14.10.2026 à 16:19
Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

L’ESSENTIEL
Les réseaux jésuites américains ont joué un rôle majeur dans la diffusion de Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle.
Face à Peter Thiel et à l’idéologie MAGA, les jésuites défendent une autre vision du pouvoir technologique, fondée sur la dignité humaine, la régulation de l’IA, la paix et le bien commun.
Leur mobilisation s’étend aux grands enjeux politiques américains, de la défense des migrants à l’aide humanitaire, en passant par la limitation du pouvoir exécutif et la dénonciation du recours à la force armée.
Léon XIV, né Robert Francis Prevost, citoyen des États-Unis, a été élu pape le 8 mai 2025, trois mois après le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump. Sur la plupart des grands dossiers, les deux hommes ne sont pas sur la même longueur d'ondes, au contraire, si bien que Trump lui-même, et encore plus certains de ses alliés, au premier rang desquels le milliardaire de la tech Peter Thiel, ont tenu des propos peu amènes sur le souverain pontife, spécialement au vu du contenu de sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026.
Dans cette lutte, les influents jésuites américains soutiennent massivement le pape.
Le monde jésuite semble avoir joué un rôle important dans l'élaboration de Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l'heure de l'intelligence artificielle.
Même si une encyclique demeure le texte du pape qui la signe, ce type de document est toujours un travail collectif. L'étude d'Alberto Melloni parue en juillet 2026 dans Le Grand Continent insiste fortement sur son caractère composite. L'auteur relève des changements de vocabulaire, de longueur des phrases, de références, de registre théologique et même de ponctuation, qui suggèrent l'intervention de plusieurs rédacteurs ; une affirmation partagée par des vaticanistes informés.
Outre Paolo Benanti, franciscain du Tiers-Ordre régulier travaillant sur l'éthique appliquée à l'IA, l'encyclique a été préparée principalement par l'entourage du cardinal Michael Czerny, lui-même jésuite canadien, et jusqu'à peu, Préfet du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. Alberto Melloni a aussi détecté dans les paragraphes 17-46 une troisième plume dont le vocabulaire – particulièrement l'usage répété de la notion de discernement – révèle une culture ou une appartenance à la Compagnie de Jésus. L'identification reste une hypothèse, mais la convergence est tentante.
Au-delà de la fabrication du texte, une forte mobilisation des réseaux jésuites a également été remarquée, notamment aux États-Unis, pays où leur implantation est profonde. Dans le relevé des interventions indexées sur Internet, entre le 25 mai et le 15 août 2026, pas moins de 14 prises de parole substantielles (articles, entretiens, podcasts ou interventions distinctes) émanent de jésuites basés aux États-Unis.
La Jesuit Conference of Canada and the United States consacre dès le 26 mai une publication spécifique aux réactions suscitées par le texte chez certains penseurs jésuites de premier plan, qui se montrent très élogieux sur le texte. America magazine, principale revue jésuite, a poursuivi la discussion tout au long de l'été 2026.
Le 2 juin 2026, la Jesuit Conference of Canada and the United States adresse aux responsables du Congrès américain une lettre destinée à traduire les principes de Magnifica Humanitas en orientations de politique publique concernant l'intelligence artificielle.
Le document aborde les inégalités économiques, les droits des travailleurs, la protection des enfants, ainsi que la défense de la régulation technologique. Le père Chris Kellerman, responsable de l’Office of Justice and Ecology de la conférence jésuite, explique que l'objectif consiste à persuader les représentants et sénateurs. Magnifica Humanitas passe ainsi du statut de document pontifical commenté à celui de référence du lobbying catholique sur la politique américaine en matière d'IA. On peut donc distinguer trois fonctions successives remplies par les réseaux jésuites américains : interpréter le texte ; le diffuser dans leurs médias et institutions ; puis chercher à traduire ses principes en politique publique.
Or ces principes vont à l'encontre de l'idéologie trumpiste. Il était prévisible, dès la première présidence Trump, que les jésuites américains ne cautionnent pas la montée du mouvement MAGA. Historiquement, l'ordre n'a jamais participé à la moindre « légende dorée » américaine. La politique trumpienne a donc été dès ses commencements mise à distance, critiquée et soupesée, à l'aune de la tradition intellectuelle et théologique de sa branche états-unienne.
En revanche, les jésuites ont immédiatement épaulé les déclarations de Léon XIV, élu quelques semaines après le président. De leur point de vue, l'Église américaine se trouvait directement confrontée à plusieurs problématiques urgentes affectant les États-Unis «sous empire» Trump :la brutalisation par leur pays des relations internationales, la régression démocratique à son sommet, la mentalité affairiste et écocide du pouvoir, la collusion tentaculaire et prédatrice de la Tech et, enfin, le traitement délétère des migrants, réfugiés et autres détenteurs de visas temporaires.
À lire aussi : ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis
Les jésuites américains se sont trouvés en première ligne face à celui que l'encyclique Magnifica Humanitas a le plus exaspéré : Peter Thiel, le Tech-milliardaire tout puissant, transformé en oracle de l'Amérique.
En juillet 2026, Thiel affirme, lors de l'Aspen Ideas Festival, que le pape Léon XIV travaille «pour les communistes chinois», estimant que ses appels à la régulation de l'IA pénalisent l'Occident face à la Chine.
Thiel publie également un essai, avec sa jeune plume Sam Wolfe, dans la revue conservatrice catholique First Things. Fondée à la fin du XXe siècle par le prêtre converti Richard John Neuhaus, cette revue a largement ouvert ses portes à Thiel à partir de 2007, à la fois comme auteur et comme membre de son comité financier (au moins jusqu'en 2010) et vraisemblablement comme donateur indirect. L'essai intitulé The Pope and The Antichrist reprend les principaux arguments de ses conférences ou «leçons» privées, distillées de la Californie à Paris, et même jusqu'à Rome, à quelques encablures du Vatican.
En vis-à-vis, on trouve pas moins de neuf interventions jésuites critiques de la grande vision de Peter Thiel : quatre études — Antonio Spadaro à deux reprises, James Martin et Kuruvilla Pandikattu — auxquelles s'ajoutent cinq analyses publiées par America Magazine. Ces occurrences n'incluent pas toutes les reprises sur les réseaux sociaux, ni tous les textes critiquant l'écosystème Thiel-Vance-Palantir (l'entreprise fondée par Thiel).
L'opposition de Thiel aux propositions de Léon XIV est frontale, car Magnifica Humanitas fait de la régulation du pouvoir technologique une exigence essentielle de l'ordre international, au même titre que le multilatéralisme et le maintien de la paix. Dans la grille thielienne, la figure de ce pape pacificateur correspond donc presque terme pour terme à ce qu'elle définit comme l'Antéchrist. L'ironie du propos semble échapper à son auteur : Thiel prétend redouter un futur «système de gouvernance mondiale», capable de contrôler les hommes, alors qu'il est lui-même cofondateur de l'une des infrastructures privées les plus puissantes de ce type de contrôle.
Après la publication de l'encyclique en mai 2026, le réseau jésuite démultiplie ses avertissements à l'encontre de la pseudo-pensée de Peter Thiel qui se pare, qui plus est, d'un vernis chrétien capable d'abuser les crédules. L'universitaire Nathan Schneider revient sur les scénarios apocalyptiques de Thiel, qui permettent de détourner l'attention des conséquences à long terme de l'usage de Palantir sur les politiques migratoires et sur la conduite de la guerre.
De son côté, le jésuite indien Kuruvilla Pandikattu, philosophe et éthicien des sciences, s'inquiète en juin 2026 des dangers que fait courir Thiel en s'appropriant le langage religieux et en transformant la théologie en un nouvel instrument de l'architecture du contrôle.
L'autre grand combat des jésuites américains est la critique de la plupart des initiatives du gouvernement de Trump : mesures anti-immigration, politique internationale marquée par le langage de la force et de la guerre, extension du pouvoir exécutif.
Cette résistance n'est pas présentée comme partisane : elle est formulée au nom de la doctrine sociale catholique, de la dignité humaine, de la solidarité, de la paix et de la limitation du pouvoir. Dans ces combats, les jésuites ont anticipé les prises de parole de Léon XIV. Ils ont disposé de plusieurs relais, dont l’Office of Justice and Ecology de la Jesuit Conference, qui pratique explicitement l’advocacy (plaidoyer) auprès des pouvoirs publics, le Jesuit Migration Network, le Jesuit Refugee Service USA, des paroisses et d'autres institutions comme le réseau laïque Ignatian Solidarity Network.
