24.03.2025 à 16:22
Bruno Lafitte, Expert data center, Ademe (Agence de la transition écologique)
Les annonces se multiplient en France et à l’étranger sur la construction de centres de données gigantesques, dédiés à répondre aux besoins en puissance de calcul de plus en plus colossaux requis par l’intelligence artificielle (IA). En France, il apparaît urgent de planifier et de réguler ce déploiement sur le territoire, qui n’est pas sans risque de créer des conflits dans l’allocation des ressources en électricité.
À l’occasion du sommet sur l’intelligence artificielle qui s’est tenu les 10 et 11 février 2024, le gouvernement a annoncé 109 milliards d’euros d’investissements privés. Parmi ces financements, une partie sera consacrée à la construction de deux centres de données d’une puissance de 1 GW chacun. Le gouvernement a également publié à cette occasion une carte recensant dans 9 régions françaises 35 zones prêtes pour l’implantation de centres de données pour l’intelligence artificielle (IA). Cinq de ces zones dépassent les 50 hectares : deux en Île-de-France, une dans le Grand Est, une dans les Hauts-de-France et une en PACA.
Déjà clés de voûte du numérique, les centres de données sont appelés à jouer un rôle croissant avec la montée en puissance de l’IA générative : les besoins en puissance de calcul de cette dernière étant colossaux, elle exige des supercalculateurs capables de répondre aux milliards de requêtes des utilisateurs de ChatGPT et autres modèles d’IA générative. Ils sont hébergés au sein de centres de données conçus pour être en mesure de répondre à ces besoins.
Cela fait déjà plusieurs années que la France est concernée par la déferlante des data centers – elle en compterait environ 300 de grande taille, selon RTE. S’ils se sont d’abord concentrés, dans l’Hexagone, à Paris et en Île-de-France, la saturation foncière et électrique de la région francilienne pousse désormais les acteurs du secteur à se déployer dans le reste du pays, Marseille en tête, grâce à aux 18 câbles sous-marins dont elle est le point d’arrivée.
Or, l’installation de ces infrastructures se heurte de plus en plus à des résistances locales. Dans ce contexte, il apparaît indispensable de se pencher sur les enjeux qui entourent les implantations de centres de données, comme le détaillait un avis d’expert publié par l’Agence de la transition écologique (Ademe) en octobre 2024.
Disponibilité électrique, consommation énergétique, consommation d’eau, artificialisation des sols et intégration dans le tissu socioéconomique local sont quelques-uns des paramètres à considérer pour juger de la pertinence ou non d’implanter un centre de données sur un territoire.
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Précisons par ailleurs que l’on distingue deux formats de data centers, aujourd’hui appelés à cohabiter en France :
les grands, dits data centers « hyperscale », qui s’implantent en périphérie des villes,
et les data centers « edge », plus petits et insérés au tissu urbain.
Les deux présentent des besoins en énergie importants, exigent une connexion Internet, une disponibilité du réseau électrique et un lieu sûr et stable pour disposer de leurs données. La façon de les intégrer localement et les conditions de leur acceptabilité se posent néanmoins différemment.
Penchons-nous sur les principaux risques qui entourent l’implantation de ces infrastructures, les façons de minimiser leurs effets néfastes et la nécessité de planifier leur développement pour maximiser leurs effets bénéfiques.
Le premier sujet qui vient à l’esprit lorsqu’on aborde cette question est la consommation électrique massive des centres de données. Cette dernière est principalement due aux serveurs qui traitent les données et dans une moindre mesure au refroidissement de ces serveurs pour assurer leur fonctionnement optimal.
L’exemple du campus centre de données Data4, à Nozar (Essonne), offre un ordre d’idées. Baptisé le PAR1, il regroupe 23 centres de données, s’étend sur 110 hectares et est doté d’une puissance de 250 MW. Cela se traduit par une consommation de 1,3 térawatt-heure (TWh) par an, ce qui correspond à… la consommation annuelle d’énergie de plus de 270 000 ménages, soit le nombre de ménages de villes comme Toulouse ou Lyon !
Sur la plateforme Operat gérée par l’Ademe, qui recense les déclarations de consommation électrique du tertiaire, les data centers arrivent en tête en termes de densité de consommation.
Alors qu’ils ne représentent que 0,1 % de la surface déclarée, ils sont pourtant à l’origine de 2,2 % des consommations et sont la catégorie la plus énergivore. Au mètre carré, ils consomment ainsi 2 000 à 3 000 kWh par m2 et par an (contre 100 à 200 pour un bâtiment classique). Selon RTE, la consommation électrique des centres de données en France devrait tripler d’ici à 2035. Et l’Ademe estime qu’ils représenteront 8 % de la consommation électrique française à horizon 2050, contre 2 % aujourd’hui, selon RTE.
Ces besoins impliquent, pour chaque implantation, une disponibilité du réseau électrique suffisante, autrement dit des « tuyaux » dimensionnés pour satisfaire une demande importante. Au risque, sinon, de voir surgir des conflits d’usage, comme cela a pu être le cas à Londres où la présence de centres de données a entravé la création de quartiers résidentiels.
Se pose ici une première question dans le choix d’allocation de la ressource électrique, qui est déterminée par RTE en France. À Marseille, les data centers auraient ainsi empêché l’électrification des navires à quai.
Pour l’instant, les problématiques portent moins sur le volume d’électricité produite – la France en exporte – que sur ses réseaux de distribution. Nous sommes, en la matière, dotés d’une planification nationale qui permet d’encadrer l’électricité sacralisée pour les data centers et de décider quelle puissance sera allouée dans les prochaines années à ces usages.
Certaines mesures peuvent toutefois contribuer à contenir – ou du moins, à répondre – aux besoins énergétiques supplémentaires qu’engendre la multiplication des centres de données.
D’une part, des gains d’efficacité énergétique de plus de 50 % sont atteignables dans les data centers, selon l’Ademe, en agissant sur les bâtiments, les serveurs, le refroidissement et les alimentations de secours. Différents indicateurs existent pour évaluer ces performances : le PUE (Power Usage Effectiveness), en particulier, établit le ratio entre l’énergie totale consommée par le centre de données et l’énergie consommée pour sa partie informatique. En moyenne, le PUE des nouvelles grosses installations tend vers 1,2, là où les structures existantes présentent un PUE de 1,5 en moyenne.
Parmi les leviers qui permettent de baisser la consommation électrique consacrée au refroidissement, et donc le PUE :
L’utilisation du refroidissement adiabatique, qui utilise la vaporisation de l’eau pour refroidir, se fait au détriment de la consommation d’eau et doit être proscrit.
Le refroidissement liquide, qui consiste à faire circuler de l’eau autour des serveurs et de leurs composants, est à privilégier, notamment pour les nouveaux serveurs à puissance élevée.
Le free cooling indirect, qui revient à refroidir indirectement les serveurs avec l’air extérieur, est le plus vertueux, d’autant que les serveurs acceptent aujourd’hui des températures de fonctionnement plus élevées.
Il faut par ailleurs s’assurer que l’implantation du centre de données permette la valorisation de la chaleur fatale produite par ses serveurs. Dans les cas des data centers « edge », elle peut se faire directement sur le bâtiment voisin ; pour les data centers « hyperscale », situés en périphérie de ville, un couplage avec un réseau de chaleur urbain pourra être privilégié
Dans les deux cas, cette intégration doit être anticipée au moment du choix du lieu d’implantation.
Outre l’électricité, l’arrivée d’un centre de données implique de mettre la main sur une autre ressource précieuse : le foncier, dont l’accès est déjà très tendu en France. Le campus de data centers PAR01 de DATA4 comprend ainsi 24 data centers sur une surface de 110 hectares. À Marseille, l’emprise foncière de certains acteurs de centres de données suscite des tensions localement.
En ce qui concerne les data centers hyperscale, voués à être installés plutôt en périphérie des villes, il s’agit de s’assurer qu’ils n’entrent pas en concurrence avec d’autres projets de développement local et qu’ils ne mettent pas en péril les objectifs de la loi zéro artificialisation nette.
Sur le sujet, l’Ademe préconise de privilégier leur implantation sur des friches, de préférence industrielles. Là aussi toutefois, des conflits d’usages pourraient émerger, la réhabilitation des friches étant de plus en plus plébiscitée pour des projets de développement urbain, de parcs, de tiers lieux ou encore de logements.
Bien choisir la localisation d’un data center tout en en maximisant ses bénéfices est donc une gageure. Les conditions à réunir sont multiples : l’accès au foncier, l’optimisation de la performance énergétique avec la possibilité de valoriser la chaleur fatale, l’accès à une électricité suffisante et propre ainsi qu’à la fibre, et l’inscription du projet en cohérence avec les schémas de développement urbain locaux.
L’adhésion locale dépendra également de la capacité de ces infrastructures à générer une activité économique locale : la création d’emplois directement liés à la construction et à la maintenance, mais aussi le développement d’un écosystème économique en lien avec le numérique et l’IA. Il s’agirait ainsi, par l’anticipation et par la régulation, de maximiser les externalités positives pour tempérer les désagréments.
Mais ne nous fourvoyons pas : tous ces efforts ne doivent pas nous exempter d’une réflexion globale sur la finalité de cette déferlante des centres de données.
Certes, rapatrier nos données numériques constitue un réel enjeu de souveraineté. Mais certains usages numériques décuplés par l’IA générative méritent que l’on s’interroge sur leur pertinence avant de s’y jeter à corps perdu. Au risque, sinon, de perdre la maîtrise de l’allocation de nos ressources énergétiques et foncières.
Bruno Lafitte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2025 à 12:40
Xavier Lecocq, Professeur de management stratégique, Université de Lille
Benoît Demil, Professeur de management stratégique, Université de Lille - I-site
Vanessa Warnier, Professeure des universités, Université de Lille
Deux entreprises britanniques pionnières ont choisi de ne pas considérer la nature comme un adversaire. Mieux : Faith in Nature, dans le secteur cosmétique, et House of Hackney, dans celui de la décoration d’intérieur, l’ont intégrée dans leur gouvernance. Et, demain, faudra-t-il compter sur l’IA pour représenter la nature ?
Pour renforcer leur responsabilité sociétale et environnementale (RSE), certaines entreprises cherchent à aller au-delà de la soutenabilité de leurs produits et de leurs opérations. L’intégration de la nature dans les dispositifs de gouvernance est la suite logique du mouvement…
Quelques entreprises commencent à jeter les bases de cette innovation juridique. Bien sûr, elles seront certainement suivies par d’autres. Comme ce fut parfois le cas pour vanter les mérites de leurs produits ou services écologiques, certaines entreprises intégreront la nature dans leur gouvernance pour de simples raisons de communication — un « GreenGovWashing » en somme. Ces organisations incluront le vivant dans des instances sans action substantielle ou rôle effectif.
Il est donc primordial de revenir aux cas d’entreprises pionnières pour se nourrir de leur courte, mais intéressante expérience.
Étude de cas de deux entreprises anglaises : Faith in Nature, spécialisée dans les cosmétiques et House of Hackney, dans les décorations murales d’intérieur.
Cette PME anglaise est la première entreprise à donner un siège à la nature dans son conseil d’administration, en faisant évoluer ses statuts en 2022. L’aventure « Nature On The Board » a commencé avec l’aide de deux organisations non lucratives, défenseurs des droits de la nature, Earth Law Centre et Lawyers for Nature, épaulées par le cabinet d’avocats américain Shearman & Sterling.
Avec cette innovation, la nature est légalement représentée au conseil d’administration par deux personnes non salariées de l’entreprise. Présentes pour un mandat de deux ans, elles sont choisies pour leur expertise.
Ces « gardiens de la nature » sont en charge de faire respecter ses droits ; ils doivent assurer aux espèces et aux écosystèmes leurs droits inhérents à exister, à être préservés et à se régénérer. Ces représentants participent aux réunions trimestrielles du conseil et aux réunions impliquant des sujets liés à la nature. Comme les autres administrateurs, ils disposent d’un droit de vote, mais aussi d’autres droits comme l’accès aux informations sur l’entreprise ou encore la possibilité de mettre des questions à l’ordre du jour du conseil. Ils disposent également d’un budget pour développer certains projets.
Comme dans tout conseil, l’influence de la nature passe avant tout par les discussions entre administrateurs. Sa seule présence modifie les comportements et la teneur des discussions. Son influence passe également par des votes formels. Lors de deux votes importants en 2023 sur la question des emballages plastique et de l’utilisation de l’huile de palme, la nature a eu son mot à dire. Elle a remporté un vote pour des pratiques plus éco-responsables. L’entreprise est passée dès 2024 à des emballages en aluminium largement plus faciles à recycler que les plastiques. Certains ingrédients naturels ont également été introduits dans la composition des cosmétiques afin de régénérer les écosystèmes.
House of Hackney intègre la nature dans son conseil d’administration en 2023. La PME nomme un « directeur de la mère Nature et des générations futures ». Là encore, le représentant de la nature assiste aux réunions du conseil et a toute latitude pour engager des discussions avec des membres de l’entreprise. Au-delà d’un représentant au conseil, l’entreprise fait évoluer ses outils de suivi stratégique. En 2024, House of Hackney met en place un compte de résultat pour la nature. Ce dernier identifie ses « coûts réels » en ajoutant les coûts environnementaux et sociaux de son activité.
House of Hackney a analysé ses deux produits phares – les papiers peints et les velours – selon les méthodes de True Price, en y incorporant leurs coûts sociaux et environnementaux. Quel (juste) prix payer au fournisseur ? L’entreprise britannique s’est rendu compte que le prix au mètre carré de ses velours devrait être augmenté de 3,58 $ – du fait de la culture du coton – et de 0,25 $ pour les papiers peints.
Conclusion : elle devrait dépenser 3 % à 5 % de son chiffre d’affaires pour réduire ou compenser son impact environnemental et social, alors qu’elle n’en dépense que 1 % aujourd’hui. Son objectif est désormais d’entamer des actions pour ramener ces coûts d'impact à zéro voire à les rendre négatifs, ce qui serait le signe d’une activité régénérative.
À lire aussi : Patagonia, Norsys : qui est légitime pour parler au nom de la nature dans les entreprises ?
Pour accompagner cette transformation, House of Hackney a lancé en 2025 un emprunt sur une plateforme de crowdfunding afin de racheter les parts des fonds d’investissement présents à son capital. Si elle atteint les deux millions de livres qu’elle vise, la marque reprendra le contrôle de son capital pour développer et approfondir son engagement en faveur de ses nouvelles pratiques.
