17.06.2026 à 17:39
Roberto Brunetti, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris-Panthéon-Assas
Carl Gaigné, Directeur de recherche, Economiste, Inrae
Fabien Moizeau, Professeur des Universités en sciences économiques
Que taxe la fiscalité immobilière, finalement ? Ne rate-t-elle pas le principal actif, à savoir le foncier ? Dans quelle mesure une réforme qui reviendrait sur ce point pourrait-elle rapporter des recettes supplémentaires, introduire davantage d’équité, sans produire d’effets pervers ? Soit tout l’inverse de la fiscalité actuelle.
La France s’apprête à vivre une séquence patrimoniale sans précédent : la grande transmission. D’ici à 2040, près de 9 000 milliards d’euros devraient être transférés des générations du baby-boom à leurs héritiers. Ce basculement intervient alors même que les besoins de financement public atteignent des niveaux particulièrement élevés, sous l’effet conjugué du vieillissement démographique, des tensions géopolitiques et de l’urgence climatique.
Dans ce contexte, les impératifs d’efficacité économique et de cohésion sociale plaident pour une fiscalité successorale à la fois juste et efficiente. Le débat est ouvert. Pourtant, un point pourrait faire consensus : la fiscalité applicable à la transmission d’un actif en particulier, le foncier urbain, au croisement d’enjeux économiques et sociaux majeurs.
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La valeur d’un bien immobilier se compose de deux éléments : le foncier et le bâti. Depuis le début du XXIᵉ siècle, la hausse des prix immobiliers s’explique principalement par l’augmentation de la valeur du foncier. En France, le foncier représente, selon l’Insee, environ 6 700 milliards d’euros en 2024, soit environ la moitié du patrimoine immobilier total.
Au-delà de son poids économique, le foncier urbain constitue une richesse singulière. Contrairement à d’autres actifs, la terre n’est pas un bien produit : son prix ne résulte pas d’un effort productif, mais correspond à une rente. Sa valeur dépend largement de facteurs collectifs, tels que la présence d’infrastructures publiques, l’attractivité du territoire ou les politiques locales. Pourtant, les gains qui en découlent sont majoritairement captés par des propriétaires privés.
Dans les territoires urbains les plus attractifs – métropoles, centres-villes, zones bien desservies –, les valeurs foncières ont fortement progressé, permettant aux propriétaires de voir leur patrimoine s’apprécier sans effort. À la différence du bâti, dont la taxation décourage la construction et la rénovation, le foncier ne se crée ni ne se détruit : sa taxation ne réduit ni l’offre ni l’investissement. C’est, selon la littérature économique, l’une des bases fiscales les moins « distorsives » – c’est-à-dire qui n’altère pas les décisions économiques des agents et n’engendre donc pas de perte d’efficacité pour l’économie, contrairement à la plupart des autres impôts.
Dans cette perspective, il est légitime que l’État récupère, par l’impôt, la rente foncière qu’il contribue lui-même à créer. Cette idée était au cœur de l’ouvrage de l’économiste états-unien Henry George, Progrès et pauvreté, publié en 1879, dans lequel il prônait l’instauration d’un impôt unique sur la rente foncière destiné à remplacer les autres impôts. Exactement cent ans plus tard, en 1979, les économistes Richard Arnott et Joseph Stiglitz ont formalisé cette idée dans ce qui sera baptisé le « théorème de Henry George ». Ils y montrent que l’imposition des rentes foncières constituait un moyen efficace de financer les dépenses publiques.
Pourtant, cette « grande transmission » soulève une question fondamentale : comment adapter le théorème de Henry George à un monde où une grande partie de la richesse immobilière est héritée ? En effet, environ 50 % des héritages et des donations impliquent un bien immobilier, ce qui souligne le rôle central du foncier urbain dans la formation et la transmission de richesse. Dans les mots de Winston Churchill :
« La terre […] n’est pas le seul monopole, mais c’est de loin le plus grand des monopoles – c’est un monopole perpétuel, et c’est la mère de toutes les autres formes de monopole. »
Entre 2001 et 2023, les prix des logements anciens ont été multipliés par 2,5 en France, soit une progression nettement supérieure à celle du revenu disponible brut par ménage (multiplié par 1,6). L’accès à la propriété devient ainsi structurellement plus difficile pour les primo-accédants et, donc, la concentration du patrimoine prend une dimension nouvelle à l’heure où ces actifs changent de mains.
Dans ce contexte, les héritiers dont les parents sont situés dans les zones les plus attractives (souvent les centres des grandes métropoles) cumulent un double avantage : un patrimoine initial élevé et un accès facilité au crédit, qui renforcent leur capacité d’investissement, leur permettant d’habiter dans les zones elles aussi les plus attractives.
À l’inverse, les ménages qui ne reçoivent aucun héritage, ou héritent de biens situés dans des zones en difficulté, restent durablement désavantagés, piégés dans des zones moins attractives. La dimension géographique des inégalités s’en trouve renforcée, au risque d’un véritable verrouillage des positions sociales.
À ce verrouillage géographique s’ajoute une concentration patrimoniale extrême. Or, ces inégalités sont déjà particulièrement marquées dans le domaine immobilier : 10 % des ménages les mieux dotés en patrimoine détiennent plus de 40 % du patrimoine immobilier national, et une grande partie d’entre eux possède plusieurs logements. La « grande transmission » ne fera qu’accentuer ces écarts.
Cibler la rente foncière au moment de la transmission apparaît comme une piste particulièrement pertinente. Le foncier urbain étant, par nature, un actif intergénérationnel, sa fiscalité devrait donc l’être aussi. En outre, la valeur foncière est en grande partie créée par des investissements publics, ce qui en fait une assiette fiscale légitime. À la différence du capital productif ou financier, le foncier ne peut être ni délocalisé ni dissimulé, ce qui limite fortement les possibilités d’évasion fiscale.
Au-delà de ses effets budgétaires, une telle taxation pourrait également contribuer à modérer les prix du logement. En l’absence d’imposition spécifique de la composante foncière, les héritiers peuvent conserver indéfiniment un bien sans coût fiscal particulier, même s’ils ne l’occupent pas et ne le louent pas. Une taxation de la composante foncière au moment de la transmission change ce calcul : pour s’acquitter de l’impôt, les héritiers sont incités soit à mettre le bien en location, afin d’en tirer un revenu, soit à le céder.
Dans les deux cas, l’offre disponible sur le marché – locatif ou à la vente – s’en trouve accrue, ce qui exerce une pression à la baisse sur les prix. Elle limite également l’intégration, dans les prix immobiliers, d’une valorisation liée à la perspective de transmission à leurs enfants. Ceci rapprocherait ainsi les prix immobiliers de la valeur d’usage des biens.
Viser la rente foncière lors de la transmission apparaît plus équitable. La taxe foncière pèse aujourd’hui de manière uniforme sur les propriétaires, qu’ils aient hérité de leur bien ou l’aient acquis par leur travail. Dans ce contexte, une taxation spécifique de la composante foncière des transmissions lors de l’héritage se justifie d’autant plus. Elle contribuerait en outre à atténuer les inégalités de patrimoine, nettement plus marquées que celles de revenu. Près de 40 % des ménages ne possèdent pas de biens immobiliers, tandis qu’un quart des ménages, parmi les plus aisés, détient à lui seul près des deux tiers du parc immobilier.
