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25.10.2026 à 08:05

Le Pen, Mélenchon : qui gagne le match populiste ?

Gilles Ivaldi, Chercheur en science politique - CEVIPOF, Sciences Po

Le populisme (appel au peuple, rejet des élites) est en hausse dans l’opinion publique. Cette évolution bénéficie à Marine Le Pen plus qu’à Jean-Luc Mélenchon.
Texte intégral (2021 mots)

L’ESSENTIEL

  • À quelques mois de la présidentielle, les attitudes populistes sont prédominantes dans l’opinion publique française.

  • Face à Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen mobilise mieux les électrices et électeurs populistes.

  • L’avantage populiste de la candidate RN opère en particulier à droite et chez les non-affiliés idéologiquement.


Partout en Europe et dans le monde, le populisme constitue un puissant moteur de mobilisation de toutes les formes de ressentiment économique, culturel ou politique. En France, le populisme est au cœur de la stratégie politique de leaders tels que Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, comme le montrent les classifications internationales des partis.

Le populisme repose sur trois concepts fondamentaux et liés entre eux que sont le peuple, l’élite et la volonté populaire. L’appel au peuple est au centre de la vision populiste. Ce peuple est systématiquement opposé à une élite jugée corrompue ou coupée des aspirations véritables du peuple. Ce dernier est vu comme la source exclusive du pouvoir politique et sa souveraineté doit s’exprimer sans entraves ni restrictions d’aucune sorte.

Des opinions populistes partagées par une large majorité

Les idées du populisme – appel au peuple, rejet des élites et volonté populaire toute-puissante – traversent aussi les opinions publiques. La littérature académique a établi de longue date le rôle joué par les attitudes populistes dans l’orientation du choix électoral en France et plus largement en Europe ou aux États-Unis.

La vague 3 de l’Enquête électorale française (ENEF) du Cevipof, réalisée début septembre 2026, témoigne de l’ampleur des attitudes populistes dans l’électorat français. Ces attitudes sont mesurées à partir d’une batterie classique de six questions qui combinent les trois principales idées du populisme – peuple, élites et souveraineté – et dont la validité a été testée dans de nombreuses études du vote populiste.

Près de neuf personnes interrogées sur dix (89 %) pensent que « les hommes politiques parlent trop et n’agissent pas assez ». Le sentiment d’un fossé entre les citoyens et leurs représentants est présent chez 70 % des enquêtés, et un peu plus de la moitié (53 %) disent préférer « être représentés par un citoyen ordinaire plutôt qu’un politicien professionnel » ; pour 40 % des répondants, « en politique, lorsqu’on parle de compromis, c’est qu’on renonce en réalité à ses principes ».

Enfin, l’appel à la souveraineté populaire s’impose comme une revendication majeure : pour plus de huit répondants sur dix (83 %), « les hommes politiques à l’Assemblée nationale doivent suivre la volonté du peuple ». Et 63 % des enquêtés sont également d’accord avec l’affirmation selon laquelle « les décisions politiques les plus importantes devraient être prises par le peuple et non par les hommes politiques ».

Prises séparément, ces opinions peuvent renvoyer à une conception de la démocratie ou à la critique des élites. Exprimées conjointement, elles permettent en revanche d’attester d’une vision populiste chez les individus.

Évolution des attitudes populistes 2017-2027

Source des données et méthodologie : Cevipof.

Ces niveaux de populisme sont globalement comparables à ceux mesurés en 2017, tandis que l’on avait observé une baisse significative en 2022. Il y a cinq ans, le populisme avait reculé sur l’ensemble des indicateurs, avec une baisse de l’ordre de 12 points en moyenne, dans un contexte marqué par les inquiétudes suscitées par le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Cette année, la crise sociale et politique dans laquelle s’ouvre la précampagne présidentielle paraît bel et bien de nature à (ré)activer les attitudes populistes dans de très larges segments de l’électorat.

