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Collectif Ruptures

Collectif Ruptures


Publié le 06.01.2024 à 00:30

Ruptures

« Quand on vous parle idées, vous répondez personnes. Vous direz à mes camarades (…) que je suis une contre-révolutionnaire. S’ils vous croient, je les plains… »
Louise Bodin, militante communiste oppositionnelle, lettre au Comité central du PCF, 20 novembre 19271

Dans les années 1960, certains avaient théorisé une critique de la « société de consommation » naissante. C’était l’époque où l’industrie culturelle avait décidé d’investir notre « temps libre », nos « loisirs ». De simples producteurs exploités, nous devenions également consommateurs aliénés. Dans nos années 2020, l’omniprésence du numérique renouvelle cette industrie culturelle et sa pénétration dans les moindres aspects de nos vies. Nous consultons nos smartphones plusieurs centaines de fois par jour, gavons de données les Gafam et nous abrutissons devant un flux continu d’images… Sans parler des possibilités de contrôle permises par ces technologies.

Pour combattre cette « société du Spectacle »2 2.0, notre collectif trouve l’un de ses appui dans les thèses dites « anti-industrielles ». Or, il se trouve que le courant anti-industriel est actuellement sous le feu nourri des critiques. Selon certains écrits, les anti-industriels – nous y compris, sans doute – seraient « réactionnaires », « proto-fascistes », « covido-négationnistes » et « complaisants avec l’extrême droite » et il s’agirait d’« élever des digues » antifascistes, c’est à dire de rendre les anti-industriels indésirables dans les luttes sociales3. Allons bon ! Qui a peur de la critique anti-industrielle ?

Esprit critique vs excommunication

Parlons de nous. Notre collectif4 s’est formé en 2021, à l’occasion de la contestation du pass sanitaire. À la base, deux sentiments : d’une part, un rejet spontané de cette mesure qui nous apparaissait à tous comme liberticide, discriminatoire et autoritaire ; d’autre part, une envie très importante d’échanger, de mettre en discussion et en partage nos analyses. Ces deux sentiments pourraient sembler contradictoires. L’un est de l’ordre de la certitude, de l’affirmation. L’autre relève de l’interrogation, de l’incertitude. En réalité, les deux sont complémentaires : c’est parce que nous avions une colère en commun que nous avons pu construire un espace de réflexion qui laisse place aux désaccords et à l’expression individuelle. C’est parce que nous avions construit un espace de discussion que nous avons imaginé publier un petit journal qui se fasse l’écho de nos réflexions : nous avons confronté nos idées et, à partir de ce qui nous semblait faire commun, nous avons manifesté, proposé des débats et rédigé des textes.

Ces textes, nous les avons distribué dans les manifestations anti-pass et dans les lieux affiliés au mouvement anti-capitaliste. Nous tenions à faire entendre notre position. En effet, la tonalité dominante du mouvement anti-pass/anti-vax, où circulaient nombre de discours complotistes, nous semblait bien trop confuse (même si certains groupes essayaient d’impulser une dynamique de revendications sociales). En miroir, l’absence presque totale des forces de gauche, des militants habitués à défendre les notions d’égalité et de justice sociale nous posait également problème. Sur ce point, et c’est ce qui a motivé le choix du nom de notre collectif, nous nous trouvions en rupture avec la majeure partie de nos camarades, qui avaient choisi de déserter, quand ce n’est pas de dénigrer ce mouvement, accusé (parfois à juste titre) de relayer des positions libertariennes. Nous avons préféré y voir un mouvement de contestation d’une mesure liberticide, un mouvement qui s’opposait à l’accélération du contrôle technologique des populations. La pandémie, bien réelle, a été l’occasion de la mise en place de moyens de contrôle technologiques et politiques inédits qui préfigurent selon nous la gestion autoritaire à venir. Il nous a paru comme une évidence de participer à ce mouvement, mais en y défendant, à la mesure de nos forces, les positions anti-autoritaires et égalitaires qui sont les nôtres.

Précisons que si nous voulions faire entendre notre position, il ne s’agissait pas d’éduquer des masses prétendument ignorantes, de faire la morale, pas plus que de mettre en valeur notre identité politique, mais de partager une position politique, en espérant qu’elle fasse écho, qu’elle rencontre les préoccupations d’autres manifestants. Face à la présence de discours complotistes et d’extrême-droite, nous ne voulions pas « tracer des lignes » ou « élever des digues », mais aller à la rencontre. En effet, un parti pris nous guide : ne pas prendre les gens pour des imbéciles. Les idées que nous défendons ne sont pas une morale à laquelle il faudrait adhérer, comme dans un acte de foi. Nous demandons aux lecteurs et lectrices de les considérer, d’y réfléchir, d’exercer leur esprit critique et de prendre dans nos textes ce qui les y intéresse. Nous faisons le pari qu’en cette époque de déferlement technologique et de raidissement autoritaire du pouvoir, les idées libertaires et technocritiques peuvent rencontrer des préoccupations populaires et faire écho.

Les raisons de la dialectique

Évidemment, lorsque nous prenons position, c’est aussi au nom d’impératifs moraux, d’une certaine idée de ce qui est « bien » ou « mal ». Nous avons tous et toutes une éthique, un système de valeurs. C’est bien celles-ci qui nous permettent de juger de la justice ou de l’injustice de telle ou telle mesure, qui provoquent en nous colère ou apaisement (colère, le plus souvent). L’éthique est la base du jugement personnel, c’est l’une des bases de l’engagement.

C’est pourquoi les mouvements politiques qui renoncent à l’éthique pour lui préférer uniquement la stratégie et la pseudo « efficacité » se condamnent à se transformer en froides machines bureaucratiques à broyer les individus5. Une erreur commise par nombre de mouvements communistes se réclamant de Lénine et qui fit au fil du XXème siècle de nombreuses victimes parmi les révolutionnaires sincères (dont Louise Bodin, citée au début de ce texte) subissant la « stalinisation » des partis communistes et confrontés dans ce cadre à quantité de calomnies, d’insultes et de procès en exclusion6.

Mais l’inverse ne vaut pas mieux. Quand un mouvement repose tout entier sur de pseudos « dispositions éthiques » mal définies, sans prendre en compte le paysage politique réel, cela donne une politique des bons sentiments qui peut tout aussi bien fabriquer une machine à broyer les individus. Il est de notoriété publique que des fractions conséquentes du mouvement libertaire se complaisent dans cet état d’esprit, en appelant à des prises de position morales… et à l’exclusion, qui en est le corollaire. Trier le Pur de l’Impur, mettre à l’index les textes problématiques, classer les choses (et les personnes !) entre Bons et Mauvais. En appeler à la Rédemption individuelle pour atteindre le Salut Collectif. Une partie du mouvement radical semble s’être donné pour objectif de réformer les individus. Nous constatons en effet, à regret, que certains croient faire de la politique quand ils ne font que de l’éthique et qu’au sein des milieux radicaux français, l’idée de « l’impureté » est de plus en plus prégnante. C’est ce qui est en jeu avec le dernier texte en date de critique du courant anti-industriel7.

Dans un mouvement libertaire et gauchiste aux frontières floues, cette course à la pureté peut venir nourrir une version « libérale » de la stalinisation, dans laquelle il n’est nul besoin de Comité central pour prononcer des exclusions (puisqu’il n’y a pas de carte d’adhésion, mais des liens interpersonnels et un « réseau » décentralisé de groupes affinitaires). Les réseaux sociaux ont remplacé la Pravda : une brochure ou un podcast peuvent suffire à faire autorité et à épurer le mouvement « parce que, tu vois, ce gars il est vachement problématique, ouais, je l’ai lu dans une brochure je crois ».

Au contraire, l’exercice auquel nous tâchons de nous livrer est d’articuler des conceptions éthiques qui sont personnelles à chacun des membres de notre groupe, avec une intervention politique dans une époque complexe. Cela appelle une réflexion constante sur l’articulation entre éthique et politique. On ne peut pas voir le monde en noir et blanc. Notre radicalité politique a besoin d’une vision en nuances, et d’une réflexion dialectique permettant de cerner au mieux notre époque contradictoire. Chaque membre du collectif n’est pas tenu d’être d’accord avec tout ce qui est marqué dans nos lectures, ou avec l’intégralité de ce que déclare publiquement une personne ou un groupe que nous invitons ou que nous interviewons. Et heureusement.

À bas l’aliénation !

