16.03.2026 à 17:52
Pierrick Gomez, Professeur associé de marketing, Neoma Business School
La question de l’ultratransformation des aliments constitue aujourd’hui un enjeu majeur tant pour l’industrie agroalimentaire que pour les pouvoirs publics. La liste d’ingrédients, information obligatoire qui figure sur les emballages alimentaires, apparaît comme un outil intéressant pour aider les consommateurs à repérer ces aliments dans les rayons. Toutefois, son efficacité reste à établir.
L’offre d’aliments ultratransformés occupe une place prépondérante sur les rayons de produits alimentaires de nombreux pays occidentaux, alors même que les consommateurs demeurent encore peu nombreux à savoir ce que recouvre cette catégorie et comment l’identifier.
Cette situation est problématique car la question de l’ultratransformation des aliments constitue aujourd’hui un enjeu majeur de santé publique. De nombreuses études scientifiques mettent en évidence une association entre la consommation d’aliments ultratransformés et un risque accru de diverses maladies chroniques, voire de mortalité.
Or, en dehors de leurs croyances personnelles, les consommateurs disposent de peu d’indices tangibles leur permettant de déterminer si un produit est ultratransformé, ou non.
Pour l’heure, la liste d’ingrédients constitue la principale source d’information figurant sur les emballages qui permet aux consommateurs d’identifier le degré de transformation des aliments, notamment parce qu’elle leur donne accès à la composition des produits qu’ils achètent.
Pourtant, on sait encore peu de choses sur son usage réel par les consommateurs et sur sa capacité à les aider à repérer et à éviter les aliments ultratransformés. Qui lit la liste d’ingrédients ? Cette information suffit-elle à orienter les choix vers des produits moins transformés ? Des avertissements sanitaires placés sur la face avant des emballages seraient-ils plus efficaces à cet égard ?
Nous avons cherché à apporter des éléments de réponse dans un article récemment publié dans Journal of Consumer Policy qui repose sur trois études expérimentales menées auprès de 1 088 consommateurs états-uniens et britanniques.
Dans une première étude, nous nous sommes intéressés aux usages de la liste d’ingrédients et avons observé qu’environ 43 % des participants déclaraient la consulter régulièrement lors de leurs achats alimentaires. Ce résultat est déjà instructif : il montre que cet usage n’est pas marginal, tout en suggérant que plus de la moitié des consommateurs ne la consultent qu’occasionnellement, voire pas du tout.
Surtout, nos analyses indiquent que cet usage est fortement influencé par des caractéristiques individuelles. Les utilisateurs fréquents déclarent de meilleures compétences culinaires et un niveau de connaissance plus élevé en matière d’aliments ultratransformés, manifestent une préférence marquée pour les aliments naturels et se montrent plus attentifs à leur santé.
Autrement dit, l’usage de la liste d’ingrédients semble associé à des facteurs qui ne sont pas également répartis au sein de la population. Dès lors, s’appuyer sur cet outil pour orienter les choix alimentaires risque de renforcer certaines inégalités. Des analyses complémentaires mettent d’ailleurs en évidence des différences d’usage significatives selon le niveau d’éducation.
Le caractère ultratransformé d’un aliment peut, en théorie, s’apprécier à travers deux dimensions de la liste d’ingrédients : sa longueur (plus la liste est longue, plus on peut soupçonner un degré de transformation élevé) et son contenu (présence d’additifs et d’ingrédients d’origine industrielle). Dans une deuxième étude expérimentale, nous avons précisément isolé ces deux dimensions afin d’évaluer leur influence sur les évaluations des consommateurs.
Les participants devaient évaluer un pain industriel emballé, avec la possibilité d’accéder à la liste d’ingrédients figurant au dos de l’emballage, laquelle variait selon le contenu (modérément versus fortement transformé) et la longueur (liste courte versus longue). Par rapport à la première étude, une proportion plus élevée de participants (66 %) a choisi d’examiner la liste d’ingrédients.