Un populisme qui s’ancre à droite

Les attitudes populistes, telles qu’elles peuvent être mesurées à partir de la moyenne des réponses à ces différentes questions, se distribuent sur l’ensemble du spectre politique et sont généralement plus fortes à ses deux extrémités.

Les données de la vague 3 de l’Enquête électorale le confirment : le populisme est au plus haut aux deux bouts de l’axe, avec toutefois une évolution notable. Entre 2017 et 2027, les niveaux moyens de populisme ont augmenté de manière significative à droite, notamment sur les trois positions les plus à droite de l’axe (8, 9 et 10) alors qu’ils sont restés relativement stables à gauche.

Niveaux moyens de populisme en fonction du positionnement individuel sur l’échelle gauche-droite (2017-2027)

Source des données et méthodologie : Cevipof.

Tout comme en 2017 et 2022, le populisme continue d’exercer un effet significatif sur les probabilités de vote telles que mesurées ici à partir des intentions de vote déclarées début septembre, indépendamment des caractéristiques sociologiques des individus – genre, âge, diplôme ou profession – ou de leur orientation politique.

Probabilités de vote pour le premier tour de l’élection présidentielle selon le niveau de populisme individuel

Source des données et méthodologie : Cevipof.

Les individus les plus populistes sont statistiquement plus enclins à se tourner vers un candidat ou une candidate portant ces idées. Cet effet ne s’exerce pas avec la même amplitude cependant. En moyenne, Marine Le Pen gagne autour de 13 points à mesure que l’on progresse d’une unité sur l’échelle de populisme. À titre de comparaison, Jean-Luc Mélenchon ne gagne que 4 points en moyenne et Éric Zemmour moins de deux. Plus au centre de l’échiquier politique, le populisme diminue fortement la probabilité de voter pour Raphaël Glucksmann ou plus encore Édouard Philippe.

Le populisme « booste » le vote Le Pen à droite et chez les non-affiliés

Cet avantage populiste de Marine Le Pen opère surtout au sein de deux groupes clés d’électrices et d’électeurs.

Un premier groupe réunit celles et ceux qui se situent au centre et à droite de l’échiquier politique (positions 5, 6 et 7). Chez les plus populistes d’entre eux, Marine Le Pen parvient à dépasser sa moyenne alors qu’elle demeure en deçà pour les moins populistes.

Un même effet est visible chez les non-affiliés qui ne déclarent aucune préférence idéologique : les individus qui ont un fort niveau de populisme y votent beaucoup plus que la moyenne en faveur de la candidate d’extrême droite.

Cet effet de « boost » du populisme est loin d’être négligeable : ces deux groupes représentent respectivement 26 % et 13 % de l’électorat global dans l’enquête. Au sein du premier, Marine Le Pen recueillerait autour de 23 % des voix et jusqu’à 42 % dans le second. Grâce, pour partie, au populisme, ces électrices et ces électeurs viendraient s’ajouter au gros des troupes lepénistes qui se concentrent sur les positions les plus à droite de l’axe idéologique.

En miroir, à gauche, Jean-Luc Mélenchon ne bénéficie pas d’un même effet de mobilisation supplémentaire du populisme. Le vote en sa faveur se concentre sans surprise sur les positions les plus à gauche de l’axe (0, 1 et 2). En revanche, l’effet de « boost » attribuable au populisme n’opère que sur une seule catégorie adjacente, celle des individus qui se situent sur le troisième échelon de l’axe idéologique, mais qui ne représentent que 10 % de l’ensemble de l’électorat dans l’enquête.

Surtout, à l’inverse de Marine Le Pen, le populisme n’exerce aucun effet notable chez les non-affiliés – « ni droite ni gauche » ou « sans réponse » –, où la probabilité de vote pour le leader des insoumis demeure très largement inférieure à la moyenne, quel que soit par ailleurs le niveau de populisme. Jean-Luc Mélenchon y recueillerait à peine 6 % des suffrages au premier tour de la présidentielle contre, nous l’avons vu, 42 % pour Marine Le Pen.