C’est dans ce contexte que nous nous inspirons de la critique anti-industrielle, portée par le courant du même nom. Les idées anti-industrielles ? Un ensemble de textes et d’analyses qui mettent l’accent sur une critique de l’aliénation dans les sociétés capitalistes avancées, dans la continuité des idées de l’Internationale situationniste8 et, dans une moindre mesure, de l’Ecole de Francfort9. Le courant anti-industriel s’est formé dans les années 1980 et 1990 autour de la revue et maison d’édition l’Encyclopédie des Nuisances. Le nom a été proposé au début des années 2000 lors du mouvement contre les OGM par la revue In extremis. Depuis, ses travaux sont prolongés par des maisons d’édition comme L’Echappée, La Roue, La Lenteur ou Le monde à l’envers, par le réseau Ecran Total ou le groupe Pièces et main d’oeuvre. Une bonne partie de l’activité de ce courant étant tournée vers l’extérieur, ses idées irriguent d’autres milieux et sont réappropriées par de multiples personnes.

Au centre des réflexions de ce courant, il y a l’idée que ce qu’on appelle « le Progrès » est avant tout un progrès de l’aliénation. Que la société capitaliste, bien qu’elle se réclame sans cesse de la Science et de la Raison, est avant tout déraisonnable, car sa Raison triomphante est en fait une raison calculatoire abstraite qui n’a que faire des individus, des collectivités, des écosystèmes et des espèces, et qui privilégie l’accroissement du profit et la centralisation du pouvoir. Une fuite en avant qui, si elle nous promet une catastrophe finale, produit d’ores et déjà des effets politiques, géopolitiques, sociologiques et psychologiques, et – paradoxalement – une adhésion massive des habitants des pays développés et en voie de développement, aux idéaux et aux pratiques promus par le système. Cette adhésion peut être intellectuelle, voire même parfois quasi-religieuse, mais (heureusement) c’est rare. Plus souvent, nous nous contentons d’adhérer en pratique au mode de vie capitaliste. Et comment faire autrement, d’ailleurs ? Il n’y a pas d’en dehors. Nous vivons dans ce monde, et quels que soient nos efforts individuels pour réduire l’écart entre ce que nous voudrions vivre et ce que nous vivons réellement, nous évoluons dans une société où les rapports sociaux par défaut reposent sur le profit, le contrôle, la compétition et la domination, où la nourriture se trouve dans des supermarchés qui enrichissent les actionnaires, où l’information se trouve dans des journaux ou des sites possédés par des groupes capitalistes, où nous déposons nos économies sur des comptes en banque qui font prospérer le pouvoir financier, où nous écrivons nos textes, y compris celui-ci sur un PC HP… Rien ne nous sépare de la merde qui nous entoure10 ! Au quotidien, nous enrichissons ceux qui nous exploitent, nous achetons ce qui nous possède, nous consommons ce qui nous consume.

Cette dissonance, c’est l’aliénation, le fait de « devenir étranger à soi-même ». Dans les textes de Karl Marx, l’aliénation est un processus par lequel un sujet (un individu) est dessaisi de ce qui fait de lui un être humain, pour le transformer en un autre, voire en quelque chose d’hostile à lui-même11. C’est ce qui nous arrive presque à chaque instant dans ce monde, où les intérêts économiques sont en contradiction flagrante avec les intérêts de l’humanité. Sans doute tous les systèmes sociaux produisent-ils de l’aliénation, mais le capitalisme repose entièrement sur elle, il la généralise. Qui plus est, les stratèges de la communication nous disent : « achète des Nike, ça te permettra de devenir toi-même ». On veut nous faire désirer individuellement ce que nous subissons socialement12 . L’aliénation est donc une adhésion, mais une adhésion contrainte, dans laquelle l’individu « devra se renier en permanence, s’il tient à être un peu considéré (…). Cette existence postule en effet une fidélité toujours changeante, une suite d’adhésions constamment décevantes à des produits fallacieux. Il s’agit de courir vite derrière l’inflation des signes dépréciés de la vie. »13

Dans notre société, deux éléments majeurs concourent à maintenir l’aliénation : d’une part la hausse du niveau de vie, celle qui nous amène à « courir vite » : un nouveau smartphone tous les deux ans et un niveau de consommation confortable en occident, quoique in fine incompatible avec les ressources naturelles ; d’autre part l’idéologie, qui permet de recouvrir d’un voile pudique et bien pratique la triste réalité produite par l’exploitation généralisée, de ne pas penser aux conséquences finales de nos actes… et de ne pas péter les plombs à chaque instant face à la réalité capitaliste !

Pour la critique sociale

La critique anti-industrielle est donc avant tout une critique sociale, une critique de la société actuelle, de ses rapports de pouvoir et se ses contradictions ; et si elle est critique de la technologie, ce n’est que par contrecoup, ayant identifié la technologie comme l’un des agents majeurs de l’avancée du système capitaliste. Pour notre part, si nous nous intéressons à la technologie, ce n’est pas parce que nous serions techno-obsessionnels mais parce qu’elle est centrale dans la société. En fait, le courant anti-industriel est une mise à jour de l’anticapitalisme.

La critique anti-industrielle est une critique sociale, ce qui veut dire qu’elle se bat contre les rapports sociaux dans lesquels nous sommes pris, au nom d’une autre conception de la société. Clairement inscrite dans la continuité (critique) de la révolte de Mai 6814, cette critique sociale combat la soumission des individus à une machinerie sociale qui privilégie le profit à tout prix et dans laquelle « la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui »15. Dans l’héritage des penseurs socialistes du mouvement ouvrier, elle cherche à ouvrir les voies d’un futur dans lequel les individus et les collectivités ne seraient pas soumis à la loi d’airain de l’extraction de plus-value, au travail salarié, à l’exploitation généralisée et à la domination sociale qui en découle.

Cette domination ne fait que s’accroître alors que se rapprochent les limites planétaires. En outre, à l’époque des biotechnologies, de l’intelligence artificielle, de l’internet des objets, de la géo-ingénierie, des vaccins à ARN, de l’artificialisation de la reproduction, de l’ectogénèse, de l’utilisation toujours plus poussée de l’informatique et des drones dans les processus productifs/logistiques, une critique sociale qui désirerait comprendre et combattre cette domination doit nécessairement prendre en compte la question technologique. La « machinerie » dont parlait Marx est utilisée pour augmenter les cadences des travailleurs et pour réduire leur autonomie, ainsi que pour marchandiser des secteurs (géographiques et sociaux) qui échappaient jusque là à l’emprise capitaliste. À l’échelle individuelle, elles nous font adhérer à un rapport au monde instrumental, calculatoire et calculé, constitué d’informations et d’objets plutôt que de sujets. Ainsi, à la faveur du numérique, le rapport capitaliste passe un cap dans l’envahissement de toutes les sphères de la vie. C’est ce qui fait l’intérêt de la critique situationniste de la vie quotidienne16 ou de la critique anti-capitaliste des mœurs développée par les féministes matérialistes (sur le travail domestique, les inégalités au sein de la famille ou la représentation des femmes comme objets par exemple). Elles permettent de mettre des mots sur le sentiment que la vie que nous menons nous échappe, et à chercher des pistes d’une reprise en main sociale.

Tout dans la critique anti-industrielle indique qu’elle s’inscrit dans la filiation des révolutionnaires matérialistes qui luttent contre l’exploitation, l’aliénation et la domination sociale. La rupture principale avec la tradition ouvrière introduite par les anti-industriels, c’est la reconnaissance que le développement capitaliste a pris une telle ampleur qu’on ne pourra pas se contenter de reprendre tel quel l’outil de production. Qu’un bilan critique, un inventaire, est nécessaire. Qu’une partie de nos « acquis » devra être remis en cause si nous sortons du capitalisme (fini, les smartphones tous les deux ans ! Fini, les smartphones tout court !). En outre, sa critique de l’aliénation a pu parfois déboucher sur un mépris (que nous ne partageons pas, puisque nous refusons de prendre les gens pour des imbéciles) des personnes subissant l’aliénation17.

Reprendre le fil d’une lutte contre l’exploitation et la domination qui ne succomberait pas à la fascination pour le progrès technologique (comme l’ont été et le sont encore la majeure partie de la gauche et de l’extrême-gauche18) est une nécessité. Car d’autres « offres politiques » prétendent répondre aux défis de l’époque, mais bien loin de se réclamer de l’émancipation elles se revendiquent d’une gestion autoritaire des crises. Ainsi de l’ascension des partis nationaux-populistes héritiers du fascisme. Mais ceux-ci ne font qu’assumer idéologiquement le penchant autoritaire que les partis dits démocratiques mettent en place. Ce sont bien les partis libéraux et sociaux-démocrates qui soutiennent le développement de l’IA ou les prédictions algorithmiques, qui mettent en place le pass sanitaire, la vidéosurveillance intelligente et l’internet des objets… mais aussi plus brutalement les lois anti-migratoires19 ou l’augmentation des pouvoirs de police20. Marine Le Pen a raison quand elle dit que la loi Darmanin est une « victoire idéologique » pour elle.

Alors que la dictature chinoise sous économie de marché préfigure de plus en plus, pour les libéraux comme pour les populistes, la « solution » autoritaire aux défis de notre temps21, le courant anti-industriel nous semble, avec l’anarchisme par exemple, l’un des courants de réflexion politique les plus en prise avec notre temps, pour tâcher de l’appréhender et de s’y opposer.

