05.10.2026 à 14:17
Tatin Laurent, Docteur en écologie, biologiste de la conservation de la nature, chercheur associé IMBE/Université Avignon, Institut méditerranéen de biodiversité et d'écologie marine et continentale
Clémentine Mutillod, Doctorante en écologie, Université d'Avignon
Elise Buisson, Associate professor, Université d'Avignon
Pierre Jay-Robert, Professeur en écologie, Université Paul Valéry – Montpellier III
Thierry Dutoit, Directeur de recherches au CNRS en ingénierie écologique, Université d’Avignon, Institut méditerranéen de la biodiversité et d’écologie marine et continentale (IMBE), Aix-Marseille Université (AMU)
William Perrin, Chercheur contractuel en écologie, entomologiste, Inrae

L’ESSENTIEL
En Europe, les troupeaux d’élevage ont en grande partie remplacé les herbivores sauvages. Ce changement impacte l’ensemble des écosystèmes pâturés.
Pour le mesurer, une étude a comparé le devenir des déjections de brebis, de chevaux domestiques et de chevaux sauvages sur un même territoire en Lozère.
Des insectes bousiers interagissaient avec toutes ces déjections différentes, mais pas de la même façon ni avec les mêmes conséquences pour les écosystèmes.
Un changement majeur s’est opéré depuis la sédentarisation de l’humain : les paysages européens autrefois pâturés par des ongulés sauvages (aurochs, bison, cheval, élan, etc.) abritent désormais majoritairement des herbivores domestiques voués à l’alimentation humaine. Le fait de soumettre ces herbivores à un contrôle de la reproduction, de l’alimentation et des aspects sanitaires, a modifié de manière fondamentale le fonctionnement d’écosystèmes jadis pâturés par des herbivores libres d’exprimer tous leurs comportements. Cette modification est notable même lorsqu’on fait pâturer des élevages sur de vastes espaces et selon les règles du pastoralisme.
Mais que se passe-t-il alors lorsque les herbivores sont gérés à nouveau plus librement ? Ou lorsqu’on réintroduit des ongulés sauvages ?
En France, un endroit est particulièrement propice pour répondre à ces questions. Il s’agit du Causse Méjean, en Lozère, où depuis trente ans, vit une population de chevaux de Przewalski gérée par l’association Takh.
Également appelés takhi, ces chevaux vivaient à l’état sauvage en Asie centrale depuis au moins cinq mille ans avant d’être exclusivement maintenus en parc zoologique entre 1969 et 1992. Mais depuis 1993, 11 individus ont été introduits à des fins de préservation de l’espèce et de l’écosystème steppique de cette partie du parc national des Cévennes, où leurs descendants vivent aujourd’hui de façon autonome. Non loin d’eux, sur le même plateau calcaire qui culmine à 1 250 mètres, pâturent également des brebis depuis plus de mille ans et des chevaux domestiques y sont aussi élevés de manière extensive depuis une vingtaine d’années pour les courses d’endurance.
Cette situation permet donc de comparer aujourd’hui sur un même territoire, l’impact de ces différents groupes d’herbivores sur la biodiversité du Causse Méjean.
C’est précisément ce que nous avons voulu faire, en nous intéressant notamment aux bousiers, des insectes coléoptères dits « coprophages » qui se nourrissent des déjections d’herbivores. Certains bousiers pondent leurs œufs à l’intérieur même des déjections, ou juste à côté. D’autres vont déplacer des morceaux de matière fécale et les enterrer plus loin pour que la femelle puisse pondre dedans.
Par leur activité, ces petits animaux jouent ainsi un rôle essentiel dans les écosystèmes pâturés en permettant le recyclage des matières fécales, en enrichissant le sol des nutriments qu’elles contiennent, rendus ainsi plus disponibles pour les plantes.
Originellement associés aux ongulés sauvages, les bousiers ont largement bénéficié, depuis la domestication, des ressources fécales distribuées par les races domestiques dans la plupart des paysages européens.
