10.06.2026 à 16:06
Éric Debarbieux, Professeur émérite en sciences de l'éducation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Rédigée à la suite de la commission d’enquête parlementaire sur le scandale de Bétharram, la proposition de loi visant à protéger les enfants contre les violences en milieu scolaire a été adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, marquant une rupture nette avec une longue histoire de la pédagogie fondée sur une idéologie punitive.
Le 1er juin 2026, l’Assemblée nationale a voté une loi visant à protéger les enfants et à lutter contre les violences en milieu scolaire. Il s’agit des violences commises par les adultes sur des élèves. Elle fait suite aux travaux d’une commission parlementaire rassemblée après la révélation de violences commises au sein de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram.
Dans cet article, ce texte sera considéré dans son surgissement issu de la mobilisation de collectifs de victimes, et de leurs alliés, comme dans le changement de regard sur l’enfant et l’éducation qu’il officialise.
Mais ce changement reste fragile et la période actuelle est grosse de contradictions qui peuvent faire de cette « victoire des victimes » une simple victoire d’étape, bien vite remise en cause dans un backlash éducatif, un retour du bâton qui ne serait pas que symbolique.
La loi du plus fort s’appuie sur la loi du silence. Être victime, c’est être silenciée. La sidération, la honte, le gaslighting, la colonisation du psychisme des victimes sont autant de mécanismes et d’émotions connus qui privent les victimes de leur parole, parfois de leur mémoire, et protègent les agresseurs.
Le silence des victimes a été tel qu’au début de ce siècle pouvait encore paraître un livre au titre évocateur : Les Victimes, des oubliées de l’histoire ?. La victimation secondaire qui consiste à ne pas écouter et à ne pas croire les victimes est un des éléments clés de cet oubli historique et systémique. Mais grâce en particulier aux luttes féministes, désormais intersectionnelles, bien des choses ont changé. Qu’on ne s’y trompe pas : les affaires de violences scolaires sont inscrites dans l’autorité patriarcale, renforcée par le côté « internat punitif » dans le cas de Bétharram et de plusieurs institutions qui ont été dénoncées.
Depuis #MeToo (2017), l’intense libération de la parole des femmes autorise la révélation des violences vécues en tant qu’enfants, quel que soit leur genre – et l’on sait bien qu’il est difficile pour un homme de s’avouer victime, en particulier de violences sexuelles.
Mais cela ne doit pas conduire à un fatalisme de la passivité éternelle des victimes. Grâce à la constitution de collectifs, d’associations, grâce aussi au courage de lanceurs d’alerte – trop souvent victimes secondaires placardisées – la parole a émergée, a été massivement entendue et crue, malgré les dénégations et les minimisations. Grâce aussi et au courage transpartisan de Violette Spillebout (députée Ensemble pour la République, EPR) et Paul Vannier (député La France insoumise, LFI) ainsi que par des alliances nouées, entre autres, avec les syndicats, malgré les manœuvres dilatoires de certains partis.
Aucun député n’a osé s’opposer au vote de ce texte, signe de l’extraordinaire force de cette parole, même si certains articles n’ont pas été votés – dont celui sur la levée du secret de la confession, auquel se sont opposées la droite et l’extrême droite.
Ce changement dans l’écoute des victimes est le signe du long changement historique des regards sur l’enfant. L’éducation a longtemps été considérée comme un dressage, comme une correction du trop-plein enfantin de nature et d’animalité. D’où la fondation d’une pédagogie du redressement, qui a dominé l’histoire de l’éducation occidentale jusqu’au XIXᵉ siècle.
Contrairement à une idée reçue et exploitée politiquement ad nauseam, ce n’est pas Mai-68 qui a placé l’enfant au centre, qui a démonétisé l’usage de la violence en éducation. Si l’on sait désormais ce que la thèse de Philippe Ariès sur la découverte de l’enfant avait d’excessif en niant l’amour pour l’enfant dans les familles anciennes, il n’en reste pas moins vrai qu’une profonde mutation du rapport à l’enfant s’est produite dès le XVIIIᵉ siècle et surtout au XIXᵉ siècle. Dans la modernité, l’enfant est progressivement devenu une valeur fondamentale de la famille.
