26.03.2025 à 16:28
Delphine Deschaux-Dutard, Maître de conférences en science politique, Université Grenoble Alpes, Université Grenoble Alpes (UGA)
Bastien Nivet, Docteur en science politique (École de management), Pôle Léonard de Vinci
Face aux puissances révisionnistes que sont les États-Unis de Trump et la Russie de Poutine, l’Union européenne cherche à renforcer son autonomie stratégique. Des plans sont mis sur la table, les sommets se multiplient, mais les 27 sont encore très loin de partager une vision commune en matière militaire, comme en témoigne, entre autres, la difficulté qu’ils ont à s’entendre sur des achats d’armement mutualisés.
La scène surréaliste qui a opposé Donald Trump à Volodymyr Zelensky dans le bureau Ovale de la Maison Blanche, le 28 février 2025, puis la brutale annonce par les États-Unis de la cessation de leur soutien militaire et en matière de renseignement à l’Ukraine (avant une nouvelle volte-face suspendant cette « pause » quelques jours plus tard) ont saisi d’effroi de nombreux chefs d’État et de gouvernement européens, tant elles marquent une rupture dans la conception que l’UE se fait des relations internationales, depuis l’édification en 1945 du système onusien, fondé sur la charte de San Franscisco, qui place en son cœur les principes d’intégrité territoriale, de dialogue et de résolution pacifique des différends.
Au regard de l’évolution très rapide de l’ordre international sous l’action combinée de puissances révisionnistes, telles que la Russie ou la Chine, et du nouveau positionnement américain depuis le début du second mandat Trump, qui a vu Washington adopter une conception purement transactionnelle des relations internationales, l’Europe serait-elle en train de sortir de l’Histoire ? Peut-elle continuer à se comporter comme un agneau dans un monde de carnivores ?
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Si les annonces se sont multipliées depuis début mars 2025 concernant la montée en puissance de l’échelon européen en matière de défense, il importe, pour bien faire la distinction entre les effets d’annonce et la limite de leur effet performatif, de rappeler d’où vient l’UE en matière de réflexion stratégique et de conception de la puissance.
Contrairement à une vision très répandue, la construction européenne n’a jamais été qu’une simple construction économique interne, un marché, un « espace ». Permettre aux Européens de participer aux affaires du monde avec leurs capacités et leurs approches propres en a été un objectif réitéré et progressivement affiné, depuis les premières communautés des années 1950 jusqu’à l’UE à 27, aujourd’hui.
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La déclaration Schuman du 9 mai 1950 affirmait déjà que l’une des ambitions essentielles d’une Europe organisée était sa « contribution au monde », et soulignait sa fonction fondamentale en matière de préservation de la paix et sa vocation à nouer des relations pacifiques avec les autres acteurs. De premières politiques de coopération et d’aide au développement ont ensuite tissé, dès les années 1960, dans le cadre de la Communauté économique européenne créée en 1957, un riche réseau de relations extérieures avec de nombreux États, d’abord principalement africains, puis plus diversifiés.
Dès la déclaration de Copenhague de 1973 sur l’identité européenne, l’Europe des neuf États membres d’alors articulait plus précisément une vision européenne spécifique de l’ordre international et de la contribution particulière que les Européens entendaient y jouer. Elle actait notamment la nécessité – dans un contexte de concentration de la puissance –, que l’Europe « parle d’une seule voix » et posait les principes fondamentaux sur lesquels devait reposer cette influence internationale à construire : recherche de la coopération et du dialogue entre acteurs internationaux, attachement au développement et à l’action des institutions internationales, du droit, de la justice et du développement.
En établissant les bases institutionnelles d’une politique étrangère et de sécurité commune dans le Traité sur l’Union européenne signé à Maastricht, en février 1992, dans un contexte de transition et d’incertitudes post-guerre froide, les États membres ont réaffirmé et précisé plus avant ces principes et valeurs.
Enfin, des processus comme celui de la stratégie européenne de sécurité (SES) de 2003, la stratégie globale de sécurité de 2016, ou encore la « boussole stratégique » européenne de 2022, ont précisé plus avant et de façon publique les éléments de la « vision européenne du monde » sous-tendant les relations extérieures de l’UE. Il ressort de ces documents, malgré leurs limites conceptuelles et diplomatiques, une posture internationale de l’UE avec des caractéristiques identifiables :
primauté du droit et de la négociation sur le rapport de force et le recours à la violence pour le règlement des différents ;
attachement au multilatéralisme, à la coopération internationale, au droit international et aux institutions internationales ;
reconnaissance du nécessaire usage d’outils militaires dans certaines situations, si possible sous mandat de l’ONU ;
volonté collective d’influer sur l’environnement international, par l’association des outils de soft power (ou puissance civile) et, plus récemment, de hard power.
Ces caractéristiques dessinent une ambition de « volonté d’influence mais un rejet de la puissance » et empruntent très largement à une lecture libérale des relations internationales, plaçant en son centre les principes de coopération et de démocratie et donnant la primauté à la négociation et la résolution pacifique des différends au détriment de la force, qu’elle soit militaire ou argumentaire.
Or, l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et la vision du monde et la pratique diplomatique de la nouvelle administration américaine depuis le début de l’année 2025 prennent à rebours cette vision européenne et risquent, dans certains cas, de la rendre caduque.
L’UE a donc multiplié les annonces, depuis février 2025, en vue de se réarmer et de renforcer son autonomie stratégique vis-à-vis d’une OTAN au sein de laquelle Donald Trump menace régulièrement de limiter drastiquement l’engagement américain. Mais y a-t-il une réelle révolution stratégique collective en marche à Bruxelles ? Ou bien cette « heure de l’Europe », régulièrement annoncée depuis l’implosion de la Fédération yougoslave en 1991, sera-t-elle encore reportée ?
La défense européenne et, plus largement, la construction européenne évoluent au gré des crises.
La crise actuelle n’y fait pas exception, ayant conduit la Commission européenne à annoncer un plan de 800 milliards d’euros (le plan ReArm Europe) afin d’accélérer l’armement de l’UE. Ce plan vient s’ajouter aux nombreux outils, créés depuis 2022, en vue de conduire à une montée en puissance de l’industrie européenne d’armement, dont le Règlement européen visant à renforcer l’industrie européenne de la défense, au moyen d’acquisitions conjointes (EDIRPA), le plan de soutien à la production de munitions en Europe (ASAP), ou encore le plan stratégique EDIS dont l’objectif est de favoriser les acquisitions conjointes en matière d’armement au sein de l’UE.
Ces outils s’ajoutent à l’aide militaire apportée à Kiev à travers la Facilité européenne de paix (6,1 milliards entre 2022 et 2024) et la réflexion lancée par la Commission européenne, en mars 2025, sur la création d’un fonds européen qui permettrait d’envoyer de 20 milliards à 40 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine dans les mois à venir.
De même, certains pays de l’UE font preuve d’un activisme fort visant à promouvoir une réelle défense européenne, à l’instar, entre autres, de la France – qui réinvestit le concept d’autonomie stratégique européenne qu’elle brandit régulièrement depuis plus d’une décennie –, de la Pologne ou plus récemment d’une Allemagne rendue soucieuse par le délitement du lien transatlantique et qui a déclaré, par la voix de son futur chancelier Friedrich Merz, au soir des élections législatives du 23 février 2025, que la défense européenne devait prendre son indépendance.
Pour autant, tous ces outils et ces mouvements politico-diplomatiques ne sauraient à eux seuls constituer une politique, et encore moins une posture stratégique pour l’UE.
Le Livre blanc sur la défense européenne (intitulé Readiness 2030, ou Être prêt pour 2030) présenté par la Commission, le 19 mars 2025, liste certes tous les outils et moyens à utiliser… mais continue de considérer l’OTAN comme la pierre angulaire de la sécurité européenne.
En effet, malgré l’urgence, les 27 semblent bien loin de partager une vision collective harmonisée de la puissance collective européenne. En matière d’armement, par exemple, au-delà des milliards annoncés par la Commission, les États ne sont pas parvenus à s’accorder sur la définition de critères d’achat de matériel militaire qui consacreraient enfin une nécessaire préférence européenne. Si la France plaide en ce sens, ses partenaires, fortement dépendants du matériel militaire non européen, ne partagent pas (ou pas encore) cette vision.
De même, les sommets entre pays européens se multiplient, tantôt à Paris, tantôt à Londres, mais toujours en dehors du cadre de l’UE, ce qui établit, de fait, une diplomatie de club qui ne permet guère d’avancée européenne collective en matière de réflexion sur la puissance de l’UE dans le monde.
Même si, avec l’annonce du plan ReArm Europe et d’un futur livre blanc de la défense européenne pour mai 2025, l’UE semble se mettre plus que jamais en ordre de marche pour se doter d’une défense substantielle, cela ne fait pas encore d’elle une puissance globale reconnue par les autres puissances internationales, comme le démontrent les négociations bilatérales entre Washington et Moscou autour de la question d’un cessez-le-feu en Ukraine, et la délocalisation à Riyad (Arabie saoudite) des discussions sur le sujet, en parallèle des multiples réunions organisées par les chefs d’État et de gouvernement français et britannique.
Car la puissance dépend aussi de la perception que se font les autres acteurs, et en la matière, si l’UE semble attirer les citoyens canadiens ces dernières semaines, elle est loin de convaincre l’ensemble des puissances internationales telles que les États-Unis, la Russie ou encore l’Inde et la Chine. Dans un monde où la politique de puissance a fait son grand retour ces dernières années et où les pays les plus puissants privilégient les négociations bilatérales au détriment du multilatéralisme, il est grand temps que les États européens se rendent compte que l’UE n’est pas une voie possible pour exister sur la scène internationale, mais la seule s’ils espèrent continuer à défendre les valeurs sur lesquelles le projet européen s’est construit : paix et dialogue diplomatique, plutôt que force et raison du plus fort.