Comment je me suis disputé

Mais alors, comment comprendre le tir de barrage nourri auquel est confrontée ces derniers mois la critique anti-industrielle au sein des milieux gauchistes et libertaires ? Comment comprendre les accusations selon lesquelles ses principaux animateurs en France seraient « réactionnaires », « homophobes », « covido-négationnistes », « complaisants avec l’extrême-droite », etc ? Comment comprendre que, alors que le gouvernement vient de faire passer la loi la plus restrictive concernant l’entrée et le séjour des étrangers en France depuis 50 ans22, alors que l’Assemblée nationale compte 88 députés RN, alors que les audiences de CNews sont au plus haut23… certains gauchistes estiment que le danger de fascisation de la société française provient du courant anti-industriel, de ses liens supposés avec l’extrême-droite et des thématiques « glissantes » qu’il partagerait avec les pires ennemis de l’émancipation ?

En effet, ces accusations pourraient tomber d’elles-mêmes si l’on regardait les luttes concrètes auxquelles ces personnes participent, les lieux autogérés qu’elles animent au quotidien, aussi bien que l’héritage politique dont elles se revendiquent.

Alors, réacs, les « anti-industriels » ? Au sein d’un courant ouvert à un grand nombre de personnes, l’adhésion à une supposée « pureté doctrinale » n’est pas réclamée : n’importe qui est le bienvenu. Alors, oui, dans ces réseaux, on a parfois pu entendre une idéalisation des sociétés passées ou bien des discours de défense de la société actuelle qui « vaudrait mieux » que toutes les évolutions dystopiques en cours, des discours qui font totalement l’impasse sur les inégalités sociales et in fine l’impasse sur les raisons mêmes qui motivaient originellement le mouvement. Ces positions nous semblent être une dérive – réelle mais minoritaire – issue d’une résignation face aux défaites du mouvement révolutionnaire. D’autres personnes, inspirées de Theodore Kaczynski, peuvent elles affirmer que leur seul et unique objectif est de démanteler le système industriel… passant ainsi sous silence la question des inégalités sociales, des oppressions ou de la forme de l’organisation24. Faut-il préciser que ces positions nous semblent totalement contradictoires avec les valeurs qui nous intéressent dans la critique anti-industrielle ? Pour notre part, nous cherchons à cheminer entre deux écueils : d’une part le mépris arrogant et surplombant, d’autre part la focalisation sur la technologie au détriment des aspects sociaux.

Fondamentalement, il nous semble absurde de qualifier de « réactionnaires » les héritiers d’un courant de pensée révolutionnaire. Pour rappel, le mot « réactionnaire » désigne les contre-révolutionnaires (inspirés par les pensées de Joseph de Maistre ou Louis de Bonald) qui ont pour objectif d’établir une société hiérarchisée, verticale, immuable, qui naturalise les inégalités sociales. Le but des anti-industriels est opposé : construire les conditions d’une mise en commun des richesses et du pouvoir où les individus puissent s’épanouir, sans tomber dans les errances progressistes qui conçoivent l’émancipation comme coupure radicale avec la société ou avec la nature. Les anti-industriels rappellent à leurs camarades de gauche héritiers du socialisme que les revendications égalitaires que nous avons en commun doivent s’articuler avec une critique du pouvoir libéral technologique. À l’heure des dominations impersonnelles (grandes entreprises, Gafam, etc), un anticapitalisme qui refuserait de placer la question technologique au centre de ses réflexions aurait de bonnes chances de devenir l’allié de la modernisation capitaliste. Ce débat entre socialistes « progressistes » et socialistes critiques de la modernisation capitaliste qui va bon train ces dernières années est loin d’être clôt25.

Mais les accusations de ces derniers mois ne sont pas le reflets des désaccords réels. C’est plutôt que les réseaux sociaux sont passés par là, avec leurs « bulles de socialisation » et autres « points Godwin » qui font qu’on se demande ce que ces réseaux ont de « sociaux ». Couplés avec la proverbiale habitude de l’extrême-gauche et de l’ultra-gauche à faire scission au moindre désaccord idéologique, cela produit ce genre de texte pénible26 qui cumule, dans la grande tradition conspirationniste, faits réels, mauvaise foi, informations biaisées, citations tronquées, mensonges par omission, quand ce n’est pas mensonge tout court. Un texte anonyme construit au prix de contorsions et de lectures hâtives, qui ne sera sans doute jamais l’objet de débats « en présentiel » organisés par ses auteurs, mais qui servira pendant une bonne quinzaine d’années d’appui à une campagne de calomnies et de perturbation d’évènements militants, le tout sous le drapeau de l’« antifascisme » (qui n’avait pas mérité cela).

Qu’il faille éviter tout lien avec certains intellectuels organiques de l’extrême droite (comme Olivier Rey, mais cela vaut aussi pour tous les autres, y compris non cités dans le texte et que nous nous garderons de citer ici), nous l’approuvons. Mais qu’il faille se méfier des idées comme de virus, qu’il faille se garder « purs », par exemple en refusant de citer certaines sources qui auraient eu le malheur elles-mêmes de citer une source qui elle-même aurait un jour tenu un propos déplacé, cela nous nous y refusons. L’esprit critique mérite mieux que ça !

Assumons les vrais conflits plutôt que de porter de fausses accusations. Le fait est que le courant anti-industriel place au centre de ses critiques les institutions qui détiennent le pouvoir : grandes entreprises, conglomérats publics, dirigeants, machinerie technologique, services de l’État, partis politiques. Qu’il n’accorde guère d’importance aux « micro-pouvoirs », ce concept qui considère chacun comme un simple avatar des « systèmes de domination », un porteur de « privilèges ». Il y a là semble-t-il un désaccord sur la notion de « pouvoir » : celui-ci est-il un flux qui circule, présent dans toute relation sociale ? Ou plutôt un capital détenu par des institutions qui s’impose à une masse de sans-pouvoirs ? Sensibles, à juste titre, aux relations inégalitaires qui se créent dans les groupes militants (et dans tous les groupes sociaux) les militants libertaires et gauchistes du XXIème siècle sont nombreux à se focaliser sur la première conception. Parfois jusqu’à en négliger la seconde et à miner les capacités d’action contre ceux qui détiennent les vrais pouvoirs… Cette lecture des oppressions qui met l’accent sur les « individus porteurs » encourage les attaques personnelles. Évidemment, nous ne disons pas ici qu’il faut tolérer toute situation de pouvoir injustifiée. Plutôt qu’il faut arrêter de voir du pouvoir partout, au risque de multiplier les polémiques infinies où chacun cherche à jouer le rôle du dominé.

Alors, qui a peur de la critique anti-industrielle ? Sans doute ceux qui n’ont pas envie d’attaquer les racines du capitalisme et de construire des luttes rassembleuses, sur des thématiques et des modes d’organisation populaires. Les mêmes qui privilégient un repli des luttes sur des communautés fantasmées qui sont en fait des impasses, au détriment de l’avancement vers l’égalité sociale.

Nous n’élèverons pas de digues

Certains affirment que l’extrême-droite (on dit « le fascisme ») est l’ennemi prioritaire. Ils ne disent pas grand-chose sur l’idéologie libérale qui gangrène notre époque, pas plus que sur les dispositifs de contrôle technologiques, sur l’infrastructure productiviste et plus largement sur la mise en place d’une société de masse qui traite les individus comme des variables d’ajustement. Par ailleurs, cette tendance à voir des « fascistes » partout27 nourrit un climat de défiance généralisée au sein des mouvement radicaux, où l’on surveille toujours du coin de l’oeil son camarade, susceptible de devenir fasciste en un clin d’oeil si l’on relâche notre bienveillante attention.

En miroir, d’autres minorent le rôle des partis de droite et d’extrême-droite, qu’ils pensent n’être que « résiduels », car le vrai fascisme de notre temps, ce serait les outils de contrôle numérique mis en place par les sociaux-démocrates et les libéraux drapés dans l’idéologie du Progrès. L’ennemi prioritaire ne seraient donc pas les fascistes en chemises brunes, mais plutôt les transhumanistes en blouses blanches28.

A Ruptures, nous refusons de choisir. Nous pensons que l’infrastructure technologique est la matrice de l’autoritarisme. Une société de masse, une société industrielle, est condamnée à tôt ou tard assumer politiquement ses infrastructures autoritaires29. Nous combattons l’autoritarisme d’où qu’il vienne, de la gauche libérale, de la gauche sociale ou de l’extrême-droite nationaliste et populiste. Nous nous battons au nom d’idéaux et de valeurs incompatibles avec l’une comme avec l’autre. Nous refusons de frayer avec l’extrême droite en tant qu’organisation et avec ses agents politiques, intellectuels et militants. Par contre nous discutons de façon constructive avec les personnes, même si elles employent des lieux communs racistes, sexistes, homophobes, complotistes… Car nous faisons la promotion de l’esprit critique, du dialogue, et des « portes d’entrée » conviviales où l’on peut débattre de nos positions et de nos désaccords en toute quiétude.

