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26.03.2025 à 16:28

L’Europe à l’heure du retour des logiques de puissance décomplexées : le temps du sursaut stratégique ?

Delphine Deschaux-Dutard, Maître de conférences en science politique, Université Grenoble Alpes, Université Grenoble Alpes (UGA)

Bastien Nivet, Docteur en science politique (École de management), Pôle Léonard de Vinci

Si l’UE multiplie dernièrement les annonces et les plans relatifs à son réarmement, elle est encore loin d’être perçue comme une puissance réelle par les autres grands acteurs internationaux.
Texte intégral (2443 mots)

Face aux puissances révisionnistes que sont les États-Unis de Trump et la Russie de Poutine, l’Union européenne cherche à renforcer son autonomie stratégique. Des plans sont mis sur la table, les sommets se multiplient, mais les 27 sont encore très loin de partager une vision commune en matière militaire, comme en témoigne, entre autres, la difficulté qu’ils ont à s’entendre sur des achats d’armement mutualisés.


La scène surréaliste qui a opposé Donald Trump à Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale de la Maison Blanche, le 28 février 2025, puis la brutale annonce par les États-Unis de la cessation de leur soutien militaire et en matière de renseignement à l’Ukraine (avant une nouvelle volte-face suspendant cette « pause » quelques jours plus tard) ont saisi d’effroi de nombreux chefs d’État et de gouvernement européens, tant elles marquent une rupture dans la conception que l’UE se fait des relations internationales, depuis l’édification en 1945 du système onusien, fondé sur la charte de San Franscisco, qui place en son cœur les principes d’intégrité territoriale, de dialogue et de résolution pacifique des différends.

Au regard de l’évolution très rapide de l’ordre international sous l’action combinée de puissances révisionnistes, telles que la Russie ou la Chine, et du nouveau positionnement américain depuis le début du second mandat Trump, qui a vu Washington adopter une conception purement transactionnelle des relations internationales, l’Europe serait-elle en train de sortir de l’Histoire ? Peut-elle continuer à se comporter comme un agneau dans un monde de carnivores ?


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Si les annonces se sont multipliées depuis début mars 2025 concernant la montée en puissance de l’échelon européen en matière de défense, il importe, pour bien faire la distinction entre les effets d’annonce et la limite de leur effet performatif, de rappeler d’où vient l’UE en matière de réflexion stratégique et de conception de la puissance.

Pour l’UE, un rapport au monde d’« influence sans la puissance » rattrapé par l’Histoire

Contrairement à une vision très répandue, la construction européenne n’a jamais été qu’une simple construction économique interne, un marché, un « espace ». Permettre aux Européens de participer aux affaires du monde avec leurs capacités et leurs approches propres en a été un objectif réitéré et progressivement affiné, depuis les premières communautés des années 1950 jusqu’à l’UE à 27, aujourd’hui.


À lire aussi : Bonnes feuilles : « Histoire de la construction de l’Europe depuis 1945 »


La déclaration Schuman du 9 mai 1950 affirmait déjà que l’une des ambitions essentielles d’une Europe organisée était sa « contribution au monde », et soulignait sa fonction fondamentale en matière de préservation de la paix et sa vocation à nouer des relations pacifiques avec les autres acteurs. De premières politiques de coopération et d’aide au développement ont ensuite tissé, dès les années 1960, dans le cadre de la Communauté économique européenne créée en 1957, un riche réseau de relations extérieures avec de nombreux États, d’abord principalement africains, puis plus diversifiés.

Dès la déclaration de Copenhague de 1973 sur l’identité européenne, l’Europe des neuf États membres d’alors articulait plus précisément une vision européenne spécifique de l’ordre international et de la contribution particulière que les Européens entendaient y jouer. Elle actait notamment la nécessité – dans un contexte de concentration de la puissance –, que l’Europe « parle d’une seule voix » et posait les principes fondamentaux sur lesquels devait reposer cette influence internationale à construire : recherche de la coopération et du dialogue entre acteurs internationaux, attachement au développement et à l’action des institutions internationales, du droit, de la justice et du développement.

En établissant les bases institutionnelles d’une politique étrangère et de sécurité commune dans le Traité sur l’Union européenne signé à Maastricht, en février 1992, dans un contexte de transition et d’incertitudes post-guerre froide, les États membres ont réaffirmé et précisé plus avant ces principes et valeurs.

Enfin, des processus comme celui de la stratégie européenne de sécurité (SES) de 2003, la stratégie globale de sécurité de 2016, ou encore la « boussole stratégique » européenne de 2022, ont précisé plus avant et de façon publique les éléments de la « vision européenne du monde » sous-tendant les relations extérieures de l’UE. Il ressort de ces documents, malgré leurs limites conceptuelles et diplomatiques, une posture internationale de l’UE avec des caractéristiques identifiables :

  • primauté du droit et de la négociation sur le rapport de force et le recours à la violence pour le règlement des différents ;

  • attachement au multilatéralisme, à la coopération internationale, au droit international et aux institutions internationales ;

  • reconnaissance du nécessaire usage d’outils militaires dans certaines situations, si possible sous mandat de l’ONU ;

  • volonté collective d’influer sur l’environnement international, par l’association des outils de soft power (ou puissance civile) et, plus récemment, de hard power.

Ces caractéristiques dessinent une ambition de « volonté d’influence mais un rejet de la puissance » et empruntent très largement à une lecture libérale des relations internationales, plaçant en son centre les principes de coopération et de démocratie et donnant la primauté à la négociation et la résolution pacifique des différends au détriment de la force, qu’elle soit militaire ou argumentaire.

Or, l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et la vision du monde et la pratique diplomatique de la nouvelle administration américaine depuis le début de l’année 2025 prennent à rebours cette vision européenne et risquent, dans certains cas, de la rendre caduque.

L’UE a donc multiplié les annonces, depuis février 2025, en vue de se réarmer et de renforcer son autonomie stratégique vis-à-vis d’une OTAN au sein de laquelle Donald Trump menace régulièrement de limiter drastiquement l’engagement américain. Mais y a-t-il une réelle révolution stratégique collective en marche à Bruxelles ? Ou bien cette « heure de l’Europe », régulièrement annoncée depuis l’implosion de la Fédération yougoslave en 1991, sera-t-elle encore reportée ?

Y a-t-il une révolution stratégique réelle à Bruxelles ?

La défense européenne et, plus largement, la construction européenne évoluent au gré des crises.

La crise actuelle n’y fait pas exception, ayant conduit la Commission européenne à annoncer un plan de 800 milliards d’euros (le plan ReArm Europe) afin d’accélérer l’armement de l’UE. Ce plan vient s’ajouter aux nombreux outils, créés depuis 2022, en vue de conduire à une montée en puissance de l’industrie européenne d’armement, dont le Règlement européen visant à renforcer l’industrie européenne de la défense, au moyen d’acquisitions conjointes (EDIRPA), le plan de soutien à la production de munitions en Europe (ASAP), ou encore le plan stratégique EDIS dont l’objectif est de favoriser les acquisitions conjointes en matière d’armement au sein de l’UE.

Ces outils s’ajoutent à l’aide militaire apportée à Kiev à travers la Facilité européenne de paix (6,1 milliards entre 2022 et 2024) et la réflexion lancée par la Commission européenne, en mars 2025, sur la création d’un fonds européen qui permettrait d’envoyer de 20 milliards à 40 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine dans les mois à venir.

De même, certains pays de l’UE font preuve d’un activisme fort visant à promouvoir une réelle défense européenne, à l’instar, entre autres, de la France – qui réinvestit le concept d’autonomie stratégique européenne qu’elle brandit régulièrement depuis plus d’une décennie –, de la Pologne ou plus récemment d’une Allemagne rendue soucieuse par le délitement du lien transatlantique et qui a déclaré, par la voix de son futur chancelier Friedrich Merz, au soir des élections législatives du 23 février 2025, que la défense européenne devait prendre son indépendance.

Pour autant, tous ces outils et ces mouvements politico-diplomatiques ne sauraient à eux seuls constituer une politique, et encore moins une posture stratégique pour l’UE.

Le Livre blanc sur la défense européenne (intitulé Readiness 2030, ou Être prêt pour 2030) présenté par la Commission, le 19 mars 2025, liste certes tous les outils et moyens à utiliser… mais continue de considérer l’OTAN comme la pierre angulaire de la sécurité européenne.

En effet, malgré l’urgence, les 27 semblent bien loin de partager une vision collective harmonisée de la puissance collective européenne. En matière d’armement, par exemple, au-delà des milliards annoncés par la Commission, les États ne sont pas parvenus à s’accorder sur la définition de critères d’achat de matériel militaire qui consacreraient enfin une nécessaire préférence européenne. Si la France plaide en ce sens, ses partenaires, fortement dépendants du matériel militaire non européen, ne partagent pas (ou pas encore) cette vision.

De même, les sommets entre pays européens se multiplient, tantôt à Paris, tantôt à Londres, mais toujours en dehors du cadre de l’UE, ce qui établit, de fait, une diplomatie de club qui ne permet guère d’avancée européenne collective en matière de réflexion sur la puissance de l’UE dans le monde.

L’UE peut-elle se projeter et être perçue comme une puissance ?

Même si, avec l’annonce du plan ReArm Europe et d’un futur livre blanc de la défense européenne pour mai 2025, l’UE semble se mettre plus que jamais en ordre de marche pour se doter d’une défense substantielle, cela ne fait pas encore d’elle une puissance globale reconnue par les autres puissances internationales, comme le démontrent les négociations bilatérales entre Washington et Moscou autour de la question d’un cessez-le-feu en Ukraine, et la délocalisation à Riyad (Arabie saoudite) des discussions sur le sujet, en parallèle des multiples réunions organisées par les chefs d’État et de gouvernement français et britannique.

Car la puissance dépend aussi de la perception que se font les autres acteurs, et en la matière, si l’UE semble attirer les citoyens canadiens ces dernières semaines, elle est loin de convaincre l’ensemble des puissances internationales telles que les États-Unis, la Russie ou encore l’Inde et la Chine. Dans un monde où la politique de puissance a fait son grand retour ces dernières années et où les pays les plus puissants privilégient les négociations bilatérales au détriment du multilatéralisme, il est grand temps que les États européens se rendent compte que l’UE n’est pas une voie possible pour exister sur la scène internationale, mais la seule s’ils espèrent continuer à défendre les valeurs sur lesquelles le projet européen s’est construit : paix et dialogue diplomatique, plutôt que force et raison du plus fort.

The Conversation

Delphine Deschaux-Dutard a reçu des financements de l'ANR.

Bastien Nivet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

25.03.2025 à 16:47

Turquie : quatre notions clés pour comprendre l’ébullition actuelle

Samim Akgönül, Université de Strasbourg

Quatre termes, employés pour certains par le pouvoir, pour d’autres par ses détracteurs, reflètent la situation de la Turquie depuis l’arrestation d’Ekrem Imamoglu, rival d’Erdogan.
Texte intégral (2545 mots)

Pour mieux comprendre ce qui se joue actuellement en Turquie, où des manifestations massives ont lieu sans discontinuer depuis l’arrestation, le 19 mars, du maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, il convient de s’intéresser à des mots turcs – sans véritable traduction française – qui ont fait leur apparition, ou leur réapparition, dans l’espace public et qui traduisent la réécriture des règles politiques à laquelle se livre actuellement le pouvoir du président Recep Tayyip Erdogan.


Arrêté le 19 mars, avec plusieurs dizaines de ses collaborateurs, d’élus et de membres du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste), pour des accusations de « corruption », de « terrorisme » et d’« aide au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) », le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, 53 ans, élu en 2019 et réélu en 2024, a été démis de ses mandats et incarcéré le 23 mars.

Le pouvoir a également entrepris de remettre en cause ses acquis académiques, car, selon la Constitution, le président de la République doit être diplômé d’une université. Or, le diplôme universitaire d’Imamoglu, obtenu il y a 32 ans à l’Université d’Istanbul, vient d’être annulé sous la pression du pouvoir. Ironiquement, Recep Tayyip Erdogan est lui-même soupçonné de ne pas avoir réellement obtenu le diplôme universitaire dont il se prévaut, et ne peut présenter aucune preuve de fréquentation universitaire (photos, témoignages, etc.), même si l’université dont il prétend être diplômé assure qu’il y était bien étudiant.


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Cette brutale mise à l’écart d’un personnage politique incontournable en Turquie, séduisant tant l’électorat séculier que les milieux conservateurs, et qui était pressenti pour être le candidat de l’opposition face à Erdogan à la présidentielle de 2028, a immédiatement suscité une vaste réaction. Depuis une semaine, le pays est balayé par une vague d’immenses manifestations réunissant des centaines de milliers de personnes exprimant leur solidarité avec l’édile emprisonné. On y retrouve des jeunes comme des universitaires, en passant par des citoyens issus de villes traditionnellement fidèles à l’AKP. Tandis que les médias classiques restent étrangement silencieux et que X a déjà bloqué, à la demande d’Ankara, de nombreux comptes d’opposition, les chiffres avancés par le secrétaire général du CHP évoquent un million de manifestants.

Dans ce contexte explosif, il est utile de s’arrêter sur certains termes spécifiques, très présents dans le débat public turc actuel, qui reflètent finement la situation actuelle d’un pays en ébullition.

Le « témoin secret » (Gizli tanık)

Premier terme : Gizli tanık, en français « témoin secret ». En Turquie, le recours aux « témoins secrets » a été légalisé par la loi n° 5726 sur la protection des témoins, adoptée le 27 décembre 2007 et publiée au Journal officiel le 5 janvier 2008, à une époque où le mouvement güleniste dominait l’appareil judiciaire en accord avec l’AKP au pouvoir.

« Turquie : maire d’Istanbul et principal opposant à Erdogan, Ekrem Imamoglu a été arrêté », France 24, YouTube (mars 2025).

Ce système de Gizli tanık empêche l’interrogatoire contradictoire des témoins et facilite le placement en détention provisoire, puis la condamnation, de tout suspect dans les affaires politiques : il suffit qu’un témoin secret dépose contre eux.

Cette pratique a été introduite pour la première fois en 2007 dans les procès Ergenekon. Par la suite, elle a été employée contre les Kurdes dans les procès de l’Union des communautés du Kurdistan (KCK), en 2009. Elle continue d’être utilisée dans diverses affaires judiciaires aujourd’hui. C’est ce « témoin secret » qui a été utilisé par le pouvoir pour porter à l’encontre d’Imamoglu des accusations de corruption et de terrorisme.

Des maires destitués et remplacés par des administrateurs (Kayyum) nommés par le pouvoir

Notre deuxième terme, kayyum, renvoie à la figure cruciale du « tuteur ». En Turquie, il désigne une personne nommée par un tribunal ou par une autorité civile pour gérer un bien, notamment immobilier, ou une institution. Cette mesure intervient lorsque le dirigeant d’une institution est dans l’incapacité d’exercer ses fonctions ou qu’il est démis de ses fonctions pour des raisons définies par la loi.

L’application de la nomination de kayyum aux municipalités en Turquie a été légalisée par le décret-loi n° 674, publié le 1er septembre 2016, durant l’état d’urgence instauré après la tentative de putsch du 15 juillet 2016. Ce décret a conféré au ministère de l’intérieur le pouvoir de destituer les maires accusés d’être liés à des organisations terroristes et de nommer des administrateurs à leur place.

À la suite de l’adoption de cette réglementation, de nombreuses municipalités, en particulier celles dirigées par le parti pro-kurde HDP, ont été placées sous tutelle administrative. Depuis 2016, au total 160 nominations de kayyum ont été effectuées.

Parmi les griefs retenus contre Imamoglu figure l’existence d’un accord électoral, baptisé « Pacte urbain », conclu avec le HDP avant les élections municipales de 2024. Paradoxalement, cette accusation survient alors même que le pouvoir mène en coulisses des négociations avec Abdullah Öcalan, leader historique du PKK, dans l’optique d’un désarmement du mouvement kurde.

Le 23 mars 2025, à l’aube, le juge a ordonné la mise en détention provisoire d’Ekrem Imamoglu sous le chef d’accusation de « corruption », tandis que l’accusation de « terrorisme », la seule permettant la nomination d’un kayyum à Istanbul, restait en discussion.

