12.05.2026 à 09:45
Gabriele Neher, Associate Professor in History of Art, University of Nottingham
La Royal Academy of Arts (RA) de Londres accueille actuellement la rétrospective la plus complète de l’œuvre de Michaelina Wautier à ce jour. Il s’agit d’une exposition historique qui permet de redécouvrir une artiste qui, à son époque, connaissait un grand succès et était choyée par la cour et l’élite bruxelloise, mais qui a ensuite presque disparu de la scène publique et des regards des spécialistes pendant près de 300 ans.
La première mention moderne de la peintre flamande Michaelina Wautier (1614-1689) nous présente une artiste qui défie toutes les attentes. Évoquant son monumental Triomphe de Bacchus (1655–1659), Gustav Glück, premier historien de l’art à occuper le poste de conservateur au Kunsthistorisches Museum de Vienne, écrivait en 1903 : « Même à l’ère de l’émancipation féminine, on aurait du mal à attribuer ce tableau, qui témoigne d’une conception très vigoureuse, presque grossière, à la main d’une femme ».
Et c’est là que réside la réussite de Wautier : elle aurait pu peindre « comme un homme », mais dans la plupart de ses œuvres, elle n’en ressent pas le besoin. Au contraire, Michaelina Wautier s’impose comme une artiste dotée d’un style qui lui est propre.
Redonner à Wautier sa place dans le canon artistique à travers une exposition à la Royal Academy of Arts semble particulièrement approprié pour une artiste qui défia les attentes de son temps. La RA a été la première institution à offrir une formation professionnelle aux artistes en Grande-Bretagne. L’œuvre de Wautier et la manière dont la RA la présente témoignent clairement du type de formation qui était à l’époque l’apanage exclusif des artistes masculins.
Sa formation est immédiatement mise en avant par l’image qui ouvre l’exposition, une œuvre gracieuse et assurée intitulée Étude du buste de Ganymède des Médicis (1654). Le dessin représente la célèbre sculpture romaine antique, qui se trouvait à l’époque à Rome. Savoir dessiner était une compétence très prisée et ce Ganymède démontre non seulement la maîtrise d’une artiste ayant reçu une formation méticuleuse, mais aussi un travail est en phase avec son temps qui reflète les tendances contemporaines.
Beaucoup se demanderont où elle se situe par rapport à la grande star de la peinture baroque qui fut sa contemporaine, Artemisia Gentileschi (1593–1654) – un sujet de prédilection dans l’histoire de l’art féministe. Les deux femmes disparaissent de la scène après les années 1650, toutes deux ayant travaillé avec des proches (Wautier avec son frère, Gentileschi avec son père), et toutes deux ont été soutenues par des mécènes de haut rang. Mais c’est là que s’arrêtent les similitudes.
L’histoire personnelle violente de Gentileschi a souvent éclipsé les débats sur son talent la maîtrise de son art. Par exemple, des œuvres comme la Décapitation d’Holopherne (1612) sont fréquemment interprétées comme des réponses directes à son expérience de la violence sexuelle.
De la vie personnelle de Wautier, cependant, on ne sait pas grand-chose si ce n’est l’identité de ses parents, le fait qu’elle partageait un atelier avec son frère à Bruxelles et qu’elle ne s’est jamais mariée. Ce manque d’informations est en partie dû au fait que le testament de l’artiste a été détruit dans les flammes lors du bombardement français de Bruxelles en 1695.
Si dans le cas de Gentileschi, on a l’impression de ne pas pouvoir séparer l’art de la biographie, pour Wautier, nous ne disposons de rien d’autre que de son art. Un art merveilleux, d’ailleurs.
Wautier excellait dans le portrait, grâce à sa palette élégante et à sa maîtrise des textures, qu’il s’agisse de cheveux ou de tissus. Dans ses portraits, en particulier dans la représentation des enfants, elle se montre vivace et pleine de vie, et très attentive aux excentricités et aux petites manies. On le voit notamment dans sa série Les Cinq Sens (1650). Par exemple, « L’odorat » représente un petit garçon blond serrant un œuf pourri dans une main et se pinçant le nez de l’autre, repoussé par la puanteur de l’œuf.
Elle n’a cependant jamais signé ses portraits. Mais elle a signé deux grandes peintures religieuses, un Mariage mystique de sainte Catherine d’Alexandrie et un panneau intrigant et inhabituel représentant L’éducation de la Vierge. Ces deux panneaux mettent en scène des protagonistes féminines cultivées, sûres d’elles et élégantes, définies par leurs actions.
