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🖋 Marc ENDEWELD
Journaliste et écrivain

The Big Picture


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22.10.2026 à 11:55

La « stratégie de la tension » version 2027

Marc Endeweld

Texte intégral (4074 mots)
Banderole boulevard Rochechouart à Paris, lors de la manifestation du 17 octobre.

Pour quiconque s’est retrouvé au cœur des manifestations du 17 octobre, tant à Paris qu’en régions, une évidence s’impose : jamais peut-être la France n’a connu dans ses rues un mouvement de protestation si puissant et multiple. La jeunesse dans toutes ses composantes, et principalement elle, mais également des Gilets jaunes et des militants de gauche chevronnés, se sont retrouvés. Si les médias audiovisuels – notamment les chaînes dites « d’info » – se sont focalisés sur les incendies et les pillages qui ont accompagnés la colère, bien peu ont fait état des cortèges pacifiques et vivants, pourtant tous massifs (à visionner à ce sujet un reportage de France 24).

À Paris, la situation est vite devenue hors de contrôle, notamment dans le quartier République, dès le début de l’après midi : comme c’est le cas depuis de nombreuses années, les policiers sont rapidement venus au contact des manifestants, bien avant les pillages et même les feux, bloquant les accès à la place, allant jusqu’à les « nasser » et n’hésitant pas lancer sur la foule indistincte – et pourtant pacifique – du gaz lacrymogène et des grenades assourdissantes. Résultat, vers 16h, de nombreux manifestants empêchés par les « Robocops » de rejoindre la place de la République se massaient dans les rues adjacentes et dans tout le quartier, tant du côté de Oberkampf que de Jacques Bonsergent. L’air se sature de gaz lacrymogènes, s’infiltrant même jusqu’aux couloirs du métro de ces deux stations, provoquant des mouvements de foules erratiques et parfois dangereux – beaucoup sont des primo-manifestants. Les heurts sont en cours sur la place elle-même.

Les pros « de l’ordre » sidérés

Cette répression délibérée a suscité la sidération de nombreux parents de lycéens présents, notamment ceux qui habitent le centre de Paris. Ces derniers ont pu expérimenter directement l’évolution depuis une vingtaine d’années du « maintien de l’ordre » à la française vers le tout répressif, à rebours de la tradition de retenue et de proportionnalité. À la télévision, l’ancienne préfète et commissaire de police, Marie Lajus s’est dite « choquée » par le nombre de gardes à vue (plus de 8000…) ciblant majoritairement des mineurs depuis le début du mouvement :

Cette grande professionnelle, aujourd’hui conseillère à la Cour des Comptes, a rappelé à l’antenne, sous l’œil ébahi des journalistes, quelles sont les règles originelles et a dénoncé le fait que Laurent Nuñez n’a donné « aucune consigne de retenue » à ses forces de l’ordre : « L’orientation du maintien de l’ordre, et les consignes qui ont été données, ne fait pas assez cas d’une notion qui est fondamentale dans le maintien de l’ordre, c’est celle d’équilibre, de retenue, et de proportionnalité (…) Je pense que les consignes sur l’ensemble de la chaîne hiérarchique du ministre au brigadier chef qui encadre les policiers sur le terrain ont manqué de retenue, c’est ma conviction d’un point de vue technique ». Elle n’est pas la seule spécialiste à être choquée: le sociologue Sebastian Roché a également multiplié les tweets ces derniers jours pour critiquer le fiasco en cours :

De son côté, Le Canard dans son édition de la semaine dernière dénombrait plus de 200 mineurs blessés par la police, pour certains gravement, et citait anonymement un commissaire à propos du recours massif aux gardes à vue : « Le but de la manœuvre était d’effrayer les élèves et leurs parents pour stopper au plus vite la fronde ». La presse étrangère multiplie également les critiques à l’égard de la répression en cours en France. En Allemagne, le très sérieux Der Spiegel s’alarme de la brutalité des forces de police française, soulignant qu’en France, « le citoyen est vu comme un potentiel ennemi ».

Slogans et joie dans les cortèges

Dans les rues de Paris pourtant, quand les policiers sont loin, il est notable de constater que le calme prédomine. Malgré la foule et parfois des jeunes surgissant de nulle part, jouant au chat et à la souris avec les policiers, l’ambiance est à la bonne humeur. Aucun n’agresse les passants perdus au milieu des manifestants, tous expriment une joie et une certaine insouciance, pas mécontents de prendre le contrôle d’une ville centre qui n’en finit plus de les exclure au profit de riches touristes. Bref, on est loin des discours du pouvoir et de l’extrême droite sur une situation fantasmée de « guerre civile » entre Français.

Au même moment, on apprend que des affrontements se déroulent du côté de la rue du Faubourg Saint-denis, et que via la rue du Faubourg Saint-martin, jeunes, Gilets jaunes et quelques autonomes rejoignent le quartier des Halles avant de se diriger vers le 8e arrondissement, quartier de tous les pouvoirs, avec l’Élysée pour objectif ultime. Certains d’entre eux seront à une centaine de mètres du palais présidentiel par la rue du Faubourg Saint-Honoré. « On a faim ! », crie l’un d’eux. À noter que les autonomes, accusés par les médias et les politiques d’avoir fomenté et coordonné ce mouvement, la fameuse « ultragauche », se sont réunis dès le matin du côté de la gare Saint-Lazare, bien seuls et loin des Gilets jaunes ou des lycéens venant de banlieue, sans mesurer encore l’ampleur des manifestations. Ces militants sont donc (très) loin d’être les moteurs de la mobilisation actuelle.

Pendant ce temps-là, une bonne partie de la foule rassemblée à République et aux alentours, a pu se diriger vers place de Clichy, sur le parcours « officiel » négocié avec la préfecture de police. Là encore, joie et détermination caractérisent le cortège. Les lycéens et étudiants multiplient les pancartes qui indiquent leur politisation – ils sont davantage politisés que ceux qui avaient manifesté contre le CPE il y a vingt ans. Les slogans contre la police, le RN, et Macron se multiplient. « Je ne suis pas manipulé par LFI, vous êtes manipulés par CNEWS », est-il écrit sur une des pancartes. Boulevard Rochechouart, en contrebas de la butte Montmartre, on aperçoit une banderole emblématique : « Notre problème : les milliardaires ». Les images s’entrechoquent : vendredi, à la veille des mobilisations du 17 octobre, le couple Macron assiste au concert de Céline Dion au Stade de France, en compagnie d’Hélène Mercier-Arnault, l’épouse du milliardaire le plus riche de France.