Nous n’élèverons pas de digues : nous construirons des luttes qui vont de l’avant. Et pour cela, nous savons que la critique anti-industrielle est d’un précieux apport.

Ruptures, le 5 janvier 2024

contact-ruptures@riseup.net
https://collectifruptures.wordpress.com

Notes

1Citée par Roger Faligot et Rémi Kauffer, L’Hermine rouge de Shangaï, Les portes du large, 2005.

2Titre d’un livre de Guy Debord, 1967.

3En particulier « Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel » (décembre 2023), le podcast « Bilan critique du courant anti-industriel » (novembre 2022), et « Écologie transphobe et proto-fascisme » (mars 2023).

4https://collectifruptures.wordpress.com

5À ce sujet, lire Dwight McDonald, Le socialisme sans le progrès [1947], La lenteur, 2012.

6Nombre de livres de communistes oppositionnels reviennent sur ce processus. Voir par exemple Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, [1936], Champ libre ; Boris Souvarine, Staline, aperçu historique du bolchevisme, [1935], Champ Libre ; Jan Valtin, Sans patrie ni frontière, Babel/Actes Sud, 1997…

7« Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel ».

8Pour une introduction, lire Patrick Marcollini, Le mouvement situationniste, L’Echappée, 2012.

9Pour une introduction, lire Jean-Marc Durand-Gasselin, L’Ecole de Francfort, Gallimard/Tel, 2012.

10Virginie Despentes, Rien ne me sépare de la merde qui m’entoure, en ligne.

11Dixit Wikipédia.

12Nous évoquons cette question dans « La société du chocolat » (décembre 2023).

13Guy Debord, Commentaires sur la société du Spectacle, 1988.

14Lire par exemple « Histoire de dix ans », Encyclopédie des Nuisances n°2, 1984 ; Jaime Semprun et René Riesel, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, Encyclopédie des Nuisances, 2009. Et pour l’approche critique : Jean-Marc Mandosio, Dans le chaudron du négatif, Encyclopédie des Nuisances, 2003.

15Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, 1967.

16Voir également les analyses d’Henri Lefebvre.

17Lire à ce sujet les critiques de Max Vincent, par exemple « Du temps que les situationnistes avaient raison » (2007), « Cours plus vite, Orphée, Michéa est derrière toi » (2011) ou « De certains usages du catastrophisme » (2012) sur https://lherbeentrelespaves.fr

18Serge Audier, L’âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La découverte, 2019.

19Lire notre brochure Lois répressives et autres bagatelles anti-migratoires (1972-2023)

20Lire notre brochure Lois répressives et autres bagatelles (1974-2022).

21Voir nos analyses : « La démocratie sans laissez-passer » (novembre 2021), « Non-vaccinés : la fabrique d’un nouveau bouc émissaire » (janvier 2022), « Réflexions sur l’autoritarisme et l’extrême-droite » (février 2022) et l’éditorial de La nouvelle vague n°6 (juin 2022). A ce sujet, ne pas rater le rapport sénatorial « Crises sanitaires et outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés » (juin 2021).

22Lire notre brochure Lois répressives et autres bagatelles anti-migratoires (1972-2023).

23La meilleure audience mensuelle depuis la création de la chaîne a été atteinte en novembre 2023.

24Pour cette position, lire Theodore Kaczynski, La nef des fous, en ligne.

25Voir par exemple Nicolas Bonanni, Que défaire ? Pour retrouver des perspectives révolutionnaires, Le monde à l’envers, 2022.

26« Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel ».

27Cette position semble celle des auteur-trices de la brochure « Le naufrage réactionnaire du mouvement anti-industriel » et nous semble très présente à l’extrême-gauche.

28Une lecture qui peut être inspirée par certains écrits de Pier Paolo Pasolini, et renouvelée par les analyses de Jean-Claude Michéa (voir Les mystères de la gauche, Climats) et tenue notamment dans différents textes de Pièces et main d’oeuvre, par exemple https://www.piecesetmaindoeuvre.com/IMG/pdf/Bas_les_pattes.pdf.

29Comme l’expliquait Engels dans De l’autorité en 1872 quoique pour en tirer des conclusions politiques opposées aux nôtres !


Publié le 01.01.2024 à 19:26

Ruptures

A l’heure de l’adoption de la révoltante « loi Darmanin », le collectif Ruptures publie une recension de toutes les lois régissant l’entrée et le séjour des étrangers en France. Loi après loi, décret après décret, dispositif après dispositif, année après année, ce panorama de la « gestion des flux migratoires » sur la période 1972-2023 vient compléter la brochure Lois répressives et autres bagatelles (France, 1974-2022) que nous avons édité au printemps.

Ce tome 2 de Bagatelles est intégralement téléchargeable ici, et son introduction est lisible ci-dessous.

Bonne lecture.

Introduction

Le 27 décembre 2023, Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) s’exprime dans Le monde sur la dernière loi votée huit jours plus tôt.
Selon lui, « les mesures adoptées en France demeurent plus ouvertes que dans les principaux pays de l’Union européenne », et « la prise en charge de la santé des sans-papiers bien meilleure comparée à l’Allemagne, l’Autriche, la Suède, le Danemark, aux Pays-Bas ou à l’Espagne ».
On veut bien le croire. Et le remercier de nous confirmer que la montée de la gestion comptable de l’humain et de son traitement comme un simple rouage qu’on peut utiliser ou jeter selon les besoins économiques n’est pas propre à la France. En effet tous les pays cités par le directeur de l’OFII sont gérés depuis des décennies par de « bons pères de familles », tout à fait démocratiques, libéraux et propres sur eux. Remercions donc Didier Leschi pour cet éclaircissement.
Mais pour mieux comprendre quelles sont ces « mesures », nous proposons ici de prendre un peu de recul historique, à l’échelle des cinquante dernières années.

C’est pourquoi cette brochure recense l’ensemble des lois migratoires régissant l’entrée et le séjour des étrangers en France mises en place de 1972 à 2023.
Elle constitue le deuxième volet d’un travail destiné à comprendre la montée d’une société de surveillance généralisée, mais sans les oripeaux du fascisme historique, de façon libérale-autoritaire (1). La première partie, publiée en mai 2023, était consacrée aux lois, arrêtés et décrets régissants la créations de fichiers informatiques et le travail de la police. Une troisième partie suivra, qui sera une recension de l’inflation technologique qui s’articule avec l’inflation juridique.
Si le sort des Français et des étrangers est intimement lié, ils subissent un traitement différencié de la part de l’Etat. Nous avons décidé de consacrer une partie spécifique au traitement des étrangers en France pour une raison très pragmatique : la quantité très importante de lois visant spécifiquement l’entrée et le séjour des étrangers en France (d’où l’épaisseur de cette brochure : 128 pages !).

Pourquoi avons-nous mené un tel travail ? Rappelez-vous l’été 2021 et la mise en place du pass sanitaire. Cette mesure, qui a motivé la création de notre collectif, nous est apparue comme la « goutte de trop ». Il nous a alors paru logique de nous livrer au travail de recension de toutes les gouttes précédentes, afin d’offrir un panorama de l’évolution de la législation et de mettre en perspective historique les mesures sanitaires de 2020-2021. En effet, toute personne qui s’intéresse à la surveillance, au contrôle, à la répression et la limitation de circulation des individus ne peut que constater qu’il est difficile – quasi-impossible – de suivre l’inflation de l’arsenal juridique qui régit les pratiques policières, les fichiers de collecte de données et les lois sur le séjour des étrangers. Dans nos sociétés prétendues « libérales » et « démocratiques », en matière de restriction de libertés et de répression, une loi s’empile sur la précédente, ce qui est annoncé comme un « simple projet » devient souvent rapidement une proposition de loi, puis une réalité juridique… et en route pour la suivante ! Cette brochure se veut donc une mise en perspective historique pour mieux comprendre les lois du présent.
Précisons que nous ne proposons pas ici d’analyse, ou très peu, mais une simple chronologie qui permet à chacun et chacune d’avoir accès à ces informations dispersées (2).

Ruptures
décembre 2023

(1) Lire Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, La fabrique, 2018.
(2) Nos analyses sont quant à elles développées dans le journal La nouvelle vague, que nous publions régulièrement depuis décembre 2021. Voir en particulier « Réflexions sur l’autoritarisme et l’extrême-droite » (dans La nouvelle vague n°4).


Publié le 07.12.2023 à 18:59

Ruptures

Peut-on encore discuter, prendre position, échanger, raisonner ? Dans les discussions, on se cogne vite dans l’une des deux mâchoires de l’étau de notre époque que sont la Science d’une part et les ressentis d’autre part.

