25.10.2026 à 08:05
Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
L’ESSENTIEL
Très réticent à s’engager aux côtés de l’Arabie saoudite face aux houthistes du Yémen, Donald Trump semble laisser à d’autres acteurs le rôle de protecteurs de Riyad.
Une alliance avec Israël serait politiquement trop coûteuse pour les dirigeants saoudiens, et le pacte passé avec le Pakistan et la Turquie est exclusivement défensif.
Dès lors, les pays européens, au premier rang desquels la France, pourraient bien devenir les nouveaux « gendarmes du Golfe ».
« Nous le pourrions (intervenir militairement). Nous allons examiner cela. »
C’est en ces termes pour le moins hésitants que Donald Trump résume la réponse américaine aux attaques des houthistes ayant touché l’aéroport de Riyad le 10 octobre. La timidité de la réaction américaine est surprenante si l’on considère les liens militaires étroits qui relient les deux pays.
Depuis la signature du pacte du Quincy en 1945, l’Arabie saoudite a construit sa sécurité sur le partenariat militaire avec les États-Unis, qui lui fournissent la grande majorité de son matériel militaire, et disposent dans les pays du Golfe d’un réseau de bases à la fois terrestres, aériennes et maritimes, qui permettent la projection de la puissance américaine et donc la sanctuarisation du territoire saoudien.
Riyad bénéficie également de la présence de la 5ᵉ flotte, déployée au large du golfe Arabo-Persique, censée protéger le royaume saoudien de la menace que fait peser sur lui son rival iranien.
L’apparent abandon de l’allié saoudien par les États-Unis face aux houthistes s’inscrit dans un processus long qui s’est accéléré avec la guerre en Iran. À l’été 2026, Trump avait déjà brillé par ses hésitations à intervenir aux côtés de Riyad contre les houthistes quand ceux-ci avaient attaqué des infrastructures pétrolières du pays.
Le sentiment d’abandon qui en résulte se nourrit également de l’incapacité des forces dépendant du Commandement central des États-Unis (CENTCOM) à protéger les pays du Golfe contre les bombardements iraniens.
En outre, le refus catégorique de l’administration Trump d’apporter une solution politique au conflit israélo-palestinien fragilise les monarchies du Golfe, qui se retrouvent parfois accusées par leurs opinions publiques de « collaborer » avec l’État hébreu, puisqu’elles continuent d’entretenir de bonnes relations avec Washington, principal protecteur du gouvernement Nétanyahou.
Ce contexte ne peut qu’inciter l’Arabie saoudite à sortir de la dépendance américaine pour envisager de nouvelles alliances. Qui peut alors exercer la fonction de « gendarme » laissée de plus en plus vacante par Washington dans la région ? Quels nouveaux alliés pourraient compenser les failles de l’ancien parrain américain ?
En frappant de façon offensive le territoire saoudien en représailles des attaques qu’il a subies lui-même de la part d’Israël, l’Iran fait de facto de l’Arabie saoudite un allié d’Israël, ce qui pourrait inciter l’homme fort du royaume, Mohammed Ben Salmane (dit MBS), à mettre en place un partenariat militaire avec Tel Aviv.
Même si un éventuel bouclier israélien peut faire pâle figure, sur le papier, à côté de celui des États-Unis, il n’en présenterait pas moins plusieurs avantages comparatifs. Contrairement aux États-Unis, Israël n’est pas susceptible de se désengager du Golfe et considère l’ascension de l’Iran et de ses proxys comme une menace existentielle.
Ensuite, Israël dispose d’une abondance de renseignements sur les houthistes et pourrait aider l’armée de l’air saoudienne dans le ciblage des objectifs au sol. Enfin, un rapprochement avec Israël permettrait aux États arabes de bénéficier de l’expertise israélienne en matière d’interception et du système du Dôme de fer, suivant ainsi le modèle des Émirats arabes unis qui accueillent déjà une batterie israélienne depuis le mois d’avril 2026.
D’autres États arabes ont déjà fait un calcul similaire, comme le montre le cas du Koweït, qui envisagerait de rejoindre les accords d’Abraham, selon une déclaration faite le 15 septembre dernier par Yossi Shelley, ambassadeur israélien à Koweit City.
Pour autant, une alliance avec Israël n’irait pas sans poser de problèmes dans l’optique saoudienne. En effet, MBS sait pertinemment que l’idée d’une adhésion aux accords d’Abraham demeure particulièrement impopulaire auprès de son opinion publique. Un tel développement faciliterait la mise en œuvre, par l’Iran, d’une stratégie consistant à utiliser la rue arabe pour déstabiliser les pétromonarchies.
Pour ce faire, l’Iran peut s’appuyer sur la minorité chiite du pays qui s’est déjà révoltée contre le régime en 2011. Fort de ce constat, MBS a choisi de maintenir une certaine ambiguïté stratégique vis-à-vis de l’État hébreu : le prince héritier a officiellement rejeté la proposition israélienne d’intervenir au Yémen contre les houthistes aux côtés des forces saoudiennes.
Par conséquent, il semble difficile pour l’Arabie saoudite de remplacer la protection américaine par un partenariat accru avec Israël. MBS doit donc d’autant plus poursuivre son effort de rapprochement militaire avec deux autres puissances sunnites, le Pakistan ou la Turquie.
Le pacte de La Mecque signé le 7 août 2026 entre les trois pays répond précisément aux problèmes posés par le retrait des Américains et aux impasses qu’implique une alliance durable avec Israël.
Pensé comme « une Otan sunnite », le pacte de La Mecque prétend combler les failles sécuritaires du régime saoudien. L’alliance avec Islamabad place en effet Riyad sous le parapluie nucléaire pakistanais, seule puissance musulmane à disposer de l’arme atomique.
Quant à la Turquie, le troisième pilier de l’alliance, elle dispose précisément de ce qui fait défaut à l’armée saoudienne : un important complexe militaro-industriel parfaitement adapté à la guerre moderne et notamment à la guerre des drones.
La Turquie est, en effet, capable de fournir à Riyad des systèmes de défense anti-drones parmi les plus perfectionnés au monde, comme les systèmes Korkut ou Gürz, qui, parce qu’ils utilisent des munitions beaucoup plus économiques que les défenses antiaériennes occidentales ou américaines, sont plus à même de contrer les raids menés par l’Iran ou ses proxys. De plus, Ankara dispose d’un véritable retour d’expérience sur la guerre des drones moderne à la suite de l’envoi massif de drones Bayraktar en Ukraine, en Arménie, au Haut-Karabakh ou en Syrie contre les Kurdes.
Enfin, le complexe militaro-industriel turc permettrait de limiter la dépendance technologique vis-à-vis du monde occidental en développant des programmes d’armement communs à la Turquie et à l’Arabie saoudite comme le projet d’avion Kaan de Turkish Aerospace Industries, avion furtif de cinquième génération dont la production serait partagée par les deux pays.
Pour autant, cette alliance soulève de nombreuses interrogations sur sa capacité à résoudre à court terme les problèmes sécuritaires saoudiens. En effet, le pacte de La Mecque n’évoque qu’une alliance strictement défensive, ce qui rend impossible toute projection de forces turques ou pakistanaises sur le sol du Yémen et donc tout bombardement contre les houthistes. Or, on voit mal ce qui pourrait affaiblir durablement la menace houthiste si ce n’est la destruction de leur arsenal offensif et de leurs lanceurs de drones et de missiles.
De plus, le Pakistan comme la Turquie restent très attachés à leur statut de pays neutres dans le conflit actuel avec l’Iran, ce qui réduit considérablement la probabilité d’une intervention massive de leur part contre les proxys iraniens dans la région.
Même si le pacte de La Mecque se pense comme « une Otan sunnite », il ne témoigne pas du même degré de partenariat stratégique que celui qui relie les États-Unis aux pays européens au sein de l’Alliance atlantique. Rappelons que le succès de la dissuasion otanienne pendant la guerre froide a, en partie, reposé sur la présence de bases militaires américaines en Europe occidentale et sur le transfert d’armements nucléaires sur le sol européen. Or, pour l’instant, rien n’indique que le Pakistan envisagerait le déploiement d’armes nucléaires sur le territoire de son allié ni même la constitution d’authentiques bases militaires en Arabie saoudite. De ce point de vue, le pacte de La Mecque ne saurait être vu comme une véritable Otan sunnite puisque rien n’oblige dans les faits les pays membres de l’alliance à intervenir en cas d’agression contre le territoire saoudien.
Enfin, ni la Turquie ni le Pakistan ne disposent de forces navales capables de rouvrir le détroit de Bab al-Manded et de sécuriser la mer Rouge contre la piraterie des houthistes, enjeux essentiels pour une économie saoudienne toujours dépendante de ses exportations d’hydrocarbures, notamment en direction de la Chine.
On voit bien à travers les événements récents qu’aucune puissance régionale ne peut apporter à Riyad des garanties de sécurité légitimes (Israël) ou suffisantes (le Pakistan et la Turquie).
La monarchie saoudienne pourrait donc se tourner vers des partenaires extérieurs comme les pays européens, dont la puissance maritime et les capacités de projection suffiraient largement à affaiblir durablement les houthistes. Le déploiement récent de forces françaises pour protéger le terminal pétrolier saoudien de Yanbu témoigne d’un renforcement du partenariat militaire entre les pays européens et l’Arabie saoudite.
Dans le prolongement de l’opération Aspides, lancée par l’Union européenne (UE) en février 2024 pour protéger le trafic maritime en mer Rouge, la France pourrait jouer un rôle décisif dans la sécurisation du détroit de Bab al-Mandeb. La dépendance croissante de l’Europe au pétrole saoudien et l’attachement européen à la liberté de navigation (l’UE reste la principale destination des flux de marchandises qui transitent par Bab al-Mandeb et par Suez) pourraient accélérer le déploiement des forces européennes en Arabie saoudite et inciter MBS à préférer le bouclier européen à celui des États-Unis.
Leur neutralité dans le conflit israélo-palestinien, leur posture plus rationnelle et donc plus prévisible que celle de l’administration Trump font des Européens des candidats sérieux pour assurer la fonction désormais vacante de gendarme du Golfe. Ce faisant, les pays européens pourraient contribuer à l’avènement d’une « Europe puissance » dont les moyens militaires serviraient autant à sauvegarder ses intérêts qu’à défendre un droit international de plus en plus malmené par les États-Unis.
Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.10.2026 à 08:02
Monique Medeiros, Socio-Environmental Professor and Researcher , Universidade Federal do Pará (UFPA); Université de Montpellier
L’ESSENTIEL
À Marajó en pleine Amazonie, l’abondance de l’eau contraste avec le manque d’infrastructures d’eau potable et d’assainissement.
L’expansion de la riziculture irriguée accentue les conflits autour des usages de l’eau.
Le changement climatique risque d’aggraver des inégalités façonnées par les choix politiques et les investissements publics.
En Amazonie brésilienne, l’eau n’est pas simplement une ressource naturelle. Pour de nombreuses communautés rurales, elle façonne les déplacements, les moyens de subsistance, les systèmes alimentaires et la vie quotidienne. Dans le delta de l’Amazone, au sein de l’archipel de Marajó — le plus grand archipel fluvio-marin du monde —, les fleuves, les plaines inondables et les zones humides sont intimement liés aux manières d’habiter et de vivre le territoire. Pourtant, bien qu’elles vivent dans l’une des régions les plus riches en eau de la planète, des milliers de familles restent privées d’accès à l’eau potable et à des services d’assainissement de base.
Ce paradoxe ne découle pas simplement des conditions environnementales. Il reflète des choix politiques en matière d’infrastructures, d’investissements dans les territoires et de gouvernance de l’eau.
Cette contradiction témoigne d’un problème structurel plus large en Amazonie brésilienne.
Bien que le nord du Brésil concentre une part importante des ressources en eau douce du pays, environ 6,5 millions de personnes dans cette région n’ont toujours pas accès à une eau traitée. Parallèlement, près de 15 millions de personnes vivent sans service de collecte des eaux usées.
Dans le Pará, l’État où se trouve Marajó, les indicateurs d’assainissement figurent parmi les plus mauvais du Brésil. Les données du Système national brésilien d’information sur l’assainissement (SNIS) montrent que moins de 10 % de la population de l’État est raccordée à un réseau de collecte des eaux usées.
Dans de nombreuses communautés rurales de l’archipel, les familles dépendent encore de puits peu profonds, de dispositifs de fortune pour stocker l’eau de pluie ou d’eau de rivière non traitée pour leur consommation quotidienne.
Le problème dépasse largement la rareté de l’eau. Il tient aux inégalités d’accès à l’eau potable, aux déficits chroniques d’assainissement et aux revendications concurrentes concernant l’utilisation et la gouvernance des ressources en eau. Alors que les communautés traditionnelles ont historiquement bénéficié de peu d’investissements publics dans les infrastructures d’eau et d’assainissement, les activités économiques gourmandes en eau, comme l’expansion de la riziculture irriguée dans les prairies de Marajó, continuent de gagner du terrain, accentuant les conflits autour du droit à l’eau.
En Amazonie, l’insécurité hydrique tient moins à l’absence d’eau qu’au manque d’infrastructures permettant de la capter, de la traiter et de la distribuer en toute sécurité. Ce défi est particulièrement aigu dans les territoires ruraux et riverains, où les systèmes d’assainissement restent limités et où les investissements publics se sont historiquement concentrés dans les centres urbains.
Environ 42,6 % de la population du nord du Brésil n’a pas accès à l’eau potable, alors même que la région concentre l’essentiel des ressources en eau douce du pays. Dans le nord du Brésil, environ 1,53 million de personnes, soit près de 8 % de la population, vivent dans un logement sans salle de bains réservée à leur usage exclusif. Ces indicateurs, issus de l’Instituto Trata Brasil, révèlent certaines des inégalités les plus profondes du pays en matière d’assainissement.
La géographie accentue encore ces vulnérabilités. Les inondations saisonnières peuvent contaminer les puits et les dispositifs domestiques de stockage de l’eau, tandis que les périodes de sécheresse affectent de plus en plus la qualité et la disponibilité de l’eau.
Dans les territoires estuariens comme l’archipel de Marajó, les variations des marées et la salinisation compliquent encore davantage l’accès à une eau potable tout au long de l’année.
Le changement climatique risque d’accentuer les inégalités existantes en matière d’eau dans toute l’Amazonie, y compris à Marajó. Ces dernières années, l’Amazonie brésilienne a connu des vagues de chaleur record, des sécheresses prolongées et des cycles hydrologiques de plus en plus imprévisibles. Les sécheresses historiques de 2023 et 2024 ont perturbé les transports fluviaux, isolé des communautés rurales et réduit la disponibilité de l’eau dans tout le nord du Brésil.
En 2024, l’Agence nationale brésilienne de l’eau et de l’assainissement de base (ANA) a déclaré des situations de pénurie d’eau dans de grands bassins fluviaux amazoniens, notamment ceux du Tapajós, du Xingu, du Madeira et du Purus. Des sécheresses et des inondations extrêmes ont perturbé les transports, les systèmes d’approvisionnement alimentaire et l’accès local à l’eau dans de nombreuses communautés rurales de la région.
Ces conséquences ont également été ressenties dans tout l’archipel de Marajó. Lors de récents épisodes climatiques extrêmes, des municipalités comme Muaná, Portel, Bagre, Anajás, Ponta de Pedras et Santa Cruz do Arari ont déclaré l’état d’urgence en raison de sécheresses sévères, tandis que Cachoeira do Arari a connu des situations d’urgence liées tant à la sécheresse qu’aux inondations.
Ces événements illustrent la manière dont le changement climatique interagit avec des déficits anciens d’infrastructures et des inégalités territoriales, amplifiant les vulnérabilités existantes dans l’ensemble de l’archipel. L’insécurité hydrique à Marajó tient donc non seulement à la variabilité environnementale, mais aussi aux capacités inégales des communautés et des institutions à faire face aux événements climatiques extrêmes.
À Marajó, l’eau est bien plus qu’une ressource naturelle.
Les fleuves, les plaines inondables et les zones humides sont des sources d’eau potable, des voies de transport, des lieux de pêche, des habitats écologiques et des espaces où se perpétuent les pratiques culturelles, les moyens de subsistance et les relations communautaires. Les différents groupes sociaux entretiennent des rapports distincts avec l’eau, qui reflètent des débats plus larges sur le développement, la gouvernance territoriale et l’avenir de l’Amazonie.
L’élevage a historiquement façonné l’occupation de l’archipel de Marajó. L’élevage de buffles et de bovins, adapté à la dynamique saisonnière des plaines inondables, reste au cœur de l’économie régionale et du paysage lui-même. Les cycles saisonniers de l’eau déterminent les zones de pâturage, les déplacements et l’organisation des systèmes d’élevage extensif dans les îles (Medeiros; Souza e Nelson, 2026)
Plus récemment, la riziculture irriguée s’est rapidement étendue dans les prairies de l’est de Marajó, notamment dans des municipalités comme Cachoeira do Arari et Salvaterra.
Ce modèle repose sur des canaux, des pompes et des systèmes d’irrigation reliés au bassin de l’Arari. Selon les estimations de la FAO, la production d’un kilogramme de riz peut nécessiter entre 1 000 et 3 000 litres d’eau, tandis que des rapports environnementaux de la région indiquent que certains systèmes d’irrigation prélèvent environ 2 000 litres d’eau par seconde dans les cours d’eau locaux pendant les périodes de culture (Medeiros; Souza, 2025).
Pour les producteurs et les organisations agricoles, ces activités sont associées à la modernisation, à la productivité et à la croissance économique régionale. Les vastes plaines inondables de Marajó et ses abondantes ressources en eau sont fréquemment présentées comme des conditions favorables à l’expansion de l’agro-industrie dans la région.
Pour les communautés quilombolas et riveraines, en revanche, l’eau est aussi indissociable de la pêche, des déplacements, des systèmes alimentaires locaux et des pratiques collectives liées au territoire, façonnées au fil des générations (Medeiros; Souza, 2025). Les cycles saisonniers d’inondation influencent la vie quotidienne, tandis que les fleuves et les cours d’eau relient les communautés sur les plans social, économique et culturel.
Ces différentes perspectives coexistent sur un même territoire, mais elles donnent la priorité à des usages différents de l’eau. Dans ce contexte, l’eau devient plus qu’une ressource naturelle ; elle s’inscrit dans des débats plus larges sur le développement, les infrastructures, la gouvernance territoriale et l’avenir de l’Amazonie.
Dans ce contexte, la gouvernance de l’eau dépasse le seul défi environnemental. Elle reflète aussi des décisions politiques concernant les infrastructures, l’aménagement du territoire et les populations dont les besoins et les moyens de subsistance sont privilégiés dans les réponses au changement climatique.
L’expérience locale de Marajó révèle que l’insécurité hydrique en Amazonie ne résulte pas simplement d’une pénurie environnementale. Dans l’une des régions les plus riches en eau de la planète, les inégalités d’accès à une eau salubre naissent des interactions entre les infrastructures, la gouvernance territoriale, les priorités de développement et les rapports quotidiens à l’eau. Plutôt qu’un paradoxe de la nature, elles reflètent les processus sociaux et politiques qui déterminent la manière dont l’eau est gouvernée, distribuée et vécue.
L’archipel montre aussi que l’eau s’inscrit dans des relations sociales, économiques et écologiques qui soutiennent les moyens de subsistance, les déplacements et les identités territoriales. Dans le même temps, ces eaux sont de plus en plus intégrées à des projets d’expansion agricole et de développement économique, suscitant des tensions sur la manière dont elles devraient être utilisées, par qui et à quelles fins.
Le changement climatique pourrait bien accentuer ces tensions. Des sécheresses plus fréquentes, des inondations irrégulières et une pression croissante sur des écosystèmes fragiles pourraient creuser les inégalités existantes, en particulier dans les territoires où les infrastructures publiques restent limitées et où les capacités institutionnelles d’adaptation au changement climatique sont faibles. Dans ce contexte, la gouvernance de l’eau devient indissociable de questions plus larges de justice climatique, de droits territoriaux et d’équité sociale.
Ce que vivent les habitants de Marajó montre également que les réponses à l’insécurité hydrique ne peuvent se limiter à des solutions techniques. L’accès à l’eau dépend des manières d’habiter, d’utiliser et de gouverner les territoires, ainsi que des logiques historiques d’investissement et d’exclusion qui déterminent qui bénéficie des infrastructures et des services publics. Comprendre l’insécurité hydrique exige donc de s’intéresser non seulement aux conditions environnementales, mais aussi aux relations sociales, aux rapports de pouvoir et aux choix de développement qui façonnent l’accès à l’eau au quotidien.
Les conflits autour de l’eau à Marajó sont, en définitive, des conflits sur l’avenir même de l’Amazonie. Ils soulèvent plusieurs questions. Quels besoins sont prioritaires ? Quelles façons de vivre avec l’eau sont reconnues et soutenues ? Quelles trajectoires de développement bénéficient de l’attention des responsables politiques et des investissements publics ? Alors que progressent les débats mondiaux sur la justice climatique et la gouvernance environnementale, Marajó rappelle un fait essentiel. Même dans les lieux caractérisés par l’abondance de l’eau, l’accès à une eau salubre et à un approvisionnement sûr reste profondément inégal. Réduire ces inégalités nécessite des approches qui reconnaissent les multiples significations de l’eau et la diversité des réalités des territoires amazoniens, où l’eau n’est pas seulement une ressource à gérer, mais aussi un élément fondamental de la vie sociale, de l’appartenance territoriale et des avenirs collectifs.
Cet article s’appuie sur les recherches en cours de Monique Medeiros sur la gouvernance de l’eau et les inégalités territoriales dans l’archipel de Marajó. Il se nourrit également de son travail au sein du volet socio-environnemental d’AmazonFACE, un programme de recherche interdisciplinaire de grande ampleur qui étudie les effets du changement climatique sur les écosystèmes amazoniens et les communautés qui en dépendent.
Monique Medeiros est membre d'AmazonFace.
24.10.2026 à 10:33
Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Enseignant-Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

L’ESSENTIEL
Dans les sociétés sorties de guerre, l’école doit composer avec des mémoires et des appartenances parfois antagonistes.
Programmes, manuels et formations des enseignants dépendent de décisions politiques autant que pédagogiques.
De la Bosnie au Liban, les choix éducatifs peuvent entretenir les séparations ou, au contraire, ouvrir des espaces de dialogue.
Qu’il s’agisse de conflits encore en cours ou de sociétés engagées dans l’après-guerre, la reconstruction des infrastructures et des services essentiels constitue un enjeu majeur. De l’Ukraine à Gaza, en passant par la Syrie ou le Soudan, les destructions rappellent l’ampleur des besoins matériels. Mais au-delà des routes à reconstruire, des hôpitaux à remettre en service et des écoles à réparer ou à rebâtir, une question demeure : que va-t-on enseigner lorsque les élèves retrouveront le chemin de la classe ?
La reconstruction éducative est souvent pensée comme un chantier matériel. Rouvrir les écoles ne suffit pas à reconstruire l’éducation : il faut également repenser les programmes, former les enseignants et réorganiser les institutions éducatives. L’école ne transmet pas seulement des connaissances ; elle forme des citoyens, construit une mémoire collective et prépare les générations appelées à reconstruire le pays.
Les recherches sur les États post-conflit montrent que l’éducation peut contribuer à restaurer la confiance, renforcer les institutions et consolider la paix. Mais, selon les choix politiques qui président à sa reconstruction, elle peut aussi prolonger les divisions héritées du conflit.
La véritable question n’est donc pas seulement quelle éducation reconstruire, mais qui la reconstruit : qui décide des programmes, des institutions, de la formation des enseignants et des universités ?
Dans une étude publiée en 2000, les chercheurs Kenneth Bush et Diana Saltarelli ont montré que l’éducation pouvait aussi bien contribuer à la paix que renforcer les tensions entre communautés.
Les systèmes éducatifs ne transmettent pas seulement des connaissances. Ils façonnent aussi une certaine vision de l’histoire, de la citoyenneté et du vivre-ensemble.
Cette dimension devient particulièrement sensible après un conflit. Les autorités doivent alors décider quels événements enseigner, quelles mémoires transmettre aux nouvelles générations et quelles valeurs promouvoir. Ces choix dépassent la pédagogie : ils participent directement à la reconstruction politique et institutionnelle du pays.
L’histoire montre cette ambivalence. Dans l’Allemagne nazie, écoles et universités ont été soumises à une forte mise au pas idéologique. Après 1945, leur réforme et leur dénazification ont au contraire participé au processus de démocratisation de l’Allemagne. En France également, l’école a joué un rôle central dans la construction nationale sous la IIIᵉ République. Ces exemples montrent que l’éducation n’est jamais un simple service public.
Mais la reconstruction éducative ne favorise pas toujours le rapprochement entre les communautés. En Bosnie-Herzégovine, certaines formes de ségrégation scolaire persistent plusieurs décennies après la guerre selon le modèle des « deux écoles sous un même toit ».
Les élèves fréquentent le même bâtiment mais suivent des programmes distincts selon leur appartenance ethnique. L’école devient ainsi le reflet des divisions politiques et communautaires qui continuent de structurer la société.
Au Liban, la coexistence d’établissements publics, privés et confessionnels s’accompagne d’une fragmentation des récits historiques et de la gouvernance éducative. L’absence d’un manuel d’histoire commun illustre les difficultés à construire une mémoire nationale partagée.
En Israël et dans les territoires palestiniens, l’analyse des programmes et des manuels scolaires révèle également des débats autour des récits historiques, des valeurs civiques et de la représentation de l’autre.
