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28.09.2026 à 16:24

Comment impliquer les personnes vivant à proximité des installations nucléaires dans la surveillance de la radioactivité ?

Vanessa Durand, Cheffe du Laboratoire de Surveillance de l’Environnement par échantillonnage, ASNR

Comment s’assurer que les contrôles reflètent, en particulier pour les denrées alimentaires, les pratiques (potagers, chasse…) d’un territoire donné ?
Texte intégral (2663 mots)
Une étude participative menée près du site de retraitement de combustibles nucléaires usagés à La Hague, dans la Manche, montre comment impliquer davantage les populations, résidant à proximité, dans la surveillance de la radioactivité. Truzguiladh/WikiCommons, CC BY-SA

L’ESSENTIEL

  • Les zones qui jouxtent les installations nucléaires font l’objet, en France, d’une surveillance régulière par les exploitants et l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Cela concerne l’air, les eaux, les sols, la faune, la flore, mais aussi les aliments.

  • Comment s’assurer que les prélèvements effectués reflètent, en particulier pour les denrées alimentaires, les pratiques de consommation et d’autoconsommation (potagers, chasse…) d’un territoire donné ? L’ASNR a mis en place une étude participative pour répondre à cette question.

  • À La Hague, dans la Manche, à proximité de l’usine de traitement du combustible nucléaire et du centre de stockage des déchets radioactifs, cette étude participative a pu être menée avec succès.


En France, la radioactivité de l’environnement à proximité des installations nucléaires fait l’objet d’une surveillance régulière. Des prélèvements sont ainsi réalisés dans l’air, les eaux, les sols, la faune, la flore et les aliments. Cette surveillance, qui incombe d’abord aux exploitants nucléaires, mobilise également des scientifiques de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Cette surveillance peut également être complétée par l’action d’associations de défense de l’environnement.

En plus de réglementer et de contrôler les installations nucléaires, l’ASNR effectue ses propres mesures pour assurer la surveillance régulière de la radioactivité dans l’environnement et mène également des études complémentaires si besoin. Ceci permet de suivre l’influence des rejets autorisés dans l’environnement, d’estimer l’exposition de la population et de repérer une situation inhabituelle.

Or, identifier les lieux de prélèvement et les aliments à analyser suppose de connaître les spécificités de chaque territoire, afin de les choisir judicieusement. Ces éléments sont déterminants et conditionnent ce que l’étude pourra mettre en évidence. À cette étape, la connaissance locale du terrain est indispensable.

À La Hague (Manche), où se trouvent un centre de stockage de déchets radioactifs et une usine de traitement du combustible nucléaire usé exploitée par Orano (ex-Areva), une campagne de prélèvements et de mesures consacrée aux productions alimentaires locales a fait l’objet d’une construction participative entre l’ASNR et des acteurs de terrain : membres des commissions locales d’information sur le nucléaire, producteurs agricoles et autres acteurs de la société civile habitant le Cotentin.

Une expérience réussie qui montre comment de telles approches permettent de répondre plus directement – et de façon moins institutionnelle – à des questions que se posent souvent les riverains de ces installations.

La Hague, un site nucléaire unique dans le paysage français

Entre 2018 et 2024, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)
– qui a depuis fusionné avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) pour devenir l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) – a mené plusieurs campagnes autour du site Orano de La Hague, dans le cadre de ses activités d’expertise et de recherche.

Vue aérienne de l’usine de retraitement de La Hague. On distingue à gauche, jouxtant l’usine, les couvertures herbeuses du Centre de stockage de la Manche. Jean-Marie Taillat/Orano (ex-Areva), La Hague (Manche)., CC BY-SA

Ce choix ne doit rien au hasard. La Hague occupe une place particulière dans le cycle nucléaire français. Depuis plusieurs décennies, les combustibles usés du parc français, composé de plusieurs dizaines de réacteurs nucléaires, convergent vers ce site pour y être traités. Cette activité conduit notamment au rejet autorisé – mais strictement encadré – de krypton 85 (un gaz rare et donc inerte chimiquement, qui interagit peu avec l’environnement), de tritium, de carbone 14 et d’iode 129.

Au regard des quantités de combustibles nucléaires traitées, l’installation représente un enjeu majeur de la surveillance. Un bilan de l’état des connaissances en 2018 a mis en évidence que la précision des données de la surveillance variait en fonction des milieux.

Pour l’alimentation, les données disponibles concernaient principalement les poissons et les mollusques. Les mesures récentes étaient moins nombreuses pour la viande, les légumes et toute autre denrée pouvant être produite ou transformée localement, telles que le fromage.

Une question précise se posait alors : que retrouve-t-on vraiment dans les aliments produits ou collectés autour du site de La Hague ?


À lire aussi : Accord UE-Mercosur : quand la radiochronologie retrace l’histoire agricole de la Pampa en Amérique du Sud


Une campagne construite avec les acteurs locaux

Pour y répondre, un groupe de travail a réuni l’ASNR, des membres des commissions locales d’information et des représentants des exploitants nucléaires, Orano La Hague, et du centre de stockage de la Manche (CSM) de l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra).

Les participants ont échangé autour du plan de prélèvements, notamment au sujet des lieux et des modes de collecte. Ils ont également identifié les producteurs locaux, parmi lesquels des maraîchers et des éleveurs et ont contribué au choix et à la collecte des échantillons.

La campagne a porté sur des productions végétales et animales ainsi que sur le gibier chassé. Chaque type d’aliment renseigne sur une voie de transfert différente : une plante capte ce qui provient de l’air et du sol et un animal intègre ce qu’il respire, boit et mange.

Le lieu des prélèvements est, lui aussi, un élément déterminant. Pour comprendre l’origine d’un marquage radioactif, la localisation compte autant que la valeur mesurée. Ce choix a donc été décidé en tenant compte des vents dominants sur le territoire.

Les échantillons collectés ont ensuite pu être transférés vers les laboratoires de l’ASNR, qui ont procédé aux mesures et à l’interprétation des résultats.

Ce que racontent les mesures

Les aliments contiennent naturellement des radionucléides, qui les composent, comme le potassium 40. S’y ajoutent des traces de radionucléides artificiels issus des essais atmosphériques d’armes nucléaires et des accidents passés. L’ensemble forme ce qu’on appelle un « bruit de fond radiologique », dont l’ASNR a publié une synthèse nationale en 2022.

Les analyses des échantillons prélevés autour du site d’Orano La Hague témoignent de l’influence actuelle du site : le tritium et le carbone 14, présents dans ses rejets autorisés, ont été mesurés au-dessus de leur bruit de fond dans plusieurs végétaux et denrées alimentaires.

Les ajoncs (ici, Ulex parviflorus) sont un ensemble de petits arbustes à fleurs jaunes que l’on retrouve notamment sur le littoral. Jeantosti/WikiCommons, CC BY-SA

Les niveaux de radioactivité les plus élevés se trouvent surtout près de l’installation et dans l’axe des vents dominants, puis diminuent avec la distance.

Sur le littoral, certaines mesures sont plus élevées qu’à proximité du site, ce qui peut s’expliquer par le transport des embruns vers la végétation d’une partie du tritium rejeté en mer. Les ajoncs, utilisés comme bio-indicateurs – organismes vivants ou groupe d’organismes dont l’état, le comportement ou la présence permet d’évaluer la santé et la qualité de leur environnement – font apparaître ce gradient plus nettement que les aliments.

Dans les denrées alimentaires, enfin, le niveau de radioactivité d’une à cinq fois le bruit de fond, ce qui est faible. Les estimations dosimétriques associées, qui intègrent chaque radionucléide étudié, la quantité consommée et le comportement de celui-ci dans l’organisme, concluent à une exposition très faible pour les consommateurs.


À lire aussi : Les poussières du Sahara qui remontent en Europe sont-elles radioactives du fait des essais nucléaires des années 1960 ?


Des chiffres publics, mais surtout expliqués

Les résultats des mesures de la radioactivité, effectuées notamment par les exploitants nucléaires et par l’ASNR, sont centralisés par le Réseau national de mesures de la radioactivité de l’environnement. Or, la loi relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire, adoptée en 2006, consacre le droit du public à une information fiable et accessible sur les risques et les rejets. L’ouverture des données de ce réseau répond donc à cette exigence.

Mais publier des chiffres ne suffit pas : les unités sont techniques, les résultats comportent des incertitudes et une détection ne renseigne pas directement sur la dose reçue. L’expérience participative menée autour du site Orano de La Hague, qui a associé des acteurs locaux, a permis d’identifier et de prendre en compte des productions alimentaires spécifiques et des pratiques d’autoconsommation que le dispositif habituel n’aurait pas intégrées.

Cette démarche participative est bienvenue, mais elle ne peut produire ses effets que dans un cadre transparent. En effet, un groupe de travail ne représente jamais la totalité des parties prenantes. La transparence est donc essentielle pour que chacun puisse avoir accès au protocole retenu, aux responsabilités des différents acteurs et aux éventuelles questions qui restent encore ouvertes.

Bien conduite, une démarche participative permet de prendre en compte efficacement les questions des habitants et permet aux scientifiques d’expliquer leurs résultats, mais aussi le choix de la méthode et le chemin qui ont permis de les obtenir.


À lire aussi : Ces citoyens qui mesurent la radioactivité de leur environnement



Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Vanessa Durand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.09.2026 à 16:24

Décarbonation des transports : comment éviter la compétition entre biocarburants et cultures alimentaires ?

Jean-Philippe Héraud, Responsable de programmes biocarburants au Centre de Résultats Produits Energétiques à IFPEN, IFP Énergies nouvelles

La première génération de biocarburants mobilise des ressources agricoles pouvant entrer en compétition avec l’alimentation. Ce n’est plus le cas pour les biocarburants avancés.
Texte intégral (2545 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les biocarburants sont essentiels pour réduire la consommation de carburants fossiles dans le secteur des transports en complément d’autres solutions, telles que l’électrification et le recours aux électrocarburants.

