24.07.2026 à 10:47
Laurent Grün, Enseignant-chercheur, Université de Lorraine
La Coupe du monde a été décevante en termes purement footballistiques, avec de nombreux matches de bas niveau et d’innombrables problèmes d’arbitrage.
Au-delà du terrain de jeu, le prix exorbitant des places, les décisions de l’administration américaine à l’égard de l’arbitre somalien et de l’équipe iranienne, et les ingérences directes de Trump laissent un goût amer.
L’avenir ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices : le patron de la FIFA Gianni Infantino sera reconduit à son poste l’année prochaine et poursuivra la course vers la gigantomanie de la compétition.
Au lendemain de la victoire de l’équipe d’Espagne de football, unanimement qualifiée de méritée dans la presse internationale, certains titres célébraient « la victoire du football ». Par cette expression, les médias du monde entier se réjouissent du triomphe de l’équipe ayant produit le jeu le plus séduisant, au détriment de celles — dont l’Argentine parvenue en finale est le parangon — qui se sont acharnées à refuser de jouer, à souscrire à des stratégies extrêmement défensives, doublées souvent de méthodes d’intimidation de l’adversaire allant bien au-delà du tolérable.
Pour autant, le football a-t-il vraiment gagné à l’issue de cette compétition 2026 ?
Le football ne se résume pas au jeu. Ses dimensions économiques, sociales, culturelles, politiques… sont largement étudiées depuis les années 1990 et suscitent toujours débats, analyses, polémiques, mais également études académiques.
De ce fait, il paraît judicieux de distinguer ce qui est de l’ordre du terrain de ce qui ne l’est pas, même si ces deux aspects sont interdépendants l’un de l’autre. Pour ce qui est du jeu proprement dit, que penser du contenu des matches ? Cette Coupe du monde, malgré une finale qui compte parmi les plus décevantes de l’histoire récente, a livré quelques rencontres à l’issue incertaine jusqu’au bout, qui ont ravi les amateurs de suspense : Belgique-Sénégal, Pays-Bas-Maroc, Portugal-Croatie, Allemagne-Paraguay, sans oublier tout le parcours de l’Argentine, dont les affrontements contre le Cap-Vert, l’Égypte, la Suisse, l’Angleterre et enfin l’Espagne ont tous été acharnés.
En revanche, les tours préliminaires ont donné lieu à bon nombre de matches dont l’intérêt sportif laissait à désirer. La faute sans doute à ce nouveau système qui consacre la présence, pour la première fois, de 48 équipes, ce qui permettait non seulement aux deux premiers de chacune des seize poules de quatre équipes, mais également aux huit meilleurs troisièmes, de se qualifier pour les seizièmes de finale. Autant dire qu’il y eut peu de surprises notables.
Ce choix de rassembler 48 équipes lors de la phase finale incombe principalement à Giovanni Infantino, l’omnipotent président de la FIFA, même si cette mesure a été votée à l’unanimité par le Conseil d’administration de l’institution. Avec l’augmentation substantielle du nombre de rencontres, passé de 64 lors des éditions précédentes à 104, la manne financière supplémentaire est indéniable pour l’instance dirigeante du football.
La FIFA se glorifie d’une Coupe du Monde lors de laquelle plus de buts ont été marqués en moyenne (2,85) que lors de l’édition 2022 au Qatar (2,5) et d’un jeu plus « propre », en raison d’un nombre de fautes sifflées en diminution par rapport à l’édition 2022.
En réalité, l’attitude de certaines équipes pose de nombreuses questions relatives à cette baisse des fautes, dans la mesure où toutes les infractions n’ont sans doute pas été réellement sanctionnées. En effet, pour ne citer que ces exemples, plusieurs joueurs argentins (contre l’Angleterre ou l’Espagne) et paraguayens (contre l’Allemagne ou la France) ont pu échapper à des sanctions alors qu’ils se sont livrés tout au long des matches à de véritables agressions délibérées envers leurs adversaires.
Certes, les consignes envers le corps arbitral étaient de « laisser jouer » un maximum, ce qui est bénéfique pour le spectacle autant que l’esprit du jeu… à condition que la faute commise ne soit pas dangereuse et ne profite pas à son auteur.
Or, en oubliant de sanctionner ce bellicisme exacerbé, l’arbitrage a pu donner à certaines équipes l’impression qu’elles pouvaient exercer « leurs talents » en toute impunité. Ce constat vaut par ailleurs pour l’ensemble des équipes sur certaines phases de jeu. Ainsi, lors de chaque corner, on a assisté à une véritable foire d’empoigne, avec tirages de maillots, ceinturages, luttes au corps à corps, projections à terre de l’adversaire.
L’arbitrage a donné lieu à un autre rendez-vous manqué, malgré des évolutions positives destinées à accélérer le jeu, comme lors des changements de joueurs, des expulsions, malgré les avertissements adressés aux joueurs coupables d’avoir masqué avec leur main des propos tenus envers l’adversaire.
Ce rendez-vous manqué, c’est celui des contestations de chaque décision arbitrale. Lors de chaque faute, y compris les plus évidentes, non seulement son auteur, mais également ses coéquipiers se précipitaient vers l’arbitre pour vociférer, parfois à quelques centimètres de son visage. Les adversaires les plus proches n’étaient pas en reste et venaient systématiquement exiger des sanctions plus fermes, à grand renforts de gestes. Ces images insupportables pour les amoureux du beau jeu sont évidemment suivies par les footballeurs amateurs, dont de nombreux jeunes, et ne manquent pas d’interpeler quant à l’exemplarité fournie par les footballeurs de haut niveau. On a l’impression qu’à l’instar de ce qui se passe au hockey sur glace, où des joueurs spécialistes jouent le rôle d’intimidateur, la FIFA tolère ce genre de comportement parce que cela fait partie du folklore. Pourtant, en la matière, la plupart des autres sports collectifs, y compris ceux au sein desquels l’impact physique est le pus important, ont réglé ce problème de respect de l’arbitrage avec beaucoup de réussite.
Enfin, un exemple significatif d’évolution du jeu a été mis en évidence par l’adoption systématique des « pauses fraîcheur », systématiquement sifflées par les spectateurs présents dans les stades, et pas seulement ceux qui étaient climatisés.
Institutionnalisées au milieu de chaque mi-temps, elles ont eu pour conséquence de diviser les rencontres en quatre quarts-temps, à l’instar de ce qui se passe dans les sports vedettes aux États-Unis tels que le basket-ball et le football américain.
Les effets de ces pauses supplémentaires sont indéniablement économiques. En effet, les diffuseurs, et bien évidemment la FIFA, profitent des deux minutes trente supplémentaires pour enchaîner des spots publicitaires particulièrement rémunérateurs, alors même que les températures ressenties lors de nombreux matches ne justifient pas cette interruption.
Il y a aussi, voire surtout, énormément à redire sur les à-côtés de la compétition.
D’abord, le prix des billets, à plusieurs centaines d’euros l’unité en moyenne, a tenu à l’écart une partie des fans de base habitués des éditions précédentes, évidemment les moins nantis financièrement.
Surtout, les atteintes liberticides de l’administration Trump ont été mises en évidence dans un rapport d’Amnesty International qui témoigne des exactions alarmantes de la police fédérale de l’immigration américaine (ICE) envers des dizaines de milliers d’étrangers et, à l’instar de ce qui avait été reproché au pouvoir qatari en 2022, d’atteintes cruciales aux droits des femmes et des personnes LBGTI+. Même si l’apolitisme revendiqué par les dirigeants de la FIFA tient du mythe depuis longtemps, l’interventionnisme du président des États-Unis a cette fois révélé au grand jour les compromissions des dirigeants de l’instance.
La vassalisation de Giovanni Infantino aux injonctions de Donald Trump s’est traduite par le refoulement de l’arbitre somalien Abdulkadir Artan, déclaré indésirable sur le territoire américain pour des liens supposés, et fermement contestés par l’intéressé, avec l’organisation terroriste Al-Shebab, de même que par le traitement totalement inéquitable infligé à l’équipe nationale d’Iran, contrainte d’effectuer des heures de voyage supplémentaires avant et après ses rencontres pour se rendre à son camp de base au Mexique, en raison de son interdiction de résider aux États-Unis.
Cette inféodation de la FIFA a atteint des sommets inégalés avec l’épisode de l’annulation de la suspension de l’attaquant états-unien Folarin Balogun avant le huitième de finale contre la Belgique. Balogun ayant reçu un carton rouge direct en seizièmes de finale contre la Bosnie, il était automatiquement suspendu pour le match suivant. Mais après que Trump a personnellement contacté Infantino, celui-ci a annulé la suspension au mépris de toutes les règles en vigueur et faisant fi des réactions indignées de nombreuses fédérations, à commencer par celle de la Belgique.
Comment s’étonner de cet exercice décomplexé du pouvoir, alors que le dirigeant suisse de la FIFA voue à Trump une admiration sans borne, au point de lui avoir décerné au prix d’une flagornerie extrême, un « prix spécial de la paix » lors du tirage au sort de la Coupe du Monde 2026 ?
Infantino, qui a su étouffer dans l’œuf toute velléité d’opposition au sein de la vénérable institution du football, au prix de manœuvres électorales habiles, notamment auprès des fédérations africaines, sud-américaines et celles du Moyen-Orient, est quasiment assuré d’être réélu lors des prochaines élections de 2027.
Et dans ce cas, rien ne pourra s’opposer à ses projets d’extension de la compétition, pourtant jugés totalement néfastes par bon nombre d’experts. En effet, en 2030, la compétition à 64 équipes (!) se tiendra dans trois pays (Maroc, Espagne, Portugal), avec l’adjonction de trois matches supplémentaires dans chacun des états que sont le Paraguay, l’Uruguay et l’Argentine, ce qui aura pour effet de faire rivaliser l’impact carbone de la future édition avec celui de 2026, de loin le plus élevé de l’histoire des Coupes du monde. De surcroît, l’intérêt sportif de nombreuses rencontres sera encore moindre que lors de l’édition 2026, et la santé des joueurs encore plus menacée avec l’allongement de la durée de la compétition.
Et que dire du choix de l’Arabie saoudite et de son sponsor la Saudi Arabian Oil Company (Aramco, entreprise la plus émettrice de CO2 au monde) pour organiser la Coupe du monde 2034 ? Cette désignation a été prononcée par acclamation (!) à l’issue d’un simulacre de fonctionnement démocratique, après que l’omnipotent Giovanni Infantino ait pris soin de modifier les règles du jeu afin de décourager toute velléité de concurrence. Bref, les problématiques environnementales surgies en 2022 ne sont pas près de disparaître, bien au contraire.
En résumé, lorsque certains médias prétendent que lors de cette Coupe du Monde 2026 « le football a gagné », ils se trompent lourdement. Certes, l’équipe qui pratiquait l’un des jeux les plus séduisants a gagné, et c’est tant mieux pour le ballon rond. En revanche, sur le terrain, la politique d’arbitrage laxiste envers les équipes les plus agressives, dans le mauvais sens du terme, n’a pas envoyé de message positif envers les amateurs du beau jeu. Et les sempiternels actes d’intimidation et de contestation perpétrés par les joueurs au moindre coup de sifflet de l’arbitre ternissent toujours davantage l’image du football, alors que la Coupe du monde 2026 aurait pu constituer un terrain d’expérimentation idéal pour réfréner ce type de comportement agressif.
Et hors du terrain, en raison des ingérences politiques totalement désinhibées de la part de Donald Trump et de la dénaturation de la compétition par Giovanni Infantino et ses sbires, le football a perdu, contredisant les déclarations tapageuses du locataire de la Maison Blanche sur la portée humaine, culturelle et sociale de l’évènement.
Et malheureusement, cet échec n’est pas prêt à être remis en question, surtout pas lors des éditions de 2030 et 2034.
Laurent Grün est membre du comité de rédaction de la revue Football(s).
24.07.2026 à 10:10
Fiona Cross, Researcher in Animal Cognition, University of Canterbury
Avec ses grands yeux, son cerveau minuscule et son goût prononcé pour les moustiques porteurs de sang, Evarcha culicivora intrigue les chercheurs. Ses capacités cognitives pourraient changer notre regard sur les araignées.
Enfant, la simple vue d'une araignée me faisait hurler et courir me mettre à l'abri. J'étais convaincu que les araignées étaient mes ennemies. J'avais l'impression qu'elles en avaient après moi. Aujourd'hui, c'est l'inverse : je cours vers les araignées au lieu de les fuir. Et je le dois en partie à une espèce bien particulière, affectueusement surnommée la « tueuse de moustiques ».
Les « tueuses de moustiques » (Evarcha culicivora) sont de petites araignées d'environ 5 mm de long. Elles appartiennent à la famille des salticidés (Salticidae), la plus vaste famille d’araignées. Comme toutes les araignées sauteuses, ces minuscules prédatrices possèdent une excellente vue et traquent leurs proies avec la discrétion et la précision de petits félins.
Les araignées sauteuses vivent presque partout dans le monde – on en a même trouvé sur le mont Everest. Elles présentent une grande diversité de formes, de tailles et de couleurs. Le moyen le plus simple de les reconnaître est de les regarder : si elles vous fixent en retour avec deux grands yeux à l'avant de la tête, il s'agit d'une araignée sauteuse.
Comme la plupart des araignées sauteuses, elles se nourrissent principalement d'insectes. Les « tueuses de moustiques » ne font pas exception et consomment une grande variété d'espèces. Mais elles ont une proie de prédilection. À l'image du Terminator incarné par Arnold Schwarzenegger, ces petites prédatrices ont une mission : traquer et éliminer les moustiques.
Les tueuses de moustiques poussent toutefois cette préférence à l'extrême. Elles apprécient tout particulièrement les moustiques gorgés de sang. Si on leur présente un moustique ayant récemment pris un repas de sang en même temps qu'un autre insecte – ou même qu'un moustique à jeun –, elles choisissent le moustique gorgé de sang neuf fois sur dix.
Ces moustiques constituent un élément essentiel du régime alimentaire de cette araignée. Ils jouent aussi un rôle dans sa reproduction. Après avoir dévoré un moustique gorgé de sang, les tueuses de moustiques acquièrent une véritable « odeur de sang », qui attire ensuite les individus du sexe opposé.
Ces araignées vivent dans la région du lac Victoria, à cheval sur le Kenya et l'Ouganda. Les maladies transmises par les moustiques, comme le paludisme, y sont très répandues et causent la mort de centaines de milliers de personnes chaque année.
Les moustiques du genre Anopheles, qui peuvent transmettre le paludisme, sont dits anthropophiles : ils apprécient la proximité des humains. Ils sont attirés par notre souffle ainsi que par l'odeur de nos pieds. Rester près de nous leur permet de trouver plus facilement leurs repas de sang.
Les tueuses de moustiques vivent elles aussi à proximité des humains. Et, étonnamment, elles apprécient également l'odeur de nos pieds. Comme les Anopheles, elles sont davantage attirées par des chaussettes déjà portées que par des chaussettes propres. À ce jour, les tueuses de moustiques sont les seules araignées connues pour être anthropophiles. Vivre près de nous leur permet probablement de trouver plus facilement leurs proies préférées.
Mes recherches se sont ensuite intéressées à cette préférence alimentaire et à la manière dont ces araignées utilisent leur minuscule cerveau. De façon remarquable, elles sont capables d'identifier un moustique gorgé de sang à son odeur ou à son apparence, même si elles n'ont jamais auparavant vu ni mangé de moustique. Cela suggère que cette préférence pour les moustiques gorgés de sang est inscrite dans leur patrimoine biologique, autrement dit qu'elle est innée.
Mes recherches ont également cherché à déterminer si la couleur rouge revêt une importance particulière pour ces araignées. Au fil de la digestion, le sang contenu dans un moustique gorgé de sang s'assombrit. Or, cette teinte plus foncée devient moins attirante pour ces araignées.
L'importance du rouge ne se limite pas à leurs proies : elle concerne aussi leur propre apparence. Les femelles tueuses de moustiques sont principalement brunes, tandis que les mâles arborent un petit visage rouge vif. Si l'on masque ce rouge avec un trait d'eye-liner noir, les mâles reconnaissent moins facilement un rival potentiel. Les femelles, elles aussi, se montrent moins enclines à choisir un mâle dont le visage rouge est dissimulé, préférant ceux qui affichent un rouge éclatant à découvert.
Les tueuses de moustiques sont inoffensives pour l'être humain et ne sont pas des vampires : elles sont incapables de nous mordre pour boire notre sang. Elles ne permettront pas non plus d'éradiquer le paludisme. En particulier, il ne suffirait pas d'introduire ces araignées dans d'autres habitats pour résoudre le problème.
Elles n'en jouent pas moins, comme les autres araignées sauteuses, un rôle important dans les écosystèmes. Alors, la prochaine fois qu'une araignée se retourne pour vous observer, prenez le temps de la regarder à votre tour : votre nouvelle amie à huit pattes est peut-être une araignée sauteuse.
Fiona Cross a reçu des financements du Royal Society of New Zealand Marsden Fund.
24.07.2026 à 10:08
Nigel Beebe, Professor, The University of Queensland

Face à l'expansion mondiale du moustique Aedes aegypti et aux limites des insecticides, une stratégie de lutte biologique gagne du terrain. Les résultats obtenus en Australie suggèrent qu'elle pourrait devenir un outil majeur de santé publique.
Aux États-Unis, l'initiative Debug de Google (Alphabet) a demandé au gouvernement fédéral l'autorisation de relâcher jusqu'à 32 millions de moustiques mâles stérilisés en Californie et en Floride. Les mâles ne piquent pas et ne transmettent pas de maladies. L'objectif est qu'ils s'accouplent avec les femelles porteuses de maladies afin que les œufs ne puissent pas éclore, ce qui ferait diminuer les populations de moustiques.
Sans surprise, ce projet suscite de nombreuses interrogations aux États-Unis : est-il sans danger ? Peut-il fonctionner à grande échelle ? Et que se passera-t-il ensuite ? Le plan de Google/Alphabet prévoit de relâcher plus de 16 millions de moustiques par an pendant deux ans.
Il y a plus de dix ans, j'ai dirigé un projet avec la division des sciences de la vie de Google (désormais connue sous le nom de Verily) afin de tester une nouvelle stratégie de lutte contre les moustiques dans l'extrême nord du Queensland, en Australie.
Les résultats ont montré que le lâcher de moustiques mâles pouvait réduire de manière spectaculaire les populations d’Aedes aegypti, une espèce de moustique exotique et invasive, responsable de la transmission de maladies potentiellement mortelles comme la dengue, le virus Zika, le chikungunya et la fièvre jaune. Alors que les États-Unis envisagent sérieusement de recourir à cette méthode, l'expérience australienne offre des enseignements précieux.
L'histoire commence en 2015, lorsque nous nous sommes rendus dans la Silicon Valley pour rencontrer les scientifiques de Verily, qui souhaitaient mettre au point une technologie de réduction des populations de moustiques. Leurs objectifs rejoignaient étroitement les nôtres : développer, grâce à un financement du Conseil australien de la recherche en santé et médecine (NHMRC), des méthodes respectueuses de l'environnement pour limiter les moustiques invasifs.
La stratégie repose sur les moustiques mâles, car ils ne piquent pas, et sur le fait que les femelles Aedes aegypti ne s'accouplent généralement qu'une seule fois au cours de leur vie. Si cet accouplement est incompatible – c'est-à-dire que les embryons ne se développent pas –, il ne peut donner naissance à une descendance viable. Tout l'enjeu consistait donc à rendre l'accouplement inefficace.
La méthode que nous avons finalement testée repose sur Wolbachia, une bactérie naturellement présente chez de nombreux insectes. Certaines souches de Wolbachia provoquent une forme d'incompatibilité reproductive, selon le mécanisme décrit plus haut.
Le principe est simple : relâcher un nombre suffisant de mâles porteurs de Wolbachia dans une population et, au fil du temps, celle-ci décline. Ces mâles sont en outre remarquablement adaptés pour repérer les dernières femelles : leurs grandes antennes plumeuses agissent comme de véritables super-radars.
La région de la Cassowary Coast, dans le nord du Queensland, réunissait des conditions idéales pour un essai à grande échelle de cette méthode. Elle comptait plusieurs villes où les populations d’Aedes aegypti étaient abondantes, tandis que les zones agricoles environnantes limitaient les déplacements des moustiques entre les différentes communautés. Le soutien des habitants, des autorités locales et des dirigeants des Premières Nations a également été déterminant.
Aedes aegypti serait arrivé dans le Queensland à la fin du XIXᵉ siècle. Il se distingue des moustiques indigènes de l'Australie par son degré élevé d'adaptation à l'environnement humain et parce qu'il se nourrit presque exclusivement de sang humain.
Avant le moindre lâcher de moustiques, l'équipe du projet a consacré deux années à des relevés de terrain et à des consultations avec les communautés locales. Nous avons rencontré des habitants, des organisations locales, des représentants des Premières Nations et des élus afin de présenter cette technologie et de répondre à leurs questions. Baptisé « Debug Innisfail », le projet a finalement obtenu les autorisations réglementaires de plusieurs autorités.
Les relevés de terrain ont débuté en 2015, mobilisant une équipe réunissant des chercheurs d’institutions australiennes et américaines. Pendant une période de lâchers de 20 semaines, en 2018, environ trois millions de moustiques mâles porteurs de Wolbachia ont été relâchés dans trois villes test. Parallèlement, des villes témoins, où aucun moustique n'était relâché, ont fait l'objet d'un suivi.
Le système de lâcher lui-même témoignait du savoir-faire de Verily en ingénierie. L'entreprise a développé des technologies sur mesure, notamment des systèmes fondés sur l'apprentissage automatique capables de séparer les moustiques mâles des femelles, une étape cruciale pour garantir que seuls des mâles soient relâchés.
Les résultats ont été spectaculaires : par rapport aux villes témoins, les populations de moustiques dans les villes où des mâles avaient été relâchés ont commencé à diminuer en l'espace de quatre semaines. Ces résultats, publiés en 2021, ont montré que le lâcher de moustiques mâles incompatibles permettait de réduire très fortement les populations.
Dans deux des trois villes test, cet effet de suppression a perduré l'année suivante. Dans l'une d'elles, le suivi n'a détecté qu'une poignée d’Aedes aegypti douze mois plus tard, soit une réduction d'environ 95 % de la population.
Les essais menés en Australie apportent des réponses fondées sur des données scientifiques à nombre des inquiétudes aujourd'hui exprimées aux États-Unis.
Premièrement, les conséquences écologiques devraient être très limitées. Aedes aegypti est une espèce invasive en Australie, comme dans de nombreux autres pays. Comme il vit presque exclusivement à proximité des humains et se nourrit de leur sang, son élimination des zones urbaines entraîne des effets écologiques minimes.
Deuxièmement, cette approche peut fonctionner à grande échelle. Même si les moustiques adultes ne vivent que quelques jours, des lâchers continus de mâles très compétitifs peuvent réduire de manière significative les populations à l'échelle de villes entières.
Troisièmement, les bénéfices peuvent perdurer après la fin des lâchers. En effet, l'effet de suppression ne disparaît pas immédiatement et peut se prolonger au cours des saisons suivantes. Cela ne signifie toutefois pas que l'on puisse faire abstraction de la biologie des moustiques : le succès de cette stratégie dépend aussi de facteurs tels que l'écologie locale, les déplacements des moustiques et l'adhésion des communautés. La technologie, à elle seule, ne suffit pas.
L'enseignement le plus important de ces essais est peut-être la valeur de la collaboration. Ce projet a réuni des chercheurs de six universités et de Verily. En combinant expertise scientifique et capacités d'ingénierie à l'échelle industrielle, il a permis de faire passer un concept de laboratoire à un essai en conditions réelles en un temps remarquablement court.
Nous continuons à travailler sur des méthodes biologiques et mécaniques permettant de séparer efficacement les moustiques mâles des femelles, afin de développer des solutions plus adaptées aux pays en développement.
À mesure qu’Aedes aegypti étend son aire de répartition et que les insecticides perdent de leur efficacité, utiliser le moustique contre lui-même comme outil de lutte biologique deviendra de plus en plus important.
Les essais menés dans le Queensland ont contribué à poser les bases des programmes aujourd'hui déployés aux États-Unis. Ils rappellent surtout que lorsque la science, la technologie et les communautés travaillent ensemble, il est possible de résoudre des problèmes qui comptent vraiment.
Nigel Beebe a reçu des financements du National Health and Medical Research Council et de la Fondation Gates.
24.07.2026 à 10:07
Yannick Simonin, Virologiste spécialiste en surveillance et étude des maladies virales émergentes. Professeur des Universités, Université de Montpellier
L’ESSENTIEL Les moustiques utilisent un arsenal complexe et sophistiqué pour nous détecter ; Nous ne sommes pas tous égaux face à la détection par les moustiques, qui par ailleurs nous trouvent plus ou moins attractifs selon nos activités ; Les réactions aux piqûres varient d’une personne à l’autre, ce qui peut renforcer l’impression d’attirer davantage les moustiques.
Avec l’été, ils sont de retour, piqueurs insatiables, furtifs comme une brise d’été, virtuoses de l’esquive… Vous avez évidemment reconnu nos minuscules adversaires ailés, les agaçants moustiques, qui peuvent transformer nos vacances en festival de démangeaisons et nos nuits en véritable calvaire !
Que ce soit lors d’un apéritif en terrasse, d’un pique-nique en pleine nature ou d’un repas familial à l’ombre d’une treille, nous avons tous déjà entendu des collègues, des amis ou des proches être convaincus d’attirer systématiquement les moustiques, et de se faire dévorer, tandis que les autres convives ne remarqueraient qu’à peine la présence de ces piquants acrobates ailés.
Alors, les peaux à moustique : impression trompeuse ou réalité scientifique ?
Selon une croyance populaire, la principale explication à des piqûres à répétition serait à chercher du côté de la composition sanguine : les personnes ayant « du sang sucré » seraient plus sujettes à attirer les moustiques que les autres. Mais aussi répandue soit-elle, cette explication ne repose sur aucune connaissance scientifique.
En effet, les moustiques n’ont aucun moyen de connaître la composition de notre sang, puisqu’ils ne le « goûtent » pas avant de nous piquer. Sa teneur en sucre n’entre donc absolument pas en ligne de compte !
De même, on entend parfois dire que manger de l’ail, de la banane ou de la vitamine B éloignerait les moustiques. Autant de croyances qui relèvent plutôt du folklore que de la science, puisqu’aucune étude sérieuse n’a pour l’heure confirmé ces effets.
Disons le tout net : les moustiques ne sont effectivement pas attirés de la même façon par tous les épidermes. Nous ne sommes donc pas tous égaux devant le risque d’être piqué par des moustiques. Mais les raisons qui expliquent ces différences sont bien plus complexes et fascinantes qu’une simple question de composition sanguine.
Pour les comprendre, il faut s’intéresser à la façon – particulièrement élaborée – dont les moustiques choisissent leurs cibles, en détectant à distance de nombreux signaux différents, à la fois physiques et chimiques. Dont certains dépendent même des microbes qui vivent à la surface de notre peau !
On sait que pour nous piquer, les moustiques disposent d’une boîte à outils conséquente, constituée de plusieurs lames perforatrices.
Au-delà de ce kit de microchirurgie miniature qui les aide à percer notre épiderme en toute discrétion, ils sont aussi particulièrement bien équipés pour nous détecter.
Leur système de repérage fonctionne comme une succession de radars complémentaires, qui agissent à tour de rôle à mesure que l’insecte se rapproche de sa cible :
– le dioxyde de carbone (CO2), un signal détectable à plusieurs dizaines de mètres de distance : les moustiques peuvent nous identifier grâce au dioxyde de carbone (CO2) que nous expirons à chaque respiration. Ce gaz, invisible et inodore pour les êtres humains, forme autour d’eux un véritable panache que l’insecte peut suivre, un peu comme une piste odorante. Ce taux de CO2 n’est pas figé : chez une femme enceinte, dont le métabolisme s’accélère, chez un sportif en plein effort, ou encore après avoir consommé de l’alcool, ce taux peut varier suffisamment pour nous rendre plus ou moins appétissants selon nos activités ou notre état physiologique du moment. Au cours d’une même journée, les moustiques peuvent donc nous trouver plus ou moins attractifs, simplement en fonction de ce que nous faisons comme activité ou ce que nous ingérons !
– silhouette, couleurs et chaleur corporelle, le repérage de proximité : à proximité de leur cible, les moustiques affinent leur approche en se fiant à notre silhouette et aux couleurs que nous portons. Peu sensibles aux détails, leurs yeux distinguent plus facilement les teintes sombres, car elles contrastent davantage avec l’environnement et sont donc plus facilement repérables. Les vêtements clairs, au contraire, tendent à se fondre dans le décor et à être moins visibles pour l’insecte. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le port de vêtements clairs est souvent recommandé dans les zones les plus à risque de piqûre !
À courte distance, le moustique ne se contente plus de repérer une forme. Il affine encore sa trajectoire grâce à la chaleur dégagée par notre corps, qu’il détecte par des récepteurs thermosensibles situés sur ses antennes. Cette chaleur peut varier selon les individus et selon la période de la journée, d’environ un degré (de 36,5 à 37,5 °C), ce qui suffit à nous rendre plus ou moins facilement détectables par les moustiques ! Les zones les plus chaudes du corps, comme le cou ou les chevilles, deviennent alors des cibles privilégiées pour l’atterrissage final et la piqûre fatidique.
– l’odeur de notre peau, une signature chimique unique : d’autres facteurs jouent également un rôle important dans la détection. C’est le cas de certains composés volatils émis par la peau, ainsi que d’autres signaux chimiques propres à chacun d’entre nous. Parmi ces derniers figurent des composés appelés acides carboxyliques. Produits dans notre sébum puis transformés par les bactéries qui colonisent naturellement notre peau, ils dégagent une odeur caractéristique que les moustiques détectent avec une précision remarquable, même en très faible concentration, grâce à des récepteurs olfactifs extrêmement sensibles, répartis sur leurs antennes.
L’acétoïne, un autre composé généré par certaines bactéries de notre peau, renforce encore cette signature olfactive individuelle et contribue à guider l’insecte dans les derniers centimètres de son approche.
Suivant la composition de notre microbiome cutané (la communauté de bactéries qui vit à la surface de notre peau, et qui diffère d’une personne à l’autre) nous produisons en plus ou moins grande quantité ces composés, ce qui modifie directement l’attrait que les moustiques ont pour notre peau.
Deux personnes assises côte à côte peuvent ainsi être perçues très différemment par le même moustique !
Différentes études montrent que d’autres facteurs entrent également en jeu dans cette équation.
Parmi eux, le groupe sanguin semble jouer un rôle non négligeable : les personnes de groupe O émettent à la surface de leur peau des marqueurs chimiques spécifiques qui semblent particulièrement détectables et attractifs pour certaines espèces de moustiques.
Ces molécules, libérées avec la sueur ou présentes dans le film lipidique cutané, créent une signature olfactive légèrement différente de celle des groupes A, B ou AB, ce qui pourrait expliquer pourquoi les individus de groupe O sont piqués plus fréquemment dans les études expérimentales menées en laboratoire.
Au-delà de ces questions d’attractivité, un autre facteur explique pourquoi certains d’entre nous semblent « plus touchés » que d’autres par les moustiques : la réaction à la piqûre elle-même.
En effet, lorsqu’il pique, le moustique injecte un peu de sa salive, laquelle contient des protéines anticoagulantes destinées à fluidifier le sang et faciliter ainsi son repas de sang.
Or, notre système immunitaire réagit à ces protéines étrangères en libérant notamment de l’histamine, une protéine qui mobilise nos défenses immunitaires. Cette libération d’histamine est responsable du gonflement, de la rougeur et surtout de cette démangeaison si caractéristique de la piqûre.
Cette réponse immunitaire varie considérablement d’une personne à l’autre sans que cela ait le moindre lien avec le nombre réel de piqûres : certains développent des boutons volumineux et une intense envie de gratter après une seule piqûre, quand d’autres ne remarquent presque rien, sans que cela ait le moindre lien avec le nombre réel de piqûres reçues.
Par ailleurs, cette sensibilité se modifie avec le temps. À force d’être exposé aux piqûres, l’organisme peut développer une forme de tolérance et réagir de moins en moins, un phénomène bien connu de celles et ceux qui ont grandi dans des régions à forte densité de moustiques, comme dans le sud de la France.
À l’inverse, les enfants, dont le système immunitaire n’a pas encore rencontré ces protéines salivaires, sont bien souvent les plus touchés : leurs réactions peuvent être plus marquées, avec des boutons plus gros et plus persistants que ceux des adultes.
Ainsi, deux personnes piquées un même nombre de fois au cours d’un repas peuvent vivre un ressenti radicalement différente, l’une étant démangée pendant plusieurs jours, l’autre totalement épargnée par la gêne (cette dernière ne remarquant parfois même pas qu’elle a été piquée !).
Heureusement, pour déjouer l’arsenal des moustiques et se protéger de leurs piqûres, les moyens de prévention fonctionnent quel que soit notre type de peau : moustiquaires pour bloquer leur entrée dans nos logements, répulsifs pour brouiller leur perception de nos odeurs, vêtements amples pour éviter qu’ils n’atteignent notre épiderme…
Et n’oublions pas la limitation du nombre de moustiques, qui passe notamment par l’élimination de l’eau stagnante, indispensable à la ponte de leurs œufs !
Yannick Simonin a reçu des financements de Horizon Europe, ANR, ANRS-MIE, PREZODE, région Occitanie, Université de Montpellier.
24.07.2026 à 10:07
Nathalie Boulanger, Professeur de parasitologie et mycologie médicales, UR3073: PHAVI: groupe Borrelia, Université de Strasbourg
Vincent Pommier de Santi, Médecin spécialiste de santé publique -- Professeur agrégé, École du Val de Grâce
Moustique tigre qui poursuit sa conquête de la France hexagonale, nombre de cas de maladie de Lyme en augmentation, arrivée de la tique invasive Hyalomma sur le littoral méditerranéen… Les raisons de se protéger des arthropodes potentiellement vecteurs de maladies ne manquent pas. Voici les dernières recommandations en la matière, basées sur les connaissances scientifiques les plus récentes.
On estime que près de 80 % de la population mondiale est exposée au risque d’être victime de maladies dites « à transmission vectorielle », autrement dit transmises par des « vecteurs » dont les plus connus sont, par exemple, les moustiques et les tiques.
Ces maladies, qui comptent pour 17 % des maladies infectieuses et causent plus de 700 000 décès par an, sont en progression, notamment en France.
Le Haut Conseil de la Santé publique vient d’éditer de nouvelles recommandations pour la protection personnelle antivectorielle (PPAV) afin de clarifier et d’homogénéiser les messages de prévention destinés aux acteurs de santé et à la population.
Elles tiennent compte des évolutions épidémiologiques et réglementaires, et des nouvelles connaissances acquises sur l’efficacité et la toxicité des produits et moyens utilisés. Voici ce qu’il faut en retenir.
Qu’elles soient dues à des bactéries, des virus ou des parasites, les maladies à transmission vectorielle sont sujettes à des expansions ou des réémergences, lesquelles sont influencées notamment par les changements climatiques et socio-économiques, ainsi que par les flux internationaux de personnes et de marchandises.
Au niveau mondial, parmi les arthropodes les plus susceptibles de propager de telles maladies figurent majoritairement les tiques (qui transmettent notamment la borréliose de Lyme, les rickettsioses ou la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, par exemple) et les moustiques (qui participent à la circulation du paludisme, de la dengue, du chikungunya, de la maladie due au virus du Nil occidental, de la fièvre jaune, etc.).
Pour se protéger de leurs piqûres et, idéalement, empêcher la transmission d’agents infectieux, la protection personnelle antivectorielle est essentielle : il s’agit de mettre en œuvre des moyens physiques ou chimiques pour protéger les êtres humains et leur entourage.
On distingue trois niveaux de protection personnelle antivectorielle, complémentaires et synergiques : la protection de l’individu, celle de son habitat intérieur et celle de son habitat extérieur.
La lutte antivectorielle, qui vise à contrôler les populations de vecteurs, s’effectue quant à elle plutôt à l’échelle communautaire.
Le premier principe est de privilégier la protection mécanique, en portant des vêtements couvrants, amples et de couleur claire.
Cette recommandation est valable non seulement pour se protéger des moustiques et des autres insectes vecteurs (phlébotomes, glossines, simulies…), mais aussi des tiques, et ce, en zone tropicale comme en zone tempérée.
Cette protection mécanique peut être complétée par des répulsifs cutanés destinés à perturber le système olfactif que les vecteurs utilisent pour repérer leurs hôtes, sur lesquels ils vont prendre leur repas sanguin.
Ces répulsifs doivent être appliqués sur la peau découverte, selon des modalités précises décrites sur l’emballage du produit (nombre de pulvérisations, fréquence d’application et classe d’âge).
Actuellement, au niveau européen, trois substances actives ont été approuvées par l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) et plusieurs autorisations ont été délivrées par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) : le DEET, l’IR3535 et l’icaridine (ou KBR3023). Ces produits ont fait l’objet d’une évaluation rigoureuse quant à leur efficacité et leurs risques pour la santé humaine et l’environnement.
L’huile d’eucalyptus citronné, hydratée et cyclisée, est encore en cours d’évaluation au niveau européen. Toutefois, des produits répulsifs la contenant peuvent être commercialisés sous un régime dit « transitoire » vis-à-vis de l’autorisation de mise sur le marché.
