24.05.2026 à 09:39
aplutsoc
Lors de la dernière AG départementale de L’APRÈS de Loire-Atlantique, j’ai fait une intervention sur la question de l’attitude à avoir vis-à-vis du développement des guerres en Europe et dans le monde entier, et vis-à-vis de la question de la relance de la course aux armements.
En préalable une conviction qui est à la base de nos engagements : nous femmes et hommes de gauche sommes des artisans partisans de la paix et haïssons la guerre.
Aujourd’hui des citations sont souvent reprises actuellement. Par exemple « on croit mourir pour la patrie on meurt pour des industriels » (Anatole France) ou bien « le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage » (Jean Jaurès) ou bien encore « les guerres ce sont des gens qui ne se connaissent pas et qui s’entretuent parce que d’autres gens qui se connaissent très bien ne parviennent pas à se mettre d’accord » (Paul Valéry).
Ces citations font souvent référence à la guerre de 1914, elles gardent une grande part de vérité mais elles aussi sont historiquement datées. 14-18, c’est un combat entre 2 impérialismes. Les socialistes de l’époque (au moins les ailes gauches des partis sociaux-démocrates) ont refusé cette guerre inter impérialiste. Ce positionnement était-il encore d’actualité au moment de la 2e guerre mondiale ? Est-ce qu’on pouvait mettre un trait d’égalité entre l’impérialisme nazi et les impérialismes anglais et américain ? Certainement pas ! En fait toutes les guerres ne sont pas identiques. Il est admis dans le droit international, et c’est tant mieux, qu’un peuple opprimé a le droit de se battre de résister y compris par la lutte armée (*).
J’ai eu envie de revenir sur cette question moi qui suis syndiqué à la CGT après la lecture d’une résolution adoptée par l’union départementale CGT de Loire-Atlantique intitulée «Internationalisme et guerre à la guerre ». Ce texte se terminait par ces quelques lignes « nous réaffirmons que les guerres sont la souffrance des peuples pour des intérêts capitalistes et nous affirmons que la meilleure des protections la meilleure des défenses reste la solidarité entre les peuples et l’abolition du capitalisme qui utilise tous les moyens y compris la guerre pour ses seuls profits ». Cette conclusion est juste mais elle me semble trop générale pour répondre à des situations très concrètes. Bien sûr si nous renversions le capitalisme, de très nombreux conflits armés disparaîtraient. Mais dans ce texte de l’Union départementale CGT 44, à aucun moment il n’est fait mention de l’Ukraine. Est-ce que le peuple ukrainien, oui ou non, a le droit de se défendre alors qu’il subit l’agression de l’impérialisme russe et que les troupes de Poutine occupent 1/3 de ce pays qu’est l’Ukraine ? Je réponds oui bien sûr, alors que d’autres se contentent de dire « cessez-le-feu », faisant un trait d’égalité entre Zelensky et Poutine, entre le peuple ukrainien qui majoritairement résiste et l’impérialisme russe.
« Guerre à la guerre » ne suffit plus
Nous ne pouvons pas faire comme si il n’y avait aucune menace de l’impérialisme russe en Europe, comme s’il n’y avait pas un axe d’extrême-droite Trump-Poutine dangereux pour les peuples des pays européens, d’autant qu’ils ont des alliés au sein même de l’Europe.
Il y a évidemment une difficulté pour un syndicat, de même que pour un parti de gauche à poser les questions de défense y compris militaire. Pourtant toutes les forces progressistes devraient se les poser car « un vrai gouvernement des travailleurs » ne pourra pas esquiver cette question. Y répondre n’est évidemment pas simple, car il n’est pas question de sombrer dans le militarisme, ni d’accepter une austérité pour les budgets sociaux. Mais à l’heure où la sortie de l’OTAN est à nouveau d’actualité, il serait dommage de ne pas reprendre la réflexion sur ces questions.
Quelle défense nationale ? Quelle défense européenne ? Quel contrôle des travailleuses et des travailleurs sur l’armée ? Quelle participation de la population à la défense du pays ? Quel type d’armement développer ? Est-ce que c’est vraiment d’un porte-avions dont la France a besoin, je ne crois pas, mais s’en tenir à des déclarations pacifistes ne suffit pas, ne suffit plus.
Le débat sur la construction d’un porte-avions nucléaire dans notre département (y compris avec un agrandissement de l’entreprise Naval group à Indret qui nécessiterait une modification du PLUM) est venu sur le devant de l’actualité locale. Il me semble que deux sujets sont à distinguer, celui du nucléaire et celui de la « paix ».
Pour ma part, je suis pour le désarmement nucléaire comme le propose de longue date Initiatives pour le désarmement nucléaire et pour la sortie du nucléaire civil (contre la construction des nouveaux EPR par exemple).
Je ne suis pas un spécialiste des navires à propulsion nucléaire, le seul « avantage » c’est de ne pas avoir besoin de ravitaillement en carburant. Pour un sous-marin, c’est semble-t-il de rester en mer plusieurs mois sans refaire surface et pour un porte-avions nucléaire c’est de pouvoir naviguer 10 ans sans recharger son combustible. Le nucléaire est-il alors absolument nécessaire ? !
D’autant que la question principale, selon moi, c’est de débattre de quels moyens de défense du territoire national et européen nous avons besoin ? Le conflit ukrainien est (malheureusement) instructif sur les évolutions en cours dans le domaine militaire. Pas certain qu’un nouveau porte-avions soit la priorité, surtout si une France vraiment socialiste abandonnait toute volonté impérialiste d’intervenir dans le monde entier.
(*) La résolution des Nations Unies 2621 XXV du 12 décembre 1970 indique par exemple : « le droit inhérent des peuples coloniaux de lutter par tous les moyens nécessaires contre les puissances coloniales qui répriment leur aspiration à la liberté et à l’indépendance ». « Par tous les moyens nécessaires » veut dire y compris la lutte armée. « Par tous les moyens nécessaires » ne justifie pas l’assassinat de civils qui reste un crime de guerre.
Source : https://ericthouzeau.eu/contre-les-guerres-de-trump-poutine-et-netanyahu/
24.05.2026 à 09:30
aplutsoc
Présentation
Nous reproduisons la déclaration du Parti des travailleurs de Bolivie et de l’UIT-CI : il faut dénoncer la répression du gouvernement de Rodrigo Paz et appeler à la plus large solidarité avec le peuple travailleur bolivien dans ses revendications.
Document
En moins de 200 jours au pouvoir, Paz et sa large coalition de droite ont épuisé la patience du peuple bolivien qui, dans les usines, les champs, les marchés, les places publiques, les transports en commun, les bureaux, les universités, les écoles, etc., crie : « Ça suffit ! », « Dehors Paz ! ».
La politique antipopulaire du gouvernement de droite, non seulement n’a pas résolu les problèmes du pays, mais les aggrave de jour en jour, comme le montre explicitement le cas de l’essence, où, en plus de la flambée des prix, le gouvernement des entrepreneurs fournit de l’essence de mauvaise qualité à la population.
Loi 1720
Et, avec la loi 1720, qu’il a dû abroger en raison des puissantes mobilisations des paysans et des indigènes soutenues par la Centrale ouvrière bolivienne (COB) et d’autres organisations, mais qu’il tente d’imposer, par une autre loi similaire, avec laquelle il veut dépouiller de leurs terres les paysans et les indigènes dans tout le pays.
Les oligarques de l’agro-industrie dans l’est du pays sont en grande partie des étrangers ou des fils d’étrangers qui se sont emparés des terres, qui aujourd’hui ne paient même pas d’impôts et dont certains possèdent des dizaines de milliers d’hectares. Ils s’accaparent la production, avec des travailleurs paysans asservis, ils emportent les dollars qu’ils gagnent et ils ont organisé l’incendie de 10 millions d’hectares de forêts, soit 10 % du territoire national. Ils ont ainsi provoqué une catastrophe climatique avec une diminution des précipitations dans tout le pays.
Un gouvernement dépourvu de légitimité
Paz a remporté les élections en promettant de ne pas appliquer le programme d’ajustement brutal de Tuto Quiroga et des autres partisans de la droite. Cependant, une fois au pouvoir, il s’est mis à appliquer à la lettre la politique de Tuto et de ses acolytes. C’est l’un des pires gouvernements de l’histoire du pays, qui nous surprend chaque jour par une nouvelle atteinte aux intérêts des travailleurs et du pays dans son ensemble, comme le récent accord avec les États-Unis visant à leur céder les « terres rares » boliviennes.
C’est pourquoi nous ne pouvons plus supporter ce gouvernement et qu’il faut le renverser. À bas le gouvernement de Paz et sa coalition de droite !
Le Parlement, la justice et le tribunal électoral sont enlisés dans la politique de bas étage, le discrédit et la corruption. La coalition de droite au pouvoir agit comme une bande de vassaux au Parlement pour approuver les lois dictées par l’oligarchie des grands propriétaires terriens et les multinationales, violant même la Constitution, ce qui devrait leur valoir des poursuites pour manquement à leurs devoirs. Cela fait que le parlement ne remplit aucune fonction sociale, car c’est la population, avec ses propres organisations, qui contrôle et empêche les abus du gouvernement.
Le pouvoir judiciaire, dans le collimateur des gouvernements précédents, a démontré dans l’année écoulée son caractère totalement soumis et au service du gouvernement en place.
Le soi-disant «pouvoir électoral» n’est qu’un autre exemple de ces mêmes manœuvres politiques et de cette corruption.
Cela s’est manifesté de la manière la plus flagrante lors des élections régionales, où un candidat ayant des chances de l’emporter à El Alto a été disqualifié le jour même du scrutin ; et pire encore, lors du coup de force au sein du gouvernement de La Paz, où le tribunal électoral a imposé Revilla, candidat de Paz, en court-circuitant le second tour, violant ainsi sa propre loi et bafouant les droits démocratiques de tout le département.
Pendant la campagne présidentielle, le vice-président Lara avait promis de garantir que Paz ne ferait pas ce qu’il fait justement. Il n’a pas tenu parole. Paz a pris le pouvoir et a pratiquement dissous la vice-présidence, lui réduisant même son budget, en violation de la Constitution.
Des élections libres, maintenant !
Il faut chasser le gouvernement actuel, corrompu et traître à la patrie ; c’est un sentiment qui se généralise de plus en plus chaque jour. La question de savoir qui gouvernerait, voire le problème électoral, se pose. La corruption et la manipulation évidentes des élections par le pouvoir électoral lui-même, en plus du gouvernement en place, les rendent inaptes à réussir un processus démocratique. C’est pourquoi, il est nécessaire d’envisager des élections libres, sans les conditions antidémocratiques imposées par la loi électorale, qui, dans les faits, font que l’approbation d’un sigle doit être avalisée soit par le gouvernement en place, soit par le tribunal, soit par les deux. Il faut envisager des élections libres, où tout citoyen bolivien, remplissant les conditions minimales, puisse être candidat, sans obstruction d’aucune sorte. Ce principe démocratique élémentaire est proscrit par le régime antidémocratique actuellement en place dans le pays.
Mais au-delà de cela, le pays vit un effondrement institutionnel que ce gouvernement des entrepreneurs ne cesse d’aggraver, où ni la vice-présidence, ni le parlement, ni le pouvoir judiciaire, et encore moins l’autorité électorale, ne jouissent d’aucune crédibilité ni d’aucune légitimité. La voie de la «succession constitutionnelle», qui a permis de faire échouer les précédentes tentatives insurrectionnelles, est bouchée dans la situation actuelle, car elle ne bénéficie d’aucun soutien social et car elle ne ferait que perpétuer les mêmes manœuvres politiques et la même corruption.
Formation d’un gouvernement de transition dirigé par la COB !
Face à cette situation, et en raison de l’urgence nationale provoquée par la mauvaise gestion de la droite au pouvoir, il est nécessaire de former un gouvernement de transition capable de réorganiser l’approvisionnement essentiel du pays (carburants), de garantir les libertés démocratiques et le respect des droits du travail, de la terre et du territoire pour les paysans et les peuples autochtones, et d’en finir avec les oligarques de l’agro-industrie.
La COB renaît aujourd’hui après avoir subi la pire direction de son histoire avec Huarachi, qui a failli la détruire. Une plus grande ouverture démocratique au sein de la COB reste nécessaire, ainsi que l’intégration en son sein de nombreux travailleurs et travailleuses en situation de précarité, et la coordination avec d’autres secteurs du peuple travailleur, paysan et autochtone. Mais, la COB a démontré, dans la lutte pour abroger la loi 1720, qu’elle reste l’organisation mère des travailleurs du pays et qu’elle est capable de centraliser les luttes non seulement de ses affiliés, mais également de tous les travailleurs, exploités et opprimés du pays, tant à la campagne qu’en ville.
C’est précisément pour cette raison, afin de garantir la stabilité du pays et, dans ce cas précis, la tenue d’élections démocratiques et libres, que la COB, comme principale instance de délibération populaire nationale, est appelée à mettre en place un gouvernement de transition du peuple travailleur qui sauvera le pays.
Nous appelons à l’unité des organisations populaires, des travailleurs, des paysans et des indigènes pour cette lutte fondamentale pour notre peuple.
19 mai 2026
Parti des travailleurs de Bolivie
Note de la rédaction : le lien pointant vers un article sur le site de l’Association Internationale des services d’incendie et de secours est un rajout de notre part.
24.05.2026 à 09:20
aplutsoc
Dimitri Petrov, écrivain progressiste russe, présentera son livre, hommage à son fils, combattant anarchiste internationaliste, mort à 24 ans en combattant les occupants russes sur le front de Bakhmout en 2023.
24.05.2026 à 09:10
aplutsoc
A la suite de la riche réunion du 20 mai dont nous allons rendre compte sous peu, nous avons reçu de la part de deux camarades participant à la discussion la contribution que nous mettons à la connaissance de nos lecteurs et lectrices.
24.05.2026 à 09:01
aplutsoc
Aplutsoc est signataire de cet appel et invite ses ami.es, lecteurs et lectrices à souvenir massivement cette initiative.
Pour rejoindre cet appel, voir la page dédiée.

21.05.2026 à 10:19
aplutsoc
Présentation
Un article de Meduza traduit par l’excellent blog Samizdat 2.
Document
Les procureurs n’ont trouvé aucune preuve que le prisonnier politique Azat Miftakhov ait été torturé en prison, mais l’examen médical n’a été effectué que deux semaines après qu’il a signalé les sévices.
Le parquet du district autonome de Yamalo-Nenets n’a constaté aucune violation des droits du prisonnier politique Azat Miftakhov, malgré ses allégations de torture à la colonie pénitentiaire n° 18 « Polyarnaya Sova », a déclaré son association de soutien.
L’enquête a été menée suite à une plainte déposée par l’avocat de Miftakhov pour actes de torture. Le parquet a indiqué avoir examiné des dossiers médicaux, recueilli des témoignages de détenus et de personnel pénitentiaire, et visionné les enregistrements des caméras de surveillance et des caméras piétons. « Aucun élément de preuve, comme la dissimulation ou la suppression d’enregistrements vidéo, n’a été relevé », a affirmé le parquet.
L’unité médicale de la colonie a également procédé à un examen physique de Miftakhov, « au cours duquel aucune blessure corporelle n’a été constatée », ont déclaré les procureurs.
Miftakhov a confié à son groupe de soutien que l’examen avait été programmé deux semaines après les actes de torture, et qu’à ce moment-là, « il ne restait plus aucune trace ».
Le 7 mai, les procureurs ont rencontré Miftakhov en personne et ont déclaré par la suite qu’il « indiquait n’avoir aucune blessure corporelle ». Miftakhov a affirmé avoir donné aux procureurs un récit détaillé de ce qui lui était arrivé.
# Azat Miftakhov, ancien étudiant diplômé de l’Université d’État de Moscou et anarchiste, est emprisonné depuis février 2019. Il a d’abord été condamné pour avoir prétendument préparé un attentat contre un bureau de Russie unie, puis pour « apologie du terrorisme ».
En avril, Miftakhov a été transféré à la colonie pénitentiaire n° 18 « Polyarnaya Sova », située dans la commune de Kharp, dans le district autonome de Yamalo-Nenets. Le lendemain même, affirme-t-il, il a été battu et torturé à l’aide de décharges électriques.
Source :
18.05.2026 à 21:59
aplutsoc
Déclaration du Présidium du Mejlis [Assemblée] du peuple tatar de Crimée à l’occasion de la Journée de commémoration des victimes du génocide du peuple tatar de Crimée
(82e anniversaire de la déportation)
Aujourd’hui marque le 82e anniversaire de l’un des crimes les plus atroces du XXe siècle : la déportation forcée du peuple tatar de Crimée de sa terre natale, la Crimée.
Le 18 mai 1944, plus de 200 000 Tatars de Crimée, pour la plupart des femmes, des enfants et des personnes âgées, ont été arrachés à leur foyer, entassés dans des wagons de marchandises et envoyés vers une mort certaine en exil, qui a duré près d’un demi-siècle et d’où la plupart ne sont jamais revenus dans leur patrie.
Les pertes catastrophiques subies par le peuple tatar de Crimée, dont 46,2 % de la population totale a péri au cours des premières années de l’exil, résonnent encore aujourd’hui comme une douleur inassouvie dans chaque famille tatare de Crimée.
Par une résolution de la Verkhovna Rada d’Ukraine du 12 novembre 2015, la déportation du peuple tatar de Crimée hors de la Crimée en 1944 a été reconnue comme un génocide, et le 18 mai a été institué Journée de la mémoire des victimes du génocide du peuple tatar de Crimée.
La décision de reconnaître la déportation du peuple tatar de Crimée hors de la Crimée en 1944 comme un acte de génocide a à ce jour été approuvée par les parlements du Royaume des Pays-Bas, de la République de Lettonie, de la République de Lituanie, du Canada, de la République de Pologne, de la République d’Estonie et de la République tchèque. De même, la Chambre des députés du Luxembourg a adopté une résolution condamnant fermement la déportation du peuple tatar de Crimée en 1944 ainsi que les violations systématiques des droits de l’homme dans le contexte de l’occupation russe actuelle de la Crimée.
Cependant, l’histoire montre aujourd’hui une tragique continuité. Depuis treize ans déjà, depuis l’occupation temporaire de la Crimée en 2014, le peuple tatar de Crimée est à nouveau soumis à des répressions et des persécutions systématiques. Perquisitions massives, arrestations, persécutions à motivation politique, disparitions forcées, l’interdiction des activités du Mejlis du peuple tatar de Crimée, les actions ciblées visant à détruire la culture et l’identité tatares de Crimée, ainsi que la déformation de l’histoire de la Crimée, constituent le prolongement direct de la politique impérialiste russe visant à chasser le peuple autochtone tatar de Crimée de ses terres et à l’anéantir.
Les actions susmentionnées de la Fédération de Russie, en tant qu’État agresseur, doivent être qualifiées de poursuite de la pratique génocidaire de Moscou à l’égard du peuple tatar de Crimée, de l’Ukraine et de la nation ukrainienne.
La préservation de la mémoire des crimes de génocide – le Holodomor et le Sürgünlik, perpétrés par le régime communiste de l’URSS au XXe siècle, est non seulement un devoir moral d’honorer la mémoire de millions de victimes, mais aussi une condition juridique préalable pour empêcher la répétition de tels crimes à l’avenir et garantir l’inéluctabilité de la punition des personnes qui commettent aujourd’hui des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité sur le territoire de l’Ukraine.
À l’occasion de la Journée de commémoration des victimes du génocide du peuple tatar de Crimée, le Présidium du Mejlis du peuple tatar de Crimée déclare :
– la déportation du peuple tatar de Crimée, perpétrée par le régime soviétique en mai 1944, constitue un acte de génocide, et ce crime est imprescriptible,
– les persécutions et les répressions sur le territoire temporairement occupé de la Crimée constituent la continuation directe et la manifestation de la continuité de la politique génocidaire de la Russie, visant à l’extermination du peuple tatar de Crimée,
– la reconnaissance officielle, au niveau international, du génocide perpétré par le régime soviétique en mai 1944 constitue une condition juridique préalable pour empêcher la répétition de tels crimes à l’avenir, ainsi qu’un moyen juridique de protéger le peuple autochtone qui, dans le contexte de l’occupation russe de la Crimée, est à nouveau menacé d’extermination.
Le Mejlis du peuple tatar de Crimée souligne que le rétablissement des droits du peuple autochtone tatar de Crimée et la garantie des droits de l’homme ne sont possibles qu’à la condition de la dé-occupation de la Crimée et du rétablissement complet de la souveraineté de l’Ukraine sur la péninsule.
En conséquence, nos objectifs restent les suivants :
– la dé-occupation de la République autonome de Crimée et de la ville de Sébastopol ;
– le rétablissement de l’intégrité territoriale de l’Ukraine dans ses frontières internationalement reconnues ;
– l’octroi à la Crimée du statut d’autonomie nationale et territoriale du peuple tatar de Crimée au sein de l’Ukraine souveraine, en tant que forme de réalisation du droit du peuple autochtone tatar de Crimée à l’autodétermination et de garantie des droits et libertés de tous les citoyens ukrainiens résidant sur le territoire de la Crimée ;
– la reconnaissance par la communauté internationale de la déportation de 1944 comme un acte de génocide.
Le Mejlis du peuple tatar de Crimée appelle la communauté internationale :
– à renforcer son soutien à l’Ukraine et à intensifier la pression sur la Fédération de Russie en tant qu’État agresseur, en recourant à tous les mécanismes militaires, de sanctions, politico-diplomatiques et économiques possibles, afin de mettre un terme aux violations par la Fédération de Russie des principes et normes universellement reconnus du droit international, ainsi que de faire respecter les exigences de la communauté internationale, notamment la désoccupation et le rétablissement de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues ;
– protéger les droits des peuples autochtones, en particulier ceux du peuple tatar de Crimée, conformément à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones ;
– se joindre, le 18 mai, à la commémoration des victimes du génocide du peuple tatar de Crimée et se joindre aux États qui, par leurs décisions, ont reconnu la déportation des Tatars de Crimée en 1944 comme un acte de génocide du peuple tatar de Crimée ;
Le peuple tatar de Crimée a résisté avec fermeté et courage face au régime totalitaire soviétique. Il continue de faire preuve d’indomptabilité et de constance, dans la dignité et le dévouement à sa patrie, la Crimée, qui est et restera une partie intégrante de l’État ukrainien.
Nous nous inclinons et prions pour les âmes des victimes du génocide du peuple tatar de Crimée. Que le Tout-Puissant accueille les âmes des défunts dans son repos éternel.
Kyiv, 18 mai 2026
Le président du Mejlis du peuple tatar de Crimée Refat Chubarov
Source : RESU/PLT
18.05.2026 à 12:17
aplutsoc
Le 18 mai est un jour de profonde tristesse, de souvenir, et en même temps de dignité inébranlable.
Nous rendons hommage aux victimes de la déportation du peuple tatar de Crimée en 1944 — l’un des crimes les plus graves du régime totalitaire contre le peuple autochtone de Crimée.