En Afrique du Sud, la réforme des programmes après l’apartheid a cherché à promouvoir une citoyenneté commune et une plus grande reconnaissance de la pluralité des expériences historiques.
Ces exemples montrent qu’il n’existe pas de modèle universel de reconstruction éducative. Ils rappellent aussi que l’éducation peut favoriser la réconciliation ou, au contraire, prolonger les divisions lorsqu’elle devient le lieu de mémoires concurrentes et de projets politiques opposés. La question est donc aussi celle de la gouvernance.
À lire aussi : Pédagogies nouvelles, échanges scolaires… Après la Seconde Guerre mondiale, comment les enfants sont devenus acteurs de la paix
Après une guerre, le défi ne consiste pas seulement à reconstruire des écoles ou à former des enseignants, mais à déterminer qui décide des contenus enseignés. Qui définit les programmes, choisit les manuels, forme les enseignants ou finance les établissements ? Ces choix, loin d’être uniquement techniques, influencent les savoirs transmis et la vision de la société portés par l’école.
En Bosnie-Herzégovine, la répartition des compétences éducatives entre différentes autorités territoriales contribue à la coexistence de programmes distincts, notamment dans l’enseignement de l’histoire. Leur harmonisation demeure un sujet de controverses politiques et identitaires. Au Liban, le ministère de l’éducation et les établissements confessionnels interviennent dans un système marqué par la diversité des acteurs. Les désaccords sur l’enseignement de l’histoire illustrent les difficultés à élaborer un récit commun.
Ainsi, ministères, collectivités, universités, organisations internationales, bailleurs de fonds, autorités religieuses ou partis politiques peuvent tous intervenir dans la définition des politiques éducatives, sans toujours poursuivre les mêmes objectifs.
Mais les politiques éducatives ne se traduisent pas mécaniquement dans les salles de classe. Les enseignants disposent d’une certaine marge d’interprétation. Dans leur pratique quotidienne, ils peuvent encourager le dialogue, confronter différentes perspectives historiques ou, au contraire, reproduire les divisions existantes. Cette autonomie reste néanmoins variable selon les systèmes éducatifs et les contraintes politiques.
Les enjeux de gouvernance éducative ne s’arrêtent pas aux portes des écoles. Ils concernent également les universités, dont l’autonomie et les orientations institutionnelles peuvent influencer leur contribution à la reconstruction du pays.
Ces établissements occupent une position particulière dans les sociétés post-conflit. Ils forment de futurs responsables publics et produisent des connaissances susceptibles d’éclairer l’élaboration des politiques publiques, même si leur influence réelle dépend du contexte institutionnel et politique.
Lorsqu’elles disposent d’une autonomie suffisante, les universités peuvent organiser des débats sur le passé, encourager des recherches indépendantes et créer des espaces de rencontre entre étudiants issus de communautés divisées.
En Colombie, des étudiants ont ainsi mené des projets avec des associations et des communautés touchées par le conflit armé, dans le cadre du service-learning (ou apprentissage par le service), une démarche qui relie engagement de terrain et formation universitaire. Mémoire, développement local, dialogue communautaire : ces initiatives visaient à renouer des liens entre étudiants, institutions et habitants.
Reconstruire une école est un chantier d’ingénierie ; reconstruire un système éducatif est un choix de société. Après une guerre, la question n’est pas seulement de savoir combien d’écoles seront rebâties, mais quel avenir elles construiront.
Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.10.2026 à 12:30
W Joseph Campbell, Professor Emeritus of Communication, American University School of Communication

L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les sondages ont sous-estimé Donald Trump à trois présidentielles de suite et se sont encore trompés aux primaires d’août 2026.
Faute de répondants, les instituts doivent redresser leurs données brutes, des choix techniques qui peuvent nettement modifier les résultats.
Marchés prédictifs et réponses simulées par l’IA leur disputent désormais la prévision électorale, sans avoir prouvé qu’ils étaient plus fiables.
Le 3 novembre 2026, les Américains renouvelleront l’ensemble de la Chambre des représentants et 35 des 100 sièges du Sénat lors des élections de mi-mandat, les midterms. Les instituts de sondage abordent ce scrutin plombés par des ratés retentissants lors des dernières élections, et concurrencés par des rivaux pleins d’aplomb, bien décidés à redessiner le paysage des prévisions électorales.
Rien ne garantit que les difficultés des sondeurs – et la défiance persistante du public à l’égard de la fiabilité des sondages électoraux – se dissiperont de sitôt.
À vrai dire, les sondeurs n’ont guère eu de motifs de se réjouir depuis près de dix ans, depuis que Donald Trump a déjoué les pronostics fondés sur les sondages pour battre Hillary Clinton à la présidentielle de 2016.
En 2020, les sondeurs ont signé leur pire performance collective depuis 40 ans en surestimant l’ampleur de la victoire de Joe Biden sur Trump. J’analyse cet épisode dans Lost in a Gallup, mon livre consacré aux échecs des sondages (non traduit en français, NdT).
Lors des midterms de 2022, les sondages se sont montrés plus inégaux que brillants. En 2024, les sondeurs ont, dans l’ensemble, sous-estimé le soutien électoral à Trump – pour la troisième élection consécutive. Au point que le magazine The Atlantic a jugé les sondages de 2024 « toujours mauvais, mais plus discrètement ».
La série de déconvenues des sondeurs s’est prolongée en août 2026, lors de deux primaires démocrates très suivies (les primaires désignent les candidats des partis à l’élection générale, NdT) : celle pour le siège de sénateur du Michigan et celle pour le poste de gouverneur du Wisconsin. Dans les deux cas, les sondages annonçaient des avances de plus de dix points, qui se sont révélées illusoires une fois les bulletins dépouillés. (Dans le Michigan, le progressiste Abdul El-Sayed, donné largement en tête, ne l’a emporté que d’un point environ sur la modérée Haley Stevens ; dans le Wisconsin, la socialiste démocrate Francesca Hong, favorite, s’est inclinée de justesse face à David Crowley, NdT.) Ces résultats ont inspiré des titres comme « Faut-il encore faire confiance aux sondages ? »
Le mois d’août a aussi apporté des révélations sur des résultats de sondages fabriqués dans des scrutins disputés dans le Wisconsin, dans le Nevada et à Los Angeles. Ces faux sondages étaient l’œuvre d’un jeune diplômé de 21 ans, qui diffusait ses résultats inventés sur un site baptisé Median Strategies. Il a affirmé avoir voulu démontrer à quel point de fausses données d’enquête peuvent attirer l’attention.
Les résultats de l’un de ces faux sondages, qui donnait la maire démocrate de Los Angeles, Karen Bass, en tête avec plus de dix points d’avance dans sa course à la réélection, ont été relayés sur les réseaux sociaux par son équipe de campagne. Ils ont aussi fait l’objet d’articles de presse et de reportages télévisés avant que la supercherie ne soit révélée.
Les primaires sont déjà bien assez compliquées pour les sondeurs sans les perturbations qu’entraînent des résultats inventés. La participation y est généralement faible, ce qui complique la tâche des instituts lorsqu’ils tentent d’estimer qui ira effectivement voter.
Dans le même temps, les sondeurs subissent la pression des marchés prédictifs comme Kalshi et Polymarket, une plateforme fondée sur les cryptomonnaies, qui permettent tous deux de parier sur l’issue des élections. (Ces plateformes sont illégales en France, où l’Autorité nationale des jeux les assimile à des sites de jeux d’argent non autorisés, NdT.)
Les paris sur les élections américaines ont une longue histoire, quoique méconnue. En 1924, le Wall Street Journal rapportait depuis New York qu’« une demi-douzaine de maisons, ici, font commerce de recevoir et de placer des paris », en relevant qu’une règle empirique s’était imposée : « Quand la cote dépasse deux contre un dans une campagne, le candidat favori est pratiquement certain de l’emporter. »
À partir des années 1930, les paris ont cédé la place, comme outil de prévision électorale, aux techniques de sondage quasi scientifiques (PDF) mises au point par des pionniers des enquêtes d’opinion comme George Gallup et Elmo Roper. Les sondages offraient alors ce que les chercheurs Paul W. Rhode et Koleman S. Strumpf ont appelé « un substitut tout trouvé aux cotes des paris, qui n’était pas exposé aux objections morales visant les jeux d’argent ».
Ces dernières années, à mesure que les difficultés des sondages se sont aggravées, les marchés prédictifs sont sortis de l’ombre pour devenir des acteurs incontournables de la prévision électorale.
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Leur volume de transactions, leur influence politique et leur notoriété ont progressé – tout comme leurs prétentions.
Le fondateur de Polymarket, Shayne Coplan, 28 ans, a qualifié les marchés prédictifs de « chose la plus précise dont dispose l’humanité à l’heure actuelle ». Il a aussi raillé les enquêtes traditionnelles, réalisées auprès de personnes interrogées, en déclarant en 2024 : « Plus personne ne prend les sondages au sérieux. »
Les marchés prédictifs fournissent des probabilités en temps réel, avec une souplesse dont les sondages électoraux sont incapables. Mais la question de savoir s’ils menacent l’existence même des sondages traditionnels reste ouverte.
Le journaliste de données Nate Silver (fondateur du site de prévisions électorales FiveThirtyEight et, depuis juillet 2024, conseiller de Polymarket, NdT) a dit douter que « les marchés prédictifs puissent constituer un bon substitut aux sondages ». Une des raisons de ce scepticisme : les parieurs de ces plateformes s’appuient souvent sur les résultats des sondages préélectoraux et sur les prévisions fondées sur ces sondages, et y réagissent.
Pourtant, les marchés prédictifs n’ont guère semblé dépendre des sondages lors de la présidentielle de 2024. Polymarket et Kalshi ont tous deux prédit la victoire de Trump, alors que les sondages, en moyenne, tendaient à donner une légère avance à la vice-présidente Kamala Harris.
« Faites confiance aux marchés, pas aux sondages », a lancé Coplan sur le réseau social X peu après l’élection. Kalshi, de son côté, a proclamé que ses projections favorables à Trump avaient « montré que les marchés prédictifs peuvent nettement surpasser les sondages et les médias traditionnels ».
La récente primaire démocrate pour le poste de gouverneur du Wisconsin a toutefois été une douche froide pour les marchés prédictifs. Les cotes de Kalshi et de Polymarket donnaient respectivement à Francesca Hong 95 % et 96 % de chances de l’emporter. Elle a perdu, de justesse.
Au-delà de la concurrence des marchés prédictifs, les sondeurs se heurtent au problème tenace des faibles taux de réponse. Beaucoup de gens refusent de répondre aux sollicitations des instituts, ce qui rend presque impossible la constitution d’échantillons représentatifs à partir des seules enquêtes. Les sondeurs sont donc contraints d’appliquer des ajustements statistiques à leurs données brutes, une opération appelée « pondération » ou « redressement ».
Ces ajustements visent à améliorer la précision en alignant les données brutes sur des caractéristiques démographiques ou politiques : niveau d’études, origine ethnique, genre, affiliation partisane déclarée lors de l’inscription sur les listes électorales ou encore vote passé déclaré par les personnes interrogées. Mais les choix de redressement varient d’un institut à l’autre et ne garantissent en rien l’exactitude des résultats.
Josh Clinton, politiste à l’université Vanderbilt, a souligné que même des « choix raisonnables » de redressement peuvent faire nettement varier les résultats d’un sondage.
Autre source de tracas pour les enquêtes d’opinion aujourd’hui : une pratique appelée « silicon sampling » (« échantillon silicium »), dans laquelle des agents d’intelligence artificielle simulent des réponses semblables à celles d’êtres humains.
Le silicon sampling, qui a gagné en visibilité ces derniers mois, est bien plus rapide et nettement moins coûteux que les sondages classiques. Et il a pris pied dans le secteur des enquêtes d’opinion.
L’institut Gallup, pionnier américain des sondages, a ainsi annoncé qu’il « explore le potentiel des réponses simulées » pour déterminer « si les systèmes d’IA et les méthodes émergentes peuvent aider à mieux comprendre comment les humains pensent et se comportent ».
Le silicon sampling inquiète certains tenants des méthodes traditionnelles, que les implications éthiques, entre autres, de la simulation de réponses humaines mettent mal à l’aise.
À lire aussi : Les sondages générés par IA séduisent des instituts, mais peuvent-ils vraiment refléter ce que pensent les gens ?
La présidentielle de 2024 a offert un modeste exemple de silicon sampling en action. Les agents d’IA de la start-up Aaru avaient prédit que Harris remporterait quatre des sept États pivots du pays (les swing states, susceptibles de basculer d’un camp à l’autre et qui décident de l’élection, NdT). Un tel résultat lui aurait assuré suffisamment de grands électeurs pour être élue présidente.
Ces résultats n’étaient cependant pas meilleurs que ceux des sondages traditionnels réalisés dans les États pivots par CNN et le New York Times. Les deux médias donnaient Harris en tête dans quatre États – de quoi l’emporter si le scrutin avait suivi leurs sondages.
Harris a perdu dans les sept États pivots.
W Joseph Campbell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.10.2026 à 12:05
Grant Duncan, Research Associate, Public Policy Institute, University of Auckland, Waipapa Taumata Rau

L’ESSENTIEL
Chaque sondage n’est qu’une estimation : un écart d’un ou deux points entre deux enquêtes relève du bruit statistique, pas d’un signal.
Une participation inattendue peut fausser les sondages, comme en 2020 en Nouvelle-Zélande, quand ils ont sous-estimé les travaillistes et surestimé le Parti national.
Les sondages peuvent aussi influencer le vote, au détriment des petits partis menacés par le seuil de 5 % des voix.
Les Néo-Zélandais renouvelleront leur Parlement lors des élections législatives du 7 novembre 2026. À neuf mois du scrutin (cet article a été publié en anglais le 3 février 2026, NdT), que peuvent nous apprendre les sondages d’opinion sur leur issue ? Pas grand-chose, à vrai dire.
Sur la seule foi des sondages, personne n’aurait pu prédire, aussi tôt dans l’année, l’issue des trois derniers scrutins. Les tendances ont évolué au cours des mois suivants, et des événements – au premier rang desquels le Covid, en 2020 – sont venus rebattre les cartes.
Chaque sondage est une photographie de l’opinion publique à un moment déjà passé – et cette photographie est floue, en raison de l’erreur d’échantillonnage, statistiquement inévitable. Un échantillon de 1 000 personnes ne ressemble jamais exactement à l’ensemble du corps électoral, et la proportion d’électeurs « indécis » n’est souvent pas communiquée.
Les instituts de sondage ont tout intérêt à produire des résultats aussi exacts que possible, mais les aléas statistiques sont inévitables. Chaque sondage n’est qu’une estimation. Et un léger écart d’un ou deux points entre deux sondages relève du « bruit », non du « signal ».
C’est en observant les tendances sur un ensemble de sondages que l’on se fait une idée de l’évolution des préférences partisanes. Mais les tendances passées ne permettent pas de prévoir de façon fiable les tendances futures.
Le code de déontologie des sondages politiques de la Research Association New Zealand (RANZ), l’organisation professionnelle des métiers des études et sondages, impose que toute projection du nombre de sièges de chaque parti « précise que les sondages ne prédisent pas – ils mesurent un moment donné ».
J’ajouterais que personne ne peut « mesurer » les opinions avec la précision dont on fait preuve pour mesurer des distances ou des durées. Une opinion n’est pas un objet dans l’espace.
Alors, que peut-on dire de ce que les sondages récents indiquent, plutôt que de ce qu’ils mesurent ?
Ils semblent montrer que si des élections avaient eu lieu récemment, le Parti national, la formation de centre droit du premier ministre Christopher Luxon, aurait recueilli moins de voix de liste – celles qui déterminent la répartition des sièges – qu’aux élections de 2023. Le Parti travailliste (centre gauche), dans l’opposition, aurait peut-être fait mieux que lui, mais aurait été desservi par ses partenaires potentiels de coalition, les Verts (écologistes de gauche) et Te Pāti Māori (le parti de défense des droits des Maoris).
Il est difficile de dire si ce scrutin hypothétique aurait pu conduire à un changement de gouvernement. Les sondages réalisés dans les semaines qui précèdent immédiatement une élection sont en général assez proches des résultats. Mais la participation peut tout bouleverser.
Un échantillon représentatif du corps électoral ne correspond pas forcément, sur le plan démographique, à la population qui se rend effectivement aux urnes.
En 2020, par exemple, une participation d’une ampleur inattendue a conduit les sondages du mois précédant le scrutin à sous-estimer les travaillistes et à surestimer le Parti national.
Les observateurs de la vie politique peuvent néanmoins se servir des sondages comme d’indicateurs de la direction prise. À l’heure où j’écris ces lignes, seul New Zealand First (NZ First), le parti populiste et nationaliste de Winston Peters, membre de la coalition de droite au pouvoir, aurait de quoi se réjouir de ses résultats moyens dans les sondages récents.
NZ First a obtenu des scores de 9 % ou plus, en progression par rapport à son résultat aux dernières élections (6,1 %). La lente remontée des travaillistes au cours de l’année 2025 semble toutefois s’être faite au détriment des deux plus petits partis de gauche.
Les sondages d’opinion peuvent avoir sur le comportement électoral des effets autoréalisateurs ou d’« entraînement » (l’effet bandwagon). Mais aucune théorie de cause à effet ne permet de prédire si cela se produira, ni dans quelle mesure. Ces effets peuvent jouer en sens opposé selon les individus.
Si les sondages donnent un candidat largement en tête, cela peut m’inciter à voter pour lui (pour monter dans le train en marche). Ou bien je peux voter pour un autre candidat (pour soutenir l’outsider). Ou ne pas voter du tout (puisque les jeux sont faits).
Dans un scrutin mixte à finalité proportionnelle (MMP, pour Mixed Member Proportional) comme celui de la Nouvelle-Zélande, où chaque électeur vote à la fois pour un député de circonscription et pour une liste nationale, seuls les partis qui obtiennent 5 % des voix de liste ou remportent au moins une circonscription entrent au Parlement. Un parti crédité de moins de 5 % dans les sondages, et qui a peu de chances de remporter une circonscription, peut se retrouver pris au piège d’une prophétie autoréalisatrice.
Ne voulant pas « gâcher » leur voix en la donnant à ce parti, les électeurs peuvent en choisir un autre – ce qui complique encore la tâche de ce parti.
Les électeurs se demandent aussi : qui gouvernera avec qui ? Ils peuvent se dire que voter pour un parti revient en fait à aider un autre parti à entrer au gouvernement – ce qui peut leur sembler souhaitable ou non.
Parce que les sondages risquent de guider l’opinion publique plutôt que de la suivre, la Nouvelle-Zélande interdit leur publication le jour même du scrutin, mais pas pendant les deux semaines de vote anticipé. (En France, la loi interdit la publication et le commentaire de tout sondage électoral la veille et le jour du scrutin, NdT.)
Les périodes d’interdiction sont pourtant courantes en Europe et en Amérique latine, et peuvent durer jusqu’à deux semaines, comme en Italie.
Il existe aussi un risque qu’un acteur peu scrupuleux publie un faux résultat de sondage pour infléchir les choix des électeurs ou les dissuader de voter. C’est l’une des raisons pour lesquelles la profession s’est dotée d’un code de conduite (dont elle assure elle-même le respect).
Dans une société libre, l’État ne devrait toutefois pas interdire aux instituts de réaliser des sondages, ni aux médias d’en publier les résultats.
Les sondages peuvent informer les électeurs et jouer un rôle utile dans le processus démocratique. Ils offrent aussi aux partis, entre deux élections, un retour sur leur action (ou sur la façon dont elle est perçue).
Mais ils peuvent desservir le débat lorsque les médias les présentent de manière sensationnaliste ou partiale.
À lire aussi : Pourquoi la multiplication des sondages nuit à l’information des électeurs : les leçons du cas australien
Il faudrait laisser les électeurs se faire leur propre idée du candidat ou du parti qui les représente le mieux, plutôt que de les amener à voir l’élection comme une compétition racontée à coups de « qui monte, qui descend ».
En définitive, il faut lire les sondages – et les médias – d’un œil critique, sans rien prendre pour argent comptant. Il est toujours utile de vérifier, par exemple, qui a réalisé l’enquête, qui l’a commandée et selon quelle méthode. (En France, ces informations doivent obligatoirement accompagner la première publication d’un sondage, NdT.)
Surtout, n’oublions pas que les sondages d’opinion ne font qu’indiquer des tendances passées ; ils ne prédisent pas les résultats à venir.
Grant Duncan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.10.2026 à 10:43
Daniel Casey, Lecturer, Politics and International Relations, Australian Catholic University

L’ESSENTIEL
Quelque 140 sondages ont été publiés en Australie depuis les élections fédérales de 2025, soit environ deux par semaine.
Selon une méta-analyse de 32 études, la couverture « hippique » des sondages accroît le cynisme envers les responsables politiques et les médias.
Des « répondants » créés par l’IA, capables de se faire passer pour des humains, pourraient demain fausser les sondages à bas coût.
En Australie, les sondages d’intentions de vote se succèdent à un rythme soutenu. Selon le Newspoll, l’enquête de référence publiée par le quotidien The Australian le 9 août 2026, les travaillistes, au pouvoir, et One Nation, le parti populiste et anti-immigration de Pauline Hanson, sont désormais à égalité, à 29 %, tous deux en recul d’un point. La Coalition, l’alliance de droite qui réunit libéraux et nationaux, perd elle aussi un point et tombe à 18 %. Comme tous les autres, ce sondage a été largement repris, par le média qui l’a commandé comme par ses concurrents.
Pourtant, la dernière élection fédérale remonte à un peu plus d’un an, et la prochaine n’aura lieu que dans deux ans. Dans ce contexte, et compte tenu de la manière dont la récente progression de One Nation dans les sondages, en particulier, a façonné le débat politique, avons-nous trop de sondages ?
« Vox populi, vox Dei » : c’est l’idée – qui donna son titre à un célèbre pamphlet anglais de 1709 – selon laquelle la voix du peuple est la voix de Dieu. Dès lors, les sondages d’opinion – qui mesurent avec précision, de façon scientifique et systématique, la voix du peuple – ne sont-ils pas, à l’évidence, l’un des outils les plus importants de la démocratie ? Ou bien les sondages d’intentions de vote ne sont-ils qu’une mesure superficielle de l’opinion publique – sujette au bruit statistique, et qui nous apprend peu de choses sur les raisons pour lesquelles l’opinion évolue, ou sur ce que les responsables politiques devraient faire ? L’obsession des derniers sondages nous détourne-t-elle des véritables enjeux et des problèmes de long terme auxquels l’Australie est confrontée ?
Selon William Bowe (alias The Poll Bludger), spécialiste reconnu du suivi des sondages, environ 12 sondages ont été publiés en juillet 2026 – soit à peu près trois par semaine. Depuis l’élection de 2025, nous en avons eu environ 140, réalisés par dix instituts différents – soit à peu près deux par semaine.
Si vous avez l’impression que ce n’était pas le cas auparavant, eh bien, vous avez à moitié raison. S’il est difficile de recenser précisément le nombre de sondages d’opinion publiés, l’Australie n’a compté, jusqu’au début des années 1970, qu’un seul grand institut de sondage, Roy Morgan Research, qui réalisait des enquêtes pour The Bulletin.
Selon la base de données des sondages d’opinion de la Bibliothèque du Parlement australien, on comptait dans les années 1990 environ 38 sondages par an – moins d’un par semaine. Ce chiffre a doublé dans les années 2000, avant de bondir à environ 130 par an entre 2010 et 2016.
Cette période a coïncidé avec celle où l’Australie faisait figure de « capitale des putschs du monde démocratique » – plusieurs putschs internes ayant renversé les dirigeants des deux grands partis. Après un recul pendant deux cycles électoraux, nous étions revenus, lors du cycle électoral 2022-2025, à la moyenne actuelle d’environ deux sondages par semaine.
Cette croissance se retrouve ailleurs. Au Royaume-Uni, entre 1992 et 2005, on comptait environ 1,5 sondage d’opinion par semaine. Depuis, ce chiffre a plus que triplé : on en compte environ cinq par semaine depuis les législatives de 2024.
Il ne s’agit toutefois pas simplement d’une question de volume : ce qui compte, c’est ce qu’il advient de tous ces sondages une fois qu’ils atteignent le public. Que dit donc la recherche des effets de toute cette couverture « hippique », qui raconte la politique comme une course de chevaux ?
L’espace consacré à l’actualité politique étant limité, la multiplication de ce type de journalisme se fait presque certainement au détriment du traitement des questions de fond.
À lire aussi : Fragilités et énigmes d’un sondage électoral
Une étude américaine a montré que seulement 10 % de la couverture médiatique de l’élection présidentielle de 2016 portait sur les enjeux de fond. Tout le reste relevait du journalisme « hippique ». Expliquer les subtilités de l’imposition des trusts et des plus-values – plutôt que de rendre compte de l’effet de ces annonces sur l’opinion publique – est difficile, chronophage, gourmand en ressources, et a peu de chances d’attirer les regards et les clics sur les réseaux sociaux.
Quel effet cette couverture façon course de chevaux a-t-elle sur le public ? Le détourne-t-elle de la politique, le rendant encore plus cynique à l’égard de responsables politiques qui semblent entièrement guidés par les sondages ? L’hypothèse est que cela accroît l’aliénation politique, avec des conséquences négatives pour la démocratie. D’autres ont avancé que ce type de couverture est accessible et favorise l’engagement civique.
