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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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29.05.2026 à 09:48

Les cérémonies de remise des diplômes, dernières victimes de la polarisation politique sur les campus américains

Austin Sarat, William Nelson Cromwell Professor of Jurisprudence and Political Science, Amherst College

De Salman Rushdie à Morton Schapiro, plusieurs personnalités invitées à s’adresser aux diplômés ont récemment été contestées ou désinvitées. Une évolution qui relance le débat sur la liberté d’expression dans l’enseignement supérieur.
Texte intégral (2500 mots)
Les universités ont longtemps considéré les cérémonies de remise des diplômes comme un moment de rassemblement au-delà des clivages politiques. Joshua Hoehne/unsplash, CC BY

Entre 2000 et 2024, l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remises de diplômes aux États-Unis. Un phénomène qui illustre la difficulté croissante des universités à concilier diversité des opinions et sensibilité politique des campus.


Aux États-Unis, prononcer un discours de remise des diplômes à l’université était autrefois considéré comme un honneur particulier. Les intervenants se tenaient derrière un pupitre, vêtus de la traditionnelle toge et du mortier universitaires, et adressaient aux diplômés des conseils de vie et des paroles inspirantes au moment où ils s’apprêtaient à entrer dans une nouvelle étape de leur existence.

Aujourd’hui, toutefois, prendre la parole lors d’une cérémonie de remise des diplômes comporte des risques considérables, comme l’a récemment constaté Morton Schapiro, ancien président de l’université Northwestern. Celui-ci devait prononcer le discours de fin d’études du Georgetown University Law Center le 17 mai 2026, mais a annoncé le 6 mai qu’il ne participerait finalement pas à l’événement.

Des étudiants de la faculté de droit de Georgetown avaient protesté contre cette invitation et lancé une pétition pour qu’elle soit annulée, invoquant ce qu’ils décrivaient comme les « opinions controversées, sionistes et nuisibles » de Schapiro. Les étudiants faisaient notamment référence à une tribune dans laquelle Schapiro exprimait son soutien à Israël et au peuple juif quelques jours après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, qui ont fait 1 200 morts.

Schapiro est loin d’être un cas isolé. Ce n’est pas un hasard si l’organisation de défense de la liberté d’expression FIRE qualifie la période précédant les cérémonies de remise des diplômes universitaires de « saison des désinvitations », ou disinvitation season.

Au cours des deux dernières décennies, de nombreuses universités à travers les États-Unis ont retiré leurs invitations à des personnalités chargées de prononcer les discours de remise des diplômes après que des étudiants ont protesté contre leur venue. Dans d’autres cas, les intervenants eux-mêmes ont renoncé à participer à pareil événement après la mobilisation d’étudiants opposés à leur prise de parole.

En tant que politiste ayant travaillé sur le Premier Amendement de la Constitution américaine et sur la liberté d’expression sur les campus universitaires, je vois dans l’annulation de la venue de Morton Schapiro à Georgetown un exemple d’un phénomène plus large : la difficulté persistante à accepter la confrontation avec des points de vue divergents, même au moment de célébrer l’obtention d’un diplôme.

Certains étudiants ne souhaitent entendre, lors de leur remise de diplôme, que des intervenants partageant leurs convictions. Ils exercent ce que les spécialistes du droit de la liberté d’expression appellent un « veto du chahuteur » (« heckler’s veto »), c’est-à-dire une situation dans laquelle la réaction – ou la réaction anticipée – du public suffit à empêcher une personne de prendre la parole. La liberté d’expression passe alors au second plan, et la cérémonie de remise des diplômes se réduit à un exercice de conformité idéologique.

Cela n’a pas toujours été ainsi

La première cérémonie universitaire de remise des diplômes aux États-Unis a eu lieu en 1642, lorsque le Harvard College a organisé une cérémonie pour honorer ses neuf diplômés. Les étudiants étaient accompagnés de plusieurs des personnalités les plus éminentes de la colonie de la baie du Massachusetts, parmi lesquelles le gouverneur John Winthrop et son adjoint John Endicott, venus assister à l’événement.

Aucun discours de remise des diplômes n’était alors prévu. Au contraire, chaque diplômé prenait lui-même la parole et mettait en démonstration le fruit de son éducation classique en s’exprimant en latin et en anglais.

À partir du milieu du XIXe siècle, les cérémonies universitaires commencèrent à attirer sur les campus des personnalités extérieures reconnues, invitées à prononcer un discours devant les diplômés.

En 1837, par exemple, le poète et essayiste Ralph Waldo Emerson s’adressa aux diplômés de la société Phi Beta Kappa de Harvard University et lança un vibrant appel aux étudiants et intellectuels américains pour qu’ils mettent fin à ce qu’il appelait « notre long apprentissage auprès du savoir d’autres nations ».

En 1881, James A. Garfield devint le premier président américain en exercice à prononcer un discours de remise des diplômes, à l’occasion d’une cérémonie organisée à la United States Naval Academy, à Annapolis, dans le Maryland.

Vingt-quatre ans plus tard, le président Theodore Roosevelt prit la parole lors de la première cérémonie de remise des diplômes de Clark University, à Worcester, dans le Massachusetts. Il déclara alors à son auditoire : « J’ai toujours été profondément convaincu qu’il en va d’une nation comme d’un individu : les plus grands bâtisseurs doivent aussi être de grands rêveurs. »

Depuis lors, d’autres présidents ont utilisé leurs discours de remise des diplômes pour annoncer d’importantes initiatives politiques ou des accords majeurs, notamment en matière de politique étrangère.

En 1963, le président John F. Kennedy annonça aux étudiants diplômés de l’American University que les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique allaient entamer des négociations visant à interdire les essais nucléaires.

Deux ans plus tard, le président Lyndon B. Johnson profita du discours de remise des diplômes de l’université Howard pour annoncer le lancement d’une vaste initiative destinée à lutter contre les inégalités socio-économiques pénalisant les Afro-Américains.

À l’époque, les interventions de Kennedy, de Johnson ou d’autres personnalités de premier plan invitées à prononcer un discours de remise des diplômes ne suscitaient ni controverse majeure ni mouvement de protestation, contrairement à ce que l’on observe depuis quelques décennies.

L’orateur, un paratonnerre

Mais cette époque est révolue. Les temps ont changé.

Selon les estimations de FIRE, entre 2000 et 2024, on a recensé 345 tentatives de désinvitation d’orateurs pour des remise de diplômes. Nombre des personnalités visées par ces campagnes ont finalement renoncé à participer aux cérémonies.

Des cas de désinvitation d’intervenants se sont produits aussi bien dans de petits établissements privés que dans de grandes universités publiques. Dans bien des cas, l’annulation de l’invitation est précédée de pétitions et de manifestations organisées aussi bien par des militants conservateurs que progressistes.

Par exemple, en 2019, l’ancien sénateur démocrate du Nebraska Bob Kerrey s’est retiré de son rôle d’orateur de remise des diplômes à Creighton University. Cette décision est intervenue après que le Parti républicain du Nebraska eut dénoncé ses votes favorables au droit à l’avortement.

En 2024, Dickinson College a annulé l’invitation adressée à Michael Smerconish pour son discours de remise des diplômes. Cette décision faisait suite à une tribune étudiante rappelant que, vingt ans plus tôt, Smerconish avait déclaré que, « pour assurer la sécurité de l’Amérique, la TSA devrait cibler délibérément les Arabes et les musulmans lors des contrôles, car ils ressemblent aux auteurs des précédents attentats terroristes ».

« Quelqu’un comme Mike Smerconish représente-t-il d’une quelconque manière les réussites et les aspirations des étudiants de Dickinson ? Si Dickinson aime réellement ses étudiants et les valorise, ne devrait-elle pas les honorer avec une personnalité qui reflète cet attachement ? », écrivaient les signataires dans leur tribune. Des manifestations ont suivi, et le président de l’établissement a finalement cédé à la pression.

En 2025, l’écrivain Salman Rushdie a renoncé à prononcer le discours de remise des diplômes du Claremont McKenna College, à Claremont, en California, après que des membres de la Muslim Student Association ont demandé à l’université de retirer son invitation. Ils reprochaient à Rushdie, qui se définit lui-même comme un « athée intransigeant », de « dénigrer une communauté religieuse mondiale » dans ses écrits et ses prises de parole publiques.

Lors d’un discours de remise des diplômes prononcé en 2015 à l’Emory University, il avait notamment déclaré : « J’ai parfois l’impression que nous vivons à une époque d’une grande crédulité. Les gens semblent prêts à croire à peu près n’importe quoi. Dieu, par exemple. »

Ces dernières années, la guerre entre Israël et le Hamas dans la bande de Gaza a en effet alimenté de nombreuses controverses autour des cérémonies de remise des diplômes et conduit à plusieurs annulations d’invitations, en raison des positions prises par certains intervenants sur le conflit.

Dans le même temps, plusieurs orateurs ont prononcé des discours jugés controversés, voire offensants, par certains diplômés et observateurs extérieurs. En 2024, par exemple, Harrison Butker, joueur des Kansas City Chiefs, est intervenu lors de la cérémonie de remise des diplômes du Benedictine College et a encouragé les femmes à devenir femmes au foyer.

Les cérémonies de remise des diplômes et la liberté d’expression

Ce qui nous ramène à Morton Schapiro.

« J’ai présidé 28 cérémonies de remise des diplômes en tant que président d’université et doyen », a écrit Schapiro dans un message adressé aux étudiants de la faculté de droit de Georgetown. « Je considère que ces cérémonies sont avant tout destinées à célébrer les diplômés et ceux qui les ont soutenus. Je me réjouissais à l’idée de prononcer un discours sur l’humilité et la gratitude, mais je ne souhaite pas que ma présence détourne l’attention de cette journée de fête. »

L’humilité et la gratitude font souvent défaut durant cette « saison des désinvitations ». En 2017, Drew Gilpin Faust, alors présidente de l’Harvard University, semblait avoir conscience de ce manque lorsqu’elle a adressé un message en faveur de la liberté d’expression aux diplômés lors de son discours de remise des diplômes.

« Faire taire des idées ou se complaire dans une orthodoxie intellectuelle indépendante des faits et des preuves entrave notre accès à des idées nouvelles et meilleures, et nous empêche de rejeter pleinement et lucidement les mauvaises », avait-elle averti.

La saison des remises de diplômes met précisément cette mise en garde à l’épreuve. Comme le soulignait Faust : « Les universités doivent incarner l’idée que la vérité ne peut pas être simplement proclamée, mais qu’elle doit être établie — par l’argumentation raisonnée, l’examen critique et parfois même par des remises en question inconfortables qui constituent le fondement même de la recherche de la vérité. »

The Conversation

Austin Sarat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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29.05.2026 à 09:00

À force d’utiliser l’IA, les journalistes risquent-ils d’appauvrir la langue ?

Xosé López-García, Periodismo digital, comunicación digital, Universidade de Santiago de Compostela

Cristian Augusto Gonzalez Arias, Investigador, Pontificia Universidad Catolica de Valparaiso; Universidade de Santiago de Compostela

La presse contribue depuis longtemps à enrichir la langue en faisant circuler de nouveaux mots et de nouvelles façons de nommer le monde. L’essor des textes générés par l’IA pourrait-il fragiliser cette fonction essentielle ?
Texte intégral (1673 mots)
Que perd-on lorsque l’écriture journalistique est de plus en plus confiée aux machines ? Selon plusieurs travaux récents, le risque n'est pas seulement informationnel : il concerne aussi la capacité de la presse à renouveler la langue. Markus Winkler / Unsplash, CC BY

Historiquement, le journalisme a contribué à diffuser de nouveaux mots et à nommer les transformations du monde. Si les textes générés par l’IA deviennent dominants, cette dynamique d’innovation linguistique pourrait s'affaiblir.


Que devient le langage public lorsqu’une part croissante des textes qui circulent dans la presse, sur Internet et sur les réseaux sociaux commence à être rédigée par des machines ? La question ne concerne pas seulement le journalisme en tant qu’activité professionnelle. Elle peut aussi affecter la richesse de la langue que nous utilisons pour comprendre, décrire et débattre du réel.

Historiquement, la presse a été l’un des espaces où la langue commune s’est développée et enrichie. Elle n’est évidemment pas le seul moteur du changement linguistique, mais elle constitue l’un des lieux où les sociétés mettent en circulation de nouveaux mots, de nouvelles tournures et de nouvelles façons de nommer des phénomènes émergents. Plusieurs travaux sur le langage journalistique et les néologismes montrent d’ailleurs que les journaux ont longtemps joué un rôle essentiel dans la création et la diffusion de vocabulaire nouveau, en particulier lorsqu’il s’agissait de rendre compte d’événements, de technologies ou de transformations sociales auprès d’un large public.

Ce rôle pourrait s’affaiblir si une part importante de l’écriture journalistique était déléguée à des systèmes d’IA générative. Les grands modèles de langage reposent, de manière générale, sur la prédiction du mot – ou plus précisément du « token » – le plus probable au sein d’une séquence. Ils produisent ainsi des textes fluides et plausibles, mais tendent également à privilégier les régularités statistiques, les formulations les plus fréquentes et les tournures déjà stabilisées.

Cela ne signifie pas, en soi, que le langage se dégrade automatiquement. Le problème apparaît lorsque cette logique devient dominante dans la production des textes qui alimentent l’espace public.

Quand les IA s’entraînent sur des textes produits par d’autres IA

Le risque devient plus sérieux lorsque ces systèmes commencent à être entraînés à partir de textes produits par d’autres IA. C’est ce que plusieurs travaux récents décrivent sous le nom de model collapse, ou « effondrement du modèle » : un processus de dégénérescence dans lequel les données générées par un modèle finissent par contaminer l’entraînement des générations suivantes.

Appliqué au langage, cela signifie que si les systèmes apprennent de plus en plus à partir de textes synthétiques, et si ces textes en viennent à saturer le Web et l’espace public, le réservoir linguistique disponible pour les futurs entraînements se rétrécit. Plus il y a de textes artificiels, moins les modèles sont exposés à la diversité réelle des usages humains de la langue. À terme, cela peut entraîner un appauvrissement du langage dans différents domaines.

Reproduction et amplification des biais

Tout d’abord, lorsque la diversité des données diminue et que les modèles s’appuient principalement sur des schémas déjà établis, les biais présents dans les données d’entraînement risquent d’être renforcés plutôt que corrigés. La littérature récente sur l’évolution des modèles de langage met précisément en garde contre le fait que les processus récursifs peuvent amplifier des préjugés existants au lieu de diversifier les points de vue.

Par ailleurs, l’écriture tend à se ressembler de plus en plus à elle-même : les mêmes structures syntaxiques, les mêmes tonalités intermédiaires, les mêmes formulations et les mêmes façons d’organiser les paragraphes reviennent sans cesse. Cette évolution est particulièrement importante pour le journalisme, car la presse ne se contente pas de transmettre des informations : elle fait le lien entre des savoirs spécialisés et un large public, hiérarchise les enjeux, traduit des vocabulaires techniques et expérimente de nouvelles formulations. Lorsque la langue de l’espace public devient trop uniforme, sa capacité à s’adapter finement à la nouveauté s’affaiblit.

Une érosion de l’innovation linguistique

Dans ce contexte, les mots rares ou spécialisés, les constructions moins fréquentes ainsi que certains nuances pragmatiques — comme l’ironie, l’ambiguïté ou certaines variations du point de vue — tendent à reculer. L’augmentation de la proportion de textes synthétiques dans les données d’entraînement est associée à une dégradation des performances et à une représentation plus pauvre de la diversité du langage humain. En termes simples, le système préserve mieux le centre que les marges.

Or, nombre d’innovations linguistiques naissent précisément dans ces marges : sous la forme d’usages instables, de détournements ponctuels ou de solutions locales inventées pour nommer une réalité nouvelle. Si le système privilégie systématiquement les formulations les plus probables, ces formes émergentes disposent de moins d’espace pour circuler et s’imposer.

Il ne faut pas comprendre cet enjeu comme une opposition abstraite entre « l’humain » et « la machine », mais plutôt comme la différence entre une langue nourrie par les contingences de la vie sociale et une prose produite à partir de régularités déjà apprises.

Un appauvrissement de l’écosystème linguistique

L’enjeu ne se limite pas à une diminution du nombre de mots différents. Il concerne aussi la capacité à établir des distinctions fines. Lorsque le langage devient plus vague, plus répétitif ou plus prévisible, les outils dont dispose une société pour décrire les problèmes, nuancer les positions et débattre dans l’espace public s’appauvrissent eux aussi.

À une échelle plus large, la question n’est donc plus seulement de savoir ce qui arrive à un modèle d’IA, mais ce qui arrive à l’écosystème linguistique public dans son ensemble. Si le Web se remplit de textes synthétiques, lecteurs, journalistes et institutions seront progressivement exposés à une langue publique moins diverse. Certains travaux récents vont jusqu’à évoquer une forme de « contamination » de l’écosystème numérique par les données synthétiques et montrent que la manière dont se combinent données réelles et artificielles est déterminante pour éviter des dégradations plus importantes.

Un scénario inéluctable ?

Il convient toutefois de ne pas exagérer le risque. Les travaux de recherche ne concluent pas que tout usage de l’IA entraîne inévitablement un effondrement ou une dégradation. Certaines études montrent que lorsque les données synthétiques sont mélangées à des données réelles, plutôt que de les remplacer entièrement, les mécanismes de dégradation ne se manifestent pas de la même manière et les erreurs peuvent rester limitées. Autrement dit, le problème ne réside pas dans un usage ponctuel de l’IA ni dans une combinaison prudente de données synthétiques et humaines, mais dans le remplacement massif de l’écriture humaine suivi du recyclage de cette production artificielle comme s’il s’agissait d’un langage vivant.

Avec l’intégration de l’IA dans les routines de production journalistique, le journalisme gagne en efficacité. Mais que perd une société lorsque la langue qui circule dans l’espace public devient plus uniforme, plus prévisible et moins ouverte à la nouveauté ? Si la presse renonce, même partiellement, à sa fonction d’écriture, de traduction, de nomination et d’expérimentation linguistique, ce ne sont pas seulement les pratiques professionnelles qui se transforment. C’est aussi l’un des principaux espaces où la langue commune a historiquement pu s’enrichir, se renouveler et élargir son champ des possibles qui s’en trouve affaibli.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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28.05.2026 à 17:52

The joy and pain of Mother’s Day: it’s time we embraced fertility journeys in their multiplicity

Laetitia Mimoun, Associate Professor in Marketing at ESCP Business School, ESCP Business School

Lez Trujillo Torres, Assistant Professor, University of Illinois Chicago

A day of celebration for many, it is also a source of anxiety for those whose hopes of motherhood have been dashed by infertility, loss, and those who have chosen unconventional paths to parenthood.
Texte intégral (2919 mots)

It is time to recognise the diversity of paths that lead to motherhood, including those that fail, those that take years, and those that lead nowhere. When you think of Mother’s Day, which is widely celebrated across the world in the month of May, and in France on the last Sunday of May each year, you might think: Nice lunch, kids’ crafts and lots of hugs.

Yes, it is a moment of joy for many. But for millions of women, this spring Sunday is also a day of silent pain: women whose pregnancies ended in miscarriage, whose fertility treatment came to nothing, who gave up after years of exhausting hope, or who simply never had the child they longed for. These women are rarely at the centre of the celebrations. And yet their experiences reveal something important about how societies continue to think about fertility, womanhood and time.

@the.ivf.warrior promotes a more inclusive celebration of Mother’s Day. @the.ivf.warrior

Infertility is still a taboo subject

Infertility remains deeply difficult to talk about publicly. Many women still feel expected to carry it quietly and privately, and without making others uncomfortable.

Even now, discussing miscarriage, failed fertility treatment, or involuntary childlessness is often treated as a form of oversharing or inappropriate.

But silence has consequences. In our recent study, we argue that infertility is not simply a medical issue or an emotional struggle. It is also a structural and deeply gendered experience of time.

The burden of infertility, including its emotional labour, time and financial costs, physical demands and social stigma, continues to fall disproportionately on women, who are then expected to suffer in silence and develop their own ways of coping with it.

A difficult road we rarely talk about

In France, approximately one woman in four faces difficulties conceiving and miscarriage affects nearly one in five pregnancies.

Hundreds of thousands of couples turn to assisted reproductive technology (ART) each year, a procedure whose success rates fall well short of what one might hope. For example, an IVF procedure has less than one out of three chances of resulting in a baby for women under 35 and this success rate drops significantly with age.

For many women, the path towards motherhood is long, uncertain, and physically consuming. Yet women who travel that road without success, or who abandon it halfway, are often rendered invisible, as though only the final outcome matters.

This was one of the strongest patterns in the women’s testimonies we analysed.

When time becomes the enemy

What becomes striking in these accounts is how differently time is experienced by men and women.

Women are still expected to build families within socially prescribed timelines: at the “right” age, in the “right” relationship, at the “right” stage of life. These norms are so deeply ingrained that women face constant reminders that they are failing to meet them.

One woman in the study, a Scottish psychologist who struggled through infertility, miscarriages, and termination for medical reasons for years, tells us:

“Birthdays for the last few years have been heavy. Years ticking by with the uncertainty of infertility, meant my birthday turned from a celebration to something I dreaded.”

For her, like for many women in the infertility journey, every appointment, every failed cycle, every birthday that passes without a pregnancy becomes a marker of being “out of sync” with what society expects.

@yearning.into.motherhood (Instagram) @yearning.into.motherhood

Meanwhile, the labour of managing infertility remains largely invisible and highly gendered. Women’s time in the fertility journey is less valued, less protected, and less compensated than men’s. The hours spent researching clinics, managing hormone schedules, taking time off work for procedures, processing grief after failed cycles – this labour is largely invisible and largely gendered.

Ways women fight back

In the study, we uncover the many ways women use to reclaim their relationship with time.

First, women attempt to publicly reject society’s standardised timeline in favour of a personal one. Rather than measuring themselves against the norm (e.g., “I should have had a child by now”), women reframe their journey in terms of their own unique circumstances, detaching their sense of self-worth from society’s reproductive calendar.

For example, another woman in the study explains how the dates of her series of miscarriages and unsuccessful IVFs and their associated due dates spread across her calendar until it became “a minefield”. For her, recurrent pregnancy loss (RPL) meant she had to rethink how she keeps track of things.

Second, women actively attribute meaning and worth to the time spent in fertility treatment, even when it has not yet – or may never – result in a child.

Women recognise courage, endurance and love that drive each attempt.

One woman told us how she still valued the “lost years”, that is, the 5.5 years of trying to conceive because they also reminded her of “the tiny hands I never got to hold”, that of the babies she lost. For her, the time invested in infertility treatment had value in itself. This is a profound reframing in a culture that tends to measure reproductive time only by its outcome.

Third, women allow themselves to create records, rituals, or narratives around the fertility journey and its losses. Women mark failed cycles, lost pregnancies, and difficult milestones not to dwell on failure, but to honour the reality of what they have lived through. This is the case of a woman in the study who memorialised her eight pregnancies (of which six did not result in a child and thus the six white mini pumpkins, pictured).

A mother shares her experience of pregnancy and infant loss via Instagram. @recurrent_loss_psychologist (Instagram)

These stories help us resist the idea that women facing infertility are simply passive victims of circumstances. Rather, we argue, they should be viewed as agents, actively shaping the meaning of their own experiences, even within a system that is often indifferent or hostile to those experiences.

The weight of social silence

Why do so many women feel they have to privately manage this pain in the first place?

Part of the answer lies in what sociologists call the “motherhood mandate”: the persistent idea that motherhood is a natural, expected, almost obligatory stage in a woman’s life, achievable on a relatively predictable timeline.

In France, this pressure remains particularly strong, especially as declining birth rates are increasingly framed as a national concern and political discourse invokes the need for “demographic rearmament”.

Pronatalist policy has long been a pillar of the Republican state, and mothers occupy a central symbolic place in France’s national imagination. This normative model leaves little room for the messy, non-linear reality of fertility struggles.

The idealisation of timely motherhood creates silence around journeys that did not reach their destination on schedule or at all.

Women who have experienced a miscarriage or failed fertility treatment often hesitate to speak about it, for fear of not being understood, or of receiving awkward consolations. Many describe a profound loneliness, compounded by the sense of having fallen behind on a timeline they never agreed to follow.

How can we change things?

What these stories reveal is how much infertility remains private. Women are expected to carry the waiting, the uncertainty, the physical burden of treatment, and the emotional fallout largely on their own, even though the pressures shaping these experiences are deeply social.

Recognising this is the first step towards changing it.

Healthcare providers need to take seriously not only the medical but also the emotional and time burden associated with fertility treatment. Employers need to offer meaningful support for workers undergoing ART.

Friends and family need to learn to sit with discomfort instead of rushing to offer reassurance or simplistic advice. And it means a broader cultural shift away from the idea that a woman’s worth is tied to whether she becomes a mother, and when.

In France, some progress has been made: the 2021 law extending ART to all women broadened access to fertility treatments and fertility preservation.

The official recognition of perinatal grief, including the option to register a stillborn child in the family record book, is an important step. But the structural inequalities in how women’s reproductive time is valued, which we document so clearly in this new research, have barely been touched upon.

A Mother’s Day for everyone

This Mother’s Day, we should celebrate mothers. But we should also encompass women who spent years trying to become one, women in the middle of fertility treatment, women living through miscarriage, and women whose journeys did not end where they hoped they would.

Motherhood is not a single, universal destination reached on a standardised timeline. It is a multitude of paths: some luminous, some terrifying, some that reach their destination and some that stop abruptly in the middle. The women on those harder paths are not behind schedule. They are living their own time. It is past time we recognised it.


This article draws on “Out of Sync with Societal Expectations: How Gendered Consumer Timework Shapes Women’s Experiences in Fertility Services”, authored by Dr Laetitia Mimoun and Dr Lez Trujillo-Torres, published in the Journal of the Association for Consumer Research.


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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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28.05.2026 à 17:52

Comment les finances publiques peuvent-elles traverser les turbulences de la période de « mi-transition » ?

Étienne Espagne, Économiste, Agence Française de Développement (AFD)

Jean-Baptiste Jacouton, Chargé de recherche, Agence Française de Développement (AFD)

Laura Sabogal Reyes, Spécialiste des banques publiques et de la finance du développement, Agence Française de Développement (AFD)

Les ministères des finances et les banques de développement ont tout intérêt à travailler ensemble pour construire des stratégies et des scénarios mieux adaptés aux enjeux climatiques.
Texte intégral (2548 mots)

L’agenda climatique ambitieux fixé en 2015 par l’accord de Paris est aujourd’hui mis à mal par l’instabilité générée par les chocs climatiques et géopolitiques. La part des énergies fossiles peine à reculer malgré l’émergence des secteurs de la transition énergétique. Dans ce contexte, il apparaît urgent de mieux coordonner l’action des ministères des finances et celle des banques de développement, qui peuvent construire conjointement des politiques économiques et des stratégies de financement plus résilientes.


Dix ans après la signature de l’accord de Paris, nous semblons entrer dans une nouvelle période de l’agenda climatique, de plus en plus difficile et instable à mesure que des chocs climatiques affectent plus fortement les pays. De nouveaux secteurs bas carbone émergent, sans parvenir à réduire la part globale des fossiles. Dans le même temps, la domination économique de ces secteurs se combine à des enjeux de reconfiguration géopolitique accélérée.

C’est ce que nous avons appelé ailleurs la « période de mi-transition ». De par ses instabilités intrinsèques, elle produit une tentation forte, au plan politique, de se cantonner à des politiques économiques réactives. Or, celles-ci risquent de renforcer des dépendances passées ou aggraver les vulnérabilités présentes.

Outre la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, nous assistons par exemple au recul de certains pays de l’Union européenne sur le sujet de la renégociation du marché carbone (EU-ETS), ou encore au scepticisme de certains pays émergents vis-à-vis de transformations structurelles pourtant inévitables.

Pour éviter qu’une telle période ne se transforme en un régime durable de crises successives, les acteurs financiers publics doivent développer des politiques économiques de transition proactives et des stratégies de financement plus résilientes face à ces instabilités. C’est en particulier le cas pour les ministères des finances et les Banques nationales de développement.

Des scénarios climat et nature pour analyser et anticiper les risques

Pour les banques centrales, la construction de scénarios fournit un cadre pour analyser les risques physiques liés au changement climatique. Par exemple, pour évaluer les conséquences des catastrophes naturelles sur les actifs financiers, ou bien les risques de transition, c’est-à-dire les impacts économiques négatifs susceptibles de survenir pendant le processus de transition vers des économies bas carbone.

Ces scénarios visent à améliorer la surveillance, la stabilité et la résilience des systèmes financiers. Ils aident à définir la réglementation prudentielle (soit l’ensemble des mécanismes qui permettent de s’assurer de la stabilité financière des banques et de limiter le risque de faillite) et les exigences en matière de reporting qui s’appliquent aux institutions financières et aux assureurs.

La construction de tels scénarios climat s’est largement développée au sein de réseaux tels que le Network for Greening the Financial System (NGFS). Mais les scénarios produits par les banques centrales présentent des limites pour une application à des acteurs directs des politiques publiques. En effet, ils ne sont pas prescripteurs pour ce qui est des politiques publiques que les États doivent mener pour respecter leurs engagements climatiques.


À lire aussi : DAF et risques climatiques : pourquoi l’inaction devient le principal risque financier des entreprises


Des objectifs, mais peu d’outils

De nombreux États, souvent sous la coordination des ministères de l’environnement, se sont engagés depuis l’accord de Paris dans des stratégies de décarbonisation. Celles-ci sont centralisées et consolidées par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), organisme de l’ONU en charge de l’organisation des COP.

Les contributions nationales déterminées (Nationally Determined Contributions, ou NDC en anglais) et les stratégies de long terme (Long Term Strategies, ou LTS en anglais) permettent d’objectiver l’effort qu’un pays consent à produire et à le partager à la communauté internationale.

Ces engagements donnent une cible à atteindre. Celles-ci peut se décliner dans des mesures sectorielles plus ou moins précises selon les pays. Mais ils restent la plupart du temps silencieux sur les outils à déployer et sur les arbitrages politiques à mener.

Des initiatives ont surgi pour pallier ce manque :

  • par exemple, les Deep Decarbonization Pathways (DDP) pour explorer de quelle manière les pays pourraient atteindre la neutralité carbone ;

  • plus récemment, les « Climate Change and Development Reports » de la Banque Mondiale, ont proposé un état des lieux exhaustif de la situation de chaque pays membre vis-à-vis de ses possibles impacts climatiques et possibilités de transition.

Mais les changements en termes d’économie politique qu’impliquerait une telle transformation, les enjeux de transformation structurelle, de politiques industrielles, leurs impacts fiscaux, sur la dette, ou encore sur les stratégies de financement en restent largement absents.

Des enjeux climatiques et budgétaires indissociables

Pourtant, une littérature abondante démontre l’interconnexion des enjeux climatiques avec les enjeux budgétaires. La structuration récente de coalitions rassemblant des ministères des Finances autour de ces enjeux en témoigne.

Un premier enjeu tient à la vulnérabilité des pays face aux chocs climatiques. Et en particulier, aux déséquilibres budgétaires de court et moyen terme qui peuvent en découler. On parle de « spirale dette-climat » lorsque les conséquences sur les finances publiques du changement climatique contraignent la capacité des gouvernements à mettre en œuvre les politiques d’adaptation, d’atténuation et de soutien des plus vulnérables.

Un deuxième enjeu questionne l’efficacité des instruments à la main des gouvernements pour mettre en œuvre les politiques climatiques. Il peut par exemple s’agir de la taxation des secteurs émissifs, des subventions ou exonérations fiscales au bénéfice des secteurs bas carbone, de la mise en place de marchés carbone… Les transformations structurelles des économies pour répondre à la crise climatique peuvent aussi générer des chocs socio-économiques. Il peut s’agir, par exemple, de pertes d’emploi dans certains secteurs, qu’il convient de compenser. Elles peuvent également générer des opportunités qui se traduisent par des avantages compétitifs dans de nouveaux secteurs, ou encore des cobénéfices liés à la santé et au bien-être.

Les risques climatiques encore trop négligés

Pour faire face à ces problèmes, il est possible de mobiliser différents combinaisons de politiques publiques de façon à ne laisser aucun agent économique de côté.

Alors que les scénarios climat apparaissent comme des outils fondamentaux pour les ministères des finances dans la planification et l’élaboration de stratégies, 70 % des ministères des finances dans le monde déclarent ne pas intégrer les risques climatiques dans leurs cadres de politiques publiques.

La mise en œuvre de ces scénarios varie selon le niveau de développement des pays. Les économies à haut revenu les intègrent plus souvent dans les processus et politiques budgétaires, quoique de manière récente et souvent partielle.

Le rôle croissant des banques de développement

Rassemblées au sein du système Finance in Common (FiCS), les 550 banques publiques de développement (BPD), incluant des banques multilatérales et nationales, jouent un rôle croissant dans le financement du développement international. Elles totalisent plus de 22 000 milliards de dollars (plus de 18 920 milliards d’euros) d’actifs et opèrent à travers la planète dans la mise en œuvre de financements de long terme. Au sein de cet écosystème, 370 banques nationales de développement constituent des institutions puissantes à la main des gouvernements pour répondre aux enjeux de la mi-transition.

De nombreuses études démontrent leur rôle pour financer les plans de développement nationaux, politiques climatiques incluses. Une récente étude du think tank Climate Policy Initiative montre que les engagements climatiques des BPD ont augmenté de 20 % depuis 2015 pour atteindre 307 milliards de dollars (263,6 milliards d’euros) en 2023, après un pic à 377 milliards (323,7 milliards d’euros) en 2022.

Les travaux de recherche consacrés à l’alignement des banques publiques de développement mettent en évidence la nécessité de renforcer les capacités des banques nationales en matière d’action climatique.

Néanmoins, l’adoption de scénarios climat par les banques publiques de développement reste peu documenté. Les premières observations indiquent qu’elles les utilisent principalement pour réaliser une analyse des risques physiques et des risques de transition sur leur portefeuille.

Sur la base d’estimations à horizon 2040, l’Agence française de développement a ainsi estimé qu’environ 60 % de ses clients risquaient de faire face à une catastrophe naturelle dans les prochaines années. Dans son dernier rapport annuel, la Development Bank of Southern Africa (DBSA) indique avoir recours à des scénarios climat pour analyser son portefeuille et définir des objectifs financiers adaptés.

Mieux articuler les stratégies de financement

Jusqu’à la fin des années 2010, peu d’études ont interrogé l’action des BPD en matière d’inégalités. En travaillant étroitement avec les ministères des finances autour de scénarios climat et nature, cela permettrait pourtant de développer une compréhension plus fine des conséquences de l’action des BPD en matière de distribution des richesses dans l’économie.

Pour jouer pleinement leur rôle dans le financement des politiques publiques, les BPD doivent avant tout disposer d’un mandat explicite de la part de leur gouvernement actionnaire. Une élaboration conjointe de scénarios climat et nature contribuerait à préciser le mandat des BPD, en leur ouvrant de nouveaux champs d’intervention en matière d’action climatique. Il s’agit notamment d’identifier un portefeuille de projets prioritaires à fort potentiel transformationnel pour les économies, tout en facilitant la sélection des instruments financiers les plus adaptés.

En tant qu’institutions financières de long terme, les BPD sont appelées à jouer un rôle central pour garantir le succès des plateformes pays. C’est le cas au Brésil, où la Banco Nacional de Desenvolvimento Economicô e Social (BNDES) sert de secrétariat à la plateforme consacrée au financement du climat et de la transformation écologique, en coordination avec le ministère des finances brésilien.

Enfin, une coopération étroite entre les ministères des finances et leurs banques nationales, notamment par la construction de scénarios climat conjoints, doit permettre d’éclairer les mécanismes de transmission du risque bancaire au risque souverain et vice versa. Les garanties publiques, l’exposition des BPD aux titres souverains ou encore le financement d’entreprises publiques constituent autant de canaux de transmission des risques.

Une opportunité pour le multilatéralisme

L’intégration des scénarios climat dans les processus politiques constitue un changement stratégique nécessaire dans la période actuelle. Lorsqu’elles mobilisent des scénarios climatiques pour orienter leur prise de décision, les BPD ne devraient pas se limiter à un simple rôle passif.

En tant qu’opérateurs financiers à la main des gouvernements, elles ont vocation à devenir centrales dans la construction de scénarios climat-nature. Pour cela, elles doivent activement participer au dialogue avec les ministères des finances, les banques centrales et les autorités de régulation, afin de contribuer à l’élaboration et à l’appropriation collective des scénarios climatiques.

Construire une vision prospective commune des politiques économiques nécessaires pour accélérer les dynamiques de transition contribuerait à reconstruire un multilatéralisme de l’action, dans un contexte où la géopolitique des grandes puissances s’impose par la force.

Dans la perspective de la COP31 sur le climat à venir en novembre en Turquie, de la COP17 sur la biodiversité portée par l’Arménie, l’ouverture d’un tel chantier avec une coalition de pays volontaires sera déterminante pour structurer et porter cette réponse ambitieuse, à l’orée d’une deuxième décennie de l’accord de Paris lourde d’incertitudes.

The Conversation

Jean-Baptiste Jacouton est chargé de recherche à l'Agence française de développement (AFD).

Laura Sabogal Reyes et Étienne Espagne ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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28.05.2026 à 17:51

La flexisécurité scandinave : au-delà des mythes, un vrai modèle de compétitivité

Serge Besanger, Professeur à l’ESCE International Business School, INSEEC U Research Center, ESCE International Business School

Souvent louée comme un horizon souhaitable, la flexisécurité, telle que pratiquée dans les pays scandinaves, reste mal connue. Ce modèle parie sur une mobilité des salariés et s’en donne les moyens.
Texte intégral (1746 mots)

Souvent louée comme un modèle social efficient, la flexisécurité scandinave est aussi largement méconnue. Elle mobilise d’importants moyens pour réduire « quoi qu’il en coûte » ou presque la durée du chômage. Ce faisant, la main-d’œuvre peut aller plus rapidement des secteurs en déclin vers les secteurs en fort développement. C’est ce qui en fait un modèle de compétitivité.


La flexisécurité scandinave est souvent présentée comme une sorte de compromis élégant, presque nordique dans l’âme entre licenciement facile et protection sociale généreuse. Une espèce de miracle social-démocrate où tout le monde serait à la fois libre et protégé. Cette vision, pour rassurante qu’elle apparaisse, n’en est pas moins largement fausse.

La flexisécurité ne compense pas la précarité par des allocations. L’idée est plus brutale : rendre la notion même de précarité obsolète, en organisant une mobilité permanente. On ne protège pas les emplois, on protège la capacité à en retrouver un autre.

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle ce serait en quelque sorte « un modèle sympa mais hors de prix », les pays scandinaves ne dépensent pas davantage que d’autres pour la politique de l’emploi ; ils dépensent différemment.


À lire aussi : Le vrai du faux du chômage : quatre idées reçues qui brouillent le débat public


Forte mobilité du travail

Au Danemark – pays le plus souvent présenté comme le plus « généreux » dans l’accompagnement des travailleurs licenciés, les subventions à l’emploi (emplois aidés, incitations) représentent un montant similaire à celui de la France, soit entre 0,2 et 0,3 % du PIB. La protection de l’emploi est quasi inexistante, ce qui permet une forte mobilité du travail. Le marché est caractérisé par des flux élevés d’entrées et sorties de l’emploi.

Le point sur la très faible protection de l’emploi est documenté par l’OCDE via l’indicateur Employment Protection Legislation (EPL). Au Danemark, l’EPL est de 1,5, soit le score le plus faible parmi les pays de l’OCDE (plus ce score est faible, plus il est facile de licencier). En France, il est de 3,0 ; soit le score le plus élevé, avec celui de l’Italie.

En contrepartie de la facilité de licenciement au Danemark, les allocations chômage peuvent atteindre jusqu’à 90 % du salaire antérieur pour les bas revenus, pendant une durée maximale d’environ 2 ans pour les assurés.

Une gestion du chômage « en mode commando »

Jobcenters, l’équivalent de France Travail, coûte 0,2 % du PIB, c’est-à-dire le double de son homologue français. Chaque conseiller danois gère entre 15 et 25 demandeurs d’emploi (France Travail : entre 60 et 120). Les jobcenters sont des structures municipales placées sous la responsabilité des maires. Leur mission est de s’adapter aux besoins économiques du territoire. Traduction : si le chômage augmente, ce n’est pas un lointain « Copenhague », mais bien le maire qui devra rendre des comptes.

Si la France traite le chômage comme un processus administratif, le Danemark le traite comme une urgence opérationnelle et locale : les jobcenters assurent jusqu’à deux entretiens par semaine, accompagnés d’ateliers obligatoires. Le système repose sur un principe simple : pas de droit sans devoirs immédiats.

Le demandeur d’emploi doit accepter les offres dites « raisonnables », participer aux formations imposées et prouver activement sa recherche. Dans le cas contraire, la sanction, pouvant aller jusqu’à la suspension des allocations, est immédiate. En effet, les aides sociales, ou Kontanthjælp comme on dit localement, sont également gérées par les municipalités.

Triangle d’or

Cette pression forte s’accompagne d’un investissement massif en formation et en coaching, atteignant près de 0,5 % du PIB selon l’OCDE (France : 0,2 %). Les Danois nomment le Gyldne Trekant (le « Triangle d’or ») la combinaison de l’hyperflexibilité des entreprises, de la sécurité des revenus et de la politique active d’insertion.

Le modèle suédois, lui, est à la fois centralisé et privé. L’Arbetsförmedlingen, agence publique suédoise pour l’emploi, fait essentiellement appel à des contractuels. Elle agit comme une acheteuse de services, déléguant l’essentiel du travail à des coachs, des cabinets de reclassement et des organismes de formation rémunérés au résultat. Au total, la Suède affiche des performances solides sur le marché du travail, avec une forte participation au marché du travail (plus de 80 % des 20-64 ans), ce qui la rapproche des standards danois en termes d’insertion et de fluidité.

Le système norvégien est en revanche étatique et centralisé, avec une idée clé assez simple : un seul guichet pour le social et l’emploi. L’Arbeids- og velferdsetaten gère également les allocations. Le système est aussi conditionnel que celui de ses voisins : les formations sont obligatoires, de même que l’acceptation des offres. Cette organisation s’accompagne d’excellents résultats ; la Norvège enregistre un taux de chômage très faible, autour de 3 à 4 % en 2024, soit un niveau comparable à celui du Danemark, avec, de surcroît, une durée moyenne de chômage relativement courte.

Un impact inattendu sur la recherche et l’innovation

Malgré leurs divergences au plan organisationnel, les pays scandinaves poursuivent tous un même objectif, la performance économique, qu’ils atteignent en grande partie grâce à la flexibilité du marché de l’emploi. Cette organisation ne se limite pas à améliorer l’allocation du travail ; elle crée aussi un environnement propice à l’investissement et à l’innovation.

C’est précisément ici que se manifeste l’un des effets les plus sous-estimés de la flexisécurité : son impact sur l’investissement en recherche et développement. Au Danemark, les dépenses de recherche et développement (R&D) atteignent environ 2,9 % du PIB, contre 2,2 % en France. Dans le domaine particulièrement stratégique de la tech, les dépenses de R&D danoises se montent à 1,85 % du PIB, contre seulement 0,4 % en France.

En Suède, l’effort est encore plus marqué, avec des dépenses de R&D autour de 3,4 à 3,6 % du PIB, soit l’un des niveaux les plus élevés au monde, porté par un écosystème très innovant.

France 24, 2017.

Des restructurations plus véloces

Cet écart important ne s’explique pas uniquement par des choix industriels ou technologiques. Il tient aussi et surtout à un cadre institutionnel qui réduit fortement les coûts et les incertitudes liés aux restructurations. En facilitant les ajustements de main-d’œuvre, ce modèle libère des ressources financières et managériales que les entreprises peuvent réallouer vers des activités à plus forte valeur ajoutée, au premier rang desquelles figure l’innovation.

Ainsi, loin d’opposer flexibilité sociale et performance économique, les pays scandinaves montrent que la première peut devenir un levier direct de la seconde, en soutenant durablement l’effort de R&D et la capacité d’adaptation des entreprises.

À cet effet, les restructurations industrielles sont beaucoup plus rapides dans ces pays. En France, une restructuration coûte en moyenne trente-huit mois de salaire. À l’inverse, dans les pays nordiques, une restructuration peut être menée en quelques semaines, sans surcoûts administratifs ou salariaux. Or, la recherche en économie met en évidence une relation inverse frappante : les pays où les coûts de restructuration sont les plus faibles (Danemark, Suède) sont aussi ceux qui investissent le plus en R&D. L’économie française présente un niveau d’investissement nettement inférieur, en ayant un système plus rigide et protecteur. Cela suggère que la flexibilité du marché du travail ne se limite pas à un enjeu d’emploi, mais constitue également un déterminant clé de la capacité d’innovation.

Loin du compromis tiède

Les pays nordiques n’ont pas toujours été des modèles de flexisécurité ; ils reposaient autrefois, comme la France, sur une forte protection de l’emploi, un poids important du secteur public et une logique de stabilisation des carrières, avant d’opérer une transformation radicale vers des marchés du travail beaucoup plus flexibles et centrés sur la mobilité.

Au fond, la flexisécurité scandinave n’a rien d’un compromis tiède. C’est un système assez radical, presque contre-intuitif, qui a fait un pari simple : organiser les flux plutôt que figer les positions. Au cœur de ce modèle se trouve une idée simple mais puissante : il est plus efficace de sécuriser les trajectoires professionnelles que de protéger les postes de travail eux-mêmes.

Ce fonctionnement permet une réallocation rapide de la main-d’œuvre vers les secteurs les plus innovants. En définitive, la flexisécurité n’est pas seulement un modèle social. Elle est un véritable modèle de compétitivité nationale fondé sur une exigence : dans un monde en mutation rapide, la sécurité ne réside pas dans la stabilité des positions, mais dans la capacité à évoluer en permanence.

The Conversation

l'auteur est membre du comité consultatif de Kongsberg Innovation

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28.05.2026 à 17:13

Comment les vagues de chaleur perturbent la vie sexuelle des abeilles

James Gilbert, Senior Lecturer in Zoology, University of Hull

La qualité des spermatozoïdes des abeilles solitaires chute après l’exposition à de fortes chaleurs pendant leur croissance. Ces pollinisatrices sont cruciales pour la culture de nombreux fruits.
Texte intégral (2129 mots)
Copulation d’osmies rousses. Bernard de Go Mars/Wikipédia, CC BY

La santé reproductive des abeilles solitaires (osmies) est affectée par les fortes chaleurs. Les insectes, mâles et femelles, même si c’est chez les mâles que la chute est la plus forte, voient la qualité des gamètes produites baisser s’ils ont été exposés à des températures caniculaires pendant leur développement. Ces abeilles sauvages sont pourtant des pollinisatrices vitales, notamment pour la production fruitière dont nous dépendons.


Il n’existe pas encore beaucoup d’études sur les effets des vagues de chaleur sur les abeilles. Les rares études disponibles se concentrent sur des conditions météorologiques extrêmes susceptibles de tuer une abeille adulte.

Cependant de nouvelles recherches que j’ai menées au Royaume-Uni avec des collègues montrent que les populations d’abeilles solitaires (aussi appelées osmies) pourraient être bien plus sensibles qu’on ne le pensait aux phénomènes météorologiques extrêmes comme la vague de chaleur connue par l’Europe fin mai 2026.

Pour comprendre ce qui arrive à ces abeilles par temps chaud, mon équipe a reproduit la vague de chaleur de trois jours qui a frappé le Royaume-Uni en juillet 2022. Nous avons soumis un groupe de larves d’osmies rousses Osmia bicornis à trois jours où les températures atteignaient quotidiennement 40 °C.

Les osmies rousses sont des abeilles solitaires courantes dans les jardins britanniques (mais aussi français, ndlt). Elles constituent des pollinisatrices importantes pour les pommiers et d’autres arbres fruitiers. Parallèlement, un groupe témoin a été exposé aux températures habituelles du mois de juillet à Hull (au nord-est de l’Angleterre, ndlt), où l’étude a été menée, avec des pics quotidiens avoisinant les 25 °C.

Par la suite, nous avons traité les deux groupes de la même manière et les avons laissés tisser leurs cocons et hiberner normalement. Neuf mois plus tard, toutes les abeilles sont sorties en bonne santé : il semblait donc, dans un premier temps, que la vague de chaleur n’avait eu aucun effet. Mais c’était avant que nous n’ayons évalué leur santé reproductive.

Chose stupéfiante, chez les mâles du groupe exposé à la vague de chaleur, l’activité des spermatozoïdes avait diminué de moitié par rapport au groupe témoin, et leur nombre avait baissé d’un tiers. Chez les femelles, on a constaté une réduction de 15 % tant de la taille que du nombre d’ovules en développement.

En somme : la vague de chaleur avait anéanti la fertilité de ces abeilles, et en particulier chez les mâles.

Baisse de la motilité des spermatozoïdes

Graphique illustrant une baisse de 50 % de la motilité des spermatozoïdes dans le groupe exposé à la canicule par rapport au groupe témoin
La vague de chaleur a réduit de moitié la motilité des spermatozoïdes. Jamie Smith/Journal of Thermal Biology, CC BY

Ces chiffres sont alarmants, car ils indiquent que les populations d’abeilles solitaires sont bien plus sensibles aux chaleurs extrêmes qu’on ne le pensait jusqu’alors. Il faudra en tenir compte dans l’évaluation des répercussions globales du changement climatique. Même les abeilles ne sont pas mortes sur le coup, leur fertilité a été gravement affectée.

Cela signifie qu’une vague de chaleur survenue une année donnée pourrait entraîner une chute spectaculaire du nombre d’abeilles l’année suivante, et donc une pollinisation moins efficace pour des cultures essentielles telles que les pommes, les cerises et le colza.

Cela rendrait les producteurs de fruits encore plus dépendants de la location temporaire de ruches d’abeilles mellifères pour pallier les déficits de pollinisation. Et ce, alors que les recherches montrent de plus en plus que les abeilles sauvages, dont les services sont gratuits, sont de meilleures pollinisatrices que les abeilles mellifères.

Les autres effets des vagues de chaleur

Chez les abeilles mellifères et les bourdons, la vie en groupe est essentielle pour résister aux conditions météorologiques extrêmes. Grâce à leurs ruches sociales, les abeilles mellifères peuvent s’adapter de façon flexible aux périodes de fortes pluies et de vents violents en réaffectant les tâches accomplies par les abeilles ouvrières. Celles-ci peuvent rapidement passer, par exemple, de l’entretien du nid à la recherche de nourriture.

Les abeilles mellifères et les bourdons sont également capables de s’adapter aux variations de température. Les nids sont maintenus à des limites de température strictes, certaines ouvrières se transformant même en radiateurs vivants lorsque les températures baissent, faisant vibrer leurs ailes pour produire de la chaleur qui maintient le couvain à la température idéale pour sa croissance.