Forts d'une déclaration nationale publiée en janvier 2025, au tout début du deuxième mandat de Trump, ce réseau use des ressources juridiques et des méthodes de la lutte civique : accompagnement devant les tribunaux et lors des convocations de l'ICE ; mise en place de centres d'aide ; manifestations et processions ; création du Pope Francis Center à San Diego ; interventions auprès du Congrès et du Sénat ; critique des détentions et des expulsions massives ; mobilisations scolaires «Faith Not Fear» ; diffusion des outils «Know Your Rights» ; et interventions en faveur du droit du sol, remis en cause par Trump.
Leur argument central consiste à refuser que les migrants en situation irrégulière soient l'objet d'une menace collective : la garantie de leur dignité impose des limites morales à l'action de l'État.
La suppression ou le gel d'une partie de l'aide extérieure américaine a également mobilisé le Jesuit Refugee Service USA (JRS). En février 2025, l'organisation, qui attendait environ 18 millions de dollars du Bureau of Population, Refugees and Migration du Département d'État, estimait que la suspension de ce versement allait affecter directement plus de 103 000 réfugiés et personnes déplacées de force dont elle s'occupait et indirectement près de 300 000 personnes supplémentaires, sans compter le licenciement de 400 salariés du JRS dans le monde.
Le JRS n'a cessé de défendre le principe de l'aide internationale américaine – dont l'arrêt a touché toutes les initiatives du réseau Caritas monde – au nom de la solidarité, de la paix et du bien commun, rappelant que c'est l'assistance américaine qui a le plus contribué, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore les années soixante, à aider les populations en détresse. Sans compter que cette générosité a été pour le pays un formidable outil de soft power.
Plus largement, les essayistes jésuites dénoncent une conception des relations internationales fondée prioritairement sur la force et la puissance, critique que les prises de position de Léon XIV en faveur du droit international, du dialogue et de la négociation sont venues conforter dès son intronisation. Dans America magazine, le 8 avril 2026, le rédacteur en chef Sam Sawyer décrit l'administration Trump donnant à voir ce qu'est «un monde gouverné par la seule puissance». Il salue parallèlement la dénonciation par Léon XIV du recours à la violence et du désir de domination, qualifiés de «profondément antichrétiens».
La question de la guerre et l'usage démonstratif de la force par Washington radicalisent encore plus les commentaires jésuites, l'ordre ayant compté de grands théologiens de la guerre à l'âge nucléaire, comme John C. Ford (1902-1989) et Drew Christiansen (1945-2022), qui ont dénoncé tout type de bombardement indiscriminé, tout conflit préventif et, partant, le principe de la dissuasion nucléaire, perçu comme un risque majeur pour l'avenir de l'humanité.
Depuis mars 2026, Sam Sawyer a produit pas moins de quatre analyses contestant les menaces contre l'Iran, le recours croissant à la puissance militaire et l'affaiblissement des mécanismes constitutionnels limitant le pouvoir présidentiel en matière de guerre.
Cette critique débouche finalement sur celle de l'extension brutale du pouvoir exécutif. Les médias jésuites défendent l'autonomie des pouvoirs, du Congrès, des tribunaux, les libertés publiques de la presse, des universités, des associations, des Églises et plus généralement des corps intermédiaires. La pensée du grand politiste John Courtney Murray (1904-1967) est ainsi remise en avant : l'État a une responsabilité morale certes, mais il ne couvre pas la société dans son ensemble et ne peut absorber les libertés et communautés qui lui préexistent.
L'élection de Léon XIV et ses prises de parole ont renforcé la dynamique jésuite. Ses différentes mobilisations – migrants, ICE, aide internationale, Iran, Gaza, guerres, pouvoir présidentiel, défense des institutions et, aussi, critique de l'intégralisme catholique apparaissent comme les aspects d'un même objectif : empêcher que le «bien commun» tiré de la théologie catholique puisse devenir une justification religieuse favorable à la concentration de la puissance politique et technologique au détriment des populations civiles.
Cet article a été co-écrit avec Frédéric Dorel, Maître de conférences retraité; directeur pendant 20 ans du Département des Sciences humaines et sociales de l’École Centrale de Nantes. Ses publications en Europe et aux États-Unis (Presses Universitaires du Septentrion, Brill USA, Cambridge Scholars Publishing, Amnis, Revue de l’AFEA, Ellipses, etc.), portent principalement sur les activités des prêtres jésuites aux États-Unis.
Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:06
Marie-Paule Kieny, Experte en santé publique internationale, présidente du conseil d'administration de la DNDi (Drugs for Neglected Diseases Initiative) et du Medicines Patent Pool, Auteurs historiques The Conversation France
Michel Kazatchkine, Senior Fellow, Institut des Hautes Etudes en affaires internationales et développement, Genève
Sana Kahlaoui de Courcelles, Director, Global Coalition for Social Justice, ILO, Université de Genève
L’ESSENTIEL
En réponse à la crise du multilatéralisme, il est tentant de privilégier des accords de coopération restreints, tels que des coalitions de pays ou des accords régionaux.
En santé, certaines fonctions nécessitent une participation universelle pour être efficaces ou légitimes, tandis que d’autres peuvent être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions plus restreintes.
La réforme du multilatéralisme ne doit pas consister à le remplacer par un « minilatéralisme », mais plutôt à adapter les architectures de coopération à la nature des enjeux.
Le multilatéralisme à vocation universelle, incarné notamment par le système des Nations unies, traverse une crise profonde. Les rivalités entre grandes puissances entravent le fonctionnement de certaines institutions multilatérales tandis que l’ordre international se fragmente progressivement en blocs concurrents. Les institutions internationales sont, par ailleurs, régulièrement critiquées pour leur lenteur et leur manque d’efficacité.
Ces critiques ne sont pas sans fondement : les institutions du système des Nations unies, pour beaucoup créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, peinent à s’adapter aux rapports de force du XXIᵉ siècle. Les divisions entre États paralysent souvent les processus de décision, et les organisations internationales doivent composer en permanence avec des rapports de force politiques qui réduisent leur capacité d’action.
Face à ces difficultés, des formes de coopération plus restreintes se multiplient : G7 et G20 Créé en 1975, le G7 est un forum informel qui réunit chaque année les dirigeants de sept grandes économies industrialisées et démocratiques (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni). L’Union européenne y est associée. L’objectif est de coordonner les positions des participants sur l’économie, la sécurité et les grands enjeux mondiaux. Ses décisions ne sont pas juridiquement contraignantes.
En 1999, cette consultation a été élargie aux grandes économies émergentes pour former le G20, qui regroupe 19 pays et deux unions régionales (l’Union européenne et, depuis 2023, l’Union africaine). ,coalitions de pays partageant les mêmes intérêts, alliances à géométrie variable ou accords régionaux.
Ce « minilatéralisme » présente des avantages réels. Réunir moins de pays peut permettre de décider plus vite, d’expérimenter de nouvelles solutions et d’éviter les blocages inhérents à la recherche d’un consensus universel. Mais cette efficacité potentielle soulève aussi des questions de légitimité, d’équité et de responsabilité : qui décide, au nom de qui, et avec quelles conséquences pour ceux qui ne participent pas ?
Une plus grande agilité suffit-elle à faire de ces coalitions une alternative aux institutions universelles ? La réponse dépend moins du nombre de pays autour de la table que de la nature des fonctions à assurer, comme l’illustre l’exemple de la santé mondiale.
Les travaux sur les biens publics mondiaux montrent que les contributions des différents acteurs ne se combinent pas toujours de la même manière. Cette expression désigne des biens dont personne ne peut être exclu et dont le bénéfice pour l’un ne réduit pas celui des autres, avec des effets qui dépassent les frontières nationales. Dans certains cas, une coordination étroite est essentielle : le contrôle du trafic aérien mondial, par exemple, suppose que tous les acteurs appliquent des règles et des standards compatibles.