  • La première génération de biocarburants utilisée mobilise des ressources agricoles pouvant entrer en compétition avec l’alimentation humaine ou animale.

  • Une nouvelle génération de biocarburants dits avancés, produits à partir de déchets, notamment des résidus agricoles et sylvicoles, a été développée, mais doit désormais passer à l’échelle industrielle.


SP95-E10, E85, B7, B10 : vous avez sûrement aperçu ces sigles lors de votre dernier plein à la station-service. Ces acronymes décrivent des mélanges de carburants qui incluent une part de biocarburants, ainsi nommés car ils sont produits à partir de ressources issues de la biomasse.

Actuellement, une large part de ces biocarburants est produite à part de cultures spécifiques : maïs, blé, betteraves ou canne à sucre, par exemple. De nouveaux types de biocarburants, dits « avancés », produits à partir de déchets (résidus agricoles notamment), se développent peu à peu.

L’enjeu ? Limiter le risque de compétition entre cultures énergétiques et alimentaires. État des lieux.

Les biocarburants déjà présents en France

Commençons par un rapide panorama des biocarburants déjà disponibles à la pompe.

Les carburants SP95-E10 et E85 sont destinés aux moteurs essence. Ils sont composés d’une part d’hydrocarbures produits à partir de pétrole (carburant traditionnel), mais également d’une part d’un biocarburant – l’éthanol – à hauteur de 10 % en volume pour le SP95-E10 et de 85 % pour le E85. L’éthanol est incorporé principalement pur (molécule d’éthanol), mais peut aussi l’être sous forme d’éther éthyle tertiobutyle (ETBE).

En 2025, sur les 1,6 million de tonnes de biocarburants incorporés dans l’essence distribué en France, l’éthanol représentait 94 % du volume, dont 72 % sous forme d’éthanol pur et 22 % sous forme d’ETBE. Sur la même période, la quantité totale d’essence vendue (SP95-E5, SP98-E5, SP95-E10 et E85 confondus) était de 11,7 millions de tonnes.

En France, au cours de l’année 2025, l’éthanol a été produit essentiellement à partir de maïs (40 %), de blé (18 %), de betteraves (8 %) et de canne à sucre (4 %). Environ 50 % de ces ressources ont été cultivées en France.

Les carburants B7 et B10 sont, quant à eux, des carburants « gazole » destinés aux moteurs diesel. Aux hydrocarbures d’origine fossile sont principalement mélangés des biocarburants de type esters méthyliques d’acide gras (EMAG), à une teneur maximale de 7 % ou 10 % en volume, selon le carburant. En France, 2,3 millions de tonnes d’EMAG ont été incorporés, en 2025, dans les 2,7 millions de tonnes de biocarburants intégrés au gazole, dont la consommation totale s’élève à 27 millions de tonnes.

Ces esters méthyliques d’acide gras proviennent à environ 75 % d’huile de colza, dont un tiers issu de la production française.


À lire aussi : Poids lourds et pollution : comment accélérer l’électrification ?


Les nouveaux biocarburants produits à partir de déchets

Or, toutes ces ressources sont issues de cultures destinées également à l’alimentation humaine ou animale. Pour limiter le risque de compétition avec ces usages, l’Union européenne, par l’intrmédiaire de sa directive sur les énergies renouvelables (RED III), a limité leur taux d’incorporation à 7 % de la consommation totale d’énergie finale du secteur des transports.

L’incorporation de ces biocarburants de première génération a engagé une première étape de la transition vers des énergies non fossiles. Mais cela reste insuffisant pour atteindre la neutralité carbone que l’Union européenne s’est fixée pour 2050. Les États membres doivent encore réduire davantage leurs émissions de gaz à effet de serre, notamment dans le secteur des transports, qui représente en France environ 34 % des émissions nationales.

Pour y parvenir, les États membres peuvent soit imposer un taux plancher d’incorporation d’énergie renouvelable dans les carburants, soit imposer une réduction de l’intensité des gaz à effet de serre par rapport à une valeur de référence. La France a choisi la seconde option, avec une cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 14,5 % en 2030 par rapport à 1990. Pour atteindre cet objectif, la France doit donc incorporer des carburants moins carbonés, et dont la production n’entre pas en compétition avec les cultures destinées à l’alimentation.

Les biocarburants dits avancés, ou de deuxième génération, produits à partir de déchets et de résidus agricoles et sylvicoles, répondent à ces enjeux. Ils contribueront en partie à cet objectif en complément d’autres solutions, telles que l’électrification des transports et le recours aux électrocarburants (carburants de synthèse produits à partir d’électricité).

Les déchets de bois de faible valeur peuvent être utilisés pour produire des biocarburants « avancés ». USDA Forest Service/Deborah Page-Dumroese

La directive européenne RED III liste, dans son annexe IX, partie A, les ressources éligibles. Sans être exhaustive, cette liste de matières premières comprend les fractions de la biomasse correspondant :

  • aux déchets municipaux en mélange,

  • aux déchets industriels impropres à un usage dans la chaîne alimentaire humaine ou animale,

  • à la paille et aux coques,

  • à la biomasse issue des déchets et résidus de la sylviculture et de la filière bois : écorces, branches, produits des éclaircies précommerciales, etc.

Au-delà de la disponibilité de ces ressources, qui fait souvent débat, l’un des enjeux est leur approvisionnement. Ces nouvelles filières doivent être structurées pour collecter la biomasse disponible et alimenter les futures unités industrielles, qui nécessiteront chacune plusieurs centaines de milliers de tonnes de matières premières par an.

Pour renforcer cette trajectoire de décarbonation, la directive RED III fixe par ailleurs, dès 2030, une cible d’utilisation de ces biocarburants avancés. Ils devront constituer au moins 5,5 % de l’énergie fournie au secteur des transports – dont au moins 1 % de carburants renouvelables d’origine non biologique (des carburants synthétiques, essentiellement dérivés de l’électricité.)


À lire aussi : Face aux chocs pétroliers, les biocarburants ne s’improvisent pas


Ces biocarburants avancés ont une empreinte carbone réduite de 85 % à 90 % par rapport à un carburant fossile traditionnel, contre une réduction d’environ 70 % pour les biocarburants de première génération.

Ces chiffres reposent sur des analyses de cycle de vie, réalisées de la ressource jusqu’à l’usage pour chaque filière : elles permettent de quantifier les émissions de CO₂, mais aussi d’autres impacts (consommation d’eau, d’engrais, etc.).

Quel véhicule et quel carburant émettent le moins de gaz à effet de serre ? IFPEN, Fourni par l'auteur

Les technologies nécessaires

Mais la transformation de ces déchets et résidus, sous forme solide, en carburants liquides constitue un véritable défi technologique. L’expertise de l’IFPEN dans le développement des technologies de production de carburants conventionnels a été mise à profit pour développer ces nouvelles filières de biocarburants avancés.

Après dix ans de recherche et d’innovation, l’IFPEN a ainsi validé les technologies Futurol pour la production d’éthanol avancé, BioTfueL pour la production de kérosène et/ou de gazole et Jetanol, également vouée à la production de kérosène.

Après un développement à l’échelle du laboratoire, ces technologies ont fait l’objet d’unités préindustrielles, qui ont permis d’en valider les performances et d’acquérir un savoir-faire opérationnel. Elles sont aujourd’hui commercialisées dans le monde entier par Axens, filiale de l’IFPEN.

Malgré l’évolution de la réglementation, et la disponibilité de technologies éprouvées, ces solutions ne sont pas encore massivement déployées à l’échelle industrielle.

Plusieurs freins l’expliquent :

  • la réticence des financeurs à investir dans de premières unités à l’échelle industrielle,

  • le montant élevé des investissements requis (souvent entre 500 millions et 1,5 milliard d’euros par unité),

  • et la difficulté à trouver des acheteurs acceptant de s’engager sur le long terme et sur des volumes élevés pour des produits dont le coût de production reste encore plus élevé que les biocarburants conventionnels.

Deux projets industriels sont en cours de réalisation en France : NACRE, basé sur la technologie Futurol, et BioTJet, basé sur la technologie BioTfueL.

Pour autant, l’amélioration de ces technologies reste une préoccupation quotidienne pour l’IFPEN : mieux valoriser le carbone biogénique (c’est-à-dire le potentiel énergétique stockée par les plantes) disponible, réduire la consommation énergétique des procédés, améliorer la qualité des produits finis et développer des catalyseurs plus performants sont autant d’axes de travail pour réduire le coût des investissements et le coût de production.

La mise en production d’unités industrielles fondées sur ces technologies françaises représente, pour la France, une réelle opportunité de réindustrialisation et de souveraineté énergétique.


À lire aussi : La bioraffinerie environnementale, qu’est-ce que c’est ?



Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Jean-Philippe Héraud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.09.2026 à 09:05

L’évolution des préférences sexuelles peut-elle créer de nouvelles espèces ?

Thomas Broquet, Chargé de recherche en génétique des populations, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Basile Pajot, Doctorant en écologie évolutive, Sorbonne Université

Au sein d’une même espèce, il arrive que les attributs valorisés pour le choix d’un partenaire changent d’une population à une autre. Ces différences peuvent-elles faire naître de nouvelles espèces ?
Texte intégral (3659 mots)
Des préférences lors des parades amoureuses peuvent-elles créer de nouvelles espèces ? Badzil/Jatin Sindhu/Emmanuelle Pouivé et Glenn Yannic, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Les parades amoureuses sont primordiales dans le règne animal.

  • Cependant, au sein d’une même espèce, il peut arriver que les attributs valorisés pour le choix d’un partenaire changent d’une population à une autre.