Malheureusement, les recherches australiennes sur le sujet sont limitées. Cependant, les travaux menés aux États-Unis et dans une demi-douzaine de pays européens semblent tous aller dans le même sens. Une méta-analyse de 32 études réalisée par Alon Zoizner a montré que la couverture stratégique, qui privilégie la course entre les partis, accroît le cynisme à l’égard des responsables politiques comme des médias qui les couvrent, et dégrade le jugement que porte le public sur la crédibilité de l’information elle-même.
Des résultats similaires ont été observés en Suède, tandis qu’une étude danoise a montré que les journalistes rapportent couramment de faibles variations des sondages, statistiquement non significatives, comme s’il s’agissait de changements réels et substantiels. On fabrique ainsi une impression de mouvement et un intérêt journalistique à partir de pur bruit statistique.
Au total, la multiplication de ce traitement centré sur la course entraîne une méfiance accrue envers les responsables politiques et les médias, ainsi qu’un électorat mal informé – un électorat que l’on nourrit de variations des sondages qui, statistiquement, n’existent souvent pas du tout.
Les journalistes ne sont pas les seuls responsables. Les rédactions se sont considérablement dégarnies, des milliers de postes de journalistes ayant disparu, ce qui a entraîné un appauvrissement de l’expertise sur les dossiers et une diminution du nombre de reporters disposant des bases nécessaires pour interroger une série de chiffres plutôt que de simplement les relayer.
Au-delà des coupes dans les rédactions, toute une série de mutations structurelles du secteur des médias récompensent l’immédiateté et les titres « pièges à clics ». Dans ces conditions, il est plus facile de se saisir du dernier sondage d’opinion clés en main ou d’un communiqué de presse que de commander un reportage original ou de passer une semaine à éplucher les détails d’une mesure fiscale.
Il existe toutefois des mesures concrètes qui pourraient être prises. Les journalistes et les rédacteurs en chef pourraient choisir d’accorder moins de place aux sondages d’opinion et d’en améliorer le traitement. Si l’Australian Press Council (le conseil de la presse australien) dispose de lignes directrices sur le traitement des sondages d’opinion, la couverture médiatique reste souvent en deçà de ces normes et peut être sérieusement trompeuse. Des données montrent également que former les journalistes à mieux dialoguer avec les communautés qu’ils couvrent peut réduire la place accordée à la course électorale.
Les responsables politiques rejettent ou adoptent les sondages selon ce qui les arrange – l’ancien premier ministre Malcolm Turnbull s’est appuyé sur des sondages défavorables pour justifier de défier son prédécesseur Tony Abbott, avant de regretter de les avoir invoqués lorsque ses propres chiffres se sont dégradés.
Mon analyse des lettres d’information des parlementaires montre plus largement le même réflexe : les sondages sont couramment brandis comme preuve d’une dynamique, ou agités comme un épouvantail pour mobiliser les sympathisants. « Les derniers sondages indiquent que si des élections avaient lieu aujourd’hui, Peter Dutton l’emporterait », avertissait Katy Gallagher en s’adressant à ses sympathisants, en février 2025.
Alors, y a-t-il trop de sondages ? Probablement – mais le volume, à lui seul, n’est pas vraiment le coupable. Le problème, c’est le volume associé à la manière dont les sondages sont interprétés, et à la facilité avec laquelle les responsables politiques en font une arme, que ce soit en brandissant les chiffres ou en les balayant de façon théâtrale. Aucune de ces deux attitudes ne porte réellement sur les sondages eux-mêmes ; toutes deux sont des mises en scène destinées à un public que la surabondance même des sondages a rendu possible.
Et cette surabondance risque de s’aggraver avant de s’atténuer. Des chercheurs ont déjà conçu des « répondants » créés par intelligence artificielle (IA) suffisamment performants pour se faire passer pour des humains dans une enquête – des électeurs synthétiques dont le sondage coûte quelques centimes plutôt que quelques dollars, et qui peuvent être paramétrés pour produire n’importe quel résultat voulu par leur opérateur.
Aujourd’hui, le problème tient à des sondages coûteux, sujets au bruit statistique et parfois bâclés ; demain, il pourrait tenir à des sondages bon marché, invisibles et fabriqués sur mesure. Le déluge actuel de sondages pourrait bien finir par faire figure de bon vieux temps.
Daniel Casey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.10.2026 à 16:48
Aude Brejon, Chercheuse contractuelle, Chargée de cours en droit international pénal, droit international des droits de l'homme, droit des organisations internationales et régionales, Université Bourgogne Europe

L’ESSENTIEL
Le 24 juillet 2026, l’Assemblée des États parties a révoqué le procureur de la CPI, le Britannique Karim Khan, par 82 voix, une première dans l’histoire de la Cour, qui vient par ailleurs de recevoir le prix Sakharov.
La procédure disciplinaire, à peine esquissée dans les textes, a dû être inventée en chemin, sans qu’aucune instance judiciaire indépendante n’établisse les faits.
Dès 2006, la probité du premier procureur avait été mise en cause ; vingt ans plus tard, la Cour n’a toujours pas fixé de procédure pour y répondre.
Le 24 juillet 2026, réunie en session extraordinaire à New York, l’Assemblée des États parties au Statut de Rome a révoqué Karim Khan de ses fonctions de procureur de la Cour pénale internationale (CPI). Jamais encore le chef de l’Accusation n’avait été révoqué. Depuis cette date, ses fonctions sont exercées conjointement par ses deux procureurs adjoints, la Fidjienne Nazhat Shameem Khan et le Sénégalais Mame Mandiaye Niang.
Première juridiction pénale internationale permanente, la CPI a été conçue en 1998 pour juger durablement les crimes les plus graves, là où les tribunaux qui l’avaient précédée étaient créés pour un conflit puis dissous. Son procureur, élu par l’Assemblée des États parties, décide de l’ouverture des enquêtes et de l’engagement des poursuites : il est le gardien de l’édifice. Or, cette fois, c’est ce gardien qu’il a fallu juger, et la Cour a dû improviser.
En mai 2024, deux membres du Bureau du Procureur signalent des faits d’inconduite sexuelle commis par le procureur à l’endroit d’une membre du personnel placée sous son autorité, faits qu’il a toujours contestés.
Saisi, le mécanisme de contrôle indépendant de la Cour clôt son enquête quelques jours plus tard, la principale intéressée ayant refusé de déposer une plainte formelle. Le 11 novembre 2024, à la suite de révélations dans la presse, la présidente de l’Assemblée des États parties, organe politique de la Cour, annonce qu’une enquête externe indépendante sera menée. Celle-ci est confiée aux services de contrôle interne des Nations unies. Avant la fin de cette seconde enquête, en mai 2025, Karim Khan se met lui-même en retrait de ses fonctions.
L’enquête des Nations unies dure plus d’un an. Saisi du rapport, le Bureau de l’Assemblée (organe d’une vingtaine d’États, élus par l’Assemblée) charge un panel de trois juges de la Cour de qualifier juridiquement les faits. Ceux-ci estiment que les éléments réunis ne permettaient pas d’établir une faute au-delà de tout doute raisonnable. Leur mandat, consultatif, ne les autorisait ni à reprendre l’enquête ni à établir eux-mêmes les faits.
Le 8 juin 2026, le Bureau de l’Assemblée retient pourtant, sur la base des constatations de l’enquête des Nations unies, l’existence d’un manquement grave par Karim Khan à ses devoirs de procureur, suspend ce dernier de ses fonctions et saisit l’Assemblée. Réunie le 24 juillet, celle-ci tranche au scrutin secret, par 82 voix contre 13 et 15 abstentions, et prononce la révocation du procureur sur le fondement de l’article 46 du Statut de Rome.
Cette révocation est donc l’aboutissement d’une procédure longue, mais surtout mal encadrée par les textes. L’article 46 fixe le motif de la révocation — une faute lourde ou un manquement grave aux devoirs du procureur — et la majorité requise, mais il renvoie la marche à suivre au Règlement de procédure et de preuve, lequel s’avère très incomplet pour un tel cas. La présidente de l’Assemblée l’a d’ailleurs admis implicitement dans sa déclaration finale : si l’Assemblée et son Bureau ont dû accorder à Karim Khan des garanties allant au-delà de ce que prévoyait le cadre applicable, c’est bien parce que celui-ci était insuffisant. La difficulté tient donc moins à la décision elle-même qu’à la manière dont elle a été prise.
À lire aussi : Le droit pénal international à l’article de la mort ?
Ce n’est pourtant pas la première fois que la CPI connaît une telle situation. En 2006, un membre du Bureau du Procureur, Christian Palme, accusait le premier procureur de la CPI, l’Argentin Luis Moreno Ocampo (en fonctions de 2003 à 2012) d’avoir agressé sexuellement une journaliste lors d’un déplacement. Un collège de juges avait alors entendu la victime présumée, qui avait démenti, de même que le procureur, et classé la plainte comme manifestement infondée.
Ocampo avait par la suite licencié le fonctionnaire à l’origine du signalement, licenciement finalement jugé abusif par le tribunal administratif de l’Organisation internationale du travail.
Deux accusations de même nature à l’égard de procureurs, deux issues opposées pour ces derniers, mais une même improvisation de la part de la Cour : faute de procédure préétablie, l’institution a dû, chaque fois, inventer sa réponse.
Ces improvisations successives tiennent à la place singulière que le statut de Rome réserve au procureur. Qu’un procureur soit plus aisément révocable qu’un juge n’a rien d’un accident. Élu à la majorité absolue des États parties, le premier peut être révoqué à cette seule majorité, quand il faut les deux tiers pour le second.
Si cette différence montre le caractère politique du poste de procureur, il reste que la procédure n’établit pas ce qu’elle sanctionne. Pour les autres responsables de la Cour, ce sont des juges qui constatent les faits ; pour le procureur, l’affaire passe de la présidence au Bureau de l’Assemblée, puis à l’Assemblée elle-même, sans qu’aucune instance judiciaire indépendante n’établisse les faits.
L’indépendance du procureur a son revers. Les rédacteurs du Statut de Rome l’ont voulu élu pour neuf ans, sans renouvellement possible, afin qu’il n’ait pas à redouter de déplaire. Or la même règle prive la Cour de presque toute prise sur lui en cours de mandat. Face à une faute grave, l’institution se retrouve devant un choix binaire : tolérer ou destituer.
Encore faut-il pouvoir qualifier les faits, ce qui ne va pas de soi. Le Statut vise la faute lourde ou le manquement grave aux devoirs, mais ces catégories, taillées pour des défaillances professionnelles, saisissent mal une inconduite à caractère sexuel visant une subordonnée, à la fois affaire de conduite personnelle et abus d’un rapport d’autorité. Le texte ne précise pas dans quelle catégorie une telle faute doit être rangée.
À ces manques s’ajoute une confidentialité de la procédure qui n’a pas été pleinement préservée comme en témoignent les différents rapports qui ont circulé dans la presse. L’opacité demeure toutefois entière sur la question de savoir comment, et par qui, les faits ont été établis. Pour enquêter sur son propre procureur, la Cour, qui dispose pourtant depuis 2009 d’un mécanisme de contrôle indépendant compétent à son égard, s’en est remise à l’ONU. La CPI ne dépend pas de l’ONU, mais le recours à cette dernière pouvait se comprendre : la plaignante ne souhaitait pas être entendue par le mécanisme interne. Ce recours s’est néanmoins fait hors de tout cadre clairement défini, ce qui n’a pas manqué de nourrir le soupçon, porté par Karim Khan et ses soutiens, d’une procédure politisée (la procédure ayant débuté au moment où Karim Khan s’apprêtait à requérir des mandats d’arrêt contre Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, ainsi que contre des dirigeants du Hamas).
Karim Khan a annoncé qu’il porterait sa révocation devant le Tribunal administratif de l’Organisation internationale du travail, juridiction où le personnel de la Cour conteste les décisions en matière d’emploi.
Même ce recours est incertain. Le procureur est un élu, non un agent ordinaire de la Cour, et ce tribunal n’a encore jamais eu à se prononcer sur une telle révocation. Abdul Koroma, ancien juge de la Cour internationale de justice, considère qu’un tel recours est prometteur : il pourrait selon lui aboutir à une indemnisation, voire à une réintégration. Cette dernière n’est toutefois presque jamais ordonnée par ce tribunal ; l’issue la plus probable serait donc une condamnation pécuniaire — qui serait la seconde, après l’affaire Ocampo, consécutive à une situation mettant en cause un procureur de la CPI. Elle attesterait surtout que l’Assemblée n’avait le choix qu’entre deux maux : le discrédit d’une Cour défaillante dans la protection de son personnel, ou la lourde charge d’élire un nouveau procureur.
Or une nouvelle élection ne suffira pas. Ce qui a manqué ne se situe pas en amont, dans la sélection du procureur, dont le Statut garantit déjà la moralité, mais en aval : une procédure disciplinaire claire, indépendante et menée à son terme, ouvrant sur des suites satisfaisantes pour toutes les personnes concernées, institution comprise.
Enfin, le prix de cette improvisation n’est pas seulement institutionnel. Il est humain. Faute de procédure sûre, aucun dispositif n’a organisé la protection de la plaignante, restée en poste au sein de l’institution et suspendue à des recommandations sans force obligatoire puis à un vote politique. Le procureur n’a pas été davantage protégé : eût-il été mis hors de cause, rien n’était prévu pour réparer l’atteinte portée à sa réputation. Ce n’est pas l’action de la Cour qui a vacillé, mais le sort des deux personnes qu’elle a laissées sans filet. L’un et l’autre ont traversé une épreuve de plus de deux années, qui n’est peut-être pas achevée pour elle et ne l’est assurément pas pour lui.
En somme, l’affaire Khan pose une question simple : la Cour s’est-elle dotée, à l’égard de son propre procureur, des règles qu’exige une institution permanente ? La pérennité d’une juridiction suppose la sécurité juridique : des règles arrêtées d’avance, dont le procureur mis en cause, la personne qui le dénonce et les États appelés à trancher peuvent prévoir l’application. Ce besoin est d’autant plus pressant que la Cour fait face, dans le même temps, aux sanctions américaines, qui visent depuis 2025 son procureur, plusieurs de ses juges et jusqu’aux deux adjoints qui assurent aujourd’hui l’intérim. Ces pressions extérieures, la Cour les subit depuis sa création et les subira sans doute longtemps encore, même si elles n’ont jamais atteint une telle intensité. Les crises internes, en revanche, peuvent être évitées. Dès lors, l’enjeu est désormais d’achever le dessin : codifier ce qui a été improvisé, confier l’établissement des faits à une instance indépendante, garantir la transparence. C’est à ce prix que la permanence rimera, enfin, avec prévoyance.
Aude Brejon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
22.10.2026 à 15:46
Frédéric Strack, chercheur en sciences politiques, Sciences Po; Université de Sherbrooke
L’ESSENTIEL
James Talarico, 37 ans, siège depuis déjà huit ans au sénat du Texas. Il vise cette fois l’un des deux sièges de sénateur de l’État au Congrès fédéral.
Sa particularité : il fait de sa foi un élément central de ses discours de campagne alors que, généralement, ce sont les candidats républicains qui affichent le plus ostensiblement leurs convictions religieuses.
Le Texas n’a plus été représenté par un démocrate au Congrès fédéral depuis plus de trente ans ; une victoire de Talarico serait donc un séisme au Texas, et pourrait aussi contribuer à renverser l’équilibre au Congrès au profit de son parti.
Depuis quelques mois, un démocrate, le séminariste James Talarico, en pleine campagne sénatoriale, sillonne le Texas en martelant un aspect clé de son engagement politique : sa foi chrétienne.
D’ordinaire, ce sont les républicains qui parlent ouvertement de leur foi, les démocrates étant beaucoup plus discrets. Or, ce candidat multiplie les références à l’Évangile, dans ses meetings comme lors de ses interventions à la chambre basse du Texas où il siège depuis 2018, en faveur tant d’un accueil respectueux des immigrants et réfugiés, que des personnes trans ou concernées par un avortement.
À quelques jours de l’élection, cette stratégie de campagne dans un deep red state, où les deux tiers de la population se déclarent chrétiens, a de quoi susciter l’intérêt.
Petit-fils d’un pasteur baptiste du sud du Texas, James Talarico a suivi des études de théologie avant d’intégrer un séminaire théologique presbytérien, à Austin. En 2018, il devient l’un des 150 représentants à la Chambre des représentants du Texas, après l’avoir emporté dans une circonscription jusque-là tenue par les républicains. Il a ensuite été réélu en 2020, 2022 et 2024.
En septembre 2025, il annonce son intention de concourir à l’un des deux sièges du Texas au Sénat fédéral aux midterms du 3 novembre 2026. Quelques mois plus tard, aux primaires démocrates en vue de ce scrutin, il bat Jasmine Crockett, qui bénéficiait pourtant d’une meilleure notoriété nationale : elle représente le Texas à la Chambre des représentants de Washington depuis 2023, et avait été invitée à prendre la parole lors de la convention démocrate de 2024.
Un épisode marquant, dont l’effet est difficile à mesurer, est celui d’une interview de James Talarico au célèbre animateur Stephen Colbert, interdite de diffusion sur la chaîne CBS, suite à des pressions semble-t-il de Donald Trump, puis mise en ligne par Colbert sur sa chaîne YouTube. James Talarico est alors apparu en opposant crédible et dangereux pour les républicains, et sa notoriété a explosé, ce qui a probablement contribué dans une certaine mesure à sa victoire face à Jasmine Crockett.
L’une des explications de ce succès inattendu tient certainement à la façon originale, pour un démocrate, dont Talarico se présente devant les électeurs. Tout au long de sa carrière politique, il a fait de l’évocation de sa foi sa marque de fabrique. S’il reprend à son compte une conception libérale et inclusive de la religion, il se distingue d’autres démocrates par l’articulation de sa foi avec ses idées politiques.
Quand ils mobilisent des références religieuses, les démocrates se montrent bien plus inclusifs que les républicains, en assurant une représentation de diverses minorités religieuses. En cela, James Talarico ne fait pas exception au sein de son parti. Pour n’en donner qu’un exemple, dans une interview à la chaîne de télévision MSN Now le 16 avril, il déclare : « Ne me dis pas ce que tu crois. Montre-moi comment tu traites les autres et je te dirai ce que tu crois. » Difficile d’être plus consensuel.
Toutefois, chez la plupart des démocrates, la religion apparaît comme un principe motivationnel, qui alimente et régule leur engagement politique. L’ancien président Joe Biden et l’ancienne présidente de la Chambre des représentants Nancy Pelosi ont pu, en quelques occasions, évoquer leur foi catholique, mais sans l’intégrer à leur argumentaire politique. Quand ils la mentionnent dans leurs discours, les démocrates reprennent le thème de la religion civile – une religion qui définit quelques principes moraux dans lesquels chacun peut se reconnaître, plutôt que par son ancrage dans un héritage culturel ou théologique particulier.
Chez James Talarico, sa foi occupe une autre place : elle justifie sa position sur des enjeux actuels de la vie politique états-unienne, mais le place aussi en opposition au repli identitaire propre à une partie de la population du Texas contemporain.
La théologie chrétienne le conduit à insister, dans son discours, sur Jésus et sur l’importance d’être fidèle à son message. Il n’a de cesse de rappeler l’impératif d’aimer son prochain comme soi-même, principe christique s’il en est.
Il le fait tout d’abord sur des sujets de politique générale, des coupes budgétaires dans les programmes de santé, aux raids de la police de l’immigration (ICE), en passant par la guerre en Iran et l’affaire Epstein. Ainsi, lors d’un meeting le 18 mars 2026, dans une église, il déclare :
« Le président des États-Unis vient de dire que j’ai insulté Jésus. Vous voulez savoir ce qui insulte Jésus ? Priver les malades de leur assurance santé tout en coupant les impôts des milliardaires. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Déporter les étrangers et séparer les bébés de leurs mères. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Bombarder des enfants innocents en Iran, et envoyer nos hommes et femmes courageux mourir dans une autre guerre sans fin. Vous savez ce qui insulte Jésus ? Étouffer l’affaire Epstein puis refuser de poursuivre la moindre personne citée. Je ne suis pas un chrétien parfait, et je ne prétends pas l’être. Il n’y a eu qu’un seul chrétien parfait, et il a été crucifié il y a 2000 ans. Jésus nous l’a dit, et il nous a dit d’aimer nos prochains comme nous-mêmes. »
Mais c’est surtout au sujet de la liberté religieuse qu’il mobilise sa foi. Ainsi, le 20 février 2026, invité au talk-show « Real Time with Bill Maher », il déclare :
« En tant que chrétiens, on nous dit de suivre les deux commandements de Jésus : aimer Dieu et aimer notre prochain, et il n’y a pas d’exception à ce second commandement — aimer son prochain, quel que soit son origine, son genre, son orientation sexuelle, son statut migratoire ou son appartenance religieuse. Au Texas, je lutte constamment contre le nationalisme chrétien […] et je prends toujours la parole au nom de mes voisins juifs, musulmans, bouddhistes, sikhs et agnostiques athées parce que, en tant que chrétiens, nous sommes appelés à les aimer comme nous-mêmes, et leur imposer ma religion n’est pas de l’amour. »
C’est notamment cette défense de la diversité religieuse qui l’amène à rejeter des initiatives locales visant à renforcer la place du christianisme dans la vie publique. Il dénonce à ce titre l’adoption par le Congrès texan en 2023, d’une loi autorisant des aumôniers non certifiés et sans formation universitaire à assumer les fonctions de conseillers scolaires ; d’une autre, en 2025, imposant l’affichage des 10 commandements dans les écoles publiques ; ou encore l’adoption en 2026 par le conseil de l’éducation du Texas d’un programme de lecture obligatoire depuis la maternelle, incluant la Bible chrétienne.
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En plus de critiquer ces mesures pour leur violence envers les personnes qui ne se reconnaissent pas dans le christianisme (et qui représentent tout de même un tiers de la population texane), il les voit comme un aveu de faiblesse : procéder par imposition signale, à ses yeux, que le christianisme serait une « religion morte », alors qu’il faut s’efforcer d’alimenter une « foi vivante », qui se vit au quotidien plus qu’elle ne se clame.
C’est dans cette même logique qu’il rappelle l’importance de la séparation de l’Église et de l’État, au nom de la clause de non-établissement de religion (Non-Establishment Clause) et de la clause de libre exercice de la religion (Free Exercise Clause), qui figurent dans le premier amendement de la Constitution américaine.
La religion est un thème important de mobilisation pour le parti républicain. L’appui massif des évangéliques à cette formation fait l’objet de nombreux commentaires et études.
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En reprenant à son tour ouvertement ce thème, James Talarico entend combattre les républicains sur leur propre terrain. Et cela, au moment où Donald Trump s’engage dans un duel à distance avec le Pape et où le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, justifie la guerre en Iran par des motifs religieux et estime que les journalistes critiquant l’intervention ressemblent aux ennemis bibliques de Jésus.
En donnant à entendre un autre langage religieux, James Talarico a peut-être trouvé une manière de battre son adversaire républicain, l’attorney general du Texas (équivalent du ministre de la justice) Ken Paxton, accusé notamment de corruption, de favoritisme et d’obstruction à la justice dans plusieurs affaires (il a été visé par une procédure de destitution en 2023, mais acquitté par le Sénat du Texas). Les sondages lui donnent en tout cas, depuis plusieurs semaines, une légère avance.
La bataille n’est cependant pas aisée. Tout d’abord, le Texas n’a plus eu de sénateur démocrate depuis 1993 et les démocrates n’ont pas gagné d’élection à l’échelle de l’État depuis 1994. En 2018, une autre campagne avait suscité l’espoir des démocrates texans, celle de Beto O’Rourke, candidat au poste de sénateur face à Ted Cruz, un poids lourd du parti républicain. Malgré un cycle de midterms défavorable à l’administration Trump, il avait finalement dû concéder la défaite.
Ensuite, aussi controversé soit-il, Ken Paxton a réussi, lors de la primaire républicaine, à défaire John Cornyn qui avait pourtant été sénateur du Texas pendant 24 ans et avait réussi à lever deux fois plus d’argent (60 millions de dollars contre environ 30).
Une éventuelle victoire de Talarico aurait des conséquences bien au-delà de l’État, puisqu’elle représenterait un camouflet pour Donald Trump, qui s’est personnellement impliqué dans la campagne au Texas aux côtés de Paxton, multipliant les insultes à l’égard du candidat démocrate, qu’il n’appelle pas autrement que « Talafreako », jeu de mots douteux entre son nom et le mot « freak » (« monstre », « individu bizarre ») ; surtout, elle pourrait participer à faire basculer le Sénat du côté démocrate, les sondages indiquant à ce stade que le contrôle de la Chambre haute est encore incertain (alors qu’il y a encore quelques mois, les républicains étaient donnés largement favoris).
Frédéric Strack a reçu des financements l'Université de Sherbrooke dans le cadre d'un postdoctorat.
22.10.2026 à 15:43
Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School
L’ESSENTIEL
L’attribution du prix Nobel de la paix à Navanethem Pillay, ex-magistrate de la CPI, a relancé le courroux trumpien à l’égard de cette institution internationale. La CPI a reçu jeudi 22 octobre le prix Sakharov.
L’Union européenne dispose de moyens pour répondre, notamment le « règlement de blocage ».
Dans le passé, le recours aux instruments financiers et numériques des États-Unis a montré l’importance d’avoir un outil européen de paiement. L’euro numérique serait-il la bonne arme pour réagir ?
