03.11.2026 à 16:09
Nicolas Oppenchaim, Maître de conférences en sociologie, Université de Tours
Marion Valarcher, Postdoctorante dans le cadre de la recherche ENTRAVES (Enquête sur le travail dans l’espace scolaire), Université de Tours; Sciences Po
Valérie Cohen, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Tours
L’ESSENTIEL
Dénoncée par les lycéens mobilisés, la dégradation des conditions d’enseignement pèse-t-elle sur leur santé ?
Une enquête auprès de 7 000 élèves apporte un éclairage sociologique sur les alertes au sujet de la santé mentale des jeunes.
Elle montre que la pression des notes et l’inquiétude face à l’avenir créent une souffrance collective.
Une grande partie des revendications portées par le mouvement lycéen relève d’une critique générale de leurs conditions d’études. Si l’expression « conditions de travail » est rarement employée par les élèves, les grilles d’analyses utilisées habituellement pour appréhender la pénibilité des tâches professionnelles sont également opérantes pour expliquer la détérioration de la santé des élèves du secondaire.
C’est ce que nous avons observé dans le cadre d’une enquête sociologique qui s’appuie sur 200 entretiens et sur 7 000 questionnaires représentatifs, collectés deux années de suite auprès de lycéennes et de lycéens de séries générales et technologiques dans la région Centre-Val de Loire et, de manière secondaire, à Paris.
Cette recherche avait pour objectif d’apporter un éclairage sociologique sur un certain nombre de constats alarmants concernant la santé mentale des publics scolaires établis par les principaux baromètres de santé (EnCLASS, 2022, Santé publique France, 2026) : augmentation des troubles dépressifs, des pensées suicidaires, des tentatives de suicide, de consommation de psychotropes.
Ces problèmes de santé mentale progressent avec l’avancement dans la scolarité, entre la 6ᵉ et la terminale, et sont systématiquement plus accentués chez les filles, notamment chez les lycéennes. Ils sont généralement interprétés comme les manifestations d’une vulnérabilité propre à l’adolescence, renforcée par un contexte social et environnemental auquel les jeunes seraient particulièrement sensibles et par les effets des réseaux sociaux, du harcèlement en ligne ou encore l’exposition à des contenus inadaptés.
Le vécu scolaire apparaît dans ces analyses, mais de manière périphérique, comme un facteur secondaire, noyé parmi d’autres déterminants considérés comme plus structurants. Pourtant, si les facteurs principalement avancés sont difficilement contestables, les effets des conditions d’études sur la dégradation de leur santé sont peut-être sous-estimés.
Cette hypothèse de recherche s’est construite à partir des analyses menées dans le champ professionnel, qui ont établi des liens solides entre organisation du travail et santé. Sans assimiler les élèves à des salariés, mais en considérant que l’activité scolaire relève bien d’un travail, nous avons pu prendre la mesure de pénibilités scolaires et de leurs incidences sur la santé des lycéens et des lycéennes.
Notre recherche confirme leur mal-être : suivant l’indicateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) que nous avons utilisé, 59,7 % des élèves ne présentent pas un bon niveau de bien-être mental, 67,4 % des lycéennes sont dans ce cas, contre 50,9 % des lycéens.
Mais elle montre aussi que ce mal-être est corrélé aux signes d’une surcharge effective ainsi qu’à la pression ressentie. Le mal-être croît ainsi avec le sentiment d’être débordé par le travail scolaire (84,2 % des élèves qui se disent très souvent débordés n’ont pas un bon niveau de bien-être mental) et avec l’augmentation du temps de travail déclaré.
À rebours des représentations qui sont souvent véhiculées sur les élèves, ces derniers travaillent beaucoup. Le temps d’étude réglementaire en lycée général varie de 26 heures à 35 heures par semaine, selon les spécialités et les options, auquel s’ajoute environ 11 heures de travail personnel hebdomadaire en moyenne. Au total, le temps scolaire moyen consacré aux études s’élève à 39 heures, et dépasse 45 heures pour un quart des lycéens et des lycéennes.
Les élèves dont le temps de travail est le plus conséquent sont aussi ceux et surtout celles dont le bien-être est le plus dégradé. Ce constat s’accentue lorsque le travail réalisé n’est pas toujours ou suffisamment reconnu, en matière de résultats et d’appréciations, et que les élèves estiment ne pas bénéficier du soutien des adultes de l’établissement.
L’indicateur de bien-être mental est également corrélé avec le niveau de pression ressenti au sujet des notes comme de l’orientation : à peine 27 % de celles et ceux qui ressentent souvent ou très souvent une pression à cause de leurs notes et 21 % des élèves qui ressentent du stress au sujet de leur orientation déclarent avoir un bon niveau de bien-être mental.
À lire aussi : Orientation post-bac : l’inévitable stress de Parcoursup ?
Sans être une nouveauté, la pression des notes s’est amplifiée ces dernières années d’abord en raison de l’introduction du contrôle continu, qui intervient pour 40 % de la note finale du baccalauréat. Ceci a pour conséquence de conférer une plus grande importance à chaque évaluation. Désormais, « chaque note compte » pour reprendre la formule utilisée par les élèves.
Mais cette pression est aussi et surtout liée aux enjeux d’orientation et aux plus grandes difficultés d’accès à l’enseignement supérieur. Elle se concentre dans les inquiétudes relatives à Parcoursup, une plateforme devenue un outil central de gestion des admissions dans l’enseignement supérieur. Plus largement, la hausse démographique des années 2010 associée à l’allongement progressif des scolarités a entraîné une augmentation du nombre de bacheliers, que le nombre de places disponibles ne permet pas d’absorber.
Aussi, les lycéennes et les lycéens ne sont pas assurés d’obtenir une place dans l’enseignement supérieur public, notamment dans les filières en tension, qui, sans être définies comme sélectives, disposent d’un nombre de places limitées.
Dans ce contexte très concurrentiel, l’enjeu autour des notes, mais également de la qualité de l’apprentissage, s’est intensifié. Les élèves sont de fait dans une situation d’incertitude face à l’avenir, source de maux de ventre, de tête, d’un sentiment de tristesse et d’anxiété, de crises de larmes répétées, de l’impossibilité parfois de venir au lycée, et d’épuisement.
