28.08.2026 à 12:47
Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine

L’ESSENTIEL
À partir du 1er septembre, téléphones portables et objets connectés seront interdits au lycée, y compris pendant les récréations.
Interdire cet objet omniprésent dans la vie des jeunes et se focaliser sur les seuls dangers ne peut suffire à une véritable éducation numérique.
Les établissements devraient profiter de la mise en œuvre de la réforme pour construire une culture de la connexion et de la déconnexion avec les lycéens.
« Moi, par exemple, quand je suis en cours et qu’il y a une pause, je suis obligé d’aller sur mon téléphone. »
Donovan, 16 ans, en première, précise aussitôt : pas nécessairement pour consulter les réseaux sociaux, mais pour écouter de la musique :
« Ça me fait juste du bien, je décompresse, et après c’est bon, je peux repartir. »
À la rentrée 2026, Donovan et les autres lycéens vont pourtant devoir composer avec une nouvelle règle : l’utilisation du téléphone portable et des objets connectés est désormais interdite dans les établissements. Aux équipes éducatives d’en déterminer les modalités et les exceptions dans leur règlement intérieur.
Casiers, pochettes, téléphone au fond du sac ? Ces questions pratiques vont nécessairement se poser. Mais elles risquent d’en masquer une autre, autrement plus importante : qu’allons-nous faire, à l’école, de la relation que les adolescents entretiennent avec leur smartphone ?
Car mettre un téléphone hors de portée n’apprend pas à s’en servir.
Disons-le d’emblée : il existe d’excellentes raisons de ménager, au lycée comme ailleurs, des espaces sans téléphone.
Selon le baromètre « Enfance et numérique », réalisé par l’Ifop pour la Fondation pour l’enfance, 55 % des 8-15 ans interrogés déclarent qu’ils utilisent les écrans parce qu’ils s’ennuient. Mais, dans le même temps, 35 % disent souhaiter davantage de moments sans écran à la maison. Voilà qui complique sérieusement le portrait de l’enfant ou de l’adolescent qu’il faudrait arracher malgré lui à son écran.
Ainsi les jeunes eux-mêmes expriment le besoin de régulation. C’est peut-être là que commence véritablement l’éducation au numérique : non dans l’injonction à se connecter ou à se déconnecter, mais dans la capacité à choisir sa connexion.
Interrogés longuement sur leurs pratiques à l’occasion de notre enquête « Quand les adolescents racontent le smartphone », les lycéens rencontrés en perçoivent eux-mêmes les tensions.
Apolline, 16 ans, raconte ainsi les moments où elle se sent « oppressée » et n’arrive « plus à gérer » : elle désinstalle alors temporairement l’application concernée, avant de la réinstaller une fois la pression retombée. D’autres évoquent le temps qui file ou la culpabilité de s’être laissé absorber :
« Quand je perds du temps comme ça, je me sens nulle ! »
– Romane, 17 ans
Mais ils refusent tout autant que leurs usages soient réduits à cette difficulté. Mathias, 18 ans, rappelle que le smartphone est aussi « d’une grande utilité comme source d’information ».
Car à force de demander ce que les smartphones font aux adolescents, nous oublions parfois de regarder ce que les adolescents font avec eux.
Le smartphone n’est pas seulement un écran. Il est un terminal d’accès à une quantité considérable de ressources culturelles, sociales et informationnelles. Aissa, 15 ans, l’exprime à sa manière :
« J’ai tout le temps mon téléphone sur moi (…) parce que je lis plein de choses, je m’informe avec »,
avant d’évoquer les heures qu’elle consacre à la lecture sur Wattpad, son « passe-temps ».
C’est par leur smartphone que beaucoup d’adolescents découvrent une actualité, approfondissent une passion, rejoignent une communauté liée à un loisir, apprennent un geste technique ou rencontrent une question à laquelle ils n’avaient jamais pensé.
C’est également sur cet appareil qu’ils sont confrontés aux transformations contemporaines de l’information, un article journalistique peut aujourd’hui prendre la forme d’une vidéo verticale, d’un carrousel, ou encore d’une story.
