22.10.2026 à 15:47
Laurent Pizzagalli, Directeur de recherche CNRS, expert en physique des matériaux, Université de Poitiers
L’ESSENTIEL
Chaque matériau a un seuil de résistance mécanique maximal qui lui est propre. Au-delà d’une certaine pression, il va se déformer.
De manière surprenante, ces seuils changent radicalement lorsque l’on passe de notre échelle macroscopique à des tailles nanométriques.
Comment expliquer, physiquement, ce changement ?
Comme le dit le dicton, « tout ce qui est petit est mignon ». Mais il est plus rare d’entendre dire que ce qui est plus petit est plus costaud. Et pourtant c’est ce qu’il semble se passer pour de nombreux matériaux si on diminue leurs dimensions jusqu’à quelques dizaines de nanomètres (un milliardième de mètre). Des expériences et des simulations numériques montrent en effet que la résistance mécanique peut augmenter d’un facteur mille à ces échelles. Comment cela est-il possible ?
Revenons tout d’abord aux bases. Si on compresse un matériau, il se déforme généralement avec une amplitude faible et de manière élastique, c’est-à-dire réversible. Toutefois, au-delà d’un certain niveau de contrainte mécanique exercée, la déformation devient plastique donc irréversible. Ce seuil de résistance mécanique maximal dépend bien évidemment du type de matériau. L’acier est ainsi notoirement plus résistant que du plomb, et une pierre que du polystyrène. Physiquement, cette résistance est équivalente à une pression, laquelle s’exprime en pascal (Pa) dans le système d’unités international. Par exemple, la pression maximale que peut supporter un métal comme l’aluminium est une vingtaine de mégapascals, soit 2×107 Pa.
Pour se faire une idée plus précise de ces pressions, la figure ci-dessous montre une échelle illustrée par quelques cas très imaginaires. Ainsi, en supposant qu’on puisse faire tenir un éléphant de 3 tonnes sur la face d’un dé de 1 cm de côté (ce qui est hautement hypothétique j’en conviens), la pression exercée sur ce dernier sera de 300 mégapascals (soit 3×108 Pa). Si le dé est en aluminium, il sera donc déformé plastiquement (irréversiblement). Par contre, la pression exercée par un avion de 400 tonnes sur un plot de 1 mètre de côté ne sera que de 4 mégapascals, soit en deçà de la résistance maximale de l’aluminium. Mais si on pouvait faire reposer la plus haute tour du monde, le Burj Khalifa, et ses 500 000 tonnes sur ce plot, la pression exercée de 5 gigapascals (soit 5×109 Pa) le transformera en galette s’il est en aluminium (ou pour tout autre métal d’ailleurs).
Ces quelques exemples appartiennent au monde macroscopique, à notre échelle. La situation change radicalement lorsqu’on diminue les dimensions caractéristiques de plusieurs ordres de grandeur, pour arriver dans le monde nanométrique. Des expériences récentes ainsi que de nombreuses simulations numériques ont montré que les résistances mécaniques maximales y étaient fortement augmentées. Par exemple, on estime que des nanoparticules d’aluminium de quelques dizaines de nanomètres de diamètre peuvent supporter des pressions maximales de 15 à 25 gigapascals (soit 1,5 à 2,5×1010 Pa) au cours de compressions, soit environ mille fois plus que l’aluminium dans le monde macroscopique.
L’explication de ce phénomène apparaît lorsqu’on examine comment les matériaux sont structurés aux différentes échelles. Malgré son apparence uniforme à l’échelle macroscopique, un métal pur est constitué de grains cristallins faisant généralement de 10 à 100 micromètres (soit 10-5 à 10-4 m), de l’ordre de grandeur de l’épaisseur d’un cheveu.
Ces grains, aux orientations cristallographiques variables, sont connectés entre eux par des joints de différentes natures structurales et/ou chimiques. Les régions à proximité de ces joints sont des endroits privilégiés pour des réorganisations structurales particulières ou des cavités. Si on se focalise sur un grain en particulier et que l’on réduit l’échelle d’observation bien en dessous du micromètre, on peut s’apercevoir que l’arrangement cristallin est loin d’être parfait, avec la présence de différents types de défauts ponctuels (lacunes, interstitiels, impuretés chimiques) ou étendus (dislocations, macles, cavités, inclusions diverses). Ces défauts peuvent également se retrouver en concentration plus ou moins importante au niveau des joints de grains.