Toutefois, ces insectes sont sensibles à la variabilité des pratiques d’élevage. La temporalité et la pression du pâturage, la nature des espèces d’ongulés présentes et leur alimentation, sont autant de facteurs qui peuvent agir sur la diversité et l’abondance locale des bousiers, ces paramètres modulant à leur tour leurs rôles dans l’écosystème.
Par conséquent, ils constituent des indicateurs biologiques pertinents pour évaluer les effets des grands herbivores sur le fonctionnement des écosystèmes et pour mesurer les impacts des modes de gestion de ces animaux.
L’objectif de notre recherche était donc d’estimer les influences des différents modes de pâturage sur la composition des communautés de bousiers mais aussi sur leurs rôles, et en particulier sur la dégradation des déjections.
Pour cela, nous avons, dans un premier temps, analysé la composition physique et chimique des déjections de brebis, de chevaux domestiques et de takhi qui ont révélé des différences pouvant potentiellement influencer leur utilisation par les bousiers.
Les excréments de brebis sont ainsi moins humides et contiennent moins de fibres végétales non digérées, mais ils sont plus riches en azote. C’est en effet une spécificité des ruminants que de pouvoir extraire davantage de nutriments des plantes consommées grâce à leur double digestion.
Les crottins des chevaux domestiques présentent des caractéristiques opposées avec une fraction plus importante de fibres végétales non digérées. Étonnamment, c’est entre ces deux extrêmes que se placent les crottins des takhi. Si la différence entre ruminant (brebis dans notre cas) et monogastrique (chevaux dans notre cas) est bien connue, celle mesurée entre les deux types d’équidés n’était pas vraiment attendue.
La plus grande autonomie laissée aux takhi, qui ne bénéficie ni d’apport de nourriture ni de prophylaxie, pourrait bien expliquer ce résultat original. Le microbiome de ces chevaux est en effet plus diversifié que celui de leurs homologues domestiques, qui eux reçoivent apports de nourriture et soins antiparasitaires.
Or les bousiers sont sensibles à ces paramètres : alors qu’ils extraient principalement la fraction liquide des déjections, rejetant les parties fibreuses, ils vont tirer parti des nutriments, et en particulier de l’azote. De prime abord, on peut donc penser que, pour ces coléoptères, les excréments des chevaux domestiques devraient être de moindre qualité nutritive comparativement aux autres.
Que peut-on maintenant constater lorsqu’on regarde les espèces de bousiers présentes ?
Malgré de légères différences, les communautés de bousiers dans les trois régimes de pâturage étudiés sont globalement constituées des mêmes espèces, même si le nombre d’espèces présentes était sensiblement moindre dans les parcours à brebis, dont les déjections semblaient pourtant plus nourrissantes. De plus, les effectifs de certaines espèces de bousiers différaient entre les modalités de pâturage, reflétant des exigences écologiques divergentes.
Comment expliquer tout cela ? En regardant d’abord la répartition des déjections dans l’espace. Les coléoptères coprophages prospectent activement leur environnement à la recherche de ressources dont la distribution est peu prédictible et la disponibilité fugace. Ainsi, la dispersion des déjections peut localement favoriser certaines espèces au détriment d’autres. Les brebis, qui défèquent volontiers après une phase de repos (après la nuit, mais aussi à la mi-journée pour ruminer), concentrent la ressource quand les chevaux, eux, défèquent tout au long de la journée. Ces derniers répartissent donc leurs crottins de manière beaucoup plus uniforme dans l’espace comme dans le temps.
Chez les takhi, qui sont socialement structurés en groupes familiaux (un étalon et de 1 à 10 juments) et en groupes d’étalons célibataires, les déjections sont aussi des « supports de communication » : les étalons déposent leurs crottins sur ceux de leurs juments ou lors de rencontres avec d’autres mâles, produisant ainsi des piles de crottins qui peuvent atteindre un mètre de diamètre. Ce comportement n’est pas observé chez les chevaux domestiques, car étalons et juments sont séparés et ne se rencontrent que lors de saillies organisées.
Ces différences affectent-elles l’utilisation des déjections par les coléoptères coprophages ?