L’éducation aux médias et à l’information (EMI) ne peut consister à tenir à distance l’objet par lequel une grande partie de l’expérience informationnelle contemporaine se réalise. Il faut au contraire pouvoir l’introduire dans certaines situations pour regarder ce qui s’y passe. Pourquoi cette vidéo m’a-t-elle été recommandée ? Qui l’a produite ? Pourquoi cette forme de récit me touche-t-elle davantage qu’une autre ?
L’information n’est pas seulement quelque chose que les adolescents doivent apprendre à vérifier ou à trier : ils la rencontrent, la recherchent, la partagent, la commentent – et peuvent éprouver le plaisir de s’informer, ce qu’une éducation aux médias centrée sur les dangers risque parfois d’oublier. Découvrir un sujet rencontré au détour d’une vidéo, suivre un créateur dont on apprécie la manière de raconter : ces expériences contribuent à la construction d’une culture et d’un rapport personnel au monde.
Savoir s’informer, ce n’est pas savoir se méfier. C’est savoir chercher, explorer, découvrir, comparer, approfondir… et y prendre plaisir.
Une éducation numérique réduite à la prévention des risques est une éducation amputée. Or l’institution affirme vouloir développer une culture numérique tout en produisant un discours fortement structuré autour des dangers.
Ainsi, les établissements sont invités à mener auprès des élèves, des personnels et des parents des actions de sensibilisation aux « effets nocifs d’une exposition non raisonnée aux écrans » et au « caractère addictif des réseaux sociaux ».
Bien sûr, les risques existent. Captation attentionnelle, cyberviolences, exposition à certains contenus, désinformation, collecte des données personnelles, logiques économiques des plateformes : l’école doit permettre aux élèves de comprendre ces phénomènes et de développer des moyens d’action.
Encore faut-il ne pas se tromper sur les enjeux. L’expertise collective publiée en 2026 par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) invite à dépasser le seul temps d’écran pour considérer les pratiques réelles, les contenus, les motivations et le contexte des usages. Le smartphone ou les réseaux sociaux numériques ne sauraient être considérés, en eux-mêmes, comme la cause d’une souffrance. Ils peuvent en revanche contribuer à amplifier certaines vulnérabilités ; retirer le téléphone ne dispense donc nullement de repérer et d’accompagner les difficultés adolescentes.
Par ailleurs, on a tendance à faire peser la responsabilité sur des adolescents incapables de « lâcher leur téléphone ». Or, les usages s’inscrivent aussi dans une architecture industrielle de la captation conçue pour maximiser le temps d’utilisation et l’engagement. La régulation ne peut donc reposer sur la seule maîtrise individuelle des usages. C’est notamment le rôle des politiques européennes (notamment le Digital Services Act européen) censées imposer aux plateformes une réduction des risques liés aux designs addictifs, mais très insuffisamment appliquées aujourd’hui.
L’interdiction des téléphones au lycée peut devenir intéressante si elle n’est pas considérée comme une fin. Puisque les établissements disposent d’une marge pour déterminer les modalités concrètes de l’interdiction et ses exceptions, ils pourraient ouvrir un espace de discussion avec les premiers concernés.
Dans quelles situations la mise à distance du téléphone nous aide-t-elle réellement ? Quelles exceptions paraissent légitimes ? Quels usages informationnels, pédagogiques ou culturels souhaitons-nous préserver ?
Faire participer les lycéens, c’est leur permettre de prendre part à la construction concrète d’une règle qui organise leur quotidien.
C’est aussi les considérer comme des sujets capables de réfléchir à leurs propres pratiques, d’en identifier les tensions, d’exprimer leurs besoins et de participer à la définition d’un cadre collectif. Non pour négocier chaque minute d’utilisation du smartphone, mais pour construire collectivement une culture de la connexion et de la déconnexion.
Cette question est aussi traversée par de fortes inégalités : tous les adolescents ne disposent pas des mêmes ressources pour comprendre les environnements numériques et diversifier leurs pratiques. À l’école de ne pas réserver aux mieux accompagnés la possibilité de faire du smartphone un outil d’émancipation.