Dans d’autres, les efforts s’additionnent. C’est largement le cas de la lutte contre le changement climatique : chaque réduction d’émissions contribue au résultat collectif. Des coalitions de grands émetteurs peuvent donc avancer plus rapidement sur certains objectifs, expérimenter des solutions ou créer des incitations pour que d’autres pays les rejoignent. C’est le principe des « clubs climatiques » – des coalitions de pays qui s’engagent sur des mesures climatiques ambitieuses et qui imposent des pénalités commerciales aux pays restés en dehors. Les recherches révèlent toutefois que ces clubs sont davantage susceptibles de compléter le cadre multilatéral que de s’y substituer.
Enfin, certains biens communs obéissent à la logique du « maillon le plus faible » : le niveau de protection de tous dépend alors de la contribution du pays le moins capable d’agir. L’universalité n’est donc pas toujours nécessaire. Mais dans certaines situations, elle cesse d’être un idéal politique ou moral : elle devient une condition d’efficacité. La surveillance des maladies infectieuses illustre particulièrement bien cette logique du « maillon le plus faible », en particulier lorsqu’il s’agit de détecter rapidement une nouvelle menace et de la signaler.
Le contrôle de certaines maladies contagieuses est classiquement décrit comme un bien public de type « maillon le plus faible ». En effet, la sécurité collective dépend notamment de la capacité de chaque pays à détecter rapidement un nouvel agent pathogène, à signaler une flambée épidémique et à partager les informations nécessaires à la réponse. Une défaillance locale peut avoir des conséquences mondiales : si un seul pays est dépourvu de capacités de détection ou de notification, ou ne fait pas preuve de suffisamment de transparence, il fait courir aux autres un risque de crise sanitaire. La sécurité de tous dépend donc de la capacité de chacun, y compris du plus vulnérable.
Dans cette situation, aider les pays disposant des capacités de surveillance les plus faibles n’est pas seulement une exigence de solidarité, un idéal politique ou moral : c’est aussi une manière pour les pays disposant des capacités les plus solides de renforcer leur propre sécurité. Exclure les États les plus fragiles n’améliore pas l’efficacité du système. Le multilatéralisme universel n’est donc plus un choix parmi d’autres, mais la condition même de l’efficacité collective.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) permet à la fois d’organiser la surveillance et l’alerte internationales et de produire des normes communes indispensables à la circulation de l’information et à la coordination des réponses.
À lire aussi : Pourquoi l’Organisation mondiale de la santé est utile aux citoyens français
Le retrait des États-Unis de l’OMS offre aujourd’hui un test grandeur nature des risques liés à la fragmentation de cette architecture. La remise en cause par l’administration Trump du rôle des institutions internationales s’est accompagnée d’une préférence pour des relations directes entre États et pour la négociation d’accords bilatéraux, dans lesquels le poids politique et économique des partenaires tend à déterminer l’issue des négociations, au détriment de mécanismes de décision plus inclusifs.
Dans le domaine de la santé mondiale, un tel basculement risque d’entraîner une divergence croissante des normes sanitaires, des systèmes de surveillance et des mécanismes de réponse aux crises. Chaque puissance organiserait progressivement son propre réseau de coopération, avec le risque de voir émerger des architectures de plus en plus fragmentées et difficilement interopérables.
Si le recul est encore insuffisant pour en mesurer les conséquences à long terme, une analyse récente replace ce retrait dans une évolution plus profonde de l’ordre international dont dépend l’OMS et souligne que l’affaiblissement de celle-ci pourrait nuire aux États-Unis eux-mêmes.
Le problème dépasse largement la perte d’un important contributeur financier : il pose la question de la capacité à préserver des mécanismes universels de surveillance, d’alerte et de coordination dans un monde de plus en plus fragmenté. Face à un agent pathogène susceptible de franchir les frontières en quelques heures, aucune puissance ne peut durablement se protéger seule…
Ces constats ne plaident pas pour le maintien à l’identique des institutions multilatérales. Ils invitent plutôt à réserver l’universalité là où elle est indispensable, et à accepter des formes de coopération plus souples lorsqu’elles peuvent être plus efficaces.
Pour l’OMS, cela signifie préserver et renforcer les fonctions qui nécessitent la participation de tous : les mécanismes de surveillance et d’alerte prévus par le Règlement sanitaire international (RSI), ainsi que l’élaboration de normes communes.
Le RSI impose notamment aux États de développer des capacités de détection et de réponse et de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale ; il confie parallèlement à l’OMS une fonction mondiale d’alerte et de coordination.
Le RSI est juridiquement contraignant pour les États parties. Il leur impose notamment de développer certaines capacités de surveillance et de réponse, de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale et de rendre compte régulièrement de leur mise en œuvre. Son application repose toutefois principalement sur les dispositifs nationaux et sur le suivi organisé par l’OMS : le RSI ne prévoit pas de mécanisme classique de sanction en cas de non-respect.
D’autres activités, comme les achats groupés de médicaments et de vaccins, peuvent en revanche être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions de pays volontaires, quitte à élargir ensuite ces initiatives.
Réformer le multilatéralisme ne consiste donc pas à choisir entre universalisme et minilatéralisme, mais à les articuler en fonction des problèmes à résoudre.
Cela passe également par une participation plus effective des États aujourd’hui les moins influents, ainsi que par l’intégration plus systématique d’acteurs non étatiques, tels que collectivités territoriales, universités, secteur privé, fondations, organisations de la société civile.
Pour la France et l’Union européenne, cette réflexion n’est pas seulement théorique. Dans un monde où les règles communes s’affaiblissent au profit des rapports de force, les puissances intermédiaires disposent de moins de leviers face aux plus grandes. La littérature montre d’ailleurs qu’elles ont traditionnellement privilégié les institutions internationales, le multilatéralisme et la construction de coalitions, qui leur permettent d’accroître leur capacité d’influence.
Le désengagement américain ouvre à cet égard un espace particulier pour l’Europe. Une analyse récente estime que l’Union européenne pourrait contribuer à préserver un ordre international fondé sur des règles et fédérer autour d’elle une coalition de pays partageant cet intérêt, tout en soulignant les limites politiques, budgétaires et militaires qui restreignent encore sa capacité de leadership.
Pour la France comme pour l’Europe, défendre le multilatéralisme ne signifie donc ni préserver à l’identique les institutions existantes ni refuser les coalitions plus restreintes. C’est un choix stratégique dans un monde où les rapports de force tendent à reprendre le pas sur les règles communes.
Le défi n’est donc pas de choisir entre multilatéralisme universel, régionalisme et coalitions restreintes. Il est de savoir les articuler – et de préserver l’universalité là où elle demeure irremplaçable.
Pour aller plus loin :
- Cet article est issu d’un travail mené dans le cadre de Santé mondiale 2030.
Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Michel Kazatchkine est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Sana Kahlaoui de Courcelles est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
13.10.2026 à 18:04
Anne E. Deysine, Professeur émérite juriste et américaniste, spécialiste des États-Unis, questions politiques, sociales et juridiques (Cour suprême), Université Paris Nanterre
L’ESSENTIEL
Les opérations de la police fédérale de l’immigration (ICE) se caractérisent, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, par de nombreuses arrestations brutales, qui ont causé plusieurs morts, et par de multiples atteintes aux droits des migrants.
L’administration Trump s’emploie à ne pas respecter les décisions de justice, et la Cour suprême intervient régulièrement en sa faveur.
La politique d’expulsions profite à des entreprises privées de détention, de transport et de surveillance, dont certaines entretiennent des liens financiers avec Donald Trump.
Les brutalités de la police fédérale de l’immigration (ICE) et les violations des droits des personnes ciblées par l’administration Trump sont quotidiennes. Ce 8 octobre encore, un homme a été grièvement blessé par balle dans sa voiture par des agents de l’ICE à New York.
Un documentaire de Julie Peyrard et Christophe Astruc, diffusé sur France 5 le 11 octobre, fait le point sur les diverses facettes de cette « chasse à l’homme » dénoncée par les organisations des droits humains et très lucrative pour l’entourage de Donald Trump.
Le spectateur suit les équipes de l’ICE dans leurs rafles visant des sans-papiers – opérations conduites en violation aussi bien des promesses faites par Trump pendant la campagne électorale de 2024 que du droit états-unien.
