13.07.2026 à 17:18
Michel Offerlé, Sociologie du politique, École normale supérieure (ENS) – PSL
Cartes postales, lettres de revendication ou requêtes, fleurs, dessins d’enfants… Chaque jour, ce sont des centaines, voire des milliers de courriers qui sont envoyés au président de la République. Qu’est-ce qui incite des citoyennes et citoyens à s’adresser de manière aussi directe au chef de l’État ? Comment leurs demandes sont-elles traitées ? Et dans quelle mesure sont-elles des capteurs d’opinion ? Plongée dans les coulisses du service de la correspondance présidentielle.
Il suffit d’un clic pour remplir le formulaire. Ou d’une enveloppe et d’une feuille de papier que l’on adresse sans timbrer (jusqu’à 20 grammes) à Monsieur le président de la République, Palais de l’Élysée, 55 rue du Faubourg-Saint-Honoré 75008 Paris France.
Le courrier ne sera pas reçu toutefois à cette adresse, mais de l’autre côté de la Seine, au Palais de l’Alma, 11 Quai Branly dans le VIIe arrondissement de Paris, anciennement Service du Courrier de la Présidence de la République devenu service du Dialogue citoyen, et service de la Correspondance. Une soixantaine de salariés y travaillent.
Le service du courrier existe depuis longtemps. René Coty, dernier président de la IVe République et sa femme Germaine en recevaient déjà. De Gaulle le faisait traiter par son secrétariat particulier. C’est sous Valéry Giscard d’Estaing président de 1974 à 1981 que le service s’est constitué, a émigré quai Branly, a commencé à appliquer systématiquement la règle : « répondre à tous ». Seuls les lettres d’insulte et les courriers dits incohérents restent sans réponse. Hervé Le Tellier s’est livré à un exercice de style oulipien autour d’échanges fictifs de correspondance entre lui et François Mitterrand.
Il est très difficile de travailler sur cette masse documentaire car il s’agit de correspondances contenant des renseignements parfois très personnels (conflits familiaux souvent violents, dossiers médicaux, affaires pénales, désarrois sociaux..). Nous avons pu, Julien Fretel et moi, toutefois obtenir, sous régime strict de confidentialité, l’autorisation du président Hollande de travailler pendant plusieurs mois sur ses courriers au sein même du service. Nous avons pu aussi avoir un accès (limité du fait du Covid) aux archives des courriers de Nicolas Sarkozy ; et l’ancien chef du service durant près de 10 ans, Michel Hénocq, a pu nous fournir aussi des documents sur cette période.
Le service, rénové, est toujours à l’Alma mais son organisation spatiale a complètement changé, ainsi que les modalités de traitement des envois et des réponses. (entretien avec des responsables des services 26/06/2026).
Le courrier présidentiel offre une plongée dans le quotidien de(s) Français qui se décrivent, invectivent, interpellent, scrutent, conseillent, le président et la « première dame », en direct, sans filtre, et sans dispositif préalable comme dans les mécaniques sophistiquées et opaques des sondages d’opinion.
Travailler sur le courrier présidentiel, c’est se poser trois séries de questions.
D’abord, qui écrit, pourquoi ? Puis, du côté du service, qui sont les premiers lecteurs-récepteurs et comment « traitent-ils » tous ces envois ? Du côté des divers présidents, quelle importance accordent-ils à cette « communication directe » ? La comparaison est ici intéressante avec l’attention particulière accordée par Barack Obama à ce mode de contact, puisque le président états-unien disait lire chaque soir, comme une piqure de rappel démocratique, une dizaine de lettres avant de s’endormir.
Étudier le courrier c’est donc réfléchir sur un des moyens par lesquels les citoyens peuvent faire entendre leur(s) voix, à côté du vote, des manifestations, des pétitions, des conférences citoyennes ou des sondages. Écrire aux autorités est une forme à la fois toujours renouvelée, et très ancienne, d’adresse au Prince sous forme de placet, de requête, de supplique, de réclamation et d’interpellation.
C’est un moyen d’accéder à la façon dont les citoyens se représentent les institutions et particulièrement l’institution présidentielle. Du côté de la présidence, l’attention prêtée aux courriers est un moyen d’objectiver la hiérarchie des « capteurs d’opinion » à la disposition des autorités. Le « contacting » (le fait de s’adresser aux autorités personnellement) est un axe de recherche important aux États-Unis beaucoup plus qu’en France.