« Turquie : le maire d’Istanbul au tribunal, nouvelles manifestations de soutien », France 24, YouTube (mars 2025).

Le parc Gezi : réminiscences de la mobilisation de 2013

Notre troisième terme est Gezi, qui veut littéralement dire « promenade ». Il désigne un parc situé en plein cœur d’Istanbul, adjacent à la place Taksim, un haut lieu de la mobilisation politique.

Le « mouvement de Gezi » fait référence à une vague de contestation qui a éclaté en Turquie en mai 2013 à la suite d’un projet de réaménagement urbain menaçant ce parc, l’un des rares espaces verts du centre d’Istanbul. Initialement portée par des écologistes, la mobilisation s’est rapidement transformée en un vaste mouvement de protestation contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, accusé d’autoritarisme et d’ingérence croissante dans la vie publique, la volonté de raser le parc étant assimilée à un souhait d’ôter à l’opposition un lieu de rassemblement traditionnel.

La protestation avait alors été violemment réprimée par les forces de l’ordre, et Gezi est devenu un symbole de la résistance démocratique en Turquie, marquant une fracture durable entre le pouvoir et une partie de la société civile.

Manifestants au parc Gezi, près de la place Taksim à Istanbul, le 7 juin 2013. Mstyslav Tchernov/Wikimedia, CC BY

Les protestations actuelles rappellent ce mouvement par certains aspects, mais cette fois, la motivation est strictement politique. L’objectif est de dénoncer par-dessus tout, la manipulation des règles démocratiques par le pouvoir.

La participation ou non des milieux kurdes à ces événements n’est pas anodine. Alors qu’en 2013, les Kurdes ne s’étaient mobilisés que de manière individuelle, dans un contexte de processus de paix avec l’AKP, aujourd’hui, le parti pro-kurde DEM (qui a remplacé le HDP en 2023), pourrait officiellement apporter son soutien aux rassemblements pro-Imamoglu. Alors que son ancien chef Selahattin Demirtas, derrière les barreaux depuis 2016, a été condamné l’année dernière à 42 ans d’emprisonnement et qu’Öcalan lui-même a récemment appelé à l’auto-dissolution du PKK, la position du DEM est scrutée de près.

Si les Kurdes, de manière organisée, se joignent aux protestations en faveur d’Ekrem Imamoglu, le nouveau mouvement a une chance d’aboutir. En revanche, si, comme lors de Gezi, les organisations politiques kurdes, au premier rang desquelles le DEM et le PKK, se montrent réticentes afin de ne pas entraver le processus de paix en cours avec Ankara, alors les jeunes désorganisés se retrouveront, une fois encore, démunis face aux gaz lacrymogènes. Bien entendu, c’est au CHP qu’il appartient de prendre la tête du mouvement. Mais l’expérience militante du mouvement kurde dépasse largement celle des jeunes des classes moyennes qui soutiennent le CHP ; trop individualistes, insuffisamment engagés, ces citoyens ont beaucoup à apprendre, en matière de mobilisation, des Kurdes qui, eux, luttent depuis des décennies.

Mauvais perdant (Mızıkçılık)

Traduction : « Refuser la défaite, modifier les règles en cours de partie et user de mauvaise foi pour consolider le pouvoir. » En clair, c’est le mauvais perdant qui n’accepte pas la défaite avant même d’avoir été défait ! Ce terme est largement employé par les manifestants pour désigner le comportement de l’AKP – un comportement qui rappelle celui de ce même parti, il y a presque dix ans.

Après les élections législatives de juin 2015 en Turquie, l’AKP avait perdu sa majorité absolue, mais des violences provoquées à la fois par le PKK et les forces militaires, notamment liées à la question kurde, avaient perturbé le processus politique. Cette situation avait créé un climat d’insécurité et d’instabilité, ce qui avait conduit à des élections anticipées en novembre 2015 ; celles-ci allaient permettre à l’AKP de regagner une majorité absolue, renforçant ainsi la position de Recep Tayyip Erdogan.

Aujourd’hui, cette tactique peut être appliquée de nouveau pour écarter un opposant potentiel avant les prochaines échéances électorales. Un élément nouveau s’ajoute à ce tableau complexe : la solidarité avec Imamoglu affichée par de nombreux maires occidentaux, qui dénoncent publiquement l’atteinte aux principes démocratiques et au respect de l’État de droit en Turquie.

Toutefois, ce soutien ne pourrait-il pas être manipulé par le pouvoir turc à des fins de propagande ? Dans un climat où chaque geste de soutien international est scruté, force est de constater que cette solidarité pourrait être détournée afin de renforcer l’image d’un pays isolé ou pour détourner l’attention des véritables enjeux internes.

En définitive, la situation en Turquie demeure extrêmement fragile. À Istanbul, une métropole de plus de 15 millions d’habitants, le pari de neutraliser un opposant politique de ce calibre comporte des risques considérables, surtout dans un contexte où la jeunesse et les universitaires se mobilisent avec vigueur.

Marquée par des renversements imprévisibles, la trajectoire turque laisse entrevoir l’éventualité que la résistance populaire finira par contraindre le pouvoir à reculer, permettant ainsi à Imamoglu de conserver, au-delà des geôles actuelles, un avenir politique prometteur. Mais, nous avions dit la même chose pour Selahattin Demitas, pourtant en prison depuis près de… dix ans.

The Conversation

Samim Akgönül ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

25.03.2025 à 16:43

Histoire : quand la France convoitait les richesses ukrainiennes

Gwendal Piégais, Post-doctorant en histoire contemporaine, University College Dublin

Plus de cent ans avant Donald Trump, la France avait envisagé de conditionner son soutien à l’Ukraine, alors en lutte pour son indépendance face à l’Armée rouge, à des contreparties en ressources naturelles.
Texte intégral (1889 mots)
_Récolte en Ukraine_ (1896), de Mykola Pymonenko. Les importantes ressources naturelles du traditionnel « grenier à blé de l’Europe » ont suscité, à de nombreuses reprises dans l’histoire du pays, les convoitises de ses voisins. Mykola Pymonenko/Wikipedia

L’administration Trump exerce un brutal chantage à la paix sur le président Zelensky : un cessez-le-feu contre des terres rares voire des centrales nucléaires. Pour choquant que nous apparaisse ce troc, il n’a malheureusement rien d’inédit dans l’histoire de l’Ukraine. Il y a plus de cent ans, les riches ressources du pays étaient déjà au cœur de nombreux marchandages entre la jeune République populaire ukrainienne et les puissances occidentales – au premier rang desquelles la France.


Née en novembre 1917 sur les décombres d’un Empire russe ravagé par la Grande Guerre puis par la révolution, la jeune République populaire ukrainienne tente par tous les moyens d’obtenir des soutiens extérieurs dans sa lutte pour sa souveraineté. Elle signe en 1918, à Brest-Litovsk, une paix séparée avec les puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman, Bulgarie). Surnommé « Paix du pain », ce traité reconnaît l’indépendance et la souveraineté de l’Ukraine en échange du versement à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie d’un million de tonnes de céréales. Déjà, les ressources naturelles ukrainiennes étaient l’objet d’un marchandage.

Malgré l’armistice de Rethondes, qui rend caduc ce traité, cet épisode n’en reste pas moins représentatif du rapport des puissances européennes à l’Ukraine au moment de sa première indépendance. Cette perception de ce pays comme un grenier à blé ou comme une immense mine à exploiter, les dirigeants de la République populaire ukrainienne tentent justement d’en tirer profit.

Qui donc est ce « général Kharkov » ?

Ils sont bien conscients qu’il faut que l’Ukraine surgisse – a minima mentalement – sur une carte de l’Europe orientale où la Russie, en tant qu’ancienne alliée et partenaire privilégiée de la France et de la Grande-Bretagne, occupe tout l’espace. Rappelons qu’à la conférence de Versailles, le premier ministre britannique Lloyd George s’était tourné vers un de ses collaborateurs pour demander qui donc était ce « général Kharkov », ignorant qu’on évoquait là une ville en Ukraine.


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Mais les territoires ukrainiens occupaient une place de choix dans la géographie économique des entrepreneurs et politiciens français rêvant de sucre, charbon, et blé en abondance, à une époque où les craintes de pénurie et de tensions économiques sont grandes. C’est donc par l’économie et l’industrie que les diplomates ukrainiens tentent de défendre la cause de l’Ukraine.

Carte des revendications ukrainiennes, 1919. Carte des revendications ukrainiennes, « Mémoire sur l’indépendance de l’Ukraine présenté à la Conférence de la Paix par la délégation de la République ukrainienne », 1919

Après le retrait des Allemands et des Austro-Hongrois de la scène ukrainienne, l’Armée rouge progresse vers les rivages de la mer Noire. C’est alors que le directoire ukrainien – avec à sa tête Volodymyr Vynnytchenko, puis Symon Petlioura – prend langue avec la coalition menée par la France, qui a débarqué en décembre 1918 à Odessa et en Crimée pour soutenir les forces antibolchéviques. Les diplomates ukrainiens arrivent à Paris pour présenter leurs revendications à la Conférence de la paix, mais également à Istanbul ou à Athènes pour défendre leur cause auprès des Alliés.

Les intérêts économiques français en Ukraine

Les richesses ukrainiennes sont longuement décrites dans de nombreuses brochures, comme dans ce mémoire transmis au Quai d’Orsay en août 1919, intitulé « Relations économiques entre l’Ukraine et la France » par Woldemar Timochenko. Membre de l’Institut économique de l’Académie des sciences d’Ukraine, il tente de démontrer qu’une bonne part des intérêts économiques français dans l’Empire russe sont en fait positionnés dans les industries métallurgiques et minières ukrainiennes.

Conscient de l’importance des emprunts russes pour l’épargnant français, Timochenko propose de surcroît que l’Ukraine endosse cette dette, au moment où Lénine la répudie. Un règlement de ces créances imposerait à l’Ukraine de verser chaque année une centaine de millions de francs, ce que l’académicien estime possible « en augmentant ses exportations en France ». Timochenko pense ainsi attirer le soutien de la France afin de la lier au destin de l’Ukraine.

Cette entreprise de sensibilisation à la cause ukrainienne, et à l’intérêt que Paris pourrait retirer de son soutien, n’est pas l’apanage de quelques intellectuels ou diplomates. Alors que les forces ukrainiennes affrontent l’Armée rouge, des coopératives et entreprises installées en Ukraine prennent contact avec le ministère français des affaires étrangères pour proposer à la France des « marchandises et des matières premières des régions ukrainiennes ».

L’objectif est d’ouvrir au gouvernement ukrainien une ligne de crédit pour puiser dans les stocks de l’armée française en cours de liquidation afin d’équiper l’armée ukrainienne « en vue d’une lutte efficace contre le bolchevisme. »

Ces démarches ne sont pas sans effet à Paris, puisque le ministère de l’agriculture et du ravitaillement fait savoir au Quai d’Orsay, en septembre 1919, qu’il « attacherait un très grand prix » à recevoir des denrées alimentaires ukrainiennes. L’Ukraine trouve à Paris des interlocuteurs certes favorables, mais sans doute pas aussi pressés qu’elle le souhaiterait.

Car, en Ukraine, les armées de Petlioura affrontent les bolcheviks autant que les armées blanches, mais sont surtout terrassées par le typhus. Lorsque le directoire propose des tonnes de « sucre ou de graines de betteraves » à la France, c’est pour arracher à Paris des « marchandises de première nécessité » telles des chaussures, des vêtements, des médicaments, des pansements.

Une vision coloniale ?

La République populaire ukrainienne n’obtint jamais de la France le soutien escompté, Paris misant dans la région à la fois sur le nouvel État polonais et sur l’Armée des volontaires commandée par le général Denikine, puis par le général Wrangel. Après la défaite définitive des forces antibolcheviques en Crimée en 1920, c’est une Ukraine soviétique et une Pologne ressuscitée qui finissent par prendre le contrôle des territoires revendiqués par la République populaire ukrainienne.

La France adopta également une approche transactionnelle dans son soutien aux forces de Denikine qui combattait pour le rétablissement d’une Russie unie, intégrant l’Ukraine. Là encore, le soutien français n’était pas gratuit. Ainsi, plusieurs accords avec Denikine, puis avec Wrangel, prévoyaient que la France offre un soutien matériel accru à l’Armée des volontaires, en échange d’accords commerciaux en faveur de Paris, avec des contreparties industrielles à saisir en Ukraine.

Même dans leurs rapports avec l’ancien allié russe, les diplomates et militaires français restaient pétris d’une vision impériale et, pour certains d’entre eux, coloniale. Le personnel français en contact avec les Ukrainiens comme avec les Russes avait souvent eu, en effet, une expérience antérieure aux colonies.

Alors en mission auprès du général Wrangel, à l’été 1920, le général Mangin – célèbre en France pour sa promotion de la Force noire – ne manque pas de décrire l’Ukraine en des termes qu’il aurait pu employer pour une colonie française. Il vante ainsi tout l’intérêt qu’il y a, pour la France, à saisir « les richesses minérales de ses tréfonds. […] », à exploiter ce pays « très riche mais [qui] attend encore son heure de développement. » Pour bien des diplomates, politiciens et militaires occidentaux de l’époque, l’Ukraine n’attendait pas son État national, mais son digne exploitant.

The Conversation

Gwendal Piégais a reçu des financements du European Research Council.

25.03.2025 à 16:40

Slovaquie : la société civile vent debout face au pouvoir autoritaire et prorusse

Radovan Gura, Maître de conférences en sciences politiques, Univerzita Mateja Bela, Banská Bystrica

Gilles Rouet, Professeur des universités, Directeur, Institut Supérieur de Management – IAE de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines

La société civile slovaque se mobilise pour protester contre la politique illibérale mise en oeuvre par le premier ministre populiste Robert Fico. Elle appelle à sa démission.
Texte intégral (2129 mots)

La Slovaquie est traversée par une crise sociale et politique majeure. Pour protester contre le gouvernement, et plus particulièrement contre le premier ministre, Robert Fico, la société civile se mobilise : manifestations massives, multiplication des pétitions… autant de moyens d’action pour dénoncer les dérives autoritaires de Fico et appeler à sa démission.


Alors que la société slovaque apparaît aujourd’hui profondément divisée, la scène politique du pays se caractérise par une instabilité croissante et une montée en puissance des discours populistes. Plusieurs événements successifs ont attisé les mécontentements et les protestations qui se focalisent désormais sur la personnalité du premier ministre, Robert Fico.

Les élections législatives d’octobre 2023 ont vu s’affronter deux visions radicalement opposées de la politique slovaque : d’un côté, des partis progressistes qui prônent une plus grande intégration européenne et des réformes en profondeur ; de l’autre, des formations populistes et eurosceptiques qui développent un discours nationaliste et identitaire, critique envers l’UE et l’OTAN, et très compréhensif à l’égard de la Russie de Vladimir Poutine. Au premier rang de celles-ci, on retrouve le SMER-SD, le parti social-démocrate et populiste de Robert Fico, qui avait déjà exercé la fonction de premier ministre de 2006 à 2010, puis de 2012 à 2018. En capitalisant sur le mécontentement d’une partie de l’électorat, le SMER-SD a réussi à mobiliser un large soutien, notamment dans les régions les plus défavorisées du pays, et à porter une nouvelle fois son leader à la tête du gouvernement.


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En 2024, l’élection présidentielle, qui s’est soldée par la victoire de Peter Pellegrini, un allié de Robert Fico (le rôle du président est moins important, en matière de pouvoir exécutif, que celui du premier ministre), puis les élections européennes, où le SMER-SD a été légèrement devancé par le parti libéral et pro-UE Slovaquie progressiste, ont encore accentué les divisions. Celles-ci avaient été exacerbées, entre les deux scrutins, par l’attentat qui a failli coûter la vie à Robert Fico, le 15 mai 2024. Les discours de haine et les attaques personnelles se sont ensuite multipliés.