Entre divergences et flottement

Sur ces images furtives, on aperçoit Brigitte toute joyeuse et insouciante en train de danser avec sa proche amie Hélène. Lui tournant le dos, le président Macron fixe la scène, le regard dans le vide. C’est le même regard qu’ont vu les plus de 16 millions de téléspectateurs dimanche soir quand peu avant 20 heures, le président s’est s’adressé à la Nation. Lors de cette allocution officielle, Emmanuel Macron n’a rien annoncé. À Paris pourtant, la rumeur allait bon train : les tenants de l’ordre les plus zélés espéraient que le chef de l’État annonce « l’état d’urgence ».

Le lendemain, Pascal Praud, l’influenceur de CNEWS qui échange régulièrement avec Vincent Bolloré et tutoie Bruno Roger-Petit fidèle conseiller à l’Élysée du couple présidentiel, affirme sur X qu’Emmanuel Macron aurait bien envisagé au cours de la journée de dimanche de mettre en place un état d’urgence avant de se raviser quelques heures avant son intervention télévisuelle. « Il dit n’importe quoi… » m’assure-t-on à l’Élysée. De son côté, une source indique en off à Politico que l’option d’une démission d’Emmanuel Macron aurait été proposée par l’un de ses conseillers informels, mais que ce scénario – qui aurait conduit à une présidentielle anticipée – n’a pas été retenu. Manifestement, ces « fuites » plus ou moins organisées ont pour objectif d’entretenir l’idée que le président ne tient plus vraiment la barre en cette période de crise. Sorte de version 2026 de la fuite de De Gaulle à Baden Baden. Emmanuel Macron n’a-t-il pas décidé de maintenir son voyage diplomatique auprès des alliés de la France dans le Golfe ?

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« L’ultragauche », voilà l’ennemi

À l’inverse, Sébastien Lecornu, que son ami Jean-luc Barré, grand éditeur de la place de Paris, ne cesse de comparer à De Gaulle, semble jouer une partition bien différente. Depuis le début du mouvement lycéen, le Premier ministre n’a qu’une obsession : LFI et ce qu’il appelle ses « proxys de l’ultragauche ». Quand Le Canard explique la semaine dernière que Matignon a cherché ces dernières semaines à poursuivre Jean-Luc Mélenchon pour « rébellion », Mediapart assure de son côté que la hiérarchie policière a reçu des instructions de leur ministre de tutelle pour charger LFI et Mélenchon, et pointer leur responsabilité dans les désordres, dans leurs rapports « confidentiels » — tous rapidement dévoilés en off à la presse.

Les « proxys de l’ultragauche » : cette terminologie est loin d’être anodine, car elle importe un vocabulaire géopolitique pour décrire la situation politique et sociale en France. C’est en fait une manière de diffuser l’idée que LFI et « l’ultragauche » ne peuvent être que des « ennemis de l’intérieur ». On se croirait revenu aux pires temps de la guerre d’Algérie.

Et alors qu’Emmanuel Macron n’a rien annoncé dimanche soir, Sébastien Lecornu, droit dans ses bottes, décide la mise en place de couvre-feux et l’interdiction des manifestations. Surtout, il faut lire attentivement ses déclarations du lundi, qui lient directement la question du désordre actuel à l’élection de 2027 : « Désormais, il est démontré qu’il y a quand même un mouvement d’ultragauche qui a envie d’organiser un désordre, pour ne pas dire plus, un désordre profond dans le pays, jusqu’à l’élection présidentielle. Je crois que ça nous a été dit clairement par les services de renseignement ce matin, il y a toute une nébuleuse qui même peut s’activer pour même (sic) remettre en cause, même (sic), le calendrier de l’élection présidentielle et la tenue de l’élection présidentielle. Je l’ai dit à de nombreuses reprises ces derniers temps, je n’ai pas eu toujours le sentiment d’avoir été entendu et cru, et donc je le dis d’une manière beaucoup plus directe. Cela pose donc plusieurs questions pour nous. Comment protéger justement ce cadre démocratique qui est l’élection présidentielle. Pas question que des minorités violentes imposent un agenda de violence et nous empêche de tenir cette élection. Cela pose la question de la sécurité des candidats, leur sécurité personnelle, cela pose la question de la sécurité des meetings, quelles que soient les formations politiques. Cela fait partie des points que je vais voir avec le ministre de l’Intérieur cet après midi parce que je vois bien que l’agenda démocratique va être percuté par cet agenda de désordre tel qu’il est imaginé par ces différents groupuscules ».

Ceux qui en appellent à l’armée

En creux, ces propos révèlent la tentation autoritaire de celui qui les tient. Alors que l’élection présidentielle doit se tenir dans plusieurs mois, le Premier ministre évoque de lui-même l’hypothèse de son report. De fait, cette dramatisation supplémentaire de la situation ressemble à une forme de menace, et dévoile la peur panique qui s’empare de ce gouvernement – et de ses soutiens, rappelons au passage que François Hollande a décidé de ne pas voter la motion de censure finalement déposée par le PS sur le budget – face aux prochaines échéances électorales. Or, depuis 2024, les gouvernements successifs ne disposent d’aucune majorité au parlement. Dans ces conditions, leur légitimité politique est extrêmement faible. C’est ce qui arrive lorsqu’au plus haut de niveau de l’État, l’esprit de la Constitution n’est plus respecté. En avoir une lecture purement littérale et technique aboutit à évacuer la question de la légitimité populaire et politique.

Mais Lecornu n’est pas le seul à en appeler à une réaction autoritaire. L’ancien ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau avait commencé la « séquence » en appelant il y a quelques jours à l’interdiction de LFI. Depuis Retailleau a disparu des médias, littéralement « débranché » par Lisnard (lire mon article à ce sujet). Les deux hommes se sont d’ailleurs rencontrés par l’intermédiaire de Robert Ménard, le maire de Béziers. Mais désormais, c’est carrément Gérard Larcher, président du Sénat, et donc troisième personnage de l’État, qui souhaite l’interdiction de LFI. De son côté, François-Xavier Bellamy, vice-président des Républicains, estime que Philipe Poutou devrait être en prison. Surenchère autoritaire encore, quand Gabriel Attal propose de bloquer les réseaux sociaux (Laurent Nuñez au Sénat a également évoqué une telle éventualité) et en appelle à « un recours aux forces armées ».