On envoie de tout au 55 Faubourg Saint Honoré, des cartes postales, des fleurs, des tricots, des poèmes, des prières, des dessins d’enfants, des cadeaux désintéressés ou promotionnels (du vin ou du foie gras en espérant qu’ils pourront un jour être servis sur la table présidentielle, des livres, des tableaux…). Plus rarement des balles de revolver ou des miettes de pain rassis (pour se plaindre de la mise à la diète), ou de la farine et du sucre.
Il est donc difficile de dire combien de « lettres » sont reçues par jour. Il était question d’un millier, parfois de plusieurs milliers lors d’évènements particulièrement graves (les attentats de 2015), ou lors de l’entrée en fonction ou des vœux de nouvelle année. Sur un septennat on pouvait arriver à plus d’un million, sous François Hollande, on en était plutôt à 400000/500 000 pour le quinquennat.
Actuellement il y a eu un affaissement significatif. 400 envois arrivent chaque jour, dont une quarantaine pour « le courrier Madame », plus une trentaine d’appels au standard de l’Élysée. On écrit beaucoup moins à un président en fin de double mandat et affaibli par une dissolution.
Il est aussi difficile de préciser quelle est la représentativité des Français-es qui écrivent. Le droit d’entrée en contact est peu coûteux financièrement mais symboliquement fort (parler en son nom, donner son nom, se sentir le droit d’interpeller).
On peut tout dire au président, parler de soi, de sa vie quotidienne, « parler au nom de » (un groupe social, des habitants de..), on peut réagir sur tout, sur les grandes questions abordées par les médias, sur la manière d’exercer la fonction (sa coiffure, son maintien, ses phrases jugées blessantes, mais aussi sa politique, parfois scrutée dans les moindres détails). D’aucuns peuvent aussi entretenir une correspondance régulière avec l’Élysée. Et les styles d’écriture peuvent aller de la déférence, à l’indignation, et à l’insulte.
Ce flux permanent arrivant à l’Alma était d’abord classé manuellement en 5 grandes catégories. Les courriers manuscrits représentent encore un tiers des envois car les courriels n’admettent pas de pièces jointes (dossiers médicaux, pénaux, administratifs..) et certaines et certains correspondants veulent préserver les formes épistolaires.
Les courriers indiquant explicitement ou implicitement une menace de suicide, sont mis à part et une intervention urgente peut être mise en œuvre. Les courriers auxquels on ne répond pas (anonymes, délirants, insultants) sont mis de côté.
Ensuite, les 3 catégories organisant les taxinomies ordinaires du service répartissent les courriers en « requêtes », « opinions » et « courrier réservé ». Relève de ce dernier les courriers des personnalités (parlementaires, maires, chefs d’État, grands patrons, entreprises…). En principe tout passe par le service du courrier mais certains solliciteurs bien introduits auprès de la Présidence, peuvent faire passer leurs demandes en remettant un dossier directement au 55 Rue du Faubourg Saint Honoré.
Quant aux deux autres, la frontière est poreuse entre un scripteur-e qui expose son cas personnel et un autre qui en parlant de lui, parle aussi « politique ». Toujours est-il que les « requêtes » ont droit à une réponse de principe et sont orientés vers les services sociaux compétents et que les « opinions » ont une « carrière » plus notoire puisqu’il y est répondu de manière détaillée, puisqu’elles vont se transformer en tableaux de chiffres, voire en baromètres, et figurer dans des revues hebdomadaires ou mensuelles, voire remonter dans leur intégralité (notamment les « belles lettres »), vers le cabinet ou sur le bureau présidentiel qui en signe quelques-unes.
Les requêtes sont toujours majoritaires (environ 70 % des flux). Elles sont désormais plus valorisées car elles entrent dans la base de données générale et sont appréhendées comme des symptômes « d’errance administrative ». Une volonté affichée de « débureaucratisation » du style administratif des réponses et de suivi des dossiers (Retour de service) est en cours.
Les réponses sont bien souvent décevantes pour les scripteur-es, mais le fait de recevoir une enveloppe à en-tête de la Présidence, ou d’avoir poussé son « coup de gueule » (« ça m’a fait du bien) peuvent être des premières rétributions à l’acte d’écriture aux autorités.
Une nouvelle catégorie a récemment été créée : les « sollicitations », qui obtiennent une réponse immédiate (visiter le Palais, obtenir un autographe, demande d’enfants, soumission d’un projet mémoriel) et parfois signée par le président lui-même.