Les nids de bourdons débutent par une seule reine qui hiberne pendant l’hiver, puis commence seule à la constitution de sa couvée. De nouvelles recherches ont révélé les secrets de leur résilience : par exemple, les reines de bourdons en hibernation peuvent survivre sous l’eau pendant jusqu’à une semaine lorsque leur nid est inondé.


À lire aussi : Comment les reines bourdons peuvent-elles survivre plusieurs jours sous l’eau ?


Cependant, les abeilles mellifères et les bourdons ne constituent pas la majorité des abeilles. Contrairement aux abeilles mellifères et aux bourdons, la plupart des abeilles sont solitaires, ce qui signifie qu’elles n’ont pas de congénères pour les aider lorsque les temps sont durs : elles travaillent entièrement seules.

Les nids de ces abeilles solitaires sont à la merci des éléments : elles sont donc bien plus vulnérables au changement climatique que les abeilles sociales.

Une osmie rousse femelle ajoute du pollen à son nid. Les alvéoles operculées derrière elle contiennent des œufs ; les larves vont éclore et se nourrir de ce pollen
Une osmie rousse femelle ajoute du pollen à son nid. Les alvéoles operculées derrière elle contiennent des œufs. Les larves vont éclore et se nourrir de ce pollen. James Gilbert, CC BY

Bien sûr, les vagues de chaleur ne sont pas la seule menace qui pèse sur les abeilles. Elles doivent faire face à toute une série d’autres problèmes : pesticides, maladies, carences nutritionnelles et perte d’habitat, pour n’en citer que quelques-uns.

La priorité est désormais d’étudier comment les abeilles touchées par les vagues de chaleur font également face à ces autres problèmes. Notre laboratoire dirige une étude financée par le gouvernement britannique visant à examiner comment le changement climatique influe sur les besoins nutritionnels des abeilles sauvages en phase de croissance, et comment les abeilles mères répondent à ces besoins.

Nos premiers résultats sont prometteurs : ils suggèrent que les abeilles en croissance ont besoin d’un équilibre nutritionnel différent selon la température à laquelle elles sont élevées. Nous cherchons désormais à déterminer si les osmies mères sont sensibles à ces besoins et si elles sont capables d’adapter le pollen qu’elles butinent pour y remédier.

Les périodes de chaleur extrême sont de plus en plus fréquentes, même dans les pays habituellement tempérés. Ces études montrent que les conditions météorologiques extrêmes, bien qu’elles ne tuent pas nécessairement les abeilles sur le coup, peuvent gravement nuire à la population d’abeilles, avec des conséquences à long terme pour la pollinisation ainsi que pour toute la chaîne alimentaire dont l’humain dépend.

The Conversation

James Gilbert bénéficie actuellement d'un financement de l'UKRI (BBSRC) et l'étude mentionnée dans cet article, dont James est coauteur, a été financée par l'UKRI (NERC).

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28.05.2026 à 16:59

Découverte de centaines de monuments funéraires dans l’est du Sahara

Julien Cooper, Lecturer, Department of History and Archaeology, Macquarie University

Maël Crépy, Chercheur en géographie et histoire ancienne, Université Lumière Lyon 2 ; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Marie Bourgeois, PhD Candidate, Ancient History, Université Lumière Lyon 2

Ces sépultures collectives circulaires étaient remplies d’ossements humains et animaux, souvent soigneusement disposés autour d’une figure centrale.
Texte intégral (3010 mots)
« Sépultures en enceinte », formées de sépultures individuelles disposées autour d’une sépulture dite « principale », au cœur du désert de l’Atbai, dans l’est du Soudan. Google Earth, Fourni par l'auteur

Une équipe d’archéologues a mis au jour, dans l’est du Soudan, des sépultures collectives veilles de cinq à six mille ans, dont l’étude permet d’élaborer certaines hypothèses sur l’organisation des sociétés nomades qui vivaient là.


Nous menons depuis plusieurs années une campagne de télédétection par satellite des vastes paysages désertiques de l’est du Soudan. Ce travail a consisté en la recherche systématique et minutieuse, sur des images satellitaires, de vestiges archéologiques dans le désert de l’Atbai, dans l’est du Soudan, qui correspond à la partie la plus orientale du Sahara.

Notre équipe – composée d’archéologues de l’Université Macquarie (Sydney, Australie), du laboratoire Histoire et sources des mondes antiques de l’ENS Lyon (HiSoMA) et de l’Académie polonaise des sciences (Varsovie) – souhaitait retracer l’histoire de cette région désertique située entre le Nil et la mer Rouge, sans avoir à procéder à des recherches sur le terrain.

Un type de vestige archéologique particulièrement intrigant s’est démarqué. Nous avons observé sur de nombreuses images de vastes ensembles organisés autour d’un individu important, placé au centre de plusieurs sépultures. Des travaux de terrain antérieurs sur des sites funéraires similaires ont montré qu’ils contenaient généralement à la fois des ossements humains et animaux.

Probablement construits durant les quatrième et troisième millénaires avant notre ère, tous ces monuments funéraires sont entourés de grands murs circulaires, dont certains atteignent 80 mètres de diamètre, et renferment des humains, ainsi que leurs bovins, moutons et chèvres.

Par nos nouvelles recherches, publiées dans la revue African Archaeological Review, nous avons découvert 260 ensembles de sépultures à enceinte jusque-là inconnues, éparpillées à l’est du Nil sur près de 1 000 km de désert du nord au sud.

Nous avons identifié sur les images satellitaires plusieurs centaines de sites de sépultures à enceintes dans l’est du Soudan. Google Earth, carte réalisée dans QGIS, Fourni par l'auteur

Qui a construit ces monuments funéraires ?

Déjà connus par quelques exemples isolés mis au jour dans les déserts égyptien et soudanais, ces grands monuments funéraires circulaires intriguent les chercheurs depuis longtemps.

Ce qui semblait autrefois être des cas isolés apparaît aujourd’hui comme un modèle récurrent et cohérent, qui fait supposer l’existence d’une culture nomade commune ancienne s’étirant sur une vaste étendue désertique.

La plupart de ces monuments se trouvent au Soudan actuel, dans les collines de la mer Rouge. Malheureusement, les images satellite ne suffisent pas à elles seules pour écrire toute l’histoire des constructeurs de ces sépultures à enceinte.

Les datations par le carbone 14 et les restes de poteries provenant des quelques monuments fouillés jusqu’ici nous indiquent qu’ils ont vécu – approximativement – entre 4000 et 3000 avant notre ère, peu avant que les Égyptiens ne forment dans la vallée du Nil le royaume que nous connaissons sous le nom d’Égypte pharaonique.

Mais les nomades qui ont construit les sépultures à enceinte de l’Atbai (en anglais, Atbai Enclosure burials) n’avaient pas grand-chose à voir avec les Égyptiens sédentaires et agriculteurs du Nil.

Habitant le désert et y menant leurs troupeaux d’un pâturage à un autre, il s’agissait de véritables nomades sahariens.

Un groupe de sépultures collectives à enceinte, dont certaines ont récemment été vandalisées. Google Earth, Fourni par l'auteur

Une élite nomade ?

Dans de nombreuses enceintes se trouvent des sépultures « secondaires » disposées autour d’une sépulture « principale » au centre, occupée par un individu se distinguant ainsi des autres – peut-être un chef ou un autre membre important de la communauté.

Pour des archéologues, cette donnée est cruciale car on l’utilise comme indicateur pour discerner des classes et une hiérarchie au sein des sociétés préhistoriques.

La question de l’époque à laquelle les sociétés nomades sahariennes sont devenues moins égalitaires occupe les archéologues depuis des décennies, mais la plupart s’accordent aujourd’hui pour dire que c’est aux alentours de cette période, au quatrième millénaire avant notre ère, qu’a commencé à se distinguer « une élite ».

Cela reste bien éloigné des profondes divisions entre les dirigeants et les dirigés que l’on observe dans des sociétés telles que celle de l’Égypte ancienne, avec ses pharaons et ses cultivateurs. Cependant, ces monuments funéraires marquent, pour le Sahara oriental, l’apparition des premières inégalités au sein d’une société.

Le prestige des troupeaux et la mémoire des lieux

Le bétail semble avoir revêtu pour ces nomades de la fin de la Préhistoire une importance majeure (une hypothèse également étayée par l’art rupestre local de cette époque). En se faisant enterrer aux côtés de leur troupeau, les nomades qui ont construit les sépultures à enceinte témoignent qu’ils tenaient leurs animaux en haute estime.

Des milliers d’années plus tard – parfois près de 4 000 ans après leur construction initiale – les nomades habitant la région ont décidé de réutiliser ces monuments déjà anciens pour y établir leur propre sépulture.

Par la construction des sépultures à enceinte de l’Atbai, des nomades de la fin de la Préhistoire ont ainsi formé des espaces funéraires qui ont perduré durant des millénaires.

Sépultures à enceinte de Bir Asele et tracé des sentiers empruntés par les troupeaux qui pâturaient sur les versants ; a. Photographie au sol (James Harrell). b. Plan du site d’après Murray 1926, redessiné par Marie Bourgeois. c. Sentiers pastoraux autour de Bir Asele, Google Earth, tracés par Marie Bourgeois. Fourni par l'auteur

Que sont devenus ces nomades ?

Personne ne peut le dire avec certitude.

Les rares datations disponibles pour ces monuments se situent entre 4000 et 3000 avant notre ère, vers la fin d’une période où le Sahara, autrefois moins aride et moins désertique, s’asséchait, et que l’on appelle « période humide africaine ».

La mousson d’été s’est progressivement retirée du nord vers le sud, réduisant les pluies et raréfiant les pâturages. Cette situation a conduit les nomades à abandonner les bovins pour des bétails moins gourmands en eau, à accroître la mobilité de leurs troupeaux, à migrer vers le sud ou à se réfugier vers le Nil.

Les monuments funéraires que nous avons découverts sont très majoritairement situés à proximité de ce qui correspondait à l’époque à des points d’eau : on les retrouve près de mares rocheuses au fond des vallées, de sources, de lits de lacs temporaires et de rivières éphémères. Ce choix récurrent nous indique qu’au moment de la construction de ces monuments, le désert était déjà aride et hostile, et que l’accès à l’eau était déjà crucial.

À une période encore mal datée, alors que l’herbe et les buissons cédaient la place au sable et aux rochers, il est devenu impossible pour ces nomades de conserver leurs précieux bovins.

Posséder de grands troupeaux, dans ce désert et à cette époque, était probablement un moyen de faire étalage d’une possession coûteuse et rare et d’en tirer du prestige – l’équivalent peut-être, à la possession d’une Ferrari de nos jours. Un tel statut du bétail pourrait expliquer pourquoi des animaux étaient fréquemment enterrés aux côtés de leurs propriétaires au sein des monuments funéraires.

Les sépultures à enceinte de l’Atbai se concentrent fréquemment à proximité de sources d’eau, comme ce petit bassin situé dans un ravin. Julien Cooper, Fourni par l'auteur

Une histoire plus vaste

Les sépultures à enceinte de l’Atbai ne constituent qu’une portion de l’histoire bien plus vaste de l’adaptation humaine au changement climatique et environnemental au Sahara et en Afrique du Nord.

Du Sahara central au Kenya et même à l’Arabie, l’élevage de bovins, de chèvres et de moutons a transformé les sociétés. Il a modifié l’alimentation, les modes de déplacement et les hiérarchies au sein de communautés humaines.

Ce n’est pas une coïncidence si les sociétés ont changé leurs pratiques en même temps qu’elles adoptaient un mode de vie pastoral. Ces enceintes funéraires nous montrent que ces nomades dispersés constituaient des populations organisées et expertes en matière d’adaptation à un environnement particulièrement difficile.

La découverte de ces 260 sépultures supplémentaires – à la vingtaine connue jusqu’alors – redessine ainsi la préhistoire du Sahara et du Nil.

Les sépultures à enceinte de l’Atbai constituent une forme de prologue au monumentalisme des royaumes nilotiques d’Égypte et de Nubie, et offrent une vision de cette région qui va au-delà des pharaons, des pyramides et des temples déjà largement connus.

Malheureusement, nombre de ces monuments funéraires sont actuellement détruits ou saccagés en raison de l’exploitation minière sauvage. Ces sépultures exceptionnelles ont survécu pendant des millénaires, mais elles peuvent à présent disparaître en moins d’une semaine.


Maria Gatto (Académie polonaise des sciences) est l’une des auteurs de notre article. Nous remercions Alexander Carter, Tung Cheung, Kahn Emerson, Jessica Larkin, Stuart Hamilton et Ethan Simpson, de l’Université Macquarie, pour leur contribution au travail de télédétection. Nous exprimons également notre gratitude à la National Corporation of Antiquities and Museums (Soudan).

The Conversation

Julien Cooper a reçu des financements de l’Australian Research Council (Future Fellowship, FT230100067).

Maël Crépy a reçu des financement du CNRS (HiSoMA) et de l'Ifao (programme de recherche NOMADES).

Marie Bourgeois a reçu des financements de l'Ifao (programme de recherche NOMADES).

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28.05.2026 à 16:42

Changement climatique : une nouvelle étude confirme que la chaleur augmente le risque d’accouchements prématurés

Dominic Royé, Investigador Ramon y Cajal, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC)

Ana M Vicedo-Cabrera, Head Climate Change & Health research group, University of Bern

Aurelio Tobias, Associate professor, Instituto de Diagnóstico Ambiental y Estudios del Agua (IDAEA - CSIC)

Carmen Íñiguez, Profesora en el Departamento de Estadística e Investigación Operativa, Universitat de València

Coral Salvador, Senior Research Assistant, University of Bern

De nouveaux travaux portant sur l’analyse des données de naissance de 250 villes situées dans 13 pays permet de mieux cerner les effets des chaleurs extrêmes sur le risque d’accouchement prématuré.
Texte intégral (1717 mots)

Une nouvelle étude portant sur 36,6 millions de naissances révèle que les chaleurs extrêmes augmentent le risque de naissance prématurées. Les futures mères sont d’autant plus à risque qu’elles sont en situation de vulnérabilité socioéconomique.


Imaginez-vous vivre une journée caniculaire en plein été. Maintenant, imaginez ce que cela peut signifier pour une femme enceinte de huit mois. Inconfortable, c’est le moins que l’on puisse dire… Mais la chaleur n’est pas qu’un simple désagrément : elle peut aussi, dans de nombreux cas, déclencher un accouchement prématuré. Or, le risque de mortalité des bébés nés avant terme – c’est-à-dire avant 37 semaines de gestation – est significativement accru. Ces enfants sont par ailleurs exposés à des complications en matière de santé dont les conséquences peuvent les affecter toute leur vie durant.

Depuis plusieurs décennies, la recherche documente le lien entre exposition à la chaleur et risque de naissances prématurées. Toutefois, jusqu’à présent, la plupart des études se limitaient à l’étude des naissances survenues dans une seule ville ou un seul pays. En outre, les méthodologies mises en œuvre, variables d’une recherche à l’autre, se prêtaient difficilement à la comparaison.

Combien de naissances prématurées la chaleur provoque-t-elle réellement dans le monde ? Toutes les femmes enceintes sont-elles aussi vulnérables les unes que les autres ? Publiée dans la revue Environment International, notre nouvelle étude apporte les réponses les plus complètes à ce jour à ces questions.

Treize pays, 36 millions de naissances

Au cours de nos travaux, nous avons analysé 36,6 millions de naissances survenues durant la période estivale, entre 1979 et 2019, dans 250 villes et agglomérations de 13 pays : Australie, Brésil, Canada, Chili, Équateur, Estonie, Israël, Italie, Japon, Paraguay, Espagne, Suisse et États-Unis. Il s’agit de l’analyse multicentrique (autrement dit portant sur les données de plusieurs sites différents, selon un même protocole, NdT) la plus vaste jamais réalisée sur ce sujet.

Pour estimer la relation entre la température et le risque de naissance prématurée, nous avons eu recours à des modèles statistiques de pointe. Ceux-ci nous ont permis d’identifier les effets différés et non linéaires d’une exposition à la chaleur durant les jours qui précèdent l’accouchement.

Les résultats sont sans ambiguïté : le risque de naissance prématurée augmente de manière linéaire avec la hausse des températures. Lors des journées de chaleur modérée, ledit risque croît de 2,8 %. Lors des épisodes de chaleur extrême, cette augmentation atteint 3,8 %.

Près de 855 naissances prématurées supplémentaires par million

Traduire ces risques en chiffres permet de mieux apprécier l’ampleur du phénomène : selon nos calculs, 1,41 % de l’ensemble des naissances prématurées survenues durant la période estivale est attribuable à la chaleur. En valeur absolue, cela représente 855 naissances prématurées supplémentaires par million de naissances.

Cet ordre de grandeur est comparable à celui d’autres facteurs bien établis. Il dépasse largement, par exemple, la contribution du tabagisme maternel dans les pays à revenu faible et intermédiaire, et se situe au même niveau que celle du paludisme. En d’autres termes, la chaleur constitue d’ores et déjà un facteur de risque environnemental majeur pour la santé reproductive.

À ce sujet, les disparités entre pays sont également éclairantes. Les taux les plus élevés sont enregistrés par le Paraguay, avec 1 347 naissances prématurées par million, tandis que le taux le plus faible est affiché par la Suisse (628 naissances prématurées par million). L’Espagne se situe dans la tranche intermédiaire haute, avec 1 080 par million.

Cette variabilité suggère que le climat, le niveau de développement socio-économique et la capacité d’adaptation de chaque pays influent de manière significative sur la vulnérabilité des femmes enceintes.

Toutes les grossesses ne présentent pas le même risque

L’une des conclusions les plus marquantes de notre étude suggère que la chaleur n’affecte pas toutes les femmes de la même manière. Les jeunes mères célibataires ayant un faible niveau d’éducation et se trouvant en situation de vulnérabilité socio-économique pourraient être exposées à un risque accru de naissance prématurée induite par la chaleur.

Les fœtus de sexe féminin semblent également plus sensibles que les fœtus de sexe masculin. Cependant, la plupart de ces analyses de sous-groupes n’ont pas atteint le seuil de significativité statistique, et des recherches complémentaires seront nécessaires pour les confirmer.

Des mécanismes spécifiques sous-tendent ces disparités. Les personnes en situation de précarité économique sont plus susceptibles de vivre dans des zones particulièrement chaudes en raison de l’effet d’îlot de chaleur urbain. Elles sont aussi plus souvent amenées à travailler en extérieur, et disposent plus rarement d’une climatisation ou d’autres moyens de protection contre la chaleur.


À lire aussi : Chaleur, pollution de l’air et manque de végétation : les plus défavorisés sont aussi les plus exposés


Inégalités sociales et inégalités climatiques se superposent, et ce sont les femmes enceintes les plus vulnérables qui en paient le prix le plus lourd.

La chaleur influe aussi sur les accouchements à terme

Le résultat le plus inattendu de notre recherche est sans doute celui-ci : l’effet de la chaleur ne se limite pas aux naissances prématurées. Nous avons également observé une augmentation significative du risque d’accouchement dans le cadre de grossesses considérées comme cliniquement « normales », autrement dit survenant entre la 37ᵉ et la 42ᵉ semaine. La chaleur extrême augmente ainsi le risque d’accouchement entre la 37ᵉ et la 38ᵉ semaine de 3,66 %, tandis qu’à 39 semaines et au-delà, ce risque est accru de 2,97 %.

Cela signifie que la chaleur peut agir comme un facteur déclenchant du travail pour des fœtus qui, dans d’autres circonstances, auraient poursuivi leur développement normalement.

La fenêtre gestationnelle la plus sensible s’étend de la 31ᵉ à la 40ᵉ semaine, ce qui signifie qu’elle couvre à la fois des naissances prématurées tardives et des naissances à terme précoces.

Les mécanismes en jeu

Les mécanismes biologiques impliqués sont nombreux. La chaleur peut élever la température corporelle et déclencher des contractions utérines. La déshydratation qu’elle provoque perturbe par ailleurs l’équilibre électrolytique et réduit le débit sanguin placentaire.

La chaleur favorise aussi les processus inflammatoires et le stress oxydatif, lesquels sont susceptibles de compromettre le développement fœtal et d’accélérer la maturation du col de l’utérus.

Les femmes enceintes sont particulièrement vulnérables, car leur organisme produit davantage de chaleur en raison de la croissance fœtale, tout en ayant une capacité réduite à la dissiper, du fait de la prise de poids.

En première ligne du réchauffement climatique

Ces résultats revêtent une dimension particulièrement préoccupante dans le contexte du changement climatique. En effet, au cours des prochaines décennies, les vagues de chaleur deviendront plus fréquentes, plus intenses et plus longues. En cas d’inaction, le fardeau des naissances prématurées attribuables aux fortes températures ne fera que s’alourdir, érodant des décennies de progrès en matière de santé néonatale et infantile.

Une réponse à la hauteur de l’enjeu suppose d’intervenir sur plusieurs fronts. Sur le plan clinique, les systèmes de santé doivent intégrer la chaleur en tant que facteur de risque au cours du suivi de la grossesse, en particulier pour les femmes en situation de vulnérabilité sociale. Sur le plan de l’aménagement urbain, il est urgent de développer des stratégies d’adaptation – espaces verts, îlots de fraîcheur, systèmes d’alerte précoce – pour protéger les femmes enceintes lors des épisodes de chaleur extrême. Enfin, sur le plan politique, ces résultats doivent se traduire par des objectifs ambitieux en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

La chaleur extrême n’est plus une simple question de confort. C’est un enjeu de santé publique, d’équité sociale et de justice climatique. Et les femmes enceintes sont en première ligne.

The Conversation

Dominic Royé bénéficie d'un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2023-042824-I) et de GAIN, l'agence pour l'innovation de la Xunta de Galicia.

Ana M Vicedo-Cabrera bénéficie d'un financement du Fonds national suisse, de la Coopérative Mobiliar, du Wellcome Trust et de l'Office fédéral de l'environnement (Suisse).

Coral Salvador bénéficie d'un financement de la Xunta de Galicia et reçoit actuellement des fonds du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS).

Aurelio Tobias et Carmen Íñiguez ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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28.05.2026 à 16:41

Tout le monde sait que les entretiens annuels sont inefficaces, alors pourquoi en fait-on encore ?

Danaë Anderson, Lecturer in Occupational Health and Safety, Te Herenga Waka — Victoria University of Wellington

Jeremy Morrow, Senior Lecturer, Business School, Auckland University of Technology

Rituels annuels, grilles de notation et « Key Performance Indicators » : les évaluations de performance structurent encore la vie des entreprises. Pourtant, de plus en plus de travaux montrent qu’elles sont mal adaptées au travail actuel.
Texte intégral (1614 mots)
Un des défauts de l’entretien annuel est qu’il est principalement tourné vers le passé. Charles Deluvio/Unsplash, CC BY

Pensées pour un monde du travail stable et prévisible, les évaluations annuelles peinent à saisir la complexité des contributions actuelles. Résultat : elles mesurent mal ce qui compte vraiment.


Chaque année, les organisations remettent à jour leur stratégie, annoncent de nouveaux indicateurs de performance, les fameux KPI (pour Key Performance Indicators), et affichent des objectifs ambitieux pour l’année à venir. Mais malgré l’évolution rapide des modes de travail, des technologies et des besoins des équipes, un élément reste étonnamment figé : les évaluations individuelles de performance.

La plupart d’entre nous voient très bien à quoi elles ressemblent : le formulaire classique à cases à cocher, les échelles de notation de un à dix, et cet espace vide un peu gênant réservé aux « commentaires complémentaires ».

Nous savons que ces dispositifs sont dépassés. Des travaux de recherche montrent depuis des années qu’ils regardent vers le passé, peuvent biaiser les comportements et négligent la collaboration ainsi que l’apprentissage. Nous savons qu’ils reposent sur une évaluation rétrospective d’une « performance » individuelle définie de manière étroite. Et nous savons qu’ils reflètent souvent mal le travail réel – par opposition à ce qui est effectivement valorisé. Pourtant, année après année, ils perdurent. Alors pourquoi continue-t-on à les utiliser ? (NDT : En France, la loi exige qu’un entretien professionnel ait lieu tous les deux ans. Cet entretien est à distinguer des évaluations annuelles dont nous parlons ici).

Un décalage avec le travail réel

De nombreux travaux expliquent pourquoi les dispositifs classiques d’évaluation de la performance et les KPI sont décevants. Une partie du problème tient au fait qu’ils brouillent la frontière entre rémunération et performance. Les chercheurs en management distinguent pourtant depuis longtemps la mesure de la performance – utilisée pour les salaires et les promotions – de l’amélioration de la performance, qui relève de l’apprentissage et du développement.

Fusionner ces deux objectifs dans un même processus annualisé crée une tension inhérente entre deux logiques pourtant très différentes. Le calendrier pose également problème. Des retours tardifs, concentrés une fois par an, sont souvent déjà dépassés et d’une utilité limitée, manquant des occasions clés d’amélioration tout au long de l’année.

Un article largement cité conclut d’ailleurs que les systèmes formels, fortement axés sur les notations, sont « fastidieux et de faible valeur ». L’amélioration de la performance, souligne-t-il, passe plutôt par des attentes continues, des retours en temps réel et des opportunités de développement – et non par des rituels annuels.

Une enquête de 2024 sur la gestion de la performance menée par le cabinet de conseil Betterworks va dans le même sens. Si la plupart des dirigeants jugent leurs dispositifs efficaces, les salariés dressent un constat bien différent : 44 % estiment qu’il s’agit d’un « échec significatif ».

Plus largement, les employés sont 57 % moins nombreux que les dirigeants à considérer que ces systèmes fonctionnent correctement. D’où vient un tel décalage – et pourquoi persiste-t-il ?

L’illusion d’objectivité

Le Center for Advanced Human Resource Studies de l’Université Cornell (État de New York) apporte quelques éléments de réponse. Son analyse des tendances en matière de gestion de la performance, publiée en 2025, montre que les systèmes traditionnels perdurent non pas parce qu’ils sont efficaces, mais parce qu’ils sont :

  • profondément ancrés dans les organisations, généralement liés à la rémunération, aux promotions, à la conformité et aux cycles RH,

  • perçus comme objectifs alors qu’ils ne le sont pas,

  • longs et coûteux à réformer, ce qui freine les transformations,

  • décalés par rapport aux attentes des salariés, dont seul un sur cinq se dit motivé par les dispositifs actuels.

Les indicateurs classiques de performance – production horaire, nombre de tâches réalisées, objectifs de vente – ont été conçus pour une époque où le travail était prévisible et ancré dans un lieu. Ils peinent à rendre compte de ce qui fait aujourd’hui la réussite des organisations.

Les sciences sociales rappellent depuis longtemps qu’à partir du moment où un indicateur devient un objectif, il cesse d’être une bonne mesure : les comportements s’ajustent pour maximiser le score plutôt que la réalité qu’il est censé refléter.

Concrètement, la sur-optimisation d’un KPI pousse à « jouer avec les chiffres » ou encourage des comportements contre-productifs. Les salariés prennent des raccourcis ou travaillent excessivement, au lieu d’améliorer réellement le résultat de leur travail.

Les organisations observent le même phénomène à une échelle plus large : se focaliser sur les volumes produits et la poursuite d’objectifs chiffrés peut nuire à la qualité, à la création de valeur à long terme et à la collaboration.

C’est d’autant plus vrai lorsque l’automatisation prend en charge les tâches routinières et que la contribution humaine se déplace vers la créativité, la résolution de problèmes et la production de valeur sur le long terme – autant d’éléments difficiles à résumer en un seul indicateur. À l’inverse, lorsque les indicateurs de performance manquent de clarté, les jugements subjectifs des supérieurs tendent à se substituer aux données réelles.

Pourtant, de nombreuses entreprises continuent de s’appuyer sur ces indicateurs anciens, simplement parce qu’ils sont familiers, quantifiables et profondément ancrés dans leurs pratiques. Le paradoxe est frappant : elles disposent de plus de données que jamais sur leurs salariés, mais leurs systèmes d’évaluation reposent encore sur des instantanés dépassés et des indicateurs réducteurs.

Comme le souligne un expert, des réalités de performance complexes sont souvent simplifiées à l’extrême dans des cadres qui « fabriquent » des données chiffrées pour créer une illusion d’objectivité.

Et si l’on mesurait ce qui compte vraiment ?

Les recherches sur les approches modernes de management de la performance montrent un net basculement : les évaluations annuelles rigides cèdent la place à des échanges continus, accompagnés par les managers.

Parmi les évolutions qui favorisent davantage la motivation et l’engagement des salariés :

  • des retours continus, en temps réel,

  • des objectifs à court terme, ajustables,

  • des échanges informels et réguliers entre managers et collaborateurs,

  • des dispositifs à « 360 degrés », où les retours proviennent de plusieurs collègues, offrant une vision plus équilibrée du travail collectif,

  • une logique de développement tournée vers l’avenir, plutôt que la notation des performances passées.

Ces approches reflètent mieux la manière dont le travail de qualité se construit réellement : progressivement, de façon collaborative et souvent imprévisible. À l’heure où les organisations définissent leurs objectifs pour le nouvel exercice, le véritable indicateur à adopter pourrait bien être celui qui évalue… leurs propres dispositifs de mesure de la performance.

Favorisent-ils la progression ? Captent-ils la valeur réelle du travail ? Suscitent-ils l’engagement ? Reflètent-ils ce que font réellement les équipes ? Répondre à ces questions permet d’identifier ce qui ne fonctionne plus. Et, dans bien des organisations, les systèmes d’évaluation de la performance figurent sans doute parmi les chantiers les plus urgents à lancer.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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28.05.2026 à 16:01

Enquête sur la laïcité dans les quartiers multiculturels de l’Est parisien

Marc Lenglet, Full Professor, Neoma Business School

Alexandre Wong, Enseignant - Coordinateur du réseau RSE & Interculturalité - Docteur en philosophie, Neoma Business School

Comment est interprétée la notion de laïcité dans les quartiers où cohabitent de nombreuses communautés ?
Texte intégral (1806 mots)
Dans les cuisines d’un restaurant kurde, rue de Ménilmontant, à Paris. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY

Dans le débat public, la laïcité est souvent considérée comme un principe univoque, voire comme une ligne de partage. Mais quel est l’usage de cette notion dans la pratique quotidienne des habitants des quartiers multiculturels de l’Est de la capitale et des associations qui les accompagnent ?


Depuis le début des années 2000, le débat public français a vu s’imposer une lecture restrictive de la laïcité, souvent mobilisée pour tenir à distance certaines pratiques culturelles ou religieuses, jugées incompatibles avec l’espace républicain. Dans ce contexte, des acteurs politiques présentent la loi de 1905 non comme un cadre garantissant la coexistence pacifique entre les acteurs de la société civile, mais comme un principe permettant de distinguer les citoyens supposés pleinement intégrés de ceux qui le seraient moins.

Mais ces représentations rendent-elles compte des pratiques observées sur le terrain ? Comment les valeurs républicaines et le principe de laïcité sont-ils compris, mobilisés et traduits dans les pratiques ?

Notre enquête, menée dans l’Est parisien, montre qu’ils font l’objet d’interprétations situées, entendues comme des formes de compréhension construites dans un contexte social et culturel spécifique, étroitement liées aux trajectoires des habitants, aux projets associatifs et aux configurations locales.

Plusieurs niveaux de normes s’entrecroisent

L’enquête met en évidence une grande diversité d’appropriations locales des valeurs républicaines dans les Xᵉ, XIᵉ, XIXᵉ et XXᵉ arrondissements de Paris.

Cette diversité s’explique par l’inscription simultanée des individus, souvent accompagnés par une association locale, dans plusieurs cadres normatifs en interaction : un cadre national et public, un cadre territorial et associatif, et un cadre individuel ou communautaire.

Le cadre national renvoie aux valeurs républicaines et au principe de laïcité, interprétés par les acteurs et actrices politiques. Le cadre territorial correspond aux valeurs qui façonnent l’identité, l’histoire, et les projets des associations implantées localement, qu’elles soient nationales, régionales ou de quartier. Le cadre individuel ou communautaire rassemble des valeurs culturelles, religieuses ou politiques propres aux personnes. L’articulation de ces différents cadres éclaire la manière dont s’opère le passage entre projets de vie, engagements associatifs et participation citoyenne. Selon les situations, ils se renforcent, s’ignorent, ou entrent en tension. Les valeurs républicaines – « Liberté, Égalité, Fraternité » – ouvrent donc une pluralité de sens et de projets au sein de l’espace républicain.

Par ailleurs, ces valeurs sont au fondement d’un système social et politique de vie parfois très éloigné des univers culturels dans lesquels ont été socialisées les communautés chinoises, afghanes, turques, maghrébines ou africaines présentes dans l’Est parisien. Cela ne signifie pas pour autant une incompatibilité structurelle entre ces systèmes de valeurs. En revanche, ignorer leur hétérogénéité empêche de comprendre les ajustements réels opérés sur le terrain, et les passages qui se construisent entre différents systèmes politiques.

L’association Chinois de France Français de Chine souligne ainsi que les premières générations chinoises arrivées à Belleville ont été marquées par la révolution culturelle en Chine (1966-1976), notamment par des pratiques d’autocritique publique et de dénonciation intrafamiliale. Cette expérience contribuerait à expliquer une méfiance durable envers le système politique français. À l’inverse, les jeunes générations scolarisées en France peuvent plus facilement articuler les cadres politiques français et chinois : leur double socialisation favorise une ouverture à la fois aux valeurs familiales et à celles de l’école républicaine.

Liberté, égalité ou fraternité ?

L’enquête montre que les associations de l’Est parisien orientent leur action autour d’une valeur républicaine dominante.

Les associations représentant des communautés migrantes mettent d’abord l’accent sur la liberté pour faire entendre leur voix et sortir leurs publics des marges de la société française. Elles cherchent aussi à favoriser une autonomie à l’égard des pressions exercées depuis les pays d’origine.

Le drapeau afghan est ainsi apparu lors de la manifestation place de la République après les attentats contre Charlie Hebdo. Selon un membre de l’association Français langue d’accueil :

« La participation des exilés afghans à cette manifestation était le signe qu’ils cherchaient à préserver une liberté qu’ils ne trouvaient pas dans leur pays d’origine. La France représentait pour eux un espace où ils ne risquaient plus de mourir par hasard comme c’était le cas auparavant. »

Les associations hospitalières ou chrétiennes, de leur côté, accordent une plus grande importance à l’égalité. Leur objectif est de créer des espaces d’accueil inconditionnel dans lesquels les publics marginalisés peuvent être reconnus et traités comme les autres. C’est en faisant le constat critique d’un manque d’hospitalité en France qu’elles cherchent à y remédier. Pour le Centre d’accueil et de médiation relationnelle éducative et sociale (Camres), il n’existe pas, en ce sens, de personnes moins respectables ou moins citoyennes que d’autres.

Enfin, les centres sociaux et certaines associations plus étroitement liées aux dispositifs publics, comme La 20ᵉ chaise ou Belleville citoyenne, valorisent surtout la fraternité comme principe organisateur de la mixité sociale, en luttant contre les logiques de cloisonnement entre communautés et classes sociales.

Laïcité : des modèles importés, adaptés et parfois mis en tension

Les habitants rencontrés font aussi référence à plusieurs modèles de séparation du politique et du religieux, expérimentés dans leur pays d’origine. Les migrants tunisiens, par exemple, sont porteurs de deux références laïques, française et tunisienne. Selon un membre de l’Association des Tunisiens en France,

« Si l’État tunisien était neutre comme en France, c’est-à-dire extérieur aux espaces confessionnels, les acteurs politiques islamistes auraient la possibilité de venir battre l’État sur le terrain du religieux. Le fait que l’islam soit la religion de l’État en Tunisie pousse les islamistes à confondre l’islam et l’État pour s’en démarquer, ce qui permet en retour à l’État tunisien de mieux prévenir les prises de pouvoir par le religieux. »

Il n’est donc pas pertinent d’interpréter la laïcité française à partir du modèle tunisien, ni l’inverse, au risque de dénaturer l’une et l’autre. Les migrants tunisiens décrivent plutôt une situation de double référence, sans chercher à les confondre. Ces deux modèles ont néanmoins en commun de tenir à distance les ambitions politiques d’acteurs religieux souhaitant imposer leurs croyances particulières à l’ensemble des citoyens.

Les associations représentant dans l’Est parisien les originaires de Turquie, comme l’ACORT ou Espace universel, mettent quant à elles en avant la possibilité de faire coexister des systèmes culturels différents. Elles refusent ainsi l’opposition binaire entre tradition et modernité, entre attachement aux valeurs communautaires (turques, arméniennes ou kurdes) et attachement aux valeurs de la République.

Vers une approche interculturelle de la République

L’ensemble des entretiens fait apparaître non une vision unique de la République, mais une pluralité de compréhensions. Autrement dit, la République n’est pas seulement un cadre normatif ; elle est aussi l’expression d’une expérience locale et de situations vécues : accès aux droits, relations avec les administrations, reconnaissance symbolique, traitement égal ou inégal des publics. L’enquête montre ainsi que la République vécue est plurielle sans être fragmentée : loin d’être diluée par la diversité des interprétations, elle devient opératoire grâce à elles.

Les acteurs associatifs ne contestent pas le cadre républicain ; ils le traduisent pour le rendre praticable. Dans cette perspective, la laïcité n’apparaît pas comme une frontière mais comme un outil d’organisation de la coexistence.

Une enquête menée dans une autre ville que Paris ne ferait apparaître ni un simple prolongement de ce qui a été observé dans l’Est parisien, ni des résultats radicalement différents, mais une autre appropriation des valeurs républicaines, liée à la volonté située de les inscrire dans des projets de vie individuels, communautaires et associatifs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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28.05.2026 à 15:54

L’image dite de « Jésus » de Trump était-elle un blasphème ?

Philip C. Almond, Emeritus Professor in the History of Religious Thought, The University of Queensland

L’image de Trump en Jésus a été critiquée, étant jugée blasphématoire. Qu’est-ce que le blasphème pour les religions ? Comment le considérer dans une perspective laïque ?
Texte intégral (1947 mots)

L’image, générée par IA, de Donald Trump représenté en Jésus a été largement critiquée comme étant « blasphématoire ». Mais qu’est-ce que le blasphème dans le christianisme, l’islam et le judaïsme ? Comment l’envisager dans une perspective laïque ?


Le 13 avril 2026, Donald Trump a publié une image générée par IA le montrant vêtu d’une tunique blanche, posant une main lumineuse sur un homme malade ou décédé dans un lit d’hôpital, comme pour le guérir ou le ressusciter. L’image, publiée sur sa plateforme Truth Social, a été largement interprétée comme une mise en scène de lui-même en figure messianique de Jésus.

Le lendemain matin, il a supprimé la publication. « Je pensais que c’était moi en médecin », a-t-il expliqué aux journalistes, selon le magazine Time. Jésus ? « Seules les fake news pouvaient inventer ça. »

Mais la publication a été largement perçue comme blasphématoire – y compris par le groupe catholique conservateur CatholicVote.org.

« Je ne sais pas si le président pensait être drôle ou s’il est sous l’influence de quelque substance, ni quelle explication il pourrait avoir pour ce blasphème OUTRAGEANT », a déclaré Megan Basham, une écrivaine chrétienne protestante conservatrice influente, sur X.

« Mais il doit retirer cela immédiatement et demander pardon au peuple américain, puis à Dieu. »

« J’ai été très reconnaissant de voir combien de chrétiens conservateurs ont immédiatement dénoncé l’image blasphématoire Jésus/Trump », a déclaré le pasteur Doug Wilson, qui a récemment dirigé un service de prière au Pentagone et fondé le réseau d’églises auquel appartient le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth.

Qu’est-ce que le blasphème ?

Dans la tradition chrétienne, le blasphème a historiquement été une notion instable et changeante. Mais, en termes simples, il désigne des paroles, des pensées ou des actes qui manifestent du mépris envers Dieu ou les choses sacrées – ou qui s’en moquent.

La conception du blasphème dans le judaïsme et le christianisme provient de l’injonction de l’Ancien Testament de ne pas outrager Dieu. Dans l’Ancien Testament, il était considéré comme un crime passible de mort : « Celui qui blasphème le nom du Seigneur sera mis à mort ; toute l’assemblée lapidera le blasphémateur. »

Le Nouveau Testament a élargi cette notion pour inclure le rejet de Jésus. Progressivement, maudire, réprimander, défier, ridiculiser, rejeter ou nier Jésus est devenu considéré comme blasphématoire.

Plus précisément, se faire passer pour Jésus ou revendiquer des pouvoirs qui n’appartiennent qu’à lui était considéré comme blasphématoire au Moyen Âge. Les Christ qui apparaissaient étaient traités sévèrement, comme des hérétiques dangereux. C’est dans ce cadre que la présentation de Trump comme Jésus serait sans aucun doute considérée comme blasphématoire.

De manière plus générale, tout propos ou acte offensant pour les croyants pouvait être interprété comme blasphématoire. Les catholiques à l’époque de la Réforme au XVIe siècle avaient tendance à qualifier ceux qui les offensaient d’hérétiques.

Les protestants préféraient généralement le terme « blasphème » pour désigner tout ce qu’ils n’appréciaient pas ou avec quoi ils étaient en désaccord. Par exemple, le théologien du XVIᵉ siècle Martin Luther – figure majeure de la Réforme protestante – a condamné comme blasphématoires non seulement les catholiques, mais aussi les juifs et les musulmans.

Le blasphème : péché ou crime

un homme ressemblant à Jésus avec un « B » sur le front
James Nayler. Britannica

À partir du XVIIᵉ siècle, le blasphème est devenu moins une offense contre Dieu qu’une offense contre la société. Dans les sociétés instables de l’Europe moderne naissante, il était perçu comme socialement et politiquement subversif, et poursuivi comme tel. Le quaker James Naylor fut emprisonné en 1656 pour avoir rejoué l’entrée de Jésus à Jérusalem le dimanche des Rameaux.

Au début du XVIIᵉ siècle, le blasphème a traversé l’Atlantique vers les États-Unis. Le premier Code juridique de la Virginie prévoyait la peine de mort pour le blasphème contre la Trinité.

Malgré le premier amendement de la Constitution américaine, qui protège la liberté d’expression, des lois contre le blasphème ont été régulièrement adoptées. La Cour suprême des États-Unis n’a jugé qu’après la Seconde Guerre mondiale que les lois contre le blasphème portaient atteinte à la liberté d’expression. Plusieurs États conservent encore des dispositions relatives au blasphème dans leur législation.

L’Acte sur le blasphème de 1697 en Angleterre, qui criminalisait le déni de la Sainte Trinité, de la vérité du christianisme ou de l’autorité divine de la Bible, a été étendu aux colonies d’Australie et de Nouvelle-Zélande.

Le blasphème n’est plus une infraction au regard du droit fédéral australien, bien que les lois qui l’encadrent varient selon les États : il figure encore dans le code pénal de plusieurs d’entre eux. En Nouvelle-Zélande, le code pénal traite du « libelle blasphématoire » dans la catégorie des « crimes contre la religion, la morale et le bien public ».

Existe-t-il un blasphème en islam ?

Dans l’islam, il n’existe pas d’équivalent exact au terme « blasphème ». Cependant, l’idée de « parole d’infidélité » est analogue. En pratique, cela revient à se moquer de Dieu, du prophète ou de la tradition islamique en général.

Ainsi, lorsque Trump a déclaré de manière moqueuse « Louange à Allah » dans une publication récente, il s’est rendu coupable de blasphème aux yeux des musulmans. Le commentateur conservateur Dinesh D’Souza a comparé cela au récit de l’Ancien Testament dans lequel le prophète Élie se moque des prophètes de Baal (Premier Livre des Rois, 18).

Le groupe de défense musulman Council on American-Islamic Relations a qualifié cela de « troublant » et « offensant pour les musulmans ».

Les lois contre le blasphème sont activement appliquées dans de nombreux États islamiques contemporains.

Le blasphème a-t-il de l’importance ?

Il n’est pas blasphématoire d’exprimer ou de publier des opinions hostiles au christianisme, au judaïsme ou à l’islam – ni, d’ailleurs, à toute religion. Ce qui importe, ce n’est pas tant le contenu de la critique que la manière dont elle est formulée.

Nous ne devrions nous inquiéter que lorsque la critique devient une forme de « discours de haine religieuse ». La question à se poser porte sur l’intention. Dans une société laïque, lorsque nous identifions une intention malveillante, nous pouvons envisager le « blasphème » comme une question de morale publique plutôt que de théologie.

Alors, qu’en est-il de la publication de Donald Trump ? Est-ce important ?

Si l’on considère que le « blasphème » inclut la moquerie de la religion, il ne fait guère de doute que les moqueries de Trump à l’égard de l’islam peuvent être qualifiées de blasphématoires. Si l’on estime que sa publication supprimée sur Truth Social visait à suggérer qu’il est Jésus – ou, d’une certaine manière, une figure divine –, alors les chrétiens sont en droit de la considérer comme blasphématoire.

Cela dit, d’un point de vue laïque, il s’agit davantage d’une forme de folie égocentrique que de discours de haine – cela n’en reste pas moins malvenu de la part d’un président des États-Unis.

The Conversation

Philip C. Almond ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.05.2026 à 14:51

Quand boire du détergent s’apparente à un acte de résistance : au Brésil, la consommation comme marqueur politique

Jorge Jacob, Professor of Behavioral Sciences, IÉSEG School of Management

Au Brésil, les guerres culturelles gagnent les rayons des supermarchés : boycotts et soutiens militants à des marques montrent comment la politique façonne la consommation.
Texte intégral (2349 mots)
Des partisans de Jair Bolsonaro buvant, ou faisant mine de boire, des liquides de nettoyage de la marque Ypê, dont certains produits ont été rappelés par l’agence sanitaire brésilienne. Pour les bolsonaristes, cette décision sanitaire serait motivée par la volonté du gouvernement de Lula de s’en prendre à une compagnie qui a soutenu l’ex-président Bolsonaro, aujourd’hui emprisonné. https://www.diariodocentrodomundo.com.br

Au Brésil, le retrait, pour des raisons sanitaires, de produits ménagers de la marque Ypê, par ailleurs donatrice de la campagne présidentielle de Jair Bolsonaro en 2022, a déclenché de vives mobilisations politiques, révélant une polarisation qui déborde largement le champ électoral.

Les recherches en psychologie montrent que les choix de consommation servent de plus en plus à afficher une identité politique, au point de transformer des marques ordinaires en symboles idéologiques. Cette logique de boycott et de « buycott » réactif peut conduire certains consommateurs à ignorer des risques réels, faisant de la polarisation non seulement un défi démocratique, mais aussi un enjeu de santé publique.


En mai 2026, l’Agence nationale brésilienne de surveillance sanitaire (Anvisa) a ordonné le retrait de plusieurs lots de détergents et de lessive de la marque Ypê, après avoir détecté des défaillances graves dans le processus de fabrication et un risque de contamination microbiologique. Il s’agissait donc d’une décision de santé publique prise par un organisme public aux prérogatives uniquement techniques ; pourtant, cette mesure a rapidement suscité un débat politique de grande ampleur.

Des politiciens et influenceurs alignés avec l’extrême droite brésilienne, fidèle à l’ancien président Jair Bolsonaro (2018-2022, condamné en 2025 à vingt-sept ans et trois mois de prison pour la tentative de coup d’État de janvier 2022 et d’autres crimes, actuellement en résidence surveillée), ont diffusé des vidéos les montrant en train de faire la vaisselle avec ces mêmes produits. Certains les frottaient sur leur peau, se douchaient avec et allaient même jusqu’à jouer avec leurs enfants en employant ces produits ou à les ingérer.

Explication de ce comportement pour le moins surprenant : le groupe contrôlant la marque Ypê a été un important donateur de la campagne de l’ex-président en 2022, et une grande partie des partisans de Bolsonaro considèrent donc que le gouvernement du président Luiz Inácio Lula da Silva s’est lancé dans une opération de persécution visant l’entreprise. Pourtant, l’Anvisa, répétons-le, est un organisme technique et son directeur, responsable de la procédure de suspension de l’utilisation des produits en question, a été nommé sous le gouvernement Bolsonaro.

Havaianas : les tongs du scandale

Ce n’est pas la première fois que le Brésil offre au monde ce spectacle singulier où la consommation devient un champ de bataille idéologique.

Quelques mois plus tôt, en décembre 2025, une publicité de la marque de tongs Havaianas mettant en scène l’actrice Fernanda Torres – oscarisée pour son rôle dans Ainda Estou Aqui (en français, Je suis toujours là), film consacré à la période de dictature militaire – avait déclenché un appel au boycott massif lancé par l’extrême droite brésilienne.

Dans la publicité, Torres invitait les Brésiliens à ne pas commencer 2026 « du pied droit » (équivalent de l’expression française « du bon pied »), mais « des deux pieds ». Jeu de mots en apparence anodin, mais immédiatement interprété par les bolsonaristes comme une attaque politique contre leur camp. Eduardo Bolsonaro, fils de l’ancien président, a publié sur Instagram une vidéo dans laquelle il jette une paire de Havaianas à la poubelle.

Ces deux épisodes, séparés de quelques mois, révèlent un même phénomène : au Brésil, comme dans d’autres pays du monde, l’identité politique est devenue une variable puissante du comportement de consommation – au point, parfois, de supplanter l’élémentaire instinct de préservation de soi.

La recherche en psychologie du consommateur a depuis longtemps documenté que l’achat n’est pas seulement une transaction marchande. Il peut aussi signaler qui l’on est, à quel groupe on appartient, quelles valeurs on défend. Dans un contexte de polarisation politique extrême, ce mécanisme s’emballe. Le groupe de référence cesse d’être juste la classe sociale, la génération ou la région géographique : le camp politique se met aussi à jouer un rôle très important.

Dans une étude conduite pendant la pandémie de Covid-19 avec des collègues de l’École brésilienne d’administration publique et d’entreprise (FGV EBAPE), nous avons montré que l’orientation politique des individus était un facteur déterminant pour permettre de prévoir leur attitude vis-à-vis des mesures de distanciation sociale – plus encore que leur vulnérabilité économique personnelle. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un individu craignait pour ses finances qu’il refusait de respecter le confinement ; c’est parce qu’il s’identifiait politiquement à un camp qui avait signalé que ces mesures provenaient du camp ennemi. La consommation devenait un acte de cohérence identitaire.


À lire aussi : Quel effet de la gestion du président Bolsonaro sur la mortalité due au Covid-19 au Brésil ?


Ce résultat trouvait son explication dans un mécanisme psychologique précis : la sensibilité aux menaces pesant sur le système économique. Les individus conservateurs, plus attachés aux institutions économiques comme moteur de l’ordre social, percevaient le confinement non comme une protection sanitaire mais comme une agression idéologique. L’orientation politique filtrait la réalité à travers un prisme préexistant de valeurs et de croyances, rendant la raison sanitaire secondaire.