Delphine Deschaux-Dutard a reçu des financements de l'ANR.
Bastien Nivet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.03.2025 à 16:47
Samim Akgönül, Université de Strasbourg
Pour mieux comprendre ce qui se joue actuellement en Turquie, où des manifestations massives ont lieu sans discontinuer depuis l’arrestation, le 19 mars, du maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, il convient de s’intéresser à des mots turcs – sans véritable traduction française – qui ont fait leur apparition, ou leur réapparition, dans l’espace public et qui traduisent la réécriture des règles politiques à laquelle se livre actuellement le pouvoir du président Recep Tayyip Erdogan.
Arrêté le 19 mars, avec plusieurs dizaines de ses collaborateurs, d’élus et de membres du Parti républicain du peuple (CHP, kémaliste), pour des accusations de « corruption », de « terrorisme » et d’« aide au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) », le maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu, 53 ans, élu en 2019 et réélu en 2024, a été démis de ses mandats et incarcéré le 23 mars.
Le pouvoir a également entrepris de remettre en cause ses acquis académiques, car, selon la Constitution, le président de la République doit être diplômé d’une université. Or, le diplôme universitaire d’Imamoglu, obtenu il y a 32 ans à l’Université d’Istanbul, vient d’être annulé sous la pression du pouvoir. Ironiquement, Recep Tayyip Erdogan est lui-même soupçonné de ne pas avoir réellement obtenu le diplôme universitaire dont il se prévaut, et ne peut présenter aucune preuve de fréquentation universitaire (photos, témoignages, etc.), même si l’université dont il prétend être diplômé assure qu’il y était bien étudiant.
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Cette brutale mise à l’écart d’un personnage politique incontournable en Turquie, séduisant tant l’électorat séculier que les milieux conservateurs, et qui était pressenti pour être le candidat de l’opposition face à Erdogan à la présidentielle de 2028, a immédiatement suscité une vaste réaction. Depuis une semaine, le pays est balayé par une vague d’immenses manifestations réunissant des centaines de milliers de personnes exprimant leur solidarité avec l’édile emprisonné. On y retrouve des jeunes comme des universitaires, en passant par des citoyens issus de villes traditionnellement fidèles à l’AKP. Tandis que les médias classiques restent étrangement silencieux et que X a déjà bloqué, à la demande d’Ankara, de nombreux comptes d’opposition, les chiffres avancés par le secrétaire général du CHP évoquent un million de manifestants.
Dans ce contexte explosif, il est utile de s’arrêter sur certains termes spécifiques, très présents dans le débat public turc actuel, qui reflètent finement la situation actuelle d’un pays en ébullition.
Premier terme : Gizli tanık, en français « témoin secret ». En Turquie, le recours aux « témoins secrets » a été légalisé par la loi n° 5726 sur la protection des témoins, adoptée le 27 décembre 2007 et publiée au Journal officiel le 5 janvier 2008, à une époque où le mouvement güleniste dominait l’appareil judiciaire en accord avec l’AKP au pouvoir.
Ce système de Gizli tanık empêche l’interrogatoire contradictoire des témoins et facilite le placement en détention provisoire, puis la condamnation, de tout suspect dans les affaires politiques : il suffit qu’un témoin secret dépose contre eux.
Cette pratique a été introduite pour la première fois en 2007 dans les procès Ergenekon. Par la suite, elle a été employée contre les Kurdes dans les procès de l’Union des communautés du Kurdistan (KCK), en 2009. Elle continue d’être utilisée dans diverses affaires judiciaires aujourd’hui. C’est ce « témoin secret » qui a été utilisé par le pouvoir pour porter à l’encontre d’Imamoglu des accusations de corruption et de terrorisme.
Notre deuxième terme, kayyum, renvoie à la figure cruciale du « tuteur ». En Turquie, il désigne une personne nommée par un tribunal ou par une autorité civile pour gérer un bien, notamment immobilier, ou une institution. Cette mesure intervient lorsque le dirigeant d’une institution est dans l’incapacité d’exercer ses fonctions ou qu’il est démis de ses fonctions pour des raisons définies par la loi.
L’application de la nomination de kayyum aux municipalités en Turquie a été légalisée par le décret-loi n° 674, publié le 1er septembre 2016, durant l’état d’urgence instauré après la tentative de putsch du 15 juillet 2016. Ce décret a conféré au ministère de l’intérieur le pouvoir de destituer les maires accusés d’être liés à des organisations terroristes et de nommer des administrateurs à leur place.
À la suite de l’adoption de cette réglementation, de nombreuses municipalités, en particulier celles dirigées par le parti pro-kurde HDP, ont été placées sous tutelle administrative. Depuis 2016, au total 160 nominations de kayyum ont été effectuées.
Parmi les griefs retenus contre Imamoglu figure l’existence d’un accord électoral, baptisé « Pacte urbain », conclu avec le HDP avant les élections municipales de 2024. Paradoxalement, cette accusation survient alors même que le pouvoir mène en coulisses des négociations avec Abdullah Öcalan, leader historique du PKK, dans l’optique d’un désarmement du mouvement kurde.
Le 23 mars 2025, à l’aube, le juge a ordonné la mise en détention provisoire d’Ekrem Imamoglu sous le chef d’accusation de « corruption », tandis que l’accusation de « terrorisme », la seule permettant la nomination d’un kayyum à Istanbul, restait en discussion.
Notre troisième terme est Gezi, qui veut littéralement dire « promenade ». Il désigne un parc situé en plein cœur d’Istanbul, adjacent à la place Taksim, un haut lieu de la mobilisation politique.
Le « mouvement de Gezi » fait référence à une vague de contestation qui a éclaté en Turquie en mai 2013 à la suite d’un projet de réaménagement urbain menaçant ce parc, l’un des rares espaces verts du centre d’Istanbul. Initialement portée par des écologistes, la mobilisation s’est rapidement transformée en un vaste mouvement de protestation contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, accusé d’autoritarisme et d’ingérence croissante dans la vie publique, la volonté de raser le parc étant assimilée à un souhait d’ôter à l’opposition un lieu de rassemblement traditionnel.
La protestation avait alors été violemment réprimée par les forces de l’ordre, et Gezi est devenu un symbole de la résistance démocratique en Turquie, marquant une fracture durable entre le pouvoir et une partie de la société civile.
Les protestations actuelles rappellent ce mouvement par certains aspects, mais cette fois, la motivation est strictement politique. L’objectif est de dénoncer par-dessus tout, la manipulation des règles démocratiques par le pouvoir.
La participation ou non des milieux kurdes à ces événements n’est pas anodine. Alors qu’en 2013, les Kurdes ne s’étaient mobilisés que de manière individuelle, dans un contexte de processus de paix avec l’AKP, aujourd’hui, le parti pro-kurde DEM (qui a remplacé le HDP en 2023), pourrait officiellement apporter son soutien aux rassemblements pro-Imamoglu. Alors que son ancien chef Selahattin Demirtas, derrière les barreaux depuis 2016, a été condamné l’année dernière à 42 ans d’emprisonnement et qu’Öcalan lui-même a récemment appelé à l’auto-dissolution du PKK, la position du DEM est scrutée de près.
Si les Kurdes, de manière organisée, se joignent aux protestations en faveur d’Ekrem Imamoglu, le nouveau mouvement a une chance d’aboutir. En revanche, si, comme lors de Gezi, les organisations politiques kurdes, au premier rang desquelles le DEM et le PKK, se montrent réticentes afin de ne pas entraver le processus de paix en cours avec Ankara, alors les jeunes désorganisés se retrouveront, une fois encore, démunis face aux gaz lacrymogènes. Bien entendu, c’est au CHP qu’il appartient de prendre la tête du mouvement. Mais l’expérience militante du mouvement kurde dépasse largement celle des jeunes des classes moyennes qui soutiennent le CHP ; trop individualistes, insuffisamment engagés, ces citoyens ont beaucoup à apprendre, en matière de mobilisation, des Kurdes qui, eux, luttent depuis des décennies.
Traduction : « Refuser la défaite, modifier les règles en cours de partie et user de mauvaise foi pour consolider le pouvoir. » En clair, c’est le mauvais perdant qui n’accepte pas la défaite avant même d’avoir été défait ! Ce terme est largement employé par les manifestants pour désigner le comportement de l’AKP – un comportement qui rappelle celui de ce même parti, il y a presque dix ans.
Après les élections législatives de juin 2015 en Turquie, l’AKP avait perdu sa majorité absolue, mais des violences provoquées à la fois par le PKK et les forces militaires, notamment liées à la question kurde, avaient perturbé le processus politique. Cette situation avait créé un climat d’insécurité et d’instabilité, ce qui avait conduit à des élections anticipées en novembre 2015 ; celles-ci allaient permettre à l’AKP de regagner une majorité absolue, renforçant ainsi la position de Recep Tayyip Erdogan.
Aujourd’hui, cette tactique peut être appliquée de nouveau pour écarter un opposant potentiel avant les prochaines échéances électorales. Un élément nouveau s’ajoute à ce tableau complexe : la solidarité avec Imamoglu affichée par de nombreux maires occidentaux, qui dénoncent publiquement l’atteinte aux principes démocratiques et au respect de l’État de droit en Turquie.
Toutefois, ce soutien ne pourrait-il pas être manipulé par le pouvoir turc à des fins de propagande ? Dans un climat où chaque geste de soutien international est scruté, force est de constater que cette solidarité pourrait être détournée afin de renforcer l’image d’un pays isolé ou pour détourner l’attention des véritables enjeux internes.