Les procédures d’enregistrement ont considérablement évolué. Les courriers scannés viennent rejoindre les courriels sur une base numérique, auxquels sont adjointes des données provenant de la presse quotidienne régionale et de certains réseaux sociaux, particulièrement X. Les rédacteurs enregistrent et qualifient cet ensemble avec l’aide d’une IA, qui les accompagne dans leur travail « d’objectivation ».
Les présidents successifs ont diversement utilisé cette source documentaire comme capteur « d’opinions » voire de « l’opinion ». Valéry Giscard d’Estaing avait une conception très fonctionnelle du courrier alors que François Mitterrand avait engagé les Français à lui écrire. Sous Sarkozy, il fallait que le travail soit fait, que chacun ait sa réponse mais l’opinion au travers des sondages lui importait plus.
François Hollande sans nul doute s’est plus intéressé au service. Le contact local lui manquait. Il a d’ailleurs reçu des scripteur-es quelques samedis après-midi à l’Élysée et c’est en fin de mandat que s’amorce la transformation du service : on investit alors dans des moyens plus sophistiqués de traitement des envois, les lettres types s’enrichissent et les verbatim citoyens remontent plus souvent et sous une forme plus détaillée au cabinet.
Emmanuel Macron utilise quant à lui beaucoup plus le service pour notamment préparer des voyages présidentiels. Sous ses quinquennats, le courrier devient une pièce importante de la connaissance « des » Français par un président qui n’avait pas eu le cursus partisan et/ou local de ses prédécesseurs. Le travail du service est dès lors un des éléments d’objectivation de « ce que pensent les Français » et de la manière dont ils perçoivent et reçoivent les politiques présidentielles. Le service de veille et d’analyse fait donc remonter par notes, tableaux de bord, baromètres et verbatim tout ce qui arrive dans la base de données (« tout ce qui rentre, ça nous intéresse »). Et cherche à repérer les « signaux faibles », et à comparer les agendas des diverses sources (presse, réseaux sociaux, correspondance).
Les multiples correspondances sont désormais mixées avec d’autres indicateurs du « pouls » des Français mais, dans le même temps, le nombre des interpellateurs de tous ordres ne cesse de baisser. Est-ce une baisse temporaire ? ou un effondrement définitif : le président et la Présidence indiffèrent-ils et n’intéressent-ils plus que de plus petites cohortes de scripteur-es ? La concurrence avec la croissance des recours auprès du Défenseur des Droits peut être aussi une explication.
De plus l’usage de l’IA dans l’enregistrement et la qualification des correspondances (un logiciel a « avalé » et « digéré » la mémoire des réponses antérieures) et dans l’aide à la rédaction des réponses est bel et bien un pari présenté dans l’actuel service comme un moyen d’améliorer la rapidité de la perception de « l’opinion » et d’approfondir la qualité des réponses de « mettre de l’humain » dans les relations verticales entre une institution et ses usagers. À suivre donc.
Reste une question sensible. La politique d’archivage. Ce flux constant est une mine documentaire, une ouverture extraordinaire sur la vie quotidienne ressentie par des Français. Il ne reste dans les archives (qui ne seront désormais consultables quasiment qu’à la fin du siècle, eu égard aux renseignements personnels qu’ils contiennent) que quelques milliers de lettres afférant aux quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande.
Une politique de destruction de 9 dossiers sur 10 a été remplacée par une politique de « conservation » encore bien plus restrictive, qui, sans considération pour les évènements les plus importants, a détruit une partie de la mémoire des Français. Si cet article peut avoir un intérêt, aussi scientifique, il devrait permettre d’alerter le président de la République sur cet état de fait. En principe, la numérisation intégrale devrait permettre de préserver la mémoire de toutes ces « vies minuscules » C’est une lettre que je lui adresse.
Michel Offerlé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.07.2026 à 10:39
Stéphane Benveniste, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marc Sangnier, Enseignant-chercheur en sciences économiques, Aix-Marseille Université (AMU)
Renaud Coulomb, Professor of Economics, Mines Paris - PSL
Instituée en 1802, la Légion d’honneur est la plus haute distinction nationale décernée à des citoyens français ou à des personnes étrangères pour leurs mérites au service de la nation, à titre civil ou sous les armes. Symbolique, serait-elle dénuée de toute valeur économique ? Une étude montre que, au contraire, son attribution peut agir comme un signal positif sur les marchés financiers. Explications à l’occasion de la promotion du 14-Juillet.