Les résultats sont sans ambiguïté : le contenu de la liste l’emporte largement sur sa longueur. La présence d’additifs et d’ingrédients perçus comme industriels accroît significativement la perception de transformation du produit. Ce résultat est cohérent avec un mécanisme psychologique bien documenté en comportement du consommateur, à savoir le biais de négativité : les consommateurs accordent davantage de poids à des signaux négatifs, facilement identifiables (additifs, ingrédients industriels), qu’à la longueur de la liste dont l’interprétation reste ambiguë (un aliment peut comporter un nombre conséquent d’ingrédients sans être ultratransformé).
Un autre résultat mérite toutefois d’être souligné : bien que la présence d’additifs dans la liste modifie les perceptions, elle ne réduit pas directement l’intention d’achat du produit ultratransformé.
Ainsi, le degré de transformation ne constitue qu’un critère de choix parmi d’autres : le prix, le goût, la praticité ou encore les bénéfices perçus pour la santé peuvent peser davantage dans la décision et neutraliser l’effet de la liste d’ingrédients.
La troisième étude examine l’effet additionnel d’un outil plus facilement accessible et interprétable par les consommateurs : un avertissement sanitaire apposé sur la face avant de l’emballage qui signale le caractère ultratransformé des produits. Les participants recrutés devaient choisir entre trois barres de céréales présentant des niveaux de transformation différents (modérément versus fortement transformé), avec ou sans avertissement. Ils avaient par ailleurs accès à leurs compositions.
Les résultats sont sans équivoque : la présence d’un avertissement accroît fortement la probabilité de choisir le produit le moins transformé. La part de choix en faveur de l’option modérément transformée passe ainsi de 39,6 % en l’absence d’avertissement à 62,7 % lorsqu’un avertissement est présent. L’avertissement renforce la capacité des consommateurs à distinguer les produits selon leur degré de transformation et à orienter leurs choix en conséquence.
Au final, la liste d’ingrédients apparaît comme un outil utile mais insuffisant. Elle est utilisée par un nombre limité de consommateurs et si elle permet à certains d’identifier les produits transformés, davantage à travers son contenu que sa longueur, elle ne génère pas une impulsion suffisante pour influencer directement l’intention d’achat.
Ainsi, en l’absence d’outils complémentaires, son usage risque de laisser de côté les consommateurs les moins motivés, renforçant ainsi des inégalités d’accès à l’information. À l’inverse, un avertissement simple et visible apposé sur la face avant des emballages semble nettement plus efficace pour que l’identification des produits ultratransformés se traduise en choix effectifs.
Ces résultats devront être répliqués dans des situations d’achat réelles, en interaction avec d’autres dispositifs existants (par exemple l’étiquetage nutritionnel Nutri-Score présent sur les emballages des produits alimentaires, des allégations relatives au pourcentage d’ingrédients naturels dans la composition et autres « clean labels » qui promeuvent une alimentation plus saine, ainsi que dans d’autres contextes culturels.
Ces travaux dessinent néanmoins une orientation claire pour les décideurs en santé publique : si l’objectif est d’orienter les choix des consommateurs vers des aliments moins transformés, la seule liste d’ingrédients risque de ne pas suffire ; des instruments plus persuasifs, tels que des avertissements sanitaires spécifiques, apparaissent dès lors nécessaires.
Pierrick Gomez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
16.03.2026 à 17:50
Farid Lamara, Responsable de programmes de recherches, Agence Française de Développement (AFD)
Toutes les données disponibles indiquent que l’Agenda 2030 adopté en septembre 2015 par les 193 États membres de l’Organisation des Nations unies sera loin d’être mené à bien dans le délai imparti. Dans un contexte de recul massif des démocraties et des droits humains, d’explosion des inégalités, de rétrécissement de l’espace civique et de dépassement des limites planétaires, l’approche fondée sur les droits (humains et du vivant), qui n’a été que très partiellement intégrée par la communauté internationale dans la déclinaison opérationnelle des Objectifs de développement durable, apparaît comme un levier plus nécessaire que jamais.
Les États membres des Nations unies ont adopté à l’unanimité en 2015, le programme de développement durable. Il entend garantir un développement qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (rapport Brundtland de 1987, « Notre avenir commun »). Cet agenda déroule 17 Objectifs du développement durable (ODD) et décline 169 cibles à atteindre en 2030. Elles représentent le cadre de redevabilité du programme.
