02.01.2026 à 15:54
aplutsoc2
En tant que responsables syndicaux départementaux, mais aussi pour nous protéger et nous défendre, nous, nos proches et nos amis et camarades, nous mettons en garde les citoyens et tous les démocrates envers les menaces de l’extrême droite nous concernant, lesquelles ont introduit depuis quelques mois un climat visant à la violence politique, sans précédent dans l’Allier – nous pesons nos mots – depuis la veille de la Libération.
Le 24 décembre 2025, dans un éditorial signé « Cyrano », le site fasciste et raciste « Riposte Laïque », appelle à ce que « nos deux chouchous de l’Allier, l’enseignant Vincent Présumey, surnommé le Mongolo de l’Educ Naze, et le cégétiste Laurent Indrusiak, alias le syndicaliste racaille », reçoivent, « le soir de Noël, un magistral coup de fer à repasser, eux aussi, en pleine tête. »
Cet appel au meurtre mal enrobé sous un humour douteux n’est pas le premier : on ne les compte plus.
Quelques jours plus tard, au rythme d’un article par jour, nos photos sont en Une sous l’accusation de « refuser l’histoire nationale », vouloir « jouir sans entraves », oser « parler de Descartes, Spinoza, Leibniz, Locke » aux lycéens, et d’appartenir, tenez vous bien, aux « fausses élites aristocratiques, mondialistes, cosmopolites, sataniques, pour beaucoup issues du judaïsme », contre lesquelles « le peuple » va se révolter en même temps que contre « les musulmans », ce qui aura des « effets horribles et terribles » : appel raciste et antisémite à la guerre civile.
Depuis que le Collectif Laïque et Républicain de Moulins, dont font partie la CGT et la FSU, s’est opposé aux subventions publiques accordées par plusieurs collectivités locales à « Murmures de la Cité », une campagne est orchestrée combinant des mensonges dans la presse Bolloré accusant « la gauche » de préparer des violences contre « Murmures de la Cité », et un déferlement de diffamations et de calomnies grotesques, assorties de menaces de mort à mots à peine voilés dans les articles des sites internet « Riposte Laïque » et des sites apparentés, ou formulées ouvertement dans le « courrier des lecteurs »comme par exemple : « Les responsables CGT vont devoir se protéger et protéger leur famille. Ils veulent la guerre, dans une guerre il y a toujours des morts. A bon entendeur !! ».
Cette campagne a démarré en juin, nous prenant tous deux pour cible et, selon une méthode typique des fascistes voulant inspirer la peur, appelant également à harceler une employée de l’Office du Tourisme de Moulins, accusée d’avoir « censuré » Murmures de la Cité. À la suite de cela, la responsable du site jumeau de « Riposte Laïque », « Résistance républicaine », est assignée à comparaître à Moulins le 7 janvier prochain. « Riposte Laïque », cherchant la provocation, prétend déjà que nous allons manifester ce jour-là, ce qui n’est en rien notre intention.
Guillaume Senet et « Riposte Laïque », le soi-disant organisateur de « spectacles immersifs » et le torchon fasciste, agissent en étroite collaboration. Le 22 décembre, c’est par un article signé de Guillaume Senet que « Riposte Laïque » annonce la comparution du 7 janvier et appelle en fait ses partisans à se mobiliser, ce qu’il avait déjà fait sur « Radio Courtoisie » le 19 décembre.
Guillaume Senet, président de « Murmures de la Cité », ayant obtenu de la Ville de Moulins, de la communauté d’agglomération, du Conseil départemental, du Conseil Régional, et des fonds européens, près de 170 000 euros d’argent public venant de nos impôts, ainsi que le parvis du CNCS de Moulins, veut récidiver en 2026 et devient de plus en plus menaçant dans ses méthodes.
La « cité » qui « murmure » est en réalité « Sophia-Polis », l’autre association présidée par le même Senet, club de rencontre entre « cathos tradis et néo-païens » ainsi qu’il le présente lui-même. L’identité des deux associations ne se cache pas : c’est « Sophia-Polis » qui a ouvert une cagnotte en ligne pour « Murmures de la Cité » afin de payer les procès qu’annonce G. Senet en vue de faire taire toute critique si l’extrême droite parvient au pouvoir, ainsi qu’il l’espère.
S’exprimant longuement, le 13 novembre dernier, sur le site facho-complotiste Géopolitique profonde, Guillaume Senet, questionné sur les « censeurs » qui auraient fait remarquer que son « spectacle » ne comporte « ni musulmans, ni juifs, ni protestants », s’écrit : « Ben non, puisque mon sujet c’est la France ».
Il s’exprime sur ce site aux côtés du vieux théoricien racialiste de l’union des droites qui fut un proche de J.M. Le Pen, Jean-Yves Le Gallou, présenté comme son parrain, et de F. Layré-Cassou, cadre du RN se définissant comme « païen ». Le site sur lequel il vante longuement son spectacle est lié au régime russe et à l’aile la plus radicale du mouvement MAGA aux Etats-Unis.
C’est donc dans l’Allier qu’une antenne de l’extrême droite mondiale la plus extrémiste s’est mise en place, s’est donné, avec l’aide de Pierre-Edouard Stérin, la couverture d’un spectacle soi-disant historique, et organise menaces contre les syndicalistes et la presse, et compromission croissante de secteurs de la droite jusque-là républicaine.
Mais ce groupuscule marginal, nullement enraciné dans nos territoires, n’aurait aucun impact si des élus locaux n’avaient pas, de façon irresponsable, engagé la dérive de sa promotion.
Nous les appelons à constater leur erreur et à ne pas récidiver, pour préserver le cadre républicain et sa condition la sécurité de tous les citoyens, car c’est cela même qui est en danger immédiat.
Nous procédons et procéderons bien entendu à toutes les démarches judiciaires qu’exige la situation. Chacun aura compris d’où viendrait le coup s’il était porté atteinte à nos personnes ou à celles de nos proches et amis et camarades.
Nous ne manifesterons pas le 7 janvier où l’audience à Moulins doit se dérouler dans le respect de la loi et le plus grand calme, et nous condamnons les tentatives de provocations de M.M. Senet et consorts. En tant que syndicalistes pour qui l’Etat de droit et la laïcité sont les conditions de toute confrontation sociale constructive, nous appelons les démocrates à assister au meeting que nous organisons, avec d’autres, à Saint-Pourçain le mercredi 14 janvier à 18h, Salle Mirendense.
Laurent Indrusiak, secrétaire départemental de l’UD CGT.
Vincent Présumey, secrétaire départemental de la FSU.


02.01.2026 à 13:50
aplutsoc2
Avec son accord, et en vue de l’alliance des défenseurs des droits démocratiques pour toutes et tous, nous publions ce billet de Rudy Demotte, ancien dirigeant du Parti Socialiste wallon (Belgique), dont l’intérêt se passe de commentaires – nous signalons tout particulièrement l’information sur la DGSI française se fournissant et passant contrat auprès de Palantir, la forme « Big Brother » de Peter Thiel le milliardaire fasciste apocalyticomane !
États Unis : MISE À NU – VOTRE INTIMITÉ COMME PRIX DU PASSAGE
Quand le « bon sens » numérique fait le lit du fascisme naissant.
Ou comment les USA deviennent détestables.
Ce qui se met en place aujourd’hui aux frontières étasuniennes n’est ni une innovation technique parmi d’autres, ni un simple durcissement des contrôles que l’on pourrait attribuer aux inquiétudes d’un monde instable. C’est une mise à nu, au sens le plus littéral, mais déplacée : non plus exercée sur le corps visible, mais sur ce qui, désormais, tient lieu d’identité réelle – nos données, nos relations, notre mémoire numérique, parfois accumulée sur une décennie entière comme on empile des archives en se persuadant qu’elles ne serviront jamais qu’à soi.
Ces derniers mois, des ressortissants canadiens, français et européens ont été refoulés à l’entrée des États-Unis après la fouille de leurs appareils numériques, leurs téléphones et ordinateurs devenant soudain des pièces à conviction.
Et ce n’était là que le début. Le dispositif se met en place. Le pire, plus systématique et plus intrusif, est encore à venir.
Je préfère le dire clairement, sans détour inutile : nous ne sommes pas face à une mesure exceptionnelle appelée à disparaître avec un changement d’administration. Les textes publiés fin 2025 par les autorités américaines, notamment au Federal Register, décrivent au contraire l’installation patiente d’un nouveau mode de gouvernement des individus, dans lequel l’entrée sur un territoire ne dépend plus seulement du respect des règles, mais de l’acceptation préalable d’être rendu lisible, interprétable, exploitable.
On me dira que ce type de contrôles existait déjà, parfois depuis des années. C’est vrai, en partie. Mais ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas l’existence du contrôle, c’est son changement de nature: il ne s’agit plus d’un regard ponctuel, mais d’une agrégation systématique, automatisée, cumulative, qui transforme des fragments de vie en profil durable.
La frontière ne contrôle plus, elle dissèque.
Pendant longtemps, franchir une frontière consistait à prouver que l’on existait juridiquement : un passeport, parfois un visa, et cette fiction commode selon laquelle l’État se contentait de vérifier une identité sans prétendre comprendre une vie. Cette époque, avec son illusion de neutralité administrative, appartient désormais à l’histoire.
Ce que les autorités américaines assument aujourd’hui, et que Reuters, l’Associated Press ou le Washington Post ont documenté sans complaisance, relève d’une logique bien plus intrusive : il ne s’agit plus d’identifier une personne, mais de la qualifier, d’anticiper ses comportements, d’évaluer ses affinités, de mesurer sa compatibilité avec un ordre sécuritaire donné. La frontière cesse d’être une ligne géographique ; elle devient un processus étiré dans le temps, qui commence parfois dix ans avant le départ et se prolonge bien après l’arrivée, dans des systèmes auxquels l’individu n’aura jamais accès.
La parole, première dépouille.
La première couche que l’on retire est celle de l’expression.
Les voyageurs sont désormais tenus de déclarer les réseaux sociaux utilisés au cours des cinq dernières années, exigence confirmée par la Customs and Border Protection et commentée avec inquiétude dans la presse américaine.
Cinq années de paroles écrites, souvent à la hâte, parfois avec ironie, parfois sous le coup de l’émotion, produites dans l’illusion de la spontanéité, deviennent ainsi des éléments d’appréciation frontalière. Ce qui était encouragé hier – s’exprimer, participer, réagir – se transforme en matière à suspicion. La frontière ne s’intéresse plus à ce que vous êtes, mais à ce que vous avez laissé apparaître, à ce que vous avez cru pouvoir dire sans conséquence.
Dix ans d’e-mails : l’archéologie d’une existence.
Viennent ensuite les adresses e-mail, toutes celles utilisées au cours des dix dernières années, comme le précisent les documents réglementaires analysés par Reuters. Il ne s’agit pas de lire des correspondances, assure-t-on, mais de disposer des points d’accès d’une vie entière. Une adresse e-mail est un pivot : elle relie des services, des affiliations, des engagements professionnels, intellectuels ou militants. En livrer la liste, c’est permettre la reconstitution d’un parcours avec une précision parfois plus implacable que la mémoire humaine.
Les numéros de téléphone, exigés sur cinq ans, complètent ce dispositif avec une efficacité presque chirurgicale. Ici, ce n’est plus le contenu qui importe, mais la relation : qui appelle qui, à quelle fréquence, dans quels cercles. Le lien social devient une structure exploitable. L’intime, un graphe.
La famille aspirée dans la procédure.
Le basculement véritable intervient lorsque la fouille cesse d’être individuelle. Les textes prévoient la collecte d’informations détaillées sur les parents, les enfants, les frères et sœurs : noms, dates et lieux de naissance, adresses, parfois coordonnées. Comme l’a relevé Le Monde, l’individu devient ainsi le dépositaire administratif de la vie privée de ses proches, lesquels n’ont pourtant rien sollicité et rien consenti.
La frontière devient relationnelle.
Elle ne juge plus des personnes isolées, mais ausculte des constellations entières.
Le corps comme dernier verrou
Lorsque les données ne suffisent plus, le corps est convoqué : photographie du visage, empreintes digitales, reconnaissance de l’iris, et désormais l’ADN à l’horizon des données mobilisables, comme l’indiquent les documents stratégiques du Department of Homeland Security. L’identité juridique est jugée insuffisante ; le corps devient le dernier mot de passe, la preuve qui ne se discute pas.
Je note, non sans une ironie sombre, que ce corps autrefois sanctuarisé par le droit devient ici un simple identifiant technique. On ne vous touche pas. On vous scanne.
Le téléphone, frontière que l’on porte sur soi.
Tout cela s’opère sans cris, sans uniformes, sans violence apparente. Le téléphone devient le poste-frontière que l’on transporte dans sa poche : application officielle, selfie, géolocalisation ponctuelle, preuve numérique de sortie du territoire. La mise à nu devient fluide, presque aimable.
Ce n’est pas une hypothèse. Wired, l’Associated Press et Le Monde ont documenté l’augmentation continue des fouilles de téléphones et d’ordinateurs portables par la CBP, rappelant que, pour les non-citoyens, le refus de coopérer peut entraîner rétention prolongée ou refoulement. J’avais moi-même consacré un billet à ces voyageurs bloqués à la frontière, confrontés à une fouille silencieuse de leur vie numérique. Ce n’était pas une anomalie. C’était un signal.
Certains imaginent qu’il suffirait d’entrer sans téléphone, ou avec un appareil vierge. C’est une illusion rassurante. La frontière contemporaine ne commence pas dans la poche, mais bien avant, dans l’ensemble des traces déjà produites, recoupées, stockées, souvent à notre insu.
Une puissance qui se rend détestable.
Il faut le dire sans détour : à force de transformer l’entrée sur son territoire en épreuve intrusive, les États-Unis sont en train de se rendre détestables. Non pas au sens idéologique- quoique …- , mais au sens sensible, presque corporel. Voyager vers l’Amérique devient pour beaucoup une expérience anxiogène, soupçonneuse, dissuasive, comme l’ont relevé Reuters et l’Associated Press à propos des effets sur le tourisme, les universités et les échanges intellectuels.
La situation est encore plus délicate pour celles et ceux qui n’ont pas le luxe du choix: chercheurs, salariés, artistes, cadres, contraints de se déplacer pour travailler. Leur “consentement” à l’exposition de leur vie numérique est souvent moins un choix qu’une condition implicite de l’emploi.
Des établissements académiques américains conseillent désormais à leurs invités étrangers de voyager avec des téléphones dédiés, presque vides, comme on le ferait pour entrer dans un régime dont on connaît trop bien les excès. Ce simple fait dit beaucoup. Une puissance qui oblige ceux qu’elle accueille à se dépouiller de leur intimité entame ce que l’on appelait autrefois son soft power. Elle n’attire plus. Elle inquiète. Elle ne fascine plus. Elle dissuade.
Palantir, ou l’industrie de la transparence forcée.
Cette mise à nu ne devient politiquement opérante que parce qu’existent des outils capables de l’agréger, de la croiser, de la transformer en décisions. Palantir est l’un des acteurs centraux de cette architecture, comme l’ont rappelé à de nombreuses reprises le New York Times et Le Monde.
J’ai déjà écrit sur Palantir, sur son idéologie foncièrement antidémocratique, sur ses connexions politiques, sur sa manière de transformer le réel en profils, en risques, en scénarios prédictifs. Palantir ne se contente pas d’assister la décision ; elle façonne la manière même dont les États regardent les individus, en substituant au citoyen une entité calculable, anticipable, classable.
Les frontières ne sont jamais des dispositifs isolés. Ailleurs, ces mêmes architectures de données ont déjà été utilisées dans des contextes militaires ou sécuritaires extrêmes, où la classification algorithmique a servi non plus à filtrer des entrées, mais à désigner des cibles. Ce sont des laboratoires du pire, qu’il serait dangereux de considérer comme des exceptions lointaines.
Son directeur général, Alex Karp, l’a affirmé publiquement : rendre les États plus efficaces que leurs adversaires implique parfois de faire peur aux ennemis et de les tuer à l’aide des technologies développées. Dans cette vision du monde, la mort n’est ni un scandale ni une rupture morale ; elle devient une variable admissible.
L’Europe, et la France comme symptôme.
Il serait confortable de croire que cette logique ne concerne que les États-Unis. L’Europe, pourtant, s’y inscrit déjà, à pas feutrés. La France en offre un exemple limpide : en reconduisant récemment un contrat liant la DGSI à Palantir, comme l’ont confirmé Le Monde et Challenges, elle a accepté de déléguer une part décisive de son intelligence sécuritaire à une entreprise américaine dont les dirigeants revendiquent une vision du monde où la démocratie apparaît comme une contrainte, parfois tolérée, jamais centrale.
La circulation transatlantique des données, y compris parmi les plus sensibles, a déjà été acceptée dans d’autres contextes récents, au nom de l’urgence ou de l’efficacité. Il serait naïf de croire que les frontières numériques respectent davantage la souveraineté que les frontières physiques.
Ce choix n’est pas un accident. Il révèle une fragilité intellectuelle profonde, cette croyance persistante que l’on peut importer des outils sans importer la vision du monde qui les a produits, comme si la technologie était neutre, comme si les algorithmes ne portaient pas en eux une manière de trier le vivant.
Quand le « bon sens » numérique fait le lit du fascisme naissant.
Employer le mot fascisme n’est pas ici une description de régime, mais un signal d’alarme. Ce qui se joue n’est pas encore une idéologie assumée, mais une fascisation lente, procédurale, portée par des outils présentés comme raisonnables, efficaces, presque neutres.
C’est ici que se dévoile la mécanique la plus inquiétante de notre époque. On nous répète que la sécurité exige des données, que la technologie est neutre, que ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à cacher. Ces phrases paraissent raisonnables. Elles sont même devenues familières. Mais c’est précisément parce qu’elles semblent évidentes qu’elles sont dangereuses.
À force d’être martelé, le « bon sens » cesse d’être discuté ; il devient une injonction. Il fabrique une docilité nouvelle, fondée non sur la peur immédiate, mais sur l’acceptation progressive de l’inacceptable. Ce n’est plus la contrainte qui domine, mais le consentement organisé.
Le fascisme qui naît de ce terrain n’a rien de spectaculaire. Il ne réclame ni cris ni uniformes. Il avance à bas bruit, porté par des procédures, des tableaux de bord, des algorithmes. Il ne dit pas obéis. Il dit optimise. Il ne dit pas soumets-toi. Il dit sois transparent.
Ce qui vient.
Ce qui se dessine n’est pas un État brutal à l’ancienne. C’est plus propre. Plus silencieux. Plus redoutable. Un État qui n’interdit pas, mais qui observe ; qui ne censure pas, mais qui classe ; qui ne contraint pas, mais qui exige l’exposition totale.
La frontière ne sépare plus des territoires. Elle trie des existences. Elle n’est plus un seuil, mais une table d’examen où l’on ausculte des vies entières, où l’on soupèse des relations, où l’on interprète des silences.
Il n’y aura pas de scène finale. Pas de moment spectaculaire.
Seulement cette habitude qui s’installe, presque poliment : se mettre à nu pour passer, livrer sa vie pour circuler, offrir ses données pour être toléré.
Et lorsque l’on cherchera à comprendre comment les libertés ont cessé de tenir, on constatera sans doute ceci : elles n’ont pas été arrachées.
Elles ont été rendues, puis dissoutes dans la transparence devenue norme, dans l’acide sournois de l’indifférence coupable.
Rudy Demotte., 24/12/25.
02.01.2026 à 09:36
aplutsoc2
Ce 1° janvier 2026 partait Mohammed Harbi. Sa disparition à l’aube d’une année d’affrontement dans un siècle de chaleur, de guerres et révolutions, est chargée de sens.
On ne fera pas ici une biographie de Mohammed Harbi, qui demanderait un ouvrage.
Mohammed Harbi fut d’abord un combattant nationaliste algérien, militant du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, de 1948 à 1954, et organisateur des étudiants et lycéens algériens et maghrébins à Paris à la veille de la Toussaint 54), puis du FLN (Front de Libération Nationale, de 1954 à 1965, principal « agent de liaison » avec le mouvement ouvrier européen et en particulier avec la IV° Internationale et Michel Pablo, puis « expert » auprès de différents ministères, et principal rédacteur du programme de Tripoli, d’orientation socialiste, adopté par le FLN pour être immédiatement enterré), et, brièvement, de l’ORP (Organisation de la Résistance Populaire, quelques mois entre le coup d’Etat de Boumediene et son arrestation le plongeant dans les caves et bagnes du régime).
Mohammed Harbi, évadé en 1973, fut ensuite un grand historien de ce qu’il avait lui-même vécu, à l’instar d’un Thucydide, et un chercheur théorique sur les luttes de factions, la bureaucratisation, les relations de pouvoir, leurs liens avec la culture masculine et religieuse. Abondante est sa bibliographie, nourrie de ses réflexions théoriques qui avaient en fait commencé dès sa jeunesse, quand il eut comme enseignant en Algérie Pierre Souyri, et nourrie aussi de la vaste tradition arabo-musulmane léguée par ses origines paternelles et maternelles. Citons ses Mémoires filmées, son autobiographie liée au récit historique et faite après celui-ci, son petit livre sur les origines et le déclenchement de l’insurrection armée de la Toussaint 54, son récit analytique de la réalité du FLN, son rappel de ce que la guerre d’Algérie a en fait commencé le 8 mai 1945, son étude de la période révolutionnaire 1962-1965 sur l’autogestion, ses travaux réalisés avec Benjamin Stora dont on peut sans doute dire qu’il fut le grand inspirateur et formateur, ainsi que du défunt Gilbert Meynier …
Mohammed Harbi fut donc l’un des derniers, peut-être le dernier, des grands témoins, et acteurs, et témoin parce qu’acteur, le « témoignage » historique étant d’ailleurs lui-même une forme d’action par la conscience, y compris la conscience de soi, du XX° siècle et de ses tragédies, révolutions converties en contre-révolution qui nous ont légué le monde accéléré d’aujourd’hui en marche vers la dévastation, mais où l’espoir demeure. Et c’est par la froide conscience réaliste de notre propre histoire qu’elle demeure. Un Mohammed Harbi représente hautement cette conscience, de portée mondiale, de portée humaine.
Et Mohammed Harbi était, le disent tous les amis qui l’ont côtoyé, attentif et sympathique.
Nous ne dirons pas « paix à son âme » parce que l’esprit qu’il a mis en action, associant lutte et conscience, recul sur soi en plein engagement, est celui-là même dont nous avons besoin.
VP, 02/01/2026.
01.01.2026 à 08:35
aplutsoc2
Est-ce que cette fois-ci sera la bonne ? Franchement nous n’en savons rien, mais on doit saluer le courage et l’énergie des centaines de milliers de manifestants, et de manifestantes, qui, à nouveau défient la République islamique d’Iran, un régime aux abois qui, pour l’instant, tient par une répression effroyable et l’appui que constituent en réalité les interventions, grandes et petites, des États-Unis et d’Israël, utilisées par le régime pour réprimer et pour mentir.
La vague de manifestations est partie d’un lieu névralgique de la société iranienne : le bazar de Téhéran, sous forme de protestations contre la vie chère, la misère et la corruption des chaines d’approvisionnement. Cette explosion avait été préparée par des grèves ouvrières et une activité syndicale indépendante, clandestine et réprimée, mais vivante, contre l’ordre corporatiste des mollahs, dont il est bon de rappeler que leur Chambre du travail à la Pétain, « syndicat » officiel censé abolir la lutte des classes, est affiliée à la FSM, la Fédération Syndicale Mondiale stalinienne !
Les manifestations se sont propagées dans les principales villes et sans doute partout dans le pays. La jeunesse étudiante et lycéenne les a rejointes. Les mots d’ordre furent immédiatement politiques et démocratiques : A bas la dictature, Le peuple veut la chute du régime, Mort aux oppresseurs du peuple, et Ni Guide ni Shah – ce dernier mot d’ordre répondant aux allégations selon lesquelles la restauration de la monarchie serait l’alternative aux mollahs – Nota Bene : les vidéos de manifestants appelant au retour du shah sont des fakes, partagés aussi bien par les mollahs que par les sources liées aux États-Unis et à Israël !
Le gouvernement est aux abois, il a « présenté ses excuses au peuple pour l’inflation », promet des réformes économiques, annule les mesures perturbant les finances des petites entreprises commerciales, et la répression portant sur le port du voile par les femmes faiblit visiblement, mais attention, plusieurs vagues d’arrestations – on devrait dire de kidnappings – ont visé des étudiantes en cités universitaires.
Les revendications des petits vendeurs, de la petite bourgeoisie commerçante dont le régime a donc totalement perdu le soutien, s’ajoutent aux revendications salariales des ouvriers et employés, et l’exigence d’égalité des femmes se combine fortement aux revendications économiques (elles ne forment, théoriquement, que 14% de la force de travail employée !), le tout conduisant directement à la destruction politique de l’État en place.
Telle est l’équation iranienne réelle. Une gauche internationaliste digne de ce nom inaugurerait l’année 2026 en appelant à aider les peuples d’Iran, les travailleurs, la jeunesse et les femmes, à renverser le régime des mollahs, portant ainsi un coup mondial terrible aux Trump, aux Poutine, aux Xi, aux Modi, aux Milei et aux Maduro du monde entier !

31.12.2025 à 19:43
aplutsoc
Présentation
Les camarades du Sotsialnyi Rukh (Mouvement Social) viennent de publier ce jour un article rétrospectif de leurs activités en 2025 en guise de vœux. Nous le publions au titre de la solidarité internationaliste. Pour ce nouvel An, la rédaction d’Aplutsoc souhaite en 2026 la victoire du peuple ukrainien contre l’impérialisme de Poutine soutenu par Trump, et l’avancement de la mobilisation et de l’organisation des travailleurs pour leurs revendications sociales, économiques et politiques contre l’exploitation et l’oligarchie capitaliste.
Document
L’année 2025 s’achève, après avoir mis notre endurance à rude épreuve. Elle a démontré que le Mouvement social [Sotsialnyi Rukh – SR] est resté une organisation qui, dans les moments difficiles pour l’Ukraine, a défendu avec constance les intérêts des travailleurs, des anciens combattants et des personnes déplacées, tout en soutenant le personnel militaire. Nous n’avons pas simplement réagi aux défis de la guerre et de la crise économique, mais avons mis l’accent sur les possibilités d’une voie alternative pour le développement de l’Ukraine, où le peuple, sa sécurité, ses droits et sa dignité priment sur les profits des entreprises et des structures bureaucratiques. En poursuivant notre action à Kyiv, Lviv et Kryvyi Rih, nous avons atteint un niveau de mobilisation sans précédent. La confiance des classes laborieuses et le soutien indéfectible de nos partenaires de l’Institut danois des partis et de la démocratie, de l’Alliance rouge-verte et des partis alternatifs nous ont permis de surmonter tous les obstacles.
En défense des héros des infrastructures et des victimes de guerre
Cette année, un conflit qui durait depuis plusieurs années s’est soldé par une victoire pour les employés d’Ukrzaliznytsia : la Cour suprême a déclaré illégale la suspension des paiements prévus par les conventions collectives pendant la période de la loi martiale. Nos avocats ont contribué à l’élaboration de ce précédent, qui a déjà permis de recouvrer environ 8,2 millions de hryvnias pour d’autres employés dans des litiges relatifs à l’aide matérielle due. Nos publications dénonçant les manipulations de la direction d’Ukrzaliznytsia JSC en matière de paiements ont suscité un vif intérêt .
Nous avons concentré nos efforts sur la protection des droits des travailleurs des infrastructures critiques afin d’attirer l’attention sur les difficultés rencontrées par celles et ceux qui, au péril de leur vie, garantissent la stabilité de l’Ukraine. En avril, le Forum social « Protection des travailleurs des infrastructures critiques en temps de guerre » s’est tenu à Kyiv. Comme chacun sait, une politique incohérente a engendré une situation paradoxale : les familles des travailleurs victimes d’attaques racistes ne perçoivent pas les prestations du Fonds de pension prévues par la loi n° 2980, leurs entreprises n’étant pas reconnues comme infrastructures critiques. Cet événement a intensifié le dialogue avec les autorités, aboutissant à l’élaboration du projet de loi n° 14303. S’il est adopté, ce texte étendra l’indemnisation des victimes aux entreprises d’infrastructures critiques, qu’elles soient ou non inscrites au registre spécial.
Des démarches ont été entreprises pour contester les refus injustes de la PFU : des dizaines de requêtes ont été déposées auprès des tribunaux et du Médiateur au nom des travailleurs des chemins de fer, des secteurs de l’énergie, de la défense et des services publics concernés.
Le 31 mai 2025, à Kryvyi Rih, le « Mouvement social », en collaboration avec la fondation caritative « YaMariupol », a organisé un forum social intitulé « Soutien aux personnes déplacées ». Cet événement a rassemblé une soixantaine de personnes, soulignant la gravité de la situation sociale des personnes déplacées.
Une aide qui ne s’arrête jamais
Nos bureaux de Lviv, Kyiv et Kryvyi Rih ont fonctionné comme des centres d’écoute ouverts, où chacun pouvait bénéficier de conseils juridiques et d’un soutien psychologique. La priorité était d’aider les personnes les plus vulnérables : les travailleurs et les syndicalistes victimes d’oppression, les étudiants, les personnes déplacées, les femmes victimes de violences conjugales et les familles de militaires. Nous agissons ainsi car nous savons que la lutte pour la justice commence par la force intérieure. Après tout, une personne épuisée, déprimée et désorientée ne peut se battre.