Le pouvoir est actuellement exercé par une coalition gouvernementale très fragile, regroupant des partis aux idéologies parfois divergentes, alors que la Slovaquie doit concilier ses intérêts nationaux avec les exigences de l’Union européenne. S’y ajoute la corruption, un problème endémique qui continue d’éroder la confiance des citoyens dans les institutions et freine le développement du pays.

Mobilisations et pétitions comme moyen de contestation

Lors de ces différentes élections, le SMER-SD a surtout bénéficié du soutien des habitants des zones rurales et des personnes âgées. Ces dernières ont été séduites par son discours populiste sur la protection sociale, le rejet des élites, la critique de l’immigration et la priorité donnée à « la paix aux frontières slovaques » (entendre : le refus d’un alignement sur l’appui de la plupart des pays de l’UE à l’Ukraine en guerre), discours largement relayé par les médias progouvernementaux et sur les réseaux sociaux, y compris par l’usage de fake news.

Face à la montée du populisme et à l’inquiétude liée à la fragmentation de la population, une partie de la société civile slovaque se mobilise depuis les dernières élections législatives pour défendre les valeurs démocratiques et les droits humains, en particulier la protection contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle.

Des manifestations et des actions citoyennes sont régulièrement organisées pour exprimer le mécontentement de la population et demander des changements. Des dizaines de milliers de personnes se rassemblent chaque semaine, surtout à Bratislava et à Kosice, la deuxième ville du pays. D’abord réunies pour protester contre la suppression du bureau du procureur spécial en charge de la lutte anticorruption, elles ont ensuite dénoncé les attaques du pouvoir contre les médias indépendants et l’alignement de Fico sur Vladimir Poutine dans le dossier ukrainien, avant d’exprimer leur opposition radicale à Robert Fico et à son gouvernement au sens large.

Dans le même temps, de nombreuses initiatives ont été prises pour promouvoir la démocratie, les droits humains et les valeurs européennes. À travers l’organisation de campagnes de sensibilisation et de débats publics, les ONG, mouvements citoyens et médias indépendants jouent actuellement un rôle essentiel dans l’information des citoyens. Le conflit qui a opposé une partie de la société civile au ministère de la culture sur des questions liées à la liberté d’expression et à la protection du patrimoine culturel a mis en évidence les tensions entre les défenseurs des valeurs démocratiques et un gouvernement accusé de vouloir restreindre les libertés individuelles.

En décembre, l’apparition de Robert Fico à la télévision russe et la confirmation de sa présence aux commémorations du Jour de la victoire du mois de mai 2025 à Moscou ont suscité des réactions importantes. Les partis d’opposition appellent à manifester partout en Slovaquie. Malgré le froid hivernal, les manifestations rassemblent plus de 60 000 manifestants à Bratislava et des dizaines de milliers dans les autres villes.

Une autre forme de protestation a pris une ampleur inédite en Slovaquie : pétitions et lettres ouvertes se sont multipliées, s’adressant au gouvernement slovaque et s’attaquant à la personnalité même de Robert Fico.

Magda Vasaryova, ancienne secrétaire d’État aux affaires étrangères et ambassadrice en République tchèque, dénonce ainsi, dans une pétition publiée début novembre 2024, les agissements du premier ministre :

« Nous protestons contre ses démarches volontaristes qui depuis longtemps discréditent la République slovaque auprès des alliés et des États coopérants […]. Aucun pouvoir obtenu lors d’élections libres ne peut être transformé en une tentative de gouverner à vie au mépris des règles d’un État démocratique. »

Une deuxième pétition est initiée par des psychiatres et psychologues qui s’alarment du comportement du premier ministre, « caractérisé par un style de plus en plus autoritaire, la manipulation des faits, le mensonge, la diffamation » :

« Votre comportement politique et vos positions proclamées polarisent la société et […] génèrent frustration et mécontentement. Il semble que l’agressivité et l’explosivité émotionnelle dans vos apparitions publiques soient devenues plus prononcées après la tentative d’assassinat dont vous avez été victime. […] Nous espérons que vous développerez votre capacité d’introspection et que vous aurez la possibilité de corriger votre comportement politique, y compris d’envisager de quitter la haute politique. »

D’autres pétitions et lettres ouvertes réunissent des milliers de signataires – universitaires, entrepreneurs, investisseurs, membres d’associations. Elles traduisent leur indignation vis-à-vis de la gestion des affaires publiques et de la politique étrangère et leur inquiétude face aux attaques verbales contre les ONG et les associations citoyennes qui « rappellent les anciens régimes totalitaires (fascistes et communistes), qui ont suivi des étapes similaires pour établir un ordre politique non démocratique ».

En réaction, les soutiens du gouvernement s’emparent eux aussi de ce nouveau moyen de mobilisation. Ils diffusent leurs propres pétitions, comme celle du 27 janvier 2025, qui dénonce les ONG financées par des « forces étrangères », accusées de remettre en cause la « souveraineté nationale », la « démocratie » et la « stabilité politique » – les manifestations étant, selon eux, organisées « sous l’influence de forces étrangères ».

Quelles perspectives pour le gouvernement Fico ?

En janvier 2025, la Slovaquie a été la cible d’une série de cyberattaques de grande ampleur. Des infrastructures critiques comme les services du cadastre ou la Compagnie générale d’assurance maladie ont été touchés, à différents degrés de gravité.

Robert Fico y a vu un complot visant à aggraver les tensions et à déstabiliser la République slovaque. Il a dénoncé une tentative de coup d’État grâce à un plan d’occupation de bâtiments gouvernementaux, de blocage des routes et d’organisation de grèves nationales. Pour lui, les responsables de ces cyberattaques ne sont autres que les représentants de l’opposition, d’ONG financées par l’étranger, d’une grande partie des médias antigouvernementaux slovaques et d’agents étrangers – ceux-là mêmes qui participeraient aux désordres en Géorgie ou qui auraient provoqué le soulèvement populaire en Ukraine en 2014.

En outre, le gouvernement slovaque continue de s’isoler sur la scène européenne, notamment en raison de ses prises de position vis-à-vis de l’Ukraine ou de l’État de droit. Les tensions peuvent encore s’aggraver si le gouvernement persiste dans ses réformes autoritaires et/ou si l’économie continue de stagner. L’UE peut aussi décider d’intensifier sa pression sur le gouvernement et de lancer des procédures contre Bratislava pour atteinte à l’État de droit. Et sans changement de ligne de la part du pouvoir, la mobilisation citoyenne se poursuivra.

La crise politique et sociale actuelle est telle qu’elle pousse une partie du corps social à se mobiliser selon des modalités anciennes (les manifestations) et plus récentes (les pétitions en ligne). À travers ces mobilisations, la société civile s’attaque non seulement à une ligne idéologique contestée, mais aussi à la personnalité et au comportement d’un seul homme, le premier ministre. Sa démission, attendue comme en 2018 – elle était alors intervenue après le scandale national provoqué par l’assassinat par balles d’un journaliste qui enquêtait sur la corruption du pouvoir, ainsi que de sa fiancée – ne suffirait toutefois pas à résoudre tous les problèmes…

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

24.03.2025 à 16:23

L’armée française face à la guerre du futur : sommes-nous prêts ?

Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES - UCLy (Lyon Catholic University)

Si la France souhaite que son armée demeure puissante et autonome, une hausse significative du budget de la défense s’impose  ; mais ce ne sera pas suffisant en soi.
Texte intégral (2643 mots)

La France est une puissance militaire crédible et reconnue. Mais son armée ne pourrait pas résister longtemps à un conflit de haute intensité. Dans le contexte actuel – retour de la guerre en Europe, affaiblissement de l’OTAN, imprévisibilité de l’administration Trump –, Paris a décidé d’accroître significativement ses dépenses de défense.


L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, nous a rappelé que la paix n’est pas une situation normale, même après tant de décennies de paix sur le continent. Par ailleurs, le retour à la Maison Blanche de Donald Trump en janvier 2025 apparaît comme le possible début d’un renversement d’alliances : d’alliés ancrés dans l’OTAN, les États-Unis semblent s’être rétrogradés au statut de simple partenaire de l’Europe. A minima, la posture de Trump réduit de facto le caractère dissuasif de l’OTAN, la Russie n’étant plus persuadée que Washington, protecteur de l’Europe depuis 1945 soit prêt, le cas échéant, à s’engager militairement pour la défense du Vieux Continent.

Dans ce contexte, la défense française ne peut plus demeurer immobile et l’exécutif français doit pleinement prendre en compte la nouvelle situation géopolitique et la nouvelle donne opérationnelle (guerre de haute intensité sur le territoire européen) sur un plan national, mais également sur un plan européen. Entre atouts évidents mais aussi lacunes structurelles et nécessité d’une plus grande autonomie face à l’affaiblissement de l’OTAN, où en est réellement notre appareil militaire ?

Un modèle d’armée complet et une force crédible

La France reste une puissance militaire reconnue en Europe, avec une armée dotée d’un large spectre de capacités.

Contrairement à certains pays qui ont fait le choix de spécialiser leurs forces, la France conserve un modèle d’armée complet, comprenant une force nucléaire avec une capacité de dissuasion stratégique océanique (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins), aérienne et aéronavale ; une armée de terre expérimentée, capable d’opérer en milieux complexes et maîtrisant la coopération interarmes (infanterie, blindée, artillerie) et interarmées (notamment entre l’armée de terre et l’aviation) ; une marine puissante, avec un porte-avions (le Charles-de-Gaulle) ; une flotte de sous-marins d’attaque et des frégates modernes ; et une force aérienne réactive, capable d’opérer rapidement grâce aux Rafale, aux drones et à une logistique de projection éprouvée.

Enfin, l’armée française est la seule armée en Europe à disposer d’une expérience opérationnelle quasi continue. Ces trente dernières années, l’engagement de la France en Bosnie, au Kosovo, dans le cadre des opérations au Sahel (Barkhane), ou encore en Syrie, a permis de roder les unités aux opérations extérieures (OPEX). Ce vécu leur donne une incomparable capacité d’adaptation face à des environnements hostiles.


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Des budgets en hausse, mais des défis financiers majeurs

Pour autant, au regard de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, et face au spectre de nouvelles attaques que le régime de Moscou pourrait lancer une fois son appareil militaire reconstitué dans les années à venir, les capacités de l’armée française demeurent insuffisantes.

En réponse aux nouvelles menaces, la France a adopté, le 13 juillet 2023, une loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 qui prévoit un budget de 413 milliards d’euros sur sept ans. Il s’agit d’un effort notable visant à moderniser les forces armées françaises et à garantir leur résilience face aux conflits de haute intensité.

Cette LPM est l’expression d’une augmentation significative des dépenses militaires : elle annonce une hausse progressive du budget annuel de la défense, qui atteindra 69 milliards d’euros en 2030, contre environ 44 milliards d’euros en 2022. L’objectif est de renforcer trois axes majeurs.

Premièrement, la guerre en Ukraine a fait apparaître une évidence : la France ne dispose pas de stocks de munitions suffisants pour tenir une confrontation de haute intensité au-delà de quelques jours. La LPM prévoit donc une augmentation des stocks de munitions conventionnelles, incluant les obus de 155 mm. La modernisation de l’artillerie se poursuit avec l’achat de nouveaux canons Caesar qui sont, par ailleurs, un véritable succès à l’exportation, compte tenu de leur précision extraordinaire, largement médiatisée depuis 2022. Les capacités de guerre électronique incluant des outils de brouillage seront elles aussi renforcées pour contrer les nouvelles menaces.

Deuxièmement, la LPM prévoit également une augmentation de la disponibilité des équipements, des infrastructures et de l’entraînement des forces. Cela inclut le maintien des chars Leclerc modernisés et une amélioration de l’entraînement des troupes, avec un accroissement des exercices interarmées et interalliés.

L’innovation technologique et la modernisation de la dissuasion sont également un pan important de la dernière LPM. Cette dernière prévoit le développement, conjointement avec l’Allemagne du Système de combat aérien du futur (Scaf) – un système d’armes aériennes interconnectées pour remplacer le Rafale –, ainsi que le renforcement, dont le caractère indispensable est devenu évident avec la guerre en Ukraine, de la flotte de drones de combat et de surveillance, qui intégrera des systèmes autonomes avancés.

Les Échos, « Trois choses à savoir sur le Scaf, le futur avion de chasse européen » (2023).

En outre, le programme de sous-marins nucléaires de nouvelle génération se poursuit, de même que le développement du nouveau missile intercontinental M51.3, garantissant la crédibilité de la dissuasion française.

Un effort encore insuffisant pour une autonomie complète

La montée en puissance de l’armée française est réelle, mais plus qualitative que quantitative. L’augmentation du volume d’unités, de chars et d’avions de combat n’est pas encore à l’ordre du jour, alors que les armées polonaise et allemande, elles, se sont clairement donné cet objectif.

En outre, plusieurs défis majeurs demeurent. Même en cas de volonté de montée en capacités, ce que le président Macron a laissé sous-entendre quand il a récemment évoqué une augmentation significative de notre part du PIB consacrée à la défense, la capacité industrielle à répondre aux besoins pose question.

Notre outil industriel doit être adapté pour produire plus d’armes et de munitions : plusieurs années seront nécessaires pour augmenter notre capacité de manière substantielle. En outre, la France n’est pas souveraine en matière de composants critiques (technologies numériques et semi-conducteurs). Autre fragilité industrielle : les divergences entre États membres au sujet de projets communs comme le Scaf et le char du futur franco-allemand MGCS, ce qui ralentit leur mise en œuvre. En effet, les industriels rencontrent des difficultés à converger sur un schéma d’allocation des briques du projet selon une logique de répartition par nationalités.

L’incertitude sur l’engagement des États-Unis

Historiquement, la France a toujours défendu une position de relative indépendance vis-à-vis de l’OTAN. Mais avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la question de la crédibilité de l’OTAN devient encore plus pressante.

Le président américain a déjà déclaré que les États-Unis ne garantiraient plus automatiquement la défense des pays européens en cas d’agression et laissé entendre que ces derniers devaient assumer seuls leur défense, sous peine de ne plus bénéficier du parapluie militaire américain, les exhortant à consacrer plus de 5 % de leur PIB à la défense. Un niveau qu’aucun pays, y compris la Pologne et les États-Unis eux-mêmes, n’est parvenu à atteindre.

Part des dépenses militaires dans le PIB des pays membres de l’OTAN en 2014, et leurs estimations en 2024. Mandy Spaltman/The European Correspondant

Parallèlement, l’attitude conciliante de Donald Trump vis-à-vis de Vladimir Poutine inquiète particulièrement les États d’Europe centrale et orientale, qui comptaient jusqu’ici sur l’OTAN pour leur protection.

La France, l’Europe et l’industrie de défense

La France et l’Europe peuvent-elles se défendre seules ?

La seule modernisation et la montée capacitaire de quelques armées européennes (française, allemande, polonaise…) en ordre dispersé ne peut suffire. Face à cette situation, une montée en puissance de la coopération militaire européenne devient impérative.

Dans cette optique, plusieurs axes de renforcement sont envisagés. Il apparaît nécessaire d’accélérer l’intégration des armées européennes en renforçant les coopérations bilatérales et en multipliant les exercices communs ; et de développer des fonds de défense mutualisés, pour permettre aux États européens d’investir ensemble dans des équipements stratégiques, comme l’a proposé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

Ces politiques seraient de nature à établir une politique d’armement plus intégrée afin d’éviter la dispersion des programmes militaires et de garantir une meilleure interopérabilité des forces. La France, par son poids militaire, doit jouer un rôle central dans cette vision, mais elle ne pourra porter seule l’autonomie stratégique européenne. Des partenaires comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne devront également prendre leurs responsabilités pour bâtir une défense commune efficace.

Il reste que face à ce besoin d’autonomie stratégique, des interrogations demeurent : certains pays ne seront-ils pas tentés d’amadouer Donald Trump en lui promettant d’acheter davantage de matériels américains ?

De nombreux pays européens sont déjà dépendants des États-Unis en matière d’armement, en termes d’achat de matériel, d’utilisation et de maintenance. Cette dépendance va durer. Néanmoins, pour les achats futurs, ces pays devront s’interroger sur la viabilité d’une telle dépendance.

