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🖋 Outside Dana Hilliot

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01.01.2026 à 11:25

Conversations de rue (la vie quotidienne juste avant le fascisme)

danah

Après qu’une dame âgée nous ait gratifié d’une délicieuse scénette au cours de laquelle elle envoyait au diable sa belle-mère (encore plus âgée qu’elle) dont elle doit s’occuper pour les fêtes, la boulangère, tout à l’heure, en aparté, pendant que je passe commande d’un café et d’un pain au chocolat : : « Ah… Dire tout haut…

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Texte intégral (1227 mots)

Après qu’une dame âgée nous ait gratifié d’une délicieuse scénette au cours de laquelle elle envoyait au diable sa belle-mère (encore plus âgée qu’elle) dont elle doit s’occuper pour les fêtes, la boulangère, tout à l’heure, en aparté, pendant que je passe commande d’un café et d’un pain au chocolat :

: « Ah… Dire tout haut ce que l’on pense tout bas ».

On devine que la boulangère aimerait bien pouvoir en faire autant – car elle en pense des choses, « tout bas ». Je lui réponds qu’avec l’âge, oui, on ne s’embarrasse plus de tant de scrupules. Je l’observe aussi chez moi du reste (je vieillis, voyez-vous !). La langue publique se délie dans la mesure où l’on se fiche un peu de l’effet qu’on produit. Une détente narcissique probablement. « Je vous le dis comme je le pense et si ça ne vous plaît pas, c’est pareil. » Comme si l’écart entre les pensées et la parole diminuait, la censure se relâchait : on ne se sent plus tenu de ménager son public. Il faut, pour se donner ainsi en spectacle sur la petite scène de la vie quotidienne, une dose suffisante de confiance en soi, une disposition à ne pas être affecté plus que de raison par l’autre, les froncements de sourcils, les rictus de désapprobation, les ricanements, les marques d’embarras – quand on vous fait savoir qu’on a un peu honte pour vous !

Certes, parler, c’est toujours dire quelque chose de soi. Une toute petite partie de soi dans la conversation de rue. Ce qu’on lâche alors, quand on dit ce qu’on pense, parce que, saisi dans l’instant d’un bref échange, relève plutôt de la caricature : vous devenez un personnage, haut en couleur, comme cette dame qui râlait sur les devoirs familiaux du nouvel an. En rouspétant de la sorte, avec humour et verve, ne brisait-elle pas le consensus qui conduisait ce matin-là tous les clients à faire la queue à la boulangerie pour se ravitailler en vue du réveillon. Ne se posait-elle pas en rabat-joie (killjoy) en instillant un récit contraire dans le cluster de promesses de bonheur attaché au nouvel an ?

Je comprends qu’on ait besoin de se protéger, de sécuriser une part de soi, même une toute petite partie, une part de mystère, négocier ses interventions, les distribuer chichement, préférer garder le silence, se cacher, dissuader la relation, éviter la parole. De peur d’être mal compris, jugé « de travers ». Ce faisant, en ne disant rien, dans cette disposition de non-attention aux scénettes de la vie quotidienne, qui laisse entendre que vous avez d’autres préoccupations en tête, si importantes et si sérieuses qu’elles ne toléreraient pas d’être perturbées par « ce qui arrive là maintenant », qui laisse indifférent – comme s’il ne se passait rien –, vous demeurez à l’écart du monde, dans un retrait qui peut témoigner d’un sentiment d’ennui, de condescendance, ou de désaffection.

Très peu pour moi. J’ai toujours été incapable de résister aux scénettes impromptues du social. Mieux encore, je les suscite, je les joue parfois, et j’aime faire vivre les conversations inattendues. Ce plaisir m’est venu je crois dans les cafés de ma jeunesse, quand j’allais au lycée du centre-ville, passant plus de temps dans les arrières salles des cafés que dans les salles de cours. Ce goût des autres. Ce goût de la parole vive. Je prenais note de tout cela sur d’innombrables carnets, constituant des archives. Pas étonnant que je sois devenu écrivain et psychanalyste.

Dans ces conversations, il n’est pas tant question du « soi » ou du « moi ». Livrer quelque chose dans une conversation, quelques mots, un sourire, une remarque acerbe, une main compatissante sur l’épaule, n’est pas abandonner quelque chose. C’est faire vivre le social. Donner du grain à moudre. Susciter un mouvement. Le social crève de ces retranchements. Ces forteresses narcissiques ou identitaires derrière lesquelles on s’abrite. La crainte de n’être pas compris. Le malentendu. Quelle importance ! « Le signifiant représente un sujet pour un autre signifiant ». La formule de Lacan, aussi péremptoire et déceptive qu’elle paraît, devrait au contraire nous libérer des espérances d’être saisi dans la vérité (et le moi n’est après tout que la somme des représentations qu’on se fait de soi à un instant donné – il est une production de l’imaginaire – commode, il faut l’admettre, mais qui ne dit pas tout – Dieu merci ! Il en reste, et ce reste est ce qui importe n’est-ce pas ? Ce qui reste à vivre, à penser, à explorer, ce qu’on découvre de soi qu’on avait ignoré. Et, il faut de l’autre pour se découvrir et s’explorer).

Et voilà tout. C’est parce qu’on attend trop de la relation que le narcissique, enferré dans ses retranchements, échoue. Même dans la conversation quotidienne.