Faith in Nature et House of Hackney ont ouvert la voie à la mise en place d’une représentation officielle de la nature dans leur gouvernance. Mais elles ont aussi réussi à aller au-delà, en lui donnant un rôle effectif, en la sollicitant, en lui confiant des moyens, ou encore en mettant en place une comptabilité qui adopte le point de vue du vivant. De tels développements ont été possibles grâce aux représentants de la nature et aux autres membres de l’instance de gouvernance.
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La légitimité, la compétence et la présence du ou des porte-paroles de la nature sont centrales. Ils doivent avoir des compétences sur trois domaines : une compréhension de ce qu’est la gouvernance d’une organisation, un dialogue avec les autres membres de l’instance et une connaissance de la nature ou des entités naturelles qu’ils représentent.
La qualité de l’écoute et la considération de la nature par les autres membres de l’instance sont également des facteurs importants. On ne peut espérer que celles et ceux qui prennent la parole au nom de la nature le fassent « contre » le reste des membres de l’instance, qui eux seraient dès lors assignés au point de vue anthropocentré. L’effet serait délétère et contre-productif au projet d’intégrer la nature dans la gouvernance.
À l’instar de ce qui se passe avec les représentants salariés dans les conseils d’administration, les porte-paroles de la nature pourraient devenir une partie constituante de l’organisation et non un adversaire à la performance ou une incongruité de la vie des entreprises au XXIe siècle.
N’oublions pas que le but de l’intégration de la nature dans la gouvernance des entreprises est de progresser vers une perspective moins anthropocentrée. Une IA générative, même si elle est évidemment façonnée par l’être humain, peut assister l’instance de gouvernance. Lorsqu’on demande à des IA génératives de jouer ce rôle, elles mentionnent leur capacité à être « avocat de la nature » et à évaluer les impacts environnementaux de certaines décisions. Bien sûr, l’IA ne prendra la parole que si on l’incite à le faire, et ceci peut être un problème.
Les entreprises comme Faith in Nature ou House of Hackney qui se sont lancées dans l’intégration de la nature dans la gouvernance mentionnent avec clarté qu’elles tâtonnent encore. Il est probable que les configurations observées continuent d’évoluer au cours des prochaines années. La gouvernance des organisations tenant autant à des choix volontaires qu’à des dispositifs de régulation, l’évolution du droit jouera également un rôle prépondérant.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
24.03.2025 à 12:40
David Montens, Professeur de stratégie et de développement durable, IÉSEG School of Management
De plus en plus de voix souhaitent attribuer un siège à la nature dans leurs instances de gouvernance. Mais à qui doit-on la confier ? Et a-t-elle besoin d’un porte-parole ? Exemples de l’entreprise française de services numériques Norsys, pionnière en la matière, et de Patagonia, fabricant de matériels et vêtements de sport, dont le fondateur a cédé les parts en 2022 à « Mère Nature ».
Novembre 2024, l’entreprise de services numériques Norsys choisit d’attribuer un siège à la nature au sein de son conseil d’administration. Inspirées du mouvement des droits de la nature et de l’écologie profonde, ces initiatives visent à reconnaître la nature comme une actrice à part entière, influençant les décisions stratégiques.
« Cette innovation permettra à la nature de siéger au conseil d’administration de l’entreprise. Concrètement, le représentant de la nature y disposera d’un droit de vote et sera consulté sur tout projet stratégique susceptible d’avoir un impact environnemental »,
souligne Thomas Breuzard, directeur de Norsys, entreprise forte de 600 salariés.
Mais cette évolution soulève une question cruciale : qui est légitime pour parler au nom de la nature ? Doit-on confier cette responsabilité aux scientifiques ? aux ONG ? aux communautés autochtones ? à des entités juridiques autonomes ?
Plus encore, la nature a-t-elle réellement besoin d’un porte-parole, ou peut-elle « s’exprimer » par les crises environnementales que nous observons aujourd’hui ?
L’approche des parties prenantes est historiquement anthropocentrée. Elle exclut la nature comme actrice à part entière. Alors pourquoi reconnaître la nature comme une partie prenante ?
La nature exerce un pouvoir coercitif et utilitaire sur les entreprises, notamment par les impacts du changement climatique et des catastrophes naturelles. Elle impose des contraintes physiques et écologiques, influençant directement la durabilité des modèles économiques. Avec la directive européenne CSRD (pour Corporate Sustainability Reporting Directive), les grandes entreprises sont obligées d’évaluer leur matérialité financière – comment les enjeux environnementaux influencent leur performance financière – et leur matérialité d’impact – comment l’entreprise affecte l’environnement. Un changement de paradigme incluant la nature au cœur de leur stratégie.
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Si la nature est une partie prenante, alors la question devient : qui peut la représenter et influencer les décisions en son nom ? Qui peut légitimement parler au nom de la nature ?
La gouvernance d’une organisation ne se résume pas uniquement à des règles écrites, comme un organigramme ou un conseil d’administration. Elle est transformée en permanence par la façon dont les gens communiquent au sein de l’organisation. Lorsqu’un conseil d’administration donne un siège à un représentant de la nature, il engage un travail de ventriloquisation ; il prête une voix à une entité muette.
Qui parle au nom de la nature, et comment ?
Les scientifiques offrent une approche rationnelle et mesurable, mais peuvent manquer de vision locale et sociale.
Les organisations non gouvernementales (ONG) disposent d’une légitimité environnementale, mais sont parfois critiquées pour leur dépendance aux financements privés.
Les communautés autochtones possèdent un savoir écologique ancestral, mais leur inclusion reste souvent marginale.
Le 13 mars dernier dans l’entreprise Norsys a eu lieu le tout premier conseil d’administration où siégeait la nature. Elle est représentée par Frantz Gault, sociologue des organisations et auteur de La Nature au travail.
« Concrètement, le siège sera occupé par Frantz Gault. Il disposera d’un droit de vote et d’un droit de veto et sera consulté en amont sur tout projet stratégique susceptible d’avoir un impact environnemental »,
explique Sylvain Breuzard, PDG de Norsys et surtout ancien dirigeant de Greenpeace France.
« C’est important que ce soit une personne extérieure à l’entreprise et donc indépendante qui soit nommée et apporte ses connaissances »,
indique Marine Yzquierdo, avocate et membre de l’ONG Notre Affaire à Tous.
Et la nature a son mot à dire sur des décisions stratégiques comme les acquisitions externes ou les nouveaux clients. Après Frantz Gault, elle sera représentée au sein de toutes les instances de l’entreprise : le conseil éthique, le comité de mission, le comité social et économique. Ces représentants seront réunis au sein d’un Haut Conseil pour la Nature, qui jouera un rôle de coordination au sein du groupe.
L’intégration de la nature dans la gouvernance ne transforme pas seulement les décisions, elle change l’identité même des entreprises. Une organisation se définit par la manière dont elle répond à la question « qui sommes-nous ? » Quand la nature devient une partie prenante, cela entraîne plusieurs effets : une révision des valeurs, un impact sur la culture interne et un repositionnement stratégique vis-à-vis de l’externe.
L’exemple de Patagonia illustre bien ce phénomène. En septembre 2022, son fondateur Yvon Chouinard a annoncé que l’entreprise serait désormais détenue par un fonds (actionnaire) destiné à la protection de la planète. « La Terre est maintenant notre seule actionnaire », écrit-il dans une lettre ouverte. Ce choix stratégique ne se limite pas à un engagement environnemental de façade. Il inscrit la nature comme une partie prenante directe, influençant les décisions financières et opérationnelles de l’entreprise.
À lire aussi : Où donner une place à la nature dans les entreprises ?
La totalité des parts de la société Patagonia passe aux mains de deux nouvelles entités. Il s’agit du Purpose Trust détenant 2 % de la compagnie et l’intégralité des actions avec droit de vote ; elle sera guidée par la famille Chouinard qui élira le conseil d’administration.
Quant à Holdfast Collective, cette association dont le but est de combattre la crise environnementale et de protéger la nature, elle détient 98 % de la société ainsi que l’intégralité des actions sans droit de vote. En outre, chaque dollar non réinvesti dans Patagonia sera distribué sous forme de dividendes pour protéger la planète.
Il ne suffit pas d’inclure de nouveaux acteurs. Il faut les mobiliser et leur donner un pouvoir réel pour challenger les logiques dominantes et instaurer un changement de fond, selon l’approche de la stratégie ouverte. Appliquée à la nature en entreprise, cette approche permet d’aller au-delà d’une représentation figée. Il ne s’agit pas simplement de désigner un porte-parole unique qui incarnerait une vérité absolue sur les intérêts de la nature, mais plutôt de créer un écosystème de voix légitimes. Elles apportent idées, insights et inputs nécessaires à la prise de décision.
L’enjeu central : comment les représentants de la nature peuvent-ils s’appuyer sur une diversité de voix pour jouer pleinement leur rôle ? Un scientifique apportera des données sur l’état des écosystèmes, une ONG pourra traduire les enjeux environnementaux en stratégies concrètes, tandis qu’une communauté locale affectée par une crise écologique partagera une compréhension plus ancrée et immédiate de la situation.
C’est ce que propose Corporate Regeneration en accompagnant actuellement six entreprises wallonnes et bruxelloises en instaurant des conseils régénératifs. Il s’agit la plupart du temps d’une dizaine de personnes : une moitié interne à l’entreprise, souvent en charge de la durabilité, et l’autre externe – sélectionnée pour leur expertise en environnement.
Un point clé : La voix de la nature varie selon celui qui l’incarne. Peut-être que la vraie question n’est pas « qui parle pour la nature ? », mais « qui doit parler pour elle à l’instant-T ? » Cela signifie que la représentation de la nature doit être adaptée au contexte et aux objectifs poursuivis.
L’idée d’accorder un siège à la nature dans les conseils d’administration n’est plus une utopie. Des modèles émergents, intégrant la nature comme une partie prenante stratégique et un acteur organisationnel. Trois pistes pour structurer cette représentation :
Institutionnaliser la représentation de la nature, en s’inspirant des droits de la nature. Des droits ont été donnés à certains écosystèmes comme à la rivière Whanganui en Nouvelle-Zélande, ou encore à l’Amazonie en Équateur en leur conférant le statut de personnalité juridique.
Développer des pratiques de gouvernance hybrides, combinant approches scientifiques, juridiques et écologiques en évitant le monopole d’un seul type de voix en passant par une approche de stratégie ouverte.
Favoriser une transformation culturelle, en ancrant ces changements dans l’identité des entreprises.
Pour transformer la manière dont les entreprises interagissent avec la nature, il faut adopter une diversité de pensées et d’expertises. Selon le profil des gardiens en poste – juristes, scientifiques, artistes – l’approche de « Nature » peut évoluer, rendant ce modèle vivant, adaptatif et inclusif. Cette dynamique vise à instaurer une véritable cohabitation entre le monde naturel et le monde des affaires. Mais sommes-nous prêts à redéfinir notre rapport au monde vivant dans les décisions économiques ? La question n’est plus « Faut-il parler au nom de la nature ? », mais « Comment lui donner une voix légitime et efficace ? »
David Montens ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2025 à 12:39
Xavier Lecocq, Professeur de management stratégique, Université de Lille
Benoît Demil, Professeur de management stratégique, Université de Lille - I-site
Vanessa Warnier, Professeure des universités, Université de Lille
Dans son comité de mission, dans son conseil régénératif ou dans son conseil d’administration, en local ou au siège… La nature a l’embarras du choix pour prendre place dans l’entreprise.
Les évolutions sociétales et les droits de la nature, apparus au Royaume-Uni ou aux États-Unis, lui ont donné une voix. La question concerne désormais la manière d’intégrer au mieux ses porte-paroles dans la vie de l’entreprise.
Les droits de la nature sont aussi appelés parfois droits de la Terre. Ils associent des dispositifs juridiques, issus de la philosophie et du droit des pays occidentaux, dans une perspective biocentrique, et non plus anthropocentrique. Ils supposent de considérer la nature, ou un élément de celle-ci (une mer, une forêt, etc.), comme une personne disposant de droits propres susceptibles d’être défendus.
Dès 2002, le philosophe Thomas Berry mentionnait trois droits fondamentaux du vivant : exister, disposer d’un habitat et jouer son rôle dans ce qu’il appelait « la communauté de la Terre ». Depuis une quinzaine d’années, différentes lois et jurisprudences ont complété les droits de la nature. Progressivement, elle est devenue une partie constituante participant à la gouvernance des projets et des entreprises.
Alors quelles solutions pour les organisations qui souhaitent avancer sur ces pratiques ?
La nature peut être être intégrée dans la raison d’être ou la mission de l’entreprise. A minima, la loi Pacte, de 2019, a modifié l’article 1833 du Code civil pour qu’une entreprise soit « gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ».
Par exemple, le groupe Rocher a décidé de la mentionner explicitement :
« Convaincue, grâce à l’expérience personnelle de monsieur Yves Rocher, que la nature a un impact positif sur le bien-être des personnes et donc sur leur envie d’agir pour la planète, la société a pour mission de reconnecter ses communautés à la nature. La raison d’être s’incarne dans des expériences, des services et des produits qui procurent du bien-être, grâce aux bienfaits de la .ature. »
À lire aussi : Patagonia, Norsys : qui est légitime pour parler au nom de la nature dans les entreprises ?
Qu’il s’agisse d’œuvrer pour les entités naturelles, ou de la mentionner dans les valeurs, l’inscription de la nature dans la mission d’une entreprise peut donner lieu à des innovations en matière de gouvernance. Par exemple : intégrer des critères RSE dans la rémunération des dirigeants. Yvon Chouinard a, quant à lui, confié son entreprise Patagonia et les profits qu’elle réalise à une fondation chargée de protéger la nature. Sa raison d’être à proprement parler.
Il faut distinguer les cas où nature peut contribuer aux décisions stratégiques en siégeant dans une instance consultative, ou dans une instance décisionnaire. Plusieurs entreprises belges ont créé des conseils de régénération « conseils de régénération ». Il s’agit d’instances composées d’une dizaine de personnes issues de l’entreprise et de l’extérieur. Elles interagissent avec le conseil d’administration, mais s’en distinguent en étant consultatives.
Parmi ces entreprises, Realco et ses produits de nettoyage, Maison Dandoy et ses biscuits, NGroup et ses radios – dont Nostalgie et NRJ –, Danone Belux, les pains et pâtisseries du groupe Copains et les bières de la brasserie Dupont. La Maison Dandoy a ainsi revu totalement son approvisionnement en farine et sa relation avec les activités agricoles. Sa farine est issue à 100 % de l’agriculture régénérative.