À peine 28 % des élèves disent dormir suffisamment et, parmi les 72 % qui ne dorment pas assez, « l’anxiété et le stress » (66 %) arrivent en tête des raisons mentionnées, devant la « charge de travail » (64 %) et – dans une moindre mesure – les écrans (40 %), pourtant largement avancées par les adultes comme une des principales explications de la fatigue des élèves.
Charge de travail, objectifs intenables, pression, sentiment d’insécurité, manque de reconnaissance et de soutien relèvent de risques psychosociaux mis en évidence dans les univers salariés. Les élèves en lycée y sont, eux aussi, massivement exposés. Montrer, comme nous l’avons fait, que leurs conditions de travail peuvent participer des difficultés qu’ils et elles rencontrent permet de compléter les approches essentiellement psychologiques qui dominent le débat public.
L’école peine à offrir des conditions d’études qui ne soient pas marquées par une pénibilité problématique. Alors que les souffrances s’exprimaient ces dernières années le plus souvent individuellement dans une colère sourde et résignée, les mobilisations collectives actuelles contribuent à les rendre visibles et à les politiser.
La recherche ENTRAVES dont est tiré cet article a reçu des financements de la région Centre-Val-de-Loire.
La recherche ENTRAVES dont est tiré cet article a reçu des financements de la région Centre-Val-de-Loire.
03.11.2026 à 16:08
Myriam Benraad, Chercheure spécialiste de l'Irak, professeure en relations internationales, enseignante sur le Moyen-Orient, Institut catholique de Paris (ICP)
Depuis l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 perpétrée par le Hamas en Israël, un piège à la fois ancien et d’une actualité brûlante s’est immiscé dans le tumulte du Proche et Moyen-Orient. Dans la Loi du talion : le Proche-Orient dans le piège de la vengeance, paru aux éditions L’Artilleur, le 21 octobre 2026, Myriam Benraad, spécialiste du Moyen-Orient, professeure en relations internationales, cherche à savoir s’il s’agit là d’un trait lié à l’identité et à la culture des peuples de cette région ou si ce réflexe est le legs d’une histoire tourmentée. La politiste analyse, au cœur de cet « univers talionique » plurimillénaire, les hypothèses plausibles d’accalmie ainsi que les impasses qui demeurent.
Il arrive que des sociétés qui croyaient s’être arrachées à leur passé en rejouent des formes reculées. Le Proche et Moyen-Orient présent, saturé d’innovations technologiques, de pourparlers diplomatiques, d’alliances mouvantes et de coalitions frêles, sur fond d’interminables conflits, semblait au XXᵉ siècle avoir embrassé une modernité au prisme de laquelle des pratiques jugées obsolètes n’avaient plus cours. Or, sous la surface des événements a persisté une logique lointaine que les États comme les acteurs non étatiques revendiquent sans vergogne : la loi du talion, cette règle qui fait d’un crime ou d’une offense une dette, puis une obligation, suivie d’une inlassable répétition. Or, comme le souligne avec pertinence le juriste et spécialiste du droit hébraïque Raphaël Draï, « le mythe de la loi juive du talion reste totalement à démanteler », pour mieux « ôter au comportement de vengeance l’une de ses plus tenaces rationalisations ».
N’est-ce pas au fond cette définition mythique qui consacre la loi du talion comme un redoutable piège ? Le 7-Octobre n’a pas inauguré l’implacable logique de vengeance au Moyen-Orient dont nous sommes les témoins ; il en a plutôt révélé la portée. C’est cette tragédie qui a rendu visible ce qui, depuis des décennies, sinon des siècles, couvait sans véritablement dire son nom, soit une manière de lire la société et la politique au prisme d’une grammaire de l’humiliation et de la rétribution, une façon de voir la punition non comme un débordement irrationnel mais comme une œuvre légitime. Comme l’écrit encore le psychanalyste Gérard Bonnet, en référence aux Érinyes grecques qui incarnaient la vengeance selon Virgile, « on ne peut se contenter de les nommer ou de les repérer, comme le faisaient les Anciens pour leurs divinités, encore faut-il aller jusque dans les profondeurs pour en saisir la signification ».
Dans les semaines et les mois qui suivirent les tueries perpétrées par le Hamas et l’enlèvement de 252 otages, principalement des civils, emmenés de force à Gaza, chaque acteur de la crise choisit d’agir suivant ce processus vengeur, de répondre coup pour coup pour ne pas disparaître, de répliquer pour ne pas perdre la face et se tenir prêt à une escalade des hostilités pour ne pas être relégué aux confins de l’Histoire. Aussi la loi du talion est-elle moins une parabole, au sens de croyances et de représentations idéalisées, d’un récit allégorique, qu’un horizon politique et un cadre d’interprétation des développements qui se succèdent depuis à vive allure. On pourrait arguer que la loi du talion, telle qu’elle est subvertie, a fini par muer en un mode de gouvernance au Moyen-Orient, où de nombreux États se sont par ailleurs tantôt affaiblis, tantôt délités.
Voilà pourquoi il faut partir d’une intuition simple mais essentielle : certes richement documentée, la loi du talion continue de souffrir d’un nombre conséquent de lectures biaisées. D’une part, si elle ne peut être confondue avec la vengeance, pour se garder de tout contresens, a-t-elle vraiment constitué ce progrès du droit contre la violence ? D’autre part, en quoi ne peut-elle être réduite à une règle passéiste, à une coutume surannée, tant elle représente un fait sociopolitique prégnant, en particulier dans cette partie du monde ?
Cette loi n’a sans doute jamais régulé la violence comme elle en avait l’ambition et paraît de nos jours dicter une vengeance dont tous les acteurs se réclament, entre serments et accomplissements, devoirs et interdits. De ce point de vue, la loi du talion relève en grande part d’une gageure historique qui a longtemps suggéré l’idée de proportionnalité et de juste réparation sans jamais pouvoir les atteindre. Dans un Moyen-Orient en pleine ébullition, pareille méprise suscite l’inverse de ce que la loi du talion promettait, en l’espèce une vengeance débridée, presque inépuisable.