Ces peintures défient les idées contemporaines selon lesquelles les femmes artistes excellaient dans l’imitation mais n’avaient pas la capacité d’imaginer et de créer un sujet à partir de rien. Wautier signe ces tableaux « invenit et fecit », ce qui se traduit par « inventé et exécuté ». Elle revendique ainsi sa capacité à faire preuve d’imagination pour réaliser des œuvres importantes à grande échelle. Elle s’affirme en pleine maîtrise de son art, et cela n’est nulle part plus évident que dans la pièce maîtresse de l’exposition de la Royal Academy, son immense Triomphe de Bacchus.
Ici, Wautier s’attaque à la quintessence de la maîtrise artistique : un sujet mythologique à grande échelle qui figurait dans l’œuvre de ses contemporains les plus importants, tels qu’Andrea Mantegna, Titien et bien sûr l’artiste qui dominait le marché en Flandre et aux Pays-Bas, Peter Paul Rubens.
Le Triomphe de Bacchus de Wautier est plus imposant que celui de ses concurrents masculins, et elle parvient à y traiter le nu masculin central, très charnu, avec la grâce et l’élégance d’un Titien. Elle présente au spectateur l’image puissante d’un Bacchus alangui dans une brouette, entouré de ses disciples. Wautier peint une grande diversité de nus masculins dans des poses variées avec une aisance naturelle, et ce Bacchus la place définitivement dans l’histoire de l’art ; ce chef-d’œuvre semble conçu pour défier l’idée selon laquelle une femme ne peut pas peindre comme un homme.
Michaelina Wautier relève le défi d’un cran en y incluant de manière intrigante un autoportrait. Elle s’y représente comme une bacchante élégante aux seins nus, une disciple de Bacchus, vêtue d’une robe rose saumon, regardant le spectateur ; elle est la seule à le faire parmi la multitude de personnages représentés. La bacchante de Wautier se tient droite et fière, invitant le spectateur à la regarder. Mais c’est Wautier qui contrôle ce regard ; dans le tableau, un faune au teint jaunâtre tente d’attraper cette femme sûre d’elle, qui ignore son regard lubrique et ne prête pas attention à ses mains qui lui agrippent les cheveux. C’est elle qui mène la danse.
Michaelina Wautier est à l’affiche à la Royal Academy de Londres jusqu’au 21 juin 2026
Gabriele Neher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.05.2026 à 15:19
Jessica Ragazzini, Chercheuse associée, Université de Strasbourg; Université du Québec en Outaouais (UQO)
Quentin Petit Dit Duhal, Docteur en Histoire de l'art, Université Paris Nanterre

En proposant une archéologie des imaginaires du corps-machine – des mythes antiques aux pratiques féministes, queer, afrofuturistes et crip – l’ouvrage Arts et Cyborgs. Pensées et imaginaires des corps-machines retrace les usages esthétiques et politiques de l’hybridation, tout en situant les controverses contemporaines liées à l’intelligence artificielle dans une longue histoire des artefacts anthropomorphes.
Depuis plusieurs années, l’intelligence artificielle (IA) suscite une attention croissante, tant dans les pratiques artistiques que dans les travaux universitaires. Deux postures tendent à structurer, parfois de manière caricaturale, les débats qui l’entourent : d’une part, elle suscite l’enthousiasme pour les formes inédites d’interaction et de co-production entre humain et machine ; d’autre part, elle provoque une grande inquiétude face aux risques d’appauvrissement des interprétations du monde, de standardisation des formes et de réification du vivant.
Dans l’un comme dans l’autre cas, la proximité supposée d’une machine dont « l’intelligence » qui serait comparable à celle de l’être humain, voire susceptible de la dépasser, est au cœur de la polarisation. Or, cette fascination et les peurs qu’elle charrie ne surgissent pas ex nihilo. En effet, depuis l’Antiquité, les créations artificielles, les figures anthropomorphes et les récits de création constituent des réflexions privilégiées qui éprouvent les limites du vivant et permettent de repenser la définition de l’être humain.
Dans ce contexte, l’ouvrage Arts et Cyborgs. Pensées et imaginaires des corps-machines propose une synthèse de l’histoire longue de la fascination pour les objets et corps anthropomorphes. Ce projet retrace une généalogie à la fois artistique, philosophique et curatoriale de l’hybridation entre chair et technique, représentation centrale de la culture contemporaine et passée. Rejetant l’idée d’un inventaire exhaustif, cette publication présente les continuités et ruptures afin d’offrir des outils conceptuels permettant de situer les formes actuelles dans un réseau de références plus ancien et complexe.