D’abord, la Science – avec une Majuscule. Les « faits », les « données objectives », les « chiffres », la parole d’un expert. Pour justifier l’injustifiable, pour cautionner un comportement immoral ou injuste (meurtre, guerre, expulsion de migrants, réforme du système des retraites…), étayez-le avec des statistiques, convoquez un Conseil scientifique. Vous ferez taire les oppositions : vous êtes dans le vrai, donc dans le juste. Les faits « scientifiques » (ou prétendus tels) permettent de rendre des prises de positions politiques inquestionnables.

L’autre mâchoire de l’étau : les ressentis. Sans majuscule, là : il s’agit de ce que chacun-e ressent dans son for intérieur. « Je me sens bien », « la situation m’a mis mal à l’aise », « je me suis senti agressé ». La parole, le sentiment, le micro-récit de chacun vaut comme vérité absolue, inquestionnable, quels que soient les faits matériels à la base de ce sentiment. Il faudrait se fier à la façon dont la personne a vécu la situation. Il y aurait autant de vérités que d’individus, toutes ces « vérités » étant inquestionnables et étanches les unes aux autres.

C’est paradoxal ! Notre époque voit triompher en même temps la Science – inquestionnable car objective – et les ressentis – inquestionnables car subjectifs. Cette postmodernité scientiste (!) rend en fait difficile le dialogue, l’argumentation rationnelle et la critique. En un mot : l’échange, ce qui existe entre la Vérité et les micro-vérités. L’échange est pourtant ce qui rend possible la construction de positions communes, alliant prise en compte du réel et partage de jugements subjectifs, avec la part de conflit que tout échange implique.

C’est pourtant ça la politique, et c’est à cet exercice délicat que nous nous livrons depuis maintenant deux ans à Ruptures. À notre petite échelle !

Ruptures, le 20 novembre 2023

éditorial publié dans La nouvelle vague n°14, décembre 2022.


Publié le 07.12.2023 à 16:28

Ruptures

A l’occasion de la sortie du 14ème numéro de La nouvelle vague, nous organisons une soirée de présentation.
Nous y parlerons de l’article central de ce numéro et mangerons des produits gras et sucrés.

VENDREDI 19 JANVIER À L’UNIVERSITÉ AUTOGÉRÉE
(921 rue des résidences, campus de SMH).

Ouverture à 18h30, début à 19h, projection (sous réserve), discussion, repas partagé et clôture vers 21h30. En espérant vous y voir!


Publié le 07.12.2023 à 16:28

Ruptures

(et des écrans)

Sur la table, une tablette de chocolat. Du bon, du bien sucré. Qu’on ait faim ou non, arrive l’envie irrépressible d’en manger un petit carré. Et, une fois mangé, ce petit carré en appelle un autre, et un autre. Allez, un dernier… puis on demande à son voisin d’éloigner la tablette, de peur de la finir.
Cette scène vaut pour le chocolat comme pour tous les produits sucrés : le sucre appelle le sucre. D’ailleurs, bon nombre de nos comportements de consommation reposent sur une forme d’addiction de basse intensité… Visionnages de séries télé où l’on enchaîne les épisodes lors d’une même soirée, envie irrépressible de regarder nos notifications Facebook ou Instagram : ces phénomènes ne relèvent-t-il pas de la même envie de combler un désir insatiable ? Envie largement instrumentalisée par les marchands de chocolat et de smartphones !
Nous proposons dans ce numéro une petite analyse des ressorts de cette « société du chocolat », plus savamment nommée « capitalisme cognitif ».

Du désir à l’addiction

Les spécialistes des sciences comportementales, psychologues sociaux et autres neuromarketteurs ont tendance à s’appuyer sur le désir des individus (plus que sur leurs besoins, par définition limités) et à les transformer en addictions. Les êtres humains sont en effet mus par leurs désirs, issus de leurs fantasmes et de leur culture. Des désirs insatiables, qui font écho à leurs faiblesses, leurs manques, leurs failles, parfois difficilement assumables. L’humanité a trouvé plusieurs réponses à ces failles : la religion et le désir d’au-delà, la création artistique, l’engagement militant… Mais une autre réponse a émergé ces dernières décennies : le consumérisme. Le capitalisme s’engouffre dans ce manque consubstantiel à l’être humain, et dans cette infinité potentielle de désirs. Il se saisit de nos failles individuelles, de nos souffrances personnelles, de notre solitude et les remplit… à sa manière : en nous vendant des marchandises. On sait que cette réponse, si elle est satisfaisante sur le court terme, ne l’est pas vraiment sur le long terme. Que ce soit au niveau individuel (« mais pourquoi j’ai fini la plaquette ?? ») ou au niveau social (impact environnemental notamment).
Mais que voulez-vous ? Les besoins étant couverts depuis longtemps, le marché est saturé : il faut ouvrir d’autres marchés, qui reposent sur le désir.
Une addiction, c’est un désir qu’on ne peut empêcher, un comportement qui prend toute la place même si c’est au dépend de notre intérêt. Pourquoi avons-nous des comportements addictifs ? La réponse est complexe, on ne peut la résumer au seul capitalisme. On peut avoir un comportement addictif pour différentes raisons : pour oublier nos problèmes relationnels, pour combler notre anxiété, pour éviter de s’ennuyer, ou pour répondre à la solitude…

Bonheur sucré

Des études scientifiques sur le fonctionnement du cerveau apportent quelques éléments sur notre irrésistible envie de chocolat, et la facilité à transformer les désirs en addictions, à travers l’observation de plusieurs neurotransmetteurs – ces molécules qui transmettent des informations entre deux neurones, stimulent notre cerveau et sont parfois qualifiées d’« hormones du bonheur ». Leurs noms : dopamine, sérotonine, endorphines, ocytocine.
Intéressons-nous à la dopamine. Elle agit sur l’humeur, le sommeil, le désir sexuel, la mémoire et l’apprentissage. C’est la molécule du plaisir immédiat. Les aliments gras et sucrés permettent d’en augmenter les niveaux dans le cerveau : « jusqu’à 200 % au-dessus des niveaux normaux » selon National Geographic. Les effets du sucre sont plus rapides que ceux des graisses, car il stimule directement notre cerveau, produisant de la dopamine et augmentant notre sentiment de satisfaction. C’est pour cette raison que quand ça ne va pas fort, on mange sucré : pour compenser !
Mais ce n’est pas tout : la dopamine appelle la dopamine. En effet, cette molécule nous amène à répéter les comportements qui la suscitent. C’est ce qu’on appelle un « système de récompense ».

Un nouvel être humain : le consommateur

Depuis belle lurette, ces mécanismes cognitifs ont attiré l’attention de spécialistes des sciences comportementales alliés à des publicitaires (Edward L. Bernays, Propanganda, Zones/La découverte, 2007 [1928]), pour qui l’enjeu est de vendre des biens et des services. Ainsi, au fil du XXème siècle, les comportements de consommation fonctionnant sur un « circuit de récompense » sont devenus une nouvelle forme de normalité. On ne parle en effet pas ici des « drogues » (héroïne, cocaïne…) mais des comportements de consommation dits « normaux », de produits en vente libre. : aliments gras, aliments sucrés, mais aussi outils numériques.
Il faut bien constater que notre consommation compulsive collective d’écrans coche toutes les cases de l’addiction telle que nous l’avons définie plus haut !
Le XXIème siècle a radicalisé les tendances consuméristes de la fin du XXème siècle. Avec la « magie Internet », on se retrouve à surfer d’un site à l’autre pendant des heures sans pouvoir s’en empêcher, jusqu’à perdre toute notion du temps. Cela ne nous apporte rien (ou pas grand-chose), mais cela comble un vide. Le scroll infini sur Facebook ou Instagram comme la consommation de séries sur Netflix permettent également d’éviter de penser : c’est pratique. Les confinements de 2020-2021 ou le fait que nous soyons de plus en plus amenés à passer la journée sur des ordinateurs reliés à Internet n’ont fait qu’encourager ces comportements compulsifs.
Dans son livre Contact, le philosophe Matthew B. Crawford décrit cette scène, qu’il a maintes fois vécue : « vous êtes assis dans un aéroport avec une heure de temps à tuer, et vous êtes incapable d’échapper au bavardage d’une chaîne d’information en continu. Pour ma part, même si le son est désactivé, il suffit que le téléviseur soit en vue pour que je n’arrive plus à détacher mes yeux de l’écran. » Que dire alors quand on promène l’écran avec soi 24 heures sur 24 dans sa poche, et qu’on le consulte régulièrement, avide de nouveaux appels, de messages en attente d’être lus et de notifications, bref : avide de savoir qu’on a des amis, qu’on pense à nous, qu’on nous like… « Un ‘’multivers’’ d’expériences privées se trouve ainsi à portée de main » : on consulte donc son smartphone plusieurs centaines de fois par jour (221 fois par jour en moyenne selon les chiffres Tecmark de 2014, 2617 fois par jour en moyenne pour Dscout en 2017). C’est dans ce cadre que s’inscrit une pathologie contemporaine, la fomo (fear of missing out, le besoin irrépressible de checker ses mails ou son Facebook de peur de rater une notification. Le philosophe en tire la conclusion que « la présence de plus en plus dense des technologies attentionnelles dans l’espace public exploite nos réactions d’orientation d’une manière qui fait obstacle à toute sociabilité, nous éloigne les uns des autres et nous oriente vers une réalité préfabriquée, dont le contenu est télécommandé par des intérêts privés motivés par l’appât du gain. Il n’y a là aucun complot, c’est juste comme ça que ça se passe. »