Pour comprendre les ressorts de cet effroyable engrenage, il importe de se départir d’une perspective linéaire pour s’orienter vers une histoire « sans chronologie ». Car la loi du talion n’est pas un phénomène passager mais, dans sa conception vengeresse, une disposition d’esprit qui parcourt le temps long – des anciennes vendettas claniques de l’Arabie préislamique aux cycles impériaux de représailles, des guerres sanglantes du XXᵉ siècle aux affrontements hybrides d’un XXIᵉ marqué par une multiplication d’escalades.
Le talion circule entre les époques, s’étant modernisé et technicisé. Il en conserve pourtant son « noyau dur », soit la conviction ineffable parmi les peuples qui l’ont institué qu’une mort ou une insulte appelle toujours une réaction, et que cette dernière doit être visible, lisible et performative, même si la loi du talion motive souvent une politique démente, sinon une pulsion de mort dont il faut reconnaître l’immense pouvoir de destruction. Cette dérive n’est toutefois ni nouvelle ni exclusive à notre temps.
Le piège se situe précisément à ce niveau : la loi du talion procède moins d’une discussion sur l’opportunité de la violence et de son emploi que du sens accordé à la vengeance elle-même. Elle procure une signification à l’inacceptable, une justification au châtiment ainsi qu’une cohérence à la décision de frapper toujours plus ardemment un adversaire. C’est elle qui permet aux acteurs en conflit de clamer non seulement ce qu’ils font, mais pourquoi ils le font. N’est-ce pas cette capacité à générer du sens sur l’injustice qui rend vaine sa prétention à pacifier ? Il convient de traverser les textes, les mythes, les institutions et les guerres pour explorer les affects qui rythment la vengeance. Il ne s’agit pas d’éclairer le présent à la lumière du passé et de tomber dans une appréhension anachronique des faits, mais de montrer comment ce passé, même en partie, habite le présent et en quoi, plus encore, il l’oriente en le piégeant. La réflexion doit en outre refuser les oppositions simples, entre archaïsme et modernité notamment, pour mieux illustrer comment la loi du talion brouille en réalité ces clivages.
Ce qui importe n’est pas non plus de conter une histoire exhaustive de la vengeance au Moyen-Orient, mais d’essayer de saisir dans quelle mesure celle-ci se pare d’une dimension géopolitique inscrite au cœur même du fonctionnement des États et des sociétés, des doctrines militaires et des imaginaires idéologiques. La loi du talion charpente en effet les perceptions et les choix, mais également les éventuelles limites que se fixent les parties. Elle ne relève pas d’un vestige mais constitue une matrice de conflictualités qui n’a curieusement reçu que peu d’attention de la part des spécialistes de la région. Or, comme l’observe le jurisconsulte François Terré, « la vengeance est comme la violence, du moins en Occident, qui la condamne mais la pratique. Elle existe entre les États, en guerre ou non, malgré tant de discours incantatoires et d’appels à la paix. Réduire celle-ci, loin de la faire disparaître, lui donne l’occasion de rebondir lorsque les traités qui devraient rétablir durablement le calme ne font qu’en favoriser le retour ».
À force de vouloir dissimuler et réprimer la vengeance, a-t-elle fini par prendre le dessus sur cet immense vacarme moyen-oriental dont nul n’entrevoit la fin ?
Myriam Benraad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.11.2026 à 16:07
Coline Deveautour, Enseignante-Chercheuse en Ecologie microbienne des sols, UniLaSalle
L’ESSENTIEL
De très nombreux champignons vivent connectés aux racines des plantes.
Leurs caractéristiques, inédites au sein du vivant, interrogent les scientifiques.
Comprendre leur fonctionnement nous aiderait à préserver la santé des sols et à protéger les cultures.
Depuis des centaines de millions d’années, des champignons particuliers entretiennent une relation étroite avec la majorité des plantes terrestres. On les appelle champignons mycorhiziens, car ils vivent en association avec les racines des plantes (du grec « myco » pour champignon et « rhiza » pour racine). Capables de s’associer à une grande diversité de plantes, ils prospèrent ainsi dans de nombreux environnements différents.
Cette exceptionnelle capacité d’adaptation fait des champignons mycorhiziens des acteurs majeurs de la fertilité des sols et de l’adaptation des plantes face aux contraintes de leur environnement. Leurs propriétés suscitent aujourd’hui un intérêt croissant, notamment en agriculture, où ces champignons apparaissent comme une solution prometteuse pour limiter l’usage des engrais tout en aidant les cultures à mieux faire face aux effets du changement climatique.
Mais comment ces organismes, présent sur l’ensemble du globe terrestre, parviennent-ils à s’adapter à des conditions aussi diverses ? La réponse pourrait résider dans leur organisation biologique singulière, encore largement méconnue, qui les distingue de tous les autres organismes connus.
Les champignons mycorhiziens les plus répandus sont les champignons arbusculaires. Ils pénètrent dans les racines des plantes et y forment de petites structures en forme d’arbre, d’où leur nom. Ces structures constituent de véritables zones d’échange où les champignons fournissent à la plante des nutriments en échange des sucres que cette dernière a produits par la photosynthèse. D’autres formes de mycorhizes existent : la truffe, par exemple, développe ce que l’on appelle des ectomycorhizes. Ici, nous allons nous focaliser sur les particularités des champignons arbusculaires.
Dans nos sols, ces champignons se développent sous la forme d’un vaste réseau de filaments microscopiques, appelé mycélium. Celui-ci explore en permanence son environnement à la recherche d’eau, de nutriments et de nouvelles racines avec lesquelles établir une symbiose. Contrairement à la plupart des organismes, dont les cellules sont séparées par des cloisons, les champignons mycorhiziens fonctionnent comme un réseau continu pouvant s’étendre sur plusieurs mètres. Cette architecture favorise l’exploration et la circulation des ressources à travers le réseau souterrain.