À lire aussi : Les « peaux à moustiques » : mythe ou réalité ?
Qu’en est-il, plus largement, des huiles essentielles ? De par leur composition chimique complexe et variable selon l’origine géographique de la plante, elles ne sont pas recommandées. Bien que naturelles, elles présentent en effet des risques de photosensibilisation et d’allergie. De plus, elles sont très volatiles, et leur efficacité répulsive ne dépasse généralement pas une heure.
Un grand nombre de moyens de protection personnelle antivectorielle reposent sur l’utilisation de produits chimiques dits « biocides ». Ces substances sont destinées à détruire, repousser ou rendre inoffensifs les organismes jugés nuisibles. Elles sont, depuis 2012, soumises à une règlementation européenne spécifique (voir encadré).
Comment sont évalués les produits biocides ?
Dans un premier temps, les fabricants soumettent à l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA) un dossier complet relatif à l’efficacité de la substance active vis-à-vis des arthropodes cibles (moustiques et tiques), à sa toxicologie et son risque environnemental. Après évaluation par un état membre, son statut se voit approuvé ou rejeté ;
Dans un second temps, le produit biocide qui contient la (ou les) substance(s) active(s) approuvée(s) doit ensuite faire l’objet d’une autorisation de mise sur le marché qui peut être valable soit uniquement dans un pays donné, soit au niveau de l’Union européenne. En France, c’est l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) qui évalue et délivre ces AMM, depuis 2016.
En matière de protection personnelle antivectorielle, les pyréthrinoïdes sont largement utilisés. Ces molécules de synthèse dérivent d’une famille de molécules naturelles, les pyréthrines, produites par le chrysanthème (Tanacetum cinerariifolium). Par rapport à ces dernières, les pyréthrinoïdes présentent l’avantage d’être plus stables.
Ces produits ont remplacé les organochlorés dont le représentant le plus emblématique était le DDT : ceux-ci ne sont plus autorisés en Europe, compte tenu de leur toxicité pour les êtres humains et pour l’environnement.
En 2021, un rapport de l’Inserm alertait sur des risques accrus de troubles du neurodéveloppement pour des enfants exposés aux pyréthrinoïdes in utero ou durant les premières années de vie, ainsi que sur des risques pour certains cancers. En 2025, l’Anses émettait à son tour une alerte sanitaire relative au risque de troubles du neurodéveloppement de l’enfant.
En conséquence, l’usage des produits à base de pyréthrinoïdes n’est plus recommandé pour les femmes enceintes et les enfants en bas âge, à l’exception de l’emploi de moustiquaires imprégnées, dans les zones tropicales où un risque de transmission du paludisme existe. En ne recommandant plus l’usage de la perméthrine (et, plus largement, des pyréthrinoïdes), la France se démarque des autres pays.
Les vêtements peuvent également être traités chimiquement. Du fait des risques mentionnés précédemment, l’imprégnation vestimentaire avec de la perméthrine n’est plus recommandée.
Il faut souligner qu’à l’heure actuelle, en France, aucun produit à base de pyréthrinoïdes ne dispose d’une autorisation de mise sur le marché pour cet usage d’imprégnation vestimentaire.
En revanche, certains répulsifs à base de DEET et d’IR3535 disposent d’une autorisation, et font désormais l’objet d’une recommandation d’usage.
Les bracelets répulsifs, quant à eux, sont inefficaces vis-à-vis des insectes et des tiques et leur usage devrait être proscrit. Ils présentent notamment un risque de fuite, et des lésions cutanées ont été observées chez les enfants.
L’anophèle femelle, vectrice du paludisme est un moustique nocturne. En zone tropicale, où le risque de paludisme potentiellement mortel est élevé, il convient donc de dormir sous une moustiquaire imprégnée de pyréthrinoïdes. Ces molécules n’étant pas volatiles, l’exposition des dormeurs est fortement limitée. La moustiquaire imprégnée doit cependant être bien bordée sous le matelas, pour éviter que les jeunes enfants ne la mettent à la bouche.
Selon les recommandations faites aux voyageurs, une chimioprophylaxie contre le paludisme sera associée (cette approche consiste à prendre des médicaments contre le paludisme avant de se rendre dans des zones où il sévit), en fonction du niveau de transmission de la maladie dans le pays de destination.
En France hexagonale et dans les territoires ultra-marins, de plus en plus touchés par certaines maladies virales transmises par les moustiques (dengue, chikungunya, Zika, virus du Nil occidental), l’utilisation de répulsifs cutanés en journée est recommandée (le moustique tigre, Aedes albopictus, qui les transmet, est en effet diurne).
L’isolement des patients infectés sous des moustiquaires non imprégnées de pyréthrinoïdes est aussi recommandé. Il s’agit là d’une démarche altruiste qui vise à protéger son entourage.
Installer des moustiquaires aux ouvertures constitue une protection mécanique efficace vis-à-vis des insectes, quels qu’ils soient. Leur utilisation, fortement recommandée, doit permettre de limiter celle de produits biocides à l’intérieur des habitations.
En cas d’épidémie de maladie à transmission vectorielle, des produits à base de pyréthrinoïdes peuvent être utilisés, comme les diffuseurs électriques. Les restrictions d’exposition des femmes enceintes et des jeunes enfants s’appliquent ici également. L’usage des bombes aérosol d’insecticide, sans efficacité dans la durée, n’est quant à lui pas recommandé.
La ventilation (brasseurs d’air, ventilateurs) et les climatiseurs ont aussi une efficacité démontrée. Ils perturbent en effet le système de repérage et le vol des insectes, et diminuent ainsi le contact avec les êtres humains.
D’autres méthodes d’appoint existent, mais leur usage doit être limité compte tenu de leur inefficacité (ultrasons) ou d’une efficacité limitée (bougies parfumées et raquettes électriques).
En ce qui concerne l’extérieur des habitations, les serpentins fumigènes ne disposent pas d’autorisation de mise sur le marché délivrée par l’Anses et ne sont donc plus recommandés. Si l’on choisit de les utiliser malgré tout, ils doivent être installés à l’extérieur uniquement et à distance des personnes. En effet, leur combustion met en suspension dans l’air non seulement les pyréthrinoïdes qui les composent, mais également d’autres substances et particules susceptibles d’aggraver des maladies respiratoires.
Avec l’extension du moustique tigre Aedes albopictus et des risques associés en France hexagonale, d’autres dispositifs se sont développés ces dernières années, comme les pièges à moustiques. Leur efficacité est toutefois inégale selon les pièges et n’est démontrée que pour un usage communautaire (à l’échelle d’un quartier, par exemple).
Ces dispositifs doivent être placés à l’ombre, près de la végétation et à distance des lieux d’activité. En effet, s’ils attirent les moustiques pour les capturer, ces derniers préfèreront toujours l’humain s’il s’en trouve à proximité…
L’élimination des gîtes larvaires – vider, combler, rendre étanches les collections d’eau – reste la mesure la plus importante à appliquer, puisque c’est là que pondent les femelles, et donc que sont « produits » les moustiques. Il est impératif de limiter les eaux stagnantes et, pour le moustique tigre Aedes albopictus, tout récipient susceptible de collecter l’eau (coupelles des pots de fleurs, les arrosoirs, couvercles, bâches, etc.).
En effet, la moindre réserve d’eau résiduelle peut être propice au développement des larves. Des larvicides biologiques sont maintenant autorisés pour le grand public. Ils permettent de traiter des collections d’eau non réductibles.
Pour se préserver des tiques, qui sont de plus en plus présentes autour des habitations, il est recommandé de limiter la pousse de la végétation en coupant l’herbe et les broussailles. Il faut aussi ramasser les feuilles mortes.
Il est également conseillé d’installer des barrières autour des habitations, afin de tenir la faune sauvage à distance. C’est en effet sur elle que les tiques, qui se nourrissent exclusivement de sang, prélèvent leur repas sanguin. Ainsi, la tique Ixodes ricinus, présente partout en France et vectrice, notamment, de la maladie de Lyme, est plutôt une tique forestière. Elle se nourrit principalement sur les rongeurs, les oiseaux et les ongulés sauvages (chevreuils, sangliers…).
Pour s’en protéger lors des promenades dans la nature, le port de vêtements couvrant et de chaussures fermées est conseillé. Ces tiques chassent à l’affût, perchées sur la végétation. Ce n’est pas le cas de la tique Hyalomma, qui s’est installée récemment dans le Sud de la France, dans les écosystèmes secs, tels que garrigues et maquis. Arrivée avec les oiseaux migrateurs en provenance d’Afrique, cette tique chasse activement : elle court littéralement vers son hôte ! Là encore, les promeneurs avisés s’équiperont de vêtements couvrants et de chaussures fermées, malgré la chaleur…
Dans tous les cas, la mise en œuvre d’une protection personnelle antivectorielle ne dispense pas, au retour de promenade dans des zones infectées, de procéder à un examen corporel minutieux afin de repérer d’éventuelles tiques et de les extraire rapidement, ce qui permet d’éviter la transmission de certains micro-organismes pathogènes.
Si une tique a été retirée, le point de piqûre doit être surveillé dans les jours qui suivent. L’apparition d’une inflammation cutanée qui s’étend, ou de tout autre signe clinique inhabituel devra amener à consulter un professionnel de santé.
Pour conclure, soulignons que l’association de plusieurs mesures est impérative pour bien se protéger. En effet, aucun moyen unique de protection n’est à lui seul efficace.
Une protection personnelle antivectorielle doit, par exemple, être associée à d’autres moyens de prévention, quand ils existent (comme la chimioprophylaxie antipaludique ou la vaccination, lorsqu’un vaccin contre le micro-organisme considéré est disponible).
Le choix du moyen de protection doit également être guidé par la notion de rapport bénéfice-risque : quelle est l’efficacité attendue des produits chimiques utilisés – leur impact sur la maladie vectorielle ciblée – en regard de leur toxicité pour la santé humaine ?
Il faut en particulier accorder une attention particulière aux catégories de personne les plus sensibles : femmes enceintes, enfants, et personnes présentant une pathologie sous-jacente.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:37
Claire Peghaire, Docteur en pharmacie et enseignant chercheur en physiologie vasculaire, Université de Bordeaux
Cerebral small vessel disease (CSVD), which notably increases the risk of stroke and cognitive disorders, is estimated to affect more than 5 million people in France alone. In the absence of a curative treatment, the prevention of cardiovascular risk factors remains the most effective strategy today. However, promising new therapeutic avenues are being explored.
Cerebral small vessel disease is a chronic condition that affects the smallest arteries of the brain, those that continuously supply the deep regions essential for memory, attention, and coordination.
Over time, these vessels become stiffer, thicken, or become more fragile and permeable. The consequences of this situation are far from insignificant, since cerebral small vessel disease promotes strokes, cognitive disorders, walking difficulties, as well as loss of independence.
In France, cerebral small vessel disease is estimated to affect more than 5 million people aged 65 and over. To date, no treatment is available to cure it.
In Bordeaux at the Laboratory of Cardiovascular Disease Biology, directed by Thierry Couffinhal, and the Vascular Brain Health Institute (founded by Stéphanie Debette, now Director of the Brain and Spine Institute), we are trying to gain a better understanding of the origin of the disease. Here is what we currently know about it.
When the small arteries supplying the brain are affected by cerebral small vessel disease, the brain receives less oxygen and fewer nutrients than it needs.
In addition, the cells lining these blood vessels contribute to the formation of the blood-brain barrier (BBB), a structure that is essential for brain health. This barrier normally acts as a highly selective filter between the blood and the brain. When it becomes more permeable, unwanted substances can enter the brain tissue and contribute to its gradual deterioration.
Cerebral small vessel disease is often silent in its early stages. It is not uncommon for it to progress for years without any striking signs, and the first indications of its presence may be subtle: slowed thinking and balance disorders, cognitive fatigue, or unusual forgetfulness. It can also lead to strokes.
To detect it, brain magnetic resonance imaging (MRI) remains the reference tool today. It makes it possible to observe characteristic lesions, sometimes present even before the first symptoms, such as microbleeds, lacunes (small cavities indicating previous small vessel damage), and above all white matter hyperintensities, in other words abnormalities that reflect chronic damage to brain tissue.
As a reminder, white matter, which accounts for nearly half of the brain’s volume, is the part corresponding to the network of nerve fibres. These fibres can be viewed as ‘highways’ that allow electrical signals to travel between the different regions of the brain.
To date, there is still no drug specifically designed to cure cerebral small vessel disease. However, lesions can be detected several years before symptoms appear, and their progression can be slowed through early management of cardiovascular risk factors.
It is known that certain diseases, such as diabetes, cardiovascular disease, or chronic kidney disease, appear to promote the worsening of small vessel lesions in the brain.
No systematic screening is currently planned, mainly because the diagnosis relies essentially on MRI, an expensive examination that is difficult to extend to the entire population.
Doctors mainly focus on the factors that scientific research has shown can influence the risk of developing the disease, including high blood pressure, diabetes, and cholesterol, as well as smoking and physical inactivity.
Although prevention is essential, it does not directly target the biological mechanisms that damage the brain’s small blood vessels.
These mechanisms are still poorly understood, but among the main hypotheses proposed to explain the development of the disease are dysfunction of the cells lining the inside of blood vessels (endothelial cells), disruption of the blood-brain barrier, chronic inflammation, and oxidative stress. This latter phenomenon, which could be compared to “biological rust”, gradually damages blood vessels.
It is precisely at this level that our research is focused. Our recent work provides new insight into the mechanisms of the disease, opening up new therapeutic perspectives.
To better understand cerebral small vessel disease, we have undertaken to dissect its mechanisms at the cellular and molecular levels. Our ambition is to move from preventive medicine to a form of medicine capable of directly repairing and protecting the brain’s microvessels.
Our research has led to the identification of a promising target called TRIM47 (TRIpartite Motif containing 47). We have demonstrated that this protein plays a protective role in endothelial cells by helping to maintain vascular integrity and limiting the effects of oxidative stress.
The protective action of TRIM47 appears to operate through one of the body’s main antioxidant defence systems, the NRF2 signalling pathway. When this pathway functions properly, the cell activates its own repair and detoxification mechanisms.
However, various research findings suggest that the effectiveness of this protective response declines with age, making cells more vulnerable to oxidative stress.
We are now seeking to determine to what extent this alteration contributes to the development of cerebral small vessel disease and which genetic or environmental factors may influence it.
The objective is no longer simply to treat symptoms, such as lowering blood pressure, but to strengthen the natural defence mechanisms of cerebral blood vessels. The aim is to treat the disease at its source, before the occurrence of strokes or the onset of cognitive impairment.
To achieve this, one approach under consideration is to increase the activity of the TRIM47/NRF2 pathway, and therefore the antioxidant pathway, in the hope of preserving the blood-brain barrier and protecting neurons.
Two complementary strategies are currently being explored: developing new molecules that target this protective pathway or repurposing existing drugs that may act on these mechanisms.
Our first therapeutic strategy consists of targeting messenger RNA (mRNA), a molecule that acts as a kind of “assembly blueprint” for protein production within cells, in order to reduce the production of a protein called
KEAP1.
Indeed, KEAP1 inhibits the activity of the TRIM47/NRF2 cellular protection system. By removing this inhibition, we hope to strengthen the natural defences of cerebral blood vessels against the mechanisms of ageing and degeneration.
To achieve this objective, we are developing molecules known as antisense oligonucleotides (ASOs), designed to specifically recognise KEAP1 messenger RNA and reduce its expression. These ASOs are chemically modified to improve their stability within the body and to promote their delivery to cerebral blood vessels and brain cells.
This highly precise work requires identifying the most effective therapeutic sequence, optimising its chemical properties and method of administration, and then verifying that it efficiently reaches its target in the brain before evaluating its ability to preserve vascular health and brain function.
To translate this biological discovery into a potential treatment, we are working with teams of chemists in Bordeaux from the European Institute of Chemistry and Biology and the Nucleic Acids: Natural and Artificial Regulations Laboratory, experts in the design and synthesis of RNA targeting molecules.
These close collaborations between biologists and chemists are essential for moving from the understanding of a fundamental biological mechanism to the development of innovative drug candidates that are more targeted, more effective, and potentially better tolerated.
Another promising avenue is to test drugs that are already marketed for other indications, such as multiple sclerosis, and that are known to cross the blood-brain barrier and activate the NRF2 pathway, a mechanism associated with antioxidant and anti-inflammatory protective effects.
This strategy, known as drug repurposing, offers a major advantage: it can save several years of research because these compounds already have established human safety data.
As a result, if preclinical studies in the research laboratory prove successful, clinical trials in patients could be initiated more rapidly than would be possible for an entirely new drug.
This would make it possible to provide patients with a new therapeutic option more quickly while also reducing research and development costs.
For the first time, new therapeutic strategies may eventually make it possible to act directly on some of the mechanisms involved in cerebral small vessel disease, one of the leading causes of age-related cognitive decline.
This research is still at the preclinical stage, and several validation steps will be required before any application in humans can be considered.
The conviction guiding our research is that by protecting the brain’s blood vessels, we also protect memory, independence, and quality of life. Better treatment of cerebral small vessel disease could ultimately mean fewer strokes, less dependency, and more years of healthy living.
While waiting for targeted treatments to become available, certain measures have already demonstrated their effectiveness in preserving brain health: controlling blood pressure, engaging in regular physical activity, avoiding tobacco, adopting a balanced diet, and maintaining an active social and intellectual life.
These are simple recommendations, but they remain among the most effective ways of providing long-term protection for the brain.
Claire Peghaire received financing from France's National Agency for Research (TheraVasc 2025-2028 project, ANR-25-CE14-3415-01), VBHI (NAT-VAD 2025-2028 project, IHU3 France 2030 initiative) and a prize associated with a mentoring project as part of the Spark Bordeaux 2024 programme.
23.07.2026 à 16:36
Christophe Durand, Professeur des Universités, Université de Caen Normandie
Dominique Bodin, Professeur des universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
*Deux ans après la tenue des Jeux olympiques de Paris 2024, il est temps de dresser le bilan sécuritaire de l’évènement : quels ont été les coûts ? Est-ce que les nouvelles technologies vont prendre de plus en plus de place ? *
En France, l’année 2024 a été marquée par l’organisation d’un évènement planétaire, les Jeux olympiques et Paralympiques de Paris. Le Comité d’Organisation (COJO) annonçait pour les 30 jours de compétitions (17 pour les JO et 12 pour les JOP) 15 000 athlètes venus de plus de 200 nations, plus de 40 000 volontaires, 26 000 journalistes accrédités. L’organisateur revendique également 15 millions de visiteurs (11,3 JO et 3,8 JOP) et 4 milliards de téléspectateurs.
La présence de telles foules et l’exposition médiatique de l’évènement ont soulevé une importante réflexion en termes de logistique d’organisation, mais surtout de sécurité. Le déploiement de structures temporaires – tribunes ou barnum, l’adaptation de sites existants – Grand Palais, Versailles ou Trocadéro aux épreuves sportives a posé un grand nombre de défis aux organisateurs et aux opérateurs-prestataires du secteur de l’évènementiel.
La sécurité de la manifestation a été très précocement mise en avant dans un contexte de tensions terroristes et géopolitiques. L’État français, payeur de dernier ressort et garant de l’organisation devant le CIO, a ainsi mis en place une législation spécifique aux JO dite « Lois olympiques », dont certains aspects concernaient des adaptations qui « serviront, en héritage, à l’ensemble des grands événements accueillis sur le territoire national ». Sur les aspects sécurité, le législateur renforçait « les outils à la disposition des pouvoirs publics, d’abord en matière de vidéoprotection, en facilitant l’identification de situations dangereuses pour la sécurité des personnes par les forces de sécurité au moyen de traitements par algorithme assortis de nombreuses garanties pour les droits des personnes concernées ». La coordination se voyait améliorée « en faisant du préfet de police le responsable unique de l’ordre public en Île-de-France pendant la période des Jeux ».
Enfin, la validation des accréditations faisait l’objet d’un criblage massif : plus d’un million de demandes traitées via « plusieurs dispositifs de contrôle […] renforcés, qu’il s’agisse des enquêtes de sécurité portant sur les délégations et prestataires accédant aux sites de compétition et de célébration ou des palpations réalisées à l’entrée des enceintes sportives, qui seront facilitées grâce au recours possible à des scanners corporels, à l’instar des contrôles réalisés dans les aéroports ». Parallèlement, les pouvoirs publics ont validé et financé la formation d’agent de sécurité privée sous forme réduite (105h au lieu de 175h) pour pallier le manque de main-d’œuvre attendu. Ce dispositif et la forte mobilisation des acteurs du secteur de la sécurité privée ont permis le déploiement de 17 000 agents professionnels pendant les Jeux, chiffre porté à 22 000 sur les trois journées les plus importantes.
Comme l’avait noté le Conseil d’État, ces mesures se voulaient pour la plupart temporaires et expérimentales. Presque deux ans après les Jeux, le temps des enseignements est arrivé. Et celui des décisions aussi. Diffusé dans le monde entier, l’évènement ne pouvait être entaché du moindre incident sécuritaire. Et cela a été le cas. Outre les commentaires multiples effectués à chaud, les pouvoirs publics ont sollicité des retours d’expérience détaillés à travers trois rapports : le Sénat, le ministère de l’Intérieur et la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme ont ainsi livré leurs conclusions. Par la suite, la Cour des comptes a elle aussi publié un rapport sur les JO et JOP 2024. L’analyse de ces rapports se scinde en deux versants.
Ces dépenses n’ont pas été facturées au Comité d’Organisation selon la convention État-Cojop-CIO – alors qu’il est possible depuis 2012 pour les pouvoirs publics français de facturer à l’Organisateur privé à logique commerciale les dépenses liées à la sécurité renforcée sur l’espace public du fait d’un évènement.
Ce surcoût élevé est toutefois un bon indicateur de dispositifs pensés selon une approche « zéro risque » que l’État souhaitait compte tenu des enjeux d’image pour le pays. Cette doctrine a généré un déploiement de forces de l’ordre – épaulés marginalement par l’armée – rarement vu sur le territoire français sur une période aussi longue et hors crise, le Gouvernement appelant les organisateurs d’autres évènements nécessitant le recours aux forces de l’ordre à annuler ou reporter leurs manifestations de l’été 2024.
Vers un élargissement du rôle de la sécurité privée
Outre la création d’un carte professionnelle allégée pour les agents de sécurité privée, la facilitation des criblages pour les personnels et les volontaires travaillant sur les sites a été considérée comme validée. Les mesures immédiates d’éloignement ou de non-accréditation des personnes identifiées comme « à risques » (fiché S, étranger en situation irrégulière, poursuivies ou condamnées pour troubles à l’ordre public) ne seront pas maintenues hors JO confirmant une doctrine française constante. Elles sont toutefois un précédent dont une remise en place éventuelle peut-être à nouveau envisagée, avec l’accord du Parlement. L’usage massif des portiques de détection – déployés uniquement à Paris et sur quelques sites – qui visaient à fluidifier les contrôles d’accès sans palpation a largement fonctionné mais dans un mode de réglage peu sensible en termes de détection du fait d’une injonction du législateur et pour éviter des déclenchements trop fréquents.
La vidéosurveillance algorithmique va continuer
Le point majeur de l’usage des outils d’aide à la décision – dits algorithmiques – à partir des images vidéos captées en temps réel était expérimental sur 485 caméras dont a priori aucune aéroportés ou mobiles. Techniquement, leur apport a été considéré comme minime compte tenu de problèmes techniques multipliant les pannes ou les faux positifs. Sur ce point le Sénat note que « l’expérimentation ne permet pas de porter un jugement définitif sur l’opportunité du recours à la vidéoprotection algorithmique ». D’où une recommandation pour un maintien de l’expérimentation, le Comité d’Évaluation indiquant que rien « ne heurtait les libertés publiques ni dans sa conception ni dans sa mise en œuvre » dans cette VSA. On notera toutefois que La Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) est dans son rapport beaucoup plus critique sur ces technologies par rapport aux libertés fondamentales.
Pas d’utilsation des données biométriques et reconnaissance faciale
Un temps envisagé, l’utilisation exceptionnelle de données biométriques a été écartée illustrant en France une grande réticence du législateur quant aux conditions d’application du règlement général sur la protection des données (RGPD). La reconnaissance faciale notamment n’a pas été autorisée, contrairement aux JO de Tokyo 2020 et Pékin 2022. Si en Europe, seul le Royaume-Uni utilise la reconnaissance faciale massivement. Dans le reste du monde, de nombreux pays d’Asie ou du Moyen-Orient organisant des grands évènements sportifs, festifs, culturels ou politiques y ont aujourd’hui recours comme pour la Coupe du Monde au Qatar en 2022. Le législateur français et le juge restent très réticents à des usages de ce type, sauf dans le cadre d’enquête judiciaire s’appuyant sur des captations vidéos.
Ainsi alors même que les systèmes implantés aussi bien en vidéosurveillance (espace public) que vidéoprotection (espace privé) disposent de la possibilité technique d’activer des outils croisant des fichiers de référence et des images en direct, cette couche logicielle n’est pas autorisée en France. Depuis 2016, les gouvernements et Parlements successifs ont donc toujours refusé de franchir le Rubicon de la question sensible de la reconnaissance faciale, même à titre expérimental, même pour les JO.
Dans le difficile équilibre de la balance libertés vs sécurité, les JOP ont toutefois ouvert la porte vers l’usage de certains outils technologiques et le transfert de prérogatives d’ordre public vers la sécurité privée, tendance déjà observée avant les Jeux : usage de drones, criblage massif et systématique, vidéo algorithmique, portiques express en contrôle d’accès (à seuil de détection réglé au minima). On notera aussi un recours massif à la modélisation des sites via le concept de jumeaux numériques dans le cadre des postes de commandement sur la plupart des sites.
La question très sensible des données biométriques en temps réel est restée en attente. Qu’il s’agisse de périmétrie (contrôle d’accès) ou de périphérie des manifestations (présence à proximité), la France maintient, jusqu’ici, un véto formel à un usage automatique des outils de reconnaissance faciale, dans la ligne actuelle de la doctrine européenne actuelle.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:36
Charles Cuvelliez, Ecole Polytechnique de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Apple a contesté tomber sous le coup du Digital Market Act (DMA) en faisant valoir que sa boutique d’application n’en était pas une, mais cinq plus petites dédiées à leurs différents produits. Cet argument n’a pas convaincu le Tribunal de l’Union européenne. Quant à son iOS, il ne connaît pas un meilleur sort et est aussi désigné comme tombant sous la régulation du DMA.
Le Digital Market Act (DMA) ou Législation sur les marchés numériques est un règlement européen qui impose des règles aux grandes plates-formes numériques afin de garantir des marchés plus équitables et plus ouverts. Il vise à désigner les « contrôleurs d’accès » : des acteurs qui fournissent un ou plusieurs services de plates-formes essentiels servant d’intermédiaire majeur entre les entreprises et les consommateurs.
C’est dans le cadre du DMA que la Commission a considéré Apple comme un point de passage incontournable entre les utilisateurs et les développeurs d’applications pour l’App Store et pour le système d’exploitation iOS. Ce monopole n’est pas indolore : en effet, les commissions qu’Apple prélève sur les apps payantes sont très importantes (30 % pour les développeurs classiques, la moitié pour les développeurs de mini-applications et les PME).
Le DMA pourra permettre un allègement des conditions imposées aux développeurs (qui ne sont pas que pécuniaires, avec davantage d’options pour les boutiques alternatives et des moyens de paiement diversifiés pour les utilisateurs. Concernant le système iOS, l’objectif est d’avoir accès à plus de fonctionnalités des iPhones et autres produits de la marque. Mais, il ne s’agit ni de démanteler l’App Store ni de transformer iOS en open source comme Linux. C’est là toute la subtilité du DMA, perçue comme une menace par les sociétés américaines.
Et justement, le Tribunal de l’Union européenne (UE) a de nouveau recalé ce mercredi 8 juillet Apple dans sa tentative d’échapper à la régulation DMA de son Apple Store, de son iOS et de Safari.
Apple avait contesté tomber sous le DMA pour sa boutique d’application Apple Store car, pour elle, on ne parle pas d’une boutique d’application mais de cinq – iOS App Store (iPhone), iPadOS App Store (iPad), watchOS App Store (Apple Watch), macOS App Store (Mac) et tvOS App Store (Apple TV). Il s’agirait donc de cinq services distincts. Dans cette configuration, seule la boutique iOS App Store franchirait les seuils quantitatifs d’utilisateurs selon l’article 3 §2 du DMA (45 millions d’utilisateurs mensuels actifs, 7,5 milliards de CA) et serait soumise, comme service de plate-forme essentiel à des obligations d’ouverture à la concurrence.
Chaque boutique, pour Apple, a sa finalité propre, parce que liée à l’appareil concerné et à son système d’exploitation. En d’autres termes, ne mettez pas dans un même panier iOS, iPadOS, watchOS, macOS et tvOS.
Le système iOS, parce qu’il équipe tous les iPhone d’Apple, franchit aussi les seuils pour tomber sous la régulation DMA mais selon Apple, il occupe un rôle tellement important dans son écosystème que lui imposer des obligations serait disproportionné et reviendrait à s’attaquer au droit même de propriété intellectuelle de la marque. C’est l’article 6, §7, du DMA, qui impose à Apple d’ouvrir son système d’exploitation iOS à la concurrence. Une disposition inapplicable selon Apple.
Que recouvriront ces obligations ? On ne le sait pas encore et c’est que le Tribunal de l’UE retient : la décision de reconnaître iOS comme service de plate-forme essentielle n’a rien à voir, pour le moment, avec les obligations à venir. Ce sera pour plus tard et ce sera contestable.
Mais donc,de là à dire qu’iOS deviendra open source ou que des parties de code devront être publiées, il n’y qu’un pas qu’Apple voudrait franchir mais ce n’est pas ainsi que cela fonctionnera. On verra sans doute la publication et la mise au point d’interface (des API) pour permettre aux développeurs d’accéder à des fonctionnalités d’iOS qu’Apple se réservait.
Dans sa réponse, que le Tribunal avait à trancher, la Commission met en avant les points suivants :
Une boutique d’applications met en contact des utilisateurs et des entreprises/développeurs pour des applications logicielles que les deuxièmes mettent au point. Ces applications sont les mêmes, quels que soient la plate-forme et le système d’exploitation sur lequel les applications fonctionnent.
Les développeurs et les utilisateurs sont soumis aux mêmes conditions générales d’accès, peu importe l’appareil concerné (iPhone, AppleWatch, Mac,iPad et la variante d’iOS qui l’équipe : iOS lui-même, watchOS, iPadOS)
C’est avec un même compte Apple qu’on accède à ces cinq boutiques soi-disant différenciées.
Apple présente et commercialise l’App Store comme un service unique, sous une marque unique.
Les boutiques App Store ont le même objectif : mettre en contact développeurs et utilisateurs pour des applications logicielles. S’il fallait ajouter un critère technologique selon la plate-forme ou le système d’exploitation, Apple aurait beau jeu de modifier à sa guise le périmètre de la régulation par de simples choix d’architecture technique. Pourquoi pas un App Store par modèle d’iPhone ?
Le Tribunal suit la Commission : ces boutiques, prises ensemble, poursuivent une même finalité économique et fonctionnelle. Quant à l’argument de propriété d’iOS mise à mal s’il doit être régulé, le Tribunal explique que ce n’est pas l’endroit pour plaider cet argument : on ne parle que de déterminer les critères pour tomber sous la régulation DMA et ces critères sont atteints.
C’est au moment de déterminer les obligations concrètes imposées à Apple qu’on pourra revenir sur ce point et argumenter qu’elles sont disproportionnées.
Ce qui est décidé aujourd’hui n’a pas d’impact sur le futur : c’était un autre argument d’Apple selon lequel la décision de la Commission « couvrirait » automatiquement toutes les futures boutiques d’applications d’Apple. Le Tribunal explique que rien n’empêchera jamais Apple de contester toute décision future de la Commission pour le DMA.
Mais les obligations d’interopérabilité (qui obligent les grandes plates-formes à permettre à des services tiers de se connecter à certaines fonctions de leurs écosystèmes afin que les utilisateurs puissent échanger plus facilement entre services concurrents, pas uniquement ceux d’Apple) et d’ouverture à la concurrence (les plates-formes ne peuvent plus verrouiller les utilisateurs ou favoriser systématiquement leurs propres services ; elles doivent offrir un accès non discriminatoire, documenté et effectif aux fonctionnalités essentielles, pour faciliter l’entrée de nouveaux acteurs) se heurteront toujours aux implications concrètes sur les exigences de sécurité et de confidentialité, qu’Apple met en avant pour justifier le caractère très fermé de son écosystème. Même si c’est devenu un argument tardif fort à propos, Apple n’a pas tout à fait tort. C’est un vrai avantage. En cela l’article 6 §7 du DMA s’avèrera utile.
C’est un arrêt du Tribunal pas de la Cour européenne de Justice. Apple peut toujours faire appel sous les deux mois (avec un délai forfaitaire de 10 jours) à La Cour européenne de Justice. En tout cas, découper technologiquement ses produits pour échapper au DMA a pris un serieux coup sauf coup de théâtre d’un éventuel appel de Apple devant la Cour européenne de Justice.
Charles Cuvelliez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:35
Miriam Eve Mora, Managing Director of the Raoul Wallenberg Institute, University of Michigan

Les idées antisémites sont aujourd’hui présentes au sein des courants masculinistes. Or l’histoire nous montre que masculinité dominante et antisémitisme sont associés depuis des siècles. Les hommes juifs ont souvent été décrits comme féminins et fragiles, et fondamentalement différents.
Vers la fin de « Into the Manosphere » de Netflix, le documentariste Louis Theroux échange avec l’influenceur britannique Ed Matthews à Marbella, en Espagne.
« Les gens qui dirigent le monde n’ont pas les meilleures intentions », affirme Matthews, reprenant le langage de la manosphère — un univers où certains influenceurs et spectateurs estiment avoir accédé à une vérité plus profonde sur la réalité et le pouvoir. Lorsque Theroux lui demande qui contrôle tout cela, Matthews hausse les épaules et répond très simplement à cette question complexe : « Les Juifs. »
Il s’agit d’une digression de trois minutes dans le film, dont le sujet principal est la masculinité, au cours de laquelle plusieurs influenceurs accusent les juifs de participer à des conspirations mondiales.
La manosphère est un terme fourre-tout désignant des sites web, forums, blogs et influenceurs promouvant une forme particulière d’hypermasculinité, allant de la conviction que les femmes et le féminisme sont la cause des problèmes des hommes jusqu’à des appels à légaliser le viol. Les groupes qui la composent — notamment les « artistes de la drague », les mouvements pour les droits masculins et les communautés de célibataires involontaires (« incels ») — se présentent comme des victimes de la modernité. À leurs yeux, l’économie mondiale est responsable de leurs perspectives professionnelles décevantes, le féminisme est responsable de leurs échecs avec les femmes, et les droits des minorités les contraignent à renoncer à leurs privilèges d’hommes hétérosexuels, et ainsi de suite.
Or ces espaces numériques sont traversés par l’antisémitisme. Certains influenceurs connus nient ouvertement la Shoah, appellent à la violence contre les Juifs et diffusent des théories du complot globales.
En tant qu’historienne des questions de genre chez les juif et de l’antisémitisme, je sais que les liens entre misogynie et antisémitisme ont des racines profondes. Pendant des siècles, une stratégie fréquente de l’antisémitisme a consisté à attaquer les hommes juifs en dénigrant leur masculinité.
Tout au long du Moyen Âge et jusqu’au XXe siècle, les empires et nations d’Europe ont mis en place des lois et des pratiques qui maintenaient les hommes juifs à l’écart, sans leur accorder un accès complet à la citoyenneté. Dans de nombreuses régions, les Juifs n’avaient pas le droit de voter, de posséder des terres, d’occuper des fonctions publiques, de servir dans l’armée avec un grade ou de se battre en duel avec leurs pairs.
Les discours antisémites dépeignaient souvent les hommes juifs comme féminins ou fragiles, et fondamentalement différents. Ces représentations ont nourri certains des stéréotypes antisémites les plus extrêmes. Par exemple, l’accusation de crime rituel, qui prétend faussement que les Juifs auraient besoin du sang d’enfants non juifs pour fabriquer le pain azyme de Pessa’h, était fréquemment associée à une autre croyance antisémite moins connue : celle selon laquelle les hommes juifs menstrueraient et auraient donc besoin du sang des non-Juifs pour se régénérer. D’autres idées antisémites affirmaient que les Juifs étaient trop faibles et trop lâches pour combattre dans l’armée, qu’ils étaient dominés par les femmes juives, ou encore que la circoncision les rendait plus proches des femmes elles-mêmes.
Le philosophe autrichien Otto Weininger aurait parfaitement trouvé sa place dans un podcast de la manosphère. Il dénonçait violemment la masculinité juive, tout en développant des vues misogynes sur les femmes dans son ouvrage de 1903 « Sexe et caractère ». « Tout comme il n’existe en réalité pas de “dignité des femmes”, il est tout aussi impossible d’imaginer un “gentleman” juif », écrivait-il, allant jusqu’à affirmer que même « la femme la plus supérieure reste infiniment inférieure à l’homme le plus inférieur ».
Les immigrés arrivés aux États-Unis, juifs comme non juifs, ont été façonnés par ces idées et ces expériences.