Lorsque le matériau macroscopique est soumis à une pression supérieure à la résistance mécanique maximale, de multiples mécanismes peuvent s’activer à différentes échelles pour atténuer la contrainte subie. Ceux-ci peuvent se situer au niveau des grains, lesquels peuvent se déplacer et tourner les uns vis-à-vis des autres. Les cavités et les phases présentes aux joints peuvent également évoluer. Au sein des grains, les dislocations, qui sont un des principaux vecteurs de la déformation plastique dans les métaux, peuvent se déplacer, et interagir entre elles, ainsi qu’avec les autres défauts ponctuels ou étendus et les joints de grains. Ces mécanismes sont activés pour des contraintes allant généralement de quelques mégapascals à la centaine de mégapascals (soit bien en deçà des 15 à 25 gigapascals évoqués précédemment), et gouvernent les propriétés mécaniques des matériaux à notre échelle.
Revenons maintenant à nos nanoparticules de quelques dizaines de nanomètres. Des tailles aussi petites correspondent à une infime portion d’un grain (symbolisée par le point rouge sur la figure ci-dessus), et la probabilité d’y trouver des défauts ponctuels et étendus y est statistiquement très faible. De plus, même si de rares défauts étaient créés lors de la synthèse, les surfaces des nanoparticules sont des pièges efficaces pour les éliminer. Si on fait abstraction des surfaces, les nanoparticules sont donc souvent d’une pureté structurale et chimique sans égale. En l’absence de joints de grains et de défauts, les mécanismes cités ci-dessus permettant la déformation plastique à faible contrainte sont donc essentiellement désactivés dans les nanoparticules. Ceci explique pourquoi ces dernières vont pouvoir supporter des pressions bien supérieures à celle du matériau macroscopique avant de se déformer de manière irréversible elles aussi.
Alors comment ces nanoparticules quasi parfaites se déforment-elles ? Et bien les simulations numériques et les expériences montrent que pour les déformer plastiquement, il est nécessaire d’atteindre les conditions permettant d’y créer ex nihilo des défauts étendus comme les dislocations. Et que ceci n’est possible que si on réussit à accumuler une quantité importante d’énergie élastique au sein de la nanoparticule, grâce à des pressions de compression élevées par exemple. Ceci explique pourquoi il est nécessaire d’appliquer des pressions supérieures à la dizaine de gigapascals pour déformer plastiquement les nanoparticules de dimensions nanométriques. En résumé, à notre échelle, les propriétés mécaniques des matériaux sont essentiellement gouvernées par la microstructure en grains et les multitudes d’imperfections structurales et chimiques. Et la résistance mécanique extraordinaire des nanoparticules s’explique donc par l’absence de toutes ces imperfections.
Pizzagalli Laurent a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, ainsi que de l'Université de Poitiers.
21.10.2026 à 15:57
Anne Dumoulin, Enseignante-Chercheuse en biologie animale à la Faculté de Gestion Economie et Sciences (FGES), Institut catholique de Lille (ICL)
L’ESSENTIEL
Le goût est loin d’être le privilège de la langue humaine. L’évolution a créé bien des manières de goûter sa nourriture.
Des animaux sans cerveau, comme les méduses, sont capables de détecter des proies au moyen de signaux chimiques.
Les moustiques goûtent la peau avant de se nourrir et les colibris peuvent déceler le sucré sans récepteurs sensoriels.
Une méduse sans cerveau qui repère son dîner presque instantanément ; un moustique qui goûte votre peau avant de piquer, prêt à faire demi-tour en une fraction de seconde ; un colibri, enfin, qui décode le sucre avec un capteur à l’origine programmé pour la viande… Au final, le goût est loin d’être le privilège de la langue humaine.
Laissez-vous embarquer pour un voyage du fin fond de l’océan jusqu’au centre des fleurs à la rencontre d’animaux qui goûtent et ressentent le monde d’une façon différente de la nôtre.