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Et il n’est pas le seul : Ariel Weil, maire « socialiste » du centre de Paris, soutien de Raphaël Glucksmann, a déclaré sur BFMTV : « Et même pourquoi pas la sollicitation de l’armée. Oui, il vaut mieux un couvre-feu et la mobilisation de l’armée pour suppléer aux forces de l’ordre ». Glucksmann justement, candidat PS pour la présidentielle a, lui, affirmé : « Tout ce qui est possible » pour rétablir l’ordre « est bienvenu ». Weil doit être satisfait : plusieurs quartiers du centre de Paris, notamment les Halles et République, sont désormais bouclés chaque nuit entre 22h et 6h du matin, avec en prime, un hélicoptère qui les survole avec son projecteur– permettant de produire les fameuses « images » dont sont friandes les chaînes dites « d’info » . Ce couvre-feu théâtral a aussi pour conséquence la fermeture des stations du métro et RER – les trains passent sans s’arrêter et les correspondances ne sont pas assurées –, alors que Châtelet-Les Halles et République sont deux pôles d’échanges cruciaux pour le Grand Paris, pénalisant notamment les travailleurs dans leurs déplacements.

Résultat, la Commission européenne, via son porte-parole, a dû rappeler à la France la nécessité de protéger le droit de manifester pacifiquement. Mais cela fait en réalité depuis des mois qu’un recours à l’armée pour maintenir l’ordre est posé sur la table. Comme plusieurs sources me l’ont indiqué dès la fin août, les services de l’État se préparent depuis plusieurs mois à une situation d’état d’urgence en vue de la présidentielle 2027. Les récentes déclarations de Sébastien Lecornu prennent alors tout leur sens…

Un « scénario type Washington 2020 » sur la table

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12.10.2026 à 15:41

Les dessous de l’opération Lisnard

Marc Endeweld

Texte intégral (4871 mots)
Couverture du JDNews du 13 septembre 2026, le supplément magazine du Journal du Dimanche, appartenant à Vincent Bolloré (via le groupe Lagardère).

En cette pré-campagne présidentielle en France, un constat s’impose : les partis politiques traditionnels ne sont décidément plus les véhicules obligés pour accéder à l’Élysée. L’épisode Macron de 2017, présenté, parfois encore, comme un « hold-up de la République », comme le « casse du siècle » – et donc comme un événement exceptionnel – correspond en fait à une bascule dans la manière de faire de la politique en France. C’est ce qu’Emmanuel Macron comprend très tôt, suite notamment à un voyage en Californie à l’été 2014 quand il est ministre de l’Économie, en compagnie de Xavier Niel : avec l’avènement des réseaux sociaux, il est désormais possible de contourner les partis politiques traditionnels en mobilisant une fanbase autour de son seul nom grâce aux outils numériques.

Mobilisation numérique vs vieux partis

Au printemps 2016, le projet En Marche ! est lancé d’abord grâce aux réseaux sociaux. À l’époque, l’ambitieux ne cache pas son aversion à l’égard du « système politique », et notamment les médias traditionnels et les journalistes politiques. C’est ce qu’il confie au documentariste Bertrand Delais – en réalité, conseiller de l’ombre du candidat avec son ami Bruno Roger-Petit – dans un reportage embedded pour « Envoyé Spécial » qui vaut aujourd’hui d’être revisionné pour les multiples confidences distillées par le candidat sur sa stratégie de campagne : « Les journalistes politiques n’étaient pas habitués à me suivre et on leur servait quelque chose qui était totalement nouveau pour eux, c’est-à-dire des meetings qui duraient trois ou quatre heures, on laissait la parole à des militants. Ce qui était très important, c’est que le mouvement a senti que dans cette phase là, “c’est à vous”, et on assume de ne pas parler aux médias politiques, il y a donc eu beaucoup de frustrations [chez les journalistes politiques, ndlr], on nous a attaqué, mais ça a donné une énergie au mouvement, les gens ont compris qu’on les considérait ». Ajoutant : « On casse un des codes de l’adhésion classique à un parti politique qui est la cotisation. Pour dire : on cherche l’impact de masse, le nombre ».

Dix ans plus tard, un autre « inconnu » – pour la grande majorité des Français – tente de prendre les mêmes recettes de mobilisation numérique : David Lisnard, maire de Cannes, président de l’Association des Maires de France (AMF), qui jusqu’en 2026 était membre des Républicains, avant de relancer son propre mouvement dénommé Nouvelle Énergie (qu’il avait fondé à l’origine dès 2014) et d’annoncer son intention de candidater à la présidentielle. Sa volonté de jouer un rôle au niveau national n’est pas nouvelle : dès son accession en 2021 à la présidence de l’AMF, il tente de se faire davantage connaître du microcosme politique de la capitale en s’appuyant à Paris sur les réseaux d’Anne Méaux, patronne d’Image 7, et de son collaborateur de l’époque, l’ancien journaliste Joseph Macé-Scaron – aujourd’hui chroniqueur sur CNEWS – qui ne manque alors aucune occasion de faire l’éloge de ce « sudiste ».

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Pour structurer son mouvement Nouvelle Énergie, il embauche comme directeur général, Romain Marsily – « c’est son éminence grise », me souffle un initié – un homme de com’ et de médias, ayant travaillé un certain temps chez Havas auprès de Dominique Delport, qui fut l’un des plus proches conseillers de Vincent Bolloré (il est désormais président du club de foot des Girondins de Bordeaux), avant de rejoindre ce dernier chez Vice, un groupe media américain, numérique par excellence. Aux côtés de Marsily, on trouve désormais comme directeur général adjoint, le jeune Quentin Hoster, ancien journaliste chez Valeurs Actuelles, qui avait consacré un ouvrage en 2022 à son futur champion, David Lisnard, le réveil de la droite. De son côté, le banquier d’affaires René Proglio se mobilise pour aider au financement de la future campagne du maire de Cannes selon La Lettre.