In girum imus nocte et consumimur igni

Problème, donc : cette hyperstimulation de l’attention nous empêche finalement de prêter attention à ce(ux) qui nous entoure, et nous prive d’une part importante de notre capacité de concentration.
Autre problème : pour en revenir aux « hormones du bonheur », l’Inserm rappelle que la production de dopamine ne fait pas que déclencher des shots de plaisir immédiat. Elle altère en parallèle « d’autres systèmes cérébraux, notamment parmi ceux qui sont impliqués dans la régulation de nos émotions et de notre bien-être ». Pour le dire autrement, une succession à haute fréquence de petits plaisirs empêche la satisfaction à long terme. Du pain béni pour les marchands, qui peuvent tabler sur des populations de consommateurs à jamais insatisfaits, et ce d’autant plus qu’ils cherchent la satisfaction dans les biens matériels (et immatériels) fournis par le marché. Cernés de Nutella et de smartphones, nous voici prêts à « tourner en rond dans la nuit et à être consumés par le feu », comme le prédisait dès les années 1960 le théoricien Guy Debord qui dénonçait une « société du Spectacle ».
Lancé dans une « taylorisation de la consommation » (Crawford), on peut se demander si le néolibéralisme n’attend pas de nous un comportement infantile ou adolescent, alors qu’en parallèle il semble parfois responsabiliser à outrance les individus. C’est là tout le paradoxe : on peut avoir le sentiment d’être considérés comme des enfants (au moment par exemple du pass sanitaire et des autorisations de sortie), tout en se sentant sur-responsabilisés en tant que citoyens (« si tu n’éteins pas la lumière en sortant de la pièce, la Planète va mourir à cause de toi »), sans pour autant qu’on nous donne les moyens d’agir. Pour le bien du marché, il faut que nous ne retenions pas nos pulsions, que nous nous laissions aller à tous nos désirs (et donc à toutes les consommations), d’où cette débauche de publicités que nous côtoyons quotidiennement. Cette tendance du marché, encouragée par les grandes entreprises, rencontre la volonté de contrôle propre aux structures de pouvoir. Ainsi, la philosophe Susan Neiman affirme : « Les structures sociales dans lesquelles nous évoluons sont conçues pour que nous restions puérils. L’État a tout intérêt à nous empêcher de penser de manière indépendante […]. Ce désir de contrôle et notre propre désir de confort créent peut-être des sociétés moins conflictuelles, mais pas des sociétés d’adultes. »
Elle pointe justement que le ressort de cette infantilisation, bien qu’elle soit discutable, réside à la fois dans un désir de contrôle propre aux structures de pouvoir, et dans un désir de confort inhérent à l’être humain, que les grandes entreprises ne font qu’instrumentaliser et sur-stimuler : « Trop souvent, l’immaturité n’a pas à être imposée par la force ou par la ruse : nous y consentons volontiers. Il est plus facile de laisser les autres penser à notre place que de penser par nous-mêmes. ». « Tôt ou tard, la domination directe accouche de la rébellion ; la domination indirecte, elle, mène à la dépendance. Les méthodes infantilisantes des sociétés non totalitaires sont plus simples et plus subtiles » puisqu’elles nous offrent « une large gamme de jouets réconfortants. Évidemment, ni les smartphones ni les voitures ne sont présentés comme des jouets, mais comme des outils sans lesquels une vie d’adulte n’en serait pas une. »
Le Pass sanitaire n’aurait pas été possible si les smartphone n’avait pas été aussi répandu. Le Meilleur des mondes (basé sur l’adhésion) peut laisser place à 1984 (plus coercitif) en période de crise.

Éloge de la sobriété

Commentant les propos de Paul Goodman (Auteur en 1960 de Growing up absurd), Susan Neiman pose la question : « Est-ce que la culture que nous avons créée donne envie d’être adulte ? Non […]. Les êtres humains ont besoin de grandir dans une culture qui valorise le sens du travail, le goût du collectif et la conviction que nos efforts auront une incidence sur le monde qui nous entoure. »
Notre société valorise en effet les comportements compulsifs, (soi-disant) intuitifs. Écoutons à nouveau Matthew B. Crawford : « D’après l’écrivain existentialiste Simone Weil et le psychologue William James, c’est l’effort que nous faisons pour prêter attention qui fortifie l’attention en tant que faculté ; celle-ci est une habitude construite à travers la pratique. » En d’autres termes, plus nous laissons le capitalisme flatter nos bas instincts, moins notre attention et nos capacités intellectuelles se développent, qui seraient elles, des « pratiques ascétiques ».
Pour finir, évoquons une autre étude scientifique qui montre que les rongeurs auxquels on donne accès à de la cocaïne à volonté en prennent jusqu’à overdose. Mais cette même étude prouve que si on leur offre un accès à l’extérieur, à des relations sociales et des occupations épanouissantes, ils favorisent ces activités au détriment de la cocaïne. Prenons-en de la graine : cultivons-nous, sortons, développons des relations sociales enrichissantes, lisons des livres, oublions les smartphones et les montres connectées. Ces efforts individuels ne peuvent être que positifs – mais la solution ne sera évidemment pas individuelle.

Ruptures, le 13 novembre 2023

Texte publié dans La nouvelle vague n°14, décembre 2023.

Pour discuter de ce texte

Nous organisons une soirée de présentation le 19 janvier 2024. Plus d’infos ici.

Pour aller plus loin

  • La série Dopamine sur arte.tv.
  • Matthew B. Crawford, Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde, et comment le retrouver, La découverte, 2016.
  • Susan Neiman, Grandir. Éloge de l’âge adulte à une époque qui nous infantilise, Premier Parallèle, 2021.
  • Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, 1932.
  • Michel Clouscard, Le capitalisme de la séduction, Delga, 2006 [1981].

Publié le 07.12.2023 à 16:27

Ruptures

Le quatorzième numéro du journal du collectif est paru.

Au sommaire :
– Editorial
La société du chocolat (et des écrans) : analyse des ressorts du « capitalisme cognitif »
– Pour en parler
– Vagues nouvelles

Nous organisons une soirée de sortie pour ce numéro le 19 janvier 2024. Plus d’infos ici.

A retrouver en papier d’ici quelques jours dans différents lieux grenoblois, parmi lesquels : librairie Les Modernes (rue Lakanal), librairie La Nouvelle Dérive (place Sainte-Claire) bibliothèque Antigone (rue des Violettes), bar Le Square (place docteur Martin), bar Le Saint Bruno (rue Abbé Grégoire), Le Café vélo (rue Nicolas Chorier), centre social tchoukar le 38 (38 rue d’Alembert), bar Le Trankillou (boulevard Joseph Vallier), bar Le Coq-tail (rue de Turenne)…
Si vous voulez participer à la diffusion, à Grenoble ou ailleurs, faites-le nous savoir.

Et à télécharger ici.

Bonne lecture.


Publié le 26.09.2023 à 13:52

Ruptures

Le Mediator, procès d’un scandale sanitaire

Du 9 janvier 2023 au 8 juin 2023, le procès en appel du Mediator a eu lieu dans un tribunal quasiment vide de journalistes. Le nombre de Unes nous incitant à faire un régime avant l’été est sans commune mesure avec le nombre de Unes relatant ce procès pourtant essentiel.

Le Mediator est un médicament qui a été vendu de 1976 à 2009 par les laboratoires Servier, d’abord comme antidiabétique puis comme coupe faim. Ces laboratoires ont commercialisé ce médicament alors qu’ils disposaient, au moins depuis 1995, de suffisamment d’éléments pour prendre conscience des risques mortels du Mediator. En effet, ce médicament libère une fois dans le corps un métabolite, le norfenfluramine, qui a un effet coupe-faim mais qui cause des valvulopathies et de l’hypertension artérielle pulmonaire. Concrètement : les patients se noient dans leur sang. Dès 1995, la molécule présente dans le Mediator (le benfluorex) a été interdite dans les préparations amaigrissantes en raison de ses risques cardiovasculaires. Pourtant le Mediator a continué à être commercialisé par les laboratoires Servier.