L’enjeu n’est pas seulement redistributif. En mobilisant davantage la rente foncière, il serait possible de générer des effets macroéconomiques positifs. Cela permettrait d’alléger la fiscalité pesant sur les ménages et les entreprises. En freinant l’inflation immobilière, la taxation du foncier urbain inciterait en outre les ménages à diversifier leur patrimoine, orientant davantage l’épargne vers le financement de l’investissement des entreprises.
À l’heure où des montants considérables changent de mains, le foncier urbain apparaît comme une base fiscale à la fois juste et efficiente. Son poids, près de 7 000 milliards d’euros, suggère que le potentiel de recettes associé est, lui aussi, considérable.
Dans un pays où la dette publique dépasse 115 % du PIB, ces recettes nouvelles offriraient une marge de manœuvre budgétaire bienvenue. C’est à cette condition que la grande transmission pourra devenir un levier de cohésion plutôt qu’un facteur de fracture. La solution à nos problèmes pourrait se trouver, en ce sens, sous nos pieds.
Carl Gaigné a reçu des financements de l'ANR.
Fabien Moizeau et Roberto Brunetti ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
17.06.2026 à 17:39
Benjamin Adam, Doctorant en sciences de gestion et du management, Université de Limoges
Martine Hlady-Rispal, Maître de Conférence, HDR, Sciences de Gestion, Université de Limoges
Comment concilier attractivité du secteur du luxe et transparence ? C’est un vrai défi pour les entreprises qui ont longtemps cultivé le secret de leurs approvisionnements et de leurs process de fabrication. Mieux, ils en ont fait un argument commercial pour signifier l’excellence de leurs produits. Cette démarche peut-elle perdurer à l’ère où les consommateurs et les pouvoirs publics demandent davantage de traçabilité notamment ? Le luxe a-t-il les moyens de se transformer sans perdre sa spécificité ?
Sous la pression des pouvoirs publics et des ONG, la transparence des entreprises ne s’arrête plus aux secteurs sensibles comme l’agroalimentaire. Désormais, elle s’étend à l’ensemble des acteurs économiques, ce qui rejoint les attentes des plus jeunes générations consommatrices. Ce double mouvement constitue un défi pour les marques, notamment celles qui adoptent un « positionnement luxe ». En effet, dans ce secteur particulier, cela pose un problème stratégique dans la mesure où le secret fait partie intégrante de leur storytelling.
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Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD), Digital Product Passport (DPP), loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (AGEC)… depuis une dizaine d’années, le législateur agit pour que les entreprises répondent aux enjeux de durabilité, notamment en renforçant la transparence de leurs pratiques.
Aujourd’hui, il ne suffit plus de déclarer être responsable. La transparence demande aujourd’hui de fournir des preuves fiables à travers la collecte d’informations dans l’acquisition des matières premières et la gestion de la production. Et quand bien même certaines entreprises pensent passer au travers des mailles du filet, d’autres parties prenantes comme les ONG ou les jeunes consommateurs sont aujourd’hui les fers de lance pour dénoncer le green ou socialwashing des entreprises.
Le luxe n’y échappe pas. Et c’est pourtant là un problème de marketing majeur pour ces marques qui doivent désormais concilier cette demande de responsabilisation avec la « magie » qu’elles cultivent depuis toujours. Dans une étude publiée récemment, nous démontrons notamment comment l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur de l’industrie du cuir française œuvre pour transformer les obligations de transparence… Ou comment faire d’une menace, une opportunité venant renforcer le modèle d’affaires des marques de luxe.
Le problème de la transparence des marques de luxe renvoie au conflit de valeurs avec la responsabilité sociétale et environnementale (RSE) très documenté académiquement. En effet, ce que vendent ces marques se déconnecte des principes de la rationalité économique. Ce qui fait vibrer le client, c’est le rêve, pas l’utilité. Trop de transparence peut nuire à ce rêve éveillé, rendre accessible l’inaccessible et surtout dévoiler la recette secrète de ces marques qui savent habilement jongler avec les savoir-faire d’exception.
Second point d’attention, les marques de luxe sont plus lentes dans l’adoption des technologies du numérique. Si la crise du Covid-19 a facilité le passage au numérique, notamment comme canal de vente, le numérique a un potentiel destructeur de la valeur « luxe ». Ce phénomène est accentué dans le secteur du luxe car les marques doivent gérer des chaînes de valeur complexes, aux acteurs multiples, eux aussi peu enclins à l’utilisation de ces outils. Par exemple, le tanneur qui nettoie les peaux animales destinées à devenir du cuir, agit essentiellement dans des petites entreprises, souvent familiales et où le savoir-faire manuel prime sur la modernité organisationnelle.
Si les outils d’aujourd’hui permettent de faciliter la collecte, la sécurité et la présentation des données (blockchain, RFID…) ils ne suffisent pas en eux-mêmes à assurer une « bonne » traçabilité. L’enjeu pour les marques de luxe est surtout de faire coopérer les acteurs de la chaîne (agriculteurs, abattoirs, collecteurs, tanneurs, artisans, sous-traitants…). Cela nécessite avant tout d’aligner les intérêts de chacun et de créer de la confiance, là où les données issues de la traçabilité et le transfert de connaissances peuvent s’avérer stratégiques.
Si l’on creuse la question, mieux tracer la chaîne des produits de luxe peut être en interne un levier de création de valeur durable. Les acteurs rencontrés dans notre étude coopèrent non pas dans le but premier de se plier aux règles mais surtout pour les bénéfices amenés en termes opérationnels.
Dans la mesure où la consommation de viande en France diminue nettement, les peaux animales, déchets de l’industrie agroalimentaire, se raréfient. Or, si les marques de luxe se prévalent de ne pas consommer des quantités démesurées de matières premières, elles ont toutefois besoin de matière de haute qualité pour être en phase avec leur positionnement marketing. La traçabilité permet ici de faire des retours aux éleveurs. Ceci est aujourd’hui possible grâce au marquage laser et à l’intelligence artificielle qui permet de suivre individuellement les cuirs traités – malgré les différents traitements – et donc d’identifier la provenance de la peau d’un troupeau précis.
Ainsi par itinérance, la qualité des peaux peut être améliorée en ajustant les méthodes d’élevage des animaux notamment au travers de leur alimentation ou leurs conditions de vie. Cette amélioration de la qualité contribue également à renforcer la responsabilité de l’ensemble de la chaîne de valeur. Une autre conséquence associée est l’augmentation de la rémunération des éleveurs qui joue le jeu dans le cadre du projet FECNA porté par RésoCUIR et la Région Nouvelle-Aquitaine.
Les produits finaux sont aussi un objet d’attention dans le cadre de la traçabilité. Si historiquement les marques de luxe fournissaient à l’achat un certificat papier pour attester de l’authenticité de leur produit, le développement de la seconde main a accentué la circulation de « faux » car ces certificats sont facilement falsifiables.