De plus, nous continuons d’aider nos amis, camarades et syndicalistes des Forces armées ukrainiennes, en leur fournissant munitions, médicaments, véhicules et tout le nécessaire. Malheureusement, la guerre déclenchée par les envahisseurs russes se poursuit ; soutenir la résistance ukrainienne demeure donc essentiel à la préservation de la démocratie en Ukraine.
Partager les connaissances et développer les formats
Nous poursuivons notre mission d’éduquer une nouvelle génération de citoyens engagés. SR est une organisation qui permet aux jeunes et aux classes populaires, auparavant exclus de la vie publique et politique, d’acquérir une première expérience militante. C’est pourquoi, parallèlement à l’éducation civique, nous attachons une grande importance au développement de compétences pratiques, allant de l’utilisation des garanties syndicales à la mise en œuvre d’un suivi environnemental public.
Des études ont été menées sur les conditions de travail des éducateurs : une étude sociologique dans la ville de Kryvyi Rih sur l’identification des pertes d’éducation chez les enfants âgés de 11 à 16 ans ; sur le respect de la législation relative aux paiements supplémentaires dus aux médecins en première ligne ; sur les moyens de renforcer l’influence des travailleurs au sein des conseils de surveillance.
De nombreuses formations variées ont été organisées à Kryvyi Rih : elles portaient sur la sécurité, les soins médicaux à domicile, et des ateliers pour femmes ont permis de mieux comprendre la réparation d’appareils ménagers et l’entretien automobile. L’organisation des activités de l’ONG s’est également enrichie de tournois de football, qui se sont déroulés régulièrement tout au long de l’été.
Approfondir les liens internationaux pour tirer des enseignements des meilleures pratiques
Dans le cadre de ce partenariat, une délégation du « Mouvement Social » a été invitée au Danemark en janvier 2025 pour étudier l’expérience des partis progressistes amis, ainsi que des syndicats locaux.
Nous avons également participé à la conférence historique « Solidarité avec l’Ukraine – Soutien aux droits nationaux et sociaux du peuple ukrainien », qui s’est tenue les 26 et 27 mars 2025 à Bruxelles (Belgique). Nos militants de Kryvyi Rih ont eu l’opportunité de prendre part activement au congrès du parti Alliance de la gauche finlandaise (Vasemmistoliitto), qui a eu lieu du 21 au 23 novembre 2025.
En octobre, une rencontre entre des militants SR et une délégation de représentants du Parlement européen, des députés du Bundestag, ainsi que nos amis de Finlande, de Suède, de France et d’Allemagne a eu lieu à Lviv.
Un réseau de solidarité qui construit une nouvelle Ukraine
Notre organisation a également évolué cette année, s’efforçant d’être encore plus inclusive. Par exemple, en août, la retraite [séminaire] féministe « Reconstruction, Force, Solidarité » a permis de rassembler des dizaines de militantes de toute l’Ukraine et de définir les priorités dans la lutte pour l’égalité des genres. Cette année, la section jeunesse du SR à Kryvyi Rih a commencé ses activités. Les jeunes de cette initiative se sont réunis pour une session stratégique, qui a abouti à un véritable manifeste intitulé « La jeunesse, moteur de la société ».
L’année 2025 a démontré que le Mouvement social n’est pas qu’une simple ONG, mais un réseau vivant de solidarité. Nous avons prouvé que, même en temps de guerre, les droits des travailleurs ne sont pas une question secondaire, mais le fondement de la stabilité nationale. Il est essentiel pour nous que la voix des classes laborieuses soit davantage entendue quant aux réformes nécessaires et aux moyens de parvenir à la paix.
Sous la pression de l’agresseur et face à la faiblesse du capitalisme corrompu, la guerre risque de se prolonger. Dans ces conditions, les possibilités de participation démocratique resteront donc limitées. Le Mouvement social n’est pas resté inactif face aux tournants de l’histoire politique et les a analysés : cet été, nous avons rejoint les manifestations qui ont rassemblé des milliers de personnes , rappelant que le système oligarchique est voué à la corruption. Nos slogans « Sauvez le pays, pas les oligarques » et « Travailleurs, vous êtes essentiels à l’avenir de l’Ukraine » ont suscité un vif intérêt en Ukraine et ont été traduits dans plusieurs langues.
La justice sociale n’est pas un luxe pour temps de paix, c’est une condition de survie en temps de guerre. Nous avons prouvé que derrière chaque travailleur licencié, derrière chaque facture de santé impayée, derrière chaque loi corrompue, se cache une force capable de riposter.
Notre objectif pour 2026 : encore plus d’antennes locales, des liens internationaux encore plus forts et une juste punition pour ceux qui exploitent notre peuple.
Nous remercions tous ceux qui se sont joints à nous et ont partagé cette responsabilité. Nos actions communes créent les conditions nécessaires à la renaissance du mouvement de gauche en Ukraine, et sans cela, notre société est condamnée à souffrir d’égoïsme et d’inégalité. Il n’y a qu’un seul moyen de renforcer le lien entre les autorités et les travailleurs : donner le pouvoir aux travailleurs. Et nous sommes déterminés à le faire savoir plus fort.
Construisons ensemble l’Ukraine dont rêvent les travailleurs !
Le 31/12/2025.
Source : https://rev.org.ua/rik-socialnogo-postupu-diyalnist-socialnogo-ruxu-za-2025-rik/
31.12.2025 à 11:55
aplutsoc
En France, la résistance ukrainienne à l’invasion russe est souvent appréhendée de manière (géo)politicienne. Faut-il armer Kiev et se faire suppôts l’impérialisme de l’OTAN ou bien laisser les ukrainiens se dépatouiller avec un Poutine qui tente maladroitement de ramener la paix et la prospérité dans la région ? Par-delà toute caricature, la guerre est traversée de contradictions qui apparaissent inextricables, autant à l’échelle de ceux qui nous gouvernent qu’à celles de ceux qui s’y engagent sur place (ou derrière leur écran). Dans ce texte, Maria Bikbulatova, philosophe anarcho-communiste russe, revient sur les appels à la paix repris par La France Insoumise et propose des les inscrire dans la lutte en cours tant sur le front Ukrainien que dans les petites poches de subversion qui persistent en Russie. Partir du réel donc, plutôt que du ciel spéculatif des géopoliticiens de comptoir (ou de l’assemblée).
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Le 5 octobre 2025, un congrès anti-guerre (International Meeting against the War / Contre la Guerre) s’est tenu à Paris, organisé par La France Insoumise (LFI), lePOI, la Stop the War Coalition, Codepink et d’autres. Des représentant·es de l’organisation « Union des gauches postsoviétiques » (PSL) et de la coalition « Paix par le bas », créée sur la plateforme du PSL, y ont également pris la parole. Ils ont appelé à la solidarité avec les déserteurs d’Ukraine et de Russie, tout en critiquant les livraisons d’armes à l’Ukraine. Ces interventions ont suscité de vifs débats parmi les militant·es de sensibilité de gauche et anarchiste.
Peu après, l’activiste et poétesse Galyna Rymbu, vivant en Ukraine, a publié un article et une lettre ouverte dans lesquelles elle critique les positions des figures publiques du PSL et de « Paix par le bas ». Elle y souligne le caractère problématique de la promotion de ces positions en collaboration avec des militant·es issus des mouvements masculinistes radicaux. Elle rappelle également que plusieurs dirigeant·es de ces initiatives avaient, depuis la Révolution de la Dignité en Ukraine et le début de la guerre en 2014, participé à des mouvements séparatistes prorusses soutenus par le Kremlin, contribuant ainsi à la diffusion de discours prorusses au sein des partis et organisations de gauche européens.
Au cours de l’année écoulée (depuis l’arrivée de Trump au pouvoir), le discours sur la paix à tout prix s’est intensifié dans des segments très variés du spectre politique. Pour l’Ukraine, cela signifie avant tout une paix imposée et aux conditions de la Russie. En ce moment même, nous assistons à un nouveau tournant dans les événements, alors que Trump contraint une fois de plus l’Ukraine à accepter les conditions humiliantes d’un accord dont le projet a été rédigé au Kremlin.
Dans ce contexte, il me semble important d’aborder la question de savoir pourquoi des forces de gauche aussi visibles que La France Insoumise (LFI) et le POI soutiennent de tels discours, comment l’agenda et les stratégies impérialistes s’infiltrent dans les mouvements de gauche en France, et quelles pourraient en être les conséquences.*
Je m’appelle Maria Bikbulatova, je suis anarcho-communiste, philosophe politique, traductrice, éditrice et militante originaire de la fédération de russie. Avant le début de l’invasion à grande échelle, je vivais à Saint-Pétersbourg et j’étais affiliée à l’Université européenne, où j’étudiais les phénomènes de culpabilité et de responsabilité. J’étais également l’une des éditrices d’un célèbre journal activiste queer-féministe, sur la base duquel nous tentions de créer des narratifs de résistance à la politique patriarcale et impériale de l’État russe.
En 2022, j’ai déménagé en France et j’ai commencé à tisser des liens avec des militants de gauche européens, avec lesquels nous pouvions réfléchir ensemble à la manière dont les mouvements de base pourraient influencer le cours de la guerre. En particulier, j’ai participé au travail d’un groupe activiste qui cherchait à rendre visible le problème des entreprises européennes (et françaises) qui continuaient à travailler avec l’État russe et le secteur militaire après le début de la guerre à grande échelle. En France, l’un des exemples les plus frappants était l’entreprise Eutelsat, qui pendant deux ans a continué à fournir ses satellites pour la diffusion de chaînes de propagande russes (y compris sur les territoires occupés d’Ukraine). Le fait que « Auchan » aidait l’armée russe avec des produits alimentaires, beaucoup de gens le savent probablement aussi.
Mon mari (également militant de gauche) et moi acceptions toutes les invitations à des événements publics des mouvements de gauche français, où il était possible de discuter de la nature et des conséquences de l’agression militaire russe. Mais souvent, lorsque je parlais des entreprises européennes travaillant avec l’État russe, de la russification forcée, du nationalisme, du sexisme et du racisme comme éléments de la politique d’État en Fédération de Russie, on me répondait : « Oui, mais l’OTAN a provoqué… Oui, mais en Ukraine il y a des nationalistes… ». Peu à peu, j’ai commencé à éviter de telles discussions, car je comprenais que pour les organisations de gauche en Europe, le focus principal était la critique de l’OTAN, et qu’il serait trop difficile de les convaincre que soutenir un impérialisme étranger n’est pas une très bonne manière de lutter contre celui au sein duquel nous vivons.*
Au cours de la dernière année, beaucoup de choses ont changé. Trump est arrivé au pouvoir aux États-Unis, et depuis, il tente de pousser l’Ukraine vers des accords de paix humiliants par un chantage que la Fédération de Russie utilise à son tour pour s’emparer de davantage de territoires ukrainiens. S’y ajoutent les problèmes internes des pays européens – en premier lieu, la mise à mal des acquis sociaux. Beaucoup d’Européen·ne·s sont également effrayé·e·s par les plans d’augmentation des budgets de défense de leurs pays et par la perspective d’une guerre avec la Fédération de Russie. Sur ce fond, dans toutes les parties du spectre politique, s’intensifient les tentatives de normaliser le discours prorusse et d’orienter l’opinion publique vers une « paix à tout prix », même si cette soi-disant paix est dévastatrice pour l’Ukraine.
C’est pourquoi j’ai été plus qu’inquiète lorsque, le 6 octobre, dans la chaîne Telegram « Allo, Macron » (qui relaie les nouvelles du mouvement ouvrier en France pour le public russophone), j’ai visionné l’enregistrement des interventions des dirigeant·e·s du PSL et de « Paix par le bas » (la Russe Elizaveta Smirnova et l’Ukrainien Andriy Konovalov) au congrès anti-guerre au Dôme de Paris.
Au début, Elizaveta Smirnova y parle de solidarité avec les soldats de l’armée russe qui signent des contrats militaires par pauvreté, et sont fatigués de la guerre, ainsi que du fait que Trump ne peut pas aider à ce que la guerre s’arrête. Elle déclare ensuite avec émotion : « De plus en plus de gens meurent ! L’OTAN envoie de plus en plus d’armes ! » et propose de passer à des mesures, selon elle, plus efficaces pour atteindre la paix comme faire du 19 janvier une journée de solidarité avec les déserteurs russes.
Le 19 janvier n’est pas une date choisie au hasard, c’est le Jour du souvenir pour les antifascistes russes Markelov et Baburova, assassinés en 2009. Le public français et européen ne verra probablement rien d’étrange dans cette initiative. Mais pour beaucoup de russophones connaissant le contexte, la proposition de faire de ce jour de mémoire antifasciste, un jour de solidarité avec les déserteurs russes, est profondément problématique. Nous avons de bonnes raisons de craindre que dans ce cas, les noms de Markelov et Baburova puissent être manipulés.
Il existe de nombreuses organisations activistes anti-autoritaires et personnes venant de Russie qui s’identifient comme antifascistes et ne se retrouvent pas dans la rhétorique des dirigeants du PSL et de « Mir Snizu », qui tentent de présenter l’Ukraine comme un pays « fasciste/nazi » et le peuple ukrainien comme dépourvu d’autonomie politique. Parmi ces antifascistes russes, il y a Dmitri Petrov (Leshiy), mort en combattant aux côtés de l’Ukraine.
Ce n’est pas la première fois que les dirigeants du PSL et de « Paix par le bas » tentent d’effacer ou même d’insulter la mémoire des antifascistes russes qui ne partagent pas leurs opinions. Récemment, un des dirigeants de « Mir Snizu » et de la section allemande du PSL, Alexandre Voronkov, a qualifié Dmitri Petrov ainsi qu’un autre antifasciste internationaliste, Cooper (lui aussi mort en combattant l’agression russe), de « mutilés moraux ». Lors de la même discussion, le dirigeant de la section française du PSL, Andréï Demidov, décrivait les militant·es de gauche ukrainiens défendant leur droit à la résistance armée contre l’agression russe, comme des « apologistes du suicide collectif ».*
Mais revenons à l’intervention de Smirnova. Cela m’a fait mal d’entendre la salle, où se trouvaient 4000 militant·e·s de gauche venus·es de différents pays du monde, exploser en applaudissements en réponse à la proposition d’arrêter l’agression russe par une journée de solidarité avec les déserteurs. Je me suis dit : les gens ne voient donc pas la démagogie évidente dans ce discours ? « Les soldats russes souffrent – Trump n’aide pas – Les livraisons d’armes à l’Ukraine n’aident pas – Le 19 janvier comme journée de solidarité avec les déserteurs russes aidera ». Il m’est difficile de me rappeler un exemple historique où une journée de solidarité ait protégé des bombes et des missiles de l’agresseur.
Bien sûr, il faut soutenir les personnes qui esquivent le service dans l’armée de l’agresseur ou qui en désertent les rangs (et pour cela existent des initiatives comme « Idite lesom »).
Mais il n’est pas évident de comprendre pourquoi la réduction des effectifs de l’armée de l’agresseur devrait nécessairement passer par une diminution des livraisons d’armes à l’Ukraine. De même, on ne voit pas clairement en quoi le désarmement de l’Ukraine pourrait aider les déserteurs russes.
Aussi, le discours de Smirnova laisse l’impression que les vies des militaires russes sont, pour elle, politiquement prioritaires sur celle des Ukrainiens. Elle ne répond d’ailleurs pas à la question de qui assurera la sécurité de la population civile en Ukraine pendant que nous priorisons l’amélioration des conditions d’existence des soldats du camp agresseur ? Plus tard, Elizaveta Smirnova, alors qu’elle commente son intervention du 5 octobre, affirme également que les armes actuellement fournies à l’Ukraine ne servent ni le bien ni la protection du peuple ukrainien.
De son côté, Konovalov parle des violations des droits humains en Ukraine, du fait que des hommes sont enrôlés de force dans l’armée et qu’on ne leur permet pas de quitter le pays. Il propose d’arrêter l’aide militaire à l’Ukraine et de consacrer les mêmes ressources à contraindre l’Ukraine à respecter les droits humains. Ce n’est pas la première fois que Konovalov suggère aux forces politiques d’opposition de gauche européennes et russes de faire du chantage aux livraisons d’armes pour exiger de l’Ukraine le respect des droits de l’homme. Les droits de l’homme sont évidemment très importants, mais il est aussi évident que, dans cette déclaration, cette notion est instrumentalisée.
Dans ce contexte, il est important de poser des questions à ceux qui offrent une tribune à des personnes comme Konovalov. LFI et le POI critiquent régulièrement l’OTAN, mais de quelle manière le chantage et l’ingérence dans les affaires d’un pays souverain comme l’Ukraine ne sont-ils pas des manifestations de l’impérialisme occidental ? Comment des méthodes semblables à celles de Trump s’inscrivent-elles dans l’agenda de gauche ? Ou bien, peut-être que du fait que la pression sur la Russie n’a pas produit l’effet escompté par les pays de l’UE, les forces de gauche considèrent-elles désormais acceptable de faire pression sur les victimes d’une agression impérialiste et d’exiger d’elles le respect des droits humains (alors que les pays de l’UE eux-mêmes ne s’en acquittent que médiocrement) ? Pourquoi les problèmes de l’État ukrainien justifient-ils de mettre en danger la sécurité de tout le peuple ukrainien ?*
Lors de son intervention, Konovalov a également prononcé la phrase suivante : « Tout à fait semblables à Israël, alors qu’ils condamnent la Russie pour son mépris des droits humains, les gouvernements acceptent et légitiment la pratique systémique de la torture en Ukraine ». Il convient d’examiner cela plus en détail. Cette phrase n’a pas été prononcée par hasard dans cette assemblée, car de nombreux militant·e·s présents au congrès manifestaient avant tout leur solidarité avec la Palestine. L’utilisation rhétorique d’un argumentaire pro-palestinien contre l’Ukraine est évidemment ici une stratégie politique.
Dès le début de la guerre à grande échelle, nous avons observé des tensions entre des personnes non-blanches de diverses origines demandant l’asile en Europe et les personnes déplacées temporairement venant d’Ukraine. Plusieurs facteurs se sont superposés. D’un côté, les États européens ont, en moyenne, mieux traité les Ukrainiens déplacés par la guerre que les réfugiés non blancs. Cependant, la situation évolue lentement dans un sens moins favorable aux Ukrainiens, à mesure qu’il devient clair que l’aide nécessaire n’est pas temporaire mais durable. Il reste néanmoins compréhensible que des sentiments douloureux puissent naître chez les réfugiés moins favorisés venant de Syrie, d’Afghanistan ou des pays subsahariens.
Les tensions ont été alimentées par les déclarations de politiciens qui affirmaient à la télévision et dans les grands médias que l’immigration en provenance d’Ukraine était « de qualité », car les Ukrainiens sont des Européens et des chrétiens. Macron en premier lieu a joué la carte de l’aide à l’Ukraine dans ses discours publics, bien que – si l’on examine les données officielles – la France ait accueilli bien moins de personnes déplacées temporairement en raison de la guerre par rapport à la Pologne, l’Allemagne ou d’autres pays de l’UE géographiquement plus proches de l’Ukraine. De même, la France a fourni un volume relativement modeste d’armes par rapport à l’Allemagne. Néanmoins, français ou personnes migrantes ont en général connaissance des politiques publiques via les discours politiques dans les médias mainstream, et connaissent souvent mal la réalité des faits. Aussi, le sentiment que la France soutien très fortement l’Ukraine, ne correspond pas tout à fait à la réalité.
À cela s’ajoute le fait que de nombreux Ukrainiens s’identifient comme Européens et souhaitent que l’Ukraine rejoigne l’Union européenne. Pour les Ukrainiens, il s’agit d’aspirations à la démocratie, à la protection des droits humains et, surtout, à la libération définitive du colonialisme séculaire exercé par l’Empire russe puis l’Union soviétique et aujourd’hui par la fédération de russie. Pour de nombreuses personnes non blanches, qui ne sont pas considérées comme européennes (même si elles sont nées et ont grandi en Europe depuis plusieurs générations), les Ukrainiens apparaissent privilégiés. Pour les gauches européennes, leur aspiration à rejoindre l’OTAN pour se protéger de l’agresseur semble douteuse.
Nous observons une réalité complètement différente en ce qui concerne le soutien à la Palestine. De nombreux États européens (y compris la France) répriment massivement les actions de solidarité avec la Palestine, soit reconnaissent nominalement l’existence de l’État palestinien, mais sans que cela ne s’accompagne ni d’une aide militaire ni d’une solidarité politique effective.
La succession de ces faits, finit alors pas se résumer dans les discours de PSL et Mir Snizu en une formule politique simpliste et malhonnête : « L’Europe aide l’Ukraine avec des armes, elle aide aussi Israël avec des armes. Les États européens accueillent les Ukrainiens mais pas les Palestiniens », Les mots prononcés par Konovalov ont alors pour effet de focaliser sur l’Ukraine le sentiment d’injustice et la colère générale face à l’incapacité des États européens à agir fermement pour mettre un terme au génocide des Palestiniens.*
Comment se fait-il que la colère légitime face au racisme structurel des États européens soit dirigée contre l’Ukraine ? Cela ressemble à un mécanisme psychologique éculé : Ne pouvant rien faire contre un agresseur, on canalise son agressivité vers quelqu’un de plus atteignable. Mais, l’Ukraine doit-elle recevoir depuis la gauche ces coups qui ne lui sont pas destinés ? Des coups qui, cumulés à d’autres, pourraient lui être fatals.
Les pays européens soutiennent l’Ukraine du fait que la guerre en Europe les préoccupe évidemment davantage que les guerres sur d’autres continents.
Mais il me semble que les personnes de gauche doivent être conscientes du fait que les Ukrainiens ne sont responsables ni du racisme structurel des pays européens, ni de la manière dont ces pays se comportent à l’égard de la Palestine. Il est bien entendu essentiel de rappeler sans cesse les nécessités d’un soutien sans faille des personnes venant d’Afrique et du Moyen-Orient, ainsi que d’une lutte active contre le racisme et les inégalités qu’il engendre et pour un accueil inconditionnel des personnes migrant.e.s
Cependant, opposer les victimes de différents impérialismes et les pousser à se disputer l’attention et la solidarité de la gauche européenne ne sert en rien ces luttes, mais aggrave la situation en Ukraine en entravant la solidarité internationale.
Dans ce contexte, le discours très médiatisé de Mélenchon lors du meeting LFI en août 2025 suscite bien plus que de l’inquiétude. Mélenchon y prononçait un vibrant plaidoyer en faveur de la Palestine, dénonçant l’impérialisme. Puis il affirmait qu’il n’aurait jamais fallu blesser la Russie, et que le simple fait que l’UE ait cherché à se rapprocher de la Géorgie et de l’Ukraine dès 2008 a conduit la Russie à se défendre. Le sens de son discours était qu’il ne faut pas toucher aux espaces post-soviétiques (c’est-à-dire ces États historiquement liés aux intérêts coloniaux de la Russie), car cela n’a aucun intérêt pour la France.
Ces derniers temps, en France, de nombreuses discussions internes portent sur la militarisation et les déclarations selon lesquelles la France doit se préparer à une guerre avec la Russie dans quelques années. Et bien sûr, certaines forces politiques sont intéressées à gonfler excessivement le budget militaire français en exploitant la peur des gens. Cependant, il est difficile de comprendre en quoi le projet de loi de finances (PLF 2026) a un rapport avec la situation actuelle en Ukraine puisque celui-ci se concentre sur le renforcement de la défense européenne, sans ventilation détaillée pour l’Ukraine ni d’indication d’un montant fixe alloué à Kiev, contrairement aux mêmes documents des années 2024-2025.
Pour beaucoup, les déclarations de Mélenchon (« Nous ne voulons pas de guerre ! »), prononcées dans ce contexte, sont une tentative de résister à l’hystérie militariste. Mais ce n’est qu’une manière d’aborder le problème. Il existe un potentiel agresseur sous la forme de la Fédération de Russie, avec lequel une guerre est possible. Certains disent qu’il faut se préparer à la guerre, accepter des sacrifices dès maintenant et être prêt à des sacrifices encore plus grands à l’avenir tandis que d’autres affirment qu’il suffit de ne pas provoquer l’agresseur – lui donner ce qu’il veut (l’Ukraine ou une partie de son territoire), et qu’alors il n’aura pas d’intérêt à s’en prendre à nous.
Le problème ne réside pas seulement dans le fait que cette dernière position va à l’encontre de toute forme de solidarité internationaliste (sauf avec l’impérialisme russe). mais aussi qu’elle est aveugle au fait que lorsque l’agresseur obtient ce qu’il veut, il s’arrête rarement.
La guerre est l’instrument principal de Poutine depuis le début de son règne. Pour maintenir son pouvoir et assurer l’accès aux ressources pour les oligarques qui lui sont loyaux, le poutinisme se construit constamment de nouveaux ennemis. L’idéologie d’État séduit une partie de la population rêvant d’un retour à la grandeur passée, d’opposition à « l’Occident » et aux prétendues valeurs individualistes imposées par celui-ci. Une autre partie de la population se trouve effrayée et convaincue que ce n’est pas le moment de réclamer des changements, alors qu’un ennemi se trouve aux portes de la Fédération de Russie (ou à l’intérieur d’elle). Cette stratégie profite à la Russie, il est donc probable qu’une pause, lui permette de reprendre des forces et de lancer une nouvelle guerre. De plus, tant que Poutine ou ses successeurs seront au pouvoir, les répressions politiques à l’intérieur de la Russie ne cesseront pas et seront encore plus brutales sur les territoires d’Ukraine occupée.*
Comment les forces de gauche françaises réagissent-elles à ces défis ?
À l’heure actuelle, les livraisons d’armes à l’Ukraine sont soutenues par certaines communautés anarchistes et antifascistes. Le NPA (R) déclare que le peuple ukrainien a le droit à l’autodéfense.
LFI s’oppose globalement aux livraisons d’armes. Les dirigeants du PSL et de « Mir Snizu » (Konovalov, Sakhnin) affirment dans les médias de gauche russes qu’ils conseillent personnellement Mélenchon et LFI sur la guerre de la Russie contre l’Ukraine, la subjectivité politique du peuple ukrainien et la situation politique intérieure en Ukraine. Pourtant, ils n’entretiennent aucune relation avec les réels grands mouvements et organisations de gauche en Ukraine et ne divulguent pas les sources sur lesquelles repose leur analyse politique.
Comment se fait-il que des personnes n’ayant aucun lien avec les mouvements de gauche en Ukraine représentent en France les positions des gauches ukrainiennes ? Qui portera la responsabilité des erreurs et des manipulations dans leur « analyse politique » ? Qui portera la responsabilité si les groupes d’extrême droite avec lesquels ils collaborent passent à des actes de provocation et de violence, en utilisant les plateformes politiques des organisations de gauche dans l’UE ?
Jean-Luc Mélenchon soutient les activistes de « Mir Snizu » et du PSL non seulement médiatiquement, mais aussi matériellement. Pourquoi, parmi toutes les forces de gauche dont la position aurait pu être mise en lumière, choisit-il précisément celles-ci ? Dans quelle mesure la position du PSL/« Mir Snizu », représentée par exemple dans leur « Résolution sur le régime ukrainien » ou dans les interventions de l’un de leurs leaders, Viktor Sidorchenko (où celui-ci appelle à intégrer totalement l’Ukraine à la Fédération de Russie dans le but de restaurer une nouvelle Union soviétique), s’inscrit-elle dans la stratégie politique de Jean-Luc Mélenchon et de LFI ?
L’arrêt de l’aide à l’Ukraine, déguisé en pacifisme et en une parodie de solidarité internationale, semble être une solution simple et compréhensible à un problème complexe. La complexité réside dans le fait qu’il faut analyser dans quelle mesure la réduction des garanties sociales est liée à l’aide militaire à l’Ukraine car il est en effet possible que, cette carte (l’aide à l’Ukraine) puisse être jouée par des politiciens libéraux simplement comme justification pour mener des réformes impopulaires.
Pour le moment, nous observons, de la part de l’Europe une réduction de l’aide militaire à l’Ukraine. Aide qui, rappelons-le, n’est pas fournie gratuitement. Le budget de défense français augmente, mais comment compte-t-on le dépenser ? Pour l’achat de matériel aux États-Unis, alors que l’usine de confection d’uniformes militaires du nord de la France a récemment fermé, entraînant du chômage et – par conséquent – une montée des sentiments d’extrême droite dans la région… En effet, la militarisation est un sujet complexe, voire douloureux pour les personnes de gauche. D’un côté, les politiciens de droite cherchent réellement à réduire les garanties sociales au profit du budget militaire, ce qui permet au passage à de nombreux acteurs d’en tirer un profit considérable. De l’autre, il existe une menace bien réelle de la part de la Fédération de Russie, qui, à travers des cyberattaques et des drones, teste régulièrement la capacité des pays de l’UE à réagir. Ignorer cette menace et se bercer de l’illusion que la Russie se calmera si elle obtient ce qu’elle revendique en Ukraine pourrait avoir de graves conséquences.