Instaurée par le statut de Rome de 1998 et en fonction depuis le 1er mai 2002, la Cour pénale internationale (CPI), qui siège à La Haye (Pays-Bas), est une juridiction internationale qui poursuit les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité ou génocides, ainsi que, depuis 2010, les crimes d’agression commis par des personnes physiques (y compris les chefs d’État ou de gouvernement) sur le territoire d’un des 125 États parties (dont tous les pays de l’Union européenne) indépendamment de la nationalité des criminels. Elle a reçu jeudi 22 octobre le prix Sakharov, un prix qui récompense des personnes ou des organisations ayant oeuvré pour la défenses des droits de l'Homme et des libertés fondamentales..
Cette logique universelle est dénoncée par les États non membres, au premier rang desquels figurent les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Inde, mais également la Turquie et Israël. Ils mettent pour cela en avant un argument de souveraineté, puisqu’ils estiment que leurs ressortissants ne devraient pas relever de la compétence de la Cour.
Les plus virulents sont les États-Unis. Pour mémoire, si le président Clinton avait bien signé le statut de Rome, le 31 décembre 2000, il ne l’avait pas ensuite envoyé au Sénat pour ratification du fait de certaines « préoccupations ». Le président Bush a ensuite informé l’ONU, en mai 2001, qu’il annulait la signature.
Le Congrès a ensuite voté, en août 2002, l’American Service-Members Protection Act qui autorise le président des États-Unis à utiliser tous les moyens, y compris militaires, pour libérer les soldats américains qui seraient détenus par la Cour. Le lancement d’une enquête de la Cour sur des crimes de guerre potentiels lors de l’occupation de l’Afghanistan en avril 2019 a déclenché les premières mesures de rétorsion individuelles en interdisant l’accès au territoire américain à la procureure de la CPI Fatou Bensouda.
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Si elle n’a rien trouvé à redire à l’inculpation de Vladimir Poutine en mars 2023, l’administration Biden a fermement condamné l’émission de mandats d’arrêt délivrés, le 21 novembre 2024, notamment contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ancien ministre de la défense Yoav Gallant pour crimes de guerre et contre l’humanité à Gaza.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a transformé cette hostilité en une guerre ouverte, son secrétaire d’État Marco Rubio affirmant, le 14 juillet 2026, sa volonté de démanteler « brique par brique » cette Cour. Dans ce contexte, le président américain, obsédé de longue date par l’attribution du prix Nobel de la paix, a subi un camouflet planétaire avec la remise, le 9 octobre, du prix 2026 à Navanethem Pillay, une ex-magistrate de la CPI dont la personnalité et le parcours sont à son exact opposé.
Piqué au vif, il a réagi le jour même en adressant un nouvel ultimatum à la CPI. Concrètement, l’administration Trump donne six mois jusqu’au 9 avril 2027 à la Cour et à ses 125 États membres pour répondre à ses exigences et lever les enquêtes contre les soldats américains et les responsables israéliens. Passé ce délai, elle paralysera son fonctionnement en l’inscrivant sur la liste américaine des entités sanctionnées.
Après l’inculpation des dirigeants israéliens, Washington avait déjà pris des sanctions individuelles en août 2025 contre les juges qui avaient participé à la décision, dont le juge français Nicolas Guillou. Les conséquences pratiques de ce diktat furent immédiates : fermeture de comptes auprès de plusieurs entreprises américaines, impossibilité d’utiliser des cartes de paiement américaines, impossibilité de se rendre aux États-Unis et annulation d’une réservation d’hôtel en France effectuée par Expedia.
Le 9 octobre 2026, les États-Unis vont donc plus loin en s’attaquant directement au fonctionnement même de la Cour, en prévoyant un gel de ses avoirs aux États-Unis et l’interdiction d’entrée aux États-Unis pour tous ses personnels.
Face à ces attaques toujours plus violentes, l’Union européenne dispose d’un instrument juridique conçu pour répondre à certaines applications extraterritoriales de sanctions étrangères : le règlement (CE) n° 2271/96 du 22 novembre 1996, généralement appelé « règlement de blocage ».
Il comporte trois mécanismes essentiels :
l’interdiction faite aux opérateurs européens de se conformer, sauf autorisation expresse, aux législations étrangères figurant dans son annexe ;
la neutralisation de certains effets de décisions judiciaires étrangères ;
et la possibilité de demander réparation des préjudices subis.
En l’état, le champ d’application ne comprend pas les sanctions américaines contre la CPI. Il faudrait donc l’élargir, ce qui ne nécessite pas de nouveau règlement puisque son article 1er autorise la Commission européenne à l’ajouter à son annexe par acte délégué. C’est, d’ailleurs, la voie qu’elle avait suivie le 6 juin 2018 pour étendre le mécanisme de blocage aux sanctions américaines rétablies contre l’Iran après le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire sous la première présidence Trump.
Aujourd’hui, la Commission, contrairement au Parlement européen qui a voté pour la mise en œuvre du règlement de blocage, privilégie le dialogue avec Washington malgré l’échec de cette politique dans l’accord inégalitaire sur les droits de douane de juillet 2025.
La crise de la CPI et les sanctions financières prises notamment contre le juge Guillou révèlent une contradiction fondamentale : l’Union européenne dispose d’une monnaie commune, mais demeure largement dépendante d’acteurs étrangers pour effectuer ses moyens de paiements.
En effet, Visa et Mastercard dominent les paiements par carte et PayPal, Apple Pay et Google Pay sont très présents dans les transactions numériques. C’est ainsi qu’un paiement effectué en euros peut dépendre d’un réseau ou d’un prestataire soumis à la législation américaine.
Lancé en 2024 par l’European Payments Initiative qui regroupe plus de 30 banques en octobre 2026, Wero permet d’effectuer des paiements instantanés entre comptes bancaires européens, sans passer par les réseaux internationaux de cartes. Son développement progressif vers les paiements commerciaux pourrait contribuer à réduire la dépendance européenne aux opérateurs américains. Wero demeure toutefois une solution privée, fondée sur des établissements bancaires commerciaux, qui peuvent eux-mêmes être exposés aux sanctions américaines d’autant qu’ils utilisent des services américains. Il ne constitue donc pas une protection complète, mais plutôt une première étape vers une diversification des infrastructures de paiement.
Le projet d’euro numérique porté par la Banque centrale européenne a une ambition bien plus large. Contrairement à Wero, qui organise de simples transferts de monnaie bancaire commerciale, l’euro numérique constituera une forme de monnaie de banque centrale accessible aux particuliers et permettra d’effectuer des paiements dans toute la zone euro à travers une infrastructure européenne, en ligne et hors ligne. Plus globalement, la même logique s’applique à l’ensemble des infrastructures numériques. La CPI a, d’ailleurs, commencé à diversifier ses outils informatiques, notamment en remplaçant certaines solutions de communication de Microsoft par OpenDesk, une solution allemande.
L’offensive existentielle en cours contre la CPI est un révélateur de la dépendance européenne à l’égard des technologies numériques et des infrastructures monétaires américaines. Mais le coup de sang de Trump dépité le jour du Nobel 2026 pourrait bien marquer le début de l’émancipation monétaire et financière du Vieux Continent… au grand dam des multinationales américaines.
Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:55
Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, docteur en géopolitique, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
L’échec des négociations entre Washington et Téhéran révèle les limites de la stratégie de Donald Trump, désormais contraint de subordonner ses objectifs militaires à son calendrier électoral.
L’effacement des contre-pouvoirs institutionnels aux États-Unis a favorisé une escalade dont Washington peine à maîtriser les conséquences.
Le blocage du détroit d’Ormuz illustre le recul de la puissance américaine et la capacité de l’Iran à remettre en cause la sécurité des approvisionnements énergétiques mondiaux.
Le rejet par Donald Trump, fin septembre, de la proposition iranienne de réouverture du détroit d’Ormuz, suivi du refus catégorique de Téhéran de transiger sur ses conditions préalables, matérialise l’échec des canaux diplomatiques. Cette paralysie consacre la rupture définitive du mémorandum d’entente signé le 17 juin 2026.
Censé ouvrir une période de soixante jours de pourparlers visant à désamorcer les tensions autour de ce verrou maritime névralgique, le texte avait expiré dès le mois d’août, miné par la réactivation des hostilités par Washington le 8 juillet sous prétexte d’incidents maritimes. Les négociations se trouvent aujourd’hui dans une impasse totale, vidées de toute perspective de résolution.
Face au blocage des discussions, la Maison-Blanche a choisi de déplacer le bras de fer vers le terrain politique. L’escalade sur le terrain s’est en effet doublée, quelques semaines plus tard, d’une offensive verbale sans précédent. Lors de son allocution devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 22 septembre 2026, la surenchère rhétorique de Donald Trump — qui est allé jusqu’à brandir à la tribune la menace d’une annihilation totale de l’Iran — a trahi la précarité de sa manœuvre politique.
En acceptant le mémorandum initial alors que le rapport de force sur le terrain lui était défavorable, la Maison-Blanche n’a fait que déployer un pragmatisme tactique à courte vue, dans l’objectif d’imposer une désescalade de façade pour stabiliser les marchés pétroliers à l’approche des élections de mi-mandat (midterms). Ce calcul reposait toutefois sur une erreur d’analyse fondamentale : l’administration Trump a postulé que Téhéran, asphyxié par les sanctions, accepterait des entorses unilatérales au texte au nom d’un répit économique temporaire. Mais en sous-estimant la capacité de riposte asymétrique de son adversaire, Washington s’est heurté à la réalité du terrain.
Face à ce revers, Donald Trump tente aujourd’hui d’obtenir un gel des hostilités calqué sur le calendrier électoral. Cette pause de circonstance fait en réalité office d’ultimatum : il enjoint à Téhéran de mettre à profit ce délai pour céder aux exigences américaines.
Cette posture vise avant tout à projeter l’image d’un président soucieux de paix à l’approche du scrutin, tout en faisant porter sur les dirigeants iraniens le risque d’une reprise des combats. Ce calcul bute néanmoins sur le refus de Téhéran de céder sous la contrainte. Privée de leviers coercitifs efficaces, l’administration Trump se retrouve piégée entre une escalade militaire sans issue et une reculade diplomatique qui se solderait par le retour forcé aux paramètres de l’accord initial.
Les déterminants internes de cet enlisement trouvent un éclairage décisif dans les révélations des journalistes Maggie Haberman et Jonathan Swan. Dans leur ouvrage Regime Change, ils décortiquent la genèse d’un processus décisionnel hors norme.
Les auteurs documentent minutieusement le rôle moteur de Benyamin Nétanyahou, dont l’équipe a activement poussé Donald Trump à engager les États-Unis dans un affrontement direct en février 2026, au mépris des réserves explicites de la communauté du renseignement et de la hiérarchie militaire états-uniennes. Cette bascule vers des positions maximalistes s’est opérée parallèlement à une reconfiguration du premier cercle décisionnel de la Maison-Blanche. La mise à l’écart des figures traditionnelles de l’establishment du premier mandat — souvent qualifiées d’« adultes dans la pièce » à l’instar des généraux Jim Mattis ou John Kelly — a laissé, selon les auteurs, le champ libre à une équipe de fidèles orchestrée par des personnalités dénuées de connaissances militaires comme la cheffe de cabinet de la Maison-Blanche Susie Wiles et l’assistante personnelle de Trump Natalie Harp.
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Selon les révélations de Maggie Haberman et Jonathan Swan, Wiles et Harp ont exercé une influence qui diffère de celle du secrétaire à la défense (rebaptisé depuis quelques mois secrétaire à la guerre) Pete Hegseth et du chef d’état-major des armées Dan Caine : les deux femmes n’ont pas directement pesé sur la doctrine militaire, mais ont contrôlé les informations parvenant à Trump et favorisé les influences extérieures — comme celle de Benyamin Nétanyahou — directement auprès du président, sans contre-pouvoir interne. À l’inverse, Hegseth et Caine ne se sont pas impliqués dans la gestion quotidienne de la politique interne de la Maison-Blanche, mais ont eu une influence déterminante sur l’appareil militaire et la bascule maximaliste du Pentagone.
Dans cette configuration, les pare-feux institutionnels ont été méthodiquement neutralisés. Les avertissements de la CIA et du Pentagone concernant l’impréparation des bases américaines face aux vecteurs asymétriques iraniens (drones et missiles) ont été balayés. Les fuites massives émanant de la Situation Room — détaillant l’épuisement rapide des stocks d’armes de pointe comme les systèmes Patriot et THAAD — ont alors été utilisées par des membres de l’appareil militaire comme un ultime recours pour exposer l’amateurisme stratégique d’une politique étrangère dictée par « l’instinct pur ».
Pour autant, malgré les nombreuses critiques qu’avait suscitées l’aventure militaire en Iran, la signature du mémorandum a été perçue par bon nombre d’observateurs comme la traduction diplomatique de l’échec militaro-stratégique des États-Unis et d’Israël, qui ne sont parvenus à réaliser aucun de leurs buts de guerre. De nombreuses voix se sont alors élevées aux États-Unis pour critiquer durement ce mémorandum d’entente. Le politologue américain Francis Fukuyama, célèbre pour sa thèse sur « la fin de l’histoire » après la chute de l’URSS, a fustigé un accord s’apparentant selon lui à une « capitulation totale », tandis que Robert Malley, ancien émissaire pour l’Iran sous l’administration Biden (de 2021 à 2023), estimait que Donald Trump avait accepté des conditions bien inférieures à ce qu’une diplomatie conventionnelle aurait pu garantir.
Même au sein des courants initialement opposés à l’aventure militaire — ce qui était d’ailleurs le cas aussi bien de Fukuyama que de Malley —, l’approche pragmatique du « We are where we are » impose désormais une ligne de fermeté absolue : voir les États-Unis céder face à l’Iran, faute de capacités matérielles à sécuriser le détroit d’Ormuz, enverrait un signal de faiblesse systémique qui ferait vaciller toute l’architecture de la puissance hégémonique américaine à l’échelle globale, car l’enjeu dépasse le cadre strict du Moyen-Orient.
Factuellement, l’impuissance de Washington à rétablir le libre passage dans le détroit d’Ormuz matérialise le revers américain face à l’Iran. Cette impasse remet en question les deux piliers de la stratégie globale américaine depuis 1945 : la supériorité militaire qualitative par rapport aux autres puissances, et la capacité à garantir la sécurité des approvisionnements énergétiques mondiaux à des coûts stables, que l’Iran parvient aujourd’hui à interrompre.
De fait, les données de Kpler, entreprise leader en Data Intelligence pour les marchés des matières premières et de l’énergie, montrent que la reprise du trafic dans le détroit d’Ormuz ne correspond pas à une réouverture réelle, mais à une adaptation technique et précaire des navires face au blocus. La reprise partielle des flux s’effectue notamment par le recours massif à des routes alternatives et à des contournements terrestres, masquant une zone qui demeure sous haute tension.
Certains pétroliers et navires commerciaux traversant le détroit s’acquittent désormais auprès de l’Iran, sous couvert de mesures de contrôle de la navigation ou de protection environnementale dans le golfe Persique, de « frais de transit » ou de services maritimes exigés par Téhéran pour obtenir l’autorisation de passage. Pour s’assurer un passage sécurisé, certains auraient effectué des versements importants, pouvant atteindre, selon les estimations, plusieurs millions de dollars par navire.
En raison de ces contrôles et des risques d’attaques persistants, environ 40 % des exportations contournent aujourd’hui le détroit d’Ormuz via des oléoducs terrestres saoudiens et émiratis, ou se déroulent par des transferts de cargaison de navire à navire en dehors de la zone directement sous tutelle iranienne.
L’incapacité de Washington à imposer une réouverture pérenne du détroit s’inscrit dans le reflux global de la puissance américaine, amorcé lors des interventions en Afghanistan et en Irak. Cette impuissance à atteindre des buts de guerre incertains, puis à forcer le verrou d’Ormuz, corrobore les conclusions formulées dès mars 2026 par l’universitaire Alfred McCoy sur le déclin de l’influence des États-Unis dans ce secteur stratégique :
« De même que Sir Anthony Eden est aujourd’hui commémoré avec amertume au Royaume-Uni comme le premier ministre incompétent qui a anéanti l’Empire britannique à Suez, les historiens de demain pourraient bien voir en Donald Trump le président qui a dégradé l’influence internationale des États-Unis, notamment par son intervention militaire malheureuse au Moyen-Orient. »
Ce constat rejoint les observations d’Emmanuel Todd qui, dans son ouvrage La Dislocation, identifie le cessez-le-feu du 7 avril 2026 comme le révélateur de la vulnérabilité des voies de communication maritimes occidentales. Les tentatives ultérieures de la Maison-Blanche pour restaurer sa dissuasion par des cycles de frappes se sont avérées infructueuses.
Au contraire, la pression économique maximale ayant perdu son efficacité dissuasive, Téhéran considère que le coût du statu quo est désormais surmontable. Le régime iranien a donc pris l’initiative sur le terrain en ciblant des infrastructures américaines, y compris en Jordanie. Dès lors, le déblocage de cette situation n’adviendra que le jour où les États-Unis opéreront un changement radical d’appréciation du rapport de force, en admettant que la dynamique en cours — qui transforme le Moyen-Orient en une bombe à retardement — nuit gravement à leurs propres intérêts vitaux.
Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 15:48
Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Donald Trump instrumentalise les violences en marge de la journée de manifestation du 17 octobre en France dans l’espoir de mobiliser l’électorat républicain aux élections de mi-mandat du 3 novembre prochain.
Au-delà de cette échéance électorale immédiate, le camp trumpiste présente depuis longtemps l’immigration et l’islam comme des menaces pour la civilisation occidentale.
Ils appellent donc les Européens à voter en faveur des partis nationalistes et espèrent renforcer une sorte de solidarité entre, d’une part, le Parti républicain des États-Unis et, de l’autre, les formations d’extrême droite européennes.
Le 19 octobre, en meeting dans le Kansas, Donald Trump lance à ses partisans :
« Si vous voulez voir ce qui est en jeu dans cette élection, regardez simplement ce qui se passe en France, une nation autrefois grande qui est conquise, pillée et réduite en cendres par des migrants, des djihadistes et des communistes qui haïssent le christianisme. »
Ce n’était pas sa première sortie sur ce sujet. Dans les premiers jours d’octobre, tandis que les revendications du mouvement social français parti des lycées mi-septembre se sont rapidement élargies à la dénonciation du coût de la vie, et plus encore après le 17 octobre, Trump, son vice-président J. D. Vance et d’autres responsables du Parti républicain ont imputé la responsabilité des violences et des pillages qui ont émaillé la grande journée de mobilisation à l’immigration et à « l’islam ».
Cet intérêt pour l’actualité française est bien entendu lié à l’imminence des élections de mi-mandat, qui auront le lieu le 3 novembre. La droite états-unienne, qui risque fort de perdre sa majorité à la Chambre des représentants et, possiblement, au Sénat fait feu de tout bois pour instiller l’idée, au sein de l’électorat, qu’une victoire démocrate provoquerait le même « chaos » que celui qu’elle observe actuellement de l’autre côté de l’Atlantique.
Dès le 6 octobre, Trump présente les protestations des lycéens français comme un épisode de la supposée conquête islamiste à l’œuvre dans le pays – et cela, alors qu’aucun lien n’est établi par les autorités françaises entre ce mouvement et l’islam ou l’immigration. Peu importe, pour le locataire de la Maison-Blanche, la cause est entendue : une nation « autrefois grande » est menacée dans son existence même par une force étrangère.
Si la France intéresse autant Trump, Vance et leurs alliés, c’est parce que, à leurs yeux, elle fournit une illustration particulièrement efficace de leur discours politique. Quand ils affirment qu’un pays associé à un immense patrimoine, à une histoire prestigieuse et à une culture mondialement connue est en danger de mort du fait de l’islam et de l’immigration, ils placent la campagne des midterms sur un plan historique, civilisationnel.
Car ce que dit Trump de la France relève moins du commentaire désintéressé que d’une instrumentalisation politique dans le contexte de la campagne des élections de mi-mandat. Les événements en cours en France offrent au président une formidable occasion de présenter ces élections comme un enjeu existentiel. Il s’agit avant tout de mobiliser les électeurs républicains tentés par l’abstention.
Dès l’été, Trump présentait les démocrates comme des ennemis intérieurs, mêlant accusations de communisme et de djihadisme, notamment contre Abdul El-Sayed, candidat démocrate musulman au Sénat dans le Michigan, devenu l’une de ses cibles favorites. Qu’El-Sayd et consorts l’emportent aux États-Unis, martèle désormais le président, et le pays sera livré au même triste sort que la France.
Lors de son meeting au Kansas, le 19 octobre, que nous avons déjà évoqué, Trump fait de la France le négatif du monde MAGA. Selon lui, la « destruction en cours » de la France, étendue à l’Europe, rend d’autant plus urgente la préservation ou la restauration de la grandeur américaine. Mais, au fond, ce discours va au-delà d’une simple rhétorique de campagne. Il reprend le récit plus large de l’extrême droite nationaliste. Une manifestation, même violente, qui appartient normalement au champ du conflit social et politique est présentée comme une guerre civilisationnelle faite de conquérants et de vaincus. Trump n’hésite pas à se poser en conseiller clairvoyant mais ignoré d’Emmanuel Macron, à qui il ne cesserait de s’adresser en ces simples termes : « Fermez vos frontières ou vous perdrez la France. »
Trump reprend ici la posture traditionnelle du prophète de la jérémiade américaine : déploration du déclin, avertissement ignoré, promesse de redressement. Mais le déclin est celui des autres. Les violences à Paris et dans les autres villes françaises deviennent la confirmation de son diagnostic et Macron, le dirigeant sourd à ses recommandations et, de ce fait, incapable de protéger son pays.
On retrouve dans cette vision des choses la structure de la théorie du prétendu « grand remplacement » de Renaud Camus et un récit populiste qui oppose des élites coupables et des populations « importées », à un peuple « pur » dépossédé.
Les populations étrangères sont présentées simultanément comme destructrices du patrimoine et consommatrices des ressources nationales, profitant de « l’État-providence payé par les citoyens français qui travaillent dur ». Trump associe la « gauche mondialiste » aux Dumocrats (« démocrétins »), désignés comme « le parti des antioccidentaux, des marxistes et des migrants hostiles du tiers-monde ».
Migrants, djihadistes, communistes, élites mondialistes et démocrates se fondent dans un ennemi composite. La France sert d’illustration du danger que constitue cet ennemi, car « ce qui est en train d’arriver à la France, ils veulent que cela arrive à notre pays ».
C’est un récit inscrit dans la sphère trumpiste. Le vice-président J. D. Vance, pressenti comme possible candidat pour 2028, dénonce lui aussi les « progressistes occidentaux » qui « ont importé le tiers-monde en France », puis avertit ses concitoyens :
« On les avait prévenus que cela finirait ainsi, et ils n’ont pas écouté. (…) C’est l’avenir que les démocrates du Congrès recherchent pour votre pays. »
Rien de nouveau ici pour Vance. On se souvient qu’il avait déjà présenté la migration de masse comme une menace existentielle pour l’Europe lors de son intervention très remarquée durant la Conférence sur la sécurité de Munich, en février 2025, moins d’un mois après son entrée en fonctions.
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Mike Johnson, président républicain de la Chambre, assure de son côté que « la France sombre dans le chaos parce qu’elle a voulu des frontières ouvertes – tout comme les démocrates socialistes aux États-Unis ». Le sénateur texan Ted Cruz, parle, lui, de « suicide culturel » européen puis de « croisades inversées » (Reverse Crusades), qui détruiraient l’Europe, et voit dans la France une « préfiguration de ce qui attend l’Amérique si nous n’arrêtons pas cela ici ».
La dimension religieuse est aussi électorale. Trump le dit sans détour :
« J’ai le vote chrétien le plus fort de toute l’histoire. J’ai le vote évangélique, le vote chrétien. »
Il cherche à imposer le récit d’une véritable guerre religieuse entre un « nous » occidental associé au christianisme et des populations qui « haïssent le christianisme » et « la civilisation occidentale elle-même », une vision également défendue par le secrétaire « à la guerre » Pete Hegseth.
L’insistance sur le christianisme élargit ainsi, dans le discours trumpiste, la nation à une civilisation assiégée : avec l’Italie et l’Allemagne, la France devient un morceau d’un Occident menacé. L’énumération transforme le cas français en phénomène continental.
Cette vision prolonge celle du discours de Varsovie du 6 juillet 2017, où Trump présentait déjà la survie de l’Occident comme une question de volonté, de frontières et de fidélité à son héritage. La Pologne y incarnait la résistance tandis que la France figure aujourd’hui la capitulation. Dans tous les cas, l’Europe fournit donc plusieurs rôles au même récit civilisationnel. En février 2017, à la Conservative Political Action Conference (CPAC), Trump affirmait que « Paris n’est plus Paris ». L’Europe est donc le modèle d’origine que seuls les États-Unis peuvent aujourd’hui incarner.
Ce récit trouve un écho dans la doctrine officielle. Ainsi la Stratégie de sécurité nationale (NSS) publiée en décembre 2025 associe le risque d’un « effacement civilisationnel » de l’Europe aux politiques migratoires, à la chute de la natalité et à la perte des identités nationales. Le texte salue la progression des partis qualifiés de patriotiques et préconise d’encourager, au sein des nations européennes, une résistance à leur orientation actuelle. La NSS ne parle pas d’un remplacement orchestré par les élites : le déclin y résulte de politiques, pas d’un plan. Mais elle désigne bien des responsables et identifie des alliés pour une restauration.