Bientôt, il sera peut-être trop tard, et vous devrez apprendre à négocier, distribuer, avec prudence, vos contributions aux conversations de rue et vos engagements dans le monde. Dans une société fasciste où tout le monde surveille tout le monde, on commence par se surveiller soi-même. Les angoisses narcissiques passent au second plan, la méfiance est de mise, et pour de bonnes raisons. Toute relation devient intensément politique. Surtout dans la mesure où vous êtes orienté « de travers ». Si vous refusez d’abonder dans les promesses de bonheur du futur fasciste, si vous rechignez à manifester votre adhésion à la haine obligatoire. Et bien entendu, si vous êtes perçu comme queer, que vous assumez de refuser les voies alignées, le revendiquez, que vous êtes considéré comme une menace ou tout bonnement persécuté. Parce que le caractère queer vous a été assigné. Il est peut-être déjà grand temps de dépasser les douleurs des blessures narcissiques (que je prends néanmoins très au sérieux, croyez-moi), dans la mesure où, dans quelques années, et déjà maintenant, l’étau se resserre sur la parole vive et les conversations de rue n’auront plus ce caractère fructueux, vivant qu’elles ont aujourd’hui. Elles seront hantées par des nuages d’angoisse – il faudra dire non pas ce qu’on pense, mais ce qu’on est censé penser, manifester son adhésion aux valeurs de la famille, du travail et de la nation. Et donc, apprendre à se taire. Mais cette fois, pour de bonnes raisons.

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29.12.2025 à 21:49

Des nouvelles (à la fin de décembre)

danah

Comme certain‧es d’entre vous l’auront remarqué, ce blog est en pause. Il l’est depuis trois mois, à un message près, depuis que j’ai quitté le (meilleur) réseau social (du monde aka Mastodon), et surtout les ami‧es que j’avais « là-bas » – où est ce là-bas, telle est la question à l’heure où les géographies…

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Texte intégral (1804 mots)

Comme certain‧es d’entre vous l’auront remarqué, ce blog est en pause. Il l’est depuis trois mois, à un message près, depuis que j’ai quitté le (meilleur) réseau social (du monde aka Mastodon), et surtout les ami‧es que j’avais « là-bas » – où est ce là-bas, telle est la question à l’heure où les géographies ont été largement modifiées par le déploiement irrésistible d’internet (sans parler du fait que de nouvelles créatures apparaissent dans la collection des êtres avec qui entrer en relation : les fameux cyborgs dont parlait déjà Donna Haraway – je pense évidemment aux Intelligences Artificielles sur/avec lesquelles je travaille actuellement, envisageant même d’écrire un petit livre ou plutôt de le co-écrire avec une IA, dans une sorte de dialogue cyber-anthropologique, ce que je suis, ce qu’elle est, et comment décrire la relation entre elle et moi. J’y reviendrais. Un de ces jours).

Le blog est en pause, mais l’auteur ne l’est pas. Ces derniers mois ont vu s’accumuler des centaines et des centaines de pages de notes, en écho à mes lectures. Pour autant que je m’en souvienne, les trois thèmes principaux qui m’ont occupé l’esprit furent dans l’ordre :

Des lectures autour du concept de « structures of feeling » d’un des inventeur des Cultural Studies, Raymond Williams. J’ai beaucoup aimé l’usage qu’en propose Joseph Masco dans sa trilogie sur les politiques nucléaires américaines, que j’ai dévorée : The Nuclear Borderlands : The Manhattan Project in Post-Cold War New Mexico (Princeton University Press, 2006, The Theater of Operations : National Security Affect from the Cold War to the War on Terror (Duke University Press, 2014), The Future of Fallout, and Other Episodes in Radioactive World-Making (Duke University Press, 2021) : c’est parfaitement génial et sinistrement actuel à l’heure où les nations européennes se préparent à la guerre – ou se réactivent non seulement la menace d’un conflit majeur mais les « (infra-)structures of feeling » qui sont diffusées pour discipliner les populations autour d’un projet commun – la défense de la nation (et blablabla) et, bien entendu, de ses valeurs supposées éternelles (c’est-à-dire les valeurs du monde fabriqué et pensé par et au bénéfice du mâle blanc d’âge mûr multi-propriétaire (pour le dire vite). Autre œuvre qui rend hommage aux intuitions de Raymond Williams, celle de Dominic Davies, et je vous conseille vivement The Broken Promise of Infrastructure (Lawrence & Wishart, 2023) qui montre comment les infrastructures orientent nos existences, les alignent ou les réalignent, les disciplinent, constituent autant de propositions de vie, très inégalement distribuées (empêchant les unes, facilitant et fluidifiant les autres).

J’ai ensuite beaucoup pensé le concept de « seuil de tolérance », en méditant sur le livre de Max Liboiron (Pollution is colonialism) mais aussi plus largement sur ce qu’on appelle les Waste Studies, les études portant sur les déchets – ruines comprises (le capitalisme fabrique littéralement des ruines nous apprend Ann Laura Stoler). Quels niveaux de toxicité (ou de radioactivité, comme l’explore Joseph Masco), donc de violence, sont considérés comme tolérables – tolérables pour quels corps ? et qui détermine ces seuils ? Essayer de répondre à ces questions permet de dresser un tableau du capitalisme global, assez terrifiant pour tout dire (et de penser le déroulement de la lente mais irréversible catastrophe climatique).