Dans une analyse récente, Hanna Perekhoda écrit :
« Au niveau national, pour la plupart des pays d’Europe centrale et occidentale, il n’y a aucun risque d’invasion militaire directe. Et de nombreux populistes de gauche et de droite ne s’expriment qu’en termes nationaux : “Il n’y a pas de menace militaire pour notre nation, alors pourquoi dépenser de l’argent pour la défense ?”
Mais cette position est contre-productive. En attisant les sentiments isolationnistes, la gauche fait le jeu de l’extrême droite. L’extrême droite est plus cohérente car elle promeut l’égoïsme dans tous les domaines, de sorte que la gauche est toujours perdante à ce jeu.
Si nous adoptons plutôt une perspective européenne, nous devons admettre que oui, l’Europe en tant qu’entité est menacée. […]
Un scénario plausible serait une provocation dans les pays baltes, destinée à tester la crédibilité de la dissuasion européenne. Ce qui constitue une invasion et ce qui n’en est pas une est toujours une question d’interprétation. N’oubliez pas que les avions de combat russes violent déjà l’espace aérien d’autres pays. Pas à pas, ils testent jusqu’où ils peuvent aller.
[…]
En Europe occidentale, la menace est différente. Il s’agit moins d’une invasion que de la montée de l’extrême droite. Pour Poutine, pour Trump, pour J. D. Vance, le scénario idéal est clair : une Europe de l’Est sous domination russe, une Europe occidentale dirigée par des gouvernements d’extrême droite qui acceptent leur vision d’un monde divisé en zones d’influence autoritaires.
Ici, la défense a donc une autre signification : lutter contre la désinformation, protéger les infrastructures, bloquer l’argent étranger dans la politique, se défendre contre les cyberattaques, le sabotage et le chantage énergétique. Et aider ceux qui ont immédiatement besoin d’armes pour survivre. »
Hannah Perekhoda établit également une distinction entre militarisation et défense :
« Le militarisme, c’est la guerre comme opportunité commerciale, motivée par le profit capitaliste. C’est aussi placer la guerre au centre et y subordonner toute la société. La défense, c’est la capacité de la société à se protéger contre les agressions. […]
Le problème n’est pas la production en soi. Le problème est de laisser le marché décider ce qui est produit, pour qui et selon quelles règles. C’est là que se trouve le véritable champ de bataille. Qui décide ? Dans quel but ? Dans quelles conditions ? Et c’est là que la gauche a un rôle crucial à jouer s’agissant des armes : imposer des règles strictes en matière d’exportation, la transparence des contrats, le contrôle démocratique sur leur destination. »
Bien sûr, face à toutes ces nuances possibles, il est bien plus confortable de promouvoir l’idée que les soldats fatigués de l’armée russe se soulèveront bientôt contre le régime de Poutine, si seulement l’Europe les y aide par son inaction. Je ne crois guère à ce scénario pour plusieurs raisons. Premièrement, les discours sur la faiblesse du régime poutinien, qui craque de toutes parts et va s’effondrer parce que les gens sont fatigués et mécontents, durent depuis 15 ans. Deuxièmement, l’idée que l’histoire (la révolution en Russie d’il y a un siècle) va se répéter très bientôt – que ce soit une illusion ou une fable délibérément construite pour les Européens – n’a que peu de fondements dans la réalité.
Malgré la croissance du nombre de déserteurs russes, rien n’indique qu’ils s’auto-organisent en mouvements prêts à défier le pouvoir et dotés d’une agenda politique clair. En 2025, en Fédération de Russie, des protestations ont eu lieu contre le blocage de WhatsApp et Telegram, les gens résistent à l’installation forcée du messager Max, ils soutiennent les musiciens de Stoptime arrêtés pour avoir interprété des chansons d’« agents étrangers ». Tout cela inspire du respect pour ceux qui continuent de protester malgré les risques extrêmement élevés que fait planer la répression. Néanmoins, qualifier cela de situation révolutionnaire serait irresponsable.
En fin de compte, que se passera-t-il si l’aide française à l’Ukraine est arrêtée, sans que les garanties sociales promises ne soient préservées ? Que se passera-t-il si les forces politiques françaises qui adhèrent à cette rhétorique, laissant l’Ukraine sans soutien et la livrant ainsi à Poutine, échouent à réaliser leurs projets fantaisistes ?
Maria Bikbulatova.
Publié initialement dans lundimatin#502, le 30 décembre 2025
31.12.2025 à 11:32
aplutsoc
2025 : Bilan d’une infirmière
L’année 2025, qui a été difficile, touche à sa fin. Si l’on dresse le bilan dans le domaine médical, les conclusions ne sont pas réjouissantes. Je ne parlerai pas au nom de tous et toutes, mais seulement en mon nom propre et au nom de mon établissement médical.
Voici donc les avantages et les inconvénients de cette année.
Inconvénients :
Je n’ai pas obtenu d’augmentation (je n’avais aucune illusion à ce sujet). Il n’y a pas eu d’augmentation de salaire, mais une diminution.
Je n’ai pas reçu de primes. Je n’ai pas reçu de lettre de félicitations. (Je n’en ai jamais reçu, mais cette stabilité est aussi un indicateur).
Je n’ai pas reçu de réprimande. (Un avantage appréciable).
Je n’ai pas reçu d’aide. (nous avons travaillé seules pendant cinq mois, sans assistance)
Je suis presque entièrement déçue par le système médical ukrainien, où la corruption, le mensonge et la mesquinerie sont trop souvent présents
Stress constant et faible soutien psychologique du personnel. Sentiment que le travail est souvent sous-estimé par la société et les autorités
Dans ce contexte, les « avantages » pour l’établissement :
installation d’un système de vidéosurveillance, achat de plusieurs voitures et d’une nouvelle « ambulance »,rénovation complète sous la nouvelle direction avec du mobilier neuf et élégant, rénovation des chambres, rénovation de la cuisine.
Avantages :
Je suis devenue militante de Soyez comme nous sommes. J’ai assisté aux conférences à Khmelnytsky et à Lviv. J’ai cessé d’avoir peur et de me taire (mais sur le plan financier, cela n’a pas aidé, car seule, on ne fait pas le poids). J’ai une équipe formidable et amicale (ce qui est très précieux, car tout le monde n’a pas cette chance) J’ai reçu une aide concrète de Soyez comme nous sommes. J’ai bénéficié d’un élan puissant de la part de mes collègues du syndicat médical : ensemble, nous pouvons accomplir de grandes choses. J’ai compris qu’à l’étranger, ce n’est pas aussi facile qu’il n’y paraît.
Lorsque nous sommes unies, nous sommes entendues. Le silence ne change rien, l’action, même modeste, change les choses.
Je nous souhaite la paix et la victoire, mais avant tout la santé, car sans elle, rien n’a de sens. Puissions-nous avoir l’espoir d’un avenir meilleur dans le domaine médical et la foi en le changement. À tous ceux qui attendent, puissiez-vous obtenir satisfaction. À tous ceux qui, malheureusement, ont perdu des proches, je souhaite de trouver la force de continuer à vivre et de retrouver la paix intérieure.
30 décembre 2025
Larissa Prindilas, infirmière, membre de Soyez comme nous sommes.
Source : RESU/PLT.
31.12.2025 à 10:57
aplutsoc
Le syndicat des travailleurs de l’atome et du syndicat d’entreprise de la société NAEK Energoatom ont acquis du matériel de bureau et des kits de survie pour les soldats qui repoussent actuellement les assauts russes près de Pokrovsk.
La 155e brigade mécanisée distincte nommée d’Anne de Kyiv, formée au début de l’année dernière, a suivi une formation sur des terrains d’entraînement en France et en Pologne, puis a été envoyée dans la zone de conflit de Donetsk, où elle combat sous le commandement de Taras Maksimov. Cependant, même le commandant le plus talentueux ne dispose pas d’une baguette magique qui permettrait de répondre instantanément à tous les besoins d’une unité militaire. Afin d’aider la brigade à accélérer la résolution des questions organisationnelles et à assurer une meilleure connaissance du champ de bataille, le syndicat des travailleurs de l’atome et du syndicat d’entreprise de la société NAEK Energoatom ont acheté 4 ordinateurs portables, 4 imprimantes et 2 Starlinks.
Ce matériel a déjà été envoyé aux soldats du front et constituera une contribution importante au soutien de l’unité militaire. Actuellement, la 155e brigade mécanisée près de Pokrovsk repousse les assauts des forces ennemies, qui disposent d’une supériorité numérique considérable. Bien que la propagande russe ait déjà annoncé à plusieurs reprises la prise de la ville, nos soldats continuent de repousser les assauts des forces ennemies et de les empêcher de pénétrer plus profondément dans nos territoires.
30 décembre 2025
Le syndicat des travailleurs de l’atome – FPU.
Source : RESU/PLT
30.12.2025 à 17:19
aplutsoc
Cher.es ami.es,
Après des centaines d’expulsions de responsables de l’opposition au régime Ortega-Mujillo, de journalistes, de prêtres, avec retrait de la nationalité nicaraguayenne et confiscation de tous leurs biens, on compte 62 prisonnier•es politiques (au 2 décembre 2025). 45% sont des « déten•ue-dispar•ues », arrêté•es par la police et dont on est sans nouvelles depuis. 83% sont des femmes et 17% des hommes dont on ignore le lieu de détention, l’état physique et à quelques exceptions près, le statut juridique.
Dans ce groupe figurent notamment Angelica Chavarría, dernière compagne du général Humberto Ortega (le frère du président, mort comme prisonnier politique en mai 2024) et les dirigeants de l’organisation indigène Yatama, Brooklyn Rivera, 73 ans, Steadman Fagoth, 71 ans, arrêtés et portés disparus respectivement depuis le 23 septembre 2023 et le 14 aout 2024.
Plusieurs militaires à la retraite sont « disparu•es ». Parmi eux, le colonel Carlos Brenes, 70 ans, vétéran de la guérilla anti-somoziste.
Après avoir « épuisé le vivier » d’opposant•es déclaré•es, le couperet s’abat sur des fidèles du régime, voire très proches du couple Ortega-Murillo comme Alvaro Baltodano, 73 ans, assesseur personnel de Daniel Ortega pendant de longues années, tombé en disgrâce et emprisonné dans un lieu tenu secret depuis son inculpation en mars.
Henry Ruiz, 82 ans, fut un des commandants historiques du FSLN. Retiré de la vie politique publique, il avait pris, de longue date ses distances avec le FSLN ; il a, lui aussi, été assigné à résidence le 8 mars 2025.
Le Collectif de solidarité avec le peuple du Nicaragua demande la libération de tous les prisonniers politiques. Pour leur apporter un appui concret, nous lançons un appel à contribuer à une aide aux prisonniers politiques et à leurs familles avec le réseau “Grupo de Apoyo a Familiares de Personas Presas Políticas en Nicaragua / Olla Comun”, qui distribue une aide aux prisonnier•es et à leurs familles.
Fraternellement,
Le Collectif de Solidarité avec le Peuple du Nicaragua (CSPN)
Vous pouvez contribuer à cet appel en vous connectant au lien suivant :
30.12.2025 à 16:50
aplutsoc
Ce texte est la suite du texte intitulé Il n’y aura pas de transition écologique. (1) L’effondrement est inéluctable, publié le 2 novembre 2025 sur ce site. La publication du présent texte se fait en parallèle de la première réponse formulée par Vincent Présumey le 28 décembre.
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L’effondrement (collapse) qui a déjà commencé et va se déployer dans les années à venir est, et surtout sera, composé d’une diversité d’événements profonds, multiformes et corrélés, porteurs du risque majeur d’implosion de l’ensemble de la civilisation humaine, sinon même de toute vie sur terre. Ces crises procèdent toutes d’une altération majeure des relations entre les humains et entre ceux-ci et le reste de la biosphère, particulièrement depuis la Deuxième Guerre mondiale, causée par la recherche permanente d’un accroissement de la plus-value, moteur unique du fonctionnement de la civilisation capitaliste mondiale. Le collapse fonctionnera comme des dominos. Depuis longtemps déjà, on peut dresser une liste des catastrophes à venir, mais celles-ci se dérouleront de manière imprévisible dans le détail, avec des franchissements de seuils, des effets de rétroaction, etc., qui rendent impossible d’en écrire à l’avance le scénario. La perspective optimiste mais peu réaliste d’une sortie mondiale immédiate du capitalisme, qui viendrait probablement déjà trop tard pour bloquer significativement ce processus mortifère, devra tôt ou tard faire place à celle de la préparation de l’« après-collapse » [1].
Sommaire :
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Les visages multiples de l’effondrement
L’effondrement qui est devant nous concerne ni plus ni moins celui de la civilisation humaine, sinon de toute vie sur terre. Pour désigner les discours qui en parlent, le terme d’« effondrologie », et ceux qui les délivrent d’« effondrologues », sont absolument hideux et incompréhensibles. Je leur préfère les termes anglo-saxons de « collapsologie » et « collapsologues », basés sur le terme « collapse » ou « collapsus », signifiant « effondrement », « écroulement », « éclatement ». Cet emploi francisé du terme « collapse » et de ses dérivés devient en fait un terme technique, utilisable dans toutes les langues et désignant un phénomène planétaire et le distinguant de tous les autres types d’effondrements, que ce soit celui d’une pile de boîtes de conserves ou celui, en larmes, d’une personne dont les espoirs sont déçus.
Le collapse à venir est la conséquence d’une période de l’histoire de la planète terre qui a reçu la désignation d’« anthropocène » [2‒6] pour exprimer le fait que c’est la conquête de toutes les terres émergées par les espèces humaines, et surtout, lors des 300.000 dernières années, par la dernière née, Homo sapiens, qui est devenue le facteur géologique et climatique planétaire principal. Les humains ont très tôt modifié leur environnement, plus que toutes les autres espèces vivantes, mais l’ampleur de ces modifications a été en croissant au cours du temps pour devenir exponentielle lors des dernières centaines puis dizaines d’années. Plusieurs dates ont été proposées pour fixer le début de cette période qui termine celle de l’holocène [4]. Si l’on considère que l’anthropocène débute avec l’extinction de la mégafaune (vertébrés géants), tout d’abord insulaire (il y a environ 50.000 ans), on peut distinguer au sein de celui-ci le « capitalocène » [7] datant du début du capitalisme industriel (vers 1760), mais la césure la plus importante est celle qui peut être datée très précisément du 16 juillet 1945, avec l’explosion de la première bombe atomique lors de l’essai Trinity sur la base d’Alamagordo aux USA, « couronnement » du « projet Manhattan » lancé par Roosevelt en 1940, prélude aux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki des 6 et 9 août 1945, qui ont ouvert à la voie à l’« ère nucléaire » dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Celle-ci a propulsé la technologie scientifico-industrialo-militaire à la place de facteur principal des relations entre les humains et entre eux et l’ensemble de la biosphère [8‒9]. Ce point de basculement est quasiment synchrone de la découverte (1944‒1953) de la structure de l’ADN, de son rôle dans l’hérédité et de ses fonctions, qui fut à la base de l’expansion d’une multitude de biotechnologies qui ont également modifié considérablement la biologie, la médecine, l’agriculture et de nombreux autres domaines. Le terme de « nucléocène», qui renvoie à la fois au noyau atomique et au noyau de la cellule (qui contient l’ADN chez les organismes cellulaires) est particulièrement approprié pour désigner la période du capitalocène postérieure à 1940 [10].
Le collapse à venir (ou déjà commencé) est un phénomène planétaire, multiforme et résultant de la convergence de plusieurs causes distinctes (mais parfois corrélées). Tentons de faire la liste des plus importants d’entre eux.
Le collapse sanitaire
En février 2020, l’explosion mondiale de la pandémie de covid-19 a marqué le début du premier acte du collapse mondial [11], directement dû à l’activité humaine, auquel le terme ironique de « Tchernobiol » [12] convient fort bien. Au-delà de la gestion pitoyable de cette pandémie dans la plupart des pays, inféodée aux exigences du maintien et même de l’augmentation de la plus-value pour les capitalistes et non à celle de la protection des populations, l’irruption de cette pandémie, qui était prévue et annoncée par les biologistes depuis des décennies, traduit la porosité entre la biodiversité « sauvage » (dans le cas présent les chauves-souris) et les cheptels domestiques (dans le cas présent les élevages massifs de visons en Chine) [13‒14] ‒ cheptels qui représentent désormais la biomasse de vertébrés de loin la plus importante sur la planète ‒ responsable de l’irruption de zoonoses dans les populations humaines. Les annonces irresponsables, destinées à rassurer et « calmer » ces dernières, de la « fin » prochaine de cette pandémie, traduisent l’aveuglement ou plus probablement les mensonges conscients des gouvernements et de l’OMS. En raison du taux très élevé de mutations de cette famille de virus dans une population mondiale de près de 8 milliards d’humains circulant massivement à l’échelle de la planète, il est clair qu’il nous faudra maintenant « vivre avec » cette pandémie comme on le fait déjà avec la grippe, en attendant l’inéluctable apparition d’autres zoonoses potentiellement plus destructrices, liées notamment à l’existence d’élevages gigantesques d’animaux confinés et à la dégradation poussée des relations entre les populations humaines et le reste de la biosphère.
Indépendamment de la (ou des) pandémie(s), le collapse sanitaire est préparé depuis des décennies par l’agro-industrie sous toutes ses formes (monocultures, élevages géants intensifs confinés) qui utilise des molécules (engrais, hormones, pesticides), dérivées du pétrole ou de synthèse, afin d’augmenter la productivité au mètre carré et la vitesse de croissance des plantes et animaux, donc les profits, polluant ainsi tous les milieux, toutes les chaînes alimentaires, et impactant directement la santé humaine. L’emploi massif en médecine d’antibiotiques (entraînant l’apparition de bactéries résistantes à ceux-ci), celui en agriculture de pesticides comme le glyphosate, de molécules interférant avec les hormones humaines et animales (perturbateurs endocriniens), la multiplication des irradiations en imagerie médicale, ont des effets pathogènes, cancérigènes et mutagènes sur les humains, mais ils sont de puissants générateurs de plus-value pour l’agro-industrie, pour l’industrie pharmaceutique et celle qui produit les équipements hospitaliers « hyper-pointus ».
Enfin, le collapse sanitaire va être grandement facilité dans le monde entier par la faiblesse et la désorganisation des systèmes de santé, qui sont souvent totalement ou presque gérés par le secteur privé, ou qui tendent à l’être de plus en plus dans les pays qui jusqu’à récemment avaient des systèmes de santé publics performants. C’est le cas de la France, où la destruction en cours de l’hôpital public avec la fermeture d’établissements et la disparition de lits et de soignants, les coups de boutoirs du patronat pour la privatisation de la Sécurité Sociale, la multiplication des déserts médicaux, remettent de plus en plus en cause le principe républicain de l’égalité des citoyens face à la maladie. Les attaques contre la santé aux USA depuis la ré-élection de Trump vont dans le même sens en pire. Le secteur pharmaceutique mondial est aux mains de puissants lobbies dont la préoccupation majeure est le profit (garanti par les brevets) et pas la santé publique. L’OMS, qui depuis sa fondation en 1948 a manifesté une complaisance indéniable avec les lobbies nucléaire (notamment par l’accord la liant à l’AIEA, l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique), pétrolier, pharmaceutique et autres, n’est que partiellement au service de la santé des populations [9, 12]. La combinaison de ces différents facteurs rend les conditions mondiales de santé des populations de plus en plus fragiles, et susceptibles de basculer rapidement dans une situation catastrophique en cas de crises synchrones dans divers domaines (sanitaire, alimentaire, politico-social, migratoire, militaire, etc.).
Le collapse environnemental
Les extinctions (définitives) massives d’espèces (et pas seulement de populations), qui ont commencé depuis les débuts de l’anthropocène, ont pris depuis le milieu du 20e siècle une ampleur inégalée à cette vitesse dans l’histoire de la vie sur terre. Cette ampleur a longtemps été niée non seulement par les médias, mais même par les biologistes, qui au lieu d’en tirer les enseignements et les prévisions qui s’imposaient, concernant notamment les bouleversements irréversibles des principaux écosystèmes et biomes mondiaux, ont eu l’outrecuidance de prétendre pouvoir « sauver » ou « conserver » les espèces sans s’attaquer aux sources de ces extinctions, qui résident dans le fonctionnement prédateur et destructeur de la vie sur la planète du capitalisme décomposé de la fin du 20e et du début du 21e siècle. Une approche anthropomorphique de cette question, en se concentrant sur les grands mammifères et oiseaux (ours, vautours) et en ignorant le fait que ces deux groupes représentent moins de 1 % des espèces du globe, que sans doute les espèces connues de la science au début du 21e siècle représentent seulement 10 % des espèces vivantes et probablement bien moins, et que nous ignorons quasiment tout du rôle de la très grande majorité d’entre elles dans le fonctionnement de la biosphère, aveugle complètement notre compréhension de ce dernier et des conséquences de ces extinctions encore plus massives et rapides que toutes celles qui l’ont précédée depuis l’apparition de la vie sur terre, y compris celles des ammonites et des dinosaures. Que la communauté scientifique investisse des milliers de chercheurs, des milliards d’heures de travail et des sommes astronomiques (c’est le cas de le dire) dans la recherche de la vie sur d’autres planètes (ce qui n’est certes qu’un prétexte offert aux médias et au « grand public » sous leur coupe, pour le contrôle militaro-policier des citoyens du globe et la préparation des prochains grands conflits mondiaux), au lieu de se consacrer à l’inventaire des espèces encore vivantes du globe (qui n’intéresse personne hormis quelques « naturalistes ») et à leur rôle dans l’« économie » (au sens ancien du terme) de la biosphère est hallucinant, scandaleux et impardonnable [15]. Au-delà des conséquences directement visibles pour les humains, comme la déplétion mondiale des abeilles et autres pollinisateurs due notamment à l’utilisation de pesticides ou des stocks mondiaux de poissons due à la surpêche, l’augmentation depuis le milieu du 20e siècle de la déforestation dans les régions tropicales du monde, de la pollution sous diverses formes des eaux, de sols et de l’air, et de toutes les agressions liées à l’exploitation et la disparition progressive de toutes les ressources non renouvelables de la planète, est responsable du collapse environnemental en cours, dont la multiplication des pandémies humaines évoquée ci-dessus n’est qu’un aspect. L’humanité ne pourra survivre sur une planète où, comme dans Le voyageur imprudent de Barjavel [16], les seuls animaux subsistants seraient les chiens et les vaches, les seuls plantes les patates et le riz, les seuls sols des dalles de béton et d’asphalte, les seules eaux celles enfermées dans des espaces artificiels soi-disant « contrôlés » par des humains. Étant donnée son importance, et surtout l’ampleur planétaire des destructions qui en sont la cause, la crise mondiale de la biodiversité ne s’arrêterait pas même si l’espèce humaine disparaissait demain, les extinctions continueraient à se multiplier encore longtemps, mais tant que notre civilisation actuelle perdurera, l’approfondissement de cette crise augmentera chaque année, chaque décennie, et impactera les humains comme tous les autres êtres vivants du globe.
Le collapse climatique
Il n’est plus nécessaire maintenant d’évoquer en détail cet aspect du collapse qui fait maintenant quasiment consensus, tant ses conséquences en matière de fonte des glaciers, de montée du niveau des mers, de phénomènes climatiques extrêmes, de méga-incendies de forêts, de destruction des sols, de désertification, de perte de biodiversité, de modification des écosystèmes, etc., sont visibles de tous. Même si le consensus concernant la cause anthropique de ces catastrophes fait encore l’objet de pseudo-polémiques de la part de « climato-sceptiques », la plupart de ceux-ci agissent de manière consciente et délibérée au service des lobbies pétroliers, houillers, chimico-agro-industriels, pharmaceutiques et des États à leurs services, et ne relèvent pas de la discussion scientifique mais de la propagande et de la manipulation de l’opinion [17‒18] et ne méritent plus d’être débattues mais seulement combattues avec la plus grande énergie.
Plus préoccupant est le fait que récemment ce phénomène, qui n’est qu’un aspect du processus de pré-collapse général en cours, en est venu à devenir « l’arbre qui cache la forêt » et à attirer toute l’attention des médias et de beaucoup d’écolos et « militants du climat ». Des sujets comme la pollution chimique et radioactive des sols, les conséquences environnementales et sanitaires de l’agriculture et de l’élevage intensifs (y compris l’élevage d’espèces marines de poissons et crustacés), ont tendance à être remplacés dans toutes les discussions par l’idée que le « bilan carbone » constituerait l’unique mesure des problèmes auxquels la biosphère et l’humanité sont confrontées, ce qui a permis récemment cette incroyable manipulation consistant à tenter de faire croire que le nucléaire, parce qu’il serait peu « gourmand en carbone », serait une énergie verte et devrait être réactivé, alors qu’il était en baisse régulière depuis des décennies. Face à la complexité des problèmes posés par la crise environnementale mondiale, toute pensée unifactorielle et simplificatrice est potentiellement porteuse de grandes erreurs ou instrumentalisations.
Le collapse économique
Je n’insisterai pas non plus ici sur le collapse économique, dont la perspective hante l’économie capitaliste mondiale à bout de souffle depuis des décennies, laquelle n’a pu repousser un effondrement économique mondial, dont la gravité sera bien plus profonde que celles de 1929 (Grande Dépression) ou de 2007‒2010 (Grande Récession), cette dernière étant une conséquence directe de la mondialisation et de la crise énergétique [19‒20], qu’en augmentant considérablement, depuis l’effondrement de l’URSS, l’exploitation, la paupérisation, l’ubérisation, la prostitution, l’esclavage, et pour tout dire l’expulsion hors de la société, de centaines de millions d’êtres humains sur toute la planète. Pour ce faire, les « maîtres du monde » ont bénéficié de la complicité de la plupart des appareils des organisations politiques et syndicales qui, même lorsqu’elles accédaient au pouvoir (ce qui fut le cas par exemple en France plusieurs fois depuis 1981) ont poursuivi et souvent aggravé les processus de déréglementation (du droit du travail, de couverture sociale et médicale), de privatisation, d’inégalités devant l’école, les impôts, l’accès aux services publics, à l’enseignement, aux soins, au logement, à une alimentation de qualité, à la culture, etc. Comme l’a bien montré la pandémie du Covid-19, dans le cadre de l’économie impérialiste mondiale actuelle, les situations de crises (qui vont aller en se multipliant et s’accélérant, dans tous les domaines) permettent pour le moment d’augmenter considérablement les plus-values, du fait de la complicité des gouvernements qui accèdent à toutes les demandes du capitalisme financier. Certes, cela n’aura qu’un temps, mais tant qu’il durera les patrons et spéculateurs ont bien l’intention d’en profiter à plein, en attendant de jouer d’autres cartes (policières et militaires) lorsque tout ce système économique artificiel s’effondrera comme un château de cartes.
Le collapse énergétique
Le collapse énergétique est directement lié à l’augmentation accélérée de la population humaine mondiale mais il ne s’agit pas d’une relation inéluctable et automatique : cette relation dépend des choix énergétiques effectués dans le cadre du capitalisme, dont le moteur est la maximisation des taux de profit et pas la satisfaction des besoins réels des populations humaines. Par « besoins » réels, il faut entendre besoins vitaux (y compris de culture, création, sports, loisirs), non pervertis par la création de « besoins » artificiels de la société « de consommation », « du spectacle » ou « de la publicité » (dans laquelle les médias, notamment télévisuels, jouent un rôle déterminant). Poser la question uniquement en termes de « décroissance » est inadéquat et contre-productif : de quelle « croissance » réelle devraient en effet se passer la majeure partie des populations humaines du globe privées de tout, et contraintes de vivre par procuration sur leurs écrans télévisuels ou téléphoniques la « vie rêvée des riches » ? Cette apparente contradiction renvoie à la confusion fréquente, entretenue par l’idéologie dominante, entre « croissance » et « progrès ».
La transition vers des énergies renouvelables, même si elle était considérablement accélérée par rapport à la situation actuelle et couplée avec une isolation mondiale des bâtiments, ne sera susceptible de résoudre qu’une partie des besoins énergétiques actuels de l’ensemble de l’humanité si les pratiques actuelles ne sont pas modifiées ou abandonnées dans des multitudes de domaines : notamment les transports et le commerce mondial (impliquant le remplacement des circuits longs par des circuits courts), l’utilisation de techniques énergivores pour de multiples activités et productions, dont un bon nombre sont créées artificiellement dans le seul but de générer des ventes et des profits (par exemple, les illuminations nocturnes de toutes les grandes villes du monde ou l’utilisation massive de la communication électronique, très énergivore, pour des activités ludiques, de propagande ou commerciales). Comme en réalité ces transitions, du fait de la résistance acharnée qu’y opposeront pied à pied les capitalistes tant qu’ils régneront à l’échelle mondiale, s’effectueront bien trop lentement, l’effondrement des réseaux électriques et de l’approvisionnement énergétique se produira localement ou régionalement, comme il l’a déjà fait, et s’approfondira lorsque les autres aspects du fonctionnement social commenceront à se dérégler puis s’effondrer. Dans les pays tempérés, la disparition des modes de chauffage traditionnels (quels bâtiments récents ont encore des cheminées fonctionnelles ?) aboutira inéluctablement à des situations dramatiques, comme ce fut déjà le cas localement ou régionalement certains hivers en Amérique du Nord notamment ‒ et que savons-nous de ce qui se passe dans les profondeurs de la Chine, de la Russie, du Brésil et de bien d’autres pays ? Le collapse énergétique sera doublé, et en partie causé, par un collapse des ressources de base et matières premières, à commencer par l’eau douce, à laquelle de plus en plus de populations ont un accès restreint et insuffisant, mais incluant notamment de nombreux minerais indispensables au fonctionnement des technologies dont dépendent maintenant l’agriculture et l’élevage dans le monde entier. L’exemple des « terres rares », ces métaux aux propriétés électromagnétiques particulières qui les rendent utiles ou indispensables dans divers domaines industriels et ont de nombreuses applications, comme la téléphonie ou le numérique, tout en étant sources de conséquences environnementales et sanitaires désastreuses, et dont la quasi-totalité de la production mondiale est contrôlée par la Chine, est très parlant à cet égard.