La marque comme symbole politique

Ce même mécanisme est à l’œuvre dans les affaires Havaianas et Ypê, mais une radicalisation supplémentaire s’observe : la marque devient le proxy d’un affrontement idéologique.

Fernanda Torres avait déjà été critiquée par l’extrême droite brésilienne pour avoir montré, dans Ainda Estou Aqui, les crimes commis par la dictature militaire : pour les bolsonaristes, les généraux avaient eu l’immense mérite de défendre le pays contre les « communistes gauchistes » et ne doivent donc pas être pointés du doigt pour leurs méthodes. Pourtant, en lui proposant de tourner une publicité, Havaianas n’avait pas pris une position politique. La marque avait choisi une actrice nommée aux Oscars et, dans la vidéo elle-même, détourné une expression populaire pour promouvoir son produit. Mais dans un pays où chaque signe culturel est scruté pour y détecter une appartenance à un camp donné, l’ambiguïté n’existe plus. Le rapport aux Havaianas devient donc un marqueur politique : on achète le produit ou on le jette selon qu’on est de gauche ou de droite.

Dans l’affaire Ypê, la crise sanitaire a dérivé en guerre culturelle dont les réseaux sociaux, nous l’avons dit, ont été le champ de bataille, avec une multiplication de vidéos provocatrices censées démontrer l’innocuité des produits (et donc prouver qu’ils avaient été interdits pour des raisons politiques). Les autorités sanitaires avaient pourtant identifié, dès novembre 2025, dans certains lots de lessive liquide, une bactérie susceptible de provoquer des dermatites et des conjonctivites, et d’aggraver l’état des personnes immunodéprimées. Le risque était réel, documenté.

Pour comprendre ce qui se passe, il faut mobiliser la psychologie du stigmate. Dans leur relation aux marques et institutions, les individus fortement polarisés opèrent une projection : l’entité régulatrice (l’Anvisa), perçue comme liée au camp adverse, est stigmatisée. Ses décisions sont lues non comme des actes techniques mais comme des agressions. Et si l’adversaire attaque une marque, cette marque devient précieuse – non pas malgré le danger qu’elle représente, mais précisément du fait de ce danger.

On pourrait qualifier ce phénomène de consumérisme politique réactif. Le consumérisme politique, étudié dans les sociétés occidentales depuis les années 1970, désigne l’utilisation des choix d’achat comme moyen d’expression politique et sociale. Il repose sur quatre comportements principaux : le boycott, qui consiste à refuser d’acheter ; le buycott, qui consiste à acheter délibérément en soutien ; les engagements de style de vie, comme adopter un régime végan pour défendre ses convictions environnementales ; et les actions discursives, où le consommateur parle de ses choix de consommation pour des raisons politiques, autour de soi, dans l’espoir de modifier les comportements d’achat de son entourage.

Le consumérisme politique réactif constitue une sous-catégorie encore peu explorée : il s’agit de pratiquer un buycott en réponse à un boycott, afin de contrebalancer ce dernier et d’afficher publiquement son soutien à la marque ciblée. Ce comportement se distingue du contre-boycott, où l’on boycotte les entreprises ayant elles-mêmes boycotté une organisation que l’on soutient.

Les motivations peuvent être concrètes, comme protéger une entreprise appréciée, ou profondément symboliques : consommer le produit visé, c’est résister à l’adversaire, signaler son appartenance à un groupe et restaurer un sentiment de contrôle face à une menace identitaire. Les cas du buycott d’Ypê ciblant l’Anvisa et du boycott des Havaianas au Brésil illustrent ce phénomène.

Consommer le produit incriminé, c’est résister symboliquement à l’ennemi. C’est signaler son appartenance au groupe. C’est, dans les termes de la psychologie sociale, restaurer un sentiment de contrôle face à une menace identitaire.

La recherche récente confirme cette asymétrie : si le consumérisme politique est traditionnellement plus associé à la gauche, le buycott réactif – défendre une marque contre une attaque – serait davantage l’apanage de la droite. Le cas brésilien en offre une illustration spectaculaire, et dangereuse : lorsque le produit à « défendre » est un détergent contaminé, l’acte de consommation politique peut avoir des conséquences sanitaires concrètes.

Un phénomène qui n’est pas limité au Brésil

Le Brésil n’est pas seul à être concerné par ce phénomène. La politisation des marques, le boycott et le buycott comme formes d’expression identitaire, la méfiance envers les institutions sanitaires lorsqu’elles sont perçues comme contrôlées par le camp adverse. Ces dynamiques se retrouvent aux États-Unis, en Europe et dans tout pays où la polarisation affective a dépassé le désaccord idéologique ordinaire.

Selon une recherche de la Columbia Business School, 60 % des consommateurs aux États-Unis déclarent avoir acheté ou boycotté des produits en raison de leur identité politique. Au Brésil, ce chiffre est plus élevé.

Ce que le Brésil montre aujourd’hui avec une clarté particulière, c’est le point de rupture où cette logique devient dangereuse : quand l’allégeance politique conduit à ignorer une alerte sanitaire, quand le détergent devient étendard, la polarisation cesse d’être un problème de démocratie pour devenir un problème de santé publique.

The Conversation

Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.05.2026 à 13:06

La Fête des mères aux États-Unis et en France : objet de calculs commerciaux et politiques

Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Retour sur l’histoire de la Fête des mères des deux côtés de l’Atlantique – une célébration largement dévoyée de son sens initial.
Texte intégral (3531 mots)

Si les mères sont honorées de longue date dans de nombreuses civilisations, le concept de « Fête des mères » s’est réellement imposé au début du XXᵉ siècle. Des deux côtés de l’Atlantique, ce jour censé célébrer l’amour filial et le travail invisible des mères a été largement instrumentalisé par les entreprises commerciales et par divers responsables politiques, en particulier Donald Trump.


Malgré une croyance populaire, la Fête des mères n’a pas été inventée par le maréchal Pétain. Soulignons d’abord que ses origines remontent à l’Antiquité grecque et romaine. Pendant les fêtes printanières, les Grecs célébraient Rhéa, la mère des dieux de l’Olympe tandis que les Romains rendaient hommage aux matronas, les mères de famille, ainsi qu’à la déesse Cybèle, assimilée à Rhéa. Avec la chute de l’Empire romain et l’essor du christianisme, cette tradition s’efface au profit du culte de la Vierge Marie, mère du Christ.

La Fête des mères, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a été instaurée au début du XXᵉ siècle aux États-Unis, notamment grâce aux efforts d’Anna Jarvis. En France, sous le régime de Vichy, le maréchal Pétain s’empare de cette fête et lui donne une nouvelle dimension dans le cadre de son idéologie politique.

Aujourd’hui, quelle est l’essence de la Fête des mères, célébrée le 10 mai aux États-Unis et le 31 mai en France ?


À lire aussi : From ancient goddesses to modern peace activists − Mother’s Day celebrates women’s political power


Le double combat d’Anna Jarvis aux États-Unis

Évoquer le double combat d’Anna Jarvis dans le cadre de la Fête des mères mérite de rappeler d’abord la figure qui l’a inspirée : sa propre mère, Ann Reeves Jarvis (1832-1905).

Femme pieuse, cette dernière était aussi connue pour son militantisme pacifique durant la guerre de Sécession (1861-1865). Sensible aux mortalités infantile et juvénile, elle-même ayant perdu neuf de ses treize enfants, elle créa en 1858 des ateliers de travail de mères dénommés « Mother’s Day Work Clubs ». L’objectif initial de ces ateliers était d’apprendre aux femmes à prendre soin de leurs enfants afin de lutter contre les maladies contagieuses, comme la rougeole et la tuberculose, qui sévissaient dans sa communauté à Grafton, en Virginie-Occidentale, et par la suite de soigner les militaires des deux camps de la guerre civile.

Anna Jarvis (1864-1948), connue pour être à l’origine de la création de la Fête des mères aux États-Unis.

La consécration d’une journée spéciale pour célébrer les mères lui tenait également à cœur. Dans cette perspective, Ann Reeves Jarvis organisa en 1868 le « Mother’s Friendship Day », afin de réunir les familles des deux camps, confrontées à des tensions majeures malgré la fin de la guerre entre les États du Nord et les États du Sud trois ans plus tôt, et en dépit des menaces de violence que suscita cette initiative.

À sa mort, le 9 mai 1905, sa fille Anna Jarvis (1864-1948) prit le relais. Le 10 mai 1908, elle organisa une cérémonie en hommage à sa mère et à toutes les mères à l’église méthodiste de Grafton. Parallèlement, elle militait pour qu’une « Journée de la mère » soit instaurée au niveau national. En 1914, le président Woodrow Wilson (1856-1924) instaure officiellement le Mother’s Day, célébré le deuxième dimanche de mai.

Mais très vite, le Mother’s Day prit une tournure commerciale. Anna Jarvis passa alors le reste de sa vie à essayer de faire annuler cette célébration. Elle lança des appels au boycott et multiplia les actions en justice contre des associations et des commerçants, sans succès.

La vision pétainiste de la Fête des mères sous le régime de Vichy

En France, les premiers événements liés à la Fête des mères eurent lieu en 1906 à Artas, en Isère, pour honorer les mères de familles nombreuses, puis en 1918 à Lyon pour rendre hommage aux mères et aux épouses ayant perdu leur fils ou leur mari pendant la Première Guerre mondiale. L’objectif, dans les deux cas, était de promouvoir la natalité, en berne dans le pays depuis la fin du XIXe siècle.

Affiche de la Journée des Mères, 1918. Cliquer pour zoomer. BnF

En 1920, une fête des mères de familles nombreuses est instaurée par le gouvernement, suivie d’une première cérémonie officielle organisée en ce sens avec une remise de « médaille de la famille française » en 1926. Trois ans plus tard, les pouvoirs publics organisent la « Journée des mères » à l’échelle nationale. Philippe Pétain (1856-1951) n’a donc rien inventé.

Toutefois, dès l’avènement du régime de Vichy, le maréchal Pétain s’empare de la « Journée des mères » comme outil de propagande dans le cadre de son idéologie politique « Travail, Famille, Patrie ». Il l’inscrit dans le calendrier en 1941 et lui confère une certaine solennité. Le régime se charge lui-même de l’organisation de cette célébration. Les instituteurs sont sommés de confectionner des cadeaux avec leurs élèves et les communes contraintes d’organiser des festivités à cette occasion. Des affiches portant le slogan « Ta Maman a tout fait pour toi, le Maréchal te demande de l'en remercier gentiment » sont apposées dans les écoles, et la presse est mobilisée. Des actions similaires sont renouvelées les années suivantes. Comme le rappelle l’historienne Françoise Thébaud, « le régime va systématiser la célébration de cette fête ».

Cette propagande vise ainsi à véhiculer une certaine image de la femme, qui devait être cantonnée au rôle de la mère au foyer, afin de mettre en œuvre une politique nataliste dynamique. Dans cette optique, le régime tente de limiter l’accès des femmes au marché du travail, notamment avec la loi du 11 octobre 1940 qui interdit de recruter des femmes mariées dans l’administration.

Affiche de la Fête des mères, le 25 mai 1941. Cliquer pour zoomer. Musées de la Ville de Paris

À la chute de Vichy, la « Journée des Mères » n’est pas remise en cause. La loi du 24 mai 1950 inscrit la « Fête des mères » dans le calendrier républicain au dernier dimanche de mai (sauf lorsque la Pentecôte coïncide avec cette date, auquel cas elle est célébrée le premier dimanche de juin).

Par la suite, comme le précise l’historien Louis-Pascal Jacquemond dans son ouvrage Histoire de la fête des Mères (2019), « la marchandisation a fait le reste ».

Une marchandisation accrue sous le prisme d’un marketing sexiste

Si le Mother’s Day est la troisième fête la plus célébrée après Noël et Thanksgiving, aux États-Unis, cette tradition est également largement présente dans les familles en France. Mais dans les deux pays, cette fête s’est aussi transformée en un véritable événement commercial, générant un marché estimé à 38 milliards de dollars (33 milliards d’euros) en 2026 aux États-Unis et à plus de 3 milliards d’euros en 2025 en France rien que pour le commerce de proximité.

Ainsi, malgré les tensions sur le pouvoir d’achat, les Américains et les Français ont respectivement alloué en moyenne 259 dollars (223 euros) et 77 euros à la Fête des mères en 2025. Outre-Atlantique comme dans l’Hexagone, les fleurs, les bijoux, les sorties au restaurant et les présents personnalisés figurent parmi les cadeaux les plus populaires offerts ce jour-là. S’y ajoutent, aux États-Unis, les cartes de vœux, très prisées.

Pour séduire les clients, les sites de vente en ligne des deux côtés de l’Atlantique proposent des idées de cadeaux annoncés comme « irrésistibles », « élégants », « parfaits », « incontournables », « à offrir absolument », « pour la gâter en beauté », « qui font plaisir à tous les coups », etc. Dans les deux pays, de nombreuses marques et boutiques multiplient les stratégies publicitaires et promotionnelles pour tirer profit de la fête des Mères.

Depuis les années 1950, certaines publicités et promotions mises en place dans le cadre de cette fête sont épinglées pour leur sexisme, car elles renvoient les femmes à une image de ménagère, notamment lorsqu’elles portent sur les appareils électroménagers et les produits d’entretien, ou la réduisent à son physique lorsqu’elles concernent les produits cosmétiques.

Une occasion saisie par Donald Trump à l’approche des Midterms ?

Cette année, à l’occasion du Mother’s Day, Donald Trump a rendu hommage aux mères dans un communiqué publié sur le site officiel de la Maison-Blanche, tout en évoquant la politique nataliste, économique et migratoire mise en œuvre depuis son retour à la présidence – une politique dont il prétend qu’elle serait au bénéfice des mères. À l’approche des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui s’annoncent difficiles pour son parti, Trump espère sans doute ainsi accroître sa popularité. Il n’en demeure pas moins que certaines des décisions qu’il présente comme étant favorables aux familles américaines suscitent d’importantes critiques.

L’augmentation du Child Credit Tax (CTC, crédit d’impôt par enfant), qui est passé de 2 000 à 2 200 dollars (soit entre 1 700 et 1 890 euros environ) par enfant depuis l’année d’imposition 2025, dont il se vante, aurait plutôt tendance à creuser les inégalités raciales en matière de richesse.

La mise en place des comptes d’investissement de 1 000 dollars ouverts (858 euros) pour chaque nouveau-né entre 2025-2028 et de nationalité américaine, dits « Trump Accounts », lesquels entreront en vigueur à partir de juillet 2026, sont eux aussi inégalitaires et profiteront davantage aux familles blanches et aisées.

Dans son communiqué, Trump s’enorgueillit par ailleurs d’avoir obtenu une baisse du coût de la vie. Les données publiées le 12 mai par le Bureau de la statistique du travail (BLS) indiquent au contraire que l’inflation a augmenté de 3,8 % sur un an en avril, s’établissant ainsi à son niveau le plus élevé depuis mai 2023. De nombreux secteurs sont touchés : le carburant, le loyer, l’alimentation… en raison principalement de la guerre au Moyen-Orient. Interrogé par la presse sur ce point, Trump a assuré que cette inflation élevée était « de court terme » et qu’elle ralentirait quand le conflit en Iran prendrait fin. En attendant, le nouveau Gilded Age (Âge doré) qu’il a promis à ses concitoyens n’est pas encore au rendez-vous.


À lire aussi : Recréer un second « Gilded Age » (Âge doré) : les illusions de Trump


Enfin, le président se félicite dans son communiqué d’avoir interrompu l’afflux de « dangereux immigrants illégaux » et de fentanyl dans le pays, grâce à quoi les Angel Moms ne seraient plus endeuillées par la perte de leurs enfants. Rappelons que l’expression « Angel Moms » désigne les mères ayant perdu leur enfant, quelle qu’en soit la cause (maladie, accident…) et qu’elle trouve son origine dans une organisation composée de femmes éprouvées par ce deuil, créée en 2000.

En août 2016, Trump popularise et instrumentalise ce terme lors d’un meeting de campagne en Arizona, en invitant des mères dont les enfants ont été tués par des migrants sans papiers à venir témoigner sur scène. L’opération est réussie : aujourd’hui encore, Trump continue d’exploiter l’expression « Angel Moms » pour justifier sa politique anti-immigration – alors même que parmi les migrants illégaux ou présumés tels arrêtés et expulsés par la police de l’immigration (ICE), la grande majorité ne sont pas « de dangereux criminels » comme il le prétend, loin de là.


À lire aussi : Tout comprendre à l’ICE, la police de l’immigration au cœur des polémiques aux États-Unis


On l’aura compris : la Fête des mères est encore, voire avant tout, l’objet de calculs commerciaux et politiques ; toutefois, embrasser le sens réel de cette fête, à savoir l’amour filial qu’Anna Jarvis a voulu mettre en avant en son temps, laisse place à l’espérance en une société meilleure…

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.05.2026 à 13:03

La compositrice Antonia Bembo a fui Venise pour échapper à son mari violent. Plus de trois siècles plus tard, son opéra est enfin mis en scène

Claire Fontijn, Professor of Music, Wellesley College

En raison des aléas liés à ses partitions manuscrites et de la méconnaissance dont ont longtemps souffert les compositrices, Bembo et son opéra sont restés dans l’ombre pendant des siècles.
Texte intégral (2409 mots)
Après avoir fui Venise, Antonia Bembo s’installe à Paris près de la porte Saint-Denis, construite depuis peu, un arc de triomphe représenté dans ce tableau du XIXᵉ siècle de Jean-François Lebelle (1769-1869). Musée Carnavalet (Paris).

Jusqu’à une date récente, l’intérêt pour la compositrice et chanteuse lyrique italienne de l’époque baroque Antonia Bembo et pour sa musique était relativement modeste, son nom ne figurant que parmi tant d’autres consœurs. Une première européenne consacrée à son œuvre, à l’Opéra Bastille, à Paris, marque une avancée majeure.


L’Opéra de Paris a mis en scène nombre d’œuvres emblématiques, telles que Don Carlos et les Troyens, ainsi que des ballets célèbres comme les Indes galantes et le Sacre du printemps. Mais on vous pardonnera de ne pas avoir entendu parler d’Antonia Bembo, dont l’opéra de 1707 Ercole Amante (Hercule amoureux) a été mis en scène pour la première fois à l’Opéra Bastille le 28 mai 2026.

Née vers 1640, Antonia Bembo, comme son opéra, est restée méconnue pendant des siècles, en raison des aléas liés à ses partitions et de la négligence historique dont ont fait l’objet les compositrices.

J’étudie la vie et l’œuvre d’Antonia Bembo depuis 1990. À l’époque, les chercheurs ne savaient rien de sa biographie ; elle n’était qu’un nom figurant sur les pages de garde de ses partitions. Dès que j’ai confirmé qu’elle n’était pas née dans la famille patricienne des Bembo mais qu’elle avait été mariée à un Bembo, j’ai pu non seulement l’identifier, mais aussi raconter son histoire dans un livre Desperate Measures: The Life and Music of Antonia Padoani Bembo (2006, non traduit en français).

Fuite de Venise

Si Bembo a été oubliée, c’est en partie de son propre fait.

Formée à la musique à Venise, elle fuit un mari violent et s’installe à Paris en 1677. Là, elle chante devant Louis XIV, qui lui fournit les moyens de vivre dans une communauté pour femmes près de la porte Saint-Denis nouvellement construite – un arc de triomphe situé aujourd’hui dans le Xᵉ arrondissement, à la jonction des boulevards de Bonne Nouvelle et Saint-Denis.

L’Italienne compose de la musique et l’offre au roi pour le remercier de sa générosité, produisant de nombreuses cantates, arias, motets solennels et des œuvres dramatiques. Elle doit néanmoins vivre dans la crainte constante d’être retrouvée à Paris par son mari. Ce n’est qu’en 1703, à la mort de ce dernier, qu’elle se sent libre de rassembler ses partitions en volumes achevés et présentables.

Une couverture de manuscrit brune ornée d’un blason doré représentant un casque et un bouclier de chevalier
Le blason figurant sur la couverture du manuscrit d’Ercole Amante, d’Antonia Bembo. Avec l’aimable autorisation de la Sibley Music Library, Eastman School of Music, Université de Rochester (État de New York)., CC BY-SA

Au moment de sa mort, vers 1720, elle a relié huit volumes d’œuvres musicales. Quatre d’entre eux se trouvent à la Bibliothèque nationale de France depuis des siècles, deux ont été perdus et les deux contenant Ercole Amante ont été acquis aux enchères par le département de musique de la Bibliothèque nationale en 1937. La même année, la musicologue Yvonne Rokseth publia un article dans The Musical Quarterly dans lequel elle évoquait le contenu de l’opéra ainsi que les compositions figurant dans les autres volumes de Bembo.

J’étais étudiante en master à l’Université Duke (Caroline du Nord), à la recherche d’un sujet de thèse, en 1990, lorsque je suis tombée sur l’article de Rokseth. C’était la première fois que j’entendais parler de Bembo. J’ai obtenu les microfilms de la musique de Bembo, et mon directeur de thèse m’a donné son feu vert pour mener une étude sur sa vie et son œuvre.

Pendant des mois, j’ai cherché des documents mentionnant la compositrice aux Archives nationales de Paris, mais sans résultat. Lors d’un bref séjour à Venise en 1991, j’ai trouvé un livre répertoriant les noms de femmes ayant épousé des membres de familles nobles. D’après son contenu, j’ai émis l’hypothèse qu’elle était née Antonia Padoani et qu’elle avait épousé un membre de la famille Bembo, Lorenzo. L’année suivante, j’ai fait une découverte décisive : j’ai trouvé une liasse de documents aux Archives d’État de Venise qui révélaient qu’elle avait laissé la plupart de ses biens au couvent de San Bernardo à Murano. Elle avait également confié sa fille de 14 ans, Diana, au couvent afin de la protéger de son père.

Grâce à ces indices, j’ai pu trouver davantage d’informations sur la vie de Bembo dans des documents conservés aux Archives du patriarcat de Venise, au musée Correr et à la bibliothèque Marciana de Venise.

Au fil du temps, j’ai pu rassembler suffisamment de détails sur la vie et l’œuvre de Bembo pour écrire une biographie.

Une vie se dessine

Fille unique du docteur en médecine et poète amateur Giacomo Padoani et de Diana Paresco, Antonia Padoani a reçu une éducation musicale et grammaticale à Venise.

Giacomo Padoani s’est arrangé pour que Francesco Cavalli, le plus grand compositeur vénitien de l’époque, enseigne à sa fille.

On sait que Cavalli avait été appelé à Paris en 1660 pour composer un opéra à l’occasion du mariage de Louis XIV et de l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse. Cet opéra, Ercole Amante, était basé sur un livret de Francesco Buti.

Une photo en noir et blanc d’une ancienne demeure de trois étages aux fenêtres étroites et hautes
Antonia Bembo vivait dans cette maison du quartier de Santa Maria Nova à Venise avec son mari et ses trois enfants. Avec l’aimable autorisation de Patricia Fortini Brown, CC BY-SA

Le contemporain vénitien de Giacomo Padoani, le poète Giulio Strozzi, a également engagé Cavalli pour enseigner à sa fille, Barbara. Mais alors que Barbara allait publier une série de ses compositions, Antonia emprunta une voie différente qui déçut probablement son père. Au lieu de poursuivre une carrière de musicienne ou de poétesse, elle épousa Lorenzo Bembo. Il lui apporta un statut noble et trois enfants, mais lui causa aussi de nombreux problèmes.

En 1672, Antonia Bembo – qui vivait alors à l’arrière d’une maison connue sous le nom de Cà Bembo, dans le quartier de Santa Maria Nova – demanda le divorce, invoquant l’infidélité de Lorenzo ainsi que des violences physiques et psychologiques. La procédure échoua, si bien que cinq ans plus tard, elle quitta la ville en catimini pour commencer une nouvelle vie à Paris, laissant derrière elle son mari et ses enfants.

En 1707, Bembo acheva la composition d’une nouvelle partition musicale pour le livret d’opéra de Buti. À l’instar de l’opéra de Cavalli, celui-ci suit Hercule, qui devient obsédé par Iole, la fille d’un homme qu’il a tué. Il se trouve qu’Iole entretient également une relation avec le fils d’Hercule, et la poursuite d’Hercule finit par déclencher une série de rivalités entre dieux et mortels.

À certains égards, Bembo a amélioré l’opéra original de Cavalli. Une histoire mettant en scène un Hercule vieillissant au XVIIIᵉ siècle correspondait mieux au parcours de vie de Louis XIV que lorsque Cavalli avait composé l’opéra pour le mariage du roi alors âgé de 22 ans. Et alors que le public français avait critiqué l’italien utilisé par Cavalli dans son opéra, la fusion des styles musicaux italien et français opérée par Bembo – reflétant ce qu’elle avait entendu et appris à Venise et à Paris – rendait l’œuvre plus accessible.

L’heure de gloire d’Antonia Bembo

Alors pourquoi l’opéra de Bembo ne sera-t-il mis en scène qu’en 2026 ?

Tout d’abord, sa partition manuscrite était difficile à déchiffrer. Contrairement aux partitions de Barbara Strozzi, qui ont été imprimées et publiées de son vivant, les manuscrits de Bembo ont posé des défis aux interprètes. L’Opéra de Paris a créé une partition de scène d’Ercole Amante en faisant appel à une équipe éditoriale qui a corrigé les erreurs et rectifié les incohérences.

Deuxièmement, les compositrices d’opéras de musique ancienne – traditionnellement exclues du canon lyrique – ne voient leurs œuvres mises en scène que depuis peu. En 2023, par exemple, Céphale et Procris, un opéra écrit par Élisabeth-Claude Jacquet de La Guerre, contemporaine française de Bembo, ainsi qu’Alcina, de Francesca Caccini, ont été présentés au Boston Early Music Festival, aux États-Unis.

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Claire Fontijn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.05.2026 à 12:24

Les débuts prometteurs de la voiture électrique au XIXᵉ siècle

Gilles Garel, Professeur titulaire de la chaire de gestion de l’innovation, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

On l’oublie parfois, mais l’histoire du véhicule électrique commence au XIXᵉ siècle, époque où il battait des records de vitesse et dominait au sein des flottes de taxis de grandes villes comme New York.
Texte intégral (2996 mots)
À droite, la *Jamais Contente* de Camille Jenatzy, première voiture à avoir franchir la vitesse de 100 km/h. À gauche, un taxi new-yorkais Electrobat, modèle construit en 1894 par l’ingénieur mécanique Henry G. Morris et le chimiste Pedro G. Salom. Max de Nansouty/New York Tribune, CC BY

On ne le sait pas toujours, mais l’histoire de l’automobile électrique commence au XIXᵉ siècle, époque où elle battait des records de vitesse et dominait parmi les flottes de taxis de grandes villes comme New York. Alors que le véhicule électrique s’impose aujourd’hui comme une alternative incontournable pour un transport individuel moins carboné, retour sur ses débuts oubliés et les raisons de son déclin avec Gilles Garel, professeur titulaire de la chaire de gestion de l’innovation du Cnam et membre du conseil scientifique de l’exposition à succès Flops ? ! du Musée des arts et métiers.


L’histoire de l’automobile est indissociable de celle des moteurs. À la fin du XIXᵉ siècle, trois modes de propulsion se partagent le marché naissant de l’automobile : le moteur à essence (ou thermique), le moteur électrique et le moteur à vapeur.

En 1800, Alessandro Volta invente la pile voltaïque zinc-argent, permettant de stocker de l’énergie électrique. Avec l’invention de la première batterie rechargeable au plomb-acide en 1850, puis les améliorations du physicien Gaston Planté et de l’ingénieur chimiste Camille Alphonse Faure, les premiers véhicules électriques (VEL) apparaissent en Europe et aux États-Unis à la fin des années 1880, même si des prototypes isolés ont déjà circulé cinquante ans auparavant. L’essor des VEL s’appuie ensuite sur trois grandes pratiques.

Du sport et des records de vitesse

Les usages sportifs jouent d’abord un rôle essentiel dans la mise au point et la fiabilisation. Les moteurs électriques fournissent alors un couple maximal dès le démarrage, c’est-à-dire qu’ils délivrent une forte puissance pendant un court moment sans la complexité mécanique des moteurs thermiques de l’époque (vibrations, surchauffe, carburateurs imprécis…).

Dès 1895, des VEL participent ainsi aux premières grandes courses automobiles. Entre 1896 et 1904, plusieurs records de vitesse sont battus : le pilote belge Camille Jenatzy franchit les 100 km/h en 1899 avec la Jamais Contente, tandis que la Baker Torpedo Kid atteint 167 km/h en 1904 aux États-Unis. La presse est friande de ces exploits et relate les exploits des pilotes.

Camille Jenatzy et sa femme lors de la célébration du record établi avec la Jamais Contente en 1899 aux Tuileries
Camille Jenatzy et sa femme lors de la célébration du record établi avec la Jamais Contente en 1899 aux Tuileries. Jules Beau

Des taxis fiables

Les flottes de taxis pour le service urbain, en lieu et place des fiacres hippomobiles, constituent un second usage des premiers VEL. Ici, la vitesse importe moins que la fiabilité et l’autonomie.

Dès les années 1890, des compagnies se développent aux États-Unis et en Europe avec des infrastructures de recharge et d’échange de batteries. Les producteurs d’électricité y voient un débouché pour lisser leur production grâce à des recharges nocturnes.

À l’instar de la London Electric Cab Company, créée en 1896, ou de l’Electric Vehicle Company Service, créée en 1897, à New York, des sociétés investissent dans les infrastructures électriques de transports, support d’un service urbain intégrant tramways, trolleys et taxis électriques. D’autres grandes villes américaines, comme Boston et à Baltimore, installent des centres d’échanges de batteries. Ces dernières sont remplacées en quelques minutes. À New York, plus de 600 taxis Electrobat circulent en 1900 sur un total de 1 000 VEL et le marché projeté à cinq ans est alors évalué à 15 000 taxis.

Des taxis Electrobat Taxis à Manhattan en 1898
Des taxis Electrobat à Manhattan en 1898. « New York Tribune », novembre 1919.

À Paris, plusieurs entreprises lancent des fiacres électriques et organisent la reconversion des cochers en chauffeurs. La Compagnie française des voitures électromobiles est créée en 1898 et exploite des fiacres électriques. Sa station de recharge parisienne traite 40 véhicules à la fois. L’année suivante, la puissante Compagnie générale des voitures, alors en charge d’une cavalerie de 12 000 chevaux, franchit le pas de la mécanisation.

Des véhicules pour les femmes aisées

Enfin, un premier marché privé du VEL va se développer en Europe et aux États-Unis. Le cas américain est intéressant, car en raison du piètre réseau routier interurbain, la faible autonomie des VEL permet de concentrer les trajets sur les grandes villes où se trouve aussi une clientèle aisée et féminisée. Lorsque la Ford T est lancée en 1908, le démarrage de son moteur (à essence) nécessite l’activation d’une grosse manivelle, là où les VEL de la fin du XIXᵉ siècle se démarrent en activant un interrupteur.

À New York en 1900, 38 % des voitures sont des VEL, 22 % sont des voitures à moteur à thermique et 40 % sont des voitures à vapeur. L’Electric Vehicle Association of America est fondée en 1909. Elle offre des tarifs préférentiels en heures creuses, exploite directement des garages publics, promeut les VEL dans un système intermodal taxi-train.

Toutefois, en dépit de ces débuts prometteurs, les VEL disparaissent presque en près d’une génération. Comment expliquer cela ?

Une autonomie limitée et un conflit mondial

Les partisans de l’approche déterministe expliquent la marginalisation du VEL par des facteurs techniques et économiques qui le rendent intrinsèquement inférieur aux véhicules à essence : autonomie limitée (l’essence stocke énormément plus d’énergie par kilogramme qu’une batterie), contrainte de recharge, manque de fiabilité des batteries et prix.

Alors que la guerre de 1914 justifie des besoins d’autonomie et d’approvisionnement distribués, les progrès sur les batteries stagnent. Le lancement de la Ford T en 1908 a déjà commencé à démocratiser le véhicule thermique personnel.

La production de masse abaisse durablement les prix par l’effet d’économie d’échelle. En 1913, la production annuelle atteint 180 000 véhicules. Le prix de vente passe de 850 $ en 1909 (soit entre 27 000 et 31 000 euros selon le taux de change, NDLR) à 260 $ en 1925 (soit 4 500 euros environ, NDLR).

En 1912, un véhicule thermique se vend pour environ 650 $ (environ 18 000 euros, NDLR) contre 1 750 $ pour un VEL (environ 50 000 euros, NLDR. Dans le même temps, l’offre pétrolière s’élargit avec la découverte de nouveaux gisements et les prix baissent.

Des facteurs sociaux et institutionnels

De son côté, l’approche constructiviste analyse l’échec des technologies par des facteurs contingents, sociaux, culturels et institutionnels. Le conflit de 1914 développe une formation massive à la conduite de camions à essence et une construction massive de grandes usines de fabrication. Après la guerre, ces développements facilitent l’expansion de la motorisation à essence.

La bascule se joue aussi du côté des usages et des infrastructures. L’arrivée du démarreur électrique chez Cadillac en 1912, puis chez rapidement tous les constructeurs, rend inutile la manivelle de démarrage du moteur thermique. Cette innovation met fin à l’avantage du démarrage facile et non salissant des premiers VEL.

En parallèle, les fonctions aval se structurent pour le véhicule thermique : entretien, distribution, réparation, alors que l’électrique demeure organisé autour de dépôts et de recharges planifiées de flotte et ne parvient pas à développer le marché individuel.

Un verrouillage progressif

Les recherches historiques ne montrent pas l’existence d’un « complot » délibéré des lobbies pétroliers pour éliminer le VEL, mais un verrouillage progressif du système automobile autour du pétrole et du moteur thermique.

On peut toutefois citer le célèbre cas de National City Lines, une entreprise de transport en commun créée en 1936 à Chicago (Illinois) par des actionnaires des secteurs de l’automobile, du pétrole et des pneumatiques, qui ont intérêt à voir disparaître les transports publics et, en particulier, les tramways électriques qui occupent la chaussée, entravant la circulation de leurs voitures.

National City Lines rachète de très nombreux réseaux de tramways américains, officiellement pour les gérer, en réalité pour les remplacer par des bus. L’entreprise sera condamnée lors d’un procès antitrust en 1949, mais aura anéanti les réseaux de tramways.

Relevons aussi que les constructeurs, les agences publicitaires et les industries pétrolières contribueront à la construction d’un imaginaire et d’une mythologie virilisée de l’automobile thermique.

La généralisation des stations-essence

Ainsi, aux États-Unis, malgré les efforts de l’Electric Vehicle Association of America, les infrastructures de recharge restent insuffisantes, freinées par une électrification domestique incomplète. Les difficultés de l’Electric Vehicle Company (retards, incendies, faillite) fragilisent durablement la filière.

Parallèlement, le développement des liaisons interurbaines favorise le moteur thermique, plus adapté aux longs trajets et au ravitaillement rapide. L’accès à l’essence est aussi facilité. Si les stations-service se généralisent en Occident après la Première Guerre mondiale, on trouve déjà de l’essence auparavant chez les commerçants de proximité. Plus il y a de voitures thermiques, plus les infrastructures essence deviennent rentables et se développent.

Des pénuries de pétrole qui questionnent

Le VEL ne disparaît pas complètement, mais se niche sur des petits marchés (taxis, livraison). En 1942, une étonnante petite voiture en aluminium, l’Œuf électrique, œuvre du designer français Paul Arzens, avec son autonomie de 100 kilomètres et une vitesse de 70 km/h, circule à Paris, en pleine période de pénurie de carburant. Mais il s’agit d’un exemplaire unique.

L’Œuf électrique du designer industriel parisien Paul Arzens
L’Œuf électrique du designer industriel parisien Paul Arzens (1903-1990). Rob Oo, CC BY

Le choc pétrolier de 1973 relance temporairement l’intérêt pour l’électrique. En France, une petite série de Renault 5 électrique est développée avec EDF. L’ère moderne du VEL débute véritablement en 1996 avec le lancement de l’EV1 par General Motors, mais le véritable tournant intervient en 2017 avec la Tesla Model 3, dont le lancement suscite 450 000 précommandes en une semaine. À partir de 2020, le marché mondial des VEL et des hybrides rechargeables connaît une forte accélération, dominée par la Chine.

Qualifié par certains d’« éternellement émergent », le VEL traverse actuellement le début de la période qui lui permettra enfin de s’imposer.

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Gilles Garel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.05.2026 à 16:40

Joueuses de tennis : derrière les paillettes de Roland-Garros, la fragilité des carrières sportives

Marine Fontaine, Maîtresse de conférences en STAPS, Université Gustave Eiffel

Derrière les stars de tennis qui accèdent aux demi-finales et aux finales des grands tournois, une majorité d’athlètes participent activement au circuit sans en vivre pleinement.
Texte intégral (1406 mots)

Derrière les stars de tennis qui accèdent aux demi-finales et aux finales des grands tournois, une majorité d’athlètes participent activement au circuit, sans pour autant en vivre pleinement. Éclairer ces carrières invisibles remet en question notre vision parfois idéalisée du sport de haut niveau.


Chaque année, Roland-Garros remet le tennis au centre de l’attention médiatique. Pendant trois semaines, de nombreuses athlètes retiennent l’attention de milliers de spectateurs et marquent le souvenir des passionnés de la petite balle jaune. Des figures emblématiques du tournoi, comme Iga Świątek, d’Aryna Sabalenka ou de Coco Gauff, constituent l’élite du tennis. Elles ne représentent pourtant que la partie émergée de l’iceberg.

Loin des lumières des Internationaux de France et de ses millions de gains se cache une réalité bien plus sombre : des athlètes « invisibles » qui participent activement au circuit sans pour autant en vivre pleinement.

Avant d’atteindre le court central, les joueuses traversent des trajectoires longues, coûteuses et particulièrement sélectives. Comment y sont-elles parvenues ? Et surtout, à quel prix ?

À partir de 29 récits de vie recueillis auprès de joueuses françaises de haut niveau, nos travaux montrent que, pour comprendre les carrières tennistiques, il faut dépasser l’image idéalisée du sport de haut niveau et interroger les conditions sociales qui rendent possibles certaines trajectoires, et en fragilisent d’autres.

Une vocation qui ne doit rien au hasard

Dans l’imaginaire collectif, on retrouve souvent l’idée que les athlètes auraient des prédispositions qui les distingueraient dès l’enfance. En réalité, les carrières des joueuses de tennis se construisent tôt, dans des environnements familiaux, scolaires et sportifs particuliers.

Si l’entrée dans le monde tennistique peut s’expliquer par des histoires singulières, toutes les joueuses qui commencent ce sport ne disposent pas des mêmes ressources pour poursuivre une carrière au plus haut niveau. On voit peser, dès l’entrée dans la pratique, les conditions sociales et familiales qui expliquent l’engagement des joueuses : le fait d’être porteur d’un capital à la fois culturel et économique et d’avoir été socialisées précocement à l’activité par la famille (en moyenne à l’âge de 5 ans).

Des transformations profondes sont ensuite opérées dans le quotidien des joueuses pour augmenter leurs chances de réussite : en moyenne trente-cinq heures d’entraînements par semaine, mise à distance de la scolarité classique, relations sociales recentrées sur le milieu tennistique, éloignement de toute activité susceptible de compromettre les performances sportives.

L’univers tennistique tend à devenir le seul horizon possible, au détriment des autres aspects de leur vie.

Deux voies pour atteindre le haut niveau

Contrairement à des pratiques sportives, comme le football ou encore le basket-ball, dans lesquelles la formation se réalise essentiellement au sein d’une « organisation enveloppante », articulant les différents aspects de la vie des jeunes sportifs, le tennis voit coexister deux voies distinctes pour tenter d’atteindre le plus haut niveau.

D’une part, la voie fédérale, réservée à une infime partie des joueuses sélectionnées, donne accès à « un monde à part ». Cette voie offre des conditions favorables – encadrement qualifié, accompagnement en tournois, aides financières, double cursus aménagé –, mais impose ses propres contraintes. Organisée selon des paliers d’âge, elle exige un rythme de progression qui ne correspond pas toujours au développement de chaque joueuse, au risque d’écarter celles dont l’évolution est plus tardive.

D’autre part, une partie des joueuses passent par la voie privée ou familiale. En l’absence de soutien fédéral, ce sont les parents qui ont la charge organisationnelle, temporelle, administrative ou encore financière : identifier les entraîneurs, organiser les déplacements en tournoi, négocier les aménagements scolaires, financer la pratique. Malgré le caractère incertain de la carrière, la famille devient donc un relais indispensable dans un projet qui engage l’ensemble du foyer.

L’entrée sur le circuit international

L’entrée sur le circuit international constitue un passage clé dans leur carrière. Si les joueuses ont connu une réussite rapide sur le plan national, elles font face à une réalité bien souvent éloignée de l’image des championnes. Le circuit repose sur une logique de tournois dans lesquels les revenus sont directement indexés sur les résultats.

Il n’existe ni contrat de travail, ni salaire fixe, ni protection sociale. Ce système, que les économistes qualifient de « théorie des tournois », concentre l’essentiel des gains sur une infime fraction des joueuses, laissant la majorité dans une instabilité financière.

Deux profils de joueuses se distinguent à ce stade de la carrière. D’un côté, les « équilibristes », qui font de leur pratique leur activité principale, sans parvenir à sortir de la précarité. Ces « sans-grades » du tennis s’accrochent à leur « rêve », dans l’espoir de devenir un jour la « consacrée ». Se tenant sur un fil, elles adoptent des stratégies court-termistes : emprunts bancaires, mutualisation des frais d’hébergement avec d’autres joueuses, choix des tournois dictés davantage par les contraintes financières, transports et hôtels à bas coûts.

Bande-annonce de Cinquième Set (2021), de Quentin Reynaud, avec Alex Lutz, qui met en lumière les coulisses d’une carrière dans le tennis de haut niveau.

C’est à cette étape que les effets de l’origine sociale se manifestent. Les joueuses issues de milieux favorisés qui disposent de ressources suffisantes peuvent continuer leur carrière et maintenir un encadrement de qualité. Celles qui ne disposent pas de ces ressources sont parfois contraintes d’interrompre leur parcours faute de moyen.

De l’autre côté, les « consacrées » parviennent à sortir de la précarité financière grâce aux résultats obtenus sur les tournois de la Women’s Tennis Association (WTA) et aux avantages qu’ils procurent : prise en charge de l’hébergement et de la restauration, partenaire d’entraînement mis à disposition, gains significatifs, dispositif de retraite proposé par la WTA.

Ces joueuses peuvent désormais envisager plus sereinement leur carrière au quotidien et anticiper leur reconversion. Elles sont moins tributaires de facteurs externes, tels que le soutien de la famille qui était nécessaire pour faire face aux frais dans les débuts de leur carrière. Leur trajectoire illustre ce que Rosen (1981) désignait par le terme de « Supertars », c’est-à-dire un système dans lequel une infime minorité concentre la quasi-totalité des bénéfices symboliques et matériels, au détriment du plus grand nombre.

Dans un sport dont les coûts annuels atteignent rapidement 60 000 euros, cette réalité signifie que toutes les joueuses ne disposent pas des mêmes chances d’envisager une carrière de haut niveau. Le nombre restreint de championnes qui arrivent à se démarquer en gagnant des tournois du Grand Chelem ou à se situer parmi les meilleures mondiales interroge, alors même que la France dispose de structures propices au développement de carrières sportives.

The Conversation

Lauréate du prix de thèse de l’INJEP et de l’Observatoire national du sport 2024 – Mention « Sport et pratiques sportives »

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27.05.2026 à 16:40

Et si une caméra couplée à l’IA pouvait aider à diagnostiquer des troubles moteurs chez le nourrisson ? L’exemple de l’amyotrophie spinale

Imen Trabelsi, Chercheuse en intelligence artificielle, École pratique des hautes études (EPHE)

François Jouen, Directeur d'études émérite, École pratique des hautes études (EPHE)

Jean Bergounioux, PUPH chez AP-HP, Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Détecter une motricité altérée chez le nourrisson grâce à une caméra ordinaire couplée à l’IA, c’est l’outil que développent des chercheurs à partir de travaux sur l’amyotrophie spinale.
Texte intégral (1489 mots)

Détecter le plus tôt possible après la naissance une motricité altérée grâce à une caméra ordinaire couplée à des systèmes intelligents et aider ainsi à établir le diagnostic dans des maladies du nourrisson caractérisées par une hypotonie, c’est-à-dire la baisse ou la disparition des mouvements actifs, des muscles. C’est la piste que poursuit une équipe de recherche à partir de travaux menés sur des bébés atteints d’amyotrophie spinale, une maladie neuromusculaire génétique rare.


En 2019, le médicament Zolgensma défrayait la chronique en étant le traitement le plus cher du monde. Le prix de ce médicament contre l’amyotrophie spinale (SMA) a été fixé à près de 2 millions d’euros l’injection.

Et, en même temps, quel progrès extraordinaire ! Il promet de traiter de manière définitive, une maladie génétique létale, qui entraîne en cas de survie des handicaps extrêmement lourds chez les enfants atteints par ce qui est la première maladie neurologique périphérique héréditaire au monde.

Derrière ces chiffres vertigineux se cachait une réalité médicale urgente. Pour que ces thérapies fonctionnent, il est essentiel d’identifier la maladie le plus tôt possible. C’est précisément ce défi que notre équipe a cherché à relever, en utilisant une caméra ordinaire couplée à des systèmes intelligents.

L’objectif était clair, dès le départ. Trop de retards diminuent de manière drastique l’efficacité du traitement. En effet, le traitement peut empêcher les neurones de mourir, mais ne peut pas les ressusciter. Tout retard à la mise en place du traitement et, donc, au diagnostic est une perte de chance intolérable pour les patients.

Qu’est-ce que l’amyotrophie spinale ?

La SMA est une maladie génétique rare qui entraîne la dégénérescence progressive des neurones moteurs qui commandent les muscles.

Quand elle frappe sous sa version la plus sévère – qui correspond à l’amyotrophie spinale de type 1 –, les nourrissons atteints perdent rapidement la capacité de bouger, de s’asseoir puis de respirer. Sans traitement, l’espérance de vie dépasse rarement deux ans. En France, on compte un cas toutes les 6 000 à 10 000 naissances.

Depuis l’arrivée de nouveaux traitements, le pronostic s’est radicalement transformé pour les enfants traités très tôt. L’amyotrophie spinale est, d’ailleurs, intégrée depuis 2025 au dépistage néonatal systématique en France. Tous les pays ne disposent pas encore de ce dépistage. Et même là où il existe, un outil complémentaire d’évaluation clinique rapide garde toute son utilité.

L’hypotonie désigne la diminution, voire la disparition, des mouvements actifs. Ce symptôme n’est pas spécifique et peut concerner beaucoup d’autres maladies de l’enfant, mais il reste le premier point d’appel, celui qui permet d’évoquer rapidement le diagnostic.

Un enjeu autour du diagnostic clinique

Avant les tests génétiques, le diagnostic repose sur l’observation clinique. Un spécialiste scrute le tonus musculaire chez le nouveau-né et ses réflexes. Souvent, on parle de « nourrisson hypotonique » : le bébé semble mou, ses membres retombent sans résistance.

Mais cette évaluation est subjective, car elle varie selon les praticiens, en plus d’intervenir trop souvent bien tard alors que les signes ont déjà largement progressé.

Le vrai défi est donc là : la fenêtre thérapeutique est étroite.

Notre approche : filmer pour analyser

Notre étude a porté sur 25 nourrissons hospitalisés en réanimation pédiatrique : 5 ayant une SMA confirmée génétiquement et 20 témoins avec un examen neurologique normal. Nous avons utilisé la vision par ordinateur pour analyser les mouvements spontanés des nourrissons. Le principe est simple : le nourrisson repose sur un fond uni pendant qu’une caméra classique le filme durant soixante secondes ; un algorithme d’intelligence artificielle analyse ensuite cette vidéo image par image.

Concrètement, cette étude repose sur un pipeline d’analyse vidéo en trois étapes, comme le montre la figure 1.

Le système reconstruit d’abord un « squelette numérique » du nourrisson, sous forme de douze points articulaires, huit segments correspondant aux membres, et quatre angles de mouvement (estimation de la pose), grâce à une méthode d’estimation de la pose humaine en temps réel appelée Alpha Pose.

À partir de ce squelette animé sont calculés des centaines de paramètres (amplitude des gestes, profondeur des mouvements, symétrie, fréquence…). Au total, 108 caractéristiques ont été extraites. Nous avons ensuite entraîné un algorithme d’apprentissage supervisé (de type XGBoost) capable de distinguer une motricité typique d’une motricité altérée, caractéristique de l’amyotrophie spinale.

Des résultats prometteurs

Les résultats sont encourageants : l’algorithme a classifié correctement les deux groupes avec une précision de 97 %.

En tête des paramètres les plus discriminants, on trouve la profondeur des mouvements, autrement dit la capacité du nourrisson à déplacer ses membres dans l’espace. Les bébés atteints de SMA présentent une différence significative de motricité dans l’axe de la profondeur avec une sensibilité de détection supérieure à 97 %. L’outil développé le mesure avec rigueur, transformant une impression visuelle en données objectives. Ce que l’œil du clinicien perçoit intuitivement, l’algorithme le quantifie avec précision.

Pour rendre la décision de l’IA explicable, et donc utilisable en pratique clinique, nous avons utilisé une méthode mathématique appelée Shapley Additive Explanations (SHAP), qui permet de visualiser les paramètres qui ont le plus pesé dans chaque décision de l’algorithme.

Un outil pour d’autres maladies provoquant une hypotonie chez le nourrisson

Notre étude a été menée avant 2025, à une époque où aucun dépistage systématique n’existait encore en France. Depuis, la SMA a été intégrée au programme national de dépistage néonatal, ce qui confirme rétrospectivement l’urgence qui motivait notre étude.

Mais au-delà de la SMA, de nombreuses autres maladies provoquent une hypotonie chez le nourrisson sans qu’aucun outil d’évaluation rapide n’existe. C’est vers cette direction que nos travaux se poursuivent. Cet outil ne cherche pas à remplacer le médecin, mais à lui donner, en quelques minutes et sans équipement spécialisé, un premier signal objectif pour orienter son diagnostic.

L’intelligence artificielle ne fait pas de miracle, mais elle peut rendre visible ce qui est difficile à percevoir à l’œil nu. Son apport devient précieux quand chaque semaine compte pour un nourrisson.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

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Imen Trabelsi a reçu des financements du fonds AXA.

François Jouen a reçu des financements du fonds AXA.

Jean Bergounioux a reçu des financements du fonds AXA.

