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Collectif Ruptures

Collectif Ruptures


Publié le 03.04.2025 à 15:21

Ruptures

Il y a cinq ans, du 17 mars au 10 mai 2020, nous étions confinés. S’en sont suivies deux années de mesures autoritaires, parfois contradictoires, souvent arbitraires et non justifiées sur le plan sanitaire (couvre-feu à 18h, obligation de rester dans un périmètre de 1 km autour de son domicile, interdiction d’aller dans les espaces naturels, limitations d’achats et bien sûr, obligation d’avoir un pass sanitaire pour se déplacer et accéder à certains lieux).

Si quelques médias sont revenus sur les atteintes aux libertés publiques commises pendant cette période [voir par exemple La Série documentaire, « Covid19 une pandémie sans fin », France Culture, 3-6 mars 2025, ou Théo Boulakia et Nicolas Mariot, « Le confinement, de l’obéissance au silence », Le Monde diplomatique, mars 2025.], peu se sont interrogés sur l’efficacité ou la nécessité de ces restrictions de la liberté. Les experts ayant recommandé ces mesures d’exception n’ont pas eu de compte à rendre, ni les politiques qui les ont entérinées.

Beaucoup des collectifs qui s’étaient montés pendant cette période ne comptent plus que quelques membres (quand ils existent encore). Les débats passionnés qu’on avait alors (sur notre rapport à la santé, sur les restrictions de la liberté liées à l’informatisation, sur notre rapport à la recherche scientifique et au Progrès…) semblent maintenant nous laisser indifférents. Et pourtant, ils sont plus que jamais d’actualité. L’intelligence artificielle, que nous analysons dans ce numéro, en est un bon exemple.

Ruptures, le 27 mars 2025
Éditorial publié dans La nouvelle vague n°19, mars 2025


Publié le 03.04.2025 à 15:19

Ruptures

L’IA ou le chant des sirènes de l’automatisation totale

Le 12 février 2025, au lendemain de l’allocution télévisée de Macron qui a clôturé le sommet pour l’action sur l’Intelligence Artificielle, on apprenait qu’un centre de données destiné à l’IA serait créé dans l’agglomération grenobloise, à Eybens, dans les anciens locaux d’Hewlett-Packard. Déguisé en projet de start-up, il s’agit en réalité du business plan d’un riche héritier épaulé par un constructeur de puces états-unien, AMD, et par un fond souverain des Émirats Arabes Unis1.

Le centre de données de la start-up (DataOne) est annoncé comme étant, par sa taille, le premier en son genre en Europe. Il consommerait, à terme, 1 GW d’électricité par heure, soit la puissance d’un réacteur nucléaire. Il ne serait que le premier des 35 centres de données exclusivement dédiés à l’IA que le gouvernement projette de construire d’ici 2030. L’imminence de ce projet local nous met face à l’urgence d’agir. Car l’intelligence artificielle, en plus de ses impacts environnementaux, constitue une avancée radicale vers l’automatisation, la marchandisation de tout et de tous, vers des capacités de surveillance et de contrainte toujours plus accrues et vers la délégation croissante de nos compétences humaines.

La campagne de communication en cours nous présente cette technologie comme un fait accompli, les pseudo-débats sur ses dangers servant tout juste à renforcer l’idée de son inéluctabilité. Comme nombre d’innovations technologiques prétendant répondre à des besoins, les IA s’imposent à nous, qui réussissions pourtant parfaitement à nous en passer. Face à cette campagne d’adhésion forcée sur fond de fatalité et face au rouleau compresseur du Progrès, nous voulons désenchanter l’IA.

L’intelligence artificielle n’est pas ce qu’on pense

Après la multiplication des centres de données de stockage partout dans le monde2, c’est l’heure des centres de données de calcul pour l’IA : plus chers, plus gourmands en énergie et encore plus nuisibles. Car l’IA n’est pas là pour résoudre les problèmes de l’humanité : ce n’est pas la pierre philosophale enfin trouvée, mais seulement une nouvelle machine pour augmenter davantage l’efficacité et la croissance.

Nous pensons que comprendre ce qu’est l’IA ne passe pas par une discussion pour savoir si oui ou non l’expression « intelligence artificielle » est un abus de langage. D’ailleurs le terme « intelligence » est déjà assez vague pour pouvoir se perdre sans fin dans des digressions à son sujet. Bien saisir ce qu’est l’IA passe plutôt par la remettre à sa place : c’est une industrie. Industrie dont les différentes IA ne sont que les produits. On se perd d’ailleurs facilement avec tous ces noms de produits et de start-ups : ChatGPT, Claude IA, DeepSeek, OpenAI … Non seulement c’est une industrie, mais une industrie hautement concentrée, car, comme le dit un article du Massachussetts Institute of Technology, haut lieu de la recherche technologique : toutes les IA dépendent « de l’infrastructure de calcul de Microsoft, Amazon et Google pour l’entraînement de leur systèmes et de leurs vastes marchés de consommateurs pour déployer et vendre leurs produits AI »3.

Grâce à cette industrie, les clients ont accès à un service qui permet, à partir de l’analyse et de la combinaisons de diverses données, d’obtenir des résultats semblables à certaines activités de la cognition humaine, notamment celles qui découlent de l’exécution de consignes : dessine, écrit, résume, recherche, flatte-moi… Contrairement à la cognition humaine, l’infrastructure qui rend possible ces résultats dépend d’une gargantuesque machinerie faite de puces, de câbles, de terres rares, de sources d’énergie et de toute sorte de capitaux et ressources. L’IA serait-elle alors la machine la moins efficace de l’histoire ? La question mérite d’être posée. Ajoutons que l’IA n’est pas une incroyable découverte, mais une version plus puissante et plus onéreuse des machines électroniques déjà existantes. Elle n’est possible que grâce aux infrastructures du numérique, financées par des grands plans nationaux et par les entreprises les plus riches de la planète (IBM, Microsoft, Google…), ce qui leur permet d’augmenter encore plus leurs profits, en se positionnant comme intermédiaires payants de toute activité de production, voire de « création » . Autrement dit, l’IA ne fait que renforcer l’ordre actuel des choses.

Les données ne sont pas données

L’IA n’est que l’aboutissement du processus de numérisation en cours depuis un demi-siècle. La condition préalable à son existence est la disponibilité de données sous forme numérique et l’acceptabilité quant à la collecte d’informations sur les moindres de nos faits et gestes4. Si l’IA a une emprise sur le réel, c’est que le réel est depuis longtemps numérisé (textes, documents administratifs, musiques, images, etc.) et rempli d’appareils qui collectent des données : capteurs électroniques, traqueurs GPS, QRcodes, appareils numériques connectés… Que ces données soient recueillies de manière consentie dans l’espace privé (montres connectées, réseaux sociaux…) ou de manière contrainte dans l’espace public (caméras de vidéo-surveillance, micros urbains…), toutes contribuent à augmenter la masse d’informations détenue sur la société et les individus qui la composent.

Ce que les IA permettent de nouveau, c’est la capacité et la rapidité à traiter une quantité phénoménale de données en même temps pour générer d’autres données exploitables : personnaliser des réponses, identifier et localiser des individus, optimiser la production, générer des visuels ou des sons, etc. Une fois que tout est « boosté à l’IA » et que la démesure matérielle d’un tel dispositif est convenablement passée sous silence, la facilité d’accès attise notre tendance à la paresse et renforce les logiques de délégation déjà à l’œuvre avec le smartphone. Cette fois, il ne s’agit plus uniquement de déléguer une partie de son orientation (GPS), de ses distractions (jeux, réseaux sociaux) et de sa mémoire (recherches internet à portée de main) mais également de déléguer une partie de sa capacité à synthétiser des idées (rédiger des dissertations à notre place), à « créer » (générer des œuvres musicales, littéraires, graphiques) et à analyser (décrypter des émotions, des situations). Il ne s’agit là que d’un énième processus d’externalisation grâce auquel on nous fournit des résultats sans le processus pour les obtenir : la fin sans l’effort.

Les prix des abonnements internet et des dispositifs numériques (ordinateur, smartphones…) sont dérisoires quand on les compare à leur coût humain et matériel : extractivisme, exploitation des milieux et des humains, destruction de l’environnement, consommation de matières premières toujours croissante. Ce décalage entre le prix de vente et le coût de fabrication alimente une forme de pensée magique qui nous fait croire que tout est possible sans effort et avec une dépense minime d’argent. Sauf que cette délégation accrue des tâches, cette séparation matérielle entre l’exploitation illimité des humains et des ressources d’un côté, et ce que nous pouvons accomplir avec l’IA de l’autre, ne peut que nous appauvrir, dans tous les sens du terme. Quand tout est gratuit c’est toi le produit, quand tout est automatisé tu deviens l’objet. Nous devenons de plus en plus des auxiliaires de la machine, des « presse-boutons » et cela, pour de plus en plus d’activités humaines : converser, dessiner, travailler … Ces activités humaines banales, se numérisent, se machinisent, et ce faisant, perdent en subtilité et en sens. Elles éloignent nos « actes » de nos corps et de nos réalités matérielles. Cet appauvrissement généralisé des activités humaines par le numérique est renforcé par l’IA, qui est, jusqu’à présent, la plus perfectionnée des machines numériques.