Le collapse culturel
La destruction progressive de la culture humaine sous toutes ses formes a pris une grande ampleur depuis la Deuxième Guerre mondiale. Cette « destruction du savoir en temps de paix » [21‒25] a touché les domaines les plus divers, mais c’est avant tout la dégradation, programmée par les « réformateurs » (à la sauce Jacques Attali, Claude Allègre, Jack Lang, Luc Ferry ou François Fillon) à la botte du capitalisme financier, des conditions et du niveau de l’enseignement, de la maternelle à l’université, qui a constitué le terreau principal de cette régression, particulièrement frappante en France. Internet, devenu la source principale d’« information » pour des millions d’humains, a pris brillamment le relais, mais c’est avant tout l’absence de socle solide de connaissances et de formation au raisonnement et à l’esprit critique qui sont responsables de cette détérioration, qui se traduit de mille manières, par exemples dans une hyper-simplification du langage et son inféodation à une idéologie très prégnante aux États-Unis, qui à la fois reflète et nourrit un appauvrissement de la pensée.
Le but de la manœuvre qui est derrière ces (contre-)réformes est lumineux : il s’agit de faire des enfants des travailleurs de dociles pions atomisés sans formation générale, corvéables, déplaçables et licenciables à loisir, inféodés aux entreprises locales, constamment espionnés et contrôlés, retournant à une situation comparable à de nombreux égards à celle du prolétariat du 19e siècle.
L’effondrement du syndicalisme massif, conséquence directe des trahisons répétées des directions syndicales depuis un siècle, et particulièrement lors des dernières décennies, a été un facteur puissant d’isolement et d’aliénation des travailleurs, les livrant individuellement à la propagande, renforcée par la tendance spontanée des êtres humains, êtres avant tout sociaux, à se conformer à la pensée dominante des groupes auxquels ils appartiennent, c’est-à-dire souvent l’idéologie bourgeoise, souvent habillée de l’apparence de l’« évidence » (« il n’y a pas d’alternative », « c’est la nature humaine », « soyons réalistes »). Cette régression de la conscience des masses, souvent ignorée ou niée par les « militants révolutionnaires professionnels » qui persistent à croire contre toute évidence en la clairvoyance sans faille des travailleurs, a joué un rôle important dans l’échec de nombreux mouvements révolutionnaires depuis un siècle, dont certes le stalinisme, la social-démocratie et même parfois l’anarchisme portent la responsabilité principale, mais dans lequel il serait erroné de nier le rôle de l’absence de culture au sein des masses de l’histoire du mouvement ouvrier et des luttes.
C’est justement cette confusion, dont les mois qui ont précédé et précèdent actuellement les élections présidentielles françaises, donne une claire illustration, avec la persistance des illusions sur le rôle positif que « la gauche » institutionnelle pourrait jouer dans cette mascarade pestilentielle [26], laquelle est destinée avant tout à tenter de colmater les brèches qui s’agrandissent d’année en année dans la carapace de la 5e République bonapartiste et réactionnaire, qui constituera le principal écueil lors des mouvements sociaux et révolutionnaires qui ne manqueront pas de se produire lorsque le collapse de notre civilisation s’accélérera soudain. La formation et l’organisation indépendante des travailleurs, hors du contrôle des appareils traditionnels du mouvement ouvrier et des associations et organisations délibérément hostiles à celui-ci, constitueraient dès maintenant un contre-feu crucial pour tenter d’éviter une défaite prévisible des mouvements révolutionnaires « défensifs » qui seront l’ultime recours contre le nouvel obscurantisme qui sinon ne manquera pas de suivre le collapse si des humains y survivent.
Le collapse démographique et migratoire
Comme bien d’autres « surprises » récentes, les vagues de migrations massives n’en ont été une que pour ceux qui ne regardaient pas plus loin que le bout de leur nez, comme en témoigne le Rapport secret du Pentagone sur le changement climatique qui date d’octobre 2003 [27]. Leurs causes sont diverses (conflits armés, génocides, dictatures sanguinaires, misère, maladies et famines, surpopulation et misère combinées avec désertification, perte de productivité de sols ou ressources halieutiques surexploitées, spéculation sur les matières premières et les produits d’origine végétale et animale, etc.). Le colonialisme, qui a pris de nos jours un nouveau visage, passant par les bourgeoisies locales gangrenées par la corruption, extraira des pays et populations « du Sud » jusqu’au dernier gramme de minerai, jusqu’au dernier régime de bananes, jusqu’à la dernière goutte de pétrole et de sang tant que la révolution prolétarienne n’aura pas balayé ces régimes décomposés. Jusque-là, des vagues de réfugiés (terme plus adéquat que celui de « migrants » qui s’appliquerait aussi aux exilés fiscaux) continueront d’affluer en Europe, en Amérique du Nord, en Australie et Nouvelle-Zélande, mais aussi entre pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord. Ces pays d’« accueil », plutôt en réalité de rejet, ne pourront indéfiniment, comme aujourd’hui, persister à repousser la majeure partie de ces millions d’hommes, femmes et enfants qui se mettent en marche vers des pays qu’ils perçoivent comme la seule solution à leur détresse, pour ne garder que les « travailleurs qualifiés » parmi eux, appauvrissant et affaiblissant encore plus leurs pays de départ. Il ne suffira pas non plus, si cela est possible, qu’ils modifient cette attitude pour en adopter une plus accueillante, dans l’espoir de surexploiter ces réfugiés jeunes pour remplacer leurs mains-d’œuvre vieillissantes et encore accrochées à des « droits sociaux » arrachés par leurs aînés lors de nombreux combats de classe. Ils devront mettre en place d’authentiques solutions pour intégrer ces millions de nouveaux citoyens tant que la situation de leurs pays de départ ne se sera pas considérablement améliorée. Il est peu probable qu’ils le fassent spontanément. Ce sera un nouvel enjeu de la lutte des classes, qui, s’il n’est pas résolu, risquera de déboucher sur des « guerres du climat » [28] et des « guerres de la misère » qui pourront contribuer au collapse politico-socio-militaire généralisé. Quant aux pays « de départ » de ces nouveaux déplacements massifs de populations, ils vont être de plus en plus confrontés à des crises sanitaires, alimentaires et sécuritaires ingérables, tant la différence aura augmenté entre les besoins des leurs populations excédentaires par rapport à leurs ressources alimentaires et hydriques et leurs possibilités matérielles de les résoudre, comme l’avaient prévu depuis longtemps les scientifiques non aveuglés par l’insupportable « optimisme mortifère » officiel du stalinisme dû à l’ignorance du principe pourtant simple de « capacité biotique du milieu » [29] ‒ faisant suite en cela à celui de Lénine et repris depuis par tous les « trotskistes ».
Le collapse nucléaire militaire
L’utilisation massive de l’énergie nucléaire date de moins d’un siècle. Elle a commencé avec l’explosion des bombes de Hiroshima et Nagasaki, issues du « projet Manhattan » qui mobilisa des centaines de milliers de chercheurs et techniciens et des moyens industriels sans précédents dans l’histoire de l’humanité, et fit basculer celle-ci, à l’issue de la « guerre de trente ans (1914‒1945) » [30], dans une nouvelle phase de son histoire qu’on peut dénommer le « nucléocène », car elle a ouvert une nouvelle relation entre les humains (abolissant toute limite éthique entre ce qu’il est considéré légitime et illégitime de faire) et entre ceux-ci et le reste du vivant, des cycles naturels et de l’intégrité de la planète [9].
Il est très significatif que l’introduction des concepts juridiques de « crime de guerre », de « génocide » et de « crime contre l’humanité » ait alors pu se faire en en excluant, sans résistance significative de la part d’aucun État ou gouvernement, ni surtout du mouvement ouvrier mondial, les abominations de Hiroshima et Nagasaki, nullement nécessaires d’un point de vue militaire pour mettre fin à la guerre contre le Japon mais constituant le premier acte de la « guerre froide » des USA et de ses vassaux ouest-européens contre l’URSS [9, 12]. Ce silence et cette inaction ont permis la prolifération nucléaire, c’est-à-dire l’apparition puis le développement progressifs d’arsenaux nucléaires gigantesques aux USA, puis en URSS (aujourd’hui en Russie), en Angleterre, en France, en Chine, en Israël, et plus récemment en Inde, au Pakistan et en Corée du Nord. Malgré les différents traités internationaux de désarmement et de non-prolifération nucléaires, qui ne sont en fait que de mauvaises plaisanteries, ces pays, surtout les cinq premiers, possèdent actuellement des arsenaux nucléaires susceptibles, s’ils étaient utilisés même seulement de manière très partielle, de détruire toute forme de vie sur le globe terrestre, non seulement par les destructions directes et la radioactivité qu’elles engendreraient, mais encore par l’« hiver nucléaire » qui en résulterait [31]. Si au 20e siècle, lors de la guerre froide, plusieurs alertes sérieuses ont risqué de fort peu de déclencher cette « guerre qui ne peut pas avoir lieu » [32], le « monde multipolaire » actuel, incluant des acteurs ne participant à aucun traité de non-prolifération, rend encore plus possible un tel déclenchement, même « accidentel » et « fortuit ».
La simple existence de ces arsenaux nucléaires dans le monde constitue aujourd’hui et de loin la menace la plus préoccupante de destruction de l’humanité et de toute vie sur le globe, qui pourrait être quasi-instantanée [12, 31‒35]. Cette menace est à ce titre bien plus « grave » pour l’instant que tous les autres risques de collapses envisagés ici, y compris le réchauffement climatique ‒ mais risque d’être détrôné assez vite par le risque de collapse numérique évoqué ci-dessous. La persistance du silence quasi-absolu du mouvement ouvrier mondial, de la « gauche » et des « écologistes » sur cette question, comme si l’existence du nucléaire militaire était inéluctable et que dans ce domaine certains pays (comme la Corée du Nord ou l’Iran) étaient « plus coupables » ou « plus dangereux » que d’autres (comme les USA ou la Russie), démontre que depuis 1945 ce mouvement est largement « hors sol » et n’a pas compris dans quel monde le « projet Manhattan » avait propulsé définitivement l’humanité, puisqu’on sait que déjà les radionucléides mis en circulation sur le globe persisteront dans l’environnement bien au-delà de la durée envisageable pour la vie terrestre [9]. Ce qui devrait être une priorité absolue de la lutte des classes mondiales, l’éradication totale de toute arme nucléaire de la planète, n’est considéré comme un objectif « réaliste » que par une poignée de militants raillés par toutes les organisations « raisonnables », qui seront peut-être toutes collectivement responsables et coupables de l’apocalypse nucléaire mondiale, qui n’a rien d’un scénario de film de science-fiction, mais deviendra de plus en plus plausible à mesure que la société mondiale se détériorera en raison des autres collapses évoqués ici.
Le collapse nucléaire « civil »
Le nucléaire « civil » n’a de civil que le nom. Il est l’enfant naturel du nucléaire militaire et est lié à lui par l’utilisation du même minerai, l’uranium, et son dérivé le plutonium, les mêmes technologies, la même culture militaire du secret, le même contrôle militaro-policier de la société et le même mépris agressif des populations. Du fait des dangers intrinsèques considérables qu’il représente, il est non seulement lié par nature à l’armée, mais il est porteur, en cas d’accident grave, d’une prise de contrôle de l’ensemble de la société par un régime totalitaire, comme cela a été montré et dénoncé très tôt [36]. Les accidents nucléaires majeurs, Tchernobyl et Fukushima, n’ont été une surprise pour aucune personne qui avait pris soin de s’informer, et les prochains, inéluctables comme l’admettent même les responsables de cette industrie mortifère [12], ne le seront pas non plus [37]. Aucun des accidents survenus n’a de cause entièrement « naturelle », mais ils impliquent tous des défauts de conception, de construction, de contrôle, et surtout des « erreurs humaines » inévitables. L’utilisation stupide de la formule « il n’y a pas de risque zéro » pour faire tolérer les risques encourus par les populations ‒ alors qu’elle devrait au contraire conduire à la conclusion qu’en raison de sa dangerosité majeure intrinsèque cette technologie ne devrait pas être employée du tout ‒ traduit le mépris des gouvernements qui continuent de l’utiliser pour leurs populations [12, 38]. La France, pays le plus nucléarisé du monde, est particulièrement concernée par cette mise en danger permanente de ses habitants, surtout depuis la multiplication des actes « terroristes ». La densité des centrales nucléaires sur notre territoire en font une concentration de cibles pour des attaques en temps de paix et encore bien plus en temps de guerre [12].
Au même titre que pour le nucléaire militaire, la principale nuisance du nucléaire « civil » n’est pas dans les destructions matérielles et humaines immédiates causées par ces accidents, certes effroyables mais limitées dans le temps, mais par la dispersion dans l’environnement terrestre, aérien et marin de radionucléides dont certains, les fameux « déchets nucléaires » dont nul ne sait que faire, ont une durée de vie supérieure à celle prévisible pour la vie terrestre. Ces radionucléides sont responsables d’atteintes pathogènes, cancérigènes, tératogènes et surtout génétiques transmissibles à la descendance des irradiés, qui augmente de manière irréversible le « fardeau génétique » de l’humanité [39]. Les manipulations de l’AIEA et de l’OMS, prétendant qu’il existerait des « seuils » en-dessous desquels les « faibles doses » n’auraient pas d’effets délétères, alors que le contraire a été démontré [9, 12], ou leur négation des données démographiques démontrant que les bombes de Hiroshima et Nagasaki, les accidents de Three Miles Islands, Tchernobyl et Fukushima, ou même le fonctionnement « normal » des centrales nucléaires ont entraîné et continuent à entraîner des millions de décès de foetus humains avant la naissance [12]. Elles traduisent leur inféodation au « lobby nucléaire » et contribuent, avec les molécules cancérigènes répandues dans l’environnement, à exonérer cette industrie de sa responsabilité, y compris dans l’augmentation des taux de cancers sur la planète depuis 75 ans, qui en font une véritable « épidémie » silencieuse touchant tous les habitants du globe et nullement due, contrairement à une idée fausse largement répandue, à une augmentation de l’espérance de vie, puisqu’elle touche hommes et femmes à tous les âges.
La récente instrumentalisation par Macron et bien d’autres du concept de « bilan carbone » pour tenter de faire du nucléaire une énergie « propre » car « décarbonée », ce qui est faux (car de l’extraction et du transport de l’uranium à la production finale d’électricité la filière nucléaire produit quantité de gaz à effet de serre) est une manipulation inacceptable, au regard des dangers inévitables de cette industrie, qui aurait dû susciter de la part de toutes les organisations ouvrières et « démocratiques » une réaction immédiate et puissante, déclarant que cette annonce était un casus belli [40] et mobilisant massivement militants et populations pour exiger une marche arrière, mais ici aussi l’inculture scientifique, l’inconscience et/ou la complicité ont joué, et aucun mouvement massif n’a eu lieu. Elle a aussi pour fonction de ralentir le développement des énergies. En route donc pour de nouveaux « Tchernoshimas », que les divers autres éléments de « collapse » (baisse de niveau des mers et des cours d’eau notamment) rendront de plus en plus probables.
Un aspect particulier de la question du nucléaire est son rôle déterminant dans le développement de la soi-disant « recherche spatiale », présentée quasi-unanimement comme nécessaire, sinon indispensable, au progrès futur de l’humanité, alors que seule une minime partie de ses retombées sont utiles au « bien commun » mais que ses principales motivations sont commerciales, policières et militaires. Une société réellement au service des humains mettrait fin immédiatement à tous ces programmes, qui contribuent au maintien et au développement de de l’industrie nucléaire.
Technologies diverses
L’introduction de nouvelles technologies et de nouvelles molécules dans notre environnement et nos sociétés n’a jamais été aussi rapide et massive que depuis la deuxième guerre mondiale. Beaucoup d’entre elles le sont après n’avoir été testées que très peu de temps, dans de très peu de conditions, et sans tenir compte de leurs potentielles interactions avec d’autres technologies et éléments de l’environnement ‒ et de plus en plus souvent malgré une forte mobilisation des chercheurs impliqués et compétents dans ce domaine contre cette introduction ou peu après celle-ci, mais afin pour leurs instigateurs de s’assurer la priorité et, au moins pour un temps, l’exclusivité de leur exploitation. C’est une des conséquences de la crise du capitalisme qui exige de la part des entrepreneurs une réactivité et une proactivité de plus en plus fortes pour s’assurer une part conséquente de la plus-value disponible.
Chacune de ces nouveautés introduite de manière trop rapide, par exemple de nouveaux produits destinés d’emblée à un emploi à large échelle, notamment en agriculture, élevage et santé humaine, est susceptible d’avoir des conséquences délétères imprévues, comme l’ont été celles des cancers dus à l’amiante, de l’encéphalopathie spongiforme bovine due à des farines animales, ou du développement de la résistance des micro-organismes aux anti-microbiens en raison d’une utilisation trop massive et indiscriminée de ceux-ci.
Beaucoup des risques liés à ces nouvelles technologies restent pour l’instant flous et incertains, mais ce qui est sûr c’est qu’il serait mal avisé de faire confiance aux gouvernements actuels de la planète, et même à leurs « comités d’éthique », pour les évaluer et prévenir efficacement à notre époque où les capitalistes en crise recherchent en permanence de nouvelles sources de profit et disposent de lobbies puissants, y compris dans la presse et sur les « réseaux sociaux » : l’absence de réaction significative de tous ces gouvernements aux cris d’alarmes répétés de la communauté scientifique, notamment à travers les COP, suffit pour comprendre leur niveau d’implication pour leur défense des populations lorsque celle-ci limiterait les profits.
Parmi les domaines où de tels risques majeurs sont dénoncés à l’avance par de nombreux scientifiques figurent : les diverses techniques de géo-ingéniérie [41], destinées selon leurs partisans à remédier au changement climatique sans changer le modèle capitaliste de croissance et de consommation, mais qui sont susceptibles d’avoir des effets bien pires que ce qu’elles sont censées combattre ; la production et l’utilisation de « polluants éternels » perfluoroalkylés et polyfluoroalkylés (PFAS), à grande stabilité dans l’environnement, ayant une grande diversité d’action nocives dans le milieu naturel, l’eau, les produits alimentaires et le corps humain, et sont décrits par certains experts comme « la plus grande menace chimique au XXIe siècle » mais ne sont pas encore interdits, alors que le « plan d’action » gouvernemental, qualifié de « diversion » par le député écologiste Nicolas Thierry, se heurte à un blocage résolu des lobbies industriels concernés [42] ; les multiples nanotechnologies, encore mal connues du grand public français mais qui font l’objet d’une « veille d’information citoyenne » [43] et sont caractérisées par le collectif très productif et compétent Pièce et Main d’Œuvre comme « un nouveau totalitarisme » [44] ; l’« édition » des acides nucléiques, notamment par la technique CRISP, qualifiée par la CIA d’« arme de destruction massive potentielle » [45] ; les « bactéries miroirs », contre lesquelles en décembre 2024, dans la revue Science, 33 scientifiques ont mis en garde, arguant que ces organismes artificiels pourraient détruire toute vie sur terre [46]. Cette liste n’a aucune prétention à l’exhaustivité, mais notons que plusieurs de ces menaces graves concernent les organismes vivants, ce que j’avais évoqué sous le terme ironique de « Tchernobiol ». Il serait de toute manière impossible d’établir une liste complète de celles-ci, car beaucoup de recherches dans ces domaines sont menées secrètement sous le contrôle direct des États, étant destinées à nourrir leurs arsenaux d’armes NBC (nucléaire, bactériologique et chimique), et impliquent l’isolement, la modification et la création de souches nouvelles de bactéries et virus, ou de molécules mortifères, qui si elles « s’échappent » des laboratoires « ultra-sécurisés » où elles sont conservées seront susceptibles de se répandre dans le milieu et la population humaine.
Les remarques qui précèdent ne signifient pas qu’à mon avis il y a actuellement trop de recherche scientifique et qu’il faudrait s’orienter vers une « décroiscience » [47]. Il n’y a actuellement pas trop de science, il n’y en a pas assez. La grande majeure partie de la production scientifique actuelle est orientée vers des applications technologiques, et de surcroît la majorité de celles-ci ne sont pas utiles à l’humanité mais participent aux profits des entreprises et des banques. En réalité, on manque encore de données de base sur une grande quantité de questions cruciales. Pour n’en prendre qu’un exemple, alors que cela fait des dizaines d’années que les scientifiques et les médias parlent de « 6e extinction », il est probable que la majorité du public et même des scientifiques ignorent que nos n’avons encore qu’une idée très vague du nombre d’espèces vivantes qui ont peuplé et peuplent la planète, de leurs grands groupes taxonomiques et de leurs taux actuels et futurs d’extinction. Actuellement la science n’en a décrit et nommé qu’environ 2 millions (et vraiment étudié seule une infime partie de celles-ci), mais on n’a même pas d’estimation fiable sur leur nombre total, disons au début du 20e siècle : était-il de 8, 12, 50, 100 millions ou plus ‒ tout simplement car cette information n’est d’aucun intérêt pour les capitalistes ‒ alors qu’il n’a fallu que quelques années ou dizaines d’années pour créer la première bombe atomique, cartographier la planète pour créer le réseau GPS ou séquencer le génome humain [48].
Il ne faut pas trop compter sur la « communauté scientifique » pour redresser cette situation. Même si de timides mouvements se font jour au sein de celle-ci pour exiger que la recherche devienne « responsable » et réponde aux besoins des populations et pas des capitalistes, ce problème est complexe, se trouvant à la croisée de la curiosité intellectuelle des chercheurs, de leurs souhaits de carrières brillantes dans un milieu institutionnel où la compétition l’emporte de loin sur la collaboration (qui devrait être la règle en science), de leurs rêves de gloire (symbolisés par le prix Nobel) et des intérêts des industriels et des actionnaires. Pour l’instant, l’action d’associations comme Sciences Citoyennes [49] reste d’un impact limité sur l’ensemble des sciences.
Le collapse numérique
Le collapse numérique est fort peu évoqué, comme si cette « merveille technologique » du numérique, à laquelle nous devons l’informatique, la bureautique, internet, Google, les bases de données, les Big Data, le commerce en ligne, le GPS, l’espionnage commercial et policier des citoyens et tant d’autres applications devenues « indispensables » aux habitants actuels de la planète était de ce fait même intouchable et protégée, car son effondrement mondial serait « trop horrible », car il remettrait en cause des pans entiers du fonctionnement de la société mondiale actuelle. Mais, comme l’écrivait Jean Rostand [50], il n’existe pas de « preuve par l’horrible ». Internet, et plus généralement les réseaux électroniques mondiaux, sont d’origine militaire et étatique (pas privée), et les États les plus puissants du globe ont la possibilité technique et militaire d’y mettre fin très vite, localement ou totalement, si ou lorsque le besoin s’en fera(it) sentir, c’est-à-dire avant tout en cas de conflit militaire majeur. Rappelons-nous la première guerre du golfe, et comment en quelques heures Bagdad s’est retrouvée sans internet, sans informatique, tous les fichiers, archives et communications militaires ayant été purement et simplement effacés par des « e-bombs » (bombes électromagnétiques) larguées par l’armée américaine. Face à de telles armes, seuls des bâtiments très coûteux faisant office de cages de Faraday peuvent protéger les équipements, et si les armées des pays riches, les grandes banques et certains programmes techno-scientifiques peuvent s’en payer le luxe ce n’est pas le cas du reste de la société. Nul doute par ailleurs que depuis la guerre du golfe les technologies permettant la destruction des bases de données et surtout des systèmes électroniques de communication militaire de l’ennemi ont dû faire des progrès considérables. Et imagine-t-on qu’en cas de guerre importante les États-Unis continueront à fournir à l’armée adverse les informations très précises qui sont aujourd’hui accessibles à tous par GPS, Google Earth ou d’autres applications ?
Les États ne sont pas les seuls acteurs possibles dans ce domaine. Le cyber-terrorisme, qui fait actuellement l’objet de progrès rapides et importants, peut être le fait de petits groupes indépendants ou contrôlés seulement de loin par des États. Le « terrorisme classique » est susceptible d’intervenir aussi dans ce domaine, par exemple en détruisant physiquement des centres de données, des serveurs informatiques ou des réseaux de fibres optiques.
Il y a déjà eu des « mini-collapses » numériques, qui ont entraîné des pertes de fichiers et de bases de données ou des arrêts de fonctionnement de services, mais ces accidents ont été rapidement réparés et les conséquences en ont été limitées. En revanche, en raison de la dépendance devenue gigantesque de la plupart des activités vis-à-vis du numérique, un collapse informatique mondial ou touchant un continent ou une large région, qu’il soit d’origine accidentel, « terroriste » ou étatique, pourrait désorganiser considérablement le fonctionnement de tous les pays concernés, aboutissant à des accidents industriels, un arrêt de la plupart des services privés et publics, des catastrophes sanitaires et alimentaires, des émeutes, massacres et migrations. Un tel collapse réduirait presque à zéro les communications, entraînerait des pertes incommensurables d’information, et ne pourrait être « réparé » que très lentement.
Toutefois, en réalité, un tel collapse, en soi, s’il perturberait certes considérablement le fonctionnement actuel de nos sociétés, n’entraînerait pas la fin de l’humanité, qui a vécu et proliféré sur terre plusieurs centaines de milliers d’années sans informatique et numérique. De plus, il n’aurait pas que des aspects négatifs. Il libérerait les populations de l’emprise des GAFAM, de la surveillance policière et commerciale permanente, du contrôle des pensées, des désirs et des actions. Il pourrait agir comme un « choc salutaire » réveillant quelqu’un qui était sous emprise, sous hypnose, et lui rendant à la fois la fragilité mais aussi la force de l’autonomie. Certes, il constituerait un choc considérable pour une partie des « esclaves numériques » qui constituent actuellement une partie de l’humanité, notamment parmi les travailleurs, qui s’en trouveraient dans un premier temps très perturbés, comme un alcoolique, un fumeur ou un drogué soudainement sevré, que son « syndrome de Stockholm » amènerait à regretter son emprise, mais de toute manière cette libération, contrainte ou voulue, constituera un passage obligé si l’humanité doit survivre au collapse généralisé qui, de toute manière, aura très vraisemblablement lieu.
Une dimension nouvelle et très importante de cette question est apparue très récemment avec le développement public d’une rapidité inattendue de la soi-disant « intelligence artificielle » (IA), qui en quelques années a pris une place démesurée dans notre société, qui est porteuse de dangers considérables et multiformes pour l’humanité, mais est avant tout au service du capitalisme. Ce point complexe, que j’ai déjà abordé brièvement [51] ne sera pas développé ici mais méritera une analyse séparée.
La synergie des collapses
La présentation qui précède est non seulement extrêmement sommaire, elle est fausse dans la mesure où les différents collapses qu’elle évoque sont présentés séparément, comme s’ils étaient indépendants. Or, ils sont et seront non seulement concomitants mais également interactifs, ils se combinent et se combineront, se nourrissent et se nourriront les uns les autres. Il ne s’agira pas non plus de simples additions, mais de relations synergiques, dialectiques, où les effets de chaque crise multiplieront et modifieront ceux des autres. C’est pourquoi, il n’est pas difficile de prédire, sans grand risque de se tromper, que le « collapse généralisé », lorsqu’il commencera vraiment (pour l’instant, nous n’assistons qu’à ses prémices), s’accélérera très vite [52] et surprendra tous les stratèges dont la pensée mécanique et simplificatrice ignore la complexité dialectique des relations entre les différentes parties du puzzle évoqué ci-dessus. Parvenu à ce stade, ce collapse rappellera les grands effondrements civilisationnels du passé comme celui de l’empire inca ou celui de l’URSS. Il sera alors trop tard pour pouvoir stopper la catastrophe, ce qu’il aurait peut-être été encore possible de faire il y a quelques dizaines d’années en mettant à bas le système politico-social du capitalisme dans sa forme ultime, l’impérialisme mondialisé. Il ne subsistera alors que la possibilité de gérer l’« après-collapse », si du moins un conflit nucléaire majeur n’a pas mis un terme définitif à l’« aventure humaine ».
Conclusion : ces méchants collapsologues
À mesure que se répandait la conscience de tous les éléments ci-dessus qui indiquent la très forte probabilité d’un collapse environnemental, climatique et civilisationnel, se répandait également la caractérisation de ceux qui tentaient de jouer le rôle de « lanceurs d’alerte » à cet égard comme de dangereux « complotistes » : les collapsologues ! Ils nous annoncent le pire pour l’avenir, sur la base de prédictions hallucinantes et invérifiables, faisant fi de l’« injonction d’optimisme » qui perfuse toute notre société [53]. Ce faisant, ils sapent la confiance que nous devons tous avoir dans nos institutions, notre gouvernement, la science et la technique. Au lieu de répondre aux arguments avancés par ceux-ci, il est donc important de les attaquer sur le terrain psycho-sociologique, en les caractérisant comme des pessimistes pathologiques ou des millénaristes [38].