Les Juifs européens qui se sont installés en Amérique aux XIXe et XXe siècles ont principalement évolué dans le commerce et le négoce, et se sont surtout établis dans les villes. À l’époque, cependant, c’est la frontière — avec ses rudes cow-boys, mineurs et ouvriers du rail — qui définissait la masculinité américaine.
Les nouveaux arrivants juifs, venant de pays européens où la participation des hommes juifs à de nombreux domaines était limitée, avaient développé une masculinité alternative, centrée sur le savoir et sur l’« eydlkayt » — un mot yiddish désignant la douceur et la sensibilité. Après leur arrivée aux États-Unis, certains Juifs sont restés attachés à cette forme de masculinité, tandis que d’autres ont cherché à s’acculturer et à accéder aux formes de masculinité dominante, dont ils avaient été exclus dans leur pays d’origine ou celui de leurs parents.
L’un des premiers « influenceurs » de la masculinité américaine fut le président Theodore Roosevelt, qui mettait en avant sa propre transformation d’un homme timide et jugé efféminé — la presse locale se moquait de lui au début de sa carrière — en un aventurier robuste et amateur de plein air. « La grande majorité de la population juive… a une constitution physique faible », écrivait-il en 1901 dans une lettre. Bien qu’il attribuait cela à des siècles d’oppression, il concevait une différence notable des corps et de l’esprit juifs. Roosevelt défendait un modèle de masculinité rédemptrice fondé sur la vie en plein air et sur la « vie exigeante », et considérait la masculinité comme un moyen de dominer et de contrôler les races qu’il jugeait inférieures.
Les Juifs bénéficiaient sans doute de davantage de droits aux États-Unis que partout ailleurs à l’époque moderne, mais ils étaient encore exclus de certaines institutions de sociabilité masculine. Jusqu’au milieu du XXe siècle, ils furent écartés de nombreux clubs sportifs prestigieux, sociétés fraternelles, hauts grades militaires et country clubs, même si certains ont réagi en créant leurs propres cercles, comme le City Athletic Club de New York. La plupart de ces restrictions ont pris fin avec la disparition des quotas universitaires visant les Juifs dans l’enseignement supérieur américain dans les années 1960 et 1970.
La manosphère actuelle ne se contente pas de prolonger cet héritage : elle propose aussi quelque chose de nouveau. Son adhésion aux théories complotistes antisémites permet à des hommes qui se perçoivent comme des victimes d’expliquer simultanément de multiples frustrations sans avoir à reconnaître leurs propres failles.
Il y a plus de vingt ans, le Southern Poverty Law Center a identifié une théorie du complot émergente au sein de la droite américaine : l’idée que des « marxistes culturels » chercheraient à détruire la culture américaine. En particulier, certains partisans ont accusé les Juifs d’avoir introduit des idées et des mouvements progressistes — notamment le féminisme et les questions de genre — dans le cadre d’un effort visant à affaiblir la domination des hommes blancs.
Cela apparaît clairement dans les discours de la manosphère, lorsque des figures comme Myron Gaines attribuent aux Juifs ce qu’ils perçoivent comme des forces destructrices pour la civilisation occidentale, allant du féminisme et du communisme à la pornographie.
Le chercheur Michael Broschowitz explique le glissement de la manosphère vers l’antisémitisme par trois dynamiques principales. Premièrement, l’antisémitisme fonctionne comme une explication universelle, capable de rendre compte de nombreux problèmes à la fois. Deuxièmement, les algorithmes conçus pour maximiser l’engagement amplifient les contenus les plus extrêmes. Troisièmement, les communautés en ligne peuvent rapidement remixer des idées antisémites pour les adapter à différents contextes culturels.
Ces trois explications sont importantes. Mais j’avancerais un dernier élément crucial : la masculinité et l’antisémitisme ont traversé les siècles main dans la main. La pensée conspirationniste qui se développe dans la manosphère attribue aux hommes juifs la responsabilité de l’affaiblissement de la masculinité. Dans la manosphère, les échecs de la virilité ne sont jamais les vôtres.
Miriam Eve Mora ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:35
Anthony Goreau-Ponceaud, Géographe, enseignant-chercheur, UMR 5115 LAM, Université de Bordeaux
Alice Corbet, Anthropologue, chercheuse CNRS / IRD au laboratoire LAM (UMR 5115 ; UMR 992), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Dans la mangrove de Tsoundzou, au sud de Mamoudzou, plusieurs centaines de demandeurs d’asile, dont beaucoup venus de République démocratique du Congo, de Somalie ou du Yémen, vivent dans des abris de fortune. Au-delà de la crise politique et humanitaire, actuellement sous le feu de l'actualité avec l’évacuation d'une partie des habitants, ce camp éclaire les transformations des migrations vers Mayotte et les mécanismes par lesquels se construisent de nouvelles figures de l’altérité, observent les chercheurs Alice Corbet et Anthony Goreau-Ponceaud, qui se sont rendus sur place en mai et juin.
Lorsque l’on évoque les migrations à Mayotte, 101e département français situé dans l’Océan Indien, les regards se tournent généralement vers les Comores voisines. La question migratoire dans l’archipel est en effet largement associée aux débats récurrents sur l’immigration comorienne, illustrés par les traversées depuis l’île d’Anjouan, la plus peuplée de l’archipel et la plus proche de Mayotte, en kwassa-kwassa, des embarcations légères à moteur.
À lire aussi : Nouvelle crispation entre les Comores et la France à propos des migrants, 50 ans après l’indépendance
Pourtant, depuis plusieurs années, une autre réalité migratoire s’impose progressivement. Des hommes, des femmes et des familles originaires de République démocratique du Congo, du Burundi, de Somalie, de Tanzanie ou encore du Yémen rejoignent désormais Mayotte après des parcours parfois longs de plusieurs milliers de kilomètres à travers l’Afrique orientale et l’océan Indien. Alors qu’en 2021 les Comoriens représentaient encore 78 % des nouvelles inscriptions au sein de la Structure de Premier Accueil des Demandeurs d’Asile (SPADA), leur part recule rapidement sous l’effet de la progression des arrivées des demandeurs d’asile en provenance de ces divers pays, dessinant les contours d’une nouvelle route migratoire.
En 2022, les Comoriens ne représentent plus que 54 % des primo-arrivants, tandis que les ressortissants de RDC sont déjà 566. La tendance se confirme ensuite : 922 Congolais sont enregistrés en 2023 puis 1 104 en 2024, année où ils deviennent le premier groupe national accueilli par le SPADA, devant les Comoriens.
Le camp de migrants de Tsoundzou, situé au sud de Mamoudzou – le chef-lieu du département-région mahorais –, offre un observatoire privilégié de ces transformations. Cet article s’appuie sur une enquête de terrain conduite à Mayotte en mai et juin 2026 dans le cadre d’une bourse de recherche de la Fondation Croix-Rouge française. Plusieurs visites du camp, des échanges répétés avec des associations de solidarité ainsi qu’un travail plus approfondi mené auprès de deux leaders communautaires (un homme vivant en dehors du camp et une femme y habitant) ont permis de documenter les trajectoires résidentielles, les parcours migratoires et les modes d’organisation sociale qui y sont en œuvre.
Le camp de Tsoundzou est apparu en 2025 à la suite du démantèlement de plusieurs campements précaires, notamment celui du stade de Cavani. Si une petite partie du camp a été évacuée le 17 juillet, il accueille toujours plusieurs centaines de personnes, principalement demandeurs d’asile ou en attente d’une solution d’hébergement.
En juin 2026, le camp était en cours d’agrandissement, avec la construction de nouveaux abris destinés à accueillir des migrants dont l’arrivée était attendue à brève échéance. Cette anticipation des flux met en évidence le caractère désormais structuré des routes migratoires en provenance de la région des Grands Lacs, de la Corne de l’Afrique et du Yémen.
Ces évolutions ne signifient pas l’apparition soudaine de nouvelles routes migratoires. Elles révèlent plutôt leur consolidation. Mayotte apparaît aujourd’hui comme l’un des points d’ancrage d’une route reliant les Grands Lacs aux Comores via la Tanzanie et, pour certains exilés, l’espoir d’une poursuite du parcours vers l’Hexagone.
Depuis la route nationale, le camp de Tsoundzou est presque invisible. Il suffit pourtant de s’en éloigner de quelques mètres pour découvrir un dédale d’allées bordées d’abris construits à partir de bâches, de bambous, de tôles et de matériaux de récupération. Faute d’eau courante, d’électricité ou d’assainissement, les habitants ont progressivement organisé leur environnement.
On y trouve des commerces (pour certains alimentés en électricité par des groupes électrogènes), des restaurants, une église, une mosquée, des espaces de coiffure, un cabaret, des lieux de projection vidéo et différents services permettant de recharger les téléphones ou de traduire des documents administratifs. Malgré l’absence des infrastructures de base, le camp a été progressivement aménagé dans le but de répondre aux besoins élémentaires de sa population. Il est donc structuré et organisé : on est donc loin de l’idée d’un espace informel.
Si la scolarisation est ouverte à tous en France, peu d’enfants vont à l’école pour de multiples raisons : parce que les parents ne savent pas effectuer les démarches, parce qu’ils ont peur d’être repérés par la police, parce que l’école est chroniquement saturée sur le territoire.
Les habitants ont également développé leur propre géographie et toponymie : certains secteurs du camp portent les noms de quartiers de Mamoudzou. Les espaces les plus précaires, régulièrement inondés par les marées, sont appelés « Kawéni » pour faire référence à un quartier très défavorisé de Mamoudzou, souvent qualifié de plus grand bidonville de France.
D’autres zones, plus recherchées parce que mieux aménagées et moins soumises aux soubresauts des marées, sont désignées sous le nom de « Petite-Terre », renvoyant dans leurs représentations au Rocher, cette presqu’île où sont installés la préfecture, l’armée, la Légion étrangère et des habitants privilégiés. Le centre commerçant est quant à lui nommé « Majicavo-Dubaï », en référence à l’un des principaux quartiers commerçants de la commune de Mamoudzou. À travers ces pratiques de nomination, les habitants reproduisent et réinterprètent certaines hiérarchies spatiales présentes dans la société mahoraise.
La principale expérience partagée par les habitants du camp reste toutefois celle de l’attente : attente d’un rendez-vous administratif, d’un enregistrement de demande d’asile, d’une décision de l’administration ou d’une place d’hébergement. Les délais ont considérablement augmenté, notamment suite au passage du cyclone Chido, qui a frappé en décembre 2024 et endommagé 80 % du territoire, a causé des milliers de blessés et fait officiellement 40 morts.
À lire aussi : Journal de bord de Mayotte : avant, au lendemain et deux mois après le cyclone Chido
Pour certains, plusieurs mois peuvent s’écouler avant même l’enregistrement de leur dossier. Cette immobilisation forcée transforme profondément le quotidien. Nombre d’hommes rencontrés décrivent le sentiment de ne plus pouvoir travailler ni soutenir financièrement leurs proches restés au pays.
Les journées s’organisent autour de discussions, de matchs de football improvisés ou de l’espoir d’avoir des nouvelles susceptibles de débloquer leur situation. L’attente devient ainsi bien davantage qu’une simple conséquence administrative : elle structure les relations sociales et les perspectives d’avenir.
En dehors des démarches administratives, les femmes sont elles aussi confrontées à de longues périodes d’attente. Si la prise en charge quotidienne des enfants structure leur temps, elle ne les soustrait ni à l’inactivité imposée ni à une forte précarité. Dépourvues de statut administratif et exposées à des vulnérabilités spécifiques liées à leur genre, notamment aux risques d’exploitation sexuelle et de prostitution, certaines d’entre elles, identifiées comme particulièrement vulnérables par des associations de solidarité, bénéficient d’une aide sous forme de bons alimentaires.
Par ailleurs, dans un contexte mahorais où les femmes ont toujours eu un rôle important, les leaders du camp sont surtout des « leadeuses » : elles créent des associations, souvent en fonction de l’origine et de la langue, et les représentent au sein du camp comme à l’extérieur. Ainsi, « mère-boss » telle qu’elle est appelée par de multiples résidents du camp, est responsable de la coordination du « forum des femmes ». Congolaise, récemment arrivée, ses compétences, son charisme et son niveau d’étude lui ont assuré une reconnaissance et un rôle à la fois de représentation, de médiatrice avec les associations ou les journalistes, et de chargée de plaidoyer.
Les débats autour du camp ne portent pas uniquement sur l’accueil des exilés. À mesure que Tsoundzou gagne en visibilité, il devient également un objet de controverse politique. Les associations alertent sur les risques sanitaires liés à la promiscuité, à l’absence d’équipements et aux difficultés d’accès à l’eau.
Il est vrai que les conditions de vie à l’intérieur sont déplorables : au rythme de la marée, les habitants vont faire leurs besoins dans la mangrove, et la saison des pluies inonde le lieu, faisant notamment remonter tous les déchets. Les personnes malades craignent souvent d’être arrêtées par la police et « pafées » – selon le terme employé par nos interlocuteurs, dérivé du sigle PAF (Police aux Frontières) – vers le centre de rétention administrative alors qu’elles se rendent à l’hôpital. Les difficultés à financer le trajet en taxi contribuent également à retarder leur prise en charge.
Or, certains responsables politiques dénoncent l’installation durable d’un camp de migrants africains sur le territoire mahorais : les inquiétudes sanitaires occupent une place particulière dans ces débats et font l’objet d’instrumentalisations.
Comme souvent dans l’histoire des migrations, les épidémies réelles ou supposées contribuent à alimenter des mécanismes de stigmatisation. Les rumeurs circulant autour de maladies telles qu’Ebola ou le mpox tendent parfois à associer certains groupes de migrants à un danger sanitaire. Ces discours participent à la construction d’une figure du « migrant africain » qui tend à homogénéiser des populations pourtant très diverses par leurs parcours, leurs statuts et leurs histoires.
L’intérêt du cas de Tsoundzou dépasse largement le seul cadre du camp. Alors que les débats sur l’immigration à Mayotte se sont longtemps construits autour de la figure du migrant comorien, les habitants du camp sont aujourd’hui majoritairement originaires d’autres régions. Pour autant, les mécanismes d’exclusion observés restent souvent similaires.
Les différences de nationalité ou de trajectoire tendent à s’effacer derrière une catégorie unique : celle du « migrant ». Le camp de Tsoundzou apparaît ainsi comme le révélateur d’une transformation plus profonde. Il montre comment Mayotte s’inscrit désormais dans une géographie migratoire qui dépasse largement l’archipel des Comores et s’étend à l’ensemble de l’océan Indien occidental.
À travers ce camp se lisent également les tensions qui traversent aujourd’hui l’île : entre contrôle des frontières et droit d’asile, entre impératifs humanitaires et préoccupations sécuritaires (le ministre de l’intérieur ayant réagit à l’Assemblée nationale, avant qu’une partie du camp ne soit évacuée le 17 juillet), entre héritages postcoloniaux et nouvelles formes de mobilité. Autant de questions qui dépassent largement le cas mahorais et concernent les transformations contemporaines des migrations à l’échelle mondiale.
Anthony Goreau-Ponceaud a reçu des financements de la fondation croix rouge française dans le cadre du projet "intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux", https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/
Alice Corbet a reçu des financements de la Fondation Croix Rouge française dans le cadre du projet "Intervention humanitaire à Mayotte (Chido): entre continuité et particularismes locaux", https://www.fondation-croix-rouge.fr/recherches-soutenues/intervention-humanitaire-mayotte-chido-alice-corbet/
23.07.2026 à 16:34
Yuliya Matvyeyeva, Doctorante, École doctorale Cultures et Sociétés Université Gustave Eiffel, domaine d'expertise: public diplomacy, social media, disinformation, Université Gustave Eiffel
Ce qu’il faut retenir :
Le limogeage de Mykhaïlo Fedorov a révélé un affrontement entre deux modèles de conduite de la guerre : l’innovation technologique rapide portée par un État-plateforme et un commandement militaire plus traditionnel.
L’expérience ukrainienne montre que la guerre contemporaine se joue désormais sur la capacité à transformer des innovations en systèmes opérationnels en quelques semaines, un rythme auquel ni la Russie, ni les armées européennes, ni l’OTAN ne sont pleinement adaptées.
Au-delà du cas ukrainien, le ministre de la défense de demain devra avant tout assurer la gouvernance de l’innovation militaire en conciliant technologie, industrie, diplomatie et commandement.
Le 16 juillet 2026, le limogeage du ministre ukrainien de la défense Mykhailo Fedorov a déclenché des manifestations dans plus de quinze villes du pays. Au-delà du conflit de personnes, l’épisode pose une question que la Russie, l’Europe, l’OTAN, Israël et les États-Unis ont déjà, chacun à sa manière, commencé à trancher : qui doit gouverner la transformation technologique de la guerre ?
Pour la première fois depuis février 2022, le débat public en Ukraine ne porte pas sur la manière de gagner la guerre contre la Russie, mais sur la manière de gouverner cette guerre elle-même.
Pour comprendre cette onde de choc, il faut d’abord revenir sur les faits.
Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov six mois après sa nomination, dans le cadre d’un remaniement plus large. La réaction de la population a été immédiate : en quelques jours, les manifestations ont gagné quinze à seize villes, un phénomène rare dans un pays en guerre. Le colonel Pavlo Elizarov, fondateur d’une unité d’élite de drones, a démissionné en signe de protestation – preuve que la crise dépassait la société civile.
Pour comprendre l’ampleur de la réaction, il faut se rappeler ce que Fedorov représentait : en tant que ministre de la transformation numérique (2019-2025), il avait été l’architecte de Diia (Action), application aux 24 millions d’utilisateurs initialement destinée à aider les autorités à combattre la pandémie de Covid-19, puis transposée en temps de guerre dans l’écosystème de technologies militaires Brave1 regroupant 2 500 entreprises.
La loi ukrainienne sur la sécurité nationale impose un contrôle civil strict sur l’armée : un militaire ne peut diriger le ministère. C’est ainsi que Fedorov est arrivé à la tête du ministère de la défense en janvier 2026 et a eu à plusieurs reprises maille à partir avec le commandant en chef, Oleksandr Syrskyi. Le limogeage du ministre par le président est donc apparu comme une victoire pour le commandant en chef. Celui-ci a été rapidement pris pour cible par les manifestants, qui exigeaient son départ et le retour de Fedorov.
Le 20 juillet, Syrskyi a réagi par une tribune intitulée « Ma fonction est la guerre ». Il y affirme que les technologies renforcent le commandement, mais ne le remplacent pas.
Les deux termes de l’alternative Fedorov-Syrskyi sont donc clairement posés. D’un côté, un État-plateforme où données et acteurs privés accélèrent l’adaptation. De l’autre, une hiérarchie où prime la stabilité opérationnelle. Deux modèles déjà éprouvés, jamais conçus pour cohabiter – et c’est l’Ukraine qui, la première, doit trancher qui pilote le rythme de cette transformation.
Depuis 2022, l’Ukraine construit ce que nous appelons faute de terme établi, le « platform warfare » – un concept proche du Mosaic Warfare et du Machine-Speed Adaptive Hyperwar de Hudson Institute. Le projet « Army of Drones » a structuré des achats auparavant fragmentés ; Brave1 a fédéré l’écosystème. Mais le pipeline d’innovation n’est pas le système de combat : le cœur, c’est Delta, la plateforme qui agrège pratiquement en temps réel drones, capteurs et observateurs.
L’accélération se mesure : selon le CSIS, former un opérateur de système autonome prend désormais entre trente minutes et une journée, contre des mois autrefois. Le cycle développement-déploiement tient en quelques semaines.
Ce modèle a toutefois ses limites. Selon le Modern War Institute, l’Ukraine excelle à produire des prototypes mais peine à les transformer en capacités durables : de l’expérimentation à l’institutionnalisation, un long chemin, parfois qualifié de « vallée de la mort », reste à parcourir.
Le risque, institutionnel plus que technologique, ne concerne pas seulement Kiev : Moscou subit la même pression face à la nécessité de modifier rapidement son outil militaire.
Face à la même contrainte, la Russie a opté pour la voie de la mobilisation centralisée, via une institution ad hoc. Le centre Rubicon, créé le 2 août 2024 par le ministre russe de la défense Andreï Belooussov, est passé d’environ 1 450 à près de 5 000 hommes, avec une logique de gestion plus proche du privé que de la bureaucratie militaire. Le « complexe militaro-industriel populaire » – ateliers artisanaux, financement participatif – n’existe pas en parallèle de l’État : il est absorbé et légitimé par lui.
La stratégie est celle du volume : la production de drones a bondi de 117 % en un an, avec un objectif de 7,3 millions de drones First Person View (FPV) en 2026. Mais la centralisation crée sa propre faille : en février 2026, la désactivation de terminaux Starlink a directement perturbé les unités de Rubicon. La vitesse russe a été achetée au prix d’une dépendance à quelques points vulnérables à une défaillance.
Les États européens ne manquent ni de technologie ni de ressources. Mais leur limite est institutionnelle. Concrètement, les armées européennes peuvent optimiser la qualité de leurs décisions, mais rester structurellement plus lentes que le rythme de la guerre contemporaine.
La France a créé l’Agence ministérielle pour l’IA de défense (AMIAD), rattachée au ministère de la défense, dotée de 300 millions d’euros. Le cycle complet – recherche, certification, intégration – garantit le contrôle mais freine l’action.
En Allemagne, le Cyber Innovation Hub de la Bundeswehr reconnaît lui-même qu’il ne réalise aucun achat : l’innovation existe, mais elle ne franchit pas la vallée de la mort.
Le Royaume-Uni tente une compression du cycle avec DroneTEX, sans procéder pour autant au changement d’architecture qui permettrait une accélération décisive de la production.
Côté OTAN, le processus de planification de défense fonctionne par cycles de quatre ans, contre des semaines côté ukrainien. L’amiral Pierre Vandier, commandant suprême allié pour la transformation de l’OTAN, le reconnaît lui-même : l’expérience de Kiev oblige à repenser la doctrine.
Quant au Fonds européen de défense de l’UE – 7,3 milliards d’euros sur 2021-2027 –, il fut conçu pour la coordination entre gouvernements, non pour le tempo de la guerre.
Ce que montrent l’OTAN et l’UE, ce n’est pas encore une solution stabilisée, mais une direction : la séparation progressive des fonctions d’innovation, de commandement et de gouvernance. Reste à savoir si cette architecture est capable de fonctionner durablement en conditions de guerre.
Deux démocraties matures prouvent que c’est possible, et cela depuis des décennies. En Israël, la Direction de la recherche et du développement de défense (DDR&D) répond à la fois au ministère et à l’état-major – aucun des deux ne peut la diriger seul. Aux États-Unis, l’Under-Secretary of Defense for Research and Engineering est, par fonction, le directeur technologique du Pentagone – mais subordonné au secrétaire à la Défense. Deux architectures, un même principe : jamais les deux rôles dans un seul bureau.
Le conflit entre Fedorov et Syrskyi pose une mauvaise question. Il ne s’agit pas de savoir à qui Zelensky devait donner raison, mais de comprendre pourquoi ces deux logiques – innovation et commandement – ont été placées en concurrence.
Le ministre d’hier gérait un budget, un parc de matériel, une chaîne de commandement. Son horizon se comptait en programmes pluriannuels, son autorité en lignes budgétaires votées. Cette figure n’a pas disparu – elle reste nécessaire, elle a gagné les guerres du XXe siècle et continue de garantir la stabilité des armées européennes. Mais elle a été conçue pour un monde où la technologie changeait de génération en une décennie, pas de version en une semaine sous la pression du champ de bataille.
Le ministre de demain hérite d’un problème que l’ancien modèle n’a jamais eu à résoudre : que faire quand l’ennemi modifie ses fréquences de brouillage plus vite que votre propre administration peut valider un contrat ? Ni le pur gestionnaire ni le pur technologue n’y répondent seuls – le premier arrive toujours en retard sur le rythme du front, le second manque de la légitimité et du sang-froid nécessaires pour engager une force armée. La réponse tient dans une fonction, pas dans une personne : garantir que les deux logiques coexistent sans jamais fusionner dans un seul bureau.
Le ministre de la défense de demain n’est plus une fonction de décision. C’est une interface entre des vitesses incompatibles.
Ce constat dessine, en creux, sept compétences qu’aucun cursus militaire classique n’enseigne encore ensemble : 1) la doctrine, pour comprendre comment une technologie transforme réellement l’opération plutôt que de l’illustrer ; 2) la politique industrielle, pour transformer une innovation en chaîne de production ; 3) la gouvernance des données, condition de tout système d’IA fiable ; 4) l’encadrement de l’autonomie algorithmique, pour préserver une responsabilité humaine claire dans la chaîne de décision ; 5) le management de l’innovation, pour raccourcir la distance entre prototype et capacité ; 6) la coordination interalliée, pour que l’effort national s’insère dans une architecture commune plutôt que de la dupliquer.
La septième est la plus rarement nommée, et sans doute la plus décisive : il s’agit de la diplomatie technologique – la capacité à négocier, avec les industriels comme avec les partenaires étrangers, l’accès aux composants critiques, aux données d’entraînement, aux infrastructures de calcul dont dépend désormais toute capacité militaire. Presque aucune doctrine de gouvernance de défense ne la formalise aujourd’hui comme fonction à part entière. C’est pourtant elle qui a permis à Fedorov de signer avec Bruxelles l’accès de l’industrie ukrainienne au Fonds européen de défense – un geste diplomatique autant que technique, interrompu par sa révocation.
Cette question ne concerne pas l’Ukraine seule. Elle se pose sur un continent où la guerre a cessé d’être une hypothèse lointaine pour redevenir une réalité aux frontières immédiates de l’UE. Chaque pays examiné dans cet article – la France avec l’AMIAD, l’Allemagne avec son Cyber Innovation Hub, le Royaume-Uni avec DroneTEX – expérimente sa propre réponse à la même contrainte, parce qu’aucun d’entre eux ne peut plus se permettre de traiter cette question comme une curiosité ukrainienne lointaine.
La guerre en Ukraine est devenue le premier test grandeur nature de la capacité européenne à répondre à une agression dans un environnement de transformation technologique accélérée. Dans ce contexte, la distinction entre défense nationale et sécurité européenne s’efface progressivement. L’Ukraine expérimente, sous le feu, ce que l’Europe devra institutionnaliser sans délai : une architecture capable d’absorber la vitesse de la guerre contemporaine.
La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais si elle interviendra avant ou après la prochaine crise.
Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:34
Boris Leroy, Maître de conférences en écologie et biogéographie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Cam Ly Rintz, Doctorante en écologie marine et sociologie, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Notre espèce n’est pas la seule à souffrir des vagues de chaleur : c’est le cas de toute la biodiversité, et en particulier de la biodiversité marine. Un projet de recherche participative en cours s’intéresse à celle des estrans, sur les littoraux. L’enjeu ? Mieux détecter les changements globaux en cours, y compris ceux que la science n’avait pas nécessairement anticipés.
En l’espace de quelques semaines, la France a traversé pas moins de trois canicules entre fin mai et la mi-juillet. De nombreux records ont été battus en juin : mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Europe de l’Ouest et dans les océans à l’échelle mondiale.
Nous avons collectivement souffert de la canicule, mais l’espèce humaine n’est pas seule : la biodiversité aussi, au sens large, souffre de ces événements. Comment la biodiversité les vit-elle ? La science a des éléments de réponses, mais ils demeurent encore souvent incomplets.
La « science en train de se faire » recherche activement des réponses. Mais le processus de la recherche traditionnelle est long et limité par le manque de moyens. C’est là un intérêt majeur des sciences participatives : combiner « savoirs académiques » et « savoirs citoyens » pour repérer ce que la recherche seule ne verrait pas.
Ainsi, le projet ESPOIRS, qui s’inscrit dans le cadre du programme de sciences participatives BioLit, auquel nous participons, vise à comprendre comment certaines facettes méconnues bien qu’essentielles de la biodiversité des littoraux sont affectées par les vagues de chaleur.
L’enjeu est de détecter les changements attendus (ceux mesurables par les protocoles basés sur des hypothèses déjà formulées), mais également de détecter les signaux faibles de changements inattendus, qui restent actuellement dans l’angle mort de la science.
Les canicules sont un type parmi d’autres (inondations, tempêtes…) d’événements climatiques extrêmes. Ils sont définis par leur nature exceptionnelle au plan statistique : il s’agit de conditions climatiques rarissimes ou jamais observées dans les données historiques.
Malheureusement, du fait du changement climatique, ces événements sont désormais plus fréquents qu’auparavant (par exemple, les canicules marines sont deux fois plus fréquentes), mais aussi beaucoup plus intenses. Leur multiplication et leur intensification sont anticipées par les projections du GIEC pour les prochaines décennies.
À lire aussi : Inondations, sécheresses, vagues de chaleur… Comprendre la science de l’attribution climatique
Au plan biologique, la science a déjà établi de nombreux effets négatifs des événements climatiques extrêmes sur les individus, causant du stress physiologique pouvant être mortel, avec des conséquences en cascade sur les écosystèmes.
Les organismes mobiles tentent d’éviter le stress physiologique. Les poissons marins peuvent par exemple parcourir des centaines de kilomètres à la recherche d’eaux plus fraiches. Quand ils ne peuvent pas fuir, les animaux se nourrissent davantage pour compenser les pertes d’énergie, ce qui les rend plus vulnérables aux prédateurs, à la chasse, ou à la pêche.
Les extrêmes du climat semblent être la principale cause dans les extinctions liées aux changements climatiques. Par exemple, la canicule marine extrême de 2013 à 2016 dans le Pacifique a causé des mortalités massives chez les mammifères et oiseaux, ainsi que des famines et des épidémies chez les étoiles de mer.
Lors d’un événement climatique extrême, tous les organismes en subissent les effets. Il leur faut ensuite un temps de récupération pour survivre. Cependant, quand les vagues s’accumulent, comme les canicules cette année, les organismes n’ont pas le temps de récupérer et le risque d’extinction est multiplié, d’autant plus quand l’intensité atteint des niveaux records.
Ce risque dépend ainsi de la résistance (capacité à résister à un événement extrême) et la résilience (capacité à recouvrer l’état pré-événement extrême) des écosystèmes. Les écosystèmes diversifiés sont plus résistants et résilients que les écosystèmes appauvris, ce qui a été établi sur les forêts : plus il y a d’espèces différentes, mieux la forêt résiste. A l’inverse, les écosystèmes déjà perturbés sont moins résistants et résilients, ce qui souligne l’importance de limiter les perturbations locales pour permettre à la biodiversité de survivre aux événements extrêmes.
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Pour autant, si la science documente de plus en plus de faits établis, toutes les synthèses scientifiques sur la question sont unanimes : les connaissances sont très parcellaires, les mécanismes et les conséquences sont encore mal compris. En outre, elles concernent généralement les organismes qui sont déjà les mieux connus – et souvent les plus charismatiques – tandis que les effets sur la plupart de la biodiversité restent méconnus. C’est particulièrement le cas pour la biodiversité marine.
La science cherche à comprendre les changements de biodiversité liés au climat, mais ces changements sont si complexes et diffus que la science, qui fonctionne par hypothèses et protocoles définis à l’avance, peine à les saisir dans leur globalité. L’une des raisons tient au manque d’observatoires déjà en place pour les détecter et les comparer à une mesure de référence dans le passé.
C’est là tout l’enjeu des savoirs citoyens qui peuvent être révélés par les sciences participatives : ils permettent de faire émerger des signaux faibles que la recherche n’a pas anticipés, ou n’a pas encore pu mesurer. C’est ce que nous proposons de faire à l’échelle des littoraux.
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Les sciences participatives englobent toutes les initiatives où scientifiques professionnels et non professionnels collaborent pour produire des connaissances scientifiques. Les sciences participatives répondent à une double problématique dans le cadre des changements globaux : aider la science à documenter des changements très complexes et légitimer l’envie d’agir des acteurs de la société.
C’est dans ce cadre que s’insère le projet de recherche ESPOIRS. À son origine, on trouve des scientifiques et des participants au programme BioLit, qui se sont mis autour de la table pour trouver des solutions pour adapter le programme existant pour mieux détecter les changements en cours. BioLit est porté par l’association Planète Mer et se décline en plusieurs thématiques, dont la première, “Algues brunes et bigorneaux”, a été créée en 2010 avec le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) face au constat de la régression des algues brunes sur les côtes européennes. Le protocole consiste à caractériser les algues brunes et recenser la macrofaune de l’estran (la zone comprise entre l’amplitude minimale et maximale des marées).
Ces discussions étaient initialement centrées sur l’organisation du suivi dans le temps pour cibler les zones où les effets du changement climatique seront le plus visibles. Cependant, au cours des échanges, nous nous sommes rendu compte que nous avions toutes et tous une anecdote, des observations personnelles, voire des dires rapportés de nos proches, sur l’estran et ses changements.
Éric Feunteun, professeur au MNHN et responsable scientifique du programme BioLit, illustre, lors d’un atelier de co-construction :
« C’est au travers de ma grand-mère qu’on a imaginé BioLit. Parce qu’elle m’emmenait sur les estrans et elle m’expliquait : ça c’est des bigorneaux, ça c’est pas bon à manger […] Déjà elle disait “les choses changent”. »
Un constat partagé, comme en témoigne ce participant à BioLit lors d’un entretien sociologique :
« Je sais qu’y’avait des lieux, sur les plages quand j’étais gamin, y’avait des lieux iconiques que les gamins avaient dû nommer par le passé puis qui s’propageaient. La mare aux cochons, des trucs dans l’genre, et qu’t’allais voir. […] La mare aux cochons elle a changé par contre. Elle a plus sa jolie coloration rose, mais… voilà. Est-ce que c’est bon signe, est-ce que c’est pas bon signe ? J’en sais rien moi. »
Ce constat nous a amenés à ajouter au protocole deux cases blanches permettant aux bénévoles de partager librement toute observation relative à l’état et aux changements de l’estran échantillonné.
Autrement dit : les participants ne sont plus seulement guidés par un questionnaire fermé, celui-ci est désormais ouvert à des observations que nous n’aurions pas anticipées.
Cette approche expérimentale permet de pallier deux limites des suivis scientifiques classiques, à savoir :
une réactivité et une portée restreintes par des contraintes financières, administratives et logistiques ;
des protocoles standardisés qui limitent d’avance ce qui peut être observé.
Ainsi, grâce à un réseau de bénévoles investis, il devient possible de réagir rapidement et d’observer les conséquences immédiates d’un événement climatique extrême, en permettant également de recueillir perceptions et savoirs locaux.
Le principe est d’hybrider deux types de savoirs : les savoirs académiques et les savoirs citoyens. Les savoirs académiques se basent sur des relevés qui sont cadrés par un protocole standardisé, validé par des scientifiques. Les savoirs citoyens se basent sur l’expérience et la connaissance locale des participants de la société civile, qui sont premiers témoins des changements de leurs territoires. La fréquentation régulière d’un site, parfois depuis des générations, leur permet de développer une familiarité du territoire et un œil averti aux phénomènes inhabituels.
Ainsi, suite à une canicule, les bénévoles peuvent apporter deux types d’informations immédiates.
D’abord, les informations précises ciblées par le protocole, comme des mesures standardisées sur des espèces particulières, qui pourront être comparées avec le reste des données collectées dans ce programme et faire l’objet d’analyses statistiques.
Mais ils peuvent aussi faire remonter ce que l’on pourrait qualifier de premiers signaux d’alerte permettant de mettre le projecteur scientifique sur des changements potentiellement inattendus déjà en cours. L’accumulation de ces signaux permet aux scientifiques d’établir de nouvelles hypothèses sur la complexité des effets des changements climatiques.
Alors que les canicules sont amenées à devenir de plus en plus intenses et fréquentes, cet engagement conjoint entre science et société est un puissant levier qui donne voix aux citoyens pour mieux comprendre, ensemble, les effets des changements climatiques sur la biodiversité.
Boris Leroy a reçu des financements de l'ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d'une aide de l'État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.
Cam Ly Rintz a reçu des financements de l'ANR au titre du projet ANR-23-SSRP-0011. Ce travail a également été réalisé dans le cadre du PPR Océan & Climat conjointement animé par le CNRS et l’Ifremer, et a bénéficié d'une aide de l'État gérée par l’ANR au titre de France 2030 portant la référence ANR-22-POCE-0001.
23.07.2026 à 16:33
Samuel Cornell, Research Fellow in Public Health, The University of Queensland
La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans a été votée le 21 juillet 2026 en France. En Australie, où une interdiction similaire a été adoptée six mois plus tôt, les effets semblent pour l’heure mitigés, un grand nombre d’adolescents ayant conservés leurs comptes en ligne. Mais n’est-il pas en fait un peu tôt pour juger ces résultats ? L’objectif n’est-il pas de remodeler à long terme les normes sociales ?
Six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans en Australie, le premier constat, aussi bien dans les médias que chez les enfants eux-mêmes, est sans appel : cette mesure ne fonctionne pas.
Une nouvelle étude publiée aujourd’hui dans le British Medical Journal semble donner encore plus de poids à ce constat.
Dirigée par Courtney Barnes, chercheuse en santé publique à l’Université de Newcastle, l’étude a trouvé très peu d’éléments indiquant que les enfants avaient cessé d’utiliser les plateformes de réseaux sociaux soumises à des restrictions, telles que TikTok, X, Facebook et Instagram.