En définitive, la situation en Turquie demeure extrêmement fragile. À Istanbul, une métropole de plus de 15 millions d’habitants, le pari de neutraliser un opposant politique de ce calibre comporte des risques considérables, surtout dans un contexte où la jeunesse et les universitaires se mobilisent avec vigueur.
Marquée par des renversements imprévisibles, la trajectoire turque laisse entrevoir l’éventualité que la résistance populaire finira par contraindre le pouvoir à reculer, permettant ainsi à Imamoglu de conserver, au-delà des geôles actuelles, un avenir politique prometteur. Mais, nous avions dit la même chose pour Selahattin Demitas, pourtant en prison depuis près de… dix ans.
Samim Akgönül ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.03.2025 à 16:43
Gwendal Piégais, Post-doctorant en histoire contemporaine, University College Dublin
L’administration Trump exerce un brutal chantage à la paix sur le président Zelensky : un cessez-le-feu contre des terres rares voire des centrales nucléaires. Pour choquant que nous apparaisse ce troc, il n’a malheureusement rien d’inédit dans l’histoire de l’Ukraine. Il y a plus de cent ans, les riches ressources du pays étaient déjà au cœur de nombreux marchandages entre la jeune République populaire ukrainienne et les puissances occidentales – au premier rang desquelles la France.
Née en novembre 1917 sur les décombres d’un Empire russe ravagé par la Grande Guerre puis par la révolution, la jeune République populaire ukrainienne tente par tous les moyens d’obtenir des soutiens extérieurs dans sa lutte pour sa souveraineté. Elle signe en 1918, à Brest-Litovsk, une paix séparée avec les puissances centrales (Allemagne, Autriche-Hongrie, Empire ottoman, Bulgarie). Surnommé « Paix du pain », ce traité reconnaît l’indépendance et la souveraineté de l’Ukraine en échange du versement à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie d’un million de tonnes de céréales. Déjà, les ressources naturelles ukrainiennes étaient l’objet d’un marchandage.
Malgré l’armistice de Rethondes, qui rend caduc ce traité, cet épisode n’en reste pas moins représentatif du rapport des puissances européennes à l’Ukraine au moment de sa première indépendance. Cette perception de ce pays comme un grenier à blé ou comme une immense mine à exploiter, les dirigeants de la République populaire ukrainienne tentent justement d’en tirer profit.
Ils sont bien conscients qu’il faut que l’Ukraine surgisse – a minima mentalement – sur une carte de l’Europe orientale où la Russie, en tant qu’ancienne alliée et partenaire privilégiée de la France et de la Grande-Bretagne, occupe tout l’espace. Rappelons qu’à la conférence de Versailles, le premier ministre britannique Lloyd George s’était tourné vers un de ses collaborateurs pour demander qui donc était ce « général Kharkov », ignorant qu’on évoquait là une ville en Ukraine.
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Mais les territoires ukrainiens occupaient une place de choix dans la géographie économique des entrepreneurs et politiciens français rêvant de sucre, charbon, et blé en abondance, à une époque où les craintes de pénurie et de tensions économiques sont grandes. C’est donc par l’économie et l’industrie que les diplomates ukrainiens tentent de défendre la cause de l’Ukraine.
Après le retrait des Allemands et des Austro-Hongrois de la scène ukrainienne, l’Armée rouge progresse vers les rivages de la mer Noire. C’est alors que le directoire ukrainien – avec à sa tête Volodymyr Vynnytchenko, puis Symon Petlioura – prend langue avec la coalition menée par la France, qui a débarqué en décembre 1918 à Odessa et en Crimée pour soutenir les forces antibolchéviques. Les diplomates ukrainiens arrivent à Paris pour présenter leurs revendications à la Conférence de la paix, mais également à Istanbul ou à Athènes pour défendre leur cause auprès des Alliés.
Les richesses ukrainiennes sont longuement décrites dans de nombreuses brochures, comme dans ce mémoire transmis au Quai d’Orsay en août 1919, intitulé « Relations économiques entre l’Ukraine et la France » par Woldemar Timochenko. Membre de l’Institut économique de l’Académie des sciences d’Ukraine, il tente de démontrer qu’une bonne part des intérêts économiques français dans l’Empire russe sont en fait positionnés dans les industries métallurgiques et minières ukrainiennes.
Conscient de l’importance des emprunts russes pour l’épargnant français, Timochenko propose de surcroît que l’Ukraine endosse cette dette, au moment où Lénine la répudie. Un règlement de ces créances imposerait à l’Ukraine de verser chaque année une centaine de millions de francs, ce que l’académicien estime possible « en augmentant ses exportations en France ». Timochenko pense ainsi attirer le soutien de la France afin de la lier au destin de l’Ukraine.
Cette entreprise de sensibilisation à la cause ukrainienne, et à l’intérêt que Paris pourrait retirer de son soutien, n’est pas l’apanage de quelques intellectuels ou diplomates. Alors que les forces ukrainiennes affrontent l’Armée rouge, des coopératives et entreprises installées en Ukraine prennent contact avec le ministère français des affaires étrangères pour proposer à la France des « marchandises et des matières premières des régions ukrainiennes ».
L’objectif est d’ouvrir au gouvernement ukrainien une ligne de crédit pour puiser dans les stocks de l’armée française en cours de liquidation afin d’équiper l’armée ukrainienne « en vue d’une lutte efficace contre le bolchevisme. »
Ces démarches ne sont pas sans effet à Paris, puisque le ministère de l’agriculture et du ravitaillement fait savoir au Quai d’Orsay, en septembre 1919, qu’il « attacherait un très grand prix » à recevoir des denrées alimentaires ukrainiennes. L’Ukraine trouve à Paris des interlocuteurs certes favorables, mais sans doute pas aussi pressés qu’elle le souhaiterait.
Car, en Ukraine, les armées de Petlioura affrontent les bolcheviks autant que les armées blanches, mais sont surtout terrassées par le typhus. Lorsque le directoire propose des tonnes de « sucre ou de graines de betteraves » à la France, c’est pour arracher à Paris des « marchandises de première nécessité » telles des chaussures, des vêtements, des médicaments, des pansements.
La République populaire ukrainienne n’obtint jamais de la France le soutien escompté, Paris misant dans la région à la fois sur le nouvel État polonais et sur l’Armée des volontaires commandée par le général Denikine, puis par le général Wrangel. Après la défaite définitive des forces antibolcheviques en Crimée en 1920, c’est une Ukraine soviétique et une Pologne ressuscitée qui finissent par prendre le contrôle des territoires revendiqués par la République populaire ukrainienne.
La France adopta également une approche transactionnelle dans son soutien aux forces de Denikine qui combattait pour le rétablissement d’une Russie unie, intégrant l’Ukraine. Là encore, le soutien français n’était pas gratuit. Ainsi, plusieurs accords avec Denikine, puis avec Wrangel, prévoyaient que la France offre un soutien matériel accru à l’Armée des volontaires, en échange d’accords commerciaux en faveur de Paris, avec des contreparties industrielles à saisir en Ukraine.
Même dans leurs rapports avec l’ancien allié russe, les diplomates et militaires français restaient pétris d’une vision impériale et, pour certains d’entre eux, coloniale. Le personnel français en contact avec les Ukrainiens comme avec les Russes avait souvent eu, en effet, une expérience antérieure aux colonies.
Alors en mission auprès du général Wrangel, à l’été 1920, le général Mangin – célèbre en France pour sa promotion de la Force noire – ne manque pas de décrire l’Ukraine en des termes qu’il aurait pu employer pour une colonie française. Il vante ainsi tout l’intérêt qu’il y a, pour la France, à saisir « les richesses minérales de ses tréfonds. […] », à exploiter ce pays « très riche mais [qui] attend encore son heure de développement. » Pour bien des diplomates, politiciens et militaires occidentaux de l’époque, l’Ukraine n’attendait pas son État national, mais son digne exploitant.
Gwendal Piégais a reçu des financements du European Research Council.
25.03.2025 à 16:40
Radovan Gura, Maître de conférences en sciences politiques, Univerzita Mateja Bela, Banská Bystrica
Gilles Rouet, Professeur des universités, Directeur, Institut Supérieur de Management – IAE de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
La Slovaquie est traversée par une crise sociale et politique majeure. Pour protester contre le gouvernement, et plus particulièrement contre le premier ministre, Robert Fico, la société civile se mobilise : manifestations massives, multiplication des pétitions… autant de moyens d’action pour dénoncer les dérives autoritaires de Fico et appeler à sa démission.
Alors que la société slovaque apparaît aujourd’hui profondément divisée, la scène politique du pays se caractérise par une instabilité croissante et une montée en puissance des discours populistes. Plusieurs événements successifs ont attisé les mécontentements et les protestations qui se focalisent désormais sur la personnalité du premier ministre, Robert Fico.
Les élections législatives d’octobre 2023 ont vu s’affronter deux visions radicalement opposées de la politique slovaque : d’un côté, des partis progressistes qui prônent une plus grande intégration européenne et des réformes en profondeur ; de l’autre, des formations populistes et eurosceptiques qui développent un discours nationaliste et identitaire, critique envers l’UE et l’OTAN, et très compréhensif à l’égard de la Russie de Vladimir Poutine. Au premier rang de celles-ci, on retrouve le SMER-SD, le parti social-démocrate et populiste de Robert Fico, qui avait déjà exercé la fonction de premier ministre de 2006 à 2010, puis de 2012 à 2018. En capitalisant sur le mécontentement d’une partie de l’électorat, le SMER-SD a réussi à mobiliser un large soutien, notamment dans les régions les plus défavorisées du pays, et à porter une nouvelle fois son leader à la tête du gouvernement.