  • Ces différences peuvent-elles, à elles seules, faire naître de nouvelles espèces ? Les chercheurs en biologie évolutive Thomas Broquet et Basile Pajot nous expliquent comment l’on pourrait répondre à cette vaste question.


Quelque part en Europe de l'Ouest, une hirondelle venue de loin, à l'est, rencontre un mâle du coin. C'est le printemps. Elle l'observe et le jauge. Mais ce mâle arbore un plumage ventral bien trop pâle, peu attractif pour cette femelle venue d'Orient, où sont prisés les poitrails plus colorés.

À gauche, une hirondelle rustique venue d'Orient, à droite une hirondelle rustique d'Europe de l'Ouest. Les deux longues plumes effilées qui prolongent la queue fourchue de l'hirondelle s'appellent des filets. La taille de ces filets, très importante pour le choix de partenaire sexuel, diffèrent entre sous-espèces.
À gauche, une hirondelle rustique venue d'Orient, à droite une hirondelle rustique d'Europe de l'Ouest. Les deux longues plumes effilées qui prolongent la queue fourchue de l'hirondelle s'appellent des filets. La taille de ces filets, très importante pour le choix de partenaire sexuel, diffèrent entre sous-espèces. Dion Art / JJ Cadiz / Wikimedia, CC BY

Pourtant capables de très longs vols, les hirondelles de ces deux populations se mélangent donc peu. D'est en ouest, plumages mâles et préférences femelles définissent des frontières entre groupes d'individus : populations, sous-espèces, ou espèces, selon la perméabilité de ces barrières.

On sait que la différenciation des préférences sexuelles a ainsi contribué à l'extraordinaire diversité d'espèces observées aujourd'hui dans le monde animal. Mais de nombreuses questions subsistent : pourquoi cela s'incarne-t-il par exemple avec un poitrail plus clair chez une population, plus coloré chez l'autre ? Comment cet isolement sexuel entre espèces apparait-il ? Comment évolue-t-il jusqu'à dissocier complètement deux populations, ainsi devenues deux espèces distinctes ? Tâchons donc de faire le point sur ce que l'on sait et ce que l'on ignore encore.

Signal mâle, choix femelle

Chez de nombreuses espèces, les individus femelles exercent leur préférence pour les individus mâles, qui se manifestent de leur mieux afin d'être choisis.

Pour ces derniers, l'enjeu est considérable : l'abondance de leur progéniture dépend beaucoup du nombre de leurs partenaires sexuels. Il leur faut donc être les plus attractifs possible. À l'inverse, le nombre de descendants des femelles (pour l'hirondelle, le nombre d'oeufs) dépend essentiellement de leur propre fécondité. Pour elles, il s'agit donc de maximiser la qualité de leurs partenaires (qui peut s'exprimer par exemple par le soin parental apporté par le père d'une couvée, ou la qualité du patrimoine génétique transmis) plutôt que le nombre de partenaires. Ainsi dans le monde animal revient souvent aux mâles le rôle de la parade, aux femelles celui du choix.

Des exceptions riches en enseignements

Cette règle générale a bien sûr ses exceptions, d'ailleurs riches d'enseignements pour l'évolutionniste. Chez le chevalier grivelé, un petit oiseau échassier d'Amérique du Nord, les femelles pondent quatre œufs par couvée et laissent aux mâles le soin de s'en occuper jusqu'à l'éclosion. Cela leur permet de doubler, tripler, voire quintupler le nombre de nichées, avec autant de pères différents.

Un chevalier grivelé au Canada.
Un chevalier grivelé au Canada. Factumquintus/Wikimedia, CC BY

Chez cette espèce comme chez quelques autres qui présentent ainsi des rôles « inversés » (pensez aux mâles incubateurs chez les hippocampes), ce sont logiquement les femelles qui rivalisent pour l'accès aux mâles. Dans le cas du chevalier, elles le font d'ailleurs en s'affrontant violemment plutôt qu'à travers un processus de choix mâle.

Mais chez la plupart des animaux donc, ce sont aux mâles de s'annoncer. Par la couleur, par le chant, par l'odeur, ils s'affichent. Par la vue, l'ouïe, l'odorat, et parfois même le toucher, les femelles trient et choisissent. Chez la rainette verte par exemple, les femelles écoutent les chants et observent les couleurs pour faire leur choix au printemps. Les attributs les plus attractifs permettent à certains mâles de se reproduire avec plusieurs femelles, quand leurs compétiteurs moins heureux verront eux leur patrimoine génétique transmis moins efficacement, voire pas transmis du tout.

Des rainettes vertes. Emmanuelle Pouivé & Glenn Yannic, Fourni par l'auteur

D'une génération à l'autre

À la génération suivante, on recommence. Si les caractères mâles ont une base génétique héritable au moins partielle, alors les fils des chanteurs attractifs chanteront également un peu mieux que la moyenne. Ce chant peut être un peu plus grave, ou plus aigu, ou plus complexe, ou précéder celui des autres de quelques millisecondes, peu importe tant qu'il est plus désirable.

Pour peu que les filles de ces chanteurs expriment des exigences également héritables qui ciblent ce type de chant, alors la boucle est bouclée : caractères sexuels mâles et préférences femelles peuvent évoluer de concert, et même aller à l'encontre de la sélection naturelle. C'est par exemple le cas quand l'avantage sexuel du mâle tonitruant et contrasté est tel qu'il surclasse le désavantage d'attirer du même coup le prédateur en maraude.

Cette coévolution entraine parfois l'apparition d'exubérances qui semblent défier l'entendement, comme la roue du paon, l'encombrant bois de l'élan qui tombe et repousse chaque année un peu plus lourd, les offrandes nuptiales de certains insectes, ou bien les arches décorées des oiseaux jardiniers australiens qui servent d'écrin à leur parade.

Pour attirer les femelles, les oiseaux jardiniers construisent les nids les plus complexes au monde.

Le signal doit-il être honnête ?

Souvent, le signal sur lequel s'exerce le choix est honnête : la rainette la plus attractive est également celle qui transmet un patrimoine génétique de bonne qualité à ses descendants, ce qui se traduit par une croissance plus rapide des têtards. En favorisant un certain type de chant, la femelle optimise donc les chances de survie de sa progéniture.

Les modèles théoriques suggèrent cependant que ce signal ne doit pas nécessairement être indicatif de « bons gènes » (ou de « gènes compatibles » entre partenaires). Bien que cela n'ait jamais été complètement démontré dans la nature, il est fort possible que le bénéfice du choix des femelles réside parfois uniquement dans l'avantage qu'auront leurs descendants mâles quand ils devront à leur tour se montrer les plus attirants.

Des préférences qui diffèrent d’une population à l’autre

La sélection sexuelle oriente ainsi les attributs des mâles et la préférence des femelles vers le rouge, le jaune, le contraste marqué, le son plus grave, la parade élaborée, l'odeur intense ou composite. Tout ceci se passe au sein d'une population.

Mais ces critères de choix peuvent simultanément être entraînés dans une direction différente dans une autre population, peut-être un peu plus loin, peut-être isolée dans une zone restée habitable pendant une période glaciaire. Lorsque des individus de ces deux populations entreront en contact, ils ne se reproduiront pas. Mais est-ce seulement car leurs critères de séduction auront divergé ? Autrement dit est-ce que goûts et couleurs peuvent à eux seuls aboutir à la création de deux espèces différentes ?

Ou bien est-ce que ces deux populations ont déjà, avant de se retrouver, accumulé des mutations qui se révèlent incompatibles ? Dans ce cas de figure-là, le choix de partenaire se développerait alors secondairement, favorisé par l'évitement des congénères trop divergents, avec lesquels l'hybridation produit peu de descendants viables ou fertiles. On parle alors de « renforcement » du choix de partenaire.

Tester ces hypothèses avec des crustacés

Pour tester ces hypothèses génériques il nous faut des espèces observables, manipulables si possible. À la station biologique de Roscoff, nous avons opté pour de petits crustacés marins du groupe des Jaera albifrons, des espèces de cloportes minuscules qui vivent le long de nos côtes.

Des crustacés du groupe _Jaera albifrons_
Des crustacés du groupe Jaera albifrons Wil Thomas – Station Biologique de Roscoff, et Guillaume Evanno, Fourni par l'auteur

Chez ces espèces, les mâles brossent le dos des femelles à l'aide de petites structures filamenteuses qui ressemblent à s'y méprendre à des poils. Il s'agit de soies sexuelles, portées par certaines des sept paires de pattes de ces petits crustacés, uniquement chez les mâles, et qui n'ont d'autre rôle que la parade sexuelle.

Chez une espèce par exemple, les mâles utilisent des soies courtes et denses regroupées en brosses sur leurs deux paires de pattes les plus postérieures. Chez une autre espèce, ce sont de longues soies courbes et plus souples, portées par les quatre paires de pattes les plus antérieures. Les mâles brossent. Les femelles choisissent. Sur nos côtes européennes il y a quatre espèces de cloportes dans le groupe Jaera albifrons, souvent présentes dans le même habitat, sous les mêmes cailloux découverts à marée basse. Seules la disposition de ces soies et la technique de brossage, chez les mâles, diffèrent. Comment en est-on arrivé là ?

Une expérience inédite

Pour répondre à cette question, nous avons créé de toutes pièces des populations expérimentales. Quelques dizaines de mâles et de femelles de deux espèces, en nombres égaux, dont nous analysons maintenant la descendance. Est-ce que le succès reproducteur d'un mâle avec les femelles de sa propre espèce dépend de la qualité de ses soies ? La réponse à cette question nous renseignera sur la sélection sexuelle en cours au sein de chaque espèce. Est-ce qu'ensuite ces mêmes attributs mâles déterminent leur succès auprès des femelles de l'espèce opposée ? Cette réponse nous aidera elle à déterminer si les processus de choix se déroulant au sein de chaque espèce sont à l'origine de l'isolement sexuel actuel entre espèces.