Le développement postmoderne d’autres modèles familiaux ne remet pas en cause cette évolution : même dans la famille à la carte, l’amour pour l’enfant reste une valeur cardinale. L’idéal de non-violence – avec toutes les fragilités concrètes d’un idéal – impose de nouvelles normes à l’éducation : la modernité en privilégiant l’affection a dévalorisé la violence éducative. C’est à l’échelle des siècles qu’une nouvelle vision de l’enfant s’est imposée, jamais parfaitement, et avec tous les risques de l’enfermement dans un milieu familial restreint. Ce qui n’a pas empêché une cohabitation de cette image avec celle de l’enfant à dresser.
La loi qui vient d’être votée officialise cette valeur de la non-violence dans l’éducation scolaire. En témoignent cette modification du Code de l’éducation, avec l’ajout d’un article L. 111-7 est ainsi rédigé :
« L’école garantit le respect de la dignité et de l’intégrité physique et psychologique des élèves et des étudiants. Tout élève ou étudiant a droit à une formation sans violence morale ni physique et sans harcèlement. Tout recours aux châtiments corporels ou à tout autre traitement humiliant ou dégradant à leur encontre est interdit. »
La rupture légale avec la pédagogie du dressage est actée. Et, ce qui est tout aussi important, ce que l’on nomme les « violences éducatives ordinaires » sont clairement interdites.
L’application de la loi ne sera pas simple. Des questions de moyens seront cruciales. La formation obligatoire ne sera pas aisée à mettre en place. Si elle consiste à ne rajouter que quelques heures à la formation initiale, l’impact sera restreint. En prônant la mise en place dans chaque école de lieux où recueillir la parole des enfants, elle marque un pas indispensable. Mais ce pas sera rendu difficile par le risque actuel d’une remise en cause autoritariste, politique et sociale d’une éducation bienveillante, qui accorde une valeur à cette parole de l’enfant (dont on comprendra qu’elle n’est pas celle du seul enfant victime).
L’autoritarisme est redevenu désirable et marque le débat politique et éducatif. Dans un sondage Ifop de 2023, une large majorité de Français (85 %) adhérait à l’affirmation que « l’autorité est une notion qui se perd en France de nos jours ».
Selon le Baromètre de la confiance politique du Cevipof, en 2025, 54 % des Français approuvent l’idée d’un « homme fort qui n’a pas besoin des élections ou du Parlement », et 73 % souhaitent « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ». Près de 30 % pensent que ce serait une solution que « l’armée dirige le pays ». Et 69 % pensent que la justice est « trop laxiste ».
Ce laxisme est aussi décrit au niveau éducatif, supposant que l’absence de sévérité, l’abandon d’une idéologie du respect par la crainte – et par les violences éducatives ordinaires – est responsable d’une décadence sociétale. Il est frappant d’entendre dans le discours politique combien l’« ensauvagement » de la jeunesse est un thème porteur.
Ce retour de « l’enfant sauvage » est celui d’un archaïsme anthropologique qui situe l’enfance comme âge de sauvagerie et de déraison. Mais un archaïsme réactivé sur « l’enfant des autres », dans une croyance en l’ethnoviolence. C’est aussi dans cet archaïsme que l’on peut lire le « choc carcéral » et le « choc d’autorité », réclamés par une partie de la classe politique comme seules solutions aux émotions soulevées par les violences révélées et les faits divers médiatisés.
Cela est aussi théorisé par certains praticiens, dont le pédiatre Aldo Naouri, qui, contre le pouvoir des mères, demandait une place pour le père. L’urgence serait de « restaurer nos valeurs fondamentales », à savoir « la hiérarchie au sein de la famille ». On comprend comment patriarcat et masculinisme peuvent s’appuyer sur une telle « théorisation ».
Sur le plan de l’éducation scolaire, la critique est portée par ceux qui se positionnent contre les « pédagogues », aux succès d’édition impressionnants. Citons la Fabrique du crétin (2005), l’ouvrage du polémiste Jean-Paul Brighelli, très relayé, selon lequel pédagogues et psychologues mènent l’école vers l’apocalypse, à force de prôner les droits de l’enfant et l’importance de sa parole contre la sagesse magistrale.
Le combat éducatif est aussi un combat politique.
En tant qu'expert extérieur je suis en contact (bénévole) avec le Comité de suivi de la Commission parlementaire sur les violences scolaires.