Cette tragédie a laissé une marque douloureuse à jamais dans l’histoire : des milliers de familles ont été arrachées de force à leur terre natale, privées de leurs foyers, de leurs droits et de leur avenir.
Ces personnes ont été déportées dans des conditions inhumaines, les condamnant à la souffrance, à la faim et à la mort.
Mais même dans les heures les plus sombres, le peuple tatar de Crimée n’a pas perdu son identité, sa force d’esprit et son désir de rentrer chez lui.
Aujourd’hui, alors que l’Ukraine résiste une fois de plus à l’agression et que la Crimée est temporairement occupée, la signification de cette date revêt une importance particulière.
Ceci nous rappelle que la lutte pour les droits, la liberté et la dignité se poursuit. Et c’est une lutte commune, pour les Tatars de Crimée et pour tout le peuple ukrainien.
La Fédération des syndicats d’Ukraine FPU exprime sa solidarité avec le peuple tatar de Crimée dans sa lutte pour le droit de vivre sur sa terre natale historique, de préserver sa culture, sa langue et ses traditions.
Nous croyons fermement que les droits humains, le droit au travail, la liberté et la sécurité sont inaliénables et doivent être garantis à tous.
Nous nous inclinons devant la mémoire des victimes de la déportation.
Nous rendons hommage au courage et à la résilience du peuple tatar de Crimée.
Et, ensemble, nous poursuivons le combat pour la justice, la paix et le rétablissement de l’intégrité territoriale de l’Ukraine.
Nous nous souvenons. Nous nous unissons. Nous vaincrons !
18 mai 2026
Confédération syndicale FPU
Source : RESU/PLT
18.05.2026 à 11:56
aplutsoc
17 avril 2026
Source : https://leftrenewal.org/articles-en/mokhtareizadeh-vijay-prashads-iran/
Une réponse à la déclaration de CounterPunch : « Six conditions non négociables d’universitaires internationaux… pour mettre fin à la guerre américaine contre l’Iran », et au cadre politique qui l’a rendue possible.
En janvier 2026, alors que des manifestations secouaient l’Iran et que la République islamique réprimait par des massacres de masse, la gauche internationale se trouvait face à un choix crucial : quelles voix amplifier et lesquelles réduire au silence ? Ce choix fait l’objet de cet essai.
Le 10 avril 2026, un négationniste de l’Holocauste, un théoricien nationaliste blanc, le fondateur du Forum social mondial et un ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits humains ont tous apposé leur signature sur un même document. Vijay Prashad a fait de même.
Le document, intitulé « Six conditions non négociables proposées par des universitaires internationaux et d’anciens responsables de 30 pays pour mettre fin à la guerre américaine contre l’Iran », a été publié par CounterPunch et a recueilli plus de 170 signatures. Parmi celles-ci figurent Richard Falk, professeur émérite de droit international à Princeton et ancien rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme en Palestine occupée, Denis Halliday, ancien sous-secrétaire général des Nations Unies qui a démissionné pour protester contre les sanctions imposées à l’Irak, Boaventura de Sousa Santos, sociologue de renommée internationale et fondateur du Forum social mondial, ainsi que Jodie Evans, cofondatrice de CodePink.
De même, James H. Fetzer, auteur d’un livre affirmant que la tuerie de Sandy Hook n’avait jamais eu lieu et que les enfants assassinés étaient des fictions, qui a lui aussi été condamné par un tribunal du Wisconsin à verser 450 000 $ à Leonard Pozner, le père de Noah Pozner, âgé de six ans, pour diffamation.
De même, Kevin B. MacDonald, dont la trilogie Culture of Critique a fourni le fondement théorique du nationalisme blanc contemporain et a été citée par l’auteur de la tuerie de Christchurch dans son manifeste – ouvrage que ce dernier a lui-même salué comme le fruit d’un « penseur politique sérieux », a également contribué à cette réflexion.
De même, Alain de Benoist, l’architecte intellectuel de la Nouvelle Droite européenne, dont l’œuvre a consisté à faire passer le séparatisme racial pour une philosophie, a joué un rôle similaire.
De même, Dieudonné M’Bala M’Bala, condamné près d’une vingtaine de fois en France, en Belgique et en Suisse pour incitation à la haine antisémite et négationnisme, qualifié d’« antisémite et de raciste » par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Manuel Valls, et banni définitivement de YouTube, Facebook et Instagram pour les mêmes raisons, a lui aussi agi de la sorte.
De même, Claudio Mutti, ancien néofasciste italien qui a passé des décennies à tisser des liens entre l’extrême droite européenne et les mouvements autoritaires eurasiens, a fait de même.
Enfin, Vanessa Beeley, dont les reportages sur la Syrie ont servi à nier et à réinterpréter systématiquement les atrocités documentées du régime d’Assad, a également contribué à ces agissements.
Le document les présente tous comme une conscience unifiée de l’humanité, décrit l’ancien ayatollah Khamenei comme « reconnu mondialement comme une voix contre l’arrogance et le terrorisme », et appelle à la « poursuite et à l’extradition des agents des médias anti-iraniens », c’est-à-dire les journalistes exilés par lesquels les travailleurs, les féministes et les prisonniers politiques iraniens qui communiquent avec le monde extérieur.
La lettre propose en réalité de livrer ces journalistes à un gouvernement qui, selon Amnesty International et Iran Human Rights, a exécuté au moins 1 639 personnes en 2025 et affiche un taux d’homicides par habitant supérieur à celui de tout autre pays pour lequel des données fiables existent. Les signataires concluent en déclarant que « si l’Iran tombe, l’espoir d’un avenir meilleur et éclairé pour le monde disparaît avec lui ».
La question n’est pas de savoir pourquoi des fascistes l’ont signée. L’explication est assez simple. La question plus complexe est de comprendre la signification du fait que leurs signatures ne soient valides qu’en conjonction avec celles d’Avi Shlaim, de Norman Finkelstein et de Vijay Prashad, et que l’inverse soit également vrai.
Le séparatisme racial de De Benoist ne serait pas publié isolément dans CounterPunch. Le nationalisme blanc de MacDonald ne circule généralement pas sous l’égide d’une conscience académique internationale. Le négationnisme de Fetzer concernant Sandy Hook ne bénéficie pas du soutien d’anciens responsables de l’ONU. Mais si on les place aux côtés de professeurs de Princeton et de figures emblématiques du mouvement pacifiste, le document devient un texte que des personnes sérieuses partagent, citent et défendent. C’est précisément ce que font les personnalités de gauche ici : non pas cautionner les positions de l’extrême droite, mais créer les conditions permettant à ces positions de s’intégrer à un débat plus large et respectable.
Concrètement, ces positions réclament l’arrestation et l’extradition de journalistes vers un gouvernement qui, en 2025, exécutait quatre à cinq personnes par jour. Le document ne qualifie pas cela de répression, mais de justice. Cette divergence n’est pas le fruit de la mauvaise foi, mais d’un cadre politique si entièrement centré sur la position d’un État par rapport à la puissance américaine qu’il est incapable de percevoir toute autre dimension de cet État.
La présence de de Benoist et MacDonald est troublante, mais pas surprenante. Ce qui mérite une explication, c’est la présence de Vijay Prashad. Prashad ne partage pas les opinions politiques de ces racistes et antisémites. Il partage leur conclusion. Et parce qu’il est reconnu au sein de la gauche internationale comme un chercheur marxiste rigoureux dont les travaux sur l’impérialisme, le projet du Tiers-Monde et la solidarité avec le Sud global ont façonné la compréhension du pouvoir américain pour toute une génération de militants et d’intellectuels, sa présence dans ce document confère à ce dernier une crédibilité que les leurs ne peuvent lui apporter. Comprendre comment un chercheur de son envergure peut aboutir à la même conclusion politique qu’un nationaliste blanc exige d’examiner attentivement la portée de son analyse lorsqu’il aborde la question iranienne.
La crédibilité de Prashad repose sur une œuvre considérable. Ses ouvrages *The Darker Nations* (2007) et *The Poorer Nations* (2012) constituent des contributions majeures à l’historiographie de l’anticolonialisme et à l’économie politique de l’impérialisme. *Darker Nations* retrace le projet du Tiers Monde, de la Conférence de Bandung de 1955 au Mouvement des non-alignés, et montre comment les États nouvellement indépendants ont tenté de transformer l’ordre économique international, et comment ce projet a été progressivement détruit, tant de l’extérieur par la pression impériale que de l’intérieur par le caractère de classe des dirigeants postcoloniaux qui ont démobilisé les mouvements de masse qui les avaient portés au pouvoir.
Il identifie ce qu’il appelle l’échec fondamental de ces dirigeants : « La culture du nationalisme culturel comme ciment social dans un désert politique est à la fois une cause et une conséquence de l’effondrement du tiers monde. L’organisation politique raciale et religieuse n’est pas préparée à affronter le capital et son rôle central dans la création de la détresse planétaire. »
Ainsi, selon l’analyse même de Prashad, l’échec du projet du Tiers-Monde réside dans le caractère de classe de ses principales formations, et non dans la malveillance de puissances extérieures. Son ouvrage « Nations plus pauvres » étend cette analyse à la période néolibérale : industries d’État accaparées par des élites influentes, travailleurs soumis à la précarité, syndicats indépendants anéantis, le tout sous couvert de souveraineté nationale.
Prashad est explicite quant à ses convictions théoriques : « Je suis marxiste. Je suis communiste. » Il cite Lénine à propos de ce qu’il appelle l’âme vivante du marxisme : « l’analyse concrète des conditions concrètes ».
L’écart entre ces engagements et ses conclusions politiques n’est pas fortuit.
Le campisme est la position selon laquelle la solidarité politique devrait être déterminée par le bloc géopolitique auquel appartient un État, plutôt que par sa nature de classe ou les intérêts de sa population.
En Syrie, le véritable soulèvement populaire contre Assad a été réinterprété comme un projet impérialiste. En Éthiopie, le gouvernement d’Abiy Ahmed a mené une guerre au Tigré qui a fait des centaines de milliers de morts et a été documentée par l’ONU comme impliquant des atrocités de masse, un nettoyage ethnique et l’utilisation systématique du viol comme arme de guerre. L’Institut Tricontinental, que dirige Prashad, a gardé un silence remarquable.
Dans chaque cas, la conclusion politique, selon laquelle l’État qui s’oppose à la puissance américaine ou la gêne mérite la solidarité, précède l’analyse au lieu d’en découler. Selon la propre conception léniniste de Prashad, il s’agit précisément de l’erreur que Lénine identifiait comme le national-chauvinisme : subordonner l’analyse de classe à l’alignement géopolitique tout en présentant cette substitution comme un principe.
La gauche pacifiste américaine a été profondément marquée par le Vietnam et les guerres sales en Amérique latine, contextes où la puissance américaine s’est opposée à des mouvements populaires bénéficiant d’un véritable soutien populaire. De cette expérience est née une vision du monde qui n’était pas irrationnelle : si l’intervention américaine cible la gauche, alors ce qu’elle cible mérite d’être défendu. Dans son contexte initial, cette vision n’avait rien d’évident. Appliquée mécaniquement à l’Iran en 2026, elle devient un instrument destructeur de la solidarité.
Durant la Guerre froide, la gauche a également été la cible de chasses aux sorcières anticommunistes, de surveillances et d’une destruction institutionnelle orchestrée par le maccarthysme, l’opération COINTELPRO et la répression des mouvements pacifistes. Cette expérience a engendré une profonde méfiance envers toute critique semblant s’aligner sur les récits impériaux, au point que même les preuves les plus accablantes contre les États auxquels les États-Unis s’opposent peuvent être d’emblée écartées comme biaisées. Ce qui avait commencé comme un mécanisme d’autoprotection est devenu un moyen d’exclure précisément les personnes que la solidarité prétend placer au centre.
Pour mieux comprendre le contexte : en Iran, l’opposition européenne entre laïcité et religion ne s’applique pas. La laïcité n’est pas un principe neutre ou émancipateur, mais une construction historiquement contingente, façonnée par la monarchie, l’édification de l’État et une modernisation inégale. De même, la religion ne se réduit pas au conservatisme ; elle a engendré des courants à la fois réactionnaires et radicalement égalitaires, notamment des traditions anticapitalistes et anti-impérialistes puisant dans l’histoire chiite de résistance et de martyre.
Dans le même temps, la République islamique a fusionné l’autorité religieuse et le pouvoir d’État, réprimant systématiquement toute organisation syndicale indépendante, les mouvements féministes et l’opposition de gauche, qu’elle soit laïque ou religieuse. La question n’est pas de savoir si un mouvement est laïque ou religieux, mais plutôt quels types de rapports sociaux, il cherche à reproduire ou à transformer, et comment il organise le pouvoir dans la pratique.
La question du nationalisme est tout aussi dénaturée. La République islamique a tenté de se fondre dans l’idée de nation iranienne, au point que toute opposition à l’État apparaît comme une trahison de la nation. Le slogan en persan, « Na Ghaza, Na Lobnan, Janam fadaye Iran » (Ni Gaza, ni le Liban, ma vie pour l’Iran), exprime une réalité plus complexe que le simple patriotisme. Il s’agit en fait aussi d’une revendication de classe : les ressources prélevées sur les travailleurs iraniens doivent être rendues au peuple iranien et non pas être allouées au réseau de groupes armés supplétifs – le Hezbollah, les Houthis et les milices irakiennes – que la République islamique finance sous la bannière du soi-disant Axe de la Résistance. Dans ce contexte, le nationalisme fonctionne comme une affirmation de la souveraineté populaire face à un État qui s’est approprié l’identité nationale pour sa propre reproduction.
De même, dans la culture politique libérale occidentale, le réformisme est généralement associé au centre-gauche. En Iran, cela engendre des interprétations erronées systématiques. La fraction réformiste, représentée par des figures comme Khatami dans les années 1990 et Pezeshkian aujourd’hui, opère exclusivement dans le cadre du velayat-e faqih. La réforme se traduit par une libéralisation culturelle limitée et des ajustements dans son application, mais ne modifie en rien la structure de classe sous-jacente à l’économie politique de la République islamique d’Iran : conglomérats liés aux Gardiens de la révolution, régimes de travail contractuel à court terme et répression des syndicats indépendants. Les travailleurs iraniens qui ont créé le Conseil indépendant pour l’organisation des protestations des travailleurs pétroliers contractuels (COOCWP) et rejeté les Conseils islamiques du travail [affiliés à la FSM ] ne rejetaient pas la réforme au sens libéral du terme. Ils rejetaient un mécanisme institutionnel de contrôle spécifique qui persiste malgré les changements de fractions au sein de l’État.
Ces inversions de coordonnées ne sont pas le fruit d’erreurs de traduction. Comme l’a souligné Paria Rahimi (2026), le campisme n’est pas seulement une erreur d’analyse occidentale projetée sur l’Iran, mais aussi l’une des opérations idéologiques fondamentales du régime iranien. Ce campisme se manifeste à travers les médias d’État comme Press TV, par des personnalités telles que Mohammad Marandi, qui conseille l’équipe de négociation nucléaire iranienne tout en se présentant aux médias occidentaux comme un chercheur indépendant, par des organisations comme le Conseil national irano-américain, qui défend systématiquement des positions servant les objectifs diplomatiques du régime, et par des commentateurs occidentaux comme Caitlin Johnstone et Richard Medhurst, qui appliquent un scepticisme rigoureux aux affirmations des gouvernements américain et israélien tout en reprenant le discours iranien sur les manifestations et les mouvements dissidents sans le soumettre à un examen aussi critique. Par tous ces moyens, le régime se présente comme souverain et moralement légitime, principalement par comparaison avec la puissance américaine et israélienne. Lorsque la gauche occidentale adopte et reproduit ce discours, elle renforce le récit même par lequel l’État assoit sa légitimité internationale.
Appliquons les critères des Nations obscures à l’Iran. L’historien irano-américain Ervand Abrahamian a établi (1982) que la République islamique n’était pas une formation révolutionnaire de la classe ouvrière ayant dégénéré sous la pression impériale. Dès sa création, la République islamique d’Iran s’est organisée autour des intérêts de classe de la petite bourgeoisie traditionnelle du bazar, alliée au clergé fondamentaliste qui partageait son espace physique, ses réseaux économiques et son hostilité envers la classe ouvrière laïque et la classe moyenne salariée moderne.
Le lien entre bazar et mosquée qui a marqué la révolution de 1979 correspondait précisément au type de structure décrit par Prashad dans *Darker Nations* : une structure qui a détourné un véritable soulèvement populaire vers la consolidation de ses propres intérêts de classe, en déployant une rhétorique anti-impérialiste pour réprimer la dissidence interne tout en protégeant la propriété privée sous couvert de la loi islamique. Les entreprises d’État ont été privatisées au profit de conglomérats liés aux Gardiens de la révolution. Le salaire minimum en Iran s’élevait à environ 10,4 millions de tomans par mois en 2025, pour un coût de la vie estimé à plus de 35 millions. Plus de 2 000 travailleurs sont morts dans des conditions de travail dangereuses en 2025. Les mêmes ouvriers des plantations de canne à sucre de Haft Tappeh, dont l’analyse de classe anticipe la situation, ont été attaqués par les forces de sécurité en mars 2026 pour avoir protesté contre les pertes d’emplois dues à la mécanisation.
À partir de juin 2021, les travailleurs du secteur pétrolier et pétrochimique iranien ont lancé une vague de grèves coordonnées d’une ampleur et d’une durée sans précédent, réclamant des salaires plus élevés, la sécurité de l’emploi, la fin de l’exploitation des sous-traitants et la régularisation de leurs contrats. La grève s’est étendue aux raffineries, aux usines pétrochimiques et aux champs pétrolifères du sud et du sud-ouest de l’Iran, bénéficiant du soutien des sidérurgistes d’Ahvaz, des associations d’enseignants de plusieurs provinces et des syndicats de Suède, du Canada et de France. Lors de la création du Conseil d’organisation des protestations des travailleurs sous contrat du secteur pétrolier (COOCWP) pour coordonner leur action, ils ont explicitement rejeté les Conseils islamiques du travail, les considérant comme des instruments de contrôle de la direction plutôt que de représentation des travailleurs : « Nous, les travailleurs du pétrole, à l’instar de nos collègues de la sucrerie Haft Tappeh, de l’aciérie d’Ahvaz et d’autres entreprises, déclarons fermement que nous n’accepterons pas la création du Conseil islamique du secteur pétrolier. Le Conseil d’organisation des protestations est notre propre organisation, réelle et indépendante. »
Dans son article paru dans Peoples Dispatch en janvier 2026, Prashad reconnaît les grèves de South Pars et note que les travailleurs ont porté leurs revendications devant le majlis. Son analyse est révélatrice : les « protestations sincères », écrit-il, ont été instrumentalisées par Israël et les États-Unis, transformant une lutte légitime en « une potentielle opération de changement de régime ». Les classes ouvrières apparaissent non comme des sujets politiques capables d’analyser la situation par elles-mêmes, mais comme des objets de manipulation potentielle par des forces extérieures. Le refus explicite du COOCWP de reconnaître les Conseils islamiques du travail n’est pas le fruit d’une manipulation impériale, mais celui d’une classe ouvrière qui a analysé sa propre situation avec une grande finesse et est parvenue à des conclusions organisationnelles que la gauche internationale devrait relayer.
Prashad a déjà posé le diagnostic. Il refuse simplement de l’appliquer ici.
Un marxisme limité à la classe économique ne peut appréhender pleinement la République islamique d’Iran, car son régime de genre n’est pas une strate idéologique distincte reposant sur une base économique. Considérons les actions concrètes de l’État : il déploie une police des mœurs pour arrêter les femmes qui retirent leur hijab en public ; il emploie les travailleurs du secteur pétrolier avec des contrats renouvelables de trente jours, les empêchant ainsi de s’organiser sans risquer de perdre leurs moyens de subsistance ; et il criminalise les relations homosexuelles par la flagellation et la peine de mort. Il ne s’agit pas de politiques parallèles aux logiques distinctes. Elles constituent un seul et même projet : contrôler les actions des individus, les lieux où ils se trouvent et l’autorité sous laquelle ils agissent, projet qui s’exprime à travers différentes cibles. L’analyse de classe que Prashad prétend mener est indissociable de l’analyse de genre. Ce sont deux analyses indissociables. Les travaux qui démontrent cela ne proviennent pas du discours libéral occidental sur les droits humains, mais de la tradition iranienne elle-même.
L’ouvrage d’Afsaneh Najmabadi (2005) s’appuie sur des sources visuelles et littéraires du début de l’Iran Qajar pour démontrer que la beauté était largement indifférenciée selon le genre et que la littérature persane prémoderne considérait généralement le genre comme insignifiant en matière d’amour. L’affirmation idéologique de la République islamique selon laquelle l’homosexualité serait une imposition impérialiste occidentale (souvenez-vous d’Ahmadinejad ? Il a 69 ans cette année, n’hésitez pas à lui souhaiter un très joyeux anniversaire !) n’est pas seulement moralement erronée. Historiquement, cette affirmation est tout simplement infondée.
La rencontre de l’époque Qajar avec les puissances européennes a apporté non seulement des canonnières et des concessions commerciales, mais aussi un ensemble de présupposés catégoriques sur le genre, la sexualité et la civilisation. Les élites iraniennes, en quête de reconnaissance de leur modernité, ont adopté l’hétéronormativité européenne comme marqueur de cette modernité, y compris sa classification des relations homosexuelles comme déviantes et incompatibles avec une société bien ordonnée. Ce qui était auparavant banal dans la vie littéraire et sociale persane est devenu, à travers cette rencontre, un signe d’arriération. Le projet de modernisation des Pahlavi a perpétué cette logique, encadrant la sexualité au nom du progrès national. La République islamique a hérité de cette classification tout en inversant la justification : ce que les Pahlavi réprimaient au nom de la modernité occidentale, la République islamique le réprime au nom de l’authenticité islamique. La condamnation est la même. Seul le discours a changé. L’État qui qualifie l’homosexualité de maladie occidentale pratique lui-même une importation occidentale.
L’ouvrage de Najmabadi (2014) soulève un problème plus troublant encore. Depuis le milieu des années 1980, la République islamique autorise et subventionne partiellement les opérations de changement de sexe. Il ne s’agit pas là de libéralisme. L’État a établi une distinction juridique entre les personnes transgenres « authentiques », tolérées, et les homosexuels, rendus invisibles aux yeux de la loi et punissables dans les faits. La reconnaissance des personnes transgenres est devenue l’instrument permettant de définir plus précisément l’homosexualité et de la réprimer avec plus de vigueur. L’État n’a pas ouvert une porte, mais a construit une barrière, qu’il a ensuite utilisée pour désigner plus clairement ceux qui ne pouvaient jamais franchir ses frontières.
L’œuvre de Sima Shakhsari introduit une nouvelle complication. Le militantisme queer occidental en faveur des personnes LGBTQ+ iraniennes a souvent reproduit sa propre forme de domination, en imposant des catégories identitaires préétablies : le sujet gay stable et identifiable, que les tribunaux d’asile et les cadres de défense des droits humains peuvent appréhender, et en le considérant comme la seule forme valable d’expression politique.