Photos des soies sexuelles mâles (entourées en bleu). A gauche, Jaera albifrons, à droite, Jaera praehirsuta Sébastien Colin, Fourni par l'auteur

Une grande partie de notre travail repose par ailleurs sur l'analyse de la variation génétique de ces espèces, dans le but de comprendre comment sont déterminés et évoluent ces caractères sexuels.

D'autres barrières entrent en jeu

Au-delà de l'isolement sexuel, il est également important de noter que sur nos côtes, les petits crustacés que nous utilisons pour nos travaux sont souvent mélangés, mais pas toujours. Une espèce peut, au moins dans une région donnée, préférer les galets soumis à un écoulement d'eau douce qui ruisselle de la terre ferme à marée basse, quand d'autres seront trouvées en dehors de ces zones dessalées. Une autre espèce encore peut vivre préférentiellement sur certaines algues brunes plutôt que sous les galets. Ces différences de niches écologiques peuvent également participer à l'isolement reproducteur entre individus.

En vérité pour former deux espèces bien distinctes l'isolement sexuel seul ne suffit sans doute pas. Plusieurs barrières se combinent, il en existe toute une gamme. Une spécialisation dans des habitats un peu différents, des saisons de reproduction un peu décalées dans le temps, des incompatibilités génétiques… autant de frontières semi-perméables qui, ajoutées les unes aux autres, peuvent finalement empêcher tout échange entre deux populations. Ces populations peu à peu deviennent deux espèces filles issues d'une espèce ancestrale unique.

Mais se pose alors encore et toujours la question de l'origine des espèces : quelle barrière a lancé le processus ? Si ce mystère reste difficile à élucider, une chose est certaine : l'évolution liée à cette compétition acharnée pour la reproduction a contribué fortement à la fabuleuse diversification des animaux et des plantes à fleurs.

The Conversation

Thomas Broquet a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

Basile Pajot a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

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26.09.2026 à 09:05

Des tonnes de plastique s’échouent sur les plages des Seychelles : nous avons retracé leur origine

Alex Albinski, DPhil Candidate in Physics, University of Oxford

Noam Vogt-Vincent, Associate Professor in Earth Sciences, University of Oxford

Aux Seychelles, dans l’océan Indien, des tonnes de plastique et d’engins de pêche s’échouent sur les plages. Une étude révèle l’origine de ces déchets et appelle à mieux faire payer les responsables.
Texte intégral (2467 mots)
Les déchets plastiques rejetés par les navires polluent de nombreuses plages. Hiromi Ito Ame/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Les plages des Seychelles, dans l’océan Indien, sont envahies par les déchets plastiques et les engins de pêche.

  • La majorité des engins de pêche échoués proviendrait de navires opérant dans les eaux seychelloises.

  • Les chercheurs appellent à mieux faire respecter les règles et à intégrer le coût du nettoyage aux futurs accords avec l’Union européenne.


Les côtes des Seychelles sont envahies par d’immenses quantités de déchets plastiques et d’engins de pêche, qui ravagent des écosystèmes fragiles et pèsent lourdement sur l’économie. On estime que les rivages de l’atoll d’Aldabra, site classé au patrimoine mondial de l’Unesco dans cet archipel de 115 îles, ont à eux seuls accumulé plus de 500 tonnes de plastique. Aujourd’hui encore, la plupart de ces déchets continuent de s’entasser sur ses plages. Leur enlèvement coûterait environ 4,68 millions de dollars américains (environ 4 millions d’euros) et nécessiterait 18 000 heures de travail.

Les petits États insulaires en développement sont particulièrement vulnérables à l’accumulation de déchets plastiques sur leurs plages. Cette pollution peut nuire au tourisme et à la pêche dans ces communautés côtières, deux secteurs essentiels à leur économie. D’autant que le coût du nettoyage est souvent prohibitif pour eux. Les poissons et d’autres espèces marines peuvent également mourir après s’être retrouvés piégés dans des déchets plastiques ou les avoir ingérés.

Impossible de s’attaquer à ce problème croissant sans savoir d’où vient cette pollution ni qui en est responsable. Dans notre récente étude, nous avons enquêté sur l’origine des déchets issus de la pêche et du transport maritime dans l’ouest de l’océan Indien, à l’aide de simulations informatiques et d’observations de terrain.

Nous avons constaté que la majeure partie de cette pollution proviendrait de navires se trouvant dans les eaux seychelloises ou à proximité. Ce résultat remet en cause l’hypothèse avancée par de précédents travaux, selon laquelle les déchets plastiques retrouvés sur les îles dérivent principalement depuis des côtes lointaines.

Déchets issus de la pêche sur l’atoll Aldabra aux Seychelles. April Burt and Seychelles Islands Foundation

Nous savons que les navires de pêche perdent des filets et d’autres équipements, tandis que les navires de commerce rejettent illégalement des déchets plastiques et d’autres objets en mer. Mais pour déterminer quels navires sont responsables de cette pollution et où leurs déchets finissent par s’échouer, il fallait savoir quels navires de pêche et de commerce opèrent à proximité des Seychelles.

Nous avons donc utilisé les données de suivi par satellite de ces navires pendant cinq ans, de 2018 à 2022, afin d’estimer leur activité dans l’ensemble de la région. À partir de cette cartographie, nous avons simulé la dérive de milliards de fragments de déchets virtuels et suivi leur trajectoire jusqu’à leur destination finale.

Carte localisant les déchets issus de la pêche
Carte localisant les déchets issus de la pêche. Fourni par l’auteur

Nous avons ainsi établi une carte indiquant dans quelle mesure la position d’un navire est susceptible de représenter un risque de pollution pour les îles des Seychelles, en distinguant les navires de pêche des navires de commerce.

En nous appuyant sur les activités de pêche passées, nos recherches montrent que la plupart des engins de pêche qui s’échouent sur les plages des Seychelles proviennent de navires opérant dans la zone économique exclusive du pays. Cet espace maritime, qui s’étend jusqu’à 200 milles marins (370 kilomètres) des côtes, est une zone dans laquelle l’État dispose de droits exclusifs sur l’exploitation des ressources marines, notamment halieutiques.

Ces eaux sont riches en thon et l’économie seychelloise dépend fortement de la pêche industrielle, qui constitue à la fois un important vivier d’emplois et une source majeure de devises étrangères.

D’où viennent les déchets ?

Il est probable qu’une partie des engins de pêche et des déchets plastiques provienne de navires européens. Les eaux seychelloises sont largement exploitées par deux types de navires de pêche européens : les senneurs et les palangriers. Ils y sont autorisés par un accord de pêche conclu de longue date entre l’Union européenne et les Seychelles. Les premiers encerclent les bancs de thons à l’aide d’un vaste filet, tandis que les seconds déploient sur plusieurs kilomètres des lignes munies d’hameçons appâtés.

De fait, un rapport présenté à la Commission des thons de l’océan Indien a révélé que 76 % des 214 dispositifs de concentration de poissons dérivants utilisés par les thoniers pour attirer les bancs de poissons dans la zone économique exclusive des Seychelles appartenaient à des armateurs espagnols. Cette industrie réalise des bénéfices considérables, tout en laissant derrière elle d’importants dégâts environnementaux.

Une tortue sur l’atoll d’Aldabra, à côté d’engins de pêche perdus et de déchets plastiques
Une tortue sur l’atoll d’Aldabra, à côté d’engins de pêche perdus et de déchets plastiques. April Burt and Seychelles Islands Foundation

L’accord de pêche entre les Seychelles et l’Union européenne a récemment été renouvelé pour la période 2026-2030, pour un montant annuel de 5,75 millions d’euros. Il autorise 38 navires européens à pêcher dans les eaux seychelloises. Le gouvernement des Seychelles aurait réclamé une hausse de 30 % de la contribution annuelle versée par l’Union européenne, mais se serait finalement contenté de 7 %, selon certaines sources de presse.

Alors que le nettoyage d’une seule île coûte déjà plusieurs millions, le montant de l’accord entre les Seychelles et l’Union européenne paraît bien faible au regard des dommages indirects infligés au pays.

D’autres solutions envisagées

Le transport maritime international pose d’autres difficultés. Selon notre étude, plus de 90 % des déchets plastiques issus du trafic maritime qui s’échouent sur les côtes seychelloises proviendraient de seulement cinq routes traversant l’ouest de l’océan Indien. Les ports de départ et d’arrivée situés sur ces routes correspondent aux pays mentionnés sur les étiquettes des bouteilles en plastique retrouvées sur les plages d’Aldabra.

Les déchets issus des routes maritimes internationales appellent une réponse différente. Contrairement aux flottes thonières qui pêchent dans le cadre de l’accord entre les Seychelles et l’Union européenne, il s’agit ici de navires en transit. Pour lutter contre leurs rejets de déchets plastiques, il faudrait appliquer plus rigoureusement les règles internationales qui interdisent le déversement de déchets en mer, mais aussi renforcer la coopération bilatérale entre les Seychelles et les nombreux pays dont les navires empruntent ces routes.

Même des mesures simples pourraient réduire la quantité de déchets. Par exemple, veiller à ce que les navires disposent de suffisamment d’eau potable pour limiter l’utilisation de bouteilles en plastique permettrait de diminuer le volume de déchets retrouvés sur Aldabra.

Le coût réel du nettoyage de cette pollution plastique massive est rarement supporté par ceux qui en sont responsables. Les Seychelles doivent évaluer précisément le coût des dégâts provoqués par ces montagnes de déchets afin de négocier un accord plus avantageux avec l’Union européenne à l’avenir.

Les sommes ainsi obtenues pourraient financer les opérations de nettoyage et la restauration des écosystèmes fragiles de l’archipel, afin de contribuer à leur préservation.

The Conversation

Noam Vogt-Vincent a reçu des financements du Natural Environment Research Council et de la National Oceanic and Atmospheric Administration.