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En 2024, l’élection présidentielle, qui s’est soldée par la victoire de Peter Pellegrini, un allié de Robert Fico (le rôle du président est moins important, en matière de pouvoir exécutif, que celui du premier ministre), puis les élections européennes, où le SMER-SD a été légèrement devancé par le parti libéral et pro-UE Slovaquie progressiste, ont encore accentué les divisions. Celles-ci avaient été exacerbées, entre les deux scrutins, par l’attentat qui a failli coûter la vie à Robert Fico, le 15 mai 2024. Les discours de haine et les attaques personnelles se sont ensuite multipliés.
Le pouvoir est actuellement exercé par une coalition gouvernementale très fragile, regroupant des partis aux idéologies parfois divergentes, alors que la Slovaquie doit concilier ses intérêts nationaux avec les exigences de l’Union européenne. S’y ajoute la corruption, un problème endémique qui continue d’éroder la confiance des citoyens dans les institutions et freine le développement du pays.
Lors de ces différentes élections, le SMER-SD a surtout bénéficié du soutien des habitants des zones rurales et des personnes âgées. Ces dernières ont été séduites par son discours populiste sur la protection sociale, le rejet des élites, la critique de l’immigration et la priorité donnée à « la paix aux frontières slovaques » (entendre : le refus d’un alignement sur l’appui de la plupart des pays de l’UE à l’Ukraine en guerre), discours largement relayé par les médias progouvernementaux et sur les réseaux sociaux, y compris par l’usage de fake news.
Face à la montée du populisme et à l’inquiétude liée à la fragmentation de la population, une partie de la société civile slovaque se mobilise depuis les dernières élections législatives pour défendre les valeurs démocratiques et les droits humains, en particulier la protection contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle.
Des manifestations et des actions citoyennes sont régulièrement organisées pour exprimer le mécontentement de la population et demander des changements. Des dizaines de milliers de personnes se rassemblent chaque semaine, surtout à Bratislava et à Kosice, la deuxième ville du pays. D’abord réunies pour protester contre la suppression du bureau du procureur spécial en charge de la lutte anticorruption, elles ont ensuite dénoncé les attaques du pouvoir contre les médias indépendants et l’alignement de Fico sur Vladimir Poutine dans le dossier ukrainien, avant d’exprimer leur opposition radicale à Robert Fico et à son gouvernement au sens large.
Dans le même temps, de nombreuses initiatives ont été prises pour promouvoir la démocratie, les droits humains et les valeurs européennes. À travers l’organisation de campagnes de sensibilisation et de débats publics, les ONG, mouvements citoyens et médias indépendants jouent actuellement un rôle essentiel dans l’information des citoyens. Le conflit qui a opposé une partie de la société civile au ministère de la culture sur des questions liées à la liberté d’expression et à la protection du patrimoine culturel a mis en évidence les tensions entre les défenseurs des valeurs démocratiques et un gouvernement accusé de vouloir restreindre les libertés individuelles.
En décembre, l’apparition de Robert Fico à la télévision russe et la confirmation de sa présence aux commémorations du Jour de la victoire du mois de mai 2025 à Moscou ont suscité des réactions importantes. Les partis d’opposition appellent à manifester partout en Slovaquie. Malgré le froid hivernal, les manifestations rassemblent plus de 60 000 manifestants à Bratislava et des dizaines de milliers dans les autres villes.
Une autre forme de protestation a pris une ampleur inédite en Slovaquie : pétitions et lettres ouvertes se sont multipliées, s’adressant au gouvernement slovaque et s’attaquant à la personnalité même de Robert Fico.
Magda Vasaryova, ancienne secrétaire d’État aux affaires étrangères et ambassadrice en République tchèque, dénonce ainsi, dans une pétition publiée début novembre 2024, les agissements du premier ministre :
« Nous protestons contre ses démarches volontaristes qui depuis longtemps discréditent la République slovaque auprès des alliés et des États coopérants […]. Aucun pouvoir obtenu lors d’élections libres ne peut être transformé en une tentative de gouverner à vie au mépris des règles d’un État démocratique. »
Une deuxième pétition est initiée par des psychiatres et psychologues qui s’alarment du comportement du premier ministre, « caractérisé par un style de plus en plus autoritaire, la manipulation des faits, le mensonge, la diffamation » :
« Votre comportement politique et vos positions proclamées polarisent la société et […] génèrent frustration et mécontentement. Il semble que l’agressivité et l’explosivité émotionnelle dans vos apparitions publiques soient devenues plus prononcées après la tentative d’assassinat dont vous avez été victime. […] Nous espérons que vous développerez votre capacité d’introspection et que vous aurez la possibilité de corriger votre comportement politique, y compris d’envisager de quitter la haute politique. »
D’autres pétitions et lettres ouvertes réunissent des milliers de signataires – universitaires, entrepreneurs, investisseurs, membres d’associations. Elles traduisent leur indignation vis-à-vis de la gestion des affaires publiques et de la politique étrangère et leur inquiétude face aux attaques verbales contre les ONG et les associations citoyennes qui « rappellent les anciens régimes totalitaires (fascistes et communistes), qui ont suivi des étapes similaires pour établir un ordre politique non démocratique ».
En réaction, les soutiens du gouvernement s’emparent eux aussi de ce nouveau moyen de mobilisation. Ils diffusent leurs propres pétitions, comme celle du 27 janvier 2025, qui dénonce les ONG financées par des « forces étrangères », accusées de remettre en cause la « souveraineté nationale », la « démocratie » et la « stabilité politique » – les manifestations étant, selon eux, organisées « sous l’influence de forces étrangères ».
En janvier 2025, la Slovaquie a été la cible d’une série de cyberattaques de grande ampleur. Des infrastructures critiques comme les services du cadastre ou la Compagnie générale d’assurance maladie ont été touchés, à différents degrés de gravité.
Robert Fico y a vu un complot visant à aggraver les tensions et à déstabiliser la République slovaque. Il a dénoncé une tentative de coup d’État grâce à un plan d’occupation de bâtiments gouvernementaux, de blocage des routes et d’organisation de grèves nationales. Pour lui, les responsables de ces cyberattaques ne sont autres que les représentants de l’opposition, d’ONG financées par l’étranger, d’une grande partie des médias antigouvernementaux slovaques et d’agents étrangers – ceux-là mêmes qui participeraient aux désordres en Géorgie ou qui auraient provoqué le soulèvement populaire en Ukraine en 2014.
En outre, le gouvernement slovaque continue de s’isoler sur la scène européenne, notamment en raison de ses prises de position vis-à-vis de l’Ukraine ou de l’État de droit. Les tensions peuvent encore s’aggraver si le gouvernement persiste dans ses réformes autoritaires et/ou si l’économie continue de stagner. L’UE peut aussi décider d’intensifier sa pression sur le gouvernement et de lancer des procédures contre Bratislava pour atteinte à l’État de droit. Et sans changement de ligne de la part du pouvoir, la mobilisation citoyenne se poursuivra.
La crise politique et sociale actuelle est telle qu’elle pousse une partie du corps social à se mobiliser selon des modalités anciennes (les manifestations) et plus récentes (les pétitions en ligne). À travers ces mobilisations, la société civile s’attaque non seulement à une ligne idéologique contestée, mais aussi à la personnalité et au comportement d’un seul homme, le premier ministre. Sa démission, attendue comme en 2018 – elle était alors intervenue après le scandale national provoqué par l’assassinat par balles d’un journaliste qui enquêtait sur la corruption du pouvoir, ainsi que de sa fiancée – ne suffirait toutefois pas à résoudre tous les problèmes…
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
24.03.2025 à 16:23
Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES - UCLy (Lyon Catholic University)
La France est une puissance militaire crédible et reconnue. Mais son armée ne pourrait pas résister longtemps à un conflit de haute intensité. Dans le contexte actuel – retour de la guerre en Europe, affaiblissement de l’OTAN, imprévisibilité de l’administration Trump –, Paris a décidé d’accroître significativement ses dépenses de défense.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, nous a rappelé que la paix n’est pas une situation normale, même après tant de décennies de paix sur le continent. Par ailleurs, le retour à la Maison Blanche de Donald Trump en janvier 2025 apparaît comme le possible début d’un renversement d’alliances : d’alliés ancrés dans l’OTAN, les États-Unis semblent s’être rétrogradés au statut de simple partenaire de l’Europe. A minima, la posture de Trump réduit de facto le caractère dissuasif de l’OTAN, la Russie n’étant plus persuadée que Washington, protecteur de l’Europe depuis 1945 soit prêt, le cas échéant, à s’engager militairement pour la défense du Vieux Continent.
Dans ce contexte, la défense française ne peut plus demeurer immobile et l’exécutif français doit pleinement prendre en compte la nouvelle situation géopolitique et la nouvelle donne opérationnelle (guerre de haute intensité sur le territoire européen) sur un plan national, mais également sur un plan européen. Entre atouts évidents mais aussi lacunes structurelles et nécessité d’une plus grande autonomie face à l’affaiblissement de l’OTAN, où en est réellement notre appareil militaire ?
La France reste une puissance militaire reconnue en Europe, avec une armée dotée d’un large spectre de capacités.
Contrairement à certains pays qui ont fait le choix de spécialiser leurs forces, la France conserve un modèle d’armée complet, comprenant une force nucléaire avec une capacité de dissuasion stratégique océanique (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins), aérienne et aéronavale ; une armée de terre expérimentée, capable d’opérer en milieux complexes et maîtrisant la coopération interarmes (infanterie, blindée, artillerie) et interarmées (notamment entre l’armée de terre et l’aviation) ; une marine puissante, avec un porte-avions (le Charles-de-Gaulle) ; une flotte de sous-marins d’attaque et des frégates modernes ; et une force aérienne réactive, capable d’opérer rapidement grâce aux Rafale, aux drones et à une logistique de projection éprouvée.