Les activistes queer iraniens ont réagi en élaborant leur propre vocabulaire. Le terme « hamjins-gara’i » (amour entre personnes de même sexe) constitue une prise de distance délibérée à la fois de la condamnation catégorique de la République islamique d’Iran et de la catégorisation simpliste de l’Occident. Ils développent une politique adaptée à leur situation, dans leur propre langage, refusant simultanément le cadre étatique et le cadre occidental. C’est cette même intelligence politique dont a fait preuve le COOCWP en rejetant les Conseils islamiques du travail. Le refus est un acte politique.
Le soulèvement féministe de Femmes, Vie, Liberté (FVL) en septembre 2022 a donné à cette analyse intégrée sa forme politique la plus claire. Né du meurtre de Zhina Mahsa Amini par la police des mœurs de la République islamique d’Iran (RII), il s’est rapidement transformé en une contestation coordonnée de l’ensemble du système de pouvoir iranien. Le mouvement s’inspire largement des traditions politiques kurdes explicitement anticapitalistes, féministes et attachées à des formes d’autonomie démocratique, souvent théorisées à travers la jineologie : un cadre féministe kurde qui place la domination de genre au cœur de l’organisation et du contrôle de la vie sociale, et rejette la dissociation des problématiques féminines de l’économie politique et du pouvoir d’État. De ce point de vue, FVL a refusé de réduire la lutte féministe au hijab et a rejeté tout cadre isolant le genre de l’oppression de classe ou nationale. La force du mouvement résidait dans sa capacité à identifier ces oppressions comme une structure unique.
Un cadre qui situe la libération des femmes après la défaite de l’hégémonie américaine, reportant les revendications féministes à un avenir post-impérialiste, reproduit la même logique d’ajournement dont la gauche iranienne a appris à ses dépens, en 1979, qu’elle pouvait être fatale. Cet ajournement était la conséquence prévisible d’une politique incapable de concilier genre et classe. Le Front de libération des femmes (FLF) a refusé cet ajournement en pleine connaissance de son coût historique. Or, les sanctions et la guerre frappent de plein fouet les femmes : leur travail, leur corps, leur capacité à s’organiser. Ce double refus n’est pas une position qui met le féminisme de côté jusqu’à la défaite de l’impérialisme. C’est une position féministe, car elle refuse à la fois l’État qui contrôle le corps des femmes et la politique impériale qui détruit le terrain sur lequel elles s’organisent.
Dans son ouvrage « Under Western Eyes » (Sous le regard occidental) (1984), Chandra Mohanty a pris au sérieux la critique tiers-mondiste de l’universalisme occidental, c’est-à-dire l’argument selon lequel les cadres d’analyse occidentaux se présentent comme des vérités universelles tout en véhiculant des présupposés politiques particuliers. Elle en a fait un outil d’analyse rigoureux. Mohanty soutenait que les cadres féministes occidentaux invisibilisent les femmes du tiers monde en tant que sujets politiques, les traitant comme des objets d’analyse plutôt que comme des actrices de leur propre libération. La féministe occidentale perçoit la femme iranienne comme une victime d’une religion patriarcale qu’il faut libérer par des cadres d’analyse élaborés ailleurs, et non comme un sujet politique capable d’analyser sa propre situation, de développer ses propres formes d’organisation et de formuler ses propres revendications dans son propre langage.
Ce que Prashad fait aux travailleuses et féministes iraniennes est structurellement identique à ce que critique Mohanty, à ceci près que l’effacement s’effectue dans le sens idéologique inverse. La féministe occidentale nie le pouvoir d’agir des femmes iraniennes en ne voyant que leur victimisation. Prashad, quant à lui, nie le pouvoir d’agir du peuple iranien en ne voyant que la manipulation impériale. Dans les deux cas, le sujet politique iranien disparaît. Dans les deux cas, le cadre analytique de l’observateur est importé sur un terrain pour lequel il n’a pas été conçu. Mohanty a qualifié ce phénomène de production de la « femme du tiers-monde » en tant que catégorie monolithique. Ce que Prashad produit, c’est la « résistance iranienne » en tant que catégorie monolithique, où la République islamique d’Iran et le peuple iranien sont fusionnés au point que toute dissidence à l’égard de la première est assimilée à une trahison du second.
Val Moghadam, dans un article paru dans la New Left Review (1987), a identifié avec précision l’erreur commise par la gauche iranienne en 1979 : « une focalisation excessive sur la lutte anti-impérialiste et une application quasi mécanique du paradigme de la dépendance ont négligé l’évolution très inégale des rapports de classe et de production, le pouvoir des classes précapitalistes, ou le projet politico-culturel du clergé. »
La conséquence fut concrète. Le Parti Tudeh, le parti communiste historique iranien, fit le choix stratégique de s’allier à la République islamique naissante de Khomeiny, la percevant comme une force anti-impérialiste. Dès 1983, ce même État entreprit de l’éliminer systématiquement : arrestations massives, torture, rétractations télévisées et exécutions démantelèrent les organisations de gauche qui avaient contribué à consolider son pouvoir. Le mouvement Fadaiyan-e Khalq, qui avait jadis rempli les stades, connut un sort similaire. Ce qui fut présenté comme un alignement stratégique se révéla, dans les faits, un désarmement politique.
Le Parti Tudeh, ayant payé ce jugement de son sang, n’a cessé depuis de tirer la même conclusion. En janvier 2026, alors que des manifestations embrasaient le pays, il écrivait : « Contrairement aux affirmations du dictateur au pouvoir, ce mouvement de protestation populaire n’est pas une création de l’impérialisme américain ni du régime génocidaire israélien, mais bien la conséquence directe des politiques économiques désastreuses du système capitaliste dominant et de la corruption généralisée, de l’insécurité et de l’oppression massive imposées à la nation par les dirigeants du régime. »
Dans le même temps, il condamnait sans équivoque l’intervention américaine et appelait à la souveraineté nationale. Dans sa résolution de mars 2026, le Comité central affirmait : « La lutte contre la dictature, pour la liberté et la justice sociale et la lutte pour la défense de la souveraineté nationale contre les visées capitalistes et impérialistes et l’intervention étrangère sont indissociables, comme les deux faces d’une même équation. »
Il s’agit là d’un marxisme appliqué à l’Iran par des marxistes iraniens en Iran. Le Tudeh décrit explicitement la République islamique d’Iran comme un « système capitaliste au pouvoir » imposant « un programme économique néolibéral violent » – une terminologie qui s’inscrit parfaitement dans le cadre de l’ouvrage « Les nations les plus pauvres » et ce, au prix de lourds sacrifices personnels. L’argument de la séquence – vaincre l’impérialisme d’abord, s’attaquer à la répression interne ensuite – présuppose que le double refus est un luxe que l’on ne peut se permettre qu’en temps de paix. Le Tudeh occupait simultanément ces deux positions en janvier 2026, alors que la guerre menée par les États-Unis contre l’Iran faisait rage et que la République islamique d’Iran réprimait violemment les manifestants dans les rues. L’argument selon lequel les deux combats ne peuvent être menés de front n’est pas une observation stratégique. C’est un choix politique et l’histoire du Tudeh en montre le prix.
Lorsque Lénine soutenait des mouvements de libération nationale non prolétariens, ce soutien n’était ni inconditionnel, ni n’impliquait la disparition de la lutte des classes interne. Sa position reposait sur l’indépendance politique de la classe ouvrière au sein de ces mouvements, et non sur sa subordination. Le cadre campiste, quant à lui, abolit la distinction entre l’État et le peuple, rendant ainsi l’organisation indépendante de la classe ouvrière soit superflue, soit suspecte. Ce n’est pas du léninisme. C’est précisément cette subordination de l’analyse de classe à l’alignement géopolitique contre laquelle Lénine mettait en garde.
La déclaration de CounterPunch fait l’éloge du « génie organisationnel ancestral de l’Iran fusionné avec la souveraineté scientifique du 21e siècle », une formulation civilisationniste (alarmante) qui pourrait apparaître dans un discours officiel de la République islamique d’Iran sans modification, et qui sert à identifier l’État iranien à la civilisation iranienne de telle sorte que la dissidence à l’égard du premier devient une trahison de la seconde.
Dès 1915, Mirza Kuchak Khan dirige le mouvement Jangal dans les forêts du nord de l’Iran : une lutte armée anticoloniale menée simultanément contre les forces britanniques occupant le sud et les forces russes tsaristes occupant le nord. En juin 1920, en alliance explicite avec le Parti communiste d’Iran nouvellement créé, faisant de lui l’un des premiers partis communistes d’Asie, le mouvement Jangal établit la République socialiste de Gilan et instaura une redistribution des terres, créa des conseils ouvriers, ouvrit l’espace politique au mouvement ouvrier et organisa la résistance armée contre le pouvoir impérial et la réaction intérieure. La République dura quinze mois avant d’être écrasée par les forces de Reza Khan.
La République de Gilan est importante non pas comme référence nostalgique, mais comme démonstration historique que le clivage binaire imposé à l’Iran n’a jamais constitué la seule logique politique possible. Cette compréhension remonte à la Révolution constitutionnelle de 1906, qui a mobilisé femmes, ouvriers et intellectuels dans un mouvement pour la responsabilité démocratique face à la monarchie Qajar et à ses créanciers étrangers, en passant par les Jangalis et Gilan, l’organisation ouvrière de masse du Parti Tudeh dans les années 1940, Mossadegh en 1953, les grèves des travailleurs du pétrole de 1978-1979 qui ont été décisives pour paralyser le régime du Shah, et jusqu’au COOCWP, le syndicat contemporain des travailleurs du pétrole et de la pétrochimie qui refusent explicitement les Conseils islamiques du travail de la République islamique d’Iran. C’est cette tradition iranienne que la déclaration de CounterPunch efface lorsqu’elle présente l’Iran comme un pôle civilisationnel plutôt que comme un terrain de lutte des classes.
Les conséquences organisationnelles du campisme ne sont pas abstraites. Elles se manifestent dans la manière dont le travail politique est mené, dans les alliances qui se tissent et dans les voix qui sont amplifiées ou ignorées. Ce qui apparaît théoriquement comme un cadre analytique devient, en pratique, un ensemble d’habitudes d’organisation qui façonnent les relations des mouvements avec les États, entre eux et avec les personnes au nom desquelles ils prétendent agir.
Le Parti pour le Socialisme et la Libération (PSL), organisation marxiste-léniniste américaine active dans l’organisation anti-guerre, la mobilisation des manifestants et l’éducation politique, est issu du Parti mondial des travailleurs (Workers World Party – WWP) et de son infrastructure de la Coalition ANSWER. Cette filiation est importante. Sous la direction de Sam Marcy, le WWP a développé une théorie de la « guerre des classes mondiale » qui prônait un alignement politique inconditionnel avec tout État opposé à la puissance américaine, indépendamment de sa structure de classes interne ou du traitement qu’il réserve à sa propre classe ouvrière.
Lorsque des manifestations ont secoué l’Iran en janvier 2026 et que l’État a répondu par une répression massive, faisant des milliers de victimes parmi les manifestants, le PSL les a présentés avant tout comme des instruments des opérations de changement de régime menées par les États-Unis et Israël, les qualifiant de simples relais d’une intervention extérieure. Cette même organisation qui serait immédiatement réprimée, surveillée, voire emprisonnée si elle tentait de s’organiser de manière indépendante en Iran défend aujourd’hui cet État depuis l’extérieur au nom de l’anti-impérialisme. Ce qui est défendu dans ce contexte, ce n’est pas la classe ouvrière, mais la position géopolitique de l’État.
Ce phénomène ne se limite pas aux États-Unis. En Irlande, Clare Daly et Mick Wallace, anciens eurodéputés de gauche représentant de circonscriptions irlandaises et ayant un historique d’opposition au militarisme de l’OTAN et à la politique étrangère américaine, sont devenus des figures influentes de la politique institutionnelle européenne, appliquant la même logique. Tous deux ont acquis un soutien important à gauche précisément parce que leur opposition à l’agression militaire occidentale était réelle et constante. Cette crédibilité a alors servi, comme dans le cas de Prashad, de condition à l’émergence d’un autre ensemble de conclusions. Leurs commentaires sur l’Iran, la Syrie et l’Ukraine ont repris le discours des « campistes », bénéficiant de l’autorité supplémentaire d’élus ayant véritablement pris position à contre-courant du consensus européen. Le rapport historique particulier de l’Irlande à l’anti-impérialisme, façonné par l’occupation coloniale, la partition et une tradition de neutralité porteuse d’un véritable poids moral, a particulièrement conféré à leur position un écho retentissant et une efficacité redoutable pour véhiculer des conclusions que l’histoire anti-impérialiste irlandaise ne soutient pas.
CodePink est le cas le plus accablant précisément parce qu’il est le plus crédible. En tant qu’organisation féministe pacifiste américaine de premier plan, forte de liens étroits et de longue date avec les syndicats, les mouvements citoyens et les milieux politiques progressistes, CodePink jouit d’une légitimité organisationnelle à laquelle le PSL, avec son cadre ouvertement léniniste, ne peut prétendre.
En mars 2019, une délégation américaine de 28 membres de CodePink, qualifiée de « délégation américaine pour la paix », s’est rendue en Iran. Elle a rencontré le ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, et a tenu une conférence de presse avec l’agence de presse officielle iranienne Fars, au cours de laquelle ses membres ont défendu le droit de l’Iran à la défense antimissile. À son retour, Medea Benjamin a qualifié sa rencontre d’une heure et demie avec Zarif d’« extraordinaire » auprès de Democracy Now!, sans préciser si elle avait demandé à rencontrer des prisonnières politiques détenues par l’Iran à ce moment-là. Aucune rétractation ni clarification n’a suivi.
Ann Wright, qui a codirigé cette délégation, est également signataire de la lettre de CounterPunch. Lorsque le mouvement Femmes-Vie-Liberté a déferlé sur l’Iran en 2022, marquant le plus grand soulèvement féministe de l’histoire du pays, CodePink a centré sa réponse sur les sanctions américaines.
Le Freedom Socialist Party – Parti socialiste de la liberté, se positionnant à gauche, a relaté la suite des événements : CodePink a prétendu que les dizaines de milliers d’Iraniens ayant manifesté dans les rues étaient manipulés par des agents impérialistes. Une organisation se revendiquant du féminisme a utilisé sa tribune pour discréditer le plus important soulèvement féministe de l’histoire iranienne, le qualifiant d’instrument de l’empire. C’est précisément cette crédibilité qui amplifie les dégâts.
Ce schéma apparaît clairement lorsqu’on l’examine au niveau du jugement politique individuel. Cynthia McKinney, ancienne membre du Congrès américain, connue pour son opposition de longue date et bien documentée au militarisme américain, en est un exemple révélateur. Ses apparitions dans les médias d’État iraniens, sa participation à des cercles politiques gravitant autour de personnalités associées au négationnisme et sa reprise des discours officiels ne constituent pas des contradictions dans ce cadre, mais bien sa conséquence logique. La distinction entre amis et ennemis est établie d’avance, et l’interprétation politique découle de cette distinction au lieu de la précéder.
Ce qui ressort de ces affaires – PSL, Daly et Wallace, CodePink et McKinney – n’est pas l’incohérence, mais la cohérence. Différentes organisations, différentes traditions politiques, différents pays et différents individus parviennent à des conclusions similaires non par hasard, mais parce qu’ils opèrent selon une logique commune. Dans cette logique, la position d’un État par rapport à la puissance américaine détermine sa signification politique, et l’analyse est structurée pour étayer cette conclusion. Les mouvements ouvriers indépendants, les luttes féministes et les formations politiques dissidentes qui émergent au sein d’États qualifiés d’anti-impérialistes ne peuvent être reconnus pour eux-mêmes. Ils sont soit ignorés, soit réinterprétés comme des instruments d’intervention extérieure. Leurs revendications ne font l’objet d’aucun engagement politique, mais sont neutralisées par cette analyse.
Le campisme se présente comme une protection du peuple iranien contre l’instrumentalisation impériale. En réalité, il produit l’effet inverse. Le COOCWP n’est pas couvert par Fox News. Les travailleurs du pétrole ne sont pas invités à témoigner devant le Congrès américain. En traitant ces mouvements comme inexistants ou comme des pions de l’empire, le campisme garantit que les seules voix iraniennes bénéficiant d’une amplification internationale sont celles qui servent le plus directement l’agenda impérial, à savoir Reza Pahlavi et l’infrastructure monarchiste que les gouvernements américain et israélien cultivent activement.
La gauche de la diaspora iranienne, dont la politique consiste précisément à doublement refuser de s’opposer simultanément à la guerre américaine contre l’Iran et à la République islamique d’Iran, se tourne vers la gauche internationale pour trouver du soutien et découvre un cadre qui ne lui laisse aucune place. Pour celles et ceux qui ont vu la République islamique d’Iran exécuter leurs camarades, emprisonner leurs proches et détruire les organisations fondées par leurs parents, cette dichotomie campiste n’est pas un simple désaccord politique. Elle s’apparente plutôt à une exigence d’effacement de soi comme prix d’entrée dans la gauche, poussant nombre d’entre eux directement dans les bras des forces impérialistes que le campisme prétend combattre.
Quand on se demande comment des militants de gauche de la diaspora iranienne pourraient en venir à soutenir une restauration monarchique, on pose la mauvaise question. Cette question présuppose un libre marché politique où chacun choisit parmi les options disponibles. Or, le campisme engendre une rareté orchestrée des choix. La gauche internationale, qui devrait être le foyer politique naturel des militants de gauche iraniens de la diaspora, s’est rendue invivable en exigeant que l’opposition à l’impérialisme américain et l’opposition à la République islamique d’Iran soient considérées comme incompatibles. Les monarchistes n’ont pas une telle exigence. Reza Pahlavi n’exige pas des militants de gauche iraniens qu’ils défendent la République islamique en échange de sa solidarité. La gauche campiste, si. Et elle s’étonne ensuite que, confrontés à ce choix, certains la quittent.
Le double standard épistémologique que ce cadre engendre se manifeste également au sein du mouvement international de solidarité avec la Palestine. Le nommer honnêtement n’est pas une trahison envers ce mouvement, mais une condition essentielle à son intégrité.
Le mouvement international de solidarité avec la Palestine lutte depuis des années contre une tentative délibérée d’assimiler l’opposition à l’apartheid israélien à l’antisémitisme. Il s’oppose à ce que l’on confère à une forme spécifique et grave de discrimination un poids définitionnel tel qu’elle puisse servir à criminaliser des discours politiques légitimes, à sanctionner l’organisation d’activités sur les campus et à exposer les militants à des risques juridiques et professionnels.
Les Palestiniens et leurs alliés ont œuvré avec soin et persévérance pour préserver cette distinction : s’opposer à la politique d’un État n’est pas de la haine envers un peuple ; la solidarité avec les opprimés n’est pas du sectarisme. Lorsque des figures de proue de la gauche internationale signent des documents aux côtés de négationnistes, de nationalistes blancs et d’antisémites condamnés, tout en prétendant parler au nom de cette même solidarité, elles font voler en éclats la distinction même que le mouvement s’efforce de maintenir.
Ce ne sont ni Vijay Prashad, ni Jodie Evans, ni aucune de ces personnalités influentes dont les fonctions institutionnelles les protègent des conséquences. Ce sont les étudiants palestiniens confrontés à des procédures disciplinaires, les organisateurs palestiniens poursuivis en justice, les universitaires palestiniens qui perdent leur poste. L’élite de gauche peut afficher sa solidarité en toute impunité. Les Palestiniens, eux, paient le prix de cette mise en scène par leur exposition médiatique.
Ceux qui subissent de plein fouet les conséquences politiques de cette situation ne demandent pas à la gauche de défendre la République islamique. Mahmoud Khalil, Leqaa Kordia et les centaines d’étudiants, de militants et de membres de la communauté menacés d’expulsion, de détention et de poursuites pénales dans le cadre de la répression menée par l’administration Trump contre le militantisme de solidarité avec la Palestine ne se sont pas retrouvés dans cette situation pour avoir signé des documents avec des négationnistes. Ils s’y sont retrouvés pour s’être mobilisés contre un génocide. La gauche, qui devrait être leur plus fidèle défenseur, a dilapidé sa crédibilité ailleurs. Les militants palestiniens poursuivis au niveau fédéral ne réclament pas le campisme. Ils réclament la solidarité, et ce sont deux choses différentes.
Le mouvement de solidarité avec la Palestine et le mouvement ouvrier iranien sont deux mouvements distincts. Leurs politiques diasporiques, leurs formes d’organisation et leurs relations avec les États concernés diffèrent. Aux États-Unis, les communautés palestiniennes de la diaspora ont bâti, depuis des décennies, une infrastructure de solidarité, des organisations juridiques, des réseaux universitaires, des institutions culturelles et des mouvements d’action directe, en toute indépendance vis-à-vis du pouvoir étatique.
La diaspora iranienne, quant à elle, est plus fragmentée. Elle comporte une composante monarchiste importante que les gouvernements américain et israélien s’efforcent activement de renforcer, et une gauche indépendante systématiquement réduite au silence, précisément parce que le campisme a décrété que toute critique de la République islamique d’Iran sert des intérêts impériaux. La République islamique s’est positionnée pendant des décennies comme le défenseur de la Palestine, car ce positionnement lui permet d’obtenir la solidarité internationale que son bilan national ne peut lui garantir. Lorsque la gauche occidentale adopte cette vision amalgamée comme analyse, elle n’y parvient pas de manière indépendante ; il s’agit d’une opération idéologique menée par la République islamique d’Iran depuis 47 ans. Ces deux réalités sont différentes et requièrent des outils d’analyse distincts.
Susan Abulhawa est l’une des voix palestiniennes les plus importantes au monde. Son roman « Mornings in Jenin » (2006) est une œuvre marquante. L’association « Playgrounds for Palestine » a créé des espaces de loisirs pour les enfants vivant sous occupation. Son opposition à l’apartheid israélien et au soutien impérialiste américain à ce régime est documentée, fondée sur des principes et lui a coûté cher personnellement.
Elle est également apparue sur Press TV, la chaîne de télévision d’État iranienne, pour décrire la « dignité, la constance, l’honneur, la stratégie et la résistance » de l’Iran comme étant « légendaires », et a publié des statistiques sur les femmes iraniennes, provenant directement de l’Agence de presse de la République islamique, l’organe officiel du pays, afin de démontrer que l’inquiétude occidentale à leur égard relevait de la propagande impérialiste. Elle a agi ainsi alors que des milliers de femmes iraniennes étaient tuées dans les rues pour avoir retiré leur hijab et réclamé la fin d’un régime qui exécute plus de personnes par habitant que tout autre pays pour lequel des données fiables existent.
Ce n’est pas une raison pour rejeter le travail d’Abulhawa sur la Palestine, mais pour dénoncer le cadre d’analyse qui l’a engendré, car ce cadre applique aux sujets politiques iraniens exactement ce qu’il reproche à Israël d’appliquer aux sujets politiques palestiniens : nier leur capacité d’agir, substituer un discours d’État à leurs propres voix et considérer leurs revendications comme le fruit d’une manipulation extérieure plutôt que comme le résultat d’une analyse de leur situation.