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Le trumpisme s’inscrit ainsi dans une extrême droite transatlantique qui partage une même représentation de la nation menacée, des populations jugées incompatibles et des élites accusées de trahison. Disposant en politique étrangère d’une latitude considérable, l’administration Trump a les moyens de peser sur l’avenir politique européen. Mais, à ce stade, rien n’indique que cette convergence idéologique se traduise par des opérations menées depuis Washington pour favoriser l’accession au pouvoir du Rassemblement national, le parti qui a clairement les faveurs de Trump dans le contexte français actuel.
Cette influence peut aussi venir d’acteurs privés, alliés de Trump. Elon Musk, qui avait pris parti pour l’AfD en Allemagne début 2025, a présenté en juillet Marine Le Pen comme « le dernier espoir de la France ». En réponse au récent message de Trump sur la France, il a écrit qu’on assiste à « une invasion au ralenti, mais une invasion tout de même ». Le 13 octobre, le ministre français des affaires étrangères Jean-Noël Barrot l’a accusé de harcèlement en ligne visant à influencer les débats nationaux et a mis en garde contre une ingérence lors de la présidentielle de 2027. C’est une déclaration, pas un fait établi. Mais le propriétaire de X, avec plus de 240 millions d’abonnés, n’est pas un soutien comme les autres.
La vision des violences françaises diffusée par le camp trumpiste s’inscrit donc dans un cadre préétabli. Transformé en conflit d’appartenance, le conflit social en cours est instrumentalisé de façon à former un acte d’accusation contre les dirigeants qui auraient livré leur pays à des forces étrangères hostiles, et contre les démocrates qui prépareraient le même avenir aux États-Unis. La France n’est pas un pays à comprendre, ni même le vrai sujet. Elle sert uniquement de supposée preuve de la justesse d’un récit qui désigne d’avance les coupables… et les héros qui peuvent les empêcher de parvenir à leurs sinistres fins.
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
21.10.2026 à 12:27
Olga Boichak, Senior Lecturer in Digital Cultures, Australian Research Council DECRA fellow, University of Sydney
L’ESSENTIEL
La désinformation russe dépend d’infrastructures physiques, que l’Ukraine a prises pour cibles.
L’isolement numérique de la Russie rend ses centres de données plus vulnérables.
La souveraineté numérique repose aussi sur la coopération internationale et des infrastructures réparties.
Ces derniers jours, une frappe de drone ukrainienne a touché le plus grand centre de données de Russie, propriété du groupe bancaire et technologique Sberbank. Cette frappe est intervenue après que l’Ukraine a visé trois centres de données appartenant au géant technologique Yandex, souvent surnommé le « Google russe ».
Après ces attaques, le trafic de Yandex a chuté de 94 %. Ses utilisateurs ont subi d’importantes perturbations touchant notamment la messagerie électronique, le moteur de recherche, la navigation GPS, la musique, les services de VTC, la place de marché et les services financiers.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a déclaré que ces frappes avaient permis de « mieux respirer sur de nombreux réseaux sociaux », en réduisant la désinformation russe et l’activité des bots spécialisés.
Des articles publiés par la suite ont mis en doute cette affirmation de Zelensky. Quoi qu’il en soit, cet épisode souligne le rôle des infrastructures physiques de communication dans le monde numérique. Il interroge aussi le sens réel de la « souveraineté numérique » et laisse entrevoir une piste pour lutter contre la désinformation.
Les centres de données sont des cibles militaires inhabituelles. Mais cela pourrait changer à mesure que leur importance grandit. Les attaquer peut perturber les opérations militaires de l’ennemi, ainsi que les services civils du quotidien qui dépendent de ces installations. En Russie, ces perturbations pourraient ralentir durablement l’économie et affaiblir ainsi la capacité du pays à poursuivre la guerre.
Les frappes ukrainiennes sont intervenues après des attaques russes contre des centres de données ukrainiens et des fournisseurs d’accès à Internet. Elles s’inscrivent aussi dans la continuité d’un précédent créé par l’Iran plus tôt cette année, lorsque le pays a frappé des centres de données aux Émirats arabes unis et à Bahreïn, en réponse à des attaques américaines.
Ces centres de données du Moyen-Orient étaient exploités par Amazon Web Services, le premier fournisseur mondial de services d’informatique en nuage, qui dispose d’installations partout dans le monde.
En général, les centres de données s’appuient sur la duplication des équipements et des sauvegardes pour éviter que la perte d’une seule installation ait des conséquences négatives durables. Malgré ces précautions, les frappes iraniennes ont entraîné une dégradation prolongée des services et la perte irrémédiable de certaines données.
Les centres de données russes disposent peut-être de moins de possibilités de duplication à l’international. Cela tient à la vision particulière de la « souveraineté numérique » que Moscou défend activement depuis une dizaine d’années. L’idée selon laquelle les nations devraient disposer d’une autonomie et d’un contrôle sur leurs propres données et infrastructures numériques est légitime. Mais la quête de « souveraineté » de la Russie lui a aussi permis de censurer l’information en ligne et d’isoler les internautes russes des services Internet mondiaux.
En 2015, la Russie a adopté des lois imposant le stockage de certaines données sur son territoire. À ces obligations se sont ajoutées les sanctions internationales prises après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. En conséquence, les possibilités pour la Russie de conserver des infrastructures de secours à l’étranger se sont considérablement réduites.
La désinformation est souvent définie comme la diffusion stratégique de contrevérités délibérées. Les gouvernements ont fréquemment tenté de la combattre en faisant supprimer ces fausses informations ou en les réfutant sur les plates-formes où elles circulent.
Mais les opérations d’influence prennent des formes très diverses. Toutes ne diffusent pas de fausses informations. La plupart visent à saper la confiance du public et à délégitimer les processus et les institutions démocratiques.
Lors du référendum organisé en Australie en 2023 sur la création d’un organe consultatif représentant les peuples autochtones auprès du Parlement, par exemple, des militants ont produit des récits concurrents et plausibles pour exacerber la polarisation politique. En Nouvelle-Zélande, des opérations d’influence ont pris la forme de déferlements d’injures misogynes, destinés à saper le soutien du public à des initiatives politiques.
La Russie est connue pour ses ingérences orchestrées dans la vie démocratique à travers le monde. Ces interventions ont souvent pour objectif de semer la discorde, la méfiance et le désarroi. Soutenir des candidats aux positions prorusses peut également être un objectif.
La société civile et les collectifs militants ont développé des approches inventives pour s’attaquer à ce problème. Ils ont notamment cherché à réfuter les fausses informations, à les contrer avant même leur diffusion, à signaler les contenus trompeurs aux plates-formes ou encore à utiliser de manière stratégique l’humour et les mèmes.
Les attaques contre les centres de données en Russie rappellent que les services Internet russes, y compris les opérations d’influence, dépendent d’infrastructures physiques. Que ces frappes aient ou non entraîné, cette fois-ci, une baisse significative de l’activité des bots de désinformation, cibler les infrastructures à l’origine de cette désinformation pourrait constituer un moyen efficace de l’endiguer.
La Russie compte plus de 100 centres de données en activité sur son territoire. Peu disposent de systèmes de sauvegarde et de plans de continuité d’activité.
Concentrer l’ensemble des activités numériques sur un nombre relativement restreint de sites physiques crée une vulnérabilité. Lorsque ces infrastructures sont touchées, leur reconstruction peut être longue et difficile, d’autant que la Russie dépend de la Chine pour son approvisionnement en semi-conducteurs de pointe.
Quels enseignements en tirer pour la lutte contre la désinformation russe et, plus largement, contre les opérations d’influence de Moscou ?
Une première série de réponses pourrait consister à imposer des restrictions physiques ou réglementaires, notamment des sanctions, aux plates-formes et services basés en Russie, comme Telegram. D’autres solutions nécessiteraient une coopération internationale pour réduire la capacité de nuisance de la Russie dans l’espace numérique. Cela pourrait notamment passer par un soutien aux efforts de l’Ukraine sur le front, dans le cadre d’accords bilatéraux de sécurité.
Quoi qu’il en soit, les événements récents ont montré que l’influence numérique de la Russie repose largement sur des infrastructures physiques, sur des matériaux rares nécessaires à la fabrication des semi-conducteurs et sur un écosystème national de plates-formes coupé du Web mondial.
En continuant à s’isoler au nom de la souveraineté, le Kremlin se rend aussi plus vulnérable aux attaques et aux perturbations.
Les démocraties peuvent en tirer des enseignements. La souveraineté numérique ne s’acquiert pas par l’isolement et le contrôle vertical des infrastructures numériques. Elle se construit et se renégocie en permanence grâce à des systèmes de sauvegarde répartis dans différentes régions du monde, à des cadres de gestion des risques et de gouvernance, ainsi qu’à des alliances stratégiques qui assurent le fonctionnement des systèmes essentiels et leur résistance aux attaques.
Olga Boichak a reçu des financements de l'Australian Research Council et du Westpac Scholars Trust.
20.10.2026 à 15:57
Laurent Bonnefoy, CNRS research fellow, Center for International Studies, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Les houthistes ont développé leur capacité militaire et visent directement l’Arabie saoudite, y compris ses infrastructures civiles.
Désireux de ne pas apparaître comme des pantins de Téhéran, ils ont attendu le moment propice pour passer à l’action, plusieurs mois après le début de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran.
Leurs attaques menacent d’aggraver les tensions régionales et de perturber le commerce mondial, tandis que les civils yéménites, éternels oubliés, continuent de subir les conséquences de la guerre.
Ce 10 octobre, une attaque meurtrière des houthistes contre l’aéroport international de Riyad a mis en lumière la manière dont le mouvement yéménite redéfinit son rôle, souvent réduit à celui de « supplétif de l’Iran », et recentre son attention régionale sur son affrontement de longue date avec l’Arabie saoudite.
La frappe, qui a fait 13 morts et des centaines de blessés, constitue l’épisode le plus meurtrier sur le sol saoudien depuis le début de la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, en février. Elle a été suivie, dans les jours qui ont suivi, de nouvelles salves de missiles, certes moins meurtrières.
Ces attaques, qui surviennent en outre au moment où le royaume accueille le World Petroleum Council, un important congrès international réunissant les pays producteurs de pétrole, constituent une nouvelle illustration de l’impasse régionale dans laquelle se retrouve aujourd’hui le Moyen-Orient. Il est d’autant plus important de comprendre comment la guerre qui ravage le Yémen depuis douze ans produit des effets bien au-delà des frontières de ce seul pays.
Le mouvement houthiste, apparu en 2004 comme un acteur politique militarisé, est engagé depuis des années dans une guerre civile contre le gouvernement central yéménite internationalement reconnu et soutenu par l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, les houthistes contrôlent environ un tiers du territoire du pays, où résident les deux tiers de la population. Ils constituent sans conteste la force armée la plus puissante du Yémen. S’ils ne disposent pas d’avions de combat, ils possèdent un arsenal de missiles à longue portée et de drones.
Depuis leur apparition, leurs adversaires et de nombreux observateurs étrangers les ont régulièrement présentés comme des supplétifs de l’Iran, principal rival régional de l’Arabie saoudite.
Il est vrai que le mouvement est depuis longtemps globalement aligné sur Téhéran et qu’il partage fréquemment ses positions sur les enjeux régionaux, même si cette relation est complexe et variable. Dans le même temps, l’évolution du mouvement houthiste demeure étroitement liée au contexte politique intérieur du Yémen et à une rivalité historique propre au pays — un sujet que de nombreux chercheurs, dont l’auteur de ces lignes, ont étudié.
Ce qui est particulièrement significatif dans l’escalade actuelle avec l’Arabie saoudite, c’est la manière dont la direction houthiste a cherché, tout au long de l’année 2026, à redéfinir le sens de son engagement militaire afin de ne pas donner l’impression d’agir sur ordre de l’Iran. Cette évolution révèle comment les dirigeants houthistes appréhendent l’efficacité politique de certains récits et comment ils cherchent à légitimer leurs actions.
Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé leur attaque contre l’Iran, le 28 février, de nombreux observateurs s’attendaient à ce que les houthistes entrent rapidement dans le conflit. L’expérience de leurs frappes contre des navires en mer Rouge, entre novembre 2023 et mai 2025, en soutien aux Palestiniens après le déclenchement de la guerre à Gaza, avait dans une certaine mesure fourni au régime iranien un modèle dont celui-ci a pu s’inspirer pour perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.
Les bénéfices symboliques de leur campagne avaient été considérables. D’une part, celle-ci avait montré au monde entier qu’ils étaient prêts à agir concrètement en soutien à Gaza, à un moment où la plupart des États arabes étaient accusés d’abandonner les Palestiniens à leur sort. D’autre part, elle avait révélé la capacité du mouvement à perturber les chaînes d’approvisionnement mondiales et à affecter le commerce international bien au-delà du Yémen.
Pourtant, après les premières frappes américano-israéliennes contre l’Iran, les houthistes sont restés en retrait pendant plusieurs mois. Il a été rapporté que, en juillet 2026, des responsables iraniens leur auraient demandé de fermer le détroit de Bab el-Mandeb à la navigation commerciale ; si ce fut bien le cas, alors les houthistes avaient décidé d’ignorer ces demandes.
C’est mal interpréter l’histoire du Yémen et les marqueurs identitaires qui fondent la légitimité politique du mouvement houthiste que de croire que celui-ci agirait automatiquement sur ordre de Téhéran. Une intervention en soutien aux Palestiniens pouvait être présentée, auprès des opinions publiques yéménite et régionale, comme une expression de solidarité arabe. En revanche, agir pour le compte de l’Iran, un pays perse non arabe dont la population est presque entièrement composée de chiites duodécimains, était beaucoup plus difficile à justifier dans un Yémen arabe où les chiites duodécimains sont absents et où les sunnites sont majoritaires.
Le retour des houthistes dans le conflit régional, en août, s’est accompagné d’une évolution de leur discours politique, qui s’est de plus en plus centré sur leur adversaire de longue date : l’Arabie saoudite.
Même si les conséquences stratégiques de leurs actions peuvent, en définitive, servir les intérêts de l’Iran dans ses propres affrontements régionaux et internationaux, les houthistes considèrent avant tout leur campagne militaire contre l’Arabie saoudite comme un acte de défense nationale.
Au cours de l’été 2026, un épisode important est passé largement inaperçu dans les médias occidentaux : la tentative des houthistes d’obtenir la réouverture de l’aéroport international de Sanaa en organisant le départ surprise d’un vol à destination de Téhéran, puis son retour.
Situé dans la capitale contrôlée par les houthistes, l’aéroport était fermé depuis la fin de l’année 2024, à la suite de frappes israéliennes. Cette fermeture prolongée signifiait que les déplacements vers et depuis les territoires contrôlés par le mouvement restaient soumis aux restrictions imposées par ses adversaires, au premier rang desquels les autorités qui contrôlent Aden, capitale provisoire du gouvernement internationalement reconnu.
Du point de vue des houthistes, leur souveraineté demeurait donc incomplète. La fermeture de l’aéroport (après une ouverture longue d’environ deux années) limitait les déplacements des civils et, surtout, entravait leur capacité à envoyer des partisans à l’étranger pour y suivre des formations et, potentiellement, à recevoir du matériel militaire. Le 13 juillet, le bombardement de la piste d’atterrissage de Sanaa par l’armée saoudienne, alors que l’avion en provenance de Téhéran approchait, a offert au mouvement l’occasion de relancer son affrontement avec Riyad.
Après plus de trois ans de cessez-le-feu de facto et de négociations difficiles, l’Arabie saoudite semblait désireuse de se dégager des interminables conflits régionaux qui l’opposaient aussi bien à l’Iran qu’aux houthistes. Sentant que le moment était propice, la direction houthiste est passée à l’attaque en invoquant une logique de représailles.
La stratégie actuelle des houthistes fait en quelque sorte écho aux opérations lancées à leur encontre en 2015 par l’Arabie saoudite et ses alliés : une campagne de bombardements et un blocus des territoires du Yémen contrôlés par les houthistes avaient entraîné plusieurs années de guerre civile. Aujourd’hui, les houthistes revendiquent le droit de s’en prendre à l’Arabie saoudite de façon équivalente, notamment en ciblant ses ports et ses infrastructures d’exportation pétrolière.
La nouvelle tactique des houthistes répond à deux objectifs. Premièrement, elle leur permet d’attribuer la responsabilité de la crise économique et humanitaire qui frappe Sanaa et ses environs au blocus imposé par l’Arabie saoudite, plutôt qu’à leurs propres défaillances en matière de gouvernance, leur mauvaise gestion et la corruption de leur régime. Deuxièmement, elle leur fournit une justification pour intensifier le conflit à l’échelle régionale.
En octobre 2025, la direction militaire houthiste avait suspendu ses attaques contre les navires liés à Israël en mer Rouge après le cessez-le-feu officiel à Gaza, malgré les bombardements répétés dont elle avait fait l’objet. Quelques mois plus tôt, en mai, elle avait conclu un accord avec l’administration Trump aux termes duquel elle avait accepté d’interrompre ses attaques contre les navires américains en contrepartie d’une cessation des frappes américaines contre ses positions au Yémen.
Ces décisions témoignaient d’un certain pragmatisme derrière la rhétorique du mouvement. Ce pragmatisme semble avoir perduré même lorsque les houthistes ont repris leur engagement militaire dans la région : en septembre 2026, des diplomates américains auraient ainsi rencontré des représentants houthistes en Oman.
Face à Riyad, en revanche, les houthistes ont fait preuve de moins de scrupules. L’Arabie saoudite était déjà confrontée à des salves répétées de missiles iraniens, conséquence de son alliance avec les États-Unis, ainsi qu’à une pression croissante sur ses exportations énergétiques. Avec l’attaque contre l’aéroport de sa capitale, la direction houthiste a donc piégé le royaume, avec des conséquences susceptibles de s’étendre à l’économie mondiale.
Cette stratégie de représailles a été renforcée par les succès qu’ont remportés les houthistes au début du mois de septembre, lorsqu’ils sont parvenus à établir un certain contrôle sur le détroit de Bab el-Mandeb, l’un des points de passage maritimes stratégiques les plus importants au monde. Ils disposent ainsi d’un moyen de pression sur le trafic maritime en mer Rouge, essentiel pour l’Arabie saoudite.
Les drones et les missiles balistiques donnent également au mouvement la capacité de frapper des cibles dans une grande partie de l’Arabie saoudite, comme l’illustre le bombardement de l’aéroport de Riyad.
Les attaques contre les infrastructures civiles saoudiennes, en particulier les aéroports, illustrent cette logique de représailles que les houthistes invoquent pour justifier leurs actions. Les conséquences de la campagne houthiste de plus en plus agressive restent toutefois très incertaines. La région semble s’engager dans une nouvelle période de tensions durables ; reste à savoir si cette escalade entraînera le retour d’acteurs comme les États-Unis, qui se sont montrés réticents à s’engager de nouveau dans un conflit régional à grande échelle. Les détails de l’engagement de l’armée française sur le terrain saoudien, annoncé par Emmanuel Macron fin septembre 2026, restent encore à préciser.
Rien de tout cela ne doit cependant occulter le sort des civils yéménites. Cette situation doit au contraire nous rappeler les souffrances d’une population épuisée par une guerre qui dure depuis plus de dix ans et qui a dévasté les infrastructures déjà très limitées d’un pays qui était déjà le plus pauvre du Moyen-Orient avant même le début du conflit.
Laurent Bonnefoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:52
Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes et soviétiques, Université de Rennes 2, chercheuse au CERCLE (Université de Lorraine), Université Rennes 2

L’ESSENTIEL
Pendant la perestroïka, le réalisateur Vladimir Bortko a adapté Cœur de chien de Boulgakov, une satire féroce des premières années de l’URSS.
À 80 ans aujourd’hui, ce fils d’une Ukrainienne présente fièrement aux Russes une série à la gloire de Staline.
Son parcours personnel en dit long sur l’évolution d’une partie du monde de la culture russe durant ces dernières décennies.
La série télévisée Staline, quatre épisodes que le metteur en scène Vladimir Bortko a tournés en Russie au printemps et qui devraient y être diffusés dans les mois à venir, fait déjà beaucoup parler d’elle. Elle est consacrée aux dernières années de la vie du dirigeant (au pouvoir de 1924 à sa mort en 1953), et la rumeur court qu’il s’agira d’une étape supplémentaire dans la réhabilitation de celui-ci.
Ce n’est pas la première série consacrée au « Guide » dans la Russie poutinienne. Ainsi, dès 2006-2007, Stalin Live, un gros projet (40 épisodes de quarante-cinq minutes) mené par quatre metteurs en scène, avait déjà scandalisé l’intelligentsia russe par l’image positive qu’elle donnait de Staline. Le dictateur est, aujourd’hui en Russie, honoré par plus de 120 statues le représentant – alors qu’elles avaient toutes été démontées après le XXIIᵉ Congrès du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS), en 1961 – et leur rythme de construction s’accélère depuis 2014. Le processus de réhabilitation du « Guide », y compris grâce à la télévision, apparaît donc clairement, tout comme le lien entre cette réhabilitation et l’agressivité croissante de la Russie.
Vladimir Bortko joue un rôle dans ces processus, et son évolution, créative et politique, reflète en partie celles d’autres personnalités de la culture russe postsoviétique. Dans son cas, deux problématiques au moins se recoupent : d’une part, son rapport à Staline, au communisme et à l’URSS ; d’autre part, son rapport à l’Ukraine.
Vladimir Bortko, 80 ans, a réalisé, en URSS et en Russie, des films de cinéma et de nombreuses séries télévisées, dont des policiers, mais aussi l’Idiot d’après Dostoïevski en dix épisodes (2003) et une adaptation, en dix épisodes également, du Maître et Marguerite de Boulgakov (2005).
Son œuvre télévisée la plus connue reste toutefois son écranisation de Cœur de chien, le récit de Mikhaïl Boulgakov : diffusée pour la première fois en novembre 1988, elle demeure une référence constante, jusque dans les mèmes sur les réseaux sociaux comme ici où l’on voit Charikov, le chien changé en homme, ânonner, non pas les quelques mots répétitifs qu’il prononce dans le téléfilm, mais « Russie, Poutine, Victoire ».
En 1988, la perestroïka s’amorçait à peine. Le récit de Boulgakov, confisqué en 1926, venait d’être publié en URSS dans la revue Znamia (n° 6 de 1987), et un air de liberté commençait à souffler, en premier lieu dans la littérature et la culture. Ce film de deux heures et seize minutes, en deux parties, paraissait incarner ces changements et il a été alors perçu, « par la majorité des spectateurs, comme un chef-d’œuvre anticommuniste » – souligne aujourd’hui la critique Ekatérina Barabach, qui a dû être exfiltrée de Russie en 2025 parce qu’elle risquait dix ans de détention pour avoir publié des messages anti-guerre sur Facebook.
L’adaptation télévisée est assez proche du récit de Boulgakov, qui raconte comment, dans les premières années du pouvoir soviétique, un chercheur transforme un chien des rues en un être humain vulgaire et agressif, semblable à ces « prolétaires » qui insupportent le scientifique. Boulgakov tentait ainsi de montrer à quoi, selon lui, menaient à la fois la fascination de l’intelligentsia russe pour les expériences sociales et le projet bolchevik de « créer un homme nouveau ».
Bortko a repris la trame générale, ainsi que les phrases devenues cultes sur l’inopportunité de lire les journaux soviétiques, l’inefficacité de la terreur et la détestation du prolétariat. Son film semblait indiquer que, désormais, il était permis de se moquer de l’Homo sovieticus : une démarche thérapeutique collective s’engageait, où démocratisation, libération de la parole, révélations sur les crimes staliniens – amorcées sous le dégel (1953-1964), puis réduites au silence – et examen critique, même encore limité et contrôlé, du système soviétique se conjugueraient.
C’était il y a moins de quarante ans. Aujourd’hui, Bortko défend Staline.
Bortko a été membre du PCUS de 1983 à 1991, condition alors presque indispensable pour réussir une carrière. Mais qu’il entre au Parti communiste de Russie (KPRF) en 2007 – la période de Stalin Live… – puis chante les louanges de Staline a surpris. Élu en 2011 député à la Douma d’État (la Chambre basse du Parlement russe, équivalent de l’Assemblée nationale française), il a été réélu en 2016 et a abandonné son siège en 2021, à 75 ans.
En février 2013, dans une interview à l’hebdomadaire populaire Argumenty i Fakty, le réalisateur a lancé une phrase, souvent répétée aujourd’hui : « Staline est la personnalité sur laquelle on a le plus menti au cours du XXᵉ siècle. »
Or Bortko liait ces « mensonges » au discours prononcé par Khrouchtchev au XXᵉ Congrès du PCUS en 1956, le discours qui, en dénonçant certains des crimes de Staline, a lancé officiellement la déstalinisation. Le cinéaste contestait donc la source même de tous les processus de déstalinisation ultérieurs, et poursuivait :
« Qui est Staline ? C’est l’homme qui, en trente ans, a fait de notre pays celui qui lisait le plus. (…) Sous Staline, la science, dans le pays, était à l’avant-garde et elle a notamment élaboré la bombe atomique et une fusée pour envoyer l’homme dans l’espace. (…) Et l’art ? À l’époque, il y avait Stanislavski dont le monde théâtral encense toujours le système. La musique de Chostakovitch, de Khatchatourian… (…) Et la littérature ! Ce que nous lisions tous et continuons de lire : Cholokhov, Alexeï Tolstoï, Boulgakov… »
Quant aux répressions qui ont frappé aussi de nombreux artistes et scientifiques sous Staline, « oui, il y en avait », mais, à en croire le cinéaste, c’est Khrouchtchev qui aurait demandé d’augmenter le nombre de personnes à fusiller.