Mais la question de savoir si « les enfants contournent les contrôles d’âge sur les réseaux sociaux » n’est peut-être pas la bonne lorsqu’il s’agit d’évaluer, à long terme, le succès de cette expérience australienne, une première mondiale.
L’équipe à l’origine de cette nouvelle étude a suivi 408 adolescents âgés de 12 à 16 ans, en les interrogeant juste avant l’entrée en vigueur de la loi en décembre 2025, puis, à nouveau, trois mois plus tard. Elle a comparé les adolescents dont l’âge était légèrement inférieur au seuil d’âge fixé à ceux dont l’âge était légèrement supérieur, afin d’isoler l’effet de la loi.
Ils ont constaté que plus de 85 % des moins de 16 ans continuaient à utiliser des plateformes soumises à des restrictions lors du suivi, principalement via leurs propres comptes.
Les deux tiers avaient été confrontés à une vérification d’âge, mais la forme la plus courante consistait simplement à leur demander d’indiquer leur âge. Une minorité utilisait de faux comptes ou la navigation privée pour accéder aux réseaux sociaux. En revanche, le recours à un VPN pour contourner l’interdiction était rare.
Lorsque les chercheurs ont vérifié si les moins de 16 ans utilisaient moins les réseaux sociaux que les jeunes d’un peu plus de 16 ans, qui étaient libres de conserver leurs comptes, ils n’ont constaté aucun écart significatif au niveau du seuil d’âge.
Les chercheurs ont fait preuve de transparence quant aux limites de l’étude. L’analyse manquait de puissance statistique (ce qui signifie que l’étude n’avait peut-être pas suffisamment de participants pour détecter un effet s’il existait). La taille des échantillons de part et d’autre du seuil était également réduite.
Ces résultats concordent toutefois avec une étude récente menée par l’eSafety Commissioner, qui a montré qu’environ 7 enfants sur 10 avaient conservé leurs comptes après l’entrée en vigueur de la loi.
Affaire classée, donc ? L’interdiction est un échec ? Pas tout à fait.
Il était illusoire de penser que cette interdiction empêcherait du jour au lendemain tous les jeunes de moins de 16 ans d’utiliser les réseaux sociaux. Toute technologie en ligne présente des vulnérabilités intrinsèques qui peuvent être exploitées ou des fonctionnalités dont les mécanismes peuvent être contournés.
Au contraire, cette interdiction permet au gouvernement de faire pression sur les entreprises de réseaux sociaux afin qu’elles se conforment à ses directives, lui donnant ainsi un pouvoir plus important qu’auparavant pour les encadrer et limiter leur influence.
Cette interdiction doit être envisagée dans une perspective de plus long terme. Sa logique s’apparente davantage à une autre forme de législation en matière de santé publique : l’approche générationnelle désormais appliquée à la lutte contre le tabagisme.
La loi britannique sur le tabac et les cigarettes électroniques, qui a reçu la sanction royale en avril 2026, interdit la vente de tabac à toute personne née le 1er janvier 2009 ou après cette date.
L’objectif n’est pas d’inciter les fumeurs d’aujourd’hui à arrêter, mais de faire grandir une génération pour laquelle fumer ne deviendra jamais une norme. La loi australienne sur les réseaux sociaux fait un pari similaire : si l’accès est retardé suffisamment longtemps, les réseaux sociaux pourraient perdre leur emprise sur l’enfance, à l’instar de ce qui s’est produit progressivement avec les cigarettes.
C’est cette mesure qui compte, et c’est un test bien plus lent et moins certain que de compter le nombre d’adolescents qui utilise encore Instagram six mois après l’entrée en vigueur de l’interdiction.
Certes, cette approche comporte un bémol.
Depuis des décennies, la consommation de tabac fait l’objet d’une dénormalisation dans le cadre d’une approche de santé publique, et son offre a été restreinte de multiples façons : hausse des prix, emballages neutres, interdictions publicitaires.
Il est difficile d’exercer une pression similaire sur l’utilisation des réseaux sociaux. En effet, ceux-ci sont « gratuits », pratiquement illimités et conçus pour maximiser l’engagement.
Changer ainsi les normes d’une génération en matière de réseaux sociaux ne fonctionne que si la pression exercée sur les plateformes est implacable, et maintenue pendant des années, et non pas abandonnée dès que les premiers titres de presse qualifient cette démarche d’échec.
Mes recherches sur l’utilisation des réseaux sociaux et la prise de risques ont mis en évidence les mêmes difficultés : les normes sont tenaces. Les réseaux sociaux récompensent les contenus à risque et modifient ce qui est considéré comme normal ou acceptable. Il est peu probable que de telles normes changent du jour au lendemain.
Mais à long terme, voire à l’échelle d’une génération, on peut imaginer que le fait que des enfants utilisent des réseaux sociaux puisse apparaître comme une idée rétrograde pour les générations futures.
Naturellement, les lois qui « interdisent » certaines choses ont souvent des conséquences imprévues, voire néfastes. Lorsque les lois rendant obligatoire le port du casque à vélo ont été introduites en Australie au début des années 1990, l’une des conséquences a été que certaines personnes ont tout simplement moins utilisé leur vélo.
La nouvelle étude publiée dans le British Medical Journal va dans ce sens : un petit nombre de jeunes se tournent vers de faux comptes, la navigation privée ou des applications de messagerie. Certains pourraient se réfugier dans des recoins moins visibles d’Internet, plus difficiles à surveiller que les plateformes grand public.
Il ne faut pas en conclure que cette interdiction est un échec. Cela signifie simplement que nous l’évaluons selon un calendrier qui ne correspond pas à la logique de sa conception.
Les chercheurs le soulignent eux-mêmes : les plus grands bénéfices pourraient concerner les enfants de moins de huit ans, qui n’ont pas encore commencé à utiliser les réseaux sociaux, plutôt que les adolescents, dont les habitudes sont déjà bien ancrées et pour lesquels l’usage des réseaux sociaux est devenu la norme.
Selon leurs estimations, il faudra peut-être attendre une dizaine d’années avant que ses effets complets ne deviennent perceptibles.
L’Australie s’est portée volontaire pour servir de laboratoire à l’échelle mondiale, et d’autres pays lui emboîtent désormais le pas. Pour évaluer équitablement les restrictions d’âge imposées aux réseaux sociaux, encore faut-il mesurer ce qui compte réellement.
Samuel Cornell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:32
Joan Le Goff, Professeur des universités en sciences de gestion, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
La directive européenne sur la transparence des rémunérations entre dans son processus d’adoption en France, suscitant les espoirs des salariés et quelques réticences des employeurs, notamment du fait de sa complexité et de son coût. Au-delà de ces aspects, elle renvoie à des questions moins visibles mais plus complexes sur la nature et les effets des outils de gestion.
Est-ce la fin d’un tabou ? La question « Et toi, combien gagnes-tu ? » va-t-elle devenir obsolète en France ? Le 5 juin, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou a enfin annoncé la transmission au Conseil d’État d’un projet de loi visant à transposer la directive européenne sur la transparence des rémunérations. « Enfin », car la directive date déjà de 2023 et la date butoir pour lancer le processus était fixée au 7 juin dernier : difficile de parler d’empressement à s’emparer de ce sujet de la part des gouvernements qui se sont succédé !
Quelles sont les avancées au cœur de la directive européenne 2023/970 sur la transparence des rémunérations ? Officiellement, ce texte qui s’applique à tous les employeurs des secteurs public et privé dans l’UE, sans distinction de secteur d’activité mais à partir d’un effectif plancher de 100 personnes, vise à lutter contre les écarts de rémunération non justifiés entre hommes et femmes et à faciliter la détection et les recours contre les discriminations. Du fait de son périmètre européen, il est en outre supposé conduire à une harmonisation des pratiques entre les États membres, sachant que tous les types de contrats de travail sont concernés.
Pour les salariés, l’impact semble bénéfique. Lors de la phase de recrutement, les employeurs devront indiquer dans les offres d’emploi ou avant l’entretien la fourchette de rémunération ou le salaire de départ, tout en ayant interdiction de demander l’historique salarial du candidat. Ensuite, chaque employé pourra être informé, à sa demande, du niveau moyen de rémunération pour des postes équivalents, ventilé selon le sexe. Ce droit à l’information donne également accès aux critères de fixation des salaires et d’évolution de carrière, supposés être objectifs et neutres. Si un décalage supérieur à 5 % apparaît sans être justifié, il faut que l’employeur le corrige, en accord avec les représentants du personnel.
À lire aussi : Le droit est-il impuissant au sujet de l’égalité de rémunération femmes-hommes ?
Ces progrès potentiels ont été salués par les syndicats comme la CFDT ou la CGT, qui y voient une opportunité à la fois de réduire des inégalités et d’accroître le pouvoir de négociation des salariés.
Si elles affichent la volonté de continuer à réduire les différences de salaires entre hommes et femmes et considèrent généralement la transparence proposée comme un élément favorable (notamment en termes d’attractivité, dans une période de tensions à l’embauche), les entreprises expriment quant à elles des réserves qui ne sont pas toutes infondées.
Cette nouvelle exigence nécessitera en effet un travail analytique sur l’ensemble des postes, des points de situation réguliers et une gestion des demandes individuelles qui ne manqueront pas d’être nombreuses dans les premiers temps, par un effet de curiosité prévisible. Or, les équipes en charge des ressources humaines sont déjà sursollicitées, notamment dans les petites et moyennes entreprises, et absorber ce surplus de travail sera forcément compliqué. Enfin, les définitions floues des points de comparaison et des justifications devant être apportées aux éventuels écarts de salaires ouvrent la voie à des contentieux difficiles à arbitrer.
Même réels, les bénéfices seront modestes pour les salariés et pour la lutte contre les inégalités entre hommes et femmes. Tout d’abord, il faut rappeler que si l’écart de rémunération entre les femmes et les hommes dans le secteur privé s’élève à 21,8 % en 2024, ce montant se ramène à 3,6 % si l’on raisonne à poste et compétences identiques au sein d’un même établissement. Cela reste trop et ce problème doit impérativement être résolu. Mais, on le comprend, le nouveau dispositif ne concerne qu’une petite partie d’un différentiel qui est surtout lié à des disparités de temps de travail, de statuts, de secteurs d’activité ou de choix de carrière (souvent contraints). Les causes de ces phénomènes excèdent largement le périmètre de la réforme.
De même, les partisans de la directive mettent en avant que les recruteurs devront annoncer les salaires dès le recrutement. Or, c’est déjà le cas des deux tiers des offres d’emploi. Sur ce point et contrairement aux préjugés, la France affiche une transparence relativement élevée en Europe, supérieure par exemple à celle de l’Allemagne.
Cette réforme restreint par principe l’individualisation des rémunérations au-delà de 5 %. Ce plafond va entraîner des phénomènes de limitation de l’effort des personnes les plus performantes, selon un mécanisme bien documenté, par exemple dans le lissage des évaluations pédagogiques ou la rémunération des équipes. Au départ, les moins bons bénéficient du travail de la tête de groupe, puis celle-ci minore ses efforts, jugés insuffisamment valorisés ou profitant bien trop aux « passagers clandestins » moins investis. Conséquence de cette désincitation : la réussite globale est moins bonne qu’avant la mutualisation de l’évaluation.
L’effet prévisible sera le même ici, avec de plus une forte probabilité de voir naître des tensions entre collègues et une altération des relations de travail. Car le jugement des employés sur les procédures d’évaluation de leurs performances (primes, promotions, etc.) alimente leur sentiment de justice au sein de l’entreprise. Ces jalousies pourront désormais se transformer en revendications. Par précaution, les entreprises seront frileuses à créer des traitements différenciés, même en cas d’implication personnelle notable ou de résultats hétérogènes.
Comme souvent, la quête d’égalité se transforme en source d’iniquité et la nouvelle norme va conduire à un traitement impersonnel et mécanique de la rémunération, variable pourtant essentielle de la motivation au travail. D’autant que les directions des ressources humaines devront repenser toutes leurs données, depuis la cartographie des emplois jusqu’au niveau des rémunérations, en se focalisant sur le respect de la norme plus que sur la reconnaissance individuelle. De façon classique, les minima salariaux de chaque catégorie vont servir de niveaux de référence lors des recrutements, permettant aux managers de s’abriter derrière le caractère impératif de la réglementation.
Une autre fragilité de la réforme est qu’elle repose sur un critère malléable puisqu’il faut définir des activités de « valeur égale » au sein des entreprises. Or, plus cette définition sera restrictive, plus la population concernée dans chaque ensemble sera faible et les écarts peu importants. La multiplication artificielle des catégories d’emploi permettra ainsi de rendre cette nouvelle transparence sans effet en termes de justice sociale. Grâce à ce jeu sur l’indicateur de référence, le levier managérial va se déplacer vers le changement de catégorie, promotion déguisée permettant l’expression de l’arbitraire.
En revendiquant une démarche de transposition pragmatique, sans aller au-delà de la directive européenne, la position du gouvernement est sans doute de bon aloi, même si elle est certainement moins liée à une analyse des effets pervers structurels du dispositif qu’à une volonté de ménager à la fois patronat et partenaires sociaux.
Finalement, un résultat en demi-teinte est prévisible : cette transparence imparfaite entraînera un surcroît d’égalité dans les entreprises mais au prix d’une perte d’équité et donc, par ricochet, d’une baisse de motivation des employés.
Joan Le Goff ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:31
Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations, mutuelles, associations – s’érigent en contre-système d’un modèle d’entreprise lucrative. Mais elles tendent à adopter tous les codes des entreprises auxquels elles s’opposent. C’est ici que la saga One Piece peut nous aider à comprendre ce paradoxe. Qui du Gouvernement Mondial ou de l’équipage du Chapeau de Paille finira par avoir le dernier mot ?
Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, fondations mutuelles et associations – vivent un paradoxe durable. Plus elles cherchent à peser face à un ordre économique dominant, plus elles tendent à en emprunter les outils : indicateurs quantifiés, plans pluriannuels, théories du changement formalisées.
La saga manga japonaise One Piece – créée par Eiichirō Oda et plus de 530 millions de volumes vendus depuis 1997 – apporte, par décalage, des éléments de réponse intéressants pour appréhender ce paradoxe.
Mes recherches sur les organisations de solidarité internationale m’ont conduit à explorer ce paradoxe par la fiction populaire, comme un détour inattendu. Comme le souligne le chercheur Amaury Grimand en s’appuyant sur Les Simpsons, la culture populaire « autorise des lectures alternatives de la réalité organisationnelle ». Avant lui, Barbara Czarniawska avait fait du récit un outil central d’analyse des institutions.
One Piece se prête à l’exercice avec une lucidité rare : elle met en scène à la fois un système hégémonique – le Gouvernement Mondial – et un collectif déviant qui tente de fonctionner autrement – l’équipage du Chapeau de Paille.
Au cœur de l’intrigue, on trouve l’« Âge Vide » : une période de cent ans dont le Gouvernement Mondial a détruit toute trace. Cet acte relève d’un choix délibéré, celui d’effacer les savoirs qui témoignaient d’un ordre alternatif. D’une certaine façon, cela s’apparente à ce que le sociologue portugais Boaventura de Sousa Santos appelle l’épistémicide, soit cette destruction organisée des savoirs incompatibles avec l’ordre dominant.
C’est précisément l’arme principale des systèmes hégémoniques : rendre impensables les alternatives, et se présenter comme une évidence incontournable.
On pourrait y voir une analogie avec les organisations de l’économie sociale et solidaire qui peinent à exister dans les récits économiques dominants, où le terme entreprise désigne encore par défaut la seule société lucrative.
Le premier travail d’un contre-système apparaît défensif : préserver la mémoire de ce qui a été fait autrement, et de ce qui pourrait continuer à l’être.
Le Gouvernement Mondial est lui-même né d’un acte de violence fondateur : l’écrasement, il y a huit cents ans, d’un royaume qu’il a fallu détruire pour fonder l’« ordre ». Cette mécanique – l’élimination des concurrents pour établir une domination – menace tous les pouvoirs, y compris ceux qui prétendent contester.
Les sciences de gestion l’ont théorisé. La chercheuse Léa Dorion parle de dissonances pour désigner ces contradictions ; elles ne sont pas simplement des dysfonctionnements à corriger, mais des héritages structurels avec lesquels il faut composer. Cela peut concerner une ONG dont le modèle économique est contraint par les intentions géopolitiques de ses bailleurs, une coopérative qui doit rester compétitive sur le marché qu’elle dénonce, une mutuelle solidaire qui gère ses provisions comme un assureur privé, etc.
Pour des organisations non lucratives, ces dissonances sont le prix à payer pour exister dans un monde dominé par des logiques marchandes.
Le manga ajoute une nuance précieuse : aucun système n’est monolithique. Au sein même de la Marine, bras armé du Gouvernement Mondial, certains officiers comme l’amiral Aokiji ou le vice-amiral Garp restent fidèles à une justice qu’ils sentent trahie par leur propre institution. Des fissures existent partout. L’enjeu n’est donc pas d’opposer un système à son contre-système hermétique, mais de comprendre les circulations qui s’opèrent entre eux – et les risques qu’elles font peser sur les organisations qui prétendent à l’alternative.
Ces circulations ont un nom. Les chercheurs Paul DiMaggio et Walter Powell parlent d’isomorphisme institutionnel pour désigner la tendance des organisations à adopter les mêmes cadres de gestion. Les travaux en sciences de gestion rappellent que plus une ONG cherche à s’émanciper face à ses bailleurs, plus elle risque de reproduire leurs modèles gestionnaires.
Face au Gouvernement Mondial, le créateur de One Piece Eiichirō Oda imagine l’équipage de Luffy. Ce n’est pas un collectif parfait – et c’est bien pour cela qu’il est intéressant. Chacun de ses membres principaux incarne une caractéristique structurante de ce que pourrait être un contre-système crédible.
Nico Robin, archéologue traquée pour sa capacité à déchiffrer les Poneglyphes, porte la mémoire des dominés. Elle est la figure de ces savoirs situés que la philosophe Donna Haraway opposait, dès 1988, à la prétention d’un regard scientifique surplombant et neutre. Les associations de défense des droits, les collectifs féministes, les approches décoloniales préservent ce type de savoir.
Sanji, le cuisinier, refuse de laisser quiconque mourir de faim, y compris ses ennemis. C’est, d’une certaine manière, la figure de l’éthique du care théorisée par la philosophe américaine Joan Tronto : une attention inconditionnelle aux vulnérables qui fonde le travail quotidien des associations d’urgence, des banques alimentaires, des maraudes, etc.
Franky, ingénieur autodidacte, construit le navire de l’équipage avec des matériaux détournés. Il incarne ce que le philosophe Édouard Glissant appelait la créolisation : l’art de bricoler – c’est-à-dire faire avec les moyens du bord – sans modèle unique imposé. Les coopératives de production, les fab labs solidaires, les tiers-lieux vivent de cette intelligence-là, qui mélange outils du secteur marchand et finalités qui le contestent.
Luffy, capitaine sans hiérarchie formelle, refuse l’alignement de ses équipiers sur une vision commune. C’est, d’une certaine manière, ce que l’anthropologue colombien Arturo Escobar nomme la pluriversalité – l’ambition de « construire un monde où cohabitent plusieurs mondes ».
Là où la standardisation des outils gestionnaires tend à imposer une même grammaire à des organisations pourtant très diverses, l'équipage de Chapeau de Paille conservent la pluralité de leurs cadres – cosmologies, normes, codes. À l’échelle du récit lui-même, les archipels que l’équipage traverse – Wano, Alabasta, Skypiea, Drum – conservent leurs lois, leurs pratiques, leurs souverainetés propres face à l’ordre uniformisant imposé par le Gouvernement Mondial.
« Comparaison n’étant pas raison », le manga d’Eiichirō Oda n’est bien évidemment pas un manuel sur l’économie sociale et solidaire (ESS). Il offre autre chose : un déplacement du regard. Le contre-système n’est pas qu’une question d’outils, c’est aussi une manière de composer avec la mémoire des subalternes, le soin porté aux vulnérables, le bricolage organisationnel, ou la pluralité irréductible des mondes que l’on rassemble.
Plusieurs cadres théoriques rassemblés dans l’ouvrage collectif récent Saisir le management des organisations de l’économie sociale et solidaire donnent corps à ces gestes : éthiques du care, épistémologies du Sud, hybridité organisationnelle, organisations alternatives.
Trois pistes (parmi d’autres) en découlent :
Intégrer aux outils de reporting une analyse réflexive des choix narratifs et des renoncements opérés ;
Expliciter les tensions entre logiques institutionnelles plutôt que les agréger dans des indicateurs synthétiques ;
Concevoir des dispositifs de gouvernance qui maintiennent le dissensus comme principe organisationnel plutôt que de viser l’alignement consensuel.
En ce sens, la fiction populaire peut appuyer l’analyse organisationnelle. Elle rend disponibles, pour des organisations qui tentent de tenir une posture critique sans renoncer à l’utilité de leur action, des configurations imaginatives que l’instrumentation gestionnaire classique ne produit pas par elle-même. Les sciences de gestion – et l’ESS – auraient, à notre sens, tort de la laisser aux seuls amateurs et amatrices du genre.
Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 16:31
Nathan Abrams, Professor of Film Studies, Bangor University
La personnalité et le parcours de Travis Bickle, interprété par Robert de Niro dans le célèbre film de Martin Scorsese, Taxi Driver, recelaient déjà bien des traits propres au masculinisme contemporain.
Alors que des volutes de vapeur s’élèvent et se dissipent depuis les plaques d’égout de New York dans les premières images de Taxi Driver, on aperçoit le regard inquiet de Travis Bickle, incarné par Robert de Niro dans un rôle qui a marqué sa carrière.
Deuxième collaboration fructueuse entre Martin Scorsese et De Niro, le duo a ensuite tourné huit autres longs métrages. Scorsese incarnait une nouvelle génération de réalisateurs, repoussant les limites du « Nouvel Hollywood » – une époque qui a brisé les règles du système des studios pour produire des œuvres plus brutes, plus sombres et prêtes à explorer les dessous du rêve américain. Ce type de cinéma correspondait davantage à l’atmosphère morose des années 1970 qu’aux films optimistes de la décennie précédente.
Depuis plusieurs années maintenant, dans le cadre de mon module « L’Amérique au cinéma », l’un de mes cours porte sur Taxi Driver, sorti au Royaume-Uni il y a 50 ans, en 1976. Ce cours vise à montrer comment le cinéma représente l’histoire américaine. Taxi Driver en est un excellent exemple, et les étudiants continuent d’y réagir de manière intéressante.
1976 était l’année de l’élection présidentielle, qui opposait le successeur de Richard Nixon, tombé en disgrâce, le républicain Gerald Ford, au cultivateur de cacahuètes démocrate originaire de Géorgie, Jimmy Carter.
La guerre du Vietnam se poursuivait et les États-Unis étaient démoralisés et désillusionnés par le massacre de My Lai, la révélation des Pentagon Papers, l’effraction du Watergate et la tentative de dissimulation, ainsi que la démission de Nixon qui s’ensuivit. La paranoïa était à son comble. L’ennemi n’était plus seulement extérieur – c’était une période de dégel des relations pendant la guerre froide – mais intérieur.
On assiste alors à un essor des thrillers paranoïaques sur fond de complot, comme Les Hommes du président, Klute, Les Trois Jours du Condor et
The Parallax View, dont s’inspire Taxi Driver. Son atmosphère nocturne et hallucinatoire nous amène à nous demander si tout cela existe ou ne se passe que dans la tête de Bickle.
Bien que les États-Unis se soient retirés du Vietnam trois ans plus tôt, ce conflit occupait toujours le devant de la scène dans l’esprit des Américains. Saigon est tombée en 1975, réunifiant le pays et marquant l’échec total de la politique impérialiste américaine dans cette région.
La masculinité de Bickle mêle la mythologie américaine de la violence à l’allure du Mohawk. En faisant de lui un vétéran du Vietnam, le film a mis ces questions au premier plan, ainsi que celles auxquelles les vétérans étaient confrontés après leur retour au pays : la solitude, l’aliénation et le syndrome de stress post-traumatique. Taxi Driver appartient à ce genre consacré aux vétérans de la guerre du Vietnam de retour au pays.
Il immortalise un New York des années 1970 bien loin des rues « disneyfiées » de la ville d’aujourd’hui, dévoilant un Times Square autrefois peuplé de peep-shows, de proxénètes, de prostituées et d’escrocs. Désindustrialisée et délabrée, la ville était au bord de la faillite ; la criminalité sévissait, la drogue et les ordures étaient omniprésentes, son économie stagnait.
New York était alors un endroit très dangereux, empreint de racisme et de misogynie, une véritable Sodome et Gomorrhe biblique. Le chaos, la criminalité, la corruption et la décadence morale consternent Bickle. Il note dans son journal intime : « Tous les animaux sortent la nuit : les putes, les salopes puantes, les pédés, les queens, les folles, les drogués, les junkies – malades, vénaux. » Lorsqu’il écrit : « Un jour, une vraie pluie viendra et balayera toute cette racaille des rues », il rêve d’une vengeance et d’une justice dignes d’un déluge.
Taxi Driver n’était pas le premier grand rôle de De Niro à l’écran, et il n’était pas non plus le premier choix de Scorsese – c’était Harvey Keitel, mais celui-ci avait refusé le rôle pour incarner à la place le proxénète Sport Higgins dans le film. Ce film vint néanmoins couronner une trilogie qui consolida la réputation de De Niro à Hollywood, comprenant Mean Streets et Le Parrain II.
Acteur adepte de la Méthode (soit des principes d’interprétation théâtraux inventés et mis en œuvre par le professeur d’art dramatique russe Constantin Stanislavski), De Niro s’est préparé de manière intensive pour ce rôle, passant des semaines à conduire un taxi à New York avant le tournage. Avec le film précédent, Mean Streets, cela a contribué à forger l’image de De Niro à l’écran en tant que dur à cuire et gangster dans des films tels que Raging Bull,
Les Affranchis, Cape Fear et Casino. Ses rôles ultérieurs dans Analyze This et Meet the Parents parodient ce personnage.
La transformation physique de Bickle préfigure les antihéros plus musclés et hypermasculins des années 1980. Bien qu’il se mette à s’entraîner de manière obsessionnelle, il reste maigre comme un clou, ce qui le distingue physiquement des stars de l’ère Reagan telles qu’Arnold Schwarzenegger et Sylvester Stallone.
Harvey Keitel, Jodie Foster et Cybil Shepherd figuraient également au casting. Le scénariste Paul Schrader y a insufflé ses propres expériences de vie ainsi que les réflexions d’écrivains tels que Fiodor Dostoïevski, Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Bernard Herrmann, l’un des compositeurs préférés d’Hitchcock, a composé la bande originale, qu’il n’a achevée que quelques heures avant sa mort.
Le film s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps : il a reçu quatre nominations aux Oscars et a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes de 1976. Au-delà des critiques, Bickle est devenu l’incarnation même d’un jeune homme rancunier, en colère, se détestant lui-même, socialement inadapté et animé d’un dangereux complexe du sauveur.
L’un d’entre eux, John Hinckley, est devenu obsédé par le film, a commencé à harceler Foster et a tenté d’assassiner le président Ronald Reagan en 1981 dans le but d’attirer son attention.
Certaines scènes et répliques du film sont devenues cultes. Pour la spécialiste du cinéma Amy Taubin, la réplique improvisée « You talkin’ to me ? » est devenue « sans doute la scène la plus citée de l’histoire du cinéma ». On peut notamment citer Vincent Cassel qui l’imite (en français) dans La Haine en 1995 : « C’est à moi que tu parles ? »
Fight Club (1999) est un remake moderne de Taxi Driver, mettant en scène un autre acteur adepte de la méthode, Edward Norton, un narrateur tout aussi peu fiable qui souffre lui aussi d’insomnie. Bickle a également inspiré le personnage principal de Joker en 2019.
S’il était tourné aujourd’hui, cependant, il s’intitulerait Uber Driver. Mais dans ce cas, Travis Bickle serait très probablement plongé dans la « manosphère » misogyne et en ligne des arts martiaux mixtes et du mouvement Maga, admirant des personnalités comme Andrew Tate et se livrant avec ardeur à la guerre des mots sur Internet plutôt que de s’aventurer dans la jungle urbaine.
Il serait accro à Pornhub plutôt qu’au cinéma pour adultes où Bickle emmène Betsy. Il aurait accès à un fusil semi-automatique AR-15. À propos de Taxi Driver, plus tôt cette année, le scénariste Schrader a évoqué les hommes comme Bickle : « On les appelle désormais les “incels”. »
Nathan Abrams ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.07.2026 à 09:58
Boulos Samia, Docteur en Sciences de l'Environnement, Aix-Marseille Université (AMU)
Amandine Durand, Ingénieure en analyse chimique, Aix-Marseille Université (AMU)
Brice Temime-roussel, Ingénieur de Recherche en analyse chimique, Aix-Marseille Université (AMU)
Etienne Quivet, Enseignant-chercheur en chimie de l'atmosphère, Aix-Marseille Université (AMU)
Henri Wortham, Professeur en Chimie de la pollution atmosphérique, Aix-Marseille Université (AMU)
Sylvain Ravier, Ingénieur en analyses chimiques, Aix-Marseille Université (AMU)
On a longtemps pensé que les pesticides évaporés après l’épandage ne restaient que peu de temps dans l’atmosphère. On sait désormais qu’ils peuvent voyager sur des milliers de kilomètres. Une étude inédite nous permet d’en savoir plus sur la façon dont ces substances se déplacent dans l’air.
Sans le savoir, vous respirez peut-être des pesticides, même si vous habitez loin des champs où ils ont été épandus.
Car une fois libérés dans l’atmosphère, ces molécules ne disparaissent pas toujours rapidement : associés à des particules en suspension, ils peuvent entamer un véritable voyage, persister plus longtemps dans l’air et parcourir jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres.
Invisible et encore peu étudiée, cette seconde vie des pesticides soulève des questions majeures sur leur devenir dans l’atmosphère, leur transport à longue distance et notre exposition potentielle. Tâchons donc de faire le point sur ce que l’on sait, ce que l’on est en train de découvrir et ce que l’on ignore encore.
Quand on évoque les pesticides, l’attention se porte le plus souvent sur les sols, l’eau ou l’alimentation. L’air reste encore souvent un angle mort des politiques et du débat public. Pourtant, pendant et après leur application, une fraction substantielle des pesticides épandus peut rejoindre l’atmosphère – jusqu’à 60 % dans certaines conditions – sous forme de gaz, de gouttelettes ou de poussières contaminées.
Après leur mise en suspension, ces polluants peuvent alors voyager, se transformer et se déposer très loin de leur site d’émission, contaminant alors les régions les plus reculées. Ce phénomène est connu depuis les années 1960, mais son importance reste encore largement sous-estimée.
Cela s’explique notamment par la manière dont les pesticides sont représentés dans les modèles scientifiques. Par simplification, ceux-ci ont longtemps considéré que les pesticides présents dans l’atmosphère se trouvaient uniquement sous forme de gaz. Or, une partie peut aussi se fixer à des particules, comme des poussières ou des aérosols en suspension dans l’air.
Et cette forme particulaire change tout : notre nouvelle étude, montre que les pesticides fixés sur des particules atmosphériques peuvent se dégrader jusqu’à 132 fois plus lentement que prévu par les modèles ne prenant en compte que la phase gazeuse.
Ainsi, lorsqu’ils sont associés à des particules, certains pesticides peuvent avoir dans l’atmosphère des temps de demi-vie allant de quelques jours à plusieurs mois. Autrement dit, il faut attendre tout ce temps pour que leur concentration diminue seulement de moitié. Ces délais peuvent sembler courts, mais à l’échelle de l’air, c’est déjà long : portés par les vents, ces pesticides ont alors largement le temps de parcourir de nombreux kilomètres, bien au-delà des champs où ils ont été appliqués.
À lire aussi : Des pesticides dans les nuages : les dessous d’une étude inédite
Cette seconde vie des pesticides dans l’air n’est donc pas seulement qu’une question scientifique : elle soulève aussi des enjeux sanitaires, environnementaux et réglementaires. Car avant d’être utilisés dans les champs, les pesticides doivent obtenir une autorisation de mise sur le marché, fondée sur une évaluation de leurs risques pour la santé humaine et les écosystèmes.
Aujourd’hui, les pesticides sont soumis à un processus d’évaluation encadré par le règlement européen (CE) n° 1107/2009, qui impose aux producteurs de démontrer que leurs produits ne présentent pas de risques inacceptables pour la santé humaine, l’environnement et les écosystèmes.
Parmi les critères pris en compte figure la capacité des substances à persister dans l’atmosphère et à être transportées sur de longues distances. Or, selon l’annexe D de la convention de Stockholm de 2001 sur les polluants organiques persistants (POPs), une substance, dont le temps de résidence dans l’atmosphère est supérieur à deux jours dans l’air, est considérée comme susceptible de parcourir plusieurs centaines de kilomètres.
Lorsqu’elle est à la fois persistante, toxique et susceptible de s’accumuler dans les organismes vivants, elle doit être classée comme POP. Son autorisation de mise sur le marché peut alors être refusée ou retirée afin de limiter son impact à long terme sur l’environnement et la santé.
À ce jour, le potentiel de transport des pesticides sur de longues distances est généralement évalué à l’aide d’un modèle d’estimation proposé en 1993 par les chercheurs américains William M. Meylan et Philip H. Howard, spécialistes de la chimie de l’environnement. Ce modèle s’appuie sur les travaux pionniers réalisés en 1987 par Roger Atkinson, chimiste britannique de l’atmosphère, sur les réactions atmosphériques.
Ce modèle repose sur l’hypothèse suivante : la persistance d’un pesticide dans l’atmosphère peut être estimée à partir de la vitesse de sa réaction en phase gazeuse avec le radical hydroxyle, ou OH. Très réactif et formé principalement sous l’effet du soleil, ce radical est souvent considéré comme l’un des principaux « nettoyeurs » naturels de l’air. En journée, sa réaction avec les pesticides constitue ainsi l’une des principales voies de leur dégradation dans l’atmosphère.
Ainsi, on a longtemps pensé que ces règles toujours utilisées suffisaient à empêcher la dispersion des pesticides hors des zones agricoles. Pourtant, les observations racontent une tout autre histoire.
Les récents travaux menés par le chercheur français Ludovic Mayer et ses nombreux collaborateurs en 2024 montrent que plusieurs dizaines de pesticides sont aujourd’hui détectés dans l’atmosphère européenne, y compris dans des régions très éloignées des sites d’épandages comme les massifs montagneux ou l’Arctique.
Comment expliquer ces distances parcourues ? Une grande partie de ces molécules est dite semi‑volatile : elles peuvent à la fois passer dans l’air sous forme de gaz et se fixer sur des surfaces, comme les particules en suspension. Ainsi, dans l’atmosphère, elles se répartissent entre la phase gazeuse et la phase solide en s’associant aux particules atmosphériques.
Les particules peuvent offrir une forme de protection aux pesticides en limitant leur dégradation, par la lumière solaire ou les oxydants atmosphériques. Certains pesticides se logent ainsi dans les porosités des particules, tandis que d’autres peuvent être recouverts d’un film d’eau en conditions humides, formant une sorte de micro-environnement protecteur.
Ainsi protégés, les pesticides particulaires persistent plus longtemps et peuvent donc être transportés sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres.
L’idée que les polluants se comportent différemment selon s’ils sont sous forme gazeuse ou associés à des particules n’est pourtant pas nouvelle. Des travaux menés sur d’autres composés semi‑volatils, comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), ont déjà montré qu’ils se dégradent plus lentement lorsqu’ils sont fixés sur des particules. Ces composés, dangereux pour la santé humaine, sont principalement émis lors de combustions incomplètes, par exemple celles des carburants, du bois, du charbon ou des feux de forêt.
Le Laboratoire de chimie de l’environnement, de l’Université Aix-Marseille s’est donc intéressé à ce phénomène mais en se posant une nouvelle question : et pour les pesticides ?
Dans cet objectif une atmosphère simplifiée a été recréée en laboratoire dans un réacteur de petite taille, d’environ 500 cm3. Des particules de silice ont été utilisées pour mimer les particules atmosphériques et servir de support aux pesticides.
Ces particules, chargées en pesticides, ont ensuite été introduites dans le réacteur atmosphérique parcouru, pendant plusieurs heures, par un flux d’air contenant les principaux oxydants atmosphériques (ozone et radicaux hydroxyles). A intervalles de temps réguliers, un échantillon de particule est prélevé dans le réacteur pour mesurer la quantité de pesticides résiduelle et suivre leur disparition progressive.
Notre étude a porté sur neuf pesticides fréquemment utilisés en France, notamment en viticulture : boscalid, cyperméthrine, cyprodinil, deltaméthrine, folpel, pendiméthaline, spiroxamine, tébuconazole et trifloxystrobine. Ces molécules, ont été choisies parce qu’elles sont fréquemment détectées dans l’air et sont représentatives de différentes classes de pesticides.
Les résultats nous ont permis de constater que lorsqu’ils sont associés aux particules, ces pesticides ne se dégradent pas aussi rapidement que prévu. Leur temps de demi‑vie peut atteindre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il varie ainsi d’environ 6 jours à plus de 200 jours avec l’ozone, et de 7 jours à plus de 50 jours avec les radicaux hydroxyles.
A titre de comparaison, les modèles utilisés pour évaluer leur devenir dans l’atmosphère et ne considérant que la phase gazeuse, prévoient une dégradation des pesticides en seulement quelques heures à moins de deux jours.
