04.02.2026 à 16:13
Alain Policar, Chercheur associé en science politique (Cevipof), Sciences Po
Principe juridique de neutralité de l’État, la laïcité a initialement été pensée pour protéger la liberté de conscience. Elle est aujourd’hui fréquemment mobilisée d’une manière qui contredit sa vocation première. Cette transformation n’est ni anodine ni sans effets sociaux et politiques. Comment un outil destiné à garantir la coexistence des libertés est-il devenu un levier de normalisation, ciblant certaines populations plus que d’autres ?
Alors qu’elle devait servir à la promotion de valeurs universelles, la laïcité apparaît désormais largement comme une expression nostalgique d’une identité majoritaire. Depuis l’affaire des foulards à Creil (Oise) en 1989, de principe organisant la coexistence des libertés, elle est devenue une valeur censée incarner la civilisation française.
Ce changement, dont les causes sont multiples, a transformé un outil de paix civile en instrument de contrôle des conduites. En témoignent les votes de nombreuses loi restrictives. Parmi celles-ci, celle du 15 mars 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles à l’école, qui rompt avec la recommandation du Conseil d’État, lequel, saisi en 1989 par le ministre de l’éducation nationale, Lionel Jospin, conditionnait l’interdiction à un comportement perturbateur. Ou encore celle d’août 2021, qui met l’accent sur le soupçon de séparatisme d’une partie de la population désignée par sa foi religieuse, réelle ou supposée.
Cette évolution est congruente avec le fait qu’un parti d’extrême droite, qui se pose en héraut de la laïcité, et dont le programme repose sur la préférence nationale, occupe désormais une place majeure dans notre vie politique. Pour le Rassemblement national, les bienfaits de l’État-providence ne doivent être destinés qu’au « vrai peuple », le populisme procédant d’une révolte contre le partage des acquis sociaux durement obtenus sur le long terme avec de nouveaux venus, lesquels ne les mériteraient pas.
Dans sa conception moderne, la tolérance est une vertu politique fondamentale : la divergence de la norme est possible au nom de la liberté. C’est ce que souligne l’article XI de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789) selon lequel « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ». Ce droit sera affirmé plus nettement encore dans la Déclaration universelle de 1948, son exercice n’étant soumis qu’aux limitations légales destinées à assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d’autrui.
La tolérance n’exige évidemment pas que nous renoncions à nos désaccords, mais que nous considérions comme des égaux celles et ceux qui ont des convictions différentes des nôtres.
Dès lors, l’intolérance consiste à revendiquer une place spécifique pour mes propres valeurs ou pour mon mode de vie et, pour cette raison, à vouloir les protéger jusqu’à limiter, voire supprimer, d’autres valeurs que les miennes, ce qui revient à refuser à celles et ceux qui les défendent le statut de membre à part entière de la société. C’est ce dont rend compte l’ouvrage d’Olivier Esteves, Alice Picard et Julien Talpin, à propos des musulmans français diplômés, lesquels se trouvent contraints, faute de reconnaissance de leurs compétences, de quitter la France pour des pays plus ouverts à la diversité.
À l’inverse, la tolérance consistera à insister sur notre appartenance commune à un ensemble social et à reconnaître que les autres ont tout autant que moi le droit de contribuer à en définir les normes.
La France est-elle aussi laïque qu’elle le prétend, s’interrogeait déjà le sociologue François Dubet en 1996, « en refusant aux musulmans les droits qu’elle accorde aux autres, en idéalisant son passé républicain, comme si celui-ci ne procédait pas d’une longue tradition chrétienne » ? Et il concluait par cette mise en garde : « La laïcité ne peut être vécue par les musulmans que sous une forme antireligieuse. »
Ce diagnostic semble confirmé par le rapport 2025 sur les discriminations fondées sur la religion, du défenseur des droits :
« La très grande majorité des réclamations reçues par le défenseur des droits en matière de discriminations fondées sur la religion concerne la religion musulmane et, en particulier, les femmes musulmanes portant un voile […] Cette surreprésentation traduit la spécificité française du débat sur la religion et la laïcité, qui se focalise sur l’islam et, plus encore, sur ses expressions vestimentaires féminines : voile et abaya à l’école, voile porté par les accompagnatrices scolaires, voile dans le sport, burkini dans les piscines, voire, plus récemment, voile porté par les mineures dans l’espace public. Ainsi, malgré des formulations générales, les lois encadrant le port de signes religieux ont entendu viser les femmes musulmanes. »
Le rapport précise que, parmi les personnes se déclarant de religion musulmane ou perçues comme telles, 20 % déclarent avoir été « parfois » discriminées en raison de leur religion au cours des cinq dernières années et 14 % avoir « souvent » été discriminées pour ce motif. Notons que, parmi les personnes se déclarant chrétiennes ou perçues comme telles, 3 % déclarent avoir été « parfois » discriminées en raison de leur religion et 1 % l’avoir souvent été.