Les méduses n’ont ni cerveau, ni langue, ni véritable tête. Leur système nerveux consiste en un réseau de neurones, appelé « réseau nerveux ». Associés à ce réseau, les espèces possèdent de petits organes sensoriels (rhopalies) situés sur le bord de leur « cloche » (l’ombrelle). Ces organes leur permettent de percevoir la lumière, repère essentiel pour se déplacer dans un milieu en trois dimensions. Mais que se passe-t-il côté goût ?
Chez les méduses et leurs proches cousins, les hydres, le repas commence souvent par un signal chimique. Lorsqu’une proie est touchée par les cellules urticantes des tentacules, les cellules abîmées libèrent dans l’eau du glutathion, une molécule présente parmi la quasi-totalité des cellules vivantes.
Les cellules sensorielles de la méduse détectent alors cette trace chimique comme un indicateur de présence de nourriture et son comportement alimentaire s’enclenche aussitôt : la bouche s’ouvre, prête à diriger la proie vers le système digestif. Ce réflexe n’est toutefois pas très sélectif : si un tentacule touche un humain ou un animal trop grand pour être avalé, le même signal chimique peut tout à fait déclencher l’ouverture de la bouche : la méduse « croit » avoir affaire à une proie. Faute de pouvoir ingérer un corps bien trop gros pour elle, rien de plus ne se produit – pas de capture, pas de digestion. Le signal fonctionne, mais l’anatomie de la méduse l’empêche d’aller plus loin.
Chez de nombreux cnidaires (embranchement auquel appartiennent les méduses), le glutathion agit ainsi comme un véritable « signal de repas ». Sans lui, une proie fraîchement capturée peut parfois ne pas être reconnue comme de la nourriture.
Ce qui est marquant, c’est la simplicité du système. Il n’y a pas besoin d’un système centralisé, de cerveau, pour décider de manger. La reconnaissance chimique et la réponse associée sont directement reliées au « réseau nerveux ». Des recherches récentes sur des cnidaires comme l’anémone de mer Nematostella vectensis ont montré la présence de récepteurs apparentés à nos récepteurs du goût et de l’odorat.
Ces structures existaient donc bien avant l’apparition des premiers vertébrés, il y a plus de 600 millions d’années. Chez les méduses, goûter n’est donc pas un acte intellectuel, mais un réflexe chimique du corps.
Sortons de l’océan afin de nous intéresser à d’autres animaux dont la piqûre peut être encore plus redoutable que celle de la méduse. Pour le moustique femelle, le goût n’est pas un plaisir, mais une question de vie ou de mort. Avant de pondre, elle a besoin de sang, riche en protéines, pour permettre la maturation de ses œufs.
Avant même la piqûre, les pattes du moustique « goûtent » la peau grâce à leurs récepteurs sensitifs. Les molécules du goût amer déclenchent un rejet, décourageant l’insecte de piquer, mécanisme exploité par de nombreux répulsifs cutanés. Le DEET (N,N-diéthyl-3-méthylbenzamide) en est l’exemple type : il brouille l’odorat du moustique tout en activant ses récepteurs amers au contact de la peau. La nature offre des alternatives comparables, comme un extrait d’eucalyptus citronné, tout aussi performant. Notre peau produit elle-même parfois ses propres défenses. Les bactéries, qui y vivent naturellement, fabriquent des acides gras qui repoussent les moustiques de la même façon, ce qui expliquerait pourquoi certaines personnes se font beaucoup moins piquer que d’autres.
À lire aussi : Les « peaux à moustiques » : mythe ou réalité ?
Une fois la peau percée, le pharynx joue son rôle. Celui-ci possède des nerfs gustatifs qui analysent le liquide aspiré. Les récepteurs recherchent la présence d’adénosine tri phosphate (ATP). Cette molécule, en quantité importante dans les globules rouges, confirme la présence de sang. C’est ce goût qui enclenche le comportement de succion.
En dehors des périodes de reproduction, les moustiques mâles et femelles se nourrissent surtout de nectar. Ils utilisent un ensemble de récepteurs sucrés, similaires à ceux des abeilles, pour distinguer les fleurs les plus sucrées. Le moustique oscille selon ses besoins entre deux types de régimes alimentaires : le sang et le nectar, chacun ayant son propre ensemble de capteurs chimiques.