Le terme indéfini de « complotistes » est bien pratique à cet égard. Il permet de rejeter comme inacceptable et dangereuse toute « interprétation » du monde et du fonctionnement de la société qui ne soit pas en accord avec ce que « la société dit d’elle-même », c’est-à-dire avec l’idéologie dominante de la société capitaliste, concentrée dans la formule thatchérienne TINA (« there is no alternative ») et illustrée en l’occurrence, concernant le collapse, par l’opposition schématique entre une vision « optimiste » (on trouvera bien des solutions technologiques à ces problèmes, comme la géo-ingéniérie pour le réchauffement climatique ou la « résurrection d’espèces » pour les extinctions d’espèces) et une vision « pessimiste » ou« fataliste » (on n’y peut rien, c’est ainsi). Or, comme le disaient dans des termes différents Spinoza et Trotsky, le devoir des humains n’est ni de rire ni de pleurer mais de tenter de comprendre, pour pouvoir agir à bon escient au lieu de rester paralysés devant la gueule du serpent. À cet égard, la méthode scientifique pour l’analyse de l’histoire et du fonctionnement du monde et de « la nature », et la méthode du matérialisme historique (ou marxisme) pour l’analyse de l’histoire et du fonctionnement des sociétés humaines, sont des guides incomparables, même si elles ne sont ni parfaites ni exhaustives. Ce qu’elles nous disent n’est souvent ni ce que nous souhaiterions entendre, ni ce que les sociétés considèrent comme des « vérités simples », rejetant toute autre interprétation comme complotiste ou séditieuse. Les militants ouvriers doivent garder ces idées en tête et ne pas céder à la vulgate considérant comme complotiste toute remise en cause des idées dominantes, car ce faisant ils courent le risque de voir leurs propres idées et analyses traitées de la même manière.
Il n’y a certes pas d’absolue certitude que le collapse va avoir lieu, et encore moins quant aux dates des divers basculements qui vont y mener et quant aux modalités de ceux-ci, mais le faisceau d’éléments en faveur de la probabilité d’un collapse généralisé de la biosphère et de la civilisation humaine lors des années ou décennies immédiates à venir est écrasant. Il est également parfaitement clair que la cause de ce futur collapse aura été l’activité humaine, non pas de « l’Homme » en général, qui n’existe pas en tant qu’entité unique et centralisée, mais le recours à des pratiques destructrices de l’environnement par un mode d’organisation sociale bien précis, le capitalisme. Un rôle déterminant de la situation « désespérée » actuelle a été joué par l’échec de la révolution prolétarienne mondiale pendant un siècle crucial, qui a permis à ce mode d’organisation de perdurer bien au-delà de sa « date de péremption », la classe sociale dont la place dans les rapports sociaux lui aurait permis de renverser ce système ayant été trahie par ses « représentants » sociaux-démocrates et surtout staliniens [54], et n’ayant pas été capable de se débarrasser d’eux. Dans l’évolution des sociétés, comme lors du développement des organismes et leur évolution, il existe des seuils, des points de non-retour. Les conditions de la révolution mondiale, qui étaient réunies au début du vingtième siècle, mais avaient déjà « commencé à pourrir » au milieu de celui-ci [55], ne sont plus réunies aujourd’hui, et les freins à leur rétablissement, en l’absence d’organisation(s) révolutionnaire(s) mondiale(s) de masses sont d’une telle puissance et prégnance qu’il serait fort présomptueux de prétendre y parvenir avant le collapse. Les révolutions locales continuent à se multiplier sur toute la planète, comme au siècle précédent, mais, comme en témoignent entre autres les révolutions arabes et les « révolutions Gen-Z », si elles aboutissent parfois au renversement des gouvernements en place, elles ne parviennent pas à établir un nouveau pouvoir, au service du peuple. Ceci certes n’interdit pas de s’organiser et de se battre pour tenter de préparer les conditions de la prise du pouvoir, ce qui exigera de l’arracher à la bourgeoisie et d’engager les changements drastiques dans le fonctionnement sociaux qui permettraient de réduire l’impact du collapse. De toute manière, ces efforts d’organisation ne seront pas vains, car ils permettront de commencer à préparer ce qui deviendra la priorité lors du collapse, à savoir la prise de contrôle des postes de pouvoir et de commandement. Nul doute par ailleurs que le Pentagone et les autres états-majors ont déjà des plans militaro-policiers pour contrôler les survivants et leur imposer au minimum le silence, sinon pire : à cet égard, les méthodes déjà expérimentées pour gérer les massacres et catastrophes nucléaires (Hiroshima et Nagasaki, Maïak, Tchernobyl et Fukushima) ou autres (ouragan Katrina, tsunamis récents) et tenir les populations civiles dans l’ignorance de ce qui se passe et les empêcher de s’organiser pour y faire face, auront joué un rôle de répétition générale.
Alain Dubois, 19 janvier 2022 et 20-28 décembre 2025.
Paru initialement sur le blog L’Herbu.
Notes
[1] Le présent texte reprend pour partie des textes déjà publiés sur ce site et d’autres (Arguments pour la Lutte sociale, L’herbu, Mediapart), mais mis à jour et augmentés.
[2] Claude Lorius & Laurent Carpentier (2010). Voyage dans l’anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes les héros. Actes Sud.
[3] Christophe Bonneuil & Jean-Baptiste Fressoz (2016). L’événement anthropocène. La terre, l’histoire et nous. Nouvelle édition révisée et augmentée. Seuil.
[4] Ian Angus (2018). Face à l’anthropocène. Le capitalisme fossile et la crise du système terrestre. Écosociété.
[5] François Gemenne & Aleksandar Rankovic (2021). Atlas de l’anthropocène. Deuxième édition actualisée et augmentée. Presses de Sciences Po.
[6] Catherine Larrère (2022). L’anthropocène: une époque pour les transitions ? Presses universitaires du Septentrion.
[7] Armelle Campagne (2017). Le capitalocène. Divergences.
[8] Jean-Marc Royer (2012). La science, creuset de l’inhumanité. Décoloniser l’imaginaire occidental. L’Harmattan.
[9] Jean-Marc Royer (2017). Le monde comme projet Manhattan. Des laboratoires du nucléaire à la guerre généralisée au vivant. Le Passager Clandestin.
[10] Alain Dubois (2022). « Marxisme et biosphère. 4ème partie : collapsologie, optimisme et complotisme ». Arguments pour la Lutte sociale, 19 janvier 2022. <https://aplutsoc.org/2022/01/19/marxisme-et-biosphere-4eme-partie-collapsologie-optimisme-et-complotisme>.
[11] Alain Dubois (2020). « Collapse acte 1. Le corona virus et le capitalisme ». L’herbu, 23 février 2020. <https://lherbu.com/2020/02/collapse-acte-1-le-coronavirus-et-le-capitalisme>.
[12] Alain Dubois (2012). Jean Rostand, un biologiste contre le nucléaire. Berg International.
[13] Alexis Lécu (2020) « Des chauves-souris aux visons : les rôles passés, actuels et futurs des animaux dans la Covid-19 ». The Conversation, 5 novembre 2020. <https://theconversation.com/des-chauves-souris-aux-visons-les-roles-passes-actuels-et-futurs-des-animaux-dans-la-covid-19-138279>.
[14] Yann Faure & Yves Sciama (2021) « Les élevages de visons en Chine à l’origine du Covid-19 ? Les indices s’accumulent ». Reporterre, 8 janvier 2021. <https://reporterre.net/Les-elevages-de-visons-en-Chine-a-l-origine-du-Covid-19-Les-indices-s-accumulent?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=nl_hebdo>.
[15] Jared Diamond (2000). Le troisième chimpanzé. Essai sur l’évolution et l’avenir de l’animal humain. Gallimard.
[16] René Barjavel (1944). Le voyageur imprudent. Denoël.
[17] Stéphane Foucart (2010). Le populisme climatique. Claude Allègre et Cie, enquête sur les ennemis de la science. Denoël.
[18] Stéphane Foucart (2013). La fabrique du mensonge. Comment les industriels manipulent la science et nous mettent en danger. Denoël.
[19] Yves Cochet (2019). Devant l’effondrement. Essai de collapsologie. Les Liens qui Libèrent.
[20] Yves Cochet (2024). Précisions sur la fin du monde. Les Liens qui Libèrent.
[21] Bernard Sergent (2004) La guerre à la culture. La logique marchande et les attaques contre l’intelligence. L’Harmattan.
[22] Corinne Abensour, Bernard Sargent, Édith Wolf & Jean-Philippe Testefort (sous la direction de) (2007). De la destruction du savoir en temps de paix. École, université, patrimoine, recherche. Mille et une Nuits.
[23] Franz Schultheis, Marta Roca i Escoda & Paul-Frantz Cousin (sous la direction de) (2008). Le cauchemar de Humboldt. Les réformes de l’enseignement supérieur européen. Raisons d’Agir.
[24] Christophe Granger (2015). La destruction de l’université française. La Fabrique.
[25] Alain Borer (2021). « Speak white ! ». Pourqui renoncer au bonheur de parler français ? Gallimard.
[26] Alain Dubois (2021). « Le boycott déconstituant, une révolution copernicienne ». Arguments pour la Lutte sociale, 24 décembre 2021. <https://aplutsoc.org/2021/12/25/le-boycott-deconstituant-une-revolution-copernicienne-par-alain-dubois>.
[27] Rapport secret du Pentagone sur le changement climatique (2006). Allia.
[28] Harald Welzer (2009). Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle. Gallimard.
[29] Bertrand Russell (1952, réédition 2025). Les dernières chances de l’homme. Traduction Pierre Péju. Les Belles Lettres.
[30] Eric Hobsbawm (1999). L’âge des extrêmes : le court XXe siècle, 1914‒1991. Complexe.
[31] Jared Diamond (2020). Bouleversement. Les nations face aux crises et au changement. Gallimard.
[32] Jean-Pierre Dupuy (2018). La guerre qui ne peut pas avoir lieu. Essai de métaphysique nucléaire. Desclée de Brouwer.
[33] Paul Quilès, Bernard Normain & Jean-Marie Collin (2013). Arrêtez la bombe ! Le Cherche Midi.
[34] Noam Chomsky (2014). Guerre nucléaire et catastrophe écologique. Agone.
[35] Noam Chomsky (2020). Danger d’extinction. Changements climatiques et menace nucléaire. Écosociété.
[36] Les Amis de la Terre (1975). L’escroquerie nucléaire. Stock.
[37] Ulrich Beck (2011). « Enfin l’ère postnucléaire ». Le Monde, 10–11 juillet 2011 : 16.
[38] Thierry Ribault (2021). Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs. L’Échappée.
[39] Hermann J. Muller (1950). « Our load of mutations ». American Journal of human Genetics, 2 : 111‒176.
[40] Alain Dubois (2021). « Non à la relance du nucléaire ! Macron démission immédiate ! » L’herbu, 11 novembre 2021. <https://https://lherbu.com/2021/11/non-a-la-relance-du-nucleaire-macron-demission-immediate.html>.
[41] Clive Hamilton (2013). Les apprentis sorciers du climat : raisons et déraisons de la géo-ingénierie. Seuil.
[42] AFP (2023). « Polluants éternels : l’État dit agir ‘sans tarder’, selon un rapport. » Le Point, 14 avril 2023. <https://www.lepoint.fr/societe/polluants-eternels-l-etat-doit-agir-sans-tarder-selon-un-rapport-14-04-2023-2516343_23.php>.
[43]Association Avicenn (2025). « Veillenanos ». <https://veillenanos.fr>.
[44] Pièces et Main d’Œuvre (2006). Aujourd’hui le nanomonde : nanotechnologies, un projet de société totalitaire. L’Esprit Frappeur.
[45]Hervé Chneiweiss (2018). « Édition du génome : des possibilités inouïes qui posent des questions éthiques ». <https://www.inserm.fr/actualite/edition-genome-possibilites-inouies-qui-posent-questions-ethiques>.
[46]Hervé Chneiweiss, Ariel Lindner & Anne Imberty (2025). « Faut-il avoir peur des bactéries miroirs ? ». <https://inserm.fr/faut-il-avoir-peur-des-bacteries-miroirs>.
[47] Nicolas Chevassus-au-Louis (2025) Décroiscience. Agone.
[48] Alain Dubois (2025) « Chapter 6. Zootaxonomy in the century of extinctions. Time for field work and collections. In : David M. Williams & Quentin D. Wheeler, The new taxonomy : a science reimaginated, Taylor & Francis : 90‒111.
[49] <https://sciencescitoyennes.org/l_association/>.
[50] Jean Rostand (1959). Pensées d’un biologiste. Stock.
[51] Alain Dubois (2025). « Le mouvement ouvrier et les Trois Terribles Tigres. Introduction. » L’herbu, 19 janvier 2025. <https://lherbu.com/2025/01/le-mouvement-ouvrier-et-les-trois-tigres-de-feu.1.introduction>.
[52] Alain Dubois (2018). « Que faire après le dernier rapport du GIEC ? » L’herbu, 11 octobre 2018. <https://lherbu.com/2018/10/que-faure-apres-le-dernier-rapport-du-giec.html>.
[53] Alain Dubois (2021). « Collapse acte 2 : optimisme, résilience et négationnisme. » 19 juillet 2021. <https://lherbu.com/2021/07/collapse-acte-2-optimisme-resilience-et-negationnisme>.
[54] Le stalinisme, qui est toujours bien vivant mais sous diverses formes, a été à mon avis le facteur le plus important de l’histoire humaine depuis un siècle.
[55] Léon Trotsky (1938). « Programme de Transition. L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale. » Bulletin de l’Opposition, mai-juin 1938: 66‒68.
29.12.2025 à 20:42
aplutsoc
Présentation
Vitaliy Dudin est l’un des dirigeants du Sotsialnyi Rukh. Avocat du travail, il est engagé dans l’appui aux actions juridiques du mouvement syndical, notamment avec Soyons Comme Nous Sommes (précédemment Sois comme Nina).
Il discute ici de l’éventualité d’un scrutin législatif en temps de guerre. Les ennemis du peuple ukrainien et de sa résistance ont crié à la dictature alors même que depuis le début de l’invasion de Poutine, le mouvement syndical poursuit une double besogne de défense des salariés contre les patrons et les politiciens libéraux et de soutien aux travailleurs sous l’uniforme, aux côtés des efforts déployés aussi par des milliers de formes associatives locales qui participent à la logistique quotidienne sans laquelle le front militaire ne pourrait tenir. A côté de toutes ces structures d’entraide et d’initiative à la base, les mouvements féministe, LGBT, écologiste, de locataires, de citoyens en défense des services publics s’affirment jour après jour. Le mouvement de protestation de l’été 2025 contre les lois scélérates protégeant les corrompus a pu se déployer en manifestations et rassemblements partout dans le pays puis vaincre en imposant le retrait de ces lois. Ces expériences offrent un terreau favorable pour prendre des initiatives en faveur de l’expression politique indépendante des travailleurs.
Il est opportun de rappeler ici que du fait des conditions historiques (méfaits, crimes et héritage idéologique du stalinisme, violence de la restauration capitaliste initiée après 1991 par les couches oligarchiques issues de la bureaucratie stalinienne) on souffre toujours de l’absence d’une expression politique des travailleurs. La discussion nécessaire sur le pourquoi et le comment la gauche et le mouvement ouvrier devraient se saisir de l’hypothèse d’élections a donc une portée pratique et historique.
Document
L’Ukraine est-elle menacée par les élections ?
Que seront des élections dans une Ukraine déchirée par la guerre : un effondrement de l’État ou une bouffée d’air frais dans un système hermétiquement fermé, conçu pour servir les intérêts des oligarques ? Il s’agit avant tout des élections législatives.
Que l’idée d’organiser des élections en temps de guerre au niveau parlementaire soit un bluff ou une réalité, cette nouvelle doit être prise au sérieux.
En tant que personne n’ayant jamais exercé son droit de vote, je considère les élections comme un jeu illusoire qui ne fait que légitimer la volonté de la classe dirigeante.
Cependant, restreindre le droit de millions de personnes à exprimer leur volonté est tout à fait préjudiciable dans une démocratie. Cela conduit à une accumulation de frustration, de contradictions et d’aliénation… Quoi qu’il en soit, les citoyens perdent progressivement la conviction qu’ils sont les véritables maîtres du pays qu’ils défendent avec tant de dévouement.
En principe, les autorités ont des raisons de s’intéresser aux élections, car celles-ci insufflent un sentiment éphémère de fête de la démocratie et apaisent les tensions.
Le peuple a également des raisons de participer au processus électoral : c’est l’occasion de mettre fin à l’arbitraire de la majorité unique et de porter au pouvoir des personnes plus dignes, ayant démontré leurs qualités précisément pendant la période d’invasion.
Cependant, de nombreuses questions subsistent : la liberté de campagne, la sécurité du vote, la polarisation de la société…
À mon avis, certains de ces risques hypothétiques sont clairement exagérés. Souvent, cela s’explique par la réticence d’une partie de la société à « se salir » dans cette affaire délicate ou par l’incapacité à proposer une alternative au consensus existant. En termes plus simples, il est beaucoup plus pratique pour une grande partie du public de critiquer le pouvoir pour sa corruption, car ils ne sont pas en mesure de proposer un PROGRAMME substantiellement différent. Toutes les propositions de changement sont ponctuelles/personnelles ou en accord avec la rhétorique capitaliste du gouvernement.
En revanche, les forces qui, par leur nature sociale, se distinguent de la classe dirigeante ne peuvent craindre les élections : elles s’opposent à l’oligarchie, plaident pour que la voix des travailleurs soit prise en compte en priorité dans le cadre des réformes et critiquent l’influence néfaste et appauvrissante du capitalisme. Bien entendu, à condition qu’elles aient la possibilité de créer leur propre parti.
C’est pourquoi, je considère qu’il est utile d’entamer une discussion sur les élections dans le contexte de l’état d’urgence, si cela permet d’entendre un large éventail d’opinions publiques. Cependant, il convient également de prendre en compte les alternatives aux procédures électorales qui pourraient susciter l’intérêt du peuple pour la politique :
1) la décentralisation du pouvoir avec la délégation des fonctions du parlement aux conseils locaux et la rénovation progressive de ces derniers ;
2) le renforcement des organes consultatifs tels que les conseils communautaires, afin qu’ils cessent d’être purement décoratifs ;
3) la garantie de la participation des travailleurs aux conseils de surveillance des monopoles d’État pour le développement de la démocratie industrielle.
Vitaliy Dudin, le 23 décembre 2025.
Source : RESU/PLT.
28.12.2025 à 20:59
aplutsoc2
Avec un certain retard, car je voulais le faire depuis un moment, je réagis ici au texte – important – de notre camarade Alain Dubois intitulé Il n’y aura pas de transition écologique I. L’effondrement est inéluctable., qu’Aplutsoc a publié le 2 novembre dernier après parution de ce texte sur le blog d’Alain.
A côté de points d’accord essentiels sur l’ampleur et la large inévitabilité présente des processus de transformation rapide de la biosphère, élargie à l’atmosphère et à une grande partie de la croûte terrestre, de la liquidation des conditions « normales » de vie auxquelles nous sommes habitués et de la menace vitale pour l’existence globale des sociétés humaines qu’ils impliquent, j’ai, avec les positions que ce texte a le mérite de présenter de manière frappée et concise, des désaccords de méthode conduisant à une discussion stratégique nécessaire.
Ces désaccords ne sont pas atténués, mais leur importance est soulignée, par le fait qu’il y a bien entendu aussi accord sur la fatuité des discours officiels sur la « transition écologique », en fait écocapitaliste, et donc finalement pas écologique du tout, et qui ne transite que vers la forme moderne la plus barbare du capitalisme. En effet, si nous sommes d’accord là-dessus, se pose du coup avec acuité la double question de la nature précise de la période actuelle et de la stratégie révolutionnaire.
« Le collapse va inéluctablement arriver », ainsi pourrait-on résumer le thème central d’Alain. C’est là à mon avis une position en apparence alarmiste, mais qui l’est en réalité insuffisamment. Car le « collapse » a largement commencé.
Alain écrit au futur que « L’effondrement ne sera pas un phénomène unique mais multiple, touchant des domaines divers et apparemment sans relations entre eux, comme la fonte des glaciers, les incendies géants, les cyclones, ouragans et typhons, la pollution des nappes phréatiques, les extinctions massives de populations d’espèces vivantes, l’apparition de nouveaux virus et les nouvelles pandémies humaines, les conflits et migrations causés par la désertification, la déforestation ou les inondations, les pannes électriques touchant des millions de personnes, etc. »
Ne saute-t-il pas aux yeux que tout cela peut et doit s’écrire non au futur, mais au présent, et que c’est d’ailleurs pour cette raison que le réalisme de cette énumération est possible, qu’il est évident ?
Non seulement tous ces phénomènes sont présents et le sont de plus en plus, mais ils le sont en combinaison avec d’autres : les guerres, les insurrections de masse renversant des pouvoirs établis, mais qui, faute de construire un pouvoir représentant les populations, subissent la répression et la reconstitution de pouvoirs analogues aux précédents, les chefs d’Etat délirants et haineux, le fascisme 2.0, les bulles et crises financières, la fracturation trumpienne du marché mondial combinée à sa mondialisation, la chasse aux migrants, les piratages et bugs informatiques et informationnels de plus en plus grande ampleur, les « accidents » industriels, la confusion de l’information entre fait et « post-vérité », notamment.
Les éléments que je viens sommairement d’ajouter à la première énumération faite par Alain sont indispensables. Ils n’apparaissent pas comme directement écologiques, mais ils le sont eux aussi, non seulement parce qu’ils ont tous une dimension écologique, mais parce qu’ils sont organiquement combinés aux faits écologiques et interagissent avec eux. De même, tous les éléments de la première partie de l’énumération d’Alain, ne sont pas seulement écologiques, mais sont aussi, et indissociablement, humains, économiques, sociaux, politiques, culturels.
Le collapse n’est pas une catastrophe qui, tel le Déluge biblique, va arriver avec l’inéluctabilité autrefois prêtée à la révolution par le marxisme traditionnel. Il y aura bien sûr des catastrophes, au pluriel, et il y en a déjà : le collapse est le caractère de notre époque, aussi faudrait-il plutôt parler d’effondrement et d’accélération combinés du mode de production capitaliste et de la civilisation humaine. L’effondrement/accélération est une notion à mon avis plus proche de la réalité que le terme de « collapse » qui inspire à l’imaginaire l’idée d’une explosion ou d’une implosion finale.
Alain semble fonder sa certitude d’une catastrophe unique à venir dans pas longtemps sur des « … données qui ne peuvent être réellement comprises que par celles et ceux qui se sont donnés les moyens de maîtriser ces concepts et méthodologies », à savoir les scientifiques. Mais séparer les éléments reposant sur des processus physico-chimico-biologiques des processus sociaux, politiques et militaires, au moment précis où l’effondrement-accélération réel consiste dans leur combinaison dialectique en un tout certes articulé, mais unique, ne me semble pas si scientifique que cela.
C’est en effet cette séparation qui conduit à dire qu’un « collapse » va nous tomber dessus un beau matin, inéluctablement, alors que l’effondrement est engagé et que de larges masses s’en rendent compte, et c’est donc aussi cette approche dualiste qui conduit à théoriser le fait qu’il ne reste plus qu’à préparer un avenir de survie non capitaliste dans un monde dévasté, alors que le prolétariat, majorité de l’humanité, n’attend aucun collapse, car il subit déjà l’effondrement, et entre en mouvement ici et maintenant pour prendre les affaires de l’humanité en main.
La combinaison des processus géologiques, biochimiques et humains, est le caractère central de notre époque. Elle implique la combinaison de temporalités différentes et l’appréhension de durées de l’ordre du géologique dans leur interaction avec la lutte des classes, les guerres et les révolutions, l’événementiel et l’action subjective immédiate – cette combinaison des rythmes ultra-rapides et des rythmes cosmo-géologiques est un problème nouveau pour l’humanité, abordé par Dikresh Chakrabaty dans Après le changement climatique, penser l’histoire, paru en anglais en 2021, en français en 2023 (Gallimard éd.), lui-même avec bien des difficultés (ainsi, cet auteur parle de la 6° extinction globale comme d’un risque, alors qu’elle a largement commencé et se déroule autour de nous).
La combinaison dialectique réelle de l’époque présente appelle une stratégie révolutionnaire, prolétarienne et démocratique (je vais y revenir), là où Alain dans ce texte tend à mettre en avant une stratégie d’attente du « collapse » appelée à se faire stratégie de survie décroissante, ce qui entraine, si nous tirons le fil de l’une et l’autre conception, des approches différentes envers les questions technologiques, démocratiques, et même éthiques.
Envers les questions technologiques, Alain est conduit à se prononcer pour l’élimination de certaines technologies, en l’occurrence le nucléaire en général, l’IA avec les data centers, et probablement les véhicules individuels qu’ils soient à essence ou électriques. Dans l’histoire humaine jusqu’à présent, la disparition de procédés techniques, par la suite redécouverts, a surtout correspondu à des périodes de régression telles que le « haut Moyen Age européen » (et c’est peut-être à une période de ce type que la conception d’un avenir proche ramené à un « collapse » non encore advenu, mais inéluctable, assignant comme fonction dominante à la révolution prolétarienne une réduction d’échelle en vue de survivre, entendrait conduire).
Il me semble que c’est la transformation de ces procédés, à savoir la transformation des moyens de production qui n’ont rien de neutre et sont bien les formes concrètes du capital (contrairement à ce que racontait Lénine en 1918 quand il s’est mis à vouloir faire du « fordisme » !), et non pas leur élimination pure et simple, qui, dans la perspective de révolutions prolétariennes démocratiques victorieuses, est envisageable, permettant une décroissance, ou une décélération, planifiée.
A savoir : démanteler les arsenaux nucléaires, stopper les centrales nucléaires en gérant les décennies de transition que cela implique, et développer d’autres modes de production énergétique (du solaire et de l’eau à la fusion ?) ; établir des modes de transports collectifs de taille grande ou moyenne massifs, et des « mobilités douces » ; et, concernant l’IA, développer son usage tout en le limitant eu égard à la consommation d’énergie, et en mode collaboratif, mais en comprenant et en assumant une technologie produisant des êtres de langage non humains dans la société.
Alain écrit : « Qu’une IA et un Internet au service du bien commun puisse exister dans une autre société « socialiste » future est aujourd’hui une question oiseuse : aujourd’hui ces techniques constituent dans leur très large majorité des forces contre-révolutionnaires. » Mais la question de l’IA et d’Internet, que nous utilisons d’ailleurs pour cet échange, se pose concrètement au présent : il ne s’agit pas, là encore, d’un « futur » éloigné ou proche, mais du présent, car c’est dans le monde présent et dans ses luttes que les larges masses rencontrent, se confrontent et utilisent l’IA et Internet, comme l’ensemble des moyens de production et de circulation qui sont tous, de toute façon, des formes d’existence du capital.
Au passage, à propos d’un article traitant des guerres actuelles, j’ai eu un petit échange sur le forum du site avec Alain, contestant que l’on puisse valoriser le fait qu’en Ukraine, de jeunes combattants (et combattantes) utilisent l’IA en relation notamment avec les drones. C’est pourtant le cas ; faut-il leur enjoindre de cesser immédiatement (sous peine de voir la ligne de front enfoncée !) ou plutôt, à partir de là, faut-il défendre ce qui permettrait un contrôle amélioré, aussi bien contre Starlink et autres Gafam que contre l’appareil d’Etat ukrainien et la hiérarchie militaire ?
La seconde de ces démarches se situerait dans l’optique d’une stratégie révolutionnaire envisageant la question du pouvoir sous l’angle de la destruction de l’appareil d’Etat capitaliste et comme réalisation de la démocratie. Alain écrit lui aussi que la question du pouvoir est centrale mais se dit qu’il est plus difficile encore de « garder » le pouvoir une fois pris « sans qu’il se transforme en dictature ». Il me semble en fait que si la perspective stratégique est le collapse et la survie, coupés des processus réels et généralisés du présent qui combinent effondrement et révolution, alors la seule perspective est bien « la dictature » en effet, sans nulle démocratie.
Car seule une dictature de fer, dont les actes seraient définis par des scientifiques éclairés ayant les moyens de se faire obéir, pourra interdire les véhicules individuels, le nucléaire sous toutes ses formes et l’IA !
Mais qui exercerait cet utopique pouvoir saint-simonien ? Pas le prolétariat. Et finalement, cette dictature là risquerait, pour le plus grand nombre, de ressembler remarquablement à l’avenir que lui promet le capitalisme contemporain en pleine accélération/effondrement … (notons au passage que la question de la dictature écologique éclairée est envisagée, et écartée, par Val Plumwood dans son livre La crise écologique de la raison, trad. PUF, 2024).