Mais leur particularité la plus étonnante se cache à l’intérieur de ces filaments, qui renferment des centaines, voire des milliers de noyaux circulant librement. Ils se déplacent parfois même à l’inverse du courant du cytoplasme, le liquide qui parcourt le mycélium. Plus surprenant encore, ces noyaux ne sont pas toujours génétiquement identiques : un même individu peut abriter plusieurs variantes génétiques. Ainsi, alors que les cellules humaines partagent presque toutes le même ADN, un champignon mycorhizien arbusculaire peut réunir plusieurs variantes génétiques au sein d’une même structure vivante, qui fonctionne pourtant comme un seul organisme.
Pourquoi conserver une telle diversité interne ? La question se pose encore. Les scientifiques cherchent pour le moment à mieux comprendre ce phénomène. Cette organisation pourrait constituer une sorte de « boîte à outils génétique », donnant au champignon une grande capacité d’adaptation. Selon les conditions du sol, du climat ou de la plante hôte, certains noyaux pourraient fournir des gènes plus performants que d’autres pour aider le champignon à réagir rapidement aux changements.
Chez la plupart des champignons, la diversité génétique est renouvelée par le brassage des gènes lors de la reproduction sexuée, d’une manière semblable à ce qui existe dans le reste du vivant, notamment chez les êtres humains. Les champignons mycorhiziens arbusculaires, eux, semblent suivre une autre voie, car aucune reproduction sexuée entre deux individus n’a été observée pour le moment. Pourtant, génération après génération, ils conservent une étonnante richesse génétique.
Pour se reproduire sans partenaire, ces champignons produisent eux aussi des spores. Ces structures se forment à l’extrémité du mycélium. Protégées par une ou plusieurs parois épaisses, elles peuvent survivre dans le sol jusqu’à ce que les conditions soient favorables à leur germination.
Mais leurs spores possèdent des particularités remarquables par rapport à celles des autres champignons : elles sont souvent beaucoup plus grandes, colorées et renferment des centaines à des milliers de noyaux. Au moment de la germination, le jeune champignon hérite ainsi d’une grande diversité de noyaux plutôt que d’un patrimoine génétique unique.
Cette caractéristique pourrait jouer un rôle important dans la capacité d’adaptation de ces organismes. Certains chercheurs avancent que ces noyaux pourraient évoluer différemment, échanger de l’information génétique ou exprimer leurs gènes en fonction des conditions rencontrées. Cette richesse génétique n’explique cependant pas à elle seule l’incroyable capacité des champignons mycorhiziens à coloniser la planète. Et encore faut-il que leurs spores puissent atteindre de nouveaux milieux.
Les champignons mycorhiziens arbusculaires vivent sous terre, au contact des racines. Ils ne produisent pas les fructifications visibles en surface que l’on peut ramasser et consommer chez d’autres espèces. On pourrait donc s’attendre à ce que leur dispersion soit très limitée. Pourtant, les chercheurs ont découvert des spores de champignons mycorhiziens dans l’atmosphère, y compris au cœur des villes et jusqu’au sommet d’immeubles d’une vingtaine de mètres. Comment des spores souterraines parviennent-elles à atteindre de telles hauteurs ?
Plusieurs mécanismes semblent expliquer cette surprenante mobilité. Les activités humaines, comme les travaux agricoles ou les chantiers, mais aussi l’érosion naturelle pourraient projeter les spores en l’air. Le vent prendrait alors le relais et les transporterait sur de longues distances. Les animaux semblent également contribuer à leur dispersion en déplaçant de la terre ou des fragments de racines colonisées, mais aussi par leurs déjections. Cette dispersion pourrait contribuer à la colonisation de nouveaux milieux et expliquer en partie l’extraordinaire répartition des champignons arbusculaires à travers le monde.
Pour les scientifiques, l’étude des champignons mycorhiziens ressemble souvent à une enquête. La première difficulté est pratique : ils sont microscopiques et ne peuvent pas vivre seuls. Pour survivre et se développer, ils doivent être associés aux racines d’une plante. Impossible donc de les cultiver facilement en boîte de Petri comme on le fait pour tant d’autres microorganismes.
Dans nos laboratoires d’UniLaSalle, nous cherchons à observer ces organismes pour mieux les comprendre. Pour cela, nous prélevons des racines sur le terrain puis nous les colorons en bleu pour mettre en évidence les structures fongiques. Observées au microscope, elles révèlent alors l’ampleur de la colonisation des plantes étudiées.
L’étude des spores constitue une étape essentielle pour comprendre l’abondance et la diversité de ces champignons présents dans un sol. Ces spores représentent également l’une des principales formes de dissémination du champignon : elles peuvent germer, produire de nouveaux filaments et coloniser les racines des plantes. Pour les séparer du sol, des échantillons sont placés dans une solution de sucre concentrée puis centrifugés. Plus légères que les particules de sol, les spores remontent à la surface de ce milieu dense tandis que les éléments plus lourds restent au fond. Elles peuvent alors être récupérées, tamisées et observées au microscope.
C’est ainsi que nous déterminons la taille et la couleur des spores. Nous nous posons des questions sur la fonction des caractéristiques des spores : est-ce qu’elles résistent mieux à la sécheresse lorsqu’elles sont plus sombres ? Est-ce que des spores plus grosses favorisent la survie en conditions de stress ? En plus de ces techniques, nous pouvons aussi extraire et séquencer l’ADN, qui permet d’identifier les espèces de champignons mycorhiziens dans le sol et dans la plante.
L’ensemble de ces méthodes nous permet de mieux comprendre comment ces champignons s’adaptent et interagissent avec leurs plantes hôtes. Demain, cela permettrait de sélectionner les associations les plus efficaces pour chaque culture et chaque contexte climatique. Par exemple, si des espèces de champignons très pigmentés sont plus résistantes à la sécheresse tout en étant bénéfiques pour les cultures, alors ils pourraient être utilisés pour stimuler la croissance des plantes malgré des conditions défavorables. Ce sujet est particulièrement important dans le contexte du changement climatique.