Deux ans plus tard, Bortko a clamé, lors d’une séance plénière de la Douma : Staline, c’est « le symbole de notre pays (…) c’est notre industrialisation, nos victoires dans la guerre (…) nos succès dans l’espace ». Pour lui, ceux qui mentionnaient « Staline » évoquaient en fait « l’Union soviétique » :
« Quand l’Union soviétique s’est-elle effondrée ? En 1991 ? Non. Elle s’est effondrée au XXᵉ Congrès, voilà ! »
URSS, répressions et succès du pays seraient donc inexorablement liés.
Bortko assurera en 2026 avoir écrit en 2011 le scénario de sa série sur Staline, mais, ajoutera-t-il, « ce n’était alors pas le meilleur moment » pour le tourner. En revanche, quinze ans plus tard, « l’époque a complètement changé ». Comme l’annonçaient, voire le préparaient, les discours du cinéaste.
Le rapport de Bortko à l’Ukraine aussi a évolué. Celui-ci a, en effet, passé son enfance et sa jeunesse à Kyiv. Son père, metteur en scène de théâtre, a travaillé en Ukraine et en Russie, et sa mère, l’actrice de théâtre Marina Zakharenko, était ukrainienne, fille, semble-t-il, de paysans.
Le père de cette comédienne est mort en 1946 dans les camps de la Kolyma ou, d’après Bortko, a été fusillé pendant les purges, à l’époque de ce Staline que loue désormais le cinéaste, de ce Staline qui a fait mourir de faim des millions de paysans, notamment ukrainiens, pendant la collectivisation des campagnes.
En 1964, Marina Zakharenko, divorcée, s’est remariée avec le dramaturge Alexandre Korneïtchouk (1905-1972), l’une des personnalités les plus importantes de la culture officielle ukrainienne et soviétique. Un auteur tout dévoué à Staline et couronné de cinq prix Staline. Né dans une famille très modeste, il devait ses premiers succès institutionnels à l’écrasement, par le pouvoir soviétique, des auteurs de la « Renaissance » ukrainienne, exécutés ou déportés au début des années 1930. Korneïtchouk incarnait, lui, le modèle prôné par Moscou : il écrivait en ukrainien, mais reprenait les thématiques soviétiques et affichait une pleine loyauté envers le Kremlin. Ainsi, il dénonçait « les traîtres liens entre les nationalistes ukrainiens bourgeois et le capital d’Europe occidentale », et, dans ses comédies kolkhoziennes, se gardait bien d’effleurer le thème de la Grande Famine.
Puis, pendant la guerre, il a été chargé de clamer que l’Ukraine et les territoires polonais annexés en 1939 étaient bien soviétiques, et il a rempli son rôle à merveille. La littérature était en URSS un outil politique et géopolitique. Or, les liens de Bortko à Staline et à l’Ukraine passent aussi par ce beau-père à la carrière éblouissante.
Dès 2009, le film de Bortko Tarass Boulba, d’après Gogol, a suscité la colère de certains Ukrainiens : il donnait de ce roman une « interprétation impérialiste », estime Barabach. En outre, le réalisateur a signé, en mars 2014, une lettre à Poutine dans laquelle des personnalités de la culture russe soutenaient l’annexion de la Crimée. Il a approuvé, en 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie et a qualifié de « traîtres » ceux qui prenaient position contre la guerre.
En mai 2026, il va jusqu’à appeler la Russie à utiliser des armes nucléaires contre l’Ukraine, pour gagner la guerre en deux semaines. Quant à sa série sur Staline, elle semble devoir, en louant le « Guide », annihiler ce qu’a représenté et impulsé la perestroïka.
Au cœur du rapport actuel de Bortko – et d’autres… – à Staline, au communisme et à l’Ukraine, il y a le non-respect des droits fondamentaux des individus (à commencer par le droit à la vie), face à un dirigeant se voulant tout-puissant. Le tout au nom des soi-disant succès de l’URSS et de la Russie.
L’ultraflexibilité de personnalités de la culture, dressées à s’aligner sur les positions du pouvoir suprême, a contribué aux évolutions constatées en Russie et à la catastrophe actuelle. Bortko a d’ailleurs été félicité, pour son 80ᵉ anniversaire, par Vladimir Poutine et par Sergueï Narychkine, chef des services secrets extérieurs russes (SVR).
Mais quelle haine de soi faut-il à un petit-fils de paysan ukrainien, mort dans les camps de Staline, pour chanter les louanges de ce même Staline et appeler, en se définissant comme Russe, à détruire l’Ukraine ? L’essence et le drame de la Russie actuelle sont dans cette double question.
Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 16:06
César Castellvi, Sociologue, maître de conférences en études japonaises, Université Paris Cité
L’ESSENTIEL
À Okinawa, au Japon, les deux grands quotidiens locaux se distinguent des médias nationaux par leur couverture critique de la présence militaire états-unienne.
La presse locale contribue aux mobilisations contre les bases militaires, en fédérant des revendications diverses et en faisant émerger une conscience collective propre à l’archipel.
Les deux journaux entretiennent une mémoire singulière de la guerre, qui relie les violences de l’armée impériale japonaise à celles des militaires américains et contraste avec le récit national dominant.
Alors que la présence américaine dans l’archipel japonais s’est peu à peu effacée de l’espace public à partir des années 1960, l’archipel d’Okinawa, dont la rétrocession aux autorités japonaises ne date que de 1972, se trouve dans une situation particulière. Son territoire accueille près de 70 % des bases stationnées au Japon, ainsi que leurs 30 000 soldats.
Cette région où vivent environ 1,2 % des quelque 123 millions de Japonais, périphérique du point de vue de Tokyo, mais centrale dans l’espace stratégique est-asiatique, a récemment été au cœur de deux événements importants : l’élection, en septembre dernier, d’un conservateur soutenu par la première ministre Takaichi Sanae au poste de gouverneur du département ; et l’arrestation, au début du mois d’octobre, d’un militaire américain stationné dans l’une des nombreuses bases de l’île principale, soupçonné du meurtre d’une habitante de la région.
Ces deux événements illustrent les tensions entre les objectifs stratégiques du gouvernement japonais et les préoccupations de la population locale. Ils mettent également en lumière les différences de traitement de l’actualité entre les médias nationaux, principalement basés à Tokyo, et la presse d’Okinawa. Ces divergences, qui font depuis longtemps l’objet de débats, interrogent la place accordée aux préoccupations des habitants de l’archipel dans l’espace médiatique japonais. Pour mieux les comprendre, il convient de revenir sur l’histoire et les particularités de la presse locale.
Avec le département de Fukushima, Okinawa est l’un des deux seuls départements japonais à être couvert par deux quotidiens.
L’apparition de la presse écrite à Okinawa est indissociable de l’histoire des relations entre cette région périphérique et le pouvoir central japonais. En effet, avant son rattachement à l’empire japonais en 1879, le royaume des Ryūkyū restait un territoire indépendant du reste de l’archipel. Il était proche du fief japonais de Satsuma, tout en continuant de payer un tribut à la Chine des Qing.
La fondation du Ryūkyū Shinpō remonte à 1893, à une époque où la presse est envisagée comme un instrument d’intégration du nouveau département à l’ensemble national.
Le second grand quotidien local, l’Okinawa Times, est fondé en 1948. Il présente ainsi la particularité d’être né après la Seconde Guerre mondiale, contrairement à la plupart des grands journaux japonais contemporains, dont les origines remontent à l’avant-guerre. Aujourd’hui, à l’instar de son aîné, le Ryūkyū Shinpō, l’Okinawa Times défend une ligne éditoriale pacifiste et critique à l’égard de la présence militaire américaine dans l’archipel. Depuis sa création, le journal s’est notamment illustré par de nombreux scoops révélant les conséquences néfastes des activités militaires sur la population locale.
Jusqu’au milieu des années 1960, la presse locale fait l’objet d’une censure stricte de la part de l’administration militaire américaine. Selon Gushiken Katsuya, ancien journaliste de la chaîne de télévision locale Ryūkyū Asahi Broadcasting, cette expérience reste profondément ancrée dans la mémoire collective des journalistes d’Okinawa. Leur situation contraste avec celle des médias de Tokyo, libérés plus tôt de cette contrainte avec la fin de la censure institutionnelle imposée par les forces d’occupation.
Aujourd’hui, les deux grands quotidiens du département, bien que concurrents dans leur couverture de l’actualité locale, partagent une même ligne éditoriale critique à l’égard de la présence militaire américaine et accordent une place centrale à la surveillance des activités des bases. La couverture régulière des nuisances subies par la population, en particulier des violences commises par des militaires américains, fait ainsi partie intégrante de la culture journalistique d’Okinawa.
L’éloignement géographique des bases américaines et leur concentration à Okinawa constituent l’une des explications des différences de traitement de l’actualité entre la presse locale et les médias nationaux. Des événements qui font la une des journaux d’Okinawa ne figurent parfois qu’en troisième ou quatrième position dans les journaux télévisés nationaux, quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. Du côté des médias de Tokyo, la disparition progressive des bases américaines du Japon métropolitain a contribué à faire de la présence militaire américaine un sujet plus lointain.
La distance géographique n’explique toutefois pas tout. Gushiken Katsuya souligne notamment que, au cours des années 2010, les tensions croissantes entre le gouvernement d’Abe Shinzō et les médias libéraux ont conduit certains de ceux-ci à accorder davantage d’attention aux revendications des habitants d’Okinawa. Pour autant, alors que les difficultés quotidiennes engendrées par la présence des bases militaires font partie de l’actualité régulièrement couverte par les médias locaux, les grands médias nationaux tendent à ne s’intéresser à la situation des habitants qu’à l’occasion d’événements particulièrement marquants, tels que des accidents ou des actes de violence ayant fait des victimes.
La presse d’Okinawa ne se contente pas d’informer la population sur les problèmes posés par les bases américaines. Le politiste Yamakoshi Shūzō s’est intéressé au rôle que jouent les deux grands quotidiens locaux dans le mouvement social d’opposition aux bases militaires depuis les années 1970. Il rappelle que le sentiment d’opposition aux bases a connu d’importantes variations au fil du temps et que les intérêts de la population sont loin d’être homogènes. Lorsque survient une affaire particulièrement grave comme le meurtre d’un habitant d’Okinawa par un militaire américain, la presse locale joue alors un rôle important dans la mobilisation d’une large partie de la population.
Le chercheur met en évidence ce phénomène à partir du cas du viol par trois GI’s d’une fillette de 12 ans en 1995, événement à l’origine du plus important mouvement de contestation qu’ait connu l’île depuis sa rétrocession au Japon en 1972. Son analyse montre comment les éditoriaux publiés par les deux quotidiens évoluent progressivement, passant de la dénonciation du crime commis par les militaires américains à une critique plus générale de la présence militaire américaine à Okinawa, puis à une remise en question des relations entre le Japon et les États-Unis, pour finalement déboucher sur une réflexion plus large sur les relations historiques entre Okinawa et le Japon.
En agrégeant des revendications diverses, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō jouent un rôle central dans l’émergence d’une conscience collective fondée sur le sentiment d’un destin commun partagé par l’ensemble des habitants d’Okinawa. Ils contribuent à la construction d’un « nous », en donnant une expression commune aux préoccupations d’une population aux intérêts pourtant hétérogènes. C’est en ce sens que les deux quotidiens ne se contentent donc pas de rendre compte de la contestation, mais participent activement à sa construction.
Au-delà de la partie visible des réactions médiatique aux diverses formes de violence qui touchent régulièrement Okinawa, le rôle de la presse est également celui de vecteur de transmission de la mémoire de la guerre. Ōishi Yutaka, professeur à l’Université de Keiō, s’est intéressé aux différences de traitement de la mémoire qui persistent aujourd’hui entre la presse nationale et les quotidiens d’Okinawa, en partant du cas des commémorations du « jour du souvenir » (irei no hi) organisé le 23 juin de chaque année depuis 1965.
Contrairement au 15 août, célébré au Japon métropolitain comme une date marquant la scission entre la guerre et l’après-guerre, le 23 juin, jour de commémoration de la bataille d’Okinawa, ne symbolise pas une rupture aussi nette. D’une part, parce qu’Okinawa est restée sous occupation américaine bien plus longtemps que le reste du Japon, mais aussi parce que la présence des bases militaires américaines s’inscrit dans la continuité de celle de l’armée impériale japonaise, stationnée sur l’île jusqu’à l’été 1945.
À travers leurs séries d’articles et leurs éditoriaux, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō rappellent les liens qui unissent la bataille d’Okinawa, les violences commises par l’armée japonaise pendant la guerre et celles perpétrées par les militaires américains après 1945. Ils soulignent également la contradiction entre les principes pacifistes inscrits dans la Constitution japonaise de 1946 et le poids de la présence militaire américaine supporté par Okinawa, qui contribue à rendre possible le maintien de ces principes à l’échelle nationale.
Ce travail de mémoire contraste avec le récit historique dominant dans les médias nationaux. Dans ces derniers, la guerre est principalement présentée comme un événement du passé dont le Japon aurait été la victime, notamment à travers la place centrale accordée aux bombardements atomiques dans les commémorations. La question des bases américaines est, quant à elle, essentiellement abordée sous l’angle de la sécurité nationale. À Okinawa, en revanche, la distinction entre la guerre et l’après-guerre est beaucoup moins nette : l’archipel apparaît comme une double victime, à la fois des États-Unis et du Japon. Selon le politiste, ces divergences se sont accentuées au fil du temps, donnant lieu à deux trajectoires mémorielles qui n’ont cessé de s’éloigner.
La singularité de la presse d’Okinawa ne tient donc pas seulement à sa couverture de la présence militaire américaine. En participant aux mobilisations collectives et à la transmission d’une mémoire historique propre à l’archipel, les deux grands quotidiens locaux contribuent à faire entendre les préoccupations d’une population dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les priorités nationales.
César Castellvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.10.2026 à 16:02
Charbel Cordahi, Professeur de Finance & Economie, GEM
L’ESSENTIEL
L’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin utilisent l’euro sans être formellement membres de la zone euro.
L’euro des micro-États ne sert pas qu’aux collectionneurs. Il permet à ces pays de profiter des avantages économiques de l’Union européenne tout en gardant leurs symboles nationaux.
En échange, ces quatre pays doivent respecter une partie des règles fixées par l’UE.
Au cœur de l’Europe se trouvent quatre micro-États : l’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin. Quatre États richissimes perchés sur des rochers ou des montagnes. Quatre systèmes politiques qui ont en commun l’euro.
Revenons aux définitions. Un micro-État est un État souverain caractérisé par une très faible population et une petite superficie. Il doit réunir les critères associés à l’existence d’un État en droit international : une population permanente, un territoire défini, un gouvernement et des relations avec les autres États, conformément à l’article 1 de la Convention de Montevideo de 1933.
Alors, pourquoi ces États riches ne battent-ils pas leur propre monnaie et préfèrent-ils intégrer l’euro sans même être membres de la zone euro ?
Explications.
L’Andorre, nichée dans les Pyrénées entre la France et l’Espagne, compte 87 000 habitants. Son économie, largement tournée vers le tourisme, affiche un PIB par habitant supérieur à 41 000 euros.
Monaco, « le Rocher » sur la Méditerranée enclavé dans le territoire français, rassemble 39 000 habitants et détient l’un des PIB par habitant les plus élevés au monde, supérieur à 257 000 euros, grâce notamment à la finance, à l’immobilier de luxe et au tourisme haut de gamme.
Saint-Marin est enclavé en Italie et considéré comme la plus ancienne république du monde. La Sérénissime compte 34 000 habitants avec un PIB par habitant proche de 55 000 euros. Son économie repose sur l’industrie, le tourisme, la banque et les activités philatéliques et numismatiques.
Enfin, le Vatican, au cœur de Rome, est le plus petit État du monde, avec moins de 900 habitants. Son économie est fondée sur les musées, les dons des fidèles, les placements financiers et la vente de timbres, monnaies et publications. Logiquement, le Saint-Siège ne dispose pas de PIB par habitant officiel.
Un autre exemple de micro-État riche intégré à une autre économie est le Liechtenstein, qui utilise le franc suisse comme monnaie officielle depuis 1921. Il est intégré à la zone monétaire suisse depuis 1980, tout en conservant sa souveraineté monétaire.
En vertu des accords monétaires entre l’Union européenne et la Principauté d’Andorre, la Principauté de Monaco, la République de Saint-Marin et l’État de la Cité du Vatican, entrés en vigueur entre 2010 et 2012, ces micro-États utilisent l’euro comme monnaie officielle. Ils émettent une quantité limitée de pièces en euros portant leurs propres faces nationales : les armoiries d’Andorre, le Prince Albert II à Monaco, le Palais public de Saint-Marin ou encore les effigies des papes sur les pièces du Vatican en sont quelques exemples.
Monaco, Saint-Marin et le Vatican sont intégrés de facto à l’espace Schengen grâce à leurs accords avec la France ou l’Italie. Andorre, en revanche, n’est pas membre de l’espace Schengen et maintient des contrôles à ses frontières avec la France et l’Espagne.
Plus complexe : leur relation aux institutions monétaires. Ces quatre états ne disposent pas de leur propre institut d’émission monétaire, mais ils sont soumis au cadre monétaire européen. Pourtant, ils ne dépendent pas directement de la Banque centrale européenne vu qu’ils ne font pas partie de l’Eurosystème, l’autorité monétaire de la zone euro.
Par conséquent, leurs pièces sont frappées dans les ateliers monétaires des États voisins. Les pièces en euros d’Andorre sont frappées à Pessac en France, et à Madrid en Espagne, tandis que celles de Monaco sont fabriquées à Pessac par la Monnaie de Paris. Les pièces de Saint-Marin et du Vatican sont, quant à elles, frappées à Rome par l’Institut polygraphique et la Monnaie de l’État italien.
Pour Monaco, le plafond annuel est indexé sur le volume de pièces émises par la France, selon un rapport de 1 à 1 500. À Saint-Marin, la valeur nominale maximale autorisée s’élève à 1,994 million d’euros par an, tandis que celle du Vatican est plafonnée à 2 300 000 euros annuels.
L’encadrement strict du volume des émissions monétaires par l’Union européenne vise à préserver l’équilibre de la masse monétaire au sein de la zone euro. À l’échelle de la zone euro, le volume cumulé d’euros émis par les micro-États représente moins de 0,001 % de la valeur faciale totale en circulation. L’impact de ces pièces sur l’inflation ou le bilan de la Banque centrale européenne est donc nul.
En leur permettant d’utiliser officiellement l’euro, l’Union européenne reconnaît la souveraineté des quatre États qui, voyant leurs symboles figurer sur une monnaie ayant cours dans toute la zone euro, affirment leur statut d’États indépendants.
L’usage de l’euro facilite les échanges avec les pays voisins. Il supprime les coûts de conversion monétaire et simplifie les dépenses des touristes et les transactions commerciales. C’est un avantage essentiel pour de petites économies très intégrées à leur environnement européen.
Par exemple, en 2024, 70 % des produits importés par Andorre venaient de France et d’Espagne, qui représentaient également 65 % de ses exportations de marchandises.
Même si l’euro n’est pas la seule raison pour laquelle les investisseurs choisissent ces territoires, son utilisation permet d’éviter les risques de change et de renforcer la confiance des investisseurs, car ces micro-États appliquent les règles européennes en matière bancaire et financière. Ainsi, le total de dépôts et titres de la clientèle de Monaco pèse 180 milliards d’euros à fin 2025.
Ces accords présentent un intérêt économique de… collectionneurs.
La faiblesse de leurs volumes d’émission leur confère une rareté particulière, ce qui les rend très prisées des collectionneurs.
Les coffrets officiels peuvent générer des recettes importantes, en particulier pour le Vatican et Saint-Marin, où la numismatique et la philatélie occupent une place notable. Ainsi, au Vatican, une pièce de monnaie en or d’une valeur faciale de 200 euros, millésime 2025, en qualité Belle Épreuve (BE), est proposée à 5 470 euros.
En 2025, la division spécialisée de Poste San Marino a généré un chiffre d’affaires global de 11,2 millions d’euros et un bénéfice net de 1,36 million d’euros.
Du côté de l’Union européenne, ces accords monétaires présentent plusieurs avantages.
En échange du droit d’utiliser officiellement l’euro, les quatre micro-États ont dû rapprocher leur législation financière des règles européennes. Cela a notamment conduit à une réduction progressive du secret bancaire. Les banques d’Andorre, Monaco et Saint-Marin sont désormais tenues de transmettre des informations sur les comptes de leurs clients étrangers aux autorités fiscales concernées.
À lire aussi : Blanchiment d’argent : l’Europe passe (enfin) à l’action
Plus largement, l’adoption de l’euro a servi de levier pour inciter les micro-États à se conformer aux standards internationaux, à renforcer la coopération contre l’évasion fiscale et la sécurité des paiements. Ils concernent notamment ceux du Groupe d’action financière (Gafi), un organisme chargé de lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
L’euro donne également à l’Union européenne un moyen de pression lorsque les règles financières ne sont pas respectées. En 2010, la Banque d’Italie a bloqué 23 millions d’euros liés à la Banque du Vatican en raison de transferts jugés suspects. En 2013, elle a également suspendu les paiements par carte au Vatican pendant plusieurs semaines. Sous cette pression, le Saint-Siège a accepté davantage de contrôles et renforcé la transparence de sa banque. Plusieurs milliers de comptes suspects ont ensuite été fermés.
L’Andorre illustre également le pouvoir de pression de l’euro. Dès 2002, le pays utilisait déjà l’euro après l’abandon du franc et de la peseta. Pourtant, l’Union européenne, représentée par la Commission européenne, a refusé pendant près de dix ans de signer un accord monétaire officiel. Elle demandait à l’Andorre de réduire le secret bancaire et d’accepter l’échange automatique d’informations fiscales. L’accord a finalement été signé en 2011, et les premières pièces en euro d’Andorre ont été mises en circulation en 2014.
Charbel Cordahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.10.2026 à 08:54
Larine Fahed, Assistante de recherche, Département de médecine familiale, American University of Beirut
Jinan Usta, Professeur de spécialité clinique, Département de médecine familiale, American University of Beirut
Monica Adhiambo Onyango, Clinical Associate Professor, Global Health, Boston University
Shirin Heidari, Chercheuse senior, Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
L’ESSENTIEL
Selon les autorités libanaises, près de 760 000 personnes ont été déplacées depuis le retour de la guerre en mars 2026, principalement dans le sud du pays et dans la banlieue sud de Beyrouth.
Le conflit se conjugue aux crises politiques et économiques préexistantes, aggravant encore la vulnérabilité de ces personnes. Dans ce contexte, le recours au sexe transactionnel apparaît pour certaines d’entre elles comme un moyen d’assurer leur survie.
Dans le cadre du Liminality Research Consortium, des chercheurs ont collectivement mené une étude pour dépasser les tabous entourant cette réalité afin d’étudier les conditions de vie et les expériences de ces personnes.
Les discussions autour du sexe transactionnel (ST) suscitent souvent des réactions polarisées dans le débat public, mais les expériences vécues par les personnes concernées sont d’habitude reléguées au second plan. Pourtant, l’examen de leurs parcours, souvent complexes et échappant aux grilles d’analyse traditionnelles, est d’un grand intérêt pour aborder cette problématique.
La formule « sexe transactionnel » désigne l’ensemble des activités sexuelles prodiguées en échange de bénéfices matériels ou immatériels. Notre recherche a permis d’identifier différents types de relations sexuelles transactionnelles, dont le travail du sexe (prostitution). Les relations sexuelles transactionnelles constituent un terme générique qui englobe le travail du sexe, les mariages de convenance, les relations intimes transactionnelles et les rapports sexuels transactionnels.
Notre étude menée en 2022 au Liban, ainsi qu’en Turquie, en Grèce, en Jordanie et en Suisse, confirme que le ST est une pratique courante au sein de populations vulnérables, notamment parmi les personnes réfugiées – terme utilisé dans cet article sans référence au statut juridique et désignant de façon générale les personnes migrantes et déplacées de force, y compris les demandeurs d’asile et les personnes en situation assimilable à celle des réfugiés au sens de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés –, les personnes en situation de précarité socio-économique et les personnes aux identités de genre et d’orientation sexuelle diverses : 69 % des 261 participants à cette étude ont déclaré avoir observé ou vécu le ST.
Le recours au ST est façonné par de nombreux facteurs. Tout d’abord, la nécessité, pour les personnes réfugiées, et spécialement pour les femmes, de se garantir une forme de protection tout au long du parcours migratoire – un parcours durant lequel elles sont souvent exposées à des risques d’abus physiques et sexuels.
Un expert interrogé dans le cadre d’un entretien qualitatif pour notre étude estime que « la grande majorité des [filles] ont subi une exploitation sexuelle durant leur parcours » et disait « connaître à peine une fille qui n’ait vécu cela ». Certaines femmes réfugiées peuvent être amenées à offrir des faveurs sexuelles à des passeurs, des gardes-frontières ou des policiers afin de faciliter le franchissement des frontières, de faire face à des conditions de campement dangereuses ou de protéger leurs enfants.