Aucun des 17 Objectifs de développement durable (ODD) n’est spécifiquement consacré aux droits humains. Ceux-ci, en réalité, sont partout – au cœur de la vie sociale, économique, culturelle, civile et politique de tous les habitants du monde, mais également au centre des enjeux écologiques contemporains, ce qu’a acté l’Assemblée générale des Nations unies en 2022 par une résolution historique reconnaissant le droit à un environnement sain comme un droit humain.
Selon le Danish Institute for Human Rights (DIHR), 92 % des cibles des ODD sont ancrées dans le droit international des droits humains. La promotion, le respect et la protection des droits humains constituent donc la colonne vertébrale des ODD.
Dans l’ensemble, les ODD combinent les enjeux écologiques, économiques, de développement humain et de gouvernance. Mais plusieurs visions fondées sur des hypothèses économiques et écologiques différentes se confrontent sur la manière de les réaliser. On parle de soutenabilité faible ou forte. Cette dernière est un concept qui vise à renforcer le développement durable en évitant que les politiques économiques compromettent (ou sacrifient) le développement humain, l’environnement ou la nature. Contrairement à la soutenabilité faible (technosolutionniste, fondée sur les concepts de la substituabilité du capital naturel), la soutenabilité forte pose pour principe que le capital naturel est irremplaçable et doit être préservé.
On retiendra trois principes de la soutenabilité forte : la finitude de la nature ; la justice sociale ; et les limites de la croissance économique. Dans cette vision, l’approche fondée sur les droits humains et celle fondée sur les droits de la nature sont essentielles pour un développement véritablement durable. Il s’agit ici de reconnaître la nature — écosystèmes et entités naturelles – comme sujet de droit. Aujourd’hui, plus de 650 initiatives de reconnaissance des droits de la nature sont répertoriées. Sans ces approches, le système actuel aggrave les inégalités et menace l’habitabilité de la planète.
C’est ce que documentent plusieurs recherches et conférences internationales de l’Agence française de développement (AFD) consacrées à l’analyse des enjeux croisés entre les droits humains et le développement durable, avec des angles d’études spécifiques tels que la transition écologique, les inégalités multidimensionnelles ou encore les droits de la nature. Mais également les travaux conduits par l’AFD avec le DIHR sur les questions relatives aux droits humains et aux politiques climatiques.
De cet ensemble, il ressort que la crise écologique (anthropique) aggrave les inégalités et affaiblit massivement les droits humains tant substantifs (droit à la vie, à la santé, à l’alimentation, à l’habitat, etc.) que procéduraux (droit de participation, d’information, de réparation), et en premier lieu ceux des populations en situation de vulnérabilité : enfants, femmes, peuples autochtones et communautés locales, défenseurs des droits humains et de l’environnement, migrants et déplacés.
Pourtant, la gouvernance environnementale reste défaillante, les États et le secteur privé se limitant généralement à une démarche de réduction des risques (« ne pas nuire ») sans redevabilité ni vision intégrée et pro-active des droits humains, du droit à un environnement sain et des droits de la nature. Il apparaît ainsi urgent de proposer des modèles alternatifs intégrant redevabilité, justice (sociale et environnementale) et participation citoyenne pour concilier écologie et droits humains dans une approche écocentrée et non plus anthropocentrée.
En particulier à l’heure où les limites planétaires sont largement dépassées.
Ces limites (voir graphiques ci-dessous) définissent l’espace opérationnel sûr pour l’humanité par rapport au système terrestre et sont associées aux sous-systèmes ou processus biophysiques de la planète. Aujourd’hui, 7 limites sur 9 sont dépassées. Et depuis l’adoption des ODD en 2015, 3 l’ont été.
Au-delà de l’impact majeur sur la nature, les impacts sur les droits humains sont systémiques. Pour le droit à la santé par exemple, il est démontré que chaque limite planétaire a des conséquences directes sur la santé humaine, animale et des écosystèmes.