La tentation de faire de la France non pas un État laïc mais un pays, une société qui serait laïque par nature, c’est-à-dire où l’application de ses règles ne serait plus limitée aux agents des services publics, est surreprésentée dans les médias et sur la scène politique. Jean-Michel Blanquer, alors ministre de l’éducation nationale, par exemple, n’hésitait pas à déclarer que « le voile n’est pas souhaitable dans la société tout entière ». Gabriel Attal, ancien premier ministre, veut interdire le port du voile aux moins de 15 ans dans l’espace public et Laurent Wauquiez, chef du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, a déposé en novembre 2025 une proposition de loi allant dans ce sens, en élargissant l’interdiction à toutes les mineures dans l’espace public.
Certains partisans d’une laïcité impliquant des restrictions étendues considèrent sans doute l’interdiction du foulard islamique comme une manière de lutter contre les croyances incompatibles avec la pensée libre et la citoyenneté éclairée. Au-delà du caractère vraisemblablement inconstitutionnel de la chose, il serait infiniment improbable qu’ils parviennent ainsi à atteindre les objectifs invoqués. On peut même craindre un effet contre-productif, en raison de la récupération de ces interdictions par l’islamisme radical, chez des adolescents en quête d’identité.
Désormais, l’invocation de la laïcité, si l’on en juge par sa fréquence, semblerait en mesure de répondre à tout type de mise en cause des principes républicains, qu’il s’agisse des tenues vestimentaires de nos élèves ou des attaques terroristes dont la France a été victime. Pourtant, de 1982 (attentat de la rue des Rosiers, à Paris) jusqu’en 2012 (assassinat de quatre Juifs, dont trois enfants, par Mohammed Merah à Toulouse, en Haute-Garonne), nul n’avait songé à invoquer solennellement la laïcité, alors que l’on ne cesse désormais de le faire depuis 2015 ? S’agit-il d’une négligence malheureuse, aujourd’hui réparée ? Ou, plus vraisemblablement, d’une instrumentalisation dont on voit bien le profit que l’on pense en retirer ?
Il serait utile de rappeler l’esprit de la Déclaration universelle sur la laïcité au XXIᵉ siècle : la laïcité, qui n’est pas une spécificité française, est la condition de la libre expression des différences. Peut-être aurions-nous alors accès à l’essentiel : si rien ne nous contraint à renoncer à nos fidélités singulières, la laïcité nous invite à les suspendre. Ce qui fait communauté, c’est précisément la suspension, évidemment provisoire, du sentiment d’appartenance. C’est encore la supposition qu’il y a, en tout autre être humain, la capacité à éprouver le même sentiment que moi.
Alain Policar est l’auteur de Laïcité : le grand malentendu, Flammarion, octobre 2025.
Alain Policar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.02.2026 à 15:27
Magalie Sabot, Psychocriminologue à l'Office central pour la répression des violences aux personnes, Université Paris Cité
En 2022, on dénombrait 173 crimes non élucidés (cold cases) en France. Comment travaille la police lorsque la mémoire des témoins s’efface avec le temps ? Magalie Sabot, psychocriminologue à l’Office central pour la répression des violences aux personnes, nous dévoile ses méthodes dans le cadre de l’enquête sur le meurtre d’Ariane Guillot qui s’est déroulé à Nice, en 2001.
À Nice, le parc de la colline du Château est ensoleillé le jour où les enquêteurs de la Direction nationale de la police judiciaire (DNPJ) se rendent sur les lieux du meurtre d’Ariane Guillot, âgée seulement de 25 ans.
Mais sur la scène de crime, en mars 2024, ni rubalise ni gyrophare. Pas de sang, aucune trace, aucun corps. Les enfants jouent à proximité, les promeneurs flânent, indifférents. Un jour comme un autre : les rires ont remplacé les cris depuis bien longtemps.
Personne ne semble se souvenir de la journée qui intéresse les policiers de l’Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP) et le procureur du pôle cold cases (PCSNE) : celle du mercredi 18 avril 2001, à 17 h 15 précisément.
Aujourd’hui, il ne reste en effet plus rien du meurtre d’Ariane. Alors, l’album photographique de l’époque en main, les enquêteurs tentent de remonter le temps : le positionnement du corps, la localisation des traces de sang, le chemin de fuite de l’auteur.
Le dossier d’enquête précieusement conservé indique qu’Ariane a été tuée d’un seul coup de couteau, en pleine journée, alors qu’elle se promenait avec son neveu de trois ans. Aucun témoin visuel, mais deux personnes pensent avoir entendu, de loin, une femme pouvant être la victime crier ces mots terribles : « J’en ai pas, j’en ai pas… » Le petit garçon est retrouvé en état de choc à côté du corps. Il apporte la piste principale à l’enquête : « Le chasseur, il a tué Ariane ! »
En 2022, on dénombrait en France 173 crimes non élucidés pour lesquels la justice était saisie.
Pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli, la loi du 22 décembre 2021 a permis la création du pôle des crimes sériels ou non élucidés du tribunal judiciaire de Nanterre (PCSNE).
Des études identifient les critères favorisant la résolution des affaires criminelles : les témoignages y occupent une place centrale, ils apporteraient les pistes les plus contributives aux enquêteurs (Berresheim et Weber, 2003/ Kebbel et Milne, 1998/ Mc Ewen, 2009). Mais le cold case est une affaire criminelle qui lutte contre l’oubli et le temps, la qualité des souvenirs constitue donc un enjeu majeur.
