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Thomas Piketty
Chercheur en sciences sociales

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14.04.2026 à 09:55

1789, 1945, 2026: trois crises de la dette

thomaspiketty

Texte intégral (1225 mots)

1789, 1945, 2026: trois crises de la dette

Comme de nombreux pays, la France n’en est pas à sa première crise de la dette publique. On peut distinguer trois grands épisodes : 1789, 1945 et 2026. La première leçon de cette longue histoire, c’est qu’il existe plusieurs façons de s’en sortir, y compris en quelques années et avec des dettes plus importantes qu’actuellement. Mais cela passe toujours par des bouleversements politiques de grande ampleur, à la mesure des intérêts contradictoires en jeu.  

Revenons en arrière. La première grande crise de la dette est bien sûr celle qui mène à la Révolution française. Incapable de faire payer des impôts aux classes privilégiées, l’Ancien régime accumule une dette considérable – environ une année de revenu national, un montant proche du niveau actuel, mais dans un contexte où l’économie est faiblement monétisée et où les prélèvements ne dépassent pas quelques pourcents de la production annuelle.

Louis XVI finit par convoquer les États généraux pour sortir de l’impasse. On connaît la suite: fin des privilèges, mise en place d’une fiscalité universelle touchant toutes les propriétés (impôt foncier et successoral, malheureusement proportionnel et non progressif, malgré les propositions novatrices déjà formulées à l’époque), et surtout nationalisation sans contrepartie des biens ecclésiastiques, qui sont mis aux enchères pour renflouer les caisses. En pratique, les classes nobles et bourgeoises qui détenaient des titres de la dette publique deviennent souvent les nouveaux propriétaires des biens de l’Eglise. Au grand dam des paysans pauvres, qui espéraient que la Révolution leur permettrait enfin d’accéder à la terre et de cesser de travailler pour les autres.  

La seconde grande crise de la dette a lieu à la suite des guerres mondiales. En 1920 comme en 1945, la dette publique française dépasse à chaque fois 200% du produit intérieur brut, le plus haut niveau observé à ce jour. Dans les deux cas, la dette va être réduite à peu de choses en quelques années, avec comme en 1789 une myriade de prélèvements exceptionnels sur les plus fortunés.

En 1920, c’est l’une des majorités les plus à droite de l’histoire de la république, le Bloc National, issu des familles politiques qui jusqu’en 1914 refusaient l’impôt sur le revenu à 2%, qui se retrouve à voter un taux de 72% sur les plus riches. Preuve s’il en est qu’il est parfois difficile de prévoir dans l’opposition ce que l’on fera au pouvoir, et que le poids du contexte historique peut conduire à des innovations imprévues. Malheureusement le Sénat – qui sous la 3e  République use et abuse de son droit de veto sur l’ensemble des législations (sur le budget comme sur le vote des femmes) – bloque en 1925 le projet de prélèvement de 10% sur le capital privé adopté par le Cartel des gauches. C’était pourtant la seule façon de régler le problème de la dette sans inflation, qui n’est au fond qu’un impôt injuste et régressif sur les classes moyennes et populaires.  

En 1945, les rapports de force ont changé. La dette dépasse de nouveau 200% du PIB, mais le Sénat a perdu son droit de véto, et l’Assemblée nationale ancrée à gauche adopte sans coup férir un impôt de solidarité nationale (ISN) pesant à un taux de 20% sur les plus hauts patrimoines et montant jusqu’à 100% sur ceux qui ont connu un enrichissement nominal entre 1938 et 1945. L’ISN peut être payé en titres, qui sont alors versés dans les « sociétés d’investissement nationale » (sorte de fonds souverain de l’époque) créées à cet effet. En pratique, l’inflation amoindrit cependant les effets de l’ISN, qui se révèle moins efficace que l’impôt équivalent adopté en Allemagne (avec un taux montant à 50% sur les plus hauts patrimoines) et au Japon (90%).  