Il ne s’agit finalement ni de célébrer le téléphone portable ni de le diaboliser, mais d’apprendre à vivre avec lui : savoir le sortir pour une activité choisie, mais aussi le ranger et retrouver pleinement la conversation, le livre, le cours, le paysage par la fenêtre… Une connexion épanouie est une connexion choisie, consciente, maîtrisée, et suffisamment sereine pour que l’on puisse aussi décider de l’interrompre.
L’interdiction du téléphone au lycée peut contribuer à cet apprentissage, à condition de ne pas faire cette éducation sans ceux qu’elle prétend éduquer. Sans association des adolescents à la réflexion, celle-ci risque de demeurer ce qu’elle est juridiquement : une interdiction. Les y associer, c’est peut-être précisément ce qui peut la transformer en éducation.
Anne Cordier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.08.2026 à 12:42
Hélène Thiollet, Chargée de recherche au CNRS, CERI Sciences Po, spécialiste des politiques migratoires, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Fin juillet, des dizaines de milliers de personnes ont franchi la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta, 141 d’entre elles en sont mortes.
Plutôt que de chercher une cause unique ou des intentions cachées, les sciences sociales décrivent un faisceau de mécanismes à l’œuvre.
Il est essentiel de distinguer les faits des récits politisés et les dynamiques structurelles des intentions supposées des acteurs.
Fin juillet 2026, des dizaines de milliers de personnes ont franchi en quelques heures la frontière entre le Maroc et l’enclave espagnole de Ceuta. Entre 72 et 141 personnes sont mortes. En quelques heures, le drame est devenu une « crise migratoire » et les mêmes événements ont produit des récits radicalement différents. L’extrême droite espagnole et l’administration états-unienne parlent d’« invasion » ; quelques jours plus tard, une nouvelle tentative de passage annoncée sur les réseaux sociaux est déjà qualifiée par Europe 1 de « nouvel assaut migratoire ». En France, CNews associe Ceuta à la menace terroriste, tandis que les organisations de défense des droits mettent en avant les morts et les droits humains bafoués.
Mais que s’est-il réellement passé ? Le Maroc a-t-il délibérément « ouvert » la frontière pour faire pression sur Madrid ? Cette dernière question a rapidement écrasé les autres. Elle est politiquement efficace : elle transforme une catastrophe frontalière en affrontement entre États, désigne des responsables et nourrit les récits complotistes. Elle masque les mécanismes sociaux, politiques et diplomatiques qui ont rendu l’événement possible et nourrit la polarisation politique du débat autour des migrations.
Cette polarisation n’est pas propre à Ceuta. Nos recherches sur la couverture médiatique des migrations en France montrent que la qualification de « crise migratoire » repose sur des mécanismes récurrents de dramatisation, d’attribution des responsabilités et de polarisation. Cette polarisation commence généralement à droite de l’échiquier politique mais se diffuse progressivement dans l’ensemble du débat public.
L’hypothèse d’un Maroc qui laisse passer des dizaines de milliers de personnes n’est pas absurde. En 2021, Rabat avait relâché les contrôles autour de Ceuta dans un contexte de crise diplomatique avec Madrid. Aujourd’hui, le rapprochement de l’Espagne avec l’Algérie, rivale du Maroc et soutien du Front Polisario, comme les relations entre Maroc et États-Unis alimentent les soupçons.
Mais un contexte stratégique et des intérêts convergents ne démontrent pas une intention. Les premières analyses du renseignement espagnol, relayées notamment par le média tunisien indépendant Webdo, ne permettraient pas d’établir que l’État marocain aurait préparé une opération de cette ampleur. Elles évoquent en revanche un relâchement des contrôles.
Surtout, la focalisation sur une stratégie marocaine occulte les conditions sociales du mouvement. Le sociologue Mehdi Alioua insiste côté marocain sur le chômage et le sous-emploi d’une partie de la jeunesse marocaine, le poids du travail informel et la faible couverture sociale, mais aussi le décalage entre massification de l’éducation, aspirations à la mobilité sociale et perspectives économiques.
Fin juillet s’y ajoutent une concentration exceptionnelle de population sur le littoral autour de Ceuta et la mobilisation d’une partie de l’appareil sécuritaire par les cérémonies de la Fête du Trône.