Les outils épistémologiques qu’Abulhawa applique avec une grande précision aux déclarations des gouvernements israélien et américain – un scepticisme rigoureux, une attention particulière portée aux bénéficiaires, une insistance à placer la parole des personnes concernées au centre – ne sont pas appliqués aux déclarations du gouvernement iranien. La République islamique d’Iran ment aussi systématiquement que les gouvernements américain et israélien. Les travailleurs du pétrole des Conseils d’organisation des manifestations le savaient. Les féministes de Femmes Vis Liberté le savaient. Le mouvement Tudeh l’a appris au prix de la vie de ses camarades.
Mohammad Marandi constitue un cas à part et mérite d’être qualifié comme tel. Il ne s’agit pas d’un militant solidaire ayant commis une erreur d’analyse. Conseiller de l’équipe de négociation nucléaire iranienne, fils du médecin personnel d’Ali Khamenei, il est décrit par IranWire comme « l’un des plus fervents défenseurs de la République islamique dans les médias anglophones ». Interrogé par une journaliste britannique sur les dizaines de milliers de manifestants tués par les forces de sécurité iraniennes, Marandi lui a répondu que leur mort était « de votre responsabilité », car les gouvernements occidentaux « ont envoyé des terroristes et leur ont fourni des armes pour massacrer des centaines de policiers ».
Il est le principal porte-parole anglophone de la République islamique auprès des médias occidentaux, intervenant régulièrement sur Sky News, Channel 4, la BBC et Al Jazeera. D’importants pans de la gauche internationale le citent comme s’il était un analyste indépendant de la politique iranienne, et non un porte-parole du gouvernement sans titre officiel. L’analyse concrète de situations concrètes exige de savoir de quelles situations on parle et qui effectue l’analyse. Or, la situation de Marandi est celle d’un homme dont le père était le médecin du Guide suprême. Son analyse reflète fidèlement ces conditions.
La dichotomie n’organise pas seulement les cadres systématiques du PSL ou le discours délibéré de Marandi ; elle ressurgit aussi dans le langage politique spontané de personnes dont la colère est authentique et dont les convictions politiques ne relèvent pas du sectarisme. La déclaration d’Hassan Piker, selon laquelle il voterait « systématiquement pour le Hamas plutôt que pour Israël », découle d’une colère sincère face à un véritable génocide, et cette colère est justifiée. Mais cette formulation reproduit la même dichotomie qui engendre le problème, car elle ne propose qu’un choix entre deux États, deux projets nationaux et deux drapeaux.
Ce qu’elle ne peut exprimer, ce que la dichotomie ami-ennemi empêche structurellement, c’est la véritable position que devrait adopter la gauche internationale : non pas le Hamas contre Israël, non pas Israël contre le Hamas, mais la solidarité avec les travailleurs palestiniens, libanais et iraniens contre les États et le capital qui les exploitent et les tuent. Voilà l’internationalisme, et non un patriotisme de façade. C’est aussi la seule position à partir de laquelle on peut construire des coalitions – avec le mouvement syndical américain, avec le mouvement pacifiste au sens large, avec les communautés directement touchées par les dépenses militaires – qui pourraient réellement stopper la production d’armes.
Le Syndicat international des débardeurs et des magasiniers (International Longshore and Warehouse Union – ILWU – syndicat des dockers de la côte ouest des USA, de tradition de gauche de longue date) a déjà refusé de charger des cargaisons d’armes. Durant l’apartheid, la section locale 10 de l’ILWU à San Francisco a refusé de prendre en charge les marchandises sud-africaines. Ce précédent existe au sein du mouvement ouvrier américain. Il est facile de démontrer que la libération palestinienne, les droits des travailleurs iraniens et les conditions de travail aux États-Unis sont liés, et que les armes destinées à Israël sont fabriquées par des ouvriers dans des usines américaines, chargées par des ouvriers dans des ports américains, et financées par un budget militaire qui concurrence directement les soins de santé, le logement et les salaires pour lesquels ces mêmes travailleurs se battent. Les moyens d’agir existent. Ce qui manque, c’est la volonté politique de considérer la solidarité internationale non comme une préoccupation marginale importée d’ailleurs, mais comme une expression directe des intérêts de la classe ouvrière. Or, c’est précisément cette volonté politique que le campisme empêche systématiquement de se développer, car il a déjà décidé quels États méritent d’être défendus et quels peuples méritent d’être entendus.
Cette décision est elle-même le fruit d’une mémoire sédimentée. Gayatri Spivak met en lumière les enjeux liés à la construction d’une politique étrangère impériale au sein de la mémoire culturelle : le partage des territoires par les accords Sykes-Picot, la déclaration Balfour de 1918, la transmission du pouvoir de l’Empire ottoman à l’Europe puis aux États-Unis. Cette mémoire se cristallise au fil des générations en une sorte d’idéologie de guerre juste, une structure de haine collective où « eux » veulent nous nuire parce que « nous » avons voulu leur nuire. Cette dichotomie prend des allures d’histoire.
Pourtant, insiste Spivak, l’objectif n’est pas de trancher entre des mémoires concurrentes, mais de « déconstruire la polarisation, de défaire le récit, de défaire la mémoire ». C’est précisément ce qu’ont fait les dockers de l’ILWU en 1984 : ils ont refusé de laisser la position de l’État d’apartheid dans la dichotomie de la Guerre froide déterminer quel chargement ils allaient charger. Ils ont analysé la situation sur le terrain plutôt que le cadre de référence. La tâche du mouvement de solidarité internationale n’est pas de choisir un camp dans ce conflit binaire, mais d’amplifier les voix en Iran qui font déjà la même chose depuis plus d’un siècle.
Il n’y a aucune ambiguïté quant aux conséquences des guerres impérialistes, des sanctions et de la déstabilisation : elles sont catastrophiques et frappent de plein fouet les mêmes populations ouvrières que j’ai évoquées. Mais reconnaître ce fait ne résout pas la question politique comme le suppose le campisme.
La destruction de l’Irak ou de la Libye ne démontre pas que tous les États ciblés par l’impérialisme doivent pour autant être défendus politiquement. Elle démontre plutôt que l’impérialisme détruit le terrain même où se déroule la lutte sociale indépendante. La question n’est donc pas de savoir si l’impérialisme est la principale menace extérieure – il l’est – mais si l’alliance politique avec des États répressifs préserve ou compromet la capacité des travailleurs, des féministes et des dissidents à s’organiser au sein de ce terrain. Rien ne prouve que ce soit le cas.
La crainte que les critiques des États répressifs ne soient récupérées par les récits impériaux est réelle, mais elle ne saurait être apaisée par le silence ou la déformation des faits. L’impérialisme n’a pas besoin de comptes rendus précis de la répression interne pour justifier ses interventions ; au contraire, il les a maintes fois fabriqués lorsque cela s’avérait nécessaire. Il ne s’agit pas de museler l’analyse, mais de préserver son indépendance politique vis-à-vis des agendas impériaux et des discours d’État. S’opposer aux sanctions, à la guerre et aux interventions ne dépend pas de la reconnaissance de la légitimité de l’État ciblé. Au contraire, confondre ces positions les affaiblit toutes deux : cela réduit l’anti-impérialisme à la seule défense de l’État et rend les luttes des travailleurs et des dissidents inintelligibles pour ceux-là mêmes qui ont besoin de les entendre.
La position défendue ici n’est pas une simple symétrie morale, mais un double refus ancré dans la pratique concrète des travailleurs, des féministes et des organisations de gauche iraniens : opposition à la guerre impériale et aux sanctions, et opposition aux structures internes d’exploitation et de répression qui façonnent leur existence. Ce double refus s’inscrit dans une longue tradition politique en Iran même. La conséquence stratégique est claire : la solidarité internationale doit s’aligner directement sur ces forces sociales, s’opposer à toute intervention extérieure tout en amplifiant et en soutenant les organisations indépendantes par lesquelles elles expriment leurs revendications. Toute autre approche revient à substituer les États aux peuples au nom desquels cette politique est menée.
Quand je vivais à Cork, en Irlande, un de mes meilleurs amis se décrivait comme un « ex-Républicain devenu anarchiste ». « Ex », dans son cas, signifiait qu’il avait atteint un niveau de conscience plus profond que le patriotisme.
À mon retour aux États-Unis, quand je racontais des anecdotes à son sujet (et il y en a des tas !), il y avait des moments où les gens se taisaient. On voyait le déclic se produire instantanément : Républicain ? Attendez… quoi ?! Mais rien dans ce que j’avais dit n’avait changé : ni la personne, ni son histoire, ni ses opinions politiques. Juste le mot – Républicain – pris dans un contexte politique différent, lui conférant un sens qu’il n’était pas censé avoir.
Voilà ce qui se passe avec l’Iran. Les mots arrivent déjà chargés de sens : résistance, souveraineté, anti-impérialisme, et ils s’inscrivent dans un cadre construit ailleurs, pour un tout autre paysage politique. Les catégories se mettent en place avant même que quiconque ait analysé le terrain. Personne ne les remet en question. Ainsi, ce qui est entendu ne correspond pas au sens réel des propos, et ceux qui s’expriment – les travailleurs du pétrole, les féministes, les militants LGBTQ+, les communistes qui ont payé de leur vie la dernière fois que cette erreur a été commise – deviennent inintelligibles dans un cadre qui n’a jamais été conçu pour les comprendre.
Bibliographie
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On the Jangal movement and the Gilan Republic, see Cosroe Chaqueri, The Soviet Socialist Republic of Iran, 1920–1921: Birth of the Trauma (University of Pittsburgh Press, 1995); Maziar Behrooz, Rebels with a Cause: The Failure of the Left in Iran (I.B. Tauris, 1999); and Janet Afary, The Iranian Constitutional Revolution, 1906–1911 (Columbia University Press, 1996).
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Gayatri Chakravorty Spivak, “The Power of Memory,” Steal This Hijab, November 15, 2015.
Susan Abulhawa, interview with Press TV, March 29, 2026; Susan Abulhawa, “Status of Women in Iran,” International Action Center, June 24, 2025.
IranWire, “Who is Mohammad Marandi, Iran’s Chief Propagandist in English?” October 11, 2024.
Kevin B. MacDonald cited in Brenton Tarrant manifesto, “The Great Replacement,” March 2019.
James H. Fetzer defamation ruling: Pozner v. Fetzer, Dane County Circuit Court, Wisconsin, October 2019.
Dieudonné M’Bala M’Bala convictions: Wikipedia, “Dieudonné M’Bala M’Bala”; Interior Minister Manuel Valls statement, January 2014.
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18.05.2026 à 10:40
aplutsoc
Présentation
Comme nous le disons dans notre billet d’invitation à notre réunion publique du 20 mai :
« tandis que les licenciements s’accélèrent et que le taux de chômage vient de dépasser les 8%, la situation des plus larges masses est en train de se détériorer rapidement sous l’effet de la hausse des prix et du retard des salaires, retraites, pensions et minima sociaux. Ce sont des millions et des millions de femmes, d’hommes, de vieux, de jeunes, qui doivent sauter des repas. »
Perdre sa vie à la gagner ? Nous rejetons cette perspective mortifère en appelant au combat pour une issue politique favorable à tous ceux, à toutes celles, qui n’ont que leur force de travail à vendre.
Edito de Gérard Filoche paru dans L’Après Hebdo du 15 mai 2026.
Tout tourne autour du salaire : Bardella répète le 1er mai qu’il faut « rapprocher le salaire brut du salaire net ». Et Retailleau dit la même chose. Et Gabriel Attal et Edouard Philippe aussi : il faut supprimer les cotisations sociales. Le plus gigantesque des cadeaux jamais fait aux patrons : vous n’aurez plus à payer que le net. Une baisse drastique du coût du travail. Ils veulent, ils le disent tous, en faire le cœur de la présidentielle. Du « lourd », confirme Édouard Philippe.
C’est insupportable qu’en plus de payer la force de travail des salariés les patrons soient encore obligés de payer la reproduction de la force du travail. Ils contribuent ainsi aux logements, aux enfants, au chômage, à la santé, à la retraite et aux accidents. « Ce n’est pas à nous de payer, y a trop de charges » dit le Medef depuis des décennies. Séparer la protection sociale du salaire. Ils ont déjà quasi coulé les caisses allocations familiales, logements, chômage. Reste à ce que la Sécu soit fiscalisée et les retraites (à 67 ans) se fassent par capitalisation. Fini 100% Sécu et 100% retraites liés aux salaires. Ce sera renvoyé aux fonds privés. Ça rapprochera le brut du net !
Et aussi la caisse « accidents du travail ». Elle est excédentaire alors il faut mettre la main dessus. Pourquoi ce sont les patrons qui sont accusés de « faute inexcusable » quand il y a accident ? Ils ont supprimé les CHSCT, trop de perte de temps. La prévention ? trop coûteuse. Les réparations ? trop chères ! Et si la France est devenue championne des accidents du travail (1 030 000 en 2024, 75% avec arrêts, 66 000 blessés, 1300 morts !) c’est la faute aux salariés – pas à la casse du Code du travail.
Depuis que les mômes peuvent retravailler à partir de 14 ans (grâce à de Villepin en 2006) 75 ont été tués au travail. Plutôt que d’interdire le travail des enfants, l’actuel ministre du travail fainéant J.P. Farandou a trouvé un truc génial : leur mettre un « signe distinctif » sur le casque de chantier, comme ça on saura que ce sont des mômes avant qu’ils meurent.
Tout tourne autour du salariat : il produit toutes les richesses, n’a que sa force de travail à vendre, ils veulent la payer le moins cher possible, pour le maximum de sur-profit. Pour en finir avec la dette, pour l’armée et la guerre « qui vient », il faut bosser plus : le 1er mai selon Lecornu (qui encourage officiellement les patrons à frauder), les jours fériés, le dimanche, les ponts, la nuit, « une demie-journée de plus par semaine » rajoute Copé. Sans se plaindre. Il faut souffrir et mourir au boulot : « c’est du lourd ».
C’est là-dessus qu’on va voter en 2027 : les 30 millions de salariés ont lourdement intérêt à ce que la gauche s’unisse.
Gérard Filoche
Source : L’Après Hebdo du 15 mai 2026
https://l-apres.fr/posts/1RoLT1nq41McjlLq94eExC/souffrir-et-mourir-au-travail-du-lourd
17.05.2026 à 19:47
aplutsoc
Aplutsoc organise ce mercredi 20 mai à 20H une réunion-débat au croisement des questions françaises, internationales et militaires, faisant suite à nos réunions des 7 avril et 1° mai derniers.
Nous avons mis en discussion un projet d’appel concernant notamment les présidentielles.
Mais la situation évolue assez vite, et, dans l’immédiat, dans le sens de la détérioration, c’est-à-dire de la division, bien des secteurs militants se croyant tenus d’ « entrer en campagne » pour leurs chevaux respectifs.
Nous voudrions, avec une certaine gravité, rappeler deux choses.
Les élections locales britanniques, outre qu’elles accélèrent la crise du Royaume-Uni ouverte par le Brexit en Écosse, Pays-de-Galles, Irlande du Nord, ont vu une vague d’extrême droite dans les villes ouvrières et précarisées d’Angleterre, prolongée ce samedi 16 mai par la manifestation xénophobe appelée à Londres par l’agent poutinien qu’est Tommy Robinson.
Cet évènement, dont l’onde de choc peut faire tomber le gouvernement Starmer, nous rappelle que si Meloni a échoué à son référendum contre l’État de droit, et si Orban a été battu aux élections hongroises, le danger est pleinement là, et bien là, d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite et de l’union des droites dans les États clefs d’Europe occidentale : Royaume-Uni, Allemagne, France.
À cela œuvre l’axe Trump/Poutine. La France en 2027 est ici le maillon clef : un rétablissement du régime de la V° République, actuellement affaibli, avec le RN et l’union des droites, serait un évènement international majeur dans le sens de la pire réaction.
Deuxième point essentiel : tandis que les licenciements s’accélèrent et que le taux de chômage vient de dépasser les 8%, la situation des plus larges masses est en train de se détériorer rapidement sous l’effet de la hausse des prix et du retard des salaires, retraites, pensions et minima sociaux. Ce sont des millions et des millions de femmes, d’hommes, de vieux, de jeunes, qui doivent sauter des repas.
Dans cette situation, l’unité syndicale pour l’action, par la grève et la centralisation des luttes contre l’exécutif, débloquerait les énergies, modifiant y compris les rapports de force politiques !
Le peu qui s’est passé à propos du 1° Mai l’a montré, mais le gouvernement veut maintenir le cap, à la fois antisocial et arbitraire.
Ces deux questions : danger de l’extrême droite adossée à Trump et à Poutine, réalité sociale rendant nécessaire l’action unie immédiate, surplombent et conditionnent la présidentielle de 2027.
C’est pour cela que toute campagne autour d’une candidature particulière engagée dès maintenant nie la nécessité de la lutte sociale et de l’unité d’action immédiates. Et c’est aussi en raison de son orientation « pacifiste » faisant la part belle à Poutine que la candidature Mélenchon s’attache, et voudrait nous attacher à tous, une main dans le dos pour combattre l’extrême droite.
Le socle d’une politique utile comporte à la fois la lutte contre l’axe Trump/Poutine, abordant en ce sens les questions militaires, et la lutte immédiate pour l’unité d’action dans la défense du niveau de vie et des conditions d’existence du plus grand nombre.
La lutte pour l’unité à la présidentielle est-elle encore possible sur ces bases ? Et plus précisément : cette primaire que presque toutes les forces politiques et médiatiques dominantes veulent à toute force enterrer et ridiculiser définitivement, a-t-elle un sens la rendant encore possible ?
Elle peut en avoir un si elle vise à aider à l’affrontement social et à battre l’extrême droite. Pour cela, elle ne saurait se réduire à un choix de candidats « présidents ».
Ne devrait-elle pas permettre la réunion d’assemblées locales, traitant des questions sociales, écologiques, démocratiques, et proposant aussi des candidates et des candidats unitaires à des législatives dans le but d’élire une assemblée constituante et de changer de régime ?
Ne seraient ce pas-là de vraies « primaires » renouant avec la dynamique de ce qu’a été, il n’y a pas si longtemps, le Nouveau Front Populaire qui, par une majorité relative à l’Assemblée nationale, a évité à notre pays un exécutif Macron/Bardella ?
Le sursaut social et démocratique, en France en 2026, est entièrement et totalement possible. Plus précisément : il est nécessaire !
Lien pour assister à la visio :
https://us06web.zoom.us/j/87533757823?pwd=qBUq96HQjH4Jk4gZYXNytzsUsj18f6.1
14.05.2026 à 14:11
aplutsoc
C’est une véritable calamité que la classe ouvrière du XXIe siècle ne dispose pas d’une internationale révolutionnaire qui lui soit propre. Notre mouvement ne saurait fonctionner sur une base purement nationale, et nous devons soutenir toute tentative sincère visant à construire une coordination internationale des forces révolutionnaires.
Rien de tout cela n’a de rapport avec le forum fondateur de « Sovintern – pour le socialisme au XXIe siècle », qui s’est tenu le week-end du 25 et 26 avril à la Maison des syndicats de Moscou. Sovintern est une initiative du parti Russie juste (Spravedlivaya Rossiya, ou SR), l’un des plus importants partis de Russie et, selon sa propre définition, « socialiste ». En l’occurrence, « socialiste » signifie une alliance de différentes tendances conservatrices : le parti est né en 2006 de la fusion des conservateurs nationalistes de Rodina (« Patrie »), du parti populiste de droite « Parti des retraités » et du « Parti russe de la vie », qui se définissait comme « nationaliste de gauche ».
SR a été fondé presque explicitement comme une « opposition contrôlée », sous l’égide du tacticien du Kremlin, Vladislav Sourkov. Il dispose de 28 sièges à la Douma d’État (sur 450), où il siège et approuve systématiquement les directives du parti de Poutine, Russie unie. En 2021, estimant manifestement que le rapport de forces n’était pas suffisamment nationaliste, SR a fusionné avec le parti de l’écrivain et démagogue d’extrême droite Zakhar Prilepine, aujourd’hui vice-président.
Compte tenu de la situation politique actuelle en Russie, il n’est guère surprenant que la création d’une nouvelle « internationale socialiste » n’ait que peu de rapport avec le socialisme ou l’internationalisme. Le congrès a été accueilli par un message vidéo de Poutine lui-même, qui a salué l’initiative sans réserve.
Le forum a abordé quatre thèmes : les « partisans numériques » et la communication politique à l’ère du numérique ; la plateforme Sovintern, intitulée « socialisme, réseaux sociaux, intelligence artificielle » ; « le conflit du Donbass comme point de convergence mondial » ; et « la situation en période de Troisième Guerre mondiale et le renforcement du front anti-impérialiste et antifasciste ». Un mélange explosif de stratégie technocratique sur les réseaux sociaux et de revanchisme partisan, le tout assorti d’une critique de l’OTAN, qu’il considère comme le mal suprême.
L’« anti-impérialisme » dont pouvaient faire preuve les forces réunies dans cette salle n’était en réalité qu’un moyen de soutenir divers projets impérialistes. Dans cette optique, l’invasion de l’ancienne colonie russe est présentée comme une victoire « anti-impérialiste ». Il n’est pas « antifasciste » de se réjouir du sort d’un État qui a permis au groupe Wagner de recruter des soldats directement dans ses prisons. En réalité, cet événement n’était qu’un vernis de « gauche » recouvrant les arguments nationalistes russes habituels.
Le Forum a publié six déclarations ( Voir : https://sovintern.org/en/forum ) une contre la guerre en Iran (avec un soutien explicite au gouvernement iranien actuel) ; une contre le blocus de Cuba (avec un soutien explicite au gouvernement cubain actuel) ; une déclaration de soutien explicite au gouvernement nord-coréen ; une déclaration appelant à une « compensation » pour l’Afrique pour le colonialisme, qui semble, en pratique, exprimer un soutien à divers gouvernements nationalistes africains et au concept de « multipolarité » ; une déclaration présentée innocemment comme abordant les « causes profondes » du conflit en Ukraine, alors qu’elle appelle en réalité à sa « dénazification et à sa démilitarisation », c’est-à-dire à une victoire russe totale ; et une déclaration appelant à la libération de Nicolas Maduro et de son épouse.
Tout cela semble confirmer un modèle que le gouvernement russe a souvent utilisé : la « multipolarité » et les « fronts anti-impérialistes » ne sont que des appellations pour une alliance géopolitique anti-américaine, qui fait fi de tout idéal ou action politique positive et qui, en pratique, justifie le soutien politique apporté à des régimes comme la théocratie iranienne, responsable de la mort de dizaines de milliers d’opposants politiques rien que cette année.
Le contenu de la conférence était prévisible : j’aurais pu vous rédiger la liste complète des discours avant même le début du week-end. Les questions intéressantes sont : qui était présent et pourquoi a-t-on laissé faire cela ?