L’offensive hashtag sur les réseaux

En cet automne où tout s’accélère en vue de la présidentielle de 2027, David Lisnard a donc lui aussi décidé de passer la vitesse supérieure. Profitant d’un côté de l’affaire Bardella (les révélations de Mediapart sur des propos antisémites du président du RN), mais également du quasi-effacement de Bruno Retailleau, l’ancien ministre de l’Intérieur, les soutiens du maire de Cannes ont lancé une vaste opération de promotion personnelle, se voulant virale, sur les réseaux sociaux, en lançant le hashtag #ilsepassequelquechose.

Il faut se pencher précisément sur ces relais numériques qui sont loin d’être spontanés. L’un des « porte-parole » les plus actifs n’est autre que le pubard Franck Tapiro, ancien conseiller du candidat Sarkozy en 2007 :

Certes, dans « l’ancien monde » de la politique – celui des investitures par les partis, des congrès et des motions de courants (pour le PS dans ce dernier cas) – les potentiels candidats pouvaient lancer des « ballons d’essai » en se faisant interviewer par les journalistes des différents newsmagazines de la place, ces derniers leur offrant en retour des couvertures agrémentées de la fameuse question : « et si c’était lui/elle ? » Mais désormais, le numérique est l’outil le plus efficace – à la fois par sa capacité d’influence mais aussi de mobilisation – pour susciter de nouvelles « marques » politiques, de nouveaux candidats créés ex-nihilo, sans passé présidentiel ou même électoral. Ce processus est d’autant plus efficace que les journalistes des « vieux médias » ont les yeux rivés sur X pour détecter le surgissement de toute nouvelle tendance, sans se poser plus de questions sur leur origine.

Influenceurs en tous genres et « Bollosphère »

À la suite de X, toute la « Bollosphère » autour de CNEWS s’est mobilisée autour de David Lisnard, reprenant le hashtag « il se passe quelque chose » dans leurs commentaires. En particulier l’animateur Pascal Praud, et les chroniqueurs habitués de son plateau : l’ancien communiste Olivier Dartigolles, l’éditorialiste québecois Mathieu Bock-Côté, et l’ex socialiste André Vallini. Sur M6, Cyril Hanouna et son plateau ne sont pas en reste. Dès le 25 septembre, l’animateur producteur annonçait vouloir parier 50 euros sur la victoire du maire de Cannes à la prochaine présidentielle dans son émission « tout beau, tout neuf » sur W9. Il assure à cette occasion que « 100 % des Français qui le connaissent veulent voter pour lui ». Dans les jours qui suivent, la plateforme américaine Polymarket – site où l’on parie sur l’actualité avec des cryptomonnaies indexées sur le dollar, un site interdit en France – est utilisée par les soutiens de Lisnard pour faire monter sa cote.

L’objectif est de susciter le « buzz », de créer la tendance sur X. Sur le réseau de Musk, de multiples influenceurs sont mis à contribution. « Lisnard tente un putsch numérique », commente avec une certaine lassitude un sympathisant de droite. C’est ainsi que l’influenceur Clément Macchi multiplie les tweets depuis plusieurs semaines sur David Lisnard et Sarah Knafo, allant jusqu’à exiger publiquement que les instituts de sondage commencent à les tester dans leurs « enquêtes d’opinion » sur la présidentielle. Macchi est en fait l’associé d’un autre Clément, Clément Garin, ancien chroniqueur chez TPMP sur C8.

En août, ces deux-là ont lancé ensemble avec l’argent de Cyril Hanouna et de Xavier Niel le site cg-tv.com consacré à l’actu des médias audiovisuels… et à la présidentielle. Chez les milliardaires propriétaires de médias, Guérin a la cote, lui qui affirme échanger régulièrement, en plus d’Hanouna et de Niel, avec Vincent Bolloré : « Je discute de temps en temps avec lui. J’ai son 06 et il me répond », fanfaronne-t-il au magazine Stratégies. Et sur X, Clément Macchi annonce qu’il interviewera bientôt… David Lisnard :

Pour ceux qui doutent encore que tout cela soit une opération montée de longue date, le lancement cette semaine du hashtag #ilsepassequelquechose a été accompagné de plusieurs invitations de David Lisnard dans des médias traditionnels : d’abord sur CNEWS, puis sur la web télé du Figaro, et enfin via « Le Crayon », cette web télé financée à la fois par Xavier Niel et le multi-millionnaire Pierre-Édouard Stérin1, qui a expliqué au printemps dernier au New York Times être plus extrême que l’extrême droite française et le RN au sujet de l’immigration : « Et si c’était lui ? », se demande Le Crayon pour son interview avec Lisnard. Cette semaine se termine par un article dans Le Parisien et un reportage au journal télévisé de TF1. Mission accomplie.

Le Milei français et sa broyeuse

Lisnard ambitionne d’être le Milei français : comme le président argentin, le maire de Cannes est férocement anti-État (il promet déjà 200 milliards d’euros de coupes budgétaires), se déclare contre la fiscalité et pour le tout marché, mais défend également Israël d’une manière inconditionnelle, tout en ciblant les musulmans et l’immigration. Cette référence au président argentin est assumée : en avril 2026, lors d’un meeting à Paris, David Lisnard utilise une broyeuse (et non une tronçonneuse) pour symboliser sa lutte contre la bureaucratie publique. Il a glissé dans l'appareil des feuilles représentant le Code du travail, le Code de l'urbanisme et le Code de l'environnement, dénonçant un « Léviathan administratif ».