Les marques de luxe ont décidé de prendre ce problème à bras le corps, notamment grâce à la plateforme AURA développée par le consortium LVMH/OTB/Prada/Richemont. Grâce à la blockchain, les marques peuvent désormais répondre aux enjeux du Digital Product Passport, mais aussi à l’individualité du produit, et de transférer la propriété en cas de revente seulement en scannant un QR code.
Plus encore, le passeport numérique renforce le lien du consommateur avec son produit et la marque. Il permet de dérouler le storytelling associé au produit acheté et d’offrir au client des avantages exclusifs renforçant le sentiment d’exclusivité.
En dépit du danger de rejet par les consommateurs de la marque de luxe, la traçabilité reste une opportunité de valeur multiple, façonnée collectivement et dans le temps. Pour rester désirables, les marques de luxe ont intérêt à se concentrer sur une communication corporate de la traçabilité au bénéfice d’un storytelling soft et d’une expérience attractive pour le client, rendus possibles par les nouvelles technologies numériques.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
17.06.2026 à 17:38
Laurence Corroy, Professeure des universités, Université de Lorraine
Johanne Samè, Maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Haute-Alsace (UHA)
Sabine Bosler, Maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Haute-Alsace (UHA)

True Beauty, A Killer Paradox, la Reine des larmes… les 15-25 ans, grands consommateurs de séries sud-coréennes, semblent particulièrement sensibles au soft power qu’elles véhiculent.
La plateforme Netflix, leader sur le marché, avec plus de 10 millions d’abonnés, a largement réussi son pari en France. Un quart des usagers ont entre 15 et 25 ans. Auprès de ces publics, les séries anglophones sont particulièrement prisées ainsi que les séries sud-coréennes.
Boostées par le succès planétaire de Squid Game, qui met en scène des jeux d’enfants transformés en épreuves mortelles, les « K-dramas » séduisent. Ces séries couvrent une large variété de genres, du thriller aux séries pour adolescents, et la romance est souvent centrale dans l’intrigue. Elles s’inscrivent dans le contexte plus large de la hallyu, la vague culturelle coréenne, qui comprend également la K-pop, la K-beauty et la K-food.
Or, les succès identifiés culturellement, tels le fameux Emily in Paris, qui met en scène une capitale de carte postale, sont loin d’être anecdotiques et ont des effets dans la vie réelle, notamment sur le tourisme ou encore les pratiques de consommation.
Le soft power a été théorisé par Joseph Nye, en 1990, comme la capacité d’un État à influencer et à persuader d’autres États de son attractivité, sans recourir à la force ou à la contrainte, mais au travers de la circulation de sa culture populaire ; cette capacité est souvent associée à des ressources immatérielles telles qu’une culture attrayante. De manière plus large, il s’agit de la manière dont les industries culturelles d’un pays donnent une image positive de celui-ci et des pratiques qui lui sont associées.
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Nous avons voulu savoir comment ces mises en scène culturelles sont reçues par des publics jeunes et si ce soft power a des effets concrets dans leur vie quotidienne. Notre étude se concentre sur la réception des K-dramas chez les étudiants de 18 à 25 ans dans l’est de la France. Nous avons donc soumis un questionnaire à plus de 400 étudiants de l’Université de Haute-Alsace et de l’Université de Lorraine, puis réalisé des focus groups sur la base du volontariat entre septembre 2025 et mars 2026.
Sur les 454 personnes interrogées, 52 % ont déclaré avoir regardé et apprécié au moins un K-drama. Seuls 22 % de nos répondants se déclarent fans de la hallyu en général, ce qui indique que les séries coréennes sont consommées sans attachement particulier à la culture coréenne, souvent sur des plateformes (principalement Netflix) proposant des contenus d’origines diverses. Pour 59 % de nos répondants, les K-dramas n’ont pas influencé l’image qu’ils avaient de la Corée du Sud tandis que 36 % ont déclaré qu’ils avaient eu une influence positive, 5 % une influence négative.
Cependant, en y regardant de plus près, on constate un engouement pour ce pays : 61 % des femmes interrogées et 48 % des hommes interrogés déclarent qu’ils aimeraient le visiter un jour, 5 % y ayant déjà séjourné. Parmi les personnes interrogées, 6 % déclarent qu’elles apprennent la langue, et 16 % qu’elles aimeraient l’apprendre.
Les K-dramas semblent en outre avoir une influence sur la consommation quotidienne, en particulier chez les jeunes femmes. Par exemple, 67 % d’entre elles ont déjà envisagé d’acheter des produits de beauté sud-coréens après avoir en avoir regardé, 20 % des vêtements et 57 % des produits alimentaires.
Les focus groups nous ont permis d’en apprendre davantage sur la réception des séries sud-coréennes et le soft power qui leur est associé. Nous avons demandé dans un premier temps aux participant·es ce qui leur paraissait caractéristique des séries coréennes, en quoi ces séries avaient changé – ou non – leur vision de la Corée du Sud et, enfin, si cela leur avait donné envie d’en savoir davantage sur le pays et sa culture et quelles éventuelles pratiques de consommation de produits coréens avaient été adoptées.
Si un certain nombre d’étudiant·es indiquent qu’ils n’avaient pas de vision précise de la Corée du Sud avant de regarder des séries, ils s’accordent sur des aspérités culturelles ou des points saillants récurrents développés dans les univers sériels sud-coréens. L’injonction à la réussite scolaire puis en entreprise et la place accordée à l’argent leur semblent prégnantes et constantes. Elles prennent leurs sources dans l’obsession de sauver la face et de ne pas jeter le discrédit sur la famille. Le poids générationnel, le respect dû aux anciens, la politesse sont soulignés.
Les étudiants, et plus généralement les étudiantes, évoquent la place centrale accordée à la romance. Celle-ci est décrite comme pudique, idéalisée, reposant sur des schémas narratifs récurrents, dont les « enemies to lovers » où les héros après s’être détestés tombent dans les bras l’un de l’autre. Le caractère irréaliste des relations amoureuses dans les K-dramas est ainsi souligné :
« C’est des histoires un peu… en vrai, on se dirait que ça ne peut pas arriver […] par exemple, la jeune fille qui est pauvre avec le mec qui est très riche. » Aurélie, 20 ans.
Les étudiantes expliquent que « ce qui [les] pousse à regarder jusqu’au bout », c’est la temporalité contrastée avec celle des séries occidentales, où les relations amoureuses sont jugées plus rapides et plus explicites :
« Dès le premier épisode, tu les retrouves, excusez-moi le terme, au lit quoi (rires) ! Tu pleures. » Dalya, 22 ans.
Elles insistent sur le plaisir de suivre l’évolution progressive des relations, jusqu’à des formes d’intimité minimales, comme un baiser ou le simple fait que les personnages en viennent enfin à se donner la main. Néanmoins, les rapports genrés paraissent problématiques, entre « romances idéalisées » déconnectées du réel et machisme non questionné :
« Et ça montre que les producteurs n’ont pas vraiment compris les réels besoins de la société, notamment du côté de la gent féminine, parce que les besoins, c’est pas des romances idéalisées, mais surtout de l’honnêteté, et aussi une matière à réfléchir pour les hommes, leur montrer qu’une relation saine en Corée, c’est possible, mais seulement s’ils font des efforts, et on le voit pas dans les séries je trouve, ou en tout cas pas assez. » Cléa, 21 ans.