Ne pas prendre leurs désirs pour nos réalités 

Depuis son origine, l’informatique permet aux États de gouverner les sociétés de masse. Elle permet à l’appareil bureaucratique et policier de détenir et recouper de nombreuses informations sur les citoyens répartis sur un vaste territoire. Le déploiement de l’IA, comme toute nouvelle technologie (biométrie, puces RFID…), permet de renforcer ce pouvoir de contrôle et de surveillance des individus. En 2022, on apprenait par exemple que la Russie faisait usage de la vidéosurveillance et de la reconnaissance faciale pour débusquer les personnes cherchant à échapper à la mobilisation pour la guerre en Ukraine. Dans le même temps, c’est la vidéo-surveillance algorithmique – en novlangue vidéo-protection intelligente – que le président de région Laurent Wauquiez commençait à tester dans les transports régionaux et les établissements scolaires d’Auvergne Rhône-Alpes.

On voit comment le traitement ultra-rapide de milliards de données que permet l’IA renforce les possibilités de surveillance et de contrôle des populations. L’IA peut permettre, par exemple, de vérifier via des algorithmes que les prestations sociales sont dûment attribuées, de suggérer des cibles pour les armées, de détecter dans l’espace urbain des comportements perçus comme suspects ou de pousser à la consommation de choses parfaitement inutiles via des publicités ciblées.

C’est l’ « économie de la surveillance ». Ce nom n’est pas l’invention d’un groupuscule radical qui voudrait discréditer le monde numérique, mais la dénomination officielle du secteur économique qui tire profit de la surveillance numérique de la population. C’est-à-dire, de la chaîne de valeur « créée autour de la collecte, l’analyse et l’exploitation de données personnelles », comme l’explique assez simplement Wikipédia ; et ce, afin de prédire et contrôler le comportement humain à toutes fins utiles pour le commerce, les entreprises, l’état et la police. L’industrie de l’IA n’est que le sommet de la chaîne de prédation industrielle, c’est le grand accélérateur de tous les processus de marchandisation, de dépendance et de contrôle.

Si la mainmise sur le numérique et l’Intelligence Artificielle est un enjeu central du pouvoir aujourd’hui, c’est aussi du fait de sa capacité d’influence. Ainsi, ChatGPT, l’IA conversationnelle la plus utilisée, comptait, en février 2025, environ 400 millions d’utilisateurs mensuels. Ceux-ci, en plus de l’alimenter en informations diverses et variées, lui demandent des réponses, des « conseils » des « avis », que ce soit pour voter, gérer des relations sentimentales ou acheter un aspirateur. Sous couvert du mythe de la machine « neutre » et « objective », qui abaisse notre vigilance, les IA favorisent au contraire certaines conceptions du monde au détriment d’autres, à commencer par celle qui prétend qu’il est sans conséquences de tout artificialiser, même l’intelligence. Quoi de surprenant alors à ce que les IA, par le choix des mots et des sources, par l’occultation de certains faits, donnent une vision du monde à l’image de ceux qui les façonnent ? A savoir un monde efficace, univoque, libéral, compétitif et sécuritaire. S’en remettre aux machines abaisse dangereusement notre capacité à décerner le vrai du faux, à exercer notre esprit critique et augmente le risque de se maintenir dans de complaisantes bulles de filtrage. Comme le soulignait le Groupe Marcuse, « il nous faut donc soumettre à la critique aussi bien l’équipement matériel de notre époque que la conception de la liberté dont il est porteur et qui domine notre société ». Les libertés publiques telles que la liberté de se réunir, de s’informer et de diffuser des idées, même quand elles ne sont pas directement attaquées par l’État, tendent à être vidées de leur contenu par le développement numérique.

Ne pas nourrir la bête

Il n’y a pas de bon usage possible de l’IA : ce n’est pas un nouvel outil, mais l’amélioration d’un système qui chercher à se perpétuer. Peu importe ce qu’on en fait, à quelle fin elle est utilisée, l’IA nous a été imposée. A l’instar du téléphone portable, d’internet, du télétravail, aucune réflexion critique et collective n’a été faite sur elle ni sur les choix de société dont elle découle. Nous avons conscience que les possibilités individuelles et collectives d’échapper à l’emprise numérique s’amenuisent et qu’on nous met face à une « adhésion forcée ». Cependant, face à la résignation et à l’utilisation acritique, il est nécessaire, autant que faire se peut, de ne pas nourrir la bête et de s’opposer encore une fois aux grands projet numériques5. Ce sont nos moyens qui doivent déterminer nos fins et non l’inverse.

Ruptures, le 27 mars 2025
Article publié dans La nouvelle vague n°19, mars 2025

1 Voir « Supermauvais en calcul », Le Postillon, nº76

2 À Grenoble il y en a au moins 4 qui proposent de l’espace de stockage, en plus d’un nombre inconnu de centres de données privatifs. Voir « Au bout de chaque rue, un data center ? » Le Postillon, nº66

3 « Make no mistake—AI is owned par Big Tech », MIT Technology Review (web), 5 décembre 2023

4 À ce propos, lire Grupe Marcuse, La liberté dans le coma : essai sur l’identification électronique et les moyens de s’y opposer, Éditions La Lenteur.

5 Il existe des collectifs et des associations qui analysent et luttent déjà contre la numérisation. Concrètement sur l’Intelligence Artificielle le Collectif la Quadrature du Net vient de publier une série de vidéos intitulée « Ce n’est pas de l’IA ». Une panorama très exhaustif des ces collectifs est proposé par le Collectif Attention dans une belle carte intitulée « La société civile indépendante face au numérique ».


Publié le 03.04.2025 à 15:03

Ruptures

Le dix-neuvième numéro du journal du collectif est paru.

Au sommaire :
Éditorial
Désenchanter l’IA
– Vagues nouvelles

A retrouver en papier d’ici quelques jours dans différents lieux grenoblois.
Si vous voulez participer à la diffusion, à Grenoble ou ailleurs, faites-le nous savoir.

Et à télécharger ici.


Publié le 19.12.2024 à 10:08

Ruptures

Le Covid a fait couler beaucoup d’encre et a alimenté nombre de discussions. A l’époque, évoquer la thèse d’une fuite de laboratoire revenait à être, sinon un fauteur de trouble, au moins un complotiste. Aujourd’hui, rares sont les collectifs et les médias francophones qui parlent et s’intéressent encore à l’origine du virus. Pourtant, plusieurs enquêtes publiées récemment dans des journaux reconnus, tel que The New York Times ou Vanity Fair1, avancent l’hypothèse de la fuite de laboratoire. Ils mettent en lumière les liens entre l’ONG étasunienne de recherche sur la prévention des épidémies EcoHealth Alliance, et un laboratoire de virologie de Wuhan. Dans le but de protéger les troupes états-uniennes des virus qui pourraient circuler dans l’Indo-Pacifique, l’ONG y a sous-traité une partie de ses recherches sur les virus, notamment entre 2014 et 2017, lorsqu’un moratoire a interdit les expériences de gain de fonction aux Etats-Unis. Pour rappel, faire gagner des fonctions à un virus ne signifie qu’une chose en virologie : provoquer en lui des modifications afin qu’il attaque des cellules qu’il n’attaquait pas naturellement.

Que le Covid-19 provienne d’une fuite de laboratoire ou pas, il est par contre avéré que des manipulations sur les virus ont lieu tous les jours dans tous les laboratoires de virologie, peu importe leur niveau de sécurité, au nom de la santé et de la guerre. Comme dans toutes les filières technologiques, dans les biotechnologies le double usage n’est pas l’exception, mais la règle, et souvent c’est les usages militaires qui priment, comme pour les recherches du laboratoire P4 (niveau de sécurité le plus haut) de la Direction Générale de l’Armement. Quant aux fuites de laboratoires, elles aussi sont bien avérées : plusieurs ont déjà eu lieu dans le passé, au point qu’un journal généraliste comme Le Monde peut leur consacrer en 2022 un petit article les énumérant2.

Ruptures, le 17 décembre 2024
Éditorial publié dans La nouvelle vague n°18, décembre 2024

Notes
1 Il existe une traduction française de l’article de Vanity Fair sur leur site français « Le Covid viendrait « très probablement » d’une fuite de laboratoire à Wuhan ».
2 Le Monde en a fait un inventaire dans un article de 2022.


Publié le 19.12.2024 à 10:03

Ruptures

« Je suis naturellement paresseux d’aller à la quête d’auteurs qui disent pour moi ce que je sais bien dire sans eux. »
Cervantes, Don Quichotte, Prologue.

