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Michel LEPESANT
Conférencier, animateur de la Maison commune de la Décroissance

DÉCROISSANCES


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20.04.2026 à 12:37

Apport de la décroissance à l’écosophie – 15 avril 2026

Michel Lepesant

En quoi la décroissance défendue par Serge Latouche permet de répondre à la question « de quoi l’écosophie est-elle la sagesse ? » Mise à l’écrit de mon intervention du mercredi 15 avril 2026, dans le cadre d’un projet de recherche de deux ans, soutenu par la MSH Maison des Sciences Humaines
Texte intégral (9972 mots)

En quoi la décroissance défendue par Serge Latouche permet de répondre à la question « de quoi l’écosophie est-elle la sagesse ? »

Mise à l’écrit de mon intervention du mercredi 15 avril 2026, dans le cadre d’un projet de recherche de deux ans, soutenu par la MSH Maison des Sciences Humaines et Sociales Paris Nord et dirigé par Antonella Corsani : « le projet porte sur l’articulation éthico-politique des trois registres écologiques : celui de l’environnement, celui des rapports sociaux, celui de la subjectivité humaine et s’inscrit dans une double perspective : celle de Félix Guattari et celle d’André Gorz. Pour Félix Guattari l’écologie politique ne doit pas se cantonner aux questions environnementales, car elle serait non seulement inefficace mais aussi dangereuse. Félix Guattari percevait deux dérives possibles d’une écologie purement environnementale : une écologie droitière et conservatrice, voire réactionnaire, et l’écobusiness. Dans cette même perspective, André Gorz a toujours insisté sur un point : il faut partir de la critique du capitalisme, qui conduit nécessairement à l’écologie politique et pas l’inverse ».

Ma participation consistait à faire une introduction à Serge Latouche. Introduction de 30′ pour laquelle il me semblait que le bon fil conducteur était : En quoi la décroissance défendue par Serge Latouche permet de répondre à la question « de quoi l’écosophie est-elle la sagesse ? ». Introduction suivie par la lecture de 2 extraits de Serge Latouche, avant un échange entre les participant.e.s.

Pourquoi accepter de tenter ce croisement entre la décroissance de Serge Latouche et le projet écosophique ? Parce que, avec 18 ans de décal-âge, c’est par un trajet analogue à celui de Serge Latouche que j’en suis venu à défendre la décroissance :

  • Près d’une quinzaine d’années passées en Afrique m’ont mis sous les yeux des pays soumis à la colonisation de leurs imaginaires – au nom du « développement », de la « mondialisation », du « progrès » – mais sans croissance économique. Difficile dans ce cas de réduire la croissance à la seule croissance économique.
  • Être de gauche, c’est juger que les inégalités sont sociocidaires.
  • L’auteur décroissant qui, aujourd’hui, me semble le plus intéressant est le sociologue italien Onofrio Romano, qui a été l’élève de Serge Latouche, et qui me semble pratiquer de la façon la plus rigoureuse une critique de Serge Latouche avec Serge Latouche.

Note générale sur l’écosophie

Dans Les trois écologies (1989, Galilée) Félix Guattari reprend la notion d’écosophie que le philosophe Arne Næss avait forgé au début des années 60, dans le cadre de la deep ecology.

Ce que Félix Guattari nomme « écosophie » concerne l’analyse des relations entre l’écologie, le social, le politique et le mental, la mise au jour de ces relations, les modalités par lesquelles il devient possible d’agir sur celles-ci en vue de sortir de « l’impasse planétaire« .

Reconnaissons d’emblée que la dimension relationnelle qui est au cœur de l’écosophie chez Guattari ne se retrouve pas vraiment dans la décroissance chez Serge Latouche, peut-être à cause de son nominalisme affiché.

Le défi d’une politique de la relation capable d’affronter le potentiel individualisant du relativisme reste posé à la décroissance…

*

D’autant que les lignes directrices du projet proposé me semblaient pouvoir se croiser facilement avec celui de la décroissance :

1. D’abord parce qu’il s’agissait d’un « hommage à André Gorz ». Lors des (f)estives de la décroissance de cet été (du 11 au 17 juillet), nous aurons l’occasion de discuter de tout ce que les travaux de Gorz peuvent apporter à une décroissance radicale. Mais sans attendre, on peut relever deux rencontres fortes. 1/ En effet, ce n’est pas en partant de l’écologie que l’on peut espérer arriver à une critique du capitalisme ; 2/ Dans l’Éloge du suffisant (2019), Gorz écrit explicitement qu’on ne peut pas fonder la politique sur la nécessité. Nous retrouverons ces 2 points dans la présentation de Latouche qui suit : la décroissance n’est une variante ni de l’écologie ni de la collapsologie.

2. Félix Guattari nous met sur la piste de l’oïkos quand il évoque, au carrefour des 3 écologies, un « art de l’éco » :

« Le principe commun aux trois écologies consiste donc en ceci que les Territoires existentiels auxquels elles nous confrontent ne se donnent pas comme en-soi, fermé sur lui-même, mais comme pour-soi précaire, fini, finitisé, singulier, singularisé, capable de bifurquer en réitérations stratifiées et mortifères ou en ouverture processuelle à partir de praxis permettant de le rendre « habitable » par un projet humain. C’est cette ouverture praxique qui constitue l’essence de cet art de l’ «éco » subsumant toutes les manières de domestiquer les Territoires existentiels, qu’ils concernent d’intimes façons d’être, le corps, l’environnement ou de grands ensembles contextuels relatifs à l’ethnie, la nation ou même les droits généraux de l’humanité. »

Félix Guattari, Les trois écologies (1989), Galilée. (p.49). Note 1 : « La racine eco est entendue ici dans son acception grecque originaire : oïkos, c’est-à-dire : maison, bien domestique, habitat, milieu naturel. »

L’écosophie est donc la sagesse de l’oïkos – l’art de l’éco – mais de quel oïkos s’agit-il ? Car, aujourd’hui, cet oïkos nous le retrouvons aussi bien dans l’éco-logie que dans l’éco-nomie.

3. Serge Latouche est précisément cet économiste qui n’a cessé de défendre « la sortie de l’économie ».

  • Pourquoi y sommes-nous entrés ? Comment y sommes-nous entrés ?
  • On y est entrés par la colonisation des imaginaires mais pourquoi cela a-t-il marché ? En quoi l’occidentalisation du monde (la mondialisation) est-elle une techno-économisation ?
  • Comment (à défaut de pourquoi) la modernité a-t-elle rompu avec les traditions de la sagesse limitiste, avec le calme et la tranquillité comme besoins humains fondamentaux. Pourquoi Serge Latouche défend-il ce qu’il nomme « pluriversalisme » plutôt que l’universalisme ?
  • Quel type de limite sont les autolimitations ? Comment faire la distinction entre « ce qui dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi », selon la formule qui débute le Manuel d’Épictète ?

I. La « sortie de l’économie » et le hiatus des 2 sources de la décroissance

Dans ses livres, Serge Latouche parle de « sortie de l’économie » avant même de parler de décroissance. Et c’est dans le prolongement de sa critique antimondialiste du « développement », qu’il en arrive à la décroissance. Parce que, (a) sortir de l’économie, c’est entrer dans la décroissance ; (b) par où ?

I.a Entrer dans la décroissance = c’est sortir de l’économie.

 « Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause la domination de l’économie sur le reste de la vie en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes ».

Serge Latouche, Survivre au développement, 2004, p.96

Pour S. Latouche, nous ne sommes pas dans une société avec une économie de croissance, nous sommes dans une société de croissance. Mais pourquoi, pour concevoir une telle société, faut-il « sortir de l’économie » et non pas seulement sortir de l’économie de croissance ? Parce que, quand une économie devient une économie de croissance, alors l’économie phagocyte la société ; ce que seule une économie de croissance peut provoquer. Si l’on veut libérer la société de l’emprise de la croissance, alors il faut sortir de l’économie (parce que seule une économie de croissance peut exercer une telle emprise).

« Concevoir et vouloir une société dans laquelle les valeurs économiques ont cessé d’être centrales (ou uniques), où l’économie est remise à sa place comme simple moyen de la vie humaine et non comme fin ultime… Cela n’est pas seulement nécessaire pour éviter la destruction définitive de l’environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale des humains contemporains. Il s’agit là d’une véritable décolonisation de notre imaginaire et d’une déséconomisation des esprits nécessaires pour changer vraiment de monde avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur ».

Serge Latouche, Survivre au développement, 2004, p.115

Sortir de l’économie, c’est donc remettre l’économie à sa place : la réduire à n’être qu’un moyen et non pas une fin ultime.

  • Comme seule une économie de croissance peut se prendre pour une fin ultime, cela veut dire que ce qui est critiqué dans la croissance, c’est la croissance (économique) pour la croissance (économique).
  • Quel est alors le but ultime d’une économie remise à sa place ?
  • Dans L’occidentalisation du monde (1989, La découverte poche 2005), Serge Latouche montrait que l’économisation du monde procédait d’une « occidentalisation ou mondialisation sociétale, le processus d’universalisation du monde et du niveau de vie peut-il se poursuivre sans limites, balayer tous les obstacles et aboutir à une véritable unification du monde ? (p.24).
  • Économisation (et technologisation), mondialisation, occidentalisation sont des variantes de la colonisation. La décroissance est alors une décolonisation.

NB 1 : Les 2 buts (réactifs) de cette décolonisation : « éviter la destruction définitive de l’environnement terrestre, mais aussi et surtout pour sortir de la misère psychique et morale ». Ce que je retiens, c’est le « et surtout ».

NB 2 : En termes de scénario, soit la décolonisation (volontaire) soit le changement subi « dans la douleur ».

I.b Mais par où on entre pour sortir de l’économie ?

Autrement dit, quels sont les entrées, les sources, de la décroissance ?

Dans son Petit traité de la décroissance sereine (2007) (second volet de Survivre au développement), il explicite ces 2 sources : l’« histoire ancienne » du terme de « décroissance » est « liée à la critique culturaliste de l’économie d’une part, et à sa critique écologiste » (p.28).

Mais quand il énumère les éléments de ces 2 critiques :

  • Peu de critique ancienne de l’industrialisation et de la technique – à part la phase du luddisme.
  • Le fondement anthropologique – homo œconomicus – de l’économie critiqué par les sciences sociales (E. Durkheim, M. Mauss, K. Polanyi, M. Sahlins…).
  • Référence au socialisme utopique.
  • Projet de société autonome : A. Gorz, Fr. Partant, J. Ellul, B. Charbonneau, C. Castoriadis, I. Illich…
  • Échec du développement au Sud et perte des repères au Nord → remise en cause de la société de consommation et de ses bases imaginaires : progrès, science, technique…

On remarque que cet inventaire se concentre sur la critique culturaliste et pas sur la critique écologiste (NB1) :

  • La critique écologiste est celle qui est dirigée contre une économie d’extraction et de production : celle de l’impossibilité d’une croissance infinie dans un monde fini. Celle qui déduit de cette impossibilité, la nécessité de la décroissance (enjeu du NB2).
  • Quant à la critique culturaliste, elle ne se situe pas dans le même registre (celui des modalités ontiques de l’impossible, du nécessaire) mais dans celui de la question du sens (NB1) : une économie absurde (productiviste) produit une société de consommation : une croissance, finie ou infinie, dans un monde fini ou infini, est absurde : l’absurdité de la société de consommation, ce n’est pas la même chose que l’impossibilité d’une économie productiviste. Le sous-titre de Décoloniser l’imaginaire (2003, Parangon) est « la pensée créative contre l’économie absurde ».