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27.05.2026 à 16:36

Antony Gormley, l’art de redéfinir la nature et les limites du corps humain

Joël Chevrier, Professeur des universités physicien, Université Grenoble Alpes (UGA)

La sculpture d’Anthony Gormley questionne les manières de représenter le corps vivant, dans le sillage de Jean-Baptiste Pigalle ou d’Auguste Rodin.
Texte intégral (2972 mots)
À travers ses sculptures, Antony Gormley questionne les limites du corps humain. Youtube/capture d’écran.

Le sculpteur britannique Antony Gormley, 75 ans, a été, comme Anish Kapoor en 1991, Damien Hirst en 1995 ou la Française Laure Prouvost en 2013, l’un des récipiendaires en 1994 du prix Turner, décerné au Royaume-Uni depuis 1984 aux jeunes artistes contemporains. Son œuvre explore notamment la représentation du corps humain, de sa nature et de ses relations au monde. Un travail qui questionne la nature même de la sculpture.


Antony Gormley a étudié l’anthropologie, l’archéologie et l’histoire de l’art au Trinity College de Cambridge, puis passé trois ans en Inde. Son œuvre, surtout présente au Royaume-Uni, s’inscrit dans une quête qui est au cœur de la sculpture depuis toujours : le corps humain. En déconstruisant sa représentation, il explore, au-delà du corps, notre relation à l’espace et aux autres, à l’aide d’une grande variété de matériaux : acier, fer, pierre, béton…

Ses sculptures soulèvent d’emblée une question : où sont les limites du corps humain ? A-t-il même des limites ? Dans son œuvre, la sculpture devient une mise en scène matérielle qui explore notre présence au-delà de notre enveloppe corporelle. Pourtant, la sculpture s’appuie habituellement sur une caractéristique immédiate de la matière solide : sa surface.

Antony Gormley, Feeling Material XIV, 2005. Christie’s

Les physiciens, les chimistes et les biologistes décrivent la surface de la matière dense (les solides mais aussi les liquides) comme une interface sans épaisseur : on passe du plein au vide en une distance atomique. Cette surface est la même pour tous, scientifiques et artistes. La sculpture, comme, en particulier, la physique et la chimie des surfaces, se construit sur cette caractéristique de la plupart de ses matériaux : le marbre, les métaux, le bois, la cire, le plâtre… Les œuvres de Richard Serra et de César Baldaccini explorent explicitement ces notions d’intérieur (la matière dense), d’extérieur (l’air qui peut être vu ici comme le vide) et de surface comme lieu de la séparation brutale entre les deux.

Pour que la sculpture puisse utiliser ces matériaux pour reproduire le corps humain, il faut que ces notions de vide et de plein séparés par une surface abrupte s’appliquent au corps humain mou comme à la matière dense dure. Et c’est bien le cas – dans le cas du corps, cette surface est celle de la peau. Les physiciens des matériaux, eux par contre, se séparent ici. Il y a les spécialistes de la soft condensed matter, la matière dense molle, (c’est donc notamment la matière biologique faite de carbone), et de la hard condensed matter, la matière dense dure (comme le silicium à la base du numérique et de l’intelligence artificielle, ou les aciers).

Copier les formes de la nature

Un des défis permanents de la sculpture a été la reproduction des formes de la nature, y compris des corps humains, souvent en les idéalisant ou en les interprétant. À travers les siècles, la variété des styles est inouïe, et la taille du marbre ou du bois, le moulage du plâtre, de la cire ou des métaux a révélé une variété de techniques et une maîtrise impressionnantes, sidérantes même. Il en résulte aussi une impression de court-circuit temporel : avec l’aurige de Delphes, le siécle de Périclés est là devant nous, aujourd’hui.

Voltaire nu, sculpture de Jean-Baptiste Pigalle, 1776. Musée du Louvre. Wikimedia, Coyau, CC BY

En 1770, Voltaire donne son accord à Jean-Baptiste Pigalle pour être représenté en vieillard quasi nu. Le réalisme de la représentation est saisissant. Cette précision dans la reproduction de la surface du corps telle que nous la voyons toujours a aussi permis d’inscrire une expression fascinante du visage. Avec cette statue criante de vérité, Voltaire est toujours là. Sept cent trente-cinq kilos de marbre ont permis ce tour de force. Cette statue est évidemment pleine – comment faire autrement en taillant du marbre ? Mais elle pourrait aussi bien être vide et avoir la même apparence. Seule compte ici la surface extérieure qui définit la forme dans tous ses détails. Plus précisément, seuls comptent les détails que notre vision est capable de percevoir… mais notre vue est très exigeante.

« Pas seulement la forme mais la vie »

Dans le livre Rodin, le livre du centenaire, l’historienne d’art Catherine Lampert, ancienne directrice de la célèbre Whitechapel Gallery à Londres, rapporte cette citation d’un anonyme :

« Mon principe, disait Rodin, ce n’est pas d’imiter seulement la forme mais d’imiter la vie. Cette vie, je la cherche dans la nature, mais en l’amplifiant, en exagérant les trous et les bosses, afin de donner plus de lumière ; puis je cherche dans l’ensemble une synthèse. »

L’homme qui marche, Auguste Rodin, 1907 – Fonte réalisée par la fonderie Alexis Rudier en 1913. Musée Rodin. Agence photographique du musée Rodin -- Jérôme Manoukian

L’homme qui marche manifeste ces trous et ces bosses qui sont au service de la volonté d’imiter la vie, d’imiter ses expressions. Effectivement, nous voyons d’une part à quel point la vie paraît émerger ainsi de la matière inerte, et d’autre part combien Rodin s’éloigne ici du projet de Jean-Baptiste Pigalle. Il n’y a pas de trous et de bosses sur la statue représentant Voltaire autres que ceux de la peau et des muscles fatigués !

Avec Antony Gormley, on explore l’étendu de ce corps vivant

Antony Gormley a exposé au musée Rodin en 2023.

Paradoxalement, il me semble que les œuvres montrées dans la vidéo ci-dessous rapprochent beaucoup Antony Gormley du propos de Rodin alors que son œuvre Feeling Material XIV à l’image d’une multitude d’autres, me semble s’inscrire dans une vision radicalement différente. Je le vois comme une marque de la richesse du travail d’Antony Gormley. Toujours dans Rodin, le livre du centenaire, Sophie Biass-Fabiani, conservatrice au musée Rodin, souligne, dans son article « L’expressionisme aujourd’hui : filiations et confrontations », à propos d’Antony Gormley :

« Antony Gormley, tout en se limitant à la forme humaine, déplace le sujet de son travail en direction du rapport de l’espace du corps à l’espace environnant. »

Dans mon langage de physicien, après Jean-Baptiste Pigalle et Auguste Rodin, on passe ici à un troisième modèle qui fonde une nouvelle sculpture et une autre forme de perception de l’objet. Ici, pour le montrer dans l’espace, l’artiste revient sur la nature même d’un corps vivant, sur sa présence, son extension. L’œuvre ne rend plus si évidents le vide et le plein, l’extérieur et l’intérieur. Au contraire, elle les questionne immédiatement par le choix des matériaux.

Il est pratiquement impossible de créer une masse compacte avec le fil métallique utilisé par l’artiste. Pour obtenir une structure métallique compacte, on passe en général par la phase liquide, comme l’indique cette explication sur le site du musée Rodin :

« Deux procédés permettent de passer du modèle en plâtre au bronze : la fonte à la cire perdue et la fonte au sable, utilisée à l’époque de Rodin mais très rare aujourd’hui. Dans les deux cas, le bronze en fusion est coulé dans un moule autour d’un noyau qui sera ensuite retiré. Au final, l’œuvre en bronze est creuse, ce qui allège son poids et son coût. »

À l’image d’un grand nombre d’œuvres de cet artiste, les fils métalliques de Feeling Material XIV installent une figure humaine au centre de l’œuvre. Autour et au loin tourbillonnent les mêmes fils pour figurer un corps vivant qui ne saurait se limiter à son enveloppe corporelle. Parce qu’un corps vivant parle, bouge, se déplace, mais aussi respire, transpire, émet sans arrêt des particules de natures et de tailles multiples, de la vapeur d’eau, voire des liquides, etc. Mais bien sûr Antony Gormley permet de penser une infinité d’autres échanges entre une personne et le reste du monde, au-delà du regard scientifique sur le corps.

Un corps toujours renouvelé par la technologie, mais est-il encore humain ?

Parmi les sculptures de Gormley, ces corps-pixels semblent nous demander si un corps transformé par la technologie est encore humain.

Antony Gormley et des œuvres de sa série « Beamers ». Artnet/Sean Kelly Gallery

Sur cette image, on voit Antony Gormley et deux de ses sculptures à l’échelle un – sont de la taille de l’artiste. Ce ne sont pas des robots, même si on pourrait le croire au premier abord. L’intérieur et l’extérieur du corps ne sont plus si évidents tant ils s’interpénètrent. Et si le corps est matérialisé par un réseau de barres métalliques très denses, extrêmement rigides, elles enserrent du vide – on aperçoit des espaces entre les barres. Un corps humain vivant, ce sont au contraire des organes mous qui se lient, s’enchevêtrent, des organes aux courbes arrondies, lisses, compacts, ronds ou allongés, qui ne laissent aucun espace vide.

Les deux statues de droite semblent nier systématiquement le corps de l’artiste : des lignes droites verticales et horizontales, uniquement des angles droits. Les vides viennent souligner la brutalité de cette structure. Ces corps, très semblables, semblent restructurés par une technologie omniprésente qui n’aime rien tant que les formes évidentes et binaires, à l’opposé de la complexité, de la singularité, de la subtilité, de la finesse, voire de la souplesse – pensons au Voltaire de Jean-Baptiste Pigalle.

En physicien des solides rigides, qui travaille sa proximité avec la physique de la matière molle, celle du vivant, je me sens ici dans une forme de proximité. C’est ainsi que je reçois ces œuvres et cette seconde métaphore : la figuration d’un monde toujours moins humain…

The Conversation

Joël Chevrier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.05.2026 à 16:27

Le double dilemme de Kevin Warsh : satisfaire Donald Trump (et accroître l’inflation) ou les membres de la Fed (et obtenir un taux de croissance moins élevé)

Christophe Blot, Directeur adjoint, Département Analyse et Prévision de l'Observatoire Français des Conjonctures (OFCE), Sciences Po

À la tête de la Fed, Kevin Warsh devra arbitrer entre lutte contre l’inflation et soutien à la croissance, sous la pression de Donald Trump.
Texte intégral (1926 mots)

Resserrement monétaire, statu quo ou assouplissement : le futur président de la Réserve fédérale états-unienne Kevin Warsh devra choisir entre ces trois politiques monétaires. Dans un contexte de crise géopolitique avec l’Iran et de hausse des prix énergétiques, ses décisions seront scrutées de près. Se montrera-t-il conciliant avec la volonté de Donald Trump de privilégier la croissance quitte à accroître l’inflation, ou sera-t-il le garant de l’indépendance de la banque centrale des États-Unis ?


Le 13 mai 2026, le Sénat a approuvé la nomination de Kevin Warsh à la tête de la Réserve fédérale. Le candidat choisi par Donald Trump fin janvier pour succéder à Jerome Powell – dont le mandat en tant que président s’est terminé le 15 mai 2026 – devrait donc diriger la prochaine réunion de politique monétaire prévue les 16 et 17 juin.

Dans un contexte marqué par un rebond de l’inflation et les pressions exercées par Donald Trump sur la conduite de la politique monétaire, les premiers pas de Kevin Warsh seront attentivement scrutés.

À court terme, il est probable que la Réserve fédérale maintiendra son taux directeur entre 3,5 et 3,75 %. Mais ensuite, va-t-elle augmenter ce taux pour lutter contre l’inflation ou ne pas le faire pour soutenir la croissance et, ainsi, satisfaire le locataire de la Maison-Blanche ?

Prudence de la Fed

Alors que l’inflation baissait progressivement depuis son pic de juin 2022, la forte augmentation des droits de douane imposés par les États-Unis sur les importations, puis l’envolée récente des prix de l’énergie ont conduit à une nouvelle accélération des prix. Selon le BLS (Bureau of Labor Statistics), l’inflation est passée de 2,4 % en février à 3,8 % en avril 2026. Dans le même temps, l’activité a ralenti en 2025, avec une croissance de 2,1 % en 2025 contre 2,8 % l’année précédente ; les créations d’emplois ont nettement baissé, passant de plus de 1,8 million en 2024 à moins de 750 000 en 2025.

Jusqu’ici, la Réserve fédérale s’est montrée prudente quant à l’orientation de la politique monétaire états-unienne. Après une première série de baisses du taux d’intérêt en 2024, elle a marqué une pause début 2025, invoquant l’incertitude liée aux effets de la guerre commerciale sur les prix et l’activité.

La crainte d’une dégradation de la situation sur le marché du travail l’a conduite à décider de trois nouvelles baisses d’un quart de point lors des réunions de septembre, octobre puis décembre 2025, portant ainsi le taux directeur à 3,75 %. Le déclenchement de la guerre contre l’Iran s’est traduit par une inflation plus élevée que la cible de 2 % retenue par la Réserve fédérale, compromettant la poursuite de l’assouplissement.

Resserrement monétaire

Kevin Warsh devrait être confronté à l’éternel arbitrage des banques centrales, lorsque l’économie est frappée par des chocs qui ont à la fois pour effet d’augmenter l’inflation et de réduire la croissance.

Contrairement à la Banque centrale européenne, dont l’objectif prioritaire est la stabilité des prix, le mandat de la Réserve fédérale n’établit pas de hiérarchie entre la stabilité des prix et le plein-emploi. Les autorités monétaires états-uniennes doivent arbitrer entre le risque de maintenir l’inflation au-dessus de sa cible si le choc est plus durable que ce qu’elle avait anticipé et celui de peser sur la croissance avec un resserrement monétaire.

Lorsque ces chocs sont temporaires, il est préférable de ne pas (trop) resserrer la politique monétaire, c’est-à-dire augmenter les taux d’intérêt directeurs, le principal outil dont disposent les banques centrales pour atteindre leur objectif de croissance et d’inflation. Une hausse de taux directeurs se répercute en effet sur les conditions de financement, ce qui réduit le crédit, les dépenses d’investissement et de consommation. Le ralentissement induit de la demande conduit ensuite à une baisse de l’inflation.

D’une part, la hausse des taux d’intérêt n’aura pas d’effet sur les sources de l’inflation puisque celle-ci est tirée par les droits de douane et le prix du pétrole, sur lesquels la politique monétaire n’a pas d’effet. En effet, les prix des biens importés augmentent du fait de la guerre commerciale, et la hausse du prix de l’énergie est directement liée au conflit engagé contre l’Iran. Un resserrement monétaire se traduirait alors par une baisse de l’inflation domestique hors énergie provoquée par un ralentissement de la demande.

D’autre part, les effets de la politique monétaire se font sentir après plusieurs trimestres et donc, potentiellement, une fois la crise terminée. Il pourrait alors y avoir un sous-ajustement de l’inflation par rapport à sa cible si les prix de l’énergie sont revenus à leur niveau initial et si les prix hors énergie ont ralenti.

Un resserrement monétaire peut être optimal en cas d’effet de second tour, c’est-à-dire si la hausse des prix des biens importés et de l’énergie se diffuse aux autres prix ou aux salaires. Dans ce cas, les entreprises répercutent la hausse de leurs coûts de production sur les prix et les salariés cherchent à compenser leur perte de pouvoir d’achat en demandant des hausses de salaire. Il en résulterait une hausse de l’inflation hors énergie.

Inversement, la baisse du pouvoir d’achat des ménages réduit la demande et peut entraîner une baisse de l’inflation domestique. Selon l’importance relative de ces effets, la réponse optimale de politique monétaire peut alors être restrictive (une hausse des taux d’intérêt) ou expansionniste (une baisse des taux d’intérêt).

Pressions politiques

Kevin Warsh tiendra nécessairement compte du contexte politique. Depuis janvier 2025, Donald Trump n’a cessé de faire pression pour que les taux soient réduits plus fortement et rapidement. Il a régulièrement critiqué Jerome Powell, allant même jusqu’à faire planer la menace de son renvoi, portant de fait atteinte à l’indépendance de la Réserve fédérale.

La désignation des gouverneurs de banque centrale est une décision souvent très politique. En choisissant Kevin Warsh, on peut imaginer que Donald Trump espère obtenir une politique monétaire plus en phase avec son souhait de baisse des taux, même si lors de son audition devant le Sénat, Kevin Warsh a indiqué que le président n’avait pas formulé de telle demande, et a tenu à affirmer son indépendance.


À lire aussi : Vent de panique sur l’indépendance des banques centrales avec la nomination de Kevin Warsh et la succession de Christine Lagarde


Les premières décisions qu’il prendra ne devraient pas forcément nous éclairer, car comme indiqué précédemment, le contexte actuel pourrait justifier un resserrement monétaire, un statu quo ou un assouplissement. Cette dernière option semble la moins légitime à court terme avec une inflation qui devrait rester au-dessus de 2 % jusqu’en fin 2027 et un taux de chômage – 4,4 % au premier trimestre 2026 – proche de son niveau naturel estimé par le CBO (Congressional Budget Office).

Des travaux académiques récents, comme ceux de Carola Binder (2021) ou de Thomas Drechsel (2025), suggèrent que les pressions politiques conduisent in fine la banque centrale à mener une politique monétaire plus accommodante, ce qui se traduit par une inflation plus élevée.

Dans le contexte actuel, reléguer au second plan l’objectif de lutte contre l’inflation pourrait réduire la crédibilité de l’action de la Réserve fédérale et éroder encore un peu plus la confiance des Américains après l’épisode inflationniste de 2021-2023, comme le suggère l’enquête du Michigan Survey.

Obtenir un consensus

Kevin Warsh devra donc choisir entre mécontenter le président qui vient de le nommer et risquer de réduire la crédibilité de la Réserve fédérale.

Rappelons que les décisions de politique monétaire ne seront pas prises par Kevin Warsh seul, mais par les douze membres du Federal Open Market Committee (FOMC), un organe de la Fed. Quand bien même Warsh agirait sous l’influence de Donald Trump, encore faudra-t-il qu’il parvienne à convaincre les onze autres membres de le suivre, ce qui semble peu réaliste. Les votes sur les décisions prises depuis janvier 2025 montrent un large consensus sur l’orientation de la politique monétaire américaine.

Sur les douze membres, il n’y a jamais eu plus de deux voix en faveur d’une politique plus accommodante que celle proposée par Jerome Powell. Avec un renouvellement régulier mais partiel des membres du FOMC, l’équilibre entre les « colombes », plus enclines à soutenir l’activité, et les « faucons » qui accordent plus d’importance à l’inflation évolue lentement. Dans les faits, Kevin Warsh cherchera à obtenir un large consensus entre ces positions.

Paradoxalement, c’est sans doute Donald Trump qui a en main les clés d’un éventuel assouplissement monétaire. En mettant un terme au conflit au Moyen-Orient et en renonçant à sa guerre commerciale, il pourrait agir assez rapidement sur l’inflation, ce qui donnerait alors à la Réserve fédérale les marges de manœuvre nécessaires pour qu’elle baisse le taux directeur.

The Conversation

Christophe Blot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.05.2026 à 16:25

« Magnifica Humanitas » : le manifeste politique de Léon XIV

Jean-Pierre Darnis, Full professor at the University of Côte d’Azur, director of the master’s programme in “France-Italy Relations”. Associate fellow at the Foundation for Strategic Research (FRS, Paris) and adjunct professor at LUISS University (Rome), Université Côte d’Azur

Le pape vient de publier sa première encyclique qui annonce les grandes orientations de son mandat sur des dossiers aussi brûlants que l’IA, la volonté de puissance des États ou encore les migrations.
Texte intégral (1982 mots)

Sous-titrée « Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle », l’encyclique (lettre solennelle du pape adressée à l’ensemble de l’Église catholique) « Magnifica Humanitas », premier texte de ce type publié par Léon XIV depuis qu’il a accédé au fauteuil de saint Pierre, est un document fondateur. Non seulement pour ses réflexions sur l’IA, mais aussi pour ses prises de position sur diverses questions politiques et sociales actuelles de première importance.


L’encyclique « Magnifica Humanitas » (« Magnifique humanité »), publiée le 25 avril 2026 par le pape Léon XIV, revêt une importance particulière. Sous le pontificat précédent, celui de François, « Laudato Si’ » (2015) avait constitué un jalon en matière de prise de conscience par l’Église du changement climatique et des problématiques écologiques, tandis que « Fratelli Tutti » (2020) apparaissait comme un plaidoyer pour la fraternité au-delà des appartenances religieuses – un message loin d’être anodin dans un contexte marqué par des débats politiques intenses autour de la question des migrations.

Ces deux textes s’inscrivaient dans le cadre d’un magistère global et prolongeaient la doctrine sociale de l’Église catholique, qui entend ne pas séparer la sphère spirituelle de la sphère temporelle en investissant le terrain de l’action politique et sociale.

« Magnifica Humanitas » s’impose d’ores et déjà comme une étape majeure. Publiée quelques semaines après la passe d’armes ayant opposé Donald Trump et son vice-président J. D. Vance au pape Léon XIV, elle apparaît, à bien des égards, comme une critique fondamentale des versions les plus modernes de la puissance – et donc de l’évolution actuelle du pouvoir aux États-Unis.

Un texte en écho à une encyclique fameuse de Léon XIII

Le texte s’ouvre sur le rappel de « Rerum Novarum », l’encyclique publiée en 1891 par Léon XIII (pape de 1878 à sa mort en 1903, en hommage duquel Mgr Prevost a choisi le nom de Léon XIV quand il a été élu pape à son tour en mai 2025).

« Rerum Novarum » avait été un moment fondateur de la doctrine sociale de l’Église ; « Magnifica Humanitas » entend donc se placer au même niveau que ce texte de la fin du XIXᵉ siècle qui, face aux déchirures sociales causées par la condition ouvrière de l’époque – époque déjà marquée par les interrogations relatives à l’impact des évolutions techniques sur la société –, positionnait l’Église comme actrice sociale et politique.

Dans « Magnifica Humanitas », la mise en avant des principes du « bien commun » et de la « destination universelle des biens » constitue un rappel à l’ordre visant à condamner les tendances à la concentration industrielle en matière de technologies digitales et d’algorithmes, une situation qui produit de nouvelles formes d’exclusion.

Mais ce n’est pas la seule référence : Léon XIV prend également en exemple l’action du pape Pie XII (1939-1958) pour rappeler qu’il est indispensable de défendre les syndicats et les corps intermédiaires, fonctions nécessaires à l’équilibre sociétal.

Par ailleurs, à de nombreux endroits, le texte défend l’État de droit et la démocratie, et souligne que l’économie de marché ne doit pas se déployer au détriment de la solidarité.

De même, les différentes mentions de la question migratoire, guidées par les concepts de justice sociale et de fraternité, apparaissent comme une prise de position nette contre les tendances de rejet et de traitement policier à l’œuvre dans les contextes européen et états-unien.

La nécessaire régulation de l’IA

Dès l’introduction, le sujet de l’intelligence artificielle est abordé de front. L’encyclique pose le constat de la dangerosité d’un paradigme techno-démocratique dans lequel des technologies jugées plus efficaces exercent de facto un contrôle déterministe sur les choix personnels et sociaux. « Magnifica Humanitas » approfondit l’analyse critique d’une intelligence artificielle définie comme moralement non neutre.

Pour faire face à ces risques avérés, l’encyclique défend les instruments juridiques et, partant, l’État de droit, appelant à une régulation renforcée. Elle prône également de « désarmer l’IA », c’est-à-dire d’empêcher que celle-ci ne contrôle l’humain, un concept qui pourrait même se prolonger par des formes d’interdiction, comme le suggèrent les mises en garde sur la dangerosité des technologies numériques pour la formation psychologique des enfants.

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Cet ensemble de considérations sur l’IA reprend et systématise les réflexions apparues depuis quelques années au Vatican. Par exemple, l’Académie pontificale pour la vie avait organisé, en février 2020, le lancement de la plateforme Rome Call for AI Ethics, un appel à promouvoir une intelligence artificielle respectueuse de la dignité humaine signé par IBM, Microsoft, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le gouvernement italien.

Ces réflexions ont depuis progressé, tant au sein des différentes instances vaticanes que des institutions italiennes, dans une forme de symbiose romaine où a émergé le concept d’« algor-éthique », proposé par l’universitaire franciscain Paolo Benanti. Benanti promeut une régulation éthique des algorithmes, sans exclure que, au-delà de certains niveaux de dangerosité, on puisse interdire ou limiter leur usage, comme dans le cas des systèmes militaires.

Cette contamination culturelle entre le Saint-Siège et l’État italien se reflète également dans la convergence des positions de « Magnifica Humanitas » avec l’approche européenne en matière de régulation numérique.

Une Église résolument impliquée dans les affaires du monde

Fait significatif : la demande de pardon formulée dans l’encyclique pour la condamnation tardive de l’esclavage par l’Église catholique (en 1888) sonne comme un manifeste politique. Par cette repentance, Léon XIV renforce l’image d’une Église ouverte et capable d’autocritique et donne l’exemple aux États ou auxforces politiques qui se cloisonnent dans des récits historiques nationaux en occultant les erreurs passées.

Cette reconnaissance de culpabilité permet de renforcer la légitimité de la dénonciation des nouvelles formes de colonisation ou d’esclavage présentes dans les chaînes de production technologique (notamment l’extraction de terres rares, indispensables à la fabrication des appareils) et de l’utilisation de l’IA par des réseaux criminels, notamment pour la traite des êtres humains.

Le passage de l’encyclique qui s’oppose au réalisme, conçu comme une pensée « naturelle » des relations internationales, mérite d’être mis en exergue. Si, d’un côté, le pape réfute le concept de « guerre juste » récemment évoqué par l’administration Trump à propos de son action en Iran, il s’inscrit également dans un débat intellectuel qui a longtemps structuré les relations internationales, pour dénoncer fermement l’approche de la realpolitik, qui privilégie une lecture fondée sur les rapports de force et conçoit la guerre comme inévitable. Il faut peut-être ici se souvenir que ce concept était apparu dans le débat allemand du XIXᵉ siècle, un moment historique marqué par l’opposition entre le chancelier Otto von Bismark et l’Église catholique.

Le pape introduit une évaluation éthique et morale pour rejeter cette vision de l’inéluctabilité d’une guerre permanente, qu’il qualifie de « Mal ». Mais il le fait aussi en appelant les intellectuels et les responsables à ne pas se contenter de cette lecture simpliste et univoque, pour produire une appréhension du monde plus nuancée, sans pour autant basculer dans un idéalisme béat. Le concept de « sain réalisme » adopté par le pape invite à la recherche d’une voie de progrès qui, tout en acceptant le constat réaliste, privilégie la conciliation pacifique comme scénario d’amélioration.

Léon face à Donald

Cette encyclique apparaît donc comme un texte charnière, par lequel le magistère de l’Église catholique entend se projeter dans une série de stratégies concrètes. La défense globale de la doctrine sociale de l’Église se présente comme le socle à partir duquel sont formulées des critiques qui appellent immédiatement une confrontation avec le modèle de puissance technologique, capitaliste et militaire dont les États-Unis de la présidence Trump apparaissent comme un archétype.

La présence aux côtés du pape d’un des fondateurs d’Anthropic Christopher Olah, lors de la conférence de presse de présentation de l’encyclique, illustre la volonté de mobiliser différentes communautés dans le cadre d’une stratégie globale qui se positionne également à l’échelon des États-Unis, en cherchant à peser sur le débat interne. Ce texte dessine par ailleurs les contours d’une défense de la social-démocratie, matérialisant ainsi une volonté de peser sur un débat européen marqué par la progression des formations souverainistes.

Le pape Léon XIV, d’origine américaine, prend ainsi pied dans le débat politique mondial en définissant les coordonnées d’une action politique réformatrice – un dessein qui n’est pas sans rappeler celui de Jean-Paul II dans le contexte de la fin de la guerre froide.

The Conversation

Jean-Pierre Darnis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.05.2026 à 16:24

Pourquoi le pouvoir du peuple n'est pas illimité dans les démocraties libérales

Mathias Revon, Maître de Conférence en droit public, Université de Limoges

Les démocraties libérales reposent sur une indétermination entre souveraineté du peuple et État de droit. L’illibéralisme entend la résoudre au profit du peuple.
Texte intégral (2272 mots)
*La Liberté guidant le peuple* (1830), tableau d’Eugène Delacroix, conservé au musée du Louvre, à Paris.

Dans les démocraties libérales, le peuple est tenu pour souverain, mais son pouvoir est aussi limité par l’État de droit. Or ce dilemme fondamental n’est jamais résolu. Les démocraties illibérales prétendent résoudre cette contradiction, en donnant la primauté à la logique majoritaire au détriment de l’État de droit.


La démocratie libérale est un modèle singulier en ce qu’il repose sur une tension constitutive qui traverse l’ensemble de son édifice juridique et politique. Elle articule deux exigences a priori incompatibles. Il y a, d’une part, une exigence démocratique : affirmer la souveraineté du peuple. Il y a, de l’autre, une exigence libérale : limiter l’exercice du pouvoir afin de garantir le respect de droits fondamentaux. Cette tension n’est ni accidentelle ni transitoire. Elle constitue l’un des fondements mêmes du modèle tel qu’il s’est historiquement construit.

En démocratie, l’exercice de la souveraineté est classiquement associé au moment où un peuple se donne une Constitution. Le peuple est conçu comme l’auteur originaire de ce texte fondamental, placé en haut de la pyramide des normes. Une fois la Constitution entrée en vigueur, l’exercice du pouvoir est transféré aux organes qu’elle met en place, lesquels, n’étant pas souverains, seront soumis au respect du droit.

Cette construction permet de préserver l’État de droit, mais elle entre en contradiction avec l’affirmation persistante de la souveraineté du peuple dans les textes constitutionnels contemporains. En effet, nombre de Constitutions contemporaines établissent un lien explicite entre le peuple et la souveraineté. Certaines visent directement le peuple comme titulaire de la souveraineté, comme en Italie (art. 1), au Portugal (art. 3), en Lettonie (art. 2), en Andorre (art. 1) ou en Biélorussie (art. 3). D’autres l’attachent non au peuple, mais aux citoyens, comme en Serbie (art. 2) ou en Macédoine du Nord (art. 2). Certaines constitutions font de la souveraineté populaire le fondement du régime comme en Grèce (art. 1). D’autres encore énoncent que la souveraineté nationale appartient au peuple, comme en France (art. 3), en Espagne (art. 1), en Roumanie (art. 2), en Moldavie (art. 2), en Algérie (art. 7), au Cameroun (art. 2) ou au Sénégal (art. 3).

À travers ces différentes formulations, un lien explicite est établi entre le peuple et la souveraineté. Une telle rédaction au présent de l’indicatif semble indiquer une forme de permanence de la souveraineté populaire après l’entrée en vigueur de la Constitution. C’est cette idée que résume la formule bien connue de l’article 28 de la Déclaration des droits de l’homme de 1793, selon laquelle « un peuple a toujours le droit de revoir, de réformer et de changer sa Constitution. Une génération ne peut assujettir à ses lois les générations futures ». Mais une telle conception fragilise en retour les fondements mêmes de l’État de droit, qui suppose la primauté du droit sur les décisions du pouvoir politique.

Il en résulte une aporie. Si le peuple demeure souverain après l’entrée en vigueur de la Constitution, aucune norme ne saurait juridiquement le contraindre. À l’inverse, si le peuple est soumis aux limites constitutionnelles, la souveraineté qui lui est attribuée perd son caractère absolu. Il faut donc partir du constat d’une coexistence paradoxale entre souveraineté populaire et État de droit, le peuple étant tenu pour souverain à certains égards, tout en se trouvant limité à d’autres. Ce dilemme ne peut être résolu sans sacrifier l’une des deux logiques. Pourtant, la démocratie libérale fonctionne durablement sans jamais opérer ce choix.

L’indétermination : clé de lecture des fondements de la démocratie libérale

Pour appréhender et expliquer cette apparente contradiction, il est possible de mobiliser le concept d’« indétermination ». On peut le comprendre par analogie avec l’expérience de pensée formulée par Erwin Schrödinger en 1935, qui montre comment un même objet peut se trouver simultanément dans deux états incompatibles tant qu’aucune observation ne vient trancher. Le physicien imaginait un chat placé dans une boîte. Au sein de celle-ci, on trouverait aussi une fiole de poison, susceptible de se briser à tout instant. Tant que personne n’ouvre la boîte, on ne sait pas si le chat est vivant ou mort.

Transposée au droit constitutionnel, cette métaphore permet d’éclairer le statut du peuple dans la démocratie libérale. Tant que personne n’ouvre la boîte, on ne sait pas si le peuple est souverain ou soumis à des limites : il reste potentiellement souverain et potentiellement limité. L’indétermination n’est alors pas levée et le système peut fonctionner sans contradiction manifeste.

C’est le fonctionnement institutionnel des démocraties libérales qui évite d’avoir à ouvrir la « boîte ». Deux figures y sont centrales : les représentants élus et les juges constitutionnels. Les premiers exercent le pouvoir au nom du peuple, ce qui répond à l’exigence démocratique, sans que la question de l’exercice de la souveraineté soit posée. Les seconds veillent à ce que cet exercice demeure conforme aux exigences de l’État de droit et à la protection des droits fondamentaux.

Le fonctionnement ordinaire de la démocratie libérale repose sur cet équilibre et permet de différer le moment où l’indétermination à propos du peuple est levée.

Pour autant, les tensions entre ces deux pôles sont constantes, comme en témoignent les débats récurrents sur la légitimité des juges constitutionnels lorsqu’ils censurent une loi votée par des représentants du peuple ou, inversement, sur les dérives majoritaires du pouvoir politique quand il en vient à réduire les droits d’une minorité. L’autolimitation des représentants et des juges constitutionnels constitue un facteur essentiel pour éviter de trop fortes variations. Certaines situations exceptionnelles conduisent néanmoins à ouvrir la « boîte », rompant l’équilibre sur lequel repose la démocratie libérale.

Le référendum : un instrument de rupture de l’équilibre entre démocratie et libéralisme

Tant que les citoyens se bornent à élire des représentants, aucune confusion n’est possible entre le peuple en tant que corps électoral et le peuple souverain. Le référendum, en revanche, confère une portée concrète à l’idée abstraite de souveraineté. Il permet au peuple de s’exprimer directement, sans passer par l’intermédiaire des représentants ou des juges. Il donne ainsi, de manière éphémère, une forme tangible à l’unité du peuple dans le résultat du scrutin. En agrégeant une pluralité de voix individuelles, il fait en effet apparaître artificiellement une volonté majoritaire unique.

Lorsque la décision du scrutin entre en contradiction avec les exigences de l’État de droit, l’indétermination devient intenable. Il faut alors nécessairement déterminer si le peuple qui s’exprime agit en tant que souverain ou en tant qu’organe juridiquement limité.

Le référendum du 28 octobre 1962 sur l’élection du président de la République française au suffrage universel direct illustre ce moment critique. En recourant à l’article 11 de la Constitution pour réviser celle-ci, alors que l’article 89 prévoyait une procédure spécifique, le général de Gaulle a placé les institutions face à un dilemme fondamental : le peuple ayant approuvé le texte, faudra-t-il suivre son choix ou bien faire primer la Constitution ?

Le Conseil constitutionnel a été saisi de cette question. Dans sa décision n° 62-20 DC, il a notamment considéré qu’une loi référendaire constituait « l’expression directe de la souveraineté nationale » et qu’il n’était pas compétent pour contrôler sa constitutionnalité. Pourtant, comme le montre un avis rendu le 2 octobre 1962, le Conseil avait envisagé une solution inverse. Les délibérations préparatoires à la décision révèlent également l’hésitation des juges entre les deux statuts susceptibles d’être reconnus au peuple. L’indétermination existait donc pleinement, et le choix opéré en 1962 a durablement marqué l’interprétation du droit constitutionnel français.

Ces situations demeurent exceptionnelles, mais elles révèlent la fragilité structurelle qui parcourt le modèle démocratique libéral. Lorsque les mécanismes institutionnels ne suffisent plus à contenir les tensions, il peut devenir tentant de résoudre la contradiction en donnant la primauté à la logique majoritaire. C’est dans cet espace de tension que se déploient les pratiques dites de démocratie illibérale.

La démocratie illibérale : une déconstruction des acquis libéraux réversible

La réélection de Donald Trump et sa première année de mandat ont marqué l’entrée dans une phase de transition illibérale, c’est-à-dire dans un processus au sein duquel la démocratie est préservée dans ses apparences, alors même que son contenu libéral se trouve progressivement affaibli par la remise en cause répétée des exigences propres à l’État de droit. Le phénomène n’est pas inédit, mais il prend actuellement aux États-Unis la forme d’un glissement à la fois rapide, explicite et revendiqué, fondé sur une conception de la légitimité démocratique tenue pour exclusive par l’actuel président américain et ses soutiens.

En ce sens, la démocratie illibérale apparaît comme un processus de dégradation interne de la démocratie libérale, comme une déconstruction qui s’opère généralement conformément aux règles constitutionnelles. Cela se concrétise par un affaiblissement progressif des contre-pouvoirs et par une relativisation de l’importance des droits fondamentaux au sein d’une démocratie. De manière générale, toute limitation juridique est considérée par les tenants de l’illibéralisme comme une entrave à la volonté du peuple.

La Hongrie de Viktor Orban en a fourni l’une des illustrations les plus significatives et les plus revendiquées en Europe. Revenu au pouvoir en 2010, après un premier mandat exercé de 1998 à 2002, il a gouverné sans interruption jusqu’en 2026. Durant cette période, l’un des traits les plus caractéristiques de l’évolution hongroise a résidé dans l’affaiblissement méthodique de la justice constitutionnelle. Plusieurs révisions constitutionnelles ont eu pour effet de réduire la capacité de la Cour constitutionnelle à opposer une limite effective à la volonté de la majorité parlementaire. À cela se sont ajoutées des mesures discriminatoires, telle la loi adoptée en juin 2021 prohibant, pour les mineurs, l’accès à des contenus présentant l’homosexualité ou le changement de sexe. Cette loi a même été soumise au référendum en 2022 afin de légitimer ce tournant illibéral, même si celui-ci n’a pas produit d’effets juridiques, faute d’atteindre le quorum de participation.

Cette transition vers l’illibéralisme n’a cependant rien d’inéluctable ni d’irréversible. Les élections législatives hongroises du 12 avril 2026 l’ont montré en mettant fin à seize années au pouvoir de Viktor Orban et de sa coalition.

La démocratie libérale apparaît ainsi moins comme un régime de solutions que comme un régime de tensions contenues. Sa résilience tient précisément à sa capacité à différer la résolution de ses paradoxes fondateurs. Il lui faut les assumer, non comme une faiblesse accidentelle, mais comme la condition même de son existence.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie qui s’est déroulé du 17 au 20 mars 2026. Retrouvez ici les replays de la 14e édition, « Le temps des rapports de force ».

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Mathias Revon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.05.2026 à 13:13

Face aux chocs pétroliers, les biocarburants ne s’improvisent pas

Jean-Marc Roda, Regional Director for Southeast Asia Islands, Cirad

Chu Lee Ong, Docteur en gestion des bioressources, Cirad; Universiti Putra Malaisia

Dans des pays tropicaux, comme la Malaisie, la compétitivité des biocarburants dépend beaucoup de la fragmentation des paysages et du taux d’humidité de la biomasse.
Texte intégral (2399 mots)

Face à la hausse des cours du pétrole, le salut viendra-t-il des biocarburants ? Aujourd’hui, les biocarburants les plus intéressants sont ceux de deuxième génération, qui s’appuient sur des sous-produits de l’agriculture et de l’industrie forestière, sans entrer en compétition avec l’alimentation. Mais dans des pays tropicaux, tels que la Malaisie ou l’Indonésie, la fragmentation des paysages et le taux d’humidité élevé des résidus font rapidement grimper la facture : de quoi affecter la compétitivité de cette alternative.


Les tensions pétrolières causées par la guerre en Iran ont fait remonter le cours du Brent à plus de 100 dollars (ou 85,88 euros) le baril début mars 2026. Depuis, les cours jouent au yoyo en fonction des espoirs diplomatiques. Les flux commerciaux sont en tout cas très loin d’avoir retrouvé leur niveau normal.

Dans ce contexte, les biocarburants – incorporant une part biosourcée, soit bioéthanol soit biodiesel – redeviennent plus visibles. À noter qu’aucun des biocarburants disponibles à la pompe n’est du bioéthanol ou du biodiesel « pur », ils sont toujours mélangés avec des carburants classiques. Ainsi, en France, en 2024, le gazole et l’essence consommés à la pompe comportaient au total environ 9 % d’énergie renouvelable biosourcée.

L’Indonésie et la Malaisie, qui souffrent particulièrement du blocage du détroit d’Ormuz pour leur approvisionnement en pétrole, ont récemment annoncé augmenter la teneur en huile de palme dans leurs biocarburants – au risque de faire grimper le cours de l’huile de palme et d’aggraver la déforestation.

Ces carburants actuels restent, pour l’essentiel, des biocarburants de première génération. Les biocarburants de deuxième génération, issus de résidus lignocellulosiques plutôt que de cultures en compétition avec l’alimentation, paraissent plus désirables. Mais à quelles conditions peuvent-ils être réellement compétitifs face aux carburants issus du pétrole ?

Encore faut-il regarder leurs coûts réels. Nous avons mené plusieurs études en Malaisie qui révèlent l’existence de plusieurs coûts cachés en lien avec la fragmentation du territoire, mais également avec le climat tropical, qui impose de transporter de la matière encore humide, faute de pouvoir la laisser sécher sur place.

Différentes générations de biocarburants

Commençons par rappeler ce qu’on entend par biocarburant de première, deuxième ou troisième génération.

Dans l’état actuel, les deux premières générations sont les seules réellement maîtrisées à l’échelle industrielle. Le débat porte donc, pour le moment, sur les conditions concrètes de réussite des biocarburants de deuxième génération.


À lire aussi : Carburants de synthèse, biocarburants, kérosène vert… De quoi parle-t-on exactement ?


Premier coût caché la biomasse de deuxième génération : la fragmentation du territoire

La biomasse n’est pas une ressource concentrée. Elle est, pour l’essentiel, répartie dans l’espace, dans des champs et des forêts plus ou moins morcelés. Or, plus une telle ressource est dispersée sur le territoire en petites unités, plus son coût de collecte augmente.

Nos travaux menés en Malaisie montrent que le coût d’approvisionnement augmente à chaque fois que la fragmentation spatiale augmente. Pour un million de tonnes de biomasse effectivement disponible, cela représente plus de 4 dollars (soit 3,44 euros) par tonne par unité supplémentaire de fragmentation spatiale. À titre d’exemple, cette fragmentation spatiale a été évaluée à environ 3,3 dollars pour les déchets forestiers – et même à plus de 6 dollars pour certains déchets de palmiers – contre environ 0,3 dollar pour les scieries productrices de contre-plaqué.

Le reste de la logistique joue tout autant. En effet, le coût d’approvisionnement augmente de plus de 6 dollars (soit 5,15 euros) en moyenne par tonne par tranche de 100 kilomètres de transport. Et l’impact de la taille du camion est tout aussi critique : passer d’un petit camion d’une tonne à un 26 tonnes peut réduire le coût d’environ 84 dollars (plus de 72 euros) par tonne.

Ceci a plusieurs implications importantes. Une biomasse apparemment abondante sur un territoire donné peut être non compétitive si elle est trop morcelée. Inversement, une ressource moins abondante mais davantage concentrée peut devenir plus intéressante au plan industriel.

Cette règle est particulièrement importante en Indonésie et en Malaisie, où les mosaïques tropicales de plantations, forêts, routes et petites unités industrielles n’ont rien à voir avec des territoires plus homogènes que l’on retrouve par exemple dans certaines régions agricoles en Europe et aux États-Unis.


À lire aussi : Forêts et plantations de palmiers à huile peuvent-elles vraiment coexister ? Des résultats prometteurs en provenance de Bornéo


La teneur en eau, un deuxième coût caché

Ce n’est pas tout. Tous les résidus de biomasse végétale contiennent une part plus ou moins grande d’eau.

Gros plan d’un palmier à huile, où l’on voit les feuilles (frondes) qui partent de la souche et les fruits au centre. Picryl/Pixabay

Or, transporter de l’eau dans la biomasse, c’est consommer davantage de carburant pour déplacer une masse qui ne produira pas d’énergie utile.

D’autres parmi nos travaux montrent qu’en Malaisie, à disponibilité comparable, la paille de riz reste bien plus compétitive que les frondes de palmier, du fait de leur teneur élevée en humidité.

Tous ces facteurs contribuent à faire augmenter le coût de production des biocarburants :

  • Quand seule la fragmentation spatiale de la ressource augmente, le coût optimal du biocarburant augmente de 17 %.

  • Quand seule l’humidité augmente, il grimpe de 42 %.

  • Quand humidité et fragmentation se cumulent, le coût augmente de 69 %. Dans le même temps, la capacité optimale de l’usine de bioraffinerie qui traite ces résidus chute de 36 %.

Sous les tropiques humides, la différence entre matière sèche et matière humide est donc un déterminant majeur pour les coûts. Ce point vaut aussi pour les stratégies combinant plusieurs types de biomasses : mélanger plusieurs résidus n’améliore pas automatiquement la compétitivité. En effet, tout dépend de ce que le mélange fait à l’humidité moyenne.

Nos travaux montrent qu’un approvisionnement industriel de résidus de régimes vides de fruits (EFB) (le nom que l’on donne au sous-produit végétal obtenu après collecte des fruits), à 60 % d’humidité, peut être 31 % moins rentable qu’un approvisionnement combinant à la fois des EFB et des fibres de fruits pressés (sous-produit fibreux obtenu après extraction de l’huile de palme par pressage), dont l’humidité moyenne est de 48 %.

Un approvisionnement mixte peut donc être une excellente stratégie… à condition d’éviter tout mélange qui ajouterait de l’eau à transporter, et annulerait l’avantage attendu.

L’usine optimale n’est pas toujours la plus grande

Il existe enfin un troisième coût caché, lié aux économies d’échelle que l’on imaginerait faire en centralisant le traitement des résidus de biomasse. Il existe, en effet, un concept industriel qui remonte à l’invention du fordisme : plus l’usine est grande, plus l’économie d’échelle est forte. C’est vrai en théorie, mais dans la pratique, cela se vérifie ou non selon les cas.

Concernant les biocarburants, cette règle se heurte rapidement à la géographie réelle des ressources. Plus l’usine est grande, plus il faut aller chercher loin des biomasses plus ou moins humides, fragmentées, potentiellement difficiles d’accès ou coûteuses à prétraiter. Les gains d’échelle en termes de procédés pour la raffinerie peuvent alors être effacés par les coûts amont. C’est pourquoi toutes les biomasses sont d’intérêt variable, selon le contexte.

Dans le cas de la Malaisie et de l’Indonésie, la voie de fermentation de seconde génération est la plus compétitive, avec la paille de riz et la fibre de fruits pressés. À l’inverse, les troncs de palmier et certains résidus d’hévéaculture n’y sont sont pas rentables pour de la bioraffinerie.

Mais dans d’autres endroits, la situation pourra être opposée. La stratégie industrielle ne doit donc pas reposer sur des économies d’échelles maximum, mais sur l’ajustement de la capacité industrielle à la matière réelle disponible sur le terrain, à son humidité, à sa dispersion et à son accès.

Du sur-mesure, plutôt que du prêt à l’emploi

Les biocarburants sont, en général, une excellente solution à l’instabilité des cours du pétrole. Mais ils ne sont pas performants par simple abondance de biomasse. Ils exigent un travail fin d’ingénierie : séchage, points de prétraitement, points de collecte et de regroupement, choix des mélanges, logistique, adaptation de la taille des usines…

Les schémas imaginés pour les grandes plaines homogènes du Midwest américain, où la production d’éthanol est concentrée dans la Corn Belt, ou pour certains contextes agricoles centrés sur le colza ou la betterave en Europe, ne se transfèreront pas tels quels dans les pays tropicaux. En particulier en Asie du Sud-Est, où l’humidité, la fragmentation et les contraintes locales changent toute l’équation.

Les biocarburants ne sauraient se réduire à un simple substitut au pétrole, où l’on déclinerait la même solution partout. Ce sont des solutions régionales, qui ne peuvent fonctionner qu’à condition d’être conçues région par région.


Cet article a été décliné sous forme de chronique radio dans l'émission Le Club de C'est pas du vent, diffusée sur RFI le 27 mai 2026 et disponible sous forme de podcast.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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27.05.2026 à 11:17

Europe needs 10 million homes and net-zero buildings by 2040. Here are four ways it could happen

Ignat Kulkov, Researcher, EDHEC Business School

René Rohrbeck, Professor of Strategy, Director EDHEC Chair for Foresight, Innovation and Transformation, EDHEC Business School

The housing shortage is a major concern for many EU citizens. A foresight study by more than 30 experts examines four ways affordable, low-carbon homes could emerge by 2040.
Texte intégral (1733 mots)

Europe is staring at a dual crisis it hasn’t managed to solve. House prices across Europe have risen 60 percent and rents 30 percent over the past 15 years, while the number of building permits has fallen 20 percent. The European Investment Bank estimates the EU currently needs 2.25 million additional housing units, roughly 50 percent more than is actually being built. And yet the buildings that do get built remain among the largest sources of greenhouse gas emissions on the continent.

Between 2010 and 2024, construction costs in the European Union rose by 56 percent, and the European Commission expects housing demand to grow by more than two million units per year.

The housing affordability crisis and the climate crisis are not two separate problems. They are one interlocked systemic failure, and Europe’s construction and real estate sector sits at the centre of both.

The challenge: three tensions, one industry

The Architecture, Engineering and Construction (AEC) sector has suffered four decades of productivity stagnation. Complex permitting regimes, fragmented governance, and an industry structure built around one-off projects have prevented it from delivering affordable, liveable, and sustainable homes at scale.

By late 2025, the supply of new housing units in the EU met only 50 percent of actual demand, compounded by soaring costs for labour and materials and a construction sector that has historically struggled with low innovation and productivity.

At the same time, buildings account for roughly 40 percent of Europe’s energy consumption and 36 percent of its CO₂ emissions.

The EU Green Deal, the Circular Economy Action Plan, and the EU taxonomy for sustainable activities are demanding deep decarbonisation – but as theWorld Economic Forum’s Reimagining Real Estate framework (2024) makes clear, technology and sustainability commitments alone are insufficient without a reconfiguration of who builds, who owns, and who governs the built environment. The WEF’s earlier Framework for the Future of Real Estate (2021) similarly warned that affordability and decarbonisation would only align if the industry fundamentally changed its business models and governance structures. Neither framework, however, mapped the concrete alternative pathways by which this transformation might actually unfold.