Dans le dernier numéro de la Nouvelle Vague (nº 17), nous avons interviewé les auteurs du Manifeste conspirationniste. Dans leurs réponses, ils se sont référés à de nombreux articles scientifiques afin d’appuyer leurs propos. Par exemple, la phrase « le « remède vaccinal » était plus néfaste que le mal qu’il prétendait prévenir pour la plupart des gens », renvoyait à deux articles scientifiques en anglais, l’un de douze pages, l’autre de vingt pages. Même en ayant du temps pour lire ces articles et les connaissances nécessaires, il n’est pas dit que l’on soit capable de juger de leur validité. Dans les faits, ce type de référence fonctionne comme un argument d’autorité : si l’on est renvoyé à des articles scientifiques et que l’on fait confiance à l’auteur ou à la publication qui nous les présentent, alors nous prenons souvent l’affirmation pour vraie.

Le règne des experts

Si nous citons cet exemple, ce n’est pas pour épingler les auteurs du Manifeste, mais parce qu’il a fait ressurgir un sujet qui nous questionne régulièrement : pour mener à bien une réflexion critique capable de pousser vers l’action, est-il nécessaire de faire de la contre-expertise ? Par contre-expertise, on entend cette pratique qui consiste à opposer à un propos, à une idée, souvent émanant d’un expert, des articles émanant d’autres experts. Cela fait souvent partie de notre activité d’enquête, mais très régulièrement cela ne résout pas les différends. Un tel article dit ceci, un autre dit cela, et on peut se jeter à la figure des conclusions opposées pendant des heures sans que cela fasse avancer les positions, chacun accusant l’autre de se baser sur des études fausses, pas assez prestigieuses, partiales, etc. Les exemples de ces sujets controversés sont multiples : les ondes 5G sont-elles nocives pour la santé ? Les produits laitiers sont-ils bons ou pas pour les os ? Le vaccin contre le Covid était-il pire que le Covid lui-même ? etc.

Ainsi, face aux questionnements sur la contre-expertise, nous avons fini par écrire dans l’introduction à l’entretien avec les auteurs du Manifeste : « il nous semble possible de prendre des positions politiques, et même radicales, sans se référer à quelque « vérité » que ce soit. » Sauf qu’avec le recul, ce propos nous a semblé problématique, et la remarque que nous avaient faite les auteurs du Manifeste nous a semblé assez pertinente : « comment s’attaquer à un monde si centralement mensonger sinon en se référant, fût-ce lointainement, à quelque idée ou intuition de vérité ». Notre propos aurait été plus clair si nous avions précisé que c’est l’hégémonie de la « vérité scientifique » qui nous semble souvent paralysante.

Si l’on veut être sincère, les auteurs du Manifeste n’ont pas tort : ce sont certaines intuitions et convictions qui nous guident, et nous faisons souvent appel à des experts qui nous semblent fiables pour appuyer nos intuitions. N’est-ce pas alors une contradiction d’à la fois critiquer l’hégémonie scientifique tout en ayant recours à des figures d’autorité en blouse blanche ?

Le paradoxe est encore plus fort quand, de l’intérieur même des institutions qui produisent ces articles scientifiques, nous tombons sur des mises en cause très sérieuses de la validité de leurs résultats. Ainsi de Richard Horton, directeur de la très prestigieuse revue médicale The Lancet : « il se peut qu’une grande partie de la littérature scientifique, peut-être la moitié, soit tout simplement fausse. Affligée par des études avec des échantillons trop petits, des effets minuscules, des analyses exploratoires invalides et des conflits d’intérêts flagrants, sans compter une tendance à suivre des modes d’importance douteuse, la science a pris un virage vers l’obscurantisme1 ». Dans le même sens, Nicolas Chevassus-au-Louis, dans son livre Malscience, estime qu’entre 75% et 90% des résultats publiés dans les meilleures revues de biomédecine ne sont pas reproductibles. D’ailleurs, les collusions entre experts et industriels ont été bien documentées. Dans La science asservie, Annie Thébaud-Mony montre comment des experts scientifiques, à la botte d’industriels, ont mis en place une stratégie du doute pour minimiser les risques sur l’amiante, le plomb, le nucléaire ou encore les pesticides. Dès lors, pourquoi accorder tant de légitimité aux publications scientifiques ?

D’autant que l’utilisation de « vérités scientifiques » pour appuyer des thèses politiques peut poser certains problèmes. Car si cette « vérité scientifique » s’avère finalement fausse, le discours politique qui l’aura accompagné sera délégitimé, quand bien même il était justifié indépendamment de cette question scientifique. Par exemple, en 2020, des écologistes voulant alerter sur la nécessité de changer notre mode de vie destructeur de la nature, souhaitaient très vite prendre position pour la thèse selon laquelle le Covid est né d’une zoonose2. Mais nous n’avons pas besoin de prouver que le Covid est issu d’une zoonose pour être convaincu qu’il faut arrêter de saccager la planète avec une agriculture intensive et industrielle. Inversement, des militants désirant mettre fin aux recherches sur la manipulation génétique des virus voulaient très vite prendre parti pour la thèse concurrente selon laquelle le Covid est issu d’une fuite de laboratoire. Encore une fois, nous n’avons pas besoin de prouver que c’est une fuite pour dire que ces recherches sont trop risquées et qu’il faut y mettre fin.

De la même façon, en 2012, un chercheur en biologie moléculaire, qui militait contre les OGM, Gilles Eric Seralini, avait publié une étude montrant des photos horribles de rats déformés après avoir été nourris au maïs génétiquement modifié. La publication était en fait frauduleuse et a fini par être rétractée, de sorte que la polémique s’est déplacée sur les mensonges de son auteur, décrédibilisant les militants anti-OGM, quand bien même leur lutte était juste.

Alors comment s’en sortir sans nous fier aux experts et contre-experts ?

D’autres manières d’appréhender le réel

N’entretenons plus le suspens : nous n’avons pas trouvé de solution miracle ! Nous constatons par contre qu’il y a des approches de la réalité plus simples et plus appropriables que celles proposées par les experts. Dans bon nombre de cas, nous pouvons nous fier à nos sens et à des observations directes du réel : par exemple dans La contamination du monde, François Jarrige et Thomas Le Roux relatent le cas d’une usine de peinture au plomb à Clichy en 1830, dans laquelle de nombreux ouvriers étaient atteints de saturnisme. Pourtant les experts de l’époque dénonçaient les négligences des ouvriers, leurs mauvaises conditions de vie, plutôt que la dangerosité du produit manipulé. La morale de cette histoire c’est que bien souvent il serait préférable de faire confiance à ce que l’on expérimente collectivement plutôt qu’à des tiers extérieurs qui nous donnent des explications en totale contradiction avec notre expérience sensible de la situation.

Il faudrait aussi apprendre à faire confiance à nos doutes et à nos incompréhensions lorsqu’un expert nous livre une explication jargonneuse que nous ne comprenons pas ou qui est en contradiction avec ce que nous observons. Il faudrait se fier à nos réticences, oser le dire et ne pas se sentir « bête » pour autant. Nous ne devrions pas endormir nos sens ou notre bon sens (le fameux « sens commun » ou common decency dont parlait Orwell) face aux arguments rhétoriques de ceux qui veulent nous faire taire en nous ridiculisant. Dans La contamination du monde, François Jarrige et Thomas Le Roux donnent l’exemple du congrès ouvrier de 1894 qui « exige[ait] l’interdiction de l’emploi de tout procédé industriel reconnu irrémédiablement nuisible à la santé des travailleurs ». Les médecins se moquèrent d’eux et qualifièrent leur procédé d’enfantin. Nous ne devrions pas laisser nos sensations et nos intuitions être disqualifiées, même lorsque nous ne possédons pas les codes langagiers ou les ressources culturelles pour s’opposer aux élites en place.

Nous avons l’impression de pouvoir nous fier à une connaissance plus sensible, celle qu’on peut établir à partir du lien entre nos expériences personnelles et celles de notre entourage. La similitude renouvelée de ces expériences « fabrique la réalité » de notre monde quotidien. La mortification des confinements/couvre-feux de la période covidienne n’a pas besoin d’être légitimée par des sociologues du CNRS pour être dénoncée et combattue. En outre, cette légitimation par l’expertise a tendance à dévitaliser le conflit, à faire passer nos luttes dans le champ « technique ». La réalité qu’on observe et qu’on vit est en elle-même opposable à bon nombre de projets, de politiques en marche, de transformations sociales imposées, le technicien ou l’expert ayant tendance à dépolitiser nos colères.