Les enquêté·es soulignent également l’importance accordée à l’esthétique et aux normes de beauté en Corée du Sud, très élevées, parfois institutionnalisées, notamment au travers du recours naturel et facile à la chirurgie esthétique afin d’être positivement et socialement valorisés.
Les réponses montrent que les K-dramas ont une influence sur les pratiques quotidiennes ainsi que les choix de consommation. Plusieurs répondantes ont exprimé leur désir d’acheter des produits de K-beauty, par exemple des sérums, des crèmes ou des masques pour le visage, fréquemment montrés dans les K-dramas. Si les séries en sont un vecteur, elles indiquent que ces produits bénéficient d’une bonne réputation par ailleurs, notamment sur les réseaux sociaux :
« Mais c’est pas les séries coréennes en soi qui m’ont donné envie, c’est le fait que tout le monde en parle sur TikTok, ça m’impacte. » Yasmine, 21 ans.
Les K-dramas sont également une vitrine de la culture alimentaire sud-coréenne. La nourriture est en effet un élément central dans les séries et de nombreuses scènes ont lieu dans des restaurants ou des cafés. Certain·es répondant·es indiquent que cela leur a donné envie de se rendre dans des restaurants coréens ou d’acheter de quoi préparer des plats typiques à la maison. Tteokbokki (gâteaux de riz dans une sauce pimentée), ramen, corndogs ou encore barbecues coréens sont mentionnés.
Les K-dramas, souvent vus en version originale, familiarisent les spectateurs avec la langue. Plusieurs de nos répondant·es indiquent avoir appris quelques mots ou expressions langagières en regardant des K-dramas, par exemple Aurélie, qui l’utilise dans sa vie quotidienne :
« Forcément oui, parce que moi, je les regarde en coréen avec les sous-titres français, c’est le mieux. Donc forcément, on intègre des expressions basiques et aussi des expressions entre amis. »
D’autres se sont mis·es à apprendre la langue de manière active, a minima l’alphabet coréen, par simple intérêt linguistique ou pour préparer un voyage sur place :
« Dans le contexte où peut-être j’irais […] j’ai un petit peu essayé d’apprendre l’alphabet, pour pouvoir un peu dire que, maintenant, je connais l’alphabet. Je le lis difficilement. Mais, ça vient petit à petit, quoi. Comme ça, si un jour j’y vais, j’aurai un peu des bases, quoi. » Inès, 21 ans.
Les K-dramas sont donc, aux yeux de ces jeunes gens, une vitrine d’un mode de vie séduisant. Certains éléments culturels, comme la nourriture, la langue et les produits cosmétiques, trouvent leur place dans la vie quotidienne de personnes qui ne sont pas fans de la Corée du Sud par ailleurs. Ils donnent envie d’en savoir plus sur la culture sud-coréenne, voire de voyager en Corée du Sud. Ils l’imaginent marquée par des milieux urbains ultramodernes, des temples magnifiques, un raffinement culinaire et une esthétique des visages et des corps. L’extrême attention portée à la beauté s’associe aussi à la chirurgie esthétique qui leur semble banalisée.
La culture populaire sud-coréenne, véhiculée par les séries diffusées, concourt à un soft power qui paraît plutôt sous-estimé par les répondant·es dans un premier temps et qui est pourtant bien présent dès lors qu’on aborde en entretien les mêmes items : les jeunes publics ont le réflexe d’en apprendre davantage sur la Corée du Sud, se montrent curieux envers le mode de vie sud-coréen et ses produits de consommation.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
17.06.2026 à 15:25
Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
Since Brexit, a profoundly Churchillian event, the United Kingdom has experienced chronic political instability. No fewer than five prime ministers have succeeded one another at the head of a country whose governability is now being questioned. As speculation grows over who might replace the current prime minister, Keir Starmer, whose position is increasingly under pressure, should the ideal candidate look to Churchill for inspiration?
A recent article in The Guardian compares the current political situation in Britain, where governments have recently lasted anywhere from a few weeks to several months, to that of France’s Fourth Republic, whose permanent state of crisis was resolved in part by the rise of a providential figure, Charles de Gaulle. Given the similarities between the two men in the public imagination, it is tempting to see Winston Churchill (1874–1965) as a model who could inspire an end to today’s instability.
Churchill was long revered before later being reassessed. His legacy returned to the forefront during the heated Brexit debate, which further polarised British society: would he have voted to remain or to leave? Throughout his distinguished career, Churchill supported the idea of a united Europe, though not including the United Kingdom, which he believed should maintain a “special” relationship with the United States. This allowed both supporters and opponents of the EU to claim him as their own. Above all, however, it is the image of a united nation, crowned by victory over Nazi barbarism, that continues to define the Churchill myth.
But should today’s political leaders really follow his example to overcome what increasingly appears to be a dead end?
The short answer is no, obviously. Churchill was, above all, a wartime leader, with no genuine long-term vision for governing a country in peacetime. British voters made this clear in 1945 by electing a far less charismatic but far more capable administrator and consensus-builder: his Labour opponent, Clement Attlee.
But the story Churchill told during the Second World War was that of a triumphant and eternal United Kingdom, confident in its strength and global influence, and this positive narrative later inspired Brexit advocates, from Boris Johnson to Nigel Farage. Yet such a glorious vision depended on the constant presence of an enemy to fight and Churchill’s controversial comparison during the 1945 election campaign between a potential Labour government and the Gestapo was simply out of step with the British public’s desire for peace.
Beyond the incompatibility of Churchill’s wartime storytelling with the post-war era and, indeed, with today’s circumstances, future leaders could still draw inspiration from certain aspects of his rhetoric. Indeed, the idea of unity and shared destiny, where an entire people stand together against adversity is probably one of the most valuable messages for a country deeply divided: between North and South; between the political centre and the Celtic “periphery” of Scotland, Wales, and Northern Ireland, where calls for independence from London are growing stronger; and between a liberal, multicultural younger generation and a more conservative older population.
While these underlying divisions were partly exposed by the 2016 decision to leave the European Union, Brexit also created new political identities, pitting a progressive segment of society against a more conservative one amid ongoing culture wars over the very definition of British identity. The debate has also fragmented the political system: increasingly, populist parties compete with the traditional parties, transforming British politics from a two-party system into a multiparty landscape.
In this uncertain climate, the Labour Party which campaigned in the 2024 general election on the promise of change while presenting Starmer as a leader capable of restoring institutional stability, and which largely benefited from widespread rejection of the Conservatives, now ironically finds itself in a situation similar to that of the Tory Party: internally divided and led by a leader whose authority is under question, particularly after disastrous local election results in May 2026. In a distinctly Churchillian turn of phrase, Ben Worthy and Mark Bennister argue that “Starmer has struggled because he disappointed too many, and persuaded too few.”
Worse still, he has never managed to build a strong personal connection with the public. His numerous U-turns, more than a dozen, including on student loan repayments, the creation of a digital identity card, and support for disabled and elderly citizens as well as his dithering in making bold decisions or offering a clear direction for the country, have made him one of Britain’s most unpopular prime ministers. Churchill, by contrast, remains the country’s most admired.