L’intégration de la nature dans la vie de l’entreprise de la manière la plus ancrée et, potentiellement la plus efficace, consiste à lui donner un siège dans le conseil d’administration. En France, l’entreprise informatique Norsys fait figure de pionnière. Elle a fait entrer la nature dans son conseil d’administration, mais également dans plusieurs organes internes comme le conseil éthique, le comité de mission et le comité social et économique.
La nature peut être invitée autour de la table à l’échelle d’un projet et pas uniquement au sein des organes de gouvernance des organisations… notamment au siège. Il s’agit de représenter la nature de manière ad hoc dans des projets concrets et spécifiques : implantation d’une nouvelle usine, lancement d’une gamme de produits ou mise en place d’une nouvelle politique d’achat et de sourcing.
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Cette approche a été déployée au sein du groupe de travail de l’AFNOR « économie regénérative ». L’objectif : définir l’économie régénérative en permettant aux membres du groupe de prendre la parole au nom du vivant, lors des différentes sessions. Dans une telle approche, nul besoin de recourir à des montages juridiques complexes. La voix de la nature n’est pas sanctuarisée, contrairement aux cas où la nature est déjà intégrée dans les organes de gouvernance.
Quel que soit le niveau retenu pour intégrer la nature – dans la raison d’être, dans les instances de gouvernance ou dans des comités de projets ad hoc –, il convient de s’interroger sur la place effective de la nature dans les dispositifs tels qu’ils sont mis en œuvre.
La matérialité de la nature, c’est-à-dire sa présence physique effective, lors des discussions qui lui sont liées, joue un rôle important. Comme l’ont montré Bansal et Knox-Hayes pour le cas des émissions carbone, les processus de décision dans les organisations tendent à comprimer le temps et l’espace. Ils réduisent la prise de conscience quant à la réalité de la nature. Les décideurs ont tendance à sous-estimer l’impact environnemental des décisions de l’organisation sur le temps long et les effets de ces décisions en termes d’échelle lorsqu’il s’agit de l’impact sur la nature.
La décision d’installation d’un nouveau site de production ne se déroule pas de la même manière dans un immeuble vitré de la Défense ou sur le site lui-même – avec ses collines, son cours d’eau, ses élevages et ses habitants. Pour intégrer la nature dans la gouvernance, il faut donc accepter de délocaliser parfois les comités sur les sites naturels ou tout au moins de faire entrer la nature dans ces comités. Les promenades en forêt, les discussions dans un parc donnent une matérialité à cette nature.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
20.03.2025 à 16:53
Laurent Saint-André, Chercheur, Inrae
Daisy Copeaux, Directrice du domaine forestier et immobilier du Château de Chantilly, Institut de France
Hervé Le Bouler, Conseiller auprès de la directrice du Domaine Forestier de Chantilly, Institut de France
La forêt de Chantilly, entre l’Oise et le Val d’Oise, est une figure emblématique de l’Île-de-France. Elle a été l’enjeu de multiples défis forestiers, au cours de son histoire, y compris récente. Au tournant des années 2000, la forêt a connu une crise majeure.
À trente minutes de Paris, à cheval sur l’Oise et le Val-d’Oise, la forêt du Château de Chantilly figure sur le podium des grandes forêts d’Île-de-France avec Fontainebleau et Rambouillet. Il y a 130 ans, son dernier propriétaire, le duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, en fit don à l’Institut de France, charge à celui-ci de la conserver « à la France ».
La forêt du château de Chantilly est une forêt ancienne, qui s’étend sur 6 300 hectares. Les archives conservées au château remontent à plus de 500 ans. L’archéologie nous apprend qu’elle a été défrichée à la période gallo-romaine pour se reconstituer pendant le haut Moyen Âge, il y a 1 500 ans. C’est une forêt mélangée de chênes, de hêtres, et de tilleuls.
Plusieurs sites de ce patrimoine historique et naturel, géré par l’Office national des forêts (ONF) et la Direction forestière du château, appartiennent au réseau Natura 2000. Elle a aussi été le lieu de multiples défis pour la gestion forestière au cours des époques, pour aboutir à une situation critique au tournant des années 2000.
La forêt qui entoure le château fut forêt princière, de prestige et de loisir de chasse, mais aussi outil économique majeur pour la production de bois.
Pendant au moins trois siècles jusqu’en 1950, elle a été conduite selon la méthode du taillis sous futaie : le méthode TSF. Elle aboutit à un peuplement forestier composé de plusieurs étages.
À l’étage inférieur, des feuillus étaient coupés tous les vingt à trente ans et donnaient du bois de chauffage.
Le tilleul, quant à lui, a été favorisé pour son intérêt pour le grand gibier.
Au-dessus, les réserves, une trentaine de grands arbres par hectare dans l’idéal, étaient conservées sur plus d’un siècle pour produire le bois d’œuvre.
Après 1960, le bois des taillis ne trouvait plus de marché. Non exploités, et de faible valeur marchande, ils concurrençaient, en hauteur, les grands arbres. La décision fut donc prise de transformer le TSF en une futaie de chênes et de hêtre, où chaque étage est composé d’arbres du même âge. Elle a donné les grandes futaies de Colbert.
Cette technique, connue depuis 1830, consiste à supprimer le taillis, faire produire des semis aux grands arbres, puis les couper en une seule fois, en coupe définitive une fois la régénération naturelle acquise afin de repartir sur une nouvelle génération d’arbres issus de graines et tous du même âge : c’est la futaie régulière équienne. Ce dont on parle ici est un mode de gestion séculaire, étranger au débat actuel sur les coupes rases de résineux exotiques ou celles pour produire du bois énergie.
Cette conversion prend toutefois du temps : un siècle pour Chantilly, car il ne faut pas convertir et couper toute la forêt en une fois, pour assurer des revenus financiers futurs régulier.
Mais à partir de 1975, il est apparu, au vu des conditions locales de sol et de climat, que le chêne pédonculé – l’espèce dominante du TSF – et le hêtre n’étaient plus adaptés pour créer la nouvelle futaie. La conversion s’est alors orientée vers la plantation de chênes sessiles, accompagnés en complément minoritaire d’autres essences feuillues locales : merisiers, charmes, érables, châtaigniers, frênes…
À lire aussi : Changement climatique : les forêts ont-elles besoin de nous pour s’adapter ?
Jusqu’en 2000, la méthode a fonctionné. Par la suite, la réussite des plantations est devenue de plus en plus difficile avec des problèmes de pullulation de hannetons, dont les larves mangent les racines des plants, tandis que les grands arbres se mettaient de leur côté à dépérir de plus en plus. Seul un millier d’hectares avaient pu être converti avec succès. Il restait encore au moins 5 000 hectares sans avenir.
Sur ces 5 000 hectares, la forêt du château de Chantilly était entrée dans une grave crise de survie. Les cimes contiguës des arbres constituaient un dôme uniforme avec les tilleuls et les chênes, dont la résultante était un sol ombragé sur lequel la végétation poussait avec grande difficulté.
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Face à cette situation dramatique qui s’aggravait année après année, le propriétaire a décidé en 2018 de prendre des mesures à la hauteur des enjeux, conscient de la nécessité absolue de faire évoluer ses techniques de gestion pour s’adapter au nouveau contexte. Ce faisant, il accompagnait un mouvement émergent dans tout le monde forestier, forêt publique comme forêt privée, confronté ailleurs en France aux mêmes problèmes, avec plus ou moins d’intensité et sur d’autres essences que le chêne pédonculé.
C’est ainsi qu’est né le mouvement « Ensemble, sauvons la forêt de Chantilly ». Il a rassemblé, autour du propriétaire, une communauté d’acteurs réunis pour faire en sorte qu’à l’horizon de 2050, la forêt du Château de Chantilly conserve l’essentiel de ses fonctions écologiques, économiques et sociales actuelles.
La forêt du château de Chantilly fait partie des forêts bénéficiant d’une gestion planifiée sur le long terme et documentée depuis plusieurs siècles. La description de son environnement et les inventaires statistiques de quantité et de qualité des arbres, effectués tous les quinze à vingt ans, permettaient jusqu’alors d’avoir une vision « tendancielle » de l’état de la forêt qui évoluait peu avec le temps et de manière assez prévisible.
L’inventaire ordinaire de 2017 a mis en évidence une évolution rapide de la dégradation des arbres, inattendue et inexplicable selon les modèles classiques de comportement et l’état des connaissances sur le sol. En 2017, le seul élément de connaissance solide concernait l’évolution du climat depuis trente ans, avec de plus en plus de conditions estivales chaudes et sèches, très rares localement auparavant, plaçant les arbres dans un contexte limite vis-à-vis de leur tolérance à la sécheresse.
Il n’était, cependant, pas possible d’expliquer un tel dépérissement par ces seules observations météorologiques.
La nécessité de mieux comprendre ce phénomène de dépérissement s’est imposée comme préalable indispensable à tout projet permettant d’assurer un avenir robuste à la forestier. La première démarche a ainsi consisté à poser un diagnostic solide et partagé sur l’état réel de dépérissement, sa dynamique et ses causes.
De 2018 à 2024, un programme scientifique a été mis en place à cet effet. Cette phase d’analyse, classique de situation de crise, a mobilisé de nombreuses ressources d’expertise technique et scientifique couvrant les diverses hypothèses des causes de dépérissement : physiologique, génétique, biogéochimique, microbienne…
Cette phase a aussi permis de construire des cartes à destination du gestionnaire et du propriétaire pour zoner les actions à réaliser. Une carte de description des sols à haute définition (résolution de 70 m, avec 13 000 points de prélèvement de sols sur l’ensemble de la forêt) a ainsi été construite, ainsi qu’une méthode robuste d’inventaire automatique, complétée de trois campagnes par LiDAR, permettant de recenser tous les arbres présents avec leur hauteur et leur diamètre.
Au final, il s’avère que les types de sol les plus pénalisants pour la production forestière sont ceux où le calcaire est très proche de la surface du sol, et où les faibles réserves en eau de ces sols se cumulent avec la toxicité chimique. Le calcaire actif est ainsi néfaste à certaines essences d’arbre, comme le pin sylvestre.
La méthode de conversion en futaie par coupe rase suivie d’une plantation sur sol mis à nu après broyage complet de la végétation sur plusieurs hectares a été abandonnée.
Ce choix est la conséquence de plusieurs analyses issues du diagnostic :
Les sols sableux sont sensibles à l’ensoleillement direct et placent les jeunes plants en situation de stress avec des températures au sol pouvant dépasser 50 °C.
Les dépérissements en cours sont disséminés sur toute la forêt. La collecte des arbres dépérissant couvre le total de ce qui peut être récoltable chaque année, sans déstabiliser le modèle économique de gestion.
Le recyclage de la matière organique provenant des arbres (feuilles, branches, racines) fonctionne très bien sur une grande majorité des sols de la forêt.
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La préservation de la bonne santé des sols et l’optimisation de la biodiversité guident désormais la sylviculture dans la forêt de Chantilly.
Sur plus de 4 000 hectares, le renouvellement va désormais se concentrer sur les clairières de quelques centaines à quelques milliers de mètres carrés. Ces dernières ont été ouvertes par les dépérissements et l’idée est de maintenir une ambiance forestière. Autrement dit, de faire en sorte que les jeunes plants bénéficient de l’ombrage de leurs aînés et éviter qu’ils ne soient en plein soleil.
Tous les arbres en bonne santé sont maintenus, assurant un rôle d’« écran » protégeant les régénérations naturelles vis-à-vis du soleil et des vents desséchants. Dans les vides qui subsistent, de nouvelles espèces adaptées sont installées, mais aussi des arbres d’espèces déjà implantées dont les graines viennent du sud, plus chaud et plus sec.
Pour éviter le tassement des sols, la forêt est peu à peu équipée en couloirs de circulation obligatoires de 4 mètres de large, installés tous les 80 mètres, appelés cloisonnements. La circulation des machines dans ces couloirs est évitée lorsque l’état des sols, trop humides, crée un risque de dégradation. Les nouvelles technologies assurent l’enregistrement des tracés de cloisonnement (données GPS embarquées dans les engins), permettant à la nature de reprendre ses droits entre deux interventions.
Les pullulations de hannetons sont combattues grâce au développement d’une végétation ligneuse arbustive abondante au sol, qui empêche les pontes et présente aussi l’avantage de tempérer, par leur ombrage, les températures autour des jeunes arbres. Le maintien volontaire, car historique et culturel, d’une population importante de grands animaux en forêt est assuré, en modifiant les techniques de chasse et en assurant un nourrissage par la végétation ligneuse au sol qui évite les engrillagements, tout en protégeant les jeunes arbres.
Une augmentation des températures de +4 °C d’ici la fin du siècle est désormais probable. Si elle s’était déroulée sur un à deux mille ans, elle aurait transformé la forêt Chantilly en une forêt mélangée de chênes et de pins, proche des forêts méditerranéennes, plus riche en biodiversité, moins productive de bois, moins haute du côté des arbres, mais tout aussi belle aux yeux des hommes.
Nous allons faire en moins d’un siècle ce que la nature aurait fait, car elle n’aura pas la capacité de le faire à la vitesse des changements actuels. L’idée est de passer de la gestion d’une crise à la mise en œuvre d’une renaissance.
L’essentiel est d’ouvrir la voie et de s’inscrire dans le temps long, sans s’épuiser à vouloir tout changer en quelques années.
Le colloque « Nos forêts demain. Comprendre, transmettre, agir » est organisé les 21 et 22 mars 2025 par l’Institut de France, l’Académie des sciences et le Château de Chantilly en partenariat avec The Conversation. Inscription gratuite en ligne.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
20.03.2025 à 10:56
Leïla Ezzat, Research fellow, EPFL – École Polytechnique Fédérale de Lausanne – Swiss Federal Institute of Technology in Lausanne
Tom Battin, Full Professr in Environmental Sciences, EPFL – École Polytechnique Fédérale de Lausanne – Swiss Federal Institute of Technology in Lausanne
Avec la disparition progressive des glaciers sous l’effet du changement climatique, c’est bien plus que de l’eau qui disparaît. En effet, les ruisseaux et autres rivières alimentées par les glaciers abritent une diversité microbienne méconnue. Une mission scientifique unique en son genre s’est attelée à recenser ce microbiome à travers 11 chaînes de montagnes et 170 cours d’eau glaciaires.
Les cimes immaculées recouvertes de neige sont des symboles emblématiques des paysages de montagne, dont ils incarnent à la fois la majesté et la vulnérabilité. L’eau de fonte des glaciers alimente certains des plus grands réseaux fluviaux au monde.