La liste des dignitaires regorge de représentants peu connus d’organisations néo-staliniennes et nationalistes, notamment des Balkans, d’Afrique et d’Amérique latine. Mais des personnalités bien plus importantes ont pris la parole par vidéo : Evo Morales, ancien président de Bolivie, et Fernando Lugo, ancien président du Paraguay, en tête.
Étaient également présents Jackson Hinkle et Haz al-Din, dirigeants du Parti communiste américain (ACP), un groupe d’extrême droite dissident du CPUSA [le PC historique officiel des USA], extrêmement actif en ligne, ainsi que George Galloway, chef du soi-disant Parti des travailleurs de Grande-Bretagne (Workers Party of Britain ).
En dehors d’une communauté en ligne sans véritable influence sur le monde réel, l’ACP n’est pas une organisation viable et, à moins d’une croissance significative ou d’une réelle adhésion du mouvement ouvrier américain, elle ne mérite pas qu’on s’y intéresse. Galloway, c’est une autre histoire. Son organisation a une présence concrète et son passé politique au sein du mouvement socialiste britannique lui confère une crédibilité totalement imméritée, qu’il utilise pour développer son parti, notamment en remportant quatre nouveaux conseillers municipaux, en plus des quatre déjà élus aux élections locales.
Ce n’est un secret pour personne que Galloway est un piètre socialiste, ni qu’il est ouvertement pro-russe dans sa politique internationale. Pendant des années, il a été un pilier de la chaîne de télévision d’État Russia Today. Mais certains risquent, en le voyant participer à une conférence se réclamant du socialisme, de lui accorder le bénéfice du doute. Ils auraient tort.
Le Sovintern, à l’instar du parti SR lui-même, ne relève pas d’une initiative des partis de gauche. Poutine exerce un contrôle si étroit sur son « opposition » qu’il prononce des discours lors de leurs événements. Alors, pourquoi autoriser ce forum ?
La première raison est d’ordre stratégique : Poutine a grand besoin d’une bonne image internationale en ce moment. La guerre en Ukraine a fait de lui l’ennemi public numéro un, et toute tentative de rassembler des forces internationales, aussi insignifiantes soient-elles dans leur pays d’origine, vise à afficher sa popularité.
La seconde raison est d’ordre interne et concerne le rapport de forces au sein de l’opposition russe. La création du Sovintern par SR est motivée par la volonté de se mettre au même niveau que le Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR), deuxième parti du pays et ancien rival de Poutine à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Bien que le PCFR se soit montré parfaitement docile et que les élections en Russie moderne soient une formalité, Poutine se réjouit de laisser SR grignoter une partie de la crédibilité et de la popularité du PCFR, laissant ainsi les deux partis dans une situation nettement moins favorable que Russie unie.
Il s’agit donc d’une mascarade de conférence, un exercice de propagande nationaliste visant à soutenir l’impérialisme russe et plusieurs autres démagogues nationalistes. Deux questions demeurent, auxquelles je suis incapable de répondre : pourquoi diable Galloway, soi-disant de gauche, participerait-il à ce cirque ? Et pourquoi un socialiste britannique sensé voterait-il pour son parti s’il y a participé ?
Source : https://workersliberty.org/story/2026-05-13/putin-galloway-international
14.05.2026 à 13:28
aplutsoc
« Quelques jours après le massacre de Deir Yassin, ceux qui représentaient aux États-Unis les organisations qui avaient commis ce massacre, ont eu la brillante idée de s’adresser à Einstein pour lui demander son soutien. La réponse du grand savant juif, qui reste -malheureusement- largement inconnue, a été presque laconique, tout juste 50 mots :
A l’attention de Shepard Rifkin,
Directeur exécutif des Amis Américains des Combattants pour la Liberté d’Israël
Cher Monsieur,
Lorsqu’une catastrophe réelle et finale nous surprendra en Palestine, les premiers responsables seront les Britanniques et les seconds seront les organisations terroristes nées de nos rangs.
Je ne veux voir personne qui soit associé à ces gens qui font fausse route et sont des criminels.
Sincèrement vôtre,
Albert Einstein
Malheureusement, tout montre qu’Einstein a eu de nouveau raison. Les Britanniques étant depuis longtemps un lointain souvenir, ce sont effectivement les épigones des « organisations terroristes » de 1948 qui inéluctablement conduisent Israël – qu’ils gouvernent – vers la « catastrophe finale » ! Un Israël qui peut se montrer maintenant plus puissant et arrogant que jamais, mais qui, en même temps, est en train de traverser sa plus grande crise existentielle de son histoire, pourrissant et se désintégrant à son intérieur. Le compte à rebours a déjà commencé et l’heure de la vérité approche… »
C’est avec ces phrases que nous concluions notre article « Quand Einstein appelait “fascistes” ceux qui gouvernent Israël depuis 44 ans… » écrit en août 2021 (1). Aujourd’hui, notre constat que « le compte à rebours a déjà commencé et l’heure de la vérité approche » ne paraît plus aussi impertinent ou même choquant qu’il a pu paraître il y a presque cinq ans. En effet, oui, sans doute, Israël non seulement « peut se montrer » mais est « maintenant plus puissant et arrogant que jamais ». Mais, également sans doute, Israël est maintenant plus isolé et même plus haï que jamais, tant par l’écrasante majorité des habitants du globe, que par la plupart des citoyens américains, juifs américains inclus !
Et pourtant, les dirigeants israéliens, Netanyahou en tête, pavoisent non sans raison. Pourquoi ? Mais, parce qu’ils sont actuellement en bonne voie pour réaliser leur objectif historique, d’ailleurs de plus en plus proclamé et assumé publiquement par eux : la création du « Grand Israël » ! Et en effet, après avoir rasé au sol Gaza et réduit les Gazaouis survivants du génocide à « vivre » – et à mourir sous les bombes qui continuent de leur tomber dessus-, dans un enfer sur terre qui ne dépasse plus…12% de leur territoire déjà enclavé et minuscule, l’armée israélienne s’attaque maintenant simultanément au Liban, à la Syrie et à l’Iran ! Sans oublier évidemment, le reste de la Palestine, la Cisjordanie occupée où les colons secondés par les soldats du Tsahal, terrorisent et tuent à volonté les indigènes, tout en incendiant impunément leurs maisons et leurs villages et en détruisant (déracinant) par dizaines de milliers leurs oliviers multiséculaires.
Alors, à l’exception de l’agression à l’Iran contre lequel Israël n’a pas de revendications territoriales, partout ailleurs (Liban, Syrie, Territoires Occupés) l’établissement par l’armée israélienne des tristement célèbres « zones de sécurité » ou « zones tampon », ne cache plus le véritable objectif, d’ailleurs révélé désormais fièrement par des ministres de Netanyahou : l’annexion et la colonisation par Israël de ces territoires qui deviennent, de l’aveu des éminences israéliennes, des « clones » de ce Gaza en majorité détruit et vidé de sa population !
On pourrait se demander : c’est tout ? Est-ce ça le Grand Israël des rêves messianiques des dirigeants sionistes d’hier et d’aujourd’hui ? La réponse est donnée par pratiquement tous les membres du gouvernement Netanyahou : désormais totalement décomplexés, ils revendiquent un « Eretz Israël » qui englobera bien plus que le sud du Liban et s’étendra jusqu’à Damas. Et en plus, ils ne cachent pas qu’ils pourraient faire usage de ce que l’actuel ambassadeur de Trump à Jérusalem appelle le « droit biblique d’Israël » sur un immense territoire allant « du Nil à l’Euphrate » ! Simple délire messianique ou projet géopolitique en cours de réalisation ? Si on croit ce que Netanyahou lui-même se plaît à répéter depuis un an, il s’agit de l’objectif historique du sionisme auquel il croit dur comme fer et à la réalisation duquel il se donne corps et âme…
En somme, Israël ambitionne de devenir ou plutôt est déjà en train de devenir une superpuissance régionale. Foulant aux pieds tant le droit international que les plus élémentaires droits humains des populations environnantes, qu’il tue d’ailleurs par milliers et expulse de chez elles par millions, il est en train de dominer militairement une toujours plus grande partie du Moyen-Orient, à laquelle il impose déjà sa loi. Mais, ce n’est pas tout. L’opposant israélien bien connu Daniel Levy a tout à fait raison de signaler que l’Israël de Netanyahou nourrit des ambitions encore plus grandes. Dans un article retentissant intitulé What Benjamin Netanyahu and the Israeli right really mean when they invoke ‘Greater Israel (Ce que Benjamin Netanyahu et la droite israélienne entendent réellement lorsqu’ils évoquent le « Grand Israël » ), publié le 13 avril dans The Guardian, il constate que « Dans ses récents discours, Netanyahou a commencé à qualifier Israël non seulement de « superpuissance régionale », mais aussi, « à certains égards, de superpuissance mondiale ». Israël cherche à se positionner au cœur d’une alliance régionale qui pourrait perdurer même en cas de déclin de la puissance américaine. Netanyahou a promis que cette alliance hexagonale serait déployée contre « l’axe chiite radical […] et l’axe sunnite radical émergent ». Israël n’a pas hésité à désigner la prochaine « menace » à contrer : la Turquie »(2).
Simples vœux pieux et fanfaronnades de Netanyahou ou un projet ambitieux qu’il faut prendre au sérieux ? Encore une fois, les faits ne mentent pas. Le projet grandiose de Netanyahou est déjà en train de se réaliser. Et si des pays arabes, comme ceux du Golfe Persique, les Émirats en tête, commencent à lorgner pour leur sécurité vers Israël après que les États-Unis de Trump les ont déçus en ne faisant absolument rien pour les protéger des missiles et des drones de l’Iran, d’autres en Afrique ou même en Europe tombent déjà sous la coupe d’Israël. Comme, par exemple, la Grèce et Chypre, deux membres de l’Union européenne, qui sont déjà très liés économiquement et militairement à Israël, dont ils sont d’ailleurs les deux plus fidèles et inconditionnels soutiens.
Et pourtant, malgré ou plutôt à cause de toutes ces ambitions mégalomanes et messianiques, et à cause de ces « triomphes romains » d’Israël de Netanyahou, ce pays n’a jamais été aussi isolé, haï et en crise qu’aujourd’hui ! Emporté par l’ivresse de ses succès militaires qui ont fait de lui le monstre génocidaire de nos temps, l’État d’Israël, mais aussi la société israélienne multiplient leurs fuites en avant, feignant de croire que leurs guerres interminables contre des ennemis vrais ou inventés de toute pièce, remettront toujours à plus tard leur heure de la vérité.
Cependant, cette heure de la vérité d’Israël ne peut plus tarder, et il y a désormais une foule d’évènements qui ne trompent pas. Comme, par exemple, le fait que le soutien historique, sinon le coffre-fort et l’arsenal d’Israël que sont traditionnellement les États-Unis d’Amérique, commencent à prendre leurs distances sous la pression de leur opinion publique qui se découvre majoritairement… pro-palestinienne. Et aussi que la Diaspora juive fait majoritairement de même, tandis que la jeunesse juive très radicalisée organise et prend souvent la tête des manifestations pro-palestiniennes surtout aux États-Unis ! Et aussi, que New York, la plus grande ville juive du monde, a fait élire comme maire le jeune socialiste musulman Zohran Mamdani soutenu activement par des dizaines de milliers de new-yorkais juifs.
Mais, malgré l’énorme importance de tous ces évènements -encore impensables il y a quelques ans – ils ont une moindre influence sur la crise de l’État d’Israël et de sa société – divisée d’ailleurs en camps irréconciliables – que le pourrissement moral galopant de cet État à son intérieur. Un pourrissement qui le rapproche maintenant plus que jamais de ce qu’Einstein appelait déjà en 1948, « sa catastrophe finale ».
Notes
1. Quand Einstein appelait “fascistes” ceux qui gouvernent Israël depuis 44 ans : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/240821/quand-einstein-appelait-fascistes-ceux-qui-gouvernent-israel-depuis-44-ans
2. What Benjamin Netanyahu and the Israeli right really mean when they invoke ‘Greater Israel’: https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/apr/13/benjamin-netanyahu-middle-east-greater-israel
14.05.2026 à 10:15
aplutsoc
10.05.2026 à 17:34
aplutsoc
Le Collectif de Solidarité avec le Peuple du Nicaragua (CSPN), France Amérique Latine (FAL) vous invitent, dans le cadre des Semaines de l’Amérique Latine et des Caraïbes (SALC), à la soirée :
22 mai 2026 de 20h à 22h
Lieu: LE DOROTHY, 85 bis Rue de Ménilmontant – 75020 Paris
M°Ménilmontant ou Gambetta
Depuis le soulèvement populaire d’avril 2018 au Nicaragua, le régime autoritaire du couple Ortega-Murillo gouverne par la répression et la terreur : des centaines de morts, de prisonniers et prisonnières politiques (dont plusieurs centaines ont été expulsé•es et déchu•es de leur nationalité), des disparu•es. Près de deux millions de Nicaraguayen•nes ont choisi le chemin de l’exil ou été empêché•es de rentrer au pays. Les élections de 2021 n’ont pas été validées par les instances internationales, plus aucun journal papier n’existe au Nicaragua, la majorité des journalistes sont exilé•es.
Pour témoigner de cette réalité d’atteintes systématiques aux droits humains, nous accueillerons :
Nous espérons votre présence.
Pour celles et ceux qui ne sont pas à Paris, trois autres soirées sont prévues à Toulouse (17 mai), Montpellier (18 mai) et Lyon (19 mai) avec le frère Rafael Aragon. Vous trouverez le détail en pièce jointe.
10.05.2026 à 12:08
aplutsoc
Présentation
Aplutsoc a organisé deux réunions-débats publiques les 7 avril et 1° mai, à partir de la question des guerres et des menaces de guerre en Europe et de la nécessité pour les forces voulant l’émancipation sociale de s’approprier, en toute indépendance, les sujets militaires. La discussion dans ces deux réunions, comme nous l’avons proposé à l’issue de la seconde, nous a conduit à envisager le lancement d’un appel unitaire associant ces questions et celle des présidentielles. Voici donc le texte soumis à discussion, modification, critique, amendements …, en vue d’une nouvelle rencontre ouverte que nous proposons le mercredi 20 mai prochain.
Proposition de texte
Chacune et chacun le voit et le ressent : il y a danger, international et national. Danger de l’axe Trump/Poutine au plan international et danger du RN et de l’union des droites au plan national, les deux étant étroitement liés l’un à l’autre.
La fuite-en-avant impérialiste de la Maison blanche et du Kremlin menace l’Europe et les peuples du monde, à commencer par les peuples ukrainien et palestinien.
Si Meloni est en difficulté en Italie et si Orban a perdu en Hongrie, l’extrême droite intégrée à cet axe ultra-réactionnaire et néofasciste vise le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France. La France est pour elle un maillon décisif, car elle hériterait du potentiel autoritaire du régime de la V° République et du contrôle de l’armée et des armes nucléaires.
Mais le paradoxe est là : la grande majorité, notamment de la jeunesse et des femmes, et avec eux des exploités et des opprimés, aspire à une issue démocratique et écologique. En France, nous avons imposé l’unité pour empêcher l’avènement d’un exécutif Macron/Bardella en 2024, et les poussées sociales de décembre 2024 et de septembre 2025 ont montré la force réelle du mouvement d’en bas.
Or, la manière dont les forces politiques de gauche en France « préparent les présidentielles » équivaut à l’organisation de la défaite.
La tenaille Mélenchon/Hollande nous conduit à Bardella !
L’unité doit être et sera IMPOSÉE par en bas, sur la base des revendications qui sont là, et celle-ci ne peut que se faire contre l’extrême droite et contre l’axe Trump/Poutine :
L’unité et la victoire exigent que l’extrême droite et l’union des droites soient dénoncées et attaquées indissociablement en tant que relais de Trump et de Poutine œuvrant à l’asservissement de l’Europe – non pas comme marché commun de l’UE ou place forte d’un “Occident” imaginaire, mais comme espace de conquêtes démocratiques et sociales et de luttes populaires capables de faire obstacle à l’offensive impérialiste globale.
Il n’y aura donc ni unité pour la défense de l’ordre existant et des institutions nationales et européennes existantes, ni unité pour « la paix » en sacrifiant le peuple ukrainien et toute l’Europe centrale et orientale.
L’unité sera antifasciste, c’est-à-dire qu’elle préparera le combat contre l’axe Trump/Poutine.
Pour battre Bardella/Le Pen/Retailleau and co et sortir de Macron/Philippe/Attal and co en 2027, il faut assumer le combat contre toutes les forces impérialistes et réactionnaires à commencer par celles de Trump et de Poutine en Europe, tout en imposant l’unité sur nos revendications démocratiques, sociales et écologiques.
Une candidature unitaire à la présidentielle, ne contribuant pas à l’organisation de la défaite, doit remplir ces conditions.
Avis, critiques, amendements, suggestions, peuvent être envoyés à notre boite mail : aplutsoc@netc.eu
10.05.2026 à 12:07
aplutsoc2
A la fin de mon précédent article, je posais la question : « Une candidature unitaire aux présidentielle de la V° République, ne visant pas à la sauver, mais s’inscrivant dans le mouvement d’en bas pour la démocratie, est-elle possible ? Comment articuler combat pour l’unité et présidentielle, sachant que la présidentielle est l’arme la plus redoutable de nos institutions pour aligner et pour diviser ? »
L’officialisation de sa candidature par J.L. Mélenchon le 3 mai, si elle ne fut pas une surprise, illustre bien cette fonction d’ordre social de la présidentielle « pour aligner et pour diviser ».
Le 8 mai, la démission de Boris Vallaud et des membres de son courant (17% des mandats) de la direction du PS lui apporte en somme son complément nécessaire. Olivier Faure reste statutairement le premier secrétaire du PS, mais en minorité (42% des mandats du dernier congrès). Vallaud lance en même temps une initiative « Construire 2027 » avec, notamment, Raphael Glucskmann, Carole Delga, Yannick Jadot.
Chez les Ecologistes, la droite tournée de ce côté-là (Jadot) et la « gauche » tournée vers LFI (Sandrine Rousseau), se coalisent pour le conseil national des 6-7 juin pour, à la fois, mettre en cause le projet de primaire et, du coup, la candidature de Marine Tondelier à celle-ci. Intéressante convergence !
Dans cet enchainement, inauguré de fait par l’annonce de J.L. Mélenchon (même si le coup de Vallaud se préparait sans doute depuis quelques temps), le seul évènement se situant à contre-courant de la logique présidentialiste d’alignement-division, malgré ses limites, fut le meeting de la Bellevilloise, le 5 mai, de « Front populaire 2027 ».
Mais malgré le volontarisme de Danielle Simonnet, Lucie Castet ou Raquel Garrido, que l’on peut saluer, cet évènement fut perçu par ses participants et par les médias comme poussif, et il ne pouvait guère en être autrement : les primaires semblent battre de l’aile.
Ainsi, si François Ruffin notamment, entend légitimer sa candidature par celles-ci, il cherche à se donner les moyens de la maintenir si elles n’ont pas lieu. Sa déclaration d’hostilité à « l’immigration de travail » – prétexte à insultes de la part de LFI dont c’était largement le discours jusque vers 2019 – relève d’ailleurs d’une démarche présidentialiste s’imaginant rassembler large.
La « sortie » du courant Vallaud sonne comme une « punition » faite à Faure pour son soutien au principe d’une primaire et sa présence à la Bellevilloise. Mais il est très important ici de souligner qu’elle intervient également en réaction à un évènement, qui, potentiellement, débouche sur la lutte des classes directes.
Je veux parler de la question du 1° mai.
En effet, la volonté des ci-devant macroniens de s’en prendre au 1° mai a une très grande portée politique et sociale : elle signifie qu’ils veulent reprendre l’offensive contre tous les droits sociaux, alors que la force objective du prolétariat, qui a affleuré notamment en septembre 2025, les a contraints à des reculs limités et partiels mais exprimant le risque de paralysie du pouvoir : décalage de la contre-réforme des retraites, suspension de la énième réforme de l’assurance chômage, neutralisation du « choc des savoirs » au collège.
Or, ce sont l’unité syndicale et la menace d’une motion de censure en cas d’affrontement parlementaire, qui ont poussé Lecornu, d’abord à retirer le projet et le tapis sous les pieds de Renaissance, ensuite à reprendre l’offensive en contournant la loi. Et ce sont alors nos camarades de SUD-Commerce et la députée Danielle Simonnet qui se sont portés aux avant-postes de cet affrontement très politique.
Cela n’a guère été médiatisé ni commenté, mais le spectre de la motion de censure articulée sur la lutte des classes, comme lors de la chute des gouvernements minoritaires et illégitimes précédents, Barnier en décembre 2024, Bayrou en septembre 2025, s’est à nouveau profilé dans cet épisode, donc la réalisation de fait de l’unité des partis du NFP en même temps que de l’unité syndicale.
Voila qui montre à la fois la force potentielle, toujours sous-jacente, et en réalité énorme, de l’unité, et qui a sonné comme une alerte pour les divers « droitiers du PS » voulant éviter de retomber dans un cadre relevant peu ou prou de ce qu’a été le NFP en devant censurer le gouvernement nommé par Macron. La déclaration de candidature de J.L. Mélenchon leur a offert le moment idéal pour passer à l’offensive.
Le courant de Boris Vallaud préconise parait-il la « démarchandisation ». Mais il a engagé clairement une tentative d’embardée vers la droite pour tout le PS et au-delà, théoriquement contre Mélenchon, qui ne saurait que s’en réjouir, et s’en réjouit.
Rappelons que le congrès du PS de juin 2025 avait acté que la participation du PS à une primaire devait être tranchée par un vote des adhérents, initialement fixé à fin 2025 puis reporté. Il devient douteux qu’il ait lieu, la coalition des droites du PS, disant combattre la prétendue dictature de Faure-le-tyran, ne voulant pas d’un tel vote, car on ne sait jamais …
Le cartel « Construire 2027 », sur une base très générale, veut en fait dessiner un rassemblement très large, c’est-à-dire au-delà de la gauche, « contre l’extrême droite ». Il annoncerait un « plan en trois étapes » : une quinzaine de « grandes idées » (donc, pas de référence au programme du NFP), puis « l’équipe », et pour finir « le nom » du candidat, « après l’été ».
Derrière ce flou, difficile de ne pas voir tout le dispositif autour de l’ancien président François Hollande, qui, quant à lui, déclare à ce stade que le candidat soutenu par le PS devra être choisi en janvier 2027.
Cette date tardive ne signifie pas seulement que Hollande veut se donner de l’aise pour s’imposer, mais qu’il s’agit de voir si Mélenchon pourra espérer parvenir au second tour, auquel cas, rappelons-le, il risque d’être, toutes choses égales par ailleurs, d’une efficacité comparable, pour faire élire Bardella ou Le Pen, à celle de Jean-Marie Le Pen en 2002 pour faire élire Chirac.