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À cette occasion, Lisnard devient vite le chouchou des réseaux mileistes et libertariens en France, notamment du côté du patronat, à la recherche d’un effet Trump en France et qui avaient dans un premier temps regardé avec une grande bienveillance l’hypothèse Jordan Bardella en 2027 : comme je le rappelle dans mon nouveau livre L’Argent Magique, une bonne partie du CAC 40 et des milliardaires ont rencontré depuis 2025 Jordan Bardella. Parmi ces figures patronales, on trouve l’entrepreneuse Sophie de Menthon, qui a fait fortune dans les centres d’appel, fondatrice du mouvement patronal ETHIC. Celle-ci s’était déjà intéressée à Éric Zemmour en 20222 puis avait invité Jordan Bardella dès avril 2025 au cercle Interallié, club select de la capitale, pour une rencontre intitulée : « Jusqu'où êtes-vous économiquement libéral ? » Aujourd’hui, Menthon défend autant Lisnard que Knafo, et souhaite la fameuse « union des droites » :

La stratégie de « l’union des droites »

C’est que Lisnard ambitionne, comme Sarkozy en son temps, de siphonner les voix du clan Le Pen, par « l’union des droites » inspirée par Patrick Buisson. Ces derniers mois, l’ancien président de droite rencontre régulièrement l’ancien maire de Cannes et regarde avec attention son parcours. Mais celui qui pousse également dans ce sens, l’union des droites, et pas forcément autour de Marine Le Pen, c’est Vincent Bolloré. Il suffisait de regarder la couverture du JDNews du 13 septembre, le supplément magazine du Journal du Dimanche (voir l’illustration de cet article) : y figurent les visages de plusieurs responsables de la droite et de l’extrême droite, dont David Lisnard, Sarah Knafo, mais également Ciotti, Wauquiez et Retailleau. Ces derniers mois, Vincent Bolloré a d’ailleurs longuement échangé avec Philippe De Villiers sur ce scénario de « l’union des droites ». Dès septembre 2024, trois mois après la dissolution de l’Assemblée Nationale, les deux hommes se rencontraient en compagnie de Bernard Arnault au Puy du Fou :

« La suite de cette opération serait un rapprochement entre Lisnard et Knafo, avec le soutien de Philippe De Villiers, ce qui contraindrait Retailleau à abandonner sa candidature, voire même Ciotti à trahir le RN. Dans ce scénario, Éric Zemmour se retrouve sans soutien, et lui aussi est obligé de rallier cette dynamique de l’union des droites », prédit un initié de la droite de la droite et bon connaisseur de l’écosystème Bolloré. « Si Knafo, Lisnard et Retailleau s’allient, ils peuvent déjà prétendre 12 % dans les sondages », pronostique de son côté un communicant parisien. « ça ne marchera jamais : Retailleau est beaucoup plus étatiste que Knafo ou Lisnard », estime un proche de Knafo.

« Ils vont venir percuter Marine Le Pen. S’ils avaient réussi à convaincre Bardella de les rejoindre, l’affaire était dans le sac », m’assure un autre contact. Selon plusieurs sources, des discussions avaient ainsi été engagées dans ce sens ces derniers mois entre Jordan Bardella et Sarah Knafo. Certains ponts sont déjà là. L’un des collaborateurs de Bardella, un certain Pierre Charron (avec deux r, à ne pas confondre avec le responsable sarkozyste) avait milité il y a quelques années aux côtés de Sarah Knafo, à travers le réseau de jeunes de la Cocarde étudiante, syndicat fondé en 2015. En attendant, Sarah Knafo va débattre avec Juan Branco cette semaine à Avignon sur invitation de l’énarque LR Julien Aubert. De son côté, réagissant au grand meeting de Mélenchon à Clermont-Ferrand, Laurent Wauquiez est allé de son tweet ce dimanche : « On attend quoi pour se réveiller et rassembler la droite ? » D’autres n’hésitent pas à multiplier les paris, comme Jean-Sébastien Ferjou, le fondateur du site Atlantico, qui cite Lisnard, mais aussi Lecornu ou Hollande comme d’éventuelles surprises de cette présidentielle :

Le précédent Bukele

Une chose est sûre : la présidentielle française est aujourd’hui scrutée à l’étranger. Au niveau mondial, les courants ultra-conservateurs, cette internationale réactionnaire dont finalement peu de médias français parlent, s’intéressent beaucoup au prochain scrutin. Des fondations proches de la sphère trumpiste ont déjà commencé à prendre des contacts en France. Les réseaux mileistes comme ceux de Netanyahou sont également mobilisés. Et toute aventure solitaire, montée de toutes pièces grâce au numérique, ne peut qu’enchanter ces intérêts étrangers, qui pourraient multiplier les ingérences dans le cadre de la future élection.

Parmi ces acteurs internationaux, tout le monde a en tête l’élection surprise en 2019 au Salvador du jeune Nayib Bukele, 37 ans, principalement grâce aux réseaux sociaux. Ultra-libéral sur le plan économique, conservateur sur le plan sociétal, ce libertarien mène depuis son élection une politique ultra-sécuritaire, en rupture avec l’État de droit. Celui que la presse américaine n’hésitait pas à présenter comme un « nouveau Macron » – le Washington Post saluant même un positionnement « non idéologique » et un tempérament « rafraîchissant » – continue son travail de sape contre la démocratie.

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Pierre-Édouard Stérin a été actionnaire du Crayon à la hauteur de 3,9 % entre 2023 et octobre 2025. Les fondateurs détiennent toujours 80 % du capital, tandis que les 20 % restants sont répartis entre des investisseurs minoritaires passifs, dont Xavier Niel et David Layani.

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Sophie de Menthon, via le chargé de communication d’ETHIC, a tenu à préciser qu’elle n’a jamais apporté un soutien à la candidature d’Éric Zemmour en 2022. Elle l'a tout de même reçu en novembre 2021 lors d'un petit-déjeuner débat réservé aux chefs d'entreprise. Par ailleurs, Loïk Le Floch Prigent, l’ancien PDG d’Elf, président de la branche industrie d’ETHIC, était à l’époque l’un des conseillers officieux d’Éric Zemmour pour la présidentielle de 2022, comme il me l’a confirmé en 2021.

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08.10.2026 à 12:20

Très bon démarrage de « l’Argent Magique » en librairies

Marc Endeweld

Texte intégral (2424 mots)
Vitrine de “La Petite Egypte”, librairie située dans le 2e arrondissement de Paris, qui m’a invité le 29 septembre dernier pour une soirée de lancement.

Après trois ans d’enquête, plus de 200 entretiens, et 70 grands témoins rassemblés, mon nouveau livre L’Argent Magique. Les illusions du capitalisme français, publié aux éditions du Seuil, fait donc ses premiers pas en librairies depuis le 25 septembre (j’y avais consacré un article fin août). Avec une première mise en place de 10 000 exemplaires, l’objet est accessible à la fois dans une grande majorité des librairies indépendantes (Selon place des libraires, il est présent partout en France, précisément dans 503 librairies qui travaillent avec ce site internet) mais également dans les grands réseaux de distribution (en particulier les Fnac).