I.c Le hiatus entre les 2 sources

Il n’y a donc pas seulement 2 sources (écologiste et culturaliste), mais il y a un hiatus entre ces 2 sources : qui révèle une tension entre déterminisme et volontarisme (NB2), tension qui existait déjà au sein du marxisme et de sa vulgate et qui existe dès qu’il s’agit de penser une transition (un trajet) d’un monde critiqué, rejeté, à un monde désiré, projeté.

  1. C’est une tension « normative » (ou déontique) : éthique et politique.
  2. Dont l’enjeu spirituel peut être celui d’un humanisme de la décroissance ← la priorité accordée à la volonté sur la nécessité résulte d’un refus de chercher et (croire) trouver dans la nature un fondement normatif autre que celui de la responsabilité : l’être de la nature est de devoir persévérer dans son existence, pas plus (spinozisme de Hans Jonas : c’est tout le sens de la liberté politique dans le panthéisme de Spinoza).
  3. Influences malthusienne et physicaliste sur beaucoup des partisans de la décroissance « inéluctable » : en référence à Malthus qui aurait eu l’intuition des limites physiques de la croissance démographique, en référence aussi au principe de l’entropie (Nicholas Georgescu-Roegen).

Ce hiatus se résout par une préséance de la critique culturaliste sur la critique écologiste (NB1).

  1. L’aveu de Serge Latouche, évoquant sa formation à la fin des années 1960, début des années 70, quand Thierry Paquot (Renverser nos manières de penser, 2014) l’interroge sur la question environnementale :
    • « Il faut être clair. La question environnementale, à cette époque-là, je l’ignore complètement. Elle ne motive pas ma réflexion, à l’inverse de la destruction des équilibres traditionnels. Autrement dit, je constate d’abord et avant tout un fait majeur : le développement détruit les sociétés, détruit la culture, c’est une occidentalisation du monde… » (p.104).
    • Et quand Thierry Paquot évoque le rapport Meadows et qu’il lui demande s’il l’approuve : « Pas du tout… Non, je ne l’ignore pas totalement mais  il ne remet pas en question mes schémas… Le message de fond de l’écologie, c’est que le développement n’est pas soutenable (« une croissance infinie… »)… Moi, à cette époque, je ne me situe pas sur ce plan-là. A mon sens, le développement n’est tout simplement pas souhaitable parce qu’il engendre des injustices, des inégalités, des destructions. Il n’est que la poursuite, le prolongement de la colonisation par d’autres moyens, et surtout il repose sur la colonisation de l’imaginaire » (ibid., pp.105).
  2. Présentation de Nicholas Georgescu-Roegen par Sylvie Ferrari (dans la collection des précurseurs de la décroissance)
    • L’humanité ne pourra jamais échapper aux contraintes bioéconomiques : son destin n’est pas un état stationnaire (Herman Daly) mais un « declining state ». Sylvie Ferrari montre bien que, de ces fondements biophysiques, Georgescu-Roegen en tire deux principes « éthiques » : le principe de la maximisation de la durée de vie de l’espèce humaine sous contrainte écologique et le principe de minimisation des regrets qui s’applique dès les générations actuelles.
    • Le cadre bioéconomique ne signifie pas une importation du déterminisme dans le domaine politique – selon certains malentendus d’une décroissance comme transition politique qui serait « inéluctable » ou « inévitable », au déni de la contingence intrinsèque à l’action politique – mais son cadrage éthique. Les deux principes éthiques de Nicholas Georgescu-Roegen ne fournissent pas les cadres d’une nécessité mais ceux d’une obligation : « la bioéconomie invite à poser un cadre éthique aux activités économiques afin de garantir la survie de l’espèce et les conditions de sa conservation » (p.63)

→ Autrement dit, cette préséance d’une critique culturaliste sur la critique écologiste (NB1) devrait impliquer une priorité politique accordée à la volonté sur la nécessité (NB2).

« Le projet de la décroissance passe nécessairement par la refondation du politique. »

Serge Latouche, Petit traité de la décroissance sereine (2007), p.52

Bilan d’étape :

  1. Dans la perspective écosophique de Guattari, l’approche décroissante ne consiste pas à défendre l’agencement des 3 écologies comme un équilibre mais plutôt comme un rangement dans lequel l’écologie environnementale n’a pas le premier poids.
  2. Ce qui est en accord avec l’affirmation préliminaire de Gorz selon laquelle on ne va pas de l’écologie à la critique du capitalisme.
  3. Si on voit dans l’écologie politique le centre de gravité d’un triangle dont les 3 pointes sont les 3 écologies de Gattari, alors on voit le danger politique qui consisterait à ranger l’écosophie sous la préséance écologique : ce que Gorz a parfaitement repéré dans L’Éloge du suffisant quand il affirme qu’on ne peut pas fonder la politique sur la nécessité, mais c’est ce qui est le cas quand certains décroissants répètent qu’une croissance infinie dans un monde serait impossible.
  4. Mais si ce n’est pas par nécessité qu’il faut défendre la décroissance, si c’est par choix délibéré, alors on peut se demander pourquoi critiquer la société de croissance même si les ressources de la nature étaient infinies. C’est ainsi que la sagesse de l’oïkos peut passer par une expérience de pensée, ce qui relève de l’écologie mentale.

II. L’imaginaire dominant et le cercle de sa décolonisation

Si l’entrée dans la décroissance, c’est la sortie de l’économie c-à-d de son emprise sur la société, alors il faut aller chercher la source de cette emprise dans ce que Serge Latouche analyse comme une colonisation : par analogie avec la colonisation des colonisés des colonies, certes, mais avant tout en tant que colonisation directe de l’imaginaire des colonisateurs.

C’est cet imaginaire qu’il faut décoloniser puisqu’il est à la source de l’emprise culturale de l’économie sur nos sociétés modernes. C’est ainsi que Serge Latouche envisage la « refondation du politique », et il le fait à partir de ce qu’il appelle les 8 « R » 1.

II.a Le cadre politique des 8 « R »

Serge Latouche propose explicitement de remplacer la fable des cercles vertueux de la croissance par celui des 8 « R » : réévaluer, reconceptualiser, restructurer, redistribuer, relocaliser, réduire, réutiliser, recycler parce qu’ils sont « susceptibles d’enclencher un processus de décroissance sereine, conviviale et soutenable » (Petit traité de la décroissance sereine, 2007, p.57).

Dans la liste, les deux premiers « R » ressortent bien de l’écologie mentale : réévaluer, reconceptualiser. Dans le Le pari de la décroissance (2006), c’est le chapitre 6 : Réévaluer, reconceptualiser qui introduit l’exposé des 8 « R ». Comment sortir de l’imaginaire dominant ?

« Une révolution culturelle au vrai sens du terme est donc requise. Mais, comme le dit fort bien Castoriadis, pour qu’il y ait une telle révolution, il faut que des changements profonds aient lieu dans l’organisation psychosociale de l’homme occidental, dans son attitude à l’égard de la vie, bref dans son imaginaire ».

« Pour tenter de penser une sortie de l’imaginaire dominant, il faut d’abord revenir sur la façon dont on y est entré… C’est l’idéologie de la croissance, du développement, du consumérisme, de la pensée unique. Reste à comprendre comment on en est arrivé là et comment on pourrait s’en sortir… ».

« Il me semble que la colonisation des esprits prend trois formes principales : l’éducation, la manipulation médiatique, la consommation du quotidien ou le mode de vie concret. »

Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.158-159.

Pour chaque forme de colonisation, Serge Latouche évoque une piste de sortie :

  1. L’éducation → déscolariser la société (Ivan Illich).
  2. La manipulation médiatique → le devoir d’iconoclastie (François Brune).
  3. La consommation du quotidien ou le mode de vie concret → Une « philosophie de la consommation » (Arnaud Berthoud, 2005) et l’économie du don.

II.b Le cercle des 8 « R », vertueux ou vicieux ?

Mais Serge Latouche peut-il tenir l’enjeu politique de ce cercle des 8 « R », à savoir entrer en décroissance, sortir de l’économie, désencastrer la société de l’économie, décoloniser les imaginaires des colonisateurs et des colonisés ? Dans le lexique guattarien de cet atelier, la décroissance peut-elle réussir à enclencher la sagesse de l’oïkos, et à penser un agencement des 3 écologies qui permette l’avènement d’une écologie politique ?

On peut en douter quand on en arrive au dernier paragraphe de ce chapitre consacré à « réévaluer, reconceptualiser » :

« La société de la décroissance décolonise l’imaginaire mais la décolonisation qu’elle engendre est requise au préalable pour la construire ».

Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.180.

La décolonisation de l’imaginaire s’inscrit dans un cercle que Serge Latouche prétend vertueux ; autrement dit, chaque « R » peut être un point de départ comme un point d’arrivée. Et comme il s’agit de fonder une critique de l’absurdité de la croissance économique (NB1), alors ce cercle est un cercle « herméneutique » – chacun de ses éléments peut être compris à partir de la compréhension du tout et réciproquement-, duquel il ne s’agit pas de sortir mais de bien y entrer.

En termes psychosociaux, cela revient à s’interroger sur la capacité mobilisatrice, et pas simplement motivante, des 8 « R » : comment passer du désirable au volontaire ?

Il ne s’agit pas de refuser la dimension circulaire de toute transition ; il ne faut donc pas s’étonner de trouver chaque « R » à la fois comme « préalable » et comme « engendré ». Cela est vrai de toute transition mais encore plus quand la transition décroissante est précisément celle qui se mène au nom d’un objectif de stabilité, de soutenabilité, de repos, de tranquillité. Politiquement : l’objectif doit être la protection, la conservation et l’entretien des conditions de possibilités de la vie sociale 2. Cette vie sociale est la branche sur laquelle nous sommes assis ; non seulement la société de croissance la scie – elle est sociocidaire – mais le projet qui porte la décroissance est révolutionnaire au sens où, contre l’hégémonie de la croissance, il défend ce que Serge Latouche nomme « a-croissance »

Pour autant, comment ne pas formuler des doutes sur la capacité mobilisatrice de ces 8 « R » ?

  • Que ces 8 « R » soient susceptibles d’enclencher la sérénité, la convivialité et la soutenabilité de la décroissance, ce n’est pas la même chose que de croire qu’ils soient en capacité d’enclencher un processus politique de décroissance. Autrement dit, c’est seulement une fois un tel processus engagé, que la mise en avant de ces 8 « R » permettront de garantir une décroissance qui soit « sereine, conviviale et soutenable ». Ces 8 « R » peuvent enclencher la sérénité, la convivialité et la soutenabilité de la décroissance, ce qui n’est pas la même chose qu’enclencher la décroissance
  • Pour une présentation critique de ces 8 « R » d’un point de vue décroissant, on peut se reporter à un article d’Onofrio Romano 3 et aussi à son intervention lors des (f)estives 2017 4. Pour Onofrio Romano, ces 8 « R » ne permettent pas une réelle rupture avec l’imaginaire de la croissance : imaginaire de la rareté, valeurs du consommateur-type, robinsonnade de l’idéal d’autosuffisance, localisme comme répétition de l’avènement de la ville moderne…

II.c Le miracle de la révolution ou le choc de la nécessité ?

Serge Latouche n’ignore pas ces interrogations et c’est pourquoi il ajoute, toujours dans le même dernier paragraphe du chapitre 6 :

« Toutefois, il y a toutes les chances pour que nous y soyons incités par le choc salutaire de la nécessité… Seul un échec historique de la civilisation fondée sur l’utilité et le progrès peut probablement faire redécouvrir que le bonheur de l’homme n’est pas de vivre beaucoup, mais de vivre mieux. »

Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.180.

