14.04.2026 à 16:34
Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Après avoir subi plus d’un mois de bombardements qui ont détruit une grande partie de ses capacités et tué plusieurs de ses leaders de premier plan, le régime iranien, loin de s’effondrer, a affiché une résilience inattendue. Celle-ci est enracinée dans une idéologie puissante : le chiisme voue un culte à ses martyrs tandis que le khomeinisme y ajoute un discours anti-impérialiste porteur auprès d’une partie non négligeable de la population mondiale, y compris dans les pays occidentaux.
À l’évidence, l’évolution de la guerre lancée par Donald Trump et Benyamin Nétanyahou en Iran, qui vient – temporairement ? – de s’interrompre à la suite de l’annonce d’un cessez-le-feu le 7 avril, après trente-huit jours de bombardements, n’a pas correspondu aux plans initiaux des états-majors israélien et états-unien. Alors que Wahsington et Tel-Aviv avaient parié sur un effondrement rapide du régime une fois éliminés plusieurs de ses principaux dirigeants, l’intensité de l’effort de guerre iranien et, surtout, sa capacité à durer dans le temps ont surpris.
De nombreux experts ont bien souligné à quel point les États-Unis n’avaient pas anticipé la résilience du Corps des gardiens de la révolution, dont le maillage très étroit et décentralisé s’étend sur l’ensemble du territoire iranien, si bien que les coups portés au sommet du régime n’ont pas semblé affecter sa capacité à lutter dans les 31 provinces qui composent la République islamique d’Iran. De plus, les observateurs ont abondamment mis en avant la maîtrise par Téhéran d’un nouvel art de la guerre asymétrique qui s’est décliné à l’échelle mondiale, l’Iran ayant pris en otage l’économie mondiale en exploitant au maximum sa capacité de nuisance sur le détroit d’Ormuz et en imposant à ses voisins une stratégie du chaos face à laquelle l’administration américaine est apparue démunie.
Toutefois, ces analyses mettent peut-être de côté l’un des aspects les plus évidents de cette résilience du régime iranien, qui tient à son idéologie religieuse, le chiisme duodécimain, et à son extension politique depuis 1979, le khomeinisme.
En effet, par son culte des martyrs, par sa vision eschatologique de l’histoire et par son aspiration révolutionnaire à libérer le Moyen-Orient, voire le monde entier, de l’impérialisme hégémonique des États-Unis, l’idéologie du régime iranien fournit un dogme à la fois parfaitement adapté à la nature asymétrique de la guerre actuelle et capable de rallier à lui une partie non négligeable de la population mondiale, malgré l’incroyable barbarie dont font preuve ses dirigeants.
Parce qu’il repose sur la mémoire des martyrs, le chiisme se nourrit de la guerre asymétrique. Le combat asymétrique du fort au faible élève le martyr au rang de personnage saint et de héros, dont le souvenir garantit la pérennité du chiisme à travers les générations.
À cet égard, la naissance même du chiisme est riche d’enseignements puisque ce courant de l’islam, qui regroupe aujourd’hui environ 20 % des musulmans du monde, apparaît avec le martyre des partisans d’Ali et de ses descendants (« les gens de la Maison de Mahomet », les ahl-al-bayt en arabe) appelés imams. L’événement que les chiites, toutes branches confondues hormis les zaydites, considèrent comme fondateur est le meurtre par les premiers califes omeyyades d’Hussein, fils d’Ali et successeur légitime de Mahomet. Or, dans la tradition chiite, en plus d’être mort en martyr sur ordre des usurpateurs omeyyades, Hussein périt au terme d’un véritable combat asymétrique. La bataille de Kerbala en 680 où il trouve la mort constitue en effet un combat du fort au faible où Hussein, accompagné par quelques dizaines de fidèles, se fait massacrer par une armée de plusieurs milliers de combattants aux ordres du calife omeyyade Yazid.
La disproportion du rapport de force entre l’armée de Yazid et la poignée de fidèles d’Hussein rend le sacrifice de ce dernier d’autant plus mémorable. Dans cette optique, plus le combat est disproportionné, plus il est asymétrique, plus il est digne d’être commémoré et donc susceptible de résister à l’oubli. La nature asymétrique et donc injuste du martyre d’Hussein légitime la soif de vengeance que les chiites perpétuent au travers des siècles.
De ce point de vue, le syndrome de Kerbala transforme le chiisme en une véritable doctrine asymétrique : le martyre d’Hussein est certes une défaite militaire sur le temps court pour les partisans d’Ali, mais il constitue une victoire sur le temps long puisqu’il constitue un événement mémorable dont les musulmans garderont la mémoire.
À la défaite militaire, les chiites opposent la victoire mémorielle et idéologique sur le temps long, exactement comme le font les stratèges de la guerre asymétrique. En cela, le chiisme est bel et bien une doctrine de combat asymétrique comme le montre son utilisation par la République islamique d’Iran dans sa guerre médiatique dirigée contre les États-Unis et Israël.
Dans une vidéo publiée sur le compte Facebook francophone du défunt Ali Khamenei intitulée « Le martyre est le début… Le martyre de l’imam Khamenei n’est pas la fin, tout comme le martyre de l’imam Hussein ne le fut pas », datée du 6 mars 2026, le régime iranien dresse un parallèle entre le martyre d’Hussein face à Yazid et celui de Khamenei face à Trump.
Conformément à la tradition chiite, la mort de Khamenei suit le modèle du martyr d’Hussein : elle constitue un modèle de résistance à « l’oppression » et nourrit une soif de vengeance dont l’humanité gardera le souvenir, ce qui contribuera à la victoire finale du régime iranien et de la « parole divine ».
Dès lors, la martyrologie chiite permet le développement d’un narratif où le martyre de Khamenei comme celui d’Hussein renvoie à la vocation universelle du chiisme à lutter contre l’oppression. Grâce à son martyre, Khamenei devient une figure qui dépasse le cadre strict de la communauté chiite pour devenir le symbole de la lutte contre l’oppression des États-Unis sur le monde.