Alex Albinski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.09.2026 à 16:14

Créer du vin sans alcool commence dès la plantation d’une vigne

Sylvaine Castellano, Directrice de la recherche, EM Normandie

Insaf Khelladi, Full Professor en Marketing, Excelia

Rossella Sorio, Professeure Associée, Département Marketing ICN BS, ICN Business School

On ne transforme pas n’importe quel vin en bon vin sans alcool. La qualité de ces vins ne se décrète pas après coup, mais aux premières étapes de la viticulture.
Texte intégral (1888 mots)

On ne transforme pas n’importe quel vin en bon vin sans alcool. La qualité de ces vins ne se décrète pas a posteriori, mais aux premières étapes de la viticulture. Le choix du cépage, de la région de production, dont le climat a une forte influence, et les méthodes de vinification importent beaucoup.


Le marché des vins sans alcool et à faible teneur en alcool, ou no-Low, est aujourd’hui l’un des segments les plus dynamiques de l’industrie mondiale des boissons. Certes, sa part reste modeste – moins de 1 % des volumes mondiaux – mais sa croissance dépasse largement celle du vin conventionnel. Selon les projections, les boissons sans alcool pourraient progresser d’environ 7 % par an d’ici la fin de la décennie.

La dynamique est portée par des mutations profondes des comportements : modération, recherche de bien-être, évolution des normes sociales de consommation, etc.

Pour affirmer durablement sa croissance, le vin sans alcool doit relever une question centrale : celle de la qualité. Car le vin sans alcool n’est pas un vin ordinaire auquel on aurait simplement retiré l’éthanol. Retirer l’alcool, c’est modifier en profondeur l’équilibre même du vin. L’alcool n’est pas qu’un chiffre sur une étiquette. Il participe à la rondeur, à la sensation de chaleur, au transport des composés aromatiques volatils, à l’équilibre entre sucre, acidité et amertume. Il structure l’ensemble.

Pratiques viticoles modifiées

Supprimer ou altérer la teneur en alcool, c’est modifier l’architecture sensorielle du vin. Après la désalcoolisation, l’acidité ressort davantage, la texture s’amincit et certains déséquilibres deviennent visibles. L’alcool agit comme un stabilisateur global du goût du vin.

La désalcoolisation n’est jamais neutre : elle oblige à repenser le produit. Plus le vin de départ est fragile, plus les ajustements deviennent nécessaires. Autrement dit, la qualité finale dépend non seulement de la performance des technologies de désalcoolisation, mais surtout de la manière dont le vin initial est « pensé ».

Au-delà de l’équilibre physico-chimique, le développement du vin sans alcool interroge une norme implicite de qualité historiquement associée au degré, à la concentration et à la puissance. En bousculant ce référentiel valorisé, le segment no-low ne pose pas seulement un défi technique, il introduit une pratique nouvelle dans un univers fortement institutionnalisé.

Produire un vin destiné à être désalcoolisé suppose d’anticiper cette finalité dès le vignoble. La désalcoolisation devient un principe structurant des pratiques viticoles, et non plus une simple correction en cave.

La matière première reste décisive

Les technologies de désalcoolisation ont considérablement progressé. Osmose inverse, nanofiltration, pervaporation permettent aujourd’hui de réduire l’éthanol tout en limitant les pertes aromatiques et phénoliques. Pourtant, ces outils ne compensent pas un vin mal adapté.

Des recherches récentes montrent que la composition du vin de base est déterminante. Un vin destiné à être désalcoolisé doit d’une part présenter un potentiel alcoolique naturellement modéré afin de limiter la quantité totale d’éthanol à extraire, et d’autre part réduire l’impact sur l’équilibre sensoriel et l’énergie nécessaire au procédé.

Le vin de base doit afficher une acidité maîtrisée, car celle-ci devient plus saillante après désalcoolisation. Il doit également posséder une richesse suffisante en polyphénols, des composés naturels qui influencent sa couleur, son goût et sa structure de manière à compenser la perte de structure liée au retrait de l’alcool.

La suppression de l’alcool agit donc comme un révélateur : un vin trop acide ou peu expressif du point de vue aromatique ne devient pas meilleur après le traitement.

Ce déplacement du centre de gravité productif modifie les frontières symboliques du métier. La viticulture, traditionnellement orientée vers l’expression d’un terroir et d’une typicité, intègre désormais une logique d’adaptation à un segment spécifique. La pratique n’est plus uniquement guidée par la continuité patrimoniale, mais par une anticipation des contraintes technologiques et de marché.

Paradoxe climatique

C’est ici qu’apparaît une tension majeure.

La viticulture est confrontée au réchauffement climatique. Sous l’effet de l’augmentation des températures, l’accumulation des sucres progresse plus rapidement que la maturation aromatique et phénolique. Ainsi, le degré alcoolique potentiel augmente plus vite que la complexité sensorielle.

Le segment no-low exige précisément l’inverse : limiter l’accumulation des sucres tout en obtenant une maturité aromatique complète. Vendanger plus tôt contient le degré potentiel, mais expose à une acidité relativement élevée et une complexité aromatique qui n’est pas pleinement développée.

L’équation est particulièrement délicate : produire un vin compatible avec le segment no-low suppose de dissocier, autant que possible, accumulation de sucre et qualité sensorielle – un défi agronomique qui se joue d’abord au vignoble.

Cette tension révèle un déplacement des critères de réussite au sein du champ viticole. Là où la montée en degré et la concentration ont longtemps constitué des marqueurs valorisés, la capacité à maîtriser finement le potentiel alcoolique devient, dans le segment no-low, un indicateur de compétence.


À lire aussi : Le climat est-il vraiment seul responsable de l’augmentation du degré d’alcool des vins ?


Choix stratégique du cépage

Toutes les variétés de cépages ne réagissent pas de la même manière à la désalcolisation.

Un bon nombre de cépages, notamment lorsqu’ils sont cultivés sous des climats chauds et secs, accumulent rapidement les sucres sans que l’acidité, les arômes et les composés responsables de la structure du vin évoluent au même rythme. Ils peuvent alors produire des vins très alcoolisés dont l’équilibre devient plus difficile à préserver après désalcoolisation.

À l’inverse, certains cépages aromatiques comme le riesling, le muscat ou le sauvignon blanc conservent une forte expression sensorielle même à maturité alcoolique modérée, grâce à leur richesse en composés variétaux volatils. La variabilité génétique dans la vitesse d’accumulation des sucres et dans la dynamique aromatique est aujourd’hui bien documentée.

Obtenir des raisins équilibrés, à faible degré potentiel et dotés d’une bonne maturité aromatique, constitue désormais un véritable défi agronomique.

Le choix des cépages ne dépend donc pas seulement de critères techniques. Il touche aussi aux règles des appellations, qui reposent sur des traditions et des pratiques établies depuis longtemps. Le développement des vins no-low oblige ainsi le secteur viticole à trouver un équilibre entre innovation et respect de l’identité des vins.


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Repenser la conduite du vignoble

Les pratiques culturales jouent également un rôle clé.

Dans les régions chaudes et sèches, où les raisins ont tendance à accumuler rapidement les sucres, certaines pratiques mises en œuvre après le début de la maturation – comme la gestion du feuillage ou un contrôle adapté de l’apport en eau – peuvent ralentir cette accumulation, tout en laissant aux arômes, à la couleur et aux tanins le temps de se développer.

Équation économique fragile

Cette réorientation n’est pas neutre sur le plan économique. Adapter le matériel végétal, ajuster les pratiques culturales et investir dans des technologies de désalcoolisation représentent des investissements spécifiques. Malgré sa croissance rapide, le segment sans alcool demeure quantitativement limité. La stratégie ne devient viable que si le produit final s’inscrit dans un positionnement premium crédible ou de débouchés à l’export structurés.


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Le succès du no-low dépendra moins de la seule performance technologique que de sa capacité à offrir une qualité perçue comme stable, différenciée et cohérente avec son prix.

Changement de paradigme

Il dépendra également de sa capacité à construire une légitimité durable. Dans un secteur où la tradition constitue un capital symbolique central, l’acceptation du vin sans alcool suppose un travail de reconnaissance auprès des producteurs, des prescripteurs et des consommateurs.

L’enjeu n’est pas seulement économique : il est institutionnel.

Ce renversement ne relève pas uniquement d’une innovation technique. Il engage un processus d’institutionnalisation progressif, au cours duquel les pratiques, les normes et les représentations du « bon vin » sont discutées, ajustées et parfois contestées. Le No-Lo devient ainsi un révélateur des tensions contemporaines entre tradition et innovation au sein de la viticulture.

La technologie peut corriger partiellement un vin inadapté ; elle ne peut pas créer ex nihilo l’équilibre qui n’a pas été construit au vignoble. Le vin sans alcool ne s’élabore pas uniquement en cave. Il se construit à la vigne.

Et c’est probablement là, dans l’adaptation agronomique plus que dans la seule sophistication des technologies de désalcoolisation que se jouera l’avenir qualitatif et économique de cette catégorie émergente.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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24.09.2026 à 11:39

Baleines, mangroves, phytoplancton… captent-ils vraiment notre CO₂ ?

Marina Lévy, Directrice de l'Institut de l'Océan, océanographe, Sorbonne Université; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Laurent Bopp, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); École normale supérieure (ENS) – PSL; Académie des sciences

Laure Resplandy, Professeur, Princeton University

Les écosystèmes marins – des mangroves aux baleines, en passant par le phytoplancton –contiennent du carbone, mais gare à ne pas en tirer les mauvaises conclusions.
Texte intégral (2644 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les écosystèmes marins – des mangroves aux baleines, en passant par le phytoplancton – contiennent du carbone et le font circuler dans l’océan. Certains en concluent, un peu rapidement, que protéger la biodiversité marine permet de limiter le changement climatique.