Pour se protéger du harcèlement sexuel et des violences exercées par des hommes durant leur déplacement, d’autres femmes voyageant seules s’arrangent avec un homme, parfois en se faisant passer pour un couple, ou en se mariant de manière arrangée avant le départ.
Une femme réfugiée explique que ces stratégies sont souvent motivées par la peur : « Elles proposent à un homme de faire semblant d’être mariés pour que les autres les laissent tranquilles. » Afin d’éviter d’avoir à recourir à ces stratégies, des passeurs recommandent parfois aux femmes voyageant seules d’aider les mères et de porter certains de leurs enfants pour « donner l’impression qu’elles étaient mariées et les protéger des voleurs ou des agresseurs sur la route ».
Un autre facteur majeur est la précarité financière. La situation est particulièrement critique au Liban, où l’accumulation des crises politiques et économiques, ainsi que des guerres, continue de fragiliser les populations réfugiées et locales les plus exposées. Le Liban accueille déjà plus de 1,4 million de réfugiés de diverses nationalités, dans des situations de vulnérabilité variables. Pour ces groupes, les opportunités de travail restent limitées en raison des restrictions juridiques ou de la stigmatisation sociale : « Il n’y a que trois options : le sexe, la drogue ou le vol. Ce sont les choix qui s’offrent aux personnes gays et trans. »
Pour beaucoup, cette situation est aggravée par les obstacles à l’accès au logement. Pourtant, l’installation ne met pas fin aux difficultés : nombre d’entre eux se retrouvent dans des espaces exigus, souvent surpeuplés et dans des conditions de vie précaires : « Venez me voir, vous me direz d’aller vivre dans une tente sous le soleil, ce serait bien mieux ! »
Dans certains cas, cette vulnérabilité est exploitée pour exiger des relations sexuelles en échange d’un hébergement. Comme le résume une femme libanaise à propos d’une autre personne : « Soit elle paie le loyer, soit elle couche avec le propriétaire. »
Dans ce contexte difficile, certaines personnes réfugiées ou locales recourent aussi à des relations ou des mariages arrangés ou de convenance, souvent pour accéder à un statut légal ou à une forme de stabilité économique. C’est le cas d’une femme qui « a épousé un homme aisé afin qu’il puisse assumer les dépenses du foyer et soutenir sa famille ». Bien que ces arrangements soient fréquents et normalisés, ils sont parfois décrits comme inégalitaires et marqués par des dynamiques d’abus.
Le ST représente non seulement une stratégie de survie, mais aussi, parfois, une façon de prendre en main son avenir :
« J’ai pris cette décision pour construire mon avenir et améliorer ma vie. J’ai donc eu recours au travail du sexe. »
D’autres témoignages évoquent des formes de ST plus organisées. Il y a l’exemple d’un homme libanais qui « a transformé sa maison en bordel » où des hommes et des femmes travaillaient. En outre, plusieurs participants d’autres entretiens suggèrent que des personnes, elles-mêmes en situation de précarité, facilitaient le travail du sexe pour d’autres personnes appartenant à des groupes vulnérables.
Comme l’explique une femme trans interrogée : « Je mets des clients en contact avec d’autres femmes et, si elles acceptent d’y aller, elles me donnent une part de leurs gains. » Bien que le recours au ST puisse déjà accroître la vulnérabilité aux violences et à l’exploitation, l’implication dans les réseaux de prostitution illicite plus organisés peut davantage exposer au risque de traite.
Par ailleurs, la guerre de 2024 au Liban, ravivée en 2026, a entraîné le déplacement interne répété de plus d’un million de résidents, aggravant des conditions de vie déjà précaires. La surpopulation dans les abris collectifs, la flambée des loyers et la perte des moyens de subsistance ont davantage réduit l’accès aux besoins essentiels.
Le cessez-le-feu actuellement en vigueur et la signature de l’accord-cadre entre le Liban et Israël en juin 2026 n’ont que très peu contribué à atténuer la crise humanitaire, d’autant que ces textes ont été quasi immédiatement violés. Au mois de septembre 2026, 329 686 personnes demeurent déplacées à travers le Liban.
Cette réalité ressort de témoignages préliminaires récents recueillis au Liban auprès de personnes réfugiées dans le cadre d’une étude de suivi, actuellement en cours, de nos travaux de 2022. Maysam (nom modifié), une réfugiée transgenre originaire d’Irak, a raconté avoir été contrainte de quitter sans préavis l’appartement qu’elle louait, afin de laisser la place à la famille du propriétaire déplacée par la guerre. En effet, les personnes réfugiées en situation irrégulière ne disposent généralement pas de contrats de location leur garantissant des droits et une protection.
Confrontée au risque de se retrouver sans abri et donc à un risque accru de violences liées à son identité de genre, Maysam a échangé des faveurs sexuelles contre un hébergement. Bien que cette solution lui ait offert une sécurité temporaire, elle rapporte avoir été exposée au VIH durant cette période et devoir désormais composer avec ce diagnostic.
Ainsi, beaucoup paient un lourd tribut pour survivre, alors que l’accès aux services de santé, aux recours juridiques et à la protection de l’État reste limité.
Loin d’être un cas isolé, l’histoire de Maysam reflète une réalité vécue actuellement par de nombreuses personnes en situation de vulnérabilité au Liban.
Tandis que le pays continue d’être bombardé et que des villages entiers sont détruits et occupés, l’incertitude augmente. L’armée israélienne poursuit toujours son avancée dans les territoires situés au sud du fleuve Litani, qu’elle qualifie de « zone tampon », et même, dernièrement, au nord de celle-ci. Même à l’issue de l’accord-cadre, plus de 500 000 personnes demeurent déplacées à travers le Liban. Beaucoup d’entre elles n’ont pas de logement dans lequel retourner et ne disposent pas des conditions matérielles nécessaires pour reconstruire leur vie.
« Le Flash Appeal pour le Liban », lancé par les Nations unies, n’a jusqu’à présent mobilisé que 51,3 % des fonds nécessaires pour répondre aux besoins liés aux déplacements internes massifs et aux dommages infligés aux infrastructures, dans un contexte global déjà marqué par de fortes réductions de l’aide humanitaire. Face à cette réalité, le recours aux stratégies de survie, comme le ST, pourrait augmenter chez les populations les plus exposées au Liban.
Ces récits mettent en évidence la diversité des facteurs structurels et des expériences multiformes liés au ST. Cependant, le discours social et médical de l’entourage des personnes concernées sur ce sujet manque souvent de nuance : « Les gens vous jugent, sans chercher à comprendre pourquoi », nous a confié une personne enquêtée. Les attitudes des prestataires de soins et des acteurs humanitaires à l’égard du ST doivent également évoluer, afin que les réponses humanitaires abordent plus proactivement ces situations et leurs répercussions, tout en contribuant à lever les tabous qui les entourent. Il est peut-être temps de reconsidérer la manière dont nous abordons le ST dans les contextes humanitaires, et de nous demander : quel choix reste-t-il réellement lorsque toutes les portes sont fermées ?
Cette étude a été conduite dans le cadre du Liminality Research Consortium avec la participation de Thanasis Tyrovolas, Marion Bouchetel, Rose Nelson, et Sara Achik. Elle a bénéficié du soutien financier de l’International Development Research Centre (IDRC) et du Swiss National Science Foundation (SNSF).
Larine Fahed est une professionnelle de la santé mentale et une chercheuse rattachée à l'Université américaine de Beyrouth. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité. Les travaux de recherche menés au Liban ont été financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Jinan Usta est médecin généraliste et maître de conférences en médecine familiale à l'Université américaine de Beyrouth. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité. Les travaux de recherche menés au Liban ont été financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Monica Adhiambo Onyango est professeure agrégée clinique au département de santé mondiale de l'École de santé publique de l'université de Boston. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité.
Shirin Heidari est chercheuse principale au sein du Consortium de recherche sur la liminalité et chercheuse senior au Centre sur le genre de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève. Ses travaux de recherche ont été financés par le Réseau suisse d’études internationales (SNIS) et le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada. Elle est également directrice fondatrice de GENDRO, une association à but non lucratif enregistrée à Genève, et vice-présidente du Festival international du film de Genève et du Forum des droits de l’homme (FIFDH).
15.10.2026 à 16:43
Mathieu Bonzom, Maître de conférences en anglais à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique (CESSP, UMR 8209), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
À l’approche des élections de mi-mandat, le Parti républicain concentre ses attaques sur l’aile gauche du Parti démocrate, dont les figures de proue sont aussi bien des politiciens chevronnés présents sur la scène publique depuis des décennies, comme Bernie Sanders ou Elizabeth Warren, que des personnalités plus jeunes, telles qu’Alexandria Ocasio-Cortez ou Zohran Mamdani. Dans Solidarity Forever. Une histoire de la gauche aux États-Unis, qui paraît ce 16 octobre aux éditions Divergences, le politiste Mathieu Bonzom (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) analyse les principes et la trajectoire de ce mouvement qui ne cesse de gagner de l’ampleur dernièrement. Extrait du chapitre 8, qui nous replonge en 2017, juste après la première campagne présidentielle victorieuse de Donald Trump.
Celles et ceux qui ont cru en Bernie soutiennent que lui seul aurait pu battre Trump. Cette campagne a changé leur vie, mais Sanders se contente de pérenniser son équipe de campagne pour soutenir d’autres candidatures, sans créer un mouvement politique militant.
Cependant, il y a bien une organisation qui va capitaliser sur la vague de politisation à gauche créée par la campagne Sanders qui redouble face à Trump : Democratic Socialists of America (DSA). Sanders n’a jamais été membre de ce fragment de la gauche, né de la fusion entre l’un des derniers courants héritiers du SPA [NDLR : le Socialist Party of America, actif de 1901 à 1972] dirigé par un intellectuel public proche de Bayard Rustin, Michael Harrington), et un groupe issu de la « New Left », à laquelle appartient notamment l’autrice Barbara Erhrenreich. Jusque-là, en théorie, l’organisation travaille au « réalignement » à gauche du Parti démocrate, sans grand résultat. Cependant, au fil de l’année 2016, DSA voit affluer des milliers de membres et va se refonder.
DSA tient en 2017 le plus grand congrès de son histoire (800 délégué·e·s), et y prend un tournant politique : rupture avec l’Internationale socialiste (désormais sociale-libérale à l’instar du PS français), prise de position antisioniste, formation d’une nouvelle direction. DSA porte un socialisme plus tourné vers le grand public que l’extrême-gauche qui emploie le terme, rénové par rapport à certaines impasses politiques du Socialist Party d’antan, et du social-libéralisme de la veille. Si les révolutionnaires auto-proclamés y voient un nouveau courant démocrate maquillé en petit parti de gauche, sa force militante autonome, son programme et ses conflits avec les centristes évoquent plutôt une forme de réformisme radical, cherchant à composer avec les réalités électorales du pays pour avancer vers une gauche de plus en plus large.
En effet, l’un des grands débats militants dans cette gauche est désormais celui de la participation aux primaires démocrates dans l’espoir de faire élire des socialistes. Est-ce encore une façon de rester sous l’emprise du Parti démocrate, cimetière de la gauche et des mouvements sociaux depuis plus d’un siècle ?
Quelques précisions s’imposent. Aux États-Unis, les primaires ressemblent au premier tour des élections. Elles sont organisées non par des instances dirigeantes des partis mais par l’État. Celui-ci enregistre le parti des électeurices inscrit·e·s, alors automatiquement autorisé·e·s non seulement à voter aux primaires mais à y concourir sur le programme de leur choix. De plus, en partie en conséquence de la défaite historique de la gauche et de la persistance des deux grands partis capitalistes regroupant les « élites » locales, la sclérose démocratique est totale. La vie partisane de base est inexistante, la participation électorale faible, surtout aux primaires. La géographie partisane est extrême, consacrant souvent un quasi-parti unique local. Ne pas participer à une primaire démocrate dans la ville de New York, par exemple, revient à ne pas participer aux élections, ou alors sans espoir d’être largement entendu et sans prétendre gagner. À l’inverse, même si l’étiquetage démocrate peut avoir des inconvénients (envers les déçus de la politique, par exemple), il ne donne pas un contrôle direct du parti sur un·e candidat·e socialiste, qui peut avoir une réelle autonomie.
Après Sanders, DSA soutient de plus en plus de candidat·e·s socialistes dans des primaires. Il ne croit plus au « réalignement » à gauche d’un parti tenu par ses riches donateurs : il s’agit d’attirer à gauche une partie de la base démocrate (et à terme, l’électorat populaire républicain ou indépendant) jusqu’à ce que le lancement d’un parti de gauche à vocation majoritaire soit possible.
Les élections de mi-mandat, en 2018, sont un premier test. L’une des plus grandes réussites est celle d’une candidate de 28 ans, Alexandria Ocasio-Cortez. Issue d’une famille portoricaine du Bronx, elle mène de bonnes études et fait même un stage auprès du Sénateur Ted Kennedy. Diplômée, elle doit cependant devenir serveuse pour aider sa mère (conductrice de bus scolaire et femme de ménage) à rembourser un prêt immobilier. Elle milite pour Bernie Sanders en 2016, puis se rend à Standing Rock, impressionnée par le mouvement #NoDAPL [NDLR : mouvement social d’opposition à la construction de l’oléoduc Dakota Access, dont le tracé menaçait les sources d’eau potable ainsi que des terres sacrées et des sépultures de la réserve indienne de Standing Rock].
En juin 2018, « AOC » devient célèbre du jour au lendemain en éliminant l’un des leaders démocrates de la Chambre fédérale, Joe Crowley, à la primaire démocrate de sa circonscription entre le Queens et le Bronx. Loin d’être une professionnelle de la politique, elle ressemble à beaucoup des jeunes de sa génération qui subissent crise sociale, racisme et patriarcat, et qui se politisent à gauche. Son programme rappelle celui de Sanders.
DSA joue un rôle décisif en organisant une véritable campagne de terrain, mobilisant efficacement des bénévoles et accumulant un précieux savoir-faire. Crowley ne fait aucune campagne de cet ordre. Il ne vient même pas débattre avec la jeune candidate, habitué à gagner depuis vingt ans quasiment sans opposition, grâce à des spots publicitaires payés par la finance, l’immobilier, les grandes entreprises, ou encore l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC, lobby pro-israélien traditionnellement important dans le jeu électoral états-unien), le tout dans la démobilisation générale. Mais pas cette fois.
AOC est la première surprise de sa victoire, qui est sans appel. Dans les 24h, DSA connaît un spectaculaire pic d’adhésions dans tout le pays. Au pied d’une forteresse antidémocratique plus que bicentenaire, la gauche aurait-elle trouvé une brèche ?
Au même moment, un scénario similaire donne la victoire à une candidate socialiste d’origine palestinienne, Rashida Tlaib, dans la périphérie de Detroit qui abrite une importante population d’origine arabe. En 2019, la Chambre compte donc deux élues socialistes. Ilhan Omar, qui vient d’être élue à Minneapolis, est musulmane comme Tlaib, et défend des positions assez proches. Au fil des années, une aile gauche de la Chambre se dessine autour de ces nouvelles élues racisées, souvent regroupée par la presse par un surnom collectif : le « Squad », l’équipe de choc.
DSA soutient aussi des candidatures victorieuses dans des conseils municipaux et des assemblées d’État. Pour la première fois depuis longtemps se pose la question du contrôle des élu·e·s après leur élection par cette gauche renaissante. Si DSA joue un rôle déterminant dans les campagnes électorales, ses candidat·e·s en ont moins besoin une fois en poste, tandis que le Parti démocrate concentre le pouvoir et peut les attirer ou les mettre sous pression. DSA développe alors localement des commissions pour réunir régulièrement ses élu·e·s et tenter de tenir un cap défini collectivement. À terme, son ambition est de développer suffisamment ses forces pour lancer ses propres militant·e·s comme candidat·e·s.
Ocasio-Cortez ne perd pas de temps pour contribuer à polariser le débat politique autour de propositions de gauche : une semaine après son élection elle se joint aux écologistes du Sunrise Movement pour occuper les bureaux de Nancy Pelosi, chef de file des Démocrates à la Chambre, en faveur d’un projet de « Green New Deal ». Ce nom évoque la nécessité de dépenses publiques environnementales au moins aussi massives que celles du New Deal face à la Grande Dépression, et son contenu repose sur l’articulation entre d’ambitieuses mesures environnementales pour la décennie à venir et une dimension sociale permettant de créer des emplois de qualité, pour une société plus juste et un large soutien populaire à cette politique.
À la fin d’une décennie mouvementée pour le pire et le meilleur, les nouvelles et nouveaux socialistes se projettent au-delà de leurs forces actuelles grâce à la popularité de leurs idées qui met en difficulté les deux partis.
Mathieu Bonzom ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:19
Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

L’ESSENTIEL
Les réseaux jésuites américains ont joué un rôle majeur dans la diffusion de Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle.
Face à Peter Thiel et à l’idéologie MAGA, les jésuites défendent une autre vision du pouvoir technologique, fondée sur la dignité humaine, la régulation de l’IA, la paix et le bien commun.
Leur mobilisation s’étend aux grands enjeux politiques américains, de la défense des migrants à l’aide humanitaire, en passant par la limitation du pouvoir exécutif et la dénonciation du recours à la force armée.
Léon XIV, né Robert Francis Prevost, citoyen des États-Unis, a été élu pape le 8 mai 2025, trois mois après le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump. Sur la plupart des grands dossiers, les deux hommes ne sont pas sur la même longueur d'ondes, au contraire, si bien que Trump lui-même, et encore plus certains de ses alliés, au premier rang desquels le milliardaire de la tech Peter Thiel, ont tenu des propos peu amènes sur le souverain pontife, spécialement au vu du contenu de sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026.
Dans cette lutte, les influents jésuites américains soutiennent massivement le pape.
Le monde jésuite semble avoir joué un rôle important dans l'élaboration de Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l'heure de l'intelligence artificielle.
Même si une encyclique demeure le texte du pape qui la signe, ce type de document est toujours un travail collectif. L'étude d'Alberto Melloni parue en juillet 2026 dans Le Grand Continent insiste fortement sur son caractère composite. L'auteur relève des changements de vocabulaire, de longueur des phrases, de références, de registre théologique et même de ponctuation, qui suggèrent l'intervention de plusieurs rédacteurs ; une affirmation partagée par des vaticanistes informés.
Outre Paolo Benanti, franciscain du Tiers-Ordre régulier travaillant sur l'éthique appliquée à l'IA, l'encyclique a été préparée principalement par l'entourage du cardinal Michael Czerny, lui-même jésuite canadien, et jusqu'à peu, Préfet du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. Alberto Melloni a aussi détecté dans les paragraphes 17-46 une troisième plume dont le vocabulaire – particulièrement l'usage répété de la notion de discernement – révèle une culture ou une appartenance à la Compagnie de Jésus. L'identification reste une hypothèse, mais la convergence est tentante.
Au-delà de la fabrication du texte, une forte mobilisation des réseaux jésuites a également été remarquée, notamment aux États-Unis, pays où leur implantation est profonde. Dans le relevé des interventions indexées sur Internet, entre le 25 mai et le 15 août 2026, pas moins de 14 prises de parole substantielles (articles, entretiens, podcasts ou interventions distinctes) émanent de jésuites basés aux États-Unis.
La Jesuit Conference of Canada and the United States consacre dès le 26 mai une publication spécifique aux réactions suscitées par le texte chez certains penseurs jésuites de premier plan, qui se montrent très élogieux sur le texte. America magazine, principale revue jésuite, a poursuivi la discussion tout au long de l'été 2026.
Le 2 juin 2026, la Jesuit Conference of Canada and the United States adresse aux responsables du Congrès américain une lettre destinée à traduire les principes de Magnifica Humanitas en orientations de politique publique concernant l'intelligence artificielle.
Le document aborde les inégalités économiques, les droits des travailleurs, la protection des enfants, ainsi que la défense de la régulation technologique. Le père Chris Kellerman, responsable de l’Office of Justice and Ecology de la conférence jésuite, explique que l'objectif consiste à persuader les représentants et sénateurs. Magnifica Humanitas passe ainsi du statut de document pontifical commenté à celui de référence du lobbying catholique sur la politique américaine en matière d'IA. On peut donc distinguer trois fonctions successives remplies par les réseaux jésuites américains : interpréter le texte ; le diffuser dans leurs médias et institutions ; puis chercher à traduire ses principes en politique publique.
Or ces principes vont à l'encontre de l'idéologie trumpiste. Il était prévisible, dès la première présidence Trump, que les jésuites américains ne cautionnent pas la montée du mouvement MAGA. Historiquement, l'ordre n'a jamais participé à la moindre « légende dorée » américaine. La politique trumpienne a donc été dès ses commencements mise à distance, critiquée et soupesée, à l'aune de la tradition intellectuelle et théologique de sa branche états-unienne.
En revanche, les jésuites ont immédiatement épaulé les déclarations de Léon XIV, élu quelques semaines après le président. De leur point de vue, l'Église américaine se trouvait directement confrontée à plusieurs problématiques urgentes affectant les États-Unis «sous empire» Trump :la brutalisation par leur pays des relations internationales, la régression démocratique à son sommet, la mentalité affairiste et écocide du pouvoir, la collusion tentaculaire et prédatrice de la Tech et, enfin, le traitement délétère des migrants, réfugiés et autres détenteurs de visas temporaires.
À lire aussi : ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis
Les jésuites américains se sont trouvés en première ligne face à celui que l'encyclique Magnifica Humanitas a le plus exaspéré : Peter Thiel, le Tech-milliardaire tout puissant, transformé en oracle de l'Amérique.
En juillet 2026, Thiel affirme, lors de l'Aspen Ideas Festival, que le pape Léon XIV travaille «pour les communistes chinois», estimant que ses appels à la régulation de l'IA pénalisent l'Occident face à la Chine.
Thiel publie également un essai, avec sa jeune plume Sam Wolfe, dans la revue conservatrice catholique First Things. Fondée à la fin du XXe siècle par le prêtre converti Richard John Neuhaus, cette revue a largement ouvert ses portes à Thiel à partir de 2007, à la fois comme auteur et comme membre de son comité financier (au moins jusqu'en 2010) et vraisemblablement comme donateur indirect. L'essai intitulé The Pope and The Antichrist reprend les principaux arguments de ses conférences ou «leçons» privées, distillées de la Californie à Paris, et même jusqu'à Rome, à quelques encablures du Vatican.
En vis-à-vis, on trouve pas moins de neuf interventions jésuites critiques de la grande vision de Peter Thiel : quatre études — Antonio Spadaro à deux reprises, James Martin et Kuruvilla Pandikattu — auxquelles s'ajoutent cinq analyses publiées par America Magazine. Ces occurrences n'incluent pas toutes les reprises sur les réseaux sociaux, ni tous les textes critiquant l'écosystème Thiel-Vance-Palantir (l'entreprise fondée par Thiel).
L'opposition de Thiel aux propositions de Léon XIV est frontale, car Magnifica Humanitas fait de la régulation du pouvoir technologique une exigence essentielle de l'ordre international, au même titre que le multilatéralisme et le maintien de la paix. Dans la grille thielienne, la figure de ce pape pacificateur correspond donc presque terme pour terme à ce qu'elle définit comme l'Antéchrist. L'ironie du propos semble échapper à son auteur : Thiel prétend redouter un futur «système de gouvernance mondiale», capable de contrôler les hommes, alors qu'il est lui-même cofondateur de l'une des infrastructures privées les plus puissantes de ce type de contrôle.
Après la publication de l'encyclique en mai 2026, le réseau jésuite démultiplie ses avertissements à l'encontre de la pseudo-pensée de Peter Thiel qui se pare, qui plus est, d'un vernis chrétien capable d'abuser les crédules. L'universitaire Nathan Schneider revient sur les scénarios apocalyptiques de Thiel, qui permettent de détourner l'attention des conséquences à long terme de l'usage de Palantir sur les politiques migratoires et sur la conduite de la guerre.
De son côté, le jésuite indien Kuruvilla Pandikattu, philosophe et éthicien des sciences, s'inquiète en juin 2026 des dangers que fait courir Thiel en s'appropriant le langage religieux et en transformant la théologie en un nouvel instrument de l'architecture du contrôle.
L'autre grand combat des jésuites américains est la critique de la plupart des initiatives du gouvernement de Trump : mesures anti-immigration, politique internationale marquée par le langage de la force et de la guerre, extension du pouvoir exécutif.
Cette résistance n'est pas présentée comme partisane : elle est formulée au nom de la doctrine sociale catholique, de la dignité humaine, de la solidarité, de la paix et de la limitation du pouvoir. Dans ces combats, les jésuites ont anticipé les prises de parole de Léon XIV. Ils ont disposé de plusieurs relais, dont l’Office of Justice and Ecology de la Jesuit Conference, qui pratique explicitement l’advocacy (plaidoyer) auprès des pouvoirs publics, le Jesuit Migration Network, le Jesuit Refugee Service USA, des paroisses et d'autres institutions comme le réseau laïque Ignatian Solidarity Network.
Forts d'une déclaration nationale publiée en janvier 2025, au tout début du deuxième mandat de Trump, ce réseau use des ressources juridiques et des méthodes de la lutte civique : accompagnement devant les tribunaux et lors des convocations de l'ICE ; mise en place de centres d'aide ; manifestations et processions ; création du Pope Francis Center à San Diego ; interventions auprès du Congrès et du Sénat ; critique des détentions et des expulsions massives ; mobilisations scolaires «Faith Not Fear» ; diffusion des outils «Know Your Rights» ; et interventions en faveur du droit du sol, remis en cause par Trump.