On appelle en anglais glacier-fed streams (GFS) ces ruisseaux qui jouent un rôle si particulier. En effet, ces derniers se situent à l’interface entre atmosphère, cryosphère (ensemble des masses de glace, de neige et de sols gelés) et hydrosphère (ensemble des zones de la planète où il y a de l’eau).
Ces cours d’eau alimentés par les glaciers jouent un rôle essentiel pour l’approvisionnement en eau douce au niveau mondial, pour l’agriculture et pour la production d’électricité. Ils soutiennent aussi des écosystèmes uniques en aval, en contrebas des montagnes.
Malgré les nombreux services écosystémiques qu’ils fournissent, la diversité biologique rencontrée dans ces GFS reste mal comprise. Cette situation est particulièrement préoccupante compte tenu de l’accélération de la fonte des glaciers à travers le monde et des menaces potentielles pour la biodiversité en aval.
De quelle diversité biologique parle-t-on ? Il s’agit d’abord de biofilms, des communautés multicellulaires de microorganismes que l’on retrouve le plus souvent en milieu aqueux, qui comprennent des bactéries, des archées, des eucaryotes ainsi que des virus.
Les biologistes les considèrent comme l’une des stratégies d'adaptation les plus performantes sur Terre. Les microorganismes au sein des biofilms se sont adaptés au fil de l’évolution et forment la base des chaînes alimentaires.
De ce fait, ils soutiennent la biodiversité des animaux et des plantes. Ces microorganismes sont souvent considérés comme les « chefs d’orchestre » des cycles géochimiques du carbone, de l’azote et de nombreux autres éléments.
Il y a six ans, avant que débute le projet Vanishing Glaciers, la vie microbienne des océans les plus profonds était bien mieux comprise que celle des cours d’eau qui drainent les toits de notre planète. Sous l’effet du changement climatique, plus de la moitié des glaciers du monde sont amenés à disparaître d’ici la fin du siècle. Et avec eux, une biodiversité invisible et peu étudiée : celle de ces cours d’eau issus des glaciers.
C’est pour mieux comprendre cette diversité microbienne méconnue et les stratégies d’adaptation de ces microorganismes que l’équipe de Vanishing Glaciers s’est lancée dans une vaste expédition scientifique, à travers les principales chaînes de montagnes du monde. L’enjeu : placer enfin sur la carte la diversité microbienne des ruisseaux de montagne, avant que les glaciers ne disparaissent et qu’il ne soit trop tard.
Pendant quatre ans, nous avons ainsi parcouru les chaînes de montagnes de Nouvelle-Zélande, du Caucase russe, de l’Himalaya, du Pamir et du Tien Shan (Asie centrale), des monts Rwenzori (Ouganda), des Alpes européennes, des Alpes scandinaves, de l’Alaska, du sud-est du Groenland, de l’Équateur et du Chili.
Nous avons prélevé des échantillons d’eau douce et de sédiments benthiques (la couche superficielle des cinq premiers centimètres au fond du lit du cours d’eau) dans 170 cours d’eau qui drainent ces massifs. En plus des prélèvements biologiques, des données supplémentaires ont été collectées pour décrire l’environnement de ces cours d’eau et des glaciers qui les alimentent.
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Le projet Vanishing Glaciers, financé par la Fondation NOMIS et basé à l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne (Suisse), est le fruit d’une vaste collaboration multidisciplinaire et internationale. Il mêle des disciplines scientifiques aussi diverses que l’écologie microbienne, la biologie moléculaire, la biogéochimie, la géologie et la glaciologie, afin de décrire la diversité microbienne de ces cours d’eau et de prédire les effets du changement climatique sur le microbiome qu’ils abritent.
Notre étude du microbiome bactérien retrouvé dans les sédiments benthiques des cours d’eau alimentés par les glaciers (GFS) montre qu’il diffère d’autres écosystèmes cryosphériques (par exemple la glace des glaciers, les sols gelés ou les cryoconites – des trous de quelques centimètres situés à la surface d’un glacier, issus de la liquéfaction due au dépôt de poussières sombres). Cela met en évidence le caractère unique de cet écosystème parmi les systèmes glaciaires.
Il s’agit de conditions environnementales difficiles. En fondant, les glaciers produisent des eaux de fonte qui sont très froides et pauvres en ressources nutritionnelles. En hiver, les cours d’eau sont partiellement recouverts de neige et de glace, présentant des défis pour la vie microbienne. En été, l’intensité du rayonnement UV est élevée, et le lit du cours d’eau très instable à cause du débit élevé de l’eau de fonte.
Malgré ces conditions inhospitalières, nous avons noté un niveau remarquable de diversité bactérienne dans les GFS. Il est comparable à ce que l’on retrouve dans des sols et des sédiments marins profonds.
La répartition spatiale de ce microbiome d’une chaîne de montagnes à l’autre, analogue aux variations biogéographiques observées pour des plantes et des animaux, s’est également révélée source de surprises. Plus de 60 % des taxons bactériens ont été identifiés comme « endémiques » (c’est-à-dire, on ne retrouvait cette biodiversité que dans une chaîne de montagnes donnée), les zones les plus riches en taxons endémiques étant situées en Nouvelle-Zélande (55 %) et dans les volcans andins (plus de 40 %).
Ces résultats font écho à l’endémisme des plantes et des animaux que l’on retrouve dans les systèmes insulaires.
Ici, c’est avant tout l’isolement géographique des cours d’eau glaciaires qui s’écoulent des sommets qui est responsable de cette distribution spatiale du microbiome. Les microorganismes ont, en effet, une capacité limitée à se disperser d’un cours d’eau à l’autre souvent distants de centaines voire de milliers de kilomètres.
De plus, les conditions de vie exigeantes (pH, température, luminosité, ressources nutritionnelles, régimes de précipitation…), augmentent la pression sélective réalisée par l’environnement sur la faune microbienne. Tous ces facteurs participent à façonner la biodiversité des microorganismes dans les cours d’eau glaciaires.
Une autre étude produite par l’équipe de Vanishing Glacier s’est appuyée sur le séquençage de milliers de génomes de bactéries, d’algues, de virus et de champignons. Elle montre l’adaptabilité de ce microbiome unique, notamment en termes de nutrition. Les microbes peuvent ainsi utiliser de nombreux substrats : carbone organique, minéraux, voire certains gaz présents dans l’atmosphère (monoxyde de carbone par exemple). Ces éléments, combinés au rayonnement solaire, leur permettent de répondre à leurs besoins énergétiques.
D’autres stratégies d’adaptation remarquables ont été identifiées, comme la biosynthèse de molécules protectrices contre le stress oxydatif et contre le rayonnement UV (par exemple des rhodopsines), ou encore comme la capacité à s’adapter aux fluctuations de la température des cours d’eau, qui peut varier considérablement du jour à la nuit ou entre les saisons.
Les interactions entre les bactéries et les algues contribuent également au recyclage des nutriments, ce qui est clairement avantageux dans cet écosystème où ces derniers sont, de façon intrinsèque, peu abondants.
Reste à savoir à quel avenir sont promis ces écosystèmes uniques que l’on commence tout juste à découvrir. Entre 2000 et 2023, les géants de glace de notre planète ont perdu 5 % de leur volume. Dans les Alpes, là où les effets du réchauffement climatique sont particulièrement marqués, les glaciers ont perdu plus des deux tiers de leur surface depuis 1850. Les scénarios les plus pessimistes envisagent la fonte de 95 % de ces derniers d’ici 2100.
Le rythme rapide auquel les glaciers reculent dans les régions de haute montagne risque de perturber l’approvisionnement en eau douce dans les zones densément peuplées et d’occasionner des changements profonds dans les écosystèmes des ruisseaux glaciaires. Ce sont des communautés écologiques entières qui sont menacées.
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En combinant plus de 2 000 génomes bactériens et des données environnementales, climatiques et glaciologiques, nos modèles ont permis de prédire le devenir du microbiome des GFS en fonction de différents scénarios climatiques.
À mesure que les contraintes environnementales diminuent, et que les cours d’eau deviennent plus chauds, plus calmes et plus clairs, nos modèles prévoient une augmentation de la production primaire (production de matière organique) ainsi que de la diversité microbienne. Nos prévisions incluent notamment une augmentation de l’abondance des cyanobactéries et d’algues comme les diatomées.
Ces tendances ont pu être observées lors de l’échantillonnage du GFS issu du glacier du mont Stanley en Ouganda. En raison de conditions environnementales plus stables dans la région afrotropicale, nous avons noté une abondance plus élevée de producteurs primaires (notamment les photoautotrophes – organismes qui utilisent la lumière comme source d’énergie et le CO2 comme source de carbone –, tels que des diatomées, des chlorophytes et des cyanobactéries). Ce cours d’eau tropical offre ainsi un aperçu de l’avenir des GFS de régions tempérées.
Nos modèles indiquent également des changements radicaux dans le métabolisme des microbes et leurs interactions, notamment une plus grande dépendance à l’égard de l’énergie solaire et de l’hétérotrophie pour les bactéries (c’est-à-dire, qui se nourrissent de matières organiques pour produire de l’énergie), et donc d’avantage d’interactions algues-bactéries.
On peut par conséquent s’attendre à ce que la chaîne alimentaire dans les GFS devienne plus « verte » à mesure que la production primaire augmente. Ce changement profond n’est pas sans conséquence : des groupes entiers de bactéries partageant la niche écologique des GFS pourraient être menacés. De plus, les bactéries endémiques sont particulièrement vulnérables du fait de leur répartition géographique restreinte.
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Nos travaux soulignent la nécessité de mener davantage d’études sur l’écologie microbienne et la biogéochimie dans les écosystèmes cryosphériques. C’est essentiel non seulement pour mieux comprendre le fonctionnement de ces écosystèmes, mais aussi pour affiner les prévisions sur l’évolution des réseaux trophiques et les impacts associés sur la biodiversité.
L’année 2025 ayant été déclarée par les Nations unies « Année internationale de la préservation des glaciers », il est urgent de sensibiliser le public à la disparition de la cryosphère et à ses conséquences sur l’approvisionnement en eau, sur la sécurité alimentaire et surla biodiversité.
Contrairement aux microbiomes terrestres, le microbiome des cours d’eau glaciaires ne peut pas être restauré. C’est pourquoi nous souhaiterions maintenant sauvegarder ces microorganismes dans une chambre forte en Suisse, une « biobanque », comparable à une arche de Noé. Cela permettrait non seulement de préserver les microbiomes uniques des cours d’eau glaciaires, mais aussi d’offrir aux futures générations de scientifiques la possibilité d’explorer tout le potentiel de ces microorganismes.
Le projet Vanishing Glaciers a reçu des financements de la fondation NOMIS.
19.03.2025 à 16:23
Joachim Benet Rivière, Sociologue de l'éducation et de la formation, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières
De nouveaux modes de production agricole, plus respectueux de l’environnement, se développent. Comment les élèves y sont-ils formés et quelle attitude adoptent-ils face aux transformations de leur métier ?
Les grandes manifestations agricoles sont souvent l’occasion de communiquer sur les actions s’inscrivant dans le cadre de la dynamique de la « transition agroécologique ». D’ailleurs, lors du dernier Salon de l’agriculture à Paris, Oupette, égérie de l’édition de 2025, et son propriétaire, Alexandre Humeau, n’ont pas été choisis par hasard : l’exploitation de ce dernier est engagée dans une démarche d’agriculture de conservation consistant à réduire l’usage des produits phytosanitaires grâce à une couverture végétale du sol et par l’action des vers de terre.
Au-delà des stratégies de communication, les formations qui préparent au métier d’agriculteur intègrent-elles réellement davantage de savoirs agroécologiques ? Et comment ces évolutions sont-elles perçues par les jeunes ?
Depuis les années 1960, l’enseignement agricole a été soumis aux objectifs imposés par le ministère de l’agriculture, en matière de politique agricole et sur le plan environnemental. Mais c’est surtout à la suite du Grenelle de l’environnement, en 2007, que le ministère de l’agriculture a développé des programmes d’apprentissage visant à « produire autrement ».
Cela conduit essentiellement à intégrer dans les enseignements pratiques en lycée agricole des modes de production et des techniques de culture dites alternatives, qui relèvent de l’agriculture de conservation, mais également l’agriculture biologique par l’intermédiaire des exploitations agricoles des lycées agricoles publics (l’équivalent des ateliers technologiques des lycées professionnels). Toute exploitation agricole doit désormais s’orienter vers ces pratiques permettant de réduire l’usage des intrants chimiques.
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La plupart des lycées agricoles publics ont donc désormais un atelier en agriculture biologique permettant à leurs élèves d’expérimenter de nouvelles pratiques culturales. Ainsi, le discours ministériel est décliné par la démonstration des pratiques concrètes dans ces exploitations. Cela ne conduit cependant pas à la création d’un enseignement théorique, ce qui est critiqué par les promoteurs de l’agriculture biologique.
Développées ces dernières années, les formations professionnelles spécialisées en agriculture biologique restent plutôt rares. Elles ne concernent qu’une dizaine d’établissements sur les 800 établissements que compte l’enseignement agricole.
Historiquement, l’agriculture biologique était surtout présente dans les formations pour adultes, tout comme l’enseignement de pratiques qui s’inscrivent dans l’agroécologie paysanne, portée par la Confédération paysanne car ces formations accueillent souvent des populations en reconversion professionnelle qui ont un projet d’installation dans le bio, projet qui s’inscrit dans un changement plus global de style de vie.
La place du bio reste donc encore marginale dans les formations initiales et réduite dans des espaces bien délimités.
Les différentes enquêtes réalisées auprès des publics des baccalauréats professionnels agricoles montrent que les jeunes formés sont réticents vis-à-vis des pratiques agroécologiques qui remettent en question le modèle de l’agriculture productiviste. Ainsi, bien qu’ils soient prêts à transformer les pratiques en réduisant l’usage des pesticides et en limitant les gaspillages d’eau, ils restent défavorables au modèle de l’agriculture biologique pourtant enseigné en lycée agricole.
Ils privilégient le modèle de l’agriculture raisonnée, qui passe, par exemple, par l’utilisation de machines agricoles plus performantes, qui, grâce aux capteurs numériques, permettent de réduire les gaspillages. Ils associent aussi l’agroécologie à une agriculture de proximité, celle des circuits courts, qui permet de réduire les coûts liés aux transports.