Perspectives

À quelques mois de l’échéance présidentielle d’avril-mai 2027, les données de la vague 3 de l’Enquête électorale du Cevipof permettent d’éclairer un aspect important de la dynamique actuelle de la candidate d’extrême droite en mettant en lumière l’avantage populiste dont semble bénéficier la cheffe de file du Rassemblement national face à Jean-Luc Mélenchon.

Ces résultats mériteront naturellement d’être confirmés au moment du vote. Le match de 2027 ne se jouera à l’évidence pas sur le seul facteur populiste. De multiples enjeux promettent d’occuper l’agenda présidentiel – pouvoir d’achat, dette ou déficits, climat, immigration, santé, insécurité, Europe, Ukraine, pour n’en citer que quelques-uns.

À ce stade de la précampagne, la candidate du RN paraît toutefois mieux à même d’exploiter les sentiments populistes qui dominent dans une large partie de l’électorat.

Depuis plusieurs semaines, Marine Le Pen multiplie à cet égard les signaux de radicalité et les discours populistes. L’ancrage droitier du populisme, tel qu’il ressort des données de l’enquête, donne incontestablement un avantage supplémentaire à la candidate du RN dans sa conquête d’un peuple de droite, qui demeure indispensable à sa victoire en 2027.


L’analyse complète, parue le 13 octobre 2026, est disponible dans les Notes de recherche du Cevipof.

The Conversation

Gilles Ivaldi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.10.2026 à 10:33

Après une guerre, quelle éducation pour construire la paix ?

Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Enseignant-Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

Après un conflit, reconstruire l’éducation ne consiste pas seulement à rouvrir les écoles. Les programmes, les manuels et leur gouvernance pèsent aussi sur la mémoire collective.
Texte intégral (1898 mots)
En 2002, la fin de la guerre civile au Sierra Leone a marqué le début d’une refonte des manuels scolaires, transformant l’école en un outil de réconciliation nationale. Annie Spratt/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Dans les sociétés sorties de guerre, l’école doit composer avec des mémoires et des appartenances parfois antagonistes.

  • Programmes, manuels et formations des enseignants dépendent de décisions politiques autant que pédagogiques.

  • De la Bosnie au Liban, les choix éducatifs peuvent entretenir les séparations ou, au contraire, ouvrir des espaces de dialogue.


Qu’il s’agisse de conflits encore en cours ou de sociétés engagées dans l’après-guerre, la reconstruction des infrastructures et des services essentiels constitue un enjeu majeur. De l’Ukraine à Gaza, en passant par la Syrie ou le Soudan, les destructions rappellent l’ampleur des besoins matériels. Mais au-delà des routes à reconstruire, des hôpitaux à remettre en service et des écoles à réparer ou à rebâtir, une question demeure : que va-t-on enseigner lorsque les élèves retrouveront le chemin de la classe ?

La reconstruction éducative est souvent pensée comme un chantier matériel. Rouvrir les écoles ne suffit pas à reconstruire l’éducation : il faut également repenser les programmes, former les enseignants et réorganiser les institutions éducatives. L’école ne transmet pas seulement des connaissances ; elle forme des citoyens, construit une mémoire collective et prépare les générations appelées à reconstruire le pays.

Les recherches sur les États post-conflit montrent que l’éducation peut contribuer à restaurer la confiance, renforcer les institutions et consolider la paix. Mais, selon les choix politiques qui président à sa reconstruction, elle peut aussi prolonger les divisions héritées du conflit.

La véritable question n’est donc pas seulement quelle éducation reconstruire, mais qui la reconstruit : qui décide des programmes, des institutions, de la formation des enseignants et des universités ?

Les écoles ne sont jamais des espaces neutres

Dans une étude publiée en 2000, les chercheurs Kenneth Bush et Diana Saltarelli ont montré que l’éducation pouvait aussi bien contribuer à la paix que renforcer les tensions entre communautés.