  • Cet argument est inexact : cela ne permettrait pas nécessairement de retirer de l’atmosphère l’excédent de CO₂ produit par les activités humaines. En effet, augmenter ou restaurer la biomasse marine n’accroîtrait que très faiblement la capacité globale de l’océan à absorber nos émissions.

  • Nous mettons en garde contre de telles approches. D’autant plus que cet argument n’est pas nécessaire : la biodiversité marine mérite d’être préservée indépendamment de son impact sur le cycle du carbone.


Une baleine peut peser plusieurs dizaines de tonnes et contient du carbone. Les mangroves captent du CO₂ et ces écosystèmes sont particulièrement efficaces pour stocker ce carbone dans le sol. Le phytoplancton absorbe du CO₂ par photosynthèse et alimente une « pompe biologique » qui transporte du carbone vers les profondeurs de l’océan.

Tout cela est vrai. De là à conclure hâtivement que protéger les baleines, restaurer les mangroves ou préserver le phytoplancton permettrait à l’océan d’absorber une part importante du CO₂ que nous émettons et ainsi de limiter le changement climatique, il n’y a qu’un pas. Un pas qui est souvent franchi – à tort – dans les discours visant à protéger l’océan.

Ces dernières années, en effet, cette idée s’est imposée à travers des expressions particulièrement évocatrices. Les baleines sont présentées comme des espèces « ingénieures » de l’océan et, de plus en plus, comme des puits de carbone en puissance. Les mangroves, les herbiers marins ou les marais salants sont de plus en plus souvent présentés comme de puissantes solutions de « carbone bleu ».

Derrière ces exemples s’est installée l’idée que nous aurions besoin d’un océan « en bonne santé » pour nous protéger du changement climatique. Ce récit est séduisant parce qu’il permet de réunir deux impératifs : protéger la biodiversité et lutter contre le changement climatique. Mais que signifie un océan « en bonne santé » lorsqu’on parle de carbone ?

Ce discours entretient une confusion entre deux choses très différentes : le rôle essentiel du vivant dans le cycle naturel du carbone océanique et le mécanisme par lequel l’océan absorbe aujourd’hui une partie du CO₂ supplémentaire que les activités humaines injectent dans l’atmosphère.

Dans une étude récemment publiée dans la revue scientifique Science Advances, nous avons remis à plat l’ensemble du cycle du carbone océanique, depuis le carbone dissous dans l’eau de mer jusqu’au phytoplancton, aux poissons, aux baleines et aux écosystèmes côtiers. Les ordres de grandeur qui en ressortent permettent de porter un nouveau regard sur ces idées devenues très populaires.

L’océan, un immense réservoir de carbone… dont une fraction à peine se trouve dans le vivant

Commençons par regarder où se trouve le carbone dans l’océan. L’océan contient environ 37 570 milliards de tonnes (gigatonnes) de carbone. Mais l’immense majorité de ce carbone n’est pas contenue dans les organismes vivants : environ 37 563 gigatonnes de ce carbone (soit 99,98 %) se trouvent sous des formes non vivantes, essentiellement du carbone inorganique dissous dans l’eau de mer.

Les mangroves captent du CO₂ par photosynthèse et stockent une partie de ce carbone dans leur biomasse et dans les sols côtiers. Judith Rosentreter/Southern Cross University

À côté, les stocks contenus dans le vivant paraissent minuscules : environ 5,9 gigatonnes dans l’ensemble de la biomasse marine (bactéries, plancton, poissons et autres animaux marins) et 3,3 gigatonnes dans les écosystèmes côtiers dits de « carbone bleu », c’est-à-dire essentiellement les mangroves (2,6 gigatonnes), mais aussi les marais salants (0,1 gigatonne), les herbiers marins (0,2 gigatonne) et les macroalgues (0,4 gigatonne).

Cela ne signifie pas que le vivant ne joue pas un rôle majeur dans le cycle du carbone, bien au contraire. Le phytoplancton prélève du CO₂ par photosynthèse. Une partie de la matière organique ainsi produite quitte les eaux de surface et est transportée vers les profondeurs, avant d’être en grande partie reminéralisée. Cette « pompe biologique » contribue puissamment à maintenir beaucoup plus de carbone dans les profondeurs qu’à la surface.

Fonctionnement de la pompe biologique de carbone dans l’océan.

Mais il s’agit là du cycle naturel du carbone : le carbone organique qui descend vers les profondeurs est, en grande partie, reminéralisé et transformé en carbone inorganique dissous, dont une partie finit par être ramenée vers la surface par la circulation océanique.

La question qui nous intéresse, dans le cadre du changement climatique, est différente : quels mécanismes permettent l’absorption par l’océan d’une partie du CO₂ supplémentaire que nous émettons ?

Le puits de carbone océanique, très différent du puits de carbone terrestre

Depuis le début de l’ère industrielle, la concentration de CO₂ dans l’atmosphère augmente. Ce déséquilibre entre l’atmosphère et l’océan entraîne une augmentation du transfert de CO₂ vers l’océan. Une fois dissous, une partie de ce carbone est transportée vers l’intérieur de l’océan par la circulation. C’est ce que l’on appelle le puits de carbone océanique : l’absorption nette par l’océan d’une partie du CO₂ ajouté à l’atmosphère par les activités humaines.

Au cours des dix dernières années, ce puits a capté environ 2,7 gigatonnes de carbone par an, environ 2,5 dans l’océan ouvert et 0,2 dans les eaux côtières. Il est essentiellement dû à des processus physico-chimiques : l’augmentation du CO₂ atmosphérique accroît son transfert vers l’océan, sa chimie permet de le stocker en grande quantité sous forme dissoute et la circulation océanique l’entraîne vers les profondeurs de l’océan.

C’est une différence importante avec ce qui se passe sur les continents. Lorsque la concentration de CO₂ augmente dans l’atmosphère, elle stimule la photosynthèse des plantes. Cet effet fertilisant du CO₂ contribue au puits de carbone terrestre, dont la taille est assez proche, en ordre de grandeur, de celle du puits de carbone océanique.

Mais dans l’océan, l’augmentation du CO₂ dissous ne provoque pas, à l’échelle globale, d’augmentation comparable de la photosynthèse du phytoplancton. Le carbone inorganique est déjà très abondant dans l’eau de mer et la croissance du phytoplancton est généralement limitée par d’autres facteurs : la lumière et surtout la disponibilité de nutriments, comme l’azote, le phosphore ou le fer.

Autrement dit, le vivant joue un rôle fondamental dans la répartition naturelle du carbone dans l’océan, mais ce sont les mécanismes physico-chimiques qui sont le moteur du puits de carbone qui capte l’excédent de carbone anthropique depuis le début de l’ère industrielle. Cette distinction est importante, car elle change la manière dont on interprète les effets de la dégradation ou de la restauration des écosystèmes marins.


À lire aussi : Éliminer le CO₂ grâce au puits de carbone océanique, une bonne idée ?


Restaurer les écosystèmes peut-il renforcer ce puits ?

Revenons aux baleines et aux mangroves. Les activités humaines ont incontestablement réduit la quantité de carbone contenue dans les écosystèmes marins. La biomasse des écosystèmes de « carbone bleu » a ainsi perdu environ 0,45 gigatonne de carbone par rapport à son état antérieur aux perturbations humaines – dont 0,25 pour les seules mangroves –, soit un peu plus de 10 %. La perte est estimée à 0,12 gigatonne pour le reste de la biomasse marine, soit environ 2 %. On estime donc la perte totale à 0,57 gigatonne de carbone.

Les baleines offrent un exemple particulièrement frappant. La biomasse de l’ensemble des mammifères marins ne contient aujourd’hui qu’environ 0,004 gigatonne de carbone. La chasse, principalement la chasse à la baleine, aurait fait disparaître environ 0,016 gigatonne de carbone. Il y aurait donc aujourd’hui, selon ces estimations, cinq fois moins de baleines ! Les incertitudes sont importantes, mais l’ordre de grandeur est instructif.

Mais comparons maintenant ces pertes à ce qui s’est passé, simultanément, dans le gigantesque réservoir de carbone non vivant. Depuis le début de l’ère industrielle, l’océan a accumulé environ 167 gigatonnes de carbone d’origine anthropique, essentiellement sous forme de carbone inorganique dissous. Cent soixante-sept milliards de tonnes, contre 0,57 : les ordres de grandeur ne sont tout simplement pas les mêmes.

On comprend alors pourquoi restaurer les écosystèmes marins ne peut avoir qu’un effet limité sur le puits de carbone océanique. Cela ne signifie pas que les quantités de carbone qu’ils contiennent ou qu’ils échangent avec l’atmosphère sont négligeables, mais que celles-ci ne sont pas du même ordre de grandeur. La dégradation des écosystèmes de carbone bleu aurait réduit d’environ 0,1 gigatonne de carbone par an leur absorption nette de CO₂ atmosphérique, ce qui doit être comparé aux 2,7 gigatonnes par an capturées par le puits de carbone océanique. Restaurer intégralement ces écosystèmes ne transformerait donc pas radicalement la capacité de l’océan à absorber nos émissions de CO₂.

Dans un scénario optimiste de restauration, l’absorption supplémentaire de carbone représenterait environ 1 % des émissions anthropiques actuelles. Quant aux baleines, le rétablissement des populations à leurs niveaux antérieurs à la chasse industrielle aurait un effet infime sur le bilan global du carbone. Il en va de même pour la pêche, qui prélève chaque année environ 0,015 gigatonne de carbone sous forme de poissons, soit une quantité très faible au regard des flux du cycle global du carbone. Réduire la pêche peut être indispensable pour restaurer certaines populations et préserver le fonctionnement des écosystèmes marins, mais il ne faut pas en attendre un effet très fort sur le puits de carbone océanique, contrairement à ce qui est parfois suggeré.