Pour autant, des variations importantes dans leur rapport à l’agroécologie existent en fonction de leur milieu d’origine mais aussi des filières dans lesquelles ils sont formés. Par exemple, dans la filière viticole, les élèves ont pour référence la Haute Valeur Environnementale (HVE), une certification moins exigeante que celle de l’Agriculture biologique (AB). En élevage, des stratégies visant à diversifier les parcelles végétales et les troupeaux en fonction des conditions locales sont mises en avant par les élèves comme des solutions opérantes pour réduire l’impact des activités agricoles sur la biodiversité et notamment limiter l’usage des médicaments sur les animaux.
Toutefois, l’agriculture biologique reste très largement rejetée par les élèves dans les différentes filières agricoles, notamment en polyculture-élevage. Plusieurs facteurs expliquent ce rejet. Les jeunes de l’enseignement agricole sont d’abord le réceptacle des débats syndicaux et politiques qui traversent les mondes agricoles dont leurs acteurs ont des positions hétérogènes vis-à-vis des savoirs agroécologiques.
Dans les représentations des jeunes, les rendements en agriculture biologique sont considérés comme plus faibles. Les modes de production alternatifs tels que l’agriculture biologique sont perçus comme un retour en arrière : l’utilisation de la chimie est pensée comme un élément résultant du progrès technique.
Il existe également des critères de jugement esthétiques qui influencent les représentations des jeunes : pour beaucoup, le bio « c’est sale ». En effet, ces représentations esthétiques sont importantes pour comprendre leur rapport à l’agroécologique car les agriculteurs ne se donnent pas uniquement pour mission de nourrir la population, ils participent aussi à l’entretien des paysages.
Même s’ils ne le sont pas tous, (10 % des élèves de l’enseignement agricole sont des enfants d’agriculteurs). Lorsqu’ils sont en formation agricole, ils appartiennent au monde agricole au sens large et travaillent dans les exploitations agricoles durant leurs week-ends et pendant les vacances. Ces socialisations familiales influencent leurs représentations. Ainsi, ceux qui sont les plus favorables à l’introduction de pratiques agroécologiques plus radicales sont issus de familles plus sensibilisées à ces questions.
Pour la majorité des élèves qui entrent dans les formations en ayant une connaissance quasi professionnelle de l’agriculture, les exploitations des lycées agricoles ne sont pas des modèles de référence. Ces élèves s’identifient plus facilement à leurs parents agriculteurs et aux maîtres de stage qui sont leurs véritables référents professionnels. C’est pourquoi les exploitations en agriculture biologique des lycées sont plutôt rejetées par les élèves.
Cette référence au modèle familial peut avoir un effet bénéfique dans le cas où les parents des élèves sont eux-mêmes engagés dans une volonté de changement des pratiques agricoles. Les élèves plus éloignés par leurs origines du milieu agricole sont aussi ceux qui rejettent le moins les savoirs agroécologiques délivrés par les enseignants en lycée agricole. Mais pour eux, l’accès aux métiers agricoles (qui restent à forte reproduction sociale) sera plus compliqué car marqué par de nombreux obstacles, notamment celui de l’accès au capital foncier.
Joachim Benet Rivière ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2025 à 16:21
Lutz Sager, Assistant Professor, Economics, ESSEC
La pollution de l’air est inégalement répartie dans le monde : les niveaux de pollution les plus dangereux touchent principalement les pays en développement, pour lesquels ils constituent une double peine. Il serait pourtant possible d’améliorer les choses, en s’inspirant de ce qui a fonctionné non seulement en Europe, mais également en Chine.
En France, la pollution de l’air est responsable de 40 000 décès et de dizaines de milliers de cas d’asthme, d’AVC ou de diabète, selon des estimations récentes de Santé publique France. Ce rapport évalue le coût total de la pollution de l’air en France à 12,9 milliards d’euros par an, ce qui est probablement encore sous-estimé.
Au cours des deux dernières décennies, la recherche a découvert de nombreuses façons dont la pollution atmosphérique nous rend non seulement malades, mais aussi moins heureux, plus agressifs – ce que suggère la corrélation observée entre pollution de l’air et criminalité au Royaume-Uni – et moins productifs. Cela montre qu’il reste beaucoup à faire pour améliorer la qualité de l’air, en France et ailleurs, mais qu’il existe, à la clé, des bénéfices non seulement sanitaires, mais également psychologiques et économiques.
Il peut être utile d’adopter une vue globale de la pollution atmosphérique dans le monde, afin d’identifier là où les plus grands progrès ont été réalisés, et inversement là où l’urgence est la plus grande.
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Dans une recherche récente, je me suis intéressé aux inégalités en matière de qualité de l’air dans le monde, et en particulier aux particules fines, l’une des formes de pollution qui cause la mortalité la plus élevée. Le constat que je fais est le suivant : il existe de plus en plus d’inégalités dans le monde en matière de qualité de l’air.
Si l’on applique l’indice de Gini – indicateur qui mesure les inégalités économiques – à la qualité de l’air globale, on note que cet indice passe de 0,30 en 2000 à 0,35 en 2020. Cette augmentation est substantielle : elle correspond approximativement à la différence entre la France (0,31) et la Russie (0,36) en termes d’inégalités économiques.
Cette augmentation de l’indice de Gini reflète un écart croissant entre les extrêmes. Les 10 % de la population mondiale qui respirent l’air le plus pollué sont exposés à plus de sept fois plus de particules fines de diamètre inférieur ou égal à 2,5 micromètres (PM2,5) que les 10 % les moins pollués, ce qui correspond à plus de 10 fois le seuil de danger fixés par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Chaque année, les particules fines tuent environ 4 millions de personnes dans le monde, des suites d’accidents vasculaires cérébraux, des maladies cardiaques et des maladies respiratoires. Or, la charge sanitaire se répartit dans le monde de façon encore plus inégale que la pollution elle-même.
L’indice de Gini lié au risque de cancer du poumon causé par l’exposition aux particules fines s’élevait en 2020 à 0,55 en 2020, ce qui représente une inégalité comparable à celle des revenus en Colombie – l’un des pays les plus inégalitaires au monde.
La pollution atmosphérique aggrave aussi d’autres inégalités préexistantes. Les niveaux de pollution les plus graves touchent les habitants des pays les plus pauvres, qui ne peuvent souvent pas rester chez eux les jours de pollution ou porter des masques lorsqu’ils sortent.
Plus important encore, les pauvres n’ont généralement pas accès à des soins de santé de qualité lorsqu’ils tombent malades. Cela explique pourquoi la plupart des inégalités en matière de qualité de l’air au niveau mondial sont dues à des différences entre les pays, plutôt qu’entre les régions d’un même pays.
En d’autres termes, on peut prédire la probabilité de mourir des suites de l’exposition à la pollution atmosphérique en fonction du pays de naissance d’une personne.
Sans surprise, ce sont les écarts dans les niveaux de pollution de l’air entre les régions riches et pauvres qui sont en cause derrière cette augmentation des inégalités en matière de qualité de l’air. Dans de nombreux pays en développement en Asie et en Afrique, la pollution de l’air a fortement augmenté au cours des dernières années, car la croissance économique a été alimentée par la combustion de charbon, de pétrole, de bois et d’autres énergies polluantes.
Les niveaux de pollution les plus préoccupants se concentrent sur une poignée de lieux sensibles, en particulier en Asie du Sud. Sur le milliard de personnes confrontées aux niveaux de pollution atmosphérique les plus élevés en 2020, près de la moitié (479 millions) vivaient en Inde. Et 213 millions de personnes vivent dans les pays voisins du Bangladesh et du Pakistan. Un autre point chaud se trouve en Afrique de l’Ouest.
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Ces niveaux extrêmes de pollution de l’air retrouvés dans une poignée de pays pauvres constituent un véritable désastre pour la justice environnementale au niveau global. Mais d’une certaine manière, ils peuvent aussi constituer une opportunité.
Car l’augmentation des inégalités en matière de qualité de l’air au niveau mondial est également due à la réduction de la pollution dans les pays développés. L’exposition aux particules fines d’un résident français moyen a diminué de plus de 20 % depuis 2000 – de 13,3 microgrammes par mètre cube en 2000 à 10,5 en 2022. Des améliorations similaires ont été observées aux États-Unis, en Allemagne, en Espagne et dans une grande partie de l’Europe.
Cette réduction de la pollution de l’air est souvent obtenue grâce à la transition vers des sources d’énergie propre et renouvelable qui n’impliquent pas de brûler du charbon ou d’autres énergies fossiles. Des mesures politiques efficaces ont réussi à encourager de tels progrès, même si cette efficacité n’est pas toujours reconnue par les critiques de ces politiques.
Aux États-Unis, la loi sur la qualité de l’air (Clean Air Act) adoptée en 2005 a permis de réduire considérablement la pollution aux particules fines.
En Europe, plusieurs politiques contribuent à améliorer la qualité de l’air, comme le marché européen du carbone qui cible les centrales électriques et les usines polluantes et les zones à faibles émissions qui interdisent l’accès des villes aux véhicules les plus polluants.
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Tout cela ne signifie pas que la France et les autres pays développés ont résolu le problème de la pollution de l’air pour autant. Plus de 98 % de la population mondiale, dont une grande partie en Europe, est toujours confrontée à des niveaux de pollution supérieurs à la valeur cible fixée par l’OMS.
Mais plusieurs progrès récents montrent qu’il est possible de lutter contre des niveaux extrêmes de pollution de l’air, et que ces possibilités n’existent pas seulement dans les pays développés.
Jusqu’à récemment, la Chine affichait parmi les pires niveaux de pollution atmosphérique. Alors que de nombreuses villes chinoises restent encore trop polluées, la Chine a réduit la pollution aux particules de plus de 30 % depuis qu’elle en a fait une priorité politique en 2013. Il n’y a aucune raison pour que ce succès ne puisse pas être reproduit ailleurs.
Si on veut que tous les êtres humains aient accès à de l’air pur, nous devons tirer les leçons des progrès réalisés en Chine, en Europe et en Amérique du Nord, et nous en inspirer. La communauté internationale doit s’attaquer aux niveaux extrêmes de pollution atmosphérique rencontrés dans les pays pauvres. Les agences de développement, telles que l’Agence française de développement (AFD), pourraient faire de la réduction de la pollution une priorité, du moins lorsqu’elle n’entre pas en conflit avec d’autres objectifs tels que la réduction de la pauvreté.
Toutes les nations devraient renouveler leur engagement envers les initiatives mondiales en matière de santé telles que l’OMS, en particulier à l’heure où quelques gouvernements, comme l’administration Trump aux États-Unis, désinvestissent les programmes d’aide internationale ainsi que la protection de l’environnement.
Fournir de l’air pur à tous est une étape clé pour atteindre les Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU. Les quelques expériences que j’ai énumérées ici montrent qu’il est possible d’y parvenir… à condition d’essayer vraiment.
Lutz Sager ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.03.2025 à 16:21
Serge Muller, Professeur émérite, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)
Les Parisiens ont voté. 66% se sont déclarés favorables à la végétalisation et à la piétonnisation de 500 nouvelles rues. Planter des arbres en ville pour y développer la forêt urbaine, c’est bien, mais lesquels ? Faut-il privilégier les espèces locales ? Peut-on planter des espèces menacées ? Quelles essences choisir pour mieux rafraîchir nos villes et les adapter aux conditions climatiques de demain ? Tour d’horizon des critères à prendre en compte sur ces questions.
De multiples opérations de plantations d’arbres sont actuellement réalisées dans nos villes afin de les adapter aux conditions climatiques et environnementales de la deuxième moitié du XXIe siècle. Il peut s’agir de nouvelles plantations linéaires dans les rues, parfois de la création de nouveaux parcs urbains dans le cadre de projets immobiliers, de micro-forêts Miyawaki ou de « mini-forêts urbaines », comme à Paris. On ne peut que se réjouir de la multiplication de ces opérations de boisement en milieu urbain.
Il se pose toutefois la question du choix des espèces d’arbres à planter, sachant qu’il en existe potentiellement des milliers dans le monde. De nombreuses réflexions sont actuellement menées et plusieurs outils ont été proposés ces dernières années ou sont en cours de développement pour guider le choix des espèces sur la base de critères pertinents.
Certaines associations environnementalistes et municipalités considèrent que les espèces indigènes du territoire régional doivent être privilégiées dans les plantations urbaines, car elles seraient mieux adaptées aux conditions écologiques (dont climatiques) et constitueraient un support de biodiversité plus approprié dans les villes que les espèces exotiques.
Mais c’est méconnaître les particularités du climat urbain, plus chaud de plusieurs degrés par rapport aux environs, et ne pas prendre en compte ses évolutions prévues pour les prochaines décennies.
Par ailleurs, il n’est pas attesté que les arbres natifs d’une région soient davantage fréquentés par la faune locale que les arbres exotiques.
Les espèces d’arbres indigènes sont par ailleurs peu nombreuses dans nos régions tempérées d’Europe de l’Ouest. On en trouve environ 130 pour toute la France métropolitaine et seulement une vingtaine en Île-de-France (le nombre exact dépend des limites retenues entre arbres et arbustes), alors que plus de 700 espèces d’arbres plantés sont présentes à Paris.
De fait, le cortège bien plus diversifié des espèces exotiques offre davantage de possibilités d’adaptation à des contextes différents et elles sont largement dominantes dans les cortèges végétaux de la plupart des villes. Ainsi à Paris, seulement 15 % des arbres recensés dans la base de données de la ville correspondent à des espèces indigènes en Île-de-France.
Certaines espèces exotiques cependant sont reconnues comme invasives, on parle d’espèces exotiques envahissantes. Elles sont de ce fait généralement exclues des plantations afin d’éviter qu’elles constituent des peuplements monospécifiques dont les autres espèces sont exclues, comme dans certaines forêts suburbaines, par exemple certaines parcelles du bois de Boulogne. Elles peuvent aussi se développer spontanément dans des friches urbaines comme aux abords de la petite ceinture à Paris et y constituer des boisements sauvages.
Par contre, le robinier faux-acacia, reconnu de longue date comme invasif dans les milieux naturels, figure lui toujours parmi les espèces commercialisées et plantées dans certains espaces urbains.
Le paulownia suscite également des interrogations mais, plutôt que sa présence en ville, c’est surtout sa culture intensive comme arbre de production de bois en milieu agricole qui crée un risque important d’expansion dans les milieux naturels.
À lire aussi : Dans nos villes et nos campagnes, le paulownia est-il un arbre aussi « magique » qu’on le dit ?