10.06.2026 à 16:06
Nicolas Salerno, Doctorant chercheur, Université Grenoble Alpes (UGA)
Olivier Vidal, Chercheur à l'Institut des sciences de la Terre, Université Grenoble Alpes (UGA)
Inégalités d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics, compétition accrue entre élites, finances publiques sous tension : plusieurs indicateurs suggèrent que la France traverse une phase de fragilisation institutionnelle comparable à celles observées dans d’autres périodes de rupture historique.
Ces dernières années, les instabilités politiques en France se sont multipliées, impliquant toutes les strates de la population. En 2018, un mouvement populaire bref et violent, avec un gilet jaune en symbole de ralliement et une sociologie originale voit le jour. L’hiver 2023 voit l’un des mouvements de protestations et de grèves les plus massifs de son histoire récente en réponse à une nouvelle réforme du système de retraite. En juin de la même année éclate une série d’émeutes urbaines dans tout le pays à la suite de la mort de Nahel Merzouk. Enfin, en 2024, la France connaît une dissolution de l’Assemblée nationale et une censure du gouvernement, conduisant à trois renouvellements du gouvernement pour cette seule année, un bal inédit sous la Vᵉ République.
Différencier des troubles habituels de la vie politique d’un pays de signes précurseurs de changements institutionnels plus profonds est crucial pour déterminer le type de réponse à y apporter. Or, dans un monde politique où l’agenda est dominé par des cycles électoraux rapides et un système médiatique focalisé sur l’actualité, l’attention publique se fixe sur des événements ponctuels. Les réponses restent alors essentiellement symptomatiques : retraits de réformes, changements de gouvernement, sans traiter les conditions structurelles susceptibles d’en être la cause.
La théorie structurelle-démographique proposée par Goldstone (1991) puis développée par Peter Turchin et ses collègues, analyse les périodes de changements institutionnels majeurs au travers de trois facteurs : la paupérisation du peuple, la polarisation des élites et la détresse fiscale de l’État. Elle a notamment permis en 2010 à Peter Turchin, à l’occasion d’une enquête prospective de Nature, de prévoir une période propice aux instabilités politiques aux États-Unis autour de 2020.
Cette théorie permet de comprendre et les périodes d’instabilités politiques comme le résultat de tensions émergeant de l’inadéquation croissante entre les institutions en place et des changements démographiques et économiques sur le temps long. Ces dernières manifestent alors une incapacité croissante à maintenir un contexte socio-économique permettant aux individus de poursuivre leurs aspirations.
Au centre des mécanismes décrits par cette théorie réside « la pompe à richesse » : la concentration du pouvoir économique et politique au sein d’une minorité, que ce soit via des systèmes fonciers et fiscaux avantageux ou une pression à la baisse sur les salaires. Ce mécanisme creuse les inégalités avec les membres les plus modestes de la société, mais affecte particulièrement les élites de rang inférieur et leurs aspirants, créant une fracture croissante en leur sein.
Après quelques décennies la majorité voit ses conditions de vie se dégrader tandis qu’une minorité prospère, le contrat social s’érode. La concentration du pouvoir ferme alors la porte aux aspirants toujours plus nombreux, la compétition entre élites s’intensifie, leur cohésion disparaît et des factions émergent. Ces aspirants, privés des ressources pour satisfaire leurs ambitions, remettent en question leur allégeance au système, mobilisent les masses paupérisées et se muent en contre-élites cherchant à modifier les règles du jeu.
Dans les sociétés contemporaines, la pression mise sur les institutions par la surproduction d’élites et l’appauvrissement de la population peuvent en théorie être régulés par des investissements et des réformes appropriées, à condition que cela soit permis par les finances publiques en bonne santé.
A contrario, lorsque l’État est accablé par la dette et perçu comme illégitime, sa capacité de régulation s’érode. À ce moment-là, la paupérisation du peuple, le factionnalisme des élites et la tension fiscale créent un contexte dans lequel même des chocs relativement faibles peuvent déclencher des crises disproportionnées.
Dans une étude récente, nous avons appliqué cette théorie à l’histoire récente de la France. Selon ses auteurs, la France serait sur une trajectoire analogue à celle décrite pour les États-Unis. Malgré le fait que les inégalités de revenus restent contenues grâce aux mécanismes de redistribution, les difficultés d’accès à l’emploi, à la propriété ou aux services publics se sont en revanche fortement accrues depuis 1980. Alors même que les valeurs nationales sous-estiment l’impact de ces dernières sur des populations spécifiques ; jeunes et banlieues pour l’accès à l’emploi, urbains pour la propriété (comme le montre le graphique ci-dessous) et ruraux pour l’accès aux services publics.