Nous utilisons aussi ces méthodes pour mieux comprendre la santé des sols et la manière dont les pratiques agricoles impactent les champignons. L’objectif est d’identifier les pratiques les plus vertueuses pour ces organismes symbiotiques et de préserver des communautés bénéfiques pour les cultures. Si les champignons mycorhiziens recèlent encore beaucoup de mystères, nous en apprenons de plus en plus à leur sujet et constatons les précieux services qu’ils nous rendent !
Cet article a été co-écrit avec Quentin Bordier, rédacteur scientifique à l’institut polytechnique UniLaSalle.
Coline Deveautour ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.11.2026 à 16:07
Richard de Grijs, Professor of Astrophysics, Macquarie University

L’ESSENTIEL
La start-up californiennne Reflect Orbital a réservé deux lancements de fusées indiennes pour tester la vente de lumière solaire en pleine nuit.
Selon la modélisation d’une étude publiée en août, la lueur émanant d’un miroir de 54 mètres de circonférence pourrait dépasser l’éclat d’une pleine Lune à 14 kilomètres.
Ni Washington ni New Delhi n’encadrent encore cette lumière, qui peut toucher des riverains n’ayant rien demandé.
Une start-up américaine a réservé deux lancements de fusées indiennes pour tester un service, encore à l’état de projet, qu’aucune entreprise n’a jamais vendu : apporter sur la Terre la lumière du Soleil en pleine nuit.
Installée en Californie, Reflect Orbital prévoit de placer des miroirs géants en orbite basse et de s’en servir pour diriger la lumière solaire réfléchie vers des points choisis au sol.
L’entreprise veut vendre cet éclairage venu de l’espace pour un large éventail d’usages, du maintien de la production des centrales solaires après le coucher du Soleil jusqu’aux opérations de recherche et de sauvetage. Son premier démonstrateur en orbite, Eärendil-1, emportera un réflecteur de 18 mètres sur 18.
Pour fournir un éclairage réellement utile à l’aide de miroirs spatiaux, il faudra surmonter de redoutables défis techniques. Mais une autre question se pose avec urgence : qui décidera des endroits où la lumière du Soleil renvoyée depuis l’espace aura le droit de toucher le sol ?
On pourrait croire qu’un miroir spatial est capable d’éclairer la centrale solaire d’un client ou le lieu d’un sauvetage sans rien toucher alentour. Ce n’est pas tout à fait ainsi que les choses se passent, car l’atmosphère terrestre ne respecte pas les frontières nettes.
Une étude scientifique évaluée par des pairs, publiée en août 2026, a modélisé ce qui se produit lorsque la lumière solaire réfléchie traverse notre atmosphère. Les molécules et les aérosols diffusent une partie du faisceau lumineux dans le ciel environnant. La lumière qui atteint le sol est renvoyée vers le haut, puis diffusée à nouveau.
La lumière peut donc toucher une zone bien plus vaste que prévu. Pour un futur miroir de 54 mètres en projet, les auteurs de l’étude ont montré que la lueur du ciel qui en résulterait pourrait rester importante bien au-delà de la zone visée. À 14 kilomètres du faisceau, elle pourrait être plus vive qu’une pleine Lune sur la plus grande partie du ciel. Même à 34 kilomètres, la lueur du ciel en direction du faisceau pourrait encore dépasser celle d’une nuit de pleine Lune.
Il s’agit de prédictions issues d’un modèle, et non de mesures effectuées sur de vrais miroirs spatiaux. Elles mettent néanmoins en lumière un problème réglementaire non résolu : les personnes touchées n’auront pas forcément commandé cette lumière.
Cela concerne évidemment les astronomes, mais l’enjeu est aussi plus large. La lumière réfléchie altère l’obscurité naturelle sur une zone qui peut être bien plus étendue que celle pour laquelle le client paie réellement.
À lire aussi : Notre ciel nocturne est en train de disparaître : un des enjeux du Sommet international sur l’espace 2026
En réponse aux questions de The Conversation, un porte-parole de Reflect Orbital a écrit :
« La plupart des gens et la plupart des endroits ne verront jamais cette lumière. Pour recevoir le service, les clients devront obtenir des permis, l’aval des autorités locales et se conformer aux procédures de vérification de l’identité des clients (« Know Your Customer »). Chaque prestation nécessitera des autorisations à plusieurs niveaux, et si les gens ne veulent pas de la lumière, ils ne la recevront pas. »
Le premier test réglementaire a déjà révélé une importante lacune technique.
En juillet, la Commission fédérale des communications (FCC), le régulateur états-unien des télécommunications, a autorisé Reflect Orbital à déployer et à exploiter Eärendil-1. Mais sa licence ne porte que sur les communications radio, plus précisément sur l’utilisation de fréquences déterminées pour la télémesure et le contrôle du satellite.
Les astronomes ont demandé à la FCC d’imposer des garde-fous atténuant les effets optiques. La commission a refusé, estimant que l’astronomie ne relevait pas de ses règles.
L’American Astronomical Society (la société savante des astronomes américains, NdT) et d’autres ont depuis contesté cette décision.
À lire aussi : Vers un ciel artificiel ? Ce que prévoit le droit contre la pollution du ciel nocturne
Le nouvel accord conclu par Reflect Orbital avec l’entreprise indienne Skyroot Aerospace porte sur deux lancements spéciaux, avec la fusée Vikram-1 et la Vikram-1U, en cours de développement.
L’Inde pourrait donc devoir affronter à son tour la question que la FCC a largement éludée. Un lancement depuis l’Inde nécessite une autorisation du Centre national indien de promotion et d’autorisation des activités spatiales, l’IN-SPACe.
Ses règles couvrent la sécurité des lancements, l’immatriculation et les impacts environnementaux. Elles exigent expressément de limiter les effets néfastes sur l’environnement (sur Terre ou dans l’espace) ainsi que les altérations de l’atmosphère.
À ce jour, aucune autorisation publique ne permet de savoir comment l’IN-SPACe traiterait une lumière délibérément réfléchie.