Du côté des médias…

Du côté des médias, c’est Libération qui a dégainé le plus vite, sous la plume du journaliste économique Jean-Christophe Féraud, en publiant dès le 20 septembre un article dans la rubrique « en haut de la pile » : « Sur plus de 500 pages, Marc Endeweld dissèque méthodiquement les ressorts de ce pouvoir de l’argent, toujours plus fort, toujours plus grand dans nos économies de marché plus ou moins tempérée ». C’est ensuite Le Nouvel Obs qui en a parlé à travers un petit article et quelques bonnes feuilles centrées sur les fonds d’investissement, l’un des sujets importants du livre :

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Ensuite, le journaliste Richard Werly, correspondant en France du média suisse Blick, a parlé de mon livre via sa newsletter : « L’ironie est une arme que les puissants n’aiment guère, en général. Or Marc Endeweld, l’un des meilleurs enquêteurs français sur les dessous de la présidence Macron, fonctionne avec ce carburant éditorial. La preuve? Le titre de son dernier livre. “L’argent magique”, en France, désigne en général le déluge de subventions publiques dont se nourrit l’Etat-providence sous toutes ses formes (…) Cette fois, une autre cible est dans le viseur de l’auteur : celle des milliardaires français qui ont accompagné, pour leur plus grand profit, l’ascension de Macron. Son “argent magique”, c’est celui qu’ils ont empoché grâce à ce président obsédé par l’attractivité. Qu’ils le soutiennent ou qu’ils le détestent ». Enfin, Yanis Mhamdi m’a interviewé sur Blast :

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… et du côté des ventes

Du fait de l’actualité dense, je n’ai pas encore eu la possibilité de présenter mon livre à la radio ou à la télévision. Mais les annonces sur les réseaux sociaux et le bouche-à-oreille ont fonctionné à plein : après neuf jours en librairie, l’Argent Magique a déjà été vendu à 1094 exemplaires, ce qui constitue un très bon démarrage.

J’en profite pour vous présenter la table des matières du livre, construit autour de quatre grandes parties et de quinze chapitres :

Prologue. Clôture en baisse sur la place de Paris

Partie I : le temps des prédateurs

  1. LVMH, le patriarche et le gendre

  2. L’effet Trump

  3. Stérin, un ami qui vous veut du bien

Partie II : le temps des « socialistes »

  1. Génération Mitterrand

  2. Les illusions de la finance

  3. Où sont les parrains ?

Partie III : le temps des crises

  1. La finance des initiés

  2. Héritiers et outsiders

  3. Mauvaise conscience

  4. Le marché ne peut pas tout

Partie IV : le temps des batailles

  1. Le sacre des « petits » nouveaux

  2. La grande braderie

  3. Le grand jeu des médias

  4. Bolloré-Macron, l’amour de la haine

  5. La cible Dassault

Épilogue. Capital sans risques

Par ailleurs, je vous annonce également quatre prochaines présentations du livre en librairies :

Lundi 19 octobre : librairie Ombres Blanches (Toulouse) – 17h30

Mardi 20 octobre : librairie Clair-Obscur (Albi) – 18h30

Jeudi 5 novembre : librairie des Halles (Niort)

Vendredi 6 novembre : librairie Les Saisons (La Rochelle)

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27.09.2026 à 21:02

L’artisan du « débat » Villepin-Ruffin

Marc Endeweld

Texte intégral (964 mots)
La “une” teaser de Libération le 2 septembre publiée le matin du débat entre François Ruffin et Dominique de Villepin.

Ce fut une opération rondement menée, certains diront un beau coup de com’ en pleine rentrée politique : le 2 septembre, deux figures de la politique française, l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin et l’ancien journaliste trublion François Ruffin ont accepté de débattre ensemble. La rencontre s’est faite sous le haut patronage du quotidien Libération en partenariat avec BFM TV, permettant à ces deux médias d’inaugurer leurs cycles de rencontres « Libé 2027 ». L’événement est tel que Libération y consacre sa « une » du 2 septembre, présentant les deux responsables politiques comme « inclassables », avant même que le débat n’ait lieu. Dans sa version print, le quotidien publie ainsi plusieurs articles dans lesquels les journalistes multiplient les teasings pour le débat du soir.

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Faut-il y voir un symbole ? La rencontre est organisée à Paris dans l’ancienne salle des mariages de l’ancienne mairie du 4e arrondissement. À cette occasion, Ruffin surprend son monde en usant maladroitement d’une comparaison canine à la tribune pour confirmer que les deux hommes politiques pourraient potentiellement se rapprocher dans les prochains mois : « on se renifle », affirme le député de la Somme provoquant l’hilarité de la salle.

Du Printemps républicain à la macronie

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24.09.2026 à 11:11

Le « chantage » de l’Azerbaïdjan sur Macron et Benalla

Marc Endeweld

Texte intégral (4586 mots)
Voilà le Français emprisonné en Azerbaïdjan depuis 2025 et qui n’a toujours pas été libéré : il s’agit d’Anass Derraz, cadre de la Saur, multinationale française de l’eau, pris en photo en compagnie d’Edouard Philippe.

À Bruxelles, c’est la consternation. Depuis quinze jours, se sont déroulées d’étranges tractations diplomatiques entre les pays membres de l’Union Européenne pour lever les sanctions à l’égard de plusieurs oligarques russes. Et ce qui a le plus consterné les diplomates européens, c’est que la France, qui n’hésite pourtant plus à hausser le ton à l’égard de Vladimir Poutine, s’est retrouvée à la tête de cette vaste opération de lobbying diplomatique. En effet, comme le dévoilait le Financial Times dès le 14 septembre, l’Élysée a tout fait ces derniers jours pour que le milliardaire Alicher Ousmanov, placé sous sanctions de l’UE depuis 2022, sorte de la fameuse liste noire européenne. Depuis mardi, c’est chose faite.