Donner à voir et à comprendre le réel pour le subvertir

Ceci étant dit, nous avons conscience que les ressentis ou les impressions ne suffisent pas, qu’on ne peut pas leur faire totalement confiance et que nous avons tous tendance à sélectionner les informations qui valident notre ressenti. Malgré tout, ce sont ces ressentis qui nous font chercher par nous-mêmes des pistes de compréhension, et par là « voir » ce qu’avant nous ne voyons pas. Notre perception du réel découle donc en grande partie de notre interprétation de celui-ci ; nous apprenons à voir. En s’intéressant à la botanique, nous découvrons la richesse d’une prairie ou d’un sous-bois, ce n’est plus un simple brin d’herbe que nous voyons mais telle ou telle plante avec leurs noms, leurs caractéristiques médicinales (antiseptique, digestive ou calmante), leurs changements de couleurs en fonction des saisons ou encore leurs symbiose, etc. Le réel prend alors une autre texture.

Il en va de même lorsque nous développons une approche politique de notre quotidien et de ses infrastructures. Par exemple, questionner l’omniprésence de la voiture c’est constater la manière dont l’urbanisme est construit autour et pour elle, c’est prendre conscience de l’espace disproportionné qui lui est dévolu, l’accaparement sensoriel qui résulte de ce mode de déplacement : le grondement des moteurs, les klaxons, les lumières de la signalisation routière, l’odeur des pneus sur le bitume, etc. Surtout, si nous ajoutons à cela un cadre de pensée, une culture politique, des lectures, des références historiques qui nous permettent de comprendre ce que nous voyons (les décisions politiques dont résulte ce que nous observons, les acteurs impliqués, les conséquences invisibles ou cachées, etc.), une autre carte du monde se dessine alors. Comprendre ce qui se trame à partir des faits concrets (tel projet d’urbanisme, tel partenariat industriel, etc.) c’est aussi avoir une prise sur le réel qui rend possible le fait de s’y opposer.

Aussi, nous croyons que l’enquête et la diffusion d’informations peuvent entraîner un changement dans le rapport de force. Ces informations n’ont pas necessairement à être produites par la caste des experts pour être vraies. Aiguiser notre perception nous permet aussi de prendre conscience que, quand bien même nombre de faits demeurent incertains ou dissimulés, à l’instar de l’origine du Covid, nous n’avons pas à suspendre notre jugement pour autant, et nous pouvons analyser ce qui est déjà là sous nos yeux : la manière dont un discours est construit, ce qui est sur-médiatisé et ce qui au contraire est occulté, les techniques de manipulation employées et ce que cela produit comme effets dans le réel. La crise covidienne a par exemple montré que les médias se focalisaient sur les morts et les confinements sans explorer les causes possibles de la pandemie et des moyens de la prévenir.

Toutefois, nous ne voulons pas non plus délaisser le terrain de la « vérité ». S’il fallait expliciter le rôle de la vérité dans la réflexion politique, on pourrait dire : penser qu’il y a du vrai, c’est accepter qu’il y a, le cas échéant, des choses qui ne dépendent pas du point de vue, c’est accepter le principe d’une instance opposable et objective à tous les discours, les nôtres inclus. Néanmoins, laisser la définition de la vérité à une caste, à une corporation d’experts nous dépossède de notre capacité à exercer notre esprit critique. Face aux grands porteurs de vérité (experts de plateau télé, rapports gouvernementaux, etc.) et à l’hégémonie de certains discours, il est plus que jamais nécessaire de ne pas se complaire dans le recours à l’expertise car, à trop se reposer sur les experts autoproclamés (médiatiques, scientifiques), c’est bien notre capacité à partir de nos intuitions et de notre expérience du monde pour l’analyser et le comprendre qui risque de s’émousser. Cette délégation est le règne des pantoufles, de la paresse intellectuelle et du « puisque c’est scientifique c’est que c’est vrai. » Elle nous fait perdre notre capacité à nous émouvoir, à chercher par nous-même, à nous encolérer et à prendre fait et cause. Pour le dire plus simplement, a-t-on besoin des experts pour dire ce qui est juste ou injuste, ce qui est nuisible ou ce qui ne l’est pas? Tout cela n’est pas histoire de Science mais d’analyse des rapports de force politique, de culture historique et d’éthique.

Ruptures, le 17 décembre 2024
Article publié dans La nouvelle vague n°18, décembre 2024

Notes
1 « Offline : What is medicine’s 5 sigma ? », The Lancet, 11 avril 11 2015, Vol 385.
2 Par exemple, l’essai de Marie-Monique Robin La fabrique des pandémies.


Publié le 19.12.2024 à 09:52

Ruptures

Le dix-huitième numéro du journal du collectif est paru.

Au sommaire :
Éditorial
Contre-expertise ou contrer l’expertise ?
– Vagues nouvelles

A retrouver en papier d’ici quelques jours dans différents lieux grenoblois.
Si vous voulez participer à la diffusion, à Grenoble ou ailleurs, faites-le nous savoir.

Et à télécharger ici.


Publié le 02.12.2024 à 21:59

Ruptures

Notes de lecture par quelques membres du collectif sur le livre Conjurations. Approches du noopouvoir. Collectif Balise ouvrante, éditions La grange Batelière, 2024.
À télécharger ici.

Pourquoi, dans la société technologique, semblons-nous enfermés dans un présent perpétuel dans lequel plus rien ne semble possible, malgré la puissance technique dont nous disposons formellement ? C’est la question à laquelle le collectif Balise ouvrante cherche à répondre avec la notion de « noopouvoir » (pouvoir de l’esprit, ou pouvoir sur l’esprit) dans son livre Conjurations. Inspiré par Guy Debord, Michel Foucault et la revue Tiqqun, cet ouvrage propose une critique qui se veut radicale de la technologie. Nous tâchons de montrer ici les intérêts mais aussi les limites de cette approche.

Tout démarre comme ça : l’être humain est mortel. D’où une « inquiétude primordiale » face au passage du temps, et une recherche effrénée de conjurer celui-ci, de s’occuper, de maîtriser ce qui se passe, de ne pas laisser notre esprit vagabonder. D’où, aussi sans doute une peur du présent, de l’instant, du hasard, consubstantielle à l’être humain. C’est en réponse à cette angoisse que les structures sociales, donc les différentes formes de pouvoir, proposent (et imposent) des façons de structurer notre perception. Alors, qu’est-ce que le « noopouvoir », ce concept créé par les auteurs du livre Conjurations ? Le mot désigne la forme contemporaine qu’a pris le pouvoir : la maîtrise de la perception. Le noopouvoir cherche à tout contrôler et à tout occuper, il « valorise l’impatience », repose sur un idéal d’innovation permanente, sur une haine de la répétition.

« Sur un quai, dans le métro, au travail, au sport, en réu, au bar, au lit, où que ce soit, l’écran et ses sollicitations s’emploient à occuper la moindre marge d’attention. »

Approches du noopouvoir

Le livre Conjurations est un livre de philosophie et de métaphysique assez abstrait, qui parle pourtant de choses très concrètes : pourquoi nous regardons tout le temps notre smartphone ; pourquoi nous sommes obsédés par les notifications ; pourquoi nous adorons regarder la vie des autres dans des vidéos.

Le noopouvoir est intimement lié à l’utilisation permanente des artefacts technologiques comme les smartphones ou internet. C’est un rapport au monde qui consiste à tout traiter en terme d’interface pour relier, pour optimiser les relations. Le noopouvoir, expliquent les auteurs, c’est l’aspect spirituel d’une société où tous les gestes, les postures, les attentes et les regards sont encadrés par des notifications, des vérifications, des mots de passe ou des portiques, une évaluation quantitative et de recherche de validation permanente (nombre de like, obsession du chiffre et des performances). C’est l’état d’esprit dans lequel nous baignons tous dans une société où chaque interaction est supervisée par une instance supérieure et, bien souvent, technologique.

Comme tout pouvoir, il tend à s’imposer de façon hégémonique. À empêcher les autres manières de se rapporter au monde d’exister. Il colonise notre existence. Ainsi, « la technologie unifiée prétend au monopole de l’invisible ». Le noopouvoir confisque l’invisible, s’établit comme la seule manière d’interagir avec le monde.

C’est pourquoi dans cet ouvrage le collectif Balise ouvrante s’intéresse peu aux manifestations matérielles de la technologie, préférant traiter le sujet sur un plan intellectuel, conceptuel, spirituel, métaphysique, en recherchant les filiations intellectuelles du noopouvoir.

Du point de vue du pouvoir, il les trouve du côté de la cybernétique, cette « science du contrôle » née dans les années 40 et ayant présidé aux premières découvertes en informatique, avant de circuler dans l’ensemble des sciences sociales. Les généalogies intellectuelles tracées à ce sujet (le lien avec le boudhisme, les différentes tendances au sein des théories informationnelles) sont d’ailleurs passionnantes (pour les gens que ce sujet passionne, bien sûr).

Noopouvoir et néolibéralisme

Le noopouvoir, c’est aussi selon Conjurations le prolongement et la radicalisation du projet industriel et dualiste né avec la Modernité, en particulier sa version cartésienne. Un projet qui valorise « l’individu ». Mais quel individu ? Les auteurs rappellent que la « fiction libérale du Moi » promeut en réalité une soumission de tous les aspects de la vie de l’esprit « aux forces impersonnelles et aux grands dispositifs de la totalité sociale »

« Plus le moi se disloque et se fragmente (…) plus la domination persiste à le maintenir comme personne juridique, entité responsable ».