Une bonne nouvelle dans toute cette incertitude : le futur chancelier allemand Friedrich Merz semble se rapprocher des positions du président Macron en faveur d’une souveraineté européenne en matière de défense.

Un tournant stratégique à ne pas manquer

La France reste une puissance militaire crédible, avec des forces bien entraînées et un appareil technologique avancé. Mais l’armée française serait incapable de résister plus de quelques jours à un conflit de haute intensité. Avec une OTAN affaiblie et une politique américaine pour le moins agressive vis-à-vis du Vieux Continent, la France et l’Europe doivent impérativement renforcer leurs capacités militaires propres, autant sur le plan qualitatif que quantitatif. L’augmentation du budget de la défense, que l’on peut constater dans plusieurs pays européens, est un bon signe de la prise de conscience nécessaire à une telle évolution. Cependant, il sera nécessaire d’aller plus loin pour garantir une autonomie stratégique réelle, quand bien même des choix budgétaires douloureux devront être opérés.

L’armée française est-elle prête ? Elle l’est pour des engagements limités et rapides, mais elle doit accélérer sa transformation, en concertation étroite avec ses partenaires européens, pour garantir sa souveraineté en cas de conflit majeur.

La proposition du ministre français de la défense de porter à terme le budget de la défense à 100 milliards d’euros par an est un signal fort.

The Conversation

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24.03.2025 à 16:16

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso quittent la Francophonie : rupture définitive ou crise passagère ?

Prof. Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)

Les trois pays sahéliens, qui ont tous trois joué un rôle important dans l’histoire de l’OIF, viennent d’annoncer leur départ de la Francophonie.
Texte intégral (2025 mots)

Contrecoup de la dégradation des relations entre la France et ces trois États, dirigés par des militaires arrivés au pouvoir au cours de ces dernières années grâce à des putschs, le Mali, le Niger et le Burkina Faso sortent de l’Organisation internationale de la Francophonie. Un coup d’éclat d’autant plus marquant que tous trois en ont été des acteurs majeurs au cours de sa longue histoire.


À quelques heures de la célébration annuelle de la Journée internationale de la Francophonie, trois États africains du Sahel (le Niger, le Burkina Faso et le Mali) se retirent presque simultanément de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

Le retrait de ces trois États, tous membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), semble s’inscrire dans la continuité de la dégradation des relations entre ces pays et la France, depuis la prise de pouvoir par les militaires, successivement au Mali en 2020, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en 2023.


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Si, dans sa lettre adressée aux ambassadeurs de son pays, le 17 mars dernier, le secrétaire général du ministère nigérien des affaires étrangères indique sobrement que « le gouvernement nigérien a décidé souverainement du retrait du Niger de l’Organisation internationale de la Francophonie », ce à quoi la porte-parole de la Francophonie a réagi en estimant que l’Organisation était le « dommage collatéral d’une situation géopolitique qui la dépasse », le retrait du Mali est, en revanche, soutenu par une accusation directe à l’égard de l’Organisation, exprimée dans la note verbale du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale de la République du Mali, adressée au ministère de l’Europe et des affaires étrangères de la République française, le 18 mars 2025 :

« L’OIF, au lieu d’accompagner le Mali dans la réalisation des aspirations légitimes de son peuple, s’est illustrée par l’application sélective des sanctions et le mépris de la souveraineté du Mali. »

S’agit-il, pour ces trois États, d’une rupture de fond avec la Francophonie ou d’une crise diplomatique passagère liée essentiellement à la dégradation des relations entre ces pays du Sahel et la France, qui se trouve être le pays hôte du siège de l’OIF ? De même, le timing choisi, à savoir l’approche de la Journée internationale de la Francophonie que l’on célèbre annuellement dans tout l’espace francophone, est-il vraiment fortuit ou doit-on y déceler un message quelconque ? Ce triple retrait risque-t-il d’avoir quelque incidence dans d’autres pays francophones du continent africain qui, faut-il le rappeler, est l’épicentre et le cœur battant de la Francophonie ?

Le Niger, État fondateur et berceau de la Francophonie institutionnelle

Avec le retrait du Niger, la Francophonie perd non seulement l’un de ses membres fondateurs mais aussi, dans une certaine mesure, le pays d’où elle tire ses origines : il convient de rappeler que c’est à Niamey, sous l’impulsion du président nigérien de l’époque, Hamani Diori, l’un des pères de la Francophonie institutionnelle, que l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), dont l’OIF est l’héritière, a vu le jour, le 20 mars 1970.

Les relations entre la France et le Niger, suspendu de l’Organisation francophone depuis le coup d’État militaire du 26 juillet 2023 n’ont cessé de se dégrader jusqu’au retrait du 17 mars 2025. Un départ que la porte-parole de l’OIF Oria K. Vande Weghe a jugé regrettable lors d’une intervention sur RFI, tout en laissant entendre que la coopération avec Niamey ne prenait pas nécessairement fin pour autant :

« La volonté de la secrétaire générale, ce sera de solliciter l’avis des États pour voir dans quelle mesure l’OIF peut rester engagée auprès des populations de ces pays-là. On a des projets en cours. Le retrait du Niger des instances de la Francophonie, est-ce que cela doit nécessairement pénaliser les populations auxquelles nous sommes attachées ? L’Organisation internationale de la Francophonie a à cœur les communautés francophones, y compris dans les pays non membres. Donc, il n’y a pas de raison que ça cesse pour le Niger. »

Le Mali, autre symbole fort de la Francophonie institutionnelle

Si la note verbale précitée du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale du Mali accuse l’OIF de s’être « illustrée par l’application sélective des sanctions », le même document contient un rappel historique qui ne manque pas d’intérêt et souligne même l’attachement du Mali aux valeurs et aux idéaux promus par la Francophonie :

« La République du Mali, membre fondateur de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), devenue par la suite l’Organisation internationale de la Francophonie, a contribué, de manière significative, à la construction et au renforcement de cette organisation. Le Mali a, à maintes occasions, démontré son attachement aux valeurs et idéaux promus par la Francophonie. »

Un tel rappel historique et cette convergence de vues soulignée, relativement aux valeurs et idéaux promus par la Francophonie, sont indéniablement une ouverture pour l’avenir des relations entre l’OIF et Bamako qui est le berceau de la Déclaration devenu le texte normatif de référence de la Francophonie. En effet, la Déclaration de Bamako du 3 novembre 2000 dote l’organisation internationale des moyens d’action en cas de rupture de la légalité démocratique ou de violations graves des droits humains dans un État membre.

La note verbale portant retrait de l’État malien de l’OIF préserve donc une certaine marge pour d’éventuelles discussions futures ; reste à voir quels seraient alors les éléments à partir desquels de telles discussions pourraient incidemment être engagées.

Quid du Burkina Faso ?

Si, pour le moment, rien de particulier ne filtre du retrait du Burkina Faso, intervenu en même temps que celui du Niger, il est presque certain que la problématique soit sensiblement la même que celle des deux autres États du Sahel.

En effet, cet État sahélien, qui est également un membre fondateur de la Francophonie et qui en fut longtemps l’un des piliers, a une grande proximité idéologique avec ses voisins malien et nigérien.

Cette proximité idéologique est en grande partie liée à la prise de pouvoir par l’armée dans ce pays également, à leur opposition commune à l’ancienne puissance coloniale (la France, donc), au retrait concerté de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont ils sont aussi des États membres fondateurs, et à la volonté de développer à l’international de nouveaux partenariats ; ce qui va se traduire notamment par un net rapprochement avec la Fédération de Russie.

La récurrence du phénomène de retrait des États des organisations internationales

Le retrait d’un État d’une organisation internationale, tout comme son adhésion, est un phénomène classique qui relève de son imperium, autrement dit de sa souveraineté-liberté. Ce phénomène s’est d’ailleurs régulièrement manifesté dans les relations internationales, y compris au cours de ces dernières années ou décennies.

Ainsi en est-il précisément du retrait effectif des trois États sahéliens du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, le 29 janvier 2025, comme celui du Royaume-Uni de l’Union européenne, depuis le 31 janvier 2020, ou comme celui du Burundi de la Cour pénale internationale (CPI), qui a pris effet à partir du 17 octobre 2017, celui du Royaume du Maroc de l’Union africaine en 1984 et de son retour dans la même organisation en 2017, ou encore celui des États-Unis de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) en 2017 et de leur retour dans la même organisation en 2023, etc.

Il n’est donc pas impossible que les trois États africains du Sahel qui viennent de se retirer de l’Organisation internationale de la Francophonie réintègrent un jour cette même organisation dont ils sont historiquement, nous l’avons souligné, des membres fondateurs ainsi que des piliers et des symboles importants.

Si l’idée que la Francophonie serait une victime collatérale « d’une situation géopolitique qui la dépasse » peut être jugée fondée, l’Organisation francophone peut aussi éventuellement en tirer les enseignements nécessaires et prendre des dispositions relatives à des situations de cet ordre qui, malheureusement, ne manquent pas dans les organisations internationales.

Reste alors l’accusation récurrente et épineuse du « deux poids-deux mesures » à laquelle les organisations internationales sont en réalité presque toutes confrontées et qui se trouve au cœur du retrait des trois pays sahéliens qui estiment infondées les critiques exprimées à leur égard par l’OIF depuis que des militaires y ont pris le pouvoir. En effet, de telles accusations ont été régulièrement formulées à l’égard des Nations unies, de la Cour pénale internationale, de l’Union africaine (y compris au sujet de la situation politique des États africains du Sahel au cours de ces dernières années) ou encore de la Cedeao dont le Burkina Faso, le Mali et le Niger se sont aussi retirés tout récemment, etc.

On l’aura compris : les retraits et retours d’États dans des organisations internationales sont des affaires relativement courantes, en quelque sorte inévitables, du fait même du fonctionnement de ces grandes institutions qui peinent parfois à convaincre l’ensemble de leurs membres de la justesse et de l’équité de leurs déclarations.

The Conversation

Prof. Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.03.2025 à 16:56

La mondialisation rendra-t-elle la guerre des tarifs douaniers inefficace ?

Myriam Ben Saad, Associate professor, Kedge Business School

Avec l’émergence d’une guerre tarifaire sans précédent, assiste-t-on au bouleversement des chaînes de valeur mondiales ? Avec quels perdants et quels gagnants ?
Texte intégral (2085 mots)
Ouvriers indiens dans une usine de fabrication de téléphones. Bientôt amenée à disparaître au profit des États-Unis ? PradeepGaurs/Shutterstock

Depuis la chute du mur de Berlin, la mondialisation a le vent en poupe. Selon l’adage, chaque pays apporte sa pierre à l’édifice d’un produit fabriqué. Avec l’émergence d’une guerre tarifaire sans précédent, assiste-t-on au bouleversement des chaînes de valeur mondiales ? Avec quels perdants et quels gagnants ?


Les nouvelles mesures tarifaires de Donald Trump frappent de plein fouet les chaînes de valeurs mondialisées. Elles pénalisent notamment les producteurs français d’alcool avec des taxes à hauteur de 200 %, mais également l’ensemble des maillons économiques interdépendants. L’idée : inciter à produire aux États-Unis.

Ces soubresauts mettent en lumière l’importance des chaînes de valeur mondiales. Ces dernières ont profondément transformé les dynamiques de production et d’échange en fragmentant la fabrication des biens à travers plusieurs pays. Cette organisation optimise les coûts et la spécialisation, mais elle lance également des défis. Du smartphone assemblé en Asie, avec des composants en provenance de divers régions du monde, à l’automobile fabriquée avec des pièces provenant de plusieurs continents, la production internationale est désormais hautement fragmentée.

Si ces chaînes de valeur influencent la compétitivité des échanges, qui supporte réellement ces taxes et à quel moment du processus de production ?

Tarifs douaniers mondiaux sur l’agriculture, sur la manufacture et sur les ressources naturelles. UNCTAD

Plusieurs taxes

Il existe plusieurs types de taxes. Prenons l’exemple du smartphone. Ce produit très sophistiqué est soumis à plusieurs types de taxes, principalement des droits de douane à l’importation. Ces taxes peuvent être proches de 0 % dans l’Union européenne. Elles augmentent dans certains pays comme l’Inde, atteignant 10 à 20 %. Ces différences de droits de douane sont dues à des objectifs économiques et commerciaux distincts. L’Inde utilisent le droit de douane pour protéger et encourager la production locale et réduire la dépendance aux importations. La TVA est généralement autour de 20 % pour ce produit.

Sans oublier les barrières non tarifaires (BNT). Elles comprennent essentiellement les normes techniques et les certifications, les barrières sanitaires et de sécurité, les normes sur le recyclage, les interdictions des substances dangereuses. Ces barrières non tarifaires compliquent la fluidité des échanges, fragmentent les chaînes de valeurs et poussent vers leur régionalisation.

Aval et amont de la chaîne de valeur

Les droits de douane ne sont pas une taxe uniforme appliquée de manière égale à tous les pays ou à toutes les étapes de la chaîne de valeur. Ils varient considérablement en fonction de la nature du bien échangé. Chaque maillon de la chaîne, qu’il s’agisse de l’extraction des matières premières, de l’assemblage ou de l’exportation des produits finis, présente des coûts différents et des bénéfices variés.


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Les pays qui se trouvent aux premières étapes de la chaîne, par exemple, ceux qui exportent des matières premières ou des produits peu transformés, peuvent subir des taxes élevées sur les biens qu’ils importent pour la transformation. À l’inverse, les pays qui se trouvent plus près de la fin de la chaîne, là où les produits sont finalisés et exportés, peuvent être confrontés à des taxes supplémentaires sur les biens qu’ils cherchent à exporter. Cela peut nuire à leur compétitivité internationale.

Matières premières, composants et produits finis

Les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et maintenant plusieurs autres pays – sont souvent positionnés sur les premières étapes de la chaîne : extraction, production de matières premières ou assemblage de composants simples. Ils peuvent être les plus exposés à des droits de douane élevés sur les intrants nécessaires à leur production. Ces pays peuvent être désavantagés si les produits finis qu’ils exportent sont frappés de taxes supplémentaires.

Les pays développés, du G7 et du G8, bénéficient généralement d’une position privilégiée sur les étapes plus avancées de la chaîne. Ils peuvent néanmoins subir les conséquences de l’augmentation des droits de douane, notamment sur les composants qu’ils importent pour l’assemblage de produits finis. Les droits de douane peuvent également affecter les pays développés lorsqu’ils tentent d’exporter des biens sophistiqués, limitant ainsi leur accès à de nouveaux marchés.

Chaîne de valeur d’une voiture Volvo S40. Académie d’Aix-Marseille

L’industrie automobile est fortement impactée par les droits de douane à différentes étapes de la chaîne de valeur. L’importation d’acier en Allemagne depuis l’Inde subit une taxe de 10 %, augmentant le coût de production. Les composants électroniques chinois sont frappés par un droit de 5 % à l’exportation, ce qui alourdit la facture pour les constructeurs allemands.

Enfin, si les États-Unis appliquent un droit de 20 % sur les voitures importées d’Allemagne, cela renchérit leur prix pour les consommateurs états-uniens et réduit leur compétitivité face aux véhicules produits localement.

Effet boule de neige

Nos travaux ont apporté un éclairage sur la manière dont les droits de douane affectent différemment les pays en fonction de leur position dans la chaîne de valeur mondiale. Plus une économie exporte des biens à forte valeur ajoutée, plus il est exposé à des barrières tarifaires.

Les pays qui exportent des produits de haute technologie ou à forte valeur ajoutée – composants électroniques, véhicules ou machines spécialisées – sont souvent les plus vulnérables aux barrières commerciales. Ces produits nécessitent des chaînes de valeur complexes, impliquant des étapes multiples de production réparties entre plusieurs pays. Les droits de douane ont un effet boule de neige, perturbant plusieurs maillons de la chaîne. Ils entraînent une hausse des coûts pour les producteurs. Les pays exportateurs de biens sophistiqués se retrouvent pénalisés par des taxes plus élevées, ce qui freine leur compétitivité sur les marchés mondiaux.