Conclusion : loin d’être éphémères, les pesticides peuvent persister dans l’atmosphère et être transportés par les vents sur de très grandes distances, bien au‑delà des zones d’application. Leur capacité à être transportés sur de plus ou moins longues distances dépend de leur réactivité mais aussi de leur répartition entre les phases gazeuse et particulaire de l’atmosphère. Comprendre cette répartition, c’est finalement éclairer une part essentielle de la « vie réelle » des pesticides dans l’air que nous respirons.
Avec le changement climatique, le problème risque de s’amplifier : la chaleur et la sécheresse favorisent les ravageurs, ce qui peut augmenter l’usage de pesticides. Mais la chaleur agit aussi après épandage : elle favorise leur évaporation dans l’air, où ils se transforment sous l’effet du soleil. Or, ces nouveaux composés ne sont pas toujours moins dangereux : certains peuvent être aussi, voire plus toxiques, comme le phosgène issu de la cyperméthrine.
Tout cela montre l’urgence de développer des cadres d’évaluation du devenir atmosphérique qui prennent en compte à la fois la dégradation en phase particulaire et les échanges gaz‑particules, ainsi que de renforcer en continu le suivi pérenne des pesticides à l’échelle nationale en France, afin de mieux comprendre ce que nous respirons réellement.
Boulos Samia a reçu un financement d'Aix-Marseille Université.
Amandine Durand, Brice Temime-roussel, Etienne Quivet, Henri Wortham et Sylvain Ravier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
22.07.2026 à 16:16
Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir La psychologie sociale établit que la flatterie est efficace, même lorsqu'elle est très visible et qu'elle n'est pas perçue comme sincère. Ce mécanisme de flatterie systématique augmente paradoxalement la confiance que nous accordons aux IA conversationnelles, en leur donnant une dimension plus humaine. De manière plus insidieuse, l'IA conversationnelle apprend aussi à se conformer aux idées et à la façon de s'exprimer de l'utilisateur, l'enfermant peu à peu dans une bulle de filtre. Replier
Vous vous connectez sur votre assistant IA conversationnel : il vous salue amicalement, « Vous êtes de retour ! » Puis vous lui soumettez une question de vocabulaire, l’ébauche bancale d’un texte ou une intuition fragile : « Quelle bonne idée ! »
Très souvent, avant même d’examiner votre requête, l’IA vous gratifie d’un commentaire élogieux (« Excellente question » ou « C’est un sujet fascinant »). Ce réflexe de validation porte un nom dans la recherche récente : sycophancy, en anglais, que l’on peut traduire par « effet sycophante » ou « biais de complaisance ».
Plusieurs des assistants les plus diffusés le manifestent de façon régulière : évaluant ChatGPT, Claude et Gemini sur des tâches de mathématiques et de conseil médical, Aaron Fanous et ses collègues de l’université de Stanford l’ont mesuré dans près de six réponses sur dix. Ce concept relie deux histoires que tout semblait séparer : celle d’une technique d’entraînement vieille de quelques années, et celle d’un travers humain que la psychologie sociale décrit depuis les années 1960. L’assistant flatte parce qu’on l’a récompensé pour flatter, et nous cédons à la flatterie parce que notre jugement fléchit devant l’éloge qui nous vise.
Le mot nous vient de l’Athènes de Solon, au début du sixième siècle avant notre ère. La cité interdisait alors l’exportation des figues, rapporte Plutarque, et faute de police, comptait sur les particuliers pour dénoncer les fraudeurs. Celui qui « montrait les figues », de sukon, la figue, et phainein, montrer, servait aux juges l’accusation qu’ils attendaient, gagnait son procès et, accessoirement, touchait sa prime. Le grec a légué le terme à l’anglais sycophancy, qui désigne la flatterie servile du courtisan, avant que la recherche sur l’intelligence artificielle le reprenne pour nommer ce penchant des modèles à caresser leur interlocuteur dans le sens du poil.
Le sycophante grec lisait les attentes du juge et ajustait son propos pour plaire ; l’assistant IA lit les indices laissés dans la question et oriente sa réponse vers ce qui contentera l’utilisateur. Un même geste relie les deux : un locuteur placé en situation d’être évalué règle son discours sur la récompense attendue plutôt que sur l’exactitude. Le délateur optimisait la faveur du tribunal, le modèle optimise le score d’un évaluateur.
Cette économie de la flatterie a quitté le tribunal pour gagner la vie ordinaire des échanges commerciaux et numériques, où elle garde son efficacité même à découvert. Les spécialistes du marketing Elaine Chan et Jaideep Sengupta l’ont établi par l’expérience : un compliment adressé par un vendeur agit sur sa cible alors même que celle-ci perçoit le motif intéressé et corrige consciemment son jugement.
La correction opère en surface, sur l’attitude déclarée, pendant qu’une adhésion favorable subsiste en profondeur et pèse davantage sur le comportement d’achat. L’assistant conversationnel hérite de cette rente : sa déférence porte auprès d’un utilisateur averti de sa nature statistique, parce que la lucidité sur le procédé désarme moins la flatterie qu’on ne l’espère.
Cet effet est-il intentionnel et destiné à capter de nouveaux clients ? Techniquement, la complaisance des modèles se présente d’abord comme la conséquence de leur méthode d’apprentissage. Les grands modèles de langage passent en effet par une étape appelée RLHF, pour Reinforcement Learning from Human Feedback, soit l’apprentissage par renforcement à partir de retours humains.
Le principe a d’abord été formalisé de façon générale par Paul Christiano, chercheur américain en intelligence artificielle, et ses coauteurs, en 2017, sur des tâches de simulation robotique sans lien avec le langage, avant que l’équipe d’OpenAI, autour du chercheur en intelligence artificielle Long Ouyang, l’applique aux modèles conversationnels en 2022 avec InstructGPT. L’idée tient en peu de mots : des personnes classent les réponses du modèle de la meilleure à la moins bonne, ces classements servent à entraîner un « modèle de récompense », et le système apprend ensuite à produire ce que ce modèle de récompense note haut.
C’est ainsi que, presque ironiquement, le maillon humain introduit un biais que des chercheurs des universités Harvard et de Boston ont su isoler dans les données de préférence elles-mêmes. À justesse factuelle égale, une réponse qui épouse l’opinion de l’utilisateur récolte de meilleures notes qu’une réponse exacte qui le contrarie. L’étude va même plus loin : humains et modèles de récompense retiennent parfois une réponse flatteuse bien tournée de préférence à une réponse correcte. Au point que pousser l’optimisation contre ce signal finit par rogner la véracité au profit de l’agrément ! La flatterie devient alors une stratégie payante au sens mathématique, un point vers lequel l’entraînement converge de lui-même.
La complaisance reste pourtant une tendance parmi d’autres, tempérée par les objectifs concurrents que l’entraînement poursuit en même temps : la recherche d’exactitude, par exemple, travaille contre la déférence, tandis que l’utilité perçue la renforce. Le résultat dépend de l’équilibre que chaque éditeur donne à ces forces, ce qui explique que l’ampleur du phénomène varie sensiblement d’un modèle à l’autre. Keyu Wang et ses collègues relèvent ainsi, sur sept familles de modèles, des taux de complaisance qui s’échelonnent de 47 % à 95 %.
Ce penchant s’accentue pourtant avec la taille. Jerry Wei et ses collègues l’ont mesuré sur les modèles PaLM de Google : plus le modèle grossit, plus il tend à répéter l’opinion de son interlocuteur, et l’effet s’accentue encore lorsqu’on l’entraîne à suivre des instructions. L’assistant se contente ainsi rarement de flatter : il apprend de notre goût pour la flatterie et nous renvoie une version amplifiée de nos propres attentes. Les systèmes les mieux ajustés aux préférences déclarées comptent parmi les plus enclins à la déférence. Plusieurs équipes cherchent des correctifs, par exemple l’ajout de données synthétiques conçues pour désapprendre la flatterie, une piste que Wei et ses collègues explorent dans le même travail. La question reste ouverte à ce jour.
Un miroir complaisant agit seulement si celui qui s’y regarde le croit fidèle. Bien avant les assistants conversationnels, la psychologie sociale a montré que la cible d’un compliment perd en lucidité au moment précis où elle en aurait le plus besoin. Le psychologue américain Edward E. Jones a fondé cette étude en 1964 sous le nom d’« ingratiation », l’art de se rendre désirable aux yeux d’autrui, et il y repérait déjà une « distorsion vaniteuse » qui rend chacun plus crédule devant l’éloge tourné vers lui-même que devant celui destiné à un tiers.
La psychologue néerlandaise Roos Vonk a mis ce mécanisme à l’épreuve du laboratoire. Ses expériences révèlent un écart net entre la cible et l’observateur : la personne directement flattée juge le flatteur plus crédible et plus sympathique que ne le fait un témoin de la même scène, et cet écart tient bon même quand on neutralise la fatigue cognitive, l’humeur ou l’envie de plaire. Nous jugeons donc au plus mal la sincérité des compliments qui nous sont adressés. Un utilisateur averti du fonctionnement statistique d’un modèle reste vulnérable à sa validation pour cette raison simple : occuper la place de cible suffit à endormir la méfiance.
Le psychiatre Serge Tisseron a décrit le versant émotionnel de cet attachement. Analysant notre rapport aux robots sociaux, il montre qu’un artefact peut satisfaire notre désir d’emprise tout en entretenant l’illusion de la réciprocité. Face à une machine qui adopte les codes de l’écoute et de l’attention, l’utilisateur lui prête une intériorité, parfois une bienveillance. L’assistant devient une sorte de compagnon rassurant, un espace où la contradiction se fait rare. Ce ressort prolonge une disposition ancienne : Tisseron la rattache à notre façon d’investir affectivement les objets, l’assistant venant occuper une fonction psychique déjà là. J’ai analysé ailleurs ce basculement, où l’écoute simulée finit par redéfinir ce que nous attendons d’un échange, sous le nom d’empathie artificielle.
À lire aussi : L’empathie artificielle : du miracle technologique au mirage relationnel
Reste la dimension économique, que le sociologue Antonio Casilli éclaire dans son enquête sur le travail du clic. La douceur des interfaces résulte d’un calibrage industriel où le ton des modèles se règle en amont, grâce au travail d’annotateurs largement invisibles. Les éditeurs visent la fidélité d’usage, et l’expérience gagne à rester agréable : une conversation qui flatte retient mieux qu’une conversation qui heurte. L’incitation commerciale et l’incitation technique poussent vers le même résultat, une friction réduite au minimum, sans qu’il faille supposer la moindre intention de rendre les esprits paresseux.
Dans le film L’Aile ou la Cuisse, l’usine Tricatel fabriquait une nourriture de synthèse, lissée et sans saveur, servie sous les dehors de la grande cuisine. L’effet sycophante produit un équivalent textuel : une matière relationnelle prémâchée, agréable, qu’on avale sans effort. Le risque tient moins à une machine devenue intelligente ou hostile qu’à une chambre d’échos où notre ego trouve un assentiment permanent.
Deux forces s’y rejoignent, et c’est leur rencontre qui peut paraître inquiétante. D’un côté, notre moindre lucidité devant l’éloge qui nous vise ; de l’autre, une technique d’entraînement qui sélectionne la complaisance. Au total, nous sommes face à un système réglé pour flatter, qui s’adresse à un esprit disposé à se laisser flatter et… l’accord se scelle. En confiant à ces miroirs le soin de valider nos idées, nous risquons d’oublier que la pensée avance par le frottement avec le réel et par la rencontre de ce qui résiste, jamais par un consentement fabriqué.
Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:15
Pablo Rodríguez Palenzuela, Catedrático de Bioquímica, Universidad Politécnica de Madrid (UPM)
La race, qui semble constituer une frontière naturelle, n’est qu’un mirage. Nous sommes une espèce jeune et homogène, et comme l’explique la génétique, la quasi-totalité de notre variabilité se trouve au sein de chaque groupe.
Vers 1971, dans un coin reculé du nord du Botswana, une femme d’une cinquantaine d’années a raconté sa vie à l’anthropologue américaine Marjorie Shostak. Elle s’appelait Nisa. Elle était née dans le désert du Kalahari, au sein d’un village de chasseurs-cueilleurs qui vivaient comme leurs ancêtres depuis des milliers d’années. Elle parlait une langue pleine de claquements que presque personne en dehors de cette région ne comprenait. Elle ne savait pas lire, elle n’avait jamais vu de villes. Difficile d’imaginer quelqu’un de plus éloigné d’un lecteur espagnol ou français.
Shostak a enregistré ces confidences pendant des mois et les a rassemblées dans Nisa (1981), un classique de l’ethnographie qui a donné la parole directement à la personne interviewée. Et pourtant, ce qu’elle y raconte nous touche de près : elle se souvient de son premier accouchement, seule dans la montagne, allongée dans une cabane, attendant avec crainte que son lait monte tandis que le bébé pleurait de faim.
Elle se souvient qu’on l’a mariée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, qu’elle se rebellait et s’enfuyait loin d’un mari qui lui paraissait être un étranger. Elle parle du désir, des amants qu’elle a eus en cachette, de la jalousie entre épouses. Elle parle des enfants qu’elle a enterrés, l’un après l’autre, et du vide qu’ils ont laissé. Elle parle du corps qui vieillit et de la rage de le voir faiblir. Il n’y a pas une seule de ces scènes que nous ne reconnaissions pas. Ce sont celles de n’importe qui : de notre mère, de notre grand-mère, et de nous-mêmes.
Voici maintenant une information qui pourrait bien nous surprendre. Cette femme dont la vie nous touche appartient à l’une des lignées humaines qui se sont séparé les premières du tronc commun : les peuples khoisan d’Afrique australe. Ils comptent parmi les populations humaines qui présentent la plus grande diversité génétique de la planète, et la distance qui sépare leur génome de celui d’un Européen est l’une des plus grandes qui existent au sein de notre espèce. Entre Nisa et nous s’étend, en termes génétiques, presque toute la largeur de l’arbre généalogique humain. Et pourtant, rien de ce qui la caractérise ne nous est étranger.
Ce paradoxe s’explique : nous sommes une espèce jeune et homogène. Nous descendons tous d’une même ancêtre africaine qui vécut il y a cent ou deux cent mille ans, celle que l’on appelle la « Ève mitochondriale ». Il y a environ cinquante à soixante-dix mille ans, un petit groupe a quitté l’Afrique pour peupler le reste du monde, n’emportant avec lui qu’une infime partie de la variabilité totale. Au cours de cette brève période, à l’échelle de l’évolution, il n’y a pas eu le temps que les choses changent beaucoup.
Pour se faire une idée, il faut savoir qu’une seule communauté de chimpanzés présente dans son ADN mitochondrial davantage de variations que l’ensemble de l’espèce humaine. Cette distance humaine « maximale » qui sépare Nisa d’un ou d’une Madrilène est, vue de loin, infime.
La majeure partie de la variation génétique humaine se trouve au sein de chaque groupe, et non entre les ensembles que nous appelons à tort « races ». Deux voisins d’un même village africain peuvent présenter plus de différences entre eux, pour un gène pris au hasard, qu’entre l’un d’entre eux et un Japonais.
Et ce n’est pas une impression : une étude portant sur 377 marqueurs chez plus d’un millier de personnes issues de 52 populations a révélé qu’entre 93 et 95 % de la variation génétique se trouve au sein des populations, et seulement 3 à 5 % entre les grands groupes continentaux. En effet, les populations africaines recèlent davantage de diversité que le reste du monde réuni.
Pourquoi tombons-nous alors si facilement dans le piège de la différence ? Parce que la majeure partie de la variabilité génétique est cachée. La couleur de la peau et des cheveux dépend d’une poignée de gènes et réagit rapidement au soleil et à la latitude : quelques centaines de générations suffisent pour la modifier. C’est très frappant et cela n’a pratiquement aucun poids.
Diviser les êtres humains en races revient à classer une bibliothèque en fonction de la couleur des couvertures des livres : pratique, mais grossier. Nous confondons une couche de peinture avec une différence fondamentale.
Il convient d’apporter une précision pour ne pas aller trop loin. L’absence de races ne signifie pas qu’il n’y ait pas de généalogies. Chaque personne porte en elle une histoire réelle et traçable : d’où venaient ses ancêtres, quels chemins les ont menés jusqu’ici. La génétique sait déchiffrer ces informations. Mais une généalogie indique d’où nous venons, tandis qu’une race prétend définir ce que nous sommes. La première est un fait ; la seconde, une catégorie inventée.
Et il s’agit de livrer un dernier avertissement. Le fait que la race n’existe pas en biologie ne fait pas du racisme un fantôme. Il n’a pas de fondement génétique, mais il constitue une réalité sociale immense : il régit les vies, la santé et les opportunités. L’erreur ne consiste pas à en observer les effets, mais à en chercher la cause dans les gènes.
En 2018 et 2019, les grandes sociétés d’anthropologie et de génétique humaine – l’Association américaine des anthropologues biologiques et la Société américaine de génétique humaine – l’ont clairement affirmé par écrit : les humains ne se divisent pas en groupes génétiques raciaux, et il n’existe aucune base biologique à une telle distinction.
C’est ce qu’atteste le témoignage de Nisa, qui a enterré ses enfants et qui craignait la vieillesse tout comme nous. Ce que nous partageons – la peur, le désir, le deuil, l’envie de continuer à vivre – pèse bien plus lourd que le peu qui nous sépare. La notion de « race », en fin de compte, en dit très peu sur notre biologie et beaucoup trop sur notre regard.
Pablo Rodríguez Palenzuela ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:14
Lino Castex, Doctorant en théorie politique, Cévipof/SciencesPo, Sciences Po

Le concept de « bien commun », issu de la théologie médiévale, connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques, juridiques et intellectuels. Longtemps marginalisée par la pensée moderne, cette notion est aujourd’hui réinvestie par des courants politiques très divers, qui y voient des ressources pour corriger, voire dépasser, les grammaires libérales du politique.
Employer l’idée de « bien commun » aujourd’hui, c’est un peu comme faire tinter son verre lors d’un repas de fête : cela permet d’attirer l’attention. Présent dans les programmes électoraux, les discours juridiques ou les productions intellectuelles récentes, il semble avoir retrouvé une pleine légitimité dans le lexique contemporain. En 2022, neuf candidats sur dix l’emploient dans leur programme pour la présidentielle française. Le « bien commun » semble réinstallé dans l’évidence de notre répertoire conceptuel. Pourtant, cette présence, qui passe aujourd’hui pour normale, tant la bataille du bien commun retrouve de la vigueur, ne va absolument pas de soi.
Forgée dans la rencontre médiévale d’Aristote et de Thomas d’Aquin, la notion de bien commun a longtemps désigné, dans des sociétés holistes et préoccupées par le salut, un idéal de communion sociale où se mêlaient transcendance chrétienne et horizon collectif.
Les révolutions engagées dès le XVIIe siècle par les théoriciens contractualistes en déplacent le centre de gravité : le politique n’est plus chargé d’orienter la communauté vers un Bien substantiel, c’est-à-dire un contenu déterminé de la vie bonne que tous devraient partager, mais de garantir à chacun la liberté de poursuivre ses propres fins. On cherche désormais le juste plutôt que le bien. Le vocabulaire du contrat, des droits et de l’intérêt remplace progressivement celui des vertus civiques et de la finalité commune, dans ce que l’on pourrait appeler une « grammaire de la neutralité », où l’État vise moins à réaliser un bien partagé qu’à arbitrer des intérêts privés légitimes.
Le Conseil d’État fait le récit de ce renversement dans son rapport de 1999 sur l’intérêt général, en notant que la désuétude de la notion de bien commun s’est précipitée avec la Révolution française, lorsque le complexe théologico-politique s’est effacé devant le droit comme instrument de résolution de l’antagonisme des intérêts. Éclipse, donc, du bien commun dès le XVIIe siècle, cantonné aux marges du discours juridico-politique moderne et remplacé, en France, par l’idée d’intérêt général – plus procédurale, moins substantielle, promettant d’unifier sans imposer une vision du monde. Comme le thématisait Charles Taylor, la rationalité moderne doit supporter « l’idée que la société est constituée, en un sens, par les individus, en vue d’accomplir des fins qui sont d’abord individuelles ».
Or, voilà qu’après cette longue occultation, la vieille idée refait surface comme une effraction dans ce récit libéral de la modernité. Le contraste est net : le Conseil d’État ne mentionne jamais le bien commun entre 1821 et 2008 dans la totalité de ses actes juridiques, alors qu’il en fait un élément de son vocabulaire dans six de ses actes entre 2008 et 2023, et le concept central de plusieurs vœux des corps constitués depuis 2013.
La notion apparaît pour la première fois comme principe de référence de l’action publique lors de la réforme du Code de l’organisation judiciaire de 2016, qui porte sur la définition de l’action du procureur général. La loi dispose désormais que celui-ci « rend des avis dans l’intérêt de la loi et du bien commun ». La formule articule deux registres. D’un côté, l’intérêt de la loi, c’est-à-dire la fidélité à la positivité du droit et à son histoire ; de l’autre, le bien commun, qui ouvre la possibilité de chercher une norme supérieure justifiant l’écart avec l’édifice juridique existant. Discrètement, au détour de la définition d’une mission technique, cette modification donne au bien commun une qualité juridique forte pour l’action publique.
Ce retour en force du bien commun vaut de façon tout aussi manifeste dans les discours parlementaires ou dans les programmes aux présidentielles de la Ve République. Si la notion était très peu mentionnée au XXe siècle (nous comptons une seule occurrence entre 1965 et 2002 sur la base des archives électorales du CEVIPOF), parmi les dix premiers candidats à la présidentielle de 2022, neuf y font référence dans leurs programmes ou discours.
Cela vaut aussi sur le plan éditorial et théorique : collection « le bien commun » créée par Antoine Garapon en 1996, émission de France culture depuis 2014, chaire Bien commun créée par l’institut Catholique de Paris en 2021, des ouvrages récents, Le bien commun, éloge de la solidarité (1996), Où est passé le bien commun ? (2011), Comment les citoyens peuvent décider du bien commun ? (2015), Économie du bien commun (2016), Le bien commun à la croisée des disciplines (2018) ou encore La pandémie, l’anthropocène et le bien commun (2020).
L’étude lexicale est un indice du renversement conceptuel et théorique à l’œuvre avec la notion de bien commun. Il faut tout du moins reconnaître que sa présence, étonnante au regard de l’histoire de la circulation de l’idée, remet en question un ensemble de caractères théoriques que l’on croyait inhérents à la pensée moderne du politique. En premier lieu, le cantonnement de la définition de la bonne vie à la sphère privée, la distinction nette entre le discours de la morale et celui de la politique et l’idée selon laquelle une société moderne doit s’abstenir de formuler des fins substantielles pour ne se consacrer qu’à la garantie des droits et à l’arbitrage des intérêts.
Autrement dit, la recherche contemporaine du bien commun nous semble supposer ce que le fond libéral de la modernité s’interdit de penser ; ce qu’il peut y avoir de commun aux individus avant qu’ils se différencient et ce qui peut les réunir dans une même perspective plutôt que les gérer dans leur diversité constitutive.
Notre hypothèse est justement que cette réapparition du bien commun doit être lue comme le symptôme d’un trouble hautement spécifique d’une modernité inquiète : malaise dans les grammaires politiques du libéralisme, malaise dans la capacité du droit à produire du sens partagé, malaise dans la manière même dont les sociétés libérales conçoivent leur unité.
Le retour du bien commun dans le stock conceptuel du politique peut se lire comme la traduction d’une demande plus générale que les sociologues nomment « lien social ». Reproblématiser son horizon est avant tout le signe d’un déficit du langage pour dire l’exigence de cohésion, de solidarité, ou même de continuité collective dans un monde marqué par la fragmentation sociale, l’incertitude et la montée des crises systémiques (écologiques, démocratiques, technologiques). Comme le relevait déjà Pierre Bouvier en 2005, « poser la question du lien social implique, et particulièrement aujourd’hui, la perception d’un manque, d’une absence dans les interactions individuelles et sociales ». On peut faire l’hypothèse que ce que le sociologue observe vaut pour le bien commun : « les appels récurrents à renouer le lien social sont un signe clair de son délitement ».
Le bien commun n’est plus le monolithe conceptuel qu’il était dans le monde de la tradition, et son retour résulte de motivations politiques distinctes qui se partagent aujourd’hui le travail de la notion.
Du côté des écologistes et des solidaristes, il sert à nommer ce que l’individualisme marchand rend invisible – l’interdépendance des vivants, la finitude des ressources, la responsabilité partagée à l’égard des conditions de vie présentes et futures – et entre volontiers en résonance avec des imaginaires religieux, comme l’a montré l’accueil très favorable réservé par les militants écologistes à l’encyclique Fratelli Tutti. La doctrine sociale de l’Église y trouvait un nouveau visage en mêlant “service du bien commun” et protection de la “maison commune”.
Du côté de courants plus matérialistes, il s’articule à la défense des « biens communs » proprement dits – ressources, espaces, services – dont l’accès devrait échapper à l’appropriation privée et demeurer garanti à tous.
Du côté conservateur enfin, il devient l’instrument d’une critique de la modernité libérale au nom de l’unité culturelle et de la continuité des traditions : on le retrouve aussi bien dans certains cercles français (en particulier autour de Pierre-Edouard Stérin), qu’aux États-Unis, dans le courant du « common-good constitutionalism » défendu par des juristes comme Adrian Vermeule, qui appelle à refonder le droit constitutionnel autour d’un ordre moral substantiel explicitement thomiste.
Ces trois usages, en dépit de leurs divergences, partagent une même structure : tous formulent une normalité éthique censée corriger un état social jugé critique – signe d’un moment que l’on pourrait qualifier avec d’autres de « post-libéral ».
Pris comme phénomène lexical global, ce retour du bien commun n’est pas seulement le signe d’un rapport nostalgique à des idées anciennes : il manifeste une défaillance du présent à se suffire à lui-même conceptuellement. Le discours contemporain mobilise un concept prémoderne pour répondre à des problèmes post-modernes, recomposant des strates de rationalité que la modernité politique croyait avoir séparées de façon étanche – entre morale et droit, individu et collectivité, immanence et transcendance.
Ce que le langage politique réactive ici, c’est en somme la question à laquelle le bonum commune médiéval répondait : comment nommer ce qui excède la somme des intérêts individuels ? Si le bien commun réapparaît avec une telle insistance, c’est qu’un décalage s’est creusé entre les cadres procéduraux hérités de la modernité libérale et leur capacité à susciter un attachement durable. L’action publique semble alors sommée de rouvrir l’espace des finalités collectives – de dire à nouveau ce qui compte, ce qui vaut, et ce qui mérite d’être poursuivi en commun.
CASTEX LINO a reçu des financements de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (contrat doctoral).
22.07.2026 à 16:14
Laurent Pordié, Anthropologue, chercheur au CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Dans les rues de Phnom Penh, le Cambodge se vit au présent. Entre deux figures de skate sur le bitume du Wat Botum et un freestyle rap griffonné sur un téléphone, Sovann, Visal et leurs pairs bricolent leur quotidien avec ce qui leur tombe sous la main : des références venues d’ailleurs, des amitiés de quartier, des galères d’argent et des rêves d’avenir. Leur Phnom Penh n’est ni Angkor ni les Khmers rouges – c’est une ville où l’on s’invente une place, planche sous le pied ou micro à la main, dans un pays qui n’a jamais été aussi jeune.
À la tombée du jour, l’esplanade du Wat Botum, à Phnom Penh, se remplit progressivement. Situé près du Monument de l’Indépendance, cet espace public est devenu l’un des principaux lieux de rassemblement de la scène skateboard de la capitale cambodgienne. Les familles viennent y prendre l’air lorsque la chaleur retombe. Les vendeurs ambulants s’installent le long des trottoirs. Les adolescents discutent par petits groupes. Puis les skateurs apparaissent.
Parmi eux, Sovann et Visal passent sans cesse d’un univers à l’autre : ils sont sur leurs skateboards en fin d’après-midi, puis discutent de leurs derniers morceaux de rap autour d’un téléphone que l’on se passe de main en main. Sovann improvise parfois quelques rimes en freestyle, évoquant amours et ruptures dans un registre introspectif. Autour de lui, d’autres commentent les dernières productions diffusées sur les réseaux sociaux ou les nouveaux tricks (figures de skateboard) réussis par un ami. Skateboard, musique et sociabilités s’entremêlent ainsi dans un même univers de pratiques et de références.
Omniprésents dans les représentations du Cambodge à l’étranger, les Khmers rouges sont très rarement évoqués dans les conversations ordinaires de ces jeunes. Pour de nombreux observateurs, le pays reste pourtant associé à deux images dominantes : les temples d’Angkor – emblème national d’un passé prestigieux – et le génocide qui a coûté la vie à près de deux millions de personnes entre 1975 et 1979.
Cette histoire, si elle demeure présente dans la société cambodgienne, n’y occupe toutefois pas la place centrale que lui accordent les regards extérieurs. Dès la fin des années 1980, puis de manière croissante au cours des décennies suivantes, la notion de « traumatisme psychique » s’est imposée dans les travaux sur les réfugiés cambodgiens et les survivants du régime, au risque de réduire le pays aux seules séquelles du génocide. L’anthropologue Anne-Yvonne Guillou nous invite à déplacer cette perspective en montrant notamment que les relations entretenues avec le passé passent aussi par des lieux, des rituels et des pratiques religieuses qui permettent aux vivants de poursuivre leur existence. Le passé ne disparaît pas ; il est continuellement réélaboré.
Cette possibilité d’habiter le temps autrement que sous le signe du traumatisme s’exprime clairement dans les nouvelles cultures urbaines. Le passé national est certes connu, mais il ne structure pas les horizons d’attente et les préoccupations des jeunes habitants de Phnom Penh. Leur regard est tourné vers ce qui donne forme à leur existence quotidienne : l’avenir, le travail, l’amour, l’argent, l’amitié, la réussite ou l’échec.
Ce constat n’est pas anecdotique : le Cambodge est une société jeune, avec un âge médian d’environ 26 ans et dont près de la moitié de la population est âgée de moins de 24 ans. S’intéresser à cette génération, c’est observer une composante centrale de la société. Cette dynamique est particulièrement visible à Phnom Penh, où convergent investissements, industries créatives et réseaux internationaux. Depuis trois décennies, la circulation des capitaux, des personnes et des idées transforme la capitale. L’essor des cultures urbaines s’inscrit dans ce mouvement et témoigne de la manière dont la jeunesse cambodgienne se réapproprie ces circulations globales.
Le skateboard et le rap occupent une place particulière parmi ces cultures urbaines. Le rap est aujourd’hui l’une des formes musicales les plus populaires auprès de la jeunesse, comme l’illustre l’ouvrage de Darathtey Din (2024) consacré à la culture populaire et à l’industrie musicale, ou encore l’émission The Rapper Cambodia, diffusée depuis 2023. Le skateboard, plus marginal, bénéficie quant à lui d’une forte image de modernité et d’ouverture sur le monde.
Cet article s’appuie sur plusieurs années de fréquentation de skateurs et de rappeurs de Phnom Penh, ainsi que sur la traduction d’une trentaine de morceaux de rap cambodgien. Les deux univers ne se confondent pas. Sovann et Visal, qui oscillent de l’un à l’autre, incarnent l’un des points de rencontre entre deux scènes par ailleurs distinctes. Ce qui les relie tient moins à leurs acteurs qu’à leur contribution commune à l’émergence d’un Cambodge urbain et ancré dans le présent.
Leur Phnom Penh est une ville en mouvement, où les immeubles poussent vite et où les réseaux sociaux connectent quotidiennement les habitants au reste du monde. Les plus chanceux, comme Sovann et Visal, voyagent à l’étranger – Japon, Thaïlande, Europe – et reviennent avec le désir de faire grandir la scène cambodgienne, sans jamais se détacher de leur environnement local.
En accompagnant des skateurs dans la ville, on découvre une autre manière de lire l’espace urbain. Là où la plupart des habitants voient un escalier ou un muret, le skateur perçoit une trajectoire, un défi technique. Les surfaces de béton entourant certains temples bouddhistes deviennent ainsi des lieux d’entraînement, sans que les usages religieux ou résidentiels ne disparaissent pour autant.
Ces pratiques reposent aussi sur des infrastructures discrètes. Côté skateboard, skateshops, skateparks, l’organisation Skateistan et la Fédération cambodgienne de skate jouent un rôle clé dans l’organisation de la scène. Côté rap, des structures comme Tiny Toones, KlapYaHandz ou B-Side ont permis l’émergence de nouvelles générations d’artistes et multiplié les échanges internationaux.
Ce qui frappe est moins la différence entre skateurs et rappeurs que la proximité de leurs préoccupations. Les parcours et les pratiques divergent, mais les questions qu’ils se posent sont souvent les mêmes : trouver sa place, construire un avenir, gagner sa vie, entretenir ses relations ou saisir les occasions qui se présentent. À travers ces expériences se dessine un même rapport à la société.
La question de l’avenir revient souvent, ainsi que la nécessité de créer ses propres opportunités dans une économie incertaine. Cette aspiration traverse le rap cambodgien, dont l’exemple le plus connu est « Time to Rise » du rappeur VannDa : aux côtés du maître Kong Nay, figure du chapei dang veng (luth traditionnel khmer), il invite la jeunesse à croire en ses capacités et à construire l’avenir du pays. Le clip, visionné plus de 134 millions de fois sur YouTube, doit son succès à ce dialogue entre héritage culturel et création contemporaine : le patrimoine n’y est ni un poids ni une blessure, mais un socle pour imaginer l’avenir.
Mais l’avenir n’est qu’une partie des conversations. Les soucis financiers – dettes familiales, difficulté à gagner sa vie – reviennent aussi fréquemment que les tensions relationnelles. La santé mentale s’y invite aussi, par petites touches plutôt que par grandes déclarations : peine à trouver un travail stable, fatigue de ne jamais savoir de quoi demain sera fait. La pandémie a laissé des traces inégales, certains évoquant des périodes d’isolement ou d’angoisse. Le regard des autres compte également : les réseaux sociaux amplifient les jugements, et les discussions sur les vêtements, les marques ou les styles expriment des enjeux de reconnaissance et d’appartenance.
Les apparences ne disent jamais tout. Dans Wall, l’un des titres de l’album Reflexion, Vin Vitou, figure reconnue de la scène rap cambodgienne, évoque la détresse psychique, le doute, l’isolement, l’endettement et la difficulté à demander de l’aide. Dans Phum II, l’artiste 4T5 raconte l’écart entre son image publique et les difficultés personnelles de son parcours. Ni l’un ni l’autre n’évoque l’histoire nationale : ils parlent d’identité, de reconnaissance et de trajectoire personnelle.
Depuis le printemps 2025, une question nouvelle s’est imposée dans ces conversations : celle des tensions récurrentes à la frontière thaïlandaise. C’est dans ce contexte que le passé tragique du pays peut refaire surface. Ni censuré ni impossible à évoquer, il reste peu présent dans le cours habituel des échanges et surgit lorsqu’une situation du présent lui redonne une actualité. Les jeunes parlent alors de la guerre qui a meurtri le Cambodge et des souffrances qu’ont connues leurs parents ou leurs grands-parents. Plusieurs expliquent ne pas vouloir voir leur pays replonger dans un conflit, précisément parce que les générations précédentes en ont déjà payé le prix. Le passé apparaît alors moins comme un objet de mémoire que comme une raison collective d’exiger la paix : il ne s’agit pas tant de regarder en arrière que de rappeler ce qu’il convient d’éviter.
Le skateboard et le rap sont, bien sûr, nés loin du Cambodge. Leur circulation n’a toutefois pas abouti à une simple reproduction de modèles venus d’ailleurs : les jeunes de Phnom Penh mobilisent ces pratiques pour raconter leurs propres expériences. Les références circulent mondialement, mais les significations demeurent profondément locales. Le cadre est global, ce qui s’y dit est résolument cambodgien.
Cette réappropriation apparaît aussi dans les stratégies de représentation des artistes. Lors de la cérémonie de clôture des JO de Paris 2024, VannDa choisit d’apparaître dans une tenue mettant en avant l’identité khmère : loin d’effacer les références locales, son inscription dans un univers musical mondialisé devient un moyen de les rendre visibles à l’international.
Les cultures urbaines racontent ainsi le Cambodge, non parce qu’elles seraient plus représentatives que d’autres univers sociaux, mais parce qu’elles rendent audibles des dynamiques qui traversent aujourd’hui la société : intensification des circulations, affirmation identitaire, importance des réseaux numériques, réappropriation locale de références globales.
Lorsque les planches sont rangées et que les groupes se dispersent sur l’esplanade du Wat Botum, les conversations ne s’arrêtent pas. Les yeux restent rivés sur les téléphones, puis chacun reprend le chemin de son quartier. Les échanges se poursuivront le lendemain, dans les mêmes lieux, sur les mêmes écrans. Ces scènes ordinaires racontent peut-être quelque chose d’essentiel. Elles rappellent qu’au-delà des récits qui continuent de définir le Cambodge à travers Angkor ou les Khmers rouges, il existe aussi un Cambodge du présent : jeune, urbain, connecté au monde, traversé de tensions et d’inégalités, mais aussi de projets, de créations et d’imaginaires tournés vers l’avenir.