C’est que si le noopouvoir amoindrit les corps et les subjectivités, il fonctionne en réalité à partir de ce manque. Il génère des frustrations et se repose ensuite sur ces frustrations, sur ce désir de toute-puissance.

« Au sein du système technologique global, l’obsession du contrôle s’empare de toute activité. La fascination pour les machines qui semble y régner est en fait tournée vers un type de pouvoir, attaché à un type humain particulier et particulièrement sinistre, calculateur, avide, inquiet, jaloux, désireux de tout réduire pour tout pouvoir surveiller. »

Plus nous nous vivons comme des subjectivités « libres », plus nous nous plaçons en fait en situation de dépendance à la machinerie industrielle.

Mais si le noopouvoir s’inscrit dans la filiation du projet moderne, il s’oppose pourtant à lui sur certains aspects. Par exemple, le nouveau monde numérique détruit la frontière qui existait (et qui avait été créée par le salariat) entre le travail et la vie. Dans la société contemporaine, et malgré tout ce qu’on peut lui reprocher, la routine du travail salarié constitue « le dernier rituel de stabilisation psychique et sociale » sur lequel peuvent se reposer les individus. Le noopouvoir dévalorise cette routine, veut la remplacer par une série de « missions », de « projets », de « challenges ». Pourtant, en réalité, la répétition est inhérente à la vie humaine. « Ce n’est donc pas la répétition que [la gouvernementalité numérique] est en train d’éliminer, ainsi qu’elle le prétend, mais seulement la part de joie dans la répétition. »

La fiction du sujet

Nous avons jusque-là tenté de brosser un tableau synthétique des thèmes de Conjurations. Mais il nous faut maintenant élever quelques critiques à l’encontre de ce livre. Son exposé des manifestations de la technologie dans nos vies touche bien sûr juste. Mais au fil de la lecture, un doute nous est venu : face au noopouvoir, face à cette conception bien particulière du pouvoir, de la technologie et de l’humain, que faut-il selon les auteurs défendre ? Que faut-il affirmer, revendiquer ? Au nom de quelles forces faut-il résister ? Or, s’ils restent relativement flous dans leur réponse, on voit poindre chez les auteurs un rapport ambigu à la technologie, porté par une métaphysique profondément anti-humaniste. Expliquons cela.

On vient de le dire, le livre critique comment la subjectivité moderne a été fabriquée. De là, se déroule une critique de la notion même de subjectivité et de sujet.

« Le soi nous apparaît avant tout comme résultat, comme résultante d’un
rapport de force. […] Il est sans fondement. Il ne se loge dans aucune intériorité. Il est l’a posteriori toujours déjà devenu a priori.
»

Le soi et le sujet ne seraient donc que des fictions. En fait, c’est l’humain lui-même qui
serait une fiction, une invention. Car en réalité, pour les auteurs, le prétendu sujet ne serait qu’un effet collatéral d’un flux de pensées n’ayant d’autre réalité que lui-même : et la réalité devient donc relative.

« En renonçant à toute idée de fondement objectif ou subjectif, le paradigme énactif, suivant la tradition dont il hérite assume une conception du soi comme radicalement dénué de substance, de consistance et de fixité. »

Une critique anti-humaniste

Plus de substance, de consistance ou de fixité, ce sont les fondements du constructivisme radical de Conjurations. Cette pensée est l’héritière de deux courants nés après la seconde guerre mondiale : la cybernétique et le post-modernisme[1]. Ces deux influences convergent dans un profond anti-humanisme : L’anti-humanisme, c’est une tendance de la philosophie qui professe un pessimisme fondamental sur la « nature humaine ». Cette tendance met en avant les forces qui meuvent les êtres humains malgré eux et prétend dissoudre la subjectivité dans une analyse des supposées structures qui régissent la société (parmi les auteurs majeurs de l’anti-humanisme contemporain, on peut citer Nietszche, Freud, Heiddeger ou Foucault)[2].
On peut illustrer cet état d’esprit avec Jean-François Lyotard, à plusieurs reprises cité par Balise ouvrante et figure de proue de l’approche postmoderne. Le philosophe prétendait dans son livre La condition postmoderne en finir avec ce qu’il nommait « les méta-récits », comme si les Lumières et leur projet d’émancipation de l’individu, ou bien les luttes prolétariennes du début du XXe siècle et la lutte des classes étaient uniquement des discours, des constructions mentales, de belles histoires qu’il faudrait arrêter de se raconter. En effet, pour Lyotard comme pour Balise ouvrante, la raison humaine n’est pas un outil permettant la recherche de la vérité et de sa communicabilité, mais simplement une posture de mise en adéquation des discours pour produire un récit global. Pour eux, la réalité n’est qu’une entente sur le discours, rien de plus.

Quant à la cybernétique, sans trop développer, ce courant de pensée prétend résumer le monde, les phénomènes physiques et les interactions humaines comme étant des échanges d’informations, mettant au centre de sa pensée l’entropie. L’être humain n’y est qu’un producteur/récepteur d’informations parmi d’autres.

Cybernétique et postmodernisme communient dans une relativisation de l’existence humaine et un enfermement dans un présent sans issue.

De cette double inspiration découlent tous les paradoxes internes au texte, entre d’un côté un paradigme qui ne remet pas en cause la société industrielle et l’aliénation, niant l’existence du sujet en propre, et restant englué dans une métaphysique sans prise sur la réalité ; et de l’autre la volonté des auteurs de produire une critique spécifique de la technologie.
Bien que partant de bonnes intuitions (critique du capitalisme de l’attention, des écrans, de la fatigue d’être toujours connectés, etc) le résultat, certes documenté, réfléchi et ouvert à la discussion, se perd hélas en assertions contradictoires ou en idées vagues (par exemple : la similitude entre la transe et la connexion au réseau, la promotion de l’invisibilité ou d’une certaine « imbécillité » face au numérique, etc.)

En effet, dans le monde sans subjectivité ni objectivité, qui constitue l’arrière-plan mental de Conjurations, il n’y a aucun sens à prendre le parti des humains contre celui des machines, pas plus qu’à revendiquer une « une supposée différence de nature entre la machine et l’IA ». Supposée ! Eh oui : dans le constructivisme radical de Balise ouvrante, de flux en flux, quel appui reste-t-il pour contester l’emprise des flux par excellence que sont l’informatique, l’échange de données, le paradigme informationnel et le haut débit ?

En toute cohérence paradoxale, on trouve dans Conjurations de multiples références positives aux penseurs de la postmodernité – Lyotard, Derrida…–, de la cybernétique –Varela, Harraway… –, de la pensée pseudo critique de « la technique » – Stiegler, Simondon, et même Heidegger –, d’un certain mysticisme bouddhiste –Chöngyam Trungpa… Des références idéologiques qui encouragent une apologie des « différents modes d’existence », des postures anti-matérialiste, à l’imaginaire empreint de mysticisme et de « contre-récit », issues des pensées absconses de certains mandarins universitaires (Latour, Descola, Pignocchi, Vidalou, Damasio).

Cette multitude de références intellectuelles fournit certes matière à réflexion mais amène le lecteur (et nous-mêmes !) dans des voies de garage dont on peine à trouver la portée politique ou même propédeutique. Le but d’une pensée critique est-il de perdre le lecteur et de propager une vision sombre de l’être humain, ou plutôt de lui donner des clefs pour renverser le système ?

Pour finir sur cette thématique, rappelons que la critique de la technologie n’est pas nécessairement anti-humaniste, loin de là, et qu’on peut trouver des visions que l’on juge nettement plus inspirantes ailleurs. Tout le XXème siècle a été émaillé d’une critique humaniste de la technologie : Simone Weil, George Orwell, Günther Anders, Jacques Ellul, Bertrand Charbonneau, Henri Lefebvre… Plus près de nous, le foisonnant courant anti-industriel (Encyclopédie des Nuisances, Pièces et Main d’Œuvre, Écran Total…) s’est livré à une critique de la technologie au nom de la défense de l’humain et du sujet, cherchant à allier nature et liberté plutôt que de chercher à se débarrasser conceptuellement des deux.

Contre le déferlement technologique et la démesure du système technocapitaliste, nous remettons au centre de l’agir, l’humain et sa portée matérielle autant que symbolique. L’humain comme la mesure de toute chose, tout à la fois sujet pensant et mammifère mortel, être émotionnel et être rationnel, est selon nous, le point d’appui sur lequel nous pouvons nous appuyer comme base politique pour lutter. Contre la déshumanisation numérique, nous pouvons opposer la qualité des rapports humains, la sensibilité aux choses et aux êtres et la construction d’un monde digne et qui fait sens. Il nous semble donc que s’inspirer des idées post-modernes pour critiquer la technologie est un recul qui ne sert ni la réflexion ni les luttes.