Alors, s’appuyant sur les outils numériques, le ministère de l’intérieur et le ministère de la justice créent un nouveau programme d’appel à témoins nommé « En quête d’indices » : « Toute information, tout souvenir, même incertain peut nous aider : votre témoignage est la clé ! » Mais la mémoire est-elle fiable et à quel point faut-il lui faire confiance ?
Pour répondre à ces questions, la police accueille dans ses rangs trois psychocriminologues, un petit « groupe d’appui » venant apporter une analyse psychologique, un éclairage scientifique, à ces dossiers restés irrésolus.
La mémoire est en effet un phénomène complexe qu’il convient de mieux comprendre pour l’optimiser. Des études en neuropsychologie (W. Hirst, 2009, 2015) se sont intéressées à la fiabilité des témoignages après un événement à caractère traumatique. Les chercheurs observent que, même si les personnes affirmaient que leurs souvenirs étaient très vifs et qu’ils avaient particulièrement confiance en leur mémoire, le nombre de détails erronés augmentait au fil des années. La mémoire est donc « vivante » : elle transforme l’information et nous perdons naturellement des souvenirs, oublions des détails et modifions certains aspects des événements.
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Ces connaissances scientifiques ont des implications concrètes pour les affaires criminelles, elles nous apprennent que la mémoire non consolidée est fragile, sujette aux interférences émotionnelles ou pharmacologiques. Elle aurait même besoin de temps pour se stabiliser. Les neurosciences indiquent qu’il faudrait idéalement deux cycles de sommeil pour encoder une information avec précision. Ainsi, certains services de police aux États-Unis et au Canada conseillent de réaliser un bref interrogatoire initial, puis d’attendre pour mener une audition plus approfondie : le temps de sommeil contribuant à consolider le souvenir, le témoin sera plus fiable et modifiera moins sa version des faits.
Dans notre affaire, le seul témoin est un enfant retrouvé en état de choc, ce qui vient complexifier le rapport à la mémoire. En effet, en cas de stress intense (agression, viol, etc.), le système mnésique va être perturbé par la production de différentes hormones (glucocorticoïdes, adrénaline, cortisol, etc.). La zone cérébrale nommée « amygdale » va être surstimulée, tandis que l’hippocampe sera inhibé. Le souvenir est fragmenté, souvent sensoriel (odeurs, sons, etc.) et l’étude de D. M. Eliott (1997) a mis en avant que 32 % des personnes ayant vécu un événement traumatique présentaient une amnésie partielle.
Les neurosciences aident à comprendre la spécificité de la mémoire des victimes et du risque d’erreur dans leur témoignage : généralement au début de l’agression, au moment où la première vague d’hormones est déclenchée, le souvenir serait plutôt bien enregistré. C’est ensuite que le cerveau « sature » sous l’effet du stress. Les éléments les plus marquants ou liés à la survie (sortie du couteau, attaque, etc.) pourraient être mieux mémorisés. L’audition policière sera ainsi plus fiable si elle met d’abord l’accent sur les souvenirs sensoriels (odeurs, bruits, images, etc.) et émotionnels, mieux encodés, plutôt que sur la chronologie des faits souvent défaillante.
Alors, pour améliorer la qualité des souvenirs remémorés, les services spécialisés de police ont recours à un type d’audition nommé « audition cognitive », développé dans les années quatre-vingt par l’équipe de Fisher et Geiselman aux États-Unis. Des méta-analyses envisagent qu’elle augmente de 34 % les informations rapportées, tout en favorisant leur exactitude (Koehnken et al., 1999. Cette méthode (M. St Yves, 2007) repose sur l’idée que la mémoire sera meilleure si l’on recrée mentalement les conditions d’encodage du souvenir (contexte de l’événement) et que l’on respecte le rythme de la victime en réduisant les questions fermées des enquêteurs (récit libre). L’audition cognitive maximisera encore la récupération en jouant sur la concentration (faire raconter le récit à l’envers) ou en changeant la perspective (décrire la scène depuis un autre point de vue dans l’espace).
Les enquêteurs qui reprennent ces affaires disposent ainsi d’outils solides, validés par la recherche, améliorant les compétences cognitives et apportant aussi un cadre structuré, sécurisant, aux témoins particulièrement impactés par l’événement.
« Le chasseur, il a tué Ariane », la dernière question qui se pose ici est celle de la fiabilité du témoignage d’un enfant de 3 ans.
En 2001, l’équipe de Peterson et Whalen démontrait qu’après un événement stressant (examen médical), 94 % des détails racontés par l’enfant étaient exacts. Cependant, ses capacités mnésiques dépendent de nombreux facteurs comme son degré d’attention lors de l’événement, ses capacités langagières pour évoquer les détails, ses connaissances antérieures et ses sources d’intérêt qui vont participer à donner du sens à l’expérience. Au contraire, en cas d’agressions répétées, les informations ont tendance à se confondre et se regrouper sous une mémoire dite de « scénario ». Mais le premier fait (effet de primauté) et le dernier (effet de récence) sont habituellement mieux mémorisés. Les événements les plus solidement enregistrés dans la mémoire des enfants (dès 3 ans) sont donc les faits uniques, distincts et revêtant une signification pour eux.