Étonnamment, nous avons observé qu’un plus grand nombre de bousiers présents dans un pâturage donné n’était pas nécessairement corrélé avec une dégradation plus rapide des déjections. Concrètement, alors que l’abondance de ces insectes était plus élevée là où pâturaient les chevaux domestiques, le niveau de dégradation de leurs crottins était pourtant bien plus faible que celui des crottes de brebis (à masses égales).
Il se pourrait bien que les crottes de brebis, plus facilement assimilables que les crottins de chevaux (pour lesquels une partie plus importante d’éléments grossiers reste au sol), soient davantage visitées par des espèces connues pour exporter rapidement les matières fécales. À l’inverse, les espèces de bousiers qui pondent directement à l’intérieur ou à l’aplomb des déjections ont été observées en plus grands effectifs chez les takhi où les piles de crottins sont plus fréquentes que chez les chevaux domestiques. La dégradation de la matière fécale des takhi est donc sensiblement différente de celle des brebis qui est davantage visitée par les espèces de bousiers prélevant des fragments de déjection sous forme de pilules pour les enterrer un peu plus loin, assurant alors un recyclage plus dispersé dans l’espace.
Au regard de ces résultats, nous pouvons tirer comme conclusion que le type d’herbivores au pâturage n’a pas un impact drastique sur la composition du cortège global d’espèces de bousiers : nous constatons une certaine plasticité vis-à-vis des déjections étudiées. En revanche, des différences dans le mode de gestion de ces herbivores et dans la nature des déjections qu’ils produisent peuvent moduler l’abondance des différentes espèces, avec un impact bien visible sur le recyclage de la matière organique.
Dans notre cas, ce n’est donc pas tant le nombre d’espèces que des variations sensibles dans les effectifs de certaines d’entre elles qui ont un impact sur le fonctionnement de l’écosystème. En termes de conservation ou de restauration des espaces naturels, il demeure ainsi important d’anticiper l’impact potentiel de l’arrivée d’ongulés sur des guildes animales et végétales impliquées dans des fonctions écologiques existantes des écosystèmes pâturés.
Plutôt que de promouvoir un seul type de pâturage ou bien seulement l’introduction d’un ongulé sauvage pour tenter de ré-ensauvager une zone et retrouver ainsi des écosystèmes anciens, il conviendrait plutôt d’encourager la cohabitation de différents ongulés et de différents modes de gestion de ces herbivores dans des paysages en parti réensauvagés. Cette diversité permet également le maintien d’une production alimentaire et une activité économique locale.
Les auteurs tiennent à adresser plusieurs remerciements. Les accès aux sites abritant les trois herbivores étudiés ont été possibles et facilités par l’association Takh pour le cheval de Przewalski, Gaëtan Lamorinière pour les chevaux d’endurance de la Fichade (à Vébron en Lozère) et Benjamin Lamorinière pour les brebis de la Fajole (à Vébron en Lozère) ainsi que le Parc national des Cévennes.
Tatin Laurent est membre de l'UICN et a reçu des financements du Ministère de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Espace sous la forme d'un contrat doctoral pour une étudiante de l'Ecole doctorale 536 Sciences et Agrosciences de l'Université d'Avignon.
Clémentine Mutillod a reçu des financements du Ministère de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Espace sous la forme d'un contrat doctoral de l'Ecole doctorale 536 Sciences et Agrosciences de l'Université d'Avignon.
Elise Buisson a reçu des financements du Ministère de l'Enseignement Supérieure, de la Recherche et de l'Espace, sous la forme d'un contrat doctoral pour un étudiant, de Ecole Doctorale 536 Sciences et Agrosciences d'Avignon Université.
Thierry Dutoit a reçu des financements du Ministère de l'Enseignement Supérieure, de la Recherche et de l'Espace, contrat doctoral de Ecole Doctorale Sciences et Agrosciences de l'université d'Avignon.
Pierre Jay-Robert et William Perrin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
01.10.2026 à 14:41
Virginie Hulet, Doctorante en histoire, Université de Tours

L’ESSENTIEL
Le poulet règne aujourd’hui de manière écrasante sur la filière volaille et sur nos tables.
Au Moyen Âge, pourtant, les ouvrages culinaires recensaient près d’une trentaine d’espèces de volailles.