Ces derniers temps, je me suis replongé dans l’œuvre de Sara Ahmed lisant des textes que je n’avais pas encore lus, en relisant d’autres. Je ne crois pas qu’une manière de penser, un style, ait jamais eu autant d’effet sur moi, jusqu’à me transformer pas seulement intellectuellement, mais affectivement et presque sensoriellement. La dernière fois, c’était Wilfred Rupert Bion, il y a une vingtaine d’années (je lui dois sans doute une bonne part de mon style quand je reçois des patient‧es pour une psychanalyse). En relisant Sara Ahmed (mais aussi Laurent Berlant et quelques autres autrices), j’ai accumulé des pages et des pages de notes sous l’intitulé « Attachements mélancoliques ». Je ne sais pas encore quoi faire de tout ce matériau. Écrire un essai est au-delà de mes forces (et de mes compétences ou ma manière d’écrire, mais aussi mon endurance). J’imagine fabriquer une sorte de blog dédié à cette question, et peut-être monter un atelier (à Thiers, où je vis) pour explorer avec celles et ceux qui le souhaiteront ces questions à la fois intimes et politiques (là où vraiment the personal is political). Ces réflexions font écho à ce que j’appelle aussi notre capitalisme intime, mais explore aussi, évidemment, la relation amoureuse, l’attachement idéologique, dont elles analysent les crises, les affects et les émotions qui en émergent et les structures, les « structures of feeling », les “scripts” qui les pré-déterminent, les “normes” de l’attachement si vous voulez, et donc comment, là même où nous imaginons être les plus libres, « être désirant », nous sommes en réalité bien souvent en train de nous aligner sur les voies de la reproduction sociale (et suivons les injonctions du libre marché). Vaste chantier qui m’amène à réfléchir à des idées comme « avoir des principes », la loyauté, « n’en penser pas moins », le deuil et la mélancolie, la dialectique de la menace et de la promesse, de la jouissance et de la perte, mais aussi le fétichisme, les objets toxiques, le racisme, l’homophobie, le suicide, le burn-out, etc. (je ré-invente en partie la roue bien entendu – faisons-nous jamais autre chose que ça – mais en déviant l’orientation et la rotation par une inflexion politique et surtout féministe-queer : les amateurs de théories psychanalytiques en seront donc pour leur frais)

Bref. Ça travaille, explore et creuse. Il en sortira bien quelque chose de publiable un jour. Sous une forme ou une autre.

La littérature aussi, bien sûr – je relis pour une énième fois Sous le Volcan de Malcolm Lowry dans cette perspective des attachements mélancoliques, et ce n’est pas rien : personne ne connaît mieux ce sujet que Lowry. Et mon prochain livre, La Montée des eaux, fait bon an mal an son bonhomme de chemin – il faudrait « dans l’idéal » qu’il soit achevé avant la fin du monde, ou ma propre fin, ce serait bien, ce serait mieux. Écrire pour la malle, j’ai l’habitude, mais j’aimerais en écrire un « dernier pour la route » que d’aucun.es puissent lire s’il en a le goût. Je n’ai guère d’espoir que quiconque s’avise d’ouvrir la malle quand j’aurais mis les bouts (sinon pour en déposer le contenu dans les « poubelles jaunes » car le papier est recyclable, soi-disant – les textes aussi d’une certaine façon : il faudrait inventer des poubelles jaunes pour les textes).

Ce temps qui reste, dieu qu’il est incertain. J’aimerais écrire d’une condition meilleure, avec un avenir devant moi plus secure. Ce n’est pas le cas. La solitude me pèse (peut-on vivre sans amour ? Et est-ce là une vie digne ? Tolérable ? Je me suis réveillé un matin, il y a quelques semaines, après un an de solitude appréciée, en éprouvant cette angoisse de finir comme tant de gens autour de moi, seuls. La solitude est une chose, l’isolement en est une autre, et les réseaux sociaux ne sont qu’un sparadrap sur une jambe de bois (qui fournissent certes des attachements et des loyautés, mais contribuent à rendre supportable ce qui ne devrait peut-être pas l’être tant que ça).

Et la précarité bien entendu, même si j’ai reçu (et reçois encore !!) des donations adorables, qui m’ont permis de passer et l’automne et l’hiver sans crainte d’effondrement économique majeur). Mais combien de temps cet équilibre instable pourra-t-il durer. J’ai un voisin que j’aime beaucoup, un peu plus jeune que moi (55 ans à quelques années près) qui vient d’être licencié suite à la faillite de l’entreprise d’insertion qui l’employait (et c’était un métier qu’il aimait vraiment), suite à une gestion catastrophique. Il me dit qu’il envisage de tout plaquer et, comme un ami à lui qui lui a vanté ce mode de vie, de prendre la route. Il paraît qu’il existe des sites web « très bien faits » qui expliquent comment s’en sortir au quotidien, survivre, en rusant, en négociant. Il semble enthousiaste à l’idée de tout plaquer. L’ancien locataire de mon logement a fait le même choix : avant de partir, en me laissant sa collection de coquillages, il m’a expliqué qu’il partait à la Réunion. Personne ne l’attend là-bas, pas de travail. Il a quelques amis qui se souviennent peut-être de lui, peut-être pas. Il verra bien sur place. Il est parti un matin, un sac sur le dos (il avait vendu ou donné tout le reste, ses maigres possessions), direction la gare de Thiers, se demandant s’il attendait le bus ou montait à pied. À Thiers, en ville haute, aucun terrain n’est plat : ou bien vous grimpez, ou bien vous descendez. Il se demandait cela alors qu’il partait pour l’autre bout du monde. Je me demande si telle n’est pas la destinée des locataires, des quinquagénaires célibataires qui se sont échoués là, après avoir vécu bien des vies qui les ont cabossés, c’est mon cas évidemment, si telle n’est pas leur destinée de partir sur les routes. On verra bien. J’ai encore Iris, ma chère épagneule et quelques patient‧es dont je dois prendre soin (le plus aimant des devoirs), et des textes à écrire. On verra bien.