Alors que durant sa campagne, le candidat avait promis de s’en prendre aux « worst of the worst » – c’est-à-dire aux pires criminels, notamment les meurtriers, les violeurs et les membres de gangs –, les troupes de l’ICE arrêtent dans la rue, près des écoles et même dans les tribunaux (avant que ce soit interdit par la justice, en juin dernier) tout individu susceptible d’être sans papiers, y compris au moins 500 citoyens états-uniens. Les critères sont l’apparence physique ou la langue parlée, ce qui facilite les arrestations au faciès, validées par la Cour suprême en septembre 2025.
Le film donne la parole aussi bien aux responsables, notamment à Greg Bovino, nommé à la tête de l’ICE après trente ans au Service de la frontière, comme aux nouvelles recrues – manifestement choisies davantage pour leur amour des armes et leur désir de « casser du sans-papiers » (sans oublier la prime de 50 000 dollars à l’embauche) que pour leur fort désir de faire respecter la loi et de protéger la sécurité à la frontière.
Les victimes sont également interrogées. Leurs témoignages – familles séparées, individus agressés… – sont d’autant plus bouleversants que, selon des données de l’ICE analysées par le Cato Institute, près de 73 % des personnes placées en détention en 2025 n’avaient pas été condamnées pénalement, et près de la moitié n’avaient même ni condamnation ni inculpation en cours – et cela, alors qu’elles sont présentes aux États-Unis depuis parfois plus de quinze ans, qu’elles ont un travail et payent des impôts.
Le spectateur comprend aussi que l’administration fait tout son possible pour agir dans l’urgence de façon à rendre les recours compliqués, voire impossibles. Certains sont arrêtés dans le Minnesota et immédiatement « expédiés » au Texas où les recours en habeas corpus (c’est-à-dire la possibilité, pour une personne détenue, d’aller devant un juge afin de contester la légalité de sa détention) sont plus difficiles.
La grande majorité sont placés en centre de rétention sans possibilité de demander une libération sous caution. Ce qui est à l’œuvre, c’est une machine qui vise à broyer, à instiller la terreur et à inciter un maximum d’immigrés de couleur (dans un contexte marqué par les déclarations hostiles de Donald Trump à l’égard de plusieurs communautés immigrées) à quitter d’eux-mêmes le pays.
Plusieurs milliers de recours ont été formés pour contester les décrets de l’administration, les arrestations illégales et les expulsions vers des pays tiers.
À ce jour, on compte plus de 40 000 poursuites actives, dont 38 000 requêtes d’habeas corpus à l’échelle nationale. La plupart des recours sont individuels et ont abouti à plus de 4 400 décisions d’illégalité de détention rendues depuis octobre 2025 par plus de 400 juges fédéraux.
Les autres sont collectifs : ils visent les arrestations « embuscades » dans les tribunaux ou le refus systématique de libération sous caution. Ces chiffres ne prennent pas en compte l’immense arriéré des tribunaux d’immigration administratifs : plus de 3 millions de dossiers en attente avec un délai d’attente moyen de 940 jours.
En règle générale, les juridictions de première instance ont fait droit aux demandes des requérants en suspendant l’application d’un décret, en s’opposant à certaines expulsions, en ordonnant à l’administration de libérer telle ou telle personne, de ne pas faire partir les avions remplis de sans-papiers vénézuéliens vers le Salvador ou encore de cesser de pratiquer des arrestations au faciès.
Mais, souvent, l’administration a voulu court-circuiter le processus normal de la justice et a demandé à la Cour suprême d’intervenir en procédure d’urgence. C’est un mécanisme qui existe, mais qui a été peu utilisé jusqu’à l’administration Trump qui, elle, en a usé et abusé durant son premier mandat et continue durant le second.
La Cour suprême n’est aucunement obligée d’accepter ces demandes, mais elle l’a fait et est intervenue à 19 reprises dans le cadre du shadow docket pour suspendre ou annuler les ordonnances émises par les juridictions dites « inférieures ».
La Cour suprême est aussi intervenue le 25 juin 2026 pour valider l’élimination par le Département de la sécurité intérieure (DHS) du statut de protection temporaire (TPS) accordé à des centaines de milliers de Syriens et d’Haïtiens ayant dû quitter leur pays en raison des conditions très difficiles dues à la guerre ou aux ouragans. Ils sont désormais la cible de l’ICE. Dans les États où ils sont ou étaient nombreux, comme l’Ohio, les entreprises de construction, de rénovation, les services de santé, les hôpitaux, par exemple, ne peuvent plus fonctionner à pleine capacité en raison de la pénurie de main-d’œuvre.
Seules deux des décisions de la Cour sont allées à l’encontre de l’administration Trump : en décembre 2025, lorsqu’elle a interdit le déploiement de La Garde nationale pour protéger la police de l’immigration ; et en juin 2026, quand elle a jugé illégal le décret présidentiel visant à supprimer le droit du sol (jus soli) pour les enfants d’immigrés en situation irrégulière.
Lorsque la Cour n’est pas intervenue, l’administration a, en de nombreuses occasions, refusé de se conformer aux décisions de justice. Ainsi, en mars 2025, alors qu’un juge avait interdit le décollage des avions vers le Salvador, l’administration a prétendu avoir eu connaissance de l’ordonnance trop tard, alors que les avions étaient déjà partis.
Dans l’affaire Kilmar Abrego García, expulsé par erreur vers le Salvador en mars 2025 (ce que l’administration avait fini par reconnaître), une décision de justice a exigé son retour immédiat sur le sol états-unien, mais les autorités ont fait preuve d’une telle mauvaise volonté pour le faire revenir qu’une juge fédérale du Maryland a dû menacer de les sanctionner pour outrage à la cour.
Un autre juge a conclu que l’administration n’avait pas accordé aux demandeurs d’asile expulsés vers des tiers pays la légalité processuelle (due process) garantie par la Constitution en expulsant des migrants vers des pays tiers sans leur accorder un préavis suffisant ni une possibilité effective de contester leur renvoi.
Selon un rapport de l’Associated Press publié en mai 2026, l’administration Trump a désobéi aux décisions de justice dans au moins 31 affaires distinctes. À ces manquements s’ajoutent des centaines de cas individuels dans lesquels des ordonnances judiciaires n’auraient pas été respectées. La stratégie de l’administration consiste à contester les décisions de justice pour des motifs de procédure de façon à retarder leur application.
La politique de renvoi systématique des migrants est un scandale en soi en raison de la violence, de la privation des droits et des nombreux refus de l’administration de se conformer aux décisions rendues par les juges. Mais il existe un autre aspect bien mis en lumière par le film : le développement d’entreprises qui profitent de cette politique d’arrestations, de détentions massives et d’expulsions vers le pays d’origine ou vers un pays tiers.
C’est un bel exemple de la corruption généralisée qui bénéficie à plusieurs entreprises de la détention privée, du transport aérien et de la surveillance électronique ainsi qu’à leurs actionnaires. Parmi les bénéficiaires, trois acteurs du transport aérien, CSI Aviation, MVM Inc. et Aveli Airlines, ont chacun décroché des contrats de plusieurs dizaines, voire centaines de millions de dollars – 673 millions (soit 601,7 millions d’euros) pour CSI Aviation, par exemple.
Parmi les géants de la détention privée, le groupe Geo est le grand gagnant : il a engrangé 710 millions de dollars (soit 634,8 millions d’euros) de revenus liés à l’immigration. Sa filiale BI Incorporated détient le monopole de la surveillance des migrants contraints de porter un bracelet électronique.
Autre géant de la détention privée, CoreCivic est régulièrement mis en cause pour les conditions sanitaires dans ses centres. Une enquête de WIRED, publiée en juin 2025, a recensé de nombreux appels aux services d’urgence depuis des centres de détention de l’immigration gérés par CoreCivic. Les incidents signalés vont des crises médicales aux blessures, en passant par les tentatives de suicide, dans un contexte marqué par des accusations de retards de soins et de négligence médicale.
Fondée en 2003 dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, avec l’ambition de mettre l’analyse des données au service du renseignement et de la lutte antiterroriste, Palantir Technologies est aujourd’hui un prestataire majeur de l’ICE. Ses logiciels permettent notamment de croiser des données afin d’identifier les personnes ciblées par les opérations d’arrestation et d’expulsion.