Vers une régulation plus équitable

Une réflexion plus approfondie sur la manière de réguler les droits de douane pourrait permettre une meilleure répartition des bénéfices au sein des chaînes de valeur mondiales.

Cette régulation pourrait se traduire par des politiques différenciées en fonction du niveau de développement du pays. Autrement dit, différencier les droits de douane pour les pays en développement afin de les aider à se positionner dans des chaînes de valeur à haute valeur ajoutée tout en protégeant les industries locales.

Et également encourager des pratiques écologiques et sociales responsables à travers des réductions de droits de douane pour les pays respectant des normes strictes de durabilité.

Ainsi une régulation équitable est nécessaire pour réduire les inégalités entre pays, encourager les pays vulnérables à se positionner sur les chaînes de valeur mondiales et promouvoir un commerce durable et responsable. Il s’agirait de trouver un équilibre entre la protection des industries locales et le maintien de la compétitivité des marchés mondiaux.

The Conversation

Myriam Ben Saad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.03.2025 à 16:53

Dissolution ou transformation ? L’avenir du PKK au Kurdistan irakien

Iris Lambert, PhD candidate in political sciences and international relations, Sciences Po

Après plus de quarante ans de lutte armée contre l’État turc, le PKK a accepté un cessez-le-feu et envisage sa dissolution. Le mouvement est basé au Kurdistan irakien, et c’est là que se jouera son avenir.
Texte intégral (2515 mots)

Dès le lancement de sa lutte armée contre le gouvernement turc en 1984, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a installé ses bases dans les montagnes du Kurdistan irakien. Avec les années, c’est là que le conflit armé s’est principalement délocalisé, provoquant nombre de déplacements forcés et de victimes civiles. À l’heure de l’ouverture d’un nouveau processus de paix entre la Turquie et le PKK, c’est aussi, en bonne partie, dans la partie irakienne du Kurdistan que se joue l’avenir de l’organisation.


Le 27 février dernier, Abdullah Öcalan, 75 ans, fondateur et leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné sur l’île turque d’Imrali depuis 1999, a appelé son organisation à mettre en place un cessez-le-feu puis à se dissoudre.

Cette déclaration historique nourrit l’espoir de voir s’achever un conflit qui a fait plus de 40 000 morts en quatre décennies.

De la Turquie au Kurdistan irakien

Au crépuscule du 15 août 1984, trente-six hommes armés sortent du hameau abandonné de Mivroz, au creux des reliefs rocheux et escarpés du nord de l’Irak, traversent la frontière turque et, en quelques heures seulement, atteignent le village d’Eruh. Dans la nuit tombante, un groupe de combattants prend d’assaut la caserne militaire de la bourgade, tandis qu’un autre entre dans la mosquée pour déclamer un message via les haut-parleurs. Que les villageois ne prennent pas peur, annoncent les soldats : ils sont là pour les libérer du « fascisme colonial turc » et pour faire advenir « une société démocratique » fondée sur « l’indépendance nationale » kurde.

Ces militants du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), près de six ans après la fondation de l’organisation en 1978, déclarent ce jour-là, officiellement, le début de la lutte armée contre le gouvernement turc.

Le PKK est un organisme politique armé né en Turquie de l’association de militants kurdes souhaitant lutter contre le gouvernement d’Ankara (au départ, le but est d’obtenir l’indépendance du Kurdistan entier, mais au cours des années 2000, cet objectif évolue pour privilégier l’autogestion localisée au sein même des États, conformément aux préceptes du « confédéralisme démocratique » développé par Ocalan). Toutefois, sa lutte s’est rapidement délocalisée dans les pays voisins, à l’image de cette première offensive orchestrée par le PKK depuis les montagnes du Kurdistan irakien. Aussi, c’est peut-être là, entre autres, que pourrait se jouer le futur de l’organisation : dissolution ou transformation ?


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Le Kurdistan irakien, plus qu’une base arrière pour le PKK

De fait, bien plus qu’une simple base arrière, le Kurdistan irakien accueille depuis les années 1980 non seulement les troupes du PKK, mais également ses quartiers généraux retranchés dans les Monts Qandil, réputés imprenables et situés dans l’est, près de la frontière avec l’Iran. Cette présence de la guérilla sur le sol irakien est d’abord le fruit de la supériorité militaire de l’armée turque qui est parvenue, à mesure que le conflit s’embrasait, à repousser les unités du PKK hors de son territoire.

Des sympathisants du PKK se rassemblent pour célébrer Newroz, le Nouvel an kurde, dans les monts Qandil (2024). I. Lambert, Fourni par l'auteur

Très tôt, Abdullah Ocalan scelle des accords avec les groupes armés locaux, eux-mêmes aux prises avec Bagdad : avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dès 1983, puis avec l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) en 1988. Ces alliances de circonstance vacilleront l’une après l’autre, entraînant des affrontements armés sanglants entre les différentes factions au cours des années 1990.

Vers la même période, le PKK trouve un terrain d’entente avec Saddam Hussein, alors à la tête de l’Irak, qui autorise la guérilla à maintenir ses bases militaires à la frontière turque en échange d’informations sur les mouvements des rebelles du PDK.

Pourtant, en parallèle, les autorités de Bagdad laissent le champ libre à Ankara pour mener des frappes sur les positions du PKK dans un périmètre de 5 kilomètres à l’intérieur du territoire irakien.

Aujourd’hui, le conflit s’est de facto déporté au Kurdistan irakien. Si le PKK continue sporadiquement de frapper directement en Turquie – par exemple, à l’automne 2024, un commando-suicide avait attaqué le siège des industries de défense turque –, la majeure partie des combats opposant la guérilla aux forces armées turques se déroulent dans les monts Matine et les monts Gara, situés dans le nord de l’Irak.

Portraits de combattants du PKK décédés affichés dans la Maison des Martyrs du camp de Makhmour en Irak (2025). I. Lambert, Fourni par l'auteur

Depuis le printemps 2022, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est engagé dans une offensive dite « Claw-Lock » qui vise à établir un « corridor de sécurité » à la frontière turco-irakienne, ainsi qu’à sécuriser le passage d’une future « route du développement » devant relier le port irakien de Bassora, dans le golfe arabo-persique, à la Turquie puis à l’Europe à horizon 2028. Les affrontements et les bombardements turcs ont provoqué de nombreux déplacements forcés et près de 78 morts civils dans le Kurdistan irakien depuis 2022, d’après l’ONG Airwars.

Depuis peu, après une série de négociations avec Ankara, les autorités irakiennes ont officiellement interdit l’organisation du PKK sur leur sol.

Le temps des négociations

Les conséquences d’une éventuelle cessation des hostilités entre le PKK et la Turquie pourraient donc en premier lieu se faire sentir au Kurdistan irakien, où plusieurs milliers de civils espèrent pouvoir retourner dans leurs villages. À la suite de la déclaration historique d’Abdullah Ocalan, le PKK a annoncé depuis sa base de Qandil un cessez-le-feu unilatéral s’appliquant à ses « forces principales en Turquie » mais aussi « à toutes les structures, ainsi qu’aux équipes spéciales de fedai (escadrons suicides), aux YPS (unités de défense civile), aux MAK (unités du martyr Aziz Güler) et aux autres unités d’autodéfense ».

Néanmoins, la possibilité d’une véritable dissolution continue de dépendre, d’après le groupe, d’une éventuelle libération de son leader et de l’instauration en Turquie de « politiques démocratiques et de bases légales » devant assurer la mise en place du processus de paix. Des exigences pour l’heure jugées inacceptables par Ankara, qui a exigé le 6 mars dernier une dissolution « immédiate et sans condition » du PKK.

Les représentants des partis kurdes qui se partagent le pouvoir au sein du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK, l’entité autonome fédérale du nord de l’Irak) jouent un rôle certes périphérique mais néanmoins important pour le futur du PKK, de ses combattants et de ses sympathisants dans la région.

Cette mission d’intermédiaire entre la guérilla et les autorités turques avait déjà été endossée, dans les années 1990, par le leader historique de l’UPK, Jalal Talabani, ce qui avait permis d’aboutir à la première déclaration de cessez-le-feu unilatéral de la part de la guérilla en 1993. Récemment, une délégation de députés turcs (issus du parti kurde Parti démocratique des peuples, DEM) en charge en leur nom propre, mais avec l’aval d’Ankara, du dialogue avec Abdullah Ocalan a rencontré à plusieurs reprises les chefs du PDK et de l’UPK, ainsi que le président du GRK Nechirvan Barzani, pour faire avancer les discussions sur le sort d’Ocalan et l’avenir du PKK.

Si le rôle exact que jouent les autorités kurdes irakiennes dans les négociations reste difficile à discerner, un processus de paix entre le gouvernement turc et le PKK pourrait également jouer sur le traitement des sympathisants de la guérilla au Kurdistan irakien. C’est que depuis quelques années, et notamment à la suite d’une forme d’âge d’or du PKK dans la région après l’engagement de ses combattants contre l’État islamique, les militants s’inscrivant dans la mouvance pro-PKK ont été férocement criminalisés en Irak. Les partis politiques adhérant à l’idéologie d’Abdullah Ocalan ont été interdits, à l’image du Kurdistan Society Freedom Movement (Tevgera Azadî) qui s’est vu interdire d’activité en août 2024, les assassinats ciblés se sont démultipliés et de nombreux activistes et journalistes ont été arrêtés.

Outre l’espoir d’un allègement de leur traitement souhaité par les organisations civiles sympathisantes du PKK, certaines sources liées aux autorités du Kurdistan irakien ont fait valoir la possibilité que le GRK offre l’asile politique aux cadres supérieurs du PKK qui ne pourraient bénéficier d’une amnistie en Turquie dans le cadre du processus du paix. Reste à savoir quelle serait la forme que pourrait prendre cet accueil, et si les activités politiques du parti pourraient elles aussi s’adapter à ces nouvelles configurations. On l’aura compris : aujourd’hui comme hier, c’est aussi dans les montagnes du Kurdistan irakien que se joue l’avenir du PKK.

Reste à savoir ce qu’une potentielle dissolution du PKK pourrait signifier pour l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), à dominante kurde, qu’Ankara accuse d’être affiliée au PKK. À la suite des déclarations d’Ocalan, Mazlum Abdi, le chef des file des Forces démocratiques Syriennes (FDS), la branche armée de l’AANES, a déclaré que ses troupes en Syrie n’étaient pas concernées par l’appel au désarmement, tout en rappelant la nécessité d’un cessez-le-feu dans la région.

The Conversation

Iris Lambert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.03.2025 à 16:57

Médicaments antirétroviraux injectables contre le VIH : une évaluation impossible en Afrique de l’Ouest ?

Karim Diop, Chercheur en santé publique, Centre régional de recherche et de formation à la prise en charge clinique de Fann, Dakar - Sénégal (CRCF), Université Alioune Diop de Bambey

Bernard Taverne, Anthropologue, médecin, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Gabriele Laborde-Balen, Anthropologue, Centre Régional de Recherche et de Formation à la prise en charge Clinique de Fann (CRCF, Dakar), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Guillaume Breton, Médecin infectiologue. Référent pathologies infectieuses et recherche de l'ONG Solthis. Médecin attaché service de maladies infectieuses, Hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris, Sorbonne Université

Des médicaments antirétroviraux injectables à longue durée d’action sont utilisés contre le VIH, notamment en France. Ils pourraient aussi représenter une alternative aux comprimés en Afrique.
Texte intégral (1701 mots)

Des médicaments antirétroviraux injectables à longue durée d’action sont désormais utilisables pour traiter le VIH dans différents pays occidentaux, dont la France. Ils pourraient également représenter une alternative aux comprimés en Afrique. Mais des chercheurs sénégalais et français font face à des blocages pour lancer une étude d’évaluation de l’acceptabilité et de l’efficacité de ces traitements.


Avec 39 millions de personnes contaminées dans le monde, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la lutte contre VIH demeure un défi majeur de santé publique sur l’ensemble de la planète et la transmission du virus se poursuit. L’Afrique reste particulièrement touchée puisque c’est sur ce continent que vivent la majorité des personnes vivant avec ce virus.

Depuis 2019, en Afrique, pour la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, l’usage des combinaisons d’antirétroviraux à doses fixes à base de dolutégravir est recommandé par l’OMS. Ces combinaisons permettent un traitement sous la forme d’un comprimé journalier unique, bien toléré, ce qui améliore considérablement la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH.

Néanmoins, prendre un traitement quotidien par voie orale reste une contrainte pour de nombreuses personnes, ce qui peut occasionner des difficultés dans la prise régulière des médicaments. L’observance thérapeutique demeure donc un enjeu crucial pour l’efficacité de ce traitement à vie.

Les antirétroviraux injectables : une alternative aussi en Afrique ?

Aussi le développement de nouvelles stratégies thérapeutiques est nécessaire pour répondre à la diversité des besoins des personnes vivant avec le VIH et des contextes sanitaires et sociaux. Les thérapies antirétrovirales injectables à longue durée d’action peuvent offrir une alternative prometteuse à la thérapie orale quotidienne.

Ces thérapies antirétrovirales injectables ont montré leur efficacité dans la prévention de l’infection à VIH à travers la stratégie de prophylaxie pré-exposition ou « PREP », mais également comme traitement des personnes vivant avec le VIH.


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En Europe et en Amérique du Nord, la combinaison associant deux antirétroviraux (cabotégravir et rilpivirine) injectables tous les deux mois est autorisée depuis 2020. Cette formulation est inscrite comme stratégie thérapeutique dans les recommandations de plusieurs pays sur ces continents, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France.

En Afrique, en 2025, elle n’est accessible que dans cinq pays (Afrique du Sud, Botswana, Kenya, Ouganda, Zimbabwe) à travers des études conduites par les industriels propriétaires des brevets. Dans les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, où la stigmatisation vis-à-vis du VIH est encore persistante, les antirétroviraux injectables pourraient améliorer l’observance thérapeutique et la qualité de vie des patients. Ces traitements pourraient élargir l’offre de soins dans le cadre d’une prise en charge différenciée comme recommandé par l’OMS.

Une étude menée au Sénégal pour évaluer l’acceptabilité de ces traitements

Au Sénégal, dès 2021, afin d’anticiper l’usage à venir de ces médicaments, nous avons conduit une première étude qualitative d’acceptabilité des antirétroviraux injectables. Cette étude – « Traitements injectables contre le VIH », ou Tivih – a été menée, avec le soutien financier de l’ANRS–Maladies infectieuses émergentes (ANRS-MIE), par une équipe qui associe des chercheurs et cliniciens sénégalais et français qui ont une ancienne et solide expérience dans le domaine des antirétroviraux en Afrique.

L’étude Tivih a été mise en œuvre en 2021-2022 dans trois services de prise en charge du VIH à Dakar. Des entretiens et des observations ont été réalisés auprès de 42 personnes vivant avec le VIH (dont 12 femmes et 30 hommes, parmi lesquels 20 hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes) et 13 professionnels de santé et responsables nationaux de programmes de lutte contre le sida.

Des résultats encourageants, mais un rapport ambivalent aux injections

Les résultats ont montré que les antirétroviraux injectables sont perçus comme une nouvelle chance de traitement qui permettrait de s’affranchir des contraintes associées au secret de la maladie. Ils garantiraient l’allègement des fardeaux psychologique, logistique et social associés jusqu’ici aux comprimés et diminueraient la crainte de stigmates.

Cet enthousiasme est toutefois nuancé par un rapport ambivalent aux injections et par la crainte d’effets secondaires. Par ailleurs, certaines contraintes liées à la médicalisation des soins sont à anticiper, parmi lesquelles l’obligation de se rendre strictement tous les deux mois à l’hôpital pour l’injection et, avec elle, l’enjeu du glissement de la question de l’observance thérapeutique à celle de l’observance des rendez-vous pour les injections.

Enfin, les résultats mettent en évidence à la fois certaines conditions propices à l’introduction des antirétroviraux injectables au Sénégal – sur la base de l’expérience passée d’introduction d’innovations thérapeutiques – et des défis organisationnels importants, notamment en matière d’approvisionnement et de pérennisation.