Ainsi les espèces d’arbres et d’arbustes exotiques peuvent conduire à des boisements spontanés intéressants dans les milieux urbains, mais une vigilance s’impose afin d’éviter les risques de colonisation des milieux naturels adjacents.
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Un autre a priori qui mérite d’être dépassé est celui des espèces menacées de disparition dans leurs milieux naturels, qu’il faudrait exclure des plantations urbaines afin de ne pas affecter davantage leurs populations relictuelles.
En fait, un tel risque n’existe pas car les arbres plantés en ville ne proviennent pas de récoltes réalisées dans les milieux naturels, si ce n’est les rares prélèvements effectués à l’origine afin de permettre leur culture ex situ dans les arboretums ou les jardins botaniques, conduisant à des multiplications faites ensuite dans des pépinières à partir de ces premières cultures.
Ainsi le séquoia de Chine (Metasequoia glyptostroboides), une espèce relique, découverte dans les années 1940 et classée en danger d’extinction par l’union internationale pour la conservation de la nature (UICN), a fait l’objet d’une large diffusion dans les jardins botaniques et les parcs urbains des régions tempérées.
À Paris, outre quelques arbres historiques comme celui du Jardin des Plantes, issu des premières graines rapportées de Chine en 1948, il a été planté plus récemment dans d’autres parcs et même comme arbre d’alignement rue Watteau (XIIIe arrondissement), ainsi qu’au cimetière parisien de Thiais, si bien que plus de 170 arbres sont maintenant comptabilisés à Paris. À Grenoble, le stade des Alpes, construit au début des années 2000, a été entouré par une plantation d’une soixantaine de séquoias de Chine. Ces plantations ex situ, également abondantes dans de nombreux autres pays dans des conditions climatiques favorables, contribuent ainsi à la pérennité de l’espèce.
L’exemple plus récent du pin de Wollemi (Wollemia nobilis) est également éloquent. Espèce relique d’une lignée remontant à l’ère secondaire (il y a plus de 200 millions d’années), découverte en 1994 dans un unique canyon en Australie, il est considéré comme étant en danger critique d’extinction par l’UICN. Mais sa diffusion dans le cadre du plan de sauvetage de l’espèce, mis en place par les Australiens afin de le faire mieux connaître et de baisser les pressions sur la seule population naturelle existante, a attesté que la plantation des arbres d’une espèce menacée peut être un moyen pour en permettre une meilleure protection in situ. L’espèce a ainsi été plantée dans un grand nombre de jardins botaniques aux conditions adaptées dans le monde.
De multiples autres espèces largement plantées en ville correspondent en fait à des espèces menacées dans leur milieu naturel, comme le ginkgo, le cèdre du Liban, le platane d’Orient et même le marronnier d’Inde.
L’intérêt de la plantation en ville pour la conservation d’espèces menacées a été bien démontré, dès les années 1980, avec le bois de senteur blanc (Ruizia cordata), espèce endémique de l’île de La Réunion, qui était menacée de disparition totale du fait de prélèvements et d’écorçages excessifs sur les individus sauvages par les producteurs de tisanes. Mais sa reproduction réussie au conservatoire botanique de Brest, puis sa réintroduction dans le milieu naturel et comme arbre d’ornement dans les villes réunionnaises ont permis de renforcer les populations résiduelles et de baisser les pressions sur les rares individus sauvages persistants et ainsi d’assurer son sauvetage.
Certaines espèces d’arbres endémiques et menacées en France, comme les alisiers de Legré et de Reims, seulement décrites en 2009 et localisées à la montagne de Lure (Alpes-de-Haute-Provence) pour la première et aux environs de Reims pour la seconde, toutes deux classées en danger d’extinction sur la liste rouge européenne, pourraient ainsi également être plantées en ville, à condition que les pépiniéristes s’intéressent à ces espèces, évidemment sans porter atteinte à leurs populations naturelles, ce qui permettrait de les faire mieux connaître et de les mettre en valeur.
Un statut de protection réglementaire de ces espèces menacées, comme cela est le cas pour Ruizia cordata à La Réunion, ne change pas la possibilité et l’intérêt de plantations urbaines de sauvegarde de ces arbres, car la protection ne concerne que les spécimens sauvages et il est donc tout à fait autorisé de planter en ville des individus originaires de cultures. C’est d’ailleurs le cas d’autres espèces d’arbres protégées en France et plus ou moins largement plantées en ville, comme l’alisier de Fontainebleau, le caroubier, le chêne crénelé, le prunier du Portugal et le pin mugho.
À lire aussi : Les arbres en ville : pourquoi il n’y a pas que le nombre qui compte
Les critères actuellement privilégiés pour le choix des espèces d’arbres sont les services écosystémiques qu’ils fournissent, en particulier leur contribution à la lutte contre les îlots de chaleur urbains (ICU), à l’amélioration de la qualité de l’air, à l’enrichissement de la biodiversité, ainsi qu’au bien-être des populations citadines.
De nombreux outils ont été développés dans cet objectif, comme le programme Sésame, lancé par le Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement) en partenariat avec la Ville et l’Eurométropole de Metz, puis adapté au contexte de nombreuses autres villes françaises.
Le choix des essences va évidemment aussi dépendre des caractéristiques microclimatiques et des sols des sites de plantation, ainsi que de leur environnement. Lorsque les espaces disponibles sont suffisants, la plantation de grands arbres permet d’obtenir des services écosystémiques plus importants. Mais les petits espaces peuvent également être valorisés par des arbres ou arbustes de dimensions plus modestes.
Les plantations linéaires monospécifiques (d’une seule espèce) ont longtemps été prônées pour des raisons esthétiques et de commodité d’entretien, ces peuplements ayant souvent été considérés comme plus décoratifs et plus faciles à gérer que des peuplements mélangés d’espèces variées. On s’est toutefois rendu compte que ces peuplements monospécifiques étaient bien plus sensibles aux aléas climatiques et aux pathogènes, par exemple l’infestation des platanes de nos villes françaises par le chancre coloré (un champignon) ou des villes nord-américaines par l’argile du frêne (un coléoptère).
Les plantations d’arbres étant réalisées pour durer au moins une cinquantaine d’années, elles devront obligatoirement être adaptées aux conditions climatiques urbaines de la deuxième moitié du XXIe siècle. Des études ont ainsi établi qu’une grande partie des essences actuellement présentes en ville ne seront plus adaptées aux conditions de 2050.
Le programme Avec (Adaptation du végétal au climat de demain), conduit, depuis mi-2023, par l’association Plantes & Cité, le Cerema et l’Ademe a justement pour objectif d’évaluer les potentialités pour les plantations en milieu urbain de nouvelles espèces adaptées aux conditions climatiques de demain.
De nombreuses espèces d’arbres présentes en Europe au Pliocène, il y a 5,3 à 2,6 millions d’années, y ont été éliminées, ou presque pour certaines, par les glaciations quaternaires mais se sont maintenues, ou parfois des espèces voisines, en Asie ou en Amérique.
Ces espèces exclues de l’Europe pourraient retrouver dans nos villes les mêmes conditions climatiques dont elles bénéficiaient à cette époque dans les milieux naturels, soit des températures plus élevées de quelques degrés, et ainsi contribuer à la diversification des peuplements d’arbres urbains. C’est déjà le cas pour certaines espèces à distribution naturelle actuelle très restreinte et relictuelle en Europe, par exemple le noyer du Caucase (Pterocarya fraxinifolia), la parrotie de Perse (Parrotia persica) ou le copalme d’Orient (Liquidambar orientalis), ainsi que pour d’autres genres totalement disparus d’Europe suite aux glaciations quaternaires comme Ehretia, Eucommia, Liriodendron, Maclura, Magnolia ou Nyssa, dont des espèces asiatiques et/ou américaines ont été introduites avec succès dans les villes européennes.
Mais l’acclimatation dans nos milieux urbains de bien d’autres espèces d’arbres présentes dans les régions tempérées chaudes d’Asie ou d’Amérique mériterait également d’être envisagée après expérimentation en jardin botanique ou en arboretum, ceci afin d’enrichir encore davantage nos forêts urbaines et les adapter aux conditions climatiques de la deuxième moitié du XXIe siècle.
Serge Muller est membre associé de l’Autorité environnementale de l'IGEDD (Inspection Générale de l'Environnement et du Développement Durable) en France et membre du Groupe sur l’urbanisme écologique (GrUE)
17.03.2025 à 16:36
Isabelle Chuine, Directrice de recherche au CNRS en écologie, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
François Lefèvre, Directeur de recherche en génétique forestière, Inrae
Les scientifiques constatent que le vivant, à l’échelle de l’arbre, de la forêt ou de l’essence d’arbre, est capable d’étonnants processus d’adaptation. Mais ces derniers suffiront-ils face au changement climatique en cours ?
Adaptation. Le mot sonne comme une injonction. Il envahit peu à peu l’espace médiatique et politique pour évoquer notre positionnement vis-à-vis d’un environnement en proie à de nombreux fléaux. Le mot atténuation, lui, est beaucoup moins présent pour parler des émissions de gaz à effet de serre et des pressions que l’on fait peser sur les écosystèmes.
Adaptation et atténuation sont deux actions dépendantes, l’une n’exclut pas l’autre, mais rappelons toutefois que le GIEC a estimé qu’il nous coûterait vingt fois plus cher de nous adapter sans atténuation que d’arriver à la neutralité carbone.
Malgré cette réalité, l’idée de s’adapter a bien du succès, mais si on se place sur le temps long, elle peut sembler étonnante. En effet, être adapté à notre environnement, à notre climat, nous l’étions depuis l’apparition de notre civilisation, car le climat n’a subi que de faibles variations depuis cette époque, en comparaison de ce qui nous attend.
Face au défi climatique, l’idée d’adaptation est devenue un processus qui s’incarne dans des trajectoires, des scénarios, des plans. La France s’est dotée d’un plan national d’adaptation au changement climatique et d’une trajectoire de référence pour l’élaborer. Cette trajectoire prévoit que d’ici 2100, le climat de Marseille sera celui de Séville et le climat de Paris celui de Montpellier.
Tous les êtres vivants vont devoir s’adapter et sont déjà en train d’essayer de le faire, chacun à sa vitesse, grâce à la sélection naturelle et la diversité génétique dont celle-ci se nourrit. Les populations d’arbres elles aussi s’adaptent aux nouvelles conditions climatiques, mais réussiront-elles à le faire avant de disparaître ? Telle est la question.
Certains répondront que c’est impossible et qu’il faut donc accélérer la récolte des forêts actuelles et la plantation d’un milliard de nouveaux arbres, espère-t-on mieux adaptés aux conditions futures. Ces nouveaux arbres, certains proposent d’aller les chercher chez d’autres espèces qui n’existent pas en France et qui vivent dans des climats plus chauds et plus secs tels que le chêne zéen, les sapins de Turquie, l’eucalyptus. Ces solutions posent aussi de nombreuses réserves soulevées par les scientifiques.
D’autres options sont aussi envisageables visant à tirer parti des mécanismes naturels d’adaptation. Mais soyons clairs : il n’y aura pas de solution miracle universelle, il faudra diversifier les options comme les forêts elles-mêmes, indispensables de bien des façons à notre bien-être.
De fait, les forêts apportent de très nombreuses contributions à nos sociétés et à notre bien-être. Elles fournissent du bois pour la construction, la manufacture, la production d’énergie mais aussi des médicaments (même si certaines molécules sont par la suite parfois synthétisées en laboratoire) comme les extraits de saule (aspirine) ou d’if (anticancéreux), des aliments pour l’homme (baies, champignons) et le bétail (glands, feuillage).
Elles captent le CO2 atmosphérique et le stockent durablement dans le bois et le sol, purifient l’air et l’eau, atténuent les événements climatiques extrêmes, maintiennent et enrichissent les sols, abritent une très grande biodiversité, et sont une composante majeure du système climatique. Elles jouent enfin un grand rôle dans notre santé physique et mentale et notre identité culturelle.
Mais aujourd’hui, les forêts doivent faire face à un bouleversement inédit, le réchauffement climatique, qui a connu une très nette accélération ces dix dernières années en France. La trajectoire de référence que la France a adoptée pour établir son plan d’adaptation prévoit +4 °C avant 2100.
Les forêts doivent donc faire face à deux temporalités différentes, celle du changement climatique et celle de leur cycle de vie ou cycle d’exploitation qui varie de 40-50 ans pour certains résineux à croissance rapide comme le pin des Landes voire 20 ans pour les peupleraies, à plus de 180 ans pour le chêne.
Penser le futur des forêts nécessite donc d’anticiper l’évolution attendue du climat, en tenant compte des incertitudes, mais également de prendre en compte les capacités d’adaptation propres à chaque arbre au cours de sa vie. Le fonctionnement d’un arbre dépend des conditions dans lesquelles il se trouve, il peut s’ajuster en quelques minutes à un changement de luminosité par exemple.
Cet ajustement constant lui permet d’endurer des conditions météorologiques très différentes au cours d’une année et d’une année sur l’autre. Cette plasticité permet notamment à des arbres exotiques introduits dans des parcs et jardins de croître, survivre et parfois se reproduire dans des conditions très différentes de celles où ils vivent normalement.
Elle a aussi permis aux arbres de survivre avec un réchauffement global de +1,5 °C. Mais malheureusement, cette plasticité a des limites qui ont maintenant été atteintes dans de nombreuses régions. En effet, la vie, telle qu’elle existe sur Terre, ne peut persister sans eau liquide, et au-delà de 40 °C les protéines commencent à se dénaturer et la photosynthèse et autres processus physiologiques atteignent leur limite.
L’accentuation des sécheresses et des canicules depuis 2003 a ainsi provoqué des dépérissements massifs en France, en particulier dans les forêts d’épicéas du Nord-Est qui sont passées de puits à source de carbone. Puisque les limites vitales sont atteintes, certains prônent par exemple de réduire la densité d’arbres afin de diminuer la compétition pour l’eau. Cependant, en deçà d’une certaine densité, ce n’est plus une forêt qu’on maintient mais une savane arborée.
D’autres capacités d’adaptation se situent à l’échelle des populations d’arbres. Les arbres sont parmi les organismes vivants ayant la plus grande diversité génétique, non seulement à l’échelle de leurs aires naturelles (celle du Pin sylvestre s’étend de la Sibérie à l’Andalousie, sous des climats bien différents), mais aussi à l’intérieur de chaque peuplement. Grâce à cette diversité génétique, les forêts bénéficient d’un fort potentiel d’adaptation par l’action de la sélection naturelle.