Forgé en 1960 par les scientifiques Nathan S. Kline et Manfred E. Clynes, le terme « cyborg » désigne un organisme cybernétique susceptible d’adapter le corps humain aux conditions d’une vie extraterrestre. Au-delà de cette origine technoscientifique, l’imaginaire cyborg s’est rapidement constitué comme une construction du rapport à soi et aux mondes à titre de figure-limite, au sein de laquelle se rejouent les partages entre organisme et artefact, autonomie et contrôle, vulnérabilité et puissance.
Réinvestie par les luttes et mouvements sociaux à partir des années 1970, la figure du cyborg contribue à déstabiliser les catégories binaires, en particulier celles du genre, et à interroger les régimes de normalisation qui organisent les rapports sociaux et sociétaux.
Cette fécondité critique est théorisée de manière décisive par la philosophe et biologiste Donna Haraway dans son Manifeste Cyborg dans lequel le cyborg apparaît comme un paradigme politique qui remet en question les logiques de pouvoir fondées sur des oppositions naturalisées (corps/objet, vivant/machine, nature/culture). En ce sens, il ouvre un horizon spéculatif et prospectif qui mène à envisager des futurs possibles où les catégories mêmes par lesquelles nous décrivons l’humanité et la non-humanité se trouvent reconfigurées, dans un entre-deux instable entre biologie et technologie.
Si la culture contemporaine attribue au cyborg une myriade de définitions parfois concurrentes ou même contradictoires, celles-ci s’inscrivent dans une histoire plus vaste des représentations de la figure humaine. Dès l’Antiquité, des récits tels que l’histoire de Pygmalion ou celle d’Hermaphrodite déplacent des frontières réputées stables entre être et matière (la pierre animée), entre masculin et féminin, entre fabrication et engendrement montrant la complexité des modes d’existence qui échappent finalement aux nomenclatures fixes et stéréotypées. Au fil des siècles, de tels mythes se sont multipliés devenant des matrices narratives par lesquelles les artistes ont pu imaginer des formes abolissant ou contestant les normes sociales et symboliques de leur époque.
Parallèlement, la philosophie a élaboré des cadres conceptuels visant à préciser ce qui distingue l’être humain du non-humain, mais aussi ce qui les relie tels que l’agentivité, la sensibilité, le langage, la technique, etc. Les controverses actuelles relatives à l’IA – notamment lorsque des systèmes génératifs produisent images ou sons à partir de corpus préexistants – réactivent ainsi des questions anciennes : ces productions relèvent-elles d’une forme de création analogue à celle d’un artiste mobilisant un bagage culturel ? Les deux types de productions sont-elles radicalement opposées du fait de l’impossible subjectivité humaine du programme génératif ? Ces débats ne sont pas sans rappeler ceux prononcés lors de l’apparition de la photographie qui révélaient déjà les craintes d’usage des dérives d’une image réaliste indirectement produite par l’être humain.
Ainsi, si la photographie est aujourd’hui largement reconnue comme un médium artistique à part entière, son histoire rappelle que les technologies visuelles ne sont jamais neutres. Au début du XXe siècle, l’usage volontiers patriarcal de la photographie de la part de certains artistes futuristes et surréalistes contraste avec les expérimentations de Hannah Höch ou de Claude Cahun, qui en font un outil de déstabilisation des identités, des normes de genre et des régimes de représentation.
De manière comparable, l’hybridation technologique contemporaine par laquelle la figure cyborg prend forme dans les œuvres féministes et queer constitue un contrepoint critique face à la circulation massive sur les réseaux sociaux, d’images d’IA reconduisant des stéréotypes sexistes et anti-LGBTQI2A+.
Dans ces pratiques, la figure cyborg ne se réduit pas à une iconographie de science-fiction, elle devient un dispositif de pensée pour envisager des transformations sociétales, renverser des hiérarchies corporelles et imaginer d’autres normes possibles. C’est aussi ce que montrent les artistes a frofuturistes qui articulent la spéculation politiquement engagée ou encore les artistes crip dont le corps perçu aujourd’hui en situation de handicap, pourrait se voir demain doté d’une mécanique surpuissante qui le transformerait en un nouvel idéal corporel à atteindre.
Le corps cyborg ouvre un horizon de capacités « surhumaines » ou « surbiologiques ». Toutefois, il demeure simultanément exposé aux failles, aux incompatibilités et aux dysfonctionnements propres aux dispositifs techniques et aux vulnérabilités de la chair. Dans les pratiques artistiques, ces incidents constituent des matériaux heuristiques qui mettent en évidence les infrastructures, les normes et les idéologies inscrites dans notre monde contemporain. Le glitch, le bug ou la panne peuvent alors être revendiqués comme motifs esthétiques, en rupture avec les impératifs d’optimisation, de fluidité et d’hyperproductivité qui accompagnent souvent l’imaginaire technocapitaliste du progrès technoscientifique.