De la Légion d’honneur française à la Presidential Medal of Freedom américaine et à l’Ordre de la République chinois, les décorations civiles d’État existent dans plus de neuf pays sur dix. Sans récompense matérielle directe, elles sont souvent perçues essentiellement comme une reconnaissance symbolique, des « hochets avec lesquels on mène les hommes », selon une formule attribuée à Napoléon Bonaparte. Sont-elles pour autant dénuées de valeur économique ?
Nous avons étudié la réaction des marchés lorsqu’un administrateur d’entreprise cotée reçoit la Légion d’honneur (Journal of Law, Economics, and Organization, à paraître). La valeur boursière de son entreprise augmente alors significativement.
Cette réaction financière est concentrée sur les administrateurs pour lesquels la distinction semble révéler une proximité politique auparavant invisible aux investisseurs. Une décoration d’État peut ainsi agir comme le signal public d’un accès privilégié aux décideurs publics.
Créée en 1802 par Napoléon Bonaparte, la Légion d’honneur demeure très prestigieuse. Elle est attribuée chaque année à plusieurs centaines de civils, issus de la fonction publique, du monde associatif, des arts, de la recherche ou des entreprises. Les personnes proposées doivent justifier de « mérites éminents », mais sans critère précis et directement observable. Les ministres constituent et transmettent des dossiers de proposition de décoration.
Après instruction et examen, les nominations et promotions sont officialisées par décret signé par le président de la République. Le processus comporte ainsi une dimension largement discrétionnaire.
Pour en mesurer la valeur économique, nous avons relié l’ensemble des décorations civiles attribuées entre 1995 et 2019 aux membres des conseils d’administration d’entreprises françaises cotées. Notre base ainsi constituée rassemble 1 240 décorations reçues par 1 074 administrateurs alors qu’ils siégeaient dans ces entreprises. À partir d’un corpus de vingt-cinq ans d’articles de presse tirés des cinq principaux quotidiens nationaux, nous montrons que les noms des récipiendaires ne sont pas publics avant la publication des décrets. Ceux-ci apportent donc aux investisseurs une information publique nouvelle.
Nous comparons, autour du décret, le rendement de chaque titre à celui attendu d’après l’évolution du marché. L’écart entre les deux, appelé « rendement anormal », mesure la réaction propre à l’annonce. Cette réaction est positive : en moyenne, le cours des entreprises concernées enregistre une surperformance de 0,21 % dans les deux jours suivant l’annonce, puis de 0,43 % après cinq jours, sans que cette surperformance ne soit ensuite effacée. Si ces chiffres peuvent sembler modestes, pour l’entreprise médiane de notre échantillon, dont la capitalisation boursière s’élève à environ 3,5 milliards d’euros, cela représente, deux jours après l’annonce, 7 millions d’euros de valeur supplémentaire (euros constants de 2000).
Cet effet reste inférieur à ceux mis en évidence pour d’autres formes de connexions politiques des dirigeants d’entreprise : les liens avec un président nouvellement élu, observés en France lors de l’élection de Nicolas Sarkozy, ou les passages entre les sphères des affaires et de la politique (« pantouflage »), étudiés dans 47 pays.
Mais les décorations d’État sont bien plus fréquentes et sont peu coûteuses à attribuer : leur portée est ainsi substantielle. Selon l’hypothèse d’efficience des marchés, une telle réaction traduit une information nouvelle et jugée pertinente par les investisseurs. Mais elle ne dit pas, à elle seule, ce qu’ils apprennent.
Une première explication est celle du mérite : la reconnaissance publique pourrait conduire les investisseurs à réviser leur jugement sur les compétences, la réputation ou l’effort futur d’un administrateur. Une seconde est celle de la proximité politique. L’accès aux décideurs est précieux pour les entreprises, notamment celles pour lesquelles la réglementation, les licences, les subventions ou les marchés publics jouent un rôle déterminant dans les perspectives économiques. La dimension discrétionnaire de la Légion d’honneur ouvre la voie à cette seconde interprétation.
Pour les départager, nous exploitons une caractéristique des élites françaises : une part importante des responsables économiques et politiques est issue d’un nombre restreint de grandes écoles. Leurs promotions, de taille réduite, favorisent des réseaux d’anciens élèves identifiables et durables. Ainsi, nous avons apparié les dirigeants d’entreprises et les membres des gouvernements successifs à des registres historiques d’anciens élèves d’une quinzaine de grandes écoles.