Et c’est ainsi que nous voilà de retour à la question politique entre déterminisme et volontarisme (NB2).

Sauf que tout semblait indiquer que Serge Latouche, dans son exigence de fondation politique, validait l’injonction gorzienne à refuser de le faire à partir de la nécessité.

En exergue de ce chapitre 6, Serge Latouche place d’ailleurs un extrait de Paul Ariès qui va explicitement dans le sens de ce que j’appelle l’argument du « quand bien même », du « même si » :

« Nous ne sommes pas des objecteurs de croissance faute de mieux ou par dépit, parce qu’il ne serait plus possible de continuer comme avant. Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain. […] Notre combat est avant tout un combat de valeurs. Nous refusons cette société du travail et de consommation dans la monstruosité de son ordinaire et pas seulement dans ses excès. »

Paul Ariès, Décroissance ou barbarie (2005), Golias, p.31.

Cette référence à Paul Ariès mérite quelques commentaires :

  • Contre tous les partisans de la décroissance « inéluctable » ou « inévitable », il faut insister sur la présence de cet argument du « même si » chez Latouche, chez Ariès, comme chez Vincent Cheynet (nous ne sommes pas des « malgré nous » de la décroissance) ou à la MCD.
  • Le refus d’un déterminisme (économique ou écologique) pour fonder l’engagement politique est à mettre en miroir inversé avec la tradition marxiste et anticapitaliste des « contradictions » du capitalisme. C’est déjà en ce sens que la critique décroissante est d’une tout autre ambition que la critique anticapitaliste.
  • A fonder l’engagement politique sur le choix délibéré (la volonté) plutôt que sur la nécessité des contradictions du capitalisme, comme des effondrements écologiques (en un certain sens, « l’écologie droitière » évoquée par Guattari), il est permis d’espérer que le projet politique de la décroissance se donne quelques chances d’éviter les pentes antidémocratiques des expériences historiques de l’anticapitalisme.

Revenons à Serge Latouche :

« On a identifié les changements nécessaires. Toutefois, ceux-ci ne peuvent intervenir qu’à la suite d’une décision volontaire… Cela se fait par l’autotransformation. »

Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.167-168.

« J’adhère totalement à sa [C. Castoriadis] conception de la révolution : “Révolution ne signifie ni guerre civile ni effusion de sang. La révolution est un changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même : l’autotransformation explicite de la société concentrée dans un temps bref. […] La révolution signifie l’entrée de l’essentiel de la communauté dans une phase d’activité politique, c’est-à-dire instituante. L’imaginaire social se met au travail et s’attaque explicitement à la transformation des institutions existantes“ (C. Castoriadis, Une société à la dérive (2005), Points Seuil, p.229). Le projet de la société décroissante, en ce sens, est éminemment révolutionnaire. »

Serge Latouche, Le pari de la décroissance (2006), Pluriel, p.190.

Après le hiatus entre les 2 sources de la décroissance – que Serge Latouche tranche par la préséance de la critique culturaliste sur la critique écologiste – nous voilà devant un problème politique plus difficile à résoudre. Ce problème n’est pas circonscrit à l’œuvre de Latouche, car beaucoup (trop) de décroissants adhèrent à une conception contrainte de la décroissance, donc apolitique.

Pourquoi faut-il le résoudre ? Si la colonisation de l’imaginaire peut expliquer l’emprise de l’économie sur la société, elle ne peut pas expliquer les raisons de cette volonté d’emprise et surtout pourquoi cette emprise a réussi. C’est pourquoi, si la décroissance doit être un renversement – et le livre d’entretien de Latouche de 2014 est bien intitulé « Renverser »-, ce renversement doit être fondamentalement politique.

Dit autrement, en termes théologiques : si la décroissance veut échapper à la dégringolade apocalyptique (celle des catastrophologues et collapsologues), et si elle veut plutôt pencher du côté du miracle (la révolution dans un temps bref) sans pour autant tomber dans les illusions de la transition comme « claquement de doigts » (Alexandre Monnin) ou comme « saut » (Albert Camus »), comment sortir du piège du cercle vicieux de l’entre-soi et proposer une alternative politiquement acceptable (plus précisément, tolérable pour celles et ceux qui ne la jugent ni faisable ni désirable) ?

Et nous voilà revenu au centre de gravité des 3 écologies : à la politique !

Bilan d’étape

  1. On trouve bien dans Le pari de la décroissance une oscillation entre une décroissance volontaire, choisie, et une décroissance contrainte, inévitable.
  2. Même si on sait parfaitement quelle est l’option préférée par Serge Latouche – celle du choix délibéré, instituant une écodémocratie et pas du tout un écofascisme (chapitre 11)- et c’est bien pourquoi il présente la décroissance comme un… pari, dans lequel chacun sait que le possible n’est pas toujours le plus probable.
  3. Mais il en connaît les difficultés qui tiennent, principiellement comme nous l’avons vu, au cadre circulaire de la rupture : car il s’agit de disposer d’une “image de l’avenir suffisamment optimiste pour être souhaitable et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui engendreraient sa propre réalisation“ (p.265, où Serge Latouche cite ce que disait Roger Guesnerie à propos de la planification).

III. La sagesse politique de l’autolimitation

 Mais alors comment poursuivre sur la piste décroissante d’une sagesse de l’oïkos ?

Si la voie n’est pas explicitement thématisée dans tous les livres de Serge Latouche, elle est néanmoins régulièrement rencontrée au fil de ses publications.

« La plupart des sagesses considéraient que le bonheur se réalisait dans la satisfaction d’un nombre judicieusement limité de besoins ».

Serge Latouche, Survivre au développement, 2004, p.94.

Et nous pouvons revenir sur le passage de Paul Ariès : « Même et surtout si une croissance infinie était possible, ce serait à nos yeux une raison de plus pour la refuser pour rester humain ». Ce qui est refusé « pour rester humain », c’est la « croissance infinie » : non pas tant la croissance que son infinité.

III.a L’arbitraire des limites

Nous trouvons dans L’Âge des limites (2012), qui est une critique de l’illimitation, deux apports majeurs : un inventaire des limites et un problème ontique.

  • Un inventaire rangé suivant « l’ordre de la découverte historique des limites par l’Occident » (p.16-17) : limites géographiques, politiques, culturelles, physiques et écologiques, économiques, épistémiques (de la connaissance), limites morales.
  • Un problème, celui de l’irréductible arbitraire des limites. « Le problème est que toute limite, toute norme est arbitraire ; les frontières sont donc toujours incertaines. Il y a des limites à ne pas franchir, mais encore faudrait-il les connaître… Cet arbitraire des limites et des normes constitue un scandale pour la raison… d’où la tentation d’affirmer l’inexistence de la limite » (p.8).
  1. Solution 1 : distinguer entre la rationalité du rationnel (celle du calcul, dont la norme est le vrai) et celle du raisonnable (celle de la prudence, de cette sagesse que les grecs nommaient la phronesis, dont la norme est le bien). Dans ce cas, la sagesse de l’oïkos va pouvoir s’inspirer de cette sagesse prudentielle qui est une sagesse des limites. Il faut remarquer que cette voie du raisonnable est une voie historiquement constante dans l’œuvre de Serge Latouche : « On peut opposer ainsi à l’efficience rationnelle une gestion fondée sur une efficacité raisonnable qui combine la phronesis aristotélicienne, la subtilité chinoise et la sagesse africaine » (« L’efficacité raisonnable et le piège de l’efficience rationnelle », Économie et humanisme, n°347, décembre 1998, p. 32.).
  2. On pourrait rappeler le paradoxe du sorite (le tas n’existerait parce qu’on ne saurait pas dire quelle est la limite quantitative de l’existence qualitative du tas) mais qui trouve sa résolution, mathématique, par le théorème des valeurs intermédiaires.
  3. Solution 2 : passer de l’arbitraire à l’arbitrage, c’est-à-dire faire le choix des limites. C’est une solution politique parce que une telle autolimitation est synonyme d’autonomie.

III.b La voie décroissante de l’autolimitation

C’est cette piste de l’autolimitation qui, de Serge Latouche à la décroissance politique aujourd’hui défendue par la MCD, peut mener à la maison (oïkos) de l’écosophie.

  • En s’inspirant comme le fait régulièrement Serge Latouche de la distinction chez Castoriadis entre limites hétéronomes (Dieu, la Nature, qui restreignent nos libertés) et limites autonomes (que nous nous imposons consciemment). Distinction reprise aujourd’hui par Giorgos Kallis (Éloge des limites, 2021, p.15) ; distinction qui peut renvoyer à l’antique distinction stoïcienne entre « ce qui dépend de moi et ce qui ne dépend pas de moi », ce qui relève de l’écologie mentale.
  • Et c’est G. Kallis qui formule le plus explicitement la conséquence : (ibid., p.179) « Je pense effectivement qu’il n’existe pas de limites extérieures… La limite relève d’un choix, et c’est le type de monde que nous souhaitons créer et transmettre à nos enfants qui doit nous le permettre de la définir. Nous n’avons rien à gagner à attribuer ce choix à la nature ».
  • (ibid. p.183) « Les limites sont relatives et elles ne peuvent être définies qu’en fonction des besoins de chaque société ».
  • (ibid. p.190) « Une vie sans limites n’a aucun sens et c’est notre capacité à limiter et à façonner nos besoins qui nous rendent humains. La civilisation est un art consistant à limiter l’illimité ».
    • (ibid. p.189) «  C’est l’incapacité du système à partager l’abondance qu’il produit qui le pousse constamment à en vouloir davantage ».
    • (ibid. p.157) « Si le surplus est partagé et dépensé au lieu d’être accumulé, l’expansion s’en trouve réduite… Suivant la thèse de l’autolimitation, il n’y en aura assez pour chacun que lorsque nous nous limitons nous-mêmes à la part qui nous revient ».

Voilà donc en quoi consiste « l’art de l’éco », c’est l’art de limiter l’illimité.


2 extraits de Serge Latouche sur le choix de l’autolimitation

« Dès lors, tout le monde le sait ou le sent bien, la question centrale qui se pose désormais à l'humanité, est de savoir si elle saura maîtriser sa maîtrise. Limiter l'illimitation[1]. »

On ne saurait mieux résumer la problématique que nous avons esquissée dans cet ouvrage. L'humanité actuelle se trouve dans une situation tragique. Pour gagner leur vie, les individus et les groupes n'ont le plus souvent guère d'autre choix, chacun pour son compte, que de contribuer à la « banalité du mal ». Ils ne trouvent de travail qu'en s'engageant comme rouage de la mégamachine techno-économique et par là participent à la démesure.