Les manières de les choisir, de les préparer et de les assaisonner révèlent une étonnante science du goût.
Un four, un poulet, du sel et du poivre… voilà le classique poulet rôti du dimanche. En 2025, la volaille est devenue la viande numéro 1 des Français, avec une consommation moyenne de 31,7 kg par an et par habitant.
La filière aime vanter sa diversité : la France serait le seul pays au monde à avoir maintenu l’élevage de huit espèces – dinde, pintade, canard, caille, pigeon, oie, poulet, coquelet. Une diversité… de façade. Dans les faits, le poulet écrase tout le reste, et un poulet sur deux provient de l’étranger.
Or, il y a cinq siècles, loin de se focaliser sur une espèce, c’est en une volière entière que se déclinait la volaille : grands oiseaux de prestige (cygne, paon, grue, héron), gibier à plumes, animaux de basse-cour et une myriade de menus oiseaux. Chacun était choisi, préparé et assaisonné avec soin. Derrière cette abondance se cachait une véritable science du goût, aujourd’hui largement oubliée, qui reposait sur des théories médicales, des hiérarchies sociales et un art culinaire.
Plonger dans les livres de cuisine et d’agriculture de l’époque permet de comprendre comment nos ancêtres pensaient, classaient et savouraient ces oiseaux – tout ce que notre poulet industriel a fini par faire oublier.
Avec plus de 25 kilogrammes par an et par habitant, le poulet domine sans partage la filière. Mais à la cinquième place des volailles les plus consommées, un intrus s’invite dans la liste des « espèces » : le coquelet. Or, le coquelet n’est pas une espèce, c’est un jeune coq de quelques semaines. Sans le vouloir, la filière avicole reproduit un réflexe vieux de plusieurs siècles : classer l’oiseau par son âge autant que par son espèce.
Ainsi, à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, le Gallus gallus se déclinait en une multitude de variantes selon l’âge et le statut de l’animal : poussin, coquelet, poularde, poulette, chapon, poule, coq, vieille poule. Et, déjà, une variante dominait toutes les autres : non pas le poulet, comme aujourd’hui, mais le chapon (coq castré), dont la chair grasse et tendre trônait sur les tables aisées et dans les livres de cuisines.
Il en va de même pour les autres espèces. Là où, aujourd’hui, nous n’achetons plus que du canard, autrefois nous avions le canard domestique, le mulard, le colvert sauvage, le canard siffleur, la sarcelle d’été, ou encore la macreuse. Un mécanisme qu’on retrouve aussi pour l’oie ou le pigeon, aujourd’hui réduits à des miettes statistiques.
Ouvrir un livre de cuisine de la fin du Moyen Âge, c’est découvrir une volière : le Viandier conservé au Vatican distingue 32 dénominations de volailles. Mais derrière cette profusion, une espèce domine déjà les autres : le Gallus gallus fournit plus des deux tiers des recettes. Et le chapon, à lui seul, un quart du corpus. Le reste se dissimule souvent derrière un mot vague, la poulaille, qui désigne toute la basse-cour.
Cent cinquante ans plus tard, le Cuisinier François, de La Varenne (Paris, 1651), ne réduit pas le nombre de préparations : on y bout, on y mitonne, on y fricasse autant qu’avant. Ce qui change, c’est la méthode : le rôt (ou viande rôtie à la broche) cesse d’être une opération parmi d’autres pour devenir une section du livre. Et à l’intérieur de ce genre, le geste s’uniformise : on blanchit sur le feu, on pique de lard, on met à la broche.
Là où le Viandier enchaînait les opérations sur une même volaille : bouillir, démembrer, faire revenir au saindoux, remettre à mijoter dans son brouet, La Varenne sépare : à chaque mode son chapitre. Notre poulet du dimanche naît de cette séparation-là.
Le goût suit, on passe du trio gingembre, maniguette, cannelle à un autre : poivre, clou de girofle, muscade, qui nous rappelle la cuisine de nos grands-parents… et surtout une sauce, la poivrade : vinaigre, sel, oignon, écorce d’orange ou de citron, poivre.