À lire aussi : Grandes écoles : 80 fois plus de chances d’admission quand on est enfant d’ancien diplômé
Un administrateur est considéré comme ayant, avant sa décoration, un lien identifiable avec le gouvernement lorsqu’il a fréquenté le même établissement, dans la même promotion (ou dans la promotion voisine) qu’un membre du gouvernement impliqué dans le processus d’attribution. Cette mesure saisit une proximité institutionnelle qu’un investisseur peut plausiblement identifier à partir des biographies publiques ou des interactions qu’elle a pu engendrer.
Lorsqu’un tel lien est déjà identifiable, la décoration devrait apporter peu d’information supplémentaire et générer peu ou pas de réaction boursière. Dans le cas contraire, les investisseurs peuvent y voir la révélation d’un accès aux décideurs publics jusque-là inobservable. C’est précisément ce que montrent nos résultats. Aucune réaction boursière n’est observée lorsqu’un administrateur décoré apparaît déjà connecté à un responsable politique impliqué dans le processus d’attribution. À l’inverse, la réaction est positive et significative lorsque l’on n’observe pas de lien préalable. La Légion d’honneur semble alors révéler des liens nouveaux, ou jusque-là inconnus, avec les décideurs publics.
D’autres résultats vont dans le même sens. Les réactions boursières sont plus fortes lorsque la décoration est attribuée tôt dans le cycle politique, tandis qu’on ne mesure plus de réaction en fin de mandat. Ce calendrier semble indiquer que les investisseurs valorisent la durée anticipée de l’accès politique que la distinction peut révéler. Elles sont aussi plus marquées pour les entreprises les plus exposées aux décisions de l’État (commandes publiques, réglementation ou présence de l’État au capital).
Enfin, elles ne se propagent pas aux autres entreprises du même secteur : les investisseurs y voient une information propre à l’entreprise, et non l’annonce d’un changement plus général de politique publique.
Nos résultats ne montrent pas que certaines décorations auraient été attribuées de manière indue ni que des récipiendaires auraient bénéficié d’un traitement préférentiel. Ils mettent plutôt en évidence un mécanisme souvent négligé dans les interactions entre les États et les marchés : en distribuant du prestige public, un État peut aussi diffuser une information ayant une valeur économique, notamment sur l’accès potentiel aux décideurs publics.
Cette conclusion dépasse le seul cas français, puisque les systèmes de décorations civiles existent dans la plupart des pays et types de régimes politiques. Ces distinctions peuvent légitimement récompenser le service rendu, entretenir des normes civiques et reconnaître des contributions que les marchés valorisent imparfaitement. Il ne s’ensuit donc pas nécessairement qu’il faudrait en attribuer moins.
Mais lorsque leur attribution implique des procédures discrétionnaires et des acteurs politiques, elles peuvent aussi modifier les anticipations sur l’influence future de leurs récipiendaires.
Des critères plus explicites, un examen indépendant des dossiers et une plus grande transparence sur les voies institutionnelles de nomination pourraient réduire le risque qu’elles soient d’abord interprétées comme des signaux de proximité politique. De telles évolutions auraient toutefois un coût : elles réduiraient la souplesse qui peut favoriser la reconnaissance de formes diverses de mérite et, surtout, qui contribue à préserver les fonctions symboliques et d’influence des distinctions d’État.
Le projet ayant conduit à cette publication a bénéficié d’un financement de l’État français dans le cadre du plan d’investissement « France 2030 », géré par l’Agence nationale de la recherche (référence : ANR-17-EURE-0020), de l’Initiative d’excellence de l’université d’Aix-Marseille — A*MIDEX, du Fonds Wetenschappelijk Onderzoek—Vlaanderen (FWO) et du Fonds de la recherche scientifique — FNRS, dans le cadre du projet EOS O020918F (EOS ID 30784531).
Le projet ayant conduit à cette publication a bénéficié d’un financement de l’État français dans le cadre du plan d’investissement « France 2030 », géré par l’Agence nationale de la recherche (référence : ANR-17-EURE-0020), de l’Initiative d’excellence de l’université d’Aix-Marseille — A*MIDEX, du Fonds Wetenschappelijk Onderzoek—Vlaanderen (FWO) et du Fonds de la recherche scientifique — FNRS, dans le cadre du projet EOS O020918F (EOS ID 30784531).