Pour la santé humaine, les pollutions chimiques (pesticides, plastiques, polluants éternels) génèrent des maladies chroniques multiples et une croissance des cancers. La seule pollution de l’air provoque plus de 4 millions de décès annuels à l’échelle planétaire. Les décès prématurés liés aux vagues de chaleur (climat), à la malnutrition (changement du cycle de l’eau) ou encore à la dégradation des sols ou à la chute de la biodiversité alourdissent plus encore le bilan sanitaire et la mortalité humaine, en premier lieu pour les populations les plus pauvres, qui plus est dans un monde régi par un modèle profondément asymétrique et inégalitaire.
Selon le rapport 2025 sur les inégalités climatiques du World Inequality Lab, les 50 % les plus pauvres de la population mondiale émettent 10 % des gaz à effet de serre (GES), soit bien moins que les émissions des 1 % les plus riches. Ces derniers sont par ailleurs responsables à eux seuls de 41 % des GES liés à la détention d’actifs (financiers et non financiers).
Par ailleurs, les 50 % les plus pauvres ne sont pas seulement les moins responsables. Ils sont également les plus exposés aux pertes et dommages tout en ayant le moins de capacités financières pour y faire face. Et si l’on regarde les inégalités en matière de revenu et de patrimoine, on constate que les 10 % les plus riches de la planète captent plus de revenus que les 90 % restants. Au global, bien que les inégalités croissent fortement à l’intérieur des pays depuis plusieurs décennies, ces résultats indiquent de très fortes asymétries Nord/Sud. Or plus les inégalités croissent, plus les capacités à faire valoir ses droits diminuent.
Dans ces conditions, les résultats attendus de l’agenda 2030 sont loin d’être atteints. Le rapport 2025 des Nations unies sur les ODD montre que sur les 169 cibles des ODD, seules 18 % sont atteintes ou en passe de l’être en 2030. Et 66 % d’entre elles indiquent des progrès marginaux, en stagnation ou en régression.
L’analyse plus détaillée, ODD par ODD, indique que plusieurs d’entre eux n’atteindront aucune cible d’ici à 2030. C’est le cas notamment pour les ODD 1 (pauvreté), 5 (genre), 6 (eau), 16 (Paix, justice et institution fortes). Alors que les ODD 2 (faim), 3 (santé), 4 (éducation), 10 (inégalités) et 13 (climat) ne devraient n’en atteindre qu’une seule.
Considérant que les droits humains sont la colonne vertébrale des ODD, ces résultats démontrent que les enjeux de justice restent marginaux dans leur déclinaison opérationnelle. Or, le recul des démocraties, le déclin des droits humains et le rétrécissement extrême de l’espace civique — qui se traduit par exemple par la censure, la répression violente des journalistes, des défenseurs des droits et de l’environnement, des manifestants pacifiques, etc. — dans le monde sont autant de freins supplémentaires à leur réalisation.
Aujourd’hui, selon le Civicus Monitor, seuls 7,2 % de la population mondiale vit dans un espace civique « ouvert » ou « rétréci ». Le reste dans un espace « entravé » (19,9 %), réprimé (42,3 %) ou fermé (30,7 %).
Il devient ainsi urgent que la communauté internationale en général et les acteurs du développement en particulier donnent toute leur place aux approches fondées sur les droits humains et du vivant dans la réalisation de l’Agenda 2030.
Pour ce faire, il faudra considérer les enjeux liés au modèle économique dominant ainsi qu’à la gouvernance mondiale. Ce qui dépasse largement la sphère juridique. Néanmoins, les droits de la nature constituent des leviers puissants pour renforcer les droits humains et vice versa, ce qu’a récemment reconnu l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) par l’adoption de plusieurs résolutions.
Ainsi, l’approche fondée sur les droits humains et du vivant devrait être intégrée dans toutes les politiques publiques pour la réalisation des ODD dans une optique de soutenabilité forte. C’est bien ce que dit la décision de la COP15 de Kunming-Montréal sur la diversité biologique qui appelle à des actions en faveur de la Terre nourricière, c’est-à-dire d’une « approche écocentrique et fondée sur les droits, propice à la mise en œuvre d’actions visant à établir des relations harmonieuses et complémentaires entre les populations et la nature, à promouvoir la pérennité de tous les êtres vivants et de leurs communautés et à éviter la marchandisation des fonctions environnementales de la Terre nourricière ».
Farid Lamara ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.