Enfin, l’armée française est la seule armée en Europe à disposer d’une expérience opérationnelle quasi continue. Ces trente dernières années, l’engagement de la France en Bosnie, au Kosovo, dans le cadre des opérations au Sahel (Barkhane), ou encore en Syrie, a permis de roder les unités aux opérations extérieures (OPEX). Ce vécu leur donne une incomparable capacité d’adaptation face à des environnements hostiles.
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Pour autant, au regard de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, et face au spectre de nouvelles attaques que le régime de Moscou pourrait lancer une fois son appareil militaire reconstitué dans les années à venir, les capacités de l’armée française demeurent insuffisantes.
En réponse aux nouvelles menaces, la France a adopté, le 13 juillet 2023, une loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 qui prévoit un budget de 413 milliards d’euros sur sept ans. Il s’agit d’un effort notable visant à moderniser les forces armées françaises et à garantir leur résilience face aux conflits de haute intensité.
Cette LPM est l’expression d’une augmentation significative des dépenses militaires : elle annonce une hausse progressive du budget annuel de la défense, qui atteindra 69 milliards d’euros en 2030, contre environ 44 milliards d’euros en 2022. L’objectif est de renforcer trois axes majeurs.
Premièrement, la guerre en Ukraine a fait apparaître une évidence : la France ne dispose pas de stocks de munitions suffisants pour tenir une confrontation de haute intensité au-delà de quelques jours. La LPM prévoit donc une augmentation des stocks de munitions conventionnelles, incluant les obus de 155 mm. La modernisation de l’artillerie se poursuit avec l’achat de nouveaux canons Caesar qui sont, par ailleurs, un véritable succès à l’exportation, compte tenu de leur précision extraordinaire, largement médiatisée depuis 2022. Les capacités de guerre électronique incluant des outils de brouillage seront elles aussi renforcées pour contrer les nouvelles menaces.
Deuxièmement, la LPM prévoit également une augmentation de la disponibilité des équipements, des infrastructures et de l’entraînement des forces. Cela inclut le maintien des chars Leclerc modernisés et une amélioration de l’entraînement des troupes, avec un accroissement des exercices interarmées et interalliés.
L’innovation technologique et la modernisation de la dissuasion sont également un pan important de la dernière LPM. Cette dernière prévoit le développement, conjointement avec l’Allemagne du Système de combat aérien du futur (Scaf) – un système d’armes aériennes interconnectées pour remplacer le Rafale –, ainsi que le renforcement, dont le caractère indispensable est devenu évident avec la guerre en Ukraine, de la flotte de drones de combat et de surveillance, qui intégrera des systèmes autonomes avancés.
En outre, le programme de sous-marins nucléaires de nouvelle génération se poursuit, de même que le développement du nouveau missile intercontinental M51.3, garantissant la crédibilité de la dissuasion française.
La montée en puissance de l’armée française est réelle, mais plus qualitative que quantitative. L’augmentation du volume d’unités, de chars et d’avions de combat n’est pas encore à l’ordre du jour, alors que les armées polonaise et allemande, elles, se sont clairement donné cet objectif.
En outre, plusieurs défis majeurs demeurent. Même en cas de volonté de montée en capacités, ce que le président Macron a laissé sous-entendre quand il a récemment évoqué une augmentation significative de notre part du PIB consacrée à la défense, la capacité industrielle à répondre aux besoins pose question.
Notre outil industriel doit être adapté pour produire plus d’armes et de munitions : plusieurs années seront nécessaires pour augmenter notre capacité de manière substantielle. En outre, la France n’est pas souveraine en matière de composants critiques (technologies numériques et semi-conducteurs). Autre fragilité industrielle : les divergences entre États membres au sujet de projets communs comme le Scaf et le char du futur franco-allemand MGCS, ce qui ralentit leur mise en œuvre. En effet, les industriels rencontrent des difficultés à converger sur un schéma d’allocation des briques du projet selon une logique de répartition par nationalités.
Historiquement, la France a toujours défendu une position de relative indépendance vis-à-vis de l’OTAN. Mais avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, la question de la crédibilité de l’OTAN devient encore plus pressante.
Le président américain a déjà déclaré que les États-Unis ne garantiraient plus automatiquement la défense des pays européens en cas d’agression et laissé entendre que ces derniers devaient assumer seuls leur défense, sous peine de ne plus bénéficier du parapluie militaire américain, les exhortant à consacrer plus de 5 % de leur PIB à la défense. Un niveau qu’aucun pays, y compris la Pologne et les États-Unis eux-mêmes, n’est parvenu à atteindre.
Parallèlement, l’attitude conciliante de Donald Trump vis-à-vis de Vladimir Poutine inquiète particulièrement les États d’Europe centrale et orientale, qui comptaient jusqu’ici sur l’OTAN pour leur protection.
La France et l’Europe peuvent-elles se défendre seules ?
La seule modernisation et la montée capacitaire de quelques armées européennes (française, allemande, polonaise…) en ordre dispersé ne peut suffire. Face à cette situation, une montée en puissance de la coopération militaire européenne devient impérative.
Dans cette optique, plusieurs axes de renforcement sont envisagés. Il apparaît nécessaire d’accélérer l’intégration des armées européennes en renforçant les coopérations bilatérales et en multipliant les exercices communs ; et de développer des fonds de défense mutualisés, pour permettre aux États européens d’investir ensemble dans des équipements stratégiques, comme l’a proposé la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.
Ces politiques seraient de nature à établir une politique d’armement plus intégrée afin d’éviter la dispersion des programmes militaires et de garantir une meilleure interopérabilité des forces. La France, par son poids militaire, doit jouer un rôle central dans cette vision, mais elle ne pourra porter seule l’autonomie stratégique européenne. Des partenaires comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne devront également prendre leurs responsabilités pour bâtir une défense commune efficace.
Il reste que face à ce besoin d’autonomie stratégique, des interrogations demeurent : certains pays ne seront-ils pas tentés d’amadouer Donald Trump en lui promettant d’acheter davantage de matériels américains ?
De nombreux pays européens sont déjà dépendants des États-Unis en matière d’armement, en termes d’achat de matériel, d’utilisation et de maintenance. Cette dépendance va durer. Néanmoins, pour les achats futurs, ces pays devront s’interroger sur la viabilité d’une telle dépendance.
Une bonne nouvelle dans toute cette incertitude : le futur chancelier allemand Friedrich Merz semble se rapprocher des positions du président Macron en faveur d’une souveraineté européenne en matière de défense.
La France reste une puissance militaire crédible, avec des forces bien entraînées et un appareil technologique avancé. Mais l’armée française serait incapable de résister plus de quelques jours à un conflit de haute intensité. Avec une OTAN affaiblie et une politique américaine pour le moins agressive vis-à-vis du Vieux Continent, la France et l’Europe doivent impérativement renforcer leurs capacités militaires propres, autant sur le plan qualitatif que quantitatif. L’augmentation du budget de la défense, que l’on peut constater dans plusieurs pays européens, est un bon signe de la prise de conscience nécessaire à une telle évolution. Cependant, il sera nécessaire d’aller plus loin pour garantir une autonomie stratégique réelle, quand bien même des choix budgétaires douloureux devront être opérés.
L’armée française est-elle prête ? Elle l’est pour des engagements limités et rapides, mais elle doit accélérer sa transformation, en concertation étroite avec ses partenaires européens, pour garantir sa souveraineté en cas de conflit majeur.
La proposition du ministre français de la défense de porter à terme le budget de la défense à 100 milliards d’euros par an est un signal fort.
Laurent Vilaine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2025 à 16:16
Prof. Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)
Contrecoup de la dégradation des relations entre la France et ces trois États, dirigés par des militaires arrivés au pouvoir au cours de ces dernières années grâce à des putschs, le Mali, le Niger et le Burkina Faso sortent de l’Organisation internationale de la Francophonie. Un coup d’éclat d’autant plus marquant que tous trois en ont été des acteurs majeurs au cours de sa longue histoire.
À quelques heures de la célébration annuelle de la Journée internationale de la Francophonie, trois États africains du Sahel (le Niger, le Burkina Faso et le Mali) se retirent presque simultanément de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).
Le retrait de ces trois États, tous membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), semble s’inscrire dans la continuité de la dégradation des relations entre ces pays et la France, depuis la prise de pouvoir par les militaires, successivement au Mali en 2020, au Burkina Faso en 2022 et au Niger en 2023.
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Si, dans sa lettre adressée aux ambassadeurs de son pays, le 17 mars dernier, le secrétaire général du ministère nigérien des affaires étrangères indique sobrement que « le gouvernement nigérien a décidé souverainement du retrait du Niger de l’Organisation internationale de la Francophonie », ce à quoi la porte-parole de la Francophonie a réagi en estimant que l’Organisation était le « dommage collatéral d’une situation géopolitique qui la dépasse », le retrait du Mali est, en revanche, soutenu par une accusation directe à l’égard de l’Organisation, exprimée dans la note verbale du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale de la République du Mali, adressée au ministère de l’Europe et des affaires étrangères de la République française, le 18 mars 2025 :
« L’OIF, au lieu d’accompagner le Mali dans la réalisation des aspirations légitimes de son peuple, s’est illustrée par l’application sélective des sanctions et le mépris de la souveraineté du Mali. »
S’agit-il, pour ces trois États, d’une rupture de fond avec la Francophonie ou d’une crise diplomatique passagère liée essentiellement à la dégradation des relations entre ces pays du Sahel et la France, qui se trouve être le pays hôte du siège de l’OIF ? De même, le timing choisi, à savoir l’approche de la Journée internationale de la Francophonie que l’on célèbre annuellement dans tout l’espace francophone, est-il vraiment fortuit ou doit-on y déceler un message quelconque ? Ce triple retrait risque-t-il d’avoir quelque incidence dans d’autres pays francophones du continent africain qui, faut-il le rappeler, est l’épicentre et le cœur battant de la Francophonie ?