12.07.2026 à 10:38
Yann Rigolet, Doctorant en Histoire Contemporaine, Université d’Orléans
Tous les camps politiques se réclament d’elle, de la Manif pour tous aux féministes, en passant par les gilets jaunes, ou des militants pro Gaza. Une proposition de loi Les Républicains veut même rendre son buste obligatoire dans toutes les mairies. Pourtant, chaque tentative de donner un vrai visage à Marianne finit en polémique. Que représente Marianne et comment la représenter ?
De toutes les figures symboliques qui jalonnent l’histoire de France, Marianne est un cas singulier, car elle pose la question complexe de l’incarnation de la République. Peut-on la personnifier et selon quels critères ?
Dès son apparition, la représentation de Marianne est un sujet parce qu’elle repose sur une construction en deux temps, associant tout d’abord un corps puis, plus tard, le célèbre prénom que l’on connaît.
Après l’abolition de la monarchie, le 21 septembre 1792, il devient nécessaire de remplacer le sceau du roi (qui incarnait jusque-là l’État) par un symbole visuel de la Première République naissante. Le 25 septembre, la nouvelle Assemblée nationale, la Convention, décrète ainsi que le sceau de l’État représentera désormais la France « sous les traits d’une femme vêtue à l’Antique, debout, tenant de la main droite une pique surmontée du bonnet phrygien ou bonnet de la liberté, la gauche appuyée sur un faisceau d’armes ; à ses pieds un gouvernail ».
Ce choix d’une allégorie (la représentation concrète d’une idée abstraite) permet notamment aux révolutionnaires de cultiver une certaine ambiguïté. En effet, symboliser la France républicaine sous les traits d’une figure féminine leur permet d’y associer divers modèles interchangeables popularisés dès 1789. L’allégorie de la « République » fusionne ou se confond alors avec celle de « La Révolution », de « la Liberté » ou bien de la « Patrie ».
C’est visiblement dans les semaines qui suivent, entre l’automne 1792 et le début 1793 que débute la seconde phase. Le prénom « Marianne » va alors être progressivement associé à l’allégorie mise en place. Dans une chanson occitane probablement écrite au mois d’octobre, la Guérison de Marianne, le cordonnier poète Guillaume Lavabre l’utilise pour la première fois afin de représenter une France malade de la guerre et de la monarchie, que sa transformation toute récente en République s’apprête à soigner.
Si Marianne signe ici son acte de naissance comme emblème national, il faudra attendre la Troisième République et les années 1880 pour que la fusion du corps et du prénom soit officialisée durablement. Son buste trône alors dans chaque mairie française comme le veut l’usage républicain conseillé, mais non obligatoire.
Entre 1940 et 1944, avec l’abolition de la République et l’avènement de la révolution nationale, le régime de Vichy va multiplier les tentatives de proscrire l’image de Marianne au profit de celle de Jeanne d’Arc, considérée comme sa rivale, ou celle du maréchal Pétain. Si le succès de cette entreprise est limité par manque de temps et de moyens, c’est la IVᵉ et surtout la Vᵉ République depuis 1958 qui permettent enfin à Marianne de s’imposer comme emblème définitif d’un régime stabilisé.
Reste la difficulté à représenter Marianne, figure consensuelle et rassembleuse censée s’adresser à tous. Contrairement à d’autres symboles nationaux tels le drapeau tricolore, aucun modèle officiel réglementaire n’a jamais été proposé pour l’encadrer. Sujet de création libre et mouvant, Marianne, jusqu’au milieu du XXᵉ siècle, est assez généralement désignée par un modèle féminin parfois vivant et souvent anonyme, portant ses attributs distinctifs : drapeau tricolore, sein nu et bonnet phrygien.
Par la suite, la pratique consistant à régulièrement sélectionner une célébrité pour la personnifier va cristalliser les passions. La transition de l’allégorie à la personnalité identifiée va dès lors métamorphoser Marianne en figure dissensuelle tranchant avec les valeurs de stabilité et d’apaisement supposées l’accompagner.