À lire aussi : Océans : les poissons, un puits de carbone invisible menacé par la pêche et le changement climatique


Protéger les écosystèmes marins pour les bonnes raisons

Faut-il en conclure que restaurer les mangroves, protéger les baleines ou préserver les écosystèmes marins ne sert à rien ? Bien sûr que non.

Les écosystèmes marins abritent une biodiversité irremplaçable, fournissent de la nourriture à des milliards de personnes et soutiennent de nombreuses activités économiques. Les mangroves, les marais salants ou les herbiers contribuent également à protéger les littoraux contre l’érosion et les submersions. Préserver des écosystèmes fonctionnels est aussi essentiel pour leur permettre de résister autant que possible aux bouleversements provoqués par le changement climatique.

Mais présenter leur protection avant tout comme une solution permettant de capter davantage de CO₂ peut devenir contre-productif. Cela conduit à leur attribuer un potentiel d’atténuation du changement climatique que les ordres de grandeur ne justifient pas.

La protection de la biodiversité marine et la lutte contre le changement climatique sont évidemment liées. Le changement climatique transforme déjà profondément les écosystèmes marins, et réduire les émissions de gaz à effet de serre est indispensable pour limiter ces bouleversements. Mais cela ne signifie pas que restaurer ces mêmes écosystèmes puisse, en retour, compenser une part importante de nos émissions.

Vouloir faire de la protection de l’océan une solution d’atténuation du changement climatique risque même de brouiller deux impératifs qui se suffisent à eux-mêmes : protéger les écosystèmes marins parce qu’ils sont essentiels au fonctionnement de l’océan et aux sociétés humaines d’une part, et réduire nos émissions de CO₂ parce que c’est le principal levier dont nous disposons pour limiter le changement climatique d’autre part. Les baleines, les mangroves ou le phytoplancton ne compenseront pas le carbone que nous continuons à émettre et n’ont pas à absorber notre CO₂ pour mériter d’être protégés.

The Conversation

Marina Lévy a reçu des financements de l'ANR

Laurent Bopp a reçu des financements de l'union européenne, de l'ANR et de Schmidt Sciences.

Laure Resplandy a reçu des financements de l'Université de Princeton et de l'ENS.

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23.09.2026 à 15:49

Fusion IRD-CNRS : les spécificités de l’IRD qui seraient perdues à la suite du projet de réorganisation

Alexis Drogoul, Senior Researcher, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Arthur Brugière, Research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Edi Prifti, Senior research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Jean-Daniel Zucker, Senior research scientist, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Jihad Zahir, Professeure, Université Cadi Ayyad

Mamadou Sy, Professeur, Université Gaston Berger

Ramsès Djidjou-Demasse, Senior Researcher, UMI 209 UMMISCO (IRD/SU), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Avec l’absorption de l’IRD par le CNRS, la recherche française perdrait le bénéfice de quatre-vingts ans de présence sur le terrain dans les pays du Sud.
Texte intégral (4881 mots)
L’IRD entretient une infrastructure cruciale de partenariats scientifiques équitables internationaux avec, notamment, 35 représentations dans près de 50 pays (sur cette photo, le siège de l’IRD à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône). Jean-Baptiste Avril/IRD

L’ESSENTIEL

  • En pleine crise climatique, le gouvernement français envisage l’absorption de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), au nom de l’efficacité. Un projet de fusion qui interroge.

  • Les données publiques montrent, en effet, que l’IRD cible le développement durable, là où la recherche est rare, tandis que le CNRS privilégie l’excellence dans les pays déjà bien dotés en chercheurs.

  • Or, une fusion précipitée risquerait de détruire quatre-vingts ans de partenariats uniques avec les pays du Sud, un atout que le CNRS ne pourrait reconstruire qu’au prix d’efforts et de financements considérables.


À l’horizon 2027, le programme gouvernemental « État efficace » prévoit l’intégration de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) au sein du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Pourtant, ces instituts n’exercent pas le même métier.

Alors que le CNRS couvre l’ensemble du spectre scientifique, l’IRD porte un mandat rare à l’échelle mondiale : celui de co-construire avec les pays du Sud une science vouée au développement durable, sans jamais les réduire à de simples objets d’étude.

L’analyse des données publiques révèle que ce projet de fusion repose sur une complémentarité en trompe-l’œil. Au-delà des apparences, les différences méthodologiques, thématiques et géographiques sont profondes entre les deux organismes. Elles montrent que l’IRD détient une combinaison d’atouts irremplaçables, rendant sa dilution dans le CNRS particulièrement problématique.

Un mandat interdisciplinaire unique

Le mandat de l’IRD consiste à mener une recherche scientifique d’excellence en partenariat équitable avec les pays du Sud (zones intertropicales et méditerranéennes) et les territoires ultramarins français afin de répondre aux grands défis du développement durable.

Placé sous la tutelle conjointe du ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’espace et du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, il a pour mission des « actions de recherche en coopération de longue durée », « en accord avec les États » partenaires. Doté d’un budget de 280 millions d’euros, il emploie 2 269 agents (dont 958 chercheurs) affectés pour 24 % d’entre eux hors France hexagonale.

Traiter des problèmes de développement durable oblige à croiser santé, urbanisme, écologie ou sciences sociales : c’est le propre des sciences de la durabilité. De fait, 38 % des publications de l’IRD couvrent au moins deux grands domaines scientifiques, contre 27 % pour le CNRS. Ce mandat façonne aussi la nature de la science produite (résistance aux antimicrobiens, tuberculose, maladies transmises par les moustiques, sécheresses). Autant de problèmes dont les partenaires du Sud ont malheureusement une expérience ancienne, et qui gagnent aujourd’hui l’Europe sous l’effet du changement climatique.


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Une base opérationnelle et diplomatique pour la recherche française

Un partenariat durable au Sud ne peut se piloter depuis la France : sans bureaux locaux, statut juridique ou accords-cadres, on s’expose à pratiquer une simple « recherche hélicoptère ».

L’IRD entretient cette infrastructure cruciale avec 35 représentations couvrant une cinquantaine de pays, contre 11 bureaux, dont quatre au Sud, pour le CNRS. Sur le terrain, l’IRD s’appuie sur 5,3 % de chercheurs expatriés (contre 0,7 % au CNRS) et 219 agents locaux, indispensables pour assurer l’administration, les essais cliniques ou les observations environnementales au long cours.

Grâce à cette infrastructure, l’IRD accomplit avec brio sa mission de recherche co-construite avec les pays du Sud. Les chiffres l’illustrent : pour les travaux menés avec l’Afrique subsaharienne (hors CNRS), l’institution du Sud occupe la première signature dans 51 % des cas.

Cette dynamique d’équité est durable, puisque 85 % des chercheurs ayant débuté au Sud y maintiennent une affiliation, généralement par l’intermédiaire des UMR. Mais elle bénéficie aussi à l’ensemble de la recherche française : l’IRD est ainsi associé à 24 % des publications du CNRS avec l’Afrique subsaharienne, 21 % de celles de l’Inserm, 35 % du Cirad et jusqu’à 56 % pour l’Université de Montpellier.

Cette empreinte singulière se traduit de manière très visible dans la géographie des collaborations scientifiques.

La dichotomie entre les deux instituts se reflète dans leur production scientifique : l’IRD réalise une part de copublications largement supérieure à celle du CNRS dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne, à Madagascar, dans les pays andins et en Asie du Sud-Est, là où le CNRS concentre l’essentiel de ses collaborations avec l’Amérique du Nord, l’Europe, la Russie et la Chine. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

L’analyse de la carte des copublications par pays révèle une stricte division spatiale entre les deux instituts :

  • l’IRD domine massivement les collaborations – avec une part de deux à plus de cinq fois supérieure à celle du CNRS – dans la quasi-totalité de l’Afrique subsaharienne, dans les pays andins ainsi qu’à Madagascar et en Asie du Sud-Est ;

  • le CNRS concentre à l’inverse sa part de copublications dans les pays de l’hémisphère Nord disposant déjà d’infrastructures massives, tels que les États-Unis, le Canada, la Russie, l’Europe, la Chine ou l’Australie.

Ce maillage territorial distinct confirme que l’infrastructure de l’IRD garantit le rayonnement de la France dans des pays du Sud global que les réseaux du CNRS peinent aujourd’hui à couvrir.


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Une complémentarité plutôt qu’un doublon

Les laboratoires mixtes internationaux (LMI) et les jeunes équipes associées (JEAI) constituent les instruments phares de l’IRD pour structurer ce partenariat.

Contrairement aux UMR françaises, ces plateformes sont codirigées avec les institutions partenaires du Sud. En 2026, l’IRD compte 71 de ces dispositifs (33 LMI et 38 JEAI), dont 34 en Afrique subsaharienne. Si le CNRS dispose d’outils similaires avec ses 80 centre de recherches internationaux (CRI, ou IRL en anglais) et ses 27 unités mixtes des instituts français de recherche à l’étranger (Umifre), la grande majorité d’entre eux se situe au Nord, avec environ 30 implantations au Sud.

L’ampleur de ce maillage est d’autant plus remarquable au regard des ressources humaines mobilisées : l’IRD a développé un savoir-faire lui permettant de maintenir un volume de dispositifs internationaux comparable à celui du CNRS avec des effectifs dix fois moindres.

Ces outils n’ont, de plus, pas la même vocation. Là où le CNRS vise l’excellence disciplinaire, l’IRD met clairement l’accent sur la coconstruction et le renforcement des capacités.

Comme le montre le graphe ci-dessous, les dispositifs de l’IRD s’implantent en effet dans des pays où la capacité de recherche est rare (médiane à environ 350 chercheurs par million d’habitants), ceux du CNRS là où elle est déjà dense (environ 4 900 par million). Complémentarité ne veut ainsi pas dire fusion possible, ni même souhaitable, car le métier des chercheurs de l’IRD dans ces différents dispositifs n’est au final pas le même que celui de leurs homologues du CNRS.