Devant une telle perspective, Hollande et toute la traine allant de Glucksmann à Vallaud, pourrait soit tenter d’appeler au ralliement de « la droite et du centre » sur son nom d’ancien président, soit, plus probablement, se rallier et tenter de rallier le PS et un maximum d’électeurs de gauche, à une candidature dite de « la droite et du centre » – en l’état actuel, à Edouard Philippe.
Autrement dit, et en résumé, nous avons de ce côté-là affaire à une opération de division qui conduit à la destruction du Parti Socialiste, dont la « résurrection », quoi qu’on en pense et quoi que furent ses limites, a été une composante nécessaire du NFP et de notre victoire à éviter l’exécutif Macron-Bardella en 2024. Destruction dont la portée est beaucoup plus grande encore : il s’agirait de la liquidation d’une grande partie de « la gauche » et des courants politiques issus du mouvement ouvrier.
On lit ou on entend parfois, d’ailleurs, que voter Philippe pourrait devenir un acte civique responsable, comme le fait de soutenir Peter Magyar contre Victor Orban le fut en Hongrie. Cette comparaison est erronée.
En Hongrie, le monde du travail n’a pas de représentation politique, même éclatée, la « gauche » issue de l’Etat stalinien n’ayant jamais joué ce rôle, et c’est une mobilisation par en bas, de la société civile, qui a imposé la défaite d’Orban au moyen de Magyar. En France, un alignement derrière un Philippe aurait, pour la société civile, le pluralisme et le syndicalisme, une signification opposée.
La poussée du RN ne serait que contenue et reprendrait, pouvant éventuellement être par la suite intégrée au gouvernement qui serait issu de cette opération dont le but serait, évidemment, la restauration d’une V° République pleinement autoritaire et omnipotente. Rappelons d’ailleurs qu’Horizons, l’un des trois appareils issus du néo-gaullisme avec LR et l’UDR, est compris dans l’« union des droites » telle que l’appelle de ses vœux un Pierre-Edouard Stérin, et ne manque pas de passerelles vers l’extrême droite, comme LR.
Ajoutons qu’un grand rassemblement avec « la droite et le centre » derrière François Hollande aurait, pour le PS et plus largement pour la gauche, les écologistes et les courants issus du mouvement ouvrier, une portée également liquidatrice. Ce ne serait pas la même chose que le vote dit « républicain » du second tour des législatives de 2024 qui s’articulait sur l’apparition et l’affirmation du Nouveau Front Populaire.
Mais le danger « liquidateur » est plus important encore si nous prenons en compte, et il faut le faire, les orientations de Jean-Luc Mélenchon. Dans mon précédent article, première partie de ces réflexions, je disais qu’il part affecté de deux contradictions structurelles qui l’opposent et vont l’opposer à sa base sociale et électorale : une orientation internationale similaire à celle du RN et le bonapartisme présidentialiste le plus assumé et affiché qui soit.
Dans son long entretien sur LCI le 8 mai sur la politique internationale, il a accentué tous les traits liés à ces deux contradictions, et rencontré bien entendu un succès certain auprès de la sphère médiatique qu’il est supposé détester, et auprès de l’appareil d’Etat de l’impérialisme français, en se définissant, en se présentant, et en étant réellement, « gaullo-mitterrandien », très, très loin, en vérité, des secteurs jeunes et urbains qui soutiennent LFI.
Les trois éléments principaux de cette politique étrangère développés dans cette interview sont, d’abord, l’entente avec la Russie pour la faire « revenir en Europe », sans aucunement remettre en cause le régime poutinien (il nous faudra revenir par ailleurs, ce que nous avons commencé à faire, sur les très douteux « opposants russes » de J.L. Mélenchon). Ce « retour en Europe » doit se faire en « sortant d’Ukraine », mais en passant par des « référendums » permettant aux « russophones » que l’Ukraine aurait soi-disant persécutés de s’exprimer, cela bien entendu sans préciser où s’arrête la Russie et où s’arrête l’Ukraine, puisque ce serait aux dits référendums de le dire, et donc sans exiger le moindre retrait des troupes russes des zones occupées plongées en réalité dans une logique génocidaire.
Second volet, le soutien à la revendication de Xi Jinping d’annexion de Taiwan et donc, potentiellement, le soutien à une invasion de Taiwan. J’ai par ailleurs écrit une note synthétique sur cette question de Taiwan.
Troisième volet, prétendument anti-américain : une « sortie de l’OTAN » consistant – qui plus est, progressivement – à revenir à la situation qui fut celle existant, selon Mélenchon, sous De Gaulle et Mitterrand. La France en réalité n’a pas « quitté l’OTAN » sous De Gaulle en 1966, elle a boycotté son commandement intégré tout en restant membre du Pacte Atlantique instituant l’OTAN. C’est cela qu’en réalité propose Mélenchon. En l’occurrence, rien ne saurait mieux convenir à Trump car ainsi, l’OTAN ne serait ni défiée en Europe, ni investie pour y affronter les Etats-Unis.
Cette orientation internationale est, à ce stade, nettement mieux articulée et argumentée que celle du RN, embarrassé par le souci de se démarquer sans se démarquer tout en se démarquant, d’avec Trump et Poutine, mais elle repose sur des fondamentaux communs, largement partagés parmi les forces liées à l’impérialisme français d’un bout à l’autre du « spectre politique ».
Enfin, l’entretien se termine par quelques mots sur un éventuel gouvernement du président Mélenchon. L’équipe est constituée, veut-il bien nous dire – là encore de manière tout à fait monarchique. Elle s’ouvrira aux communistes et écologistes qui s’intégreront dès maintenant à sa campagne, et sera ouverte au-delà. Au-delà ? M. De Villepin a tout son « respect » et sa « sympathie » », qu’on le note bien. Mais les « socialistes » – de toute nuance, Olivier Faure inclus, et tout ce qui pourrait être accusé de s’apparenter à eux- en seront, eux, irrémédiablement exclus.
Ainsi, Mélenchon prophétise-t-il une autre forme d’union nationale potentiellement sans rivage à droite que celle que cherche à nous mitonner François Hollande, mais il s’agit bien d’une variante de la même cuisine : celle du sauvetage et de la restauration de la V° République.
Cette trame, qui certes transparaît mais qui le fait de manière fort voyante à qui veut bien voir, ne définit pas Mélenchon comme un réformiste de gauche ayant quelques travers autoritaires, ainsi qu’il est souvent perçu par exemple dans les deux NPA, mais bien comme un candidat pleinement bonapartiste, par rapport auquel François Hollande et tout ce qu’il représente n’est pas une antithèse, mais un complément.
Les deux forment une tenaille qui pourrait bien placer Bardella ou Le Pen à l’Elysée, mais qui, de plus, et ceci est essentiel à comprendre, menacent, des deux côtés, de liquidation de ce qui reste de courants politiques issus du mouvement ouvrier, de la gauche et de l’écologie dans ce pays, à savoir ce qui persiste à bouger en termes de courants confrontant des orientations, du PS au NPA en passant par le congrès du PCF et l’existence de l’APRES, d’une part, et l’existence indépendante en tant que telle, malgré une intégration financière et institutionnelle largement avancée dans leurs sommets, des organisations syndicales.
Ainsi présentée, cette tenaille peut sembler puissante. Mais l’épisode récent du 1° mai, d’ailleurs non terminé, évoqué plus haut, montre qu’il n’en est rien. Toute irruption de la lutte des classes directes – dont Mélenchon, d’ailleurs, avec celui de la charte d’Amiens, théorise le rejet comme chemin vers la transformation sociale – peut à tout moment briser complétement ladite tenaille.
Quand un Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis, parle d’ « insurrection populaire » en cas d’arrivée au pouvoir du RN, et appelle à des manifestations de masse contre le racisme, il a raison, et c’est, à travers le poids même que lui confère son élection, la poussée vers la lutte des classes indépendantes qui se cherche dans ses propos.
Je reprends donc les deux questions par lesquelles commençait cet article, en en inversant l’ordre.
« Comment articuler combat pour l’unité et présidentielle, sachant que la présidentielle est l’arme la plus redoutable de nos institutions pour aligner et pour diviser ? »
La lutte des classes doit dominer l’élection présidentielle et non être dominée par elle. Aussi bien sur le plan de la défense du niveau de vie contre la hausse des prix, de la défense des services publics et des emplois, que sur le plan de l’affrontement, ici et maintenant, avec l’extrême droite et l’union des droites, en train de se durcir comme on le voit à propos du « Canon français » ou de « Murmures de la Cité », c’est la lutte ici et maintenant qui doit cadrer les choses : notre responsabilité de militants, et d’un centre politique de proposition, de discussion et d’action comme Aplutsoc, est de pousser à sa généralisation et à sa centralisation.
« Une candidature unitaire aux présidentielle de la V° République, ne visant pas à la sauver, mais s’inscrivant dans le mouvement d’en bas pour la démocratie, est-elle possible ? »
Elle est possible, mais certainement pas acquise. Des primaires n’auraient de sens qu’en étant construites sur la base des luttes et en même temps qu’elles, et pas en mettant l’idée du choix d’un.e candidat.e au centre, mais celle de la nécessité d’imposer l’unité, pour gagner. Difficile mais pas impossible, d’autant que le PS en tant que tel est en fait confronté au choix de disparaître ou d’en être un canal, et il pourrait en aller de même pour le PCF et pour les Ecologistes.
Pour s’inscrire dans le mouvement d’en bas pour la démocratie, elle devrait aussi aborder la discussion sur les candidatures unitaires aux législatives, et avancer l’exigence que l’assemblée élue dans ce cas là soit constituante.
A qui me dirait que cette orientation est une vue de l’esprit, une utopie, je répondrai qu’elle est beaucoup plus réaliste que de croire soit qu’à travers la candidature gaullo-mitterrandienne de Mélenchon le peuple sera rassemblée et le RN terrassé, soit qu’un miracle pourrait advenir à travers les ouvertures centro-droitières de Hollande à Vallaud. Evidemment, ce réalisme ne veut pas dire que ce soit facile à faire, vu les orientations politiques des appareils existants. Mais qui ne lutte pas ne gagne rien.
Vincent Présumey, 10/05/26.
10.05.2026 à 12:02
aplutsoc2
« Taïwan, c’est la Chine. »
Non, en raison des faits historiques ci-dessous mis bout à bout :
1) la première strate de peuplement est austronésienne et reste présente dans les montagnes de l’intérieur, c’est de Taïwan que sont parties les vagues de peuplement vers les Philippines, la Malaisie, l’Indonésie, etc.
2) sous le nom de Formose, Taïwan est un enjeu au XVII° siècle entre l’empire mandchou (Chine), le Japon, et les Portugais puis les Anglais.
3) un important peuplement d’origine chinoise s’installe spontanément dans l’île, mais il s’agit de populations sinisées venues de Chine du Sud, de langue Min et pas Han (1). Ils forment la majorité des Taïwanais actuels.
4) Taïwan a été colonisée par les Japonais (1895-1945) et un mouvement national, solidaire des Chinois (Guomindang et PCC) s’y est alors développé.
5) en 1949, se produit en réalité une colonisation chinoise, par le Guomindang de langue chinoise standard Han, qui fuit les armées rouges de Mao et se base à Taïwan, où son installation fait 200 000 morts dans la population insulaire. Néanmoins, le Han ne sera jamais parlé majoritairement.
6) les luttes sociales ont depuis les années 1970 imposé des droits démocratiques et syndicaux qui n’existent pas en RPC et qui seraient anéantis, comme à Hong-Kong et sans doute plus rapidement, en cas d’incorporation à la RPC.
7) la question de l’identité nationale fait débat, démocratiquement, à Taïwan : les deux principales positions sont l’indépendance d’une nation taïwanaise distincte de la Chine continentale, ou une indépendance-association ou confédération impliquant une démocratisation de la Chine continentale. Aucune de ces deux positions n’est bien entendu celle de Xi Jinping et du PCC, rappelée hier soir par JL Mélenchon qui la soutient (« Taïwan c’est la Chine »).
8) je dirai même qu’une identité taïwanaise démocratique et associée à la Chine est la plus explosive et dangereuse pour le pouvoir de l’oligarchie capitaliste du PCC, car elle implique la démocratisation de la Chine et donc le droit à l’autodétermination des Tibétains, Ouighours, Mongols, et la reconnaissance de la pluralité chinoise elle-même (« la » langue chinoise unique recouvre, sous une écriture standard identique, 9 langues aussi différentes entre elles que le français et l’espagnol).
9) la force principale, à Taïwan, alliée au PCC et à son oligarchie, avec des liens économiques, familiaux et mafieux, c’est le Guomindang : ironie de l’histoire, ceux qui se croient « révolutionnaires » et « anti-impérialistes » en soutenant l’annexion de Taïwan, sont avec les héritiers de Jiang Jieshi alias Tchang Kai-Tchek !
Hé oui, ancien camarade Jean-Luc, comme disait Marx citant Spinoza :
« L’ignorance n’a jamais servi de rien à personne. »
(1) Je sais qu’en principe, le Min et les autres langues sinitiques font partie du « Han ». Mais le recouvrement de l’ensemble des langues sinitiques dans la catégorie « Han » est justement l’effet d’une opération politico-idéologique, qui certes pèse sur la réalité. « Mandarin » est un terme occidental, dont l’équivalent chinois ne va pas de soi – à la rigueur ce serait le ganhua, forme la plus répandue du « Han ». L’usage consistant à amalgamer au Han les langues – car linguistiquement ce sont bien des langues – du Sud de la Chine, Wu, Min, Hakka, Yue, n’est pas neutre : il assimile à la nation chinoise Han les populations qu’elle a en fait sinisées, dont le substrat peut différer fortement, et encore récemment, des langues sinitiques.
De la même façon l’uniformité de l’écriture et la centralisation étatique font qu’il est dangereux de désigner ces langues comme ce qu’elles sont techniquement, des langues, mais qu’elles sont censées être des « dialectes » de la seule langue nationale.. A Taïwan, on a en fait 70% des gens parlant à la maison le Hokkien, qui relève du Min et se retrouve en face, au Fujian, à peu près 15% parlent le Hakka, provenant de l’arrière-pays cantonais, et seulement 12% le « mandarin » ou « Han » au sens étroit, et c’est l’occupation par le Guomindang en 1949 qui en a fait la langue quasi officielle. Mais justement, l’aperception d’eux-mêmes des Taïwanais remet en cause cette assimilation, et peut être contagieuse envers les populations chinoises, notamment du Sud.
09.05.2026 à 12:58
aplutsoc
Présentation
Dans le texte que nous reproduisons ci-dessous, Paul Le Blanc répond à l’article de Dan La Botz ( Adieu à Lénine et au Léninisme) que nous avions publié le 4 mai.
Paul Le Blanc appartient à la même génération politique que Dan La Botz, celle des années 60 qui se radicalisa notamment contre la guerre du Vietnam. Mais il entra en politique par l’autre aile du mouvement trotskyste, celle incarnée par le SWP américain, gardien pendant plusieurs décennies d’une certaine orthodoxie, stature acquise avec la fameuse lutte fractionnelle de l’hiver 1939-1940 qui vit Max Shachtman et ses partisans scissionner du SWP pour former le Workers Party en avril 1940. Les International Socialists, là où Dan La Botz a fait son initiation politique, descendent de cette branche rivale.
A la fin des années 70, lorsque l’âge atteint par les pionniers des années 30 et 40 du SWP sonna l’heure du passage de générations, une nouvelle direction emmenée par Jack Barnes purgea les survivants de la vieille garde historique et balança par-dessus bord l’héritage trotskyste pour promouvoir une sorte de castrisme adapté aux USA. Mais cela, c’est une autre histoire qui ne rentre pas dans le cadre de cette présentation.
Paul Le Blanc, en ce début délicat des années 80, fait partie des jeunes qui tentèrent aux côtés des vieux de la « vieille garde » du SWP de préserver ce que Jack Barnes et ses disciples reniaient. Certains créèrent Socialist Action, d’autres, dont Paul, initièrent la Fourth International Tendency qui se fixait pour but de redresser le SWP castrisé, en tant que fraction externe. Hélas, à la fin des années 80, les partisans de la FIT jetèrent l’éponge et intégrèrent pour la plupart la nouvelle organisation Solidarity fondée en 1986 qui constituait d’une certaine façon un retour sur la scission de 1940 en réunissant les héritiers des « orthodoxes » et des « hétérodoxes ». Cette nouvelle organisation eut à faire face aux difficultés que le triomphe du néo-libéralisme entraîna sur la vie sociale et politique aux USA et malgré une certaine forme de continuité à saluer, s’enlisa dans le piétinement.
La stagnation de cette formation conduisit Paul Le Blanc dans les années 2000 à s’intégrer, malgré son pedigree « orthodoxe », au sein d’une organisation plus « activiste », plus dynamique, l’ISO (International Socialist Organization) issue de la tradition « hétérodoxe » et liée tumultueusement au courant de Tony Cliff. Hélas, sous le poids de contradictions internes liées au contexte politique US dont une affaire de violences sexuelles couverte par la direction historique de ce groupe, l’ISO explosa en 2016 et disparut de la surface du globe.
Malgré toutes les vicissitudes de cet itinéraire, Paul Le Blanc, en tant qu’historien universitaire, a poursuivi un travail de recherche et d’enseignement permettant d’approfondir et de renouveler la connaissance des œuvres et trajectoires de Lénine, Luxembourg et Trotsky.
Texte de Paul Le Blanc
Dans « Dire adieu à Lénine ? », Paul Le Blanc engage un dialogue critique avec l’article de Dan La Botz, « Adieu à Lénine et au léninisme », paru dans LINKS International Journal of Socialist Renewal. La réponse de Le Blanc paraît simultanément sur LINKS et Communis.
Dan La Botz, intellectuel, militant et écrivain de renom, vient de publier un essai d’une importance capitale. Il clame haut et fort : « Adieu à Lénine et au léninisme ! » La publication de cet essai peut être considérée comme un véritable tour de force intellectuel, s’inscrivant pleinement dans un long débat qui dure depuis plus d’un siècle.
Au lendemain de la Révolution russe de 1917, et surtout durant la Décennie rouge des années 1930, un nombre important d’intellectuels et de travailleurs considéraient la révolution socialiste comme l’avenir, et pour beaucoup d’entre eux, Vladimir Lénine en était le symbole éclatant. À l’inverse, dans les années 1950, relativement peu d’intellectuels et d’universitaires de gauche en Occident étaient enclins à défendre l’héritage de Lénine. Certes, d’importants travaux contradictoires, de qualité variable, émanaient du vaste mouvement communiste influencé par Staline, mais aussi des fragments survivants du trotskisme. Ces travaux furent généralement rejetés (parfois injustement) par les intellectuels dominants. Mais l’hostilité envers Lénine et le léninisme était assurément la norme.
Quelques intellectuels et universitaires reconnus, représentant un courant dissident, existaient. On pouvait les compter sur les doigts d’une main : Isaac Deutscher, E.H. Carr, Eric Hobsbawm, Erich Fromm, Herbert Marcuse, C.L.R. James, Raya Dunayevskaya, Hal Draper, Ernest Mandel, Arno Mayer, et même (le plus souvent en filigrane, mais parfois explicitement) Hannah Arendt. Ce petit groupe était loin d’adopter une vision inconditionnelle de Lénine et n’était en aucun cas unanime sur tous les sujets. À quelques exceptions près, rares étaient ceux qui se considéraient comme léninistes, mais tous ont avancé – au moins occasionnellement – des points de vue favorables à Lénine. Ces points de vue étaient généralement ignorés, rejetés, marginalisés. En termes plus contemporains, il arrivait que ceux qui exprimaient de telles opinions soient tout simplement mis au ban de la société.
La première place était en revanche accordée à ceux qui produisaient des travaux prônant un rejet catégorique de Lénine, de ses idées et de son œuvre. Parmi les plus éminents figuraient des personnalités telles que Sidney Hook, Bertram D. Wolfe, James Burnham, Leonard Schapiro, Daniel Bell, Isaiah Berlin, Raymond Aron, Will Herberg, Alfred G. Meyer, Robert V. Daniels, Walt Rostow, Jeanne Kirkpatrick et Richard Pipes. On comptait parmi eux un bon nombre d’anciens militants de gauche et d’anciens léninistes. Nombre d’entre eux occupaient des postes d’influence considérables au sein du courant intellectuel dominant, notamment dans les universités et les agences gouvernementales anticommunistes.
Malgré les vagues de radicalisation récurrentes des cinquante dernières années, un nombre considérable de travaux universitaires nouveaux et importants ont ouvert la voie à une réflexion plus approfondie et plus nuancée sur Lénine et l’héritage léniniste. On peut en trouver des exemples dans les œuvres de Moshe Lewin, Alexander Rabinowitz, Ronald Suny, Lars Lih, John Riddell, Tamas Krausz, Kevin Anderson, Alan Shandro, Jodi Dean, August Nimtz, Lara Doud, Alla Ivanchikova et bien d’autres. Ces travaux ont été largement abordés lors des « Journées léninistes », un cycle de quatre mois qui s’est tenu de janvier à mai 2024, et seront également présents dans le prochain Cambridge Companion to Lenin.
C’est toutefois au sein d’autres cercles que Dan souhaite concentrer son attention : parmi le nombre croissant de jeunes militants de gauche (notamment au sein des Democratic Socialists of America, dont l’influence ne cesse de croître). Ils sont confrontés à une question fondamentale : que faire ? — et certains se sont intéressés aux enseignements utiles que l’on pourrait tirer de la tradition léniniste. C’est précisément là que la contribution de Dan La Botz vise à avoir l’impact le plus significatif.
J’ai beaucoup de respect pour Dan. Bien que je sache que je ne serais pas d’accord avec lui sur tous les points, j’attendais avec intérêt sa contribution à la compréhension collective de Lénine, surtout à ce moment précis de l’histoire. Or, l’essai de Dan est profondément décevant. Un point saillant est qu’il ignore purement et simplement les nouvelles études qui ont progressé ces trente dernières années. Au lieu de cela, on a droit à un essai qui reflète la pensée « mûre » (déradicalisée) de Sidney Hook et Bertram D. Wolfe des années 1950 et 1960. Dan n’offre pas grand-chose non plus – hormis quelques bribes impressionnistes et des affirmations peu ou pas étayées – sur la façon dont tout cela se rapporte aux actions militantes d’aujourd’hui et de demain.
