03.11.2026 à 16:09
Nicolas Oppenchaim, Maître de conférences en sociologie, Université de Tours
Marion Valarcher, Postdoctorante dans le cadre de la recherche ENTRAVES (Enquête sur le travail dans l’espace scolaire), Université de Tours; Sciences Po
Valérie Cohen, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Tours
L’ESSENTIEL
Dénoncée par les lycéens mobilisés, la dégradation des conditions d’enseignement pèse-t-elle sur leur santé ?
Une enquête auprès de 7 000 élèves apporte un éclairage sociologique sur les alertes au sujet de la santé mentale des jeunes.
Elle montre que la pression des notes et l’inquiétude face à l’avenir créent une souffrance collective.
Une grande partie des revendications portées par le mouvement lycéen relève d’une critique générale de leurs conditions d’études. Si l’expression « conditions de travail » est rarement employée par les élèves, les grilles d’analyses utilisées habituellement pour appréhender la pénibilité des tâches professionnelles sont également opérantes pour expliquer la détérioration de la santé des élèves du secondaire.
C’est ce que nous avons observé dans le cadre d’une enquête sociologique qui s’appuie sur 200 entretiens et sur 7 000 questionnaires représentatifs, collectés deux années de suite auprès de lycéennes et de lycéens de séries générales et technologiques dans la région Centre-Val de Loire et, de manière secondaire, à Paris.
Cette recherche avait pour objectif d’apporter un éclairage sociologique sur un certain nombre de constats alarmants concernant la santé mentale des publics scolaires établis par les principaux baromètres de santé (EnCLASS, 2022, Santé publique France, 2026) : augmentation des troubles dépressifs, des pensées suicidaires, des tentatives de suicide, de consommation de psychotropes.
Ces problèmes de santé mentale progressent avec l’avancement dans la scolarité, entre la 6ᵉ et la terminale, et sont systématiquement plus accentués chez les filles, notamment chez les lycéennes. Ils sont généralement interprétés comme les manifestations d’une vulnérabilité propre à l’adolescence, renforcée par un contexte social et environnemental auquel les jeunes seraient particulièrement sensibles et par les effets des réseaux sociaux, du harcèlement en ligne ou encore l’exposition à des contenus inadaptés.
Le vécu scolaire apparaît dans ces analyses, mais de manière périphérique, comme un facteur secondaire, noyé parmi d’autres déterminants considérés comme plus structurants. Pourtant, si les facteurs principalement avancés sont difficilement contestables, les effets des conditions d’études sur la dégradation de leur santé sont peut-être sous-estimés.
Cette hypothèse de recherche s’est construite à partir des analyses menées dans le champ professionnel, qui ont établi des liens solides entre organisation du travail et santé. Sans assimiler les élèves à des salariés, mais en considérant que l’activité scolaire relève bien d’un travail, nous avons pu prendre la mesure de pénibilités scolaires et de leurs incidences sur la santé des lycéens et des lycéennes.
Notre recherche confirme leur mal-être : suivant l’indicateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que nous avons utilisé, 59,7 % des élèves ne présentent pas un bon niveau de bien-être mental, 67,4 % des lycéennes sont dans ce cas, contre 50,9 % des lycéens.
Mais elle montre aussi que ce mal-être est corrélé aux signes d’une surcharge effective ainsi qu’à la pression ressentie. Le mal-être croît ainsi avec le sentiment d’être débordé par le travail scolaire (84,2 % des élèves qui se disent très souvent débordés n’ont pas un bon niveau de bien-être mental) et avec l’augmentation du temps de travail déclaré.
À rebours des représentations qui sont souvent véhiculées sur les élèves, ces derniers travaillent beaucoup. Le temps d’étude réglementaire en lycée général varie de 26 heures à 35 heures par semaine, selon les spécialités et les options, auquel s’ajoute environ 11 heures de travail personnel hebdomadaire en moyenne. Au total, le temps scolaire moyen consacré aux études s’élève à 39 heures, et dépasse 45 heures pour un quart des lycéens et des lycéennes.