La vidéo précédemment mentionnée est à cet égard révélatrice : la figure de Khamenei y est présentée comme l’étendard de « ceux qui luttent pour la liberté » et contre « l’impérialisme ». Ce discours à la jonction de la martyrologie chiite et du rejet de la tutelle impérialiste de l’Occident sur le monde musulman, emprunté aux thèses des Frères musulmans, résume assez bien le khomeinisme, qui tente de faire du chiisme iranien une doctrine révolutionnaire décoloniale.
En publiant des vidéos développant ce discours, la République islamique entend fédérer autour d’elle tous ceux qui luttent contre l’hégémonie américaine dans le monde et conférer à sa propagande une dimension universelle destinée à séduire des populations extérieures au monde chiite, y compris occidentales.
Le régime iranien sait que l’issue de la guerre se joue plus dans la bataille de l’opinion que sur le terrain militaire. Les dernières vidéos publiées par le régime montrent à quel point le régime investit les réseaux sociaux en utilisant des codes visuels et une rhétorique clairement à destination des opinions occidentales. Dans une vidéo devenue virale, le régime utilise l’univers des Lego pour représenter Trump et Nétanyahou, assis en compagnie du diable autour des dossiers Epstein.
La vidéo établit alors un lien direct entre le déclenchement de la guerre et les dossiers Epstein, suggérant que Trump a attaqué l’Iran pour détourner l’attention de l’opinion publique du scandale, prisonnier du chantage effectué par un Nétanyahou diabolique. En associant le diable, Israël et l’affaire Epstein, le régime utilise les codes universels de l’antisémitisme et espère mobiliser la partie de la sphère MAGA opposée à Israël qui peut, elle aussi, flirter avec l’antisémitisme. Le régime iranien a parfaitement conscience que l’affaire Epstein divise l’opinion MAGA et qu’elle a réveillé la frange antisémite du mouvement, qui pourrait se mobiliser contre la guerre en jugeant que, dans celle-ci, Washington se montre inféodé aux intérêts israéliens.
Ainsi, la résilience du régime iranien ne se résume pas à sa capacité de nuisance, mais tient aussi à son idéologie. La martyrologie chiite fait de la guerre asymétrique une source de légitimité et, par la mémoire des martyrs comme celui d’Hussein ou de Khamenei, transforme des défaites militaires sur le court terme, comme celle que subit actuellement l’Iran du point de vue de ses capacités conventionnelles, en de véritables victoires idéologiques sur le temps long.
D’autant que le khomeinisme, en tant qu’idéologie révolutionnaire tournée contre « l’oppression » et le sionisme, peut séduire une partie des opinions occidentales, principalement la franche antisémite du mouvement MAGA et ceux qui, à l’autre extrémité du paysage politique, se réclament de mouvements décoloniaux anti-impérialistes.
De ce point de vue, la propagande du régime iranien se trouve paradoxalement renforcée par les dérives du trumpisme, qui, en substituant partout la force brutale au droit, donne un surcroît de visibilité à la propagande anti-impérialiste du régime des mollahs.
Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.04.2026 à 16:33
Pierre Micheletti, Responsable du diplôme «Santé -- Solidarité -- Précarité» à la Faculté de médecine de Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)
Depuis la réélection de Donald Trump, plus de 200 millions de personnes dans le monde se trouvent en situation de vulnérabilité. Les États-Unis étaient jusqu’alors les principaux contributeurs financiers d’organisations internationales. Mais, dès son retour à la Maison-Blanche, le président a opéré un retrait financier massif, laissant de nombreuses ONG, agences humanitaires des Nations unies ou encore la Croix-Rouge en grande difficulté.
Dans son ouvrage Action humanitaire : le crépuscule des dieux ?, qui vient de paraître aux éditions Un monde nouveau, Pierre Micheletti, membre du Conseil d’administration de SOS Méditerranée et président d’honneur d’Action contre la faim, analyse les mécanismes qui ont conduit à cette situation et propose une nouvelle organisation de l’aide humanitaire.
L’interruption brusque des financements octroyés par le gouvernement des États-Unis d’Amérique aux acteurs humanitaires sidère l’ensemble des organisations effectrices de cette forme de solidarité internationale. Le mouvement international de la Croix-Rouge, les organisations onusiennes, les organisations non gouvernementales internationales (ONGI) calculent déjà comment les restrictions annoncées vont impacter leurs actions sur le terrain. Avec les conséquences sociales que tous les dirigeants ont en tête.
Il s’est aussitôt engagé un sauve-qui-peut entre ces trois grandes familles d’acteurs humanitaires pour protéger leurs programmes et les personnes qu’elles soutiennent, en même temps que l’avenir de leurs employés dans les sièges des différentes organisations comme dans les pays où elles interviennent.
Ce séisme est la conséquence extrême d’un système de financement qui concentrait sur quelques pays occidentaux le versement de la quasi-totalité des sommes engagées chaque année. Les États-Unis constituant, avant leur retrait, et devant l’Union européenne, le premier financeur mondial de l’aide d’urgence. Le désengagement du premier contributeur est pourtant survenu sur un modèle économique de l’aide humanitaire dont on constatait les imperfections et les faiblesses depuis plusieurs années. Le « Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial » avait ainsi été l’occasion d’une prise de parole conjointe des dirigeants de différentes familles d’acteurs humanitaires, pour pointer les incontournables évolutions nécessaires. Une étape supplémentaire a été franchie en 2025 qui constitue un point de rupture.
Dénoncer les conséquences humaines de l’effondrement financier du modèle qui prévalait jusqu’à début 2025, analyser les mécanismes qui se cumulent de longue date et ont rendu possibles les désastreuses conséquences à venir, et imaginer comment résister et refonder un dispositif d’aide internationale d’urgence, pointent d’emblée un « inconscient collectif » qu’il convient de remettre en cause : l’Occident ne peut ni revendiquer ni assumer le monopole de la compassion à l’égard des malheurs du monde.
La capacité financière pour alimenter la solidarité internationale, comme les stratégies et acteurs pouvant apporter un soutien vital à des populations confrontées à des crises majeures, ne peuvent relever du mandat d’une partie réduite de l’humanité dans un monde aujourd’hui globalisé.