Généalogie d’une critique

Cette thématique de critique de l’individualité fait bien sûr écho à des thèses développées dans – et autour de – la revue Tiqqun, dont Balise ouvrante se revendique explicitement. Et en effet, Conjurations s’inscrit dans un ensemble de textes publiés ces vingt dernières années, de Tiqqun (1999-2001) au Manifeste conspirationniste (2022) en passant par Appel (2003) ou A nos amis (2014). Une tradition de pensée très active dans les luttes sociales et dans le champ de la pensée de la gauche extra-parlementaire, parfois qualifiée d’« appeliste ».
Ces dernières années, plusieurs textes de cette mouvance se sont livrés à une critique de la technologie. Ce dont nous nous réjouissons, car nous partageons nous-mêmes l’analyse que la technologie est l’un des faits majeurs de notre époque. Nous sommes donc ravis de voirl’intérêt que suscite chez certains cette préoccupation, et de la voir se répandre dans ces milieux radicaux.
Dans Conjurations, la technologie (qui est souvent confondue avec la « technique ») est reconnue comme un front de lutte principal, déterminant. Cela n’a pas toujours été le cas. Si cela fait très longtemps que la cybernétique attire l’attention des « appelistes », notamment dans Tiqqun, à la fois source de critiques et d’inspiration, l’aspect technologique a quant à lui longtemps constitué un simple pan, parmi d’autres, du pouvoir, sans être attaqué pour lui-même, en tant que « noopouvoir ». On notera d’ailleurs que cette préoccupation n’est à l’heure actuelle pas partagée par toutes les tendances de la mouvance.
C’est pourquoi, même si nous avons identifié un certain nombre de divergences avec Conjurations, la dynamique combative et de partage qui s’y fait jour nous rend curieux de trouver des points de rencontre et de liaison avec eux. Dans la multitude des forces politiques actuelles, il nous semble qu’il y a là une pensée avec laquelle nous partageons des préoccupations, à défaut d’y apporter les mêmes réponses. Ce sera, nous l’espérons, l’occasion d’engager le débat.
Alors si, comme nous, vous avez un peu de temps devant vous, lisez ce livre. Si votre temps est plus limité, et nous le comprendrions volontiers, rejoignez les collectifs qui luttent contre l’invasion technologique et la confiscation de l’invisible. C’est là que ça se passe !


Des personnes du collectif Ruptures
Novembre 2024.

Notes
1 : Et qui se sont influencés mutuellement. Voir Céline Lafontaine, L’Empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée-machine, Seuil, 2004.
2 : Pour une introduction : https://fr.wikipedia.org/wiki/Critique_de_l%27humanisme.


Publié le 10.09.2024 à 14:51

Ruptures

Le dix-septième numéro du journal du collectif est paru.

Au sommaire :
« Gouverner une population, c’est lui livrer la guerre ». Entretien avec les auteurs du Manifeste Conspirationniste
Editorial : Le recyclage est une ordure

A retrouver en papier d’ici quelques jours dans différents lieux grenoblois.
Si vous voulez participer à la diffusion, à Grenoble ou ailleurs, faites-le nous savoir.

Et à télécharger ici.

Bonne lecture.


Publié le 10.09.2024 à 14:51

Ruptures

En 2022, 62 millions de tonnes de déchets électroniques ont été produits dans le monde. Chaque Européen génère annuellement 17,6 kilos de déchets électroniques, et il jette 11 kg de matières textiles.

Une partie importante de ces déchets est exportée vers des pays pauvres et notamment au Ghana. L’exportation de déchets dangereux d’un pays à l’autre est normalement interdite depuis 1992, sauf si ceux-ci peuvent être réutilisés ou réparés. Et c’est là-dessus que le trafic s’appuie : sous prétexte de donner des objets qu’on utilise plus en Occident, mais qui pourraient être réparés et réutilisés dans des pays plus pauvres, des containers entiers de smartphones, écrans plats, panneaux photovoltaïques, appareils électroménagers, vêtements… sont vendus (et non pas donnés) au Ghana. Dans ces containers, on trouve effectivement des appareils de seconde main qui pourront être réparés, mais on trouve surtout des déchets irréparables, qui finiront dans des décharges locales ou dans la nature. Ces déchets contiennent de nombreuses substances toxiques, cancérigènes, ou perturbateurs endocriniens.

Des objets frappés d’obsolescence programmée sont ainsi fabriqués par des esclaves modernes, en Inde ou au Bangladesh, utilisés pendant quelques années en Occident, puis ils sont envoyés polluer les plages et les eaux du Ghana.

Pourtant, les décisions politiques continuent à favoriser la production de déchets en imposant la mise en service de technologies à faible durée de vie : par exemple, le rapport E-waste Monitor estime qu’en 2023 2.4 million de tonnes de déchets de panneaux photovoltaïques seront produits. Pourtant, en France, depuis le 1ier juillet 2023, la loi « Climat et Résilience » impose à tous les sites dotés de parkings de plus de 1 500 mètres carrés, soit 65 000 établissements, d’installer des panneaux photovoltaïques sur au moins la moitié de leurs parcs de stationnement. Le « Pacte Solaire » quant à lui, prévoit notamment l’installation d’ici fin 2025 de deux giga-usines de panneaux solaires. Panneaux solaires qui ont une durée de vie comprise entre 25 et 30 ans, couplés à des batteries qui fonctionnent en moyenne entre 4 à 15 ans, et des ondulateurs, dont la longévité est comprise entre 8 et 12 ans. Voilà de quoi bien remplir les décharges du Ghana pour les années à venir.

Ruptures, le 4 septembre 2024

éditorial publié dans La nouvelle vague n°17, septembre 2024


Publié le 10.09.2024 à 14:51

Ruptures

Il y a quatre ans, l’arrivée de la pandémie de Covid-19 en France a déclenché une série de mesures sanitaires destinées à la juguler. De confinements en couvre-feux, de fermetures de lieux publics en pass sanitaire et vaccinal, c’est souvent l’aspect policier de la gestion de la pandémie qui a pris le pas sur l’aspect purement sanitaire sans que cela ne soulève d’énormes vagues de contestation. Dans une tentative de conjurer cette stupeur, le Manifeste conspirationniste, (publié en 2022) resitue la gestion de la crise du Covid dans le temps long : celui du travail fourni par de nombreuses institutions pour manipuler l’opinion et conditionner les masses.
Nous partageons certaines analyses avec ce livre touffu et très documenté, et nous voulions éclaircir certains points (sur le complotisme, la nocivité du virus ou l’extrême-droite). En effet, quand un livre comme celui-ci est publié (puis dépublié, comme on l’apprendra en lisant l’entretien ci-dessous), il est nécessaire de le mettre en débat – l’accueillir avec un silencieux dédain serait ridicule. C’est pourquoi nous avons adressé une série de questions aux auteurs. À lire leurs réponses, notre principale divergence porte sur les dangers d’une position de contre-expertise. Il ne nous semble pas nécessaire de s’appuyer sur des études médicales ultra-spécialisées pour répondre à des questions d’ordre politique, tout comme il nous semble possible de prendre des positions politiques, et même radicales, sans se référer à quelque « vérité » que ce soit. Bonne lecture !

– Le Manifeste replace la gestion de la crise du Covid, avec ses nudges, ses attestations, ses couvre-feux et ses opérations de communication dans une histoire longue : celle du travail de nombreuses institutions (États en tête) au cours du XXème siècle. Pouvez-vous tracer les grandes lignes de cette « ingénierie sociale » ?

Le trauma, dit un certain Freud, provient de la conjonction de l’effroi et de la surprise. Toutes sortes de documents gouvernementaux publiés depuis lors 1 l’attestent : la gestion de crise du Covid a consciemment manié ces deux leviers, en Chine tout autant qu’en Europe. Il y a là l’exercice par le pouvoir d’un trauma de masse, à l’échelle de pays entiers. Comme le plus souvent après un trauma, ce qui prévaut depuis lors est le silence sur l’épisode, le refus sourd de revenir dessus, l’élusion gênée face à son évocation et, pour finir, une soudaine et tremblante vulnérabilité face à tout ce qui le réactive – les QR codes pour les Jeux Olympiques, une nouvelle campagne vaccinale, le chantage à la mort sociale, à tout propos, pour quiconque ose questionner le consensus imposé sur la guerre en Ukraine, les massacres en Palestine, le « fascisme qui vient », etc. Ce silence témoigne, dans les conversations comme dans les media, du déni dont le trauma fait l’objet. Année après année, le trauma s’approfondit ainsi dans l’inconscient de l’époque d’où, invisiblement, il finit par tout diriger. C’est ce qui fait de ce moment du Covid non un épisode « dystopique », mais un véritable acte constituant qui dessine en un éclair une nouvelle configuration du monde – le genre de moment d’exception par quoi le souverain instaure un nouvel ordre.