Pour finir notre voyage, restons dans les airs, mais cette fois-ci avec un oiseau dont on n’a pas à craindre la moindre piqûre. Les colibris sont capables de rester en vol stationnaire et de passer de fleur en fleur pour le nectar, mais n’ont pourtant pas de récepteurs sensoriels leur permettant de goûter le sucré. Comment expliquer alors qu’un colibri puisse faire la différence entre une solution sucrée et de l’eau pure, préférant le nectar le plus concentré ?
Chez les vertébrés, la détection du sucré dépend normalement d’un récepteur protéique composé de deux sous-unités. L’umami, cette saveur associée, par exemple, au soja ou au parmesan repose sur l’association de ces deux sous-unités, mais combinées différemment. Ayant perdu l’une des composantes nécessaires à la saveur sucrée, les colibris ont réutilisé le récepteur de l’umami pour la remplacer. Sa structure s’est alors modifiée pour devenir sensible aux sucres et aux glucides, en plus des acides aminés.
Ce changement a été si efficace qu’il a vraisemblablement contribué à l’évolution des colibris. Leur bec allongé, leur vol stationnaire demandant beaucoup d’énergie, et leur métabolisme rapide s’expliquent grâce à cette capacité à distinguer les sources de sucre les plus riches. D’autres oiseaux nectarivores présentent également des adaptations convergentes à la consommation de sucres, même si les mécanismes moléculaires précis ne sont pas toujours identiques ou entièrement élucidés.
La méduse sans cerveau, le moustique qui fait face à la vie ou à la mort avec chaque piqûre, et le colibri qui a réinventé le sucré à partir de l’umami semblent n’avoir rien en commun. Et pourtant, ils partagent un principe essentiel : des récepteurs moléculaires capables de reconnaître des signaux chimiques et d’entraîner une réponse adéquate.
Ce que l’évolution a créé, réutilisé ou perdu au fil des années, ce ne sont pas les éléments de base de la chimioréception, mais les façons dont les organismes les utilisent. Le goût, loin d’être la particularité d’une langue remplie de papilles, est surtout une manière pour les êtres vivants de maintenir un échange chimique constant avec le monde environnant.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Anne Dumoulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:59
Gabin Burton, Doctorant en droit privé, thèse sur le sujet "Responsabilité Civile et Personnalité Morale", Université Bretagne Sud (UBS)
L’ESSENTIEL
Une cyberattaque a visé, mi-octobre, des frigos de supermarchés qui ont dû jeter tous leurs produits surgelés, mettant en lumière le fait que les risques des cyberattaques affectent aussi le monde physique.
Si les attaquants sont évidemment les premiers responsables de ces attaques et des préjudices causés, les organisations victimes ne sont pas à l’abri de la reproduction de ces attaques ni d’être elles-mêmes autrices de faits préjudiciables, au sens juridique du terme, par exemple en n’ayant pas mis en place de garde-fous.
Alors que la cybersécurité doit être discutée à l’Assemblée nationale très prochainement pour inscrire dans le droit français la directive européenne NIS 2, l’idée d’un « contrôle technique cyber » est une piste de réflexion pour améliorer la cybersécurité de tous.
Dans la nuit du 11 au 12 octobre, des centaines de supermarchés ont dû jeter leurs produits après une cyberattaque contre leurs installations frigorifiques. C’est la section cybercriminalité du parquet de Paris qui s’est saisie de l’affaire le 12 octobre.
Au-delà de la faille technique et de la sanction pénale, il reste la question civile, celle de la réparation. Si le cyberattaquant apparaît comme le coupable évident, il est rarement celui qui paiera les dommages. Toutefois, d’un point de vue de la responsabilité, ces enseignes de supermarché, bien que victimes de l’attaque, ne pourraient-elles pas être tenues pour responsables des dommages subis par leurs clients ou leurs partenaires commerciaux parce qu’elles n’ont pas assez sécurisé leurs systèmes ?
C’est ainsi qu’intervient l’idée d’un « contrôle technique cyber », c’est-à-dire l’idée de vérifier la sécurité des entreprises avant la panne, comme il existe un contrôle des voitures avant l’accident.