Ainsi, une audition spécifique permet aux enquêteurs d’accueillir leur parole : le protocole du National Institute of Child Health and Human Development (NICHD), un standard international reposant sur des décennies de recherche en psychologie et témoignage de l’enfant (M. Cyr, 2019). Ce protocole standardisé permettrait d’augmenter jusqu’à 50 % l’exactitude des informations transmises. Cette méthode se fonde sur le récit libre, des questions ouvertes en excluant toute formulation directive, suggestive. Elle inclut aussi une mise en confiance de l’enfant dans un lieu sécurisant (comme les salles Mélanie aménagées dans certains commissariats) et un entraînement au récit à partir d’un événement neutre et récent.
« Le chasseur » a sans doute tué Ariane. Ce souvenir, recueilli quelques jours après les faits, peut être considéré comme fiable d’un point de vue scientifique. Mais que signifiait le mot « chasseur » pour le petit garçon ? À quels jeux, quelles représentations, quel dessin animé, faisait-il référence ? De cette parole enfantine, l’homme qu’il est devenu, entendu par la police vingt-quatre ans plus tard, en a-t-il gardé le moindre souvenir ? C’est ce que doit déterminer l’enquête, toujours en cours…
Créé en 2023, le Centre de recherche de la police nationale pilote la recherche appliquée au sein de la police nationale. Il coordonne l’activité des opérateurs scientifiques pour développer des connaissances, des outils et des méthodes au service de l’action opérationnelle et stratégique.
Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.02.2026 à 16:24
Marion Vannier, Senior Lecturer in Criminology, University of Manchester
La jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme a introduit la notion juridique de « droit à l’espoir » qui s’applique à tous les prisonniers, notamment ceux condamnés à perpétuité, quel que soit leur âge. Mais pour les seniors purgeant de lourdes peines, en quoi consiste l’espoir ? Des chercheurs ont enquêté en milieu carcéral au Royaume-Uni pour comprendre ce qui se joue, en pratique, autour de cette notion complexe.
Nous étions debout devant un grand tableau blanc, dans l’une des salles d’enseignement de la prison, en train de faire le bilan de notre étude sur l’espoir, lorsqu’un homme est entré sans un bruit. Comme les autres participants, il avait plus de 60 ans et purgeait une peine de prison à vie. Ses cheveux grisonnaient ; il était très grand et mince.
Il a saisi une chaise lentement, puis l’a fait retomber avec fracas. Je l’ai invité à se joindre à nous, mais il est resté immobile, sous le regard attentif des autres. Ensuite, il a traîné la chaise sur le sol, produisant un grincement strident. Je pouvais sentir mon propre cœur battre.
Alors que je commençais à parler, j’ai remarqué qu’il pleurait. Au début, cela ressemblait à un murmure, puis le son s’est amplifié. Il s’est levé brusquement et s’est avancé jusqu’à se tenir tout près de moi. J’ai noté ce jour-là dans mon carnet de terrain :
Mon cœur s’emballe. Il me demande, me dominant de toute sa hauteur : « Comment osez-vous nous interroger sur l’espoir ? » L’alarme retentit. Les surveillants l’escortent hors de la pièce. Les autres restent assis, stupéfaits, les yeux rivés sur nous, attendant une réaction.
Dans les mois qui ont suivi, j’ai rencontré bien d’autres hommes pour qui l’espoir n’était pas nécessairement une bouée de sauvetage qu’on imagine volontiers, mais plutôt un poids silencieux qu’ils portaient en eux, parfois douloureusement.
En prison, l’espoir n’est pas un mot anodin, une notion abstraite. Il façonne la manière dont les détenus vivent leur peine, influe sur la façon dont ils interagissent avec le personnel et les autres prisonniers, conditionne leur participation aux activités éducatives ou professionnelles, et soutient leurs liens avec l’extérieur.
Pour les hommes âgés condamnés à la perpétuité particulièrement, l’espoir se retrouve intimement lié au vieillissement accéléré, aux intimidations de prisonniers plus jeunes, et à la crainte d’une libération dans un monde inconnu.
Certains peuvent estimer que ces hommes ne méritent pas l’espoir — qu’en raison de leurs crimes, ils devraient en être privés. Si la prison se veut un lieu temporaire et réhabilitatif, si elle tire sa légitimité de ces principes, alors il faut rappeler que les lieux qui étouffent l’espoir ne produisent pas des établissements plus sûrs. Ils produisent, au contraire, des personnes abîmées, isolées, et moins capables de se réinsérer dans la société.
Le projet (In search of Hope: the case of elderly life-sentenced prisoners) a débuté en août 2022. Nous y examinions la manière dont le « droit à l’espoir » – tel que défini par la juge Ann Power-Forde dans son opinion concordante dans l’arrêt Vinter et al. c. Royaume-Uni (2013) de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) – se traduit concrètement derrière les murs des prisons pour les personnes âgées condamnées à perpétuité, dont beaucoup n’entrevoient que de minces perspectives de libération en raison de leur âge avancé et de la longueur de leur peine.