Toutefois, pour survivre, le monde dans son ensemble est condamné à réinventer la justice. Cette situation est nouvelle. La finitude de la planète nous contraint à nous limiter tant sur le plan écologique que sur le plan des conflits. Les guerres anciennes provoquaient des morts et des désastres de toute nature, mais ne mettaient pas en cause la perpétuation de la vie sur la Terre. Il n'en est plus ainsi avec l'arsenal nucléaire actuel qui dépasse plusieurs fois ce qui est requis pour faire sauter la planète. De leur côté, les pollutions et les atteintes à l'environnement, aussi anciennes que l'homme, étaient, jusqu'à une période récente, aisément digérées et recyclées par la biosphère. Les prédateurs de la nature pouvaient nuire tranquillement à leurs voisins ou infliger des blessures à la nature sans mettre véritablement en danger l'habitacle humain dans son ensemble. Ce n'est plus le cas depuis que nous sommes entrés dans l'anthropocène. Avec les pollutions globales, un seuil a été franchi, la biosphère toute entière est en danger. L'équité sociale et environnementale, ou tout au moins un minimum de souci de justice, est devenue une condition pour prolonger notre présence au monde et, sous cet angle, une urgence. Une autolimitation, afin de rompre avec la démesure des modes de production et de consommation dominants, qui sont surtout ceux des dominants, serait nécessaire pour éviter l'implosion du système. Il y a là un défi nouveau dans l'odyssée humaine dont il est impossible de dire s'il sera relevé. D'autre part, la tentative de rompre le cercle de fer de la finitude technoscientifique, soit par une migration dans le cosmos, soit par une modification de l'espèce, ne contribuera en rien à résoudre les problèmes sociaux et anthropologiques engendrés par l'illimitation. En admettant qu'elle réussisse, une telle aventure est-elle souhaitable ?

Conjurer l'illimitation ou retrouver le sens des limites nous paraît un impératif pour la survie de l'humanité, mais aussi un défi. On l'a vu, en effet, dans tous les champs — géographique, politique, écologique, économique ou moral —, la limite se heurte au paradoxe de son arbitraire et à son conflit avec la raison. La raison raisonnante peut nous inciter à entrer dans la voie du déraisonnable. L'antinomie de la raison rationnelle et de la raison raisonnable ne peut être tranchée par la raison elle-même. La limite doit être décidée et assumée librement. Mais quelle instance sera habilitée à le faire ? Au terme de l'aventure de la destruction de toute norme imposée par la transcendance, la révélation ou la tradition, la seule autorité raisonnable reste sans doute le demos, c'est-à-dire les humains émancipés qui assument leur autonomie et se donnent les frontières entre eux et pour eux, constitutives d'un monde commun contenant plusieurs mondes communs. Paradoxalement, en effet, recréer des limites et des frontières est nécessaire non seulement pour conjurer l'effondrement, mais aussi pour retrouver un monde commun. Les hommes ne font vraiment communauté que dans la proximité et en percevant leur différence avec les autres. Le sans-frontière, à la mode chez les bobos, détruit et le commun et le monde. La « concurrence loyale et non faussée », chère aux technocrates de Bruxelles, est une ineptie non seulement au niveau économique, mais aussi au niveau anthropologique. Les hommes, comme les collectivités, sont inéluctablement différents. Il faut faire de ces différences une richesse et s'organiser en conséquence pour le bien de tous et non s'obstiner dans la voie sans issue d'une homogénéisation totale. Les frontières nécessaires, entre les cultures, entre les peuples, entre les économies, entre les hommes, peuvent néanmoins être déplacées dans le temps par des générations successives qui auraient éprouvé les imperfections et les injustices de normes arbitrairement approuvées par leurs ancêtres.

Le projet de la décroissance, à l'origine, se propose plus modestement de s'attaquer à la seule démesure économique, mais on sent bien que, de proche en proche, celle-ci met en branle toutes les autres et c'est bien vers cette reconstruction ambitieuse que l'on se trouve entraîné. L'autolimitation, retrouver le sens de la limite et de la mesure, se pose pour l'individu, mais plus encore pour l'être collectif : humanité ou société. « Le sens fondamental d'une politique écosociale, disait déjà André Gorz, [...] est de rétablir la corrélation entre moins de travail et moins de consommation d'une part, plus d’autonomie et plus de sécurité existentielles, d’autre part, pour chacun et pour chacune. [...] Une vie plus libre, plus détendue et plus riche. L'autolimitation se déplace ainsi du niveau du choix individuel au niveau du projet social. La norme du suffisant, faute d'ancrage traditionnel, est à définir politiquement.[2] » C'est bien là, en effet, la vision de la décroissance[3].

[1] Alain Caillé, Pour un manifeste du convivialisme, Lormont, Le Bord de l'eau, 2011, pp. 64-65.

[2] André Gorz, « L'écologie politique entre expertocratie et auto-limitation », Actuel Marx, n° 12, 1992, pp. 26-27.

[3] Ce n'est donc pas sans raison qu'une publication des partisans de la décroissance, les cahiers francophones de l'objection de croissance, a choisi pour titre Limites (Romans-sur-Isère).

Serge LatoucheL'homo sapiens n'est pas un homo oeconomicus. Nous ne naissons pas individus – au mieux, nous le devenons – dans le sens où nous ne sommes pas des êtres isolés. Le bonheur n'est pas une dimension individuelle. La consommation matérielle ne satisfait que les besoins biologiques et physiologiques de l'homme. Il est désormais vérifié que l'homme a besoin avant tout de liens sociaux et que la destruction de ceux-ci peut conduire au désespoir ou au suicide.

Il existe une autre forme de richesse que l'argent et la marchandise, évoquée par certains théoriciens qui font référence aux « biens relationnels », dont il faut tenir compte, bien souvent plus importants que les biens matériels. L'abondance, la prétendue « société d'opulence » dont parlait John Kenneth Galbraith[1], n'a représenté une certaine réalité que pendant la période des Trente Glorieuses, Pendant cette période très particulière, arrivant après les privations dues à la Seconde Guerre mondiale, grâce au pétrole bon marché, on a vu exploser la production marchande, avec tous les mirages de l'abondance... Mais très rapidement la vraie nature du système est devenue manifeste : créer toujours plus de frustration, nous rendre, à travers la publicité, toujours plus insatisfaits de ce que nous avons pour nous faire désirer et consommer toujours plus.

Nous vivons dans des sociétés de gaspillage, pas d'abondance. L'abondance véritable ne peut au contraire exister que si les besoins à satisfaire connaissent des limites. C'est cela le sens profond, très important, de la thèse de Marshall Salins selon laquelle la seule société humaine ayant connu l'abondance est celle des chasseurs-cueilleurs du Paléolithique. Ceux-ci avaient peu de besoins et pouvaient dès lors les satisfaire à profusion, avec une activité – on ne peut pas et on ne doit pas à son sujet parler de travail au sens où on l'entend aujourd'hui – de deux à trois heures par jour. Il s'agissait de chasse, de pêche ou de la cueillette de plantes sauvages. Tout le reste du temps était consacré au jeu, à la danse, à faire de la musique, à l'amour, au farniente, au rêve. Avec de temps en temps, une petite guerre pour maintenir la forme...

Daniele Pepino – Dans cette idée d'abondance, non pas marchande mais relationnelle, et surtout dans l'idée du don, dans ce désir de fonder une société sur le don, y a-t-il quelque chose de sacré ? En quoi consiste ce don ? Pour les défenseurs de la « modernité à tout prix », le fait de tendre vers des relations qui reposeraient sur le don, sur la « frugalité », rejoignant l'idée de communion avec la nature et avec l'autre, peut paraître une bizarrerie romantique. En réalité, ces idées représentent un continuum dans l'histoire de l'humanité ; une transversalité absolument surprenante entre les cultures, les époques et les latitudes : de Gandhi à Thomas Müntzer, de Thoreau à saint François, des Indiens quechua d'Amérique latine aux Ādivāsī de l'Inde, des mystiques de toutes les religions aux paysans de la Russie préindustrielle, pour ne donner que quelques exemples. Ne peut-on pas dire que l'utopie de la décroissance procède du sillon creusé par ce courant souterrain de l'histoire? N'est-elle pas, d'une certaine façon, l'héritière de cette « tradition » ?

  1. L. – Absolument. À ce propos, nous avons lancé une collection de livres sur les précurseurs de la décroissance. Il paraît évident qu'à travers une grande variété de positions, il y a un fil conducteur qui relie toute l'histoire humaine, au moins jusqu'au XVIIe siècle, c'est-à-dire jusqu'à l'avènement de la modernité. Du taôisme au stoïcisme, de l'épicurisme aux sagesses africaines et à celles des Indiens d'Amérique, on retrouve l'idée récurrente que la sagesse réside dans la capacité de s'autolimiter. Toutes ces traditions le disent : ne peuvent atteindre le bonheur que ceux qui sont capables de maîtriser leurs propres désirs, de limiter leurs besoins et de pratiquer une certaine sobriété. Dans la philosophie grecque, cette conception se manifeste dans la condamnation de l’hubris, c'est-à-dire de la démesure, mais cette idée est présente dans beaucoup de cultures différentes.

[1] John K. Galbraith, L'Ère de l'opulence, Calmann-Lévy, 1961.

Du premier extrait, que puis-je retenir qui nourrisse un apport décroissant à l’attente écosophique ?

  • En entrant dans l’anthropocène, nous entrons dans une époque, celle du franchissement des frontières planétaires : « un seuil a été franchi ».
    • La décroissance ne peut donc pas se réduire à objecter à la croissance, il va falloir envisager une réduction des activités économiques, de l’extraction aux déchets, de la production à la consommation.
  • Le système est un système de domination : c’est un système politique au service des « dominants ». C’est donc bien politiquement qu’il faut l’affronter.
  • Pour que la critique de la rationalité raisonnante ne bascule pas dans l’irrationalité du déraisonnable, il faut s’en remettre au commun du demos. C’est là que j’aurais aimé que la discussion en arrive à la critique de l’universel chez Serge Latouche ; critique qu’il mène au nom du pluriversalisme (référence explicite de S. Latouche à Raymond Panikkar, Le pluriversalisme, 2006, Parangon) ; critique qu’il importe, selon moi, de mener en dénonçant dans l’universel le danger de l’unicité, mais sans se priver de ce qu’il peut y avoir de commun dans l’usage de la raison (comme capacité à penser en se mettant à la place de tout autre être humain).
  • Ce monde commun n’est pas un monde sans frontières. C’est là que j’aurais aimé que la discussion prenne la peine de distinguer entre limite, seuil, frontière.
  • Mais c’est surtout le dernier paragraphe qui me semblait le plus riche d’héritage politique : car pour passer d’une critique « modeste » à une « reconstruction ambitieuse », il ne faut surtout pas réduire la critique de la croissance à la seule démesure économique mais il faut procéder à une extension du domaine de la critique décroissante, « de proche en proche« .
  • Enfin, le sens des limites, ce choix délibéré de l’autolimitation qui relève de l’écologie mentale, « se pose pour l’individu, mais plus encore pour l’être collectif« .

Du second extrait, que puis-je retenir ?

  • « Nous ne naissons pas individus » : autrement dit, l’écologie mentale est surtout psychosociale avant d’être psychologique.
    • Le bonheur n’est pas une satisfaction individuelle ; c’est pourquoi Aristote, aussitôt après avoir écrit que l’homme était un animal politique, poursuivait en accordant à chacun « une part de bonheur ».
  • Ce n’est pas la rareté qui est la condition nécessaire de l’autolimitation, c’est l’autolimitation qui est la condition suffisante de l’abondance. Tel est le renversement auquel nous devons nous astreindre si nous voulons « sortir de l’économie ».
  • S’il faut rompre avec la modernité, c’est parce que c’est la modernité qui a constitué une rupture dans l’histoire de l’humanité. Décroître, c’est alors retrouver une continuité, celle de la sagesse des limites.
    • La décroissance n’est pas le retour à l’âge des cavernes ; parce que l’âge des limites représente un continuum de sagesse dans l’histoire humaine.