Les systèmes éducatifs ne transmettent pas seulement des connaissances. Ils façonnent aussi une certaine vision de l’histoire, de la citoyenneté et du vivre-ensemble.

Cette dimension devient particulièrement sensible après un conflit. Les autorités doivent alors décider quels événements enseigner, quelles mémoires transmettre aux nouvelles générations et quelles valeurs promouvoir. Ces choix dépassent la pédagogie : ils participent directement à la reconstruction politique et institutionnelle du pays.

L’histoire montre cette ambivalence. Dans l’Allemagne nazie, écoles et universités ont été soumises à une forte mise au pas idéologique. Après 1945, leur réforme et leur dénazification ont au contraire participé au processus de démocratisation de l’Allemagne. En France également, l’école a joué un rôle central dans la construction nationale sous la IIIᵉ République. Ces exemples montrent que l’éducation n’est jamais un simple service public.

Lorsque l’école reflète les divisions de la société

Mais la reconstruction éducative ne favorise pas toujours le rapprochement entre les communautés. En Bosnie-Herzégovine, certaines formes de ségrégation scolaire persistent plusieurs décennies après la guerre selon le modèle des « deux écoles sous un même toit ».

Les élèves fréquentent le même bâtiment mais suivent des programmes distincts selon leur appartenance ethnique. L’école devient ainsi le reflet des divisions politiques et communautaires qui continuent de structurer la société.

Au Liban, la coexistence d’établissements publics, privés et confessionnels s’accompagne d’une fragmentation des récits historiques et de la gouvernance éducative. L’absence d’un manuel d’histoire commun illustre les difficultés à construire une mémoire nationale partagée.

En Israël et dans les territoires palestiniens, l’analyse des programmes et des manuels scolaires révèle également des débats autour des récits historiques, des valeurs civiques et de la représentation de l’autre.

En Afrique du Sud, la réforme des programmes après l’apartheid a cherché à promouvoir une citoyenneté commune et une plus grande reconnaissance de la pluralité des expériences historiques.

La véritable question est celle de la gouvernance

Ces exemples montrent qu’il n’existe pas de modèle universel de reconstruction éducative. Ils rappellent aussi que l’éducation peut favoriser la réconciliation ou, au contraire, prolonger les divisions lorsqu’elle devient le lieu de mémoires concurrentes et de projets politiques opposés. La question est donc aussi celle de la gouvernance.


À lire aussi : Pédagogies nouvelles, échanges scolaires… Après la Seconde Guerre mondiale, comment les enfants sont devenus acteurs de la paix


Après une guerre, le défi ne consiste pas seulement à reconstruire des écoles ou à former des enseignants, mais à déterminer qui décide des contenus enseignés. Qui définit les programmes, choisit les manuels, forme les enseignants ou finance les établissements ? Ces choix, loin d’être uniquement techniques, influencent les savoirs transmis et la vision de la société portés par l’école.

En Bosnie-Herzégovine, la répartition des compétences éducatives entre différentes autorités territoriales contribue à la coexistence de programmes distincts, notamment dans l’enseignement de l’histoire. Leur harmonisation demeure un sujet de controverses politiques et identitaires. Au Liban, le ministère de l’éducation et les établissements confessionnels interviennent dans un système marqué par la diversité des acteurs. Les désaccords sur l’enseignement de l’histoire illustrent les difficultés à élaborer un récit commun.

Ainsi, ministères, collectivités, universités, organisations internationales, bailleurs de fonds, autorités religieuses ou partis politiques peuvent tous intervenir dans la définition des politiques éducatives, sans toujours poursuivre les mêmes objectifs.

Mais les politiques éducatives ne se traduisent pas mécaniquement dans les salles de classe. Les enseignants disposent d’une certaine marge d’interprétation. Dans leur pratique quotidienne, ils peuvent encourager le dialogue, confronter différentes perspectives historiques ou, au contraire, reproduire les divisions existantes. Cette autonomie reste néanmoins variable selon les systèmes éducatifs et les contraintes politiques.