La recherche a été menée pendant douze mois dans trois prisons anglaises, par moi-même et l’associée de recherche Helen Gair, avec l’appui d’une petite équipe d’assistants de recherche. Nous avons conduit un travail de terrain dans une prison de catégorie A (réservée aux personnes présentant les niveaux de dangerosité les plus élevés), une prison de catégorie C (niveau de sécurité intermédiaire, souvent orientée vers la formation et la réinsertion) et une prison de catégorie D (prison ouverte, ou dernière étape avant la libération).
Chaque établissement avait ses propres effluves, ses sons distinctifs. L’agencement des bâtiments et le rythme quotidien variaient sensiblement. La prison de haute sécurité, par exemple, occupait un ancien bâtiment victorien en briques rouges, dont les ailes formaient un demi-panoptique. À l’extérieur du bâtiment principal, les chiens de garde étaient promenés sur une bande de verdure longeant un mur de dix mètres de haut. À l’intérieur, le bruit était constant ; les confinements étaient fréquents, et l’air chargé de sueur et de moisissure.
Dans la prison ouverte, une vapeur de cannabis flottait dans l’air. Les hommes nous saluaient en survêtements gris, une tasse de thé jetable à la main. Il y avait des canards, un étang, et une maquette d'avion de la Royal Air Force exposée.
Dans la prison de catégorie C, nous nous perdions régulièrement. L’alignement alphabétique des bâtiments nous échappait. Nous disposions de notre propre jeu de clés, ce qui nous permettait de circuler de manière autonome, mais les serrures rouillées ne facilitaient pas nos déplacements, et chaque porte devait être ouverte puis refermée derrière nous.
Les hommes âgés de 50 ans et plus, condamnés à la perpétuité, étaient invités à participer. Nous avons recueilli des journaux personnels, mené des observations ethnographiques, et réalisé des entretiens individuels avec chaque participant.
Nous avons également interrogé des membres du personnel pénitentiaire, qu’ils travaillent en contact direct avec les détenus ou en postes administratifs, afin de comprendre comment ceux qui côtoient au quotidien des hommes vieillissants condamnés à vie percevaient l’espoir — et si les pratiques carcérales contribuaient à le préserver ou à l’étouffer. Plus largement, il s’agissait de saisir comment l’espoir était vécu par les détenus et comment il était façonné, encadré ou parfois entravé en tant que pratique institutionnelle.
Dans les années 2010, une affaire a été portée devant la Cour européenne des droits de l’homme par Jeremy Bamber, Douglas Vinter et Peter Moor. Tous trois avaient été reconnus coupables de meurtre au Royaume-Uni et condamnés à des peines de perpétuité incompressible – la forme la plus sévère de réclusion à perpétuité.
Concrètement, cela signifie qu’en droit, ils étaient condamnés à passer le reste de leur vie en prison, sans qu’aucune période minimale ne soit fixée en vue d’une libération conditionnelle ou d’une révision de peine. Seule une très faible proportion de personnes se voient infliger des peines aussi lourdes : Myra Hindley, pour l’affaire dite des « meurtres de la lande », et « l’Éventreur du Yorkshire », Peter Sutcliffe, en sont deux exemples.
Le 9 juillet 2013, la juridiction européenne des droits de l’homme a jugé que les peines de perpétuité incompressible, dépourvues de toute perspective de libération ou de réexamen, constituaient un traitement inhumain ou dégradant, en violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. La notion de « droit à l’espoir » a été clairement formulée pour la première fois dans l’avis concordant de la juge Ann Power-Forde.
Même ceux qui commettent les actes les plus odieux et les plus graves… conservent néanmoins leur humanité essentielle et portent en eux la capacité de changer. Aussi longues et méritées que puissent être leurs peines de prison, ils gardent le droit d’espérer que, un jour, ils auront expié les torts qu’ils ont causés. Ils ne devraient pas être totalement privés de cet espoir. Leur refuser toute expérience de l’espoir reviendrait à nier un aspect fondamental de leur humanité et constituerait, en soi, un traitement dégradant.
Le droit à l’espoir repose donc sur la possibilité de libération et de réexamen. Cela signifie qu’il doit exister une perspective réaliste selon laquelle tout détenu condamné à perpétuité puisse, à un moment donné, envisager une libération ou espérer que les justifications de sa détention continue soient réévaluées.
Mais ce droit tient-il compte du vieillissement en prison ?
Le vieillissement rapide et mondial de la population carcérale complique en effet l'interprétation jurisprudentielle européenne du droit à l’espoir. En mars 2025, 87 919 personnes étaient incarcérées en Angleterre et au Pays de Galles, dont près d’une sur cinq (18 %) avait 50 ans ou plus, selon le ministère de la justice.
Parallèlement, les personnes condamnées à perpétuité représentent désormais environ 10 % de la population carcérale, et ce groupe vieillit rapidement: près d’un tiers des détenus à perpétuité ont plus de 50 ans. Par conséquent, les détenus âgés condamnés à perpétuité constituent le sous-groupe à la croissance la plus rapide du système.
Ce phénomène, combiné à la surpopulation carcérale, soulève une série de défis managériaux et éthiques: les cellules restent occupées pendant des décennies, les besoins en soins médicaux et sociaux augmentent fortement, et les pressions pesant sur un personnel souvent insuffisamment formé s’intensifient.