Avec le retrait du Niger, la Francophonie perd non seulement l’un de ses membres fondateurs mais aussi, dans une certaine mesure, le pays d’où elle tire ses origines : il convient de rappeler que c’est à Niamey, sous l’impulsion du président nigérien de l’époque, Hamani Diori, l’un des pères de la Francophonie institutionnelle, que l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), dont l’OIF est l’héritière, a vu le jour, le 20 mars 1970.
Les relations entre la France et le Niger, suspendu de l’Organisation francophone depuis le coup d’État militaire du 26 juillet 2023 n’ont cessé de se dégrader jusqu’au retrait du 17 mars 2025. Un départ que la porte-parole de l’OIF Oria K. Vande Weghe a jugé regrettable lors d’une intervention sur RFI, tout en laissant entendre que la coopération avec Niamey ne prenait pas nécessairement fin pour autant :
« La volonté de la secrétaire générale, ce sera de solliciter l’avis des États pour voir dans quelle mesure l’OIF peut rester engagée auprès des populations de ces pays-là. On a des projets en cours. Le retrait du Niger des instances de la Francophonie, est-ce que cela doit nécessairement pénaliser les populations auxquelles nous sommes attachées ? L’Organisation internationale de la Francophonie a à cœur les communautés francophones, y compris dans les pays non membres. Donc, il n’y a pas de raison que ça cesse pour le Niger. »
Si la note verbale précitée du ministère des affaires étrangères et de la coopération internationale du Mali accuse l’OIF de s’être « illustrée par l’application sélective des sanctions », le même document contient un rappel historique qui ne manque pas d’intérêt et souligne même l’attachement du Mali aux valeurs et aux idéaux promus par la Francophonie :
« La République du Mali, membre fondateur de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), devenue par la suite l’Organisation internationale de la Francophonie, a contribué, de manière significative, à la construction et au renforcement de cette organisation. Le Mali a, à maintes occasions, démontré son attachement aux valeurs et idéaux promus par la Francophonie. »
Un tel rappel historique et cette convergence de vues soulignée, relativement aux valeurs et idéaux promus par la Francophonie, sont indéniablement une ouverture pour l’avenir des relations entre l’OIF et Bamako qui est le berceau de la Déclaration devenu le texte normatif de référence de la Francophonie. En effet, la Déclaration de Bamako du 3 novembre 2000 dote l’organisation internationale des moyens d’action en cas de rupture de la légalité démocratique ou de violations graves des droits humains dans un État membre.
La note verbale portant retrait de l’État malien de l’OIF préserve donc une certaine marge pour d’éventuelles discussions futures ; reste à voir quels seraient alors les éléments à partir desquels de telles discussions pourraient incidemment être engagées.
Si, pour le moment, rien de particulier ne filtre du retrait du Burkina Faso, intervenu en même temps que celui du Niger, il est presque certain que la problématique soit sensiblement la même que celle des deux autres États du Sahel.
En effet, cet État sahélien, qui est également un membre fondateur de la Francophonie et qui en fut longtemps l’un des piliers, a une grande proximité idéologique avec ses voisins malien et nigérien.
Cette proximité idéologique est en grande partie liée à la prise de pouvoir par l’armée dans ce pays également, à leur opposition commune à l’ancienne puissance coloniale (la France, donc), au retrait concerté de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont ils sont aussi des États membres fondateurs, et à la volonté de développer à l’international de nouveaux partenariats ; ce qui va se traduire notamment par un net rapprochement avec la Fédération de Russie.
Le retrait d’un État d’une organisation internationale, tout comme son adhésion, est un phénomène classique qui relève de son imperium, autrement dit de sa souveraineté-liberté. Ce phénomène s’est d’ailleurs régulièrement manifesté dans les relations internationales, y compris au cours de ces dernières années ou décennies.
Ainsi en est-il précisément du retrait effectif des trois États sahéliens du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, le 29 janvier 2025, comme celui du Royaume-Uni de l’Union européenne, depuis le 31 janvier 2020, ou comme celui du Burundi de la Cour pénale internationale (CPI), qui a pris effet à partir du 17 octobre 2017, celui du Royaume du Maroc de l’Union africaine en 1984 et de son retour dans la même organisation en 2017, ou encore celui des États-Unis de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) en 2017 et de leur retour dans la même organisation en 2023, etc.
Il n’est donc pas impossible que les trois États africains du Sahel qui viennent de se retirer de l’Organisation internationale de la Francophonie réintègrent un jour cette même organisation dont ils sont historiquement, nous l’avons souligné, des membres fondateurs ainsi que des piliers et des symboles importants.
Si l’idée que la Francophonie serait une victime collatérale « d’une situation géopolitique qui la dépasse » peut être jugée fondée, l’Organisation francophone peut aussi éventuellement en tirer les enseignements nécessaires et prendre des dispositions relatives à des situations de cet ordre qui, malheureusement, ne manquent pas dans les organisations internationales.
Reste alors l’accusation récurrente et épineuse du « deux poids-deux mesures » à laquelle les organisations internationales sont en réalité presque toutes confrontées et qui se trouve au cœur du retrait des trois pays sahéliens qui estiment infondées les critiques exprimées à leur égard par l’OIF depuis que des militaires y ont pris le pouvoir. En effet, de telles accusations ont été régulièrement formulées à l’égard des Nations unies, de la Cour pénale internationale, de l’Union africaine (y compris au sujet de la situation politique des États africains du Sahel au cours de ces dernières années) ou encore de la Cedeao dont le Burkina Faso, le Mali et le Niger se sont aussi retirés tout récemment, etc.
On l’aura compris : les retraits et retours d’États dans des organisations internationales sont des affaires relativement courantes, en quelque sorte inévitables, du fait même du fonctionnement de ces grandes institutions qui peinent parfois à convaincre l’ensemble de leurs membres de la justesse et de l’équité de leurs déclarations.
Prof. Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.03.2025 à 16:56
Myriam Ben Saad, Associate professor, Kedge Business School
Depuis la chute du mur de Berlin, la mondialisation a le vent en poupe. Selon l’adage, chaque pays apporte sa pierre à l’édifice d’un produit fabriqué. Avec l’émergence d’une guerre tarifaire sans précédent, assiste-t-on au bouleversement des chaînes de valeur mondiales ? Avec quels perdants et quels gagnants ?
Les nouvelles mesures tarifaires de Donald Trump frappent de plein fouet les chaînes de valeurs mondialisées. Elles pénalisent notamment les producteurs français d’alcool avec des taxes à hauteur de 200 %, mais également l’ensemble des maillons économiques interdépendants. L’idée : inciter à produire aux États-Unis.
Ces soubresauts mettent en lumière l’importance des chaînes de valeur mondiales. Ces dernières ont profondément transformé les dynamiques de production et d’échange en fragmentant la fabrication des biens à travers plusieurs pays. Cette organisation optimise les coûts et la spécialisation, mais elle lance également des défis. Du smartphone assemblé en Asie, avec des composants en provenance de divers régions du monde, à l’automobile fabriquée avec des pièces provenant de plusieurs continents, la production internationale est désormais hautement fragmentée.
Si ces chaînes de valeur influencent la compétitivité des échanges, qui supporte réellement ces taxes et à quel moment du processus de production ?
Il existe plusieurs types de taxes. Prenons l’exemple du smartphone. Ce produit très sophistiqué est soumis à plusieurs types de taxes, principalement des droits de douane à l’importation. Ces taxes peuvent être proches de 0 % dans l’Union européenne. Elles augmentent dans certains pays comme l’Inde, atteignant 10 à 20 %. Ces différences de droits de douane sont dues à des objectifs économiques et commerciaux distincts. L’Inde utilisent le droit de douane pour protéger et encourager la production locale et réduire la dépendance aux importations. La TVA est généralement autour de 20 % pour ce produit.
Sans oublier les barrières non tarifaires (BNT). Elles comprennent essentiellement les normes techniques et les certifications, les barrières sanitaires et de sécurité, les normes sur le recyclage, les interdictions des substances dangereuses. Ces barrières non tarifaires compliquent la fluidité des échanges, fragmentent les chaînes de valeurs et poussent vers leur régionalisation.
Les droits de douane ne sont pas une taxe uniforme appliquée de manière égale à tous les pays ou à toutes les étapes de la chaîne de valeur. Ils varient considérablement en fonction de la nature du bien échangé. Chaque maillon de la chaîne, qu’il s’agisse de l’extraction des matières premières, de l’assemblage ou de l’exportation des produits finis, présente des coûts différents et des bénéfices variés.
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Les pays qui se trouvent aux premières étapes de la chaîne, par exemple, ceux qui exportent des matières premières ou des produits peu transformés, peuvent subir des taxes élevées sur les biens qu’ils importent pour la transformation. À l’inverse, les pays qui se trouvent plus près de la fin de la chaîne, là où les produits sont finalisés et exportés, peuvent être confrontés à des taxes supplémentaires sur les biens qu’ils cherchent à exporter. Cela peut nuire à leur compétitivité internationale.
Les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et maintenant plusieurs autres pays – sont souvent positionnés sur les premières étapes de la chaîne : extraction, production de matières premières ou assemblage de composants simples. Ils peuvent être les plus exposés à des droits de douane élevés sur les intrants nécessaires à leur production. Ces pays peuvent être désavantagés si les produits finis qu’ils exportent sont frappés de taxes supplémentaires.