Les universités préparent l’après-guerre

Les enjeux de gouvernance éducative ne s’arrêtent pas aux portes des écoles. Ils concernent également les universités, dont l’autonomie et les orientations institutionnelles peuvent influencer leur contribution à la reconstruction du pays.

Ces établissements occupent une position particulière dans les sociétés post-conflit. Ils forment de futurs responsables publics et produisent des connaissances susceptibles d’éclairer l’élaboration des politiques publiques, même si leur influence réelle dépend du contexte institutionnel et politique.

Lorsqu’elles disposent d’une autonomie suffisante, les universités peuvent organiser des débats sur le passé, encourager des recherches indépendantes et créer des espaces de rencontre entre étudiants issus de communautés divisées.

En Colombie, des étudiants ont ainsi mené des projets avec des associations et des communautés touchées par le conflit armé, dans le cadre du service-learning (ou apprentissage par le service), une démarche qui relie engagement de terrain et formation universitaire. Mémoire, développement local, dialogue communautaire : ces initiatives visaient à renouer des liens entre étudiants, institutions et habitants.

Reconstruire une école est un chantier d’ingénierie ; reconstruire un système éducatif est un choix de société. Après une guerre, la question n’est pas seulement de savoir combien d’écoles seront rebâties, mais quel avenir elles construiront.

The Conversation

Mohamad Fadl Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.10.2026 à 10:27

Les sondages d’opinion, chance ou problème pour les démocraties ?

Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France

À l’approche de la présidentielle 2027, les sondages se multiplient. Ils éclairent dans une certaine mesure les rapports de force, mais influencent aussi les stratégies de vote et la campagne.
Texte intégral (2488 mots)

L’ESSENTIEL

  • À l’approche de la présidentielle 2027, les sondages préélectoraux se multiplient en France.

  • Les sondages éclairent les rapports de force, mais peuvent aussi influencer électorat et responsables politiques.

  • Leur fiabilité est bien meilleure pour le second tour que pour le premier. Leurs effets sur le vote restent difficiles à mesurer.


Trente sondages préélectoraux ont déjà été publiés concernant l’élection présidentielle d’avril-mai 2027 et leur rythme va évidemment s’accélérer dans les prochains mois.

Ce qui incite à ouvrir, à nouveau frais, une réflexion sur la validité de ces outils d’information et sur leur intérêt : sont-ils une chance ou un problème pour les démocraties ? Permettent-ils un meilleur fonctionnement de celles-ci ou au contraire les abîment-ils ?

La longue histoire des sondages d’opinion

Au début du XXe siècle, on découvre progressivement comment on peut connaître les caractéristiques d’une population en sélectionnant seulement un tout petit groupe parmi celle-ci : dans les années 1920, des études marketing sont réalisées aux États-Unis sur la consommation des ménages, le lectorat de la presse et de la radio. Ces nouveaux outils de connaissance sont ensuite appliqués au domaine politique.

Lors de l’élection présidentielle américaine de 1936, Archibald Crossley, George Gallup et Elmo Roper, hommes de médias et de marketing, utilisent tous trois ces nouvelles méthodes d’échantillon représentatif en interrogeant quelques milliers de personnes pour prévoir le résultat du vote : via ces tout premiers sondages d’opinion politique, ils pronostiquent une large réélection de Roosevelt.

En parallèle, la revue Literary Digest mise sur le nombre : elle organise une vaste consultation auprès de ses lecteurs pour connaître leur intention de vote et reçoit plusieurs millions de réponses. Cet agglomérat très nombreux mais non représentatif du corps électoral pronostique, à tort, la défaite de Roosevelt qui gagne très largement la présidentielle.

L’épisode légitime alors la nouvelle manière de mesurer l’opinion, le sondage, même si les marges d’erreur sont à l’époque assez importantes.

Cette méthodologie est introduite en France deux ans plus tard, en 1938, par le sociologue Jean Stoetzel qui fonde l’Institut français d’opinion publique (Ifop), le premier institut de sondage français. Mais les sondages restent peu nombreux en France jusqu’au début de la Ve République.