Faire place à l’erreur revient à ouvrir un champ de futurs possibles où l’altération devient souhaitable, précisément parce qu’elle introduit de l’indéterminisme qui échappe à toute tentative de contrôle humain ou technologique. Ce geste reconfigure les narratives historiques de réussites de l’inventivité et du génie de l’humanité, il ouvre des brèches dans les récits linéaires du progrès en perturbant sa frise chronologique. Les dysfonctionnements apparaissent ainsi comme étant des leviers critiques pour penser l’histoire autrement à travers ses trous, ses silences, ses répétitions, ou ses accélérations angoissantes.
L’intérêt des imageries cyborg réside dans leur polysémie et dans l’antagonisme possible de leurs usages, ces figures peuvent aussi bien perpétuer des fantasmes de maîtrise que soutenir des politiques de l’émancipation. C’est pourquoi elles requièrent une lecture contextualisée, attentive à la fois aux symboliques mobilisées, aux enjeux contemporains et aux dimensions spéculatives qui ouvrent la porte à des futurs pessimistes autant qu’optimistes. En ce sens, l’ouvrage Arts et Cyborgs. Pensées et imaginaires des corps-machines vise à proposer une histoire des imaginaires non hégémonique. En articulant archéologie des formes, analyse des discours et attention aux pratiques curatoriales, il ouvre la voie à de nouvelles recherches sur les manières dont les corps – réels, représentés ou fictionnés – deviennent des lieux d’une reconfiguration des sensibilités, des nomenclatures, des pouvoirs et des possibles.
Arts et Cyborgs. Pensées et imaginaires des corps-machines a été publié par les éditions Double Ponctuation.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
10.05.2026 à 11:10
Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School

Les « Chuck Norris Facts », ces blagues absurdes au sujet du comédien, diffusées sur le Net depuis une vingtaine d’années, racontent le moment où le public s’est mis à fabriquer lui-même la célébrité.
« Chuck Norris ne dort pas. Il attend. »
« Chuck Norris peut diviser par zéro. »
Ce qu’on appelle les « Chuck Norris Facts » ont envahi Internet au milieu des années 2000, transformant un acteur de films d’action un peu ringard en une figure mythique. Mais derrière l’humour se cache une mutation plus profonde, car avec ce format viral, la célébrité a changé de nature. Chuck Norris n’a certes pas inventé les mèmes, mais la récupération de son image a contribué à la réinventer la célébrité à l’ère des mèmes.
Pour rappel, le mème est une image, une vidéo ou un texte humoristique diffusé largement sur Internet et faisant l’objet de nombreuses variations. La recherche montre que les mèmes fonctionnent particulièrement bien lorsqu’ils s’appuient sur des figures déjà fortement codées. Avec sa force surhumaine, son invincibilité, son sérieux absolu à l’écran, Norris incarne une exagération prête à l’emploi : il suffisait de pousser ces traits jusqu’à l’absurde pour créer un mème parfait.
Avant Internet, Chuck Norris était une célébrité classique : champion d’arts martiaux, acteur, puis star de la série Walker, Texas Ranger, diffusée en France de 1995 à 2012 et rediffusée à maintes reprises depuis. L’image rigide, virile, et même caricaturale du comédien (qui incarnait, selon un article du Monde paru après la disparition de l’acteur en mars dernier, « le mâle blanc dominateur de l’ère Reagan ») en fait un archétype du star-système hollywoodien. Et c’est précisément cette image qui va le rendre mème-compatible.
La masculinité toxique qu’il véhicule à travers ses prises de position politiques devient l’objet de blagues potaches mais un peu ambivalentes, qui permettent à la fois de célébrer cet archétype tout en l’écornant.
À lire aussi : Les mèmes sont devenus incontournables en politique. Quels effets ont-ils ?
Les mèmes « Chuck Norris » sont créés par des internautes anonymes, notamment sur des forums, comme Something Awful, autour de 2005. Ils reprennent une structure simple – « Chuck Norris peut… » – et la déclinent à l’infini. Très vite, le personnage échappe à son biotope d’origine et devient un mythe collectif.
Le succès de ces mèmes repose sur une mécanique simple :
une phrase courte,
une structure reproductible,
une surenchère permanente.
Chaque blague doit aller plus loin que la précédente. Si Chuck Norris peut battre Superman, la suivante dira qu’il lui a appris à voler… puis qu’il n’en a même pas besoin.