Le transfert de graines pour planter des arbres hors de leur aire d’origine est une pratique forestière ancienne. Les études rétrospectives de telles forêts révèlent une capacité d’adaptation à de nouvelles conditions après seulement une à quelques générations d’arbres. Ainsi chez le Pin maritime, espèce globalement sensible au froid, on a observé que les descendants d’arbres survivants de plantations artificielles faites dans le Nord-Est de la France étaient plus résistants au froid que les plants issus des forêts de l’aire naturelle.
Cette capacité d’adaptation génétique rapide est aussi mise à profit dans les programmes de sélection : le Pin radiata, qui a une aire naturelle extrêmement réduite à quelques populations de la côte Californienne sous un climat doux et humide, est devenu en quelques décennies l’une des essences les plus largement plantées sur tous les continents y compris sous des climats plus secs ou continentaux.
L’adaptation par l’action de la sélection naturelle ne doit pas se raisonner seulement à l’échelle des générations (plusieurs décennies chez les arbres) car c’est aussi un processus continu. Des études génétiques menées sur différents arbres tempérés et tropicaux ont montré qu’au sein d’une forêt, chaque arbre est adapté à son micro-environnement. Ainsi, on a montré que les populations d’arbres situées à différentes altitudes d’une même montagne peuvent avoir des spécificités génétiques adaptatives : plus adaptées au froid en altitude et à des conditions chaudes et sèches en basse altitude.
À l’échelle de la forêt, la compétition pour la lumière aboutit au fait que les arbres plus grands dits « dominants » ont un meilleur accès à la lumière. Ils survivent plus longtemps, produisent plus de pollen ou de graines et transmettent donc plus leurs gènes à la génération suivante.
Ainsi toutes les caractéristiques qui contribuent à rendre un arbre dominant sur ses voisins sont sélectionnées : la sélection naturelle procède ainsi par écrémage continu dans la diversité génétique existante à tous les stades de la forêt. D’autres processus de sélection portent sur des caractéristiques liées à la résistance à des stress (froid, sécheresse, pathogènes).
Par exemple, la réserve intégrale de la hêtraie de La Massane dans les Pyrénées Orientales montre des signes importants de dépérissement mais les facteurs de mortalité varient d’une année à l’autre : les arbres que l’on observe aujourd’hui sont les survivants de nombreux événements de sélection successifs. La forêt s’adapte en continu, pas à pas.
Une forêt naturelle n’est donc pas homogène. Coexistent souvent plusieurs types d’arbres ayant différentes stratégies d’adaptation. Dans la hêtraie du Mont Ventoux (Vaucluse) par exemple, on trouve des arbres qui démarrent leur croissance rapidement au printemps avant la sécheresse estivale mais courent le risque de subir les gels printaniers, et des arbres qui démarrent plus tardivement mais sont plus tolérants à la sécheresse.
Au fil des générations, les mécanismes de la reproduction sexuée réorganisent en partie le patrimoine génétique transmis par chaque arbre à ses descendants en générant de nouvelles combinaisons génétiques originales qui seront soumises à leur tour aux processus de sélection : c’est l’un des mécanismes permettant le maintien d’une diversité génétique malgré la sélection naturelle. Chez les arbres, qui ont un cycle de vie long et dispersent loin leur pollen et leurs graines, les facteurs de sélection changent dans le temps et varient dans l’espace, ce qui contribue aussi au maintien d’une grande diversité génétique, et donc d’un potentiel d’adaptation, au sein de chaque population.
Mais l’action de la sélection naturelle trouve ses limites dans les contraintes du fonctionnement physiologique des plantes et est parfois entravée par un manque d’arbres reproducteurs, un manque de diversité génétique, des événements catastrophiques de grande ampleur, des parasites émergents, etc. Il est donc bien difficile et hasardeux de prédire la capacité d’adaptation future d’une forêt particulière et de se reposer simplement là-dessus. On peut néanmoins raisonner l’impact des pratiques de gestion sur les mécanismes d’adaptation.
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La sylviculture peut en effet piloter les mécanismes de sélection naturelle eux-mêmes. Par exemple, les coupes d’éclaircies successives qui ont pour but de supprimer les arbres les moins intéressants pour laisser plus de place aux autres, diminuent l’intensité de la compétition pour l’eau qui est aussi un des mécanismes de la sélection naturelle. Cependant, le choix des arbres conservés lors de ces éclaircies se fait sur la base d’objectifs de gestion (on garde les plus beaux arbres, qui ne sont pas toujours les plus résistants à la sécheresse notamment si le peuplement a été peu soumis au stress). Selon la fréquence des éclaircies, leur intensité et les critères de choix des arbres retenus à chaque étape, la gestion peut au final accélérer ou freiner la sélection naturelle. On comprend bien alors qu’il y a un compromis à trouver entre réduire le stress subi par une forêt et favoriser son adaptation génétique par sélection naturelle (une option peut être de laisser agir la sélection au stade jeune avant de réduire le stress dans les stades plus avancés).
Un autre levier d’action sur l’adaptation des forêts est le contrôle de la diversité génétique lors du renouvellement des peuplements : cette diversité doit être suffisante pour permettre aux multiples processus de sélection naturelle de faire leur tri au fil des années, y compris les sélections que nous sommes incapables de prédire à l’avance comme la résistance à des parasites émergents ou des conditions climatiques exceptionnelles. Le forestier peut agir sur cette diversité en maintenant un nombre suffisant d’arbres semenciers, et en les laissant se reproduire sur plusieurs années pour compenser les aléas qu’il peut y avoir dans sa production de fruits. Il crée ainsi les conditions d’installation et de survie de nombreux semis.
Dans des situations de forêts en fort déclin, des renforcements de diversité génétique peuvent être envisagés : ainsi, certains pays d’Europe du Nord envisagent de renforcer la diversité génétique de forêts de frênes ravagées par une maladie récente, la chalarose, en plantant quelques frênes identifiés comme porteurs de caractéristiques de tolérance à la maladie pour qu’ils s’hybrident avec les frênes locaux et contribuent ainsi à améliorer la résistance du peuplement.
Chercheurs et gestionnaires forestiers utilisent des outils de simulation pour explorer des stratégies de gestion forestière innovantes combinant processus naturels et processus dirigés d’adaptation, et prédire leurs effets à court et long terme. Des interventions bien raisonnées peuvent accélérer les processus d’adaptation sans nuire aux fonctions attendues de la forêt (production, protection, récréation, etc.), tandis que des interventions mal raisonnées peuvent au contraire freiner ces processus, voire prendre la direction d’une maladaptation. Laisser de la place aux processus naturels garantit une adaptation flexible face à des pressions imprévues (par ex. parasites émergents) et des risques multiples difficiles à anticiper.
Une stratégie de pilotage des processus naturels d’adaptation, éventuellement complétée par des apports de diversité génétique nouvelle dans certains cas mais pas systématiquement, rentrerait parfaitement dans le cadre des « stratégies de gestion adaptative » : un terme, parfois mal compris, qui signifie que la stratégie elle-même est continûment évaluée et au besoin réajustée.
Dans un cadre élargi considérant les forêts comme des socio-écosystèmes, les stratégies de gestion adaptative se raisonnent en fonction du contexte local, à l’échelle de territoires (par exemple dans les Chartes Forestières de Territoires), mais le pilotage dynamique des processus d’adaptation n’est pas encore bien intégré dans ces stratégies.
Le colloque « Nos forêts demain - Comprendre, transmettre, agir » est organisé les 21 et 22 mars 2025 par l'Institut de France, l'Académie des sciences et le Château de Chantilly en partenariat avec The Conversation. Inscription gratuite en ligne.
Isabelle Chuine a reçu des subventions publiques nationales, européennes, et une subvention de l'université d'Harvard.
François Lefèvre a reçu des financements de subventions publiques nationales et Européennes. Il est membre de l'académie d'agriculture de France.
17.03.2025 à 16:13
Geneviève Guétemme, Maîtresse de conférences en Arts plastiques, Université d’Orléans
En cette journée mondiale du recyclage, focus sur les œuvres d’artistes vivant dans des zones particulièrement impactées par la pollution plastique (Océanie, Afrique) et sur leur traitement créatif de ce phénomène.
La grande plaque de déchets du Pacifique qui attire tous les résidus de la société de consommation couvrirait aujourd’hui 3,43 millions de km2 et descendrait jusqu’à 30 mètres de profondeur. La concentration de plastique y serait dix fois supérieure à celle du plancton. Ce « continent » ou « soupe » de plastique est bien connu, étudié et commenté, sans que change le modèle de développement et de croissance de la planète.
Face à cette situation, de nombreux artistes prennent la parole. Et si leur propos n’est pas d’estimer les « impacts », de mesurer des « seuils » ou d’imaginer une « transition », ils estiment qu’il est de leur responsabilité de présenter la catastrophe. Leur but ? Faire réfléchir aux usages, aux traditions, aux politiques qui régissent nos approches de la nature, et faire réagir le plus de monde possible – même ceux qui sont encore peu affectés par les changements en cours. Ils interrogent le devenir humain avec les moyens qui sont les leurs : la musique, le théâtre, le roman, les arts plastiques, etc. Leur implication est d’autant plus forte que cette pollution les affecte parfois personnellement dans leur territoire.
En Océanie par exemple, une nouvelle catégorie d’artistes dits « environnementaux » se mobilise : ils ne peuvent pas ignorer le plastique, partout dans leur environnement, et en font leur matériau de prédilection.
Niki Hastings-McFall ramasse ainsi les petites bouteilles de sauce soja que les commerçants distribuent avec les sushis à emporter et les assemble pour fabriquer des colliers. Originaire de Samoa et vivant en Nouvelle-Zélande, elle rappelle le rituel qui consiste à accueillir les touristes avec des parures de fleurs (lei). Mais ses colliers « urbains », qu’elle intitule Too much sushi II (appartenant à la série “Urban lei”, 2002), parlent de la vaste masse de plastique qui flotte à proximité. Les pétales-bouteilles indiquent que les plages, les eaux transparentes sont couvertes de détritus et que le tourisme et le poisson – ces deux ressources majeures de la région – sont devenus des foyers de contamination.
En combinant le recyclage et l’artisanat traditionnel, l’artiste dénonce les asymétries qui dépossèdent les uns et approvisionnent les autres. Elle relie la destruction de l’environnement à l’industrie mondiale des repas à emporter, et à un colonialisme qui n’en finit pas de finir.
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Pour sensibiliser le public à la grande plaque de déchets du Pacifique générée par les courants marins, Maika’i Tubbs, originaire d’Hawaï et vivant à New York, ramasse lui aussi des déchets sur les plages de son archipel natal. Il se concentre sur les restes de vaisselle en plastique blanche qu’il dote d’une vie propre (A Life of Its Own, 2013). L’envahissant plastique, chauffé et sculpté, se transforme alors en une représentation d’une plante invasive, la rose de Jéricho, qui remplace peu à peu la flore insulaire. Comme cette plante, le plastique ne va pas disparaître facilement.
Comment donc se débarrasser de ce matériau dont on continue à apprécier les capacités de transformation et qu’on prétend recyclable à l’infini ?
Pour George Nuku, Néo-Zélandais d’origine maorie, écossaise et allemande, né en 1964, le plastique est un matériau sacré. D’après lui, le plastique a la force du pounamu : le nom maori de la néphrite (pierre grise ou verte), utilisée pour réaliser des bijoux. La pollution au plastique, rapprochée du dieu de la mer Tangaroa, serait alors une puissance capable de réenchanter le monde (au prix de quelques mutations affectant les poissons). George Nuku a donc créé Bottled Ocean, un temple de plastique pour vénérer ce matériau généralement méprisé et jeté.
Son approche a de quoi surprendre : la plupart des artistes, au contraire, dénoncent le plastique en mettant en avant son caractère envahissant et polluant à très long terme. La posture très ambiguë de cet artiste qui vénère le plastique comme certains vénèrent les ancêtres pose question. Elle renvoie aux choix de certains habitants qui adaptent leurs coutumes à un nouvel ordre environnemental, et interroge la posture des structures culturelles qui mettent en avant ce travail. Quelles valeurs ces structures défendent-elles : l’esthétique phosphorescente de l’installation, une reprise de contrôle postcoloniale qui réaffirme une identité océanienne, la posture techniciste qui valorise le recyclage ?
La démarche de Nuku rappelle peut-être avant tout que l’art est un espace d’expression qui autorise toutes les prises de position, même controversées, au risque de brouiller les cartes.
Le créateur préfère la réappropriation océanienne d’un matériau, imposé par les grandes puissances coloniales, à la remise en cause de son impact nuisible sur l’océan. L’art contemporain laisse le public faire ses propres choix. Encore faut-il qu’il ait les outils critiques pour le faire.
L’artiste et activiste ghanéen Serge Attukwei Clottey semble proposer une approche militante beaucoup plus claire, tout en intégrant la complexité d’un monde où le plastique est à la fois une ressource et une pollution.
Sa démarche, artistique, sociale et économique, consiste à faire fabriquer par son atelier, situé à Accra, des tapis de plastique avec les bidons jaunes, omniprésents au Ghana, connus sous le nom de « Kufuor gallon » (du nom de l’ancien président John Kufuor, au pouvoir de 2001 à 2009 puis envoyé spécial de l’ONU sur les changements climatiques). Importés d’Europe comme bidons d’huile de cuisine, puis réutilisés pour stocker l’eau et l’essence, ils ont joué un rôle essentiel, en 2001, pendant l’une des pires sécheresses du pays, puis sont devenus une catastrophe environnementale lorsque la pluie est revenue. Abandonnés au bord des routes, dans les décharges municipales, sur les plages, ils se sont accumulés jusqu’à obstruer le système d’évacuation des eaux usées.
Clottey paie trois dollars pour chaque kilo collecté. Ensuite, il fait découper et relier entre eux (avec du cuivre récupéré sur des appareils électriques) des morceaux de plastique jaunes qui couvrent les rues en terre battue, drapent les murs et les toits. Il surnomme ce travail « Afrogallonisme ». C’est un protocole de recyclage qui renoue avec des savoir-faire traditionnels et non polluants (tapisserie), et qui participe à la construction d’une nouvelle communauté à l’écart des valeurs et des croyances du marché et de la technosphère.
Il s’agit, selon l’artiste, de rompre avec la surutilisation du plastique et la dépendance du pays au flux des marchandises importées. Mais c’est aussi un moyen de faire revivre les traditions textiles locales telles que le « kente » – une référence clé du modernisme ouest-africain tout au long du XXe siècle – et le système économique informel du Ghana fondé sur le commerce et la réutilisation des matériaux.