Le concept d’Occident – qui fait débat – est parfois l’objet de manipulations de ceux qui veulent réaffirmer la primauté du fait culturel sur toute autre considération, pour décrire les espaces composites qui structurent la société internationale mondiale. Le terme « Occident » est utilisé dans le présent ouvrage non pas comme une construction identitaire, mais comme une aire géographique évolutive, fruit d’une coopération politique, économique, juridique et militaire de différents pays, dans les suites de la Deuxième Guerre mondiale.
Dans le cas des États-Unis, cette distinction est d’autant plus cruciale que l’abandon de l’aide humanitaire s’accompagne précisément, de la part des nouveaux dirigeants de ce pays, d’un discours qui réaffirme (entre autres) la dimension d’une « culture » partagée comme nécessaire carburant de la solidarité. Ce dont témoigne l’émergence du concept de « diplomatie chrétienne » dans l’administration du président Trump. Pour éviter tout débat ou polémique le nécessaire « décentrement » évoqué par l’historienne et politiste Sophie Bessis fait, dans les pages à suivre une référence au pas de côté, désormais impératif, pour répondre aux urgences humanitaires. Un décentrement par rapport au groupe restreint des 20 gouvernements donateurs primordiaux qui composaient jusqu’ici le club restreint des financeurs.
Le parti-pris développé, et qui sert pour une large part aux analyses et propositions qui en découlent, est que le modèle économique met en chiffres la réalité tangible des logiques politiques que l’on peut attribuer au mode de financement. Ses pays sources, ses modalités de répartition et de mise en œuvre, les choix d’attribution par les donateurs, sont porteurs de sens et d’intérêts géopolitiques de la part des financeurs.
L’effondrement des budgets de début 2025, via le retrait des États-Unis comme premier financeur de l’aide humanitaire mondiale, constitue l’une des composantes (minoritaire en volume) d’un dispositif plus large d’aide publique au développement (APD) également impacté par le retrait des États-Unis via la disparition de son agence de développement, l’US Aid (United States Agency for International Development).
La dynamique ayant présidé à l’émergence du concept d’APD obéit à des logiques historiques dont la connaissance est indispensable à la compréhension du modèle dominant de la solidarité internationale. Dominant au sens non d’une dictature imposée, mais de l’imprégnation par les logiques qui ont présidé à la construction de cette aire que constitue les pays occidentaux depuis 1945.
La structuration du multilatéralisme propre à l’action humanitaire vient de se fracturer. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, on a assisté à l’évolution d’un ordre international en mutation permanente, sans que cela ne débouche sur de significatives évolutions du modèle économique de la solidarité internationale. Les années 2020 ont donné lieu à des moments de rupture dont le séisme financier de début 2025 constitue le dernier symptôme en date, esquissant les contours d’une dépression aux multiples facettes.
C’est dans l’analyse des facteurs de causalité de la crise financière, avec les conséquences désastreuses de la situation actuelle pour les populations abandonnées à leur sort, que l’on peut dégager des pistes pour rebondir et relancer un système que l’on peut espérer améliorer.
Un système mieux protégé des enjeux de rivalités politiques qui structurent et pénalisent le mode de solidarité internationale qui prévalait jusqu’au désengagement de son mentor historique.
Il s’agit à la fois de résoudre l’équation financière, mais aussi d’imaginer et de mettre en place la gouvernance d’un modèle pérenne à inventer. Autrement dit, de rebattre les cartes des rivalités politiques et des rapports de force qui réémergent entre pays, pour réaffirmer une volonté partagée d’agir de concert, face aux urgences humanitaires majeures d’aujourd’hui et de demain.
C’est ainsi l’émergence d’une nouvelle forme du multilatéralisme, y compris des sociétés civiles, qui se pose. Un multilatéralisme qui devra tenir compte du large refus d’un schéma de solidarité internationale calqué sur les objectifs et modalités de l’entraide mutuelle mise en place, par une partie des vainqueurs, après la victoire sur le nazisme.
Il s’agit, chemin faisant, de prendre acte de l’évolution du concept de « frontières » dont s’affranchissent des phénomènes mondiaux tels que les dégradations environnementales ou l’émergence de nouvelles pathologies infectieuses. De réaffirmer, comme ciment du vivre-ensemble, l’impérative commune volonté de protéger de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les « biens publics mondiaux », dont la paix. Dans cette nouvelle conception des relations internationales, la solidarité ne relève pas d’une compassion basée sur une asymétrie de moyens, mais sur la conscience d’un destin partagé de la communauté humaine.
Pierre Micheletti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.04.2026 à 16:43
Thierry Viale, Professeur associé en management, ESSCA School of Management
Yves Gendron, Professeur titulaire, Université Laval
Depuis des siècles, les communautés autochtones à travers le monde subissent marginalisation, spoliation de leurs terres, assimilation forcée et exclusion politique. Pourtant, au Canada, la nation Wendat transforme ces obstacles en force, faisant de l’estime de soi un levier d’émancipation.
Comment une communauté autochtone transforme-t-elle l’estime de soi en moteur d’émancipation ? À Wendake, en périphérie de la ville de Québec, les Wendats prouvent qu’il est possible de concilier réussite économique et résurgence culturelle. Malgré une histoire marquée par la colonisation et la perte de repères identitaires, les Wendats ont su développer des stratégies originales pour panser les plaies du passé, restaurer leur identité et renforcer leur autonomie.
Leur parcours illustre une lutte pacifique pour affirmer une identité forte qui contraste avec la fragilité endémique de bien des Premières Nations au Canada. Ce parcours montre comment, à partir de l’estime de soi, le développement économique peut devenir un levier pour restaurer la fierté collective et repenser les rapports entre culture ancestrale et modernité.
Les Wendats reçurent de la part des Français le surnom de « Hurons » vers 1609, au moment de la colonisation du Saint-Laurent par Samuel de Champlain. Ce nom fait référence à leur coiffure traditionnelle, censée rappeler la hure d’un sanglier. Le roman le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826), adapté par la suite à de multiples reprises au cinéma, a bien sûr contribué à leur renommée. Mais loin des histoires romancées, la réalité est plus tragique. Après avoir aidé les premiers colons français dans leurs luttes face aux Anglais, ils ont progressivement perdu leurs terres et leurs droits, notamment sous le régime britannique avec l’Indian Act de 1876, qui a imposé des restrictions sévères à la propriété et à la gouvernance autochtones.