Les résultats de cette étude suggèrent l’intérêt et la nécessité de préparer l’introduction des antirétroviraux injectables dans les stratégies thérapeutiques du Sénégal.

Une étude pour obtenir des données dans « la vraie vie »… toujours bloquée

Dans la suite de cette recherche, en janvier 2023, l’ANRS–MIE a accordé à notre équipe un nouveau financement pour conduire au Sénégal une étude sur la faisabilité, l’acceptabilité et l’efficacité du traitement injectable auprès d’une cohorte prospective de 140 personnes adultes vivant avec le VIH, suivies pendant une année, afin de produire des données scientifiques au plus près de la « vraie vie ».

Deux ans plus tard – en mars 2025 –, nous n’avons toujours pas pu débuter cette recherche. Malgré plusieurs échanges et garanties d’engagement des autorités sénégalaises et de l’ANRS-MIE, il est impossible d’obtenir de la part des industriels propriétaires des brevets ces médicaments ni gratuitement ni à l’achat. Le Sénégal ne semble pas faire partie de leurs priorités…

Ainsi, une évaluation indépendante se voit bloquée, ce qui retarde d’autant la production de données probantes qui seront pourtant indispensables pour orienter les recommandations de l’OMS sur l’usage de ces médicaments pour les pays d’Afrique de l’Ouest.

La persistance des inégalités dans l’accès aux innovations thérapeutiques

Ces restrictions pourraient retarder l’accès à large échelle des antirétroviraux injectables jusqu’en 2030, car évaluer l’efficacité comme l’acceptabilité de ces médicaments nécessite du temps.

Cela nous ramène aussi aux sombres années 1997–2000, lorsque les traitements antirétroviraux étaient commercialisés par les industriels propriétaires des brevets au prix de 10 000 dollars par personne et par an, ce qui empêchait les populations vivant en Afrique, notamment, d’accéder à ces traitements.

L’Onusida constate que les objectifs mondiaux de lutte contre le sida ne seront pas atteints en 2025 (l’un des objectifs pour 2025 consistait à passer sous la barre des 250 000 décès). Sachant que les indicateurs sont particulièrement faibles en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, ne pas être en mesure d’évaluer les antirétroviraux injectables constitue un frein à la mobilisation internationale et à l’accès aux nouveaux traitements pour les personnes vivant avec le VIH dans ces régions du monde.

The Conversation

Dr Karim Diop a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.

Bernard Taverne a reçu des financements de l'ANRS Maladies Infectieuses Émergentes, de Sidaction - Ensemble contre le Sida et d'Expertise France.

Gabriele Laborde-Balen a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.

Guillaume Breton est salarié de l’ONG Solthis.

20.03.2025 à 16:55

Rodrigo Duterte devant la CPI : l’ancien président philippin sera-t-il vu comme un martyr ou comme le symbole de l’efficacité de la justice internationale ?

Noel Morada, Visiting Professor, Nelson Mandela Centre, Chulalongkorn University; and Research Fellow, Asia Pacific Centre for the Responsibility to Protect, The University of Queensland

Avec le prochain procès devant la CPI de l’ex-président Rodrigo Duterte, les Philippines risquent d’être plus divisées que jamais à l’approche d’élections capitales.
Texte intégral (1494 mots)

Devant la Cour pénale internationale (CPI), l’ancien président philippin Rodrigo Duterte doit répondre à des accusations de crimes contre l’humanité présumés concernant des événements survenus lors de sa « guerre contre la drogue ». Toujours populaire dans son pays, dont le paysage politique est marqué par une lutte acharnée entre deux familles – les Duterte et les Marcos – sa condamnation par la CPI est tant perçue comme une volonté du président Marcos de l’évincer définitivement du pouvoir, que comme le signe bienvenu de la fin de l’impunité politique.


Arrêté le 11 mars à Manille, Rodrigo Duterte est accusé par la CPI de crimes contre l’humanité pour des faits survenus entre le 1er novembre 2011 et le 16 mars 2019, dans le cadre de sa guerre brutale contre la drogue aux Philippines. Les accusations concernent non seulement la période où il était président, mais aussi celle durant laquelle il était maire de Davao, la ville la plus riche de l’île de Mindanao.

Duterte et ses alliés ont cherché à contester le mandat d’arrêt, en affirmant que son transfert à La Haye constituait un « acte illégal ». L’ancien homme fort des Philippines pourrait devenir le premier chef d’État asiatique à être jugé par la CPI.

La nouvelle a eu l’effet d’un coup de tonnerre aux Philippines à un moment critique pour le pays, qui s’apprête à organiser en mai des élections de mi-mandat, qui pourraient être déterminantes pour le gouvernement de l’actuel président, Ferdinand Marcos Jr.

Ferdinand Marcos est actuellement en conflit ouvert avec sa vice-présidente, Sara Duterte, la fille de Rodrigo Duterte. Cette dernière a même publiquement menacé de le faire assassiner. En réponse, elle est depuis février mise en accusation et soumise à une procédure de destitution par la Chambre des représentants, dominée par les alliés de Marcos.

Aujourd’hui, il n’est pas impossible que la décision de Marcos d’écarter sa principale rivale et de coopérer à l’arrestation de son père par Interpol se retourne contre lui, dans un pays où la famille Duterte conserve une influence considérable.

Mais alors que certains partisans de Duterte manifestent leur soutien à l’ancien président, de nombreux Philippins se réjouissent au contraire de son arrestation, rappelant son sinistre bilan. Selon les données officielles, plus de 6000 personnes ont été tuées lors d’opérations antidrogue. Les procureurs de la CPI estiment que le nombre de victimes se situe plutôt entre 12 000 et 30 000**.

Une querelle politique de longue date

Les élections de mai mettent en jeu plus de 18 000 postes nationaux et locaux, dont 12 sièges au Sénat, 250 sièges à la Chambre des représentants, 63 postes de représentants de listes de partis, ainsi que 82 postes de gouverneurs et d’autres positions au sein de gouvernements locaux dans tout le pays. Les résultats auront certainement des conséquences importantes pour les Philippines à court terme.

Au Sénat, le résultat des élections pourrait déterminer l’issue du procès en destitution de Sara Duterte qui aura lieu plus tard dans l’année. À ce stade, huit des candidats de l’administration Marcos sont susceptibles de gagner, d’après les derniers sondages. Si au moins deux tiers des sénateurs votent en faveur de la condamnation de Sara Duterte, celle-ci ne pourra plus se présenter à l’élection présidentielle de 2028 ni occuper aucune fonction publique.

Marcos et Sara Duterte ont tous deux vu leur cote de popularité chuter au cours des derniers mois. La popularité de Duterte a encore davantage décliné après sa destitution par la Chambre basse, bien que la vice-présidente jouisse toujours d’une certaine influence dans sa région natale de Mindanao.

Les derniers événements ne l’ont toutefois pas empêchée d’aborder, lors d’un meeting à Hong Kong début mars devant des sympathisants philippins, la possibilité de se présenter à l’élection présidentielle de 2028.

Reste à déterminer si l’arrestation et le procès de son père devant la CPI susciteront un soutien populaire suffisant vis-à-vis de la dynastie familiale pour soutenir Sara Duterte, tant dans son procès en destitution que dans ses ambitions politiques.

Certains des plus fervents partisans de la famille considèrent toujours les Duterte comme des « outsiders » victimes d’une persécution politique soutenue de la part de l’administration Marcos. Sur les réseaux sociaux, des partisans ont dénoncé la précipitation avec laquelle le gouvernement s’est conformé au mandat d’arrêt.

Sara Duterte a elle-même qualifié l’arrestation de son père d’« affront à la souveraineté nationale ». En se rendant à La Haye pour se tenir aux côtés de Rodrigo Duterte, elle cherche à rallier encore davantage de partisans à sa cause.

Un pas vers la fin de la culture de l’impunité

Au-delà de la rivalité Marcos-Duterte, l’arrestation et le procès imminent de Rodrigo Duterte représentent un moment important pour les Philippins, tant à l’intérieur qu’à l’international. Ces développements montrent qu’un ancien dirigeant du pays peut être tenu pour responsable de crimes présumés, quelles que soient sa popularité et son influence.

De nouveaux témoins pourraient faire leur apparition, eux qui étaient réticents à témoigner dans les procès liés aux assassinats de l’ère Duterte devant les tribunaux locaux. Certains témoins avaient également refusé de participer aux audiences marathon organisées par une commission de la Chambre des représentants chargée d’enquêter sur les meurtres liés à la guerre de la drogue.

Cette commission a par ailleurs déclaré qu’elle ne coopérerait pas avec la CPI, les Philippines s’étant retirées de la Cour sous le régime de Duterte en 2019. Néanmoins, les audiences peuvent toujours être consultées par la CPI puisqu’elles ont toutes été mises en ligne.

Le procès de la CPI pourrait révéler les faiblesses et les insuffisances du système judiciaire philippin, notamment l’incapacité des lois en vigueur à protéger les droits humains, à assurer l’État de droit et à garantir la responsabilité des fonctionnaires et des forces de l’ordre dans le pays.

Le procès de Duterte pourrait également amener l’administration Marcos à reconsidérer la décision de son prédécesseur de quitter la CPI. Toujours est-il que la Cour se déclare compétente dans l’affaire Duterte au motif que les crimes présumés ont été commis alors que les Philippines étaient encore membres de la CPI.

L’arrestation de l’ancien homme fort des Philippines ne mettra peut-être pas fin à la « culture de l’impunité » qui existe depuis longtemps dans la politique du pays. Cependant, elle constitue une étape importante dans la sensibilisation du public à l’importance de la protection des droits de l’homme.

Il ne fait aucun doute qu’elle soulagera également les nombreuses familles des personnes tuées pendant le mandat de Rodrigo Duterte.

The Conversation

Noel Morada a reçu des financements de Australian government for atrocity prevention research.

20.03.2025 à 16:54

Les origines néolibérales de la mondialisation : retour sur l’émergence d’un ordre géopolitique aujourd’hui menacé

Arnaud Brennetot, Géographie politique, Université de Rouen Normandie

Le néolibéralisme est progressivement parvenu à redéfinir l’ordre mondial lors du siècle dernier. Ses principes sont aujourd’hui remis en cause aussi bien aux États-Unis que par de nombreuses voix en Europe et ailleurs dans le monde.
Texte intégral (3505 mots)
Rencontre entre Ronald Reagan et l’économiste néolibéral Friedrich von Hayek en 1983. Levan Ramishvili/Flickr, CC BY-ND

L’avènement du néolibéralisme est souvent associé à l’élection de Margaret Thatcher au Royaume-Uni en 1979 et de Ronald Reagan aux États-Unis l’année suivante. En réalité, cette rationalité politique s’est lentement glissée au sein des politiques économiques à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la faveur d’une lente intégration de l’Europe de l’Ouest et des États-Unis. Retour sur la lente et discrète ascension des idées néolibérales qui visaient initialement à fonder la paix mondiale sur l’intégration marchande des nations, à l’heure où la déception générée par leurs promesses non tenues se manifeste en de nombreux lieux de la planète.


En août 1938, alors qu’Hitler s’apprête à envahir les Sudètes en Tchécoslovaquie, plusieurs économistes et philosophes européens dont Friedrich von Hayek, Michael Heilperin, Wilhelm Röpke et Jacques Rueff profitent de la venue à Paris de l’influent journaliste américain Walter Lippmann pour imaginer avec lui les conditions de restauration de la paix et de la liberté dans le monde.

Ensemble, ils constatent l’échec aussi bien du vieux libéralisme que des remèdes dirigistes et nationalistes imaginés pour le surmonter. Ils parviennent à la conclusion que la paix internationale ne pourra être garantie que grâce à l’institutionnalisation d’un marché mondial fondé sur des règles que les États auront un intérêt économique à respecter, y compris en renonçant à une partie de leur souveraineté : à leurs yeux, il est indispensable de garantir la liberté des prix, de la concurrence et des flux de marchandises et de capitaux.

Face à l’accumulation des périls, il devient pour eux urgent de promouvoir ce qu’ils nomment alors un « néo-libéralisme » pour désigner ce qui ressemble fort à ce que nous avons, plus tard, appelé la « mondialisation ».

Un homme assis à son bureau
Walter Lippmann en 1936. Wikimedia

Après la Seconde Guerre mondiale : la progressive conversion des économies mondiales au néolibéralisme

Tout au long des années 1940, les intellectuels néolibéraux s’opposent aux solutions dirigistes comme aux politiques contracycliques préconisées par Keynes, qu’ils considèrent comme autant d’obstacles au bon fonctionnement des mécanismes d’autorégulation des marchés. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1950 que certains d’entre eux s’engagent dans la condamnation du Welfare State, notamment aux États-Unis, où ils se rapprochent des réseaux libertariens.


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Selon de nombreux historiens des idées, leur projet n’a triomphé sur le plan politique qu’avec la révolution conservatrice des années 1970 marquée par l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis.

Certains auteurs évoquent également comme point de départ le rôle des Chicago Boys dans la politique économique du Chili de Pinochet dès 1975.

Mais le néolibéralisme ne saurait être réduit à un simple mouvement d’opposition au Welfare State, l’objectif primordial demeurant pour ses théoriciens l’intégration des nations dans un marché transnational. Or, un tel processus d’ouverture économique et de restauration des mécanismes de marché était déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies, conformément à leurs espoirs initiaux.

Le retour progressif à l’économie de marché et la libération partielle des prix en Europe de l’Ouest après la crise inflationniste de l’après-guerre, la réduction des tarifs douaniers et la clause de la nation la plus favorisée négociées dans le cadre du GATT (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) signé dès 1947, la suppression des contingents commerciaux au cours des années 1950, le retour à la libre convertibilité des monnaies en 1958, le renoncement des États d’Europe de l’Ouest à la préférence impériale et leur engagement dans un marché commun ouvert au reste du monde (hormis dans l’agriculture) : toutes ces mesures allaient dans le sens préconisé par les néolibéraux depuis les années 1930.

D’ailleurs, loin de rester cantonnés à l’animation de cercles d’influence – comme le préconisait Hayek au sein de la Société du Mont-Pèlerin en 1947 –, plusieurs économistes néolibéraux ont activement participé à cet élan initial.

Première réunion de la Société du Mont-Pèlerin, 1947. Archives de la Société du Mont-Pèlerin, Hoover Institution Archives

En Italie, un groupe d’économistes mené par Luigi Einaudi, alors ministre du budget et gouverneur de la Banque d’Italie, proche des néolibéraux, lance à partir de 1947 une série de réformes rigoristes qui visent à stabiliser le cours de la lire italienne et à entraîner, grâce aux exportations et à l’ouverture économique, une dynamique de croissance.

La République fédérale d’Allemagne devient quant à elle un véritable laboratoire du néolibéralisme : la politique économique menée entre 1948 et 1966 par Ludwig Erhard, ministre de l’économie puis chancelier, correspond à la tentative la plus aboutie de mise en œuvre des principes du néolibéralisme.

Cette orientation libérale sur le Vieux Continent est partagée par les gouvernements des petits pays européens qui sont structurellement dépendants des échanges extérieurs. Le plan Beyen proposé par les Pays-Bas, au début des années 1950, vise ainsi à orienter le projet européen en faveur du libre-échange. Une option qui deviendra par la suite centrale lors de la construction de l’Union européenne.

Malgré sa réputation de pays dirigiste et instable, la France n’est pas en reste. Après les hésitations des gouvernements de la IVème République, le tournant néolibéral a lieu en 1958 lorsque l’économiste Jacques Rueff convainc le général de Gaulle que la conformation à la discipline du marché est la condition de la restauration de la puissance économique du pays. La France renonce alors aux contingents (la limitation quantitative de ses importations), et décide la libre convertibilité du franc tout en honorant ses engagements en faveur de la réalisation du Marché commun.

La forte croissance qui en résulte et que consacre la reconnaissance de divers « miracles » économiques en Allemagne, en Italie puis en France, tranche alors avec les résultats de l’économie britannique, qui alterne entre phases d’expansion et de récession (« stop and go »). Le décrochage économique du Royaume-Uni inquiète les conservateurs ; certains d’entre eux, au début des années 1970, souhaitent un retour au libéralisme pour relancer l’économie. La trajectoire singulière du Royaume-Uni contraste cependant avec l’orientation libérale observable dans une partie du camp occidental.