Si je reprends la question du départ : En quoi la décroissance défendue par Serge Latouche permet de répondre à la question « de quoi l’écosophie est-elle la sagesse ? », je crois que nous avons pu voir que l’écosophie évoquée par F. Guattari peut facilement s’intégrer dans cette sagesse de l’oïkos dans laquelle la décroissance défendue par Serge Latouche s’insère intrinsèquement, à une double condition. 1/ Que l’agencement des 3 écologies ne renvoie pas benoîtement à un équilibre préjugé mais accepte de les ranger derrière l’écologie sociale puisque une préséance accordée à l’écologie environnementale serait grosse de dégringolade politique, puisque la décolonisation de l’imaginaire est psychosociale avant d’être individuelle. 2/ Que le centre de gravité politique des trois écologies réside dans une sagesse de l’autolimitation : c’est dans ce dernier point que doit se loger le plus grand désaccord politique dans la critique générale du système dominant, entre la critique anticapitaliste (qui a si souvent cédé aux sirènes de l’illimitisme) et la critique décroissante (qui fait de la critique de l’illimitisme une condition sine qua non de sa détermination politique).

Un grand merci donc à Antonella Corsani pour avoir provoqué cette rencontre entre les pensées de Guattari et Gorz et les analyses politiques de la décroissance dont Serge Latouche a été le précurseur et dont la Maison commune de la décroissance (MCD) assume l’héritage.

_____________________
Les notes et références
  1. Pour une petite histoire de la position politique de Serge Latouche, sur les 8 « R » et sur son « programme électoral de transition » : https://decroissances.ouvaton.org/2010/07/31/les-re-de-la-decroissance/
  2. Dans ce que la MCD nomme « noyau commun », il s’agit là de l’objectif désirable : https://ladecroissance.xyz/obectif-desirable-vye-sociale/
  3. « Les fondements anthropologiques de la décroissance » dans Baptiste Mylondo (coord.), L’économie de la décroissance, 2009, Le Croquant.
  4. https://ladecroissance.xyz/2017/08/21/cr-des-festives-2107-de-la-decroissance/#%E2%86%92_Etude_critique_du_vocabulaire_les_8_R_de_Serge_Latouche_18
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01.04.2026 à 06:45

Ce que l’extrême-droite fait au monde

Michel Lepesant

Sur le site de La vie des idées, un excellent dossier constitué depuis plusieurs années sur ce que l’extrême-droite fait au monde. En particulier, vient de paraître une recension sur « la russification des esprits » que devraient lire et relire tous nos « amis » décroissants qui se prétendent pacifistes. Je serais d’ailleurs
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Sur le site de La vie des idées, un excellent dossier constitué depuis plusieurs années sur ce que l’extrême-droite fait au monde.

En particulier, vient de paraître une recension sur « la russification des esprits » que devraient lire et relire tous nos « amis » décroissants qui se prétendent pacifistes. Je serais d’ailleurs curieux de les écouter aujourd’hui à propos de l’agression israélo-américaine contre l’Iran. En sont-ils à refuser à l’Iran le droit (international) de se défendre comme ils accordaient à la Russie le droit d’attaquer l’Ukraine sous le prétexte de se défendre ?

Car de 2 choses l’une : soit refuser et à l’Ukraine et à l’Iran le droit de se défendre et valider les agressions israélo-américaines et russes, soit condamner sans ambigüité toutes les agressions et admettre que le véritable pacifisme est un refus inconditionnel d’un soi-disant droit d’attaquer (souvent au nom d’une fallacieuse « guerre préventive ») mais aussi la défense d’un droit inconditionnel de… se défendre.

  • Le dossier commence par un article de 2015 sur le mythe de la dédiabolisation du FN ; à relier en 2026 ! https://laviedesidees.fr/Le-mythe-de-la-dediabolisation-du-FN
  • Je rajoute juste à ce complet inventaire des ED dans le monde, un article paru en décembre 2016 sur l’israélisation du monde (occidental) : « Tombant dans le piège tendu par Al-Qaida et l’EI, l’Occident s’est mis à ressembler à Israël : une forteresse assiégée, cherchant des réponses sécuritaires à ses problèmes politiques. » https://www.lemonde.fr/idees/article/2016/12/01/l-israelisation-du-monde-occidental_5041187_3232.html
    • « Si la droitisation extrême de la vie politique et de l’opinion israélienne a pu donner l’illusion, ces dernières années, d’un isolement croissant de l’État juif par rapport au reste du monde occidental, fatigué de l’impossible règlement du conflit israélo-palestinien, c’est, en réalité, le contraire qui s’est passé : c’est l’Occident qui a rejoint Israël, devenu le symptôme avant-coureur de ce qui l’attend ».
  • Tous ces articles peuvent être mis en perspective avec le succès actuel de la « pensée réactionnaire », dont la critique vient d’être parfaitement réussie par Arnaud Miranda : https://ladecroissance.xyz/2026/02/25/il-faut-lire-les-lumieres-sombres-darnaud-miranda/
  • On peut reculer la perspective en relisant les pages que G. Orwell consacre au pacifisme comme fascisme.
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05.02.2026 à 07:04

Retour de Die : intervention sur l’IA, le 1er février

Michel Lepesant

Voici un bref retour sur ma participation, dimanche dernier, à une conférence consacrée à l’IA, lors des journées de l’Écologie au quotidien, à Die (Drôme). Conférence partagée avec Juliette Duquesne et animée par Goni Zonon, conférence réussie pendant laquelle grâce à Juliette et Goni nous avons pu développer une critique
Texte intégral (3068 mots)

Voici un bref retour sur ma participation, dimanche dernier, à une conférence consacrée à l’IA, lors des journées de l’Écologie au quotidien, à Die (Drôme). Conférence partagée avec Juliette Duquesne et animée par Goni Zonon, conférence réussie pendant laquelle grâce à Juliette et Goni nous avons pu développer une critique robuste de l’IA, en sachant combiner informations et analyses, à destination d’une salle comble (et pourtant, c’était un dimanche matin).

Pour l’essentiel, mon intervention s’appuyait sur le gros travail de recherche que j’avais effectué à l’été 2025 (et que l’on peut lire ici).

« Faut-il craindre l’intelligence artificielle ? » était le titre de la conférence. J’ai d’emblée fourni ma réponse : l’IA est aujourd’hui, avec la dédiabolisation de l’extrême-droite et la montée d’une xénophobie affichée (racisme, homophobie, antiwokisme primaire), l’une des 3 raisons d’être politiquement terrorisé. Et j’ai aussitôt ajouté qu’il fallait faire l’hypothèse que ces 3 terreurs étaient les 3 facettes d’un même déferlement politique antidémocratique dont il fallait terriblement s’inquiéter.

D’où l’intérêt de faire un rapprochement direct entre ce que l’IA fait à la technologie et ce que Trump fait au capitalisme : dans les deux cas, les masques et les apparences de démocratie tombent. Certes, on n’a pas attendu l’IA et Trump pour défendre résolument des positions technocritiques et anticapitalistes, mais leurs partisans pouvaient toujours se dissimuler derrière les apparences d’un bon usage (la commodité) et du droit. Aujourd’hui, L’IA comme Trump se montrent dans leur brutalité : la force sans le droit, l’utilité sans la socialité.

1. Aperçus du contenu de mon intervention

J’avais préparé un diaporama pour cette intervention mais je ne l’ai pas utilisé. Le voici néanmoins, avec sa présentation en vidéo (enregistrée à la maison en décembre 2025).

1.1 En vidéo

1.3 En diapos

1.3 En résumé

Voici le résumé que l’IA de PDF Creator m’a proposé : l’inquiétant, c’est que c’est assez bien fait.

L’auteur conclut que l’intelligence artificielle (IA) représente un danger majeur pour la société, tant sur le plan technologique, économique, écologique, social que politique. ​ Il met en avant plusieurs points clés :

  1. L’IA comme totalitarisme : L’auteur considère que l’IA exerce une emprise omniprésente sur nos vies, nous guide, nous contrôle, nous envahit et ignore les critiques. ​ Elle transforme la société en une « société de l’IA », où la technologie domine et dépolitise les individus. ​
  2. Les risques multiples de l’IA : L’IA engendre des coûts économiques et écologiques irréversibles, sape la confiance humaine, et menace la démocratie en favorisant des idéologies libertariennes et technologiques qui dépolitisent la société. ​
  3. Appel à un moratoire : L’auteur plaide pour un moratoire sur les recherches en IA, voire sur l’ensemble de la recherche de l’industrie technoscientifique. ​ Il estime que les avancées technologiques ont dépassé les seuils de précaution, augmentant l’incertitude et les risques apocalyptiques. ​ Il propose de rediriger les budgets vers l’évaluation des effets des découvertes passées et la réparation des dégâts causés. ​
  4. Critique du progrès technologique : L’auteur remet en question l’idée que le progrès technologique est toujours bénéfique. ​ Il souligne que l’IA, en automatisant et en standardisant, dégrade les conditions de travail, favorise la dépendance et le conformisme, et menace l’intelligence humaine. ​

En somme, l’auteur appelle à une prise de conscience collective et à une résistance volontaire face à l’emprise croissante de l’IA, en mettant en avant des valeurs de décroissance, de précaution et de démocratie.

2. Quelques réponses à quelques questions posées

Sur les limites de l’IA

Juliette Duquesne a bien insisté sur les limites de l’IA : sociales (sur l’emploi, sur les relations, sur les modes de vie), écologiques (énergie, réchauffement, eau), et démocratiques (une IA plus imposée que choisie, une liquidation des modes de décision et de contrôle).

Je rajoute juste que, quand on aborde la question des limites d’un point de vue décroissant, il est souvent pertinent de le faire en apportant 2 cadres analytiques :

  1. C’est de tester chaque limite par une expérience de pensée, celle du quand bien même : même si telle ou telle limite n’existait pas, est-ce que ce serait suffisant pour valider une proposition. Par exemple, à propos de la 5G (ou du nucléaire, ou…), même s’il n’y avait aucun coût écologique et même si toutes les décisions étaient sous contrôle démocratique, est-ce que le déploiement de la 5G est désirable ? Même si les richesses pouvaient être infinies, est-ce que ce serait suffisant pour justifier des inégalités ? Même si la planète disposait de ressources infinies, est-ce que ce serait suffisant pour justifier une croissance pour la croissance ?
  2. Là où les libéraux pensent la limite comme ce qui doit être dépassé, ce qui doit être franchi, ce dont il faut s’affranchir (la liberté d’un point de vue libéral est l’absence de limite et la limite est vue comme limitation de la liberté), les décroissant.e.s pensent dans le cadre d’une double limitation, plancher / plafond. Du coup, la liberté n’est pas le franchissement d’une limite, mais son exercice dans un cadre commun délimité : car en deçà comme au-delà des limites, la vie est au sens strict, « hors du commun ». Le commun, c’est dans les limites.

Sur l’utilité d’une technique dans un monde technologique

Attention à ne pas se tromper de critique adressée à la technologie ; attention à ne pas se laisser embarquer dans un débat tronqué.

