LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

02.05.2026 à 09:32

Dans les bas rapiécés de l’homme le plus riche des États-Unis, le travail oublié des femmes américaines

Emily J. Whitted, Ph.D. Candidate in Early American History, UMass Amherst

En étudiant les bas de soie de Stephen Girard, une historienne met au jour le rôle crucial — et largement invisibilisé — des femmes, libres ou esclaves, dans l’économie américaine du début du XIXe siècle.
Texte intégral (1170 mots)

Rapiécer, gérer, entretenir : dans le foyer de l’un des hommes les plus riches d’Amérique, des femmes ont contribué, sans reconnaissance, à une prospérité qui leur échappait.


À sa mort en 1831, Stephen Girard – marchand, banquier et philanthrope de Philadelphie – était l’homme le plus riche des États-Unis. Dans son testament, il légua à la ville de Philadelphie (Pennsylvanie, Nord-Est des États-Unis) un don exceptionnel d’environ 6 millions de dollars, soit près de 194 millions d’euros aujourd’hui.

Girard demanda notamment qu’une partie de cette somme soit utilisée pour fonder un internat destiné aux garçons blancs pauvres et orphelins. Aujourd’hui, cet établissement, qui accueille des élèves du primaire au lycée, est connu sous le nom de Girard College et admet des élèves issus de milieux défavorisés, sans distinction de race ni de genre. L’institution a hérité des biens matériels de Girard, parmi lesquels du mobilier, des papiers personnels et des vêtements – dont une paire de bas de soie abondamment rapiécés.

Leur conservation peut surprendre : pourquoi l’homme le plus riche des États-Unis portait-il des vêtements raccommodés ? En tant qu’historienne du textile, spécialisée dans le travail du raccommodage dans l’Amérique des débuts, j’ai étudié les points utilisés pour réparer les bas de Girard, ainsi que ses riches archives.

Croisées, ces sources historiques m’ont permis de mettre au jour de nouveaux éléments sur la valeur des textiles dans l’Amérique d’alors, mais aussi sur le rôle des femmes – notamment celles qui travaillaient dans la maison du riche marchand – dans l’essor économique du pays.

Ce que nous disent ces bas

Les textiles étaient utilisés au quotidien par la quasi-totalité des Américains de l’époque coloniale et des débuts de la République et constituaient alors bien souvent les biens les plus précieux que l’on pouvait posséder.

Malgré la mécanisation à grande échelle, ils coûtaient cher en raison du prix des matières premières et du travail qualifié nécessaire à la fabrication des étoffes ; ils étaient en outre fréquemment importés. À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, les États-Unis voyaient émerger une industrie textile nationale, mais de nombreux Américains continuaient d’importer des tissus depuis l’étranger, notamment de Grande-Bretagne, de France et d’Inde. Les factures du foyer de Girard montrent qu’il achetait régulièrement une grande partie de ses vêtements – y compris ses bas de soie – en France.

La forte valeur des textiles à cette époque explique que même les foyers les plus aisés jetaient rarement les vêtements abîmés. On les réparait plutôt, à l’aide d’aiguilles et de fil. Si certains hommes pratiquaient aussi le raccommodage, l’immense majorité de ces travaux était réalisée par des femmes.

Les raccommodeuses : Sally, Polly et Hannah

Au sein du foyer de Girard, au moins trois femmes se chargeaient de repriser ses bas de soie et ses autres vêtements.

Bien que Girard ait été marié, son épouse Mary fut internée pour troubles mentaux à l’hôpital de Pennsylvanie en 1790, et le couple n’eut pas d’enfants. En l’absence de Mary, Girard eut plusieurs maîtresses qui faisaient office de gouvernantes : Sally Bickham, une femme quaker que Girard décrit dans une lettre comme une « tayloress », c’est-à-dire couturière, et Polly Kenton, blanchisseuse. Dans le cadre de leur travail, elles géraient les affaires domestiques et les achats de Girard, assurant le bon fonctionnement de son quotidien.

Par ailleurs, une femme noire nommée Hannah Brown, originaire de Saint-Domingue, ancienne colonie française correspondant aujourd’hui à Haïti, fut réduite en esclavage au sein du foyer de Girard pendant plus de quarante ans. Et ce, alors même que la loi d’abolition progressive adoptée en Pennsylvanie en 1780 aurait dû lui garantir la liberté dans les six mois suivant son arrivée aux États-Unis. L’abolition progressive n'y fut appliquée que de manière inégale, permettant à des propriétaires d’esclaves comme Girard d’en contourner les effets. Le testament du marchand accorda finalement la liberté à Hannah Brown.