Aujourd’hui, en sécurité numérique, il n’existe pas de « contrôle technique » officiel à remplir. Chaque personne morale (c’est-à-dire les groupements dotés d’une personnalité juridique, comme les sociétés, les associations, etc.) a certes des obligations spécifiques sur des domaines particuliers. Toute organisation qui traite des données personnelles doit, en vertu du Règlement général sur la protection des données (RGPD), assurer leur sécurité par des mesures « appropriées » au risque. Mais le texte ne dresse pas de liste précise à cocher.
En d’autres termes, il n’y a pas d’équivalent du contrôle technique en matière de cybersécurité. En sécurité routière, un véhicule doit passer un contrôle technique pour avoir le droit de rouler, c’est-à-dire répondre à une liste précise de points à vérifier afin d’assurer la sécurité à la conformité de ce véhicule. Sans contrôle technique, au-delà du risque de sanction, l’assureur peut potentiellement ne pas prendre en charge les frais liés à l’accident, soit en cas de clause contractuelle, soit en cas de lien entre l’accident et un défaut d’entretien que le contrôle technique aurait pu éviter.
Cette piste serait-elle pertinente pour la cybersécurité ? La question se pose de façon d’autant plus aiguë que les risques découlant de cyberattaques ne sont pas seulement numériques : outre les préjudices réputationnels, d’autres plus tangibles apparaissent. Dans le cas des supermarchés, il s’agit de marchandises détruites, de rayons et de magasins fermés, de risque sanitaire et écologique. Par ailleurs, cet été, des réseaux d’assainissement d’eau potable ont été attaqués aux États-Unis.
Ironie du sort, une grande majorité des cyberattaques découlent de failles de sécurité assez banales, mais surtout déjà connues.
Par exemple, une enquête sur le Musée du Louvre à la suite de son cambriolage a démontré une faille importante dans son système informatique : des serveurs critiques, dont celui de la vidéosurveillance, étaient protégés par le mot de passe « LOUVRE ». Il s’agit ici d’un exemple alarmant, mais qui est révélateur des négligences quotidiennes de chacun. Ainsi, à raison de 10 essais par seconde, ce mot de passe ne prendrait que 31 minutes à craquer, selon le testeur de mot de passe Nothing2Hide. L’ajout de « 75 » ferait passer le craque à 4 jours.
À lire aussi : Comment choisir un bon mot de passe ?
Dans le cas des cyberattaques des frigos, les experts ne considèrent pas que la cyberattaque ait pu être particulièrement complexe, et qu’il s’agirait d’une mise à jour qui n’a pas été faite. Ces réfrigérateurs, comme d’autres appareils, sont nécessairement reliés à Internet afin d’être contrôlés à distance. À défaut de mises à jour de sécurité, ils deviennent des points d’entrée vulnérables et faciles d’accès pour les attaquants.
Michel-Édouard Leclerc a lui-même déclaré :
« On n’avait pas cette culture de la sécurité. »
Lorsqu’il s’agit de failles courantes et dont les correctifs sont connus, l’entreprise victime peut se voir reprocher par son assureur de ne pas avoir pris les précautions élémentaires. Ainsi sa propre négligence peut-elle alors réduire la responsabilité de l’attaquant.
Face à une cyberattaque, la première réaction, du public comme des personnes touchées, est de voir des victimes. Le premier responsable est, sans conteste, l’auteur de l’attaque.
Mais cette évidence ouvre un débat. Même lorsque l’attaquant est identifié, retrouvé et solvable, il pourrait être reproché à l’entreprise attaquée de n’avoir pas suffisamment protégé ses systèmes. La question de sa propre faute se pose, et elle est sensible. La recherche en criminologie souligne d’ailleurs que la victime d’une cyberattaque n’est jamais tout à fait passive.
L’entreprise qui ne se conforme pas aux réglementations de cybersécurité, ou qui ne muscle pas son jeu de sécurité, rend l’attaque au mieux possible, et au pire facile. Il est à noter que, en matière de responsabilité civile, la négligence peut être considérée comme une faute (Art. 1241 C. civ] : « Chacun est responsable du dommage qu’il a causé non seulement par son fait, mais encore par sa négligence ou par son imprudence. »)
Mais la difficulté concernant les personnes morales consiste dans leur organisation. Une entreprise n’existe pas que par ses dirigeants, elle existe également par le biais de ses salariés. Si un employé commet une faute ou est négligent, l’entreprise est fautive, non parce que le salarié a failli, mais parce que l’organisation n’a pas prévu les garde-fous nécessaires.