La seule perspective réaliste, ce qui ne veut pas dire facile, me semble être celle de faire fond sur le mouvement réel de la majorité prolétarienne de l’humanité et son contenu social et démocratique. Ce qui me conduit à discuter une dernière implication à la fois éthique et concrète du propos d’Alain, à savoir l’idée que « l’homme » (disons plutôt « l’humain » pour éviter la question du genre), ça n’existe pas. Bien entendu que l’humain, comme totalité décisionnelle, cela n’existe pas. Cependant, Alain rappelle qu’existe l’espèce biologique Homo Sapiens.
Mais ce terme lui-même, ce binôme forgé au XVIII° siècle par Linné, est chargé d’idéologie (surtout nichée dans le mot Sapiens !), et il exprime en cela plus que la caractérisation scientifique d’un ensemble d’animaux individuels interféconds, ou espèce biologique, mais un produit historique issu des luttes sociales interhumaines, qui s’appelle justement l’humanité, et qui existe, et implique des droits. L’un des théoriciens fascistes 2.0 de la Silicon Valley, Nick Land, veut en finir avec elle, lui préférant une « biodiversité humaine » hiérarchisée au service du capital. Prudence, donc, à affirmer que « l’homme », ou plutôt « l’humain », ça n’existe pas : le combat démocratique, prolétarien, écologique, et féministe, est aussi le mouvement réel qui le rend existant.
Vincent Présumey, 26/12/2025.
26.12.2025 à 14:38
aplutsoc
Nous avons été informés de la situation de Lyes Touati, membre de la direction du Parti socialiste des travailleurs (PST, suspendu depuis plusieurs mois – depuis janvier 2022 – par la dictature dans le cadre de la répression du Hirak), en Algérie.
Celui-ci est incarcéré depuis lundi 15 décembre 2025, et le 30 décembre sa situation sera examinée. La prolongation de sa détention préventive pourrait être décidé pour plusieurs mois.
Nous connaissons Lyes et son organisation, et nous sommes assurés que les accusations qui pèsent contre lui sont totalement irréalistes : il est accusé d’être proche du mouvement MAK, un mouvement indépendantiste kabyle, dont les positions sont opposées à celles du PST. En particulier, ce mouvement est sioniste.
Le camarade Lyes Touati est militant du mouvement social, des luttes ouvrières, du mouvement écologiste, de la solidarité avec la Palestine. Il risque 10 ans de prison du fait des accusations qui pèsent sur lui.
Cette menace contre Lyes Touati s’inscrit dans une répression plus globale. Lyes Touati est clairement un détenu d’opinion, comme il en existe des centaines, en Algérie et dans bien d’autres pays.
Il faut participer à la campagne internationale de solidarité, afin que des centaines d’autres organisations – syndicats, partis, associations, collectifs… – et de personnalités dans le monde entier prennent position pour sa libération.
La rédaction d’Aplutsoc.
Il est possible de participer à différentes actions :
Contact avec le comité de soutien, dans la langue que vous souhaitez : contact@liberte-lyes.org
26.12.2025 à 12:10
aplutsoc2
Depuis le 19 septembre à minuit, la publication à reculons et avec caviardages des documents Epstein creuse des sapes sous la présidence Trump et rythme la crise de régime aux Etats-Unis, mais aussi les amorces d’interventions extérieures des mêmes Etats-Unis.
Tout le monde a compris que Trump est omniprésent dans l’affaire Epstein. S’il a réussi a bloquer l’apparition de documents attestant directement de l’usage des femmes vendues par l’affairiste véreux, il n’a fait qu’attiser les soupçons. L’un des documents, caviardé, suggère un viol commis par lui-même et Epstein, suivi de l’assassinat de la victime déguisé en suicide. Un autre est une lettre d’Epstein à un multicondamné pour viols et harcèlement (Larry Nasser) qui fait référence à Trump lors de sa première présidence comme adonné aux mêmes « habitudes » ; cette lettre a été dénoncée comme un fake par le Département de la Justice, qui toutefois a confirmé qu’elle vient bien de ses dossiers, et qui donc prétend diffuser lui-même des fakes !
La propagation progressive des Epstein Files agit comme un poil à gratter qui devient une énorme bombe, cristallisant l’affaiblissement de Trump dont la cause fondamentale est la résistance sociale et démocratique de la majorité de la population.
J’écrivais le 21 décembre : « Dans ces conditions, les interrogations portent sur une intervention extérieure, une guerre, pour le [Trump] remettre en selle. Mais il est probable qu’au stade où en sont les choses une guerre ne résoudrait pas mais aggraverait immédiatement la crise intérieure. »
Faute de vraie guerre, l’administration Trump multiplie les incendies potentiellement ou d’ores et déjà meurtriers. La première cible désignée est le Venezuela, mais en fait cette désignation comme cible donne lieu à des opération de piraterie dans les Caraïbes qui ont déjà fait plus d’une centaine de morts, et n’affaiblissent en rien les mafias du narcotrafic leur servant de prétexte.
Mais le 22 décembre, ce sont les provocations contre l’Europe qui se sont mis à atteindre un seuil critique. La nomination de Jeff Landry, gouverneur de Louisiane, que l’on caractérisera rapidement en signalant qu’il a décrété l’affichage obligatoire des « Dix commandements » dans les écoles publiques, comme « représentant spécial » des Etats-Unis au Groenland, par Trump, officiellement à la demande de l’intéressé, fut la première de cette nouvelle série, et pas la moindre : Jeff Landry affirme se rendre au Groenland (s’il s’y rend) pour en opérer l’annexion « par tous les moyens ».
A bas bruit, les gouvernements européens prennent cette affaire très au sérieux. Le gouvernement autonome du Groenland et le gouvernement danois protestent, l’ambassadeur US à Copenhague est convoqué, l’UE proteste, Macron proteste. Le Danemark considère enfin ouvertement les Etats-Unis comme un pays hostile.
A bas bruit aussi, dans le cadre d’opérations d’entrainement aux conditions arctiques, la France a déplacé une petite flotte ces derniers mois, devant Nuuk, capitale du Groenland, et au large de ce pays dépourvu de moyens de défense …
Notons d’ailleurs que le discours de Vance (n°2) à l’America Fest (rassemblement de Turning Point USA à Phoenix vendredi dernier) était violemment anti-européen, comme le dernier discours du n°2 de Poutine, Patrouchev, l’un et l’autre sortant au même moment.
Et c’est en fait sur la ligne de Vance – et de Patrouchev ! – que la seconde provocation s’ensuivit : l’interdiction de séjour aux Etats-Unis de plusieurs responsables de l’UE, à commencer par Thierry Breton. L’ancien directeur de Thomson, promoteur de la privatisation de France Telecom, ancien ministre de Chirac et Raffarin, et ancien commissaire européen, est un digne représentant du capitalisme français et de ses secteurs les plus mondialisés. Gouvernements et médias européens ont protesté, mais n’ont guère relevé les termes exacts du communiqué du Département d’Etat : « Announcement of Actions to Combat the Global Censorship-Industrial Complex », une expression complotiste que l’on pourrait traduire à peu près par « complot globaliste de la censure industrielle ». Deux autres puissances impérialistes déjà ont ainsi prétendu être victimes d’un « complot mondial » : l’Allemagne de Hitler et la Russie de Poutine …
Cet emballement « diplomatique » fait suite aux mesures annoncées de contrôle de l’activité de chacun sur les réseaux sociaux depuis 5 ans, pour pouvoir entrer aux Etats-Unis : ce n’est pas qu’à Thierry Breton que les Etats-Unis se ferment !
Comme l’écrit le socialiste belge Rudy Demotte :
« Ce qui se met en place aujourd’hui aux frontières étasuniennes n’est ni une innovation technique parmi d’autres, ni un simple durcissement des contrôles que l’on pourrait attribuer aux inquiétudes d’un monde instable. C’est une mise à nu, au sens le plus littéral, mais déplacée : non plus exercée sur le corps visible, mais sur ce qui, désormais, tient lieu d’identité réelle – nos données, nos relations, notre mémoire numérique, parfois accumulée sur une décennie entière comme on empile des archives en se persuadant qu’elles ne serviront jamais qu’à soi. (…)
La frontière ne contrôle plus, elle dissèque. (…)
La première couche que l’on retire est celle de l’expression. (…)
Les textes prévoient la collecte d’informations détaillées sur les parents, les enfants, les frères et sœurs : noms, dates et lieux de naissance, adresses, parfois coordonnées. Comme l’a relevé Le Monde, l’individu devient ainsi le dépositaire administratif de la vie privée de ses proches, lesquels n’ont pourtant rien sollicité et rien consenti. »
Macron et Lecornu ont, discrètement, déplacé une petite flotte française vers le Groenland. Mais le même Macron s’empresse de répondre « Oui » à Poutine dès que celui-ci lui propose des négociations séparées, histoire de faire passer l’impérialisme français en talonnettes pour la superpuissance qu’il n’est plus depuis longtemps. Pire encore, comme l’indique également Rudy Demotte dans son message diffusé sur les réseaux sociaux : l’entreprise US de surveillance qui va vous scanner, vous disséquer, à la « frontière », c’est Palantir, fondée par le milliardaire fou Peter Thiel, l’homme clef de Trump n°II et de J.D. Vance. Mais à qui … la DGSI française s’est-elle adressée pour la collecte et le traitement de ses données ? A Palantir !
Mais revenons à Trump. Venezuela, Caraïbes, Groenland : ces provocations et ces menaces d’agression visent bien entendu à l’hégémonie sur le double continent américain dans le cadre d’une proposition de partage du monde faite à Moscou et à Beijing, proposition désignant l’Europe comme l’espace à soumettre. Aux lignes d’affrontement attendues entre grandes puissances – Ukraine que beaucoup font encore passer pour le lieu d’affrontement Occident-Russie, ce qu’elle n’est pas, et crise attendue à Taiwan et en mer de Chine-, ainsi qu’à la Palestine, les Etats-Unis de Trump ajoutent une série de diversion inflammables, Venezuela, Groenland … et viennent, dans la nuit du 25 au 26 décembre, d’y ajouter l’Afrique.
En effet, des missiles US envoyés depuis le golfe de Guinée ont frappé le Sokoto, au Nord du Nigéria, officiellement avec l’accord du gouvernement nigérian. On ignore l’étendue des dégâts, la seule indication étant les cris de triomphe de Trump se réjouissant du grand nombre de morts. Il a en outre pondu un message de Noël à ce sujet. Un premier message disait « Joyeux Noël même à la racaille de gauche », le suivant dit « Joyeux Noël même aux terroristes morts ».
Il semble que c’est l’ « Etat islamique » (ISIS ou Daesh), c’est-à-dire l’organisation régionale Boko Haram qui lui a « fait allégeance » en mars dernier, qui était visé, ou plus précisément la milice d’origine peule Lakurawa. L’islamisme au Nord du Nigéria comme ailleurs et peut-être encore plus est un mouvement ultra-réactionnaire et oppressif, particulièrement envers les femmes, mais telle n’est pas la préoccupation de Trump : l’intervention US se place explicitement, symétriquement aux discours de Boko Haram, sur un terrain « religieux », et n’est en aucun cas pacificatrice : tout au contraire, elle va aggraver la crise organique du Nigéria en poussant à la guerre de religion qu’aucun des peuples de ce pays ne veut.
La fébrilité incendiaire du trumpisme est à la mesure des fissures qui le menacent. Pendant ce temps en effet, la Cour suprême, par 9 voix contre 3, avec donc un revirement de 3 des juges dits « ultra-conservateurs » nommés par Trump lui-même, a condamné le déploiement de la Garde nationale à Chicago.
L’accélération de la crise aux Etats-Unis et de l’instabilité internationale vont surplomber toute la situation politique début 2026. Même les élections municipales, hé oui !
Vincent Présumey, 26/12/2025.
26.12.2025 à 10:27
aplutsoc2
NDR : Aplutsoc entame avec ce billet de Ghislaine Zaparty une série d’articles sur les élections municipales. Les élections municipales, surtout celles-ci, sont des élections nationales, très politiques, même s’il est souvent de bon ton chez les candidats de rabâcher le contraire. Chacun comprendra l’enjeu perpignanais : sortir le RN de la mairie, au moment précis où il prétend en conquérir plein !
Aux dernières élections municipales de 2020, Perpignan fut la seule grande ville, de plus de 120 000 habitants, tombée dans l’escarcelle du R.N.
Louis Aliot, son vice-président, en devient le nouveau maire et s’empressera de renommer la cité catalane Perpignan La rayonnante : exit Perpignan La catalane. A ces élections, la gauche était divisée. Qu’en est t’il aujourd’hui?
Le Nouveau Front Populaire aurait dû être le moyen de l’unité aux municipales de Perpignan. Mais LFI, les Verts, et Génération’s ne participeront pas au NFP Perpignan.
En décembre 2024, un appel large à l’unité est lancé, et Perpignan Autrement, rassemblera plus d’une centaine de citoyens, militants associatifs, syndicaux ou politiques.
Suivront les soutiens d’organisations politiques, 11 à ce jour : PS, PCF, Génération Ecologie, l’Après, Debout !, L’Alternative ! Endavant, le PRG, la Convention, le Parti Animaliste, l’Engagement, une grande partie des militant.e.s de Place Publique.
Ainsi d’assemblées publiques en ateliers programmatiques et cafés citoyens, un projet municipal émancipateur et progressiste se dessine bel et bien en toute cohérence et citoyenneté participative.
La liste Perpignan Autrement conduite par Mathias Blanc déclare : « Aux termes de la loi, » les collectivités territoriales s’administrent librement ». Redonner sens et confiance aux citoyennes et citoyens que nous sommes, pour peu que soit initiée une gestion participative réelle, constitue un enjeu essentiel. » « La liste Perpignan Autrement conduite par Mathias Blanc s’attèle à repenser le politique, la citoyenneté. »
L’unité ainsi construite par en bas peut porter un renouveau démocratique d’ampleur, fait d’espérance, un projet progressiste, social, écologiste et féministe.
Perpignan, le 25 décembre 2025.
Ghislaine Zaparty
23.12.2025 à 16:48
aplutsoc2
Nous reproduisons ci-dessous une interview de Maksym Butkevych, militant ukrainien des droits humains, libertaire, forcément connu de nos lecteurs réguliers : après avoir coordonné la campagne pour la libération d’Alexandre Koltchenko et Oleg Sentsov, il fut prisonnier de la Russie après s’être engagé dans l’armée ukrainienne lors de l’invasion, et il a fallu faire campagne pour le sauver ; il l’a été, lors d’un échange de prisonnier. Maksym est aujourd’hui, on peut le dire, devenu, sans l’avoir recherché, une autorité morale en Ukraine et au delà. Nous avions diffusé les premières interventions de Maksym libéré, mais là, il a eu le temps de récupérer et de prendre du recul, d’où l’intérêt supplémentaire de cet entretien. Cette interview a été réalisé par la chaine Svoboda, d’où viennent les deux photos illustrant cet article, et la traduction, du russe, est due à Perrine Poupin, que nous remercions. La rédaction.
Deux remarques encore sur des termes traduits. « Télémarathon » traduit le canal centralisé d’informations sur la guerre dans les principaux médias ukrainiens. Quand au mot russe tapik, tout lecteur algérien ou français se rappellera son équivalent : c’est la « gégène » de Massu et de Le Pen père …
« Le régime de Poutine n’est pas tombé du ciel »
Maksym Butkevych est un journaliste et défenseur des droits humains ukrainien. En 2022, il s’est porté volontaire pour aller au front, a été capturé par l’armée russe et a passé plus de deux ans en captivité en Russie. La propagande russe qualifiait Butkevych de « nazi » et de « commandant d’un détachement punitif ». En 2024, il est revenu en Ukraine à la suite d’un échange et, en 2025, il a reçu le prix Václav Havel. Après son retour de captivité, Boutkevitch a raconté les conditions de détention cruelles dans les camps russes et les violences directes dont lui-même et d’autres prisonniers ukrainiens ont été victimes.
Sur la chaîne de télévision « Nastoyashchee Vremya », Maksym Boutkévitch a parlé des tortures et des viols subis en captivité, des « bons Russes », de la responsabilité des Russes dans la guerre, des actions du Centre territorial de recrutement en Ukraine et de la politique de Volodymyr Zelensky.
— Cette année, vous avez reçu le prix Václav Havel. Vous vous rendez souvent à divers événements et conférences où vous croisez des Russes qui ont quitté le pays et s’opposent au régime. Quelles sont vos relations avec eux ?
— Elles varient d’une personne à l’autre. Pour commencer, je tiens à dire que j’ai toute une série de collègues et d’amis russes, hommes et femmes, qui ont été ou sont encore impliqués d’une manière ou d’une autre dans le mouvement de défense des droits humains. On me demande parfois : « Y a-t-il de bons Russes ? ». Et il ne s’agit pas de l’opposition professionnelle, mais plus généralement : y a-t-il de bonnes personnes parmi les Russes ? Pour moi, cette question n’a pas de sens. Notamment parce que lorsque j’ai été autorisé à recevoir des colis et du courrier pendant ma captivité, cela a été possible avant tout grâce à des personnes en Russie. Elles l’ont fait, il y a des gens comme ça là-bas. Il y a ceux qui travaillent non par peur, mais par conscience. Ils agissent en essayant de défendre les droits de l’homme. Souvent, ils le font en silence, avec persévérance, en serrant les dents. Simplement parce qu’ils sont convaincus que quelqu’un doit faire ce travail. Je ne peux qu’admirer ces personnes. Et il y a des personnes, d’origine russe, qui se penchent sur la question de la responsabilité de la population russe dans ce qui s’est passé, dans l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, et qui se penchent sur la question de la culpabilité. Ce sont des questions très difficiles.
— As-tu une réponse à la question de la culpabilité et de la responsabilité ?
— Il y a une responsabilité. Et elle ne s’inscrit pas nécessairement dans un cadre juridique. Le philosophe allemand Karl Jaspers, qui a donné une série de conférences sur la culpabilité de l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale, a souligné qu’il existe une responsabilité juridique, mais aussi une responsabilité éthique et métaphysique.
— Qui est responsable ?
— La responsabilité incombe à ceux qui ont contribué à cette guerre agressive ou qui n’ont rien fait pour l’empêcher, l’arrêter ou aider ses victimes.
— Et qui est coupable ?
— Cela dépend du degré de responsabilité. En premier lieu, la culpabilité incombe à ceux qui ont déclenché la guerre et l’ont activement soutenue. Je note que Hannah Arendt, une autrice qui s’est beaucoup intéressée à cette question, a écrit que si l’État agit au nom de ses citoyens, ceux-ci partagent la responsabilité des actions de cet État. Que vous le vouliez ou non. La seule façon d’échapper à cette responsabilité est de renoncer à sa citoyenneté.
Pour revenir à ta question, c’est sûr que j’ai plus de facilité à trouver un terrain d’entente avec les Russes qui non seulement comprennent ce qui s’est passé le 24 février 2022, ce qui s’est passé en février 2014, à qui appartient la Crimée, mais qui comprennent aussi que la Russie essaie de se reconstruire comme l’empire qu’elle a toujours été. Car la Russie sans l’Ukraine n’est pas une empire, c’est le royaume de Moscou. Bon, plus la Sibérie, en quelque sorte. L’histoire a fait que la Russie tend vers la forme impériale.
Et si l’on parle d’une Russie non impériale, il faut changer le format même de son existence. C’est avec ceux qui sont d’accord avec cela que je m’entends le plus facilement. Le plus difficile pour moi est de trouver un terrain d’entente avec les Russes – je ne parle pas ici des pro-Poutine, avec lesquels il n’y a par définition aucun terrain d’entente possible – qui disent que le tsar est mauvais, que les boyards sont mauvais, mais que le peuple est bon. Que toute la responsabilité incombe au « régime criminel » et que le peuple « ne veut pas la guerre ». Qu’il suffit de remplacer les mauvais par les bons, et alors tout ira bien.
— En quoi, selon toi, ont-ils tort ?
— Le régime de Poutine n’est pas quelque chose qui est tombé du ciel. C’est le fruit et la réponse à une demande bien précise d’au moins une partie importante de la société russe. Aujourd’hui, des forces mythiques, en harmonie évidente avec les actions impérialistes agressives des dirigeants russes, sont depuis longtemps réveillées et actives dans la société russe. Le reste de la société est passif. Pas tout le monde, mais une grande partie. Elle ne se considère pas responsable des horreurs commises par la Russie en Ukraine. Elle estime notamment que, puisqu’elle n’a pas de liberté, elle n’a pas non plus de responsabilité. Mais la responsabilité existe toujours.
— Même sans liberté ?
— Je pense qu’il existe tout de même une certaine marge de liberté. La liberté de ne pas être d’accord demeure. Sous quelles formes cette désapprobation se manifeste-t-elle ? C’est une autre question.
— Passons à ta propre privation de liberté. En Ukraine, tu es un défenseur des droits de l’homme connu, tu t’es toujours occupé de tous les opprimés. Comment, avec de telles convictions, as-tu pu prendre les armes ?
— Parce que c’est aussi une forme de protection, aussi étrange que cela puisse paraître. Parce que je comprenais parfaitement que si la Russie gagnait, il n’y aurait tout simplement plus de défense des droits humains, ce serait la fin. Au fil des années, grâce à notre travail de plaidoyer, à nos manifestations et à notre action éducative, nous avons tout de même réussi à obtenir beaucoup de choses. Nous nous en sortons très bien, surtout par rapport à la grande majorité des autres pays de l’ex-Union soviétique. Nous avons la liberté de réunion pacifique, la liberté d’expression, la protection contre la discrimination, la liberté politique, l’activisme civique. Tout cela aurait tout simplement disparu si la Russie avait pris le dessus. Et il n’aurait bien sûr été question d’aucune défense des droits humains. Tout le peuple ukrainien aurait été lésé. En réalité, il était clair dès le début qu’il s’agissait de détruire l’Ukraine en tant que telle. Il fallait défendre les droits humains. La seule façon d’y parvenir à ce moment-là était de prendre les armes.
— As- tu déjà tué quelqu’un ?
— Je ne me suis jamais retrouvé dans une situation où j’aurais été directement confronté à des tirs ennemis. L’artillerie nous bombardait principalement. Nous devions nous terrer dans le sol.
— Tu t’es demandé si tu étais moralement prêt à tuer ?
— Oui. J’y ai pensé à plusieurs reprises. Je comprenais que cela représentait un certain problème pour moi et que je devrais faire face à ce problème après avoir accompli cet acte nécessaire.
— Tu as été fait prisonnier à l’été 2022. Dans l’une des premières vidéos publiées par les propagandistes russes, tu racontes comment cela s’est passé : « À ce moment-là, nous étions déjà sans eau depuis 24 heures, l’état du personnel était critique, nous n’avions plus rien à manger depuis longtemps. C’est alors qu’un des deux éclaireurs qui nous avaient amenés la veille est venu nous voir. Il nous a informés que nous étions encerclés et qu’il fallait nous rendre au point de rendez-vous avec lui le plus rapidement possible. [Lorsque nous sommes sortis], cet éclaireur nous a dit que nous étions complètement encerclés, qu’il était prisonnier et que nous étions dans leur ligne de mire. En fait, c’est votre frère d’armes, un militaire ukrainien, qui vous a livré aux ennemis. Savez-vous ce qu’il est devenu ?
-D’après les dernières informations dont je disposais, au printemps ou à l’été dernier, je crois, il était toujours prisonnier.
— Que ressens-tu à son égard ?
— Je souhaite de tout cœur qu’il soit libéré le plus rapidement possible. Je souhaite cela à tous nos prisonniers, quels qu’ils soient. J’ai ressenti un certain malaise, car nous avons ensuite partagé la même cellule pendant un certain temps. Il était évident qu’il ne voyait aucun problème dans ce qu’il avait fait. Mais il y avait autre chose. En plus du fait qu’il avait bien sûr été battu après sa capture…
— Les Russes ?
— Les Russes, oui. Ils lui ont dit que s’il nous livrait comme prisonniers, il nous sauverait la vie. À ce moment-là, toute la région était déjà encerclée et ils avaient commencé le nettoyage. Et il disait qu’il nous avait sauvé la vie. C’est peut-être vrai.
— Raconte-moi comment tu as été violemment battu pour la première fois.
— C’était encore sur la route vers Louhansk, le lendemain de notre capture. C’était l’un des officiers russes, manifestement le commandant, car ses ordres étaient exécutés sans discussion par les autres. Il essayait sans cesse de provoquer les prisonniers pour qu’ils fassent une déclaration imprudente, aient une réaction émotionnelle, il les humiliait, les insultait. Quand il entrait dans la pièce où nous étions détenus, nous devions nous mettre à genoux, les mains derrière le dos.
J’étais le seul officier, le commandant de la plupart des gars qui se trouvaient là. Cet officier russe est entré avec un soldat des forces spéciales et m’a dit que celui-ci partait en mission pour tuer mes frères d’armes et que je devais lui souhaiter bonne chasse. Je pense qu’il avait l’intention de filmer la scène. J’ai répondu que je ne pouvais pas faire cela. À la question « pourquoi », j’ai répondu qu’en tant qu’officier des forces armées ukrainiennes, je ne pouvais pas souhaiter bonne chasse à un soldat des forces spéciales russes.
Il est revenu avec un bâton en bois et a déclaré que nous allions maintenant apprendre l’histoire de L’Ukraine. Il a sorti son téléphone portable de sa poche et a commencé à lire un texte dont le contenu ressemblait beaucoup au discours de Vladimir Poutine. C’était la version russe de l’histoire de l’Ukraine. Elle disait que la Russie avait formé l’Ukraine moderne à l’intérieur de ses propres frontières. Après avoir lu deux ou trois phrases, il désignait du doigt un prisonnier de guerre agenouillé devant lui, qui devait répéter mot pour mot, sans bafouiller, le passage qu’il venait de lire. Si quelqu’un bafouillait, marquait une pause, confondait des mots ou oubliait des noms géographiques, je recevais un coup de ce bâton en bois sur l’épaule.
— Donc, ce n’était pas ton subordonné qui était battu, mais toi ?
— C’est moi qu’ils ont frappé, moi seul pour tous. En tant qu’officier, en tant que commandant. À un moment donné, j’ai compris qu’il allait me casser l’épaule. Il a dit qu’il ne le ferait pas. Il avait raison. Il était clair que ce n’était pas la première fois qu’il faisait ça. Il savait exactement où frapper. Ma main a enflé, puis est devenue rouge, comme un bloc de bois gonflé, et pendant trois semaines, j’ai eu du mal à m’en servir. Puis j’ai commencé à perdre connaissance à cause de la douleur. J’ai tenu bon pendant un certain temps, sachant que si je perdais connaissance, il s’en prendrait à quelqu’un d’autre. Mieux vaut qu’ils frappent un seul plutôt que deux, pensais-je. Puis ils ont commencé à nous préparer pour nous charger dans des camions. Je garde des cicatrices de cette agression. Je porte en moi la version poutinienne de l’histoire de l’Ukraine. Mais ensuite, il a quand même enregistré une vidéo avec nous. Il a sorti son téléphone, nous a ordonné de dire « Gloire à la Russie » et « Nous souhaitons bonne chasse aux forces spéciales russes, désolés de ne pas l’avoir fait ce matin ».
— Beaucoup de prisonniers libérés racontent avoir subi des violences sexuelles pendant leur captivité ou leur détention en Russie. As-tu reçu de telles menaces ?
— Oui, pendant ce premier interrogatoire dans le cadre de l’affaire pénale. Après un coup au foie. Et ce coup était un coup de poing, bien placé, avec un élan, et il [celui qui menait l’interrogatoire] avait un gant tactique avec des boules métalliques. Ça coupe le souffle. Les larmes montent aux yeux. C’est très douloureux. Et là, l’un des interrogateurs s’est penché vers moi et m’a dit à l’oreille : « Si tu pleures maintenant, je te (traduction d’un mot grossier en un mot correct) fourrerai mon pénis dans la bouche. » Après cela, il a commencé à raconter à son collègue (en comptant manifestement sur le fait que je l’entendais) comment, quelques jours auparavant, dans ce même bureau, il avait violé analement deux soldats étrangers de l’armée ukrainienne avec une matraque électrique. Et il lui a demandé s’il avait déjà vu de tels exemples auparavant. Son interlocuteur a répondu que non. Il a dit : « Eh bien, si tu as de la chance aujourd’hui, tu vas en voir ». Voilà le genre de menaces qui ont été proférées.
— Quelle est la torture la plus horrible dont vous ayez entendu parler ? Ou dont vous ayez été témoin ?
— Tout le monde s’accorde à dire que le plus horrible, c’est le courant électrique. Il s’agit soit d’un « tapik », soit d’une machine permettant de faire exploser des mines à distance, qui fonctionne également à l’électricité.
Le « tapik » est le plus souvent utilisé. Il s’agit d’un téléphone militaire de campagne qui fonctionne grâce à une manivelle qui, lorsqu’on la tourne, actionne une machine à dynamo qui produit du courant électrique. Ainsi, les fils reliés à un autre téléphone assurent la communication. Mais les fils peuvent être connectés non pas à un téléphone, mais aux pouces des mains et des pieds, aux parties génitales, aux narines, aux oreilles, ou encore insérés dans l’anus. Et, en fait, cela était fait de manière systématique et régulière à un nombre assez large de personnes.