Côté espagnol, la croissance économique, les besoins de main-d’œuvre et une politique de régularisation très visible rendent le pays attractif : plus d’un million de personnes avaient demandé à bénéficier du nouveau dispositif fin juin 2026. Il concerne des personnes déjà présentes en Espagne et majoritairement latino-américaines (67 %), mais les Marocains constituent la deuxième nationalité représentée (13,3 %), derrière les Colombiens. Les passages terrestres irréguliers enregistrés à Ceuta ont certes augmenté entre 2025 et 2026. Mais attractivité espagnole et difficultés sociales marocaines dessinent surtout une structure d’opportunités dans laquelle la rumeur d’une frontière momentanément franchissable peut devenir extrêmement puissante.
Un arrêt du 29 juin 2026 de la Cour suprême espagnole a justement fait l’objet d’un buzz fallacieux : les personnes interceptées en mer ne peuvent être soumises au régime exceptionnel de renvoi à la frontière propre à Ceuta et à Melilla. Une distinction juridique complexe est devenue sur les réseaux sociaux la promesse beaucoup plus simple d’une frontière ouverte aux nageurs.
Ces explications ne s’excluent pas : une stratégie opportuniste peut se greffer sur un mouvement social ; un gouvernement laisser faire ce qu’il n’a pas organisé ; une rumeur produire des effets qu’aucun acteur ne maîtrise. Les scientifiques doivent donc articuler les explications. Ils peuvent documenter les pratiques et leurs effets, beaucoup plus sûrement que les intentions secrètes des gouvernements.
En effet, les migrations sont façonnées par les écarts économiques entre territoires, les transformations démographiques et sociales, l’emploi, les aspirations individuelles et les réseaux familiaux et transnationaux. Les politiques migratoires comptent, mais peuvent déplacer les routes ou modifier la composition des migrations sans nécessairement en déterminer le volume. C’est l’un des principaux résultats d’une vaste synthèse comparative sur les déterminants des migrations et les effets des politiques migratoires.
Les frontières ne sont pas pour autant impuissantes : elles trient les migrants et migrantes. Comme le rappelle Anne-Laure Amilhat-Szary, les frontières sont des dispositifs qui rendent certaines mobilités possibles et d’autres difficiles, coûteuses ou dangereuses, pas des lignes sur une carte.
Elles créent aussi des opportunités ou augmentent les coûts diplomatiques. Le Maroc, la Turquie, la Libye ou, selon une configuration différente, la Biélorussie, occupent ainsi des positions géographiques susceptibles d’être converties en ressources politiques. En leur déléguant une partie du contrôle des migrations et de l’asile et en leur transférant des moyens, l’Union européenne étend la portée de ses politiques, mais accroît aussi leur vulnérabilité. Le « laisser-passer » devient alors un levier potentiel, précisément parce que l’Europe a conféré une valeur politique exceptionnelle au franchissement irrégulier de ses frontières.
Avec Antoine Pécoud, nous avons rappelé ce paradoxe de la « diplomatie migratoire » : faire du contrôle des migrations un objectif de politique étrangère augmente la valeur de la coopération des voisins de l’Europe. J’ai introduit la notion de « migrantisation de la diplomatie » : visas, réadmissions, frontières, ou diasporas ne sont plus seulement des enjeux de négociation ; ils deviennent une ressource dans les relations internationales et les transforment.
On peut alors, se demander : pourquoi les migrations sont-elles si centrales ?
En France comme ailleurs en Europe, les migrations polarisent de plus en plus le débat public. Elles occupent une place croissante dans les élections et accompagnent la progression des partis d’extrême droite. Pourtant, cette polarisation ne reflète mécaniquement ni les flux migratoires, ni les opinions publiques, ni même les politiques conduites.
Côté flux, nos recherches sur la presse française montrent que l’intensité du discours de « crise migratoire » ne suit pas celle des arrivées ou des demandes d’asile : en France, on a ainsi pu avoir une « crise migratoire » en 2015 sans augmentation correspondante de l’immigration.