Une découverte majeure de notre projet est que la possibilité de libération relève presque du mythe pour les prisonniers âgés. En général, les condamnés à perpétuité se voient attribuer une « période de sûreté » pendant laquelle ils ne peuvent pas solliciter de libération conditionnelle. Ce principe juridique ne tient cependant pas compte de l’âge.
Dean, 62 ans, détenu à perpétuité dans la prison de catégorie A et incarcéré depuis six ans, nous a expliqué à quel point la perspective d’une libération lui semblait irréaliste compte tenu de son âge :
Je n’aurai pas moins de 80 ans avant ma première audience de libération conditionnelle et, honnêtement, je ne sais pas si j’atteindrai cet âge. Même si ma santé est raisonnable, je prends toutes sortes de médicaments pour tenir le coup, et la détention finit par vous user. Je ne suis donc pas très optimiste.
Trevor avait 73 ans lorsque nous l’avons interviewé dans la prison de catégorie C et était incarcéré depuis vingt-sept ans. Assis dans un fauteuil roulant, un élastique autour du majeur et du pouce pour l’aider à tenir un stylo, il décrivait des années d’ajournements, de retards médicaux, et de refus de transfert vers un établissement de moindre sécurité — ses besoins de santé ne pouvant y être pris en charge. Il nous a simplement demandé:
Si vous étiez à ma place, vivriez-vous dans l’espoir, ou vous résigneriez-vous à votre avenir ?
Le découragement face à la perspective de libération est corroboré par les données officielles : très peu de détenus à perpétuité sortent de prison de leur vivant.
Au Royaume-Uni, un détenu à perpétuité sur cinq a désormais dépassé sa période de sûreté, souvent de plusieurs années, les obstacles liés à l’âge retardant l’accès à la libération conditionnelle. Sur le terrain, nous avons constaté que les hommes âgés avaient du mal à accéder aux programmes de réhabilitation, en raison de problèmes de mobilité, de troubles cognitifs, ou de priorités institutionnelles accordées aux plus jeunes ou aux détenus de courte peine.
La hausse des décès parmi les détenus âgés souligne renforce encore l’illusion d’une perspective de libération.
Près de neuf décès sur dix parmi les 192 décès d’origine naturelle survenus en prison en 2025 concernent des détenus âgés, et le nombre de prisonniers nécessitant des soins palliatifs continue d’augmenter.
Entre 2016 et 2020, 190 admissions hospitalières ont concerné des détenus âgés nécessitant des soins palliatifs, dont 40 % pour un diagnostic de cancer. L’organisation Inquest a rapporté en 2020 que nombre de ces décès n’étaient ni inévitables ni imprévisibles mais liés à des défaillances systémiques (soins, communication, intervention d’urgence, gestion des médicaments).
Les chercheuses Philippa Tomczak et Roisin Mulgrew ont montré que qualifier les décès de « naturels » dissimule la manière dont l’environnement y contribue.
Par ailleurs, de nombreuses études ont établi un lien entre automutilation, suicide, sentiment de désespoir et isolement social. Les participants à notre étude ont eux aussi associé la disparition de l’espoir à des suicides observés en prison.
Dans son journal, Ian, 65 ans, incarcéré depuis trente-trois ans dans une prison de catégorie C, écrivait:
En l’absence d’espoir, il ne reste que le désespoir. J’ai connu des détenus qui se sont suicidés : ils n’avaient ni espoir ni attentes, seulement misère et désespoir.
On observe donc une contradiction entre la possibilité juridique de libération censée préserver l’espoir, et son improbabilité pratique pour les détenus âgés et vieillissants condamnés à perpétuité.
Au-delà de l’improbabilité d’une libération, nombreux sont les participants qui ont décrit la peur éprouvée à l’idée de retrouver un jour le monde extérieur. Plusieurs détenus sexagénaires ou septuagénaires ont expliqué qu’ils ne reconnaissaient plus la société hors des murs.
Pour eux, le temps passé en détention, allié au déclin physique et cognitif, les a rendus entièrement dépendants des règles de la prison. Ils estimaient ne plus être capables de se débrouiller seuls à l’extérieur. Roy, qui avait passé plusieurs décennies dans différentes prisons de catégorie A, écrivait:
Je n’ai aucun espoir de quitter la prison, ni même de désir réel de le faire : je suis désormais totalement conditionné à la vie en institution. Je n’ai pour seule responsabilité que le respect des règles pénitentiaires, et très peu de dépenses.
Russell, 68 ans, détenu dans une prison de catégorie C, notait dans son journal à quel point l’idée même d’un avenir lui semblait vaine : « C’est difficile, vraiment, parce que, comme je le dis, je n’ai aucun espoir de sortir de prison, en ce qui me concerne. C’est tout. Je suis en prison et cela n’ira pas plus loin. »
Des préoccupations très concrètes – progrès technologiques, logement, formalités administratives – rendaient aussi l’idée d’une libération accablante. Gary, 63 ans, incarcéré depuis vingt-quatre ans, confiait : « La libération me fait peur à cause de l’étiquette que je porte, et des problèmes qu’elle entraîne. Où vais-je vivre ? Comment vais-je vivre ?»