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08.12.2025 à 13:19

Celeste, Woman of faces

danah

Il y a quelques temps que je n’avais pas publié un message sur ce blog. Pas que les sujets manquent, et les notes et les brouillons qui s’accumulent, au gré des lectures et des nouvelles du monde. Mais je prends le temps qu’il me faut pour laisser digérer tout cela, je prends ce temps sur…

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Texte intégral (615 mots)

Il y a quelques temps que je n’avais pas publié un message sur ce blog.

Pas que les sujets manquent, et les notes et les brouillons qui s’accumulent, au gré des lectures et des nouvelles du monde. Mais je prends le temps qu’il me faut pour laisser digérer tout cela, je prends ce temps sur le temps qui reste, et ce temps qui reste (à vivre, à penser), nul ne sait quelle est son amplitude.

J’avais beaucoup aimé le premier album de la chanteuse britannique Celeste, Not Your Muse (2020) et surtout la chanson qu’elle avait écrite pour une série télévisée (sans grand intérêt), This is who I am.

Son deuxième album devrait sortir dans les semaines qui viennent, mais déjà, une première chanson a été publiée, Woman of faces, et je suis tombé à genoux en l’écoutant. Il faut lire et écouter le texte, d’emblée un classique, qui fera sens pour toutes les féministes, quelle que soit la partie du monde dans laquelle elles vivent. La musique et le chant, somptueux, lyriques, tragiques, portent très haut dans les sphères cette musicienne.

 

She is a woman of all faces
Works so hard just to be replaced with
Who really cares what she’s made of?
A funny thing to just be
To be a woman, she must face it
Pick a style in style and display it
Who really knows the woman of faces?
Not you, not you, not me
Don’t be surprised when she hurts you in time
When she spits on the rhyme of yesterday’s life
It’s a very fine line between her world and mine
And she ruses a life, but that’s fine
Oh, what a day And what a mess
I’ve made Warm skin a stave
Oh, darling, what a hand to take
And this hand to mouth, day to day
Seems to take its weight and toll and weigh on mine
I see it all form And I just get in the way
Who really knows a woman of faces?
Not you, not you, not me
Don’t be surprised when she hurts you in time
When she spits on the rhyme of yesterday’s life
It’s a very fine line between her world and mine
And she ruses a life, but that’s fine
And it’s hard to see, it’s hard to see
You being anybody but yourself
And it’s hard to see, and it’s hard to see
You be anybody but yourself
And it’s hard to be, and it’s hard to be
To be anybody but yourself
And it’s hard to reach, and it’s hard to be
And it’s hard to see
She is a woman of all faces Not you, not me

 

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08.10.2025 à 23:49

Gouvernance et dépolitisation

danah

  La succession des gouvernements en France ces derniers mois met en lumière une tendance irrésistible du pouvoir, exacerbée depuis le déploiement des formes néolibérales au niveau mondial, celle de se représenter comme une équipe d’ “experts” chargé avant tout de veiller aux intérêts économiques du secteur privé et de mettre en place des “solutions”…

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Texte intégral (1100 mots)

 

La succession des gouvernements en France ces derniers mois met en lumière une tendance irrésistible du pouvoir, exacerbée depuis le déploiement des formes néolibérales au niveau mondial, celle de se représenter comme une équipe d’ “experts” chargé avant tout de veiller aux intérêts économiques du secteur privé et de mettre en place des “solutions” aux “problèmes” publics.

On se souvient (ou pas) de toute cette littérature sur le « gouvernement des experts » – qu’on s’en indigne ou pas – ou encore des réflexions autour du concept foucaldien de “gouvernementalité”, ou encore de “gouvernance”.

Le « recours aux experts » légitimant le gouvernement a de nombreux effets, parfaitement conscients et délibérés.

1. Il tend à dépolitiser le gouvernement lui-même, assimilant tous ses acteurs à des hauts fonctionnaires politiquement neutres (c’est-à-dire, « au centre »), au service de l’État et de la Nation – censés incarner, au-delà des opinions et des débats politiques, la “stabilité”, laquelle ne peut se trouver qu’a l’abri des querelles, dans une sphère d’objectivité supposée rationnelle. L’importance des think tank, des cabinets conseils type McKinley s’inscrit évidemment dans ce remplacement de la politique par la technique de gouvernement.

2. Cette dépolitisation est une des procédures idéologiques fondatrices du néolibéralisme quand il prend le pouvoir : elle renvoie tous les autres partis d’opposition dans le champ de la “politique” sous entendu “partisane” : les opposants sont forcément irrationnels, naïfs, infantiles, mal intentionnés, “intéressés”. Bref, les opposants font de la politique. Le gouvernement est donc a-politique. Et on voit se profiler ici le thème classique aussi bien chez les néolibéraux que chez les pseudo-démocrates (mais à vrai dire, partout où s’exerce un pouvoir) de « l’excès de démocratie ».