On ne sait pas clairement de quelle juridiction devrait relever ce réflecteur spatial. Reflect Orbital est états-unienne. Skyroot et le site de lancement sont indiens. L’engin spatial pourrait éclairer le territoire d’un pays tiers. Et, du fait de la diffusion atmosphérique, ses effets pourraient s’étendre bien au-delà de la zone visée.
Ni le régulateur américain ni le régulateur indien ne se sont, jusqu’ici, penchés sur la lumière venue de l’espace. Restent donc des questions qui dépassent la seule autorisation de lancement.
Si un opérateur commercial veut éclairer un site dans un autre pays, les autorités de ce pays doivent-elles donner leur accord ? Qu’en est-il d’une commune voisine ou d’un observatoire touchés par la lumière diffusée ? Et si les effets franchissent les frontières, quel régulateur pourrait exiger d’un opérateur de miroirs spatiaux qu’il modifie ses pratiques ?
Ces questions deviendront bien plus difficiles à trancher si on attend, pour s’y atteler, que la lumière solaire réfléchie soit devenue un service commercial et non plus une expérience.
Rien de tout cela ne signifie qu’il faille forcément empêcher Reflect Orbital de faire la démonstration de sa technologie. En réalité, Eärendil-1 pourrait fournir de vraies données aux régulateurs : des mesures de luminosité, de diffusion atmosphérique et de la précision avec laquelle la lumière réfléchie peut être contrôlée.
Reflect Orbital affirme qu’elle continuera à travailler avec les astronomes, les populations et les régulateurs à mesure qu’elle étendra ses essais.
En attendant, les gouvernements doivent décider qui aura le droit d’allumer la lumière, et qui pourra s’y opposer lorsqu’une partie de celle-ci ne se cantonnera pas à la parcelle bien délimitée du client.
Richard de Grijs est membre de l’Astronomy–Space Coordinating Committee d’Astronomy Australia Ltd (organisme australien de coordination de la recherche en astronomie, NdT). Il a été directeur exécutif de l’International Space Science Institute–Beijing.
03.11.2026 à 16:06
Gabriel Marmentini, Policy Leader Fellow at the Florence School of Transnational Governance, European University Institute
KEY TAKEAWAYS
Brazil’s experience offers lessons for other democracies, including Europe, that are turning to education to strengthen democratic resilience.
Knowing how institutions work is not enough: democracy is learned through experience as much as via content.
Civic education mandates often fail between the law and the classroom. Teachers, time and democratic school life decide whether they take hold.
In Brazil’s presidential run-off on October 25, President Lula turned the result around against the odds by winning a fourth term with 51.77% of the valid votes. It was the first time since Brazil’s return to democracy that the runner-up in the first round went on to win.
First-round abstention reached 21.08 %, the highest rate in a presidential election since 1998. It fell to 19.22% in the run-off, but more than 30 million eligible voters still stayed away.
This is no one-off: abstention has crept up since 2006, when it stood at 16.75%. Experts blame disenchantment after decades of scandals and two presidential impeachments, voters registered in towns they have left, and fines up to R$3.51, less than one euro, for those who neither vote nor justify their absence. In a country where voting is compulsory for most adults, seeing it as a right, rather than merely a duty, will require a deeper cultural shift.
That shift begins long before election day, through civic education : learning not only how democracy works, but how to question, act and influence public life by tackling concrete problems in their communities.
Yet civic education received little attention in the campaign. In his platform, Lula proposed a national digital literacy policy to combat disinformation. The policy would teach people of all ages, especially older people, to navigate the internet critically, but the programme says little about schools. Flávio Bolsonaro, for his part, pledged schools that teach students “how to think, not what to think”, free from partisan indoctrination, and more civic-military schools.
Beyond electoral promises, what is Brazil’s long-term vision for preparing citizens to take part in democracy?
Brazil’s 1988 Federal Constitution already states that education must prepare people for the exercise of citizenship. The 1996 National Education Guidelines and Bases Law (LDB) made this one of the core aims of basic education, and the National Common Core Curriculum (BNCC) includes citizenship among the skills every student should develop.
Yet the gaps are large. The 2022 International Civic and Citizenship Education Study (ICCS) found significant gaps in Brazilian students’ civic knowledge. According to the OECD’s 2024 Truth Quest Survey, Brazilians had the lowest ability among 21 countries to distinguish between true and false or misleading online content, with an accuracy rate of 54%, compared to an average of 60%.
In September 2025, the executive branch responded: a ministerial ordinance created the Brazilian Ministry of Education’s Programme for Citizenship and Sustainability Education. Joining is voluntary, yet by July 2026 all but one of Brazil’s 26 states and 57% of its municipalities had signed up.
Its competency matrix sets out 46 skills, from pre-school to the end of secondary school, in three strands :
fundamental rights and environmental citizenship
the democratic ecosystem and its defence
citizenship in practice.
Pupils should learn, for example, to recognise democratic breakdowns and authoritarian proposals in Brazil’s history, to understand what the Supreme Court and the leaders of both houses of Congress do, to tell free speech from hate speech, and to take part in their school’s democratic bodies, such as student councils.
Networks that join must appoint a coordinator and draw up a local plan, and teachers can take online courses on the ministry’s platform. The programme’s own guide acknowledges “significant gaps” in citizenship education in Brazil, and promises a national plan to monitor implementation and learning outcomes.
In July 2026, more than a decade after the original bill was introduced, a new law amended the LDB to make civic education a compulsory curricular component.
It is not the first time. In 1969, the military junta made moral and civic education compulsory at every level, alongside a secondary-school subject called Brazilian Social and Political Organisation (OSPB). Among its stated aims was “the cult of the homeland, its symbols, traditions and institutions”. After the return to democracy, a 1993 law abolished both and folded their content into the humanities. Civic education is therefore, not new to Brazil.
The challenge is to understand what each curriculum really sets out to teach.
The new law has an unusual cross-party history. It was signed under Lula’s government, but originated in a bill by federal deputy Renata Abreu, leader of Podemos, a party that formally backed Flávio Bolsonaro in the run-off.
In a deeply polarised country, could civic education become a rare point of common ground?