Ce fonctionnement correspond à ce que nous, les chercheurs en communication appelons la culture participative. Les fans produisaient déjà des fanzines, des parodies ou des récits dérivés bien avant les plateformes numériques. Alors, cette culture participative n’est pas née avec le Web. L’Internet lui a donné un nouvel élan quand même : il a rendu plus simples, plus rapides et plus visibles des pratiques de reprise, de détournement et de création collective qui existaient déjà dans les cultures fans.
Au sein de ces cultures, les publics ne se contentent plus de consommer, ils produisent, transforment et diffusent des contenus. La force des mèmes vient du fait qu’ils peuvent être repris par tous, sans compétence particulière. Chaque blague procède ainsi d’une dynamique collective, provient d’une série de rebonds-variations, même si elle relève à chaque fois d’un auteur différent – et anonyme.
Ce phénomène marque une rupture. Dans le modèle traditionnel, la célébrité est produite de manière verticale par les médias, à travers campagnes promotionnelles. Le public se contente de recevoir des informations descendantes.
Avec les mèmes, la logique s’inverse. Les publics deviennent coproducteurs, les contenus circulent grâce à leur implication, parce qu’ils sont activement partagés et transformés.
Chuck Norris représente un cas emblématique de cette transformation. Son image et sa célébrité ont échappé aux médias pour devenir participatives, modulables et incontrôlables.
Les « Chuck Norris Facts » apparaissent à un moment précis : celui du Web des forums, des chaînes de mails, des blogs et des premiers sites viraux, juste avant la domination des grands réseaux sociaux. Ils montrent que la viralité ne dépend pas seulement des technologies, mais des formats culturels adaptés au partage. À l’époque, le mème n’a même pas besoin de photo ou de vidéo : une simple phrase suffit : « Chuck Norris ne dort pas. Il attend. »
Cette simplicité explique leur diffusion massive. Le web devient une forme de conversation publique, où chacun peut intervenir. Chuck Norris incarne ainsi une transition, d’une culture médiatique centralisée à une culture distribuée.
Le cas est d’autant plus intéressant que Chuck Norris est une célébrité « pré-Internet ». Contrairement aux influenceurs ou aux stars actuels, ses apparitions et ses déclarations n’ont pas été conçues pour être virales. Pourtant, il devient une icône numérique. Peu à peu, le personnage fabriqué par les mèmes dépasse la personne réelle. Il devient une figure abstraite, presque indépendante du « vrai » Chuck Norris, comme un double qui n’a plus grand-chose à voir avec sa vie et ses rôles.
Mais ce détachement entre le personnage mémétique et la personne réelle produit aussi un effet d’écran. À force de circuler sous forme de blagues absurdes, Chuck Norris paraît presque inoffensif. Or, cette image ludique tend à faire oublier ses prises de position politiques conservatrices, notamment son opposition au mariage homosexuel. Le paradoxe est là : même lorsqu’ils se moquent de lui, les mèmes contribuent à maintenir sa visibilité et à rendre son image sympathique.
Chuck Norris a d’ailleurs largement profité de cette seconde célébrité. En 2009, il publie The Official Chuck Norris Fact Book, qui rassemble ses « facts » préférés ; en 2010, il fait paraître Black Belt Patriotism: How to Reawaken America (Ceinture noire de patriotisme. Comment réveiller l’Amérique, non traduit en français), essai politique conservateur devenu best-seller.
La célébrité mémétique ne remplace donc pas seulement l’ancienne célébrité : elle peut aussi la réactiver, la rentabiliser et servir un propos idéologique.
Aujourd’hui encore, ces mèmes continuent à circuler. Comme beaucoup de figures devenues mèmes, Chuck Norris existe désormais sous deux formes : une personne réelle et une entité culturelle collective. Dans la culture numérique, les célébrités deviennent des matériaux réutilisables.
Ce qui s’est joué avec Chuck Norris est désormais omniprésent. Les célébrités contemporaines sont constamment amplifiées, détournées et remixées. Leur image ne leur appartient plus entièrement.
La différence, c’est que, aujourd’hui, cette logique est intégrée : les contenus sont pensés pour être repris. Au milieu des années 2000, ce n’était pas encore le cas. Chuck Norris représente le moment où cette transformation s’est produite spontanément.
Au fond, les « Chuck Norris Facts » racontent un transfert de pouvoir. Le pouvoir de définir la célébrité ne revient plus uniquement aux médias. Il est partagé avec les publics, à une époque où être célèbre ne suffit plus. Il faut désormais être repris, détourné, remixé, digéré par le collectif.
Tom van Laer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.