Et le sucre ? Il n’a pas quitté la cuisine, il a déménagé. Absent du rôt, rare dans les potages, il s’est replié sur les entremets et la pâtisserie, sauf pour la « Tourte de blanc de chapon sucré ». La frontière sucré/salé est en train de se tracer…
Reste la basse-cour elle-même. Le mot poulaille, qui désignait autrefois l’ensemble des volailles, a disparu. La Varenne ne connaît plus de collectif, il choisit ! On découvre le pigeonneau, mais surtout le chapon tient bon (38 % du « poulet ») et demeure la seule volaille présente dans les six sections du livre (potages, entremets, rôt, pâtisserie…). On a changé d’épices, de sauce, de cuisson, mais le chapon, lui, est resté au centre de la table !
Mais pourquoi le chapon, précisément, et pas un autre oiseau de la basse-cour ? Ce n’est pas affaire de goût individuel, c’est une construction culturelle.
Pour comprendre l’importance du chapon, il faut remonter à un système de pensée qui organisait, en théorie, l’ensemble du vivant. Les historiens l’appellent aujourd’hui la « Grande Chaîne de l’Être », un terme forgé au XXᵉ siècle par l’historien américain Arthur Lovejoy, qui désigne une idée bien réelle et largement partagée à la Renaissance : tout ce que Dieu a créé, du minéral le plus vil jusqu’aux archanges, occupe un barreau précis sur une échelle verticale de perfection.
L’historien Allen Grieco a reconstitué la position exacte des oiseaux sur cette échelle. Au sommet : les rapaces de haute altitude, aigles et faucons (si nobles qu’on ne les mange pas), qu’on dresse pour la chasse. Juste en dessous : chapons, coqs et poulets. Plus bas encore, associés à l’élément inférieur qu’est l’eau : canards et oies.
Le chapon occupe ainsi une place stratégique : ni tout en haut, place réservée aux seuls oiseaux de chasse, ni tout en bas, associée aux palmipèdes. Une position médiane et enviable, qui explique en partie pourquoi il est si présent dans les recettes et sur les tables aisées.
Car cette hiérarchie naturelle n’est jamais qu’un miroir de la hiérarchie sociale. On pensait alors que Dieu avait organisé le monde naturel et le monde humain selon un seul et même principe. Manger un aliment, c’était donc occuper sa place.
Et cette hiérarchie ne reste jamais théorique : elle dicte jusqu’au geste précis du cuisinier. Prenez la sauce pour oie et canard rôtis… que nous avons déjà rencontrée plus haut : la poivrade. Ces volatiles d’eau sont jugés trop humides et pourraient déséquilibrer l’équilibre fragile des humeurs, présidant à la bonne santé du dîneur, d’après la pensée médicale de l’époque.
Premier geste : on les fait rôtir, pour les assécher. Deuxième geste : on les accompagne d’une poivrade noire. Mais attention, trop de chaleur est un danger à son tour, alors on ajoute au poivre qui réchauffe du vinaigre, froid et sec, pour rééquilibrer le tout. Une correction après une correction après une correction, jusqu’à l’harmonie parfaite.
Cet attrait pour le chapon n’a pas totalement disparu, malgré le passage des siècles : onze mois par an, nous achetons du poulet mais en décembre, nous nous connectons au passé en remettant le chapon à l’honneur (le seul mois de décembre concentre 100 % de sa consommation annuelle !)
Le Moyen Âge nous parlait de sa chair « grasse et tendre » et aujourd’hui la gastronomie nous vend les mérites de ce chapon à la « chair généreuse, moelleuse, et pleine de saveurs ».
Cinq siècles séparent ces deux formulations et pourtant elles vantent presque la même chose : le chapon reste l’oiseau de la chair engraissée et un véritable plat de fête. À lui seul, il incarne, à travers les siècles, la permanence d’une construction culturelle… largement marketing !
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Virginie Hulet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.10.2026 à 14:40
Michel Duclos, Directeur de recherches INRAE, Inrae
Cecile Berri, Directrice de recherches en aviculture, Inrae
Elisabeth Duval, Directrice de l'unité mixte de recherche BOA (Biologie des oiseaux et aviculture), Inrae
L’ESSENTIEL
La viande de poulet est aujourd’hui la première viande consommée à travers le monde.