À cela s’ajoutent les politiques d’assimilation, qui ont tenté d’effacer les langues et les pratiques culturelles des peuples autochtones. Ces traumatismes ont fragilisé de nombreuses Premières Nations, entraînant honte de soi, chômage, suicides, dépendances et isolement. Mais la communauté Wendat s’illustre par une étonnante résilience. En dépit des vicissitudes, elle a préservé une forte estime de soi en s’appuyant sur des traditions transmises de génération en génération.
Notre étude intitulée « “Taking Wendake Beyond Wendake:” Economic Development and Legal Tenacity in the Wendat Community » repose sur une observation participante menée de 2012 à 2019 au sein de la communauté Wendat, qui rassemble environ 2 200 habitants sur le territoire de Wendake. Cette étude combine ethnographie, entretiens semi-directifs, analyse de données socio-démographiques et historiques. Les résultats montrent que les Wendats n’ont jamais renoncé à leurs marqueurs culturels en s’adaptant au capitalisme. Au contraire, leurs savoir-faire pluriséculaires en matière d’organisation politique et d’échanges économiques ont été réinvestis dans l’économie de marché contemporaine, elle-même transformée en un levier d’affirmation et de reconnaissance identitaire.
Cette stratégie peut être analysée à la lumière des trois sphères définies par la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth (1992) :
la reconnaissance affective nourrit l’estime de soi, la fierté culturelle et la transmission des savoirs traditionnels ;
la reconnaissance juridique résulte de la lutte pour la reconnaissance des traités, des droits territoriaux et, plus largement, de la reconnaissance politique des peuples autochtones ;
la reconnaissance sociale se traduit par la capacité à prendre part à l’activité économique d’une société donnée, notamment à travers une meilleure intégration au sein de la société québécoise environnante, y compris en créant des emplois profitant aux non-Autochtones.
À rebours de l’idée qui associe la réussite économique à une perte d’identité ou à une soumission culturelle, les Wendats démontrent qu’elle peut constituer un vecteur de résurgence culturelle. La communauté a ainsi choisi de soutenir des projets porteurs de sens, tels que la création de l’hôtel-musée des Premières Nations, consacré à la préservation et à la valorisation des civilisations autochtones, plutôt que la construction d’un casino pourtant plus lucratif.
Avec une remarquable subtilité, les Wendats ont également fait preuve d’innovation en 1992 en fondant la Société de crédit autochtone (SOCCA), un dispositif bancaire alors unique au Canada. Cette initiative leur a permis de contourner les contraintes juridiques et financières résultant de l’Indian Act de 1876. Ces choix témoignent de la volonté des Wendats de libérer leurs forces économiques pour s’affranchir de la dépendance des financements du gouvernement fédéral sans sacrifier la dimension culturelle.
La réussite des Wendats ne doit rien au hasard. Elle repose avant tout sur l’estime de soi, nourrie par des valeurs et des pratiques profondément enracinées dans leur histoire.
Chez eux, un travail collectif important est mené pour reconnaître et partager ces sources de fierté, là où d’autres communautés peuvent encore percevoir leur singularité culturelle comme un anachronisme voire un stigmate. Ainsi, le programme d’apprentissage de la langue Wendat, conçu pour en éviter la disparition, illustre cette volonté de revitalisation culturelle.
Par ailleurs, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre huron-wendat (CDFM) a pour mandat explicite de « veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de la culture ainsi qu’à l’affirmation identitaire ». Les ateliers de savoir‑faire enseignent des techniques traditionnelles comme la fabrication de paniers de frêne, la broderie au poil d’orignal ou la fabrication de mocassins, ce qui actualise des pratiques anciennes. Loin de toute soumission aux diktats de l’histoire, cette dynamique représente une lutte pacifique pour la reconnaissance.
Leur approche invite à dépasser la vision manichéenne qui réduit souvent les peuples autochtones à deux positions antagoniques : d’un côté, une réconciliation parfois teintée de rapports néocoloniaux ; de l’autre, une rupture totale avec l’État au nom de l’autodétermination. Les Wendats esquissent en quelque sorte une voie intermédiaire : une émancipation à la fois discrète et déterminée, fondée sur l’art d’allier tradition et modernité au service de la résurgence culturelle et de la souveraineté pas à pas reconquise.
Ce cas met en lumière un enjeu fondamental : le droit des peuples autochtones à reprendre la maîtrise de leur destin. Depuis l’Europe, on perçoit souvent « les Amériques » comme de « jeunes nations », une vision qui suppose que leur histoire commence avec l’arrivée des colons. Or, les recherches archéologiques et génétiques révèlent une présence humaine bien plus ancienne – entre 15 000 et 20 000 ans – précédant largement les vagues de peuplement venues d’Europe. On comprend alors le profond désarroi ressenti par les Premières Nations lorsqu’on réalise que, sur leur propre terre, elles ne sont plus tout à fait chez elles.
Alors que les discussions autour de la réconciliation entre les descendants des colons et les peuples autochtones s’intensifient au Canada, le cas particulier de la communauté Wendat offre des perspectives. Il démontre qu’il est possible d’allier développement et enracinement culturel au service de l’émancipation – une démarche qui consiste, en définitive, à reprendre la maîtrise de son destin, de son mode de vie, de son territoire et de sa culture.
Ce modèle pourrait inspirer d’autres communautés autochtones au Canada, voire au-delà, notamment celles que l’histoire a laissées dans une profonde souffrance. Toute nation autochtone porte en elle des marqueurs culturels parfois refoulés et enfouis. Il s’agit dès lors de remonter le fil de l’histoire longue – celle d’avant le « premier contact » avec les colons – et d’en exhumer les sources de fierté au service de leur résurgence culturelle. Il existe d’ailleurs, à Wendake même, une instance de représentation de Premières Nations du Québec qui pourrait promouvoir cette approche : l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
13.04.2026 à 16:43
Robert Kluijver, Visiting researcher at Leiden University’s Institute of Political Science, Leiden University
Sept ans après le renversement du régime d’Omar el-Béchir, le Soudan traverse l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années. Alors que le pays est déchiré entre deux factions – les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) –, les comités de résistance, à l’origine de la chute d’el-Béchir en 2019, tentent de maintenir une vie civile.