France is an example which shows how quickly Europe’s housing and climate goals can collide. On April 23 2026, the government announced a housing stimulus bill to accelerate construction, decentralise some decisions, and launch a third urban-renewal programme. Its most controversial proposal would allow F- and G-rated energy-inefficient homes back onto the rental market if owners commit to renovation within three years for houses and five years for apartment buildings. Under current rules, G-rated homes have been barred from new or renewed leases since 2025, with F-rated homes due to follow in 2028. The question is whether enforcement and finance will make renovation real.

Across Europe, governments are trying to expand supply without weakening climate targets. Spain has turned to industrialised construction, using EU funds to build social housing faster and cheaper, while also confronting tourist rentals and a small social-housing stock. Germany faces the opposite pressure: housing completions fell to a 13-year low in 2025, while earlier estimates put annual need at 320,000 apartments until 2030.

At EU level, the Affordable Housing Plan now links faster permitting, renovation and cost-efficient construction. Supply measures increasingly depend on whether governments can integrate affordability with decarbonisation targets.

Four plausible futures for 2040

To address this gap, we conducted a multi-year strategic foresight study with over 30 senior industry experts from across Europe, architects, developers, material suppliers, energy companies, and real estate services firms. Published in the journal Futures our study combines a horizon scan, impact-uncertainty analysis, and three rounds of expert workshops to construct four consistent scenarios for the European AEC industry by 2040.

The scenarios are not predictions. They are structured explorations of four plausible development pathways, each with a distinct logic for how decarbonisation, circularity, and housing affordability might interact under different governance arrangements.

In the first scenario, Giants rule the AEC industry, Big Tech firms and OEM-like construction companies dominate through data-driven, off-site, industrialised building. Homes become subscription services; platforms set the standards and productivity rises sharply. But affordability and tenant agency remain contested, and small firms struggle to survive.

In the second, the Circular Future: a coalition of regulators, financial institutions, and pioneering firms embeds circular principles into planning law, procurement, and finance. Buildings become documented material banks; biomaterials replace concrete; renovation dominates. Progress on carbon and resource targets is strong, but urban affordability challenges persist without deliberate policy attention to housing typologies and ownership models.

In the third, public sector leadership: governments take direct control after market mechanisms fail to deliver at scale. Binding targets, standardised typologies, and public investment programmes drive rapid decarbonisation and housing supply, but at the cost of private innovation and creative experimentation.

In the fourth, the Green energy revolution whereby the rapid decarbonisation of the electricity grid reshapes the entire housing question. Buildings become active nodes in bidirectional smart grids, and operational carbon largely disappears. But attention shifts to embodied carbon, energy poverty, and the distributional effects of a transition that benefits some households far more than others.

Scenarios for a net positive, regenerative construction sector to tackle Europe’s housing shortage.

The call for action

What our scenario analysis makes clear is that there is no automatic alignment between building more homes, decarbonising the stock, and making housing affordable. The same headline instruments, green finance, circular procurement, digitalisation, lead to very different outcomes, depending on who orchestrates the system and which governance logic dominates. This has direct implications for policymakers, investors, and industry leaders right now.

Three no-regret priorities emerge across all four futures:

  • Deep renovation of the existing building stock is non-negotiable in every pathway; the question is only who pays and who profits.

  • Digital infrastructure for monitoring energy and material performance is needed regardless of which actor is in charge.

  • And new skills and organisational capabilities for industrialised construction and lifecycle thinking must be built now, not after the transition has arrived.

The EU’s first Affordable Housing Plan, launched in late 2025, and the upcoming first-ever EU Housing Summit in 2026 offer a rare political window. The question is whether policymakers will use it to address the structural governance failures our scenarios reveal, or simply add more instruments to a system whose fundamental tensions remain unresolved.

The building industry has a decade and a half to get this right. The futures exist; the choices are ours.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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27.05.2026 à 10:27

Who were the American mothers to France’s orphaned children during the First World War?

Emmanuel Destenay, Research Fellow, Sorbonne Université

During and after WWI, thousands of American women acted as mothers for displaced French children. A war studies research fellow weighs in with considerations for teaching this vital, often overlooked part of transatlantic wartime history.
Texte intégral (2269 mots)

During the entire course of World War I, approximately 25,000 American women crossed the Atlantic Ocean to attend to the needs of wounded soldiers and civilian communities in Europe. Women traditionally operated in medical units and helped care for wounded soldiers. Following US entry in the conflict, the newly established Women’s Overseas Hospitals and the American Women’s Hospitals in France drew hundreds of trained nurses to get involved in the war effort. Women’s participation, however, was not limited to the medical field. Female physicians and stenographers brought valuable skills to the front and helped the US military in a variety of domains. In 1918, for instance, the US Army Signal Corps sent 223 trained telephone operators to France to take over from inexperienced soldiers who were struggling to keep general headquarters connected with the troops who were under fire.

At a time when women experienced domestic confinement within their homes, taking part in relief organisations and being actively involved on the Western Front gradually reinforced their quest for equal rights, furthered their political agenda, and strengthened their claim for full citizenship.

Many American women seeking meaningful wartime jobs in France came from a very specific background, and many “hoped that the war would prove the forcing house in which long-standing feminine aspirations for the vote and economic equality would finally mature”.

Considerations for telling the story of the mothers to ‘America’s French orphans’

Any course focusing on American women in World War I should acknowledge the social backgrounds of the American wealthy expatriates, businessmen’s daughters, leisured wives of diplomats, and middle-class professionals who served as doctors, nurses, ambulance drivers, stenographers, and radio operators.

When teaching World War I in relation to 20th century American history to high school pupils and undergraduate students, educators traditionally focus on the neutrality of the United States and then expand on the reasons why Woodrow Wilson gradually dragged his country into the global conflict (Editorial note – For further reference: The Path to War: How the First World War Created Modern America by Michael S. Neiberg, Oxford, 2016; Neutrals, Belligerents and the Transformation of the First World War by Abbenhuis Maartje and Ismee Tames, London: Bloomsbury Academic, 2022).

Military historians linger on battles, strategies, and the decision-making process; cultural history gravitates around cultural encounters, war atrocities, and public reaction to the outbreak of the conflict; and scholars specialised in diplomacy dig into government archives, private papers, and conference proceedings to determine the responsibility of each country. But historians of women, childhood, and philanthropy have much to add to the understanding of WWI.

Presenting the big picture fatally necessitates omitting important details, but in the case of World War I studies, some entire facets of the conflict have been overlooked.

Out of interest in humanitarian organisations that operated in my home country, France, between 1914 and 1921, I have recently shifted the focus of my teaching to the plight of children during World War I. Cultural historians have long demonstrated that the French school system mobilised its youth to perpetuate a sense of national belonging in wartime and how state propaganda shaped children’s worldview. Yet I find that the various pictures of the conflict remain ethnocentric and neglect the silent but vital action of American women in rescuing France’s children.

Between 1914 and 1921, thousands of American women acted as mothers for French children displaced by the war.

In 1915, a group of American philanthropists envisioned the creation of Franco-American colonies to rescue youngest war victims from starvation and misery.

Twenty-eight colonies were established by the Committee Franco-American for the Protection of the Children of the Frontier (CFAPCF) to shelter displaced orphans from France and Belgium. All the colonies were managed and staffed by French nuns, but heavily depended on American donations and volunteers – American women. Among them were Alma A. Clarke, a former student at Bryn Mawr College, and Erica Thorp de Berry, the granddaughter of Henry Wadsworth Longfellow, a Harvard University professor and a towering figure in 19th century American literature.

American women helped to feed, educate, and nurse the orphaned and traumatised children who were moved to the colonies to recover and prepare for life on their own after the war. They tucked little orphans into bed, kissed them goodnight, told them stories of the gigantic country across the Atlantic Ocean, and even sang songs when they could not sleep.

Colonies operated as “humanitarian wombs” and though the survival of approximately 800 children from France and Belgium could look relatively insignificant, they carried out the first humanitarian actions toward children.

That same year, in 1915, another humanitarian organisation reached out to thousands of Americans.

Envisioned by Paris-based French industrialist, Émile Deutsch de la Meurthe, the Fatherless Children of France Society (FCFS) encouraged Americans to “adopt” France’s children who had lost their fathers to the war. Although considered orphans by virtue of being fatherless, the children were not “adopted” but rather sponsored at the rate of $36.50 per year (what would be today $900/€773). Though the tireless and skilled efforts of the FCFS staff and volunteers (mainly women), between 1915 and 1921, some 300,000 French children were spared hunger and destitution because they were sponsored by Americans.

Both organisations drew Americans’ financial support and mobilised hundreds of women across the United States. To engage donors and volunteers, they organised fairs on July 4 to remind Americans of Lafayette’s role in the American War of Independence, and spurred Americans to contribute to France’s survival. In the aftermath of the war, mourning families and those who had served were moved to support the cause of the FCFS.

The Fatherless Children of France Society more than doubled the number of sponsorships between November 1918 and January 1921, the date the organisation officially ceased to exist.

American women’s roles in reforging post-WWI communities

In the years after the war, individual Americans helped rebuild devastated France. American women set up schools and reconstructed devastated villages. For example, the American Committee for Devastated France (ACDF), co-founded by Anne Morgan, the daughter of American financier J.P. Morgan, operated on several fronts. From the Château de Blérancourt, some 350 French-speaking American women joined her task force. Among them were Mary Carson Breckinridge, the daughter of an Arkansas congressman and future founder of the Frontier Nursing Service; Lucile Atcherson Curtis, a militant suffragette who would later become the first female in the US Foreign Service; and Anna Lander West McDonnell, the niece of the first Chief Justice of the Supreme Court of the Territory of Washington.

Though the ACDF’s initial mission was to combat infant mortality, rebuild devastated villages, and finance the reconstruction of the industrial network, children’s well-being rapidly became a focus of the organisation.

The ACDF established a network of public libraries for children in the former occupied zones of Northern France. Jessie Carson became the director of a new American-style network of lending libraries for children. In April 1919, the first reading room for children was opened in the Northern French town of Vic-sur-Aisne.

The ACDF inspired American women at Wellesley, Vassar, Smith, Radcliffe, Stanford and other American colleges and universities to tackle problems related to agricultural production and devastated villagers. For example, in France’s remote and war-ravaged regions, a lack of milk contributed to infant mortality.

Funds from humanitarian organisations brought cows to the devastated regions, where underfed mothers could not breastfeed their babies. In early 1920, in Verdun (Meuse), the American-Franco Children’s League bought several cows, and Miss Butler, the president of the Vassar College unit of volunteers, organised the distribution of milk for babies; at the same time, in Reims (Marne), a “Drop of Milk Institution for Babies” opened, through the efforts of American women.

In short, when it came to humanitarian efforts to shield France’s children from destitution, hunger, and death, American women got the job done. And this is an untold story.

American women’s experiences in humanitarian missions in France during WWI are important for many reasons. First of all, they pave the way for future research on American humanitarian action during the Great War, and complement studies dealing with Franco-American relations.

Additionally, the archives of these associations are a treasure for those teaching history at the K-12, college, and graduate levels, as they contain letters from the women serving in France during and after the war. These primary sources are important first-hand accounts of the conflict.

For example, in teaching my unit on American action in France during WWI, I invited my pupils to analyse several fragments of Anne Morgan’s letters to her mother, held at the Morgan Library and Museum in New York City. Her letter, dated April 30, 1919 (Anne Tracy Morgan Papers,1888–1952, Morgan Library and Museum, New York), read as follows:

“We had proudly repaired a room to be used for the school at Camelin, when the Mayor came in and told us that in the brook, just outside the door of the school house, the head of a Boche had appeared in the water, as the brook had washed away the covering of soil that was over the body.”

With all the archives available online and the different tools to communicate, schools and universities in France and in the United States could easily partner with each other on digital projects, along with local repository, library, museum, or university collection.

From across the Atlantic Ocean and from more than a century ago, American women’s voices bearing important witness are still waiting to be heard.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.05.2026 à 10:09

Centres de données : pourquoi leur refroidissement consomme autant d’eau (et pourquoi cela pose problème)

Thomas Le Goff, Maître de conférences en droit et régulation du numérique, Télécom Paris – Institut Mines-Télécom

La course à l’IA engagée à l’échelle internationale ne doit pas se traduire par un détricotage des règles préservant nos ressources naturelles.
Texte intégral (1838 mots)

La course à l’IA engagée à l’échelle internationale ne doit pas se traduire par un détricotage des règles préservant nos ressources naturelles.


Qui n’a pas déjà expérimenté la désagréable sensation de surchauffe de son téléphone portable ou de son ordinateur lors d’une utilisation prolongée ou lorsque vous avez ouvert trop d’onglets sur votre navigateur ?

Imaginez maintenant la chaleur dégagée par 100 000 puces de calcul de dernière génération, entassées les unes sur les autres et tournant à plein régime, et ce, dans un complexe de plus de 26 kilomètres carrés soit environ 3 714 terrains de football. Placez ce grille-pain géant dans une région où la température est de 35 degrés en moyenne et peut atteindre les 50 °C l’été, et vous voilà devant le projet « Stargate UAE » visant à construire jusqu’à 5 gigawatts de puissance de calcul installée dans un immense centre de données à Abu Dhabi.

Ces projets de centres de données dits « hyperscale » visant à alimenter l’essor de l’intelligence artificielle (IA) se multiplient dans le monde, que ce soit aux États-Unis avec le projet Prometheus de Meta prévoyant la construction d’un centre de données de la taille de Manhattan, et même en France avec le « Campus IA ».

Au-delà de leur importante consommation énergétique, ces mastodontes soulèvent d’autres problèmes. Pour fonctionner correctement, ils ne peuvent pas atteindre des températures trop élevées, et contiennent donc des systèmes de refroidissement qui permettent aux composants électroniques de fonctionner à plein régime tout en évitant qu’ils ne se détériorent sous la chaleur qu’ils dégagent.

Comment ces centres de données sont-ils refroidis ? Quel est l’impact de leur refroidissement sur l’environnement, et comment les rendre plus sobres ?

Centres de données, refroidissement et consommation en eau

Il existe plusieurs techniques pour refroidir un centre de données. Pour le résumer simplement, les systèmes de refroidissement reposaient auparavant exclusivement sur des systèmes de ventilation (comme dans votre ordinateur) ou de climatisation (comme dans votre voiture) qui utilisent la circulation de l’air comme source de fraîcheur et rejettent l’air chaud à l’extérieur.

Une deuxième solution de refroidissement utilise l’eau, beaucoup plus efficace que l’air pour transférer la chaleur. Celle-ci permet de rafraîchir des plaques placées proches des composants électroniques, et/ou de rafraîchir l’air ventilé dans l’entrepôt de données.

Dans le premier cas (la climatisation), l’opérateur a besoin de beaucoup d’énergie pour faire tourner les pompes et systèmes de ventilation. Dans le deuxième (le refroidissement liquide), l’entreprise a besoin de moins d’énergie mais nécessitera l’accès à une source d’eau douce (l’eau salée endommagerait les tuyaux et composants) afin d’alimenter son système en eau fraîche.

Les opérateurs de centres de données sont donc face à un arbitrage complexe : doivent-ils utiliser des systèmes de climatisation énergivores ou bien du refroidissement liquide qui, cette fois, nécessite la consommation d’importantes ressources en eau ?

En effet, la consommation en eau des data centers est estimée à 560 milliards de litres chaque année dans le monde, soit l’équivalent de la consommation annuelle en eau potable de 10 millions de Français.

Cette soif insatiable se retrouve également dans les chiffres publiés par les Gafam. Ainsi, Google a vu sa consommation nette d’eau augmenter de 28 % entre 2023 et 2024, atteignant 30 milliards de litres dont environ un tiers provient de régions en stress hydrique. Microsoft, pour sa part, estime que 46 % de ses prélèvements d’eau ont lieu dans de telles zones en 2024.

Toutefois, il faut avoir à l’esprit que les besoins en eau des data centers ne sont pas uniquement liés aux systèmes de refroidissement. Pour obtenir une vision globale de l’impact du développement de ces infrastructures sur les ressources en eau, il convient de prendre également en compte l’eau utilisée par les centrales électriques qui les alimentent, ainsi que l’eau consommée lors du processus de fabrication des composants électroniques. Des chercheurs estiment ainsi que les mégacentres de données construits spécifiquement pour les besoins de calcul de l’IA utilisent, en moyenne, jusqu’à 20 millions de litres d’eau par jour, soit autant qu’une ville de 10 000 à 50 000 habitants.

Peut-on rendre les centres de données moins gourmands en eau ?

Il existe des solutions innovantes pour limiter cette consommation et rendre les systèmes de refroidissement plus efficients. Des entreprises, comme OVH Cloud, Nvidia ou Nebius, développent et déploient de nouvelles architectures de systèmes de refroidissement liquide au plus proche des puces de calcul. Ces nouvelles techniques permettent de réduire, selon les chiffres annoncés, jusqu’à 50 % de la consommation en eau. Toutefois, elles restent encore onéreuses à mettre en œuvre et assez peu développées sur le parc existant.

De manière plus générale, la principale source de perte en eau lors du fonctionnement des centres de données vient du fait qu’ils reposent aujourd’hui pour la plupart sur des circuits ouverts, conduisant à l’évaporation d’une grande partie de l’eau utilisée. C’est pourquoi les nouveaux centres de données devraient idéalement reposer, autant que possible, sur des systèmes de refroidissement en circuit fermé, évitant ce phénomène d’évaporation. Néanmoins, ce type de refroidissement peut s’avérer plus cher, conduit souvent à une hausse du besoin en électricité, et n’est pas évident à mettre en œuvre dans tous les centres de données « historiques » qui n’ont pas été conçus pour le mettre en œuvre.

Des propositions plus farfelues sont aussi avancées, telles que l’envoi de data centers dans l’espace ou bien en immersion dans les océans. Néanmoins, l’apport réel de ces propositions reste encore largement débattu, que ce soit pour des questions de faisabilité technique (bon courage pour réaliser la maintenance de votre centre de données sous-marin !) ou de bénéfices en termes d’émission de CO₂ par rapport à un centre construit sur terre – le cabinet de conseil en décarbonation, Carbone 4, fondé par Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici a, à cet égard, montré que les data centers spatiaux risquaient d’avoir un impact carbone plus important que sur terre en raison des émissions liées au lancement.


À lire aussi : Pourrait-on faire fonctionner des data centers dans l’espace ?


Pour un développement raisonné des centres de données, conscient du caractère fini des ressources naturelles

Au-delà de la faisabilité technique, ces discours risquent de nous détourner du vrai problème : le développement massif de centres de données hyperscale très gourmands en eau, dont une bonne partie dans des territoires où cette ressource se fait rare et conduit à des conflits d’usage.

Ce développement ne se fait pas dans un vide juridique. Les règles du droit de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme prévoient un certain nombre de régimes d’autorisation et d’évaluation environnementale en amont de la construction de ces projets, notamment en France avec le régime des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE).

Néanmoins, la course à l’IA engagée à l’échelle internationale conduit les pays à rivaliser d’ingéniosité pour attirer les investisseurs quitte, parfois, à assouplir les contraintes réglementaires comme c’est le cas actuellement en France avec la loi dite de simplification de la vie économique récemment adoptée. Il est urgent de prêter attention à l’ode à la « simplification », qui provient des discours politiques au sein de l’Union européenne et transcrite dans la politique menée par la Commission européenne, mais qui ne doivent pas se traduire par un détricotage des règles préservant nos ressources naturelles.

Plus généralement, ces débats soulèvent la question de l’usage : alors que certaines économistes parlent de « bulle de l’IA », qui peut réellement prédire quels seront les véritables usages futurs de ces infrastructures ?

Dans les années 1960, il fallait un bâtiment entier pour faire tenir un ordinateur, ils tiennent aujourd’hui dans notre smartphone. Si les IA de demain tiennent aussi sur nos terminaux, doit-on réellement sacrifier nos ressources naturelles pour créer ces mastodontes ?


À lire aussi : Charles Ponzi nous permet-il de comprendre la bulle de l’IA ?


The Conversation

Thomas Le Goff est Research Fellow au sein du think thank Centre on Regulation in Europe (CERRE).

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27.05.2026 à 10:09

L’oubli catastrophique, ou pourquoi les IA ne savent pas encore apprendre en continu

Eric Moulines, Professeur en apprentissage statistique et traitement du signal, EPITA; Académie des sciences

Lorsqu’un modèle d’IA est mis à jour naïvement, on peut être confronté au problème de l’oubli catastrophique : le modèle a progressé sur les données récentes, mais perd brutalement en performance sur les données plus anciennes.
Texte intégral (2961 mots)

Un modèle d’IA peut être très performant dans un cadre contrôlé, mais se dégrader lorsque les données qu’il reçoit en conditions réelles ne ressemblent plus exactement aux données sur lesquelles il a été conçu, validé ou récemment mis à jour.

Ainsi, lorsque la mise à jour du modèle est faite naïvement, on peut être confronté au problème de l’« oubli catastrophique » : le modèle a progressé sur les données récentes, mais perd brutalement en performance sur les données plus anciennes. Ce sont précisément ces difficultés qui motivent le développement de l’« apprentissage continu ».


Dans l’apprentissage automatique « classique », on entraîne un réseau de neurones sur un très grand ensemble de données, puis on l’utilise tel quel. Mais ce cadre devient insuffisant lorsque les données arrivent au fil du temps, par exemple dans le cas de données météo, à l’arrivée de nouveaux patients dont la démographie ou la génération évolue, ou encore avec de nouvelles pratiques professionnelles.

Un système de Google Health destiné à automatiser le dépistage de la rétinopathie diabétique (l’ensemble des maladies de la rétine dues à la détérioration des vaisseaux rétiniens par le diabète) était prometteur lors d’évaluations contrôlées. En clinique, en revanche, il a rencontré des difficultés : sur 1 838 images traitées pendant les six premiers mois d’usage dans onze cliniques en Thaïlande, 393 (21 %) n’atteignaient pas le seuil de qualité requis.

Cet exemple ne signifie pas que la rétinopathie diabétique aurait changé en quelques mois. Il montre plutôt que les données vues par le système en clinique peuvent différer fortement de celles utilisées lors de son développement : qualité variable des images, différences de caméras, luminosité, reflets, patients plus difficiles à photographier, contraintes de temps et organisation du dépistage.

Autrement dit, la distribution des données change lorsque l’on passe d’un cadre contrôlé à un environnement réel. C’est précisément ce type de décalage qui rend insuffisant un modèle figé et qui pose la question suivante : comment adapter le modèle à ces nouvelles conditions sans perdre ce qu’il savait déjà faire ?

Les méthodes les plus simples conceptuellement, par exemple un réentraînement complet sur toutes les données, incluant les nouvelles, exigent beaucoup de calculs et sont donc peu réalistes.

Le continual learning, ou apprentissage continu, vise justement à faire évoluer le modèle au rythme du flux de données : s’adapter, intégrer de l’information nouvelle et apprendre des tâches successives, sans repartir systématiquement de zéro. Il se distingue d’un simple réentraînement périodique par une contrainte essentielle : apprendre le nouveau sans détruire l’ancien.

Au fond, l’apprentissage continu cherche un compromis entre deux exigences opposées] : la plasticité, nécessaire pour apprendre du nouveau, et la stabilité, indispensable pour ne pas effacer l’ancien.

Pourquoi les modèles d’IA oublient-ils ?

La difficulté vient du fait qu’un réseau de neurones n’a pas une mémoire rangée en dossiers indépendants. Les mêmes paramètres – les mêmes neurones et les mêmes connexions – servent souvent à plusieurs tâches.

Si les tâches se ressemblent, cette mutualisation est utile : le modèle peut réutiliser des représentations déjà apprises. Mais si les tâches diffèrent, les mises à jour nécessaires à la nouvelle tâche entrent en concurrence avec ce qui faisait la réussite des anciennes.

Prenons un exemple simple. Un modèle industriel a appris à détecter des défauts sur des pièces métalliques à partir d’images prises avec une première caméra. Plus tard, l’usine remplace la caméra : la résolution, la luminosité et les reflets changent. Si l’on réentraîne le modèle uniquement avec les nouvelles images, il peut s’adapter au nouveau capteur, mais perdre en performance sur les images produites par l’ancien système. Ce n’est pas parce que les anciens défauts ont disparu ; c’est parce que les paramètres qui les reconnaissaient ont été modifiés pour résoudre le nouveau problème.

En production, les incidents publiés sont plus souvent décrits comme des « décalages de données » que comme de l’oubli catastrophique. Les deux problèmes restent liés : dès qu’un modèle est mis à jour avec des données récentes, il faut éviter d’effacer des compétences antérieures.

Une étude récente menée sur des modèles d’IA utilisés à l’hôpital illustre bien cette difficulté. Les chercheurs ont supervisé un système chargé d’estimer le risque de décès de patients hospitalisés. Avec le temps, les dossiers reçus par ce système ont changé : les patients n’étaient plus exactement les mêmes, certaines mesures médicales variaient, et les pratiques hospitalières ont été bouleversées, en particulier pendant le Covid-19.

Le problème n’est donc pas qu’un dossier isolé serait anormal. C’est l’ensemble des données qui se transforme peu à peu. Pour rester utile, le modèle doit alors être mis à jour avec des exemples plus récents. Dans l’étude, cette mise à jour permettait effectivement de meilleurs résultats qu’un modèle laissé tel quel. Mais il y a un risque : si on laisse le système « apprendre » trop sur les données récentes, le modèle peut se spécialiser et devenir très bon sur les cas nouveaux, tout en perdant une partie de ses capacités sur les cas plus anciens. Il s’adapte au présent, mais au prix d’un oubli du passé. C’est ce qu’on appelle l’« oubli catastrophique ».

Pour intégrer des informations nouvelles sans sacrifier ce qui a déjà été appris, plusieurs grandes familles de méthodes existent : rejouer une partie du passé, protéger certains paramètres, modifier l’architecture du modèle ou apprendre des représentations plus stables.

Garder en mémoire des exemples représentatifs

La première, assez intuitive, consiste à rejouer le passé. C’est le « replay » : on conserve une petite mémoire d’exemples représentatifs des tâches antérieures et l’on entraîne le modèle sur un mélange « nouvelles données + mémoire ». C’est une forme de révision : le modèle ne relit pas tout le manuel, mais revoit quelques pages bien choisies.

Dans un système de reconnaissance d’images qui apprend progressivement de nouvelles catégories, on peut garder quelques images typiques de chaque ancienne classe, mais aussi des cas ambigus proches des frontières entre classes. Des méthodes comme iCaRL ont popularisé cette idée : apprendre de nouvelles classes tout en gardant un petit ensemble d’exemples représentatifs des anciennes.

Lorsque stocker des données réelles est difficile – pour des raisons de confidentialité, de coût ou de stockage – on peut recourir à un modèle génératif. Entraîné sur le passé, ce modèle produit des exemples artificiels des anciennes tâches, qui jouent le rôle de « souvenirs » synthétiques. Cette stratégie, appelée generative replay, peut réduire le besoin de conserver les données originales.

Mais ces données synthétiques ne sont pas automatiquement équivalentes aux données initiales. Elles peuvent manquer de diversité, négliger les cas rares, amplifier certains biais ou produire des exemples plausibles mais trompeurs. Il faut donc les valider : vérifier qu’elles couvrent les anciennes classes, préservent les cas difficiles et maintiennent les performances sur des jeux de test indépendants.

Les travaux récents sur l’entraînement répété à partir de données synthétiques montrent aussi un risque d’« effondrement » du modèle : à force d’apprendre sur des données synthétiques, il peut perdre des informations sur la vraie distribution, surtout sur ses parties « rares ».

Toute la question est donc de décider quoi conserver (ou générer) lorsque l’on a un budget restreint : des exemples typiques, rares, difficiles, ou un mélange des trois.


À lire aussi : Apprendre à oublier : le nouveau défi de l’intelligence artificielle


Protéger certains paramètres du modèle

Une deuxième famille de méthodes vise non pas à conserver des exemples, mais à protéger certaines parties du modèle. L’idée est d’identifier les poids déterminants pour les tâches passées, puis d’ajouter une pénalité lorsqu’ils changent trop pendant l’apprentissage d’une nouvelle tâche. Le modèle peut continuer à apprendre, mais il paie un « coût » plus élevé lorsqu’il modifie des paramètres jugés importants pour ses compétences anciennes.

C’est le principe de méthodes comme Elastic Weight Consolidation : ralentir l’apprentissage sur les poids importants pour les tâches déjà vues, afin de réduire l’oubli.

Une approche voisine, mais différente, consiste à préserver le comportement de l’ancien modèle plutôt que ses poids. On ajoute alors un terme de coût qui encourage le modèle mis à jour à produire des sorties proches de celles de l’ancien modèle sur des données de référence. C’est le principe de la « distillation » : l’ancien modèle joue le rôle de professeur, et le nouveau apprend la nouvelle tâche sans trop s’éloigner des réponses du professeur. La méthode Learning without Forgetting repose sur cette logique, même lorsque les données initiales ne sont plus disponibles.

La différence est donc la suivante : la régularisation des poids demande de « ne pas trop déplacer ces réglages internes », tandis que la distillation demande de « garder un comportement proche de l’ancien modèle ». Dans les deux cas, on peut parfois limiter l’oubli sans stocker toutes les données passées.

Leur limite est le compromis imposé : si l’on protège trop le modèle, il devient moins plastique et apprend moins bien la nouvelle tâche. Dans l’exemple du changement de caméra, protéger les anciens paramètres peut aider à reconnaître les défauts déjà connus, mais une protection trop forte empêchera le modèle de s’adapter à la nouvelle luminosité ou à la nouvelle résolution.

Superposer à l’ancien modèle de nouvelles couches de neurones qui apprennent des nouvelles données

Une troisième stratégie consiste à éviter de faire tenir tous les apprentissages dans les mêmes paramètres. Plutôt que de modifier sans cesse le même réseau, on peut réserver des « espaces » distincts à différentes tâches.

Certaines approches figent les parties du réseau déjà apprises et ajoutent, pour chaque nouvelle tâche, de nouveaux modules reliés aux précédents. Les réseaux progressifs, par exemple, ajoutent de nouvelles colonnes de neurones tout en réutilisant les connaissances acquises par des connexions latérales. Le modèle bénéficie ainsi de l’expérience accumulée sans risquer de la dégrader.

D’autres méthodes apprennent à n’activer qu’une partie des paramètres selon la tâche ou le contexte. On peut imaginer le modèle comme un réseau routier : au lieu de faire passer toutes les tâches par la même route, il apprend quels chemins internes utiliser pour chaque situation. Les approches par masques d’attention ou par sélection de sous-réseaux suivent cette logique.

Enfin, lorsque la nouvelle tâche est trop éloignée des précédentes, on peut agrandir le modèle en lui ajoutant des neurones ou des modules. Des méthodes comme PackNet exploitent par exemple les redondances d’un grand réseau pour libérer puis réserver des paramètres à de nouvelles tâches.

Ces stratégies réduisent sensiblement l’oubli, mais elles ont un coût : le modèle peut grossir au fil du temps, et il faut parfois savoir, au moment de l’usage, quelle partie du réseau mobiliser. Dans certains cas, cette information est disponible — par exemple si l’on sait quelle tâche est demandée. Dans d’autres, le modèle doit aussi apprendre à reconnaître le contexte.

Apprendre des représentations plus stables

Une piste complémentaire consiste à agir plus en amont : il ne s’agit pas seulement de protéger le modèle ou de lui ajouter des modules, mais de lui apprendre des représentations internes plus stables.

Une représentation interne, ou embedding, est la description numérique qu’une couche intermédiaire fabrique à partir d’une donnée. Une image, un texte ou un signal de capteur est transformé en un vecteur de nombres qui résume certaines caractéristiques utiles : formes, textures, mots, régularités, anomalies. Si deux données se ressemblent, on aimerait que leurs représentations soient proches ; si elles correspondent à des classes différentes, on aimerait qu’elles soient bien séparées.

L’objectif est alors d’organiser cet espace de représentation de façon à ce qu’il change le moins possible lorsque de nouvelles tâches arrivent. On peut conserver quelques prototypes — des représentants typiques d’une classe — qui servent d’ancrages. On peut aussi utiliser des méthodes contrastives, qui rapprochent les exemples semblables et éloignent les exemples différents dans l’espace des représentations. Ces méthodes sont utiles parce qu’elles tendent à extraire des caractéristiques plus générales, donc moins dépendantes d’un contexte particulier.

On peut également pratiquer un replay en espace latent : au lieu de stocker les données brutes, on mémorise les activations produites par une couche intermédiaire du réseau. Cette stratégie peut réduire fortement le coût en mémoire et en calcul. Elle ne résout toutefois pas automatiquement toutes les questions de confidentialité : une représentation interne peut encore contenir des informations sensibles !

Combiner plusieurs mécanismes pour éviter les oublis catastrophiques

Dans les systèmes les plus efficaces, ces idées ne sont pas utilisées isolément. On combine fréquemment plusieurs mécanismes : un petit tampon de replay avec une régularisation des poids, du replay avec de la distillation, ou encore des représentations stables avec une architecture modulaire.

Le choix dépend des contraintes concrètes : budget mémoire, exigences de confidentialité, coût de calcul, vitesse d’adaptation attendue, criticité de l’application. Dans les domaines sensibles, comme la santé, l’apprentissage continu ne doit pas signifier qu’un modèle se modifie sans contrôle. Il doit s’accompagner d’une surveillance de la dérive des données, d’évaluations régulières, de garde-fous et d’une possibilité de revenir à une version antérieure du modèle.

L’apprentissage continu ne promet donc pas une IA qui apprendrait indéfiniment sans risque. Il propose plutôt une manière plus réaliste de maintenir des modèles utiles dans un monde qui change : apprendre du présent, sans effacer trop vite le passé.

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Eric Moulines ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.05.2026 à 10:09

Tests de féminité aux JO : un seul gène peut-il déterminer le sexe d’une personne ?

Jean-François Bodart, Professeur des Universités, en Biologie Cellulaire et Biologie du Développement, Université de Lille

Pour participer aux JO 2028, les femmes devront prouver qu’elles ne portent pas le gène SRY. L’absence ou la présence d’un seul gène permet-elle de définir le sexe d’une personne ?
Texte intégral (1940 mots)

Pour les Jeux olympiques 2028, le Comité international olympique souhaite réserver la catégorie féminine aux athlètes « de sexe biologique féminin » ne portant pas le gène SRY, présenté comme le déclencheur génétique du développement testiculaire. SRY est certes un acteur clé de la différenciation sexuelle chez les mammifères et a longtemps été enseigné comme le « gène du sexe ». Mais la recherche en biologie du développement montre, aujourd’hui, que le sexe ne se résume ni à ce gène, ni même aux seuls chromosomes XX et XY. En effet, chromosomes non sexuels (autosomes), hormones, récepteurs et environnement s’entrecroisent pour produire une grande diversité de situations.


Depuis 2026, l’admissibilité à toute épreuve féminine des Jeux olympiques est, selon les nouvelles règles annoncées par le Comité international olympique (CIO) pour les JO 2028, réservée aux « personnes de sexe biologique féminin », non porteuses du gène SRY. Ce dernier est pris par le CIO comme critère d’exclusion, y compris pour des athlètes qui s’identifient comme femmes et répondent par ailleurs aux critères hormonaux (seuil de testostérone). Ce critère de port du gène SRY est critiqué par de nombreux spécialistes, perçu comme un indicateur de performance anachronique, reposant sur des bases scientifiques limitées et exposant les athlètes à des effets stigmatisants.

Historiquement, les règlements sportifs se sont d’abord appuyés sur des seuils de testostérone pour définir l’éligibilité à la catégorie féminine, en supposant qu’un taux plus élevé se traduisait mécaniquement par un avantage de performance.

Dans ce schéma, le rôle du SRY est implicite : ce gène influence les gonades, c’est-à-dire les organes responsables de la production des cellules sexuelles et de la sécrétion des hormones sexuelles, jouant de fait un rôle essentiel dans le développement sexuel. SRY oriente les gonades vers la différenciation en testicule, et favorise la production d’androgènes, hormones sexuelles stéroïdiennes (comme la testostérone) qui stimulent le développement et le maintien des caractères sexuels masculins. Ces hormones contribuent notamment à la masse musculaire, à la taille ou au pourcentage du volume sanguin occupé par les globules rouges (hématocrite), autant de facteurs susceptibles d’influencer certains résultats sportifs.

Mais même sur ce point, les données sont discutées : quelques études observent en moyenne un léger avantage pour les sportives avec les taux de testostérone les plus élevés, tandis que d’autres ne retrouvent pas de corrélation simple entre testostérone détectée dans le sang et performance, y compris chez les athlètes intersexes (athlètes nés avec des caractéristiques sexuelles, chromosomes, hormones, organes génitaux, qui ne correspondent pas exactement aux définitions « typiques » du masculin ou du féminin). La biologie du développement et la génétique montrent en effet une réalité beaucoup plus complexe et nuancée, qui déborde largement du cadre des seuls chromosomes sexuels. Le gène SRY ne contrôle pas à lui seul la différenciation des gonades en testicules.

XX, XY et SRY, « gène du sexe »

De manière classique, la détermination du sexe chez les mammifères est souvent présentée comme un mécanisme binaire : les individus XX deviendraient des femmes, les individus XY des hommes, grâce à l’action d’un « gène du sexe », SRY, localisé sur le chromosome Y. On parle de chromosomes sexuels pour désigner cette paire particulière (XX ou XY) qui, contrairement aux autosomes ou chromosomes non sexuels, diffère généralement entre femelles et mâles et porte une partie des gènes impliqués dans la détermination du sexe, comme SRY sur le Y.

Au cours du développement, les gonades du fœtus sont d’abord indifférenciées. Sous l’effet de SRY, elles s’orientent habituellement vers un développement testiculaire, tandis qu’en l’absence de SRY fonctionnel elles évoluent plutôt vers un développement ovarien.

Au début des années 1990, plusieurs équipes ont montré que le gène SRY, situé sur le chromosome Y pouvait être : impliqué dans la mise en place des testicules, présent chez des personnes XX avec un corps « masculin », altéré chez certaines personnes XY au corps « féminin », ce qui le rend nécessaire au développement testiculaire. Des expériences chez la souris ont ensuite prouvé qu’exprimer le gène SRY dans un embryon XX suffit pour qu’il développe des testicules. Ces résultats ont bouleversé les modèles précédents en instaurant l’idée qu’un seul gène peut déclencher toute la cascade de différenciation sexuelle vers le masculin. Cette vision reste cependant très simplificatrice.

Par exemple, l’étude des « variations du développement sexuel » (VDS, ou Disorders/Differences of Sex Development en anglais, DSD) remet en question la stricte équivalence XX = femme et XY = homme. Les variations du développement sexuel sont rares : en France et dans les pays aux profils similaires, les estimations cliniques situent leur fréquence autour d’une naissance sur 2 500 – 4 500, soit de l’ordre de 0,02 - 0,04 % des naissances, selon les définitions retenues. Ces troubles/variations du développement sexuel incluent, par exemple, des individus XY qui présentent des gonades mal développées, souvent réduites à des bandelettes fibreuses non fonctionnelles et un phénotype féminin, ou, inversement, des individus XX présentant des caractères typiquement masculins. Ces variations du développement sexuel, régulièrement rencontrées en clinique pédiatrique et endocrinologique, soulignent que ce que l’on appelle « sexe biologique » recouvre en réalité plusieurs dimensions (chromosomique, gonadique, phénotypique, hormonale) qui ne sont pas toujours alignées.

Un réseau de gènes pour déterminer le sexe

L’analyse moléculaire de la différenciation en testicule ou en ovaire chez les mammifères montre que cette différenciation ne résulte pas de l’action isolée de SRY. Plusieurs gènes s’activent ou se répriment de manière coordonnée dans le temps et dans l’espace. SRY constitue un signal d’initiation majeur dans la gonade XY, mais la mise en place puis la conversion durable de la gonade indifférenciée en testicule fonctionnel avec production d’hormones (androgènes) reposent ensuite sur des facteurs situés sur les chromosomes non sexuels (autosomes). On peut citer parmi eux les gènes SOX9 ou CBX2. Les gènes comme RSPO1 et WNT4 sont, quant à eux, impliqués dans le maintien d’un destin ovarien.

Les phénotypes observés lors de mutations de ces gènes illustrent leur rôle déterminant. Chez l’humain, des anomalies d’expression du gène SOX9 (par exemple des délétions régulatrices en amont du gène) chez des sujets XY peuvent entraîner un développement incomplet ou anormal des gonades et un phénotype féminin malgré un gène SRY fonctionnel.

À l’inverse, des mutations de RSPO1 ou de WNT4 peuvent, chez des individus XX humains, favoriser la formation de tissu testiculaire et une virilisation marquée des organes génitaux externes, en l’absence de chromosome Y.

Il existe donc des femmes XY et des hommes XX, parce que des gènes autosomiques ont fait basculer la cascade du développement sexuel dans un sens ou dans l’autre.

Autrement dit, SRY déclenche une trajectoire, mais ne la détermine pas à lui seul.

Au‑delà du génome : hormones, récepteurs et environnement

Les caractères sexuels secondaires (musculature, pilosité, voix, répartition des graisses, cycles menstruels, etc.) dépendent fortement des hormones sexuelles et de la sensibilité des tissus à ces hormones via leurs récepteurs. Ces hormones, comme les œstrogènes et les androgènes, agissent sur des milliers de gènes répartis sur l’ensemble du génome, et non pas seulement sur les chromosomes sexuels, avec des réponses qui varient selon les organes, l’âge, la nutrition, l’activité physique ou l’exposition à des perturbateurs endocriniens.

Des études récentes d’expression des gènes à l’échelle du génome montrent d’ailleurs de nombreuses différences d’expression génique entre femmes et hommes, qui concernent surtout des gènes sur les chromosomes non sexuels, dont l’activité est modulée par le contexte hormonal et le type de tissu. Même si le caryotype (composition en chromosomes, par exemple XX ou XY) joue un rôle important, la biologie du sexe chez les mammifères résulte ainsi d’interactions continues entre gènes, hormones et environnement au cours du développement et de la vie entière.

Un gène à lui seul ne suffit pas à « dire » le sexe

Les débats récents sur le sport de haut niveau reposent ainsi sur des dispositifs qui supposent que le sexe se laisse réduire à un simple marqueur génétique binaire. Or, la biologie contemporaine du développement décrit une réalité beaucoup plus riche : détermination chromosomique, différenciation gonadique, phénotype des organes génitaux (ensemble des caractères observables), profil hormonal et, au-delà, action de nombreux gènes autosomiques capables d’orienter ou d’inverser la trajectoire sexuelle.

Se pose une question plus large : que se passe-t-il lorsqu’on transforme un « fragment » de génome en critère de classement social ou sportif, alors qu’il ne reflète qu’une partie de la réalité biologique ? Comprendre cette complexité rappelle que le génome n’est pas un arbitre neutre, et que faire de la génétique un outil de tri mérite bien plus de prudence qu’un simple résultat de test ne le suggère.

The Conversation

Jean-François Bodart ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:34

Peut-on prévenir les infanticides intrafamiliaux ? Le cas extrême du filicide-suicide

Carole Berrih, docteure en administration publique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Bénédicte Fischer, Maitresse de conférences en droit public, Université Grenoble Alpes (UGA)

Sandrine Irachabal, Maîtresse de conférences en psychopathologie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Dans les cas d’homicides d’enfants par l’un des parents suivis du suicide de ce dernier, les circonstances comme les raisons du passage à l’acte restent méconnues.
Texte intégral (1623 mots)

On dispose de très peu de données publiques à l’heure actuelle sur les cas de filicides-suicides, c’est-à-dire les homicides d’enfants par l’un de leurs parents, suivis du suicide ou de la tentative de suicide de ce dernier. Pour combler ce manque et mettre en place une prévention efficace de ce phénomène, une équipe de recherche pluridisciplinaire mène une analyse à partir d’archives judiciaires.


En novembre 2023, des jumelles de 7 ans ont été tuées par leur mère, qui s’est suicidée ensuite. Début mai 2026, un jeune enfant décède et son frère adolescent est grièvement blessé. Le père est soupçonné de leur avoir tiré dessus pendant la nuit avant de mettre fin à ses jours.

Du fait d’un cloisonnement des informations, aucune base de données sur ces cas de filicides-suicides* sur le territoire français n’existe actuellement. Or, l’absence d’identification de ces cas empêche l’élaboration de dynamiques de prévention de ces violences intrafamiliales. Il apparaît déterminant d’induire un changement de paradigme et de poser un premier jalon vers la reconnaissance d’un problème public, dont l’État, notamment, serait comptable.

Au sein d’un laboratoire grenoblois, c’est par l’intermédiaire d’une revue de presse que le phénomène a pu commencer à être quantifié. En France, ces dix dernières années, ce sont 123 enfants qui ont été tués par l’un de leurs parents avant qu’il ou elle se suicide ou essaye de se suicider. Dix-sept enfants ont réchappé à une telle tentative d’homicide. L’âge moyen des enfants victimes est de 6 ans et demi. Quant aux parents auteurs, 47 % sont des femmes et 53 % des hommes.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a pu souligner combien les morts violentes d’enfants demeurent aujourd’hui en France un phénomène à la fois peu documenté et globalement méconnu.

Pour y remédier, une équipe de recherche du Cerdap², associant médecins légistes, psychologues et juristes, a piloté une recherche intitulée « Étude criminologique du filicide-suicide. Comprendre pour prévenir » avec le soutien de l’Institut Robert-Badinter. Le protocole de recherche déployé nous a permis de travailler sur 19 dossiers, issus des archives judiciaires de tribunaux situés dans le quart sud-est de la France, datés de 2010 à 2024.

Ces passages à l’acte ne peuvent pas être compris en se limitant à des explications simplificatrices. L’analyse pluridisciplinaire de ces archives nous permet à la fois de dégager des configurations à haut risque et de penser la prévention contre ces violences ultimes.

Auteur de filicide-suicide : existe-t-il un profil psychologique ?

La figure du monstre ne manque pas d’apparaître lorsqu’est évoqué ce parent qui tue sa progéniture avant de mettre fin à ses jours. Cette monstruosité à la fois rassure sur l’impossibilité qu’une personne « normale » puisse commettre un tel acte mais, dans le même temps, fait obstacle à sa compréhension. Or, le filicide-suicide n’est ni un geste impulsif ni uniquement le signe d’une pathologie psychiatrique, il est le produit de trois types de facteurs que notre analyse psychocriminologique des dossiers a permis d’identifier.

Il existe d’abord des facteurs de vulnérabilité individuels : antécédents de souffrance psychique (dépression, conduites addictives, tentatives de suicide), histoire familiale marquée par des carences ou des ruptures, construction d’un modèle familial idéalisé, lien fusionnel au conjoint et à l’enfant, investissement massif du rôle parental dans une tentative de réparation de sa propre histoire.

On peut ensuite identifier des facteurs de risque contextuels : un contexte de séparation conjugale plutôt conflictuelle, des tensions liées à la garde des enfants, une précarité économique et sociale… Cette accumulation de pertes, vécue sur l’année précédant les faits, s’accompagne de différents signes de souffrance psychique (isolement social, symptômes dépressifs manifestes, intention suicidaire explicite) insuffisamment pris en compte par l’entourage proche et les professionnels rencontrés durant cette période. Il s’agit le plus souvent de médecins généralistes, de psychiatres ou psychologues, de travailleurs sociaux.

Enfin, il faut prendre en compte des facteurs déclencheurs : certains événements vécus dans les semaines voire dans les jours précédant le filicide-suicide, confrontant l’individu à la réalité de la perte (du conjoint, de la garde de l’enfant, d’un rôle social valorisant), provoquent une impasse psychique et précipitent le passage à l’acte.

C’est le croisement et le cumul de ces facteurs, dans une trajectoire singulière, propre à chaque cas, qui rendent possible le passage à l’acte.

Pourquoi est-il nécessaire de comprendre les facteurs en jeu ?

Dans une logique de prévention, ces facteurs, même s’ils ne permettent pas de prédire l’acte de manière certaine, doivent être considérés comme des signes d’alerte et donc comme autant de possibilités d’intervention pour des professionnels du champ sanitaire, social, éducatif et judiciaire qui peuvent se retrouver en première ligne face à ces parents particulièrement fragilisés par un contexte de séparation trop souvent banalisé.

Pour cela, ceux-ci doivent être préparés à mieux comprendre, repérer, évaluer et intervenir de manière précoce dans des contextes familiaux. Comme le montrent les résultats de notre recherche, l’existence de violences conjugales n’est pas systématique et les cas considérés juridiquement comme de la maltraitance à l’égard des enfants se rencontrent encore plus rarement.

Un « infantisme » systémique à l’œuvre dans la société française

Par-delà l’analyse des trajectoires individuelles des parents, notre recherche démontre que la focale doit également être placée sur les enfants et leur considération au sein de la famille. Les documents analysés invitent à considérer le filicide-suicide comme un phénomène manifestant l’exacerbation extrême de rapports de domination d’un parent sur un enfant.

Une telle approche suppose d’adopter un cadre théorique fondé sur l’analyse des rapports sociaux infantistes. L’infantisme, conceptualisé en 1975 par Pierce et Allen, a été défini comme un préjugé envers les enfants, fondé sur l’idée qu’ils appartiennent aux adultes et peuvent – voire doivent – être contrôlés, au service des besoins adultes. Il commence à être repris dans des travaux francophones récents. Ces rapports ne se manifestent pas nécessairement par des violences préalables, mais peuvent prendre la forme d’un investissement affectif intense, où l’enfant est pensé comme prolongement, voire possession, du parent.

Dans cette perspective, la domination parentale peut s’inscrire dans des relations affectives valorisées socialement, où l’amour, le soin et la protection coexistent avec une négation de l’enfant en tant qu’individu, ces sentiments rendant souvent inconcevables le filicide pour l’entourage.

Penser la lutte contre les violences intrafamiliales

Alors que la lutte contre les violences intrafamiliales commises à l’encontre des enfants est restée en retrait, notre étude invite à interroger l’institution familiale, ses rapports de pouvoir, ses impensés et ses zones d’ombre, afin de ne pas considérer comme allant de soi des rapports de domination structurels qui peuvent rendre inaudibles certaines détresses ou rendre invisibles certains risques.

Elle implique de penser les logiques de repérage au-delà de l’identification de violences préalables envers les enfants, de renforcer la formation des professionnels à la lecture des signaux faibles et de développer une capacité institutionnelle à penser la continuité et la transversalité du recueil d’informations comme de l’accompagnement. Prévenir le filicide-suicide suppose donc de tenir ensemble la complexité psychique, la réalité sociale et les limites institutionnelles.


Cette recherche collective a été rédigée par Sid Abdellaoui, Carole Berrih, Catherine Blatier, Jérôme Ferrand, Bénédicte Fischer, Amandine Fort, Amélie Imbert, Sandrine Irachabal, Lila Krebs-Drouot, Isabelle Nahmani, Laura Sauerbach et Virginie Scolan.


* Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le 3114.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:33

« Euphoria » : pourquoi tant d’obscénité dans la saison 3 ?

Victor-Arthur Piégay, Maître de conférences en études culturelles, Université de Lorraine

Pour la saison 3 de la série qu’il a créée en 2019, Sam Levinson opte pour une logique de la surenchère qui consiste à maltraiter ses personnages, dans un mélange de références à la pornographie et au « body horror ».
Texte intégral (1667 mots)
Jamais la série n’a été aussi puérile voire régressive que dans cette saison 3. HBO

Dire que Sam Levinson était attendu au tournant après le désastre de la série The Idol (2023) tient de l’euphémisme. Depuis le début de la diffusion de la troisième saison d’Euphoria, les critiques pleuvent sur de nouveaux épisodes considérés comme vulgaires, misogynes, voire pornographiques. De tels retours sont-ils justifiés ?


Attention, cet article contient des spoilers.

Après la diffusion des deux premiers épisodes de la dernière saison d’Euphoria (2019-), une majorité de critiques négatives se sont portées vers les passages mettant en scène le personnage de Cassie (Sydney Sweeney). Craignant que le salaire de son futur époux ne suffise à payer le coût de leur mariage, la jeune femme décide d’arrondir les fins de mois du ménage en postant du contenu sexy sur TikTok, puis en créant un compte OnlyFans. Cassie pose d’abord déguisée en chienne, avec fausse queue et os en plastique dans la bouche. Dans le deuxième épisode, elle apparaît grimée en bébé dans une position très suggestive.

À lire certains commentaires sur les réseaux sociaux, de telles images sont apparues obscènes au sens étymologique, de l’ordre de ce qui devrait être tenu hors (ob) de la scène (scenus), et témoignent du fait que la série est devenue la vitrine des fantasmes de Sam Levinson auxquels elle donne corps selon une rhétorique visuelle du male gaze. Précisément, l’obscène est ce qui intéresse un showrunner qui pense ses fictions selon une logique d’enscénité. Ce néologisme, forgé par la théoricienne des porn studies Linda Williams, désigne la façon dont, au sein d’une culture donnée, « les organes, les actes, les corps et les plaisirs » qui, jusqu’à certaines périodes charnières, « sont désignés comme obscènes et maintenus littéralement hors scène » finissent par investir les représentations.

Les deux premières saisons reposaient ainsi sur un élargissement du montrable dans un teen drama et proposaient une réflexion passionnante sur les nouvelles formes d’enscénité de la sexualité adolescente contemporaine en interrogeant notamment le mimétisme pornographique dans les pratiques des jeunes. La série proposait aussi une réflexion sur l’économie de l’attention. La deuxième saison se concluait ainsi par un double épisode reposant sur un dispositif de mise en abyme : le personnage de Lexi (Maude Apatow) y mettait en scène, dans une pièce de théâtre, tout ce que le téléspectateur réel avait vu depuis le début d’une série, qui insistait par ce dispositif sur la quantité d’enscénité nécessaire, en particulier du point de vue de la mise en scène de la sexualité, à la fidélisation du public.

Dans son ouvrage HBO et le porno (Presses universitaires François-Rabelais, 2018), le spécialiste des séries télévisées Benjamin Campion postule que l’une des spécificités de nombreuses séries produites par HBO consiste à « raconter des histoires par le sexe ». Toutefois, Euphoria raconte-t-elle aujourd’hui autre chose que l’ego de son créateur qui se contente de lâcher, avec cette nouvelle saison, une plus grosse bombe attentionnelle dans un marché de la sérialité télévisuelle saturé, en sacrifiant davantage à la provocation qu’à la réflexion ?

Profaner le corps de la star

Le spectateur a, comme dans le champ de la pornographie en ligne, tout vu ; il faut donc souscrire à une logique de la surenchère qui passe, dans ces nouveaux épisodes, par une tendance manifeste à maltraiter les personnages et peut-être les acteur et actrices qui les incarnent et sont désormais des stars planétaires : Zendaya, Sydney Sweeney, Jacob Elordi et Hunter Schafer.

Pour se convaincre de l’obsession de Levinson pour le corps souillé de la star, il faut se rappeler le début de The Idol. Le management de la star de la pop Jocelyn cherche à la préserver de ce qui est déjà devenu viral : une photo de son visage couvert de sperme qui a fuité sur Internet. Selon la logique levinsonienne, le dialogue ne suffit pas et il faut sacrifier à une forme visuelle d’explicite, pornographique car de l’ordre de cette « frénésie du visible » mise en exergue par Linda Williams dans son ouvrage Hardcore. La fameuse photo est ainsi exhibée à un spectateur qui ne voit pas seulement Jocelyn, mais aussi Lily-Rose Depp.

Rien d’aussi frontal dans cette troisième saison d’Euphoria, mais c’est justement ce qui en assure la perversité. Une journaliste de So Film, Marine Bohin, a bien montré dans une publication sur son compte Instagram comment la scène d’absorption des ballons de Fentanyl par Rue et sa comparse Faye (Chloe Cherry) dans le premier épisode mime, par la gestuelle des actrices – lubrification des ballons, insertion de plusieurs doigts au fond de leurs gorges – autant que par sa grammaire visuelle et sonore – très gros plans sur les visages couverts de bave, réflexe de régurgitation – une scène de gorge profonde typique d’une pornographie mainstream que la première saison questionnait et dont celle-ci embrasse les codes.

Levinson joue par ailleurs à concrétiser dans sa série ce que certains internautes sont susceptibles de fantasmer puis de réaliser par le biais de deepfakes et de contenus générés par IA : des images pornographiques de stars planétaires. Les multiples scènes donnant à voir le contenu de Cassie sur OnlyFans dans le cinquième épisode vont dans ce sens.

Une saison régressive

C’est le principal paradoxe de cette saison : Euphoria n’est plus un teen drama, mais jamais la série n’a été aussi puérile, voire régressive. Gaz, urine, excréments et vomi sont ainsi largement représentés et aucun personnage n’est épargné : Faye émet des pets sonores et malodorants dans la voiture que conduit Rue au départ du Mexique et finit par faire sous elle à son retour (ép. 1) ; Nate vomit avant son mariage (ép. 3) ; Lexi doit ramasser les déjections du chien de sa patronne quand Cassie, elle, hésite à embouteiller ses pets dans des flacons de parfum pour répondre à la demande de ses fans (ép. 5).

Au-delà de la veine scatologique, le créateur adopte une attitude d’enfant pervers qui se plaît d’autant plus à abîmer ses jouets que ces derniers sont chers. Il en met d’ailleurs certains en pièces, Nate se faisant couper l’auriculaire (ép. 5) après avoir déjà perdu un petit orteil dans un troisième épisode qui commençait par la scène de momification de Jules, enroulée dans du film plastique par son sugar daddy. Marine Bohin évoque le torture porn pour caractériser le genre vers lequel la saison, qui débute comme un western, évolue.

Si Levinson regarde vers le genre horrifique, il réinvente aussi Euphoria comme réponse à la féminisation contemporaine du body horror. La scène dans laquelle Cassie devient géante au début du cinquième épisode peut ainsi se lire comme une parodie sexiste de la fin de la romance horrifique lesbienne Love Lies Bleeding de la cinéaste britannique Rose Glass.

(Pas de) pitié pour Euphoria ?

Sur l’affiche promotionnelle de la saison, on peut lire l’accroche suivante : « May God Have Mercy ». Si elle concerne au premier degré Rue qui écoute la Bible dans sa voiture, il est difficile de ne pas y lire aussi au second degré le fantasme de toute-puissance de Levinson qui croit possible de tout faire subir à ses personnages, à son casting comme à son public, qui ne sait plus jusqu’où pousser le curseur de ce qu’on pourrait nommer son « egobscénité » et à qui les cadres de HBO ne savent visiblement pas dire non.

En de telles circonstances, peut-être le spectateur doit-il se faire blasphémateur et poursuivre la mise en pièces critique d’une série devenue difficile à aimer.

The Conversation

Victor-Arthur Piégay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:32

Refuges thermiques en rivière : quand les eaux souterraines sauvent les poissons de la surchauffe

Jean-Christophe Maréchal, Directeur de recherche - Directeur adjoint UMR G-EAU, BRGM

Adrien Selles, Hydrogéologue BRGM Montpellier, BRGM

Yvan Caballero, Hydrogéologue, BRGM

Appréciés des poissons, les refuges thermiques en rivière sont précieux pour la faune aquatique, mais potentiellement menacés par le changement climatique.
Texte intégral (3110 mots)
L'eau souterraine émerge au fond de l'Argens (Var), dans un bouillonnement de sédiments. BRGM, Fourni par l'auteur

Appréciés des poissons et bien connus des pêcheurs, les refuges thermiques en rivière sont précieux pour la faune aquatique, mais potentiellement menacés par le changement climatique. Dans une étude sur trois d’entre eux dans le bassin du Rhône, le Bureau de recherches géologiques et minières, ou BRGM, et ses partenaires se sont intéressés au rôle des sources d’eaux souterraines dans la régulation de la température des cours d’eau.


Les canicules touchent également durement la faune, et notamment les habitants de nos rivières. Lors de ces épisodes estivaux, la température de l’air augmente inexorablement ainsi que la température de surface des cours d’eau. La chaleur s’accumule et réchauffe progressivement l’eau des rivières. Comme nous, la faune aquatique tolère une certaine variation de température de son milieu ambiant, mais seulement jusqu’à une certaine limite. Au-delà, trouver une zone moins chaude pour s’y abriter devient une condition de survie. On nomme ainsi « refuge thermique » un tronçon de rivière dans lequel la température de l’eau est sensiblement plus froide l’été, ce qui permet à la faune de s’y abriter pour survivre et se reproduire.

Bien connus des pêcheurs, les refuges thermiques résultent souvent de caractéristiques hydrographiques visibles : présence de végétation en bordure de rivière leur fournissant de l’ombre, encaissement du cours d’eau dans des gorges, ce qui les protège du rayonnement solaire ou encore une confluence avec un affluent plus froid, en provenance de la montagne. Toutefois, un grand nombre de refuges thermiques ont une origine invisible : les eaux souterraines.

En été, après des jours ou des semaines sans pluie, l’eau des cours d’eau provient essentiellement des nappes d’eau souterraine, dont la vidange est lente et assure ainsi le débit d’étiage vital pour nos cours d’eau. Cette eau, d’origine profonde, est à l’abri du réchauffement au cours de l’été et affiche généralement une température constante tout au long de l’année. Le long de la rivière, les arrivées ponctuelles d’eau souterraine contribuent ainsi à refroidir durant l’été (et à réchauffer durant l’hiver) l’eau des rivières, constituant ce que les hydrologues appellent une « anomalie thermique ». Si celle-ci attire la faune aquatique, elle devient, pour les écologues, un refuge thermique.

L’eau de nos rivières s’est réchauffée de près de 1 °C au cours de la période 2009-2022. Elle devrait continuer à se réchauffer sous l’impact du changement climatique, notamment en été, contrecoup de la baisse des débits d’étiage. Dans ce contexte, les anomalies thermiques pourront-elles continuer à jouer leur rôle de refuge ? Quel serait l’impact d’un réchauffement de l’eau souterraine sur ce mécanisme ?


À lire aussi : Peut-on encore éviter la disparition du saumon sauvage en France ?


Trois refuges thermiques étudiés dans le bassin du Rhône

Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), service géologique national, étudie le sous-sol et les eaux souterraines qu’il contient. Dans le cadre du projet ESTHER, mené en collaboration avec l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée et Corse, un programme d’observation et de modélisation des refuges thermiques dépendants des eaux souterraines a été mené.

Localisation des trois refuges thermiques étudiés dans le bassin rhodanien. Fourni par l'auteur

Cette recherche a permis la surveillance de trois refuges thermiques situés dans le bassin du Rhône :

  • en Provence verte, le fleuve Argens traverse des roches calcaires aquifères dont l’eau souterraine se déverse ponctuellement dans le cours d’eau via des sources appelées « bouillidous » ;

  • le Drac, rivière montagnarde au régime influencé par la fonte des neiges, issue du massif des Écrins, interagit avec sa nappe d’accompagnement dans un tronçon alimenté par l’adoux des Foulons, d’origine souterraine ;

  • la Veyle, rivière des Dombes, traverse un aquifère qui l’alimente tout au long de son cours ainsi que ses affluents, l’Iragnon et l’Être, dont les origines sont des sources drainant l’aquifère local.

Nous avons observé chacun de ces trois sites de façon minutieuse avec des capteurs autonomes qui mesurent à pas de temps fin (toutes les trente minutes) les variations horaires, journalières et saisonnières de la température de l’eau. Disposés à des endroits clés du tronçon de rivière étudié, ces instruments ont été utilisés pour analyser les modifications de température provoquées par les arrivées d’eau souterraine.

Une station météorologique a également été installée sur chacun des sites pour identifier les épisodes de pluies et de fortes chaleurs. En effet, la température de l’air est une variable fondamentale pour comprendre les interactions thermiques entre une rivière et l’atmosphère. Des mesures de débit, enfin, nous ont permis de déterminer l’effet des crues : plus le débit est élevé, plus la rivière est capable de résister aux augmentations des températures de l’air.

Mais l’eau souterraine est capricieuse : elle reste discrète, souvent invisible et cachée dans les profondeurs de la rivière. Pour compléter les mesures mentionnées précédemment, il restait donc à repérer les sources souterraines pour quantifier leur effet.

À la recherche des sources souterraines

Pour cela, il a fallu faire preuve d’inventivité… et de courage : il a fallu remonter à pied la rivière avec un dispositif de mesures conçu spécialement pour cette étude.

Le BRGM et le Département scrutent le Drac afin d’étudier ses eaux souterraines. Département des Hautes-Alpes/Stéphanie Cachinero

Il s’agit d’une thermo-perche à laquelle ont été attachés deux capteurs de température : la sonde inférieure est fixée au pied de la perche, tandis que la sonde supérieure est fixée sur un flotteur lui permettant de coulisser le long de la perche.

L’opérateur tient verticalement le dispositif et le déplace sur le fond du lit de la rivière, d’aval en amont, sur la longueur d’investigation souhaitée. En plus de la température, les capteurs mesurent également la conductivité électrique de l’eau et la pression.

Exemple d’une arrivée d’eau froide d’origine souterraine au sein d’une rivière chaude en été, observée grâce à un profil de mesures de températures par un opérateur équipé d’une thermo-perche. Fourni par l'auteur

Il ne reste alors plus qu’à remonter le cours d’eau avec la thermo-perche pour identifier les écarts de températures entre les deux sondes. Ces derniers sont indicateurs d’une stratification de la température provoquée par une arrivée d’eau souterraine profonde dans le lit du cours d’eau.

Toutes les données collectées par les différents appareils de mesure sont ensuite analysées pour mieux comprendre comment les eaux souterraines influencent la température des rivières étudiées. Elles permettent d’estimer l’importance de l’anomalie thermique et de suivre son évolution au fil des saisons et selon les débits mesurés. Cela renseigne sur la taille du refuge thermique disponible pour la faune aquatique.

Une observation s’impose déjà : quand les eaux souterraines arrivent en quantité suffisante par rapport au débit du cours d’eau, elles agissent comme un « régulateur naturel » des variations de températures. La rivière garde alors une température plus stable, sur une distance pouvant aller jusqu’à plusieurs kilomètres, ni trop chaude en été ni trop froide en hiver, créant ainsi un environnement idéal pour la faune aquatique.

Ceci est mis en évidence par l’évolution de plusieurs indicateurs thermiques, modifiés par les apports d’eau souterraine ; par exemple, le nombre de jours par an pendant lesquels la température de l’eau est supérieure à 20 °C, température considérée par les écologues comme un seuil biologique important pour de nombreuses espèces aquatiques.

Les refuges thermiques sont des zones où l’eau des lacs et des rivières est naturellement plus froide. Ce sont dans ces zones que les poissons vont se réfugier lorsque la température de l’eau augmente en été.

Des modélisations numériques pour préserver les refuges thermiques

Ces résultats sont également précieux pour calibrer et ajuster les modèles numériques développés pour la deuxième phase du programme ESTHER. En effet, pour anticiper les impacts du changement climatique sur les températures des rivières et, plus précisément, sur le fonctionnement des refuges thermiques dépendants des eaux souterraines, nous mettons en œuvre des approches de modélisation numérique.

Cette méthodologie permet de relier explicitement climat, hydrologie, hydrogéologie et échanges de chaleur entre l’atmosphère, les eaux souterraines et les cours d’eau pour explorer la manière dont la température des rivières évoluera selon différents scénarios de changement climatique, à l’échelle d’un tronçon de rivière ou d’un refuge thermique donné.

Qu’entend-on par modélisation ? Il s’agit, dans ce contexte, de représenter le système atmosphère/eau souterraine/cours d’eau par un ensemble d’équations (bilan d’énergie, bilan de masse, forces hydrauliques…), résolues numériquement dans le temps et l’espace. Les données issues des modèles climatiques globaux ou régionaux (par exemple, évolution des température de l’air, des précipitations, du rayonnement solaire, du vent, etc.) sont ensuite réintégrées dans ces équations. Il en résulte des modèles permettant de prévoir l’évolution future des débits et des températures de l’eau de la rivière étudiée.

Une fois bien calibrés, nous pourrons utiliser ces modèles pour tester des solutions d’adaptation au changement climatique, comme le développement ou la densification de la ripisylve (espèces végétales en bordure des cours d’eau) en aval d’une venue souterraine. De quoi protéger le refuge des rayons du soleil et prolonger son influence en aval. Il sera probablement crucial de préserver le débit des arrivées d’eau souterraine en réduisant les pompages dans les aquifères dont elles proviennent.

De même, ces modèles permettront de quantifier les impacts sur la température de l’eau des aménagements destinés à améliorer l’état quantitatif et qualitatif des cours d’eau. Ainsi, l’intérêt des opérations de suppression des seuils hydrauliques, de renaturation, de reméandrage et d’autres aménagements pourra être évalué au regard de leur impact éventuel sur un refuge thermique. De quoi fournir aux gestionnaires une évaluation de la vulnérabilité des refuges thermiques et les aider à identifier des moyens de la réduire.


Nous remercions l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse pour son soutien et sa participation au programme ESTHER et, plus particulièrement, Julie Jeanpert et Benoît Terrier, ainsi que la Maison régionale de l’eau, le syndicat mixte de l’Argens, le syndicat mixte Veyle vivante, le syndicat de rivière du Drac amont et de ses affluents (Communauté locale de l’eau du Drac amont, ou Cleda) et le Conseil départemental des Hautes-Alpes.

The Conversation

Jean-Christophe Maréchal a reçu des financements de l'AERMC

Adrien Selles a reçu des financements de l'Agence de l'Eau Rhône Méditerranée Corse

Yvan Caballero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:29

Galileo, Copernicus, Cleansky, IRIS² : pour conquérir l’espace, les industriels travaillent ensemble

Audrey Rouyre, Enseignante-chercheuse en Management Stratégique, Montpellier Business School, Montpellier Business School; European Academy of Management (EURAM)

Anne-Sophie Fernandez, Professeur des Universités, Université de Montpellier; European Academy of Management (EURAM)

La guerre des étoiles change de dimension. Les acteurs industriels du secteur spatial doivent dorénavant travailler ensemble pour créer de nouveaux projets.
Texte intégral (2485 mots)
Comme Thales Alenia Space, les entreprises de l’industrie spatiale n’ont plus d’autre choix que de s’allier à des entreprises concurrentes pour gagner des contrats. MikeDotta/Shutterstock

La guerre des étoiles change de dimension. Le secteur spatial entre dans une ère marquée par une intensification des rivalités entre États et par un niveau inédit d’interdépendance industrielle et technologique. La réponse apportée : la « coopétition » multilatérale – mélange de coopération et de compétition. Exemple avec les projets Galileo, Copernicus, Cleansky ou IRIS².


Près de 137 milliards de dollars, c’est le montant record des dépenses spatiales mondiales en 2025, annoncé lors de la 14ᵉ édition de la conférence Perspectives spatiales. Cet événement réunit l’ensemble des acteurs institutionnels, industriels et académiques de la filière.

Une manne colossale qui suscite l’appétit de tous les acteurs économiques. Mais maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur spatiale est désormais hors de portée pour un seul État ou pour une seule entreprise.

Même les acteurs les plus puissants sont contraints de collaborer, y compris avec leurs concurrents. C’est le cas quand l’entreprise française Thales Alenia Space et la société allemande OHB System collaborent pour développer deux instruments radar pour la mission Harmony (surveillance des changements de forme de la Terre) de l’Agence spatiale européenne (ESA). Plus récemment, Dassault Aviation et OHB System viennent de s’associer pour proposer à l’ESA un avion spatial polyvalent VORTEX-S.

Pour étudier ces stratégies de coopétition, nous avons étudié entre 2017 et 2026 les acteurs impliqués dans des programmes européens emblématiques tels que Galileo – système de positionnement par satellites, ou GPS européen –, Copernicus – système d’observation par satellites –, le réseau Cleansky – aviation durable et neutre pour le climat – et IRIS² – système de télécommunication par satellites.

Plongée dans le ciel étoilé.

Nouveau standard stratégique

Ces stratégies de collaboration entre concurrents sont appelées coopétition. Elle repose sur une logique paradoxale : des acteurs qui se disputent les mêmes marchés acceptent simultanément de coopérer sur certains pans de leur activité.

Longtemps, la coopétition a été pensée comme une relation entre deux acteurs concurrents. Dans le spatial, la réalité est celle de coopétition multilatérale entre les États, les agences, les grands groupes, les PME ou les start-up, tous concurrents.

Copernicus est le programme européen d’observation de la Terre, comme ici la surveillance du dioxyde de carbone. Wikimedia

C’est le cas de Copernicus, un programme d’observation de la Terre de l’Union européenne, géré par la Commission européenne en partenariat avec l’Agence spatiale européenne (ESA), European Organisation for the Exploitation of Meteorological Satellites (EUMETSAT) et d’autres acteurs. Copernicus met gratuitement à disposition des images satellites de très haute qualité, permettant ensuite à des PME et start-up de créer leurs propres services (suivi des cultures, détection des fuites de méthane, surveillance des forêts…) sans avoir à financer ni satellite ni infrastructure.

En parallèle, le nouveau programme phare de constellation européenne de satellites IRIS² rassemble trois opérateurs européens : le français Eutelsat, la Société européenne des Satellites (SES) et l’espagnol Hispasat à la tête du consortium SpaceRISE.

Rôle crucial de l’Agence spatiale européenne

Dans une autre étude, nous montrons que la gestion des connaissances peut être tellement complexe qu’un acteur tiers – comme l’Agence spatiale européenne (ESA) – sera amené à intervenir dans les programmes pour centraliser les flux de connaissances.

L’Agence spatiale européenne cumule deux casquettes : celle de maître d’ouvrage (finance, fixe le cahier des charges et arbitre) et celle de maître d’œuvre (pilote techniquement le développement des satellites aux côtés des industriels). Cette double position lui confère un pouvoir d’orchestration unique.

Dans le programme Galileo (le programme de GPS européen), les industriels concurrents impliqués refusaient de partager directement entre eux certaines connaissances critiques. L’ESA a alors joué un rôle centralisateur. Chaque industriel transmettait ses connaissances à l’Agence spatiale européenne. Cette dernière filtrait, agrégeait et redistribuait l’information utile à chaque partenaire.

Les plus petites entreprises peuvent ensuite utiliser les données spatiales dans le but de créer de la valeur commerciale. C’est d’ailleurs le cas de la start-up française Kermap spécialiste de l’analyse géospatiale.

Bénéfices de la coopétition spatiale

Nos diverses études ont permis de mettre en évidence les bénéfices apportés par la coopétition multilatérale.

Masse critique

La coopétition multilatérale répond à des défis technologiques hors de portée d’un acteur isolé tout en atteignant une masse critique de ressources financières, technologiques et humaines. Le cas de Galileo illustre cette dynamique ; la constellation de satellites n’aurait pu être développée sans la mise en commun des compétences de l’ensemble des industriels européens du spatial.

Partage de connaissances

Les projets d’innovation « couplés » entre plusieurs concurrents reposent précisément sur un partage de connaissances hétérogènes et complémentaires – partage sans lequel le projet ne peut aboutir.

Partage des risques

Des les projets à fort contenu technologique et à horizon long comme Galileo, la coopétition dilue l’exposition individuelle de chaque industriel aux risques technologiques et financiers. Ce mécanisme rejoint la logique de partage des risques identifiée comme l’un des moteurs historiques de la coopétition.

Le management, clé de réussite

Réussir à développer de telles innovations à plusieurs n’est pas un long fleuve tranquille. La coopétition est sujette à des tensions. L’augmentation du nombre de partenaires complique les jeux de pouvoir : des coalitions se forment, des comportements de tricherie dissimulée peuvent même émerger et des comportements opportunistes s’intensifient. L’appropriation indue des connaissances en est un exemple ; le déséquilibre dans le partage de la valeur en est un autre. Ces dérives existent déjà entre deux concurrents. Elles s’amplifient donc dans la coopétition multilatérale.

Ainsi, la réussite des programmes spatiaux repose sur un management efficace de ces stratégies de coopétition multilatérale. Comment faire ?

Si la littérature académique a largement exploré le management de la coopétition bilatérale, les résultats ne peuvent pas être transposables directement au management de la coopétition multilatérale.

Gérer ces tensions implique un management spécifique. Lors de notre étude, nous avons montré que la coopétition nécessite de mettre en place des équipes projet communes temporaires. Elles facilitent le partage des connaissances et la compatibilité des développements technologiques, tout en préservant la compétitivité de chaque partenaire.

Les contrats ne font pas tout

Plus largement, nos résultats convergent tous vers un management hybride ; il combine des mécanismes formels – contrats, règles de gouvernance, gestion de la propriété intellectuelle – et des mécanismes informels, comme la confiance, les relations interpersonnelles ou les normes partagées. C’est précisément cette combinaison qui maintient l’équilibre entre coopération et compétition.


À lire aussi : Réarmement : l’indispensable coopétition entre petites, moyennes et grandes entreprises de la défense


Le réseau Cleansky est un bon exemple. Il s’agit d’un programme de cinq milliards d’euros avec l’objectif de trouver des solutions technologiques pour réduire significativement les émissions de CO₂, d’oxydes d’azote et le bruit des avions.

Onze concurrents travaillant ensemble, notamment Airbus, Safran ou Dassault, se retrouvent autour d’une même table : le Network Management Office. Tout y est écrit : les priorités technologiques, les budgets, et les règles de propriété intellectuelle. Chaque contrat précise qui apporte quoi, et qui récupère quoi.

Sur le terrain, les contrats ne font pas tout. Les chefs de projet se parlent tous les jours. Ils se connaissent. Ils se font confiance. Au fil du temps, des habitudes s’installent. Chacun sait ce qu’il peut dire ; chacun sait ce qu’il doit garder pour lui.

Milieu de passionnés

Le rôle des individus est essentiel. Les participants aux programmes sont ceux qui, au quotidien, rendent possible la coopétition, en naviguant entre loyautés organisationnelles et impératifs collectifs, et en gérant concrètement les tensions inhérentes à ces projets.

Cette dimension est d’autant plus marquée dans le secteur spatial. Il s’agit d’un milieu de passionnés, où les acteurs – ingénieurs, chefs de projet, experts – se connaissent souvent, ont parfois déjà collaboré, et partagent, au-delà de leurs divergences industrielles ou nationales, une même ambition : faire progresser et rayonner le spatial européen.

Gérer efficacement la coopétition multilatérale est donc la clé de la ? réussite des programmes spatiaux actuels. Les États et les industriels qui y parviennent sont ceux qui seront en mesure d’assurer leur leadership spatial. L’enjeu dépasse largement la performance industrielle. Dans un secteur où les données spatiales irriguent désormais l’agriculture, la défense, la lutte climatique, maîtriser la coopétition revient à maîtriser sa souveraineté.

C’est tout le pari des grands programmes européens comme Galileo pour la navigation, Copernicus pour l’observation de la Terre, IRIS² pour les communications sécurisées et Cleansky pour l’aviation du futur.

The Conversation

Audrey Rouyre est responsable des activités spatiales au sein de la Chaire Pégase (première chaire française dédiée à l'économie et management du transport aérien, du tourisme et de l'aérospatial) et vice-présidente de la commission des affaires aéronautiques et spatiales del'INAS (Institut National des Affaires Stratégiques)

Anne-Sophie Fernandez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:28

La liberté du marché, une utopie sans un cadre fixé par l’État ?

Jérôme Baray, Professeur des universités en sciences de gestion, Le Mans Université

Le marché est réputé être libre selon toute une tradition de la théorie économique. Mais sans institutions extramarchandes, cette liberté revendiquée peut-elle exister ?
Texte intégral (1717 mots)

Les marchés sont partout, qu’il s’agisse des marchés financiers, du marché du travail ou celui de l’automobile. Le marché est réputé être libre, dans toute une tradition de la théorie économique. Mais sans institutions extramarchandes, cette liberté revendiquée peut-elle exister ?


Les marchés que l’on dit « libres » ne flottent jamais dans le vide. Ils tiennent parce qu’un cadre public les rend possibles, finançables, et souvent acceptables socialement. Autrement dit, ils sont moins spontanés au sens où l’entendait l’économiste Friedrich Hayek (1899-1992) dans la Route de la servitude (1944) qu’architecturés. Si cette architecture n’est pas toujours visible ni revendiquée, elle conditionne néanmoins la trajectoire des marchés, leurs rythmes et marges.

Le « marché libre » : un récit plus qu’un fait

Dans le débat public et souvent dans les premières approches de l’économie, le marché libre est souvent présenté comme un état naturel, dans la lignée des modèles d’équilibre général : en laissant faire les offreurs et les demandeurs, l’équilibre émergerait de lui‑même, idéalement sans frottement. Et quand bien même il en surviendrait, les comportements s’adaptent dans ce cadre, de telle sorte qu’on finit toujours par revenir à l’équilibre.

La réalité est plus rugueuse. Les crises récentes (pandémie, inflation, ruptures d’approvisionnement) n’ont pas fait revenir l’État. Elles ont surtout rendu visible ce qu’il faisait déjà : sécuriser, amortir, arbitrer. Faire tenir le système quand le risque devient trop élevé.

Cette présence est souvent discrète, parfois niée, mais elle structure profondément les comportements des acteurs, comme l’a montré Karl Polanyi en analysant l’encastrement des marchés dans les institutions sociales. Les décisions privées s’inscrivent toujours dans un environnement de règles, d’incitations et de garanties dont on oublie l’origine publique tant qu’elles fonctionnent.


À lire aussi : Au-delà de l’État et du marché, l’économie sociale et solidaire


Le risque, angle mort de la liberté

Un marché entendu ici comme un ensemble d’activités (énergie, logement, transport…) où des entreprises investissent pour produire et vendre suppose des investissements, des contrats, des horizons longs. Or le risque n’est ni diffus ni gentiment partagé : il est souvent concentré, parfois impossible à assurer. Sans garanties, beaucoup de projets ne démarreraient pas, ou alors à un coût socialement explosif, ce que l’analyse des défaillances de marché a largement documenté.

La liberté d’entrer sur un marché n’a de sens que si les acteurs peuvent absorber les chocs. Dans les faits, plus l’investissement, notamment celui des entreprises qui produisent et exploitent ces services, est lourd et l’horizon long, plus l’intervention publique devient probable. La pandémie l’a montré sans détour : aides massives, garanties, reports de charges. Les États ont joué l’assureur en dernier ressort. Ce n’était pas un tournant idéologique, mais un révélateur.

En creux, cela rappelle que le marché ne supporte pas durablement l’incertitude radicale. Quand le risque devient systémique, la logique concurrentielle cède la place à une logique de survie collective.

Encadrer ne signifie pas sortir du marché

Dans le prolongement de ces mécanismes de sécurisation, le débat sur le « contrôle des prix » est souvent mal posé, comme si le prix était toujours un signal purement naturel. Or, dès qu’un marché est jugé stratégique (par exemple pour l’énergie, le logement ou les transports…) le prix devient aussi une question politique.

Le logement en fournit une bonne illustration. À Paris, l’encadrement des loyers, fondé sur des loyers médians de référence, visait à contenir les excès d’un marché tendu. Mais ses effets ont été contrastés : protection de certains locataires, réajustements inattendus ailleurs. Encadrer peut corriger, mais aussi redistribuer différemment que prévu. Ce type d’intervention ne supprime pas le marché ; il en modifie les équilibres. La question n’est donc pas de savoir s’il faut encadrer, mais comment, et au bénéfice de qui.

Trois outils omniprésents

On retrouve partout trois grandes familles de dispositifs, loin d’être marginales :

  • les tarifs encadrés (énergie, logement, transports) : plafonds, gels temporaires, prix administrés. Ils apparaissent là où l’ajustement par les prix devient socialement intenable ;

  • les concessions (autoroutes, eau, ferroviaire) : exploitation privée sous contrat long, avec obligations d’investissement et règles tarifaires. Le risque est partagé, jamais totalement transféré ;

  • les garanties de long terme (énergie, infrastructures, industrie) : prix plancher, volumes garantis, engagements pluriannuels. Sans elles, pas d’investissements lourds crédibles.

Quand l’encadrement saute aux yeux

Bien que l’on parle de libéralisation du marché de l’énergie, le prix reste un objet hautement sensible. Surtout, les réseaux, le nucléaire et les énergies renouvelables exigent une visibilité sur plusieurs décennies. Sans cadre stable, le marché reste théorique. La volatilité peut organiser l’échange à court terme, mais elle suffit rarement à financer des choix engageant plusieurs générations.

En matière d’infrastructures, autoroutes, eau ou ferroviaire reposent sur des concessions longues. Les partenariats public-privé ont étendu cette logique : pour éviter une dette immédiate, on sécurise un engagement de long terme, souvent au prix de renégociations ultérieures.

La privatisation des autoroutes offre aussi une illustration frappante. Engagée au début des années 2000 et achevée en 2006, elle a été présentée comme une mise en concurrence vertueuse ; elle a surtout abouti à sécuriser des rentes privées sur des infrastructures déjà financées par la collectivité, au moyen de contrats si protecteurs que l’État peine aujourd’hui à en reprendre le contrôle sans coût budgétaire majeur.

Industrie « verte ». La concurrence se joue moins entre entreprises qu’entre États. Subventions, stabilité des règles, garanties : les firmes comparent des architectures publiques autant que des marchés.

La finance est souvent présentée comme l’idéal-type du marché, alors qu’elle dépend d’un filet permanent, comme les banques centrales, la régulation prudentielle, ou encore les garanties implicites. 2008 l’a rappelé brutalement : empêcher l’effondrement coûte souvent moins cher que le laisser faire. La crise financière de 2008 a rendu ce mécanisme impossible à ignorer. Des établissements présentés comme des acteurs du marché parmi les plus sophistiqués ont été sauvés par des interventions publiques massives, non pour les sanctionner, mais parce que leur faillite aurait entraîné l’ensemble du système.

Arte, 2024.

La concurrence n’est pas naturelle

La concurrence ne préexiste pas : elle se construit et s’entretient. Autorités indépendantes, règles d’accès, sanctions visent un objectif simple : éviter que le marché ne glisse spontanément vers la concentration.

Sans cet encadrement, la concurrence tend moins à s’intensifier qu’à s’éteindre progressivement, au profit d’acteurs capables d’imposer leurs conditions, leurs prix et leurs règles du jeu.

Dans certains secteurs, comme les réseaux, les transports ou l’énergie, la concurrence est structurellement limitée. Les économistes parlent de monopoles naturels. Y imposer une concurrence de façade peut produire un effet paradoxal : installer des monopoles privés durables, adossés à des infrastructures financées collectivement.

La vraie question devient alors : lorsque la concurrence est économiquement improbable, la puissance publique n’a‑t‑elle pas intérêt à conserver le contrôle direct de l’infrastructure, quitte à organiser ensuite une concurrence en aval ? Ce débat, souvent repoussé, revient pourtant de manière cyclique dès que les coûts explosent ou que la qualité du service se dégrade. Historiquement, ce choix permettait aussi de capter des revenus stables au service de l’intérêt général.

Les marchés ne fonctionnent pas malgré l’État, mais à l’intérieur d’un cadre public qui les rend praticables. Le mythe n’est pas l’intervention ; c’est la croyance dans un marché naturellement autorégulateur. La vraie question n’est donc pas « plus ou moins d’État », mais quel encadrement, pour quels marchés, et au service de quels objectifs collectifs ?

The Conversation

Jérôme Baray ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:27

Transition écologique locale : quatre conditions pour passer de l’ambition à l’action

Gillian ORIOL, Doctorante en sciences de gestion - spécialisée en management public, Aix-Marseille Université (AMU)

Une enquête menée à Lyon et à Grenoble montre qu’il ne suffit pas qu’un exécutif à l’ambition écologiste arrive au pouvoir, il faut aussi repenser l’organisation des services administratifs notamment.
Texte intégral (2736 mots)
Panorama de Grenoble, à gauche, et de Lyon, à droite. Matthieu Riegler/Wikimédia ; Jorge Franganillo/Flickr, CC BY

Une enquête menée à Lyon, dans le Rhône, et Grenoble, dans l’Isère, montre qu‘il ne suffit pas qu'un exécutif avec une ambition écologiste arrive au pouvoir pour insuffler des actions publiques de transition écologique. Il faut pour cela repenser aussi l’organisation des services administratifs.


Cela ressemble aux douze travaux d’Hercule. À l’heure du changement climatique, les collectivités locales doivent renforcer la résilience de leur territoire, engager des transformations de long terme, répondre aux attentes des habitants, tout en composant avec les tensions énergétiques, les contraintes budgétaires et en coopérant avec des partenaires encore inégalement formés aux risques climatiques.

Face à toutes ces nécessités, comment transformer une ambition politique de transition écologique en action publique locale ?

Pour répondre à cette question, nous avons mené une recherche sur Grenoble (Isère) et Lyon (Rhône), deux territoires où des exécutifs écologistes sont arrivés au pouvoir à des moments différents : en 2014 à Grenoble et en 2020 à Lyon. Notre enquête repose sur 56 entretiens avec des cadres de la fonction publique territoriale : directeurs généraux, directeurs opérationnels, chargés de mission ; et des élus. L’analyse s’appuie également sur 86 documents institutionnels.

Notre étude montre que la transition écologique locale ne dépend pas seulement de la volonté politique. Elle suppose aussi des capacités administratives concrètes. Quatre conditions apparaissent alors décisives : mesurer les vulnérabilités, transformer l’organisation interne, rendre les arbitrages écologiques acceptables et apprendre à gouverner dans l’incertitude.

VILLE ET MÉTROPOLE, QUI FAIT QUOI ?

  • La ville agit à l’échelle de proximité : écoles, équipements publics, espaces publics, participation citoyenne, action sociale locale.
  • La métropole détient des compétences structurantes pour la transition : urbanisme, mobilités, eau, déchets, énergie, habitat, développement économique.
  • Tandis que la métropole dispose souvent des leviers techniques et réglementaires, la ville joue un rôle central dans l’appropriation des politiques par les habitants et leur acceptabilité sociale. Une transition locale efficace suppose donc de coordonner les instruments métropolitains avec la proximité municipale.

Mesurer les vulnérabilités pour mieux agir

La première condition consiste à mieux saisir les vulnérabilités territoriales, car les collectivités ne font pas face à une seule crise, mais à une accumulation de risques : canicules, sécheresses, inondations, tensions énergétiques, difficultés d’accès au logement, contraintes financières ou encore fragilités sociales.

Dans ce contexte, la Ville de Grenoble s’est dotée du Donut territorial, un outil de diagnostic territorial pensé par l’économiste Kate Raworth permettant de croiser les dimensions sociales et environnementales de la transition. À Grenoble, la situation de cuvette alpine rend particulièrement visibles les liens entre pollution de l’air, santé et mobilités, tandis que les canicules obligent à penser ensemble logement, végétalisation des espaces publics et protection des populations les plus vulnérables. Selon la chargée de mission qui le pilote, l’outil permet ainsi de « dépasser le cloisonnement classique des collectivités en silos et à faire parler les différents services entre eux ».

Donut de Grenoble
Donut de Grenoble. Capture d’écran du site de Grenoble.fr

De son côté, la Métropole du Grand Lyon cherche à mesurer les effets de ses dépenses publiques sur la transition écologique. Elle a pour cela misé sur une budgétisation par impact qui ne consiste pas seulement à classer les lignes budgétaires comme « vertes » ou non. Elle vise à analyser les projets dans leur ensemble. Comme l’explique la cheffe de projet de budgétisation :

« Une piste cyclable peut être très négative si elle traverse des corridors protégés et s’il n’y a personne dessus. »

L’enjeu n’est donc pas de juger une dépense à partir de son intitulé, mais d’évaluer ses effets concrets sur le territoire, les usages et les objectifs environnementaux de la collectivité.

Ces outils ne sont pas seulement techniques. Ils changent la manière dont l’administration regarde le territoire, hiérarchise ses priorités et arbitre entre différents objectifs de transition.

Transformer l’organisation interne

La deuxième condition est organisationnelle. La transition écologique ne peut pas être portée uniquement par quelques élus ou par une direction spécialisée. Elle suppose une transformation plus large de l’administration.

À Grenoble Alpes Métropole, le rattachement de la direction climat à la direction générale répond à un problème identifié par le directeur général des services, qui est au sommet de la hiérarchie administrative :

« Les équipes chargées du climat pouvaient être perdues dans un coin et manquer de vision transversale. »

Cette acculturation passe aussi par la formation de l’ensemble des agents à la Fresque du climat, un atelier collectif de sensibilisation aux causes et aux effets du changement climatique.

Mais l’enjeu n’est pas seulement de sensibiliser. En complétant la Fresque du climat par des dispositifs comme 2tonnes, un atelier de simulation de trajectoires bas carbone, ou Nos vies bas carbone, centré sur les ordres de grandeur de l’empreinte carbone et les leviers d’action du quotidien, la métropole cherche à transformer la sensibilisation en capacité d’agir. Pour le directeur général des services, il s’agit de « libérer la capacité de proposition des agents ». Certaines équipes sociales ont ainsi proposé, à la suite de ces ateliers, d’accompagner les quartiers populaires sur la transition alimentaire et les changements de consommation.

À Lyon, la dynamique est plus récente. La Ville s’appuie sur un projet d’administration participatif visant à mieux articuler transition écologique, sociale et démocratique. L’organigramme a aussi été revu pour encourager davantage de coopération entre directions. Cette transformation ne va toutefois pas de soi.

Comme l’explique un chargé de mission :

« C’est vraiment un choc culturel important, parce qu’il faut concilier des temps de travail classiques avec des ateliers où l’on assume clairement d’être dans la co-construction, avec des méthodes parfois bouleversantes et frustrantes. »

La transition écologique transforme donc aussi les manières de travailler, de décider et de coopérer au sein de l’administration.

Ce point est essentiel : une collectivité peut porter une ambition forte, mais si son organisation interne ne suit pas, la transition reste difficile à mettre en œuvre.

Rendre les arbitrages écologiques acceptables

La troisième condition concerne les conflits produits par les politiques de transition. Les objectifs environnementaux sont souvent partagés en principe, mais leur mise en œuvre locale peut générer des tensions importantes, notamment lorsqu’elle touche au foncier, aux mobilités ou aux activités économiques.

Le zéro artificialisation nette (ZAN) en est un exemple. Limiter l’urbanisation permet de préserver les sols et de réduire l’étalement urbain, mais cette politique modifie aussi la valeur du foncier et les perspectives de développement des communes. Un directeur de l’aménagement résume ainsi cette tension :

« Il y a des antagonismes très forts et très compréhensibles, parce que quand on retire une zone à construire, on fait perdre dix fois ou vingt fois la valeur à un terrain. »

Les zones à faibles émissions (ZFE) ont produit des tensions comparables. Si elles visent à améliorer la qualité de l’air, elles affectent aussi directement les conditions de déplacement des habitants, des commerçants et des professionnels. À Grenoble Alpes Métropole, une concertation volontaire avait été engagée à l’automne 2022 pour alimenter la décision publique sur plusieurs points sensibles : dérogations périmètre, horaires d’application.

Elle a combiné plate-forme participative, réunions publiques, rencontres sur l’espace public, questionnaire en ligne et ateliers citoyens. Mais, ce travail local d’explication et d’ajustement a été fragilisé par l’instabilité des décisions nationales, jusqu’au vote du projet de loi de simplification dans une version prévoyant la suppression des ZFE en avril 2026.

Cette séquence souligne une fragilité démocratique : les métropoles portent des mesures sensibles pour la transition, mais leur cadre reste largement fixé par l’État, leur mise en œuvre dépend des communes et leur rôle demeure souvent peu lisible pour les citoyens.

Se préparer à des crises plus fréquentes

La quatrième condition est la capacité des collectivités locales à apprendre des crises et à s’y préparer, dans un environnement marqué par leur intensification.

À Grenoble, la prise de conscience d’un environnement plus difficile à anticiper a conduit la Ville à former ses managers à la complexité et à structurer une stratégie de résilience. En recensant 53 risques, ce diagnostic permet de prioriser ceux qui pourraient le plus affecter les habitants et la continuité des services publics. La stratégie débouche notamment sur des actions concrètes : prioriser le plan de lutte cyber, identifier les missions essentielles à maintenir en cas de crise et recenser les agents mobilisables en urgence. Un directeur général adjoint explique que le fait de « savoir manager en zone de turbulence a rendu très fluide le passage en mode crise lors de la pandémie, face aux canicules, à la sécheresse ou à la crise énergétique ».

Un laboratoire inter-administrations, créé en 2019, permet aussi à plusieurs acteurs publics locaux de préparer les politiques publiques de demain. Il mobilise par exemple le Rapport annuel sur les risques et la résilience comme outil de prospective locale pour partager les vulnérabilités du territoire et identifier les ressources nécessaires à leur adaptation. Cette préparation s’ouvre également aux habitants. La Ville expérimente par exemple des formats plus accessibles, comme un serious game lors de la Journée de la résilience, pour rendre les risques moins abstraits et les relier à des situations concrètes du quotidien : que faire en cas de canicule, de coupure d’électricité, d’inondation ou d’évacuation ?

À la Métropole Grand Lyon, cette logique apparaît davantage en construction. L’ancienne directrice générale des services expliquait :

« Il n’y a pas eu nécessairement un grand document cadre sur lequel la métropole questionne la résilience […] La volonté de l’exécutif a été de privilégier l’action et d’y aller brique par brique. »

Cette approche s’est traduite par des chantiers sectoriels, comme la reprise en régie publique de l’eau, actée dès décembre 2020, afin de renforcer la maîtrise d’une ressource essentielle, ou encore par des actions sur l’alimentation, la réduction de la pollution, l’énergie et l’aménagement. Comme l’explique ce directeur général adjoint, les priorités sont de « prévenir les risques, limiter les impacts des pollutions diverses et mieux protéger nos différentes ressources ».

À la Ville, il n’existe pas non plus de stratégie globale des risques, mais de nouveaux dispositifs émergent. Cette préparation repose à la fois sur des cadres d’accélération, comme la Mission européenne « Cent villes climatiquement neutres » qui a notamment conduit à créer une Agora Lyon 2030.

Ce dispositif marque un changement : plutôt que de travailler secteur par secteur, la Ville réunit des acteurs variés du territoire autour d’une feuille de route commune et d’engagements propres à chaque structure sur la thématique du climat. Le Club transitions et résilience s’inscrit dans cette logique en favorisant les échanges d’expériences et la diffusion de pratiques entre acteurs du territoire.

La préparation aux crises ne repose donc pas seulement sur des plans : elle suppose aussi des espaces d’apprentissage où administrations, partenaires publics et acteurs du territoire apprennent à anticiper ensemble.

Que retenir ?

Grenoble et Lyon montrent ainsi que la transition écologique locale ne repose pas uniquement sur des annonces ou des objectifs stratégiques. Elle dépend aussi de la capacité des collectivités à construire des outils de pilotage, à transformer l’organisation, à gérer les conflits d’usage et à préparer les crises futures.

L’exemple de Grenoble et Lyon invite enfin à prendre au sérieux le temps long des transitions locales. À Grenoble, le second mandat écologiste a permis de stabiliser certains dispositifs et d’intégrer davantage les enjeux climatiques dans l’administration.

À Lyon, le premier mandat correspondait plutôt à une phase de lancement et d’expérimentation. Autrement dit, un premier mandat peut ouvrir les chantiers de la transition ; un second peut permettre de les institutionnaliser dans les routines administratives, les outils de pilotage et les pratiques professionnelles.

The Conversation

Gillian ORIOL ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:27

Guyane française-Brésil, une frontière sous tension

Marie-Véronique Amella, Docteur associé au laboratoire GSRL, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Fabien Dworczak, PhD, chercheur neurosciences et politiques publiques, Université Lumière Lyon 2 ; Inserm

Entre immigration clandestine, trafics, orpaillage et migrations illégales, la frontière qui sépare la Guyane française du Brésil est un espace aux nombreux défis, mais au potentiel économique indéniable.
Texte intégral (2739 mots)

La frontière entre la Guyane française et le Brésil est devenue un espace stratégique marqué par des enjeux sociaux, économiques et sécuritaires. Malgré les coopérations franco-brésiliennes et la construction du pont sur le fleuve Oyapock, cette frontière reste traversée par de fortes tensions liées à l’immigration clandestine, à l’orpaillage illégal et aux trafics de drogue. Toutefois, son potentiel économique et son rôle de liaison entre l’Europe et l’Amérique du Sud en font aussi un territoire d’avenir.


De toutes les frontières de la France, celle qui sépare la Guyane française de l’État d’Amapá, au Brésil, est l’une des moins connues. Il s’agit pourtant de la plus longue de toutes : 730 kilomètres, dont 430 suivant le fleuve Oyapock. L’autre frontière de la Guyane française, avec le Suriname, est également d’une longueur considérable : 510 kilomètres.

Par son isolement et sa topographie (95 % de forêts humides), la Guyane (qui a depuis 1946 le statut de département français et est d’ailleurs, avec ses 83 000 kilomètres carrés, de très loin le plus grand département du pays) a tout d’une île ! L’habitat qui marque la frontière Guyane-Brésil est constitué d’une petite ville côté français – Saint-Georges de l’Oyapock sur la rive gauche (officiellement 4 700 habitants, officieusement 7 000) – et d’une agglomération plus importante sur la rive droite, au Brésil – Oiapoque, 30 000 habitants.