Si on distingue grossièrement entre la technique (système des moyens en vue de leur utilité) et la technologie (système des pratiques, les médiations et leurs usages, accompagnées de leur justification théorique, c’est le discours qui accompagne la technique : en tant que mode d’emploi, la technologie fournit aussi un mode de vie. « Si ça marche, c’est que c’est bien »), alors il faut faire attention à ne pas réduire la discussion sur telle ou telle technique aux questions de l’usage de l’utilité :

  • Avec Juliette Duquesne, il a été bien clair que le problème vient de l’outil, pas (seulement) de son mauvais usage : c’est l’IA en tant que telle qui doit être critiquée. Et cela se fait en critiquant même les (soi-disant) bons usages.
  • Parce que, si un mode d’emploi est un mode de vie, alors toute technique est enveloppée d’un « halo technique » (Gilbert Simondon) et par les interactions systémiques, ce halo fait système, il fait « monde » : l’aéroport et son monde, la voiture est son monde, l’écran et son monde, le portable et son monde… On peut d’ailleurs supposer que ces mondes sont connectés.
  • Il n’y aucune surprise que dans le monde du portable, le portable soit utile ; dans le monde de l’IA, l’IA est utile… Ce sont là des tautologies et il ne faut pas les prendre pour des justifications.
  • Mais le biais de l’utilité n’est pas la question du sens : quelle est l’utilité de l’utilité ?
  • D’autant que la question de l’utilité n’est jamais traitée que du point de vue des conséquences, des effets : comme si la question du sens pouvait se réduire à celle de la direction, vers l’infini et au-delà… Cette marche en avant des effets et des conséquences – quand une technique pose un problème, les technosolutionnistes se rassurent en affirmant que tout problème technique trouvera une solution technique dont les problèmes seront à leur tour résolus techniquement… – c’est ce « progrès » que l’on n’arrête pas, comme cette croissance pour la croissance qui ne devrait jamais s’arrêter.
  • Poser la question du sens de la technique, c’est au moins passer à la recherche (remontante, abductive) des causes, dans une démarche plus préventive que curative.

Sur la fuite transhumaniste

Il y a quelques années, lors de nos (f)estives 2018 (rencontres organisées par la MCD), nous avions invité Philippe Gruca qui avait parfaitement posé l’équation : quand la société n’est plus de taille humaine, quand il y a disproportion entre la société et l’humain, alors il ne reste que deux directions, totalement opposées et divergentes : soit on augmente l’homme, soit en diminue la société.

D’un côté, le transhumanisme, de l’autre, la décroissance.

J’ai précisé que l’on pouvait se représenter les rapports entre la technologie et la société avec une image de vases communicants : tout gain de technicité se paie au prix d’une perte de socialité ; et inversement. Il ne faut pas se laisser leurrer : les fameux « réseaux sociaux » sont d’abord des réseaux techniques et ils ne peuvent prétendre relier des gens qu’à condition que les modes de production et de consommation les aient, au préalable, isolés et séparés.

Il est facile de critiquer, il est difficile de réguler

L’une des dernières questions a critiqué la facilité avec laquelle nos interventions avaient dressé un tableau hypercritique de l’IA, en affirmant qu’il serait plus réaliste de se demander comment réguler l’IA : bref, qu’il fallait passer des discours aux actes, de l’idéalisme au réalisme.

  1. Je rappelle tout d’abord que ces rencontres de l’écologie au quotidien se sont déroulées sous la bannière de « se relier, rêver, résister ». Alors oui, nous avons rêvé ; et c’est là toute la différence entre le rêve et le cauchemar : agir sans réfléchir, c’est le cauchemar ; réfléchir avant d’agir, c’est le rêve.
  2. En tant que décroissant radical, c’est-à-dire critique d’un paradigme de la croissance qui est fondamentalement un régime politique, je défends l’idée que le régime politique de croissance réussit à étendre son emprise précisément en plaçant systématiquement toute critique sous le boisseau d’une injonction permanente à agir. C’est ce que le compagnon de la MCD, le sociologue italien Onofrio Romano, décrit comme la domination du teukein sur le legein. Cette injonction du faire, c’est exactement la justification des partisans de l’IA et de toute technologie en général : ça marche. Comme si la vérité ou la justice pouvait se réduire à la seule valeur de l’efficacité !
  3. Une façon simple de défendre la critique comme condition préalable à toute action, c’est de voir qu’avant d’agir,il ne faut pas se demander ce qui doit être fait mais plutôt ce qui ne doit pas être fait. Penser avant d’agir, c’est délimiter un cadre hors duquel on est hors jeu ; mais à l’intérieur d’un cadre commun, chaque liberté individuelle peut interagir avec une autre liberté individuelle.
  4. C’est pour repérer les limites d’un tel reproche que je propose de faire une analogie entre la permaculture et les zones de politisation : au nom d’une permapolitique. De la même façon qu’en permaculture, c’est en zone 5 qu’est préservée la part sauvage de la nature (Virginie Maris) parce qu’en l’absence d’une telle zone, on en vient à oublier ce que la « nature » peut signifier en tant qu’altérité, alors, en politique, situer la critique en zone 5 – la zone de la critique radicale – c’est permettre précisément de continuer à disposer d’un point de vue qui permet de mesurer ce que le réalisme comporte de collaboration : alors qu’il s’agit de… résister.

Et la décroissance ?

Je tiens à exprimer, in fine, l’absence lors de ces rencontres de plusieurs interventions qui auraient porté explicitement sur la décroissance.

Car les échanges lors de cette conférence ont, encore une fois, montré que c’est bien d’un paradigme général dont nous avons besoin si on veut faire converger les analyses et les initiatives.

  • Ce paradigme général consiste premièrement à juger les faits non pas à partir d’un point de vue particulier – ce qui revient à relativiser, et donc à euphémiser – mais à partir d’un point de vue général.
  • Ce point de vue général, qui a été pour la première fois défendu par George Bataille, dès l’entre-deux-guerres du siècle précédent, permet un renversement de perspective : car, si l’on part du particulier, alors c’est la rareté qui semble la condition matérielle déterminante de l’économie et dans ce cas, la croissance apparaît comme la promesse d’une fourniture infinie de moyens au service des buts individuels. Mais si, au contraire, on part d’un point de vue général, alors c’est l’abondance de l’énergie venue du système solaire qui pose le problème de sa dissipation : et ce problème, une fois les besoins de base assurés, est celui de la destination du surplus de cette énergie.
    • Bataille signalait déjà qu’il n’y avait alors que 3 pistes pour dissiper cet excès d’énergie : la guerre, la croissance et ce qu’il appelait la dépense. Comment aujourd’hui, ne pas voir dans la montée généralisée de la guerre la réponse à l’essoufflement mondial de la croissance ?
    • Quant à cette dépense, aujourd’hui le régime politique dominant consiste à la privatiser au profit de quelques-uns. Renverser un tel régime politique, ce serait proposer une dépense de ces surplus au profit du Commun. Alors qu’aujourd’hui, c’est le binôme austérité collective / luxe privé qui domine, la décroissance pourrait consister à renverser ce binôme en sobriété personnelle / dépense commune.

A condition d’assumer cette portée générale d’une décroissance comme opposition politique à la croissance, il me semble que c’est bien aujourd’hui la décroissance qui peut assumer une telle ambition : et c’est le sens de mon engagement dans la Maison commune de la décroissance : https://ladecroissance.xyz/.

  • Car il ne suffit pas d’objecter à la croissance et de désirer un monde post-croissance pour poser la question politique difficile : quelles trajectoires pour décroître qui seraient acceptables à celles et ceux qui aujourd’hui ne désirent pas décroître ? c’est une question démocratique.
  • S’opposer à la croissance, ce n’est pas seulement s’opposer à la croissance économique (extraction, production, consommation, déchets), c’est sortir du monde de la croissance (les valeurs, normes, modes de vie, héritages, imaginaires, récits) qui justifie la domination économique. Mais ce monde de la croissance n’a pu imposer son emprise socioculturelle que parce que la croissance est aussi un régime politique, de domination, d’exploitation et d’aliénation.
  • S’opposer à la croissance, ce n’est donc pas seulement réduire son empreinte écologique, c’est aussi décoloniser son imaginaire, c’est aussi renverser un régime politique.
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26.01.2026 à 05:51

Décroissance : présentations synthétiques

Michel Lepesant

Des amis m’ont récemment placé dans une situation bien inconfortable : ils m’ont invité à venir parler de décroissance (et d’IA), mais, en même temps, je me suis vu imposer un cadre si horizontaliste d’intervention que le hiatus entre le fond et la forme de ce que j’avais prévu de
Texte intégral (1290 mots)

Des amis m’ont récemment placé dans une situation bien inconfortable : ils m’ont invité à venir parler de décroissance (et d’IA), mais, en même temps, je me suis vu imposer un cadre si horizontaliste d’intervention que le hiatus entre le fond et la forme de ce que j’avais prévu de faire devenait un gouffre.

Car tout l’apport de mon « travail » sur la décroissance depuis des années consiste à refuser cette disjonction du fond et de la forme, car elle revient toujours au final à neutraliser le fond (radical) au seul profit d’une forme (horizontaliste) où le brouillard du régime de croissance continue se diffuser. Cet horizontalisme peut prendre le prétexte de donner la parole aux citoyens, mais en réalité il revient à mettre à plat toute différence entre des recherches approfondies et la moindre opinion d’un auditeur présent, aux dépens de la radicalité dont la critique a pourtant impérativement besoin.Pour prendre en considération une réelle radicalité, il faut précisément sortir de ce que j’appelle la « décroissance mainstream« , c’est-à-dire une décroissance qui en reste à la surface des phénomènes et qui ne voit dans la croissance que ses dimensions économiques et écologiques, mais jamais sa dimension politique. C’est l’objet de la courte présentation de la décroissance qui suit.

Un autre ami, enseignant à la fac de Montpellier me signalait que le jeudi 25 septembre avait lieu une conférence sur décroissance et IA. Il ne pouvait y aller ; moi non plus. Dommage. Mais je sais exactement à partir de quel cadre je serais allé écouter cette conférence : de quelle décroissance va-t-il s’agir ? Ou plus exactement, va-t-il s’agir de s’opposer à l’économie de la croissance, au monde de la croissance ou aussi au régime politique de croissance ?

Car si l’on oublie de radicaliser la critique contre la croissance jusqu’à se baigner dans le « milieu » politique du régime de croissance, alors on peut en venir à une IA décroissante-compatible ; soit parce qu’elle serait sobre ; soit, parce que la balance utilité sociale / coût écologique pourrait se révéler profitable. Mais dans cette balance, a-t-on tenu compte des enjeux démocratiques ? Ou pour le dire autrement : quand on jauge l’IA sur ces impacts, de quels impacts s’agit-il ? Économiques, écologiques, sociaux, politiques ?

Deux définitions de la décroissance (en 9 minutes)

1. Le fil conducteur

  1. Démocratie, décroissance et IA : un enjeu, une solution, un problème.
  2. 1ère définition de la décroissance : un faisceau de trajectoires (de rupture).
  3. Le hic : aujourd’hui, ces trajectoires ne font pas faisceau mais sont seulement un agrégat apolitique.
  4. 2ème définition de la décroissance : l’opposition politique à la croissance (redéfinie comme économie, comme monde et comme régime).
  5. Tableau récapitulatif (les périls, les oppressions, les espérances).

2. En résumé

Comment poursuivre ? Comme d’habitude (business as usual) ? Non, parce que les plafonds de soutenabilité écologique sont dépassés. Mais alors comment atteindre le projet de post-croissance ? Pas de façon subie (l’effondrement, la collapsologie) mais en faisant le choix politique de la décroissance = qui est un faisceau de trajectoires de rupture. Le « hic », c’est qu’aujourd’hui ces trajectoires ne forment qu’un agrégat apolitique. D’où le défi de construire politiquement de la cohérence : c’est la décroissance comme opposition politique à la croissance. Et comme la croissance, c’est une économie, un monde et un régime politique, alors la décroissance c’est une décrue économique, une décolonisation des imaginaires et un renversement politique.