Le titre Yellow Brick Road que l’artiste donne à son installation est inspiré du Magicien d’Oz, où Dorothy, perdue dans un monde fantastique, suit « la route de briques jaunes » pour rentrer chez elle. C’est à la fois une dénonciation de la pollution aux plastiques, une protestation contre la culture du gaspillage imposée à l’Afrique par les pays occidentaux et une alternative constructive qui offre un revenu aux populations locales.
En plus de questionner l’humain et son rapport à la nature, cette pratique collective, environnementale et sociale, interroge le processus de création lui-même en l’inscrivant dans le système économique vernaculaire du Ghana, fondé sur la réutilisation des matériaux et des biens.
Il ne s’agit pas ici de produire du beau et du sacré avec du plastique. L’artiste ne met pas en avant les œuvres mais le processus de production. L’art contemporain s’affirme comme espace d’expérimentation. Il n’apporte pas de solution, mais encourage à penser en termes d’action collective, concertée, créative, située en fonction des contextes, et en évitant les positions en surplomb.
Geneviève Guétemme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.03.2025 à 17:08
Krysia Mazik, Senior Lecturer, Marine Biology, University of Hull
Magnus Johnson, Senior Lecturer Environmental Marine Science, University of Hull
Rodney Forster, Professor and Lead, Hull Marine Laboratory, University of Hull
Sue Hull, Senior Lecturer in Marine Biology and Ecology, University of Hull
La collision entre un pétrolier et un cargo en mer du Nord, le 10 mars 2025, a libéré dans les eaux du carburant pour avions qui pourrait affecter des sites de reproduction essentiels pour les phoques et les oiseaux de mer, le long des côtes britanniques.
Le 10 mars dernier, un pétrolier transportant du kérosène a été heurté par un cargo alors qu’il était à 21 km de la côte est de l’Angleterre. Cette collision a déclenché une série d’explosions et un énorme panache de fumée noire, tandis qu’une quantité encore inconnue de carburant s’est déversée dans la mer.
Nous sommes écologues marins à l’Université de Hull (Royaume-Uni), la ville la plus proche de l’incident. Nous connaissons très bien cette côte et ces eaux. Bien qu’il soit trop tôt pour dire exactement quelles seront les conséquences environnementales de la catastrophe, nous savons que ce déversement met en péril l’une des parties les plus importantes du littoral britannique, tant pour la préservation de la biodiversité que pour la pêche commerciale.
La collision s’est produite dans une zone marine protégée au large de Holderness, une région où les fonds marins sont constitués de sable grossier et où vivent de nombreuses espèces différentes. Parmi celles-ci, le quahog nordique, une palourde comestible dont l’espérance de vie est supérieure à 500 ans. La zone sert également de nurserie à des poissons comme la limande-sole, la plie et le sprat européen.
Cette zone chevauche aussi celles qui ont été désignées pour protéger les marsouins communs et l’estuaire de l’Humber tout proche, avec ses vasières, ses dunes de sable et ses marais où des milliers d’oiseaux passent l’hiver, ainsi que d’autres espèces importantes, telles que les lamproies et les phoques gris.
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La plus grande colonie continentale d’oiseaux marins nicheurs du Royaume-Uni se trouve juste au nord du lieu de la collision, le long de la côte de Flamborough et de Filey. Plus de 250 000 oiseaux y nichent chaque année, dont un nombre impressionnant de guillemots et de petits pingouins. Elle accueille également des espèces dont la conservation est préoccupante, comme des fous de Bassan, des mouettes tridactyles et des macareux moines.
Au sud, on retrouve d’autres côtes protégées et un important site de reproduction pour les phoques gris. Le Wash, un estuaire de forme carrée où quatre rivières se jettent dans la mer, se trouve à 70 km au sud, et les courants pourraient y faire dériver le pétrole de la collision. La région possède de vastes marais salants et constitue un autre site important pour l’hivernage des oiseaux.
Le déversement a eu lieu dans une zone de pêche qui soutient la plus grande pêcherie de crustacés en Europe, avec l’équivalent de 15 millions de livres sterling (plus de 17 millions d’euros) de homards vivants débarqués chaque année. Le mélange de sable grossier et de galets sur le fond marin constitue un terrain d’élevage idéal pour les homards, car ils peuvent créer des terriers sous des pierres de taille parfaite.
Compte tenu de l’importance écologique et commerciale de la région, les populations ont raison de s’inquiéter des effets du déversement de kérosène dans les eaux, de la pollution de l’air et du dépôt de suies contaminées provenant du panache de fumée. Bien qu’il soit trop tôt pour se prononcer sur la gravité du déversement de carburant, la nature du contaminant et les conditions environnementales nous permettent d’émettre quelques hypothèses.
Le kérosène est plus fin que le pétrole brut et s’étale rapidement pour former un film à la surface de l’eau. Il est peu probable que le carburant déversé entraîne un mazoutage important des oiseaux, la formation de « boules de goudron » ou l’asphyxie du fond marin par des matières huileuses, comme cela peut se produire après des déversements de pétrole brut.
Les conditions sur le site de l’accident sont très dynamiques. Il y a donc de fortes chances que le carburant se mélange à l’eau de mer, brisant la nappe de surface et exposant potentiellement les fonds marins à des contaminants. Les forts courants, l’action des vagues et les sédiments relativement grossiers favorisent le mélange de l’oxygène dans l’eau et les sédiments, ce qui permet au carburant de se dégrader plus rapidement.
Dans les zones plus calmes, en particulier lorsqu’il y a beaucoup de sédiments en suspension dans l’eau (comme dans l’estuaire de l’Humber et certaines parties du Wash), les contaminants peuvent adhérer aux fines particules en suspension et couler ensuite sur le fond marin. Les carburants mettront probablement plus de temps à se dégrader dans les sédiments riches en matières organiques, à grain fin et peu oxygénés de l’estuaire que dans les zones situées au large.
Même si les conditions en mer favorisent sa dégradation, le kérosène est hautement toxique et aura probablement un impact sur les espèces aquatiques, du minuscule plancton à la base de la chaîne alimentaire jusqu’aux oiseaux prédateurs, aux phoques, aux marsouins et aux dauphins qui se trouvent à son sommet.
Les animaux qui se trouvent à la surface de l’eau et ceux qui la traversent régulièrement pour se nourrir ou respirer seront particulièrement affectés par le contact direct avec la nappe superficielle. Bien que les phoques se reproduisent entre la fin du mois d’octobre et le mois de décembre, il y a encore des phoques sur les sites de reproduction à proximité, y compris, potentiellement, des jeunes phoques.
Même si on n’observe pas de taux de mortalité élevé, l’incident n’aurait pas pu survenir à un pire moment pour les oiseaux, alors que la saison de reproduction va bientôt débuter. Les oiseaux adultes exposés aux produits pétroliers toxiques peuvent souffrir à court terme d’une diminution de leurs capacités reproductives, bien qu’il soit difficile de l’affirmer avec certitude pour le moment.
Il faudra attendre un certain temps avant d’avoir une vue d’ensemble de la situation. Nous ne savons toujours pas quelle quantité de carburant a été déversée, sa composition chimique et sa toxicité, nous ne connaissons pas son comportement en mer, sa trajectoire ni sa durée de vie.
Tous ces facteurs sont importants pour comprendre dans quelle mesure cet accident va affecter l’environnement.
Krysia Mazik a reçu des financements du Natural Environment Research Council (https://www.ukri.org/councils/nerc/), de Natural England, du Joint Nature Conservation Committee, du Cefas et de divers partenaires commerciaux.
Magnus Johnson est affilié à Fisheries Research Yorkshire, à la National Federation of Fishermen's Organisations, à la Shellfish Association of Great Britain et à la Marine Biological Association.
Rodney Forster et Sue Hull ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
13.03.2025 à 12:48
Chris Wright, Fellow in Atmospheric Science, Program on Climate Change, University of Washington
En 2020, la réglementation du transport maritime international a interdit les combustibles fossiles chargés en soufre. Avec un effet imprévu : la réduction de moitié du nombre d’éclairs observés dans le plus grand port du monde, à Singapour.
Si l’on examine la carte des éclairs qui surviennent chaque année près du port de Singapour, on note une étrange traînée où l’activité de la foudre est plus intense juste au-dessus de la voie maritime la plus fréquentée au monde. Comment expliquer ce phénomène ?
Il s’avère que les éclairs réagissent aux navires, ou plutôt aux minuscules particules qu’ils émettent. En utilisant les données d’un réseau mondial de détection de la foudre, mes collègues et moi-même avons étudié comment les panaches de fumée des navires sont associés à une augmentation de la fréquence de la foudre.
Pendant des décennies, les émissions de gaz à effet de serre des navires n’ont cessé d’augmenter en raison de la croissance du commerce mondial et de l’augmentation du trafic maritime. Puis, en 2020, de nouvelles réglementations internationales ont réduit de 77 % les émissions de soufre des navires. Nos recherches récemment publiées montrent que, presque du jour au lendemain après l’entrée en vigueur de la réglementation, la foudre tombait près de deux fois moins souvent sur les voies de navigation.
Cette expérience imprévue montre que les orages, qui peuvent atteindre 17 km de haut, sont sensibles à l’émission de particules plus petites qu’un grain de sable. La sensibilité de la foudre à la pollution humaine nous aide à mieux comprendre un mystère de longue date : dans quelle mesure les émissions humaines ont-elles pu influencer les orages ?
Les aérosols, également appelés particules en suspension, sont omniprésents. Certains sont propulsés par le vent ou produits par des sources biologiques, comme les forêts tropicales et boréales. D’autres sont générées par les activités humaines, comme les transports, le brûlis agricole et l’industrie manufacturière.
C’est difficile à imaginer, mais dans un seul litre d’air – de la taille d’une bouteille d’eau –, il y a des dizaines de milliers de minuscules amas de liquide ou de solide en suspension. Dans une ville polluée, il peut y avoir des millions de particules par litre, pour la plupart invisibles à l’œil nu.
Ces particules constituent un ingrédient clé dans la formation des nuages. Elles servent de noyaux de condensation (transformation de la vapeur d’eau en gouttelettes) pour la formation des nuages. Plus il y a d’aérosols, plus il y a de gouttelettes.
Dans les nuages peu profonds, tels que les cumulus à l’aspect bouffi que l’on peut voir par une journée ensoleillée, la présence d’un plus grand nombre de noyaux de condensation a pour effet de rendre le nuage plus clair, car l’augmentation de la surface des gouttelettes disperse davantage la lumière.
Dans les nuages d’orage, toutefois, ces gouttelettes supplémentaires gèlent et se transforment en cristaux de glace, ce qui rend les effets des aérosols sur les orages difficiles à cerner. Le gel des gouttelettes en suspension dans les nuages libère de la chaleur latente, ce qui provoque l’éclatement de la glace. Cette congélation, combinée aux puissantes instabilités thermodynamiques qui génèrent les tempêtes, produit un système très chaotique, ce qui rend difficile d’isoler l’influence d’un seul facteur.
Nous ne pouvons pas générer un orage en laboratoire. En revanche, nous pouvons étudier l’expérience accidentelle qui s’est déroulée dans le couloir de navigation le plus fréquenté au monde.
Avec des moteurs souvent hauts de trois étages qui brûlent du fioul lourd, les navires qui entrent et sortent des ports émettent de grandes quantités de suies et de particules de soufre. Les voies maritimes proches du port de Singapour sont les plus fréquentées au monde : environ 20 % des ravitaillements en fioul du transport maritime mondial y sont faits.
Afin de limiter la toxicité pour les personnes vivant à proximité des ports, l’Organisation maritime internationale – l’agence des Nations unies qui supervise la réglementation et la sécurité du transport maritime – a commencé à réglementer les émissions de soufre en 2020. Dans le port de Singapour, les ventes de carburant à haute teneur en soufre ont chuté, passant de près de 100 % du carburant des navires avant la réglementation à 25 % après, remplacé par des carburants à faible teneur en soufre.
Mais qu’est-ce que les émissions du transport aérien ont à voir avec la foudre ?
Les scientifiques ont proposé un certain nombre d’hypothèses pour expliquer le lien entre les éclairs et la pollution. Celles-ci tournent toutes autour d’un point central dans la façon dont les nuages d’orage gagnent leur charge électrique : les collisions entre des cristaux de glace semblables à des flocons de neige et des morceaux de glace plus denses.
Lorsque les cristaux de glace légers et chargés électriquement sont soulevés par la chute de la glace plus dense, le nuage se comporte comme un condensateur géant qui accumule de l’énergie électrique au fur et à mesure que les cristaux de glace s’entrechoquent. Ce condensateur finit par se décharger : c’est alors que l’éclair surgit, cinq fois plus chaud que la surface du soleil.
Nous pensons que, d’une manière ou d’une autre, les aérosols provenant des cheminées des navires génèrent plus de cristaux de glace ou des collisions plus fréquentes dans les nuages.
Dans notre dernière étude, mes collègues et moi décrivons comment les éclairs au-dessus de la voie maritime ont diminué de moitié après 2020. Aucun autre facteur, comme l’influence d’El Niño ou des changements dans la fréquence des orages, ne pouvait expliquer cette chute soudaine de l’activité des éclairs. Nous en avons conclu que la baisse de l’activité des éclairs était bien liée à la réglementation.
La réduction du soufre dans les carburants des navires a entraîné une diminution des noyaux de condensation permettant la formation des gouttelettes d’eau dans les nuages et, par conséquent, une diminution des collisions entre les cristaux de glace qui permettent l’accumulation d’une charge électrique. En fin de compte, il y a eu moins de nuages suffisamment chargés pour produire des éclairs.
Mais moins d’éclairs ne signifie pas nécessairement moins de pluie ou moins d’orages.
Il reste encore beaucoup à apprendre sur la manière dont les activités humaines modifient les orages et sur la façon dont nous pourrions les modifier à l’avenir, intentionnellement ou non.
Les aérosols renforcent-ils aussi les orages en général, en créant des mouvements verticaux plus importants et plus violents ? Ou bien les effets des aérosols sont-ils spécifiques aux éclairs ? L’homme a-t-il également modifié la fréquence des éclairs à l’échelle mondiale ?
Mes collègues et moi-même nous efforçons de répondre à ces questions. Nous espérons qu’en comprenant les effets sur la foudre des particules en suspension, les précipitations orageuses et le développement des nuages, nous pourrons mieux prédire comment le climat de la Terre réagira aux fluctuations des émissions humaines.
Chris Wright ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.