Les pays développés, du G7 et du G8, bénéficient généralement d’une position privilégiée sur les étapes plus avancées de la chaîne. Ils peuvent néanmoins subir les conséquences de l’augmentation des droits de douane, notamment sur les composants qu’ils importent pour l’assemblage de produits finis. Les droits de douane peuvent également affecter les pays développés lorsqu’ils tentent d’exporter des biens sophistiqués, limitant ainsi leur accès à de nouveaux marchés.
L’industrie automobile est fortement impactée par les droits de douane à différentes étapes de la chaîne de valeur. L’importation d’acier en Allemagne depuis l’Inde subit une taxe de 10 %, augmentant le coût de production. Les composants électroniques chinois sont frappés par un droit de 5 % à l’exportation, ce qui alourdit la facture pour les constructeurs allemands.
Enfin, si les États-Unis appliquent un droit de 20 % sur les voitures importées d’Allemagne, cela renchérit leur prix pour les consommateurs états-uniens et réduit leur compétitivité face aux véhicules produits localement.
Nos travaux ont apporté un éclairage sur la manière dont les droits de douane affectent différemment les pays en fonction de leur position dans la chaîne de valeur mondiale. Plus une économie exporte des biens à forte valeur ajoutée, plus il est exposé à des barrières tarifaires.
Les pays qui exportent des produits de haute technologie ou à forte valeur ajoutée – composants électroniques, véhicules ou machines spécialisées – sont souvent les plus vulnérables aux barrières commerciales. Ces produits nécessitent des chaînes de valeur complexes, impliquant des étapes multiples de production réparties entre plusieurs pays. Les droits de douane ont un effet boule de neige, perturbant plusieurs maillons de la chaîne. Ils entraînent une hausse des coûts pour les producteurs. Les pays exportateurs de biens sophistiqués se retrouvent pénalisés par des taxes plus élevées, ce qui freine leur compétitivité sur les marchés mondiaux.
Une réflexion plus approfondie sur la manière de réguler les droits de douane pourrait permettre une meilleure répartition des bénéfices au sein des chaînes de valeur mondiales.
Cette régulation pourrait se traduire par des politiques différenciées en fonction du niveau de développement du pays. Autrement dit, différencier les droits de douane pour les pays en développement afin de les aider à se positionner dans des chaînes de valeur à haute valeur ajoutée tout en protégeant les industries locales.
Et également encourager des pratiques écologiques et sociales responsables à travers des réductions de droits de douane pour les pays respectant des normes strictes de durabilité.
Ainsi une régulation équitable est nécessaire pour réduire les inégalités entre pays, encourager les pays vulnérables à se positionner sur les chaînes de valeur mondiales et promouvoir un commerce durable et responsable. Il s’agirait de trouver un équilibre entre la protection des industries locales et le maintien de la compétitivité des marchés mondiaux.
Myriam Ben Saad ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.03.2025 à 16:53
Iris Lambert, PhD candidate in political sciences and international relations, Sciences Po
Dès le lancement de sa lutte armée contre le gouvernement turc en 1984, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a installé ses bases dans les montagnes du Kurdistan irakien. Avec les années, c’est là que le conflit armé s’est principalement délocalisé, provoquant nombre de déplacements forcés et de victimes civiles. À l’heure de l’ouverture d’un nouveau processus de paix entre la Turquie et le PKK, c’est aussi, en bonne partie, dans la partie irakienne du Kurdistan que se joue l’avenir de l’organisation.
Le 27 février dernier, Abdullah Öcalan, 75 ans, fondateur et leader du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné sur l’île turque d’Imrali depuis 1999, a appelé son organisation à mettre en place un cessez-le-feu puis à se dissoudre.
Cette déclaration historique nourrit l’espoir de voir s’achever un conflit qui a fait plus de 40 000 morts en quatre décennies.
Au crépuscule du 15 août 1984, trente-six hommes armés sortent du hameau abandonné de Mivroz, au creux des reliefs rocheux et escarpés du nord de l’Irak, traversent la frontière turque et, en quelques heures seulement, atteignent le village d’Eruh. Dans la nuit tombante, un groupe de combattants prend d’assaut la caserne militaire de la bourgade, tandis qu’un autre entre dans la mosquée pour déclamer un message via les haut-parleurs. Que les villageois ne prennent pas peur, annoncent les soldats : ils sont là pour les libérer du « fascisme colonial turc » et pour faire advenir « une société démocratique » fondée sur « l’indépendance nationale » kurde.
Ces militants du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), près de six ans après la fondation de l’organisation en 1978, déclarent ce jour-là, officiellement, le début de la lutte armée contre le gouvernement turc.
Le PKK est un organisme politique armé né en Turquie de l’association de militants kurdes souhaitant lutter contre le gouvernement d’Ankara (au départ, le but est d’obtenir l’indépendance du Kurdistan entier, mais au cours des années 2000, cet objectif évolue pour privilégier l’autogestion localisée au sein même des États, conformément aux préceptes du « confédéralisme démocratique » développé par Ocalan). Toutefois, sa lutte s’est rapidement délocalisée dans les pays voisins, à l’image de cette première offensive orchestrée par le PKK depuis les montagnes du Kurdistan irakien. Aussi, c’est peut-être là, entre autres, que pourrait se jouer le futur de l’organisation : dissolution ou transformation ?
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De fait, bien plus qu’une simple base arrière, le Kurdistan irakien accueille depuis les années 1980 non seulement les troupes du PKK, mais également ses quartiers généraux retranchés dans les Monts Qandil, réputés imprenables et situés dans l’est, près de la frontière avec l’Iran. Cette présence de la guérilla sur le sol irakien est d’abord le fruit de la supériorité militaire de l’armée turque qui est parvenue, à mesure que le conflit s’embrasait, à repousser les unités du PKK hors de son territoire.
Très tôt, Abdullah Ocalan scelle des accords avec les groupes armés locaux, eux-mêmes aux prises avec Bagdad : avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dès 1983, puis avec l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) en 1988. Ces alliances de circonstance vacilleront l’une après l’autre, entraînant des affrontements armés sanglants entre les différentes factions au cours des années 1990.
Vers la même période, le PKK trouve un terrain d’entente avec Saddam Hussein, alors à la tête de l’Irak, qui autorise la guérilla à maintenir ses bases militaires à la frontière turque en échange d’informations sur les mouvements des rebelles du PDK.
Pourtant, en parallèle, les autorités de Bagdad laissent le champ libre à Ankara pour mener des frappes sur les positions du PKK dans un périmètre de 5 kilomètres à l’intérieur du territoire irakien.
Aujourd’hui, le conflit s’est de facto déporté au Kurdistan irakien. Si le PKK continue sporadiquement de frapper directement en Turquie – par exemple, à l’automne 2024, un commando-suicide avait attaqué le siège des industries de défense turque –, la majeure partie des combats opposant la guérilla aux forces armées turques se déroulent dans les monts Matine et les monts Gara, situés dans le nord de l’Irak.
Depuis le printemps 2022, le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est engagé dans une offensive dite « Claw-Lock » qui vise à établir un « corridor de sécurité » à la frontière turco-irakienne, ainsi qu’à sécuriser le passage d’une future « route du développement » devant relier le port irakien de Bassora, dans le golfe arabo-persique, à la Turquie puis à l’Europe à horizon 2028. Les affrontements et les bombardements turcs ont provoqué de nombreux déplacements forcés et près de 78 morts civils dans le Kurdistan irakien depuis 2022, d’après l’ONG Airwars.
Depuis peu, après une série de négociations avec Ankara, les autorités irakiennes ont officiellement interdit l’organisation du PKK sur leur sol.
Les conséquences d’une éventuelle cessation des hostilités entre le PKK et la Turquie pourraient donc en premier lieu se faire sentir au Kurdistan irakien, où plusieurs milliers de civils espèrent pouvoir retourner dans leurs villages. À la suite de la déclaration historique d’Abdullah Ocalan, le PKK a annoncé depuis sa base de Qandil un cessez-le-feu unilatéral s’appliquant à ses « forces principales en Turquie » mais aussi « à toutes les structures, ainsi qu’aux équipes spéciales de fedai (escadrons suicides), aux YPS (unités de défense civile), aux MAK (unités du martyr Aziz Güler) et aux autres unités d’autodéfense ».
Néanmoins, la possibilité d’une véritable dissolution continue de dépendre, d’après le groupe, d’une éventuelle libération de son leader et de l’instauration en Turquie de « politiques démocratiques et de bases légales » devant assurer la mise en place du processus de paix. Des exigences pour l’heure jugées inacceptables par Ankara, qui a exigé le 6 mars dernier une dissolution « immédiate et sans condition » du PKK.
Les représentants des partis kurdes qui se partagent le pouvoir au sein du Gouvernement régional du Kurdistan (GRK, l’entité autonome fédérale du nord de l’Irak) jouent un rôle certes périphérique mais néanmoins important pour le futur du PKK, de ses combattants et de ses sympathisants dans la région.
Cette mission d’intermédiaire entre la guérilla et les autorités turques avait déjà été endossée, dans les années 1990, par le leader historique de l’UPK, Jalal Talabani, ce qui avait permis d’aboutir à la première déclaration de cessez-le-feu unilatéral de la part de la guérilla en 1993. Récemment, une délégation de députés turcs (issus du parti kurde Parti démocratique des peuples, DEM) en charge en leur nom propre, mais avec l’aval d’Ankara, du dialogue avec Abdullah Ocalan a rencontré à plusieurs reprises les chefs du PDK et de l’UPK, ainsi que le président du GRK Nechirvan Barzani, pour faire avancer les discussions sur le sort d’Ocalan et l’avenir du PKK.