3. Une vidéo-diapos

4. Les quatre diapos clés

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12.01.2026 à 05:20

Savoir s’arrêter et le faire : dernière « lettre du 12 »

Michel Lepesant

Il serait incohérent de se prétendre décroissant sans, de temps en temps, pratiquer l’autolimitation. Voici donc la dernière « lettre du 12 » (qui aura existé depuis le 12 janvier 2020, 55 fois). Je maintiens (pour le moment) l’existence de mon blog, sur lequel je continuerai de publier des retours d’intervention et
Texte intégral (511 mots)

Il serait incohérent de se prétendre décroissant sans, de temps en temps, pratiquer l’autolimitation. Voici donc la dernière « lettre du 12 » (qui aura existé depuis le 12 janvier 2020, 55 fois).

Je maintiens (pour le moment) l’existence de mon blog, sur lequel je continuerai de publier des retours d’intervention et des lectures. Je vais aussi le réorganiser pour ranger ses quelques 300 articles dans des catégories telles que « la nature existe », « réhabiter la politique », « effets du régime de croissance »…

​La lecture en résonance que je propose du livre d’entretiens de Bernard Lahire me semble une bonne occasion de finir sur une note forte. Car, quand je répète que c’est de théorie (et d’histoire) qu’a besoin la décroissance politique, on peut entendre une attention particulière dirigée vers la définition de concepts (des distinctions conceptuelles). Mais il n’y a pas de théorie sans méthodologie. Autrement dit, une théorie, ce sont des concepts (des conceptions) et des méthodes.

Or aujourd’hui, le régime politique de croissance se décline, méthodologiquement, en régime épistémique de croissance : son horizontalisme se manifeste dans le relativisme, dans une fiction neutraliste, et tout particulièrement dans une épistémologie constructiviste qui combine « profusion lexicale, délayage argumentatif, noyade sémantique » (page 194, du livre de B. Lahire) et évitement du potentiel falsificatoire du réel.

Voilà donc pour l’occasion d’arrêter.

Et si je dois proposer une raison, c’est le refus de participer au spectacle des followers, des influenceurs, de la com’, tout ce monde virtuel où chacun.e abuse de sa liberté pour vomir sa moindre opinion. Je n’ai pas retenu son nom, mais j’entendais, il y a quelques semaines, un influenceur suivi par plus d’1 million de personnes, qui annonçait qu’il arrêtait du jour au lendemain ses publications parce qu’il s’était rendu compte de la vanité et de l’abstraction de telles pseudo « relations ».

Ce qui m’a remis en mémoire une « brève » lue en octobre 1998 sur un dénommé Robert Shields qui avait arrêté, lui aussi du jour au lendemain, le récit minutieux de sa vie, dans une sorte de révélation sur une certaine vacuité propre à toute réflexivité :

« Robert Shields, de Dayton aux Etats-Unis, qui depuis vingt ans confiait à son journal intime les moindres détails de sa vie : « A 12 h 20, j’ai fait pipi ; à 12 h 25 j’ai lu le journal qui pesait une livre et 12,5 onces, etc. », ayant, un soir, noté : « A 11 heures, j’ai recopié les observations », puis ajouté : « A 11 h 01, j’ai écrit que j’étais en train de recopier les observations », vient de mettre un point final à l’exercice. »

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24.12.2025 à 07:41

Lire : Vers une science sociale du vivant, de Bernard Lahire

Michel Lepesant

Ce livre ne parle pas de décroissance mais de sociologie en faisant de la vie sociale non pas le propre de l'humain mais du vivant. Le propre de l'humain, c'est la culture. Son intérêt pour la décroissance est son effort méthodologique, explicitement dirigé contre les dérives du nominalisme et du relativisme, au nom d'un "réalisme épistémologique" qui est en résonance avec la méthodologie dont a besoin une décroissance radicale.
Texte intégral (4096 mots)

Bernard Lahire (2025), Vers une science sociale du vivant, La Découverte 1.

1. Une lecture en résonance

La lecture de ce livre d’entretiens (questions et avant-propos de Laure Flandrin et Francis Sanseigne) me semble indispensable pour plusieurs raisons préalables.

  • Il propose une « vision générale » (et pas un résumé) du précédent livre de Bernard Lahire, le volumineux Les structures fondamentales des sociétés humaines (2023, La découverte).
  • A la fin du volume, se trouve un texte inédit consacré à définir les propriétés du « vyvant » (traduction du néologisme anglais lyfe) : un terme inventé (par Stuart Barlett et Michael L. Wong en 2020 2) pour fournir une définition capable de s’appliquer à des formes de vie qui ne ressembleraient pas aux formes terrestres. Mais qui peut le plus peut un peu moins ; Lahire définit ainsi 5 piliers du vyvant – dissipation, autocatalyse, homéostasie, apprentissage et défense – qui valent pour toutes les formes terrestres de vie, autrement dit pour la vie naturelle comme pour la vie sociale (à condition de maintenir cette dernière distinction, même si la sociologie de Lahire présuppose de voir toute vie naturelle comme une vie sociale).
  • Ma principale cause de satisfaction à la lecture de ces deux derniers livres de B. Lahire est épistémologique :
    • C’est la même satisfaction que je retrouve en lisant Alain Testart ou Christophe Darmangeat, tout ce courant qui construit son travail de recherche par une méthodologie fondée sur un réalisme épistémologique. Pour l’écrire explicitement : en opposition au courant nominaliste-constructiviste porté par Bruno Latour ou Philippe Descola.
    • Une telle épistémologie repose sur un travail de classification définitionnelle, sur la recherche de lois et d’invariants, bref elle assume qu’il puisse exister un cadre général d’explication de la réalité (sociale, dans leur domaine), et pas simplement des collections de faits singuliers. Elle assume une rationalisation théorique du réel, dans une tradition que je ferais bien remonter à Gaston Bachelard.

Quand Bernard Lahire affirme que les sciences sociales ont besoin d’un « cadre paradigmatique partagé » (p.30), d’une « théorie-cadre » (p.31), je ne peux m’empêcher de penser que c’est aussi ce dont la décroissance a besoin si elle veut assumer tous ses enjeux politiques, et ne pas se contenter – comme c’est le cas aujourd’hui – d’une diversité désorganisée.

Des années de pratique dans les alternatives, la lecture roborative du livre de l’Atelier Paysan et celle d’un article Fitzpatrick, Cosme et Parrique (2022, « Exploring degrowth policy proposals, A systematic mapping with thematic synthesis », Journal of Cleaner Production, n° 365) qui faisait l’inventaire de toutes les propositions décroissantes m’ont convaincu que la question de la politisation de la décroissance reposée du point de vue de sa zone radicale était aujourd’hui l’étape incontournable si l’on veut conserver quelques espérances dans un renversement du régime de croissance au lieu de placer sous le terme de décroissance un agrégat de propositions dont la faisabilité, la désirabilité et l’acceptabilité sont très discutables. Car aujourd’hui, on doit reprendre le jugement très sévère porté par ce remarquable article qui tire un bilan hypercritique de leur inventaire : s’il y a bien profusion des propositions, il faut juger qu’elles sont « imprécises » (allusives, mal conçues), peu « pertinentes » (les propositions les plus impactantes sont repoussées à la périphérie de l’agenda au profit de propositions populaires mais accessoires), « négligentes » (des conditions de possibilité de leur faisabilité), diverses plus par « agglutination » que par vue d’ensemble, et surtout « le programme actuel de décroissance est plus proche d’une liste disparate d’ingrédients que d’une recette bien organisée ». Autrement dit, il y a actuellement un brouillard — qui est causé par une mauvaise priorité accordée au faire nombre sur le faire sens — et il constitue un obstacle à la visibilité et à la crédibilité de la décroissance. Le tragique c’est qu’une « décroissance mainstream », souvent anglophone et un peu médiatisée, n’affronte pas réellement ce péril de la dépolitisation, n’en voit pas vraiment l’urgence et peut même prétendre l’affronter alors qu’elle ne fait que céder – et quelquefois elle le renforce – au régime neutralitaire de la croissance.

https://decroissances.ouvaton.org/2025/07/30/la-decroissance-solution-politique/#42_Decroissance_radicale_et_decroissance_mainstream

Autrement dit, je lis toutes les proclamations épistémologiques de B. Lahire en résonance avec cette image de la décroissance politique comme d’un arbre : où les propositions hétérogènes des activistes comme celles des chercheurs décroissants en sont les branches. Mais chacun sait qu’un arbre ne peut pas se réduire à ses branches, aussi fécondes soient-elles. C’est pourquoi je vois le Commun politique comme le tronc de cet arbre. Quant aux racines, j’y trouve les fondations théoriques (distinctions conceptuelles et méthodologies).

Pourquoi, en tant que décroissant, un tel intérêt pour cette dimension épistémologique ? Parce que, si je me réfère à cette image d’un arbre, il me semble décisif – et urgent – d’enraciner nos analyses et nos propositions politiques dans une rationalité qui hérite plus du réalisme que du nominalisme. Je ne me contente pas de faire un parallèle entre sciences sociales et décroissance, j’affirme que ces 2 domaines procèdent d’un même type de rationalité : celle dans laquelle la déclaration « j’ai raison » ne signifie pas « fin de la discussion » mais, tout au contraire, « discutons-en ». Dans une telle rationalité dialogique, le dernier mot est donné à la réalité : sinon, c’est la chute dans le nominalisme et le relativisme.

De la même façon qu’il faut s’attaquer au régime politique de croissance, il faut aussi s’attaquer au régime épistémique de croissance 3 : car les 2 reposent sur un même relativisme, sur le même « refus d’un cadre théorique partagé pour appréhender la réalité » (p.29), qu’elle soit sociale ou politique.

Ce refus du refus de la théorie est à l’origine de ce blog : « C’est de théorie et d’histoire, c’est-à-dire d’un corpus idéologique animé non pas par l’intransigeance mais par la cohérence conceptuelle, dont manque terriblement la politique ». On trouve sur Palim-Psao, le site consacré à la critique de la valeur-dissociation, de quoi nourrir politiquement ce refus du refus de la théorie. Par exemple, dans la dénonciation de celui que Robert Kurz nomme « le petit connard de gauche » : « Tous les petits connards de gauche ont en commun le fait d’honnir d’une certaine manière toute élaboration théorique originale et cohérente. Certes, ils veulent en profiter comme d’une marchandise, mais en aucun cas payer pour cela, pas même au prix d’un effort conceptuel. Leur sport favori consiste à mépriser mesquinement les théoricien∙ne∙s en tant que producteur∙rice∙s individuel∙le∙s, et à les taxer d’« entrepreneurs de la théorie », tout en voulant ériger leur propre raisonnement incontinent en standard général de la réflexion critique »4.

2. Pour un réalisme méthodologique

« C’est surtout la méthode qui compte » (page 184) ose écrire B. Lahire.