Its reach will also depend on how the law and the programme fit together, since one is compulsory and the other is voluntary. Ideally, each feeds the other: the law gives the 43% of municipalities still outside the programme in July a reason to join, and the programme gives schools the means to comply. Together, they could take civic education to every school; apart, many schools will face a new duty without the means to meet it.
The law makes civic education compulsory, but not necessarily as a standalone subject. It could be woven into existing classes, such as history, geography and Portuguese, or taught through interdisciplinary projects. Given the autonomy of Brazil’s education systems, some states could also make it a separate subject.
Much remains to be defined. The law does not specify teaching hours, grade levels, teacher qualifications or materials. Its incorporation into the National Common Core Curriculum still requires approval by the National Education Council and ratification by the education minister. Only then will states, municipalities and schools adapt their curricula.
In October, the electoral court and the education ministry agreed to work together on regulation, teaching materials and school election simulations. Learning by doing has a track record: since 2004, the Chamber of Deputies’ Youth Parliament has brought 78 secondary school students to Brasília for each edition, to debate and vote on bills as if they were deputies. But such programmes reach few pupils, and institutional commitment is only a first step.
Nor is the new law consensual. Associations of philosophy and social science teachers asked for a veto, fearing it would weaken philosophy and sociology, and the Escola sem Partido movement warned of ideological indoctrination. Though raised from different angles, both concerns point to the same condition for success: teachers trained not only in content, but in a professional ethic above party lines, so that students learn to form their own views rather than adopt someone else’s.
Brazilians even have an expression for laws that never take hold: “Leis que não pegam.” This gap is precisely why Politize !, the non-partisan civic education institute I co-founded in 2015, has run its Active Citizenship School programme for over eight years. In Brazilian public schools alone, more than 19,000 teachers have used its training and materials to reach around 288,000 students. In 2026, this work earned Politize! the European Union’s Human Rights Award in Brazil.
For the new law to take hold, civic education must be cross-curricular but with clear owners, interdisciplinary but not diluted, and non-partisan but not depoliticised. It will need teacher training, suitable materials, curricular time, coordination and monitoring.
Could this law become the opportunity to bring civic education to scale across Brazil?
Brazil would not be the first country to turn to the classroom when its political order is under strain. In such moments, civic education is less an education policy than an attempt to rebuild a shared democratic project.
In 1952, a West Germany rebuilding after Nazism and war created a federal agency to consolidate and spread democratic and European ideas among Germans, today’s Federal Agency for Civic Education. In 1976, a meeting of educators from across the political spectrum gave rise to the Beutelsbach Consensus : teachers must not indoctrinate, must present contested issues as contested, and must enable students to take part in democracy. Fifty years on, it remains the standard in German classrooms, and a useful reference for Brazil’s own fears of indoctrination.
Latin America offers closer parallels. In Chile, after a wave of corruption scandals, a 2016 law required every state-recognised school to adopt a citizenship education plan and paved the way for a compulsory subject, Citizenship Education, in the final two years of secondary school, which was introduced in 2020. In Colombia, a 2014 law passed during peace talks with the FARC guerrillas made a course on the culture of peace compulsory in every school and a 2015 decree required it to be assessed in the national school-leaving exam.
Other countries have focused on participation. In Argentina, a 2013 law requires education authorities to recognise and support student councils in secondary schools. In Mexico, the electoral authority, INE, gives children and teenagers the opportunity to vote on issues that affect them: more than 10 million people aged 3 to 17 took part in 2024.
Across Latin America, civic education often stops at declarations. A 2020 UNESCO review of primary-school curricula in 19 countries in the region (Brazil’s included) found that citizenship features in all of them, but that such concepts appear more often in statements of principle than in the content teachers use to plan lessons.
Europe shows that a place in the curriculum is only half the battle. Italy, for instance, made civic education compulsory in 2019 as a cross-curricular subject of at least 33 hours a year, shared among each class’ teachers and taught since 2020.
Across Europe, the weak link has been teacher preparation. When the EU’s Eurydice network reviewed 42 education systems in 2017, 17 had no central rules or recommendations on preparing future teachers for citizenship education, and only 13 of the 36 systems that taught it across subjects defined what all future secondary teachers should master.
A new Eurydice report, due in December, will show what has changed and give Brazil and its neighbours a benchmark. In the end, teachers decide whether civic education takes hold, and they can only do so if education systems prepare and support them.
Brazil’s run-off showed what is at stake. Citing transport failures and floods, Supreme Court justice Cristiano Zanin extended voting by two hours nationwide, after both campaigns had requested extensions in some areas. Flávio Bolsonaro called the decision unacceptable, refused to concede and said he would seek to annul the election. Whether the decision was right is for institutions to judge.
Within days, after Supreme Court justice Alexandre de Moraes ordered him to surrender his passports in a money-laundering investigation, Flávio Bolsonaro left Brazil for the United States. His allies called it political exile from judicial persecution. Critics, Lula among them, replied that “those with nothing to hide have nothing to fear”, and some suggested he was getting ahead of January, when his Senate term ends, and with it the special legal standing it grants. Each side tells a ready-made story.
When politics works more like a clash of tribes, or a form of entertainment, than a shared civic space, no school subject can protect citizens on its own.
What civic education can offer is a shared grammar for such decisive moments on the political agenda: separating facts from narratives, accepting results, and contesting electoral proceedings and practices through evidence, transparency and the courts.
Lula’s new term will be the first to implement the law that seeks to promote civic education. Making it work will require treating civic education as state policy, not government policy.
Brazil already obliges its citizens to vote; the harder task is preparing them to vote well and to take part in democracy between elections. If the law succeeds, the country will have shown the many democracies now turning to the classroom that democracy can be taught and, above all, practised.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Gabriel Marmentini is the co-founder and executive director of Politize!, a non-partisan civic education institute based in Brazil. He is also the co-founder and executive director of the Brazilian Association for Head and Neck Cancer (ACBG Brasil), a patient advocacy organisation.
03.11.2026 à 13:20
Sandra Sinno-Tellier, Médecin de santé publique, spécialisée en épidémiologie et en toxicologie, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)
L’ESSENTIEL
Des défis, qui consistent à consommer des produits extrêmement pimentés, sont popularisés sur les réseaux sociaux.