La compétition entre élites, que ce soit sur le plan économique ou politique s’est également fortement accentuée sur la même période. En témoigne la croissance des inégalités de richesse au sein du premier centile, montrant que la part détenue par le top 0,001 % a augmenté de 520 % contrairement à celle détenue par les derniers membres de ce centile (en vert dans la Fig. 2) qui n’augmente « que » de 60 %.
Sur le plan politique, la croissance du nombre de candidats aux élections législatives, présidentielles a doublé depuis 1980. La diminution du seuil pour former un groupe parlementaire est passée de 30 à 15 entre 1958 et 2023, sous la pression des députés pour former de nouveaux groupes, témoignant d’une division croissante des élites au parlement.
Dans le même temps, les finances publiques subissent une pression d’ampleur historique. La dette atteint en effet un niveau élevé (110 % du PIB en 2023), sous l’effet combiné du vieillissement démographique et de l’obsolescence progressive du système fiscal, dans un contexte d’engourdissement législatif lié à la fragmentation croissante des élites.
À ces tensions budgétaires s’ajoute une érosion marquée de la confiance dans les institutions, que l’on peut appréhender à travers la hausse du taux d’abstention électorale. Il en résulte une forme de calcification institutionnelle, au moment même où la capacité d’adaptation apparaît plus nécessaire que jamais.
Pour la France d’aujourd’hui, les indicateurs de la théorie structurelle-démographique convergent pour faire état d’une crise : paupérisation relative des classes populaires et moyennes, fermeture progressive des voies d’accès à la propriété et aux services publics, intensification de la compétition intraélitaire, paralysie législative et défiance historique envers les institutions.
Les crises structurelles-démographiques ont ceci de particulier qu’elles paralysent les conditions mêmes de leur résolution.
Toute réforme ambitieuse capable d’en traiter les causes profondes – redistribution de la richesse, assainissement des finances de l’État – exige précisément la cohésion politique dont la dissolution est au cœur de la crise. C’est une tension fondatrice de ces moments : l’urgence d’agir et l’incapacité croissante à le faire se renforcent mutuellement.
L’histoire offre pourtant un éventail de sorties possibles. Le New Deal américain des années 1930 montre que ces moments de crise peuvent aboutir à des reconfigurations institutionnelles profondes et durables, lorsque des coalitions suffisamment larges parviennent à s’imposer. À l’inverse, leur absence a conduit d’autres sociétés vers des ruptures violentes, comme en France en 1789.
Les trajectoires prises par une société lors d’une crise ne sont pas uniquement dictées par sa sévérité. Elles sont aussi des moments dans lesquels la capacité des acteurs à saisir les opportunités pour forger un nouveau contrat social est particulièrement importante. Les origines structurelles de cette crise nous invitent à sortir du temps court, celui des cycles électoraux et des médias pour prendre au sérieux le temps long. Non pour céder au fatalisme, mais pour comprendre que les fenêtres d’opportunité pour des réformes structurelles sont rares, et que les sociétés qui les ont saisies s’en sont mieux sorties que celles qui l’on subit.
Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106 en partenariat avec The Conversation France.
Nicolas Salerno est président de la Société Française de Cliodynamique. Son travail de thèse est financé par l'ANR, PEPR sous-sol, DyMod (22-EXSS-0003).
Olivier Vidal a reçu des financements de ANR et QCF.
09.06.2026 à 16:20
Arnaud Brennetot, Géographie politique, Université de Rouen Normandie

La fracture entre villes et campagnes s’est imposée comme l’une des principales clés de lecture des inégalités territoriales françaises. Pourtant, les dynamiques régionales dessinent une autre géographie. Héritée de la désindustrialisation, une ligne de partage séparant le Nord et l’Est du Sud et de l’Ouest continue de structurer l’économie et les trajectoires sociales du pays.
L’intégration de la France dans la mondialisation économique a eu pour corollaire une exposition accrue des entreprises et des régions à la concurrence internationale. À partir du milieu des années 1970, comme pour les autres pays membres de la Communauté économique européenne (CEE), cette situation s’est traduite par un ralentissement de la croissance économique, une augmentation du chômage, une réorganisation de la production et un développement sélectif du territoire. La délocalisation des tâches à faible valeur ajoutée vers les nouveaux pays industriels, l’externalisation d’une autre partie des fonctions vers les services et les progrès technologiques ont conduit à un processus de désindustrialisation et de tertiarisation de l’emploi.