C’est l’élection présidentielle de 1965 qui leur donne une sorte de légitimité, en prédisant avec justesse le ballotage du général de Gaulle au premier tour, alors que tout le monde pensait qu’il serait élu dès le premier.

Les sondages deviennent ensuite très nombreux en période électorale présidentielle : 24 en 1974 du 9 avril au 5 mai, 111 en 1981 de janvier à mai, 153 en 1988, 157 en 1995, 193 en 2002, 293 en 2007, 409 en 2012, 560 en 2017, 467 en 2022 (cette baisse en 2022 s’explique notamment par l’absence d’élections primaires ouvertes pour les principaux courants politiques).

Louanges et critiques

Les fondateurs des instituts de sondage voient en celui-ci un outil démocratique : avec un petit échantillon représentatif, le sondage donnerait une image exacte de ce que pense l’ensemble de la population. Pour eux, la répétition des sondages politiques sur tous les grands sujets constituerait autant de référendums citoyens. Cela devrait améliorer le fonctionnement de la démocratie, les hommes politiques pouvant s’inspirer des résultats pour mieux répondre aux demandes de la population.

Mais avec leur multiplication, dès le début des années 1970, les sondages sont critiqués par des hommes politiques (ils se sentent délégitimés par ces nouveaux représentants des opinions), mais aussi par des universitaires. Pour ces derniers, les sondages ne seraient qu’une illusion, une représentation faussée.

Le texte du sociologue Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas » (1973 et 1980), a été beaucoup repris par les détracteurs des sondages. D’après lui, le sondage créerait ce qu’il prétend mesurer et il imposerait des problématiques à travers le questionnaire, manipulant ainsi les enquêtés et leur faisant répondre ce que les sondeurs veulent. Il « atomiserait » également l’opinion en interrogeant des individus en dehors de leurs liens sociaux. Il ferait, enfin, comme si tous les enquêtés avaient la même influence, alors que l’opinion d’un militant a plus de poids social que celle des nombreux citoyens peu politisés : il sous-estimerait donc la dynamique des débats publics.



Aujourd’hui, le débat est toujours présent.

Les sondages électoraux permettent aux citoyens de connaître, au moins approximativement, le rapport de force entre les candidats, les caractéristiques des électorats et leurs opinions sur de nombreux sujets.

Mais, ce faisant, les sondages ont un effet sur le vote des électeurs. Ils accentuent notamment le vote utile, ou « vote stratège » : l’électeur ne vote pas toujours pour son candidat préféré (appartenant à une tendance minoritaire), mais pour le plus proche de ses idées ayant des chances de l’emporter.

La formulation des questions peut également introduire des biais dans les réponses, notamment selon la connotation des mots. Toutefois, des études ont montré que les personnes interrogées ne se laissaient pas facilement abuser par des questions manquant de neutralité, notamment lorsqu’elles avaient des opinions politiques structurées.

Établir quels sont les effets des sondages est très difficile, voire même quasiment impossible. Durant une campagne électorale, les influences auxquelles les électrices et les électeurs sont exposés sont trop nombreuses pour qu’il soit possible d’isoler ce qui relève spécifiquement des sondages. Ces effets varient, en outre, selon l’élection, la campagne ou les candidats en présence. Seul élément relativement stable : l’influence des sondages semble être plus importante sur les stratégies des responsables politiques que sur l’électorat.

Des sondages électoraux réglementés

En France, les effets potentiels sur le jeu électoral ont conduit les pouvoirs publics à réglementer la production et la diffusion des sondages. De 1977 à 2002, leur publication est interdite la dernière semaine avant une élection pour que le citoyen puisse décider son vote sans influence néfaste des sondages. Depuis 2002, la publication des sondages électoraux est seulement interdite après la fin de la campagne électorale officielle, le vendredi à minuit, pour ne pas brider la liberté d’expression pendant les débats de campagne.