Les entreprises peuvent déléguer ces missions de sécurité informatique à des prestataires techniques, qui prennent en charge la responsabilité des maintenances et des mises à jour.
De plus, et afin d’être indemnisées pour des préjudices subis, les entreprises peuvent souscrire des assurances cyber. Dans le cadre de cyberattaques, les assureurs mettent en place des indemnisations et des aides à la remise en route. Toutefois, en cas de défaut de mot de passe robuste ou de mises à jour concourant au préjudice, l’assureur pourrait refuser d’indemniser.
Un point important à évoquer reste le cas de la force majeure. En droit, la « force majeure » relève de trois caractéristiques : l’extériorité, l’imprévisibilité et l’irrésistibilité. Par exemple, une tornade emportant l’entièreté des récoltes est un évènement extérieur à la volonté de l’agriculteur, dont il ne peut prévoir le passage ni en contrôler la force.
Face à sa négligence et donc face à ses victimes (clients, prestataires ou partenaires commerciaux), la personne morale négligente des cyberattaques et de sa cybersécurité serait tentée d’invoquer le cas de « force majeure ».
Néanmoins, dans un arrêt du 7 février 2020 (CA Paris, pôle 5, ch. 11, n° 18/03616), la Cour d’appel de Paris a refusé de voir une force majeure dans une attaque par ransomware (ou rançongiciel) invoquée par un prestataire informatique défaillant, au motif qu’un virus informatique ne présente le caractère ni imprévisible ni irrésistible.
La cyberattaque ne saurait en principe exonérer l’entreprise négligente. Cette dernière doit prévoir et contenir ce risque bien réel de cyberattaque.
Pour autant, il existe aujourd’hui un véritable défi pour les entreprises en matière de cybersécurité ; celui-ci relève de la multiplication constante des textes normatifs. La dernière en date est la directive européenne NIS 2, qui devait être transposée en droit français le 17 octobre 2024, mais dont le débat à l’Assemblée nationale vient de nouveau d’être repoussé.
Bien que des référentiels de bonnes pratiques et des possibilités d’audit et de conseils existent, c’est dans un brouillard épais que les personnes morales évoluent, sans liste claire des obligations auxquelles elles sont soumises pour à la fois mieux se protéger et ne pas subir a posteriori sa négligence.
Sans lignes de conduite claires, il n’est pas aisé de reconnaître qui porte la faute, quand l’attaque était évitable, et à quel moment la force majeure doit être écartée. Il y a là une insécurité cyber et juridique pour tous.
Une option envisageable serait que les pouvoirs publics instaurent un contrôle obligatoire et périodique de la sécurité informatique, à l’image du contrôle technique des véhicules automobiles, afin que chaque acteur ait connaissance de ses obligations et des limites de sa responsabilité.
Par ailleurs, l’idée a déjà été insufflée par l’instauration d’un « cyberscore ». Ce sont les grandes plateformes numériques, les messageries et les services de visioconférence qui doivent faire auditer leur sécurité par des prestataires, qualifiés par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), puis afficher le résultat de ce score au public, à la manière du Nutri-Score. Il s’agit ici d’un premier pas du législateur vers la nécessité d’un audit spécifique, restitué de façon lisible.
La comparaison avec le contrôle technique a cependant ses limites. Un véhicule évolue peu d’une année à l’autre, alors que les menaces informatiques se renouvellent en permanence et les cyberattaquants se multiplient. Un audit valable à date fixe est obsolète six mois plus tard. Cela dit, l’idée d’un « contrôle technique cyber » prend tout son sens. Un cadre précis et lisible qui indique à chaque organisation ce que l’on attend d’elle, et à quel moment sa négligence engage sa responsabilité.
Gabin BURTON est membre du projet CyberSkills4All, projet régional à portée nationale fédérant un écosystème breton de partenaires académiques, d’institutions et de grandes entreprises autour des enjeux de cybersécurité.