En parallèle, l’élévation du niveau de vie a permis l’essor des activités de la sphère présentielle, c’est-à-dire destinées à une clientèle locale (la construction et les services à la personne).
Ces transformations ont entraîné une inversion de l’organisation régionale du pays : alors que les phases de la révolution industrielle avaient entraîné une forte croissance économique de la moitié nord-est du pays, à l’est d’une ligne Le Havre-Marseille, la période de la mondialisation néolibérale s’est traduite par un ralentissement de cette partie du pays et, au contraire, par une forte croissance de la France du Sud et de l’Ouest.
Évolution du nombre d’emplois entre 1954 et 1975
Évolution du nombre d’emplois entre 1975 et 2022
Dans le Nord-Est et dans les régions périphériques du Bassin parisien, le déclin des industries lourdes et de montage a entraîné une baisse importante du nombre d’emplois productifs. Depuis un quart de siècle, cela a eu pour effet le départ d’une partie des ménages, entraînant un ralentissement de la croissance puis un déclin presque généralisé de la population. Cette régression s’est accompagnée d’une réduction de l’offre de services collectifs, une fragilisation des systèmes urbains, une dévalorisation du capital fixe (les logements, les usines, les commerces, les infrastructures…) et des difficultés à amortir les investissements.
Si les grandes villes ont mieux résisté à la récession que les villes petites et moyennes ou les espaces de faibles densités, leur croissance a été bien plus faible que dans les métropoles du Sud et de l’Ouest. Seules les régions parisienne et lyonnaise sont parvenues à compenser les pertes liées à la désindustrialisation par l’essor des fonctions métropolitaines.
Au contraire, la moitié Sud-Ouest, longtemps caractérisée par une économie traditionnelle et un fort exode rural, a connu un rattrapage spectaculaire. La conjugaison de la tertiarisation des activités productives, favorable aux métropoles, et les nouveaux tropismes résidentiels, caractérisés par un attrait pour les littoraux et l’ensoleillement, ont contribué à un afflux continu de nouvelles populations et à la croissance conjointe des emplois des sphères présentielle et productive. Si les métropoles du Sud et de l’Ouest ont bénéficié d’un essor souvent souligné dans le débat public, des territoires plus larges ont également connu une trajectoire de forte croissance : la Bretagne (l’Ouest intérieur excepté), la vallée de la Loire, la Vendée, la Charente, le bassin Aquitain, le Languedoc, le bassin du Rhône, la Corse et la vallée du Rhin. Même le sud de la « diagonale du vide » a connu un modeste regain démographique et économique. Les territoires les plus dynamiques sont confrontés depuis plusieurs décennies aux phénomènes d’étalement urbain, de hausse des prix de l’immobilier et de ségrégation sociorésidentielle.
Cette inversion macro-régionale, observable à partir du milieu des années 1970, n’a jamais été identifiée comme un enjeu public notable (à la différence des considérations légitimes dont ont régulièrement fait l’objet les territoires d’outre-mer). Malgré les difficultés induites pour les populations des régions fragilisées du Nord-Est, elle n’a donné lieu à aucune politique d’accompagnement ou de traitement différencié depuis la fin des années 1990, lorsque les politiques d’aménagement national ont été abandonnées.
Les grands objectifs de politiques publiques concernant le développement durable, la compétitivité et la cohésion des territoires, par exemple, ont été mis en œuvre sans tenir compte de l’inégalité des trajectoires régionales. Les mêmes instruments (transferts de compétences, appels à projets, contrats) ont été déployés, sans considération pour le fait qu’ils ne pouvaient pas générer des effets identiques dans des régions en pleine croissance et dans des régions en déclin.
Ce fut le cas par exemple des contrats de plans État-Régions, des pôles de compétitivité ou des modalités d’accompagnement des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Les différents marchés (emplois, immobilier, services) ont alors produit leurs effets géographiques sélectifs sans garde-fous politiques. Par exemple, entre 1999 et 2022, la croissance de l’emploi a été trois fois plus forte à Toulouse (+ 63 %) qu’à Lille (+ 22 %). Les instruments de coopération interrégionale (comités de massif, contrats de plan interrégionaux, stratégies de façades littorales) sont de leur côté restés faiblement dotés.