Les élèves dont le temps de travail est le plus conséquent sont aussi ceux et surtout celles dont le bien-être est le plus dégradé. Ce constat s’accentue lorsque le travail réalisé n’est pas toujours ou suffisamment reconnu, en matière de résultats et d’appréciations, et que les élèves estiment ne pas bénéficier du soutien des adultes de l’établissement.
L’indicateur de bien-être mental est également corrélé avec le niveau de pression ressenti au sujet des notes comme de l’orientation : à peine 27 % de celles et ceux qui ressentent souvent ou très souvent une pression à cause de leurs notes et 21 % des élèves qui ressentent du stress au sujet de leur orientation déclarent avoir un bon niveau de bien-être mental.
À lire aussi : Orientation post-bac : l’inévitable stress de Parcoursup ?
Sans être une nouveauté, la pression des notes s’est amplifiée ces dernières années d’abord en raison de l’introduction du contrôle continu, qui intervient pour 40 % de la note finale du baccalauréat. Ceci a pour conséquence de conférer une plus grande importance à chaque évaluation. Désormais, « chaque note compte » pour reprendre la formule utilisée par les élèves.
Mais cette pression est aussi et surtout liée aux enjeux d’orientation et aux plus grandes difficultés d’accès à l’enseignement supérieur. Elle se concentre dans les inquiétudes relatives à Parcoursup, une plateforme devenue un outil central de gestion des admissions dans l’enseignement supérieur. Plus largement, la hausse démographique des années 2010 associée à l’allongement progressif des scolarités a entraîné une augmentation du nombre de bacheliers, que le nombre de places disponibles ne permet pas d’absorber.
Aussi, les lycéennes et les lycéens ne sont pas assurés d’obtenir une place dans l’enseignement supérieur public, notamment dans les filières en tension, qui, sans être définies comme sélectives, disposent d’un nombre de places limitées.
Dans ce contexte très concurrentiel, l’enjeu autour des notes, mais également de la qualité de l’apprentissage, s’est intensifié. Les élèves sont de fait dans une situation d’incertitude face à l’avenir, source de maux de ventre, de tête, d’un sentiment de tristesse et d’anxiété, de crises de larmes répétées, de l’impossibilité parfois de venir au lycée, et d’épuisement.
À peine 28 % des élèves disent dormir suffisamment et, parmi les 72 % qui ne dorment pas assez, « l’anxiété et le stress » (66 %) arrivent en tête des raisons mentionnées, devant la « charge de travail » (64 %) et – dans une moindre mesure – les écrans (40 %), pourtant largement avancées par les adultes comme une des principales explications de la fatigue des élèves.
Charge de travail, objectifs intenables, pression, sentiment d’insécurité, manque de reconnaissance et de soutien relèvent de risques psychosociaux mis en évidence dans les univers salariés. Les élèves en lycée y sont, eux aussi, massivement exposés. Montrer, comme nous l’avons fait, que leurs conditions de travail peuvent participer des difficultés qu’ils et elles rencontrent permet de compléter les approches essentiellement psychologiques qui dominent le débat public.
L’école peine à offrir des conditions d’études qui ne soient pas marquées par une pénibilité problématique. Alors que les souffrances s’exprimaient ces dernières années le plus souvent individuellement dans une colère sourde et résignée, les mobilisations collectives actuelles contribuent à les rendre visibles et à les politiser.
La recherche ENTRAVES dont est tiré cet article a reçu des financements de la région Centre-Val-de-Loire.
La recherche ENTRAVES dont est tiré cet article a reçu des financements de la région Centre-Val-de-Loire.
03.11.2026 à 16:08
Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l'Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)
Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas en Israël, un piège à la fois ancien et d’une actualité brûlante s’est immiscé dans le tumulte du Proche et Moyen-Orient. Dans la Loi du talion : le Proche-Orient dans le piège de la vengeance, paru aux éditions L’Artilleur, le 21 octobre 2026, Myriam Benraad, spécialiste du Moyen-Orient, professeure en relations internationales, cherche à savoir s’il s’agit là d’un trait lié à l’identité et à la culture des peuples de cette région ou si ce réflexe est le legs d’une histoire tourmentée. La politiste analyse, au cœur de cet « univers talionique » plurimillénaire, les hypothèses plausibles d’accalmie ainsi que les impasses qui demeurent.