Toutes ces entreprises, ainsi que celles qui construisent le mur à la frontière du Mexique, ont pour point commun d’avoir obtenu ces contrats lucratifs parce qu’elles ont financé de façon massive les campagnes de Donald Trump. Le groupe Geo a par exemple, selon les données de la commission électorale fédérale (FEC), versé plus de 4 millions de dollars au principal superPac (MAGA Inc.) ainsi qu’à divers comités à statuts divers qui financent les frais d’avocats de Donald Trump.
Si l’on est tenté de leur accorder le bénéfice du doute et de la « coïncidence », Geo a versé un autre million de dollars juste après avoir obtenu un contrat fédéral de 529 millions de dollars pour l’ouverture d’un centre de rétention dans le Colorado. Et, pour boucler la boucle, Donald Trump est actionnaire de ces entreprises dont les bénéfices ont augmenté de façon exponentielle : selon une enquête de CREW publiée en juillet 2026, ses courtiers ont effectué 29 opérations sur les actions de ces deux entreprises depuis son retour au pouvoir, alors même que leurs résultats financiers progressaient fortement.
De ce panorama terrible émerge néanmoins un rayon de lumière : la solidarité que l’on voit à l’œuvre à Minneapolis, quand les habitants se mobilisent pour aider les sans-papiers et patrouillent pour alerter de l’arrivée de la police de l’immigration ; mais aussi, plus largement, le fait est que dans leur majorité, les Américains sont choqués que l’on arrête leurs voisins, la nounou de leurs enfants, leur jardinier ou l’aide-soignante qui s’occupe de leurs parents.
On ne saura sans doute jamais quel aura été le poids exact de ce sentiment dans les résultats des midterms du 3 novembre prochain, mais la brutalité de l’administration, si contraire à l’image que les Américains aiment à avoir d’eux-mêmes, aura sans doute joué un rôle. Si la victoire démocrate annoncée par les sondages se matérialise, elle sera en partie due à la réaction de l’électorat contre la brutalité des troupes de l’ICE et contre la corruption de Donald Trump et de son administration.
Anne E. Deysine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:03
Jingyan Wu, Doctorante en sciences économiques, Université Côte d’Azur
L’ESSENTIEL
En matière d’IA, l’Union européenne, les États-Unis et la Chine combinent tous trois régulation, innovation et politique industrielle, malgré des approches institutionnelles distinctes.
Les trois puissances investissent dans les infrastructures, les compétences et l’industrie de l’IA, tout en cherchant à maîtriser les risques.
L’UE privilégie des obligations communes, les États-Unis des cadres de gestion des risques, et la Chine des obligations directes imposées aux fournisseurs.
Ces dernières années, les débats sur la régulation du numérique, et notamment de l’intelligence artificielle, sont souvent résumés à une opposition simple : faut-il réguler ou innover ? Une formule revient souvent pour résumer les approches de l’Union européenne (UE), des États-Unis et de la Chine : l’UE régule, les États-Unis innovent, et la Chine contrôle.
Cette formule est efficace, mais elle simplifie à l’excès. En apparence, les trois acteurs ont choisi des voies différentes. En réalité, ils font face à des dilemmes très proches : comment soutenir l’innovation tout en maîtrisant les risques sociaux liés à l’IA ? Comment développer leur propre industrie de l’IA et des infrastructures technologiques critiques, tout en pesant davantage sur les règles du jeu à l’échelle mondiale ?
La comparaison ne devrait donc pas porter seulement sur la question de savoir qui régule le plus. Il faut aussi regarder qui régule, quoi, pourquoi, et comment ces règles s’articulent avec l’industrie, les institutions et les priorités économiques de chacun.
Cette lecture en trois modèles n’est pas sans fondement. Au cours des vingt dernières années, les États-Unis, l’Union européenne et la Chine ont développé des traditions différentes en matière de gouvernance numérique.
Les États-Unis ont longtemps privilégié une approche relativement décentralisée et orientée vers le marché : il n’existe toujours pas de loi fédérale générale sur la protection des données personnelles, et l’encadrement des entreprises technologiques repose largement sur des outils juridiques existants, comme le droit de la concurrence ou la protection des consommateurs, mobilisés par différentes autorités de régulation.
L’Union européenne, à l’inverse, est intervenue plus tôt et de manière plus systématique sur les marchés numériques, à travers la protection des données, le droit de la concurrence et la régulation des plates-formes. Les droits fondamentaux, la protection des consommateurs et la concurrence équitable occupent une place centrale dans cette approche. Ces différences restent visibles dans la gouvernance de l’IA. L’approche américaine est généralement décrite comme plus sectorielle et fondée sur les risques, tandis que l’UE accorde davantage de place à l’éthique, à la protection des consommateurs et aux droits fondamentaux.
La Chine semble avoir suivi une autre voie. Depuis 2021, elle a adopté des règles spécifiques sur les algorithmes de recommandation, la synthèse profonde et l’IA générative, devenant ainsi l’un des premiers pays à instaurer des règles contraignantes pour certaines applications de l’IA. L’enregistrement des algorithmes, les obligations d’étiquetage des contenus générés par l’IA et les règles encadrant les systèmes de recommandation font de l’intervention de l’État l’un des traits les plus visibles de la gouvernance chinoise de l’IA.
Mais c’est précisément là que les étiquettes deviennent trompeuses : on risque de prendre la caractéristique la plus visible d’un système pour l’ensemble de sa logique. Des recherches détaillées sur l’élaboration de la réglementation chinoise de l’IA montrent que ces règles n’ont pas simplement été conçues au sommet puis appliquées telles quelles. Elles sont plutôt le résultat d’un processus progressif et itératif, auquel participent des fonctionnaires, des universitaires, des experts techniques, des journalistes et des entreprises technologiques.
Le débat public peut aussi contribuer à faire entrer certains sujets dans l’agenda réglementaire. En outre, les régulateurs chinois suivent de près les débats menés à l’étranger et en adaptent certaines idées. De la même manière, réduire l’UE au rôle de « régulateur » ou les États-Unis à celui d’« innovateur » revient à négliger d’autres objectifs présents dans leurs politiques respectives.
La formule « les États-Unis innovent, l’Union européenne régule, la Chine contrôle » peut donc constituer un bon point de départ, mais elle ne suffit pas. Elle met en lumière certains traits saillants, tout en risquant de transformer des priorités politiques en identités figées. Pour comprendre la gouvernance de l’IA aujourd’hui, il est plus utile de regarder comment chaque système combine ses institutions et ses instruments de politique publique.
« Plus on régule, moins on innove » : c’est l’une des idées les plus répandues dans les débats sur les politiques de l’IA. Pourtant, la relation entre régulation et innovation est loin d’être aussi simple. Anu Bradford (2024) rappelle que le succès du secteur technologique américain ne s’explique pas uniquement par un environnement réglementaire relativement souple, pas plus que la position plus fragile de l’Europe dans l’économie numérique ne peut être réduite à un excès de régulation. La profondeur des marchés de capitaux, la taille du marché, la mobilité des talents ou encore l’environnement entrepreneurial jouent eux aussi un rôle dans la capacité d’une économie à innover.
Surtout, les États-Unis, l’UE et la Chine ne choisissent pas simplement entre « régulation » et « innovation ». Tous trois cherchent activement à façonner leur industrie de l’IA, mais par des moyens différents. L’UE met en œuvre l’AI Act tout en investissant dans les infrastructures de calcul, les « AI factories » et les compétences, notamment à travers son plan d’action de 2025 pour un continent de l’IA, avec pour objectif explicite de renforcer la compétitivité européenne dans ce domaine.
Aux États-Unis, l’approche actuelle met davantage l’accent sur la réduction des obstacles réglementaires et sur l’innovation portée par le secteur privé. Mais le plan d’action américain sur l’IA de 2025 fait également des infrastructures d’IA et de la diffusion internationale des technologies et normes américains deux axes importants de l’action publique.
La Chine, de son côté, continue de renforcer les règles encadrant les algorithmes et l’IA générative, tout en lançant en 2025 l’initiative « AI Plus », destinée à accélérer l’intégration de l’IA dans la science et la technologie, l’industrie, la consommation et la gouvernance publique.