Un nouvel ordre mondial fondé sur le libre-échange : de la construction de la paix à la crise

La mise en œuvre des idées néolibérales dès la période d’après-guerre tient cependant moins à l’influence directe des économistes néolibéraux qu’au fait que leur programme n’est pas d’une grande originalité, recyclant un fond idéologique que les troubles de la première moitié du XXe siècle n’ont pas totalement éliminé.

Leur projet international n’est en effet rien d’autre qu’une résurrection du pacifisme du libre-échange appliqué à l’économie du XXe siècle. Il n’est donc pas du tout surprenant que leurs aspirations aient très tôt été partagées par certains leaders politiques malgré la vogue du keynésianisme, les tentations protectionnistes et l’attrait pour certaines formes de dirigisme économique.

Se pose alors la question de savoir comment ces idées ont pu être mises en œuvre, se glisser au sein de régimes économiques hétérogènes et, lentement, enclencher une dynamique d’ouverture marchande. Une première raison tient à la destruction, à la fragilité et à la dépendance économique des États d’Europe de l’Ouest après la guerre, situation qui les a poussés à se tourner vers l’aide extérieure et à renoncer à tout nationalisme intransigeant.

Contrairement aux années 1930, l’autarcie est partout devenue un repoussoir idéologique puissant et durable. La néolibéralisation a également été favorisée par la politique des États-Unis qui ont fait de l’ouverture marchande un de leurs outils privilégiés pour restaurer la paix après la Seconde Guerre mondiale, incitant explicitement leurs alliés ouest-européens à ouvrir leurs économies les unes aux autres pour sortir de la misère et de l’hostilité réciproque.

Ce choix résulte de la façon dont le gouvernement des États-Unis a envisagé son rôle mondial après-guerre. Après les échecs consécutifs de l’interventionnisme wilsonien à l’issue de la Première Guerre mondiale puis du repli protectionniste du début des années 1930, le Département d’État, chargé par le président Roosevelt de préparer le monde post-Seconde Guerre mondiale, décide de faire du libre-échange un instrument privilégié de refondation de l’ordre mondial.

Cordell Hull, secrétaire d’État américain de 1933 à 1944. Wikimedia

Secrétaire d’État de 1933 à 1944, le démocrate Cordell Hull a fait du Département d’État un bastion du libre-échange au sein de l’administration fédérale. Animé par une foi inébranlable dans les vertus pacificatrices du commerce international, croyance qu’il partage avec les premiers économistes néolibéraux, il mène tout au long des années 1930 une lutte sans répit contre le Congrès pour faire de la réduction des tarifs douaniers un levier de la politique économique étrangère des États-Unis au service de la paix.

La Seconde Guerre mondiale lui donne l’occasion d’imposer la mention du libre-échange dans chacun des textes programmatiques et accords que les États-Unis signent avec leurs alliés. Après la démission de Hull en 1944, le Département d’État poursuit l’entreprise de démantèlement des barrières commerciales, nourrissant le projet de créer une grande Organisation internationale du Commerce (OIC) chargée de piloter la réduction des normes tarifaires. L’entreprise s’avère néanmoins difficile tant les alliés des États-Unis, à commencer par le Royaume-Uni, restent attachés au protectionnisme et à la préservation de leur souveraineté économique. La Charte de La Havane préparée après la signature des accords du GATT (1947) est vidée de toute substance au cours des négociations.


À lire aussi : Les accords de Bretton Woods, un champ de batailles


L’OIC ne voit donc jamais le jour et jusqu’en 1958 les conférences organisées pour compléter le GATT sont des échecs.

L’Organisation européenne de coopération économique (OECE), créée en 1948 pour favoriser les échanges entre les économies d’Europe de l’Ouest en complément de l’aide Marshall, est privée de réelle capacité d’action en raison du blocage britannique. Seul l’engagement progressif des six pays de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en faveur de la libéralisation économique, au cours des années 1950, offre au Département d’État une réponse à la hauteur de ses attentes.

À partir de la fin des années 1950, la crainte que les Six se protègent derrière un tarif extérieur commun pousse l’administration américaine à ouvrir un nouveau cycle de négociations commerciales avec désormais comme premier interlocuteur non plus le Royaume-Uni, mais la CEE. Le Kennedy Round, sixième session de l’accord général sur les droits de douane et le commerce (GATT) qui s’est tenue entre 1964 et 1967, constitue un pas de plus en faveur de la libéralisation commerciale. Pendant ce temps, les échanges au sein de l’espace nord-atlantique croissent à un rythme accéléré, accompagnant une croissance économique sans précédent depuis le début du XXe siècle.

Cette première phase de l’histoire du néolibéralisme a été décisive dans l’amorce du processus d’internationalisation de l’économie de marché, qui a abouti à la mondialisation économique des années 1990. La création en 1995 de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) marque sans doute l’apogée d’un ordre néolibéral international.

Depuis, blocages, dérives et crises ont peu à peu fragilisé le régime, laissant à des forces nouvelles venues de l’extrême droite conservatrice, nationaliste et populiste la possibilité d’engager une lutte pour mettre fin au néolibéralisme et tenter d’imposer une nouvelle hégémonie, au risque de provoquer une dégradation incontrôlable des relations internationales.

The Conversation

Arnaud Brennetot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.03.2025 à 16:49

Syrie : les alaouites, communauté de Bachar Al-Assad, aujourd’hui en proie aux massacres

Thomas Pierret, Chargé de recherches à l’Institut de Recherches et d’Études sur les Mondes Arabes et Musulmans (IREMAM), Aix-Marseille Université (AMU)

Dans l’ouest de la Syrie, des milliers d’alaouites ont été massacrés, depuis début mars, par des forces du régime et des supplétifs. Un carnage qui n’est peut-être pas terminé.
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Après la chute en décembre du régime de Bachar Al-Assad, responsable de plusieurs centaines de milliers de morts au cours de la guerre civile qui avait débuté en 2011, c’est à présent la communauté du président déchu, les alaouites – une branche de l’islam proche du chiisme mais n’en relevant pas directement – qui fait l’objet de massacres perpétrés par des combattants sunnites proches du nouveau pouvoir de Damas, dirigé par l’ancien chef djihadiste Ahmed Al-Charaa. Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie (IREMAM-CNRS), analyse cette nouvelle spirale de violence.


Aujourd’hui, quand on parle des alaouites en Syrie, de qui parle-t-on exactement ? Quelle est leur proportion dans la population syrienne ?

Thomas Pierret : En Syrie, il n’y a pas de recensement officiel prenant en compte l’identité ethnique et confessionnelle. Selon les estimations, les alaouites représentaient avant la guerre entre 7 % et 12 % des quelque 20 millions de Syriens. Durant la guerre, leur proportion dans la population totale a sans doute augmenté du fait de la vague de réfugiés qui ont quitté la Syrie pendant la guerre et qui étaient principalement des sunnites.


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On présente souvent les alaouites comme une minorité qui, pendant des décennies, a été dominante – associée à Hafez puis à Bachar Al-Assad, eux-mêmes alaouites – dans un pays où 80 % des habitants sont sunnites. Cette lecture est-elle fidèle à la réalité ? La communauté a-t-elle profité de l’ancien régime ?

T. P. : Les alaouites représentaient l’écrasante majorité des officiers de l’armée et des services de renseignement de l’ancien régime : à la chute de ce dernier, il n’y avait sans doute qu’un ou deux sunnites parmi les quarante plus hauts gradés de l’armée syrienne. Les alaouites étaient aussi très largement surreprésentés au sein de certaines unités d’élite spécifiquement vouées à protéger le régime contre les menaces intérieures, comme la Garde républicaine ou la Quatrième division blindée. En outre, dans les régions à forte population alaouite comme Homs ou la côte, il y avait aussi un phénomène de recrutement préférentiel dans le secteur public – des recrutements qui se faisaient via des relations personnelles, familiales, etc. Il s’agissait en général d’emplois mal payés mais il n’en demeure pas moins qu’avant la guerre, un rapport du PNUD montrait que le taux de pauvreté de la région côtière était le plus faible du pays et que les dépenses de consommation y étaient de 30 à 50 % plus élevées que la moyenne nationale, selon les districts.

Et dans le milieu des affaires ?

T. P. : C’est différent : le milieu des affaires syrien est historiquement entre les mains de sunnites et, de manière plus minoritaire, de chrétiens. Certes, quelques figures alaouites sont montées en puissance du fait de leurs liens avec la famille Assad, l’exemple le plus connu était Rami Makhlouf, le cousin maternel de Bachar, qui dans les années 2000 est devenu le plus grand homme d’affaires syrien et qui a eu tendance à avaler tout ce qui se trouvait devant lui. Reste que, historiquement, les alaouites ne sont pas bien intégrés dans le milieu des affaires. Les seuls qui y sont parvenus sont ceux qui avaient des connexions étroites avec le pouvoir.

Après la chute de Bachar Al-Assad, Ahmed Al-Charaa semblait avoir tout intérêt à maintenir la stabilité sécuritaire du pays. Pourtant, la situation a basculé début mars. Que s’est-il réellement passé ? Quelle est votre lecture des événements ?

T. P. : Ce à quoi on a assisté à partir de début mars est le résultat de la détérioration de deux dynamiques qui avaient commencé tout de suite après la chute du régime.

D’une part, plusieurs milliers de combattants de l’ancien régime, sachant qu’ils étaient recherchés et qu’ils n’avaient rien à perdre, se sont cachés, avec leurs armes, dans la région côtière, à majorité alaouite. Depuis décembre, ils ont été impliqués dans des escarmouches. Ce n’étaient pas des affrontements de très grande ampleur, mais plutôt des embuscades contre les forces de sécurité. Cela a donné lieu à des opérations de contre-insurrection accompagnées d’exactions contre des civils mais, à ce moment-là, à une échelle qui n’avait rien à voir avec ce qu’on a vu début mars.

D’autre part, en particulier dans l’ouest des provinces de Hama et de Homs, on a assisté, à cette même période, à la multiplication de violences communautaires locales. Pendant la guerre, ce sont essentiellement des villages sunnites qui avaient été victimes d’exactions et parfois de massacres de la part des milices pro-régime (notamment à Al-Houla et Al-Qousayr en 2012). Après la chute d’Assad, certains habitants de ces villages ont voulu se faire justice eux-mêmes, s’en prenant parfois de manière aveugle aux civils alaouites qui se trouvaient dans le voisinage.

Ces violences ont changé d’échelle, le 6 mars dernier, lorsque les combattants de l’ancien régime ont lancé des attaques coordonnées dans les villes de la côte, tuant plusieurs centaines de membres des forces de l’ordre et de civils. Des renforts ont alors été dépêchés dans la région par la Direction des Opérations militaires, qui coordonne les factions armées ayant participé à l’offensive contre l’ancien régime en novembre et décembre derniers. Une mobilisation spontanée et désordonnée d’éléments armés en soutien aux autorités a aussi été observée dans d’autres régions du pays, notamment à Idlib. Parallèlement, les réseaux sociaux se sont emballés, et la dénonciation des « vestiges » (fulul) de l’ancien régime s’est bien souvent confondue avec la diabolisation des alaouites dans leur ensemble. C’est dans ce contexte que plusieurs centaines de civils alaouites ont été massacrés.

Concrètement, qui a commis ces massacres ? On a beaucoup parlé de la présence de djihadistes d’origine étrangère, notamment des Tchétchènes, des Ouzbeks, des Ouïghours…

T. P. : C’est sans doute le cas, mais des vidéos tournées pendant les faits attestent aussi de l’implication de combattants syriens. Il n’y a pas de profil type des auteurs de ces massacres : on trouve parmi eux à la fois des étrangers, des locaux, des membres des forces régulières et des civils armés.

Aujourd’hui, peut-on parler d’un retour au calme ou des affrontements sont-ils encore en cours ?

َT. P. : Au moment où nous parlons, le niveau des violences a considérablement diminué. Les massacres ont cessé – pour l’instant – et les accrochages avec les combattants de l’ancien régime sont redevenus occasionnels. Cependant, un autre point chaud a émergé, à la frontière du Liban.

C’est un problème assez différent parce que cette zone est constituée de villages essentiellement habités par des Libanais, qui sont des chiites duodécimains, pas des alaouites, et qui sont fortement liés au Hezbollah, ennemi acharné de HTC, l’organisation d’Ahmed Al-Charaa. Ils possèdent beaucoup d’armes, y compris des missiles antichars. Ce sont deux problèmes qui ne sont pas directement liés, mais il n’est pas impossible qu’une aggravation de la situation à la frontière libanaise puisse relancer un cycle de violence dans la région alaouite.

Parce que, dans cette région alaouite, les anciens militaires de l’armée de Bachar ont encore les moyens de s’opposer aux forces du régime et à leurs alliés ? Les massacres dont la communauté a été victime n’ont-ils pas significativement amoindri leurs capacités militaires ?

T. P. : C’est difficile à dire. Il y aurait quelques milliers de combattants alaouites, dont quelques centaines ont été tués pendant les combats. Il resterait donc des milliers de combattants dans la nature. N’oubliez pas que cette zone est l’une des seules régions montagneuses de Syrie, donc particulièrement propice à la guérilla car elle est assez difficile d’accès. Il est donc tout à fait possible que les affrontements reprennent et se poursuivent.

Pour Al-Charaa, laisser ses forces et ses supplétifs massacrer les alaouites, n’est-ce pas un moyen d’unir l’ensemble des sunnites syriens contre cet « ennemi intérieur » accusé d’avoir pleinement soutenu le régime meurtrier d’Assad ?

T. P. : Je ne pense pas qu’Al-Charaa ait délibérément encouragé les massacres. La désignation des alaouites comme boucs émissaires est une dynamique qui s’auto-alimente par le bas, avec le discours de prêcheurs radicaux et d’influenceurs sur les réseaux sociaux.

Si l’on observe la rhétorique officielle avant les massacres, les boucs émissaires ciblés par le pouvoir syrien étaient plutôt l’Iran et le Hezbollah.

Le vrai problème, c’est l’incapacité (au moins temporaire) d’Al-Charaa à discipliner ceux de ses partisans qui se sont rendus coupables d’exactions. Agir avec sévérité poserait des problèmes par rapport à la cohésion de ses propres forces. Alors qu’il ne dirigeait encore qu’une partie de la province d’Idlib, il était déjà critiqué par des radicaux issus de sa propre organisation en raison de compromis idéologiques jugés excessifs, comme l’autorisation de la réouverture d’églises chrétiennes. L’avenir, en l’occurrence la répétition ou la cessation de ces massacres, nous dira quel crédit il faut apporter à la promesse faite par Al-Charaa de rappeler à l’ordre les auteurs des faits.

Al-Charaa, qui a appelé à « préserver l’unité nationale et la paix civile », peut-il être en quelque sorte dépassé sur sa droite par plus radicaux que lui ?

T. P. : C’est tout à fait possible, et ce ne serait pas dans son intérêt car, pour le président syrien, les conséquences négatives potentielles des massacres sont réelles. Premièrement, ils pourraient entraver la levée des sanctions occidentales imposées au pays depuis 2011 alors que les efforts diplomatiques considérables déployés par Damas ces dernières semaines avaient abouti à progrès significatifs avec l’Union européenne dans ce dossier. Si de nouveaux massacres se produisent, un rétablissement des sanctions suspendues n’est pas à exclure.

Deuxièmement, les massacres peuvent renforcer, parmi les alaouites, le soutien populaire pour les combattants de l’ancien régime ; ceux-ci n’ont probablement aucune chance de l’emporter mais une insurrection endémique dans la région côtière immobiliserait durablement des forces armées dont le gouvernement a besoin pour affermir son autorité ailleurs dans le pays.

Troisièmement, les événements des 7 et 8 mars ont déjà conforté les partisans d’une ligne centrifuge, de type fédéraliste, parmi les Druzes de la province de Soueida, dans le sud.