Ce succès s’explique par des raisons nutritionnelles, culturelles et économiques.
Il a été permis par l’évolution des techniques de sélection et d’élevage avicole.
Depuis 2017, la viande de poulet est la plus consommée et échangée au monde. En France, elle a également atteint cette première place en 2024.
La masse totale des poulets domestiques serait ainsi trois fois supérieure à celle de toutes les espèces d’oiseaux sauvages réunies, de sorte que le poulet serait devenu un marqueur de l’anthropocène. Comment expliquer ce succès ?
Le poulet répond aux attentes des consommateurs pour une viande réputée saine, abordable, adaptable à tous les goûts et à toutes les cultures. Il y a un consensus sur la qualité nutritionnelle de la viande de poulet, qui contient des quantités supérieures ou égales en protéines, mais plus faibles en matières grasses, par rapport aux viandes porcines et bovines. La viande de poulet apporte aussi du fer héminique et des vitamines du groupe B, qui ne sont pas présentes dans les aliments d’origine végétale.
Ces propriétés ont conduit aux recommandations formulées dans le programme national Nutrition Santé (PNSS5, 2026-2030) au niveau français : privilégier la volaille et limiter les autres viandes (porc, bœuf, veau, mouton, agneau, abats) à 500 grammes par semaine.
Le prix de la viande de poulet est également un peu inférieur à celui de la viande de porc et nettement plus bas que celui de la viande de bœuf.
Si l’on regarde maintenant l’impact environnemental, celui-ci est souvent résumé par l’équivalent CO₂ au kilogramme. Avec cet indicateur, la viande de poulet (4,56 kg CO2e/kg) paraît également meilleure que celle de porc (6,67 kg CO2e/kg) ou de bœuf (28 kg CO2e/kg).
Les atouts du poulet sont donc nombreux, mais, en pratique, comment cette viande a-t-elle conquis le monde entier ?
La domestication du poulet et son élevage seraient advenus il y a 3 000 à 4 000 ans en Asie du Sud, dans une région de l’actuelle Thaïlande. À la suite de quoi, il s’est distribué très rapidement sur l’ensemble de la planète. Cependant, son élevage ne s’est fortement développé et industrialisé que dans la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Un grand changement va alors survenir. Jusque-là, la viande de poulet était un sous-produit de la production d’œufs. L’innovation, à cette époque, a consisté à séparer des races de poulets de chair destinées à la consommation de viande des races de poules pondeuses.
La production de poulets de chair spécialisés démarre aux États-Unis à la suite de l’organisation, en 1948, d’un concours par le département de l’agriculture en partenariat avec une chaîne d’épicerie, visant à identifier le « poulet de demain », et conduisant à l’émergence des premiers sélectionneurs de poulets de chair. Leur production a été le moteur d’un système agroindustriel intégré qui s’est ensuite mis en place aux États-Unis à la fin des années 1950, avant de gagner l’Europe par l’intermédiaire le Royaume-Uni.
Les caractéristiques biologiques du poulet de chair, le nombre élevé de descendants par reproducteur et sa précocité, permettent de réduire l’intervalle entre les générations et favorisent des progrès génétiques rapides.
Historiquement, les animaux ont d’abord été sélectionnés sur des caractères « simples », comme leur poids ou leur morphologie, afin de répondre à un marché dans lequel les volailles étaient principalement consommées sous forme de carcasse entière. La vitesse de croissance a été un caractère essentiel permettant de produire plus rapidement une carcasse au poids attendu par le marché.
À partir des années 1980, cependant, d’autres critères apparaissent :
l’efficacité alimentaire, qui indique la capacité d’un poulet à transformer ce qu’il mange en viande, car l’alimentation représente la principale dépense et la principale source d’impact environnemental des élevages ;
le rendement en filet, morceau noble de la carcasse, qui répond à la demande croissante des consommateurs en viande découpée et en produits élaborés.