De Brigitte Bardot à Laetitia Casta, en passant par la Femen Inna Schevchenko, la mannequin Zahia Dehar ou l’actrice Sophie Marceau, chaque nouvelle Marianne choisie déclenche son lot de polémiques sur son apparence et ses formes, son processus de sélection ou la pertinence à privilégier le physique ou la personnalité d’un modèle au détriment d’un visage perçu comme neutre et toléré par le plus grand nombre. Après l’ultime controverse autour de la nomination d’Évelyne Thomas en 2003, la pratique a été abandonnée. Aucune autre Marianne-star n’a depuis été officiellement promue.
Ces débats prouvent que penser le corps de Marianne est un sujet incandescent. Ces célébrités ne lui prêtaient finalement que temporairement une enveloppe, mais l’allégorie peut-elle se risquer à devenir une incarnation ? Marianne serait-elle forte et acceptable uniquement lorsqu’elle reste désincarnée, fictive et sans identité ?
Peut-être une part de cette tension réside-t-elle dans le fait d’avoir choisi de représenter la République par une femme dans un pays historiquement gouverné par des hommes ? C’est ce qu’avance l’historienne Michelle Perrot en insistant sur cette tradition héritée de la loi salique qui « exclut vigoureusement les femmes de la vie politique » dans la France où « l’État est spécialement mâle ».
Lorsque des femmes engagées dans la conquête du pouvoir reprennent les codes de Marianne ou tentent de l’incarner, le symbole républicain cesse d’être une simple représentation décorative : le corps féminin de Marianne devient alors un objet politique et donc conflictuel. C’est ce que soulignait le grand spécialiste de Marianne, Maurice Agulhon :
« La féminité de la représentation allégorique est un handicap pour la République. »
Ce basculement s’opère en 2007 avec la présence de Ségolène Royal à l’élection présidentielle. Une femme représentant la République cesse alors d’être une seule projection allégorique. Marianne pourrait-elle être directement incarnée par une femme politique toute proche de l’investiture suprême ? Plus ou moins consciemment, l’analogie est mobilisée par Ségolène Royal, par les médias et d’autres personnalités politiques. Notamment surnommée « Marianne d’Arc » par Jean-Marie Le Pen et croquée dans le Monde en « Liberté » de Delacroix (que la culture populaire associe – à tort – à Marianne), elle renvoie l’image d’une république féminisée proche et protectrice, cette image d’une « mère de la Nation » que Ségolène Royal défendait encore récemment.
En 2011, Marine Le Pen, fraîchement élue présidente du Front national, tente également de capter Marianne comme figure de résistance idéale d’un peuple souverain menacé. Si l’identification reste suggérée, tout un travail de communication est entrepris, dans et hors du parti, jusqu’à fondre l’image de Marine Le Pen dans celle de célèbres visuels de Marianne.
Dans un registre encore plus ouvertement marketing, l’ancienne ministre déléguée aux droits des femmes Marlène Schiappa use du symbole et multiplie les expositions et les projets tels l’« Initiative Marianne », le collectif Toutes Marianne proposant de créer le visage de la future Marianne par intelligence artificielle, ou le fiasco du Fonds Marianne, ce « véritable fardeau, ce boulet attaché à l’allégorie de la République » comme le mentionne Jean-François Husson, président de la commission d’enquête sur les potentielles malversations liées à ce fonds. De l’appropriation à l’analogie, le pas est franchi en juin 2023, quand Marlène Schiappa accepte une interview dans le magazine Playboy et un shooting photos jouant sur les codes visuels de Marianne, sans s’y identifier ouvertement. Une opération de communication décriée mais assumée sur fond d’émancipation féminine et de pop-trangression, forme de culture populaire cherchant à choquer et à provoquer les normes sociales et morales.
Si le corps de Marianne est devenu un enjeu de concurrence symbolique dans l’ascension des femmes politiques, son incarnation semble toutefois autant relever de la tentation que du fantasme. En effet, comment réussir à concilier la fonction unificatrice et l’unanimité autour d’un seul et unique modèle par essence clivant ?
Même la tentative légitime et saluée de la sénatrice Fabienne Keller de faire de Simone Veil, archétype de l’icône consensuelle panthéonisée, le nouveau visage de Marianne en 2019 a finalement été abandonnée.
Le choix de représenter la République s’est rarement porté sur une figure masculine, même allégorique, car l’image de la femme – considérée comme dépolitisée par essence – s’est imposée pour promouvoir l’unité nationale. Mais si la République accepte qu’une femme la représente, la légitimité du pouvoir féminin demeure cantonné à une image abstraite, sans parole, sans projet et sans corps.
Yann Rigolet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.