Venons-en à 2026. Personne ne sait quand la crise va éclater. Il est possible que les taux d’intérêt réels historiquement très bas dont bénéficient actuellement les pays riches (en partie du fait de l’excès d’épargne mondiale, et en partie du fait d’un système financier qui les favorise) se prolongent un certain temps. Mais il est probable qu’ils finissent par remonter, auquel cas la crise sera brutale. L’idée selon laquelle l’ajustement se fera en ponctionnant tranquillement les classes moyennes et populaires (par l’impôt ou par l’inflation) ou en réduisant les services publics et les prestations sociales auxquels elles ont droit ne résiste pas à l’analyse.

Comme en 1789 et 1945, les gouvernants n’auront d’autre choix que de se tourner vers les plus fortunés, et cela devra se faire avec des taux autrement plus élevés que l’impôt minimal de 2% sur les ultra-riches débattu l’automne dernier, qui en toute logique aurait dû être adopté à l’unanimité. Ceux qui répètent en boucle qu’un prélèvement aussi minuscule serait spoliateur ne font que témoigner de leur refus de tout débat apaisé et rationnel, appuyé sur l’histoire. En déployant autant d’énergie à défendre les intérêts des puissants, ils contribuent à orienter la colère sociale sur les conflits identitaires et les discours anti-migrants et anti-pauvres. Cela ne réglera rien du tout (les milliards ne sont pas de ce côté-là) et ne fera que retarder l’échéance, mais cela peut occuper l’attention politique un certain temps, avec dans l’intervalle des dégâts considérables. Au-delà des jeux de rôles des uns et des autres, la réalité est que nationalistes et libéraux ont partie liée et nous conduisent au pire.  

Concluons sur une note optimiste. La France n’a jamais été aussi riche, en grande partie grâce à l’égalisation des conditions, aux infrastructures collectives et la démocratisation sociale et éducative qui ont eu lieu sur longue période. Les patrimoines privés sont florissants, alors qu’ils étaient exsangues en 1945. Les fondamentaux économiques sont beaucoup plus favorables que lors des crises précédentes. Pour peu que l’on vienne à bout du conservatisme politique ambiant, il est possible de trouver collectivement des solutions justes et efficaces permettant de repartir de l’avant.  

1789, 1945, 2026: three debt crises
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14.04.2026 à 09:54

1789, 1945, 2026: three debt crises

thomaspiketty

Texte intégral (846 mots)

Like many other countries, France has faced previous public debt crises. Three major episodes stand out: 1789, 1945 and now 2026. The first lesson from this long history is that there are several ways to overcome such crises, even within a few years and with debts larger than today’s. However, resolving them has always required major political upheavals, reflecting the deeply conflicting interests involved.

Let us look back. The first major debt crisis led to the French Revolution. Unable to tax the privileged classes, the Ancien Régime [pre-revolutionary monarchy] amassed enormous debt – about a year’s national income, close to today’s level, but in a context where the economy was barely monetized and taxes accounted for only a small percentage of annual production. Louis XVI eventually convened the Estates General to break the deadlock. The rest is history: abolition of privileges, implementation of a universal tax system on all property (land and inheritance taxes that were unfortunately proportional and not progressive, despite innovative proposals already being put forward at the time) and above all, uncompensated nationalization of church property, auctioned off to refill the state’s coffers. Noble and bourgeois classes, who held public debt securities, often became the new owners of church lands. This was a great disappointment for poor peasants, who had hoped the Revolution would allow them to access land and stop working for others.

The second major debt crisis came in the aftermath of the world wars. In both 1920 and 1945, French public debt exceeded 200% of gross domestic product, the highest level ever recorded. In both cases, the debt was reduced to near zero in just a few years, once again through a host of exceptional levies on the wealthiest. In 1920, one of the French Republic’s most right-wing majorities, the Bloc National, enacted a 72% tax rate for the richest. This coalition, which before 1914 had opposed even a 2% income tax, showed just how difficult it can be to predict in opposition what one will do in power, and how history’s weight can drive unexpected innovation. Unfortunately, the Sénat, under the Third Republic, wielded and abused its veto power over all legislation and, in 1925, blocked a proposal for a 10% levy on private capital that had been adopted by the left-wing coalition. Yet that was the only way to resolve the debt without resorting to inflation, which, in the end, is merely an unjust and regressive tax on the middle and working classes.