En 2019, un soulèvement populaire au Soudan a mis fin à trente ans de dictature militaire islamiste sous Omar el-Béchir. Les manifestants ont renversé le régime et imposé un retour au pouvoir civil. Alors qu’un accord politique était négocié à l’échelle nationale, les communautés locales tentaient de s’administrer elles-mêmes. Mais les forces armées ont repris le pouvoir, avant de plonger le pays dans la guerre, provoquant l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années.
Que reste-t-il aujourd’hui de l’élan révolutionnaire ? Et quelles sont les perspectives d’un retour au pouvoir civil ?
Malgré la poursuite des combats dans le pays, les civils soudanais rentrent aujourd’hui chez eux, fuyant les conditions désastreuses des camps de déplacés ou refoulés par les pays voisins, qui leur sont hostiles. En Égypte, par exemple, les autorités expulsent les réfugiés soudanais, qu’ils soient en règle ou non.
Randa Hamid, entrepreneuse et militante pour l’émancipation des femmes, décrit ce que vivent ces rapatriés au quotidien : arrivés à Port-Soudan – seul aéroport international encore en activité dans le pays –, ils prennent la route jusqu’à Khartoum – ville désormais déserte et réduite à un champ de ruines –, puis découvrent leur domicile et leur lieu de travail pillés, et se retrouvent face à des responsables locaux bien plus intéressés par leur enrichissement personnel que par la reconstruction de la ville. Malgré ce sombre tableau, la situation est désormais plus sûre qu’elle ne l’a été ces dernières années.
Depuis que les Forces armées soudanaises (FAS) ont reconquis Khartoum en mars 2025, une certaine stabilité s’est installée dans des régions du pays. Les FAS contrôlent désormais le centre, le nord et l’est du pays. Les Forces de soutien rapide (FSR) tiennent l’ouest. Le Sud reste disputé.
Sur le plan politique, le principal allié des FAS sont les Frères musulmans, dont les réseaux fournissent à l’armée des forces combattantes et un réseau administratif. Les postes civils sont confiés à des figures de l’ancien régime. L’oligarchie corrompue, à l’origine même de la révolution, reprend ainsi le pouvoir sans rencontrer de résistance.
En décembre dernier, les célébrations de l’anniversaire du soulèvement ont été suivies de l’arrestation de leurs organisateurs — tandis que les militants pro-démocratie sont par ailleurs activement traqués par les Forces armées soudanaises.
Les perspectives de paix restent sombres. Les FAS visent une victoire militaire totale sur les FSR plutôt qu’un accord négocié, ce qui laisse présager de nombreux mois, voire des années, de conflit. Si un accord venait malgré tout à être conclu, il déboucherait probablement sur une partition du Soudan. Mais compte tenu de la nature fragmentée des deux factions et des combats qui se poursuivent dans des régions comme le Kordofan du Sud et le Nil bleu, même ce scénario demeure incertain.
Les comités de résistance (CR) qui ont mené la révolution étaient à l’origine des groupes de solidarité de quartier, constitués au fil des années précédentes.
Les politiques néolibérales imposées par le FMI sous le régime d’Omar el-Béchir avaient conduit l’État à se désengager de ses fonctions sociales, obligeant les communautés à s’organiser entre elles. Aux côtés des syndicats et des organisations professionnelles, les comités de résistance ont organisé des sit-in de masse qui ont finalement renversé le régime.
Les comités de résistance ont cependant refusé d’intégrer la coalition civilo-militaire de transition — les Forces de la liberté et du changement – qui a brièvement gouverné sous la direction de l’ancien fonctionnaire de l’ONU Abdullah Hamdok. Leurs craintes d’être cooptés se sont avérées fondées lorsque l’armée a perpétré un coup d’État en octobre 2021.
Au contraire, les comités ont conservé leur fonctionnement horizontal et participatif, rédigé une charte nationale et sont devenus des pépinières de créativité culturelle, d’entrepreneuriat chez les jeunes et de vie publique. Rétrospectivement, la révolution soudanaise apparaît comme l’un des premiers exemples de la mobilisation de la génération Z que l’on observe aujourd’hui à l’échelle mondiale. Elle s’est distinguée par la pleine participation des femmes et l’absence d’un racisme historiquement ancré dans la vie publique soudanaise.
En avril 2023, lorsque les combats ont éclaté entre les FAS et les FSR à Khartoum, les comités de résistance sont devenus la cible des deux factions. Leurs membres ont fui à l’étranger dès que possible, afin de poursuivre leur action en faveur des civils. Ceux qui sont restés se sont consacrés à la mise en œuvre de « salles d’intervention d’urgence » (ERR) – des espaces virtuels, généralement des groupes de messagerie, permettant aux communautés de partager des informations, leurs besoins et leurs ressources.
Jasour Abu Algasim, engagé dans le mouvement révolutionnaire depuis ses débuts, a participé à la création d’une ERR à Khartoum. Il note que l’effondrement de l’État a paradoxalement offert aux comités de résistance un rôle public central : avec la guerre, leur mission est passée de la construction de la société à la lutte pour la survie.
Mohamed Younis, directeur au Soudan du Center for Civilians in Conflict, souligne que des initiatives de solidarité dépourvues de tout agenda politique – les cuisines collectives, les brigades de bénévoles réparant les infrastructures, les évacuations communautaires – ont émergé dans presque toutes les zones touchées par le conflit.
Alors que les agences internationales étaient confrontées à des obstacles sécuritaires et logistiques, ces groupes de solidarité locaux sont devenus le principal filet de survie collectif. L’attention internationale s’est toutefois concentrée sur les ERR, qui ont été nominées à deux reprises pour le prix Nobel de la paix.
Frustrés par la difficulté à joindre les plus démunis, les donateurs ont commencé à exiger que les ONG acheminent les fonds directement par l’intermédiaire des ERR, les considérant comme les forces les plus authentiquement démocratiques sur le terrain. Si la logique est séduisante, Younis en identifie les effets pervers.
Les exigences de redevabilité des donateurs – documentation des bénéficiaires, données biographiques, capacités administratives spécifiques – mobilisent les ressources mêmes dont les ERR ont besoin. Ces dossiers exposent par ailleurs les bénévoles et les communautés à un certain risque s’ils tombent entre des mains ennemies. Le rôle de l’ERR passe ainsi d’acteur communautaire autonome à prestataire de services pour les donateurs étrangers, généralement via des chaînes d’ONG internationales et locales qui ajoutent chacune leurs propres exigences et mobilisent une part du budget.