Labour has strict rules for challenging its leader. A candidate must secure the backing of at least 20% of Labour members of Parliament (which represents 81 MPs today) before a preferential vote among party members is held, with the incumbent automatically included. So, who hopes to lead the country?
One of the first to express interest is former Health Secretary Wes Streeting, who resigned after the May 7 local elections. His ambitions are not new; he could have sought the Labour leadership in 2024. According to Westminster sources, Labour strategist Morgan McSweeney saw Starmer as more of an “HR manager” than a charismatic leader, a temporary figure meant to shield the party from the far-left influence of former leader Jeremy Corbyn before eventually handing over the reins to stronger contenders. The rest is history.
Positioned on the party’s right wing, much like Tony Blair before him, Streeting has recently criticised Starmer for lacking vision. He openly advocates rejoining the European Union, moving beyond Starmer’s cautious policy of merely “resetting” relations. It is a bold proposal in a country that has yet to heal the wounds of Brexit. By bringing the possibility of rejoining the EU into the spotlight, he forces other Labour leadership hopefuls to take a clear position on this fundamental issue.
However, Streeting lacks broad support within the party and may be damaged by his association with Peter Mandelson, once a leading Labour figure who has become politically toxic following revelations about his long-standing relationship with Jeffrey Epstein.
More popular with the general public, Greater Manchester Mayor Andy Burnham represents a genuine threat to Starmer from the party’s left wing. Burnham aims to apply his “Manchesterism” model nationwide, seeking to end the neoliberal policies introduced by Margaret Thatcher and largely maintained by Labour prime ministers Tony Blair and Gordon Brown. In Manchester, he notably strengthened public control by bringing bus services back under public management.
As prime minister, he would advocate more nationalisations, invest heavily in social housing, strengthen devolution in Wales, Scotland, and Northern Ireland, and increase public borrowing, a proposal that has already raised concerns among financial markets.
The European question remains particularly delicate. Burnham is firmly pro-European but less enthusiastic than Streeting about rejoining the EU, largely for pragmatic reasons. Since he is not currently an MP, he cannot yet challenge Starmer directly and must first win a by-election in Makerfield on 18 June, after the sitting MP agreed to resign.
This presents a dilemma: while 65% of Labour supporters are pro-EU, 65% of Makerfield voters backed Brexit in 2016. Burnham must, therefore, strike a careful balance. The election will be crucial not only for him but also for Labour and the country as a whole. A positive stance toward the EU could strengthen Reform UK, Nigel Farage’s populist party, which is strongly anti-EU and highly popular in northern England. Burnham will face Reform UK candidate Robert Kenyon, a plumber by trade, in what Farage has once again described in Churchillian terms as a battle of “David versus Goliath”. A defeat could call into question Labour’s ability to persuade voters over Reform UK and threaten the party’s future.
Two other figures are also potential candidates. The first is former Housing Secretary and Deputy Leader Angela Rayner, a centre-left politician popular with the party grassroots but forced to resign over unpaid property taxes, a particularly damaging issue for someone responsible for housing policy.
The final possible candidate is former Labour leader Ed Miliband, who remains relatively popular on the party’s left wing. However, his reputation was permanently affected by Labour’s defeat in the 2015 general election. He is mainly seen as a fallback option should Burnham fail to win the Makerfield by-election.
Finally, Starmer himself should not be overlooked. He retains the support of MPs who prioritise stability and wish to avoid the kind of internal warfare that tore apart the Conservative Party even if, in reality, Labour’s own civil war has already begun.
So, does Britain need a wartime leader?
If so, the country clearly does not need a new Churchill. If Britain were to look to its history for a wartime leader to emulate, David Lloyd George, prime minister during the First World War, would be a far more appropriate model. He combined wartime leadership with a long-term vision of creating a country worthy of the sacrifices made during the Great War.
It was this positive vision of the future, rather than Churchill’s more combative narrative, that helped Lloyd George remain in power after the war. Yet, whoever succeeds Starmer, or Starmer himself if he remains in office, should draw inspiration from Churchill’s ability to inspire the British people during their darkest hours by offering a message of hope, reconciliation, and a renewed understanding of British identity. Good luck!
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17.06.2026 à 12:26
Charlotte Carayol, Doctorante en études germaniques, Université Bordeaux Montaigne

Après l’Anschluss de 1938, des Viennois réfugiés à New York recréent l’Hakoah, célèbre club sportif juif et sioniste dissous par les nazis, afin de préserver leurs réseaux de solidarité et leur identité collective en exil. Le club prolonge l’idéal du Muskeljudentum (« judaïsme du muscle »), qui entend répondre à l’antisémitisme par la valorisation d’un corps juif fort et fier, tout en maintenant un engagement culturel et politique hérité de l’Europe centrale. Dans le même temps, la pratique du football et la participation à la vie associative locale favorisent l’intégration de ces exilés au melting-pot états-unien, jusqu’à ce que leurs descendants s’éloignent progressivement de cet héritage.
En 1940, des exilés juifs de Vienne recréent à New York leur club de sport, l’Hakoah (« force » en hébreu). Son équipe de football est entrée dans la légende en 1925 : l’équipe, juive et sioniste, est sacrée championne d’Autriche, pays marqué par un fort antisémitisme. En 1938, l’Hakoah est dissoute par les nazis. Recréer ce club de l’autre côté de l’Atlantique, c’est à la fois retrouver ses marques dans un environnement étranger et perpétuer un mouvement qui porte un combat politique juif sur les terrains de sport alors que l’extermination des Juifs d’Europe est en cours. Dans le même temps, jouer au soccer à New York permet de s’intégrer au melting-pot états-unien.
Personne n’a encore écrit l’histoire de l’Hakoah de New York, qui n’a pas de fonds d’archive propre. Je m’appuie donc dans mes recherches sur la presse des exilés germanophones à New York, et sur deux livres publiés à l’occasion des 35ᵉ et 50ᵉ anniversaires du club historique. Le premier est publié par le club de New York en 1945, et le second à Tel-Aviv en 1959 et accompagné en 1961 d’un supplément et d’un carnet avec les adresses de tous les Hakoahner encore en vie.
On estime que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938 a poussé à l’exil 130 000 juifs autrichiens, dont 30 000 arrivent aux États-Unis. Il leur faut dès lors s’adapter à un environnement social, culturel et linguistique étranger, faire face à la perte de leur statut social, de leurs amis, voire de leur famille. Dans ce contexte naissent des associations et des clubs de sport, qui leur permettent de s’entraider et de recréer du lien avec des gens qui partagent leur vécu et leur langue.
L’Hakoah propose à ses membres, dont on peut imaginer que ce sont essentiellement d’anciens membres du club viennois, des cours de tennis, de natation, et des cours de gymnastique réservés aux femmes. Les horaires et lieux d’entraînement sont publiés dans le journal Aufbau (« Reconstruction »). Évidemment, la section football est représentée. Elle joue en amateur dans l’Eastern District League avec trois équipes masculines et compte 65 membres, dont 22 ont moins de 18 ans en 1945.