By 1945, the balance of power had shifted. Debt again exceeded 200% of gross domestic product, but the Sénat had lost its veto power, and the Assemblée Nationale, now dominated by the left, passed a national solidarity tax (ISN) with a 20% rate for the wealthiest, rising to 100% for those whose nominal wealth had increased between 1938 and 1945. The ISN could be paid in securities, which were placed into « national investment companies » (a form of sovereign wealth fund at the time) created for this purpose. In practice, inflation diminished the impact of the ISN, which proved less effective than the equivalent measures adopted in Germany (with rates up to 50% on the largest fortunes) and in Japan (90%).

Now to 2026. No one knows exactly when the crisis will hit. It is possible that the historically low real interest rates enjoyed by wealthy countries (due partly to a global savings glut, partly to a financial system that favors them) will persist for some time. But rates will likely rise eventually, making the crisis abrupt. The idea that adjustment will come quietly by taxing the middle and working classes, inflation or cuts to public services and welfare benefits they’re entitled to does not stand up to analysis.

As in 1789 and 1945, leaders will have no choice but to turn to the wealthiest, and this will need to be done at higher rates than the minimal 2% tax on the ultra-rich that was debated in the fall of 2025 and should have been adopted unanimously. Those who claim that even such a tiny levy would be confiscatory only demonstrate their rejection of calm, rational, history-informed debate. By investing so much energy in defending the interests of the powerful, they help redirect social anger toward identity politics and anti-migrant and anti-poor rhetoric. This will solve nothing. The billions are not to be found there and will only delay the reckoning. However, it may distract political attention for some time, causing considerable damage. Beyond the ubiquitous role-playing, the reality is that nationalists and free-market liberals are complicit and are leading us toward disaster.

Let us end on an optimistic note. France has never been as wealthy as it is today, thanks largely to equalized conditions, collective infrastructure and the broad social and educational democratization that has taken place over many years. Private assets are thriving, unlike in 1945. Economic fundamentals are far stronger than in past crises. If we can overcome prevailing political conservatism, fair and effective collective solutions can propel us forward.

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10.03.2026 à 10:25

Dérive militariste, aveu de faiblesse

thomaspiketty

Texte intégral (1126 mots)

Disons-le d’emblée : la dérive militariste des Etats-Unis à laquelle nous assistons avec la guerre en Iran résonne avant tout comme un terrible aveu de faiblesse. Les élites états-uniennes sont de plus en plus conscientes de la fragilité financière, commerciale et politique de leur pays. Les plus nationalistes d’entre elles en ont tiré la conclusion que la seule solution était de mettre les armes sur la table. L’objectif affiché de cette stratégie guerrière est parfaitement clair : il ne s’agit pas de promouvoir un quelconque idéal collectif, mais bel et bien de se remplumer et de rentabiliser financièrement le fait de disposer de la plus grande armée du monde.

Il faut prendre au sérieux ce que dit Trump : il est prêt à trouver des deals avec tous les mollahs et tous les chavistes de la planète pourvu que les compagnies états-uniennes mettent la main sur les richesses de l’Iran ou du Venezuela. Même chose pour les minerais du Groenland, d’Ukraine ou de Russie. Business is business, et Trump compte utiliser la force pour faire des affaires juteuses partout où elles se trouvent, la main sur la canonnière, à la façon des puissances coloniales européennes du passé.

Il faut aussi prendre garde à ne pas surestimer les facteurs individuels. Ce qui se passe depuis début 2025 outre-Atlantique montre certes les limites du modèle démocratique états-unien et les risques extrêmes liés à la personnalisation du pouvoir. Personne n’avait prévu à quel point il serait possible de gouverner le pays en signant en cascade des décrets présidentiels, sans véritable contrepoids, ni au Congrès ni à la Cour suprême (ou alors très tardivement, et très partiellement, comme récemment sur les droits de douanes). Cela montre à quel point la démocratie doit en permanence être réinventée et repensée dans ses fondements institutionnels (constitutions, procédures électorales, organisation du travail parlementaire, fonctionnement des partis, financement et gouvernance des médias, etc.). Rien ne doit être tenu pour acquis. Mais il ne faut pas se faire d’illusions :  au-delà du facteur Trump et des failles institutionnelles à corriger au plus vite, la dérive idéologique nationaliste-extractiviste du parti républicain est sans doute là pour durer.