Défendus par l’épouse de Tony Blair

Ce n’est pas le seul oligarque à être « sorti » de la liste européenne. Le Luxembourg a profité de l’action de la France pour faire lever les sanctions à l’égard de Mikhaïl Fridman, milliardaire russo-israélien, fondateur du groupe Alfa (notamment de l’Alfa Bank), et propriétaire de la société d’investissement LetterOne. Depuis août 2024, ce dernier avait entamé une procédure d’arbitrage contre le Luxembourg au centre d’arbitrage international de Hong-Kong. Défendu par l’avocate Chérie Blair, épouse de l’ancien Premier ministre Tony Blair, Fridman réclamait la restitution de tous ses biens, ainsi que 14,5 milliards d’euros de compensation du Luxembourg qui a validé et appliqué les sanctions. C’est pour régler définitivement ce différend que le Luxembourg a fait en sorte que l’UE annule les sanctions prises à l’encontre de l’oligarque. Un long article de Challenges publié il y a deux jours explique que Chérie Blair, via son cabinet Omnia Strategy, défend également Alicher Ousmanov, propriétaire du conglomérat USM, regroupant notamment des sociétés dans les métaux, les mines, les télécommunications (l’opérateur russe MegaFon). On apprend à cette occasion que l’agence No Com, fondée par l’ancien sondeur Pierre Giacometti, proche de Nicolas Sarkozy, a participé, via l’ambassade d’Ouzbékistan à Paris, à une campagne pour soutenir Ousmanov.

Pour arriver à ce résultat, les diplomates français à Bruxelles, missionnés par l’Élysée, ont tenté d’expliquer aux partenaires européens de la France qu’il était question dans ce dossier d’un enjeu de « sécurité nationale », sans donner plus de détails. Cette action française a bloqué durant plusieurs jours la reconduction des sanctions de l’UE (intervenue finalement hier), suscitant un tollé parmi de nombreux États membres, en particulier les États baltes et la Pologne. De son côté, Londres fulmine. L’agence de presse Reuters a d’ailleurs multiplié les dépêches sur ce dossier, n’hésitant pas à relayer les propos de diplomates européens évoquant un « blackmail » (chantage) à l’encontre de la France et exercé par l’Azerbaïdjan. Car comme l’affirmait le Financial Times dès le 14 septembre, derrière ces tractations se joue pour Paris la libération de plusieurs ressortissants français emprisonnés à Bakou. Hier, cette contrepartie recherchée par Paris a définitivement été confirmée par les faits : quelques heures après la levée des sanctions contre Ousmanov, Ilham Aliyev, l’homme fort de Bakou, a accordé la grâce présidentielle au Français Martin Ryan, accusé par l’Azerbaïdjan « d’espionnage » pour le compte de la DGSE et condamné en mars dernier à dix ans de prison.

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Marchandage nucléaire

De là à parler de « chantage » ? Ces propos dénotent dans l’univers feutré de la diplomatie. Paris a usé des grands moyens pour faire pression sur ses partenaires européens : c’est ainsi que la Lettonie qui avait mené durant plusieurs jours une véritable fronde à l’encontre de la France a finalement fait volte-face. Et pour cause : comme l’expliquait dès hier Reuters, repris notamment par Politico et le Guardian, l’Élysée est allé jusqu’à proposer au Premier ministre letton Andris Kulbergs de faire entrer officiellement son pays dans les discussions lancées par la France en début d’année pour faire bénéficier certains pays européens de sa dissuasion nucléaire. Rien que ça. Ce gros cadeau a abouti à l’effet recherché : la Lettonie s’est finalement abstenue face à la levée des sanctions.

Résultat, dès mardi soir, Andris Kulbergs s’est félicité dans un communiqué officiel que le président français accepte d’entamer des discussions avec la Lettonie concernant son adhésion à l’initiative française de dissuasion nucléaire et a « également exprimé sa volonté de renforcer la présence militaire de la France en Lettonie, notamment dans le domaine de la défense aérienne ». « Un tel engagement renforcera non seulement la sécurité de la Lettonie, mais aussi celle de l’ensemble du flanc oriental de l’OTAN », a-t-il ajouté.

Ces négociations parallèles sur des terrains aussi stratégiques que le nucléaire et l’engagement des forces armées françaises à l’étranger interrogent sur les véritables raisons qui ont poussé l’Élysée à une telle extrémité diplomatique. Derrière l’invocation de la « sécurité nationale », on trouve en réalité un dossier qui concerne directement le président français et son entourage, le fameux dossier des « contrats russes » d’Alexandre Benalla, qui n’a pas dévoilé tous ses secrets – au PNF, l’enquête préliminaire est toujours ouverte – et auquel j’ai consacré un long article à l’automne 2025 (l’ancien chargé de mission avait notamment signé alors qu’il était en poste à l’Élysée des contrats avec Iskandar Makhmudov, un autre oligarque russo-ouzbek) :

Multiples ingérences via Bakou ?

À Paris, cet aspect de l’affaire est aujourd’hui à peine évoqué dans la presse. Il est pourtant crucial pour comprendre ce qui oppose aujourd’hui en coulisses la France et l’Azerbaïdjan, et l’instrumentalisation qui peut en être faite par d’autres puissances, et pas uniquement la Russie. L’Azerbaïdjan se trouve sous diverses influences, à commencer par celle de l’administration Trump depuis que le président américain a réussi à « dealer » la paix avec l’Arménie, mais également celle d’Israël qui est devenu ces dernières années l’un des principaux alliés du petit État pétrolier du Caucase, fournissant son armée en armes, assurant sa cybersécurité, et utilisant sa frontière pour des opérations secrètes à l’encontre de l’Iran, pays où la minorité azérie peut être aussi mobilisée.

Mardi, Emmanuel Macron a d’ailleurs déclamé un discours offensif à la tribune de l’ONU à New York, à l’occasion de la 80e session de l’Assemblée Générale de la vénérable institution internationale, se posant en défenseur du droit international (la position traditionnelle de la France pourtant quelque peu délaissée ces derniers temps, critiquant l’action d’Israël à Gaza et en Cisjordanie, et critiquant la diplomatie de Donald Trump. Le président français appelle à cette occasion à « ne rien céder » à « l’esprit de défaite » et « l’abus de pouvoir ».

Signe du malaise de l’exécutif français à l’égard du dossier azerbaïdjanais et de la levée des sanctions à l’encontre des oligarques russes, au lendemain de ce discours, le ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, prenant part au déplacement à l’ONU, refuse catégoriquement de répondre aux questions des journalistes à ce sujet. « Un deal a été passé et ils ne l’assument pas, d’autant que le coup diplomatique pour la France est énorme contre ce que les azerbaïdjanais ont donné », souligne un initié du dossier azerbaïdjanais.