Laurent Pordié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:14
David M. Pritchard, Associate Professor of Greek History, The University of Queensland

Les aventures d’Ulysse commencent aux portes des Dardanelles. Ce n’est pas un hasard : dans l’Antiquité, ce détroit était l’un des points névralgiques du commerce méditerranéen. Son histoire montre à quel point le contrôle des routes maritimes peut transformer l’équilibre des puissances.
La très attendue adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan est sortie récemment en salles. Elle revisite l’épopée antique d’Homère en racontant le long voyage d’Ulysse vers Ithaque après la guerre de Troie.
Cet épisode décrit dans les épopées homériques est largement mythifié. Mais il se déroule dans un univers de navigation maritime et de passages en mer que les Grecs de l’Antiquité connaissaient intimement. C’est ce monde familier qu’ils ont utilisé comme toile de fond pour situer les aventures d’Ulysse.
Fait intéressant, le film de Nolan réinterprète la guerre de Troie comme une guerre commerciale menée pour le contrôle d’une route maritime. Cette motivation économique est absente du texte original d’Homère. Mais elle aurait trouvé un écho particulier auprès des Athéniens qui écoutaient les épopées homériques plusieurs siècles plus tard, à une époque où de véritables guerres se jouaient autour du contrôle d’une voie maritime stratégique vers la mer Noire, passant précisément par l’endroit où Ulysse entame son voyage mythologique de retour : les Dardanelles.
Le contrôle de ce détroit – notamment grâce aux péages prélevés sur les navires qui l’empruntaient – a été un élément déterminant de l’ascension de l’Empire athénien. Cette histoire présente des parallèles avec la situation actuelle, où l’idée d’imposer des droits de passage sur des routes maritimes stratégiques est de nouveau au cœur des débats.
Les Dardanelles (que les Grecs de l’Antiquité appelaient l’Hellespont) sont un étroit détroit naturel situé dans l’actuelle Turquie. Avec la mer de Marmara et un autre détroit situé plus au nord-est, le Bosphore, ils relient la mer Égée – et donc la mer Méditerranée – à la mer Noire.
À partir d’environ 500 av. J.-C., les cités grecques – et en particulier l’Athènes démocratique – prennent conscience que le contrôle de cette voie maritime est essentiel à leur survie et à leur prospérité. Quelques décennies plus tard, les guerres médiques ne font que renforcer cette conviction. Pour envahir la Grèce, Xerxès, le Grand Roi de l’Empire perse, fait en effet construire un pont flottant à travers les Dardanelles afin d’y faire passer son armée.
Après avoir vaincu Xerxès dans les Balkans en 480 et 479 av. J.-C., les Grecs s’empressent de sécuriser les Dardanelles et de s’emparer d’autres villes situées plus au nord, dans l’actuelle Turquie, notamment Byzance (aujourd’hui Istanbul) et Chalcédoine (l’actuel quartier de Kadıköy).
Dans le même temps, les Athéniens, désormais à la tête de la coalition grecque contre la Perse, prennent également le contrôle de trois grandes îles situées à l’approche du détroit : Imbros, Lemnos et Skyros. Ils rendent ainsi plus sûre la route maritime empruntée par leurs navires de guerre et leurs cargos céréaliers entre Athènes et les Dardanelles.
Assurer la sécurité de cette route maritime ne tarde pas à dépasser les seuls enjeux militaires. Elle permet aussi aux Athéniens de tirer pleinement parti du commerce avec le royaume du Bosphore, qui s’étendait approximativement sur l’actuelle Crimée et une partie du sud de l’Ukraine.
Le climat et le relief de la Grèce étaient propices à certaines cultures, et Athènes était entièrement autosuffisante en huile d’olive. En revanche, l’Attique, particulièrement aride, se prêtait beaucoup moins à d’autres productions, notamment les céréales. Le commerce avec les régions du nord était donc indispensable à son essor.
Le contrôle des Dardanelles, et donc de la route maritime vers la mer Noire, permet aux Athéniens de s’assurer d’immenses quantités de denrées alimentaires à bas prix, favorisant une spectaculaire croissance démographique. En 431 av. J.-C. éclate la guerre du Péloponnèse, qui oppose Athènes à Sparte.
À cette époque, nous estimons qu’Athènes importait environ les deux tiers de sa nourriture par voie maritime, l’essentiel transitant par les Dardanelles. Au cours des dix premières années de cette célèbre guerre de trente ans, Sparte et ses alliés envahissent à plusieurs reprises le territoire athénien. En réponse, les Athéniens se replient simplement derrière leurs fortifications et comptent sur les cargaisons de céréales arrivant par les Dardanelles pour assurer leur subsistance.
Au cours des dix dernières années de la guerre du Péloponnèse, alors que les finances d’Athènes commencent à s’épuiser, la cité renforce son emprise sur cette voie maritime stratégique.
Depuis longtemps déjà, la démocratie athénienne entretenait des garnisons de part et d’autre du Bosphore afin de contrôler les marchandises que les autres cités grecques faisaient transiter par cette route maritime.
Mais, en 413 av. J.-C, elle instaure un péage équivalant à 10 % de la valeur de toutes les cargaisons traversant le détroit. Les recettes considérables générées par cette taxe permettent à Athènes de résister à Sparte pendant encore sept années.
Les Spartiates finissent toutefois par remporter la guerre du Péloponnèse. Au cours de sa dernière décennie, ils concluent un accord avec l’Empire perse afin de financer la construction d’une flotte capable de rivaliser avec celle d’Athènes.
En 405 av. J.-C, près de l’actuelle Gallipoli, la flotte spartiate s’empare presque sans combattre de ce qui reste de la marine athénienne – près de 200 navires – avant de faire exécuter les marins capturés.
Privée de sa flotte, Athènes perd le contrôle de la route maritime, et les Spartiates interrompent l’acheminement des cargaisons de céréales en provenance du nord. Soumise à un blocus terrestre et maritime, la cité est rapidement affamée et contrainte de capituler. Elle perd ainsi la guerre du Péloponnèse. La perte du contrôle de cet étroit passage maritime stratégique, à proximité de l’antique Troie, entraîne donc la chute de l’Empire athénien.
Le film de Christopher Nolan constitue une méditation poignante et intemporelle sur le coût humain effroyable de la guerre, rappelant qu’elle ne devrait être envisagée qu’en tout dernier recours. Mais l’histoire antique de l’étroit détroit sur lequel se trouvait Troie offre aussi des clés pour comprendre les tensions actuelles entre les États-Unis et l’Iran.
L’histoire des Dardanelles montre que des cités et des empires peuvent s’élever ou s’effondrer selon qu’ils contrôlent ou non une voie maritime stratégique. Les États les plus avisés – comme l’Athènes démocratique – ont sécurisé ces détroits sur plusieurs générations, en mobilisant l’ensemble de leurs outils diplomatiques et militaires. Mettre en péril la liberté du commerce sur de tels axes maritimes, ou agir avec imprudence à leur égard, peut avoir des conséquences considérables.
David M. Pritchard a reçu des financements de l'ARC.
22.07.2026 à 16:12
Christel Cournil, Professeur de droit public, Sciences Po Toulouse
Catherine Le Bris, Chargée de recherche au CNRS, Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne, Paris 1, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marie-Pierre Camproux Duffrène, Professeure de droit privé, Université de Strasbourg
Séverine Nadaud, Professeure de droit public, Université de Limoges
Véronique Champeil-Desplats, Professeure de droit public, Université Paris Nanterre
La crise climatique, l’érosion de la biodiversité et les phénomènes de pollutions massives s’intensifient. Dans ce contexte, le droit à un environnement propre, sain et durable s’affirme comme un élément structurant du droit international des droits humains. Mais dans les faits, pour l’instant, aucun instrument juridique contraignant ne garantit sa mise en œuvre à l’échelle de l’Europe.
Le droit à un environnement propre, sain et durable est reconnu au niveau universel par l’Assemblée générale des Nations unies en 2022. Il demeure toutefois absent des instruments juridiquement obligatoires du Conseil de l’Europe. Un tel décalage apparaît aujourd’hui difficilement soutenable pour une organisation qui revendique un rôle central dans la protection des droits fondamentaux.
La protection de l’environnement n’est pourtant pas étrangère au système européen des droits humains. Par le biais d’une interprétation évolutive de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH), la Cour européenne des droits de l’Homme a progressivement intégré les enjeux environnementaux dans le champ des droits garantis. Cette évolution est largement documentée par les outils élaborés par la Cour de Strasbourg, notamment dans son manuel sur les droits de l’Homme et l’environnement et dans sa fiche thématique consacrée à l’environnement et aux changements climatiques. Ceci témoigne de la consolidation progressive d’un corpus jurisprudentiel en la matière.
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Plus récemment, l’arrêt de la Grande Chambre de la CEDH Verein KlimaSeniorinnen c. Suisse, rendu en 2024, constitue une illustration significative, en consacrant l’existence d’obligations positives des États en matière de protection climatique.
Une telle évolution marque une étape importante, mais sans pour autant épuiser la question. En effet, la protection ainsi assurée demeure indirecte et fragmentaire. De ce fait, elle peine à appréhender pleinement la nature systémique et cumulative des atteintes environnementales contemporaines.
Ce constat ressort précisément des travaux du Comité directeur pour les droits humains, en particulier de l’étude approfondie relative à la nécessité et à la faisabilité d’un instrument additionnel. Nourrie par plusieurs années de travaux préparatoires et de consultations, cette étude identifie les différentes options envisageables : un protocole additionnel à la Convention, un protocole à la Charte sociale européenne ou encore une Convention autonome. Elle renvoie explicitement la décision finale à l’appréciation des États.
Tandis que certains États soutiennent l’adoption d’un instrument obligatoire, d’autres expriment des réserves. Celles-ci tiennent tant aux implications juridiques qu’aux conséquences politiques d’une telle évolution. Le débat est classique. Dans un paysage encore fragmenté, la perspective d’un protocole additionnel à la CEDH paraît, pour y répondre, la voie la plus adéquate, à condition que sa rédaction soit ambitieuse.
Mais cette solution cristallise des réticences. En effet, elle supposerait la réouverture de discussions sur un texte fondateur de la protection des droits humains, dans un contexte marqué par des tensions sur d’autres droits sensibles.
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Cette hésitation contraste toutefois avec la position constante de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Celle-ci s’est prononcée à plusieurs reprises en faveur de la reconnaissance explicite du droit à un environnement sain dans un instrument juridiquement contraignant.
Dans ses travaux les plus récents, notamment la résolution 2545 (2024) et la recommandation 2272 (2024), l’Assemblée appelle le Comité des ministres à engager sans délai un processus normatif. La stratégie environnementale 2025-2030 du Conseil de l’Europe, adoptée le 14 mai 2025, marque une nouvelle étape importante. Elle a, en effet, réaffirmé que la protection d’un environnement propre, sain et durable conditionne l’exercice effectif des droits humains.
Ces prises de position traduisent l’existence d’un soutien politique déjà structuré. Un groupe d’États se distingue, mené notamment par la France, le Portugal et la Slovénie. Le rôle de la France apparaît, à cet égard, particulièrement déterminant. Forte d’une capacité d’impulsion réelle au sein du Conseil de l’Europe, elle pourrait contribuer à faire émerger une position de compromis autour d’un instrument contraignant.
L’hypothèse d’une convention autonome et ambitieuse semble être une voie de convergence possible. Elle est susceptible de rallier les États, au-delà des clivages actuels.
L’argument en faveur d’une telle évolution va bien au-delà d’une simple logique institutionnelle. Elle s’inscrit dans une dynamique juridique internationale désormais bien établie. L’avis consultatif rendu rendu le 23 juillet 2025 par la Cour internationale de Justice revêt, à cet égard, une portée déterminante.
La Cour a contribué à consolider l’articulation entre droit de l’environnement et droits humains :
D’abord en affirmant que les effets du changement climatique sont susceptibles de compromettre l’exercice effectif de nombreux droits humains,
et en soulignant qu’un environnement propre, sain et durable constitue une condition préalable à leur jouissance,
L’importance de cet avis a encore été confortée par l’adoption, le 20 mai 2026, d’une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies. Celle-ci accueille cet avis et appelle les États à en tirer les conséquences dans la conduite de leur action climatique.
Elle conforte, ce faisant, la nécessité d’une reconnaissance explicite de ce droit dans les ordres juridiques régionaux. Et cela, à l’image de ce que prévoient déjà les systèmes africain et interaméricain de protection des droits humains qui consacrent, chacun selon ses instruments propres, un droit à un environnement sain, satisfaisant ou durable.
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L’enjeu dépasse, en réalité, la seule reconnaissance d’un droit supplémentaire. Il concerne la capacité du système européen à appréhender les mutations contemporaines des atteintes aux droits fondamentaux.
Car le droit à un environnement sain ne constitue pas une revendication « sectorielle ». Il s’agit d’affirmer qu’il conditionne l’existence comme l’exercice effectif de droits aussi essentiels que le droit à la vie, à la santé, à la propriété, à la liberté de circulation ou encore au respect de la vie privée.
Il doit désormais être compris comme une composante indispensable, voire consubstantielle, d’un « État de droit écologique ». C’est-à-dire, d’un ordre juridique capable de garantir la protection des conditions mêmes d’habitabilité, de dignité et de justice.
L’hypothèse d’un protocole additionnel dédié ou d’une convention autonome offrirait un cadre propice à l’intégration de dimensions devenues incontournables : les grands principes environnementaux – voire de nouveaux (principe d’habitabilité, principe One Health) – les obligations des entreprises en matière de droits humains, le devoir de vigilance, la protection des victimes environnementales et des défenseurs de l’environnement ou encore le renforcement des droits procéduraux, en particulier en matière d’accès à l’information, de participation et de recours.
Dans ces conditions, l’ouverture de négociations en vue de l’adoption d’un instrument contraignant, une Convention autonome ou – si cela semble plus opportun, rapide et efficace pour les États parties – un protocole additionnel à la Convention – permettrait au Conseil de l’Europe de réaffirmer sa vocation. C’est-à-dire, être un espace de protection, sur le temps long, des droits humains. Autrement dit, de pouvoir anticiper et d’accompagner les transformations du monde contemporain.
En inscrivant l’environnement au cœur du triptyque « droits humains, démocratie et État de droit », la Déclaration de Reykjavík a posé les bases d’une évolution normative qui ne peut désormais rester inachevée. Il appartient aux États de la prolonger par une véritable consécration juridique du droit à un environnement sain.
Marie-Anne Cohendet, Marine Fleury, Simon Jolivet, Jean-Pierre Marguénaud, Kathia Martin-Chenut, Isabelle Michallet, Agnès Michelot, Camila Perruso, Michel Prieur, Marie Rota, Patricia Rapi et Jean Untermaier sont également signataires de ce texte.
Christel Cournil est membre de Notre affaires à tous, SFDE et de la CNCDH
Séverine Nadaud est membre de la SFDE et du Cercle des juristes sur les droits de la Nature
Véronique Champeil-Desplats est membre de la CNCDH
Catherine Le Bris et Marie-Pierre Camproux Duffrène ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
22.07.2026 à 16:11
Gabriel E. Hales, Research Fellow in Media and Information, Michigan State University

Après le vote d’une loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, le débat sur les écrans s’intensifie en France. Les nouvelles recommandations de l’Académie américaine de pédiatrie rappellent toutefois que les effets du numérique ne dépendent pas seulement du temps passé devant un écran, mais aussi des contenus consultés, du contexte familial et de l’âge des enfants.
Les inquiétudes concernant le temps que les jeunes passent devant les écrans sont largement répandues. En décembre 2025, l’Australie est devenue le premier pays à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Depuis, le Danemark, la France et le Royaume-Uni ont à leur tour annoncé des restrictions similaires, qui doivent entrer en vigueur cette année.
Aux États-Unis, à la mi-2026, plus de 30 États avaient adopté des lois interdisant ou limitant l’usage des téléphones portables dans les écoles primaires et secondaires. En 2023, le surgeon general américain a publié un avis officiel sur les effets des réseaux sociaux sur la santé mentale des enfants et des adolescents. Dans le même temps, des ouvrages à succès affirment que les smartphones sont en train de « reconfigurer » le cerveau des jeunes.
Ces inquiétudes et ces politiques s’inscrivent dans un débat, aux États-Unis comme à l’international, qui évolue rapidement sur la place des écrans dans la vie des jeunes et leurs effets sur leur santé et leur développement. Or, à la lumière des nombreuses recherches menées sur le sujet dans différentes disciplines, il apparaît que le récit dominant, qui fait des écrans et des smartphones les principaux responsables d’une crise de la santé mentale des adolescents, va bien au-delà de ce que permettent d’affirmer les données scientifiques actuelles.
J’étudie les usages des médias numériques par les adolescents et leurs effets sur le développement social, émotionnel et scolaire. Un nombre croissant de travaux montre que les solutions universelles ne sont pas adaptées. Pour encadrer l’usage du numérique de manière pertinente, il faut tenir compte du stade de développement de l’enfant, de la façon dont les parents et les autres adultes de son entourage utilisent eux-mêmes les médias, ainsi que des usages qu’en font les jeunes pour apprendre, communiquer et entretenir leurs liens avec leurs amis et leur famille.
La généralisation des médias numériques et d’Internet a considérablement élargi la diversité des expériences que les jeunes peuvent vivre en ligne. Mais l’ère numérique a également fait naître de nouvelles inquiétudes. Comme lors de l’apparition de la radio, des bandes dessinées ou des salles d’arcade, les adultes se sont interrogés sur la manière dont les enfants pouvaient interagir avec ces nouveaux médias et sur leurs effets potentiels.
En réponse, l’Académie américaine de pédiatrie (American Academy of Pediatrics) a recommandé dès 1999 que les parents et les personnes qui s’occupent d’enfants éloignent les moins de deux ans des écrans. Au cours des décennies suivantes, les recommandations des professionnels ont largement considéré l’usage des médias par les enfants comme un comportement qu’il convenait avant tout de limiter.
Les recommandations publiées par l’Académie américaine de pédiatrie en 2013 et 2016 préconisaient toujours de limiter les enfants de 5 à 18 ans à deux heures maximum de temps d’écran « récréatif » par jour. L’objectif était de réduire les risques associés à un usage intensif des médias, notamment les troubles du sommeil, les problèmes de sécurité en ligne, le cyberharcèlement ou encore le manque d’activité physique.
Ces limites horaires avaient été conçues à une époque où les jeunes utilisaient principalement des médias fixes, généralement cantonnés à une seule pièce ou à un contexte précis, comme la télévision. Avec la généralisation des smartphones et des autres appareils numériques dans la vie quotidienne, elles sont progressivement devenues obsolètes. Contrairement à la télévision, les usages des médias en ligne sont beaucoup plus difficiles à mesurer et à définir, tout en étant bien plus variés et nuancés.
Des activités essentielles au développement des plus jeunes, comme l’éducation, la vie sociale et les loisirs, dépendent désormais d’Internet. Ils y trouvent des outils pour prolonger et entretenir les relations nouées dans le monde réel. L’enseignement à distance et les mesures de distanciation sociale pendant la pandémie de Covid-19 n’ont fait qu’accélérer cette numérisation du quotidien.
À mes yeux, imposer des limites de temps très strictes ou des interdictions généralisées pourrait nuire au bien-être, à l’autonomie et au développement des enfants et des adolescents. De telles restrictions risquent notamment d’affaiblir l’estime de soi des adolescents.
En janvier 2026, l’Académie américaine de pédiatrie a abandonné le cadre qu’elle utilisait depuis plus de dix ans et qui organisait principalement ses recommandations autour de limites horaires de temps d’écran. Sa nouvelle déclaration de politique sur les enfants, les adolescents et les médias numériques rompt avec cette approche uniforme. Elle invite désormais les parents à considérer l’ensemble du contexte dans lequel s’inscrivent les usages numériques de leur enfant, plutôt que de mettre toutes les formes de temps d’écran dans le même panier.
À l’instar des recommandations publiées par l’Organisation mondiale de la santé en 2019 pour les moins de cinq ans, l’Académie américaine de pédiatrie continue toutefois de recommander aux parents d’éviter les écrans pour les enfants de moins de 18 mois. Cette recommandation s’explique notamment par le fait qu’une utilisation prolongée et sans accompagnement par de très jeunes enfants peut freiner l’acquisition d’étapes essentielles de leur développement.
L’Organisation mondiale de la santé comme l’Académie américaine de pédiatrie recommandent également que, lorsque des enfants de moins de 24 mois utilisent des écrans, ceux-ci soient réservés à des contenus et à des appareils favorisant les interactions entre l’enfant et l’adulte qui l’accompagne. Entre 2 et 5 ans, le temps d’écran – qu’il s’agisse de télévision ou d’applications interactives sur tablette ou smartphone – peut être un peu plus autonome, à condition qu’il s’agisse de contenus numériques de qualité, conçus avec des objectifs pédagogiques, notamment en mathématiques et en lecture. En revanche, l’usage récréatif devrait rester limité à environ une heure par jour.
Pour les enfants d’âge scolaire et les adolescents, les recommandations les plus récentes s’éloignent des limites fixes de temps d’écran et invitent les familles à évaluer les activités en ligne dans le contexte plus large de la vie quotidienne.
Cette approche reconnaît que les expériences numériques d’un enfant sont façonnées par de nombreux facteurs, et pas seulement par le nombre d’heures passées en ligne. Les recommandations actuelles invitent les parents et les autres adultes responsables à distinguer les différents types de médias – télévision, réseaux sociaux, jeux vidéo ou encore interactions avec des agents conversationnels fondés sur l’intelligence artificielle. Elles recommandent également de tenir compte des caractéristiques propres à chaque enfant, comme ses centres d’intérêt ou sa personnalité, des habitudes numériques des autres membres de la famille, ainsi que de la nature des contenus auxquels il est exposé.
Dépasser la simple logique des limites horaires suppose aussi de s’interroger sur la nature des activités numériques auxquelles les enfants et les adolescents consacrent leur temps. Favorisent-elles les interactions avec les autres en ligne ? Peuvent-elles aider les jeunes à développer des compétences sociales, cognitives et relationnelles essentielles ?
Faire défiler sans fin un flux de vidéos piloté par un algorithme et lancé automatiquement n’offre probablement pas les mêmes possibilités que discuter en visioconférence avec des amis, créer des œuvres numériques ou collaborer avec des coéquipiers dans un jeu vidéo multijoueur. Les recherches montrent que ces différents usages n’ont pas les mêmes effets sur le développement et peuvent contribuer à l’acquisition de compétences différentes, utiles dans la vie quotidienne comme à l’école.
En effet, une vaste revue des recherches disponibles montre que les jeunes qui pratiquent une diversité d’activités numériques – navigation sur Internet, jeux en ligne ou interactions sur les réseaux sociaux – présentent, en moyenne, de meilleurs indicateurs en matière de liens sociaux, d’exploration de leur identité, d’engagement citoyen et d’apprentissage.
Les connaissances scientifiques actuelles suggèrent que les parents et les autres adultes qui s’occupent des enfants sont les mieux placés pour les accompagner dans leurs usages du numérique. Les priver totalement d’écrans peut comporter ses propres risques pour leur développement social et émotionnel. De plus, la manière dont les adultes encadrent le temps d’écran des enfants peut produire des effets très différents, selon que cet accompagnement est fondé sur le dialogue et le soutien ou, au contraire, sur un contrôle strict.
La première étape consiste à s’interroger sur ses propres habitudes numériques. Les membres de la famille ont-ils des usages excessifs ou problématiques que les enfants pourraient être tentés d’imiter ? Quelles applications et quels usages sont les plus fréquents au sein du foyer, et quels effets positifs ou négatifs peuvent-ils avoir selon l’âge de l’enfant ? Comment intégrer ces activités numériques de manière sûre et équilibrée aux autres expériences du quotidien afin qu’elles lui soient bénéfiques ? À l’inverse, quelles activités en ligne gagneraient à être remplacées par des moments d’échange et d’activités en présentiel ?
L’outil Family Media Plan de l’Académie américaine de pédiatrie traduit ces principes en questions concrètes. Il recommande notamment de réfléchir aux besoins de chaque enfant vis-à-vis des technologies numériques, aux activités que les écrans pourraient remplacer, ainsi qu’aux moments où la famille peut instaurer des périodes sans écrans. Il encourage également à discuter avec chaque enfant des raisons qui le poussent vers certaines applications ou activités en ligne, de ce qu’il rencontre en naviguant sur Internet et de ce qui peut être perdu lorsque les téléphones s’invitent dans des moments de partage, comme les repas.
Le débat sur le temps d’écran des jeunes est loin d’être clos. Mais les recommandations les plus récentes, étayées par un corpus de recherches en constante expansion, plaident clairement en faveur d’une approche plus globale. Elles considèrent les médias numériques comme un environnement complexe, diversifié et en perpétuelle évolution, dans lequel les enfants doivent apprendre à évoluer. Comme dans tout contexte de développement, les bénéfices comme les risques dépendent de plusieurs facteurs : l’enfant lui-même, la nature des contenus auxquels il est exposé et les activités que le temps passé en ligne vient éventuellement remplacer.
Gabriel E. Hales ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:10
Houssein Guimbard, Économiste, CEPII
Ce qu’il faut retenir :
Depuis le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, les droits de douane sont devenus un outil majeur de politique économique.
Les fondements juridiques de ces nouveaux droits ont variés ; certains ont même été annulés par la Cour suprême.
Au-delà des aléas, où en sommes nous aujourd'hui ? Quelle est la véritable hausse finale des droits à l'entrée des USA ?
Entre janvier 2025 et mars 2026, les États-Unis ont profondément remanié leur politique commerciale. Les droits de douane ont été relevés, suspendus, remplacés, puis, pour les plus spectaculaires d’entre eux, supprimés. Que subsiste-t-il de ce mur tarifaire, et sur quelles fondations juridiques repose-t-il désormais ?
Pour le savoir, il faut distinguer les instruments qui le composent, car tous les droits de douane ne se valent pas, ni par leur objectif ni par leur solidité devant les juges – un instrument devant être employé pour l’usage que la loi lui assigne.
Les droits de douane mis en place depuis 2025 par l’administration américaine reposent sur plusieurs bases juridiques, mobilisées successivement ou en parallèle.
Déjà utilisée en 2018, la Section 232 du Trade Expansion Act de 1962 permet de taxer, au nom de la sécurité nationale, des produits jugés stratégiques comme l’acier, l’aluminium, les automobiles ou encore les semi-conducteurs, qui ont vu leur protection augmenter de 25 %, voire de 50 % pour certains produits. Reposant sur une procédure balisée – enquête, déterminations formelles –, ces droits de douane ont jusqu’ici résisté aux contestations.
Pour corriger des positions commerciales déficitaires et atteindre un objectif de protection différenciée selon les pays partenaires, l’administration a ensuite eu recours à l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), qui autorise des mesures d’urgence face à une « menace inhabituelle et extraordinaire ». Sur ce fondement ont été imposés début 2025 les droits liés au fentanyl, les surtaxes visant le Canada et le Mexique hors ACEUM, puis, le 2 avril 2025, les droits « réciproques » du Liberation Day.
Le plus spectaculaire de ces instruments s’est aussi révélé le plus fragile : l’IEEPA, contrairement aux sections 232, n’avait jamais servi à imposer des droits de douane depuis sa création en 1977. Détournée de son objet, cette loi a été jugée hors de son champ par la Cour suprême en février 2026 et les droits de douane y afférents annulés.
À lire aussi : Droits de douane américains : encore plus de chaos… et 10 milliards d’intérêts à payer
Pour maintenir une protection élevée, l’administration a aussitôt activé la Section 122 du Trade Act de 1974, une surtaxe (de 10 points de pourcentage) temporaire justifiée par un déséquilibre de la balance des paiements.
Dans le même temps, le gouvernement a ouvert des enquêtes (sur les surcapacités industrielles de 16 pays, ou encore sur le travail forcé des enfants dans les chaînes d’approvisionnement de 60 pays) au titre de la Section 301 pour remplacer les droits précédents le moment venu. Cet instrument avait déjà servi, lors du premier mandat de Donald Trump, à taxer durablement les importations chinoises, prouvant ainsi sa stabilité dans le temps.
À partir des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles, il est possible de reconstituer l’évolution, entre janvier 2025 et mars 2026, du droit de douane moyen américain, celui qui s’applique à l’ensemble des biens importés, et de la décomposer selon les fondements juridiques mobilisés. À chaque instrument correspond alors une contribution au droit moyen, que retrace le graphique ci-dessous.
Notes : Les droits de douane NPF et appliqués préférentiels (en bleu clair) proviennent de la base MAcMap-HS6 (ITC-CEPII). Les droits américains additionnels proviennent des décrets présidentiels et des proclamations présidentielles officielles du gouvernement américain. Le droit moyen est calculé au niveau des produits, puis agrégé avec la méthode des groupes de référence (Guimbard et coll., 2012). Chaque bande colorée est la contribution d’un instrument au droit moyen ; la ligne en gras représente le droit de douane moyen appliqué à l’ensemble des partenaires commerciaux. La forme en escalier reflète une succession rapide de décisions ; la chute brutale de fin février 2026 correspond à l’invalidation des droits de douane IEEPA par la Cour suprême.
Source : Guimbard (2026)
Le droit de douane moyen est désormais très élevé. Il est passé de 4,9 % en janvier 2025 à 24,2 % lors du Liberation Day, le 2 avril 2025, avant de refluer autour de 15 % en février 2026, soit 3 fois son niveau initial. Pour rappel, la protection moyenne mondiale est de 3,5 %, celle de l’UE de 1,8 %.
La politique tarifaire américaine a été extrêmement instable. En quatorze mois, le droit moyen a connu plus de vingt révisions, dont plusieurs de grande ampleur, modifiant significativement le droit moyen, d’où la forme en escalier du graphique.
Les bases légales les plus solides juridiquement pour imposer des droits de douane ont progressivement pris le relais. Ainsi, la part des droits de la Section 232 dans le droit moyen a bondi d’environ 9 % lors du « Liberation Day » à près de 41 % en février 2026, après le remplacement des droits IEEPA par ceux de la section 122.
Enfin, le régime de l’automne 2025 semble refléter la structure tarifaire ciblée par l’administration. Avec un droit moyen proche de 20 %, il combinait un socle durable de Section 232 et des surtaxes réciproques appliquées à l’ensemble des partenaires, tout en excluant des produits spécifiques (3 listes de produits exemptés des droits réciproques ont été mises en œuvre en 2025). Les droits IEEPA, ou leur menace, ont également permis aux États-Unis de conclure plusieurs accords commerciaux avec, entre autres, l’Union européenne, le Japon, la Corée du Sud et ou encore le Royaume-Uni.
Le cœur du nouveau régime tarifaire américain repose désormais sur la Section 232, à la base juridique solide, tandis que les droits additionnels de la Section 122 arrivent à échéance le 24 juillet 2026. Reste à savoir si les sections 301, en cours d’enquête, pourront reconstituer un niveau de protection comparable pour atteindre les nombreux objectifs économiques que Donald Trump assigne aux droits de douane.
Houssein Guimbard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.07.2026 à 16:06
Monique Medeiros, Socio-Environmental Professor and Researcher , Universidade Federal do Pará (UFPA); Université de Montpellier
In the Brazilian Amazon, water is not simply a natural resource. For many rural communities, it shapes mobility, livelihoods, food systems, and everyday life. In the Amazon River delta, the Marajó Archipelago – the world’s largest fluvio-marine archipelago – rivers, floodplains, and wetlands are deeply intertwined with the ways people inhabit and experience the territory. Yet, despite living in one of the most water-abundant regions on Earth, thousands of families still lack access to safe drinking water and basic sanitation.
This paradox is not simply a consequence of environmental conditions. It reflects political choices about infrastructure, territorial investment, and water governance.
This contradiction reflects a broader structural problem in the Brazilian Amazon.
Although northern Brazil holds a significant share of the country’s freshwater resources, around 6.5 million people in the region still lack access to treated water. At the same time, nearly 15 million live without sewage collection services.
In Pará – the state where Marajó is located, sanitation indicators are among the worst in Brazil. Data from Brazil’s National Sanitation Information System (SNIS) show that less than 10% of the state’s population is connected to sewage systems.
Across many rural communities in the archipelago, families still rely on shallow wells, improvised rainwater storage systems, or untreated river water for daily consumption.
The problem extends far beyond water scarcity. It is shaped by unequal access to clean drinking water, chronic sanitation deficits, and competing claims over how water resources are used and governed. While traditional communities have historically faced limited public investment in water and sanitation infrastructure, water-intensive economic activities – such as the expansion of irrigated rice farming in the grassland areas of Marajó – continue to advance across the territory, deepening disputes over who has the right to water.
In the Amazon, water insecurity is shaped less by the absence of water than by the absence of infrastructure capable of capturing, treating and distributing it safely. This challenge is particularly acute in rural and riverine territories, where sanitation systems remain limited and public investment has historically been concentrated in urban centres.
Approximately 42.6% of the population in northern Brazil lacks access to safe drinking water, despite the region concentrating most of the country’s freshwater availability. In the north of Brazil, around 1.53 million people – roughly 8% of the population – live in households without an exclusive bathroom. These indicators, from Instituto Trata Brasil, reveal some of the country’s deepest sanitation inequalities.
Geography further intensifies these vulnerabilities. Seasonal flooding can contaminate wells and household water storage systems, while drought periods increasingly affect water quality and availability.
In estuarine territories such as the Marajó Archipelago, tidal variation and salinisation create additional challenges for securing safe drinking water throughout the year.
Climate change is likely to intensify existing water inequalities across the Amazon, including in Marajó. In recent years, the Brazilian Amazon has experienced record-breaking heatwaves, prolonged droughts and increasingly unpredictable hydrological cycles. Historic droughts in 2023 and 2024 disrupted river transportation, isolated rural communities and reduced water availability across northern Brazil.
In 2024, Brazil’s National Water and Basic Sanitation Agency (ANA) declared incidents of water scarcity in major Amazonian river basins, including the Tapajós, Xingu, Madeira and Purus rivers. Extreme droughts and floods disrupted transportation, food supply systems and local access to water in many rural communities across the region.
The impacts were also felt across the Marajó Archipelago. During recent climate extremes, municipalities such as Muaná, Portel, Bagre, Anajás, Ponta de Pedras, and Santa Cruz do Arari declared states of emergency associated with severe drought conditions, while Cachoeira do Arari experienced emergencies linked to both drought and flooding events in different years.
These events illustrate how climate change interacts with longstanding infrastructure deficits and territorial inequalities, amplifying existing vulnerabilities across the archipelago. Water insecurity in Marajó is therefore shaped not only by environmental variability, but also by the unequal capacity of communities and institutions to respond to climatic extremes.
In Marajó, water is far more than a natural resource.
Rivers, floodplains, and wetlands are sources of drinking water, transportation routes, fishing grounds, ecological habitats, and spaces where cultural practices, livelihoods, and community relations are continuously reproduced. Different social groups relate to water in distinct ways, reflecting broader debates about development, territorial governance, and the future of the Amazon.
Livestock production has historically shaped the occupation of the Marajó Archipelago. Buffalo and cattle ranching, adapted to seasonal floodplain dynamics, remain central to the regional economy and to the landscape itself. Seasonal water cycles determine grazing areas, mobility patterns, and the organisation of extensive ranching systems across the islands (Medeiros; Souza e Nelson, 2026)
More recently, irrigated rice farming has expanded rapidly across the grassland areas of eastern Marajó, especially in municipalities such as Cachoeira do Arari and Salvaterra.
This model depends on canals, pumps, and irrigation systems connected to the Arari River basin. According to FAO estimates, producing one kilogram of rice may require between 1,000 and 3,000 litres of water, while environmental reports from the region indicate that some irrigation systems withdraw around 2,000 litres of water per second from local rivers during cultivation periods (Medeiros; Souza, 2025).
For producers and agricultural organizations, these activities are associated with modernisation, productivity, and regional economic growth. Marajó’s extensive floodplains and abundant water availability are frequently presented as favourable conditions for expanding agribusiness in the region.
For quilombola and riverine communities, however, water is also inseparable from fishing, mobility, local food systems, and collective territorial practices shaped over generations (Medeiros; Souza, 2025). Seasonal flooding cycles impact everyday life, while rivers and streams connect communities socially, economically, and culturally.
These different perspectives coexist in the same territory, but they prioritise water in different ways. In this context, water becomes more than a natural resource; it becomes part of broader debates about development, infrastructure, territorial governance, and the future of the Amazon.
In this context, water governance becomes more than an environmental challenge. It also reflects political decisions about infrastructure, territorial planning, and whose needs and livelihoods are prioritised in responses to climate change.
The situated experience of Marajó reveals that water insecurity in the Amazon is not simply the result of environmental scarcity. In one of the most water-abundant regions on Earth, unequal access to safe water emerges through the interactions between infrastructure, territorial governance, development priorities, and everyday relations with water. Rather than a paradox of nature, it reflects the social and political processes through which water is governed, distributed, and lived.
The archipelago also demonstrates that water is embedded in social, economic and ecological relations that sustain livelihoods, mobility, and territorial identities. At the same time, these waters are increasingly incorporated into projects of agricultural expansion and economic development, generating tensions over how water should be used, by whom, and for what purposes.
Climate change could well intensify these tensions. More frequent droughts, irregular flooding, and growing pressure on fragile ecosystems may deepen existing inequalities, particularly in territories where public infrastructure remains limited and institutional capacity for climate adaptation is weak. In this context, water governance becomes inseparable from broader questions of climate justice, territorial rights, and social equity.