Côté opinions, les données de l’European Social Survey dessinent une évolution également contre-intuitive. En France, la part des personnes souhaitant restreindre fortement l’immigration provenant de pays pauvres hors d’Europe passe de 50,1 % en 2002 à 30,9 % en 2023 ; pour les immigrés perçus comme de même origine ethnique que la majorité, de 36,3 % à 16,8 %. Il faut donc distinguer hostilité à l’immigration et saillance politique de l’enjeu migratoire qui polarise les opinions.
Enfin, polarisation idéologique et politiques migratoires ne coïncident pas davantage. Des recherches comparatives montrent que l’idéologie partisane pèse surtout sur l’intégration, l’asile ou le traitement des sans-papiers, beaucoup moins sur l’immigration de travail et familiale, plus contrainte par l’économie et les besoins de main-d’œuvre.
L’Italie de Giorgia Meloni l’illustre : à une rhétorique extrêmement dure sur les arrivées irrégulières répond une politique active d’immigration de travail. Son gouvernement a ainsi prévu 136 000 entrées en 2023, 151 000 en 2024 et 165 000 en 2025.
Il est alors intéressant de rappeler non seulement que les migrants et les exilés sont une ressource pour pays de destination et d’origine, mais aussi que faire de la migration un objet politique permet de créer, d’accumuler et de redistribuer des ressources. Celle-ci peut être captée par différents acteurs, publics ou privés, et se convertir : une position géographique, des flux de personnes ou d’argent peuvent produire du capital diplomatique, politique ou symbolique, lui-même convertible en pouvoir, en votes ou en ressources économiques. C’est ce que j’appelle une rente migratoire.
Cette rente est parfois géographique et diplomatique. Maroc, Turquie, Libye ou Biélorussie disposent, de manières différentes, d’une ressource liée à leur situation aux frontières de l’Europe.
Elle est aussi politique. Les partis peuvent mobiliser des électeurs en dramatisant les passages irréguliers ; les gouvernements afficher leur fermeté ; leurs adversaires dénoncer l’inefficacité ou le coût humain de ces politiques.
Enfin, la rente est économique : les migrants génèrent des ressources, et la gestion des frontières est aussi un marché. Pour les passeurs bien sûr, mais aussi et surtout pour les institutions politiques : construction, surveillance, drones, biométrie, logiciels, collecte de données, enfermement et expulsions associent acteurs publics et entreprises privées.
Frontex a ainsi vu son budget passer de 5 millions d’euros en 2005 à 1,12 milliard en 2025. Et ces bureaucraties ne sont pas de simples exécutantes techniques, elles sont elles-mêmes politisées : l’enquête de l’Office européen de lutte antifraude (OLAF) sur l’ancienne direction de Frontex a révélé la forte politisation des pratiques de l’agence (refoulements illégaux, non-respect des droits fondamentaux et des lois européennes).
Son ancien directeur Fabrice Leggeri, devenu député européen du Rassemblement national, illustre de manière particulièrement visible la porosité entre administration et politique, la politisation de la bureaucratie et la conversion de capital administratif en capital électoral.
Cela ne signifie pas que tous ces acteurs souhaitent ou organisent des « crises migratoires » : ce serait retomber dans le piège complotiste. Une rente n’exige pas que celui qui en bénéficie ait créé la situation qui la produit. Elle permet au contraire de comprendre comment des ressources matérielles et immatérielles peuvent s’accumuler, circuler entre acteurs publics et privés et se convertir les unes dans les autres.
Comprendre Ceuta suppose donc de ne pas demander seulement qui a provoqué la crise, mais ce qu’elle produit, pour qui, et comment ses effets deviennent à leur tour des ressources, en distinguant les faits des récits et les dynamiques structurelles des intentions supposées.
Hélène Thiollet est présidente de l'association Desinfox Migrations.
27.08.2026 à 15:43
Pierre-Nicolas Baudot, Maître de conférences, Université de Rouen Normandie
L’ESSENTIEL
En 1972, le Parti socialiste promet le « droit de vote aux étrangers aux élections locales ». Il y renoncera en 1990.
Depuis, cette mesure est régulièrement annoncée, mais jamais mise en œuvre. Comment expliquer le destin de ce projet avorté ?
À partir de la fin des années 1980, la pression exercée par la droite et l’extrême droite sur le thème de l’immigration place les socialistes en position défensive.