La différence ne tient donc pas au fait que certains « régulent » tandis que d’autres « innovent ». Régulation, investissement public, infrastructures, soutien industriel et stratégie internationale sont de plus en plus étroitement liés. Ce qui compte davantage, c’est la manière dont chacun combine ces instruments et arbitre entre innovation, gestion des risques et concurrence industrielle.
Dès que l’on quitte les grands slogans pour regarder les règles concrètes, les différences entre les trois approches apparaissent beaucoup plus clairement. Prenons l’exemple des modèles d’IA à usage général et de l’IA générative.
L’UE a choisi une approche relativement classique de régulation ex ante. Dans le cadre de l’AI Act, les fournisseurs de modèles d’IA à usage général doivent notamment préparer une documentation technique, mettre en place une politique en matière de droit d’auteur et publier un résumé du contenu utilisé pour l’entraînement, même si certains modèles open source bénéficient d’exemptions partielles en matière de documentation.
Les fournisseurs de modèles considérés comme présentant un risque systémique sont soumis à des obligations supplémentaires, notamment en matière d’évaluation et de réduction des risques, de signalement des incidents graves et de cybersécurité.
Les États-Unis partent d’une logique différente. Contrairement à l’UE, qui s’appuie sur une législation transversale pour imposer des obligations communes aux fournisseurs de modèles, les États-Unis continuent de s’appuyer largement sur des standards de gestion des risques et sur des instruments juridiques et réglementaires sectoriels déjà existants.
Le cadre de gestion des risques liés à l’IA élaboré par le National Institute of Standards and Technology (NIST) n’est pas juridiquement contraignant. Son profil consacré à l’IA générative vise surtout à aider les organisations à identifier les risques et à intégrer leur gestion dans la conception, le développement, l’utilisation et l’évaluation des systèmes d’IA. Autrement dit, il s’agit davantage d’indiquer comment les organisations devraient gérer les risques que d’imposer un ensemble unique d’obligations contraignantes à tous les fournisseurs de modèles d’IA à usage général.
La Chine fait davantage peser les responsabilités directement sur les fournisseurs de services d’IA destinés au grand public. Les mesures provisoires sur les services d’IA générative leur imposent notamment de traiter les contenus illicites et prévoient des obligations concernant les données d’entraînement, les informations personnelles, la propriété intellectuelle et l’étiquetage des contenus générés. Une nouvelle réglementation adoptée en 2025 est allée plus loin en instaurant des obligations de marquage explicite et implicite pour les contenus générés ou synthétiques par l’IA. Des règles antérieures sur les algorithmes de recommandation et les services de synthèse profonde avaient déjà instauré des obligations d’enregistrement ainsi que d’autres exigences pour les fournisseurs concernés.
Les différences ne se résument donc pas à une opposition entre régulation « stricte » et approche « souple ». Elles tiennent surtout au point d’entrée de la régulation et à la manière dont les responsabilités sont réparties : l’UE privilégie des obligations communes au niveau des fournisseurs de modèles ; les États-Unis s’appuient sur des cadres non contraignant de gestion des risques et sur les autorités sectorielles existantes ; la Chine impose plus directement des obligations aux fournisseurs de services algorithmiques et numériques, ainsi qu’aux contenus qu’ils diffusent.
Aux États-Unis, dans l’UE comme en Chine, les pouvoirs publics cherchent à développer leur industrie de l’IA, à maîtriser les risques technologiques et à peser sur les règles qui encadreront l’IA à l’avenir. Ce qui les distingue, ce sont surtout les trajectoires institutionnelles qu’ils empruntent et les instruments de politique publique qu’ils mobilisent.
Ce qui compte, dès lors, c’est la manière dont ces règles s’articulent avec les politiques industrielles, la structure des marchés et les institutions existantes, et comment cet ensemble façonne, au bout du compte, le développement et l’adoption de l’IA.
À mesure que l’intelligence artificielle s’intègre plus profondément dans la vie économique et sociale, la compétition pourrait ne plus se jouer seulement sur la capacité à développer les modèles les plus avancés. Elle portera aussi sur la capacité à construire un cadre de gouvernance qui soutienne le progrès technologique tout en restant socialement acceptable.
Jingyan Wu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.10.2026 à 15:54
Yauheni Kryzhanouski, Chercheur postdoctoral à Plurielles (Université Bordeaux-Montaigne) pour le projet ANR Exilest, chercheur associé au CERCEC (EHESS) et au SAGE (Université de Strasbourg), Université de Strasbourg

L’ESSENTIEL
Depuis 2022, la Géorgie a accueilli plusieurs vagues d’artistes russes fuyant les persécutions, la guerre ou la mobilisation.
L’exil transforme leurs pratiques artistiques et professionnelles, tout en les poussant à s’engager en faveur de l’Ukraine et dans les mobilisations géorgiennes.
Face à la montée de l’autoritarisme en Géorgie et à la lassitude suscitée par la guerre, nombre d’entre eux cherchent désormais un nouvel ailleurs et de nouvelles formes artistiques, parfois dépolitisées.
Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, des milliers de Russes ont quitté leur pays, certains pour échapper aux persécutions politiques, le régime du Kremlin s’étant encore durci depuis février 2022, d’autres pour ne pas avoir à vivre dans un pays menant une guerre injuste, d’autres encore pour éviter la mobilisation. Parmi eux, bon nombre d’artistes ont choisi la Géorgie, proche géographiquement, facilement accessible et perçue comme un refuge relativement sûr pour les opposants russes, dès avant l’attaque massive contre l’Ukraine. À Tbilissi, ils ont reconstitué des réseaux, poursuivi leurs activités et parfois profondément transformé leur manière de créer.
Cet exil n’a rien d’un simple déplacement. Il bouleverse les trajectoires professionnelles et personnelles, modifie les pratiques artistiques et place ces Russes opposés à la guerre dans une position parfois paradoxale au sein de la société géorgienne. Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, alors que la Géorgie connaît elle-même un tournant autoritaire, certains de ces artistes envisagent déjà un nouvel exil. Leur parcours révèle ainsi les tensions et les ambiguïtés d’une émigration russe qui ne cesse de se déplacer.
Dans les années 2010, Alexeï Ponomarev est un journaliste moscovite qui collabore avec plusieurs médias indépendants ; à ses heures perdues, il chante et compose sous le nom de Joker James, mêlant rap et rock indé. En 2021, alors que son épouse de l’époque est citée à comparaître en tant que témoin dans une affaire de haute trahison – un statut qui, en Russie, peut vite se transformer en mise en accusation –, il part avec elle en Géorgie.
Si la famille choisit Tbilissi comme destination d’émigration, c’est avant tout parce que les mesures sanitaires liées au Covid-19 y sont moins strictes que dans l’Union européenne. Alexeï continue un temps ses allers-retours en Russie, jusqu’au début de l’invasion à grande échelle déclenchée contre l’Ukraine en février 2022. Le 2 mars 2022, il quitte définitivement le pays, peu avant ses collègues du média Holod : la censure rend le journalisme indépendant difficilement envisageable.
L’exil se traduit pour Alexeï par plusieurs ruptures. Familiale, d’abord : il se sépare de son épouse, partie s’installer dans l’Union européenne. Professionnelle, ensuite : il a aujourd’hui « presque quitté » le journalisme et vit désormais de la musique, qu’il pratique en artiste à part entière et non plus en amateur. L’exil accentue enfin la politisation de son œuvre, déjà amorcée après l’annexion de la Crimée en 2014.
Privé de ses musiciens, il change de mode de production et se met à enregistrer et à jouer seul, dans l’esprit Do It Yourself (DIY). Fin 2022 sort l’album Khorochiï (Bon), clin d’œil ironique à l’expression « Bon Russe », souvent utilisée pour désigner les Russes anti-guerre.
Rempli de chansons qui dénoncent l’agression visant l’Ukraine et raillent le passé soviétique – l’une d’elles comporte une phrase en ukrainien –, l’album vaut à Alexeï une amende administrative en Russie pour « incitation à la haine » envers les « journalistes des chaînes fédérales » et envers « les Russes ». Avec ses guitares et son looper, il tourne dans les capitales de la « nouvelle émigration russe » – Vilnius, Riga, Tallinn, Belgrade, Erevan, Paris, Berlin –, où il dispose, pendant ses concerts, des urnes destinées à récolter des dons des spectateurs pour les réfugiés ukrainiens. Depuis 2025, il cherche cependant à réinventer Joker James : ses nouvelles chansons s’éloignent de la contestation frontale, le public comme l’auteur se lassant des thèmes tragiques de la guerre et de l’exil.