3. Ce ne sont pas seulement les acteurs gouvernementaux qui deviennent des administrateurs de la chose publique, calqués sur le modèle du haut-fonctionnaire (supposé remplaçable, interchangeable : je vous conseille à ce sujet le film inoubliable et génial de Pierre Schoeller, l’Exercice de l’État :

fr‧wikipedia.org/wiki/L’Exerci

,
mais les thèmes et les “problèmes” mis à l’agenda qui sont eux-mêmes soigneusement “dépolitisés” : non seulement toute la sphère de l’économie « va de soi », ne devrait pas être sujette à débat (mais à des règlements techniques), l’impératif de la croissance est tenu pour acquis, mais aussi en réalité la totalité du social (le « traitement » des subalternes, largement fondé sur la statistique et la numérisation). Il n’y a là que des problèmes techniques à résoudre. Les oppositions (qu’elles soient de droite ou de gauche) sont victimes de biais idéologiques qu’elles seront forcées d’abandonner, contraintes par l’impératif de réalité (la dette, l’insécurité, la guerre !!!!), une fois qu’elles atteindront le pouvoir (ce qu’on a vu d’ailleurs un peu partout quand les gauches accèdent au pouvoir, même si, ici ou là, notamment en Amérique Latine, les choses sont plus complexes et la “dépolitisation” certainement pas aussi marquées qu’en Europe)

Tout cela tend évidemment à faire oublier que la technopolitique est (comme disait Foucault) une biopolitique, et (comme disait Achille Mbembe) bien souvent une nécropolitique. Rien n’est plus idéologiquement prégnant que les choix politiques néolibéraux. Et rien n’est plus irrationnel et délirant que le capitalisme, aujourd’hui comme hier.

Bref, tout se passe comme si, du point de vue du pouvoir en place actuellement, la politique était un gros mot. Notez bien, comme toujours, qu’une partie de la population est d’accord avec cela : ce n’est pas seulement le fait des classes bourgeoises de gouvernement, mais l’idée est très répandue dans la population qu’un responsable de la chose publique ne devrait pas faire de politique, et beaucoup de gens se déclarent eux-mêmes « a-politiques », considérant que c’est une vertu. (mais, leur rétorque-t-on à raison : si tu es apolitique, alors tu es de droite!)

Ce n’est pas seulement l’imposition d’un processus top-down, du haut vers le bas, mais une tendance lourde qui ne date pas d’hier. Ah ! la gestion raisonnée du bon père de famille ! Je note au passage que la perspective féministe, notamment celle de la seconde vague, ultra-politisée, est plus que jamais d’actualité : quand un gouvernement prétend trouver des “solutions” aux “problèmes” de la condition féminine (sic) ou au racisme persistant ou à la pauvreté, vous pouvez être sûr que le premier objectif c’est de faire taire les mouvements politiques féministes ou anti-racistes en leur coupant l’herbe sous le pied.

C’est pourquoi la violence des techniques de gouvernance néolibérales ne se traduit pas tant dans la répression physique des manifestants – ces spectacles de la répression sont en réalité l’arbre qui cache la forêt, c’est-à-dire la violence continue de la succession des lois, des régalements, des décrets, des institutions, qui passe sans faire de vagues, quotidiennement, dans les découpages en zones de ségrégation des villes, les environnements toxiques où survivent les subalternes, dans les bureaux du l’assistance sociale, des officines du retour au travail, des institutions éducatives et de santé, dans l’espace public saturé par les technologies de surveillance invisibles, jusque dans nos smartphones, à travers l’empire du numérique sur nos existences politiques, tout un système d’apartheid soft qui mine et précarise et désespère et tue à petit feu (la « slow violence » qu’ont thématisé Rob Nixon et tant d’autres). La violence est là, partout, tellement habituelle qu’on n’y fait plus attention, et, comme toujours, elle est genrée, racisée, socialisée.

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27.09.2025 à 19:36

Temps de travail dans les usines du monde

danah

Je racontais à un ami ouvrier qu’en Chine, dans les usines du monde (qui sont NOS usines du monde, parmi d’autres évidemment, y’a pas qu’en Chine, où sont assemblés NOS putains de smartphone etc, et NOS putains de textile, etc.), en cas de forte demande du marché, genre la sortie du nouvel Iphone, les ouvrières/ouvriers…

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Texte intégral (2008 mots)

Je racontais à un ami ouvrier qu’en Chine, dans les usines du monde (qui sont NOS usines du monde, parmi d’autres évidemment, y’a pas qu’en Chine, où sont assemblés NOS putains de smartphone etc, et NOS putains de textile, etc.), en cas de forte demande du marché, genre la sortie du nouvel Iphone, les ouvrières/ouvriers dorment carrément sur la chaîne d’assemblage pour pouvoir répondre à NOTRE demande impérieuse. Le pire, disent-elles, c’est dans le secteur de la mode, parce que les spécifications changent en permanence, qu’il faut s’adapter, que c’est une torture, les consignes changent parfois plusieurs fois dans la même journée.

En retour il me raconte ce que lui a rapporté cette femme chinoise, qui vit en France, mariée avec un gars du syndicat : quand elle travaillait dans l’assemblage électronique en Chine, elle bossait 6 mois par an à l’usine, et les 6 autres mois, elle retournait dans son village, auprès de sa famille, pour s’occuper des plus petits (qu’elle laissait à ses parents pendant les 6 mois d’usine). Ces 6 mois d’usine, c’était non-stop, sans un seul jour de congé. Sans possibilité de tomber malade. On dort dans de vastes dortoirs situés dans l’enceinte de l’usine, à deux escaliers des ateliers. Elle expliquait que le déjeuner de midi était pris à même la chaîne de travail : il suffisait de retourner la tablette de travail, et, sur l’autre face, un bol était collé, qu’on remplissait de nouilles. Ne pas perdre un seul instant.