What people in Marajó are experiencing also shows that responses to water insecurity cannot be reduced to technical solutions alone. Access to water is shaped by the ways people inhabit, use, and govern their territories, as well as by the historical patterns of investment and exclusion that define who benefits from infrastructure and public services. Understanding water insecurity, therefore, requires attention not only to environmental conditions but also to the social relations, power dynamics, and development choices that shape access to water in everyday life.
The disputes surrounding water in Marajó are ultimately disputes about the future of the Amazon itself. They raise questions about whose needs are prioritised, whose ways of living with water are recognised and supported, and which development pathways receive political attention and public investment. As global debates on climate justice and environmental governance advance, Marajó offers an important reminder: even in places defined by water abundance, access to safe and secure water remains profoundly unequal. Addressing these inequalities requires approaches that acknowledge the multiple meanings of water and the diverse realities of Amazonian territories, where water is not only a resource to be managed but also a fundamental element of social life, territorial belonging, and collective futures.
This article draws on Monique Medeiros’ ongoing research on water governance and territorial inequalities in the Marajó Archipelago. It is also informed by her work within the socio-environmental component of AmazonFACE, a large-scale interdisciplinary research initiative that investigates how climate change affects Amazonian ecosystems and the communities that depend on them.
Monique Medeiros is a member of AmazonFace.
22.07.2026 à 11:58
François Graner, Directeur de recherche CNRS, Université Paris Cité
Carine Douarche, Physicienne, Université Paris-Saclay
Emmanuelle Rio, Enseignante-chercheuse, Université Paris-Saclay
Roland Lehoucq, Chercheur en astrophysique, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA); Université Paris-Saclay

Les centres de données et de calcul, ou data center, permettent de stocker, traiter et distribuer des volumes considérables de données. Les annonces de construction se multiplient, notamment autour de l’essor de l’IA, mais ils commencent à rencontrer des oppositions, car ils entrent en compétition avec d’autres usages de l’eau et de l’électricité. Des propositions récentes, émanant des big techs (Google, Elon Musk…) et d’autres acteurs, est d’éviter ces conflits d’usage en envoyant des centres de données dans l’espace, ce qui créerait de nouveaux problèmes. Pour évacuer la chaleur qu’ils génèrent, il faudrait des infrastructures spéciales et de très grandes tailles.
La puissance de calcul des centres de données est exprimée en watt : cette unité de mesure de la consommation énergétique instantanée est bien révélatrice de la taille de ces supercalculateurs. Ainsi, le centre de données parisien de Telehouse, qui a été un noyau central pour plus de 80 % du trafic Internet direct en France depuis les années 80, a une puissance de vingt millions de watts (20 mégawatts).
Aujourd’hui, plusieurs projets promettent de changer d’échelle. Le Campus IA, en Seine-et-Marne, qui devait initialement atteindre plus d’un milliard de watts (1 gigawatt), vise désormais trois gigawatts. Le japonais SoftBank annonce de son côté construire cinq gigawatts répartis en trois centres dans les Hauts-de-France.
Un gigawatt d’électricité correspond à la consommation de deux millions de foyers. Pour le fournir, il faut mobiliser un réacteur nucléaire (environ). Chacun des nouveaux gros projets de centre de données devrait donc voir en miroir émerger une production équivalente d’électricité (nucléaire ou non), ou un changement drastique de la répartition actuelle de la consommation électrique, ce qui peut provoquer des « conflits d’usage » : lorsqu’une certaine quantité d’énergie utilisable est produite, préfère-t-on alimenter un centre de données ou des habitations ?
Par ailleurs, il faut souligner que la puissance électrique qui fait fonctionner les machines finit toujours en chaleur. Pour un centre de données d’un gigawatt, il faut in fine évacuer un gigawatt de chaleur. En pratique, l’évacuation de la chaleur se fait grâce à un fluide qui circule au plus près de la zone à refroidir, capte sa chaleur et l’évacue vers l’atmosphère. Ce fluide peut être de l’eau, avec ici aussi des difficultés liées à l’allocation des ressources, surtout en été. Une alternative est d’utiliser de l’air pour le refroidissement, ce qui nécessite d’énormes ventilateurs et génère des nuisances sonores.
D’où l’idée d’envoyer ces centres de données dans l’espace : Suncatcher de Google, AI1 d’Elon Musk ou encore Sophia Space.). Mais ce n’est pas si vert, ni si simple.
À lire aussi : Pourrait-on faire fonctionner des data centers dans l’espace ?
Au-delà du problème bien réel de générer suffisamment d’électricité pour alimenter un centre de données, il y a le problème du refroidissement. En effet, dans le vide de l’espace, il n’y a pas d’eau ni d’air à disposition. Le transport de la chaleur au loin ne peut se faire que par le rayonnement, c’est-à-dire grâce à la lumière émise par tout objet. C’est ce que font des braises chaudes : elles rayonnent de la lumière qui réchauffe leur environnement (et finissent par se refroidir). Car selon une loi classique de la physique, le rayonnement croît très fortement avec la température : à la puissance 4 (au carré, et encore au carré) de celle-ci.
Pour évacuer la chaleur produite par les composants internes d’un satellite, il faut capter cette chaleur (de l’air ou de l’eau par exemple), pour l’amener vers des panneaux qui vont la rayonner vers l’espace. Afin d’éviter des déformations mécaniques, ces panneaux ne doivent pas être trop chauds. Or, en fonctionnant à une température « raisonnable », leur efficacité est faible et il faut une grande surface pour évacuer une puissance thermique donnée.
Les entreprises communiquent peu sur le refroidissement de leurs centres de données, sur Terre comme dans l’espace. Pour se faire une idée, nous pouvons nous référer à un cas où les données sont publiques : celui de la Station spatiale internationale (ISS).
Les machines de l’ISS consomment une puissance électrique moyenne de 126 kilowatts. Pour éviter que l’intérieur de l’habitacle ne ressemble à une serre tropicale, il faut évacuer la chaleur produite. Les concepteurs de l’ISS l’ont donc dotée de 645 mètres carrés de panneaux rayonnants, dont la masse totale est d’environ 10 tonnes. Dans chacun circule de l’ammoniac liquide à environ -40 °C (ce fluide a d’excellentes performances pour les installations de réfrigération aussi puissantes) jusqu’aux panneaux de refroidissement qui rayonnent vers l’espace par leurs deux faces.
À titre indicatif, extrapolons la capacité de rayonnement des panneaux de l’ISS (195 watts pour chaque mètre carré de panneau) aux projets de centres de données orbitaux. Pour rayonner un gigawatt de puissance thermique, il faudrait une surface un peu supérieure à cinq kilomètres carrés, soit 730 terrains de foot, ou la superficie du XVIIe arrondissement de Paris. On pourrait éventuellement diminuer cette surface par deux ou trois en augmentant la température du fluide jusqu’à 20 °C en remplaçant l’ammoniac.
Un mètre carré de panneau de refroidissement dans l’ISS pèse 15 kilogrammes, soit 15 000 tonnes par kilomètre carré, soit 75 000 tonnes pour nos cinq kilomètres carrés. C’est supérieur à toute la masse mise en orbite par l’humanité depuis le premier Sputnik !
Avec le plus gros lanceur actuel (le Starship de SpaceX, qui n’est pas encore opérationnel mais devrait pouvoir envoyer environ 100 tonnes en orbite basse à chaque lancement), il faudrait 750 tirs pour mettre en orbite les panneaux de refroidissement. Il resterait ensuite à envoyer l’essentiel : les processeurs informatiques, les panneaux solaires, câbles, tuyaux, caissons…
À la demande de la Commission européenne, l’agence Carbone 4 a déterminé que placer un centre de données dans l’espace multiplie par dix son empreinte carbone, essentiellement à cause du lancement. Cette étude précise bien qu’elle ne considère pas les nombreux effets secondaires ni les impacts écologiques autres que le CO2. Or le pire effet est l’impact des particules fines, émises tant au lancement qu’à la rentrée dans l’atmosphère, à la fois sur le climat et sur la couche d’ozone.
Autre sujet de préoccupation : on ne peut pas envoyer des réparateurs dans l’espace à chaque panne. Or le matériel, soumis à des radiations et des contraintes, s’y dégrade plus rapidement que sur Terre.
Indépendamment, comme les différentes caractéristiques des ordinateurs évoluent fortement sur une échelle de deux ans environ, pour garder le centre de données compétitif en termes de capacités, il faut le renouveler fréquemment. Suite à ces remplacements, que deviennent les anciens processeurs ? Il y a deux options : soit on laisse les déchets en orbite, soit on les laisse tomber sur la Terre.
La première option pose le problème des débris spatiaux, démultiplié par l’énorme surface des panneaux de refroidissement, qui rend les centres de données vulnérables aux débris spatiaux. Comme toute collision engendre à son tour de nouveaux débris, ce cercle vicieux est un verrou majeur au déploiement de grandes structures dans l’espace selon la NASA. La seconde option est la désorbitation, une famille de techniques pour provoquer la chute des débris, avec des succès variables, toujours selon la NASA, et des pollutions de la haute atmosphère.
Compte tenu de ces ordres de grandeur, s’il faut vraiment des centres de données, il semble plus sage de remiser dans le fond d’un tiroir cette idée de les envoyer dans l’espace. D’un point de vue écologique, la moins mauvaise solution serait d’assumer sur Terre leurs nombreux inconvénients : ressources d’eau et d’électricité privatisées de facto, nuisances sonores pour la population locale, et baisse de la biodiversité.
Plus généralement, sur une Terre aux ressources finies, il faut faire des choix. En l’occurrence, entre multiplier les centres de données, ou décroître massivement nos consommations d’énergie et de matériaux pour préserver l’habitabilité de notre planète.
Cet article a bénéficié de discussions avec François Briens (économiste et ingénieur systèmes énergétiques), Aurélien Ficot (formateur et ingénieur sciences environnementales), Jean-Manuel Traimond (auteur et conférencier).
François Graner est membre de l'association « Les amis de la Décroissance »
Carine Douarche, Emmanuelle Rio et Roland Lehoucq ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
22.07.2026 à 11:58
Juliette Ravaux, Maître de conférences, Sorbonne Université
Sébastien Duperron, Professeur d'écotoxicologie microbienne, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

La majorité des êtres vivants sur Terre — plantes, animaux et micro-organismes — vit sous l’influence du rythme imposé par l’alternance du jour et de la nuit. Les fonctions biologiques essentielles sont soumises à des cycles de 24 heures, entretenus par une horloge interne qui se synchronise avec des signaux externes de l’environnement, dont le plus puissant est la lumière.
Qu’en est-il des espèces des profondeurs, qui vivent dans la nuit perpétuelle ? Ont-elles même la notion du temps ?
Dans la zone crépusculaire, entre 200 et 1000 mètres de profondeur, pénètre encore un peu de lumière. La lumière résiduelle, qui vient du Soleil mais aussi de la Lune, y est suffisante pour synchroniser des fonctions biologiques. Ainsi, la reproduction de certains oursins, étoiles de mer, anémones et coraux de cette zone est synchronisée avec le cycle lunaire, ce qui se traduit par une libération de larves intervenant massivement à la pleine lune, ou à la nouvelle lune, selon l’espèce.
Mais au-delà de 1000 mètres, on ne détecte plus cette lumière cyclique. Il n’est pas évident de savoir si les fonctions biologiques adoptent un rythme à ces grandes profondeurs, notamment car il est difficile d’obtenir des individus vivants en provenance de ces zones.
Néanmoins, la dizaine d’études de « chronobiologie » sur les rythmes physiologiques des espèces de l’océan profond démontrent clairement que ces espèces reçoivent des signaux en provenance de la surface, et que la vie dans les grands fonds peut être rythmée par la lune, le soleil et les saisons… mais pas directement à cause de la lumière.
Si la lumière solaire disparaît, il existe d’autres repères temporels perceptibles dans l’environnement profond. Ces « donneurs de temps » sont appelés Zeitgebers, d’après le terme allemand.
Le cycle lunaire impose ainsi le rythme des marées en surface, avec des variations de courant perceptibles jusqu’à de grandes profondeurs, comme l’ont montré des analyses utilisant des courantomètres déployés sur le fond.
Mais à quoi bon garder le rythme dans les profondeurs ? L’existence d’une alternance sommeil-éveil a été explorée chez deux poissons : le grenadier Coryphaenoides armatus et l’anguille de haute mer Synaphobranchus kaupii.
Des spécimens ont été pêchés dans l’Atlantique nord-est entre 1000 et 4800 mètres tout au long de la journée et de la nuit afin de suivre leur production de mélatonine. Cette hormone participe à la régulation des cycles de sommeil, et sa sécrétion suit un rythme circadien avec un minimum dans la journée et une augmentation en début de nuit, qui contribue à l’endormissement. Les taux de mélatonine mesurés chez les grenadiers et les anguilles montreraient des signes d’une périodicité de l’ordre de la demi-journée, ce qui suggère une influence du cycle lunaire et des courants de marée.
Une autre étude, utilisant un réseau de caméras disposées sur le fond marin à proximité de sources hydrothermales de la dorsale est-pacifique, situées à 2170 mètres de profondeur, a révélé l’activité rythmique de certaines espèces. Ainsi, à la suite d’une période d’observation de vingt-trois jours, elle a montré que le ver tubicole Ridgeia piscesae aurait une activité synchronisée avec les marées : le nombre d’individus qui déploient leur panache branchial hors du tube varie en effet selon une période de six heures.
Une autre espèce hydrothermale s’est révélée avoir un rythme similaire, la moule Bathymodiolus azoricus. Elle montre non seulement une périodicité dans son comportement d’ouverture et de fermeture des valves de la coquille, mais aussi une rythmicité jusqu’au niveau moléculaire, puisqu’environ 10 % de ses gènes ont un profil d’expression dans le temps qui suit un rythme cyclique calé sur celui des marées.
Une expression rythmique des gènes, selon un cycle de 12 heures, a également été détectée chez la crevette hydrothermale Rimicaris leurokolos.
À ces profondeurs extrêmes, les Zeitgebers sont les variations rythmiques de courant et de température générées par les marées internes de l’océan, un phénomène complexe qui résulte de l’interaction entre les marées de surface et la topographie du fond. Alors que la lumière solaire est le signal dominant pour rythmer la vie des espèces à la surface du globe, les marées internes semblent être le repère temporel essentiel pour les espèces de l’océan profond.
D’autres signaux peuvent dans une moindre mesure imposer un rythme. Ainsi, il semblerait que l’on ne mange pas en continu dans les profondeurs ! Des rythmes ont été détectés dans la prise alimentaire de crustacés avec une démarcation entre le jour et la nuit, dont l’origine n’est pas encore connue. L’analyse du contenu de leur estomac sur une période de 24 heures a montré que les crabes Geryon longipes se nourrissent préférentiellement à l’aube, tandis que la crevette dorée Plesionika martia étale sa prise alimentaire sur la matinée.
Des indices similaires de rythme alimentaire quotidien ont été observés pour trois espèces de poissons osseux, prélevées au-delà de 1 000 mètres en Méditerranée occidentale, le grenadier méditerranéen (Coryphaenoides mediterraneus), l’alépocéphale à bec et le moro de méditerranée (Lepidion lepidion). Sachant que ces trois espèces se nourrissent principalement de proies actives, il est possible dans ces cas-là que les mouvements et la disponibilité de ces proies dans la journée dictent le rythme. L’une des explications est que les proies elles-mêmes migrent dans la colonne d’eau, remontant à la surface la nuit et descendant dans la zone crépusculaire au-delà de 200 mètres pendant la journée. Leurs prédateurs profonds sont contraints d’attendre qu’elles descendent pour les capturer, et leur rythme alimentaire est donc indirectement calé sur le soleil.
Au-delà de ces rythmes quotidiens synchronisés indirectement par la lune et le soleil, des signaux saisonniers peuvent aussi influencer la vie en profondeur.
Bien qu’on ait longtemps pensé que la reproduction des espèces profondes se déroulait en continu, plusieurs études, menées à partir des années 1960 sur différents groupes animaux (étoiles de mer, isopodes, bivalves, crustacés…) échantillonnés à intervalles réguliers au cours du temps, ont montré qu’ils produisaient leurs gamètes à certaines périodes de l’année plutôt qu’à d’autres.
Cette production de gamètes, très coûteuse, est ainsi synchronisée entre individus, optimisant les chances de fécondation. Cette période de reproduction intervient pendant, ou juste après, une période de productivité intense dans les eaux de surface, marquée par exemple par les efflorescences de phytoplancton, ces proliférations massives de microalgues et de cyanobactéries qui surviennent au printemps et à l’été dans de nombreuses régions océaniques, et sont parfois visibles depuis l’espace. Cette matière organique chute ensuite vers les profondeurs sous forme de neige marine, fournissant un apport nutritif capital aux adultes pour la production des gamètes et aux larves pour leur développement.
Reproduction continue et saisonnière peuvent même co-exister chez un même groupe selon la disponibilité des nutriments. Ainsi, chez les crabes de la famille des Bythogréidés, les espèces vivant dans les eaux très pauvres en nutriments du gyre subtropical du Pacifique sud, où les efflorescences sont très rares, présentent une reproduction plutôt continue, tandis que les espèces de la ride est-pacifique où les efflorescences sont fréquentes, ont une reproduction saisonnière.
Rythme lié au cycle jour-nuit, à la lune, ou aux saisons, divers Zeitgebers fournissent des repères temporels aux organismes des profondeurs, qui ne vivent donc pas hors du temps. L’étude de la chronobiologie dans l’océan profond en est encore à ses balbutiements, guère aidée par les difficultés à collecter et observer, mais il y a peu de doutes qu’elle nous réserve de nombreuses découvertes.
Pour explorer d’autres aspects de la vie sous-marine, découvrez l’ouvrage des auteurs, « Secrets de l’océan profond », publié aux Éditions Quae, et dont nous avons reproduit des bonnes feuilles.
Sébastien Duperron a reçu des financements de l'ANR, de la région Ile de France, et du CNRS.
Juliette Ravaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:10
Eva Ternon, Chercheur en écologie chimique marine, Institut de la Mer de Villefranche, Sorbonne Université
Rodolphe Lemée, Professeur en écologie marine, Sorbonne Université

Les proliférations de la microalgue Ostreopsis, fréquentes depuis une vingtaine d’années sur le pourtour méditerranéen, ont émergé sur les côtes du Pays basque depuis 2021. Les eaux prennent alors une teinte brunâtre, tandis que les cas d’irritations respiratoires à proximité se multiplient. Que sait-on de la toxicité de cette algue ? Un projet de recherche est en cours pour répondre aux questions qui restent encore en suspens.
Par temps calme, les eaux du littoral basque sont peu turbides et pour ainsi dire, transparentes. Mais depuis plus de cinq ans, chaque été, cette eau transparente peut prendre une couleur brune sur des périodes de quelques jours, sans qu’il y ait eu de tempête pour troubler l’eau.
Cette coloration des eaux côtières est très localisée, prenant la forme de « nappes » qui se déplacent au gré des courants et qui se distinguent très nettement à l’œil nu. Simultanément, des irritations respiratoires sont expérimentées par certains usagers du littoral, ayant pour conséquence la fermeture de plages par les autorités locales. Au moment de l’écriture de cet article, début juillet 2026, plusieurs plages au Pays basque ont de nouveau été fermées de façon préventive.
Ces deux phénomènes sont-ils liés et comment ? Des recherches, auxquelles nous participons, sont en cours pour mieux comprendre ce qui se joue entre coloration de l’eau et irritations respiratoires. État des lieux.
Un litre d’eau de mer contient de très nombreuses espèces microbiennes invisibles à l’œil nu. On peut y retrouver des milliards de virus, des millions de bactéries et des milliers de microalgues.
Les microalgues sont des organismes unicellulaires microscopiques végétaux capables de réaliser la photosynthèse. Quand les conditions environnementales optimales à leur croissance sont atteintes, les microalgues peuvent former des « efflorescences » (ou blooms) qui se traduisent par une importante concentration en cellules dans l’eau par rapport à la moyenne.
Or, pour effectuer la photosynthèse, les microalgues possèdent de nombreux pigments, notamment de la chlorophylle et des caroténoïdes, qui leur donnent, en fonction de la microalgue, une couleur verte, rouge, orangée, brune, voire rose.
Quand la concentration en cellules d’une espèce de microalgues dans l’eau dépasse plusieurs centaines de milliers de cellules par litres, l’eau prend donc la couleur de ses principaux pigments, et ces organismes microscopiques, d’ordinaire invisibles, se révèlent à nos yeux.
Les eaux brunes observées au Pays basque résultent ainsi de la production majoritaire de peridinine par l’espèce de microalgue qui prolifère.
Ces efflorescences microalgales sont communes en milieu marin. Elles peuvent parfois couvrir des centaines de kilomètres carrés, et sont même visibles depuis l’espace, comme le montre l’image ci-dessous.
Ces efflorescences sont essentielles au fonctionnement de la pompe biologique océanique et à notre climat planétaire, car elles fixent le dioxyde de carbone atmosphérique via la photosynthèse et le stockent sous forme de carbone organique. Elles soutiennent également toute la chaîne alimentaire marine et sont donc indispensables au développement de la vie sous-marine.
Mais le développement de certaines espèces en milieu côtier est associé à des effets délétères sur la santé humaine. C’est le cas notamment des microalgues du groupe des dinoflagellés, qui possèdent une toxicité importante sur le fonctionnement cellulaire chez les mammifères. La toxicité des dinoflagellés est le plus souvent liée à la consommation de produits de la mer, du fait de leur bioaccumulation dans la chair animale.
Mais plus récemment, l’émergence de nouvelles formes de toxicité associées à ce groupe de microalgues est observée. Des dermatites au Sénégal et dans les Caraïbes, ainsi que des irritations respiratoires dans de nombreuses régions du monde, dont le Pays basque, sont documentées.
Depuis 2019, deux microalgues du genre Ostreopsis ont nouvellement colonisé le littoral basque : Ostreopsis sp.9 (encore non nommée), puis Ostreopsis cf. ovata. Ces deux espèces ont la particularité d’être principalement benthiques, c’est-à-dire qu’elles se développent au fond de l’eau. Néanmoins, au cours de la journée, une partie de ces cellules fixées se détache du fond, atteignant la surface de l’eau pour former des amas de cellules incorporées au mucus qu’elles produisent.
Ostreopsis étant une microalgue brune, les fortes concentrations cellulaires atteintes en été (jusqu’à 600 000 cellules par litre, selon les mesures réalisées dans la Communauté d’agglomération du Pays basque) donnent une coloration brune à l’eau de mer de manière localisée, aux endroits où les amas se forment. Ces amas peuvent s’accumuler le long du littoral, formant de larges nappes brunes qui dérivent vers le large au gré des courants.
Grâce aux nombreuses études déjà menées en Méditerranée, où les espèces du genre Ostreopsis prolifèrent depuis 20 ans, les conditions de croissance optimales pour leur développement sont assez bien connues.
une température supérieure à 21 °C,
des eaux calmes et peu profondes,
ou encore la présence d’un substrat rocheux ou macroalgal (c’est-à-dire, des algues plus grandes) qui leur permet de se développer.
Ainsi, la topographie rocheuse du plancher sous-marin d’une grande majorité des plages basques, qui forment à marée basse des zones calmes peu profondes, joue un rôle clé. Ces zones rocheuses à fort couvert macroalgal constituent des zones propices au développement d’Ostreopsis. Ce territoire connaît ainsi deux à trois efflorescences par été depuis cinq ans.
Plusieurs hypothèses, pour l’heure non vérifiées, pourraient expliquer l’installation d’Ostreopsis au Pays basque, la plus plausible étant un transport de cellules par les courants depuis des régions plus au Sud, voire de Méditerranée.
La durée moyenne d’une efflorescence est de 20 jours, avec une phase exponentielle de croissance d’une à deux semaines pendant laquelle les cellules prolifèrent, suivie d’une phase stationnaire qui dure en général quelques jours et pendant laquelle de fortes concentrations en cellules se maintiennent dans le milieu. Elle est enfin suivie d’une phase de déclin, qui se caractérise par la sénescence des cellules (mort cellulaire, prédation, attaques virales ou parasitaire), pouvant être accélérée par des phénomènes de vent, de vagues et de courant.
À l’été 2025, de nombreuses plages du Pays basque ont successivement fait l’objet d’efflorescences d’Ostreopsis. La plage d’Erromardie a été la première à accueillir une efflorescence dès le début du mois de juillet, mais c’est à la plage du Port vieux à Biarritz que les plus fortes concentrations ont été enregistrées (600 000 cellules par litre au 15 juillet 2025). À l’heure où cet article est rédigé (juillet 2026), le Pays basque voit les premières fermetures de plages de la saison.
Au même moment, des cas d’irritations de la sphère ORL ont été enregistrés au sein de la population côtière. Bien que la relation exacte entre cellules microalgales dans l’eau et occurrence des symptômes soit encore mal connue, de fortes concentrations cellulaires sont concomitantes avec l’apparition de toux, rhinite, de symptômes grippaux, ou encore gastriques chez les personnes exposées aux embruns marins.
Ainsi, en 2023, l’Anses recommandait une fermeture de plage au-delà d’un seuil de 100 000 cellules par litre d’eau de mer, nécessitant un suivi régulier des concentrations par les autorités locales.
Le lien entre les proliférations d’Ostreopsis et la toxicité des embruns marins n’est pas encore compris, et constitue l’un des objectifs du projet INTERREG Ostreobila.
Plusieurs hypothèses sont en cours d’étude pour rattacher les symptômes observés aux épisodes d’efflorescence d’Ostreopsis, impliquant toutes un transfert mer-air de molécules produites par ces efflorescences :
des phycotoxines (les ovatoxines) expulsées par Ostreopsis via les embruns,
des protéines inflammatoires constitutives de la cellule de la microalgue expulsées, là encore via les embruns,
des gaz non identifiés émis à des concentrations importantes et qui se volatilisent depuis l’eau de mer.
À ce stade des recherches, il n’est pas exclu qu’une combinaison de tous ces composés, ou que d’autres produits issus de réactions atmosphériques secondaires complexes non anticipées, soient à l’origine des irritations de la sphère ORL. La microalgue Ostreopsis n’a pas encore fini de révéler ses secrets et de nouveaux projets de recherche ont fait l’objet de financements afin de déterminer les mécanismes à l’origine des effets de ces microalgues sur la santé humaine.
Eva Ternon a reçu des financements de l'Union Européenne, via le projet INTERREG POCTEFA Ostreobila
Rodolphe Lemée a reçu des financements de l'Union Européenne, via le projet INTERREG POCTEFA Ostreobila
21.07.2026 à 18:09
Chiara Alfieri, Anthropologue de la santé, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Alice Desclaux, Anthropologue de la santé, TransVIHMI, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Marc Egrot, Anthropologue, médecin et chargé de recherche à l'IRD, Institut de recherche pour le développement (IRD)
IN BRIEFClick here for the key takeaways In France notably, during the 1990s, association-led action in the context of the HIV pandemic resulted in the development of “health democracy”. Six years following the onset of COVID, anthropological research focusing on an association for victims’ families in Bergamo, Italy—where the pandemic began in Europe—show that legal action can have a significant impact. The redefinition of the crime of “culpable epidemic” by Italy’s Highest Court could inspire legislative changes elsewhere in Europe and worldwide. Close
The World Health Organization (WHO) recommends involving populations in the response to epidemics, and even co-constructing responses with them. This approach is in line with “ health democracy” that is enshrined in French law and developed by a movement combining ethics, human rights, and public health. As a reminder, health democracy is an approach that aims to involve service users, professionals, and public decision-makers in the development and implementation of health policies in a spirit of dialogue and consultation.
However, the importance attached to this concept varies from country to country, and its practical application is debated whenever a new outbreak occurs. This is currently the case with the Ebola outbreak in the Democratic Republic of the Congo.
In Italy, the association network was mobilised during the COVID pandemic for rescue and care interventions, but was not involved in public health decisions. In Bergamo, Sereni e sempre uniti (“Serene and Always United”) is an association that was founded by families of victims during the pandemic with the goal of mutual support and advocacy.
From the perspective of the socio-anthropology of associations, this organization has adopted a unique positioning that holds major scientific interest. It differs from other associations representing healthcare professionals, families, or people living with HIV, in that it uses the law as a tool to enforce health democracy.
Our research began in 2020. Initially centred on experiences with COVID and the social relationships between patients, families, and healthcare professionals and around Bergamo and in the Seriana Valley, it gradually shifted focus to the association’s rationales of action in response to the failure of public health systems in a province where 6,000 deaths were mourned.
Ethnographic investigations (participant observation and traditional methods) have continued to the present day to ensure full documentation of the process.
The first European country to be hit by an outbreak of the pandemic, Italy recorded its earliest cases in the highly industrialised Seriana Valley. While the Lombardy region boasts a renowned healthcare system, it is characterised by a progressive desertification of public health infrastructure, attributed to aggressive privatisation policies. This structural vulnerability, combined with political decisions made during the crisis, led within a few weeks of the first COVID wave to internationally broadcasted images of a convoy of military trucks evacuating coffins that could no longer be managed locally.
A fierce controversy erupted over measures described as “makeshift” and systemic negligence in implementing protocols. Families denounced the circumstances surrounding the deaths of their loved ones: saturated facilities, overcrowded emergency departments with endless waiting lines, resource shortages preventing access to care, and corpses piled up in churches. Many people died at home from asphyxiation because medical oxygen was unavailable.
Families then banded together to create the Noi Denunceremo movement (“We will Denounce”), which quickly evolved into the association Sereni e sempre uniti. The association develops support initiatives for its members and promotes the memory of those who died from COVID-19, efforts which have expanded into lobbying activities such as protests and public statements. Furthermore, with the support of a group of lawyers led by attorney Consuelo Locati, the association pursued legal action to obtain explanations regarding the relevance and legitimacy of the measures adopted during the pandemic. A total of 700 complaints became the subject of two judicial proceedings against the Italian Ministry of Health, the Presidency of the Council of Ministers, and the administrators of the Lombardy region. In April 2020, the Bergamo Public Prosecutor’s Office opened an investigation that would last three years and culminate in the indictment of the officials and politicians who managed the pandemic.
These findings represent a significant milestone for Sereni’s legal action, as highlighted by Professor Andrea Crisanti in his 2022 report for the Bergamo Prosecutor’s Office (Crisanti A. 2022. Technical expert report by Professor Andrea Crisanti ordered by the Public Prosecutor’s Office at the Court of Bergamo. Report No. 15749/2020/21 No. 3).
This legal battle, which aims to establish truth, justice, and recognition, attempts to end the impunity of health officials and, through this, to restore the dignity that victims have been denied until now. It also aims to ensure that, in the future, populations are less helpless against the authorities’ errors and, above all, more involved in the development and implementation of epidemic preparedness and response measures a demand fully aligned with health democracy.
For six years, along with its lawyers the Sereni association carried out preliminary documentation work based on collecting, organising, and then filing thousands of pages of documents with the courts - an essential step in the judicial decisions that have marked this campaign.
A decisive step in the legal battle was reached on April 10, 2025, when the Italian Supreme Court of Cassation broadened the legal definition of the crime of “culpable epidemic” to include “omission, negligence, inaction, and silence in the context of a duty to inform.”
This ruling could lead to the reopening of criminal proceedings previously dismissed against high-ranking officials from political and health institutions at the time of the events. It could also inspire legislative changes in other countries. This event offers even greater hope as it builds on two other previous successes. In 2024, the European Court of Human Rights (ECHR) agreed to hear the case Sereni submitted, which revealed human rights violations in the management of the pandemic – a rare feat, as only 5% of complaints submitted to this court are accepted. The association is currently awaiting further developments. Then, on March 24, 2026, the families within the association were officially recognised as victims by the Rome Criminal Court. During this preliminary hearing involving Ministry of Health officials, it was formally established that Italy’s national pandemic plan, which should have been updated, “was not updated, in part due to a lack of resources.” . This opened a breach in the wall of omerta and immunity that had protected the authorities for six years regarding the failures in crisis management.
These three events show that the association has achieved significant successes due to four main elements: the expertise of dedicated lawyers who were themselves personally affected by the loss of loved ones; the considerable effort put into documenting and preparing legal cases; the perseverance that allowed them to overcome institutional timelines; and the support of hundreds of families. One ethnographic vignette illustrates this vividly.
On March 24, 2026, inside the vast courtroom of Rome’s Criminal Court, filled with law enforcement officers, around one hundred members of Sereni had travelled more than 600 kilometres to stand alongside their lawyers during the hearing. A wall of solidarity and support, a deeply emotional presence, ensuring that the voice of the citizens is heard and carries weight when it comes to the health of all.
Within a hostile national context in which neither politics nor the health officials responsible for managing the crisis were able to shed light on the reasons for the disaster, this association found in the justice system a means to push forward its grievances, and those of the victims’ families.
The stakes do not only concern the affected families. For populations, in Italy and beyond, Sereni’s exemplary associative perseverance further solidifies the power of associations against authorities and paves the way to a form of health democracy. Monitoring the proceedings initiated six years ago will require several more months or years of anthropological documentation.
Today, the ethnographic inquiry among the families of the deceased and members of the association shows that its activist work has helped restore meaning to the hardships they endured, enabling them to overcome situations of grief described as traumatic, impossible, or absent, for deaths experienced as unjust.
Citizen mobilisation has also helped legally redefine the notion of “culpable epidemic, » significantly expanding its scope. As a result, "omission, negligence, inaction, and silence in the context of an obligation to inform” have become subject to imprisonment in Italy.
In light of the positions held by global health institutions, the scope of this legal reclassification deserves to be further expanded to include epidemic preparedness, or even community participation in the development of strategies.
Will this legal concept have an incentive effect? A call went out for further research to determine whether this specific Italian legal singularity — the “crime of culpable epidemic through omission, negligence, or inaction” — now empowers populations to exert tangible power over the government in defining and implementing health policies.
The recognition of this legal concept in other countries could help hold States accountable for the preparedness of their healthcare systems, an essential element for gaining public trust and ensuring an effective response to epidemics.
The COMESCOV project, titled “Containment and Health Measures to limit COVID-19 transmission: Social Experiences in France, Italy, and the USA in the time of a pandemic” (ANR-20COVI-0083-01), is supported by the French National Research Agency (ANR), which funds project-based research in France. The ANR’s mission is to support and promote the development of basic and applied research across all disciplines, and to strengthen the dialogue between science and society. For more information, visit the ANR website..
Chiara Alfieri is a member of the Associazione famigliari delle vittime del covid-19 Sereni e sempre uniti. She received funding from France's National Research Agency to back the COMESCOV project ("Confinement and sanitary precautions aimed at limiting the spread of Covid-19: Social experiments during the pandemic in France, Italy and the USA", ANR-20-COVI-0083-01).
Marc Egrot received financing from France's National Research Agency to back the COMESCOV project ("Confinement and sanitary precautions aimed at limiting the spread of Covid-19: Social experiments during the pandemic in France, Italy and the USA", ANR-20-COVI-0083-01).
Alice Desclaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:07
François Bouteau, Pr Biologie, Université Paris Cité
Tomonori Kawano, Chercheur associé au Laboratoire interdisciplinaire des énergies de demain, Université Paris Cité

L’histoire des travaux botaniques de Charles Darwin (1809-1882) est souvent racontée comme le prolongement naturel de sa théorie de l’évolution. Pourtant, une grande partie de ses recherches tardives sur les plantes n’aurait probablement pas atteint leur niveau de sophistication sans la contribution décisive de son troisième fils, Francis Darwin (1848-1925). Plus qu’un simple assistant, Francis fut un collaborateur scientifique, un expérimentateur, un intermédiaire intellectuel entre la botanique continentale et la science britannique, ainsi que le principal gardien de l’héritage botanique de son père.
Après la publication de On the Origin of Species, Charles Darwin consacra une part considérable de son activité scientifique à l’étude des plantes. Il publia successivement des ouvrages sur la pollinisation des orchidées, les plantes grimpantes, les plantes insectivores, les effets de la fécondation croisée, les différentes formes florales et enfin The Power of Movement in Plants, son ouvrage majeur à propos de cette thématique. Ces travaux visaient à démontrer que les végétaux, loin d’être des organismes passifs, possèdent des mécanismes d’adaptation complexes qui s’inscrivent pleinement dans le cadre de la sélection naturelle.
Au moment où Charles Darwin entreprend ces recherches, la botanique connaît une profonde transformation en Europe continentale. Sous l’impulsion de physiologistes comme Julius von Sachs (1832-1897), la discipline passe d’une pratique essentiellement descriptive à une science expérimentale fondée sur la mesure quantitative, le contrôle des variables et l’utilisation d’instruments spécialisés, comme le clinostat permettant de réduire les effets de la gravité sur la croissance de végétaux. Charles Darwin, qui travaillait principalement depuis sa résidence de Down House, n’avait jamais été formé à ces nouvelles méthodes de laboratoire. C’est précisément là que Francis Darwin joua un rôle essentiel.
Francis Darwin a d’abord étudié les mathématiques avant de s’intéresser aux sciences naturelles et à la médecine qu’il n’a jamais exercées. Il a été nommé membre de la Linnean Society of London par son père en 1875. Se spécialisant en botanique, Francis séjourna à l’Université de Würzburg entre 1878 et 1879, dans le laboratoire de Sachs, alors considéré comme le centre mondial de la physiologie végétale expérimentale. Il y apprit les techniques les plus avancées de son époque : mesures quantitatives de croissance, protocoles expérimentaux rigoureux, utilisation d’instruments de précision et analyse des réponses des plantes aux stimuli environnementaux, comme la lumière ou la gravité. Cette formation fut déterminante, car elle permit d’introduire à Down House des méthodes que Charles Darwin ne maîtrisait pas lui-même.