De nombreux médecins (comme Georges Chiche à Marseille en 1999) et des publications (notamment dans la revue Prescrire dès 1986), ont alerté sur les effets secondaires du Mediator. Pourtant, les laboratoires Servier ont maintenu ce produit sur le marché jusqu’en 2009 avec l’aval des autorités sanitaires françaises. Ce n’est qu’en décembre 2009, au terme de trois années de combat acharné d’une pneumologue brestoise, Irène Frachon, que le Mediator a été enfin interdit.

Pendant les 33 ans où le Mediator a été commercialisé, il a été prescrit à plus de 5 millions de personnes en France, majoritairement des femmes de plus de 40 ans et d’origine modeste. Il aurait entraîné la mort de 1520 à 2100 personnes en France (d’après les expertises judiciaires), et fait des nombreuses victimes (environ 5000), souffrant de valvulopathie et d’hypertension artérielle pulmonaire, dont plusieurs ont dû subir une greffe voire une double greffe des poumons.

Malgré ces effets secondaires gravissimes, le tribunal correctionnel de Paris a condamné en première instance le groupe Servier à payer 2,7 millions d’euros seulement : l’équivalent de 1,7 % du bénéfice net du groupe sur le seul Mediator sur la période où il est prouvé que Servier était au courant des effets secondaires du médicament (1994-2009). Le coût pour la Sécurité sociale des effets secondaires du Mediator a, lui, été chiffré à plus d’un milliard d’euros.

Avec le Mediator, les laboratoires Servier n’en étaient pas à leur coup d’essai, puisqu’ils avaient déjà commercialisé auparavant l’Isoméride. Cet autre médicament coupe-faim, mis sur le marché en 1985 en France, avait été prescrit à 7 millions de Français, principalement des femmes soucieuses de perdre du poids. Tout comme dans le cas du Mediator, de nombreux médecins et publications scientifiques avaient alerté sur les effets secondaires de ce médicament (dès 1990). Pourtant, ce n’est qu’en 2004 que l’autorisation de mise sur le marché a été retirée définitivement à l’Isoméride en France.

Et pendant ce temps, en parallèle de ces scandales sanitaires, Servier, le patron des laboratoires du même nom, était célébré par les gouvernements français de droite comme de gauche : en 1983, il est décoré de l’ordre national du mérite par Mitterrand ; en 1987, il est fait chevalier de la légion d’honneur par Philippe Seguin ; en 1992, il est nommé commandeur de la légion d’honneur par DSK ; en 1997, il reçoit la médaille d’or du progrès ; en 2009, il reçoit la grande croix de la légion d’honneur par Sarkozy.

D’un scandale à l’autre

On pourrait croire que cette histoire appartient au passé. Mais l’industrie pharmaceutique n’a pas renoncé à mettre sur le marché des traitements médicamenteux pour « soigner » l’obésité.

Ainsi, après les molécules d’amphétamine légèrement modifiées (comme le Mediator ou l’Isoméride), les laboratoires pharmaceutiques misent maintenant sur les molécules analogues au GLP-1 (« glucagon-like peptide »). Le GLP-1 est une hormone digestive naturellement présente dans le corps qui stimule la production d’insuline. Elle a une autre propriété : elle ralentit la vidange de l’estomac et diminue l’appétit.

Tout comme dans le cas du Mediator et de l’Isoméride, ces molécules analogues au GLP-1 ont d’abord été commercialisées comme anti-diabétiques, avant d’obtenir des autorisations de mise sur le marché comme amaigrissants. Ainsi, le laboratoire Novo Nordisk a mis sur le marché :

– le liraglutide, sous le nom de Victoza lorsqu’il est utilisé comme anti-diabétique, et sous le nom Saxenda, lorsqu’il est utilisé pour perdre du poids. Ce médicament peut être utilisé à partir de 12 ans ;
– le semaglutide, commercialisé sous le nom d’Ozempic, lorsqu’il est utilisé pour traiter le diabète de type 2 et sous le nom Wegovy, lorsqu’il utilisé pour aider à la perte de poids.

Le laboratoire Eli Lilly a quant à lui déjà mis sur le marché son antidiabétique, le tirzepatide (commercialisé sous le nom de Mounjaro), qui est actuellement en traitement accéléré par la FDA pour pouvoir être commercialisé pour la perte de poids (probablement avant la fin de l’année 2023). Les analystes financiers estiment que les ventes mondiales de ce médicament pourraient atteindre 4,7 milliards de dollars d’ici 2024. Ce médicament a déjà des effets secondaires identifiés (nausées notamment) et il ne peut être arrêté sous peine de reprendre les kilos perdus.

Ce genre de procédure accélérée permet-il d’évaluer correctement les effets secondaires de ces produits et la balance bénéfice-risque pour ceux qui les ingèrent ?

Par ailleurs, si l’OMS ou le Sénat alertent sur la diminution d’espérance de vie liée à l’obésité (les personnes en surpoids perdraient en moyenne un an d’espérance de vie apprend-on sur le site du Sénat), la diminution d’espérance de vie liée aux traitements amaigrissants est rarement évaluée.

Une société schizophrène

Dans notre premier texte (Vivre à l’ère du pass, 2021) nous affirmions à propos de la pandémie qu’il fallait s’en prendre aux causes plutôt que d’opter pour une fuite en avant technologique. Eh bien, dans le cas de l’obésité, plutôt que de mettre sur le marché, à la va-vite, des traitements médicamenteux parfois peu efficaces et souvent dangereux, il serait préférable de modifier les conditions structurelles qui favorisent la prise de poids des individus. Notamment :

– le développement de l’industrie agroalimentaire, de la nourriture transformée, la dégradation des qualités nutritives de notre alimentation, l’invasion de sucre dans notre alimentation ou encore le prix des fruits et légumes ;
– nos vies trop sédentaires : avoir un emploi de bureau, rester assis 8 à 10 heures par jour devant un ordinateur, devoir aller au boulot en voiture parce qu’on habite à 30 km de notre lieu de travail où on ne peut pas se loger parce que l’immobilier est trop cher…

Tout dans nos conditions de vie favorise la prise de poids, et pourtant notre société voue un culte à la minceur, aux corps éternellement jeunes et productifs. Les winners entretiennent leurs corps, font du sport, sont actifs, mangent sain, bio et local. Le corps-machine doit être entretenu pour être toujours performant. Quel que soit notre âge, quelle que soit notre corpulence, le nombre d’enfants qu’on ait eu, le métier qu’on exerce, notre niveau de vie, on doit avoir le corps d’un adolescent de 17 ans, svelte et sportif, sous peine d’être non seulement culpabilisé (on se nourrirait mal, on ne ferait pas attention à notre santé), mais également discriminé : être gros, c’est savoir que dans toute interaction sociale, cette caractéristique pourra nous être jetée à la figure comme une insulte, c’est aussi subir des discriminations dans le travail, du harcèlement à l’école, des maltraitances médicales…

Le gros est un poids pour la société

Dans son livre Grossophobie (éditions MSH, 2021), Solenne Carof écrit que les stigmatisations que subissent les personnes corpulentes sont liées aux représentations sociales qui associent la grosseur à certains caractères comme la fainéantise, la bêtise, la passivité, l’immoralité ou le manque de volonté. Ces représentations sociales ont été renforcées par les médias qui survalorisent la minceur et « par la médicalisation de l’obésité au XIXème siècle qui a légitimé la croyance que les personnes grosses étaient responsables de leur poids au détriment des facteurs biologiques, psychologiques ou sociaux. (…) Au XXème siècle, l’importance prise par la norme de minceur et le développement d’un capitalisme qui valorise l’entreprenariat de soi-même ont amplifié le rejet des personnes grosses, jugées incapables de “se contrôler” et de “se prendre en main” en particulier lorsqu’elles sont défavorisées. Les inégalités pondérales sont ainsi moralisées et les inégalités qui les sous-tendent naturalisées ».

Tout citoyen est un malade chronique qui s’ignore

En tant qu’individu, on est pris en étau entre la difficulté d’avoir une vie saine et l’industrie de la santé qui établit des normes, et qui pathologise tout déviant par rapport à ces normes.

Ainsi, l’Union européenne a classifié l’obésité en « maladie chronique » en 2021. L’OMS de son côté multiplie les communications alarmistes sur les risques liés à l’obésité et sur l’« épidémie » de surpoids et d’obésité, indiquant notamment sur son site internet qu’« en 2016, plus de 1,9 milliard d’adultes étaient en surpoids. Sur ce total, plus de 650 millions étaient obèses ».

S’il est vrai que l’obésité morbide augmente statistiquement le risque de mourir prématurément et de développer certaines maladies (risques cardiovasculaires, diabète, troubles musculo-squelettiques, cancers…), la plupart des commentateurs relaient ces chiffres de l’OMS sans vraiment expliquer à quoi ils correspondent (et Ruptures ne fait pas exception à la règle, voir l’éditorial de La nouvelle vague n°5, mars 2022), laissant parfois imaginer que ces 1,9 milliard d’adultes en surpoids (soit près d’un tiers de la population mondiale) sont tous des malades chroniques, voués à des décès prématurés et des pathologies liées à l’obésité.