On ne sort quasiment jamais de l’usine. Vos faits et gestes sont surveillés. De nombreux apprentis (dès l’âge de 16 ans), mais aussi des étudiants « en stage d’immersion professionnelle », se retrouvent sur ces chaînes. (même si l’âge moyen augmente ces dernières années).

Dans les années 2010, une vague de suicides a eu lieu dans les usines Foxconn, le plus gros employeur du monde, dont le siège est à Taiwan. Les ouvriers/ouvrières se jetaient par la fenêtre du dortoir. Leur vie n’avait plus aucun sens.

Je me dis qu’une pensée de gauche véritablement consciente du caractère global du capitalisme devrait placer au cœur de ses revendications ces travailleurs/travailleuses des usines du monde. Nombre des revendications en Europe supposent en réalité le maintien, la continuation, au nom de la prospérité nationale, de cette exploitation dans les pays du sud (et plus seulement « au sud » d’ailleurs : la précarisation se mondialise depuis une décennie).

Ça changerait énormément de choses. Déjà, regarder en face notre double identité de producteur (travailleur) et de consommateur. Ça pourrait même assez logiquement déboucher sur une logique de décroissance et rejoindre des préoccupations climatiques. (enfin, faut pas rêver, ce n’est pas demain la veille)

(NB : cette alternance entre les 6 mois de travail dans l’industrie capitaliste chinoise et les 6 mois de travail à la ferme familiale – où se maintient plus ou moins une économie de subsistance, est de plus en plus rare aujourd’hui en Chine : les jeunes qui partent pour la ville reviennent rarement pour une période aussi longue. Mais ça me fait penser très fort à cette question essentielle de la coexistence entre la temporalité dévorante du capitalisme et des temporalités qu’on pourrait appeler non-capitaliste (réglée, comme dans les activités agricoles, non pas par l’horloge de l’atelier, le temps de travail salarié, mais la succession des jours et des saisons.) En réalité, dans bien des régions du monde, notamment dans le Global South, s’est maintenu jusqu’à récemment cette coexistence d’activités réglées par des logiques différentes. Il ne faut certes pas se leurrer non plus : le travail “domestique” non payé sert les intérêts du Capital en ce qu’il permet de maintenir à moindres frais un stock de travailleurs/travailleuses en relativement bonne santé – ce qu’on appelle la reproduction sociale. Je pense aussi au cas des mineurs “indépendants” en Afrique. Il faudra que j’en parle de manière plus détaillée. Qui creuse à la recherche de pierres précieuses par exemple, en parallèle avec l’extraction industrielle (qui s’en arrange plus ou moins). Cette activité permet d’améliorer le revenu des familles – à un prix élevé en termes de risque, surtout quand on envoie des enfants explorer les filons. Les multinationales minières tolèrent plus ou moins ces activités “indépendantes”, dans la mesure où ils s’en servent aussi à des fins de prospection : les mineurs indépendants font une partie du boulot.)

Une petit biblio concernant les thèmes que je viens d’évoquer :

Sur la vague de suicides dans les usines Foxconn :

Jenny Chan, Mark Selden &&Ngai Pun, Dying for an iPhone. Apple, Foxconn, and The Lives of China’s Workers, Haymarket Books (2020)

Sur les mutations de la production en Chine (notamment la question de la migration rurale interne)

Pun Ngai, Made in China, (2005, trad. Française Éditions de l’Aube 2012)

Wanning Sun, Maid in China. Media, morality, and the cultural politics of boundaries, Routledge (2008)

Andreas Bieler Chun-Yi Lee , Chinese Labour in the Global Economy Capitalist Exploitation and Strategies of Resistance, Routledge 2017.

Sur les chaînes de production textile en Chine :

Lisa Rofel & Sylvia J. Yanagisako, Fabricating Transnational Capitalism. A Collaborative Ethnography of Italian-Chinese Global Fashion, Duke University 2019.

Sur l’extraction minière « artisanale » en Afrique subsaharienne, entre autres sujets, un important article dans ce recueil :

Stephanie Postar, Negar Elodie Behzadi & Nina Nikola Doering, Extraction/Exclusion. Beyond Binaries of Exclusion and Inclusion in Natural Resource Extraction, Rowman & Littlefield 2024.

ou encore le chapitre 7 du livre de Paula Butler, Colonial Extractions Race and Canadian Mining in Contemporary Africa, University of Toronto Press 2015.

***

LES SUICIDÉS DE FOXCONN ET NOUS

Xu Lizhi
Le dernier cimetière
21 décembre 2011

« Les cris d’oiseaux de la machine qui s’assoupit
Le fer malade enfermé à double tour dans l’atelier
Les salaires planqués derrière les rideaux
Comme l’amour que les jeunes ouvriers enfouissent au plus profond de leurs cœurs
Pas le temps d’ouvrir la bouche, les sentiments sont pulvérisés.
Ils ont des estomacs cuirassés d’acier
Remplis d’acides épais, sulfurique ou nitrique
L’industrie s’empare de leurs larmes avant qu’elles ne coulent
Les heures défilent, les têtes se perdent dans le brouillard,
La production pèse sur leur âge, la souffrance fait des heures supplémentaires jour et nuit
L’esprit encore vivant se cache
Les machines-outils arrachent la peau
Et pendant qu’on y est, un plaquage sur une couche d’alliage d’aluminium.
Certains supportent, la maladie emporte les autres
Je somnole au milieu d’eux, je monte la garde sur
Le dernier cimetière de notre jeunesse. »

(Salarié du groupe Foxconn âgé de 24 ans, Xu Lizhi s’est suicidé le 30 septembre 2014 à Shenzhen. Il fait partie des suicidés des années 2010 à Foxconn. Il faisait partie de ces dizaines de millions de ruraux qui ont migré (et continuent de le faire) dans les villes industriels et les villes nouvelles (les villes-usines) pour alimenter la machine à broyer des travailleurs et travailleuses afin de répondre aux demandes de la production mondiale (dans plusieurs secteurs, notamment le textile et l’électronique).

