ai jamais été heureuse ».

« Un dresseur d’animaux ne doit jamais être nerveux »

Stark, consciente des comportements abusifs d’autres dresseurs envers leurs tigres, choisit une autre voie. « La gentillesse et la patience sont les facteurs les plus importants dans le dressage. (…) Les dresseurs qui essaient de soumettre les animaux par la violence finissent toujours par avoir des ennuis », expliquait-elle.

Mais son métier n’était pas sans danger.

« Un dresseur d’animaux ne doit jamais être nerveux. Moi, je ne le suis plus depuis que j’ai quitté le métier d’infirmière », déclara-t-elle dans une interview accordée au New York Times en 1922. « On plantera peut-être des violettes sur ma tombe demain, mais tant que j’ai la santé et la force, je préfère m’occuper de dix tigres plutôt que d’un malade. »

Stark connut plusieurs accidents graves. Le pire survint sans doute en 1928 : après l’arrivée tardive d’un train de cirque, Stark commença son numéro sans savoir que ses tigres n’avaient pas été nourris depuis 24 heures. Deux tigres affamés l’attaquèrent après qu’elle eut glissé dans la boue.

« Alors que j’étais allongée là, impuissante, écrivit-elle, je me demandais en combien de morceaux j’allais être déchirée, et combien de temps il faudrait aux autres tigres, grognant et grondant nerveusement sur leurs sièges, pour m’achever. » Elle souffrit de multiples fractures, faillit perdre une jambe et dut recevoir 300 points de suture.

Puis, en 1950, une tigresse la mutila alors qu’elle tentait d’attraper son petit. Les médecins pensèrent d’abord devoir lui amputer le bras, mais parvinrent finalement à le sauver.

Malgré ces face-à-face dangereux avec ses tigres, Stark affirmait : « Je n’ai pas peur. J’aime le défi que représente leur défi rugissant. »

La dure réalité

Stark tourna avec des cirques jusqu’à la fin des années 1940, avant d’être engagée par Jungleland, un zoo situé près de Los Angeles.

À l’exception des trois ans et demi qu’elle passa au Japon en tournée avec son numéro de fauves, elle passa les vingt dernières années de sa carrière dans ce zoo.

Stark ne cessa jamais d’attirer les foules à ses spectacles et ne se tint jamais à l’écart des projecteurs. Elle apparut même dans « What’s My Line? », en 1961, un jeu télévisé qui proposait aux participants de deviner la profession de l'invitée.

« Chaque année a laissé des cicatrices sur mon corps, mais elle m’a aussi apporté une pleine dose de bonheur », se souvenait-elle.

Stark travailla à Jungleland jusqu’à son licenciement en 1967, lorsque l’assureur du parc ne voulut plus la couvrir. Être éloignée de ses tigres la dévasta et elle mit fin à ses jours quelques mois plus tard, le 20 avril 1968, à son domicile de Thousand Oaks.

Le dernier paragraphe de l’autobiographie de Stark semble annoncer la fin de sa vie :

« La porte de la coulisse s’ouvre tandis que je claque mon fouet et que je crie : “Qu’ils viennent !” Les fauves rayés s’avancent furtivement, grondant et rugissant, bondissant les uns sur les autres ou sur moi. C’est une émotion incomparable, et la vie sans cela ne vaudrait pas la peine d’être vécue pour moi. »

The Conversation

Alessandro Meregaglia a reçu des financements de l’Idaho Humanities Council, de la Bibliographical Society of America et de l’Institute for Advancing American Values de Boise State pour ses recherches sur Caxton Printers.

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