Mais l’Hakoah, comme les autres clubs de sport d’exilés juifs germanophones, le Prospect Unity Club ou le New World Club, joue un rôle beaucoup plus structurant dans leur vie sociale. Il organise des bals, héberge des cabarets, comme Die Arche, le cabaret sioniste que j’étudie dans ma thèse.
Par-delà les activités qu’il propose, le club semble être un réel repère dans la reconstruction de la vie sociale des exilés. La publicité pour le café de Joschy Gruenfeld (parfois orthograpgié Grünfeld), elle aussi publiée dans Aufbau, met ainsi en avant le fait que ce dernier est un ancien joueur de l’Hakoah de Vienne.
L’Hakoah de New York est donc une affaire de liens, célébrés en 1960 dans un poème de Pourim, dépeignant une réunion des membres à l’occasion de cette fête religieuse au restaurant de Joschy Gruenfeld.
« Chez Joschy Grünfeld, aujourd’hui il y a un meeting ;
De près et de loin, ils sont tous venus,
De ce bastion du sport la vieille garde,
Les combattants et les amis de l’« Hakoah »…
Regardez-les, ces vieux garçons,
Avec leurs jeunes épouses ;
Ils ont perdu leurs cheveux noirs et touffus,
Aujourd’hui, ils sont plutôt « rabou-gris ».
Les voici réunis – toutes les sections sont représentées
Ils ont fui Hitler jusqu’aux États-Unis
Pourtant, ne les comptez pas, ces têtes aimées ;
Les meilleurs manquent – ils ne sont plus là.
Mais aujourd’hui, nous voulons célébrer Pourim,
Et chasser au loin ces sombres pensées ;
Les Hakoahner ont toujours été prompts à rire,
Alors, cette tradition, laissez-nous la perpétuer. »
À Vienne, l’Hakoah, au maillot bleu et blanc arborant l’étoile de David, est un club sioniste, dans un contexte où les clubs sportifs ont des identités politiques très marquées. Sport et politique font en effet bon ménage dans la première moitié du XXᵉ siècle. Mais le sionisme l’investit d’une manière qui lui est propre à travers le concept de Muskeljudentum, « judaïsme du muscle », théorisé par le penseur Max Nordau en 1898.
Il s’agit de prendre le contre-pied des discours antisémites (et sexistes) sur les hommes juifs, qui seraient faibles et efféminés. Cultiver un corps fort et fier, celui d’un « nouvel homme juif », et se confronter aux corps « aryens », c’est donc prouver la vacuité des discours antisémites. On comprend là une caractéristique importante du sionisme en Europe centrale avant la Seconde Guerre mondiale : c’est un mouvement nationaliste tourné vers la Palestine, mais dans la pratique, ce sont des organisations locales qui répondent à des enjeux locaux, dont le premier est de faire face à l’antisémitisme.
Le sionisme, en tant que pratique du Muskeljudentum et en tant que projet de création d’un État juif en Palestine, est très présent dans la brochure publiée par l’Hakoah de New York en 1945. Elle est éditée par Heinrich Heinz Glanz, éditeur viennois en exil, proche du sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky.
En 1945, les révisionnistes prônent l’immigration illégale en Palestine, voire le terrorisme. C’est Glanz qui écrit le premier article de la brochure, qui est de loin l’article le plus politique. Il y prône la légitimité totale de l’établissement d’un État juif à l’aune de l’engagement de brigades juives dans les forces alliées. Sous sa plume, la Seconde Guerre mondiale devient la « German-Jewish war », et la rhétorique états-unienne du combat pour la liberté et la démocratie, le « Jewish fight for liberty ».
Ce qu’il met en avant, ce sont les corps fiers des soldats, qui incarnent le Muskeljudentum, plutôt que les corps morts de la Shoah. Cette manière de contrebalancer la honte que représente le massacre de six millions de juifs par l’image de combattants juifs victorieux sera caractéristique du traitement mémoriel de la Shoah en Israël jusque dans les années 1960.
Toutefois, ce texte a ceci de paradoxal qu’il reste bien loin du terrain. Les membres du club se sont battus en Europe, mais ils ne sont pas appelés à se battre en Palestine. Et si l’on regarde les adresses des membres de l’Hakoah en 1959, on constate que, parmi les membres de l’Hakoah de New York que l’on peut identifier avec la brochure de 1945, seul Paul Fulton, alors vice-président, a émigré des États-Unis vers Israël après 1948.
Même si les auteurs de la brochure répètent que leur engagement est tendu vers la création d’un État juif, ce document donne plutôt des gages de l’intégration du club et de ses membres à la société états-unienne. Il est rédigé en anglais, patronné par le gouverneur de l’État de New York et s’ouvre sur un Honor Roll des membres du club engagés dans l’armée états-unienne. Malgré la lecture qu’en fait Glanz, cet engagement dans les forces armées est un phénomène très large parmi les exilés, et qui n’est pas forcément politiquement motivé : ils peuvent ainsi accélérer leur naturalisation, et donc parachever leur intégration.
Le club semble donc s’être solidement installé aux États-Unis, et Otto I. Herbst, son président, insiste ainsi sur sa volonté d’y développer le « Jewish sports movment », c’est-à-dire la pratique militante du Muskeljudentum – en somme, de perpétuer la pratique diasporique du sionisme. Pour comprendre les différentes approches de Glanz et de Herbst, il faut toutefois souligner que le premier se place dans la construction d’un argumentaire en vue de la création imminente de l’Organisation des Nations unies (ONU), là où le deuxième exprime son pessimisme quant à la création prochaine d’un État juif. Il part donc du principe que les États-Unis sont le nouveau centre de la vie juive.
Pratiquer le football européen à New York a donc permis à ces exilés de devenir des émigrés dans le melting-pot (dans la limite de la diversité autorisée, bien sûr). En jouant dans l’Eastern District League, ils expriment et mettent en scène une identité nationale parmi d’autres groupes nationaux, également issus de l’immigration. J’entends ici identité nationale au sens central-européen de groupe ethno-culturel.
Le terrain de football devient un lieu de partage d’une double expérience : celle du transfert culturel d’une pratique proprement européenne, que ces émigrés conservent aux États-Unis, et celle d’une nouvelle organisation sociale où l’on appartient à une community et à la nation civique états-unienne. Ils y font aussi l’expérience de la diversité de la communauté juive new-yorkaise, qui, loin de se ranger derrière un seul club, dispose de plusieurs équipes.
Signe de cette intégration réussie : le club ne trouve pas vraiment de relève. En 1959, il prend les allures d’un café où se retrouvent ses membres vieillissants. Pendant ce temps, leurs enfants et petits-enfants jouent au baseball et au football… américain.
Charlotte Carayol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
17.06.2026 à 12:24
Romélien Colavitti, Professeur des universités en droit public, Université de Tours
Le 26 avril 2026, le Kényan Sabastian Sawe est passé sous la barre symbolique des deux heures lors du marathon de Londres : 1 heure, 59 minutes et 30 secondes. Sawe s’inscrit dans la lignée des coureurs qui, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Ouganda, foulent chaque jour les pistes d’Iten, dans la vallée du Grand Rift. Si cette terre est aujourd’hui kényane, elle ne l’a pas toujours été et reste marquée par une histoire difficile, où il est notamment question des sources du Nil, d’un train lunatique, d’attaques léonines et de crimes coloniaux.