Il arrive que des sociétés qui croyaient s’être arrachées à leur passé en rejouent des formes reculées. Le Proche et Moyen-Orient présent, saturé d’innovations technologiques, de pourparlers diplomatiques, d’alliances mouvantes et de coalitions frêles, sur fond d’interminables conflits, semblait au XXᵉ siècle avoir embrassé une modernité au prisme de laquelle des pratiques jugées obsolètes n’avaient plus cours. Or, sous la surface des événements a persisté une logique lointaine que les États comme les acteurs non étatiques revendiquent sans vergogne : la loi du talion, cette règle qui fait d’un crime ou d’une offense une dette, puis une obligation, suivie d’une inlassable répétition. Or, comme le souligne avec pertinence le juriste et spécialiste du droit hébraïque Raphaël Draï, « le mythe de la loi juive du talion reste totalement à démanteler », pour mieux « ôter au comportement de vengeance l’une de ses plus tenaces rationalisations ».
N’est-ce pas au fond cette définition mythique qui consacre la loi du talion comme un redoutable piège ? Le 7-Octobre n’a pas inauguré l’implacable logique de vengeance au Moyen-Orient dont nous sommes les témoins ; il en a plutôt révélé la portée. C’est cette tragédie qui a rendu visible ce qui, depuis des décennies, sinon des siècles, couvait sans véritablement dire son nom, soit une manière de lire la société et la politique au prisme d’une grammaire de l’humiliation et de la rétribution, une façon de voir la punition non comme un débordement irrationnel mais comme une œuvre légitime. Comme l’écrit encore le psychanalyste Gérard Bonnet, en référence aux Érinyes grecques qui incarnaient la vengeance selon Virgile, « on ne peut se contenter de les nommer ou de les repérer, comme le faisaient les Anciens pour leurs divinités, encore faut-il aller jusque dans les profondeurs pour en saisir la signification ».
Dans les semaines et les mois qui suivirent les tueries perpétrées par le Hamas et l’enlèvement de 252 otages, principalement des civils, emmenés de force à Gaza, chaque acteur de la crise choisit d’agir suivant ce processus vengeur, de répondre coup pour coup pour ne pas disparaître, de répliquer pour ne pas perdre la face et se tenir prêt à une escalade des hostilités pour ne pas être relégué aux confins de l’Histoire. Aussi la loi du talion est-elle moins une parabole, au sens de croyances et de représentations idéalisées, d’un récit allégorique, qu’un horizon politique et un cadre d’interprétation des développements qui se succèdent depuis à vive allure. On pourrait arguer que la loi du talion, telle qu’elle est subvertie, a fini par muer en un mode de gouvernance au Moyen-Orient, où de nombreux États se sont par ailleurs tantôt affaiblis, tantôt délités.
Voilà pourquoi il faut partir d’une intuition simple mais essentielle : certes richement documentée, la loi du talion continue de souffrir d’un nombre conséquent de lectures biaisées. D’une part, si elle ne peut être confondue avec la vengeance, pour se garder de tout contresens, a-t-elle vraiment constitué ce progrès du droit contre la violence ? D’autre part, en quoi ne peut-elle être réduite à une règle passéiste, à une coutume surannée, tant elle représente un fait sociopolitique prégnant, en particulier dans cette partie du monde ?
Cette loi n’a sans doute jamais régulé la violence comme elle en avait l’ambition et paraît de nos jours dicter une vengeance dont tous les acteurs se réclament, entre serments et accomplissements, devoirs et interdits. De ce point de vue, la loi du talion relève en grande part d’une gageure historique qui a longtemps suggéré l’idée de proportionnalité et de juste réparation sans jamais pouvoir les atteindre. Dans un Moyen-Orient en pleine ébullition, pareille méprise suscite l’inverse de ce que la loi du talion promettait, en l’espèce une vengeance débridée, presque inépuisable.