La carte des structures conjointes de recherche en 2026 illustre une stricte division spatiale : les dispositifs de l’IRD se déploient massivement dans les pays du Sud global pour y pallier la rareté de la recherche, tandis que les centres internationaux du CNRS s’implantent quasi exclusivement dans les pays disposant déjà d’infrastructures scientifiques denses. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Ainsi, dans les 20 % des pays les moins dotés, l’IRD collabore, par chercheur, sept fois plus que le CNRS, mais le fait autant dans les pays les mieux dotés. Autrement dit : là où la science est déjà dense, l’IRD fait ce que fait le CNRS ; là où elle est rare, il fait ce que le CNRS ne sait pas faire.

L’IRD gère également des instruments inédits à l’étranger pour le CNRS : 15 observatoires environnementaux et de santé au long cours (comme à Niakhar au Sénégal depuis 1962), ou encore la mise en place d’essais cliniques (sur le registre ClinicalTrials.gov, 55 % des essais associant l’IRD ont un site en Afrique subsaharienne, contre 3,5 % pour le CNRS). À l’inverse, 82 % des essais du CNRS se déroulent exclusivement en France, contre 3 % pour l’IRD. Dans tous ces cas, toute interruption d’une série d’observations serait très difficile à reconstituer rétroactivement.

La part des publications de l’IRD consacrées à la lutte contre le changement climatique est près de deux fois supérieure à celle du CNRS en 2024. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Si l’on s’intéresse aux pays où des catastrophes climatiques sont récemment survenues, les chiffres sont, là aussi, éloquents. En croisant plus de 2 000 événements recensés depuis 2000 avec la densité de chercheurs par million d’habitants, on observe que l’IRD est six fois plus présent que le CNRS dans les pays cumulant à la fois de nombreuses catastrophes climatiques et de faibles capacités de recherche locale.

Cet effort scientifique obéit à une logique de développement : rapporté à ses effectifs, l’IRD est six fois plus présent que le CNRS dans les pays frappés par les catastrophes climatiques et faiblement dotés sur le plan de la recherche. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

« Peu familier des enjeux d’une recherche avec les pays du Sud »

En 2021, la Cour des comptes recommandait bien un rapprochement, mais exigeait des garanties pour ne pas « réduire l’opération à la seule augmentation du potentiel de recherche du CNRS ». En particulier, elle recommandait de maintenir un institut identifiable par les partenaires étrangers, de conserver une cogouvernance avec les affaires étrangères et d’effectuer un fléchage des crédits d’aide publique au développement (APD) vers des activités de recherche en partenariat.

Le premier ministre Jean Castex admettait d’ailleurs :

« Le CNRS (…) est peu familier des enjeux d’une recherche pour et avec les pays du Sud. »

Et il concluait qu’une réflexion pouvait « néanmoins être engagée, dans l’objectif de mesurer concrètement avec les organismes concernés les plus-values éventuelles d’une telle restructuration ».

Or, selon l’Opinion, si le CNRS s’était à l’époque dit « prêt à l’intégration », il avait privilégié une approche s’apparentant plutôt à une dilution, en proposant de répartir les unités dans ses instituts existants plutôt que de créer une structure spécifique. C’est-à-dire exactement l’inverse de ce que la Cour préconisait, et sans aucune analyse d’impact.

Aujourd’hui, rien ne semble avoir évolué. Aucune de ces exigences diplomatiques et financières n’apparaît dans la lettre de mission, qui semble privilégier un modèle d’intégration du même type que celle de l’ANRS au sein de l’Inserm, alors que l’Agence nationale de recherches sur le sida et les hépatites virales (ANRS) est une agence de financement et non un organisme de recherche.

Quels coûts et quels bénéfices ?

L’argument budgétaire de la mission « État efficace » peine à convaincre. L’IRD ne représente que 7 % du budget et des effectifs du CNRS, pour un coût par agent similaire. Une fusion ne générerait aucune économie d’échelle sur la masse salariale. Au contraire, elle impliquerait des coûts de transition certains : harmonisation des systèmes d’information, révision des statuts du personnel local ou encore refonte des conventions bilatérales.

La Cour des comptes souligne d’ailleurs l’absence de chiffrage d’un tel rapprochement, estimant que les économies induites ne seraient ni assurées ni substantielles. L’unique piste d’économie avancée s’élève à 900 000 euros pour la mutualisation d’implantations à l’étranger. Outre le fait qu’on ignore si cette économie serait pérenne, elle représenterait à peine 0,3 % du budget annuel de l’IRD.

En rompant les contrats locaux, les financements et la confiance des partenaires, une fusion désorganiserait durablement les outils de l’IRD (LMI, JEAI, observatoires) et provoquerait une déperdition immédiate de compétences. Imposée à la hâte, elle ruinerait quatre-vingts ans d’ancrage stratégique au Sud, sacrifiant un atout que le CNRS serait probablement incapable d’absorber automatiquement, du moins si l’on en juge par le rythme de son développement en Afrique depuis 2006.

Au-delà de ces aspects structurels, il est tentant, vu le nom de la commission, de travailler alors sur l’efficacité de chacun des organismes, par exemple de comparer, à l’euro près, l’impact des investissements publics sur la recherche qu’ils produisent. Explorer les questions d’évaluation et d’impact de la recherche nous entraînerait ici dans des ramifications bien trop vastes. On peut néanmoins faire un constat simple à partir des données : un euro investi n’a clairement pas la même valeur selon l’endroit où il est employé.

Investir dans les pays du Sud où opère principalement l’IRD génère, à parité de pouvoir d’achat, des retombées pour le tissu local de la recherche jusqu’à deux fois supérieures à celles d’un investissement réalisé en France ou dans les pays privilégiés par le CNRS. La valeur marginale de ce financement y est de plus maximale, car elle permet de structurer des capacités de recherche qui n’existeraient pas autrement. Données compilées par les auteurs, Fourni par l'auteur

Là où l’IRD travaille, un euro va avoir, toutes proportions gardées et à parité de pouvoir d’achat, environ deux fois plus de retombées sur le tissu local de la recherche qu’en France. Et sa valeur marginale va être maximale : il va en effet financer un doctorant, un équipement, un dispositif ou une campagne de terrain qui n’existeraient pas autrement quand, en France, il s’ajoutera à un système déjà doté.

Décider sur la base d’une évaluation, et non avant

Notre analyse converge avec l’avis émis par le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) en février 2026 : l’IRD est « clairement différencié du CNRS » et une réforme qui voudrait maximiser les effets positifs de la recherche devrait chercher à renforcer cette singularité plutôt qu’à l’affaiblir.

Face à l’apparente complexité de la recherche française, rechercher une meilleure lisibilité institutionnelle peut constituer un objectif légitime, à condition de ne pas effacer un acteur dont l’identité propre est une force, soulignée par des instances comme la Cour des comptes ou le HCERES. Or, imposer cette fusion à marche forcée, en ignorant leurs recommandations, sans véritable étude d’impact ou de définition claire de l’efficacité attendue, menace d’endommager irrémédiablement la confiance, les partenariats et les savoir-faire uniques tissés par l’IRD depuis des décennies sur le terrain.

Pourquoi ne pas fusionner et corriger ensuite ? Parce que les données montrent qu’il s’écoule, en médiane, près de quatre ans entre le montage d’un partenariat et sa première publication. Une décision prise début 2027 ne provoquerait d’impact visible sur la production ou la formation scientifique que dans les années 2030, au moment même où les problèmes de climat et d’habitabilité de la planète nécessiteront plus que jamais l’expertise de l’IRD. Mais il sera alors peut-être trop tard pour rebâtir ce qui risque d’être détruit aujourd’hui au nom de l’efficacité.


Cet article s’appuie sur le traitement de données publiques pour fournir une base factuelle au débat sur le projet de fusion IRD-CNRS. Par souci de transparence, nous précisons que des outils d’IA ont été utilisés pour analyser ces données et générer le dépôt. Notre démarche vise à mettre en lumière une différence de mission – excellence disciplinaire d’un côté, coconstruction de l’autre – sans aucune volonté de stigmatiser l’un ou l’autre de ces fleurons de la recherche française. Les données ont été publiées sur GitHub, où elles sont librement accessibles.


Les auteurs tiennent à remercier les responsables des centres et des thèmes de l’Unité mixte internationale Ummisco (IRD/SU) pour leurs multiples contributions à cet article :

Alassane Bah, Université Cheick Anta Diop, Dakar (Sénégal) ; Samuel Bowong, Université de Douala (Cameroun) ; Timothée Brochier, IRD (France) ; Awa Diattara, Université Gaston Berger, Saint-Louis (Sénégal) ; Khalil Ezzinbi, Université Cadi Ayyad, Marrakech (Maroc) ; Arnaud Grignard, IRD (France) ; Nghi Quang Huynh, Université de Can Thơ (Vietnam) ; Paulin Melatagia, Université Yaoundé 1 (Cameroun) ; Papa Ibrahima Ndiaye, Université de Bambey (Sénégal) ; Doanh Ngọc Nguyễn, VinUniversity, Hanoi (Vietnam) ; Nisrine Outada, Université Cadi Ayyad, Marrakech (Maroc) ; Youcef Sklab, IRD (France) ; Diane Tchuani, Université Yaoundé 1 (Cameroun).


Article mis à jour le 24 septembre 2026 : correction de plusieurs chiffres.

The Conversation

Alexis Drogoul a reçu des financements de l'ANR.

Edi Prifti a reçu des financements de l'ANR.

Jean-Daniel Zucker a reçu des financements de l'ANR.

Ramses Djidjou-Demasse a reçu des financements de l'ANR.

Arthur Brugière, Jihad Zahir et Mamadou Sy ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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