Si le rôle exact que jouent les autorités kurdes irakiennes dans les négociations reste difficile à discerner, un processus de paix entre le gouvernement turc et le PKK pourrait également jouer sur le traitement des sympathisants de la guérilla au Kurdistan irakien. C’est que depuis quelques années, et notamment à la suite d’une forme d’âge d’or du PKK dans la région après l’engagement de ses combattants contre l’État islamique, les militants s’inscrivant dans la mouvance pro-PKK ont été férocement criminalisés en Irak. Les partis politiques adhérant à l’idéologie d’Abdullah Ocalan ont été interdits, à l’image du Kurdistan Society Freedom Movement (Tevgera Azadî) qui s’est vu interdire d’activité en août 2024, les assassinats ciblés se sont démultipliés et de nombreux activistes et journalistes ont été arrêtés.
Outre l’espoir d’un allègement de leur traitement souhaité par les organisations civiles sympathisantes du PKK, certaines sources liées aux autorités du Kurdistan irakien ont fait valoir la possibilité que le GRK offre l’asile politique aux cadres supérieurs du PKK qui ne pourraient bénéficier d’une amnistie en Turquie dans le cadre du processus du paix. Reste à savoir quelle serait la forme que pourrait prendre cet accueil, et si les activités politiques du parti pourraient elles aussi s’adapter à ces nouvelles configurations. On l’aura compris : aujourd’hui comme hier, c’est aussi dans les montagnes du Kurdistan irakien que se joue l’avenir du PKK.
Reste à savoir ce qu’une potentielle dissolution du PKK pourrait signifier pour l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), à dominante kurde, qu’Ankara accuse d’être affiliée au PKK. À la suite des déclarations d’Ocalan, Mazlum Abdi, le chef des file des Forces démocratiques Syriennes (FDS), la branche armée de l’AANES, a déclaré que ses troupes en Syrie n’étaient pas concernées par l’appel au désarmement, tout en rappelant la nécessité d’un cessez-le-feu dans la région.
Iris Lambert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.03.2025 à 16:57
Karim Diop, Chercheur en santé publique, Centre régional de recherche et de formation à la prise en charge clinique de Fann, Dakar - Sénégal (CRCF), Université Alioune Diop de Bambey
Bernard Taverne, Anthropologue, médecin, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Gabriele Laborde-Balen, Anthropologue, Centre Régional de Recherche et de Formation à la prise en charge Clinique de Fann (CRCF, Dakar), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Guillaume Breton, Médecin infectiologue. Référent pathologies infectieuses et recherche de l'ONG Solthis. Médecin attaché service de maladies infectieuses, Hôpital Pitié-Salpêtrière, Paris, Sorbonne Université
Des médicaments antirétroviraux injectables à longue durée d’action sont désormais utilisables pour traiter le VIH dans différents pays occidentaux, dont la France. Ils pourraient également représenter une alternative aux comprimés en Afrique. Mais des chercheurs sénégalais et français font face à des blocages pour lancer une étude d’évaluation de l’acceptabilité et de l’efficacité de ces traitements.
Avec 39 millions de personnes contaminées dans le monde, selon les estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la lutte contre VIH demeure un défi majeur de santé publique sur l’ensemble de la planète et la transmission du virus se poursuit. L’Afrique reste particulièrement touchée puisque c’est sur ce continent que vivent la majorité des personnes vivant avec ce virus.
Depuis 2019, en Afrique, pour la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, l’usage des combinaisons d’antirétroviraux à doses fixes à base de dolutégravir est recommandé par l’OMS. Ces combinaisons permettent un traitement sous la forme d’un comprimé journalier unique, bien toléré, ce qui améliore considérablement la qualité de vie des personnes vivant avec le VIH.
Néanmoins, prendre un traitement quotidien par voie orale reste une contrainte pour de nombreuses personnes, ce qui peut occasionner des difficultés dans la prise régulière des médicaments. L’observance thérapeutique demeure donc un enjeu crucial pour l’efficacité de ce traitement à vie.
Aussi le développement de nouvelles stratégies thérapeutiques est nécessaire pour répondre à la diversité des besoins des personnes vivant avec le VIH et des contextes sanitaires et sociaux. Les thérapies antirétrovirales injectables à longue durée d’action peuvent offrir une alternative prometteuse à la thérapie orale quotidienne.
Ces thérapies antirétrovirales injectables ont montré leur efficacité dans la prévention de l’infection à VIH à travers la stratégie de prophylaxie pré-exposition ou « PREP », mais également comme traitement des personnes vivant avec le VIH.
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En Europe et en Amérique du Nord, la combinaison associant deux antirétroviraux (cabotégravir et rilpivirine) injectables tous les deux mois est autorisée depuis 2020. Cette formulation est inscrite comme stratégie thérapeutique dans les recommandations de plusieurs pays sur ces continents, notamment aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France.
En Afrique, en 2025, elle n’est accessible que dans cinq pays (Afrique du Sud, Botswana, Kenya, Ouganda, Zimbabwe) à travers des études conduites par les industriels propriétaires des brevets. Dans les pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale, où la stigmatisation vis-à-vis du VIH est encore persistante, les antirétroviraux injectables pourraient améliorer l’observance thérapeutique et la qualité de vie des patients. Ces traitements pourraient élargir l’offre de soins dans le cadre d’une prise en charge différenciée comme recommandé par l’OMS.
Au Sénégal, dès 2021, afin d’anticiper l’usage à venir de ces médicaments, nous avons conduit une première étude qualitative d’acceptabilité des antirétroviraux injectables. Cette étude – « Traitements injectables contre le VIH », ou Tivih – a été menée, avec le soutien financier de l’ANRS–Maladies infectieuses émergentes (ANRS-MIE), par une équipe qui associe des chercheurs et cliniciens sénégalais et français qui ont une ancienne et solide expérience dans le domaine des antirétroviraux en Afrique.
L’étude Tivih a été mise en œuvre en 2021-2022 dans trois services de prise en charge du VIH à Dakar. Des entretiens et des observations ont été réalisés auprès de 42 personnes vivant avec le VIH (dont 12 femmes et 30 hommes, parmi lesquels 20 hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes) et 13 professionnels de santé et responsables nationaux de programmes de lutte contre le sida.
Les résultats ont montré que les antirétroviraux injectables sont perçus comme une nouvelle chance de traitement qui permettrait de s’affranchir des contraintes associées au secret de la maladie. Ils garantiraient l’allègement des fardeaux psychologique, logistique et social associés jusqu’ici aux comprimés et diminueraient la crainte de stigmates.
Cet enthousiasme est toutefois nuancé par un rapport ambivalent aux injections et par la crainte d’effets secondaires. Par ailleurs, certaines contraintes liées à la médicalisation des soins sont à anticiper, parmi lesquelles l’obligation de se rendre strictement tous les deux mois à l’hôpital pour l’injection et, avec elle, l’enjeu du glissement de la question de l’observance thérapeutique à celle de l’observance des rendez-vous pour les injections.
Enfin, les résultats mettent en évidence à la fois certaines conditions propices à l’introduction des antirétroviraux injectables au Sénégal – sur la base de l’expérience passée d’introduction d’innovations thérapeutiques – et des défis organisationnels importants, notamment en matière d’approvisionnement et de pérennisation.
Les résultats de cette étude suggèrent l’intérêt et la nécessité de préparer l’introduction des antirétroviraux injectables dans les stratégies thérapeutiques du Sénégal.
Dans la suite de cette recherche, en janvier 2023, l’ANRS–MIE a accordé à notre équipe un nouveau financement pour conduire au Sénégal une étude sur la faisabilité, l’acceptabilité et l’efficacité du traitement injectable auprès d’une cohorte prospective de 140 personnes adultes vivant avec le VIH, suivies pendant une année, afin de produire des données scientifiques au plus près de la « vraie vie ».
Deux ans plus tard – en mars 2025 –, nous n’avons toujours pas pu débuter cette recherche. Malgré plusieurs échanges et garanties d’engagement des autorités sénégalaises et de l’ANRS-MIE, il est impossible d’obtenir de la part des industriels propriétaires des brevets ces médicaments ni gratuitement ni à l’achat. Le Sénégal ne semble pas faire partie de leurs priorités…
Ainsi, une évaluation indépendante se voit bloquée, ce qui retarde d’autant la production de données probantes qui seront pourtant indispensables pour orienter les recommandations de l’OMS sur l’usage de ces médicaments pour les pays d’Afrique de l’Ouest.
Ces restrictions pourraient retarder l’accès à large échelle des antirétroviraux injectables jusqu’en 2030, car évaluer l’efficacité comme l’acceptabilité de ces médicaments nécessite du temps.
Cela nous ramène aussi aux sombres années 1997–2000, lorsque les traitements antirétroviraux étaient commercialisés par les industriels propriétaires des brevets au prix de 10 000 dollars par personne et par an, ce qui empêchait les populations vivant en Afrique, notamment, d’accéder à ces traitements.
L’Onusida constate que les objectifs mondiaux de lutte contre le sida ne seront pas atteints en 2025 (l’un des objectifs pour 2025 consistait à passer sous la barre des 250 000 décès). Sachant que les indicateurs sont particulièrement faibles en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, ne pas être en mesure d’évaluer les antirétroviraux injectables constitue un frein à la mobilisation internationale et à l’accès aux nouveaux traitements pour les personnes vivant avec le VIH dans ces régions du monde.
Dr Karim Diop a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.
Bernard Taverne a reçu des financements de l'ANRS Maladies Infectieuses Émergentes, de Sidaction - Ensemble contre le Sida et d'Expertise France.
Gabriele Laborde-Balen a reçu des financements de l’ANRS Maladies Infectieuses Emergentes, Sidaction-Ensemble contre le Sida et d’Expertise France.
Guillaume Breton est salarié de l’ONG Solthis.