Il ne reste alors aucune place pour une contribution stratégique locale. Les communautés sont reléguées au statut de « bénéficiaires » de programmes conçus ailleurs. Les mécanismes de contrôle verticaux imposés par les bailleurs de fonds et les ONG partenaires faussent le processus décisionnel horizontal qui caractérise les instances autonomes. La responsabilité interne envers les bénévoles et les membres de la communauté est remplacée par une responsabilité externe envers les bailleurs de fonds. Enfin, cette chaîne de commandement fait que les centres de coordination sont perçus – par les factions combattantes et, potentiellement, par les populations locales – comme des instruments au service d’agendas politiques étrangers.
Il en résulte, note Younis, une taxonomie perverse des « bonnes » et « mauvaises » ERR, qui se distinguent les unes des autres non pas par la qualité de leur service aux communautés, mais par leur conformité aux critères des bailleurs. Pendant ce temps, le vaste paysage des activités de solidarité locales en dehors du label ERR reste méconnu. La « décolonisation de l’aide » est ainsi devenue une priorité pour la société civile soudanaise. Pourtant, la tendance à un contrôle croissant des bailleurs de fonds sur des flux d’aide en baisse risque de s’intensifier plutôt que de s’atténuer.
Tout comme les printemps arabes, huit ans plus tôt, la révolution soudanaise a alarmé les régimes autocratiques de la région. Contenir la contagion démocratique reste une priorité pour l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres puissances régionales plus éloignées. Ces derniers soutiennent également le régime autoritaire afin de faciliter le contrôle des richesses minérales du Soudan – en particulier l’or – et ses riches terres agricoles.
Le soutien occidental à la démocratisation s’est quant à lui affaibli. Les organismes multilatéraux tels que l’Union africaine, l’ONU et l’UE, incapables d’entrer en contact avec les forces civiles à l’intérieur du Soudan, s’appuient sur des politiciens en exil et des dirigeants de la société civile. La coalition actuelle des forces civiles en exil, Sumoud (« fermeté »), succède à son prédécesseur Tagadum, qui s’est divisé autour de la question d’un gouvernement en exil.
Sarra Majdoub, membre du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, a été témoin de plusieurs initiatives de paix civiles successives. Elle note que les dirigeants en exil peinent à renouer avec les civils à l’intérieur du pays : les autorités leur sont hostiles, les communications défaillantes et les populations souvent dispersées.
Les communautés de la diaspora, en revanche, se mobilisent facilement en ligne et finissent par incarner l’ensemble de la « société civile soudanaise ». Mais dans quelle mesure sont-elles représentatives, et peuvent-elles réellement influencer les événements sur le terrain ?
L’avenir du Soudan sera déterminé par l’affrontement entre deux forces colossales. D’un côté, le bloc militaro-foncier – soutenu par les puissances régionales – qui détient le monopole de la violence et dirige le pays sans interruption (ou presque) depuis l’indépendance en 1956. De l’autre, une population majoritairement jeune qui a entrevu – le temps d’une révolution – à la possibilité d’un autre Soudan.
Hadia Hasaballah, professeure d’université à Omdurman qui a participé à la première vague du soulèvement, dirige aujourd’hui la section féminine de Sumoud. Plutôt que de s’appuyer sur les formations politiques existantes, elle appelle à la reconnaissance du mouvement de masse mené par la jeunesse au Soudan, qui incarne les valeurs de la révolution : liberté, paix et justice. Elle est convaincue que le retour à un régime islamiste – qui se manifeste sous les FAS avec notamment la récente condamnation à mort de deux femmes par lapidation en février 2026 – n’est plus acceptable pour les femmes, les jeunes et les minorités soudanaises. Ayant goûté aux libertés de la période révolutionnaire, ils ne les abandonneront pas sans résistance.
La crise soudanaise reflète une tension plus large dans la politique démocratique entre les modèles représentatifs et participatifs. Les comités de résistance et les cellules d’urgence incarnent une politique participative émergente qui est activement réprimée par des acteurs ayant intérêt à un contrôle vertical.
Pourtant, les militants et analystes soudanais, sur lesquels s’appuie cet article s’accordent sur un point : le mouvement de fond qui unit les jeunes de tous horizons autour de la liberté, de la paix et de la justice constitue un socle remarquable et durable pour un véritable régime civil. La façon dont ils parviendront à arracher le pouvoir à l’armée reste, pour l’heure, difficile à imaginer – mais ils y parviendront, tôt ou tard.
Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.04.2026 à 17:03
Stéphane Aymard, Ingénieur de Recherche, La Rochelle Université

À travers ses caricatures, le très officiel média de langue anglaise China Daily s’adresse aux étrangers résidant en Chine. Son objectif : véhiculer une image positive du pays. Entre valorisation d’une Chine bienveillante et critique des puissances occidentales, ces dessins visent à contribuer à la diffusion du soft power de Pékin.
Fondé en 1981, China Daily a le plus grand tirage (900 000 exemplaires, dont 600 000 à l’étranger) de tous les journaux de langue anglaise en Chine. Il appartient au Département de la propagande du Comité central du Parti communiste chinois (CPD) qui lui communique la liste des sujets à traiter et de ceux qu’il ne faut pas aborder. Ce média qui, outre l’édition papier, est intégralement consultable en ligne, constitue un instrument non négligeable de la diplomatie publique chinoise. Il cible principalement les diplomates, les expatriés et les touristes, mais aussi toutes les personnes habitant ailleurs dans le monde et portant un intérêt à la Chine. Par son intermédiaire, la Chine s’adresse en anglais à l’ensemble de la planète. Le contenu des articles est assez consensuel et peu polémique, excepté les caricatures (« cartoons ») qui sont publiées tous les jours.