Bien qu’il juge la communauté exilée russe de Tbilissi plus politisée et plus pro-ukrainienne que celles de Belgrade, Erevan ou Berlin, et qu’il apprécie son « bouillon créatif » associatif et artistique, Alexeï ne s’y sent pas chez lui.
Une partie de la société géorgienne se montre réticente à l’égard des Russes, surtout parmi la jeunesse. Mais c’est surtout le tournant autoritaire du pouvoir géorgien, porté par le parti Rêve géorgien, qui complique son intégration : déjà refoulé sans explication à la frontière en 2022 avant d’être réadmis ; il se dit désormais « intérieurement prêt » à l’être de nouveau à tout moment.
Il a abandonné les cours de géorgien entamés à son arrivée, et son cercle social comme son public restent composés surtout d’immigrés russes, bélarusses et ukrainiens. Après une année passée à Berlin en 2024-2025, il envisage à nouveau de quitter la Géorgie, cette fois pour la France.
Le parcours d’Alexeï Ponomarev n’a rien d’exceptionnel. En 2026, dans le cadre du projet de recherche ANR Exilest, j’ai interrogé une dizaine d’artistes russes exilés en Géorgie depuis 2022 : la dessinatrice, performeuse et autrice Daria Apakhonchich, la peintre Alisa Yoffe, l’actionniste Léonid Tsoï, la légende de la scène underground pétersbourgeoise Arseny Morozov et son ancien complice des groupes Sonic Death et Arseny Krestitel (Arséni le Baptiste), le batteur Sam Twilight, ainsi que d’autres artistes ayant préféré rester anonymes. Leurs trajectoires éclairent les tensions, les ruptures et les ambiguïtés propres aux cercles culturels russes récemment exilés.
Comme les autres exilés russes, les artistes arrivés en Géorgie se répartissent en trois vagues. La première, à l’image d’Alexeï Ponomarev ou de Daria Apakhonchich, part avant même la guerre, en général pour fuir des poursuites politiques. Daria a quitté la Russie début 2021 après une arrestation (pour participation à des performances féministes et autres activités militantes, notamment l’organisation de camps d’été anti-guerre en Finlande pour des activistes russes et ukrainiens) suivie de l’attribution du statut d’« agent de l’étranger », ce qui restreignait ses activités. L’invasion de l’Ukraine rendra tout retour de ces dissidents plus improbable encore.
La deuxième vague, également politisée, suit le début de l’invasion à grande échelle, le 24 février 2022 : opposition à la guerre, peur des répressions ou refus de continuer à créer dans un pays désormais perçu comme agresseur motivent ces départs.
Comme le raconte Alisa Yoffe :
« Je comprenais que je ne pouvais pas rester là et créer mes œuvres d’art. Les exposer, dans cette situation, dans ce contexte. Je suis, disons, payée en échange. Par qui ? Et ensuite où est-ce que je verse cet argent, où vont les impôts ? En somme, toute cette chaîne alimentaire pour moi… devait être transférée avec mon corps vers un autre lieu. »
Sam Twilight, lui, ne voyait pas comment continuer à « divertir son public » en temps de guerre :
« Nous avions des groupes assez… disons… couronnés de succès dans des cercles restreints, mais nous n’avons pas jugé possible de poursuivre une quelconque activité créative dans un contexte de guerre. […] Je ne voyais pas comment il aurait été possible de continuer à faire de la création, de la musique, de l’"entertainment", dans ces réalités. »
Ces départs, souvent improvisés dans une atmosphère de fin du monde, restent dans la mémoire d’Arseny Morozov :
« Nous avons senti comme des vagues — nos amis partent, tout le monde part. […] C’était le sentiment de l’exode : le pays qui part. »
Enfin, ceux qui étaient initialement restés en Russie, y compris pour y protester, partent avec l’annonce de la mobilisation militaire « partielle » de septembre 2022 : cette troisième vague, majoritairement masculine, fuit dans l’urgence pour échapper à l’appel sous les drapeaux.
Quelle que soit la vague de départ, le choix de la Géorgie tient à plusieurs facteurs. D’un côté, les formalités y sont plus légères que dans l’UE, pour le séjour comme pour l’activité professionnelle, et le coût de la vie plus faible. D’un autre côté, en 2022, la Géorgie bénéficie de l’image d’un pays sûr pour les opposants russes. À la différence d’autres pôles de la nouvelle émigration russe comme le Kazakhstan, l’Arménie ou la Serbie, il y a peu de coopération (et donc de risques d’extradition) avec la Russie, dans un contexte marqué par l’occupation russe de deux régions géorgiennes (l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) ; et la société géorgienne est vue comme très pro-ukrainienne.
Une fois sur place, la plupart poursuivent leur pratique artistique. Pour certains, comme Alexeï Ponomarev, l’exil consacre une reconversion professionnelle définitive ; pour d’autres, il ouvre une rupture créative.
Arséni Morozov politise l’expression de son groupe Sonic Death, qui intègre désormais des chansons en ukrainien, puis fonde avec Alisa Yoffe le projet d’« auto-culpabilisation » Xanax Tbilisi, anglophone — « parce que je comprenais qu’on ne pouvait pas chanter en russe ».
Daria Apakhonchich abandonne performances et actions de rue pour l’écriture autobiographique : « Je ne connaissais pas le contexte géorgien, je ne pouvais pas imposer mes codes. » Elle poursuit toutefois son projet des « Lettres d’amour au ministère de la justice » russe : détournant l’obligation, propre à son statut d’« agent de l’étranger », de déclarer ses activités, elle envoie à Moscou des formulaires officiels transformés en dessins contestataires.
Pour Alisa Yoffe, la liberté retrouvée en Géorgie permet d’assumer pleinement des messages jusque-là difficilement réalisables : « Je peux écrire “La Russie tue”, je peux le dire ouvertement. »
Si les plus établis ou chanceux vivent de leur art, d’autres exercent des métiers alimentaires variés, de la gestion d’un bar à la restauration ; Daria enseigne le russe à des étudiants étrangers, tandis que Léonid Tsoï exerce aussi comme psychologue.
Simultanément, ces artistes s’engagent aussi sur le terrain militant : la plupart collaborent avec des associations d’aide aux réfugiés ukrainiens ou participent à des événements caritatifs et à des collectes de dons. Plusieurs participent également, à l’invitation d’amis géorgiens, aux mobilisations contre les réformes autoritaires du parti Rêve géorgien, notamment la loi sur les « agents de l’étranger » : Arséni Morozov y brandit des pancartes en géorgien, quand celle de Léonid Tsoï proclame « I thought I left Russia ».
Une toile monumentale anti-guerre d’Alisa Yoffe a même été déployée devant le parlement géorgien lors de manifestations pro-ukrainiennes.
La position de ces exilés — engagés contre la guerre, mais d’origine russe — reste toutefois ambiguë dans la société d’accueil, entre insultes ponctuelles dans la vie quotidienne et réticences de la scène culturelle locale ; les collaborations avec des artistes géorgiens demeurent rares.
Cette méfiance, alimentée par la hausse des loyers suite à l’arrivée des exilés et le souvenir des différentes formes de domination russe qui se sont toujours accompagnées d’une « russification culturelle » – colonisation impériale, statut périphérique au sein de l’URSS, occupations territoriales actuelles –, est en général comprise par les artistes russes eux-mêmes.
À lire aussi : Géorgie : quand la dénonciation du pouvoir pro-russe actuel s’appuie sur la mémoire des répressions soviétiques
Le problème le plus sérieux tient plutôt au tournant autoritaire géorgien, qui accroît le risque d’expulsion et prive les exilés de toute perspective de résidence stable. Cette précarité pousse la quasi-totalité des artistes interrogés à partir vers une nouvelle destination ou à s’y préparer : Arséni Morozov et Alisa Yoffe vivent désormais à Paris, Daria Apakhonchich à Cologne, Léonid Tsoï à Erevan, tandis que Sam Twilight parcourt le Vietnam en quête de ville où s’installer.