Dans les années 1980, les progrès de l’informatique dotent également la sélection d’une méthodologie performante d’évaluation du potentiel génétique des animaux : le Best Linear Unbiaised Prediction (BLUP), qui permet d’estimer avec précision la valeur génétique de chaque candidat à la sélection grâce à la prise en compte de l’information disponible sur l’ensemble des individus qui lui sont apparentés.
Les années 2000-2010 vont apporter un autre saut technologique avec la sélection génomique, qui rend les évaluations génétiques plus précises et plus précoces grâce à la prise en compte de l’information moléculaire. Les gains sont particulièrement appréciables pour les caractères difficiles à mesurer au niveau individuel (comme l’efficacité alimentaire) ou qui impliquent l’abattage des animaux (comme le rendement en viande).
Ainsi, depuis les années 1960, l’industrie du poulet de chair a réussi à réduire de moitié la quantité d’aliments nécessaire à la production de viande de poulet, avec un bénéfice fort en coût de production et impact environnemental. Le rendement en filet a été multiplié par près de deux et, s’il fallait environ soixante jours en 1957 pour produire un poulet de 2,2 kg, ce poids est aujourd’hui atteint en trente-trois jours.
Dans le même temps, les besoins d’investissement toujours plus importants dans les technologies de mesure des caractères, le génotypage et la protection sanitaire du cheptel génétique ont conduit à une concentration très forte des acteurs de la sélection avicole en grands groupes : un leader américain (Cobb) et un leader européen (EWG) concentrent l’essentiel de la sélection mondiale.
À l’échelle globale, la production s’est également standardisée. Elle reste très souvent basée sur l’élevage des poulets à croissance rapide, produits de la sélection mondialisée, s’effectue en bâtiments fermés, facilitant la maîtrise de l’ambiance, la biosécurité et le suivi technique des animaux.
Concernant l’alimentation, les poulets sont nourris avec un aliment à base de céréales (maïs et/ou blé), matières premières riches en protéines (farines de viande jusqu’en 1990, puis tourteaux de soja et/ou tournesol), minéraux et vitamines.
Une part importante de la production française suit ce mode « standard », avec des poulets à croissance rapide, élevés en bâtiments fermés. Cependant, les bâtiments sont de taille beaucoup plus modeste en France que dans le reste de l’Europe et du monde.
Les préoccupations relatives au bien-être de l’animal et à celui de l’éleveur gagnent, elles, en importance. Les bâtiments traditionnellement sombres et éclairés uniquement en lumière artificielle incorporent maintenant des sources de lumière naturelle. Ils évoluent pour offrir aux poulets la possibilité d’exprimer des comportements naturels de l’espèce, notamment se percher et picorer.
Comme ailleurs, la demande de produits découpés et transformés est en constante augmentation en France. Cette évolution s’est traduite par une spécialisation au sein de la production standard en poulets dits « légers » ou « lourds ». Si les premiers sont abattus avec un poids vif de 2 kg à 2,5 kg pour les marchés du poulet entier ou découpé, les seconds sont abattus plus tardivement (soixante-dix jours et jusqu’à 4 kg) et servent de matière première à l’industrie de la transformation (charcuterie de poulet, produits panés, plats préparés…).
Pour ces deux types de poulet, la demande est telle que la production domestique ne suit pas. Ainsi, la France importe actuellement plus de 50 % de sa consommation de viande de poulet et jusqu’à 80 % concernant le secteur de la restauration hors domicile. Pour l’instant, il s’agit essentiellement d’un import d’origine européenne, avec comme fournisseurs principaux la Pologne (28 %) et la Belgique (25 %).
Parallèlement au développement de ce modèle standard en France, dès les années 1960-1965, certains éleveurs soucieux de maintenir la typicité et le haut niveau de qualité de leurs volailles ont souhaité rationaliser un mode de production alternatif de type fermier.
Garanti et protégé par un label national, il s’appuie lui aussi sur une organisation en filière, encadrée par des organismes de production dont les éleveurs sont adhérents. Le Label rouge a ainsi émergé en 1965 avec, pour premier produit, le poulet jaune des Landes. À croissance lente, il est abattu à plus de quatre-vingt-un jours, après avoir eu accès à un parcours pendant la moitié de sa vie. Sa qualité gustative supérieure est reconnue et validée par l’Institut national de l’origine et de la qualité́ (INAO). Ce poulet requiert plus de 3 kg d’aliment par kilogramme de poids vif, soit deux fois plus qu’un poulet standard.