Le poème est extrait du livre de Jenny Chan, La machine
est ton seigneur et ton maître, Deuxième édition établie, revue et actualisée, postface et traduction de l’anglais par Celia Izoard. Traductions des poésies chinoises (édition bilingue)
revues et composées par Alain Léger, Éditions Agone 2022

Le volume des éditions Agone est une synthèse augmentée de poèmes des travailleuses et travailleurs chinois, de l’étude de Jenny Chan, Mark Selden et Ngai Pun, Dying for an iPhone. Apple, Foxconn, and The Lives of China’s Workers, Haymarket Books 2020.

dyingforaniphone.com/

J’ai évoqué hier les conditions de travail dans les usines d’assemblage de matériel électronique et informatique dans les villes-usines chinoises.

La photographie ci-dessous montre des files d’attente lors de la sortie du nouvel iphone à l’entrée d’une boutique Apple à Londres.

LONDON, UNITED KINGDOM – JUNE 24: Crowds of consumers queue for the iPhone 4 on launch day in Oxford Street on June 24, 2010 in London, England. People waited outside of stores overnight to be first in line when doors opened at 7 a.m. in New York and at 8 a.m. local time in Germany, Japan, France and the United Kingdom. (Photo by Ming Yeung/Getty Images)

(ne vous focalisez pas sur Apple : toutes les entreprises qui font appel à des usines d’assemblage en Chine ou ailleurs, ont recours aux mêmes sous-traitants, et il n’y a pas que Foxconn évidemment. Et les conditions de travail sont à peu près partout les mêmes. Ces usines sont nos usines : nous en sommes les clients et les donneurs d’ordre. Si vous posez la question « Qui a tué le poète travailleurs migrant (de l’intérieur) Xu Lizhi ? » alors vous pourriez répondre : Foxconn, Apple, Samsung, le capitalisme global, le gouvernement chinois, les responsables du marché du travail à Shenzen, tous les gens qui travaillent dans le secteur de la tech, à quelque niveau que ce soit, et bien entendu, absolument tous les consommateurs et usagers qui possèdent une machine informatique sans exception. C’est-à-dire nous. C’est-à-dire moi qui écrit devant un écran. C’est là le piège absolument dément du capitalisme global, qu’aucun parti même de gauche n’ose penser : nous détruisons l’existence et ruinons tout l’avenir des Xu Lizhi et des centaines de millions d’autres travailleuses et travailleurs dans le monde. Notre prospérité, notre mode de vie, repose sur la précarisation (pour ne pas dire le meurtre) de tous les autres. Tous les programmes de nos chers partis, même de gauche, se reposent sur la continuation de cette exploitation/extraction généralisée et systématique. Littéralement. Que le pays conserve sa place dominante sur le marché global colonial. Si vous prenez en compte cette globalité du travail, toutes les jolies réformes sympathiques proposées par tous les partis révèlent soudainement leur face cachée, sordide, criminelle. IL N’Y A PAS DE CAPITALISME À VISAGE HUMAIN – sauf à effacer de l’humanité quelques milliards d’habitants de cette planète.)

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27.09.2025 à 19:31

Harry Harootunian : L’Occultation de l’histoire

danah

Un autre extrait traduit du livre de Harry Harootunian, Marx After Marx. History and Time in the Expansion of Capitalism. https://www.degruyterbrill.com/document/doi/10.7312/haro17480/html#contents J’ai déjà évoqué ce livre du chercheur arménien-américain, qui a consacré sa vie à l’étude de la vie intellectuelle du Japon moderne. Quand le néolibéralisme « touche le sol » Le premier chapitre aborde un thème…

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Texte intégral (1387 mots)

Un autre extrait traduit du livre de Harry Harootunian, Marx After Marx. History and Time in the Expansion of Capitalism.

degruyterbrill.com/document/do

J’ai déjà évoqué ce livre du chercheur arménien-américain, qui a consacré sa vie à l’étude de la vie intellectuelle du Japon moderne.

Quand le néolibéralisme « touche le sol »

Le premier chapitre aborde un thème tout à fait crucial pour comprendre, à partir de Marx, la manière dont le capitalisme se déploie comme l’horizon indépassable de l’existence, un système de relations sociales tellement prégnant qu’il est devenu extraordinairement difficile, et peut-être impossible, de penser « en dehors » de lui : sa relation à l’histoire, et, plus profondément, la temporalité qu’il institue – un éternel présent, une fatale éternité, la naturalisation de l’histoire.

La stratégie d’occultation est au cœur du fonctionnement même du capitalisme, c’est elle qui garantit sa reproduction – le récit capitaliste s’efforce toujours de reléguer dans l’ombre, effacer, plonger dans l’oubli, sa violence systématique et structurelle. Le passé est pensé comme dépassé, résolu, par l’avènement de l’éternel présent du marché global – ce qui est nié, c’est l’idée que le passé puisse se continuer dans le présent, et que ces traces subsistantes puissent avoir un effet sur le futur.