Cette communication se situe à la frontière du soft power. Selon le politologue américain Joseph S. Nye, « père » de ce concept, le soft power, à la différence de la propagande, se caractérise par la diffusion d’informations présentées comme étant impartiales et destinées à forger à l’étranger une image positive du pays dont il émane. La vision du monde diffusée par China Daily par l’entremise de ces caricatures, reliée à l’actualité, avec des éléments factuels difficiles à contredire, relève donc avant tout du soft power (une politique lancée en Chine en 2007 par le président Hu Jintao à la veille des Jeux olympiques de Pékin).
La plupart des dessins de China Daily se rattachent à un narratif récurrent : l’image positive de la Chine et l’image négative des États-Unis, à travers des thèmes comme la protection de l’environnement (qui serait l’apanage de Pékin), le commerce international (menacé par les États-Unis et promu par la Chine) et les valeurs éthiques. La consultation de l’ensemble des caricatures sur les années écoulées met en évidence les contours d’un nouvel ordre mondial où les États-Unis, dépassés, ne sont plus au centre du paysage, et sont remplacés par une Chine bienveillante et constructive.
La sélection qui suit donne un aperçu d’une année entière, de février 2025 à février 2026 (environ 300 cartoons), analysée et interprétée.
La Chine est présentée comme humaine, heureuse, souriante, attractive et œuvrant pour la paix et un progrès partagé et maîtrisé. Les personnages sont souvent aussi bien de type asiatique que de type occidental, ce qui vise à montrer que la Chine s’adresse au monde entier.
Parmi les sujets abordés : la sécurité en Chine (comparée aux États-Unis), les technologies chinoises innovantes (DeepSeek), les destinations touristiques de rêve et la gastronomie chinoise. Les « carrousels » ci-dessous vous permettent de visualiser certains de ces dessins en les faisant défiler.
L’idée est de montrer que la Chine est accueillante et appréciée. Les succès culturels – cinéma, mode – sont particulièrement mis en avant.
Enfin, l’image de la Chine est également promue à travers son ouverture au monde et son caractère pacifiste.
À l’inverse, le grand rival américain est systématiquement dépeint de façon très négative. On pourrait parler d’anti-américanisme primaire. Tous les défauts y passent : dette, pillage des ressources naturelles des autres peuples, unilatéralisme…
Les États-Unis sont décrits comme un pays brutal et féroce et sont souvent représentés comme des vautours ou des barbares.
Une série spéciale leur a même été consacrée. Des dizaines de caricatures montrent les « dilemmes » ou contradictions de la société états-unienne.
L’Europe n’est pas épargnée. Moquée, elle est souvent présentée comme faible et la grande perdante de la période actuelle.
Le Japon figure également en bonne place, comme une véritable « tête de Turc ». Son actualité y est souvent traitée avec moquerie ou ironie.
Le commerce international occupe une place importante dans ces dessins. La Chine y est présentée comme un leader bienveillant, vantant les bienfaits du libre-échange et les dangers du protectionnisme.
Pékin vole ainsi au secours de l’économie mondiale menacée.
La protection de l’environnement est un sujet défendu universellement et la Chine s’en est emparée. Les caricatures sont sur ce sujet moins agressives et moins personnalisées, présentant seulement la planète en danger (changement climatique, déchets).
L’autre facette est la mise en avant de solutions écologiques avec des dessins dans lesquels, paradoxalement, la Chine ne tire pas forcément la couverture à elle. Ces dessins, comme les précédents, pourraient paraître dans n’importe quel journal occidental.
Dans le même registre, China Daily aborde des sujets faisant référence aux valeurs éthiques ou morales. Le quotidien présente ainsi les sujets sensibles du moment, indiquant que la Chine est soucieuse des conséquences de leur développement : intelligence artificielle, cryptomonnaies, usage des smartphones.
Mais il aborde aussi des sujets plus ciblés sur les dérives attribuées au monde occidental : guerres, drogues, menace nucléaire…
Enfin, de façon plus positive, il évoque les questions de la natalité, de la famille, de la place des femmes dans la société, de l’aide ou encore des bienfaits de la robotique…
Les dessins se partagent ainsi en plusieurs objectifs :
vanter l’image de la Chine (paix, progrès, bonheur),
critiquer les pays concurrents ou peu appréciés, notamment à travers leurs déboires,
et montrer une préoccupation pour des valeurs universelles (famille, éthique, environnement, libre-échange) qui résonnent au-delà des frontières.
Ils esquissent un ordre mondial où la Chine serait au centre. Cette programmation choisie des cartoons avec un arrière-plan politique est très audacieuse. Certains, comme S.M-L Heng, la qualifient de politique de communication proactive, voire agressive.
L’objectif essentiel est d’améliorer l’image du pays à l’étranger, mais aussi d’influencer la perception des diasporas chinoises et de contrer l’information diffusée par certains médias occidentaux, par exemple sur la protection de l’environnement. Reste à savoir si cette communication porte ses fruits…
Stéphane Aymard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.04.2026 à 07:41
Anne Bialkowski, Responsable de l'unité Intelligence minérale, BRGM
Mathieu Leguerinel, Economiste des ressources minérales, BRGM
La crise économique née dans le sillage de la guerre en Iran n’est pas seulement un choc pétrolier et gazier. Elle fragilise l’ensemble des chaînes d’approvisionnement de ressources minérales cruciales, tant pour l’agriculture mondiale que pour la transition énergétique.
Le conflit qui secoue le Moyen-Orient depuis le 28 février 2026 provoque une onde de choc sur l’ensemble des marchés mondiaux des ressources minérales, au-delà des impacts sur les marchés du pétrole et du gaz. La région, point de passage stratégique pour le transport maritime de par son positionnement géographique, joue en effet un rôle clé dans l’approvisionnement en aluminium, en soufre et en hélium. En effet, leur production nécessite du gaz naturel. Cela affecte aussi, plus indirectement, d’autres métaux dont l’industrie dépend soit du pétrole, soit du soufre, comme le nickel, le titane ou le cuivre.
Les restrictions du transport dans le détroit d’Ormuz, par lequel ont transité près de 34 % du pétrole brut mondial en 2025 ainsi que 19 % du gaz naturel liquéfié, agissent comme un verrou géopolitique dont les effets se répercutent sur toutes les chaînes de valeur industrielles, bien au-delà des hydrocarbures et des produits pétrochimiques.