Leur argument central consiste à refuser que les migrants en situation irrégulière soient l'objet d'une menace collective : la garantie de leur dignité impose des limites morales à l'action de l'État.
La suppression ou le gel d'une partie de l'aide extérieure américaine a également mobilisé le Jesuit Refugee Service USA (JRS). En février 2025, l'organisation, qui attendait environ 18 millions de dollars du Bureau of Population, Refugees and Migration du Département d'État, estimait que la suspension de ce versement allait affecter directement plus de 103 000 réfugiés et personnes déplacées de force dont elle s'occupait et indirectement près de 300 000 personnes supplémentaires, sans compter le licenciement de 400 salariés du JRS dans le monde.
Le JRS n'a cessé de défendre le principe de l'aide internationale américaine – dont l'arrêt a touché toutes les initiatives du réseau Caritas monde – au nom de la solidarité, de la paix et du bien commun, rappelant que c'est l'assistance américaine qui a le plus contribué, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore les années soixante, à aider les populations en détresse. Sans compter que cette générosité a été pour le pays un formidable outil de soft power.
Plus largement, les essayistes jésuites dénoncent une conception des relations internationales fondée prioritairement sur la force et la puissance, critique que les prises de position de Léon XIV en faveur du droit international, du dialogue et de la négociation sont venues conforter dès son intronisation. Dans America magazine, le 8 avril 2026, le rédacteur en chef Sam Sawyer décrit l'administration Trump donnant à voir ce qu'est «un monde gouverné par la seule puissance». Il salue parallèlement la dénonciation par Léon XIV du recours à la violence et du désir de domination, qualifiés de «profondément antichrétiens».
La question de la guerre et l'usage démonstratif de la force par Washington radicalisent encore plus les commentaires jésuites, l'ordre ayant compté de grands théologiens de la guerre à l'âge nucléaire, comme John C. Ford (1902-1989) et Drew Christiansen (1945-2022), qui ont dénoncé tout type de bombardement indiscriminé, tout conflit préventif et, partant, le principe de la dissuasion nucléaire, perçu comme un risque majeur pour l'avenir de l'humanité.
Depuis mars 2026, Sam Sawyer a produit pas moins de quatre analyses contestant les menaces contre l'Iran, le recours croissant à la puissance militaire et l'affaiblissement des mécanismes constitutionnels limitant le pouvoir présidentiel en matière de guerre.
Cette critique débouche finalement sur celle de l'extension brutale du pouvoir exécutif. Les médias jésuites défendent l'autonomie des pouvoirs, du Congrès, des tribunaux, les libertés publiques de la presse, des universités, des associations, des Églises et plus généralement des corps intermédiaires. La pensée du grand politiste John Courtney Murray (1904-1967) est ainsi remise en avant : l'État a une responsabilité morale certes, mais il ne couvre pas la société dans son ensemble et ne peut absorber les libertés et communautés qui lui préexistent.
L'élection de Léon XIV et ses prises de parole ont renforcé la dynamique jésuite. Ses différentes mobilisations – migrants, ICE, aide internationale, Iran, Gaza, guerres, pouvoir présidentiel, défense des institutions et, aussi, critique de l'intégralisme catholique apparaissent comme les aspects d'un même objectif : empêcher que le «bien commun» tiré de la théologie catholique puisse devenir une justification religieuse favorable à la concentration de la puissance politique et technologique au détriment des populations civiles.
Cet article a été co-écrit avec Frédéric Dorel, Maître de conférences retraité; directeur pendant 20 ans du Département des Sciences humaines et sociales de l’École Centrale de Nantes. Ses publications en Europe et aux États-Unis (Presses Universitaires du Septentrion, Brill USA, Cambridge Scholars Publishing, Amnis, Revue de l’AFEA, Ellipses, etc.), portent principalement sur les activités des prêtres jésuites aux États-Unis.
Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:06
Marie-Paule Kieny, Experte en santé publique internationale, présidente du conseil d'administration de la DNDi (Drugs for Neglected Diseases Initiative) et du Medicines Patent Pool, Auteurs historiques The Conversation France
Michel Kazatchkine, Senior Fellow, Institut des Hautes Etudes en affaires internationales et développement, Genève
Sana Kahlaoui de Courcelles, Director, Global Coalition for Social Justice, ILO, Université de Genève
L’ESSENTIEL
En réponse à la crise du multilatéralisme, il est tentant de privilégier des accords de coopération restreints, tels que des coalitions de pays ou des accords régionaux.
En santé, certaines fonctions nécessitent une participation universelle pour être efficaces ou légitimes, tandis que d’autres peuvent être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions plus restreintes.
La réforme du multilatéralisme ne doit pas consister à le remplacer par un « minilatéralisme », mais plutôt à adapter les architectures de coopération à la nature des enjeux.
Le multilatéralisme à vocation universelle, incarné notamment par le système des Nations unies, traverse une crise profonde. Les rivalités entre grandes puissances entravent le fonctionnement de certaines institutions multilatérales tandis que l’ordre international se fragmente progressivement en blocs concurrents. Les institutions internationales sont, par ailleurs, régulièrement critiquées pour leur lenteur et leur manque d’efficacité.
Ces critiques ne sont pas sans fondement : les institutions du système des Nations unies, pour beaucoup créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, peinent à s’adapter aux rapports de force du XXIᵉ siècle. Les divisions entre États paralysent souvent les processus de décision, et les organisations internationales doivent composer en permanence avec des rapports de force politiques qui réduisent leur capacité d’action.
Face à ces difficultés, des formes de coopération plus restreintes se multiplient : G7 et G20 Créé en 1975, le G7 est un forum informel qui réunit chaque année les dirigeants de sept grandes économies industrialisées et démocratiques (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni). L’Union européenne y est associée. L’objectif est de coordonner les positions des participants sur l’économie, la sécurité et les grands enjeux mondiaux. Ses décisions ne sont pas juridiquement contraignantes.
En 1999, cette consultation a été élargie aux grandes économies émergentes pour former le G20, qui regroupe 19 pays et deux unions régionales (l’Union européenne et, depuis 2023, l’Union africaine). ,coalitions de pays partageant les mêmes intérêts, alliances à géométrie variable ou accords régionaux.
Ce « minilatéralisme » présente des avantages réels. Réunir moins de pays peut permettre de décider plus vite, d’expérimenter de nouvelles solutions et d’éviter les blocages inhérents à la recherche d’un consensus universel. Mais cette efficacité potentielle soulève aussi des questions de légitimité, d’équité et de responsabilité : qui décide, au nom de qui, et avec quelles conséquences pour ceux qui ne participent pas ?
Une plus grande agilité suffit-elle à faire de ces coalitions une alternative aux institutions universelles ? La réponse dépend moins du nombre de pays autour de la table que de la nature des fonctions à assurer, comme l’illustre l’exemple de la santé mondiale.
Les travaux sur les biens publics mondiaux montrent que les contributions des différents acteurs ne se combinent pas toujours de la même manière. Cette expression désigne des biens dont personne ne peut être exclu et dont le bénéfice pour l’un ne réduit pas celui des autres, avec des effets qui dépassent les frontières nationales. Dans certains cas, une coordination étroite est essentielle : le contrôle du trafic aérien mondial, par exemple, suppose que tous les acteurs appliquent des règles et des standards compatibles.
Dans d’autres, les efforts s’additionnent. C’est largement le cas de la lutte contre le changement climatique : chaque réduction d’émissions contribue au résultat collectif. Des coalitions de grands émetteurs peuvent donc avancer plus rapidement sur certains objectifs, expérimenter des solutions ou créer des incitations pour que d’autres pays les rejoignent. C’est le principe des « clubs climatiques » – des coalitions de pays qui s’engagent sur des mesures climatiques ambitieuses et qui imposent des pénalités commerciales aux pays restés en dehors. Les recherches révèlent toutefois que ces clubs sont davantage susceptibles de compléter le cadre multilatéral que de s’y substituer.
Enfin, certains biens communs obéissent à la logique du « maillon le plus faible » : le niveau de protection de tous dépend alors de la contribution du pays le moins capable d’agir. L’universalité n’est donc pas toujours nécessaire. Mais dans certaines situations, elle cesse d’être un idéal politique ou moral : elle devient une condition d’efficacité. La surveillance des maladies infectieuses illustre particulièrement bien cette logique du « maillon le plus faible », en particulier lorsqu’il s’agit de détecter rapidement une nouvelle menace et de la signaler.
Le contrôle de certaines maladies contagieuses est classiquement décrit comme un bien public de type « maillon le plus faible ». En effet, la sécurité collective dépend notamment de la capacité de chaque pays à détecter rapidement un nouvel agent pathogène, à signaler une flambée épidémique et à partager les informations nécessaires à la réponse. Une défaillance locale peut avoir des conséquences mondiales : si un seul pays est dépourvu de capacités de détection ou de notification, ou ne fait pas preuve de suffisamment de transparence, il fait courir aux autres un risque de crise sanitaire. La sécurité de tous dépend donc de la capacité de chacun, y compris du plus vulnérable.
Dans cette situation, aider les pays disposant des capacités de surveillance les plus faibles n’est pas seulement une exigence de solidarité, un idéal politique ou moral : c’est aussi une manière pour les pays disposant des capacités les plus solides de renforcer leur propre sécurité. Exclure les États les plus fragiles n’améliore pas l’efficacité du système. Le multilatéralisme universel n’est donc plus un choix parmi d’autres, mais la condition même de l’efficacité collective.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) permet à la fois d’organiser la surveillance et l’alerte internationales et de produire des normes communes indispensables à la circulation de l’information et à la coordination des réponses.
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Le retrait des États-Unis de l’OMS offre aujourd’hui un test grandeur nature des risques liés à la fragmentation de cette architecture. La remise en cause par l’administration Trump du rôle des institutions internationales s’est accompagnée d’une préférence pour des relations directes entre États et pour la négociation d’accords bilatéraux, dans lesquels le poids politique et économique des partenaires tend à déterminer l’issue des négociations, au détriment de mécanismes de décision plus inclusifs.
Dans le domaine de la santé mondiale, un tel basculement risque d’entraîner une divergence croissante des normes sanitaires, des systèmes de surveillance et des mécanismes de réponse aux crises. Chaque puissance organiserait progressivement son propre réseau de coopération, avec le risque de voir émerger des architectures de plus en plus fragmentées et difficilement interopérables.
Si le recul est encore insuffisant pour en mesurer les conséquences à long terme, une analyse récente replace ce retrait dans une évolution plus profonde de l’ordre international dont dépend l’OMS et souligne que l’affaiblissement de celle-ci pourrait nuire aux États-Unis eux-mêmes.
Le problème dépasse largement la perte d’un important contributeur financier : il pose la question de la capacité à préserver des mécanismes universels de surveillance, d’alerte et de coordination dans un monde de plus en plus fragmenté. Face à un agent pathogène susceptible de franchir les frontières en quelques heures, aucune puissance ne peut durablement se protéger seule…
Ces constats ne plaident pas pour le maintien à l’identique des institutions multilatérales. Ils invitent plutôt à réserver l’universalité là où elle est indispensable, et à accepter des formes de coopération plus souples lorsqu’elles peuvent être plus efficaces.
Pour l’OMS, cela signifie préserver et renforcer les fonctions qui nécessitent la participation de tous : les mécanismes de surveillance et d’alerte prévus par le Règlement sanitaire international (RSI), ainsi que l’élaboration de normes communes.
Le RSI impose notamment aux États de développer des capacités de détection et de réponse et de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale ; il confie parallèlement à l’OMS une fonction mondiale d’alerte et de coordination.
Le RSI est juridiquement contraignant pour les États parties. Il leur impose notamment de développer certaines capacités de surveillance et de réponse, de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale et de rendre compte régulièrement de leur mise en œuvre. Son application repose toutefois principalement sur les dispositifs nationaux et sur le suivi organisé par l’OMS : le RSI ne prévoit pas de mécanisme classique de sanction en cas de non-respect.
D’autres activités, comme les achats groupés de médicaments et de vaccins, peuvent en revanche être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions de pays volontaires, quitte à élargir ensuite ces initiatives.
Réformer le multilatéralisme ne consiste donc pas à choisir entre universalisme et minilatéralisme, mais à les articuler en fonction des problèmes à résoudre.
Cela passe également par une participation plus effective des États aujourd’hui les moins influents, ainsi que par l’intégration plus systématique d’acteurs non étatiques, tels que collectivités territoriales, universités, secteur privé, fondations, organisations de la société civile.
Pour la France et l’Union européenne, cette réflexion n’est pas seulement théorique. Dans un monde où les règles communes s’affaiblissent au profit des rapports de force, les puissances intermédiaires disposent de moins de leviers face aux plus grandes. La littérature montre d’ailleurs qu’elles ont traditionnellement privilégié les institutions internationales, le multilatéralisme et la construction de coalitions, qui leur permettent d’accroître leur capacité d’influence.
Le désengagement américain ouvre à cet égard un espace particulier pour l’Europe. Une analyse récente estime que l’Union européenne pourrait contribuer à préserver un ordre international fondé sur des règles et fédérer autour d’elle une coalition de pays partageant cet intérêt, tout en soulignant les limites politiques, budgétaires et militaires qui restreignent encore sa capacité de leadership.
Pour la France comme pour l’Europe, défendre le multilatéralisme ne signifie donc ni préserver à l’identique les institutions existantes ni refuser les coalitions plus restreintes. C’est un choix stratégique dans un monde où les rapports de force tendent à reprendre le pas sur les règles communes.
Le défi n’est donc pas de choisir entre multilatéralisme universel, régionalisme et coalitions restreintes. Il est de savoir les articuler – et de préserver l’universalité là où elle demeure irremplaçable.
Pour aller plus loin :
- Cet article est issu d’un travail mené dans le cadre de Santé mondiale 2030.
Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Michel Kazatchkine est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Sana Kahlaoui de Courcelles est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
13.10.2026 à 18:04
Anne E. Deysine, Professeur émérite juriste et américaniste, spécialiste des États-Unis, questions politiques, sociales et juridiques (Cour suprême), Université Paris Nanterre
L’ESSENTIEL
Les opérations de la police fédérale de l’immigration (ICE) se caractérisent, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, par de nombreuses arrestations brutales, qui ont causé plusieurs morts, et par de multiples atteintes aux droits des migrants.
L’administration Trump s’emploie à ne pas respecter les décisions de justice, et la Cour suprême intervient régulièrement en sa faveur.
La politique d’expulsions profite à des entreprises privées de détention, de transport et de surveillance, dont certaines entretiennent des liens financiers avec Donald Trump.
Les brutalités de la police fédérale de l’immigration (ICE) et les violations des droits des personnes ciblées par l’administration Trump sont quotidiennes. Ce 8 octobre encore, un homme a été grièvement blessé par balle dans sa voiture par des agents de l’ICE à New York.
Un documentaire de Julie Peyrard et Christophe Astruc, diffusé sur France 5 le 11 octobre, fait le point sur les diverses facettes de cette « chasse à l’homme » dénoncée par les organisations des droits humains et très lucrative pour l’entourage de Donald Trump.
Le spectateur suit les équipes de l’ICE dans leurs rafles visant des sans-papiers – opérations conduites en violation aussi bien des promesses faites par Trump pendant la campagne électorale de 2024 que du droit états-unien.
Alors que durant sa campagne, le candidat avait promis de s’en prendre aux « worst of the worst » – c’est-à-dire aux pires criminels, notamment les meurtriers, les violeurs et les membres de gangs –, les troupes de l’ICE arrêtent dans la rue, près des écoles et même dans les tribunaux (avant que ce soit interdit par la justice, en juin dernier) tout individu susceptible d’être sans papiers, y compris au moins 500 citoyens états-uniens. Les critères sont l’apparence physique ou la langue parlée, ce qui facilite les arrestations au faciès, validées par la Cour suprême en septembre 2025.
Le film donne la parole aussi bien aux responsables, notamment à Greg Bovino, nommé à la tête de l’ICE après trente ans au Service de la frontière, comme aux nouvelles recrues – manifestement choisies davantage pour leur amour des armes et leur désir de « casser du sans-papiers » (sans oublier la prime de 50 000 dollars à l’embauche) que pour leur fort désir de faire respecter la loi et de protéger la sécurité à la frontière.
Les victimes sont également interrogées. Leurs témoignages – familles séparées, individus agressés… – sont d’autant plus bouleversants que, selon des données de l’ICE analysées par le Cato Institute, près de 73 % des personnes placées en détention en 2025 n’avaient pas été condamnées pénalement, et près de la moitié n’avaient même ni condamnation ni inculpation en cours – et cela, alors qu’elles sont présentes aux États-Unis depuis parfois plus de quinze ans, qu’elles ont un travail et payent des impôts.
Le spectateur comprend aussi que l’administration fait tout son possible pour agir dans l’urgence de façon à rendre les recours compliqués, voire impossibles. Certains sont arrêtés dans le Minnesota et immédiatement « expédiés » au Texas où les recours en habeas corpus (c’est-à-dire la possibilité, pour une personne détenue, d’aller devant un juge afin de contester la légalité de sa détention) sont plus difficiles.
La grande majorité sont placés en centre de rétention sans possibilité de demander une libération sous caution. Ce qui est à l’œuvre, c’est une machine qui vise à broyer, à instiller la terreur et à inciter un maximum d’immigrés de couleur (dans un contexte marqué par les déclarations hostiles de Donald Trump à l’égard de plusieurs communautés immigrées) à quitter d’eux-mêmes le pays.
Plusieurs milliers de recours ont été formés pour contester les décrets de l’administration, les arrestations illégales et les expulsions vers des pays tiers.
À ce jour, on compte plus de 40 000 poursuites actives, dont 38 000 requêtes d’habeas corpus à l’échelle nationale. La plupart des recours sont individuels et ont abouti à plus de 4 400 décisions d’illégalité de détention rendues depuis octobre 2025 par plus de 400 juges fédéraux.
Les autres sont collectifs : ils visent les arrestations « embuscades » dans les tribunaux ou le refus systématique de libération sous caution. Ces chiffres ne prennent pas en compte l’immense arriéré des tribunaux d’immigration administratifs : plus de 3 millions de dossiers en attente avec un délai d’attente moyen de 940 jours.
En règle générale, les juridictions de première instance ont fait droit aux demandes des requérants en suspendant l’application d’un décret, en s’opposant à certaines expulsions, en ordonnant à l’administration de libérer telle ou telle personne, de ne pas faire partir les avions remplis de sans-papiers vénézuéliens vers le Salvador ou encore de cesser de pratiquer des arrestations au faciès.
Mais, souvent, l’administration a voulu court-circuiter le processus normal de la justice et a demandé à la Cour suprême d’intervenir en procédure d’urgence. C’est un mécanisme qui existe, mais qui a été peu utilisé jusqu’à l’administration Trump qui, elle, en a usé et abusé durant son premier mandat et continue durant le second.
La Cour suprême n’est aucunement obligée d’accepter ces demandes, mais elle l’a fait et est intervenue à 19 reprises dans le cadre du shadow docket pour suspendre ou annuler les ordonnances émises par les juridictions dites « inférieures ».
La Cour suprême est aussi intervenue le 25 juin 2026 pour valider l’élimination par le Département de la sécurité intérieure (DHS) du statut de protection temporaire (TPS) accordé à des centaines de milliers de Syriens et d’Haïtiens ayant dû quitter leur pays en raison des conditions très difficiles dues à la guerre ou aux ouragans. Ils sont désormais la cible de l’ICE. Dans les États où ils sont ou étaient nombreux, comme l’Ohio, les entreprises de construction, de rénovation, les services de santé, les hôpitaux, par exemple, ne peuvent plus fonctionner à pleine capacité en raison de la pénurie de main-d’œuvre.
Seules deux des décisions de la Cour sont allées à l’encontre de l’administration Trump : en décembre 2025, lorsqu’elle a interdit le déploiement de La Garde nationale pour protéger la police de l’immigration ; et en juin 2026, quand elle a jugé illégal le décret présidentiel visant à supprimer le droit du sol (jus soli) pour les enfants d’immigrés en situation irrégulière.
Lorsque la Cour n’est pas intervenue, l’administration a, en de nombreuses occasions, refusé de se conformer aux décisions de justice. Ainsi, en mars 2025, alors qu’un juge avait interdit le décollage des avions vers le Salvador, l’administration a prétendu avoir eu connaissance de l’ordonnance trop tard, alors que les avions étaient déjà partis.
Dans l’affaire Kilmar Abrego García, expulsé par erreur vers le Salvador en mars 2025 (ce que l’administration avait fini par reconnaître), une décision de justice a exigé son retour immédiat sur le sol états-unien, mais les autorités ont fait preuve d’une telle mauvaise volonté pour le faire revenir qu’une juge fédérale du Maryland a dû menacer de les sanctionner pour outrage à la cour.
Un autre juge a conclu que l’administration n’avait pas accordé aux demandeurs d’asile expulsés vers des tiers pays la légalité processuelle (due process) garantie par la Constitution en expulsant des migrants vers des pays tiers sans leur accorder un préavis suffisant ni une possibilité effective de contester leur renvoi.
Selon un rapport de l’Associated Press publié en mai 2026, l’administration Trump a désobéi aux décisions de justice dans au moins 31 affaires distinctes. À ces manquements s’ajoutent des centaines de cas individuels dans lesquels des ordonnances judiciaires n’auraient pas été respectées. La stratégie de l’administration consiste à contester les décisions de justice pour des motifs de procédure de façon à retarder leur application.
La politique de renvoi systématique des migrants est un scandale en soi en raison de la violence, de la privation des droits et des nombreux refus de l’administration de se conformer aux décisions rendues par les juges. Mais il existe un autre aspect bien mis en lumière par le film : le développement d’entreprises qui profitent de cette politique d’arrestations, de détentions massives et d’expulsions vers le pays d’origine ou vers un pays tiers.
C’est un bel exemple de la corruption généralisée qui bénéficie à plusieurs entreprises de la détention privée, du transport aérien et de la surveillance électronique ainsi qu’à leurs actionnaires. Parmi les bénéficiaires, trois acteurs du transport aérien, CSI Aviation, MVM Inc. et Aveli Airlines, ont chacun décroché des contrats de plusieurs dizaines, voire centaines de millions de dollars – 673 millions (soit 601,7 millions d’euros) pour CSI Aviation, par exemple.
Parmi les géants de la détention privée, le groupe Geo est le grand gagnant : il a engrangé 710 millions de dollars (soit 634,8 millions d’euros) de revenus liés à l’immigration. Sa filiale BI Incorporated détient le monopole de la surveillance des migrants contraints de porter un bracelet électronique.
Autre géant de la détention privée, CoreCivic est régulièrement mis en cause pour les conditions sanitaires dans ses centres. Une enquête de WIRED, publiée en juin 2025, a recensé de nombreux appels aux services d’urgence depuis des centres de détention de l’immigration gérés par CoreCivic. Les incidents signalés vont des crises médicales aux blessures, en passant par les tentatives de suicide, dans un contexte marqué par des accusations de retards de soins et de négligence médicale.
Fondée en 2003 dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, avec l’ambition de mettre l’analyse des données au service du renseignement et de la lutte antiterroriste, Palantir Technologies est aujourd’hui un prestataire majeur de l’ICE. Ses logiciels permettent notamment de croiser des données afin d’identifier les personnes ciblées par les opérations d’arrestation et d’expulsion.
Toutes ces entreprises, ainsi que celles qui construisent le mur à la frontière du Mexique, ont pour point commun d’avoir obtenu ces contrats lucratifs parce qu’elles ont financé de façon massive les campagnes de Donald Trump. Le groupe Geo a par exemple, selon les données de la commission électorale fédérale (FEC), versé plus de 4 millions de dollars au principal superPac (MAGA Inc.) ainsi qu’à divers comités à statuts divers qui financent les frais d’avocats de Donald Trump.
Si l’on est tenté de leur accorder le bénéfice du doute et de la « coïncidence », Geo a versé un autre million de dollars juste après avoir obtenu un contrat fédéral de 529 millions de dollars pour l’ouverture d’un centre de rétention dans le Colorado. Et, pour boucler la boucle, Donald Trump est actionnaire de ces entreprises dont les bénéfices ont augmenté de façon exponentielle : selon une enquête de CREW publiée en juillet 2026, ses courtiers ont effectué 29 opérations sur les actions de ces deux entreprises depuis son retour au pouvoir, alors même que leurs résultats financiers progressaient fortement.
De ce panorama terrible émerge néanmoins un rayon de lumière : la solidarité que l’on voit à l’œuvre à Minneapolis, quand les habitants se mobilisent pour aider les sans-papiers et patrouillent pour alerter de l’arrivée de la police de l’immigration ; mais aussi, plus largement, le fait est que dans leur majorité, les Américains sont choqués que l’on arrête leurs voisins, la nounou de leurs enfants, leur jardinier ou l’aide-soignante qui s’occupe de leurs parents.
On ne saura sans doute jamais quel aura été le poids exact de ce sentiment dans les résultats des midterms du 3 novembre prochain, mais la brutalité de l’administration, si contraire à l’image que les Américains aiment à avoir d’eux-mêmes, aura sans doute joué un rôle. Si la victoire démocrate annoncée par les sondages se matérialise, elle sera en partie due à la réaction de l’électorat contre la brutalité des troupes de l’ICE et contre la corruption de Donald Trump et de son administration.
Anne E. Deysine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.