Kevin, 73 ans, transféré d’une prison de catégorie C vers une prison ouverte pendant notre projet, expliquait qu’après vingt-et-un ans de détention, le monde extérieur avait trop changé pour qu’il puisse y faire face. Alors qu’il se tenait au seuil de la liberté, il redoutait de ne pas savoir utiliser les nouvelles technologies ou accéder à sa pension. Il disait : « La technologie a évolué à une vitesse phénoménale, cela me semble très effrayant… Je préférerais ici en prison, où tout est régulé et structuré, plutôt que de sortir dans quelque chose qui m’est complètement étranger. »
Ces peurs sont exacerbées par l’effritement des liens sociaux, la perte de proches. L’isolement rend le monde extérieur encore plus étranger, et la perspective de devoir s’y réinsérer, souvent seul, d’autant plus intimidante. Kevin ajoutait :
Les personnes que j’appelais autrefois des amis ne veulent plus me voir ou sont décédées. Une chose que je peux dire avec certitude : on découvre vraiment qui sont ses vrais amis… quand on entre en prison, et surtout quand on y reste longtemps.
Ce sentiment d’horizons détruits, où la libération ne promet rien et où le monde extérieur apparaît plus terrifiant encore que la cellule, a trouvé son expression dans la culture populaire.
Dans les Évadés (1994), le personnage de Brooks, libéré après cinquante ans de détention, est incapable de d’affronter la vie moderne. Son suicide devient une métaphore saisissante de l’effet écrasant du conditionnement à la vie en prison, qui dépouille l’individu de lui-même et réduit presque à néant ses chances de réinsertion.
D’autres détenus, comme Barry, en sont venus à se demander s’il ne serait pas finalement moins douloureux de renoncer à l’espoir.
Barry avait 65 ans lors de notre entretien et avait passé plus de quarante ans en prison à purger une peine à perpétuité. Il est grand et mince. Lorsqu’il est entré, nous avons remarqué qu’il boitait et s’appuyait sur une canne. La première fois que nous l’avons rencontré, il était assis, les mains jointes, parlant d’une voix mesurée qui se brisait parfois en un rire, non pas par humour mais plutôt, me semblait-il, par épuisement ou cynisme. Bien que sa libération conditionnelle lui soit théoriquement possible, il en est venu à considérer la poursuite de cette possibilité non comme source d’espoir, mais comme quelque chose de nocif.
Au fil d’années de déceptions, Barry s’est demandé si vivre sans espoir ne serait pas moins douloureux, estimant qu’il était devenu « vain » d’espérer. Il écrivait dans son journal :
L’espoir, c’est vouloir que quelque chose arrive ou que quelque chose soit vrai… Je me demande souvent s’il ne serait pas plus doux de vivre sans espoir et d’adopter simplement une attitude de « on verra bien ».
Chaque audience de libération conditionnelle reportée, chaque attente déçue, avait peu à peu sapé la valeur même de cet espoir. Finalement, y renoncer apparaissait comme une manière de préserver sa santé mentale. Comme Barry l’ajoutait :
Ne plus nourrir d’espoir est sain. Je dis cela à cause du nombre d’hommes que j’ai vus tomber malades ; la déception devient désespoir, devient dépression, devient souffrance psychique… Puis, quand on cesse d’espérer, on commence à se rétablir et on ne se sent plus désespéré, parce qu’on n’attend plus rien. L’espoir est donc un paradoxe : il peut décevoir, ou donner le sentiment qu’un véritable avenir est possible.
Il se souvenait avoir lu l’histoire d’une Américaine condamnée à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle, qui avait supplié pour la peine de mort à la place. Son explication (« Je ne veux pas seulement être en vie, je veux pouvoir vivre ») résonna en lui si fortement qu’il déclara que cela l’avait « presque fait tomber de [s]a chaise ». Il reconnut dans cet appel le même paradoxe cruel auquel il était confronté : prolonger son existence dans des conditions dénuées d’espoir n’était tout simplement pas vivre. Sa conclusion était irrévocable :
Je comprends mieux que beaucoup le besoin d’espoir, mais après toutes ces années passées en prison et toutes les espérances que j’ai vues brisées, je considère l’espoir comme un ennemi.
Pourtant, Barry admettait dans le même temps qu’il continuait à espérer, quoi qu’il arrive. Son espoir était comme un réflexe humain, sur lequel il n’avait aucun contrôle, il survenait simplement. Il disait : « Nous espérons tous… j’espère sortir à ma prochaine audience de libération conditionnelle. »
Alors, qu’est-ce que l’espoir en prison ? ? Est-il cruel et torturant, ou bien une caractéristique humaine qui, malgré tout, apporte soulagement, élan et envie de tenir ?
Nous avons constaté que l’espoir ne revêtait pas la même signification pour tous. Il ne se limite pas à la perspective de libération. Certains avaient besoin de projets précis, d’autres se concentraient sur le quotidien. Parfois, l’espoir se déplaçait vers des objectifs modestes, liés à des lieux imaginés en dehors de la prison : une retraite paisible, la possibilité d’étudier, de jardiner.