Une commission de contrôle de ces outils est aussi créée en 1977. Les instituts de sondages doivent adresser une notice à la commission pour chaque sondage électoral afin d’expliciter leur méthodologie. Cette commission existe toujours et publie sur son site les notices et ses recommandations.

Son travail a été surtout très important dans les premières années de son existence pour stigmatiser certaines pratiques douteuses. Elle a aussi contribué à réguler la pratique des redressements – le fait de corriger les données brutes d’un sondage, à l’aide de méthodes de pondération, pour rendre l’échantillon plus représentatif de la population étudiée.

La commission s’est aussi beaucoup intéressée à la légitimité de questions sur le second tour, alors qu’on ne connaît pas les résultats du premier. Elle a longtemps estimé qu’il ne faudrait pas les autoriser, mais n’a pas le pouvoir de les interdire. En 2017, elle demande que, si les instituts ne testent et ne publient qu’une hypothèse de second tour, ce soit toujours celle des deux candidats arrivés en tête de la prévision sondagière. Mais elle estime légitime d’en présenter plusieurs lorsque les résultats mesurés entre candidats étaient proches. En vue de l’élection de 2022, elle accepte que soient publiées des hypothèses de second tour pour des candidats n’ayant obtenu qu’environ 10 % des estimations sondagières de premier tour.

Indépendamment des sondages électoraux, beaucoup portent sur de nombreux sujets de société comme la peine de mort, l’euthanasie, la liberté sexuelle ou la GPA, etc. Ils donnent une image de l’opinion publique à un moment donné sur ces thèmes, avec une majorité et une ou plusieurs minorités. On peut mesurer les évolutions au fil du temps mais on ne peut jamais être sûr de leur correspondance exacte avec la réalité, à la différence des sondages préélectoraux qui vont être confirmés ou infirmés par le résultat de l’élection.

Quelle confiance peut-on faire aux sondages sur les intentions de vote à l’élection présidentielle ?

Il faut d’abord dire que les sondages ne sont pas une prévision du résultat du scrutin. Ils sont seulement une image du résultat du scrutin s’il avait lieu aujourd’hui, puisque les rapports de force peuvent bouger très sensiblement au cours de la campagne électorale.

Appréhender la justesse du pronostic n’a donc de sens que pour le dernier sondage publié par chaque institut, deux ou trois jours avant l’élection. Les sondages publiés pour le second tour présidentiel donnent une prévision juste sur qui sera élu, car on peut redresser les résultats bruts en fonction du vote du premier tour. Pour les premiers tours, la réponse est moins évidente.

En 2022, les écarts entre le dernier sondage publié et le résultat du premier tour (10 avril) ne sont jamais très importants. La différence est souvent proche de la marge d’erreur, sauf pour Mélenchon, sous-estimé de 3 à 4 points, ce qui peut s’expliquer par sa forte dynamique en dernière période.

Election présidentielle de 2022 : écarts entre le dernier sondage publié et le résultat du premier tour
Élection présidentielle de 2022 : écarts entre le dernier sondage publié et le résultat du premier tour. Pierre Brechon/DataWrapper, CC BY

Mais après certaines élections présidentielles, notamment 1995 et 2002, les sondages ont été considérés par certains comme erronés parce qu’ils ne donnaient pas le bon ordre d’arrivée entre les candidats. En 1995, Jacques Chirac, donné en tête, n’arrive qu’en second, alors que Lionel Jospin, donné second, arrive premier. Le biais est d’environ 3 points. Il est plutôt moins important en 2002, mais les sondages ne prévoyaient pas l’élimination de Lionel Jospin et la sélection de Jean-Marie Le Pen.

Outils fragiles, les sondages doivent être utilisés avec prudence. Il faut savoir les étudier attentivement afin d’en tirer des connaissances sur les électorats et les enjeux d’une élection, pour qu’ils puissent constituer des outils utiles au débat démocratique.

The Conversation

Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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