Réfuter sérieusement tout ce que Dan avance exigerait un livre, voire plusieurs. Je n’ai certainement pas le temps pour cela, et peu de lecteurs seraient enclins à se lancer dans un tel projet de lecture. Je me contenterai donc ici d’une critique brève et ciblée de son propos. Note 1
Ni le Christ (ni l’Antéchrist)
Un aspect positif de l’article de Dan réside dans son refus salutaire de cautionner la déification de Lénine. « Songez-y : après sa mort en 1924, à l’âge de 53 ans, il fut quasiment canonisé ; son corps embaumé, dans son cercueil ouvert, sur sa tombe de la Place Rouge, devint un lieu de pèlerinage pour des dizaines de millions de fidèles communistes. » Parmi les nombreux révolutionnaires qui partageaient ce sain dégoût figurait Nadejda Kroupskaïa, camarade et compagne de longue date de Lénine, qui espérait prévenir une telle atrocité par cette déclaration publique :
« Camarades, ouvriers et paysans ! J’ai une requête importante à vous adresser : ne laissez pas votre chagrin pour Ilitch s’exprimer par une vénération extérieure de sa personne. Ne lui érigez pas de monuments, ne donnez pas son nom à des palais, n’organisez pas de célébrations fastueuses en sa mémoire, etc. Tout cela lui importait si peu de son vivant : il trouvait tout cela si pénible. Souvenez-vous de la pauvreté et du désordre qui règnent dans notre pays. Si vous voulez honorer le nom de Vladimir Ilitch, construisez des crèches, des jardins d’enfants, des maisons, des écoles… etc., et surtout, efforcez-vous en tout de perpétuer son héritage. » Note 2
Mais comme Dan le déplore à juste titre, l’héritage des idées de Lénine a subi un traitement similaire. Lénine a été érigé en « dieu d’une religion d’État », une religion façonnée par une clique bureaucratique, dirigée par Staline, soucieuse de justifier son propre pouvoir. Comme le souligne Dan, même les opposants à Staline n’ont pas échappé à la tentation de considérer les idées de Lénine non comme des notions susceptibles d’être justes ou fausses, mais comme un texte sacré que les véritables révolutionnaires ne pouvaient remettre en question. (Malheureusement, il en va de même pour les écrits d’autres révolutionnaires – Karl Marx, Léon Trotsky, Rosa Luxemburg, Mao Zedong, et bien d’autres.) Révolté par cette influence néfaste, Dan conclut son essai par ces sages paroles :
» On n’a pas besoin de Lénine pour être socialiste ou révolutionnaire. On n’a pas besoin de Lénine pour créer une organisation socialiste. Il suffit de principes socialistes, de débats démocratiques et de l’engagement et de l’autodiscipline de ses membres. Nos organisations socialistes doivent être authentiques et pleinement démocratiques, y compris dans leurs relations avec les mouvements ouvriers et sociaux. La démocratie est au cœur de notre socialisme. »
On pourrait être entièrement d’accord avec cela (et je pense que Lénine lui-même l’aurait été), tout en ajoutant que les socialistes d’aujourd’hui pourraient encore tirer des enseignements utiles de Lénine et de ses camarades, non seulement pour comprendre les événements historiques, mais aussi pour discerner ce qui est pertinent dans notre situation actuelle. Certes, Lénine n’avait pas raison sur tout, mais il avait certainement raison sur certains points.
Tout en reconnaissant que Lénine « était un dirigeant politique exceptionnel », Dan insiste à juste titre sur le fait qu’« il nous faut faire preuve de discernement pour saisir la portée de la pensée et de l’œuvre de Lénine ». Mais ce qu’il propose dans cet essai ne semble pas véritablement « perspicace » ; il ne s’agit certainement pas d’une tentative sérieuse de comprendre comment et pourquoi les choses se sont déroulées ainsi dans l’histoire. Au contraire, il semble conçu pour atteindre un objectif politique précis : dire adieu à Lénine et inciter les autres à faire de même.
Pourquoi Dan juge-t-il important d’atteindre un tel résultat ? Il semble que ce modèle de vertu révolutionnaire soit devenu pour lui son exact opposé :
» L’expérience, la vie et l’œuvre de Lénine, tant intellectuelles que pratiques, l’ont mis en conflit avec les principes fondamentaux du marxisme et du socialisme démocratique. Surtout, ils ont rompu avec l’idée qu’une révolution socialiste et la création d’une société socialiste devaient nécessairement être démocratiques… La conception du parti par Lénine était, dès le départ, autoritaire, et, en tant qu’homme qui dominait la direction du parti, il détenait l’autorité suprême. »
Ceci a abouti à la création de l’ordre stalinien – ou, comme le dit Dan : « Lénine donne à Staline le pouvoir de diriger l’État à parti unique.» James Burnham avait apparemment vu juste en 1945 lorsqu’il affirmait que Staline était véritablement l’héritier de Lénine : « Il n’y a rien de fondamental que Staline ait fait… rien, de l’institution de la terreur comme fondement principal de l’État à l’affirmation d’un monopole politique, dont les germes, voire les pousses, qui n’aient été semés et développés sous Lénine. » Note 3
Dans la mesure où ces affirmations sont vraies, il est essentiel de prémunir les militants socialistes d’aujourd’hui et de demain contre une telle influence néfaste. Mais la réalité historique ne correspond pas à ce que Dan semble croire. Avant de tirer des conclusions politiques, il serait utile de citer quelques exemples de graves lacunes dans le récit historique de Dan.
La conception du parti selon Lénine
Dans son ouvrage monumental Lenin Rediscovered / Lénine redécouvert, Lars Lih a forgé l’expression « version scolaire de Lénine » pour désigner les distorsions anti-Lénine répandues chez les universitaires de la Guerre froide et maintes fois reprises dans le monde anglophone. Il les a ridiculisées avec une facilité déconcertante. Malheureusement, Dan semble totalement sous l’influence de cette version déformée et caricaturale de Lénine. Certes, ce n’est pas ainsi qu’il comprenait les idées de Lénine lorsqu’il était militant léniniste, avant de se libérer des « illusions » de sa jeunesse.
Quoi qu’il en soit, Dan présente à présent une vision historique erronée dans le récit qu’il propose à ses lecteurs. Tout ce qu’il affirme n’est pas faux. Il note, à juste titre par exemple, qu’une majorité de délégués au deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) a rejeté la demande du Bund juif d’organiser les travailleurs juifs séparément, ce qui a entraîné le départ du Bund du congrès. Il affirme ensuite que cela « signifiait que les partisans de Lénine étaient désormais majoritaires, ou bolcheviks, tandis que les partisans de Julius Martov étaient minoritaires, les mencheviks. Les bundistes écartés, Lénine a présenté son plan d’organisation du parti, Que faire ?, ce qui a conduit au débat avec Martov et ses partisans. » Dan ajoute que « Martov n’avait rédigé aucun document aussi complet que ceux de Lénine » — ce qui est également vrai, mais à ce stade, son récit est déjà gravement erroné.
Il convient de souligner que Que faire ? n’était pas simplement le « document de synthèse » de Lénine. À cette époque (avant la rupture bolchevique-menchevique), ceux que Dan appelle les « disciples » de Lénine étaient en réalité des penseurs proches de la revue marxiste Iskra. Un autre Dan – Théodore Dan, camarade du POSDR qui devint plus tard un dirigeant de la fraction menchevique sous Martov – apporte un éclairage important. C’est lui qui fit entrer clandestinement en Russie les premiers exemplaires de cet ouvrage, et qui expliqua plus tard que « l’objectif principal de Que faire ? était la concrétisation des idées organisationnelles formulées dans le programme de l’Iskra », ajoutant que « Potresov [un autre militant éminent du POSDR qui deviendra bientôt menchevik] exprima l’opinion de tous les membres du comité de rédaction et des plus proches collaborateurs de l’Iskra lorsqu’il écrivit à Lénine (22 mars 1902) : “J’ai lu votre petit livre deux fois de suite et je ne peux que féliciter son auteur. L’impression générale… est excellente.” » Note 4
Lénine lui-même a insisté plus tard sur le fait que cet ouvrage « est un résumé des tactiques et de la politique organisationnelle de l’Iskra en 1901 et 1902. Un simple résumé, ni plus ni moins. » Note 5Martov ne ressentait aucun besoin d’écrire ce que son camarade pro-Iskra, Lénine, avait déjà rédigé. Ce document n’a d’ailleurs pas été la cause de la rupture entre Lénine et Martov. Lors du congrès du POSDR de 1903, leur désaccord ne portait pas sur les idées exposées dans l’ouvrage de Lénine de 1902, mais sur deux points distincts.
Le premier point, comme le souligne Dan La Botz, concernait le désaccord de Lénine avec la conviction de Martov que l’adhésion au parti devait inclure « les militants qui adhéraient au programme du parti, le soutenaient financièrement et travaillaient sous la direction de l’une de ses organisations ». Lénine, en revanche, insistait sur le fait que l’adhésion au parti devait inclure « la participation personnelle à l’une de ses organisations », car la définition plus souple de Martov « ouvre la porte à toutes sortes de confusion, d’hésitation et d’opportunisme ». Lénine regrettait d’avoir perdu le vote sur ce point, mais il n’était guère enclin à diviser le POSDR à ce sujet. Note 6
Dan résume avec justesse le second point de désaccord entre Lénine et Martov : « Plus tard, lors de ce congrès, deux propositions furent présentées concernant la composition du comité de rédaction de l’Iskra : l’une devait inclure six camarades (Georgi Plekhanov, Pavel Axelrod, Vera Zasulich, Lénine, Martov et Alexander Potresov), l’autre trois (Plekhanov, Lénine et Martov). Cette proposition entraîna une scission, la composition à trois proposée par Lénine ayant été approuvée par le vote, Martov refusant d’accepter la décision.»
Dan offre brièvement un résumé pertinent de la conception de l’organisation selon Lénine : « Lénine préconisait un débat ouvert sur les questions internes au parti, suivi d’une décision démocratique, puis, une fois la décision prise, d’une action unie. » Bien entendu, les mencheviks partageaient également ce principe, mais ils finirent par l’interpréter de manière beaucoup plus souple.
En 1904, une profonde division s’installa quant à la question de savoir si la classe ouvrière devait s’allier aux capitalistes contre la monarchie tsariste (position menchevique) ou si une alliance ouvrière-paysanne était nécessaire pour lutter à la fois contre la monarchie et les capitalistes (position bolchevique). Dan cite avec approbation la polémique de Rosa Luxemburg avec Lénine en 1904, qui penche pour la position menchevique sur les questions d’organisation – mais avec le temps, sa pensée évolua. En 1911 (tout en désapprouvant toujours ce qu’elle considérait comme la rigidité de Lénine), elle écrivait avec exaspération au sujet des mencheviks : « Il n’y a pas de place dans les rangs du parti du prolétariat révolutionnaire pour cette purification liquidatrice et opportuniste. Il n’y a pas de différence significative, dans l’évaluation politique des mencheviks, entre nous et le courant de Lénine. » Note 7
Une personnalité autoritaire ?
Certains passages de l’essai de Dan donnent l’impression que Lénine était l’archétype de l’autoritarisme. Il écrit : « Plusieurs figures socialistes de premier plan ont vivement critiqué Lénine, se fondant sur leur lecture de son ouvrage Que faire ? et d’autres écrits comme sa brochure Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique, sur leur connaissance personnelle de Lénine et sur leurs observations de son rôle à la tête des bolcheviks.»
Dan poursuit en formulant des généralisations sur certains socialistes influents qui ont tenu des propos sévères, voire terribles, à l’égard de Lénine : Rosa Luxemburg, Trotsky (avant 1917), David Riazanov et Maxime Gorki. Nous reviendrons sur ce point prochainement, mais il convient également de noter qu’il s’étend peu sur le contenu précis des écrits qui, selon lui, leur déplaisaient. Il s’attarde peu sur Que faire ? (dont nous avons déjà parlé) et ne dit absolument rien du contenu des Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique. Nous aborderons plus en détail cet ouvrage de 1905 plus loin dans cette réponse.
Concernant l’allégation selon laquelle Lénine aurait en réalité fait preuve d’une personnalité autoritaire, Dan n’apporte aucun élément de preuve. C’est important, étant donné les nombreux éléments qui semblent aller dans le sens inverse. Non pas que Lénine ait été un homme simplement « bon ».
Une cousine de Winston Churchill, la sculptrice Clare Sheridan, a saisi toute la complexité de sa personnalité en travaillant à la réalisation d’un portrait du leader révolutionnaire en 1920. Lénine avait posé comme condition qu’elle ne l’interrompe pas dans son travail – par exemple, lorsqu’un ouvrier venait discuter de questions importantes avec lui. Voici son témoignage :
« Le camarade est resté longtemps, et la conversation [avec Lénine] était très animée. Je n’avais jamais vu personne faire autant d’expressions. Lénine riait, fronçait les sourcils, paraissait pensif, triste et amusé tour à tour. Ses sourcils se contractaient, parfois jusqu’au plafond, puis se rapprochaient d’un air malicieux. » Note 8
Carter Elwood, éminent spécialiste de Lénine (à tout le moins, anti-léniniste dans ses convictions), a souligné dans son dernier recueil d’essais percutants, The Non-Geometric Lenin, que les idolâtres politiques et nombre de critiques qui se focalisent exclusivement sur son action révolutionnaire passent à côté d’« un homme aux intérêts non révolutionnaires et aux faiblesses humaines ». Mais « ni le Lénine hagiographique ni le Lénine linéaire n’étaient des personnages fascinants ». Il était bien plus complexe. Elwood note qu’« il était parfois attentionné et amical, parfois condescendant et méprisant, comme beaucoup d’autres personnes confrontées à des problèmes personnels complexes ». Il ajoute qu’« une vision équilibrée et complète de Lénine » exige d’aller au-delà de la politique « pour étudier ses relations avec son entourage » et de le considérer comme « un homme aux intérêts normaux : la bouffe, la boisson, les vacances et les randonnées en montagne ». Note 9
Des détails essentiels sur ce « Lénine non géométrique » sont, en réalité, connus depuis longtemps. Selon un opposant politique aussi virulent que l’éminent menchevik Raphaël Abramovitch, qui le connaissait personnellement et lui avait rendu visite, ainsi qu’à sa compagne Nadejda Kroupskaïa, lors de leur exil en Suisse en 1916, « il est difficile d’imaginer une personne plus simple, plus aimable et plus modeste que Lénine chez lui ». Martov n’a jamais pardonné à cet ancien ami qui, selon lui, avait développé « ce mépris et cette méfiance envers ceux qui ont tant contribué à son ascension au rang de leader ». Mais Martov partageait également l’avis d’autres personnes selon lequel Lénine ne manifestait « aucun signe d’orgueil personnel » et qu’il recherchait, « en compagnie d’autrui, l’occasion d’acquérir des connaissances plutôt que d’étaler les siennes ». Note 10.
Isaac Don Levine a cité ces propos dans une étude de 1924 sur Lénine. Ce journaliste américain d’origine russe était un critique intransigeant de Lénine et devint un pilier de l’anticommunisme. Mais connaissant bien les détails de sa vie, Levine a noté que le dirigeant communiste « prenait un réel plaisir à côtoyer les enfants et à les divertir », et qu’il avait un « faible pour les chats, qu’il aimait câliner et avec lesquels il aimait jouer ». Levine, fin connaisseur, a rapporté que parmi ses autres passions figuraient le cyclisme, la photographie amateur, les échecs, le patinage, la natation et la chasse – bien que Lénine ait parfois hésité à abattre les animaux qu’il chassait (« eh bien, il était si beau, vous savez », a-t-il dit à propos d’un renard dont il avait refusé de prendre la vie).
Selon l’une de ses connaissances, le diplomate britannique Bruce Lockhart, il était « le père de la randonnée moderne… un amoureux passionné de la vie au grand air ». Et, bien sûr, Lénine aimait la musique. « Durant son séjour en Suisse, Lénine appréciait énormément les concerts improvisés que les émigrés politiques organisaient entre eux », rapportait le journaliste. « Lorsqu’un musicien ou un chanteur était particulièrement doué, Lénine se laissait tomber en arrière sur le canapé, serrait ses genoux contre ses bras et écoutait avec un intérêt si captivant qu’il semblait vivre une expérience profonde et mystérieuse. » Note 11
D’autres qualités, plus explicitement politiques, étaient naturellement mises en avant par le perspicace anticommuniste Levine : une personnalité « concise dans le discours, énergique dans l’action et pragmatique », dotée d’une foi inébranlable dans le marxisme, bien qu’« extraordinairement agile et flexible quant aux méthodes », et d’une « érudition » que l’on pourrait qualifier de « vaste ». Sa « capacité à étayer ses arguments était brillante ». S’il était capable de « reconnaître aisément ses erreurs tactiques et ses défaites », il ne voulait jamais envisager « l’éventuelle invalidité de sa grande idée » (le marxisme révolutionnaire). Levine conclut :
Le phénomène extraordinaire chez Lénine est qu’il alliait cette foi inébranlable, presque fanatique, à une absence totale d’ambition personnelle, d’arrogance ou d’orgueil. Désintéressé et irréprochable de caractère, d’une nature réservée, presque ascétique dans ses habitudes, extrêmement modeste et doux dans ses relations avec autrui, bien que péremptoire et moqueur envers ses adversaires politiques, Lénine pouvait se montrer audacieux et provocateur dans sa politique. Note 12
George F. Kennan, anticommuniste perspicace et érudit, a judicieusement mis en lumière la différence entre les qualités de leadership de Lénine et de Staline. En poste à l’ambassade des États-Unis à Moscou du début des années 1930 à la fin des années 1940, et parlant couramment le russe, il était chargé d’évaluer les dirigeants soviétiques. Il a par la suite fait remarquer que Lénine
était épargné par le lourd fardeau de l’insécurité personnelle qui pesait si lourdement sur Staline. Il n’a jamais eu à douter du respect et de l’admiration que lui portaient ses collègues. Il pouvait les gouverner par l’affection qu’ils lui portaient, tandis que Staline était contraint de les gouverner par la peur. Note 13
Qu’en est-il des critiques socialistes de Lénine cités par Dan – Luxemburg, Trotsky, Gorki, Riazanov ? On constate chez eux des attitudes fluctuantes et des sentiments ambivalents, mêlant respect et affection.
En 1911, Luxemburg écrivait à une amie : « Lénine est venu hier, et à ce jour, il est déjà venu quatre fois. J’aime discuter avec lui ; il est intelligent et cultivé, et il a une si belle tête, le genre que j’aime regarder.» Elle n’était d’ailleurs pas la seule à être séduite par le charme de Lénine. « Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui puisse rire de façon aussi communicative que Vladimir Ilitch », commentait Maxime Gorki.
Il était même étrange que ce réaliste austère, qui percevait et ressentait si vivement l’inévitabilité des grandes tragédies sociales, cet homme inflexible et implacable dans sa haine du monde capitaliste, puisse rire si naïvement, jusqu’aux larmes, à peine capable de reprendre son souffle. Note 14
Trotsky acquiesçait :
» Lors de certaines réunions peu fréquentées, Lénine était parfois pris d’un fou rire, et cela arrivait non seulement lorsque tout allait bien, mais aussi dans les moments difficiles. Il s’efforçait de se contenir, mais finissait toujours par éclater d’un rire communicatif. «
Sans surprise, Trotsky soulignait également l’intensité politique de Lénine :
» On retrouve Marx tout entier dans le Manifeste du Parti communiste, dans la préface de sa Critique, dans Le Capital. Même s’il n’avait pas été le fondateur de la Première Internationale, il serait resté à jamais ce qu’il a été jusqu’alors. Il en va autrement pour Lénine, dont toute la personnalité est centrée sur l’action révolutionnaire. Ses travaux scientifiques n’étaient qu’un prélude à l’action. S’il n’avait jamais publié un seul livre, il serait entré dans l’histoire à jamais comme il y est entré : comme chef de la révolution prolétarienne, fondateur de la Troisième Internationale. » Note 15
Les réflexions pertinentes de George Kennan sur l’impact politique des qualités personnelles de Lénine méritent également d’être prises en compte :
» Doté de ce tempérament, Lénine sut communiquer à ses collaborateurs un climat d’optimisme militant, de bonne humeur, de constance et de loyauté fraternelle, ce qui fit de lui l’objet de leur plus profonde admiration et affection et leur permit de consacrer toute leur énergie à la tâche, confiants que si celle-ci était bien accomplie, ils ne manqueraient ni de soutien ni de reconnaissance au sommet du Parti. Dans ces conditions, tandis que l’autorité suprême de Lénine demeurait incontestée, il était possible de déléguer l’initiative et les responsabilités bien plus largement que ce ne fut jamais le cas à l’apogée du pouvoir stalinien. » Note 16
Ceci nous amène à David Riazanov, le dernier critique de Lénine dont Dan nous parle. Brillant, visionnaire et d’une productivité prolifique, ce marxiste était un révolutionnaire farouchement indépendant, que John Reed décrivait comme « une minorité farouchement contestataire ». L’Institut Marx-Engels connut un essor remarquable de 1919 à 1930 sous sa direction, malgré ses nombreux désaccords avec Lénine et d’autres camarades.
Alors que la bureaucratie renforçait son emprise, il affirma au congrès du parti de 1924 que « sans le droit et le devoir d’exprimer nos opinions, on ne peut appeler cela le Parti communiste ». Dans un discours prononcé à l’Institut des professeurs rouges, il déclara : « Je ne suis ni bolchevik, ni menchevik, ni léniniste. Je suis seulement marxiste, et en tant que marxiste, je suis communiste. » Pourtant, son prestige n’a cessé de croître, et parmi ses contributions importantes figure une étude populaire remarquable et largement diffusée intitulée Karl Marx et Friedrich Engels : Introduction à leur vie et à leur œuvre. Note 17
En 1927, année où Riazanov reçut le prix Lénine, Staline visita l’Institut Marx-Engels. Remarquant les portraits de Marx, Engels et Lénine exposés en évidence, il demanda : « Où est mon portrait ? » La réponse révélatrice de Riazanov : « Marx et Engels sont mes maîtres ; Lénine était mon camarade. Mais que représentez-vous pour moi ? » Cette attitude contribua certainement à sa perte et à celle de l’Institut Marx-Engels. Note 18
Opposant à la démocratie ?
Dan nous explique :
» L’expérience de Lénine, sa vie et son œuvre, tant intellectuelle que pratique, l’ont mis en conflit avec les principes fondamentaux du marxisme et du socialisme démocratique. Surtout, ils ont rompu avec l’idée qu’une révolution socialiste et la création d’une société socialiste devaient nécessairement être démocratiques. »
Le rejet de cette rupture par Dan est absolu et sans compromis : « La démocratie est au cœur de notre socialisme. Luxemburg avait raison : il n’y a pas de socialisme sans démocratie, ni de démocratie sans socialisme. »
Pourtant, la dénonciation éloquente de Dan déforme profondément la vie et l’œuvre de Lénine. Par exemple, les mencheviks ont rejeté l’ouvrage classique de Lénine de 1905, « Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique », car il polémique avec leur orientation stratégique, celle d’une alliance entre ouvriers et capitalistes libéraux pour renverser le tsar. Lénine, au contraire, insistait sur une alliance révolutionnaire entre ouvriers et paysans pour renverser l’ordre tsariste et instaurer une démocratie bourgeoise (dont lui et la plupart des marxistes pensaient qu’elle jetterait les bases d’une future révolution socialiste ouvrière). Comme le déplorait le menchevik Raphael Abramovitch, cela revenait à « une révolution bourgeoise sans bourgeoisie » Note 19.