Dans le texte ci-dessous, Harootunina articule cette occultation de l’histoire qu’on peut rapporter à la structure fétiche de la marchandise, avec celle de l’État-nation : le récit nationaliste, loin de s’opposer à l’occultation capitaliste, comme on pourrait s’y attendre, l’affermit au contraire. Les deux récits, capitaliste et national, concourent au contraire, de manière complice, à raffermir cette annihilation non seulement des violences inhérentes à l’accumulation initiale (qui, bien qu’initiale, se répète à chaque fois que le Capital cherche à conquérir de nouveaux champs, s’accaparer et domestiquer les dehors qui lui résistent encore), mais aussi les formes de production (et les organisations sociales) non-capitalistes, ou pré-capitalistes, qui subsistent et échappent, certes de manière partielle, à la marchandisation généralisée.

Cette grande question, tellement décisive, aujourd’hui sans doute encore plus qu’hier, de la complicité entre le capitalisme et l’État-nation, doit être plus que jamais élucidée. (et, note personnelle, c’est ici précisément que s’origine mon aversion viscérale pour toute forme de nationalisme.)

***

« En conséquence, l’histoire a été laissée pour compte, voire perdue, oubliée, comme Marx l’a reproché aux économistes bourgeois, tout comme l’a été une grande partie du souvenir des événements qui ont causé tant de violence et d’incertitude dans tant de vies. On a souvent fait remarquer que les récits nationaux dissimulent et oublient invariablement que les origines de la nation ont été forgées dans une violence sanglante, atteignant souvent des proportions génocidaires, et que peu d’États-nations ont réussi à échapper à ce modèle d’amnésie sélective fourni par le capitalisme comme accompagnement nécessaire à la construction de la représentation historique de son développement depuis ses origines jusqu’à nos jours. Le récit de Marx sur la violence déchaînée au moment de l’accumulation primitive et son souvenir, que la normalisation ultérieure, comprise comme une abstraction, du nouvel ordre productif a effacé, illustre non seulement les origines du capitalisme, mais aussi les fondements de l’État anglais qui a émergé sur les ruines de l’ancien mode de production et les débuts du nouveau. Les ruines présumées n’ont pas nécessairement disparu, mais ont trouvé un nouveau souffle dans un présent et une configuration de production différents. À cet égard, le modèle de la perte de mémoire reste à la base de la plupart des récits nationaux, même lorsque l’introduction du capitalisme joue un rôle récessif, si cela est imaginable. Dans ce scénario révisé, l’histoire, en tant que telle, en tant que témoignage d’un changement lié au temps, disparaît au profit d’un « ordre économique naturel » dont les partisans bourgeois revendiquaient à la fois l’éternité et le caractère naturel, inversant l’ordre historique pour « naturaliser » des relations historiques dénaturées. Ici, semble-t-il, l’histoire naturelle présumée du capital a été remplacée par l’histoire nationale, qui se concentre sur l’extériorité des événements politiques et des guerres, l’économie étant considérée comme intrinsèquement et naturellement donnée. À cet égard, la nation a servi de factotum au capital. Le couplage d’une « économie naturelle » et de la nation semblait approprié, car l’État avait été très impliqué dans la promotion de ses instruments de violence et de coercition – sous le couvert de la « loi » – à la fois pour pousser à la dissolution du mode féodal tributaire et pour accélérer l’essor du nouveau mode de production capitaliste.

Dans la mesure où l’État-nation intégrait la nécessité des « lois immanentes » de la production capitaliste, la voie était ouverte à la fois à sa propre « objectivation » et à la naturalisation du destin historique, qui était recodé comme une fatalité. De cette manière, l’histoire nationale ne servait qu’à masquer une histoire naturelle plus fondamentale, dans laquelle la forme nationale parvenait sans surprise à révéler une étroite parenté avec la forme marchande elle-même. La forme-nation et la forme-marchandise partageaient à la fois le caractère d’une « chose mystique » et une complicité pour éliminer l’historique, en tant que tel, la contingence elle-même, dans la construction de l’histoire, cette dernière par la répression de ses conditions de développement (le processus de production), la première par la suppression du temps, comme Hegel l’a proposé dans son appel à l’allégorie de la formation de l’État et à l’annihilation du temps dans la mythologie grecque.

Si Marx qualifiait la forme marchande de « chose mystérieuse », son jugement s’appliquait également à la forme nationale, qui a déplacé le temps historique par les mystifications d’un esprit national intemporel, naturellement auto-originaire. Ce que l’histoire nationale, en tant que substitut de l’histoire naturelle, a perdu au profit de la promesse d’éternité (le présent permanent du capital), c’est le respect de l’enregistrement des changements dans le temps et la mémoire, en fait la reconnaissance des forces mêmes d’inégalité qui ont alimenté la formation historique de la nation, que Marx, dans son récit des horreurs de l’accumulation primitive – le « massacre des innocents » qu’il a décrit de manière si saisissante – avait cherché à rétablir la compréhension de l’histoire cachée de la forme marchande. Voici le sens de l’observation d’Ernst Bloch selon laquelle il n’y a pas de temps dans l’histoire nationale, seulement de l’espace. « Ainsi, la « nation » chasse le temps, voire l’histoire, hors de l’histoire : c’est l’espace et le destin organique, rien d’autre ; c’est ce « véritable collectif » dont les éléments souterrains sont censés engloutir la lutte des classes inconfortable du présent. » Pour Bloch, qui écrivait dans les années 1930, la nation n’était rien d’autre qu’un « état de sang ».

Harry Harootunian, Marx After Marx. History and Time in the Expansion of Capitalism. pages 35-36

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