Sans le savoir, les participants à ces jeux s’exposent à des risques réels pour leur santé.
Les centres antipoison ont recensé plus d’une centaine d’intoxications ces cinq dernières années, principalement chez des adolescents et des jeunes adultes.
Longtemps utilisé pour relever les plats et conserver les aliments, le piment connaît depuis quelques années un détournement de son usage culinaire qui a alerté l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Sur les réseaux sociaux, des défis mettant en scène l’ingestion de produits ultrapiquants séduisent un public souvent jeune, au prix parfois de conséquences médicales préoccupantes.
À lire aussi : Poivres et piments : un nouvel engouement pour les plus vieilles des épices
Au cœur de ces produits se trouve la capsaïcine, une substance chimique (son nom scientifique est 8-méthyle N-vanillyle 6-nonénamide) qui est naturellement présente dans les piments du genre Capsicum. Responsable de la sensation de brûlure caractéristique, elle agit sur des récepteurs nerveux (les TRPV1 pour transient receptor potential vanilloide 1) qui transmettent au cerveau un signal similaire à celui d’une élévation de température.
Résultat : rougeurs, transpiration, larmoiements et impression de « bouche en feu », alors même qu’aucune augmentation réelle de température ne se produit.
Si les effets d’une consommation modérée restent généralement transitoires, des quantités plus importantes peuvent provoquer des douleurs intenses tout au long du tube digestif. Brûlures buccales, douleurs gastriques, nausées, vomissements ou diarrhées figurent parmi les symptômes les plus fréquemment observés. Dans certains cas, des manifestations plus générales peuvent apparaître, comme une augmentation de la pression artérielle, des palpitations ou une perte de connaissance.
Les risques ne se limitent pas à l’ingestion. Le contact avec la peau ou les yeux peut entraîner des irritations parfois importantes. Quant aux aérosols contenant de la capsaïcine, comme certains sprays de défense, ils sont susceptibles de provoquer des troubles respiratoires chez les personnes sensibles.
Les enfants ainsi que les personnes souffrant de pathologies digestives ou cardiovasculaires figurent parmi les populations les plus vulnérables. Des réactions allergiques ont également été rapportées.
Le phénomène a pris une ampleur internationale avec l’apparition de défis reposant sur la consommation de snacks extrêmement concentrés en capsaïcine. L’un des plus connus, le « One-Chip Challenge », invitait les participants à manger une chips ultrapiquante puis à résister le plus longtemps possible sans boire ni manger, tout en filmant leur réaction.
En 2023, aux États-Unis, un adolescent de 14 ans est décédé après avoir participé à un challenge de ce type. Le produit contenait notamment du Carolina Reaper, considéré comme l’un des piments les plus puissants au monde, avec une intensité pouvant dépasser deux millions d’unités sur l’échelle de Scoville qui mesure le niveau de piquant d’un piment et s’exprime en unité thermique de Scoville. À titre de comparaison, le Tabasco classique atteint généralement entre 2 500 et 5 000 unités.
Classification simplifiée des piments les plus connus, du moins au plus piquant, selon leur intensité moyenne sur l’échelle de Scoville (SHU, Scoville Heat Units)
En Europe, des produits similaires commercialisés sous le nom de « Hot Chip Challenge » ont suscité plusieurs alertes sanitaires à l’automne 2023. À la suite de signalements en Allemagne et en Suisse, ces produits ont fait l’objet de rappels, y compris en France.
Entre 2021 et 2025, les centres antipoison français ont enregistré 124 cas d’intoxication liés à la consommation d’aliments particulièrement pimentés. Les personnes concernées étaient âgées en moyenne de 18 ans, et plus d’un tiers des cas impliquaient des adolescents de 10 à 15 ans. Les hommes étaient légèrement majoritaires.
Le piment consommé directement en tant que plante représentait le produit le plus souvent impliqué, devant les chips ultrapiquantes et différentes sauces pimentées.
Répartition par classe d’aliments des intoxications à la capsaïcine enregistrées par les Centres antipoison de 2021 à 2025
Dans près de quatre cas sur dix, la consommation s’inscrivait dans le cadre d’un défi. Les adolescents étaient particulièrement représentés dans ces situations.
Les symptômes observés étaient principalement des douleurs digestives ou buccales, des irritations et des vomissements. Si la quasi-totalité des cas sont restés bénins, une femme de 28 ans a présenté un œdème de Quincke après avoir participé à un défi impliquant une chips pimentée (l’œdème de Quincke correspond à une réaction inflammatoire ou allergique qui se traduit par un gonflement rapide de la peau et des muqueuses au niveau de la tête et du cou, ndlr). Elle a dû être prise en charge aux urgences avant une évolution favorable.
À ce jour, la capsaïcine naturellement présente dans les aliments ne fait pas l’objet de restrictions spécifiques au sein de l’Union européenne. Toutefois, plusieurs produits ont déjà été retirés du marché en raison de concentrations jugées trop élevées ou d’un étiquetage insuffisant.
Face à la multiplication des signalements, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) mène actuellement une évaluation des risques liés à la consommation de capsaïcine. Les données recueillies par les centres antipoison français ont été intégrées à ces travaux, dont les conclusions sont attendues d’ici à la fin de l’année 2027. Elles pourraient déboucher sur un renforcement de la réglementation applicable aux produits les plus concentrés.
Dans l’attente de nouvelles recommandations, les autorités sanitaires rappellent l’importance de la vigilance. Les mentions « ultra-hot », « superpiquant » ou « extrême » doivent alerter les consommateurs, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de produits commercialisés dans le cadre de défis viraux sur les réseaux sociaux.
Les autorités sanitaires recommandent également d’éviter ces challenges, en particulier chez les adolescents, de conserver les produits très pimentés hors de portée des enfants et de porter des gants lors de la manipulation de piments particulièrement forts.
Pour en savoir plus, consulter l’article qui lui est consacré dans le numéro 29 du bulletin Vigil’Anses de juillet 2026, édité par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).
Sandra Sinno-Tellier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.