En 1972, Changer la vie – le programme de gouvernement du Parti socialiste (PS) – promet le « droit de vote aux étrangers aux élections locales ». En 1981, il constitue la 80ᵉ des 110 propositions du candidat François Mitterrand. Sept ans plus tard, ce dernier estime que « l’état des mœurs » ne le permet pas, avant que le PS entérine finalement son renoncement en 1990.
Rituellement annoncée depuis, mais systématiquement ajournée, cette mesure demeure irrémédiablement associée dans le commentaire politique à un « serpent de mer », une « Arlésienne » ou « un rendez-vous manqué ».
À travers sa trajectoire au sein du PS, elle apparaît comme un révélateur de la fabrique et du destin des promesses en politique.
Si la présence du droit de vote des étrangers dans le programme de François Mitterrand est souvent évoquée, le processus qui l’y conduit dans les années 1970 est moins connu. Sa présence résulte d’une trajectoire heurtée, qui traduit la position complexe du PS entre les milieux syndicaux et associatifs et la compétition politique, entre la « deuxième gauche » et le partenaire communiste.
Le droit de vote des étrangers aux élections locales est porté, dans les années 1970, par le mouvement associatif. Il est directement lié à la sédentarisation de l’immigration, mais également à une approche culturelle des immigrés qui encourage des revendications ne se limitant pas au monde du travail. Outre les mobilisations d’immigrés en faveur de « l’égalité des droits », cette proposition est défendue par des associations, comme la Fédération des associations de soutiens aux travailleurs immigrés (Fasti) ou la Ligue des droits de l’homme (LDH), et des acteurs syndicaux comme certaines franges de la CFDT. Ensemble, ils constituent une galaxie engagée dans le « militantisme de solidarité » avec les immigrés.
À la même période, le PS est marqué par une dynamique de centralisation et d’expertisation qui le conduit à multiplier ses domaines d’intervention pour capter de nouveaux espaces sociaux et politiques. L’activisme d’une partie du mouvement social auprès des immigrés fait ainsi du droit de vote aux étrangers une opportunité politique pour un parti en quête de nouveaux relais électoraux. Cependant, le PS est à la même période engagé dans une union avec le Parti communiste français (PCF). Or, celui-ci entretient dans les années 1970 un rapport avec les immigrés que Johanna Siméant a pu qualifier de « problématique ». Le parti peine à les mobiliser, tandis que la gestion de leur logement entraîne des tensions dans les municipalités communistes. Dans les organisations communistes, les immigrés sont souvent invités « soit à lutter dans [leur pays d’origine], soit à se diluer dans la classe ouvrière française », selon Olivier Milza.
Dès lors, le rapport du PS au droit de vote des étrangers fluctue en fonction de son entente avec le PCF. S’il le défend en 1972, le PCF s’en tient au même moment à « des droits d’expression et d’organisation ». Le Programme commun de gouvernement, qui scelle l’union du PS, du PCF et des radicaux la même année, se limite alors à « la consultation régulière des associations représentatives de toutes les catégories d’habitants et d’usagers, y compris les étrangers dans des conditions à définir ». Tant que dure l’union, jusqu’en septembre 1977, le PS calque son discours sur cette formulation et cesse ses références au droit de vote.
Il faut attendre la rupture de l’union de la gauche pour que le droit de vote, comme le droit d’association, réapparaissent dans le discours socialiste. Ils sont tous deux défendus dans la proposition de loi déposée par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale en 1978 (article 3 et article 6) et portés à la tribune du congrès de Metz en 1979. Alors que le PS s’engage dans une stratégie de distinction avec le PCF, le droit de vote contribue à signaler l’originalité socialiste, singulièrement auprès des classes moyennes salariées et des milieux de solidarité.
La présence de la promesse du droit de vote des étrangers aux élections locales dans le programme socialiste de 1981 dépend donc en particulier de l’adresse qu’elle permet aux milieux de soutien aux travailleurs immigrés et à une partie de la « deuxième gauche ». Elle relève d’un contexte politique précis, déterminé par la position du PS dans l’opposition et le rapprochement sensible des perspectives d’alternance.