Ni les gouvernements successifs, ni les associations d’élus locaux ne se sont véritablement inquiétés des possibles problèmes engendrés par de telles divergences régionales, hormis pour les espaces de très faibles densités et les territoires d’outre-mer. Ces écarts ont exposé les populations des différentes régions à une inégalité des chances croissante en matière de cadre de vie et d’opportunités territoriales (pour l’accès aux services collectifs ou pour le dynamisme économique local, par exemple).
Aucun débat notable n’a eu lieu concernant les avantages et les inconvénients éventuels induits par ce grand schisme régional. Hormis quelques rares exceptions, celui-ci a été systématiquement occulté des diagnostics formulés par les différents acteurs de la gouvernance et de l’aménagement des territoires (responsables politiques, administrations, associations, entreprises et médias) et ceci depuis plusieurs décennies, laissant les dynamiques macro-régionales continuer à exercer leurs effets.
L’état géographique du pays est cependant loin de désintéresser le public et encore moins de le satisfaire. Il est même devenu un objet récurrent de désapprobations. À partir de la fin des années 1990, la notion de « fracture territoriale » apparaît pour dénoncer les inégalités géographiques qui divisent le pays. Mais le décrochage macro-régional est occulté par la réactivation idéologique du vieux clivage villes/campagnes. Se cristallise un discours déplorant l’abandon des campagnes et des petites villes (alimenté par le recul des services publics et la fermeture de nombreux équipements) en contraste avec l’attention portée aux grandes villes, qu’il s’agisse de la crise des banlieues ou de grands projets urbains (le Grand Paris ou les métropoles régionales).
Dans les années 2010, cette déformation se systématise avec la notion de « France périphérique » qui réduit la transformation géographique de la France à un schéma binaire opposant des métropoles privilégiées à un ensemble de territoires hétéroclites habités par des « classes populaires » livrées à elles-mêmes. Cette caricature géographique est très largement adoptée par les médias comme par divers responsables politiques : le rejet des métropoles se présente alors comme une variante géographique du « dégagisme » politique en plein essor.
Cette focalisation du débat sur le clivage villes-campagnes n’a pas permis d’établir un diagnostic lucide de la réalité multiscalaire des inégalités et des vulnérabilités géographiques (entre quartiers et communes au sein des aires urbaines, entre villes et campagnes et entre ensembles régionaux). Si la réorganisation des activités induite par la mondialisation a renforcé le rôle des économies d’agglomération, profitant aux plus grandes des villes, les déclarations dénonçant la « fracture territoriale » ont majoritairement ignoré que, à population égale, les territoires du Nord-Est fragilisés par la désindustrialisation sont restés plus vulnérables que ceux du Sud-Ouest portés par une forte attractivité.
Cette réalité macro-régionale a fait l’objet d’un déni collectif, les élus du Nord-Est restant peu enclins à faire des difficultés subies par leur territoire un thème de revendication et de mobilisation politiques. Par ailleurs, bien des élus des territoires les moins peuplés ont eu intérêt à ce que le thème de la « France périphérique » reste vivace dans le débat public, permettant de justifier la perpétuation, sinon l’accentuation, du système de redistribution financière dont ils tirent profit. Par exemple, le programme Petites villes de demain, lancé en 2020 par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires, n’a pas cherché à cibler particulièrement celles dont la population est la plus pauvre ou celles qui subissent des dynamiques de déclin. L’indifférence à l’égard de la concentration des difficultés socio-économiques dans la moitié nord-est du pays a eu pour effet de laisser les inégalités se creuser et les frustrations s’y accumuler, sans permettre aucune résolution ou avancée concrète.
Depuis plusieurs mois, dans une situation politique de plus en plus critique, les appels en faveur d’un réinvestissement du territoire national se multiplient. La recherche de solutions a même conduit à recréer un ministère de l’aménagement du territoire (disparu depuis 2010), lequel s’emploie actuellement à la définition d’une nouvelle stratégie nationale d’aménagement. Une telle ambition ne pourra aboutir à des solutions tangibles qu’à la condition de tenir compte de l’existence du clivage macro-régional qui structure la France métropolitaine depuis un demi-siècle.
Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106, en partenariat avec The Conversation. Si vous souhaitez y assister, vous pouvez vous inscrire en cliquant ici.
Arnaud Brennetot conseille différentes organisations (collectivités territoriales, agences publiques, think tanks).