Mais la polémique de Lénine ne prévoyait pas non plus une révolution sans démocratie. Au contraire, Lénine affirmait que « tant les intérêts directs du prolétariat que ceux de sa lutte pour les objectifs ultimes du socialisme exigent la plus grande liberté politique possible et, par conséquent, le remplacement de la forme autocratique de gouvernement par la république démocratique » – un point récurrent dans son œuvre, sur lequel bolcheviks et mencheviks s’accordaient. Mais il poursuivait en énonçant l’idée bolchevique essentielle :
» Seul le prolétariat peut être un combattant cohérent pour la démocratie. Il ne peut devenir un combattant victorieux pour la démocratie que si les masses paysannes se joignent à sa lutte révolutionnaire. Si le prolétariat n’est pas assez fort pour cela, la bourgeoisie sera à la tête de la révolution démocratique et lui conférera un caractère incohérent et égoïste. » Note 20
Cependant, avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, comme le souligne Nadejda Kroupskaïa dans ses Souvenirs de Lénine, la nature et le rôle de la démocratie devinrent une question encore plus pressante qui animait la pensée de Lénine, lequel parvint à « une vision très claire et précise des relations entre économie et politique à l’époque de la lutte pour le socialisme » Note 21. Soulignant que « le rôle de la démocratie dans la lutte pour le socialisme ne pouvait être ignoré », Kroupskaïa cite Lénine qui insistait sur le fait que la démocratie est nécessaire à la réalisation du socialisme à deux égards : premièrement, la classe ouvrière ne peut mener à bien une révolution socialiste sans y être préparée par la lutte pour la démocratie ; deuxièmement, « le socialisme ne peut consolider sa victoire et conduire l’humanité à l’avènement de la disparition de l’État que si la démocratie est pleinement réalisée » Note 22.
Le lien établi par Lénine entre l’idéal socialiste et la « disparition progressive de l’État » mérite une attention particulière. Il considérait l’existence d’une démocratie authentique, dans la mesure où elle s’intègre aux habitudes des citoyens en matière de prise de décision, comme indissociable de la réalisation de l’objectif visé : un socialisme sans État. Mais il estimait également qu’il s’agissait d’un élément essentiel d’une stratégie politique visant à substituer le socialisme au capitalisme :
« Nous devons conjuguer la lutte révolutionnaire contre le capitalisme avec un programme et une tactique révolutionnaires respectant toutes les revendications démocratiques, notamment la république, la milice, l’élection des représentants du gouvernement par le peuple, l’égalité des droits pour les femmes, l’autodétermination des nations, etc. Tant que le capitalisme existe, toutes ces revendications ne peuvent se réaliser qu’exceptionnellement, et de manière incomplète et déformée. En nous appuyant sur la démocratie déjà acquise et en démontrant ses carences sous le capitalisme, nous exigeons le renversement du capitalisme et l’expropriation de la bourgeoisie comme condition essentielle à l’abolition de la pauvreté des masses et à la pleine et entière mise en œuvre de toutes les transformations démocratiques. » Certaines de ces transformations s’amorceront avant le renversement de la bourgeoisie, d’autres pendant ce renversement, et d’autres encore après. La révolution sociale n’est pas un combat unique, mais une époque de luttes successives sur tous les problèmes de transformation économique et démocratique, dont l’achèvement ne sera possible qu’avec l’expropriation de la bourgeoisie. C’est en vue de ce but ultime que nous devons formuler chacune de nos revendications démocratiques de manière résolument révolutionnaire. » Note 23
Marx, Lénine et la Révolution russe
Nous avons vu que Dan estime que Lénine ne se contentait pas de rompre avec l’idée que le socialisme est indissociable de la démocratie (un point que nous avons vivement contesté ici), mais qu’il était également en conflit avec les principes fondamentaux du marxisme. On pourrait reformuler cela en disant que Lénine tentait d’instaurer une révolution socialiste dans un pays qui, de fait, ne s’y prêtait pas. Autrement dit, on peut se référer à l’affirmation de George Lichtheim :
La singularité de Lénine – et de l’organisation bolchevique qu’il a fondée et maintenue unie – résidait dans sa décision de faire du soulèvement agraire l’œuvre de la révolution prolétarienne à laquelle tous les sociaux-démocrates étaient, en principe, attachés. Note 24
La Botz nous explique :
» La pensée de Marx reposait, premièrement, sur l’idée que le socialisme émergerait dans une société capitaliste où la production industrielle permettrait une abondance de biens et de services. Deuxièmement, il croyait qu’une importante classe ouvrière industrielle posséderait les connaissances et le pouvoir nécessaires pour organiser démocratiquement et collectivement la production et la vie sociale au profit de toute la société. «
Or, la Russie était un pays économiquement et industriellement arriéré, où la classe ouvrière était une petite minorité et où les paysans représentaient plus de 80 % de la population active. « Ni Marx et Engels, ni Lénine, ni Luxemburg ni Trotsky, écrit La Botz, ne croyaient que les paysans pouvaient mener une révolution ou qu’une révolution socialiste était possible dans une société majoritairement paysanne. » Faire une révolution dans un pays comme la Russie, avec un parti autoritaire – c’est ainsi que La Botz (avec Lichtheim et d’autres) décrivait l’organisation de Lénine – était la recette d’un cauchemar autoritaire.
Ce sujet mérite une analyse plus approfondie que celle permise ici. En résumé :
1. Comme nous l’avons montré, le parti de Lénine n’était pas une organisation autoritaire.
2. L’approche de Marx était bien plus complexe et évolutive que ne le perçoit La Botz. Il croyait fermement qu’un processus socialiste révolutionnaire pouvait être déclenché dans la Russie arriérée, à condition que la révolution russe contribue à engendrer une révolution mondiale, impliquant des soulèvements ouvriers dans les pays industrialisés plus avancés. Note 25
3. Lénine en était parfaitement conscient, ne se faisait aucune illusion sur la possibilité d’instaurer le socialisme dans un pays agraire isolé comme la Russie, et considérait la révolution qu’il a contribué à mener comme une « forteresse assiégée » jusqu’à ce que la révolution se propage à d’autres pays, notamment aux pays industrialisés. C’est dans cet esprit qu’a été créée l’Internationale communiste. Note 26
4. La théorie de la révolution permanente de Trotsky a anticipé tous ces éléments. La perspective de Trotsky a convergé avec les analyses et les efforts de Lénine et d’autres pour y parvenir. Note 27
Parmi les ouvrages les plus accessibles et les plus fiables sur la Révolution russe de 1917, source d’inspiration, figurent le classique de John Reed, Dix jours qui ébranlèrent le monde, disponible en de nombreuses éditions, et le plus récent October, The Story of the Russian Revolution de China Miéville. Note 28
Finalement, cette tentative courageuse échoua. L’effervescence révolutionnaire mondiale existait bel et bien, mais elle ne triompha ni comme Lénine et ses camarades l’avaient imaginé, ni dans les délais prévus. S’ensuivit l’avènement d’un ordre bureaucratique et autoritaire baptisé « communisme ». Parmi les tentatives d’analyse de ce phénomène, on peut citer ma propre étude récente, October Song: Bolshevik Triumph, Communist Tragedy, 1917-1924 (Chicago : Haymarket Books, 2017).
Que faire ?
Il y a, en vérité, beaucoup à faire. Les socialistes révolutionnaires doivent s’engager activement avec les camarades de divers groupes afin de construire des luttes de classe conscientes au sein de la classe ouvrière réelle et diverse – par le biais de mouvements de masse et de coalitions de front uni – visant à remporter des victoires bénéfiques à la classe ouvrière et à tous les opprimés. Cela implique une combinaison d’actions de masse, d’agitation et d’éducation socialistes, ainsi que d’action électorale socialiste, le tout guidant les efforts d’un réseau en constante évolution de collectifs révolutionnaires. Ce n’est pas suffisant, mais c’est un début.
Alors que nous continuons à créer ce qui est nécessaire, nous devons nous engager, « premièrement, à apprendre, deuxièmement, à apprendre, et troisièmement, à apprendre, et ensuite à veiller à ce que… l’apprentissage devienne véritablement une partie intégrante de notre être. » Note 29 Contrairement à ce que Dan La Botz nous exhorte à faire, je crois que cela implique non pas de dire adieu à Lénine et au léninisme, mais de continuer à apprendre de manière critique de Lénine et de ses camarades, de leurs expériences, de leurs succès, de leurs lacunes, de leurs erreurs et des tâches inachevées.
Notes
08.05.2026 à 16:58
aplutsoc2
L’élection présidentielle dans la V° République.
L’élection présidentielle sert à recharger les batteries de la V° République, qui en a particulièrement besoin ce coup-ci : Macron aurait pu ne pas parvenir à 2027, mais il est à présent probable, sans faire de pari absolu là-dessus, qu’il y parviendra.
Insistons : l’élection présidentielle en France n’est pas un « moment démocratique », encore moins le moment suprême de la démocratie. Tout au contraire, elle a pour fonction de garantir la reproduction du régime autoritariste de la V° République, et éventuellement, ce qu’espèrent pour 2027 patronat, appareil d’Etat et forces politiques soutenant ce régime, de le reconstituer, de le rétablir quand il est affaibli.
Le général De Gaulle avait, par un coup d’Etat institutionnel, imposé cette élection au suffrage universel en 1962, en lui donnant comme fonction de procurer à ses successeurs sa propre aura charismatique, ou plus exactement bonapartiste. A cette date en effet, la seule élection présidentielle officiellement tenue en France, réalisée sur les cadavres des prolétaires de juin 1848, avait porté au pouvoir un individu, dit Napoléon-le-petit, qui utilisa trois ans plus tard ses fonctions pour mener un coup d’Etat militaire faisant de lui un empereur héréditaire – sa chute verra l’irruption de la Commune. C’est en fin de compte pour cela que le renouvellement de cette procédure ne figurait pas encore dans le texte constitutionnel de 1958.
Mais De Gaulle tenait son pouvoir de la commotion créée par le coup d’Etat militaire du 13 mai 1958 à Alger, et du référendum-plébiscite de septembre 1958 instaurant la V° République, avec 86% de votes Oui, profonde défaite démocratique qui, dans l’esprit des gens, tenait lieu de suffrage, car tout le monde savait très bien que les grands électeurs désigneraient De Gaulle. En 1962, il s’agissait pour lui d’assurer la reproduction, tous les 7 ans, des mêmes conditions politiques. Ce qui, jusqu’à présent, s’est fait, mais jamais facilement.
En 1965 De Gaulle fut tenté de partir car il n’avait pas la majorité absolue dès le premier tour, qu’aucun de ses successeurs n’espérera. En 1969 il partit effectivement, effet un peu différé de la grève générale de mai-juin 1968, mais la mécanique fonctionna, avec Pompidou puis Giscard dont la puissance toutefois n’était déjà plus la même, alors que l’impérialisme français de moins en moins fort ne parvenait finalement pas à remodeler complétement les rapports sociaux dans un sens autoritaire, en intégrant totalement les syndicats à l’Etat jusqu’à leur base.
En 1978 le vent du boulet souffla sur le régime, car sans la campagne de division déclenchée par la direction du PCF, on aurait eu une majorité parlementaire opposée au président. Mitterrand parvint donc au pouvoir trois ans plus tard, par la voie présidentielle : se lovant dans cette fonction qu’il avait tant dénoncée, on peut dire qu’il assura brillamment la perpétuation de la V° République, tout en consentant à un faux effacement présidentiel lors des « cohabitations ».
En 2000, son successeur Chirac et son premier ministre de cohabitation Jospin tombèrent d’accord sur un aménagement nécessaire pour éviter les crises de régime : le passage au quinquennat assorti de la tenue des législatives juste après les présidentielles, et surtout pas juste avant, devait assurer des périodes régulières de cinq ans avec un président et une Assemblée nationale assortis l’un à l’autre (et implicitement, si ça se passe bien, le président fait deux mandats consécutifs, soit dix ans en tout).
Sarkozy, avec son « collaborateur » Fillon qui resta lui aussi à Matignon les cinq mêmes années, voulait utiliser à fond ce dispositif pour redynamiser la V° République, c’est-à-dire frapper les mouvements sociaux, mettre au pas la jeunesse, et, à l’extérieur, redorer le blason de l’impérialisme français.
Son échec produit encore des effets en cascades avec ses graves condamnations judiciaires, qui, en tant que telles, affaiblissent un peu plus le régime. Hollande élu contre cette évolution a dû s’auto-définir par l’oxymore du « président normal », ce qu’il ne fut pas : l’évolution autoritaire revint en force sur la fin de son quinquennat (état d’urgence et « loi travail »), mais ceci conduisit, à l’encontre de ce qu’avaient tenté tous ses prédécesseurs, à son renoncement à un second mandat en 2017 (il semble vouloir se rattraper).
Les présidentielles de 2017 se sont tenues dans des conditions nouvelles au niveau des partis politiques, avec l’affaissement du PS d’une part, de la droite dite républicaine d’autre part, la percée de LFI conçue et voulue comme une ligue plébiscitaire, et celle du RN dont la présence au second tour permit l’élection de Macron, qui pouvait penser avoir le champ libre pour une « présidence jupitérienne » réalisant cette relance, ce rajeunissement, et ce plein autoritarisme, d’une V° République remise sur ses rails.
En gros, cela a paru marcher pendant environ un an, puis l’affaire Benalla et l’explosion sociale des Gilets jaunes ont vitrifié l’autorité du président. Il fut néanmoins réélu en 2022, en raison du même dispositif politique qu’en 2017 – LFI d’un côté et RN de l’autre, celui-ci de plus en plus assis électoralement – et dans le moment précis de l’effet de stress produit par la guerre généralisée de Poutine en Ukraine. Si des forces politiques suffisantes l’avaient voulu, le boycott de la présidentielle et l’ouverture d’un processus constituant par la mobilisation sociale auraient été possibles.
Macron réélu, son autorité présidentielle n’était pas restaurée pour autant, situation inédite indiquant le niveau d’usure du régime, ce qui se traduisait aussi par une majorité présidentielle à l’Assemblée nationale de plus en plus fragile. Macron voulut se rétablir par un coup social autoritaire à la Thatcher, sa « réforme des retraites », qui le laissa KO debout, car la puissance sociale du monde du travail s’est à nouveau affirmée pendant des mois, sans pouvoir déboucher politiquement par un affrontement central que ne voulaient pas les directions syndicales. Mais une V° République ne tenant que par la crainte des directions syndicales de la renverser n’est pas une V° République bien portante !
Ces conditions ont conduit Macron à la dissolution, qui était une tentative de former un gouvernement avec le RN. Nouvel échec et « assemblée ingouvernable » depuis. La crise du régime est plus profonde que jamais, sa pulsion autoritaire, avec le refus de tenir compte des résultats électoraux pour former les gouvernements successifs, également. Cet état de chose n’aurait pas dû durer mais il a duré en raison, toujours, de la crainte des directions syndicales de renverser le régime, et d’autre part, de la division du Nouveau Front Populaire.
La présidentielle de 2027 le sauvera-t-elle ? C’est le rôle qu’entend jouer le RN, dont la puissance électorale est sans précédent, et l’union des droites visant à l’encadrer et à stabiliser un régime autoritaire.
Toute déclaration de candidature à ce stade aide de fait la présidentielle à jouer son rôle anti-démocratique. Cette remarque n’interdit pas toute discussion sur les candidatures, ni toute méthode pour les sélectionner, mais elle devait être faite …
Jean-Luc Mélenchon 2027 …
Les militants qui croient encore en « l’Avenir en commun » psalmodieront ici la Promesse : « Voici venir la VI° République par la grâce de Jean-Luc Mélenchon président de la V° » !
Mais soyons sérieux.
Certes, la candidature de Mélenchon, déjà connue en vérité, a été officialisée, le 3 mai dernier, à une date assez bien choisie compte tenue de la crise du PS et des atermoiements et divisions des autres forces de gauche, mais, outre son caractère répétitif porteur tout autant d’épuisement que d’ancrage, elle souffre de deux contradictions structurelles, et liées l’une à l’autre.
Il est en effet frappant que Mélenchon se présente comme le seul à même de battre l’extrême droite mais à condition que tous les « traitres » (tous les autres candidat.e.s éventuels à gauche) soient liquidés pour qu’il soit au second tour, tout en prétendant (contre l’évidence) que le danger de l’extrême droite au second tour n’est pas si grand que ça.
Cette manière curieuse de se poser en seule solution possible devant le danger (qu’avaient utilisé Macron en 2022 et en 2017, et déjà Chirac en 2002), tout en minimisant le dit danger, a pour cause l’ignorance volontaire de la réalité de l’axe Trump/Poutine, c’est-à-dire de la vague néofasciste globale dans les classes dominantes (on parle bien de fascisme en général, mais pas de la place centrale de Poutine, ni de Xi Jinping ou des régimes iranien et venezuelien), et de la prise en tenaille de l’Europe par Trump et Poutine.
Le soutien à un « cessez-le-feu » en Ukraine garantissant à Poutine l’occupation génocidaire des régions qu’il a saisies en est l’expression la plus nette. La défense de la Palestine joue là un rôle de compensation, permettant un affichage contestataire. Mais sur le fond, Mélenchon partage des fondamentaux structurants de l’orientation du RN et de l’ « union des droites » en matière de politique étrangère.
Il y a là une première contradiction fondamentale, qu’il serait tout à fait erroné de croire seulement « internationale » : en effet, prétendre éviter, et même être le seul à même d’éviter, l’arrivée du RN au pouvoir tout en taisant, et même en combattant l’idée, que derrière le RN il y a Trump/Poutine, c’est combattre l’extrême droite avec une main attachée dans le dos.
L’unité qui doit s’imposer contre l’extrême droite, ce que Mélenchon utilise comme un ordre intimant au « peuple de gauche », au monde du travail, à la jeunesse, de s’aligner en rang derrière lui, cette unité qui doit être imposée, ne peut l’être que contre l’extrême droite et tout ce qu’elle est, c’est-à-dire contre l’asservissement de l’Europe à Trump et à Poutine.
Là est la première contradiction fondamentale de Mélenchon, dont l’appareil politique en ses sommets (Chikirou, le POI) est poutinien.
Elle fait corps avec son autre contradiction, à savoir qu’il nous raconte qu’il va, du sommet de l’Etat et en utilisant les pouvoirs de la V°, faire advenir une VI° République. Mais on ne renverse pas la V° République en commençant par recharger sa batterie présidentielle.
De plus, le vieux (aujourd’hui, il est vieux !) programme de LFI « l’Avenir en commun », plus à droite sur ce point que le programme plus récent du NFP dont LFI prétend qu’il en a découlé, prévoit une constituante octroyée par le président, sans candidats des partis, avec tirage au sort, etc., bref une invraisemblable usine à gaz n’ayant de constituante que le nom.
Le dernier pays à avoir eu un président qui disait piloter du haut de son trône l’avènement d’une démocratie par une constituante, qui fut d’ailleurs une référence de Mélenchon, est le Venezuela. On a vu.
Soyons réalistes : si Mélenchon était élu, il serait inévitablement conduit, et pas à l’insu de son plein gré mais très consciemment et ouvertement, d’autant que dans cette hypothèse il en aurait quelques atouts, à tenter le rétablissement d’un pouvoir présidentiel tout puissant comme l’aurait voulu De Gaulle, et comme l’ont tenté à leurs façons Sarkozy et Macron, réalisant un contrôle de la société civile et des syndicats au nom des intérêts supérieurs de la Nation, de l’Avenir En Commun, de la Nouvelle France, de l’Ancienne France, et de tout ce que vous voulez, y compris de la « VI° République » comme nouveau nom de la V°, mais ni de la démocratie, ni du monde du travail.
La façon de Mélenchon serait peut-être – peut-être …- plus « à gauche », plus « chaviste », la question de l’indépendance syndicale et de la démocratie, contre la V° République et son président, ne s’en poserait pas moins !
Mais en fait, l’articulation de ces deux contradictions majeures, liées à l’impérialisme et au bonapartisme, fait, premièrement, que la présence de Mélenchon au second tour est loin d’être assurée, et, deuxièmement, que dans ce cas, toutes choses égales par ailleurs, il risquerait d’assurer l’élection de Bardella ou de Le Pen avec une efficacité comparable à celle de Le Pen père assurant l’élection de Chirac en 2002, permettant ainsi que cette élection soit une grave défaite démocratique !!!
Le choix du bonapartisme s’est d’ailleurs invité dans la manière et la faconde de Mélenchon annonçant sa candidature : son âge, son expérience, sa Personne, sont présentés comme les boucliers devant les guerres et la crise climatique, les boucliers de la Nation. Il se présente, explicitement, comme le Vieux Sauveur de la Nation.
La double contradiction se développe alors en contradiction de LFI, mouvement divers non structuré démocratiquement mais fourmillant de groupes de base dont le caractère jeune et vivant ne fait aucun doute, et ayant récemment vu des élus locaux l’être sur une base autonome et non pas présidentielle, comme Bally Bagayoko à Saint-Denis.
Le Vieux Sauveur de la Nation se présente, dans plusieurs tweets et éléments de langage, comme le nouveau Mitterrand, ce qui ne cadre pas bien avec le rejet compulsif de tout ce qui s’apparente au « PS » diabolisé (indépendamment de ses forfaits bien réels !), mais qui repose en effet sur un même socle, qui rend bien lourde de sens cette référence : hé oui, c’est Mitterrand qui a renouvelé le bail de la V° République, après s’être lui aussi élevé contre le présidentialisme. Sans lui, elle n’existerait plus !
Donc, nous annoncer de nouveau 1981, c’est nous annoncer un grand espoir suivi du renouvellement de tout l’ordre existant ! Au demeurant, rappelons avec un tantinet de perfidie, mais Jean-Luc Mélenchon l’a bien cherché, que Mitterrand n’avait pas 74 ans en 1981, mais 66 …
Il n’est pas question ici de minimiser la force de la candidature Mélenchon, ni de l’attaquer sur d’autres points qui ne sont que les diverses manifestations des contradictions principales (le sale caractère, les petites phrases, etc., etc.), mais de souligner ses contradictions structurantes, imparables, qui vont opérer. Concrètement, elles se traduisent ainsi : la tentative d’actionner un rouleau compresseur en sa faveur ne mise pas sur le dynamisme et l’auto-organisation, mais sur le fatalisme et l’obéissance à ce qui est présenté comme nécessaire et donc inévitable. Mais la vie sociale est bien plus riche, et cela ici et maintenant.
Conclusion : oui il faut imposer l’unité, contre l’extrême droite et contre une alternance du type Edouard Philippe, mais l’unité ne consiste pas dans le ralliement à un homme providentiel imposé d’en haut. L’unité doit être imposée d’en bas, pour nos revendications, contre l’extrême droite de Trump/Poutine, et ainsi, elle ne visera pas à restaurer la V° République. Une candidature unitaire aux présidentielles de la V° République, ne visant pas à la sauver, mais s’inscrivant dans le mouvement d’en bas pour la démocratie, est-elle possible ? Comment articuler combat pour l’unité et présidentielle, sachant que la présidentielle est l’arme la plus redoutable de nos institutions pour aligner et pour diviser ?
Ce sera je pense le sujet d’un prochain article. La discussion, rapide, mais bien la discussion, est souhaitée !
Vincent Présumey, le 08/05/2026.