Heureusement, je n’ai pas vécu cela, on m’a seulement menacé, on m’a mis un « tapik » devant moi, mais on ne l’a pas utilisé. Cette douleur est décrite comme pratiquement insupportable. Surtout si on asperge la personne d’eau en même temps. Et, bien sûr, il y a les violences sexuelles, qui sont terribles : ils violaient les gens avec divers objets, des matraques, des bouteilles vides.
— Est-ce une pratique courante ?
— En tout cas, j’en ai entendu parler à plusieurs reprises [par d’autres prisonniers].
— Nous, les journalistes, regardons souvent les vidéos publiées par les propagandistes, notamment les soi-disant « aveux » et « expériences d’enquête ». De telles vidéos ont également été publiées avec ta participation. Raconte-nous comment elles sont enregistrées.
— Lorsque les soi-disant enquêtes ont eu lieu, tout était très simple. On nous a conduits à l’endroit où, selon leur version, j’avais commis le crime dont on m’accusait. Le dossier pénal indiquait que le 4 juin 2022, j’avais aperçu deux habitantes locales dans la ville de Severodonetsk. Et comme elles étaient originaires du Donbass, j’avais décidé de les tuer à l’aide d’un lance-grenades. Mais j’étais tellement mauvais tireur au lance-grenades que j’ai raté mon coup et que je ne les ai que blessées, tout en endommageant le cadre de la fenêtre. Mais le 4 juin, j’étais à Kyiv ! Et il existe de nombreuses preuves à cet égard. Notre unité n’a jamais été à Severodonetsk pendant la guerre totale. Je n’aurais donc pas pu commettre cet acte. Cependant, ces femmes semblent bien exister. Elles ont effectivement été blessées. Mais elles ont été blessées, comme le montrent clairement les pièces du dossier pénal, à la suite d’un tir de mortier sur leur quartier par les forces russes.
— Et voici l’expérience menée par l’enquêteur, qui vous conduit à cette maison…
— On m’emmène là-bas, on m’attache avec des menottes à un policier militaire russe. On m’amène devant la maison et on me dit : « Lève la main, montre cette fenêtre ». Puis on me fait traverser la rue : « Baisse la main, montre ce trou ». C’est tout. Et puis il y a eu ce qu’on appelle un entretien, après la condamnation. Deux représentants du Comité d’enquête de la Fédération de Russie sont arrivés. L’un d’eux était en tenue de camouflage et cagoulé, avec l’inscription « Comité d’enquête » dans le dos. Le second était en civil. Ils m’ont donné une feuille avec des questions et des réponses, m’ont dit d’apprendre les réponses, de poser la feuille devant moi et, dans la mesure du possible, sans la consulter, de donner les réponses préenregistrées aux questions préenregistrées. À ma question de savoir quand et où cela serait diffusé, ils ont répondu que c’était pour leurs archives. Bien sûr, quelques jours plus tard, je l’ai vu sur NTV.
— Max, qu’est-ce qui a été le plus difficile pour toi sur le plan moral pendant ces deux ans et demi d’emprisonnement ?
— La première chose, c’est quand j’ai finalement accepté de signer un témoignage contre moi-même. C’était une décision très difficile à prendre. Parmi les options qui m’étaient proposées, c’était sans aucun doute la plus rationnelle. Je ne comprenais pas à quel point ceux qui m’interrogeaient bluffaient lorsqu’ils proféraient leurs menaces.
— De quoi t’ont-ils menacé ?
— Ils m’ont menacé de m’abattre immédiatement dans la cour du centre de détention provisoire. Ils m’ont menacé de m’emmener sur le lieu de notre enquête et de m’abattre si je tentais de m’enfuir. Ou bien, ils m’ont dit qu’ils m’enfermeraient dans une cellule avec des détenus qui coopèrent avec l’administration et qu’ils leur donneraient pour instruction de me maltraiter. Et que chaque matin et chaque soir, je maudirais ma décision de ne pas coopérer. Que je ne serais pas échangé. Et que si jamais je sortais de là, je serais brisé physiquement et moralement. Une autre option m’a été proposée : « Tu signes, nous te condamnons comme criminel de guerre et nous t’échangeons très rapidement. »
— Tu as choisi la deuxième option ?
— Oui. Parce que je comprenais que ces gens pouvaient causer beaucoup de tort. Sortir vivant et, si possible, indemne de la captivité est l’une des principales tâches qui incombent à tout prisonnier. En outre, je croyais, je comprenais et j’espérais que mes aveux en captivité en Ukraine ne seraient pas pris au sérieux. Néanmoins, cette décision était difficile à prendre. Pendant longtemps, je me suis demandé si j’avais pris la bonne décision. Et puis, il y avait aussi la question de savoir ce qui avait été le plus difficile. Bien sûr, la première période de captivité a été particulièrement difficile, dans la partie du centre de détention provisoire de Lougansk où étaient détenus les prisonniers de guerre.
Le plus dur était le sentiment de peur. Pas la douleur, mais précisément la peur, comme l’attente de la douleur. Elle était commune à nous tous. Je n’avais probablement jamais éprouvé autant de nuances de peur que celles que j’ai ressenties là-bas. Je craignais qu’à un moment donné, ce ne soit plus moi qui contrôle ma peur, mais elle qui me contrôle. Heureusement, cela ne s’est pas produit.
— Avez-vous reçu des informations pendant votre captivité ? Comment avez-vous appris ce qui se passait ?
— Pendant les neuf premiers mois, je ne savais rien de ce qui se passait. Nous étions détenus incommunicado (en isolement total, sans correspondance ni aucun contact avec le monde extérieur – NV) jusqu’à ma condamnation effective. Puis, une fois condamné, j’ai été transféré dans une autre partie de la prison, où étaient détenus les accusés criminels. Ils avaient une télévision qui fonctionnait 24 heures sur 24. Il était parfois possible d’obtenir quelques bribes d’information à partir de ce flux de propagande.
Parfois, par exemple, les journaux télévisés rapportaient avec bravoure les progrès des troupes russes victorieuses près de telle ou telle localité, infligeant des pertes aux unités des « nazis ukrainiens », comme le disaient les propagandistes russes. Et on comprenait alors que cette localité était toujours sous notre contrôle ! Ou encore, lorsque le putsch de Prigojine a eu lieu, un bandeau défilant est soudainement apparu au milieu du documentaire, appelant tous les combattants de la société militaire privée Wagner à ne pas exécuter les ordres criminels. Nous avons alors compris que quelque chose se passait. Mais il fallait bien sûr deviner beaucoup de choses.
— Je veux que tu me racontes comment tu as réussi à donner des cours aux autres dans ce contexte.
— Oui… Je pratiquais certaines techniques mentales : composer des textes dans ma tête dans différentes langues, rédiger des prières. Notamment en anglais. Et dans l’une des cellules, nous avons commencé à apprendre l’anglais. Je n’avais jamais enseigné cette langue auparavant. Mais dans ma cellule, j’avais des étudiants. Et l’un d’entre eux, le plus assidu, a fait de bons progrès. À la fin, il décrivait des situations imaginaires en anglais : comment il faisait des visites guidées dans une ville médiévale européenne, puis entrait naturellement dans un pub et commandait un whisky. Même si nous n’avions ni textes à lire, ni stylos ni papier pour écrire, cela fonctionnait quand même.
— Qui est ton élève ?
— C’est un officier supérieur de la police nationale ukrainienne, à la retraite. Il était en détention préventive.
— Il a été libéré, le sais-tu ?
— Je ne sais pas, malheureusement.
— Quel a été ton premier désir après la captivité ?
— La première chose qui m’a frappé après la captivité, c’est la douche. Une douche où l’on peut régler la pression et la température, où l’eau ne coule pas en jet sur la tête, mais à l’aide d’un pommeau. Et où il n’y a pas une file d’hommes nus qui attendent que vous vous mouilliez légèrement pour ensuite vous savonner, mais où vous pouvez simplement vous tenir debout et sentir les jets d’eau couler sur votre peau. En plus, tu peux mettre de la musique qui ne résonne pas dans ta tête, mais qui vient de l’extérieur – ça m’a mis dans un état de choc positif.
— Max, tu as participé à la Révolution du granit, à la Révolution orange et à la Révolution de la dignité. À chaque fois, les gens sont descendus dans la rue pour défendre leur droit de vivre dans un pays démocratique avec des valeurs européennes. Et voilà que tu sors de captivité en Russie, et en Ukraine, le président et le parlement tentent de limiter les pouvoirs des organes anticorruption (NABU et SAP), il y a le téléthon « Єдині новини » (« Nouvelles unifiées »). L’opposition, représentée par l’ancien président Petro Porochenko, accuse Zelensky d’usurpation du pouvoir. Y a-t-il des signes d’usurpation du pouvoir par Volodymyr Zelensky ou son équipe ?
— Il est évident qu’il y a eu une certaine centralisation des décisions. Mais je ne vois rien qui puisse être qualifié d’« usurpation ». Car l’usurpation, c’est l’appropriation illégale et la concentration du pouvoir. À mon avis, seuls les partisans des discours russes peuvent actuellement parler de cela, car tout est légal et légitime. Et le fait qu’il ne puisse y avoir d’élections dans des conditions de loi martiale et d’occupation d’une partie du pays est un fait. Et puis, entendre de tels discours, c’est tout simplement merveilleux ! Car quand on vit dans le champ d’information de la télévision russe, où l’on entend sans cesse « nous gagnons », « nous allons de l’avant », « nous avons un grand leader qui nous guide de manière infaillible et irréprochable »… On y entend constamment : « Bien sûr, il y a des corrompus ici et là, mais Poutine est au-dessus de toute critique, et nos vaillantes forces de l’ordre s’occupent des corrompus. Nous sommes encerclés par des ennemis qui veulent nous détruire, mais nous ne les laisserons pas faire, nous leur montrerons à tous, tout va bien chez nous, et ça ira encore mieux. Là-bas, Sobianine ouvre un nouveau cercle, et les succès sur le front sont impressionnants. Et cela 24 heures sur 24.
Et puis tu sors, tu te retrouves en Ukraine, et là, les titres parlent d’« horreur et de cauchemar », de « corruption dans le pays », de « restriction des droits et libertés », de « procureurs qui achètent leur incompétence » … Et vous comprenez que c’est la liberté d’expression. Hourra.
— Je ne poserai pas de question sur la liberté de réunion, car nous avons tous vu les récentes « manifestations avec des panneaux en carton » [manifestations de masse de la jeunesse contre la corruption et en défense des agences anticorruption et de la séparation des pouvoirs, NDR], qui ont rassemblé des milliers de personnes…
— Oui, et il est intéressant de noter que les autorités n’ont même pas tenté de les disperser, de les interdire, de les empêcher de se réunir ou quoi que ce soit d’autre…
— Oui, je n’ai pas de questions à ce sujet. Mais il existe dans le pays le “télémarathon Edyny Novyny” (“Nouvelles unifiées”) : toutes les chaînes de télévision qui appartenaient à différents oligarques sont regroupées en une seule chaîne. Et selon les témoignages de journalistes licenciés, de l’opposition et de diverses organisations de surveillance, l’opposition ayant un point de vue différent ou toute personne critiquant le pouvoir n’y est pas admise. Peut-on parler de liberté d’expression totale dans de telles conditions ?
— Nous n’avons bien sûr pas une liberté d’expression totale, et cela ne peut pas être le cas, surtout en temps de guerre. En effet, nous avons l’interdiction de divulguer certaines informations. Même ceux qui auraient besoin de ces informations pour leur travail n’y ont souvent pas accès. Mais cela se justifie en temps de guerre, que voulez-vous. Dans un contexte de centralisation du système décisionnel, il y a inévitablement une certaine influence sur le paysage médiatique, bien sûr. En principe, il n’y a probablement aucun domaine chez nous où tout est parfait. Mais chez nous, tout va plutôt bien, et il y a certainement des choses auxquelles nous pouvons aspirer.
En même temps, toutes les plateformes médiatiques qui ne dépendent pas du « télémarathon » sont assez libres et se développent assez librement. De plus, dans notre pays, la télévision ne joue pas du tout le même rôle qu’en Fédération de Russie. Là-bas, le contrôle de la télévision équivaut au contrôle des esprits, et Internet est secondaire. Étrangement, Internet est davantage un divertissement pour la grande majorité de la population. Ce n’est pas le cas chez nous. Chez nous, Internet est avant tout une source d’information. La télévision est importante, mais elle n’est pas monopolistique ni le principal moyen de formation de la conscience. C’est pourquoi, même si nous voulions utiliser le « marathon unique » pour vraiment serrer les vis dans les têtes, cela ne fonctionnerait tout simplement pas.
— En tant que personne qui travaille dans les médias depuis de nombreuses années, pensez-vous qu’il faille mettre fin à l’histoire du « télémarathon » ?
— Il n’y a pas de mal à se faire plaisir. J’aime beaucoup cette citation de la poète et chanteuse américaine Ani DiFranco : « Chaque instrument est une arme, si on le tient correctement ». Au début de l’invasion à grande échelle, le télémarathon était nécessaire pour harmoniser la diffusion de l’information et s’entraider, étant donné que de nombreuses rédactions n’étaient pas en mesure de fonctionner à plein régime. Est-ce encore nécessaire aujourd’hui, après plus de trois ans et demi de guerre à grande échelle ? Honnêtement, je ne vois pas cette nécessité.
— Il existe en Ukraine un problème majeur qui, à mon avis, polarise la société ukrainienne : le travail du Centre territorial de recrutement. Les gens discutent constamment des vidéos montrant le travail des employés du Centre territorial de recrutement. Pour être honnête, il faut noter que ces vidéos sont souvent diffusées par les médias de propagande russes. Mais il n’en reste pas moins qu’il existe des cas où des agents du Centre territorial de recrutement abordent des hommes dans la rue et recourent à la force physique, outrepassant clairement leurs pouvoirs. Voyez-vous un problème à cela ? Et si oui, voyez-vous comment le résoudre ?
— Honnêtement, je ne me considère pas comme un expert dans ce domaine. C’est un problème. Il s’agit plutôt de plusieurs problèmes entremêlés. Dans le domaine de l’information, on a l’impression que cela se produit couramment en Ukraine. Mais, honnêtement, je n’ai été témoin d’aucun cas de « busification » cette année (d’ailleurs, je n’aime pas le mot « busification »). Et je vis en Ukraine.
Oui, j’ai des connaissances qui se sont retrouvées dans les forces de défense de cette manière. Mais elles étaient prêtes à cela. Lorsque mes collègues étrangers viennent à Kyiv, ils me demandent : « D’où viennent tous ces hommes qui se promènent dans vos rues ? ». En effet, mes amis et amies qui combattent depuis 2022-2023 m’écrivent souvent : « Je n’aime pas venir à Kyiv, car il y a beaucoup de ressources mobilisables dans les rues ». Et je leur réponds que je ne sais jamais qui sont ces personnes, dans quelle mesure leur présence ici est justifiée et légitime.
En tout cas, d’un côté, je pense qu’il y a un problème de communication. Et le recours à la force pour mobiliser les gens n’est, à mon avis, pas assez réfléchi, c’est le moins qu’on puisse dire. Récemment, on a commencé à utiliser des caméras embarquées (caméras à la poitrine – NV) dans le travail et à enregistrer les actions des employés du Centre territorial de recrutement. À mon avis, c’est un bon pas en avant. Au moins, les critiques atteignent quelqu’un sous cette forme. Mais est-ce que ça résout le problème ? Non.
— Parce qu’il y a un autre problème : le manque de personnel dans l’armée.
— Oui, bien sûr. Cela s’explique par le fait que, excusez-moi, en termes de ressources humaines (je n’aime pas non plus cette expression), nous ne sommes pas comparables. La guerre pour la survie contre la Russie est une guerre contre un ennemi qui dispose de ressources incomparablement supérieures.
Mais, encore une fois, pourquoi est-ce que je parle d’un manque de communication ? Après tout, il s’agit ici de la motivation de ceux qui s’engagent encore dans les forces de défense, de la manière dont cela se passe et du fait que nous ne connaissons toujours pas nos pertes, les chiffres exacts étant classés secrets. Mais les ressources propagandistes russes créent l’image selon laquelle s’engager dans les forces de défense ukrainiennes revient presque à coup sûr à être tué ou blessé. Ceci est bien sûr totalement faux, c’est un mensonge. Donc, oui, ce problème doit être résolu, il faut peut-être changer l’approche même de la mobilisation, mais je serais trop présomptueux si je disais maintenant que je sais comment.
— Au fait, as-tu déjà rendu visite cette année aux Russes qui sont prisonniers en Ukraine ?
— Oui, je n’en ferai pas un secret. J’ai visité l’un des centres de détention des prisonniers de guerre russes en Ukraine. Bien sûr, je voulais comparer les conditions dans lesquelles ils se trouvent avec celles dans lesquelles nous nous trouvions. Dire que la différence est évidente, c’est ne rien dire. Le contraste est frappant.
— En quoi consiste-t-il ?
— En Ukraine, toutes les colonies pénitentiaires actuelles ou anciennes se ressemblent. Les centres où sont détenus les Russes ont été créés sur la base d’anciennes institutions pénitentiaires. Les prisonniers de guerre russes ont une alimentation normale, ils ont la possibilité d’acheter des produits alimentaires et des articles de première nécessité. Ils achètent avec l’argent qu’ils gagnent en travaillant. Les gens travaillent et reçoivent un salaire en échange. Bien sûr, en Russie, ce n’était pas le cas. Dans la colonie, nous travaillions, mais il n’était bien sûr pas question de salaire.
— Avez-vous vu, savez-vous ou avez-vous entendu dire que les Ukrainiens maltraitaient les prisonniers de guerre russes ?
— Je n’ai pas entendu parler de telles situations, en tout cas en ce qui concerne les lieux de détention des prisonniers de guerre russes. D’autant plus que toutes ces institutions sont régulièrement visitées par le Comité international de la Croix-Rouge, des représentants de la Mission des Nations unies pour les droits de l’homme, d’autres organisations de défense des droits de l’homme et des représentants des ambassades. En effet, ces centres ne détiennent pas seulement des citoyens russes, mais aussi des citoyens d’autres États qui, se trouvant en Russie, sont partis combattre contre l’Ukraine. Et les représentants des ambassades de ces États y ont accès. C’est pourquoi je pense que même si l’un des employés de ces centres avait envie de manifester son hostilité, il n’en aurait tout simplement pas la possibilité.
Nous savons qu’il y a eu des rapports internationaux faisant état de cas de mauvais traitements infligés à des prisonniers de guerre russes. Il s’agit généralement de situations survenues immédiatement après leur capture. Et pourtant, pour autant que je sache, l’État ukrainien réagit à ces informations. Des enquêtes internes sont menées ou des procédures pénales sont ouvertes. Car contrairement à l’État agresseur, pour nous, le droit international humanitaire et la troisième Convention de Genève relative au traitement des prisonniers de guerre ne sont pas des mots vides de sens.
— Imaginons : sur le front, un soldat ukrainien que les Russes voulaient tuer, dont la femme a été violée, dont la ville natale est occupée, fait prisonnier un soldat russe au combat et lui dit poliment : « Veuillez mettre vos mains derrière le dos, vous êtes prisonnier de guerre, je vais vous lire vos droits » ?
— Nous comprenons bien sûr que des excès peuvent se produire dans ce genre de situation. Si tant est qu’ils se produisent. Mais maltraiter les soldats ennemis qui se sont rendus ne sert à rien, cela ne change rien. Ce n’est pas de la justice, c’est de la vengeance, et c’est tout autre chose.
— Et toi, tu veux te venger ?
— Non, mais je veux que justice soit faite.
— Qu’est-ce qui serait juste pour toi dans cette guerre ?
— C’est un concept très complexe. Il y a une composante juridique. Pour moi, il est important que ceux qui ont pris part à la guerre aux côtés de l’État agresseur, ceux qui ont donné des ordres criminels, ceux qui ont commis des actes génocidaires à l’encontre des Ukrainiens et des Ukrainiennes, soient poursuivis pénalement. Qu’il y ait un tribunal pour juger les faits d’agression, ce tribunal spécial qui est actuellement en cours de création dans le cadre du Conseil de l’Europe. C’est important pour moi. Et il est important pour moi qu’une évaluation internationale appropriée soit donnée à ce qui se passe : qu’il ne s’agit pas simplement d’une guerre locale entre deux États, mais d’une guerre agressive, impérialiste et génocidaire menée par la Russie contre l’Ukraine.
— Le lauréat russe du prix Nobel, ancien rédacteur en chef du journal Novaya Gazeta, Dmitri Mouratov, a demandé aux présidents russe et ukrainien d’échanger les prisonniers politiques russes contre les Ukrainiens condamnés. Il a notamment déclaré : « S’il vous plaît, échangez vos civils : les partisans du « monde russe » emprisonnés en Ukraine contre les opposants à la guerre emprisonnés dans les prisons et les camps russes. » Que penses-tu de cette idée ?
— En tant qu’ancien condamné par la Fédération de Russie, je ne peux bien sûr que sympathiser avec les personnes qui ont été condamnées en Russie pour leur position antiguerre et, a fortiori, pour leurs actions antiguerre. Mais pour être honnête, cet appel m’a paru quelque peu étrange pour plusieurs raisons.
Premièrement, l’État doit avant tout prendre soin de ses citoyens. Actuellement, trop de citoyens ukrainiens sont emprisonnés dans les territoires occupés ou en Russie même. Et il faut bien sûr les libérer.
Le problème avec les échanges, c’est qu’on peut échanger des prisonniers de guerre. Mais les civils des territoires occupés ne devraient pas être emprisonnés. On ne devrait pas pouvoir les condamner pour leurs opinions et pour le fait qu’ils sont citoyens de leur pays. Si nous commençons à les échanger contre des citoyens ukrainiens, nous risquons d’ouvrir la boîte de Pandore : toute la population des territoires ukrainiens occupés par la Russie deviendrait alors une réserve d’échange presque infinie.
Deuxièmement, il y a cet appel étrange de dire que l’Ukraine doit rendre ses citoyens à la Russie et récupérer les Russes. Je ne comprends pas très bien comment cela pourrait se passer. J’ajouterai qu’il existe en Ukraine un programme gouvernemental appelé « Je veux rejoindre les miens ». Il a suscité des réactions assez controversées de la part de nombreux défenseurs des droits humains. Mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une initiative de l’État ukrainien : si des Ukrainiens et des Ukrainiennes condamnés pour collaboration, trahison ou coopération avec la Russie souhaitent se rendre en Russie, ils s’inscrivent dans une base de données appropriée et peuvent être extradés.
Admettons, même en acceptant un instant la proposition de M. Mouratov, d’échanger maintenant tous les prisonniers politiques russes contre tous ceux qui sont détenus en Ukraine pour collaboration avec l’ennemi. De nouveaux prisonniers politiques apparaîtront. En Russie, la machine répressive ne fait que s’accélérer, et c’est un processus sans fin. L’Ukraine doit récupérer, libérer ses citoyens, qu’il s’agisse de prisonniers de guerre ou de civils. Mais la proposition d’échanger des Ukrainiens contre des Russes me semble quelque peu étrange.
— Je vais te poser une question à laquelle, je pense, tu n’as pas de réponse. Je pense que personne n’a de réponse à cette question. Mais les téléspectateurs nous la posent sans cesse. Quand la guerre prendra-t-elle fin ?
— Je ne sais pas. Tant qu’il n’y aura pas de garanties de sécurité pour l’Ukraine, la guerre ne sera pas terminée. Dans le meilleur des cas, il y aura des trêves, après lesquelles elle se poursuivra. Il doit y avoir des mécanismes réels pour assurer la sécurité de l’Ukraine.
Et dans l’idéal, bien sûr… Que ceux qui ne sont pas d’accord avec moi me pardonnent. Je pense que la guerre doit se terminer par l’effondrement de la Russie sous sa forme actuelle. Ce serait alors une garantie de sécurité. Mais ce n’est clairement pas à l’ordre du jour pour le moment.

22.12.2025 à 13:04
aplutsoc
L’équation du pouvoir en Europe vue par Trump, Musk, Vance et Hegseth …
La bande néofasciste de Washington a des équations à résoudre. Clairement, le document sur la stratégie de sécurité nationale, rendu public le 4 décembre dernier, désigne en bloc l’Europe comme ennemie, tout en appelant à contenir la Chine pour lui imposer un partage hégémonique, et en ne disant pas grand-chose de la Russie, allié implicite.
Un site étatsunien spécialisé, Defense One, a affirmé le 9 décembre avoir eu connaissance d’une « version longue » de ce document, expurgée avant sa publication, contenant explicitement trois points précis. Les démentis de la Maison blanche semblent formels et la fuite a tout d’une fuite arrangée pour enfoncer le clou et envoyer un ballon d’essai. Je résume ces trois points non dans l’ordre où ce site les présente, mais en partant du plus général pour zoomer sur l’Europe.
De ce point de vue, le premier point consiste à écrire crûment que « l’hégémonie était irréalisable », à savoir l’unipolarité étatsunienne fantasmée après la fin du Pacte de Varsovie et de l’URSS. Disons franchement que là, Trump a raison (mais il n’a pas de mérite particulier à ça) : l’ « été indien » des illusions impérialistes iréniques (années 1990), puis la fuite en avant des années Bush suite aux crimes de masse du 11 septembre 2001, ont en réalité, après l’effondrement du bloc stalinien, conduit non pas à l’apothéose, mais à l’effondrement progressif, de la domination étatsunienne mondiale, ouverte à partir de la crise de 2008.
Par rapport à ce qui est écrit dans le document publié le 4 décembre, ce premier point n’est pas vraiment un scoop, juste une confirmation. Il en va autrement des deux autres points, qui ajoutent des éléments diplomatiques clefs.
Au niveau mondial, nous avons l’idée de dépasser à la fois le « G7 », qui remonte aux années 1970 et, élargi ou non à la Russie et à d’autres pays, socle du « G20 », reste par son origine et son noyau une construction euro-atlantique (plus le Japon), et les BRICS, en formant un nouveau machin qui s’appellerait le Core 5, ou « Noyau des 5 », les 5 étant : États-Unis, Russie, Chine, Inde, Japon. Il serait même précisé que la première mission du Core 5 serait de consolider le statu quo contre les peuples au Proche et Moyen-Orient en recentrant la région sur un axe secondaire (secondaire par rapport aux hégémons du Core 5, et donc également découplé de l’Iran) entre Israël et l’Arabie saoudite.
On notera évidemment l’exclusion totale de quelque puissance européenne que ce soit, et bien entendu de l’UE en tant que telle, de ce dispositif mondial de gouvernance hégémonique multipolaire et impériale, le Japon étant rattrapé au passage pour équilibrer la Chine et pour le dissuader des tentations d’alliance de revers européenne contre la Chine, la Russie et la Corée du Nord.
Exclusion également du Brésil et du Mexique pourtant partisans de la multipolarité impérialiste mondiale : Washington ne tient pas à ce qu’ils y participent, « corollaire Trump de la doctrine Monroe » oblige !
L’ordre mondial des partenariats impériaux ainsi postulé suppose l’exclusion définitive de l’Europe et repose sur cette exclusion. Aussi le troisième point, sous la formule clownesque Make Europa Great Again, envisagerait explicitement d’éloigner, voire de faire rompre, quatre États qui combattraient l’immigration et défendraient « la liberté d’expression » (sic), d’avec l’UE : l’Italie, l’Autriche, la Hongrie et la Pologne.
Orientation complétée par le soutien aux partis qui veulent restaurer les valeurs traditionnelles, contre l’islam, la gauche et le wokisme, autrement dit l’extrême droite, partout en Europe.
S’articulent là deux axes d’attaque : le dessin d’une contre-UE et l’appui au RN et à l’union des droites en France, à l’AfD allemande, etc. Tous ces éléments se retrouvent dans l’ensemble des discours de MM. Trump et surtout Musk (malgré leur fâcherie), Vance, Hegseth, dans l’année écoulée.
Pourquoi, au-delà de l’idéologie et des obsessions de ces personnages, les cercles dirigeants actuels de l’impérialisme nord-américain veulent-ils mettre l’extrême droite au pouvoir en Europe et démanteler l’UE ?
Il y a là deux objectifs, le premier relevant des besoins de l’impérialisme US affaibli, le second des besoins fondamentaux du capital au XXI° siècle.
Premièrement donc, expulser les impérialismes européens, définitivement, du club des grandes puissances mondiales qu’ils ont autrefois fondé ; le besoin étatsunien vital pourrait être qualifié ici de « concurrentiel ».
L’UE n’est ni un proto-État, ni une union réelle et profonde des États et des centres capitalistes européens, et c’est une construction, comme on dit souvent, technocratique, autrement dit non démocratique, effectuée par ces États. Cependant, elle recouvre des peuples dont les aspirations sont communes, et rencontre l’aspiration européenne des Ukrainiens et d’autres peuples « de l’Est » comme les Géorgiens. Exprimant de manière déformée la possible union des nations européennes et servant d’appareil diplomatique commun aux principales puissances européennes, elle est, à ce double titre, considérée comme à effacer par les néofascistes de Washington.
L’autre objectif, plus profond et que nous devons bien distinguer du premier, car nous n’avons aucune raison de défendre les impérialismes européens, est la destruction des acquis et conquêtes sociales, démocratiques, civilisationnels, culturels, de l’histoire et de la lutte des classes européennes, considérés, à juste titre, comme dangereux, incompatibles avec leurs prétendues valeurs traditionnelles, par les néofascistes de Washington – et de Moscou.