En réalité, l’OMS considère qu’un individu est en surpoids lorsqu’il a un indice de masse corporelle (IMC) supérieur à 25, et qu’un individu est obèse lorsqu’il a un IMC supérieur à 30. Pour donner un ordre d’idée, si on mesure 1m60, à partir de 65 kg on est considéré comme en surpoids, et à partir de 77 kg, on est considéré comme obèse par l’OMS. Ce ne sont pas les poids qu’on imagine lorsque l’on parle d’obésité.

L’IMC a été inventé par le mathématicien Adolphe Quetelet, vers 1840, qui cherchait à l’époque à définir simplement ce qu’était un homme moyen. Si cet indicateur peut fournir des informations statistiques et des tendances, il est loin d’être suffisant pour définir l’état de santé d’un individu. Il ne tient notamment pas compte du sexe, de l’âge, de la répartition des tissus adipeux, de la masse musculaire, de l’évolution du poids, du fait d’avoir eu des enfants ou pas, de l’origine ethnique… Pourtant, tout individu qui a un IMC supérieur à 30 est considéré comme malade et sommé de se soigner.

L’OMS a pourtant été accusée d’avoir adopté cet indicateur en 2000 sous l’influence d’un lobby (l’IOTF) financé par l’industrie pharmaceutique, et notamment par les entreprises Roche et Abbott qui vendent des médicaments amaigrissants, respectivement le Xenical et le Reductil.

Il est en effet avantageux pour l’industrie pharmaceutique de transformer autant d’individus que possibles en malades chroniques, anxieux, avides de régler leur « problème » par un traitement médical à prendre de façon régulière (de préférence toute leur vie). Outre de coquets bénéfices, cela lui permet de prétendre améliorer le monde et aider les gros à se « soigner ». L’obèse n’est pas rentable. Seul le traitement de l’obésité peut l’être. Le journal Le Monde (18/11/2022) estime ainsi que le marché de l’obésité représentera 43,5 milliards d’euros en 2030. Au Danemark, les ventes du traitement anti-obésité de l’entreprise Novo sont tellement importantes que la banque centrale a dû intervenir pour compenser la hausse de la monnaie danoise. La capitalisation boursière de Novo est déjà quasiment égale au PIB de tout le pays.

L’industrie pharmaceutique pathologise le surpoids, le capitalisme dégrade nos conditions de vie, tout en survalorisant les corps minces et les individus actifs et performants. Cette double-pensée nous écartèle jusqu’au mal-être et à la folie : nous devons à la fois faire comme ci et comme ça. Cela demande un surcroît de rigueur pour résister à la culpabilité et à la détresse.

Alors, au lieu de reporter sur nos petits corps fragiles les injonctions d’un système asservissant, pourquoi ne pas essayer ensemble de penser et combattre les deux côtés des crocs ?

La décision de la cour d’appel de Paris relative au Mediator sera rendue le 20 décembre 2023.

Ruptures, le 14 septembre 2023
Texte publié dans La nouvelle vague n°13.

Sources
The Conversation ; Zone Bourse ; NN Academy ; Who.

Pour aller plus loin
– Irène Frachon, Éric Giacometti, François Duprat, Mediator, un crime chimiquement pur, Delcourt, 2023 (bande dessinée)
– Emmanuelle Bercot, La fille de Brest, 2015 (film)
– Gabrielle Deydier, Laurent Follea, Valentine Oberti, On achève bien les gros, 2019 (film documentaire)
– Gabrielle Deydier, On ne naît pas grosse, éditions Goutte d’or, 2017 (livre)
– Stéphanie Pihéry, Mon corps opératoire : une dérive bariatrique, podcast sur https://rts.ch.


Publié le 26.09.2023 à 13:37

Ruptures

Le treizième numéro du journal du collectif est paru.

Au sommaire :
– Editorial
Soigné à en mourir. Le Médiator, procès d’un scandale sanitaire
– A nos amis
– Vagues nouvelles

Nous organisons un apéro de sortie : ce soir 26 septembre 2023, 19h au bar le Square (place Dr Martin, Grenoble).

A retrouver en papier d’ici quelques jours dans différents lieux grenoblois, parmi lesquels : librairie Les Modernes (rue Lakanal), librairie La Nouvelle Dérive (place Sainte-Claire) bibliothèque Antigone (rue des Violettes), bar Le Square (place docteur Martin), bar Le Saint Bruno (rue Abbé Grégoire), Le Café vélo (rue Nicolas Chorier), centre social tchoukar le 38 (38 rue d’Alembert), bar Le Trankillou (boulevard Joseph Vallier), bar Le Coq-tail (rue de Turenne)…
Si vous voulez participer à la diffusion, à Grenoble ou ailleurs, faites-le nous savoir.

Et à télécharger ici.

Bonne lecture.


Publié le 01.09.2023 à 19:10

Ruptures

Le collectif Ruptures est né dans le cadre de la lutte contre le pass sanitaire, lors de la pandémie de Covid-19. A l’époque, en janvier 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait fait entrer le monde entier en « état d’urgence de santé publique de portée internationale ». Pour faire face à l’épidémie, l’OMS privilégiait une gestion de la santé publique essentiellement binaire : on était en état d’urgence ou on ne l’était pas, on était confiné ou on ne l’était pas, on était soumis à l’obligation vaccinale ou on ne l’était pas. Une approche laissant peu de place aux différences entre les pays ou aux différences entre l’état de santé des individus. La réponse à la pandémie était centrée essentiellement sur l’industrie pharmaceutique (les vaccins) et, urgence oblige, visait à traiter les conséquences de l’épidémie et non ses causes.

Si l’OMS a mis fin à l’état d’urgence planétaire pour le Covid-19 en mai 2023, on retrouve cette façon binaire de gérer la santé publique dans bien d’autres cas.

Dans ce nouveau numéro de La nouvelle vague, nous avons choisi de traiter de l’obésité, nouveau sujet d’inquiétude de l’OMS en 2022. Dans ce cas comme dans le cas du Covid, les solutions de l’industrie pharmaceutiques sont privilégiées au détriment des conditions de vie des populations. Des indicateurs chiffrés simplistes appliqués aux individus du monde entier sont privilégiés au détriment de l’état de santé général des individus.

Pour notre part, nous n’aimons pas plus la pensée binaire que la façon autoritaire dont les macro-systèmes essaient de gérer nos vies. Nous proposons donc ici une critique de la gestion technocratique du « problème de l’obésité » à travers la catastrophe du Mediator et du GLP1.

Bonne lecture.

Ruptures, le 1er septembre 2023

éditorial publié dans La nouvelle vague n°13, septembre 2023


Publié le 20.07.2023 à 19:21

Ruptures

Mardi 27 juin 2023, Nahel, 17 ans, est abattu par un policier lors d’un contrôle routier. Les premiers articles affirment d’abord que le véhicule a tenté de fuir en fonçant sur les policiers. Mais la scène a été filmée par un smartphone et la vidéo mise en ligne sur les réseaux sociaux dément la version officielle.

Face à l’injustice de cette mort, des émeutes et des pillages ont lieu dans les jours suivants partout en France. Gros bordel et scènes de pillage de boutiques de luxe, de fringues, de baskets et de smartphones.

Une répression féroce s’abat alors dans les jours suivants sur les pillards, tracés par le bornage de leurs smartphones ou carrément via des vidéos où ils se filmaient à visage découvert. Arrestations, perquisitions, gardes à vue et comparutions immédiates : les lourdes peines qui tombent pour des vols de chaussures et de parfums font penser à un pur exercice d’écrasage d’une révolte populaire.

Mercredi 7 juillet, les députés approuvent la loi de programmation de la justice rendant légal l’espionnage via tous les appareils connectés. La police pourra ainsi allumer à distance caméras et micros sur les smartphones, les ordinateurs et même les caméras de voiture !

La montée de l’autoritarisme technologique et policier avec la séquence particulièrement intense que nous venons de vivre (n’oublions pas la dissolution des Soulèvements de la terre) nous fait dire qu’il est plus que temps de s’interroger sur l’emprise des smartphones et du tout connecté. Les mailles du filet se resserrent et malgré certaines utilisations qui peuvent sauver des vies ou permettre de découvrir la vérité (comme dans le cas de la mort de Nahel), ces technologies participent avant tout à la création d’un monde froid et virtuel où, à l’instar du télé-écran du roman 1984, il est difficile de ne pas être suspect.

La puissance technologique n’est pas l’amie des libertés, elle se retourne invariablement contre les révoltés !

Ruptures, le 11 juillet 2023

éditorial publié dans La nouvelle vague n°12, juillet 2023.


END

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