La puissance du déni est si grande, si impérative, si générale qu’il a fallu, dans le cas du Manifeste conspirationniste, inventer une procédure sans précédent pour le faire disparaître de la circulation : sa dépublication par Le Seuil après plus d’un an de diffusion du titre – et cela bien sûr dans le silence le plus complet. La perfection de la censure est atteinte quand on censure jusqu’au fait que l’on censure. La question qui se pose à nous tous depuis lors est : comment lutte-t-on contre le déni ? Suffit-il de parler pour cela, au risque de faire de la gestion de crise du Covid une obsession, quand le plus grand nombre « s’efforce de n’y pas penser » (Freud, Au-delà du principe de plaisir)  ? Avec 85 % de la population adulte française « vaccinée » deux fois, comment faire ? Qui a envie d’admettre ce qui figure désormais dans les revues médicales les plus « établies » 2, à savoir que le remède « vaccinal » était plus néfaste que le mal qu’il prétendait prévenir pour la plupart des gens, ainsi que le Manifeste osait l’affirmer si scandaleusement ? Comment continue-t-on de vivre en toute innocence quand il s’avère que ce vieil ami qui ne s’est jamais remis des AVC subis suite à la deuxième et la troisième dose est mort de votre bienveillance, sur suggestion de l’entière « société » ? Que dit-on à ceux qui ont perdu leur gamin trop sportif d’une crise cardiaque à quinze ans ou leur compagnon d’un cancer fulgurant du pancréas dans le mois qui a suivi l’injection ? Comment bondir hors du rang des assassins ? Avec le Manifeste, nous avons fait le pari qu’une des façons de ne pas devenir fou de douleur est de prendre un peu de recul, de s’accorder un peu de profondeur, notamment historique. Qui veut se réveiller du cauchemar qu’est l’Histoire doit bien s’attacher à comprendre la succession de désastres qui nous ont amenés à ce point de démence mondiale. C’est la fonction de toutes les généalogies qui figurent dans le Manifeste – non pas un exercice d’érudition, mais une tentative d’exorcisme. Nous sommes les premiers à avoir été affligés de constater la scrupuleuse confirmation de ces généalogies, un mois après la parution du livre, avec la « nouvelle guerre froide » déclarée dans l’affaire ukrainienne. Toute cette rhétorique de la mobilisation totale, tout ce pathos de l’union sacrée, toute cette nouvelle économie vert kaki sont la suite logique de l’offensive lancée à l’occasion du Covid.

– Le résultat de l’Histoire est rarement celui que ses acteurs, mêmes puissants, avaient recherché. Une vision comme celle que vous présentez ne court-elle pas le risque d’exagérer la cohérence de l’ensemble de ces dispositifs ? De voir une Conspiration générale et victorieuse, là où il y a en fait une multitude de petites conspirations ne produisant pas exactement les effets prévus ?

Permettez-nous de citer le Manifeste conspirationniste : « L’aberration n’est pas le complotisme, mais le sous-complotisme : le fait de ne discerner qu’un grand complot, alors qu’il y en a d’innombrables qui se trament dans toutes les directions, partout et tout le temps. » (p. 55) Le minimum de sens dialectique requiert de s’abstenir des généralités historiques lorsque l’on s’applique à la compréhension d’une conjoncture particulière. Il y a un petit détail à garder en tête pour qui entend déchiffrer la période actuelle : depuis la fin du XIXème siècle, jamais, à l’échelle sociale autant que mondiale, la richesse et le pouvoir n’ont été si concentrés. Or, comme le dit la préface à l’édition américaine du Manifeste, « il y a un degré d’accumulation de la richesse et du pouvoir tel que les équipes dirigeantes, malgré tout leur empirisme, peuvent déployer des plans et non plus de simples stratégies. » Des plans, vous avez bien lu, non un seul.

– Vous montrez comment la gestion de la crise sanitaire a permis d’étouffer la vague mondiale de révoltes de 2019 (Gilets jaunes, Hong-Kong…). Faut-il pour autant en conclure, comme vous le faites, que cet épisode n’était qu’une offensive médiatique et que le virus était inoffensif ? Il est attesté que le mode de production industriel est pathogène, en particulier dans ses élevages concentrationnaires. Dans notre société du mensonge généralisé, parfois le refoulé se manifeste avec brutalité. Le Covid-19 n’a-t-il pas été ce retour du refoulé de la société industrielle ?

Nous ne saurions trop vous recommander la lecture du Manifeste conspirationniste. Contrairement à ce qu’a pu avancer la campagne de diffamation journalistique qui l’a curieusement visé avant même sa parution, il y est question d’« un virus à peine trois fois plus létal que la grippe saisonnière » (p. 255), ce dont tout statisticien sérieux vous dira aujourd’hui, avec le recul, que c’est déjà assez généreux. Face à l’onde mondiale de révoltes qui culmine à l’automne 2019, le Manifeste constate que l’apparition de ce nouveau coronavirus a représenté pour les gouvernants de ce monde une « divine surprise » (p. 91) – ce que la contre-révolution qui se poursuit depuis lors atteste suffisamment.

Il y a quelque chose de touchant dans la façon dont on tente désespérément d’ignorer, en France, les découvertes, les études et les révélations autour de la question du Covid-19 qui paraissent à l’étranger. Qui a entendu parler, en France, du scandale déclenché cet été en Allemagne par la divulgation de l’ensemble de la correspondance concernant la gestion du Covid entre l’Institut Robert Koch et le gouvernement allemand 3 ? Ou de ce que révèlent les statistiques anglaises de mortalité toute cause confondue en fonction du statut « vaccinal » 4, ou de l’étude japonaise sur les effets secondaires de la « vaccination » 5  et des comiques circonstances de sa rétractation ? Qui a eu vent des auditions désopilantes en mai et juin dernier par une commission du Congrès américain d’Anthony Fauci 6 et de Peter Daszak 7, ou de la publication des mails de ces gens-là, ou du projet de l’association écologiste EcoHealth Alliance déposé à la DARPA en 2018 en vue d’introduire dans la protéine Spike d’un coronavirus ce site de clivage de la furine qui rend le SARS-Cov 2 si contagieux chez les humains tout en en faisant une telle anomalie au regard de tous les autres sarbecovirus 8, et d’ y travailler à Wuhan ? Une curieuse magie des esprits veut que ces nouvelles-là ont le plus grand mal à franchir les frontières françaises. A dire vrai, on fait aussi la sourde oreille lorsqu’un historien de la Première guerre mondiale au CNRS, Nicolas Mariot, revient sur l’aberration du confinement, avec ses auto-attestations, ses interdictions dans certains départements d’acheter une seule baguette ou un seul journal à la fois, son déploiement policier inédit, pour y déceler l’expression des « vieilles habitudes de gestion punitive des populations » en France et un degré de bourrage de crâne digne de l’Union sacrée en 1914.

Il y a quelque chose de touchant, aussi, dans la façon dont gauchistes et écologistes se cramponnent, depuis les premiers jours de 2020, à la thèse de la zoonose, du pangolin ou du chien viverrin. Nous comprenons bien tout ce qu’il y aurait d’idéologiquement réconfortant, pour eux et pour nous tous, dans le fait qu’un virus meurtrier ayant « mis la planète à l’arrêt » soit issu des conditions de vie concentrationnaires imposées aux animaux domestiques par l’élevage industriel – que soit enfin reconnu par cette société-même la toxicité et le caractère suicidaire de son organisation. Cette heureuse perspective est seulement contrebattue par toutes les révélations, intervenues depuis lors, sur les recherches de gain de fonction sur des coronavirus potentialisés dans des laboratoires BSL-2 9 à Wuhan. Tout pointe malheureusement vers l’Institut de Virologie de Wuhan. La thèse de la zoonose a en outre ce défaut rédhibitoire que nul n’a jusqu’ici trouvé l’intermédiaire entre la chauve-souris et l’homme. Permettez-nous de vous renvoyer exceptionnellement au New York Times 10, sans mentionner le Sénat américain 11. Il y a bien une étude portant sur la diffusion du SARS-CoV-2 autour du marché aux fruits de mer de Wuhan en décembre et janvier 2019, soit plus de deux mois après son apparition si l’on en croit son horloge moléculaire 12, mais celle-ci ne saurait porter sur son origine, seulement sur sa propagation. En outre, nous avons à présent un aperçu convaincant de l’ambiance de réelle conspiration qui a entouré, en février-mars 2020, la disqualification par Fauci, Daszak, Farrar ou Collins, de la thèse de la fuite de laboratoire, avec ses réunions clandestines, ses téléphones jetables, ses messages effacés et ses adresses mail ad hoc 13. On sait maintenant que ceux qui ont présidé à la publication dans Nature medecine de la tribune de mars 2020 fustigeant comme « théorie de la conspiration » la thèse d’une fuite de laboratoire en étaient d’abord plutôt partisans, ayant observé la structure moléculaire du SARS-CoV-2. Mais comme l’écrivait alors l’un d’eux : « Un débat prolongé sur de telles accusations [de fuite de laboratoire] distrairait inutilement de leurs devoirs les chercheurs de pointe et causerait inutilement du tort à la science en général, et à la science chinoise en particulier. » Tout est dit, non ?