La dernière ambiguïté que doivent affronter les artistes en exil est l’évolution de la politisation de leur œuvre. Si, en 2022-2023, l’engagement frontal contre la guerre, y compris dans l’œuvre, semblait la seule réponse possible à l’horreur du conflit et à l’effondrement de leur cadre de vie, quatre ans plus tard les principes d’autonomie artistique et de primauté de l’esthétique reprennent le dessus.
Tout se passe comme si le temps était venu de chercher de nouvelles formes d’expression, moins immédiatement tributaires de l’abîme politique et psychologique creusé par la guerre – l’art renouant avec sa fonction de quête de vérités plus universelles.
Yauheni Kryzhanouski a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
11.10.2026 à 08:52
Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Donald Trump a promis 5 000 dollars à chaque citoyen des États-Unis si les républicains conservent la majorité au Congrès à l’issue des élections de mi-mandat du 3 novembre.
Cette approche relève d’une « politique-business » propre au magnat new-yorkais : l’État est présenté comme une entreprise dont les citoyens sont les actionnaires, qui ont donc droit à un « dividende » quand l’État fait des bénéfices.
Or, les États-Unis affichent un déficit budgétaire colossal et le financement de cette promesse semble pour le moins douteux. D’ailleurs, les électeurs semblent peu enclins à y croire…
La scène était exceptionnelle à plus d’un titre. À Dallas, le 10 septembre dernier, Donald Trump a transformé la première convention républicaine organisée à l’occasion des élections de mi-mandat en un immense meeting à sa gloire.
À l’approche des midterms du 3 novembre, le président ne s’est pas contenté de soutenir les candidats de son parti. Il a voulu faire de cette élection un référendum sur sa propre personne. Il a même demandé aux électeurs de voter comme si son nom lui-même figurait sur le bulletin de vote. Pendant près de deux heures, le locataire de la Maison-Blanche a occupé la scène, multipliant les attaques contre les démocrates et affirmant que son bilan était exceptionnel et devait nécessairement se traduire par une victoire de sa formation.
Surtout, il a dégainé un argument massue : si les républicains conservent la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat, chaque citoyen états-unien adulte recevra 5 000 dollars (l’équivalent de 4 500 euros).
Trump a choisi un mot extrêmement révélateur pour désigner cette somme : le « dividende ».
Le terme n’est pas anodin. Un dividende est normalement une somme versée aux actionnaires d’une entreprise lorsque celle-ci réalise des bénéfices. En utilisant ce vocabulaire, le chef de l’État se place une nouvelle fois dans une posture de chef d’entreprise. Il présente les États-Unis comme une immense société dont les citoyens seraient les actionnaires, invités à reconduire l’équipe dirigeante s’ils souhaitent bénéficier d’un joli chèque.
Mais de quelle somme parle-t-on réellement ? Le pays comptant environ 260 millions de citoyens adultes, une allocation de 5 000 dollars représenterait potentiellement près de 1 300 milliards de dollars. À titre de comparaison, le budget de la défense des États-Unis, premier poste de dépense du gouvernement fédéral, sera de 1 150 milliards de dollars en 2027, un montant jamais atteint jusqu’ici.
La question du financement surgit donc immédiatement. Or Trump n’a pas expliqué précisément comment ce programme serait financé. Il n’a pas présenté de dispositif législatif détaillé, alors qu’un tel versement nécessiterait l’intervention du Congrès. Le président ne peut pas décider seul de distribuer 1 300 milliards de dollars aux citoyens. Le caractère spectaculaire de l’annonce est donc très supérieur, pour le moment, à sa traduction juridique et budgétaire.
Cette promesse rappelle surtout les précédents de la politique économique trumpienne. En 2025, l’idée d’un DOGE dividend avait déjà circulé. Le principe était alors de reverser aux contribuables une partie des économies que l’éphémère Department of Government Efficiency, dirigé pendant les premiers mois de son activité par Elon Musk, devait permettre de réaliser. Le chiffre de 5 000 dollars avait déjà été évoqué. Donald Trump avait lui-même repris l’idée, mais elle ne s’était jamais transformée en programme concret.
Ce précédent est important parce qu’il permet de comprendre la mécanique politique actuelle. L’idée n’est pas simplement de distribuer de l’argent, mais de transformer des instruments de politique publique en produits politiques immédiatement compréhensibles.
Les économies réalisées par le DOGE deviennent un dividende. Les recettes douanières deviennent un remboursement. Les bons résultats économiques deviennent une prime. Et maintenant, la victoire républicaine aux élections devient la condition permettant d’obtenir 5 000 dollars.
Cette « politique-business » repose sur une conception très transactionnelle du pouvoir. La politique est présentée comme un contrat. Trump affirme qu’il apporte de la croissance, de la puissance, des investissements, des emplois ou des économies ; en échange, l’électeur lui doit sa confiance et surtout son vote.
La question est évidemment de savoir si une telle promesse peut réellement faire pencher la balance du côté du parti républicain.
La réponse est plus complexe qu’il n’y paraît. Sur le plan psychologique, 5 000 dollars représentent une somme suffisamment importante pour attirer l’attention de millions d’électeurs. Dans une période où le coût de la vie, l’inflation et le prix de l’énergie préoccupent fortement les Américains, la promesse d’un versement direct peut avoir un impact immédiat. D’autant qu’elle permet également à Donald Trump de déplacer la campagne sur un terrain qui lui est favorable : celui de l’argent, du pouvoir d’achat et de la capacité à obtenir des résultats concrets.
Mais cette promesse comporte également plusieurs risques.
Le premier est sa crédibilité. Les électeurs ont déjà entendu parler du DOGE dividend et du tariff dividend (en novembre 2025, Trump avait promis de redistribuer aux Américains au moins 2 000 dollars par personne, ce qui représentait selon lui une partie des recettes supplémentaires provenant des droits de douane qu’il avait instaurés) sans jamais recevoir les sommes annoncées. La promesse des 5 000 dollars peut donc être reçue avec un certain scepticisme.
D’ailleurs, d’après un sondage conduit mi-septembre, seuls 21 % des personnes interrogées croient que, en cas de victoire, Trump mettra réellement cet engagement en œuvre. Et selon une autre enquête, conduite quelques jours plus tard, la promesse de Trump ne change rien aux intentions de vote de 52 % des électeurs, tandis que 32 % affirment qu’elle les rend moins susceptibles de voter en faveur des candidats républicains, et 15 % seulement reconnaissent qu’elle peut les inciter à déposer dans l’urne un bulletin du parti du président.
Le deuxième risque est budgétaire. Le gouvernement fédéral affiche déjà un déficit extrêmement important. Le Bureau du budget du Congrès américain (CBO) prévoit un déficit annuel d’environ 2 100 milliards de dollars. Verser plus de 1 000 milliards de dollars supplémentaires supposerait soit d’obtenir de nouvelles recettes, soit de réduire massivement certaines dépenses, soit d’accroître la dette. Les économistes soulignent également qu’une injection aussi importante de liquidités dans une économie déjà confrontée à des tensions inflationnistes pourrait alimenter de nouvelles hausses de prix.
Le troisième risque est politique. Juridiquement, la promesse de Trump ne relève pas d’un achat de vote au sens strict, puisque le versement serait destiné à tous les citoyens, indépendamment de leur vote individuel et ne constituerait pas une récompense pour avoir personnellement voté républicain. Mais politiquement, l’annonce place plus que jamais Trump, en sa qualité de chef de l’État fédéral, au cœur de la campagne, ce qui peut, certes, mobiliser son électorat le plus fidèle, mais aussi éloigner les indépendants et certains électeurs modérés – et galvaniser l’électorat démocrate, qui pourrait aller voter plus massivement que si le président s’était tenu à l’écart de la campagne.
La question des prochaines semaines ne sera donc plus seulement de savoir si Donald Trump peut promettre 5 000 dollars à 260 millions de personnes, mais combien d’électeurs américains croiront à la promesse d’un tel dividende. Jusqu’où les électeurs sont-ils encore prêts à miser sur Trump ?
Le 3 novembre, l’Amérique dira si elle est encore prête à investir dans l’entreprise politique de Donald Trump ou si elle estime désormais que le rendement promis ne justifie plus le risque.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.