Référez un ami

Ce Français toujours emprisonné

Il se trouve qu’un autre Français aurait en effet dû être relâché à l’issue des tractations à Bruxelles, mais cela n’a pas été le cas. Il s’agit d’Anass Derraz, un cadre de la Saur, la multinationale de l’eau, aujourd’hui emprisonné dans une prison azerbaïdjanaise, accusé de corruption par la justice de ce pays, au même titre qu’Alexandre Benalla. Face aux tractations engagées par la France à Bruxelles, sa famille espérait une grâce présidentielle comme pour Ryan Martin. Mercredi, cette clémence n’est finalement pas intervenue. Cela fait près d’un an et demi que Bakou s’intéresse beaucoup à Alexandre Benalla et à sa proximité avec Emmanuel Macron, multipliant les recherches à ce sujet, et allant jusqu’à faire émettre durant quelques semaines une notice rouge par Interpol à l’encontre de l’ancien chargé de mission de l’Élysée au printemps 2025. Et c’est bien ce dossier Benalla qui empoisonne les relations entre les deux pays, comme je le révélais il y a un peu plus d’un an :

En 2018, Anass Derraz et Alexandre Benalla avaient ainsi signé, en tant que « consultants », un contrat d’un montant de 6 millions de dollars (5,2 millions d’euros) avec Farkhad Akhmedov, oligarque russo-azerbaïdjanais, s’engageant à obtenir la fin de l’immobilisation du yacht du milliardaire placé sous séquestre aux Emirats arabes unis. Leurs efforts n’ayant pas produit le résultat escompté, Farkhad Akhmedov s’est retourné contre eux, obtenant l’arrestation, puis la condamnation, d’Anass Derraz. Ce dernier a été jugé coupable d’avoir accepté un « pot-de-vin », mais le milliardaire, qui le lui a versé, n’a pas été inquiété.

C’est en novembre 2025 qu’Anass Derraz est condamné, suite à un procès fantoche, à 12 ans de prison. Depuis, ses conditions d’incarcération n’ont pas évolué et la cellule diplomatique de l’Élysée donne au compte goute à sa famille des informations sur l’évolution des négociations entre Paris et Bakou à son sujet. Depuis l’été 2025, Derraz est défendu en France par l’avocat François Zimeray. La déception de la famille du Français est d’autant plus grande que d’autres ressortissants étrangers ont été graciés mercredi matin. Selon le décret présidentiel signé par Aliyev, quatre autres étrangers – un Russe, un Pakistanais et deux Turcs – figurent parmi les personnes graciées. Si l’une de mes sources sur le dossier se veut rassurante quant à Anass Derraz : « Côté grâce, c’est prévu en deux temps », m’explique-t-on. Une autre est beaucoup plus pessimiste : « La non libération d’Anass donne l’impression que l’Élysée se satisfait de la situation et n’est pas mécontent de ne pas attirer la lumière sur cet aspect du dossier. Je crains qu’ils aillent jusqu’à le laisser en prison là-bas ».

La guerre hybride menée par l’Azerbaïdjan contre la France a débuté en 2023 en pleine guerre avec l’Arménie, alors soutenue par Paris. Bakou avait mené durant des mois une guerre d’influence ciblant déjà Emmanuel Macron, comme je l’avais relaté dans un premier article de mars 2025 :

Depuis l’automne 2025 pourtant, les relations diplomatiques entre Bakou et Paris semblaient s’être réchauffées. Lors du sommet de la Communauté Politique Européenne (CPE), dont le sujet était l’Ukraine, Aliyev et Macron s’étaient même retrouvés tous sourires devant les caméras. Mais selon une source française en contact avec les autorités azerbaïdjanaises, « rien ne sera réglé avant le départ de Macron ».

Lire aussi sur The Big Picture : EXCLUSIF – Qui a fait disparaître le coffre-fort d’Alexandre Benalla (et comment)

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13.09.2026 à 21:04

Suez-Veolia, acte 2 : quand les « cathos » se rebiffent face à la « Vénérable des eaux » (2)

Marc Endeweld

Texte intégral (1391 mots)

C’est l’heure des bilans – mais aussi des justifications et des accusations. Le 7 juin 2021, Jean-Pierre Clamadieu, président d’Engie, le groupe énergétique ancien actionnaire de Suez, est serein face aux députés qui l’interrogent sur la fusion Suez-Veolia dans le cadre de la commission d’enquête relative « à la mainmise sur la ressource en eau par les intérêts privés et ses conséquences ». Il se permet même de profiter de son audition pour régler ses comptes avec l’ancienne direction de Suez.

À cette occasion, il réaffirme avoir formellement prévenu Suez dès 2019 de la volonté d’Engie de vendre ses parts, restant sur la ligne selon laquelle la direction de Suez avait péché par impréparation et avait également refusé de formuler une contre-offre financière. Quelques mois plus tôt, le 29 septembre 2020, toujours au palais Bourbon, il avait affirmé aux députés de la commission des affaires économiques : « Dire “on ne discute pas”, c’est une grave erreur de jugement », pointant du doigt le refus de dialogue de Bertrand Camus, alors directeur général de Suez, avec Veolia.

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L’assurance de Clamadieu ne tient pas uniquement à son parcours : diplômé de l’école des Mines et Ingénieur en chef du prestigieux corps des Mines, il devient PDG de Rhodia en 2008, avant de fusionner ce groupe chimique avec le belge Solvay. Elle lui vient aussi de sa proximité avec Emmanuel Macron. Sous la monarchie républicaine française, cela compte d’avoir les faveurs du président de la République. Connaissance commune des deux hommes, Jean-Louis Beffa, ancien président du comité des nominations d’Engie, m’avait d’ailleurs confirmé cette proximité à l’automne 2018. L’ex-grand patron de Saint-Gobain s’étonnait alors du soutien apporté par l’Élysée à Clamadieu lors de sa nomination à la présidence du conseil d’administration de l’Opéra national de Paris, un poste prestigieux et suscitant les convoitises à Paris.

Dans le premier épisode, j’avais raconté comment le projet de fusion Veolia-Suez est une vieille histoire et s’inscrit également dans le mécano industriel des grands groupes énergétiques français (Engie, EDF, Total) :

Aujourd’hui, je vous propose de vous raconter les coulisses du début de l’opération lancée par Veolia, notamment du côté des équipes de Suez…

Vive les vacances !

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