Les lettres adressées par Francis à son père témoignent de ce transfert constant de connaissances entre l’Allemagne et l’Angleterre. Les historiens parlent même d’un véritable « pipeline scientifique » reliant Würzburg à Down House. Grâce à Francis, Charles Darwin restait informé des avancées les plus récentes de la physiologie végétale européenne et pouvait intégrer ces nouvelles approches à ses propres recherches.
L’importance de Francis apparaît particulièrement dans l’ouvrage The Power of Movement in Plants, seul ouvrage où son nom figure officiellement comme coauteur. Ce livre représente l’aboutissement des recherches darwiniennes sur les mouvements végétaux. Francis y conçut et réalisa une grande partie des expériences portant sur les tropismes, les mouvements de croissance des racines et des tiges ainsi que la circumnutation, ce mouvement circulaire d’exploration de l’espace observé chez de nombreuses plantes comme le haricot par exemple.
Il développa les protocoles expérimentaux, effectua les observations de longue durée, réalisa les mesures quantitatives et rédigea une partie importante des descriptions méthodologiques. Selon les conclusions reprises par le Darwin Correspondence Project et par les chercheurs Kutschera et Baluška, les historiens considèrent aujourd’hui que cet ouvrage n’aurait pas pu être écrit dans sa forme définitive sans la formation expérimentale et le travail de Francis Darwin. Ce travail était particulièrement novateur en ce qu’il démontrait que les plantes ne sont pas des organismes passifs, notion toujours pas évidente pour un grand nombre de personnes de nos jours. Il démontre de plus que certaines parties de la plante peuvent détecter des signaux et transmettre une information à d’autres parties, anticipant ainsi la découverte des hormones végétales et les concepts modernes de signalisation chez les plantes.
Son influence ne se limita toutefois pas à cet unique livre. Dans Insectivorous Plants, Francis participa aux expériences sur la digestion des insectes par les plantes carnivores et contribua à l’interprétation physiologique des résultats. Dans la deuxième édition de Climbing Plants, il introduisit également des méthodes inspirées des laboratoires allemands afin de réexaminer les mécanismes des mouvements végétaux. Même lorsque son nom n’apparaissait pas sur la couverture, il intervenait dans la conception des expériences, la collecte des données, l’analyse des résultats et la rédaction scientifique.
L’une des contributions majeures de Francis fut également de relier les travaux de son père aux débats scientifiques européens. À Würzburg, il noua des liens durables avec plusieurs jeunes botanistes appelés à devenir des figures importantes de la discipline, comme Harry Marshall Ward (1854-1906) devenu professeur de Botanique à Cambridge par la suite ou Fredrik Elfving (1854-1942), botaniste finlandais devenu lui aussi professeur à l’université d’Helsinki. Ces réseaux scientifiques lui permettaient de maintenir un dialogue constant avec la recherche continentale et d’apporter à Charles Darwin des informations de première main sur les développements les plus récents de la botanique expérimentale.
Après la mort de Charles en 1882, le rôle de Francis devint encore plus important. Il assuma la responsabilité de préserver, organiser et diffuser l’héritage scientifique paternel. Il publia notamment Life and Letters of Charles Darwin ainsi que Charles Darwin : His Life Told in an Autobiographical Chapter. Grâce à ce travail éditorial considérable, il contribua à faire reconnaître Charles Darwin non seulement comme le fondateur de la théorie de l’évolution, mais aussi comme un botaniste expérimental majeur. La réputation botanique de Charles Darwin repose ainsi largement sur cette collaboration père-fils. Charles apportait les grandes questions biologiques et l’interprétation évolutionniste ; Francis fournissait les méthodes expérimentales modernes, les contacts scientifiques internationaux et une grande partie du travail pratique. Ensemble, ils ont produit une série d’ouvrages qui ont profondément transformé l’étude des mouvements végétaux et contribué à faire émerger la physiologie végétale moderne.
En définitive, Francis Darwin apparaît moins comme un simple assistant que comme un véritable partenaire scientifique. Son rôle d’expérimentateur, de passeur de connaissances entre l’Allemagne et l’Angleterre, de coauteur implicite de plusieurs ouvrages majeurs et de conservateur de l’œuvre darwinienne fut déterminant. L’histoire de la botanique du XIXe siècle ne peut donc être comprise sans reconnaître la contribution fondamentale de Francis Darwin à la réussite scientifique de son père.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:07
Jean-Michel Escoffre, Chargé de Recherche - UMR 1253, iBraiN, Université de Tours, Inserm
L’ESSENTIEL La biopsie est indispensable pour poser certains diagnostics, par exemple en oncologie. Mais cet acte ne peut être pratiqué pour certaines lésions, notamment cérébrales. Une alternative non invasive existe désormais, la biopsie liquide, qui permet de repérer des marqueurs de la maladie circulant dans le sang. La recherche explore désormais la sonobiopsie, qui combine la biopsie liquide avec des ultrasons favorisant la libération de biomarqueurs. Un procédé à l'étude dans différentes pathologies (cancers, maladie d’Alzheimer, greffes, etc.).
Et si une simple prise de sang, aidée par des ultrasons focalisés, permettait d’obtenir des informations aussi précieuses qu’une biopsie chirurgicale ?
Depuis des décennies, la biopsie est un acte incontournable du diagnostic médical. Le prélèvement d’un fragment de tissu permet d’identifier une maladie, d’en comprendre les mécanismes pathophysiologiques, de suivre son évolution et d’orienter les traitements. Mais cette approche, aussi indispensable soit-elle, reste invasive, souvent douloureuse, parfois risquée, et difficilement répétable.
Aujourd’hui, une modalité émergente – la sonobiopsie – propose une autre option : utiliser des ultrasons focalisés pour libérer localement des biomarqueurs détectables dans le sang, sans avoir à prélever de tissu.
À lire aussi : Ultrasons focalisés : un nouvel outil pour soigner le cerveau avec précision
Une innovation à la croisée de l’ingénierie biomédicale, de la biologie moléculaire et de la médecine de précision.
La biopsie consiste à prélever un fragment de tissu à l’aide d’une aiguille ou lors d’une intervention chirurgicale. Elle reste indispensable pour confirmer de nombreux diagnostics, en particulier en oncologie. Pourtant, ses limites sont bien connues des médecins comme des patients.
D’abord, c’est un acte invasif. Il peut être douloureux, nécessiter une anesthésie locale ou générale, et comporte plusieurs risques : infection, saignement, lésions de tissus sains.
Ensuite, il n’est pas toujours réalisable. Certaines lésions sont difficiles d’accès, en particulier dans le cerveau ou à proximité de structures vitales, comme les vaisseaux sanguins où le risque d’hémorragie peut être important.
Enfin, une biopsie ne donne qu’une information ponctuelle et locale d’un échantillon minuscule d’un organe souvent hétérogène, à un moment donné.
Or, de nombreuses maladies – comme les cancers – évoluent dans le temps et présentent une grande diversité moléculaire selon les différentes régions du tissu cancéreux. De ce fait, le suivi de l’évolution d’un tissu cancéreux au cours du temps nécessiterait de réaliser plusieurs biopsies, ce qui, hélas, est rarement possible. Ces limitations ont favorisé l’émergence d’une alternative moins invasive : la biopsie liquide.
La biopsie liquide repose sur l’analyse de biomarqueurs – fragments d’ADN, d’ARN, protéines ou vésicules extracellulaires – circulant dans les fluides biologiques, principalement le sang. Ces biomarqueurs fournissent des informations précieuses sur l’état d’un organe malade. Cette approche est particulièrement séduisante, car elle repose sur une simple prise de sang qui peut être répétée afin de suivre l’évolution d’une maladie au fil du temps.
Néanmoins, la biopsie liquide présente deux limitations majeures. La première est quantitative : les biomarqueurs issus d’un tissu malade sont souvent retrouvés en très faible concentration dans le sang, en particulier aux stades précoces de la maladie. La seconde est spatiale : une simple prise de sang ne permet pas de connaître précisément d’où proviennent les biomarqueurs détectés. Cette absence de localisation réduit la précision du diagnostic.
Ces limites sont particulièrement marquées pour les maladies du cerveau. La barrière hématoencéphalique, qui protège notre cerveau, empêche la majorité des molécules du tissu cérébral de passer dans le sang. Ainsi, la biopsie liquide est souvent peu informative, alors même que l’imagerie médicale, comme l’imagerie par résonance magnétique (ou IRM), révèle la présence d’une lésion cérébrale.
À l’heure actuelle, la biopsie liquide est utilisée en routine clinique pour certaines indications en oncologie, notamment afin d’identifier des biomarqueurs guidant les traitements ciblés. Cependant, son utilisation reste limitée à des situations bien définies, telles que les cancers colorectaux ou encore ceux du poumon, du sein, et de la prostate. Elle est principalement réalisée dans des centres spécialisés. De nombreuses autres applications, comme le dépistage précoce ou le suivi systématique des patients, sont encore en cours d’évaluation clinique.
C’est dans ce contexte que la sonobiopsie est née.
La sonobiopsie repose sur une idée aussi simple que puissante : utiliser des ultrasons focalisés pour stimuler localement un tissu malade afin qu’il libère davantage de biomarqueurs dans le sang.
Les ultrasons sont déjà largement utilisés en médecine, notamment pour l’imagerie diagnostique. Lorsqu’ils sont focalisés, ils permettent de concentrer l’énergie acoustique sur une zone très précise (de quelques millimètres), à plusieurs centimètres de profondeur, sans incision.
Selon les paramètres acoustiques utilisés, ces ultrasons peuvent produire des effets mécanique ou thermique contrôlés : augmenter temporairement la perméabilité des membranes des cellules qui constituent les tissus, modifier la perméabilité des vaisseaux sanguins, ou, dans certains cas, désorganiser partiellement le tissu ciblé.
À lire aussi : Quand les ultrasons soignent
Ces effets favorisent la libération de biomarqueurs depuis la zone ciblée vers la circulation sanguine.
La sonobiopsie se distingue d’une biopsie liquide classique par trois principales caractéristiques :
Elle est spatialement ciblée, car les ultrasons sont dirigés vers une région précise généralement identifiée par IRM.
Elle est temporellement contrôlée, puisque la prise de sang peut être réalisée immédiatement après la stimulation ultrasonore, au moment où les biomarqueurs sont les plus abondants dans le sang.
Enfin, elle est peu invasive, car elle ne nécessite pas de chirurgie.
Initialement développée en recherche préclinique, la sonobiopsie a progressivement été testée dans plusieurs contextes médicaux. En cancérologie, elle a montré sa capacité à augmenter la détection de biomarqueurs tumoraux dans le sang, après une exposition ciblée aux ultrasons. Cette approche est particulièrement prometteuse pour les tumeurs difficiles d’accès, comme celles du cerveau.
Dans ce cas précis, les ultrasons associés à des microbulles de gaz (appelé agents de contraste ultrasonore) ouvrent de manière mécanique, transitoire et contrôlée la barrière hématoencéphalique, un filtre naturel qui protège le cerveau.
Cette ouverture, réversible et sans lésion visible du tissu cérébral, favorise les échanges moléculaires dans les deux sens : elle peut faciliter l’entrée de traitements dans le cerveau, mais aussi permettre aux biomarqueurs cérébraux de rejoindre la circulation sanguine. Des essais cliniques préliminaires ont montré qu’il était ainsi possible d’augmenter la détection d’ADN tumoral circulant chez des patients atteints de tumeurs cérébrales.
Des essais cliniques préliminaires ont ainsi montré une augmentation de la détection de ces biomarqueurs chez des patients atteints de tumeurs cérébrales.
Au-delà du cancer, la sonobiopsie est explorée, notamment à partir de modèles animaux, pour des maladies neurodégénératives, comme la maladie d’Alzheimer, où les biomarqueurs cérébraux sont difficiles à détecter dans le sang. Elle est également étudiée pour le suivi du rejet de greffes d’organes ou pour la surveillance de l’expression de gènes thérapeutiques dans le cerveau.
L’ensemble de ces travaux suggère que la sonobiopsie pourrait devenir un outil prometteur et utile dans de nombreux domaines de la médecine moderne.
Malgré ces avancées, la sonobiopsie n’est pas encore un examen de routine en milieu hospitalier. En effet, plusieurs défis doivent être relevés avant son adoption définitive en clinique.
Le premier concerne l’optimisation des paramètres ultrasonores appliqués sur le tissu ciblé, afin de maximiser la libération de biomarqueurs tout en garantissant une sécurité totale pour le patient.
Le second enjeu est analytique. Certains biomarqueurs sont libérés rapidement, puis disparaissent de la circulation sanguine en quelques minutes, alors que d’autres persistent plus longtemps. Il est donc nécessaire de déterminer le bon moment pour effectuer la prise de sang.
Enfin, comme tout examen clinique, des efforts de standardisation sont nécessaires. La fiabilité de ce nouvel outil diagnostique reposera sur l’harmonisation des protocoles, la comparaison des résultats entre hôpitaux, et la démonstration de son bénéfice clinique par rapport à la biopsie conventionnelle et à la biopsie liquide.
La sonobiopsie pourrait profondément transformer la manière dont les maladies sont diagnostiquées et suivies. Elle ouvre la voie à une médecine plus dynamique, où l’on ne se contente plus d’un résultat instantané obtenu lors d’une biopsie unique, mais où l’on peut suivre l’évolution moléculaire d’un tissu donné au cours du temps.
Cette nouvelle modalité pourrait ainsi fournir des informations répétables, ciblées et complémentaires à celles de la biopsie conventionnelle. À terme, elle permettrait la détection précoce de certaines maladies, d’adapter plus finement les traitements, et de réduire l’usage de techniques invasives.
Jean-Michel Escoffre est membre de la Société Française du Génie Biologique et Médical et de la société internationale des ultrasons thérapeutiques. Ses travaux de recherche sont financés par l'ANR, la Région Centre-Val de Loire, la Ligue Contre le Cancer, FILSLAN, l'Inserm et l'Université de Tours.
21.07.2026 à 18:06
Alexandra Youssofi, Assistant Professor in Digital Strategy, Marketing & Communication, INSEEC Grande École
Une bulle transparente avec un lit king-size. À quelques mètres, une tente en toile semblable à celle des premiers congés payés. Tout semble les opposer. Pourtant, ces deux façons de camper racontent peut-être une même histoire. Car, si les offres se diversifient dans les campings, les raisons de choisir ce type de vacances restent étonnamment stables.
Premier mode d’hébergement touristique collectif du pays, le camping a enregistré 125 millions de nuitées durant l’été 2025, soit près d’une nuitée sur deux. Ce succès interroge. Comment expliquer qu’il séduise encore autant de vacanciers, quatre-vingt-dix ans après l’instauration des congés payés ?
Le camping a su évoluer, mais l’essentiel est sans doute ailleurs.
Le camping a progressivement élargi ses formes d’hébergement. Au fil des décennies, les équipements se sont perfectionnés, les services se sont étoffés, et chacun choisit aujourd’hui l’hébergement qui correspond le mieux à ses envies : en 2025, près de six vacanciers sur dix séjournent dans un hébergement locatif, contre quatre sur dix qui viennent encore avec leur propre tente, caravane ou camping-car.
Le secteur n’a pas suivi un modèle unique. Certains campings misent sur une immersion toujours plus forte dans la nature, d’autres privilégient le confort ou multiplient les services.
Le camping traditionnel mise sur le repos, la nature et une vie collective : les copains de vacances, les repas partagés ou les soirées au camping. Le glamping, contraction de glamour et de camping, désigne ces hébergements insolites, cabanes perchées, bulles transparentes, roulottes ou tiny houses, qui offrent un confort proche de l’hôtellerie tout en restant dans un cadre naturel. Le repos et la nature restent au cœur de l’expérience. Le confort et la promesse d’un vrai dépaysement viennent s’y ajouter.
Entre les deux, de nombreuses offres répondent à ces mêmes attentes, avec des niveaux de confort et de prix différents. Le camping reste ainsi l’un des rares secteurs touristiques où on peut aussi bien partir avec un petit budget que s’offrir un séjour haut de gamme. Cette montée en gamme a toutefois un revers : entre la hausse des prix et une baisse de 13,2 % des emplacements nus entre 2019 et 2024 (quand les emplacements équipés progressent de 17,3 %), la vocation populaire qui a fait l’histoire du camping s’érode.
Depuis les congés payés de 1936, nos modes de vie se sont profondément transformés. Les rythmes se sont accélérés, le numérique s’est installé dans notre quotidien et nous ne partons plus en vacances avec les mêmes attentes de confort qu’autrefois. Les campings ont accompagné ce mouvement en faisant évoluer leurs hébergements, leurs services et l’accueil réservé aux vacanciers.
On pourrait penser que cette évolution a bouleversé notre façon de partir en vacances. Les données les plus récentes montrent une réalité plus nuancée. Les vacances idéales restent d’abord associées au repos, au dépaysement, au temps passé avec les proches et au contact avec la nature. Les recherches sur le tourisme de nature, le slow tourism ou le bien-être associé au voyage aboutissent à une conclusion assez proche.
Le confort évolue avec son époque, mais les vacances continuent de répondre aux mêmes besoins essentiels. De ce point de vue, le camping est un bon observatoire de notre rapport aux vacances. Les travaux du sociologue Jean Viard permettent d’éclairer ce constat. Depuis longtemps, il montre que les vacances occupent une place de plus en plus importante dans nos sociétés. Elles ne sont plus seulement une interruption du travail. Elles deviennent un temps que l’on cherche à préserver pour souffler, retrouver les autres et prendre de la distance avec un quotidien toujours plus rapide et connecté.
La crise du Covid-19 a d’ailleurs été un révélateur. Elle n’a pas créé un besoin de nature, d’évasion ou de liberté. Elle a surtout rendu plus visibles des aspirations déjà présentes.
Les travaux sur l’expérience touristique montrent qu’un séjour ne se résume jamais au lieu où l’on dort. Dormir dans une cabane avec une literie digne d’un hôtel ou dans une tente sous une toile de coton ne change pas fondamentalement ce que les vacanciers viennent chercher. Ce sont les émotions ressenties, les souvenirs qu’on garde, les moments partagés, ou encore le sentiment de déconnexion, qui donnent de la valeur aux vacances. Le confort ne s’oppose plus au camping. Il fait désormais partie de l’expérience, sans en changer la nature profonde.
En France, les cabanes dans les arbres ont connu une progression de 370 % entre 2012 et 2023, et le secteur des hébergements insolites affiche encore une croissance de 30 % ces dernières années. Cette réussite n’est pas un simple effet de mode. Elle répond aux attentes de vacanciers qui ne veulent plus choisir entre confort et nature, et qui trouvent dans le « glamping » une manière d’avoir les deux à la fois.
Certaines enseignes ont construit toute leur identité autour de cette idée : proposer davantage de confort sans rompre avec la promesse d’une expérience de nature. L’histoire d’Huttopia l’illustre bien. Le projet naît en 1999, porté par Céline et Philippe Bossanne, un couple originaire de la Drôme inspiré par leur vie au Canada. Un an plus tard, ils reprennent leur tout premier camping nature dans les Alpes. Vingt-cinq ans plus tard, l’enseigne compte 80 sites dans neuf pays, mais il s’agit toujours de « permettre aux vacanciers de vivre une expérience de camping en pleine nature », comme le dit Grégory Côme, directeur de l’expérience client chez Huttopia.
Ce rapport à la nature ne se limite pas au camping. Il suffit de regarder du côté de la Norvège. Là-bas, le friluftsliv, littéralement « la vie au grand air », fait partie du quotidien, presque comme une philosophie de vie. Cette différence rappelle que le besoin de ralentir et de passer davantage de temps dehors s’étend bien au-delà des vacances.
Finalement, le camping n’a pas seulement élargi son offre : il a changé de statut. Longtemps synonyme de vacances pas chères, il est devenu, pour certains, un choix d’expérience. Le glamping le prouve, puisqu’il ne vise pas à rompre avec la nature mais à la vivre autrement. C’est peut-être là la vraie histoire du camping depuis 1936 : les façons de partir ont changé, les raisons de partir, non. Et tant qu’il continuera à répondre à ces mêmes besoins, de la tente la plus simple à la bulle la plus chic, il continuera de séduire.
Alexandra Youssofi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:06
Laurent Weill, Professeur d'Economie et de Finance, Université de Strasbourg
Caroline Perrin, Chercheuse postdoctorante | Commission européenne
Jérémie Bertrand, Professeur de finance, LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management
Les préférences politiques sont généralement expliquées par le revenu, l’âge ou le niveau d’éducation. Toutefois, nos recherches suggèrent qu’un trait beaucoup plus inattendu pourrait aussi jouer un rôle : le fait d’être gaucher. À partir d’une enquête menée dans 18 pays occidentaux, nous observons que les gauchers se positionnent plus à gauche politiquement. Un résultat qui semble davantage lié à l’identité qu’à la biologie.
La question ressemble à une plaisanterie. Pourtant, nos recherches montrent qu’il existe bien un lien statistique entre le fait d’être gaucher et celui de se positionner politiquement à gauche.
Dans une étude récente faite dans le cadre de nos recherches universitaires, nous avons voulu déterminer si une caractéristique aussi banale que la latéralité – le fait d’être gaucher ou droitier – pouvait être liée aux opinions politiques.
Pour le savoir, nous avons mené une enquête auprès de 1 404 personnes dans 18 pays occidentaux, dont la France, l’Allemagne, les États-Unis, l’Italie ou encore l’Espagne. Les participants ont indiqué leur position politique sur une échelle en dix points allant de la droite à la gauche ainsi que leur latéralité. Nous avons ensuite comparé les réponses en tenant compte de nombreux facteurs comme l’âge, le revenu, le sexe ou le niveau d’éducation.
Il ne s’agit pas d’un échantillon représentatif de chaque pays : l’enquête a été menée en ligne, avec une forte proportion de répondants au Royaume-Uni. Mais nos résultats restent similaires lorsque nous excluons ce pays de l’analyse. Nous avons choisi de nous concentrer sur des pays occidentaux afin d’éviter que des perceptions très négatives du fait d’être gaucher, encore présentes en Asie ou en Afrique, ne biaisent les réponses.
Premier résultat : les personnes qui se déclarent gauchères se positionnent significativement plus à gauche que les droitiers. L’écart est loin d’être anecdotique : les gauchers se situent en moyenne environ un demi-point plus à gauche sur une échelle politique en dix points. Cela peut paraître faible mais c’est plus important que le rôle du sexe : dans notre échantillon, les femmes se situent 0,4 point plus à gauche que les hommes.
Notre résultat le plus intéressant apparaît toutefois lorsque nous mesurons la latéralité autrement. Au lieu de demander simplement aux individus s’ils se considèrent comme gauchers, nous avons observé quelle main ils utilisent réellement dans plusieurs activités quotidiennes : écrire, utiliser des ciseaux, se brosser les dents ou lancer une balle.
Et là, le lien avec les opinions politiques disparaît. Ce résultat est important : si la biologie expliquait principalement leur positionnement politique, on devrait retrouver un effet en mesurant concrètement l’usage de la main gauche dans les gestes du quotidien. Or ce n’est pas le cas. Autrement dit, ce n’est pas tant le fait d’utiliser majoritairement sa main gauche qui semble compter que le fait de se percevoir comme gaucher.
Cette interprétation est renforcée par un autre résultat : le lien entre le fait d’être gaucher et l’orientation politique est particulièrement marqué dans les pays latins comme la France, l’Espagne et l’Italie, où l’opposition entre « la gauche » et « la droite » structure fortement le débat politique. Plus cette distinction symbolique est présente dans le débat public, plus l’effet semble fort.
Ces résultats suggèrent donc que l’effet observé relève davantage de mécanismes identitaires et symboliques que de différences neurologiques profondes. Reste à comprendre pourquoi le fait de se percevoir comme gaucher pourrait être associé à une orientation plus à gauche.
La science politique s’est longtemps intéressée aux facteurs sociaux qui structurent les préférences électorales. Mais une littérature plus récente invite à élargir le regard : certains traits individuels, liés à la personnalité ou à des dispositions plus profondes, pourraient aussi contribuer à façonner l’orientation politique. Les chercheurs en sciences politiques Gerber et al. (2010) et Mondak (2010) ont ainsi montré le rôle de traits de personnalité comme l’ouverture à l’expérience ou l’extraversion dans les comportements politiques ; tandis que l’étude d’Alford, Funk et Hibbing (2005) a mis en évidence, à partir de données sur des jumeaux, la part biologiquement héritable de l’idéologie politique.
Dans notre cas, trois mécanismes peuvent aider à interpréter les résultats.
À première vue, la relation peut sembler purement linguistique : le mot « gauche » désigne à la fois une préférence manuelle et une idéologie politique. Néanmoins, plusieurs hypothèses suggèrent qu’une telle relation pourrait découler de processus psychologiques ou biologiques.
Un premier mécanisme est l’égotisme implicite : nous avons tendance à préférer inconsciemment ce qui nous ressemble. Des études montrent ainsi que les individus choisissent plus souvent des professions ou des lieux dont les noms sont proches des leurs. Aux États-Unis, les individus prénommés « Lawrence » deviennent ainsi plus fréquemment avocats (« lawyer »), tandis que les « Louis » vivent plus souvent à Saint Louis (Missouri). De même, les consommateurs sont davantage enclins à choisir une marque lorsque son nom commence par les mêmes lettres que leur propre prénom.
Ces mécanismes sont largement inconscients : les individus ne réalisent généralement pas que ces ressemblances influencent leurs préférences.
Dans cette logique, le mot « gauche » peut créer chez les gauchers une affinité subtile et inconsciente dans le domaine politique. Étant donné qu’ils utilisent fréquemment le mot « gauche » pour décrire une dimension fondamentale de leur identité, ils peuvent ressentir une affinité plus élevée vis-à-vis des mouvements politiques associés à la gauche.
Un second mécanisme repose sur le vécu social des personnes appartenant à un groupe minoritaire. Les gauchers représentent une part relativement faible de la population (de 10 à 15 %) et ont historiquement été confrontés à une stigmatisation sociale. Jusqu’aux années 1970, de nombreux enfants gauchers étaient encore forcés d’écrire de la main droite à l’école, notamment en France. Dans certaines cultures comme en Inde ou au Moyen-Orient, manger de la main gauche reste encore aujourd’hui mal vu.
Le langage lui-même conserve des traces de cette histoire. Ce n’est pas un hasard si le mot « gauche » désigne aussi en français quelqu’un de maladroit, et si « sinistra » signifie à la fois « gauche » et « sinistre » en italien.
Le fait d’appartenir à une minorité peut, dès lors, favoriser des attitudes valorisant davantage la tolérance et la protection des minorités des valeurs souvent associées à la gauche politique.
Une troisième hypothèse est d’ordre neurobiologique. La préférence pour la main gauche ou droite reflète en partie l’organisation du cerveau, façonnée très tôt dans le développement. Chez les gauchers, les fonctions cérébrales sont en moyenne un peu moins réparties entre les deux hémisphères, avec davantage d’échanges entre eux. Certains chercheurs associent cette organisation à une plus grande flexibilité cognitive et à une ouverture plus forte aux idées nouvelles, des traits souvent liés aux sensibilités politiques de gauche.
Mais nos résultats invitent à relativiser cette explication biologique : l’effet apparaît lorsque les personnes se déclarent gauchères, pas lorsque l’on mesure seulement leurs gestes de la main gauche dans les activités quotidiennes.
Bien sûr, notre étude ne signifie pas que tous les gauchers votent à gauche, ni qu’il suffirait de changer de main pour changer d’idéologie. Que Fidel Castro et Benyamin Nétanyahou aient tous deux été gauchers montre que les gauchers ne peuvent être réduits à une catégorie électorale homogène.
En revanche, ces travaux rappellent un élément essentiel : nos opinions politiques sont probablement moins rationnelles que nous le pensons. Elles peuvent aussi être influencées par des expériences sociales et des associations symboliques dont nous n’avons même pas conscience.
Et cela ouvre une question fascinante : combien d’autres caractéristiques apparemment anodines influencent silencieusement nos choix politiques ? Les chercheurs commencent à en recenser, comme le fait d’avoir des sœurs qui rendrait les hommes plus conservateurs.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.07.2026 à 18:06
Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
L’essentielCliquez pour lire les trois points à retenir Donald Trump promeut le « SAVE America Act », une réforme destinée à renforcer les contrôles d’identité des électeurs Ses partisans y voient un moyen de protéger les élections contre les fraudes et les ingérences étrangères, notamment chinoises ; ses opposants dénoncent un texte susceptible de restreindre l’accès au vote de certaines catégories de la population. Malgré des chances limitées d'être adopté avant les midterms de novembre, le « SAVE America Act » devrait continuer d'alimenter le débat sur la démocratie électorale. Replier
Le 16 juillet dernier, à moins de cent dix jours des élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, dans une Amérique plus polarisée que jamais et alors que l’actualité internationale demeure dominée par la reprise des frappes américaines contre l’Iran, Donald Trump a créé la surprise en s’adressant solennellement à la nation depuis la Maison-Blanche.
L’exercice est relativement rare. Depuis son retour au pouvoir en janvier 2025, le chef de l’État s’est bien plus souvent exprimé lors de meetings, de conférences de presse ou encore sur Truth Social que par le biais d’allocutions officielles depuis le Bureau ovale. La dernière intervention télévisée de cette nature remontait à plusieurs mois et concernait essentiellement les opérations militaires américaines au Moyen-Orient.
Cette fois, le président a volontairement délaissé les questions diplomatiques pour aborder un sujet qui lui est cher depuis près de six ans : l’intégrité, c’est-à-dire le caractère fiable et neutre, des élections américaines.
Alors que les républicains espèrent conserver leur majorité et renforcer leur emprise sur le Congrès lors des élections de novembre prochain, Donald Trump a replacé la sécurité du processus électoral au cœur du débat politique national. Présentée comme une allocution institutionnelle et non partisane, son intervention visait officiellement à restaurer la confiance des citoyens dans leurs institutions démocratiques.
Il a néanmoins rapidement donné à son discours une dimension beaucoup plus politique en affirmant que les États-Uniens avaient été privés de toute transparence sur plusieurs éléments essentiels concernant l’élection présidentielle de 2020.
Pour comprendre les enjeux de cette intervention, il convient de rappeler que, aux États-Unis, l’organisation des élections repose sur un modèle extrêmement décentralisé. Contrairement à de nombreuses démocraties occidentales, aucune autorité électorale nationale ne supervise directement l’ensemble du scrutin. La Constitution confie aux États fédérés la responsabilité d’organiser les élections, tandis que les comtés (il y en a 3 077 au total) assurent très concrètement l’inscription des électeurs, l’administration des bureaux de vote, le dépouillement et la certification des résultats.
La procédure de vote elle-même varie considérablement d’un État à l’autre. Certains États privilégient le vote anticipé en personne, d’autres autorisent largement le vote par correspondance, tandis que plusieurs conservent essentiellement le vote effectué le jour du scrutin. Cette diversité reflète la tradition fédéraliste américaine mais rend également le système plus complexe à harmoniser et à sécuriser.
Depuis le début des années 2000, les machines de vote électronique se sont progressivement imposées dans une grande partie du pays. Les technologies utilisées diffèrent cependant selon les juridictions. Certaines machines enregistrent directement le vote sur un support électronique (« Direct Recording Electronic », ou DRE), tandis que d’autres impriment un bulletin papier vérifiable par l’électeur avant son dépôt dans l’urne ou sa numérisation.
Depuis les controverses ayant suivi l’élection présidentielle de 2020, un nombre croissant d’États privilégient désormais des systèmes hybrides associant enregistrement électronique et preuve papier telle que le « voter-verifiable paper audit trail ».
Depuis plusieurs années, les autorités fédérales alertent régulièrement sur les tentatives d’ingérence étrangères visant à fragiliser la confiance des citoyens dans le processus démocratique américain.
Après les accusations d’interférences russes lors de l’élection présidentielle de 2016, les services de renseignement ont progressivement identifié une montée en puissance des opérations conduites par la République populaire de Chine dans le cyberespace.
C’est précisément cet aspect que l’administration Trump a souhaité remettre en lumière. Dans plusieurs documents récemment déclassifiés et publiés par la Maison-Blanche, l’exécutif affirme que des groupes de pirates informatiques liés à Pékin ont multiplié les opérations d’espionnage contre des institutions américaines, des infrastructures critiques et des réseaux gouvernementaux. Ces documents évoquent notamment les activités du groupe APT31 (Advanced Persistent Threat 31), également connu sous l’appellation Zirconium. Ce groupe, qui serait lié au ministère chinois de la Sécurité d’État, est considéré par les agences occidentales comme l’une des principales unités de cyberespionnage de Pékin.
Depuis plus d’une décennie, APT31 est accusé d’avoir conduit des campagnes de phishing sophistiquées, des opérations d’intrusion dans des réseaux gouvernementaux, des vols de propriété intellectuelle et des actions de surveillance visant des responsables politiques, des parlementaires, des chercheurs et des organisations critiques aux États-Unis comme en Europe.
C’est dans ce contexte que Donald Trump entend faire adopter le « SAVE America Act ».
L’objectif est d’empêcher le vote des non-citoyens américains, et plus globalement de garantir l’intégrité des élections qui est également menacée par les cyberattaques de la Chine.
Save est l’acronyme de « Safeguard American Voter Eligibility » qui peut être traduit par « loi visant à garantir l’éligibilité des électeurs américains ». Déposé au Congrès en janvier 2026 à l’initiative de responsables républicains, ce projet de loi prévoit notamment l’obligation de présenter une preuve de citoyenneté états-unienne lors de l’inscription sur les listes électorales, un renforcement des procédures de vérification de l’identité des électeurs avec photo à l’appui, ainsi qu’un contrôle accru des listes électorales.
Dans son allocution, Donald Trump a pris soin de présenter cette réforme comme une démarche dépassant les clivages partisans. Il a affirmé qu’il ne s’agissait « ni d’une victoire républicaine ni d’une victoire démocrate », mais d’une réforme destinée à protéger chaque électeur américain. Il a exhorté les téléspectateurs à contacter leurs représentants et leurs sénateurs afin de soutenir le « SAVE America Act », martelant que la confiance dans les élections constitue le fondement même de toute démocratie.
Pour ses partisans, la démarche apparaît difficilement contestable sur le principe. De nombreux pays démocratiques imposent déjà une pièce d’identité ou une preuve de citoyenneté pour participer aux élections. Les républicains soutiennent que ces exigences relèvent du bon sens administratif et qu’elles permettraient de prévenir d’éventuelles fraudes, même marginales.
Les démocrates, de même que plusieurs associations de défense des droits civiques, formulent cependant une analyse très différente. Selon eux, les cas documentés de vote illégal demeurent extrêmement rares et ne justifient pas une réforme aussi ambitieuse. Ils craignent que certaines dispositions du texte rendent plus difficile l’inscription de catégories d’électeurs disposant de documents administratifs incomplets ou difficiles à obtenir, ce qui est plus souvent le cas des Noirs et des immigrés de fraîche date, lesquels votent moins pour les républicains que pour les démocrates.
Sur le plan parlementaire, les perspectives d’adoption du « SAVE America Act » apparaissent toutefois limitées.
Bien que les républicains disposent d’une majorité à la Chambre des représentants, le texte se heurte à une opposition importante au Sénat.
Sauf recours à une procédure exceptionnelle ou modification substantielle du projet, son adoption nécessiterait de rallier plusieurs sénateurs démocrates afin d’atteindre le seuil requis pour mettre fin à l’obstruction parlementaire (il faut que le projet de loi remporte 60 voix ; à l’heure actuelle, les républicains en ont 53). Dans le climat actuel de forte polarisation, un tel scénario paraît peu probable. En pratique, les chances de voir cette réforme entrer en vigueur avant les élections de novembre demeurent donc faibles.
Reste une interrogation fondamentale. Cette initiative traduit-elle une volonté authentique de moderniser les procédures électorales américaines ou constitue-t-elle avant tout un instrument destiné à accroître les chances des républicains de sortir vainqueurs des élections de mi-mandat ? Les deux hypothèses ne sont d’ailleurs pas incompatibles. Une réforme peut répondre à une préoccupation institutionnelle réelle tout en servant des objectifs politiques. Dans une démocratie aussi polarisée que les États-Unis, où chaque modification des règles électorales est immédiatement interprétée à travers un prisme partisan, il devient particulièrement difficile de dissocier les considérations juridiques des calculs électoraux.
Quelles que soient les motivations profondes de Donald Trump, son allocution marque une nouvelle étape dans l’évolution du débat américain sur la démocratie électorale. En choisissant de replacer cette question au cœur de l’agenda politique à quelques semaines d’un scrutin décisif, le président confirme que, plus de cinq ans après la crise de 2020, l’intégrité des élections demeure l’un des sujets les plus sensibles de la vie publique américaine. Si le « SAVE America Act » a peu de chances d’être adopté dans sa forme actuelle avant le 3 novembre, le débat qu’il suscite devrait continuer à structurer la campagne des midterms et, plus largement, les discussions sur l’avenir des institutions démocratiques américaines.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.