L’arrivée au pouvoir des socialistes, le 10 mai 1981, s’accompagne de mesures symboliquement fortes, comme la régularisation de quelque 130 000 travailleurs immigrés. Cependant, le droit de vote des étrangers n’est pas mis en œuvre. Cette nouvelle décennie voit même une montée des tensions politiques autour de l’immigration, qui a pour conséquence d’éloigner un peu plus les perspectives d’application de cette promesse.
La sédentarisation de l’immigration, l’apparition d’une « seconde génération » et la croissance de discours qui y sont hostiles ont pour conséquence de multiplier des réflexions sur l’unité culturelle du pays – y compris en lien avec l’évolution du paysage religieux. Les effets de ce contexte sur la valeur politique de l’immigration prennent un tour particulier à partir des élections municipales de 1983 et européennes de 1984. Celles-ci marquent l’émergence politique du Front national, notamment sur des thématiques d’immigration et d’insécurité. En miroir, la multiplication de mobilisations antiracistes contribue également à accroître la visibilité des immigrés et à encourager la polarisation des débats à leur sujet.
Ce contexte incite une partie du PS à promouvoir l’antiracisme, mais il conduit également certains élus à souligner la sensibilité de leurs électeurs aux arguments de l’extrême droite et l’inanité des discours moraux pour les contrer. Si elle continue d’être promue dans le secteur associatif, la promesse du droit de vote des étrangers se trouve prise au PS dans des désaccords stratégiques internes quant à la gestion de la « question des immigrés » et à son instrumentalisation par la droite et l’extrême droite. À la fin des années 1980, la place de l’immigration dans le débat politique et la pression objective qu’exercent la droite et l’extrême droite alimentent le sentiment de vulnérabilité des socialistes sur ce thème. En 1989, la conquête d’une première mairie FN aux élections municipales (_ Saint-Gilles, dans le Gard, ndlr_) puis l’affaire de Creil (Oise) – première affaire du « voile » – ne font que renforcer cette situation.
Au printemps 1990, Michel Rocard, premier ministre, réunit l’ensemble des partis (hors FN) en amont du débat sur l’immigration à l’Assemblée nationale. Le Bureau national du PS observe alors que « [l’immigration n’est] pas un thème où nous pouvons positiver ». Il appelle, en réponse, à « ne pas parler que de cela [et à] trouver autour de l’action du gouvernement, de la campagne du parti de quoi décaler les axes ». Plus précisément sur le droit de vote, il estime qu’« on est en train de commettre une erreur. Ce sera l’élément qui pourra fédérer la droite et l’extrême droite. Un argument pour récupérer une partie de notre base sociale ».
Le cabinet de Pierre Mauroy, premier secrétaire du PS, constate également qu’il « paraît inopportun de créer un abcès de fixation sur une question importante mais non décisive ». La direction du parti annonce dans la foulée renoncer à cette promesse – suscitant toutefois des contestations en interne. La croissance électorale de l’extrême droite et la crainte du profit que la droite pourrait en tirer conduisent finalement les dirigeants socialistes à se déprendre d’une proposition progressivement perçue comme une opportunité offerte à ses adversaires.
En définitive, le droit de vote des étrangers paraît finalement pour ce qu’il n’a cessé d’être dans l’offre socialiste : un produit d’appel électoral.
Valorisé dans les années 1970 pour l’adresse qu’il permet aux milieux de solidarité et aux défenseurs du libéralisme culturel, il est démonétisé dans les années 1980 et 1990 lorsqu’il apparaît comme coûteux au sein des milieux populaires et bénéfiques pour les adversaires politiques.
La trajectoire du droit de vote des étrangers à gauche dépend donc des potentiels de mobilisation qui lui sont associés et de la valeur attribuée plus largement à l’immigration dans le débat public. Si ce changement de valeurs s’ancre dans la compétition politique, il tient également à la trajectoire du PS lui-même. Au cours de cette période, ses relations avec le monde associatif et syndical s’érodent. Dans le même temps, ses ressources institutionnelles progressent. Les intérêts électoraux s’en trouvent alors maximisés au sein du parti, autant que la place des professionnels de la politique.
Une version longue de article a été publiée dans la revue Parlements.
Pierre-Nicolas Baudot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.