Pour comprendre les ressorts de cet effroyable engrenage, il importe de se départir d’une perspective linéaire pour s’orienter vers une histoire « sans chronologie ». Car la loi du talion n’est pas un phénomène passager mais, dans sa conception vengeresse, une disposition d’esprit qui parcourt le temps long – des anciennes vendettas claniques de l’Arabie préislamique aux cycles impériaux de représailles, des guerres sanglantes du XXᵉ siècle aux affrontements hybrides d’un XXIᵉ marqué par une multiplication d’escalades.
Le talion circule entre les époques, s’étant modernisé et technicisé. Il en conserve pourtant son « noyau dur », soit la conviction ineffable parmi les peuples qui l’ont institué qu’une mort ou une insulte appelle toujours une réaction, et que cette dernière doit être visible, lisible et performative, même si la loi du talion motive souvent une politique démente, sinon une pulsion de mort dont il faut reconnaître l’immense pouvoir de destruction. Cette dérive n’est toutefois ni nouvelle ni exclusive à notre temps.
Le piège se situe précisément à ce niveau : la loi du talion procède moins d’une discussion sur l’opportunité de la violence et de son emploi que du sens accordé à la vengeance elle-même. Elle procure une signification à l’inacceptable, une justification au châtiment ainsi qu’une cohérence à la décision de frapper toujours plus ardemment un adversaire. C’est elle qui permet aux acteurs en conflit de clamer non seulement ce qu’ils font, mais pourquoi ils le font. N’est-ce pas cette capacité à générer du sens sur l’injustice qui rend vaine sa prétention à pacifier ? Il convient de traverser les textes, les mythes, les institutions et les guerres pour explorer les affects qui rythment la vengeance. Il ne s’agit pas d’éclairer le présent à la lumière du passé et de tomber dans une appréhension anachronique des faits, mais de montrer comment ce passé, même en partie, habite le présent et en quoi, plus encore, il l’oriente en le piégeant. La réflexion doit en outre refuser les oppositions simples, entre archaïsme et modernité notamment, pour mieux illustrer comment la loi du talion brouille en réalité ces clivages.
Ce qui importe n’est pas non plus de conter une histoire exhaustive de la vengeance au Moyen-Orient, mais d’essayer de saisir dans quelle mesure celle-ci se pare d’une dimension géopolitique inscrite au cœur même du fonctionnement des États et des sociétés, des doctrines militaires et des imaginaires idéologiques. La loi du talion charpente en effet les perceptions et les choix, mais également les éventuelles limites que se fixent les parties. Elle ne relève pas d’un vestige mais constitue une matrice de conflictualités qui n’a curieusement reçu que peu d’attention de la part des spécialistes de la région. Or, comme l’observe le jurisconsulte François Terré, « la vengeance est comme la violence, du moins en Occident, qui la condamne mais la pratique. Elle existe entre les États, en guerre ou non, malgré tant de discours incantatoires et d’appels à la paix. Réduire celle-ci, loin de la faire disparaître, lui donne l’occasion de rebondir lorsque les traités qui devraient rétablir durablement le calme ne font qu’en favoriser le retour ».
À force de vouloir dissimuler et réprimer la vengeance, a-t-elle fini par prendre le dessus sur cet immense vacarme moyen-oriental dont nul n’entrevoit la fin ?
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.11.2026 à 16:07
Coline Deveautour, Enseignante-Chercheuse en Ecologie microbienne des sols, UniLaSalle
L’ESSENTIEL
De très nombreux champignons vivent connectés aux racines des plantes.
Leurs caractéristiques, inédites au sein du vivant, interrogent les scientifiques.
Comprendre leur fonctionnement nous aiderait à préserver la santé des sols et à protéger les cultures.
Depuis des centaines de millions d’années, des champignons particuliers entretiennent une relation étroite avec la majorité des plantes terrestres. On les appelle champignons mycorhiziens, car ils vivent en association avec les racines des plantes (du grec « myco » pour champignon et « rhiza » pour racine). Capables de s’associer à une grande diversité de plantes, ils prospèrent ainsi dans de nombreux environnements différents.
Cette exceptionnelle capacité d’adaptation fait des champignons mycorhiziens des acteurs majeurs de la fertilité des sols et de l’adaptation des plantes face aux contraintes de leur environnement. Leurs propriétés suscitent aujourd’hui un intérêt croissant, notamment en agriculture, où ces champignons apparaissent comme une solution prometteuse pour limiter l’usage des engrais tout en aidant les cultures à mieux faire face aux effets du changement climatique.