Terry avait 65 ans et avait passé trente-huit ans dans une prison de catégorie A. Il nous a expliqué que tout ce qu’il espérait, c’était « une retraite tranquille ». Russell, du même âge environ mais incarcéré depuis plus de douze ans et détenu en catégorie C lorsqu’il a rédigé son journal, écrivait quant à lui qu’il espérait « … être libéré un jour et vivre les années qu’il [lui] reste dans un petit bungalow avec un petit jardin, dans un village situé à des kilomètres de [son] ancien coin d’Angleterre. Avoir un chat aussi. »
D’autres projetaient leur espoir dans des plans plus détaillés et concrets sur l’avenir. Carl, 60 ans, passionné de cuisine et de musculation, expliquait par exemple qu’il espérait s’installer quelque temps chez sa fille et ses petits-enfants, dans une région où son ambition était de construire sa propre maison. Il ajoutait : « J’ai conçu et estimé de manière approximative le coût du projet de construction, ce qui m’a aidé à renforcer l’idée que ces projets étaient réalisables. »
D’autres participants ont recalibré leur espoir vers des aspirations plus immédiates, ancrées dans le présent et les interactions quotidiennes. Barry expliquait ainsi : « Mon espoir, c’est de continuer à vivre l’instant présent… Vous savez, parce qu’en ce moment je suis dans ce bureau avec vous deux, c’est calme. C’est agréable. C’est paisible. C’est un bon moment. Mais je ne vais pas penser à ce que ça sera à 16 heures, parce que je pourrais sortir par cette porte et tomber en plein milieu d’une mutinerie. »
Russell acquiesçait : « Pour l’avenir, je vis un jour après l’autre. Ce n’est pas utile de planifier trop loin. »
Ce recentrage interroge la manière dont la prison et l'incarcération de longue durée façonnent, voire limitent, les façons dont les détenus peuvent imaginer et envisager leur futur.
Un autre participant, Craig, 66 ans et détenu depuis un peu plus de cinq ans dans la prison de catégorie A au moment de notre rencontre, écrivait : « … Chacun façonne son espoir en fonction des circonstances. »
Pour l’institution et le personnel pénitentiaire, ces attitudes pourraient paraître positives : les détenus condamnés aux peines les plus longues montrent une volonté de mener une vie sans crime, centrée sur l’instant présent et sur de petites tâches routinières qui ne génèrent aucun risque pour la gestion de la prison..
Mais lorsque l’espoir devient si court-termiste et limité aux petites choses du Il ne s’agit plus de favoriser une transformation en vue de la réinsertion, mais plutôt d’assurer la gestion à vie de corps vieillissants, affaiblis, parfois mourants.
Cet article s’ouvrait sur un homme s’adressant à mes collègues et à moi: « Comment osez-vous nous parler d’espoir ? » Ce moment a résonné tout au long du projet, à la fois comme un rappel de la complexité de la recherche en milieu carcéral et comme un point de départ pour réfléchir plus profondément à des idéaux humanistes tels que l’espoir lorsqu'ils sont transposés à certains contextes.
Lorsque les détenus évoquent la cruauté et l’illusion que peut représenter l’espoir, on se demande quelle part de lumière et de promesse il peut réellement rester dans des lieux soumis à un contrôle aussi strict.
Transposé à l’univers carcéral, l’espoir ne semble plus lié à un horizon ouvert, évocateur de liberté retrouvée et de nouveaux départs. Pour les prisonniers âgés, il renvoie plutôt un isolement accru et une dissociation du monde extérieur, devenant source de frustration, de méfiance et de sentiment d’abandon.
En prison, l’espoir met en lumière le décalage entre certains idéaux humanistes et juridiques abstraits et la réalité concrète de l’expérience carcérale, en particulier lorsqu’elle s’étend sur des décennies. Cette observation pourrait d’ailleurs s’appliquer à d’autres lieux de forte contrainte, comme les centres de rétention pour migrants, les établissements pour mineurs ou même les maisons de retraite.
Pourtant, s’éloigner d’une conception idéalisée de l’espoir pour le recentrer sur les conditions quotidiennes révèle de nouvelles façons pour certains prisonniers âgés (ici condamnés à perpétuité, et pour d’autres vivant sous contrainte), de retrouver un certain pouvoir d’agir et de continuer à avancer. Cela permet aussi de dépasser une vision binaire espoir/désespoir pour reconnaître la diversité de ses formes.
Et il important de rappeler que l’espoir importe – non seulement pour les personnes en prison ou vivant dans d'autres lieux de confinement et de surveillance – mais aussi pour la société dans son ensemble.
Une incarcération vécue dans le désespoir s’accompagne d’une dégradation de la santé mentale et physique, augmentant la pression sur les services de santé en prison et, après la libération, sur les services de santé et d’accompagnement social de la communauté.
La situation est encore plus préoccupante pour les détenus âgés libérés après des décennies passées derrière les barreaux. L’espoir n’est pas une simple émotion : il conditionne la manière dont la prison prépare (ou non) les personnes à vivre après leur détention. Des régimes qui érodent l’espoir à une peau de chagrin risquent simplement de déplacer les problèmes sociaux plutôt que de les résoudre.
Marion Vannier bénéficie d’un financement dans le cadre de la Future Leader Fellowship de UK Research and Innovation.