Quel degré de menace l’Iran et le Hezbollah constituent-ils aujourd’hui pour le nouveau pouvoir syrien ?

T. P. : Les déclarations de l’Iran, du Hezbollah et de leurs relais médiatiques dans la région (notamment en Irak) contre le nouveau régime syrien ont pu laisser penser qu’ils apportaient un soutien actif aux insurgés alaouites. De son côté, Damas a un intérêt évident à affirmer que les insurgés alaouites bénéficient de soutiens extérieurs. Toutefois, il n’y a guère d’éléments tangibles à l’appui de cette hypothèse.

Au cours des derniers mois, les forces de sécurité syriennes ont affirmé avoir déjoué des tentatives de trafic d’armes à travers la frontière, mais celles-ci étaient transférées de la Syrie vers le Liban et non l’inverse. Des armes iraniennes ont également été saisies dans des villages alaouites, mais elles peuvent très bien avoir été livrées à la Syrie avant la chute d’Assad.

Pour le pouvoir iranien et le Hezbollah, soutenir les alaouites en Syrie peut s’avérer utile en termes de légitimité, mais c’est un combat d’arrière-garde sans grand intérêt stratégique. Le seul théâtre sur lequel l’implication du Hezbollah est avérée, ce sont les villages chiites frontaliers dont je vous ai parlé, parce que leurs combattants sont organiquement liés à la milice libanaise.

Y a-t-il d’autres forces extérieures qui soutiennent les alaouites de Syrie ?

T. P. : Il y a eu quelques manifestations d’alaouites en Turquie, mais il s’agit de la société civile, et pas de la position du gouvernement. Aujourd’hui, les alaouites sont seuls.

Quelles sont les autres menaces pour le régime ?

T. P. : Dans le sud de la Syrie, Israël occupe des territoires syriens, recrute des ouvriers syriens pour travailler dans le Golan et prétend vouloir protéger les Druzes. Mais le régime syrien ne peut rien faire face à Israël, parce que le rapport de force est écrasant en faveur de celui-ci.

Il y a aussi la question des Kurdes. Elle est prétendument réglée depuis l’accord qui a été signé la semaine dernière pour intégrer au sein de l’État les institutions autonomes kurdes du nord-est du pays. En réalité, cet accord est très flou, il n’y a pas grand-chose de concret dedans. La marge de manœuvre d’Al-Charaa vis-à-vis des Kurdes est très réduite puisque ceux-ci bénéficient, pour l’instant, de la protection des États-Unis. Il doit donc aborder ce dossier avec une extrême prudence.

Dans ces circonstances, peut-on imaginer un exode massif des alaouites de Syrie vers d’autres pays ?

T. P. : Ce n’est pas à exclure. Certains se sont déjà réfugiés au Liban. D’autres pourraient suivre, craignant une reprise des massacres.

Cette perspective vous paraît-elle crédible ?

T. P. : Il faut la prendre au sérieux. Je dirais même que le contexte actuel présente plusieurs signaux d’alerte propres à une situation pré-génocidaire : une communauté (les alaouites) largement perçue comme un ennemi intérieur ; un État faible, malgré les apparences, en raison de la transition en cours, de la multitude des groupes armés (loyalistes ou autonomistes) opérant sur le territoire national ; l’état de guerre de jure et, de plus en plus, de facto, qui prévaut avec Israël ; une sphère publique relativement ouverte où peuvent se répandre des discours de haine ; et une situation économique désastreuse. Cela ne veut pas dire qu’un génocide se produira mais que le risque est réel.

Le problème n’est-il pas avant tout que le nouveau régime considère les alaouites comme des hérétiques ?

T. P. : La question est surtout politique, car les considérations théologiques ne permettent pas de comprendre la diversité des relations entre Damas et chacune des différentes minorités religieuses. Pour des sunnites rigoristes comme ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui, les Druzes ou les ismaéliens ne sont pas significativement moins « hérétiques » que les alaouites. Or, les relations entre le régime et ces deux communautés religieuses se présentent de manière très différente.

Dans la province majoritairement druze de Soueïda, Damas essaie de coopter certaines factions locales, comme Ahrar Jabal al-Arab, pour faire pièce à des tendances centrifuges telles que celle que dirige le cheikh Hikmat Al-Hajari. Les ismaéliens, qui sont eux-mêmes une minorité vivant au milieu de régions à majorité alaouite, jouent un rôle clé de médiation entre le pouvoir central et les villages alaouites.

Par ailleurs, le chef spirituel des ismaéliens l’Aga Khan a récemment rencontré le ministre syrien des Affaires étrangères et promis à la Syrie une aide financière de 100 millions d’euros.

Quant aux chrétiens, certains ont été tués les 7 et 8 mars, mais l’écrasante majorité des civils tués par des combattants progouvernementaux étaient alaouites. Il ne semble pas y avoir eu d’attaques de grande ampleur contre les localités à majorité chrétienne.

Et dans ce contexte pratiquement pré-génocidaire, les réactions de la communauté internationale sont-elles à la hauteur ? A-t-on vraiment pris conscience de la gravité de la situation, que ce soit dans les pays européens ou dans les pays de la région qui soutiennent le régime de Damas ?

T. P. : Pour faire simple, les pays de la région sont obsédés par la stabilité de la Syrie et soutiennent sans réserve le régime de Damas. En Europe, on souffle le chaud et le froid en recevant le ministre syrien des affaires étrangères tout en menaçant, comme l’a fait le Quai d’Orsay, de ne pas accepter de nouvelles levées de sanctions sans garanties que les exactions ne resteront pas impunies.

Cette tactique de la carotte et du bâton me paraît raisonnable. Rétablir immédiatement les sanctions, comme le demandent certains, pourrait faire plus de tort que de bien. Si l’économie de la Syrie se dégrade encore davantage, si le régime se retrouve ostracisé, si la ligne pragmatique que cherche à incarner Al-Charaa est délégitimée, on assistera à la remontée de l’aile la plus radicale au sein du régime, ce qui n’est pas dans l’intérêt des alaouites.

Par ailleurs, dans le cas de la France, il est souhaitable de tenir envers Damas un discours de fermeté sur ce sujet, mais en observant une certaine discrétion et en évitant les effets de manche. Ce ne serait pas rendre service aux alaouites que de les étiqueter comme les protégés de l’ancienne puissance coloniale, qui a jadis tenté de démembrer la Syrie en créant un éphémère État des alaouites dans la région côtière. Leur stigmatisation n’en serait que renforcée. Certains appellent même au déploiement en Syrie d’une force de protection. Dans le contexte actuel, dominé par la menace russe, est-on prêt à renvoyer au Moyen-Orient un contingent militaire français qui serait perçu comme une force d’occupation par les nombreux sunnites des provinces côtières, et deviendrait probablement la cible d’une nouvelle insurrection armée ?


Propos recueillis par Grégory Rayko.

The Conversation

Thomas Pierret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.03.2025 à 16:22

Les amish, un rôle plus important qu’on le croit dans la dernière élection présidentielle aux États-Unis

Daniele Curci, PhD Candidate in International and American History, University of Florence

Aux États-Unis, les amish sont considérés par certains républicains comme les « gardiens des valeurs perdues » et comme un symbole politique puissant.
Texte intégral (2054 mots)

Si les amish sont numériquement peu importants aux États-Unis, leur image, celle d’une communauté profondément attachée aux « valeurs traditionnelles », fait d’eux un enjeu électoral important. Durant la dernière campagne présidentielle, le soutien d’une partie significative d’entre eux à Donald Trump a sans doute eu une influence importante dans la victoire du candidat républicain.


Le 5 novembre 2024, alors que des millions d’Américains se rendaient aux urnes, le milliardaire Elon Musk publiait sur la plateforme du réseau social X une vidéo montrant une caravane d’amish voyageant en calèche pour aller voter pour Donald Trump.

Le lendemain, en réponse à un message exprimant de la gratitude envers les amish pour leur contribution à la victoire de Trump, Musk écrivait :

« Les amish pourraient bien sauver l’Amérique ! Dieu merci, ils existent. Et laissons le gouvernement en dehors de leur vie. »

Les tweets de Musk soulignent l’importance croissante de la religion dans la politique américaine et les efforts du Parti républicain pour intégrer les amish à son électorat.

Les amish et leur vote dans l’histoire des États-Unis

Les amish forment une communauté religieuse protestante issue des premiers mouvements anabaptistes européens. Plutôt réticents aux avancées technologiques, ils adoptent un mode de vie spécifique marqué par la simplicité, des vêtements sobres et un fort esprit communautaire, donnant la priorité à leurs liens sociaux et à leur vie spirituelle. En 2022, leur nombre s’élevait aux États-Unis à environ 373 620 individus sur une population d’environ 330 millions d’habitants, soit un peu plus d’un Américain sur 1 000. La forte concentration des communautés amish dans des États stratégiques pour les élections, comme la Pennsylvanie et l’Ohio, explique en partie l’intérêt que leur ont porté les républicains durant la dernière campagne présidentielle.


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Traditionnellement, les amish s’abstiennent majoritairement de voter, sauf lorsqu’ils estiment que leur liberté religieuse, leur mode de vie ou leurs principes moraux cruciaux sont menacés. Historiquement, ce type d’engagement électoral ne s’est produit que trois fois.

La première occurrence remonte à l’élection présidentielle de 1896. La campagne menée par le candidat républicain William McKinley, centrée sur les intérêts des grandes industries, s’opposait fortement aux intérêts des amish. Ces derniers se rangèrent alors du côté du démocrate William Bryan, favorable aux petits agriculteurs et à la défense de l’Amérique rurale.

L’engagement politique des amish a refait surface lors de l’élection présidentielle de 1960, qui opposa le républicain Richard Nixon au démocrate John F. Kennedy. Les amish percevaient Kennedy comme un allié de l’Église catholique, une institution qu’ils considéraient comme intolérante. En conséquence, ils apportèrent leur soutien à Nixon, un quaker dans lequel ils voyaient le défenseur d’une Amérique protestante.

Plus récemment, les amish se mobilisèrent fortement lors des campagnes présidentielles du républicain George W. Bush en 2000 et 2004 – un phénomène inédit connu sous le nom de « Bush Fever ». En 2000, sur 2 134 amish inscrits sur les listes électorales du comté de Lancaster, en Pennsylvanie – qui abrite l’une des plus grandes communautés amish des États-Unis – 1 342 votèrent, soit 63 % d’entre eux.

En 2004, la part des électeurs amish inscrits sur les listes électorales a augmenté de 169 % par rapport à la présidentielle précédente, atteignant au total 21 % des adultes susceptibles de voter. Cette mobilisation a été rendue possible grâce à l’action de Chet Beiler, fils de parents amish ayant quitté la communauté lorsqu’il avait trois ans. S’appuyant sur ses origines et sa maîtrise du Pennsylvania German, langue traditionnelle parlée dans de nombreuses communautés amish, Beiler développa une stratégie d’inscription des électeurs spécifiquement destinée aux amish pour soutenir la campagne de réélection de Bush.

Le facteur religieux dans la politique américaine

Pour comprendre l’intérêt du Parti républicain pour les amish, il est essentiel d’examiner la place croissante de la religion dans la politique américaine. Ce phénomène persiste malgré l’augmentation du nombre d’Américains se déclarant non religieux ou moins pratiquants.

Dans le contexte politique des États-Unis, la religion dépasse le cadre de la foi pour devenir un facteur de revendication d’une identité culturelle et un vecteur de cohésion sociale. Les chercheurs qualifient souvent ce phénomène de Christianism – à ne pas confondre avec christianity, qui se traduit en français par christianisme –, une forme de nationalisme fondée sur l’appartenance au christianisme et qui émerge dans le cadre des guerres culturelles en cours.

Dans ce contexte, un programme politique mettant l’accent sur les principes chrétiens et les valeurs rurales est de nature à mobiliser certains segments de l’électorat. Les tweets de Musk sur les amish sont représentatifs de cette dynamique. Au sein d’une partie de l’électorat républicain, les amish sont perçus comme les « gardiens des valeurs perdues », et incarnent une vision idéalisée d’une Amérique rurale préservée, caractérisée par des structures familiales traditionnelles et une éthique du travail agricole. Cette rhétorique est notamment véhiculée par l’Amish PAC, un comité d’action politique fondé en Virginie en 2016 pour rallier à Trump une base politique identitaire et religieuse, promouvant les valeurs traditionnelles et s’opposant au droit à l’avortement.

L’influence de la religion au sein du Parti républicain est également mise en évidence par l’ascension du Christian Right, un mouvement politique apparu à la fin des années 1970. Bien que non homogène, il regroupe des individus – principalement des chrétiens évangéliques – cherchant à influencer la politique américaine en s’appuyant sur une interprétation conservatrice des principes bibliques et des valeurs sociétales.

Les amish et la législation

Certains républicains soutiennent des lois favorables aux amish, comme l’ancien représentant Bob Gibbs, élu dans la circonscription de Holmes County, Ohio, où la communauté amish est fortement implantée.

En décembre 2021, Gibbs soumet un projet de loi permettant aux personnes ayant des croyances religieuses spécifiques, comme les amish – qui considèrent la photographie comme une forme d’idolâtrie –, d’être exemptées de l’obligation de posséder un document d’identité avec photo. Ce même mois, Gibbs présente un autre projet de loi visant à avantager les amish en leur permettant de ne pas être soumis aux prélèvements sur les salaires destinés à la sécurité sociale et à l’assurance maladie publique (Medicare), même lorsqu’ils sont employés par des entreprises non amish.

Au début de l’année 2021, la Cour suprême, à majorité conservatrice, a tranché un litige de longue date opposant les autorités locales aux amish du comté de Lenawee, en faveur de ces derniers. Au cœur du conflit se trouvait la gestion des eaux usées. Conformément à leurs principes religieux, les amish évitent généralement les technologies modernes, y compris les installations septiques. Dans le comté de Lenawee, ils utilisaient ainsi une méthode de gestion jugée non conforme par les responsables sanitaires.

Ce cas s’inscrit dans une série de litiges similaires impliquant d’autres communautés amish dans l’Ohio, dans le Minnesota et en Pennsylvanie.

Des conflits juridiques de ce type pourraient inciter les amish à percevoir plus favorablement le Parti républicain et Trump, qui défendent à la fois un « gouvernement réduit » et la liberté religieuse.

Les amish et l’élection présidentielle de 2024

Plusieurs reportages du média d’information en ligne Anabaptist World ont établi un lien entre la hausse des inscriptions des amish sur les listes électorales en Pennsylvanie, lors de l’élection présidentielle de 2024, et la victoire de Donald Trump dans cet État. Cette augmentation des inscriptions sur les listes électorales aurait été motivée par l’ouverture de poursuites judiciaires fédérales contre un agriculteur amish accusé d’avoir vendu des produits laitiers crus au-delà des frontières de l’État – ce qui aurait entraîné des cas d’infection à l’Escherichia coli.

Cependant, les données officielles du comté de Lancaster, où se trouve la principale communauté amish de Pennsylvanie, ne permettent pas de démontrer une participation massive des amish aux élections. L’augmentation du score de Trump dans l’État – il est passé de 48,84 % en 2020 à 50,37 % en 2024 – s’est principalement produite dans les zones urbaines et suburbaines. Par exemple, son score à Philadelphie s’est amélioré de trois points. Les comtés suburbains clés, tels que Bucks, Monroe et Northampton, remportés par l’ancien président Joe Biden en 2020, avaient basculé en faveur de Trump.

Le candidat républicain avait également obtenu de meilleurs résultats dans les banlieues de Philadelphie, notamment dans les comtés de Delaware et de Chester. Ces régions, où la présence amish est faible, ont connu des évolutions électorales significatives, tandis que les districts comptant une population amish plus importante n’ont enregistré que de modestes gains pour Trump.

Toutefois, si les amish ne sont pas devenus un élément central de la coalition électorale de Trump, certains électeurs issus de cette communauté ont pu se montrer plus favorables à sa candidature. Plus important encore, les membres de ce groupe religieux constituent un puissant symbole de mobilisation et de propagande pour le Parti républicain dans un contexte de polarisation croissante de la politique américaine.

The Conversation

Daniele Curci ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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