Nous travaillons pour l’Observatoire français des ressources minérales pour les filières industrielles (Ofremi), coordonné par le BRGM, impliquant également le CEA, l’IFPEN, l’Ifri et l’Ademe. Cet observatoire peut apporter un éclairage stratégique sur cette crise en offrant une lecture globale des chaînes d’approvisionnement en ressources minérales, au-delà des seules dynamiques énergétiques.
Par son expertise sur les métaux et minéraux critiques au travers de l’ensemble de leurs chaînes de valeur, l’Ofremi met en évidence les effets systémiques et souvent sous‑estimés de ce type de conflit sur l’ensemble des secteurs stratégiques pour notre économie. Nous vous proposons dans cet article un tour d’horizon des effets de la crise sur plusieurs matières critiques : l’hélium, l’aluminium, le soufre, le nickel, le cuivre et le titane
L’hélium est un sous-produit du traitement du gaz naturel lors de sa liquéfaction. Environ un tiers de la production mondiale d’hélium provient du site de Ras Laffan, au Qatar.
La rupture d’approvisionnement risque d’être fortement impactante à terme pour l’industrie, car cet élément est indispensable à la fabrication de semi-conducteurs, ainsi qu’à une partie des équipements médicaux.
Ainsi, Taïwan, la Corée du Sud et la Chine sont particulièrement exposés, tout comme les équipements de santé européens (aimants supraconducteurs présents dans les appareils IRM notamment), si des circuits d’approvisionnement alternatifs ne sont pas identifiés à moyen terme.
La production d’aluminium métal à partir d’alumine, elle-même issue de la bauxite, requiert beaucoup d’énergie. On la produit généralement là où elle est disponible à bas coût, dans des fonderies fonctionnant au gaz naturel. C’est pourquoi environ 10 % des capacités mondiales de production d’aluminium se situent dans le Golfe persique. Le manque de gaz et l’impossibilité d’importer l’alumine d’Australie entraînent donc des arrêts de production, comme chez les Qataris Qatalum (joint-venture entre le norvégien Hydro), Qamco (qui maintiendra sa production à 60 % de sa capacité) et Alba (Aluminium Barhain BSC), dont l’arrêt contrôlé de trois lignes de procédés réduira de 19 % sa production annuelle.
Cette situation risque d’accroître la hausse des prix de l’aluminium, déjà sous tension depuis un an. Au 1er avril 2026, le prix de l’aluminium coté à la bourse de Londres avait augmenté de près de 45 % sur un an. Le phénomène devrait encore être amplifié par la hausse des prix de l’énergie, la baisse de l’offre en provenance du Moyen-Orient et de potentielles spéculations.
L’Europe et les États-Unis dépendent des importations en aluminium provenant du golfe Persique, et sont donc particulièrement vulnérables aux changements du marché.
Dans le golfe Persique, le soufre n’est quasiment pas extrait de mines : il est coproduit à partir des hydrocarbures, en particulier du gaz naturel et du pétrole, riches en soufre. Les pays du Golfe fournissent un quart du soufre mondial. Or, le soufre est essentiel à la fabrication des engrais phosphatés, mais aussi d’acide sulfurique, indispensable à la métallurgie du cuivre et du nickel et à de nombreux procédés industriels.
Des ruptures d’approvisionnement pourraient provoquer une flambée des prix des engrais et, à plus long terme, des tensions sur le secteur agricole ainsi que des réactions protectionnistes, notamment de la Chine, qui est aujourd’hui le principal producteur mondial de soufre.
Les usines indonésiennes utilisant la lixiviation haute pression (procédé appelé High-Pressure Acid Leaching, ou HPAL) produisent 70 % des produits intermédiaires à base de nickel utilisés pour les batteries. Or, cette industrie utilise de l’acide sulfurique produit à partir du soufre importé du Moyen-Orient.
Avec des stocks couvrant à peine un mois, certaines installations ont déjà suspendu leur production. Cette situation tendue pourrait perturber la chaîne mondiale des batteries haute performance pour les véhicules électriques.
À lire aussi : Quelle technologie de batterie pour les voitures électriques ? Un dilemme de souveraineté industrielle pour l’Europe
Le cuivre n’est pas directement menacé, mais sa production dépend elle aussi de l’acide sulfurique, utilisé par les procédés métallurgiques. Comme le prix du cuivre dépend fortement de l’état de l’économie mondiale, il pourrait reculer si celle-ci est freinée par la hausse des prix du pétrole.
Pour ce qui est du titane, L’Arabie saoudite possède une usine d’éponges de titane (forme poreuse et irrégulière de titane ure, obtenu par réduction du tétrachlorure de titane, qui est une des formes de titane faisant l’objet de commerce mondial), située au bord de la mer Rouge. Il s’agit d’un matériau critique pour l’industrie aéronautique.
Si ce site industriel est peu exposé actuellement, il pourrait le devenir dans le cas d’une extension du conflit du côté de la mer Rouge.
La crise au Moyen-Orient ne saurait pas être réduite à un simple épisode géopolitique : elle révèle la sensibilité structurelle des chaînes d’approvisionnement mondiales, en déclenchant une cascade de vulnérabilités. Pétrole, gaz, hélium, soufre, aluminium, nickel… autant de ressources essentielles dont la disponibilité conditionne les secteurs industriels, notamment ceux porteurs de la transition énergétique.
Si le conflit s’inscrit dans la durée, les tensions pourraient s’amplifier, entraînant une hausse généralisée des coûts de production pour les entreprises, une augmentation durable des prix et des risques d’approvisionnement dans certains secteurs. La sécurisation des approvisionnements en ressources minérales, par la diversification des lieux de production, est plus que jamais d’actualité.
Antoine Lebrault, chargé de communication au BRGM, a participé à l’écriture de cet article.
Cet article a été réécrit sur la base d’une note de l’Ofremi à diffusion restreinte, avec les contributions de Marc-Antoine Eyl-Mazzega et Thibault Michel (Ifri), Emmanuel Hache (IFPEN) et Stéphane Bourg, Claire André-Luquet, Gaétan Lefebvre, Katherine Leroy, Paul Notom, Éric Pujol, Aurélien Reys (BRGM).
Bialkowski Anne a reçu des financements de l'ANR dans le cadre du projet OFREMI
Mathieu Leguerinel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.