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Les marathoniens Kipchoge Keino, Eliud Kipchoge ou Kelvin Kiptum et marathoniennes Peres Jepchirchir, Brigid Kosgei ou Ruth Chepngetich sont quelques exemples – parmi tant d’autres – d’athlètes qui ont fait l’histoire de leur discipline.
Ils proviennent des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift, dans l’ouest du Kenya, plus précisément des comtés de Nandi, Kericho, Kisumu, Uasin Gishu ou Elgeyo-Marakwet. Pour la plupart d’entre eux, ils sont kalendjins, issus des groupes Nandi, Keiyo ou Kipsigi.
Tous ont en commun d’avoir assidûment fréquenté les fameuses pistes rouges de latérite (un minerai volcanique, riche en oxyde de fer) d’Iten, Eldoret, Kaptagat ou Kapsabet, à près de 2500 m d’altitude. On dit qu’en ces lieux « l’air se raréfie ».
En réalité, la pression atmosphérique y étant diminuée, l’apport en oxygène à l’effort se trouve lui aussi réduit. Physiologiquement, l’entraînement bi (voire tri) quotidien – alternant fractionnés courts ou longs, récupération et sorties longues – vise à optimiser ces apports en améliorant la production de globules rouges, le transport d’oxygène vers les muscles et, plus globalement, l’endurance aérobie (décisive sur longue distance). Cela explique que les marathoniens d’élite s’y entraînent et que fleurissent autour d’Iten, « capitale mondiale du marathon », nombre de training camps offrant des prestations hôtelières à des coureurs venus du monde entier.
Cette terre fertile, bénie des dieux de l’athlétisme, fait aujourd’hui la fierté et la richesse du Kenya. Le thé, le café, les légumes et les roses y poussent aussi volontiers que germent les graines de champions. Mais beaucoup ignorent qu’elle aurait pu être placée sous souveraineté ougandaise au moment des indépendances de 1962 et 1963. Pour le comprendre, une brève mise en perspective historico-juridique s’impose.
La conférence de Berlin s’est ouverte le 15 novembre 1884, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, avant de se clore le 26 février 1885. Cet accord politique entre États européens constitue la base d’un vaste processus de colonisation, de peuplement et de spoliation des ressources.
À cette époque, les Britanniques contrôlent le delta du Nil, depuis la mise en place d’un protectorat de facto sur l’Égypte, sous la responsabilité du consul général Evelyn Baring, Comte de Cromer.
Mais leur expansion sur le Haut-Nil est stoppée lors de la guerre des mahdistes (1881-1899) (du nom de Muhammad Ahmad, le mahdi ou « sauveur », qui dirige la révolte soudanaise contre les forces anglo-égyptiennes). Le 26 janvier 1885, les mahdistes prennent Khartoum, épisode durant lequel le général britannique Charles George Gordon trouve la mort. Dix ans plus tard, en 1896, le général Horatio Herbert Kitchener revient, l’esprit revanchard, reprend Khartoum au successeur du mahdi (Abdullah al-Taashi) et met fin à son règne lors de la fameuse bataille d’Omdourman, le 2 septembre 1898, sous les yeux du jeune Winston Churchill alors officier de cavalerie. C’est grâce à la construction de la ligne ferroviaire entre Wadi Halfa et Abu Hamed («Kitchener’s Railway», 1896-1897) que la victoire britannique fut acquise.
La crise de Fachoda, dans le sud du Soudan – déclenchée par la présence des troupes françaises du commandant Jean-Baptiste Marchand – n’y fera rien : les Britanniques contrôleront durablement le Nil unique, entre Khartoum et le delta.
Mais qu’en était-il de ses sources, les lacs Tana et Victoria, qui donnent respectivement naissance au Nil bleu et au Nil blanc ?
Les Britanniques n’ont pas entendu s’approprier directement la source du Nil bleu, le lac Tana en Éthiopie (territoire non colonisé). La diplomatie a ainsi été préférée à la force avec la conclusion du Traité anglo-éthiopien du 15 mai 1902, entre l’empereur Ménélik II et Sir John Harrington.
Pour continuer à fournir les usines de textile du Lancashire en coton soudanais et égyptien, tout projet d’ouvrage visant à irriguer en amont les terres éthiopiennes devait recevoir l’accord des autorités britanniques. D’autres traités coloniaux seront conclus avec la France ou l’Italie, ce qui marquera durablement les conditions d’exploitation du Nil.
Pour ce qui concerne la source du Nil blanc, en revanche, la logique fut celle de la colonisation via l’instauration des protectorats d’Ouganda et d’Afrique orientale britannique (qui deviendra le Kenya).
Au XIXe siècle, le sultanat de Zanzibar contrôlait le Zanguebar, bande côtière entre la Somalie et le Mozambique actuels. Des missionnaires européens s’étaient implantés entre le fleuve Tana et Mombasa (sur la future côte kényane).
Au lendemain de la conférence de Berlin, les Britanniques ont obtenu un prolongement de leur sphère d’influence dans les terres, jusqu’aux lacs Rodolphe (actuel lac Turkana) au nord, Albert/Kivu à l’est et Victoria au sud-est. Au sud-ouest, l’Allemagne avait pris possession, quant à elle, de l’Afrique orientale (actuels Burundi, Rwanda et Tanzanie).
Dans ce contexte, la Compagnie britannique impériale d’Afrique de l’Est (Imperial British East Africa Company), chargée de développer le commerce (de l’ivoire, notamment) dans les zones sous contrôle de la Couronne, étendait son activité sur près de 640 000 kilomètres carrés, soit plus des trois quarts des territoires actuels de l’Ouganda et du Kenya.
Mais la Compagnie affrontait une difficulté de taille : l’acheminement. L’ivoire, acheté aux chefs locaux du royaume de Buganda (sur la rive ougandaise du lac Victoria), était alors préférablement dirigé – dans les conditions inhumaines du système esclavagiste du portage – vers le port de Bagamoyo (« Ici, mon cœur défaille », en swahili). La capitale de l’Afrique orientale allemande disposait, en effet, d’infrastructures portuaires légères et d’un accès privilégié à Zanzibar.
Face à cette concurrence, les Britanniques entendirent reprendre la main en liquidant la Compagnie et en instaurant les protectorats d’Ouganda (en 1894) et d’Afrique orientale britannique (l’actuel Kenya, en 1895).
Ces territoires dépendaient du Colonial Office et étaient soumis à deux régimes différents d’administration : l’Indirect Rule (gouvernement indirect) et le Direct Rule (gouvernement direct).
Le protectorat d’Ouganda englobait des royaumes précoloniaux structurés (principalement le Buganda, du peuple baganda) et était administré selon l’Indirect Rule. Un commissaire représentait la Couronne britannique et intervenait peu dans les affaires foncières. Celles-ci relevaient, en vertu de l’accord du 10 mars 1900, du kabaka (le roi), assisté par le lukiko (l’assemblée du Buganda). Le contrôle colonial se cantonnait à la collecte des impôts de capitation (Hut Tax) et à l’administration de la justice, assurées par un colon britannique à la tête d’un saza (un comté) ou d’un gombola (un sous-comté). En somme, il s’agissait certes d’un régime colonial, mais une (relative) autonomie était garantie localement.