  1. Sans méthode de classement (sinon de classification), on confond logique cumulative et accumulation. Aujourd’hui, il ne faut pas nier qu’il y ait accumulation de recherches, de résultats, d’initiatives, et cela tant d’un point de vue militant qu’universitaire. Mais cette accumulation se fait souvent au nom d’un refus (horizontaliste) de classification. Et quand il y a tentative de classification, elle se fait de façon systématique (positivement, tout item trouve sa place dans une case) mais pas systémique (les conflictualités, les frottements, les contradictions, les incompatibilités sont négligées, sinon niées, et surtout, au nom d’une conception neutralitaire et positiviste de la recherche, toute approche normative est rejetée).
    • Règne alors un « état de désorganisation générale » (page 69) qui non seulement n’est jamais problématisé mais qui, très souvent, est revendiqué au nom d’une conception naïve de l’hétérognéité.
    • De façon démagogique, toute tentative pour fournir un « cadre paradigmatique partagé » (page 30), une « théorie-cadre » (page 31), un « cadre général » (page 67), un « cadre unificateur » (page 188) est dénoncée au nom d’une méthodologie de l’absence de méthodologie (je ne suis pas sûr que ses défenseurs aient jamais lu Paul Feyerabend, mais on peut penser qu’ils seraient enthousiasmés à la lecture de son anarchisme méthodologique).
    • C’est contre ce refus de principe de tout cadre que je propose de le penser à partir de l’image d’un noyau et de ses rayons : ce qui permet à la fois de conserver la diversité mais sans se priver du commun.
  2. Ces errements méthodologiques sont particulièrement prégnants dès qu’il s’agit de penser le particulier, le singulier, le général et l’universel. L’individualisme méthodologique consiste à voir dans l’individu « l’atome premier du social » (page 154), et à ne pas voir dans le particulier un cas possible d’un cadre général (pages 124, 127, 129).
    • Cette conception monadique du particulier (« sans portes ni fenêtres », suivant la formule de G. Leibniz) résulte d’un « fétichisme du terrain » (page 139) qui est souvent une variante d’un rejet de la théorie (parce que la théorie suppose des conceptualisations et des méthodes).
    • Contre un tel refus, il me semble particulièrement fécond de reconsidérer le traitement que nous devons accorder au particulier, et surtout la façon dont, méthodologiquement, nous pourrions à la fois refuser un horizontalisme qui soumettrait tous les faits à une équivalence normative préjugée (comme si les faits pouvaient « dire » quelque chose alors qu’on ne les fait « parler » qu’à partir de cadre normatifs préalables) et un verticalisme descendant qui plaquerait toute interprétation sur un schéma préalable.
    • C’est cette intention qui me fait accorder une place méthodologique forte à ce que C.S. Peirce a nommé « abduction« , c’est-à-dire la méthode pour traiter un cas particulier comme un « effet » à partir duquel il faut remonter (bottom-up) pour faire l’hypothèse d’une « cause ». Cette cause est alors un cadre général sans être une généralisation d’un cas particulier (comme le serait une induction).
  3. Il ne faut pas cacher la dimension polémique de ces questions méthodologiques : c’est contre la même domination d’un relativisme, d’un constructivisme, d’un nominalisme que j’entends la résonance entre ce qu’écrit B. Lahire sur la situation actuelle des sciences sociales et le diagnostic que je porte sur la situation théorique de la mouvance décroissante. S’il fallait trouver un point central pour cette résonance, ce serait la question des variations et des invariants. Dans l’approche relativiste, tout cas particulier est une variation mais sans qu’il y ait besoin de le référer à un cas général, un invariant dont il ne serait qu’un cas possible. Dans l’autre approche, celle d’un réalisme épistémologique, il ne peut pas y avoir de variations sans invariant : « qu’est-ce que serait une variation qui ne serait pas rapportée à un axe qui, lui, ne varie pas ? […] La singularité ne se perçoit que dans la comparaison systématiques avec d’autres modalités du même invariant » (page 56).
    • C’est pour penser l’articulation entre (axes) invariants et variations que je propose ce que j’appelle une cartographie systémique des propositions de la décroissance. Si la décroissance est un trajet, alors ce trajet est un faisceau (bundle) de trajectoires, et la définition de ces trajectoires permettrait de repérer toute proposition décroissante en lui attribuant des coordonnées (de temps, de territoire, de politisation de rapports à la technique ou aux institutions… C’est ainsi que, tout en ménageant la susceptibilité horizontaliste « de ne surtout pas paraître en surplomb » (page 155), on pourrait remplacer une vision hétérogène de l’ensemble de ces propositions par une ambition (politique) de… coordination.
    • Il faut assumer une opposition méthodologique forte entre nominalisme d’un côté et réalisme épistémologique de l’autre.
      • B. Lahire ne manque de nommer tous ces « auteurs qui ne disent en substance à peu près rien, mais qui le disent tellement bien » (page 27). Sont visés, par exemple, Edgar Morin (« cet auteur… est actuellement scientifiquement disqualifié et associé à une réflexion métaphorique attrape-tout sur la complexité humaine » – page 80), Bruno Latour et Philippe Descola dont le constructivisme culturel radical aboutit à un irréalisme séducteur , comme si le langage, qui accompagne certes toutes activités humaines, en était leur cause. Non seulement, il faut affirmer que la nature existe (A. Malm, F. Flipo..), mais il faut oser méthodologiquement « affronter la brutalité du réel » (page 175).
      • Le réel n’est pas construit mais il est re-construit, il est re-présenté. La théorie est un système de représentations (d’énoncés en particulier). Autrement dit, on ne choisit pas le réel, et c’est pourquoi il peut réfuter un énoncé théorique (une hypothèse, une prédiction) mais on peut choisir la façon de se le représenter. Alors que si on suit le nominalisme constructiviste, on en vient à croire que la réalité peut être produite par nos catégories de pensée, ce qui revient priver la réalité de tout potentiel réfutatoire (G. Bachelard, La philosophie du non, 1940) et donc à s’enfermer dans une pseudo-science plus littéraire que rationnelle où la valorisation de la variation se fait au prix d’une dévaluation des invariants. C’est la porte ouverte aux critiques hyperscientistes qui reprochent, à tort, à la science de n’être jamais assez absolue, qui confondent le doute et le soupçon, qui entretiennent un brouillard antirationnel dans lequel les moindres tentatives de poser une distinction, de proposer une méthode, sont ridiculisées au nom d’un relativisme (d’opinion) et d’un neutralisme (de jugement) qui caractérise le régime épistémique de croissance.

3. Deux exemples d’errements méthodologiques : récession et pluriversalisme

Je voudrais finir ce survol méthodologique basé sur la lecture de B. Lahire en résonance par 2 exemples de ce que peut donner, quand il s’agit de décroissance, la négligence théorique : ceux de la récession et du pluriversalisme.

  • L’antienne répétée ad nauseam, que la décroissance n’est pas une récession (ça vaut pour Hickel, Parrique et alii.) :
    • quand je cherche à définir un terme, une façon simple de le faire est de le classer à l’aide des catégories de « genre » et « espèce ». Ainsi un lit est une espèce de meuble parce que « meuble » est le genre dans lequel on vient ranger des espèces. Tous les lits sont des meubles mais tous les meubles ne sont pas des lits.
    • le sophisme consiste à dire que la récession est subie alors que la décroissance serait choisie.
    • mais ce qui fait qu’une récession est une récession n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit choisie ou subie, c’est juste le constat de la baisse du PIB sur 2 trimestres consécutifs
    • Je n’aime pas le rouge, donc une voiture rouge n’est pas une voiture ??? Mais, ce qui fait qu’une voiture est une voiture n’a rien à voir avec le fait qu’elle soit rouge ou non.
    • un bureau et un lit sont des espèces de « meuble ». Un bureau est un meuble dont la fonction principale est de travailler alors qu’un lit est un meuble dont la fonction principale est de dormir. Je n’aime pas dormir, donc… un lit n’est pas un meuble.
    • https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/24/la-decroissance-sera-certes-une-recession-mais-elle-ne-sera-pas-une-depression_6095899_3232.html
    • la seule façon non contradictoire de dire que la décroissance n’est pas une récession, ce serait de présenter un modèle où la réduction du PIB se ferait en moins de 6 mois !
    • l’enjeu politique : à ne pas accepter de voir que la décroissance est une espèce de récession, on fait le jeu de toute une partie d’objecteurs de croissance qui ne sont pas près à voir dans la décroissance non pas un arrêt mais une réduction (du niveau de vie, du pouvoir d’achat). Pire, croire que la différence entre décroissance et récession est celle entre ce qui est choisi et ce qui est subi, c’est d’une naïveté confondante : d’abord parce que nous pouvons choisir démocratiquement de subir (c’est par exemple le cas pour l’impôt, qui est… imposé et qui peut, en même temps, être… consenti) et aussi parce, quand nous devrons choisir à partir de paramètres « objectifs », il ne sera pas toujours facile de faire la différence entre « renoncement » et « sacrifice ».
  • La référence au pluriversalisme vs l’universalisme est utilisée (en particulier dans le débat qui se déroule en ce moment sur la stratégie et la décroissance, débat initié par l’itw cet été de Jason Hickel) comme justification pseudo-tolérante de l’hétérogénéité comme richesse :
    • De la même façon qu’il y a deux façons de définir le « commun » – soit le plus petit dénominateur commun et, dans ce cas, on réduit souvent la décroissance à une diminution (économique) de la production et de la consommation, soit un noyau partagé par une décroissance considérée comme un mouvement politique cohérent – il y a deux façons de définir le pluriversalisme comme critique d’un universalisme typique de la modernité occidentale.
    • Dans un cas, ce qu’on rejette dans l’universalisme, c’est l’ambition de penser « en se mettant à la place de tout autre être humain » et alors le pluriversalisme revient à une défense de la pluralité pour la pluralité, de l’hétérogénéité pour l’hétérogénéité et c’est la porte ouverte à une parcellisation de la démocratie, à une concession faite au régime de croissance comme régime politique de division, d’individualisation et in fine de dépolitisation.
    • Dans un autre cas, ce qu’on rejette dans l’universalisme, c’est sa confusion avec l’unicité, comme s’il ne pouvait y avoir qu’un seul universalisme ; alors qu’en réalité, nombreuses existent les cultures qui historiquement ont pensé en se mettant à la place de tout être humain, mieux, de tout être vivant, humain comme non-humain et, dans ce cas, l’universalisme peut s’appeler, en variant suivant les dates et lieux de naissance, « Droits de l’humain », « Buen Vivir », « Sumak Kawsay », « Ubuntu », « Swaraj »…

Bref, toute récession n’est pas de la décroissance (et surtout pas une « décroissance naturelle » comme vient de l’affirmer Ph. Aghion) mais la décroissance est bien une espèce de récession (et sa différence spécifique, c’est qu’elle est choisie en vue d’un projet, celui de sortir de la croissance pour atteindre un état stationnaire, celui de la post-croissance ; alors que l’on peut nommer « dépression » une récession subie qui se prolongerait au-delà de 2 trimestres consécutifs).

Bref, le pluriversalisme n’est pas un relativisme mais une pluralité d’universalismes.

_____________________
Les notes et références
  1. Pour une recension de ce livre : Julien Terzaghi, « Bernard Lahire, Vers une science sociale du vivant », Lectures [En ligne], URL : http://journals.openedition.org/lectures/68533
  2. « We seek to reframe the definition of life in a more expansive way while recognizing the need to signify the specific kind of life that earthly forms represent. Thus, we have come up with a new term—lyfe. Henceforth, we will refer to life (as we know it) and lyfe (as it could be, in the most general sense) », https://www.mdpi.com/2075-1729/10/4/42
  3. Pour une description de ce régime épistémique de croissance : Michel Lepesant, « Portrait du décroissant en militant-chercheur », Mondes en décroissance [En ligne], 1 | 2023, URL : http://revues-msh.uca.fr/revue-opcd/index.php?id=218
  4. https://www.palim-psao.fr/2025/12/le-petit-connard-de-gauche-une-contribution-a-la-typologie-des-fans-sans-leader-par-robert-kurz.html
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