Toutes trois travaillaient au service de Girard : elles reprisaient ses bas, géraient les tâches quotidiennes du foyer et veillaient à l’entretien de la maison. Les trois techniques de raccommodage visibles sur ses bas – comme le reprisage à la suisse, le reprisage tissé ou encore le renforcement des talons – constituent autant de traces matérielles de leur travail, aux côtés des archives écrites telles que les factures domestiques, les lettres et les reçus.

Aux premiers temps des États-Unis, de nombreuses femmes, libres ou réduites en esclavage, accomplissaient un travail domestique non rémunéré. Pourtant, ce travail a été une force essentielle de la croissance économique nationale au début du XIXe siècle. Partout dans le pays, des hommes comme Girard ont encouragé et tiré profit de l’industrialisation et de l’expansion des activités commerciales ; mais c’est le travail domestique non rémunéré des femmes qui a rendu possibles leur participation et leurs profits.

Si les habitants de Philadelphie ne voient aujourd’hui leurs noms ni sur les grandes artères ni sur les bâtiments de la ville, les efforts conjugués de Sally, Polly et Hannah — dissimulés dans les chaussures de Girard et éclipsés par l’ampleur de son héritage historique à Philadelphie — ont été essentiels à sa réussite économique.

The Conversation

Emily J. Whitted a reçu des financements de The Library Company of Philadelphia.

PDF

02.05.2026 à 08:55

L’abandon d’une stratégie vieille de 250 ans… Ce que change la fin de l’obligation vaccinale dans l’armée américaine

Katrine L. Wallace, Assistant Professor of Epidemiology and Biostatistics, University of Illinois Chicago

Pendant près de quatre-vingts ans, la vaccination contre la grippe allait de soi dans l’armée états-unienne. Sa remise en cause récente ne repose pas tant sur des arguments médicaux que sur une évolution politique autour de la notion de « liberté médicale ».
Texte intégral (2113 mots)
L’armée opère généralement dans des conditions – caserne, navire, etc. – qui favorisent la propagation des virus respiratoires. Bumble Dee/Shutterstock

De George Washington à la Seconde Guerre mondiale, la vaccination a été pensée comme un outil stratégique face aux maladies capables de décimer les troupes. Aujourd’hui, cette logique historique entre en tension avec la montée des revendications individuelles.


Pour la première fois depuis près de quatre-vingts ans, les militaires états-uniens ne seront plus tenus de recevoir le vaccin annuel contre la grippe. Le secrétaire à la défense Pete Hegseth a annoncé ce changement, le 22 avril 2026. Invoquant l’autonomie médicale et la liberté religieuse, il a qualifié cette obligation de « trop large et dénuée de rationalité », déclarant aux soldats que « votre corps, votre foi et vos convictions ne sont pas négociables ».

L’obligation vaccinale contre la grippe à laquelle Pete Hegseth a mis fin était en vigueur depuis 1945, avec une brève interruption en 1949. Elle s’inscrivait dans une tradition d’obligations vaccinales militaires presque aussi ancienne que les États-Unis eux-mêmes.

Étant épidémiologiste spécialisée dans les maladies évitables par la vaccination, je trouve la fin de cette obligation moins marquante pour ses effets immédiats que pour ce qu’elle révèle. Pendant la majeure partie de l’histoire états-unienne, les commandants militaires partaient du principe que les maladies infectieuses pouvaient leur faire perdre une guerre, raison pour laquelle la vaccination relevait de la préparation opérationnelle plutôt que d’un choix individuel.

Une tradition qui remonte à George Washington

La première obligation vaccinale militaire américaine est antérieure à la Constitution. À l’hiver 1777, le général George Washington ordonne l’inoculation massive de l’armée continentale contre la variole.

Sa décision n’était pas idéologique – elle était stratégique. L’année précédente, une épidémie de variole avait ravagé les troupes américaines près de Québec, contribuant à l’effondrement de la campagne du Nord. John Adams écrivit à sa femme Abigail que la variole tuait dix soldats pour un seul tombé au combat.

L’inoculation en 1777 comportait elle-même des risques. La procédure, appelée variolisation, consistait à infecter volontairement un soldat avec une faible dose du virus de la variole afin de provoquer une immunité. George Washington a fait le pari qu’il valait mieux perdre quelques hommes à cause de l’inoculation que perdre une guerre face au virus. Des historiens ont attribué à cette décision le salut de l’armée continentale.

La pandémie de Covid-19 a reconfiguré les enjeux politiques autour des obligations vaccinales.

Ce schéma s’est maintenu pendant des siècles : lorsqu’une maladie infectieuse risquait de mettre plus de soldats hors de combat que les tirs ennemis, l’armée imposait des mesures de protection.

Les troupes américaines ont été vaccinées contre la variole, de la guerre de 1812 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Pendant la Première Guerre mondiale, l’armée a ajouté la vaccination contre la typhoïde. Lors de la Seconde Guerre mondiale, elle a élargi les obligations vaccinales pour inclure également le tétanos, le choléra, la diphtérie, la peste, la fièvre jaune et, en 1945, la grippe.