Dans les années 1990, le marché français a également vu apparaître un élevage de poulets à croissance intermédiaire entre le standard et le fermier, produits sous Certification de conformité produit (CCP) : ils respectent un cahier des charges plus strict que le poulet standard, mais moins exigeant que le fermier avec des conditions d’élevage et d’alimentation qui s’écartent de celles des systèmes standard (âge, alimentation).
Ces différents modes de production fournissent donc des produits diversifiés avec des niveaux de qualité et des prix différents, apportant aux consommateurs une offre différenciée pour des occasions plus festives.
En France comme ailleurs, les attentes et les interrogations des citoyens et consommateurs sur leur alimentation sont nombreuses et parfois difficiles à concilier. Selon les pays, les citoyens accordent une importance particulière au bien-être animal ou à la qualité intrinsèque de la viande ainsi qu’à la durabilité globale du système de production, mais, dans tous les cas, les consommateurs choisissent avant tout en fonction du prix. Les systèmes de production pour y répondre sont assez divers au niveau européen.
Dans le cadre du projet européen INTAQT, une large diversité de produits avicoles issus de plusieurs pays européens a été comparée. Les résultats montrent que les poulets à croissance lente ou intermédiaire offrent de meilleures garanties en matière de bien-être animal et présentent une viande au profil nutritionnel plus favorable à la santé. Celui-ci se caractérise notamment par une teneur plus élevée en protéines, des teneurs plus faibles en eau et en lipides, ainsi que par des concentrations supérieures en composés bioactifs d’intérêt pour la santé, tels que le fer, les dipeptides carnosine et ansérine, qui présentent une activité antioxydante.
Les produits issus de poulets à croissance rapide de type standard présentent, eux, une plus forte prévalence de défauts musculaires qui altèrent la qualité de la viande en affectant son aspect visuel, sa texture, ses propriétés nutritionnelles et technologiques. Celles-ci ont des répercussions importantes sur les performances économiques de la filière et sur son image auprès des consommateurs.
Une nouvelle production tend à émerger, le poulet ECC (pour European Chicken Commitment), avec un cahier des charges conçu à l’initiative des ONG et combinant amélioration des conditions d’élevage des animaux (densité, lumière naturelle, enrichissements) et choix de génétiques à croissance intermédiaire. Ce modèle apparaît comme un bon compromis entre productivité, bien-être et qualité, même si la question des surcoûts engendrés par rapport à la production de poulet standard questionne sa capacité à conquérir le marché intérieur français.
Quels que soient les systèmes de production de demain, ils devront aussi répondre à différents défis associés au changement climatique. Il faudra à la fois pouvoir accéder à des souches de poulets plus robustes face aux aléas climatiques et adapter la production de matières premières pour leur alimentation aux nouvelles conditions climatiques.
D’autre part, l’expérience récente montre que les risques infectieux persistent, voire augmentent : ainsi la grippe aviaire, qui évoluait sous un mode épidémique, tend à s’établir sur un mode endémique dans de nombreux pays. Elle menace la santé des élevages, limite les échanges internationaux d’oiseaux vivants et fait l’objet d’une surveillance stricte. Pour autant, la demande mondiale et les échanges commerciaux associés ne semblent pas prêts de baisser.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Michel Duclos est vice-président de l'Association WPSA France, membre de l'Académie d'Agriculture de France (AAF). Il a été membre du conseil scientifique de l'ITAVI. Dans le cadre de ses recherches, il a reçu des financements de la Région CVL, de l'ANR, de la communauté européenne, ainsi que de partenaires privés du secteur avicole dans le cadre de collaborations conduites sous l'égide de l'Institut Carnot France Futur Elevage.
Cecile Berri a reçu des financements de l'ANR, l'Europe, la région CVL, les ministère, France 2030, etc.
Elisabeth Duval a bénéficié pour ses recherches de financements nationaux (ANR, Régions, Ministères, France 2030) et européens.