– L’autoritarisme des élites libérales s’est incarné de façon exemplaire dans la gestion de la crise sanitaire, et pendant les deux quinquennats Macron. Aujourd’hui, on voit la montée en puissance de forces politiques tout aussi autoritaires, mais issues du post-fascisme, du nationalisme populiste ou du courant identitaire. Ces forces politiques réactionnaires ne se nourrissent-elles pas des contestations floues (contre « le Système » ou « les élites ») portées par une partie des mouvements récents ? N’y a-t-il pas un risque d’être les « idiots utiles » de l’extrême droite si l’on n’affirme pas des positions en rupture franche avec ses valeurs ?

C’est la même disposition, en nous, qui résiste à l’évidence d’un SARS-CoV-2 échappé d’un laboratoire, au constat de l’aberration propre aux mesures « sanitaires » contre la syndémie 14 de Covid-19, aux preuves du maniement conscient du traumatisme par les gouvernements d’alors ou à prendre la mesure de la cynique malfaisance des multinationales pharmaceutiques. Admettre que les gouvernants ne sont pas juste des nuls et des incompétents qui « font ce qu’ils peuvent », mais que gouverner une population, c’est essentiellement lui livrer la guerre, que donc nous sommes entre les mains de gens qui ne nous veulent aucun bien, c’est voir soudainement le sol se dérober sous l’essentiel de nos certitudes. Cela contredit le rêve si commun d’avoir enfin la paix. Voilà pourquoi tant de victimes de pervers trouvent des excuses à celui qui les traumatise. Les retorses conceptions de la guerre contre-insurrectionnelle au sein de la population sont depuis longtemps passées de l’armée aux services marketing, aux agences de communication et aux sommets des entreprises comme des Etats.

Si nous étions vous, plutôt que d’évangéliser les « conspirationnistes » égarés, nous nous préoccuperions davantage de tous ces contestataires « éclairés», de toutes ces consciences « politisées », de tous ces militants dévoués et bonnes âmes de gauche, qui, à force de s’identifier à la société, se retrouvent périodiquement – à l’occasion d’une pandémie, d’un mouvement de contestation, d’une élection ou de jeux olympiques – à faire exactement ce que les stratèges gouvernementaux veulent qu’ils fassent, et en outre à le justifier idéologiquement et moralement. Il n’y a qu’eux pour ne pas voir que leur façon de débusquer des « fascistes » partout, y compris chez des gens dénués de la moindre consistance politique, flatte certes leur ego, mais fascise effectivement ceux qu’ils dénigrent. Après tout, il n’est pas si simple d’avoir vraiment, singulièrement, sereinement une position, à l’époque du trollage gouvernemental généralisé. Quant à la complicité systémique entre le cœur du pouvoir macroniste et le RN, elle est établie par de multiples sources 15 depuis la séquence électorale de juin et juillet dernier – et il y a encore des idiots de gauche pour voter Elisabeth Borne en se bouchant le nez. Que voulez-vous ?

– Le livre est-il encore disponible en librairies ?

Non. Comme nous le précisions, le Manifeste conspirationniste a été dépublié au printemps 2023 suite à des pressions internes comme externes au Seuil. En matière éditoriale, la dépublication est une procédure inédite, une invention qui honore assurément le livre pour lequel il a fallu l’imaginer. On dépublie des post Facebook ou des tweets, mais un livre…, qui de surcroît se vend bien. Une « dépublication », pour un livre, cela consiste en une restitution unilatérale aux auteurs de tous les droits, de toutes les sommes et de tous les livres, agrémentée de son effacement du catalogue de la maison d’édition. La France est – faut-il le préciser ? – le seul pays où cela lui soit arrivé. Autant dire que le Manifeste est désormais disponible dans la plupart des « grandes » langues du monde, en dehors de sa langue d’origine. C’est assez génial, non ?

Il y a dans toute cette histoire quelque chose d’assez poutinien, il faut dire. Car non seulement les services de police se sont permis, en amont de la publication, de surveiller nos rencontres pourtant discrètes avec le patron du Seuil, mais ils sont allés jusqu’à intercepter et détruire notre correspondance avec lui, dès lors que nous l’informions avoir grillé leur filature mal faite. La dernière nouvelle, concernant le Manifeste, date de mai dernier : les propriétaires du Seuil ont décidé d’en virer sans sommation le PDG pour, entre autres griefs, avoir osé publier ce livre. Même s’il s’agit seulement pour eux de dissimuler les motivations essentiellement politiques de ce licenciement, il est notoire qu’un certain nombre de gens n’ont jamais digéré sa parution au Seuil.

Neutraliser l’arme rhétorique que constitue, depuis Popper, l’épithète « conspirationniste » en l’assumant dans un sens nouveau – être partisan du fait de conspirer – reste pourtant une bonne idée, et une chose plus que jamais nécessaire. Qui ne voit pas que cette arme sert quotidiennement à disqualifier toute critique de l’existant qui porterait un peu à conséquence ? Mais voilà : nous vivons dans un monde qui manque singulièrement d’Umour ! C’est peut-être cela, au fond, le premier signe du « fascisme ».

Entretien finalisé le 8 septembre 2024.

Article publié dans La nouvelle vague n°17, septembre 2024.

Sur le même sujet, nous vous renvoyons à trois textes publiés antérieurement dans La nouvelle vague et disponibles sur notre site :

Notes

  1. Pour l’Allemagne : https://www.welt.de/politik/deutschland/plus225868061/Corona-Politik-Wie-das-Innenministerium-Wissenschaftler-einspannte.html ou pour la Grande-Bretagne : https://www.bbc.com/news/uk-64848106 ↩
  2. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2352914824001205 ou https://bmjpublichealth.bmj.com/content/bmjph/2/1/e000282.full.pdf. Pour les cancers : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0141813024022323, https://www.cureus.com/articles/209584-sars-cov-2-vaccination-and-the-multi-hit-hypothesis-of-oncogenesis#!/ ou https://www.oncotarget.com/article/28582/pdf/ ↩
  3. https://www.welt.de/politik/deutschland/plus252666070/RKI-Files-Pandemie-der-Ungeimpften-Aus-fachlicher-Sicht-nicht-korrekt.html ou https://www.faz.net/einspruch/wir-muessen-die-corona-jahre-aufarbeiten-das-triggern-der-uraengste-19905238.html, et en français https://qg.media/blog/laurent-mucchielli/la-politique-du-virus-ce-que-revelent-les-documents-fuites-de-letat-allemand-rki-files/ ↩
  4. https://europepmc.org/article/PPR/PPR621684 ↩
  5. https://assets.cureus.com/uploads/original_article/pdf/196275/20240408-14533-1avkjxd.pdf ↩
  6. https://www.youtube.com/watch?v=qCsEbq9SpsM ↩
  7. https://www.youtube.com/watch?v=ETIF2jb8Nw8 ↩
  8. https://drasticresearch.org/wp-content/uploads/2021/09/main-document-preempt-volume-1-no-ess-hr00118s0017-ecohealth-alliance.pdf ↩
  9. Soit un niveau de protection bas, simplement constitué d’une pièce confinée avec hotte d’aspiration, d’un espace de travail stérile et de protections élémentaires pour les travailleurs. ↩
  10. https://www.nytimes.com/interactive/2024/06/03/opinion/covid-lab-leak.html ↩
  11. https://www.hsgac.senate.gov/wp-content/uploads/Testimony-Quay-2024-06-18.pdf ↩
  12. https://www.vanityfair.com/news/story/ralph-baric-wuhan-lab-leak ↩
  13. Sur les emails : https://theintercept.com/2023/01/19/covid-origin-nih-emails/https://theintercept.com/2023/01/19/covid-origin-nih-emails/. Sur l’ambiance de conspiration, l’aveu involontaire est dans Spike: The Virus vs. The People – the Inside Story de Jeremy Farrar. Sur les expériences de gain de fonction à Wuhan : https://theintercept.com/2021/09/09/covid-origins-gain-of-function-research/ ↩
  14. https://www.thelancet.com/pdfs/journals/lancet/PIIS0140-6736(20)32000-6.pdf ↩
  15. https://www.liberation.fr/politique/chez-thierry-solere-les-diners-secrets-de-la-macronie-et-du-rn-20240709_XZA6N7NSXNHILFUMKMJ2KIF2VQ/, https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2024/06/12/aupres-d-emmanuel-macron-les-apprentis-sorciers-de-la-dissolution_6239041_4500055.html et https://www.lemonde.fr/politique/article/2023/12/20/vincent-bollore-parrain-d-une-alliance-entre-droite-et-extreme-droite_6206950_823448.html ↩

END

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