1945 : nouvelle guerre, nouveau vaccin

L’obligation vaccinale contre la grippe trouve son origine dans les expériences militaires lors de la pandémie de grippe de 1918. Ce printemps-là, une nouvelle souche de grippe s’est propagée dans des camps d’entraînement militaires surpeuplés avant de gagner l’Europe avec les troupes américaines. Environ 45 000 soldats américains sont morts de la grippe pendant la Première Guerre mondiale, presque autant que les quelque 53 000 tués au combat.

La pandémie de 1918 a fait la démonstration qu’un virus respiratoire pouvait paralyser une armée. Aussi, en 1941, alors que le pays se préparait à entrer dans un nouveau conflit mondial, l’armée des États-Unis a-t-elle mis en place une commission sur la grippe qui s’est associée à l’Université du Michigan pour développer le premier vaccin contre cette infection. Des essais cliniques menés sur des recrues ont montré qu’il réduisait de 85 % l’incidence de la maladie, et, en 1945, l’armée a rendu la vaccination obligatoire. Environ 7 millions de militaires ont été vaccinés cette année-là.

L’obligation a été brièvement suspendue en 1949, lorsque les scientifiques ont compris que le vaccin devait être régulièrement mis à jour en raison de l’évolution du virus. Une fois les formulations adaptées de manière saisonnière, l’obligation a été rétablie au début des années 1950 et est restée en vigueur sans interruption jusqu’au changement de politique décidé par Pete Hegseth.

Hôpital d’urgence au camp Funston, au Kansas, en 1918, pendant l’épidémie de grippe
La pandémie de grippe de 1918 a tué presque autant de soldats états-uniens que les combats pendant la Première Guerre mondiale. Otis Historical Archives, National Museum of Health and Medicine

Le Covid-19 a transformé la politique vaccinale

Pendant des décennies, les obligations vaccinales faisaient partie intégrante et peu contestée de la vie militaire. La pandémie de Covid-19 a changé la donne.

En août 2021, tous les militaires ont été sommés de se faire vacciner contre le Covid-19. Plus de 98 % des soldats en service actif ont obtempéré, mais cette obligation est devenue un point de crispation. Plus de 8 000 militaires ont été renvoyés de force pour avoir refusé le vaccin.

En 2023, le Congrès a adopté une loi obligeant le Pentagone à annuler l’obligation vaccinale contre le Covid-19. Ce revirement a reconfiguré les enjeux politiques autour des obligations vaccinales dans l’armée. En janvier 2025, le président Donald Trump a ordonné la réintégration, avec indemnités rétroactives, des militaires renvoyés dans ce cadre.

En annonçant la fin de l’obligation vaccinale contre la grippe, Pete Hegseth s’est largement appuyé sur le vocable de la « liberté médicale », issu des débats autour des vaccins contre le Covid-19, plutôt que sur de nouvelles données concernant la grippe ou l’efficacité du vaccin. Le mouvement pour la « liberté médicale » s’oppose à l’intervention de l’État dans ce que ses partisans considèrent comme des décisions de santé personnelles, y compris des recommandations de santé publique telles que les obligations vaccinales, le port du masque ou la distanciation sociale.

La justification vaccinale tient-elle toujours ?

Les critiques de l’obligation vaccinale contre la grippe dans l’armée avancent que la grippe constitue aujourd’hui une menace plus modérée qu’en 1918, que les militaires sont en meilleure santé que la population générale et que, pour un virus saisonnier, le choix individuel devrait primer sur la logique de santé publique.

L’épidémiologie raconte une autre histoire. Même si l’intensité des saisons grippales varie, le virus mute de manière si imprévisible que des pandémies, comme celles de 1918, 1957, 1968 et 2009, restent une possibilité récurrente. La grippe continue d’ailleurs de causer chaque année des hospitalisations et des décès par dizaines de milliers aux États-Unis. Les Centers for Disease Control and Prevention estiment que le vaccin contre la grippe a ainsi évité environ 180 000 hospitalisations et 12 000 décès lors de la saison 2024-2025.

L’armée opère précisément dans des conditions qui favorisent la propagation des virus respiratoires : centres d’entraînement, casernes, navires ou sous-marins où les individus vivent en promiscuité.

La logique qui a conduit George Washington en 1777 et le Surgeon General de l’armée en 1945 à imposer la vaccination n’a, au fond, guère changé. Un soldat malade ne peut ni être déployé ni s’entraîner, et peut transmettre la maladie à toute une unité.

Ce qui a changé, en revanche, c’est le poids politique accordé au refus individuel et c’est cela, bien plus que la question de l’efficacité du vaccin, que reflète la fin de cette obligation

The Conversation

Katrine L. Wallace ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
50 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