Mais comment ces organismes, présent sur l’ensemble du globe terrestre, parviennent-ils à s’adapter à des conditions aussi diverses ? La réponse pourrait résider dans leur organisation biologique singulière, encore largement méconnue, qui les distingue de tous les autres organismes connus.
Les champignons mycorhiziens les plus répandus sont les champignons arbusculaires. Ils pénètrent dans les racines des plantes et y forment de petites structures en forme d’arbre, d’où leur nom. Ces structures constituent de véritables zones d’échange où les champignons fournissent à la plante des nutriments en échange des sucres que cette dernière a produits par la photosynthèse. D’autres formes de mycorhizes existent : la truffe, par exemple, développe ce que l’on appelle des ectomycorhizes. Ici, nous allons nous focaliser sur les particularités des champignons arbusculaires.
Dans nos sols, ces champignons se développent sous la forme d’un vaste réseau de filaments microscopiques, appelé mycélium. Celui-ci explore en permanence son environnement à la recherche d’eau, de nutriments et de nouvelles racines avec lesquelles établir une symbiose. Contrairement à la plupart des organismes, dont les cellules sont séparées par des cloisons, les champignons mycorhiziens fonctionnent comme un réseau continu pouvant s’étendre sur plusieurs mètres. Cette architecture favorise l’exploration et la circulation des ressources à travers le réseau souterrain.
Mais leur particularité la plus étonnante se cache à l’intérieur de ces filaments, qui renferment des centaines, voire des milliers de noyaux circulant librement. Ils se déplacent parfois même à l’inverse du courant du cytoplasme, le liquide qui parcourt le mycélium. Plus surprenant encore, ces noyaux ne sont pas toujours génétiquement identiques : un même individu peut abriter plusieurs variantes génétiques. Ainsi, alors que les cellules humaines partagent presque toutes le même ADN, un champignon mycorhizien arbusculaire peut réunir plusieurs variantes génétiques au sein d’une même structure vivante, qui fonctionne pourtant comme un seul organisme.
Pourquoi conserver une telle diversité interne ? La question se pose encore. Les scientifiques cherchent pour le moment à mieux comprendre ce phénomène. Cette organisation pourrait constituer une sorte de « boîte à outils génétique », donnant au champignon une grande capacité d’adaptation. Selon les conditions du sol, du climat ou de la plante hôte, certains noyaux pourraient fournir des gènes plus performants que d’autres pour aider le champignon à réagir rapidement aux changements.
Chez la plupart des champignons, la diversité génétique est renouvelée par le brassage des gènes lors de la reproduction sexuée, d’une manière semblable à ce qui existe dans le reste du vivant, notamment chez les êtres humains. Les champignons mycorhiziens arbusculaires, eux, semblent suivre une autre voie, car aucune reproduction sexuée entre deux individus n’a été observée pour le moment. Pourtant, génération après génération, ils conservent une étonnante richesse génétique.
Pour se reproduire sans partenaire, ces champignons produisent eux aussi des spores. Ces structures se forment à l’extrémité du mycélium. Protégées par une ou plusieurs parois épaisses, elles peuvent survivre dans le sol jusqu’à ce que les conditions soient favorables à leur germination.
Mais leurs spores possèdent des particularités remarquables par rapport à celles des autres champignons : elles sont souvent beaucoup plus grandes, colorées et renferment des centaines à des milliers de noyaux. Au moment de la germination, le jeune champignon hérite ainsi d’une grande diversité de noyaux plutôt que d’un patrimoine génétique unique.
Cette caractéristique pourrait jouer un rôle important dans la capacité d’adaptation de ces organismes. Certains chercheurs avancent que ces noyaux pourraient évoluer différemment, échanger de l’information génétique ou exprimer leurs gènes en fonction des conditions rencontrées. Cette richesse génétique n’explique cependant pas à elle seule l’incroyable capacité des champignons mycorhiziens à coloniser la planète. Et encore faut-il que leurs spores puissent atteindre de nouveaux milieux.