Le protectorat d’Afrique orientale britannique était, lui, une colonie de peuplement, administrée directement – selon le Direct Rule – par la Couronne. Le commissaire concentrait l’essentiel des pouvoirs et était assisté par un conseil exécutif exclusivement européen. Le conseil législatif, à la composition similaire, votait les lois et le budget. Contrairement à l’Ouganda, les colons de l’Afrique orientale ne s’appuyaient pas sur des royaumes préexistants. Ils nommaient des District Commissioners sans légitimité, enclins à réserver les meilleures terres aux européens et à pérenniser le travail forcé.
Lors de l’instauration de ces deux protectorats, l’Ouganda oriental (correspondant à la région des hauts plateaux du Grand Rift entre les lacs Victoria et Rodolphe, où se trouvent Kisumu, Eldoret ou Iten) faisait partie intégrante du protectorat d’Ouganda et était donc placé sous la responsabilité des autorités locales, sous administration coloniale indirecte. C’est dans ce contexte que fut inauguré, en 1896, le nouveau port de Kilindini à Mombasa (sur l’actuelle côte kényane), dont la structure en eaux profondes permettait d’accueillir de grands navires à vapeur. L’activité du port de Bagamoyo (qui avait perdu son statut de capitale de l’Afrique orientale allemande en 1891 au profit de Dar es-Salaam) n’a alors cessé de péricliter.
Mais c’est surtout la mise en place du chemin de fer ougandais, reliant Mombasa à Kampala (capitale actuelle de l’Ouganda) via Kisumu et le lac Victoria, qui a imposé durablement la suprématie commerciale britannique dans la zone.
La construction de cette ligne de 930 kilomètres, débutée en mai 1896, s’est achevée en 1901. Ce projet – dramatique d’un point de vue humain (l’épisode des attaques de lions à Tsavo, en 1898, a coûté la vie à des dizaines d’ouvriers) – a mobilisé une main-d’œuvre locale ainsi que 32 000 travailleurs migrants indiens, tous travaillant dans des conditions sanitaires déplorables. Il a nécessité l’édification de viaducs et d’un dépôt ferroviaire dans le marais d’Enkare Nyrobi (« Lieu de l’eau fraîche », en langue maa), site qui deviendra Nairobi. Le député de Northampton Henry Du Pré Labouchère baptisa alors ironiquement cet ouvrage titanesque, qui coûta environ 5 millions de livres sterling, « Lunatic Express ».
Le chantier du Lunatic Express terminé, le colon britannique entendit prendre le contrôle total du territoire. Pour ce faire, un Uganda Order in Council – signé par le roi Édouard VII, le 11 août 1902 – a transféré l’Ouganda oriental (avec Kisumu, Eldoret ou Iten) du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique.
La frontière entre les deux, qui embrassait l’escarpement de Naivasha, était déplacée vers l’ouest, entre la rive orientale du lac Victoria et le mont Elgon. La région échappait ainsi au contrôle foncier des royaumes locaux pour relever directement des autorités coloniales britanniques.
Charles Eliot, alors commissaire du protectorat d’Afrique orientale britannique, avait été un farouche opposant au Lunatic Express et voyait dans la colonisation de peuplement une possibilité d’en amortir les frais. Défenseur d’une doctrine raciste et suprématiste, Eliot s’est inspiré des recommandations de Harry Johnston (son homologue du protectorat d’Ouganda) et a appuyé les politiques d’accaparement des terres et de peuplement des plateaux fertiles en octroyant aux colons européens (parfois des Boers du Transvaal sud-africain) des concessions terrestres à loyers modiques.
La spéculation foncière qui s’ensuivit évinça durablement les paysans locaux de l’accès aux terres (en 1914, 20 % des baux ruraux étaient ainsi détenus par une douzaine de colons). Cette situation a perduré pendant plusieurs décennies, avant l’accès aux indépendances.
Côté ougandais, le protectorat britannique ne reposait pas sur le peuplement. Aussi, l’indépendance acquise le 9 octobre 1962 a surtout été marquée par des tensions internes entre le Congrès du peuple ougandais de Milton Obote et le kabaka de Buganda, Muteesa II (ce dernier sera déposé en 1966 par Obote avec la complicité de son chef d’état-major Idi Amin Dada, futur despote qui massacrera sa population et expulsera par milliers les descendants d’ouvriers indiens venus participer au chantier du Lunatic Express).
Côté kényan, le protectorat d’Afrique orientale britannique sera remplacé par celui du Kenya en 1920, avant qu’un soulèvement populaire contre l’accaparement des terres (la fameuse révolte des Mau-Mau, lancée en 1952 et menée par le peuple kikuyu) ne précipite les conférences de Lancaster House qui aboutiront à l’indépendance, le 12 décembre 1963.
La délimitation de la frontière s’est alors inspirée du principe d’uti possidetis juris. Cette règle du droit international coutumier, rappelée par la Déclaration de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) adoptée au Caire en 1964, visait à prévenir les conflits frontaliers en consacrant l’intangibilité des frontières héritées de l’époque coloniale.
Si cette prétendue fonction pacificatrice est loin d’avoir fait son œuvre partout, la frontière ougando-kényane s’est effectivement imposée sur la base de textes coloniaux : l’Uganda Order in Council (précité) de 1902 (qui transfère les hauts plateaux de la vallée du Grand Rift du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique), le Kenya Colony and Protectorate (Boundaries) Order in Council de 1921 (qui délimite plus précisément les frontières du protectorat du Kenya) et celui de 1926 (qui rattache le pays Turkana, jusqu’alors partie nord du protectorat d’Ouganda, au protectorat du Kenya).
Les indépendances de 1962 et 1963 ont, ce faisant, définitivement consolidé l’appartenance des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift – et d’Iten, « capitale mondiale du marathon » – au Kenya.
Le rayonnement planétaire des coureurs de la région est une bien futile satisfaction face aux tragiques décennies de la colonisation. L’ironie de l’histoire veut qu’un coureur kényan soit le premier à avoir officiellement franchi la barre fatidique des deux heures au marathon de Londres, capitale de l’ancienne puissance coloniale. Mais le règne de Sawe et de ses compatriotes reste précaire : n’oublions pas que le champion ougandais, Jacob Kiplimo (originaire du district de Kween, à la frontière, et entraîné sur les pentes ougandaises du mont Elgon) est à l’affût ; que l’éthiopien Yomif Kejelcha est le deuxième marathonien de l’histoire à être passé sous la barre des deux heures (record homologué), également à Londres (en 1 heure 59 minutes et 41 secondes) ; et que sa compatriote Tigst Assefa est, depuis le même jour, nouvelle détentrice du record du monde pour une épreuve féminine sur cette distance (en 2 heures 15 minutes et 41 secondes). La course au record n’est pas près de s’arrêter ; avec elle, grandit l’exigence d’un marathon éthique également libéré de toute suspicion de dopage.
Romélien Colavitti est assesseur à la Cour nationale du droit d'asile. Les propos tenus dans cet article sont personnels et n'engagent pas l'institution