Cette frontière, et particulièrement sa zone habitée, est un espace traversé par diverses dynamiques, aussi bien positives (développement économique, échanges commerciaux et culturels) que négatives (criminalité, immigration clandestine, exploitation illégale des ressources naturelles)…

Carte montrant la situation de la Guyane française. Jacques Leclerc, FAL

Frontière fluviale

1494 : le Traité de Tordesillas sépare les colonies espagnoles de l’Ouest de celles du Portugal sur le tracé du fleuve Amazone. Alors que les Espagnols délaissent cette région humide, les Portugais revendiquent dès 1500 les terres au sud de l’Amazone et y reconnaissent la frontière nord de ce qui deviendra le Brésil. Côté français, Vincent Pinson débarque en 1500 sur le territoire de l’actuelle Guyane. Une première frontière avec le Brésil est fixée sur le fleuve Oyapock en 1713 par le Traité d’Utrecht, signé entre Louis XIV et le Portugal. Toutefois, les convoitises économiques que suscite la région accentuent les conquêtes transfrontalières réciproques jusqu’au tournant du XXᵉ siècle : le contrôle stratégique du bassin de l’Amazone, la découverte de gisements d’or en Guyane, le développement démographique et économique autour du bagne de Cayenne sont autant de nouveaux enjeux.

En 1896, la France et le Brésil demandent à la Suisse, pays neutre, de départager précisément leur frontière. Le Brésil prend l’avantage en récupérant le territoire compris entre les fleuves Oyapock et Araguari, tandis que l’Oyapock est retenu comme frontière définitive avec la Guyane.

Après 1900, les conflits frontaliers relatifs à la Guyane se limiteront principalement aux contestations territoriales avec le Suriname, qui ne seront en partie réglés qu’en 2021 ; la frontière de l’Oyapock demeure toutefois une zone instable. Depuis 1956, des expéditions de l’Institut géographique national (IGN) assurent le bornage de la frontière au sol : au total, sept bornes marquent le tracé de la frontière et leur entretien (élagage de la végétation, nettoyage) et font l’objet jusqu’en 2008 de missions d’entraînement de la part des Forces armées en Guyane (FAG). Ces régiments ont été redéployés ensuite vers des missions de lutte contre l’orpaillage clandestin. En 2015, le « Raid des 7 bornes », initiative du ministère de l’intérieur en partenariat avec le CNRS et le 3ᵉ Régiment étranger d’infanterie, parcourt la frontière selon quatre perspectives : scientifique (relevés environnementaux), sécuritaire (détecter les illégaux), tactique (progression et survie en milieu hostile) et technique (mesure GPS de la position des bornes).

Économies locales

Par rapport au reste de l’Amérique du Sud, la Guyane semble riche tandis qu’elle est la plus pauvre du point de vue de sa métropole. Son PIB s’élève à 17 703 euros par habitant pour 42 579 euros en métropole (Insee, 2024). C’est aussi la région de France, hors Mayotte, où la croissance démographique (+ 1,2 % par an) demeure la plus élevée. En revanche, si les emplois du secteur tertiaire y sont majoritaires, elle est aussi la plus touchée par le chômage (16,80 % en 2025). Une personne sur deux y vit actuellement sous le seuil de pauvreté, et la majorité des personnes sans emploi sont non qualifiées ou issues de l’immigration illégale, principalement brésilienne.

De l’autre côté du fleuve, la région brésilienne de l’Amapá est devenue autonome à partir de la Constitution de 1988. Ce statut est le produit d’un constat fait par le gouverneur Barcelos : l’Amapá est alors en déficit démographique et il souhaite désenclaver sa région à l’aide d’un partenariat économique avec la Guyane, dont les soldes démographique et économique sont positifs. L’objectif était de contourner la faiblesse du Brésil en investissant au-delà de la frontière pour éviter une double logique de concurrence : à la fois avec la France et avec sa propre structure fédérale défaillante.

En 1995, un accord interrégional est signé à Madrid entre l’Union européenne et le Mercosur, qui prévoit dès 1999 une libéralisation des échanges entre pays signataires, parmi lesquels la France et le Brésil. Depuis les années 1990 et son essor économique impressionnant, le Brésil s’impose en Amérique du Sud comme une puissance émergente attirante pour ses investisseurs. Cinq cents grandes entreprises françaises s’y implantent (Renault, EDF, Carrefour, Michelin, etc.) et, en 1996, un accord est signé entre France et Brésil prévoyant encore plus de collaboration culturelle, scientifique et technologique.

En 1997, la France devient le deuxième investisseur économique au Brésil. Elle l’est toujours aujourd’hui, assez loin toutefois derrière les États-Unis.

Cas d’école : un pont qui sépare

La même année, les présidents Chirac et Cardoso souhaitent matérialiser la coopération des deux pays par un symbole à la fois durable et pratique. Ils s’entendent sur la construction d’un pont de 378 mètres enjambant l’Oyapock.

Le Brésil, en tant que puissance émergente, constitue pour Paris un partenaire prometteur et la construction du pont représente une occasion de développer les échanges commerciaux de la Guyane avec le grand voisin brésilien. Toutefois, freinés par un décalage entre des normes incompatibles entre France et Brésil, les travaux ne commencent qu’en 2008 pour s’achever en 2011. Malgré de bonnes intentions, il manque une législation commune pour décider des règles de circulation des biens et des personnes.

Pont sur l’Oyapock, photographié en 2018. Rômulo Ferreira/Wikipédia, CC BY-ND

Cette initiative met en lumière des paradoxes : si les Brésiliens paient un visa pour aller en Guyane alors que les Français circulent librement vers le Brésil, les gouvernements français successifs sont surtout attentifs à ne pas aggraver l’immigration clandestine tout en développant de nouvelles solutions économiques transfrontalières.

Actuellement, le flux de camions transportant des fruits, du poisson ou des vêtements via le pont reste faible, car l’accord sur l’importation en Guyane de marchandises provenant du Brésil achoppe également sur une différence de standards. Les contrôles policiers du côté français s’intensifient sur le pont depuis 2017.

L’attrait de la Guyane pour l’immigration s’explique par un niveau de vie plus élevé qu’ailleurs en Amérique du Sud. Les clandestins brésiliens proviennent surtout de l’Amapá, qui est le plus pauvre des vingt-six États du Brésil. La Guyane compte aujourd’hui 25 000 Brésiliens vivant légalement en Guyane, les passages des illégaux s’effectuant généralement à partir d’Oiapoque en direction de Saint-Georges, qui a vu sa population doubler en vingt ans. Pour le directeur de cabinet de la mairie, Antoine Leduc, les migrants déséquilibrent fortement le système des services publics (école et santé), car les fonds publics ne correspondent pas à la demande réelle.

Orpaillage illégal

Ce sont les orpailleurs illégaux qui posent le plus de problèmes actuellement, en raison de la toxicité de leurs pratiques pour l’environnement et de l’économie parallèle qu’ils génèrent. Ces garimperos clandestins constituent environ 10 % de la population guyanaise non recensée. Malgré des accords bilatéraux avec le Brésil qui impliquent échanges d’informations et opérations communes de patrouille des forces de l’ordre, pour Marie-Pierre Védrenne, ministre déléguée au ministre français de l’intérieur en 2026, « des différences d’approche persistent » qui empêchent encore la mise en place d’une action transnationale contre ce fléau.

La cocaïne constitue le troisième pan de la criminalité, après les migrations illégales et l’orpaillage transitant par la frontière de l’Oyapock. Depuis quelques années, ce front s’affirme pour supplanter le trafic plus ancien de la façade atlantique. Sur ce sujet, les forces de l’ordre françaises et brésiliennes croisent aussi leurs données, et des interpellations de clandestins sont effectuées de manière bilatérale. Une action emblématique de cette coopération est l’opération Miroir en 2025 qui aboutit à la reconduction à la frontière d’un Brésilien sous mandat d’arrêt entré clandestinement en Guyane.

En Guyane, 250 fonctionnaires de la police de l’air et des frontières (PAF), mais aussi la gendarmerie, la douane et l’armée de terre constituent l’ensemble des forces de l’ordre chargées de lutter contre l’immigration clandestine et ses pratiques illégales. Cinq escadrons de gendarmerie mobile sont déployés (environ 600 personnes). Ils sont secondés par le 9e régiment d’infanterie de marine lorsqu’ils sont dépêchés pour surveiller l’Oyapock. Deux escadrons de gendarmerie sont attachés à détruire les sites d’orpaillage illégal. Une centaine d’hélitreuillages par an permettent le démantèlement de filières d’immigration brésiliennes à l’origine de ces trafics. Depuis 2005, la France entend renforcer sa lutte contre l’immigration clandestine.

On l’aura compris, la frontière entre Guyane et Brésil concentre trois problèmes récurrents : immigration clandestine, orpaillage illégal et drogue. Mais le potentiel de développement économique, qui pourrait résoudre ces problèmes, est également réel.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:26

Violences faites aux femmes : faut-il réformer l’incapacité totale de travail, ou plutôt l’utiliser correctement ?

Patrick Chariot, médecin, professeur de médecine légale, AP-HP; Université Sorbonne Paris Nord

Fanny Salmon, Sage-Femme, Doctorante en Epidémiologie

Leonie Kwakye, Infirmière

Notion juridique précise, l’incapacité totale de travail mériterait d’être appliquée différemment, afin de mieux rendre compte de la durée de vie gâchée des victimes de violences.
Texte intégral (2535 mots)

Utilisée plusieurs centaines de milliers de fois chaque année en France, fréquemment évoquée dans les médias dans le cadre des violences interpersonnelles, l’incapacité totale de travail est cependant rarement comprise. Son utilisation, également, mérite d’être améliorée, avant même d’envisager une réforme de cet outil.


Le rapport « À vif », remis le 25 novembre 2025 au ministre de la justice par deux hauts magistrats, se propose de mieux agir et d’humaniser la justice face aux violences faites aux femmes. Cette intention est louable, tant les besoins sont criants. Ce rapport préconise de remettre en cause l’incapacité totale de travail (ITT), au bénéfice d’une nouvelle évaluation des conséquences des violences intrafamiliales sur les victimes.

Cependant, la réforme d’un outil existant ne coïncide pas toujours à une avancée des droits pour les personnes. Elle peut détourner l’attention d’une absence de volonté d’appliquer les mesures déjà inscrites dans la loi ou les textes en vigueur. L’ITT ne fait pas exception.

Plutôt que d’attendre une réforme incertaine, il apparaît prioritaire que les soignants en fassent un meilleur usage. Changer la loi prend du temps, il faut agir ici et maintenant. Les voies d’amélioration existent, reste à les emprunter.

L’incapacité totale de travail reflète une durée de vie quotidienne gâchée

L’incapacité totale de travail est une notion juridique dont les contours sont précisés dans le cadre de recommandations nationales. Publiées par la Haute Autorité de santé en 2011, ces dernières sont accessibles à tous.

Concrètement, l’incapacité totale de travail désigne la durée de gêne notable, d’origine physique ou psychique, dans les actes de la vie courante, qui résulte de violences. En termes simples et compréhensibles par tous, justiciables ou professionnels, c’est la durée de vie quotidienne gâchée à la suite de violences.

Ainsi, contrairement à ce que son nom indique, cette incapacité n’est pas nécessairement totale et ne concerne pas l’activité professionnelle. Elle peut concerner un enfant, un chômeur, une femme enceinte ou une personne âgée.

Autre point important : il ne s’agit pas d’une maladie. À ce titre, l’incapacité totale de travail ne fait pas l’objet d’un diagnostic qui relèverait d’une compétence médicale. Elle peut donc à ce titre être déterminée par d’autres personnes que des médecins.

L’incapacité totale de travail ne doit pas être confondue – comme c’est malheureusement bien trop souvent le cas dans les médias – avec un arrêt de travail, qui, lui, relève d’une compétence médicale et fait l’objet d’une prescription. En d’autres termes, et contrairement à une formulation trop souvent employée, on ne « prescrit » pas d’ITT !

Un outil à perfectionner

L’ITT est un outil imparfait, c’est un point reconnu depuis plus de 30 ans. Les participants à la journée consacrée à l’ITT, organisée le 18 juin 1993 à la Cour de cassation relevaient déjà que les pratiques médicales en la matière étaient hétérogènes (non publié). À la suite de demandes répétées d’harmonisation au début milieu des années 2000, un projet de conférence de consensus, puis d’audition publique sur l’incapacité totale de travail, a été mis en place avec la Haute Autorité de santé en 2006 et inscrit au programme scientifique annuel de cette instance pour 2007. Il a finalement connu une version dégradée sous la forme d’un groupe de travail dont les conclusions ont abouti aux recommandations nationales publiées en 2011, toujours en vigueur.

L’argumentaire de ces recommandations ne faisait pas mystère du caractère peu satisfaisant de cette dénomination. Les réflexions, puis les propositions d’amélioration de son utilisation ont émergé dès 2006.

L’un des points problématiques concerne en particulier l’établissement des durées d’incapacité totale de travail, souvent trop courtes.

En matière de violences répétées ou habituelles, comme le sont souvent les violences conjugales ou intrafamiliales, ou encore à la suite de violences sexuelles, la vie des victimes est souvent gâchée pendant des mois ou des années. Il est alors cohérent de conclure que des durées d’ITT de plusieurs années doivent être envisagées. C’est, depuis longtemps, ce à quoi nous nous retrouvons confrontés, en tant que soignants.

Les policiers, gendarmes et magistrats le comprennent bien, et les situations sont faciles à expliquer lorsque l’on dépose devant les tribunaux. Les patients aussi le comprennent facilement. À ce jour, la plus longue durée maximale d’ITT est de vingt-deux ans. Toutefois, la généralisation de cette pratique fait face à plusieurs obstacles.

Premièrement, le Code pénal ne fait référence qu’à une seule limite, de huit jours, pour distinguer entre infraction de nature contraventionnelle et infraction délictuelle. De ce fait, il est tentant et habituel (pour les policiers, les gendarmes ou pour les magistrats) de considérer qu’une ITT de moins de huit jours est brève, que toute ITT de plus de huit jours est longue et qu’il est finalement accessoire de distinguer les durées situées un peu au-dessus de cette limite (neuf ou dix jours, par exemple), ou nettement au-dessus (plusieurs années).

Selon le Code pénal, l’ITT ne concerne donc (pratiquement) que les auteurs, puisque sa durée détermine les peines encourues. Or, l’ITT concerne les victimes, non pas d’un point de vue juridique, mais du point de vue de la reconnaissance sociale des conséquences des violences.

Juridiquement, rien ne s’oppose à ce que le fait de prononcer une ITT de 9 jours ou de 9 ans conduise à une sanction identique pour l’agresseur (cette décision est du ressort du magistrat chargé d’appliquer la loi). En revanche, pour la victime, la différence est de taille, puisqu’il s’agit que sa durée de vie gâchée soit reconnue comme telle. Dans ce cas, prononcer une ITT d’une durée de 9 jours, 9 mois ou 9 ans n’a pas la même signification.

Un deuxième obstacle s’opposant au prononcé d’ITT de longues durées se trouve du côté médical. Certains médecins, sûrs de leur savoir quand il s’agit de déterminer la durée de consolidation d’une fracture osseuse, se sentent moins assurés pour évaluer la gêne d’origine psychique. Selon eux, soit ils ne savent pas mettre de mots sur les troubles psychiques observés (faudrait-il être psychiatre pour pouvoir le faire ?), soit ils sont gênés de devoir s’appuyer sur la parole de la personne victime.

Dans les deux cas, la réponse est simple. D’une part, l’ITT, on l’a dit, n’est pas une maladie et ne fait pas l’objet d’un diagnostic. Il ne s’agit que d’apprécier une durée de vie quotidienne gâchée. D’autre part, le professionnel de santé n’est pas enquêteur. À chacun son métier : les policiers et gendarmes sont les mieux placés pour rechercher les incohérences éventuelles entre les déclarations d’une personne victime sur sa vie habituelle et ce qu’en dirait l’entourage ou la personne mise en cause en tant que perpétuatrice des violences.

Soulignons que, dans les faits, la personne victime de violences répétées en minimise souvent les conséquences. Les raisons d’un tel comportement peuvent être diverses, conscientes ou non. Il peut, par exemple, être douloureux d’admettre que sa vie quotidienne est gâchée depuis cinq ou dix ans par la personne qu’on a initialement choisie, ou avec laquelle on a eu des enfants, ou dont on a voulu croire à de multiples reprises qu’elle allait « changer », comme elle le promettait après les pires moments. Réaliser que sa vie quotidienne a été gâchée pendant des années par des insultes, un contrôle de ses fréquentations, de sa manière de s’habiller ou de ses conversations téléphoniques, est souvent une étape difficile. Les insultes et les propos dévalorisants habituels peuvent être perçus comme encore plus violents que les coups.

Faire évoluer les concepts

Un moment crucial d’une consultation de médecine légale durant laquelle la victime est reçue dignement est la lecture, devant elle, du récit que produit le professionnel de santé après avoir écouté et compris l’histoire des violences rapportées.

Il est tout aussi important de proposer à la personne reçue, comme le prévoit déjà la loi, d’avoir copie du certificat qui sera transmis au magistrat, car elle est bien la première personne concernée par la consultation qui vient d’avoir lieu.

Considérer que la personne victime est la première concernée par les consultations, celle qu’il faut accompagner prioritairement, n’empêche en rien de mieux qualifier les comportements de l’auteur des violences. De fait, la notion de contrôle coercitif, utilisée depuis 2022 et mise en avant par les magistrats auteurs du rapport « À vif », participe à une telle qualification.

Les auteurs du rapport soulignent l’importance du risque suicidaire et du grand nombre de suicides de femmes ayant pour origine la violence conjugale chaque année en France. La caractérisation, par l’ITT, de la durée de vie gâchée par les violences peut permettre aux policiers, gendarmes et magistrats de mieux percevoir le risque vital lié aux violences. Qu’il s’agisse de suicides ou de féminicides, on sait que ce risque vital est souvent sous-estimé.

En revanche, le rapport « À vif » énonce de manière péremptoire et, à notre sens, contre-productive en l’état actuel du droit que les conséquences physiques et psychiques des violences ne peuvent plus être évaluées par l’ITT. Comme indiqué précédemment, personne ne défend actuellement l’ITT et l’utilisation qui en est faite. Il est toutefois possible d’enrichir cet outil, plutôt que de le supprimer et d’attendre qu’il soit remplacé, ce qui pourrait prendre de nombreuses années.

Nous avons proposé, par exemple, d’y adjoindre un index somato-psychique, afin, dans chaque cas, de préciser la part relative des troubles physiques et psychiques dans les durées d’ITT estimées. Cet index pourrait permettre de dépasser l’utilisation tronquée de l’ITT, habituelle chez certains médecins frileux, peu impliqués ou mal formés sur ce sujet, et rarement remise en cause par les magistrats (à ce propos, plusieurs formations universitaires existent pour les soignants désireux de se mettre à niveau sur ces questions, en particulier le master de médecine légale et de médecine sociale et les diplômes d’université « Violences et santé » et « Médecine légale et sociale » proposés par l’Université Sorbonne Paris-Nord).

La multiplication des médecins bien formés et attentifs à la situation globale, physique et psychologique, de la personne qu’ils reçoivent, serait de nature à faire utiliser l’ITT de manière juste. Il n’est pas admissible, comme c’est actuellement le cas, que la situation d’une personne victime de violences habituelles – souvent une femme – corresponde à une ITT de plusieurs années ou d’un ou deux jours, voire zéro, selon que le médecin prend en compte l’état psychique de la personne et sa durée de vie quotidienne gâchée ou, à l’inverse, se contente de faire le compte des blessures visibles et s’il n’y en a pas au jour de son examen, conclut qu’il n’y a pas d’ITT.

La formation initiale et continue des magistrats est, elle aussi, actuellement insuffisante dans ce domaine.

Pourquoi se passer de l’ITT ? On dispose là d’un outil certes imparfait, car il se limite à une durée, sans dimension d’intensité, mais qui a le mérite d’être simple, accessible et – surtout – existant. En outre, il présente l’avantage de ne pas être réservé aux seuls médecins, puisqu’un magistrat également peut en fixer la durée.

Plutôt que de remiser l’ITT en espérant qu’elle soit remplacée par une meilleure solution, mieux vaudrait étendre la pratique des consultations en binôme, encore à ses débuts en médecine légale. Cette modalité est en effet particulièrement adaptée à la charge mentale des consultations effectuées non seulement à la suite de violences intrafamiliales, conjugales, mais aussi de violences sexuelles, de violences au travail ou en milieu scolaire.

Les consultations en binôme ne remplacent pas des consultations répétées, mais permettent de mieux comprendre les situations difficiles. Lors de ces consultations longues, qui durent une heure, parfois deux, l’écoute et le double regard permis par le travail en binôme aident à mieux comprendre les situations décrites et leur environnement, au bénéfice des personnes reçues. Et sans attendre.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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26.05.2026 à 15:53

Is extracting oxygen from lunar soil the future of space exploration?

Jack Robinot, Doctorant en sciences de l'ingénieur, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université de Perpignan Via Domitia

Alexis Paillet, Chargé de projet vaisseaux spatiaux, Centre national d’études spatiales (CNES)

Stéphane Abanades, Directeur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Sylvain Rodat, Chargé de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

As lunar missions are back in vogue with engineering more sustainable human presence on the Moon in mind, there’s no getting away from the fact that you can’t breathe on a satellite that has no atmosphere.
Texte intégral (3075 mots)
To sustainably survive on the Moon, the rock that stretches as far as the eye can see across its surface might well be able to provide us with the air we need to breathe. Eugene A. Cernan/NASA

A new race to the Moon is emerging between the United States and China. Unlike fifty years ago, the goal is no longer just about landing and leaving, but establishing a base that allows for a sustainable presence and extended stays on the surface of our natural satellite. The objective is now to use the Moon as a testing ground for technologies that will enable us to travel further, particularly to Mars.

One of these key technologies is in-situ resource utilization (ISRU), which involves using available resources on-site to produce the consumables necessary for human activities: oxygen, water, rocket fuels, or construction materials. By producing these essentials directly on the Moon, it will be possible to significantly reduce the mass of cargo sent from Earth, thereby reducing the logistical and financial costs of space exploration. Instead of importing these resources from Earth, the goal is to learn how to live on the Moon.

Breaking down lunar dust to extract oxygen

At the dawn of humanity’s sustainable return to the Moon, ISRU is emerging as a strategic pivot. One of the major challenges is producing oxygen from regolith, the layer of soil covering the Moon, primarily composed of small rock fragments and dust. The composition of regolith is complex, mainly consisting of several minerals (plagioclase, pyroxene, olivine) themselves made up of a mixture of metal oxides – chemical compounds that combine oxygen with another element such as silicon, iron, or calcium.

Approximately 40 to 45% of the mass of regolith is composed of oxygen, making it the most abundant element on the lunar surface. Oxygen is ubiquitous, but it does not exist in gaseous form as it does in Earth’s atmosphere. To release the oxygen, the chemical bonds that attach it to other elements in the oxides of the lunar soil must be broken.

One of the methods considered is pyrolysis, a type of chemical reaction that decomposes materials using high temperatures to produce volatile compounds. When applied to regolith, it is possible to heat it until the metal oxides vaporise and decompose into oxygen and metals.

On the Moon, thermal energy would be provided through solar concentration, a process that uses mirrors or lenses to focus sunlight onto a small area. The rays then converge into a beam, focusing energy at a focal point where temperatures can reach several thousand degrees. This method also plans to take advantage of the lunar vacuum, an environment that favours gas-releasing reactions. This would reduce the amount of energy required for the reaction.

The solar furnace: an effective and low-cost method

The Moon has an environment particularly conducive to solar pyrolysis. Lacking atmosphere, the pressure on its surface is extremely low, on the order of 10-15 bar. The absence of atmosphere offers a second advantage: solar radiation cannot be absorbed by it or blocked by clouds. This allows for higher concentrated solar fluxes than those on Earth. Additionally, certain geographic areas at its South Pole are exposed to sunlight up to 90% of the time. Thus, by combining the lunar vacuum with solar concentration systems, a relatively simple, robust, and potentially effective process for extracting oxygen from regolith can be designed.

De nombreux miroirs constituant la parabole, face à un bâtiment. On peut voir le reflet du paysage inversé à l’intérieur
The large solar furnace at Odeillo, one of the laboratory’s facilities. This large parabola concentrates a significant amount of solar energy at a single point. H. Zell/Wikimedia, CC BY-SA

At the Laboratory of Processes, Materials, and Solar Energy (PROMES-CNRS), a leader in solar concentration technologies, researchers have successfully demonstrated the basic concept of pyrolysis [1], paving the way for its potential future deployment on the Moon. Located at the site of the world’s largest solar furnace in Odeillo in the French Pyrenees (Occitanie region), the laboratory has unique experimental facilities dedicated to the study of high-temperature processes. Among these facilities are parabolas two metres in diameter that can concentrate sunlight 10,000 times onto a spot about 2 cm in diameter, reaching temperatures of over 3,000°C.

Photo du dispositif expérimental
The pyrolysis experiment with a two-meter parabola. The light rays form a cone, and at the centre of the image, the focal point where they converge and heat up. Jack Robinot/CNRS, Fourni par l'auteur

This energy powers the pyrolysis reactor, a vacuum chamber designed to expose samples of materials simulating lunar regolith to concentrated solar flux. The simulant pellets are placed on a copper support, while a parabola focuses sunlight inside the reactor to heat them. A vacuum pump maintains a pressure of about 10 millibars. An electrochemical cell continuously measures the oxygen concentration in the reactor.

The sample is then gradually heated and begins to melt at around 1,200°C. The regolith subsequently reaches temperatures of about 2,000°C. Under these conditions, the oxides in the sample begin to vaporise and dissociate, releasing oxygen.

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Photo of the pyrolysis reactor in operation: the glass viewport walls have become opaque due to the condensation of vaporised chemical species. The parabola is visible above the reactor. Jack Robinot/CNRS, Fourni par l'auteur

Other products besides oxygen

In the initial tests, 35mg of oxygen was extracted from a 3.38g pellet, representing about 1% of the total mass. This corresponds to 2.5% of the oxygen contained in the regolith simulant. Once the experiment is completed, a glass bead is obtained instead of the regolith pellet. The fraction of regolith that vaporised during the experiment condenses on the cold walls of the reactor in the form of mineral compounds. These species are collected to characterise them and determine their chemical composition.

After pyrolysis, the glass bead that is formed has a different chemical composition from the initial regolith simulant. The volatile oxides, which escaped during the process, are less concentrated, while non-volatile oxides are more concentrated. The most volatile species were found in the deposits collected on the reactor walls, where they condensed during pyrolysis.

This observation suggests that pyrolysis could also be used as a method to separate oxides in regolith through a distillation-like principle. These byproducts could be used to manufacture structures, tools, or construction materials directly on the Moon, thereby enhancing the autonomy of future lunar missions.

Moving from proof of concept to real conditions

These initial tests determined a yield, but it remains low. The next development steps will aim to reduce the pressure inside the reactor to approach lunar conditions. Reduced pressure should lower the temperatures required for pyrolysis, allowing the sample to vaporise completely and increase yield.

Subsequently, it will also be relevant to test different types of regolith, as well as the individual minerals and oxides that compose them, to better understand the chemistry of the reactions. The pyrolysis reactor will need to operate continuously during most of the lunar day. The process can still be optimised. More precise temperature control would allow better management of reactions and improve their yield. More efficient gas collection would aim to minimise oxygen loss. We also hope to reduce thermal losses by using a crucible and insulating it. Finally, better condensation of byproducts would help identify and utilise the materials formed during pyrolysis in addition to oxygen.

The entire system (reactor, mirrors, and solar concentration devices) must also be robust and reliable, capable of withstanding the extreme conditions of the lunar environment: abrasive dust, radiation, and significant thermal variations. Finally, the generated oxygen must be stored, purified to separate it from other elements that may be present in the gas, and used. Thought must also be given to the logistics of supplying the reactor with regolith, whether for its extraction, transport, or use after processing.

Trois photos au cours de l’expérience. La pastille de régolithe réagit peu à peu pour fondre en verre. Une flamme bleue apparaît sur la troisième photo
Photos of the regolith simulant pellet during pyrolysis. After fifteen minutes, the pellet begins. to melt at its centre at the focal point. After thirty minutes, a blue plume of gas is emitted from its surface, indicating the vaporisation of regolith oxides. Jack Robinot/CNRS, Fourni par l'auteur

Solar vacuum pyrolysis is a method particularly well suited to lunar conditions. It takes advantage of the moon’s natural vacuum, requires few imported resources, and uses solar energy, which is abundant on the Moon without an atmosphere. Tests at Odeillo have already proven the feasibility of the concept, but yields still need to be improved, and technical challenges remain significant. By producing oxygen and materials locally, the process would support future lunar bases and reduce their dependence on Earth.

[1] Robinot, J., Rodat, S., Abanades, S., Bêche, E., Paillet, A., & Cowley, A. (2026). Quantification of Oxygen Production from Solar Pyrolysis of Lunar Regolith. Advances in Space Research.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Jack Robinot received funding from the CNES and France's Occitanie region.

Sylvain Rodat received funding from France's Occitanie region and equipment from the ESA (Agence spatial européenne) which provided the regolith simulant.

Alexis Paillet et Stéphane Abanades ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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25.05.2026 à 18:21

Juju Fitcats, Maghla, Marcus : quand les influenceurs bousculent la hiérarchie des stars

Caroline Rouen-Mallet, Enseignant-chercheur en marketing, Université de Rouen Normandie

Pascale Ezan, professeur des universités - comportements de consommation - alimentation - réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie

Stéphane Mallet, Enseignant-chercheur en marketing, IAE Rouen Normandie - Université de Rouen Normandie

Les créateurs de contenus ont acquis au fil du temps un nouveau statut : loin d’être de « sous-célébrités », ils occupent désormais le devant de la scène médiatique, y compris dans les émissions télévisées.
Texte intégral (1296 mots)
Juju Fitcats, influenceuse fitness, dans l‘émission « Danse avec les stars », le 17 avril 2026. Youtube, capture d'écran.

La 15ᵉ saison de l’émission « Danse avec les stars » vient de s’achever, marquant un tournant symbolique pour le paysage audiovisuel français. Parmi les finalistes, on retrouvait en effet Juju Fitcats, influenceuse fitness aux millions d’abonnés, encouragée sur le plateau par son conjoint, le youtubeur français le plus suivi du pays, Tibo InShape. Dans cette édition, pas moins de trois figures issues des réseaux sociaux (Maghla, Marcus et Juju Fitcats) concouraient aux côtés de célébrités du show-business traditionnel.


Si l’on peut voir dans la « diversification » des candidats de l’émission « Danse avec les stars » une stratégie de TF1 pour capter un public jeune, ce mélange des genres est surtout le symptôme d’une mutation profonde : l’avènement de nouveaux modèles d’identification et une redéfinition radicale de la « star ».

L’intégration de créateurs de contenus au sein d’un programme institutionnel entérine un glissement sémantique majeur de la notion de « star ». Jusqu’ici, la légitimité d’une célébrité découlait d’une forme de consécration par les industries culturelles traditionnelles (cinéma, musique, télévision…). Aujourd’hui, la hiérarchie est bousculée.

Le passage de l’écran vertical du smartphone au parquet du prime time de l’émission « Danse avec les stars », diffusée en France depuis 2011 – dans laquelle des célébrités faisant ou ayant fait carrière dans un autre domaine que la danse (chanson, musique, cinéma, sports, télévision, mannequinat, humour, etc.) sont associées à des professionnel·les de la danse, formant ainsi des couples de danse – institutionnalise une nouvelle forme d’autorité. La notoriété ne se reçoit plus d’une chaîne de télévision ; elle s’apporte avec soi. En invitant ces personnalités du Web, la télévision reconnaît que la norme sociale et culturelle se co-construit désormais dans l’interactivité de l’espace numérique. Le créateur de contenus n’est plus une « sous-célébrité », mais le détenteur d’un capital social, porté par une communauté virtuelle, que les médias de masse cherchent à s’approprier.

Le cas de Juju Fitcats est, à cet égard, exemplaire. Son parcours récent témoigne d’un accroissement inédit de son périmètre d’influence : de créatrice de contenus sur YouTube, elle est devenue animatrice pour le groupe M6 avec l’émission « Living Santé ». Ce passage du statut de « personnalité du web » à celui de présentatrice d’une émission thématique sur une grande chaîne nationale marque une étape clé. Elle n’est plus seulement une invitée, mais une figure d’autorité médiatique dont la légitimité, née sur les réseaux sociaux, est désormais reconnue par les responsables des médias traditionnels et validée par le grand public.

Le « super-pair » : une proximité émotionnelle inédite

Ce basculement s’éclaire à la lumière de la théorie de l’apprentissage social d’Albert Bandura (1925-2021). Pour apprendre et créer son identité au sein d’un groupe, l’individu privilégie des modèles perçus comme similaires à lui-même, qu’il s’attache à imiter dans l’objectif de valoriser son image sociale.

Contrairement aux stars classiques dont la vie privée reste sanctuarisée, les influenceurs ont bâti leur empire sur l’exposition de leurs vulnérabilités. Juju Fitcats, en évoquant son parcours lié à l’anorexie, crée une puissante illusion de proximité, car elle met en scène sa fragilité et le parcours suivi pour dépasser les difficultés. Pour le jeune téléspectateur, voir Juju Fitcats ou Marcus accéder à une reconnaissance nationale offre alors un récit d’« empowerment » où chacun est invité à s’accomplir sous le regard des autres. La réussite sociale semble dès lors reproductible et le dépassement de soi accessible à tous, car incarnés par une personne « normale » issue de plateformes numériques, largement fréquentés par les jeunes.

Les zones d’ombre de la prescription : le poids des normes

Nos recherches financées par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et menées dans le cadre des projets ALIMNUM et ALIMFIT soulignent la force de prescription massive de ces acteurs sur les comportements alimentaires et sportifs, dans la lignée des recommandations sanitaires diffusées par les professionnels de santé et les pouvoirs publics. Toutefois, cette consécration des influenceurs comme nouveaux leaders d’opinion n’est pas sans risques pour des publics vulnérables.

En confiant les clés d’une émission comme « Living Santé » à une influenceuse fitness, les médias traditionnels actent le fait que les jeunes s’informent désormais via des visages familiers plutôt que par des experts académiques distants. Si cela permet de diffuser des messages de prévention de manière moins moralisatrice, cela renforce aussi une comparaison sociale constante. L’exposition répétée à des corps performants, validés à la fois par les algorithmes et par le prime time, peut engendrer une autosurveillance accrue et une insatisfaction corporelle chez les populations les plus fragiles. La participation à une émission comme « Danse avec les stars » permet en effet, de rendre visible et de mettre en scène les conseils diffusés, en montrant comment le corps peut être contrôlé au service d’une compétition festive grand public.

Vers de nouveaux architectes du monde social

En définitive, la présence massive d’influenceurs sur le parquet de « Danse avec les stars » et leur installation durable sur les grilles de programmes montrent qu’ils sont les nouveaux architectes du monde social des jeunes. Même si passer des réseaux sociaux à une émission santé puis à un rendez-vous médiatique en prime time peut sembler incohérent, ce parcours de starification est le reflet de l’extension du pouvoir des influenceurs fitness, à l’heure où le corps constitue un passeport social pour une grande majorité des jeunes.

Comprendre ce glissement, ce n’est pas diaboliser ces créateurs, mais accepter que les leviers de l’influence ont changé de main. L’enjeu pour l’éducation aux médias est désormais d’analyser comment cette « proximité mise en scène », désormais institutionnalisée par la télévision, redéfinit durablement le rapport à l’identité, au succès et à la santé physique et mentale des jeunes.

The Conversation

Caroline Rouen-Mallet a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) ) pour les projets ALIMNUM et ALIMFIT.

Pascale Ezan a reçu des financements de l'Agence Nationale de Recherche - projet ALIMNUM : Alimentation et Numérique

Stéphane Mallet a reçu des financements de l'ANR

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25.05.2026 à 18:20

Comme l’humain, le chimpanzé a son propre style de dessin et le garde pendant des années

Cédric Sueur, Professeur des Universités en éthologie, primatologie et éthique animale, Université de Strasbourg

Marie Pelé, Directrice de recherche en éthologie, Institut catholique de Lille (ICL)

Une très récente étude démontre que, comme les peintres, les chimpanzés développent une manière de dessiner qui leur est propre et qui reste constante pendant des années.
Texte intégral (1515 mots)

De même que chaque être humain possède une écriture reconnaissable ou que les peintres ont leur style artistique, les chimpanzés (Pan troglodytes) développent une manière de dessiner qui leur est propre et qui reste constante pendant des années. C’est ce que nous montrons dans notre récente étude parue dans la revue Primates.

Ainsi, le mâle Zamba remplit sa feuille de petits points compacts, disposés en grappes denses. Loi, lui, trace des courbes et des triangles répartis sur toute la feuille. La femelle Misaki, quant à elle, produit de grands motifs en éventail.

Ces différences ne relèvent pas du hasard : elles persistent de façon cohérente sur huit années d’observation, suggérant que le comportement graphique des chimpanzés reflète des traits individuels stables, et donc une forme de personnalité esthétique.

Quand les primates (re)tracent l’origine du dessin, La boîte à curiosités.

Comment cette découverte a-t-elle été réalisée ?

L’étude repose sur l’analyse systématique de 494 dessins produits entre 1999 et 2012 par six chimpanzés, hébergés au Great Ape Research Institute, au Japon. Ces animaux participaient librement à des séances de dessin proposées comme activité d’enrichissement cognitif, sans récompense conditionnelle : ils pouvaient entrer dans la salle, dessiner ou bien partir. Notons que, lors de leur première séance de dessin, les chercheurs leur montrent comment utiliser crayons, pinceaux et peinture et que tous les chimpanzés n’apprécient pas forcément cette pratique.

Quand un chimpanzé se désintéresse de son dessin et le laisse, il est récupéré, numérisé puis examiné, à l’aide d’une grille de 96 cellules permettant de quantifier dix variables dont le taux de remplissage de la feuille, le nombre de couleurs utilisées et leur chevauchement, la distance du dessin par rapport au centre de la feuille ou encore la présence de formes géométriques, telles que des boucles, des triangles ou des motifs en éventail.

Une analyse statistique a ensuite condensé ces mesures en trois grandes dimensions graphiques : le remplissage (densité et couverture), la forme (géométrie des tracés) et la couleur (diversité et superposition). Ces trois dimensions ont été comparées entre les individus, entre les saisons et au fil du temps pour chaque chimpanzé.

En quoi cette découverte est-elle importante ?

C’est la première fois qu’on démontre quantitativement, et durant plusieurs années, la stabilité d’un style graphique individuel chez un primate non humain. Nos études antérieures sur les orangs-outans ou d’autres chimpanzés avaient mis en évidence des différences entre individus, mais à des instants ponctuels ou sur de courtes périodes. Ici, les signatures individuelles persistent au cours d’une période de huit ans, indiquant que le dessin reflète des traits stables et récurrents, tels que les stratégies motrices, les préférences cognitives et les tendances exploratives, plutôt que des fluctuations d’humeur occasionnelles de la part des animaux.

Cette étude révèle par ailleurs que les dessins évoluent avec le temps : chaque chimpanzé remplit davantage la feuille, diversifie son utilisation des couleurs et ses formes au fil des mois et des années, un développement analogue à ce qu’on observe chez les enfants humains qui apprennent à dessiner. On note également un effet saisonnier marqué : en hiver, les productions sont plus légères et plus pauvres en formes, possiblement en lien avec une baisse générale d’activité liée au froid et à la luminosité réduite.

Enfin, si les chimpanzés utilisent préférentiellement leur main droite, ils peuvent aussi mobiliser les deux mains au sein d’un même dessin. Quand ils utilisent les deux mains, les chimpanzés couvrent une plus grande partie de la feuille et superposent davantage de couleurs.

Exemples de dessins pour les chimpanzés Zamba, Misaki (de 2004 à 2012) et Natsuki (de 2007 à 2012). La figure est organisée en trois blocs (un par individu), chacun bloc est composé de huit dessins disposés en deux rangées. Les dessins les plus anciens sont en haut à gauche, les plus récents en bas à droite, en lisant de la première ligne à la deuxième. On y voit donc visuellement l’évolution du style de chaque individu dans le temps : Zamba passe de tracés linéaires à des aplats de points colorés de plus en plus denses, Misaki développe progressivement de grands motifs en éventail et Natsuki montre une progression marquée vers plus de couleurs et de remplissage. Fourni par l'auteur

Quelles sont les suites ?

Pour les chimpanzés, nous cherchons à agrandir la taille de la cohorte et à affiner nos résultats en déterminant s’ils sont capables de reconnaître leurs propres dessins.

Étendre cette approche à d’autres espèces de grands singes (gorilles, bonobos, gibbons – espèces encore jamais étudiées sous cet angle) permettrait de savoir si cette personnalité graphique est partagée par l’ensemble de ces espèces et d’en retracer l’histoire évolutive. L’utilisation de tablettes tactiles offrirait en outre accès à la dimension temporelle du dessin : l’ordre des couleurs ou la vitesse des tracés par exemple.

Sur le plan évolutif, la variabilité interindividuelle observée chez les chimpanzés pourrait refléter des comportements protographiques qui existaient chez les hominines (les gestes exploratoires de marquage de surfaces – tracer, gratter, pointer – qui précèdent et préfigurent le dessin intentionnel, sans en avoir encore la dimension symbolique ou représentative) bien avant l’émergence de l’art figuratif dont les premières traces datent de plus de 45 000 ans. Comprendre comment le geste exploratoire devient intentionnel, puis symbolique, passe sans doute par l’étude approfondie de nos plus proches cousins, comme nous l’avons suggéré chez les macaques.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Cédric Sueur a reçu des financements de l'université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour ces recherches. Il est membre de l'Institut Universitaire de France (IUF) et directeur de la Chaire Conservation et Culture des Grands Singes

Marie Pelé a reçu des financements de l'Université de Strasbourg (IDEX) et du CNRS MITI pour effecteur ces recherches.

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25.05.2026 à 18:20

Le sacrifice de l’Aïd-el-Kébir, entre transcendance et lien social

Djamel Bentrar, Chercheur associé au CETAPS, Université de Rouen Normandie

Fixé au 27 mai 2026, l’Aïd-al-Adha ou Aïd-el-Kébir est un moment de rassemblement et de prière pour les musulmans. Quels sont les enjeux symboliques et sociaux du sacrifice au cœur de cette fête ?
Texte intégral (1841 mots)

Fixé au 27 mai 2026, l’Aïd-el-Kébir – ou Aïd-al-Adha – est un moment de rassemblement et de prière pour les musulmans. Quels sont les enjeux symboliques et sociaux du sacrifice au cœur de cette fête ?


Dans Crainte et Tremblement, le philosophe danois fondateur de l’existentialisme Soren Kierkegaard, dont se réclame deux siècles plus tard le philosophe français Jean-Paul Sartre, interroge le concept de « suspension téléologique de l’éthique » accompagnée d’un « saut dans la foi » dans l’acte du sacrifice d’Abraham qui devait choisir entre son devoir religieux absolu envers Dieu et la loi morale universelle (ne pas tuer son fils : Ismäl selon le Coran et Isaac selon les autres religions). Là où la raison voit un geste insensé, le patriarche inaugure une sphère où la confiance absolue en Dieu redéfinit l’existence.

C’est dans cette optique qu’il faut considérer l’acte mimétique des musulmans durant l’Aïd-al-Adha ou Aïd-el-Kébir. Cette « Grande Fête », qui marque chaque année l’acmé du calendrier lunaire hégirien, fixée cette année 2026 au 27 mai, et l’Aïd-al-Fitr, qui suit le mois du jeûne de ramadan, constituent les deux seules fêtes religieuses musulmanes.

L’Aïd-el-Kébir s’étend sur trois jours et commémore la soumission d’Ibrahim (Abraham) à Dieu, symbolisée par le sacrifice d’un animal (ovin) dont une partie est partagée avec les nécessiteux. Ce rituel est avant tout un grand moment de rassemblement familial, de prière et de solidarité qui réunit aujourd’hui plus de 2 milliards de croyants dans le monde et environ 5 à 6 millions en France.

Portée par la croissance démographique globale, cette célébration est de plus en plus fêtée à l’échelle internationale, tandis que, en France, elle s’inscrit de manière de plus en plus visible et structurée dans le paysage social au fil des ans. Dès lors, comment ce rite, loin d’être une simple réminiscence archaïque, articule-t-il aujourd’hui des enjeux symboliques profonds et des enjeux de cohésion sociale ?

La dimension symbolique : la proximité par le don

Le terme « Adha » renvoie au sacrifice, mais c’est le concept de « Qurban », ou sacrifice/don, qui en éclaire la métaphysique. Comme le souligne l’historien Dominique Sourdel dans son analyse des piliers de la foi, le rite ne vise pas une satisfaction matérielle de la divinité – le Coran précisant que ni la chair ni le sang n’atteignent Dieu – mais bien la piété du croyant (Sourate 22, verset 37).

Symboliquement, l’acte de sacrifier une bête est une mise en scène du renoncement à l’ego qui traduit un « renoncement pulsionnel » au sens du psychanalyste Sigmund Freud ou de renoncement à la « rivalité mimétique » au sens de l’anthropologue et historien René Girard. Selon le penseur Mohammed Arkoun, le sacrifice est une rupture avec « l’idolâtrie de soi ». Ainsi, en immolant ce que l’être humain possède de plus précieux en contexte pastoral – le bétail –, le fidèle rejoue la soumission d’Ibrahim (Abraham) et reproduit le geste symbolique et religieux de la soumission absolue à la divinité.

C’est une pédagogie du détachement : l’animal sacrifié devient le substitut de nos propres vanités terrestres et de nos attachements égoïstes, dont on accepte de se défaire symboliquement lors du rituel. Comme le rappelle l’imam Tareq Oubrou, le rituel est une « spiritualité en acte » où l’égorgement n’est pas une fin, mais le passage obligé vers une proximité (qurb) renouvelée avec le Créateur.

À cela s’ajoute une dimension éducative souvent soulignée par les théologiens contemporains : le Qurban rappelle que la foi ne se limite pas à des convictions intérieures, mais s’incarne dans des gestes concrets et visibles. Le sacrifice devient alors un exercice de sincérité, où l’intention prime sur la matérialité de l’offrande. Il marque un moment de gratitude, en reconnaissant que ce que l’on possède n’est jamais totalement à soi. En ce sens, le rite agit comme un rappel annuel de la responsabilité morale du croyant envers Dieu, mais aussi envers la société.

La dimension sociale : une économie de l’altérité

Au-delà de la verticalité spirituelle, l’Aïd-al-Adha est une machine à produire de l’horizontalité sociale. La règle du tiers, évoquée dans les sources classiques et contemporaines, impose une répartition rigoureuse : un tiers pour la famille, un tiers pour les amis et les voisins et un tiers pour les indigents.

Cette pratique hautement symbolique transforme le sacrifice en un outil de redistribution économique. Dans de nombreuses sociétés musulmanes, cette fête est le seul moment de l’année où les protéines carnées sont accessibles aux plus pauvres. Il s’agit d’une « solidarité organique » qui dépasse la simple charité : c’est un droit pour le receveur et un devoir pour le donateur.

Les musulmans fêtent l’Aïd-el-Kébir à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), en 2023.

Cette dimension collective renforce l’appartenance à l’Oumma (communauté musulmane), brisant les hiérarchies de classe. Le repas partagé devient l’espace d’une égalité retrouvée, où la consommation de la viande sacralisée scelle un pacte de paix et de reconnaissance mutuelle entre les membres de la cité. Cette redistribution ritualisée crée un moment d’interdépendance assumée : chacun devient responsable du bien-être de l’autre.

En effet, dans un monde où l’individualisme progresse, cette fête rappelle la centralité du « lien social » et la nécessité de maintenir des réseaux de solidarité. Le geste du don, répété chaque année, façonne une mémoire collective du partage. Il réaffirme que la cohésion d’une communauté ne repose pas seulement sur des croyances communes, mais aussi sur des actes concrets de fraternité.

La dimension mimétique : canaliser la violence humaine

Cette fête recouvre aussi une dimension symbolique forte. Sur le plan anthropologique, c’est l’occasion de gérer des pulsions qui traversent la société ou ce que René Girard nommait « la violence fondatrice ». Le sacrifice de l’Aïd fonctionne comme un puissant régulateur de cette agressivité sociale.

En sacrifiant « au nom de Dieu », le fidèle reconnaît que le droit de vie et de mort ne lui appartient pas. Le sang versé de l’animal est le prix payé pour que le sang humain ne coule pas. Le rite empêche la vengeance privée et la dispersion de la violence dans le corps social.

C’est une catharsis collective qui transforme un potentiel chaos en une célébration ordonnée de la vie. Cette fonction apaisante du rite est d’autant plus importante dans des sociétés où les tensions sociales peuvent s’accumuler silencieusement. Le sacrifice agit alors comme un mécanisme de décharge contrôlée, ce qui permet de réaffirmer les limites éthiques et la primauté du droit. Il rappelle que la violence, pour être contenue, doit être symbolisée et ritualisée. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir participe à la stabilité du groupe en transformant une pulsion brute en un acte porteur de sens.

Un moment de recentrement

L’importance de l’Aïd-el-Kébir pour tout musulman réside donc dans cette triple réconciliation : avec Dieu par la piété, avec l’autre par le partage, et avec soi-même par la maîtrise de ses pulsions. Comme le souligne la pensée réformiste actuelle, notamment chez Tareq Oubrou, le défi est aujourd’hui de conserver l’esprit de ce sacrifice – le don de soi – dans des contextes urbains et mondialisés où la matérialité du rite doit parfois s’adapter à de nouvelles exigences éthiques et environnementales. Elle reste, par essence, la fête de la gratitude et du renouveau de l’alliance.

Dans cette perspective, au-delà de sa dimension purement rituelle, l’Aïd-el-Kébir, ou Aïd-al-Adha, agit comme un puissant vecteur de recentrement identitaire et culturel, dont les dynamiques mettent en exergue un clivage générationnel. Pour les générations les plus âgées (les seniors), cette fête est principalement vécue à travers le prisme de la tradition et de la continuité mémorielle liée au pays d’origine. À l’inverse, on observe chez les plus jeunes une tendance à une ferveur religieuse accrue, où l’Aïd est investi comme un marqueur d’affirmation spirituelle et de visibilité dans l’espace public français.

Dans un monde traversé par l’accélération et la fragmentation, cette fête religieuse offre un espace de ralentissement symbolique. Elle réaffirme que la cohésion d’une communauté se nourrit autant de gestes rituels que d’intentions morales. En ce sens, l’Aïd-el-Kébir demeure un repère identitaire et éthique, capable de relier tradition et modernité.

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Djamel Bentrar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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25.05.2026 à 18:19

Le Royaume-Uni a-t-il besoin d’un nouveau Winston Churchill ?

Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3

Cinquième premier ministre en dix ans, le travailliste Keir Starmer semble sur un siège éjectable. Le pays se met à rêver d’un nouveau Churchill, mais est-ce vraiment le modèle idéal dans la situation actuelle ?
Texte intégral (2842 mots)

Depuis le Brexit, évènement éminemment churchillien, le Royaume-Uni subit une instabilité politique chronique. Pas moins de cinq premiers ministres se sont succédé à la tête d’un pays dont certains spécialistes commencent à questionner la gouvernabilité. Alors que les spéculations vont bon train quant à l’identité du successeur potentiel de l’actuel premier ministre, Keir Starmer, sur la sellette, est-ce de Churchill que le candidat idéal devrait s’inspirer ?


Un récent article du Guardian compare la situation politique actuelle outre-Manche, où la durée de vie des gouvernements oscille dernièrement entre quelques semaines et plusieurs mois, à celle de la IVᵉ République française, dont l’état de crise permanent avait été résolu, en partie, par l’avènement d’un homme providentiel, Charles de Gaulle. Il est dès lors tentant, de par leur similitude dans la mémoire collective, de voir dans la figure tutélaire de Winston Churchill (1874-1965) un repère dont il conviendrait de s’inspirer pour mettre un terme à l’instabilité.

Churchill a longtemps été adulé et plus récemment remis en question. Son souvenir a de nouveau été mis sur le devant de la scène par l’épineuse question européenne, notamment durant l’acrimonieux débat du Brexit qui a renforcé la polarisation de la société britannique : aurait-il voté pour ou contre ? Si sa riche carrière, durant laquelle il a promu la création d’une Europe unie (mais sans le Royaume-Uni, pour lequel il préférait une relation spéciale avec les États-Unis), a permis aux pro et anti-UE d’ériger Churchill en figure de proue, c’est avant tout le souvenir d’un pays uni et auréolé d’une victoire sur la barbarie nazie qui plaît dans l’imagerie churchillienne.

Pour autant, les leaders politiques actuels devraient-ils s’inspirer du grand homme pour dépasser ce qui ressemble à une voie sans issue ?

Chef de guerre plus que leader en temps de paix ?

La réponse n’est pas si évidente. Un minimum de connaissances en civilisation britannique fait pencher la balance en faveur d’une réponse négative. Churchill était avant tout un chef de guerre, sans véritable vision à long terme pour un pays en temps de paix. Les électeurs le lui ont d’ailleurs clairement fait comprendre en 1945 en choisissant un premier ministre bien moins charismatique, mais bien meilleur administrateur et capable de compromis, en la personne de son opposant travailliste Clement Attlee.

L’histoire que Churchill avait proposée durant la Seconde Guerre mondiale était celle d’un Royaume-Uni triomphant et éternel, sûr de sa force et de son rayonnement mondial, dont se sont d’ailleurs inspirés les promoteurs du Brexit, de Boris Johnson à Nigel Farage. Mais cette vision glorieuse nécessitait la présence constante d’un ennemi à combattre et l’analogie douteuse qu’il a établie durant la campagne de 1945 entre le potentiel gouvernement travailliste et la Gestapo n’était pas en phase avec le désir de paix du peuple britannique.

Au-delà de l’incompatibilité du storytelling churchillien avec la situation d’après-guerre – et, de fait, avec la situation présente –, les futurs dirigeants du pays pourraient toutefois s’inspirer de certains éléments de sa rhétorique. En effet, la notion d’unité et de destinée commune, où tout un peuple fait corps contre l’adversité, est peut-être l’un des arguments les plus importants dans un pays miné par les divisions à tous les étages : entre le Nord et le Sud ; entre le centre et la « périphérie » celtique, c’est-à-dire l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord où les velléités d’indépendance vis-à-vis de Londres se font de plus en plus pressantes ; entre la jeunesse libérale et multiculturelle et une cohorte plus conservatrice.

Si ces divisions latentes ont été en partie révélées par la décision de sortir de l’Union européenne en 2016, le débat du Brexit a créé de nouvelles identités politiques entre, d’une part, une catégorie de la population progressiste et, de l’autre, une catégorie plus conservatrice sur fond de guerres culturelles dont l’enjeu semble être la définition même de la britannicité.

Ce débat a aussi fragmenté le système politique : désormais, des partis plus ou moins ouvertement populistes concurrencent les partis historiques. Ces dernières années, la scène politique a connu une profonde recomposition, évoluant du bipartisme au multipartisme.

Starmer, l’anti-Churchill ?

Dans ce climat incertain, le Parti travailliste, qui avait fait campagne lors des dernières élections législatives, en 2024, sur l’idée de changement, tout en présentant Starmer comme un chef capable de garantir la stabilité des institutions – mais qui avait surtout bénéficié du rejet massif des Tories par l’électorat –, se trouve de façon ironique dans une situation assez similaire à celle du Parti conservateur : une formation divisée et un chef remis en question, notamment après les terribles résultats aux élections locales de mai 2026.

Auréolé d’une large victoire et à la tête d’une écrasante majorité en 2024, Starmer n’a donc pas réussi à faire mieux que ses prédécesseurs du camp d’en face. Dans une tournure toute churchillienne, Ben Worthy and Mark Bennister expliquent que « Starmer a rencontré des difficultés parce qu’il en a déçu trop et n’en a convaincu que trop peu ».

Pis, il n’a jamais su créer un capital de sympathie personnelle et ses revirements – on en compte plus d’une douzaine, notamment sur le remboursement des prêts étudiants, la création d’une carte d’identité numérique ou encore certaines aides aux personnes handicapées et aux personnes âgées – ainsi que sa difficulté à prendre des décisions fortes et à proposer un cap bien défini pour le pays font de lui, aujourd’hui, l’un des premiers ministres les plus impopulaires (Churchill est au contraire le plus apprécié des Britanniques).

Les forces en présence pour la succession

Pour remettre en cause l’autorité du chef, le Parti travailliste a des règles très strictes. Il faut qu’un candidat reçoive le soutien d’au moins 20 % des députés, soit 81 parlementaires (Members of Parliament, MPs, NDLR). Il y a ensuite une élection au vote préférentiel de la part des sympathisants encartés (le chef actuel est de facto dans la course). Alors, qui sont ces candidats qui espèrent relever le pays ?

L’un des premiers à s’être déclaré intéressé est l’ex-ministre de la santé (il a démissionné après les élections locales du 7 mai) Wes Streeting. Ses ambitions ne sont pas nouvelles. Il aurait pu être candidat travailliste en 2024. Selon certaines sources à Westminister, le puissant stratège travailliste Morgan McSweeney voyait en Starmer un « responsable des ressources humaines », en aucun cas un leader charismatique, plutôt un homme de paille qui devait servir de rempart contre l’extrême gauche de l’ancien chef du parti Jeremy Corbyn, les clés du parti devant plus tard être transmises à Streeting.

L’histoire en a voulu autrement. Situé à la droite du parti, comme Tony Blair avant lui, Streeting a récemment attaqué Starmer pour son manque de vision. Lui propose clairement un retour au sein de l’Union européenne, afin de dépasser l’approche tiède et timide de « réinitialisation » du premier ministre actuel. Il s’agit d’une idée courageuse dans un pays loin d’avoir soigné les blessures du Brexit. Cette initiative a le mérite de mettre sur le devant de la scène cet « elephant in the room » que constitue la question d’une éventuelle réadhésion à l’UE. Elle contraint également les autres candidats à la tête du Parti travailliste à se prononcer de façon tranchée sur cette question majeure.

Streeting ne bénéficie toutefois pas d’un soutien important au sein du parti et risque d’être rattrapé par les secousses de l’affaire Mandelson, puisqu’il semble être proche de ce dernier, responsable phare du parti récemment déchu et devenu infréquentable du fait de la révélation des relations qu’il avait longtemps entretenues avec Jeffrey Epstein.

Plus populaire, notamment auprès du grand public, le maire du Grand Manchester Andy Burnham représente une vraie menace pour Starmer, depuis l’aile gauche du parti. Il espère pouvoir mettre en place, à l’échelle nationale, ses recettes de « Manchesterism », dont le but avoué est de mettre fin au néolibéralisme mis en place par Margaret Thatcher qui n’a jamais été réellement remis en cause depuis, notamment par les derniers premiers ministres travaillistes, Tony Blair et Gordon Brown. Dans sa ville, Burnham a notamment renforcé les pouvoirs publics en reprenant le contrôle de l’exploitation des lignes de bus.

Une fois premier ministre, il prônera davantage de nationalisations, investira massivement dans les logements sociaux, renforcera la dévolution (le pouvoir politique des Parlements locaux au pays de Galles, en Écosse et en Irlande du Nord) et empruntera plus d’argent. Ce dernier point a d’ailleurs suscité l’inquiétude des marchés.

Mais c’est avant tout la question européenne qui risque d’être épineuse. Burnham est un pro-européen convaincu, mais il fait preuve d’un moindre enthousiasme que Streeting à l’égard d’un retour dans l’UE, avant tout par pragmatisme. En effet, il ne peut pas encore défier Starmer, dans la mesure où il n’est pas membre du Parlement. Il doit donc d’abord remporter une élection partielle (le député de la circonscription de Makerfield, dans le Grand Manchester, a accepté de démissionner pour déclencher une telle élection, qui aura lieu certainement le 18 juin).

Or, si 65 % des sympathisants travaillistes sont pro-UE, 65 % des électeurs de Makerfield ont voté pour le Brexit en 2016. Il faudra donc trouver le bon équilibre. Cette élection sera cruciale pour Burnham, mais aussi pour le parti et le pays en général. Parler de l’UE favorablement donnera du grain à moudre au parti populiste Reform UK, de Nigel Farage, fondamentalement hostile à l’UE et très populaire dans le nord de l’Angleterre. Burnham devra notamment faire face au candidat de Reform UK Robert Kenyon, plombier de son état, dans une confrontation que Nigel Farage a qualifiée, là encore en termes churchilliens, de combat de « David contre Goliath ». En cas de défaite, c’est l’avenir du Parti travailliste tout entier qui risque d’être en jeu, s’il apparaît incapable de convaincre les électeurs de lui donner leur préférence au détriment de Reform UK.

Deux autres candidats ont aussi leur chance. D’abord, l’ancienne ministre en charge du logement et seconde du parti, Angela Rayner, située au centre gauche, populaire auprès de la base, mais qui a dû démissionner à la suite de problèmes d’impôts fonciers non payés (un souci dommageable pour l’image de n’importe quel candidat, mais encore plus pour la secrétaire d’État au logement…).

Le dernier candidat potentiel est l’ancien chef Ed Miliband, classé à gauche du parti et toujours relativement populaire. Mais l’image de celui qui est aujourd’hui secrétaire d’État à l’énergie a été durablement affectée par son échec aux législatives de 2015, quand il se trouvait à la tête du Labour, mais n’avait pas réussi à accéder au 10, Downing Street, largement vaincu par le Parti conservateur alors mené par David Cameron. Il s’agit avant tout d’un candidat de repli pour l’aile gauche si Burnham ne parvient pas à être élu à l’issue de la partielle à venir à Makerfield.

Enfin, il ne faut pas oublier Starmer lui-même, qui bénéficie du soutien des députés qui prônent la stabilité et ne veulent pas voir leur parti souffrir des guerres intestines qui ont fracturé le Parti conservateur – même si, dans les faits, la guerre civile est déjà en cours. Dès lors, faut-il un leader de guerre ?

Plutôt Lloyd George que Churchill ?

Ce n’est évidemment pas d’un nouveau Churchill que le pays a besoin. S’il fallait choisir un chef de guerre dans l’histoire britannique, celui qui fut premier ministre lors de la Première Guerre mondiale, David Lloyd George, serait certainement plus approprié, avec sa vision sur le long terme et sa volonté de créer un pays digne des sacrifices de la Grande Guerre.

C’est en partie cette image positive du futur, au contraire de celle belliqueuse de Churchill, qui lui a permis de rester au pouvoir après la guerre. Mais la personne qui succédera à Starmer – ou Starmer lui-même s’il venait à rester – devra s’inspirer de l’histoire que Churchill a pu raconter aux Britanniques lors des heures sombres du pays et proposer une vision d’espoir et de réconciliation – tout autant qu’une nouvelle conception de l’identité britannique. Good luck !

The Conversation

Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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25.05.2026 à 18:18

Blocage du détroit d’Ormuz  : le détournement de cargaisons, un risque croissant pour les entreprises sur les routes commerciales

Dora Triki, Professeur associé en management international, ESCE International Business School

Anna Dimitrova, Professor, ESSCA School of Management

Manon Meschi, Management international; Stratégie d'entreprise, ESSCA School of Management

Les détournements de cargaisons s’intensifient sur les routes commerciales dans un contexte géopolitique tendu. Comment les entreprises font-elles face à ce risque ?
Texte intégral (1866 mots)
Les transporteurs maritimes font partie des entreprises exposées au risque de détournement de cargaisons. Dendoktoor/Pixabay, CC BY

Le blocage du détroit d’Ormuz soulève des questions sur la vulnérabilité des chaînes logistiques mondiales. Comment a évolué le risque de détournement de cargaisons qui pèse sur les entreprises ? Et quelles solutions leur permettent de limiter les dangers sans renoncer à leur développement international ?


Le monde retient son souffle devant le blocage du détroit d’Ormuz. Le contrôle de cette route maritime dans le golfe Persique, l’une des plus stratégiques pour le commerce international, est devenu l’un des principaux enjeux de la guerre au Moyen-Orient, à la suite des frappes états-uniennes et israéliennes lancées sur l’Iran, le 28 février 2026.

De la piraterie maritime aux vols sur les routes commerciales, le détournement de cargaisons est une pratique ancienne. Elle repose principalement sur l’usage de la force ou de la menace pour s’emparer des véhicules, des navires et de leurs marchandises. Néanmoins, considérer le détournement de cargaisons comme un risque traditionnel serait trompeur, car ce phénomène a profondément évolué ces dernières années, tant dans ses formes que dans son ampleur. Si bien qu’il est désormais au cœur des vulnérabilités structurelles de la logistique mondiale.

Une montée en compétences des criminels

Des méthodes de plus en plus sophistiquées et organisées sont utilisées pour dérober des marchandises, qu’il s’agisse de denrées alimentaires ou d’appareils électroniques. Les stratagèmes vont du vol classique de produits sur leur lieu de stockage (camions, aires de repos ou entrepôts), à l’usurpation d’identité, par exemple, lorsque les criminels se font passer pour des conducteurs légitimes. Les vols peuvent aussi passer par l’exploitation des technologies : accès frauduleux aux systèmes d’information ou utilisation de traceurs GPS dissimulés dans la marchandise.


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Ainsi, le détournement de cargaisons ne repose plus uniquement sur la contrainte physique, mais aussi sur la maîtrise de l’information et des flux logistiques, comme le met en lumière la Transported Asset Protection Association (TAPA), une association professionnelle qui regroupe des spécialistes de la sécurité des chaînes d’approvisionnement. Les entreprises exportatrices se trouvent particulièrement exposées à ce risque. Entre mars et avril 2026, le Cargo Crime Monitor de la TAPA a enregistré 546 cas de détournement de cargaisons à travers 25 pays, représentant des pertes de 10 millions d’euros sur un seul mois.

Perturbations commerciales

L’intensification des détournements ne peut être dissociée du contexte géopolitique actuel. Conflits armés, guerres civiles, sanctions économiques et rivalités régionales contribuent à une reconfiguration permanente des routes commerciales. Pour éviter certaines zones à risque, les entreprises et les armateurs redirigent leurs flux vers des routes alternatives et des hubs intermédiaires, parfois moins sécurisés.

Cet effet a été particulièrement visible à partir de 2023, lorsque des rebelles houthistes du Yémen se sont attaqués à des navires marchands en mer Rouge. Ceci a conduit plusieurs grands transporteurs maritimes à suspendre ou à détourner leurs porte-conteneurs, perturbant durablement les échanges commerciaux.

Cette tendance se poursuit aujourd’hui dans le golfe Persique. Mais le blocage du détroit d’Ormuz montre aussi une transformation profonde de la nature du risque. En effet, le détournement de cargaisons tend à devenir un risque géopolitique hybride, où la perte de marchandises peut résulter aussi bien de la fragilisation des chaînes logistiques que de saisies étatiques ou d’actes criminels.

Le vol de cargaisons est ainsi considéré comme l’un des « nouveaux risques majeurs » dans la logistique internationale. Comme l’a souligné un responsable de l’assureur Allianz, la hausse de ces incidents constitue désormais un sujet récurrent dans les échanges de la compagnie avec les entreprises.


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Personne n’est à l’abri

Contrairement à une idée reçue, le détournement de cargaisons ne se limite pas aux pays émergents ou en développement. Il constitue aussi une préoccupation croissante dans les économies développées. Ce phénomène a été illustré en avril par le vol d’une cargaison de 12 tonnes de barres KitKat entre l’Italie et la Pologne. Cet incident montre que même des produits de grande consommation peuvent être ciblés durant leur acheminement, ce qui met en évidence la vulnérabilité des chaînes logistiques, y compris dans des contextes réputés sûrs.

M6 Info, mars 2026.

Des hausses significatives de vols ont ainsi été observées en Amérique du Nord et en Europe, notamment en Allemagne, en France, en Suède, en Italie et au Royaume-Uni, ce dernier pays étant parfois qualifié de « principal exportateur de biens volés » en raison de son marché de consommation saturé et de contrôles à l’exportation relativement faibles.

L’Amérique du Sud aussi concernée

En Amérique latine, le phénomène prend une ampleur encore plus importante. La sécurisation des routes logistiques y est particulièrement complexe en raison de l’étendue des territoires, de la qualité variable des infrastructures, de niveaux élevés de corruption et de moyens limités des forces de l’ordre, comme le décrit l’International Union of Marine Insurance. Les pertes y sont estimées à environ 5,5 milliards de dollars (plus de 4,7 milliards d’euros) par an.

Toutes ces données démontrent une normalisation du risque de détournement de cargaisons, qui devient global et qui n’est plus nécessairement lié à des environnements institutionnellement faibles.

Un risque à intégrer pour les entreprises

Pour réduire leur vulnérabilité, les entreprises exportatrices peuvent s’appuyer sur plusieurs solutions. Elles doivent tout d’abord intégrer ce risque dans leur stratégie globale. Cela suppose de cartographier les itinéraires, d’identifier les zones sensibles, de hiérarchiser les cargaisons selon leur valeur et de définir les responsabilités en cas d’incident. Elles doivent aussi renforcer la sélection et le contrôle de leurs partenaires logistiques par le biais d’audits réguliers, de vérification des chaînes de sous-traitance et de l’identité réelle des intermédiaires.


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Ensuite, les technologies numériques constituent un levier central de prévention. L’entreprise britannique Aon, spécialisée dans la gestion des risques, suggère ainsi d’utiliser la géolocalisation en temps réel, des capteurs multiples, des alertes en cas de déviation d’itinéraire et la traçabilité documentaire numérique. Certaines sociétés intègrent aussi une gestion dynamique des itinéraires qui leur permet de diversifier les routes pour éviter celles devenues très risquées, et d’accepter ponctuellement des surcoûts logistiques pour réduire le risque.

Enfin, les assurances représentent un moyen important pour limiter l’impact financier des vols. Au-delà de ces outils, les compétences internes des entreprises sont essentielles. Elles permettent de mieux anticiper le risque de détournement et de s’adapter plus rapidement à son évolution.

Des stratégies à repenser

Dans notre étude récente menée auprès de 3 240 petites et moyennes entreprises (PME) exportatrices françaises, nous montrons que le risque de détournement de cargaisons ne freine pas nécessairement le développement international de ces entreprises. Au contraire, il peut pousser les PME à repenser leur stratégie d’internationalisation et à exploiter de nouveaux marchés à l’export. L’objectif est donc double : compenser les pertes potentielles sur les marchés affectés et diversifier leurs débouchés, afin de réduire leur dépendance à certains flux commerciaux.

Dans le contexte géopolitique actuel, l’expérience internationale joue un rôle central. Les entreprises qui ont déjà évolué dans des environnements marqués par des risques économiques, juridiques et politiques variés sont généralement mieux préparées. Cette diversité d’expériences leur permet d’acquérir progressivement une meilleure compréhension des risques et de renforcer leur capacité d’adaptation. Même si les détournements de cargaisons représentent un risque en forte hausse, ils n’empêchent pas les entreprises d’avancer à l’international. L’expérience et l’apprentissage restent des facteurs clés de résilience.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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25.05.2026 à 18:16

Lycéennes et vocations scientifiques : des stages en écoles d’ingénieurs pour contrer les stéréotypes de genre

Diana Griffoulieres, Responsable d'ingénierie pédagogique numérique, EPF

Liliane Dorveaux, PhD Mathématiques Appliquées,Chargée de Projet, EPF

Pour lutter contre l’autocensure des filles et leur ouvrir des perspectives de carrières dans les sciences, une école explore la piste de stages en écoles d’ingénieurs pour les lycéennes.
Texte intégral (2170 mots)

Nombreux sont les stéréotypes qui conduisent les filles à se censurer et à se détourner de possibles carrières scientifiques. Comment changer la donne ? Une école explore la piste de stages en écoles d’ingénieurs permettant à des lycéennes de découvrir de l’intérieur des domaines d’études et de rencontrer des roles modeles.


En 2025, un peu plus de 70 lycéennes de seconde ont passé deux semaines « Dans la peau d’une ingénieure », dans le cadre d’un dispositif porté par la fondation EPF en partenariat avec l’entreprise VINCI et l’asociation Elles bougent, alternant une semaine dans une école d’ingénieurs et une semaine en entreprise. Pourquoi proposer à des adolescentes ce type d’immersion professionnelle à ce stade de leur parcours ?

Il s’agit de susciter des vocations scientifiques et de lutter contre les stéréotypes de genre. Depuis plusieurs années en effet, la présence des femmes dans les formations STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques) révèle une situation de stagnation préoccupante. Selon un rapport du Sénat publié en 2025, seulement un tiers des chercheurs et un quart des ingénieurs en France sont des femmes, malgré la multiplication des dispositifs en faveur de la mixité mis en place dans les écoles, les lycées et les institutions d’enseignement supérieur.

Cette sous-représentation s’explique par les stéréotypes socioculturels et les biais de genre auxquels les femmes sont confrontées très tôt dans leur entourage à la maison, à l’école et dans les activités culturelles.

Des stéréotypes qui s’installent vite

La construction d’une culture genrée commence dans le cercle familial, où les adultes encouragent chez les garçons l’esprit de compétition et le développement des compétences physiques, motrices et spatiales avec des jeux de construction ou de blocs, qui stimulent aussi leur capacité de raisonner avec des informations mathématiques. Les filles sont, elles, plutôt incitées à réaliser des activités variées axées sur le développement de compétences de langage, l’expression des émotions et la sociabilité.

À l’école, les stéréotypes selon lesquels « les filles sont moins douées en maths que les garçons » s’installent très tôt et très vite, alors que leurs niveaux sont très similaires à l’entrée en CP. Cependant, après seulement quelques mois, les différences apparaissent et se renforcent de l’école primaire aux études supérieures.


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Selon la recherche, il y a deux types de stéréotypes de genre qui agissent à plusieurs niveaux, influençant les choix d’orientation chez les filles. D’abord, les stéréotypes sur leurs propres capacités intellectuelles, comme « Je suis nulle en maths », peuvent freiner leur choix d’orientation, mais avec du travail et de du soutien cette difficulté peut être surmontée. Puis, il faut tenir compte des stéréotypes d’intérêt, selon lesquels les croyances, telles que « Les maths, ce n’est pas pour moi » ou « Ça ne m’intéresse pas », excluent d’un seul coup l’intérêt pour ce type d’études. Les stéréotypes d’intérêt sont plus déterminants dans les choix d’orientation que les stéréotypes qui touchent aux compétences.

Dans ce contexte, le manque de confiance apparaît comme la principale variable qui détermine le choix d’une poursuite d’études dans ces filières. Les filles ont tendance à sous-estimer leurs compétences et, par conséquent, leurs chances de réussite dans des études orientées vers les sciences, la technologie, l’ingénierie ou les mathématiques (STEM).

Ces choix d’orientation genrés

Ces stéréotypes sont inconsciemment intégrés dans les pratiques pédagogiques courantes des enseignants, notamment dans la gestion de la prise de parole en cours, où la rapidité de réponse et la prise de risque sont davantage valorisées et encouragées chez les garçons. Le climat d’évaluation souvent marqué par la pression de temps et de classement tend également à favoriser les garçons qui se sentent plus à l’aise avec la compétition.

Ces biais se retrouvent aussi dans les recommandations d’orientation ou dans la manière d’encourager les initiatives des élèves en classe. Malgré les politiques de mixité, cette éducation genrée prépare mieux les garçons à gérer ce type de situations.


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Des statistiques récentes confirment ces constantes en France : à la rentrée 2024, près de la moitié des lycéennes de terminale générale (45 %) n’ont sélectionné aucune spécialité scientifique, soit le double de ce qui est observé chez les garçons (25 %). Seulement 34 % des filles ont combiné deux spécialités scientifiques contre 52 % de garçons. Le choix des élèves dans les spécialités scientifiques est marqué par les disparités de genre (voir Tableau 1). Les garçons sont majoritaires dans la plupart des spécialités à exception de la SVT (sciences du vivant) traditionnellement plus féminisées. Seulement 1 % des filles ont choisi la spécialité NSI et aucune n’a choisi sciences de l’ingénieur, contre 9 % et 3 % des garçons respectivement (MESRE, 2026).

Les filières du numérique sont les moins choisies par les filles par rapport aux garçons car le numérique renforce souvent ces stéréotypes, favorisant encore une fois les garçons, via les jeux vidéo, les réseaux sociaux influencés par les algorithmes biaisés, et la construction d’une culture « geek » historiquement masculine, qui renforce leurs compétences et leur sentiment de légitimité dans ces domaines, au contraire des filles.

Fourni par l'auteur

Pour lutter contre les stéréotypes et corriger les biais de genre dans les pratiques pédagogiques courantes, diverses approches sont recommandées à plusieurs niveaux :

  • intervention précoce dès la maternelle et le CP ;

  • mise en place des pratiques pédagogiques plus inclusives en classe ;

  • sensibilisation du corps enseignant à une pédagogie plus égalitaire et des acteurs institutionnels à une culture scolaire neutre.

D’autres leviers d’actions destinés aux collégiennes et lycéennes sont cités par le rapport du Sénat. Ces leviers incluent des rencontres obligatoires avec des « rôles modèles », la rénovation des méthodes d’enseignements de sciences numériques et technologiques et la mise en avant de l’utilité sociale et les enjeux éthiques des métiers scientifiques.

« Dans la peau d’une ingénieure »

Les stages de seconde, dans la continuité de ceux de troisième, constituent une opportunité précise pour offrir aux élèves une première immersion concrète dans le monde des études supérieures ainsi que de l’entreprise. En proposant des expériences au sein des écoles d’ingénieure-es et/ou d’entreprises partenaires, ces dispositifs ont pour objectif de susciter un intérêt plus personnel et incarné pour les sciences et technologies, en donnant à voir des applications concrètes des apprentissages scolaires.


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Cependant, un risque persiste. Malgré leur ouverture à tous, ces stages peuvent, par leur format mixte, même lorsqu’ils s’inscrivent dans un environnement scientifique stimulant, prolonger certains biais de genre déjà présents dans le parcours scolaire.

C’est dans ce contexte que les stages exclusivement féminins prennent tout leur sens. En créant un cadre non mixte, ils permettent de neutraliser ces dynamiques et d’offrir un espace dans lequel les participantes peuvent s’exprimer, expérimenter et s’impliquer pleinement sans pression liée aux stéréotypes. Ce type de dispositif favorise une appropriation plus libre des contenus scientifiques et techniques, et contribue à renforcer l’intérêt pour ces filières.

Ces stages jouent également un rôle clé dans l’orientation, en encourageant plus fortement les participantes à choisir des spécialités scientifiques en première et en terminale, en cohérence avec les compétences et l’intérêt qu’elles auront pu développer durant cette expérience. L’objectif est clair : permettre aux jeunes filles de se projeter concrètement « dans la peau d’une ingénieure », en levant les freins visibles ou invisibles qui peuvent entraver leurs ambitions.

Les retours d’expérience des lycéennes qui ont déjà participé à la première édition montrent que cette immersion a modifié leur projet d’orientation initiale (49 %). Cette expérience semble avoir contribué à transformer leurs représentations des études d’ingénieur et a offert un environnement de sécurité, garantissant un sentiment de légitimité et l’accès à des modèles féminins, favorisant ainsi l’affirmation et l’engagement dans ce domaine.

Cependant, il est nécessaire d’évaluer quantitativement et qualitativement ces effets à long terme pour voir dans quelle mesure ces stages exclusivement féminins constituent une réponse adéquate aux enjeux actuels signalés par la recherche, pour encourager les choix d’orientation des filles vers les filières numériques et scientifiques.

The Conversation

Diana Griffoulières es docteure en Sciences de l’éducation et elearning. Elle mène des travaux de recherche appliquée en éducation et est responsable de l’ingénierie pédagogique numérique à l'EPF Ecole d'Ingénieurs. Diana Griffoulières ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.

Liliane Dorveaux est Docteur en Mathématiques Appliquées de l'Université UPMC ( PhD),Chargée de Mission à l'EPF Ecole d'ingénieur-e-s sur le Parity Lab.Liliane Dorveaux ne travaille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article.

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25.05.2026 à 18:16

Ce que nous dit la pensée d’Ivan Illich de l’intérêt du vélo

Frédéric Héran, Économiste des transports et urbaniste émérite, Université de Lille

Le penseur critique, né il y a un siècle, a livré des analyses utiles encore aujourd’hui pour promouvoir la petite reine.
Texte intégral (2329 mots)
« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette », écrit Ivan Illich, dans *la Convivialité, en 1973. Robert Bye/Unsplash, CC BY-NC-SA

Le philosophe Ivan Illich est né il y a un siècle. En cette année anniversaire, plusieurs manifestations sont prévues pour commémorer son apport à la pensée critique de la société industrielle et, notamment du 27 au 29 mai 2026 à Paris. L’occasion de revenir sur ses analyses, qui restent d’actualité, pour comprendre en particulier l’intérêt du vélo.


Il y a cent ans naissait à Vienne, en Autriche, Ivan Illich (1926-2002), qui devint un penseur critique et très stimulant de la société industrielle. En pleine période de contestation post Mai-68, il publie coup sur coup plusieurs ouvrages qui l’ont rendu mondialement célèbre : Une société sans école (1971), la Convivialité (1973), Énergie et Équité (1975) et Némésis médicale (1975).

portrait en noir et blanc d’un homme au téléphone
Ivan Illich. Wikimédia, CC BY-NC-SA

Il y formulait une critique des institutions majeures telles que l’école, l’Église, les transports ou la médecine. Ce polyglotte amendait lui-même les traductions réalisées dans de nombreuses langues. Dans les années 1980-1990, Illich poursuit son œuvre en refusant toute médiatisation et devient professeur itinérant, avant de finir sa vie en Allemagne, à Brême.

Parmi ses nombreux raisonnements, l’un, énoncé dans Énergie et Équité, est bien connu des militants travaillant sur le plaidoyer du vélo.

Qu’est-ce que la vitesse généralisée ?

Dans cet ouvrage, Illich écrit :

« L’Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est assis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt ; il la gare ou cherche à le faire ; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions. […] Tout cela pour parcourir 10 000 km par an ; cela représente à peine 6 km à l’heure. »

Bref, en tenant compte non seulement du temps de transport, mais aussi du temps de travail nécessaire pour payer le transport, la vitesse de l’automobiliste apparaît inférieure à celle du cycliste. Un résultat souvent qualifié de « stupéfiant ». Cette vitesse intégrant le temps de travail pour payer le transport est appelée « vitesse généralisée » ou encore « vitesse économique » (en anglais effective speed.

C’est initialement Jean-Pierre Dupuy, ingénieur X-Mines, devenu philosophe de grand renom et travaillant avec Illich, qui a proposé ce raisonnement. Dans l’annexe de la version française d’Énergie et Équité, il réalise précisément ce calcul pour la France, en utilisant les statistiques de 1967 (les dernières disponibles alors) et en retenant trois catégories de véhicule et quatre niveaux de revenus. Il constate en effet que la vitesse généralisée de l’automobile est en général inférieure à celle de la bicyclette et conclut :

« Loin d’être un instrument de gain de temps, l’automobile apparaît sous cet éclairage comme un monstre chronophage. »

Un raisonnement à revoir

Malheureusement, ce résultat n’est plus vrai aujourd’hui ! Les données utilisées par Jean-Pierre Dupuy dans ses calculs ont profondément évolué en presque 60 ans.

Pour le comprendre, il faut d’abord formaliser les calculs. La vitesse généralisée (Vg), avons-nous montré, dépend de la vitesse moyenne (v), du coût kilométrique (k) et du salaire horaire (w), selon la formule : Vg = 1/[(1/v) + (k/w)].

Ainsi, en soixante ans, la vitesse moyenne des déplacements en voiture, y compris interurbains, a augmenté de 33 %, passant de 30 à 40 km/h. Malgré le suréquipement des voitures actuelles et grâce aux efforts de productivité de l’industrie automobile, le coût kilométrique de la voiture moyenne n’a augmenté que de 40 %. En revanche, le taux de salaire horaire a bondi de 150 %. On en déduit que la vitesse généralisée de la voiture a augmenté de plus de 50 %.

Quant à celle du vélo, elle n’a augmenté que de 10 % tout au plus : pour acheter un vélo, la part du temps passé à travailler est en effet bien plus faible que pour acheter une voiture. Au total, la vitesse généralisée de la voiture (environ 23 km/h) est devenue bien supérieure à celle du vélo (environ 14 km/h).

Certes, si on se replie sur les seuls déplacements urbains, on peut sauver le résultat d’Illich-Dupuy. Mais tout cycliste sait déjà qu’il se déplace souvent plus vite à vélo qu’en voiture en zone dense et le raisonnement n’a plus rien de stupéfiant.

Des nuisances de la vitesse

Il est cependant possible d’améliorer le raisonnement de nos deux auteurs, en analysant finement ce qu’apporte la vitesse.

Pour desserrer les villes d’autrefois très denses où tout se faisait à pied et où la promiscuité et l’insalubrité régnaient, il était nécessaire d’augmenter la vitesse des déplacements. Mais jusqu’où et avec quels modes ? C’est là qu’il est important de remarquer que toutes les nuisances de l’automobile s’accroissent de façon exponentielle au-delà de 30 km/h.

Les accidents deviennent mortels pour les piétons et les cyclistes percutés. Le bruit du moteur est dominé dès 40 km/h par le bruit de roulement, qui lui-même est dépassé au-delà de 120 km/h par le bruit aérodynamique. Certes, la pollution émise par les véhicules est minimale vers 60 km/h, mais seulement toutes choses égales par ailleurs. Or, elles ne le sont pas : quand on généralise le 30 km/h en ville, les accélérations sont moindres, les rues deviennent plus sûres et certains automobilistes se mettent à utiliser d’autres modes, ce qui réduit la pollution, qui devient minimale vers 30 km/h, et non à 60 km/h.

De même, il faut tenir compte des espaces latéraux qu’imposent des vitesses plus élevées (voies de circulation plus larges, terre-plein central, bandes d’arrêt d’urgence, bas-côtés et échangeurs). La consommation d’espace de circulation est, en effet, minimale vers 30 km/h, et non pas vers 70 km/h comme le suggèrent les courbes débit-vitesse couramment utilisées lors des modélisations dans le domaine des transports.

Paradoxalement, la congestion routière s’accroît elle aussi avec la vitesse, car « La vitesse fait le trafic » : en allant plus vite, les usagers en profitent pour aller plus loin.

Ils parcourent ainsi des distances accrues sur un territoire plus étendu. L’étalement urbain qui en résulte encourage encore davantage l’usage de la voiture au détriment des autres modes. Or l’automobile se trouve être, et de loin, le mode de déplacement le plus consommateur d’espace par personne transportée.

Enfin, avec la vitesse, les modes non motorisés sont disqualifiés. Marche et vélo ne peuvent plus assurer les distances effectuées désormais en voiture. Exposés à une forte insécurité routière, les cyclistes disparaissent et les piétons limitent leurs déplacements. De même, les autobus qui doivent s’arrêter souvent ne peuvent guère rivaliser avec une circulation automobile rapide.


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Le monopole radical de la voiture

En tenant compte de toutes ces nuisances néfastes pour la société, on peut définir une « vitesse généralisée sociale », qui culmine vers 30 km/h, puis décline avec l’augmentation de la vitesse moyenne. Ce résultat rejoint parfaitement le concept de « contre-productivité » proposé par Ivan Illich : au-delà d’un certain seuil, les avantages d’une solution technique s’émoussent et finissent par devenir des inconvénients.

En matière de transport, Illich estime dans Énergie et Équité que ce seuil correspond à la vitesse maximale d’un cycliste quotidien, soit 25 km/h précise-t-il. Dans la Convivialité, il ajoute :

« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette. C’est pourquoi, la vélocité du vélo peut servir de critère à la détermination du seuil critique de vitesse. »

Quand ce seuil est dépassé, la voiture s’impose peu à peu partout, disqualifie les modes actifs et les transports publics, jusqu’à détenir un « monopole radical », c’est-à-dire par s’imposer comme le seul mode de déplacement légitime, explique Illich. Dépendant désormais de cet objet sophistiqué qu’est la voiture, les automobilistes perdent leur autonomie. Le vélo classique (non assisté électriquement) peut au contraire être entretenu et réparé par les cyclistes eux-mêmes, aidés au besoin par les plus bricoleurs. Certains parlant alors « de vélonomie », une expression qu’aurait appréciée Illich.

The Conversation

Frédéric Héran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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25.05.2026 à 18:15

Les mutilations génitales féminines en Égypte : répression légale, résistance culturelle

Imad Khillo, Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble / Université Grenoble Alpes. Chercheur au Centre d’études et de recherche sur la diplomatie, l’administration publique et le politique (CERDAP²). Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins., Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes

En Égypte, près de 9 femmes adultes sur 10 ont subi une forme de mutilation génitale féminine. Une pratique illégale, en recul aujourd’hui, mais loin d’être éliminée.
Texte intégral (2846 mots)
Des fillettes dans une ruelle au Caire. Photographie publiée dans le cadre d’une enquête du Fonds des Nations unies pour la population sur l’excision en Égypte. Fonds des Nations unies pour la population

Entre un cadre juridique renforcé mais rarement appliqué, une « médicalisation clandestine » qui sécurise les esprits sans réduire les risques et des traditions patriarcales qui font de cette pratique une condition de « pureté » et de mariage, le combat pour l’abolition de l’excision en Égypte bute sur un mur culturel. Comment faire respecter la loi quand la famille devient le premier relais de la mutilation, au nom de l’honneur et de l’intégration sociale ?


Le 6 février 2026, à l’occasion de la Journée internationale de tolérance zéro à l’égard des mutilations génitales féminines (MGF, dont l’excision n’est qu’une des formes), une déclaration conjointe de l’Unicef et de l’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population) a rappelé que ces violences concernent des millions de femmes. Chaque année, 4,5 millions de jeunes filles restent exposées au risque de MGF dans le monde, et on estime que plus de 230 millions de femmes et de filles vivantes aujourd’hui ont subi de telles mutilations.

Cette pratique demeure très courante dans plusieurs pays d’Afrique ainsi qu’en Indonésie, en Irak et au Yémen. L’Égypte affiche l’un des taux les plus élevés du monde : selon les données de l’Unicef, près de 9 femmes sur 10 y ont subi une forme de mutilation génitale.

L’excision est pourtant interdite dans le pays. Mais elle continue de se pratiquer dans des cadres clandestins, ce qui met en lumière les limites des politiques publiques face à des normes sociales profondément enracinées.

Un cadre juridique renforcé, mais limité dans son efficacité

En Égypte, l’excision, principale forme de MGF, constitue une infraction pénale ; elle est interdite par la loi depuis 2008. Au départ, les sanctions pouvaient aller jusqu’à deux ans de prison et une amende. Face à la persistance de la pratique, les peines encourues ont été alourdies en 2016 : les auteurs risquaient alors entre cinq et sept ans d’enfermement, et les personnes ayant encouragé la commission du crime (par exemple les parents) pouvaient désormais également être sanctionnées.

De nouvelles réformes adoptées au début des années 2020, notamment en 2021, ont encore durci les peines, qui peuvent désormais atteindre jusqu’à vingt ans de prison lorsque l’excision provoque une infirmité permanente ou le décès de la victime.

Toutefois, la jurisprudence égyptienne en matière d’excision reste extrêmement limitée et concentrée sur quelques affaires emblématiques. La mort en 2013 de Sohair al-Bataa, âgée de 13 ans, a conduit à la condamnation d’un médecin deux ans plus tard : ce fut la première véritable application de la loi criminalisant l’excision. D’autres affaires, notamment en Haute-Égypte, en 2020–2021, montrent que les poursuites judiciaires interviennent essentiellement en cas de décès, dans un cadre domestique ou médicalisé. Et, malgré le durcissement du droit pénal en 2021, les condamnations restent rares.

Une mobilisation ancienne, des avancées religieuses et institutionnelles

En réalité, la lutte contre l’excision en Égypte s’inscrit dans un processus ancien de mise en avant des droits des femmes dans le débat public. Dès les années 1990 et surtout dans les années 2000, Suzanne Moubarak, première Dame d’Égypte et présidente du Conseil national de la femme créé en 2000, joue un rôle important dans la médiatisation du sujet. Avec des organisations internationales, elle lance des campagnes dénonçant les mutilations génitales féminines comme une « violence », et non une « pratique culturelle », contribuant ainsi au renforcement de l’interdiction de 2008.

Cette année-là, une évolution importante intervient sur le plan religieux : le grand mufti Ali Gomaa condamne les mutilations sexuelles féminines par une fatwa, tandis que l’université Al-Azhar, qui fait autorité dans l’islam sunnite, affirme que cette pratique n’a « aucun fondement dans la charia ». Ces prises de position participent à la délégitimation religieuse de l’excision : longtemps, certains de ses promoteurs avaient affirmé qu’elle était conforme à l’islam, voire recommandée sur le plan religieux.

L’Église copte orthodoxe (à laquelle se rapportent environ 10 % des Égyptiens) joue également un rôle dans cette dénonciation. Des responsables religieux, comme le pape Shenouda III dans les années 1990 et 2000, expliquent que l’excision ne relève pas de la doctrine chrétienne. Cette position est réaffirmée par le pape Tawadros II qui, en 2021, soutient des initiatives appelant à l’élimination totale de l’excision et la qualifie de « violation grave des droits humains ».

En 2020, le programme « Safe Women Clinics » a été lancé avec des partenaires gouvernementaux et internationaux dans le cadre de la Stratégie nationale pour les femmes liée aux objectifs de développement durable à l’horizon 2030. Il vise à améliorer l’accès des femmes et des filles à des services de santé adaptés, à mieux prendre en charge les victimes et à prévenir les violences de genre, dont l’excision. Dans ce cadre, l’UNFPA, le Conseil national de la femme et l’hôpital universitaire de Fayoum ont inauguré une nouvelle « Safe Women Clinic » le 10 février 2025.

Malgré ces initiatives, la « médicalisation clandestine » de l’excision reste très préoccupante. Plus de 70 % des excisions en Égypte sont aujourd’hui réalisées – illégalement, on l’aura compris – par des professionnels de santé, souvent dans des cliniques privées. Cette pratique donne une impression de sécurité alors que les risques restent graves : infections, complications obstétricales, hémorragies, voire décès de jeunes filles.

Sur le plan médical, les mutilations génitales féminines comprennent plusieurs pratiques non thérapeutiques classées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en quatre types. Le type I correspond à la clitoridectomie (ablation partielle ou totale du clitoris). Le type II, le plus répandu en Égypte, consiste en l’ablation du clitoris et des petites lèvres, parfois aussi des grandes lèvres. Le type III, ou infibulation, est la forme la plus grave et provoque un rétrécissement presque complet de l’orifice vaginal. Enfin, le type IV regroupe d’autres pratiques comme la perforation, l’incision ou la cautérisation.

Selon l’OMS et l’Unicef, toutes ces formes peuvent entraîner des complications immédiates (douleurs, hémorragies, infections) et des séquelles durables (troubles urinaires, complications obstétricales, traumatismes psychologiques), parfois jusqu’à la mort. Le constat scientifique est sans appel : ces pratiques ne présentent aucun bénéfice médical, mais sont porteuses de très grands dangers.

En outre, la médicalisation de l’excision rend cette dernière plus difficile à détecter et à sanctionner. Car, malgré le durcissement des lois, les poursuites restent limitées : de nombreuses familles hésitent à porter plainte par peur de la stigmatisation, ou parce qu’elles considèrent encore l’excision comme une norme culturelle liée au passage à l’âge adulte féminin.

Ainsi, malgré un cadre juridique qui semble de plus en plus dissuasif, l’excision continue d’être pratiquée dans une relative invisibilité, révélant un écart persistant entre les politiques publiques et les réalités sociales. Cette situation souligne les limites d’une approche essentiellement répressive et met en évidence la nécessité d’un travail plus profond sur les normes sociales et les représentations culturelles qui sous-tendent ce phénomène. Dès lors, il est nécessaire de comprendre les facteurs structurels qui expliquent son maintien.

Une pratique enracinée dans les structures sociales patriarcales

La persistance de l’excision en Égypte s’explique avant tout par des facteurs sociaux et culturels profondément ancrés. Dans de nombreuses familles, elle est considérée comme un rite de passage garantissant la « respectabilité » de la jeune fille et ses chances de mariage. Un cas très récemment médiatisé, le 27 avril 2026, en offre une illustration particulièrement frappante : lors de sa nuit de noces dans un village du gouvernorat de Gizeh, en Égypte, Hind, universitaire de 25 ans, voit son mariage s’effondrer lorsque son mari découvre qu’elle n’est pas excisée. Malgré sa virginité, l’époux refuse de rester avec elle et exige qu’elle subisse une mutilation génitale. Sous la pression familiale (sa mère et sa grand-mère), « craignant la honte », elle est finalement contrainte de subir cette intervention qu’elle avait toujours refusée.

L’excision est en effet étroitement associée à des notions de pureté, de moralité et, surtout, de contrôle de la sexualité féminine, ce qui lui confère une forte légitimité sociale. Elle est ainsi pensée comme un moyen de contenir une sexualité féminine perçue comme « trop forte » ou « difficile à maîtriser », et de préserver la virginité avant le mariage, considérée comme un impératif moral et social dans une société profondément patriarcale.

Cette vision des choses reste particulièrement répandue dans les zones rurales de Haute-Égypte, notamment dans les gouvernorats de Minya, Assiout, Sohag, Qena, Louxor et Assouan, où les taux de prévalence peuvent dépasser 96 %. À l’inverse, dans les grandes villes comme Le Caire ou Alexandrie, les taux sont plus faibles (77 %) grâce à l’urbanisation, à l’éducation et aux campagnes de sensibilisation. Il faut rappeler que la pratique de l’excision remonte à l’Antiquité, bien avant l’apparition des grandes religions monothéistes. Des traces historiques la situent notamment dans l’Égypte ancienne, il y a plus de 2 000 ans, ainsi que dans certaines sociétés d’Afrique subsaharienne et de la vallée du Nil.

Dans ce contexte, les actions menées par l’État, l’OMS et l’UNFPA ont permis certaines avancées, surtout chez les jeunes générations. Le nombre de mères souhaitant faire exciser leurs filles diminue progressivement, même si cette évolution reste lente et inégale selon les milieux sociaux. L’excision demeure difficile à combattre car elle est souvent décidée dans le cadre familial et réalisée dans le cercle domestique, échappant ainsi au contrôle des autorités. Cette réalité est soulignée par une étude de l’OMS publiée en 2025, qui met en avant le rôle des dynamiques sociales et familiales dans la persistance de la pratique.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le rôle des femmes reste central : ce sont souvent les mères, tantes ou grands-mères qui encouragent l’excision, pensant protéger l’enfant et favoriser son intégration sociale. Cette transmission de génération en génération montre que la persistance de l’excision repose aussi sur l’intériorisation de normes sociales profondément ancrées, tant chez les femmes que chez les hommes, ce qui rend le changement des mentalités particulièrement difficile.

L’émergence timide de la chirurgie réparatrice

Les conséquences dévastatrices de l’excision sont à la fois physiques et psychologiques, ce qui pousse certaines femmes à rechercher des solutions de réparation. Depuis les années 2010, et plus concrètement à partir de 2020, des initiatives de « reconstruction clitoridienne » apparaissent en Égypte.

Au Caire, la clinique Restore FGM a été créée en 2020 par le Dr Amr Seifeldin et la Dr Reham Awwad pour proposer chirurgie, suivi médical et accompagnement psychosexuel. Présentée comme le premier centre multidisciplinaire en Égypte et au Moyen-Orient consacré aux survivantes, cette clinique reste cependant unique et est loin de suffire pour venir en aide aux 28 millions de femmes déjà mutilées. L’accès à ces soins demeure limité en raison du coût, du manque de spécialistes et du faible niveau d’information des patientes.

La persistance de l’excision en Égypte montre clairement que la seule réponse juridique reste de loin insuffisante tant que les dimensions culturelles, sociales et économiques ne sont pas pleinement prises en compte. La lutte contre l’excision nécessite un changement durable des mentalités.

Cette socialisation commence dès le plus jeune âge à travers l’éducation, dans un contexte où les manuels scolaires et les contenus pédagogiques peuvent encore véhiculer des stéréotypes sur la pureté ou la sexualité féminine. Par exemple, dans certaines zones rurales, des enseignements traditionnels ou des discours familiaux continuent de présenter l’excision comme une condition de « respectabilité » ou de « bonne moralité » pour les filles.

Dans ce cadre, des actions concrètes continuent d’être mises en place, combinant initiatives internationales et interventions locales. Ainsi, en février 2025, dans le cadre du programme conjoint UNFPA–Unicef de lutte contre les mutilations génitales féminines en Égypte, des sessions de sensibilisation ont été organisées dans plusieurs écoles et villages des gouvernorats de Minya et d’Assiout afin d’informer les familles et les élèves sur les risques médicaux et juridiques de l’excision et de déconstruire les normes sociales qui la légitiment. En parallèle, des associations locales, comme Tadwein for Gender Studies, poursuivent leurs actions de terrain : en février 2025, cette association a mené des activités de sensibilisation et de formation dans plusieurs communautés du Caire et de ses environs dans le cadre de ses programmes de lutte contre les violences basées sur le genre.

Ainsi, la lutte contre cette pratique, si elle ne peut se limiter à la répression, exige une action collective de long terme impliquant l’État, les communautés, les institutions religieuses et les acteurs de santé, afin que la loi devienne réellement un moyen de protection des jeunes filles. Entre les lois et les silences des traditions, le corps de nombreuses femmes en Égypte demeure un territoire où se joue encore le combat entre héritage culturel et émancipation…

The Conversation

Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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