D’abord parce que l’appétence des Républicains pour la canonnière n’est pas nouvelle : souvenons-nous de Bush et de l’invasion de l’Iraq en 2003. Ensuite car la situation financière et commerciale du pays s’est fortement dégradée depuis 20 ans. Faute d’avoir suffisamment investi dans la formation et les infrastructures, faute également de régulation collective adéquate, les Etats-Unis ont perdu du terrain et ont accumulé les déficits commerciaux, avec une dette extérieure nette qui atteint 70% du PIB. Même si les taux restent bas, ce qui n’est pas certain, les intérêts à verser au reste du monde vont très vite atteindre des niveaux inconnus dans l’histoire pour une puissance militairement dominante. D’où la tentation irrépressible de sortir les armes pour se renflouer : c’est aussi simple que cela.

Cette stratégie brutale et nationaliste est vouée à l’échec, d’abord car elle n’est pas à la hauteur des masses économiques en jeu (à supposer qu’elle rapporte quoi que ce soit), ensuite car l’opinion états-unienne ne l’acceptera pas longtemps. Le problème est qu’elle peut faire illusion un certain temps, et revenir régulièrement en haut de l’affiche. Elle permet en outre aux Républicains de se démarquer des Démocrates libre-échangistes et de se présenter à peu de frais comme les meilleurs défenseurs de l’intérêt national et de la classe ouvrière. En réalité, tout cela s’apparente à un jeu de rôles entre élites nationalistes et élites libérales, qui au fond sont d’accord pour maintenir leur domination sur les plus pauvres et le reste du monde, avec au passage des dégâts considérables un peu partout.

Le plus grave est que la fragilité des Etats-Unis n’est pas seulement commerciale et financière : elle est aussi civilisationnelle et politique. C’est l’éléphant dans la pièce : chacun sait bien que la question des dommages planétaires va dominer le 21e siècle, et que les Etats-Unis devront faire face un jour ou l’autre à leurs responsabilités historiques et aux demandes de justice économique et de réparations climatiques venues du Sud. Les trumpistes peuvent s’enfoncer dans le déni et la hargne militariste autant qu’ils veulent. Cela ne changera rien au fait que le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale ne va faire que décliner et que le pays devra tôt ou tard accepter ces réalités.

Face à cette dérive guerrière et à ce désastre annoncé, l’Europe doit se donner les moyens de peser sur le monde. Soyons clairs : le fait d’utiliser la force contre un régime massacrant les manifestants et opprimant sa population peut parfaitement se justifier. A condition de commencer par rassembler des coalitions aussi larges que possible, et surtout de proposer un modèle de développement et une méthode démocratique pour un processus de transition, en Iran et ailleurs. Faute de plan pour la suite, faute d’attention pour ce qui passe sur le terrain une fois les bombes larguées, force est de constater que l’intervention franco-britannique en Libye (2011) a été aussi peu réussie que celle des Etats-Unis en Iraq.

Pour sortir des impasses du passé, la solution n’est pas d’augmenter encore et toujours les budgets des armées, qui mis bout à bout atteignent déjà des niveaux considérables en Europe. L’urgence est de mettre en place des structures communes permettant de prendre des décisions ensemble, de façon démocratique et pluraliste, sur l’Iran comme sur l’Ukraine. Le plus triste dans la séquence actuelle est l’incapacité de la France et de l’Allemagne à s’entendre sur quoi que ce soit. Même quand le chancelier allemand défend la saisie des actifs russes (posture peu commune pour un ordo-libéral), le président français choisit de façon incompréhensible de s’y opposer. Face à la dérive militariste des Etats-Unis, il est temps que les dirigeants européens se montrent à la hauteur.

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10.03.2026 à 10:22

Militaristic drift, admission of weakness

thomaspiketty

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03.02.2026 à 09:28

L’Europe, puissance sociale-démocrate

thomaspiketty

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