Leurs traditions sont des mythes, les valeurs démocratiques, sociales, laïques, et leur universalité postulée mais irréalisée, l’affirmation des droits et de leur contenu social, sont par contre d’authentiques traditions, c’est-à-dire des produits historiques, pour lesquels les peuples peuvent se battre.
Ce qu’ils font : la résistance ukrainienne porte cela, et les soulèvements démocratiques en Serbie et en Bulgarie, portant une vague de manifestations dans toute l’Europe centrale et balkanique, montrent clairement de quoi ont peur les Trump, les Musk, les Vance, les Hegseth – et les Poutine.
… et vue par Poutine.
L’équation du pouvoir en Europe vue par Trump and co vise donc à porter au pouvoir l’extrême droite, car son arrivée au pouvoir correspondra, sous les slogans chauvins et racistes, à sceller la décadence, signée par le refus (impuissant, mais meurtrier) des migrations – celles du « Sud », mais aussi, de plus en plus, les réfugié.e.s d’Ukraine.
Or, cette équation, dont le « meilleur » promoteur à ce jour est J.D. Vance, est exactement la même du point de vue de Poutine. Dans la liste des « bons » États du document « fuité » du 9 décembre, nous avons la Hongrie d’Orban, dont les liens avec Poutine sont anciens, et l’Italie de Meloni, un cas intéressant, un pivot.
Giorgia Meloni est au pouvoir depuis octobre 2022. Cette héritière assumée du fascisme n’a pas à ce jour bouleversé les rapports sociaux et les relations de droit en Italie, même sur la « question migratoire ». En fait, diverses combinaisons gouvernementales associant extrême droite et droite extrême existaient de longue date en Italie. Meloni au pouvoir s’est pour ainsi dire alignée sur la Commission européenne, et s’est faite « pro-ukrainienne ». Mais depuis l’investiture de Trump II, elle s’est fait son principal relai européen, et, par ce biais, se rapproche à nouveau de Poutine.
La convergence « européenne » d’Orban et de Meloni fait ainsi écho à l’axe Trump/Poutine.
Ce dernier s’est lui-même coincé dans une logique militariste. Malgré Trump, malgré les « affaires de corruption » (qui éclatent parce que les libertés démocratiques et la volonté de la population le permettent), l’Ukraine résiste. L’affaire de Koupiansk est exemplaire : la Russie proclame la prise de la ville, quelques jours plus tard Zelensky va s’y faire photographier, le général russe « victorieux » a été liquidé…
L’impérialisme russe a sa propre logique, mais l’orientation générale de Washington visant à l’affaiblissement européen colle parfaitement avec elle. Il ne veut pas d’un simple cessez-le-feu, mais voudrait au moins, soutenu par Trump, tenir tout le Donbass, ce que la nation ukrainienne refuse et refusera. Il voudrait tenir tout le Donbass et à moyen terme anéantir toute l’Ukraine, vitrifier la Géorgie – c’est en cours -, et, engagé dans une logique de fuite en avant et de revendications impériales « existentielles », stimulées par la politique étatsunienne, il prépare notoirement l’attaque des pays baltes, qui pourrait opérer simultanément à l’attaque US contre le Venezuela, ou contre le Groenland et donc le Danemark.
L’attaque des pays baltes est possible, non pas malgré, mais à cause du fait que les armées russes sont enlisées en Ukraine. D’une part, ce serait une tentative de reprise de l’expansion et de sortie de l’enlisement. D’autre part, la militarisation de l’économie et de la société se sont très fortement aggravées et impliquent une telle dynamique agressive.
Une telle attaque « testerait » l’OTAN et l’UE : les États-Unis et les relais étatiques européens désignés dans le document « fuité » paralyseraient, ou serviraient d’alibi, à la paralysie de toute réaction effective. La Pologne, la Finlande et la Suède devraient, elles, réagir, et seraient la cible d’attaques « préventives ». Enfin, l’Atlantique, pour paralyser les flottes nucléaires française et britannique, aurait toutes les chances d’être une base d’attaque lui aussi. En somme, une guerre baltique serait bien une guerre européenne. Même si la Russie cherchait « seulement » à reconstituer la sphère de domination soviétique, la sujétion qu’implique une telle attaque, si elle est victorieuse et si ses conséquences sont pérennisées, seraient dévastatrices pour toute l’Europe centrale et orientale, et contraindrait l’impérialisme allemand à choisir entre sa neutralisation ou son intervention, alors même que la césure entre l’ancienne RDA et le reste de l’Allemagne, incarnée par l’AfD et attisée par Musk et par Vance, réapparaîtrait.
Bref, c’est tendanciellement l’ensemble des résultats des révolutions partielles des années 1989-1991 qui seraient menacés par une guerre russe, même « limitée » à la Baltique, et cela, en relation avec la politique de Washington. La résistance ukrainienne est le pivot qui bloque ce basculement possible, envers lequel les peuples serbe, bulgare, slovaque, hongrois… se mobilisent déjà comme par anticipation.
À l’aune de ces perspectives, les manifestations autonomes de l’UE sont faibles, et elles ne peuvent que l’être, reflétant l’incapacité et la non-volonté des impérialismes européens, bousculés, comprimés et menacés à faire face à une situation qui les dépasse. Le plan Réarm-Europe, qui ne vise pas à aider l’Ukraine et à battre Poutine mais à doper le secteur capitaliste des armements, ce qui n’est pas la même chose, la formation d’une « coalition des volontaires » et les nombreuses palinodies autour de l’expropriation des avoirs russes gelés, rejetée par le gouvernement réactionnaire belge (avec le soutien du PTB, ce nouveau défenseur du capital privé s’il est russe !!!), illustrent ces contradictions.
C’est dans le cas de Macron qu’elles sont les plus vives. Macron est à la fois celui qui alerte sur une possible guerre russe en Europe, et le premier qui accourt s’il peut jouer le rôle de l’impérialisme français en sandalettes « dialoguant » avec Poutine. Sa propre base en France est plus fragile que jamais. Voulant se présenter comme le dernier barrage à l’extrême droite, il lui a ouvert la route, tentant de refaire de la V° République française un régime autoritaire et illibéral à la Orban – il a échoué, mais il a dopé le RN plus que quiconque ne l’a jamais fait.
La méthode contre Trump et Poutine passera bien par les armes, par une politique militaire démocratique, mais elle ne sera jamais celle des impérialismes européens, mais elle sera celle des peuples européens, des poussées sociales en France ou en Belgique aux manifestations de masse de la jeunesse et de la nation serbe.
VP, le 22/12/2025.
22.12.2025 à 11:28
aplutsoc
Après le coup d’État de l’armée chilienne et de la CIA du 11 septembre 1973, la question des leçons du Chili fut stratégique. La leçon évidente était que la politique d’Unité populaire ou de Front populaire avait laissé, comme en Espagne en 1936, le corps des officiers comploter à ciel ouvert, créant ainsi les conditions de la défaite. Mais l’alternative, déjà, n’aurait pas été un second Cuba – je parle du Cuba gelé par sa stalinisation, pas de l’authentique révolution cubaine de 1959 – mais l’approfondissement de la démocratie, c’est-à-dire la destruction de l’appareil d’État capitaliste par les larges masses auto-organisées – elles l’étaient de plus en plus – et armées – elles ne l’étaient pas. Quelle qu’ait été l’histoire politique des auteurs, le petit livre Front populaires d’hier et d’aujourd’hui, de Charles Berg et Stéphane Just, ne manque pas d’acuité et d’actualité. Au nom de la démocratie, la leçon inverse fut tirée par le PC italien qui théorisa alors ce qu’il faisait déjà depuis longtemps, à savoir le « compromis historique », dont l’aboutissement sera la liquidation des partis issus du mouvement ouvrier en Italie.
Aujourd’hui, les leçons du Chili sont non moins importantes. Attention, la défaite n’a pas l’ampleur de celle de septembre 1973, mais comme alors, c’est la lutte des classes sur tout le continent qui se joue en partie ici : les Trump, Bolsonaro, Milei et Kast veulent généraliser leur domination, pour l’instant non assurée et en péril aux États-Unis même.
La leçon du Chili en 2025 rejoint au fond celle de 1973 : on ne peut aller de l’avant si l’on refuse de détruire l’appareil d’État capitaliste, mais la condition de cette destruction réside dans la compréhension qu’il s’agit de démocratie et pas de « radicalité ». Il ne s’agit ni de refaire Cuba, ni encore moins le Venezuela !
Leçon plus précise encore : toute arrivée au pouvoir, par la voie des urnes soutenue par l’explosion de la rue comme ce fut ici le cas [2018-2019], de forces de « gauche », « radicales » et « insoumises » aussi bien que « réformistes » et « social-libérales », n’aboutira pas à la victoire, mais à la défaite, si les larges masses mobilisées n’entreprennent pas la destruction démocratique de l’appareil d’État capitaliste. Et aucun déballage verbal gauchiste n’y changera rien. De l’extrême gauche au centre gauche, la défaite est au bout du chemin (y compris sous la forme Maduro, où c’est « la gauche au pouvoir » qui constitue la dictature capitaliste), même si elle est toujours provisoire étant donné la formidable résilience des larges masses.
Il faut donc aider le mouvement réel à faire ce qu’il tend à faire, mais, à ce jour, n’a réalisé que très rarement. Le Hirak algérien a rencontré ce mur, aucune force politique organisée ne cherchant à l’aider à le renverser : organiser lui-même, en prenant la place de l’appareil d’État et en engageant donc sa destruction, l’élection d’une assemblée constituante. Récemment encore, au Népal comme à Madagascar, les révolutions « GenZ » ont montré qu’elles sont capables de renverser le pouvoir en place, mais pas encore d’organiser par elles-mêmes un autre pouvoir et un autre État.
D’où l’importance, bien entendu, du facteur subjectif organisé : non pas les très nombreux embryons autoproclamés de partis révolutionnaires qui sont autant d’obstacles, mais l’action commune et le libre débat impulsé par des centres politiques et des réseaux permettant d’aller vers la représentation politique directe de la majorité exploitée et opprimée.
D’où l’importance, sur cette voie, des évolutions politiques en cours, dans le feu de la bataille démocratique de masse, aux États-Unis, de New York à Seattle : les formes concrètes du « parti ouvrier » ou du « troisième parti » se développent dans les cadres du Parti démocrate, l’un des deux grands partis capitalistes, et en les faisant sauter : c’est le mouvement réel, n’en déplaise à l’agressivité sectaire.
Et la France est précisément un État clef, impérialiste quoique déclassé, où la question du remplacement de l’appareil d’État de la V° République par une assemblée constituante imposée par l’auto-organisation, constitue le seul débouché démocratique possible de la longue crise de régime actuelle. C’est à résoudre cette équation qu’Aplutsoc s’attache et appelle.
VP, le 22/12/2025.
21.12.2025 à 18:22
aplutsoc2
Sous la bûche, les braises de la colère sociale rougeoient en attendant un retour de flamme l’an prochain ? Le mouvement réel ne va manifestement pas s’éteindre avec les fêtes de fin d’année alors que les efforts de la classe politique sont tournés eux vers les scrutins à venir.
Le budget de la Sécurité Sociale a été adopté, délesté de ses aspects les plus négatifs, et il en sera de même pour celui de l’Etat, par l’intermédiaire d’une loi spéciale, comme il y a un consensus de fait entre les partis pour assurer la stabilité jusqu’aux municipales.
Ce scrutin va hâter la recomposition politique, qui atteindra sa pleine expression en 2027 :
– à droite avec l’union en question, qui peut pâtir de l’approche divergente entre Le Pen et Bardella sur ce point ;
– à gauche avec la machine de guerre électorale qu’est La France Insoumise, qui va aimanter les autres forces hors Parti Socialiste et joue le rapport de force au premier tour pour mieux négocier au second ;
– au centre enfin, qui a son nouveau champion en la personne de Sébastien Lecornu d’autant plus si Edouard Phillipe est définitivement démonétisé par la perte l’an prochain de sa mairie du Havre.
En attendant, les licenciements continuent (un exemple, moins médiatique que ceux de Brandt, Teisseire ou Erasteel, à retrouver ici) tout comme les grèves sur les conditions de travail, avec celle emblématique des agent-es du Musée du Louvre qui aura duré plusieurs jours et contraint leur Ministère de tutelle à lâcher du lest, et sur les salaires dont à la Fnac, l’entreprise du commerce la plus organisée syndicalement.
On peut ajouter à cette liste la mobilisation des AESH pour la revalorisation de leur statut par l’Education Nationale, celle nationale de trois jours du travail social ainsi que la Journée sans nous des travailleurs/euses sans-papiers, dont la manifestation parisienne du 18 décembre dernier a fait le plein en dépit de la nuit tombée.
Egalement la lutte des agriculteurs, qui dépasse les clivages syndicaux et passera les fêtes après avoir contraint le gouvernement et l’Union Européenne à manœuvrer en crabe tant au sujet de la crise sanitaire que du Mercosur : une telle agitation lors des fêtes est tout sauf négligeable et montre, au contraire, toute l’instabilité de la situation.
21/12/2025.
21.12.2025 à 18:07
aplutsoc2
Aggravation de la crise aux Etats-Unis.
Deux documents récents donnent le cadre global de la politique étatsunienne sous Trump II : le texte de la Maison blanche sur la stratégie de sécurité nationale sorti fin novembre et son « explication de texte » par Pete Hegseth.
La ligne générale se résume comme suit.
Premièrement, renonciation à l’hégémonie mondiale et à l’unilatéralisme, mais rôle revendiqué pour les Etats-Unis de premier violon parmi les grands hégémons (d’où l’enjeu existentiel de l’alliance russe pour équilibrer la Chine), et de plate-forme maintenue des flux mondiaux de capitaux et logistiques.
Deuxièmement, revendication de domination absolue des Amériques, de Cuba et du Venezuela au Canada et au Groenland : c’est le « corollaire Trump de la doctrine Monroe », autrement dit le gros bâton, étendu à l’Amérique du Nord, et impliquant que les autres impérialismes, russe, chinois ou européens, laissent tomber ce continent de gré ou de force.
Troisièmement, « porte ouverte » imposée en Asie-Pacifique, sorte de containment de la Chine pour lequel Inde, Europe, Japon, Australie, et même Russie, sont conviés comme auxiliaires. La porte ouverte prédatrice est également préconisée pour l’Afrique. Le Proche-Orient est désigné – ce n’est pas la première fois, Obama déjà …- comme prenant trop de place à ce jour dans la politique US.
Enfin, et c’est central : Regime change en Europe, vers l’extrême droite, et en accord avec Poutine. Ceci concerne directement la France, entre autres.
C’est la guerre à l’Europe au moyen de l’extrême droite. Sa finalité est double : reléguer définitivement les impérialismes européens (allemand, britannique, français) au second voire troisième ou dernier rang, mais aussi, mais surtout, casser les classes ouvrières et les peuples européens, leurs conquêtes démocratiques, sociales, culturelles, y compris les libertés conquises lors des révolutions de 1989-1991 en Europe centrale et orientale.
La politique intérieure de Trump II correspond à cette nouvelle forme de politique impérialiste mondiale.
Le principal point d’intersection entre politique mondiale et politique intérieure est l’appel à supprimer l’immigration, avec la reprise concernant l’Europe du mythe du « grand remplacement ». A travers les attaques violentes de ICE (Immigration and Customs Enforcement, police de l’immigration et des frontières, qui a recruté largement dans les couches fascisantes depuis l’avènement de Trump II) contre les migrants, ce sont toute la classe ouvrière des Etats-Unis et tous les droits démocratiques qui sont visés, et les couches nationales ciblées, amérindiennes, métisses et latinos, sont les mêmes sur le sol étatsunien et dans les actes de piraterie militaire dans les Caraïbes.
L’élimination des « freins et contrepoids » qui sont au fondement de la constitution étatsunienne, coup d’Etat rampant, a largement commencé et nous en avons documenté les étapes dans Aplutsoc : longues vacances du Congrès, non consultation de celui-ci lors de la « guerre de 12 jours » contre l’Iran en juin dernier, décision de la Cour suprême le 27 juin faisant que lorsqu’un tribunal conclut que le pouvoir exécutif a outrepassé ses pouvoirs il ne peut pas pour autant sanctionner ledit pouvoir, et interventions d’ICE, de la garde nationale, voire de l’armée, à Los Angeles, Chicago, Portland, y compris des tentatives à New York …
Cependant, le coup d’Etat rampant est en train de se gripper. La raison fondamentale en est la résistance démocratique de masse et le fait que le caractère majoritaire de celle-ci est frontal, massif, incontournable, se vérifiant à la fois dans les manifestations de rue et dans les scrutins locaux, mais de portée nationale, comme à New York et Seattle le 4 novembre dernier. Un autre facteur clef, à l’extérieur des Etats-Unis, est le fait que l’Ukraine ne plie pas devant la Russie.
Le Congrès, malgré ses vacances fréquentes imposées par son speaker Mike Johnson, a finalement voté deux lois battant Trump en brèche, malgré la peur des élus républicains. L’une a fait peu de bruit mais elle a son importance : c’est une loi bipartisane rétablissant les droits syndicaux des fonctionnaires fédéraux mis à mal par le commando DOGE mené par Elon Musk en début de mandat. Elle résulte du lobbying de l’AFL-CIO dont les sommets sont par ailleurs inactifs.
L’autre a au contraire fait beaucoup de bruit : c’est l’obligation faite à Pam Bondi, procureure générale de Trump, de publier les Epstein files, ce qu’elle a fait, contrainte et forcée, avec retard, et avec des censures et caviardages massifs, invérifiables et probablement illégaux pour beaucoup d’entre eux, le 19 décembre à minuit (heure américaine).
Comme on pouvait s’y attendre les photos, vidéos et écrits les plus « compromettants » pour Trump, dont nul ne doute de leur existence, ont été censurés, mais même ainsi sa présence dans le monde réservé d’Epstein est largement attestée. Par le mensonge ostensible, il se grille peu à peu.
Nullement par hasard, le 19 décembre fut aussi la date du rassemblement annuel de Turning Point USA à Phoenix, le mouvement MAGA de jeunesse, où Trump n’était justement pas invité (son fils l’était), et où l’élu républicain Ben Shapiro a attaqué Tucker Carlson pour avoir invité le nazi explicite Nick Fuentes dans son émission.
A l’applaudimètre, Tucker Carlson et Steve Bannon ont ensuite largement battu Shapiro, montrant qui a pris la main dans la base MAGA, à savoir ceux dont Marjorie Taylor Greene, violente égérie du mouvement qui se dit aujourd’hui menacée de mort par Trump, dit tout haut ce qu’ils pensent : non aux interventions extérieures, assez du soutien à Israël – et antisémitisme avéré et débridé -, et distanciation « morale » envers Trump à cause des Epstein files.
Cherchant à dominer, en surplomb, cet affrontement, J.D. Vance, allié à Erica Kirk (veuve de Charlie Kirk), laisse s’exprimer le courant qui va vers l’abandon de Trump, courant que la Heritage Foundation n’a pas non plus condamné.
Erika Kirk a appelé à la candidature de Vance pour 2028, ce qui veut dire qu’ils se projettent dans l’après-Trump, qui pourrait donc s’accélérer.
Ils entérinent à l’avance le probable échec du coup d’Etat rampant de Trump II, signifiant qu’il ne sera pas candidat à un troisième mandat ce qui aurait voulu dire réviser ou piétiner la constitution, et aussi qu’il est en train d’échouer à truquer ou militariser les prochaines élections Mid-terms.
Les rumeurs collatérales sont significatives. Charlie Kirk a été assassiné par un jeune désaxé lié au mouvement nazi de Nick Fuentes. La campagne de terreur accusant la « gauche radicale » de l’avoir tué, en mode « incendie du Reichstag », que Trump avait envisagée, a été désamorcée dans l’œuf. La rumeur qui circule à présent est que l’assassinat aurait été un coup monté par … les Juifs ! Autre rumeur, celle du remariage d’Erika Kirk avec J.D. Vance !
Si Trump a encore le pouvoir de censurer les Epstein files, son pouvoir intérieur est clairement en train de s’effriter rapidement. Et soulignons bien ce fait central : le renversement de Trump est maintenant une question féministe centrale. Quelle que soit la suite, c’est là un fait décisif dans l’histoire des luttes sociales à l’échelle mondiale.
Dans ces conditions, les interrogations portent sur une intervention extérieure, une guerre, pour le remettre en selle. Mais il est probable qu’au stade où en sont les choses une guerre ne résoudrait pas mais aggraverait immédiatement la crise intérieure.
Pression sur l’Amérique du Sud, l’Amérique centrale et les Antilles.
La guerre est de toute évidence en préparation contre le Venezuela, mais, définie de manière confuse comme guerre au narcotrafic, elle serait susceptible d’extension et de dégâts collatéraux dans toutes les Antilles et en Colombie.
La table-ronde tenue sur Radio France par Thomas Posado et notre camarade Fabrice Andreani est fort éclairante sur les circonstances réelles de cette grande provocation. Il en ressort deux points qu’il est indispensable de développer.
D’une part, la population vénézuélienne rejette très majoritairement Maduro, sa dictature, son régime, sa corruption, qui est devenue un repoussoir absolu à l’échelle de tout le continent, mais elle n’est absolument pas disposée à accepter une ingérence impérialiste et ne suivra pas l’alignement sur Trump de la « prix Nobel de la paix » Maria Corina Machado. Ce qui se passerait en cas d’intervention est donc totalement imprévisible. Le régime et les campistes dans le monde se rengorgent en affirmant que des centaines de milliers de volontaires affluent. C’est vrai mais, comme le signale F. Andreani, ce sont … des personnes âgées, cadres du régime. Nous pouvons dire que la tentative de confisquer la résistance anti-impérialiste par Maduro ne ferait qu’affaiblir celle-ci et que le fait de repousser une éventuelle invasion appellerait son renversement.
D’autre part, la menace contre le Venezuela ne se situe pas dans le cadre « campiste » ancien d’un affrontement entre un pays qui défierait les Etats-Unis aux côtés de la Russie, de la Chine et de Cuba, avec ceux-ci. En fait, même l’embargo pétrolier a des gros trous, la firme Chevron pouvant trafiquer au Venezuela. Mais surtout, ce que Trump voudrait « dealer », c’est le partage du monde avec, en l’occurrence, surtout Poutine (la Chine étant présente, plus discrètement mais, par ses capitaux, plus massivement) : je prends le Venezuela – et ensuite Cuba – et je fais tout pour te livrer l’Ukraine, et si tu attaques dans la Baltique, je te laisserai faire.
C’est pourquoi le mouvement démocratique aux Etats-Unis et la résistance des peuples d’Amérique du Sud concourent à éviter une possible attaque russe sur la Baltique.

Mais le fait principal de ces derniers jours en Amérique du Sud est hélas la victoire du pinochetiste et fils de nazi José Antonio Kast aux présidentielles chiliennes, le 14 décembre dernier, par 58,16% contre 41,84% à la communiste Jeannette Jara, candidate d’une coalition allant de la démocratie chrétienne à la gauche radicale, avec 85% de participation – le vote étant obligatoire.
Ce résultat est tout sauf une surprise. L’ascension de Kast s’est faite par étapes, ayant été battu par G. Boric en 2021 avec 44,1% des voix. La présidence Boric, portant au pouvoir une sorte de nouveau front populaire, a engendré une double déception, sociale et démocratique, et la poussée d’extrême droite ou « populiste de droite » au premier tour du scrutin de 2025 faisait en fait craindre un second tour pire encore, l’ensemble des candidats extrémistes et/ou populistes totalisant 73,15% des suffrages face aux 26,85% de J. Jara, qui a donc en fait remonté la pente, mais pas suffisamment, obtenant même un nombre de voix supérieur à celui de Boric en 2021.
La déception sociale est évidemment liée à l’absence de toute rupture avec le capitalisme et les marchés, mais la déception démocratique qui se combine avec elle est un facteur décisif : ce sont des mobilisations de masse, sociales, démocratiques et féministes, qui avaient imposé, en octobre 2020, le vote pour un processus constituant et donc une nouvelle constitution, par une majorité écrasante de près de 79% sur 51% de votants, Katz représentant alors les battus.
C’est à la suite de cette première victoire démocratique qu’une première assemblée constituante fut élue en mai 2021, mais elle ne sera jamais une assemblée souveraine. L’appareil d’Etat et la constitution de Pinochet datant de 1981 sont restés en place, et son projet de constitution, qui était fort progressiste concernant les droits des femmes et des indiens Mapuches, laissait le pouvoir d’Etat en place, avec une double chambre et un pouvoir présidentiel fort doté y compris de pouvoirs législatifs. Cette « abyssale défaite » a été, de fait, organisée par Boric et la coalition qui le soutenait. Elle enclenche les défaites qui l’ont suivie.
Dans les bilans politiques diffusés parmi les milieux militants, nous avons une version « insoumise » et une version « extrême gauche » de la même analyse sommaire, qui nous disent que les dirigeants du gouvernement Boric ressemblaient trop à des socialistes français, les premiers expliquant ainsi l’échec de la « révolution citoyenne » par les urnes que prétend mener à bien J.L. Mélenchon s’il devient président de la V° République, les seconds que les formes d’auto-organisation populaire ont été mises sous le boisseau au motif qu’il y avait une assemblée constituante.
Alexis Corbière touche au fond du problème lorsqu’il écrit, dans le communiqué de L’APRES :
« Parmi les faiblesses du gouvernement Boric, qui n’avait pas de majorité à l’assemblée nationale, il y eut en premier lieu l’échec cinglant de la révision constitutionnelle : la constitution actuelle est encore celle de Pinochet, la nouvelle ayant été rejetée par référendum après le travail novateur d’une Assemblée constituante. Cela a pesé lourd.
Les commentaires sarcastiques, qu’on a pu entendre en France, aussi ignorants que pédants sur l’échec d’une prétendue « gauche molle », sont donc simplistes. »
Oui, la logique de la défaite découle de l’échec du premier référendum constituant. Mais comment expliquer celle-ci ?
Nous pensons que l’explication « gauchiste » ou « insoumise » selon laquelle la démocratie a endigué le soulèvement populaire (version gauchiste) ou selon laquelle Boric, d’abord encensé comme un émule de Mélenchon, serait devenu un « social-démocrate » (version insoumise), ne tiennent pas la route.
Tout au contraire en effet, l’échec de Boric, découlant du refus de faire de la constituante une vraie constituante souveraine, ne tient pas à un trop plein de démocratie ou à de la mollesse « social-démocrate », mais au manque de radicalité démocratique sur la question du pouvoir d’Etat : une constituante souveraine doit être une assemblée qui gouverne, qui n’est pas cantonnée à l’écriture d’un texte constitutionnel, et dont l’élection n’est pas encadrée par l’Etat en place, ses officiers tortionnaires et ses préfets, mais est organisée par le peuple, ses comités, de grève, de quartiers, ses AG et ses communautés.
Là est la question : cette constituante qui a échoué, entrainant le cycle des défaites, était une constituante octroyée et pas souveraine – exactement comme prévu dans le programme de LFI depuis sa fondation !
Nous touchons là à la question cardinale de toute révolution contemporaine, rencontrée en Algérie lors du Hirak : la question du pouvoir et la question de la démocratie sont une seule et même question sans quoi on ne comprend plus rien ni à l’une ni à l’autre.
De plus, quand on explique aux Chiliens qu’il faut à gauche plus de « radicalité », ce qu’ils entendent, et souvent ce que veulent dire ces donneurs de leçons, est qu’il faut faire comme au Venezuela de Maduro. Or, celui-ci est le repoussoir absolu, l’anti-modèle, la dictature capitaliste corrompue, le pays que fuient des millions et des millions de réfugiés qui, dans les Etats-Unis de Trump comme dans le cône Sud de l’Amérique du Sud, sont désignés par toute la droite comme vecteurs des narcotrafics, des maladies et de l’insécurité.
Il ne faut pas plus de « radicalité » en soi, il faut plus de démocratie à savoir l’auto-organisation et la souveraineté populaire dans les faits et non dans les mots, c’est-à-dire la destruction de l’appareil d’Etat capitaliste, son corps des officiers et sa bureaucratie. Nous avons affaire à la même question en France avec l’appareil d’Etat de la V° République, du président aux préfets et recteurs : une constituante souveraine en France ne sera pas l’antidote « démocratique » à l’auto-organisation populaire, elle ne pourra exister qu’en allant de pair avec elle !
Intervenant après l’évitement de la défaite par Milei en Argentine, il est évident que cette défaite de notre camp social renforce la réaction sur tout le continent, et appelle le vote de couches atomisées composées notamment de jeunes hommes en colère susceptibles d’être lancés dans la fuite en avant barbare du masculinisme et du néofascisme. L’Amérique du Sud ne comporte plus que deux gouvernements suffisamment forts pour être réellement indépendants des Etats-Unis, en dehors des régimes corrompus du Venezuela et du Nicaragua et de celui, vermoulu, de Cuba : le Brésil de Lula et le Mexique de Claudia Sheinbaum, tandis que le mandat de G. Petro, affaibli, touche à sa fin en Colombie. Il nous faudra revenir sur leur situation et leurs orientations.
Suite de cette chronique demain.