Les champignons mycorhiziens arbusculaires vivent sous terre, au contact des racines. Ils ne produisent pas les fructifications visibles en surface que l’on peut ramasser et consommer chez d’autres espèces. On pourrait donc s’attendre à ce que leur dispersion soit très limitée. Pourtant, les chercheurs ont découvert des spores de champignons mycorhiziens dans l’atmosphère, y compris au cœur des villes et jusqu’au sommet d’immeubles d’une vingtaine de mètres. Comment des spores souterraines parviennent-elles à atteindre de telles hauteurs ?
Plusieurs mécanismes semblent expliquer cette surprenante mobilité. Les activités humaines, comme les travaux agricoles ou les chantiers, mais aussi l’érosion naturelle pourraient projeter les spores en l’air. Le vent prendrait alors le relais et les transporterait sur de longues distances. Les animaux semblent également contribuer à leur dispersion en déplaçant de la terre ou des fragments de racines colonisées, mais aussi par leurs déjections. Cette dispersion pourrait contribuer à la colonisation de nouveaux milieux et expliquer en partie l’extraordinaire répartition des champignons arbusculaires à travers le monde.
Pour les scientifiques, l’étude des champignons mycorhiziens ressemble souvent à une enquête. La première difficulté est pratique : ils sont microscopiques et ne peuvent pas vivre seuls. Pour survivre et se développer, ils doivent être associés aux racines d’une plante. Impossible donc de les cultiver facilement en boîte de Petri comme on le fait pour tant d’autres microorganismes.
Dans nos laboratoires d’UniLaSalle, nous cherchons à observer ces organismes pour mieux les comprendre. Pour cela, nous prélevons des racines sur le terrain puis nous les colorons en bleu pour mettre en évidence les structures fongiques. Observées au microscope, elles révèlent alors l’ampleur de la colonisation des plantes étudiées.
L’étude des spores constitue une étape essentielle pour comprendre l’abondance et la diversité de ces champignons présents dans un sol. Ces spores représentent également l’une des principales formes de dissémination du champignon : elles peuvent germer, produire de nouveaux filaments et coloniser les racines des plantes. Pour les séparer du sol, des échantillons sont placés dans une solution de sucre concentrée puis centrifugés. Plus légères que les particules de sol, les spores remontent à la surface de ce milieu dense tandis que les éléments plus lourds restent au fond. Elles peuvent alors être récupérées, tamisées et observées au microscope.
C’est ainsi que nous déterminons la taille et la couleur des spores. Nous nous posons des questions sur la fonction des caractéristiques des spores : est-ce qu’elles résistent mieux à la sécheresse lorsqu’elles sont plus sombres ? Est-ce que des spores plus grosses favorisent la survie en conditions de stress ? En plus de ces techniques, nous pouvons aussi extraire et séquencer l’ADN, qui permet d’identifier les espèces de champignons mycorhiziens dans le sol et dans la plante.
L’ensemble de ces méthodes nous permet de mieux comprendre comment ces champignons s’adaptent et interagissent avec leurs plantes hôtes. Demain, cela permettrait de sélectionner les associations les plus efficaces pour chaque culture et chaque contexte climatique. Par exemple, si des espèces de champignons très pigmentés sont plus résistantes à la sécheresse tout en étant bénéfiques pour les cultures, alors ils pourraient être utilisés pour stimuler la croissance des plantes malgré des conditions défavorables. Ce sujet est particulièrement important dans le contexte du changement climatique.
Nous utilisons aussi ces méthodes pour mieux comprendre la santé des sols et la manière dont les pratiques agricoles impactent les champignons. L’objectif est d’identifier les pratiques les plus vertueuses pour ces organismes symbiotiques et de préserver des communautés bénéfiques pour les cultures. Si les champignons mycorhiziens recèlent encore beaucoup de mystères, nous en apprenons de plus en plus à leur sujet et constatons les précieux services qu’ils nous rendent !
Cet article a été co-écrit avec Quentin Bordier, rédacteur scientifique à l’institut polytechnique UniLaSalle.
Coline Deveautour ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.